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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: L'élite - -Author: Georges Rodenbach - -Release Date: July 18, 2012 [EBook #40272] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉLITE *** - - - - -Produced by Clarity Claudine Corbasson and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur - - Cette version électronique reproduit, dans son intégralité, - la version originale. - - La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures. - - L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. - La liste des modifications se trouve à la fin du texte. - - - - - GEORGES RODENBACH - - - L'ÉLITE - - ÉCRIVAINS--ORATEURS SACRÉS - PEINTRES--SCULPTEURS - - - PARIS - - BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - - EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR - 11, RUE DE GRENELLE, 11 - - 1899 - - [Illustration] - - - - -L'ÉLITE - - - - -EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE - - - OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - - DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - à 3 fr. 50 le volume. - - - LE RÈGNE DU SILENCE (Poème) 1 vol. - MUSÉE DE BÉGUINES 1 vol. - LES VIES ENCLOSES (Poème) 1 vol. - LE CARILLONNEUR 1 vol. - LE MIROIR DU CIEL NATAL (Poème) 1 vol. - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: - -_Dix exemplaires numérotés à la presse, sur papier de Hollande._ - - -PARIS.--IMP. FERD. IMBERT, 7, RUE DES CANETTES. - - - - - GEORGES RODENBACH - - - L'ÉLITE - - - ÉCRIVAINS.--ORATEURS SACRÉS - PEINTRES.--SCULPTEURS. - - - PARIS - - BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - - EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR - 11, RUE DE GRENELLE, 11 - - 1899 - - - - -ÉCRIVAINS - - - - -BAUDELAIRE - - -Il semble que Baudelaire ait prévu son propre cas quand il écrivit: «Les -nations sont comme les familles: elles n'ont de grands hommes que malgré -elles.» - -En effet, il est surprenant de penser qu'on le conteste encore, que les -critiques le dénaturent, que les anthologies le négligent, qu'on le -tient tout au plus pour un poète étrange, malsain, stérile en tout cas. - -Mais l'opinion finale sera de le mettre enfin au premier rang où règnent -Lamartine et Victor Hugo, qu'on cite toujours, en l'omettant. L'oeuvre -de ceux-ci fut en horizon; le génie de Baudelaire est en profondeur. - -Le génie de Baudelaire! Affirmation prématurée et à laquelle on n'est -pas accoutumé. De son vivant, il fut méconnu ou mal connu; des erreurs, -des interprétations fausses masquèrent son oeuvre, et il mourut, ne -prévoyant pas lui-même dans quelle lumière de gloire elle finirait un -jour par se dresser--pauvre évêque décédant au seuil de son sacre sans -avoir vu tomber les échafaudages de ses tours. Aujourd'hui, cette oeuvre -commence à apparaître comme une cathédrale catholique qu'elle est -vraiment. - -Voilà ce que n'ont pas soupçonné les écrivains qui s'en sont occupés -jusqu'ici: ni M. Brunetière; ni M. Huysmans en ses pages colorées; ni M. -Paul Bourget, qui déclare Baudelaire un pessimiste, qu'il ne fut -qu'improprement, et un mystique qu'il ne fut pas du tout; ni même -Théophile Gautier dans sa préface d'un style si merveilleux, sensuel, -odorant, niellé, un style complexe comme une chimie, riche et faisandé -comme une venaison, mais qui n'a dégagé que les aspects plastiques, pour -ainsi dire externes de l'oeuvre. Gautier était trop un artiste en -couleurs et en décors, trop un païen, pour chercher le mystère intérieur -du poème, son ressort philosophique et religieux. - -Il est vrai que n'avait point paru encore l'ouvrage posthume de M. -Crepet, contenant entre autres deux fragments inédits d'une sorte de -confession, de journal intime: _Mon coeur mis à nu_ et _Fusées_, qui -nous permettent maintenant d'aller jusqu'à l'âme du poète, d'élucider -toute son âme. - -Baudelaire surgit dès lors un peu différent de ce qu'on l'a vu -d'ordinaire. Il apparaît ce qu'il est essentiellement: un POÈTE -CATHOLIQUE. Certes, un homme de décadence toujours, au seuil de la -vieillesse d'un monde, au seuil de ce qu'il appelle lui-même «l'automne -des idées». Mais cet homme de décadence demeure aussi tout imprégné de -l'Église. Parmi les vices modernes et la corruption effrénée dont il -subit la contagion, il continue à être le dépositaire du dogme, le -dénonciateur du péché. - -Déjà, au physique, il avait, paraît-il, une réserve sacerdotale, un air -de pâle évêque qui, à vrai dire, serait déposé de son diocèse, mais -moins pour des péchés de chair que pour le péché d'orgueil. - -Il s'est exprimé d'ailleurs en un vocabulaire tout enrichi de liturgie, -de bréviaires, de catéchismes, emmiellé de saint-chrême pour ainsi dire, -inoculé même de latinité, ce latin d'église qu'il connut bien et aima -jusqu'à en composer des strophes: _Franciscæ meæ laudes_, qu'il -intercala dans son livre. - -Ici il ne s'agit plus d'une vague religiosité comme celle de -Chateaubriand et des romantiques, moins épris du dogme que du culte, de -la pompe des offices, du cérémonial, du décor, d'une sorte de -merveilleux chrétien. - -Celui-ci était né avec le renouveau de l'architecture, ce retour au -gothique et au style du moyen âge remis tout à coup en lumière par la -splendide restauration de Notre-Dame. - -Cette Notre-Dame de Paris, aussitôt accaparée par Hugo, on peut dire -qu'elle fut l'arche d'alliance du romantisme. Mais Hugo, comme le roi -David, se contenta de danser devant l'arche, avec Esmeralda et les -bohémiennes du parvis. - -Or la génération qui suivit entra, elle, dans Notre-Dame, se signa d'eau -bénite, marcha vers le choeur, affirma son adhésion à la foi et aux -mystères: c'était Barbey d'Aurevilly; c'était Hello; c'était Baudelaire. -A vrai dire, leurs façons de se comporter dans Notre-Dame ne furent pas -pour rassurer les officiants et les suisses, même quand ils -s'approchaient de la Sainte Table: «--Vous devez communier le poing sur -la hanche?» demandait Baudelaire à d'Aurevilly. - -Ceux qui vinrent après eux devaient pousser plus loin, rétrograder tout -à fait jusqu'à ce moyen âge dont Hugo avait montré le chemin. Eux -étaient retournés à Dieu; leurs disciples retournèrent à Satan, qui est -son pôle contraire. La magie se mêla à la religion, le grimoire à la -prière. C'est ce qui explique ce recommencement actuel de l'occultisme, -de l'ésotérisme, de la messe noire, de l'envoûtement, que nous voyons -reparaître dans les beaux livres de M. J.-K. Huysmans, les traités -spéciaux de M. de Guaita, les imbroglios de M. Péladan,--dernier -avatar, suprême aboutissement du romantisme. - -Ce sera une curieuse histoire à écrire que celle de ces sortes de -catholiques: Barbey d'Aurevilly, Hello, Baudelaire, Villiers de -l'Isle-Adam et,--plus récents,--MM. Huysmans, Verlaine, Léon Bloy, qui -auront revendiqué avec des blasphèmes leur titre de croyants et eurent -toujours l'air, dans leurs pratiques les plus ferventes, de s'essayer au -sacrilège. - -Quant à Baudelaire, il n'alla pas jusqu'au satanisme et à l'occultisme -par lesquels ses continuateurs seulement devaient clore aujourd'hui ce -cycle de l'idée catholique dans la littérature moderne. - -Satan pourtant a une place dans son oeuvre, mais pas différente de celle -qu'il occupe dans l'ensemble du catholicisme lui-même. Baudelaire -rédigea les _Litanies de Satan_, tandis que Barbey d'Aurevilly écrivait -les _Diaboliques_. Il se contenta des postulations au Diable que connut -déjà le moyen âge,--de quoi avoir aussi quelques visages de démons en -gargouilles grimaçantes à son oeuvre, ce qui n'empêche pas celle-ci, -comme Notre-Dame elle-même, d'être une cathédrale, une église -catholique, à l'image et à la ressemblance de son âme! - -Car son âme est bien d'un poète catholique. Il dit quelque part dans son -journal: «Ce qu'il importerait, c'est d'être un héros, ou un saint, -pour soi-même», parole de définitif renoncement, de pessimisme doux -comme celui de l'_Ecclésiaste_, qui implique la nostalgie et l'ambition -du ciel. Il croit au ciel, en effet, au ciel pur et simple des fidèles, -au naïf paradis de la ballade de Villon, «où sont harpes et luths», -comme il le proclame dans la _Bénédiction_ qui ouvre les _Fleurs du -mal_. Il croit aussi à l'enfer, aux flammes réelles, au dam, aux -brûlures éternelles; et, s'il en voulait tant à George Sand, c'est parce -qu'elle avait nié l'existence de l'enfer. - -Baudelaire croit au dogme intégral de l'Église, non seulement quant aux -vérités de l'éternité, mais aussi quant aux vérités du temps. En même -temps qu'il confesse ses mystères, il accepte ses doctrines politiques, -ses attitudes sociales, son intransigeance vis-à-vis des revendications -de la liberté et de la libre-pensée. - -Lui aussi estime sans doute que la vérité est _une_ et que l'erreur n'a -pas de _droits_: que la tolérance est une faiblesse, si pas un -renoncement. Dès lors, le crucifix ne doit plus être un arbre de paix, -mais une arme de menace et de châtiment. Il répudie la théorie du pardon -des offenses, de l'oubli des injures, de l'abdication des valeurs devant -la masse sous prétexte d'égalité, toute cette religion humanitaire et -molle qui fait arrêter le bras de Pierre par Jésus dans le Jardin des -Oliviers et, dédaigneux de l'action, lui fait dire: «Celui qui frappe -par le fer périra par le fer.» - -La preuve s'en trouve dans cette pièce topique du _Reniement de saint -Pierre_ où il approuve le disciple d'avoir trahi, et où il condamne le -Maître de sa mansuétude ou de sa peur: - - Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait - D'un monde où l'Action n'est pas la soeur du Rêve; - Puissé-je user du glaive et périr par le glaive! - Saint Pierre a renié Jésus... il a bien fait! - -_Il a bien fait!_ Il fallait frapper par le fer et s'imposer par la -force. Ainsi éclate sa nature dogmatique, sa religion d'inquisiteur. Car -c'est bien un catholicisme politique du XVIe siècle que le sien, d'après -lequel il faut s'imposer de force au peuple, puisque celui-ci est -incapable de se gouverner et ne comprend que les coups, comme l'enfant -et comme l'animal. Ce catholicisme autoritaire d'une part et, d'autre -part, la doctrine libérale de Jésus, qui pouvait vouloir mais n'a voulu -que pouvoir, sont mis en opposition de la même manière dans une -admirable nouvelle de Dostoïewsky intitulée le _Grand Inquisiteur_, dont -le poème de Baudelaire est tout le germe. - -C'est à Séville, devant la cathédrale. Le Grand Inquisiteur, Torquemada, -passe silencieux, avec un sourire énigmatique. Il a vu au coin de la -place le peuple rassemblé faisant cortège à un homme qui vient de -ressusciter un enfant. Cet homme est évidemment Jésus. L'Inquisiteur -ordonne aux hommes du saint-office de le saisir et de l'enfermer dans -les cachots. Le soir venu, il va visiter le prisonnier et lui faire son -procès: «Pourquoi revient-il? Est-ce pour leur susciter des embarras, -maintenant que tout a été remis par eux en bon ordre? Car il avait eu le -tort de laisser aux hommes le choix et la faculté de croire. Pour eux, -il n'y avait en vérité rien de plus insupportable que la liberté.» Et -Torquemada ajoute: «Nous les avons débarrassés du fardeau d'être libres, -du tourment d'avoir le libre choix dans la connaissance du bien et du -mal. Nous avons _corrigé ton oeuvre_, et c'est pourquoi nous seuls, -gardiens du mystère, nous serons malheureux.» - -C'est la théorie de Baudelaire; ce qu'il appelait lui-même sa «religion -travestie», car, dans le _Reniement de saint Pierre_ et ailleurs encore, -il se montre d'un pareil esprit autoritaire, avec une âme sombre et -hautaine qui pourrait être celle d'un prélat intransigeant d'Espagne du -XVIe siècle, une âme qui ne s'égaye point aux choses fleuries et suaves -du rituel, pour qui même la dévotion à la Vierge, poétisée ailleurs de -cierges, de guirlandes, d'étoffes brodées et de joyaux, se transpose en -un culte barbare et tragique, comme il apparaît en ce poème curieux, _A -une Madone, ex-voto dans le goût espagnol_: - - ... Pour compléter ton rôle de Marie - Et pour mêler l'amour avec la barbarie, - Volupté noire! des sept péchés capitaux, - Bourreau plein de remords, je ferai sept Couteaux - Bien affilés, et, comme un jongleur insensible, - Prenant le plus profond de ton amour pour cible, - Je les planterai tous dans ton Coeur pantelant, - Dans ton Coeur sanglotant, dans ton Coeur ruisselant! - - * - * * - -Baudelaire est un poète catholique. Son oeuvre n'est que la mise en -scène du drame originel de la Genèse. Elle raconte la grande chute, -l'éternelle lutte qui est le fond de la religion, entre des comparants -pareils: Dieu, l'homme, le Tentateur, et la femme, ici aussi l'alliée du -Tentateur. - -Satan d'abord; pour le poète, il est toujours le Tentateur du Paradis -terrestre, le Démon onduleux et menteur du commencement des temps. Mais, -en cette société âgée et décadente, il a multiplié et perfectionné ses -ingéniosités--et quelles autres ressources maintenant pour nous induire -en péchés! - -Les péchés modernes? Ce sont précisément les «Fleurs du mal». Baudelaire -en a dressé la liste. Il les énumère avec une liberté que seul les mal -clairvoyants ont pu juger licencieuse, à la façon dont Moïse énumère, -dans le _Lévitique_, certaines abominations. Son oeuvre est un examen de -conscience de l'humanité présente. - -Lui-même, certes, est un pécheur; il le confesse et avec componction. Il -se contemple dans sa faute comme en un miroir brisé et s'y pleure. - -Car son oeuvre n'est pas seulement objective, elle est subjective aussi; -et c'est ce qui la rend si pathétique: le poète confondu avec cette -foule, marchant parmi cette foule en proie au péché, apparaissant tout -couvert de son péché, en même temps que du péché des autres. - -Partout la théorie catholique de la perversité originelle. Mais partout -aussi la détestation des vices. Il les poursuit, il les dénonce à -travers l'énorme capitale, ce fiévreux Paris qui est l'atmosphère chaude -à merveille pour leur pullulement. - -Ainsi, occasionnellement, il apparaît un poète parisien (on connaît la -série de poèmes intitulés: _Tableaux parisiens_), après déjà -Sainte-Beuve qui ne voyait dans la ville pécheresse que motifs de -pittoresque et de mélancolie. - -Baudelaire, lui, ausculte les passants, déchire leurs linges -d'hypocrisie, découvre en eux des ulcères mentaux, des résidus de -méchanceté, et aussi une flore de vices nouveaux, et tout le vin -antique des purs sentiments, des pensées nobles, aigri, tourné en -vinaigre et en eau, avec un tatouage de moisissure dans les âmes. - -Il s'en afflige et il s'en épouvante, sans nulle complaisance pour le -vice. «Le vice est séduisant, dit-il dans son _Art romantique_; il faut -le peindre séduisant.» Mais il ajoute: «Il traîne avec lui des maladies -et des douleurs morales singulières; il faut les décrire.» C'est ce -qu'il a fait; partout on sent la détestation du mal, l'horreur des -coupables ivresses. A la fin des _Femmes damnées_, il leur clame avec la -dureté d'un Père Bridaine laïque, avec la menace indignée d'un prophète -biblique: - - Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs. - - * - * * - -Dans ce conflit redoutable de l'homme avec les péchés modernes, on peut -dire qu'auprès de Satan, qui est présent partout, la femme apparaît -toujours aussi, dans les _Fleurs du mal_, sans cesse l'alliée du -Tentateur, comme dans le drame primordial de la Genèse. - -Or c'est précisément par cette conception de la femme que Baudelaire se -prouve plus clairement encore un poète catholique, et continue de -suivre, pour la mise en scène de l'éternel drame humain, la version du -catholicisme. - -Son opinion est conforme aux séculaires préjugés de la littérature -sacrée, puisque les saints Pères estiment que la femme est un vase plein -de péché, et puisque Bossuet lui-même a écrit sur leur vanité cette -phrase de suprême ironie: «Les femmes n'ont qu'à se souvenir de leur -origine, et, sans trop vanter leur délicatesse, songer après tout -qu'elles viennent d'un os surnuméraire où il n'y avait de beauté que -celle que Dieu voulut y mettre.» - -La femme est avant tout, pour les théologiens, une occasion de péché, et -Baudelaire pense de même. Elle est, maintenant encore, l'alliée du -Tentateur. Elle est elle-même le Tentateur. Et l'amour qu'elle nous -offre a un caractère satanique. Le poète en trouvait la preuve dans -l'habitude des amants--une habitude enfantine, inconsciente, mais -vérifiée partout--de s'interpeller dans leurs jeux par des noms de bête: -«Mon chat, mon loup, mon petit singe, grand singe, grand serpent...» De -pareils caprices de langue, ces appellations bestiales témoignent d'une -influence satanique dans l'amour. «Est-ce que les démons ne prennent pas -des formes de bêtes?» demandait-il. - -Et cela se voit, en effet, dans les tableaux des Primitifs et aussi dans -ceux des petits maîtres du Nord, qui, peignant fréquemment des -Tentations, celle de saint Antoine ou d'autres saints, représentaient -toujours (Teniers et Breughel, par exemple) un vieil anachorète dans une -grotte, assiégé par des bestioles chaotiques, des grenouilles à face -humaine, d'inquiétants oiseaux dont le bec s'effeuille en pétales, -formes fiévreuses où s'incarnent les démons. - -Les femmes aussi semblaient à Baudelaire des incarnations de l'esprit du -mal, n'ayant d'autre empire qu'à cause de notre originelle perversité, -puisque la joie en amour, déclarait-il, provient de la conscience de -faire le mal. - -Pour le reste, il les trouvait médiocres vraiment: «J'ai toujours été -étonné, dit-il dans son journal, qu'on laissât les femmes entrer dans -les églises. Quelle conversation peuvent-elles avoir avec Dieu?» - -Cependant si la femme est amère et vaine, pourquoi l'aimer? Voici: -car toute l'oeuvre de Baudelaire est raisonnée, logique, -philosophique--certes la femme est le mal; elle offre l'amour qui -est le péché; elle collabore donc à l'Enfer, mais qu'importe! - - Qu'importe! Si tu rends--fée aux yeux de velours, - Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine!