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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-03-08 20:38:51 -0800 |
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GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY + + + + +PRÉFACE + + +Voici le premier volume d'un ouvrage qui doit en avoir beaucoup +d'autres si la vie, avec ses ironies et ses trahisons ordinaires, +permet à l'auteur de réaliser, au moins en partie, l'idée qu'il a en +lui depuis longtemps. Cette idée serait de dresser, dans un cadre qui +prendrait chaque année plus de profondeur et d'espace, l'inventaire +intellectuel du XIXe siècle. Ce serait, en un mot, de faire pour la +littérature du XIXe siècle ce que La Harpe, plus ambitieux que +puissant, essaya de faire pour la littérature française tout entière +et pour les deux littératures dont elle est issue. Malheureusement il +fallait, pour réaliser l'idée de La Harpe, être un géant de critique +et d'érudition, et cette plante-là ne pousse guères dans le pot à +fleurs de rhétorique d'un Athénée... Je ne veux pas dire du mal de La +Harpe. On n'en a que _trop_ dit... Le _petit pédant_ de Gilbert a +grandi depuis que nous avons vu ses successeurs. Les mépris qu'on a +étendus sur son nom ne l'ont pas effacé. Salive humaine bientôt +séchée! Mais enfin La Harpe a manqué, avec talent, ce qu'il voulait +faire, et il fallait réussir. + +L'auteur des _Oeuvres et des Hommes_ réussira-t-il?... Il a _détriplé_ +l'idée de La Harpe, et ce qu'il en a pris, il l'a exécuté déjà et +continuera de l'exécuter sous une forme à lui et qui ne rappellera +nullement celle de La Harpe. La Harpe fut un professeur, qui, pour la +première fois en France, fit entrer l'éloquence dans la critique. +C'est là son mérite le plus net. L'auteur des _Oeuvres et des Hommes_ +n'a jamais eu à subir, comme les orateurs de métier, la tyrannie +toujours abaissante d'un auditoire qu'ils croient mener et qui les +domine, même les plus fiers! Quoique journaliste, il n'a jamais écrit +que dans l'indépendance de sa pensée. Et d'un autre côté, précisément +parce qu'il est journaliste, il ne se meurt d'amour ni d'estime pour +le journalisme tel qu'il est constitué, si on peut dire ce mot-là du +journalisme, cette fonction toute moderne, qui aurait pu être si +grande et qui sera si petite devant la postérité! Mais il reconnaît +cependant que, dans la somme des acquisitions littéraires de ce temps, +le journalisme, pernicieux ailleurs, n'aura pas été entièrement +stérile puisqu'il a introduit dans la littérature une forme de +plus,--une forme svelte, rapide, retroussée, presque militaire, et que +cette traîneuse de robe à longs plis, dans les livres, ne connaissait +pas. Au lieu de deux ailes qu'elle avait, il en a donc donné quatre à +la pensée... Eh bien, c'est sous cette forme concentrée et +particulière, appelée _articles de journal_ par la vulgarité qui +déshonore tout quand elle parle de quelque chose, que les divers +chapitres de ce livre ont été écrits! Les changements qu'on y +trouverait, si la curiosité retournait à ces feuilles qui s'en vont +chaque jour, sans être des oracles, où s'en allaient les feuilles +sibyllines, et les rattrapait dans le vent, les changements seraient +des accroissements plutôt que des changements réels. Ce serait, en +effet, de temps en temps, un mot, ou un jugement, ou même un chapitre +intégral devant lequel la rédaction en chef, cette héroïne, a eu froid +dans le dos, et qu'avec cette grâce qui n'appartient qu'à elle elle a +lestement supprimé! + +Ainsi, un livre dans lequel la forme de l'écrivain (quelle qu'elle +soit: ce n'est pas la question!) est maîtresse chez elle, quand elle +ne l'est pas dans les journaux, où, comme partout, la forme emporte le +fond (ou l'empâte), tel est ce premier volume des _Oeuvres et des +Hommes_. C'est de la critique qui peut se tromper, mais qui, du moins, +ne trompera pas. C'est de la critique sans mitaines, sans souliers +feutrés, sans cache-nez et sans les trente-six attirails de la +prudence,--de cette prudence qui est si contente d'elle quand elle a +pu parvenir, en se tortillant, à se faire appeler la finesse. L'auteur +de ceci n'accepte pas l'immense platitude, devenue lieu commun, qui +fait encore législation à cette heure, à savoir «qu'on doit aux +vivants des égards et qu'on ne doit qu'aux morts la vérité». Il pense, +lui, qu'on doit la vérité à tous,--sur tout,--en tout lieu et à tout +moment,--et qu'on doit couper la main à ceux qui, l'ayant dans cette +main, la ferment. Il ne croit qu'à la critique personnelle, +irrévérente et indiscrète, qui ne s'arrête pas à faire de +l'esthétique, frivole ou imbécille, à la porte de la conscience de +l'écrivain dont elle examine l'oeuvre, mais qui y pénètre, et +quelquefois le fouet à la main, pour voir ce qu'il y a dedans... Il ne +pense pas qu'il y ait plus à se vanter d'être impersonnel que d'être +incolore, deux qualités aussi vivantes l'une que l'autre, et qu'en +littérature il faut renvoyer aux Albinos! Enfin, il n'a, certes! pas +intitulé son livre les _Oeuvres et les Hommes_ pour parler des oeuvres +et laisser les hommes de côté. Et, d'ailleurs, il n'imagine pas que +cela soit possible. Tout livre est l'homme qui l'a écrit, tête, coeur, +foie et entrailles. La Critique doit donc traverser le livre pour +arriver à l'homme ou l'homme pour arriver au livre, et clouer toujours +l'un sur l'autre, ou bien c'est... qu'elle manquerait de clous! + +Quant aux principes sur lesquels elle s'appuie... pour clouer... cette +Critique,--qui n'est, telle que nous la concevons, ni la description, +ni l'analyse, ni la nomenclature, ni la sensation morbide ou bien +portante, innocente ou dépravée, ni la conscience de l'homme de goût, +c'est-à-dire le plus souvent la conscience du sentiment des autres, +toutes choses qu'on nous a données successivement pour la +Critique,--elle les exposera certainement dans leur généralité la plus +précise, mais lorsque l'auteur des _Oeuvres et des Hommes_ arrivera à +cette partie de son inventaire intellectuel intitulée: _Les Juges +jugés ou la critique de la Critique_... Seulement, d'ici-là, sans les +formuler, ces principes auront rayonné assez dru dans tout ce qu'il +aura écrit pour qu'on ne puisse pas s'y tromper. + +Le livre des _Oeuvres et des Hommes_ sera, en effet, distribué en +autant de catégories qu'il y a de fonctions spéciales et de vocations +dans l'esprit humain, et chaque série de fonctions aura autant de +volumes que le nécessiteront le nombre des écrivains et la valeur de +leurs travaux. On y observera l'ordre hiérarchique des connaissances +et des génies, et c'est pour cela qu'on commence aujourd'hui par ce +qu'il y a de plus _général_ dans la pensée: les Philosophes et les +Écrivains religieux. Après les Philosophes, viendront les Historiens; +après les Historiens, les Poètes; après les Poètes, les Romanciers; +après les Romanciers, les Femmes (les Bas-Bleus du XIXe siècle); après +les Femmes, les Voyageurs; après les Voyageurs, les Critiques; et +ainsi de suite, de série en série, jusqu'à ce que le zodiaque de +l'esprit humain ait été entièrement parcouru. + +Enfin un mot encore, et le dernier. + +L'auteur des _Oeuvres et des Hommes_ ne faisant pas une histoire +littéraire, mais un résumé critique des travaux contemporains, ne +s'est point astreint à l'ordre chronologique. Son livre, qui +embrassera tout le XIXe siècle, ne s'ouvrira point cependant à 1800 +pour s'avancer ainsi, d'année en année, jusqu'à l'époque où nous voilà +parvenus. Il a cru mieux faire, et attirer sur son oeuvre un intérêt +plus grand, en commençant la publication qu'il prépare par l'examen +des livres les plus actuels, quitte à se replier plus tard sur les +plus anciens, les éditions nouvelles offrant une occasion toute +naturelle d'en parler. Toute lacune dans l'examen des oeuvres et des +hommes qui se sont fait une place quelconque au soleil de la +publicité, ou qui l'ont usurpée, ne sera donc jamais que provisoire. +Un jour, le compte différé aura lieu. On se croit bien obligé de dire +cela à ceux qui s'étonneraient de voir aujourd'hui, dans ce premier +volume consacré aux Philosophes du XIXe siècle, M. Cousin, par +exemple, qui fut si longtemps le chef officiel de la philosophie +française, ne briller que par son absence et par quelques-uns de ses +élèves. C'est que, de fait, Cousin le philosophe n'existe plus +maintenant; son talent est tombé en quenouille. Sans être un Hercule, +il file aux pieds d'une Omphale qui ne lui permettrait même pas de s'y +asseoir si elle était vivante; mais nous n'en aurons pas moins +probablement l'occasion de nous replier sur ses anciens travaux à +propos de quelque édition de ses oeuvres, et alors il aura le jugement +auquel il a droit, comme Lamennais, Royer-Collard, Ballanche et tant +d'autres, qui--à quatre pas dans le passé--semblent déjà s'enfoncer +dans l'ombre d'un siècle. + + J. B. d'A. + +Novembre 1860. + + + + +SAINT THOMAS D'AQUIN[1] + + +I + +Si l'Académie des sciences morales et politiques n'avait pas pris sur +elle de mettre au concours saint Thomas d'Aquin et sa doctrine, quel +livre ou quel journal, avec la superficialité de nos moeurs +littéraires, eût osé jamais parler d'un tel sujet? Aucun sans nul +doute. Quoi! saint Thomas d'Aquin! un saint et un scolastique! Oh! +certes, il ne fallait rien moins que la prépondérance de l'Académie +des sciences morales et politiques sur l'opinion pour faire de saint +Thomas d'Aquin une _actualité_. Son livre immense--qui s'appelle _la +Somme_, et qui assomme,--sifflotait un voltairien au siècle dernier, +serait majestueusement resté dans cette gloire rongée d'oubli où le +nom de l'homme se voit encore, mais où ses idées ne se voient plus. + + [1] _La Philosophie de saint Thomas d'Aquin_, par Charles Jourdain, + ouvrage couronné par l'Académie; _La Somme théologique de saint Thomas + d'Aquin_, traduite en français et annotée par Lachat, avec le texte + latin (_Pays_, 19 avril 1859). + +Des idées de ce grand homme d'idées, qui s'en occupe, en effet, depuis +deux siècles? Qui en a pris souci depuis que Descartes et Bacon ont +saisi le monde moderne et l'ont confisqué? Qui en parle? Qui voudrait +en parler? Pour en parler, il faudrait être prêtre et entre prêtres. +Mais entre laïques, instruits, positifs, de leur temps, allons donc! +C'est matière de bréviaire, aurait dit Rabelais. On n'en dit mot ou +l'on s'en moque. Tout au plus peut-être, parmi les moqueurs, quelqu'un +de poli et d'indulgent pour les stupidités du moyen âge se +risquerait-il à rappeler le mot du bon Leibnitz (qui voyait tout en +beau d'ailleurs) sur cette scolastique dont le fumier a des parcelles +d'or. Ce serait là tout. On n'est pas Hercule. On ne tracasserait pas +ce fumier davantage et l'or s'y morfondrait, en attendant les coqs qui +trouvent des perles... dans les fables, si l'Académie n'y avait +bravement lâché les siens. + +Grâces soient donc rendues à l'Académie! Le silence gardé, deux +siècles durant, sur l'un des plus fiers livres qu'ait produits non le +génie d'un homme, mais le génie des hommes, était en vérité par trop +honteux, et c'est être délivré de la honte que d'être autorisé à en +parler aujourd'hui sans qu'on vous jette une soutane sur la tête pour +mieux enterrer vos admirations arriérées! En plaçant l'examen de la +doctrine de saint Thomas d'Aquin parmi les examens de son programme, +l'Académie a obéi, volontairement ou involontairement, à cet esprit +historique qui est la force de cette époque sans invention et livrée à +tous les rabâchages de la vieillesse. + +Quand le génie de l'invention s'éteint, le génie de l'histoire +s'éveille, et c'est ce génie de l'histoire qui devra, dans un temps +donné, ramener avec respect les yeux des philosophes officiels sur les +idées et les systèmes honorés le plus longtemps de leur mépris. Quoi +qu'il en puisse être, du reste, réjouissons-nous de ce qui arrive. +Réjouissons-nous de ce que, grâce à l'initiative de l'Académie, nous +puissions parler, sans être moine et à d'autres qu'à des moines, d'un +des plus grands esprits du temps passé, qui eut le malheur moderne +d'être moine. En d'autres termes, disons qu'il est heureux que saint +Thomas d'Aquin rentre par cette petite porte dans le monde qu'il a +autrefois rempli de sa renommée,--et par cela seul qu'il s'est trouvé +à Paris, en l'an de grâce 1858, un monsieur Jourdain à couronner! + +Et ce n'est point une ironie. N'allez pas croire que nous voulions +rire de ce monsieur Jourdain, qui fait de la prose, mais qui le +sait... + +N'allez pas vous imaginer que nous nous inscrivions en faux contre sa +couronne. Non pas! Il la mérite, et il l'a méritée si bien qu'on +s'étonne, quand on connaît le train infortuné de tous les mérites, que +l'Académie la lui ait donnée. Ce que nous voulions seulement poser +aujourd'hui, c'est l'incroyable singularité, bien honorable pour notre +siècle, qui exige que le nom de saint Thomas d'Aquin soit couvert par +celui de Charles Jourdain pour qu'on se permette d'en occuper +l'opinion. Et nous ne déclamons pas. Nous n'exagérons pas. Ceci est un +fait. + +Bien avant que Charles Jourdain eût été mis au monde par l'Académie +des sciences morales et politiques, il se faisait, depuis 1854, une +traduction de _la Somme_[2] de saint Thomas, texte latin en regard, +avec notes, commentaires, éclaircissements et toute l'armature +nécessaires à un pareil vaisseau en matière de livre. Et qui l'a +annoncée? Personne. Quel est le lettré de ce temps, où les _Mémoires +de mademoiselle Céleste Mogador_ trouvent des plumes galantes qui en +écrivent, quel est le lettré qui, par un mot, ait seulement donné une +idée juste de ce beau et utile travail de bénédictin que Lachat a +entrepris et qui devrait honorer la littérature du pays où il s'est +produit?... Qui, excepté les clercs, comme on disait au moyen âge, +sait quelque chose de cette édition _princeps_ dont il a déjà paru +plus de dix volumes en quatre ans? + + Et qui saurait sans moi que Cotin a prêché? + +disait Boileau, avec un orgueil qui n'en devait guères donner au +pauvre Cotin! «Et qui saurait sans moi qu'après tout saint Thomas +d'Aquin n'était pas un cuistre?» peut se dire l'Académie, avec un +orgueil moins cruel, elle qui, aujourd'hui, la main étendue sur la +tête de Jourdain, son lauréat et l'interprète de sa pensée, nous +assure solennellement que saint Thomas d'Aquin, toute réflexion faite, +avait vraiment de la philosophie dans la tête, quoiqu'il fût... un +théologien! + + [2] Louis Vivès. + + +II + +Tel est, en effet, tout l'esprit et toute la portée du travail que +Jourdain vient de publier. Prouver que saint Thomas d'Aquin, +l'Aristote du catholicisme (mais du catholicisme: voilà bien ce qui +gâte un peu l'Aristote!), fut un philosophe plus et mieux que Kant et +Hegel, par exemple, les Veaux non pas d'or, mais d'idées, de la +philosophie contemporaine; montrer qu'on peut très bien dégager de son +oeuvre théologique une philosophie complète, avec tous ses +compartiments, et que le monde d'un instant qui l'a pris pour une tête +énorme, ce grand _Boeuf de Sicile_ dont les mugissements ont ébranlé +l'univers, ne fut dupe ni de l'illusion ni de l'ignorance; demander +enfin pardon au XIXe siècle pour une telle gloire: voilà le programme +de l'Académie et le livre de son lauréat. + +Cela n'est pas très ambitieux, n'est-ce pas? et même cela se contente +d'être modeste. Cela mutile saint Thomas, le géant d'ensemble, qui +concentra dans une colossale unité la science divine et la science +humaine. Cela renverse le sens de la lorgnette et fait voir les choses +par le petit côté, non par le grand. Mais que voulez-vous? Tout est +relatif. C'est beaucoup encore. Qui se serait attendu à cela il y a +seulement quelques années: saint Thomas d'Aquin exalté dans une +académie de philosophes, Charles de Rémusat rapportant? Publié +aujourd'hui sous la forme de deux gros volumes in-8º[3], le travail +de Jourdain s'ajuste aux proportions du cadre tracé par l'Académie. + + [3] Hachette et Cie. + +L'auteur a l'esprit de sa consigne. Il n'est téméraire ni pour +personne ni contre personne. Il a des prudences, quoiqu'il ne soit pas +un serpent. Comme Covielle, on lui souhaiterait d'en être un, et un +lion aussi! On lui souhaiterait encore--comme Covielle--que son rosier +fût plus fleuri. Mais enfin le tout de sa petite culture est fort +propre. Philosophe qui se surveille et qui se lave beaucoup les mains +dès qu'il a touché à la théologie, il n'efface pas, du moins, sur son +front la trace de son baptême, et quand il approche le plus de +l'Académie il se dit chrétien avec une honnête rougeur. + +Car il est chrétien. Il est bien un peu païen aussi, et de famille +païenne par-dessus le marché, ami de son temps; mais il est épris +d'une chrétienne qu'il veut faire accepter par les siens. Son livre +est très diplomatique. C'est un plaidoyer insinuant, adroit, accordant +quelque chose pour obtenir beaucoup, quêtant la tolérance +philosophique avec des airs aimables,--on quête toujours dans un sac +de velours,--indiquant des rapports étranges et bons entre la +philosophie de saint Thomas d'Aquin et les philosophes modernes, et +poussant à ce qu'on se prenne la main et qu'on s'embrasse. Le procédé +de Jourdain est accommodatif. Il consiste à reprendre d'une main tout +doucettement ce qu'il a donné de l'autre avec un grand geste, et ce +qui suit va le faire comprendre. + +Agrégé à la Faculté des lettres, sorti de l'Université pour entrer à +l'Académie dont il a voulu le prix, qu'il n'a pas manqué, ayant par +conséquent des terreurs respectueuses fort naturelles pour le +progrès, et non moins naturellement des affections intellectuelles +pour l'Église, Jourdain a été le juge de paix qui appelle les parties +en conciliation dans son cabinet avec la plus grande politesse. + +Il y a mandé les doctrines les plus opposées, et, en vertu de sa +modération, vertu moderne, et de ce style modéré qui est le style de +la maison dans laquelle il juge, il a tout arrangé à l'amiable entre +la scolastique et la philosophie, entre les ténèbres du moyen âge et +les lumières de cet âge-ci, entre la foi et la raison... + +Les esprits absolus n'accepteront probablement pas les décisions +onctueuses, gracieuses et officieuses de Jourdain, car les esprits +absolus n'acceptent rien et veulent tout prendre; mais l'Académie les +a acceptées. Qui pourrait s'en étonner n'aurait pas lu Jourdain. +Correct et grave, mais surtout très grave, ayant même l'avantage +d'être lourd parfois, ce qui ajoute encore à la gravité, cette fortune +des écrivains actuels, Jourdain n'a ni une seule expression +pittoresque ni une seule expression incisive, ce qui serait une +indécence en métaphysique. Esprit de juste milieu, qui se +démène--rendons-lui cette justice!--pour être juste, il reste milieu, +mais non juste, à peu près en toutes choses, et c'est par là qu'il a +triomphé. Avec son style naturellement sans couleur, ce style blanc et +doux que l'abstraction a blanchi encore, il n'a fait aucun mal aux +yeux des hommes à conserves qui avaient à le juger, et ils ont tous +apprécié infiniment cette flanelle. + +Certainement, pour manquer le prix il fallait s'y prendre de tout +autre manière. Mais Jourdain n'avait pas l'ambition de manquer le prix +avec éclat. Il aurait fallu une hauteur dans l'aperçu et une décision +dans la pensée qui n'étaient pas dans les plans de Jourdain, +eussent-elles été dans ses puissances. Jourdain, ne nous y trompons +pas! est, de naissance comme d'état, un philosophe. C'est un +philosophe qui chasse de race, un philosophe de père en fils, dont le +père eut autrefois aussi son prix d'académie, et qui a voulu continuer +cette gloire paternelle. Certes! ce n'est pas avec de telles +préoccupations que l'on peut dépasser, par la fierté ou la soudaineté +de l'aperçu, par l'indépendance, par un style vivant et anti officiel, +les conditions du programme de l'Académie, cet établissement de haute +bienfaisance littéraire, qui n'existe que pour mettre en lumière les +talents qui, tout seuls, ne s'y mettraient pas. + + +III + +Nous l'avons dit déjà, du reste, le défaut du programme de l'Académie +était d'être par trop exclusivement philosophique quand il s'agissait +d'apprécier un homme qui, comme saint Thomas, était un grand +théologien bien avant d'être un grand philosophe. La gloire de celui +qui fut appelé l'Ange de l'École, son influence inouïe sur un temps où +la foi primait encore la raison, sa préoccupation perpétuelle et +absorbante des intérêts de l'Église, et jusqu'à son genre de génie, +qui ne fut vraiment original que par sa souveraine certitude et la +toute-puissante clarté de son orthodoxie, furent une gloire, une +influence, une préoccupation et un génie essentiellement théologiques. +Si saint Thomas d'Aquin n'avait été qu'un philosophe, il nous aurait +décalqué Aristote avec une telle exactitude qu'on aurait dit qu'ils +n'étaient deux, ces immenses Ménechmes cérébraux, que parce qu'entre +eux on aurait pu compter les siècles. Saint Thomas d'Aquin, c'est la +Nature se faisant écho à elle-même à travers les temps, recommençant +un homme comme une création, et remoulant un Aristote sur l'exemplaire +qu'elle avait gardé du premier. Phénomène étrange dont elle donne +rarement le spectacle! Saint Thomas d'Aquin ne serait donc qu'un tome +second d'Aristote, si le théologien, l'homme de la science +surnaturelle, ne le frappait pas tout à coup d'une différence +sublime,--empreinte éternelle qui empêchera désormais les siècles de +confondre cette tête rase de moine avec la tête aux cheveux courts de +la médaille du Stagyrite. + +Ce qui marque la personnalité de saint Thomas d'Aquin avec une +incroyable profondeur, ce n'est pas l'invention. Saint Thomas d'Aquin +n'a presque rien inventé. Il semble, lui qui avait fait voeu de +pauvreté dans la vie, avoir fait voeu aussi de pauvreté en invention. +Mais ce qu'il possède, c'est justement le bien des pauvres, c'est la +tradition de l'Église, et, par l'étude théologique dont il a reporté +les habitudes sur les choses de la philosophie, la précision et le +génie de la formule,--tellement claire, dit très heureusement Charles +Jourdain, qu'elle peut se passer de démonstration. Les qualités de cet +esprit, pour lequel on pouvait inventer, mieux que pour personne, le +mot d'esprit fort, sont l'énormité de la puissance dans la nuance, la +force d'équilibre, la statique, la froideur du front. Croirait-on, si +ses oeuvres ne l'attestaient, qu'il n'a jamais versé dans le +mysticisme de Malebranche au XVIIe siècle, lui, l'homme du XIIIe et le +saint? N'est-ce pas merveilleux de force et de pouvoir sur soi? + +Du haut des sommets de la métaphysique, saint Thomas d'Aquin peut +regarder impunément dans tous les gouffres: le vertige lui est +inconnu; il reste impassible. Aussi sa gloire, sa gloire réelle, est +bien moins de s'être élevé que de n'être jamais tombé. Un moment +peut-être, au commencement de son enseignement, il inclina vers le +côté qui est devenu la pente moderne et même la chute. Il alla du +connu à l'inconnu, de l'homme à l'ange et à Dieu. Mais bientôt il +redressa ce faux pli de méthode, il se ressouvint qu'il était +théologien, et il commença son système par la question théologique des +attributs de Dieu. Alors la théologie, comme un aigle qui a enfin +toute la poussée de ses ailes, l'emporta vers le monde d'où il n'est +jamais descendu. Pendant que la philosophie cherchait à le retenir en +bas, il monta, et telle fut l'indéfectible sécurité, le maître aplomb +de cet homme,--que les analogies, ou, pour mieux parler, les identités +de sa pensée avec celle d'Aristote, entraînaient vers les erreurs du +péripatétisme,--qu'il s'arrêta toujours à temps pour les éviter. + +Eh bien, voilà le théologien dans l'oeuvre duquel l'Académie des +sciences morales et politiques, qui bat, en ce moment, le ban et +l'arrière-ban de la philosophie en détresse, a donné l'ordre d'aller +chercher un philosophe, et Charles Jourdain, ce terre-neuve de +l'Académie, l'a rapporté! Il nous a donné une analyse très exacte de +la théodicée, de la métaphysique et de la morale de l'illustre auteur +de _la Somme_. Il a tourné, en homme qui comprend ces questions et ces +langages, dans ce rond d'idées qui ne s'est pas élargi d'Aristote à +saint Thomas d'Aquin et de saint Thomas d'Aquin à Kant lui-même. + +Impossible de suivre, dans un seul chapitre d'un livre comme celui-ci, +le détail infini d'un travail exposé à grand'peine en deux volumes; +mais ce qui résulte de ce travail, c'est l'inutilité démontrée de la +peine qu'on a prise au point de vue des acquêts et des accroissements +de la philosophie. Que gagnera-t-elle, en effet, à déclarer l'_Ange de +l'École_ un philosophe?... Elle lui aura ôté ses ailes. Même saint +Thomas, dans le problème humain, dans l'ordre des connaissances +naturelles, ne peut rien quand il s'agit d'ajouter une certitude à +celles que l'esprit de l'homme craint de ne pas avoir. Pour être le +docteur des docteurs, la lumière et la loi des esprits, l'autorité +irréfragable, il faut à saint Thomas d'Aquin--le second +Aristote--l'Église, la révélation et l'histoire, c'est-à-dire tout ce +que Jourdain aperçoit très bien dans tout le cours de son ouvrage, +mais dont il se détourne pour ne pas contrarier l'Académie et... +manquer son prix! + + + + +JEAN REYNAUD[4] + + +Quand la Critique a devant elle un pareil ouvrage, elle n'est pas +médiocrement embarrassée; mais son embarras ne vient point de ce que +l'amour-propre de l'auteur pourrait supposer. Nous le dirons, sans +fatuité d'aucune espèce, le livre de _Terre et Ciel_[5] de Jean +Reynaud, ce livre au titre colossal, n'est pas, à nos yeux, un +colosse. Le système qu'il dresse devant nous ne nous paraît point +inexpugnable. Quand on le lit et quand on l'examine, on trouve qu'il +n'y a pas là _intellectuellement_ de quoi trembler. Le livre et le +système se composent, en effet, de deux affirmations sans preuves, +qu'on peut fort bien contredire sans insolence et réfuter sans +beaucoup de peine. La première de ces affirmations, c'est... le +croira-t-on?... la pluralité des mondes et l'habitation des étoiles, +que Jean Reynaud nous certifie, avec une gravité de Christophe Colomb +astronomique au débotté de son voyage, et dont il nous donne +somptueusement sa parole d'honneur. La seconde... le croira-t-on +davantage?... c'est l'ancienne redite d'une métempsycose progressive à +laquelle la philosophie revient,--comme la vieillesse revient à +l'enfance. Dans tout cela, il faut en convenir, il n'y a rien de bien +éblouissant et de bien formidable, rien qui force le plus modeste des +esprits philosophiques à se croire petit et à baisser les yeux. +Seulement, voici où l'embarras commence. Si la Critique prend au +sérieux ce gros livre de _Terre et Ciel_ que d'aucuns regardent comme +un monument, si elle se croit obligée d'entrer dans les discussions +qu'il provoque et d'accepter ces formes préméditées d'un langage +scientifique assez semblable au latin de Sganarelle, mais moins gai, +la voilà exposée à asphyxier d'ennui le lecteur comme elle a été +elle-même asphyxiée. Et cependant, d'un autre côté, si on touche +légèrement à une chose si pesante, d'honnêtes esprits s'imagineront +sans doute que c'est difficulté de la manier. + + [4] _Terre et Ciel_ (_Pays_, 13 septembre 1854). + + [5] Furne et Cie. + +Car, à tort où à raison,--et à tort selon nous,--le livre de Jean +Reynaud passe en ce moment pour une oeuvre très forte. On se le dit et +on le croit. On n'y regarde pas. Je ne suis pas bien sûr qu'on lise ce +livre compact et sans lumière, indigestion de deux ou trois éruditions +spéciales, et qui roule, dans un style épais, de si misérables erreurs +qu'elles ne sont plus que des lubies; mais on le feuillette et on le +vante, et je le conçois! Rationalistes, panthéistes, éclectiques, +voltairiens, toutes les variétés de philosophes qui se tiennent entre +eux comme des crustacés, sont intéressés à vanter un livre, quel qu'il +soit dont les idées ne vont à rien moins qu'à la destruction intégrale +de nos dogmes et à la ruine de l'Église romaine. Aussi nul d'entre +eux n'y a-t-il manqué. Même les voltairiens, trop spirituels pour lire +d'autres romans que _Candide_ et la _Princesse de Babylone_, ont parlé +avec faveur de celui-ci dans le plus célèbre de leurs journaux. Ils ne +l'ont pas discuté, il est vrai; ils ne lui ont témoigné prudemment que +ce genre de respect qui ne touche pas aux choses qu'on respecte; mais +ils l'ont traité avec la haute considération de tous les mandarins +entre eux. Quoique eux surtout, les voltairiens, n'aient de goût pour +aucune espèce d'Apocalypse,--pas plus pour celle de Jean Reynaud que +pour celle de l'autre Jean,--quoique rien ne ressemble moins au verre +d'eau de leur style que le limon visqueux du style de Jean Reynaud, +ils n'ont pas moins apprécié les trois grandes puissances sur la tête +humaine qui se trouvent dans ce livre de _Terre et Ciel_ et qui en +protègent actuellement la fortune: à savoir l'appareil des mots +scientifiques pour cacher le vide de la pensée, l'effronterie gratuite +de l'hypothèse et la majesté de l'ennui. + +Certes! dans un autre temps et pour un autre livre, ils auraient souri +de ces trois puissances qui correspondent à des faiblesses. Ils +auraient accompagné du petit fifre de leur ironie ordinaire cette +lourde théorie astronomique et cosmologique, qui n'est ni de la +science ni de l'invention. Mais, à une époque où le rationalisme +souffre tant des blessures qu'il se fait à lui-même et où +l'enseignement de l'Église commence de reprendre dans les esprits +éminents l'empire qu'il avait perdu au XVIIIe siècle, ils se sont dit +probablement qu'il ne fallait mépriser le secours de personne. Ils ont +accueilli Jean Reynaud comme si c'était Pythagore. Ils ont écouté +sérieusement cet écho attardé, que Pythagore, s'il l'entendait, +n'adorerait plus! Et, quittes à se moquer plus tard d'un livre qui +doit _faire mal aux nerfs_ de leurs esprits positifs et légers, ils +ont poussé au succès de ce livre en disant bien haut qu'il le +méritait. + +Tel est tout le secret de cette facile renommée de deux jours, faite +si généreusement à un ouvrage qui ne saura pas la garder. Le livre de +_Terre et Ciel_ de Jean Reynaud est un coup porté, par une main +philosophique de plus, au christianisme et à l'Église. Comment ceux +qui haïssent l'Église et le christianisme n'en seraient-ils pas +reconnaissants?... Sans doute, avec plus de talent, le coup serait +mieux asséné; mais enfin--il faut être juste!--c'est un coup de plus. +Jean Reynaud a un mérite que les philosophes doivent singulièrement +apprécier, et qui ne tient ni à ses idées ni à la force de son génie. +De tous les ennemis de la religion de nos pères, de tous ceux qui +disent que le catholicisme est une doctrine dépassée par l'esprit +humain et qui a fait son temps (comme les conscrits) dans l'histoire, +cet excellent Jean Reynaud est peut-être le plus dangereux. Il est +doux et il se dit chrétien. C'est au nom d'un christianisme meilleur +qu'il vient poser la nécessité de corriger ce chétif Symbole de Nicée, +qui, décemment, ne convient plus à des chrétiens aussi distingués que +nous. Jean Reynaud, quand il parle du christianisme, affecte une +impartialité à duper beaucoup d'imbécilles. Il ne casse pas tout, +comme Proudhon. Il n'a pas le talent roux et le coup de corne de boeuf +de ce robuste bâtard d'Hegel en démence. La forme de son exposition se +recommande aux esprits modérés par je ne sais quelle fausse bonhomie, +et jusqu'à son talent d'écrivain, trop empâté pour être mordant,--trop +mollusque pour être serpent,--rien n'avertit et tout rassure quand il +se dit chrétien, comme la plupart des hérétiques, du reste, qui n'ont +jamais manqué de se dire chrétiens pour mieux atteindre le +christianisme en plein coeur! + +La seule originalité de Jean Reynaud est d'être--au XIXe siècle--bien +plus un hérétique qu'un philosophe. Après Diderot, qui voulait +_élargir Dieu_, il veut élargir le christianisme. Nous savons bien--et +lui aussi, probablement,--ce qui resterait du christianisme après cet +élargissement à la Diderot! mais, pour les simples de coeur et +d'esprit qui se laissent pétrir par la main de toutes les propagandes, +un tel langage a sa séduction. Les philosophes ont le verbe âpre et +haut. Ils ne barbouillent pas, et quelquefois ils épouvantent. +Spinoza, Voltaire, Hegel, tous ces insectes humains, enivrés de la +goutte de génie que Dieu leur versa dans la tête et qu'ils ont rejetée +contre Dieu, jouent leur rôlet de titans-myrmidons jusqu'au bout et +visière levée. Même quand Voltaire se fait capucin, il rit, le +sacrilège! mais il ne trompe pas. Tandis que Jean Reynaud, le +théologien de contrebande qui part du pied gauche aujourd'hui pour +demander--comme le pieux et pur Saint-Bonnet--que la théologie se +relève dans l'opinion et les études du XIXe siècle, ne rit pas et ne +nous fait pas rire, mais il pourrait bien nous tromper! + +Nous tromper comme il se trompe lui-même!--car il ne faut pas croire +que cette tête, aux notions confuses, n'ait pas vis-à-vis d'elle-même +la bonne foi de ses confusions. L'auteur de _Terre et Ciel_, dont la +prétention le plus en relief est la théologie, qui s'en croit +l'aptitude et qui n'en a pas même le rudiment, invoque naïvement dans +son livre une théologie qui changerait en dogmes ses erreurs. Esprit +physiologiquement religieux, tourné de tendance primitive et de +tempérament vers les choses de la contemplation intellectuelle, +métaphysicien et presque mystique, l'auteur de _Terre et Ciel_ n'était +point, par le fait de ses facultés, destiné aux doctrines de la +philosophie moderne; mais, pour des raisons qu'il connaît mieux que +nous et qu'il retrouverait s'il faisait l'examen de conscience de sa +pensée, il n'a pu cependant y échapper. Il est le fils du XVIIIe +siècle. Avec sa foi dans le progrès indéfini du genre humain, c'est +une bouture de Condorcet. Mais--disons-le à son éloge!--le XVIIIe +siècle, dont il procède, n'a pu lui donner ce mépris de brute pour les +problèmes surnaturels qui distingue ses plus beaux génies. Dieu, +l'âme, son essence et ses destinées, les hiérarchies spirituelles, +etc., sont restés des questions pour Jean Reynaud, et des questions +que le panthéisme contemporain ne résoud pas. En vertu de son genre +d'intelligence, la notion théologique n'a donc pas été abolie en lui, +mais seulement obscurcie et faussée. Et voilà justement ce qui a +produit, sous la plume de ce philosophe singulier qui a le _coup de +marteau de la théologie_, un chaos également monstrueux pour les +théologiens et pour les philosophes! Voilà pourquoi il a mutilé, au +nom de la théologie, le triple monde que la théologie enseigne, et +qu'il le réduit à un seul dans son livre, malgré son double titre de +_Terre et Ciel_! + +En effet, pour qui sait l'embrasser et l'étreindre, ce livre, au +fond, n'est autre chose qu'une mutilation et un renversement des +idées chrétiennes. C'est notre _Credo_ pris à rebours et fondé sur +la pluralité des mondes éternels, sans royaume des cieux et sans +enfer. Telle, en deux mots, la conception théologique du livre de +Jean Reynaud; mais ce n'est pas tout au détail. L'auteur de _Terre +et Ciel_ a beau s'en défendre, il n'est réellement qu'un panthéiste +de notre temps, sous les guenilles de tous les hérétiques de ce +moyen âge contre lequel il se permet tant de mépris. N'oublions pas +que son livre n'est, avant tout et après tout, qu'un essai de +cosmologie... Parti du cosmos pour aller au cosmos, en passant sur +le cosmos, l'auteur s'agite, mais stérilement, pour organiser plus +qu'un cimetière... Le mot de _Ciel_ est de trop dans le titre de son +ouvrage, et la _Terre_ même comme il la conçoit n'est pas la notion +chrétienne de la terre. Ce n'est plus le lieu de l'expiation et de +l'épreuve, le champ de mort d'où une chrysalide de cent cinquante +milliards d'âmes doit un jour se déployer et s'envoler dans les +cieux. Cette double notion de la terre et du ciel, la seule que +puissent admettre également l'intelligence des penseurs et +l'imagination des poètes, Jean Reynaud, théologien agrandi par la +philosophie, l'a réputée mesquine, enfantine et débordée par ce +triomphant Esprit humain, qui a le droit d'exiger mieux. Seulement, +pour la remplacer, cette notion inférieure et grossière, l'éminent +inventeur n'a trouvé rien de plus puissant que de ramasser, dans la +poussière des rêves de l'humanité les plus rongés par les siècles et +les plus transparents de folie, le système ruminé par l'Inde--cette +vache de la philosophie--d'une métempsycose progressive, qui met +l'homme aux galères à perpétuité de la métamorphose et son +immortalité en hachis! + +Au moins, pour expliquer de cette façon le problème surnaturel de +l'homme et de sa destinée, pour revenir, en plein XIXe siècle,--après +les travaux philosophiques de Hegel et de Schelling,--à ce risible +système de la métempsycose, digne tout au plus d'inspirer une chanson +au marquis de Boufflers ou à Béranger, qui l'a faite, fallait-il se +sentir une force d'induction et de déduction irrésistible; fallait-il +que la grandeur des facultés philosophiques sauvât la misère du point +de vue que l'on ne craignait pas de relever. Et c'est ici qu'après la +question du point de vue, général et dominateur, qui emporte l'honneur +d'un livre en philosophie, devait se poser la question du talent et de +ses ressources, qui couvre l'amour-propre de l'auteur. Eh bien, nous +le disons en toute vérité et sans vouloir y faire de blessures, +l'amour-propre de Jean Reynaud ne sera pas couvert! Une fois le fond +du livre écarté, les qualités qui resteront pour le défendre +n'imposeront point par leur éclat aux véritables connaisseurs. Et nous +ne parlons pas encore ici de la forme la plus extérieure de ce livre, +de sa conformation littéraire. Nous restons métaphysicien. En +métaphysique, il sera très facilement constaté, par tous ceux qui ont +l'habitude ou l'amour de ce genre de méditation, que les tendances de +Reynaud sont plus vives et plus fortes que ses facultés. + +Le traité de _Terre et Ciel_, qui résume toute sa vie intellectuelle, +car il a été effeuillé dans des revues et des journaux depuis dix ans, +ce traité, regardé comme un système à toute solution par un petit +nombre de gens solennels et mystérieux qu'on pourrait appeler les +Importants de la philosophie, est, qu'on nous passe le mot (le seul +qu'il y ait, hélas! pour exprimer notre pensée)! un perpétuel +coq-à-l'âne sur les relations du temps à l'éternité. Pour un +métaphysicien, qui doit connaître les éléments de la science qu'il +cultive et n'avoir pas de distractions, Jean Reynaud est entièrement +étranger à la conception de l'éternité, ou, s'il la pose parfois, il +l'oublie. C'est qu'au fond il n'a rien de net, de ferme, de +péremptoire et d'arrêté dans l'esprit. Il patauge. + +«L'infinité,--dit quelque part ce panthéiste malgré lui ou à dessein +(lequel des deux?),--l'infinité est un des attributs de l'univers.» +Mais l'infinité est le contraire de la mesure, comme l'éternité est le +contraire du nombre! Des écoliers sauraient cela. Et voyez la +singulière conséquence: si l'on met l'infini à la place de l'étendue, +où pose-t-on l'axe du monde et que devient pour Jean Reynaud cette +gravitation dont il est si sûr et si fier? Dans le chapitre de +_l'Homme_, où le récit de la Genèse est culbuté par l'hypothèse, +l'éternelle hypothèse du développement progressif de la vie et de «la +création graduelle», Jean Reynaud méconnaît l'Absolu divin. Il semble +ignorer que Dieu soit un acte pur, et ce que c'est même qu'un _acte +pur_! Il s'imagine que Dieu, comme l'homme, a son chemin à faire et +qu'il a besoin d'expérience... Ce manque de précision, qui, en +métaphysique, se mue si vite en erreur ou s'étale si pompeusement en +bêtise, on le signalerait à toutes pages dans le livre de _Terre et +Ciel_ si on ne craignait pas de fatiguer le lecteur par des citations +trop abstraites. + +Ainsi donc, en nous résumant, nous trouvons, à côté de la donnée +vicieuse et puérile du livre de Jean Reynaud, des qualités +métaphysiques d'un degré inférieur, sans pureté et sans force réelle, +un langage trouble toujours et souvent contradictoire. Le traité de +_Terre et Ciel_ est une petite Babel bâtie par un seul homme. C'est la +_confusion des langues_ de plusieurs sciences, qui se croisent et +s'embrouillent sous la plume pesante de l'auteur. Sa pensée ne domine +pas tous ces divers langages et ne les fait pas tourner autour d'elle, +avec leurs clartés différentes, dans la convergence de quelque +puissante unité. Théologien de prétention malgré son caractère +philosophique, théologien _quiquengrogne_ en philosophie, il peut +avoir beaucoup lu les théologiens catholiques, mais il n'a point de +connaissances accomplies, lumineuses, en théologie; car, s'il en +avait, aurait-il épaulé le système du progrès indéfini de Condorcet +avec la métempsycose de Pythagore?... Aurait-il pu jamais adopter +comme vrai ce système du développement progressif de la vie et de ses +perpétuelles métamorphoses, qui parque l'homme sur son globe et +applique à la création tout entière, à l'oeuvre du Dieu tout-puissant, +lequel a créé spontanément l'homme complet, innocent et libre, ce +procédé de rapin qui, par des changements imperceptibles et +successifs, se vante de faire une tête d'Apollon avec le profil du +crapaud? Le sophisme épicurien, le plus compromis des sophismes grecs, +qui donnait à la Divinité la forme de l'homme parce qu'on n'en connaît +pas de plus belle, est le genre de preuves le plus familier de +Reynaud. Ne comprenant jamais l'action divine que comme il comprend +l'action humaine, l'auteur de _Terre et Ciel_ se croit fondé à tirer +une impertinente induction de nous à Dieu, et cet abus de +raisonnement, qui revient dans son livre comme un tic de son +intelligence, produit pour conséquence de ces énormités qui coupent +court à toute discussion. Pour n'en citer qu'un seul exemple, Jean +Reynaud exige la pluralité des mondes ou il n'admet pas Dieu, parce +que (ajoute-t-il avec un sérieux qui rend la chose plus comique +encore), sans la pluralité des mondes, Dieu est évidemment «lésé dans +son caractère de créateur». On conçoit, n'est-il pas vrai? qu'après +des affirmations de cette nature un homme sensé ne discute plus. + +Nous avons, nous, à peine discuté. Nous ne pouvions, ni pour le public +ni pour nous, ni pour le livre même dont il s'agit, l'examiner dans le +détail trop spécial, trop _technique_, des nombreuses questions qu'il +soulève; mais le peu que nous avons dit suffira. Si ce singulier +traité de philosophie religieuse, qui essaie de renverser tous nos +dogmes, sans exception, sous l'idée chimérique des transformations +éternelles et successives de l'humanité et sous un panthéisme plus +fort que l'auteur et qui le mène et le malmène; si ce traité brillait +au moins par une exposition méthodique, nous aurions pu donner le +squelette de ce mastodonte de contradictions et d'erreurs. Mais Jean +Reynaud n'a point de méthode. Son livre de _Terre et Ciel_ est une +conversation, à bâtons rompus, entre un philosophe théologien de +l'avenir, + + C'est moi-même, messieurs, sans nulle vanité! + +et un pauvre théologien catholique (et je vous demande si le +catholicisme est bien représenté!), lequel laisse passer fort +respectueusement toutes les _bourdes_, dirait Michel Montaigne de +l'auteur de _Terre et Ciel_, absolument comme on laisse passer, en se +rangeant un peu, les boulets de canon auxquels il est défendu de +riposter. Vieux livre sous une peau nouvelle, l'ouvrage de Jean +Reynaud a emprunté jusqu'à sa peau. En effet, c'est l'opposition et la +caricature de ces _Soirées de Saint-Pétersbourg_ dans lesquelles +l'auteur esquive aussi la difficulté d'une exposition méthodique par +cette forme trop aisée du dialogue, mais, du moins, en sait racheter +l'infériorité par l'éclat de la discussion, le montant de la repartie, +la beauté de la thèse et de l'antithèse et une charmante variété de +tons, depuis la bonhomie accablante du théologien jusqu'à la +_sveltesse_ militaire; depuis l'aplomb du grand seigneur qui badine +avec la science comme il badinerait avec le ruban de son crachat +jusqu'au génie de la plaisanterie comme l'avait Voltaire. +Malheureusement l'esprit de Jean Reynaud n'a pas, lui, toutes ces +puissances. Il est monocorde, et la corde sur laquelle il joue n'est +pas d'or. Ses longues dissertations dialoguées, que ne brise jamais le +moindre mot spirituel, manquent profondément de vie, d'animation, de +passion enthousiaste ou convaincue, et elles nous versent dans les +veines je ne sais quelle torpeur mortelle. On dirait le procédé Gannal +appliqué à notre esprit tout vivant. Désagréable sensation! Au milieu +de cette logomachie théologique, si incroyablement obstinée et dans +laquelle pourtant exclusion est faite des miracles, de la virginité, +des sacrements, de l'idée de famille, il n'y a de clair, pour qui sait +voir, que la haine de Jésus-Christ sous le nom de moyen âge. Seulement +cette haine entortillée, insidieuse, nous fait payer par un ennui à +nous déformer la figure les embarras de la pensée de l'auteur. Ah! +qu'on aimerait mieux un peu de passion franche, et, comme disait +Shelley, l'athée, «que le serpent, une bonne fois, se dressât sur sa +queue et sifflât tous ses sifflements». Au lieu de ces longueurs +indécises, de ces toiles d'araignée philosophiques, de cette mosaïque +de filandreuses dissertations, qui se lèvent par plaques sous les +pieds de l'esprit et qui en retardent la marche, qu'on aimerait mieux +quelques lignes de conclusion, nettes et courageuses, les articles +(enfin arrêtés) du Symbole de la philosophie, de ce Symbole qu'on nous +jetterait à la tête, à nous les arriérés, comme les Apôtres eurent +autrefois l'impudence sublime de jeter le leur, en bloc, à la tête du +genre humain! + +Mais rien de tout cela. Le livre de Jean Reynaud est et reste tout +simplement une hypothèse, qu'on propose, mais qu'on n'impose pas... +Ils savent très bien risquer le faux, les philosophes, mais ils ne +sont jamais assez sûrs que le faux qu'ils risquent est le vrai pour +avoir l'aplomb d'en faire un symbole. Ceci n'est réservé qu'aux +prêtres. Nous l'avons dit déjà, ce traité de _Terre et Ciel_, qui n'a +de grave que le ton, agrandit vainement et cache mal, sous le +trompe-l'oeil des détails scientifiques, une théorie qui, réduite à +ses plus simples termes, n'est que ridicule et... immorale; car voilà +son côté sérieux! La métempsycose, ou la transformation successive de +l'humanité, emporte la morale humaine dans sa visible absurdité. Si +cette transformation qui recommence toujours est en effet la loi du +monde, tous les crimes et même l'assassinat ne sont plus que des +dérangements de molécules qui sauront toujours bien se reconstituer, +et l'affreux poète du suicide avait bien raison quand il chantait: + + De son sort l'homme seul dispose! + Il a toujours, quand il lui plaît, + Dans la balle d'un pistolet, + La clef de sa métamorphose! + +Telle est la conclusion que les _hommes pratiques_ tireront de la +doctrine du philosophe. Assurément, on doit espérer que de si +dégradantes conséquences, une fois seulement indiquées, diminueront un +peu dans l'opinion l'importance que le parti philosophique +antichrétien veut créer au livre de Jean Reynaud. + +Et qu'on nous permette d'ajouter encore un dernier mot. + +Quand on s'élève à une certaine hauteur, il n'y a plus que deux sortes +de livres,--deux grandes catégories, dans lesquelles tous les genres +et tous les sujets peuvent rentrer: les livres faits par l'observation +et les livres faits par la rêverie. Observation et rêverie, voilà les +tiges-mères de toutes les familles de l'esprit humain. Eh bien, ni +comme observateur ni comme rêveur Jean Reynaud n'occupera une place +élevée dans la hiérarchie des intelligences de son temps! Tout au plus +donnera-t-il le bras à Pierre Leroux, l'auteur de _l'Humanité_, avec +lequel il a plus d'une analogie, et s'en iront-ils tous deux à la +fosse commune de l'oubli. Observateur nul, puisque son système n'est +qu'une induction, et rien de plus, il choque profondément en nous la +faculté qui a soif de réalités et de vérité, mais il n'intéresse pas +l'imagination davantage. Quand on a lu cet immense volume d'hypothèses +sur la pluralité des mondes éternels, savez-vous à quoi l'on retourne +pour se délasser d'une telle lecture?... Aux historiettes +astronomiques de Fontenelle et aux gasconnades de Cyrano de Bergerac. + + + + +DONOSO CORTÈS[6] + + +I + +Intellectuellement, c'est une frégate à la mer que la publication de +ces oeuvres[7] de Donoso Cortès. Chargés de vérité et, pour ainsi +parler, pavoisés des couleurs d'un grand talent, dont le caractère est +l'éclat, ces trois volumes, comme le vaisseau que montait l'aïeul de +Cortès pour aller à la conquête d'un monde, s'en vont à la conquête +des âmes, qui sont aussi des mondes, et peut-être plus difficiles à +conquérir... Quelle que soit leur destinée, c'est un service rendu à +l'Église que d'avoir pensé à les traduire et à les publier dans cette +langue française qui n'est pas seulement, comme on l'a dit, la langue +de la diplomatie et de la philosophie, mais qui est plus qu'une autre +la langue de la propagation et de la foi. + + [6] _Oeuvres de Donoso Cortès, marquis de Valdegamas_, précédées d'une + introduction par Louis Veuillot (_Pays_, 6 juillet 1859). + + [7] Vaton. + +Donoso Cortès, marquis de Valdegamas, est un des écrivains catholiques +les plus éminents de ces dernières années. Il a laissé, presque dès +son début, des traces trop vives et trop profondes dans l'opinion +contemporaine pour qu'on pût oublier de réunir les écrits dus à cette +plume brillante que la mort a si tôt brisée, et qu'il eût brisée +lui-même s'il avait vécu davantage, tant elle satisfaisait peu son âme +sainte! D'un bien autre génie que Silvio Pellico, mais d'une humilité +non moins touchante, le marquis de Valdegamas avait plus de confiance +dans une dizaine de chapelet, dite d'un coeur fervent, que dans tous +les étalages de la pensée. Et il avait raison! Mais ses amis qui le +publient aujourd'hui n'ont pas tort pourtant de le publier. Ils savent +que Dieu, pour traverser les coeurs, met dans nos carquois toutes +sortes de flèches, et que la flèche du talent pénètre encore après les +plus perçantes,--celles de la prière et de la charité! + +Du reste, catholiques avant tout, ils n'ont point publié les oeuvres +complètes du marquis de Valdegamas. Ils ont laissé la littérature de +l'homme exclusivement littéraire (Donoso Cortès l'avait été un +moment), et ils n'ont pris dans ses travaux que ce que le catholicisme +a animé de son inspiration toute-puissante. Ils se sont donc +strictement renfermés dans l'oeuvre catholique de Donoso, trouvant le +reste de peu de signifiance, même pour sa gloire. En cela, ils ont +sainement jugé. + +Donoso Cortès, cet écrivain incontestablement supérieur par un talent +qui touche au premier ordre, cet orateur qui a poussé ces deux ou +trois discours dont l'air que nous avons autour de la tête vibre +encore, l'illustre Donoso Cortès, disons-le brutalement, ne serait +rien sans le catholicisme, et ce n'est pas, certes! pour l'abaisser +que nous disons cela. Resté l'homme des pensées du temps, il ne se +serait jamais beaucoup élevé au-dessus de la fonction vulgaire d'un +médiocre littérateur. Piètre destinée! Mais, avec le catholicisme, son +génie a commencé dans son âme. C'est le catholicisme qui lui a créé +une pensée. Il a reçu la langue de feu... Il ne l'avait pas! + + +II + +Et la preuve, elle est ici, dans ces oeuvres qui ne sont pas +complètes, mais choisies. Trop facile à donner si nous examinions +l'intégralité des écrits de Donoso Cortès, cette preuve ne brille que +mieux en ces oeuvres partielles, réunies par ces deux soeurs pieuses, +l'admiration et l'amitié. Les éditeurs de Donoso ont publié, avec son +ouvrage principal: l'_Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le +socialisme_, qui a fixé sa gloire et qui la gardera, beaucoup de +discours, d'articles de journaux, de lettres datées de diverses +époques, et il en est plusieurs de celles-là où, comme tant de ses +contemporains, Donoso Cortès, trop fort d'esprit pour n'avoir pas le +respect du catholicisme, reculait encore devant la pratique, cet +effroi des lâches, sans laquelle il est impossible au penseur le plus +fort de se justifier tout son respect. + +Eh bien, quoique tous ces écrits portent, à des degrés différents, la +marque de ce catholicisme qui finit par s'emparer complètement de +Donoso Cortès et le fit naître à force de le féconder, il saute aux +yeux que les plus faibles _catholiquement_ de ces écrits sont, au +point de vue du _talent seul_, d'une faiblesse plus que relative!... +On voit, clair comme le jour, à travers ces écrits, ce qu'aurait été +toute sa vie Donoso Cortès sans ce catholicisme maîtrisant et +transfigurateur qui fut le ciel pour son talent. Il serait, sans nul +doute, resté, en toutes choses, l'homme de l'incroyable jugement sur +Talleyrand de _La France en 1842_, et cet homme était un rhéteur. Il +n'y a qu'un rhéteur, en effet, et un rhéteur de la pire espèce, qui +puisse comparer Napoléon et Talleyrand, et mettre Talleyrand au-dessus +de Napoléon! + +Oui! cette tache de la rhétorique se serait étendue sur toute la +pensée, et la taie eût bientôt couvert l'oeil. Cet esprit, né +brillant, n'aurait bientôt plus résisté à la tentation d'une seule +antithèse. La solidité ne serait pas venue, ni la force simple ni la +sincérité. Le talent de _nature_ aurait grandi, plus ou moins mensonge +ou caresse; le talent de _grâce_ n'aurait point paru. Nous aurions eu +dans tout son développement le rhéteur qui est au fond--tout au +fond--du talent de Donoso Cortès; car il y est, le rhéteur,--plus ou +moins doué, plus ou moins puissant, ce n'est pas la question!--mais il +y est. Malgré la grâce du catholicisme, la Critique l'y voit encore +sous cette grâce qui a tout dompté. + +Donoso Cortès est du pays des grands rhéteurs, Sénèque, Lucain et +Gongora. Il l'est aussi, même quand il croit et veut le moins l'être, +même quand il insulte la beauté littéraire: «J'ai eu--dit-il dans une +lettre à Montalembert--le fanatisme de l'expression, le fanatisme de +la beauté dans les formes, et ce fanatisme est passé... Je dédaigne +plutôt que je n'admire ce talent qui est plus une _maladie de nerfs_ +qu'un talent de l'esprit...» ce qui est assez insolent et assez faux, +par parenthèse. Et au moment même où il écrit cela, sans transition et +comme pour se punir, il ajoute ce mot de rhéteur inconséquent, de +rhéteur incorrigible, qui tout à coup reparaît: «Les formes d'une +lettre ne sont ni littéraires ni belles». Misérable axiome de +rhétorique, non moins faux! + +Et pourquoi ne seraient-elles pas belles?... Mais laissons là ces +dédains factices qui n'ont pas le droit d'exister. Le catholicisme, +cette source sublime d'inspiration, a donné à Donoso Cortès une +assez belle forme pour qu'il ne puisse la dédaigner sans affectation +ou sans injustice, et il ne la lui a donnée qu'à la condition +d'élever, d'épurer, de grandir toutes les forces de sa pensée; car +la pensée et la forme ne se séparent pas. Elles sont congénères et +consubstantielles. L'homme ne se dédouble pas. Il y périrait. Les +rhéteurs seuls ont pu inventer cette platitude du vêtement et du +corps, pour dire le style et la pensée. Mais où cela s'est-il vu? +Pour notre part, nous ne croyons pas plus à l'écrivain sans pensée +qu'au penseur sans style... Kant lui-même a du style, quand, par +rareté, il a raison. + + +III + +Donoso Cortès, qui a toujours raison quand il est entièrement +catholique, est donc un grand écrivain dont la Critique est +appelée, aujourd'hui qu'on publie ses oeuvres, à dire les défauts et +leur étendue, les qualités et leur limite. Son mérite le plus net, à +nos yeux, le plus grand honneur de sa pensée, c'est d'avoir ajouté à +une preuve infinie; c'est, après tant de penseurs et d'apologistes +qui, depuis dix-huit cents ans, ont dévoilé tous les côtés de la +vérité chrétienne, d'avoir montré, à son tour, dans cette vérité, des +côtés que le monde ne voyait pas; c'est, enfin, d'avoir, sur la chute, +sur le mal, sur la guerre, sur la société domestique et politique, été +nouveau après le comte de Maistre et le vicomte de Bonald, ces +imposants derniers venus! La vérité a des fonds de sac étonnants et +inépuisables. On croit que c'est la fin, et voilà que tout recommence, +sans se répéter! + +Ce que le comte de Maistre et le vicomte de Bonald firent contre les +erreurs de leur temps, le marquis de Valdegamas l'a fait contre les +erreurs du sien, et il l'a fait avec des qualités tout à la fois +semblables aux leurs et différentes... L'un (le comte de Maistre) +était un grand esprit intuitif; l'autre (le vicomte de Bonald) un +grand esprit d'enchaînement. Donoso Cortès a bien parfois l'aperçu de +Joseph de Maistre, mais cet aperçu n'arrive pas chez lui, comme chez +de Maistre, pareil à un trait de lumière qui part du fond de la +pensée, au rayon visuel qui jaillit du centre de l'oeil. C'est lui +plutôt, Donoso, qui arrive à l'aperçu comme à une lumière en dehors de +sa pensée, et, à force d'aller vers elle, de raisonnement en +raisonnement. + +On pourrait dire de Donoso Cortès qu'il a de l'_aperçu par +développement_, tandis que pour de Maistre l'aperçu point d'abord et +le développement vient ensuite, s'il en est besoin. Pour cette raison +même, Donoso Cortès a certainement autant de logique que de Bonald. Il +y a plus: on peut affirmer que c'est la logique, entre toutes les +puissances de son esprit, qui lui fait sa supériorité absolue. Il en a +les formes rigides et souples, l'enthymème, l'énumération, le sorite. +C'est toujours enfin de la pure logique qu'il tire, lorsqu'elle est +belle, toute la beauté de sa pensée. Soit donc qu'il fasse acte +d'écrivain à tête reposée ou d'orateur s'exprimant dans un parlement, +Donoso Cortès est partout et surtout un formidable logicien, et +tellement logicien qu'il ne craint pas d'être scolastique par la +forme, car il a assez d'expression à son service pour ne jamais +paraître sec. + +Il a, en effet, les dons du génie espagnol. Il en a la solennité, qui +est l'emphase contenue. Il en a la pompe, l'harmonie, le nombre, la +plénitude, la sonorité. C'est un large cours de pensées que ses +pensées, enchaînées les unes aux autres comme les flots aux flots, +mais auxquelles il faut de la place. Il faut à Donoso Cortès de +l'espace pour rouler son fleuve! Il n'a pas le monosyllabe, la +paillette qui fait du fleuve un Pactole, la pointe acérée et +étincelante, ce clou d'or, quand il n'est pas de diamant, qu'avait +Joseph de Maistre, et qu'il fichait si bien, de sa main spirituelle, +entre les blocs carrés et lisses de son style au ciment romain. + +Le style d'un homme, lorsque cet homme n'est pas assez fort pour le +faire avec sa seule manière de sentir, a ses origines. Pascal, par +exemple, c'est Montaigne, plus la manière de sentir de Pascal, et +cette manière, c'était l'épouvante, l'effarement, le cabrement devant +l'abîme. L'origine du style de Donoso Cortès est saint Augustin dans +ses _Confessions_. Saint Augustin l'attire par sa tendresse, la grande +qualité de son esprit et de son âme. Il l'attire aussi par son défaut +peut-être, car saint Augustin, sous les magnificences de son génie, +comme Donoso Cortès sous le sien, cache son atome de rhéteur. + + +IV + +Tel nous trouvons en ces trois volumes le talent du marquis de +Valdegamas. Plus oratoire que littéraire, Donoso Cortès a, même +lorsqu'il s'efforce d'être didactique, comme dans son _Essai sur le +catholicisme, le libéralisme et le socialisme_, les aspirations, les +apostrophes, le mouvement et le redoublement antithétique. Il a de +l'orateur: Il doit avoir lu immensément les sermonnaires. Il a les +grands mots oratoires qui une fois dits ne s'oublient plus: «Ou un +seul homme--dit-il un jour--suffirait pour sauver la société: cet +homme n'existe pas; ou, s'il existe, Dieu _dissout pour lui un peu de +poison dans les airs_!» Un autre jour: «Dieu a fait la chair pour la +pourriture, et le _couteau pour la chair pourrie_.» Et encore: «Où que +l'homme porte ses pas, il la rencontre (la douleur), statue _muette et +en larmes, toujours devant lui_!» Rappelez-vous ce qu'il dit une fois +de Sainte-Hélène: «Napoléon, le maître du monde, devait mourir séparé +du monde par un _fossé dans lequel coulerait l'Océan_.» Il parle +quelque part de je ne sais quelle doctrine indigne de _la majesté de +l'absurde_. + +Un peu plus, il serait déclamateur; mais il s'arrête à temps et le +goût est sauvé. Du reste, rarement fin, et ceci l'honore... La finesse +de l'esprit n'est souvent qu'une ressource de sa lâcheté. Donoso est +le courage même. Il a la foi de ce qu'il dit, et il ne se baisserait +pas d'une ligne pour ramasser tout un monde de popularité si Dieu le +mettait à ses pieds. + +C'est le contraire d'un autre éclatant, de Chateaubriand, sur lequel +il l'emporte par la pureté, le calme et la beauté de l'âme, s'il ne +l'emporte pas par la beauté de son génie. Il se soucie peu de la +gloire. «Je ne veux pas que mon nom résonne--dit-il dans une de ses +lettres;--je ne veux pas que les échos le répètent et qu'il retentisse +sur les montagnes. Il n'est pas en mon pouvoir d'empêcher mes +adversaires de le prononcer, mais je suis résolu à empêcher mes amis +de le faire, et c'est le but de cette lettre.» + +Et lorsqu'il écrit cela il est très vrai. Il est conséquent à ce qu'on +trouve partout, à mainte page de ses oeuvres: «L'idéal de la +vie,--dit-il,--c'est la vie monastique. Ceux qui prient pour le monde +font plus que ceux qui combattent.» Et, en effet, lui, l'ambassadeur +qui n'a jamais fait comme Chateaubriand, ce fat d'affaires, ce porteur +d'empire sur le bout du doigt, ennuyé à la mort si on l'en croyait et +lassé de ce faucon qui pèse si peu au poing du génie, il allait, +lorsque la tombe le prit, quitter simplement ses costumes de palais, +qu'il n'appelle nulle part des guenilles, et revêtir une soutane. Dieu +ne le permit point; il lui gardait un autre autel à desservir. Il +l'appela et en fit son prêtre... pour l'éternité, dans les cieux! + + +V + +Nous avons dit que l'ouvrage principal de Donoso Cortès, le seul qui +lui gardera dans la postérité cette gloire à laquelle il ne tint point +durant sa vie, était son _Essai sur le catholicisme, le libéralisme et +le socialisme_, et c'est même le seul ouvrage régulièrement _composé_ +qu'il ait laissé parmi ses oeuvres. Turbulences dans un temps +turbulent, cris éloquents poussés sous la pression des circonstances, +les autres écrits de Donoso Cortès, discours, articles de journaux ou +lettres, ne sont pas des livres à proprement parler et dont la +Critique puisse donner l'anatomie. + +On les lira encore quelque temps, puis ils tomberont des mains, ne +laissant dans les esprits d'autre impression que l'impression du bruit +qu'ils firent, et ce sera bientôt effacé. Les journalistes et les +orateurs sont plus mortels que les autres hommes. Ils se résolvent +mieux et plus vite en poussière. Voix de la bouche, voix de la plume, +qui se sont fiées à l'air, à cette petite bouffée de vent dans +laquelle elles ont parlé... Le vent ne les trahit pas, et il les +emporte! Quoiqu'il ait eu, comme orateur, ses deux à trois moments +sublimes, Donoso Cortès, ni dans le journal ni à la tribune, n'a été +un de ces voyants à distance, qu'on nous passe le mot! un de ces +prophètes de longueur qu'il faut forcément être si, comme orateur ou +comme journaliste, on a la prétention, que je trouve un peu forte, de +ne pas mourir. + +Dans ses _Lettres sur la France en 1851_, il parcourt, jour par jour, +le cercle que toutes les intelligences de ce temps, quand elles +n'étaient pas folles, ont pu parcourir; mais je ne vois rien là de +prédominant et de supérieur. + +Les événements lui donnent dans les yeux de leur impalpable cendre de +chaque jour et font ciller ses mélancoliques paupières, qui n'ont pas +l'immobilité de celles de l'aigle. Lorsque ailleurs, je crois, sur +cette immense et noire tenture de mort dans laquelle il voit l'Europe +enveloppée (et qui l'est... peut-être), il se mêle de découper de +petites prophéties spéciales, il ne réussit pas. Il manque son coup: +«Si la Russie--dit-il--entre en Allemagne, il n'y a plus qu'à +accepter, en y ajoutant le mot de Napoléon: L'Europe sera +républicaine ou cosaque... si elle n'est catholique», et pourtant rien +de tout cela n'est arrivé. La peur, comme l'espoir, voit plus grand +que nature. + +Le vieux monde s'est rassis sur ses vieux fondements, et ç'a été tout. +Évidemment, la gloire vraie de Donoso Cortès n'est point dans des +perspicacités de cet ordre. Elle est ailleurs, et c'est dans son +_Essai sur le catholicisme_ qu'il faut la chercher. + +Elle est aussi dans cette philosophie de l'histoire qu'on trouve, dès +1849, dans la lettre, datée de Berlin, à Montalembert, et qui est +d'ailleurs la vue génératrice de toutes les vérités de l'_Essai_, +lesquelles sont nombreuses. Cette vue exprimée et développée déjà par +Donoso Cortès, et qu'il démontre, à savoir: le triomphe _naturel_ du +mal sur le bien, et le triomphe _surnaturel_ de Dieu sur le mal, par +le moyen d'une action _directe personnelle et souveraine_, n'avait +jamais été formulée avec cette plénitude et cette vigueur. C'est dans +la radieuse clarté de cette vue complète que Donoso écrivit l'_Essai_, +qui est tout ensemble la plus profonde apologie du dogme catholique et +une attaque contre les doctrines contemporaines dont le but est +d'abattre ce dogme et de le ruiner. + +Pour Donoso Cortès comme pour Blanc-Saint-Bonnet (une autre gloire +catholique qui se fait présentement devant Dieu, et qui, un jour, +saisira l'attention des hommes), la théologie est la seule science qui +explique l'histoire, qui la prépare et puisse la gouverner, et il le +prouva en en appliquant les notions à tous les problèmes soulevés dans +son livre. Là il déposa tout son effort, toute sa force, et sa vie +presque. Il mourut, en effet, quelque temps après qu'il eut fini ce +livre, qu'on mettra désormais entre les _Soirées de Saint-Pétersbourg_ +et les _Recherches philosophiques_ de l'auteur de la _Législation +primitive_;--à côté, mais un peu au-dessous des _Soirées_; à côté des +_Recherches_, mais aussi un peu au-dessus. + +Avec son _seul_ livre de l'_Essai_, le marquis de Valdegamas s'est +placé entre le comte de Maistre et le vicomte de Bonald, qu'on +pourrait presque appeler les Pères laïques de l'Église romaine. On +s'en souvient, ils avaient, au XVIIIe siècle, mis partout leurs trois +dieux: Voltaire, Rousseau et Franklin, qu'ils appelaient le _Flambeau +de l'humanité_, dans le style du temps, sérieux et comique, +déclamatoire et plat. + +Nous, catholiques du XIXe siècle, nous n'avions à opposer aux trois +colosses de la philosophie que deux hommes de hauteur, qui en valaient +bien trois, il est vrai: de Maistre et de Bonald; mais il nous +manquait le troisième. A présent, nous l'avons, et ce sera Donoso +Cortès. + +Dans cette réplique d'un siècle à un autre par ses plus grands hommes, +le comte de Maistre,--avec son esprit merveilleux, si aristocratique, +si français, et ce don de plaisanterie charmante qui était comme la +fleur de son profond génie,--le comte de Maistre tient naturellement +la place de Voltaire, et c'est bien le Voltaire du catholicisme, en +effet. Bonald, qui en est le Montesquieu, Bonald, éloquent à force de +dialectique, s'y oppose vivement à Rousseau, et, chose singulière et +piquante! Donoso Cortès, du pays du Cid et de sainte Thérèse, Donoso +Cortès, qui a mis toutes les sciences de la terre aux pieds de la +théologie, y fait vis-à-vis et contraste au naturaliste Franklin! + + +VI + +Les oeuvres choisies de Donoso Cortès sont précédées d'une +introduction de Louis Veuillot, qui, comme il nous l'apprend, fut +l'ami du marquis de Valdegamas. Cette introduction est de la placidité +pleine de force qu'ont les chrétiens quand ils regardent deux choses +tristes:--le monde et un tombeau. Elle n'a point de chétive petite +mélancolie. + +Le monde ne sut point assez ce que valait Donoso Cortès, et Veuillot +l'a dit tranquillement, sans rien surfaire. Au premier rang de ce +monde par les titres et les relations, Donoso Cortès, marquis de +Valdegamas, n'y exerça pas toute l'influence à laquelle, de talent et +d'âme, il avait droit, et la faute en fut justement au monde de ce +temps, haïsseur de toute vigueur et de toute vérité complète. Il +fallait à un homme comme Donoso Cortès l'époque de Ximenès, et Ximenès +même pour ministre. Il ne l'eut point, et, comme tant d'autres, il +vint trop tard. Mais n'admirez-vous pas cette louange amère? Le plus +grand honneur qu'on puisse faire aux hommes du XIXe siècle, c'est de +supposer qu'ils n'en sont pas! + + + + +SAISSET[8] + + +I + +L'_Essai de philosophie religieuse_ d'Émile Saisset veut à toute force +être modeste. C'est une composition très travaillée en modestie. On +s'attendait peu à ce ton, agréable du reste, et convenable surtout, de +la part de Saisset, un des diacres de Cousin, qui proclamait, il y a +peu d'années, que les philosophes «étaient désormais les seuls prêtres +de l'avenir,» et cela avec le contentement fastueux d'un homme qui en +tenait sous clef tout un petit séminaire. Saisset, professeur, et, si +je ne me trompe, suppléant de Cousin, lequel, lui, a donné sa +démission de philosophe entre les mains des dames et est entré dans +les pages de madame de Longueville, Saisset a baissé infiniment de +note depuis le temps où il se croyait un prêtre et, qui sait? +peut-être un évêque des temps futurs. Sa religion de l'avenir lui +paraît, en ce moment, fort menacée, et son livre est un cri d'alarme; +mais un cri d'alarme discrètement poussé, car tout est discret dans +Saisset: le ton, le talent, et même la peur. + + [8] _Essai de Philosophie religieuse_ (_Pays_, 8 novembre 1859). + +Il a peur, en effet. Et il y a de quoi. La philosophie _qu'il adore_ +(_sic_) est cernée et va mourir un de ces jours, non pas, comme +Constantin Paléologue, au centre d'un monceau d'ennemis circulairement +immolés autour d'elle, car la philosophie de Saisset n'a jamais tué +personne: elle n'est meurtrière que de vérité; mais elle va mourir au +milieu d'ennemis chaque jour plus nombreux, plus prompts aux coups et +plus puissants... Parmi eux, bien entendu, le catholicisme est là qui +la presse, et non pas seulement le catholicisme farouche, haineux, +théocratique et rétrograde, que hait modestement Saisset, mais le +doux, le rationnel, le tolérant, que les prêtres des temps futurs +souffrent auprès d'eux en attendant leur propre ordination définitive. +Il est assez simple et assez naturel que le catholicisme soit contre +la philosophie, qui veut lui succéder. Mais voici plus étonnant et +plus terrible. La philosophie est attaquée par la philosophie +elle-même. Ses parricides entrailles se retournent contre elle. _Tu +quoque, fili!