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-The Project Gutenberg EBook of L'élite, by Georges Rodenbach
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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-Title: L'élite
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-Author: Georges Rodenbach
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-Release Date: July 18, 2012 [EBook #40272]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
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-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉLITE ***
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-Produced by Clarity Claudine Corbasson and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- Au lecteur
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- Cette version électronique reproduit, dans son intégralité,
- la version originale.
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- La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
- mineures.
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- L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
- La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
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- GEORGES RODENBACH
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- L'ÉLITE
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- ÉCRIVAINS--ORATEURS SACRÉS
- PEINTRES--SCULPTEURS
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- PARIS
-
- BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
-
- EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
- 11, RUE DE GRENELLE, 11
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- 1899
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- [Illustration]
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-L'ÉLITE
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-EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
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-
- OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
-
- DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
- à 3 fr. 50 le volume.
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-
- LE RÈGNE DU SILENCE (Poème) 1 vol.
- MUSÉE DE BÉGUINES 1 vol.
- LES VIES ENCLOSES (Poème) 1 vol.
- LE CARILLONNEUR 1 vol.
- LE MIROIR DU CIEL NATAL (Poème) 1 vol.
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-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
-
-_Dix exemplaires numérotés à la presse, sur papier de Hollande._
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-
-PARIS.--IMP. FERD. IMBERT, 7, RUE DES CANETTES.
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- GEORGES RODENBACH
-
-
- L'ÉLITE
-
-
- ÉCRIVAINS.--ORATEURS SACRÉS
- PEINTRES.--SCULPTEURS.
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-
- PARIS
-
- BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
-
- EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
- 11, RUE DE GRENELLE, 11
-
- 1899
-
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-ÉCRIVAINS
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-BAUDELAIRE
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-
-Il semble que Baudelaire ait prévu son propre cas quand il écrivit: «Les
-nations sont comme les familles: elles n'ont de grands hommes que malgré
-elles.»
-
-En effet, il est surprenant de penser qu'on le conteste encore, que les
-critiques le dénaturent, que les anthologies le négligent, qu'on le
-tient tout au plus pour un poète étrange, malsain, stérile en tout cas.
-
-Mais l'opinion finale sera de le mettre enfin au premier rang où règnent
-Lamartine et Victor Hugo, qu'on cite toujours, en l'omettant. L'oeuvre
-de ceux-ci fut en horizon; le génie de Baudelaire est en profondeur.
-
-Le génie de Baudelaire! Affirmation prématurée et à laquelle on n'est
-pas accoutumé. De son vivant, il fut méconnu ou mal connu; des erreurs,
-des interprétations fausses masquèrent son oeuvre, et il mourut, ne
-prévoyant pas lui-même dans quelle lumière de gloire elle finirait un
-jour par se dresser--pauvre évêque décédant au seuil de son sacre sans
-avoir vu tomber les échafaudages de ses tours. Aujourd'hui, cette oeuvre
-commence à apparaître comme une cathédrale catholique qu'elle est
-vraiment.
-
-Voilà ce que n'ont pas soupçonné les écrivains qui s'en sont occupés
-jusqu'ici: ni M. Brunetière; ni M. Huysmans en ses pages colorées; ni M.
-Paul Bourget, qui déclare Baudelaire un pessimiste, qu'il ne fut
-qu'improprement, et un mystique qu'il ne fut pas du tout; ni même
-Théophile Gautier dans sa préface d'un style si merveilleux, sensuel,
-odorant, niellé, un style complexe comme une chimie, riche et faisandé
-comme une venaison, mais qui n'a dégagé que les aspects plastiques, pour
-ainsi dire externes de l'oeuvre. Gautier était trop un artiste en
-couleurs et en décors, trop un païen, pour chercher le mystère intérieur
-du poème, son ressort philosophique et religieux.
-
-Il est vrai que n'avait point paru encore l'ouvrage posthume de M.
-Crepet, contenant entre autres deux fragments inédits d'une sorte de
-confession, de journal intime: _Mon coeur mis à nu_ et _Fusées_, qui
-nous permettent maintenant d'aller jusqu'à l'âme du poète, d'élucider
-toute son âme.
-
-Baudelaire surgit dès lors un peu différent de ce qu'on l'a vu
-d'ordinaire. Il apparaît ce qu'il est essentiellement: un POÈTE
-CATHOLIQUE. Certes, un homme de décadence toujours, au seuil de la
-vieillesse d'un monde, au seuil de ce qu'il appelle lui-même «l'automne
-des idées». Mais cet homme de décadence demeure aussi tout imprégné de
-l'Église. Parmi les vices modernes et la corruption effrénée dont il
-subit la contagion, il continue à être le dépositaire du dogme, le
-dénonciateur du péché.
-
-Déjà, au physique, il avait, paraît-il, une réserve sacerdotale, un air
-de pâle évêque qui, à vrai dire, serait déposé de son diocèse, mais
-moins pour des péchés de chair que pour le péché d'orgueil.
-
-Il s'est exprimé d'ailleurs en un vocabulaire tout enrichi de liturgie,
-de bréviaires, de catéchismes, emmiellé de saint-chrême pour ainsi dire,
-inoculé même de latinité, ce latin d'église qu'il connut bien et aima
-jusqu'à en composer des strophes: _Franciscæ meæ laudes_, qu'il
-intercala dans son livre.
-
-Ici il ne s'agit plus d'une vague religiosité comme celle de
-Chateaubriand et des romantiques, moins épris du dogme que du culte, de
-la pompe des offices, du cérémonial, du décor, d'une sorte de
-merveilleux chrétien.
-
-Celui-ci était né avec le renouveau de l'architecture, ce retour au
-gothique et au style du moyen âge remis tout à coup en lumière par la
-splendide restauration de Notre-Dame.
-
-Cette Notre-Dame de Paris, aussitôt accaparée par Hugo, on peut dire
-qu'elle fut l'arche d'alliance du romantisme. Mais Hugo, comme le roi
-David, se contenta de danser devant l'arche, avec Esmeralda et les
-bohémiennes du parvis.
-
-Or la génération qui suivit entra, elle, dans Notre-Dame, se signa d'eau
-bénite, marcha vers le choeur, affirma son adhésion à la foi et aux
-mystères: c'était Barbey d'Aurevilly; c'était Hello; c'était Baudelaire.
-A vrai dire, leurs façons de se comporter dans Notre-Dame ne furent pas
-pour rassurer les officiants et les suisses, même quand ils
-s'approchaient de la Sainte Table: «--Vous devez communier le poing sur
-la hanche?» demandait Baudelaire à d'Aurevilly.
-
-Ceux qui vinrent après eux devaient pousser plus loin, rétrograder tout
-à fait jusqu'à ce moyen âge dont Hugo avait montré le chemin. Eux
-étaient retournés à Dieu; leurs disciples retournèrent à Satan, qui est
-son pôle contraire. La magie se mêla à la religion, le grimoire à la
-prière. C'est ce qui explique ce recommencement actuel de l'occultisme,
-de l'ésotérisme, de la messe noire, de l'envoûtement, que nous voyons
-reparaître dans les beaux livres de M. J.-K. Huysmans, les traités
-spéciaux de M. de Guaita, les imbroglios de M. Péladan,--dernier
-avatar, suprême aboutissement du romantisme.
-
-Ce sera une curieuse histoire à écrire que celle de ces sortes de
-catholiques: Barbey d'Aurevilly, Hello, Baudelaire, Villiers de
-l'Isle-Adam et,--plus récents,--MM. Huysmans, Verlaine, Léon Bloy, qui
-auront revendiqué avec des blasphèmes leur titre de croyants et eurent
-toujours l'air, dans leurs pratiques les plus ferventes, de s'essayer au
-sacrilège.
-
-Quant à Baudelaire, il n'alla pas jusqu'au satanisme et à l'occultisme
-par lesquels ses continuateurs seulement devaient clore aujourd'hui ce
-cycle de l'idée catholique dans la littérature moderne.
-
-Satan pourtant a une place dans son oeuvre, mais pas différente de celle
-qu'il occupe dans l'ensemble du catholicisme lui-même. Baudelaire
-rédigea les _Litanies de Satan_, tandis que Barbey d'Aurevilly écrivait
-les _Diaboliques_. Il se contenta des postulations au Diable que connut
-déjà le moyen âge,--de quoi avoir aussi quelques visages de démons en
-gargouilles grimaçantes à son oeuvre, ce qui n'empêche pas celle-ci,
-comme Notre-Dame elle-même, d'être une cathédrale, une église
-catholique, à l'image et à la ressemblance de son âme!
-
-Car son âme est bien d'un poète catholique. Il dit quelque part dans son
-journal: «Ce qu'il importerait, c'est d'être un héros, ou un saint,
-pour soi-même», parole de définitif renoncement, de pessimisme doux
-comme celui de l'_Ecclésiaste_, qui implique la nostalgie et l'ambition
-du ciel. Il croit au ciel, en effet, au ciel pur et simple des fidèles,
-au naïf paradis de la ballade de Villon, «où sont harpes et luths»,
-comme il le proclame dans la _Bénédiction_ qui ouvre les _Fleurs du
-mal_. Il croit aussi à l'enfer, aux flammes réelles, au dam, aux
-brûlures éternelles; et, s'il en voulait tant à George Sand, c'est parce
-qu'elle avait nié l'existence de l'enfer.
-
-Baudelaire croit au dogme intégral de l'Église, non seulement quant aux
-vérités de l'éternité, mais aussi quant aux vérités du temps. En même
-temps qu'il confesse ses mystères, il accepte ses doctrines politiques,
-ses attitudes sociales, son intransigeance vis-à-vis des revendications
-de la liberté et de la libre-pensée.
-
-Lui aussi estime sans doute que la vérité est _une_ et que l'erreur n'a
-pas de _droits_: que la tolérance est une faiblesse, si pas un
-renoncement. Dès lors, le crucifix ne doit plus être un arbre de paix,
-mais une arme de menace et de châtiment. Il répudie la théorie du pardon
-des offenses, de l'oubli des injures, de l'abdication des valeurs devant
-la masse sous prétexte d'égalité, toute cette religion humanitaire et
-molle qui fait arrêter le bras de Pierre par Jésus dans le Jardin des
-Oliviers et, dédaigneux de l'action, lui fait dire: «Celui qui frappe
-par le fer périra par le fer.»
-
-La preuve s'en trouve dans cette pièce topique du _Reniement de saint
-Pierre_ où il approuve le disciple d'avoir trahi, et où il condamne le
-Maître de sa mansuétude ou de sa peur:
-
- Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait
- D'un monde où l'Action n'est pas la soeur du Rêve;
- Puissé-je user du glaive et périr par le glaive!
- Saint Pierre a renié Jésus... il a bien fait!
-
-_Il a bien fait!_ Il fallait frapper par le fer et s'imposer par la
-force. Ainsi éclate sa nature dogmatique, sa religion d'inquisiteur. Car
-c'est bien un catholicisme politique du XVIe siècle que le sien, d'après
-lequel il faut s'imposer de force au peuple, puisque celui-ci est
-incapable de se gouverner et ne comprend que les coups, comme l'enfant
-et comme l'animal. Ce catholicisme autoritaire d'une part et, d'autre
-part, la doctrine libérale de Jésus, qui pouvait vouloir mais n'a voulu
-que pouvoir, sont mis en opposition de la même manière dans une
-admirable nouvelle de Dostoïewsky intitulée le _Grand Inquisiteur_, dont
-le poème de Baudelaire est tout le germe.
-
-C'est à Séville, devant la cathédrale. Le Grand Inquisiteur, Torquemada,
-passe silencieux, avec un sourire énigmatique. Il a vu au coin de la
-place le peuple rassemblé faisant cortège à un homme qui vient de
-ressusciter un enfant. Cet homme est évidemment Jésus. L'Inquisiteur
-ordonne aux hommes du saint-office de le saisir et de l'enfermer dans
-les cachots. Le soir venu, il va visiter le prisonnier et lui faire son
-procès: «Pourquoi revient-il? Est-ce pour leur susciter des embarras,
-maintenant que tout a été remis par eux en bon ordre? Car il avait eu le
-tort de laisser aux hommes le choix et la faculté de croire. Pour eux,
-il n'y avait en vérité rien de plus insupportable que la liberté.» Et
-Torquemada ajoute: «Nous les avons débarrassés du fardeau d'être libres,
-du tourment d'avoir le libre choix dans la connaissance du bien et du
-mal. Nous avons _corrigé ton oeuvre_, et c'est pourquoi nous seuls,
-gardiens du mystère, nous serons malheureux.»
-
-C'est la théorie de Baudelaire; ce qu'il appelait lui-même sa «religion
-travestie», car, dans le _Reniement de saint Pierre_ et ailleurs encore,
-il se montre d'un pareil esprit autoritaire, avec une âme sombre et
-hautaine qui pourrait être celle d'un prélat intransigeant d'Espagne du
-XVIe siècle, une âme qui ne s'égaye point aux choses fleuries et suaves
-du rituel, pour qui même la dévotion à la Vierge, poétisée ailleurs de
-cierges, de guirlandes, d'étoffes brodées et de joyaux, se transpose en
-un culte barbare et tragique, comme il apparaît en ce poème curieux, _A
-une Madone, ex-voto dans le goût espagnol_:
-
- ... Pour compléter ton rôle de Marie
- Et pour mêler l'amour avec la barbarie,
- Volupté noire! des sept péchés capitaux,
- Bourreau plein de remords, je ferai sept Couteaux
- Bien affilés, et, comme un jongleur insensible,
- Prenant le plus profond de ton amour pour cible,
- Je les planterai tous dans ton Coeur pantelant,
- Dans ton Coeur sanglotant, dans ton Coeur ruisselant!
-
- *
- * *
-
-Baudelaire est un poète catholique. Son oeuvre n'est que la mise en
-scène du drame originel de la Genèse. Elle raconte la grande chute,
-l'éternelle lutte qui est le fond de la religion, entre des comparants
-pareils: Dieu, l'homme, le Tentateur, et la femme, ici aussi l'alliée du
-Tentateur.
-
-Satan d'abord; pour le poète, il est toujours le Tentateur du Paradis
-terrestre, le Démon onduleux et menteur du commencement des temps. Mais,
-en cette société âgée et décadente, il a multiplié et perfectionné ses
-ingéniosités--et quelles autres ressources maintenant pour nous induire
-en péchés!
-
-Les péchés modernes? Ce sont précisément les «Fleurs du mal». Baudelaire
-en a dressé la liste. Il les énumère avec une liberté que seul les mal
-clairvoyants ont pu juger licencieuse, à la façon dont Moïse énumère,
-dans le _Lévitique_, certaines abominations. Son oeuvre est un examen de
-conscience de l'humanité présente.
-
-Lui-même, certes, est un pécheur; il le confesse et avec componction. Il
-se contemple dans sa faute comme en un miroir brisé et s'y pleure.
-
-Car son oeuvre n'est pas seulement objective, elle est subjective aussi;
-et c'est ce qui la rend si pathétique: le poète confondu avec cette
-foule, marchant parmi cette foule en proie au péché, apparaissant tout
-couvert de son péché, en même temps que du péché des autres.
-
-Partout la théorie catholique de la perversité originelle. Mais partout
-aussi la détestation des vices. Il les poursuit, il les dénonce à
-travers l'énorme capitale, ce fiévreux Paris qui est l'atmosphère chaude
-à merveille pour leur pullulement.
-
-Ainsi, occasionnellement, il apparaît un poète parisien (on connaît la
-série de poèmes intitulés: _Tableaux parisiens_), après déjà
-Sainte-Beuve qui ne voyait dans la ville pécheresse que motifs de
-pittoresque et de mélancolie.
-
-Baudelaire, lui, ausculte les passants, déchire leurs linges
-d'hypocrisie, découvre en eux des ulcères mentaux, des résidus de
-méchanceté, et aussi une flore de vices nouveaux, et tout le vin
-antique des purs sentiments, des pensées nobles, aigri, tourné en
-vinaigre et en eau, avec un tatouage de moisissure dans les âmes.
-
-Il s'en afflige et il s'en épouvante, sans nulle complaisance pour le
-vice. «Le vice est séduisant, dit-il dans son _Art romantique_; il faut
-le peindre séduisant.» Mais il ajoute: «Il traîne avec lui des maladies
-et des douleurs morales singulières; il faut les décrire.» C'est ce
-qu'il a fait; partout on sent la détestation du mal, l'horreur des
-coupables ivresses. A la fin des _Femmes damnées_, il leur clame avec la
-dureté d'un Père Bridaine laïque, avec la menace indignée d'un prophète
-biblique:
-
- Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.
-
- *
- * *
-
-Dans ce conflit redoutable de l'homme avec les péchés modernes, on peut
-dire qu'auprès de Satan, qui est présent partout, la femme apparaît
-toujours aussi, dans les _Fleurs du mal_, sans cesse l'alliée du
-Tentateur, comme dans le drame primordial de la Genèse.
-
-Or c'est précisément par cette conception de la femme que Baudelaire se
-prouve plus clairement encore un poète catholique, et continue de
-suivre, pour la mise en scène de l'éternel drame humain, la version du
-catholicisme.
-
-Son opinion est conforme aux séculaires préjugés de la littérature
-sacrée, puisque les saints Pères estiment que la femme est un vase plein
-de péché, et puisque Bossuet lui-même a écrit sur leur vanité cette
-phrase de suprême ironie: «Les femmes n'ont qu'à se souvenir de leur
-origine, et, sans trop vanter leur délicatesse, songer après tout
-qu'elles viennent d'un os surnuméraire où il n'y avait de beauté que
-celle que Dieu voulut y mettre.»
-
-La femme est avant tout, pour les théologiens, une occasion de péché, et
-Baudelaire pense de même. Elle est, maintenant encore, l'alliée du
-Tentateur. Elle est elle-même le Tentateur. Et l'amour qu'elle nous
-offre a un caractère satanique. Le poète en trouvait la preuve dans
-l'habitude des amants--une habitude enfantine, inconsciente, mais
-vérifiée partout--de s'interpeller dans leurs jeux par des noms de bête:
-«Mon chat, mon loup, mon petit singe, grand singe, grand serpent...» De
-pareils caprices de langue, ces appellations bestiales témoignent d'une
-influence satanique dans l'amour. «Est-ce que les démons ne prennent pas
-des formes de bêtes?» demandait-il.
-
-Et cela se voit, en effet, dans les tableaux des Primitifs et aussi dans
-ceux des petits maîtres du Nord, qui, peignant fréquemment des
-Tentations, celle de saint Antoine ou d'autres saints, représentaient
-toujours (Teniers et Breughel, par exemple) un vieil anachorète dans une
-grotte, assiégé par des bestioles chaotiques, des grenouilles à face
-humaine, d'inquiétants oiseaux dont le bec s'effeuille en pétales,
-formes fiévreuses où s'incarnent les démons.
-
-Les femmes aussi semblaient à Baudelaire des incarnations de l'esprit du
-mal, n'ayant d'autre empire qu'à cause de notre originelle perversité,
-puisque la joie en amour, déclarait-il, provient de la conscience de
-faire le mal.
-
-Pour le reste, il les trouvait médiocres vraiment: «J'ai toujours été
-étonné, dit-il dans son journal, qu'on laissât les femmes entrer dans
-les églises. Quelle conversation peuvent-elles avoir avec Dieu?»
-
-Cependant si la femme est amère et vaine, pourquoi l'aimer? Voici:
-car toute l'oeuvre de Baudelaire est raisonnée, logique,
-philosophique--certes la femme est le mal; elle offre l'amour qui
-est le péché; elle collabore donc à l'Enfer, mais qu'importe!
-
- Qu'importe! Si tu rends--fée aux yeux de velours,
- Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine!--
- L'univers moins hideux et les instants moins lourds!
-
-Qu'importe! puisque le péché est un moyen d'oubli, et de sortir de
-soi-même et de la vie! Précieux oubli pour Baudelaire, et les natures
-d'élite qui souffrent avec lui, exilées dans l'imparfait et qui
-voudraient entrer dès ici-bas dans l'Idéal.
-
-Or comment entrer dans l'Idéal? Comment échapper au spleen? _Spleen et
-Idéal_, c'est le titre d'une partie importante des _Fleurs du mal_;
-c'est la devise même de la vie du poète, et comme les deux rives entre
-lesquelles sa pensée a gémi.
-
-C'est donc pour oublier que l'homme accueille avec ivresse la femme
-quand elle lui apporte le fruit de sa chair:--ô Arbre de la Tentation,
-espalier des seins mûrs, chevelure enroulée en serpent câlin au tronc de
-son corps nu! Et, comme jadis au Paradis terrestre, elle nous murmure
-aujourd'hui encore, de sa voix spécieuse: «Mange, tu seras semblable à
-Dieu!»
-
- *
- * *
-
-Mais la chair de la femme n'est pas le seul fruit d'oubli que le
-Tentateur nous offre. Il y a d'autres moyens désormais d'échapper au
-spleen, d'entrer de force dans l'Idéal. Voici le Vin, d'abord, qui
-promet d'éblouir de ses prestiges même les plus déshérités. Et plusieurs
-morceaux se suivent: le _Vin de l'Assassin_, le _Vin du Solitaire_, le
-_Vin des Chiffonniers_.
-
-Puis les autres ivresses, les autres moyens d'échapper à soi-même: le
-Jeu, le Sommeil, le Voyage, le Voyage surtout qui a si merveilleusement
-inspiré Baudelaire, servi par ses souvenirs personnels d'embarquement
-juvénile vers les Indes. En effet, il avait navigué très jeune, vers
-dix-huit ans, embarqué sur un vaisseau faisant voile pour Calcutta,
-afin, pensait sa famille, que ses idées fussent modifiées et sa vocation
-littéraire contrariée. Or ce voyage lui donna des impressions qui
-devaient constituer une des caractéristiques de son oeuvre. On peut dire
-qu'il aura exprimé de façon définitive la poésie des ports, la
-navigation, les vents du large, les voilures, ce qu'il appelle les
-architectures fines et compliquées des mâts et des navires. C'est encore
-dans ces pays d'Orient qu'il prit le goût des parfums, dont ses strophes
-sont pleines, et se fit une éducation esthétique de l'odorat, à un
-moment où la littérature n'avait guère encore connu que l'esthétique de
-la vue.
-
-Cette ivresse du Voyage est brève comme les autres; elle déçoit à son
-tour:
-
- ... Nous avons vu des astres
- Et des flots? nous avons vu des sables aussi;
- Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres,
- Nous nous sommes souvent ennuyés comme ici!
-
-Alors, quoi? N'y a-t-il aucun moyen de se sauver du Spleen dans l'Idéal,
-de réaliser dès ici-bas l'infini pressenti? Si! il y a vraiment des
-«Paradis artificiels». Et Baudelaire a consacré à les décrire les deux
-notices qu'on connaît et qui sont parmi le plus profond et le plus neuf
-de son oeuvre; celle du Haschisch et celle de l'Opium, à propos duquel
-avaient paru en Angleterre les extraordinaires confessions d'un mangeur
-d'opium par Thomas de Quincey, que Baudelaire traduisit en les analysant
-et développant.
-
-Ces stupéfiants, voilà le moyen parfait et immédiat de fuir la vie, de
-satisfaire le goût naturel de l'infini, d'être semblable à Dieu. C'est
-la plus redoutable des offres du Tentateur moderne. Dans cette ivresse
-étrange, tout s'anoblit, s'idéalise, s'emparadise. On ne perd pas la
-conscience de soi. C'est une conscience déformée, sublimée. C'est le
-réel agrandi, divinisé, exagéré jusqu'aux confins du possible, jusqu'à
-la ligne d'horizon du ciel et de la mer. Est-ce encore l'eau, ou est-ce
-déjà le ciel? Est-ce encore la réalité, ou est-ce déjà le rêve?
-
-Or c'était tentant surtout pour le poète pauvre, épris de dandysme,
-subtil esthète, qui tout de suite ainsi se trouvait transporté dans le
-luxe. Il y a un poème des _Fleurs du mal_: «Rêve parisien», qui raconte
-cette ivresse en chambre.
-
-La notation est unique dans les _Fleurs du mal_, où nulle part il n'est
-fait une allusion directe au haschisch ou aux visions de l'opium. En
-cela il faut admirer le goût suprême du poète, uniquement préoccupé de
-la construction philosophique de son poème, de le dépouiller des
-contingences, en n'admettant des choses que leur portion d'éternité,
-leur transposition en infini.
-
-Mais indirectement il y a la trace et le profit de la fréquentation de
-ces paradis artificiels: les déformations de la sensation, interversion
-des sens et ces fameuses «correspondances», si souvent signalées et
-imitées:
-
- Son haleine fait la musique,
- Comme sa voix fait le parfum!
-
-Et ailleurs:
-
- Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
- Doux comme les hautbois, verts comme les prairies...
- Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
-
-Personne n'a dit que cela était moins inventé que _vu_, par Baudelaire
-dans l'ivresse du haschisch, alors qu'à la seconde période, comme il l'a
-écrit lui-même, «arrivent les équivoques, les méprises et les
-transpositions d'idées. Les sons se revêtent de couleurs et les couleurs
-contiennent une musique.»
-
-Un autre résultat du haschisch, c'est un alliage de mathématiques qu'on
-n'a guère signalé dans l'oeuvre, et qui se rencontre si curieusement çà
-et là:
-
-Dans les _Petites Vieilles_:
-
- A moins que, méditant sur la géométrie...
-
-Dans _les Sept vieillards_:
-
- ... Son échine
- Faisait avec sa jambe un parfait angle droit:
-
-Ainsi les mathématiques se lient à la poésie comme elles se lient à la
-musique, car l'ivresse du haschisch transpose, paraît-il, toute musique
-en chiffres, fait apparaître toute musique sur l'air nu comme une vaste
-opération arithmétique où les nombres engendrent les nombres.
-
-Quoi qu'il en soit du profit que ces drogues savantes apportèrent à
-l'oeuvre, elles n'en restent pas moins défendues, comme les autres
-moyens artificiels d'oublier la vie: le vin, le jeu, le voyage. Tous
-sont des fleurs du mal, des fruits de tentation, des inventions de
-Satan. Seule la Mort vient de Dieu. Elle est la conclusion logique de la
-vie et sera celle également du poème qui se termine par une série de
-sonnets, d'une analyse profonde: la _Mort des amants_, la _Mort des
-artistes_, la _Mort des pauvres_.
-
-C'est le seul idéal à opposer au spleen, le seul remède qui ne trompe
-pas, cette pensée de la mort,--car le poète est croyant, et la mort
-ouvre sur le ciel, «ce lieu, dit-il, de toutes les transfigurations», le
-ciel où, dès le premier poème de son livre, il entrevoyait le trône
-réservé au poète:
-
- Je sais que vous gardez une place au Poète
- Dans les rangs bienheureux des saintes légions.
-
-Voilà pourquoi le dernier poème des _Fleurs du mal_ doit se clore, en
-toute logique, sur ce cri qui sonne enfin la délivrance:
-
- O Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre!
- Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons!
-
- *
- * *
-
-Comme on le voit, toute cette oeuvre de Baudelaire est construite avec
-la logique, l'harmonie, les proportions, la hiérarchie de
-l'architecture, car on peut dire surtout de lui qu'il fut un cérébral,
-un _génie de volonté_.
-
-La plupart s'étonneront de cet accouplement de mots, imaginant le génie
-plutôt inné, inconscient, un don, un jaillissement inlassable, une
-puissance verbale allant jusqu'à être comme le vent, la mer, le feu,
-faisant de l'homme une sorte d'élément.
-
-Soit! mais, même dans cette hypothèse, n'est-ce pas un élément aussi,
-la poudre toute réduite qui pourrait faire explosion, avoir la puissance
-d'un cyclone? N'est-ce pas un élément, la fiole d'essence prestigieuse
-dont les gouttes sobres sont distillées avec les fleurs de toutes les
-latitudes? Baudelaire fut, en poésie, le chimiste de l'Infini, et, dans
-les cornues de ses vers, tout l'univers aussi se condense, aboutit.
-
-Il est donc un homme de génie, pour qui démêle le sens symbolique de ses
-livres. Mais bien peu, aujourd'hui encore, peuvent oser un tel avis. Que
-dire de l'opinion qu'il suscita de son vivant et de l'accueil fait à son
-oeuvre? Succès d'étrangeté, presque de scandale. «Des essais», comme
-déclara la _Revue des Deux-Mondes_ dans une note restrictive, quand elle
-publia quelques fragments en primeur.
-
-En vain Baudelaire aurait-il voulu s'imposer, expliquer. «Il est inutile
-d'expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit», disait-il avec
-découragement, convaincu de la bêtise du monde, la _bêtise au front de
-taureau_.
-
-Or c'est précisément le mépris de l'humanité qui le mena à ce goût de la
-mystification, un peu puéril, au fond, et dont on lui fait tant grief,
-mais qui s'explique dans son cas, et par lequel il se vengeait d'aller
-incompris et seul dans la vie. Il faut dire, à sa décharge, que presque
-tous les écrivains de sa génération eurent, comme lui, cet amour du
-mensonge. Ce fut une mode, comme l'affectation de costumes
-ostentatoires. Balzac lui-même, dans cette toute cérébrale passion pour
-l'Étrangère, ne faisait qu'aimer un mensonge, le concrétiser dans une
-forme de femme inconnue, c'est-à-dire dans quelque chose qui était comme
-s'il n'existait pas. Dernier avatar du romantisme, pourrait-on dire, et
-de la lycanthropie de Pétrus Borel, s'obstinant à des attitudes pour
-étonner le vulgaire, et se survivant comme en un sport mental.
-
-On peut considérer de la sorte telles mystifications laborieuses de
-Baudelaire, qu'il exerçait jusque vis-à-vis des humbles et des
-inoffensifs. Par exemple, passant un soir devant la boutique d'un
-charbonnier, il le vit, dans une pièce du fond, assis avec sa famille
-autour d'une table. Il semblait heureux; la nappe était blanche; le vin
-riait dans les flacons. Baudelaire entra. Le marchand vint vers lui,
-obséquieux, joyeux d'un client, attendant la commande.
-
---C'est à vous, tout ce charbon? demanda-t-il.
-
-L'homme fit signe que oui, ne comprenant pas.
-
---Et toutes ces bûches alignées?
-
-L'homme acquiesçait encore, croyant l'acheteur indécis.
-
---Et cela, c'est du coke? c'est de la braise? Ils vous appartiennent
-aussi?
-
-Baudelaire examinait avec soin toutes les marchandises entassées; puis,
-dévisageant le charbonnier:
-
---Comment? C'est à vous, tout cela! _Et vous ne vous asphyxiez pas?_
-
-Des mystifications de ce genre (et on en raconte de nombreuses, plus ou
-moins authentiques) étaient sans doute le résultat d'un entraînement, un
-jeu de solitaire et d'incompris. A l'origine, Baudelaire dut y trouver
-un moyen de se mettre en garde contre la bêtise qui aurait pu rire de
-lui, ne le comprenant pas. Il prit l'avance et, le premier, se moqua. Ce
-fut une sorte de légitime défense.
-
-Car, après avoir reconstitué l'âme foncière de ce poète, on songe:
-«Comme il s'est trouvé en exil dans la vie! Il a marché vraiment parmi
-des étrangers. Il n'a pas parlé la même langue que les autres. Sa
-conversation naturelle devait paraître à beaucoup inintelligible ou
-ridicule, ses raffinements de pensée et de langue ahurir autant que ses
-mystifications.»
-
-C'est qu'il a considéré la vie au point de vue de l'Éternité. Il n'a pas
-été pareil aux autres; il n'a pas été conforme, ce qui est le grand
-crime, comme il disait lui-même. De là son destin maudit, son génie
-insoupçonné, sa vie lamentable, en proie à l'affront, à l'ignorance, à
-la pauvreté.
-
-Quel contraste avec l'existence féerique d'un Hugo qui, après soixante
-années d'acclamations, est porté en triomphe dans la mort comme un héros
-de Wagner! C'est que Hugo, Lamartine, presque tous les poètes français
-du siècle, eurent une nature telle qu'ils ont pu véritablement _épouser
-la foule_.
-
-Ses passions, ses tristesses, ses joies, ses croyances,--politique,
-patrie, amour, tous les grands lieux communs de l'humanité, ils les ont
-partagés. Chacun d'eux fut vraiment un «écho sonore» au centre de tout.
-
-Quant à Baudelaire, il est exceptionnel: il représente l'élite en face
-du nombre; en regard des faits, il est la loi; il conçoit l'ordre de
-l'Univers et méprise le désordre des événements. Lui est incapable à
-jamais de pouvoir épouser la foule. Il est si différent d'elle, si
-différent des autres,--et toujours égal à lui-même! Il est l'être
-dépareillé. Il est unique de son espèce. Il est le grand célibataire,
-ainsi qu'il est dit dans _Maldoror_ de l'Océan. Mais n'est-ce pas la
-gloire de l'Océan de n'avoir point d'équivalent?--comme c'est aussi la
-gloire de Dieu. Dieu est celui qui est le seul. Et l'on pourrait dire la
-même chose de l'homme de génie.
-
-
-
-
-LES GONCOURT
-
-
-La collaboration des frères de Goncourt pour une seule oeuvre apparaîtra
-dans l'histoire littéraire un fait unique et, en même temps,
-extraordinaire, puisqu'ici le fait humain s'égala au fait divin: un
-écrivain en deux Personnes, le mystère de la Sainte Dualité. Leur
-renommée ne s'établit qu'avec peine. C'est le cas de tous les novateurs,
-en art comme en religion. Ils n'ont autour d'eux, à l'origine, que les
-douze disciples, qui conquerront le monde! Jules de Goncourt connut
-seulement, lui, le Jardin des Oliviers, la sueur de sang, la mort
-crucifiée... La difficulté du triomphe s'en augmenta. Pourtant on
-reconnut que le mort était un dieu. Quant au survivant, qu'allait-il
-advenir? Certes, sa vie était dépareillée; mais il avait gardé _leur âme
-une_. L'oeuvre continua.
-
-Edmond de Goncourt se remit au travail, seul, menant plus haut une des
-tours jumelles de cette cathédrale, tandis que l'autre demeurait
-inachevée dans l'air. Il produisit alors une série d'ouvrages
-personnels. Ce fut le récit même de la mort de Jules, dans le _Journal_,
-d'un pathétique qui tire les larmes, d'une évocation qui va jusqu'aux
-nuances de l'agonie sur le visage, jusqu'aux reflets des cierges et des
-roses mortuaires dans les miroirs. Ce fut encore ce livre exquis: _la
-Maison d'un Artiste_, écrit en un style qui se pique au jeu, s'exaspère,
-lutte contre les modèles, se colore en estampes japonaises, s'affine ou
-se trame en bijoux et en tapisseries du XVIIIe siècle. Enfin ce furent
-quatre admirables romans nouveaux: _La Faustin_, _Chérie_, _la Fille
-Élisa_, et surtout _les Frères Zemganno_, où se raconte allégoriquement
-la vie des deux écrivains. On peut démêler ainsi le mystère de leur
-collaboration. Ces deux clowns, dont l'un rêve «un nouveau tour», que le
-plus jeune exécute jusqu'à ce qu'il s'en tue, c'est eux-mêmes. Pour
-Nello il n'y avait rien de bien que ce que faisait Gianni. Car Nello,
-l'aîné, avait la plus grande part dans la réflexion et l'action
-intellectuelle. Le second se distinguait par un «balancement plus grand
-de la pensée dans le bleu, plus bohémien de la lande et de la clairière
-et, par cela, plus poète, mais plus paresseux d'esprit».
-
-Précieux renseignement. Nous avions le secret désormais de cette
-association de deux hommes, l'un plus réfléchi, plus cérébral; l'autre
-plus primesautier, dont la mère, à son lit de mort, avait joint les
-mains pour la vie sans se douter qu'elle les joignait pour l'oeuvre et
-en faisait des jumeaux de la gloire.
-
-Tout s'élucide maintenant: ils assemblaient de concert les matériaux,
-les documents: puis écrivaient tour à tour ou ensemble, gardant le
-meilleur de la version de chacun, fondant les deux textes souvent qui
-étaient déjà presque pareils. Cette similitude est toute naturelle quand
-on s'aime,--et qui s'aima mieux que ces deux frères? La ressemblance est
-le signe même et le miracle quotidien de l'amour. On en vient à penser
-ensemble, à penser la même chose. Est-ce que, au surplus, il n'arrive
-pas que, même physiquement, les amants finissent par se ressembler?
-C'est tout le secret de cette intime collaboration des Goncourt.
-Eux-mêmes le constataient dans leur _Journal_: «Jamais âme pareille n'a
-été mise en deux corps.» Ce n'étaient même plus deux âmes ressemblantes,
-mais une seule âme en un double être. Et les objets entraient et
-vivaient dans chacun et dans tous les deux à la fois, comme les objets
-qui sont entre deux miroirs face à face.
-
-
-Néanmoins dans la vie des _Frères Zemganno_ il apparaissait que Gianni,
-l'aîné, avait surtout des «dispositions réflectives». C'est lui qui
-sans cesse se trouva hanté par l'invention d'un «nouveau tour». Et il
-n'est pas hardi d'affirmer que, dans la collaboration des Goncourt,
-Edmond aussi fut principalement le novateur, celui qui toujours se
-préoccupa de trouver, de créer. N'en avons-nous pas une preuve
-catégorique dans la préface qu'il signe seul en 1879, où il annonce le
-projet d'un roman qui se passerait dans le grand monde et qui aborderait
-enfin «la réalité élégante»? Là est le succès pour les jeunes,
-déclare-t-il, et non plus dans le _canaille littéraire_. N'est-ce pas
-une nouvelle voie ouverte, celle du roman mondain, qu'il inaugure
-lui-même ensuite, avec _Chérie_, et où devaient entrer, à son signe, M.
-Paul Bourget et ses continuateurs.
-
-Cette préoccupation d'un «nouveau tour», d'un genre inédit, que Edmond
-de Goncourt réalisait ainsi par son dernier livre, les deux frères
-l'avaient eue dès le début et dès les premières oeuvres qu'ils signèrent
-ensemble.
-
-Ils furent des inventeurs, et dans des domaines multiples. Nous ne
-parlons même pas de leur résurrection du XVIIIe siècle; ni de leur goût
-d'art, subtil et sûr, qui introduisit le japonisme en France. Nous
-parlons surtout du roman dont ils apportèrent une formule neuve et où
-ils infusèrent un élément nouveau: le _Moderne_. Déjà dans _Manette
-Salomon_, qui paraît en 1867, Chassagnol s'écrie: «Oui! oui! le
-moderne, tout est là!... Tous les grands artistes, est-ce que ce n'est
-pas de leur temps qu'ils ont dégagé le Beau?»
-
-Or les Goncourt avaient commencé par aimer le XVIIIe siècle.
-
-Est-ce par aristocratie, amour d'une civilisation joliette, enrubannée
-et poudrée, pitié pour celles dont le sang tacha les falbalas?
-
-Est-ce par atavisme, affinité avec ce grand-père de l'Assemblée
-nationale et les autres ascendants qui furent des gentilshommes de
-l'ancien régime?
-
-
-Oui; mais ce fut aussi pour une autre raison, plus péremptoire et qui
-décida de tout. Par elle s'explique leur oeuvre et la capitale
-innovation qu'ils apportèrent dans le roman: les Goncourt _étaient nés
-collectionneurs_. Or on n'est pas collectionneur par un penchant de
-l'esprit, une aptitude mentale. Cette disposition est un phénomène
-nerveux. Tous les collectionneurs sont ce que les physiologistes
-appellent des «tactiles», ayant l'esthétique du toucher, et réceptifs
-d'impressions d'art par le bout des doigts. Les Goncourt, de plus,
-avaient la vue aussi sensibilisée que le toucher. Même ils commencèrent
-par dessiner, faire de l'aquarelle, s'orienter vers une carrière de
-peintres. Aujourd'hui encore ne comprend-on pas, à voir l'oeil
-extraordinaire du survivant, cet oeil rond, vaste, comme taillé à
-facettes par la lumière changeante, qu'il est un oeil merveilleusement
-impressionnable, un oeil qui subit comme un attouchement le reflet des
-objets, un oeil contre lequel est blotti un écheveau de nerfs
-transmettant vite, en une télégraphie magique, l'impression de couleur
-au cerveau, en même temps que les nerfs du tactile transmettent
-l'impression de la forme?
-
-
-Donc ils étaient nés collectionneurs. Et ils recherchèrent avec volupté
-les bibelots, les dessins, les chiffons, les tapisseries, toute la
-babiole, toute la gloriole du siècle défunt que leur aristocratie
-aimait.
-
-Après le décor, ce fut le tour d'autres objets plus décisifs: livres,
-manuscrits, papiers. Ainsi toute la vie du XVIIIe siècle renaissait
-entre leurs doigts fureteurs... On se penche sur l'eau pour ne cueillir
-que des fleurs, puis on s'intéresse aux crues, à la navigation, aux
-herbes sous-marines. On entrevoit au fond, des barques sombrées, des
-Ophélies dont on reconstituera la vie sentimentale avec leurs cheveux et
-ce que disent leurs bijoux.
-
-Ainsi les collectionneurs furent amenés à écrire leurs _Portraits
-intimes du XVIIIe siècle_, à en faire revivre toute l'histoire: l'amour,
-la femme, l'art; non seulement Watteau, Latour, Chardin et les autres,
-mais aussi les grandes dames, les actrices. Et tout cela, non pas
-imaginé, deviné ou évoqué par soubresauts lyriques, à la façon des
-autres historiens souvent visionnaires, comme Michelet ou Lamartine;
-tout cela prouvé, documenté, établi, au moyen de mille petits papiers,
-notes, correspondances, actes, pièces officielles, c'est-à-dire un
-travail minutieux et colossal de deux peintres prodiges qui auraient
-classé et tué des millions de papillons pour faire avec la poussière des
-ailes leurs vastes pastels.
-
-
-Par un procédé de collectionneurs, ils avaient été les historiens du
-XVIIIe siècle.
-
-Par le même procédé de collectionneurs, ils furent les grands romanciers
-de la seconde moitié du XIXe siècle.
-
-Et c'est en cela que consiste leur innovation décisive, leur originalité
-foncière. Ils sont les historiens de nos moeurs. Le roman, grâce à eux,
-n'est plus une fable, un agencement ingénieux d'aventures; c'est le
-tableau même du temps. C'est ce que les historiens du siècle prochain
-auraient fait, si eux-mêmes ne l'avaient pas tout de suite accompli.
-
-Les collectionneurs qu'étaient les Goncourt collectionnèrent des
-documents sur leur propre temps. Et il ne s'agit pas seulement du décor
-de ce qui n'est qu'un cadre: Paris, les boulevards, les ateliers, les
-théâtres, etc.; il s'agit surtout de la façon de sentir, d'aimer, de
-penser, de mourir, en un siècle de chemin de fer, de Bourse,
-d'inventions, d'art quintessencié, de détraquements, d'électricité
-nerveuse. Voilà le moment important de l'Éternité qu'il fallait fixer et
-qu'ils fixèrent. Ils firent, dans la forme du roman, l'histoire
-contemporaine des moeurs, des êtres, des choses. C'est ce qu'ils
-appelèrent peindre le Moderne. Pour y réussir, ils eurent la chance de
-posséder une éducation classique assez incolore. Homère et Virgile ne
-les obsèdent pas. Leur antiquité, c'est le XVIIIe siècle tout au plus.
-Ils ne vivent pas avec les morts. Ils sont attentifs seulement à ce qui
-les entoure.
-
-Ils collectionnent des frissons, des gestes, des bruits, des nuances de
-l'eau, des plis de vêtements, des cris de passion, des expressions de
-douleur, des maladies, tout ce qui est la vie et la mort de leur temps.
-Est-il étonnant, dès lors, qu'une seule page d'eux, au hasard, donne la
-sensation et pour ainsi dire l'odeur de l'air du siècle?
-
-
-Un jour, ce curieux artiste qu'est M. Félicien Rops nous disait que sa
-grande ambition avait été d'exprimer le «nu moderne», le nu travaillé
-d'hérédité anémiée, si différent des calmes torses d'un Corrège ou des
-grasses chairs fleuries d'un Rubens, ce nu décadent qui doit se
-percevoir, pour ainsi dire, sur un centimètre carré, comme un bout de
-l'étoffe humaine éraillée par les siècles, non plus sensuel, ni sexuel,
-mais plutôt raviné de vices héréditaires, marbré de péchés anciens, un
-nu douloureux et mystique, où se devinent l'éternel regret de l'Eden et
-surtout les détraquements de la névrose, l'épuisement du sang en de trop
-chères délices...
-
-De même, sur un centimètre carré de la littérature des Goncourt, on
-pourrait reconnaître le nu du siècle. Or, cela était inconnu dans le
-roman, qu'on n'imaginait pas capable de ces résultats où s'accroît son
-propre domaine. C'est-à-dire qu'il est devenu, grâce à eux, une sorte
-d'oeuvre scientifique. L'affabulation consiste à arranger la réalité.