-- - L'univers moins hideux et les instants moins lourds! - -Qu'importe! puisque le péché est un moyen d'oubli, et de sortir de -soi-même et de la vie! Précieux oubli pour Baudelaire, et les natures -d'élite qui souffrent avec lui, exilées dans l'imparfait et qui -voudraient entrer dès ici-bas dans l'Idéal. - -Or comment entrer dans l'Idéal? Comment échapper au spleen? _Spleen et -Idéal_, c'est le titre d'une partie importante des _Fleurs du mal_; -c'est la devise même de la vie du poète, et comme les deux rives entre -lesquelles sa pensée a gémi. - -C'est donc pour oublier que l'homme accueille avec ivresse la femme -quand elle lui apporte le fruit de sa chair:--ô Arbre de la Tentation, -espalier des seins mûrs, chevelure enroulée en serpent câlin au tronc de -son corps nu! Et, comme jadis au Paradis terrestre, elle nous murmure -aujourd'hui encore, de sa voix spécieuse: «Mange, tu seras semblable à -Dieu!» - - * - * * - -Mais la chair de la femme n'est pas le seul fruit d'oubli que le -Tentateur nous offre. Il y a d'autres moyens désormais d'échapper au -spleen, d'entrer de force dans l'Idéal. Voici le Vin, d'abord, qui -promet d'éblouir de ses prestiges même les plus déshérités. Et plusieurs -morceaux se suivent: le _Vin de l'Assassin_, le _Vin du Solitaire_, le -_Vin des Chiffonniers_. - -Puis les autres ivresses, les autres moyens d'échapper à soi-même: le -Jeu, le Sommeil, le Voyage, le Voyage surtout qui a si merveilleusement -inspiré Baudelaire, servi par ses souvenirs personnels d'embarquement -juvénile vers les Indes. En effet, il avait navigué très jeune, vers -dix-huit ans, embarqué sur un vaisseau faisant voile pour Calcutta, -afin, pensait sa famille, que ses idées fussent modifiées et sa vocation -littéraire contrariée. Or ce voyage lui donna des impressions qui -devaient constituer une des caractéristiques de son oeuvre. On peut dire -qu'il aura exprimé de façon définitive la poésie des ports, la -navigation, les vents du large, les voilures, ce qu'il appelle les -architectures fines et compliquées des mâts et des navires. C'est encore -dans ces pays d'Orient qu'il prit le goût des parfums, dont ses strophes -sont pleines, et se fit une éducation esthétique de l'odorat, à un -moment où la littérature n'avait guère encore connu que l'esthétique de -la vue. - -Cette ivresse du Voyage est brève comme les autres; elle déçoit à son -tour: - - ... Nous avons vu des astres - Et des flots? nous avons vu des sables aussi; - Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres, - Nous nous sommes souvent ennuyés comme ici! - -Alors, quoi? N'y a-t-il aucun moyen de se sauver du Spleen dans l'Idéal, -de réaliser dès ici-bas l'infini pressenti? Si! il y a vraiment des -«Paradis artificiels». Et Baudelaire a consacré à les décrire les deux -notices qu'on connaît et qui sont parmi le plus profond et le plus neuf -de son oeuvre; celle du Haschisch et celle de l'Opium, à propos duquel -avaient paru en Angleterre les extraordinaires confessions d'un mangeur -d'opium par Thomas de Quincey, que Baudelaire traduisit en les analysant -et développant. - -Ces stupéfiants, voilà le moyen parfait et immédiat de fuir la vie, de -satisfaire le goût naturel de l'infini, d'être semblable à Dieu. C'est -la plus redoutable des offres du Tentateur moderne. Dans cette ivresse -étrange, tout s'anoblit, s'idéalise, s'emparadise. On ne perd pas la -conscience de soi. C'est une conscience déformée, sublimée. C'est le -réel agrandi, divinisé, exagéré jusqu'aux confins du possible, jusqu'à -la ligne d'horizon du ciel et de la mer. Est-ce encore l'eau, ou est-ce -déjà le ciel? Est-ce encore la réalité, ou est-ce déjà le rêve? - -Or c'était tentant surtout pour le poète pauvre, épris de dandysme, -subtil esthète, qui tout de suite ainsi se trouvait transporté dans le -luxe. Il y a un poème des _Fleurs du mal_: «Rêve parisien», qui raconte -cette ivresse en chambre. - -La notation est unique dans les _Fleurs du mal_, où nulle part il n'est -fait une allusion directe au haschisch ou aux visions de l'opium. En -cela il faut admirer le goût suprême du poète, uniquement préoccupé de -la construction philosophique de son poème, de le dépouiller des -contingences, en n'admettant des choses que leur portion d'éternité, -leur transposition en infini. - -Mais indirectement il y a la trace et le profit de la fréquentation de -ces paradis artificiels: les déformations de la sensation, interversion -des sens et ces fameuses «correspondances», si souvent signalées et -imitées: - - Son haleine fait la musique, - Comme sa voix fait le parfum! - -Et ailleurs: - - Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, - Doux comme les hautbois, verts comme les prairies... - Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. - -Personne n'a dit que cela était moins inventé que _vu_, par Baudelaire -dans l'ivresse du haschisch, alors qu'à la seconde période, comme il l'a -écrit lui-même, «arrivent les équivoques, les méprises et les -transpositions d'idées. Les sons se revêtent de couleurs et les couleurs -contiennent une musique.» - -Un autre résultat du haschisch, c'est un alliage de mathématiques qu'on -n'a guère signalé dans l'oeuvre, et qui se rencontre si curieusement çà -et là: - -Dans les _Petites Vieilles_: - - A moins que, méditant sur la géométrie... - -Dans _les Sept vieillards_: - - ... Son échine - Faisait avec sa jambe un parfait angle droit: - -Ainsi les mathématiques se lient à la poésie comme elles se lient à la -musique, car l'ivresse du haschisch transpose, paraît-il, toute musique -en chiffres, fait apparaître toute musique sur l'air nu comme une vaste -opération arithmétique où les nombres engendrent les nombres. - -Quoi qu'il en soit du profit que ces drogues savantes apportèrent à -l'oeuvre, elles n'en restent pas moins défendues, comme les autres -moyens artificiels d'oublier la vie: le vin, le jeu, le voyage. Tous -sont des fleurs du mal, des fruits de tentation, des inventions de -Satan. Seule la Mort vient de Dieu. Elle est la conclusion logique de la -vie et sera celle également du poème qui se termine par une série de -sonnets, d'une analyse profonde: la _Mort des amants_, la _Mort des -artistes_, la _Mort des pauvres_. - -C'est le seul idéal à opposer au spleen, le seul remède qui ne trompe -pas, cette pensée de la mort,--car le poète est croyant, et la mort -ouvre sur le ciel, «ce lieu, dit-il, de toutes les transfigurations», le -ciel où, dès le premier poème de son livre, il entrevoyait le trône -réservé au poète: - - Je sais que vous gardez une place au Poète - Dans les rangs bienheureux des saintes légions. - -Voilà pourquoi le dernier poème des _Fleurs du mal_ doit se clore, en -toute logique, sur ce cri qui sonne enfin la délivrance: - - O Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre! - Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons! - - * - * * - -Comme on le voit, toute cette oeuvre de Baudelaire est construite avec -la logique, l'harmonie, les proportions, la hiérarchie de -l'architecture, car on peut dire surtout de lui qu'il fut un cérébral, -un _génie de volonté_. - -La plupart s'étonneront de cet accouplement de mots, imaginant le génie -plutôt inné, inconscient, un don, un jaillissement inlassable, une -puissance verbale allant jusqu'à être comme le vent, la mer, le feu, -faisant de l'homme une sorte d'élément. - -Soit! mais, même dans cette hypothèse, n'est-ce pas un élément aussi, -la poudre toute réduite qui pourrait faire explosion, avoir la puissance -d'un cyclone? N'est-ce pas un élément, la fiole d'essence prestigieuse -dont les gouttes sobres sont distillées avec les fleurs de toutes les -latitudes? Baudelaire fut, en poésie, le chimiste de l'Infini, et, dans -les cornues de ses vers, tout l'univers aussi se condense, aboutit. - -Il est donc un homme de génie, pour qui démêle le sens symbolique de ses -livres. Mais bien peu, aujourd'hui encore, peuvent oser un tel avis. Que -dire de l'opinion qu'il suscita de son vivant et de l'accueil fait à son -oeuvre? Succès d'étrangeté, presque de scandale. «Des essais», comme -déclara la _Revue des Deux-Mondes_ dans une note restrictive, quand elle -publia quelques fragments en primeur. - -En vain Baudelaire aurait-il voulu s'imposer, expliquer. «Il est inutile -d'expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit», disait-il avec -découragement, convaincu de la bêtise du monde, la _bêtise au front de -taureau_. - -Or c'est précisément le mépris de l'humanité qui le mena à ce goût de la -mystification, un peu puéril, au fond, et dont on lui fait tant grief, -mais qui s'explique dans son cas, et par lequel il se vengeait d'aller -incompris et seul dans la vie. Il faut dire, à sa décharge, que presque -tous les écrivains de sa génération eurent, comme lui, cet amour du -mensonge. Ce fut une mode, comme l'affectation de costumes -ostentatoires. Balzac lui-même, dans cette toute cérébrale passion pour -l'Étrangère, ne faisait qu'aimer un mensonge, le concrétiser dans une -forme de femme inconnue, c'est-à-dire dans quelque chose qui était comme -s'il n'existait pas. Dernier avatar du romantisme, pourrait-on dire, et -de la lycanthropie de Pétrus Borel, s'obstinant à des attitudes pour -étonner le vulgaire, et se survivant comme en un sport mental. - -On peut considérer de la sorte telles mystifications laborieuses de -Baudelaire, qu'il exerçait jusque vis-à-vis des humbles et des -inoffensifs. Par exemple, passant un soir devant la boutique d'un -charbonnier, il le vit, dans une pièce du fond, assis avec sa famille -autour d'une table. Il semblait heureux; la nappe était blanche; le vin -riait dans les flacons. Baudelaire entra. Le marchand vint vers lui, -obséquieux, joyeux d'un client, attendant la commande. - ---C'est à vous, tout ce charbon? demanda-t-il. - -L'homme fit signe que oui, ne comprenant pas. - ---Et toutes ces bûches alignées? - -L'homme acquiesçait encore, croyant l'acheteur indécis. - ---Et cela, c'est du coke? c'est de la braise? Ils vous appartiennent -aussi? - -Baudelaire examinait avec soin toutes les marchandises entassées; puis, -dévisageant le charbonnier: - ---Comment? C'est à vous, tout cela! _Et vous ne vous asphyxiez pas?_ - -Des mystifications de ce genre (et on en raconte de nombreuses, plus ou -moins authentiques) étaient sans doute le résultat d'un entraînement, un -jeu de solitaire et d'incompris. A l'origine, Baudelaire dut y trouver -un moyen de se mettre en garde contre la bêtise qui aurait pu rire de -lui, ne le comprenant pas. Il prit l'avance et, le premier, se moqua. Ce -fut une sorte de légitime défense. - -Car, après avoir reconstitué l'âme foncière de ce poète, on songe: -«Comme il s'est trouvé en exil dans la vie! Il a marché vraiment parmi -des étrangers. Il n'a pas parlé la même langue que les autres. Sa -conversation naturelle devait paraître à beaucoup inintelligible ou -ridicule, ses raffinements de pensée et de langue ahurir autant que ses -mystifications.» - -C'est qu'il a considéré la vie au point de vue de l'Éternité. Il n'a pas -été pareil aux autres; il n'a pas été conforme, ce qui est le grand -crime, comme il disait lui-même. De là son destin maudit, son génie -insoupçonné, sa vie lamentable, en proie à l'affront, à l'ignorance, à -la pauvreté. - -Quel contraste avec l'existence féerique d'un Hugo qui, après soixante -années d'acclamations, est porté en triomphe dans la mort comme un héros -de Wagner! C'est que Hugo, Lamartine, presque tous les poètes français -du siècle, eurent une nature telle qu'ils ont pu véritablement _épouser -la foule_. - -Ses passions, ses tristesses, ses joies, ses croyances,--politique, -patrie, amour, tous les grands lieux communs de l'humanité, ils les ont -partagés. Chacun d'eux fut vraiment un «écho sonore» au centre de tout. - -Quant à Baudelaire, il est exceptionnel: il représente l'élite en face -du nombre; en regard des faits, il est la loi; il conçoit l'ordre de -l'Univers et méprise le désordre des événements. Lui est incapable à -jamais de pouvoir épouser la foule. Il est si différent d'elle, si -différent des autres,--et toujours égal à lui-même! Il est l'être -dépareillé. Il est unique de son espèce. Il est le grand célibataire, -ainsi qu'il est dit dans _Maldoror_ de l'Océan. Mais n'est-ce pas la -gloire de l'Océan de n'avoir point d'équivalent?--comme c'est aussi la -gloire de Dieu. Dieu est celui qui est le seul. Et l'on pourrait dire la -même chose de l'homme de génie. - - - - -LES GONCOURT - - -La collaboration des frères de Goncourt pour une seule oeuvre apparaîtra -dans l'histoire littéraire un fait unique et, en même temps, -extraordinaire, puisqu'ici le fait humain s'égala au fait divin: un -écrivain en deux Personnes, le mystère de la Sainte Dualité. Leur -renommée ne s'établit qu'avec peine. C'est le cas de tous les novateurs, -en art comme en religion. Ils n'ont autour d'eux, à l'origine, que les -douze disciples, qui conquerront le monde! Jules de Goncourt connut -seulement, lui, le Jardin des Oliviers, la sueur de sang, la mort -crucifiée... La difficulté du triomphe s'en augmenta. Pourtant on -reconnut que le mort était un dieu. Quant au survivant, qu'allait-il -advenir? Certes, sa vie était dépareillée; mais il avait gardé _leur âme -une_. L'oeuvre continua. - -Edmond de Goncourt se remit au travail, seul, menant plus haut une des -tours jumelles de cette cathédrale, tandis que l'autre demeurait -inachevée dans l'air. Il produisit alors une série d'ouvrages -personnels. Ce fut le récit même de la mort de Jules, dans le _Journal_, -d'un pathétique qui tire les larmes, d'une évocation qui va jusqu'aux -nuances de l'agonie sur le visage, jusqu'aux reflets des cierges et des -roses mortuaires dans les miroirs. Ce fut encore ce livre exquis: _la -Maison d'un Artiste_, écrit en un style qui se pique au jeu, s'exaspère, -lutte contre les modèles, se colore en estampes japonaises, s'affine ou -se trame en bijoux et en tapisseries du XVIIIe siècle. Enfin ce furent -quatre admirables romans nouveaux: _La Faustin_, _Chérie_, _la Fille -Élisa_, et surtout _les Frères Zemganno_, où se raconte allégoriquement -la vie des deux écrivains. On peut démêler ainsi le mystère de leur -collaboration. Ces deux clowns, dont l'un rêve «un nouveau tour», que le -plus jeune exécute jusqu'à ce qu'il s'en tue, c'est eux-mêmes. Pour -Nello il n'y avait rien de bien que ce que faisait Gianni. Car Nello, -l'aîné, avait la plus grande part dans la réflexion et l'action -intellectuelle. Le second se distinguait par un «balancement plus grand -de la pensée dans le bleu, plus bohémien de la lande et de la clairière -et, par cela, plus poète, mais plus paresseux d'esprit». - -Précieux renseignement. Nous avions le secret désormais de cette -association de deux hommes, l'un plus réfléchi, plus cérébral; l'autre -plus primesautier, dont la mère, à son lit de mort, avait joint les -mains pour la vie sans se douter qu'elle les joignait pour l'oeuvre et -en faisait des jumeaux de la gloire. - -Tout s'élucide maintenant: ils assemblaient de concert les matériaux, -les documents: puis écrivaient tour à tour ou ensemble, gardant le -meilleur de la version de chacun, fondant les deux textes souvent qui -étaient déjà presque pareils. Cette similitude est toute naturelle quand -on s'aime,--et qui s'aima mieux que ces deux frères? La ressemblance est -le signe même et le miracle quotidien de l'amour. On en vient à penser -ensemble, à penser la même chose. Est-ce que, au surplus, il n'arrive -pas que, même physiquement, les amants finissent par se ressembler? -C'est tout le secret de cette intime collaboration des Goncourt. -Eux-mêmes le constataient dans leur _Journal_: «Jamais âme pareille n'a -été mise en deux corps.» Ce n'étaient même plus deux âmes ressemblantes, -mais une seule âme en un double être. Et les objets entraient et -vivaient dans chacun et dans tous les deux à la fois, comme les objets -qui sont entre deux miroirs face à face. - - -Néanmoins dans la vie des _Frères Zemganno_ il apparaissait que Gianni, -l'aîné, avait surtout des «dispositions réflectives». C'est lui qui -sans cesse se trouva hanté par l'invention d'un «nouveau tour». Et il -n'est pas hardi d'affirmer que, dans la collaboration des Goncourt, -Edmond aussi fut principalement le novateur, celui qui toujours se -préoccupa de trouver, de créer. N'en avons-nous pas une preuve -catégorique dans la préface qu'il signe seul en 1879, où il annonce le -projet d'un roman qui se passerait dans le grand monde et qui aborderait -enfin «la réalité élégante»? Là est le succès pour les jeunes, -déclare-t-il, et non plus dans le _canaille littéraire_. N'est-ce pas -une nouvelle voie ouverte, celle du roman mondain, qu'il inaugure -lui-même ensuite, avec _Chérie_, et où devaient entrer, à son signe, M. -Paul Bourget et ses continuateurs. - -Cette préoccupation d'un «nouveau tour», d'un genre inédit, que Edmond -de Goncourt réalisait ainsi par son dernier livre, les deux frères -l'avaient eue dès le début et dès les premières oeuvres qu'ils signèrent -ensemble. - -Ils furent des inventeurs, et dans des domaines multiples. Nous ne -parlons même pas de leur résurrection du XVIIIe siècle; ni de leur goût -d'art, subtil et sûr, qui introduisit le japonisme en France. Nous -parlons surtout du roman dont ils apportèrent une formule neuve et où -ils infusèrent un élément nouveau: le _Moderne_. Déjà dans _Manette -Salomon_, qui paraît en 1867, Chassagnol s'écrie: «Oui! oui! le -moderne, tout est là!... Tous les grands artistes, est-ce que ce n'est -pas de leur temps qu'ils ont dégagé le Beau?» - -Or les Goncourt avaient commencé par aimer le XVIIIe siècle. - -Est-ce par aristocratie, amour d'une civilisation joliette, enrubannée -et poudrée, pitié pour celles dont le sang tacha les falbalas? - -Est-ce par atavisme, affinité avec ce grand-père de l'Assemblée -nationale et les autres ascendants qui furent des gentilshommes de -l'ancien régime? - - -Oui; mais ce fut aussi pour une autre raison, plus péremptoire et qui -décida de tout. Par elle s'explique leur oeuvre et la capitale -innovation qu'ils apportèrent dans le roman: les Goncourt _étaient nés -collectionneurs_. Or on n'est pas collectionneur par un penchant de -l'esprit, une aptitude mentale. Cette disposition est un phénomène -nerveux. Tous les collectionneurs sont ce que les physiologistes -appellent des «tactiles», ayant l'esthétique du toucher, et réceptifs -d'impressions d'art par le bout des doigts. Les Goncourt, de plus, -avaient la vue aussi sensibilisée que le toucher. Même ils commencèrent -par dessiner, faire de l'aquarelle, s'orienter vers une carrière de -peintres. Aujourd'hui encore ne comprend-on pas, à voir l'oeil -extraordinaire du survivant, cet oeil rond, vaste, comme taillé à -facettes par la lumière changeante, qu'il est un oeil merveilleusement -impressionnable, un oeil qui subit comme un attouchement le reflet des -objets, un oeil contre lequel est blotti un écheveau de nerfs -transmettant vite, en une télégraphie magique, l'impression de couleur -au cerveau, en même temps que les nerfs du tactile transmettent -l'impression de la forme? - - -Donc ils étaient nés collectionneurs. Et ils recherchèrent avec volupté -les bibelots, les dessins, les chiffons, les tapisseries, toute la -babiole, toute la gloriole du siècle défunt que leur aristocratie -aimait. - -Après le décor, ce fut le tour d'autres objets plus décisifs: livres, -manuscrits, papiers. Ainsi toute la vie du XVIIIe siècle renaissait -entre leurs doigts fureteurs... On se penche sur l'eau pour ne cueillir -que des fleurs, puis on s'intéresse aux crues, à la navigation, aux -herbes sous-marines. On entrevoit au fond, des barques sombrées, des -Ophélies dont on reconstituera la vie sentimentale avec leurs cheveux et -ce que disent leurs bijoux. - -Ainsi les collectionneurs furent amenés à écrire leurs _Portraits -intimes du XVIIIe siècle_, à en faire revivre toute l'histoire: l'amour, -la femme, l'art; non seulement Watteau, Latour, Chardin et les autres, -mais aussi les grandes dames, les actrices. Et tout cela, non pas -imaginé, deviné ou évoqué par soubresauts lyriques, à la façon des -autres historiens souvent visionnaires, comme Michelet ou Lamartine; -tout cela prouvé, documenté, établi, au moyen de mille petits papiers, -notes, correspondances, actes, pièces officielles, c'est-à-dire un -travail minutieux et colossal de deux peintres prodiges qui auraient -classé et tué des millions de papillons pour faire avec la poussière des -ailes leurs vastes pastels. - - -Par un procédé de collectionneurs, ils avaient été les historiens du -XVIIIe siècle. - -Par le même procédé de collectionneurs, ils furent les grands romanciers -de la seconde moitié du XIXe siècle. - -Et c'est en cela que consiste leur innovation décisive, leur originalité -foncière. Ils sont les historiens de nos moeurs. Le roman, grâce à eux, -n'est plus une fable, un agencement ingénieux d'aventures; c'est le -tableau même du temps. C'est ce que les historiens du siècle prochain -auraient fait, si eux-mêmes ne l'avaient pas tout de suite accompli. - -Les collectionneurs qu'étaient les Goncourt collectionnèrent des -documents sur leur propre temps. Et il ne s'agit pas seulement du décor -de ce qui n'est qu'un cadre: Paris, les boulevards, les ateliers, les -théâtres, etc.; il s'agit surtout de la façon de sentir, d'aimer, de -penser, de mourir, en un siècle de chemin de fer, de Bourse, -d'inventions, d'art quintessencié, de détraquements, d'électricité -nerveuse. Voilà le moment important de l'Éternité qu'il fallait fixer et -qu'ils fixèrent. Ils firent, dans la forme du roman, l'histoire -contemporaine des moeurs, des êtres, des choses. C'est ce qu'ils -appelèrent peindre le Moderne. Pour y réussir, ils eurent la chance de -posséder une éducation classique assez incolore. Homère et Virgile ne -les obsèdent pas. Leur antiquité, c'est le XVIIIe siècle tout au plus. -Ils ne vivent pas avec les morts. Ils sont attentifs seulement à ce qui -les entoure. - -Ils collectionnent des frissons, des gestes, des bruits, des nuances de -l'eau, des plis de vêtements, des cris de passion, des expressions de -douleur, des maladies, tout ce qui est la vie et la mort de leur temps. -Est-il étonnant, dès lors, qu'une