_ Elle est frappée par son fils Brutus. Le fils Brutus de +la philosophie est le panthéisme, et ce fils Brutus mérite bien son +nom. Il est brute et brutal. + +Et, de fait, le panthéisme, vous dira Émile Saisset, est en train de +devenir tout à l'heure la philosophie universelle de l'Europe. Que +l'Europe le sache ou l'ignore, qu'elle en soit consciente ou +inconsciente, elle est en lui, il est en elle, il est partout! Il +est dans les penseurs, il est dans les artistes, il est même dans +les femmes, qui croient à la substance et plaisantent... +panthéistiquement! La France fut assez jeune, dans le temps que +Cousin n'était pas encore dans les pages de madame de Longueville +et _commissionnait_ pour le compte de la philosophie française, la +France fut assez naïve (ce n'est pas là pourtant son habitude, mais +c'était la France philosophique, il est vrai,) pour accepter comme +une merveille exotique les germes de l'hegelianisme rapportés +pieusement dans le chapeau ou sous le chapeau de Cousin, et cette +fleur a donné ses fruits. Qui a goûté du Proudhon, du Taine, du +Renan, du Vacherot, les connaît, ces fruits germaniques, cultivés +par des mains françaises sur un sol français. Ce n'est pas bon, mais +c'est demandé, et la philosophie telle que l'enseigne Saisset +commence à ne plus placer ses produits. Ils paraissent insuffisants, +fades et même fadasses, aux goûts développés et à la fureur d'un +temps dépravé. Il y a des choses qui font trembler Saisset. +L'accroissement de la personnalité qui s'en va monstrueux, la rage +universelle de jouir, et tout de suite encore! enfin l'activité de +l'esprit aiguillonnée, exaspérée par cette rage de jouir, voilà ce +que ne saurait diminuer, apaiser ou contenir la philosophie, un peu +vieillotte, maintenant, pour ce faire, qu'on appelle proprement la +philosophie française, celle-là qui sortit de Descartes,--lequel, +lui, ne sut jamais sortir de lui-même!--qui fit un jour sa grande +fredaine de Locke, mais qui s'en est repentie quand elle fut sur +l'âge, plus morale en cela qu'une de ses amies, la _grand'mère_ de +Béranger. + +Eh bien, cette philosophie est-elle irrémédiablement finie? Doit-elle +définitivement céder la place, l'influence et l'empire, au +catholicisme, qui nous ramènera au moyen âge ou au panthéisme, qui +nous amènera un âge comme l'histoire n'en a pas encore vu? Car la +question se débat, selon Saisset, entre ces deux alternatives: «Il n'y +a que deux espèces de penseurs conséquents,--dit-il textuellement à la +page XXV de son introduction:--ceux qui nient la raison, la science et +le progrès et veulent le retour de la théocratie du moyen âge, et ceux +qui veulent une reconstitution radicale de la société et de la vie +humaine.» Pour lesquels nous prononcerons-nous?... + +Après ces paroles et la question ainsi posée, qui ne croirait que +Saisset a choisi? Qui ne croirait qu'il est un de ces radicaux +courageux, un de ces panthéistes qui semblent les progressistes réels +en philosophie, puisqu'ils sont les derniers venus? Et cependant, non! +il ne l'est pas. Loin de choisir, il se dérobe. Bien loin d'être une +déclaration de panthéisme, le livre est, au contraire, une discussion +en forme contre le panthéisme et une doctrine élevée à côté pour +échapper aux conclusions envahissantes de ce fléau qui s'étend +toujours. Entre les théocrates du moyen âge et les terribles séculiers +de l'avenir, qui a donc pu retenir Saisset et lui faire tracer une +tangente par laquelle il se sauve des uns et des autres? Cela est +curieux, mais cela doit être certainement la théocratie à son usage, +cette théocratie philosophique qui n'est pas rétrograde, celle-là, et +qu'il a rêvée pour lui et pour ses amis. Il ne veut pas manquer sa +prêtrise. Il ne lâche pas sa part de troupeau, et son livre, intitulé +_Essai de Philosophie religieuse_[9], n'a pas d'autre sens que +celui-là, sous ses formes d'une simplicité piperesse et d'une modestie +qui prouve qu'on n'a plus la puissance, car l'humiliation n'est pas +l'humilité! + + [9] Charpentier. + + +II + +Mais, si Saisset a vu très juste dans les circonstances +contemporaines, et si la question morale et intellectuelle du monde +doit s'agiter entre les conséquents du catholicisme et les conséquents +du panthéisme, a-t-il vu également juste en croyant possible +d'établir, ou, pour parler aussi modestement que lui, de pressentir +une troisième solution à introduire, en _catimini_, sous les regards +de l'opinion, avec des patelinages de plume qui montrent au moins de +la souplesse dans son talent? Si la question philosophique du temps +présent est, comme il l'a dit et comme je le crois, la question de la +personnalité divine; si, au terme où est arrivé l'esprit humain, il +faut, de rigueur, être pour l'homme-Dieu tel que la religion de +Jésus-Christ nous l'enseigne, ou pour le Dieu-homme tel que l'établit +Hegel, Saisset, qui veut bien du sentiment chrétien, mais qui ne veut +pas de la religion chrétienne, et qui, non plus, ne veut pas du +panthéisme, qu'il hait comme un voleur d'héritage parce qu'il le +priverait de la succession sur laquelle il a compté, Saisset, à qui je +ne demanderai pas plus qu'il ne peut me donner, a-t-il fait, du moins, +dans son _Essai de philosophie religieuse_, pour le compte de la +personnalité divine, quelque découverte qui fasse avancer cette +question? + +Je viens de lire cette longue méditation cartésienne, faite les yeux +fermés et les mains jointes avec les airs de recueillement d'un +philosophe en oraison, dans _l'in pace_ de la conscience, dans le +silence profond de la petite Trappe psychologique que tout philosophe +porte en soi pour y faire des retraites édifiantes de temps en temps +et s'y nettoyer l'entendement, et, je l'avoue, je n'y ai rien trouvé +qui m'éclairât d'un jour inconnu et fécond la personnalité divine que +nous autres catholiques nous savons éclairer du jour surnaturel de la +foi. + +Et il y a plus! je n'ai trouvé, dans cet _Essai de philosophie +religieuse_, ni philosophie ni religion, car le déisme n'est pas plus +une religion que le spiritualisme n'est une philosophie, et le mot +même d'essai n'est pas plus vrai que le reste avec sa modestie, car un +essai suppose qu'on s'efforce à dire une chose neuve, et l'auteur en +_redit_ une vieille dont nous sommes blasés, tant nous la connaissons! + +En effet, Saisset, dans ce livre nouveau, quoiqu'il soit imité de +Descartes, est éternellement le Saisset de la _Revue des Deux Mondes_ +et des _Essais sur la religion et la philosophie au_ XIXe _siècle_. +Les philosophes ont bien parfois des velléités de transformation, mais +ils ne réussissent guères à s'enlever de la glu d'idées dans laquelle +ils ont été pris une fois, et leur pensée y reste prise. L'englument +éclectique n'a point manqué à Saisset. Il ne s'en retirera jamais. +L'éclectique qu'il fut dans sa jeunesse, il l'est encore. +Philosophiquement, comme tous ses pareils, les éclectiques du +commencement du siècle, faits par Cousin à son image, il a toujours eu +un petit bagage d'idées fort léger. Comme les éclectiques, ces +emprunteurs à tout le monde, il les doit, ses idées, à Descartes, à +Leibnitz ou à Reid, et cela s'appelle la progression des êtres, le +grand optimisme, la liberté humaine, la Providence et l'étude des +faits de conscience; et voilà la valise faite de Saisset et de ces +messieurs! + +Eh bien, aujourd'hui que cette philosophie court-vêtue et en souliers +plats, et fort plats,--comme la Perrette, portant sur sa tête son pot +au lait, dans la fable,--aujourd'hui que cette philosophie a une peur +blême pour ce pot au lait qui va tomber peut-être, Saisset a-t-il au +moins ajouté quelque chose à son poids pour en assurer l'équilibre? Y +a-t-il mis le poids d'une idée de plus, et n'est-ce pas sans cesse le +même ballonnage de spiritualiste et de providentiel, qui ne leste +rien, n'assure rien et titube toujours?... + +Son livre est divisé en deux parties: la première est l'histoire +discursive et critique des philosophes antérieurs et contemporains et +de leurs systèmes: Descartes, Malebranche, Spinoza, Newton, Leibnitz, +Kant, Fichte, Schelling et Hegel, et, dans un temps où la philosophie +n'est plus que l'histoire de la philosophie, cette partie du livre, +dans laquelle il y a l'habitude des matières traitées qui singe assez +bien le talent, se recommande par l'intérêt d'une discussion menée +grand train et avec aisance; mais, d'importance de sujet, elle est +bien inférieure à cette seconde partie où l'esprit s'attend à trouver, +contre toutes les erreurs et les extravagances signalées par l'auteur +dans toutes les philosophies, un boulevard doctrinal solide, et +s'achoppe assez tristement contre ces infiniment petits +philosophiques: le déisme de la psychologie et ses conséquences +inductives et probables,--ce déisme dont Bossuet disait, avec la +péremptoire autorité de sa parole, «qu'il n'est qu'un athéisme +déguisé»! Avouez que c'est là une puissante manière de fortifier aux +yeux des hommes la personnalité de Dieu. + +Telle est pourtant la théorie d'Émile Saisset. + +Ce n'est pas même une théorie. Ce sont des affirmations peu carrées et +peu appuyées, mais rondes plutôt et glissantes, de ces inductions +données cent fois par l'école cartésienne tout entière, cette école du +_moi_ qui n'a jamais su jeter de pont d'elle à Dieu et dont l'auteur +de l'_Essai d'une philosophie religieuse_ a répété, sans les varier, +les termes connus. Ce n'est ni plus ni moins qu'un petit catéchisme +cartésien à l'usage des faibles qui ne veulent pas devenir forts, car +la force, c'est une témérité pour les prudents, et la force serait, +sur cette question de Dieu, de s'élever plus haut qu'une philosophie +qui la pose, l'agite, mais n'a jamais pu la résoudre. + +Certes! oui, Saisset a bien raison d'être modeste. Quand il l'est, on +peut le prendre au mot. Sans originalité d'aucune sorte, trivial même +dans le faux, par exemple dans la question des religions, qui ne sont, +d'après lui, que des amusettes et des symboles, l'oeuvre de Saisset +n'ose rien de dogmatique et de réellement décisif sur la personnalité +divine, d'abord parce que le déisme pur ne le permet pas, et ensuite +parce que, sur cette question de Dieu, l'Institut ne se soucie pas +qu'on dépasse la ligne circonspecte d'une haute convenance sociale. +Or, Saisset est un déiste qui vit toujours, de pensée, de désir et +d'âme, en la présence de l'Institut. + + +III + +Mais, si le livre de Saisset est d'une si profonde nullité dans sa +partie affirmative, nous serons assez juste pour revenir et pour +insister sur la valeur de la partie négative ou critique de son +ouvrage. Cette partie négative, d'ailleurs, est toujours la meilleure +chez tous les philosophes, ce qui, par parenthèse, est un cruel +arrêt, implicitement porté par les faits, contre la philosophie +elle-même. Les philosophes ne sont vraiment forts que les uns contre +les autres. Sans leurs erreurs mutuelles, que seraient-ils?... + +Saisset, qui n'a jamais été une de ces supériorités qui ont, de génie, +le droit de haute et basse justice sur les systèmes couverts du +porte-respect des grands noms, Saisset, qui ne fut jamais rien de +beaucoup plus qu'un joli sujet en philosophie, n'en a pas moins exercé +la magistrature du bon sens et de la raison, en maint endroit de ses +critiques, contre des hommes de l'imposance d'un Leibnitz, d'un +Descartes, d'un Kant, d'un Spinoza. Je sais bien qu'en relevant +l'erreur il reste courbé devant celui qui l'a produite, et je +reconnais là le joli sujet dont je parlais tout à l'heure, respectueux +pour ses maîtres et obstiné au respect pour eux, malgré leurs plus +honteuses et leurs plus dangereuses folies. + +Un esprit plus vigoureux que celui de Saisset ne vénérerait pas la +force jusque dans l'abus qu'on fait d'elle, un bon sens plus fier +n'aurait pas de ces attitudes devant les gauchissements du génie ou +ses crimes,--car les fautes intellectuelles d'un homme investi de +facultés transcendantes peuvent aller jusque-là; mais il faut se +rappeler que Saisset est professeur, et je nomme ce respect déplacé le +_mal de l'école_. Un professeur n'a pas la recherche libre de la +philosophie. Il est professeur avant d'être philosophe. S'il était +plus philosophe, il ne serait pas professeur... De plus, quand on vit +en intimité d'étude avec les grands esprits philosophiques, avec ces +grands cerveaux, tous fausseurs ou corrupteurs, plus ou moins, de la +tête humaine, si on leur arrache par la réflexion l'intégrité de sa +pensée, on leur laisse de sa dignité par l'admiration qu'on ne leur +arrache pas, et c'est ce qui est arrivé à Saisset quand il se sépare +des sophismes de ses maîtres et qu'il a le courage de les montrer. +Ainsi pour Spinoza, par exemple, dont il voit très bien le vice +radical et profond, le vice irrémissible, il reste sans conclure par +le mépris mérité avec ce fakir hollandais et juif beaucoup trop vanté, +né de la kabbale et du gnosticisme, dans un coin, et qui ne fut jamais +que le génie obscur de l'abstraction et de la géométrie, dévoyé dans +l'étude de l'homme. L'enthousiasme du mandarin, et je dirai plus, de +l'écolier, est ici plus fort que le bon sens primitif, et met un +défaut de proportion des plus choquants entre la critique qu'on s'est +permise et l'admiration qu'on garde encore... + +Eh bien, cela est inférieur! Il est inférieur aussi, après avoir +conclu au particulier dans chacune de ces biographies intellectuelles, +de n'avoir pas su conclure au général et, après avoir fait passer +philosophes et systèmes par le creuset de l'analyse, de n'avoir pas +jaugé d'un dernier regard la puissance en soi de la philosophie. Otez, +en effet, les vérités _indémontrables_ et nécessaires à la vie et à la +pensée humaines qu'on savait avant les philosophes et auxquelles ils +n'ont pas donné un degré de certitude de plus,--le nombre infini de +leurs sophismes laborieux,--les forces d'Hercule perdues par eux pour +saisir le faux ou le vide,--le mal social de leurs doctrines, qui +n'ont pas même besoin d'être grandes pour produire les plus grands +maux,--ôtez cela, après l'avoir pesé, et dites-moi ce qui reste de +tous ces philosophes et de toutes ces philosophies, même de ceux ou de +celles qui paraissent le plus des colosses! + +Je m'en vais vous dire ce qui reste. Il reste de grands poètes, fort +curieux d'abord et ensuite assez fatigants à connaître, des poètes +étranges, les _poètes de l'abstraction_ bien plus que des +découvreurs de vérités. Depuis Aristote jusqu'à Kant, qui l'a +complété, depuis Hegel, le descendant, jusqu'à Spinoza, l'aïeul, et +qu'un autre poète, mais qui valait mieux, Lessing, a réhabilité à +force de poésie, vous n'avez, prenez-y bien garde! dans tous ces +philosophes, que des poètes abstraits. Voyez! ils sont presque tous +géomètres, parce que la géométrie est suprêmement la science de +l'imagination, et, de l'aveu de Saisset lui-même, c'est par là +qu'ils périssent comme observateurs. Avec leurs tourbillons, leur +vide et leur plein, leur dynamique, leurs harmonies préétablies, +leurs idéalismes impossibles, ce sont de grands poètes, mais +abstraits,--des _faiseurs_, comme dit le mot _poète_, des créateurs +de puissantes ou d'impuissantes chimères... Car l'homme n'invente +réellement que sur le terrain de l'imagination; mais Dieu lui donne +et il reçoit seulement sur celui de la vérité. Ce sont d'énormes +poètes abstraits, mais le moindre poète vivant, avec la plus modeste +des fleurs à la bouche, le moindre poète d'expression, vaut mieux +que tout cela, et--je finirai par ce blasphème philosophique,--fait +plus véritablement que tous ces abstracteurs de quintessence pour +l'avancement moral du genre humain! + + + + +SAINT-RENÉ TAILLANDIER[10] + + +I + +Après la philosophie, la littérature. Après Émile Saisset et son livre +de Philosophie religieuse, voici Saint-René Taillandier, qui publie à +son tour un volume d'histoire et de philosophie,--religieuse aussi. +C'est comme un écho! «J'aurais pu très bien--nous dit-il dans son +introduction--appeler ce recueil _la Liberté religieuse_.» Et c'est la +vérité. Pourquoi donc pas? Mais, mystérieux et profond, il en reste là +tout à coup de sa confidence et ne nous apprend pas pourquoi il a +préféré pour son livre cet autre titre, qui aura paru probablement +moins compromettant à sa vaillance: _Essai de philosophie +religieuse... Histoire et philosophie religieuse_[11]. Toujours la +religion mêlée à la philosophie! N'y a-t-il là qu'un rapport de titres +entre deux ouvrages différents?... Émile Saisset et Saint-René +Taillandier, s'ils ne sont pas gens de même doctrine, sont gens de +même maison. Ils écrivent tous les deux, depuis longtemps, à la +_Revue des Deux Mondes_. Seulement Saisset a le haut du pavé sur +Taillandier. Émile Saisset est à Saint-René Taillandier ce que le +philosophe est à l'homme de lettres. Il a dans la tête des +constructions quelconques que l'autre n'a pas. + + [10] _Histoire et Philosophie religieuse_ (_Pays_, 23 novembre 1859). + + [11] Lévy. + +L'autre est un esprit entièrement... plane. Excepté un vent obstiné de +liberté qui y souffle perpétuellement, il n'y a pas grand'chose à +rencontrer dans cette cervelle tout en surface. La liberté! la +liberté! voilà la seule idée qui habite dans l'esprit de Saint-René +Taillandier,--un steppe.... moins l'étendue! Dans les huit articles de +revue dont il a composé son livre, Saint-René Taillandier ne cesse pas +de nous répéter, sur un ton qu'on voudrait plus varié: «Soyons +religieux, mais surtout soyons libres, libres même de n'être pas +religieux du tout, si cela nous plait.» Car, avec la liberté telle que +la conçoit ce libéral immense, la religion ne peut plus être que la +liberté de n'avoir pas de religion. De tous les _dilettanti_ de +liberté, nombreux en ce siècle, Taillandier est, sans contredit, un +des plus ardents et des plus exigeants que nous ayons connus. En +voulez-vous la preuve? Vous aviez cru peut-être avec nous que nous +avions la liberté religieuse en France. Eh bien, non! selon Saint-René +Taillandier, nous ne l'avons pas... Hein! quel amateur! + +Nous n'en avons guères qu'un piètre fragment, un à peu près +insuffisant. Rien de plus.--Mais ce que nous en avons déjà pourra +servir à nous en faire avoir encore; et c'est là le but grandiose +auquel le devoir ou l'honneur du XIXe siècle est de pousser de toutes +ses forces réunies. Chose plus difficile à accepter! c'est +aussi--toujours selon Taillandier--le devoir du christianisme +lui-même. Le christianisme doit établir la liberté contre sa propre +personne, et il n'est même le christianisme _vrai_ qu'à ce prix. Ne +riez pas, et ne croyez pas que Saint-René Taillandier, qui écrit cela, +soit un ennemi du christianisme! Non pas! C'est un ami plutôt. + +Il diffère par un point de Saisset. Il ne se contente pas de saluer +avec un respect froid cette religion qui passe (on l'espère bien), et +qu'on ne salue que parce qu'on croit qu'une fois passée elle ne +reviendra plus et que la philosophie pourra s'installer à sa place. +Lui, Taillandier, s'agenouille encore devant elle... Critique doux, +simple professeur de littérature en province, il n'a pas l'ambition du +sacerdoce philosophique. Il ne demande pas mieux que de rester +chrétien et tranquille,--l'unique chrétien, je crois, de la _Revue des +Deux Mondes_. Mais, pourtant, c'est à la condition que le +christianisme se conduira bien, c'est-à-dire ira se relâchant chaque +jour un peu plus dans une liberté indéfinie. Tel est le christianisme, +l'_idéal_ de christianisme de Saint-René Taillandier, et à la _Revue +des Deux Mondes_, qui, comme on sait, est rédigée par une société de +ménechmes, c'est son originalité. + + +II + +Il n'en a pas d'autre, en effet. Il écrit comme on écrit dans cette +maison-là, avec la gravité pesante, grise et uniforme qui n'y +distingue personne. Il a ce gros style qu'on appellera dans cinquante +ans _style Revue des Deux Mondes_, comme on dit le _style réfugié_, ce +style que chacun met sur sa pensée à cette revue et qui ressemble à +une casaque pendue dans l'antichambre pour le service de tous les dos. + +Saint-René Taillandier est déjà un des anciens de la maison et de la +casaque. Pendant que les talents qui fondèrent l'une et rejetèrent +l'autre, et qui avaient trop de personnalité et de vie pour se laisser +grossièrement éteindre, s'en allaient successivement à la file, il +resta, et passa maître, les maîtres partis. Il n'avait rien de ce qui +avait brouillé les fondateurs de la maison avec un homme qui traitait +ses écrivains comme un allumeur de quinquets attaqué d'ophtalmie +traite ses becs de gaz, dont il hait et diminue la clarté. Taillandier +était, lui, un quinquet fort sage, de lumière modérée, de chaleur sans +inconvénient; enfin il était comme il fallait être pour vivre +éternellement dans le clair-obscur de l'endroit. Chose importante! il +réussissait dans l'ennui. En talent, il était le billon dont Gustave +Planche était la monnaie blanche. C'était du Gustave Planche tombé +dans de l'allemand, une vase terrible et de laquelle on n'a jamais pu +le sortir! S'il n'y avait pas d'Allemands au monde, on peut se +demander ce que serait Saint-René Taillandier. Il est bien probable +que nous serions privés de ce grand homme. Aujourd'hui, les +connaissances que son livre atteste sont, comme toujours, des +importations d'Allemagne, sur lesquelles ne rayonne jamais l'aperçu +qui les nationaliserait. + +La seule chose en propre qui appartienne donc à Taillandier, c'est son +christianisme _libre_, lequel ne lui a pas coûté grand'peine, +puisqu'il n'est, dans une tête ouverte à toutes les choses vagues, que +la notion confuse d'une liberté sans limites. Ce christianisme sans +gêne est fort au-dessous d'un protestantisme quelconque, car le +protestantisme a des liens qui l'embrassent et qui le retiennent en +des communions déterminées, et comme le catholicisme, mais avec moins +de bonheur et de facilité que le catholicisme, il a toujours essayé de +défendre son unité, sans cesse menacée et faussée d'ailleurs par son +principe même. Non! Taillandier n'a pas l'honneur d'être protestant, +ou, s'il l'est, car tout le monde qui désobéit peut l'être, c'est un +protestant sans doctrine, comme il est un philosophe sans philosophie, +comme il est un fantaisiste sans invention, et l'introduction de son +livre d'_histoire et de philosophie religieuse_ nous met +particulièrement au courant de cette fantaisie sans puissance. + +Dans cette introduction, en effet, Taillandier, qui a la prétention de +remuer ses petites idées générales tout comme un autre, s'efforce de +résumer et de bloquer celles qu'il a dispersées dans les _articles_ de +son livre, et, comme ici nous n'avons pas de romans allemands à +exposer ou des cancans d'érudition allemande à faire, nous montrons +mieux ce que nous sommes par nous-même dans cette introduction, d'une +clarté tout à la fois innocente et cruelle. Quand on a lu ce triste et +traître morceau, impossible de se méprendre sur l'incurable faiblesse +d'esprit d'un homme qui a osé écrire au front de son livre les mots +d'_histoire_ et de _philosophie religieuse_, et qui, précisément dans +ces deux grands ordres d'idées, ne procède que par sophismes +vulgaires, et a démontré qu'il n'y avait en lui que la pauvreté de +l'erreur. + +Saint-René Taillandier a repris une millième fois la thèse maintenant +abandonnée de tout ce qui a quelque ressource de discussion dans la +pensée, cette distinction banale de l'avocasserie philosophique d'un +christianisme du passé mis en contraste avec le christianisme de +l'avenir. «Le christianisme du passé est judaïque,--dit-il insolemment +pour les juifs, nos ancêtres, et pour nous;--il est judaïque parce +qu'il prétend maintenir, sans hérésie, sans atteinte à la tradition, +l'intégrité de la croyance.» Et pour légitimer cette affirmation, qui, +vous le voyez, se détruit seulement en s'exprimant, et prouver qu'il +est de l'essence de la vérité éternelle d'être moins forte que le +temps et de changer avec lui, après avoir posé le principe faux du +changement nécessaire il le complète en l'appuyant sur des +affirmations historiques d'une égale fausseté. + +«Ainsi--dit-il--l'Église de saint Louis n'était pas l'Église de +Constantin», et on pourrait le mettre au défi de dire en quoi ces deux +églises diffèrent! Ainsi encore il assure ailleurs que le +christianisme aurait péri au XVIe siècle sans la réforme protestante, +et il ne parle pas de cette grande réforme du concile de Trente qui, +pendant que Luther et les autres voulaient tout anéantir, sauve tout, +en sauvegardant le dogme,--le dogme éternel! Certes! Taillandier, qui +est un professeur et un lettré, n'a pu rester en de si profondes +ignorances ou tomber dans des oublis si légers, et je sais bien quel +mot la Critique pourrait lui infliger si elle ne savait aussi la +triste faculté de se faire illusion qu'ont les hommes, et ceux-là même +dont la tête a le moins de fécondité. + +Du reste, il n'y a pas, dans cette introduction aux fragments +d'_histoire et de philosophie religieuse_, que l'erreur souche du +point de vue principal. Sur la grosse erreur, Taillandier en a brodé +fort bien de petites, comme on brode sur un fond de perles des perles +plus fines. Il n'y a que les perles qui manquent ici. Taillandier n'a +pas même la perle de l'erreur. Il n'en a que la verroterie. +Croira-t-on, par exemple, que dans sa fameuse introduction il ait +confondu honteusement le monde religieux et le monde politique? +Croirait-on qu'il compte deux sortes d'esprits dans le XVIIIe siècle? +Et pourquoi pas trois? pourquoi pas dix?... A quel _fond de choses +réelles_ vont ces vieilles rubriques, usées comme pantoufles par les +sophistes du temps, et qui sont chez Taillandier les procédés +ordinaires?... Spiritualiste de prétention, spiritualiste que nous +connaissons bien, et dont toute la visée et tout l'espoir est de +spiritualiser tellement le christianisme qu'il n'en reste absolument +rien, il pouvait s'épargner ces comédies de _queue_ que les renards +jouent aux dindons; il pouvait s'épargner les filières par lesquelles +il veut faire passer sa pensée... qui n'y passe pas et que nous voyons +toujours! + +Parlons maintenant sans ironie. L'amour du christianisme de +Taillandier est tout simplement la haine du catholicisme, comme le +respect de Saisset en est l'envie. Le christianisme prétendu de +Taillandier, c'est la tolérance de tout, sans cela, il ne le +tolérerait pas. Ce christianisme repousse formellement, après l'avoir +cité, ce mot sublime: _le Christ aux bras étroits_, de Bossuet. Il +veut que son Christ, à lui, ait les bras ouverts d'une courtisane! Je +demande bien pardon de mettre de pareils mots l'un en face de l'autre, +même par horreur des idées qu'ils expriment; mais j'en renvoie le +sacrilège à la philanthropie contemporaine, qui, à force d'amour pour +l'auguste liberté des hommes, est parvenue à faire de son Dieu la +prostituée du genre humain. + + +III + +Telles sont les idées, en propre, de Saint-René Taillandier, de cet +homme qui, par la médiocrité de son talent, mériterait bien la +miséricorde de la Critique, mais qui, par le dogmatisme de ses +affirmations erronées, mérite sa sévérité. Telles sont la philosophie +et l'histoire de cet optimiste faux chrétien qui croit, dit-il, à la +Providence divine, comme il croit à la destinée, comme il croit à ce +XIXe siècle qui _a réveillé l'infini_, comme à la science, comme à +tout, et qui a le mysticisme de toutes ces sornettes contemporaines, +lesquelles formeront un jour une logomachie à faire pouffer de rire +nos descendants! + +Hors ces _idées générales_, dont nous avons essayé de donner l'idée, +il y a dans le livre de Taillandier son train-train de critique +ordinaire, et cette partie du livre n'a plus pour nous le même +intérêt. Les opinions d'un homme ne sont-elles pas tout en cet homme? +Qu'importent ses relations et ses goûts! Les relations de Saint-René +Taillandier, c'est tout le personnel, ancien et moderne, de la _Revue +des Deux Mondes_, pour laquelle son livre est une épouvantable +_réclame_ de quatre cents pages environ, et ses goûts, c'est Renan et +Edgar Quinet, auxquels il a consacré toute la partie du volume qu'il a +pu arracher aux Allemands. Il est vrai qu'il y a beaucoup d'allemand +encore dans Renan et Quinet. Et voilà pourquoi, sans nul doute, ces +deux messieurs, dont l'un téta Herder et l'autre Hegel,--le puissant +Hegel, dit Taillandier avec tremblement,--lui paraissent presque deux +hommes de génie. L'opinion personnelle de Taillandier nous étant assez +indifférente, à nous qui avons aussi notre opinion sur ces messieurs, +nous ne ferons pas de la critique sur de la critique, et nous +laisserons Taillandier au charme de ses impressions. + +Ce qui est curieux, ce n'est pas que deux rédacteurs de la _Revue des +Deux Mondes_ paraissent deux fiers hommes à un troisième rédacteur de +la _Revue des Deux Mondes_. Le curieux, dans ces articles, c'est +justement ce qui se mêle parfois d'une manière tout à fait inattendue +à l'éloge de l'un et de l'autre. Par exemple, vous aviez cru, n'est-ce +pas? qu'Ernest Renan, quoique sorti du séminaire, n'était pas +précisément la gloire de ce respectable établissement? Eh bien, +c'était là une erreur! C'est comme cette liberté religieuse qui manque +à la France! Aux yeux de colombe de Taillandier, ce tendre Fénelon de +la religion libre de l'infini, Renan,--qui a le _sentiment de +l'infini_ et qui est un sonneur de cloches de cette religion de +l'infini _réveillée_,--Renan est profondément religieux, et si +Saint-René Taillandier ne s'ajustait pas très bien, par son genre de +talent, à la consigne absolue de la _Revue des Deux Mondes_: «soyez +gris et lourd!», il aurait peut-être été piquant et coloré pour la +première fois de sa vie en nous parlant des sentiments religieux de +Renan; mais Buloz, qui ne badine pas, a été obéi! + +De même, dans l'article sur Edgar Quinet. Quinet, le révolutionnaire, +n'est pas seulement religieux, lui, il est _patricien_ et +_sacerdotal_, ce qui, par parenthèse, n'est pas une injure, comme vous +pourriez le croire, sous la plume du dévot _libre_ au christianisme de +l'infini! + +Ces inconséquences, ces titubations, n'inquiètent pas beaucoup +Taillandier. Elles sont nombreuses dans son livre, mais parmi toutes +il y en a une sur Machiavel que je me permettrai de citer... Il y a, +de par le monde allemand, un certain Gervinus qui a fait une +justification de Machiavel, comme Macaulay en a fait une autre en +Angleterre. Seulement ce Gervinus n'a pas le brillant coup de batte de +Macaulay, qui a été un peu, ce jour-là, l'Arlequin de l'histoire. +Gervinus est plus lourd naturellement, plus compendieusement +travaillé, plus creusé et plus creux que l'historien anglais. + +Tout le temps que Taillandier examine et développe les idées de +Gervinus, il n'ose pas s'inscrire en faux contre cet Allemand, qui lui +impose comme tout Allemand; mais ailleurs, quand il a besoin de +flétrir, je crois, les vieux catholiques intolérants, il oublie que +Machiavel «est un grand coeur pur de citoyen», finement ironique +seulement quand il est atroce, et il se permet une tournure hautaine: +«Quoi qu'en puissent penser les Machiavel!» dit-il avec un mépris qui +n'est pas pour Machiavel tout seul, mais qui cependant l'éclabousse! +Aimable légèreté, et bien justifiée. Taillandier est un homme de +lettres, et, malgré ses fragments de _philosophie_, il n'est nullement +un philosophe; il a le droit du caprice qu'ont les hommes +d'imagination et les jolies femmes. Or, un homme de lettres est +toujours censé avoir de l'imagination... + + +IV + +Mais finissons. Aussi bien est-ce assez comme cela sur Saint-René +Taillandier et sur toute cette littérature de pièces et de morceaux +qu'il nous donne. Son livre n'ajoutera rien à l'opinion qu'on a, +depuis qu'on la lit dans la _Revue des Deux Mondes_, de cette plume de +_peine_ de Buloz. Il n'y a que la _Revue_ qui puisse récompenser par +un éloge semblable à celui qu'il fait de toute sa rédaction les +services que lui rend Taillandier. + +Il faut être juste, pourtant: Saint-René Taillandier n'est pas le plus +mauvais écrivain du groupe littéraire dont il fait partie, de ce +groupe obscur, sans couleur, sans sonorité, de peu de nerf, qui s'en +va laissant sa critique sur les écrits contemporains et qu'on pourrait +appeler très bien «les colimaçons de la littérature», car ils portent +aussi leur maison sur le dos et ils la traînent partout comme les +écrivains de la _Revue des Deux Mondes_, qui ne sont jamais nulle part +que des écrivains de la _Revue des Deux Mondes_. Seulement, ce qu'ils +laissent sur les littératures est moins brillant que la trace des +colimaçons des jardins sur les feuilles vertes dépliées. + +Et Saint-René Taillandier en est bien heureux! Sans cela on le +congédierait. + + + + +JULES SIMON[12] + + +I + +Dans le _Journal des Débats_, quand parurent la _Religion naturelle_ +et _le Devoir_[13], Taine écrivit une pompeuse réclame sur ces deux +livres, se vantant, pour le compte de Jules Simon, des _deux cent +mille_ lecteurs qu'en moyenne il devait avoir. Dans l'état actuel du +journalisme et de nos moeurs, une _réclame_ quelconque ne saurait +étonner personne, mais celle-ci avait du caractère, et d'ailleurs, qui +sait? peut-être ne mentait-elle pas. Taine, qui l'avait signée, est +l'auteur des _Philosophes français_, dans lesquels il n'est pas dit un +mot de ce grand philosophe français, Jules Simon, découvert depuis, et +dont il annonce les mérites avec un accent triomphal. En les +annonçant, Taine n'a pas eu l'illusion d'une même philosophie. Il +n'est pas philosophe à la manière de Simon. Ce n'est pas un panthéiste +que Taine, c'est mieux,--c'est-à-dire pis; mais il a pour le +panthéisme les bontés qui conviennent à un homme comme lui. + + [12] _La Religion naturelle_; _Le Devoir_ (_Pays_, 7 février 1860). + + [13] Hachette et Cie. + +Or, l'humble Simon n'est, lui, qu'un simple déiste; mais, tout simple +déiste qu'il soit, il a, précisément dans le livre dont Taine est le +cornac sonore, appliqué au panthéisme ce dernier coup de pied qui fait +_mourir deux fois_ les lions mourants... Quelle raison secrète a donc +dicté la _réclame_ de Taine?... Est-ce le rachat d'un ancien silence, +jugé impertinent par la maison dans laquelle Taine et Simon +travaillent tous les deux?... Les philosophes auraient-ils leurs +expiations ou leurs pardons d'injures, comme ces misérables chrétiens +qu'ils méprisent?... Ou ne serait-ce, encore et toujours, que la +coalition éternellement prête à se reformer de toutes les philosophies +contre la religion chrétienne?... Quoi qu'il en soit, du reste, je ne +repousse pas l'arithmétique de la _réclame_. Eh! pourquoi Jules Simon +n'aurait-il pas ses deux cent mille lecteurs tout comme un autre?... +Henri Martin les a bien! Pourquoi Jules Simon ne serait-il pas l'Henri +Martin de la philosophie? Il a tout ce qu'il faut pour cela. + +Pas tout à fait, pourtant. Ce serait vraiment trop dire. Henri +Martin--on le verra mieux dans l'étude que nous lui consacrerons--a +sur un fond terne un relief comique; un seul, il est vrai, mais très +comique, il faut l'avouer. Il a le regain d'imagination qui fut +suffisant pour produire cette ineffable plaisanterie du druidisme, +_gui_ d'un ridicule fabuleux que la Critique doit couper, avec une +serpette d'or, sur les chênes de son histoire. Comme le dirait Hugo, +moins abracadabrant qu'Henri Martin, Jules Simon n'a que le fond +terne. Le relief lui manque, et jamais chez lui l'imagination ne nous +venge, par un écart plus ou moins burlesque, des longs développements, +très consciencieusement ennuyeux. + +Jules Simon était autrefois, si je ne me trompe, le suppléant de +Cousin avant Saisset. C'était un de ces suppléants qui ne peuvent +inquiéter l'amour-propre de ceux qu'ils suppléent, et qui les +rappellent, mais par tout ce qu'ils ne sont pas. Seulement, il aurait +dû venir après Saisset, pour l'ordre des nuances et des dégradations. +Il l'aurait diminué et il aurait été lui-même. Gens de même école, de +même étude, de même doctrine chétive,--car une doctrine doit être une +affirmation sous peine de maigreur,--complices dans le travail d'un +même dictionnaire, ces deux Arcadiens--_Arcades ambo_--avaient bien +des côtés fraternels. Mais Simon était un Saisset... effacé. Il pense +à peu près les mêmes choses que Saisset, mais il les dit plus +mollement; il les empâte _un petit_. Il fait plus gras et plus pesant +le beignet philosophique. Ce n'est pas lui qui aurait dit cette +netteté, par exemple: «Les philosophes, voilà les seuls prêtres de +l'avenir!» Il n'aurait pas osé. Il aurait donc dû venir après Saisset. +Cet escalier d'une philosophie descendante, dont les premiers degrés +sont par en haut Royer-Collard et Cousin, eût été plus régulier si +Jules Simon fût venu après Saisset et qu'il eût été, de l'escalier, la +dernière marche. Qu'y a-t-il à descendre après Simon? Vous êtes à ras +de sol. + +Esprits, du reste, tous les deux, qui sont des exemples, et qui nous +font dire--et ce serait avec désespoir si nous croyions à cette grande +vanité de la philosophie--qu'il n'y aura pas de gloire qui s'appelle, +en France, au XIXe siècle, la gloire philosophique. Jules Simon, ce +blond jeune homme qui n'a pas bruni, a, comme Saisset, passé toute sa +vie à citer des textes et à commenter des doctrines tombées en +désuétude et dans le mépris de l'histoire, si l'histoire n'était pas +une pédante quand elle est écrite par des professeurs! Nous avons +entendu les historiettes de Simon lorsqu'il faisait son cours sur +l'école d'Alexandrie. Jeunes et de bonne heure en posture, à cet âge +où la tête est féconde, fût-ce même en folies, Jules Simon et Saisset +ne furent que sages et ne créèrent rien. Ils jouèrent, plus ou moins +correctement, ces Arcadiens, de la serinette de l'école. Mais ce fut +tout. Ils n'eurent la crânerie d'aucune hypothèse, l'insolence +d'aucune généralisation, qui les eussent peut-être égarés, mais sur +des hauteurs. Ils ne tuèrent sous eux aucun système, et ils passèrent +leur temps et leur jeunesse à faire, sur la pensée et les systèmes des +autres, le petit travail critique que fait sur lui-même le pauvre +enfant de Murillo dont je veux leur épargner le nom! + +Aujourd'hui, arrivé à cet autre âge de la vie où l'on paquette son +bagage pour la postérité, Jules Simon, dont il est plus +particulièrement question ici, d'ancien anecdotier philosophique s'est +fait moraliste pour son propre compte, et presque théologien. +Singulière morale, il est vrai, et théologie plus étrange encore! Il a +écrit un livre du _Devoir_ sans sanction, et un autre livre de la +_Religion naturelle_ qui n'est qu'un catéchisme à l'usage de ceux qui +n'ont pas la tête faite pour la philosophie et de ceux qui n'ont pas +le coeur fait pour la religion. + + +II + +En effet, ni philosophie positive ni religion positive, et la manière +de se passer de toutes les deux élevée à l'état de théorie, voilà d'un +mot tout le livre de Jules Simon qu'il appelle la _Religion +naturelle_, et qui pourrait très bien, sans jeu de mots, dispenser du +_Devoir_, qui a dû le suivre, car, quel que soit l'ordre de succession +dans la publicité, il est certain que le _Devoir_ est la conséquence +de la _Religion naturelle_, au moins dans la tête de l'auteur. +D'ailleurs, à défaut d'une idée, cette mère robuste d'une idée, c'est +le même sentiment qui les a inspirés. «Si je pouvais,»--nous dit Simon +dans la préface de sa _Religion naturelle_, avec ce ton plus doux qui +n'appartient qu'à lui et qui fait de la voix de son confrère Saisset +un miaulement tigresque;--«si je pouvais seulement ranimer une +espérance... pacifier un coeur souffrant, je croirais que ces +_humbles_ pages n'ont pas été entièrement perdues.» Et dans la +préface du _Devoir_: «J'ai combattu ces impiétés--(l'impiété d'avoir +condamné cet hérétique d'Abeilard et Descartes!)--pendant dix-sept ans +d'enseignement... Je dédie à cette éternelle cause mon _humble_ +livre...» Toujours l'humilité! Jules Simon est l'humble des humbles en +philosophie: + + Le plus humble de ceux que son amour inspire! + +car il y a en ce moment l'_école des humbles_ en philosophie, et ce +sont ceux-là qui, comme Simon, au lieu de compliquer et de tortiller, +à la manière allemande, les arabesques déjà si brouillées de la +philosophie, les simplifient, au contraire, jusqu'à la ligne la plus +mince et la plus diaphane, afin que cela devienne si facile d'être +philosophe que _naturellement_ tout le monde le soit! + +Et tout le monde le sera. Pourquoi donc pas?... Le seul dogme de la +_Religion naturelle_ de Simon est l'incompréhensibilité de Dieu. Comme +c'est commode pour la haute épicerie que d'y renoncer! Jules Simon, +qui a lu beaucoup et cité beaucoup Pascal dans ses notes, ne se +rejette pas, comme Pascal, de désespoir, devant cet abîme du +scepticisme qui gronde mais qui ne répond pas, au Dieu positif de la +Révélation et de l'Église. Il a la tête plus forte que Pascal: +«Philosophiquement--dit-il--nous ne _savons le comment de rien_; mais +voilà pourquoi--ajoute-t-il--il y a une religion naturelle.» Moi, je +dirais plutôt: Voilà pourquoi il _doit y avoir_ une religion +positive, une religion qui, sur toutes les questions important à +l'homme et à sa destinée, prend un parti net et lui impose une +solution. + +Mais telle n'est pas l'opinion de Jules Simon. Si, selon lui, le Dieu +philosophique n'est pas compréhensible, même aux plus grands génies +philosophiques, et si le Dieu de la révélation n'est pas digne +d'occuper ces immenses esprits, qui ne peuvent établir le leur par le +raisonnement, eh bien, tout n'est pas perdu! Il y a le Dieu de la +conscience naturelle que chacun porte avec soi et en soi, comme le +sauvage porte son manitou à sa ceinture. C'est à ce Dieu excessivement +peu compliqué du déisme libre qu'il faut revenir. C'est à ce Dieu +marionnette, dont chacun tire le fil comme il veut ou ne le tire pas +du tout, que Jules Simon nous renvoie. C'est le _Dieu des bonnes +gens_,--sans l'excuse de la chanson et du cabaret! + + +III + +Certes! je n'ai jamais, pour mon compte, estimé beaucoup la +philosophie, mais je ne l'ai jamais méprisée autant que le +_philosophe français_ Jules Simon. Dans sa _Religion naturelle_ il +l'a mise bien bas, cette vieille mère qui avait son orgueil et +voulait régner comme Agrippine. Il l'a ravalée jusqu'au niveau des +intelligences égalitaires les plus égales entre elles; il l'a enfin +démocratisée. Et voilà la cause d'un succès sonné sur le trombone de +Taine, ce musicien polonais de dentiste que le succès a donné à +Jules Simon! La notion de la religion naturelle, anti-philosophique +et anti-théologique, comme l'entend le sens très commun de Jules +Simon, doit trouver, à coup sûr, plus de deux cent mille lecteurs. + +Mais je ne méprise pas assez la philosophie, et je respecte trop toute +religion, et en particulier la mienne, pour vouloir seulement discuter +cette notion de religion naturelle que Simon oppose, d'un côté à toute +religion positive, et de l'autre à toute philosophie. Il doit suffire +à la Critique de la signaler. Si cette idée était nouvelle, peut-être +faudrait-il l'exposer dans ses menus détails, car toute nouveauté, +pour les esprits faibles, est un charme; mais elle est décrépite, et +Jules Simon ne l'a pas rajeunie. Dieu trouvé au fond du coeur,--quand +on l'y trouve; Dieu inné, _étoile inconnue du monde invisible, aimable +et brillante_,--pas trop brillante, cependant, si elle est aimable; +Dieu qui promet, par la souffrance et le spectacle de l'injustice, une +immortalité... probable, et n'ayant pour _tout culte_ qu'une prière +qui ne demande rien, par respect pour les lois générales du monde, +mais qui remercie, on ne sait trop pourquoi! telle est cette _religion +naturelle_, mêlée d'un stoïcisme incertain qui voudrait bien qu'on lui +payât les appointements de sa vertu, mais qui n'est pas sûr de les +toucher. Telle est cette religion que Jules Simon a rajustée et +retapée, comme Henri Martin l'_Histoire de France_, pour l'éducation +de la bourgeoisie du XIXe siècle. + +Évidemment, la notion d'une religion pareille n'est pas trop dure pour +la foi, ce ressort rouillé et détraqué qui ne va plus. Elle ne brise +pas non plus, sous une difficulté épaisse et accablante, l'esprit qui +aime la clarté dans un petit espace. Enfin, elle n'enchaîne pas de +trop court cette follette chevrette de liberté, la petite bête la plus +aimée de cette vieille fille que nous appelons «notre époque» avec +tant d'orgueil! Elle a donc, il faut en convenir, toutes les +conditions d'une popularité immense, car il est des temps pour +niaiser, a dit Pascal,--Pascal qui ne se doutait guères, quand il +criait sa torture de sceptique, des citateurs qui devaient lui venir, +et qui s'en serait allé à la Trappe, pour ne plus rien dire, s'il +avait pu les deviner! + +Mais ce n'est pas l'idée d'une religion naturelle, inventée pour +envoyer se promener toutes les autres religions positives, au nom +d'une philosophie qui y va avec elles, ce n'est pas cette idée que je +blâme le plus dans ce livre. Les notions sont ce qu'elles peuvent être +dans les têtes humaines. La loi géométrique nous dit que le contenu ne +peut pas être plus grand que le contenant. Le déisme, l'idée la plus +faible qu'il y ait en philosophie religieuse, est proportionnel au +cerveau de Jules Simon. Mais ce que je blâme plus que ce déisme, +peut-être involontaire, c'est de l'avoir capitonné, pour lui faire +faire illusion, avec des idées qu'on n'aurait jamais eues sans la +religion positive qu'on repousse. + +Jules Simon n'est pas, comme on pourrait le croire, un ignorant en +christianisme; et, malgré la simplicité, chère aux esprits vulgaires, +de sa religion naturelle, dont il nous donne les preuves humaines, +psychologiques, individuelles, et par conséquent peu obligatoires, ce +qu'il y a d'illusionnant et de dangereux dans cette religion, à portée +de toutes les faiblesses, c'est encore ce que le christianisme, dont +l'action nous pénètre comme la lumière, y a versé d'influence secrète +et démentie. Là est le mal, un mal profond, que celui qui le fait +n'ignore pas. + +On doit tout au christianisme, même les idées qui masquent le mieux la +fausse théorie qu'on dresse contre lui, et tout est bon à +l'ingratitude. C'est pour mieux lui prendre ses plumes qu'on veut tuer +le divin oiseau. Oui! on égorge, ou du moins on essaie d'égorger le +christianisme, selon cette grande loi de précaution que le plus sûr +est toujours d'égorger celui que l'on pille, et la doctrine +_assassine_ se revêt de la morale de la doctrine assassinée et nous +soutient que c'est à elle, cette morale volée dont elle ne peut pas +même se servir. + +Car la punition des sophistes qui vivent sur les idées chrétiennes, +c'est de ne pouvoir longtemps en vivre. Ils sont trop faibles pour les +manier. Il faut une sanction à la morale chrétienne, que seul le +christianisme a trouvée, et qu'une doctrine humaine, philosophique ou +naturelle, ne peut remplacer! + +Mais qu'importe, du reste? l'effet est produit, et il s'agit peut-être +plus pour Jules Simon de tactique que de théorie. Sa tactique, c'est +la substitution d'un théophilanthropisme nominalement religieux aux +religions qui furent jusqu'ici l'honneur et la force morale du monde, +et c'est cette substitution qu'il est bon de réaliser sans coup férir +et sans danger, sans éveiller les justes susceptibilités de ces +religions, puissantes encore, et en leur témoignant tous les respects. +Platon mettait les poètes à la porte de sa république avec des +couronnes; le Platon de la maison Hachette veut mettre toutes les +religions à la porte de tous les coeurs, en se prosternant devant tous +les sanctuaires. Depuis La Réveillère-Lepeaux, d'inepte et fade +mémoire, rien de pareil ne s'était vu. Jules Simon est un La +Réveillère-Lepeaux sans les fleurs. Il est, dans l'ordre laïque et +philosophique, dans un ordre étendu et profond, ce que fut l'abbé +Châtel dans l'ordre ecclésiastique et circonscrit. Non seulement il se +fait prêtre contre les prêtres et trace lui-même l'Évangile de son +théophilanthropisme, mais il va le prêcher. Il fait des tournées. La +Belgique, cette terre spongieuse de toute sottise d'incrédulité, +appelle souvent ce singulier missionnaire et boit avidement ses +prédications albumineuses, car l'éloquence de Jules Simon ressemble à +son style, c'est du _vicaire savoyard_; mais baveux où l'autre est +coulant. Dans ces tournées pour l'entretien de ce culte aisé et réduit +qu'il prêche, Jules Simon place des _Devoirs_, des _Libertés_, des +_Religions naturelles_, comme les missionnaires protestants placent +des Bibles; mais avec cette différence qu'il ne les donne pas... + +Vous voyez bien qu'il n'y a plus là ni philosophie, ni religion, ni +même littérature, ni rien qui puisse appartenir à un examen +désintéressé d'idées ou de langage. La Bibliographie peut enregistrer +une curiosité de plus, mais la Critique littéraire doit se taire et +faire place à une autre critique,--la Critique des moeurs. On a parlé +beaucoup de _signes du temps_ en ces dernières années. Eh bien, en +voilà un, et qui n'est pas un météore! C'est Simon. Ah! nous sommes +bien loin maintenant de Saisset. Quand nous nous retournons vers lui +de Jules Simon, nous le trouvons bien brave et bien franc, et presque +bien grand philosophe, ce pauvre Saisset, qui du moins, lui, ne baise +point les pieds du christianisme pour le tirer par là, comme on tire à +soi un cadavre dont on veut nettoyer le sol! Je sais bien que le +talent n'est pas dans Jules Simon et que l'ennui, un immense ennui, +s'échappe de ses oeuvres; mais raison de plus pour tout craindre. +L'ennui n'est pas une garantie, et n'avoir pas de talent du tout en +voulant qu'il n'y ait plus du tout de religion est un moyen d'agir sur +la reconnaissance des hommes, et c'est la seule chose d'esprit +peut-être dont on puisse, dans son système, louer Jules Simon. + + + + +VERA[14] + + +I + +Ce sont les travaux de Vera--un nom heureux pour un philosophe!--que +nous tenons surtout à faire connaître ici bien plus que les travaux de +Hegel, qui sont connus[15] et mis, par certaines gens, dans la gloire. +Lui, Hegel, est bien plus que connu. Il est célèbre. Il n'est plus, il +est vrai, dans la période ascendante d'une célébrité qui monta comme +la mer, mais qui commence de s'abaisser et de reculer comme elle, et +non pas, comme elle, pour revenir... «Trente ans,--disait le plus +positif des esprits de ce siècle positif,--trente ans, voilà ce que +dure à peu près toute gloire philosophique allemande!» Et il avait +raison. C'est moins long que la beauté d'une femme! Kant, Fichte, +Jacobi, Schelling n'existent plus... que dans Tennemann. Mettons pour +Hegel, qui est le plus fort de tous ces Allemands, mettons quelque +chose comme quatre-vingts à cent ans d'influence malsaine sur le +monde, quelque chose comme la beauté de Ninon qui, vieille, fit des +conquêtes jusqu'à l'épée dans le ventre, car on se tua pour ses beaux +vieux yeux chargés de tant d'iniquités. Oui! mettons cela, si vous +l'exigez... Mais après, et même peut-être avant, Hegel, comme Kant, +aura son Henri Heine. Il lui surgira un Heine, un Yorick, un bouffon +quelconque, qui lui jettera sa pelletée de plaisanteries sur la tête, +et c'en sera pour jamais! + + [14] _Introduction à la Philosophie de Hegel; La logique de Hegel_ + (_Pays_, 20 mars 1860). + + [15] De réputation plus que de fait, pourtant. Il y a une très + curieuse traduction, par H. Sloman et J. Wallon, de la _Logique + subjective_ de Hegel, qui n'est pas la _Logique_ dont il est question + ici. Nous en parlerons quelque jour. + +C'est de la plaisanterie, en effet, que ressortent tous ces systèmes +de philosophie qui veulent expliquer ce monde de mystère et en +supprimer le crépuscule. + +C'est de la plaisanterie. La plaisanterie, qu'on croit légère, c'est +si souvent du désespoir! Ainsi que tous les derniers venus en +philosophie,--et ni plus ni moins qu'eux,--le grand Hegel a cru nous +apporter le dernier mot des choses. La grosseur d'un tel ridicule +s'est augmentée de toute la grandeur de son esprit, et le ridicule +n'en a été que plus gros. Cet esprit puissant, mais dans un vide +immense, s'est trompé, de la plus petite erreur et de la plus commune, +sur le compte de la destinée humaine, que Schelling--un philosophe +comme lui, pourtant!--ne pouvait expliquer sans la chute. Perdu dans +l'abstraction où ils se perdent tous, il a dédaigné de regarder cette +tête de l'homme, qui s'est déformée en tombant, et dont les facultés, +devenues inaptes à saisir la vérité d'une prise souveraine, ne font +plus pour la prendre que de gauches mouvements. + +Il n'a vu ni le dehors ni le dedans de ce condamné politique de Dieu, +en prison dans ses organes et en prison sur sa mappemonde, ce double +pénitentiaire parfaitement construit, avec ses climats et ses langues, +qui, à lui seul, dirait la faute, quand l'histoire, plus certaine que +la philosophie, ne nous la dirait pas. Et il a eu la prétention +superbe, froide, mais naïve, de pénétrer les _essences_, de saisir +l'_absolu_ dans sa notion la plus précise et la plus profonde, de +_construire_ enfin ici-bas _scientifiquement_ la vérité (je parle sa +langue, non la mienne). C'était, en d'autres termes, la prétention de +hausser un peu la voûte du ciel pour nous faire plus de jour! Que +voulez-vous? Si pédant, si triste, si Allemand qu'on soit, quand on +fait le Titan on est toujours burlesque. L'atroce ennui qui s'échappe +de sa logique, et sa logique est tout son système, ne servira pas de +bouclier à Hegel contre les Heine de l'avenir qui l'attendent, car, +comme Kant, tué par un Allemand, il ne mourra pas d'une plaisanterie +française. Ce serait trop! Il est plus digne de l'esprit de la +Providence qu'il meure sous une plaisanterie de son pays. + +Et cependant, malgré cet ennui inconnu en Allemagne, mais partout +ailleurs insupportable, d'une _logique_ qui déchiquette l'abstraction +plus que toutes les autres _logiques_ qui aient jamais été publiées +par les anatomistes du raisonnement, malgré l'effrayante spécialité de +son langage et tout ce qui nous empêche de peser sur le texte même de +Hegel, nous ne pourrons pas ne point l'atteindre puisque nous voulons +vous parler des travaux d'un écrivain qui en a fait le fond et le but +de ses oeuvres. Vera est né de Hegel ou pour Hegel. Il respire et +pense par Hegel. _Il a mal à sa poitrine_, c'est-à-dire... à son +cerveau. Je crains bien, pour ma part, qu'il ne lui ait donné sa +pensée--comme on donne quelquefois sa vie!--de manière à ne pouvoir +plus la reprendre, et, franchement, je le regretterais. C'est une +intelligence très noble et très savante que celle de Vera, amoureuse +de la clarté jusque dans les ténèbres de son maître, et la +produisant--ce qui n'est pas facile dans un pareil milieu--à force de +l'aimer. Universitaire français sous un nom espagnol (descend-il de +l'historien Vera?), docteur et professeur de philosophie, Vera est +tellement hegelien qu'il pourrait bien rester tel, par une de ces +destinées qui tiennent à l'ordre hiérarchique des esprits, dont les +plus forts, dans un ordre d'idées, sont les plus fidèles; mais, s'il +reste hegelien, nous lui devrons toujours Hegel,--ce Hegel auquel il +devra, lui, sa philosophie. Non seulement il nous l'aura traduit, mais +il nous l'aura interprété. Cet homme fameux, mais mal expliqué dans +l'arcane de son texte, dont jusqu'ici on ne nous a donné que des +déchirures, ce _Vieux de la Montagne_ philosophique, compromis par les +Cousins et les Proudhons et toute la bande d'_assassins_ littéraires +ou politiques, Vera nous l'aura dévoilé. Il l'aura vulgarisé, sans +jamais le compromettre, et il aura pu quelquefois le suppléer. Ce +n'est pas là un mince service. Par lui, le dieu pour les uns, le +monstre pour les autres, sera mis debout, les pieds sur la terre, à +portée de main. Nous pourrons en juger l'organisation, la musculature, +l'intégralité. Nous saurons enfin ce que c'est que le hegelianisme et +ce qu'il doit tenir de place dans l'histoire de l'esprit humain. +L'erreur au moins sera mesurée, et, fût-elle colossale, toute erreur +mesurée diminue toujours. + + +II + +Malheureusement, cette mesure, dont nous sommes impatients, ne peut +être prise immédiatement. Nous ne pouvons que l'annoncer. Vera, qui +nous donnera un jour le Hegel complet, ne nous donne encore qu'une +partie des oeuvres, et la partie la plus difficile à comprendre, la +plus aride, et, pour ainsi parler, la moins traduisible: cette +affreuse _Logique_[16] dont Hegel tire tout, en forçant tout. C'est +parce que Vera est un philosophe qu'il a commencé sa publication par +cette traduction de _la Logique_. Mais, s'il avait plus songé à +l'éducation à faire de l'intelligence du public, qu'il doit, avec ses +convictions, vouloir rendre hegelien, qu'à l'éducation toute faite des +philosophes comme lui, il eût commencé par les autres oeuvres de +Hegel, moins cruellement abstraites (par exemple, les idées sur la +religion, sur l'état, sur l'art, etc.), et il serait remonté de là +vers les principes philosophiques d'où dépend toute la philosophie de +son maître, et il eût placé ainsi le lecteur, familiarisé avec les +idées et le langage hegelien, à la source même du système. + + [16] Ladrange. + +Il est vrai que, dans l'ordre de ses travaux, Vera a débuté par une +_Introduction générale à la philosophie de Hegel_[17], cette +philosophie composée de trois parties: la logique, la nature et +l'esprit, «termes différents--comme il dit--du syllogisme absolu de la +connaissance des êtres», et que cette _Introduction_, dans laquelle +Vera a fait filtrer autant de clarté qu'il en peut passer à travers +cette forêt germanique d'abstractions, de généralités et de formules, +est beaucoup plus intelligible que ces deux volumes de _Logique_ +écrits par Hegel lui-même. Mais c'est aussi la partie de cette +introduction qu'on voudrait la plus longue qui est justement la plus +courte, c'est-à-dire la partie de la nature et de l'esprit. Faute +énorme, mortelle à la propagation des idées qu'un critique plus +hegelien que je ne le suis ne pardonnerait point à Vera, moins habile +qu'il n'est philosophe, et qui, en l'ennuyant par trop, doit rater son +public. + + [17] A. Franck. + +Il n'y a, en effet, que des philosophes à vocation déterminée, ou, +pour mieux dire, à fringale furieuse, qui puissent avaler cette +pierre, digne de Saturne, que Vera leur offre ainsi en deux morceaux, +c'est-à-dire en deux volumes. Vera, qui l'a pesée, a pourtant fait +tout ce qu'il a pu pour en diminuer la densité et le poids. Il a +traduit, avec une expression française qui est à l'allemand ce que +l'opale est à du grès, cette _Logique_, qui n'est plus la _logique_ +des autres _philosophies_, et à laquelle Hegel s'est vanté de donner +une existence substantielle. Et ce n'est pas tout! Non content de +cette traduction _sueur de sang_, Vera, dans des notes d'une +transparence profonde, et, selon moi, bien supérieures au texte de sa +traduction, s'est efforcé à nouveau de dégager cette chétive lueur, si +c'en est une, qui a tant de peine à sortir de la langue obscure et +rétractée d'Hegel. Eh bien, ces héroïques efforts ne seront comptés +que par ceux-là pour qui on n'avait pas besoin de les faire! Les +philosophes aborderont seuls cette dure «logique substance», avec +leurs fronts construits, disait Joubert, pour écraser des oeufs +d'autruche. + +Les philosophes seuls auront le courage de s'enfoncer dans les +tautologies et les logomachies de ce bouddhiste de la logique, qui a +créé la _science absolue_, c'est-à-dire la science qui _se connaît par +l'idée et dans l'idée_, «cette _idée_ qui _enveloppe tout_ l'esprit, +qui absorbe l'être et la pensée, l'expérience et la raison, l'histoire +et la science, et qui est la raison des choses, leur fin et leur +principe; cette idée qui _unit_ l'âme et le corps, dont l'évolution a +_trois moments_ (ce qui est exquis): _être en soi, être contre soi et +être pour soi_ (sans doute le moment le plus agréable!); l'idée qui a +pour _rythme_ la _thèse_, l'_antithèse_ et la _synthèse_ (on nous a +déjà bercés sur cette escarpolette); enfin, les _idées unes_ dans +l'_idée_!» Arrêtons-nous! Certes! nous pourrions continuer longtemps +des citations de cette espèce; mais quel lecteur français continuerait +de lire un chapitre de cet allemand-là? + +Seulement, disons-le en passant, cette théorie incroyable de _l'idée_, +qui dépasse par sa finesse de fils d'araignée les subtilités les plus +ténues de la scholastique, cette théorie qui, selon les hegeliens, est +la seule doctrine qui ait le droit de s'appeler «l'idéalisme», n'a +qu'un malheur, c'est d'arriver promptement aux mêmes conséquences par +en haut que le matérialisme par en bas. L'idéalisme ou le +matérialisme! Quand ils ne sont que cela, l'un et l'autre, ils n'ont +pas le droit de se mépriser. L'un va au nihilisme, l'autre au néant. +Sous des noms différents, destinée commune. En philosophie, les hommes +eux-mêmes, si contraires qu'ils soient par la doctrine et par tout le +reste, ont l'identité de la chimère. Diderot, qui était presque un +Allemand du XIXe siècle parmi les Français du XVIIIe, écrivait, avec +le même aplomb que Hegel: + +«On ne sait pas plus ce que les animaux étaient autrefois qu'on ne +sait ce qu'ils deviendront... L'homme est un clavecin, doué de +sensibilité et de mémoire. Que ce clavecin animé et sensible soit +doué aussi de la faculté de se nourrir et de se reproduire, et il +produira de petits clavecins.» Il disait: «Même substance, +différemment organisée: la serinette est de bois, l'homme de chair.» +Et encore: «Nos organes ne sont que des _animaux distincts_ que la loi +de continuité tient dans une identité générale.» Et il concluait, +comme s'il l'avait _vu_: «Quand on a vu la matière inerte passer à +l'état sensible, rien ne doit plus étonner!» Il se trompait. Il y +avait encore à s'étonner des philosophes. Mais, au fond, dans toutes +ces stupides et éloquentes matérialités de Diderot, il n'y avait pas +plus d'audace et de niaiserie que dans la théorie idéaliste de Hegel, +cette théorie qui croit aller du néant au devenir, de l'être à la +notion, du sujet à l'objet, du fini à l'infini, de la connaissance à +la volonté, bref, de l'idée à la nature, et qui n'y va pas! + + +III + +Audace et niaiserie... Ce sont là des mots bien insolents pour le +génie. Diderot, dit-on encore, en avait la flamme, et Vera, qui se +connaît en pensée, appelle Hegel le plus prodigieux des penseurs qui +aient jamais existé. Mais c'est que le génie lui-même est, en +philosophie, dans des conditions très particulières et très +impérieuses. Il ne s'y agit pas de talent, mais de vérité. S'il ne s'y +agissait que de talent, que d'invention quelconque, que d'effort, de +ressource et de profondeur dans l'invention, nous dirions, tout aussi +bien qu'un autre, que Hegel est un esprit formidablement puissant. +Mais c'est précisément son invention qui le perd en philosophie. Il +part d'une préconception qui lui appartient trop, sans justesse et +sans réalité. Il a une notion fausse et folle de la force humaine. Il +croit à une science absolue que l'on peut construire à l'aide d'une +méthode absolue. Déification de la science et de l'homme, tout +simplement! Une fois cela lâché, rien n'étonne plus, et on a tout ce +grand système, le poème épique de l'absurdité. + +Ce poème, illisible sans la grâce d'état philosophique, n'est +dangereux que par fragments. Aussi est-ce par fragments qu'on nous l'a +donné jusqu'ici. Je l'ai dit plus haut, mais il est bon d'insister! +les mandarins seuls de la philosophie se sont risqués et continueront +de se risquer dans la _logique_ de Hegel; mais ils ont rapporté déjà, +et continueront de rapporter de leur accointance avec les oeuvres du +professeur de Berlin, une méthode historique et des vues sur +l'histoire qui pourraient très bien bouleverser le monde sous prétexte +de l'expliquer. La philosophie de Hegel fait la modeste, en tentant +l'orgueil. C'est le comble de l'art. Elle ne rompt pas avec le passé, +comme la philosophie de Bacon et celle de Descartes. Elle sort de Kant +et respecte son père. Voilà la modestie. Mais elle méprise Reid et la +philosophie du sens commun,--avec juste raison, je le crois, et même +j'en suis sûr;--mais c'est pour poser la nécessité d'une science +supérieure à tout, et voilà qui tente singulièrement l'orgueil des +petits Nabuchodonosors de la cuistrerie. Pour elle, il y a mieux et +plus profond que de condamner le passé: c'est de l'absoudre; c'est de +prononcer, de bien haut, un bill d'indemnité suprême sur toutes les +horreurs et les infamies de l'histoire; c'est enfin d'admettre +l'optimisme absolu d'une science absolue, car, une fois admise, cette +terrible notion d'absolu se répercute en mille échos et fait craquer +la création tout entière. + +Leibnitz aussi,--encore un philosophe!