-L'artiste dispose les acquêts du collectionneur. Le roman est aussi de
-l'histoire. C'est une clinique tenue par un poète. Est-ce que Charles
-Demailly, Germinie Lacerteux, Mme Gervaisais, Chérie, Renée Mauperin, ne
-sont pas des passants et des passantes de notre époque, malades de la
-maladie qui nous tourmente tous plus ou moins? Êtres impressionnables,
-sensitifs, que la musique fait pleurer, qui aiment les fleurs et les
-baisers tristes! Tous ces personnages sont des nerveux; ils sentent
-s'étirer en eux le terrible écheveau, et sont frères en Notre Mère la
-Névrose qui est la Madone de ce siècle. Des malades, dira-t-on! Mais ils
-sont les malades d'un trop subtil idéal, d'une délicatesse trop docile
-aux raffinements de l'art, de la musique, de l'amour, du clair de lune,
-des fards et des piments. Les nerveux? Ils sont malades d'être trop
-exquis. Ils expient pour avoir voulu se hausser aussi loin de l'homme
-primaire que celui-ci est loin des animaux.
-
-Ce sont ces créatures rares qui vivent et souffrent dans les romans des
-Goncourt. En elles se résume--puisqu'elles sont l'élite--l'histoire du
-temps, ce temps fiévreux, orageux, nostalgique, que les Goncourt ont
-enclos dans leurs livres. Ceux-ci sont des monographies sur les milieux
-parisiens (puisque c'est là que le moderne atteint sa plus significative
-intensité), comme il y a les monographies de Le Play sur les ouvriers
-européens. Ce sont des travaux documentés qui évoquent le monde des
-peintres, celui des hommes de lettres, le peuple, les hôpitaux, les
-lupanars, les cirques, les salons. Sur chacun de ces milieux, les
-écrivains ont «collectionné» un à un des documents, comme s'ils
-n'étaient que les historiens des moeurs; voilà pourquoi l'anecdote a
-toujours été réduite au plus strict, puisqu'il s'agissait moins de
-raconter des aventures que de peindre des créatures contemporaines et de
-fixer la Vie Moderne.
-
-Mais les Goncourt n'avaient pas seulement un tempérament de
-collectionneurs et d'historiens. Ils avaient avant tout une nature de
-poètes. Et c'est ainsi qu'ils n'ont jamais choisi que le _document
-artiste_. Ceci est très important et ne s'applique pas seulement aux
-détails mais à la conception même de leurs romans. C'étaient des
-imaginatifs aussi, féconds et puissants, qui prirent soin d'agrandir le
-sujet de chaque livre par des inventions personnelles. Le point de
-départ en est toujours minime: une simple anecdote d'hôpital racontée
-par Bouilhet est le germe d'où sortira l'admirable _Soeur Philomène_; la
-vie d'une domestique, libertine et hystérique, leur fera imaginer le
-type compliqué, la figure inoubliable de Germinie Lacerteux. Et ils ne
-s'en tiennent pas au simple sujet; ils prirent soin également de
-l'ennoblir par quelque idée générale qui le grandit au-delà de lui-même;
-non pas une idée sociale, ou religieuse, ou morale, laquelle n'est
-d'ordinaire qu'un lieu commun et ne convient qu'aux romanciers
-vulgaires, mais une _idée artiste_ couronnant l'oeuvre d'un nimbe de
-pensée souveraine, la surmontant d'une tour qui, au-dessus des
-documents, des matériaux, des pierres touchant le sol, règne dans l'au
-delà du ciel et y sonne des heures d'éternité à un cadran comme un clair
-de lune qui chante!
-
-En veut-on des exemples? Dans _Manette Salomon_, il ne s'agit pas
-seulement d'une étude du monde des peintres, ni même de la thèse que la
-femme nuit à l'art, détourne à son profit les sources vives de
-l'inspiration, les tarit contre son sein incertain comme le sable. Les
-Goncourt dressent bien au-dessus du sujet le thème du Nu, extasiement
-des yeux de peintres, caresse et lumières, brûlure aussi, idole de chair
-qui demande des coeurs saignants en ex-votos et des colliers de larmes.
-
-Dans _Madame Gervaisais_, il y a aussi agrandissement au delà de
-l'histoire d'une vie. D'abord, l'influence d'une ville sur une âme. Les
-pierres _parlent_, les pierres de Rome où il y a de la poussière des
-siècles, de l'encens invétéré. Et puis, une autre idée dominante, qui
-est admirable et d'un symbolisme latent: l'héroïne meurt de trop de
-beautés, de trop d'émotions délicieuses, du rêve touché, d'avoir presque
-levé le voile d'Isis.
-
-Enfin, dans les _Frères Zemganno_, ne s'agit-il pas moins de la destinée
-de deux clowns, du curieux milieu des forains et gens de cirque, que de
-deux écrivains unis pour l'oeuvre de gloire et que la mort sépare
-derrière ce texte emblématique?
-
- *
- * *
-
-Mais ce n'est pas uniquement leur conception neuve du roman qui assure
-la grandeur des Goncourt. C'est en même temps leur style, neuf aussi.
-L'un et l'autre importent pour réaliser un «nouveau tour», à l'instar du
-Gianni des _Frères Zemganno_. Il faut encore «l'effort d'écrire
-personnellement», comme a très bien dit Edmond de Goncourt lui-même.
-Oui! une «écriture artiste», et de plus une écriture qu'on fasse sienne,
-tout de suite reconnaissable et qui donne à notre art comme une
-identité. C'est ce que Joubert, dans une lettre à Chateaubriand,
-appelait «avoir son propre ramage».
-
-Or qui s'est créé un style plus personnel, unique, que les Goncourt?
-C'est là-dessus qu'on les chicane. Déjà Gautier disait en parlant de
-maints critiques et de la foule: «Le style _les_ gêne». Et il ne faut
-pas chercher d'autres raisons à certaines résistances vis-à-vis des
-Goncourt et à l'expansion lente de leur oeuvre, trop écrite pour être
-jamais tout à fait populaire.
-
-Dans leur style encore, se reconnaît bien la marque du moderne. Est-ce
-qu'il ne fallait pas, pour une humanité nouvelle, une nouvelle langue?
-La leur est adéquate; elle est bariolée, capiteuse, aiguë, retorse, une
-langue avec des chiffons, du nu, des bijoux; une langue comme une foule;
-une langue truffée d'argot, de termes d'ateliers et de coulisses, de
-termes techniques (leur nature de collectionneurs devait les mener à
-collectionner aussi des mots). Littérature de luxe, fardée et maquillée,
-pourrait-on dire, dont le style est bien le visage de la vie moderne,
-ajoutant du rouge, du noir, du bleu, des poudres et toute une chimie de
-couleurs pour exaspérer son charme de décadence, sa pâleur de nerveuse
-qui exigea trop de la vie et d'elle-même.
-
-Ah! qu'il y a loin de la santé rose et calme des littératures
-classiques! Mais est-ce que la littérature d'une civilisation avancée ne
-doit pas avoir, comme celle-ci, sa beauté de nuances et d'artifices, ce
-qu'on pourrait appeler son charme de maladie, avec un rose fiévreux aux
-pommettes, qui a le ton du rose des couchants?
-
-Qui prétendra la forêt plus belle au printemps, quand toutes les
-feuilles sont d'un vert unifié et, partant, monotone? Or, la langue est
-une forêt, disait déjà Horace. Notre littérature, aujourd'hui, touche à
-son automne; et n'en est-elle pas autrement somptueuse, avec ses
-millions de feuilles multicolores, qui sont du bronze, du sang, de la
-chair d'enfant, de la lie, de l'or, du fard,--palette prodigieuse avec
-laquelle il nous faut exprimer la fin de siècle où nous vivons.
-
-C'est ce qu'on fait les Goncourt. Ils ont écrit--comme on peint:--à
-petites touches menues, accumulées; les mots se superposent, les
-épithètes se surajoutent, pour produire le ton, évoquer l'objet, camper
-le personnage, créer l'atmosphère.
-
-Combien différente, l'ancienne manière d'écrire! «Ils ont rompu,
-déclarait Banville, avec les pompeuses fadeurs de ce style soutenu qui,
-ainsi que le disait Michelet, étouffe, écrase lourdement, depuis deux
-siècles, la France de Rabelais, d'Agrippa d'Aubigné, de Régnier, de La
-Fontaine.» Et il ajoutait pittoresquement qu'ils pourraient s'installer
-avec cette enseigne: _Au Magasin des Images neuves_.
-
-
-Car ce sont surtout des écrivains d'images, comme tous les grands
-écrivains, principalement dans notre siècle qui aura produit avant tout
-une littérature de sensations. Or, une littérature de sensations est
-naturellement une littérature d'images. Celle du XVIIIe siècle, et même
-de la première moitié du nôtre, avec Stendhal, Mérimée, Benjamin
-Constant, n'est qu'une littérature d'idées, une prose abstraite
-appliquant ses plis raides et incolores sur des pensées, des arguments
-de raison ou de sentiment.
-
-Tout à coup, Chateaubriand inaugure la littérature de sensation. Et tous
-les grands écrivains vont le suivre. Chateaubriand ici est précurseur,
-avec quelques phrases topiques, comme lorsqu'il dit, à propos de
-bestioles vues en Amérique, dépérissant parmi le soir tombant, dans une
-mare tarie, «qu'elles dégageaient une fine odeur d'ambre gris». Curieuse
-sensation d'un odorat enfin aiguisé et qui établit des analogies
-imprévues. Les sens désormais sont ouverts. Précieux élément de
-nouveauté. Chaque sens sera une fenêtre qui laisse apercevoir un nouvel
-Univers. Non seulement les sens sont ouverts, mais on découvre qu'ils
-communiquent; et c'est Baudelaire, qui, par ses «correspondances», dont
-l'ivresse du haschisch lui fut la révélation, nous initie à toute une
-série nouvelle de sensations, et par conséquent d'images:
-
- Il est des parfums frais comme des chairs d'enfant,
- Doux comme les hautbois, verts comme les prairies...
-
-Les Goncourt apportent leur contribution dans ce grand renouveau. Ils
-ont écrit: _Idées et Sensations_. Ce pourrait être le titre de toute
-leur oeuvre. Eux aussi possèdent enfin _l'éducation esthétique des
-sens_. Mais, chez eux, c'est l'oeil qui prédomine; littérairement, ils
-apparaissent surtout un oeil, une rétine merveilleusement sensitive, un
-perspicace oeil de peintre, qu'ils furent à l'origine, et ils vont
-rendre avec des mots tout le plus ténu et le plus fugitif des nuances
-d'êtres, de ciels, de décors, de passions. N'est-ce point comme un
-tableau de Claude Monet, cette «grande église ténébreusement violacée
-sur l'argent blafard du couchant»? Ils furent des écrivains
-impressionnistes, avant même qu'il y eût des peintres impressionnistes.
-
-Et cette sensibilité de la vue ne leur atténuait point celle de l'ouïe.
-La peinture de la phrase, chez eux, n'empêchait point le sens de sa
-musique. «La soirée frissonnante du friselis des feuilles», n'est-ce
-point une subtile allitération, comme celles où se complurent de récents
-poètes, préoccupés d'instrumentation, et que les Goncourt réalisaient
-bien auparavant avec le goût infaillible et l'instinct des grands
-écrivains?
-
-Que de combats avec la phrase et le mot pour ces accomplissements
-magnifiques! Ah! ils les ont connues, ces affres dont gémissait le grand
-Flaubert! Et, de cette lutte, Jules de Goncourt tomba énervé, brisé à
-trente-neuf ans, tué, _mort à la peine du style_, comme l'a écrit le
-survivant.
-
-Mais que de joies aussi! Ils les ont racontées, ces solitaires ivresses,
-«ce double et trouble transport cérébral», cette joie nerveuse de
-l'oeuvre en train qui leur coupait l'appétit comme un chagrin et leur
-donnait, sur les pavés, l'impression de marcher sur un tapis. Admirables
-et émouvants aveux! Qui aima plus la littérature? Ce fut vraiment pour
-eux un amour. L'enivrement d'écrire, pour les artistes de race, est
-comme l'enivrement d'aimer.
-
-O bonheur d'une telle passion pour les Lettres sur qui les années ne
-peuvent rien! Et c'est ainsi qu'Edmond de Goncourt apparut jusqu'au
-bout, militant, inspiré, fécond, faisant jouer des pièces, poursuivant
-son _Journal_, entreprenant une vaste histoire de l'Art japonais
-commencée par _Outamaro_, _Hokousaï_, et qui devait se poursuivre par
-l'étude d'autres peintres, de laqueurs, de sculpteurs, de brodeurs, de
-potiers. On aurait dit qu'il était dans le cas de cet Hokousaï lui-même,
-dont il avait publié la vie et qui, à un âge pareil, faisait encore de
-nouvelles conquêtes d'art, pénétrait dans le monde magique des oiseaux,
-des planètes, signant ses dessins: «Hokousaï, _vieillard fou de
-dessin_.» Edmond de Goncourt fut, lui, le _vieillard fou de
-littérature_, jusqu'à cette heure suprême où la mort le réunit enfin à
-son frère Jules dans le même tombeau et aussi dans la même immortalité,
-cette vie sans date où ils se survivront--jumeaux de la gloire!
-
-
-
-
-STÉPHANE MALLARMÉ
-
-
-Il faut souvent recourir à des éléments extérieurs: une maison, un
-portrait, un bibelot, pour reconstituer, élucider tout à fait la
-physionomie d'un grand homme, qu'il s'agisse d'un conquérant ou d'un
-poète. L'iconographie surtout est précieuse ici.
-
-Est-ce que le _Napoléon au Pont d'Arcole_ par Gros n'explique pas tout
-le jeune chef d'armée, piaffant de génie, ivre de gloire, comme le
-_Sacre_ par David précise l'ordonnateur qui classifie, discipline sa
-cour comme un code, se hausse aux pompes emphatiques d'un nouvel Empire
-romain?
-
-Or de Mallarmé nous avons aussi deux portraits significatifs, qui
-portent chacun la signature d'un maître. L'un, plus ancien, par Manet,
-qui nous montre le poète assez voisin de nous encore, les traits
-vivement arrêtés, une moustache drue coupant le visage méditatif, et
-l'embrouillamini d'une vaste chevelure. Quelque chose d'inquiet et
-d'inquiétant, le visage soufré d'un orage intérieur, l'air foudroyé
-d'un Lucifer en habit moderne, comme le Baudelaire jeune peint par de
-Roy.
-
-Puis voici l'autre portrait, récent, par M. Whistler, où le visage s'est
-estompé, ouaté. Le bleu très tiède des yeux s'embrume. La moustache
-aérée s'est fondue avec une barbe courte, en pointe, qui grisonne, et
-met un floconnement d'hiver au bas de ce visage qu'on regarde comme un
-reflet, qui semble être vu dans un miroir, vu dans l'eau. C'est le poète
-comme il subsiste dans la mémoire, déjà en un recul, hors du temps, tel
-qu'il apparaîtra à l'avenir. A peine un geste de la main plus achevé et
-qui le rattache encore un peu à la vie, ce geste contourné, d'une
-inflexion qui lui est particulière pour tenir la cigarette ou le cigare,
-fumeur continuel qui ne veut pas cesser une minute de mettre de la fumée
-entre la foule et lui. Ainsi il s'isole, s'éloigne de la vie, appartient
-tout au Rêve.
-
-
-«Un homme au Rêve habitué...», a-t-il dit de lui-même au seuil de la
-conférence--il faudrait dire l'oraison funèbre--qu'il consacra a son
-fidèle ami Villiers de l'Isle-Adam.
-
-C'est cet homme du Rêve que M. Whistler a exprimé, c'est l'auteur
-visionnaire, énigmatique, de l'_Hérodiade_ et de l'_Après-midi d'un
-faune_, tandis que le portrait de Manet concorde bien avec le sensitif,
-tragique et exaspéré coloriste des _Fenêtres_ et de l'_Azur_:
-
- «Je suis hanté! L'azur! L'azur! L'azur! L'azur!»
-
-Or, ici encore, ce sont les éléments extérieurs qui vont nous faire
-mieux comprendre l'oeuvre. Ce cri d'une cervelle près d'éclater sous la
-cruauté d'un bleu implacable, c'est le poète jeté en plein Midi, allant
-vivre à Avignon durant des années (envoyé par l'Université), au sortir
-des brumes, des grises fantasmagories de Londres où il avait couru,
-sitôt adolescent et libre. Là, de secrètes affinités, la loi de son
-oeuvre encore muette, sa meilleure destinée, l'avaient tout de suite
-aimanté. Il fallait qu'il se perfectionnât dans la langue anglaise,
-parce qu'il était voué à nous donner un jour ses admirables traductions
-de Poë, parce que surtout il devait allumer son âme à cette âme un peu
-jumelle... Poë avait donné la vraie formule pour le poème: «Il faut une
-quantité d'esprit suggestif, quelque chose comme un courant souterrain
-de pensée, non visible, indéfini...»
-
-Cela équivaut à dire qu'il faut que le poème donne à rêver sur un sens à
-la fois précis et multiple; ou encore qu'il ait en même temps plusieurs
-sens superposés. C'est peut-être ce qui caractérise le plus sûrement les
-grandes oeuvres. Ce signe se trouve dans Poë. Il se trouve aussi dans
-Ibsen dont les drames ont également ce «courant souterrain»; et voilà
-pourquoi ils captivent à la fois le public ignorant et les artistes. Il
-y a dans eux, en réalité, deux pièces parallèles: l'une qui semble un
-drame ordinaire, un drame de la réalité et de la vie, se passe de
-plain-pied avec les âmes des spectateurs; l'autre, flottant dans les
-limbes de l'inconscience, le clair-obscur du mystère, ténèbres animées,
-brumes où on discerne la vie sous-marine de l'oeuvre, où l'on voit comme
-les _racines des actes_ et qui n'est visible que pour les initiés et les
-voyants.
-
-
-Mallarmé, lui aussi, dans ses poèmes a tenté de suggérer le mystère et
-l'invisible. Or, pour suggérer une chose, il faut surtout ne pas la
-nommer. Aussi Mallarmé dit: «Je n'ai jamais procédé que par allusion.»
-
-Cela ne va pas toujours sans des obscurcissements, parfois volontaires.
-Les excessifs raccourcis d'idées et d'images auxquels il se complait
-créent une optique spéciale. En tous cas, il est arrivé ainsi à faire de
-la poésie sobre, après tant de délayage et cette emphase déclamatoire,
-cette éloquence de strophes brandies qui est la mauvaise habitude
-héréditaire de la poésie française. Voici de la quintessence, le suc
-essentiel, un sublimé d'art, et, dans un flacon d'or pur, très peu
-d'essence--assez pour parfumer un siècle!--faite avec des millions de
-fleurs tuées. C'est une poésie de rêve, si différente de ces redondantes
-mélopées qu'on appelle la poésie lyrique, où, sans cesse, la tradition
-se maintint.
-
-C'est pourquoi il faut à ce poète-ci apporter des yeux neufs qui ont
-laissé se démoder en eux le souvenir de tous vers lus. Les mots chez lui
-n'ont pas leur sens ordinaire. Est-ce que les mots ne sont pas fanés
-comme des visages? Mettons les mots en un tel éclairage qu'ils aient
-l'air fardé; et nous créons ainsi l'apparence d'une nouvelle langue, qui
-sera maquillée, faisandée, une vraie langue de décadence, conforme aux
-temps où nous sommes. Pauvres mots, qui ne disent plus rien, exténués du
-même sens proféré. Donc que les mots se taisent; le poète ne les
-considère plus que comme des signes qui, par la contexture, par la place
-occupée, par leur mariage avec tel autre précédemment haï, évoquent des
-sensations vierges, des sens imprévus. Tout est ellipse, tropes,
-inversions, déductions spécieuses, gestes convexes, reflets, dans des
-miroirs, de jardins qu'on ne voit pas. Parfois la condensation reste
-claire:
-
- Mon âme vers ton front où rêve, ô calme soeur,
- Un automne jonché de taches de rousseur...
-
-Parfois le sens s'enchevêtre, s'assombrit. Une série de vocables rares,
-d'une lumière inquiétante et trouble, jonchée de pierreries uniques dont
-la signification n'est pas donnée, pour laisser rêver à quelque collier
-désenfilé de morte ou à quelque couronne, victime d'un rapt ancien, dont
-l'or s'est évaporé pour des crimes...
-
-
-Mais n'importe! Est-ce que le diamant n'a pas aussi des feux seulement
-intermittents: goutte de lumière, bue a chaque instant; clarté tournante
-d'un petit phare dans la nuit; étoile qui clignote...
-
-Et les poèmes de Mallarmé sont aussi des énigmes de couleur, ce dont la
-légitimité se prouve, dit-il lui-même, par ce fait que «en écrivant, on
-met du noir sur du blanc», comme le mystère sur l'évidence.
-
-Quelques-unes des causes qui font ces admirables poèmes un peu rétractés
-et hermétiques, c'est, par exemple, la suppression fréquente de
-l'article, de la ponctuation, de toute conjonction. La syntaxe aussi est
-retorse, renversée, s'influence de la construction anglaise.
-
-Car--nous le voyons de plus en plus--Mallarmé doit beaucoup à
-l'Angleterre: son goût du rêve, de l'au delà, son esthétisme, sa syntaxe
-enfin, sans compter son désir d'introduire partout l'art dans la vie qui
-provient de cette merveilleuse renaissance de l'art industriel en
-Angleterre, à laquelle collaborèrent Rosetti, Morris, Crane, tant
-d'inventifs et précieux artistes. Mallarmé y devait songer pour la
-France. Naguère il fonda et rédigea seul un journal qui s'appelait _La
-Dernière Mode_, où étaient promulgués les lois et vrais principes de la
-vie tout esthétique, avec l'entente des moindres détails: toilettes,
-bijoux, mobiliers, et jusqu'aux spectacles et menus de dîners. La poésie
-aussi, il rêverait de la faire entrer dans la vie, qu'elle s'inscrivît
-aux murs des appartements, aux vaisselles, aux bibelots; il lui arriva
-d'en orner des éventails, l'éventail qu'il a si magnifiquement dénommé
-«l'unanime pli»
-
- Dont le coup prisonnier recule
- L'horizon délicatement.
-
-Dans ces vers de grâce suprême, nous retrouvons (toujours pour expliquer
-l'oeuvre par les milieux et les éléments extérieurs, selon la théorie de
-Taine) l'esprit très ataviquement et foncièrement français de Mallarmé.
-Hérédité de longue date, car ces lointains ascendants étaient ici de
-hauts fonctionnaires, et quelques-uns avaient déjà commerce avec le
-livre, tel celui qui fut syndic des libraires sous Louis XVI et dont le
-nom se retrouve au bas du privilège du Roi, dans cette édition
-originelle du _Vathek_ français de Beckford, que le poète réimprima,
-avec le portail d'une préface neuve. Lui-même naquit à Paris en 1842,
-dans une rue qui s'appelle aujourd'hui passage Laferrière; et il est
-naturel, dès lors, qu'il apparaisse ainsi, par aboutissement, si tout à
-fait «vieille France». Il a gardé la bonne grâce, une politesse infinie
-d'ancien Régime, une légèreté à manier la conversation, et quelle
-conversation plus lumineuse et florissante que la sienne: cristal et
-roses! Toute la jeune génération littéraire l'a écouté comme un
-précurseur, comme un mage. Une voix savoureuse. Des gestes d'officiant.
-Et une parole inépuisablement subtile, anoblissant tout sujet
-d'ornementations rares: littérature, musique (il adore Wagner), art, et
-la vie, et jusqu'aux faits-divers, découvrant entre les choses de
-secrètes analogies, des portes de communication des couloirs cachés.
-Ainsi l'Univers se recrée dans le poète. L'Univers est simplifié
-puisqu'il le résume à du rêve, comme la mer se résume, dans un
-coquillage, à une rumeur. Quelle ingéniosité sans fin, quelles
-trouvailles incessantes!
-
-
-C'est surtout de la poésie que Mallarmé a discouru, avec exquisité et
-autorité, orientant les esprits, dogmatisant, approuvant avec des
-réserves ce que le jeune groupe des Décadents et des Symbolistes allait
-introniser dans la poésie séculaire.
-
-«Il ne faut toucher que par moments au grand orgue de l'alexandrin»,
-reconnaissait-il à son tour.
-
-Pourtant, pour sa propre oeuvre jusque dans ses plus récents vers, il se
-garda d'aucune innovation, maintint intacte toute la tradition quant aux
-mètres, aux césures, aux rimes. Son vers est un vers classique, pour
-ainsi dire.
-
-C'est que la forme, en vérité, est question toute personnelle,
-changeante et secondaire. Mais il comprit pour lui-même, et enseigna,
-que le propre du vers est d'enclore uniquement le Rêve. De là sa grande
-influence à un moment où la Poésie en venait à rimer des contes, les
-anecdotes de la vie, de l'histoire, de l'amour. Or la poésie est «la
-langue d'un état de crise», proclama Mallarmé; elle ne doit pas vouloir
-servir à tout, être employée continuement.
-
-
-Ces parfaits enseignements, une vie d'une noblesse, d'un
-désintéressement admirables, ont valu à Mallarmé--outre son
-oeuvre--d'être salué par les écrivains nouveaux comme leur Maître et un
-chef d'École.
-
-Influence glorieuse, encore qu'elle soit forcément passagère, car sans
-cesse les esprits dérivent, évoluent, se déprennent, changent, vont
-ailleurs, comme les vagues dans la mer!
-
-En dehors de ce fait momentané, il y a un fait éternel: c'est la beauté,
-que nul âge ne fanera, de quelques-uns de ses poèmes: Les _Fleurs_,
-l'_Apparition_, l'_Hérodiade_, l'_Après-midi d'un faune_, et aussi de
-quelques poèmes en prose, si miraculeusement parfaits: _Plaintes
-d'automne_, _Frissons d'hiver_, _Le Phénomène futur_--c'est-à-dire
-presque tout le volume qu'il a appelé joliment _Florilège_, en triant et
-publiant ainsi quelque chose comme la définitive Anthologie de lui-même,
-sa flore choisie. Et c'est une flore, en effet, d'un art souverain et
-durable, faisant suite aux _Fleurs du mal_ de Baudelaire. Celles-ci
-étaient déjà des fleurs de décadence, germées du bitume parisien,
-bouquet sentant le soufre et le sang, floraison satanique et cruelle,
-fleurs nées la nuit, mais quand même naturelles encore.
-
-Les poèmes de Mallarmé sont des sensitives de serre, de la serre chaude
-d'un cerveau en fièvre, plantes à la croissance artificielle et
-violentée, fleurs de chimie, fleurs comme écloses d'un miroir, rares
-orchidées qui contiennent tout le Rêve en leur forme équivoque, aux
-interprétations diverses, et dont on ne sait si elle est un sexe ou un
-bijou.
-
-
-
-
-LES ROSNY
-
-
-Les Rosny ont renouvelé le cas des Goncourt, une collaboration
-fraternelle non moins féconde et déjà glorieuse aussi.
-
-Pour les Rosny, il paraît que les romans du début appartiennent
-uniquement à l'aîné; mais c'est là un triage que l'avenir ne fera pas et
-qu'eux-mêmes, par leur signature unique, nous convient à négliger. Il
-est donc permis de considérer leur oeuvre comme d'un seul écrivain.
-Disons alors que les Rosny sont _un_ romancier d'admirable talent.
-
-En quoi furent-ils originaux et vraiment des apporteurs de neuf? Voici.
-
- *
- * *
-
-Au fond, dans beaucoup de romans, il s'agit simplement d'une anecdote.
-C'est une pièce que l'auteur joue, dont les personnages ont été taillés,
-habillés par lui, sont des marionnettes où l'on entend sa voix. Guignol
-pour grandes personnes! Tantôt le drame ou la comédie est d'imagination
-pure, tantôt il est copié plus ou moins sur la réalité (roman romanesque
-ou naturaliste); mais toujours le rectangle de la scène termine le jeu
-géométriquement.
-
-Avec les Rosny, l'art s'élargit. Le théâtre est de plein air. Plus de
-portants, de décors peints, tout le mensonge et toute la machination. Et
-plus ces fils simples faisant mouvoir les personnages, et qui
-n'aboutissent qu'aux mains d'un metteur en scène plus ou moins adroit.
-Les êtres vivent, marionnettes quand même, pauvres marionnettes
-humaines, plus infimes encore, mais plus tragiques, tenus par des fils
-toujours, mais des fils autrement émouvants, ceux des Forces et des
-Lois, ceux qui relient les créatures à la prodigieuse télégraphie
-aérienne, aux astres, aux semences de l'air, aux perles de la mer, aux
-cyclones aveugles, aux infiniment petits, aux embûches, à la mort
-toujours en route... Ainsi ils vivent, les frêles personnages du livre
-(et nous avec eux), d'une vie englobée dans l'immense gravitation
-cosmique. Chaque livre, dès lors, est plus qu'un roman; c'est en même
-temps le roman du règne animal et végétal; c'est un microcosme de
-l'univers. Si telle femme sanglote à la lune, on sent bien qu'elle subit
-la même loi que l'Océan dont la poitrine halète à l'unisson de la
-sienne. La lune l'influence comme lui, et c'est d'elle que dépend la
-marée rouge de son sang.
-
-Tout est en communion dans la nature. Universel enchaînement! Forces
-surplombantes et inéluctables! Molécules fraternelles! C'est ce que les
-Rosny font sentir dans leurs oeuvres. L'imagination ici se limite par la
-science, mais s'étend jusqu'à elle, comme un continent jusqu'à la mer.
-Or même dans l'intérieur des terres on sait, on devine, on entend, la
-grande pulsation lointaine des marées inexorables. Chez les Rosny aussi,
-autour des créatures il y a la création. De cette façon, le roman
-représente la vie intégrale, telle que peut la concevoir, telle que
-_doit_ la concevoir un cerveau qui a reçu une éducation scientifique...
-Les personnages ne sont plus indépendants. Ils sont enveloppés,
-rattachés à la vie totale, à l'ensemble vertigineux de l'univers,
-petites lumières frêles dans un immense déploiement capricieux, vibrants
-organismes en proie aux forces, aux combats, aux conflits de la faim et
-de l'amour, aux ivresses du sang rafraîchi par des proies et par
-l'avril.
-
-Drame éternel et monotone que ce drame de l'univers, soumis à la
-fatalité... Aux deux bouts de leur oeuvre comme aux deux bouts de
-l'histoire, les Rosny nous montrent le triomphe du fort, l'imagerie
-lamentable de la théorie darwiniste et la société non moins cruelle que
-la nature. Car, après nous avoir évoqué dans leurs étonnants paysages
-et scènes préhistoriques le pauvre cerf élaphe, poursuivi par le lion,
-par le _felis spelæa_, puis broyé et dévoré, ils nous montrent, aussi
-épouvantée et apitoyante que le cerf élaphe, la pauvre Nelly en fuite
-dans ce Londres actuel où la traquent d'autres monstres, la faim, la
-prostitution.
-
-Toujours la même angoisse dans l'éternelle gravitation: le vertige du
-ciel, par-dessus soi; la terre finale, par-dessous; et, tout autour, les
-tableaux naturels: l'eau, les herbes, les pollens d'amour, le poison
-caché, la mort qui rôde, mille embûches parmi les fleurs, la
-désagrégation, un va-et-vient de molécules dont nous sommes, pour une
-minute anxieuse, l'éphémère colonie!
-
- *
- * *
-
-C'est déjà beaucoup que cette conception scientifique du roman,
-c'est-à-dire ne voir les êtres--dans le livre comme dans la vie--que
-liés à tout le ténébreux mécanisme du cosmos. Ceci, au fond, constituait
-la dernière application de la méthode naturaliste. Voir scientifiquement
-des types et des caractères n'est pas autre chose que les voir plus
-juste et dans la vérité absolue. C'est du réalisme transcendantal,
-poussant sa formule jusqu'à l'évidence des mathématiques et des
-analyses intégrales.
-
-Déjà, auparavant, le réalisme en peinture, désireux de faire vrai, de
-voir juste, de fixer le ton exact, eut recours à la science aussi.
-L'école impressionniste et celle du pointillé ont emprunté aux
-expériences de Rood, aux études de Chevreul leur technique du ton
-simple, du ton fragmentaire, pour éviter tout acheminement vers le noir
-et fixer mieux sur les toiles la lumière. Or vouloir rendre la lumière,
-c'est vouloir faire vrai. C'est encore du réalisme. Et M. Claude Monet
-avec Seurat dérivent logiquement de Courbet par Manet.
-
-La peinture en est restée là. Le roman, appuyé sur la science, aurait pu
-n'aboutir aussi qu'à cette étape; la science, avec son surplus
-d'enquête, eût engendré simplement, dans ce cas, un réalisme supérieur.
-Le roman, ainsi que la peinture, aurait désormais présenté, non plus les
-êtres isolés, mais aussi le milieu où ils s'agitent, _leur atmosphère_,
-sans rien de plus cependant.
-
-Or il s'est fait que les Rosny, en même temps qu'un esprit de science et
-de généralisation, possédaient les dons du poète, et, du coup, ils
-agrandirent cette conception scientifique de la vie aux proportions
-d'une sorte de foi lyrique et de culte ébloui.
-
-On peut dire qu'ils ont créé dans la littérature un _merveilleux de la
-science_.
-
-Théodore de Banville avait coutume de dire qu'il n'y a pas de grande
-oeuvre sans merveilleux, et il citait toujours, tel qu'un exemple
-mémorable, l'_Atta Troll_ de Henri Heine.
-
-Oui, mais comment inventer un merveilleux nouveau?
-
-L'antiquité eut son admirable mythologie, fables enchanteresses, Olympe
-radieux, ciel rose et or, où somnolaient les Immortels, océans vierges
-d'où émergeaient des déesses de qui les chevelures gardaient
-l'ondulement des vagues.
-
-Le merveilleux chrétien, lui, est sublime, et Chateaubriand en dégagea,
-dans le _Génie du Christianisme_, l'éternel enchantement.
-
-On trouve dans les oeuvres des Rosny, dans la _Légende sceptique_, dans
-les _Xipéhuz_ et même dans leurs romans de moeurs modernes, ce qu'on
-pourrait appeler un merveilleux de la science: décors quasi surnaturels,
-féerie inaccessible, prestiges occultes, musique des sphères, conciles
-d'astres, Forces de la nature, Lois d'airain aussi inexorables que les
-anciens dieux, et qui sont comme les visages changés et sans nom du
-Destin.
-
- *
- * *
-
-Renouveler le roman par une conception scientifique de la vie, en
-mêlant les théories de Darwin aux inventions de l'imagination, voilà
-pour la beauté littéraire de l'oeuvre des Rosny. Celle-ci a aussi une
-beauté philosophique. Elle ne conclut pas nécessairement à une
-philosophie fataliste. Et nous allons voir comment il en sort une morale
-ingénieuse et admirable.
-
-Dans ces romans de la vie collective, une part est laissée à l'énergie
-individuelle, toute réduite, il est vrai, circonscrite, en proie à des
-lois mystérieuses, à des instincts, à la maladie, à la duplicité, aux
-pièges de l'ignorance.
-
-N'importe, c'est précisément parce que nous ne sommes plus en lutte
-seulement avec nos semblables ou avec nous-mêmes, comme en d'autres
-romans, contrariés uniquement dans nos amours, notre ambition, nos
-appétits, mais livrés à des forces autrement redoutables, aveugles,
-implacables,--c'est pour cela que les Rosny s'émeuvent d'une telle pitié
-miséricordieuse dont le halo accompagne tous leurs personnages... Avec
-quel apitoiement ils disent: «Le pauvre être humain!» Comme ils le
-montrent disputant au sort quelques minutes d'ivresse, assis au bord de
-sa courte joie à l'eau vite tarie où son image chavire...
-
-De là cette bonté qui est partout en leurs livres et y bat comme un
-coeur caché. Bonté qui va être bientôt contagieuse.
-
-Dans _Nell Horn_, Juste s'embarrasse de Nelly pour ne pas laisser
-derrière lui une victime, une épave dans cet océan du Londres moderne
-aux millions de lumières dardées sur elle comme des yeux de vice... Il
-se souvient du cerf traqué dans les paysages de la préhistoire...
-
-Ailleurs, c'est _Valgraive_, le mourant qui cherche à faire durer après
-lui sa volonté miséricordieuse, et donne sa femme à l'ami qui l'aime, en
-taisant par bonté ses jalousies préventives, ses révoltes, toutes les
-suggestions du mal qui l'empêchent de se réaliser en la beauté du bien.
-
-Dans l'_Impérieuse bonté_, c'est l'amour du prochain sous toutes ses
-formes. Dans _Marc Fane_, il ne s'agit plus de la bonté individuelle,
-mais d'un idéal qui s'étend, cette fois, au delà du cercle d'or de la
-lampe et des êtres familiers. Marc Fane, le télégraphiste ambitieux, le
-possibiliste fraternel et utopique, rêve un dévouement lointain,
-général, _socialiste_ (au sens étymologique du mot). C'est sur la
-société elle-même qu'il s'apitoie, sur tout ce qui souffre, se débat,
-convoite, apôtre illuminé de la bonté, cherchant à canaliser la marée
-révolutionnaire qui monte, pour ne pas qu'il y ait plus de bris, de
-heurts et de douleur.
-
-Et il ne s'agit pas ici de pitié, cette pitié russe de Tolstoï et de
-Dostoïewsky, qui dérive d'une morale admise _a priori_ et sur laquelle
-les actes se modèlent. De même la charité et l'amour du prochain dans
-toute religion chrétienne. Les Rosny ne partent pas d'une morale basée
-sur une foi; ils _aboutissent_ à une morale... L'altruisme ne descend
-pas d'un principe divin: il monte d'un constat humain. Leur philosophie
-évolutionniste et darwiniste engendre quand même une morale, ce qu'on
-pourrait appeler une _morale de l'espèce_. Altruisme des naufragés de
-_la Méduse_! Parmi cette vie incertaine, parmi cet univers dramatique,
-il faut une expansion, un accord, la protection des petits, le secours
-aux mal armés, dans une communion des êtres où la force ne voudra plus
-que collaborer avec la faiblesse pour la compléter en une unité de
-défense efficace.
-
-C'est ainsi qu'en face des Digui, des Lesclide, des ambitieux, des
-hommes de proie de leur oeuvre, il y a Juste, Valgraive, Honoré Fane,
-Jacques, Gouria, ceux qui pratiquent cette féconde solidarité humaine,
-afin de combattre l'aveugle et dure nature. Mais les Rosny ne cessent
-jamais d'être artistes; nullement prêcheurs ni «moralistes», ils n'ont
-envisagé la bonté que comme un élément de beauté, quand ce sont les
-forts qui sont bons, n'usant de leur force que pour les faibles, et
-rétablissant ainsi un peu d'harmonie, c'est-à-dire un peu d'esthétique
-parmi le brutal drame humain, puisque la beauté est dans l'ordre.
-
- *
- * *
-
-L'oeuvre des Rosny, comme celle de Flaubert et de presque tous les
-grands écrivains, a ceci de curieux qu'elle peut se diviser en deux
-groupes très distincts, deux voies parallèles, quittées, reprises et
-menées de front. D'un côté, des romans de moeurs, de documents, de
-modernité: _Nell Horn_, le _Bilatéral_, le _Termite_, sans compter ces
-romans d'analyse aiguë et méticuleuse, _situations_ d'amour où
-l'écrivain herborise dans les coeurs, depuis _Daniel Valgraive_ jusqu'à
-l'_Autre femme_ et _Double amour_; d'un autre côté, des livres tout en
-décors et en visions: la _Légende sceptique_, _Eyrimah_, les _Origines_.
-
-Les uns expriment l'air du siècle; les autres s'amplifient en des reculs
-d'espace et de temps. Les uns sont en profondeur; les autres en
-horizons.
-
-Or chez Flaubert aussi, _Madame Bovary_ alterna avec _Salammbô_ et
-_Bouvard et Pécuchet_ avec la _Tentation de saint Antoine_.
-
-N'est-ce pas un moyen pour l'écrivain de satisfaire la nature double, le
-goût contradictoire qui se retrouve chez tout homme d'une cérébralité un
-peu haute: l'amour du rêve et de l'action?
-
-En des temps meilleurs, l'action fut héroïque et philosophique; le rêve
-put se concilier avec elle: ainsi Vamireh, dans le roman préhistorique
-des Rosny, est à la fois chasseur hardi, guerrier redouté et graveur
-attendri d'une fleur sur la dent d'un carnivore. David aussi, dans la
-tribu, tenait en même temps le sceptre et la lyre.
-
-Mais aujourd'hui l'action est médiocre, monotone, et ne peut plus tenter
-les cerveaux nobles. Baudelaire a noté l'antinomie:
-
- Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait
- D'un monde où l'Action n'est pas la soeur du Rêve!
-
-Des romanciers comme Flaubert et les Rosny ont remédié au désaccord.
-Certaines oeuvres, à cause même de leur modernité, semblent correspondre
-à ce goût secret de l'action. On pourrait dire que Flaubert a
-véritablement aimé Emma Bovary, s'est passionné pour elle comme si elle
-avait été réelle et l'eût hanté de sa présence et de ses futiles
-caresses. Les Rosny aussi ont agi, pourrait-on dire, dans l'_Impérieuse
-bonté_, dans _Marc Fane_ et le _Bilatéral_, ces romans de moeurs
-révolutionnaires dont la matière était neuve et restera marquée de leur
-empreinte. Ils s'y dépensèrent, y vécurent de la vie même de leurs
-personnages; et d'imaginer les harangues enflammées de ceux-ci dans les
-réunions publiques, ils éprouvèrent sans doute la même fièvre, le même
-émoi physique que s'ils les avaient prononcées.
-
-En regards de ces oeuvres qui correspondent au goût insatisfait de
-l'action, il y a de grandes épopées conformes au rêve: les _Xipéhuz_, la
-_Légende sceptique_ au seuil de laquelle les Rosny donnent pour ainsi
-dire leur propre définition: «Luc vivait dans un rêve du XXe siècle»,
-point d'intersection où peut-être l'action aura rejoint le rêve et où
-l'écrivain ne sera plus, comme aujourd'hui, la moitié d'une âme qui
-aspire à l'action en lutte contre la moitié d'une âme qui aspire au
-rêve!
-
- *
- * *
-
-Quoi qu'il en soit, tous les livres des Rosny ont aussi cette marque des
-grands écrivains: un style personnel. Leur manière est tout de suite
-reconnaissable par les tours, la couleur, par le vocabulaire surtout,
-qui est vaste, inépuisable, imprévu, souvent technique et scientifique.
-Ceci constituait précisément son élément de nouveauté: des termes de
-physique, de chimie, de botanique, d'anthropologie, fournissant des
-images inédites, des facettes troubles et inquiétantes. On s'étonna de
-ce style qui se paraît de lueurs inconnues, se compliquait... L'auteur
-avouait de lui-même dans son _Termite_: «Il répugnait à Gervaise par
-son style _encombré_.» Dans leurs récentes oeuvres, les Rosny ont
-simplifié leur style, naguère si luxuriant. En tout cas, personne ne
-possède comme eux une telle abondance avec une telle subtilité; et ce
-n'est pas un des moindres charmes dans une oeuvre toute en synthèses, en
-idées générales, en mouvements de foule, de trouver ces notations de
-demi-teintes, ces nuances d'âme, ces clairs-obscurs d'idées, ces
-sourdines de mots...
-
-Ainsi la langue des Rosny est conforme à notre temps, nerveuse et
-complexe comme lui, vibrante du frisson des hommes et de l'électricité
-des choses, pleine de trouvailles incessantes, d'une couleur de chimie
-et d'orage, et bien celle qu'il fallait en cette fin d'un siècle où
-fonctionnent les cornues laborieuses, où les réverbères des villes
-s'aigrissent, où brûlent tous les yeux, où se hissent les premiers
-incendies sociaux en forme de drapeaux rouges dans le vent...
-
- *
- * *
-
-Donc par une conception scientifique de la vie introduite dans le roman,
-par la création d'une sorte de merveilleux de la science, par
-l'établissement d'une morale de l'espèce, par un double aspect qui
-regarde à la fois le rêve et l'action, enfin et surtout par un style
-artiste qui porte leur marque propre, les Rosny ont vraiment produit une
-oeuvre grande. En résumé, elle aura réalisé ceci: l'art et la science,
-qu'on croyait inconciliables, n'y font plus qu'un.
-
-De même les étoiles merveilleuses, extase des mystiques, éblouissement
-des songeurs, sont en même temps des arithmétiques infaillibles et une
-algèbre qui brûle à l'infini!
-
-
-
-
-VERLAINE
-
-
-Verlaine apparaîtra un irrégulier et un révolté du Parnasse comme Musset
-fut un révolté du Romantisme. Celui-ci sacrifia, à ses débuts, aux
-disciplines du moment. Il publie les _Contes d'Espagne et d'Italie_, il
-rime avec une richesse soigneuse, parce qu'Hugo en a donné le précepte,
-mit l'exotisme à la mode par _Les Orientales_, exhuma de ses souvenirs
-d'enfance le soleil et les cors historiques de l'Espagne.
-
-Verlaine aussi dans ses _Poèmes saturniens_ semble accepter l'idéal
-antique et barbare de Leconte de Lisle auquel tous, d'ailleurs, se
-conforment. Ses vers sont hérissés de noms farouches, orthographiés
-bizarrement: Ragha, Valmiki, Kchatrya. On dirait des tessons de
-bouteilles sur une grève de sable doux où déjà approche une mer qui
-chante. Car çà et là apparaît un vers d'intonation câline, musique et
-frisson, germe de tout le futur:
-
- L'inflexion des voix chères qui se sont tues.