seule page d'eux, au hasard, donne la -sensation et pour ainsi dire l'odeur de l'air du siècle? - - -Un jour, ce curieux artiste qu'est M. Félicien Rops nous disait que sa -grande ambition avait été d'exprimer le «nu moderne», le nu travaillé -d'hérédité anémiée, si différent des calmes torses d'un Corrège ou des -grasses chairs fleuries d'un Rubens, ce nu décadent qui doit se -percevoir, pour ainsi dire, sur un centimètre carré, comme un bout de -l'étoffe humaine éraillée par les siècles, non plus sensuel, ni sexuel, -mais plutôt raviné de vices héréditaires, marbré de péchés anciens, un -nu douloureux et mystique, où se devinent l'éternel regret de l'Eden et -surtout les détraquements de la névrose, l'épuisement du sang en de trop -chères délices... - -De même, sur un centimètre carré de la littérature des Goncourt, on -pourrait reconnaître le nu du siècle. Or, cela était inconnu dans le -roman, qu'on n'imaginait pas capable de ces résultats où s'accroît son -propre domaine. C'est-à-dire qu'il est devenu, grâce à eux, une sorte -d'oeuvre scientifique. L'affabulation consiste à arranger la réalité. -L'artiste dispose les acquêts du collectionneur. Le roman est aussi de -l'histoire. C'est une clinique tenue par un poète. Est-ce que Charles -Demailly, Germinie Lacerteux, Mme Gervaisais, Chérie, Renée Mauperin, ne -sont pas des passants et des passantes de notre époque, malades de la -maladie qui nous tourmente tous plus ou moins? Êtres impressionnables, -sensitifs, que la musique fait pleurer, qui aiment les fleurs et les -baisers tristes! Tous ces personnages sont des nerveux; ils sentent -s'étirer en eux le terrible écheveau, et sont frères en Notre Mère la -Névrose qui est la Madone de ce siècle. Des malades, dira-t-on! Mais ils -sont les malades d'un trop subtil idéal, d'une délicatesse trop docile -aux raffinements de l'art, de la musique, de l'amour, du clair de lune, -des fards et des piments. Les nerveux? Ils sont malades d'être trop -exquis. Ils expient pour avoir voulu se hausser aussi loin de l'homme -primaire que celui-ci est loin des animaux. - -Ce sont ces créatures rares qui vivent et souffrent dans les romans des -Goncourt. En elles se résume--puisqu'elles sont l'élite--l'histoire du -temps, ce temps fiévreux, orageux, nostalgique, que les Goncourt ont -enclos dans leurs livres. Ceux-ci sont des monographies sur les milieux -parisiens (puisque c'est là que le moderne atteint sa plus significative -intensité), comme il y a les monographies de Le Play sur les ouvriers -européens. Ce sont des travaux documentés qui évoquent le monde des -peintres, celui des hommes de lettres, le peuple, les hôpitaux, les -lupanars, les cirques, les salons. Sur chacun de ces milieux, les -écrivains ont «collectionné» un à un des documents, comme s'ils -n'étaient que les historiens des moeurs; voilà pourquoi l'anecdote a -toujours été réduite au plus strict, puisqu'il s'agissait moins de -raconter des aventures que de peindre des créatures contemporaines et de -fixer la Vie Moderne. - -Mais les Goncourt n'avaient pas seulement un tempérament de -collectionneurs et d'historiens. Ils avaient avant tout une nature de -poètes. Et c'est ainsi qu'ils n'ont jamais choisi que le _document -artiste_. Ceci est très important et ne s'applique pas seulement aux -détails mais à la conception même de leurs romans. C'étaient des -imaginatifs aussi, féconds et puissants, qui prirent soin d'agrandir le -sujet de chaque livre par des inventions personnelles. Le point de -départ en est toujours minime: une simple anecdote d'hôpital racontée -par Bouilhet est le germe d'où sortira l'admirable _Soeur Philomène_; la -vie d'une domestique, libertine et hystérique, leur fera imaginer le -type compliqué, la figure inoubliable de Germinie Lacerteux. Et ils ne -s'en tiennent pas au simple sujet; ils prirent soin également de -l'ennoblir par quelque idée générale qui le grandit au-delà de lui-même; -non pas une idée sociale, ou religieuse, ou morale, laquelle n'est -d'ordinaire qu'un lieu commun et ne convient qu'aux romanciers -vulgaires, mais une _idée artiste_ couronnant l'oeuvre d'un nimbe de -pensée souveraine, la surmontant d'une tour qui, au-dessus des -documents, des matériaux, des pierres touchant le sol, règne dans l'au -delà du ciel et y sonne des heures d'éternité à un cadran comme un clair -de lune qui chante! - -En veut-on des exemples? Dans _Manette Salomon_, il ne s'agit pas -seulement d'une étude du monde des peintres, ni même de la thèse que la -femme nuit à l'art, détourne à son profit les sources vives de -l'inspiration, les tarit contre son sein incertain comme le sable. Les -Goncourt dressent bien au-dessus du sujet le thème du Nu, extasiement -des yeux de peintres, caresse et lumières, brûlure aussi, idole de chair -qui demande des coeurs saignants en ex-votos et des colliers de larmes. - -Dans _Madame Gervaisais_, il y a aussi agrandissement au delà de -l'histoire d'une vie. D'abord, l'influence d'une ville sur une âme. Les -pierres _parlent_, les pierres de Rome où il y a de la poussière des -siècles, de l'encens invétéré. Et puis, une autre idée dominante, qui -est admirable et d'un symbolisme latent: l'héroïne meurt de trop de -beautés, de trop d'émotions délicieuses, du rêve touché, d'avoir presque -levé le voile d'Isis. - -Enfin, dans les _Frères Zemganno_, ne s'agit-il pas moins de la destinée -de deux clowns, du curieux milieu des forains et gens de cirque, que de -deux écrivains unis pour l'oeuvre de gloire et que la mort sépare -derrière ce texte emblématique? - - * - * * - -Mais ce n'est pas uniquement leur conception neuve du roman qui assure -la grandeur des Goncourt. C'est en même temps leur style, neuf aussi. -L'un et l'autre importent pour réaliser un «nouveau tour», à l'instar du -Gianni des _Frères Zemganno_. Il faut encore «l'effort d'écrire -personnellement», comme a très bien dit Edmond de Goncourt lui-même. -Oui! une «écriture artiste», et de plus une écriture qu'on fasse sienne, -tout de suite reconnaissable et qui donne à notre art comme une -identité. C'est ce que Joubert, dans une lettre à Chateaubriand, -appelait «avoir son propre ramage». - -Or qui s'est créé un style plus personnel, unique, que les Goncourt? -C'est là-dessus qu'on les chicane. Déjà Gautier disait en parlant de -maints critiques et de la foule: «Le style _les_ gêne». Et il ne faut -pas chercher d'autres raisons à certaines résistances vis-à-vis des -Goncourt et à l'expansion lente de leur oeuvre, trop écrite pour être -jamais tout à fait populaire. - -Dans leur style encore, se reconnaît bien la marque du moderne. Est-ce -qu'il ne fallait pas, pour une humanité nouvelle, une nouvelle langue? -La leur est adéquate; elle est bariolée, capiteuse, aiguë, retorse, une -langue avec des chiffons, du nu, des bijoux; une langue comme une foule; -une langue truffée d'argot, de termes d'ateliers et de coulisses, de -termes techniques (leur nature de collectionneurs devait les mener à -collectionner aussi des mots). Littérature de luxe, fardée et maquillée, -pourrait-on dire, dont le style est bien le visage de la vie moderne, -ajoutant du rouge, du noir, du bleu, des poudres et toute une chimie de -couleurs pour exaspérer son charme de décadence, sa pâleur de nerveuse -qui exigea trop de la vie et d'elle-même. - -Ah! qu'il y a loin de la santé rose et calme des littératures -classiques! Mais est-ce que la littérature d'une civilisation avancée ne -doit pas avoir, comme celle-ci, sa beauté de nuances et d'artifices, ce -qu'on pourrait appeler son charme de maladie, avec un rose fiévreux aux -pommettes, qui a le ton du rose des couchants? - -Qui prétendra la forêt plus belle au printemps, quand toutes les -feuilles sont d'un vert unifié et, partant, monotone? Or, la langue est -une forêt, disait déjà Horace. Notre littérature, aujourd'hui, touche à -son automne; et n'en est-elle pas autrement somptueuse, avec ses -millions de feuilles multicolores, qui sont du bronze, du sang, de la -chair d'enfant, de la lie, de l'or, du fard,--palette prodigieuse avec -laquelle il nous faut exprimer la fin de siècle où nous vivons. - -C'est ce qu'on fait les Goncourt. Ils ont écrit--comme on peint:--à -petites touches menues, accumulées; les mots se superposent, les -épithètes se surajoutent, pour produire le ton, évoquer l'objet, camper -le personnage, créer l'atmosphère. - -Combien différente, l'ancienne manière d'écrire! «Ils ont rompu, -déclarait Banville, avec les pompeuses fadeurs de ce style soutenu qui, -ainsi que le disait Michelet, étouffe, écrase lourdement, depuis deux -siècles, la France de Rabelais, d'Agrippa d'Aubigné, de Régnier, de La -Fontaine.» Et il ajoutait pittoresquement qu'ils pourraient s'installer -avec cette enseigne: _Au Magasin des Images neuves_. - - -Car ce sont surtout des écrivains d'images, comme tous les grands -écrivains, principalement dans notre siècle qui aura produit avant tout -une littérature de sensations. Or, une littérature de sensations est -naturellement une littérature d'images. Celle du XVIIIe siècle, et même -de la première moitié du nôtre, avec Stendhal, Mérimée, Benjamin -Constant, n'est qu'une littérature d'idées, une prose abstraite -appliquant ses plis raides et incolores sur des pensées, des arguments -de raison ou de sentiment. - -Tout à coup, Chateaubriand inaugure la littérature de sensation. Et tous -les grands écrivains vont le suivre. Chateaubriand ici est précurseur, -avec quelques phrases topiques, comme lorsqu'il dit, à propos de -bestioles vues en Amérique, dépérissant parmi le soir tombant, dans une -mare tarie, «qu'elles dégageaient une fine odeur d'ambre gris». Curieuse -sensation d'un odorat enfin aiguisé et qui établit des analogies -imprévues. Les sens désormais sont ouverts. Précieux élément de -nouveauté. Chaque sens sera une fenêtre qui laisse apercevoir un nouvel -Univers. Non seulement les sens sont ouverts, mais on découvre qu'ils -communiquent; et c'est Baudelaire, qui, par ses «correspondances», dont -l'ivresse du haschisch lui fut la révélation, nous initie à toute une -série nouvelle de sensations, et par conséquent d'images: - - Il est des parfums frais comme des chairs d'enfant, - Doux comme les hautbois, verts comme les prairies... - -Les Goncourt apportent leur contribution dans ce grand renouveau. Ils -ont écrit: _Idées et Sensations_. Ce pourrait être le titre de toute -leur oeuvre. Eux aussi possèdent enfin _l'éducation esthétique des -sens_. Mais, chez eux, c'est l'oeil qui prédomine; littérairement, ils -apparaissent surtout un oeil, une rétine merveilleusement sensitive, un -perspicace oeil de peintre, qu'ils furent à l'origine, et ils vont -rendre avec des mots tout le plus ténu et le plus fugitif des nuances -d'êtres, de ciels, de décors, de passions. N'est-ce point comme un -tableau de Claude Monet, cette «grande église ténébreusement violacée -sur l'argent blafard du couchant»? Ils furent des écrivains -impressionnistes, avant même qu'il y eût des peintres impressionnistes. - -Et cette sensibilité de la vue ne leur atténuait point celle de l'ouïe. -La peinture de la phrase, chez eux, n'empêchait point le sens de sa -musique. «La soirée frissonnante du friselis des feuilles», n'est-ce -point une subtile allitération, comme celles où se complurent de récents -poètes, préoccupés d'instrumentation, et que les Goncourt réalisaient -bien auparavant avec le goût infaillible et l'instinct des grands -écrivains? - -Que de combats avec la phrase et le mot pour ces accomplissements -magnifiques! Ah! ils les ont connues, ces affres dont gémissait le grand -Flaubert! Et, de cette lutte, Jules de Goncourt tomba énervé, brisé à -trente-neuf ans, tué, _mort à la peine du style_, comme l'a écrit le -survivant. - -Mais que de joies aussi! Ils les ont racontées, ces solitaires ivresses, -«ce double et trouble transport cérébral», cette joie nerveuse de -l'oeuvre en train qui leur coupait l'appétit comme un chagrin et leur -donnait, sur les pavés, l'impression de marcher sur un tapis. Admirables -et émouvants aveux! Qui aima plus la littérature? Ce fut vraiment pour -eux un amour. L'enivrement d'écrire, pour les artistes de race, est -comme l'enivrement d'aimer. - -O bonheur d'une telle passion pour les Lettres sur qui les années ne -peuvent rien! Et c'est ainsi qu'Edmond de Goncourt apparut jusqu'au -bout, militant, inspiré, fécond, faisant jouer des pièces, poursuivant -son _Journal_, entreprenant une vaste histoire de l'Art japonais -commencée par _Outamaro_, _Hokousaï_, et qui devait se poursuivre par -l'étude d'autres peintres, de laqueurs, de sculpteurs, de brodeurs, de -potiers. On aurait dit qu'il était dans le cas de cet Hokousaï lui-même, -dont il avait publié la vie et qui, à un âge pareil, faisait encore de -nouvelles conquêtes d'art, pénétrait dans le monde magique des oiseaux, -des planètes, signant ses dessins: «Hokousaï, _vieillard fou de -dessin_.» Edmond de Goncourt fut, lui, le _vieillard fou de -littérature_, jusqu'à cette heure suprême où la mort le réunit enfin à -son frère Jules dans le même tombeau et aussi dans la même immortalité, -cette vie sans date où ils se survivront--jumeaux de la gloire! - - - - -STÉPHANE MALLARMÉ - - -Il faut souvent recourir à des éléments extérieurs: une maison, un -portrait, un bibelot, pour reconstituer, élucider tout à fait la -physionomie d'un grand homme, qu'il s'agisse d'un conquérant ou d'un -poète. L'iconographie surtout est précieuse ici. - -Est-ce que le _Napoléon au Pont d'Arcole_ par Gros n'explique pas tout -le jeune chef d'armée, piaffant de génie, ivre de gloire, comme le -_Sacre_ par David précise l'ordonnateur qui classifie, discipline sa -cour comme un code, se hausse aux pompes emphatiques d'un nouvel Empire -romain? - -Or de Mallarmé nous avons aussi deux portraits significatifs, qui -portent chacun la signature d'un maître. L'un, plus ancien, par Manet, -qui nous montre le poète assez voisin de nous encore, les traits -vivement arrêtés, une moustache drue coupant le visage méditatif, et -l'embrouillamini d'une vaste chevelure. Quelque chose d'inquiet et -d'inquiétant, le visage soufré d'un orage intérieur, l'air foudroyé -d'un Lucifer en habit moderne, comme le Baudelaire jeune peint par de -Roy. - -Puis voici l'autre portrait, récent, par M. Whistler, où le visage s'est -estompé, ouaté. Le bleu très tiède des yeux s'embrume. La moustache -aérée s'est fondue avec une barbe courte, en pointe, qui grisonne, et -met un floconnement d'hiver au bas de ce visage qu'on regarde comme un -reflet, qui semble être vu dans un miroir, vu dans l'eau. C'est le poète -comme il subsiste dans la mémoire, déjà en un recul, hors du temps, tel -qu'il apparaîtra à l'avenir. A peine un geste de la main plus achevé et -qui le rattache encore un peu à la vie, ce geste contourné, d'une -inflexion qui lui est particulière pour tenir la cigarette ou le cigare, -fumeur continuel qui ne veut pas cesser une minute de mettre de la fumée -entre la foule et lui. Ainsi il s'isole, s'éloigne de la vie, appartient -tout au Rêve. - - -«Un homme au Rêve habitué...», a-t-il dit de lui-même au seuil de la -conférence--il faudrait dire l'oraison funèbre--qu'il consacra a son -fidèle ami Villiers de l'Isle-Adam. - -C'est cet homme du Rêve que M. Whistler a exprimé, c'est l'auteur -visionnaire, énigmatique, de l'_Hérodiade_ et de l'_Après-midi d'un -faune_, tandis que le portrait de Manet concorde bien avec le sensitif, -tragique et exaspéré coloriste des _Fenêtres_ et de l'_Azur_: - - «Je suis hanté! L'azur! L'azur! L'azur! L'azur!» - -Or, ici encore, ce sont les éléments extérieurs qui vont nous faire -mieux comprendre l'oeuvre. Ce cri d'une cervelle près d'éclater sous la -cruauté d'un bleu implacable, c'est le poète jeté en plein Midi, allant -vivre à Avignon durant des années (envoyé par l'Université), au sortir -des brumes, des grises fantasmagories de Londres où il avait couru, -sitôt adolescent et libre. Là, de secrètes affinités, la loi de son -oeuvre encore muette, sa meilleure destinée, l'avaient tout de suite -aimanté. Il fallait qu'il se perfectionnât dans la langue anglaise, -parce qu'il était voué à nous donner un jour ses admirables traductions -de Poë, parce que surtout il devait allumer son âme à cette âme un peu -jumelle... Poë avait donné la vraie formule pour le poème: «Il faut une -quantité d'esprit suggestif, quelque chose comme un courant souterrain -de pensée, non visible, indéfini...» - -Cela équivaut à dire qu'il faut que le poème donne à rêver sur un sens à -la fois précis et multiple; ou encore qu'il ait en même temps plusieurs -sens superposés. C'est peut-être ce qui caractérise le plus sûrement les -grandes oeuvres. Ce signe se trouve dans Poë. Il se trouve aussi dans -Ibsen dont les drames ont également ce «courant souterrain»; et voilà -pourquoi ils captivent à la fois le public ignorant et les artistes. Il -y a dans eux, en réalité, deux pièces parallèles: l'une qui semble un -drame ordinaire, un drame de la réalité et de la vie, se passe de -plain-pied avec les âmes des spectateurs; l'autre, flottant dans les -limbes de l'inconscience, le clair-obscur du mystère, ténèbres animées, -brumes où on discerne la vie sous-marine de l'oeuvre, où l'on voit comme -les _racines des actes_ et qui n'est visible que pour les initiés et les -voyants. - - -Mallarmé, lui aussi, dans ses poèmes a tenté de suggérer le mystère et -l'invisible. Or, pour suggérer une chose, il faut surtout ne pas la -nommer. Aussi Mallarmé dit: «Je n'ai jamais procédé que par allusion.» - -Cela ne va pas toujours sans des obscurcissements, parfois volontaires. -Les excessifs raccourcis d'idées et d'images auxquels il se complait -créent une optique spéciale. En tous cas, il est arrivé ainsi à faire de -la poésie sobre, après tant de délayage et cette emphase déclamatoire, -cette éloquence de strophes brandies qui est la mauvaise habitude -héréditaire de la poésie française. Voici de la quintessence, le suc -essentiel, un sublimé d'art, et, dans un flacon d'or pur, très peu -d'essence--assez pour parfumer un siècle!