--qui crut un jour pouvoir +forcer la porte du pénitentiaire de Dieu en mariant les langues, dans +lesquelles nous sommes déportés, pour en faire une communauté et une +langue universelle; Leibnitz aussi laissa se prendre sa religion et +son génie à cette bêtise impie d'un optimisme interdit nécessairement +à un monde en chute. Mais c'est Hegel qui devait élever à l'état de +principe le pressentiment de Leibnitz. + +Il se dit religieux, pourtant,--et Vera, qui jurerait pour lui s'il +en était besoin, nous l'assure. Mais cette religion de Hegel, nous +la connaissons. C'est encore la science qui est cette religion, +comme elle est tout, puisqu'elle est absolue: «C'est la lumière de +la pensée pure,--comme dit Cousin: Cousin, la rhétorique dans la +philosophie,--ce n'est plus le demi-jour du symbole.» Quand on +absout l'humanité parce que, dit-on, on la comprend, quand la +meilleure justification des choses est... qu'elles _sont_ ou +qu'elles _furent_, il faut bien accepter la religion avec tout le +reste, car il y en a eu assez, de religions, sur la terre de ce +globe, et assez de sentiment religieux dans les coeurs qui battent +encore à sa surface ou qui dorment glacés dessous. + +Mais, franchement, nous autres chrétiens, qui faisons notre +philosophie avec nos révélations et l'histoire, pouvons-nous tenir +grand compte à Hegel et à sa doctrine de cette religion qu'il fait, +lui, avec sa propre philosophie?... Pouvons-nous admettre autrement +que comme une précaution,--que, certes! Diderot, plus franc, n'aurait +pas eue, et qui tient à l'hypocrisie de ce siècle, lequel a déplacé +Tartuffe,--pouvons-nous admettre autrement que comme une précaution ce +respect pour le christianisme, cette religion qui n'est pas la +science, et que Hegel a voulu montrer en expliquant à sa manière le +dogme de la Sainte Trinité?... + +Certes! pour ma part, je ne connais rien de plus hideux que cette +singerie; mais aussi je ne connais rien de plus vain. Laissez donc la +Sainte Trinité tranquille, sophistes tracassiers et peureux, puisque +vous ne croyez pas à la chute! Pourquoi invoquez-vous ce dogme plutôt +que nos autres dogmes? Pourquoi prenez-vous à partie, entre tous, ce +grand mystère d'une religion qui a fait une vertu pour l'homme +orgueilleux de la résignation au mystère et qui l'a condamné à la foi +obéissante, si ce n'est pour faire preuve de la possibilité de saisir +tout mystère sous une forme scientifique et de l'exposer à ce que vous +appelez le jour?... Nous n'en sommes pas réduits, heureusement, à +fournir des arguments aux hegeliens! + + +IV + +Vera, qui est certainement, en France, le plus distingué, le plus +savant et le plus net de tous, ne s'est pas inscrit en faux une seule +fois contre les idées et les tentatives de son maître. Dans son +_Introduction_, trop courte, et dans ses belles notes, dont il a +presque doublé les deux volumes de _la Logique_, il rapporte tout, +explique tout et consent tout, avec une docilité et une fidélité +égales. Je n'ai jamais vu d'esprit si fort et moins indépendant. C'est +là son originalité. Tout de même qu'on est parfois métaphysicien +malgré soi, en raison d'une conformation spéciale de la tête, et tout +en sachant très bien que la métaphysique est l'agitation instinctive +et réfléchie de problèmes qui n'ont pas toutes leurs solutions dans ce +monde, tout de même il y a des esprits qui, de conformation naturelle, +réfléchissent les métaphysiques qu'ils n'ont pas créées, et, pour nous +servir d'une expression hegelienne, qui _repensent la pensée_ des +autres. + +Vera est un de ces purs miroirs intellectuels. On souffre un peu de +voir une intelligence d'une trempe si mâle, si solide et si claire, +porter perpétuellement l'image d'Hegel et la retenir, comme la glace +ne retient pas l'image mais comme le bronze retient l'effigie. On +souffre de voir un pareil homme suivre Hegel les pieds dans la trace +de ses pieds et presque servilement, si on pouvait être servile quand +on suit ce qu'à tort ou à raison on a pris pour la vérité. + +Mais on se dit, malgré la crainte que j'exprimais au commencement de +ce chapitre, qu'il n'y a pas plus de fatalité pour l'esprit que pour +le coeur et que l'homme est son maître, tout en se donnant et même +après s'être donné un maître! + +D'ailleurs, puisqu'il a l'orgueilleuse faiblesse de croire à la +science absolue, ce Vera, assez ferme de regard pourtant pour voir +qu'elle ne peut jamais, dans ce monde inférieur, être que relative, +contingente et bornée, autant pour lui Hegel qu'un autre! Autant même +pour nous, si nous y croyions! + +Il est évident que Hegel est l'homme le plus éminent de la philosophie +dans la nation la plus forte en philosophie qu'il y ait présentement +dans le monde, et si c'est là une mesure très rassurante pour ceux qui +tiennent la philosophie pour le peu qu'elle est, c'est une chose +troublante et très entraînante pour ceux-là qui l'aiment, et qui +l'exagèrent parce qu'ils l'aiment. Seulement, il y a deux manières +d'aimer la philosophie: comme sa maîtresse,--on lui passe tout; comme +sa fille,--on devient exigeant pour elle. Jusqu'ici, comment Vera +l'a-t-il aimée, et comment, plus tard, l'aimera-t-il?... + + + + +DU MYSTICISME ET DE SAINT MARTIN[18] + + +Voici une surprise. Lorsque nous avons ouvert le livre que Caro a +publié sur Saint Martin[19], et qu'à la première page nous avons +trouvé, à côté du nom de l'auteur, le titre, toujours suspect, jusqu'à +l'inventaire des doctrines de celui qui le porte, de «professeur de +philosophie»; quand, à la seconde page, nous avons lu une dédicace à +MM. Jules Simon et Saisset, traités respectueusement et +affectueusement de «maîtres et d'amis», nous avons naturellement pensé +que le rationalisme contemporain allait, sans être un aigle, avoir +beau jeu du bec et des griffes contre le mysticisme pris à partie, +pour l'exécuter mieux et plus vite, dans la personne de Saint Martin. +Nous n'avons pas hésité à croire que ce grand égaré de Saint Martin, +qui a fait un livre intitulé _Ecce homo_, ne fût pris à son tour pour +l'_Ecce homo_ du mysticisme et outrageusement traité comme tel. Se +marier,--disait le grand lord Bacon,--c'est toujours donner des otages +à la fortune. Entre philosophes, la dédicace d'un livre, n'est-ce pas +comme un mariage d'idées? Et quand cette dédicace est adressée à +Saisset et Jules Simon, n'est-ce pas là un otage au rationalisme +qu'ils représentent et qu'ils servent, au rationalisme qui est la +mauvaise fortune de ce temps? Voilà ce que nous disions quand, +heureusement, la lecture de l'ouvrage de Caro a répondu à toutes nos +prévisions en les trompant. Ce livre, qui, de la personne très peu +connue jusqu'ici et maintenant plus étudiée de Saint Martin et de ses +idées, s'élève jusqu'à la hauteur d'une discussion et d'un jugement +sur le mysticisme en général, est une oeuvre qui veut être impartiale +et sévère. La Critique ne saurait l'oublier. C'est un de ces livres +discrets et transparents qui ne disent pas tout ce qu'ils pourraient +dire, mais qui le laissent entrevoir; c'est un de ces sphinx, au front +de marbre diaphane, à travers lequel perce le secret qu'on garde +encore mais qui doit un jour en sortir. Rien, en effet, dans un +ouvrage où la clarté qu'on trouve rend très difficile sur la clarté +qui n'y est pas, ne nous atteste d'une manière précise et fermement +articulée que l'auteur ait le bonheur d'être catholique; mais rien non +plus n'affirme qu'il ne le soit pas. Au contraire. Toutes les fois +qu'il y parle du catholicisme, ce n'est pas seulement avec un respect +qui est plus que de la convenance, mais c'est avec une telle +intelligence qu'on croirait presque à la sagesse de la foi. Quoiqu'il +juge le mysticisme au point de vue de la philosophie et de la +métaphysique humaines, et qu'à ce point de vue il le repousse et le +condamne comme n'apportant sous le regard de la connaissance aucun +système véritablement digne de ce nom, l'auteur est non moins net et +non moins péremptoire quand il le prend et quand il le juge au point +de vue du catholicisme. + + [18] Caro: _Du Mysticisme au XVIIIe siècle; Essai sur la vie et les + doctrines de Saint Martin, le philosophe inconnu_ (_Pays_, 23 mai + 1853). + + [19] Hachette et Cie. + +Nous l'affirmons, avec une joie qu'un regret tempère: un catholique +qui se serait plus hautement avoué dans un tel livre et qui y aurait +mis bravement le crucifix sur son coeur aurait dit davantage; mais, +sur la limite où Caro s'arrête, si un catholique avait pu s'y arrêter +il n'aurait peut-être pas dit mieux. + +Et, véritablement, pour qui n'a pas abandonné l'observation et +l'analyse, le mysticisme--quelle que soit la forme qu'il revêt--n'est +jamais qu'une aberration du sentiment religieux en vertu de sa propre +force, si une autorité extérieure ne le règle pas et ne contient pas, +d'une main souveraine, la turbulence de ses élans. Or, nous ne +connaissons dans l'histoire du monde que le catholicisme qui ait +jamais pu régler et contenir cet extravasement de la faculté +religieuse, parce que le catholicisme, cette force organisée de la +vérité, a, par son Église, l'autorité éternellement présente et +vigilante qui sauve l'homme de son propre excès et le ramène, tout +frémissant, à l'unité, quand le malheureux s'en écarte, fût-ce même +par une tangente sublime! Partout ailleurs que sous le gouvernement de +l'Église et en dehors de son orthodoxie le mysticisme,--et il en faut +bien prévenir les âmes ardentes et pures qu'une telle coupe à vider +tenterait,--le mysticisme n'a donc été et ne continuera d'être qu'une +immense erreur et une éblouissante ivresse de cette faculté de +l'infini, la gloire de l'homme et son danger, et qui fait de +lui--diraient les naturalistes--un animal religieux. Certes! la longue +chaîne du mysticisme a bien des anneaux; mais, depuis le fakir de +l'Inde, livré aux voluptés et aux martyres de l'extase, jusqu'à ces +illuminés des _voies intérieures_ dont parle Saint Martin en parlant +de lui-même, tous les mystiques ne sont guères, en fin de compte, que +les victimes plus ou moins foudroyées du sentiment religieux, trop +fort pour l'homme quand il se confie sans réserve à sa chétive et +traître personnalité. + +Quel est donc l'insensé qui ne se défierait jamais de son âme? Est-ce +que le roseau qui perce le mieux la main humaine n'est pas le «roseau +pensant» de Pascal? De toutes les religions connues le catholicisme +ayant le mieux traité la personnalité de l'homme selon ce qu'elle +vaut, en lui arrachant son orgueil, a eu seul aussi la puissance de +creuser un lit dans les âmes pour ce torrent de l'infini qui submerge +certaines natures et finirait par les engloutir. Lui seul, dans cette +balance si vite faussée de nos facultés, a fait équilibre au bassin +qui penche, sous le poids accablant de l'amour, en jetant dans l'autre +bassin la charge de l'obéissance. C'est ainsi qu'il a créé, au milieu +de toutes les contradictions de l'être humain, la plus divine des +harmonies, et qu'en nous donnant des saints comme François de Sales, +Barthélemy des Martyrs, sainte Thérèse, sainte Brigitte, sainte +Catherine de Sienne, François-Xavier, Louis de Gonzague, Stanislas +Kostka, Philippe de Néri, Jean de Dieu, Angèle de Brescia et tant +d'autres, il a réalisé pendant un moment sur la terre une vraie +transposition du ciel! + +Telle est l'oeuvre, et je dirais presque le miracle du catholicisme. +Telle est, en vertu de son incorruptible puissance, l'assainissement +qu'il opère sur cette disposition à la mysticité qui, pour certaines +âmes, est encore bien moins une faculté qu'une maladie. Assurément, +Caro sait tout cela aussi bien que nous, et il en touche même un mot +en passant dans son chapitre du mysticisme en général. Mais la +Critique, qui a ses convictions, qui n'examine, ne raisonne et ne +conclut que du milieu d'elles, a le droit de demander au philosophe +pourquoi, dans un livre où toutes les questions liées à son sujet sont +touchées de manière à les faire vibrer dans les esprits, il a négligé +d'appuyer plus longtemps et plus fort sa juste et pénétrante analyse +sur le côté fécond et sanctifié du mysticisme. Le mysticisme des +religions fausses, le mysticisme hétérodoxe, et qui n'est qu'une des +faces, et la plus flamboyante, du monstre multiple de l'hérésie ou de +l'erreur, Caro nous montre très bien comment le catholicisme les +traite et quel droit indéfectible il a pour les condamner et pour les +punir. Mais, Caro en convient, il n'est pas au monde que ces sortes de +mysticismes, tous plus ou moins faux, plus ou moins individuels. Il y +a aussi le mysticisme dans la règle, dans l'orthodoxie, dans l'unité +de la foi et du dogme, dans l'obéissance de la discipline, le grand +mysticisme catholique enfin. Nous en avons nommé plus haut les plus +glorieux représentants et les plus splendides interprètes. Celui-là +n'est point une déviation de la faculté religieuse, il en est +l'exaltation; mais l'exaltation dirigée, l'enthousiasme ardent et +profond et cependant gouverné, cette espèce d'enthousiasme qui a le +regard clair au lieu de l'avoir ébloui, et qui, multipliant pour la +première fois son intensité par sa durée, ne défaille jamais parce +qu'il se retrempe dans l'inextinguible flamme de l'Unité comme à la +source vive de la lumière. Un tel fait, de quelque nom qu'on +l'appelle, de quelque explication qu'on l'étaie, méritait d'avoir une +plus large place que celle qui lui est accordée dans un livre ayant +pour but de descendre au fond de la question du mysticisme. Cependant, +est-ce prudence? est-ce inattention? Caro passe rapidement auprès de +ce fait, qu'il mentionne, mais qu'il ne creuse pas. Lui, dont les yeux +sont fins et sûrs, n'a-t-il pas senti que s'il les avait fixés +profondément sur ce qui n'est pas seulement une distinction nominale, +faite par la haute sagesse gouvernementale de l'Église, il n'aurait +pu s'empêcher de voir, se détachant du fond commun des idées et des +phénomènes imputés au mysticisme pris dans son acception la plus +générale et la plus confuse, un autre mysticisme, ayant ses caractères +très déterminés,--l'éclatante réalité, enfin, qui contient la vérité +intégrale que la religion seule met sous les mains de nos esprits, +mais dont la philosophie les détourne?... Alors le dernier mot du +livre aurait été dit, et ce mot n'eût pas été une négation. + +Car, en pressant bien, voilà la fin et la conclusion d'un écrit auquel +nous voudrions moins de réserve. L'auteur, dont nous pressentons les +opinions à certains accents qui passent à travers les surveillances de +sa pensée, l'auteur nie à Saint Martin et au mysticisme la vérité +philosophique et religieuse,--ces deux vérités qui, pour nous, n'en +font qu'une, mais que les rationalistes croient très habile de +séparer. Et il a raison s'il ne s'agit ici que de Saint Martin, «le +philosophe inconnu du XVIIIe siècle», et du mysticisme hors +l'orthodoxie, du mysticisme de l'hérésie ou de l'erreur. Mais, +sérieusement, et pour qui n'ignore pas la pente des choses et où la +logique pousse l'esprit encore plus qu'elle ne le mène, pour qui nous +a prouvé que le mysticisme de Saint Martin, comme tout mysticisme en +dehors de la règle posée par l'Église, traîne l'esprit jusqu'au +panthéisme, pour un homme expérimenté en ces matières, qui sait fort +bien qu'il n'y a plus maintenant face à face, en philosophie, que le +catholicisme et le panthéisme, et que toute idée se ramène forcément +à l'un ou à l'autre de ces grands systèmes sans pouvoir jamais en +sortir, était-ce bien la peine de s'interrompre et de s'arrêter? +Fallait-il rester devant un mur si transparent, dont l'impénétrabilité +peut-être effrayait moins que la transparence? Une vraie critique +philosophique, si elle avait voulu mériter l'honneur de son épithète, +devait-elle, après avoir accumulé les négations, s'enfoncer et +disparaître dans le néant qu'elle avait fait, et, sous peine de trop +ressembler à tout ce qu'elle avait pulvérisé, n'était-elle pas tenue +d'ajouter et d'affirmer quelque chose de plus? Que si elle n'affirmait +pas, ne retombait-elle point inévitablement à la monographie pure et +simple, aux petites analyses, qui pincent les fibrilles des choses au +lieu de les briser d'une seule et grande rupture dans leurs muscles +les plus résistants? Ne revenait-elle pas, enfin, à tous ces procédés +microscopiques si chers et si familiers aux philosophies infécondes, +aux philosophies sur le retour?... Nonobstant de si tristes conditions +acceptées, le livre de Caro, tout incomplet qu'il soit par la +conclusion, est d'un intérêt très vif encore. Nous y avons trouvé ce +qui _vivifie_ tous les livres philosophiques: la verve de la +discussion, la propriété du langage, et surtout la nouveauté +inattendue et piquante du renseignement. + +On y était tenu avec Saint Martin plus qu'avec aucun autre. Saint +Martin n'a point le rare privilège des grands esprits nets, des hommes +à découvertes dans l'ordre de la pensée et à résultats positifs. +Ceux-là, on les trouve sans les chercher dans ce qu'ils ont fait et +dans les influences qu'ils ont laissées après leur passage, tandis que +déjà, et à la distance d'une moitié de siècle, il nous faut chercher +Saint Martin pour l'apercevoir. De son vivant, il aimait à s'appeler +le philosophe inconnu, et il a bien manqué de sombrer sous ce nom-là +dans la mémoire des hommes, puni justement, d'ailleurs, par +l'obscurité de tous ces petits mystères de secte dans lesquels il +avait comme entortillé sa pensée. Sans le mot enthousiaste de madame +de Staël dans son _Allemagne_, un autre mot plus grave et mieux pesé +de J. de Maistre dans ses _Soirées de Saint-Pétersbourg_, l'image de +Joubert, qui en fait un aigle avec des ailes de chauve-souris, et +quelques lignes impertinentes de Chateaubriand dans ses _Mémoires +d'outre-tombe_, qui donc, dans le monde du XIXe siècle, connaîtrait +_de vue_ Saint Martin, sinon les curieux qui lisent tout et qui se +font des bibliothèques de folies? Le temps a marché sur les hommes qui +croyaient au grand mystique des voies intérieures et qui +sympathisaient à ses idées. Il a péri presque tout entier. Il n'a +point laissé de trace et de ciment parmi eux, comme Swedenborg, cet +autre mystique, qui passa aussi sa vie dans la contemplation et dans +l'obscurité, mais dont le système, plus hardi et plus exprimé, a jeté +un éclat qui rappelle les aurores boréales de son pays. Swedenborg a +encore des milliers de disciples. Il est vrai qu'ils sont en +Amérique,--ce qui diminue le mérite d'en avoir,--dans le pays qui pare +sa jeunesse avec les oripeaux tombés de la tête branlante de la +vieille Europe. Saint Martin n'en a guères nulle part... Le +mysticisme, qui est de tout temps comme l'orgueil de l'homme, sa +personnalité et sa soif d'infini, a changé de peau comme un serpent. +Il n'en est plus où il en était au XVIIIe siècle, et Caro, nous +développant la doctrine de Saint Martin, cette mystérieuse et nuageuse +doctrine qui partit de Boehm pour aboutir misérablement à une madame +de Krudner, nous produit bien moins l'effet d'un philosophe que d'un +antiquaire, qui nous désenveloppe une momie et nous fait compter ses +bandelettes. + +Du reste, philosophe ou antiquaire, Caro s'est préoccupé, surtout et +avant tout, d'être historien. La biographie intellectuelle de Saint +Martin n'était qu'une curiosité philosophique, mais, rattachée à +l'histoire du XVIIIe siècle, elle prenait presque aussitôt de la +consistance et de la valeur. Alors il ne s'agissait plus des +excentricités de la pensée d'un homme plus ou moins doué d'imagination +ou de génie, il s'agissait du génie même ou de l'imagination de son +époque, dont un homme, quels que soient sa force et son parti pris, +dépend toujours. Le grand préjugé contemporain, c'est de croire que le +XVIIIe siècle fut uniquement le siècle de l'analyse, de la philosophie +d'expérience, des sciences positives, de la démonstration, de la +clarté, quand la vérité est qu'il fut autant le siècle des synthèses +éblouissantes ou ténébreuses, des _à priori_ audacieux, des sciences +menteuses à leur nom, enfin de l'indémontrable en toutes choses. +Prendre un siècle comme un homme, par ses prétentions, est un mauvais +moyen de le connaître, même quand il s'agit d'apprécier le mal qu'il +a fait... ce qui paraît toujours facile. Caro s'est bien gardé d'une +vue si superficielle et si confiante. En détaillant, sous son analyse, +l'individualité de Saint Martin, il a compris que cette plante étrange +avait pourtant sa racine dans le terrain de son siècle, et, pour qu'on +ne pût s'y méprendre, il nous a retourné le siècle en quelques traits +justes et profonds et nous en a ainsi montré le fond et la superficie. +Or, c'était une époque de mysticisme, autant et plus que les siècles +dont on s'était le plus moqué. Voltaire ricanait là-bas, auprès de sa +goutte d'eau; mais le monde roulait son train éternel sous le souffle +de la croyance, et de la croyance dévoyée, de la croyance insensée, +superstitieuse et bête, parce qu'elle était individuelle, parce +qu'elle était sortie du vrai dogme et de l'unité. L'illuminisme +s'étendait comme une longue nuée sur l'horizon intellectuel du temps. +Il avait le vague de la nuée; mais il en avait l'électricité. Il était +partout. On ne le nommait pas partout par son vrai nom; mais partout, +du moins, il se sentait, et les esprits les plus matériels, les plus +attachés aux angles des choses positives, portaient ses invisibles +influences, comme on porte une température. + +En Allemagne, où l'on n'a pas plus peur des mots que des idées, il +s'était hautement et fièrement organisé. Berlin avait vu naître une +secte qui s'appela plus tard la secte d'Avignon et qui fut suivie de +la grande société des «Éclaireurs» (Aufklærer), laquelle se répandit +dans l'Allemagne entière et jusque sur les pics de la Suisse. Caro--et +nous prenons acte de ceci venant d'un philosophe--nous les donne pour +les précurseurs de Hegel. Le chef influent de cette secte était le +fameux Nicolaï, le libraire prussien, assez oublié à présent, qui +tenait l'opinion, la critique et la littérature sous la triple fourche +de la _Gazette littéraire d'Iéna_, du _Journal de Berlin_ et du +_Muséum allemand_. L'ascendant de Nicolaï à Berlin, Weishaupt +l'obtenait en Bavière. C'était un Proudhon en action qui devançait la +théorie, comme les poètes devancent les poétiques, et qui voulait +détruire tous les gouvernements. En Suisse, Lavater couvrait de je ne +sais quelles vertus, plus dangereuses que des vices, car elles font +illusion, un mysticisme qui touchait à l'illuminisme allemand par une +extrémité et par l'autre à la théurgie. Gasner, Cagliostro, Mesmer, +ces puissants jongleurs, se jouaient de l'imagination et des passions +de l'Europe incrédule... folle d'un besoin de croire qu'elle avait +voulu supprimer. En Angleterre, il n'y avait pas, il est vrai, +d'associations comme en Allemagne, mais une vogue immense entourait +William Law, qui commentait ce vieux Boehm, si cher aux imaginations +des races germaniques. En Suède, Swedenborg éclatait et jouissait +d'une autorité illimitée. En France enfin, le pays des railleurs, où +«les torrents» de madame Guyon ne s'étaient pas écoulés sans laisser +les fanges molles et chaudes du quiétisme au fond de bien des âmes, +les dispositions à une mysticité sans guide et sans appui étaient si +grandes que l'odieux jansénisme même, cette froide chose, arrivait +aussi au mysticisme, non par la tendresse, mais par l'orgueil. Tel +était en réalité le XVIIIe siècle quand y apparut Saint Martin. + +Il ne fit aucun fracas tout d'abord, pas plus que depuis. C'était une +intelligence recueillie, une espèce de sensitive de la pensée qui +fleurissait pudiquement dans la solitude, la méditation et le mystère, +et qui se rétractait avec trouble, et presque honteusement, sous le +doigt si souvent familier, maladroit ou brutal, de la publicité. S'il +eut des lueurs,--comme dit madame de Staël,--il eut plus de parfums +encore, et c'est qu'il est des fleurs dont le calice, à certains +moments, semble verser de la lumière. Fleur rêveuse de mysticité, il +ressemblait à une de ces fraxinelles, à une de ces capucines +timidement phosphorescentes, comme on en trouve parfois le soir sur +les murs disjoints des vieilles chapelles. Pénétré, dès sa jeunesse, +des influences fatalement mystiques d'une société qui, comme le dit +excellemment Caro, ne pouvait secouer le joug de ses croyances que +pour tomber sous le joug de ses illusions, il ne monta point sur +l'horizon intellectuel de son temps comme un astre plein de puissance, +mais il s'y coula furtivement, comme un rayon qui s'égare. Son nom +même, il ne le donna point à la secte qu'il allait créer. Il le trouva +et il le prit. Les martinistes, chose singulière! existaient avant +Saint Martin. Un juif portugais, savant dans la cabale, nommé Martinez +Pasqualis, avait fondé, en 1768, la secte des martinistes, «vouée aux +oeuvres violentes de la théurgie», et c'est de cette école que Saint +Martin fut le fils; mais bientôt le fils dissident. Martinez mort, il +la modifia. Doué d'une âme qui fut son génie, on aurait pu dire de lui +le mot charmant du vieux Mirabeau, qu'«il était fait de la rognure des +anges». Mais, puisque des anges sont tombés, une telle rognure ne +garantit pas les hommes, et Saint Martin, si chrétiennement né, se +perdit. Certes! si l'Église a des mélancolies comme celles des mères, +ce doit être en voyant se détacher d'elle des âmes comme celle de +Saint Martin. Déjà tout plein de Swedenborg, qu'il n'acceptait pas +dans toute son audace, en relation avec le commentateur William Law, +il lut Boehm, et tout fut dit. Sa vocation et sa chute furent +décidées. Voilà le plus grand événement de sa vie, dit-il, et il a +raison. C'était en 1781: «L'_aurore naissante_» de Boehm, qui se leva +dans l'éther de son âme, l'empêcha de voir cette autre et terrible +aurore qui allait s'étendre sur le monde des réalités et dans le ciel +sanglant de l'histoire. Biographe avec scrupule, Caro nous montre +Saint Martin abrité contre la révolution française dans le désert +intérieur de sa spiritualité, et, quand la tempête est passée, plus +tard, en 1795, il suit avec un intérêt mêlé d'éloge le solitaire, +devenu homme public, répondant sur la question de l'enseignement, +agitée alors officiellement par le pouvoir, aux attaques cauteleuses +de Garat, le rhétoricien de la sensation. Caro insiste beaucoup sur +cette discussion, dans laquelle Saint Martin déploya une aptitude +philosophique véritablement supérieure. Mais nous, qui ne sommes ni +professeur ni philosophe, Dieu merci! nous à qui la suite des temps a +trop appris que le spiritualisme du XIXe siècle a fait autant de mal +que le matérialisme du XVIIIe, nous nous intéressons fort peu à ce +débat entre Garat et Saint Martin. A notre sens, le philosophe inconnu +n'existe réellement que dans sa pensée religieuse, et c'est +exclusivement là qu'il faut le surprendre et le chercher. + +Et, nous le répétons, Caro l'y a saisi avec habileté. Il nous a donné, +en quelques pages pressées et pleines, toute la substance médullaire +des doctrines de Saint Martin. En les lisant, on est surtout frappé de +cette idée que le XVIIIe siècle, dans sa haine contre le catholicisme, +n'a pas seulement trouvé, pour la servir, des raisonneurs et des +impies, comme l'affreuse société qui soupait contre Dieu chez +d'Holbach, mais aussi des âmes d'élite, des coeurs tendres, aux +intentions pures, de nobles esprits qui croyaient au ciel. Saint +Martin fut un de ces ennemis du catholicisme qui le frappèrent d'une +main chrétienne. Il avait au plus haut degré ce qui est le signe de +l'hérésie depuis que l'hérésie est dans le monde, c'est-à-dire la +haine du sacerdoce et la fureur de sa propre interprétation. + +Qu'avaient de plus Luther et Calvin? Caro, qu'il faut lire si l'on +veut connaître cet hérésiarque au petit pied et qui se croyait et se +disait «né avec dispense», et qui peut-être, hélas! aurait été un +saint s'il avait eu l'obéissance; Caro tourne contre Saint Martin tous +ces grands arguments de l'Église contre le protestantisme qui, depuis +Bossuet, sont notre musée d'artillerie. C'est qu'effectivement Saint +Martin n'est qu'un protestant modifié. + +C'est un protestant par l'esprit, avec un tempérament catholique. +Combinaison regrettable, qui le rend plus dangereux et plus nuisible +qu'un protestant! + +En effet, pour nous dégoûter de l'erreur de son principe et de sa +doctrine, le protestant a la sécheresse de sa raison et la superbe de +son orgueil. Mais Saint Martin a l'imagination du poète, l'amour du +croyant, et son orgueil est si doux (car il y a toujours de l'orgueil +dans un chef de secte) qu'on le prendrait presque pour cette vertu qui +est un charme et qu'on appelle l'humilité. Voilà par quoi, de son +vivant, il a entraîné les âmes analogues à la sienne, qui sont, après +tout, il faut bien le dire, la meilleure partie de l'humanité. Portées +toujours en haut, comme lui, par leur aspiration naturelle, il a voulu +créer pour elles un christianisme supérieur et indépendant. Il a +oublié que, pour l'homme, l'abîme le plus terrible n'est pas celui +qu'il a sous les pieds, mais celui qu'il a sur la tête, et que l'âme, +comme le corps, meurt aussi bien de trop monter que de trop descendre. +Tel a été le tort de Saint Martin et le reproche qu'on peut lui faire. +Il a raffiné sur ce qui n'admet pas de raffinement, c'est-à-dire sur +la vérité du catholicisme, qui est la vérité absolue, et il a été, +dans l'ordre des choses religieuses, ce que furent les précieuses dans +l'ordre des choses littéraires. Mais ce qui n'a que l'importance du +ridicule en littérature, en religion devient criminel. Voilà pourquoi +il faut être implacable pour ces tentateurs d'une perfection +impossible, et quand ils ont, comme Saint Martin les avait, les +séductions de la pureté dans le talent et dans la vie, il faut l'être +pour leur génie, et même jusque pour leurs vertus. + + + + +L'ABBÉ MITRAUD[20] + + +Le livre[21] de l'abbé Théobald Mitraud a été l'occasion d'un +véritable phénomène. Ce livre d'un prêtre qui pose la nécessité d'une +théocratie a été salué par tous les ennemis de la théocratie et des +prêtres. Ils l'ont exalté presque à l'égal d'une découverte. N'est-ce +pas singulier?... Tous ces haïsseurs de la vieille Église romaine se +sont pris de je ne sais quel goût--ou plutôt d'un goût que je +m'explique très bien--pour un livre qui a la prétention d'être un +livre de science sociale en restant du christianisme. Tous les +critiques de notre temps, qui nous disent avec des variantes que +Joseph de Maistre n'est qu'un sublime brise-raison et Bonald un +antiquaire d'idées, ont vanté l'abbé Mitraud et en ont fait un +colosse, portable encore, il est vrai, mais un de ces jours trop +lourd, même pour le triomphe. La chose est devenue si forte que ce ne +sont plus les lauriers de Miltiade qui doivent empêcher de dormir ce +nouveau Thémistocle: ce sont les siens. Un journal le comparait à +saint Paul... Tant de gloire est bien compromettante. Pour un prêtre, +c'est une gloire à faire peur. + + [20] _De la Nature des Sociétés humaines_ (_Pays_, 11 janvier 1855). + + [21] Librairie nouvelle. + +Car l'abbé Mitraud--quel que soit son talent, qui est réel, et sa +charité, qui doit être ardente,--n'a pas converti ces messieurs. Il +leur a plu. Il a ému leurs sympathies, mais il ne les a pas changés. +Des philosophes ne se convertissent pas par la vertu des brochures. +Quand cela leur arrive, il leur faut, comme à La Harpe, le coup de +tonnerre dans le sang de la place Louis XV et le chemin de Damas de la +guillotine! Mais, quant à des livres, ils en font trop pour que le +_Prends et lis_ du figuier d'Augustin se renouvelle. C'est donc du +haut de leurs idées et de leur orgueil que les ennemis de l'Église ont +fait tomber l'éloge sur le front épanoui de l'abbé Mitraud et qu'ils +ont tendu leur main de Grecs (_Timeo Danaos et dona ferentes!_) à son +catholicisme romain. Certainement, la montagne n'est pas venue à lui. +Faut-il donc conclure qu'il soit allé à la montagne?... Nous aurions +bien voulu le nier. Malheureusement, c'est impossible. Nous avons lu, +avec l'attention qu'il mérite, le livre de l'abbé Mitraud sur la +_Nature des Sociétés humaines_, comme il dit, et ce livre, dont tout, +pour nous, jusqu'au titre, manque de rigueur et de vérité, nous a jeté +dans des perplexités étranges. A ce titre seul nous avions reconnu le +problème du temps présent, la chimère du siècle, comme disait saint +Bernard,--car les littératures font beaucoup de théories sociales +lorsque les peuples ont relâché ou brisé tous les liens sociaux, +absolument comme on écrit des poétiques lorsque le temps des poèmes +épiques est passé,--et il était curieux de savoir comment le prêtre +avait remué à son tour le problème vainement agité si longtemps par +les philosophes. Tant de mains que l'on croyait puissantes s'étaient +blessées, comme des mains d'enfant, à pousser ce cerceau dans le vide, +que nous nous demandions s'il fallait accuser la faiblesse maladroite +des hommes ou la difficulté radicale du problème. Eh bien, après y +avoir regardé, nous nous le demandons encore! Le prêtre, aujourd'hui, +n'a pas plus avancé la question que les philosophes. Seulement ce +n'est pas l'infortune du résultat qui les a rendus si doux pour lui, +car nul d'entre eux ne doute de la virtualité de ses idées. Ils ne +sont pas si bêtes que d'être sceptiques sur leur propre compte! La +philosophie a remplacé la foi religieuse, qui pour tant de gens est +une duperie, par l'infatuation de la vanité, qui pour tout le monde +est un profit. + +Mais si ce n'est pas le même malheur et le même sentiment +d'impuissance qui unissent si tendrement, pour le quart d'heure, les +écrivains philosophiques de ce temps et l'abbé Mitraud, il faut donc +qu'il y ait dans le livre de ce dernier un fond de choses qui soit un +terrain commun où ils se rencontrent et s'embrassent, une petite île +des Faisans quelconque où le prêtre et le philosophe passent leur +traité des Pyrénées. Voilà ce que nous désirions et ce que nous avons +vainement cherché pourtant dans le livre qui nous occupe. Le +croira-t-on? dans ce traité qui s'intitule somptueusement _De la +Nature des Sociétés humaines_, le fond des choses, s'il en est un, +n'est pas visible. Il n'est pas mis en lumière une seule fois. Ce +livre qui nous promet un système ne le donne point: il nous l'annonce, +et, après des réfutations tardives de doctrines épuisées, réfutations +qui ne peuvent pas passer décemment pour des prolégomènes, il nous +renvoie au _numéro prochain_, c'est-à-dire à un second volume qu'il +nous faut attendre pour juger la valeur philosophique de Mitraud. +Certes! pour notre compte, nous attendrons très volontiers. Mais +l'abbé Mitraud aurait tout aussi bien pu s'attendre lui-même; car +«c'est souvent une force que de savoir s'attendre»,--a dit madame de +Staël. L'auteur des _Sociétés humaines_ a mieux aimé envoyer devant +lui ses premiers bagages. Littérairement, il a eu tort. Il a eu tort +aussi dans l'intérêt de ses idées... futures. Qu'il le sache bien! si +libre que soit un auteur dans l'application de sa méthode et dans +l'exposition de ses théories attardées, il est des formes littéraires +qui sont comme les devoirs de politesse de la pensée. Nous en +prévenons l'abbé Mitraud, le public est un sultan blasé et superbe. Il +aura mal aux nerfs d'une lecture qui le mène et le courbature pendant +quatre cent cinquante pages pour ne lui apprendre que ce qu'il sait et +pour le laisser où elle l'a pris. + +Mais, _sans prévoir les malheurs de si loin_, jusqu'ici, il faut bien +le dire, tout a réussi à Mitraud. Cette absence de théorie,--nous ne +disons pas absolument d'idées,--ce renvoi aux calendes grecques d'un +second volume, cette discrétion d'un homme qui sait gouverner sa +philosophie intérieure,--car s'il y avait un prix Montyon de la +réticence il serait gagné par l'abbé Mitraud,--tout cela, qui aurait +perdu un autre homme devant la Critique, ne s'est pas retourné contre +lui. La Critique a été pour l'heureux auteur une dame Mécène, au lieu +d'être une dame Xantippe, comme elle l'est, hélas! presque toujours. +Assurément il devait y avoir un mot caché à cette énigme. Nous croyons +l'avoir deviné. + +En effet, si, philosophiquement, le fond des choses manque au livre +des _Sociétés humaines_, si la théorie n'y bâtit même pas la première +arche du pont sur lequel elle doit passer, il y a néanmoins, dans +cette oeuvre d'expectative, des opinions qui font prendre patience aux +plus pressés et qui préviennent sur ce qui doit suivre. Il est sûr +qu'il n'est en retard qu'en faveur du mouvement. Il y a des +affirmations parfois, mais bien plus souvent des tendances qui sont +comme une aurore d'idées, un peu brumeuse encore, il est vrai, mais à +travers laquelle les philosophes, qui ont la vue bonne, voient très +clair. Si enveloppées et si drapées qu'elles soient, si ingénieuses de +réserves et d'explications qu'elles puissent être, il s'échappe des +doctrines des hommes, il suinte, pour ainsi parler, de leur pensée et +de leur expression, de ces vapeurs intellectuelles qui pénètrent et +qui avertissent. Impossible de s'y tromper! La sonnette du lépreux +s'entendait avant qu'on ne vît le pauvre malade... L'abbé Mitraud, qui +a, selon nous, dans la pensée, la contagion des maladies spirituelles +contemporaines, fait entendre à nos coeurs et à nos esprits une triste +sonnette dans ce premier écrit où sa personnalité philosophique, +c'est-à-dire sa théorie, ne paraît pas encore, mais s'annonce. Ceux +pour qui elle n'a pas le même timbre que pour nous ont bien reconnu +l'homme qui s'annonçait ainsi, et tel est le secret de leur accueil et +de leurs éloges. Ne l'oubliez pas! il est si bien à eux qu'ils l'ont +laissé s'acharner tout à son aise contre les doctrines plus ou moins +mortes de Cousin, Thiers et Proudhon, et qu'ils ne l'ont nullement +troublé dans ce piétinement de cadavres par la très excellente raison +que les philosophes ont le droit de se battre entre eux, comme +Sganarelle et sa femme, sans que personne y trouve à redire. Selon +nous, à défaut d'autres marques, cela seul eût prouvé qu'ils le +reconnaissaient pour un des leurs, c'est-à-dire pour un philosophe, +malgré sa foi et son titre de prêtre,--et ils avaient raison, du +reste, car, malgré tout cela, il en est un! + +Oui! il en est un... C'est un philosophe. Sa fonction de prêtre ne l'a +point préservé. Il a bu à cette coupe de la philosophie comme le +siècle dernier l'a faite, de cette philosophie qui est devenue +l'abreuvoir de tous les esprits, et même des plus médiocres, et il s'y +est enivré! L'abbé Mitraud, avec ses tendances générales et son manque +provisoire de théorie carrée et résolue, nous fait l'effet d'une +espèce d'abbé de Saint-Pierre, mais renouvelé, rajeuni, rajusté par +les formes et le langage de la discussion au XIXe siècle. C'est un +utopiste du même genre, resté utopiste malgré des expériences qui +auraient corrigé l'abbé de Saint-Pierre s'il avait vécu dans notre +temps et si les prêtres, tombés de plus haut que les autres hommes +dans l'ordre spirituel, pouvaient se relever et n'étaient pas presque +toujours incorrigibles! + +Tête que j'oserai appeler anti historique, cervelle rechercheuse +d'abstractions, l'abbé Mitraud n'a ni le sens de l'histoire ni le sens +de la nature humaine. Toute profonde réalité lui échappe. Comme +l'homme au projet de _paix perpétuelle_, et comme beaucoup d'autres +rêveurs d'une date moins ancienne et qu'il vante dans son livre, il ne +comprend rien à ce grand fait de la guerre, qui, à lui seul, est toute +une philosophie. Il ne le comprend ni dans l'ordre politique, ni dans +l'ordre moral, ni dans l'ordre domestique. Il le méconnaît. D'un autre +côté, vainement l'Église lui a-t-elle appris cette charité chrétienne +qui a suffi au monde depuis l'Évangile, il ne s'en est pas moins +laissé mordre par la brebis enragée de la philanthropie moderne, et, +comme l'école tout entière du XVIIIe siècle, qu'il essaie de combattre +mais qui le tient sous elle comme un vaincu, il se préoccupe, à toute +page de son livre philanthropique, du droit _de chaque homme_ +vis-à-vis de la société, et il va chercher ce _droit individuel_ dans +des notions incomplètes ou fausses pour l'exprimer dans de nuageuses +définitions, que le XVIIIe siècle n'aurait certes pas repoussées! +«_Le droit_--nous dit-il assez grossièrement quelque part--_est la +résultante des droits de la nature_.» Est-ce que le XVIIIe siècle +n'aurait pas signé cette phrase-là? L'abbé Mitraud est un de ces +esprits qui croient au développement futur ou possible sur la terre +d'une justice et d'une liberté absolues, et qui commencent par oublier +les conditions de la nature de l'homme et les idées qu'il faut avoir +de la liberté et de la justice; car la liberté a ses trois limites, de +nombre, de mesure et de poids, qu'aucune théorie ne saurait briser, et +la justice a son glaive à côté de sa balance, le glaive qui, par la +rigueur du retranchement, rétablit l'égalité des proportions. +Révolutionnaire, quoiqu'il dise pour s'en défendre, l'auteur de la +_Nature des Sociétés humaines_ a écrit que «_les révolutions sont les +suprêmes efforts du genre humain pour découvrir les vraies conditions +de sa vie, pour les définir exactement et s'y soumettre_»; ce qui +revient positivement à dire que toutes les ivrogneries de la colère +doivent servir à clarifier la vue... Singulier collyre, il faut en +convenir! Enfin, comme tous les utopistes de ce temps et de tous les +temps qui ont renversé le grand aperçu chrétien, l'abbé Mitraud semble +prendre la société pour un état définitif au lieu de la concevoir +comme un état de passage, et alors la question devient pour lui ce +qu'elle fut, par exemple, pour Fourier, Saint-Simon et tant d'autres +réformateurs, c'est-à-dire qu'elle consiste à trouver des institutions +qui établissent le ciel sur la terre,--ce qu'on cherchera probablement +longtemps encore!--au lieu de faire monter la terre dans le ciel, +comme la religion nous l'enseigne, et, dans son affranchissement des +âmes, sait l'exécuter tous les jours. + +Telles sont les idées qui circulent, à l'état plus ou moins confus, +dans le livre de Mitraud, et qui créent une parenté d'erreur profonde +entre son ouvrage et tant d'autres écrits fades et dangereux. Le +danger des livres est relatif. Il tient autant à ceux qui les lisent +qu'à ceux qui les composent. Les peuples vigoureux et purs ont des +livres sévères comme de fermes législations. Mais, quand ils +s'énervent, l'utopie de leurs penseurs s'énerve aussi et tombe au +niveau de la moralité générale. C'est ce qui est arrivé à l'abbé +Mitraud. La théologie, qu'il a étudiée et qui aurait dû donner de la +trempe à son esprit, n'a pu l'empêcher d'être et de rester un +métaphysicien d'un ordre inférieur, qu'attire un problème qui échappe +à sa portée. Il est évident, en effet, qu'au-dessous de toute cette +battologie philosophique l'auteur de la _Nature des Sociétés humaines_ +ne sait pas ce qu'on doit entendre par ce mot de société dont il se +sert, et qu'il en confond la notion métaphysique avec la notion +historique des différents peuples qui se sont agités sur la terre et +se sont efforcés de réaliser cet idéal de société qui, pour +l'incrédule, n'est qu'une ironie, et pour le chrétien, qu'une +aspiration. Il a vu, à la vérité, passer à travers l'histoire des +masses d'hommes, sous la lance de leurs conducteurs. Mais cet état des +multitudes dans l'univers donne-t-il le droit d'affirmer, à un penseur +rigoureux, que l'idéal social existe réellement sur la terre en dehors +de cette société--qu'on nous passe le mot!--crépusculaire créée par +le christianisme, entre les ténèbres de l'ancien monde et la lumière +du Jour Divin? + +Car voilà la question qu'un esprit plus méthodique et plus creusant +que l'abbé Mitraud aurait posée à la première page de son livre, et +qui, résolue, aurait éclairé toutes les autres. Hors le christianisme +y a-t-il un idéal de société, en d'autres termes, une société digne de +ce nom, dans son sens absolu et métaphysique, et s'il n'y en a pas +d'autre cette _unique_ société est-elle soumise, ou ne l'est-elle pas, +à la loi du progrès indéfini comme les philosophes la comprennent?... +Mitraud ne s'est pas expliqué sur ce point fondamental avec une +netteté suffisante. Il tourne et patine autour de la question en +effaçant sa personne et sa pensée, mais en le lisant on ne voit pas +clairement (quoiqu'on ait peur de le deviner) vers quelle opinion il +se range, en matière de perfectibilité ou d'imperfectibilité sociale. +Cependant, sur ce point-là, il n'est pas loisible de balancer ou de se +voiler. Certainement, nous ne croyons pas que l'abbé Mitraud puisse +méconnaître l'unité de la tradition sociale, plus ou moins violée chez +tous les peuples, moins un, qui ont précédé le christianisme, et qu'il +ne sache pas tirer la conclusion forcée, inévitable, de ce fait +immense qu'avant Jésus-Christ toutes les sociétés, excepté la société +juive, étaient en dehors de l'ordre moral. Seulement, s'il la tire +comme nous, cette conclusion; si, pour lui comme pour nous, la vérité +sociale a été révélée à Moïse pour être complétée par Jésus-Christ, +nous demanderons à Mitraud s'il y a et s'il peut y avoir des +_interprétations_ ou des _développements_ ultérieurs à cette vérité +sociale et au christianisme tels que l'Église les enseigne et les a +toujours enseignés. Nous lui demanderons, enfin, s'il y a un +christianisme transcendant, supérieur, un christianisme de l'avenir +qui réalisera en ce monde une société parfaite, ainsi que l'ont cru +tous les hérétiques, tous les illuminés et tous les utopistes de la +terre; et s'il nous répond qu'il n'y en a pas, nous lui demanderons +alors pourquoi son livre? + +Oui! pourquoi ce livre, où l'on cherche en vain ces idées fortes, +sensées, pratiques, allant au coeur de la réalité, les idées enfin +d'un prêtre catholique qui vient, après les philosophes, parler +_société_ à son tour? Pourquoi l'abbé Mitraud, resté prêtre (nous en +convenons) dans la lettre de son livre, ne l'est-il pas resté dans son +esprit? Pourquoi les premiers mots qui vous frappent, dans un écrit +ayant la prétention d'être une solution chrétienne à la grande +question du temps présent, sont-ils une définition orde et païenne de +la notion de droit: «Le droit est la résultante des besoins de la +nature»? Pour un homme qui, comme l'abbé Mitraud, doit avoir de la +théologie et de la tradition dans la tête, le droit a-t-il son +expression ailleurs que dans les relations de la famille? Or, l'auteur +des _Sociétés humaines_ touche-t-il une seule fois à cette question de +la famille, type et pierre angulaire de toute société, et à l'aide de +laquelle un penseur énergique aurait tout expliqué,--car Bonald n'a +pas tout dit, et il a même interverti les termes de sa trinité +domestique? + +Mitraud, qui parle de société et d'analyse comme il parle de tout, +sans rigueur, sans serrer la voile d'une expression qui l'emporte à la +dérive de toute pensée et le noie à la fin dans une écume de mots +brillants, a-t-il analysé les éléments constitutifs de toute société? +A-t-il vu quelles en étaient les institutions essentielles, +nécessaires, et au sein desquelles les familles doivent se grouper et +se mouvoir? S'il l'avait vu est-ce une théorie après laquelle il +aurait couru (et court encore)? Au lieu d'une théorie n'aurait-il pas +fait une histoire, l'histoire de la constitution catholique qui n'est, +au fond, que le jeu harmonieux des constellations de la famille dans +le zodiaque de l'ordre, et qu'il aurait opposée, comme une suprême +réponse, à tous ces essais de société mécanique rêvés par les +philosophes du XIXe siècle en dehors du sociisme humain? L'abbé +Mitraud nous dit bien, il est vrai, que «le catholicisme renferme +toute vérité», qu'il est «l'affirmation universelle», qu'il n'y a pas +«une loi qu'il ne contienne». Généralités assez vulgaires, qui ne +signifient que quand on les explique ou quand on les féconde! Il +fallait les dégager, ces lois dont on parle, et c'est ce que Mitraud +n'a pas fait. Le caractère de son ouvrage est un vague immense sur +toutes choses; sorte de harpe éolienne philosophique, qui donne des +notes et ne joue pas d'airs. C'est peut-être l'explication de son +succès parmi les esprits les plus différents d'opinion. Chacun voit +ce qu'il veut dans les nuages. L'abbé Mitraud a charmé également +beaucoup d'esprits inexacts et innocents, et beaucoup d'autres, +cruellement logiciens, et qui ne bougent pas à cette heure, mais dont +il connaîtra peut-être plus tard la logique et la perversité. + +Et qu'il ne s'y trompe pas! l'éloge que font ces derniers de son livre +n'a été combiné que pour cela. Pousser un esprit de bonne foi et de +bonne volonté, mais sans connaissance de la profondeur des partis et +de leurs desseins, sur la voie dangereuse où il s'est imprudemment +avancé, lui retourner un jour ses idées contre ses intentions, +compromettre un prêtre, compromettre Dieu, dans cette question du +socialisme contre laquelle un gouvernement d'énergie ferait plus que +tous les écrivains réunis, voilà ce que l'abbé Mitraud, dans les +illusions de sa charité, ne voit pas au fond des éloges donnés à son +livre par tous ceux-là qui devraient le plus le repousser. Nous +l'avons dit déjà, mais il faut le crier: le livre de Mitraud pose la +nécessité d'une théocratie, et les ennemis jurés de toute théocratie +l'acclament. Et ce n'est pas tout! Le même livre s'inscrit en faux +contre la souveraineté politique de l'homme et contre la souveraineté +philosophique de la raison, et tous ceux qui veulent et posent dans +leurs théories que les gouvernements personnels et hiérarchiques +doivent être remplacés par des mécaniques sociales dont ils ont le +devis tout fait dans leur poche, et les rationalistes de toute nuance, +protestants, hegeliens, sceptiques, l'acceptent comme la dernière et +la plus heureuse interprétation de l'Évangile des temps futurs. +Évidemment il y a une raison à cette anomalie, dont l'abbé Mitraud ne +se doute pas. Évidemment il y a pour les philosophes, dans cette +théocratie que l'abbé Mitraud appelle et qu'il justifie, je ne sais +quoi qui n'est pas la théocratie du moyen âge et du cardinal +Bellarmin, mais quelque chose qu'ils flairent avec plaisir et qui +odore, comme la théocratie de Gioberti, par exemple, de Gioberti, cet +autre abbé cher à cette ogresse d'abbés: la révolution! Il y a, enfin, +dans toute cette dilatation des entrailles catholiques de Mitraud, +qu'il ne faudrait pas cependant dilater au point de le perdre, ce +christianisme de l'utopie que la philosophie aime à embusquer partout +dans l'intérêt de son service, et qui, sur les débris des institutions +monarchiques, ferait volontiers descendre--et toujours sous la forme +d'une colombe!--un Saint-Esprit par trop désarmé. + +Que l'abbé Théobald Mitraud se tienne donc pour averti!--et s'il a +réellement un système, un second volume dans la pensée, qu'il en +surveille l'expression et qu'il ne le lance dans le monde qu'après y +avoir regardé. La Circé des partis lui verse le philtre de l'éloge +pour faire de lui un compagnon d'Ulysse... ce qui n'irait pas mal à ce +jurisconsulte des _besoins de la Nature_. Qu'il prenne garde! qu'il se +défie et qu'il soit plus fort que Circé! Ce que nous disons ici est +au-dessus de toute critique littéraire. Mais, quand il s'agit d'un +livre sur la _Nature des Sociétés humaines_, la Critique, sous peine +de n'être pas au niveau de sa tâche, a plus que des considérations de +littérature à faire valoir. Du reste, littérairement, nous ne serions +pas moins sévère pour le livre de Mitraud que nous ne l'avons été +pour ce qu'il croit sa philosophie; car, littérairement, on ne trouve +ni la déduction ni l'ordre d'un livre dans cet écrit, décousu comme un +pamphlet, et qui n'a ni commencement, ni milieu, ni fin. + +La Critique, cette _dissection sur le vif_, comme disait Rivarol, nous +a trop appris la physiologie littéraire pour que nous ne voyions pas +très bien, sous les lignes de la composition, quel a dû être le +procédé de l'auteur. Or, nous ne serions pas étonné que Mitraud, au +lieu de faire un livre dans sa complexe et forte unité, n'eût utilisé +d'anciennes notes, des fragments épars, en les rapprochant. + +Cependant, nous l'avons dit au commencement de ce chapitre, l'abbé +Mitraud a du talent, et un talent dans lequel il entre du coeur. Il +est écrivain, il est nerveux, il est ému, il est éloquent. Mais cela +ne suffit pas sans l'intuition première, sans le point de départ bien +arrêté et dominateur. La logique même, qui conduit l'esprit du point +de départ au point d'arrivée, ne suffirait pas davantage, et Mitraud, +nous le reconnaissons, en a une très déliée et très forte contre les +sophistes contemporains. Ce qui lui manque, c'est donc le plus +important: c'est l'intuition, l'observation, le principe net et +subjuguant qui empêche de se méprendre sur la pensée d'un livre et +d'un homme et à la lueur duquel les amis se reconnaissent,--et les +ennemis aussi, malgré la ruse de guerre de leurs perfides +applaudissements! + + + + +ERNEST RENAN[22] + + +I + +Les _Études religieuses_[23] d'Ernest Renan ont déjà paru, feuille par +feuille, ici ou là, dans des revues et dans des journaux. A proprement +parler, ce n'est pas un livre. C'est une suite d'articles de critique +sur des sujets consanguins, réunis, pour tout procédé de composition, +par le fil du brocheur, et sous le couvert d'une préface; car faire un +livre n'est pas maintenant plus difficile que cela. Vous enfilez les +uns au bout des autres les oeufs que vous avez pondus, et c'est un +collier... pour le public! et vous vous croyez un grand lama qui fait +des bijoux avec les déjections... de sa pensée. Éparpillé dans les +journaux en vue desquels il a été écrit, le livre d'Ernest Renan était +là à sa vraie place pour faire illusion. Quelques esprits pleins de +fraîcheur, mais ignorant parfaitement, dans leur virginité française, +tout ce qui se brasse de paradoxes outre-Rhin, avaient poussé leur +petit cri d'admiration en humant le matin, avec leur café, des idées +qui leur semblaient nouvelles. Étonnés et flattés de la sensation, ils +se disaient avec mystère: «Quel est donc ce Renan?... Voilà un +critique redoutable!» Il semblait que dans les jungles du journalisme +on entendît miauler--doucement encore, il est vrai,--un tigre de la +plus belle espèce et dont la voix devait arriver aux plus terribles +diapasons. Si Renan était resté dans la publicité des journaux, cette +publicité d'éclairs suivis d'ombre, nous n'aurions pas eu la mesure de +ses idées dans leurs strictes proportions. Nous aurions pu le croire +formidable. Mais avec un livre nous pouvons le juger. Aujourd'hui que +le tigre est sorti de ses jungles, nous nous apercevons qu'il a fait +ses humanités en Allemagne et qu'il n'est qu'un chat assez moucheté, +car il a du style par places, mais cachant sous sa robe fourrée et ses +airs patelins la très grande peur et la petite traîtrise de tous les +chats,--ces tigres manqués! + + [22] _Études d'histoire religieuse; Origine du Langage_ (_Pays_, 21 + avril 1857; 8 avril 1858). + + [23] Lévy frères. + +Oui! peur et traîtrise, voilà les deux seules originalités des +_Études religieuses_ de Renan. Ordinairement, en France, on est plus +brave. S'il y a des poltrons d'idées, ce ne sont pas du moins ceux qui +les ont. Voyons! Renan, au fond, est un philosophe. C'est un +rationaliste; c'est un hegelien plus ou moins; c'est l'ennemi du +_surnaturel_; c'est le critique qui montre comment _cela_ pousse dans +l'humanité mais n'est jamais la vérité en soi, indéfectible, absolue, +comme nous y croyons, nous! Il pense, lui aussi, comme Diderot[24], +qu'il faut _élargir Dieu_ pour faire tomber les murs des Églises. +Mais, quand Diderot attaquait l'Église, il frappait bravement, par +devant, à grands coups, avec l'abominable héroïsme de son sacrilège. +Quand Voltaire blasphémait Jésus-Christ, il ne bégayait pas. Il criait +sur les toits: «_Écrasons l'infâme!_» Quand l'Allemagne elle-même, si +longtemps nommée la douce et religieuse Allemagne, mais qui a +dernièrement recommencé le XVIIIe siècle en mettant de grands mots et +des obscurités d'école où le XVIIIe avait émis de petites phrases +claires comme de l'eau (car il ne faut pas profaner ce mot de +lumière); quand l'Allemagne elle-même attaque Dieu, elle n'y va pas de +main morte. Elle ne lui demande pas respectueusement la permission de +le jeter par la fenêtre; elle l'y jette, voilà tout, et elle ferme la +porte pour l'empêcher de remonter par l'escalier. Mais cette manière +d'agir, au moins nette, au moins vaillante, et qui semble au moins +convaincue, n'est pas celle que Renan emploie aujourd'hui. Au +contraire! il la trouve imprudente; il ne craint pas de la blâmer. Il +reproche à Feuerbach et à la jeune école hegelienne leur violence +contre Dieu. Il les accuse d'avoir _le pédantisme de leur hardiesse_ +et de ne pas mettre dans la négation de la vérité chrétienne assez _de +placidité et d'amour_. O Athéniens d'Allemagne, vous n'êtes que des +enfants! «Beaucoup d'esprits droits et honnêtes--dit-il--s'attribuent +sans les mériter _les honneurs de l'athéisme_.» Mais ne les a pas qui +veut et qui s'en vante! Feu Machiavel nous a légué son âme. Il faut +les mériter et ne s'en vanter pas. «Feuerbach--nous dit encore Renan +avec un sourire placide et superbe--a écrit en tête de la 2e édition +de son _Essence du Christianisme_: «_Par ce livre, je me suis brouillé +avec Dieu et le monde._» Nous croyons que c'est un peu de sa faute, et +que, _s'il l'avait voulu, Dieu et le monde lui auraient pardonné_.» +Voilà la sagesse pour Ernest Renan. Faire pardonner à Dieu les +insolences qu'on lui débite: + + Je crois bien, entre nous, que vous n'existez pas! + +n'est pas très embarrassant quand on ne croit pas au Dieu personnel et +terrible. Mais les faire pardonner au monde, c'est plus difficile et +plus grave, et telles sont la prétention et la politique du livre de +Renan. Arranger l'athéisme dans un plat convenable, avec tous les +ingrédients de l'érudition, et le faire trouver bon, même aux hommes +religieux; imposer la négation de Dieu au nom de Dieu même, joli tour +de duplicité philosophique. Nous allons voir comment Renan l'a +exécuté! + + [24] Rien de plus stérile que la pensée philosophique au XIXe siècle. + C'est par là que le monstre se distinguera: l'infécondité! La pensée + de Diderot: _l'élargissement de Dieu jusqu'à ce qu'il en crève_, est + l'idée que nous retrouvons dans la plupart des écrits de ce pauvre + temps. On est obligé d'avertir. + + +II + +Mais, nous l'avons dit, il n'a rien inventé pour cela. L'exécution est +restée au-dessous de la prétention. Les idées sur lesquelles il +s'appuie sont communes en Allemagne, où les idées cessent de dominer +dès qu'elles sont populaires, et en France déjà elles se sont +produites obscurément et sans succès. Renan, qui parle, dans ses +_Études d'histoire religieuse_, de tous ceux qui s'avisèrent les +premiers de lever, comme une catapulte, le misérable fétu de leur +critique contre les religions et leurs symboles, et qui nomme des +médiocrités comme Boulanger, Dupuis, Émeric-David, Petit-Radel, Renan +a oublié de citer l'homme qui, dans un livre intelligible et français, +a posé l'idée générale qui domine la critique de détail dont on est si +fier aujourd'hui et dont on attend tant de ruines. Et voici pourquoi: +il l'imitait trop pour le nommer! Benjamin Constant a écrit un livre +sur les religions, et l'idée de ce livre, très simple et très +dangereuse dans un pays qui croit que la vérité ne peut jamais être +compliquée, l'idée de ce livre est que les formes religieuses passent, +mais que le sentiment religieux est éternel. Eh bien, c'est toute la +théorie de Renan! L'auteur des _Études_, et dans sa préface et dans +vingt-cinq endroits de son livre, reprend l'idée de Benjamin +Constant, la retourne, la commente, l'explique et l'applique. Rien de +plus. «La religion,--dit-il,--en même temps qu'elle atteint par son +sommet _le ciel pur de l'idéal_,»--par exemple Benjamin Constant, qui +filtrait son eau du Rhin avant de la boire, était trop spirituel et +trop Français, lui, pour nous parler de l'_idéal_ ailleurs que dans un +roman!--«la religion pose par sa base sur le sol _mouvant_ des choses +humaines et participe à ce qu'elles ont d'instable et de +_défectueux_». Et plus bas: «Éternellement sacrées dans leur esprit, +les religions ne peuvent l'être également dans leurs formes...» Selon +Renan, l'humanité a le sentiment religieux, ou le sentiment du +surnaturel, plus fort ici que là, dans certaines races que dans +certaines autres, mais elle l'a incontestablement. C'est un fait +presque physiologique, tant il est visible et impossible à rejeter! +Seulement, les formes à travers lesquelles ce fait s'exprime sont plus +ou moins menteuses, vieillies et tombées, et elles tomberont toutes de +plus en plus jusqu'au jour où l'humanité arrivera à la _culture de +l'idéal pour l'idéal_... Si elle y arrive! car l'humanité aura +toujours besoin de symbolisme. La religion de Renan n'est guères bonne +que pour des mandarins et des savants, et il en convient de bonne +grâce: «Dites aux simples--dit-il de son ton protecteur--de _vivre +d'aspiration_ à la vérité, à la beauté, à la bonté morale, ces mots +n'auront pour eux aucun sens. Dites-leur d'aimer Dieu, de ne pas +offenser Dieu, ils vous comprendront à merveille. Dieu, Providence, +immortalité, autant de _bons vieux mots un peu lourds_ que la +philosophie interprétera _dans des sens de plus en plus raffinés_, +mais qu'elle ne remplacera pas avec avantage.» L'aveu est toujours bon +à enregistrer. Mais qu'importent les simples! Renan est l'aristocrate +de la science. C'est lui qui a osé écrire: «Il ne faut pas sacrifier à +Dieu nos instincts scientifiques.» Après cela, vous comprenez très +bien le charmant détour que l'auteur des _Études_ a pris, ou l'immense +illusion dont il est la dupe. Quand on a déporté Dieu dans les culs de +basse-fosse de l'intelligence, on se lave les mains et on affirme que +l'on n'a rien fait contre lui. + +Voilà pourtant le système de Renan, voilà le dessous de ce traité du +_Prince_ qui a la prétention d'être si profond contre les religions en +général et le christianisme en particulier. A ne prendre la chose qu'à +son point de vue exclusivement philosophique, une thèse pareille, +dangereuse par cela seul qu'elle est compréhensible aux intelligences +les plus basses, n'est, après tout, qu'une pauvreté. Benjamin +Constant, qui n'avait pas dans ses livres le merveilleux esprit qu'il +avait de plain-pied dans la vie, l'avait en vain revêtue de ces formes +les plus sveltes et les plus clairement brillantes que l'on eût vues +depuis Voltaire; elle n'en était pas moins tombée dans l'oubli avec le +silence des choses légères, car il faut de la consistance pour, même +en tombant, retentir! Ernest Renan, érudit, philologue, chercheur, +d'une vaste lecture, mais, comme tous les hommes, la créature d'une +philosophie, l'instrument de deux ou trois idées métaphysiques, que +nous acceptons ou que nous subissons, mais qui nous tyrannisent et ne +nous lâchent jamais quand elles nous ont pris, Renan n'a rien ajouté +à cette vue première, à cette piètre généralité dont il n'a pas caché +le néant sous les applications historiques qu'il en a faites. Ces +applications--il faut bien le dire--n'ont point, malgré les efforts de +l'érudit, plus de consistance, de grandeur et de solidité que la vue +première qui les a déterminées. Le critique n'a pas relevé le +philosophe. En ces _Études d'histoire religieuse_, la négation dans le +détail n'est ni plus imposante ni plus forte que l'affirmation dans +les points de départ et les conclusions, de sorte que le livre qui +contient ces travaux, construits avec tant de petites notions si +laborieusement accumulées, et qui se maintient avec tant de peine, +entre toutes les opinions, dans un équilibre favorable à son +influence, croule, pour peu qu'on le touche d'une main ferme, de tous +les côtés à la fois. + +En effet, prenez-le, et jugez! Les grands morceaux du livre de Renan +sont au nombre de quatre: les _Religions de l'antiquité_; l'_Histoire +du peuple d'Israël_; les _Historiens critiques de Jésus_; _Mahomet et +les Origines de l'Islamisme_. Les autres ne sont pour ainsi dire que +les satellites de ceux-là, et c'est dans ceux-là que le critique a le +mieux exposé sa méthode en l'appliquant. Eh bien, soyons de bonne foi! +cette méthode et les résultats obtenus par elle dans ces quatre +articles ont-ils rien qui doive nous faire trembler, et ne +pouvons-nous pas dire de cette méthode ce que nous avons dit de l'idée +des _Études religieuses_: à savoir que nous la connaissons et que +nous avons traversé déjà tous ces atomes de poussière? Renan +proclame, avec l'orgueil d'un homme d'aujourd'hui, que la Critique est +d'hier et qu'elle tient à cette haute indifférence (pourquoi haute?) +dans laquelle se trouve actuellement l'esprit humain. Tout en prenant +ses précautions contre eux, il reconnaît, par l'admiration qu'il leur +a vouée, que Wolf et Strauss sont ses maîtres,--Strauss, le +prestidigitateur de l'érudition, l'escamoteur historique, dont le +livre apoplectique veut expliquer tous les faits de l'Évangile par des +mythes purs, comme on avait, avant lui, essayé de les élucider avec +des explications naturelles. Quoique Strauss soit maintenant dépassé +en Allemagne, c'est toujours sa critique qu'on invoque, c'est +toujours, dans les mains de Renan comme dans celles de Wilkes, de +Weiss et de Bruno Bauer, cette critique essentiellement ennemie du +surnaturel et cette méthode qui, de nuance en nuance et d'effacement +en effacement, dépouille et pèle le fait historique jusqu'à ce qu'il +n'en reste absolument rien. Or, cette critique qu'on varie, mais qu'on +ne change pas, a-t-elle réellement entamé ce qu'elle a cru si aisément +détruire? Le bon sens public s'est-il payé de cette monnaie? A-t-il de +tout cela jailli une lumière, quelque grande certitude, devant +lesquelles, puisqu'il s'agit ici de la vie de Jésus, par exemple, la +Bible et l'Évangile ne causent plus d'étonnement?... Renan dit et +répète à satiété que la critique historique est _toute dans les +nuances_, qu'elle n'est pas ailleurs. Mais, avec les procédés de sa +méthode, les nuances finissent par devenir si fines qu'elles cessent +d'exister et que bientôt on ne les voit plus; ses hypothèses manquent +bientôt du corps même d'une hypothèse. Assertions hasardées, systèmes +à l'état de dentelles. On n'invoquerait pas les raisons qui, selon +lui, simplifient et éclairent l'histoire, pour se décider dans la plus +vulgaire action de la vie! On ne paierait pas le mémoire de sa +blanchisseuse d'après cela! Mais le moyen de faire passer les choses +les plus risiblement affirmatives ou les plus tristement vagues, c'est +le sérieux avec lequel on les écrit. Impossible, dans un seul +chapitre, de suivre l'auteur des _Études_ dans les discussions +auxquelles il se livre sur les quatre sujets que nous avons signalés. +Seulement, qu'il suffise de savoir que, tout en relevant de Strauss, +il se permet de le critiquer, et tombe au-dessous de lui dans sa +malencontreuse critique. «Les légendes des pays à demi ouverts à la +culture rationnelle--dit-il, page 63 du volume,--ont été formées bien +plus souvent par la _perception indécise_, par le _vague de la +tradition_, par les _ouï-dire grossissants_, par l'_éloignement entre +le fait et le récit_, par le _désir de glorifier les héros_, que par +création pure comme cela a pu avoir lieu pour l'édifice presque entier +des mythologies indo-européennes». Et, suspendu entre le je ne sais +qui et le je ne sais quoi, il ajoute alors cette incroyable phrase +qu'il importe de recueillir: «Tous les procédés ont contribué dans des +proportions _indiscernables_ au tissu de ces broderies merveilleuses, +qui mettent _en défaut toutes les catégories scientifiques_ et à +l'affirmation desquelles a présidé la plus _insaisissable fantaisie_.» +Proportions indiscernables! catégories scientifiques en défaut! +insaisissables fantaisies! Ce n'est pas là seulement le scepticisme +dans l'histoire, c'est le plus bel aveu d'impuissance que la science +inconséquente--car elle s'expose en le faisant--ait jamais fait! + + +III + +Mais le scepticisme dans l'histoire des religions, c'est déjà un +résultat pour la philosophie, et d'ailleurs Renan a moins écrit son +livre pour résoudre des difficultés qu'au fond il regarde lui-même +comme insolubles que pour proclamer les droits de la Critique +indépendante et désintéressée, de la Critique en dehors de tout +dogmatisme et de toute polémique, comme il dit. Cette définition de la +Critique, qui correspond à la définition que Taine, dont nous +parlerons plus loin, a donnée de la science, et qui permettrait à +toutes les deux de faire leur travail de destruction dans la plus +complète sécurité et sans s'inquiéter de savoir s'il y a une morale, +une société, des gouvernements, un foyer domestique, tout un ensemble +de choses organisées autour de soi à respecter, cette définition, +qu'il est si important de faire admettre à tout le monde, est la +grande affaire et le coup d'État actue des philosophes. Si la pleine +liberté de la Critique était consentie, si la science avait le droit +d'agir en vue seulement des résultats scientifiques, on n'aurait plus +besoin de rien, on aurait tout, et les vêpres siciliennes de la +philosophie sonneraient, à pleines volées, sur nos têtes! Voilà +pourquoi le monde hésite à admettre cette notion de la Critique en +dehors du monde et se soucie médiocrement qu'on le mette à feu, sous +prétexte de science, dans l'intérêt de la plus vaine et de la plus +inepte curiosité. N'y aurait-il à cela que l'énervation des forces +sociales, en avons-nous tant déjà que nous puissions impunément les +diminuer?... Le doux Renan, cet officier de paix de la Critique, qui +blâme Bauer de ses colères comme il a blâmé Feuerbach, revient à +toutes les pages de son livre sur cette idée fixe de l'indépendance +absolue de la Critique, de la séparation complète des hommes et des +choses. «Quand l'historien de Jésus-Christ--dit-il--sera aussi libre +dans ses appréciations que l'historien de Mahomet et de Bouddha, il ne +songera pas à injurier ceux qui ne pensent pas comme lui.» Raison +pitoyable! N'insulte-t-on pas tout ce qui contrarie et résiste, quand +on est violent et orgueilleux, et les savants ont-ils l'habitude de +manquer de violence ou d'orgueil? Seulement, il faut bien essayer de +justifier n'importe comment ce qu'on voudrait faire accepter à +l'opinion. Les moyens employés à cette fin par Renan seraient d'un +tacticien supérieur s'ils ne finissaient pas par trop éveiller la +gaieté. Que diable! il faut s'arrêter dans les nuances dont on parle +tant! «La critique des origines d'une religion--dit Ernest +Renan--n'est pas l'oeuvre du libre penseur, mais des sectateurs les +plus zélés de cette religion.» C'est pour cela sans doute qu'il est +sorti de Saint-Sulpice. Manière de se retrouver prêtre quand on a jeté +sa soutane aux buissons du chemin! Ailleurs, il ajoute, avec une +componction d'âme pénétrée: «La critique renferme l'acte du culte le +plus pur.» C'est le mysticisme de la chose! Mais n'est-ce pas trop gai +qu'un tel langage, et le rire qui prend n'avertit-il pas? + +On en avait besoin, du reste. Excepté à deux ou trois endroits où +l'hypocrisie monte jusqu'au comique, le livre de Renan est d'une +grande tristesse; il est triste comme un impuissant. Malgré +l'expression qui veut les réchauffer, on sent comme un froid vipérin +s'exhalant de toutes ces pages mortes et déjà fétides, de toutes ces +vésanies allemandes dont un Français avait mieux à faire que de se +faire le chiffonnier! Renan les met, il est vrai, à l'abri sous cette +tolérance chère aux philosophes, sous ce paratonnerre où tombe le +mépris. Sans conclusion ferme et qui satisfasse même l'auteur, ces +_Études d'histoire religieuse_ ne sont guères qu'une collection glacée +de huit à dix blasphèmes qui forment un symbole d'insolences. En vain +le récite-t-on fort bas, ce symbole, on l'entend. On veut être habile, +on veut être discret, et on n'est pas même spirituel. Les grands +courants de la bêtise contemporaine traversent majestueusement le +livre de Renan: l'optimisme béat, la foi dans l'humanité en masse qui +_fait bien tout ce qu'elle fait_, et aussi en l'homme individuel, dont +Renan ne craint pas de dire _qu'il crée la sainteté de ce qu'il croit +et la beauté de ce qu'il aime_. Il est presque incompréhensible +qu'avec du talent, car Renan n'en manque pas, la pensée d'un homme +incline fatalement ou de choix vers les thèses les plus niaises et +maintenant les plus compromises. Anomalie singulière, mais non rare, +et dont la Critique littéraire est encore à chercher le mot. Écrites +avec pureté et quelquefois avec une transparence colorée, ces +_Études_, logiquement et scientifiquement sans valeur, ont des détails +qui attireront, qui ont attiré déjà les esprits de peu de pensée et +qui aiment l'expression partout où elle s'attache. Ils sont venus à ce +livre; mais ils n'y reviendront pas. Quant au genre d'effet qu'il +produit, c'est directement le contraire de celui qu'il avait en vue. +Renan voulait faire les affaires de l'athéisme sans éclat et sans +embarras, sans casser les vitres, comme on dit, et il s'est trahi par +les précautions mêmes qu'il a prises pour se cacher. Il voulait +(soi-disant), dans un but élevé de connaissances, dégager l'idée +religieuse de ce qui la fait une religion positive à telle heure de +l'histoire, opposer le sentiment éternel à la forme passagère, et en +le lisant on n'a jamais plus senti que c'était impossible; que, la +forme enlevée, l'esprit suivait, et qu'après tout, malgré le progrès +et à part la vérité divine, socialement, la dernière des +superstitions valait encore mieux que la première des philosophies! + + +IV + +Le livre de l'_Origine du langage_[25] est postérieur aux _Études +religieuses_, non dans la publicité, mais dans l'attention publique. +On dit que quelques personnes l'avaient lu déjà avant que Renan, qui +le republie, eût attrapé son petit bout de renommée. Il a toujours été +heureux, ce Renan! Parmi les trois ou quatre enfants gâtés (qui +resteront marmots) de ce siècle gâté et que la Fortune a pris par le +menton pour les faire nager, Ernest Renan est un de ceux qu'elle a +conduits à tout de cette manière. Sorti du séminaire comme un certain +empereur de Constantinople qui fuyait et qui se retournait pour +cracher sur les murs de sa ville, Renan entra aisément, et pour cette +raison même, au _Journal des Débats_, et il y est encore, je crois, +les jours de grande fête; de là, il cingla vers l'Institut, et le +voilà, non pas sans travaux, puisqu'il chiffonne dans l'érudition +allemande, et c'est une terrible besogne, mais, rapidement et sans +luttes, le voilà regardé comme un critique, un érudit et un écrivain +formidable, même par ses ennemis. Avant de l'attaquer, ils le saluent, +comme les Français saluaient les Anglais à Fontenoy. Seulement, les +Anglais nous rendirent le salut et allaient devenir des héros, tandis +que Renan garde le salut sans le rendre, et, dans l'ordre +intellectuel, n'est, je l'ai dit déjà, qu'un poltron d'idées, qui, +comme le lièvre chez les grenouilles, ne fera jamais peur qu'à de plus +poltrons que lui... Telle est, en deux mots, l'histoire de Renan; ce +n'est pas encore un illustre, mais c'est un gros Monsieur, et, si on +le laisse faire, il sera illustre demain. Nous sommes ainsi en France. +Ou nous marchandons tout à un homme, ou nous ne lui marchandons rien. +C'est le pays des engouements. Or, que fait un homme qui s'engoue? Il +tousse un peu et il est délivré. C'est cette petite toux salutaire que +la Critique voudrait provoquer aujourd'hui. + + [25] Lévy frères. + +Et l'heure est bien choisie pour ce débarras. La surprise du premier +moment, cette grande duperie, est passée, et Renan se prête lui-même à +la circonstance. Il en est à l'heure des secondes éditions. Il fait +cette roue. Il revient sur ses premiers livres. Il nous récapitule sa +gloire; il se réimprime; il n'oublie rien de ce qu'on aurait oublié. +Ses essais de jeunesse trouvent maintenant les éditeurs qu'ils +cherchèrent, et, grâce à eux, il nous étale les premiers costumes de +sa pensée avec la tendresse que M. Denis avait pour son habit jaune en +bouracan. Le bouracan de M. Renan est remis sous la vitrine: + + Ah! nous ne voulons pas perdre nos rogatons! + +L'essai sur le langage est de 1848. C'est un enfant de douze ans qui +n'a pas grandi. Renan ne l'a ni modifié, ni augmenté, ni raffermi. Il +s'est contenté d'y joindre une préface où il se félicite d'avoir pensé +comme MM. tel et tel d'Allemagne, et de ne différer que de quelques +nuances de ces grands hommes qui ne sont encore que de grands +Allemands. Or, les nuances impliquent tant de choses aux yeux de ces +laborieux tisseurs de riens! Vains et tristes tissages. On dirait, à +les voir tous dans cette préface, des aliénés, à force de science, +occupés à chercher la petite bête invisible, la mouche narquoise de +l'impalpable, qui fuit leur main. Ils sont là tous, ces happeurs de +vide! Il y a là un M. Grimm, qui croit aux langues monosyllabiques +sans flexion, mais _agglutinées_, et qui compte trois âges dans le +développement du langage après trente mille ans de chronologie. Il y a +un M. Steinthal, trop subtil même pour M. Renan, qui l'accuse de +s'évanouir dans un formalisme profondément creux,--M. Steinthal, qui a +travaillé énormément pour arriver à dire que le langage naît dans +l'âme d'une manière _aveugle_. + +Il y a encore MM. Bunsen et Max Muller, qui ont inventé une famille +TOURANIENNE à l'aide de laquelle ils _cherchent_, de