-
-Musset ne se chercha pas longtemps. Il se trouva dès sa première
-souffrance. Et alors sa poésie ruissela avec la spontanéité du sang. On
-sait sa passion pour George Sand, la trahison et les éloquentes _Nuits_.
-Verlaine rencontra à son tour «le chevalier Malheur». Son drame fut
-pire. Blessure d'amour aussi, mais plus grave et extraordinaire. C'est
-Dieu qui le blessa d'amour. Coup de foudre de l'amour divin! Qu'était-il
-donc arrivé? Lui-même, dès son premier volume, prévoyait l'avenir en ce
-vers sinistre et prophétique:
-
- Mon âme pour d'affreux naufrages appareille!
-
-On connaît l'aventure. Verlaine lui-même, avec sa folie de sincérité,
-qui fait songer à la confession publique des premiers temps du
-christianisme, la raconta dans _Mes Hôpitaux_ et _Mes Prisons_. Car «les
-tribunaux s'en mirent» comme il a dit lui-même. Les chutes furent
-profondes. Mais, dans la retraite, le repentir toucha son âme.
-
-Qu'on imagine cette scène incomparable: les quatre murs blancs de la
-solitude; le silence, autour, des longs corridors; et le monde aussi,
-d'où l'on fut retranché, silencieux d'être lointain. Plus de parents,
-d'amis; on est seul, avec sa faute. Et quel sentiment de sa déchéance!
-On se fait l'effet d'être de l'autre côté de la vie. Seulement un peu
-de ciel, «le ciel qu'on voit». Or, sur le mur vide, il y a un crucifix.
-Est-ce l'ami du malheur qui seul demeure? Lui du moins pardonne
-toujours! On espère, on se souvient, on l'a prié jadis dans sa petite
-enfance. Alors voici qu'un autre acteur entre en scène: l'aumônier, qui
-a deviné l'oeuvre de salut possible. Il parle; il donne à lire un
-catéchisme. Et l'homme réprouvé qui est un grand poète, dès qu'il se
-retrouve seul, se jette à genoux, ruisselle de larmes devant le Christ
-du mur vide. Jésus lui parle... L'âme répond, s'élève, hésite. C'est une
-lutte entre l'âme et Jésus, une lutte entre Jésus et un Pascal enfant.
-Et, dans cette crise sublime naissent pour l'éternité les poésies de
-_Sagesse_, le plus pathétique aveu de l'âme de toute la littérature
-moderne; des oraisons comme Dieu et les hommes n'en avaient jamais
-entendu. Là surtout fut la grande originalité du poète: il
-écrivit--comme on prie!
-
-Sa poésie a la simplesse d'une prière et, comme telle, elle fut
-accessible à tous. Il appartient à ce qu'on pourrait appeler, parmi les
-poètes, la race des chanteurs, ceux dont l'art est spontané, jaillit en
-source vive, dès qu'ils se frappent la poitrine. Un chant pareil a le
-rythme même de leur coeur. Tel Lamartine dont Sainte-Beuve écrivait:
-«C'est un grand ignorant qui ne sait que son âme.»
-
-On pourrait dire la même chose de Verlaine.
-
-Certes il avait la connaissance des péchés--et même de tous les péchés;
-mais avec de la candeur quand même et de la naïveté surtout. Il pécha
-mais comme un enfant vicieux précocement.
-
-Il y a ainsi des hommes à qui la vie n'apprend rien, qui vieillissent
-sans avoir mûri, des coeurs qui restent verts à l'arbre de la vie. Et ne
-dirait-on pas de ce poète aux mystiques élans, alternés de fautes
-avouées, qu'il a toujours une âme d'adolescent, l'âme d'un collégien, un
-peu pervers et pâle, dans une institution de prêtres, entraîné à des
-fautes par ennui et habitude, mais soudain effrayé des damnations,
-implorant Dieu et la Vierge. Sa poésie, mystique et charnelle, mêle des
-prières, le langage emmiellé des Livres d'Heures avec des aveux du
-sixième et du neuvième commandement. C'est comme une confession de
-premier communiant!
-
-A la fois, le délice des péchés nouvellement révélés et la peur des
-Enfers décrits et possibles!
-
-Après les alcôves coupables, les pensées mauvaises, les mains fautives,
-voilà dès l'aube venue, l'autel et le lys, entre les cierges, et les
-lingeries du culte, et la dentelle en printemps de givre sur la Table
-des Hosties!
-
-L'âme de Verlaine eut toujours l'âge de ces choses-là. Mûr et même
-vieillissant, il garda une âme de collégien, l'âme divinement
-impressionnable de l'enfance, très puérile quoique un peu rusée, très
-blanche quoique pécheresse, très mystique quoique sensuelle...
-
-Or ceci, le mysticisme dans la sensualité--c'est aussi le signe des
-ultimes décadences; c'est l'état de conscience des villes qui vont
-mourir, puisqu'à Sodome, la veille du jour où le feu du ciel allait
-pleuvoir, les habitants s'en vinrent vers la maison de Loth où les Anges
-étaient descendus, mais non seulement pour les adorer et les prier:
-«Fais-les sortir, afin que nous les connaissions,» comme il est dit au
-texte de la Génèse.
-
-Or dans l'oeuvre de Verlaine aussi les Anges entendent gronder autour
-d'eux les péchés des villes maudites...
-
-Malgré tout, il ne cessa pas d'être ingénu comme un enfant, qu'il resta
-toujours. Ici encore Musset lui apparaît parallèle.
-
- Mes premiers vers sont d'un enfant,
- Les derniers à peine d'un homme.
-
-Et la similitude continue jusqu'au bout. Tous deux après de grandes
-douleurs, à vau-l'eau et en désarroi, voulurent oublier. Musset pratiqua
-«les breuvages exécrés», comme il dit. Quant à Verlaine, s'il garda un
-peu l'ingénuité de l'enfant, on peut ajouter qu'il garda un peu aussi
-l'ingénuité de l'ivrogne.
-
-Mais ce qui les différencie et fait qu'en réalité, si leurs âmes et
-leurs vies se ressemblent, leurs oeuvres n'ont aucun point de contact,
-c'est que Musset, n'était qu'éloquent tandis que Verlaine fut
-extraordinairement artiste. Et c'est l'émerveillement de son art que
-d'offrir avec tant d'essor et de chant une telle ciselure. «Le vent
-_crispé_ du matin.» «Des mots si _spécieux_ tout bas.» «Les phrases
-_sveltes_.» Quelles miraculeuses épithètes! Toutes _Les Fêtes Galantes_
-sont de cette écriture subtile encore que les rythmes s'envolent comme
-des jupes et des nuages.
-
-Et une forme qui n'a pas que d'heureux hasards, des bonnes fortunes
-d'expression. Verlaine est très expert et roué dans les choses de son
-métier. Il est allé aux bonnes sources et a des sources peu connues...
-Il tira grand profit de Marceline Valmore. On lui a fait grand mérite de
-ses vers de cinq, sept, neuf, onze, treize syllabes, en oubliant un peu
-qu'ils avaient été tous pratiqués par Valmore. Mais il faut convenir
-qu'il leur donna un tour propre. Chez lui, le vers trébuche et boite
-dans les mètres impairs, l'air exténué d'avoir fait le tour de tous les
-rêves. Le vers de treize syllabes s'allonge, comme étiré dans un
-bâillement. La forme est adéquate au sujet. Le poète a dit: «Je suis
-l'Empire à la fin de la décadence» (et ce sonnet a suffi pour qu'on
-reprit le mot de décadents et qu'on en fit un moment une École factice).
-La décadence est également et surtout dans la forme poétique elle-même,
-qui s'abandonne, tombe en langueur, dont le cristal se fêle presque à
-dessein pour que les fleurs, dans l'eau d'âme dépérissent plus
-languissamment.
-
-Or toute cette évolution de forme, chez Verlaine, est très voulue, très
-comptée. Il est attentif à tout. Il bénéficie de tout. Nous savons les
-précieux legs qu'il doit à Valmore. Une autre influence intervint, qui
-fut plus décisive encore. Il s'agit de Rimbaud. Celui-ci entra dans sa
-vie pour la déséquilibrer. Il entra aussi dans son oeuvre. Rimbaud, à
-qui Victor Hugo avait imposé les mains en proclamant: «Shakespeare
-enfant», possédait en réalité un prodigieux instinct de poète qu'il
-dédaigna et perdit en des exodes et des trafics lointains. A peine
-avait-il jeté, dans l'exaltation étrange de ses vingt ans, quelques
-ébauches de génie sur le papier. On connaît les _Illuminations_, ses
-proses qui ont la fièvre, ses cantilènes impressionnables comme des
-lustres.
-
-Rimbaud qui était un révolté, ayant la haine de la vieille Europe, de
-tout ce qui est rectiligne, et partant pour du «nouveau» dans son
-_Bateau Ivre_, aurait été un révolté aussi contre les vieilles
-prosodies. C'est lui certainement qui influença dans ce sens la manière
-de Verlaine, n'ayant guère l'envie de rien tenter lui-même, lâchant au
-hasard quelque strophe de complainte et d'à vau-l'eau.
-
- Par délicatesse
- J'ai perdu ma vie
- . . . . . . .
- Elle est retrouvée,
- Quoi? l'éternité,
- C'est la mer allée
- Avec le soleil.
-
-N'est-ce pas tout à fait la prochaine manière de Verlaine, qui va
-suivre? On peut, presque matériellement, indiquer le moment où celui-ci
-reçoit cet affluent, en demeure coloré d'une teinte nouvelle et déborde
-de ses rives initiales. Sa prosodie se distend à mesure. Point de rimes
-déjà. Des singuliers et des pluriels rimant entre eux, des masculins et
-des féminins, souvent de simples assonances comme dans les rondes
-enfantines et les noëls populaires; parfois des vers avec nulle rime
-approchante qui y corresponde, se mélancolisant au milieu d'une strophe,
-sans aucun écho. Or tout cela n'est pas livré au hasard, mais calculé,
-arrangé, dosé avec ce sens et ce goût d'artiste parfait que fut toujours
-Verlaine. Si conscient qu'il alla jusqu'à tirer, de ses licences, des
-sortes de règles, un _Art poétique_ nouveau: «la rime, ce bijou d'un
-sou».--«Prends l'éloquence et tords-lui le cou.»--«Le mètre impair; la
-nuance»... N'est-ce pas curieux toutes ces théories, à la fois sur le
-fond et sur la forme, chez celui dont l'art apparaît si irréfléchi et
-spontané. Quoi! de la géométrie autour de ses poèmes! On s'étonne de
-l'anomalie comme de voir l'oeil de Dieu dans un triangle, au
-maître-autel de certaines églises.
-
-Une église; c'est l'impression que donnera dans l'avenir, l'oeuvre de
-Verlaine. Non pas une cathédrale, amas de pierres énormes, clochers qui
-montent à l'assaut de l'air, vitraux comme des jardins de pierreries.
-C'est Victor Hugo qui est cette Notre-Dame de la Poésie. Verlaine aura
-construit une Sainte-Chapelle, aux ciselures expertes, aux gargouilles
-de démons, avec des fresques célestes pour lesquelles des anges
-authentiques sont venus servir de modèles, avec un bénitier qu'il a
-rempli de ses larmes.
-
-Il y travailla d'une âme simple et vaillante. Mais tant que l'homme vit,
-il s'interpose et lui-même empêche la vue de son oeuvre. Et aussi
-s'interposent les envies, les légendes, les incompréhensions. Toutes ces
-choses sont comme des échafaudages autour d'une construction qui
-s'élève. Le bâtiment la porte tout entière en lui déjà. Il y a peut-être
-une tour qui s'arrêtera on ne sait quand. Les hommes regardent,
-admirent ou raillent, ne savent pas, copient une sculpture qu'on érige,
-crachent sur les pierres qui montent, aident ou nuisent à l'ascension
-dans l'air.
-
-Puis voici la mort. Tous les échafaudages tombent, toutes les
-contingences humaines qui masquaient l'oeuvre. Et voici la tour de
-Verlaine, sa Sainte-Chapelle de poésie, au pur dessin, qui se dresse,
-fine et dentelée sur le ciel, et dont les cloches pieuses ont commencé
-de sonner jusqu'au lointain avenir.
-
-
-
-
-VILLIERS DE L'ISLE-ADAM
-
-
-Villiers fut un inventeur et, comme tel, subit le sort de tous les
-inventeurs. Sa destinée aussi fut d'abord d'étonner. La foule se méfie
-des inventeurs. Son premier mouvement est de ne pas croire, d'imaginer
-une mystification, de s'irriter qu'on la dérange dans ses habitudes
-d'oeil et de pensée. Sa méfiance, il est vrai, est souvent justifiée; il
-y a tant de faux inventeurs qui promènent leur trouvaille comme s'ils
-portaient le tonnerre quand ce n'est qu'une fusée. Il n'est pas de
-carrières où il y ait autant de mirages. C'est parmi les inventeurs
-qu'on trouve le plus de ratés. Parmi les inventeurs littéraires aussi.
-La foule n'a donc pas tout à fait tort. Mais elle se trompe souvent, ne
-reconnaît pas tout de suite les imposteurs des vrais apporteurs de neuf,
-et cela en toutes matières. Les pauvres inventeurs! Il y a un cas
-topique en ce siècle, tout à fait dans le goût de Villiers, et qui
-l'aurait réjoui, s'il avait vu en ce moment l'inouï triomphe de la
-bicyclette et songé en même temps à ce baron de Drais, (il l'aurait
-appelé son frère en destinée) qui expérimenta la première fois sa
-_draisienne_ en 1818 au jardin du Luxembourg et n'obtint, en fait
-d'attention, que les refrains de Desaugiers sur le vélocifère et la
-critique du _Journal de Paris_ disant: «Le vélocipède est bon tout au
-plus pour faire jouer les enfants dans un jardin.» Si on consultait les
-appréciations émises à l'origine sur les drames et les contes de
-Villiers, ce serait quelque chose d'analogue, tandis que maintenant la
-draisienne et l'oeuvre de Villiers sont partout répandues. En art, comme
-dans la vie, une invention n'est admise que quand _tout le monde s'en
-sert_.
-
-Inventeur, Villiers le fut merveilleusement. Il comprit, le premier
-parmi les écrivains français, ce que la science moderne allait réaliser.
-Il la bafoua, parce qu'elle tuerait l'Idéal pour posséder ensuite le
-monde. Mais il la devina avec tous ses prochains miracles où elle irait
-jusqu'à vouloir prouver qu'elle suffit pour engendrer l'Univers et même
-des chefs-d'oeuvre. A quoi servirait Dieu désormais? Et aussi le génie?
-
-La science allait les suppléer, créer à son tour. Ne fallait-il pas
-protester, un peu, discrètement, en ironies? Villiers écrivit son
-extraordinaire _Ève future_, le plus original de son oeuvre, qui met en
-scène Edison et raconte les prochaines magies de l'électricité, du
-téléphone, du phonographe, du microphone, s'unissant pour la
-construction mécanique d'une femme, Ève de rouages et de ressorts
-savamment articulés. Ainsi Villiers voit jusqu'au bout. Il sait par
-avance les sorcelleries de la science moderne, le point où elle
-rejoindra les sciences occultes devenues des sciences positives. Cette
-Ève est la soeur de l'homoncule. Edison et les mages forment une
-équation. L'ésotérisme et la physique sont la même chose.
-
-Matière littéraire toute neuve, dont Villiers fut l'inventeur. Il créa
-une sorte de fantastique nouveau, le fantastique scientifique, en
-sous-entendant tout le temps qu'il faut se hâter, que le fantastique
-d'aujourd'hui sera la réalité de demain. Et il devina même le détail:
-dans cette _Claire Lenoir_ par exemple, dont les prunelles cadavériques
-offrent la tête saignante de son amant, image qui s'éternise, ne sent-on
-pas déjà des imaginations qui présagent et avoisinent les rayons
-Roentgen, la photographie des rêves et de l'âme, toute la féerie qu'en
-ce moment-ci, la science réalise?
-
-Vraiment les poètes sont toujours les visionnaires et les antiques
-prophètes. Déjà Gautier, par une rare divination, imaginait, dès 1847,
-le phonographe futur, quand, ayant entendu Mlle Mars, il aspirait, dans
-un de ses feuilletons, au moyen de conserver ses accents pathétiques et
-rêvait «un daguerréotype de la voix». Villiers aussi, dans certain
-morceau comme _l'Affichage céleste_, avait prévu, sous une forme
-plaisante, telle application scientifique qui se réalisa en effet,
-utilisa pour le commerce les inutiles nuages où des réclames furent
-projetées et lisibles.
-
-C'est que Villiers avait le sens de la science, tout en la méprisant,
-et, avec elle, les inventions modernes, ce qu'on appelle le progrès,
-l'américanisme mercantile du siècle. Il les bafoua avec une ironie qu'on
-pourrait dire miroitante: les phrases ont des lueurs, par moment, d'une
-trousse terrifiante dans la main d'un médecin qui plaisante, qui fait
-remarquer l'éclat des aciers, la dentelle des scies, la coquetterie des
-spatules et des scalpels. Oh! les jolis joujoux! Et soudain, avec une
-joie immense et un rire strident, il les enfonce dans les yeux et dans
-les chairs.
-
- *
- * *
-
-Le don d'ironie, si puissant soit-il, n'est qu'une faculté négative.
-C'est l'esprit de Satan. L'esprit de Dieu est une faculté positive.
-Seul, il crée. Il est le souffle qui anime l'argile, le don lyrique, la
-voix qui atteint jusqu'au bout des horizons. Ce souffle, ce lyrisme,
-cette voix, Villiers les posséda aussi, parce que, outre un ironiste, il
-était un poète. Et c'est précisément ce mélange imprévu qui constitua
-son unique originalité, toute naturelle. Même dans la conversation il
-apparaissait sous ce double aspect et sa conversation était topique,
-parce que toute sa vie il ne causa que pour raconter un scénario, un
-dénouement, une scène, d'un de ses contes, drames ou romans, non pas
-dans le but d'éblouir, mais afin de s'exciter lui-même et de provoquer
-ce qu'on pourrait appeler l'inspiration de la parole. D'autres ont
-recours aux tabacs, aux alcools, lui, c'est en parlant, en se grisant de
-sa propre verve, qu'il trouva des mots, des situations, des images,
-rencontrant parfois, au tournant d'une phrase, une formule longtemps
-cherchée, complétant un canevas, précisant un symbole--infatigable
-araignée qui court toujours à travers sa toile pour l'agrandir et la
-parfaire en soleil de dentelle.
-
-On pouvait donc considérer ses conversations comme les brouillons de ses
-oeuvres.
-
-Eh! bien, il y apparaissait tour à tour et en même temps ironique et
-lyrique. Combien de fois il interpréta et joua le Bonhomet, ce type de
-transcendantale sottise qu'il avait créé et dont il était si fier,
-Bonhomet, c'est-à-dire le bourgeois, l'éternel ennemi, mais autrement
-maniaque que Bouvard et Pécuchet, avec des manies non quotidiennes, des
-manies rares et cruelles comme celle de Bonhomet docteur «qui tue des
-cygnes pour avoir le plaisir de les entendre chanter». Ces
-abracadabrantes histoires étaient mêlées ou suivies de brusques essors,
-de grands coups d'ailes, et l'extraordinaire causeur qu'il fut se
-révélait double, incendiant l'air nu d'une éloquence que son geste
-frileux avait peine à suivre, accompagnait comme une aile blessée par la
-vie, tandis que son rire sardonique narguait cet envolement inutile,
-anticipé en tous cas.
-
-Son oeuvre aussi, dont sa conversation n'était que comme «le premier
-état», mélange à la raillerie la plus cruelle, la plus haute éloquence.
-Villiers écrivain, comme Villiers causeur, est un grand orateur, et
-certains discours, dans _Axel_, dans _Akédysséril_, sont comparables aux
-plus belles harangues de Tacite ou d'Homère. Son style est toujours
-nombreux, d'une allure presque _classique_, souvent il s'agrandit
-encore, se sculpte en formes amples. On s'étonne alors que l'ironie,
-cette grimace, s'encadre dans l'éloquence, cette force souveraine. Cela
-fait songer aux images grotesques que forment parfois les grands
-rochers...
-
- *
- * *
-
-Donc deux qualités très différentes et qui semblent contradictoires:
-ironie et poésie ou éloquence, réunies en lui, voilà la haute
-originalité de Villiers.
-
-Son ironie, il l'avait trouvée chez Edgar Poë. Comme lui, il bafoua la
-science moderne, le progrès, l'américanisme utilitaire, en tant
-qu'artiste et parce qu'il sentait bien que l'idéal allait mourir dans
-l'air d'un temps infesté de la sorte. Où trouva-t-il son éloquence? Dans
-le catholicisme. Villiers fut un croyant sincère, un croyant de cette
-foi héréditaire de Bretagne. A tel point que, même mourant, il
-s'obstinait sur des épreuves de son _Axel_ inachevé, disant: «je corrige
-le dernier acte; il faut absolument que Dieu m'en laisse le temps; car
-il y a là un suicide; ce dénouement n'est pas chrétien; il faut que je
-le change.» Et il rusait avec l'agonie, parlementait avec la mort, afin
-de trouver une conclusion de drame orthodoxe.
-
-Catholique sincère, il le fut. Et précisément le catholique, le fils de
-l'Église, devait penser sur la science et le siècle comme le disciple de
-Poë. L'Église aussi dénonce et défie la science d'aujourd'hui qui s'est
-donnée comme l'antagoniste de la Foi et proclame que celle-ci a cessé
-son règne. Ainsi Villiers, par deux influences, aboutissait au même but,
-au même jugement sur la vie, à la même attitude devant le temps et
-l'éternité. A Poë, il prit son ironie; au catholicisme, son éloquence.
-Tous deux, le tournèrent contre la science, le progrès dérisoire,
-l'esprit du siècle, l'un pour en rire d'un rire qui serait glaçant comme
-celui des fous, l'autre pour les vitupérer d'une voix qui serait
-solennelle comme le sermon des chaires. Voilà pourquoi Villiers semble,
-si on peut dire, Edgar Poë et Bossuet ne faisant qu'un!
-
-
-
-
-HUGO
-
-(L'OEUVRE POSTHUME)
-
-
-Quand on descend aujourd'hui dans les caveaux du Panthéon, dès que s'est
-ouverte la lourde porte, on trouve tout de suite devant soi l'endroit où
-le cercueil de Victor Hugo repose, tel qu'il fut apporté là, le jour de
-son inoubliable convoi. C'est-à-dire qu'on ne s'est point occupé,
-depuis, de lui bâtir un tombeau. Il est toujours dans une situation
-provisoire; il s'attarde sur des tréteaux.
-
-Les yeux considèrent à même la bière nue, qui attend... Peut-on imaginer
-pareil manquement, cette déréliction déjà, pour le mort qu'on amena là
-en un triomphe de funérailles que semblait seule pouvoir accompagner la
-musique du _Crépuscule des Dieux_! Aujourd'hui le silence, l'insouci,
-l'ironie d'un flot banal de visiteurs exotiques devant le cercueil
-brutal et apparent avec son velours noir aux étoiles d'argent qui ont
-l'air de larmes caillées.
-
-Et, tout autour, les anciennes couronnes, les fleurs, les bouquets, tout
-fripés, recroquevillés, séchés, déteints; rubans pâlis, inscriptions aux
-lettres en allées, lyres de cartons qui s'émiettent, spectres de roses,
-cadavres de fleurs qui aussi se décomposent...
-
-Comme tout cela est presque triste quand on songe au poète acclamé
-durant un demi-siècle!
-
-Voilà pour son corps.
-
- *
- * *
-
-Et son oeuvre? Elle est aussi un peu délaissée déjà, cependant qu'elle
-se continue encore.
-
-Un soir, comme Hugo allait faire une lecture, chez lui, après le dîner,
-il déclara au moment de communiquer ses poèmes: «Messieurs, j'ai
-soixante-quatorze ans et je commence ma carrière.»
-
-Il aurait pu dire la même chose au moment de sa mort. Car il laissa une
-oeuvre posthume compacte, déjà parue en partie. Ces poèmes sont très
-divers de tons, d'attitudes, de latitudes, pourrait-on dire, et de
-dates, allant de 1840 à 1880.
-
-Hugo garda parfois très longtemps des oeuvres par devers lui, donnant
-cette impression de luxe d'une âme qui a le temps. Ainsi son _Théâtre en
-Liberté_ qui date sans doute de l'époque où, après les victoires
-hasardeuses d'_Hernani_ et de _Ruy Blas_, il se livra ardemment au
-théâtre. Mais on sait les sifflets d'incompréhension accueillant ses
-prodigieux _Burgraves_ en 1845; et le serment du poète, tenu jusqu'au
-bout, de ne plus livrer aucune oeuvre dramatique au public. C'est
-pourquoi le _Théâtre en liberté_ n'a paru qu'en oeuvre posthume, si
-audacieux, si plein de claires visions rénovatrices et qui contient des
-épisodes splendides comme la _Grand'Mère_ ou _l'Epée_, avec, comme
-toujours, ces grands vers mis en mouvement par masses, des cataractes de
-poésie.
-
-Mais entre les ouvrages posthumes, ce n'est pas celui-là qu'il faut
-préférer, ni même _Choses vues_ d'un impressionnisme net et coloré; ni
-_Toute la lyre_ où chantent depuis le fil de la Vierge de l'églogue
-jusqu'à la corde d'airain de l'épopée; mais plutôt et surtout et
-au-dessus de tout: _La fin de Satan_. On l'ignore trop, ce vaste poème,
-qui est sans doute le chef-d'oeuvre du poète. Toute la partie: _Judée_,
-racontant la vie et la mort du Christ est éclatante et suave. Il y a des
-épisodes d'imagination dantesque: la rencontre de Barrabas et de Jésus
-en croix: des chants lyriques qui font pâlir les choeurs d'_Athalie_,
-celui des filles de Betphagé saluant l'entrée du Christ à Jérusalem.
-Jamais Hugo ne trouva de tels échos de rimes, de telles volutes de
-vers, de pareilles marées montantes d'alexandrins. De plus, il y fit
-preuve d'un tact, d'un goût, d'un sens des nuances qui sont bien
-l'harmonie secrète du génie. C'est-à-dire que sans cesse il côtoyait, de
-par le sujet même, le récit du nouveau testament. Or il se contenta
-d'imaginer dans le décor, d'inventer à côté et comme en marge, de faire
-oeuvre personnelle dans la description, les accessoires, le paysage,
-l'archaïsme polychromé des détails. Par contre, il n'attribua à Jésus,
-aux disciples, à tous les personnages de l'histoire chrétienne que les
-paroles authentiques des Évangiles. Parfaite délicatesse, et non pas
-même au point de vue de la religion, mais au point de vue de l'art.
-C'est ce que n'ont pas compris tous ceux--et ils sont nombreux--qui, en
-ces dernières années, ont écrit, à sa suite, des oeuvres évangéliques,
-drames ou poèmes. Comment eurent-ils l'audace ou la candeur de prêter à
-Jésus des paroles? Quoi! Un écrivain qui est un homme, un pécheur, un
-pauvre manieur de mots, un penseur dont la pensée ne va pas plus haut
-vers l'infini qu'un jet d'eau vers le ciel, ose décider: «Ici Jésus doit
-dire ceci; là, répondre de cette façon.» Et alors, écrire une tirade,
-parler soi-même à la place de Jésus. _Remplacer Dieu!_
-
-Hugo, lui, eut soin de maintenir les paroles de Jésus et des autres en
-leur rigueur textuelle et, grâce à l'aisance unique de sa prosodie, de
-les intercaler, telles, dans la trame du récit. Car les paroles de Jésus
-sont divines. Et Hugo sentait qu'il n'avait pas le droit de mettre des
-paroles, mêmes géniales, à côté des paroles divines ou tenues pour
-telles, par conséquent de la clarté à côté de la lumière. Mauvais goût
-d'ajouter une lampe au soleil. Ce qui fut dit fut dit. Tout avait été
-prémédité ainsi dès l'Éternité. Personne dans aucun temps n'eut et
-n'aura le droit de rien superposer au texte.
-
-La _Fin de Satan_ est le sommet, le point culminant, de cette admirable
-oeuvre posthume qui va se continuer encore, chaîne de montagne
-infinissable sur l'horizon du siècle...
-
-Ultérieurement nous aurons un ouvrage philosophique: _Essai
-d'explication_; d'autres volumes de correspondance et des miscellanées,
-proses et vers, intitulées _Océan_, qui formeront le volume final.
-
-Ce qu'il y a de particulier dans les ouvrages de cette série posthume,
-c'est que plusieurs sont très anciens, par exemple cet _Océan_, qui est
-encore à paraître, intitulé d'abord, _Tas de pierres_, carrière informe,
-en effet, où tailler plus tard des visages, des paysages...
-
-C'était au moment de la Révolution de 1848: ce manuscrit existait déjà
-et fut sauvé par Hugo dans une grande malle, car il habitait alors la
-place Royale, c'est-à-dire--entre le faubourg Saint-Antoine et
-l'Hôtel-de-Ville--le coin de Paris le plus tumultueux, le plus menacé.
-Toujours il prit ainsi un soin farouche et méticuleux de ses manuscrits
-gardés chez lui, plus tard, dans une armoire de fer, près de son lit, et
-qu'il avait eu soin, dès l'origine, de vouloir en papier de fil pour en
-assurer la durée.
-
-La _Fin de Satan_ aussi, publiée seulement il y a quelques années, est
-d'une date fort reculée. N'est-ce pas curieux de penser qu'un tel
-ouvrage fût gardé inédit durant plus de trente années?
-
-Du reste, on trouva à la mort du poète une quantité vraiment effarante
-de papiers et de manuscrits. Ah! le prodigieux inventaire--qui dura dix
-mois--plus d'un million de feuilles à coter et ranger dans des fardes
-notariales!
-
-Heureusement que, pour confier sans peur le soin grave d'une telle
-publication, il possédait d'admirables amis, tel que M. Meurice, tel que
-Vacquerie. Mais n'a-t-on pas toujours les amis qu'on mérite?
-
-Grâce à ces affectueux zèles, les livres posthumes ont paru
-successivement; et cela continuera ainsi quelques années--derniers
-échafaudages enlevés à mesure et découvrant quelques nouvelles tours,
-portails, gargouilles dans le colossal amas de pierres entassées qu'est
-la cathédrale du poète romantique.
-
-Mais au moment même où elle commence à apparaître terminée, la piété
-s'en détourne; et ils vont diminuant, les fidèles agenouillés dans cette
-oeuvre.
-
- *
- * *
-
-Il serait tentant, quoique délicat, d'essayer de situer, vis-à-vis de la
-génération actuelle, la gloire de Victor Hugo. On ne peut nier un recul,
-un éloignement graduel, mais ceci est le résultat d'une loi presque
-physique. L'admiration a aussi ses reflux. D'ailleurs il y a satiété. Il
-lui faudra, comme lui-même le disait un jour avec un naïf orgueil,
-_désencombrer le siècle_. Même pour l'oeuvre d'autrefois, on y retourne
-moins; la plupart aiment mieux se souvenir de l'avoir lue.
-
-Dans ce délaissement, il faut, à vrai dire, faire la part de la mode. La
-mode existe en matière d'art comme en toutes matières, aussi changeante
-et sans fondement. On s'engoue ici; on se déprend là. L'oeil se
-déshabitue vite. Et tout ce qui n'est plus la mode apparaît aussitôt
-lourd ou laid.
-
-Pourtant le changement vis-à-vis de Hugo n'est pas que de hasard et
-d'impression. On prétend en donner des raisons. Les esprits très
-affinés, très cérébraux, ont voulu contrôler ces déchaînements
-lyriques, ces trop sibyllines proclamations. M. Jules Lemaître, par
-exemple, avec sa subtile nature de sensitive, ses indécisions frileuses
-et scrupuleuses de pensée ou de sentiment, a regimbé. M. Maurice Barrès
-aussi et d'autres ont été, croyons-nous, jusqu'à s'apitoyer sur ce
-qu'ils appelaient la pauvreté de pensée du poète et son manque vraiment
-trop excessif d'idées. Mais ils n'ont pas vu peut-être qu'il y a dans
-Hugo (et c'est sa grandeur en même temps que son infériorité) ce qu'il
-peut y avoir d'idées dans une foule.
-
-A défaut de pensées originales, il a eu du moins des images sur tout,
-avec une abondance, un luxe prodigieux et inégalé. Par conséquent, comme
-l'invention des images est le propre de la poésie et l'essentiel devoir
-des poètes, on croirait qu'il a dû, au moins, garder la fidélité de
-ceux-ci. Eh bien! non! Il est loin le temps où Banville, trop déférent,
-s'écriait: «Nous sommes tous disciples d'Hugo ou nous ne sommes pas.»
-
-Non point qu'on se soit désormais libéré et que l'originalité totale
-florisse dans la poésie actuelle. Au contraire, jamais l'enrégimentement
-n'a plus sévi. Il y a des écoles, des canons, des dogmes, des
-excommunications. Malheur à qui marche seul! Mais on a changé de maître.
-C'est Baudelaire d'abord qui, pour les âmes actuelles, fut plus un
-éducateur que Hugo: «Tu aimeras ce que j'aime et qui m'aime...»
-
-C'est Poë surtout; puis M. Mallarmé, Verlaine; et les poètes anglais:
-Shelley, Swinburne, Rosetti, et l'Américain Walt Withman, influençant
-quelques-uns au point que leurs poèmes, en vers libres, ont l'air de
-n'en être que des traductions. C'est Wagner aussi, à la suite duquel on
-recommence médiocrement des chevauchées, des tristesses d'Iseult, pour
-ne plus plagier celle d'Olympio. C'est enfin, pour ceux de la dernière
-heure, les chansons populaires, les contes de fées; une affectation de
-fausse candeur et simplicité où toute orfèvrerie de style disparaît.
-
-Quant à Victor Hugo, il eut trop d'action sur son temps pour en avoir
-sur les jours immédiats. Son oeuvre a çà et là une odeur--rancie
-aujourd'hui--d'actualité. Il fait des odes sur Napoléon, la Colonne,
-telle révolution, un exil de roi, un fait divers, un incident politique.
-Il s'empêtre dans toutes sortes de préoccupations historiques,
-religieuses, sociales, étrangères à la «fonction du poète» qu'il a si
-faussement définie lui-même dans un poème de ce titre. Et ailleurs, dans
-_William Shakespeare_, n'énumère-t-il pas cet étrange programme qu'on
-croirait plutôt politique que poétique: «Amender les Codes, sonder le
-salaire et le chômage, prêcher la multiplication des abécédaires,
-réclamer des solutions pour les problèmes et des souliers pour les pieds
-nus.»
-
-Même dans la _Légende des siècles_, en dépit de tels fragments superbes,
-on désirerait parfois plus de recul, un éclairage lunaire, les tuniques
-pâles et mauves de la légende... C'est trop de l'histoire, de la
-peinture d'histoire; comme souvent ailleurs c'est trop d'éloquence,
-d'affaires contingentes et éphémères.
-
- *
- * *
-
-Mais ce tempérament poétique est une force indomptable et inépuisable.
-L'écrivain a plus encore que du génie. Il a la Puissance Verbale poussée
-jusqu'à devenir presque _un élément_. Son oeuvre est le vent, les nuées;
-elle est la mer, depuis la date de l'exil surtout, comme si elle devint
-à l'image et à la ressemblance de cet océan avec lequel il eut la chance
-de devoir vivre seul à seul, se confronter et s'harmoniser.
-
-N'est-ce, point en effet, pour l'avoir longtemps regardé qu'il a pu dire
-un jour magnifiquement: les flots qui _toujours se reforment_?
-
-Or, ses vers aussi toujours se reforment, s'engendrent l'un de l'autre,
-gonflés et creux parfois, mais ils ont la voix de l'abîme.
-
-Toute l'oeuvre rend le son de l'infini.
-
-Voilà pourquoi il est également naturel de l'aimer ou de ne pas l'aimer,
-comme on aime ou on n'aime pas la mer.
-
-
-
-
-ALPHONSE DAUDET
-
-
-On peut définir Alphonse Daudet, le poète du roman. Il eut, du poète, le
-don d'imagination et, du romancier, l'esprit d'observation. L'une et
-l'autre faculté, qu'on dirait contradictoires, s'unirent en lui
-merveilleusement. A l'origine, le poète prédomina un peu, puisque, dans
-l'aube rose de l'adolescence, il est naturel que l'imagination surtout
-fermente, flambe, fleurisse,--feu et fleurs! Si cet état d'âme eût
-persisté, si Alphonse Daudet, au surplus, fût demeuré dans son Midi
-natal, il est possible que nous eussions compté un poète de plus,
-écrivant aussi en provençal, émule de Mistral et de Roumanille, fin
-paysagiste des sites nîmois et beaucairois, aux héros et aux amoureuses
-vêtus de soie et de claires étoffes. On peut l'imaginer vivant là, rien
-que poète, jonglant avec des olives, les doigts se levant inégalement
-sur les trous d'un galoubet pour y faire des alternatives d'ombre et de
-soleil.
-
-Mais tout jeune il émigra à Paris et devint du coup un écrivain
-français, un romancier de moeurs où le poète de Provence survit et
-transparaît. Il se produisit, entre les deux, après ce début: les
-_Amoureuses_, une transition: ce sont les délicieuses _Lettres de mon
-moulin_, écho des choses quittées, rythmes mal dénoués, étape
-intermédiaire, fantaisies qui voisinaient encore avec les poèmes. Mais
-il n'y avait pas que la poésie. Il y avait la vie. Alphonse Daudet se
-mit à regarder la vie.
-
-L'observateur intervint dans le poète. Or l'observateur était myope.
-Petit fait, et qui semble insignifiant, mais fait décisif. De tels
-détails suffisent parfois à marquer tout un talent. Ils en font partie.
-C'est le cas pour Alphonse Daudet: de voir mal, il regarda mieux. Et
-puis il y a ceci: lorsqu'un des sens est altéré, les autres se
-sensibilisent et s'affinent. On en juge chez les aveugles qui, eux, ont
-les yeux nuls. Il s'établit une compensation, un profit proportionnel
-pour les autres sens. Ceux-ci rattrapent tout ce que la vue perd. Le
-spectacle de l'univers perçu seulement par quatre sens demeure aussi
-varié, et même coloré que s'il était également aperçu par les yeux. Le
-_total_ des jouissances sensorielles est le même. C'est ici que se
-prouvent les fameuses «correspondances» précisées par Baudelaire. Et
-dans ces réciprocités, c'est l'ouïe surtout qui supplée à la vue.
-
-Les aveugles ont une ouïe spécialement aiguisée, et aussi les très
-myopes, comme Alphonse Daudet. Précieuse faculté pour un romancier de
-vie et de réalité. Il va écouter, au lieu de voir. Les voix renseignent
-plus peut-être que les visages. Ceux-ci livrent leurs sourires ou leurs
-grimaces, tout leur mobile clavier. Celles-là ont aussi des expressions
-qui les trahissent, et davantage. On parle avec la _voix changée_. On
-parle avec une voix de la couleur de sa vie. Est-ce que les religieuses
-n'ont pas une voix blanche comme leur cornette?
-
-Le romancier écoute; il voit aussi, mais il écoute surtout; il prend des
-notes sur ce qu'il entend, d'autant mieux qu'il voit moins bien; et
-c'est alors le mot topique, les ridicules de pensée saisis dans une
-intonation, la hâblerie perçue par un grossissement qui échapperait à
-d'autres, le mensonge reconnu à une nuance, quelque chose comme un
-demi-ton trop haut, car la voix qui ment se hausse un peu, comme pour
-s'enhardir, se donner raison à elle-même.
-
-Ainsi Alphonse Daudet se mit à écouter la vie, à regarder la vie. Il
-devint un observateur réceptif, sagace. Non seulement il perçoit tout,
-mais il perçoit vite. Son observation est instantanée. Il a le coup de
-foudre en matière de documents. «Je prenais déjà des notes dans les
-escaliers,» disait-il un jour, au retour d'un dîner académique dont les
-manèges lui avaient donné tout de suite l'idée de _l'Immortel_.
-
-De ses observations quotidiennes et à l'infini, Alphonse Daudet forma
-ces petits cahiers que tous ses amis de lettres lui connaissaient,
-bourrés de notes, d'esquisses, de mots, de traits, de silhouettes,
-cartons d'artiste, albums de dessinateur. Car il y a du grand
-caricaturiste chez lui. Son _Tartarin_ est un type définitif autant que
-le Joseph Prudhomme de Daumier. Et certaines de ses notations, comme
-celle du comédien Delobelle, secoué de sanglots à l'enterrement de sa
-fille, disant: «Il y a deux voitures de maître», sont aiguës et un peu
-féroces comme les légendes de M. Forain. En quelques mots, dans ses
-livres, aussi dans sa conversation, qui fut merveilleuse, il dessine des
-personnages, il les campe avec un tel relief qu'on les _voit_.
-
-Mais le plus souvent, ils se forment en lui par infiltrations,
-accumulations lentes, observations menues et disparates, portraits-types
-de plusieurs individus d'un même caractère, qui semblent avoir posé
-devant un objectif. Et, en effet, la photographie donne raison à ce
-procédé du romancier; on a découvert qu'en superposant les clichés d'une
-série de visages appartenant à une famille ou même à une race, on
-obtenait le type essentiel de cette famille ou de cette race, les traits
-qui leur sont communs et par quoi ils se ressemblent. De même M.
-Whistler, qui pour ses portraits exige des séances de pose nombreuses,
-chaque fois recommence; mais le portrait en train qu'il efface demeure
-en dessous, et le visage définitif n'est que le total de tous les
-visages, le type essentiel du modèle, son expression d'éternité faite
-avec toutes les expressions quotidiennes.
-
-M. Alphonse Daudet, lui aussi, a créé ainsi des types généraux:
-Tartarin, Sapho, Delobelle, le Nabab, Numa Roumestan, l'Immortel,
-statues et bustes où l'observation consolida de supports de fer sa
-souple argile du Midi et de Paris.
-
- *
- * *
-
-Car son oeuvre est faite du mélange de ces deux éléments: Paris et le
-Midi. Ce qu'il a peint surtout, c'est _le méridional hors du Midi_, et
-spécialement dans Paris.
-
-Déjà, dans le Midi, le méridional est toute chaleur, gestes et mimique
-de comédien, la conversation comme chargée d'un maquillage où tout
-apparaît plus grand que nature; il est tout enthousiasme, exagération,
-mensonge ingénu, vanité naïve, hâblerie provoquante, de façon à faire
-souvenir que le pays de Don Quichotte n'est pas loin. Aussi est-ce par
-ironie, à coup sûr, et froid humour, que Stendhal, dans ses _Mémoires
-d'un touriste_, prétendait reconnaître le Midi au «naturel». C'est tout
-le contraire qu'il faut entendre. Or si le méridional est, chez lui,
-bavard, menteur, excessif, il le sera bien davantage ailleurs. Là, dans
-ce pays de chaleur, il vit dehors, et le soleil harmonise tout. Il est
-un être de _plein air_. Paris lui forme une atmosphère enclose où ses
-gestes et sa voix paraissent plus exagérés encore. Il veut être à la
-hauteur du milieu, ne pas se laisser intimider, s'imposer et en
-imposer--alors, il s'exagère lui-même. Et c'est un provincial pire. Ses
-légers ridicules s'accentuent, deviennent énormes.
-
-Alphonse Daudet s'en rendit compte d'autant mieux qu'il était naturalisé
-parisien et même un peu boulevardier. La blague boulevardière se greffa
-sur l'humeur déjà narquoise du Nîmois qu'il était, sur ce don de la
-_galéjade_ qui est un des signes du Midi. Lui-même l'a constaté: «Il y
-a, dit-il, dans la langue de Mistral un mot qui résume et définit bien
-tout un instinct de la race: _galéja_, railler, plaisanter.» Chez lui,
-le mélange, ici encore, du Midi et de Paris, de la _galéjade_ provençale
-et de la blague parisienne a composé un des aspects essentiels de son
-talent, cette ironie spéciale si alerte et incisive, si personnelle
-aussi.
-
-Il y a lieu d'admirer combien l'ironie, faculté fréquente en
-littérature, est en même temps une faculté souple et nuancée. Chez
-Villiers de l'Isle-Adam, l'ironie fut féroce. Nous la trouvons, chez M.
-Anatole France, dédaigneuse. Et quant à Alphonse Daudet, son ironie est
-attendrie, si on peut dire. C'est-à-dire que le premier mouvement de son
-esprit est d'apercevoir le ridicule, le défaut d'un être, la faiblesse
-d'une âme, le manque d'équilibre et de justesse, et d'en rire, et d'en
-faire rire; mais le second mouvement est de se reprendre, de s'émouvoir,
-de voir--au delà de la silhouette comique d'une minute, de la parole
-sotte, du geste faux--l'être humain, le pauvre être humain, avec qui on
-a des fonds communs de tendresse, de douleur, d'humanité, de solidarité
-et, en somme, toute la même destinée. On riait aux larmes et voilà qu'on
-pleure un peu.
-
-Ainsi, par exemple, il s'est souvent attaqué aux ratés; ceux de _Jack_;
-et Delobelle, le raté du théâtre; d'autres encore. C'est qu'ils
-apparaissent, entre tous, ridicules et, en même temps, touchants.