--faite avec des millions de -fleurs tuées. C'est une poésie de rêve, si différente de ces redondantes -mélopées qu'on appelle la poésie lyrique, où, sans cesse, la tradition -se maintint. - -C'est pourquoi il faut à ce poète-ci apporter des yeux neufs qui ont -laissé se démoder en eux le souvenir de tous vers lus. Les mots chez lui -n'ont pas leur sens ordinaire. Est-ce que les mots ne sont pas fanés -comme des visages? Mettons les mots en un tel éclairage qu'ils aient -l'air fardé; et nous créons ainsi l'apparence d'une nouvelle langue, qui -sera maquillée, faisandée, une vraie langue de décadence, conforme aux -temps où nous sommes. Pauvres mots, qui ne disent plus rien, exténués du -même sens proféré. Donc que les mots se taisent; le poète ne les -considère plus que comme des signes qui, par la contexture, par la place -occupée, par leur mariage avec tel autre précédemment haï, évoquent des -sensations vierges, des sens imprévus. Tout est ellipse, tropes, -inversions, déductions spécieuses, gestes convexes, reflets, dans des -miroirs, de jardins qu'on ne voit pas. Parfois la condensation reste -claire: - - Mon âme vers ton front où rêve, ô calme soeur, - Un automne jonché de taches de rousseur... - -Parfois le sens s'enchevêtre, s'assombrit. Une série de vocables rares, -d'une lumière inquiétante et trouble, jonchée de pierreries uniques dont -la signification n'est pas donnée, pour laisser rêver à quelque collier -désenfilé de morte ou à quelque couronne, victime d'un rapt ancien, dont -l'or s'est évaporé pour des crimes... - - -Mais n'importe! Est-ce que le diamant n'a pas aussi des feux seulement -intermittents: goutte de lumière, bue a chaque instant; clarté tournante -d'un petit phare dans la nuit; étoile qui clignote... - -Et les poèmes de Mallarmé sont aussi des énigmes de couleur, ce dont la -légitimité se prouve, dit-il lui-même, par ce fait que «en écrivant, on -met du noir sur du blanc», comme le mystère sur l'évidence. - -Quelques-unes des causes qui font ces admirables poèmes un peu rétractés -et hermétiques, c'est, par exemple, la suppression fréquente de -l'article, de la ponctuation, de toute conjonction. La syntaxe aussi est -retorse, renversée, s'influence de la construction anglaise. - -Car--nous le voyons de plus en plus--Mallarmé doit beaucoup à -l'Angleterre: son goût du rêve, de l'au delà, son esthétisme, sa syntaxe -enfin, sans compter son désir d'introduire partout l'art dans la vie qui -provient de cette merveilleuse renaissance de l'art industriel en -Angleterre, à laquelle collaborèrent Rosetti, Morris, Crane, tant -d'inventifs et précieux artistes. Mallarmé y devait songer pour la -France. Naguère il fonda et rédigea seul un journal qui s'appelait _La -Dernière Mode_, où étaient promulgués les lois et vrais principes de la -vie tout esthétique, avec l'entente des moindres détails: toilettes, -bijoux, mobiliers, et jusqu'aux spectacles et menus de dîners. La poésie -aussi, il rêverait de la faire entrer dans la vie, qu'elle s'inscrivît -aux murs des appartements, aux vaisselles, aux bibelots; il lui arriva -d'en orner des éventails, l'éventail qu'il a si magnifiquement dénommé -«l'unanime pli» - - Dont le coup prisonnier recule - L'horizon délicatement. - -Dans ces vers de grâce suprême, nous retrouvons (toujours pour expliquer -l'oeuvre par les milieux et les éléments extérieurs, selon la théorie de -Taine) l'esprit très ataviquement et foncièrement français de Mallarmé. -Hérédité de longue date, car ces lointains ascendants étaient ici de -hauts fonctionnaires, et quelques-uns avaient déjà commerce avec le -livre, tel celui qui fut syndic des libraires sous Louis XVI et dont le -nom se retrouve au bas du privilège du Roi, dans cette édition -originelle du _Vathek_ français de Beckford, que le poète réimprima, -avec le portail d'une préface neuve. Lui-même naquit à Paris en 1842, -dans une rue qui s'appelle aujourd'hui passage Laferrière; et il est -naturel, dès lors, qu'il apparaisse ainsi, par aboutissement, si tout à -fait «vieille France». Il a gardé la bonne grâce, une politesse infinie -d'ancien Régime, une légèreté à manier la conversation, et quelle -conversation plus lumineuse et florissante que la sienne: cristal et -roses! Toute la jeune génération littéraire l'a écouté comme un -précurseur, comme un mage. Une voix savoureuse. Des gestes d'officiant. -Et une parole inépuisablement subtile, anoblissant tout sujet -d'ornementations rares: littérature, musique (il adore Wagner), art, et -la vie, et jusqu'aux faits-divers, découvrant entre les choses de -secrètes analogies, des portes de communication des couloirs cachés. -Ainsi l'Univers se recrée dans le poète. L'Univers est simplifié -puisqu'il le résume à du rêve, comme la mer se résume, dans un -coquillage, à une rumeur. Quelle ingéniosité sans fin, quelles -trouvailles incessantes! - - -C'est surtout de la poésie que Mallarmé a discouru, avec exquisité et -autorité, orientant les esprits, dogmatisant, approuvant avec des -réserves ce que le jeune groupe des Décadents et des Symbolistes allait -introniser dans la poésie séculaire. - -«Il ne faut toucher que par moments au grand orgue de l'alexandrin», -reconnaissait-il à son tour. - -Pourtant, pour sa propre oeuvre jusque dans ses plus récents vers, il se -garda d'aucune innovation, maintint intacte toute la tradition quant aux -mètres, aux césures, aux rimes. Son vers est un vers classique, pour -ainsi dire. - -C'est que la forme, en vérité, est question toute personnelle, -changeante et secondaire. Mais il comprit pour lui-même, et enseigna, -que le propre du vers est d'enclore uniquement le Rêve. De là sa grande -influence à un moment où la Poésie en venait à rimer des contes, les -anecdotes de la vie, de l'histoire, de l'amour. Or la poésie est «la -langue d'un état de crise», proclama Mallarmé; elle ne doit pas vouloir -servir à tout, être employée continuement. - - -Ces parfaits enseignements, une vie d'une noblesse, d'un -désintéressement admirables, ont valu à Mallarmé--outre son -oeuvre--d'être salué par les écrivains nouveaux comme leur Maître et un -chef d'École. - -Influence glorieuse, encore qu'elle soit forcément passagère, car sans -cesse les esprits dérivent, évoluent, se déprennent, changent, vont -ailleurs, comme les vagues dans la mer! - -En dehors de ce fait momentané, il y a un fait éternel: c'est la beauté, -que nul âge ne fanera, de quelques-uns de ses poèmes: Les _Fleurs_, -l'_Apparition_, l'_Hérodiade_, l'_Après-midi d'un faune_, et aussi de -quelques poèmes en prose, si miraculeusement parfaits: _Plaintes -d'automne_, _Frissons d'hiver_, _Le Phénomène futur_--c'est-à-dire -presque tout le volume qu'il a appelé joliment _Florilège_, en triant et -publiant ainsi quelque chose comme la définitive Anthologie de lui-même, -sa flore choisie. Et c'est une flore, en effet, d'un art souverain et -durable, faisant suite aux _Fleurs du mal_ de Baudelaire. Celles-ci -étaient déjà des fleurs de décadence, germées du bitume parisien, -bouquet sentant le soufre et le sang, floraison satanique et cruelle, -fleurs nées la nuit, mais quand même naturelles encore. - -Les poèmes de Mallarmé sont des sensitives de serre, de la serre chaude -d'un cerveau en fièvre, plantes à la croissance artificielle et -violentée, fleurs de chimie, fleurs comme écloses d'un miroir, rares -orchidées qui contiennent tout le Rêve en leur forme équivoque, aux -interprétations diverses, et dont on ne sait si elle est un sexe ou un -bijou. - - - - -LES ROSNY - - -Les Rosny ont renouvelé le cas des Goncourt, une collaboration -fraternelle non moins féconde et déjà glorieuse aussi. - -Pour les Rosny, il paraît que les romans du début appartiennent -uniquement à l'aîné; mais c'est là un triage que l'avenir ne fera pas et -qu'eux-mêmes, par leur signature unique, nous convient à négliger. Il -est donc permis de considérer leur oeuvre comme d'un seul écrivain. -Disons alors que les Rosny sont _un_ romancier d'admirable talent. - -En quoi furent-ils originaux et vraiment des apporteurs de neuf? Voici. - - * - * * - -Au fond, dans beaucoup de romans, il s'agit simplement d'une anecdote. -C'est une pièce que l'auteur joue, dont les personnages ont été taillés, -habillés par lui, sont des marionnettes où l'on entend sa voix. Guignol -pour grandes personnes! Tantôt le drame ou la comédie est d'imagination -pure, tantôt il est copié plus ou moins sur la réalité (roman romanesque -ou naturaliste); mais toujours le rectangle de la scène termine le jeu -géométriquement. - -Avec les Rosny, l'art s'élargit. Le théâtre est de plein air. Plus de -portants, de décors peints, tout le mensonge et toute la machination. Et -plus ces fils simples faisant mouvoir les personnages, et qui -n'aboutissent qu'aux mains d'un metteur en scène plus ou moins adroit. -Les êtres vivent, marionnettes quand même, pauvres marionnettes -humaines, plus infimes encore, mais plus tragiques, tenus par des fils -toujours, mais des fils autrement émouvants, ceux des Forces et des -Lois, ceux qui relient les créatures à la prodigieuse télégraphie -aérienne, aux astres, aux semences de l'air, aux perles de la mer, aux -cyclones aveugles, aux infiniment petits, aux embûches, à la mort -toujours en route... Ainsi ils vivent, les frêles personnages du livre -(et nous avec eux), d'une vie englobée dans l'immense gravitation -cosmique. Chaque livre, dès lors, est plus qu'un roman; c'est en même -temps le roman du règne animal et végétal; c'est un microcosme de -l'univers. Si telle femme sanglote à la lune, on sent bien qu'elle subit -la même loi que l'Océan dont la poitrine halète à l'unisson de la -sienne. La lune l'influence comme lui, et c'est d'elle que dépend la -marée rouge de son sang. - -Tout est en communion dans la nature. Universel enchaînement! Forces -surplombantes et inéluctables! Molécules fraternelles! C'est ce que les -Rosny font sentir dans leurs oeuvres. L'imagination ici se limite par la -science, mais s'étend jusqu'à elle, comme un continent jusqu'à la mer. -Or même dans l'intérieur des terres on sait, on devine, on entend, la -grande pulsation lointaine des marées inexorables. Chez les Rosny aussi, -autour des créatures il y a la création. De cette façon, le roman -représente la vie intégrale, telle que peut la concevoir, telle que -_doit_ la concevoir un cerveau qui a reçu une éducation scientifique... -Les personnages ne sont plus indépendants. Ils sont enveloppés, -rattachés à la vie totale, à l'ensemble vertigineux de l'univers, -petites lumières frêles dans un immense déploiement capricieux, vibrants -organismes en proie aux forces, aux combats, aux conflits de la faim et -de l'amour, aux ivresses du sang rafraîchi par des proies et par -l'avril. - -Drame éternel et monotone que ce drame de l'univers, soumis à la -fatalité... Aux deux bouts de leur oeuvre comme aux deux bouts de -l'histoire, les Rosny nous montrent le triomphe du fort, l'imagerie -lamentable de la théorie darwiniste et la société non moins cruelle que -la nature. Car, après nous avoir évoqué dans leurs étonnants paysages -et scènes préhistoriques le pauvre cerf élaphe, poursuivi par le lion, -par le _felis spelæa_, puis broyé et dévoré, ils nous montrent, aussi -épouvantée et apitoyante que le cerf élaphe, la pauvre Nelly en fuite -dans ce Londres actuel où la traquent d'autres monstres, la faim, la -prostitution. - -Toujours la même angoisse dans l'éternelle gravitation: le vertige du -ciel, par-dessus soi; la terre finale, par-dessous; et, tout autour, les -tableaux naturels: l'eau, les herbes, les pollens d'amour, le poison -caché, la mort qui rôde, mille embûches parmi les fleurs, la -désagrégation, un va-et-vient de molécules dont nous sommes, pour une -minute anxieuse, l'éphémère colonie! - - * - * * - -C'est déjà beaucoup que cette conception scientifique du roman, -c'est-à-dire ne voir les êtres--dans le livre comme dans la vie--que -liés à tout le ténébreux mécanisme du cosmos. Ceci, au fond, constituait -la dernière application de la méthode naturaliste. Voir scientifiquement -des types et des caractères n'est pas autre chose que les voir plus -juste et dans la vérité absolue. C'est du réalisme transcendantal, -poussant sa formule jusqu'à l'évidence des mathématiques et des -analyses intégrales. - -Déjà, auparavant, le réalisme en peinture, désireux de faire vrai, de -voir juste, de fixer le ton exact, eut recours à la science aussi. -L'école impressionniste et celle du pointillé ont emprunté aux -expériences de Rood, aux études de Chevreul leur technique du ton -simple, du ton fragmentaire, pour éviter tout acheminement vers le noir -et fixer mieux sur les toiles la lumière. Or vouloir rendre la lumière, -c'est vouloir faire vrai. C'est encore du réalisme. Et M. Claude Monet -avec Seurat dérivent logiquement de Courbet par Manet. - -La peinture en est restée là. Le roman, appuyé sur la science, aurait pu -n'aboutir aussi qu'à cette étape; la science, avec son surplus -d'enquête, eût engendré simplement, dans ce cas, un réalisme supérieur. -Le roman, ainsi que la peinture, aurait désormais présenté, non plus les -êtres isolés, mais aussi le milieu où ils s'agitent, _leur atmosphère_, -sans rien de plus cependant. - -Or il s'est fait que les Rosny, en même temps qu'un esprit de science et -de généralisation, possédaient les dons du poète, et, du coup, ils -agrandirent cette conception scientifique de la vie aux proportions -d'une sorte de foi lyrique et de culte ébloui. - -On peut dire qu'ils ont créé dans la littérature un _merveilleux de la -science_. - -Théodore de Banville avait coutume de dire qu'il n'y a pas de grande -oeuvre sans merveilleux, et il citait toujours, tel qu'un exemple -mémorable, l'_Atta Troll_ de Henri Heine. - -Oui, mais comment inventer un merveilleux nouveau? - -L'antiquité eut son admirable mythologie, fables enchanteresses, Olympe -radieux, ciel rose et or, où somnolaient les Immortels, océans vierges -d'où émergeaient des déesses de qui les chevelures gardaient -l'ondulement des vagues. - -Le merveilleux chrétien, lui, est sublime, et Chateaubriand en dégagea, -dans le _Génie du Christianisme_, l'éternel enchantement. - -On trouve dans les oeuvres des Rosny, dans la _Légende sceptique_, dans -les _Xipéhuz_ et même dans leurs romans de moeurs modernes, ce qu'on -pourrait appeler un merveilleux de la science: décors quasi surnaturels, -féerie inaccessible, prestiges occultes, musique des sphères, conciles -d'astres, Forces de la nature, Lois d'airain aussi inexorables que les -anciens dieux, et qui sont comme les visages changés et sans nom du -Destin. - - * - * * - -Renouveler le roman par une conception scientifique de la vie, en -mêlant les théories de Darwin aux inventions de l'imagination, voilà -pour la beauté littéraire de l'oeuvre des Rosny. Celle-ci a aussi une -beauté philosophique. Elle ne conclut pas nécessairement à une -philosophie fataliste. Et nous allons voir comment il en sort une morale -ingénieuse et admirable. - -Dans ces romans de la vie collective, une part est laissée à l'énergie -individuelle, toute réduite, il est vrai, circonscrite, en proie à des -lois mystérieuses, à des instincts, à la maladie, à la duplicité, aux -pièges de l'ignorance. - -N'importe, c'est précisément parce que nous ne sommes plus en lutte -seulement avec nos semblables ou avec nous-mêmes, comme en d'autres -romans, contrariés uniquement dans nos amours, notre ambition, nos -appétits, mais livrés à des forces autrement redoutables, aveugles, -implacables,--c'est pour cela que les Rosny s'émeuvent d'une telle pitié -miséricordieuse dont le halo accompagne tous leurs personnages... Avec -quel apitoiement ils disent: «Le pauvre être humain!» Comme ils le -montrent disputant au sort quelques minutes d'ivresse, assis au bord de -sa courte joie à l'eau vite tarie où son image chavire... - -De là cette bonté qui est partout en leurs livres et y bat comme un -coeur caché. Bonté qui va être bientôt contagieuse. - -Dans _Nell Horn_, Juste s'embarrasse de Nelly pour ne pas laisser -derrière lui une victime, une épave dans cet océan du Londres moderne -aux millions de lumières dardées sur elle comme des yeux de vice... Il -se souvient du cerf traqué dans les paysages de la préhistoire... - -Ailleurs, c'est _Valgraive_, le mourant qui cherche à faire durer après -lui sa volonté miséricordieuse, et donne sa femme à l'ami qui l'aime, en -taisant par bonté ses jalousies préventives, ses révoltes, toutes les -suggestions du mal qui l'empêchent de se réaliser en la beauté du bien. - -Dans l'_Impérieuse bonté_, c'est l'amour du prochain sous toutes ses -formes. Dans _Marc Fane_, il ne s'agit plus de la bonté individuelle, -mais d'un idéal qui s'étend, cette fois, au delà du cercle d'or de la -lampe et des êtres familiers. Marc Fane, le télégraphiste ambitieux, le -possibiliste fraternel et utopique, rêve un dévouement lointain, -général, _socialiste_ (au sens étymologique du mot). C'est sur la -société elle-même qu'il s'apitoie, sur tout ce qui souffre, se débat, -convoite, apôtre illuminé de la bonté, cherchant à canaliser la marée -révolutionnaire qui monte, pour ne pas qu'il y ait plus de bris, de -heurts et de douleur. - -Et il ne s'agit pas ici de pitié, cette pitié russe de Tolstoï et de -Dostoïewsky, qui dérive d'une morale admise _a priori_ et sur laquelle -les actes se modèlent. De même la charité et l'amour du prochain dans -toute religion chrétienne. Les Rosny ne partent pas d'une morale basée -sur une foi; ils _aboutissent_ à une morale... L'altruisme ne descend -pas d'un principe divin: il monte d'un constat humain. Leur philosophie -évolutionniste et darwiniste engendre quand même une morale, ce qu'on -pourrait appeler une _morale de l'espèce_. Altruisme des naufragés de -_la Méduse_! Parmi cette vie incertaine, parmi cet univers dramatique, -il faut une expansion, un accord, la protection des petits, le secours -aux mal armés, dans une communion des êtres où la force ne voudra plus -que collaborer avec la faiblesse pour la compléter en une unité de -défense efficace. - -C'est ainsi qu'en face des Digui, des Lesclide, des ambitieux, des -hommes de proie de leur oeuvre, il y a Juste, Valgraive, Honoré Fane, -Jacques, Gouria, ceux qui pratiquent cette féconde solidarité humaine, -afin de combattre l'aveugle et dure nature. Mais les Rosny ne cessent -jamais d'être artistes; nullement prêcheurs ni «moralistes», ils n'ont -envisagé la bonté que comme un élément de beauté, quand ce sont les -forts qui sont bons, n'usant de leur force que pour les faibles, et -rétablissant ainsi un peu d'harmonie, c'est-à-dire un peu d'esthétique -parmi le brutal drame humain, puisque la beauté est dans l'ordre. - - * - * * - -L'oeuvre des Rosny, comme celle de Flaubert et de presque tous les -grands écrivains, a ceci de curieux qu'elle peut se diviser en deux -groupes très distincts, deux voies parallèles, quittées, reprises et -menées de front. D'un côté, des romans de moeurs, de documents, de -modernité: _Nell Horn_, le _Bilatéral_, le _Termite_, sans compter ces -romans d'analyse aiguë et méticuleuse, _situations_ d'amour où -l'écrivain herborise dans les coeurs, depuis _Daniel Valgraive_ jusqu'à -l'_Autre femme_ et _Double amour_; d'un autre côté, des livres tout en -décors et en visions: la _Légende sceptique_, _Eyrimah_, les _Origines_. - -Les uns expriment l'air du siècle; les autres s'amplifient en des reculs -d'espace et de temps. Les uns sont en profondeur; les autres en -horizons. - -Or chez Flaubert aussi, _Madame Bovary_ alterna avec _Salammbô_ et -_Bouvard et Pécuchet_ avec la _Tentation de saint Antoine_. - -N'est-ce pas un moyen pour l'écrivain de satisfaire la nature double, le -goût contradictoire qui se retrouve chez tout homme d'une cérébralité un -peu haute: l'amour du rêve et de l'action? - -En des temps meilleurs, l'action fut héroïque et philosophique; le rêve -put se concilier avec elle: ainsi Vamireh, dans le roman préhistorique -des Rosny, est à la fois chasseur hardi, guerrier redouté et graveur -attendri d'une fleur sur la dent d'un carnivore. David aussi, dans la -tribu, tenait en même temps le sceptre et la lyre. - -Mais aujourd'hui l'action est médiocre, monotone, et ne peut plus tenter -les cerveaux nobles. Baudelaire a noté l'antinomie: - - Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait - D'un monde où l'Action n'est pas la soeur du Rêve! - -Des romanciers comme Flaubert et les Rosny ont remédié au désaccord. -Certaines oeuvres, à cause même de leur modernité, semblent correspondre -à ce goût secret de l'action. On pourrait dire que Flaubert a -véritablement aimé Emma Bovary, s'est passionné pour elle comme si elle -avait été réelle et l'eût hanté de sa présence et de ses futiles -caresses. Les Rosny aussi ont agi, pourrait-on dire, dans l'_Impérieuse -bonté_, dans _Marc Fane_ et le _Bilatéral_, ces romans de moeurs -révolutionnaires dont la matière était neuve et restera marquée de leur -empreinte. Ils s'y dépensèrent, y vécurent de la vie même de leurs -personnages; et d'imaginer les harangues enflammées de ceux-ci dans les -réunions publiques, ils éprouvèrent sans doute la même fièvre, le même -émoi physique que s'ils les avaient prononcées. - -En regards de ces oeuvres qui correspondent au goût insatisfait de -l'action, il y a de grandes épopées conformes au rêve: les _Xipéhuz_, la -_Légende sceptique_ au seuil de laquelle les Rosny donnent pour ainsi -dire leur propre définition: «Luc vivait dans un rêve du XXe siècle», -point d'intersection où peut-être l'action aura rejoint le rêve et où -l'écrivain ne sera plus, comme aujourd'hui, la moitié d'une âme qui -aspire à l'action en lutte contre la moitié d'une âme qui aspire au -rêve! - - * - * * - -Quoi qu'il en soit, tous les livres des Rosny ont aussi cette marque des -grands écrivains: un style personnel. Leur manière est tout de suite -reconnaissable par les tours, la couleur, par le vocabulaire surtout, -qui est vaste, inépuisable, imprévu, souvent technique et scientifique. -Ceci constituait précisément son élément de nouveauté: des termes de -physique, de chimie, de botanique, d'anthropologie, fournissant des -images inédites, des facettes troubles et inquiétantes. On s'étonna de -ce style