l'aveu de Renan, +«à établir un lien de parenté entre des langues entièrement diverses». +Enfin, il y a Renan, qui se prélasse et s'introduit lui-même dans ce +majestueux conclave de rudes travailleurs en fils d'araignée. On +dirait que le prêtre manqué vise au moins à une petite papauté +philologique, et, au fait, pourquoi ne serait-il pas le premier parmi +ces peseurs de diphthongues? Ils sont tous chimériques, hypothétiques +et faux, et il a sur eux l'avantage d'écrire même assez brillamment en +français... Du reste, cet essai n'entamera en aucune façon son +amour-propre ou sa personne, car dans ce mémoire d'académie, long de +247 pages, Renan tient tout entier tel que nous le connaissons, tel +que nous venons de le voir dans ses _Études religieuses_. Nous +craignons bien qu'il ne puisse jamais changer. + +A consulter ce livre, on voit que dès son début dans la science Renan +était destiné à porter toute sa vie cette double livrée de Hegel et de +Strauss qu'il a endossée. Shakespeare, avec son ironie charmante, +appelle quelque part les laquais «messieurs les chevaliers de +l'arc-en-ciel». Avait-il deviné les laquais de la philosophie du +_mythe_, de la _contradiction_ et du _devenir_, ces nuées coloriées et +que le premier vent de bon sens, s'il vient à souffler, emportera? La +méthode, que Renan n'a point inventée et qu'il a commencé par +appliquer à la théorie du langage, est cette méthode connue des +_Études religieuses_ dont nous parlons pour la première et dernière +fois. La Critique n'a point à créer d'importances en s'acharnant sur +des théories méprisables. Appliquer à tous les ordres de faits le même +procédé superficiel et vicieux est une opération qu'on signale, mais +sur laquelle il n'y a point à revenir. Dorénavant, quand nous +parlerons d'Ernest Renan et de ses oeuvres, c'est qu'il aura pris la +peine de se transformer. + + +V + +En effet, Hegel aujourd'hui, Hegel lui-même est en question, compromis +et à la veille du déshonneur philosophique le plus complet, malgré les +transcendantes aptitudes de sa pensée. Or, s'il en est ainsi, que +voulez-vous qu'on dise des esprits de second ou de troisième degré qui +vivent sur sa méthode comme le puceron dans sa feuille? Il y a +cependant à dire en faveur de Renan que, de tous ceux qui se sont +servis de l'instrument logique forgé par Hegel, il est celui qui a le +plus entassé de contradictions l'une sur l'autre et élevé le plus haut +la philosophie du rien sur des pyramides de peut-êtres. Proudhon avait +déjà commencé cette terrible vulgarisation de la méthode hegelienne +qui doit la ruiner, mais Proudhon est un brutal et même un bestial, +quand il n'est pas un ironique qui se moque de lui-même et de son +lecteur, et qui a raison pour tous les deux! Il y a dans cet homme de +gausserie profonde la carrure d'un négateur effroyable et d'un +mystificateur prodigieux, tandis que dans Renan l'homme s'ajuste avec +le système, l'esprit avec le caractère, pour redoubler autour de soi +l'indécision et la confusion. Mercure qui saute et s'éparpille, +couleuvre qui glisse, ombre qui s'efface dans le brouillard, il se +dédouble, se renverse, se dérobe, comme ce polype qui fuit sous l'eau +quand il l'a troublée. Hegel mariait la thèse et l'antithèse dans une +synthèse faite de toutes deux. Du moins c'était sa prétention +hautaine. Mais Renan se contente, lui, de marier les extrêmes dans une +équivoque. Il adopte ce qu'il réfute et réfute ce qu'il adopte. Sa +logique est de l'escamotage. Seulement, pour accomplir ses +prestidigitations, ce Robert Houdin de la philologie se contente +d'abaisser la lampe. Son _fiat lux_, c'est l'éclipse systématique de +la clarté. + +Et nous disons systématique en pesant sur le mot, car le manque de +clarté dans Renan n'est point l'impuissance d'être clair. C'est la +conséquence d'une méthode insensée, mais c'est aussi et c'est surtout, +ne nous y trompons pas! la diplomatie sans courage d'un incrédule +prémédité. Avant d'être un philosophe, avant d'être un linguiste, +Renan était un incrédule. La foi de ses premières années s'était +éteinte sur les marches mêmes de l'autel, et, quand il les eut +descendues, la question fut pour lui de les démolir. Le moyen, il +allait le chercher; il le trouverait peut-être; ce serait ceci ou ce +serait cela. Mais la question était cet autel! C'était la guerre à +Dieu qu'il fallait faire, armé de prudence, car cette guerre a son +danger dans une société où il existe un peu d'ordre encore. Alors +Renan devint hegelien. A l'ombre des formules logiques de Hegel, de ce +prince de la formule... et des ténèbres, il ne dit pas l'_infâme_ +comme l'avait dit Voltaire, cette coquette ou plutôt cette coquine +d'impiété; mais ce qu'il dit impliquait toutes les négations du XVIIIe +siècle. + +Sans cesser d'être un hegelien, Ernest Renan devint philologue. Ce +fut là son état, le dessus de porte de sa pensée et de sa vie; mais +l'étude des langues, par laquelle il voulait faire son chemin, n'en +fut pas moins sa manière spéciale de prouver cette non-existence de +Dieu qui est la grande affaire de la philosophie du temps. L'_Origine +du langage_ est le premier essai de cette preuve qu'ait faite Renan, +qui l'a continuée avec acharnement dans ses _Études d'histoire +religieuse_, dans son _Histoire comparée des langues sémitiques_, dans +ses _Essais de critique et de morale_; et, quoique dans ce premier +livre, plus peut-être que dans les suivants, ce jeune serpent de la +sagesse ait eu les précautions d'un vieux et les préoccupations de sa +spécialité, cependant il est aisé de voir que la chimère philologique, +le passage de la pensée au langage ou du langage à la pensée, les +_épluchettes_ des premières syllabes que l'homme-enfant ait jetées +dans ses premiers cris, ne sont, en définitive, que des prétextes ou +des manières particulières d'arriver à la question vraiment +importante, la question du fond et du tout, qui est de biffer +insolemment Moïse et de se passer désormais parfaitement de Dieu! + + +VI + +On sait ce qu'affirme Moïse. Dans le récit qu'il nous a laissé, on +voit Adam et Ève, vis-à-vis de leur destinée, tomber dans la chute et +se faire les éducateurs du genre humain, qu'ils ont précipité avec +eux. C'est là une assertion nette, tranchée et puissante. Le bon sens, +quand on l'articule, ne gémit pas déconcerté. Les expressions de Moïse +sont pleines et précieuses. Puisqu'il s'agit de son langage: +«L'univers--dit-il avec son tour approprié et sublime--fut fait d'une +seule lèvre.» Ce que dit historiquement le grand Révélateur, la petite +révélation du sens le plus infime le répète, avec une force inouïe, +dans la conscience du genre humain. La société a préexisté à l'homme, +Dieu à la société, et, comme il leur préexistait, il les a constitués +par le langage, cette condition _sine qua non_ de tous nos +développements en tous genres, sans laquelle l'esprit de l'homme +avorterait. Ces simples et fortes notions, que le XVIIIe siècle avait +troublées, furent reprises au commencement du XIXe et posées comme +bases d'un système auquel le génie de Bonald donna de sa propre +solidité. Renan, qui trouve également éloignés d'une explication +scientifique le système du caprice individuel et des onomatopées de la +brute, qui fut la toquade du XVIIIe siècle, et le système religieux +que nous venons de signaler, a donné le sien à son tour, et nous ne +croyons pas que, dans des esprits passablement faits, il puisse +remplacer le système de l'école théologique, comme dit Renan avec un +dédain assez contenu, mais il n'en a pas moins pour visée de le +remplacer. + +Ce système, qui consiste à affirmer sans preuves possibles, du moins +dans l'essai actuel de Renan, que «le langage de l'homme s'est comme +formé d'un _seul coup_ et est _comme_ sorti instantanément du génie de +chaque race», pose donc la diversité de la race à la première ligne de +son affirmation. Voilà qui est acquis. Le langage fut constitué dès le +premier jour, mais il faut savoir ce qu'Ernest Renan entend par le +premier jour: «Cette expression de premier jour--dit-il à la page 19 +de sa préface--n'est-elle qu'une _métaphore_ pour désigner un état +plus ou moins long durant lequel s'accomplit le mystère de +l'apparition de la conscience?» Quant à la langue primitive de cette +période _métaphore_, il est impossible de la retrouver. Seulement, +«pour construire scientifiquement la théorie des premiers âges de +l'humanité, il faut étudier l'enfant et le sauvage.» C'est-à-dire le +sens sur le contre-sens, la lumière sur les ténèbres, et la montée sur +la descente. Nous savons ce que l'enfant et le sauvage nous donnent, +quoique Renan prétende que le sourd-muet se _crée tout seul des moyens +d'expression_ (page 97) supérieurs à ceux qu'on lui enseigne; ce qui +prouve que l'abbé de l'Épée était un sot. Sans le verbe qui leur +allume l'esprit et le coeur, le sauvage et l'enfant croupiraient +éternellement dans l'argile de leur organisme, comme avant Pygmalion +et l'Amour il n'y avait pas de Galatée! Mais, autre hypothèse de +Renan: L'enfant humanitaire avait (toujours dans l'époque _métaphore_) +des forces que n'a plus l'homme individuel de notre temps. «Il serait +trop rigoureux--dit-il encore--d'exiger du linguiste la vérification +de la loi d'onomatopée dans chaque cas particulier. Il y a tant de +relations imitatives qui nous échappent et qui frappaient vivement +les premiers hommes!...» «L'intelligence la plus claire et la plus +pénétrante--ajoute-t-il ailleurs--fut le partage de l'homme au +commencement.» Ce qui est vrai pour nous qui croyons à la chute, ce +qui est faux pour lui qui n'y croit pas et qui invente aujourd'hui un +progrès abécédaire où rien n'est acquis, où plus on recule plus on +avance, et où il faut remonter à l'origine de tout pour savoir +seulement quelque chose! + +Et ce n'est là que la première brume d'hypothèses que l'auteur de +l'_Origine du langage_ oppose à la réalité sévère de la métaphysique +de Bonald, en si magnifique conformité avec le récit de Moïse. Mais le +brouillard, sans être plus saisissable pour cela, s'épaissit, et +bientôt on s'y perd, notions et langue même! En effet, on doute, en +lisant Renan, s'il dit réellement ce qu'il veut dire et s'il croit ce +qu'il affecte de savoir. Le primitif de Renan n'est point Adam, car le +risible mythographe a depuis longtemps décapité l'histoire avec son +couteau à papier! Il n'y a pas d'individus pour lui, mais des +collections. Il n'y a pas d'Homère, il n'y a pas de Lycurgue. Caligula +philologique à faire mourir de rire, qui voudrait que l'humanité n'eût +qu'une tête pour la lui couper, si cette tête portait un nom propre! +Donc il n'y a pas d'Adam. Mais son primitif, quel est-il? homme ou +enfant, esprit humain, race, et quelle race, ou autre chose? Quoi, +enfin? Il faudrait préciser et définir, et c'est ce que ne fait jamais +Renan. Il scintille et passe, farfadet verbeux, sur le dos fluant d'un +_peut-être_ ou d'un _il semblerait_ comme on en trouve dans son livre. +Quelle autorité que cet homme! + +Inconséquent d'ailleurs autant qu'hypothétique, le fait qu'il érige en +fondement de son système c'est que le langage s'est formé d'un coup, +et voilà qu'à la page 175 de son essai il dit qu'aux époques +primitives chacun _parlait à sa façon_,--ce qui était Babel avant +Babel, Babel dès la création du monde, mais toutefois sans la +confusion et la destinée de Babel. Renan finit par s'étrangler dans +les noeuds coulants et redoublés de ses hypothèses. Ainsi, il suppose +pour un jour à l'homme la puissance de Dieu, déplaçant le miracle pour +ne pas voir le miracle. Il fait de ce miracle une loi qui ne se +reproduit plus qu'à la charge pour nous de nous retrouver dans la même +position exceptionnelle. Paralogisme, tautologie, misérable saut de +carpe éternel! A ses yeux brouillés, qui décomposent les choses en les +regardant, le mythe, qui est le roman individuel, l'emporte sur +l'histoire, qui est le mythe général. Précisez, si vous pouvez, ces +nuances! Seulement, si nous devons mépriser l'histoire, combien plus +devons-nous mépriser les romans et les conjectures à l'aide desquelles +on veut remplacer _scientifiquement_ des traditions avérées qui +accableraient, s'il ne fallait pas savoir où prendre un homme pour +l'accabler. + +Mais, nous le répétons, voilà l'important, le fin du fin de toutes ces +finesses d'érudition bateleuse et désossée. Éblouir, comme le renard +de La Fontaine, tous les dindons oisifs de la libre pensée qui le +regardent tourner en rond, prendre ses poussières à l'apparence et +faire monter cette vile fumée sur le soleil de nos traditions, tel est +le côté sérieux du personnage qu'Ernest Renan nous joue aujourd'hui. +Cela n'est pas que vain et que risible, comme le crible aux +diphthongues, cela est sérieux. Dans l'état actuel de la science et +des grotesques respects qu'elle inspire à la plupart des hommes, qui +croient qu'elle leur donnera la clef de ce monde que Dieu a gardée, il +n'était ni si indifférent ni si bouffon de confisquer Moïse au profit +du sanscrit et de ramener la question de Dieu, si peu scientifique, à +une simple question de dehors et de dedans, qui l'est beaucoup plus! + + +VII + +Otez, en effet, l'athéisme,--l'athéisme masqué et la haine de la +tradition chrétienne qui font le sens réel de ce livre et de tous les +livres écrits jusqu'ici par Renan,--et vous n'avez plus rien dans ce +rudiment de sa jeunesse. Positivement, il n'y a rien, pas même du +talent. La réputation qu'on a faite un peu vite à Renan, pour quelques +pages agréablement tournées sur les matières où les écrivains sont +très rares, ne nous impose pas. + +Il nous est impossible, quand il s'agit de sujets comme ceux qu'il +traite, de voir du talent là où manquent la netteté, les preuves, +l'enchaînement et la conclusion. D'ailleurs, le style n'est pas plus +ici que le reste. Dans cette _Origine du langage_, il n'y a encore +que le brouillon scientifique, lequel a persisté. + +Renan n'a pas su aborder par les côtés grands et féconds une question +où tout se réduit à savoir si la pensée, l'acte pensant, +l'_intellectus agens_, a sa mappemonde encyclopédique et son piédestal +d'équilibre en dehors de la parole qui la corporise; absolument la +même question que celle de l'âme, obligée au corps et à la terre dans +la conquête successive de sa propre possession. Il n'a rien compris à +cette métaphysique d'une si grande force dans sa simplicité. Il +répugne au simple. C'est un esprit qui rapetisse et crispe ce qu'il +touche. + +Comme tous les savants qui n'ont point la hauteur de la vue adéquate à +l'état de leurs connaissances, il aime les bagatelles difficiles. Pour +faire suite à cet _Essai sur le langage_ chimérique et confus qu'il +réimprime aujourd'hui, il est homme à nous donner demain quelque autre +essai sur ces intéressants problèmes: Qui nous a coupé le filet? +Quelle est l'origine du geste? D'où procède l'articulation? La +génération de l'inflexion est-elle spontanée?... et gagner par là, si +on pouvait en avoir deux, un second fauteuil à l'Institut! Hors +l'Institut (et encore peut-être), qui prendrait goût à ces casse-tête +chinois de la science vaine et de l'analyse impossible? + +Du reste, le danger du livre de Renan est diminué par l'ennui qu'il +inspire. Il est ennuyeux... illisiblement ennuyeux. Même ceux qui +tiennent pour certain que le catholicisme doit périr, et qui +glorifient tous ceux qui l'attaquent, ou par devant, avec le glaive +bravement tiré des doctrines franches, ou par derrière, avec le +stylet des réserves et des faux-fuyants, ne feront pas à Renan une +gloire bien grande. Ce fuyard de séminaire n'a pas le talent d'un +Lamennais pour étoffer son apostasie. Dans le mal, on a vu plus fort, +soit comme action, soit comme intelligence; nous avons eu Verger et +Stendhal, et il ne viendra qu'après eux. + + + + +GORINI[26] + + +I + +Ce n'est point un livre réellement composé que ces trois volumes[27], +mais c'est un travail immense et très étonnant de détail. L'auteur de +ce travail, l'abbé Sauveur Gorini, ne peut pas passer pour un écrivain +dans le sens littéraire du mot, quoiqu'il ait souvent ce qui fait le +fond de l'écrivain,--une manière de dire personnelle,--mais c'est un +érudit, et un érudit d'une nouvelle espèce, venu en pleine terre, à la +campagne, comme une fleur sauvage ou comme un poète... Jusqu'ici vous +aviez cru, n'est-ce pas? que les érudits fleurissaient à l'ombre des +bibliothèques, sous ces couches de poussière savante qui sont la terre +végétale de ces sortes de fleurs. Vous aviez cru qu'il fallait la +docte destination du bénédictin pour qu'un prêtre, par exemple, avec +les saintes occupations de son ministère, pût devenir, par la science, +un Mabillon ou un Pitra. + + [26] _Défense de l'Église_ contre les erreurs historiques de MM. + Guizot, Augustin et Amédée Thierry, Michelet, Ampère, Quinet, Fauriel + et H. Martin (_Pays_, 26 juillet 1859). + + [27] Girard et Josserand (Lyon). + +Eh bien, c'était là une erreur, l'abbé Gorini va nous apprendre qu'on +peut devenir, à force d'attention, de volonté, que dis-je! de +vocation, cette reine des miracles, un érudit sans bibliothèques, sans +livres, ou avec peu de livres, au fond du plus modeste presbytère, +dans une campagne perdue, et tout en remplissant les devoirs du +pasteur qui a charge d'âmes et qui sait porter son fardeau! Jamais la +vocation, la force de la vocation, n'a touché de plus près au génie. +Ce n'est donc pas un simple savant que l'abbé Gorini, c'est un savant +exceptionnel, et, ma foi! qu'il nous passe le mot! c'est presque un +phénomène. + +Mais rassurons-nous et rassurons-le: c'est un phénomène sans aucun air +de phénomène, Dieu merci! un phénomène bon enfant, sans charlatanisme, +sans tromperie, sans trompe et sans trompette, qui, malgré la +réputation qui lui vient de Paris, tout doucement, goutte par goutte, +flot par flot, comme l'eau vient à l'écoute-s'il-pleut de sa paroisse, +n'a pas cessé de vivre à l'écart, au fond de sa province, y continuant +son petit train (un train silencieux) de savant, d'annotateur et de +critique. L'abbé Gorini n'a pas fait tout d'abord le bruit éclatant et +mérité que l'on doit, par exemple, à un de ces grands vaudevillistes +qui seront toujours les premiers hommes en France, et cela ne se +pouvait pas. Qui pouvait l'exiger?... Mais enfin, pour un provincial +et un prêtre livré à la duperie des travaux sévères, il faut en +convenir, il n'a pas été trop malheureux! Il n'a pas trop attendu à la +barrière. Son nom a percé à Paris. On l'y a prononcé avec respect +parmi ceux qui savent. Il est vrai que ce n'est pas chez beaucoup de +gens! + +Il y a plus, la modestie de l'ancien et pauvre curé de campagne est, +dit on, menacée d'une place à l'Institut, et je ne crois pas qu'elle +s'en inquiète. Les honneurs et la gloire ne peuvent pas grand'chose, +j'imagine, sur ce casanier de l'érudition, qui, depuis qu'il n'est +plus curé, s'est cloîtré dans la science, et qui doit joindre +l'insouciante bonhomie du savant à l'indifférence du saint pour les +choses du siècle. Qu'un jour l'Institut lui arrive (et l'on dit que +c'est par Guizot qu'il doit lui arriver), l'Institut le trouvera comme +Montaigne voulait que la mort nous trouvât tous, «nonchalant d'elle et +de notre jardin inachevé». Or, le jardin de l'abbé Gorini, que je +tiens à ce qu'il achève, est le jardin public--trop public--de +l'histoire contemporaine, un potager d'erreurs de toute sorte, et dans +lequel précisément ce vigoureux sarcleur d'abbé Gorini a retourné plus +d'une plate-bande pour le compte de Guizot. + +C'est donc un procédé généreux à Guizot que de placer à l'Institut le +savant abbé, son critique; car Guizot, le politique de la paix à tout +prix, tout grand politique qu'il se contemple, n'a pas pu penser +opérer un désarmement. Un homme, un champion de la vérité historique +comme l'abbé Gorini, ne désarme que quand il n'y a plus le moindre +petit mauvais texte à tuer. Nous n'en sommes pas là encore. L'abbé +Gorini n'est pas un de ces savants à patience d'insecte qui pousse +imperturbablement devant lui son petit trou dans sa poutre. S'il +l'était, on l'arrêterait bien, ce savant-là! On lui jetterait, à cet +insecte, une prise de bon tabac d'académicien sur la tête, et tout +serait dit. On aurait la paix. + +L'abbé Gorini n'a pas non plus cet amour en cercle de serpent qui se +mord la queue qu'on appelle l'amour de l'art pour l'art ou de la +science pour la science. Sa science, à lui, c'est l'Église. S'il n'y +avait pas d'Église, peut-être que pour lui il n'y aurait pas de +science du tout. Quoiqu'il eût quelque part, sans doute, dans un angle +de son cerveau, un pli où dormait cette vocation de savant que son +amour pour l'Église n'a pas créée, l'Église n'en n'a pas moins été +l'étincelle à la poudre qui a fait partir la vocation. Sans l'honneur +de l'Église indignement mis en cause par les historiens de ce temps, +ce simple et doux abbé Gorini n'aurait pas songé à interrompre la +plantureuse lecture de ce bréviaire qui renferme assez d'érudition +pour un prêtre, et cela afin de relever, un à un, dans les livres du +XIXe siècle, tous les mensonges et sophismes qui s'y étalent, sous +cette apparence d'impartialité qui est l'hypocrisie de l'histoire +quand ce n'en est pas la trahison! + + +II + +Et ce serait une intéressante page de biographie à écrire et qui +éclairerait la Critique. L'abbé Gorini, au doux nom italien, est un +prêtre de Bourg, qui a passé la plus longue partie de sa jeunesse et +de sa vie dans un des plus tristes pays et une des plus pauvres +paroisses du département de l'Ain, si pour les prêtres, qui vivent les +yeux en haut et la pensée sur l'invisible, il y avait, comme pour +nous, des pays tristes et de pauvres paroisses, et si même la plus +pauvre de toutes n'était pas la plus riche pour eux! En supposant que +l'abbé Gorini n'eût pas été un prêtre ayant l'esprit de son état, +j'admettrais volontiers que ce milieu morne, désert, insalubre, dans +lequel il fut obligé de vivre tout le temps qu'il fut l'humble curé de +la Tranchère, l'aurait rejeté désespérément à la science pour +l'arracher aux accablements de la solitude; mais de lui je ne le crois +pas. Les prêtres vraiment prêtres n'ont ni nos manières de juger ni +nos manières de sentir la vie. Ils ne se laissent pas conduire par +l'influence de nos misérables sentimentalités, et d'ailleurs peut-il y +avoir une solitude pour qui fait descendre son Dieu, tous les matins, +dans sa poitrine? + +Que l'abbé Gorini, dès cette époque, lût assidûment l'histoire de +l'Église quand il était revenu de sa chapelle ou de chez ses pauvres, +rien là qui fût plus que l'ordinaire occupation d'un prêtre +intelligent et sensé; mais pour qu'il devînt un historien lui-même, +comme il l'est devenu, dans cette solitude où les livres, sans +lesquels il n'y a pas d'histoire, durent lui manquer, et où il ne dut +s'en procurer que de très rares, il fallait certainement plus que le +sentiment vulgaire ou maladif de cette solitude. Il fallut deux +choses, et les deux choses les plus puissantes que je connaisse dans +une âme humaine: la sensation d'une épouvante et le sentiment d'un +devoir. + +En effet, c'était quelque temps après 1830. A cette époque de +rénovation littéraire, l'histoire, si longtemps hostile à l'Église, et +devenue presque innocente à force d'imbécillité sous les dernières +plumes qui l'avaient écrite, l'histoire remonta dans l'opinion des +hommes par le talent et par le sérieux des recherches; mais elle +remonta aussi dans le danger dont l'abjection de beaucoup d'écrivains +semblait avoir délivré l'Église. L'Église retrouvait tout à coup ses +ennemis du XVIIIe siècle, non plus insolents, épigrammatiques et +frivoles, comme au temps de Voltaire et de Montesquieu, mais +respectueux, dogmatiques et profonds, et qui avaient inventé pour +draper leur haine deux superbes manteaux dont celui de Tartufe +n'aurait été qu'un pan: l'éclectisme et l'impartialité. + +Jamais l'Église ne courut plus de danger peut-être qu'avec ces +respectueux, qui la saluaient pour mieux faire croire qu'elle était +morte; et l'abbé Gorini le comprit. Ce dut être quelque publication +d'alors qui lui montra, comme un éclair, latente au fond de son +esprit, sa vocation de critique historique. Car il le devint, malgré +sa position isolée, éloigné des villes, de toute source +intellectuelle, de tout renseignement; impuissant en tout! Il le +devint, et lui seul pourrait nous dire comment il s'y prit pour le +devenir. Il avait deux à trois amis à des points assez distants dans +le pays, et qui possédaient quelques bouquins comme on en a à la +campagne. Il les leur emprunta et il en chercha encore. Il se fit un +mendiant de livres! un frère quêteur, un capucin d'érudition! + +On le rencontrait par les chemins, courbé sous le poids des volumes +qu'il rapportait à dos, comme les pauvres rapportent leur bois et leur +pain. Ceux-là une fois lus, il s'ingéniait pour en découvrir d'autres +plus loin dans la contrée. C'était un Robinson de lecture dans son île +déserte, finissant, comme l'autre Robinson, par se nourrir et +s'ameubler à force d'industrie, de ressources dans la pensée et la +volonté. Il lisait, d'ailleurs, comme on lit quand on n'a que très peu +de livres, avec une mémoire qui retient tout et une intelligence +avivée par le besoin et devenue intuitive, qui devine ce qui manque et +dégage l'inconnue de l'équation. Et c'est ainsi qu'en vingt années, et +sans sortir de l'aride milieu qu'il sut féconder, il put écrire sa +_Défense de l'Église_, qu'il publia en 1853 et dont il nous donne une +seconde édition. + +Qui fut bien étonné? qui fut stupéfié? Les historiens mêmes qu'il +avait si bien passés au crible! Cela leur parut prodigieux, et +vraiment cela l'était. C'était plus étonnant que Jasmin le coiffeur, +que Reboul le boulanger, que Mangiamel l'arithméticien, ce pauvre +prêtre de campagne parachevé érudit en vingt ans, on ne sait comment, +mais qui certainement s'était donné plus que la peine de naître. On ne +revenait pas de cette succession de tours de force qu'il avait dû +faire pour devenir une perle de science, positivement, dans le +désert... pour s'étoffer savant comme la chèvre se nourrit au piquet, +en tondant seulement le diamètre de sa corde! L'abbé Gorini avait pris +la lune avec ses dents,--la lune de l'érudition. Thierry lui écrivit. +Guizot en parla dans une de ses nouvelles préfaces. Ils avaient senti +le vent des ailes d'un taon qui aurait pu devenir terrible et qui +pouvait transpercer tous leurs textes de son aiguillon. Mais +heureusement pour eux que le taon était une merveilleuse abeille, qui +bouchait les trous qu'elle faisait avec du miel. + + +III + +En effet, le critique était prêtre, et jamais il ne l'oublia. Sa +charité, pour le moins, égalait sa science. Ce ne fut point une +polémique passionnée et personnelle qu'il commença avec les historiens +du XIXe siècle, qui _s'étaient trompés_ ou _avaient trompé_ sur +l'Église; ce fut une chasse, non aux hommes, mais une chasse +implacable seulement aux textes faux, aux interprétations irréfléchies +ou... trop réfléchies, aux altérations imperceptibles. Il chassa +tout, en fait d'erreurs, la grosse et la petite bête, et parfois même +il préféra la petite, comme plus difficile à tirer. Il fut incroyable +d'adresse, de sagacité et d'acharnement; mais il respecta les +personnes,--et pour nous, qui n'avons pas ses vertus, il les respecta +trop. Ce lynx de texte, qui déchiquetait si bien en détail les livres +de ce temps, se fit myope, plus que myope, pour les défauts et les +débililités de l'auteur. Il se fourra les deux poings de sa charité +dans les yeux! + +Et cela fut quelquefois si fort qu'on put le croire un badaud en +hommes, cet esprit si fin et si avisé en textes, ou bien, sous forme +dissimulée, un moqueur. Les hommes qu'il a surfaits, tout en vannant +leurs oeuvres, n'ont pas, eux, vu la moquerie, mais ils ont pris +l'admiration, et cela les a consolés de la critique. Les hommes sont +si petits, ils tiennent si peu à la vérité et tant à leur personne, +que, pour peu que vous leur disiez qu'ils ont du talent, ils vous +pardonneront d'avoir dit qu'ils en ont mal usé. Et pourtant, si on +comprenait, c'est la chose mortelle! Pour cette raison apparemment +l'auteur de la _Défense de l'Église_, livre déshonorant au fond,--car +l'honneur des historiens, c'est l'exactitude!--n'a soulevé aucun des +ressentiments que la contradiction soulève d'ordinaire entre érudits. +Ils avaient, je l'ai dit, senti les ailes du taon, mais ce ne fut +point comme dans La Fontaine, où + + Le quadrupède écume et son oeil étincelle; + +les lions de l'histoire attaqués n'écumèrent ni ne rugirent. Était-ce +de peur d'irriter l'ennemi, ces lions prudents, ou le ton du livre en +avait-il adouci les coups? + + +IV + +Il serait difficile d'en rendre compte, du reste. Il serait difficile, +pour ne pas dire impossible, à l'analyse de prendre, pour vous la +montrer, dans le fond de sa main, toute cette poussière de textes +broyés par l'auteur de la _Défense de l'Église_ sur toutes les +questions les plus variées et les moins liées les unes aux autres. Sur +les saints: saint Pierre, saint Irénée, saint Vincent de Leris, saint +Boniface; sur la bibliothèque d'Alexandrie, sur la croyance religieuse +des seigneurs gallo-romains aux IVe et Ve siècles, sur l'Église +celtique, sur la hiérarchie ecclésiastique, sur les rapports de la +papauté avec les églises particulières, italienne septentrionale, +espagnole, gallicane, etc., etc. + +Le grand défaut, le seul défaut, capital peut-être, de l'ouvrage de +l'abbé Gorini, qui l'empêchera d'être lu et goûté du public, nous +l'avons signalé au commencement de ce chapitre: c'est de n'être pas un +livre ayant son commencement, son milieu, sa fin, son organisme et son +art. C'est plutôt une suite de dissertations bonnes pour le _Journal +des Savants_, et encore ces dissertations ont une exposition et des +formes par trop _scolaires_. Il est trop primitif, en vérité, de +mettre en capitales, au haut ou au bas d'une page, pour la réfuter: +_Opinion de Guizot_, _opinion de Thierry_, _opinion de Fauriel_, et +quand on l'a discutée, cette opinion, de recommencer avec une autre, +présentée identiquement de la même manière. + +On voudrait, sans être exigeant, quelque chose de plus ingénieux dans +la transition,--dans la transition _tout le style_, disait le sévère +Boileau, qui condamnait La Bruyère! Boileau avait trop de rigueur, +mais, s'il condamnait La Bruyère, que dirait-il de l'abbé Gorini? +lequel a aussi son langage d'un alinéa à un autre, et un langage d'une +correction pleine de clarté où passent çà et là d'aimables sourires. + +Je ne sais pas ce qu'il dirait, mais je dis, moi, que c'est dommage de +n'avoir pas fait descendre avec un peu d'art dans la publicité, la +grande et commune publicité, une érudition trop concentrée entre +érudits par la forme même qu'elle a revêtue, une érudition qui ne fût +allée à rien moins, sous une forme plus agréable ou plus habile, qu'à +discréditer profondément, et une fois pour toutes, l'histoire +contemporaine en tout ce qui touche à l'Église. + +L'ouvrage de l'abbé Gorini, malgré son titre, est moins un plaidoyer +et un jugement après plaidoyer sur les choses de l'Église qu'un long +mémoire à consulter. C'est un livre pour faire d'autres livres; mais +en France on n'avance une idée qu'avec des livres qui sont faits. +L'idée que l'abbé Gorini était si apte à établir dans la majorité des +têtes par un livre autrement tricoté que le sien, l'idée que +l'histoire a été faussée tant de fois et sur tant de questions par +les mains révérées de ceux qui l'ont maniée avec le plus de puissance, +parerait au mal actuel de son enseignement. + +Et je dis actuel, car plus tard, il n'y a point à en douter, la +critique de l'abbé Gorini portera ses fruits contre ceux qui l'ont +suscitée. Cette critique, qui s'en prend aux textes et qui s'est faite +aussi fine, aussi déliée, aussi imperceptible à l'oeil nu ou +inattentif que ce tas d'erreurs qui, pour peu qu'on les voie, nous +aveuglent bien souvent comme la poussière, cette critique aiguë, +suraiguë, à mille coups d'aiguille qui percent et déchiquettent à +force de percer, l'histoire contemporaine n'en a soufflé mot. Elle ne +s'en est pas plus plainte que l'enfant qui avait le petit renard dans +le ventre. Il ne disait rien; mais enfin il l'avait! Et elle qui, +comme lui, en a souffert sans mot dire, plus tard,--dans l'avenir, +elle en souffrira bien davantage. + +Les travaux de l'abbé Gorini ne s'envoleront pas. S'il n'a pas su les +mettre dans un livre que tous pussent lire avec plaisir, un autre les +y mettra. La Critique reste sur les ruines qu'elle fait, et c'est un +bon endroit pour attendre. Personne n'aura donc plus amoindri ou ruiné +l'histoire de la première moitié du XIXe siècle que l'abbé Gorini, qui +rappelle la fronde du berger victorieux, car c'est un curé de bergers! +Avec sa pointe d'épingle et son coup d'oeil microscopique, nul n'aura +mieux frappé l'histoire. Son honneur, à elle, aura coulé par tous ces +petits trous d'aiguille qui n'étaient rien, à ce qu'il semblait, +quand elle les recevait, et on l'en verra épuisée. + +Seulement, c'est ce moment-là, ce moment expiateur, d'une joie +suprême, que j'aurais voulu avancer! + + + + +DOUBLET ET TAINE[28] + + +I + +C'est une chose assez rare, dans ce temps, qu'un livre spécial de +philosophie. La philosophie manque d'interprètes. Elle est partout, +circulant dans beaucoup de livres, comme certains poisons circulent +dans le sang; mais elle ne se formule nulle part dans des oeuvres +transcendantes, non pas seulement de fait mais même de visée. Depuis +la mort de Jouffroy et la publication de l'_Essai_--resté essai--_de +philosophie_ par Lamennais, on n'a plus vu que quelques livres de +morale sans autorité et quelques maigres monographies. D'oeuvres +fortes, aucune. Cousin,--qui a nommé l'éclectisme, mais qui ne l'a pas +inventé, qui a donné une possession d'état à ce bâtard de l'optimisme +de Leibnitz,--Cousin ne dit plus rien, perdu sous les affiquets des +grandes dames du XVIIe siècle. Il est plus que mort, il est enseveli, +et d'antiques jupons doublent son cercueil. En dehors du +saint-simonisme et de la doctrine de Fourier, qui furent moins des +philosophies que des essais d'institutions sociales, nous vivons à +peu près sur le fond d'idées qui s'est produit de 1811 à 1828. Nous +rongeons toujours cette feuille d'oranger que voilà suffisamment +déchiquetée. Nous n'avons pas su la remplacer. La bonne volonté de la +Critique d'étendre son examen aux livres de philosophie pure lui est à +peu près inutile. Il n'y en a pas. + + [28] _Histoire de l'Intelligence; Les Philosophes français du XIXe + siècle_ (_Pays_, 27 juillet 1857). + +En voici deux pourtant qui, exceptionnellement, nous tombent sous la +main et que nous pouvons mettre ensemble. L'un est l'_Histoire de +l'Intelligence_,--de l'intelligence _in se_, comme disent les +Allemands. Livre grave, qui se fronce et se donne un mal terrible pour +être profond; illisible d'ailleurs, quand on ne connaît pas le chinois +de la philosophie moderne, et qui, pour cette raison, mériterait +d'être traduit. L'autre: _Les Philosophes français du XIXe siècle non +y compris_ l'auteur, (bien entendu), est encore, sous une autre forme, +une histoire de l'intelligence, mais de l'intelligence _en acte_, +puisqu'il s'agit des systèmes et des plus beaux esprits philosophiques +contemporains. Quant à ce second livre, il n'a pas le ton du premier. +Il n'est pas grave. Bien au contraire! Il veut être léger, et il l'est +trop. L'auteur, qui commence par imiter Fontenelle, finit, ma foi! par +se croire Voltaire. C'est un ricaneur perpétuel qui fait joujou des +plus grosses questions, s'imaginant les rouler avec la plus gracieuse +facilité _du bout de l'ongle long qu'il porte au petit doigt_, +Clitandre de la philosophie! Eh bien, quelle que soit la différence de +ton de ces deux ouvrages, ils ont cela de commun qu'ils montrent très +bien, chacun à sa façon, l'état actuel de la philosophie et sur quel +pauvre grabat d'idées la malheureuse se sent mourir! L'_Histoire de +l'Intelligence_[29] de Doublet a été faite suivant une méthode, et le +livre des _Philosophes français_[30] nous donne pour conclusion la +sienne, sans avoir l'air d'y tenir plus qu'à tout le reste, dans ce +singulier livre. Or, ces méthodes connues déjà, reprises cent fois en +sous-oeuvre depuis Descartes,--le père de tous les faiseurs de +philosophie solitaires,--ces méthodes retournées, changées de côté, +modifiées, ici ou là, par des travaux d'insecte, mais éternellement +les mêmes, c'est-à-dire partant du _moi_ pour aller au _moi_ par le +_moi_, donneront-elles enfin à la philosophie, sous la main de ces +deux derniers venus, Doublet et Taine, ce qui lui a manqué jusqu'à +cette heure:--la vie et la fécondité? Doublet et Taine doivent être +deux jeunes gens. On le sent en lisant leurs livres. Mais nous +apportent-ils l'un et l'autre une si grande découverte que l'un soit à +juste titre d'une satisfaction si orgueilleusement modeste quand il se +regarde, et l'autre d'une si fringante impertinence quand il regarde +ses prédécesseurs et ses maîtres?... + + [29] Hachette et Cie. + + [30] Ibid. + +Nous commencerons par Doublet. Nous ne le comparerons pas à Taine; +nous croyons qu'il vaut beaucoup mieux. Doublet, quelque soit son âge +d'ailleurs, est un franc jeune homme en philosophie. Il y croit. Il +peut donc un jour être détrompé. Fatigué d'une étreinte si vaine, il +peut un jour prendre dans ses bras autre chose que cette nuée et +produire une oeuvre vivante. Il a de la force, de la volonté, de la +réflexion, et même dans des proportions assez viriles; tandis que +Taine, esprit frivole, ne croit absolument à rien, se moque de tout, +et ne changera pas. Taine n'est pas seulement un athée de la grande +manière: il l'est de la petite; il l'est de toutes. C'est l'athée pur. +Il l'est envers Dieu et envers les hommes,--n'admettant que lui-même +et sa propre plaisanterie. Or, puisqu'il s'agit de cela, et pour le +dire en passant, nous ne croyons pas beaucoup aux ravages de la +plaisanterie de Taine. Ses _Philosophes français_ sont un éclat de +rire dans l'eau. On n'est pas un serpent pour souffler dans une clef +forée! Doublet, lui, qui ne souffle que de fatigue, est au moins un +esprit de bonne foi et d'acharnement dans la recherche. Mécontent (on +le conçoit très bien!) de ne rien comprendre aux philosophies +contemporaines, il est descendu en lui-même pour y chercher +l'affirmation qui ne s'y trouve pas. Mais là précisément a été le mal. +Il est descendu en lui-même comme les philosophies contemporaines. Il +s'est jeté dans la psychologie, le puits de l'abîme pour les +philosophes: «la _cave_ de Maine de Biran», comme dit Taine,--et il y +est resté. + + +II + +Jamais on n'a été tenté... et trahi par un plus beau sujet: +l'_Histoire de l'Intelligence_. Quel titre pétillant d'ambition et +d'orgueil! Ce que Bichat a fait pour la vie, et a mal fait, il faut +bien le dire, malgré le respect qu'on a pour son génie, Doublet a +voulu le faire pour l'intelligence, et le psychologue, qui n'était pas +Bichat, a eu le même sort que le grand physiologiste. Ni la +physiologie, ni la psychologie, interrogées isolément, ne peuvent, en +effet, répondre à ces deux grandes questions: qu'est-ce que +l'intelligence? qu'est-ce que la vie? Sur ce terrain, il n'y a jamais +eu que deux hypothèses: l'hypothèse--qui est le fait dominateur--de la +tradition et de l'histoire, ou l'hypothèse scientifique et... +chimérique des philosophes. Pour le malheur de sa pensée, c'est +celle-là que Doublet a choisie. Laissant la réalité humaine, la +société et l'histoire, pour observer les premières évolutions de son +esprit individuel, Doublet s'est imaginé que l'histoire de +l'intelligence était écrite en nous, dans quelque repli de notre être, +et il s'est dévoué à rendre visible ce palimpseste et à le déchiffrer. +Il a donc remué toutes ces ombres et toutes ces poussières qu'on +appelle les faits de conscience. Il a décrit avec d'ineffables +minuties les voyages de Gulliver de sa pensée, et il a construit, +comme Kant, et même contre Kant, une théorie. Cette théorie de «la +perception,--de l'_appréhension de l'idée_,--de sa _subsumption dans +les concepts_», cette théorie, très travaillée, très allemande, très +subtile, mais dans le détail de laquelle nous ne pouvons entrer sans +donner une congestion cérébrale au lecteur, se réduirait, si on la +dépouillait de sa logomachie d'école, à une de ces inutilités logiques +qu'un enfant de la Doctrine chrétienne mépriserait! Doublet lui-même +n'est pas si convaincu de la solidité de cette théorie qu'il ne sente +le besoin de l'appuyer sur autre chose... Et vous douteriez-vous +jamais sur quoi il l'appuie? sur l'idée d'une vie antérieure, +c'est-à-dire que le voilà du coup en pleine métempsycose comme +Pythagore et Jean Reynaud le pythagoricien! Honteux d'être obligé de +rétrograder jusque-là, car il a un bon sens qui se révolte +probablement contre les conclusions de sa philosophie, l'historien de +l'_Intelligence_ essaie de s'abriter sous l'opinion (d'ailleurs +rétractée) de saint Augustin, dont le génie, comme on le sait, élevé +dans les écoles, oscilla plus d'une fois aux souffles de son temps +avant de devenir la ferme lumière qui a brillé dans le monde +catholique, phare immobile à travers les siècles! Mais quel que soit, +du reste, le grand nom dont on abuse en s'en couvrant, et n'importe à +qui elle appartienne, l'idée d'une vie antérieure pour expliquer +l'intelligence actuelle de l'homme peut être un système, mais n'est +pas, certes! une solution. Doubler la question n'est pas la résoudre, +et la Critique garde le droit de dire au philosophe: «Vous reculez +toujours, mais quand sauterez-vous?» Doublet ne sautera pas. Nous le +prédisons. + +Telle est, en quelques mots, cette _Histoire de l'Intelligence_. Tel +est le fond de ce livre, dans lequel un esprit fait pour mieux que +cela se remue puissamment dans le vide et finit par mourir, faute +d'air, comme un robuste oiseau pris sous la machine pneumatique. Selon +nous, il n'y avait qu'un moyen d'arriver à une solution dans cette +question de l'intelligence; mais ce moyen, dont un philosophe ne se +serait jamais avisé, aurait été de relever intrépidement le lieu +commun en face de la philosophie. En place de l'homme individuel, qui +n'arriverait jamais à l'intelligence s'il était seul, il fallait +saisir toute la personne sociale. Au lieu de rechercher +microscopiquement dans la conscience ou dans la mémoire le fait +primitif fondamental, et qui constitue l'intelligence humaine, il +fallait en prendre le germe mystérieux et complexe et montrer que, +sans la couvée du père et de la mère, il serait non avenu, puisqu'il +ne se développerait pas! + +Il fallait prouver que la plus haute source de mémoire, +d'intelligence, de bonne volonté, d'acquisition, c'est la famille, +l'éducation et le langage. La voix de l'homme est un fait +ultra-mondain étranger au cosmos et particulier à l'homme, venant, +nous le voulons bien, d'une vie antérieure, mais à la condition que +cette vie antérieure sera Dieu. La parole renferme le mystère +générateur de la pensée... _In principio erat verbum_. C'est donc par +une théorie de la parole, et non par l'analyse de faits de conscience +imperceptibles, que Doublet devait commencer son histoire. Il ne l'a +pas fait et nous ne savons pourquoi. Le catholicisme l'aurait enlevé à +la philosophie, et, comme Hercule étouffait Antée en l'arrachant à la +terre, la religion aurait étouffé le philosophe dans le ciel! Doublet +n'en dit pas un mot. Il est curieux de voir l'historien de +_l'intelligence_ s'abstraire de l'histoire tout en critiquant +l'abstraction, et, par suite, négliger le profond enseignement de la +tradition, qui fait partie de l'homme cependant. Oui! cela est +curieux, car nous n'imaginons pas que, pour un esprit comme celui de +Doublet, s'abstraire de l'histoire ce soit la nier. + +Seul, en effet, cet enseignement de la tradition, depuis qu'il existe +des philosophies, a su tout comprendre et tout expliquer. Écoutez-le! +Rien de plus simple et de plus beau. Éden est dans les racines de +notre être. L'enfance en est une lueur charmante encore. Puis tout +s'éclipse avec l'apparition de la liberté. L'homme tombe; il perd +Dieu, la lumière, l'intelligence. Qui peut lui rendre ce Dieu +perdu?... L'éducation, la pédagogie, c'est la nécessité d'apprendre à +l'homme son malheur; c'est le redressement de l'homme par la peine. +Malheur à ce titan foudroyé s'il n'a le fouet! Il faut le rompre à sa +condition et lui enseigner sa chute, sinon la création armée +l'écrasera, puis le ciel armé; car Adam, le pédagogue et le père, +répond pour ses enfants. Voilà la magnifique donnée que Doublet n'a +pas même aperçue dans son éternelle préoccupation du _moi_. Timide +dans sa conception de la vie comme tous les philosophes, qu'il accuse +justement de pusillanimité, il s'imagine,--idée vulgaire!--comme tous +les philosophes, que nos puissances se surajoutent les unes aux +autres, quand c'est le contraire qui est vrai. L'homme ne vit ici-bas +qu'en s'écroulant. Nos puissances tombent en poussière à mesure que +nous avançons dans la vie, et la vie elle-même n'est qu'un germe +supérieur que nous décomposons jusqu'à la mort. Quant aux procédés de +Doublet pour _appréhender l'idée_, comme il dit, par exemple l'idée de +la ligne et de l'étendue, ils consistent dans des généralisations et +des abstractions si multipliées, si difficiles et si incertaines, +qu'avec un pareil système de recherche Mathusalem lui-même serait mort +sur la moitié du ba, be, bi, bo, bu, et nous ne croyons pas qu'il +l'eût apprise. Philosophie d'école buissonnière, bonne pour les +paresseux superbes! Peu de gens ont le temps de se pencher ainsi sur +eux-mêmes et d'observer les infiniment petits--les _fils de la Vierge_ +intellectuels--sur lesquels Doublet concentre apoplectiquement +l'effort de son oeil et de son cerveau. Dans cette vie, qui a un but +sans doute, un but important et peut-être terrible, puisque c'est le +tout de notre destinée, on a moins le temps d'apprendre comment se +font les choses que le temps de les faire. Qu'on nous laisse passer +avec notre ignorance! la besogne presse. Mais ce n'est point le compte +des philosophes. L'un veut deviner comme l'oeil voit, et il se crève +un oeil; l'autre, comment l'épi devient tel, et il ne sème pas. Au +moins le formica-leo prend des insectes nécessaires à sa vie en +creusant son trou dans le sable, mais les psychologues, comme +Doublet, dans quoi creusent-ils, et que prennent-ils, que +l'inanité?... + + +III + +Certes! quand on touche de pareils résultats, quand on lit ce livre +laborieux dans le rien où l'abstraction met le monde en poudre, on +comprend que Taine, l'auteur des _Philosophes français du XIXe +siècle_, dise hardiment, et pour cette fois avec vérité, que la +psychologie est déshonorée. Elle l'est, en effet, et à jamais. Après +avoir, par la main de Descartes,--ce Robinson du _moi_ enfermé dans +son _je_ comme dans une île déserte, mais sans aucune espèce de +_Vendredi_,--détrôné la scolastique, qui valait mieux qu'elle, la +psychologie est tombée dans le mépris de la philosophie elle-même, et +Taine, le lettré, le docteur ès lettres et l'élève de l'École normale, +avec son livre des _Philosophes français au_ XIXe _siècle_, tous +psychologues au premier chef: Laromiguière, Royer-Collard, Maine de +Biran, Cousin, Jouffroy, est le témoignage le plus frappant et le plus +éloquent de ce mépris. + +Le livre de Taine est effectivement, sous des formes qui veulent être +gaies et amusantes avant tout, un soufflet bien et dûment appliqué sur +les deux joues de la philosophie contemporaine. C'est un de ces +soufflets semblables à ceux que le bourreau donnait parfois à sa +victime immolée! Seulement, comme on ne tue pas avec la batte +d'Arlequin, le joyeux bourreau n'a pas tué ici la philosophie, qui +continuera d'aller à ses affaires comme M. de Pourceaugnac avec son +soufflet. Jamais, depuis qu'on écrit des articles de petits journaux +(c'en est un de 362 pages que ce livre), on n'a traité avec un +laisser-aller plus irrespectueux, avec un détail d'anecdotes plus +malhonnêtes (sont-elles vraies?), les hommes et les choses que les +lettrés de ce pays-ci ont adorés depuis quarante ans. Taine a +parfaitement appris, à l'École d'où il est sorti, le défaut de +l'armure de ses maîtres, la vacuité de leurs systèmes, le vice de leur +enseignement et les grimaces de leurs prétentions. Il sait tout cela +comme un de nous, et nous ne lui reprochons ni de le savoir ni de le +dire. Dans la splendeur animée du monde catholique, où nous assistons +à la vie, les philosophes nous semblent des ombres chinoises, des +marionnettes noires qui s'agitent sur une toile blanche tamisée de +lumière, et cela nous cause je ne sais quel frémissement de plaisir de +les voir se livrer aux affreux amusements de la discorde et se briser +des meubles sur leur majestueux angle facial. Ils se font ainsi +justice eux-mêmes. Et d'ailleurs, avant tout, même avant les +convenances et les respects d'école, la vérité! Mais ce que nous ne +pouvons nous empêcher de blâmer dans le livre de Taine, c'est le +manque absolu de sérieux et le scepticisme de ton, qui invalide la +critique que l'on fait; c'est surtout une perversité de doctrines pire +que celle des philosophies dont il se moque en les exposant. + +Taine est un homme du XVIIIe siècle. Il l'est par l'expression et par +le fond des choses, et, comme il est tel dans le XIXe siècle, il est +très au-dessous, en réalité, des hommes du XVIIIe siècle, car l'erreur +changée d'époque ressemble à un monstre déterré. Elle est plus laide +qu'elle n'était du temps de sa vie. Si on appliquait à l'auteur des +_Philosophes français_ un des procédés de son livre, qui consiste à +changer un homme de place,--à faire naître Cousin, par exemple, en +1640 et à le métamorphoser en abbé, en théologien et en successeur de +Bossuet, espèce de truc à l'aide duquel il est facile de rencontrer +des analogies d'imagination assez drôlettes,--nous dirions, nous, que +Taine fut un ami de La Mettrie et qu'il a soupé chez d'Holbach, très +hardi quand les domestiques étaient partis. Il a la prudence des +serpents d'alors, qui étaient fort plats; il ne déduit pas longtemps +ses idées, il les ombrage quand elles deviennent trop claires et les +brise dans cette plaisanterie qui est une ressource; mais on n'en voit +pas moins passer la lueur. Ces petites précautions ne tromperont +personne. Taine distingue profondément la science, cet objet +d'éternelle recherche, de la morale, de la religion, du gouvernement. +La science, dit-il, ne s'occupe que de rechercher les faits et de les +décrire analytiquement. Or, comme il estime que la science doit faire, +dans un temps donné, les destinées du genre humain, il se trouve que +la religion et la morale, qui ne sont pas la vérité scientifique et +sur lesquelles les philosophes ont pris l'avance, s'en iront un jour +avec les vieilles lunes. Telle est la foi et l'espérance de Taine. +S'il y avait quelque chose qui ressemblât à du respect dans sa pensée, +ce serait pour Condillac et pour Voltaire. Ses livres de chevet +doivent être la _Langue des calculs_ et _Candide_. _Candide_ pour lui, +son livre de couchette,--et la _Langue des calculs_ pour les badauds +et quand quelqu'un monte l'escalier. Chose naturelle! La philosophie +qu'il galonne le moins de ses épigrammes est celle de Laromiguière, +parce qu'elle se rapproche le plus de la philosophie du XVIIIe siècle. +Son Dieu,--le plus grand psychologue de ce temps, dit-il,--c'est Henri +Beyle (Stendhal); Henri Beyle, un esprit puissant, c'est +incontestable, mais d'un matérialisme presque crapuleux. Il faut bien +le dire, c'est le matérialisme aussi qu'exhale le livre de Taine. Il +n'y est pas formulé, mais il y est; et sous les fleurs de la rhétorique +et les roses à épines de la plaisanterie, sous les fadeurs et les +fadaises de ce vieux pastel effacé, on sent l'infecte solfatare... + +Quant au talent, un talent littéraire qui anime tout cela, il n'est +pas énorme. Il consiste dans le programme assez bien étudié de la +philosophie à l'École normale et dans cette fausse élégance qui joue +au dandy sur des sujets qui ne comportent pas le dandysme. Un jour, +Cousin, en verve de pédagogie, s'écriait, avec la solennité théâtrale +et l'emphase de voix et de geste qui font de lui le plus grand comique +involontaire qu'on ait vu: «Surtout, mon cher Labitte, n'oublions +jamais que nous sommes des cuistres.» Mais Taine, qui n'a pas l'esprit +de son état, veut, lui, à toute force, le faire oublier. C'est +l'Alfred de Musset de la philosophie railleuse,--moins l'aristocratie +naturelle du poète. Les cigarettes de Taine se fumeraient beaucoup +moins longtemps. Quand on l'a lu, on est impatient d'une atmosphère +plus saine et plus pure. On est impatient de sortir de la science +telle qu'il nous la montre dans ce _profil perdu_, mais qui fait +trembler, et de rentrer dans la famille, dans l'ordre, dans +l'histoire, toutes choses ignorées du bourgeois célibataire, jongleur +et parisien, lequel _cherche à rechercher_ un objet de _recherche_ +d'un goût _recherché_; car voilà toute la philosophie de Taine. +Misérables hypogées philosophiques! L'esprit solitaire y a froid, +malgré le rire qu'on affecte d'y faire entendre. Déjà, à propos d'un +premier livre sur La Fontaine, nous avons conseillé à Taine, dans +l'intérêt de son esprit et de sa renommée, de retourner à cette +traduction de Shakespeare dont il nous a donné un jour de si beaux +fragments. Après avoir lu les _Philosophes français_, nous +l'avertissons qu'il est plus pressant que jamais de retourner au vieux +Shakespeare. Mais nous écoutera-t-il, et faudra-t-il donc l'y +conduire, comme ces jeunes filles qui ne veulent pas chanter par +obstination de modestie et que l'on conduit au piano?... + + + + +PASCAL[31] + + +I + +Les _Pensées de Pascal_ et l'_Étude littéraire_ d'Ernest Havet[32] ne +sont point une publication nouvelle. Elles datent de 1852. A cette +époque, les travaux sur Pascal de Cousin, Sainte-Beuve, Nisard, Vinet, +etc., etc., avaient éclaté, et, sans prétendre les résumer, cette +publication les étreignit tous, comme idées, en un bloc consistant et +très ferme, pour le compte d'une édition spéciale, faite avec soin sur +les textes confrontés, et le rétablissement du sens de Pascal, si +longtemps obscurci et mutilé. Quoique pleine de choses connues déjà, +l'_Étude_ d'Ernest Havet ne fut pas cependant uniquement la +concentration énergique et habile de ce qui avait été dit précédemment +dans le courant de cette moitié de siècle. Havet se permit d'avoir +aussi son opinion sur Pascal. Il se permit d'avoir de la pénétration +souvent,--plus souvent de la solidité. J'oserai même dire que, dans +l'état actuel de la pensée du XIXe siècle sur Pascal, personne n'est +encore allé plus avant qu'Havet dans ce clair-obscur étonnant--plus +étonnant que celui de Rembrandt--qui s'appelle l'âme et le génie de +Pascal. En vivant longtemps dans l'étude de ce grand esprit, Havet a +fait amitié, je ne dirai pas avec ces ténèbres,--comme disait Augustin +Thierry de sa cécité,--mais avec cette profondeur agitée, et, s'il n'a +pas toujours découvert ce qu'il nous y montre, il a parfois ajouté à +ce qui déjà y avait été découvert. Qu'elles appartinssent donc à lui +ou à d'autres, les opinions qui donnent la vie à son _Étude_ sur +Pascal, et qui n'ont été jusqu'ici dépassées par aucune vue nouvelle, +méritaient l'attention d'une critique qui a bien le droit de se +demander si ce sont là les derniers mots qu'on puisse dire sur Pascal, +et s'il y aura même jamais un dernier mot à dire sur cet homme qui +fait l'effet d'un infini à lui seul! + + [31] _Les Pensées de Pascal_, précédées d'une _Étude littéraire_, par + Ernest Havet (_Pays_, 5 juin 1860). + + [32] Dezobry et Magdeleine. + +Pascal, en effet, a été plus retrouvé, plus restauré, plus raconté que +jugé de ce jugement définitif et suprême qui donne la _raison +suffisante_ d'un homme; il a produit plus d'étonnement que +d'admiration encore, et presque plus de frayeur que d'étonnement. Les +critiques à classification et à catégories, les nomenclateurs qui +croient aux familles d'esprits, ont été complètement déroutés par ce +grand Singulier, sceptique et dévot, géomètre et poète, l'ordre et le +désordre, qui se bat contre sa tête avec son coeur. Ils n'ont rien +compris, ou du moins ont compris peu de chose à ce solitaire, plus +solitaire que tous les solitaires de Port-Royal dont il faisait +partie, car jamais la règle et la communauté de doctrine et de foi +n'empêchèrent qu'il ne fût seul, éternellement seul, sur la montagne +de son esprit. Hélas! il y resta jusqu'à son dernier jour, tenté comme +le Sauveur Jésus, aussi sur la montagne; et son tentateur, à lui, fut +son propre génie, affamé de ce que les sciences de la terre n'ont +jamais donné: la certitude! On l'a si peu compris que les uns le +traitèrent comme un philosophe aberrant et lui firent la petite leçon +philosophique; les autres comme un chrétien trébuchant dans le +jansénisme et lui firent la petite leçon religieuse, quand il eût +mieux valu montrer les causes si particulières et presque _organiques_ +de ce jansénisme de Pascal. En somme, tout cela fut assez pitoyable. +Chacun, avec son petit lumignon, ne montrait, en tournant alentour, +qu'un point isolé du sphinx énorme qui, du fond de l'ombre où il était +aux trois quarts plongé, semblait défier tous ces porteurs de bobèche! +Nulle lumière, en effet, ne s'était coulée autour de lui pour +l'embrasser dans la beauté entière de sa forme étrange, et ne le +simplifiait en nous l'éclairant dans son irréductible unité et malgré +ces incohérences de surface, cet homme, cet être plutôt que cet homme, +qui fut encore autre chose qu'un grand géomètre, un grand sceptique, +un grand dévot! Mais quoi?... C'est ce qu'il fallait dire, et c'est là +ce qu'on n'a point dit. + +Eh bien, pour notre compte et dans la mesure de nos forces, c'est ce que +nous voulons essayer de dire aujourd'hui! Nous ne voulons imiter +personne: ni Voltaire, dont les _Remarques sur Pascal_ ne sont qu'un +verre d'eau claire dans lequel il y a de petites raisons qui ressemblent +à des animalcules; ni Cousin, ce cartésien _constitutionnel_ pour qui +1828 dure toujours, et qui, à propos de Pascal, bon Dieu! établit le +plus grotesque des rapports entre le scepticisme philosophique et +l'opposition politique qui n'est pas _constitutionnelle_; ni même +Sainte-Beuve, meilleur à imiter cependant, car du moins celui-là est +humain sous sa littérature et recherche les influences de la vie dans +les révélations de la pensée. Pour nous, là n'est point la question. +Pour nous, il s'agira bien moins ici des oeuvres de Pascal et de sa +valeur comparative ou absolue que de son entité, que de ce qui le fait +Pascal,--ce prodige ou ce monstre, comme on voudra, mais, quel que soit +le mot qu'on choisisse, la créature d'exception jusqu'à lui inconnue qui +s'appelle Pascal, et même Blaise Pascal! Blaise, un nom de niais, accolé +par le hasard, le roi des insolents et des ironiques, à cet autre nom de +Pascal que la gloire devait faire un jour tellement resplendir! + + +II + +Ainsi, nous prions instamment qu'on ne l'oublie pas! nous n'avons +point à prendre la hauteur intellectuelle de Pascal. Nous voulons +seulement indiquer quelle fut sa _vraie réalité_,--qu'on nous passe le +mot! quoiqu'il ait l'air d'un pléonasme. D'ailleurs, quand on regarde +à la lettre même de ses oeuvres, Pascal n'est pas si grand qu'on l'a +cru pour une Critique qui n'est pas gâtée par cette admiration +traditionnelle que lui, le plus fier de tous les génies, méprisait. +Comme mathématicien, en effet, il fut pour les méthodes anciennes +contre les méthodes nouvelles, dont il méconnut la portée, ce qui lui +mérita peut-être que Voltaire le mît, comme géomètre, très au dessous +de Condorcet. Comme écrivain, opérant sur une langue qu'il n'inventa +pas, quoiqu'on l'ait dit, car nous avons un si effroyable besoin de +flatter que nous finissons par flatter la gloire, il imita Montaigne, +et l'imitateur ne fit pas oublier l'imité. Sans Montaigne, et sans un +sentiment dont nous allons parler tout à l'heure, Pascal n'aurait +jamais été que l'écrivain des _Provinciales_, ce chef-d'oeuvre qui ne +serait pas si grand si les Jésuites étaient moins grands et moins +haïs, les _Provinciales_, où le comique de cet immense Triste, qui +veut plaisanter, consiste dans une ironie répétée dix-huit fois en +_dix-huit lettres_, et dans cet heureux emploi de la formule: _mon +révérend père_, qui--puisqu'on parlait à un jésuite--n'était pas +extrêmement difficile à trouver. + +Mais, encore une fois, Pascal, l'immortel phénomène, n'est pas là. +Avant de dire ce qu'est un homme, il faut bien dire ce qu'il n'est +pas. Le Pascal profond n'est pas plus dans son initiative scientifique +que dans l'originalité de sa langue littéraire. Ce n'est point là +qu'il faut chercher la caractéristique, l'élément générateur de son +génie. Ce qui distingue Pascal, ce n'est pas la force de sa raison, +car souvent il voit faux; ce n'est pas non plus la pureté de sa foi, +car souvent elle est troublée. Un pas de plus du côté où il marche, +c'est dans l'hérésie qu'il tomberait. Non! ce qui le crée Pascal, ce +qui lui fait, par l'accent seul, une langue à lui à travers celle de +Montaigne, dont il a les tours et dont il s'assimile les qualités; ce +qui lui donne une originalité incomparable entre tous les esprits +originaux de toutes les littératures, et le fait aller si loin dans +l'originalité que parfois il rase l'abîme de la folie et donne le +vertige, c'est un sentiment,--un sentiment unique, un sentiment assez +généralement méprisé par le superficiel orgueil des hommes,--et ce +sentiment, c'est la peur! + +Mais tout ce qui est intense est magnifique dans ce monde sans +énergie, et, d'ailleurs, la peur, ce n'est pas la lâcheté! «Quel est +le lâche qui n'a jamais eu peur?...» disait Ney, le _brave des +braves_. La peur de Pascal était digne de son âme et de son esprit. +Elle pouvait exister sans honte, car c'était la peur du seul être avec +lequel on puisse bien n'être pas brave: c'était la peur de Dieu! Je +n'ai point à examiner si cette peur, qui était pour l'âme immatérielle +de Pascal ce que serait une hypertrophie pour nos coeurs de chair, +était légitime ou exagérée, mauvaise ou salutaire; si elle avait le +droit philosophique ou religieux d'exister; ou si elle n'était pas +plutôt un manque d'équilibre et un égarement dans des facultés toutes +puissantes. Je me contente de la constater, car elle me suffit pour +expliquer le Pascal sans égal, le Pascal des _Pensées_. Cette +sublimité qu'on rencontre en ces quelques pages inachevées, et qui +n'ont aucun modèle quant à l'inspiration qui les anime, cette +sublimité qui n'existait plus depuis les effarements de quelques +prophètes, je la trouve en Pascal dans la peur de Dieu et de sa +justice, la plus grande peur de la plus grande chose qui pût exister +dans la plus grande âme: l'âme de Pascal, que j'appelais plus haut: à +elle seule tout un infini! + +Et il fallait qu'elle fût grande, en effet, cette âme, pour être plus +forte que l'esprit dont elle était accompagnée; car, cet esprit, elle +l'a vaincu, elle l'a emporté hors de la science et hors du monde, +comme un lion emporte un enfant! Là, dans le désert, le saint désert, +comme disaient ces anachorètes, la terrible lionne l'a foulé aux +pieds, déchiré, déchiqueté, et elle a répandu autour d'elle ses +lambeaux saignants avec une fureur de mépris dont vous pouvez juger +encore; car ces lambeaux, ce sont les _Pensées_ de Pascal! Débris +grandioses, auxquels les articulations manquent; mais quel prodigieux +organisme ne font-ils pas supposer? L'ivresse de la terreur, d'une +terreur sans bornes, a pu seule donner à l'âme d'un homme la force de +briser un esprit pareil; car l'âme et l'esprit sont adéquats chez +Pascal. C'est même la raison, par parenthèse, qui m'a toujours empêché +de croire qu'eût-il vécu plus longtemps, et n'eût-il pas eu dans le +coeur le néant de tout qui empêche de rien achever, Pascal eût pu +élever à la religion le monument que l'on regrette. Non que +l'ordonnance d'un beau livre ne fût dans les puissances de ce grand +esprit de déduction et de géométrie, mais la peur fait trembler la +main et dérange les combinaisons de l'artiste, tandis que la terreur, +tout le temps qu'elle ne vous glace pas, fait pousser le cri +pathétique. Et le cri pathétique, chez l'écrivain, c'est l'expression; +ce n'est plus l'art, c'est le génie! + + +III + +Le génie donc, mais le génie de l'expression et du sentiment, voilà la +supériorité nette (_reina netta!_) de Pascal. Quelque pénétrant qu'il +soit, il est plus _pénétré_, il est plus éloquent encore. Dans ce +livre qui saigne, ce n'est pas la pensée qui domine, c'est le +pathétique. La pensée qui circule dans ces _Pensées_ est bientôt dite, +et c'est toujours la même pensée: «Rien de certain, rien qui se +démontre, la philosophie radicalement impuissante, la _raison sotte_, +Dieu donc est Dieu, c'est-à-dire Jésus-Christ»,--tel est le fond. Mais +la forme,--et plus que la forme, car, au point de vue extérieur, cette +forme, c'est Montaigne: Montaigne, c'est l'écorce du style de Pascal; +mais l'âme inouïe qui circule dans tout cela, qui passe à travers ce +fond de si peu d'invention et cette forme de tant de mémoire, voilà le +Pascal en propre, voilà l'originalité qu'on n'avait pas vue et qu'on +ne reverra peut-être jamais! Quoiqu'il y ait là de bien grandes images +qui frappent le front, les yeux et l'esprit comme une main, ce qui est +plus beau que l'image encore,--l'image, d'un physique si +puissant!