-L'ironie et l'émotion, les deux qualités maîtresses du talent d'Alphonse
-Daudet, sont précisément celles qu'il faut pour les peindre. C'est
-pourquoi il excelle dans ces portraits.
-
-L'observateur, qui avait vu juste, s'était égayé; mais aussitôt le
-sentimental compatit. Nous nous rappelons, alors, que l'observateur est
-myope et qu'ainsi, voyant moins bien, il entend mieux, il entend ce que
-les autres hommes n'entendent pas. Peut-être a-t-il entendu le bruit
-des larmes dans les yeux...
-
-Or les larmes sont contagieuses. Et Alphonse Daudet, après avoir raillé,
-s'émeut. La faculté des larmes est aussi naturelle chez lui que la
-faculté du rire. Cela résulte peut-être d'une adolescence inquiète dans
-un foyer où le malheur frappait aux vitres: «sa mère avec de grands yeux
-tristes» a-t-il écrit.
-
-En tous cas, c'est un don précieux pour quiconque prend la parole devant
-la foule: orateur, écrivain, que ce don d'émouvoir, mouiller les yeux,
-faire jaillir la source divine et salée de ce rocher des coeurs qu'on
-croyait mort. Alphonse Daudet le possédait et lui dut pour une part le
-grand succès de ses romans; à l'apparition de _Jack_, George Sand lui
-écrivait: «Votre livre m'a tellement serré le coeur que j'ai été trois
-jours sans pouvoir travailler.»
-
-Ce sentimental, côte à côte avec l'observateur, c'est le poète qui vit
-dans le romancier et toujours intervient. Parfois même, après l'époque
-des débuts, et tout le long de l'oeuvre, le poète recommença à parler
-seul: L'_Arlésienne_ est plutôt, et restera, un poème de Provence, comme
-_Mireille_; Le _Trésor d'Arlatan_, tout récent, avec ses paysages
-camarguais, sa sorte de sorcellerie paysanne et son merveilleux du Midi,
-fait songer à une idylle tragique d'un poète du félibrige, comme si
-Alphonse Daudet avait voulu se prouver à lui-même, pour une fois et par
-jeu, le poète provençal qu'il aurait pu être.
-
-Subtil moyen de leurrer sa nostalgie!
-
- *
- * *
-
-Mais n'a-t-il pas emporté le Midi avec lui, surtout le soleil, qui fait
-la vie de son style? Quand on le lit, on lui applique la jolie phrase de
-Sainte-Beuve qu'on dirait trouvée pour lui: «Il a le style gai et qui
-laisse passer des rayons.» Cette manière claire n'est pas obtenue sans
-peine. La journée, quand elle est la plus lumineuse, est sortie d'un
-matin de brouillard. Alphonse Daudet, comme Balzac, comme tous les
-créateurs de vie, est attiré d'abord aux péripéties, au mouvement du
-drame et des êtres. Surtout que lui n'a pas de sang-froid et court d'une
-haleine jusqu'au bout du roman. Mais, ensuite, il revient sur ses pas.
-Souvent il a récrit un livre plusieurs fois, les feuillets du manuscrit
-étant divisés par moitié ou par tiers. Les phrases alors s'enjolivent,
-se concentrent. Il y a, dans sa manière, quelque chose d'égratigné,
-d'incisif, les hachures de l'eau-forte, les coups de crayon saccadés, où
-se continue la nervosité de la main. Et puis des grâces ajoutées, des
-roses piquées, des bijoux silencieux qu'une main de femme y entremêla.
-Collaboration amicale et avouée: «Notre collaboration, un éventail
-japonais: d'un côté, le sujet, personnages, atmosphère; de l'autre, des
-brindilles, des pétales de fleurs, la mince continuation d'une
-branchette, ce qui reste de couleurs et de piqûres d'or au pinceau du
-peintre», a écrit Mme Alphonse Daudet qui fut ainsi «compagne de sa vie
-et compagnon de ses idées», comme observa Vallès dans _Jacques
-Vingtras_, à propos du ménage Michelet (sans compter que Mme Alphonse
-Daudet produisit, en outre, toute une oeuvre personnelle: _Enfants et
-Mères_, _Fragments d'un livre inédit_, etc., d'intimité subtile,
-émouvante et bien féminine).
-
-Quant à l'oeuvre d'Alphonse Daudet, on peut dire pour la résumer,
-qu'elle offre un fécond mélange d'imagination et de documents, oeuvre de
-poète et d'observateur, qui enveloppa dans son style chatoyant la
-réalité indispensable. Ainsi les châsses dont tout l'or et les
-pierreries ne seraient rien pour éblouir les fidèles sans, au fond,
-quelque ossement qui les transfigure.
-
-
-
-
-MARCELINE DESBORDES-VALMORE
-
-
-Marceline Valmore est la plus grande des femmes françaises. A ceux qui
-insistent, aujourd'hui, sur l'infériorité des femmes, sur leur
-incapacité foncière et pour ainsi dire organique, il suffit de répondre
-par ce nom-là, une femme tout uniquement de génie, mieux que Georges
-Sand, trop consacrée, et qui, vraiment, ne fut, elle, qu'un homme de
-lettres.
-
-Le signe de sa gloire, une gloire très tendre et très auguste, c'est que
-tous les poètes en ce siècle l'ont aimée également: Hugo, Baudelaire,
-Lamartine, assez chiche d'éloges, qui lui dédie des strophes d'encens;
-Vigny, qui l'appelle le plus grand esprit féminin de notre époque;
-Michelet, qui écrit: «Le sublime est votre nature»; Sainte-Beuve, qui
-trace d'elle un subtil pastel, poussière d'immortalité!--puis lui
-consacre tout un livre; et d'autres encore: Barbey d'Aurevilly,
-Banville, Verlaine,--garde d'honneur autour de sa vie, autour de son
-tombeau, où sans cesse des mains pieuses arrachent les herbes d'oubli,
-restaurent ce nom qui doit durer.
-
-Qu'est-ce qui lui vaut ce culte ininterrompu des poètes? C'est que, en
-la lisant, on se prend à l'aimer comme une mère. Elle attendrit comme si
-elle était notre mère. C'est notre mère en double, dirait-on. Et comment
-chercher des défauts à une mère? Oui! sa poésie n'est pas précisément
-l'art que nous goûtions le plus. Pas de dessous, d'infini de rêve, de
-style subtil et rare. Mais c'est notre mère; c'est une femme et exquise.
-Elle, surtout, a fait de la poésie vraiment féminine. Elle a un _sexe
-littéraire_. Elle a le cri des entrailles, la couvée silencieuse, les
-larmes promptes, les soubresauts de la passion, les déchirements, les
-trouées lumineuses, les jets de sang, comme a dit Barbier, les jets de
-sang de ses paumes, de ses pieds, de son front couronné d'épines, de son
-flanc percé, de toutes les blessures divines de cette Crucifiée de
-l'art.
-
- *
- * *
-
-Quelle existence fut plus cahotée, instable, douloureuse, assombrie sans
-cesse par les mécomptes, la mort, la pauvreté? Comme par un signe de
-prédestination, elle était née devant un cimetière et joua, enfant, dans
-l'herbe des tombes. A quinze ans, la ruine. Son père était peintre
-d'armoiries d'équipages et d'ornements d'églises. Or la Révolution avait
-éclaté, ne voulant plus ni carosses, ni culte. La mère meurt. Marceline
-doit aider à vivre le père pauvre et sept enfants plus jeunes. Elle se
-résout au théâtre. Vers l'année 1804, elle est en représentations à
-Paris. C'est Grétry qui, l'ayant entendue par hasard, lui fit chanter sa
-_Lisbeth_. Elle avait déjà un air si brisé, si triste! Le musicien
-l'appelait: «Mon petit roi détrôné.» Dix ans de cette vie-là en
-province, à l'étranger, jouant à la fois les jeunes premières dans la
-comédie et les dugazons dans l'opéra. Puis elle cesse de chanter. Elle
-en donna plus tard à Sainte-Beuve l'adorable raison: Ma voix me faisait
-pleurer moi-même.»
-
-Qu'était-il arrivé? Une peine profonde, un amour non payé de retour, un
-de ces misérables essais de bonheur d'où on sort plus morne et plus
-seul, et après lequel certaines femmes d'élite jettent pour jamais la
-clé de leur coeur dans l'éternité. Quel fut cet amour? Marceline en
-parla partout, sans cesse dans tous ses vers, et ne l'a nulle part
-nommé. Quelques-uns, aujourd'hui, ont voulu élucider le mystère, banale
-curiosité! L'important pour son oeuvre, c'est que jamais elle ne se
-consola. Grand chagrin d'amour qui devait, jusqu'au bout, se lamenter au
-travers de sa vie, blessure d'eau ruisselant parmi les roches, accrue
-par l'obstacle des roches, sans qu'on sache de quelles hautes et
-lointaines collines la source a commencé de jaillir!
-
-Même très tard, dans l'apaisement de l'âge, elle évoque encore cet amour
-dont elle est restée pâle, comme soufrée à jamais de cet orage du matin.
-Elle écrit à Pauline Duchambge: «La _seule_ âme que j'eusse demandée à
-Dieu n'a pas voulu de la mienne. Quel horrible serrement de coeur à
-porter jusqu'à la mort!»
-
-Pourtant elle avait uni sa vie à un autre homme, le comédien Valmore,
-qui fut probe et bon.
-
-Mais le malheur, toujours acharné, s'obstina après son foyer: elle
-perdit successivement ses deux filles dont les doux visages s'encadrent
-si souvent dans ses strophes: Ondine, puis cette frêle et frileuse Inès,
-qui mourut en plein printemps, comme une rose phtisique.
-
-Avec cela, sans cesse une vie étriquée, incertaine, besogneuse. Ses
-chants divins ne lui rapportaient rien. Une gêne permanente, qui allait
-parfois jusqu'à la misère, aux crises noires.
-
-Et pas même la pitié de la mort! Elle vécut vieille, jusqu'à
-soixante-treize ans, avec l'horrible malchance finale d'une maladie
-cruelle qui la tint deux années dans son lit, impotente, déjà comme de
-l'autre côté de la vie, où elle s'occupa jusqu'à sa dernière heure de
-corriger de nouveaux vers, ceux qui ont constitué les poésies posthumes
-et contiennent ses chefs-d'oeuvre: _Jours d'Orient_, _la Couronne
-effeuillée_, _les Roses de Saadi_.
-
-Et n'est-il pas naturel, après une telle vie, qu'il semble en la
-lisant--comme elle a dit d'un autre--qu'on sente souffrir le livre dans
-ses mains?
-
- *
- * *
-
-D'ailleurs même avec une destinée clémente, elle eût été malheureuse.
-Elle fut de ces sensitives se tourmentant elles-mêmes, souffrant pour
-des riens, pour des nuances. Elle fut de ces inquiètes qui peuvent dire
-comme Lamennais: «Mon âme est née avec une plaie.»
-
-Or cette plaie native s'élargît et saigna par l'amour. Valmore a surtout
-aimé. Toute femme qui écrit peut se définir d'un mot, celui
-qu'elle-même, à son insu, emploie le plus fréquemment. Ainsi le mot
-«étreindre» pour George Sand. Quant à Valmore, son verbe serait «aimer».
-Toute sa souffrance vient de l'amour, et aussi son génie. Celui-ci, est
-tout amour. Sapho moderne, elle a trouvé, pour exalter et regretter son
-premier amour mort, des accents frémissants--flammes et roses!--qui
-dépassent de loin les poètes, même illustres, dont les _Nuits_
-paraissent, en regard, bien déclamatoires et fausses. D'ailleurs, elle a
-exprimé toutes les amours: amour de jeune fille, d'amante heureuse ou
-délaissée, d'épouse, de mère. Elle a dit toutes les nuances du grand
-cri. Et avec des trouvailles d'une intensité inouïe. «Tu ne sauras
-jamais à quel point je _t'atteins_», dit-elle à l'homme qu'elle aime.
-Puis vient cette notation, si spéciale à la femme en amour, de songer à
-la mère de l'amant qu'elle adore, par qui il fut aussi aimé d'un amour
-de femme illimité. C'est presque une jalousie, mais très douce, à cause
-des souvenirs communs. Et elle a ce cri virginal pour s'affirmer plus
-aimante: «Plus grand que son amour, mon amour se donna.» A propos de ses
-enfants, elle note: «Cet amour-là fait souffrir aussi, comme l'autre.»
-
-Cent choses d'une psychologie, d'une pénétration, d'une divination qui
-va jusqu'au plus secret de la tendresse, jusqu'au plus tenu des fibres
-intérieures, jusqu'au plus infinitésimal des contacts du coeur avec les
-autres coeurs; et tout cela vu comme aux lueurs d'un éclair, tout cela
-pathétique, attendrissant, comme si, chaque fois, elle avait pleuré sur
-son vers au moment où il se traçait sur le papier, et qu'il fût né moins
-dans l'encre que dans une larme.
-
-Car tout aboutit invariablement à des désespoirs, pour cette âme
-nostalgique et trop sensible. Fragile âme blanchie, d'un blanc frileux
-et qui vite s'écroule en pleurs, comme la gelée, en hiver, sur les
-vitres. Pourtant Valmore fut plus forte que la douleur et le malheur.
-Elle avait adopté une sûre défense, ce mot céleste, pour sa devise et
-son cachet: «_Credo_, je crois.» Ce que Sainte-Beuve toujours un peu
-malicieux traduisait ainsi: je suis crédule.
-
-Eh bien! non! Elle crut vraiment. L'amante devint chrétienne. Dans la
-Sapho se leva une sainte Thérèse. Celle qui avait eu des cris de passion
-trouva des hymnes de foi. Elle reporta à Dieu tout l'amour qu'elle avait
-égaré sur les créatures et les choses d'ici-bas, dont plus aucune
-dorénavant ne l'attirait et ne la valait. «Tous mes étonnements sont
-finis sur la terre», soupire-t-elle avec mélancolie.
-
-Encore un temps, elle reste imprégnée de l'ancien amour profane. Déçue
-dans ses affections terrestres, elle s'en retourne à Dieu avec les mêmes
-lèvres et les mêmes incantations amoureuses. On la dirait maintenant
-l'amante de Dieu. Est-ce que Sainte Thérèse aussi ne parlait pas à Jésus
-comme à un bien-aimé? On connaît ses mystiques effusions si passionnées:
-«L'amour que je t'ai voué me meut tellement que, n'y eût-il pas de ciel,
-je t'aimerais et n'y eût-il pas d'enfer, je te craindrais. Je me donne
-à toi sans rien te demander; même sans espérer ce que j'espère, je
-t'aimerais encore autant.»
-
-Quant à Valmore elle s'épure bientôt, pacifiée, purifiée. La passion
-véhémente se cargue. Ses poèmes prennent quelque chose de chuchoté, de
-confidentiel. C'est la prière avec la naturelle confiance et aussi le
-naturel effroi, cette nuance caractéristique de l'adoration chrétienne.
-Elle parle à son Père, lui raconte ses peines anciennes et les glorifie
-quand même. Elle a des hymnes, des oraisons, des litanies, revenues du
-fond de la petite enfance. Les strophes se déplient comme les
-mousselines retrouvées de sa toilette de première communiante... Ah! les
-uniques paroles de prières qu'elle a su trouver, après les uniques
-paroles d'amour. Baudelaire, férocement misogyne, se demandait quelle
-conversation les femmes peuvent bien avoir avec Dieu et pourquoi on les
-laissait entrer dans les églises. Il n'avait pas songé à Valmore, qu'il
-aimait pourtant, ni aux prières que sont tels de ses poèmes, des prières
-câlines, abandonnées, immatérielles pour ainsi dire, paraissant ne plus
-appartenir à la terre et être le bruit d'une âme qui est déjà plus près
-de Dieu que de la vie.
-
- *
- * *
-
-D'ailleurs, toujours elle donna cette impression de planer. Elle plana
-même, et surtout, au-dessus de la littérature. Les modes n'eurent aucune
-prise sur cet art inné, qui, dans sa sincérité, trouva une note, un
-accent, un style, un vers à peine condensé au fur et à mesure, mais
-demeuré presque invariablement le même à travers une production de
-cinquante années. Même la formidable révolution romantique n'eût point
-de prise sur elle et ne l'influença en rien. Or d'être instinctif, son
-génie précisément fut novateur. Elle a presque autant inventé que Victor
-Hugo quant à la prosodie, et aux détails du vers. La première, elle
-réemploya avec fréquence les mètres impairs; vers de cinq, de sept, de
-neuf, de onze, de treize syllabes. Et comme elle y réussit!
-
- D'un ruban signée
- Cette chaise est là
- Toute résignée
- Comme me voilà!
-
-_Comme me voilà!_ N'est-ce pas déjà tout le ton, toute la simplicité
-émouvante de Verlaine, Verlaine qui fut un fils d'elle, né de sa divine
-maternité poétique, filialement en aveu du reste, et aux aguets dans ses
-_Poètes maudits_ pour qu'on lui rende honneur, à celle d'où il sort.
-Quel honneur pour elle d'être son initiatrice et la mère d'un tel fils!
-
-Comme lui, elle avait déjà tout ceci: exquis abandon, simplicité de
-l'âme, négligé des mots, adorable déshabillé de la phrase--comme au saut
-du lit--faisant sa prière du matin. Et aussi ce quelque chose de
-susurré, de gémi, d'à peine convalescent, d'inquiet et cependant de
-confiant, chambre de malade à la fenêtre ouverte sur un commencement
-d'avril.
-
-Et déjà les familiarités charmantes, ce sans-façon presque _parlé_ qui
-enlève au vers toute allure déclamatoire et du Midi, son grand geste.
-Elle aussi, comme Verlaine, revendiqua le Nord, son Nord, cette ville de
-Douai avec un beffroi et des demeures à pignon, où elle demandait
-d'aller mourir, qu'elle appelait si joliment «ma natale» et dont les
-souvenirs, la Notre-Dame, la vallée de la Scarpe, les tours, les jardins
-ponctués d'abeilles, emplissent son oeuvre, influencèrent son art.
-(Celui-ci, en prit ce qui caractérise tout art du Nord: la nuance).
-
-Souvent également les répétitions, les allitérations, affectées dans la
-suite par Verlaine et les plus récents poètes:
-
- Une autre, une autre, et puis une autre l'entendra!
-
-Enfin maints mots transposés, inventés ou composés, mais avec quelle
-délicate prudence toujours heureuse: _angéliser_, _entr'aîler_.
-
-Mais pourquoi s'ingénier aux nuances de toutes les plumes et de tous les
-duvets quand le cygne sanglotant s'est envolé si haut et pour toujours
-dans des ciels d'éternité!
-
-
-
-
-M. J. K. HUYSMANS
-
-
-M. Huysmans qui, à ses débuts, collabora aux _Soirées de Médan_, eut
-l'air d'acquiescer à la manière naturaliste, n'y trouva en réalité qu'un
-moyen de satisfaire son naturel pessimisme. Peindre la laideur, les
-vices, les misères, la chair triste, les coeurs pourris, les linges
-sales, c'était l'occasion d'exprimer son dégoût de la bassesse
-contemporaine. Vite il chercha à s'en évader. Comme Baudelaire, après sa
-moisson de «fleurs du mal», il eut ses «paradis artificiels», c'est _A
-Rebours_. Mais ceci n'était qu'une étape et, dans _En Route_, il raconta
-ensuite, nous ne voulons pas dire une conversion, mais une crise
-religieuse singulièrement pathétique.
-
-Il s'agit d'un homme, las des êtres et des livres, qui se met à
-fréquenter les églises, les offices, se lie avec un prêtre éclairé, va
-passer un temps de retraite dans une abbaye de Trappistes et, confessé,
-communié, rendu à Dieu, rentre dans la vie et dans Paris en concluant:
-«Ah! vivre, vivre à l'ombre des prières de l'humble Siméon, Seigneur!»
-
-Y a-t-il là une simple affabulation de roman? Est-ce uniquement pour se
-documenter que M. Huysmans, depuis ces dernières années, à la surprise
-de ceux qui le connaissaient, devint peu à peu l'assidu des messes, des
-saluts, pélerina de Saint-Sulpice et de Saint-Séverin aux chapelles
-privées et singulières de Paris, celle, par exemple, si curieuse, des
-Bénédictines du Saint-Sacrement, rue de Monsieur, où il alla lotionner
-ses yeux las à la fraîcheur des cantiques, se désaltérer à l'orgue, aux
-affluents débiles que sont les voix des nonnes chantant au jubé, tandis
-que le fleuve de l'orgue déferle...
-
-Nous savions aussi qu'il s'était instruit dans toute la Mystique,
-familier avec sainte Thérèse, Catherine de Gênes, Emmerich, Ruysbroeck
-l'Admirable.
-
-Enfin, n'alla-t-il pas lui-même s'interner un moment dans le silence
-d'un cloître champêtre de la Trappe? Ce Durtal qu'il nous y montre, en
-proie à Dieu, est-ce lui-même et subit-il de son côté la crise de foi
-qu'il nous décrit? S'agit-il d'une autobiographie, et fait-il allusion à
-son cas quand il s'écrie: «Je suis allé à l'hôpital des âmes, à
-l'Eglise?» On pourrait le croire, tant l'analyse est aiguë, minutieuse,
-d'autant plus que souvent, au lieu d'objectiver, de créer des
-personnages fictifs, M. Huysmans, dans ses romans, en revient toujours à
-lui-même, et que ce type de Durtal, apparu déjà en un précédent livre,
-semble raconter ses propres états d'esprit et se transposer en une
-personnelle et successive vivisection d'âme.
-
-Il y a lieu de le supposer d'autant plus que, parmi les causes de ce
-ralliement à Dieu, le romancier signale, chez Durtal, l'ennui de vivre
-et le dégoût du monde.
-
-Or M. Huysmans aussi nous offre encore une fois les mêmes symptômes
-personnels depuis ces dernières années. Il a avéré une misanthropie
-sincère. Après avoir fréquenté des artistes, des écrivains, naguère, il
-s'est soudain replié sur lui-même, comme le converti du roman, lui aussi
-solitaire, aigri, malade, dépris, n'allant nulle part, ayant renoncé aux
-milieux littéraires et mondains où sa noble nature franche ne pouvait
-s'accommoder des mensonges, vilenies, abdications, promiscuités.
-Isolement logique! Subtil et magnifique dans son art, il devait se
-trouver, en s'élevant, de plus en plus isolé. Qui ressemble aux grandes
-âmes? L'océan gémit parce qu'il est dépareillé. Tous les traits et les
-mobiles qu'il prête à Durtal, sa vie elle-même nous en offre l'exemple.
-N'est-il donc pas permis d'imaginer que cette crise religieuse qu'il
-peint avec tant d'intensité fut la sienne? Voyez alors l'avertissement
-singulier de la destinée et les correspondances mystérieuses entre les
-choses: M. Huysmans habite depuis longtemps un calme logis de la rue de
-Sèvres faisant partie d'un ancien couvent de Prémontrés aux toits de
-tuiles fanées, comme s'il avait fallu d'abord que cette âme fut investie
-en silence, cernée par tout ce qu'il y a de foi, d'encens induré, de
-prières survécues dans les vieilles pierres qui furent une abbaye.
-
- *
- * *
-
-Dans le cas où la crise religieuse que _En Route_ raconte lui serait
-personnelle, on peut dire que l'écrivain s'en est venu de loin vers
-Dieu. On connaît ses oeuvres de début, osées, charnelles: _En Ménage_,
-les _Soeurs Vatard_, le _Drageoir à épices_. Littérairement, il fut,
-entre autres, _un odorat_, à preuve ce nez busqué et embusqué sur son
-profil maigre, un nez de proie, un nez qui lui donne une tête d'oiseau
-de proie, de grand vautour chauve. Or, il aima l'odeur du péché, nota
-les relents coupables de la femme, tout ce qui monte, faisandé et blet,
-de la grande ville. Car le péché est surtout odeur. Eprouva-t-il une
-sensualité nouvelle à subodorer la senteur maladive des églises: nappes
-d'autel défraîchies, encens fané et cires--mortes de se pleurer?
-
-Déjà dans _A Rebours_ on pouvait prévoir la crise religieuse. Il y fit
-le tour des idées et des vices, perversités extrêmes des décadences,
-péchés contre l'Esprit et contre nature, après quoi sembla s'annoncer
-l'approche de Dieu. A la fin, Des Esseintes, courbaturé de trop de
-coupables délices, tombait à genoux; et, au-dessus des fards, des
-tableaux pervers, des lits défaits, une prière clôturait l'oeuvre et
-s'envolait, oiseau blanc, dans le blanc de la page finale. C'est que, à
-la suite de ce livre, il ne restait plus à prendre qu'un des deux partis
-indiqués par Barbey d'Aurevilly à Baudelaire après les _Fleurs du mal_:
-«Ou se brûler la cervelle, ou se faire chrétien.»
-
- *
- * *
-
-Nous ne savons pas si M. Huysmans s'est fait chrétien, mais il a écrit
-en tout cas une oeuvre chrétienne. Nous voyons chez Durtal
-l'acheminement, les étapes de la foi, les voies de la grâce, la
-manigance céleste, le minime et quotidien accroissement, le léger vent
-qui vient des plages du ciel et accumule, sable à sable, ces dunes d'or
-dont une âme d'élite va s'ourler et qui la sépareront de la vie
-mauvaise. Nous assistons à cette cure sévère qu'est un séjour à la
-Trappe: efforts, prières, tentations dernières de la volupté, embûches
-de l'esprit, blasphèmes, rires, objections, négations.--«Mais si
-c'était intelligible, ce ne serait pas divin!» Et enfin la victoire
-céleste! Lutte pathétique où renaissent les orages de Pascal. Sans
-compter que cette langue de M. Huysmans, toute admirable, ajoute le
-frisson de ses teintes électriques, vénéneuses, d'un ciel pourri où se
-lèvent soudain des mots qui sont un lys de Memling, une clé ouvrant sur
-le mystère, la plaie de Jésus qui ne saigne plus, mais s'effeuille,
-dirait-on. Intensité de psychologie inouïe, à croire que M. Huysmans ne
-décrit que ce qu'il a ressenti, vécu, et que lui-même, aujourd'hui, est
-une grande âme de plus vaincue par ce que Chateaubriand appelait «le
-génie du christianisme.»
-
- *
- * *
-
-Car Chateaubriand marche en tête de cette troupe sacrée qui aura
-appartenu à l'Eglise. N'est-ce pas merveilleux, en un temps où on disait
-la foi morte, de constater combien de grands écrivains de notre siècle
-ne l'auront pas quittée ou y seront revenus? La religion peut en
-revendiquer beaucoup: outre Chateaubriand, Lamartine aussi, et Barbey
-d'Aurevilly, d'un catholicisme absolu quoique ostentatoire; Baudelaire
-qui fut lui-même un poète, un peu satanique aussi, mais seulement en
-tant qu'il y a des gargouilles de démons aux flancs d'une cathédrale.
-Puis Veuillot, spadassin de Dieu, et Hello, d'une foi si lyrique et qui
-s'exaltait en effusions de grands arbres.
-
-Et Villiers de l'Isle-Adam, qui, sur son lit de mort, tenait dans ses
-mains, déjà de la couleur de la terre, les épreuves d'_Axel_, pour avoir
-le temps de les corriger selon la Foi.
-
-Et Verlaine, enfin, qui lui-même a raconté sa conversion dans un lieu de
-retraite où «le chevalier Malheur» l'avait mené. Et l'éclosion, dans cet
-abandon, de ce livre _Sagesse_ où le poète inventa des litanies
-nouvelles. «Fils soumis de l'Eglise, le dernier en mérites, mais plein
-de bonne volonté», déclara-t-il dans la préface.
-
-M. Huysmans est-il «en route» pour le même aveu et la même conclusion?
-Il n'y aurait qu'à s'en réjouir, et de ce qu'il entre à son tour dans
-cette lignée où déjà son grand talent lui assignait une place, royaux
-esprits qui, durant tout le siècle, se passèrent de main en main, comme
-les coureurs antiques, le flambeau de la Foi allumé à l'étoile de
-Bethléem.
-
- *
- * *
-
-Littérairement on peut conclure que M. Huysmans avec: _A Rebours_,
-_Là-Bas_, _En Route_, aura terminé un triptyque comme ceux que
-peignaient les peintres de sa race--il est originaire de Bréda--ces
-maîtres hollandais et flamands dont il a l'imagination fiévreuse, le
-coloris massif et violent.
-
-On songe surtout devant ces trois livres au triptyque de Quentin Metzys
-qui est au Musée d'Anvers, un des chefs-d'oeuvre de tous les siècles et
-de toutes les écoles.
-
-Dans le volet de gauche, Hérodiade est assise à côté du Tétrarque à la
-table du festin où, parmi les roses, les cristaux, les argenteries,
-songe le chef décapité de Jean-Baptiste que la favorite taquine du bout
-de son couteau d'or comme un fruit de plus parmi les autres fruits du
-dessert. Salomé vient de danser. L'odeur du sang se mêle à l'odeur du
-sexe. Volupté, cruauté, complication des vieillesses de l'âge et des
-vieillesses du temps, raffinement des décadences. Ce volet-là c'est _A
-Rebours_.
-
-Dans le volet de droite un bûcher mauvais s'allume. Des hommes aux
-visages déformés, aux yeux de concupiscence, y jettent des sortilèges et
-des maléfices, cherchent dans les flammes des formes qui s'enlacent, se
-pâment, défaillent. Le feu a l'air de sortir par un soupirail de l'Enfer
-soudain ouvert. Ce volet-là c'est _Là-Bas_.
-
-Et voici le panneau central: la figure lamentablement douloureuse, mais
-tendre, de Jésus, victime expiatoire, Christ dépendu, dont la plaie au
-flanc coule, intarissable, offre sa fiole rouge, élixir de guérison,
-dans cette grande pâleur séculaire... Salut permanent et immanquable!
-C'est _En Route_, livre principal au travers duquel Jésus repose...
-
-Triptyque littéraire, admirable et qui a déjà un air d'éternité, la
-patine des oeuvres qui sont dans les musées.
-
-
-
-
-LAMARTINE
-
-
-Après cent ans écoulés, la parole de Humbold reste vraie: «Lamartine est
-une comète dont on n'a pas encore calculé l'orbite.» Car, même
-aujourd'hui, il est difficile de préciser la parabole de cet errant du
-génie qui a laissé un peu de lui dans toutes les âmes.
-
-Lamartine! ah! le doux nom! et quel coup d'archet sur nos souvenirs!
-N'est-ce pas lui, quand nous le lisions à quinze ans, au collège, qui
-nous fut la première révélation de la Poésie? Au même moment, il nous
-fut aussi la première révélation de la Femme, car ses vers à Elvire et à
-Graziella donnaient comme un visage aux rêves encore informulés en nous.
-
-Lamartine nous a suscité jadis toutes ces émotions-là. Nous l'avons plus
-qu'admiré; nous l'avons aimé. Voilà pourquoi la lecture, plus tard, en
-paraît fade et décolorée.
-
-Il en est de ses poèmes comme de ses lettres d'amour, qu'on ne doit
-jamais relire; ce n'est pas qu'elles soient autres, mais nous-mêmes
-nous avons changé; nous n'avons plus l'âme qu'il faut, l'âme ancienne
-toute neuve et impressionnable.
-
-Pour Lamartine aussi il vaut mieux _se souvenir de l'avoir lu_--lui qui
-nous demeure, à travers les années, comme la douceur d'un ancien amour!
-
- *
- * *
-
-Et pourtant, qui fut jamais plus poète, dans le sens originel et
-foncier? Chez lui, la poésie était un acte spontané de la nature, comme
-la respiration ou la circulation du sang. Il était lyrique de la tête
-aux pieds, a-t-on dit.
-
-Il a chanté sans savoir comment ni pourquoi, comme la mer, et comme la
-forêt--frère lui-même de ces infinis qui rendent tous un son pareil!
-
-Car il n'avait rien appris. C'est un ignorant qui ne sait que son âme,
-observa un jour Sainte-Beuve. Tout au plus connaissait-il l'irrémédiable
-mélancolie de son précurseur Chateaubriand, âme orageuse à l'image et à
-la ressemblance de ses horizons maritimes de Bretagne, et les sublimités
-de la Bible dont précisément, dans son entourage, on s'occupait beaucoup
-à cette époque. Deux de ses amis, M. de Genoude et M. Dargaud, avaient
-traduit les _Psaumes_ et les _Livres_. Lui-même apparut comme un jeune
-roi David, ayant songé d'abord à intituler ses Méditations _Psaumes
-modernes_, comme l'atteste le premier manuscrit retrouvé. Et il avait
-vraiment l'éloquence douloureuse du psalmiste et des prophètes, celui
-que George Sand appela le Jérémie de la Restauration.
-
-Son succès fut immédiat et prodigieux: en un soir, ayant dit ses
-premiers vers dans le salon de Mme de Saint-Aulaire, où venaient Guizot,
-Decazes, Villemain, toutes les jeunes gloires du moment, il était devenu
-célèbre.
-
-Son premier livre, accueilli avec tremblement par l'éditeur Nicolle, fut
-tiré en peu de temps à quarante-cinq mille exemplaires. Tout le monde le
-lut, s'enthousiasma, pleura. Dans les promenades publiques, dans les
-jardins, on s'isolait pour lire sous les arbres les vers des
-_Méditations_.
-
-C'est que, par un miracle unique, son âme s'était trouvée en communion
-avec tous. Il avait été l'âme de la foule. Il avait été les eaux de sa
-soif, la parole de son attente. Après tant de ruines, de secousses et de
-révolutions, après tant de négations, le poète était apparu disant
-l'éternité et la certitude de Dieu, parlant d'idéal et d'infini. A cette
-foule qui avait traversé la nuit et cru mourir, dont on avait conduit
-les pères en troupeaux à la guillotine, puis aux boucheries plus
-sanglantes encore de la guerre, il venait dire: «L'homme est un _dieu_
-tombé!...»
-
-Et puis, il y a autre chose: ce commencement de siècle qui marquait une
-renaissance était comme une puberté qui s'élabore; il avait les
-troubles, l'incertitude, l'angoisse sans cause, la mélancolie de la
-vierge qui devient nubile et sent déjà l'avenir lui tourmenter le sein.
-
-La poésie de Lamartine répondit à tous ces vagues élans, elle qui, non
-contente de diviniser la vie, divinisa l'amour. Ah! ce fut même son plus
-suave enchantement! Le «dieu tombé» retrouvait dès ici-bas un ciel dans
-l'amour, l'amour plus fort que la mort elle-même, puisque l'amante
-soupirait à l'amant: «Je ne comprends pas le ciel même sans toi!»
-
-Le _Lac_, les stances à Elvire, l'élégie du _Premier regret_ donnaient
-un avant-goût d'infini: «O temps! suspends ton vol!» et promettaient des
-minutes divines où, vivant--grâce à l'amour--on vit déjà d'éternité!
-
-Et cela n'apparut pas comme une imagination impossible, un leurre
-consolant de poète. Il prêchait d'exemple. On voulut aimer à sa façon;
-il avait créé une nuance nouvelle d'aimer et d'être aimé, car on savait
-que lui-même avait vécu de telles amours. Ses aventures italiennes, la
-mort de la pêcheuse de Procida faisaient autour de sa jeune tête de
-héros un nimbe de légende et de mélancolie. On ne l'en aima que
-davantage--et d'avoir l'air si triste, étant si beau.
-
-Il disait: «Nulle part le bonheur ne m'attend!» dès la première pièce de
-son premier livre; et plus tard, dans le poème sur la mort de sa fille,
-il se nommait encore «un homme de désespoir».
-
-D'un bout à l'autre la même attitude et la même parole: «Voyez s'il est
-une douleur comparable à la mienne!» Lamentation prodigieusement habile,
-si elle n'eût pas été sincère. Certes ce n'est pas un mot de dieu, de
-génie ployant sous la croix de son art. C'est le mot de la mère; d'une
-femme. Jésus lui disait: «Ne pleurez pas sur moi!» Voilà le mot vrai; la
-posture qu'il fallait. Mais si le poète y eût gagné à nos yeux, la foule
-aime mieux ceux qui demandent sa pitié.
-
-Et elle donna tout à Lamartine: sa pitié, son admiration, son temps, ses
-larmes, son or, son délire. Il fut vraiment, selon l'image de
-Shakespeare, porté en triomphe sur tous les coeurs.
-
-Ce triomphe dura vingt ans, vingt ans d'une existence comme une féerie.
-«Vous auriez dû être roi», lui disait un jour un de ses flatteurs. Il
-vécut tel: aimé, acclamé, dans un luxe qu'aucun poète n'avait jamais
-connu, semant les secours et les dons, voyageant avec une suite,
-partant sur un navire acheté par lui pour cet Orient mystérieux qu'il a
-décrit et où les Arabes du désert eux-mêmes, frappés de sa royale
-prestance, l'appelaient l'_émir frangi_.
-
-Si habitué à ces hommages unanimes, à ce culte et à cette frénésie de
-respect qu'un jour, à propos d'un jeune écrivain qu'on le priait de
-protéger, il déclara avec une fatuité touchante: «Il ne fera jamais
-rien. Il n'a pas été ému en me voyant.»
-
- *
- * *
-
-Malheureusement, la Poésie, qui lui avait donné tant d'années de gloire
-et d'une existence sans pareille, ne sut pas le retenir exclusivement.
-Déjà, en 1831, il avait publié sa _Politique rationnelle_ et brigué un
-mandat législatif. On prétend même qu'il n'entreprit son lointain voyage
-en Orient que par dépit de cet insuccès. Or ce voyage devait, par un
-hasard inouï, le pousser, à son retour, plus décidément encore du côté
-de la politique. Il avait rencontré dans les solitudes perdues du Liban
-cette bizarre lady Esther Stanhope, qui lui avait dit, après avoir
-consulté les étoiles et lu les signes de sa main--géographie mystérieuse
-des passions et des destinées: «L'Europe est finie; la France seule a
-une grande mission à accomplir encore. Vous y participerez.»
-
-Le superstitieux poète crut à l'horoscope de cette magicienne en
-cachemire jaune et turban blanc, qui fumait devant lui une longue pipe
-orientale; et dès son retour, sans doute, il rêvait déjà de réaliser son
-oracle, tandis que le navire, en route pour la France, marchait d'étoile
-en étoile...
-
-Bientôt il se fit élire à la Chambre:
-
---Où allez-vous vous asseoir dans l'Assemblée? lui demanda un de ses
-amis.
-
---Au plafond!
-
-Ceci marquait chez Lamartine lui-même la sensation qu'il se trouverait
-peu à sa place parmi les intrigues et les roueries d'un Parlement.
-
-Comment! le mélancolique poète allait s'occuper de politique et tenter
-de diriger l'opinion? Mais est-ce que le clair de lune ne gouverne pas
-la marée et n'attire pas avec ses yeux la souffrance de la mer?
-
-Lamartine, lui aussi, rêvait d'attirer le peuple à lui. Il avait mis
-Dieu dans la poésie et dans l'amour. Il voulut mettre Dieu dans la
-politique--le mot est de lui--créer une République évangélique où on
-gouvernerait la nation par ses vertus.
-
-Il faillit presque y parvenir dans cette extraordinaire aventure de la
-Révolution de 1848 qu'il prépara avec les _Girondins_ et dont il fut le
-promoteur et le héros. On ne peut pas lire aujourd'hui sans
-stupéfaction les détails du rôle qu'il joua à ce moment: sa lucidité
-d'esprit, son audace, son courage durant ces jours où, grâce à ce
-magnétisme, à ce _fluide charmeur_ qui furent toujours en lui, vingt
-fois il arrêta l'anarchie; où vingt fois il prit la parole, tête nue,
-sous les fusils braqués, bravant la mort, nouvel Orphée qui apprivoisa
-le lion populaire et l'entraîna avec des chaînes de fleurs. On connaît
-sa phrase célèbre sur le drapeau tricolore qui n'était qu'une sublime
-inspiration de plus après tant d'autres, où son patriotisme, pendant ces
-journées de février, se multiplia.
-
-Dans l'hagiographie, on apprend que certains saints vécurent toute leur
-vie en état de grâce.
-
-On peut dire de Lamartine qu'il a été toujours en état de génie.
-
- *
- * *
-
-Mais le génie ne va pas sans la couronne d'épines. Lamartine porta la
-sienne. Que n'était-il resté à la porte de la République! Platon l'eût
-couronné de roses. Des plus hauts sommets de la popularité il tomba,
-selon la parole de Milton, dans les mauvais jours et dans les mauvaises
-langues. La Révolution avait achevé de le ruiner. Quelques semaines
-avant les événements de février, un traité lui achetait ses oeuvres
-littéraires pour 540,000 francs. Par honnêteté et pour sauver de la
-faillite son libraire, il déchira le traité. Depuis longtemps, il semait
-l'or et les charités avec une prodigalité inépuisable. A un ami dans la
-gêne il écrivait: «Je ferai couper mes plus beaux arbres.» Alors, devant
-ce gouffre de dettes (plus de deux millions), Lamartine empoigna sa
-plume comme un outil et pendant vingt ans remplit de sa fière écriture
-du papier blanc accumulé, qu'il jetait à ce gouffre.
-
-Cela ne suffit même pas; et vinrent alors les grands déboires, les
-humiliations publiques: la vente de Milly, la loterie, la souscription
-nationale--toute la lie, toutes les feuilles mortes de l'automne de la
-vie.
-
-Et aucune pitié! Louis Veuillot, qui a la triste gloire d'avoir trouvé
-tous les mots cruels sur son temps, proclama: «M. de Lamartine n'a plus
-une lyre; c'est une tirelire.»
-
-Et si, pourtant! il la possédait encore, cette lyre ancienne! et malgré
-l'horreur des quotidiennes besognes, encore et toujours--dans ses pages
-obligées, tout au long des _Confidences_, de ses livres d'histoire, de
-son _Cours familier de littérature_,--des vibrations éclatantes, des
-coups d'ailes soudains, des ruissellements d'âme et de pierreries, tout
-un trésor intérieur que sa longue vie orageuse n'avait pas suffi à
-dilapider.
-
-Mais plus de poèmes, hélas! à cet âge pourtant où Victor Hugo, lui
-aussi frappé par la politique, allait commencer ses chefs-d'oeuvre.
-
-Lamartine maintenant aurait pu écrire son _Livre de Job_; mais, lui,
-manqua de loisirs parce qu'il manqua d'argent. Il fallait de la prose
-solide et marchande. Plus d'épisode nouveau pour faire suite à _Jocelyn_
-et à la _Chute d'un ange_, ni les _Pêcheurs_ annoncés, ni l'autre
-fragment sur la vie religieuse dans le cadre de la Judée.
-
-Et pas non plus ce retour sur les oeuvres anciennes qu'il avait appelé
-lui-même des «improvisations poétiques» et promis de «polir à froid».
-
-Vain espoir! l'homme, pas plus que l'Océan ne peut revenir sur ses
-traces et retoucher ce qu'il a laissé derrière lui.
-
-C'est tout polis que la mer jette au rivage ses galets après les avoir
-longtemps roulés dans ses marées.
-
-Au contraire toute l'oeuvre de Lamartine fut hâtive, d'une forme lâchée.
-Aussi, dans ses préfaces, redoutait-il lui-même le dédain des délicats.
-Il n'ignorait pas non plus les caprices fantasques de la vogue,
-l'effrayante mobilité des goûts littéraires qui démodent vite les
-oeuvres. Surtout pour celles qui appartiennent plus au passé qu'a
-l'avenir. Il y a des poètes qui ouvrent une époque et une poésie, tel
-Victor Hugo. Au contraire Lamartine ferma une époque. Il résume Piron,
-Millevoye, Lebrun, Soumet, tous ces poètes intermédiaires, non sans
-talent, qu'il continue en somme, mais absorba dans son rayonnement.
-C'est en ce sens que Rivarol a dit: «Le génie égorge ceux qu'il pille.»
-
-Mais tout en craignant pour l'avenir, il se consolait en affirmant: «Il
-y a des anniversaires d'idées dans la vie des siècles.» Et, en effet, on
-a pu assister, ces dernières années, à un renouveau de sa gloire, qui
-sans cesse recommencera par intervalles. Car la forme de sa poésie est
-sans date. Elle est classique et elle est moderne. La langue est large,
-peu raffinée et vaut moins par le choix des mots que par un rythme
-général. Or c'est par le vocabulaire d'abord qu'une poésie se démode.
-Celle-ci est toute de musique. Elle se borne à de grands _planements_.
-
-Quant au fond, elle s'en tient à ce qu'on peut appeler les lieux communs
-de l'humanité: la nation, l'amour, la religion, la douleur, mais on peut
-dire aussi que ces thèmes sont ceux de l'âme elle-même, l'âme éternelle,
-la Psyché nostalgique et vagabonde, et qu'un poète se haussant jusque-là
-émouvra davantage et avec plus de durée qu'un poète exprimant seulement
-les sensations personnelles et fugitives de sa seule âme ou de ses
-nerfs.
-
-Qu'importe d'ailleurs pour Lamartine si, des thèmes choisis, il sut
-faire véritablement des _concerts_, selon l'expression qui lui était
-familière, aujourd'hui vieillie, mais si juste.