qui se paraît de lueurs inconnues, se compliquait... L'auteur -avouait de lui-même dans son _Termite_: «Il répugnait à Gervaise par -son style _encombré_.» Dans leurs récentes oeuvres, les Rosny ont -simplifié leur style, naguère si luxuriant. En tout cas, personne ne -possède comme eux une telle abondance avec une telle subtilité; et ce -n'est pas un des moindres charmes dans une oeuvre toute en synthèses, en -idées générales, en mouvements de foule, de trouver ces notations de -demi-teintes, ces nuances d'âme, ces clairs-obscurs d'idées, ces -sourdines de mots... - -Ainsi la langue des Rosny est conforme à notre temps, nerveuse et -complexe comme lui, vibrante du frisson des hommes et de l'électricité -des choses, pleine de trouvailles incessantes, d'une couleur de chimie -et d'orage, et bien celle qu'il fallait en cette fin d'un siècle où -fonctionnent les cornues laborieuses, où les réverbères des villes -s'aigrissent, où brûlent tous les yeux, où se hissent les premiers -incendies sociaux en forme de drapeaux rouges dans le vent... - - * - * * - -Donc par une conception scientifique de la vie introduite dans le roman, -par la création d'une sorte de merveilleux de la science, par -l'établissement d'une morale de l'espèce, par un double aspect qui -regarde à la fois le rêve et l'action, enfin et surtout par un style -artiste qui porte leur marque propre, les Rosny ont vraiment produit une -oeuvre grande. En résumé, elle aura réalisé ceci: l'art et la science, -qu'on croyait inconciliables, n'y font plus qu'un. - -De même les étoiles merveilleuses, extase des mystiques, éblouissement -des songeurs, sont en même temps des arithmétiques infaillibles et une -algèbre qui brûle à l'infini! - - - - -VERLAINE - - -Verlaine apparaîtra un irrégulier et un révolté du Parnasse comme Musset -fut un révolté du Romantisme. Celui-ci sacrifia, à ses débuts, aux -disciplines du moment. Il publie les _Contes d'Espagne et d'Italie_, il -rime avec une richesse soigneuse, parce qu'Hugo en a donné le précepte, -mit l'exotisme à la mode par _Les Orientales_, exhuma de ses souvenirs -d'enfance le soleil et les cors historiques de l'Espagne. - -Verlaine aussi dans ses _Poèmes saturniens_ semble accepter l'idéal -antique et barbare de Leconte de Lisle auquel tous, d'ailleurs, se -conforment. Ses vers sont hérissés de noms farouches, orthographiés -bizarrement: Ragha, Valmiki, Kchatrya. On dirait des tessons de -bouteilles sur une grève de sable doux où déjà approche une mer qui -chante. Car çà et là apparaît un vers d'intonation câline, musique et -frisson, germe de tout le futur: - - L'inflexion des voix chères qui se sont tues. - -Musset ne se chercha pas longtemps. Il se trouva dès sa première -souffrance. Et alors sa poésie ruissela avec la spontanéité du sang. On -sait sa passion pour George Sand, la trahison et les éloquentes _Nuits_. -Verlaine rencontra à son tour «le chevalier Malheur». Son drame fut -pire. Blessure d'amour aussi, mais plus grave et extraordinaire. C'est -Dieu qui le blessa d'amour. Coup de foudre de l'amour divin! Qu'était-il -donc arrivé? Lui-même, dès son premier volume, prévoyait l'avenir en ce -vers sinistre et prophétique: - - Mon âme pour d'affreux naufrages appareille! - -On connaît l'aventure. Verlaine lui-même, avec sa folie de sincérité, -qui fait songer à la confession publique des premiers temps du -christianisme, la raconta dans _Mes Hôpitaux_ et _Mes Prisons_. Car «les -tribunaux s'en mirent» comme il a dit lui-même. Les chutes furent -profondes. Mais, dans la retraite, le repentir toucha son âme. - -Qu'on imagine cette scène incomparable: les quatre murs blancs de la -solitude; le silence, autour, des longs corridors; et le monde aussi, -d'où l'on fut retranché, silencieux d'être lointain. Plus de parents, -d'amis; on est seul, avec sa faute. Et quel sentiment de sa déchéance! -On se fait l'effet d'être de l'autre côté de la vie. Seulement un peu -de ciel, «le ciel qu'on voit». Or, sur le mur vide, il y a un crucifix. -Est-ce l'ami du malheur qui seul demeure? Lui du moins pardonne -toujours! On espère, on se souvient, on l'a prié jadis dans sa petite -enfance. Alors voici qu'un autre acteur entre en scène: l'aumônier, qui -a deviné l'oeuvre de salut possible. Il parle; il donne à lire un -catéchisme. Et l'homme réprouvé qui est un grand poète, dès qu'il se -retrouve seul, se jette à genoux, ruisselle de larmes devant le Christ -du mur vide. Jésus lui parle... L'âme répond, s'élève, hésite. C'est une -lutte entre l'âme et Jésus, une lutte entre Jésus et un Pascal enfant. -Et, dans cette crise sublime naissent pour l'éternité les poésies de -_Sagesse_, le plus pathétique aveu de l'âme de toute la littérature -moderne; des oraisons comme Dieu et les hommes n'en avaient jamais -entendu. Là surtout fut la grande originalité du poète: il -écrivit--comme on prie! - -Sa poésie a la simplesse d'une prière et, comme telle, elle fut -accessible à tous. Il appartient à ce qu'on pourrait appeler, parmi les -poètes, la race des chanteurs, ceux dont l'art est spontané, jaillit en -source vive, dès qu'ils se frappent la poitrine. Un chant pareil a le -rythme même de leur coeur. Tel Lamartine dont Sainte-Beuve écrivait: -«C'est un grand ignorant qui ne sait que son âme.» - -On pourrait dire la même chose de Verlaine. - -Certes il avait la connaissance des péchés--et même de tous les péchés; -mais avec de la candeur quand même et de la naïveté surtout. Il pécha -mais comme un enfant vicieux précocement. - -Il y a ainsi des hommes à qui la vie n'apprend rien, qui vieillissent -sans avoir mûri, des coeurs qui restent verts à l'arbre de la vie. Et ne -dirait-on pas de ce poète aux mystiques élans, alternés de fautes -avouées, qu'il a toujours une âme d'adolescent, l'âme d'un collégien, un -peu pervers et pâle, dans une institution de prêtres, entraîné à des -fautes par ennui et habitude, mais soudain effrayé des damnations, -implorant Dieu et la Vierge. Sa poésie, mystique et charnelle, mêle des -prières, le langage emmiellé des Livres d'Heures avec des aveux du -sixième et du neuvième commandement. C'est comme une confession de -premier communiant! - -A la fois, le délice des péchés nouvellement révélés et la peur des -Enfers décrits et possibles! - -Après les alcôves coupables, les pensées mauvaises, les mains fautives, -voilà dès l'aube venue, l'autel et le lys, entre les cierges, et les -lingeries du culte, et la dentelle en printemps de givre sur la Table -des Hosties! - -L'âme de Verlaine eut toujours l'âge de ces choses-là. Mûr et même -vieillissant, il garda une âme de collégien, l'âme divinement -impressionnable de l'enfance, très puérile quoique un peu rusée, très -blanche quoique pécheresse, très mystique quoique sensuelle... - -Or ceci, le mysticisme dans la sensualité--c'est aussi le signe des -ultimes décadences; c'est l'état de conscience des villes qui vont -mourir, puisqu'à Sodome, la veille du jour où le feu du ciel allait -pleuvoir, les habitants s'en vinrent vers la maison de Loth où les Anges -étaient descendus, mais non seulement pour les adorer et les prier: -«Fais-les sortir, afin que nous les connaissions,» comme il est dit au -texte de la Génèse. - -Or dans l'oeuvre de Verlaine aussi les Anges entendent gronder autour -d'eux les péchés des villes maudites... - -Malgré tout, il ne cessa pas d'être ingénu comme un enfant, qu'il resta -toujours. Ici encore Musset lui apparaît parallèle. - - Mes premiers vers sont d'un enfant, - Les derniers à peine d'un homme. - -Et la similitude continue jusqu'au bout. Tous deux après de grandes -douleurs, à vau-l'eau et en désarroi, voulurent oublier. Musset pratiqua -«les breuvages exécrés», comme il dit. Quant à Verlaine, s'il garda un -peu l'ingénuité de l'enfant, on peut ajouter qu'il garda un peu aussi -l'ingénuité de l'ivrogne. - -Mais ce qui les différencie et fait qu'en réalité, si leurs âmes et -leurs vies se ressemblent, leurs oeuvres n'ont aucun point de contact, -c'est que Musset, n'était qu'éloquent tandis que Verlaine fut -extraordinairement artiste. Et c'est l'émerveillement de son art que -d'offrir avec tant d'essor et de chant une telle ciselure. «Le vent -_crispé_ du matin.» «Des mots si _spécieux_ tout bas.» «Les phrases -_sveltes_.» Quelles miraculeuses épithètes! Toutes _Les Fêtes Galantes_ -sont de cette écriture subtile encore que les rythmes s'envolent comme -des jupes et des nuages. - -Et une forme qui n'a pas que d'heureux hasards, des bonnes fortunes -d'expression. Verlaine est très expert et roué dans les choses de son -métier. Il est allé aux bonnes sources et a des sources peu connues... -Il tira grand profit de Marceline Valmore. On lui a fait grand mérite de -ses vers de cinq, sept, neuf, onze, treize syllabes, en oubliant un peu -qu'ils avaient été tous pratiqués par Valmore. Mais il faut convenir -qu'il leur donna un tour propre. Chez lui, le vers trébuche et boite -dans les mètres impairs, l'air exténué d'avoir fait le tour de tous les -rêves. Le vers de treize syllabes s'allonge, comme étiré dans un -bâillement. La forme est adéquate au sujet. Le poète a dit: «Je suis -l'Empire à la fin de la décadence» (et ce sonnet a suffi pour qu'on -reprit le mot de décadents et qu'on en fit un moment une École factice). -La décadence est également et surtout dans la forme poétique elle-même, -qui s'abandonne, tombe en langueur, dont le cristal se fêle presque à -dessein pour que les fleurs, dans l'eau d'âme dépérissent plus -languissamment. - -Or toute cette évolution de forme, chez Verlaine, est très voulue, très -comptée. Il est attentif à tout. Il bénéficie de tout. Nous savons les -précieux legs qu'il doit à Valmore. Une autre influence intervint, qui -fut plus décisive encore. Il s'agit de Rimbaud. Celui-ci entra dans sa -vie pour la déséquilibrer. Il entra aussi dans son oeuvre. Rimbaud, à -qui Victor Hugo avait imposé les mains en proclamant: «Shakespeare -enfant», possédait en réalité un prodigieux instinct de poète qu'il -dédaigna et perdit en des exodes et des trafics lointains. A peine -avait-il jeté, dans l'exaltation étrange de ses vingt ans, quelques -ébauches de génie sur le papier. On connaît les _Illuminations_, ses -proses qui ont la fièvre, ses cantilènes impressionnables comme des -lustres. - -Rimbaud qui était un révolté, ayant la haine de la vieille Europe, de -tout ce qui est rectiligne, et partant pour du «nouveau» dans son -_Bateau Ivre_, aurait été un révolté aussi contre les vieilles -prosodies. C'est lui certainement qui influença dans ce sens la manière -de Verlaine, n'ayant guère l'envie de rien tenter lui-même, lâchant au -hasard quelque strophe de complainte et d'à vau-l'eau. - - Par délicatesse - J'ai perdu ma vie - . . . . . . . - Elle est retrouvée, - Quoi? l'éternité, - C'est la mer allée - Avec le soleil. - -N'est-ce pas tout à fait la prochaine manière de Verlaine, qui va -suivre? On peut, presque matériellement, indiquer le moment où celui-ci -reçoit cet affluent, en demeure coloré d'une teinte nouvelle et déborde -de ses rives initiales. Sa prosodie se distend à mesure. Point de rimes -déjà. Des singuliers et des pluriels rimant entre eux, des masculins et -des féminins, souvent de simples assonances comme dans les rondes -enfantines et les noëls populaires; parfois des vers avec nulle rime -approchante qui y corresponde, se mélancolisant au milieu d'une strophe, -sans aucun écho. Or tout cela n'est pas livré au hasard, mais calculé, -arrangé, dosé avec ce sens et ce goût d'artiste parfait que fut toujours -Verlaine. Si conscient qu'il alla jusqu'à tirer, de ses licences, des -sortes de règles, un _Art poétique_ nouveau: «la rime, ce bijou d'un -sou».--«Prends l'éloquence et tords-lui le cou.»--«Le mètre impair; la -nuance»... N'est-ce pas curieux toutes ces théories, à la fois sur le -fond et sur la forme, chez celui dont l'art apparaît si irréfléchi et -spontané. Quoi! de la géométrie autour de ses poèmes! On s'étonne de -l'anomalie comme de voir l'oeil de Dieu dans un triangle, au -maître-autel de certaines églises. - -Une église; c'est l'impression que donnera dans l'avenir, l'oeuvre de -Verlaine. Non pas une cathédrale, amas de pierres énormes, clochers qui -montent à l'assaut de l'air, vitraux comme des jardins de pierreries. -C'est Victor Hugo qui est cette Notre-Dame de la Poésie. Verlaine aura -construit une Sainte-Chapelle, aux ciselures expertes, aux gargouilles -de démons, avec des fresques célestes pour lesquelles des anges -authentiques sont venus servir de modèles, avec un bénitier qu'il a -rempli de ses larmes. - -Il y travailla d'une âme simple et vaillante. Mais tant que l'homme vit, -il s'interpose et lui-même empêche la vue de son oeuvre. Et aussi -s'interposent les envies, les légendes, les incompréhensions. Toutes ces -choses sont comme des échafaudages autour d'une construction qui -s'élève. Le bâtiment la porte tout entière en lui déjà. Il y a peut-être -une tour qui s'arrêtera on ne sait quand. Les hommes regardent, -admirent ou raillent, ne savent pas, copient une sculpture qu'on érige, -crachent sur les pierres qui montent, aident ou nuisent à l'ascension -dans l'air. - -Puis voici la mort. Tous les échafaudages tombent, toutes les -contingences humaines qui masquaient l'oeuvre. Et voici la tour de -Verlaine, sa Sainte-Chapelle de poésie, au pur dessin, qui se dresse, -fine et dentelée sur le ciel, et dont les cloches pieuses ont commencé -de sonner jusqu'au lointain avenir. - - - - -VILLIERS DE L'ISLE-ADAM - - -Villiers fut un inventeur et, comme tel, subit le sort de tous les -inventeurs. Sa destinée aussi fut d'abord d'étonner. La foule se méfie -des inventeurs. Son premier mouvement est de ne pas croire, d'imaginer -une mystification, de s'irriter qu'on la dérange dans ses habitudes -d'oeil et de pensée. Sa méfiance, il est vrai, est souvent justifiée; il -y a tant de faux inventeurs qui promènent leur trouvaille comme s'ils -portaient le tonnerre quand ce n'est qu'une fusée. Il n'est pas de -carrières où il y ait autant de mirages. C'est parmi les inventeurs -qu'on trouve le plus de ratés. Parmi les inventeurs littéraires aussi. -La foule n'a donc pas tout à fait tort. Mais elle se trompe souvent, ne -reconnaît pas tout de suite les imposteurs des vrais apporteurs de neuf, -et cela en toutes matières. Les pauvres inventeurs! Il y a un cas -topique en ce siècle, tout à fait dans le goût de Villiers, et qui -l'aurait réjoui, s'il avait vu en ce moment l'inouï triomphe de la -bicyclette et songé en même temps à ce baron de Drais, (il l'aurait -appelé son frère en destinée) qui expérimenta la première fois sa -_draisienne_ en 1818 au jardin du Luxembourg et n'obtint, en fait -d'attention, que les refrains de Desaugiers sur le vélocifère et la -critique du _Journal de Paris_ disant: «Le vélocipède est bon tout au -plus pour faire jouer les enfants dans un jardin.» Si on consultait les -appréciations émises à l'origine sur les drames et les contes de -Villiers, ce serait quelque chose d'analogue, tandis que maintenant la -draisienne et l'oeuvre de Villiers sont partout répandues. En art, comme -dans la vie, une invention n'est admise que quand _tout le monde s'en -sert_. - -Inventeur, Villiers le fut merveilleusement. Il comprit, le premier -parmi les écrivains français, ce que la science moderne allait réaliser. -Il la bafoua, parce qu'elle tuerait l'Idéal pour posséder ensuite le -monde. Mais il la devina avec tous ses prochains miracles où elle irait -jusqu'à vouloir prouver qu'elle suffit pour engendrer l'Univers et même -des chefs-d'oeuvre. A quoi servirait Dieu désormais? Et aussi le génie? - -La science allait les suppléer, créer à son tour. Ne fallait-il pas -protester, un peu, discrètement, en ironies? Villiers écrivit son -extraordinaire _Ève future_, le plus original de son oeuvre, qui met en -scène Edison et raconte les prochaines magies de l'électricité, du -téléphone, du phonographe, du microphone, s'unissant pour la -construction mécanique d'une femme, Ève de rouages et de ressorts -savamment articulés. Ainsi Villiers voit jusqu'au bout. Il sait par -avance les sorcelleries de la science moderne, le point où elle -rejoindra les sciences occultes devenues des sciences positives. Cette -Ève est la soeur de l'homoncule. Edison et les mages forment une -équation. L'ésotérisme et la physique sont la même chose. - -Matière littéraire toute neuve, dont Villiers fut l'inventeur. Il créa -une sorte de fantastique nouveau, le fantastique scientifique, en -sous-entendant tout le temps qu'il faut se hâter, que le fantastique -d'aujourd'hui sera la réalité de demain. Et il devina même le détail: -dans cette _Claire Lenoir_ par exemple, dont les prunelles cadavériques -offrent la tête saignante de son amant, image qui s'éternise, ne sent-on -pas déjà des imaginations qui présagent et avoisinent les rayons -Roentgen, la photographie des rêves et de l'âme, toute la féerie qu'en -ce moment-ci, la science réalise? - -Vraiment les poètes sont toujours les visionnaires et les antiques -prophètes. Déjà Gautier, par une rare divination, imaginait, dès 1847, -le phonographe futur, quand, ayant entendu Mlle Mars, il aspirait, dans -un de ses feuilletons, au moyen de conserver ses accents pathétiques et -rêvait «un daguerréotype de la voix». Villiers aussi, dans certain -morceau comme _l'Affichage céleste_, avait prévu, sous une forme -plaisante, telle application scientifique qui se réalisa en effet, -utilisa pour le commerce les inutiles nuages où des réclames furent -projetées et lisibles. - -C'est que Villiers avait le sens de la science, tout en la méprisant, -et, avec elle, les inventions modernes, ce qu'on appelle le progrès, -l'américanisme mercantile du siècle. Il les bafoua avec une ironie qu'on -pourrait dire miroitante: les phrases ont des lueurs, par moment, d'une -trousse terrifiante dans la main d'un médecin qui plaisante, qui fait -remarquer l'éclat des aciers, la dentelle des scies, la coquetterie des -spatules et des scalpels. Oh! les jolis joujoux! Et soudain, avec une -joie immense et un rire strident, il les enfonce dans les yeux et dans -les chairs. - - * - * * - -Le don d'ironie, si puissant soit-il, n'est qu'une faculté négative. -C'est l'esprit de Satan. L'esprit de Dieu est une faculté positive. -Seul, il crée. Il est le souffle qui anime l'argile, le don lyrique, la -voix qui atteint jusqu'au bout des horizons. Ce souffle, ce lyrisme, -cette voix, Villiers les posséda aussi, parce que, outre un ironiste, il -était un poète. Et c'est précisément ce mélange imprévu qui constitua -son unique originalité, toute naturelle. Même dans la conversation il -apparaissait sous ce double aspect et sa conversation était topique, -parce que toute sa vie il ne causa que pour raconter un scénario, un -dénouement, une scène, d'un de ses contes, drames ou romans, non pas -dans le but d'éblouir, mais afin de s'exciter lui-même et de provoquer -ce qu'on pourrait appeler l'inspiration de la parole. D'autres ont -recours aux tabacs, aux alcools, lui, c'est en parlant, en se grisant de -sa propre verve, qu'il trouva des mots, des situations, des images, -rencontrant parfois, au tournant d'une phrase, une formule longtemps -cherchée, complétant un canevas, précisant un symbole--infatigable -araignée qui court toujours à travers sa toile pour l'agrandir et la -parfaire en soleil de dentelle. - -On pouvait donc considérer ses conversations comme les brouillons de ses -oeuvres. - -Eh! bien, il y apparaissait tour à tour et en même temps ironique et -lyrique. Combien de fois il interpréta et joua le Bonhomet, ce type de -transcendantale sottise qu'il avait créé et dont il était si fier, -Bonhomet, c'est-à-dire le bourgeois, l'éternel ennemi, mais autrement -maniaque que Bouvard et Pécuchet, avec des manies non quotidiennes, des -manies rares et cruelles comme celle de Bonhomet docteur «qui tue des -cygnes pour avoir le plaisir de les entendre chanter». Ces -abracadabrantes histoires étaient mêlées ou suivies de brusques essors, -de grands coups d'ailes, et l'extraordinaire causeur qu'il fut se -révélait double, incendiant l'air nu d'une éloquence que son geste -frileux avait peine à