--c'est l'accent, l'intime accent. Jamais il n'en fut de plus +tragique, de plus amer, de plus angoissé, de plus méprisant, quand, du +pied de la croix, cette grande âme qui souffre la _passion_ de la +raison humaine se retourne vers le monde, et aussi de plus humble +quand, du monde, au contraire, elle se retourne vers la croix! + +Telle est la beauté des _Pensées_. Ce n'est pas la partie des +_Pensées_ qui veut fonder, qui essaie de construire, qui raisonne +enfin, qui est la plus sublime en Pascal: c'est la partie qui tremble, +crie et doute, a horreur de douter, doute encore, et s'épouvante de +son doute vis-à-vis de la seule clarté qu'il y ait pour elle, +l'épouvantable clarté de Dieu! Effrayant génie que Pascal! a dit +Chateaubriand. Ah! il eût dû dire effrayé! car l'effroi qu'il ressent +est encore plus terrible que celui qu'il cause. C'est l'épouvante +jusqu'à la poésie de l'épouvante. Oui! sous les lignes brisées de ce +grand dessin géométrique qu'on aperçoit encore en ces _Pensées_, comme +le plan interrompu d'une Pompéï quelconque après le tremblement de +terre qui l'a engloutie, il y a une poésie, une poésie qu'on ne +connaissait pas avant Pascal, dans son siècle réglé et tiré à quatre +épingles: la poésie du désespoir, de la foi par désespoir, de l'amour +de Dieu par désespoir! une poésie à faire pâlir celle de ce Byron qui +viendra un siècle plus tard et de ce Shakespeare qui est venu un +siècle plus tôt. Pascal, en effet, c'est le Hamlet du catholicisme, un +Hamlet plus mâle et plus sombre que le beau damoysel de Shakespeare. +Mais c'est tout à la fois le poème et le poète! C'est un Hamlet mort à +trente ans passés, qui n'eut pas d'Ophélie, qui _cause_ aussi, et dans +quelle langue, grand Dieu! avec la tête de mort que les solitaires +mettent auprès de leur crucifix, et qui, s'il se rejette, comme +l'autre Hamlet, en arrière, devant le trou de la tombe, c'est qu'au +fond il voit l'enfer, que l'autre Hamlet n'y voyait pas! + +Ainsi, c'est un poète, en définitive, que Pascal. C'est le poète de la +peur, qui a écrit ce grand mot caractéristique de son âme: «Le silence +des astres m'épouvante!» C'est un poète, qui a dévoré, dans sa flamme, +le géomètre, le philosophe et même le sceptique qui était en lui, et +de cette cendre il a fait jaillir sa poésie. Poésie naïve s'il en fut, +celle-là, car elle ne se sait pas poésie, et quand elle le saurait, +elle ne s'en soucierait pas. Chose prodigieuse! dans une doctrine qui +touche par un seul point à celle de Calvin, mais qui y touche, Pascal +a su être un grand poète. Or, le calvinisme éteint tout, excepté +l'enfer. C'est la seule orthodoxie qu'il ait gardée. Eh bien, l'enfer +a été la source de la formidable poésie de Pascal! C'est par le +sentiment, même quand il est inexprimé, de cette poésie terrible, plus +que par sa roulette, plus que par un pamphlet toujours populaire, plus +que par tout ce qu'il a fait jamais, qu'il est resté le dominateur des +esprits et même de ceux qui lui sont rebelles; car on a répondu, bien +ou mal, à toutes ses _raisons_, et malgré l'accablante expression de +son génie l'intelligence humaine n'est pas vaincue, mais ses +_sentiments_ emportent tout, et ceux-là qu'il n'a pu convaincre de ce +qu'il croit il les a emportés par la beauté de ce qu'il écrit, et ils +conviennent qu'ils sont emportés! Qui sait, du reste? peut-être n'y +a-t-il pas d'autre manière de mettre les pieds sur ces deux révoltés +tenaces: le coeur de l'homme et son esprit! + + +IV + +Et c'est aussi par là qu'il vivra toujours, le Pascal des _Pensées_. +Rien n'est plus immortel qu'un poète, que la grandeur de sentiment qui +fait les poètes et les héros; car les héros sont aussi des poètes, les +poètes de l'action! Les sciences vieillissent, bonnes femmes qui +radotent en nous parlant de leur éternelle jeunesse. Les philosophies +se succèdent. Je ne veux pas dire que Descartes ne soit plus; mais il +est bien changé: on en a fait un universitaire. Quel aplatissement! +S'il revenait au monde, il se trouverait un peu _verdi_ dans la +_mirette_ de Cousin. Après Kant, d'ailleurs, après Schelling, après +Hegel, il faut convenir que, même sans Cousin, l'homme du _cogito_ +serait un peu terni. Mais Pascal, lui, le Pascal des _Pensées_, n'a +pas, comme on dit, pris un jour. Toute une armée de géomètres a passé +pourtant sur le géomètre du XVIIe siècle, et planté plus loin que la +place où il était tombé l'étendard de la découverte. Le jansénisme +s'en est allé en fumée avec les autres poussières d'un siècle écroulé, +et jusqu'en ce beau livre des _Pensées_ il s'est trouvé de vastes +places qui maintenant font trou dans le reste, comme dans un tableau +écaillé. La foi religieuse a pâli. La croyance au surnaturel, qui +était le seul naturel pour Pascal, a diminué dans les esprits, +retournés vers l'en-bas des choses. Il y a donc tout un Pascal de mort +dans Pascal. Mais il y en a un autre qui ne mourra pas, c'est le poète +des _Pensées_! c'est le poète qui est par-dessous tous ces +raisonnements, tous ces doutes, toute cette syllogistique désespérée, +toute cette algèbre de feu qui cherche l'inconnue et ne la trouve +jamais, et qui, comme un phénix effrayé, aveuglé par les cendres du +bûcher où il s'est consumé lui-même, se sauve tout à coup dans le +ciel! + +Du reste, on l'a traité en poète, allez! Le XVIIIe siècle, qui avait +bien ses raisons pour ne pas aimer la poésie, l'a assez insolemment +toisé du bas de sa prose, de sa raison et de sa froideur! Un jésuite +l'avait appelé athée, ce Pascal qui tue l'intelligence sous Dieu. Des +philosophes l'appelèrent visionnaire. Ils en firent un malade et ils +inventèrent même une petite légende d'_abîme qu'il voyait incessamment +ouvert à ses pieds_, et cette légende, qui rapetissait Pascal, a eu +crédit longtemps, et c'est un poète, c'est Sainte-Beuve, qui, +impatienté, l'a mise à la fin en pièces l'autre jour! + +Poltron qui avait peur du diable! Voilà comme on traduisait cette +terreur sainte du Dieu irrité et jaloux, qui féconda Pascal et en fit +un poète incompréhensible aux pousseurs d'alexandrins de tragédie. +Voltaire, Voltaire qui se croyait, avec raison, plus philosophe que +poète, eut les pitiés les plus impertinentes pour Pascal. Dans ces +_Remarques_, dont j'ai parlé, et dans lesquelles il fait tour à tour +le joli coeur et le Tartufe: «Ne mettons point--dit-il d'un ton +protecteur--de capuchon à Archimède...» «Êtes-vous fou, mon grand +homme?» lui dit-il encore en se déboutonnant, familier et maraud. S'il +l'était, c'était de cette folie dont il faut avoir _trois quarts_ avec +un _seul quart_ de raison pour être un homme de génie, disait +Royer-Collard, et cette folie-là, avec ses trois quarts de raison, +Voltaire ne l'avait pas! + +Devant la postérité, et cette partie de la postérité qui aime les +grands poètes, Voltaire n'aura jamais l'honneur d'avoir été, en toute +sa vie, une seule minute fou comme Pascal! + + + + +AUGUSTE MARTIN[33] + + +I + +De Pascal à Auguste Martin, quelle cascade! Auguste Martin est +l'auteur d'une _Histoire de la Morale_[34], et si Pascal est le poète +de l'épouvante, Martin est le philosophe de la sécurité. Mon Dieu, +oui! l'_Histoire de la Morale_! Voilà le sujet qu'aborde +Martin,--_auteur de plusieurs ouvrages_, comme il dit sur la +couverture de son livre. Les religions, les gouvernements, les ordres +religieux, les grands hommes et même les grands scélérats, ont eu leur +histoire. Seule, la morale, cette chose à part des religions et qu'on +est prié instamment de ne pas confondre avec elles, seule, la morale +n'avait pas la sienne. Ces étourdis d'hommes n'y avaient pas pensé! + + [33] _Histoire de la Morale_, par Louis-Auguste Martin, auteur de + plusieurs ouvrages (_sic_) (_Pays_, 11 octobre 1859). + + [34] Bestel. + +Elle avait bien ses philosophes. Jules Simon, avec son _Devoir_, sa +_Liberté_ et sa _Conscience_, était un des philosophes actuels et +présentement des plus comptés de cette morale _par elle-même_, de cet +indépendant _quelque chose_ qui s'appelle la morale, sans Dieu et sans +sanction! Mais d'historien, aucun encore, quand Martin, qui depuis +quinze ans poursuit la morale chez tous les peuples de la terre, comme +Villemain, dont nous parlerons quand nous parlerons des critiques, y +poursuit la poésie lyrique, Martin a pris possession de ce grand sujet +dans un premier volume, précurseur de beaucoup d'autres... +Louis-Auguste Martin, comme il s'appelle lui-même. Ne dirait-on pas un +évêque?... Vous allez voir que ce n'en est pas un. + +L'_Histoire de la Morale_ commence par la morale de la Chine. Le livre +que nous annonçons a même pour sous-titre: _Première partie:--de la +Morale chez les Chinois._ Ce commencement nous plaît. C'est une bonne +ouverture, et nous en faisons sincèrement notre compliment à l'auteur. +En tant qu'on se préoccupe de la morale _par elle-même_, il faut la +prendre où elle brille le mieux, où elle a son caractère le plus +saillant et le plus incontestable, là enfin où elle a le plus régné +sans s'appuyer sur cette robuste et grossière épaule des religions +dont elle n'a plus besoin pour aller toute seule à présent... Or, qui +ne le sait? Ce pays-là n'est-il pas, n'a-t-il pas toujours été la +Chine? + +La Chine a bien vu par-ci par-là quelques vestiges de ces inévitables +religions, branches cassées et dispersées du candélabre primitivement +allumé et qui brûlent encore dans les diverses poussières où les porta +une tempête qui ne les éteignit pas. La Chine, nonobstant, est de tous +les pays du globe celui-là où la philosophie et la science, et par +conséquent la morale, leur fille stérile, ont le plus piétiné ces +débris de flambeaux renversés. Les bonzes de la Chine, les bonzes, qui +sont les calotins de l'endroit, ont été effacés par messieurs les +mandarins, qui en sont les littérateurs et les philosophes. Martin a +donc agi avec une vigueur de procédé qui l'honore en retraçant +d'abord, et avant toutes les autres nations, la Chine et l'influence +qu'y exerce la morale pour montrer que la morale est quelque chose en +soi, car elle y est tout, et après l'avoir montré Louis-Auguste +Martin, l'_auteur de plusieurs ouvrages_, pourra se dispenser d'en +faire un de plus! + + +II + +Et il n'y a point ici de confusion. La morale qu'adore Martin et dont +il entreprend l'histoire est bien la morale telle qu'on l'entend en +Chine, cette morale athée qui charma, quand il la découvrit, tout le +XVIIIe siècle, qui se connaissait à cette morale-là. C'est cette +morale, enfin, que certains esprits du XIXe siècle professent encore +aujourd'hui, en prenant la peine de la détacher adroitement de toute +philosophie comme elle était déjà détachée de toute religion. Or c'est +précisément ce détachement, cet isolement de tout système de +philosophie, qui fait le danger de cette morale, _écrite_ seulement +_dans nos coeurs_, et peu importe par quelle main! + +L'homme n'est pipé que par les idées les plus simples. Tout système de +philosophie a des complications qui n'entrent pas facilement dans +d'esprit de l'homme, ou des parties tellement ridicules (voyez comme +exemple seulement les monades du grand et sage Leibnitz!) que, +décemment, il ne peut les admettre sans être lui-même un philosophe, +apte à avaler tout en fait d'énormités. Mais ce moralisme faux qui ne +se réclame pas d'une théodicée,--une théodicée, c'est de la théologie +philosophique,--ce moralisme facile à comprendre, lavé et brossé de +tout mysticisme, brillant et transparent comme le vide, qui prétend +n'être rien de plus que la constatation d'un pur fait de conscience, +et comment ne pas admettre un fait? ce moralisme positif et _bon +garçon_ est la plus dangereuse erreur qu'il y ait pour le commun des +hommes, parce qu'elle est de niveau avec eux et qu'elle entre, sans +avoir même à lever le pied, dans la majorité des esprits. Eh bien, +c'est ce moralisme que professe aujourd'hui Martin, comme Jules Simon +et tant d'autres! Et encore je crois que Martin, avec son air posé et +doux (je ne dirai pas son air de colombe, mais de bon gros pigeon +pattu et pas trop rengorgé dans son jabot dormant), est plus résolu et +tranche plus net que Jules Simon, lequel me fait l'effet d'être bien +empâté encore de déisme et de traîner après lui quelque chose de ce +pot au noir de fumée. + +Martin, lui, est parfaitement et tranquillement et sereinement athée, +comme un mandarin à quarante boutons. Dans l'avant-propos de son livre +il a défini, comme il le devait, du reste, cette morale dont il a +résolu d'écrire l'histoire. Il nous a donné un petit système qui +marche sur les trois roulettes que voici: les devoirs de l'homme +envers lui-même d'abord (à tout seigneur tout honneur!), d'où la +sagesse,--les devoirs de l'homme envers la société, d'où l'amour,--et +les devoirs de la société envers chacun de ses membres, d'où le +_droit_. Est-ce net? Est-ce peu compliqué? Est-ce roulant?... Une si +jolie petite mécanique enfile l'esprit comme une petite voiture enfile +une allée de jardin! + +De Dieu, pas un mot. Des devoirs envers Dieu, pas l'ombre. Allons +donc! pour qui nous prenez-vous?... Le nom même de Dieu, ce diable +de vieux mot qui embarbouille l'esprit et nuit à sa clarté suprême, +Louis-Auguste Martin ne l'a pas même écrit par distraction une seule +fois. Louis-Auguste Martin n'est pas un distrait. Il est à son +affaire, et son affaire, c'est l'homme, la sagesse de l'homme, +l'amour de l'homme, le _droit_ de l'homme! J'ai vu souvent de +l'individualisme. Je n'en ai jamais vu d'aussi naïf et d'aussi gros +dans sa naïveté. En vertu de toutes les raisons qu'il vient +d'exposer, Martin demande pour l'homme une plus grande liberté, +moins de pénalité, et, comme tous ces messieurs les philanthropes +humanitaires, un petit paradis sur la terre. Nous connaissons cette +ancienne guitare. On nous la râcle depuis assez longtemps! + +Tel est le système de Louis-Auguste Martin, _l'auteur de plusieurs +ouvrages_ que je n'ai pas lus, que je n'ai pas besoin de lire, +celui-ci me suffisant pour juger l'homme, qui doit être, j'en suis +sûr, de la plus profonde unité. Tel est le système à la lueur duquel +l'historien va jeter ses regards sur la Chine. Moraliste, il est vrai, +dont la morale a cela de supérieur, selon lui,--et d'inférieur, selon +nous,--à la morale chinoise, qu'il n'aime point le bambou, et que la +Chine a toujours joué de ce gracieux bâton à noeuds avec l'alacrité, +la vigueur et la prestesse d'un bâtonniste. Même le suave Confucius ou +Khoung-Tseu, si cher à Pauthier, dont Martin emprunte la traduction, +se servait du bâton avec avantage, car, un jour, trouvant son meilleur +ami d'enfance vieux et assis à l'orientale sur ses talons au bord d'un +chemin: «Qui, vieux, ne sait pas mourir, ne vaut rien,» dit l'aimable +sage, et il frappa en perfection le trop vivant bonhomme, tant la +Chine, jusque par la main de ses sages, a l'habitude de badiner avec +le bambou! + +Il y a dans ce badinage, il est vrai, aux yeux du très sérieux +Louis-Auguste Martin, quelque chose de très offensant pour le _droit +humain_, et c'est là le grand reproche qu'il ait à faire à la Chine; +mais, enfin, il n'en dit pas moins, fier pour elle comme s'il était +lui-même un Chinois: «Ce qui caractérise la civilisation en Chine, +c'est la morale. C'est ce qui la distingue des autres civilisations... +Chez aucun autre peuple on ne trouve aussi complètement _formulées_ +les éternelles lois du beau, du vrai et du juste, _inscrites dans la +conscience de l'homme_. On les retrouve à chaque page de son histoire, +_invoquées_ par ses empereurs, ses ministres, ses philosophes et ses +lettrés...» + + +III + +Et c'est la vérité. Martin nous analyse les _livres sacrés_, les +quatre livres de Confucius, le Ta-Hio, le Tchong-young, le Lun-yu, le +Yao-King (voilà assez de cette musique, n'est-ce pas?), et tout +cela--c'est la vérité--est d'une majesté à laquelle, dans l'histoire +intellectuelle des nations, il n'y a rien à comparer. Et cependant, +malgré ces _invocations_ et ces _formules_, qu'a fait la morale de la +Chine, cette morale transcendante régnant en Chine plus que l'empereur +lui-même, ce grand moraliste en robe jaune qui, sous les inscriptions +et les étiquettes, est souvent un monstre d'immoralité auprès duquel +les Césars de la décadence romaine ne seraient que d'aimables jeunes +gens en goguette? + +Est-ce que les Chinois, ces potiches, pris en masse et de siècle en +siècle, ne cachent pas des hommes affreux? Est-ce que ces grotesques +dont on rit, qui sont les marionnettes des Occidentaux, ne sont pas +au fond l'abjection, la trahison, l'abomination, l'infamie du globe? +Est-ce que dernièrement encore l'immense caricature n'a pas tourné au +tragique, et avions-nous besoin de cela pour savoir ce qu'ils ont dans +le ventre, ces poussahs au cerveau figé et à la poitrine vide de tout +sentiment d'humanité et d'honneur? + +Auguste Martin avoue lui-même que Confucius, le plus sage des Chinois, +ne put jamais parvenir à réaliser les réformes qu'il avait méditées, +tant déjà les Chinois de son temps étaient pourris de vices, morts sur +pied, irrémédiablement finis! Or, depuis Confucius, la corruption, qui +va toujours son train, n'a fait que ronger davantage ce cadavre de +nation. Comment donc cette histoire politique et sociale de la Chine, +qu'il a étudiée, n'a-t-elle pas fait trembler quelque peu l'intrépide +Martin sur l'efficacité et la solidité de cette morale qui doit, dans +un avenir heureux, remplacer glorieusement ces drôlesses de religions +chez tous les peuples! + +En effet, il ne tremble pas. C'est un héroïque. Il croit à la morale +par _elle-même_, et il y croit si dru qu'il n'est pas du tout frappé +comme il devrait l'être de ce grand fait qui se retourne contre sa +pauvre morale, la soufflette et la convainc d'impuissance,--le +contraste qui existe et n'a pas cessé d'exister en Chine entre la +moralité enflée ou sentimentale des paroles et la scélératesse des +actes. Incroyable, ou plutôt très croyable préoccupation! La niaiserie +même de cette morale lui échappe; car, vous le savez, le _truism_ +soleille en Orient, la bêtise a dans ces contrées la beauté et la +grandeur du climat, et les Chinois en particulier (à un très petit +nombre près de proverbes qui font exception au reste de leur +littérature), les Chinois sont d'incommensurables La Palisse. +Seulement, ces La Palisse en fait de maximes, ces tautologistes d'une +imbécillité grandiose, sont doublés des coquins les plus déliés et les +plus retors qui aient jamais existé. + +Toute cette morale dont ils se chamarrent n'est donc pour eux que de +l'ornementation pure, _pièces d'estomac_, broderies de robe, +inscriptions de lambris, peintures d'éventail, dessus de portes, +arabesques; mais elle n'a aucune influence réelle sur leur caractère +et leurs actes et elle ne peut pas en avoir, car voici précisément où +un homme qui n'aurait pas été Louis-Auguste Martin aurait été amené à +conclure de toute cette histoire de la Chine.--C'est que la morale ne +peut pas exister par elle-même, et qu'où elle est seule, avec ses +principes tirés de soi, sans le Dieu personnel et rémunérateur qui +punit ou qui récompense, elle n'est plus qu'une sotte et intolérable +dérision! + + +IV + +Mais, pour Louis-Auguste Martin, la conclusion devait être et a été +toute différente et même contraire. La morale qui a le plus marqué une +civilisation de son cachet, comme la civilisation chinoise, a-t-il +dit, ne l'a marquée que par dehors, comme l'habit ou la peau d'un +homme; mais elle n'a jamais pénétré dans ses moeurs. Eh bien, +Louis-Auguste Martin n'en est nullement étonné! Il a réponse à tout. +C'est que la morale des Chinois n'est pas assez la morale par +elle-même! Et probablement ce n'est pas chez ce peuple cul-de-jatte +qu'elle progressera assez pour le devenir. + +Oui! ce qui l'empêchait d'entrer, cette morale, dans les moeurs, c'est +d'abord le vilain bambou, incompatible avec le _droit_ humain. Puis +c'était aussi le droit de primogéniture, odieux partout, en Orient et +en Occident (encore une vieille guitare connue)! Enfin, c'était la +solidarité du fils et du père, ce ciment social que Martin s'amuse à +gratter avec son petit coutelet de moraliste et à faire tomber d'entre +les pierres d'un édifice qui, sans un reste de ce ciment, depuis +longtemps ne tiendrait plus. + +Ah! Louis-Auguste Martin est un homme de rare conséquence. Il ne se +dément pas. Il est un... _en plusieurs ouvrages_; mais si, par hasard, +il ne l'était pas, il l'est dans celui-ci. Une raison encore qu'il +nous donne du peu d'influence de la morale chez les Chinois, ses +civilisés et ses régnicoles, c'est ce qu'il appelle l'esclavage de la +femme. Louis-Auguste Martin, comme tous les moralistes modernes, qui +ont remplacé les chevaliers errants,--et qui parfois errent +aussi,--veut l'émancipation de la femme, même en Occident. La femme, +écrit-il, doit jouer un rôle égal à celui de l'homme dans une +civilisation bien faite: «Mais ce jour semble ajourné à l'époque où ne +domineront plus l'audace, la valeur guerrière, incompatibles avec sa +nature douce et résignée... Seulement, soyons tranquilles, ce jour +arrivera...» Dites-le-vous bien, messieurs les officiers de spahis! + +En vain une femme, une Chinoise, la seule Chinoise _bas-bleu_ ou +_babouche-bleue_ que l'on connaisse et qu'ait eue la Chine, la célèbre +Pan-Hoeï-Pan, a eu une opinion contraire à celle de Louis-Auguste +Martin et à toutes les femmes de lettres de notre Occident ambitieux. +En vain a-t-elle rappelé la femme au sentiment tout-puissant de sa +faiblesse et a-t-elle dit, avec un grand bon sens chinois étonnant et +qui étonnerait même en Europe, qu'il n'y avait pour la femme que la +modestie qui rougit et l'ombre du mystère qui voile cette rougeur +charmante, Louis-Auguste Martin n'a pas l'humble opinion de madame +Pan-Hoeï-Pan, et il lui résiste vertueusement, au nom de la morale +universelle, comme un Joseph... intellectuel. + +Voilà, en somme, le livre de Martin. On n'y trouve guères plus que ce +que nous venons de voir, comme ensemble et portée; mais, nous l'avons +dit, nous le tenons pour plus dangereux qu'un livre plus fort. C'est +de l'hameçon en masse dans le vivier des sots, qui ont une pente +invincible à croire à la morale sans bambou ou sans punition d'un +autre genre, à cette commode morale par _elle-même_ qui s'accote dans +ses remords, quand elle en a, et fait bon ménage avec eux. Quant aux +détails chinois du livre, ils sont pris à Duhalde, au père Amyot, à +Brosset, loyalement cités, du reste, et à notre courageux et impartial +voyageur, le père Huc, qui, lui, ne nous donna pas sur la Chine des +idées de troisième main... Il y a bien par-ci, par-là, deux ou trois +manières assez inconvenantes de parler du christianisme et de son +divin fondateur qui étonnent et détonnent dans l'auteur, athée discret +qui surveille sa parole tout en laissant passer sa pensée, et qui, +quoique badaud d'opinion, a quelquefois le sourire fin... +Louis-Auguste Martin se permet de parler de Notre-Seigneur +Jésus-Christ comme il parlerait d'un moraliste chinois. C'est par +trop... chinois, cela, et mérite le bambou de toute critique qui en a +un! A propos des prescriptions du Divin Maître, Martin, cet arpenteur +exact de l'âme et de ses devoirs, prononce que le christianisme a +_dépassé la puissance de l'homme_ en lui ordonnant de faire le bien à +ses ennemis et de répondre aux offenses par des bienfaits. Sa petite +morale _par elle-même_ est déconcertée de cela, et je le crois bien; +mais ce n'est pas là une raison pour avoir, en exprimant un jugement +faux, une familiarité qui n'est pas seulement un manque de respect, +mais une faute de goût. Et d'ailleurs il n'a donc lu aucune histoire, +pas même celle de la Chine, ce moraliste chinois de Martin, pour dire +que le _christianisme dépasse la puissance de l'homme_! Et le plus +écrasant démenti ne lui est-il pas donné par l'histoire tout entière, +qui atteste que le christianisme a centuplé cette puissance là où il a +saisi la nature humaine,--en Chine même, comme ailleurs et partout! + + + + +BUFFON[35] + + +I + +Ce travail, très complet et très intéressant, sur l'un des premiers +hommes du XVIIIe siècle, confine à deux mondes et embrasse également +la science et la littérature. Et lorsque je dis l'un des premiers +hommes du XVIIIe siècle, ce n'est pas assez: c'est le premier qu'il +faudrait dire. Car, dans l'ordre religieux, supérieur à tout, Joseph +de Maistre et Bonald doivent être comptés comme étant du XIXe siècle, +et, dans les sciences naturelles, Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire en +sont aussi. Buffon, moins spirituel que Voltaire, dont l'esprit me +fait, d'ailleurs, toujours l'effet d'un bruit de grelots mis en +vibration par les mouvements pétulants d'un singe, moins même que +Montesquieu, qui a le sien finissant en pointe sans être pour cela un +obélisque (car un obélisque, c'est un colosse!), Buffon, qui pourrait +bien, si on y regarde, n'avoir pas d'esprit du tout, est pourtant fort +au-dessus de ces deux hommes, bien plus vantés que lui et par la seule +raison qu'ils ont plus troublé la moralité de leur siècle. Évidemment +il les domina par la faculté la plus élevée d'entre les facultés +humaines, quel que soit l'objet auquel on l'applique,--par cette +faculté de l'ordre, que Voltaire n'eut jamais qu'avec ses domestiques +et ses libraires, et que Montesquieu aurait pu avoir sans cet amour +mesquin de l'épigramme qui l'a tant rapetissé. + + [35] _Histoire des travaux et des idées de Buffon; Des manuscrits de + Buffon_, par Flourens (_Pays_, 31 janvier 1860). + +Buffon, en effet, est l'ordre même, l'ordre concerté, enchaîné, +lumineux! C'est là le caractère le plus visible de son génie. Investi +de la double aptitude de la science et de l'art d'écrire, le plus +savant de tous les arts, Buffon est au moins toujours l'ordre, s'il +n'est pas toujours la vérité. Grand talent descriptif, qui sait encore +mieux distribuer et encadrer ses tableaux que les peindre, il a +précisément comme peintre le défaut de sa qualité souveraine: il pèche +par l'ardeur; il est froid... comme l'exactitude et comme la majesté. +Né en 1707, sous Louis XIV, le roi réglé et éclatant comme le soleil, +qu'il avait pris pour son symbole, Buffon devait garder sur tout +lui-même un impérissable reflet de ce grand règne, qui expira sur son +berceau, et montrer ce reste de _grandeur par la règle_ comme pour +faire leçon en sa personne à la société déréglée au sein de laquelle +il ne vécut pas. + + Le croirait-on, de loin?... + +Buffon, l'homme aux manchettes, qu'il mettait pour lui seul, est +presque un solitaire dans son siècle. Un solitaire en grande +toilette! Il haïssait Paris, le désordonné Paris, dont les soupers +faillirent tuer jusqu'au génie de Montesquieu,--et il le fuyait. Quand +il n'était plus au Jardin du Roi, il était à Montbard, dans ce +pavillon aérien qu'il avait fait bâtir au-dessus de toutes les +terrasses et dans la lanterne vitrée duquel il passa «cinquante ans à +son bureau». C'est là, et _de là_, qu'il porta dans les résultats de +ses travaux et dans sa manière de travailler, dans son style, _qui +était l'homme_, et dans les moindres détails de la vie, cette hauteur +tranquille et cette éternelle préoccupation de l'ordre et de la règle +qui fit sa gloire et son bonheur; car il fut heureux! Il ne le fut +point à la manière du chaste Newton, ce célibataire sublime, qui +n'aima que Dieu et ses lois. Il avait, lui, quelque chose de trop +tempéré, de trop harmonieux pour se mutiler ainsi le coeur, pour être +un si cruel ascète de la science. Non! il se maria tard, dans sa +beauté mûrie, et distribua ses jours entre la méditation et la nature, +entre l'amour sans trouble du mariage et les vigilances tendres et +lucides de la paternité. Il avait mis tant d'ordre dans sa vie qu'il +put, sans inconvénient, la partager! + +Voilà l'homme,--le seul homme calme, comme un ancien, d'un temps ivre +de vin de Champagne et de pire encore; voilà le Buffon que Flourens a +voulu nous peindre, consacrant à l'homme un talent très vif de +biographe et au savant une science qui a l'accroissement de presque un +siècle de plus. Flourens est un de ces esprits issus de Buffon dont on +pourrait dire: Si Buffon n'avait pas été, existeraient-ils? Pour moi, +je le crois, quant à Flourens. Il a une personnalité très distincte et +parfaitement à lui; nous la montrerons tout à l'heure. Mais peut-être, +lui, ne le croit-il pas? Il adore Buffon, et depuis trente ans il lui +a donné probablement bien plus de vie qu'il n'en a reçu de ce grand +homme. Flourens ne s'est pas seulement fait un artiste en gloire pour +le compte de Buffon: il est le meilleur de sa gloire. Parmi tous les +bonheurs et toutes les somptuosités de cette prodigieuse destinée que +Dieu, après sa mort, continue à cet heureux qui aurait pu jeter sa +bague aux poissons du Jardin des Plantes, le meilleur c'est cette +gloire plus intelligente et plus pure incarnée dans l'admiration d'un +rare esprit qui sait, lui, pourquoi il admire, et qui se détache de ce +fond d'éloges traditionnels et de sots respects qui compose le gros de +toute renommée. En exprimant, en filtrant cette dernière goutte de +gloire exquise sur la mémoire de Buffon, Flourens semble avoir oublié +la sienne. Mais qu'il soit tranquille! il ne l'aura pas moins +par-dessus le marché[36]. + + [36] On verra plus loin les titres à cette grande chose qu'a Flourens + par ses travaux _personnels_. + + +II + +Ainsi, double biographie:--la biographie intérieure et la biographie +extérieure de Buffon, les faits de sa vie et ceux de son intelligence, +tels sont les deux volumes de Flourens et qui se complètent et +s'appellent. Publiée à dix ans d'intervalle de l'_Histoire des travaux +et des idées de Buffon_[37], l'_Histoire des manuscrits_[38] n'est +qu'un dernier mot que Flourens, après tout ce qu'il avait dit déjà, +pouvait ne pas dire sans faire préjudice à l'homme de son culte, mais +qu'il a dit parce que l'amour infini a soif de lumière infinie. +Buffon, on le savait, avait des collaborateurs, et ce n'était là ni +une infirmité ni une pauvreté de son génie, mais, au contraire, une +puissance de plus. Ce furent l'abbé Bexon, Guéneau de Montbéliard, +Daubenton, ses lieutenants en histoire naturelle auxquels il découpait +le monde pour leur en donner à chacun une province à lui décrire et à +lui rapporter. Eh bien, ces collaborateurs ont un peu troublé les +scrupules religieux de Flourens! Il ne s'est pas assez rappelé le sort +de ces collaborateurs de Mirabeau, qu'on reprocha aussi à son génie... +qui les a parfaitement dévorés. L'_Histoire des manuscrits_ a été +commise en vue d'apaiser cette pieuse et même superstitieuse terreur. +Flourens a voulu montrer, par ces _manuscrits_ dont il nous cite +beaucoup de passages, à quel point l'esprit attentif de Buffon +s'imprimait encore, en corrections, sur les pages qu'il n'avait pas +tracées; mais réellement, pour nous, peu importe! + + [37] Garnier frères. + + [38] Ibid. + +Outre qu'en bonne justice ces corrections sont insignifiantes, elles +ne le seraient pas qu'elles n'ajouraient rien au respect qu'on doit à +Buffon, qui, après avoir pris la part du lion dans cette histoire +naturelle dont il a eu la grande pensée, créa, avec l'histoire, des +naturalistes pour l'écrire à côté de lui. Et ne sera-t-il pas, +d'ailleurs, toujours plus beau d'inspirer les hommes comme la Muse que +de les corriger ou de leur dicter comme un professeur? Seulement, dans +ce volume sur les _Manuscrits_, que je regarde comme l'épi vidé de +l'autre beau volume si plein sur les _Idées et les travaux de Buffon_, +il y a cette biographie extérieure que Flourens n'avait encore +jusqu'ici qu'ébauchée et dont on peut se passer d'autant moins, quand +il s'agit de cet homme d'une si magnifique ordonnance, que son talent +explique sa vie comme sa vie explique son talent, et que les triples +pentes de l'esprit, du caractère et de la destinée se confondent et +forment son identité. + +Et il l'a bien compris, le fin biographe! Il s'est bien gardé de +remâcher l'idée, vieillotte de vulgarité, de ce superficiel Voltaire, +qui disait: «L'existence des hommes des lettres est dans leurs écrits +et non ailleurs», et il nous a donné, avec le détail le plus +pointilleux et la charmante petite monnaie des anecdotes, dont on n'a +jamais trop à dépenser, la biographie de cet imposant homme de science +et de lettres dont la vie refléta sans cesse la pensée, mais qui est +une _vie_ sous sa pensée, comme il y a de l'_eau_ sous le bleu du ciel +que reflètent les eaux! Flourens nous l'a écrite ainsi qu'un homme +d'action qui n'abstrait pas l'action humaine de l'existence du plus +grand des contemplateurs. + +Flourens, il est vrai, n'est pas un savant de livres ou d'idées +pures, c'est un naturaliste, un expérimentateur, c'est-à-dire un +esprit incessamment à l'affût du caractère interne ou externe des +choses, et, pour cette raison, il ne pouvait guères oublier les +caractères de l'homme dans le contemplateur du belvédère de Montbard. +Dès les premières pages de cette biographie, où le savant que nous +allons retrouver dans les _Travaux et idées de Buffon_ se sent et pèse +si peu, je vois, avant toute vocation scientifique, cette faculté de +l'ordre que j'ai signalée et qui est la maîtresse faculté et la +faculté maîtresse dans Buffon. Très jeune, à l'âge où les autres +jeunes gens se dissipent, à l'âge des coups d'épée (il en donna un), +il se fait rendre compte judiciairement par son père de la gestion de +sa fortune, en proie aux plus affreuses dilapidations, rachète la +terre de Buffon que ce bourreau d'argent avait vendue, et le garde +tendrement chez lui, ce bourreau qui se remarie et dont il garde +également et élève les enfants. C'est, jeune, absolument le même homme +qui, vieux, envoyant son fils à l'impératrice de Russie et lui +constituant presque une maison, lui dit, au milieu de ses largesses et +de ses tendresses: «Et surtout payez vos gens toutes les semaines, +monsieur!» + +Riche par le fait de son énergie, il employa sa fortune à former des +relations nécessaires à son ambition sans turbulence, et il avait dès +lors, nous dit son biographe, «l'aplomb de la richesse et de la +beauté», ces deux choses qui font d'ordinaire perdre leur équilibre +aux hommes. Il s'occupait de mathématiques, traduisait les _Fluxions_ +de Newton, mais déjà il se mettait en mesure avec l'avenir par des +mémoires sur les végétaux qui le firent passer, à l'Académie, de la +classe de mécanique dans celle de botanique, et décidèrent plus tard +de sa nomination à l'intendance du Jardin du Roi, qu'il visait depuis +longtemps avec la tranquillité de regard de la prévoyance. Une fois +nommé à cette fonction, l'homme d'ordre de l'intimité apparut dans la +vie publique. Buffon administra le Jardin comme il avait administré sa +fortune. C'est alors qu'il créa des naturalistes qui durent l'aider +dans le gouvernement de ce Jardin, ouvert aux produits des quatre +règnes de la nature, et qui vinrent de tous les coins du globe s'y +accumuler! Comme les hommes qui savent choisir ceux qui les +remplacent, il fut _invisible_ et _présent_ au Jardin du Roi. Excepté +quatre mois de l'année, il restait à Montbard, perché comme un aigle +dans cette aire de cristal qu'il s'y était bâtie pour mieux y méditer +dans la lumière, et ce ne fut qu'au bout de dix ans qu'il en +descendit, rapportant, imprégnés, trempés et saturés de cette lumière, +les trois premiers volumes de son _Histoire naturelle_. + +A dater de ce moment sa gloire commença, sa vraie gloire. Jusque-là, +il n'avait été que célèbre. Mais cette gloire caressante, dont les +baisers sonnent, ne l'empêcha pas de remonter les escaliers grillés du +pavillon plein de silence où l'attendait l'étude pensive, «l'étude +après laquelle--disait-il--vient la gloire, si elle peut et si elle +veut, et elle vient toujours!» Je l'ai dit, et Flourens l'a prouvé, +ce qui distingue Buffon des hommes de son temps, que la gloire rendit +fous, comme Rousseau et Voltaire,--de vrais parvenus,--c'est que sa +belle tête calme sut résister à cette sirène. Il l'aima, mais comme il +aima tout: avec une raison bien autrement belle que l'ivresse. Il +l'aima comme il aima sa femme, comme il aima son fils, comme il aima +sa province, qu'il ne quitta jamais. La province où l'on est né, +patrie concentrée, patrie dans la patrie, peut-être plus profonde et +plus chère encore que l'autre patrie! Ah! ce n'est pas lui qui aurait +quitté sa Bourgogne et Montbard pour venir se faire couronner à Paris +par des cabotines et pour donner des bénédictions déclamatoires au +marmot de Franklin. Flourens cite un mot de cette madame de Pompadour +que Voltaire le familier avait bien raison d'appeler Pompadourette, +qui rime à grisette, et qui dit bien le ton de _fille_ de cette +femme-là: «Vous êtes un joli garçon, monsieur de Buffon, on ne vous +voit jamais!» Il était un _joli garçon_ comme Corneille: + + A mon gré, le Corneille est joli quelquefois! + +Mais quelle plus honorable accusation de solitude! En effet, il ne +venait à Paris que dans quelque occasion solennelle, par exemple pour +prononcer un jour, à l'Académie française, le seul discours de +réception que la postérité n'ait pas oublié... et il s'en retournait +après reprendre l'immense travail auquel il avait consacré sa vie. Il +l'interrompait, cependant, pour recevoir dignement ceux qui venaient +visiter cette gloire, qui n'était pas sauvage, mais qui sentait +qu'elle ne grandirait que dans le labeur et l'isolement des hommes +toujours plus! Sachant le prix du temps, le prix de tout, planant sur +les préoccupations de son âme et les distractions de la vie, ne +permettant pas à ces distractions d'emporter jamais sa pensée hors de +l'atmosphère où, sans effort, il la maintenait, Buffon, comme +Rousseau, ne jouait pas au hibou de Minerve. Ses manières de _poser_ +étaient plus aimables. + +Il avait beau être un homme de génie, c'était aussi un grand seigneur +de sentiment, toujours prêt à l'hospitalité, vous tendant sa belle +main du fond de ses manchettes, qui se levait de son bureau pour vous +faire accueil, «mis plutôt comme un maréchal de France que comme un +homme de lettres», disait Hume étonné; car il avait cette faiblesse +d'aimer la parure qui fut la faiblesse de tant de grands hommes. C'est +ainsi que vécut Buffon, c'est ainsi qu'entre la société et la nature, +mais plus loin de l'une que de l'autre, il atteignit cette vieillesse +qui devait être longue et qui lui alla mieux que la jeunesse, tant ce +grand esprit d'ordre et de paix majestueuse paraissait plus grand, +dans le rassoiement de sa puissance, par ces dernières années voisines +de la mort, qu'au temps de la virilité! + +De tous les sentiments qu'il permit à son âme, je crois que le plus +touchant et le plus profond fut pour son fils, et c'est aussi la +pensée de son biographe. Le sentiment paternel, si protégeant et si +élevé, rentrait dans sa nature ordonnante et souveraine. Tous les +autres devaient faire un peu grimacer son âme, comme les petits +sujets faisaient grimacer son style. Il ne s'y adaptait pas. «Quand il +met sa grande robe sur les petits objets, elle fait mille plis», +disait gracieusement, pour la première fois de sa vie, en parlant de +lui, ce goître de Suisse, madame Necker. + + +III + +Telle est en abrégé cette biographie dont on ne peut donner l'idée en +quelques mots; telle est cette oeuvre d'agréable renseignement et de +piquante justesse qui, selon nous, fait tout le prix de l'inutile +volume des _Manuscrits_. Il n'en est point de même de l'autre volume +de Flourens: _Des idées et des travaux de Buffon_. Ce n'est plus là +seulement un ouvrage agréable ou piquant comme cette notice +biographique dont nous venons de rendre compte, mais c'est un livre +dans lequel on constate une véritable supériorité. Là, on trouve une +critique de Buffon pleine de verve, de mouvement, de sagacité et de +science,--une critique faite par un amour qui a déchiré son bandeau, +mais qui n'en est pas moins de l'amour encore. + +C'est le cas pour Flourens. Assurément nous ne croyons pas que jamais +il sorte de cette critique de l'amour, qui est la sienne quand il +s'agit de Buffon, et qu'il puisse entrer dans cette impartialité +froide qui est la vraie température de toute critique; mais +rendons-lui justice et convenons que pour lui, l'enfant de Buffon, le +cartésien comme Buffon, l'homme incessamment occupé à brosser comme un +diamant la gloire de Buffon pour qu'elle brille davantage, il a +cependant dans le regard une fermeté qui étonne quand il le porte sur +son maître. Il ose le regarder, et très souvent il le voit bien. Il le +voit entre les théories et les systèmes, constatant nettement que +Buffon, tiré à deux philosophies, tenait de Descartes le goût des +hypothèses, et de Newton le respect et la recherche des faits. Au +fond, en effet, Buffon n'était pas, malgré des qualités de génie, un +de ces intuitifs qui sont les premiers en tout génie humain. Le fait +de son esprit, qui finit, nous le reconnaissons, par devenir +tout-puissant par l'ordre (toujours l'ordre!), la continuité, +l'enchaînement, la génération des idées, était plus un tâtonnement +sublime que cette intuition qui n'hésite jamais et va droit à la +découverte. + +Buffon avait commencé sa vie pensante et savante par les +mathématiques, qui sont une science de déduction, et il apporta les +habitudes mathématiques partout où depuis s'engagea sa pensée, et +c'est à cause de cela, selon nous, bien plus qu'à cause de ses +accointances avec Descartes, qui avait été aussi un mathématicien bien +avant d'être un philosophe, c'est à cause de cela que Buffon admit si +souvent l'hypothèse comme une règle de fausse position. Buffon, nous +dit Flourens, se trompa d'abord sur la méthode, rien n'étant moins +dans la nature de son esprit que les nomenclatures et les caractères +généraux. Seulement, comme, après l'avoir abaissé d'une main, Flourens +relève Buffon de l'autre, en ajoutant qu'il se fit plus tard une +méthode parce qu'il était un esprit toujours en marche, progressif et +se complétant, Flourens n'attribue pas avec assez de rigueur, à notre +sens, quoiqu'il l'indique, l'absence de vue perçante de Buffon, en +fait de méthode, à une conformation de tête qui n'avait rien de +métaphysique et à des facultés qui devaient entraîner celui qui les +avait comme l'imagination entraîne. + +C'est un peintre, en effet, avant tout, que Buffon, et son grand +mérite, qui est énorme et que nous ne voulons pas plus diminuer que ne +le veut Flourens, est d'avoir fondé la partie descriptive et +historique des sciences naturelles. Mais la loi abstraite, la méthode +qui donne tout dans un seul procédé, disons-le hardiment, ne pénétrait +pas en cette tête pompeusement éprise de généralités, de différences +et de coloris. Buffon est bien plus une imagination qui reçoit des +impressions et qui en fait jaillir des tableaux vivants, qu'un +observateur dans la force exacte de ce mot. Il n'était pas anatomiste, +ce myope superbe. + +Nous avons dit qu'il tâtonnait. Le bâton avec lequel il tâtonna et sur +lequel il s'appuya, en anatomie, par exemple, fut Daubenton; mais par +Daubenton (qu'importe le moyen!) «il créait l'anatomie comparée--dit +Flourens--et il en comprenait l'importance». C'était l'habitude de son +esprit, et c'en était aussi la force, de comprendre, de féconder, +d'élargir les faits qu'il n'avait pas découverts. Moins +expérimentateur habile que généralisateur formidable, il promenait sa +vue sur les expériences qu'il n'avait pas faites; il en tirait les +conséquences les plus éloignées; il en appuyait des conjectures. +«Et,--dit l'éloquent Flourens, qui voudrait couvrir de sa tête tout +entière, comme on couvre de sa poitrine celui qu'on aime, les erreurs +de Buffon, ces erreurs qui sont souvent grandioses,--et j'aime mieux, +à tout prendre, une conjecture qui élève mon esprit, qu'un fait exact +qui le laisse à terre... J'appellerai toujours grande l'a pensée qui +me fait penser.» + +«C'est là le génie de Buffon--ajoute-t-il encore--et le secret de son +pouvoir, c'est qu'il a une force qui se communique, c'est qu'il ose et +qu'il inspire à son lecteur quelque chose de sa hardiesse.» + +Et pourtant est-ce que les paroles de Flourens ne sont pas +singulières? Ensorcellement par la beauté, par la grandeur, par le +charme enfin du génie, plus que par la vérité qu'on lui doit... Si, +vous autres savants, vous vous laissez entraîner ainsi hors du vrai +limité, impérieux, immuable, que voulez-vous que nous devenions, nous, +devant les beautés littéraires de cet homme, qui fut certainement, en +définitive, plus un grand artiste dans l'ordre scientifique qu'un +savant! + + +IV + +Car voilà Buffon,--le vrai Buffon, pour nous! Buffon, c'est le grand +peintre du XVIIIe siècle, qui n'a pas inventé seulement la description +scientifique, comme parle Flourens, mais la description +naturelle,--l'art de peindre avec des mots,--et qui, dans l'ordre +hiérarchique de cet art nouveau, précéda immédiatement Chateaubriand, +lequel commença sa carrière d'écrivain par être aussi naturaliste. En +cette _Histoire des travaux et des idées de Buffon_, Flourens +s'occupe, avec une compétence dont nous ne sommes point juge, du +détail de toutes les questions techniques que nous ne saturions +aborder dans ce livre, nous qui n'écrivons ni pour une spécialité ni +pour une académie. Les idées de Buffon sur l'économie animale, sur la +génération et sur la dégénération des animaux, etc., etc., etc., +toutes ces diverses vues sont passées au crible de la plus patiente +analyse. Mais, la conclusion que nous venons de citer l'atteste, ce +qui reste au fond du crible c'est le génie de l'homme qui a remué +toutes ces questions; le résultat qu'on atteint, c'est la +démonstration de sa force; mais, franchement, ce n'est guères rien de +plus! Excepté l'unité du genre humain et la théorie de la terre, les +deux plus grandes solidités de Buffon, l'actif de vérité, dans son +bilan, est assez petit. Seulement, nous l'avons dit, c'est bien moins +l'hypothèse qui est à admirer dans ce majestueux manieur d'hypothèses, +que l'ordre dans lequel il les dresse et fait avec elles de grands +spectacles! + +Or, c'est là ce qui nous importe, à nous. Nous nous soucions fort peu, +pour notre compte, que la science, dont la preuve définitive n'est +jamais faite, revienne maintenant, comme on le dit, aux _Époques de la +nature_, après les avoir insultées. Quand elle y sera revenue, +peut-être s'en retournera-t-elle encore, après y avoir laissé son +respect et y avoir repris son mépris. Toutes ces titubations, ces +chancellements, ces allées et venues d'une science éperdue et +incertaine, n'empêcheront pas que ces _Époques de la nature_ ne soient +un monument littéraire au pied duquel elle peut, s'il lui plaît, +s'agiter. Quand les sciences naturelles, qui sont d'hier, auront +grandi et seront développées, Buffon en sera probablement +l'Hésiode,--un Hésiode dont les hypothèses seront les fables, mais qui +seront inviolables au temps sous la garde d'un langage assez beau pour +être immortel! + + + + +SAINT-BONNET ET LE R. P. DANIEL[39] + + +I + +Il est une question qui brûlait hier, et qui, tiède aujourd'hui, +pourrait, d'un jour à l'autre, reprendre sa chaleur première, car elle +n'a pas été résolue. C'est cette question des classiques grecs et +latins, en apparence toute littéraire, mais dont le sens profond n'a +frappé personne quand on l'a agitée puisqu'elle cache,--et tout le +monde l'a senti,--sous son intitulé modeste, cet énorme problème +politique et social de l'éducation, qui déjà faisait sourciller le +vaste et serein génie de Leibnitz bien avant que l'Europe n'eût vu le +XVIIIe siècle et la révolution française! Rendu, par ce double +événement, bien plus difficile à résoudre, un tel problème, malgré +tout ce qu'il a inspiré aux esprits les plus opposés, n'était pas +cependant arrivé à ce point de démonstration qu'il pût imposer sa +solution, comme une loi, à l'État lui-même, après l'avoir imposée à +l'opinion comme une vérité. Et il y avait plus. Sur cette question de +l'enseignement, si grave, si pressante, si peu faite pour attendre +puisqu'elle implique l'avenir et le compromet, c'était surtout +l'opinion qui était restée indécise. Elle s'était émue, il est vrai; +mais elle ne s'était pas prononcée. Les hommes qui devraient la +conduire et ceux qui pourraient l'égarer s'étaient passionnés. On +avait bataillé de part et d'autre; mais d'aucun côté on n'avait +vaincu. D'aucun côté (jusqu'ici du moins) ne s'était levée, pour en +finir, une de ces intelligences supérieures qui ferment les débats sur +une question, comme Cromwell ferma la porte du parlement et en mit la +clef dans sa poche; et la Critique attendait toujours le mot concluant +et définitif qui devient, au bout d'un certain temps, la pensée de +tout le monde,--ce mot qui est le coup de canon de lumière après +lequel il peut y avoir des ennemis encore, mais après lequel il n'y a +plus de combattants. + + [39] _De l'Affaiblissement de la Raison en Europe; Des Études + classiques dans la société chrétienne_ (_Pays_, 1er septembre 1861). + +Eh bien, ce que la Critique attendait, elle ne l'attend plus! Le mot +dictatorial dont nous parlons a été dit, et, comme nous le prévoyions +bien, du reste, il vient d'être dit par une intelligence chrétienne. +Saint-Bonnet ne serait pas chrétien que, de nature et de physiologie +intellectuelle, il irait au fond des choses et creuserait les +questions jusqu'au tuf. Il se tient si loin de la forge aux +réputations, il fait si peu antichambre dans les boutiques où nous +brassons la renommée; moitié aigle et moitié colombe, c'est un esprit +si haut et si chaste, dans la solitude de sa province, qu'on est +obligé de rappeler qu'à vingt-trois ans il achevait son ouvrage de +l'_Unité spirituelle_, trois volumes étonnants d'aperçus, malgré leurs +erreurs, et qui donnaient du moins la puissance de jet et le plein +cintre de cet esprit qui s'élançait, et que plus tard il s'élevait, +d'un adorable _Traité de la douleur_, jusqu'à cette _Restauration +française_, l'ouvrage le plus fort d'idées qu'on ait écrit sur notre +époque. Métaphysicien comme Malebranche, avec la poésie d'expression +au service de la métaphysique que Malebranche, malgré son chapitre des +_Passions_ (admiration d'école!), n'avait pas, Saint-Bonnet est une de +ces pompes intellectuelles qui vident toute question à laquelle +s'applique le formidable appareil de leur cerveau. Quel qu'eût été le +courant d'idées dans lequel il eût fonctionné, nous aurions eu +toujours sur cette question de l'enseignement, puisqu'il la traitait, +un livre remarquable avec lequel il eût fallu rudement discuter; mais +Saint-Bonnet est chrétien. La discussion, s'il y en a une, ne nous +regarde plus. Saint-Bonnet a ajouté la vigueur de l'idée chrétienne +aux forces vives de son esprit, et c'est ainsi qu'il est arrivé, non à +la vérité par éclairs, mais au plein jour de la vérité. + +Et, quel qu'ait été le renfort de l'idée chrétienne, il y est arrivé +pourtant par sa voie propre d'études habituelles et de facultés +profondes, intuitives et réfléchies tour à tour. On n'a pas oublié +sans doute que les prétentions en présence, sur cette question de +l'enseignement, c'étaient, d'une part, l'innocuité morale des +classiques et leur convenance littéraire, et, de l'autre, le danger +auquel ils exposent de jeunes esprits qui prennent leurs premiers +plis et reçoivent les terribles premières impressions de la +vie,--terribles, car ce sont peut-être les seules qui doivent leur +rester! Comme les autres écrivains qui ont discuté l'influence de la +littérature ancienne sur l'intelligence des générations modernes, +Saint-Bonnet ne s'est pas contenté de poser une question d'histoire +et d'établir superficiellement un rapport de cause à effet entre la +moralité des auteurs païens, dont les oeuvres sont livrées trop tôt +à de sympathiques admirations, et la moralité des hommes nés dans le +sein du christianisme et qu'a lavés, même intellectuellement, le +baptême. Saint-Bonnet a voulu davantage. Habitué à la méditation +philosophique, à ce reploiement de la pensée qui s'aiguise en se +pénétrant, il a entrepris de dégager cette loi de déduction qui, +chez les autres écrivains, n'avait encore été qu'indiquée, et de la +faire toucher par tant de côtés et à tant de reprises à ses lecteurs +qu'il fût impossible de la nier. A notre sens, il a réussi. Il a +traversé rapidement les faits d'expérience que de part et d'autre on +s'opposait, puis, enfonçant la griffe de sa toute-puissante analyse +dans les flancs mêmes de la question psychologique, il a substitué +une question de nature humaine et d'inévitabilité logique à un +rapprochement décevant dont on pourrait également dire: Cela est-il +ou cela n'est-il pas? Conséquent à la manière des grands +observateurs, qui généralisent quand ils concluent, anatomiste de la +pensée comme Bichat et Cuvier l'étaient des organes, il a pris la +tête humaine dans sa main et il a dit: Cette tête étant conformée +comme elle est, il est évident que telles idées ou tels sentiments +qu'on y infiltre quand elle est vierge encore doivent produire tel +effet funeste,--absolument comme le chimiste dit: Tel liquide versé +dans un autre liquide doit produire tel précipité à coup sûr. Et par +là il a donné à une argumentation épuisée le degré de solidité qui +devait la rendre invincible. + +Certes! à ne voir en bloc qu'un tel résultat, ce serait déjà une chose +grande et belle que de l'avoir atteint, et la Critique, qui sait la +profondeur et la difficulté des idées simples, ne pourrait oublier de +le signaler avec éclat. Mais là ne se borne point le mérite du livre +dont il est question. Il faut entrer dans les détails de ce nouvel +ouvrage de Saint-Bonnet pour être frappé comme il convient de toutes +les qualités d'exécution de sa pensée. Alors seulement on comprendra +le magnifique titre qui surprend d'abord: _De l'Affaiblissement de la +Raison en Europe_[40], donné à une brochure sur la question des +classiques; et ce titre, si plein de choses, sera complètement +justifié. + + [40] L. Hervé. + +En effet, l'horizon de l'auteur de l'_Affaiblissement de la Raison_ ne +se circonscrit pas dans les limites, si agrandies et si fouillées +qu'elles soient, d'une question de psychologie. Il est assez +indifférent pour le quart d'heure de savoir si c'est le métaphysicien +qui éveille en lui l'esprit politique ou si c'est l'esprit politique, +effrayé des tempêtes qui dorment sous nos pieds à fleur de sol, qui a +repoussé le métaphysicien sur lui-même; mais ce qui est visible +jusqu'à la splendeur, c'est que le métaphysicien et l'esprit +politique, dont l'union fait un homme presque aussi merveilleux qu'une +chimère, forment en Saint-Bonnet une exceptionnelle harmonie. Aux yeux +de ce double penseur, l'anarchie, fille de la révolution française, +née dans le sang affreusement fécond qu'avait essuyé pourtant un grand +homme, l'anarchie, vaincue une seconde fois dans l'État, se réfugie +actuellement dans la pensée, dans la philosophie, dans cette partie +immatérielle et abstraite de l'homme d'où, au premier jour, elle +redescendra dans les faits, plus forte que jamais, plus armée et plus +menaçante! «On croit éteinte la révolution,--dit Saint-Bonnet, au +commencement de son livre, dans des lignes qui, pour être un tocsin, +n'en sonnent pas moins aussi tristement qu'une agonie,--c'est croire +éteinte l'antique envie que la foi comprimait autrefois dans les +âmes... envie amoncelée, en ce moment, comme la mer, par un vent qui, +depuis un siècle, souffle sur elle.» Laissons les Pangloss du progrès +se vautrer dans la niaiserie de leur optimisme. Le vieux serpent de +l'erreur ne périt pas pour changer de peau. Au contraire, en changer, +c'est pour lui une des conditions de la vie. Devenue panthéiste sur +les sommets de la pensée et socialiste dans le terre-à-terre de la +pratique et de la réalité, cette révolution intellectuelle, qui fait +l'intérim de la révolution politique en attendant son retour, est pour +Saint-Bonnet, comme pour nous, du reste, comme pour tous ceux qui +portent un regard assuré sur l'Europe actuelle, l'application complète +de toutes les doctrines du XVIIIe siècle à l'homme et à la société. +Seulement, plus frappé que personne, en vertu de son tour d'esprit, de +l'inutilité des _charges à fond_ exécutées par les meilleures +intelligences contre la révolution dans les systèmes qu'elle a +engendrés par la tête de ses plus illustres penseurs, et voyant, sur +ces systèmes rompus, déshonorés, défaits, la révolution vivre encore +et continuer de ravager la pensée sociale, Saint-Bonnet s'est dit +qu'il fallait l'attaquer plus profondément, plus intimement que dans +ces systèmes, forteresses de quelques jours! Il s'est dit qu'il +fallait la poursuivre jusque dans son dernier retranchement, jusque +dans les facultés de l'homme, faussées et perdues par une éducation +première, et qui n'en restent pas moins perdues quand l'homme ne croit +plus à la lettre de son enseignement. Or, de toutes les facultés de +l'homme, la plus gauchie, la plus radicalement altérée, c'est +précisément celle-là que la philosophie croit avoir le plus +développée, c'est la faculté qui sert à concevoir le vrai:--la raison! +Pour le prouver, Saint-Bonnet nous en fait l'histoire. Il nous en +raconte les défaillances. Terrifiante et majestueuse peinture! Le +propre des esprits véritablement supérieurs est d'élever jusqu'à eux +les questions qu'ils posent et de n'en descendre pas moins jusqu'au +fond de ces questions soulevées. Saint-Bonnet a prouvé à quelle race +d'esprits il appartenait en donnant pour base à une question de +réforme dans l'éducation publique cette histoire de l'affaiblissement +de la raison en Europe, qui serait la plus sûre prophétie de notre +prochaine décadence si le livre où elle est annoncée ne renfermait pas +les meilleurs moyens de l'éviter. + +Et c'est ici que l'originalité du livre commence; c'est ici qu'on sent +à quel métaphysicien on a affaire. Nous avons nommé la raison. Mais, +comme tous les grands esprits philosophiques, qui savent que les mots +représentent la pensée, qui poinçonnent la langue et donnent le +vocabulaire de leurs conceptions, Saint-Bonnet nous explique ce qu'il +entend par cette faculté, d'ordinaire si vaguement définie. +Indépendamment de sa justesse, nous, chez qui bat le coeur de +l'artiste, nous ne savons rien de plus beau que cette définition de la +raison, qui a les proportions d'une analyse. Selon Saint-Bonnet, la +raison, c'est la faculté divine, impersonnelle, qui nous met en +rapport avec l'infini. Une des confusions les plus fréquentes et les +plus déplorables d'une fausse philosophie, c'est la confusion de la +raison et de l'intelligence, qu'il faut si sévèrement distinguer. La +raison, c'est ce qui nous est resté du rayon divin après la grande +rupture de la chute; l'intelligence, c'est la puissance de l'homme, +le résultat, soit du hasard, soit du mystère de sa contingente +organisation. Comme la sensation est en l'homme le représentant et la +voix de la nature, la raison est dans sa conscience le représentant et +la voix de Dieu. + +«La fonction psychologique de la raison--dit Saint-Bonnet--est de +placer continuellement la notion de l'être, la notion de la loi, du +nécessaire, de l'unité, du juste, du bien en soi, en un mot du divin, +sous les perceptions innombrables du phénomène du variable, du +relatif, du fini que lui transmet sans cesse l'intelligence, +recueillant le produit des sens, et d'empêcher que nous ne restions de +simples animaux. La fonction de la raison, en un mot, est de rappeler +constamment l'homme des perceptions contingentes et personnelles aux +perceptions impersonnelles et immuables; de la nature physique où le +retient le corps à la raison éternelle d'où lui descend la vérité.» +Une telle faculté, qui soude presque l'homme à Dieu, s'il est permis +de parler ainsi, devait être la première que la philosophie du XVIIIe +siècle, la philosophie du _moi_ et de la chose exclusivement humaine, +dût fausser. Et elle n'y manqua pas. Elle la brisa. Pour cela, la +philosophie pesa sur l'esprit de l'homme de deux manières: par les +sciences, qui ne s'adressent qu'à l'esprit et qui finissent par lui +donner le vertige de sa force, et par l'effet du paganisme sur l'âme. +Influence--il faut le reconnaître--que le XVIIIe siècle n'avait pas +créée, qui existait depuis la Renaissance; mais qui, grossie chaque +jour, avait fait avalanche sur la pente escarpée de ce siècle, où +toutes les erreurs entassées avaient fini par se précipiter. + +Tel est le chemin que l'auteur de l'_Affaiblissement de la Raison_ +parcourt, après l'avoir creusé, pour arriver à cette question de +l'influence du paganisme sur de jeunes âmes qui ne semble être qu'une +question de rhétorique aux esprits superficiels, mais qui est, pour +les esprits profonds, une question de philosophie, de gouvernement, +d'avenir du monde. Les esprits superficiels, nous savons ce qu'ils +sont dans une époque où le système des majorités est une méthode de +vérité. Nous savons que, pour peu qu'ils aient une misère de talent, +de palette, et même sans cela de renommée, les voilà les conducteurs +et les chauffeurs de l'opinion sur tous les rails. Mais qu'importe!! +nous renverrons ceux qui croient à leurs paroles légères au livre de +Saint-Bonnet. A qui suivra comme nous ce grand mineur, ce grand +stratégiste, qui creuse si bien le dessous des questions qu'il veut +résoudre, il ne restera nulle incertitude pour les plus inquiets. +Toute anxiété sera dissipée! La question qui a dernièrement scandalisé +MM. les dandies littéraires, cette fine fleur d'humanistes à gants +blancs de cette époque de doctrinaires en toutes choses, lesquels +prétendent savoir le latin et ne vouloir l'étudier que dans les +sources les plus pures, cette question, qui n'est pas seulement une +question de pédagogue, mais une question d'âme, sera plus que +résolue: elle sera épuisée. Saint-Bonnet l'a retournée dans tous les +sens. Il en a sondé toutes les faces. Naturalisme d'abord, scepticisme +ensuite, toutes les influences qui sortent pour l'enfant des premières +impressions littéraires, des premières ivresses de son imagination +ravie, Saint-Bonnet les a étudiées, les a poursuivies dans les mille +canaux de l'âme et de la vie, comme un grand médecin qui poursuivrait, +dans les réseaux des veines et au plus secret de nos organes, le virus +mystérieux de quelque horrible maladie. Oui! cet observateur si fort +sur la nature morale de l'homme, sur tout ce qui la trouble et +l'altère, nous fait l'effet d'un grand médecin. Là où les autres +voient la santé ou une hygiène sans inconvénient et sans péril, le +grand médecin voit le mal, l'empoisonnement et la mort. Du reste, le +remède proposé par notre pathologiste intellectuel est bien simple. Il +demande que les premières émotions, que les premières admirations de +l'enfant soient chrétiennes. Il tient à ce que l'enfant soit +littérairement et même philosophiquement chrétien, dans sa mesure +enfantine, avant de pénétrer dans la littérature et la civilisation +païennes. Il désire que les sciences morales et dogmatiques +l'emportent dans l'éducation sur les sciences expérimentales et +naturelles, et il rédige ainsi son programme: «La littérature prise +dans les saints Pères avant de passer à l'étude de l'antiquité; la +philosophie avant la rhétorique, et surtout la science parfaite et +solide des doctrines théologiques, puisées dans les auteurs approuvés +par le saint-père.» Quelle plus grande simplicité! + +Et ces conclusions ne sont pas nouvelles. Elles ont été exprimées déjà +par beaucoup d'esprits dans la discussion dont nous parlions plus +haut. Ce sont les conclusions pour ainsi dire _catholiques_ de la +question. Mais ce qui est neuf, ce qui appartient en propre à l'auteur +de l'_Affaiblissement de la Raison_, c'est la manière dont il aboutit +à ces conclusions et dont il les impose. Livre de circonstance pensé +par un esprit d'une originalité perçante, l'_Affaiblissement_, nous le +répétons, dit avec ascendant le mot décisif qui doit influer sur les +destinées d'une question posée et en litige encore. Il ralliera les +intelligences fortes. Il fera la lumière par en haut. Seulement, comme +tous les livres d'un talent très élevé ou très profond, il a besoin du +temps pour son succès. Il ne peut pas l'avoir immédiatement, et voici +pourquoi: il faut aux livres, comme aux talents destinés au succès +rapide, au succès à l'heure même, un côté de médiocrité, soit dans la +forme, soit dans le fond, lequel ne déconcerte pas trop la masse des +esprits qui se mêlent de les juger. Quand on n'a pas ce bienheureux +côté de médiocrité dans le talent qui nous vaut la sympathie vulgaire, +on a besoin du temps pour la renommée de son nom ou la vérité qu'on +annonce. Or, le livre de Saint-Bonnet est aussi grandement et +artistement écrit qu'il est fermement pensé. L'auteur le sait, du +reste. Il sait que les gloires les plus pures et les plus solides, +espèces de diamants douloureux, se forment comme les plus lentes et +les plus belles cristallisations. Quel que soit le retentissement ou +le silence du nouvel écrit qu'il publie, il ne s'en étonnera pas; il +est trop métaphysicien pour s'en étonner. Seulement, applaudi ou +délaissé du public, ce livre n'en formule pas moins, sur la question +de l'enseignement classique, les grandes considérations qui doivent +rester et auxquelles il faudra bien revenir. Et ce n'est pas tout. En +dehors de la question pratique de l'enseignement, l'ouvrage de +Saint-Bonnet se distingue par une chose d'un mérite absolu et +impérissable comme la métaphysique elle-même, et cette chose, fût-elle +seule, suffirait pour classer très haut l'écrit où elle paraît pour la +première fois. Nous voulons parler de cette analyse de la raison, avec +les huit facultés qui la composent, et qui sera peut-être pour la +gloire philosophique de Saint-Bonnet ce que fut pour Kant le +remaniement des catégories d'Aristote. En philosophie, une bonne +distinction a quelquefois l'importance d'une découverte; mais ici il y +a plus qu'une distinction, il y a une systématisation tout entière, +avec laquelle on répondra désormais au rationalisme sur cette question +de la raison qu'il a si cruellement et si machiavéliquement troublée +en la séparant de la foi. Ajoutons qu'un autre bienfait de la théorie +de Saint-Bonnet sera de mettre fin à la thèse du traditionalisme +exclusif. + + +II + +Si nous avons uni sous un titre commun l'_Affaiblissement de la +Raison_ et les _Études classiques dans la société chrétienne_[41] par +le Révérend P. Daniel, c'est qu'à part l'identité du sujet nous ne +connaissons pas d'ouvrage qui montre mieux la justesse des vues de +Saint-Bonnet que ce livre, entrepris dans un but différent du sien. +Assurément l'éducation classique, l'éducation par les anciens, a +trouvé un défenseur bien savant, bien ingénieux et bien chrétien +pourtant (on n'en saurait douter) dans le Révérend P. Daniel, le +Rollin de la Compagnie de Jésus, qui nous donne un nouveau _Traité des +Études_ plein de renseignement et de lumière. Mais le P. Daniel +lui-même, appuyé sur un livre qu'on ne saurait trop louer au point de +vue de l'information historique, ne peut infirmer dans notre esprit la +portée des raisons que Saint-Bonnet a signalées contre l'enseignement +des anciens tel qu'il a été pratiqué si longtemps dans notre éducation +moderne. + + [41] Julien Lanier. + +Le P. Daniel a les entrailles de son ordre pour un genre +d'enseignement qui en a fait la gloire. Rien donc de plus naturel à un +homme comme lui que de défendre cet enseignement et de vouloir le +justifier. Il y parviendrait presque si l'on ne s'en rapportait qu'aux +faits qu'il cite, si l'on oubliait que ces faits, recueillis et morts +dans l'histoire, sont séparés de leur racine, c'est-à-dire de +l'époque à laquelle ils se sont produits et de l'esprit qui l'animait. +Membre de cette illustre Compagnie de Jésus pour laquelle on ne +saurait avoir une trop profonde vénération, le P. Daniel a opposé la +tradition scolaire d'un temps où l'Europe et la France étaient +chrétiennes comme, hélas! elle ne le sont plus, aux esprits sévères +qui croient aujourd'hui la foi et la civilisation perdues si on ne +refait pas l'homme dans son germe, c'est-à-dire dans son existence +intellectuelle. Le docte historien nous raconte, avec un détail qui +honore sa science et son talent d'exposition, ce que fut +l'enseignement classique depuis le IVe siècle jusqu'à Charlemagne et +Alcuin, depuis Raban Maur jusqu'à Alexandre de Villedieu, et depuis le +XIIe siècle jusqu'à la Renaissance. Or, dans cette longue période, il +le montre partout admis par l'autorité religieuse, qui n'avait qu'à +dire un seul mot pour le supprimer. Il cite même à ce sujet les +décisions du concile de Trente. Mais, selon nous, si les faits cités +sont incontestables, nous croyons que le savant jésuite en a tiré de +fausses conclusions; et c'est surtout quand on a lu cette histoire des +_Études classiques_ que Saint-Bonnet paraît seul avoir saisi la +question là où elle est réellement, c'est-à-dire dans l'état effrayant +de la pensée européenne et dans la nature de l'esprit humain. + +Et, nous le répétons en finissant, il n'y a que là, en effet, qu'on +puisse trouver la raison sans réplique qui domine tout le débat +rappelé par nous aujourd'hui. Partout ailleurs tous les arguments sont +entachés de faiblesse. Ils plient quand on les presse un peu. Même le +grand argument invoqué par le P. Daniel, et le meilleur de toute sa +thèse: «Que l'homme qui enseigne est plus que l'enseignement, et que +là où le maître est excellent les mauvaises doctrines deviennent +innocentes», cet argument n'est pas, au fond, beaucoup plus solide que +les autres, et l'histoire elle-même ne s'est-elle pas chargée de le +réfuter? Certes! s'il fut jamais des hommes dignes de porter dans +leurs saintes mains le coeur et le cerveau de l'enfant, ces délicats +et purs calices que la vérité doit remplir et qui restent fêlés ou +ternis pour toujours dès qu'un peu de poison de l'erreur y coule, ne +sont-ce pas les Jésuites, les pères de la foi, les pères aussi de la +pensée, ces premiers éducateurs du monde?... Eh bien, Voltaire et le +XVIIIe siècle sont pourtant sortis de chez eux! Nous ne dirons pas +qu'ils en soient sortis comme l'enfant sort, complet, organisé, +achevé, du sein de la mère. Cela ne serait pas vrai et nous n'avons +pas besoin d'exagérer la vérité dans l'intérêt de la vérité même. +Mais, enfin, l'éducation qui avait suffi jusque-là ne suffisait donc +plus pour que Voltaire devînt... ce qu'il est devenu, malgré ses +maîtres, et que le XVIIIe siècle fût possible?... + +Nous prions ceux qui séparent la question de l'éducation des besoins +et des périls du XIXe siècle, pour ne la considérer que dans la +tradition de temps moins menacés et moins à plaindre, de vouloir bien +songer à cela. + + + + +LACORDAIRE[42] + + +I + +Au moment où le Révérend P. Lacordaire vient d'entrer à l'Académie, la +Critique littéraire doit se trouver heureuse d'avoir un livre du +nouvel académicien à examiner. C'est deux fois une nouveauté. Les +livres ne sont pas très nombreux dans la vie du P. Lacordaire. Pour ma +part, il m'est impossible d'admettre comme un livre, dans le sens +véritablement littéraire du mot, les _Conférences de Notre-Dame_, +improvisées, on nous l'a dit assez en insistant sur ce mérite, et si +remaniées depuis, à main et à tête reposées, en vue de la publication. +Reste la _Vie de saint Dominique_, livre médiocre, d'une érudition +incertaine, et dont la célébrité du Révérend P. Lacordaire comme +orateur fit seulement resplendir la médiocrité. Ajoutez-y deux ou +trois livres de _Mélanges_, fort _lâchés_ comme tous les _mélanges_, +c'est là à peu près tout, et ce n'est pas bien gros. Vous le voyez, +il fallait du renfort peut-être pour expliquer cette élection, +désintéressée de tout, comme on le sait, excepté de littérature, et à +laquelle jusque-là personne n'avait pensé, pas même le nouvel +académicien! + + [42] _Sainte Marie-Madeleine_ (_Pays_, 3 juillet 1860). + +En effet, l'illustration, très méritée du reste, du P. Lacordaire, +n'est pas d'aujourd'hui; et l'Académie, qui, comme toutes les +douairières, a toujours aimé les très petits jeunes gens et les fait +tout de suite académiciens à leurs premiers vers de comédie ou de +tragédie, aurait pu, il y a vingt-cinq ans, avoir un jeune homme de +plus dans son écrin de jeunes hommes, et un jeune homme qui lui aurait +apporté une renommée éclatante. Elle dédaigna d'y songer. Le talent +qu'elle aurait reconnu en l'admettant dans son sein était, il est +vrai, un talent oratoire; mais l'Académie, qui donne des prix +d'éloquence, ne répugne pas aux orateurs, quoique le but de son +institution ne soit pas le développement de l'art oratoire, mais bien +de la littérature. Ne l'avait-on pas vue nommer des évêques pour une +_seule_ oraison funèbre, et des avocats pour des plaidoiries +malheureusement plus nombreuses? Il est vrai que les évêques sont de +hauts dignitaires ecclésiastiques, qui honorent, par l'élévation de +leur rang, la compagnie dont ils font partie, et il est vrai aussi que +le fondateur de l'Académie a voulu honorer les lettres en les mêlant à +ce qu'il y a, socialement, de plus élevé. Quant aux avocats, +lorsqu'ils ont eu leur _règne_ dans un pays autrefois soldat, et qui, +grâce à Dieu! l'est redevenu, ils devaient l'avoir aussi à l'Académie. +Mais l'orateur que voici, le P. Lacordaire, n'était qu'un simple +dominicain, peu sympathique d'état et d'opinion à messieurs les +philosophes éclectiques ou voltairiens qui avaient la bonté d'élire +des évêques ou des rois du temps, des avocats! D'un côté, lui, le P. +Lacordaire, qui avait fait voeu d'humilité et qui tenait trop à son +voeu pour se donner les soins mondains d'une candidature, pensait +encore moins à l'Académie que l'Académie ne pensait à Sa Révérence, +quand tout à coup l'élection, provoquée par MM. de Falloux, Cousin et +Villemain, a eu lieu. Les titres littéraires du P. Lacordaire ont donc +fait passer les philosophes sur le moine, et même le moine sur les +philosophes, car le P. Lacordaire n'a pas été nommé à l'Académie avec +dispense de visite, comme aurait pu l'être Béranger. Parmi ces titres +peu nombreux, et encore plus nombreux qu'aperçus, il a glissé ce livre +sur Marie-Madeleine, et s'il ne l'a pas publié pour les besoins de son +élection, puisqu'il était nommé quand le livre a paru, on peut +cependant très bien croire qu'il l'a publié pour la justifier ou pour +en témoigner à qui de droit sa reconnaissance. + +Malgré son sujet et son titre (une vie de sainte!), le livre de +_Marie-Madeleine_[43] devra toucher l'Académie comme un hommage. Cette +vie de sainte, qui pouvait avoir le grand caractère ferme, austère, et +surnaturellement édifiant des hagiographies dignes de ce nom, n'a +point cet effroyable et ennuyeux inconvénient. L'enseignement du +prêtre qu'on pouvait craindre y est remplacé par la sentimentalité +d'un philosophe, chrétien encore, mais d'un christianisme qui n'est +point farouche, d'un christianisme _humanisé_; et le moine, le moine +qui inquiète toujours les yeux purs et délicats de la philosophie, s'y +est enfin suffisamment décrassé dans les idées modernes pour qu'il +n'en reste rien absolument sur l'académicien reluisant neuf! + + [43] Vve Poussielgue-Rusand. + +II + +Mais ce que l'Académie prendra bien gaîment, je n'en doute pas, je le +prends, moi, avec tristesse. Surprise agréable pour elle, le livre que +voici sera, sinon une déception pour qui connaît à fond le Père +Lacordaire, au moins un malheur sur lequel on pouvait encore ne pas +compter. Religieusement, catholiquement, au point de vue de la +doctrine et de la direction à imprimer aux esprits, le livre du Père +Lacordaire est un malheur d'autant plus grand que les âmes sur +lesquelles il n'opérera pas, les âmes ennemies, en verront très bien +la portée, et s'empresseront de la signaler comme inévitable, +puisqu'un prêtre la donne à son livre. Or, cette portée, ne vous y +trompez pas! c'est le sens du siècle même. C'est son inclinaison vers +le terre-à-terre de toutes choses qui nous emporte en bas, hors du +monde des choses saintes et divines, et que le devoir d'un prêtre de +la religion surnaturelle de Jésus-Christ n'est pas, je crois, de +précipiter. + +Oui! voilà où va le livre du P. Lacordaire. Pendant que son auteur va +à l'Académie, le livre, sous une forme respectueuse et croyante, qui +n'est qu'une force d'illusion de plus, va au naturalisme du temps, au +rationalisme du temps, à l'humanisme du temps, enfin à ce prosaïsme du +temps qui doit tuer les religions comme la poésie, car il tue les +âmes! Il y va par une voie chrétienne, je le sais, mais il n'y va pas +moins que les livres qui y vont par une voie impie, que les livres de +Renan, de Taine et de tous les philosophes du quart d'heure, pour +lesquels il n'y a plus dans le monde, sous une face ou sous une autre, +que _de l'humanité_ à étudier, rien de plus. + +Qu'il aille moins loin que les livres de ces messieurs-là, ce n'est +pas douteux! Qu'il s'arrête à mi-chemin, je le vois bien; mais +qu'importe! Il n'en est pas moins dans la pente, sur laquelle tout +penche, d'un univers qui fut si droit et si magnifiquement assis. Il y +est, poussant dans cette pente les intelligences restées chrétiennes +et faisant razzia d'elles, que manqueraient les livres des philosophes +s'ils étaient seuls, et les y poussant au profit du plus terrible +entraînement qui ait jamais menacé le monde chrétien. + +Cela paraît incroyable, n'est-ce pas? venant d'un prêtre, d'un +religieux, du P. Lacordaire, un grand talent parfois si lumineux. Eh +bien, disons ce que c'est que le livre qu'il a intitulé _Sainte +Marie-Madeleine_; disons-le bien vite, ne fût-ce que pour être cru! + + +III + +Le livre de _Sainte Marie-Madeleine_ n'est pas une histoire à la +manière des chroniqueurs et des légendaires, lesquels prennent +simplement les faits et les rapportent, en les sentant et en les +exprimant chacun avec le genre d'âme et d'éloquence qu'il a. C'est +plus que cela et c'est moins aussi, car c'est moins naïf. C'est +l'histoire intime et interprétée des sentiments humains de sainte +Madeleine pour N.