-
-Chaque fois qu'il a pris la parole: soit sur la page blanche où
-tombaient ses poèmes spontanés; soit à la tribune; dans les rues, les
-jours de révolution; à l'Académie, où son discours de réception souleva
-d'un élan toutes les questions du temps et de l'éternité, chaque fois ce
-fut vraiment «un concert», une voix plus qu'humaine, une vaste musique
-rebelle aux subtilités, mais qui enveloppait toutes les âmes dans ses
-grands plis.
-
-Et c'est ainsi qu'il semble devoir s'éterniser pour l'avenir: Lamartine
-est l'Orgue de la poésie du siècle.
-
-
-
-
-M. OCTAVE MIRBEAU
-
-
-On pourrait dire de M. Octave Mirbeau qu'il est le don Juan de l'Idéal.
-
-Don Juan est le grand incontenté. Il a une curiosité inquiète, des
-aspirations infinies et peut-être aussi un goût des expériences. Il
-appartient à cette famille des lunatiques dont il est parlé dans
-Baudelaire: «Tu aimeras le lieu où tu ne seras pas, l'amant que tu ne
-connaîtras pas...» Toujours changer, se quitter, chercher ailleurs,
-versatile pélerin de l'amour! Tirso de Molina le vit passer dans les
-oratoires de Séville, guettant quelque infante aux yeux tristes,
-lui-même pâle comme la cire du chandelier, Molière aussi le rencontra,
-et Mozart qui nota l'harmonie de ses plaintes, et Byron et Musset.
-Personnage fuyant, inassouvi, énigmatique surtout. Il a sur la face un
-sourire, car le sourire seul est énigmatique. Mais son sourire est plus
-proche des larmes que du rire. Il apparaît le plus triste d'entre les
-hommes pour avoir voulu l'absolu. Pourtant son obsession était
-restreinte; elle fut purement féminine. Don Juan ne chercha l'absolu
-que sous une seule forme: l'Amour.
-
-Que dire de celui qui serait le Don Juan de tout l'Idéal? M. Octave
-Mirbeau y fait songer. Il n'y a pas que l'absolu de la beauté. Il y a
-l'absolu de la bonté, du bonheur, de l'art, de la justice. L'amour du
-coeur va à d'autres choses qu'à la femme: on veut aimer des tableaux,
-des livres, les malheureux, les pauvres, les fleurs, les morts, les
-nuages--on veut pouvoir s'aimer soi-même. Comment faire avec un seul
-coeur, si exigu, et qui contient si peu? Pourtant il faut aimer encore.
-On n'a pas assez aimé. On s'est trompé en aimant. Alors on vide son
-coeur--pour le remplir de nouveau. On se déprend, parfois, mais c'est
-afin de se passionner autre part.
-
-C'est la nature de don Juan... Or M. Octave Mirbeau lui ressemble comme
-un frère, plus souffrant, plus inassouvi, puisqu'il aime davantage et
-que son idéal est sans limites.
-
-Lui aussi a un sourire: son ironie, une ironie spéciale, hautaine et
-grinçante, d'une originalité unique et qui constitue une de ses plus
-fortes vertus littéraires. Encore un peu, ceux qui ne voient pas assez
-le fond des choses l'auraient pris pour un pamphlétaire, à cause de
-cette ironie, parce qu'il publia les _Grimaces_, qui furent parfois de
-cruelle satire, et parce qu'il écrivit de mémorables «éreintements»,
-des portraits justiciers, eaux-fortes où la plaque avait reçu
-d'indélébiles morsures. Mais ceci encore, n'est-ce pas la logique même
-de don Juan? M. Mirbeau veut l'absolu dans la beauté, dans l'art, dans
-la justice, comme don Juan voulait l'absolu dans l'amour. C'est pourquoi
-il accable de sa puissante raillerie, de ses invectives aux vols
-d'aigles et d'ouragans, de sa haine loyale, les mauvais écrivains, les
-mauvais riches, les _Mauvais Bergers_, comme il dit dans son drame.
-
-Mais haïr est la même chose qu'aimer. La haine ne provient que de trop
-d'amour. On le croyait cruel et inexorable. Ah! comme il est différent,
-et tout le contraire même, pour ceux qui le connaissent bien, ont
-approché tout près de ce coeur ombrageux et orageux. Contradiction de
-l'apparence! Même au physique, si son allure décidée, sa rousse
-moustache militaire disent l'audace, la bravoure, le goût du combat, il
-y a là, dans ce visage, des yeux bleus si ingénus, si tendres, si jeunes
-encore dans la figure plus âgée, des yeux comme ceux des enfants, des
-yeux comme les sources dans la campagne, des yeux qui croient à la
-bonté, à la loyauté, des yeux qui tout de suite s'apitoient, des yeux
-mouillés et comme faits avec des larmes qui attendent...
-
-Ainsi pour l'âme... On croyait M. Octave Mirbeau uniquement belliqueux,
-voire un peu féroce. En réalité, habitant loin des villes et en pleine
-Nature, il était toute douceur et vivait avec les fleurs. Sainte
-Thérèse, qui fut aussi une passionnée, a dit qu'elle se clarifiait les
-yeux chaque matin avec des roses. M. Octave Mirbeau aima toutes les
-fleurs qu'il a nommées «des amies violentes et silencieuses». Dans son
-jardin de Poissy, où il a des collections admirables d'iris, de roses,
-de pensées, il faut le voir, compétent comme un horticulteur de Harlem,
-qui les veille, les caresse, les appelle par leur nom...
-
-Certes, il les aima pour leur beauté, mais sans doute aussi et
-principalement pour leur fragilité. Car il est, avant tout, un grand
-coeur miséricordieux. Toute son ironie provient de toute son
-indignation, toute sa colère de toute sa pitié. Ses larmes deviennent
-des projectiles... C'est un sentimental sanguin.
-
-Et, en effet, après ses combats, voici tout aussitôt de lyriques
-effusions, des dithyrambes sonores et dont l'éclat de trompettes va
-atteindre les quatre points cardinaux de l'Art. On se souvient de
-certaines de ses pages, définitives comme un sacre, sur M. Rodin, sur M.
-Léon Bloy, tous ceux en lesquels il croit voir luire--enfin!--un peu de
-l'Absolu. Alors, ce sont moins des portraits qu'il trace, que des
-chants de joie, de triomphe et d'amour. Oui! il aime, il le dit, il le
-crie, avec des troubles et des frissons, des mots comme des baisers, des
-phrases qui s'agenouillent. «Du journalisme» disent les sots. Mais M.
-Octave Mirbeau ne fait pas des articles; il n'a jamais écrit un seul
-article de sa vie... Ces pages courtes, qui disent ses amours et ses
-haines, n'est-ce pas comme la correspondance de ce don Juan de l'Idéal,
-trop-plein d'une âme, expansion d'une heure, confidences sur le papier,
-extases changeantes et que lui-même bientôt dédaigne, lettres
-frémissantes de la passion d'une heure et qu'il garde au fond d'un
-tiroir--sans même daigner les publier. Est-ce qu'on publie jamais ses
-lettres d'amour, puisque leur encre, vite pâlie, semble vouloir
-d'elle-même retourner au néant?
-
- *
- * *
-
-Dans ses romans aussi, M. Octave Mirbeau apparaît la même âme, assoiffée
-d'absolu. Il va à ceux qui souffrent le plus.
-
-Il y a dans un de ses romans un personnage bien curieux, une création
-bien étonnante, c'est ce Père Pamphile des Rédemptoristes, exilé
-volontaire parmi la solitude et des ruines, qui veut rétablir son Ordre
-fondé jadis pour délivrer les chrétiens en terre barbaresque. Or il est
-convaincu qu'il y a toujours des captifs, qu'ils sont un nécessaire et
-permanent produit de la nature, qu'il y a toujours des captifs comme il
-y a des arbres, du blé, des oiseaux: «Et non seulement il y a des
-captifs, se disait-il tout haut; mais il y en a dix fois plus, depuis
-que nous avons cessé de les racheter...» M. Octave Mirbeau aussi pense
-qu'il y a partout des captifs, et son oeuvre de haute pitié, de
-fraternité humaine, ne va qu'à apitoyer en leur faveur, à les faire
-délivrer.
-
-Ainsi, dans le _Calvaire_, il s'agit de l'homme emprisonné dans une
-passion; dans _l'Abbé Jules_, c'est le prêtre emprisonné dans le
-célibat; dans _Sébastien Roch_, c'est l'enfant--oh! la plus désolante
-misère--emprisonné dans le collège.
-
-Mais les personnages de ces romans qui, au fond, se ressemblent, sont
-encore et surtout emprisonnés dans la vie. Ils n'ont pas, de celle-ci,
-la même conception que les autres hommes. Pareils à l'écrivain qui les
-conçut et vraiment ses frères en destinée et en souffrance, ils sont
-aussi des incontentés, des nostalgiques (c'est-à-dire également de la
-famille de Don Juan). Ils ne se résignent pas à ce qu'est l'existence
-dans l'état actuel des sociétés. Ils se refusent à être des créatures de
-civilisation et veulent être quand même, malgré tous et tout, des êtres
-de nature. Cela ne va pas sans d'amères luttes. Ils n'ont aucune
-condescendance aux usages, aux conventions, à l'esprit de caste ou de
-race, aux façons ordinaires de penser ou d'agir. Ils visent à l'absolu
-et souffrent de ne pas pouvoir s'y conformer assez. Tout le drame naît
-de ce conflit, du désaccord entre ce que le monde les voudrait et ce
-qu'ils se veulent. La vie de l'individu, en nos civilisations codifiées,
-est un perpétuel sacrifice de ses goûts et de ses instincts, à on ne
-sait quelles lois d'intérêt général et à des moeurs hypocrites auquel
-tout le monde collabore et dont tout le monde souffre.
-
-Les personnages des romans de M. Mirbeau racontent une lutte de
-l'instinct contre la société, leur volonté de l'absolu. Ces romans, nés
-en même temps que les drames d'Ibsen, mais sans que ceux-ci fussent déjà
-connus en France, aboutissaient à la même revendication de
-l'individualisme.
-
-Pour être soi-même, pour n'être pas prisonnier de la masse, le héros du
-_Calvaire_ pousse jusqu'où il lui plaît sa dramatique passion. Mais
-c'est _l'abbé Jules_ qui affirme avec le plus d'éclat cette attitude
-d'indomptable égoïsme qui n'est, après tout, que la totale sincérité.
-_L'abbé Jules_ est, d'ailleurs, le chef-d'oeuvre de M. Octave Mirbeau et
-un chef-d'oeuvre, il faut le dire. C'est à mettre à côté des plus
-pathétiques et fulgurantes créations de Barbey d'Aurevilly, mais
-uniquement quant à la hauteur d'art. Car ce livre est d'une personnalité
-entière. M. Octave Mirbeau se trouva une voie bien à lui, une voie
-intermédiaire qui est loin de l'impassibilité souveraine d'un Flaubert,
-loin aussi de l'impartialité documentée de M. Zola ou des analyses
-psychologiques de M. Bourget. Ce romancier-ci exprimera une conception
-qui lui est propre: _la vie frénétique_. C'est sa marque, son frisson,
-pour ainsi dire, ce même frisson tourmenté qu'on trouve aussi dans les
-sculptures de M. Rodin, qu'il n'a si bien et si souvent loué que parce
-qu'il sentait leurs arts parallèles. Et on y pense surtout à propos de
-_l'abbé Jules_ qu'on voit une figure tragique, aux modelés puissants,
-une gargouille retenue à mi-corps dans la pierre irrévocable de l'Église
-et dont la face grimace et ricane à l'Univers entier qui ne pouvait pas
-le comprendre. Qu'est-ce qu'il voulait? Lui-même l'a dit entre des
-péchés et des colères: «J'ai des pensées, des aspirations qui ne
-demandent qu'à prendre des ailes et à s'envoler, loin, loin... Me
-battre, chanter, conquérir des peuples enfants à la foi chrétienne... je
-ne sais pas... mais curé de village!»
-
-Peut-être qu'il ne se vautre dans l'ordure, les vices immondes, la
-grossièreté, le mépris des autres et de lui-même que pour salir et
-bafouer ce trop bel idéal qu'il porte en lui, sans le pouvoir réaliser.
-Il y a désaccord, manque d'équilibre. Il a trop d'idéal pour vivre avec
-la vie, et alors il se bat contre elle. C'est toujours le cas de Don
-Juan qui a trop d'idéal pour jouir uniquement de ses amantes et ne leur
-demander que du plaisir. Sa souffrance en résulte. Et la _vie
-frénétique_ commence. Mais s'il avait eu plus d'idéal, il aurait dominé
-la vie; il aurait été jusqu'à l'absolu en soi, il aurait réalisé le
-bonheur dans sa propre conscience et atteint l'amour de l'amour. De même
-_l'abbé Jules_, avec plus d'idéal, n'aurait pas entamé ses farouches
-luttes contre ses proches, ses collègues, son évêque, les curés,--«tous,
-des imbéciles», comme il dit si drôlement--ni ses luttes contre la vie
-entière, ni ses luttes contre lui-même. M. Octave Mirbeau, observateur
-aigu mais visionnaire aussi, le sait bien; et c'est pourquoi il dressa
-vis-à-vis de l'abbé Jules, sa merveilleuse figure de l'abbé Pamphile.
-Celui-ci a été jusqu'au bout de son idéal, en face duquel il s'est enfin
-trouvé lui-même, et seul. Sa pioche «n'a fouillé que les nuées».
-Création unique, et si en avance sur tout ce qu'on écrivait à ce moment!
-Ah! cette cathédrale idéale, qui est pour le solitaire comme si elle
-existait puisque le plan en est terminé en lui, et la tour toute
-allongée dans son âme. Voilà comment on peut s'évader de la vie,
-atteindre le plus haut sommet de l'individualisme et intensifier si fort
-son désir que la réalisation en devient inutile. On devient réellement
-ainsi maître des choses et de tout l'Univers. Et c'est la meilleure
-façon sans doute--la seule, disons même--de réaliser l'absolu.
-
-Cette volonté intransigeante de l'absolu que nos extrêmes civilisations
-empêchent et qui ne siérait que dans une société toute proche de la
-Nature, est la caractéristique des romans de M. Mirbeau, et de ne
-pouvoir la réaliser, naît précisément le drame et une vie qui est
-frénétique de luttes pour un impossible idéal: le personnage du
-_Calvaire_ veut l'absolu de l'amour; l'abbé Jules, l'absolu de la
-liberté; Sébastien Roch, l'absolu de la pureté; Jean Roule des _Mauvais
-Bergers_ l'absolu de la justice et de la bonté sociale. Or cet absolu,
-toujours conforme à la Nature, à l'instinct, est souvent contraire aux
-idées admises, à nos moeurs de politesse, de réticences, d'acceptations,
-d'hypocrisies, à tout ce qui est convenu, correct, solennel, officiel.
-N'importe! M. Octave Mirbeau n'est pas seulement un grand écrivain; il
-est un écrivain courageux. Il dit tout ce qu'il faut dire, en dépit des
-prudences, des sourdines et des fards, des préjugés, abus,
-compromis,--choses temporaires et contingentes! Et alors, quelles
-criailleries! Que veut-il, cet audacieux, qui demande l'infini dans la
-vie et cherche l'Éternité sur les cadrans? C'est chercher midi à
-quatorze heures.
-
-On le vit bien quand il dressa dans le _Calvaire_ (au grand scandale
-universel), une scène de guerre admirable; c'est l'ennemi regardé, le
-uhlan prussien qu'on vient d'abattre, solitaire et jonchant la route,
-parmi la Nature éternellement en fête et impassible. Alors le sens
-humain s'éveille. Au-dessus de l'idée de la Patrie, il y a l'idée de
-l'Humanité. Autre solidarité, plus vaste, plus foncière. Et le héros du
-_Calvaire_ s'émeut, s'agrandit aux pensées magnifiques; et il baise au
-front l'Ennemi mort.
-
-Vaste coeur de Don Juan, que trois mille noms de femmes n'avaient point
-rempli, coeur inépuisable, coeur inassouvi, coeur qui sans cesse
-recommençait des expériences, voici un baiser dont il n'avait pas
-soupçonné la beauté et le funèbre enivrement! Et comme l'amour des
-femmes apparaît médiocre et restreint auprès de cet amour qui baise, sur
-le visage de l'Ennemi, toute la douleur, toute l'humanité, toute la
-beauté morale, toute la mort.
-
-Car M. Octave Mirbeau aboutit souvent à la mort... On en sent la
-présence, rôdeuse et terrifiante, partout dans son oeuvre. Il y souffle
-comme le vent du bord des abîmes. C'est l'arrière-goût d'amertume de
-tous les fruits cueillis, la frénésie des fins de fête, un bruit de
-départs incessants. Vie instable! Destinées éphémères! Fantômes
-avant-coureurs et pires que la mort! Il y a des pages que baigne une
-sueur moite. On éprouve une terreur d'on ne sait quoi. M. Octave Mirbeau
-excelle à ouvrir ainsi des portes sur le mystère, à susciter des ombres
-suspectes dans les miroirs, à amasser des soirs livides où des clochers
-chavirent, où des passants s'exténuent. C'est une des faces inquiétantes
-de son talent qui, dressé haut dans la vie, en arbre fougueux, aux
-branches nombreuses, laisse entrevoir que ses racines plongent dans des
-terres de poison et d'écroulement, aboutissent à des eaux où flottent
-les cadavres d'Ophélie et des fous.
-
-Ce sentiment de la mort est permanent chez lui... Ainsi dans le
-_Calvaire_, même en pleine sensualité, tandis que Juliette dort, il se
-met à l'imaginer morte. La vision s'accomplit jusqu'au bout... Dans la
-fraîche haleine de la femme, pointe une imperceptible odeur de
-pourriture; autour du lit, s'allument déjà, et vacillent les cierges
-funéraires... des glas s'entendent...
-
-Union de l'amour et de la mort. Qui peut les désassocier? Par quel
-mystère, les amants, au paroxysme de la volupté, ont-ils la nostalgie de
-mourir.
-
-Il est naturel que cette nostalgie se retrouve chez un écrivain toujours
-en peine d'aimer, et qu'aucun amour ne contente... Il aime l'amour, il
-aime la gloire; il aime les fleurs; il aime les pauvres, il aime les
-livres; il aime l'art, avec une passion exaltée et militante; peut-être
-aussi qu'il aime la mort... Et ceci encore est bien conforme à sa
-destinée d'un Don Juan de l'Idéal... La mort est le dernier amour de Don
-Juan.
-
-
-
-
-BRIZEUX
-
-
-Pour bien comprendre l'oeuvre de Brizeux, il faut voyager en Bretagne où
-partout on est hanté par son souvenir, lui qui a si bien dit sa race,
-qu'à chaque pas on retrouve un détail noté par lui et qu'on croit
-reconnaître au passage les héros de ses poèmes.
-
-Cette jeune fille dans un coin du wagon, qui s'installe, avec sa coiffe
-blanche et son col tuyauté de Bannalec, avec sa peau de fruit, n'est-ce
-point la «brune fille du Scorff», n'est-ce point Marie elle-même qui va
-à la foire de Quimper acheter des rubans et des croix? Nous lui parlons
-de Brizeux: oui! elle le connaît.--C'est un poète, n'est-ce pas?
-fait-elle en risquant d'un air timide ce mot qu'elle ne comprend pas
-bien, mais qui est vénéré dans le pays comme celui de quelqu'un de grand
-qui est mort il y a très longtemps, au temps de Merlin l'enchanteur, du
-roi Arthur et des menhirs devant lesquels on se signe dans la lande.
-
-Et comme nous l'interrogions sur l'endroit où devait reposer le poète,
-elle ajouta avec un air d'ignorance et de vénération: «C'est au
-cimetière de Lorient, sans doute, qu'on aura rapporté ses _reliques_...»
-
-Cependant le nom de Brizeux avait réveillé toutes les mémoires: chacun
-se met à en parler, tandis que le train file à travers les champs de blé
-noir et de bruyères roses; un vieux paysan assure qu'il l'a vu dans sa
-jeunesse--Brizeux n'est mort qu'en 1858;--un curé en cause à son tour:
-lui connaît toutes ses oeuvres et, du reste, l'a rencontré autrefois, du
-temps où il arrivait jeune vicaire à Pont-l'Abbé; même le poète entra un
-jour en grande colère parce qu'on avait jeté bas un vieux Calvaire qui
-menaçait ruine, au bord d'une route, au lieu de le restaurer et de le
-conserver avec soin, tant Brizeux avait sincèrement le culte de la
-tradition armoricaine et de la défense de son pays contre les
-nivellements modernes.
-
-Chose touchante que la survie unanime de ce nom dont la lumière grandit
-pour avoir fait plus que travailler au bien matériel et immédiat de son
-pays--pour l'avoir immortalisé dans son oeuvre, à ce point que si la
-Bretagne tout entière mourait, elle serait conservée à jamais,
-impérissable momie, dans les bandelettes enroulées de ses vers.
-
- *
- * *
-
-Gagné à notre tour par la dévotion ambiante pour celui déjà entré dans
-la légende et qui fut d'ici le chanteur et le barde, nous avons été,
-comme en pèlerinage, partout où sa vie naguère a marché et rêvé. Ç'a été
-quelque chose d'un peu triste, mais d'une tristesse bonne et qu'on
-alimente--comme de rentrer dans la maison d'un mort aimé, après
-l'enterrement, de toucher aux choses familières à ses doigts, de se
-mirer dans les miroirs où son visage erre encore, de s'illusionner d'un
-mensonge de vie à voir pendre aux patères ses habits vidés de gestes!
-
-Ainsi nous avons revu les bruyères et les landes, les mélancoliques
-remparts de Lorient, au long desquels il allait jadis avec sa mère, les
-vives et chuchoteuses rivières de l'Ellé et du Létha; surtout nous avons
-revu la paroisse d'Arzanno, tout en haut de la route ascendante qui part
-de Quimperlé--oh! le sauvage et lointain village qui abrita
-l'adolescence de Brizeux et son adorable idylle avec Marie. L'ancien
-presbytère où habitait le vieux curé qui fut son maître est aujourd'hui
-une ferme, mais les bâtiments subsistent à peu près intacts: une façade
-de pierre percée de fenêtres inégales; ici la grande cuisine brunie et
-fumée aux solives apparentes, où glisse comme un rayon du soleil noir de
-Rembrandt; en face, la salle à manger qui dut servir de réfectoire à la
-petite école du curé d'Arzanno; au fond, un vaste escalier tournant, en
-chêne solide, mène à une suite de chambrettes, à l'étage--les anciens
-dortoirs où pour jamais les voix d'enfants sont mortes et aussi celle du
-vieux maître qui y répandait en eux son âme virgilienne.
-
-A l'entrée du village, la même église est là, avec son clocher de pierre
-octogone, ses deux tourelles, sa balustrade ajourée et, par-dessus, le
-légendaire coq d'or. Voici la chapelle bariolée où Brizeux venait au
-catéchisme, entendait l'orgue avec ravissement et souriait à la petite
-amoureuse du Moustoir, comme si elle eût été la Vierge et la Madone.
-«L'office se passait à nous bien regarder», comme il l'a écrit plus
-tard.
-
-Autour de l'église, un lamentable cimetière de tombes abandonnées dont
-les calvaires et les croix naufragent dans les hautes herbes. C'est ici
-même, sur les murs circulaires, il y a trois quarts de siècle, que Marie
-et Brizeux ont dû s'asseoir, les doigts tressés, si heureux dans leur
-naïf bonheur que la Mort elle-même ne les attristait pas! O suavité
-d'une telle églogue! Oh! les amours de la quinzième année!
-
-Voilà ce que Brizeux a dit dans tous ses poèmes, le charme des amours
-enfantines: le sien, d'abord, pour Marie; puis, dans son second livre,
-_Les Bretons_, celui du clerc Loïc Daulas pour Anna, la fille du vieux
-fermier Hoël. Les noms changent; le sujet du poème demeure; c'est la
-même analyse émue de ce qu'on pourrait appeler la _puberté du coeur_,
-qui souvent devance l'autre et, pour cela même, est sans désirs. Chaste
-aurore de l'amour! Éveil des tendresses partagées! Premières floraisons
-dans le verger de l'âme! Rames appariées dans le port avant que la marée
-du sexe afflue et entraîne l'amour dans la pleine mer et les orages!
-
-Cet amour-ci, tumultueux, exaspéré par les sens, Musset en est
-l'éloquent poète--le poète des vingt ans!--tandis que Brizeux restera le
-virginal notateur des amours de la quinzième année; et, comme s'il en
-devait annoncer physiquement la vocation, voilà--à en croire les
-portraits gardés de lui--qu'il avait lui-même comme une mince et
-mystique tête de premier communiant!
-
- *
- * *
-
-Certes, les idylles de _Marie_ demeurent le plus durable de son oeuvre,
-mais son originalité lui vint aussi de son zèle à transposer dans ses
-poèmes toutes les choses de sa Bretagne natale: les noms, légendes,
-traditions, coutumes, jeux et croyances. Depuis, combien de poètes ont
-essayé de dire leur pays; mais la plupart n'ont fait que de la poésie
-rustique monotone, et nul n'égale l'art de Brizeux qui en inventa le
-genre. Au reste, quelle autre contrée pouvait présenter une telle
-abondance de poésie, éparse dans ses paysages? Les costumes d'abord, si
-originaux, conservés intacts, avec des broderies d'or et d'argent--chez
-les femmes--des étoffes vives, des dentelles, des bijoux, et surtout ces
-coiffes de lin, de tulle, variées de forme à l'infini, d'après chaque
-canton, mais toujours mettant sur la tête comme un frisson blanc de deux
-antennes ou de deux ailes.
-
-Et quant aux hommes, ils étaient beaux au temps de Brizeux--beaucoup le
-sont encore aujourd'hui--avec leurs immenses cheveux qui les faisaient
-ressembler à des arbres.
-
-La nature aussi était propice: des rivières, des bois, des rochers, des
-menhirs, des landes, des genêts d'or, des bruyères roses, des sapins et
-des chênes, mélancoliques horizons qui ondulent sous un soleil dans des
-brumes, comme un soleil d'argent.
-
-Et, tout en cercle, la mer, le grand Océan qui imprègne sa poésie et
-qui, autour de ses vers semble aussi flotter, dans le blanc des pages!
-
-Sans compter les traditions et les légendes, si curieuses qu'il n'avait
-qu'à les transcrire pour donner la sensation d'une odeur et d'une
-couleur de terre qui n'est pas semblable aux autres. Dans _Les
-Bretons_, il en a recueilli un grand nombre: les ruches d'abeilles qu'on
-habille de crêpe pour un enterrement et de rouge pour une noce; les
-seaux et les bassins qu'on vide durant l'agonie pour que l'âme
-défaillante ne s'y noie pas; les épingles de la mariée que les jeunes
-filles se disputent.
-
-Ajoutez à cela le Merveilleux, cet élément surnaturel qui paraît
-indispensable à un poème, si logiquement trouvé par Brizeux dans la
-croyance populaire aux démons, aux mauvais génies, aux nains, aux âmes
-des Trépassés revenant, les nuits d'automne, inspecter leur maison et
-s'y chauffer devant la braise; dans la croyance aussi aux saints
-catholiques qui, comme saint Corentin et sainte Anne d'Auray, sont
-honorés dans les Pardons et protègent avec des scapulaires et des
-médailles bénites.
-
-Toute cette vie légendaire et naturellement poétique d'un peuple et
-d'une nature si à peine violés, Brizeux n'avait qu'à la dire avec
-simplicité et émotion, comme il l'a dite, pour faire oeuvre d'art
-originale--lui qui avait vu et avait senti ce que nul autre n'avait su
-voir ni sentir. Or tout l'art personnel est là; et c'est pourquoi
-Sainte-Beuve avec raison a dit de lui que, «si la critique voulait
-marquer d'un nom ce fruit nouveau, elle serait contrainte d'y rattacher
-simplement le nom du poète».
-
- *
- * *
-
-Seulement, Brizeux a fait plus que de la poésie rustique, de «l'art de
-son terroir», comme on a dit depuis. Son oeuvre vaut surtout par son
-caractère général, son sentiment toujours ému, son frisson d'humanité et
-d'âme qui sont le fond éternel de toute poésie. Et de ceci, la preuve
-s'en trouve non seulement dans les si naturelles et vives peintures des
-jeunes amours, mais encore dans le sentiment familial qui est entre ses
-pages comme une triste rose conservée du jardin maternel.
-
-Il a dit cette douleur qui est une des plus vraies de la vie des
-lettres: le poète quittant la maison où il joua enfant, délaissant pour
-la grande ville la ville morte où il sait bien que son âme s'étiolerait;
-le poète abandonnant sa mère vieillie qui comptait sur lui pour qu'il
-l'aidât à cheminer, à petits pas--comme elle-même, naguère, l'avait aidé
-à marcher, tout petit!
-
-Oh! cette dernière promenade de Brizeux avec sa mère au long des
-mélancoliques remparts de Lorient, nous l'avons tous faite et, rien que
-d'y penser, il nous vient des larmes--tandis que la vieille femme, notre
-mère, est seule là-bas qui, elle aussi, nous cherche encore de chambre
-en chambre...
-
- *
- * *
-
-Mais il faudra toujours que les poètes s'évadent de la vie de province;
-car, souvent, c'est pour avoir quitté leur pays, qu'il leur apparaît, à
-distance, doux et beau dans le mirage des souvenirs. Quant à Brizeux,
-l'absence et le regret de ce qui n'est plus sont le fond et la condition
-même de sa poésie. Il y a ainsi des coeurs qui vivent toujours en
-arrière et qu'on pourrait appeler des coeurs rétrospectifs. C'est le cas
-de Brizeux. Il n'est si pathétique que parce qu'il évoque sans cesse le
-passé: ses amours enfantines, sa mère restée seule, le pays délaissé
-surtout (il est le poète du mal du pays), tous ces souvenirs qu'il passa
-sa vie à commémorer, ô lui, le nostalgique barde qui a si bien exprimé
-ceci: La douceur des choses quittées.
-
-
-
-
-M. ANATOLE FRANCE
-
-
-M. Anatole France, quand il fut candidat à l'Académie, se présenta en
-même temps à deux fauteuils vacants, non point par insistance ou esprit
-d'accaparement, mais par subtile discrétion. C'était une façon de dire à
-l'Académie qu'il s'en remettait à elle, prononcerait l'éloge de l'un ou
-de l'autre défunt, au meilleur gré de la noble Compagnie. Ceci encore
-était bien de sa manière, ondoyante et polie.
-
-Au physique déjà, il a un visage asymétrique, et des yeux de rêve qui
-contredisent doucement un menton de volonté, une bouche voluptueuse
-cachant son piment dans une barbe indécise. Tête de moine savant qui
-aurait compulsé des in-folio et des incunables en la bibliothèque de
-quelque couvent d'Italie, et en même temps, dès qu'il parle, bonne grâce
-et raffinée urbanité d'un grand seigneur de salon français qui doit
-enchanter les belles personnes. Pour comprendre ces mélanges, il suffit
-de songer à une chose: M. France est né au quai Voltaire, «le lieu le
-plus illustre et le plus beau du monde», dit-il. Mais il y a plus: M.
-France--et ceci va nous expliquer tout--y est né chez un libraire, qui
-l'a fait inscrire à l'état civil, sous le nom patronymique d'Anatole
-Thibaut. Le nom sous lequel il est célèbre n'est donc qu'un pseudonyme?
-Pas tout à fait peut-être, et il est possible qu'il désignait déjà aussi
-son père, car nous avons trouvé une curieuse indication dans
-l'_Angélique_ de Gérard de Nerval, lequel, vers 1851, parti à la
-découverte d'un rare manuscrit sur l'histoire du sire abbé comte de
-Bucquoy, après avoir inventorié toutes les bibliothèques, la Mazarine,
-l'Arsenal, les autres, raconte ceci: «Nous avions encore à visiter les
-vieux libraires. Il y a _France_, Merlin, Techener. M. France me dit:
-«Je connais bien le livre. Vous pouvez le trouver par hasard sur les
-quais.» Je l'y ai trouvé pour dix sous.»
-
-C'est sans doute par des renseignements et enseignements pareils que le
-docte libraire qui fut son père forma l'esprit de M. Anatole France, de
-complicité, bien entendu, avec le quai Voltaire, où s'écoulèrent ses
-jeunes années. Le talent d'un écrivain, quant à la sensibilité et à
-l'orientation, se fait surtout de ses souvenirs d'enfance. Dès vingt
-ans, on n'emmagasine plus d'impressions fortes. Imaginez donc les yeux
-d'un enfant, qui sera un artiste, s'ouvrant sur ce tableau incomparable:
-les royales architectures du Louvre et des Tuileries, Notre-Dame en
-dentelle noire, les plans sévères du Palais de Justice, les tours
-lointaines pleines de masques, de gargouilles, de visages séculaires.
-Ici vraiment toutes les pierres _parlent_. Et elles parlent de
-l'ancienne France; elles content des histoires du temps de saint Louis,
-des Valois, d'Henri IV et de Louis XIV. Ajoutez-y la Seine, ce cher
-ruisseau de la rue du Bac après lequel soupirait Madame de Staël, le
-fleuve de grâce souveraine qui apporte là toute la fraîcheur des
-campagnes, le reflet des arbres, des ciels, des plaines florissantes, et
-qui aère, ventile les monuments accumulés de Paris. Maintenant voici,
-tout autour, sur le quai Voltaire même, les antiquaires et les
-libraires.
-
-Songez maintenant au talent de M. Anatole France. N'est-il pas le résumé
-de tout cela? Il a la fierté indolente de la Seine; il mêle Notre-Dame
-et le Louvre; il est religieux et vieille France, passionnel et
-architectural, toujours composite; il apparaît un assemblage de meubles
-rares, de tapisseries, de bijoux, de vieux portraits, de chasubles, de
-bibelots du culte. Il a bouquiné adroitement dans la grave librairie
-paternelle et dans les autres; il a aussi bouquiné dans les boîtes d'en
-face où s'acquiert une érudition plus facile, dans de menus manuels, des
-brochures curieuses et parfois uniques.
-
-Et ainsi l'écrivain lui-même aura vécu dans cette «cité des livres», où
-il nous a peint une des plus originales figures de ses romans, ce
-Sylvestre Bonnard auquel il ressembla davantage encore, quand lui aussi
-fut «membre de l'Institut», comme il eut soin de l'ajouter, même dans le
-titre, à la désignation de son personnage. Mais gageons que si M.
-Anatole France y a tenu, c'est encore à cause du quai Voltaire--et pour
-tout lui devoir!
-
- *
- * *
-
-Donc M. France, sans être normalien, est instruit de tout, parce qu'il
-fut curieux de tout. Il a un fonds classique solide. Nul n'est plus
-helléniste, latiniste, romaniste. Brusquement il intercale dans une
-conversation des passages compacts d'Homère ou de Sophocle qu'il récite
-de mémoire avec enthousiasme.
-
-Mais la connaissance de toute l'histoire, humaine, littéraire, et même
-de toutes les anecdotes, y compris et surtout celles de l'Église, ne
-suffit pas à faire de beaux livres. Le mathématicien Mélanthe l'a dit:
-«Je ne pourrais pas sans l'aide de Vénus démontrer les propriétés d'un
-triangle.» M. France n'a pas négligé l'aide de Vénus qu'on sent partout
-présente et agissante dans ses oeuvres. En celles-ci flotte sans cesse
-la subtile chaleur de l'amour, une sensualité ardente en même temps
-qu'ingénieuse. Et ceci constitue la principale originalité de
-l'écrivain; une science égale des livres et des caresses, une érudition
-qui cumule la bibliothèque et l'alcôve. Charme imprévu d'un savant qui
-est voluptueux.
-
-C'est l'impression que donnent tous ses romans. Voyez _Thaïs_, cette
-oeuvre de savoureux archaïsme où nous vivons en des paysages d'ancienne
-Égypte, sur les rives du Nil, ou dans la brûlante Alexandrie, parmi des
-anachorètes, de riches oisifs, des philosophes, des courtisanes, une
-oeuvre qui apparaît polychromée comme un vase peint de musée, comme un
-authentique papyrus. Certes, pour l'écrire, M. France songea à
-Hroswitha, la jeune Saxonne qui fut dramaturge au temps de l'empereur
-Othon, et aussi aux _Moines égyptiens_, de M. Amelineau. Mais par-dessus
-toutes ces alluvions de l'érudition, se lève quelque chose qui lui est
-propre: Vénus dans le triangle, dont parlait le mathématicien Mélanthe;
-le clair de lune d'une sensualité exquise; Thaïs! la lune du ciel
-alexandrin, comme M. France lui-même l'appelle. Et l'enchantement opère,
-du secret qui constitue son talent: le corps de la courtisane s'étire
-dans la grotte des Nymphes; et les phrases harmonieuses l'entourent
-comme des étoffes et comme des fontaines.
-
-Dans le _Lys rouge_, un charme de la même sorte existe; il s'agit, cette
-fois, d'un roman moderne, presque un roman mondain, si ce terme n'était
-justement déconsidéré par trop de récits d'adultères et de flirts sans
-signifiance. M. France, pour une fois qu'il s'y essaie, montre ce qu'on
-peut faire du genre et prouve une maîtrise. C'est que, ici, encore une
-fois, règne la sensualité. Oh! une sensualité discrète, assurément,
-prudente, presque nonchalante, mais raffinée, cérébrale surtout, et par
-cela même excitante et extasiée. Cette belle Thérèse, ce Decharte qu'il
-nous analyse, sont des mondains qui ont ensemble une liaison. Mais avec
-quelles nuances! M. France veut qu'ils s'aiment à Florence, dans la cité
-de la toute-beauté; et qu'ils aient le raffinement de choisir un
-pavillon de rendez-vous ouvrant sur un cimetière pour goûter cette
-volupté profonde de sentir que l'Amour est frère de la Mort. Et, tout
-autour, cette molle Florence que M. France peint en traits de grâce
-noble et attendrie, un décor digne de la subtile églogue qui s'y joue:
-jardins en étages, pins bruissants, air léger, villas multicolores,
-cloîtres ciselés, fresques aux gestes d'éternité.
-
-Et l'amour humain s'anoblit ici pour avoir approché des chefs-d'oeuvre.
-
- *
- * *
-
-Cette sensualité est précisément ce qui le distingue des «Renanistes»,
-avec lesquels, à cause de son ironie, on l'a parfois confondu. Ceux-ci
-sont surtout intelligents. M. France est, certes, très intelligent, mais
-il est poète aussi, ce qui est autre chose et vaut mieux. Il a écrit les
-_Poèmes dorés_, les _Noces corinthiennes_, qui apparaissent de nobles
-mélopées pathétiques. Les vrais Renanistes, eux, sont peu des âmes; ce
-sont surtout des intelligences. Et encore sont-ils des intelligences
-négatives, c'est-à-dire dont la force est moins pour construire que pour
-détruire, nier, amoindrir, critiquer, plaisanter. De là le scepticisme
-souriant qui est leur marque. Ces écrivains veulent ménager l'eau et le
-feu, se placent à tous les points de vue avec un talent égal, toujours
-exquis, font la navette entre les pôles, n'ont ni avis ni passion, se
-servent de la plume comme d'un balancier... Au fond, ils appartiennent
-surtout à l'école de Ponce-Pilate et se lavent les mains de la vie--dans
-leur encrier!
-
-Philosophie commode, mais qui n'est guère féconde. A force d'envisager
-le pour et le contre, de découvrir toutes les objections, de mettre
-l'ironie au terme de tous ses actes, on aboutit à l'abstention. La
-production suppose un élan, donc de l'inconscience. Trop d'intelligence
-nuit, car elle fait voir à l'avance les défauts, les inconvénients, les
-résultats. On pourrait dire, en parlant comme les Renanistes, que si
-Dieu n'avait été qu'intelligent, il n'aurait pas créé le monde!
-
- *
- * *
-
-M. France, lui, a créé, quoique critique; car il fut critique aussi, et
-ses jugements littéraires du _Temps_ forment plusieurs volumes. Et il a
-fait de la critique, comme il fit des romans. La sensualité est aussi ce
-qui la caractérise, puisqu'il lisait et louait les oeuvres selon _son
-meilleur plaisir_. Il y a un vers ancien de M. Bourget, d'indication
-curieuse:
-
- Ton charme adolescent me plaît comme un beau livre.
-
-M. France, au lieu de dire ainsi à une femme: «Tu me plais comme un beau
-livre», semble plutôt, quand il parle d'un livre, sous-entendre: «Tu me
-plais comme une belle femme.» C'est que M. Bourget est un cérébral; M.
-France, un sensuel. Sa critique en porte le caractère, qui est son
-originalité, comme tout le reste de son oeuvre. Aussi M. Brunetière,
-lequel est un cerveau austère, n'aime pas qu'on aime, mais qu'on pense,
-au risque de verser dans les lieux communs, lui fit un jour là-dessus
-une grande querelle. Ce fut une joute où M. France trouva ses plus
-délicieux accents. Il demanda grâce pour son plaisir, sa sensualité
-d'aimer certains livres comme on aime certaines femmes, sans pouvoir
-dire pourquoi, et sans autre raison avouable que d'avoir été troublé,
-charmé, séduit, en présence d'eux, et d'avoir alors lui-même songé à la
-Beauté.
-
- *
- * *
-
-Mais il n'y a pas que la beauté des formes. Il y a la beauté morale. M.
-Anatole France s'est tourné vers celle-ci et son talent vient d'y
-trouver une force nouvelle et profonde. Dans l'ironiste éclot un
-philosophe. Le voluptueux de _Thaïs_ et du _Lys Rouge_, le dilettante de
-la _Vie Littéraire_, devient une sorte d'historien des moeurs. Il a
-commencé une série de livres: _L'Orme du Mail_, le _Mannequin d'osier_,
-rattachés par un titre commun: «Histoire contemporaine.» Et, en effet,
-c'est moins du roman que l'étude des sentiments et des idées actuels.
-L'écrivain a pris le cadre vague de la vie de province. Cadre délicieux,
-d'ailleurs, que la petite ville. «Ah! la petite ville de mon coeur!»
-soupirait ironiquement, et en même temps tendrement, Jules Laforgue. On
-est un peu lassé des «romans parisiens». Toujours le même décor
-emphatique et tumultueux. La petite ville vaut mieux. Quoi de plus
-charmeur et quelle douce résonnance rien qu'en ces mots: «Le mail... Les
-ormes... L'orme du mail...»? C'est toute la province, plus intime et
-combien plus intense. Sur les pavés nets, dans les rues vides, les pas
-sonnent, les voix résonnent. C'est un signe. Les idées aussi, les
-passions sont plus vives de naître en ce silence. Elles atteignent dans
-la vie de province leur maximum d'exaltation. La plupart des cerveaux,
-là, somnolent. Ils sont à l'image de la ville. Ils sont la ville
-elle-même. Et les quelques-uns qui pensent, vivent d'une vie
-intellectuelle ou passionnelle, y font un bruit de rares passants dans
-une cité muette.
-
-C'est le cas du préfet Worms-Clavelin, de M. Bergeret, de M. de
-Terremondre, de l'abbé Guitrel, et des autres qui s'agitent pour de
-minimes intrigues, de banales passions. Qu'il s'agisse des ambitions de
-l'abbé Guitrel au sujet de l'épiscopat, ou des misères conjugales de M.
-Bergeret, tout cela prend son importance et son acuité de la vie de
-province, de la vacuité qui est autour. Nulle ville n'est nommée. Et
-tant mieux. Il ne s'agit pas de roman. Ceci est vraiment de l'histoire,
-l'histoire contemporaine des moeurs en province. Partout il y a un abbé
-Guitrel, un M. Bergeret. Ceux-ci, n'apparaissent pas seulement des
-caractères, creusés par une analyse sagace; ils sont poussés jusqu'aux
-types. Ils sont sans état civil déterminé. Ils sont de partout en
-province; et c'est si vrai que partout on croira trouver, en eux, des
-portraits, des allusions locales.
-
-Mais, le meilleur délice des livres où ils vivent n'est pas encore
-l'ingéniosité, l'illusion de vie, l'observation profonde; c'est aussi de
-reconnaître l'esprit même de M. Anatole France qui s'intercale. Il
-semble même parfois qu'il n'ait choisi ce simulacre que pour s'exprimer
-lui-même. Or, dans cette évolution dernière, quel changement! Ce n'est
-plus qu'à peine et par intervalles l'ironiste de naguère, qui avait des
-hypocrisies de style, des coquetteries de volte-face. Encore moins le
-penseur sceptique que Renan un moment eut l'air de façonner. Maintenant
-M. Anatole France est un philosophe osé et franc, presque un
-révolutionnaire d'idées qui rompt avec les morales convenues, fait la
-satire des moeurs, juge la justice, dénonce l'argent au tyrannique
-pouvoir; et, en regard de toutes les choses viles, fausses, sottes, il
-_sous-entend_ la Beauté morale, qui seule vaut notre culte. Car tout est
-proféré à demi-mot, encore que hardiment, avec des rechutes d'ironie
-pour tempérer la sévérité en l'alternant d'un sourire, et aussi avec
-une urbanité raffinée, cette condescendance mondaine habituée à ne pas
-insister. Mais l'audace des idées ne diminue pas pour s'envelopper. Et
-il y a bien des arguments pour une révolution sociale dans ces livres de
-grâce noble et souriante.