suivre, accompagnait comme une aile blessée par la -vie, tandis que son rire sardonique narguait cet envolement inutile, -anticipé en tous cas. - -Son oeuvre aussi, dont sa conversation n'était que comme «le premier -état», mélange à la raillerie la plus cruelle, la plus haute éloquence. -Villiers écrivain, comme Villiers causeur, est un grand orateur, et -certains discours, dans _Axel_, dans _Akédysséril_, sont comparables aux -plus belles harangues de Tacite ou d'Homère. Son style est toujours -nombreux, d'une allure presque _classique_, souvent il s'agrandit -encore, se sculpte en formes amples. On s'étonne alors que l'ironie, -cette grimace, s'encadre dans l'éloquence, cette force souveraine. Cela -fait songer aux images grotesques que forment parfois les grands -rochers... - - * - * * - -Donc deux qualités très différentes et qui semblent contradictoires: -ironie et poésie ou éloquence, réunies en lui, voilà la haute -originalité de Villiers. - -Son ironie, il l'avait trouvée chez Edgar Poë. Comme lui, il bafoua la -science moderne, le progrès, l'américanisme utilitaire, en tant -qu'artiste et parce qu'il sentait bien que l'idéal allait mourir dans -l'air d'un temps infesté de la sorte. Où trouva-t-il son éloquence? Dans -le catholicisme. Villiers fut un croyant sincère, un croyant de cette -foi héréditaire de Bretagne. A tel point que, même mourant, il -s'obstinait sur des épreuves de son _Axel_ inachevé, disant: «je corrige -le dernier acte; il faut absolument que Dieu m'en laisse le temps; car -il y a là un suicide; ce dénouement n'est pas chrétien; il faut que je -le change.» Et il rusait avec l'agonie, parlementait avec la mort, afin -de trouver une conclusion de drame orthodoxe. - -Catholique sincère, il le fut. Et précisément le catholique, le fils de -l'Église, devait penser sur la science et le siècle comme le disciple de -Poë. L'Église aussi dénonce et défie la science d'aujourd'hui qui s'est -donnée comme l'antagoniste de la Foi et proclame que celle-ci a cessé -son règne. Ainsi Villiers, par deux influences, aboutissait au même but, -au même jugement sur la vie, à la même attitude devant le temps et -l'éternité. A Poë, il prit son ironie; au catholicisme, son éloquence. -Tous deux, le tournèrent contre la science, le progrès dérisoire, -l'esprit du siècle, l'un pour en rire d'un rire qui serait glaçant comme -celui des fous, l'autre pour les vitupérer d'une voix qui serait -solennelle comme le sermon des chaires. Voilà pourquoi Villiers semble, -si on peut dire, Edgar Poë et Bossuet ne faisant qu'un! - - - - -HUGO - -(L'OEUVRE POSTHUME) - - -Quand on descend aujourd'hui dans les caveaux du Panthéon, dès que s'est -ouverte la lourde porte, on trouve tout de suite devant soi l'endroit où -le cercueil de Victor Hugo repose, tel qu'il fut apporté là, le jour de -son inoubliable convoi. C'est-à-dire qu'on ne s'est point occupé, -depuis, de lui bâtir un tombeau. Il est toujours dans une situation -provisoire; il s'attarde sur des tréteaux. - -Les yeux considèrent à même la bière nue, qui attend... Peut-on imaginer -pareil manquement, cette déréliction déjà, pour le mort qu'on amena là -en un triomphe de funérailles que semblait seule pouvoir accompagner la -musique du _Crépuscule des Dieux_! Aujourd'hui le silence, l'insouci, -l'ironie d'un flot banal de visiteurs exotiques devant le cercueil -brutal et apparent avec son velours noir aux étoiles d'argent qui ont -l'air de larmes caillées. - -Et, tout autour, les anciennes couronnes, les fleurs, les bouquets, tout -fripés, recroquevillés, séchés, déteints; rubans pâlis, inscriptions aux -lettres en allées, lyres de cartons qui s'émiettent, spectres de roses, -cadavres de fleurs qui aussi se décomposent... - -Comme tout cela est presque triste quand on songe au poète acclamé -durant un demi-siècle! - -Voilà pour son corps. - - * - * * - -Et son oeuvre? Elle est aussi un peu délaissée déjà, cependant qu'elle -se continue encore. - -Un soir, comme Hugo allait faire une lecture, chez lui, après le dîner, -il déclara au moment de communiquer ses poèmes: «Messieurs, j'ai -soixante-quatorze ans et je commence ma carrière.» - -Il aurait pu dire la même chose au moment de sa mort. Car il laissa une -oeuvre posthume compacte, déjà parue en partie. Ces poèmes sont très -divers de tons, d'attitudes, de latitudes, pourrait-on dire, et de -dates, allant de 1840 à 1880. - -Hugo garda parfois très longtemps des oeuvres par devers lui, donnant -cette impression de luxe d'une âme qui a le temps. Ainsi son _Théâtre en -Liberté_ qui date sans doute de l'époque où, après les victoires -hasardeuses d'_Hernani_ et de _Ruy Blas_, il se livra ardemment au -théâtre. Mais on sait les sifflets d'incompréhension accueillant ses -prodigieux _Burgraves_ en 1845; et le serment du poète, tenu jusqu'au -bout, de ne plus livrer aucune oeuvre dramatique au public. C'est -pourquoi le _Théâtre en liberté_ n'a paru qu'en oeuvre posthume, si -audacieux, si plein de claires visions rénovatrices et qui contient des -épisodes splendides comme la _Grand'Mère_ ou _l'Epée_, avec, comme -toujours, ces grands vers mis en mouvement par masses, des cataractes de -poésie. - -Mais entre les ouvrages posthumes, ce n'est pas celui-là qu'il faut -préférer, ni même _Choses vues_ d'un impressionnisme net et coloré; ni -_Toute la lyre_ où chantent depuis le fil de la Vierge de l'églogue -jusqu'à la corde d'airain de l'épopée; mais plutôt et surtout et -au-dessus de tout: _La fin de Satan_. On l'ignore trop, ce vaste poème, -qui est sans doute le chef-d'oeuvre du poète. Toute la partie: _Judée_, -racontant la vie et la mort du Christ est éclatante et suave. Il y a des -épisodes d'imagination dantesque: la rencontre de Barrabas et de Jésus -en croix: des chants lyriques qui font pâlir les choeurs d'_Athalie_, -celui des filles de Betphagé saluant l'entrée du Christ à Jérusalem. -Jamais Hugo ne trouva de tels échos de rimes, de telles volutes de -vers, de pareilles marées montantes d'alexandrins. De plus, il y fit -preuve d'un tact, d'un goût, d'un sens des nuances qui sont bien -l'harmonie secrète du génie. C'est-à-dire que sans cesse il côtoyait, de -par le sujet même, le récit du nouveau testament. Or il se contenta -d'imaginer dans le décor, d'inventer à côté et comme en marge, de faire -oeuvre personnelle dans la description, les accessoires, le paysage, -l'archaïsme polychromé des détails. Par contre, il n'attribua à Jésus, -aux disciples, à tous les personnages de l'histoire chrétienne que les -paroles authentiques des Évangiles. Parfaite délicatesse, et non pas -même au point de vue de la religion, mais au point de vue de l'art. -C'est ce que n'ont pas compris tous ceux--et ils sont nombreux--qui, en -ces dernières années, ont écrit, à sa suite, des oeuvres évangéliques, -drames ou poèmes. Comment eurent-ils l'audace ou la candeur de prêter à -Jésus des paroles? Quoi! Un écrivain qui est un homme, un pécheur, un -pauvre manieur de mots, un penseur dont la pensée ne va pas plus haut -vers l'infini qu'un jet d'eau vers le ciel, ose décider: «Ici Jésus doit -dire ceci; là, répondre de cette façon.» Et alors, écrire une tirade, -parler soi-même à la place de Jésus. _Remplacer Dieu!_ - -Hugo, lui, eut soin de maintenir les paroles de Jésus et des autres en -leur rigueur textuelle et, grâce à l'aisance unique de sa prosodie, de -les intercaler, telles, dans la trame du récit. Car les paroles de Jésus -sont divines. Et Hugo sentait qu'il n'avait pas le droit de mettre des -paroles, mêmes géniales, à côté des paroles divines ou tenues pour -telles, par conséquent de la clarté à côté de la lumière. Mauvais goût -d'ajouter une lampe au soleil. Ce qui fut dit fut dit. Tout avait été -prémédité ainsi dès l'Éternité. Personne dans aucun temps n'eut et -n'aura le droit de rien superposer au texte. - -La _Fin de Satan_ est le sommet, le point culminant, de cette admirable -oeuvre posthume qui va se continuer encore, chaîne de montagne -infinissable sur l'horizon du siècle... - -Ultérieurement nous aurons un ouvrage philosophique: _Essai -d'explication_; d'autres volumes de correspondance et des miscellanées, -proses et vers, intitulées _Océan_, qui formeront le volume final. - -Ce qu'il y a de particulier dans les ouvrages de cette série posthume, -c'est que plusieurs sont très anciens, par exemple cet _Océan_, qui est -encore à paraître, intitulé d'abord, _Tas de pierres_, carrière informe, -en effet, où tailler plus tard des visages, des paysages... - -C'était au moment de la Révolution de 1848: ce manuscrit existait déjà -et fut sauvé par Hugo dans une grande malle, car il habitait alors la -place Royale, c'est-à-dire--entre le faubourg Saint-Antoine et -l'Hôtel-de-Ville--le coin de Paris le plus tumultueux, le plus menacé. -Toujours il prit ainsi un soin farouche et méticuleux de ses manuscrits -gardés chez lui, plus tard, dans une armoire de fer, près de son lit, et -qu'il avait eu soin, dès l'origine, de vouloir en papier de fil pour en -assurer la durée. - -La _Fin de Satan_ aussi, publiée seulement il y a quelques années, est -d'une date fort reculée. N'est-ce pas curieux de penser qu'un tel -ouvrage fût gardé inédit durant plus de trente années? - -Du reste, on trouva à la mort du poète une quantité vraiment effarante -de papiers et de manuscrits. Ah! le prodigieux inventaire--qui dura dix -mois--plus d'un million de feuilles à coter et ranger dans des fardes -notariales! - -Heureusement que, pour confier sans peur le soin grave d'une telle -publication, il possédait d'admirables amis, tel que M. Meurice, tel que -Vacquerie. Mais n'a-t-on pas toujours les amis qu'on mérite? - -Grâce à ces affectueux zèles, les livres posthumes ont paru -successivement; et cela continuera ainsi quelques années--derniers -échafaudages enlevés à mesure et découvrant quelques nouvelles tours, -portails, gargouilles dans le colossal amas de pierres entassées qu'est -la cathédrale du poète romantique. - -Mais au moment même où elle commence à apparaître terminée, la piété -s'en détourne; et ils vont diminuant, les fidèles agenouillés dans cette -oeuvre. - - * - * * - -Il serait tentant, quoique délicat, d'essayer de situer, vis-à-vis de la -génération actuelle, la gloire de Victor Hugo. On ne peut nier un recul, -un éloignement graduel, mais ceci est le résultat d'une loi presque -physique. L'admiration a aussi ses reflux. D'ailleurs il y a satiété. Il -lui faudra, comme lui-même le disait un jour avec un naïf orgueil, -_désencombrer le siècle_. Même pour l'oeuvre d'autrefois, on y retourne -moins; la plupart aiment mieux se souvenir de l'avoir lue. - -Dans ce délaissement, il faut, à vrai dire, faire la part de la mode. La -mode existe en matière d'art comme en toutes matières, aussi changeante -et sans fondement. On s'engoue ici; on se déprend là. L'oeil se -déshabitue vite. Et tout ce qui n'est plus la mode apparaît aussitôt -lourd ou laid. - -Pourtant le changement vis-à-vis de Hugo n'est pas que de hasard et -d'impression. On prétend en donner des raisons. Les esprits très -affinés, très cérébraux, ont voulu contrôler ces déchaînements -lyriques, ces trop sibyllines proclamations. M. Jules Lemaître, par -exemple, avec sa subtile nature de sensitive, ses indécisions frileuses -et scrupuleuses de pensée ou de sentiment, a regimbé. M. Maurice Barrès -aussi et d'autres ont été, croyons-nous, jusqu'à s'apitoyer sur ce -qu'ils appelaient la pauvreté de pensée du poète et son manque vraiment -trop excessif d'idées. Mais ils n'ont pas vu peut-être qu'il y a dans -Hugo (et c'est sa grandeur en même temps que son infériorité) ce qu'il -peut y avoir d'idées dans une foule. - -A défaut de pensées originales, il a eu du moins des images sur tout, -avec une abondance, un luxe prodigieux et inégalé. Par conséquent, comme -l'invention des images est le propre de la poésie et l'essentiel devoir -des poètes, on croirait qu'il a dû, au moins, garder la fidélité de -ceux-ci. Eh bien! non! Il est loin le temps où Banville, trop déférent, -s'écriait: «Nous sommes tous disciples d'Hugo ou nous ne sommes pas.» - -Non point qu'on se soit désormais libéré et que l'originalité totale -florisse dans la poésie actuelle. Au contraire, jamais l'enrégimentement -n'a plus sévi. Il y a des écoles, des canons, des dogmes, des -excommunications. Malheur à qui marche seul! Mais on a changé de maître. -C'est Baudelaire d'abord qui, pour les âmes actuelles, fut plus un -éducateur que Hugo: «Tu aimeras ce que j'aime et qui m'aime...» - -C'est Poë surtout; puis M. Mallarmé, Verlaine; et les poètes anglais: -Shelley, Swinburne, Rosetti, et l'Américain Walt Withman, influençant -quelques-uns au point que leurs poèmes, en vers libres, ont l'air de -n'en être que des traductions. C'est Wagner aussi, à la suite duquel on -recommence médiocrement des chevauchées, des tristesses d'Iseult, pour -ne plus plagier celle d'Olympio. C'est enfin, pour ceux de la dernière -heure, les chansons populaires, les contes de fées; une affectation de -fausse candeur et simplicité où toute orfèvrerie de style disparaît. - -Quant à Victor Hugo, il eut trop d'action sur son temps pour en avoir -sur les jours immédiats. Son oeuvre a çà et là une odeur--rancie -aujourd'hui--d'actualité. Il fait des odes sur Napoléon, la Colonne, -telle révolution, un exil de roi, un fait divers, un incident politique. -Il s'empêtre dans toutes sortes de préoccupations historiques, -religieuses, sociales, étrangères à la «fonction du poète» qu'il a si -faussement définie lui-même dans un poème de ce titre. Et ailleurs, dans -_William Shakespeare_, n'énumère-t-il pas cet étrange programme qu'on -croirait plutôt politique que poétique: «Amender les Codes, sonder le -salaire et le chômage, prêcher la multiplication des abécédaires, -réclamer des solutions pour les problèmes et des souliers pour les pieds -nus.» - -Même dans la _Légende des siècles_, en dépit de tels fragments superbes, -on désirerait parfois plus de recul, un éclairage lunaire, les tuniques -pâles et mauves de la légende... C'est trop de l'histoire, de la -peinture d'histoire; comme souvent ailleurs c'est trop d'éloquence, -d'affaires contingentes et éphémères. - - * - * * - -Mais ce tempérament poétique est une force indomptable et inépuisable. -L'écrivain a plus encore que du génie. Il a la Puissance Verbale poussée -jusqu'à devenir presque _un élément_. Son oeuvre est le vent, les nuées; -elle est la mer, depuis la date de l'exil surtout, comme si elle devint -à l'image et à la ressemblance de cet océan avec lequel il eut la chance -de devoir vivre seul à seul, se confronter et s'harmoniser. - -N'est-ce, point en effet, pour l'avoir longtemps regardé qu'il a pu dire -un jour magnifiquement: les flots qui _toujours se reforment_? - -Or, ses vers aussi toujours se reforment, s'engendrent l'un de l'autre, -gonflés et creux parfois, mais ils ont la voix de l'abîme. - -Toute l'oeuvre rend le son de l'infini. - -Voilà pourquoi il est également naturel de l'aimer ou de ne pas l'aimer, -comme on aime ou on n'aime pas la mer. - - - - -ALPHONSE DAUDET - - -On peut définir Alphonse Daudet, le poète du roman. Il eut, du poète, le -don d'imagination et, du romancier, l'esprit d'observation. L'une et -l'autre faculté, qu'on dirait contradictoires, s'unirent en lui -merveilleusement. A l'origine, le poète prédomina un peu, puisque, dans -l'aube rose de l'adolescence, il est naturel que l'imagination surtout -fermente, flambe, fleurisse,--feu et fleurs! Si cet état d'âme eût -persisté, si Alphonse Daudet, au surplus, fût demeuré dans son Midi -natal, il est possible que nous eussions compté un poète de plus, -écrivant aussi en provençal, émule de Mistral et de Roumanille, fin -paysagiste des sites nîmois et beaucairois, aux héros et aux amoureuses -vêtus de soie et de claires étoffes. On peut l'imaginer vivant là, rien -que poète, jonglant avec des olives, les doigts se levant inégalement -sur les trous d'un galoubet pour y faire des alternatives d'ombre et de -soleil. - -Mais tout jeune il émigra à Paris et devint du coup un écrivain -français, un romancier de moeurs où le poète de Provence survit et -transparaît. Il se produisit, entre les deux, après ce début: les -_Amoureuses_, une transition: ce sont les délicieuses _Lettres de mon -moulin_, écho des choses quittées, rythmes mal dénoués, étape -intermédiaire, fantaisies qui voisinaient encore avec les poèmes. Mais -il n'y avait pas que la poésie. Il y avait la vie. Alphonse Daudet se -mit à regarder la vie. - -L'observateur intervint dans le poète. Or l'observateur était myope. -Petit fait, et qui semble insignifiant, mais fait décisif. De tels -détails suffisent parfois à marquer tout un talent. Ils en font partie. -C'est le cas pour Alphonse Daudet: de voir mal, il regarda mieux. Et -puis il y a ceci: lorsqu'un des sens est altéré, les autres se -sensibilisent et s'affinent. On en juge chez les aveugles qui, eux, ont -les yeux nuls. Il s'établit une compensation, un profit proportionnel -pour les autres sens. Ceux-ci rattrapent tout ce que la vue perd. Le -spectacle de l'univers perçu seulement par quatre sens demeure aussi -varié, et même coloré que s'il était également aperçu par les yeux. Le -_total_ des jouissances sensorielles est le même. C'est ici que se -prouvent les fameuses «correspondances» précisées par Baudelaire. Et -dans ces réciprocités, c'est l'ouïe surtout qui supplée à la vue. - -Les aveugles ont une ouïe spécialement aiguisée, et aussi les très -myopes, comme Alphonse Daudet. Précieuse faculté pour un romancier de -vie et de réalité. Il va écouter, au lieu de voir. Les voix renseignent -plus peut-être que les visages. Ceux-ci livrent leurs sourires ou leurs -grimaces, tout leur mobile clavier. Celles-là ont aussi des expressions -qui les trahissent, et davantage. On parle avec la _voix changée_. On -parle avec une voix de la couleur de sa vie. Est-ce que les religieuses -n'ont pas une voix blanche comme leur cornette? - -Le romancier écoute; il voit aussi, mais il écoute surtout; il prend des -notes sur ce qu'il entend, d'autant mieux qu'il voit moins bien; et -c'est alors le mot topique, les ridicules de pensée saisis dans une -intonation, la hâblerie perçue par un grossissement qui échapperait à -d'autres, le mensonge reconnu à une nuance, quelque chose comme un -demi-ton trop haut, car la voix qui ment se hausse un peu, comme pour -s'enhardir, se donner raison à elle-même. - -Ainsi Alphonse Daudet se mit à écouter la vie, à regarder la vie. Il -devint un observateur réceptif, sagace. Non seulement il perçoit tout, -mais il perçoit vite. Son observation est instantanée. Il a le coup de -foudre en matière de documents. «Je prenais déjà des notes dans les -escaliers,» disait-il un jour, au retour d'un dîner académique dont les -manèges lui avaient donné tout de suite l'idée de _l'Immortel_. - -De ses observations quotidiennes et à l'infini, Alphonse Daudet forma -ces petits cahiers que tous ses amis de lettres lui connaissaient, -bourrés de notes, d'esquisses, de mots, de traits, de silhouettes, -cartons d'artiste, albums de dessinateur. Car il y a du grand -caricaturiste chez lui. Son _Tartarin_ est un type définitif autant que -le Joseph Prudhomme de Daumier. Et certaines de ses notations, comme -celle du comédien Delobelle, secoué de sanglots à l'enterrement de sa -fille, disant: «Il y a deux voitures de maître», sont aiguës et un peu -féroces comme les légendes de M. Forain. En quelques mots, dans ses -livres, aussi dans sa conversation, qui fut merveilleuse, il dessine des -personnages, il les campe avec un tel relief qu'on les _voit_. - -Mais le plus souvent, ils se forment en lui par infiltrations, -accumulations lentes, observations menues et disparates, portraits-types -de plusieurs individus d'un même caractère, qui semblent avoir posé -devant un objectif. Et, en effet, la photographie donne raison à ce -procédé du romancier; on a découvert qu'en superposant les clichés d'une -série de visages appartenant à une famille ou même à une race, on -obtenait le type essentiel de cette famille ou de cette race, les traits -qui leur sont communs et par quoi ils se ressemblent. De même M. -Whistler, qui