-S. Jésus-Christ et de N.-S. Jésus-Christ pour elle. + +Ici, avant d'aller plus loin, la Critique a besoin de s'excuser sur le +langage que le livre du R. P. Lacordaire la forcera à parler. La +Critique, qui n'a point, elle, la main sacerdotale du Père Lacordaire, +tremble quand il s'agit de toucher à cette chose immense et divine, +l'âme de N.-S. Jésus-Christ, tandis que le R. P. Lacordaire ne fait +aucune difficulté de la soumettre, cette âme devant laquelle un ange +se voilerait, aux recherches de son analyse. La pureté de son +intention, certes! personne n'en est plus sûr que moi; mais, quand il +s'agit d'une de ces audaces d'observation qui ressemble presque à de +l'irrévérence, la pureté d'intention sauve-t-elle tout, et suffit-elle +pour entrer dans ce secret, gardé par l'Évangile, de l'espèce d'amitié +qu'avait le Sauveur pour la Madeleine? Or, c'est bien d'amitié qu'il +s'agit, et d'amitié humaine, car le livre s'ouvre justement par la +plus singulière théorie sur l'amitié, l'amitié que l'auteur met, de +son autorité privée de moraliste, au-dessus de tous les sentiments de +l'homme; ce qui, par parenthèse, est faux. Le sentiment de l'amour +religieux de Dieu est un sentiment humain aussi, et c'est là +véritablement le plus beau; c'est le premier. Un prêtre d'ailleurs, et +nous sommes heureux d'avoir à nous couvrir de l'autorité d'un prêtre, +a répondu déjà à cette théorie du R. P. Lacordaire, inventée peut-être +après coup dans l'intérêt de son histoire,--ou plutôt de son roman +d'amitié. + +Et j'ai dit le mot: roman d'amitié; car il est impossible de voir là +une histoire, et, malgré le fil délié de ses analyses à la +Sainte-Beuve, le Père Lacordaire n'est sûr de rien. L'histoire, la +vraie et la seule histoire des relations de Notre-Seigneur et de +sainte Madeleine, c'est l'Évangile, l'Évangile si sobre +d'interprétation, si vivant de la seule vie du fait, l'Évangile dans +lequel l'âme divine et humaine de N.-S. Jésus-Christ se montre +également dans tous ces actes que les moralistes appellent sensibles +et sans qu'on puisse dire: Voici où l'homme finit et où le Dieu +commence! tant l'homme et Dieu sont sublimement consubstantiels. En +ne s'expliquant pas plus qu'il ne le fait sur les sentiments purement +humains de Notre-Seigneur, l'Évangile, qui est la vérité, et qui +devrait être la règle de ceux qui croient qu'il est la vérité, +l'Évangile aurait dû arrêter le R. P. Lacordaire en ses curiosités +psychiques et l'empêcher d'aller perdre son regard en cette +mystérieuse splendeur que l'Évangile a pu seul révéler dans la mesure +où il _fallait_ qu'elle fût révélée! + +Ainsi, curiosité indiscrète d'abord, vaine ensuite, car elle n'aboutit +qu'à des infiniment petits d'une appréciation... impossible, le livre +du R. P. Lacordaire n'est que le roman, le roman pur, introduit dans +cette mâle et simple chose qu'on appelle l'hagiographie, par un esprit +sans virilité! C'est le roman moderne, subtil, maladif, affecté, +allemand, le roman des _affinités électives_ transporté de Goethe dans +l'Évangile, pour expliquer les sentiments que l'Évangile avait assez +expliqués, en les voilant de son texte inviolable et sacré, pour la +gloire de sainte Marie-Madeleine et l'édification de ceux qui croient +en elle. Mais le Père Lacordaire, moderne lui-même comme le roman, a +trouvé que ce n'était pas assez que les quelques mots rayonnants dans +les placidités du divin récit, que les quelques faits qui donnent Dieu +et l'homme en bloc; il a voulu, qu'on me passe le mot! y mettre plus +d'homme, et il l'a voulu pour émouvoir les âmes où il y a plus de +créature humaine que de chrétienne; car ce livre--on le sent par tous +ses pores--est écrit surtout pour les femmes, et pour les âmes femmes, +quel que soit leur sexe. Prêtre égaré par un bon motif, je le veux +bien, mais égaré pourtant, il a spéculé sur le fond de la tendresse +humaine pour faire aimer son Dieu en montrant l'homme aux âmes déjà si +pleines de l'homme qu'elles s'en vont faiblissant dans leur ancien +amour de Dieu! + +Eh bien, en faisant cela, il a risqué de faire un mal immense, et, +dans l'ordre moral, qui risque le mal l'a déjà fait! Alors que l'homme +est si avant dans la préoccupation universelle, ce n'est pas, en +effet, le moment de lui montrer ce qu'il voit tant et de lui cacher le +Dieu qu'il ne voit plus et ne veut plus voir. Non! c'est le Dieu qu'il +nous faut d'autant plus maintenant! C'est le Dieu dans sa +transcendance, dans son surnaturel, son incompréhensibilité +accablante;--car l'accablement vaut presque la lumière pour une âme, +puisqu'elle entre en nous à force de nous écraser. Quand les dogmes +finissent, ainsi que le disent insolemment les philosophes, on ne les +sauve pas en les découronnant de leur mystère, en demandant bien +pardon pour eux à l'orgueil humain, et en priant les philosophes +d'excuser qu'il y ait un Dieu dans Notre-Seigneur Jésus-Christ, parce +qu'il y avait un homme si aimable! Or, voilà certainement ce que ne +dit pas explicitement, comme je le dis, moi, pour en montrer le +danger, le livre du R. P. Lacordaire, mais ce qu'il dit implicitement +néanmoins. + +Tout ce petit roman de l'amitié de Jésus-Christ et de Marie-Madeleine +nous offre beaucoup trop Notre-Seigneur Jésus-Christ sous cette forme +humaine qui demande grâce pour sa divinité, et qui l'obtient de +messieurs les philosophes (de si bons princes!) et des gens bien +élevés, des âmes tendres, de la bonne compagnie de tous les pays. Mais +vous savez bien à quel prix! Dans le livre du R. P. Lacordaire, +Jésus-Christ est toujours, c'est la vérité, un être adorable; mais il +n'est pas assez N.-S. Jésus-Christ, il est trop un homme, un +particulier, un ami de la famille Lazare, un convive avec qui, ma foi! +il est très agréable de souper. Si vous poussiez un peu l'éminent +dominicain, il vous montrerait peut-être, après l'ami, dans +Jésus-Christ, le bon camarade, qui sait?... Pour le faire plus homme, +il le ferait peut-être plus aimable compagnon... Oui! peut-être en +ferait-il quelque admirable _compagnon du devoir_ du temps, lui qui +était charpentier!... Je m'arrête, moi, tremblant d'en dire trop; mais +le Père Lacordaire s'arrêterait-il dans ce détail de l'humanité de +Jésus-Christ, dans ce naturalisme d'appréciation substitué à la +difficulté des mystères dont il faut parler moins parce que l'homme ne +veut plus comprendre que l'homme aujourd'hui? + + +IV + +Tel est le livre du R. P. Lacordaire. Je ne veux rien exagérer. Ce +livre, dont je crains le succès, n'exprime pas, à la rigueur, un tout +radicalement mauvais et qui doive être rejeté intégralement; mais il a +les corruptions du temps, sa sentimentalité malade, son +individualisme, son mysticisme faux, son rationalisme involontaire. +Même après l'avoir lu je n'ai assurément aucun doute sur la foi et la +piété de celui qui vient de l'écrire; mais je me dis que les milieux +pèsent beaucoup sur les natures oratoires, qui s'inspirent ou se +déconcertent sous l'influence du visage des hommes, et le R. P. +Lacordaire a été un grand orateur. Talent vibrant, moins pur cependant +que sonore, négligé mais élégant, frêle et pâle, puis tout à coup +nerveux et brillant, ayant l'audace d'un paradoxe et la mollesse d'une +concession, le P. Lacordaire, comme la plupart des hommes, qui sont +beaucoup mieux faits qu'on ne pense, a les opinions et les +défaillances d'un talent comme le sien, presque muliébrile, qui se +tend ou se détend comme des nerfs. Plongez-le par supposition dans le +moyen âge et appuyez-le sur saint Thomas, le P. Lacordaire pourrait +viser sans inconvénient à la popularité de ce temps-là, sainte ou +innocente; mais il est malheureusement du XIXe siècle, où la +popularité n'est ni l'une ni l'autre et où il est plus dangereux de +la rechercher. Et, il faut bien le dire, il l'a recherchée, et elle +est encore, à cette heure, l'écueil contre lequel vient de se heurter, +dans sa maturité réfléchie et qui devrait être plus détachée des +opinions du monde et de sa sotte estime, le même homme qui, dans sa +jeunesse, y heurta, hélas! tant de talent, tant de doctrine, et +probablement tant de vertus! Le prêtre de l'_Oraison funèbre +d'O'Connell_; le moine des clubs et de l'Assemblée nationale, qui +passa, en sa robe blanche de dominicain, des examens de civisme devant +des étudiants en droit; le journaliste de l'_Ère nouvelle_ que l'on +croyait enfin détourné du monde, auquel, disait-on, il ne voulait plus +même parler de cette voix dont le souvenir devenait plus grand dans le +silence, est ressorti de son cloître une fois de plus pour devenir un +candidat d'Académie, et vient de payer sa bienvenue dans la compagnie +où il est entré entre deux philosophes avec ce livre de _Sainte +Marie-Madeleine_, sacrifice aux idées les plus malsaines d'une époque +qui aime tant ses maladies! J'ai parlé plus haut de Renan, et pourquoi +faut-il que le R. P. Lacordaire me le rappelle? Renan, si vous vous en +souvenez, s'est amusé, dans un de ses derniers écrits, à éteindre +autour de la tête de nos saints le nimbe d'or que la foi y allume, +malice philosophique assez semblable au mauvais sentiment du gamin qui +renverserait la lampe d'un sanctuaire! + +Le R. P. Lacordaire ne l'éteint pas, il est vrai, ce nimbe du +surnaturel et du divin, autour de la tête pâle de Notre-Seigneur +Jésus-Christ, mais il le voile, pour qu'on aperçoive mieux combien +cette tête est humainement belle et pour que ceux qui sourient du +nimbe soient touchés au moins de la beauté du plus beau et du plus +doux des enfants des hommes. En cela, je le répète sans avoir peur de +me tromper, si le P. Lacordaire n'a pas fait oeuvre de philosophe +complet encore il n'a pas fait oeuvre de prêtre: un prêtre n'eût pas +tant attendri, tant mondanisé et tant vulgarisé la langue sévère du +catholicisme en abaissant, devant les exigences publiques, son +surnaturel et merveilleux idéal; un prêtre ne demande pas pardon pour +la divinité de son Dieu!! Mais le prêtre qui s'est oublié a été vengé +par l'artiste qui n'a pas paru; car, au fond, rien du talent +d'autrefois du R. P. Lacordaire n'a passé, en brillant, dans ce livre. +Devenu le Richardson étrange de la Madeleine dans cet inconcevable +petit roman d'amitié entre elle et Notre-Seigneur, doué comme le +chevalier Grandisson de toutes les perfections humaines, le prêtre qui +a consommé une telle chose l'a consommée dans un de ces styles qu'on +ne pourra pas louer, même à l'Académie, même le jour de sa réception!! + +On le sait, et sa vie et ses livres l'attestent, le R. P. Lacordaire, +comme tous les artistes, et j'ai été tenté d'écrire les artificiers de +la parole, est beaucoup moins écrivain qu'orateur. Écrivain, il est +souvent faux et froid, guindé, prétentieux, rhétoricien,--oh! +rhétoricien empoisonné de rhétorique!--et, par dessus tout, incorrect. +Orateur, sa langue est plus saine. Elle se place assez heureusement +sur ses lèvres pour qu'elle y paraisse plus ferme, plus pure, plus +ailée que quand il écrit. D'ailleurs il y a l'émotion et la voix, +transfigurant cette langue qui passe et dont il ne reste dans le +souvenir qu'un écho. Voilà ce qui protège son style d'orateur, même +dans ses ambitions les plus infortunées. Mais sur ces pages qui +restent là, qu'on peut reprendre et qu'on peut relire pour les juger, +ce traître style _écrit_, qui n'a ni la voix, ni le geste, ni +l'émotion de la chaire qu'on a sous les pieds, ni les mille yeux +attentifs du public qu'on a devant soi, ce traître style _écrit_ +dénonce la médiocrité, ou le néant, ou les défauts de l'écrivain. On +les voit tous. Or, je viens de dire ce qu'étaient ceux du R. P. +Lacordaire; et, vous l'avez vu, ils sont nombreux. + +Eh bien, nulle part, ni dans sa _Vie de saint Dominique_ ni dans ses +_Mélanges_, les défauts en question n'ont été d'une plus triste +évidence que dans le livre de _Sainte Marie-Madeleine_, et j'en veux +donner un exemple par plusieurs citations, plus convaincantes que +toutes les critiques! L'incorrection inouïe du dernier livre du P. +Lacordaire ne vient pas de l'ignorance de la langue ni de l'audace des +néologismes ou des barbarismes, qui ont quelquefois, quand l'écrivain +a de la pensée et reste intelligible, la sauvage grandeur de toute +barbarie. Elle ne vient pas non plus de la gaucherie du tour et de +l'inhabitude d'écrire. Non! le mal est plus profond: elle vient de +l'absence de justesse dans un esprit brillant souvent, mais jamais +excessivement par la justesse. Elle vient de la déclamation foncière +de l'auteur dans ce livre faux de _Sainte Marie-Madeleine_. Elle +vient, enfin, de ce que j'oserai appeler dans l'écrivain le besoin des +amphigouris. Écoutez et dites si j'ai tort! Voici des phrases du P. +Lacordaire: «L'amitié--dit-il--n'a pas pour _portique_ un _contrat_ +qui lie des intérêts.» Ce portique de papier, fait par un contrat, +qu'en pensez-vous? «Élever à des _vertus inconnues_ l'humble airain +d'une tranquille mémoire (page 178)», cela ne vous est-il pas +parfaitement _inconnu_, comme à moi? + +A la page 10: «Des vaisseaux sont poussés sur la mer, _moins par les +vents que par les trésors qu'ils portent_!» Voilà des _trésors_ qui +peuvent remplacer la vapeur... On fit mettre dans un reliquaire d'or +«le _chef_ qui représentait _par excellence_ le _coeur_ de la sainte!» +Un chef qui représente un coeur! C'est une nouvelle anatomie; mais je +ne la crois pas _excellente_! «Voyageur aux souvenirs de Béthanie +(_voyageur aux souvenirs_ est aussi une nouvelle espèce de voyageur!), +je puis franchir le _vestibule_ (page 62)»... Mais je n'ai jamais su +le vestibule de quoi! «Il y a des choses qui peuvent se répéter par +les âmes qui les ont conçues, mais qui ne peuvent pas s'imiter.» Si +ceci veut dire quelque chose, ce ne peut être qu'une fausseté; mais +c'est là suprêmement ce que j'appelais plus haut le besoin des +amphigouris, incorrection particulière au livre du P. Lacordaire, car +de ces incorrections qui tiennent à l'absence d'attention et à la +facilité dans le travail comme celle-ci, par exemple, dont je pourrais +multiplier le nombre: «Les premiers disciples _dispersés par la croix +où ils étaient nés_ (p. 160)», de ces incorrections, je n'en parle +pas. Ce serait trop long et il faut s'arrêter. Il faut finir. +Seulement, qu'on se rappelle bien désormais que, par le temps qui +court, les moines peuvent entrer à l'Académie pourvu qu'ils n'y +soient pas trop moines, et, comme leur langue est particulièrement le +latin, l'Académie, qui est parfaitement bonne et aimable, n'exige pas +qu'ils sachent le français. + + + + +MONTALEMBERT[44] + + +I + +Le comte de Montalembert a publié les deux premiers volumes d'un livre +qu'on n'attendait pas, à la place d'un livre qu'on n'attendait plus. +Les _Moines d'Occident_[45] se sont dégagés, peu à peu, de la pensée +de leur auteur. Ils n'étaient point sa pensée première. La pensée +première de Montalembert, c'était _Saint Bernard_. Tout d'abord, et +dès sa jeunesse, Montalembert, qui avait commencé, avec tant de +hasard, sa réputation par _Sainte Élisabeth de Hongrie_, ce vitrail de +chapelle sans couleur et sans naïveté, s'était promis d'écrire plus +tard la vie de saint Bernard. Ce devait être l'oeuvre et la couronne +de son âge mûr. L'âge mûr est venu, mais n'a pas apporté sa couronne. +Le _Saint Bernard_ de Montalembert est resté dans les mêmes limbes, +peut-être prudentes, où le _Grégoire VII_ de Villemain est resté. +Oserai-je dire que je le conçois et que je l'explique? Saint Grégoire +VII et saint Bernard sont deux grands et difficiles sujets, qui +demandent plus, pour les traiter dignement, que de l'art oratoire, et +Villemain et Montalembert sont particulièrement ce qu'on appelle des +orateurs. Ils le sont de talent, de goût, et même de prétention, je +crois. + + [44] _Les moines d'Occident_ (_Pays_, 14 août 1860). + + [45] Lecoffre et Cie. + +Probablement ce furent les émotions et les applaudissements sur place +de la tribune qui empêchèrent, pendant vingt années, Montalembert de +publier son _Saint Bernard_ et de prétendre à une gloire moins +instantanée et plus sévère. La misère de tout est que rien ne dure. La +misère de la gloire qui vient par la parole, c'est que, de toutes les +gloires qui s'altèrent et qui passent, elle est celle-là qui passe et +qui s'altère le plus. Montalembert l'a-t-il compris, dans le veuvage +de la tribune dont il est l'Artémise et qu'on ne se rappelle guères +maintenant que parce qu'il la pleure? L'ennui des loisirs que lui a +faits le gouvernement de l'action, substitué aux vaines parades de la +parole, lui a-t-il fait comprendre qu'il faut revenir au livre si l'on +veut vivre plus de deux jours dans la mémoire des hommes, puisque +enfin l'y voilà revenu? + +Mais, malheureusement, le livre auquel il revient n'est pas _Saint +Bernard_. L'auteur a manqué à la promesse de sa jeunesse et au rêve de +sa vie. Cela doit être triste pour lui. Cela doit être triste pour +vous. Car ce qu'il publie ne vaut pas ce qu'il eût publié s'il avait +écrit sur saint Bernard. Et voici pourquoi. Par cela même qu'un sujet +a moins d'étendue, tout homme intelligent qui y touche le creuse +davantage. Il fait comme Napoléon à la guerre: il concentre ses forces +sur un point donné. Cela est d'autant plus vrai que tout le monde, +même intelligent, n'est pas taillé pour se permettre la grande +histoire à la Tite-Live et à la Gibbon. Aux historiens d'haleine +courte, il reste la biographie. Montalembert, qui nous donne +aujourd'hui les _Moines d'Occident_, nous eût plus donné en nous +donnant moins. Au lieu de tous les moines, nous en aurions mieux aimé +un seul, mais frappé comme il eût pu l'être. + +Montalembert a eu l'ambition plus grande, ou peut-être l'a-t-il eue +plus petite... Qui sait? Après avoir tâté ce fier sujet de saint +Bernard, qui n'est pas un aérolithe tombé dans l'histoire, mais qui a +des racines dans le passé qu'il faut découvrir, et d'autres racines +dans l'avenir qu'il faut suivre encore, Montalembert, à qui les +habitudes oratoires ont ôté le degré d'attention nécessaire pour +approfondir un sujet, a laissé là le sien, mais du moins a voulu +utiliser les lectures qu'il avait faites pour le traiter. Les _Moines +d'Occident_ pourraient bien n'être que les documents et les notes dont +le _Saint Bernard_ devait sortir. Au lieu de la statue, nous avons... +quoi! la glaise avec laquelle on la prépare! De cette glaise seulement +le sculpteur a moulé, d'un pouce plus modeste que hardi, une foule de +petites statuettes à la file les unes des autres, bonnes tout au plus +pour la planchette d'un oratoire. Mais la statue, la grande +statue,--de marbre ou de bronze,--nous ne l'avons pas! + + +II + +Et cette file de statuettes-pygmées va continuer. Les deux volumes de +Montalembert se terminent avant l'an 800. Or, l'ouvrage, pour remplir +son titre, doit aller jusqu'à la révolution française pour le moins, +car après la mort des moines d'Occident il y a (heureusement!) leur +renaissance. Nous aurons donc--agréable avenir!--pendant dix volumes, +de cinq cents pages chacun, une histoire faite avec des légendes de +vingt lignes,--et je ne me plains pas des légendes, je ne me plains +que de leur brièveté!--des légendes qui ne sont pas _dorées_, +celles-là, car, vous le verrez tout à l'heure, elles sont écrites avec +une main lourde et une encre opaque. Au lieu d'une histoire qui se +tienne, comme une fresque, dans une unité brillante ou profonde, nous +aurons une histoire morcelée en panneaux étroits, avec un semis de +petits médaillons grands comme le fond de la main et uniformément +petits, quoique déjà il y ait, parmi tous ces moines oubliés de +l'histoire, parmi toute cette masse immense de violettes de sainteté +humble qui trouvent, elles! leur naturelle encadrure dans la simple +vignette d'un missel, deux à trois figures comme celles de saint +Benoît, de saint Grégoire, de saint Colomban, lesquelles, de grandeur, +répugnent à entrer dans le cercle étranglant d'un médaillon, et qui, +si on ose les y mettre, le font éclater! + +Et ce n'est pas tout le mal encore. Le mal n'est pas d'avoir écrit une +histoire des _Moines d'Occident_ pour les besoins du microscope, ce +qui est la faute de Montalembert. Il y en a un autre qui est la faute +du sujet, si faute on peut dire, mais que Montalembert n'a pas +diminuée. Cette faute, c'est que tous ces médaillons multipliés outre +mesure, tous ces profils _fuyants_ de moines qui ne fuient pas assez, +manquent de variété,--et je prie qu'on soit attentif à la raison que +j'en vais donner. Ils manquent de variété parce que ces moines, qui +furent des saints, se ressemblent de la ressemblance absolue de leur +perfection. Grands, tous! devant Dieu, par la foi, par l'abnégation, +par l'oeuvre collective, ils ont comme l'identité de la même vertu, de +la même sagesse, de la même sainteté, et on pourrait tous les prendre +les uns pour les autres si Dieu n'avait pas donné à quelques-uns +d'entre eux la différence qui compte devant l'histoire, la différence +ou d'un de ces caractères ou d'un de ces génies qui, en attendant +l'égalité du ciel, font la gloire et l'originalité parmi nous. + +Oui! tout de même qu'en mer, en plaine ou sur le sommet d'une +montagne, une implacable lumière éblouit et finit par produire au +regard une monotonie douloureuse, de même ici cette implacable +perfection des saints nous fatigue à contempler dans son invariabilité +éternelle. Je l'ai dit, c'est la faute du sujet, mais rien chez celui +qui nous le montre n'irise le rayon de cette perfection sans tache et +sans nuance, comme la lumière pure, pour nous le faire supporter! +Montalembert, dans la conception et la construction de son livre, +s'est donc brisé à deux écueils. Il l'a détaillé et rapetissé, +croyant, bien à tort, qu'en rapetissant et en détaillant un sujet on +le fait mieux voir et mieux tenir, et il n'a pas su éviter la +monotonie, la monotonie qui vient parfois de la beauté et de la +profondeur des choses, mais que cette misérable petite créature +éphémère qui s'appelle l'homme ne peut pas longtemps supporter. + +Tel est le double défaut capital de l'histoire de Montalembert. Il en +a, du reste, senti la moitié. Il a senti le défaut qui ne venait pas +de lui: la monotonie. Mais, s'il convenait de celle-là, c'était une +raison pour ne pas y ajouter la sienne. Dans une très longue +introduction, qui finit humblement mais dont l'humilité se prolonge un +peu trop et a l'air trop _fanfare_ (je m'arrête à ce mot qu'on +pourrait allonger), Montalembert a conscience de son oeuvre. Le père +est inquiet pour l'enfant. Il ne tremble pas pour son livre, oh! je ne +le crois pas si pusillanime que cela! Mais il est visiblement +embarrassé de ce qu'il deviendra et surtout de ce qu'il vaut. Embarras +qui me touche, que j'épouse et que je partage, mais non tout entier et +à la manière paternelle. En effet, je ne sais guères--pas plus que +Montalembert--ce que deviendra son histoire ici présente, mais je +crois savoir ce qu'elle vaut, et je veux même essayer, s'il veut bien +me le permettre, de le lui montrer. + + +III + +Eh bien, d'abord, c'est une bonne intention et une noble pensée! C'est +un livre chrétien, entrepris pour exalter l'oeuvre éternellement +glorieuse de l'Église, un livre enfin dont la doctrine est pure et le +sentiment très droit. Mais, le fond orthodoxe du livre mis de côté, il +reste, aux yeux de la Critique littéraire... tout le livre, et le +livre ne satisfait ni le critique ni même le chrétien, qui sait ce que +peut être la _prédication_ d'un livre bien fait. Le livre de +Montalembert a un tort suprême. Il répète ce qui a été dit mieux... +C'est l'apologie des ordres religieux, qu'on ne pourra jamais trop +faire, quand on la fera bien; mais cette apologie nouvelle est sans +nouveauté. Elle est sans éclat, sans poésie, sans manière de tourner +les choses ou de les retourner, car on les a vues dans ce sens-là bien +des fois,--malheureusement bien des fois! Après Chateaubriand, ce +n'est pas le _Génie du Christianisme_, mais c'est le christianisme +sans génie. + +Assurément, si nous faisons de ce livre, tel quel, le catéchisme de +l'ignorance, il sera intéressant encore. Les faits qu'il évoque sont +si beaux! Mais il s'agit de livre et non de catéchisme, de lettrés et +non d'ignorants. Or, pour peu qu'on ait rafraîchi ou brûlé son front +aux sublimes choses que le christianisme a fait jaillir de l'âme +humaine en y débordant, pour peu qu'on ait lu la _Vie des Saints_, les +_Pères du Désert_, la _Chronique des monastères_, devenue en ces +derniers temps de l'histoire sans laquelle il n'y a plus d'histoire +d'aucune espèce dans l'Europe désorientée, l'histoire des _Moines +d'Occident_ de Montalembert ne paraîtra plus que ce qu'elle est, +c'est-à-dire plusieurs grands et puissants livres _diminués en un +seul_. Ne voilà-t-il pas un magnifique résultat! + +Laissons pour le moment la composition même du livre, qui ne sait pas +faire profondément et magistralement l'histoire d'une influence sans +se perdre dans les feux de file des faits, ou qui, faisant l'histoire +des faits, s'y perd encore, car il ne peut les donner tous et il n'y a +pas de raisons pour qu'il choisisse plus les uns que les autres; +laissons cette maladroite succession de légendes qui ne fait pas +l'unité d'un livre, car se suivre n'est pas s'enchaîner, et, dans +l'exécution de l'histoire de Montalembert, demandons-nous ce qu'il y a +de plus que des traductions assez fidèles et des transcriptions très +honnêtes, car les notes du bas des pages, malgré leur place, sont +supérieures à l'en-haut, et l'auteur n'a pas craint la comparaison. + +Traductions et transcriptions! rien de plus. Mais à ces traductions +fragmentées nous aurions préféré une traduction intégrale des livres +dont ces fragments sont tirés, et, pour les transcriptions, c'est de +même. Nous aimerions mieux lire chez eux qu'ici les auteurs que +Montalembert cite, parce que, chez eux, ils sont complets, et qu'ici +ils ne le sont pas. Parfois, cependant, il est vrai, Montalembert +ajoute quelque chose de son cru aux allusions qu'il fait des autres. +Je n'ai point oublié, par exemple, l'idée heureuse qui ouvre aux +moines la succession de ces deux grands trépassés historiques dont +l'un est touchant et l'autre sublime, les esclaves et les martyrs. Je +n'ai pas oublié non plus beaucoup de pages judicieuses; mais +judicieuses dans tout ce que la signification de ce mot a de plus +pédestre. + +Ne vous y trompez pas! Si la vue de l'auteur des _Moines d'Occident_ +s'élève ou si son style s'avise de briller, c'est qu'un autre que lui +regarde par son oeil et écrit par sa main! Ainsi, quand il dégage +(page 54, 2e vol.) le rapport saisissant de la règle de saint Benoît +et de la féodalité qui va naître, il est frappant; mais il exprime, de +son aveu, une idée du P. Pitra, un moine de nos jours, un Mabillon +moderne aussi savant que le Mabillon ancien, mais avec la poésie en +sus. Ainsi encore, lorsqu'il rapporte quelque miracle et qu'il le +raconte avec une expression imposante, c'est que l'expression est de +saint Grégoire le Grand, dont les lettres, en cette histoire des +_Moines d'Occident_, font tout pâlir! + +Ce n'est pas tout. Si un mot étincelant ou pénétrant y caractérise +avec éclat ou profondeur une institution ou un homme, c'est que ce mot +est de Bossuet, de Bossuet, qui fait rentrer du coup dans l'ombre +toute la page où il est cité! Si des erreurs y sont signalées comme +celles-là que Michelet et Alexis de Saint-Priest soufflèrent sur la +mémoire de saint Colomban, de leurs bouches puériles accoutumées à +faire des bulles de savon, c'est le doigt béni de cet adorable abbé +Gorini, dont nous sommes tous en deuil, qui les indique et qui les +crève! S'il y a un de ces traits de peintre qui restent, vivants et +tenaces, sur la toile de nos esprits, comme, par exemple, celui de ces +«loups affamés qui, de leurs flancs amaigris, faisaient ceinture aux +monastères, et, de leurs hurlements, _repons_ aux psaumes chantés par +les moines, aux offices de nuit», allez! il n'est pas de Montalembert, +ce trait pittoresque! mais d'un écrivain farouchement énergique, d'un +peintre de pirates convertis, d'Orderic Vital. + +Enfin, si le récit de l'auteur des _Moines d'Occident_ roule, comme +une perle, quelque légende prise à cette fontaine de larmes qui filtre +l'image d'un ciel renversé entre toutes les ruines de l'histoire, la +légende a été trouvée déjà par quelque pêcheur aux légendes et aux +perles comme M. de la Villemarqué. Légendes, peintures, réfutations, +miracles racontés de manière à couper l'insolent sifflet des rieurs, +aperçus, domination petite ou grande de l'histoire, de quelque côté +que ce soit rien n'appartient en propre et en premier à Montalembert, +si ce n'est ce qui appartient toujours à tout homme dans tout +livre,--le style qu'il y met. Or, le style de Montalembert ne fut +jamais très littéraire. C'est un style d'orateur, doué pour principale +qualité de cette espèce de force dans l'idée et l'expression vulgaires +qui explique, du reste, tout l'ascendant de l'orateur. + + +IV + +C'est un orateur, en effet, et un orateur dépaysé dans la littérature, +que Montalembert. Polémiste, antiquaire, pair de France, député, il +n'a jamais été autre chose qu'un orateur, à toutes les époques de sa +vie. La forme _sine qua non_ de son esprit, c'est le discours. J'ai +parlé plus haut de Villemain, qui n'est point certainement un barbare +comme le Cimbre qui n'osa tuer Marius, mais qui n'a pas osé non plus +tuer Grégoire VII; mais Villemain est, dans l'ordre des orateurs, un +parleur très arrangé, qui épile des phrases, sceptique à tout si ce +n'est à la rhétorique et à l'orthographe, tandis que Montalembert est +un homme convaincu toujours, souvent passionné, lourd habituellement, +mais brusque et vrai, en somme, quoique de temps en temps déclamateur. + +Une seule fois dans sa vie, pourtant, Montalembert oublia qu'il était +orateur et se crut poète. Ce fut quand il écrivit cette _Sainte +Élisabeth de Hongrie_, sincère à peu près comme les poésies de +Clotilde de Surville sont françaises. Mais cette distraction ne dura +pas, et aujourd'hui, jusque dans cette _Histoire des Moines +d'Occident_, l'orateur qu'il n'a jamais cessé d'être se montre plus +que jamais et il y va même jusqu'à la faiblesse des prosopopées: «Et +maintenant accourez, ô barbares!» s'écrie-t-il, et ce qui accourt, ce +n'est pas le talent et le talent d'un historien à coup sûr. Mais qui +s'en étonnerait ne connaîtrait pas l'essence oratoire. + +Tout orateur a du déclamateur en lui. C'est vice de conformation et de +nature. Mais alors qu'il ne déclame pas, alors qu'il est le plus +heureusement et le plus purement orateur, il a, de nature et de +conformation aussi, cette force d'expression et d'idée vulgaire dont +je parlais tout à l'heure, et qui l'empêchera toujours d'atteindre à +la hauteur de pensée et à la concentration de forme du grand écrivain. +Tout grand orateur, ou plutôt tout orateur quelconque, verrait +s'interrompre tout à coup et s'abolir le rapport qu'il y a entre lui +et son public s'il n'était pas un peu vulgaire comme ces foules +auxquelles il a affaire et avec lesquelles il doit s'entendre pour les +entraîner. Prenez-les tous, si vous voulez, et cherchez s'ils +n'avaient pas tous cette force dans la vulgarité qui est leur fond +même! Les plus grands, je le sais, commencent par Démosthène (mais +Démosthène, quoi de plus que le bon sens d'une place publique?), et +finissent par O'Connell, un sublime bouffon de Shakespeare qui a +grimpé sur les hustings! Quant à Bossuet, n'en parlons pas! Ce n'est +pas un homme, c'est un miracle. Il s'est couché sur les prophètes +morts comme Samuel sur la femme qu'il rappela à la vie, et ces grands +morts ressuscitèrent dans son génie. + +Bossuet, qui composait ses sermons à genoux comme saint Charles +Borromée, n'est pas un orateur humain. C'est un inspiré. Je demande +donc une exception pour Bossuet! Lui n'a jamais besoin d'être +vulgaire, et, quand il l'est par l'expression, c'est pour relever +d'autant sa pensée sur le contraste. Mais ceux-là qui ne sont ni +Bossuet, que ne peut être personne, ni Démosthènes, ni O'Connell, ni +même Mirabeau, et qui descendent jusqu'à M. Ledru-Rollin, avec leur +part de talent et d'influence, ceux-là ont besoin de la verve ou de la +force dans les idées communes. Or, du temps que Montalembert parlait +au lieu d'écrire, il les avait. On ne voyait pas briller sur sa lèvre +le rayon qui n'est pas sous sa plume, mais il y avait parfois un +mordant d'ironie qui brûlait sans éclair. Il avait le coup de gorge +strident et le mouvement toujours prêt des fortes mâchoires +oratoires. Seulement, on n'improvise pas avec cela, du soir pour le +matin, un talent réel de littérature ou d'histoire! + +Et voilà pourquoi les _Moines d'Occident_ ne sont pas une histoire, +mais une oraison,--_oratio... pro monachis_,--et une oraison... +jaculatoire, très souvent, car la foi--une foi dont je ne souris pas, +mais que je respecte au contraire,--y avive les élancements de +l'orateur. Le seul talent que j'y reconnaisse, c'est ce talent sonore +et épais de l'orateur, qui n'a ni les finesses, ni les nuances, ni les +mille fortunes savantes de l'art d'écrire. Sans le geste de la phrase, +qui d'ailleurs ne varie pas et qui remue toutes ces idées assez +communes, débitées partout, sur la chute de l'empire romain, sur les +Barbares, sur les premières grandeurs morales du christianisme, vous +n'avez plus là, sous le nom de Montalembert, que le style et les +aperçus du _Correspondant_, c'est-à-dire de la _Revue des Deux Mondes_ +en soutane. Voilà tout! Dans des notes, combinées sans doute pour +resserrer des liens déjà chers, Montalembert n'a pas manqué de nous +présenter tout le personnel du _Correspondant_, vivants et morts, et +sa scrupuleuse exactitude à nommer tout le monde et à n'oublier +personne du cénacle dont il est l'oracle est telle qu'on finit par ne +plus savoir si les _Moines d'Occident_, cette suite de petites +histoires transcrites et traduites d'histoires plus longues et mieux +racontées, sont, tels que les voilà, une besogne faite par un seul +homme ou par sa petite société. + + + + +PHILOSOPHIE POSITIVE[46] + + +I + +Est-ce elle qui s'élève, cette doctrine,--si cela peut s'appeler une +doctrine?--ou plutôt est-ce le monde philosophique qui s'abaisse? Mais +elle n'était presque pas, elle rasait la terre, on la voyait à peine, +et voici que depuis quelque temps la rampante bête s'est redressée, +qu'elle se nettoie comme elle peut de ses origines, que l'aile lui +pousse, cette _aile de papier sur laquelle les sottises vont si loin_, +et qu'elle sera peut-être une hydre, un dragon à mille têtes sans +cervelle demain! Le _positivisme_, voilà déjà le nom qu'on donne +maintenant à ce qui fut tout d'abord la religion et la philosophie +positive! Quand l'idée enfonce la grammaire, c'est qu'elle est déjà +forte dans les esprits. Le _positivisme_, voilà le nom barbare de +cette chose qui fut une folie parfaitement caractérisée dans le +cerveau troublé qui la conçut, et dont aujourd'hui les uns veulent +faire une religion encore, et les autres, plus malins, simplement une +philosophie. Cela suffirait bien!... + + [46] _Exposition de la religion et de la philosophie positive_, par + Célestin de Blignières; _Paroles de philosophie positive_, par Littré + (_Pays_, 29 mai 1860). + +Or, c'est de ceux-ci, les malins, que je veux exclusivement parler +aujourd'hui. Je ne veux m'occuper ni occuper mes lecteurs des insensés +et des imbécilles qu'Auguste Comte, mort récemment, a laissés après +lui pour répandre la religion qu'il a fondée, et qui fonctionnent, eux +et leur culte, pour le moment, dans quelque grenier. Non! je ne veux +parler que des philosophes et non pas des prêtres positivistes, des +philosophes, qui prétendent tirer une grande doctrine des six volumes +de fatras qu'Auguste Comte a légués... aux vers de la terre, et qui +font actuellement de si grands efforts pour cacher le ridicule +fondamental de leur grand homme. Ce sont ceux-là, en effet, qui sont +dangereux; ce sont ceux-là qui pourraient faire croire, si on les +laissait faire, au génie d'un écrivain qui n'en avait pas, même mêlé à +de la folie, et par conséquent pourraient donner à ses idées un +ascendant que l'idée de génie donne toujours, dans ce pays-ci, aux +opinions d'un homme. Les autres... les autres iront naturellement +tomber dans le grand sac à marionnettes où sont tombés, successivement +engloutis, tous les dieux du XIXe siècle et leurs divers clergés, Le +Mapah, Jean Journet, Thoureil, les phalanstériens avec leur queue, les +saint-simoniens et leur tunique, et ils n'ont besoin de personne pour +les pousser dans ce sac-là. + + +II + +Cette séparation très marquée entre les Talapoins du positivisme et +ses philosophes, sinon plus positifs au moins plus rassis et surtout +plus habiles, existait déjà du temps du prophète et du dieu; mais +c'est depuis sa mort que cette séparation s'est énergiquement accusée, +et on le conçoit. Tant que le dieu était là, il n'était pas prudent de +parler de sa sagesse, car il pouvait se livrer à des incartades +cérébrales nouvelles qui auraient tout déconcerté. Une fois mort, au +contraire, on ne le craignait plus; on était tranquille. On +connaissait exactement le bloc de folies qu'il fallait prudemment +enterrer. On tenait l'obus formidable qu'il fallait empêcher, par tous +les moyens, d'éclater. Jusque-là, on avait eu assez de chance, Auguste +Comte n'a jamais eu la célébrité retentissante de Saint-Simon ou de +Fourier. Le hasard avait épaissi autour de lui cette obscurité qui +rend les hommes plus grands, quand ils sont grands, comme l'ombre fait +les diamants plus beaux. Tout s'était passé d'abord dans un coin de +l'École polytechnique, d'où on l'avait chassé pour cause de doctrine +malséante et malsaine. Puis, dans un cercle fort étroit, on avait, +pendant vingt ans, entendu cette voix âpre, obstinée, pesante, ne +portant pas loin, et qui avait cependant la prétention d'instruire la +terre et de la changer. Mais, hors de ce cercle, rien ou peu de chose. +Le monde, auquel on avait servi tant de religions depuis un quart de +siècle, était si repu de ce genre de folies qu'il ne fit nulle +attention à celle d'Auguste Comte, laquelle ressortait néanmoins en +haute bouffonnerie sur celles qu'on lui avait servies jusque-là. La +religion de ce mystique sans Dieu était l'_humanisme_, c'est-à-dire la +déification de l'humanité (idée commune, du reste, à tous ces +fabricants de religions!); mais c'était la déification de l'humanité +par la femme, et le culte de cette religion fut l'adoration de la +femme, qui, dans un temps qu'on ne précisait pas, devait _faire des +enfants toute seule_... Je me contenterai de ce léger détail pour +donner une idée de cet illuminé ténébreux et à tendresse +pleurnicheuse, malgré ses mathématiques, à qui quelques vieilles +femmes et quelques très jeunes gens firent une rente, mais dont le +dévouement ne put le tirer du fond de son puits où il resta;--seul +rapport qu'il eût jamais, le pauvre homme! avec la vérité. + +Mais, encore une fois, aujourd'hui qu'il est mort, et bien mort, voilà +qu'on l'en tire, et qu'après l'avoir bien lavé, épongé et essuyé de +cette religion qui pourrait bien tout perdre, on le donne pour un +immense philosophe dont la philosophie doit être la seule religion des +temps futurs. Comme cela, vous comprenez? le tour est fait. Laissons +le mystagogue; prenons le philosophe. Et on l'a pris. Les brochures +se sont multipliées. On s'est glissé et tortillé dans quelques grands +journaux, et hier encore un homme considérable, Littré, y écrivait ces +_Paroles de philosophie positive_[47] qu'il nous donne en brochure +aujourd'hui, et dans lesquelles il se vante d'être le disciple de +Comte et le propagateur humble et dévoué du positivisme, dont au fond +il se croit peut-être le saint Paul. Que le plus grand saint du +catholicisme lui pardonne! Il n'en sera jamais que le Considérant. + + [47] Delahays. + +Or, précisément, Littré est un de ces habiles dont nous parlions tout +à l'heure qui font la bonne distinction, dans Auguste Comte, du +fondateur de religion et du philosophe. Homme d'esprit, qui a le +sentiment du ridicule, ce sentiment préservateur, Littré craindrait de +jurer qu'il _croit_ à l'édifice religieux et social bâti par Comte +pour abriter, sous sa coupole, les générations de l'avenir. Il est +médecin. Il se connaît mieux en folies que Célestin de Blignières par +exemple, plus enthousiaste, plus empaumé, et qui a osé (ô imprudence!) +intituler son livre _Exposition de la philosophie et de la religion +positive_[48], au lieu de l'appeler _Exposition de la philosophie +positive_ tout simplement. Je sais qu'il y parle peu de cette religion +et qu'il la fond avec la philosophie dans les dernières pages de son +écrit. Je sais que les grands ridicules y sont estompés. Mais +cependant on les y aperçoit encore sous l'estompe de précaution qui +les couvre. + + [48] Chamerot. + +Et, en effet, nous sommes pratiques, et nous voulons être populaires. +Célestin de Blignières est, en France, le vulgarisateur +_philosophique_ d'Auguste Comte comme miss Martineau l'est en +Angleterre. Il ne doit donc strictement parler que de philosophie et +n'avoir pas de distractions. Dans le titre de son travail je trouve le +mot expressif d'exposition _abrégée et populaire_. Vous le voyez! nous +n'en sommes plus à l'érudition et à la pensée qui dédaignent de +descendre de leurs sommets! Non! nous voulons mettre l'Académie des +sciences dans la rue, en attendant que nous la mettions dans l'Église, +et vive la science! comme dit M. Jourdain. + + +III + +C'est toujours un événement grave que l'apparition dans ce monde d'une +philosophie nouvelle, quelle qu'elle soit. La moins forte et la moins +féconde est encore prolifique et fait des petits. Si ces petits sont +très petits, c'est toujours au moins un genre d'insectes incommodes, +une malpropreté du cerveau. Mais ici les insectes qui menacent +seraient très gros s'ils venaient à naître... La philosophie de Comte +est assez fausse pour aller très loin, et elle n'a même d'autre raison +de s'arrêter que sa prétention d'être une religion par-dessus le +marché d'une philosophie. Dans l'état actuel de ce pauvre esprit +humain, qui se croit un esprit très fort, ceci la compromet. Mais, +sans sa prétention à être une religion, elle a bien, je vous assure, +tout ce qu'il faut pour dompter la pensée publique. Elle doit lui +plaire par son apparente simplicité de point de vue et de déduction, +et la faire trembler par les connaissances terribles qu'elle exige... +Or, la pensée publique, en France surtout, ressemble aux femmes, qui +doivent toujours un peu trembler pour bien nous aimer. + +Toute cette mathématique, voyez-vous, toute cette astronomie, toute +cette physique, toute cette chimie, toute cette biologie, toute cette +science sociale, pour arriver à être philosophe, c'est-à-dire à savoir +deux mots de morale, deux simples mots sur ses devoirs, ah! voilà qui +produit un rude effet sur l'ignorant et qui l'agenouille! Tandis qu'au +contraire la facilité de comprendre le système, très peu compliqué, de +Comte, comme vous allez le voir, charme tous les superficiels, tous +les gens qui donnent une chiquenaude à leur jabot et qui pirouettent. +Or, qui a pour soi messieurs les ignorants et messieurs les +superficiels, doit être un homme fièrement accompagné! Et si vous y +joignez cette autre variété florissante, les jugeurs, les solennels, +les hommes-tribunaux, les Perrins-Dandins, presque aussi communs que +les Georges, pris assez subtilement à la petite trappe de +l'impartialité, vous avez l'opinion tout entière, ou au moins ses +forces les plus vives, et c'est le cas présent pour Comte. Il a la +rouerie d'être impartial. Il se distingue des autres philosophes, qui +traitent le passé avec l'insolence du présent, et il le salue comme un +mort, il est vrai, mais il le salue! _Positivement_, dans la +grossièreté universelle, il a la décence du coup de chapeau. + +Il est donc redoutable, ou du moins pourrait l'être, et voilà pourquoi +nous voulons vous parler de cet homme, qui, si on laissait faire ses +amis, deviendrait relativement puissant, en raison de ses affectations +et de ses impuissances. Voilà pourquoi nous voulons vous exposer +brièvement, mais intégralement pourtant, cette philosophie pédantesque +et bouffie, qui cache un vide profond sous sa bouffissure et son +étalage scientifique. L'exposer suffira, car elle est justement de ces +doctrines auxquelles la meilleure réponse qu'il y ait à faire est +celle qu'on leur fait... seulement en les exposant. + + +IV + +Il est des rapprochements singuliers et gais... même en philosophie. +Comte a pour homonyme un homme dont on a beaucoup parlé autrefois. +Comme Comte le philosophe, cet autre Comte faisait aussi de la science +à sa manière, car il était physicien; mais la physique qu'il faisait +était _amusante_. Disons le mot: il escamotait. Eh bien, voici qui a +lieu d'étonner! Comte, le philosophe, le grave, celui qui n'amuse pas, +mais qui croit éclairer, est aussi un escamoteur, et son système de +philosophie n'est qu'une longue suite de tours d'escamotage. C'est +très curieux. Ne vous récriez pas! Comte, le philosophe, escamote +littéralement, dans son système de philosophie positive,--qui n'est +que le vide positif,--d'abord Dieu et tout l'ordre surnaturel; ensuite +la métaphysique tout entière et le monde d'abstractions et +d'explications qu'elle traîne à sa suite; enfin, les causes finales et +les causes premières. Terribles muscades sur lesquelles il souffle et +qui disparaissent, comme les muscades de liège de l'autre Comte; mais +avec ce désavantage que lui, l'escamoteur philosophique, il ne sait +pas les retrouver. Ce déplorable escamoteur en second, qui ne sait +rien faire revenir sous son gobelet de ce qu'il en ôte, a, pour toute +baguette magique, une affirmation sans preuve, bête, en effet, comme +un coup de baguette... Mais en philosophie, ce qu'on écarte n'est pas +supprimé. + +On dit bien, avec l'aplomb de l'escamoteur: «Il n'y a plus, en +philosophie, de _transcendance_; il n'y a plus que de l'_immanence_». +La transcendance--c'est-à-dire, pour être clair, la difficulté dans +les questions par leur hauteur même,--n'en existe pas moins de toute +son existence indestructible, et l'esprit humain ne se tient pas pour +dit qu'elle n'est plus parce qu'Auguste Comte a soufflé. On dit aussi, +à toutes les pages de l'_Exposition_ de Blignières: «L'homme ne peut +savoir le _pourquoi_ de rien; le _comment_ est seul à sa portée.» Ce +n'est pas sur cette hautaine parole de Comte, rapportée et +enregistrée par Blignières et apostillée par Littré (_Paroles de +Philosophie positive_), que les lois qui régissent l'humanité seront +changées et qu'elle se déshabituera d'aller choquer sa noble tête +contre les problèmes de sa destinée, insolubles, dans ce monde-ci du +moins, mais que son éternel honneur est d'incessamment agiter! + +Ainsi, vous le voyez, la simplification dont je parlais est assez tôt +faite. C'est une suppression: voilà tout! C'est un escamotage au +profit des sciences physiques, les seules au fond qu'admette Comte, ce +fondateur de religion nouvelle qui est athée et qui ne reconnaît de +Dieu que l'humanité. L'induction sublime qui donne Dieu en +métaphysique, l'induction baconienne, la déduction de Descartes, qui +_veut_ aller de l'homme à Dieu, tout ce haut système de probabilités +qui est toute la philosophie pour ceux dont l'inquiétude d'esprit +n'est pas apaisée par la double clarté de la révélation et de +l'histoire, n'a pour Comte aucune valeur scientifique. + +La science, pour être de la science, doit se borner à constater des +faits, ce qui est encore un escamotage de la science, mais le plus +maladroit de tous, celui-là, car la science a toujours été tenue de +faire plus, même dans Comte, et le voilà inconséquent! En effet, ce +négateur des causes finales et premières, par haine de l'_indémontré_, +n'en part pas moins de l'_indémontré_, comme le plus modeste d'entre +nous. «En supposant--dit-il--que tout ce qui est jusqu'ici tombé dans +le monde y soit tombé en raison des lois de la pesanteur, ce qui +tombera demain tombera-t-il de même?... Nulle réponse que le _besoin +qu'on a de faire admettre le principe de l'invariabilité des lois +naturelles_ (page 81).» Et il appelle cela «nulle réponse»! Et les +conditions _sine qua non_ de l'existence de l'esprit humain ne lui +paraissent pas une raison assez péremptoire, à cet escamoteur qui fait +tout disparaître; mais ici c'est le bon sens qui est escamoté. + +Et cette inconséquence n'est pas la seule dans le système de Comte. +Lui qui a écrit, selon Blignières, ou du moins qui a professé, +qu'une science n'était jamais que l'étude propre d'une classe de +phénomènes dont l'_analogie a été saisie_, prétend cependant partout +que l'observation est seule scientifique et décompose l'art +d'observer en trois modes irréductibles: «l'observation +pure,--l'expérimentation,--et la comparaison». Ce qui est exclusif +de toute analogie, _comme preuve_, et fait de la méthode soi-disant +nouvelle de Comte quelque chose d'aussi vieux et d'aussi borné que +la première méthode venue d'observation pratiquée dans les sciences +physiques. Rien de moins surprenant, du reste, Comte, le philosophe, +n'étant, à bien le prendre tout entier, qu'un physicien! Malgré la +gloire qu'on lui badigeonne en ce moment, l'auteur de la +_Philosophie positive_ n'est que la cent-quarantième incarnation de +ce matérialisme qui, depuis La Mettrie et son homme-chou jusqu'à +Littré,--qui n'a point l'audace de ce légume,--s'est transformé sans +cesse et se transformera encore, mais qui est identiquement le même +que dans les livres du XVIIIe, où il fait grande pitié. + +C'est en raison de cette pitié, sans doute, qu'on le réhabille et que +Comte s'est chargé de ce soin et de cette dépense. Il a eu cette vertu +pour ce vice. Il lui a fait cette charité. Il est vrai que le +matérialisme la lui a rendue. Si Comte a donné au matérialisme un +habit neuf, dont il avait grand besoin, le pauvre diable (et diable +est le mot!), le matérialisme a donné à Auguste Comte une doctrine; +car on peut demander ce que serait Comte sans le matérialisme, si +Cabanis, Broussais et le docteur Gall n'avaient jamais existé!... + +Tels sont les prédécesseurs dans la science et les maîtres de Comte: +Cabanis, Broussais et le docteur Gall, le docteur Gall surtout, dont +directement il procède et auquel il emprunte son système de petites +boîtes numérotées sur le crâne pour mettre là dedans les facultés de +l'âme, qu'il y a _vues_, probablement, ce grand observateur qui +n'invente rien et pas même sa philosophie! Les facultés de l'âme et la +morale, qui est la conséquence de ces facultés, sortent pour Comte de +ces ingénieuses petites boîtes numérotées, ou plutôt elles sont ces +petites boîtes elles-mêmes. + +Si elles ne sont pas ces petites boîtes elles-mêmes, qu'il nous les +montre, ces facultés de l'âme indépendantes, ayant une existence à +elles, quoique renfermées en ces petits engins! Mais, allez! en +restant dans l'observation et dans le _connaissable_,--comme il dit, +en _gallois_, sans doute,--on peut l'en défier et conclure que les +petites boîtes numérotées ont mystifié l'escamoteur. + + +V + +Jusqu'ici nous n'avons rien trouvé encore dans toute cette philosophie +positive, dont il ne reste rien, positivement, quand on veut la +toucher et la prendre avec les mains de son esprit, nous n'y avons +rien trouvé de particulier à Auguste Comte, et, s'il a eu +l'originalité d'une négation, c'est la plus triste des originalités de +l'erreur! Il est vrai, comme nous l'avons vu, que cette négation est +assez vaste et laisse une large trouée, un hiatus terrible, dans la +préoccupation de l'esprit humain. Ni théologie ni métaphysique. Tout +cela balayé du cerveau de l'homme d'un seul coup. Hein! quel coup de +plumeau d'Hercule! + +Seulement, pour que le coup de balai fût réel, il faudrait un autre +manche que le génie de Comte, qui, véritablement, n'est pas de +longueur. + +Pour caler la négation qu'il se permet, et qui a besoin de solidité +en raison même de sa masse, Auguste Comte a une de ces explications +arbitraires et communes à toutes les philosophies de l'histoire, le +seul genre de philosophie que l'on fasse maintenant: «L'intelligence +humaine--dit-il--a passé par trois états--(rien de plus, rien de +moins; toujours l'escamoteur!):--l'état théologique, qui est la +fiction; l'état métaphysique, qui est l'abstraction; et l'état +positif, qui sera la démonstration», et auquel nous sommes arrivés à +grandes guides et avec Auguste Comte pour postillon, bien entendu! +Vous vous rappelez, n'est-ce pas? la division saint simonienne du +genre humain, en époques _organique_ et _critique_? Auguste Comte se +la rappelle bien, lui! si vous ne vous la rappelez pas. Eh bien, +c'est sur cette division des trois états qu'il aperçoit +successivement, dans les annales du monde, et qu'un autre historien +ne verra pas et traitera de chimérique, c'est sur cette division que +Comte appuie la négation des deux premiers états du genre humain qui +ont existé, mais qui sont finis: la période de la fiction, +c'est-à-dire de toutes les religions, depuis le fétichisme jusqu'à +la religion positive,--exclusivement,--et la période de la +métaphysique, depuis Aristote jusqu'à Hegel... Ma foi! oui, même +Hegel! qui du moins avait une philosophie tout entière derrière sa +philosophie de l'histoire, tandis qu'Auguste Comte n'a qu'une +philosophie de l'histoire et rien derrière, absolument rien, en sa +qualité de philosophe positif! + +Et, vraiment, je ne voudrais pas rire dans ce sujet; je voudrais être +sérieux. Mais le comique _positiviste_ est plus fort que moi. Une +nomenclature n'est pas, n'a jamais été une philosophie, et je ne +reconnais d'autre mérite à Comte, si mérite il a, que celui d'une +nomenclature. Otez à ce penseur pillard et frelon celle qu'il a faite +des sciences et dont j'ai parlé plus haut: mathématiques, astronomie, +physique, chimie, biologie, science sociale et morale, qu'il classe en +sciences abstraites et concrètes, et il n'a plus que les idées +d'autrui, qui ne se cachent pas. En morale, où il n'invente pas plus +qu'en métaphysique, par exemple Comte donne à ce que nous, chrétiens, +appelons de ce beau nom de charité, tombé du dictionnaire des anges +dans la langue des hommes, le nom grotesque, inventé par lui, +d'_altruisme_. + +Eh bien, en matière d'idées, Comte est un _altruiste_! C'est un +_altruiste_ intellectuel. Quoi donc lui appartient dans son système? +Est-ce la division du pouvoir en pouvoir spirituel et pouvoir +temporel, qu'il dit d'ordre majeur, la grande affaire et que le moyen +âge a léguée au monde moderne? Est-ce la conclusion à laquelle il +aboutit: la reconnaissance de cette distinction des pouvoirs et +l'_abolition de toute doctrine officielle_? Est-ce l'idée que le +gouvernement actuel _doit abandonner le rétablissement de l'ordre +intellectuel_ à la _libre concurrence des penseurs indépendants_, ce +qui prouve, par parenthèse, qu'il n'y a rien de plus près d'un +imbécille qu'un sectaire?... Est-ce même sa définition du progrès, qui +a besoin d'une autre définition pour qu'on l'entende, et qu'il appelle +l'_ordre continu_? + +Est-ce l'idée, qu'il dit être la plus générale de la _philosophie +positive_, «que toutes les connaissances humaines doivent être +dominées par un petit nombre de sciences fondamentales et former un +tout...»? Est-ce son mépris de la psychologie et de l'économie +politique?... Est-ce son _altruisme_, à part le mot, que personne ne +lui dispute? Est-ce sa morale sans Dieu, sans sanction, sans +immortalité, sans espérance, et pour le plaisir d'être agréable à tout +le monde? Est-ce sa religion de l'humanité? + +Mais tout cela est vieux, détérioré et branlant comme un pont qui +croule. Tout cela, depuis des temps infinis, jonche, de la plus triste +façon, le champ de la spéculation humaine. Et c'est avec tout cela, +pourtant, que vous voulez éclairer le monde jusqu'au fin fond de sa +dernière illusion! C'est avec cela que vous vous appelez ou qu'on vous +appelle le seul philosophe des temps futurs, le démonstrateur, le +positiviste! Faites-vous appeler _poseur_ plutôt! Ce sera mérité et +plus juste. Je ne sais rien de plus contestable, de moins approfondi, +de moins approchant du réel, que cette philosophie de l'histoire à +quoi se réduit, en somme, l'_oeuvre_ de Comte dans Blignières, et qui +vient après les escamotages de toutes les questions vraiment +philosophiques: théodicée, métaphysique, vérités abstraites, comme les +ombres chinoises venaient après les tours de gobelet chez l'autre +escamoteur. + +Oui! malgré ma résolution de rester grave en ce grave sujet de +philosophie, je n'ai pu résister à la mordante envie d'appeler les +choses par leur nom, et ce n'est point ma faute, à moi, si ce nom +n'est pas mélancolique! Auguste Comte était de son vivant un fort +savant homme en mathématiques, mais en philosophie c'était un +indigent, excusable peut-être--car chacun veut vivre--quand il +empruntait les idées qu'il n'avait pas. C'était encore une de ses +manières d'escamoter, à cet infatigable escamoteur! + +Il se fit, comme Arlequin, un habit de toutes pièces, et ces pièces +avaient malheureusement beaucoup servi. Mais il n'avait pas, il faut +bien le dire, la grâce d'Arlequin. Un jour, vous vous rappelez la +comédie? Arlequin s'escamote lui-même, et il n'y a plus rien dans son +habit bariolé. Eh bien, c'est le seul tour d'escamotage que Comte ne +fasse pas! Mais l'avenir s'en chargera, et la renommée qu'on arrange +pour lui aujourd'hui disparaîtra bientôt, dernière muscade sur +laquelle il ait oublié de souffler. + + + + +PHILOSOPHIE POLITIQUE[49] + + +I + +Ce n'est pas la brièveté du livre[50] de Beauverger qui nous déplaît +et même qui nous étonne. S'il peut paraître étrange à quelques +personnes, et, qui sait? légèrement audacieux, de faire un tableau +historique de _tous_ les progrès de la philosophie depuis qu'elle +existe dans un petit volume, assez propret, de 292 pages, ah! +certainement, ce n'est pas à nous! Nous savons trop pour nous en +étonner à quel ironique piquet de chèvre Dieu a attaché l'esprit +humain, et ce qu'il lui donne de cette corde au bout de laquelle +l'homme passe son temps à rêver l'infini! Pour montrer cela, il ne +suffit que de quelques pages. Il fut des artistes en Italie qui ont su +faire tenir un monde d'événements et de figures sur le diamètre d'un +noyau de cerise ciselé de la pointe d'un canif. Nous croyons ce tour +de force et de finesse beaucoup plus embarrassant que de concentrer en +quelques pages les progrès de la philosophie,--politique ou autre. La +«spirale» de Goethe est une plaisanterie. Ce n'est qu'un tire-bouchon, +et encore pour la longueur, car un tire-bouchon débouche quelque chose +et nous voudrions bien savoir quel flacon de vérités essentielles la +philosophie a jamais débouché! Quand Goethe ne pensait pas à «sa +spirale», il disait honnêtement: «Si je voulais consigner par écrit la +somme de ce qui a quelque valeur dans les sciences dont je me suis +occupé toute ma vie, ce manuscrit serait si mince que vous pourriez +l'emporter sous une enveloppe de lettre.» Toute l'histoire de la +philosophie, qui en était, peut donc tenir sur une carte à jouer. Il +ne s'agit que de l'y faire tenir. + + [49] _Tableau historique des progrès de la philosophie politique, + suivi d'une Étude sur Sieyès_, par Edmond de Beauverger (_Pays_, 30 + juin 1858). + + [50] Leiber. + +Et ce n'est point difficile quand on a la tête nette et qu'on ne se +laisse pas envahir et entamer par la niaiserie des phrases et des +livres. Si, dans toute littérature, il y a de l'inutile et du +superflu, il y en a surtout en philosophie dans des proportions +effroyables. Là les hommes ne sont guères que des échos, des échos qui +brouillent le son en le répétant. Voulez-vous en juger? Prenez +seulement le dictionnaire de Bayle, l'histoire de la philosophie de +Brücker et le vocabulaire de Tennemann, et vous verrez quelle masse de +rêveurs inutiles, de cracheurs dans les puits pour faire des ronds, se +trouvent mêlés, pour l'encombrement de nos mémoires, aux quelques +noms et aux quelques idées, très rares, très clairsemées,--et pour les +raisons providentielles les plus hautes,--qui ont réellement allongé +la corde de l'esprit humain et un peu étendu la circonférence de ses +efforts. Vous verrez qu'il n'y a pas pour l'homme de quoi prendre des +airs si vainqueurs! Pénélope sans Ulysse, qui, dans l'oisiveté du +coeur et de l'action, fait et défait éternellement sa tapisserie, la +philosophie n'a rien mis dans le monde qui n'y fût sans elle; et, si +elle n'a rien ôté des vérités qu'elle n'a pas faites, elle en a du +moins beaucoup faussé, et son mérite, quand elle en eut, fut de +redresser ses voies fausses et d'admettre enfin ce qu'elle avait +d'abord repoussé. Voilà pourquoi les historiens qui s'occupent d'elle +peuvent être à la fois humbles et concis. + +Beauverger a été concis; mais a-t-il été humble?... La philosophie +dont il s'occupe dans son livre n'est pas cette philosophie générale +qui a seule le droit de porter ce nom absolu de philosophie et qui a +pour prétention de donner la loi de tous les phénomènes. C'est une +philosophie spéciale et appliquée, et c'est une raison de plus pour +l'historien d'être très modeste, car de toutes les tentatives de la +philosophie pour résoudre l'universalité des problèmes, c'est la plus +vaine et la plus cruellement traitée par les faits. L'histoire +l'atteste à toutes ses pages: les faits ont toujours plus ou moins +foulé aux pieds toutes les philosophies politiques. Modeste, sans +doute, en son propre nom, Beauverger croit trop à la philosophie pour +l'être quand il parle d'elle. Il a le respect de cette «science +mixte--(comme il dit, hélas!)--qui rattache les créations et les +devoirs de la politique aux opérations de la logique et des principes +universels»; mais, plus tard, peut-être aura-t-il le mépris de toute +cette logomachie. Beauverger nous fait l'effet d'un esprit +ouvert,--trop ouvert pour le moment,--mais sensé, et qui se refermera +naturellement à bien des idées qu'il accepte. La vie intellectuelle +ressemble à la vie morale. On ouvrait, on tendait beaucoup sa main +dans la jeunesse; on la ferme et on la retire en vieillissant. Progrès +amer! + +«Personne ne croit--nous dit Beauverger dans sa préface--que la +politique spéculative n'ait pas d'influence sur la destinée des +empires et qu'il n'y ait pas d'enseignement à retirer de ses travaux.» +Personne ne le croit, en effet. Seulement il s'agit de savoir quelle +fut cette influence, si elle était nécessaire, si elle a été bonne ou +funeste, et si tous ses travaux valaient plus ou moins, de la part des +esprits qui dominent ces sujets, que les deux lignes de résumé qui +pouvaient être l'ouvrage de Beauverger, et qui, malheureusement, ne le +sont pas. Son livre est comme le pressentiment d'un autre ouvrage, +qu'il fera ou ne fera pas plus tard, mais qui serait, à coup sûr, s'il +le faisait dans l'esprit des notes qu'il publie, un de ces livres +grossissants comme on en a tant publié et qui, sous le nom d'histoire +d'une philosophie quelconque, tendent à surfaire l'action de toute +philosophie. Or, ce n'est point d'ouvrages pareils que nous avons +besoin à cette heure. Ce qu'il nous faut plutôt, ce sont des livres +qui prennent exactement la mesure de toute philosophie en la +diminuant. + + +II + +En effet, depuis Aristote jusqu'à saint Thomas d'Aquin et depuis saint +Thomas d'Aquin jusqu'à Kant, que nous prenons pour une date et non +pour le grand homme qu'on dit, cherchez par quels noms et quelles +oeuvres l'auteur du _Tableau des progrès de la philosophie politique_ +a comblé le vide d'un si long espace, mais l'a comblé sans le remplir! +Il ne s'agit pas ici, bien entendu, des talents du gymnaste +intellectuel que l'on appelle un philosophe, ni même de la _dorure de +bec_ de la gloire, qui répète parfois et crie des noms, comme les +perroquets, sans rien y comprendre; mais il s'agit des hommes qui +représentent, pour les avoir réellement exprimées, le petit nombre de +vérités nécessaires à la vie et à l'honneur de l'esprit humain. Eh +bien, franchement, que trouverez-vous, sinon un tourbillon d'atomes, +une poussière d'intelligences que le vent de leur temps a soulevées, +mais qu'il faut laisser maintenant tranquilles au fond de leurs +cercueils! + +Dans l'antiquité, Beauverger nous cite Platon, Xénophon, Polybe, +Cicéron, saint Augustin;--mais Platon n'est qu'un poète, et saint +Augustin est un prêtre chrétien, ce qui est tout le contraire d'un +philosophe. Or Xénophon, Polybe, Cicéron pèsent assez peu en +philosophie. Au moyen âge, qu'est-ce que Buridan, Gilles de Rome, +Henri de Gand, Marsile de Padoue? Qu'est-ce même, à la Renaissance, +que ce Machiavel dont on ne peut dire encore tout à l'heure si, dans +son _Traité du Prince_, il a parlé sérieusement ou s'il a raillé? +Luther et Calvin sont des fondateurs de religion, des bâtisseurs +d'église contre Rome. Ils comptent comme prêtres et non comme +philosophes. Mais qu'est-ce que Languet et Hotman? Qu'est-ce que +Althusius et Boshorn? Qu'est-ce même que Grotius? Qu'est-ce que +Bynkershoek, ce nom qui n'est plus coassé que dans les écoles? Voici +Bacon et Descartes, il est vrai, voici Spinoza. Mais le néant revient. +Qu'est-ce que Thomas Smith et Thomas Morus, et Sidnay, Needham et +Milton, Milton comme philosophe? Qu'est-ce qu'Harrington et son +_Oceana_? Qu'est-ce que Howell et sa _Dendrologie_? Qu'est-ce que +Hobbes, _l'enfant robuste_ de son système? Qu'est-ce que Ramsay? Nous +arrivons au XVIIIe siècle, dont la philosophie n'est plus qu'une +négation, une critique de philosophie, qui finit et se renouvelle dans +Turgot, Condorcet, Herder, Kant et, Beauverger nous dit: Sieyès. +Beauverger a pour Sieyès une admiration très logique, et que l'on +comprend très bien venant d'un homme qui croit que la philosophie +politique est une des grandes inventions de l'esprit humain; car +Sieyès est l'expression la plus concentrée, la plus immobile et la +plus dure de la philosophie politique. Certes! quand on descend d'une +pareille chaîne d'esprits et qu'on va d'Aristote à... Sieyès, à +travers le christianisme, qui, de toutes les manières, fut une +révélation, on se demande ce qui aurait manqué à l'humanité, devenue +chrétienne, quand elle n'aurait pas eu, pour tracasser ses annales, +tous ces gaillards-là? + +Elle serait allée son train tout de même. Elle aurait, au fond, à peu +de chose près, la même histoire, et ce sillage de quelques erreurs de +plus ou de moins n'aurait guères altéré ou changé le miroir de cette +mer immense. Et même quand les grands noms,--et vous venez de voir si +on peut les compter!--quand les noms dignes de leur bruit auraient +manqué aussi comme les autres, croit-on que c'eût été un si grand tort +de vérité fait à la terre? La terre n'a pas déjà tant besoin de +philosophie! L'homme en fait comme il s'agite, parce qu'il est une +créature de passage, d'inquiétude et d'orgueil, qui veut savoir pour +ne pas se soumettre. Mais sa triple vie, morale, sociale, +intellectuelle, ne dépend pas de si peu que cela! Ce qu'il lui faut de +vérité pour vivre et de lumière pour l'éclairer, il les trouve dans la +tradition et dans l'histoire. + +Qu'est-ce que toutes les philosophies du monde ont ajouté aux +traditions de la vérité primitive et à celle qui les résume toutes,--à +la doctrine de Jésus-Christ? L'erreur, l'adroite erreur de l'auteur +des _Progrès de la philosophie politique_, est d'avoir confondu avec +les philosophes les hommes qui ont développé et appliqué à leur façon +les idées et les enseignements de l'Église; mais ces hommes, nous les +réclamons! ils n'appartiennent pas à son système. + +Qu'il prenne, s'il veut, Fénelon, l'auteur du _Télémaque_ et le +précepteur du duc de Bourgogne; mais qu'il ne mette la main ni sur +Suarez, ni sur Bellarmin, ni sur Bossuet lui-même, car Bossuet, comme +saint Augustin, n'a pas cessé d'être un évêque, et sa _politique_ +n'est point tirée de l'ordre philosophique, mais de l'Écriture Sainte. +De pareils hommes ne peuvent s'atteler, ni de gré ni de force, au joug +d'un système qui regarde comme un _progrès_ l'esprit politique du +XVIIIe siècle, et qui le glorifie dans ce quinze-vingts de sa propre +pensée, laissé, par le dédain de Bonaparte, accroupi dans les ténèbres +de sa constitution impossible,--_l'abbé_ Sieyès. + + +III + +Médiocre et triste résultat! La foi en ces choses que la philosophie +travaille à la main--les Constitutions--a incliné Beauverger à une +admiration compromettante, parfaitement indigne d'un esprit qui a +souvent de la critique et de justes appréciations. + +C'est que Beauverger--il faut bien le dire!