-
- *
- * *
-
-Quoi qu'il en soit, M. Anatole France partout et sans cesse garde son
-style de calme lumière. Il trouve des inflexions câlines qui lui
-permettent de tout dire, de savants plis, des tours retors. Peut-être
-a-t-il peur, parfois, de trop de couleurs et de vocabulaire. Mais Racine
-écrit seulement avec deux mille mots pâles et lui-même (n'est-il pas un
-classique aussi?) possède comme Racine un rythme mystérieux, un charme
-mol et indéfinissable, une force de _style en marbre blanc_.
-
-Aussi M. France pourrait bien avoir fait oeuvre durable et aller à la
-Postérité, mieux que d'autres romanciers modernes, de réputation plus
-universelle et plus rapide. Ceux-ci ont pris des convois pour arriver à
-la Gloire--et en revenir. M. France s'y achemine en une chaise à
-porteurs, trouvée au quai Voltaire, et il y restera.
-
-
-
-
-MISTRAL
-
-
-Le Midi a appelé Mistral magnifiquement l'Empereur du soleil. C'est que,
-en effet, il règne sur cette Provence à qui il a donné conscience
-d'elle-même. Son oeuvre est un miroir où elle se reconnaît. C'est en
-cela qu'il est un grand poète, ce qui ne veut pas dire seulement, quant
-à lui, un grand écrivain de vers. Il apparaît une figure presque unique
-en Europe, aujourd'hui, non seulement par son oeuvre, mais par sa vie,
-ses attitudes, tous les gestes de sa pensée, son influence sur une race
-entière, ce je ne sais quoi, ce fluide, ce halo dont sa tête et son nom
-s'auréolent. C'est-à-dire que Mistral est plus qu'un poète. Il est la
-poésie même, avec son caractère d'éternité. Tout de suite, à son propos,
-Lamartine nomma Homère, dans ce grand article qui fit célèbre, d'emblée,
-l'auteur de _Mireille_. Un Homère chrétien, pourrait-on mieux dire.
-
-Car, avec toutes les traditions de la Provence, il a gardé celle de sa
-Foi. C'est un épisode exquis, dans sa calme et noble vie, que ce voyage
-à Paris, sitôt après l'article de Lamartine. Ne fallait-il pas s'en
-aller remercier le maître des _Méditations_ pour sa louange qui fut
-comme un sacre? Mais il fallait aussi, à Paris, remercier Dieu, et au
-préalable. Donc, il se rendit à Notre-Dame où le P. Félix était alors
-prédicateur en vogue, se confessa à lui, communia avec des gars de
-là-bas qui l'accompagnaient, avaient quitté, pour lui, leurs mas qui
-sont dans des jardins...
-
-C'est alors que Barbey d'Aurevilly le rencontra, avec ce franc port de
-tête qu'il a gardé, les cheveux souples et un peu longs, sa moustache de
-mousquetaire dont l'air désinvolte se corrige par des yeux d'horizon où
-court une lumière claire--et une tenue sobre, de parfaite correction.
-
-En le voyant ainsi, Barbey d'Aurevilly, désappointé, s'écria: «Comment,
-monsieur, vous n'êtes donc point un pâtre?» S'il n'en avait pas le
-costume, il en avait l'âme, et il l'a gardée. Précieux trésor sauvé en
-lui, conservé jalousement, loin du contact des villes. Le beau et le
-touchant de sa vie, c'est qu'il soit resté dans son village; que malgré
-la gloire tout de suite conquise--et on sait ce que cela implique dans
-Paris: adulations, faveurs, argent, femmes,--il n'ait pas quitté ce doux
-Maillane, proche d'Avignon, assez contenté de promener son ombre sur
-cette Place où, comme il dit, des gamins jetteront un jour des pierres
-après son buste.
-
-C'est pour cela qu'il est _pastoral_. Dans son oeuvre aboutissent toutes
-les voix de la Nature, parce qu'il n'a pas quitté la Nature. Est-ce que
-déjà son nom, qui est le vent du Midi, n'indique pas une force
-naturelle, quelque chose qui est moins d'un individu que d'un climat et
-d'une race? Signe de la Destinée! Il porte en lui l'âme même du peuple.
-Et c'est cette âme qui crée en lui. Ainsi les événements, les
-personnages, les paysages, sont regardés par lui comme le peuple les
-regarde. Nous y songions, un soir que nous lui entendions réciter son
-admirable _Tambour d'Arcole_. Ce n'était pas ainsi qu'un écrivain doit
-se représenter logiquement l'aventure héroïque; mais c'est ainsi sans
-doute que le peuple l'imagine, coloriée et confuse comme une image
-d'Épinal dans des fumées...
-
-Ce soir-là, Mistral nous récita aussi son poème de Saint Trophime,
-d'autres morceaux. Curiosité et délice de l'entendre! C'était chez M.
-Alphonse Daudet, l'été, dans ce joli castel de Champrosay, dans ce
-milieu d'art unique, avec les fenêtres ouvertes, après le dîner, sur le
-parc blanc de lune. Mistral déclama à voix ample, à grands gestes. Mais
-sa voix de soleil s'accordait mal avec les lampes; ses gestes élargis,
-avec le salon.
-
-Du coup nous comprîmes toute la nature de son génie: les autres font de
-la poésie de chambre, comme il y a de la musique de chambre, Mistral
-fait de la poésie de plein air.
-
- *
- * *
-
-Ainsi est _Mireille_; ainsi _Nerto_, les _Isclo d'or_, le _Rhône_; si
-beaux, qu'ils résistent même à la traduction. Mais quel arome, quel
-souffle ils ont, dans ce mâle et harmonieux provençal que Mistral
-reprit, ennoblit de nouveau jusqu'à l'art! Langue qu'on
-dédaignait--comme les hardes des siècles morts,--indignes de vêtir les
-rêves et les images. Tout au plus fallait-il la laisser au peuple pour
-ses associations d'idées, brèves ou nulles. Mistral en fit une langue
-littéraire, coordonnée et fixée.
-
-Non seulement par ses poèmes. Il publia, au surplus, le _Trésor du
-Félibrige_, un grand ouvrage de linguistique où il s'est montré un
-philologue admirable, le codificateur sûr de cette langue dont il a
-retrouvé tous les chemins et les sentiers de traverse jusqu'au bout de
-l'histoire, jusqu'aux carrefours de forêts où les idiomes se
-rencontrèrent et se quittèrent.
-
-Mais le provençal, objecte-t-on, est un sentier qui n'aboutit pas, se
-perdit; ce fut une langue vaincue. Pourtant «le provençal est _une_
-langue française», disait finement Jules Simon. Il n'y a pas, en effet,
-que le français, langue de l'unité, idiome classique; il y a aussi «les
-parlers de France», qu'on retrouve partout, anciens ferments, gisements
-indissolubles, fondations tenaces, mêlées au fond du sol à la poussière
-des aïeux. Et il est utile qu'il en demeure ainsi. A côté des grandes
-langues littéraires qui sont des océans, réduites aussi a quelques-unes
-comme les mers dont se baignent leurs pays mêmes, il est bon que
-survivent des patois, ces nombreux petits ruisseaux intérieurs où se
-mirent l'originalité des villages et la vieillesse intacte de chaque
-clocher.
-
-C'est-à-dire qu'avec l'ancien parler de la race, subsiste aussi l'ancien
-esprit de cette race. C'est ce qu'à voulu Mistral pour sa Provence. Tout
-suit la langue: les us, les légendes, les antiques moeurs, les filons et
-les chansons, les costumes et les coutumes. On va revivre l'autrefois et
-aimer encore les champs. Est-ce que Mistral ne prêcha pas d'exemple, en
-restant dans son _mas_ de Maillane, «au seuil où l'on jouait jadis»,
-comme disait Brizeux qui, lui, fut infidèle un peu, _épousa_ Paris, tout
-en continuant cependant à aimer sa Bretagne comme une mère... Lui aussi
-écrivit des chants dans le vieux langage celtique, rima en ce parler de
-France, populaire et si vieux, pour être entendu du peuple, toucher ses
-chers Bretons aux immenses cheveux.
-
-Mistral à son tour, parla à sa race dans la langue que les plus
-simples--c'est-à-dire les plus intacts--entendaient. Ainsi il la toucha,
-l'enivra du vin de ses propres treilles, la reconduisit jusqu'à ses
-origines, et dans tous les chemins de son histoire. La Provence, qui
-s'était perdue, se retrouva. N'est-ce pas la langue qui constitue la
-nationalité? Le provençal renaissait et la Provence aussi. La «petite
-patrie» s'affirma dans la grande. Persistance de l'esprit régional! Ame
-de la province! Charme indélébile du lieu natal! Moeurs et paysages
-devenus des livres!
-
-Ce fut vraiment la décentralisation littéraire, dans ce qu'elle peut
-avoir de plus décisif. Faut-il s'en plaindre, puisque la
-décentralisation est le secret des renaissantes originalités. Les
-écrivains nés à Paris voient moins de l'Univers que les autres. Ils n'en
-voient que ce qu'on voit du ciel entre les hautes façades. Et alors ils
-font leurs livres, souvent, moins d'après la vie que d'après leur
-bibliothèque. Au contraire, il faut écrire d'après une race dont on est
-l'aboutissement. C'est le moyen pour que les livres soient originaux; et
-ils le seront d'autant plus que la race est demeurée elle-même plus
-impolluée, personnelle, abritée contre l'influence de la centralisation
-et du cosmopolitisme.
-
-Heureux les écrivains qui ont une province dans le coeur!
-
-Ils en seront, dans la littérature, l'équivalent. Ils feront leur oeuvre
-à son image et à sa ressemblance. Chaque livre aura la couleur de son
-air et sera comme le visage même de la race.
-
-C'est le cas de Mistral dont la poésie fait partie de la Provence comme
-en fait partie le chant de la Cigale, la Cigale dont Monselet disait:
-«C'est une grosse mouche,» songeant à certains Félibres, dont Mistral a
-dit: «un bestiari divin,» pensant à lui-même. Car sur ses lèvres une
-Cigale a vraiment chanté qui avait déjà chanté sur les lèvres des
-Troubadours de la Langue d'oc, auxquels Mistral a donné la
-main--par-dessus les siècles.
-
-
-
-
-M. PIERRE LOTI
-
-
-Après bien des expéditions lointaines, M. Pierre Loti fit escale, un
-après-midi, au pont des Arts, pour visiter la pagode aux Quarante
-Bouddahs, baignée de lumière glauque, d'aspect sévère moins
-impressionnante néanmoins, pour le vaillant officier de marine que pour
-d'autres, ce bon Labiche, par exemple, qui ne pouvait s'empêcher de
-dire, le jour de sa réception: «C'est la première fois que je porte une
-épée et je n'ai jamais eu si peur.»
-
-M. Pierre Loti ne fut pas dans ce cas; mais gageons que, au sortir de la
-séance, pris de cette mélancolie des fins de fête, parmi le remous
-mondain des toilettes et des carrosses, devant le crépuscule d'avril
-rose et gris, il songea: «Je ne me suis jamais senti si triste!»
-
-Que pouvait faire le titre d'académicien à cette âme? Peut-être y a-t-il
-tenu seulement à cause du costume, avec son goût spécial pour les
-déguisements qui tantôt le conduisit en Pharaon hiératique à un bal
-costumé chez Mme Adam; une autre fois lui donna l'idée de cette fête
-Louis XI en sa maison de Rochefort, et lui fit toujours, partout, à
-Stamboul, à Tahiti, au Japon, dans toutes les étapes de ses voyages,
-revêtir la tunique et les couleurs du lieu--comme pour se changer,
-échapper à lui-même, se fuir, oublier son identité vraie en dès contrées
-sans miroirs...
-
-Qu'importe! il a sans cesse gardé son âme, telle qu'une chose intérieure
-dans des crêpes? inaliénable et en deuil d'on ne sait quoi...
-
- *
- * *
-
-Ce qui suffit à élucider le cas de cette âme, et qui explique en même
-temps la vogue immédiate de l'écrivain, c'est le Voyage.
-
-Nous raffolons de plus en plus d'exotisme; celui-ci a envahi nos tables:
-gourmandise pour les plats étrangers, les fruits lointains; et aussi
-l'ameublement: abandon des styles français pour le turc, l'orientalisme,
-le japonisme aux grimaçants bibelots, le style anglais.
-
-L'art aussi en est tout intoxiqué.
-
-En littérature, le roman s'absorba longtemps dans la vie ambiante et
-quotidienne. Le grand nombre s'approvisionnait auprès de Balzac, cette
-immense carrière de pierre où chacun a pris des matériaux pour édifier,
-ajourer, ciseler des monuments jolis, des maisons de rapport où vivent
-un grand nombre de personnages.
-
-Voici que M. Pierre Loti n'eut pour maître que le Voyage.
-
-Engagé à dix-sept ans sur le _Borda_, tour à tour aspirant, enseigne,
-lieutenant et capitaine aujourd'hui, il dériva, durant vingt-cinq ans,
-dans les mers reculées, vécut parmi les terres calcinées, les végétaux
-hostiles, les cultes sans âge. Un peu d'action parfois, d'odeur de
-poudre, de taches de sang, comme intermède à l'opium énervant d'une
-telle vie: le combat de Hué, les engagements du Tonkin. Puis un
-recommencement de longs mouillages, les océans vides, de courtes idylles
-étranges avec telle femme un peu animal, un peu idole.
-
-On comprend vite que, rien qu'à raconter ces choses, il était facile
-d'intéresser et d'émouvoir.
-
-C'est déjà ce qui fit le charme et le succès rapide de Bernardin de
-Saint-Pierre, l'inventeur du genre. Il écrivait dans l'avant-propos de
-_Paul et Virginie_: «J'ai tâché d'y peindre un sol et des végétaux
-différents de ceux de l'Europe. Nos poètes ont assez reposé leurs amants
-sur le bord des ruisseaux. J'en ai voulu asseoir sur le rivage de la
-mer, au pied des rochers, à l'ombre des cocotiers, des bananiers et des
-citronniers en fleurs.»
-
-Or on rapporte, au sujet de Bernardin de Saint-Pierre, que Napoléon Ier
-lui demanda un jour: «Quand écrirez-vous un nouveau livre comme _Paul et
-Virginie_?»
-
-M. Pierre Loti l'a écrit, ce livre--en passant par Chateaubriand, dont
-l'_Atala_ appartient au même art.
-
-Mais, chez ceux-là, on sent toujours l'Européen dans une nature
-exotique; au lieu que M. Pierre Loti suggère véritablement: nous croyons
-être en Annam, à Stamboul; il s'efface; il en arrive à se faire oublier
-lui-même, à se perdre, à se fondre dans cette foule bariolée dont il
-porte le costume et dont _il fait partie_.
-
-L'exotisme de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand est donc
-superficiel; il rapporte tout au plus une terminologie et de vagues
-décors. Tandis que celui de M. Pierre Loti est intégral, inoculé,
-imprégné, ne bénéficiant plus seulement de ce que l'intelligence a pu
-percevoir et décalquer. Ici apparaissent les acquêts de la littérature
-moderne, plutôt de sensations que d'idées, qui s'aide merveilleusement
-des sens, qui emmagasine dans l'ouïe, dans l'odorat, le goût, le toucher
-et la vue.
-
-Car la littérature moderne a réalisé ceci: _l'éducation artistique des
-sens_.
-
-Ce n'est plus surtout le cerveau notant des aspects généraux, des
-divergences de races ou de paysages. L'enquête, devenue charnelle et
-physique, descend aux détails, à l'esthétique de la peau, aux
-titillations des nerfs. M. Pierre Loti, dans ses évocations
-d'Extrême-Orient, a cliché ainsi, par ses sens bien braqués, des
-notations qui nous en apportent la couleur, l'odeur, le goût, le son
-d'atmosphère.
-
-Il suffit d'ailleurs de le voir pour juger combien il doit être en
-littérature un instrument de sensations, celles de la vue surtout et
-encore plus celles de l'odorat.
-
-Il a de grands yeux vagues, humides, ces yeux, influencés par l'eau, des
-hommes qui ont beaucoup navigué ou naissent en des ports, des yeux qui
-reflètent tous nuages et tous reflets avec précision et en profondeur,
-comme les armures des soldats dans les tableaux des Primitifs.
-
-Mais son nez est encore plus caractéristique: un nez busqué et embusqué,
-un nez de proie qui hume, devine, attire toute senteur éparse, la
-capture, la différencie. Et c'est ainsi, en ce joli livre, _le Mariage
-de Loti_, quand il nous promène avec Rarahu, dans les nuits voluptueuses
-de Tahiti, que nous percevons vraiment l'odeur de sexe et de plantes en
-route vers les étoiles. Et la terre des tropiques aromatisant sous la
-pluie tiède! Et cette foule chinoise dont la pouillerie exaspère un
-unanime relent de musc dans les effluves des orangers et des gardénias.
-Et jusqu'à la senteur de la poussière, cendre morte des années, qui
-nous picote les narines quand nous entrons dans «les pagodes
-souterraines», dont le parfum d'éternité, devant l'immuabilité des
-Bouddahs, tisse sa trame omnicolore de cette poussière précisément
-tressée avec des essences d'arbres, des fientes et un encens millénaire?
-
- *
- * *
-
-Ainsi M. Pierre Loti nous donne vraiment une impression intense des pays
-lointains. Il a bien observé. Il évoque avec acuité. Son exotisme n'est
-pas de pacotille. Et le véritable intérêt de ses livres est là.
-
-On lui voudrait parfois de plus grandes trouvailles de style, encore
-qu'il ait d'émouvantes sourdines, des mots qui soudain se voilent et se
-brouillent, des fins de phrases entrant dans du brouillard. C'est un de
-ses grands charmes mystérieux que cet inachevé de certaines phrases qui
-semblent s'en aller et se continuer dans le blanc des pages.
-
-On lui voudrait aussi un peu moins de vérité, d'aspects réels, pour une
-transposition en art, ces déformations, ces déviations dans le songe et
-la féerie où, parmi les paysages exotiques, les lanternes peintes
-auraient l'air d'étoiles dans des robes à fleurs.
-
-Et surtout en ces contrées d'Extrême-Orient! C'est ce qu'ont si bien
-compris les artistes japonais, à la fois réalistes et fantastiques: le
-rêve juxtaposé au réel, le chimérique côtoyant la vie et la prolongeant.
-
-M. Pierre Loti n'a vu que les choses formelles et dans leur réalité
-tangible. N'importe! il les a bien vues et les suggère avec couleur.
-Cela suffit pour le mérite de ses ouvrages, plus que les histoires qu'il
-conte, et son _narcissisme_ à se mettre en scène dans des idylles
-douteuses, de petits collages polynésiens et japonais qui ne sont qu'un
-recommencement de _Graziella_.
-
---Je ne comprends pas le ciel même sans toi, disait la pêcheuse de
-Procida à Lamartine.
-
---J'ai peur que ce ne soit pas le même dieu qui nous ait créés, dit
-Rarahu à ce mélancolique Loti, qu'elle a elle-même nommé de ce doux nom
-d'une fleur de son pays.
-
-Mais la notation dans ce sens est unique, et nulle part ailleurs
-l'écrivain n'indique les âmes distantes, quand les corps sont proches,
-cette psychologie qui aurait été si curieuse de l'amour entre deux
-races, ces pensées parallèles dont aucune n'est soluble dans l'autre,
-ces amours tristes comme le mariage d'un aveugle avec une muette.
-
-Il y avait là toute une série de subtilités qu'un amant eût perçues.
-Mais, malgré ses confidences souvent peu discrètes, M. Pierre Loti
-a-t-il eu les bonnes fortunes dont il se vante! Les gentilles
-amoureuses, jaunes ou tatouées, en chapeaux de fleurs, ont-elles existé
-plus ou moins? On en pourrait douter, car leur humanité est bien légère
-pour avoir été vécue.
-
-Est-ce le même cas pour les petites Rarahu et les Mmes Chrysanthème,
-gracieuses fictions, semble-t-il plutôt, d'un romancier romanesque qui
-invente des silhouettes colorées sur des écrans de papier. Cela n'a
-d'importance qu'au point de vue de la sincérité de l'écrivain, difficile
-à ausculter, car il se recroqueville vite, parle bas et peu, paraît
-contraint dans notre civilisation rectiligne et cache une foncière
-timidité par un désir d'étonner, comme lorsqu'il répondit un soir, à
-dîner, chez son ami M. Alph. Daudet lui demandant s'il était d'une
-famille de marins: «Oui, j'ai eu un oncle mangé sur le radeau de la
-_Méduse_.»
-
- *
- * *
-
-Mieux que l'hérédité, c'est le voyage qui l'a formé, et c'est de lui
-qu'il a tiré aussi l'idée dominante qui enveloppe son oeuvre: la pensée
-de la mort. Avec plus de raison que les autres hommes, les marins
-peuvent dire: «Nous vivons dans la mort!» Leur vie est faite de périls,
-d'adieux enivrants, de départs, de gestes toujours s'évertuant à
-traverser les distances. Tout défile, s'écoule en panorama rapide
-d'êtres et de choses. Escales momentanées! Embarquements! Dérives! On a
-beau changer de pays, de costumes, d'amours. Changer d'Océan, même!
-Partout, que ce soit la face grise de la mer de Bretagne, la face bleue
-du Pacifique, la mer a le visage de l'Éternité.
-
-Et les heures brèves se brisent et se reforment comme les vagues.
-
-M. Pierre Loti--comme déjà Baudelaire, dans le _Voyage_--a exprimé ce
-sentiment de l'instabilité, de la vie sans cesse déprise, des départs
-imminents, des continuels adieux qui sont déjà de petites morts--et de
-la fin proche, au bout de l'ennui!
-
-C'est cette mélancolie, issue de la mer et du voyage, qui baigne toute
-son oeuvre. Celle-ci est aussi un navire, à la poupe tatouée, dont le
-pont mêle des cocotiers alanguis, des idoles poussiéreuses, des parfums
-forts, des fleurs comme de la chair, et des femmes à la peau de fruit,
-habillées d'étoffes aussi belles que des nuages.
-
-Mais toute la mer, incessamment gémissante et qui a la voix de la mort,
-flotte dans le blanc des pages.
-
-
-
-
-ORATEURS SACRÉS
-
-
-
-
-LE P. MONSABRÉ
-
-
-Les prédicateurs de haute envergure se font rares. L'éloquence
-religieuse subit une crise. Il y a un certain affadissement, une
-sourdine sur tous les violons de Dieu.
-
-Certes le zèle ne fait pas défaut, mais c'est le génie qui manque.
-L'éloquence sacrée n'invente plus. Qui la rajeunira? C'est un genre à
-renouveler, car dans le mouvement général de l'esprit moderne, elle
-s'attarde, s'immobilise en des redites, s'obstine dans l'archaïsme,
-redore les textes délabrés, continue à empailler la colombe du
-Saint-Esprit. On dirait maintenant un art d'hypogée. C'est bien de
-sculpter séculairement ce tombeau du Christ; c'est mieux de bâtir une
-citadelle de Foi dans l'air du siècle.
-
-Le P. Monsabré le comprit et y trouva, du coup, sa force et sa gloire.
-Oui! il fallait prendre contact avec la vie. Il était temps de
-moderniser le sermon. Encore un peu ce genre oratoire s'épuisait. Il
-n'avait voulu s'allier qu'avec lui-même et il périssait d'un sang trop
-noble. Il lui faudrait se mésallier avec la littérature moderne. Plus
-ces lieux communs de l'éloquence religieuse, séculaire et qui a l'air de
-parler une langue à soi. Une langue inanimée, presque une langue morte.
-Même les images font penser à ces fleurs de papier sous des globes de
-verre, en de surannés parloirs. Quant au P. Monsabré, il se fit une
-culture d'esprit toute moderne. Il avouait avoir lu Flaubert, M.
-Bourget, admirer M. Zola, aimer les poètes. Il leur dut de pouvoir
-traduire pour les fidèles la théologie et les démonstrations abstraites
-dans une langue qu'ils comprenaient enfin, capable de les émouvoir, où
-les mots vivent vraiment, ont un visage... Ce fut déjà ainsi au milieu
-du siècle, lors du beau temps de l'éloquence religieuse, qui n'eut un
-tel renouveau que pour avoir marqué le pas avec la littérature--dont
-elle fait partie en somme.
-
-Elle eut aussi son illumination romantique.
-
-C'est Lacordaire dont le coeur piaffait de génie vers Dieu; c'est
-Ravignan presque Lamartinien, tout d'onction et de saint-chrême, qui
-parlait de la bonté céleste de façon à arracher des larmes aux
-assistants sur leur ingratitude; Lacordaire qui fut de la lumière;
-Ravignan qui fut de la chaleur; Lacordaire qui convoqua les âmes à
-Notre-Dame à coups de clairon et de tonnerre; Ravignan qui sut les y
-retenir... Après eux, le P. Félix parla du progrès et de l'art en
-harangues harmonieuses, orateur fleuri et surchargé, car les Jésuites
-ont leur style comme ils ont leur architecture, tous pareils.
-
-Quant au P. Monsabré, il demeura digne de ces grands prédécesseurs dans
-cette illustre chaire. Lacordaire disait dès le début: «La chaire de
-Notre-Dame est fondée.» Oui! fondée vraiment, à la façon d'une
-monarchie, où ne se sont succédés que des esprits royaux.
-
- *
- * *
-
-L'éloquence du P. Monsabré a un cachet personnel. C'est le poète de la
-théologie. Tel il apparaît, soit qu'on l'entende, soit qu'on lise son
-oeuvre complète de prédication à Notre-Dame, durant près de vingt
-années: _Exposé du dogme catholique_, qui comprend trente volumes.
-OEuvre immense, contenant toute la démonstration de la Foi. Avec la
-_Somme_ de Saint-Thomas, son point de départ et point d'appui, il a bâti
-un monument sur les colonnes de dur marbre de son maître, son monument
-original aux hardis contrastes: des nefs profondes, des dômes de pierre
-massive et inexorable, avec, autour, d'expertes ciselures, les flammes
-fleuries de grands vitraux. Une éloquence presque à l'image et à la
-ressemblance de Notre-Dame elle-même. Ses sermons sont construits avec
-une science d'architecte qui a rassemblé des matériaux de choix et les
-ordonne selon un plan qui met tout en valeur et en hiérarchie. C'est un
-grand plaisir cérébral que d'apercevoir un discours s'élever ainsi avec
-des proportions calculées et une logique qui permet de le songer
-jusqu'au bout de lui-même avant même son achèvement. Il faut pour cela
-que l'orateur ait une dialectique infaillible. Alors l'éloquence qui est
-musique, est aussi mathématique, puisqu'elle est philosophie. Or c'est
-le moment suprême du génie musical--Beethoven y atteint souvent--celui
-où la symphonie n'est plus qu'une algèbre qui chante, comme les
-constellations dans le ciel.
-
-L'éloquence aussi donne parfois cette sensation. Et le P. Monsabré y
-fait songer avec sa manière tour à tour didactique et lyrique; ici une
-page de théologie, de métaphysique, voire de physiologie; puis un
-envolement, un chant sacré qui a les ailes de l'ode. Et une voix souple
-qui est un merveilleux truchement; une voix que le temps n'a pas
-affaiblie, mais qui en a pris, au contraire, une sonorité stridente, une
-sorte de _fureur démonstrative_, qu'appuie un geste court, saccadé,
-ayant l'air d'enfoncer l'argument comme un clou. Ces sermons, solides et
-fleuris, qui apparaîtront dans l'avenir comme nous apparaissent ceux de
-Bourdaloue, ne sont pas tout de préparation soigneuse. Certes durant
-l'hiver, dans ce couvent du Havre dont il est le prieur, il élaborait
-minutieusement l'Avent ou le Carême qu'il irait prêcher Paris, et
-d'après le plan bien établi, écrivait ses conférences, les récrivait,
-les corrigeait, cherchait des images nouvelles, jouait des mots comme
-d'un clavier en nuances. Souvent les mots, chez lui, ont un étrange
-relief, un emploi habile qui leur donne un aspect nouveau et l'air neuf.
-«L'homme s'est séparé de Dieu. Dieu se reprend et se _cantonne_.» Il a
-de ces belles surprises, toutes modernes, de mots... Puis le travail de
-préparation achevé, il arrivait à Paris, avant le dimanche de la
-Quadragésime, dans le petit couvent des Dominicains, faubourg
-Saint-Honoré où s'installent les prédicateurs de l'Ordre. Et, au fur et
-à mesure, de semaine en semaine, il apprenait par coeur, le discours du
-dimanche suivant, un peu d'accord avec Massillon qui disait: «Mon
-meilleur sermon est celui que je sais le mieux.»
-
-Cependant tout n'était pas conforme, dans ses sermons de Notre-Dame, au
-texte écrit et appris. Il eut parfois des cris, des illuminations
-soudaines, un de ces bondissements de phrase imprévus. Trouvailles
-frémissantes d'une parole sûre, qui se mettait à improviser, se
-suscitait d'elle-même. Il avait bien vite fait, alors, de rejeter tous
-les éléments d'une préparation laborieuse; et les feuillets blancs du
-discours écrit n'étaient plus, dans la mémoire, qu'une frêle certitude
-de papier où il prenait pied par moment pour s'élancer plus loin dans
-des gouffres de lumière qui sont en haut et attirent.
-
-C'est alors qu'il obtint ses plus grands succès, parce que chaque fois,
-il entra, à ces minutes, en contact avec la vie. Il redevenait lui-même,
-celui qui restaura l'éloquence sacrée en unissant la réalité à la
-théologie. Parole enfin moderne, adéquate aux événements, qui mêlait le
-temps et l'éternité. Jamais il n'atteignit davantage l'âme de la foule
-que ces jours-là. Un jour surtout... C'était dans la cathédrale de Metz,
-en 1871:
-
-Après la reddition et l'occupation allemande, il venait d'y prêcher le
-carême. Le jour de Pâques, le temple était envahi; au pied de la chaire
-se pressait une assistance qui, pour pleurer les malheurs de la France,
-avait pris le deuil et était toute vêtue de noir. Le P. Monsabré, sur le
-point de finir, sentit lui monter de cet auditoire affligé comme une
-marée de larmes, et soudain, ému lui-même dans le coeur de son coeur et
-le sang de son pays, il prit texte de la fête du jour et de la
-Résurrection pascale pour parler d'espérance... «Les peuples aussi
-ressuscitent, s'écria-t-il dans un admirable élan, on change leur nom,
-mais non pas leur sang... Vous n'êtes pas morts pour moi... mes
-frères... mes amis... mes compatriotes... Partout où j'irai, je vous le
-jure, je parlerai de vos patriotiques douleurs... jusqu'au jour du
-sermon de la délivrance que je chanterai sous ces voûtes...» Et il
-continua l'image magnifique, montrant les provinces mises au tombeau et
-qu'on croyait mortes, les provinces aussi gardées par des soldats, avec
-une plaie au flanc, dans le sépulcre; mais un jour également la pierre
-volerait en éclats et la patrie se lèverait d'entre les morts!...
-
-On juge de l'immense émotion: toutes les femmes pleuraient; les hommes
-étaient debout hors d'eux-mêmes, les bras tendus vers lui comme pour
-retenir et éterniser cette minute d'héroïsme qui avait passé sur tant de
-deuils.
-
- *
- * *
-
-Mais ces accents magnifiques nous demeurent à peine comme des échos. Ils
-suffisent pourtant à nous émouvoir encore. Quelle émotion alors pour
-ceux qui les entendirent, avec la voix, le geste, l'éclat des regards,
-tout ce que l'orateur ajoute de son frisson humain au frisson divin des
-paroles nées en lui et dont lui-même s'étonne. Le malheur de
-l'éloquence, c'est qu'elle meure à la minute même où elle naît. Les
-discours lus sont incolores souvent. Le P. Monsabré le savait bien sans
-doute, le jour où, après sa longue prédication, il descendit, d'un pas
-lent et ferme, et pour jamais, les marches de cette chaire illustre de
-Notre-Dame, tout de suite vide de lui et béante comme un tombeau. Il ne
-se fit point illusion. Il se rendit compte que son _Exposé du dogme_ aux
-nombreux tomes, n'était vraiment qu'un plan de cathédrale sur le papier,
-une chose inanimée, et que quelques-uns à peine consulteraient dans
-l'avenir. Au contraire, sa parole entendue avait été la cathédrale
-debout, et qui chante, pleine d'orgue, pleine de fleurs.
-
-Ce jour-là, après vingt années de travaux, elle allait donc cesser
-d'être, en s'achevant. Sans faiblesse, tremblement de mains ou de voix,
-il en posa la dernière pierre, le commentaire final de _l'amen_ du
-Credo, simplement, comme il avait accumulé toutes les autres pierres.
-Après cela, il irait s'occuper ailleurs ou se tournerait du côté du
-silence. Mais aucune mélancolie! N'est-ce pas la marque d'une âme forte
-que de quitter les choses, c'est-à-dire se quitter soi-même, avec
-sérénité? Ces grands moines, qui seront calmes devant la mort, sont déjà
-calmes devant l'adieu, devant l'absence, qui est la moitié de la mort.
-
-Le P. Monsabré termina, sans orgueil, sans regret, sans un regard
-d'ensemble, ému et suprême, sur la tâche accomplie. Comme le bâtisseur
-de génie qui acheva Notre-Dame, il semble qu'il ait jugé aussi son
-oeuvre quelque chose _d'impersonnel_, fait avec la foule et la foi des
-siècles, et qu'il ne fallait même pas signer!
-
-
-
-
-Mgr D'HULST
-
-
-Mgr d'Hulst fut une figure. Il avait un talent médiocre, mais un
-caractère saisissant, une physionomie morale d'un relief étrange.
-
-On ne pouvait pas rêver un contraste plus formel avec le P. Monsabré,
-qu'il remplaça comme prédicateur du Carême à Notre-Dame. Leurs deux
-genres d'éloquence étaient aussi dissemblables que ces deux hommes
-furent eux-mêmes contradictoires.
-
-Il suffisait pour s'en convaincre de surprendre un moment le P. Monsabré
-dans cette claire et riante chambre du petit couvent des Dominicains,
-faubourg Saint-Honoré, où il venait s'installer chaque année vers la
-Quadragésime. La figure était réjouie, saine, dodue; il était en
-pantoufles et laissait voir des bas blancs comme une béguine. Ses mains
-s'écarquillaient devant les bûches flambantes, joyeuses du bon feu. Il
-était bonhomme, familier; il vous appelait: «Mon fils», et vite se
-racontait. Il semblait optimiste, avait beaucoup lu et vu. C'était un
-homme content, un homme de son temps, décelant des origines plutôt
-plébéiennes.
-
-Un homme venu à son heure.
-
-Et la chambre, tout autour, s'égayait aussi, sans luxe, mais propre et
-blanche avec ses fenêtres aux rideaux de mousseline naïfs--on aurait dit
-des premières communiantes, après la messe, qui rient...
-
-Chez Mgr d'Hulst, dans son grand salon sévère, à l'Institut catholique
-de la rue de Vaugirard, dont il était le recteur, on avait le sentiment
-d'un exil: un bureau-ministre, des meubles d'un ancien luxe, des
-portraits qui semblaient d'amis détrônés.
-
-Lui-même apparaissait austère, puritain, triste, froid. Il vous appelait
-toujours «Monsieur». Aucune familiarité. Pourtant on le jugeait sage. On
-le savait de conseil sûr. Combien défilèrent là pour avoir ses avis!
-
-Certes c'était le gardien des Tables, l'étalon du devoir strict avec
-lequel on se confronte. C'était l'homme de loi des procès de la
-conscience, élucidant les arcanes, triant les scrupules, qu'on consulta
-comme le jurisconsulte de Dieu. Mais les conseils, les avis dont il
-n'était pas chiche, il avait l'air de les distribuer comme une aumône
-spirituelle, comme un secours à d'anciens serviteurs dans la détresse.
-Ministre tombé qui donne des consultations gratuites à ses gens.
-
-Ah! ce n'est pas ainsi qu'on rêvait la vie de cet homme et qu'il la rêva
-lui-même, prêtre dont les jours se passèrent à ôter l'ivraie de quelques
-âmes, lui qu'on se représentait plutôt en gesticulateur aux horizons,
-joignant tous les clochers d'un diocèse ou d'un royaume par des
-guirlandes de commandements!
-
- *
- * *
-
-Mgr d'Hulst, lui, n'était pas venu à son heure. Ce fut un homme
-d'autrefois. Maurice Lesage d'Hauteroche d'Hulst--tel était son
-nom--allié aux Grimoard du Roure, aux d'Harcourt, au pape Urbain V,
-appartenait à l'ancienne France.
-
-Quelle misère d'arriver trop tard dans la vie! On est contemporain d'un
-temps disparu. Il y a ainsi des familles dont l'aboutissement retarde.
-On est alors comme un héritier qui veut acquitter une dette de sa race
-vis-à-vis d'un créancier qui est mort.
-
-Souffrance d'avoir une âme qui n'est plus adéquate et de sentir en soi
-des facultés inemployées!
-
-Or Mgr d'Hulst évoquait le souvenir d'un cardinal-ministre dans la
-France ou les Espagnes du passé: conduite des grandes affaires,
-ambassades délicates, gouvernement de provinces nouvelles, pacification
-d'une primatie troublée--voilà son rôle sous une ancienne monarchie.
-Beaucoup plus organisateur et administrateur que prédicateur du Roi,
-homme d'action plutôt que de littérature et de paroles, à la main
-prompte et autoritaire, qui--comme le Grand Inquisiteur dans la nouvelle
-de Dostoïewski--ne juge pas que le peuple doive être libre, entend le
-débarrasser du fardeau de choisir et, quoi qu'on en puisse dire, «reste
-ferme dans son idée».
-
-Par une spéciale ironie des destinées, son enfance précisément lui créa
-l'illusion d'un temps encore pareil et d'un avenir tel: il fut élevé à
-la Cour; sa grand'mère, et sa mère ensuite, étaient dames d'honneur de
-la reine Marie-Amélie; lui-même, ainsi que son frère Raoul, les
-compagnons de jeux du comte de Paris et du duc de Chartres, élevés en
-même temps que ceux-ci aux Tuileries, à Saint-Cloud et à Neuilly.
-
-Mgr d'Hulst se rappelait, de ce temps, l'arrivée à la Cour des comédiens
-du Théâtre-Français qui vinrent y jouer _Monsieur de Pourceaugnac_.
-«C'est la seule fois, observait-il, que j'ai été au spectacle.»
-
-On voit que son intimité auprès des princes, dont presque tout le monde
-ignora l'origine, remontait loin; il avait passé ses jeunes années avec
-eux. Et il leur resta d'une fidélité intégrale dans les mauvais jours,
-quoi qu'il pût lui en coûter. Car s'il était d'avis, comme le disciple
-Pierre, qu'il faut tirer le glaive et couper l'oreille de Malchus, lui,
-du moins, ne trahit pas avant que le coq eût chanté trois fois...
-
- *
- * *
-
-On sentait, à le voir, un religieux renoncement. Nulle transaction avec
-les faits accomplis. Aucun optimisme. Rien qu'un pli de dédain au coin
-de la bouche. Même le léger fléchissement déjà, par l'âge, de sa très
-haute taille ne semblait qu'un vain effort pour descendre jusqu'à son
-interlocuteur. Une allure imposante, mais qui éloignait la sympathie.
-Des yeux aigus et froids vous gelant les mots sur les lèvres.
-
-Que lui faisaient les paroles, à lui qui se jugeait parmi des étrangers?
-
-Il fut vraiment détaché de tout désir d'être ou de paraître: est-ce
-qu'au lieu d'arborer son nom sonore, il ne signa pas tout simplement M.
-d'Hulst ses lettres et même ses ouvrages, comme on peut le constater
-dans ses volumes de _Mélanges oratoires_? Est-ce qu'amené à l'élection
-du nouveau Pape par Mgr Guibert et gratifié d'une prélature comme
-conclaviste, selon les coutumes canoniques, il ne négligea pas d'en
-prendre le titre et les insignes? «J'ai laissé cela dans ma malle»,
-disait-il à son retour de Rome.
-
-Ce n'est que plus tard qu'il porta le titre de monseigneur et, sur sa
-soutane, les ornements violets, quasi-épiscopaux, quand, dénoncé pour sa
-première leçon de philosophie à l'Institut, il se disculpa au point
-d'obtenir du Pape une nouvelle prélature, plus élevée.
-
-C'est l'unique fois peut-être qu'il prit garde à la malveillance.
-
-Que pouvaient contre son détachement telles attaques, par exemple, de
-l'_Univers_, acharné après lui, durant vingt ans? Taxés de fanatisme par
-les uns, d'orthodoxie suspecte par les autres, c'est le lot de ces
-hommes-là, hermétiques et peu conformes, d'être incompris de la plupart.
-Mais qu'importe? ils ne tiennent même pas à la vie. Pendant la guerre,
-Mgr d'Hulst affronta mille morts, comme aumônier des Ambulances de la
-Presse, à Bazeilles, à Sedan où il fut fait prisonnier, puis--évadé et
-revenu à Paris pour le siège--à Champigny, où il assista les mourants
-sous des pluies de balles.
-
-Si vraiment dépris de toutes choses terrestres et voyant déjà si loin à
-la dérive sur les eaux rapides de la vie ses premières ambitions, qu'il
-était sincère à coup sûr en disant à voix mélancolique: «J'ai cent
-cinquante ans!»
-
- *
- * *
-
-Il est naturel dès lors qu'il n'ait pas cherché à montrer des talents.
-Il en avait peut-être, mais il savait la grande parole du Psalmiste:
-_Quoniam non cognovi litteraturam, introïbo in potentias Dei_. Pourvu
-d'une théologie sûre, d'une érudition vaste et diverse, il se multiplia
-en mille discours, homélies, panégyriques, mais tout cela pensé dans un
-esprit trop positif et moyen, écrit surtout dans une langue terne, un
-_style primaire_, pour ainsi dire. Il est vrai que pour des esprits
-tels, les jeux de l'éloquence sont vains et vains aussi les fragiles
-dentelles de la poésie du discours qui attirent et séduisent.
-
-Mgr d'Hulst ne chercha pas à plaire aux hommes. Il les aimait peu. Mais
-il aimait Dieu; il voulut le faire entendre. Il fut le combattant de
-Dieu _contre_ les âmes. Durant des années, il mena ce combat oratoire,
-ne voulant qu'agir pour Dieu, traduire la parole éternelle, ne rien
-donner de soi, ne rien demander pour soi, nulle gloire futile, surtout.
-
-Idéal sévère!
-
-On songe à ces tours dans certaines villes mortes, tout au nord; à ces
-«Dom» dans les vieilles cités allemandes--architectures inégayées, qui
-ne veulent être que de la Foi, sans jardins de vitraux ni sourires de
-sculptures.
-
-
-
-
-PEINTRES
-
-
-
-
-PUVIS DE CHAVANNES
-
-
-Un maître admirable, d'une personnalité décisive, d'une inlassable
-fécondité. Naguère, lorsque beaucoup méconnaissaient encore son art
-souverain, Gautier, souvent clairvoyant, écrivait: «Dans un temps de
-prose et de réalisme, il est naturellement héroïque, épique et
-monumental.» Pour ses vastes compositions, il peint d'abord une petite
-esquisse qui est l'exposé de son idée, pour ainsi dire _la réduction_ de
-l'oeuvre, déjà totale en lui. Puis il l'exécute dans les proportions
-d'un grand tableau de chevalet. Une minutie inexorable de dessin: sans
-cesse l'artiste calcule, compare, mesure, trace avec la règle ou le
-fusain des angles visuels. On dirait d'un ingénieur, d'un géomètre qui
-arpente de l'oeil le modèle et la toile. Quand ce travail est définitif,
-il agrandit le tableau tout simplement au carreau, comme font les
-praticiens dans le marbre pour la maquette des statuaire. De là son
-dessin qui a un air géométrique. Or c'est précisément cette précision
-infaillible mêlée à une indéfinissable poésie qui assigne à ses oeuvres
-une beauté d'absolu en même temps qu'un charme de suggestion.
-
-Il sait tout de son métier, et il a tout inventé de son art.
-C'est-à-dire qu'il a ressuscité dans notre siècle la peinture
-décorative. Il a trouvé pour elle un nouveau style, une coloration
-nouvelle. Son génie a été de comprendre qu'il fallait aux édifices
-modernes des fresques qui leur fussent appropriées. Il a créé une
-peinture conforme pour les architectures actuelles, pour les monuments
-de France, construits en pierre de France, cette pierre un peu grisâtre,
-un peu jaunâtre, en tous cas pâle et mate. Donc il n'a voulu qu'une
-peinture mate aussi, se servant pour y arriver, de toiles spécialement
-préparées, de couleurs en demi-teintes et en nuances, avec des mauves,
-des roses doux, des jaunes qui s'acidulent à peine, des bleus qui ne
-chantent qu'en sourdine. Ainsi, au Panthéon, les autres peintures
-trouent les murs; la sienne s'accorde à leur tonalité neutre,
-s'identifie avec eux. On dirait vraiment le _rêve que les pierres font_.