pour ses portraits exige des séances de pose nombreuses, -chaque fois recommence; mais le portrait en train qu'il efface demeure -en dessous, et le visage définitif n'est que le total de tous les -visages, le type essentiel du modèle, son expression d'éternité faite -avec toutes les expressions quotidiennes. - -M. Alphonse Daudet, lui aussi, a créé ainsi des types généraux: -Tartarin, Sapho, Delobelle, le Nabab, Numa Roumestan, l'Immortel, -statues et bustes où l'observation consolida de supports de fer sa -souple argile du Midi et de Paris. - - * - * * - -Car son oeuvre est faite du mélange de ces deux éléments: Paris et le -Midi. Ce qu'il a peint surtout, c'est _le méridional hors du Midi_, et -spécialement dans Paris. - -Déjà, dans le Midi, le méridional est toute chaleur, gestes et mimique -de comédien, la conversation comme chargée d'un maquillage où tout -apparaît plus grand que nature; il est tout enthousiasme, exagération, -mensonge ingénu, vanité naïve, hâblerie provoquante, de façon à faire -souvenir que le pays de Don Quichotte n'est pas loin. Aussi est-ce par -ironie, à coup sûr, et froid humour, que Stendhal, dans ses _Mémoires -d'un touriste_, prétendait reconnaître le Midi au «naturel». C'est tout -le contraire qu'il faut entendre. Or si le méridional est, chez lui, -bavard, menteur, excessif, il le sera bien davantage ailleurs. Là, dans -ce pays de chaleur, il vit dehors, et le soleil harmonise tout. Il est -un être de _plein air_. Paris lui forme une atmosphère enclose où ses -gestes et sa voix paraissent plus exagérés encore. Il veut être à la -hauteur du milieu, ne pas se laisser intimider, s'imposer et en -imposer--alors, il s'exagère lui-même. Et c'est un provincial pire. Ses -légers ridicules s'accentuent, deviennent énormes. - -Alphonse Daudet s'en rendit compte d'autant mieux qu'il était naturalisé -parisien et même un peu boulevardier. La blague boulevardière se greffa -sur l'humeur déjà narquoise du Nîmois qu'il était, sur ce don de la -_galéjade_ qui est un des signes du Midi. Lui-même l'a constaté: «Il y -a, dit-il, dans la langue de Mistral un mot qui résume et définit bien -tout un instinct de la race: _galéja_, railler, plaisanter.» Chez lui, -le mélange, ici encore, du Midi et de Paris, de la _galéjade_ provençale -et de la blague parisienne a composé un des aspects essentiels de son -talent, cette ironie spéciale si alerte et incisive, si personnelle -aussi. - -Il y a lieu d'admirer combien l'ironie, faculté fréquente en -littérature, est en même temps une faculté souple et nuancée. Chez -Villiers de l'Isle-Adam, l'ironie fut féroce. Nous la trouvons, chez M. -Anatole France, dédaigneuse. Et quant à Alphonse Daudet, son ironie est -attendrie, si on peut dire. C'est-à-dire que le premier mouvement de son -esprit est d'apercevoir le ridicule, le défaut d'un être, la faiblesse -d'une âme, le manque d'équilibre et de justesse, et d'en rire, et d'en -faire rire; mais le second mouvement est de se reprendre, de s'émouvoir, -de voir--au delà de la silhouette comique d'une minute, de la parole -sotte, du geste faux--l'être humain, le pauvre être humain, avec qui on -a des fonds communs de tendresse, de douleur, d'humanité, de solidarité -et, en somme, toute la même destinée. On riait aux larmes et voilà qu'on -pleure un peu. - -Ainsi, par exemple, il s'est souvent attaqué aux ratés; ceux de _Jack_; -et Delobelle, le raté du théâtre; d'autres encore. C'est qu'ils -apparaissent, entre tous, ridicules et, en même temps, touchants. -L'ironie et l'émotion, les deux qualités maîtresses du talent d'Alphonse -Daudet, sont précisément celles qu'il faut pour les peindre. C'est -pourquoi il excelle dans ces portraits. - -L'observateur, qui avait vu juste, s'était égayé; mais aussitôt le -sentimental compatit. Nous nous rappelons, alors, que l'observateur est -myope et qu'ainsi, voyant moins bien, il entend mieux, il entend ce que -les autres hommes n'entendent pas. Peut-être a-t-il entendu le bruit -des larmes dans les yeux... - -Or les larmes sont contagieuses. Et Alphonse Daudet, après avoir raillé, -s'émeut. La faculté des larmes est aussi naturelle chez lui que la -faculté du rire. Cela résulte peut-être d'une adolescence inquiète dans -un foyer où le malheur frappait aux vitres: «sa mère avec de grands yeux -tristes» a-t-il écrit. - -En tous cas, c'est un don précieux pour quiconque prend la parole devant -la foule: orateur, écrivain, que ce don d'émouvoir, mouiller les yeux, -faire jaillir la source divine et salée de ce rocher des coeurs qu'on -croyait mort. Alphonse Daudet le possédait et lui dut pour une part le -grand succès de ses romans; à l'apparition de _Jack_, George Sand lui -écrivait: «Votre livre m'a tellement serré le coeur que j'ai été trois -jours sans pouvoir travailler.» - -Ce sentimental, côte à côte avec l'observateur, c'est le poète qui vit -dans le romancier et toujours intervient. Parfois même, après l'époque -des débuts, et tout le long de l'oeuvre, le poète recommença à parler -seul: L'_Arlésienne_ est plutôt, et restera, un poème de Provence, comme -_Mireille_; Le _Trésor d'Arlatan_, tout récent, avec ses paysages -camarguais, sa sorte de sorcellerie paysanne et son merveilleux du Midi, -fait songer à une idylle tragique d'un poète du félibrige, comme si -Alphonse Daudet avait voulu se prouver à lui-même, pour une fois et par -jeu, le poète provençal qu'il aurait pu être. - -Subtil moyen de leurrer sa nostalgie! - - * - * * - -Mais n'a-t-il pas emporté le Midi avec lui, surtout le soleil, qui fait -la vie de son style? Quand on le lit, on lui applique la jolie phrase de -Sainte-Beuve qu'on dirait trouvée pour lui: «Il a le style gai et qui -laisse passer des rayons.» Cette manière claire n'est pas obtenue sans -peine. La journée, quand elle est la plus lumineuse, est sortie d'un -matin de brouillard. Alphonse Daudet, comme Balzac, comme tous les -créateurs de vie, est attiré d'abord aux péripéties, au mouvement du -drame et des êtres. Surtout que lui n'a pas de sang-froid et court d'une -haleine jusqu'au bout du roman. Mais, ensuite, il revient sur ses pas. -Souvent il a récrit un livre plusieurs fois, les feuillets du manuscrit -étant divisés par moitié ou par tiers. Les phrases alors s'enjolivent, -se concentrent. Il y a, dans sa manière, quelque chose d'égratigné, -d'incisif, les hachures de l'eau-forte, les coups de crayon saccadés, où -se continue la nervosité de la main. Et puis des grâces ajoutées, des -roses piquées, des bijoux silencieux qu'une main de femme y entremêla. -Collaboration amicale et avouée: «Notre collaboration, un éventail -japonais: d'un côté, le sujet, personnages, atmosphère; de l'autre, des -brindilles, des pétales de fleurs, la mince continuation d'une -branchette, ce qui reste de couleurs et de piqûres d'or au pinceau du -peintre», a écrit Mme Alphonse Daudet qui fut ainsi «compagne de sa vie -et compagnon de ses idées», comme observa Vallès dans _Jacques -Vingtras_, à propos du ménage Michelet (sans compter que Mme Alphonse -Daudet produisit, en outre, toute une oeuvre personnelle: _Enfants et -Mères_, _Fragments d'un livre inédit_, etc., d'intimité subtile, -émouvante et bien féminine). - -Quant à l'oeuvre d'Alphonse Daudet, on peut dire pour la résumer, -qu'elle offre un fécond mélange d'imagination et de documents, oeuvre de -poète et d'observateur, qui enveloppa dans son style chatoyant la -réalité indispensable. Ainsi les châsses dont tout l'or et les -pierreries ne seraient rien pour éblouir les fidèles sans, au fond, -quelque ossement qui les transfigure. - - - - -MARCELINE DESBORDES-VALMORE - - -Marceline Valmore est la plus grande des femmes françaises. A ceux qui -insistent, aujourd'hui, sur l'infériorité des femmes, sur leur -incapacité foncière et pour ainsi dire organique, il suffit de répondre -par ce nom-là, une femme tout uniquement de génie, mieux que Georges -Sand, trop consacrée, et qui, vraiment, ne fut, elle, qu'un homme de -lettres. - -Le signe de sa gloire, une gloire très tendre et très auguste, c'est que -tous les poètes en ce siècle l'ont aimée également: Hugo, Baudelaire, -Lamartine, assez chiche d'éloges, qui lui dédie des strophes d'encens; -Vigny, qui l'appelle le plus grand esprit féminin de notre époque; -Michelet, qui écrit: «Le sublime est votre nature»; Sainte-Beuve, qui -trace d'elle un subtil pastel, poussière d'immortalité!--puis lui -consacre tout un livre; et d'autres encore: Barbey d'Aurevilly, -Banville, Verlaine,--garde d'honneur autour de sa vie, autour de son -tombeau, où sans cesse des mains pieuses arrachent les herbes d'oubli, -restaurent ce nom qui doit durer. - -Qu'est-ce qui lui vaut ce culte ininterrompu des poètes? C'est que, en -la lisant, on se prend à l'aimer comme une mère. Elle attendrit comme si -elle était notre mère. C'est notre mère en double, dirait-on. Et comment -chercher des défauts à une mère? Oui! sa poésie n'est pas précisément -l'art que nous goûtions le plus. Pas de dessous, d'infini de rêve, de -style subtil et rare. Mais c'est notre mère; c'est une femme et exquise. -Elle, surtout, a fait de la poésie vraiment féminine. Elle a un _sexe -littéraire_. Elle a le cri des entrailles, la couvée silencieuse, les -larmes promptes, les soubresauts de la passion, les déchirements, les -trouées lumineuses, les jets de sang, comme a dit Barbier, les jets de -sang de ses paumes, de ses pieds, de son front couronné d'épines, de son -flanc percé, de toutes les blessures divines de cette Crucifiée de -l'art. - - * - * * - -Quelle existence fut plus cahotée, instable, douloureuse, assombrie sans -cesse par les mécomptes, la mort, la pauvreté? Comme par un signe de -prédestination, elle était née devant un cimetière et joua, enfant, dans -l'herbe des tombes. A quinze ans, la ruine. Son père était peintre -d'armoiries d'équipages et d'ornements d'églises. Or la Révolution avait -éclaté, ne voulant plus ni carosses, ni culte. La mère meurt. Marceline -doit aider à vivre le père pauvre et sept enfants plus jeunes. Elle se -résout au théâtre. Vers l'année 1804, elle est en représentations à -Paris. C'est Grétry qui, l'ayant entendue par hasard, lui fit chanter sa -_Lisbeth_. Elle avait déjà un air si brisé, si triste! Le musicien -l'appelait: «Mon petit roi détrôné.» Dix ans de cette vie-là en -province, à l'étranger, jouant à la fois les jeunes premières dans la -comédie et les dugazons dans l'opéra. Puis elle cesse de chanter. Elle -en donna plus tard à Sainte-Beuve l'adorable raison: Ma voix me faisait -pleurer moi-même.» - -Qu'était-il arrivé? Une peine profonde, un amour non payé de retour, un -de ces misérables essais de bonheur d'où on sort plus morne et plus -seul, et après lequel certaines femmes d'élite jettent pour jamais la -clé de leur coeur dans l'éternité. Quel fut cet amour? Marceline en -parla partout, sans cesse dans tous ses vers, et ne l'a nulle part -nommé. Quelques-uns, aujourd'hui, ont voulu élucider le mystère, banale -curiosité! L'important pour son oeuvre, c'est que jamais elle ne se -consola. Grand chagrin d'amour qui devait, jusqu'au bout, se lamenter au -travers de sa vie, blessure d'eau ruisselant parmi les roches, accrue -par l'obstacle des roches, sans qu'on sache de quelles hautes et -lointaines collines la source a commencé de jaillir! - -Même très tard, dans l'apaisement de l'âge, elle évoque encore cet amour -dont elle est restée pâle, comme soufrée à jamais de cet orage du matin. -Elle écrit à Pauline Duchambge: «La _seule_ âme que j'eusse demandée à -Dieu n'a pas voulu de la mienne. Quel horrible serrement de coeur à -porter jusqu'à la mort!» - -Pourtant elle avait uni sa vie à un autre homme, le comédien Valmore, -qui fut probe et bon. - -Mais le malheur, toujours acharné, s'obstina après son foyer: elle -perdit successivement ses deux filles dont les doux visages s'encadrent -si souvent dans ses strophes: Ondine, puis cette frêle et frileuse Inès, -qui mourut en plein printemps, comme une rose phtisique. - -Avec cela, sans cesse une vie étriquée, incertaine, besogneuse. Ses -chants divins ne lui rapportaient rien. Une gêne permanente, qui allait -parfois jusqu'à la misère, aux crises noires. - -Et pas même la pitié de la mort! Elle vécut vieille, jusqu'à -soixante-treize ans, avec l'horrible malchance finale d'une maladie -cruelle qui la tint deux années dans son lit, impotente, déjà comme de -l'autre côté de la vie, où elle s'occupa jusqu'à sa dernière heure de -corriger de nouveaux vers, ceux qui ont constitué les poésies posthumes -et contiennent ses chefs-d'oeuvre: _Jours d'Orient_, _la Couronne -effeuillée_, _les Roses de Saadi_. - -Et n'est-il pas naturel, après une telle vie, qu'il semble en la -lisant--comme elle a dit d'un autre--qu'on sente souffrir le livre dans -ses mains? - - * - * * - -D'ailleurs même avec une destinée clémente, elle eût été malheureuse. -Elle fut de ces sensitives se tourmentant elles-mêmes, souffrant pour -des riens, pour des nuances. Elle fut de ces inquiètes qui peuvent dire -comme Lamennais: «Mon âme est née avec une plaie.» - -Or cette plaie native s'élargît et saigna par l'amour. Valmore a surtout -aimé. Toute femme qui écrit peut se définir d'un mot, celui -qu'elle-même, à son insu, emploie le plus fréquemment. Ainsi le mot -«étreindre» pour George Sand. Quant à Valmore, son verbe serait «aimer». -Toute sa souffrance vient de l'amour, et aussi son génie. Celui-ci, est -tout amour. Sapho moderne, elle a trouvé, pour exalter et regretter son -premier amour mort, des accents frémissants--flammes et roses!--qui -dépassent de loin les poètes, même illustres, dont les _Nuits_ -paraissent, en regard, bien déclamatoires et fausses. D'ailleurs, elle a -exprimé toutes les amours: amour de jeune fille, d'amante heureuse ou -délaissée, d'épouse, de mère. Elle a dit toutes les nuances du grand -cri. Et avec des trouvailles d'une intensité inouïe. «Tu ne sauras -jamais à quel point je _t'atteins_», dit-elle à l'homme qu'elle aime. -Puis vient cette notation, si spéciale à la femme en amour, de songer à -la mère de l'amant qu'elle adore, par qui il fut aussi aimé d'un amour -de femme illimité. C'est presque une jalousie, mais très douce, à cause -des souvenirs communs. Et elle a ce cri virginal pour s'affirmer plus -aimante: «Plus grand que son amour, mon amour se donna.» A propos de ses -enfants, elle note: «Cet amour-là fait souffrir aussi, comme l'autre.» - -Cent choses d'une psychologie, d'une pénétration, d'une divination qui -va jusqu'au plus secret de la tendresse, jusqu'au plus tenu des fibres -intérieures, jusqu'au plus infinitésimal des contacts du coeur avec les -autres coeurs; et tout cela vu comme aux lueurs d'un éclair, tout cela -pathétique, attendrissant, comme si, chaque fois, elle avait pleuré sur -son vers au moment où il se traçait sur le papier, et qu'il fût né moins -dans l'encre que dans une larme. - -Car tout aboutit invariablement à des désespoirs, pour cette âme -nostalgique et trop sensible. Fragile âme blanchie, d'un blanc frileux -et qui vite s'écroule en pleurs, comme la gelée, en hiver, sur les -vitres. Pourtant Valmore fut plus forte que la douleur et le malheur. -Elle avait adopté une sûre défense, ce mot céleste, pour sa devise et -son cachet: «_Credo_, je crois.» Ce que Sainte-Beuve toujours un peu -malicieux traduisait ainsi: je suis crédule. - -Eh bien! non! Elle crut vraiment. L'amante devint chrétienne. Dans la -Sapho se leva une sainte Thérèse. Celle qui avait eu des cris de passion -trouva des hymnes de foi. Elle reporta à Dieu tout l'amour qu'elle avait -égaré sur les créatures et les choses d'ici-bas, dont plus aucune -dorénavant ne l'attirait et ne la valait. «Tous mes étonnements sont -finis sur la terre», soupire-t-elle avec mélancolie. - -Encore un temps, elle reste imprégnée de l'ancien amour profane. Déçue -dans ses affections terrestres, elle s'en retourne à Dieu avec les mêmes -lèvres et les mêmes incantations amoureuses. On la dirait maintenant -l'amante de Dieu. Est-ce que Sainte Thérèse aussi ne parlait pas à Jésus -comme à un bien-aimé? On connaît ses mystiques effusions si passionnées: -«L'amour que je t'ai voué me meut tellement que, n'y eût-il pas de ciel, -je t'aimerais et n'y eût-il pas d'enfer, je te craindrais. Je me donne -à toi sans rien te demander; même sans espérer ce que j'espère, je -t'aimerais encore autant.» - -Quant à Valmore elle s'épure bientôt, pacifiée, purifiée. La passion -véhémente se cargue. Ses poèmes prennent quelque chose de chuchoté, de -confidentiel. C'est la prière avec la naturelle confiance et aussi le -naturel effroi, cette nuance caractéristique de l'adoration chrétienne. -Elle parle à son Père, lui raconte ses peines anciennes et les glorifie -quand même. Elle a des hymnes, des oraisons, des litanies, revenues du -fond de la petite enfance. Les strophes se déplient comme les -mousselines retrouvées de sa toilette de première communiante... Ah! les -uniques paroles de prières qu'elle a su trouver, après les uniques -paroles d'amour. Baudelaire, férocement misogyne, se demandait quelle -conversation les femmes peuvent bien avoir avec Dieu et pourquoi on les -laissait entrer dans les églises. Il n'avait pas songé à Valmore, qu'il -aimait pourtant, ni aux prières que sont tels de ses poèmes, des prières -câlines, abandonnées, immatérielles pour ainsi dire, paraissant ne plus -appartenir à la terre et être le bruit d'une âme qui est déjà plus près -de Dieu que de la vie. - - * - * * - -D'ailleurs, toujours elle donna cette impression de planer. Elle plana -même, et surtout, au-dessus de la littérature. Les modes n'eurent aucune -prise sur cet art inné, qui, dans sa sincérité, trouva une note, un -accent, un style, un vers à peine condensé au fur et à mesure, mais -demeuré presque invariablement le même à travers une production de -cinquante années. Même la formidable révolution romantique n'eût point -de prise sur elle et ne l'influença en rien. Or d'être instinctif, son -génie précisément fut novateur. Elle a presque autant inventé que Victor -Hugo quant à la prosodie, et aux détails du vers. La première, elle -réemploya avec fréquence les mètres impairs; vers de cinq, de sept, de -neuf, de onze, de treize syllabes. Et comme elle y réussit! - - D'un ruban signée - Cette chaise est là - Toute résignée - Comme me voilà! - -_Comme me voilà!