--est un homme du XVIIIe +siècle. Il l'est, à la vérité, avec les réserves que font les +honnêtes gens dans ce temps-ci, mais il l'est, nonobstant, de +sentiment, d'idées, de _rêveries_. L'abstraction lui voile, à toute +minute, la réalité. S'il est à genoux de fondation devant un si pauvre +homme que Sieyès, on ne peut plus dire sa position devant Montesquieu, +et on le conçoit. Montesquieu n'est pas seulement l'homme d'une +constitution comme Sieyès; il l'est de toutes les constitutions +possibles, qu'il explique et détaille dans son _Esprit des Lois_, +comme des mécanismes qu'on démonte, pour en faire mieux comprendre le +jeu. Du reste, dans sa conception politique, l'auteur du _Tableau +historique des progrès_ n'a pas dépassé Montesquieu. Il s'arrête à la +notion vague de liberté qui suffisait à tous les esprits soi-disant +politiques du XVIIIe siècle, et qu'il définit aujourd'hui, à la +dernière page de son livre: «la liberté par les institutions». +«L'utopie--nous dit-il--tourne, depuis deux mille ans, dans le même +cercle sans rien produire», comme si l'utopie n'était pas +essentiellement de la philosophie politique! Et il ajoute, par une +opposition qu'il est difficile de comprendre: «La philosophie +politique ne vogue pas sans boussole sur cette mer des destinées où +Dieu lui apparaît comme pôle et la vraie liberté pour port.» Mais +l'utopie aussi a parlé ce langage. Elle l'a parlé quand elle a manqué +de tempérament ou de bravoure. Elle est restée aussi, comme une sage +petite fille, les yeux baissés et les mains jointes sur sa ceinture, +dans cette idée prude ou hypocrite d'une _vraie liberté_, et elle a +mis Dieu par-dessus. Mais quel Dieu? Voilà le noeud de toute +l'affaire. Le Dieu de Beauverger ne serait-il que le Dieu du _Vicaire +savoyard_ de Jean-Jacques, et, parmi tant de libertés fausses, quelle +est donc _sa vraie liberté_?... + + +IV + +C'est là ce que son livre n'a pas dit. Fadeurs et fadaises! Disons, +nous, quelque chose que les esprits impatients de netteté et de +consistance puissent au moins saisir. Il n'y a que deux économiques en +présence ici-bas, celle de la tradition et celle des rêveurs, et, dès +leur _à priori_, elles s'opposent. L'économique de la tradition place +la richesse dans le monde en germe et dans le ciel en fleur. +L'économique des rêveurs la met, elle, dans l'action illimitée de +l'homme et dans la disposition des trois règnes de la nature. De là +leurs conceptions si diverses! Fataliste au premier chef, et au second +inconséquente, l'économique des rêveurs a encore ceci de +particulièrement absurde qu'elle croit au bonheur absolu sur la terre +et qu'elle pose l'obligation stricte pour les gouvernements de le +réaliser. Ainsi, d'une part, l'idée que l'homme fonction doit le +bonheur à l'homme individuel, et, d'autre part, l'idée de ce bonheur +que vous ne pouvez faire définir au plus modeste et qui n'en sera pas +moins toujours un inventaire de Dieu, supérieur de tout à l'_aurea +mediocritas_ d'Horace, voilà la double source d'où sont sorties +toutes les utopies, toutes les révolutions, toutes les démences, et +cela dans tous les temps, mais plus particulièrement dans les temps +modernes, où la personnalité humaine a pris de si monstrueuses +dilatations. + +Or, rien de plus radicalement faux que ces idées! Nul ne doit le +bonheur à personne. Quand l'homme dit: «Je ferai ton bonheur», il dit +une fatuité. Le bonheur est la dette de chacun à soi-même, et nul n'en +dispose que soi seul. L'ordre universel le renferme par le libre +arbitre; il est au fond de nos consciences, dans l'exercice de nos +vertus. Mais la fonction terrestre ne doit que l'ordre matériel, +l'ordre dans les rues;--mais elle nous le doit à _tout prix_, et si +nous confondons notre dette, à nous, avec la sienne, tous les +sophismes vont se redresser avec fureur. Il n'y a qu'un bon +gouvernement qui soit possible dans la nature même des choses, qu'un +seul, quels que soient les climats, les caractères, les idées; il ne +nous doit pas le bonheur cependant. C'est ce que les philosophies +politiques, en dehors des idées chrétiennes, n'ont pas compris, et ce +que celle de Beauverger, s'il en avait une à lui,--car il n'en a +point,--ne comprendrait pas davantage. Toutes les philosophies +politiques, sans exception, n'ont jamais compris que le bonheur +ici-bas est restreint, relatif, chétif et borné, et qu'il ne dépend +que de l'usage fait par chacun de nous de ses facultés! Elles parlent +toutes du bonheur des peuples. Elles s'abreuvent à cet abreuvoir. +Aveugle méconnaissance de la réalité humaine! Aucune de ces +orgueilleuses philosophies n'a su prévoir que la postulation +éternelle de l'impossible devait aboutir au déchaînement de tous les +tocsins, et que l'envie, cette hôtesse de nos coeurs, aurait toujours +le prétexte de la satisfaction des esprits sages pour justifier ses +horribles animosités. + +Eh bien, c'était là une idée, c'était là un _criterium_ dont on +pouvait partir, puisqu'on s'occupait d'une histoire de la philosophie +politique! Si une telle pensée, par exemple, s'était emparée de +l'esprit de l'auteur du _Tableau historique des progrès_, et qu'il eût +examiné à sa lumière les doctrines et les hommes dont il fait la revue +dans son livre, ses appréciations auraient à l'instant même revêtu un +caractère d'originalité et de profondeur qu'elles n'ont pas. Ce titre +même de _Tableau des progrès de la philosophie politique_ aurait +contracté le mordant d'une ironie, et n'en serait ainsi que mieux +entré dans les esprits. En effet, avec ce point de vue des deux +économiques d'ici-bas, qui simplifie tout, en embrassant par leur côté +le plus général tous les philosophes et toutes les philosophies, la +preuve eût été suffisamment faite du peu de progrès que la philosophie +est réellement en droit de compter. En dehors du christianisme, ces +progrès sont nuls, et dans le cercle du christianisme il ne peut pas y +avoir progrès, puisqu'il y a vérité. Le christianisme progressif est +une expression des temps modernes, injurieuse dans sa bienveillance, +et ne tendant à rien moins qu'à la négation du christianisme, qui est +absolu puisqu'il est divin. Malheureusement, c'est le christianisme, +purement et sévèrement entendu, qui manque à Beauverger. Il n'est +qu'un philosophe de demi-teinte, de deuxième ou troisième degré,--nous +le voulons bien,--mais il faut être quelque chose de plus qu'un +philosophe, même en taille-douce, pour juger la philosophie, et par la +raison qu'il faut être toujours supérieur à ce que l'on juge pour le +bien juger! + + + + +P. ENFANTIN[51] + + +I + +De quelles catacombes sortent-ils? On n'y pensait plus. On les croyait +finis. Ce flot de vingt ans qui engloutirait tant de choses avait +passé sur eux, ne leur laissant qu'une épitaphe. Le siècle, indulgent +pour les folies de sa jeunesse, n'avait plus pour eux qu'un sourire. O +folies! carnaval! descentes de toutes les courtilles! Les tuniques +bleues de 1830 semblaient suspendues au clou, éternel et immobile. +Saint-Simon le prophétique, comme Fourier l'hiéroglyphique, comme +Cabet, l'innocent Cabet, l'icarique, ces grands excentriques dans +l'utopie, n'étaient plus que des curiosités intellectuelles, mises au +garde-meuble du XIXe siècle, le plus grand marchand de bric-à-brac de +tous les siècles! + + [51] _Réponse au R. P. Félix sur les quatrième, cinquième et sixième + conférences de Notre-Dame_ (_Pays_, 7 mai 1858). + +Après les malheurs de Ménilmontant, les prêtres de Saint-Simon +étaient, comme on le sait, devenus laïques, et ils avaient même grimpé +en quelques années, avec beaucoup d'agilité, à des positions qui ne +manquaient ni d'élévation ni d'influence. Ils ne disaient mot de la +doctrine, du moins devant le public, mais on remarquait qu'ils se +tenaient comme des crustacés et s'appuyaient les uns les autres. Ils +n'avaient pas pour rien _communié_ à la salle de la rue Taitbout; mais +cela se comprend et cela touche presque... Ce qui unit peut-être le +mieux les hommes pour les jours de maturité et de sagesse, ce sont les +sottises faites en commun dans la jeunesse; ce sont les bêtises de +leur printemps! + +Mais on se trompait. Ils n'étaient pas finis. Le manifeste, car c'est +un manifeste que le P. Enfantin vient de publier sous ce titre +singulier, mais modeste: _Réponse au R. P. Félix sur les quatrième, +cinquième et sixième Conférences de Notre-Dame_[52], prouve, par sa +teneur, ses termes exprès, le ton qui l'anime, que le saint-simonisme +n'est pas mort ou que ce qui en survit n'est pas simplement une +opinion individuelle. Il prouve, ce manifeste ironique ou patelin (et +peut-être tous les deux), que le saint-simonisme a gardé la prétention +d'être une Église, une Église cachée et qui se croit persécutée sans +doute, car le mépris d'un temps qui a encore à sa disposition les +lucidités du ridicule et l'éclat de rire peut paraître à certaines +gens sensibles une persécution. + + [52] Capelle. + +Le manifeste dit _nous_, comme si Enfantin parlait au nom de quelque +chose de constitué, de collectif et d'officiel, avec quoi non +seulement l'avenir, mais le présent fût obligé à compter. Quoique le +paletot soit boutonné par-dessus la tunique, l'incognito laïque du P. +Enfantin ne veut pas être gardé... Il y a dans cette mise en scène de +jolies finesses. La signature de la brochure (P. Enfantin) veut aussi +bien dire Père Enfantin que Pierre ou Paul Enfantin. Un bout du prêtre +passe, comme un bout de décoration! + +Écoutez ces solennelles paroles: «En parlant de nos travaux +productifs,--dit Enfantin (page 44 de sa brochure),--je peux les +comparer aux tentes que saint Paul tissait et vendait pour vivre, pour +avoir la force de semer partout sa parole de vie... Alors, pour lui, +comme aujourd'hui pour nous, la foi ne donnait pas de quoi vivre. Ce +fut longtemps après saint Paul que l'on put dire: _Le prêtre vit de +l'autel_... Êtes-vous bien certain que nous n'employons pas le produit +de nos tentes d'une part à protéger notre _foi qui n'est pas +salariée_, comme le sont _plusieurs et spécialement la vôtre_, de +l'autre à guérir, à soutenir, à relever nos pauvres, à qui nous +n'infligeons pas la discipline et à qui nous ne conseillons pas de se +l'infliger à eux-mêmes?...» + +C'est ainsi qu'Enfantin, l'ex-pape saint-simonien, se pose à nouveau, +non pas en saint Pierre de cette foi, mais en saint Paul de l'Église +future qui doit prochainement succéder à la vieille Église chrétienne, +et déclare aujourd'hui avoir--comme prêtre!--non pas charge d'âmes +(le mot serait trop chrétien), mais charge de corps, charge de chair +souffrante. Oui! à en croire cette déclaration, onctueusement superbe, +où le père suprême, qui n'est plus vêtu de bleu, mais de noir, parle +doux, comme l'huissier de Molière: + + Il est vêtu de noir et parle d'un ton doux! + +à en croire cette déclaration, l'Église saint-simonienne existerait. +Et non seulement elle existerait, mais elle ferait ses oeuvres de +miséricorde; elle fonctionnerait, elle officierait comme église parmi +nous qui ne la voyions plus et qui la tenions pour morte et déshonorée +sous des jugements de police correctionnelle,--genre de martyre, +celui-là, qui n'aurait pas convaincu Pascal! Enfantin nous l'affirme. +Seulement, c'est trop peu ou ce n'est pas assez que sa déclaration. +Puisqu'il apporte ici une parole dont il ne se servait plus depuis +longtemps, nous lui demanderons où se tient cette église dont il parle +comme d'une force organisée et agissante? Puisqu'il dit _nous_ avec +cette pompe, nous lui demanderons quel est le nombre des adhérents à +la foi saint-simonienne qui soient prêts à la confesser? Puisqu'il +fait le saint Paul, qu'il l'imite jusqu'au bout! Saint Paul savait le +nombre des chrétiens d'Éphèse, de Corinthe, de chez les Galates... Si +vraiment l'Église saint-simonienne est une réalité, si effectivement +Enfantin représente la foi, la volonté, le consentement de plusieurs +en faisant la déclaration scandaleuse qu'il vient d'opposer tout à +coup à l'enseignement d'un prêtre catholique, orthodoxe et respecté, +nous dirons qu'il nous importe, à nous chrétiens, de savoir le danger +qui nous menace, et si tout cela, comme nous le pensons bien plutôt, +n'est que rêverie de visionnaire attardé qui ne peut guérir de son mal +de jeunesse. Il importe qu'on le sache aussi afin que justice soit +faite encore une fois de cette folie qui repousse, après vingt-trois +ans, comme un polype indestructible, dans les têtes dont on le croyait +arraché, et qu'enfin on n'y revienne plus! + + +II + +En effet, malgré les précautions diplomatiques et séniles d'Enfantin +pour cacher et faire accepter à la pudeur publique, qu'elle outrage, +une doctrine qui se trouvait plus religieuse d'aller toute nue quand +elle était plus jeune, il ne faut pas perdre de vue qu'il s'agit ici, +comme au temps où le saint-simonisme cherchait la femme, de la +réhabilitation de la chair. Réhabiliter la chair,--l'expression est +maintenant consacrée,--l'élever au niveau de l'âme, qui ne doit plus +lui commander, cette idée anarchique et grossière, chère à tant +d'hérésies, qui, en l'infectant, en ont épouvanté le monde, voilà le +premier et le dernier mot de Saint-Simon et de son évangéliste +Enfantin. Campée audacieusement à la tête d'une théorie comme l'aurait +lancée Saint-Simon tout seul, ce gentilhomme impertinent et dépravé +qui se croyait sorti de la cuisse de Charlemagne, dont il descendait +peut-être par Eginhard, cette idée, dans sa crudité, eût probablement +révolté jusqu'aux vices d'un temps aussi admirablement couard que le +nôtre, sans le travail de haute confusion et d'immense hypocrisie que +vient de lui faire subir M. Enfantin. Le croirez-vous? dans cette +réponse, dont les conférences du P. Félix ne sont que le prétexte, M. +Enfantin assimile, avec une perversion du sens intellectuel qui +pourrait bien être une perversité, sa pensée à la pensée chrétienne. + +Le Verbe a été fait chair, dit saint Jean, et il a habité parmi nous. +Or, c'est en tordant ce texte sous une interprétation qui ment à nous +ou à elle-même, que le théologien du saint-simonisme essaie de nous +faire accepter la divinité de la chair: «Cette divinité n'est plus +dans l'hostie,--dit-il, en commençant par un blasphème,--symbole, +figure, mysticité! Non! elle est sur les champs de bataille, couverts +de _frères blessés_ qui se sont égorgés entre eux... Elle est dans des +bouges infects où l'homme meurt de douleur, de honte et de misère... +Elle est sur ces calvaires impies où l'homme condamne à _mort son +frère_... Elle est dans les ateliers où l'on travaille... dans les +_lupanars_ où la _fille du peuple_ vend _sa chair_ (bien portante) +jusqu'à ce qu'on la jette _pourrie_ à l'hôpital. Elle est en _moi_ et +dans l'homme du peuple, qui _est l'Homme-Dieu du Golgotha_...» Telle +est l'énumération par laquelle Enfantin ouvre son livre; et ces huit +premiers paragraphes, dont nous abrégeons le contenu tout en en +signalant l'idée, contiennent l'essence de sa brochure. + +La chair de l'homme, dont la substance est dévorée par les maladies +qui la mènent à la mort, et la chair du Verbe, prise par lui, le +Verbe, dans des entrailles immaculées, et dont la substance immortelle +doit braver la mort et donner ici-bas un témoignage de puissance et de +toute-puissance par le fait éclatant de la résurrection, ces deux +contraires du tout au tout sont mêlés par Enfantin dans les plateaux +d'une seule balance, et il en _constate_ l'égalité. Il en fait de même +de son esprit à lui, Enfantin! et de l'esprit de Jésus-Christ, et il +croit évidemment que nous admettrons de telles choses. Il semble avoir +un oeil qui grossit l'infiniment presque rien et un oeil qui réduit à +presque rien l'infiniment grand. Son procédé, s'il est de bonne foi, +ce dont il est d'ailleurs permis de douter pour l'honneur de son +intelligence, consiste à renverser la pyramide, mais en élargissant la +pointe qui formait le haut et en en diminuant la base. C'est donc, +tout en parlant avec componction des idées chrétiennes, le +renversement, bout pour bout, de ces idées, et la ruine de la +civilisation qu'elles ont faite. + +On sait de reste ce qu'a été cette civilisation, fondée sur le +principe de la pénitence, qui n'est autre chose que la sanction de la +morale en Dieu, sans laquelle sanction il n'y aurait point de morale. +Cette civilisation a donné des fruits dont nous vivons toujours, +quoique nous les ayons empoisonnés. Eh bien, prenez-en aujourd'hui +toutes les forces vives, et demandez-vous ce qu'elles deviennent avec +ce panthéisme charnel qu'Enfantin proclame comme la religion du +progrès! Est-ce le sien? + +Pauvres diables de dieux que les dieux d'aujourd'hui! + +Enfantin, qui, s'il n'a pas été Dieu, en a été bien près, condamne la +guerre, par amour et respect de la chair, avec ces lâchetés +d'humanitaire qui auraient fait reculer le droit humain de plus d'un +siècle si elles avaient eu dernièrement de l'action à Sébastopol! Il +se jette à genoux pour nous demander grâce en faveur des assassins, +aimant mieux supprimer la morale que d'utiliser l'échafaud. Il sourit +aux prostituées, qu'il indulgencie, embrasse et pardonne, mais à la +condition qu'elles ne flétriront jamais leur précieuse chair par le +repentir: Entendez-vous, mesdemoiselles? Il voit le capucin de +l'Église romaine avec un dégoût plein d'entrailles, il est vrai, car +Enfantin, qui joue à la grande tendresse du Père, fourre des +entrailles partout, jusque dans ses dégoûts. Et comment pourrait-il +supporter le capucin, le héros des vertus humbles, simples et fortes, +qui dominent le corps et le font magnifiquement obéir? La chair n'a +pas ses joies dans le capucin. Enfin, il finit par cet idiotisme de +toutes les sectes du progrès, quelque nom qu'elles portent: +l'affirmation de l'actualité ou de l'éventualité du royaume des cieux +sur la terre. Vous le voyez, le changement qui s'est opéré, +doctrinalement parlant, en ces vingt-trois années, n'a pas été +immense. L'esprit se modifie peu chez les saint-simoniens. Il n'y a +que la chair qui change. Le bel Enfantin de la galle Taitbout ne se +reconnaîtrait plus et ne pourrait maintenant fasciner personne; mais, +quant à la religion qu'il enseigne, elle sort du silence, qu'elle a +gardé si longtemps, absolument la même qu'elle y était entrée. Elle +n'a rien gagné à ce silence,--si ce n'est pourtant de l'avoir gardé. +Il ressemblait tant à l'oubli! + + +III + +Encore une fois, pourquoi aujourd'hui le rompt-elle? On dit que les +amis d'Enfantin, sécularisés, comme lui, depuis près d'un quart de +siècle, n'ont pas applaudi à la démonstration inopinée de leur ancien +pontife, et que, ne pouvant plus le déposer, ils se seraient +contentés, s'ils l'avaient pu, de l'interdire. Sans donner à ce bruit +plus de consistance qu'il n'en a, toujours est-il qu'il est +inconcevable qu'à propos d'une des mille prédications de l'Église +catholique Enfantin ait eu le besoin de répondre, pour le compte du +saint-simonisme attaqué! Seulement, à part l'inspiration de sacerdoce +rétrospectif qui l'a saisi, il n'a pas été autrement inspiré. + +Enfantin n'a jamais eu de talent littéraire. Autrefois, celui qu'on +lui reconnaissait était dans sa figure, qui ne lui avait pas coûté un +sou, comme dit Sterne, et qui lui avait procuré cette sublime fonction +d'hiérophante saint-simonien, qui ouvrait irrésistiblement les bras en +disant à la femme libre et à la chair qui se sentait: «Venez à nous!» +La manière dont il le dit aujourd'hui aura probablement moins de +succès. Personnalité profondément troublée, et qui l'est sans doute +pour le reste de sa vie par le souvenir de sa fonction grandiose, +Enfantin publia, il y a quelques années, une autre brochure (son +souffle ne va pas jusqu'au livre), dans laquelle il se comparait, si +nous nous en souvenons bien, à Nicolas, empereur de Russie, et nous +apprenait que lui, Enfantin, la puissance morale, était né la même +année que cette grande puissance matérielle. Il a donc à présent +quelque chose comme soixante-deux ans. + +A cet âge, le talent littéraire ne vient guères quand il n'est pas +venu. Sa brochure est assez médiocre. Les formes qu'elle revêt avec +affectation n'appartiennent ni à Enfantin ni au saint-simonisme; elles +appartiennent à la littérature chrétienne, sans laquelle, même comme +exposition d'idées, le saint-simonisme n'aurait jamais dit deux +mots... Il serait tolérable peut-être que ces gens-là (s'ils le +pouvaient) fissent leur affaire sans prendre niaisement notre dogme, +nos formules, notre style, obligés à imiter notre manière d'être pour +nous répondre et nous parodier. Du moins ils seraient issus +d'eux-mêmes et non d'un plagiat hébété, d'une contrefaçon belge de +l'Évangile, et d'un vol dont ils ne trouvent plus le profit et la +propriété dès qu'il est une fois accompli. + + +IV + +La Critique qui examine les livres dans les journaux a été jusqu'à ce +jour infiniment discrète sur le compte d'Enfantin et de l'étrange +publication qu'il vient de risquer. Est-ce dédain? indifférence? +embarras?... Mais elle ne s'est pas expliquée sur le compte d'un livre +qui, selon nous, et pour des raisons plus hautes que le livre et ce +qu'il contient, méritait d'être signalé. Seul, un journal religieux, +de conviction catholique, mais dont la qualité n'est pas précisément +la hardiesse, a donné sur la démonstration d'Enfantin un article d'un +ton très piquant, très résolu et du détail le plus renseigné. La plume +qui a écrit ce petit chef-d'oeuvre de polémique aiguisée est une main +de femme, qui a signé Marie Recurt. Le hasard, ce n'est pas sa +coutume, a été spirituel. Le seul adversaire qu'il ait suscité à +Enfantin est une femme. Il en a longtemps cherché une, sans la +trouver. En voici une autre, qu'il trouve sans la chercher, et qu'il +ne se félicitera pas d'avoir rencontrée. Madame ou mademoiselle Marie +Recurt est une Judith chrétienne, dont la plume coupe comme le glaive. +Chrétienne, elle s'est levée pour objecter à l'homme de la chair la +chair corrompue, et l'esprit de vie à l'esprit de mort! Depuis que +cette héroïque, qui a fait besogne d'homme quand les hommes se sont +abstenus sur la question du saint-simonisme ressuscité, depuis, +disons-nous, que cette héroïque a parlé, Enfantin a-t-il +intérieurement reconnu son maître? Toujours est-il qu'il n'a pas +répondu comme au père Félix... et qu'il semble, lui et ses amis, +recommencer un nouveau silence. En sortira-t-il encore une fois?... +Franchement, nous eussions aimé à le voir entrer en lice contre cette +femme qu'il s'est attiré, lui qui demande l'émancipation de la femme +et la dresse dogmatiquement d'égale à égal avec l'homme. Est-ce qu'il +ne trouve pas que mademoiselle Marie Recurt soit assez émancipée et +digne de se mesurer avec un pontife?... + +Nous eussions sonné volontiers la trompette de ce tournoi,--mais, +hélas! les saint-simoniens aiment la paix et la veulent... +universelle! + + + + +LE PÈRE VENTURA[53] + + +I + +Le P. Ventura a publié les sermons qu'il a prononcés devant Sa Majesté +l'Empereur, à la chapelle des Tuileries, en 1857, et l'illustre +théatin, dont la pensée--comme l'on sait--est toujours une pensée +d'ensemble et d'unité profonde, les a publiés sous un titre collectif +qui dit bien, en un seul mot, le sens particulier de ces discours. + + [53] _Le Pouvoir chrétien: Discours prononcé à la chapelle impériale + des Tuileries, pendant le Carême de 1857(Pays, 13 juillet 1858)_. + +Ils ont, en effet, un sens particulier. Ils sont bien, comme tous les +sermons des prêtres chrétiens, depuis saint Paul jusqu'à saint +Ambroise et depuis saint Ambroise jusqu'à Bourdaloue et Bossuet, la +vérité de Jésus-Christ dans toutes ses portées pour le coeur et pour +l'esprit, la vérité avec son caractère absolu et universel; mais ils +ont cependant quelque chose de différent aussi, et qui n'est pas +seulement une question de talent, d'originalité et de forme. En si +haute matière, il s'agit vraiment bien de cela! L'enseignement du P. +Ventura a, pour la première fois, une _direction_ qu'aucun +prédicateur, en s'adressant à une de ces puissances qui ne gardent +devant Dieu que la majesté du respect, n'a donné au sien, et même +parmi les plus imposants et les plus hardis. Jusqu'ici, tous les +sermonnaires qui prêchaient aux souverains les devoirs que leur +grandeur leur impose, tout en se plaçant le plus près possible du +coeur qui les écoutait, par un autre côté se maintenaient à distance. +Ils ne descendaient pas la marche qui sépare la religion de la +politique. Ils restaient sur le haut du degré. Le P. Ventura n'a pas +craint de le descendre. Il savait à qui il parlait. + +Il n'a pas craint de se placer aussi près de l'esprit que du coeur, +aussi près des choses contemporaines que de celles de l'éternité, en +parlant à celui que nous pouvons appeler l'Homme du Temps. Il a mis sa +main, sa main libre de prêtre, sur les questions du moment, et il a +été tout à la fois sarcerdotal et politique. Le livre qui a recueilli +ses discours s'appelle maintenant le _Pouvoir chrétien_[54]. + + [54] Gaume frères et J. Duprey. + +Du reste, une telle nouveauté était justifiée. Les événements qui se +sont accomplis dans le monde moderne ont été si puissants et si +terribles, les esprits et les âmes ont été remués à de telles +profondeurs, que le prêtre lui-même, le prêtre, qui vit dans un écart +sublime et dans l'impassible lumière du sanctuaire, en a ressenti le +contre-coup. Ne croyez plus à la chronologie! Entre 1857 et 1757 il y +a certainement plus d'un siècle. Entre 1857 et 1657 il y en a +certainement plus de deux. Il y a plus que du temps, il y a de +l'événement,--il y a la révolution française et les Napoléon, deux +fois sauveurs. Si Bourdaloue et Bossuet avaient vu de telles choses, +ils ne prêcheraient point, croyez-le bien! comme ils prêchaient devant +un roi tranquille, qui vivait et s'endormait dans la mort avec cette +pensée que sa race était immortelle. Ils n'auraient pas maintenant +exactement le genre de prédication qu'ils avaient lorsque les pouvoirs +humains n'avaient pas reçu les épouvantables atteintes qui les ont +brisés et dont, hélas! ils saignent toujours. Quelque chose de si +incomparable à tout s'est produit parmi nous que même la situation du +prêtre, de cet homme qui n'est qu'une voix,--_vox clamantis!_--en est +modifiée. + +Bourdaloue et Bossuet, ressuscités parmi nous, seraient donc tenus de +jeter sur le temps--sur le détail des questions du temps--ce regard +pénétrant qui n'a jamais manqué au prêtre, si surnaturellement +pratique. Ils n'enseigneraient plus seulement une royauté entre +toutes: l'individu royal, pour ainsi dire; mais ils referaient les +notions défaites, et leurs sermons, comme ceux du père Ventura, +s'appelleraient le _pouvoir chrétien_. Le pouvoir, voilà l'_Ucalégon_ +qui brûle; le pouvoir chrétien, c'est le pouvoir étreint et sauvé! +Bourdaloue et Bossuet, au XIXe siècle, auraient compris, ces grands +hommes, quelle initiative est maintenant de rigueur pour ceux-là qui +tiennent l'anneau de Salomon dans leur main. Ils auraient compris, +enfin, que si le chrétien manque de précision dans ses initiatives, +Proudhon est dans son droit et qu'il déborde comme un flot. +L'individualisme qui veut se sauver, du moins jusqu'à la mort, +intervient avec ses fantômes, et, resté muet s'il peut l'être, le +chrétien prend à sa charge une partie des malheurs du temps et il en +répond devant Dieu! + + +II + +C'est sous l'empire de ces pensées que nous avons ouvert le livre du +R. P. Ventura. Nous ne l'avons pas entendu. Les souvenirs de +l'orateur, plus ou moins brillant, ne nous voilaient pas l'homme +d'idée. Le P. Ventura est bien l'un et l'autre. Il a la double faculté +de la réflexion et de l'expression instantanée. Le charbon d'Isaïe +s'allume sur ses lèvres, mais il n'en a pas moins le repli de la +réflexion et les facultés qui servent à creuser un sujet. Si l'on ne +craignait pas d'offenser une tête théologique de sa force, on dirait +que le P. Ventura est une intelligence philosophique. Il est, avec le +P. Gratry, un des esprits les plus aptes à la lutte dans la grande +bataille philosophique qui n'est pas finie. Indépendamment de la +lumière que tout prêtre porte dans sa main, par cela seul qu'il est +prêtre et qu'il allume son flambeau à la source de toute splendeur, le +P. Ventura avait pour la Critique l'intérêt d'un esprit de l'ordre le +plus élevé, qui jusque-là s'était illustré dans de très puissantes +polémiques, mais que l'événement et le choix de l'Empereur mettaient +en demeure de se montrer fécond et net dans sa fécondité et de dire +enfin le mot suprême, que, sur toutes les questions, le christianisme, +s'il rencontre un homme de génie, n'a jamais manqué de prononcer! + + +III + +Eh bien, ce mot-là, le P. Ventura l'a-t-il fait entendre? On le +cherche, et un tel mot ne se cherche pas, dans cet énorme volume de +cinq cent soixante pages où la lumière passe sur toutes, mais ne se +condense dans aucune de manière à former ce noyau qu'il faudrait pour +tout éclairer! Certes! il y a là des accents superbes, un style +étonnant, remuant et remué, et français à nous faire penser que nous +avons là, dans cet Italien, un éloquent compatriote; mais est-ce tout? +Que l'illustre théatin nous le pardonne: si la franchise est le devoir +du prédicateur vis-à-vis des puissances, elle est le devoir rigoureux +de la part du chrétien vis-à-vis du prédicateur. C'est l'instrument +de l'observatoire catholique à mettre au point du firmament. Dans ces +cinq cent soixante pages, y a-t-il autre chose que des généralités +vagues, dans une excellente direction il est vrai, mais n'aboutissant +pas au conseil précis que le législateur veut entendre puisque, dans +la magnanimité de son intelligence, il vient s'asseoir là devant vous? +Or, le conseil a-t-il immergé dans le champ du télescope? Le sol de +l'observation n'a-t-il pas tremblé sous les pas de l'observateur? + +Le P. Ventura, qui veut enseigner le pouvoir politique au détenteur +providentiel de ce pouvoir, qui l'a ramassé sur la plage comme une +épave en miettes dont il faut rapprocher et réorganiser les débris, le +P. Ventura, publiciste après coup après le sermon, puisqu'il le fixe +sous nos yeux dans un livre qu'il revoit, corrige, orne de notes, et +qui est enfin un traité, ni plus ni moins que le livre du premier +publiciste venu écrivant dans la confiance de sa pensée, le P. Ventura +ne serait-il pas un peu embarrassé si on lui disait: «C'est bien! mais +prenez la plume encore et formulez vos conseils en lois. Voyons! +allez! rédigez le décret. Il faut léguer la paix au monde avec une +dynastie. Écrivez le testament politique qui va assurer cette +survivance nécessaire au monde, si le monde n'est pas condamné. Nous +sommes attentifs, mais vous, soyez formel. Publiciste de Celui qui a +dit: Gardez mes commandements et vous vivrez, sur quel article du +_Décalogue_ baserez-vous la longévité politique de l'établissement +impérial? Tout est là, sans doute, pour vous, prêtre. Ce n'est pas +tout que de descendre du Sinaï; il faut y remonter. Le _Pater noster_ +a-t-il des échos ici-bas? Éclairez-nous... Est-ce trop demander? +N'êtes-vous pas le canal de la Constituante éternelle, le truchement +de Dieu, son porte-voix?» + +Encore une fois, si les sermons du P. Ventura n'étaient que des +sermons, nous aurions dit: Ils ont la force persuasive, ils ont +l'accent pénétrant, ils ont l'onction, ils ont... ce qu'ils auraient! +Ce ne serait là qu'un compte à régler sur les qualités et les +richesses du talent de l'orateur; mais dans la pensée évidente, +catégorique et même exprimée dans ce titre que vous avez pris, c'est +bien autre chose. C'est une réponse aux questions des novateurs du +temps. C'est une panacée. Or, qu'on nous pardonne l'expression +vulgaire! une panacée ne consiste pas à dire aux gens: Portez-vous +bien, et je paierai le médecin. Or, encore, à part la vérité morale et +dogmatique du christianisme qui circule dans ces discours et qui +appartient au premier curé de village autant et au même titre qu'au R. +P. Ventura, il n'y a véritablement pas là d'inspiration réelle et +efficace dont on puisse affirmer que ceci n'est pas le bien de tous, +la généralité catholique dans son ampleur flottante et détachée, mais +la propriété exclusive et positive d'un esprit meilleur que les autres +parce que le christianisme l'a plus profondément éclairé!... + + +IV + +Le _Carême_, comme l'on disait autrefois, le _Carême_ du P. Ventura est +composé de neuf discours: Rapports entre Dieu et les pouvoirs +humains;--Nécessité d'une réforme de l'enseignement public dans +l'intérêt de la religion;--Nécessité d'une réforme de l'enseignement +public dans l'intérêt de la littérature et de la politique;--Importance +sociale du catholicisme;--Moeurs des Grands;--Exemple des +Grands;--L'Église et l'État, ou Théocratie et Césarisme;--Royauté de +Jésus-Christ et Restauration de l'Empire en France. Voilà les neuf +majestueux sujets que le P. Ventura a du moins eu le mérite d'aborder. +Ce n'est pas dans un chapitre d'un livre comme le nôtre--un _index_ des +travaux philosophiques et religieux de ce temps--qu'on peut analyser ou +seulement jauger le flot de choses qui passent à travers ces sujets, +tout à la fois éternels et contemporains. Charrié par la crise qui nous +emporte, le P. Ventura a au front l'écume des vagues et de la tempête, +et du sein de cette écume il crie éloquemment: Seigneur! Seigneur! Mais +l'Évangile et la tradition ne lui fournissent pas ce qu'ils auraient +fourni à saint Thomas d'Aquin, par exemple, si saint Thomas, tombé de +son siècle dans le nôtre, nous avait donné une loi sur la famille +chrétienne déchirée et l'ordre social ébranlé. + +Le P. Ventura, qui a une clef pour entrer partout et qui n'entre nulle +part, le P. Ventura, le Guizot de la chaire, qui comprend, comme +Guizot comprenait, qu'il y a _quelque chose à faire_, ce refrain qui +depuis trente ans court les rues mais qui ne dit pas résolument quoi, +n'a que des aspirations, des pressentiments et d'incohérentes lueurs. +Dans l'impossibilité de le suivre en ces neuf stations qu'il traverse, +nous nous permettrons de signaler à l'homme d'idée le sermon final de +son Carême, parce qu'il résume, en somme, toutes les questions agitées +dans les autres et qu'il pose celle-là qui nous couvre, nous protège +et doit nous défendre dans les éventualités que l'avenir nous garde, +c'est-à-dire la restauration et l'affermissement de l'Empire. + +Eh bien, dans ce discours, où les caractères d'une restauration +providentielle sont exposés avec une autorité incontestable, le +publiciste sacré, après avoir fait la part de Dieu dans cet événement, +arrive à la part de l'homme, à ce quelque chose d'humain que nous +autres faibles créatures nous sommes pourtant tenus d'ajouter dans +l'histoire aux bontés et aux magnificences divines, et le voilà qui se +demande alors, comme dans ses autres discours il ne se l'était jamais +demandé jusque-là, ce qu'il faut voir et ce qu'il faut faire pour +résoudre cette question de la fragilité, de l'accident, qui est, +hélas! au bout de toutes les choses humaines! Assurément, ce moment du +livre est imposant, et nous attendions à cette place, dans ce discours +final, quelque chose de péremptoire sur lequel le prédicateur nous +aurait laissés. + +Retardée, si l'initiative avait apparu elle n'en aurait été que plus +frappante. Mais savez-vous ce qu'est pour le P. Ventura, penseur hors +de sa robe, et qui dans sa robe devrait être inspiré, l'initiative qui +doit raffermir le pouvoir secoué et brisé par tant de révolutions +successives?... On sourit presque en l'écrivant! C'est la +décentralisation comme l'entend Danjou et le principe des +substitutions à perpétuité. En dehors de ces deux vues politiques très +connues, très discutées et encore très discutables, il ne voit plus +rien, cet homme de politique sacrée, et c'est pour nous rapporter de +telles choses, qui sont au pied de toutes les taupinières politiques +de notre âge, qu'il est monté au Sinaï et qu'il en descend, plus +resplendissant de talent que de vérité! + +Nous ne croyons pas qu'effet de surprise plus désagréable se soit jamais +produit en lisant un homme sur lequel on avait compté. Quoi? avoir pris +le ton qu'il fallait prendre, du reste; avoir été prêtre jusque-là, +touchant, poignant, d'une gravité, d'une pénétration...--mais dans cette +généralité que nous avons notée, cette généralité de l'enseignement +catholique que le premier venu peut avoir comme le dernier,--et puis +tout à coup, lorsqu'il s'agit du conseil exprès, de la vue précise, se +montrer...--comment dirons-nous? et il faut bien le dire...--si vulgaire +et d'une initiative si morte! C'est là une chose presque douloureuse, et +qui, à nos yeux et aux yeux de tous, décapite le titre ambitieux, et qui +pouvait être juste, du livre du P. Ventura: _Le Pouvoir chrétien_. +L'adjectif peut rester, mais le substantif ne mérite plus d'y être. +C'est du christianisme éloquent que fait l'illustre théatin, mais du +pouvoir... non! + +Et cependant, comme tout homme qui a l'étoffe catholique sous la main +et qui pourrait tailler là dedans, le P. Ventura est passé bien près +de la vérité, de la vérité illuminante. Pourquoi donc faut-il qu'il +soit resté sur son oeil la pellicule de la cataracte? La +décentralisation dont il parle est peut-être, en sachant l'entendre, +une vue qui a sa justesse, mais elle n'a, dans l'économie des +postulations du publiciste, ni la grosseur ni la toute-puissante +efficacité qu'il lui attribue. Nous n'en dirons pas assurément autant +du pouvoir paternel, qu'il veut faire plus fort par le principe des +substitutions et la disposition testamentaire; nous croyons que, là, +le célèbre prêtre était bien près d'une solution. Mais il en était +d'autant plus loin qu'il en était plus près. Rappelons-nous le +proverbe: Lorsqu'il y a dix pas à faire, neuf est la moitié du chemin. + +Pour le prêtre, en effet, et pour tout homme qui croit, avec juste +raison, que la politique sort des flancs de la morale et ne peut pas +sortir d'ailleurs, la question primaire, la question fondamentale, à +cette heure de l'histoire, est la reconstitution de la famille +chrétienne, brisée par l'individualisme du temps. Nous aussi nous +pensons, comme le P. Ventura, que la famille doit prendre fonction +dans l'État. Nous pensons que si un _pouvoir chrétien_ (et, certes! le +pouvoir devant lequel le P. Ventura parlait alors avait ce glorieux +caractère) traduisait le _Pater noster_ dans ses lois et le quatrième +commandement, il serait en mesure suffisante contre les révolutions +futures et pourrait marcher en bataille rangée contre elles. Nous +pensons que si on opposait aux droits de l'homme de Rousseau la +déclaration des droits de la famille française représentée par le +Père, ceci nous infuserait un sang nouveau dans les veines et que le +pouvoir politique en bénéficierait à l'instant même, car le _Notre +père_ ne s'adresse pas qu'à Dieu. Il se réfléchit jusque dans le sein +des mineurs de la famille, et c'est un rayon divin qui traverse le +diamètre de l'espace et de l'infini! + + +V + +Et dire comment et par quels moyens cette traduction était possible, +le dire nettement, voilà la politique sacrée comme en ferait Bossuet à +cette heure et que nous attendions du P. Ventura. Quel sujet et quel +auditoire! L'imagination nous le fait entendre: «Plantez, sire, les +racines de vos enfants dans le coeur de tous les foyers domestiques. +Enfoncez votre dynastie dans huit millions de dynasties. +Réverbérez-les et qu'elles vous réverbèrent! A la statue dynastique il +faut un piédestal de granit comme elle.» Quel texte inouï et quelle +occasion splendide pour un orateur qui eût été plus qu'orateur! Hélas! +le P. Ventura, nous le répétons, n'a été que cela. Ce n'est pas +cependant le courage qui lui a manqué. La religion est une Thétis qui +trempe les coeurs dans des eaux dont ils ressortent Achilles et qui +leur dit: «La peur seule est mortelle.» Et, d'ailleurs, avait-il +besoin de courage? Ne parlait-il pas devant l'homme qui sait que le +pouvoir est la vertu des rois et qui en a fait la sienne?... + + +VI + +Un mot encore sur ces sermons, qui, s'ils ne sont pas davantage, +resteront de très beaux discours prononcés devant Sa Majesté +l'Empereur. Ils sont précédés d'une introduction de la plus +majestueuse gravité, due à la plume de Louis Veuillot, dont le +talent, on peut le dire, a pris depuis quelque temps un surcroît +d'aplomb et le caractère, presque l'éclat, d'une popularité. Ce rayon, +qui lui est venu enfin à travers les préjugés de la haine, et qu'il +n'a pas cherché, Dieu merci! il le conservera, s'il ne faut pas pour +cela dévier de sa ligne droite, et il le perdra sans souci pour ne pas +en dévier. + + + + +LE DOCTEUR TESSIER[55] + + +I + +Les _Études de médecine_[56] dont le docteur Tessier a publié la +première partie, sont, avant tout, un livre de discussion ardente sous +des formes sévères, une polémique corps à corps et mortelle contre des +hommes célèbres et des doctrines malheureusement professées; mais +cette discussion est, en bien des points, si détaillée et si spéciale, +le langage qui l'exprime est d'une propriété si technique et si +profonde, qu'au premier abord elle semblait, par cela même, échapper à +notre examen. C'est à la réflexion seulement que nous avons compris +qu'un livre de cette importance et de cette portée ne pouvait être +passé sous silence. Les _Études_ du docteur Tessier n'intéressent pas, +en effet, que les hommes d'une science déterminée. Elles méritent +d'être signalées à l'attention de tout ce qui pense. + + [55] _Études de médecine générale_, 1e partie: _De l'influence du + matérialisme sur les doctrines médicales de l'école de Paris; De la + fixité des essences et des espèces morbides_ (_Pays_, 4 février 1856). + + [56] J.-B. Baillière. + +Elles s'appuient sur ces grandes généralités qui soutiennent tout dans +le monde intellectuel et moral. A travers les lignes droites ou les +sinuosités de l'argumentation supérieure de Tessier, on voit que +l'esprit de ce redoutable discuteur doit fomenter, depuis longtemps +déjà, une vaste théorie de son art, et il est impossible de ne pas +tenir compte de ce qu'on aperçoit d'un système qui, sans doute, se +dégagera plus tard avec la double force de ses développements et de +son ensemble. Si nous pouvions, par le peu que nous en dirons, avancer +le moment où ce système, parachevé et complet, sortira de l'esprit +auquel il a donné tant de résistance et de vigueur contre les +tendances d'un enseignement vicieux et funeste, nous croirions avoir +fait assez. Les prétentions du temps actuel sont philosophiques. C'est +dans ces prétentions qu'il faut le saisir pour le redresser. L'esprit +philosophique a mis partout sa main insolente; il faut partout la lui +couper. Sous prétexte d'indépendance, il a brisé la chaîne des +traditions dans toutes les directions de la pensée. En histoire, il a +faussé les faits à l'aide d'interprétations mensongères, et il a +inventé des _philosophies de l'histoire_. Tessier est un de ces fermes +esprits qui ne donnent pas dans ces majestueuses niaiseries. Il est de +ceux qui croient que, sur tous les terrains,--en médecine comme +ailleurs,--l'histoire doit faire taire la philosophie et tient en +réserve des réponses et des solutions toutes prêtes quand la +philosophie n'en a plus. + +Et qu'on n'infère pas de ces paroles que le docteur Tessier est +impropre à ce qu'on appelle les choses de la philosophie et qu'il a +pour elle ce dédain qui est l'hypocrisie de l'impuissance! On se +tromperait assurément. Tessier est, au contraire, une intelligence +philosophique. C'est un métaphysicien d'un ordre élevé. Le livre dont +nous parlons en fait foi. Il aime et il invoque la métaphysique. Il la +trouve dans l'esprit humain et il ne veut point qu'on l'en arrache. Il +en maintient la nécessité. Il en reconnaît la grandeur, quand la +plupart des médecins modernes, métaphysiciens pourtant, mais malgré +eux, et aveugles, l'insultent et la repoussent comme un piège, plein +de trahison, que l'esprit humain se tend à lui-même. Seulement, tout +métaphysicien qu'il puisse être, l'auteur des _Études de médecine +générale_ est encore plus traditionaliste que philosophe, et il laisse +à sa vraie place la métaphysique, dans la hiérarchie de nos facultés +et de nos connaissances, en homme qui sait que sans l'histoire les +plus grands génies philosophiques n'auraient jamais eu sur les +premiers principes que quelques sublimes soupçons... Le docteur +Tessier, qui croit à la science médicale, qui la défend contre les +invasions sans cesse croissantes de la physique, de la chimie et d'une +physiologie usurpatrice, donne pour chevet à ses idées le récit +moïsiaque, dont tout doit partir pour tout expliquer, et +l'enseignement théologique et dogmatique de l'Église. En plein XIXe +siècle, lui, médecin, il se fait hardiment scolastique, et, comme le +robuste et beau pasteur du tableau de Léopold Robert, accoudé si +grandiosement contre son attelage, l'auteur des _Études de médecine +générale_, appuyé sur le front puissant du _Boeuf de Sicile_, oppose +fièrement saint Thomas d'Aquin à Cabanis. Il appartient donc à ce +groupe d'esprits qui pensent que la Renaissance et l'expérimentalisme +de Bacon ont détourné les sciences, aussi bien que les lettres, de la +voie qu'elles devaient suivre au sein d'une civilisation chrétienne, +et qui sont décidés à mourir ou à ne jamais vivre dans la popularité +de leur siècle pour les y faire rentrer si Dieu lui-même ne s'y oppose +pas. Avec le genre d'occupations et de préoccupations auxquelles le +docteur Tessier a dévoué sa vie, on peut s'étonner qu'il fasse partie +de ces «_derniers Romains_», qui périront probablement à la peine et à +l'honneur de la vérité; mais s'il y a là une raison pour être surpris, +il y en a une autre pour applaudir et pour admirer! + + +II + +De tous les esprits, en effet, qu'a faussés et corrompus le sensualisme +de la Renaissance et l'expérimentalisme de Bacon, qui en a été la +doctrine, les médecins ont été et sont encore, par le mode séculaire de +leur enseignement, les plus profondément atteints. C'est qu'on ne touche +pas impunément sans précaution à la matière! L'Hercule intellectuel +n'est pas comme l'Hercule de la chair. Il meurt de son baiser à la +terre. Quand il l'étreint trop fort, il étouffe dans toute cette +poussière sa vigoureuse spiritualité. Aveuglés par leur long tête-à-tête +avec des organes et des phénomènes, la plupart des médecins ont, depuis +Bacon et son observation raccourcie, dégradé la science dont ils +relèvent, et ils l'ont réduite à n'être plus qu'un empirisme superficiel +et grossier. Le matérialisme païen, qui, en renaissant, devait +reparaître plus monstrueux que la première fois puisqu'il renaissait +dans une société chrétienne, est scientifiquement plus grand dans les +écrits de Van Helmont et de Boerhaave qu'il ne l'était, par exemple, +sous la plume d'Hippocrate et les traditions de l'école de Cos. Filtrant +partout, comme la boue du Nil, dans les inspirations des poètes, dans +les chefs-d'oeuvre des artistes, dans les moeurs des classes élevées, +pour retomber de là dans les peuples comme, de l'élégante cuvette d'une +fontaine, l'eau ruisselle dans les profondeurs d'un bassin, le +matérialisme, qui cherchait son lit, en a enfin trouvé un, qui semble +éternel, sur le marbre des amphithéâtres. En supposant que +l'intelligence humaine soit un jour nettoyée de cette doctrine immonde, +les médecins seront les derniers à en essuyer leur pensée. A prédire +cela, croyez-le bien! il n'y a ni exagération ni imprudence, et la +preuve en est dans le livre de Tessier. Nous l'avons lu et nous en +sommes resté accablé. On y trouve, exposées et réfutées, les doctrines +des professeurs les plus influents sur l'enseignement et sur l'opinion, +et ces doctrines sont matérialistes,--immuablement matérialistes,--comme +si nous étions au lendemain de la Renaissance ou à la veille de la +Révolution française! + +Il faut dire cela, et le dire bien haut. Nous avons donc vécu en vain. +Les cynismes du XVIIIe siècle, en débauche d'esprit comme de moeurs, +n'y ont rien changé. Les honnêtes gens ont eu horreur et dégoût, mais +l'horreur n'a pas monté plus haut que le coeur. La science +probablement trempe la tête dans un Styx, comme le corps d'Achille, +afin de faire à ses enfants un sentiment moral invulnérable, et (le +croiront-ils, ceux-là qui ne sont pas médecins?) le matérialisme a +continué d'être, à peu de chose près, à cette heure, ce qu'il était +quand La Mettrie publiait cette _histoire naturelle de l'âme_ qui fit +tant de bruit, et cet _homme-machine_ qui n'en fit pas moins! En ce +temps-là, les habiles et les modérés du matérialisme dirent que La +Mettrie avait l'esprit un peu dérangé; et, pour se consoler, il s'en +alla, Triboulet de la philosophie, bouffonner chez le roi de Prusse. +Mais Cabanis allait naître, Cabanis, qui, sous une phraséologie encore +plus lâche que honteuse, devait nous donner la pensée comme une +sécrétion du cerveau. + +Pour ma part, doctrinalement parlant, je ne vois pas nettement qui +vaut le mieux de Cabanis ou de La Mettrie. Quant à la politique, +mise au service de la doctrine, c'est différent! Cabanis, qui a la +froideur et les insinuations du serpent, est à coup sûr très +supérieur à La Mettrie, entraîné par une expression à outrance et un +tempérament désordonné. Blafard et douceâtre écrivain, élégant, mais +à la manière des incroyables de son temps, appliquant aux matières +philosophico-médicales la rhétorique effacée de son ami Garat, +Cabanis, malgré une médiocrité foncière, a laissé un sillon profond, +que d'autres ont fécondé, et a exercé une influence décisive sur +l'enseignement en France tel qu'il est encore aujourd'hui. + +Comme le remarque Tessier avec infiniment de justesse, Cabanis, qui +avait contre l'Église et les idées religieuses les haines perverses de +son époque, voulait, dans la civilisation de l'avenir, remplacer les +prêtres, dont le rôle était fini (pensait-il), par les vingt mille +médecins qui allaient toucher, en haut et en bas, à toutes les +réclamations de la société moderne et la gouverner en la retournant +sur son lit de douleur. Le plan n'était pas mal combiné. Il valait +mieux que la prêtrise des philosophes de l'avenir inventée, depuis, +par Cousin, Saisset et Simon. Ce plan aurait, s'il avait vécu, ravi +d'espérance Condorcet. Sans le chrétien Napoléon, qui se mit tout à +coup à faire les affaires de Dieu, et quelques esprits du plus haut +parage, comme le vicomte de Bonald, qui, par parenthèse, traita +Cabanis dans ses _Recherches philosophiques_ comme plus tard de +Maistre traita Bacon, le matérialisme passait presque à l'état +d'institution politique. Nonobstant l'effort de ces grands hommes,--de +ces grands spirituels,--il resta au fond de l'enseignement, en +s'aplatissant, il est vrai, en y rampant, en s'y coulant comme un +reptile, mais il y resta. + +Un jour, la philosophie générale eut assez de cette auge et releva le +front. Les philosophes du XIXe siècle réagirent contre les philosophes +du XVIIIe. La Romiguière abolissait Condillac. Cousin, toujours poli, +en sa qualité d'éclectique, effaçait Locke... d'un coup de chapeau. +Galvanisé un instant, le spiritualisme cartésien disparut bientôt dans +ce vaste trou de formica-leo, cette logique de Hegel, qui tue la +pensée par le vide. Au milieu de tout ce mouvement, le matérialisme +médical ne bougeait pas. Il laissait dire et faire et se transformer +la philosophie. Comme le voyageur de la fable, craignant que le vent +ne fût pas pour lui il serra son manteau autour de sa personne, et si +bien qu'à moins de le regarder de fort près on ne pouvait le +reconnaître. C'était son salut. Il ganta sa main et masqua son visage, +et l'on vit jusqu'à ce lion de Broussais, dont Pariset disait: +_Quærens quem devoret_, devenu tout à coup d'une prudence antipathique +à son génie, mettre une sourdine à sa voix rugissante, et inventer, +pour mieux cacher le secret de la comédie, ce mot d'_ontologie_ qui +signifiait toutes les chimères et toutes les sottises de la religion, +de la métaphysique et de la spiritualité. + +Or, si Broussais s'humiliait ainsi, Broussais, le plus superbe esprit +qui se soit jamais posé sur des griffes entrecroisées à la _guisa di +leone_, comme dit le poète, on se demande ce que durent faire les +hommes qui vinrent après lui et dont l'audace n'était pas, comme la +sienne, mesurée à la grandeur de l'intelligence. Eh bien, ce qu'ils +firent, le docteur Tessier s'est donné la mission de nous l'apprendre +en leur répondant! Il a choisi les plus comptés d'entre eux et il a +cherché, sous le masque fin d'une phrase éteinte, qui jette de la +cendre par-dessus la flamme afin qu'on ne crie pas «au feu!», la +doctrine, l'immuable doctrine, qui a bien pu modifier des vues de +détail, mais qui est la même dans ses conclusions qu'aux jours où elle +ne se cachait pas. Encore une fois, nous ne pouvons entrer dans cette +robuste et longue discussion, qu'il faut prendre où elle est, +c'est-à-dire dans le livre de Tessier. Les problèmes sur lesquels +roule tout l'enseignement médical y sont examinés avec les solutions +qu'en donnent les professeurs actuels, dont on cite les noms, les +discours et les livres. Méconnaissance de la nature spirituelle de +l'homme, qu'on définit _un mammifère monodelphe bimane_ et rien de +plus, négation de l'unité de la race humaine, affirmation de +l'activité de la matière, confusion de la physiologie et de l'histoire +naturelle au mépris des traditions médicales depuis Hippocrate jusqu'à +nos jours, enfin l'opinion qui implique le matérialisme le plus +complet: «Que la vie ne doit pas être considérée comme un principe, +mais comme un résultat, _une propriété dont jouit la matière, sans +qu'il soit nécessaire de supposer un autre agent dans le corps_», +toutes ces solutions, et beaucoup d'autres de la même énormité, sont +attaquées et ruinées de fond en comble par le rude joûteur des +_Études_. + +Il suit, avec une longueur de vue et une implacabilité de logique +auxquelles rien n'échappe, les conséquences de ces doctrines dont la +science est empoisonnée, et, Dieu merci! il n'est pas au bout de son +travail puisque nous n'avons que la première partie d'un ouvrage qui +devra montrer, dans tous les rameaux de l'enseignement, la filiation +de ces erreurs. Le docteur Tessier n'est pas uniquement préoccupé de +_spiritualiser_ l'instruction et de tenir compte de la magnifique +duplicité humaine, même dans l'intérêt de l'observation +physiologique; il va plus loin et plus haut... «Le rationalisme +dogmatique--dit-il--ne saurait coordonner les phénomènes +physiologiques et comprendre les rapports de la physiologie et de la +médecine; mais, sur le terrain de la pathologie, ce rationalisme +devient la négation de TOUTE vérité.» Ainsi, comme on le voit, +l'enseignement n'est pas seulement matérialiste; il est, de plus, +arbitraire et antimédical, et l'habile écrivain le prouve avec une +rigueur dont, certes! il n'avait pas besoin aux yeux de ceux qui +savent jusqu'où peut porter une idée. En effet, les doctrines +matérialistes sont, scientifiquement, ce que sont politiquement les +doctrines démagogiques, troublant également la tradition, et les unes +violant aussi bien l'histoire dans le monde des idées que les autres +dans le monde des faits! + + +III + +Et, ici, nous touchons au plus beau côté d'un livre qui nous en promet +un autre, dégagé de toute polémique, et par cela plus grand... Esprit +historique, comme on doit l'être avant d'être métaphysicien, le +docteur Teissier ne fait point la guerre sans savoir comme il fera la +paix. On a eu de fort grands critiques pour la critique elle-même, et +qui, comme Bayle, appuyaient leurs têtes d'or sur l'argile d'un +scepticisme toujours près de s'écrouler; mais Tessier est or de +partout. S'il veut détruire le physiologisme moderne, il sait aussi ce +qu'il veut mettre à la place, et c'est précisément ce qui y était. Le +plus bel effort des esprits vigoureux est de renouer les traditions, +en toutes choses, quand elles ont été rompues; c'est de se rattacher à +ce passé qui est toujours une vérité ensevelie. Les chefs de dynastie +le savent bien, qu'il n'y a rien de plus difficile et de plus grand! +Tessier, qui est peut-être, à sa manière, un chef de dynastie,--car, +ou nous nous trompons beaucoup, ou il a toute une famille d'idées +puissantes à établir,--Tessier est une de ces intelligences qui +travaillent à renouer la chaîne des enseignements scientifiques, et +jamais il ne nous a paru plus heureux dans son effort qu'en posant +(pourquoi n'est-ce que de profil?) la grande question de +l'immutabilité des maladies. Le physiologisme, qui règne encore +quoique son conquérant ne soit plus, a inventé un état de santé qui +ressemble fort à ce qu'était l'état de nature chez les publicistes du +siècle dernier. En identifiant, comme il l'a fait, la maladie avec le +symptôme ou la lésion, il a supprimé la maladie, et, de cette façon, +il a bouleversé tout ce qu'on savait et tout ce qui était force de loi +sur cette question fondamentale: «Le mot _nature_ vient du mot +_nasci_,--dit Tessier avec la simplicité de la lumière,--par +conséquent, toutes les fois qu'une question de nature est posée, elle +implique à l'instant même une question d'origine. Donc la question des +maladies pose la question de leur origine, et par suite de l'origine +du mal.» + +Réduit à ses seules forces et répugnant à regarder au fond de +l'histoire, le rationalisme devait considérer ces questions comme +vaines et insolubles, et il n'y a pas manqué; en cela au-dessous de +l'antiquité païenne, qui ne connaissait pas Bacon, mais qui n'en +savait pas moins observer et conclure. Hippocrate, en effet, ce +vieillard divin,--car l'histoire, pour honorer ce grand observateur, +n'a trouvé rien de mieux que de l'appeler comme le vieil +Homère,--avait reconnu l'immutabilité des maladies quand il s'écriait, +avec le pressentiment d'une révélation: «Il y a là quelque chose de +Dieu (_quid divinum_)!» Et quand aussi Démocrite, tenant de plus près +la vérité, écrivait ce mot singulier: «L'homme tout entier est une +maladie», comme s'il eût deviné ce dogme de la chute après lequel il +n'y a plus rien à l'horizon de l'histoire ni à l'horizon de l'esprit +humain! + +C'est cette immutabilité des maladies, niée et méprisée comme tant de +grandes traditions à cette heure, que Tessier a osé relever et +soutenir. Il a choisi cette forte thèse parce qu'il l'a rencontrée sur +la route de ses déductions, mais surtout parce que, triomphante, elle +entraînerait la ruine du matérialisme,--sa ruine définitive, sans que +dans ses débris il pût retrouver une pierre pour se faire un bastion. +L'immutabilité des maladies s'explique par les prédispositions +morbides; les prédispositions morbides par une hérédité qui, +elle-même, confine à un état antérieur dont l'homme n'est sorti qu'en +se laissant criminellement tomber. Tout cela n'est pas nouveau. Mais +rappelez-vous le mot de Pascal, vous qui avez au moins le respect des +noms écrasants, et taisez-vous! «Le noeud de notre condition--écrivait +le penseur terrible--prend ses retours et ses replis dans cet abîme, +de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce +mystère n'est inconcevable à l'homme.» Provoquer, par des livres +supérieurs comme l'est celui de Tessier, le retour aux idées +spirituelles et chrétiennes dans l'enseignement de cette science +immense,--la médecine,--ce n'est donc pas de l'invention, mais c'est +mieux. «C'est la pyramide renversée sur la pointe et replacée sur la +base,» comme le disait ce grand écrivain, qui, pour son compte, a fait +si bien un jour ce qu'il avait dit. + + + + +FLOURENS[57] + + +I + +Si Flourens n'avait qu'une seule importance,--s'il n'était qu'un +savant d'un ordre supérieur enfermé dans la carapace d'une grande +spécialité, impénétrable à tout ce qui ne serait pas savant, sinon du +même niveau que lui, au moins du même courant d'études,--nous ne nous +hasarderions point à vous en parler... Nous laisserions aux livres +purement scientifiques, ou aux mémoires de l'Académie dont il est le +secrétaire perpétuel, à vous entretenir de ses découvertes en anatomie +et de ses travaux en physiologie et en histoire naturelle. Flourens, +heureusement pour lui,--encore plus heureusement pour nous,--n'est pas +qu'un savant considérable et officiel. C'est aussi un lettré, un +lettré autant qu'un de nous. C'est un lettré qui reporte sur la +science, pour en adoucir l'austérité et sans rien diminuer de sa +beauté profonde, tout ce que le génie littéraire peut donner à la +pensée d'un homme de clair, d'élégant et de doux. Et ces trois mots +caractérisent très bien, je vous assure, le genre de talent de +Flourens, de cet homme qui aurait pu, ma foi! être pesant sans se +compromettre, tant il savait de choses, et qui s'en est si bien gardé! + + [57] _Oeuvres complètes_ (_Pays_, 7 avril 1860). + +Mon Dieu, oui! il aurait pu être pesant tout comme un autre. Il est +savant. Il a donné à la science toute sa vie, et, vous le verrez tout +à l'heure, la science a très bien agréé ses hommages. Elle l'a rendu +heureux; elle ne l'a point traité comme un de ses _patiti_ inféconds +qu'elle traîne quelquefois après elle. Et cependant il n'a pas eu la +fatuité de son bonheur, car la fatuité des savants heureux, c'est la +lourdeur... une lourdeur gourmée, épatée, infinie. C'est leur +_turcarétisme_, à eux! Au contraire, il a été léger; mais léger comme +un ignorant charmant, qui n'a pas autre chose à faire que d'avoir de +la grâce, de temps à autre, et de se montrer spirituel. Flourens n'est +point un érudit à l'allemande, quoiqu'il soit de l'Académie de Munich +et de bien d'autres académies. C'est un érudit des plus français, qui +n'a pas perdu, comme tant d'autres, en cultivant la science, sa +qualité de Français. Originalité mi-partie, dont chaque moitié vaut +presque un tout. Savez-vous comment il procède? il enlève la +science,--cette puissante personne à la Rubens moins la couleur,--il +l'enlève dans les bras très fins de sa littérature et lui ouvre ainsi +dans le monde un chemin que, sans cette enlevante littérature, la +science peut-être ne ferait pas. Il la vulgarise et la popularise. Il +lui fait faire son tour... d'esprits! Artiste délicat, il lui attache +des ailes transparentes, qui ne fondent point comme celles d'Icare, et +qui l'emportent bien loin de tous les malheureux culs-de-plomb qui +peuplent les Académies. + +Voilà Flourens! et voilà pourquoi aussi les oeuvres d'un homme aussi +savant que lui attirent notre attention, malgré tout ce qu'on +rencontre dans ces oeuvres de particulier, de spécial, de technique, +d'effrayant pour nous. La fleur littéraire, qui n'est parfois qu'un +brin de muguet, insinue son parfum dans ces livres de nomenclatures et +de descriptions anatomiques qui devraient être si secs et parfois si +nauséabonds pour tout ce qui n'a pas l'ardente et féroce curiosité du +savoir, et cette petite odeur, qui surprend là, mais qui plaît +partout, invite les esprits les moins enclins à la science à prendre +ces livres et à les ouvrir. Le langage facile, pur, agréable, qu'on +parle ici ne rappelle en rien le langage rude, incorrect et parfois +opaque, que la science, soucieuse seulement de l'exactitude des faits, +est accoutumée de parler. Non que la science ne puisse avoir son +éloquence, une éloquence à elle,--brusque ou calme, mais carrée, +didactique, imperturbable, ne craignant d'appuyer sur rien quand elle +croit, en appuyant, préciser davantage. Seulement, ce n'est pas là la +langue de Flourens. La sienne n'a rien de cette substance épaisse et +forte. Elle ne ressemble pas au bloc de cristal qui absorbe le jour +qu'il renverra plus tard quand il sera taillé et mis sous son arc de +lumière. Elle est taillée, elle, mais mince et lumineuse comme la +vitre à travers laquelle vous regardez les étagères d'un muséum, et, +il faut bien le dire, depuis Fontenelle,--ce léger dans la consistance +comme Flourens,--rien de pareil en fait de style scientifique ne s'est +vu pour la transparence presque aérienne de la phrase et cette +précision, sûre d'elle-même, qui n'a pas besoin d'appuyer. + +En effet, il y a, dès les premières pages de ces _Oeuvres +complètes_[58], qui renferment non seulement les découvertes de la +science mais les hommes qui les ont faites, et la biographie après +l'histoire, il y a, entre Flourens et Fontenelle, un rapport qui saute +aux yeux, malgré et à travers toutes les différences de philosophie, +de sentiment et de destinée qui existent entre le secrétaire perpétuel +de l'Académie des sciences du XVIIIe siècle et le secrétaire perpétuel +de l'Académie des sciences d'aujourd'hui, et ce rapport, c'est +l'incomparable diaphanéité de leur exposition à tous deux. C'est la +sveltesse d'un style que le goût littéraire a dégagé et allégé jusqu'à +la légèreté d'un Grammont ou d'un Matta, si de tels hommes avaient pu +écrire sur les sciences. C'est cette chose dont on peut se passer +aussi en France, mais non sans en souffrir: l'agrément! l'agrément +jusque dans les matières qui comportent le moins d'agrément! +l'agrément, ce superflu si nécessaire à l'esprit français! Fontenelle +et Flourens, et tous les deux autant l'un que l'autre, ont introduit +et créé le _joli_ dans la science, sans la dégrader. + + [58] Garnier frères. + +Pour la première fois, le Corneille a été joli sans sottise. On a pu +dire avec eux et en les lisant: Une jolie science, une jolie +expérience, une jolie découverte, une jolie description de +physiologie,--toutes choses qui autrefois faisaient trembler et qui, +autre part que chez eux, rendent encore bien grave. Ils ont été +attirants, amusants, attachants, quelquefois brillants, et on a pu se +risquer un jour, sur la foi de leurs livres, aux sciences physiques ou +naturelles sans avoir la vocation d'un héros, d'un martyr, d'un La +Pérouse qui n'en reviendra pas et qui croit s'en aller bravement se +faire manger par les sauvages! + +Certes! Il n'y aurait que cela dans Flourens, il n'y aurait que cette +ressemblance, que ce rapport avec Fontenelle, que ce serait assez pour +exciter en nous la plus vive sympathie. Le progrès ne peut pas +s'arrêter, c'est bien entendu, et il pullule de rudes ouvriers à la +science, des piocheurs et des défricheurs du sublime le plus +américain; mais quelqu'un qui ressemble à Fontenelle, mais, au plus +épais de la science, deux doigts d'esprit qui tiennent une plume +légère, voilà ce qu'on ne voit pas tous les jours! + + +II + +Et il n'y a pas que ces deux doigts d'esprit dans Flourens. Il n'y a +pas que le génie littéraire de Fontenelle retrouvé au fond de sa +fonction, comme une chose oubliée à sa place dans l'intérêt de son +successeur. Il n'y a pas dans Flourens, quoi qu'il y soit aussi, qu'un +historiographe d'académie, qu'un tabellion d'éloges officiels dont +l'original reste au greffe et dont l'expédition est donnée à la +postérité, qui aimera à la lire pour la façon dont elle est +_libellée_, je vous en réponds! Il y a un autre homme, qui n'est pas, +qui n'a jamais été dans Fontenelle. Fontenelle, lui, quand, de ses +deux doigts que j'adore, il a fini d'écrire son _Éloge_ d'Académie ou +son _Histoire de l'Académie_, qui était aussi un éloge, bien digne +d'un ancien madrigaliste comme il l'avait été en l'honneur des dames +(car les académies sont des dames aussi, quoique composées de +plusieurs messieurs); oui! quand Fontenelle a achevé de tourner ce +madrigal suprême, et il le tourne bien, ayant eu jusqu'au dernier +moment la grâce et la clarté,--cette grâce de la lumière, ayant été, +ce vieux Tithon, aimé jusque-là de l'Aurore!--alors tout est dit. Il +est épuisé, il a rendu son dernier souffle, l'aimable bonhomme! Il +n'est plus que le Céladon, plus _passé_ que ses aiguillettes, +d'anciennes bucoliques oubliées,--un pasteur d'Arcadie enterré en +Académie. + +Mais Flourens, après ses _Éloges_, est toujours Flourens, +c'est-à-dire ce qu'il a été toute sa vie: un anatomiste, un +naturaliste, un physiologiste, un professeur. Ce n'est pas seulement +qu'un secrétaire perpétuel d'académie, il est perpétuel de talent en +son propre nom, ce qui vaut bien mieux! Il y a là, dans cette +publication de chez les frères Garnier, huit à dix volumes qui ne sont +que la _fleur d'un panier_ très plein et très profond, dans le fond +duquel je ne plongerai pas mes mains indignes. Mais je me permettrai +de toucher, sans appuyer, au velouté de toute cette fleur. Je me +permettrai de vous faire remarquer cette poudre étincelante, tombée +des ailes de cette érudition d'abeille, qui a le vagabondage de +l'abeille, qui en a le miel, mais qui n'en a pas l'aiguillon. + +Et, d'abord, voici trois à quatre volumes de Notices qui sont +certainement la partie la moins considérable et la moins travaillée de +cet esprit facile à qui rien ne semble coûter, tant il est éveillé et +preste! et dont plusieurs (celles sur Henri-Marie de Blainville, +Léopold de Buch et les Jussieu) sont de petits chefs-d'oeuvre +d'appréciation attique. Puis, après ces Notices, voici une _Histoire +de la circulation du sang_, à travers laquelle le lecteur, et même la +lectrice, verront circuler le leur dans leurs veines. C'est peut-être +dans cette histoire que Flourens a le plus exhalé sa petite odeur de +muguet littéraire quand, de savant en savant, il est arrivé jusqu'à +Guy Patin, cette excellente figure, ce Boileau-Despréaux de la +médecine, qui aurait donné très bien la monnaie de sa pièce à l'autre +Boileau, le railleur de la Faculté. Ici, le naturaliste, le +physiologiste, devient presque un critique comme l'un de nous. C'est +un _clair de lune_ de Sainte-Beuve; mais c'est un clair de lune +limpide! Après cette _Histoire de la circulation du sang_, vous avez +_L'Instinct et l'intelligence des animaux_, une question qu'un fils de +Buffon comme Flourens devait traiter dans un de ses ouvrages; car vous +savez si Flourens est le fils de Buffon et s'il mérite de porter le +nom de _Buffonet_ que Buffon donnait à son fils! Puis encore un +_Examen de la phrénologie_, très court, comme il convient, le mépris +ayant une expression brève quand il n'est pas silencieux, et le mépris +étant tout ce que mérite cette doctrine, qui n'est plus qu'une +amusette de salon depuis que Broussais, ce tribun médical, n'est plus +là pour la défendre de sa voix âpre. + +Flourens, qui ne pèse sur rien, a donné à cela sa chiquenaude, et la +chiquenaude a suffi pour _enfoncer_ les _protubérances_; mais il n'en +a pas moins fait justice à Gall quand il s'agit des services rendus +par cet homme, en dehors de son système, à l'anatomie. Enfin, voici le +livre qui a fait tant de bruit, et qui, je le crois, a été pour +Flourens la queue du chien d'Alcibiade: le _Livre sur la longévité_! +L'Alcibiade de la physiologie se devait de couper la queue de son +chien, et il l'a coupée en homme qui sait se servir du scalpel et de +l'esprit français. Mais j'ai gardé pour le dernier le meilleur et le +plus intéressant des livres de Flourens, celui-là qu'il a intitulé: +_De la Vie et de l'Intelligence_, et sur lequel je crois nécessaire de +m'arrêter. + + +III + +Quand nous avons rendu compte, dans ce volume, de l'_Histoire des +manuscrits de Buffon_ que Flourens a publiée, nous avons dit que nous +reviendrions sur les services rendus par l'éminent commentateur du +grand naturaliste à la philosophie générale. Eh bien, c'est ce livre: +_De la Vie et de l'Intelligence_, qui fait le mieux mention de ces +services! Philosophiquement, Flourens, ce rayon intellectuel qui +glisse plus sur la métaphysique qu'il ne la pénètre, Flourens est +cartésien. A toute page il vante la _Méthode_ de Descartes, et trop, +selon nous. Il admire l'axiome assez vulgaire de cette méthode: «qu'il +ne faut admettre pour vrai que ce qu'on connaît évidemment pour tel». +Comme si ce moyen de connaître évidemment le vrai, la _Méthode_ de +Descartes, l'avait donné jamais à personne! Il est vrai que Flourens +dit que Descartes oublie sa méthode en physique. En est-elle donc +meilleure pour cela? + +Descartes a toujours fait des efforts enragés pour sortir du _moi_, et +il y est resté. Moins heureux que le renard de la fable, il n'a pas +trouvé d'échine de bouc pour s'aider à sortir du puits dans lequel il +était descendu et qui n'est pas le puits de la vérité. Flourens, fils +de Buffon, est le petit-fils de Descartes. Il a grandi entre deux +hypothèses; mais l'observation et l'expérimentation l'ont parfois +arraché aux influences de sa naissance et de son éducation, et de +l'aperçu il est monté jusqu'à la découverte. Or, il a fait deux +découvertes, surtout, qui seront ses deux meilleurs titres d'honneur +dans la tradition scientifique. La première est celle de la formation +des os démontrée à l'aide d'expériences très ingénieuses et très +concluantes, et la seconde, c'est la localisation de l'intelligence +dans le cerveau, dont il prouva _physiologiquement_ l'unité. Avec sa +théorie expérimentale sur les os, Flourens jetait aux Bichats de +l'avenir, pour le développer, le germe d'une nouvelle chirurgie, et ce +n'était là qu'un profit de la physiologie; mais la théorie posant +l'axiome superbe: «la matière passe et les forces restent», frappait +le matérialisme, d'un premier coup, au ventre même. _Ventrem feri!