-
-Et quel rêve! Celui d'une humanité supérieure, l'humanité telle qu'elle
-aurait dû être, ou telle qu'elle sera. Humanité mystique et mythique,
-qui ne va jamais jusqu'à être mythologique. Ses femmes ne sont pas des
-déesses; ce sont encore des femmes, mais les femmes d'un Éden où la
-faute originelle n'a pas existé ou n'existe plus et qui enfantent sans
-douleurs. Les hommes aussi ont l'air de vivre dans un continent
-meilleur. L'oubli des sexes et de l'heure est parmi eux. Ils ne
-s'occupent qu'à de nobles travaux, à être d'accord avec la Nature, à
-faire de l'éternel avec de l'éphémère, mais sans jamais cesser d'être
-humains. «La poésie a sa source dans la réalité», disait Goethe. L'art
-également, pensa Puvis de Chavannes. On a cru que son domaine était
-celui du rêve et de la légende. Au contraire, il n'est jamais sorti de
-la Nature. Toutes les figures de ses tableaux agissent, plutôt qu'elles
-ne songent. Chacun y fait directement ce qu'il doit faire, comme l'a
-bien observé, un jour, M. Besnard dans un de ses subtils Salons.
-
-Ainsi, quant aux gestes: on peut dire qu'un geste utile est toujours
-beau. Tous les gestes des figures de Puvis de Chavannes sont utiles.
-Geste du travail, de la lutte ou des jeux, dans _Ludus pro patria_,
-_Inter artes et naturam_; geste pacifique de l'attente dans _Pauvre
-pêcheur_, gestes si justes et instinctifs chez les hommes, comme sont
-instinctifs, chez les femmes qu'il a peintes, les gestes de cueillir des
-fleurs, de caresser des enfants, de couronner des fontaines.
-
-Tout cela est encore, et tout simplement, de la vie--_de la vie
-transposée_, si on veut. C'est pourquoi Puvis de Chavannes, venu
-chronologiquement entre les réalistes et les symbolistes, a pu les
-rallier en même temps; les réalistes disant: «Il n'y a qu'à copier la
-Nature»; les symbolistes proclamant: «La Nature n'existe pas».
-
-Lui, autant que Courbet ou Manet, s'acharna après la forme stricte, la
-vérité du modèle; mais, d'autre part, en occupant seulement les êtres à
-de nobles travaux, en ne les plaçant qu'en des contrées florissantes, il
-se rapprocha des symbolistes qui s'en tiennent à des attitudes de
-légende ou de beauté. Ainsi il demeure un peintre de nature en même
-temps qu'un peintre d'idéal--ce qui n'est pas la même chose qu'être le
-peintre de l'Idéalisme, comme on a dit de lui, en confondant les termes.
-L'idéalisme, au contraire, est une convention académique, avec des
-théories du Beau et des gestes enseignés. M. Puvis de Chavannes ne
-s'inquiéta que des gestes humains et conçut le Beau à sa façon,
-c'est-à-dire sans archéologie surtout, ce qui est bien aussi une
-tradition officielle. Il retourna à la Nature tout uniment, et trouva,
-du coup, la simplicité populaire, celle de la Chanson de Geste, celle
-qui tient à la race. Car celui en qui on voulut voir un descendant des
-maîtres d'Italie, est un artiste de souche très nationale et qui se
-rattache directement à l'École française... Ce n'est pas devant les
-Botticelli ou les Primitifs de Venise et de Florence qu'on songe à lui.
-C'est en regardant les Poussin, par exemple L'_Automne_ ou la _Grappe de
-la Terre Promise_ et l'_Été_ ou _Ruth et Booz_. Là aussi les figures
-qu'on dirait d'une humanité supérieure ont néanmoins l'attitude si juste
-de leur besogne, fauchent, ploient un peu sous le fardeau du raisin de
-Chanaan.
-
-Tout de suite on établit un parallèle avec les calmes scènes de Puvis de
-Chavannes, dérivant d'un même idéal, mais amplifié et réalisé avec des
-moyens nouveaux, une originalité absolue.
-
-Surtout qu'il fut également comme Poussin--et on ne le dit pas assez--un
-merveilleux paysagiste: dans l'_Été_; dans la fresque de la Sorbonne aux
-collines circulaires, d'un bleu-paon si doux; dans _Pauvre pêcheur_ où
-s'illimite un site d'eau, d'une eau glauque et nue qui extériorise pour
-ainsi dire le cerveau sans pensée du pêcheur calme; dans le _Bois
-sacré_, symphonie savante des verts multiples de la forêt. Ici encore il
-a bien sa manière propre qui n'est celle ni des réalistes ni des
-symbolistes. Il ne peint pas, comme les symbolistes, des paysages de
-rêve, aux arbres déformés, aux terrains d'une coloration comme ceux
-qu'on voit en songe ou dans la fièvre. Il reproduit vraiment la nature,
-des sites réels, des horizons définis, les bords de la Seine, les
-simples campagnes de l'Ile-de-France, ce qu'il avait tout contigu et
-familier. Mais d'autre part, il ne s'en tient pas, comme les réalistes,
-à la seule copie. Ses paysages réels sont baignés d'on ne sait quelle
-atmosphère irréelle. Il semble qu'il y tombe une lumière d'au delà.
-C'est l'idéal dans la réalité et l'Éternité dans le temps.
-
-Ainsi on dirait d'une planète meilleure (très ressemblante à la nôtre)
-mais où la terre ne servirait plus à cacher les morts, ne serait que la
-bonne argile où l'on modèle des statues. Jardins de calme joie, de
-nobles labeurs, de sérénité...
-
-Un jour, dans un de ses poèmes en prose, Baudelaire, à l'aspect d'un
-port, demandait: «Quand partons-nous pour le bonheur?»
-
-En regardant les oeuvres de M. Puvis de Chavannes, il semble qu'elles
-soient ce pays du Bonheur, vers lequel tous les navires humains
-appareillent et où son seul rêve a pu atterrir.
-
-
-
-
-BESNARD
-
-
-Malgré l'apparente variété infinie des visages humains, il semble que
-ceux-ci se réduisent en fin de compte à quelques types essentiels. On
-pourrait dire la même chose des âmes, surtout s'il s'agit des âmes
-d'artistes. C'est à croire en la métempsycose, tant on retrouve tout au
-plus quelques espèces d'âmes, réincarnées sans cesse au long des siècles
-et des races. Chaque peintre, chaque poète a son Sosie de talent ou de
-génie dans le passé. Il ne lui doit rien assurément; il n'en est pas
-moins très moderne, très original; il a ses moyens d'art personnels, une
-vision neuve. Il pense, il conçoit, il exécute selon son rêve propre. Il
-ne refait en rien l'oeuvre du prédécesseur qu'il évoque; mais on sent
-que ce prédécesseur, s'il revivait, ferait aujourd'hui la _sienne_.
-Ressemblance d'âme allant jusqu'à l'identité! Et les vies alors sont
-parallèles aussi. Il y a des exemples singuliers de ce cas, dans
-l'histoire de l'art et des lettres. Est-ce que Paul Verlaine n'est pas
-Villon revenu?
-
-De même, il est curieux de constater combien M. Albert Besnard, si
-différent de Delacroix, fait cependant songer despotiquement à lui.
-Malgré une imagination et une technique tout autres, il est de la même
-sorte d'esprit, il a une identique compréhension de l'art. C'est si vrai
-que ces lignes de l'admirable étude de Baudelaire sur Delacroix
-pourraient s'appliquer à lui textuellement:
-
-«Il était, en même temps qu'un peintre épris de son métier, un homme
-d'éducation générale, au contraire des autres artistes modernes qui,
-pour la plupart, ne sont guère que d'illustres ou d'obscurs rapins, de
-tristes spécialistes, vieux ou jeunes, de purs ouvriers, les uns sachant
-fabriquer des figures académiques, les autres des fruits, les autres des
-bestiaux. Lui aimait tout, savait tout peindre.»
-
-Est-ce que ce jugement ne définit pas M. Besnard lui-même, et tout
-entier? Lui surtout ne fut pas de ces spécialistes condamnés à bon droit
-par Baudelaire. Il sait tout peindre. Il a tout peint. C'est que, en
-effet, tout impressionne cette rétine si sensitive, cette cérébralité
-nerveuse. Et que, d'autre part, il possède une telle sûreté de métier
-que vite l'impression reçue est traduite et fixée. Il faut qu'il n'y ait
-pas de désaccord entre l'esprit et la main. M. Besnard se vante à bon
-droit de son exécution agile. Il a écrit un jour: «Je crois qu'il ne
-peut y avoir d'artiste sans le don de se souvenir et sans facilité.»
-
-Or voyez comme, ici encore, à son insu, il est en concordance avec
-l'opinion de Delacroix. Celui-ci disait à un jeune peintre; «Si vous
-n'êtes pas assez habile pour faire le croquis d'un homme qui se jette
-par la fenêtre, pendant le temps qu'il met à tomber du quatrième étage
-sur le sol, vous ne pourrez jamais produire de grandes machines.»
-
-Théories pareilles, oeuvres pareilles. Aussi M. Besnard a-t-il produit à
-son tour ce que Delacroix, dans son argot d'atelier, appelait de
-«grandes machines», c'est-à-dire des peintures monumentales; et, comme
-Delacroix avait décoré le Salon du Roi à la Chambre des députés, la
-galerie d'Apollon au Louvre, etc., lui compte déjà aussi dans son oeuvre
-toute une série de décorations: à l'Hôtel de ville, à l'École de
-pharmacie, à la mairie de Saint-Germain-l'Auxerrois, et enfin à la
-Sorbonne.
-
-Pour des peintres de ce tempérament, la peinture décorative est ce qui
-les excite et les séduit surtout. N'est-ce pas le plus difficile? Et
-pour un vrai artiste, le plaisir commence avec la difficulté. Aussi
-l'école française, depuis Delacroix, n'aura possédé que deux peintres,
-M. Besnard et Puvis de Chavannes, faisant véritablement de la peinture
-décorative, qu'il ne faut pas confondre avec telles vastes toiles où ne
-sont que faits divers, anecdotes; des tableaux de genre obtenu par
-_agrandissement_ (comme en photographie). Le vrai peintre de peinture
-décorative voit et conçoit son oeuvre tout achevée, comme les bâtisseurs
-de cathédrales contemplaient, en l'imaginant, la tour entière qu'ils
-allaient conduire dans l'air et dont le plan, sur le papier, n'était
-déjà que le _résumé_, la réduction de cette tour immense, terminée en
-eux.
-
-Ainsi pour la peinture décorative. C'est-à-dire que le procédé est
-inverse: les artistes médiocres agrandissent un tableau aux proportions
-d'une peinture murale; les artistes qui sont des décorateurs de race
-réduisent aux proportions d'une esquisse la peinture monumentale déjà
-née en eux, et née avec, d'emblée, toute son amplitude.
-
-C'est l'impression qu'on éprouvait à considérer, par exemple, la
-magistrale esquisse de M. Besnard pour sa décoration de la salle de
-chimie à la Sorbonne. Tout y était déjà; et de vagues indications, de
-simples frottis çà et là, laissaient sous-entendre le détail, qui
-n'abdiquait ici que pour faire dominer, à cause de l'exiguité du format,
-les lignes essentielles de la composition, sa synthèse de formes et
-d'idées, son symbolisme aussi clair que profond: au centre, un cadavre
-de femme sous le soleil, principe de la vie, qui la décompose, mais ne
-la décompose que pour activer l'éclosion de ce merveilleux jardin de
-fleurs, né de sa putréfaction. Fécondité chimique de la mort qui
-engendre la vie! Et voici que, à droite, le Couple éternel descend et va
-s'embarquer sur le fleuve de l'existence, embouchure bleue, qui de
-l'autre côté, après le tour circulaire, débouche en détritus, charniers,
-fumées, tout le bourbier terrestre qui, lui aussi, va alimenter
-l'éternelle efflorescence de la Nature.
-
-N'est-ce pas une magnifique conception? Un autre eût peint quelque
-anecdote, une expérience de chimie, un laboratoire. M. Besnard agrandit
-son thème jusqu'aux proportions de la Matière universelle; et il
-s'atteste en même temps un peintre extraordinairement moderne par la
-conception scientifique de ses sujets et de la vie. C'est en cela qu'il
-est surtout original et unique. Il est un peintre touché par la Science.
-Delacroix avait des points de vue littéraires, un idéal religieux et
-historique. M. Besnard a un point de vue scientifique, une philosophie
-évolutive... Et il est le seul à exprimer l'Univers en images selon la
-Science, sans qu'elles cessent d'être selon la Beauté.
-
-Est-ce que son plafond de l'Hôtel de ville n'est pas l'apothéose de la
-Science? On voit la Vérité entraînant la Science à sa suite, et qui
-répand sa lumière sur les hommes. Or M. Besnard croit au bienfait de
-cette lumière. Où sont les ironies de Poë et de Villiers de L'Isle-Adam
-bafouant la Science? Dans la composition de M. Besnard on voit les
-hommes, en troupes transies, venir se réchauffer au feu nouveau. Tout
-est traité dans un esprit scientifique: les groupes évoluent comme des
-planètes; autour de la figure principale, tel corps gravite; toutes les
-lignes ont des courbes planétaires. On dirait un firmament de visages.
-Et ce sont des rayons que la Vérité répand d'elle, comme un Astre.
-
-Dans ce plafond, comme dans les décorations de l'École de pharmacie,
-racontant la physique, l'anthropologie, la botanique, comme dans presque
-toutes ses oeuvres d'ailleurs, M. Besnard apparaît le décorateur, le
-metteur en scène de la vie moderne.
-
-Et non seulement en tant que peintre influencé par la science. Outre
-qu'il voit l'Univers selon la philosophie du transformisme, il est aussi
-moderne par la nature de ses sensations. Il apparaît tout imprégné de
-l'air du siècle, exprimant l'air du siècle. Il en saisit le décor, le
-principe caché, les correspondances subtiles. Ses sens sont éduqués,
-affinés, au point de fixer ce que les vieux peintres ne pouvaient pas
-apercevoir ni même soupçonner, des nuances comme les méandres de l'eau,
-les mouvements de la flamme, les inflexions des plantes, et d'en tirer
-parti pour l'attitude de l'être humain, pour les lignes d'un tableau.
-Que de notations encore, nerveuses et neuves: la splendeur intime d'un
-intérieur éclairé, le véritable effet d'un clair de lune qui ennoblit un
-paysage jusqu'à en faire un état d'âme... Voilà des sensations bien
-modernes par le raffinement. Et aussi, par exemple, tout en peignant la
-joie, comme M. Besnard s'y complaît, de faire sentir que, au fond, elle
-est aussi poétique que la douleur, plus variée et non moins
-mélancolique! Quel drame tout à coup si le peintre montre combien une
-femme fardée peut être sinistre!
-
-Ce n'est pas seulement par son idéal scientifique, ni par ses
-trouvailles compliquées de sensations, mais par sa couleur elle-même,
-que M. Besnard se prouve le peintre sensitif de l'esprit moderne.
-
-Est-ce que sa couleur, en effet, ne participe pas de cette clarté
-soufrée, de cet électricité nerveuse qui est aussi dans l'air du temps?
-Elle semble une chimie en fièvre.
-
-On la dirait influencée par des lueurs de laboratoire, par le voisinage
-des bocaux pharmaceutiques. Il semble qu'elle ait passé à travers des
-cornues, des éprouvettes, qu'elle soit faite de fleurs classées, de
-minéraux, d'arcs-en-ciel en fusion, tant soudain un ton est violent
-comme un poison, un autre lotionne délicieusement l'oeil. Recherches
-incessantes! Trouvailles merveilleuses! D'autres, comme M. Claude Monet,
-M. Pissarro, ont simplement tâché à peindre la lumière, toutes les
-décompositions du prisme, les étapes quotidiennes de l'air. M. Besnard a
-voulu fixer des tonalités plus compliquées. En cerveau scientifique
-qu'il est, _il a fait des expériences_. Il a rêvé des mélanges:
-c'est-à-dire la combinaison de l'artificiel avec le naturel, d'où ces
-figures éclairées par le gaz ou des lampes, en même temps que par la
-lumière du jour. Et rien n'est aussi étrange et troublant. Imaginez des
-cierges brûlant au soleil... Tristesse plus intense de leurs clartés,
-réconciliées sur le poêle d'un convoi de vierge! M. Besnard a ainsi
-inventé des éclairages. Il a trouvé des désaccords de tons qui sont à la
-peinture ce que les dissonances de Wagner sont à la musique.
-
-D'autre part, il voulut également fixer des tonalités plus
-exceptionnelles: au lieu des seules phases diurnes ou crépusculaires, il
-y a aussi, dans la Nature, les aspects de trouble, des nuances
-momentanées, des minutes chimiques, pourrait-on dire, des accidents de
-la lumière: par exemple, le soufre d'un éclair, la lividité de
-l'éclipse, les phosphorescences de la mer et de la pourriture, les
-pâleurs de la maladie, les rouges de la fièvre ou du fard.
-
-Il semble que M. Besnard ait retenu toutes ces couleurs artificielles,
-exceptionnelles, névrosées, exaspérées, raffinées, et qu'il les retrouve
-sans cesse, dociles et impressionnables au moindre effort de son
-inspiration. De là le délice un peu physique qu'on éprouve devant cette
-peinture, forte au point d'en être presque _sensualisée_. La vue n'est
-pas affectée seule. Outre l'émotion du cerveau qu'on doit à la rare et
-puissante imagination du peintre, il semble que des correspondances
-s'établissent. Le goût, l'odorat, les autres sens s'émeuvent, jouissent
-de quiproquos subtils, comme si la couleur, chez lui, à force
-d'intensité, avait aussi un arome et un suc pour nous remplir non plus
-seulement les yeux, mais, en même temps, la bouche et les narines.
-
-Cette impression s'éprouve entre autres devant les toiles si intenses
-qu'il a rapportées d'Algérie; car lui aussi fut attiré aux haillons
-superbes, aux plâtres multicolores, de la brûlante Afrique. Déjà
-Delacroix y était allé, poussant jusqu'au Maroc--vous voyez le
-parallélisme qui se continue entre eux--mais il avait été plus séduit
-par les mystérieux et capiteux logis où de belles femmes mi-voilées
-entretiennent les charbons éternels de leurs yeux et de leurs lèvres.
-Delacroix est surtout attentif à l'être humain, au menu drame de sa vie
-personnelle. C'est pourquoi, en ce voyage, il a surtout peint des
-intérieurs. M. Besnard est plus préoccupé par le drame général de la
-Nature. L'être humain est une parcelle de la matière, une tache de
-couleur sur l'horizon. Aussi M. Besnard a-t-il plutôt exécuté des scènes
-de plein air. Mais avec quel éclat prestigieux, quelle pénétration des
-formes et des couleurs! Il en a rapporté des figures qui sont des
-morceaux uniques: femmes au pervers maquillage, à la chair verdie par
-des gazes, au front pavoisé de rouges géraniums, d'une pâte compacte et
-vibrante, d'une finesse et d'une intensité de tons non pareilles.
-
-En ces interprétations de l'Orient, il a aussi, et surtout,
-admirablement compris le cheval. A preuve, entre autres, ce _Marché de
-chevaux_, croupes brunes, blanches, rouges, contrastant avec l'étoffe
-écrue des burnous d'Arabes, sous un ciel or et bleu. Personne ne connaît
-comme lui l'architecture svelte et compliquée, la ligne souple du
-cheval, et non seulement du cheval, mais de toutes les bêtes. Il a
-merveilleusement le sens décoratif de l'animal, depuis les volatiles,
-ces coqs vernissés et bariolés dont il blasonne ses cartons de vitraux,
-jusqu'aux grands quadrupédes comme l'éléphant, qui inspira déjà les
-artistes de Ceylan et de l'Extrême-Orient. M. Besnard en a souvent fixé
-la silhouette énorme et pourtant harmonieuse: ainsi, dans ses panneaux
-de l'École de pharmacie où il créa ces paysages préhistoriques d'une
-puissante vision; on y voit des éléphants--masse rocheuse, montagne qui
-se dandine--sur des couchants d'un mauve suave. Ailleurs, dans une
-aquarelle, des éléphants enlèvent des femmes nues dans leur trompe, ce
-qui est une imagination bien étrange et bien troublante--et les
-balancent en ce hamac de chair rugueuse, parmi des arbres voluptueux.
-
-Mais c'est encore le cheval que M. Besnard préfère, pour ses lignes
-frémissantes, sa robe qui est une palette. Il aime faire des portraits
-équestres. Souvent il peignit des chevaux, sauvages et en pleine nature,
-ou se cabrant devant la mer, ou bien encore légendaires, d'allure
-apocalyptique, dans des sites de rêve.
-
-Mieux que les animaux, les femmes seront un admirable motif décoratif
-pour l'artiste, qui ramène ainsi toutes les formes à une signification
-synthétique de lignes et toutes les couleurs à des accidents du grand
-Prisme qui sans cesse se déforme et se réforme.
-
-Logiquement donc, M. Besnard devait être un peintre de la femme. Ici
-encore s'accuse son sens du moderne. Il l'arme d'une parure qu'on sent
-terrible! Et toute la stratégie des volants, des dentelles, où le désir
-s'élance, souffre, meurt! Et les bijoux qui sont des feux où on se
-brûle! Et les lèvres qui sont fausses de trop de fard! Charme de
-l'artificiel! Savant maquillage, cher comme un beau mensonge! Les voilà,
-les femmes du siècle, créatures de jeu et de proie. C'est le peintre qui
-les habille. Certes, il sent la mode; souvent, il la devine; mais il ne
-s'y conforme pas. Il ne peint jamais un ajustement sans le déformer,
-mettre d'accord les plis avec des mouvements de nature. La robe ici
-déferle comme la mer. Telle jupe qui s'enfle est copiée sur les volutes
-de la flamme qui monte, sur les arabesques d'un nuage. Les voilà donc,
-tantôt textuelles dans de prestigieux portraits comme ceux de Mme
-Jourdain, de Mme Lemaire, tantôt un peu imaginaires, à la fois blondes
-somptueusement, finement brunes, rousses surtout, ces rousses dont il
-nous a laissé des nus inoubliables: leur chair toute moderne, chair un
-peu verte comme est la chair des rousses, d'un vert de linge sous le
-feuillage; leur nuque tentante, fouillée par un pinceau sensuel; puis
-encore et surtout leurs cheveux, d'un roux spécial. Un roux où il y a de
-l'or, du sang, une patine; un roux qui mixture les rouilles de l'automne
-et celles de la chimie; un roux qui est de la lumière et de la teinture,
-qui ajoute à la beauté de la nature le raffinement de l'artifice. Ne
-retrouve-t-on pas ici encore, et à son insu, le peintre aux influences
-scientifiques?
-
-Mais M. Besnard n'a pas besoin, pour être coloriste, de ces motifs
-éclatants. Il l'est autant avec du blanc et du noir, à preuve qu'il
-commence ses portraits par une grisaille; à preuve aussi ses eaux-fortes
-qui forment une collection admirable, d'une imagination neuve, d'une
-lumière aiguë, d'une facture subtile et large; telle sa série
-d'illustrations pour le livre intitulé _La Force psychique_.
-
-Car il fait de l'illustration comme il fait de la peinture monumentale,
-du portrait, des paysages, des animaux, des vitraux, des eaux-fortes.
-Sans doute qu'il aurait même fait de la sculpture, sans un scrupule de
-délicatesse et pour ne pas entrer en joûte avec Mme Besnard, qui est un
-statuaire subtil et puissant. Toutes ces formes alternatives sont
-indifférentes et familières à ce peintre qui est aussi un grand artiste,
-c'est-à-dire un homme d'idées générales, de sensations cérébrales et
-nerveuses, d'imagination universelle, et qui entend se servir de tous
-les moyens d'art pour exprimer sa pensée ou son rêve.
-
-N'avions-nous pas raison de dire, par conséquent, qu'il était le
-contraire de ces spécialistes, dénoncés par Baudelaire, et de lui
-appliquer le jugement prononcé sur Delacroix: «Lui aimait tout, savait
-tout peindre.»
-
-Cette aptitude à tout, cette fécondité inlassable sont un des signes de
-la maîtrise. M. Besnard le possède et, en outre, toutes les autres
-qualités d'un maître: franchise d'un dessin sûr de lui-même,
-combinaisons inédites de lignes, audace et science d'un coloris qui
-éclate en harmonies neuves. Mais il y a plus: la peinture, chez lui, ne
-cesse pas d'être elle-même pour exprimer des idées; et c'est ainsi qu'il
-y apporta un élément d'absolue nouveauté: la _représentation d'un Idéal
-selon la Science par des moyens plastiques_. La Science est jalouse,
-exclusive. Le grand rêve du siècle, ç'aura été de réussir quelque
-alliance avec elle: tantôt l'accord de la Science et de la Foi; puis
-celui de la Science et de la Littérature; or, M. Besnard a vraiment
-réalisé l'accord de la Science et de l'Art. Il eut vite fait de
-renoncer, lui, aux dieux et aux héros de Delacroix, lequel ne voyait
-dans la vie que l'éternel conflit de l'humain et du divin, de la
-Religion et de l'Histoire. Mais leurs calmes ou tumultueuses tuniques
-sont un peu le vestiaire des siècles; l'Art s'y est trop souvent
-habillé. M. Besnard est autrement novateur et moderne: avec une vision
-positiviste de la vie, il nous évoque le drame unique de la Nature où
-les Forces évoluent en des Formes et des Couleurs changeantes, selon une
-Loi incommutable.
-
-De sorte que s'il fallait offrir un emblême allégorique de son art, on
-le trouverait dans un Thyrse, orné de fleurs: le Thyrse inexorable comme
-une figure de géométrie, les fleurs qui sont toute la poésie de la
-Matière.
-
-
-
-
-M. CARRIÈRE
-
-
-M. Carrière a une conception d'art très spéciale et très grandiose.
-Seule, la signification des êtres et des choses l'intéressant, il
-inventa et réalisa une peinture où tout l'accessoire, ce qui est
-contingent, temporel, ce qui est de race, d'époque et de caste, se
-trouve volontairement négligé, dédaigné, pour n'aboutir qu'à l'essentiel
-et dégager, des formes variables, ce que la vie et la nature ont
-d'absolu. On devine d'emblée la majesté sévère d'une oeuvre selon une
-telle esthétique. Déjà Corot avait dit: «La lune anoblit tout, parce
-qu'elle efface les détails et ne laisse plus subsister que les
-ensembles.» M. Carrière, qui efface aussi les détails, réalise le même
-anoblissement. Ses toiles en prennent également un air lunaire. Il y
-flotte une fumée argentine, une brume de rêve, la cendre grise envolée
-du sablier des Heures. Il _fait soir_ dans ses tableaux, commencement de
-soir, crépuscule intermédiaire. Or tout se simplifie, là où règne le
-soir. Et voici, en effet, sur les fonds de crêpe, des figures
-émergeant...
-
-Ces figures des tableaux de M. Carrière, il semble qu'on ne les
-contemple pas elles-mêmes, mais seulement leur reflet. Elles sont comme
-aperçues dans un miroir, comme aperçues dans l'eau, dont c'est le propre
-de se prolonger au delà d'elle-même, d'ajouter de l'infini aux mirages
-qu'elle absorbe. Elles apparaissent dans un recul--est-ce d'espace ou de
-temps? Sont-elles en exil ou déjà posthumes? Le peintre les voit comme
-on voit les êtres dans l'absence, comme on les voit dans la mort. «Je
-n'aime que ce que garde le souvenir», dit-il. Et c'est cela seulement
-qu'il peint: ce qui reste des êtres dans la mémoire, c'est-à-dire le
-songe d'eux-mêmes, moins ce qu'ils sont que ce que nous les voulions,
-avec des traits épurés, et comme situés à la ligne d'horizon du temps et
-de l'éternité.
-
-C'est pourquoi même ses «nus», des nus d'une beauté souveraine, n'ont
-plus rien de charnel, encore moins de sexuel. Ces femmes, dont le geste
-abdique jusqu'à leur dernier linge, ont l'air simplement de se
-déshabiller de la vie et de rentrer dans la Nature.
-
-La Nature éternelle, voilà la bonne conseillère où M. Carrière
-s'inspire. Il n'a fait que regarder autour de lui. C'est son propre
-foyer qu'il a transsubstantié en art. Il a tout simplement utilisé la
-compagne de sa vie, aux nobles traits, et ses enfants eux-mêmes, pour
-composer, en cent toiles pensives, cet ensemble qu'on pourrait appeler
-le Poème de la Maternité. Il a peint la Sainte Famille laïque.
-
-Grâce naturelle des enfants! Tendresse attentive des mères! Mais ce ne
-sont pas seulement des mères qu'il a voulu rendre; en généralisant le
-modèle, il a représenté _la_ mère: fonction auguste, caractère sacré,
-sacerdoce humain. Il a mené son art jusqu'au type, dans ce qu'il a
-d'immuable. La mère qu'il peint incarne le total de l'amour maternel.
-Elle a des gestes résumatoires. Quelles admirables étreintes, tendres et
-passionnées, le peintre a trouvées! Quels contournements des mains pour
-entourer et presser! Les mains des mères, chez lui, sur les visages des
-enfants, sont des fermoirs qui ont l'air de serrer un trésor. Ces mains
-sont des ailes aussi, avec des allongements, des appuiements qui
-couvent...
-
-Les mains! c'est ce qu'il y a de plus étrange et évocateur, dans les
-oeuvres de M. Carrière. Nul, peut-être, parmi les peintres de tous les
-âges, n'aura compris, comme lui, l'importance des mains, leur
-signifiance, les mystères de l'âme qu'elles élucident en même temps que
-le visage; les mains qui sont les échos du visage, trahissent,
-renseignent par leur pâleur, leurs formes, leurs lignes.
-
-Est-ce qu'il n'y a pas des signes énigmatiques dans les mains, qu'on
-déchiffre, qu'on interprète, grimoire de nos destinées, géographie
-mystérieuse des passions. M. Carrière a senti cette importance des mains
-pour la caractérisation de l'être. Aussi a-t-il fait des études de
-mains, par centaines, analysées, étudiées, lues, en une sorte de
-chiromancie de la peinture.
-
-M. Carrière, parmi ces attitudes de mains, toujours neuves et
-significatives, a trouvé, entre autres, un si joli geste, une si
-caressante bifurcation au poignet, comme d'une branche qui se contourne.
-C'est dans les plantes qu'il a vu ce geste. Car, pour lui, les plantes
-sont des êtres. Les êtres sont des plantes. «Nous tenons aussi à la
-terre, mais nos racines, nous les portons», dit-il, avec ce lyrisme
-panthéiste dont on sent en lui la source infinie et qu'il épanche en
-paroles courtes, saisissantes, brusques, la bouche ouverte et l'air
-détaché, comme ces grands monts receleurs de fleuves, qu'ils distribuent
-en petits ruisseaux intermittents.
-
-Panthéiste, il l'est vraiment, au point que ce sont des études de
-nature, prises en Bretagne, qui lui ont surtout servi pour son
-magnifique tableau: _Le Théâtre de Belleville_. La salle non plus n'est
-pas close, pas plus que ses esquisses de paysages dont les chemins
-continuent, _vont ailleurs_. Et ces marines du Finistère, les voici
-transposées pour peindre le peuple en remous au spectacle.
-
-Est-ce que la foule n'est pas la houle? Et le peintre lui donne aussi un
-mouvement de flux et de reflux, des obscurcissements ici, avec des
-accents sans visages, et plus loin des lumières brusques sur certains
-groupes qui sont l'écume au soleil de cette masse.
-
-Or le drame se déroule dans le clair-obscur, la buée trouble... Le
-peuple, avec son âme ingénue, se passionne, se donne tout entier. Il n'y
-a plus un public. Il y a une foule qui n'est plus qu'une seule pensée,
-une seule volonté, une seule âme. Unification merveilleuse! Lombroso a
-parlé du crime des foules. Voilà pour l'action. Mais comment réaliser la
-conscience des foules? M. Carrière y a réussi; il a peint une foule (et
-cela n'était possible qu'avec le peuple) rentrée dans la Nature, devenue
-pour ainsi dire un élément, et qui se meut sous le drame, comme la mer
-sous la lune.
-
-M. Carrière a peint aussi des portraits. De la foule, il chercha à
-dégager la sensibilité; des individus, l'intellectualité. C'est pourquoi
-il ne s'attacha à rendre--soit dans des portraits à l'huile, soit dans
-une série de lithographies--que quelques artistes d'élite, des
-écrivains, des poètes: Daudet, Verlaine, Edmond de Goncourt qui s'y
-reconnaissait «comme modelé dans du clair de lune», disait-il. Effigies
-qui racontent toute la vie cérébrale du modèle, étonnantes biographies,
-qui sont en même temps des synthèses, pour ainsi dire, de la condition
-humaine et de la condition de l'art, en ce crépuscule d'un âge orageux.
-
-Ainsi Carrière élargit la signification de chacune de ses oeuvres, qui
-n'est plus isolée par son cadre. Elle communique avec toute la vie
-morale et sociale. Chez lui, un portrait d'artiste fait penser aux
-oeuvres, à l'anxiété de la production, aux luttes, à la gloire. Une
-scène de maternité évoque l'amour, les craintes tendres, les maladies
-infantiles, la rapidité du temps qui va bientôt tout changer, qui fait
-grandir les uns et mourir les autres. Les tableaux de foule et de
-passants, en grisaille, racontent le labeur, la marche aveugle dans la
-brume du destin où chacun se sent seul...
-
-Ainsi toujours l'art de M. Carrière simplifie jusqu'aux idées générales,
-et c'est le miracle de son haut talent de se projeter au delà de
-lui-même en restant soi, d'enfermer tant de philosophie dans des formes
-qui ont déjà leur fin en elles-mêmes.
-
-
-
-
-M. JULES CHÉRET
-
-
-Celui-ci est un apporteur de neuf. Il a conquis à l'art une province
-nouvelle. Il créa l'affiche artistique; et toute la pléiade
-d'aujourd'hui: les Grasset, les Toulouse-Lautrec, les autres--n'a fait
-que le suivre dans la voie ou il est un maître. C'est en Angleterre,
-pays de la réclame et de l'imagerie, où il habita longtemps, que l'idée
-lui en vint. Mais cette idée anglaise, il l'exprima avec le goût suprême
-et l'esprit endiablé du Parisien qu'il est.
-
-Le mélange en demeure apparent.
-
-M. Chéret veut faire un art gai: papillons et falbalas! Il a même, dans
-son atelier, une collection de papillons, qu'il déclare «les plus beaux
-modèles». Son idéal de la joie (le peintre de la joie, a-t-on dit de
-lui), et aussi son idéal du mouvement, sont des apports bien parisiens.
-La femme qu'il a inventée, «la femme de Chéret», dira l'avenir, trophée
-de nerfs et de chiffons, avec sa grâce innée, son corps onduleux, sa
-bouche en oeillet, ses cheveux d'un blond de vin qui mousse, est
-exclusivement parisienne. C'est pour cela sans doute que si souvent, à
-l'étranger, nous avons trouvé chez les esthètes, les personnes de goût,
-telle affiche de lui, tel pastel. Villiers de l'Isle-Adam, dans un de
-ses contes d'extraordinaire imagination, proposait «l'Etna chez soi».
-Posséder une oeuvre de M. Chéret, c'est avoir, chez soi, Paris.
-
-Mais si son idéal de la joie est tout français, ce qui vient de Londres
-c'est la qualité de cette joie, souvent déterminée par le souvenir des
-Edens et concerts londonniens, c'est-à-dire alors une gaîté plutôt
-britannique, cette gaîté maquillée, désarticulée, qui rit comme
-chatouillée jusqu'à en devoir mourir, et qu'on craint obligatoire à la
-façon de celles des clowns.
-
-Il y a même dans son oeuvre un point de jonction des deux influences,
-qui est curieux: un jour, pour l'illustration du _Pierrot Sceptique_ de
-MM. Huysmans et Hennique, M. Chéret inventa le Pierrot en habit noir, le
-Pierrot que rien ne réjouit plus. Ce Pierrot en demi-deuil n'est autre
-que le Gilles français de Watteau qui a pris, à Londres, le frac macabre
-des Hanlon-Lee.
-
-N'importe! il faut amuser. Le gaz s'allume aux façades de plaisir.
-L'orchestre chante. L'affiche aussi sonne sa fanfare de couleurs pour la
-parade de la porte. Et quel cuivre sonore que ce joli jaune si aigu, si
-spécial dans toutes les affiches de M. Chéret.
-
- Il existe un bleu dont je meurs,
- Parce qu'il est dans les prunelles.
-
-a dit finement M. Sully-Prudhomme. Il est un jaune dont je ris parce
-qu'il est dans ses affiches--un jaune ravigotant comme la pelure des
-citrons.
-
-Sur la pierre lithographique que l'artiste prépare pour le tirage de ses
-affiches, il met toujours ce jaune, avec du rouge, avec du bleu. Trois
-couleurs seulement, primordiales, sont possibles. Il les pose en trois
-motifs principaux qu'il gradue, nuance, augmente, dégrade--sur la
-maquette d'abord, traitée en gouache, avec des frottis de pastel, puis
-sur la pierre où il transporte cette maquette.
-
-Mais l'oeuvre de M. Chéret ne se compose pas seulement de ses admirables
-affiches. Par elles, il se devinait déjà un décorateur de race,
-puisqu'il en orna les murs avec un sens décoratif large, délié, expert
-aux lignes harmonieuses.
-
-Depuis, son talent s'est agrandi extraordinairement. Après ses affiches,
-fantaisies à un seul personnage, il se mit à faire de la peinture à
-l'huile, des décorations proprement dites, comédies shakespeariennes
-avec de multiples acteurs, des mouvements de foule: une pour le musée
-Grévin, seulement à l'état d'esquisse, qui formera une allée de
-danseuses, les bras levés en voûte; une pour l'Hôtel-de-Ville qui
-ornera toute une salle d'un déploiement d'enfants et de figures
-heureuses; une autre encore, terminée, pour la décoration d'une villa à
-Evian, qui constitue un délicieux ensemble: plafond, panneaux de salle à
-manger, portes, et trumeaux--sans compter une série de merveilleuses
-sanguines par quoi M. Chéret s'affirme directement en filiation avec les
-maîtres du XVIIIe siècle.
-
-Toujours des Fêtes Galantes, des jubilés de joie, où des groupes
-d'apothéose s'enlacent et se désenlacent.
-
-Le Gilles de Watteau se croyait perdu en ce siècle morose, et en exil
-puisqu'il n'était pas comme les autres... Il n'est plus seul. Il en a
-retrouvé qui lui ressemblent. Un autre Watteau s'occupe de lui. Et il y
-a encore des pâtés succulents, des feux blancs qui ne sont plus ceux du
-clair de lune, mais s'en rapprochent... Lumières électriques, douces
-quand même, et qui lui laissent sa pâleur un peu verte, à laquelle il
-tient... Les Colombines l'aiment ainsi... Car les Colombines aussi sont
-revenues, innombrables maintenant. Elles dansent des sarabandes autour
-de lui. Elles l'attachent avec des chaînes de roses. Tout tourne. Est-ce
-à cause du vin trop blond?... Ou des cheveux blonds aussi? Est-ce de
-suivre la ronde infinissable en ce plafond qui feint d'être ovale mais
-l'entraîne quand même, et entraîne les Colombines et les entraîne tous,
-en un cercle probablement vicieux. Pierrot est ivre un peu. Il fait des
-calembourgs.
-
-Et la ronde continue au plafond--Olympe de joie, dans un recul et comme
-au delà de notre atteinte.
-
-Car M. Chéret, après un dessin minutieux de chaque figure, a soin
-d'estomper, d'effacer, afin que l'impression soit plus vaporeuse et
-féerique--Il s'agit bien, en effet, d'un spectacle vu comme un rêve,
-quelque chose d'électrique, de lunaire, de phosphorescent; les formes
-qu'on entrevoit parfois dans les flammes bleues du punch; les jeux fous
-de la couleur sous des éclairages artificiels.
-
-Tout cela, M. Chéret s'y évertua. Il l'avait déjà indiqué en quelque
-pastels, ses premières décorations.
-
-Or, un jour, voici que surgit une imprévue danseuse; cette Loïe Fuller
-(dont il fit d'ailleurs maintes affiches et peintures) qui, moins femme
-qu'oeuvre d'art, montra soudain, réalisées, toutes ses recherches. Qui
-oubliera l'extraordinaire spectacle? Miracle d'incessantes
-métamorphoses! La Danseuse prouva que la femme peut, quand elle le veut,
-résumer tout l'Univers: elle fut une fleur, un arbre au vent, une nuée
-changeante, un papillon géant, un jardin avec les plis dans l'étoffe
-pour chemins. Elle naissait de l'air rose, puis soudain y rentrait. Elle
-s'offrait, se dérobait. Elle allait, soi-même se créant. Elle
-s'habillait de l'arc-en-ciel. Prodige d'irréel! Remous de tissus! Robe
-en feu, pareille aux flammes où se cache Brunehilde et qu'il faut
-traverser pour la conquérir.
-
-M. Chéret s'en enthousiasma: _elle lui donnait raison_. Est-ce que
-lui-même ne faisait pas, bien auparavant, du Loïe Fuller peint?
-
-Or, de son côté, il avait rendu déjà la poésie des couleurs en
-mouvement, ce qui se décolore et qui se recolore sous des éclairages
-factices, des feux de Bengale, des projections de lumières fondantes.
-
-Ses oeuvres aussi sont de la danse: des féeries, des pantomimes, des
-ballets.
-
-Tantôt, dans les affiches, ils se jouent en plein air, à la clarté crue
-du jour; tantôt, dans les pastels et les peintures décoratives, où règne
-un jour de théâtre, ils semblent corroborés par des feux de rampes.
-Figures en rêve, sarabandes de lettres, carnaval qui se déhanche, rit,
-s'excite, mais dont on sent--et c'est la philosophie supérieure de cet
-art--qu'il va s'achever dans une aube livide comme la mort.
-
-
-
-
-M. CLAUDE MONET
-
-
-Un des grands peintres actuels, pour ceux qui estiment que la peinture
-se suffit à elle-même, n'a pas pour objet d'exprimer des idées, des
-sensations littéraires, mais possède une volupté propre, dégage une
-poésie qui est sienne, avec le seul prestige des lignes heureuses, des
-couleurs subtiles et accordées. La Nature entière est «nature morte»
-pour un peintre d'une telle esthétique, qui, alors, est surtout un oeil,
-une rétine merveilleusement sensible, un oeil contre lequel, dans la
-tempe, est blotti un écheveau de nerfs, comme une télégraphie magique
-qui communique avec toutes les nuances de l'air. Même au physique, M.
-Claude Monet se caractérise par un oeil extraordinairement mobile qui,
-dans son vaste visage de sérénité, luit, vrille, s'ébroue, est rincé de
-rayons, fourmille, miroite, semble taillé à facettes et avoir aussi les
-spasmes de lumière du diamant.
-
-
-C'est peut-être la première fois, dans l'histoire de l'art, qu'un tel
-oeil s'est posé sur le paysage. Et voilà pourquoi M. Claude Monet a
-renouvelé la peinture de paysage. C'est ainsi chaque fois que paraît un
-artiste original. Quand Banville parlait de la rose, c'était comme s'il
-eût été le premier poète ayant vu la première rose. Pour M. Claude
-Monet, chaque paysage qu'il peint a l'air d'avoir été regardé pour la
-première fois par un peintre. Et la sensation de nature est pour nous
-aussi, dans ses toiles, tout insoupçonnée et toute vierge.
-
-C'est à cause de cette nouveauté de vision que le peintre fut longtemps
-méconnu. On refusa ses envois aux Salons. Son _Déjeuner sur l'herbe_,
-admis à celui de 1864, y provoqua des colères ou des rires. On sait le
-mot fameux de Cabanel sur cet exquis Corot: «Les Corot? ah! oui... ça se
-fait avec le grattage de nos palettes.» A plus forte raison, lui et ses
-pareils durent juger ainsi les premières oeuvres de M. Claude Monet.
-Seuls Gautier et Daubigny furent bienveillants, et surtout Manet qui,
-lui, se montra enthousiaste.
-
-
-Cette amitié de Manet s'explique d'autant plus, que son propre art en
-bénéficia. Si, au début, M. Claude Monet subit un peu l'influence de
-Manet, il est plus vrai de dire que Manet subit l'influence de M. Claude
-Monet, pour toute la seconde partie de son oeuvre. On voit presque le
-moment précis où l'affluent se mêla au fleuve en marche.
-
-C'est que M. Claude Monet surtout, à son insu et de par son instinct,
-fut un grand novateur. C'est lui qui cassa les vitres des ateliers,
-réalisa dans sa totalité ce que le plein air pouvait ajouter de
-frémissement et de vibration lumineuse à la peinture. C'est lui qui
-clarifia la palette, la nettoya des ocres, des obscurcissements
-séculaires, et fixa enfin sur la toile toute la lumière, grâce à sa
-technique du ton simple, du ton fragmentaire, posé par touches brèves et
-successives.
-
-La peinture a suivi ainsi parallèlement la science, les expériences de
-Rood, les études de Chevreul. Toutes les couleurs associées donnent le
-noir. Par conséquent, le mélange des tons sur la palette est un
-acheminement vers le noir. Il fallait donc ne pas mélanger les tons,
-pour obtenir toute la lumière.
-
-
-M. Claude Monet y a réussi. Il a saisi jusqu'aux plus fines sensibilités
-de l'atmosphère, par sa décomposition des tons. On peut dire qu'il
-apprivoisa la lumière, sans que ce féerique oiseau, aux ailes couleur du
-prisme, ait perdu une plume ou un duvet entre ses doigts. Délicat et
-puissant, l'artiste a accumulé une oeuvre énorme, peignant à Giverny,
-dans le Midi, à Antibes, à Argenteuil, dans la Creuse, dans les neiges
-du Nord, les prés de Hollande; mais ce ne sont pas seulement des marines
-qu'il a peintes, des débâcles de fleuves gelés, des rives de la Seine,
-des jardins de tulipes, des aspects de gares nocturnes, des rues livides
-de banlieue parisienne, des brumes londoniennes, des séries de
-peupliers, de meules, de cathédrales, de falaises, sans compter ses
-merveilleux paysages d'eau, avec tout le maquillage, le tatouage
-enfiévré des reflets. Outre cela, ce qu'il a peint, et principalement
-peint, c'est ce qu'il y avait entre le motif de chaque tableau et
-lui-même, c'est-à-dire l'atmosphère. Il a peint surtout ce que les
-peintres avaient à peine vu: l'air, ce qui entoure les objets et qui
-nous en sépare, ce qui les modèle, ce qui les caractérise. Les sites et
-la vie elle-même varient selon l'état du ciel, le caprice des nuages, la
-journée ascendante ou au déclin. Or M. Claude Monet, en même temps que
-tel paysage, peint aussi _l'heure qu'il est_, l'heure où il le voit; il
-exprime donc sa vérité éternelle et sa vérité éphémère, comme d'une
-figure dont on fixerait les lignes, et, de plus, le mouvement.
-L'après-midi, le paysage est déjà différent de ce qu'il était le matin.
-Tout l'éclairage atmosphérique a changé. Aussi, le peintre ne travaille
-que quelques heures au même effet. Le lendemain, il reprend la toile à
-un moment identique et de caractère analogue. Il échelonne parfois
-plusieurs tableaux, qui racontent ainsi les évolutions de la journée. Il
-faudrait craindre que cette conception d'art ne se condamnât elle-même à
-l'improvisation, s'il n'y avait pas la mémoire, qui emmagasine et vient
-guider, corriger, les jours suivants, par le souvenir de la première
-perception.
-
-
-Art tout spontané, et par conséquent inépuisable que celui de M. Claude
-Monet, qui, avec son pinceau prestigieux comme un archet, tira, des sept
-couleurs, d'infinies variations. M. Claude Monet est le Paganini de
-l'arc-en-ciel.
-
-
-
-
-M. RAFFAELLI
-
-
-M. Raffaelli est un exemple topique à l'appui de la théorie sur
-l'influence des milieux que Taine préconisa. Pour avoir habité longtemps
-Asnières, pour avoir vécu dans cette zone intermédiaire qui sépare les
-grandes villes de la pleine campagne, il se mit à peindre la banlieue et
-y trouva une voie féconde, neuve, indéfinie. Surtout que la banlieue
-parisienne est spécialement significative, émouvante, avec ses terrains
-nus, pelés, ravagés, comme si une bataille s'y était livrée. Et n'est-ce
-pas la frontière, en effet, où la Nature et la ville se joignent, se
-heurtent, luttent, se déciment l'une l'autre, au point qu'on ne sait, en
-fin de compte, laquelle des deux l'emporte? Est-elle urbaine, cette
-région contaminée où les maisons se débandent, ou les rues meurent
-inachevées? Est-elle rurale, cette terre dont l'herbe est rase, les
-arbres malingres, les champs jonchés de détritus et habillés de la fumée
-noire des usines?
-
-Mais, pour un peintre, quel caractère dans cette banlieue! Or M.
-Raffaelli, de par son talent raisonneur, logique, devait surtout aimer
-les aspects dont il serait possible de formuler avec précision le
-caractère. Il a l'esprit trop formel pour aboutir à des synthèses ou des
-symboles. Ce serait un peintre plutôt réaliste, encore qu'il ait exposé,
-naguère, avec les impressionnistes, dans le groupe desquels on le
-confondit. Mais, en réalité, il n'est d'aucune école. Sa personnalité
-est unique; ce domaine d'art de la banlieue lui est propre, et son
-esthétique aussi, qui le lui a fait exploiter avec acuité et avec
-quelque chose de la main décidée des chirurgiens. C'est que cette terre
-suburbaine a pour lui un visage, un corps pour ainsi dire. Terre malade,
-que des anémies, des cancers, des arthrites rongent. Le peintre suit les
-lignes du terrain comme des muscles. Son pinceau a des rigueurs qui
-dissèquent. Il détaille l'anatomie du sol. Il va jusqu'à l'ossature. Et
-même dans la couleur, voici des bleus de misère et de froid, des rouges
-de dartre...
-
-Et les plis des terrains s'accordent avec les plis des vêtements. Car
-ces contrées suspectes sont occupées par quelques figures: un rôdeur, un
-chiffonnier, un terrassier (parfois aussi un vieux cheval). Or, ceux-ci
-ne sont-ils pas, à leur tour, comme une banlieue d'humanité? Epaves de
-la grande ville, vaincus par elle, et incapables, d'autre part, de
-rentrer dans la simple vie des champs, qui commence plus loin.
-
-Ces corps en ruine, aussi ravagés que les terrains, ces haillons aussi
-décolorés que les cultures, M. Raffaelli excelle mêmement à les
-exprimer, mais sans apitoiement pour ces existences vagabondes, toujours
-avec la même rigueur d'âme et de dessin, qui ne se préoccupe que de
-dégager leur caractère avec sincérité.
-
-La sincérité, voilà la qualité dominante de ce bel artiste. Et
-l'orientation de son oeuvre même nous en fournit une preuve curieuse. Il
-peignit la banlieue tant qu'il vécut à Asnières. Or, depuis ces
-dernières années, il est revenu habiter Paris.
-
-Eh bien! rentré ici, il eut des yeux neufs--ce Parisien de Paris,
-pourtant--ou, du moins, des yeux renouvelés par l'absence, pour regarder
-la ville, les rues, les boulevards, les passants. Et le peintre de la
-banlieue est devenu le peintre de Paris. Intéressant avatar où son
-esthétique foncière subsista; car il chercha encore à peindre les divers
-quartiers en exprimant surtout leur caractère distinctif: une toile est
-le quartier Saint-Sulpice, discret et ecclésiastique; une autre, les
-Champs-Elysées, d'élégance mondaine, mouvementée, avec de riches
-nourrices pavoisées comme des goélettes; une autre encore, la place de
-la République, d'aspect marchand et populaire. Et toute une série
-s'enchaînera.
-
-Cette évolution prouve combien M. Raffaelli est sincère et combien aussi
-il est chercheur. Il rentre moins que personne--quoiqu'on le suppose le
-peintre attitré et exclusif de la banlieue--dans le cas de ces peintres
-spécialistes que Baudelaire dénonçait avec raison. Lui, au contraire,
-s'est acheminé dans tous les sens: outre des paysages de ville et de
-faubourgs, il a peint les petites gens, des fleurs, le monde des
-cafés-concerts, des portraits, celui de de Goncourt qui est au Musée de
-Nancy, ceux de mondaines dont il a réussi les luxueuses parures avec le
-même pinceau qui peignait des haillons. Et toutes les matières: huile,
-aquarelle, pastel, crayon, sans compter le burin, car il fait des
-eaux-fortes, entre autres des eaux-fortes en couleur dont il opère
-lui-même le tirage. Et de la sculpture aussi, où il essaya d'innover, de
-créer en bronze des sortes de bas-reliefs ajourés qu'on pourrait
-suspendre au mur des appartements comme des tableaux. Qu'est-ce qu'il
-n'aborda pas encore? Il essaya de la ferronnerie, des bijoux qui étaient
-de vastes fleurs, d'inquiétants animaux. Enfin il manie la plume, ami
-des écrivains, écrivant lui-même. Il consigna de nombreuses notes et
-pensées sur l'art, qu'il publiera peut-être un jour.
-
-Il suit en cela la tradition de maints grands artistes: est-ce que
-Michel-Ange, Quentin-Metzys et, de nos jours, Fromentin, n'ont pas
-pratiqué ces cumuls? Les formes d'art sont les moyens d'expression d'une
-âme artiste. Mais cette âme surtout importe, et l'oeuvre d'art
-n'intéresse même que parce que «une oeuvre d'art est un état d'âme»,
-selon la définition que M. Raffaelli en a trouvée, et dont toute son
-oeuvre, aiguë et pittoresque, est la confirmation, puisqu'il s'y raconte
-lui-même sous la forme de sites et de passants qui n'avaient de joie ou
-de tristesse que la sienne.
-
-
-
-
-M. JAMES M. N. WHISTLER
-
-
-Peintre américain, habitant Londres, il fut aussi naturalisé parisien,
-surtout depuis qu'il apporta comme don de Joyeuse-Entrée, pour le musée
-du Luxembourg, ce chef-d'oeuvre: _Portrait de la mère de Whistler_.
-Quelle ligne hardie et neuve que celle de ce long corps à peine entrevu
-dans la robe noire! Et quelle pénétration psychologique: l'âme même
-remontée au visage, car c'est elle qui éclaire de son rose de couchant
-les joues que l'âge a faites pâles. Et ces blancs si chastes: celui du
-bonnet de dentelle, celui du mouchoir tenu en main avec ce geste, on
-dirait, d'une première communiante! Est-ce que la vieillesse ne ramène
-pas à la pureté initiale? Et le noir profond, moucheté de fleurettes, de
-la tenture, cette tenture significative derrière laquelle on sent que
-toute la vie de la femme frissonne encore, mais s'éloigne, s'oublie!...
-Et pour raccorder ces blancs et ces noirs, le gris d'ensemble qui adhère
-aux murs, flotte en buée, propage ses sourdines, unifie sa cendre
-morte, comme s'il était au dehors, la cendre des années envolée du coeur
-maternel!
-
-Dans ce portrait d'une beauté sans date et qui porte déjà comme un air
-d'éternité, la patine anticipée des siècles, M. Whistler s'exprima avec
-une sincérité, une émotion, qui, du coup, le menèrent jusqu'à la
-grandeur, lui qu'on imaginait seulement compliqué, arrangeur de goût
-suprême, et d'un subtil dandysme d'art et d'esprit. Dandy, certes, il le
-fut toujours. Et par ses attitudes, son mépris du naturel, ses dédains,
-son esprit cruel, on ne sait quoi de théâtral et d'artificiel, il fait
-penser à Barbey-d'Aurévilly, exégète du dandysme. Il y fait penser aussi
-par sa combativité toujours en éveil. Ses démêlés furent mémorables. Il
-vécut en guerre contre Burne-Jones et les préraphaélites, dont l'art, à
-son avis, est trop littéraire, peu original, et ne fait que recommencer
-les primitifs. On sait aussi son procès contre Ruskin, l'illustre
-critique. De tout cela, est résulté un livre: _Le doux art de se faire
-des ennemis_, édité avec un luxe unique et cette recherche esthétique
-que M. Whistler apporte à tout. Il y a là, entr'autres, le _Ten
-o'clock_, causerie faite à Londres et à Oxford.
-
-«Oui, nous observait-il, j'ai voulu, après que tout le monde avait dit
-ce qu'il pensait de cet homme, que cet homme vint dire ce qu'il pensait
-de tout ce monde.»
-
-Ce dut être un spectacle piquant que d'assister à la lecture de ce fin
-et mordant bréviaire d'art, accentué par toute la mimique savante de
-l'auteur et son physique étrange: l'oeil luit derrière un monocle, la
-bouche se retrousse en rose chiffonnée, une légendaire petite mèche
-blanche, unique, s'insurge en aigrette dans la chevelure plus foncée; il
-rit par saccades, et une malice pétille sur tout son visage, ce visage
-tourmenté, ouvragé comme un ivoire japonais.
-
-N'est-il pas bizarre, ce goût du bruit et des algarades avec la foule,
-chez un peintre dont l'art est si aristocratique? C'est peut-être qu'il
-aime la bataille à la façon d'un sport, et s'amuse de ses ennemis comme
-d'un tir aux pigeons.
-
-Après quoi il rentre dans le rêve. Ses tableaux sont des rêves de la
-couleur. D'abord à cause de son gris unique: on dira un jour le gris de
-Whistler, comme le roux de Rembrandt, le rose de Fragonard.
-
-Ce gris indéfinissable est fait de toutes les nuances. Un peu blanc, un
-peu bleu, un peu vert. Quand on regarde un de ses tableaux, c'est comme
-si on entrait au dedans d'une perle. Gris de brume et de lointains,
-moins inventé pourtant qu'observé et copié. C'est le gris tendre des
-côtes d'Angleterre, la couleur de la mer du Nord et du ciel qui, l'été,
-est au-dessus, ce gris d'horizon où le bleu pâle du ciel et le vert pâle
-de la mer s'unissent et ne font plus qu'un. Nuance subtile et bien
-d'accord avec les sourdines et les pénombres auxquelles le peintre se
-complait. Il est le symphoniste des demi-teintes, le musicien de
-l'arc-en-ciel. Nul n'a mieux compris les rapports mystérieux de la
-peinture et de la musique: sept couleurs comme il y a sept notes, et la
-façon d'en jouer, avec ce qu'on pourrait appeler les dièses et les
-bémols du prisme. Et comme telle symphonie est en _ré_, telle sonate en
-_la_, ses tableaux aussi sont orchestrés selon un ton, par exemple la
-_Dame à l'iris_, fleur mauve posée dans la main de la femme comme une
-note et signifiant que tout le portrait sera une polyphonie colorée des
-lilas et des violets.
-
-Ce qui précise mieux encore cette curieuse esthétique, ce sont les
-titres de certaines petites toiles, figurant des crépuscules de Venise
-ou de Londres, qu'il intitula lui-même des Nocturnes, parallèlement à
-ceux de Chopin, mais d'un Chopin serein et qui rêve au lieu du Chopin
-malade et qui pleure; titres significatifs: «Nocturne en bleu et argent;
-nocturne en bleu et or». C'est toujours le ton des horizons maritimes
-d'Angleterre, ici devenu plus bleu, comme il deviendra plus gris dans
-des tableaux d'intérieur où les personnages évoluent parmi le clair
-obscur du crépuscule en cendre.
-
-En cela il est bien du pays où il se fixa et dont il porte partout le
-ciel dans ses yeux.
-
-De même, dans ses admirables portraits, ceux de Carlyle, de miss
-Alexander, de Sarasate, son portrait par lui-même, et les autres, et
-tous, il se révèle de son pays d'origine, de cette inquiétante Amérique,
-de la race qui a produit Edgar Poë. Les modèles en sont obsédants.
-Surtout les femmes, qui, toutes modernes et même en toilettes de bal,
-hantent aussi comme des Ligeia et des Morella, émergeant, en
-apparitions, du crépuscule des fonds. Il y a de l'énigme dans tous les
-personnages de ses portraits. On ne sait s'ils rentrent dans la vie ou
-s'ils en sortent presque. Ils sont à la ligne d'horizon où tombe le jour
-de l'Éternité. Ils ont l'air anoblis par l'absence, déjà dans le recul
-du temps, presque posthumes à eux-mêmes. Ils sont ce qu'ils auraient dû
-être, ou ce qu'ils deviendront.
-
-Et c'est sans doute pour ne point déranger cette atmosphère hallucinée,
-un peu somnambulique, de ses oeuvres, que M. Whistler, souvent, se garde
-d'y introduire la réalité trop formelle de son nom. Comme sa manière est
-tout de suite évidente et son originalité unique, il signe d'un emblème
-qui est, pour lui, une signature suffisante: une sorte de papillon
-immobile, petit vol fantomatique--comme s'il signait de son âme.
-
-
-
-
-SCULPTEURS
-
-
-
-
-M. RODIN
-
-
-M. Rodin est un des rares hommes de génie actuels. Nul n'aura davantage
-révolutionné son art, si ce n'est, quant à la poésie, Victor Hugo auquel
-il fait songer.
-
-Grâce à lui, la sculpture est devenue le drame, c'est-à-dire quelque
-chose de vivant et d'humain, au lieu de la tragédie compassée, de l'art
-d'hypogée, qu'elle était. La sculpture antérieure en était arrivée à
-quelques attitudes conventionnelles, à un cérémonial restreint de gestes
-nobles. M. Rodin se renoua à la sculpture du moyen âge, qui sortait du
-peuple et en tenait son grand accent humain. Ainsi il offrit à son tour
-des gestes, des attitudes de corps d'une nouveauté qui déconcerte.
-
-Gestes et attitudes moins trouvés que _retrouvés_; non plus académiques,
-mais humains, enfin! Il lui avait suffi de regarder directement les
-hommes, les pauvres et tragiques hommes, sans plus le souvenir des
-dieux, des héros, des figures allégoriques, tout l'Olympe suranné,
-toute l'humanité factice des écoles. Alors il vit qu'il y avait, non
-plus quelques gestes, quelques attitudes uniquement beaux; mais des
-milliers de gestes, des milliers d'attitudes, qui tous étaient beaux...
-L'humanité est divine comme la vie. Chaque être, et chaque minute de
-chaque être, est de l'art. Variété infinie! Est-ce que les corps
-s'allongent ou se tordent de la même manière pour souffrir, aimer,
-dormir, songer, mourir?
-
-Du coup, M. Rodin avait trouvé le moyen de renouveler la sculpture. Il
-libéra les gestes et les attitudes. Ainsi Hugo libéra les vers et les
-hémistiches, prouvant que, dans le moule de l'alexandrin, qui semblait
-strict, on pouvait diversifier le rythme à l'infini. Ainsi M. Rodin, de
-son côté, diversifia les lignes avec une variété sans fin qui ne dérive
-que de sa lucide observation et de son visionnaire amour de la Nature.
-
-Car il ne s'agit jamais chez lui d'intentions littéraires ou de
-symbolismes, comme les mal clairvoyants, l'ont pu croire. Il ne
-s'inquiète que de la Nature. Il affirme à bon droit ne s'inspirer que
-d'elle, et prétendre uniquement à l'interpréter, voire à la copier. On
-s'étonne... Mais c'est par là précisément qu'il est un grand artiste.
-«L'art, c'est cette étoile; je la vois, et vous ne la voyez pas!» disait
-déjà Préault. M. Rodin a, pour voir la Nature, des yeux que nous
-n'avons pas, et que les artistes ordinaires n'ont pas non plus. C'est le
-propre des maîtres d'apercevoir des analogies qui échappent aux autres.
-
-Le poète, lui, découvre les rapports mystérieux des idées, les analogies
-dans les images et il les exprime par le rythme. Ce rythme est le même
-dans tout l'Univers. Le vent dans les arbres, la mer sur les grèves, le
-battement d'un sein de femme, vont _selon le même rythme_.
-
-L'art, de son côté, a pour objet les analogies dans les formes et les
-exprime par le modelé. Or M. Rodin découvrit cette loi que--comme le
-rythme est le même dans tout l'Univers,--il y a aussi dans la Nature
-intime _le même modelé_. C'est-à-dire une semblable alternance de creux
-et de bosses, qu'il s'agisse du rocher, du caillou, de l'arbre, de
-l'animal, de l'homme. La lumière y est intermittente, joue, se distribue
-pareillement. Et ce modelé uniforme de la Nature n'est jamais égal. Si
-on prend un fruit, par exemple et qu'on le fasse tourner sur lui-même,
-comme la terre tourne, on remarque que chaque profil diffère. Cette
-grande loi de la Nature, M. Rodin l'a appliquée à toutes ses figures,
-qui en tirent leur suprême accent de vie. On comprend ainsi certains de
-ses torses humains, pareils à des ceps noueux, à des écorces d'arbres.
-Et cette figure extraordinaire, qui doit servir pour son monument de
-Victor Hugo au Panthéon, et sera une Muse surplombant, au vol
-horizontal: un buste et un ventre de femme, rien que cela; mais c'est
-assez pour suggérer tout le paysage de la chair, comme un site choisi
-par un peintre suggère tout un pays et toute la nature. Etonnant morceau
-qui offre, lui aussi, cette loi du même modelé de toute la Nature.
-Modelé violent que celui-ci, tumultueux et minutieux, chair ravinée
-comme une grève, corps bossué comme une roche, avec des creux et des
-reliefs accumulés. Le modelé des autres sculpteurs, auprès de celui-là
-apparaît un _modelé primaire_, se contentant, avec ses surfaces presque
-lisses, de donner l'aspect approximatif des corps, et plutôt la
-musculature générale que la vérité de la chair, impressionnable comme
-une eau qui sans cesse se crispe et change de place en place.
-
-Si M. Rodin a pu découvrir cette grande loi de la Nature (inaperçue des
-autres hommes, même des artistes plus inférieurs) qu'elle offre partout
-le même modelé, c'est qu'on peut dire d'un artiste comme lui qu'il vit
-de plain-pied avec la Nature. Il s'égale à elle. Il est lui-même _une
-force de la Nature_; et ceci pourrait bien être la définition la plus
-exacte de tout homme de génie. Dans ce cas, le génie de M. Rodin est
-évident. Il créé comme la Nature. D'abord il agit selon ses procédés
-puisqu'il est d'accord avec son modelé--(de même qu'un écrivain de
-génie est d'accord avec son rythme, toute belle phrase, tout beau vers,
-ayant le même rythme que la mer, la forêt, la respiration humaine
-suspendue à des seins de femme). Ensuite, il a, comme la Nature, une
-variété infinie. La Nature jamais ne se recommence. Ni non plus l'homme
-de génie qu'est M. Rodin. Lui également crée depuis la fleur jusqu'à
-l'élément, c'est-à-dire depuis une petite figure de nymphe, au corps
-comme une tige, jusqu'à son Balzac aussi tumultueux que la mer... Mais
-la variété n'est pas suffisante sans la fécondité, autre trait de la
-Nature, autre signe du génie. Or M. Rodin a produit avec une abondance
-inlassable et vraiment déconcertante. On se demande comment un seul
-homme y a pu suffire. Et c'est bien vraiment, et plutôt, une force
-cosmique qui crée ainsi. Des centaines d'oeuvres, déjà produites et
-célèbres; et des centaines encore, qui demanderaient à être exécutées en
-grand, quoique toutes définitives dans leurs proportions réduites. Même
-les notes de l'artiste, c'est-à-dire d'innombrables figures, esquisses,
-maquettes, ces notes, qui, d'ordinaire, lorsqu'il s'agit d'autres
-sculpteurs, sont incomplètes et ne servent que pour eux-mêmes,
-apparaissent, quant à lui, définitives et réalisées, même pour tous.
-Ainsi encore fait la Nature, dont les ébauches, même incomplètes, sont
-parfaites.
-
-Un autre caractère de la Nature, c'est que, chez elle, la puissance est
-en même temps de la douceur. Un paysage vaste de plaine ou de forêt est
-grand. Il est doux aussi. C'est pourquoi il est reposant. On retrouve ce
-caractère dans les figures de M. Rodin où la vigueur s'allie à de molles
-flexions de lignes, à un modelé qui frémit comme d'un souvenir de
-caresse. C'est dans ce cas-là que son art se recueille, oblige à parler
-bas, devient en quelque sorte sacré. Telle cette figure de l'homme qui
-baise son enfant; ou celle du réveil d'Adonis, dont une nymphe écoute le
-coeur battre, si grave!
-
-Ses oeuvres ont encore cette autre ressemblance avec les créations de la
-Nature, c'est d'apparaître _sans date_. L'histoire, la légende, des
-nymphes, des monstres marins, des corps humains, tout ce qui est, tout
-ce qu'on rêva et qui, par conséquent, est aussi, tout l'Univers physique
-et cérébral, constitue la matière de son art; et, comme la Nature, il
-est contemporain de tous les temps... Il y a une figure de lui bien
-étonnante à cet égard; une tête d'homme, borgne, une oreille déchirée,
-accourant vers celui qui le regarde, juif-errant des siècles, la bouche
-ouverte dans une clameur de fou qui semble crier depuis deux mille ans
-et criera encore dans deux mille ans.
-
-Un jour, nous avons senti, par une sorte de minute résumatoire, combien
-il est vrai de dire que M. Rodin s'égale à la Nature et en fait partie,
-pour ainsi dire... Pour mettre en évidence un fragile groupe: trois
-petites femmes nues enlacées et dansant comme au tournoiement d'une
-étoile, il les posa sur un vieux vase gallo-romain (elles étaient
-censées représenter l'esprit du vase). Pour équilibrer celui-ci,
-l'artiste l'entoura, à la base, de fruits qui se trouvaient là, par
-hasard, des coings sur leurs branches encore feuillées; il étançonna le
-vase de terre rose, avec les belles pommes d'un jaune de couchant. Le
-frêle groupe de plâtre, au-dessus, dansait. Des fils de toiles
-d'araignée rejoignaient les bras, comme des fils de la vierge les trois
-roses blanches d'un même rosier. Un papillon s'y était pris, on ne sait
-quand et, mort, gisait... Agencement merveilleux... Tout cela
-constituait un poème de nature, comme _né ainsi_. L'oeuvre de sculpture
-n'était que la partie d'un tout, un fragment de ce poème de nature,
-semblable au reste... Et les mains craintives de M. Rodin entouraient le
-fragile accord de tout cela, le prolongeaient, avaient l'air d'en faire
-partie encore un peu, de commencer seulement à s'en séparer, comme un
-créateur de sa création.
-
- *
- * *
-
-Puisque M. Rodin est si conforme à la Nature, il devait nécessairement
-accorder à l'amour dans son oeuvre la même importance capitale qu'il a
-dans la Nature elle-même. Parce que son art est humain, parce qu'il a
-introduit la passion dans la sculpture (devenue drame au lieu de
-tragédie) il choisira plutôt les paroxysmes de l'amour et de la volupté.
-Mais il connaît et exprime tout l'immense clavier, depuis l'idylle
-ingénue jusqu'aux frénésies de la pire luxure. Dans le _Baiser_, hymen
-auguste, groupe admirable du couple éternel qui s'enlace, il mène
-l'amour jusqu'à l'attitude sacrée... Fonction de la Nature. Loi des
-espèces... Tout fait silence autour... L'amour se hausse à une
-majesté... L'amour, ici, est religieux. L'homme enlace si tendrement. La
-femme s'abandonne si chastement... Toutes les lignes du groupe se
-fondent... On ne distingue plus l'homme de la femme. Unité du couple...
-Mystère de la Sainte Dualité...
-
-A l'opposé de cette conception de l'Amour, selon la Nature elle-même,
-toujours chaste et noble, M. Rodin exprima l'amour selon les hommes,
-c'est-à-dire tel que l'ont déformé les passions, les fièvres,
-l'hérédité, l'alcool, la maladie, la tristesse, l'ennui, la cruauté, la
-curiosité. Il a rendu l'amour éternel, mais aussi l'amour actuel.
-Haillons humains tremblant et claquant comme des drapeaux dans le vent
-de la concupiscence! Ah! comme il les fixe, cet extraordinaire
-sculpteur, les affres du désir! C'est l'immortelle douleur du couple de
-la Génèse, uni, séparé, et qui se cherche, se perd, se retrouve, se
-réunit, se hait entre des baisers ayant le goût des larmes. Les voilà,
-les amants innombrables: torses, croupes, seins et lèvres mêlés--et si
-voraces l'un de l'autre! Cent scènes inventées par le sculpteur où la
-sensualité terrible, crie, étreint, jouit, en des contorsions qu'on
-dirait plutôt celles du désespoir ou de l'agonie. Ici surtout s'atteste
-la prodigieuse observation de l'artiste qui a l'air d'inventer des
-gestes inédits, des attitudes variées et sans fin, mais en réalité,
-aurait pu les voir et ne fit qu'en deviner la quotidienne réalité. La
-mimique de la volupté est infinie. Et elle est toujours belle
-puisqu'elle est conforme à la Nature. M. Rodin en fixa quelques aspects,
-assez pour rompre avec les poncifs sentimentaux en cette matière et
-apprendre aux sculpteurs futurs qu'il y avait là à trouver des figures
-sans fin, rien qu'en suivant docilement l'exemple humain.
-
-Ici, un couple heureux sur un monstre marin, absorbé dans son bonheur,
-insoucieux du péril et de la mort qui est toujours de l'autre côté de
-l'amour; là, une figure qui est une femme aux gestes crispés, à l'épine
-dorsale comme un arc détendu, prostrée par quelque brusque adieu; là
-encore, une vieille, le ventre bossué, qui attend, lubrique encore.
-Voilà un groupe effrayant: la _Tentation de saint Antoine_; le moine est
-couché tout de son long; la tête est souveraine, elle regarde la terre.
-Toute l'importance est dans la partie basse du corps, énorme et qui
-bombe sous le froc; par-dessus, une femme, nue et serpentine, se
-prélasse ainsi que sur une bête vaincue; et le saint, en effet, est
-accroupi, comme dans un commencement, déjà, d'animalité. Voici surtout,
-plus terrible encore, une autre oeuvre: le groupe d'un amant acharné à
-l'amante et qui se traîne après elle, cramponné à ses seins comme à des
-clous, martyr, en rut de sa croix! Obstination aveugle! Supplice d'un
-couple désapparié, où l'un des deux cessa d'aimer! Spectacle tragique...
-Oh! ces pâles marbres, ces nocturnes bronzes, témoignage de nos passions
-fixé par le sculpteur, et qui attestent à l'humanité effarée que
-l'amour, au fond, est tragique et ressemble surtout au malheur.
-
-Il y a loin de ces figures à celles du _Baiser_. Celle-ci, c'est l'hymen
-des premiers jours du monde, des aubes où la nature et l'humanité
-étaient jeunes. Ivresse d'Adam et Ève! Couple en accord parfait, que
-tout couple, aujourd'hui, n'est plus qu'une seule minute dans le cours
-de son amour. Après, viennent les tourments que les amants se créent à
-eux-mêmes, ou que leur suscitent l'appauvrissement du sang, les nerfs,
-les vices, la frénésie de leur désir même. Alors ce sont les étreintes
-fiévreuses, les corps cabrés par le fouet des excitants, vins et
-drogues, les enlacements jaloux et fous, les caresses qui s'évertuent
-après un nouveau péché, les passions équivoques. M. Rodin, notateur de
-la volupté, est allé jusqu'au bout. Il a suivi l'humanité jusqu'en les
-pires erreurs et délires des sens, là où on aboutit aux étreintes dans
-le vide, aux coupables délices d'Onan ou de Lesbos. Les artistes
-japonais, les sculpteurs des cathédrales étaient, ici, pour lui servir
-de précédents et de caution.
-
-Il y a surtout, de lui, dans ce sens, une récente et merveilleuse
-collection de dessins qui sont des déconcertantes synthèses, des nus
-enlevés d'un trait instantané où la gouache a précipité le ton nuancé de
-la chair, toute une humanité féminine, avec des afflux obèses, des
-maigreurs extrêmes de décadence, seins boursoufflés, gorges comme des
-grappes de raisins suçés, cuisses aux ampleurs d'animaux, hiératismes
-comme d'idoles, accroupissements comme de sphynx. Toute la beauté du
-corps, ici; et, là, tout le ridicule frileux du nu. Mille attitudes
-encore une fois, depuis la pose ingénue d'une vierge sans voiles qui
-songe, jusqu'au cabrement d'une femme damnée que son plaisir solitaire
-tord sur la blancheur du papier comme sur un lit.
-
-Dans la notation de ces étranges aspects de la passion, M. Rodin ne
-cesse pas d'être selon la Nature, laquelle connaît aussi les
-déformations. Et la preuve c'est qu'ici encore son art est sans date,
-caractère qui marque les oeuvres de la Nature et marque aussi les
-siennes, même celles de cet ordre. Si peu datées, qu'on pourrait croire,
-quant à ces dessins, gouachés, à des peintures venues de quelque temple
-d'Assyrie ou d'une cellule libidineuse de Pompéï... Peinture murale,
-vieille de siècles, et reportée par on ne sait quel miracle égal au
-rentoilement, sur un bristol d'aujourd'hui.
-
- *
- * *
-
-M. Rodin n'a pas seulement exprimé l'amour; mais toutes les passions.
-Son art va plus loin que les cas. Il s'agrandit à la beauté de l'idée
-générale, à une philosophie de la vie, dans son admirable _Porte de
-l'Enfer_, qui, elle aussi et encore une fois, n'a rien de contemporain
-et de contingent, déroule la permanente Humanité. C'est un tableau des
-Passions, toutes les passions, regardé par la grande figure qui est au
-sommet et représente, non pas même Dante, mais le poète éternel, pensif
-et nu, en communion avec ce que Baudelaire appelait «le spectacle
-ennuyeux de l'immortel péché». C'est, en effet, du Baudelaire sculpté.
-Porte d'entrée du Jardin des Fleurs du Mal autant que Porte de l'Enfer.
-Ici roulent pêle-mêle, comme des pentes mêmes de la vie, les inquiets du
-désir, les maudits de la luxure, les déchus de l'orgueil, les damnés de
-l'avarice, les repus de la gourmandise, les congestionnés de la colère,
-les amaigris de l'envie, toutes les victimes des vices capitaux. Porte
-pleine de péchés! Porte qui est une treille satanique, le répertoire des
-passions, l'examen de conscience de l'Humanité.
-
- *
- * *
-
-Mais l'art de M. Rodin n'a pas connu que les passions et leurs
-paroxysmes. Il eut ses heures de cérébralité, de sérénité auguste. A
-côté de Baudelaire, il y a un Michelet. Ce sculpteur fut aussi un
-historien. Et précisément un historien à la Michelet. Même son modelé,
-dans ce cas, procède par raccourcis fulgurants, par bonds fiévreux, avec
-de grandes sautes comme celles du vent sur une eau. Ainsi il présenta
-avec une éloquence pathétique, l'épisode grandiose des _Bourgeois de
-Calais_, emprunté à Froissart, groupe admirable où l'on voit les six
-hommes, nu-tête et pieds nus, aller vers Edouard, roi d'Angleterre, sur
-un plan uniforme, sans le mélodrame des gestes, dans la grandeur de la
-douleur humaine. Il fut encore historien en son monument de Victor Hugo
-qui est une biographie supérieure du poète. Est-ce que le visage qu'il
-nous donne n'est pas plus explicatif que les plus longs tomes de
-critique? C'est le visage d'un élément, le visage de quelqu'un qui a
-l'air plus grand que l'humanité, offre un aspect minéral ou végétal,
-semble plutôt appartenir à l'éternité de la nature. Visage sourcilleux
-que celui du poète avec son front de pierre, ses sourcils de gramen, sa
-barbe d'herbe sauvage. Et la magnifique ligne hardie de la jambe, qui
-s'allonge et se prolonge comme la racine d'un arbre! Il est figuré
-devant la mer, ce propice Océan au bord duquel il vécut dans l'exil et
-qui agrandit le génie du poète jusqu'à la proportion de lui-même. Autour
-les Muses diverses. Mais non pas à l'état de Muses allégoriques; des
-femmes plutôt; non des apparitions, mais des présences, toujours
-fidèles, toujours chuchotantes... L'une, surtout, est d'une beauté,
-d'une nouveauté uniques: celle qui détient le secret des «Voix
-intérieures», discrète, pudique, vêtue des mousselines du brouillard,
-recroquevillée, comme ayant l'air de couver des vers qui n'ont pas
-encore d'ailes... Les autres sont la Muse tragique, la Muse lyrique. On
-dirait une scène de légende. Mais ce qui y domine, c'est quand même
-l'humanité de Victor Hugo, ressemblant et textuel, tel que l'artiste
-nous l'avait déjà fixé, auparavant, dans deux étonnantes pointes
-sèches.
-
-Car M. Rodin fut portraitiste aussi, si on peut dire. Il a fait
-d'expressifs bustes: de Puvis de Chavannes, de M. Octave Mirbeau, de
-quelques femmes, dont l'une, au Musée du Luxembourg, s'offre dans le
-marbre blanc avec une grâce si royale et si calme.
-
-Mais où il fut surtout historien, c'est dans sa statue de Balzac. On
-n'oubliera pas de longtemps les clameurs que cette oeuvre hardie
-suscita. On peut dire cependant qu'elle ne faisait que continuer toute
-l'oeuvre antérieure du sculpteur, ce progressif acheminement à plus de
-synthèses et qu'elle n'en est, en somme, que l'aboutissement et la
-tumultueuse conclusion. Ici surtout il s'est montré un historien à la
-Michelet, c'est-à-dire un historien visionnaire, se préoccupant moins de
-vérité littérale et de ressemblance que d'évocation et de suggestion.
-C'était le seul moyen pour susciter devant les foules à venir le
-déconcertant génie qu'est Balzac. Lui aussi, autant que Victor Hugo, il
-fallait le représenter avec un visage comme un élément. «Oui, s'est dit
-le sculpteur, tel est le visage qu'il convient de faire! Le corps,
-négligeons-le; c'est la masse quelconque, la part commune avec
-l'humanité. Il suffit de le sous-entendre, de l'indiquer. Tous les
-statuaires pourraient le faire, et moi aussi. Le visage seul importe,
-_non pas_ un visage humain, ni le mien, ni le vôtre, ni même celui de
-Balzac; mais celui qu'il eut _quand il a regardé tout ce qu'il a vu_.
-Pensez donc: avoir vu la comédie humaine! Avoir vu les personnages de
-tant de romans qu'il a écrits, et les personnages de tant d'autres qu'il
-aurait écrits s'il n'était pas mort à cinquante ans, car il en avait vu,
-de la vie, pour écrire encore, jusqu'au bout, pendant des siècles, comme
-Delacroix mourant, qui disait avoir des projets pour peindre pendant
-quatre cents ans. Il avait vu toute la vie, toutes les passions, toutes
-les âmes, tout l'Univers. La terreur d'avoir vu tout cela,--et
-l'angoisse aussi! Car ce n'était que pour un moment; il fallait tout
-dire, vite. La mort prématurée était là... Elle était déjà sur son
-visage. Voilà le visage qu'il faut rendre, n'est-ce pas? Voilà ce que
-doit être la statue d'un homme comme Balzac, dans l'éternité de
-Paris--sinon il y a le daguerréotype de Nadar: Balzac avec des
-bretelles!...»
-
-Ce point de vue, conscient ou non, du sculpteur, peu s'en sont rendu
-compte. Et cependant il était le seul qui fut d'accord et _logique_ avec
-le sujet imposé. Etait-il possible de concevoir l'effigie de Balzac
-comme d'un écrivain ordinaire? M. Rodin l'a vu énorme et effrayant comme
-il est en réalité. Et c'est la tête seule qui exprime dans ce cas, avec
-éclat, le démon intérieur. En elle, il fallait, ici, tout concentrer. Le
-corps, quoique juste, fut volontairement sous-entendu et noyé aux plis
-de la vaste robe de bure dont il s'enveloppait comme des vagues d'une
-marée. La tête en sort, effarée de voir ce qu'elle voit, effarée surtout
-d'affleurer la vie pour un temps bref, visage du génie sorti de la
-matière et qui va rentrer dans la matière,--il lui en roule cette poire
-d'angoisse à la gorge!--lui-même un masque éphémère résumant tous les
-masques de la comédie humaine.
-
-Qu'on ne cherche donc pas ici la ressemblance, mais une dramatique
-évocation. La face est formidable, les yeux clignent, se crispent,
-vrillent parmi les graisses du visage, parfois ont l'air de chavirer
-comme sous le poids de trop de spectacles. Et ce nez embusqué! et cette
-moustache qui se hérisse comme d'un fauve, d'un chat sauvage, d'un tigre
-qui cherche des proies... Et cela n'est-il pas conforme à toutes les
-images suscitées en nous, dès qu'on prononce seulement le nom de Balzac,
-à plus forte raison quand nous réfléchissons sur son oeuvre
-extraordinaire, sa vie, son immortalité sans fin? Un homme comme lui
-dépasse si effrayamment la norme et le cadre habituel de l'humanité. Les
-génies sont moins des hommes que des monstres. Voilà ce que M. Rodin a
-compris et rendu si magnifiquement. C'est pourquoi il a voulu que son
-oeuvre aussi fût moins une statue qu'une sorte d'étrange monolithe, un
-menhir millénaire, un de ces rochers où le caprice des explosions
-volcaniques de la préhistoire figea par hasard un visage humain. On
-montre ainsi, en des montagnes des bords du Rhin et d'ailleurs, tels
-profils célèbres de l'humanité, celui de Napoléon, par exemple, immense
-et très ressemblant, tout découpé sur l'horizon, préexistant ainsi avant
-sa venue et de toute éternité. Étrange phénomène, comme si les génies
-étaient vraiment des aspects de la Nature et les visages immanquables de
-la Destinée. Ainsi M. Rodin, en concevant de cette façon son Balzac,
-concordait avec l'ordre éternel et la logique même de la fatalité du
-génie. Sa statue aussi fait penser aux visages qui sont dans les
-rochers.
-
- *
- * *
-
-Et ceci, une fois de plus, prouve que M. Rodin crée comme la Nature.
-Même dans la présentation de ses oeuvres, on retrouve les procédés de la
-Nature. Ses marbres sont frustes, taillés seulement d'un côté, et il en
-sort des figures, tantôt une face ruinée par la douleur, une autre
-s'ébrouant vers l'amour, une autre encore, qui n'est pas décidée à
-vivre. Ses bronzes réalisent le même effet, par des coulées sans
-accent, alternées avec des formes décisives qui en émargent; d'étranges
-patines, vertes et noires, donnent l'air à ces bronzes d'avoir séjourné
-durant des siècles parmi la houille et les poisons... Tout est vague,
-inquiétant, complexe, fuyant ou formel, dans le marbre ou le bronze,
-comme des pensées dans le cerveau ou les êtres et les objets dans la
-Nature.
-
-Et c'est la dernière preuve qu'un tel artiste de génie opère vraiment
-d'un bout à l'autre, conformément aux procédés de la Nature, qu'il
-s'égale à elle, qu'il est aussi une force de la Nature. On en trouve le
-symbole, fixé par lui-même, dans cette esquisse de la naissance d'Ève,
-selon la version de la Genèse. Ève est représentée naissant comme la
-Nature fait naître, les bras repliés, recroquevillée, dans la position
-d'avant la vie, celle prise par l'enfant dans le sein de la mère... M.
-Rodin l'a fait sortir telle du néant, parce que, inconsciemment, il n'a
-jamais agi que suivant les formes de la Nature, parce qu'il n'a jamais
-créé que comme le symbolique Créateur--avec de l'argile aussi!
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Pages.
-
- ÉCRIVAINS
-
- Baudelaire 3
-
- Les Goncourt 27
-
- Stéphane Mallarmé 45
-
- Les Rosny 55
-
- Verlaine 67
-
- Villiers de l'Isle-Adam 79
-
- Hugo 87
-
- Alph. Daudet 99
-
- Valmore 109
-
- M. J. K. Huysmans 121
-
- Lamartine 131
-
- M. Octave Mirbeau 143
-
- Brizeux 158
-
- M. Anatole France 167
-
- M. Mistral 179
-
- M. Pierre Loti 187
-
-
- ORATEURS SACRÉS
-
- P. Monsabré 199
-
- Mgr d'Hulst 209
-
-
- PEINTRES
-
- M. Puvis de Chavannes 219
-
- M. Albert Besnard 225
-
- M. Eugène Carrière 241
-
- M. Jules Cheret 247
-
- M. Claude Monet 253
-
- M. J.-P. Raffaëlli 259
-
- M. James Whistler 265
-
-
- SCULPTEURS
-
- M. Rodin 273
-
-
-
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-Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
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-
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-
-
- * * * * *
-
-
- Liste des modifications:
-
-
- Page 17: «ivressse» remplacé par «ivresse» (Cette ivresse du Voyage
- est brève)
- Page 50: «clignotte» par «clignote» (étoile qui clignote...)
- Page 52: «communition» par «communication» (des portes de
- communication)
- Page 71: «ruiselle» par «ruisselle» (se jette à genoux, ruisselle
- de larmes)
- Page 82: «scientique» par «scientifique» (telle application
- scientifique qui se réalisa)
- Page 112: «Ponrtant» par «Pourtant» (Pourtant elle avait uni sa vie)
- Page 116: «chuchotté» par «chuchoté» (quelque chose de chuchoté)
- Page 123: «les les» par «les» (et les correspondances mystérieuses)
- Page 125: «acccroissement» par «accroissement» (le minime et quotidien
- accroissement)
- Page 126: «Chateaubriant» par «Chateaubriand» (Chateaubriand appelait
- «le génie du christianisme.»)
- Page 138: «toujour» par «toujours» (à ce fluide charmeur qui furent
- toujours en lui)
- Page 139: «honnêté» par «honnêteté» (Par honnêteté et pour sauver de
- la faillite)
- Page 161: «idylle» par «idylles» (Certes, les idylles de _Marie_)
- Page 172: «qu'il» par «qu'ils» (M. France veut qu'ils s'aiment à
- Florence)
- Page 179: «appellé» par «appelé» (Le Midi a appelé Mistral)
- Page 191: «ce ce» par «ce» (en ce joli livre,)
- Page 215: «le» par «la» (mais il savait la grande parole du Psalmiste)
- Page 236: «l'automme» par «l'automne» (un roux qui mixture les
- rouilles de l'automne)
- Page 256: «londonniennes» par «londoniennes» (des brumes londoniennes)
- Page 262: «le le» par «le» (dont il opère lui-même le tirage)
- Page 268: «dièzes» par «dièses» (qu'on pourrait appeler les dièses et
- les bémols)
- Page 276: «surplomblant» par «surplombant» (et sera une Muse
- surplombant)
-
-
-
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
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-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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