_ +Seulement, au second, la bête s'abattait, et ce second coup mortel et +qui en finissait fut la localisation de l'intelligence dans le +cerveau! + +Rien de plus curieux que la démonstration de Flourens, rapportée avec +beaucoup de détails dans le livre _De la Vie et de l'Intelligence_, et +avec cette clarté qui est le don de son talent. C'est là qu'il +faudrait la chercher. Lui, l'anatomiste cartésien, il n'invoqua pas la +pensée, la spiritualité, la conscience, cette ligne solitaire et +impossible à joindre de l'asymptote éternelle! Non! il prit tout +simplement et tout brutalement le cerveau, le découvrit, le disséqua, +et, sous la pointe de ce scalpel qui est le seul instrument de vérité +pour les matérialistes, il montra que le cerveau était le siège +exclusif de l'intelligence; que l'ablation d'un des tubercules +déterminait la perte du sens de la vue, mais que l'ablation d'un lobe +laissait la sensation et détruisait seulement la perception. Il +établit que l'un était un fait _sensorial_, l'autre un fait +_cérébral_, et que la sensibilité n'était et ne pouvait jamais être +l'intelligence, pas plus que l'idée la sensation. + +Contrairement à la théorie de Locke et de Condillac, mère de toutes +les autres théories sensualistes, il prouva que penser est si peu +sentir qu'on peut _couper le cerveau par tranches_--et il le +coupa--sans produire aucune douleur, la sensibilité n'existant que +dans les nerfs et dans la moelle épinière, et l'intelligence étant le +cerveau où n'est pas la sensibilité. Et il alla plus loin encore! Il +démontra que sentir n'est pas même percevoir et que le cerveau _seul_ +perçoit. Enfin, il analysa _expérimentalement_ les facultés, les +fonctions, les forces, et donna la preuve sans réplique à ses +adversaires (car c'était une preuve physiologique) de l'unité de +l'intelligence, concluant que la physiologie répétait le témoignage du +sentiment, et qu'elle le confirmait en le répétant. + +Telle est, sauf les développements, qui sont très lumineux et dont on +ne peut donner ici la longue chaîne logique, la grande démonstration +faite par Flourens contre le matérialisme, et qui, selon nous, doit +finir et emporter le débat. C'est, comme on le voit, le dernier mot +philosophique prononcé dans un ordre d'idées qu'il forclôt et contre +lequel nulle objection ne peut désormais se relever. C'est la dernière +raison,--ou, bien mieux!--c'est le dernier fait sous lequel +s'enterrera le matérialisme et cette philosophie de la sensation qui a +longtemps régné, et qui se raccroche en ce moment au panthéisme pour +ne pas tout à fait périr et pour retrouver plus tard le moyen de +vivre. + +Par le panthéisme, en effet, le matérialisme a toujours un pied et une +main dans la philosophie contemporaine, et ce n'est pas le +spiritualisme, réduit à ses seules forces, qui coupera jamais ce pied +et cette main-là. Il l'a essayé au commencement du siècle, ce +spiritualisme vain qui, en dehors des idées chrétiennes, a l'insolence +et l'ingratitude de se croire quelque chose. C'était l'heure où la +société n'en pouvait plus, changeait d'erreur et se tournait de +l'autre côté sur sa paillasse de sophismes. Mais Cousin, qui discutait +Locke, n'empêcha pas Broussais. D'ailleurs, il faut bien en convenir, +quelle que soit la doctrine dont il est question, ce n'est jamais par +des arguments tirés d'un ordre d'idées déterminé qu'on peut enfoncer +et ruiner les arguments tirés d'un bon ordre d'idées contraires, et, +tout de même que le spiritualisme ne peut mourir que sous des raisons +spiritualistes tout de même le matérialisme ne peut périr et crouler +que sous des raisons tirées de lui-même. Or, l'honneur de Flourens est +d'être venu nous les donner! + + +IV + +Encore une fois, voilà le vrai mérite de Flourens. Voilà la gloire +sérieuse de cet esprit, léger seulement par l'expression, qui a porté +dans la science un sourire inconnu et charmant. Un jour il a été +terrible et il a souffleté le matérialisme avec un scalpel! Puis il a +repris son sourire, dans lequel aucun scepticisme ne se joue. +L'historien de Magendie a l'originalité d'être convaincu. Non +seulement il est spiritualiste, puisqu'il est cartésien, et nous +avouons que jamais ce spiritualisme-là ne nous a paru très formidable +et très auguste; mais il est chrétien, et il a toujours mis sa science +derrière le christianisme, ce qui est sa place, malgré les rébellions +insolentes de quelques savants. Sur la création, il est pour Moïse, et +sur l'unité de la race dans le genre humain. Il croit aux causes +finales; mais, comme il le dit avec un sens délié et profond, il ne +conclut pas «le dessein suivi des causes finales, mais les causes +finales du dessein suivi». Il n'est guères possible de dire plus juste +et de penser plus fin. + +Finesse et justesse, ce sont, en effet, les qualités supérieures de +Flourens. C'est de justesse dans l'expression et de finesse dans la +pensée qu'est faite sa lucidité, car Flourens n'est pas seulement un +esprit lucide, c'est mieux que cela: c'est une lucidité. Nous n'avons +pas entendu Flourens comme professeur, mais il doit porter dans son +enseignement les qualités qui font de l'exercice du professorat +quelque chose comme une création continuée, car éclairer les esprits, +c'est les créer une seconde fois. C'est même, dirons-nous,--et c'est +la seule critique que nous oserons contre ces livres amusants comme +s'ils n'étaient pas savants et savants comme s'ils n'étaient pas +amusants,--c'est même l'habitude du professorat qui donne à ces livres +la tache de ces répétitions de faits ou d'idées qu'on prendrait pour +des négligences et qui sont plutôt des scrupules de clarté. Flourens, +qui ferait la classe avec beaucoup d'imposance à des hommes comme lui, +la ferait tout aussi bien aux jeunes filles des Oiseaux ou de +l'Abbaye-aux-Bois, comme Bossuet faisait le catéchisme aux petites +bonnes gens de la ville de Meaux, et, comme on le sait, Bossuet n'en +était pas plus petit. L'auteur de _la Vie et de l'Intelligence_ n'est +donc pas moins fort parce qu'il est gracieux, il n'est pas moins docte +parce qu'il est agréable et que tout le monde peut lire ses livres et +les goûter. + +Nous croyons à la providence des noms comme y croyait Sterne, et +Flourens est l'homme de son nom. Il a mis la plus belle rose de son +Jardin des plantes au corsage un peu épais de la science, et il en +ferait bien d'autres! Tout ce qu'il touche, il le fleurit. + + + + +EUGÈNE PELLETAN[59] + + +Eugène Pelletan est, comme on sait, un des écrivains les plus +démocratiques de ce temps. Il y a plus, il est peut-être, par le +talent de l'expression, par l'élévation de son sentiment, par +l'enthousiasme profond que lui inspire la cause de la démocratie, l'un +des écrivains qui font le plus d'honneur à son parti. Pour toutes ces +raisons réunies, si le livre de Pelletan justifiait l'ambition +naïvement montrée de son titre (et il n'y a rien dans cette naïveté +fière qui nous déplaise, qu'on le croie bien!), nous aurions le +symbole du XIXe siècle et nous saurions à présent quoi mettre à la +place de ce vieux symbole de Nicée, tué par l'analyse et par la +science, et qui ne peut plus satisfaire--disent les philosophes--les +besoins de foi des peuples actuels. + + [59] _Profession de foi du dix-neuvième siècle_ (_Pays_, 1er janvier + 1853). + +Malheureusement pour ceux qui auraient été curieux d'un tel résultat, +la profession de foi de Pelletan restera la profession de +foi--isolée--de son auteur aux incomparables grandeurs et à la +_vérité_ du XIXe siècle, et nous ne disons pas assez! à toutes les +grandeurs et à la vérité de tous les siècles qui le suivront. En +effet, qu'on ne s'y méprenne point! ce n'est pas en ce que le XIXe +siècle a de virtuel, de progressif, de relativement vrai que Pelletan +a la confiance qu'on pourrait avoir en la vérité même de Dieu, mais +c'est dans tous les siècles futurs, grands, selon lui, impeccables et +infaillibles, à leur date, à leur place dans la chronologie +universelle; en d'autres termes, c'est dans le progrès, le progrès +indéfini de l'humanité. A ne voir que l'affirmation de ce fait, qu'y +a-t-il là de bien nouveau? + +En France, depuis Condorcet, cette foi au progrès est connue, +quoiqu'on ne la professe tout haut que sous les réserves du bon sens +d'un peuple qui n'aime pas qu'on se moque de lui, et en Allemagne, où +l'on n'a rien à craindre à cet égard, cette foi a été redoublée par +des systèmes philosophiques qui sont du moins de formidables erreurs, +les efforts puissants de grands esprits faux. Ce qui est nouveau, ce +qui donne un mérite de hardiesse et d'initiative à Pelletan, c'est +d'écrire un livre pour démontrer la nécessité rationnelle de cette +croyance. Seulement, nulle part, ni en Allemagne ni en France, les +deux pays à idées,--l'Angleterre n'est qu'un pays à intérêts,--les +hommes qui s'appellent _humanitaires_ n'accepteront, pour +l'explication de leur dogme et le dernier mot de leur foi, la +profession de Pelletan. Elle pourra lui servir, à lui, car l'esprit +gagne toujours à se mettre bien en face de sa pensée en l'exprimant. +Mais, comme propagande d'idées, elle se perdra: en France, par son +lyrisme et sa candeur même; en Allemagne, par son manque de science +réelle et de profondeur. + +C'est que, pour un livre pareil, il ne suffît pas d'en avoir l'audace. +Écrire la profession de foi d'un siècle qui semblait ne plus en avoir; +proclamer la seule croyance restée debout sur toutes les autres, la +seule religion qui convienne à des titans intellectuels de notre +force; proclamer la foi au progrès, la foi scientifique au progrès, +imposée à tout ce qui pense de par l'autorité même de l'histoire;--en +trois mots, reprendre en sous-oeuvre et refaire l'histoire des +civilisations successives, de l'homme et de la création, était, +n'importe pour quel esprit, une tentative dangereusement grandiose. +Pelletan, qui a l'esprit ardent des hommes faits pour la vérité, a +mesuré la difficulté avec son courage. Mais l'audace ne fait pas +toujours la puissance, et le malheur est que, quand elle ne la fait +pas, l'audace est déconsidérée. + +Qu'on nous permette de l'affirmer! il n'y avait que deux manières de +traiter l'immense et difficile sujet qui a tenté Pelletan. Et nous +disons deux seules manières, et non pas trois. Ou bien il fallait +l'aborder comme nous l'aurions abordé, nous chrétiens, pour qui nul +mouvement de civilisation n'a dépassé le christianisme; comme nous qui +avons une révélation religieuse primitive, écrite, inébranlable dans +ses textes, une histoire, un enchaînement de faits, des sources +nombreuses, toute une exégèse, toute une critique, et une autorité +souveraine pour empêcher tous ces dévergondages d'examen qui ont fini, +en Allemagne, par le suicide de la Critique sur les cadavres... +qu'elle n'a pas faits. Ou bien il fallait traiter ce terrible sujet +résolument, en homme qui a pris son point de vue de plus haut ou de +plus avant que des textes; comme un philosophe, carré par la base, qui +dit fièrement à l'histoire: Tu mens, quand tu n'es pas trompée; tu es +trompée, quand tu ne mens pas! Mais alors, résultat singulier, dans le +premier cas une telle histoire--impossible à Pelletan, facile +peut-être à Bossuet, à Cuvier, à tout grand cerveau généralisateur qui +admettrait une révélation,--nierait, en détail et en bloc, tout ce que +Pelletan admet comme vrai! Elle nierait le progrès. Elle nierait la +perfectibilité indéfinie et cette ascension chimérique de l'humanité +on ne sait vers quoi... car le mot n'a pas encore été dit. Du système +de Pelletan il ne resterait pas un atome. Dans le second cas, au +contraire, rien de pareil sans doute, mais à quel prix? à la stricte +condition d'avoir établi la foi au progrès sur une théorie assez forte +pour démentir l'histoire, et c'est là précisément ce que Pelletan n'a +pas fait. + +Il n'a été ni assez historien ni assez philosophe, et il a voulu être +l'un et l'autre. Il n'a pas vu que ce double rôle était incompatible; +que sur cette question mystérieuse, mais non impénétrable, de la +destinée de l'humanité, l'histoire tuait la philosophie ou que la +philosophie tuait l'histoire. Il n'a pas été assez historien; quoi +d'étonnant à cela? mais il n'a pas été non plus assez philosophe, et +ceci étonne davantage. Sur cette question, que le panthéisme moderne a +posée et qu'à plusieurs reprises il a essayé de résoudre, Pelletan, +démocrate, protestant, hegelien plus ou moins, le sachant ou sans le +savoir, a trahi la philosophie, la seule puissance dont il +relève,--car si Pelletan n'est pas philosophe, qu'est-il donc? En +quelle classe d'esprits le rangerons-nous?... Dans son livre il n'a +pas procédé une seule fois à la manière de ses maîtres; car il a des +maîtres, nous les connaissons. Eux sont, avant tout, des anatomistes +de la pensée. Tous leurs systèmes sortent des abîmes d'une psychologie +qui leur semblait, en tout sujet, le point de départ inévitable, mais +qui les a perdus parce que qui descend dans l'homme sans la main de +Dieu ne remonte plus! Pelletan n'invoque point, lui, cette méthode +sévère. Il ne commence point par creuser dans les facultés de l'homme +pour mieux juger du but de l'humanité. Avec cette légèreté enflammée +d'un poète, qui ne consume rien et qui n'éclaire pas, il parle, au +début de son livre, du sentiment et de la raison, _ces deux ailes de +l'âme_; mais il n'en décrit pas les fonctions, il n'en montre pas +l'origine. + +Cependant, la théorie de la connaissance doit forcément s'élever +derrière toute philosophie. Il n'y a que nous, les enfants d'une +révélation positive, qui puissions nous passer de construire une +théorie de la connaissance pour donner de l'autorité à nos +assertions. Nous, nous commençons par Dieu l'histoire de toutes +choses, et cette vue-là simplifie tout. Mais ce dont nous sommes +dispensés, nous, les hommes du passé et les mystiques, comme nous +appellent nos ennemis, Pelletan y est tenu. Eh bien, de cette +obligation philosophique il ne se préoccupe même pas! Il affirme et +va. Il raconte à sa manière ce que la Genèse raconte mieux que lui. +Mais, arrivé à l'homme, il brise la Genèse, et l'erreur monstrueuse +monte sur les débris de l'hypothèse. La chute, ce cataclysme de l'âme, +qui a laissé sa trace dans la mémoire de tous les peuples, comme le +déluge, ce cataclysme de la matière, a laissé la sienne à tous les +points, à toutes les fissures de ce globe, est niée d'un mot, au +mépris de toutes les traditions connues. Le premier homme, cet Adam +qui avait la lumière d'une innocence sortie fraîchement, comme un lis, +des mains du Seigneur, Adam, dans l'Éden, pour Pelletan, est un _peu +plus que les bêtes_, mais ce n'est encore qu'une organisation +imbécille dans les rudiments du progrès. Et Ève?--«_Ève eut besoin de +sortir du Paradis pour conquérir sa première vertu._» + +Nous citons... mais sans colère. Ne savions-nous pas qu'il devait en +être ainsi, qu'il ne pouvait pas en être autrement pour le théoricien +ou le mystagogue du progrès? L'erreur a des manières d'attacher le +collier de force aux plus généreux esprits et de les traîner après +elle. La chute admise, le progrès ne serait plus! Les enfants +verraient cela... Seulement, pour rendre son soufflet à l'histoire il +fallait rester dans la philosophie, nous donner, d'après la nature de +l'homme et l'étude de ses instincts et de ses facultés, la preuve +philosophique de l'impossibilité radicale, humaine, de la chute. Or, +voilà ce que Pelletan a oublié. De la question philosophique, qu'il +n'a pas touchée comme on eût été en droit de l'attendre d'un homme qui +a conçu l'idée de son livre, il a glissé tout à coup dans l'histoire +sans texte contre une histoire qui en a un. Mais une histoire sans +texte pourrait fort bien être un roman. + +Et quand on est sorti de la Genèse le roman continue, ou du moins une +histoire que rien n'affermit ni ne prouve; qui, lorsqu'elle n'est pas +entièrement fausse, quand les faits et les textes ne la démentent pas, +n'a pour elle que des inductions et des analogies, assez peut-être +pour donner le doute, pas assez pour donner la foi. Ainsi--pour ne +prendre qu'un détail entre tous--où Pelletan a-t-il vu, ailleurs que +dans les arrangements de sa pensée ou sur l'échiquier idéal dans +lequel il encastre les événements et ploie l'histoire du monde à sa +fantaisie, que l'homme fut chasseur avant d'être pasteur, que ce fut +le troupeau qui lui donna l'idée de la famille, la chasse et les +partages de la proie l'idée de la propriété?... «Le jour où l'homme +laissa les agneaux auprès de la brebis, il garda auprès de lui ses +enfants, et la famille fut fondée.» C'est la phrase même de Pelletan. + +En nous tenant en dehors des livres qui sont pour nous la vérité, les +premiers développements humains des sociétés comme Pelletan les +raconte ne seraient encore que des probabilités de simple bon sens, +et, malgré notre respect pour le bon sens, il faut plus que cela pour +expliquer l'homme. Des probabilités, quand il s'agit de l'écheveau +brouillé des origines! La philosophie en a beaucoup accumulé, mais à +sa honte. Elle y a rongé son frein, cassé sa sangle, bu son écume. +Elle y a épuisé son effort. Nous avons d'elle toute une bibliothèque +bleue de systèmes que l'histoire a balayés de son pied tranquille, +comme une poussière qui ne devait pas monter jusqu'à son front. +Pelletan nous les rappelle. Mais, franchement, et pour parler comme +lui, est-ce avoir progressé que de nous donner sur l'origine du +langage le fonds d'idée de Condillac? sur la question du feu d'être +au-dessous de Bory de Saint-Vincent, dans un dictionnaire des sciences +naturelles? Et ainsi de toutes les questions, car nous ne pouvons +qu'indiquer. Certes! c'est ici le cas ou jamais de citer le beau mot +du philosophe Jacobi, qui savait, comme Pascal, ce que vaut, sur les +questions premières, la philosophie réduite à elle seule: «La +philosophie, comme telle seulement,--disait-il,--est un jeu que +l'esprit humain a imaginé pour se désennuyer; mais, en l'imaginant, +l'esprit n'a pas fait autre chose que d'organiser son ignorance.» + +Et encore y a-t-il moyen de l'organiser plus ou moins solidement, +cette ignorance!... Voyez les grands esprits à système qui se mêlèrent +de penser sur le développement des sociétés humaines: Aristote, +Platon, Hobbes, Fichte, Hegel et tant d'autres! Aucun d'eux ne s'est +contenté des généralités à _fleur d'idées_, et le plus souvent à +_fleur d'images_, qui satisfont Pelletan dans sa recherche d'une très +difficile vérité. Ils n'ont point fait à si bon marché une philosophie +de l'histoire. Leur successeur, qui avait à profiter de leurs travaux, +Pelletan,--lequel, par parenthèse, est bien pittoresque et a le sang +bien chaud pour être un métaphysicien, un _oeil retourné en dedans_, +comme disait l'abbé Morellet avec une spirituelle exactitude,--pose +des lois absolues qu'il tire de tout ce qu'il y a de moins absolu au +monde: l'analogie! l'analogie! cette fille trompeuse de l'imagination, +qui a si souvent donné le vertige aux plus fermes observateurs. Cette +fascination de l'analogie le mène, à travers toute l'histoire, dans +l'Inde, en Égypte, en Grèce, dans le monde romain, dans la Gaule, +partout enfin où le progrès comme il l'entend a glorifié l'humanité. +Elle le mène, mais, comme toute fascination, elle l'égare aussi +quelquefois. Dans l'impossibilité de refaire un livre sur lequel ici +on ne doit que planer du haut d'un examen bien rapide, nous ne pouvons +discuter, détail par détail, l'histoire à compartiments de damier que +Pelletan a construite dans l'intérêt de ses idées. Sans cela il nous +serait facile de montrer, les faits en main, qu'il n'a pas plus creusé +dans l'esprit des différentes époques du monde qu'il n'a fouillé, au +début, dans les origines et les facultés de l'homme, et qu'en cela +trop souvent son livre, empreint de ce fatalisme géographique qui +explique les fonctions des peuples par le milieu dans lequel ils se +meuvent (fatalisme ressuscité de tous les matérialistes de fait, +d'intention ou d'aveuglement), a donné, en preuve de ses dires, +l'apparence pour la réalité et la superficie pour le fond. + +Ainsi donc, même pour ceux qui pensent comme Pelletan (et que +d'esprits pensent comme lui à cette heure ou du moins inclinent à +penser comme lui!), son livre, _Profession de foi du_ XIXe +_siècle_[60], est à refaire. C'est un coup manqué dans l'ordre de la +pensée. Un symbole de foi s'arrête dans une forme nette, au travers de +laquelle on voit l'idée jusque dans ses racines. Une profession de +foi--de foi scientifique, de foi rationnelle, la seule foi possible +aux facultés mûries du XIXe siècle,--doit reposer sur un enchaînement +de réalités incontestables et n'avoir rien de vague, rien d'incertain, +rien d'obscur. Pelletan cache plus d'une obscurité sous la couleur de +son style, oriental d'éclat, brillant comme les escarboucles du +diadème de Salomon, dont il n'a malheureusement pas la sagesse. Pour +prouver aux hommes, même les plus perméables aux influences de la +philosophie panthéistique de notre époque, que la solution du problème +de l'humanité c'est son progrès incessant, éternel, sans point d'arrêt +et sans défaillance, il faut plus que la conviction éloquemment +enflammée du plus brillant des sectaires ou l'enthousiasme ivre d'un +Thériaki. + + [60] Pagnerre. + +Nous sommes dupes des mots qu'on répète. Le progrès incessant et +éternel de l'humanité! On entend cela partout, et on l'accepte, comme +on accepte tout, à condition de n'y pas trop regarder et de n'y pas +trop comprendre. Et pourquoi ne l'accepterait-on pas? Cela paraît si +simple à l'esprit et cela est si doux à l'orgueil. Mais, allez! quand +on veut élever ce mot à la hauteur d'une démonstration qui force la +foi et en moule énergiquement l'expression dans un symbole, il se +trouve des difficultés embarrassantes auxquelles tout d'abord on ne +pensait pas... Et nous ne parlons pas pour nous, qui n'avons ni dans +le coeur ni dans l'esprit la même foi que Pelletan, qui ne pensons pas +comme lui que le progrès soit l'expansion illimitée de toutes les +forces passionnées de l'homme avec toutes leurs excitations et leurs +réalisations dans l'État, dans l'art, dans l'industrie, dans les +moeurs; mais qui croyons, au contraire, que le progrès c'est la vertu +par le sacrifice en vue de quelque chose qui n'est ni dans l'histoire +ni dans la vie _visible_ de l'humanité! Pour nous, toute conversion +aux idées de Pelletan est impossible, mais nous disons que sa thèse +est rude à soutenir, même vis-à-vis de ses amis intellectuels. +Logiquement, il est vrai, et de philosophie à philosophie, d'augure +à augure, la chose serait bien moins ardue, car la portée d'une +pareille thèse n'échappe pas. L'Allemagne, qui a l'intrépidité des +crimes abstraits, l'a révélée depuis longtemps: c'est le détrônement +de Dieu par l'humanité, c'est la révolution démocratique contre +Dieu. Qu'on ne s'y méprenne pas! on n'a inventé le progrès indéfini +que pour se passer de Dieu au commencement, au milieu et à la fin +de toutes choses. Voilà la portée du système. Seulement, pour +insinuer dans les esprits honnêtes et confiants qui vous lisent ces +conséquences voilées, la main, qui n'est pas très forte, tremble un +peu... tâtonne dans les faits qu'elle mêle et se blesse à des +inconséquences mortelles. Selon nous, c'est là ce qui est arrivé à +Pelletan. Son talent ne l'a pas sauvé. Il s'est pris lui-même à son +prisme; le flambeau qu'il portait l'a ébloui. A côté des clartés +aveuglantes et des mirages de perspective, il y a aussi dans son +livre de ces inconséquences qui sont des blessures par lesquelles +saigne et meurt un système. Citons-en une seule, en passant: «Il +(l'homme)--dit-il--recruta d'abord ces races purement alimentaires, +_expiatoires_, qui devaient régénérer l'homme en donnant leur vie +pour lui et le _racheter_, par leur sang, de sa pauvreté...» Nous ne +discutons pas le fait, nous citons la phrase. Franchement, +n'est-elle pas un peu compromettante? Quand on a nié la chute et +qu'on sait à quel degré les idées se tiennent et se commandent, il +ne faudrait sous aucun prétexte risquer ces mots d'expiation et de +rachat, qui feraient, s'il vivait, sourire le terrible Joseph de +Maistre de son sourire le plus cruellement indulgent. + +Telle est, pour nous, cette _Profession de foi du_ XIXe _siècle_. +Pelletan nous pardonnera la rigueur de notre critique. C'est un noble +esprit,--on le sent bien quand on le lit,--un de ces esprits «qui ne +veulent pas être les créateurs, mais les créatures de la Vérité», et +c'est pourquoi nous avons dit avec franchise ce que son livre nous a +inspiré en le lisant. Quant au talent d'écrivain dont ce livre éclate, +il est presque aussi grand que les erreurs dont il est plein. Il est +juste de le reconnaître. Mais qu'importera peut-être à l'auteur? +Hélas! nous savons trop ce que, dans les préoccupations presque +religieuses du penseur, devient ce génie de la forme qui vous aime et +que l'on n'aime plus! Ingratitude de l'intelligence, éprise de +l'abstraction et de la découverte, elle reste insouciante pour la +forme qui la fera vivre et qui emporte l'idée vers l'avenir sur ses +ailes! Peut-être le style de Pelletan est moins pour lui, en ce +moment, que sa philosophie, et pour nous, au contraire, le style, dans +son ouvrage, est tout. Certes! on peut regretter l'emploi de cette +plume, d'une coloration si ardente que l'on dirait un pinceau, mais on +n'en saurait contester l'éclat. Il y a plus: avec la sécheresse des +âmes de nos jours froids et ternis, nous disons qu'il est impossible à +ceux qui n'ont point aboli en eux la faculté de l'enthousiasme de ne +pas regretter de voir Pelletan fourvoyer le sien dans de misérables +théories, comme on regretterait de voir la graine de l'encans tomber +par terre au lieu d'aller s'embraser sur les trépieds des tabernacles. +Pelletan est de cette race d'âmes qui ont le sens mystique en elles, +et, selon nous, c'est là une supériorité. Assurément on peut abuser de +cette supériorité-là comme de toutes les autres; car c'est une +observation qui n'a pas été assez faite, que plus les facultés sont +rares et grandes, plus l'usage en peut tourner vite à l'abus, +apparemment par la raison qu'il est plus aisé de tomber à mesure qu'on +s'élève. Mais, quoi qu'il en puisse être, l'auteur de la _Profession +de foi du_ XIXe _siècle_ est un mystique; c'est un mystique dans +l'erreur, comme il y a des mystiques dans la vérité. Dépravé par la +philosophie, qui a remplacé pour le XIXe siècle le matérialisme du +XVIIIe, c'est une espèce de saint Martin du panthéisme. Il veut, +comme tous les illuminés de la philosophie, réaliser une foi +scientifique, et il n'y a pas d'âme mieux créée pour la foi intuitive +que son âme. Il y a en lui des tendresses de coeur, des forces de +sentiment qui ne savent plus que devenir dans ce système, sans Dieu +personnel, de l'humanité progressive. En vain transpose-t-il Dieu et +s'efforce-t-il d'en remplacer l'amour par l'amour de l'humanité; en +vain s'enferme-t-il dans cette prison des siècles dont il a beau +reculer les murs, il n'a jamais l'espace qui conviendrait à l'énergie +de son âme immortelle. Et si par impossible il pouvait réussir dans sa +tentative de philosophie, il soulèverait encore, pour respirer, ce +ciel qu'il croirait avoir abattu sur lui... Le ton des polémiques de +journaux ne nous impose point. Nous sentons battre le coeur sous +toutes ces cuirasses, quand il bat fort comme celui de Pelletan. +Naturellement, il définirait sa philosophie comme elle est définie +dans le traité _des choses divines_: «J'entends par le vrai quelque +chose qui est antérieur au savoir et hors du savoir.» Mais +volontairement, artificiellement, il s'acharne à des démonstrations +extérieures qui ne partent que du pied des faits et qui y succombent. + +Destinée singulière, et moins rare qu'on ne pense, que ce contre-sens +suprême entre les idées et les facultés! C'est la seule explication +qu'on puisse donner de ce triste phénomène: un homme si bien doué +produisant un système qui répond si peu aux ambitions de sa pensée. +L'esprit, qu'on a méconnu en soi, s'est vengé! + + + + +SAINT ANSELME DE CANTORBÉRY[61] + + +Si le talent seul faisait la destinée des livres, nous pourrions nous +dispenser peut-être de parler de ce dernier ouvrage de Charles de +Rémusat. Le talent dont il brille n'est pas assez éclatant pour porter +bien loin les idées qu'il exprime. Mais en fait d'idées, qui l'ignore? +c'est moins l'auteur et la force de son esprit qui créent le succès +que les circonstances. S'il est vrai, comme le disait Napoléon, que +les hommes, grands ou petits, sont fils des circonstances, le mot est +encore plus vrai des idées... Flèches lourdes ou légères, aiguës ou +émoussées, le vent qui les pousse, l'air qu'elles traversent, le point +d'où elles sont ajustées, font plus pour elles que la corde de l'arc +qui les chassa ou la main qui les a lancées. Chose singulière! le but +vient plus souvent vers elles qu'elles ne vont elles-mêmes vers le +but. Et voilà la raison, sans doute, pourquoi il n'est pas d'homme ou +de livre, si infime qu'il soit par l'intelligence, qui ne puisse être +dangereux. L'imbécillité même, en matière d'idées, n'est pas une +innocence; et l'esprit humain est conformé de sorte que la bêtise +peut, dans un jour donné, avoir le triste honneur d'être un fléau. + + [61] _Saint Anselme de Cantorbéry_, par Charles de Rémusat (_Pays_, 13 + février 1853). + +Et si cela est d'une manière absolue, si les circonstances ont sur le +sort des livres une influence plus grande que le talent qu'ils +attestent, on peut assurer qu'à l'heure présente Rémusat est placé +dans la situation la plus favorable au rayonnement de tout ce qu'il +publie, que ce qu'il publie soit, d'ailleurs, vrai ou faux, médiocre +ou supérieur. Son passé, son ancienne élévation ministérielle, ses +relations de monde et d'école, son titre littéraire d'académicien, +tout, jusqu'à sa position de vaincu politique,--car, en France, c'est +parfois une assez belle position que celle-là,--facilite +merveilleusement la diffusion actuelle de ses idées et de ses écrits. +Il est même à penser que sans cette circonstance de vaincu qui touche +la chevalerie française, la Critique, trop spirituelle pour ne pas +vouloir être populaire, aurait passé bien vite par-dessus le _Saint +Anselme de Cantorbéry_[62] de Rémusat, sujet philosophique et qui ne +peut intéresser qu'un très petit nombre d'esprits. Seulement, si elle +a touché à cet ouvrage avec une gravité et une considération qui +l'honore, elle a été bien payée de sa politesse, car elle a trouvé +dans le livre de Rémusat les idées qui lui sont le plus chères, ce +rationalisme contemporain qu'on voit partout maintenant, de quelque +côté qu'on se tourne, et qu'il nous faut bien appeler par son nom +puisque, aujourd'hui, nous avons à parler de philosophie. + + [62] Didier et Cie. + +Du reste, ce qui diminuait bien un peu le mérite de la Critique, si +bienveillante pour Rémusat et pour son livre, c'est qu'elle devinait à +l'avance ce qu'un tel livre devait contenir. La forme scientifique des +idées que l'auteur y expose pouvait bien ne pas l'attirer avec +puissance, mais ces idées, elle les pressentait. En effet, Rémusat a +un passé philosophique comme il a un passé politique, et on les +connaît tous les deux. Si, dans un temps de scepticisme ou +d'éclectisme comme le nôtre, on n'ose pas dire qu'il y ait autre chose +dans les têtes affaiblies que des tendances à la place d'opinions, on +sait bien au moins à quelles tendances a toujours appartenu la pensée +de Charles de Rémusat. Cet élégant nourrisson de madame de Staël qui +n'a point épuisé sa nourrice, trop jeune du temps du _Globe_ pour +s'asseoir sur le _canapé_ doctrinaire, mais qui s'est tenu sur le +tabouret d'à côté, est un de ces esprits non sans mérite, à coup sûr, +mais qui manquent de l'espèce d'énergie nécessaire pour donner un +démenti à leur vie et renverser dans leur intelligence des convictions +fausses, même quand elles y manquent de profondeur. Par la nature de +ses facultés, il était destiné à toujours aller devant soi dans le +sens de ses premières pentes. Or, c'est ce qui est arrivé. Le _Saint +Anselme_ d'aujourd'hui est bien de la même main qui écrivit +l'_Abélard_, et, il y a quelques années, cet _Essai de philosophie_ en +plusieurs volumes qui, erreurs à part, accusait plus d'aperçus et de +verve cérébrale que les livres publiés depuis par l'auteur. La +maturité ne porte pas toujours bonheur à tout le monde. L'esprit de +Charles de Rémusat a eu la maturité des femmes blondes,--il a passé. A +l'époque, lointaine déjà, où Rémusat écrivait son _Essai de +philosophie_, il y avait en lui ce pétillement d'idées qui ferait +croire à la force d'individualité d'une intelligence; mais ce n'était +là qu'une illusion, due probablement à sa jeunesse. En réalité, +Rémusat était bien plus pétri par les philosophies qu'il maniait qu'il +ne les pétrissait lui-même. Il recevait alors, comme un homme plus +grandement doué que lui, Cousin, l'influence de ces systèmes +allemands,--barbares de la pensée civilisée et savante,--contre +lesquels il n'y a plus maintenant que le catholicisme pour refuge, +comme il n'y avait non plus que le catholicisme du temps des barbares +matériels! L'unique différence était peut-être que Cousin, avec son +ardente sensibilité et l'éclat chaleureux de son esprit, recevait +l'impression de la pensée allemande comme une cire bouillante et +splendide reçoit l'empreinte dans laquelle jouera la lumière, tandis +que Rémusat la gardait comme une cire pâle et tiède, sans cohésion et +sans solidité. N'importe! l'un comme l'autre, l'esprit qui vivait le +plus comme celui qui vivait le moins, ils devaient si bien retenir en +eux la marque de cette philosophie que, malgré le temps, la réflexion +et la peur inspirée par des doctrines qui ont fini par donner Arnold +Ruge à l'Allemagne et Proudhon à la France, on la retrouve partout en +eux à cette heure, aussi bien dans le plus puissant, devenu le plus +prudent et qui affecte, pour désorienter l'opinion et n'y pas +répondre, de sculpter avec un amour comiquement idolâtre le buste +d'une femme sur un tombeau, que dans le plus faible, resté le plus +hardi,--puisqu'il est resté philosophe,--s'efforçant vainement, dans +son interprétation de la métaphysique de saint Anselme, d'échapper aux +conséquences, maintenant dévoilées, de la philosophie qui les a +également asservis! + +Car tel est le but, sinon atteint, du moins visé, du nouvel ouvrage de +Rémusat. Maintenir le fondement de la philosophie rationaliste, de +cette philosophie qui n'est pas autre chose que le protestantisme en +métaphysique, mais échapper aux conséquences panthéistiques de cette +philosophie, devant lesquelles le monde, plus chrétien encore qu'il ne +pense, se cabre encore avec effroi, tel est le but que s'est proposé +Rémusat dans sa monographie intellectuelle de _saint Anselme_. +Pourquoi s'est-il donné un pareil but? A-t-il tremblé, dans sa +conscience logique ou dans sa conscience morale, en voyant les +conséquences terribles dégagées enfin de ce qu'il crut la vérité si +longtemps? Est-ce la chose en soi qui l'a révolté, ou l'effet actuel +de cette chose sur le monde qui lui a paru compromettant? Nous +n'avons point à faire un travail d'Hercule en sondant les reins ou le +coeur des philosophes, ces étables d'Augias humaines. Mais toujours +est-il que ce but impossible d'une charte taillée entre un principe et +sa conclusion, Rémusat se l'est donné. Très au courant du mouvement +d'idées qui s'est produit du côté du Rhin, et modifié par ces idées, +c'est par l'Allemagne et sur les pas de l'Allemagne qu'il est entré +dans l'étude du moyen âge et de la scolastique. Mauvaise porte et +mauvais guide pour y pénétrer! Ce n'est pas l'instinct de la pensée +chrétienne qui l'a poussé de ce côté et qui l'a fait aller d'Abélard, +de l'hérétique Abélard, jusqu'à l'orthodoxe Anselme. L'Allemagne, +curieuse comme si elle n'avait pas d'idées à elle, et personnelle au +point de chercher ses idées partout, l'Allemagne depuis longtemps +cherchait l'_or_ que Leibnitz avait dit _briller dans le fumier du +moyen âge_. Elle l'avait trouvé; mais en mettant la main dessus, comme +Galatée touchant Pygmalion, elle avait dit: «C'est moi encore!» +Rémusat, plus ou moins hegelien, avait pu lire dans Hegel: «Anselme, +dans son célèbre argument de l'existence de Dieu, montra, le premier, +la pensée dans son opposition à l'être et chercha à en prouver +l'identité.» Après un pareil hommage rendu par le grand théoricien de +l'identité de la pensée et de l'être, qui semblait reconnaître dans le +saint métaphysicien une paternité éloignée, comment ne pas se +préoccuper de cet homme, qui, quoique saint, avait été philosophe, et +qui, par Descartes, touchait à Hegel? Rémusat a beau nous dire, avec +une intention qui ne trompe personne: «Descartes ne serait pas +aisément convenu que saint Anselme fut un de ses maîtres», tout ce +qui s'occupe de philosophie n'en sait pas moins que l'argument de +saint Anselme sur l'existence de Dieu (et l'existence de Dieu c'est +toutes les questions de la philosophie dans une seule) est le même +dans le _Monologium_ que dans les _Méditations_. Par la nature de son +esprit, par la prétention de son système, par l'isolante force ou +faiblesse de son principe: «_Je pense, donc je suis_,» Descartes est +l'orgueil de la personnalité solitaire. Avec la hache de son +scepticisme il a coupé tous les câbles qui attachent la pensée humaine +à la tradition. Robinson intellectuel d'un désert qu'il a fait autour +de sa propre pensée, il a voulu créer tout dans le vide qu'il avait +creusé. Il est évident qu'un tel homme n'admet ni ancêtres ni +prédécesseurs; mais il n'est pas moins évident non plus que si la +parenté n'est pas reconnue par la volonté elle subsiste dans la +pensée, car si elle n'y était pas, croyez-le bien! les philosophes +modernes, plus ou moins issus de Descartes, auraient laissé bien +tranquille dans sa niche de saint le grand Anselme de Cantorbéry, et +ne lui auraient pas fait cette gloire posthume qu'ils se sont mis à +lui faire, moins pour lui encore que pour eux! + +Et, en effet, au simple point de vue de la tactique, après toutes les +injustices et toutes les ignorances du XVIIIe siècle, n'était-il pas +habile et spirituel tout ensemble d'enrégimenter jusqu'aux saints sous +la bannière de la philosophie? Mais nous irons plus loin. Si ce +n'était pas là une simple tactique, s'il était vrai, s'il était réel, +que la métaphysique d'un saint, et, par exemple, de saint Anselme, eût +des racines secrètes, inévitables, nécessaires avec toute cette +métaphysique transcendante qui doit un jour remplacer, par la clarté +de l'idée pure, le demi-jour des religions, une telle analogie, une +telle rencontre ne serait-elle pas encore meilleure à montrer, à +démontrer, à proclamer de toutes les manières possibles, comme une de +ces preuves, grosses de bien d'autres, qu'on jette dans les esprits +déducteurs et qui y doivent devenir fécondes? Quand un théologien +protestant comme Hasse, quand un hegelien nettement accusé comme +Franck, quand un rationaliste comme Bouchitté, quand enfin Rémusat, +prennent à partie la métaphysique de saint Anselme, la commentent tour +à tour et l'interprètent, ils savent bien ce qu'ils font et ils font +bien. Il faut être assez impartial pour le reconnaître. Ni les efforts +de Moehler, le théologien catholique qui s'est occupé, dans un autre +but, de la métaphysique de l'illustre archevêque, ni les petites +chicanes d'une revue estimable (la _Revue de Louvain_), qui prétendait +et montrait plaisamment un jour que Rémusat n'entendait pas même le +latin du texte qu'il traduisait, ne nous feront perdre de vue la +vérité dans cette question de la métaphysique de saint Anselme. Or, la +vérité, la voici! C'est que saint Anselme, par cela même qu'il se +détournait de la théologie vers la métaphysique, posait au XIe siècle, +dans l'innocence et la sécurité de sa foi, les problèmes que la +métaphysique agite depuis qu'elle existe sans les résoudre, et que, +les posant nécessairement comme les métaphysiciens les posent, il +était justiciable des métaphysiciens, et qu'ils ont eu parfaitement le +droit de dire comme ils l'ont dit dans quelle mesure ils admettaient +sa pensée et dans quelle mesure ils ne l'admettaient pas. Ainsi, pour +revenir à Hegel, Hegel a eu le droit d'écrire cette arrogante réserve: +«Il ne manque à l'argument de saint Anselme que la conscience de +l'unité de l'être et de la pensée dans l'infini», et Rémusat a eu le +droit aussi, à la fin de son ouvrage, de reprendre l'argument du +_Prologium_ afin de le purifier de tout spinozisme et de lui donner +cette valeur philosophique que nous avons indiquée, et qui serait si +grande si elle n'était pas chimérique, à savoir: le rationalisme du +principe sans le panthéisme de la déduction! + +Mais si Rémusat a eu le droit d'agir ainsi dans son interprétation de +la métaphysique de saint Anselme, a-t-il réussi? Et il y a plus: +pouvait-il même réussir? Ce n'est pas assurément en passant qu'on peut +traiter comme il le faudrait de la vérité absolue ou relative de toute +philosophie, de cette science qui n'en est pas une, car elle se +cherche éternellement sans se trouver. Seulement, pour tous ceux qui +ont touché à ces questions dévorantes, on sera suffisamment fondé à +affirmer que ce n'est pas la métaphysique, qu'elle s'appelle des plus +beaux noms que le génie ait eus dans l'histoire, qui peut combler +l'abîme existant entre l'homme et Dieu et tracer pour l'homme un +chemin au-dessus de ce gouffre. Nous avons dit plus haut: Toute +philosophie gît dans une seule question: l'existence de Dieu en face +de l'existence du monde. Et il serait aisé de montrer que quelque +solution qu'on adopte sur cette question,--et toutes peuvent se +ramener à deux principales,--en d'autres termes, soit que Dieu et la +matière soient congénères, soit que Dieu l'ait tirée de lui-même, le +panthéisme inévitable et menaçant revient toujours. Eh bien, si tel +est le résultat que donne la réflexion de l'homme livrée à elle-même +sur ce problème fondamental, il n'y a plus qu'à repousser loin de soi +la métaphysique comme chose vaine, tout au moins, quand elle n'est pas +dangereuse, et à revenir à l'enseignement, à l'autorité, à la +révélation surnaturelle, à tout ce que la philosophie appelle +dédaigneusement le mysticisme; car le mysticisme seul est assez fort +pour répondre quand le rationalisme reste muet! En se limitant dans +l'ordre des choses naturelles, la science de Dieu n'existe pas à +proprement parler; car pour qu'une science soit, il faut en connaître +tous les termes, et Dieu, c'est le terme infini. Mais la croyance en +Dieu scientifiquement doit être, parce que si cette croyance n'était +pas, aucune explication ne serait possible, et que rien de ce qui ne +serait pas Dieu ne s'entendrait. Quand saint Anselme posait l'argument +purement métaphysique, le théologien, le moine inspiré lâchait donc la +réalité pour courir après l'ombre. Il entrait dans le domaine des +discussions humaines, fatalement entrecoupées de ténèbres et de lueurs +flottantes, et il y apportait son génie. S'il n'ébranla pas en lui les +robustes certitudes de sa foi, c'est que le saint préservait l'homme +des doutes du métaphysicien; mais si le danger ne fut pas pour lui, il +est pour d'autres, à cette heure et dans un siècle où l'obéissance en +toutes choses cherche vainement des saint Anselme, qui foulent aux +pieds leur propre pensée lorsqu'il s'agit d'obéir. + +Ainsi le saint, l'homme de la foi et de l'obéissance, voilà le grand +côté de saint Anselme, qu'un historien qui n'eût pas été philosophe +aurait fortement éclairé. Si Rémusat s'en était tenu, pour les besoins +d'une cause qui est la sienne, à un commentaire sur les dissertations +métaphysiques du grand abbé du Bec, nous n'aurions rien à ajouter à ce +que nous avons dit de ce commentaire. Mais Rémusat n'a pas seulement +été philosophe dans son livre; il a essayé d'être historien. Il n'a +pas écrit une biographie intellectuelle du penseur et replacé, après +coup, les idées de l'homme sous le jeu de ses facultés, bien étudiées +et par l'étude redevenues vivantes, pour voir comment ces idées +s'étaient formées, développées et fixées dans l'action et sous la +pression de ces facultés. Il n'a pas fait pour saint Anselme ce que +Maine de Biran a fait pour Leibnitz. Non. Il a aimé mieux prendre +l'homme tout entier, dans le multiple ensemble de sa vie, et à sa +place dans tous les événements de son temps, et il a écrit un ouvrage +qui n'a pas pour titre unique le nom d'Anselme et qui est aussi le +tableau de la vie monastique et politique au XIe siècle. En cela +Rémusat a eu raison. On ne saurait blâmer sa méthode. Il a cédé à un +instinct juste. Si, du temps de Leibnitz, en effet, et après Leibnitz +surtout, l'homme se spécialise chaque jour davantage et peut +s'abstraire de tout ce qui n'est pas sa pensée et le mouvement +extérieur de sa pensée, il n'en était point ainsi au moyen âge, où la +société tenait bien plus d'espace que l'homme,--mère aux bras +puissants dans lesquels l'homme se tassait, et, si grand qu'il fût, +paraissait petit! Mais si Rémusat a eu raison d'écrire l'histoire du +temps de saint Anselme pour mieux comprendre saint Anselme, peut-on +avouer qu'il l'ait compris? Franchement, quand on a lu attentivement +son travail, peut-on dire que le métaphysicien, avec les grêles +propositions de son analyse habituelle, ait vu réellement ce mâle XIe +siècle, qui demanderait tant de vigueur de génie et de largeur +d'appréciation? Non! certainement! Parler des hommes et des choses +d'une époque avec cette politesse qui est l'uniforme des hommes d'État +et un uniforme qui ne cache pas une bravoure, avec ce respect des +faits accomplis qui est le caractère de l'école dont Rémusat est +sorti, n'est pas plus comprendre cette époque que toucher un objet +avec l'extrémité des doigts n'est le saisir et le soulever! + +Saint Anselme vivait dans un temps où le catholicisme n'était plus +seulement un ensemble de nobles et pieuses aspirations vers le bien et +vers le ciel. Hildebrand, ou Grégoire VII (car il est si grand, cet +homme, que la gloire le connaît sous tous ses noms), avait fait du +catholicisme le plus organisé des gouvernements. Du temps d'Anselme +également, les Croisades avaient opéré le rapprochement des tendances +religieuses de l'Europe et de son premier intérêt terrestre. Grâce à +cette théocratie que Rémusat condamne dans son livre, par la raison +_très philosophique_ que l'opinion de l'Europe moderne, qui a la tête +déformée par les philosophes, lui est en ce moment hostile, +l'influence du monde chrétien avait pris le monde musulman et pénétré +l'Asie et l'Afrique. C'étaient là des faits prodigieux! Une +individualité aussi élevée que celle de saint Anselme devait se +rattacher à ces faits, et elle s'y rattachait, non pas en vertu de son +génie qui l'antidatait de plusieurs siècles, mais en _vertu de ses +vertus_. Saint Anselme était lié au grand et décisif mouvement du +progrès catholique par ce qui se nomme, entre chrétiens, la sainte +vertu de l'obéissance. Chassé de son palais épiscopal, dans les +troubles religieux et politiques de son pays, saint Anselme ne se +consola pas seulement de ce revers: il fut heureux de ne plus être +désormais _condamné_ à commander aux autres. Pour s'exercer, +gymnastique sublime! à cette vertu si profondément sociale de +l'obéissance, saint Anselme, respecté par le pape, saint Anselme, le +primat d'Angleterre, prit un simple moine pour maître, et, le +croirez-vous, esprits de nos jours? ce moine lui prescrivait le nombre +de fois qu'il devait se retourner dans son lit. Rémusat a trop +d'esprit pour insulter à cette surhumaine humilité, que Voltaire +aurait traitée... nous savons comment; mais, sous le sérieux indulgent +qu'il garde, Rémusat ne cache pas autre chose que la vue mesquine et +erronée d'un philosophe qui comprend tous les préjugés d'un siècle et +d'un grand homme, et qui ne les leur reproche pas. Tant de bonté ne +nous fera pas hésiter cependant. Au fond, l'intelligence profonde de +la double grandeur du temps et de l'homme lui échappe. Il n'a pas +l'appréciation de cette obéissance qui, à partir de Grégoire VII et +des Croisades, fit triompher la foi dogmatique, et, on peut le dire, +organisa politiquement la religion. L'action de la foi par +l'obéissance est humainement, si on peut risquer l'expression, la +physique du catholicisme. La véritable gloire de saint Anselme est +d'avoir donné à tous les fidèles de son temps, du haut d'une position +qui leur imposait et les entraînait, l'exemple du respect de +l'obéissance poussé jusqu'au fanatisme, mais à un fanatisme pour la +première fois désintéressé. Or, quand un homme personnifie en lui +cette physique du catholicisme, l'_instrumentum regni_ par lequel il +s'est constitué et a gouverné, n'étudier dans cet homme que le travail +de son esprit appliqué aux stériles contemplations de la métaphysique, +c'est prouver assurément qu'on est un métaphysicien, mais c'est aussi +découvrir en soi la pente fatale à ne voir que les petites choses, +quand il y a les grandes à côté. Chétive organisation du regard! La +myopie vaudrait mieux, car la myopie ne scinde rien, et c'est ce qui +est grand qui, d'abord, la frappe. Rémusat a-t-il jamais eu la faculté +des esprits nets et droits qui vont de prime saut aux réalités +importantes? Nous ne savons. Mais s'il l'a eue jamais, il l'a bien +perdue dans les études microscopiques d'une philosophie qui analyse +l'homme dans les moindres nuances de son ondoyante personnalité. Et il +est permis, on en conviendra, de s'étonner qu'un homme qui fut +ministre autrefois s'imagine probablement, sinon de reprendre le +gouvernement qu'il a perdu, au moins l'influence dans les esprits, qui +est du gouvernement aussi, en traitant de la résurrection de systèmes +philosophiques au XIe siècle. Systèmes qui mourront et ressusciteront +plus d'une fois encore si les hommes doivent s'occuper longtemps de ce +que les philosophes appellent des vérités éternelles, lesquelles n'ont +d'éternel, peut-être, que leur inutilité! + + + + +L'INTERNELLE CONSOLACION[63] + + +I + +Voici un de ces ouvrages que la critique n'est pas obligée d'ajuster, +en se pressant, au passage. Un pareil livre ne passe pas. Il existe +depuis 1441 à peu près, et il est bien probable qu'il vivra autant que +le sentiment du christianisme qui l'a inspiré et que le sentiment de +la langue charmante dans laquelle il a été traduit. C'est le livre de +l'_Internelle Consolacion_[64], sorti au XVe siècle de l'_Imitation de +Jésus-Christ_. Traduction, imitation, paraphrase de cet ouvrage +célèbre, dans la langue naïve et prime-sautière que le moyen âge a +créée, ceci, tel qu'on nous l'exhume et tel que Charles d'Héricault et +Moland le publient, nous paraît supérieur, non seulement à toutes les +traductions que l'on a faites, depuis, de l'_Imitation_, mais, le +croira-t-on, et n'est-ce pas là une de ces choses qui vont paraître +d'une singularité un peu forte à beaucoup d'esprits? supérieur au +texte même si vanté de l'original. + + [63] _Pays_, 11 mai 1858. + + [64] P. Jannet. + +En effet, l'_Imitation de Jésus-Christ_ est regardée presque par tout +le monde comme un incomparable chef-d'oeuvre. Ce livre de moine, écrit +dans le clair et profond silence d'une cellule, a rencontré la gloire, +cette fille de la foule et qui passe comme sa mère (_sic transit +gloria mundi_), mais qui, pour lui, s'est arrêtée. Ce n'était pas +assez. De la gloire à la popularité, il n'y a que quelques marches... +à descendre. De glorieux, le livre est devenu populaire. Et ce n'était +pas assez encore: il a pris les colossales proportions d'un lieu +commun. + +Or, le lieu commun, cette chose respectée, c'est la gloire devenue +momie, c'est son embaumement pour l'immortalité, et qui y touche +semble faire du paradoxe et du sacrilège. Nous l'oserons pourtant +aujourd'hui, puisque l'occasion s'en présente. Nous oserons regarder +dans cette gloire pour en chercher le mot, s'il y en a un au succès +d'un livre universellement accepté par les gens pieux, et même par les +impies. + +Les chrétiens, qui veulent, eux, imiter Jésus-Christ, n'ont pas +travaillé seuls à ce succès. Les philosophes, qui n'ont pas +précisément la même visée, y ont travaillé autant que les chrétiens. +Étaient-ils vaincus par le charme qui s'exhalait de ce livre d'une +simplicité si pénétrante? Quelques bonnes âmes un peu badaudes l'ont +cru peut-être; mais non! ils n'étaient pas vaincus. + + +II + +C'est Fontenelle, cette belle autorité religieuse et même littéraire, +qui a écrit le mot fameux et qu'on cite toujours quand il est question +de l'_Imitation_: «L'_Imitation_ est le premier des livres humains, +puisque l'Évangile n'est pas de main d'homme.» Seulement, +rappelons-nous que quand il grava cette ingénieuse inscription +lapidaire pour les rhétoriques des temps futurs il s'agissait de la +traduction de monsieur son oncle, le grand Corneille, et que, sans +cette circonstance de famille, l'_Imitation_ lui aurait paru moins +sublime. De plus, avec tout son esprit, Fontenelle disait deux bêtises +dans son mot fameux, si ce n'est trois, ce pauvre Tircis! + +D'abord, l'Évangile n'est point écrit des mains de Jésus-Christ, mais +de la main de saint Mathieu, de saint Luc, de saint Marc et de saint +Jean, et, d'ailleurs, Jésus-Christ était aussi un homme. Inspirés, +oui! martyrs plus tard, c'est-à-dire témoins, les évangélistes ne sont +que des hommes... inspirés! et par ce côté le mot de Fontenelle est +pourpré et faux comme l'est un madrigal. Il n'en était pas un +pourtant;--c'était une précaution. On sait s'ils s'entendent en +précautions, messieurs les philosophes! + +Fontenelle, impie et lâche comme toute la secte qu'il précédait et +dont il est un des ancêtres, écrivait alors Mero et Énégu, ou Rome et +Genève, et le sournois se préparait, avec son mot sur l'_Imitation_, +un bouclier contre Louis XIV et la régence. Saint-Évremond, qui ne +valait pas mieux que Fontenelle par la moralité réfléchie ou par la +moralité instinctive, mais qui lui était très supérieur par le talent, +Saint-Évremond était plus hardi;--mais il était en Angleterre, cet +asile contre la France toujours. + + +III + +Mais, faux par l'accessoire, le mot est faux aussi en lui-même. +L'_Imitation_ n'est point et ne saurait être le premier des livres +humains, car il n'est pas humain de confondre la cité domestique et la +cité monastique comme le faisait le vieux Tircis, qui ne comprenait +pas plus l'une que l'autre, et comme le feraient tous ceux qui ne +verraient pas que l'_Imitation_ est une oeuvre exclusivement monacale. +Pour qui la lit, en effet, avec le genre d'esprit et d'attention qui +pénètre les livres, celui-ci, pâle, exsangue, d'un amour exténué, avec +son expression bien plus métaphysique que vivante, s'adresse +formellement et essentiellement à des moines, tournant le dos au monde +proprement dit, voulant rendre le correct plus correct, proposant--et +il ne faut pas s'y tromper! car la méprise serait grossière,--la vie +parfaite et de conseil, et non pas la vie de précepte. Si l'on avait +dit de l'_Imitation_ qu'elle était le premier des livres de moines, +l'erreur eût été moindre; mais ce n'eût pas été le vrai encore. + +N'y eût-il que la grande sainte Thérèse,--et il y en a d'autres,--il +est des mystiques d'un ordre bien plus translucide, bien plus embrasé, +bien plus enlevant que l'auteur de l'_Imitation_, quel qu'il ait +été... On dit même, chose étrange et assez ignorée! que son mysticisme +ne parut pas toujours sûr à Rome. Un jour on l'y a signalé comme +inclinant vers l'erreur qui s'est appelée Jansénisme, sur cette +terrible question de la nature et de la grâce. Mais le succès couvrit +tout de son bruit, et il n'est pas jusqu'au nom du chancelier Gerson, +sur le compte duquel on mit ce livre d'ascétisme doux, qui ne dut lui +être une fière réclame,--comme nous disons maintenant,--après le +deuxième concile de Constance. C'est à lui encore aujourd'hui, à Jean +Gerson, dont ils ont fait un grand portrait, trop flatté, dans leur +introduction, que Ch. d'Héricault et Moland attribuent l'honneur de ce +livre, malgré les germanismes qui révèlent évidemment une autre main. + +Du reste, ce nom même était inutile. Rigoureusement parlant, le ton +seul du livre suffisait pour expliquer son succès, car le monde est +pour les livres ce qu'il est pour les hommes. Il ressemble à l'ombre +du poète persan: fuyez-le, il vous suit; suivez-le, il vous fuit. Et +voilà pourquoi surtout le monde s'est précipité, sans l'atteindre, +vers cette ombre vague de moine blanc masqué jusqu'aux yeux de son +capuchon, et qui fuit tout là-bas, dans les entre-colonnements d'on ne +sait plus quel monastère! L'ombre blanche est restée pour jamais une +ombre fuyante. Quelles que soient les raisons d'affirmer la +personnalité de l'auteur de l'_Imitation_, elles ne sont pas telles +cependant qu'on puisse les admettre en toute certitude, et cet inconnu +que quelques-uns appellent Jean Gerson, d'autres A. Kempis, d'autres +encore Jean Gersen, abbé de Verceil, n'en est pas moins toujours un +anonyme de l'histoire. On ne l'a point assez remarqué, le monde, cet +ennuyé et ce capricieux, aime à la fureur les contrastes. Il aime les +langages étranges et étrangers, et cette voix de moine en était une, +par son calme même. Le monde, puisqu'il s'agit de son goût pour une +oeuvre qui ne fut jamais faite pour lui, lit avec avidité +l'_Imitation_ et ne veut pas lire l'Évangile, et les raisons de cela +ne viennent pas de l'_Imitation_. L'Évangile est littérairement +barbare, parabolique, miraculeux, ardemment imagé, et il ne se +comprend bien qu'à l'Église et dans la lumière de l'enseignement +sacerdotal, tandis que l'_Imitation_, nous l'avons dit, est +métaphysique et décolorée comme le verre d'eau claire qu'on boit sans +avoir soif et qui ne nourrit pas davantage. D'un autre côté, comme +l'_Imitation_ place la vertu très haut, le monde y applaudit, pour se +dispenser d'y atteindre. C'est si haut que c'est impossible, et l'on +se rassied dans la vie commode, en jetant à l'idéal intangible le +regard le plus tranquillement résigné... à la perte de cet idéal. + +Telles sont, en fait, les raisons de cette popularité mondaine d'un +livre qui a sa valeur sans aucun doute, mais que l'opinion a exagérée. +L'opinion a fait de l'_Imitation_ un livre essentiel, et, sans nier +ses mérites raffinés en piété pratique, cela est-il juste, cela est-il +sage, à une époque comme la nôtre, où tant d'esprits inclinent, hélas! +à se créer une Église sans sacrements et un Évangile sans +surnaturel?... Une pareille disposition effraie assez les esprits qui +étudient les pentes du siècle pour donner le courage de réagir contre +un livre bien plus utile à des ascètes avancés dans la voie de la +perfection chrétienne qu'à des gens du monde, vivant dans les réalités +et les épaisseurs de ce temps. Nous voudrions poser la question à qui +aurait autorité pour y répondre, mais nous ne la résolvons pas. +Seulement, si nous n'entrons pas plus avant dans ce point de vue +pratique qu'il est impossible de ne pas ouvrir quand il s'agit d'un +livre chrétien, il nous reste à connaître le côté littéraire de +l'_Imitation_ comme oeuvre humaine, et nous allons l'examiner. + + +IV + +Eh bien, par ce côté-là comme par l'autre, par la forme comme par le +fond, l'_Imitation_ n'est pas en rapport avec l'admiration +traditionnelle qu'elle a inspirée! Un homme de nos jours, tout +ensemble métaphysicien et poète, et dont l'habitude n'est pas de céder +aux influences du monde qui l'entoure, a dit de l'_Imitation_ qu'elle +avait été laissée sur le seuil du moyen âge pour donner l'envie d'y +pénétrer. S'il avait parlé en ces termes de l'_Internelle +Consolacion_, dans sa langue artiste et populaire, le mot aurait +peut-être été vrai; mais, appliqué au texte latin de l'original, un +tel mot n'est plus que poétique. Non! l'_Imitation_ ne traduit pas le +moyen âge avec cette puissance qu'il est impossible d'y résister. +Cette vignette de l'âme et de Jésus-Christ, qui ressemble à la +patiente enluminure des marges d'un missel, n'égale pas, sous son +latin de cloître harmonieux et limpide, les figures idéales, mais si +profondément touchantes dans leur sainteté émaciée et splendide, de +frère Ange de Fiesole (un moine aussi), le plus profond interprète du +moyen âge, ni même les lignes expressives et nettes d'Overbeck, aussi +loin pourtant que l'homme l'est de l'ange, du monastique Angelico. + +Dans l'_Imitation_, rien de pareil. Toute intention y est diminuée. +L'Évangile y est sous le précepte, mais comme le feu derrière un +écran, comme la vérité derrière un voile, comme le Sinaï derrière un +poète sonore et pur. On dirait du Lamartine, maintenu par la règle, +avec des adjectifs de moins et une simplicité plus austère. Quant à la +profondeur, qu'on a souvent prétendu y voir, ce n'a jamais été qu'un +mirage, car ce qu'elle est le moins peut-être, cette conversation +intérieure d'un coeur presque vierge dans un coin de chapelle, c'est +d'être un livre fouillé et profond. Pour les âmes circoncises qui +habitent la thébaïde des monastères, ce qui est dit dans l'_Imitation_ +de l'amour et des autres passions humaines peut sembler des +découvertes terribles et le coeur humain montré jusque dans ses +fondements; mais qui a passé par les vieilles civilisations, qui a lu +les moralistes modernes, n'est ni révolté ni surpris de cette +balbutie. Ceux qui ont reçu les coups du monde et les morsures du +monde, trouvent ce livre sans forte connaissance du fin fond du coeur. +Il ne descend pas dans cette vase saignante, et c'est, en somme, un +innocent enfantelet de livre, même dans sa conception du péché. + +Telles sont les qualités et les défauts de l'_Imitation_, que nous +retrouvons aujourd'hui, avec des qualités qui s'ajoutent aux siennes, +dans cette langue aimable de l'_Internelle Consolacion_, bien +préférable, selon nous, au latin décharné et abstrait de l'original. +La langue du XVe siècle, plus étoffée, plus concrète, plus vivante +enfin, a un mouvement, une mollesse et des images que l'ascétique +auteur de l'_Imitation_ se serait peut-être interdites comme un péché +et qui ôtent à sa pensée sa rigidité et la frigidité monacales. Comme +on voit tout ce que l'on veut dans les livres qu'on aime, +l'imagination de ceux qui sont épris de l'_Imitation_ y a mis aussi de +la tendresse; mais il n'y en a pas plus que dans tous les livres +d'oraison, et même il y en a beaucoup moins. On a pris le ton du genre +pour une qualité individuelle du livre et de l'auteur. + +Eh bien, dans la langue de l'_Internelle Consolacion_ s'est coulée +cette tendresse absente et cette grâce chaste dont le livre manquait +primitivement! La pensée droite et byzantine du moine a trouvé une +draperie flottante qui lui va bien. Il n'en est que mieux à genoux sur +sa dalle d'y traîner cette robe à longs plis... Ici donc, et pour la +première fois, voici une traduction qui ajoute à la valeur de +l'original. L'écrivain de l'_Internelle Consolacion_, qui a partagé la +destinée de l'auteur de l'_Imitation_ (l'anonyme convenant, comme le +silence de leur règle, à ces hommes humbles qui ne vivaient, comme +disent les saintes chroniques, que sur la montagne de l'éternité, _in +monte æternitatis_), l'écrivain ignoré de l'_Internelle Consolacion_ +ne s'est point attaché à la glèbe du mot à mot de son auteur. Il n'en +a pris que l'esprit même et l'a vêtu comme un pauvre qu'on veut +réchauffer. Avec sa langue feuillue et abondante il s'est roulé autour +de la pensée simple et nue de l'original, et il a fait de cette pensée +sèche ce que la guirlande de pampre et de vigne fait d'un thyrse qui, +primitivement, n'était qu'un bâton. + + +V + +Ainsi, nous n'hésitons point à le répéter, de toutes les traductions +qui ont été faites du livre de l'_Imitation_, et elles sont +nombreuses,--depuis celle du chancelier de Marillac, rééditée de nos +jours, et dans laquelle on a une naïveté bien inférieure à celle de la +traduction du XVe siècle, jusqu'à celle que s'imposa Lamennais (il +était chrétien alors), pour mortifier, je crois, son génie,--la +meilleure, celle-là qui complète le mieux son auteur en le traduisant, +est celle que d'Héricault et Moland nous ressuscitent. Toutes les +autres ne valent pas le texte, parce qu'elles veulent seulement nous +le donner. Malgré le succès qui s'est attaché à l'entreprise de +Lamennais, comme s'il était de la destinée de l'_Imitation_, ce livre +heureux, de créer des succès à ses traducteurs eux-mêmes, combien +n'avons-nous pas souffert de voir le génie éclatant et sombre de +l'auteur de l'_Indifférence_ se débattre dans un genre de travail si +antipathique à sa nature! Le parti qu'il a pris d'être simple en +traduisant cette simplicité l'a fait verser dans ce que nous appelons +l'inconvénient de l'_Imitation_, c'est-à-dire la métaphysique. + +S'il en est ainsi de Lamennais, que pouvons-nous dire de Beauzée le +grammairien, et de Le Maistre de Sacy le janséniste! Quant à +Corneille, ce n'est pas un traducteur, quoiqu'il ait voulu l'être: +c'est Corneille. Il y a des choses cent fois dignes de l'auteur de +_Polyeucte_ dans sa paraphrase, mais c'est précisément pour cela qu'il +ne traduit pas ce livre d'ombre, fait par une ombre qui n'a qu'une +voix comme un souffle,--la voix de l'esprit,--et qui semble sortir +d'un _in pace_. Le génie de Corneille déborde tout, et l'agrafe de son +vers ne le retient pas même à son auteur. Évidemment cet homme-là +n'est pas fait pour suivre. L'écrivain quelconque de l'_Internelle +Consolacion_ déborde aussi son texte, mais il ne le transforme pas, il +ne le transfigure pas avec cette toute-puissance qui fait qu'il n'y a +plus là que du Corneille. Il l'orne, il l'atourne, il l'amollit, il +lui communique de certains charmes; mais il ne le dévore pas, comme +Corneille, pour en jeter, après, les cendres aux vents. + + +VI + +Les éditeurs actuels de l'_Internelle Consolacion_, Charles +d'Héricault et Moland, connus déjà par des travaux d'une érudition qui +ne se contente pas de rechercher, mais qui pense, ont fait précéder +leur travail d'une Introduction très fermement écrite, dans laquelle +ils ont agité toutes les questions littéraires qui se rattachaient, +soit à l'_Imitation_ elle-même, soit à l'_Internelle Consolacion_ qui +en est sortie. Quoique touchées en bien des points avec compétence et +sagacité, ces questions n'ont pas cependant été amenées par les +spirituels éditeurs au point de lumière qu'ils auraient souhaité et +qu'une critique plus minutieuse que la nôtre pourrait exiger. Nous +sommes, nous, très coulants sur ces sortes de questions: quel fut +l'auteur de l'_Imitation_? quel fut l'auteur de l'_Internelle +Consolacion_? ces deux anonymes. + +Pourvu que nous ne tombions pas dans le système rasé de bien près par +les éditeurs, à la page 14 de leur Introduction, dans cette immense +bourde allemande, qui a décapité Homère et qui répugne à la +constitution même de l'esprit humain, que nous importe de savoir si +l'auteur de l'_Imitation_ s'appelait A. Kempis ou de toute autre +réunion de syllabes! C'est une question de bal masqué. Ce qu'il y a de +certain, c'est que ce fut un moine, comme Homère fut un poète, un +moine dont l'individualité n'eut probablement de nom que devant Dieu, +et ce qu'il y a de certain encore c'est que ce ne fut point Gerson, +malgré la croyance des éditeurs, mêlée pourtant d'un invincible doute. +Gerson, à notre estime, ne fut ni l'auteur de l'_Imitatio Christi_ ni +celui de l'_Internelle Consolacion_. Les germanismes du texte latin le +prouvent suffisamment pour l'_Imitation_, et, pour l'_Internelle +Consolacion_, le génie de Gerson lui-même, qui n'eut jamais le +moelleux et le laisser-aller du livre délicieux remis en lumière +aujourd'hui. + +Il n'y a pas de mal, d'ailleurs, à ce qu'un peu de mystère et de +l'esprit du moyen âge restent sur ces points en litige. Le génie du +moyen âge est essentiellement silencieux. Ces hommes, qui vivaient les +yeux au ciel ou baissés sur la poussière de leurs sandales, se +souciaient bien de cette bavarderie qu'on appelle la gloire et des +commérages que l'avenir devait faire, un jour, sur leur tombeau! + + FIN + + + + + TABLE + + + DÉDICACE V + + PRÉFACE VIII + + Saint Thomas d'Aquin 1 + + Jean Reynaud 12 + + Donoso Cortès 29 + + Saisset 45 + + Saint-René Taillandier 59 + + Jules Simon 73 + + Vera 86 + + Du mysticisme et de Saint Martin 99 + + L'abbé Mitraud 117 + + Ernest Renan 133 + + Gorini 161 + + Doublet et Taine 175 + + Pascal 189 + + Auguste Martin 203 + + Buffon 217 + + Saint-Bonnet et le Père Daniel 233 + + Le P. Lacordaire 249 + + Montalembert 265 + + Philosophie positive 279 + + Philosophie politique 297 + + P. Enfantin 311 + + Le P. Ventura 323 + + Le docteur Tessier 337 + + Flourens 351 + + Eugène Pelletan 365 + + Saint Anselme de Cantorbéry 381 + + L'Internelle Consolacion 397 + + + + + * * * * * + + + + +Note du Transcripteur + +Les erreurs clairement introduites par le typographe ont ete corrigees +L'orthographe d'origine a ete conservee et n'a pas ete harmonisee. +Certaines parties de chapitres ont été renommées afin de respecter +l'ordre chronologique et faciliter la lecture: + + P 158 partie V dans l'original, renommée VII, + P 165 partie I dans l'original, renommée II, + P 189 renommée I, numérotation inexistante dans l'original, + P 196 partie I dans l'original, renommée III, + P 212 partie VI dans l'original, renommée IV, + P 265 renommée I, numérotation inexistante dans l'original, + P 297 renommée I, numérotation inexistante dans l'original, + P 323 renommée I, numérotation inexistante dans l'original, + P 334 partie VI dans l'original, renommée V, + P 335 partie VII dans l'original, renommée VI, + P 408 partie IV dans l'original, renommée VI. + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 40694 *** |