_ N'est-ce pas déjà tout le ton, toute la simplicité -émouvante de Verlaine, Verlaine qui fut un fils d'elle, né de sa divine -maternité poétique, filialement en aveu du reste, et aux aguets dans ses -_Poètes maudits_ pour qu'on lui rende honneur, à celle d'où il sort. -Quel honneur pour elle d'être son initiatrice et la mère d'un tel fils! - -Comme lui, elle avait déjà tout ceci: exquis abandon, simplicité de -l'âme, négligé des mots, adorable déshabillé de la phrase--comme au saut -du lit--faisant sa prière du matin. Et aussi ce quelque chose de -susurré, de gémi, d'à peine convalescent, d'inquiet et cependant de -confiant, chambre de malade à la fenêtre ouverte sur un commencement -d'avril. - -Et déjà les familiarités charmantes, ce sans-façon presque _parlé_ qui -enlève au vers toute allure déclamatoire et du Midi, son grand geste. -Elle aussi, comme Verlaine, revendiqua le Nord, son Nord, cette ville de -Douai avec un beffroi et des demeures à pignon, où elle demandait -d'aller mourir, qu'elle appelait si joliment «ma natale» et dont les -souvenirs, la Notre-Dame, la vallée de la Scarpe, les tours, les jardins -ponctués d'abeilles, emplissent son oeuvre, influencèrent son art. -(Celui-ci, en prit ce qui caractérise tout art du Nord: la nuance). - -Souvent également les répétitions, les allitérations, affectées dans la -suite par Verlaine et les plus récents poètes: - - Une autre, une autre, et puis une autre l'entendra! - -Enfin maints mots transposés, inventés ou composés, mais avec quelle -délicate prudence toujours heureuse: _angéliser_, _entr'aîler_. - -Mais pourquoi s'ingénier aux nuances de toutes les plumes et de tous les -duvets quand le cygne sanglotant s'est envolé si haut et pour toujours -dans des ciels d'éternité! - - - - -M. J. K. HUYSMANS - - -M. Huysmans qui, à ses débuts, collabora aux _Soirées de Médan_, eut -l'air d'acquiescer à la manière naturaliste, n'y trouva en réalité qu'un -moyen de satisfaire son naturel pessimisme. Peindre la laideur, les -vices, les misères, la chair triste, les coeurs pourris, les linges -sales, c'était l'occasion d'exprimer son dégoût de la bassesse -contemporaine. Vite il chercha à s'en évader. Comme Baudelaire, après sa -moisson de «fleurs du mal», il eut ses «paradis artificiels», c'est _A -Rebours_. Mais ceci n'était qu'une étape et, dans _En Route_, il raconta -ensuite, nous ne voulons pas dire une conversion, mais une crise -religieuse singulièrement pathétique. - -Il s'agit d'un homme, las des êtres et des livres, qui se met à -fréquenter les églises, les offices, se lie avec un prêtre éclairé, va -passer un temps de retraite dans une abbaye de Trappistes et, confessé, -communié, rendu à Dieu, rentre dans la vie et dans Paris en concluant: -«Ah! vivre, vivre à l'ombre des prières de l'humble Siméon, Seigneur!» - -Y a-t-il là une simple affabulation de roman? Est-ce uniquement pour se -documenter que M. Huysmans, depuis ces dernières années, à la surprise -de ceux qui le connaissaient, devint peu à peu l'assidu des messes, des -saluts, pélerina de Saint-Sulpice et de Saint-Séverin aux chapelles -privées et singulières de Paris, celle, par exemple, si curieuse, des -Bénédictines du Saint-Sacrement, rue de Monsieur, où il alla lotionner -ses yeux las à la fraîcheur des cantiques, se désaltérer à l'orgue, aux -affluents débiles que sont les voix des nonnes chantant au jubé, tandis -que le fleuve de l'orgue déferle... - -Nous savions aussi qu'il s'était instruit dans toute la Mystique, -familier avec sainte Thérèse, Catherine de Gênes, Emmerich, Ruysbroeck -l'Admirable. - -Enfin, n'alla-t-il pas lui-même s'interner un moment dans le silence -d'un cloître champêtre de la Trappe? Ce Durtal qu'il nous y montre, en -proie à Dieu, est-ce lui-même et subit-il de son côté la crise de foi -qu'il nous décrit? S'agit-il d'une autobiographie, et fait-il allusion à -son cas quand il s'écrie: «Je suis allé à l'hôpital des âmes, à -l'Eglise?» On pourrait le croire, tant l'analyse est aiguë, minutieuse, -d'autant plus que souvent, au lieu d'objectiver, de créer des -personnages fictifs, M. Huysmans, dans ses romans, en revient toujours à -lui-même, et que ce type de Durtal, apparu déjà en un précédent livre, -semble raconter ses propres états d'esprit et se transposer en une -personnelle et successive vivisection d'âme. - -Il y a lieu de le supposer d'autant plus que, parmi les causes de ce -ralliement à Dieu, le romancier signale, chez Durtal, l'ennui de vivre -et le dégoût du monde. - -Or M. Huysmans aussi nous offre encore une fois les mêmes symptômes -personnels depuis ces dernières années. Il a avéré une misanthropie -sincère. Après avoir fréquenté des artistes, des écrivains, naguère, il -s'est soudain replié sur lui-même, comme le converti du roman, lui aussi -solitaire, aigri, malade, dépris, n'allant nulle part, ayant renoncé aux -milieux littéraires et mondains où sa noble nature franche ne pouvait -s'accommoder des mensonges, vilenies, abdications, promiscuités. -Isolement logique! Subtil et magnifique dans son art, il devait se -trouver, en s'élevant, de plus en plus isolé. Qui ressemble aux grandes -âmes? L'océan gémit parce qu'il est dépareillé. Tous les traits et les -mobiles qu'il prête à Durtal, sa vie elle-même nous en offre l'exemple. -N'est-il donc pas permis d'imaginer que cette crise religieuse qu'il -peint avec tant d'intensité fut la sienne? Voyez alors l'avertissement -singulier de la destinée et les correspondances mystérieuses entre les -choses: M. Huysmans habite depuis longtemps un calme logis de la rue de -Sèvres faisant partie d'un ancien couvent de Prémontrés aux toits de -tuiles fanées, comme s'il avait fallu d'abord que cette âme fut investie -en silence, cernée par tout ce qu'il y a de foi, d'encens induré, de -prières survécues dans les vieilles pierres qui furent une abbaye. - - * - * * - -Dans le cas où la crise religieuse que _En Route_ raconte lui serait -personnelle, on peut dire que l'écrivain s'en est venu de loin vers -Dieu. On connaît ses oeuvres de début, osées, charnelles: _En Ménage_, -les _Soeurs Vatard_, le _Drageoir à épices_. Littérairement, il fut, -entre autres, _un odorat_, à preuve ce nez busqué et embusqué sur son -profil maigre, un nez de proie, un nez qui lui donne une tête d'oiseau -de proie, de grand vautour chauve. Or, il aima l'odeur du péché, nota -les relents coupables de la femme, tout ce qui monte, faisandé et blet, -de la grande ville. Car le péché est surtout odeur. Eprouva-t-il une -sensualité nouvelle à subodorer la senteur maladive des églises: nappes -d'autel défraîchies, encens fané et cires--mortes de se pleurer? - -Déjà dans _A Rebours_ on pouvait prévoir la crise religieuse. Il y fit -le tour des idées et des vices, perversités extrêmes des décadences, -péchés contre l'Esprit et contre nature, après quoi sembla s'annoncer -l'approche de Dieu. A la fin, Des Esseintes, courbaturé de trop de -coupables délices, tombait à genoux; et, au-dessus des fards, des -tableaux pervers, des lits défaits, une prière clôturait l'oeuvre et -s'envolait, oiseau blanc, dans le blanc de la page finale. C'est que, à -la suite de ce livre, il ne restait plus à prendre qu'un des deux partis -indiqués par Barbey d'Aurevilly à Baudelaire après les _Fleurs du mal_: -«Ou se brûler la cervelle, ou se faire chrétien.» - - * - * * - -Nous ne savons pas si M. Huysmans s'est fait chrétien, mais il a écrit -en tout cas une oeuvre chrétienne. Nous voyons chez Durtal -l'acheminement, les étapes de la foi, les voies de la grâce, la -manigance céleste, le minime et quotidien accroissement, le léger vent -qui vient des plages du ciel et accumule, sable à sable, ces dunes d'or -dont une âme d'élite va s'ourler et qui la sépareront de la vie -mauvaise. Nous assistons à cette cure sévère qu'est un séjour à la -Trappe: efforts, prières, tentations dernières de la volupté, embûches -de l'esprit, blasphèmes, rires, objections, négations.--«Mais si -c'était intelligible, ce ne serait pas divin!» Et enfin la victoire -céleste! Lutte pathétique où renaissent les orages de Pascal. Sans -compter que cette langue de M. Huysmans, toute admirable, ajoute le -frisson de ses teintes électriques, vénéneuses, d'un ciel pourri où se -lèvent soudain des mots qui sont un lys de Memling, une clé ouvrant sur -le mystère, la plaie de Jésus qui ne saigne plus, mais s'effeuille, -dirait-on. Intensité de psychologie inouïe, à croire que M. Huysmans ne -décrit que ce qu'il a ressenti, vécu, et que lui-même, aujourd'hui, est -une grande âme de plus vaincue par ce que Chateaubriand appelait «le -génie du christianisme.» - - * - * * - -Car Chateaubriand marche en tête de cette troupe sacrée qui aura -appartenu à l'Eglise. N'est-ce pas merveilleux, en un temps où on disait -la foi morte, de constater combien de grands écrivains de notre siècle -ne l'auront pas quittée ou y seront revenus? La religion peut en -revendiquer beaucoup: outre Chateaubriand, Lamartine aussi, et Barbey -d'Aurevilly, d'un catholicisme absolu quoique ostentatoire; Baudelaire -qui fut lui-même un poète, un peu satanique aussi, mais seulement en -tant qu'il y a des gargouilles de démons aux flancs d'une cathédrale. -Puis Veuillot, spadassin de Dieu, et Hello, d'une foi si lyrique et qui -s'exaltait en effusions de grands arbres. - -Et Villiers de l'Isle-Adam, qui, sur son lit de mort, tenait dans ses -mains, déjà de la couleur de la terre, les épreuves d'_Axel_, pour avoir -le temps de les corriger selon la Foi. - -Et Verlaine, enfin, qui lui-même a raconté sa conversion dans un lieu de -retraite où «le chevalier Malheur» l'avait mené. Et l'éclosion, dans cet -abandon, de ce livre _Sagesse_ où le poète inventa des litanies -nouvelles. «Fils soumis de l'Eglise, le dernier en mérites, mais plein -de bonne volonté», déclara-t-il dans la préface. - -M. Huysmans est-il «en route» pour le même aveu et la même conclusion? -Il n'y aurait qu'à s'en réjouir, et de ce qu'il entre à son tour dans -cette lignée où déjà son grand talent lui assignait une place, royaux -esprits qui, durant tout le siècle, se passèrent de main en main, comme -les coureurs antiques, le flambeau de la Foi allumé à l'étoile de -Bethléem. - - * - * * - -Littérairement on peut conclure que M. Huysmans avec: _A Rebours_, -_Là-Bas_, _En Route_, aura terminé un triptyque comme ceux que -peignaient les peintres de sa race--il est originaire de Bréda--ces -maîtres hollandais et flamands dont il a l'imagination fiévreuse, le -coloris massif et violent. - -On songe surtout devant ces trois livres au triptyque de Quentin Metzys -qui est au Musée d'Anvers, un des chefs-d'oeuvre de tous les siècles et -de toutes les écoles. - -Dans le volet de gauche, Hérodiade est assise à côté du Tétrarque à la -table du festin où, parmi les roses, les cristaux, les argenteries, -songe le chef décapité de Jean-Baptiste que la favorite taquine du bout -de son couteau d'or comme un fruit de plus parmi les autres fruits du -dessert. Salomé vient de danser. L'odeur du sang se mêle à l'odeur du -sexe. Volupté, cruauté, complication des vieillesses de l'âge et des -vieillesses du temps, raffinement des décadences. Ce volet-là c'est _A -Rebours_. - -Dans le volet de droite un bûcher mauvais s'allume. Des hommes aux -visages déformés, aux yeux de concupiscence, y jettent des sortilèges et -des maléfices, cherchent dans les flammes des formes qui s'enlacent, se -pâment, défaillent. Le feu a l'air de sortir par un soupirail de l'Enfer -soudain ouvert. Ce volet-là c'est _Là-Bas_. - -Et voici le panneau central: la figure lamentablement douloureuse, mais -tendre, de Jésus, victime expiatoire, Christ dépendu, dont la plaie au -flanc coule, intarissable, offre sa fiole rouge, élixir de guérison, -dans cette grande pâleur séculaire... Salut permanent et immanquable! -C'est _En Route_, livre principal au travers duquel Jésus repose... - -Triptyque littéraire, admirable et qui a déjà un air d'éternité, la -patine des oeuvres qui sont dans les musées. - - - - -LAMARTINE - - -Après cent ans écoulés, la parole de Humbold reste vraie: «Lamartine est -une comète dont on n'a pas encore calculé l'orbite.» Car, même -aujourd'hui, il est difficile de préciser la parabole de cet errant du -génie qui a laissé un peu de lui dans toutes les âmes. - -Lamartine! ah! le doux nom! et quel coup d'archet sur nos souvenirs! -N'est-ce pas lui, quand nous le lisions à quinze ans, au collège, qui -nous fut la première révélation de la Poésie? Au même moment, il nous -fut aussi la première révélation de la Femme, car ses vers à Elvire et à -Graziella donnaient comme un visage aux rêves encore informulés en nous. - -Lamartine nous a suscité jadis toutes ces émotions-là. Nous l'avons plus -qu'admiré; nous l'avons aimé. Voilà pourquoi la lecture, plus tard, en -paraît fade et décolorée. - -Il en est de ses poèmes comme de ses lettres d'amour, qu'on ne doit -jamais relire; ce n'est pas qu'elles soient autres, mais nous-mêmes -nous avons changé; nous n'avons plus l'âme qu'il faut, l'âme ancienne -toute neuve et impressionnable. - -Pour Lamartine aussi il vaut mieux _se souvenir de l'avoir lu_--lui qui -nous demeure, à travers les années, comme la douceur d'un ancien amour! - - * - * * - -Et pourtant, qui fut jamais plus poète, dans le sens originel et -foncier? Chez lui, la poésie était un acte spontané de la nature, comme -la respiration ou la circulation du sang. Il était lyrique de la tête -aux pieds, a-t-on dit. - -Il a chanté sans savoir comment ni pourquoi, comme la mer, et comme la -forêt--frère lui-même de ces infinis qui rendent tous un son pareil! - -Car il n'avait rien appris. C'est un ignorant qui ne sait que son âme, -observa un jour Sainte-Beuve. Tout au plus connaissait-il l'irrémédiable -mélancolie de son précurseur Chateaubriand, âme orageuse à l'image et à -la ressemblance de ses horizons maritimes de Bretagne, et les sublimités -de la Bible dont précisément, dans son entourage, on s'occupait beaucoup -à cette époque. Deux de ses amis, M. de Genoude et M. Dargaud, avaient -traduit les _Psaumes_ et les _Livres_. Lui-même apparut comme un jeune -roi David, ayant songé d'abord à intituler ses Méditations _Psaumes -modernes_, comme l'atteste le premier manuscrit retrouvé. Et il avait -vraiment l'éloquence douloureuse du psalmiste et des prophètes, celui -que George Sand appela le Jérémie de la Restauration. - -Son succès fut immédiat et prodigieux: en un soir, ayant dit ses -premiers vers dans le salon de Mme de Saint-Aulaire, où venaient Guizot, -Decazes, Villemain, toutes les jeunes gloires du moment, il était devenu -célèbre. - -Son premier livre, accueilli avec tremblement par l'éditeur Nicolle, fut -tiré en peu de temps à quarante-cinq mille exemplaires. Tout le monde le -lut, s'enthousiasma, pleura. Dans les promenades publiques, dans les -jardins, on s'isolait pour lire sous les arbres les vers des -_Méditations_. - -C'est que, par un miracle unique, son âme s'était trouvée en communion -avec tous. Il avait été l'âme de la foule. Il avait été les eaux de sa -soif, la parole de son attente. Après tant de ruines, de secousses et de -révolutions, après tant de négations, le poète était apparu disant -l'éternité et la certitude de Dieu, parlant d'idéal et d'infini. A cette -foule qui avait traversé la nuit et cru mourir, dont on avait conduit -les pères en troupeaux à la guillotine, puis aux boucheries plus -sanglantes encore de la guerre, il venait dire: «L'homme est un _dieu_ -tombé!...» - -Et puis, il y a autre chose: ce commencement de siècle qui marquait une -renaissance était comme une puberté qui s'élabore; il avait les -troubles, l'incertitude, l'angoisse sans cause, la mélancolie de la -vierge qui devient nubile et sent déjà l'avenir lui tourmenter le sein. - -La poésie de Lamartine répondit à tous ces vagues élans, elle qui, non -contente de diviniser la vie, divinisa l'amour. Ah! ce fut même son plus -suave enchantement! Le «dieu tombé» retrouvait dès ici-bas un ciel dans -l'amour, l'amour plus fort que la mort elle-même, puisque l'amante -soupirait à l'amant: «Je ne comprends pas le ciel même sans toi!» - -Le _Lac_, les stances à Elvire, l'élégie du _Premier regret_ donnaient -un avant-goût d'infini: «O temps! suspends ton vol!» et promettaient des -minutes divines où, vivant--grâce à l'amour--on vit déjà d'éternité! - -Et cela n'apparut pas comme une imagination impossible, un leurre -consolant de poète. Il prêchait d'exemple. On voulut aimer à sa façon; -il avait créé une nuance nouvelle d'aimer et d'être aimé, car on savait -que lui-même avait vécu de telles amours. Ses aventures italiennes, la -mort de la pêcheuse de Procida faisaient autour de sa jeune tête de -héros un nimbe de légende et de mélancolie. On ne l'en aima que -davantage--et d'avoir l'air si triste, étant si beau. - -Il disait: «Nulle part le bonheur ne m'attend!» dès la première pièce de -son premier livre; et plus tard, dans le poème sur la mort de sa fille, -il se nommait encore «un homme de désespoir». - -D'un bout à l'autre la même attitude et la même parole: «Voyez s'il est -une douleur comparable à la mienne!» Lamentation prodigieusement habile, -si elle n'eût pas été sincère. Certes ce n'est pas un mot de dieu, de -génie ployant sous la croix de son art. C'est le mot de la mère; d'une -femme. Jésus lui disait: «Ne pleurez pas sur moi!» Voilà le mot vrai; la -posture qu'il fallait. Mais si le poète y eût gagné à nos yeux, la foule -aime mieux ceux qui demandent sa pitié. - -Et elle donna tout à Lamartine: sa pitié, son admiration, son temps, ses -larmes, son or, son délire. Il fut vraiment, selon l'image de -Shakespeare, porté en triomphe sur tous les coeurs. - -Ce triomphe dura vingt ans, vingt ans d'une existence comme une féerie. -«Vous auriez dû être roi», lui disait un jour un de ses flatteurs. Il -vécut tel: aimé, acclamé, dans un luxe qu'aucun poète n'avait jamais -connu, semant les secours et les dons, voyageant avec une suite, -partant sur un navire acheté par lui pour cet Orient mystérieux qu'il a -décrit et où les Arabes du désert eux-mêmes, frappés de sa royale -prestance, l'appelaient l'_émir frangi_. - -Si habitué à ces hommages unanimes, à ce culte et à cette frénésie de -respect qu'un jour, à propos d'un jeune écrivain qu'on le priait de -protéger, il déclara avec une fatuité touchante: «Il ne fera jamais -rien. Il n'a pas été ému en me voyant.» - - * - * * - -Malheureusement, la Poésie, qui lui avait donné tant d'années de gloire -et d'une existence sans pareille, ne sut pas le retenir exclusivement. -Déjà, en 1831, il avait publié sa _Politique rationnelle_ et brigué un -mandat législatif. On prétend même qu'il n'entreprit son lointain voyage -en Orient que par dépit de cet insuccès. Or ce voyage devait, par un -hasard inouï, le pousser, à son retour, plus décidément encore du côté -de la politique. Il avait rencontré dans les solitudes perdues du Liban -cette bizarre lady Esther Stanhope, qui lui avait dit, après avoir -consulté les étoiles et lu les signes de sa main--géographie mystérieuse -des passions et des destinées: «L'Europe est finie; la France seule a -une grande mission à accomplir encore. Vous y participerez.» - -Le superstitieux poète crut à l'horoscope de cette magicienne en -cachemire jaune et turban blanc, qui fumait devant lui une longue pipe -orientale; et dès son retour, sans doute, il rêvait déjà de réaliser son -oracle, tandis que le navire, en route pour la France, marchait d'étoile -en étoile... - -Bientôt il se fit élire à la Chambre: - ---Où allez-vous vous asseoir dans l'Assemblée? lui demanda un de ses -amis. - ---Au plafond! - -Ceci marquait chez Lamartine lui-même la sensation qu'il se trouverait -peu à sa place parmi les intrigues et les roueries d'un Parlement. - -Comment! le mélancolique poète allait s'occuper de politique et tenter -de diriger l'opinion? Mais est-ce que le clair de lune ne gouverne pas -la marée et n'attire pas avec ses yeux la souffrance de la mer? - -Lamartine, lui aussi, rêvait d'attirer le peuple à lui. Il avait mis -Dieu dans la poésie et dans l'amour. Il voulut mettre Dieu dans la -politique--le mot est de lui--créer une République évangélique où on -gouvernerait la nation par ses vertus. - -Il faillit presque y parvenir dans cette extraordinaire aventure de la -Révolution de 1848 qu'il prépara avec les _Girondins_ et dont il fut le -promoteur et le héros. On ne peut pas lire aujourd'hui sans -stupéfaction les détails du rôle qu'il joua à ce moment: sa lucidité -d'esprit, son audace, son courage durant ces jours où, grâce à ce -magnétisme, à ce _fluide charmeur_ qui furent toujours en lui, vingt -fois il arrêta l'anarchie; où vingt fois il prit la parole, tête nue, -sous les fusils braqués, bravant la mort, nouvel Orphée qui apprivoisa -le lion populaire et l'entraîna avec des chaînes de fleurs. On connaît -sa phrase célèbre sur le drapeau tricolore qui n'était qu'une sublime -inspiration de plus après tant d'autres, où son patriotisme, pendant ces -journées de février, se multiplia. - -Dans l'hagiographie, on apprend que certains saints vécurent toute leur -vie en état de grâce. - -On peut dire de Lamartine qu'il a été toujours en état de génie. - - * - * * - -Mais le génie ne va pas sans la couronne d'épines. Lamartine porta la -sienne. Que n'était-il resté à la porte de la République! Platon l'eût -couronné de roses. Des plus hauts sommets de la popularité il tomba, -selon la parole de Milton, dans les mauvais jours et dans les mauvaises -langues. La Révolution avait achevé de le ruiner. Quelques semaines -avant les événements de février, un traité lui achetait ses oeuvres -littéraires pour 540,000 francs. Par honnêteté et pour sauver de la -faillite son libraire, il déchira le traité. Depuis longtemps, il semait -l'or et les charités avec une prodigalité inépuisable. A un ami dans la -gêne il écrivait: «Je ferai couper mes plus beaux arbres.» Alors, devant -ce gouffre de dettes (plus de deux millions), Lamartine empoigna sa -plume comme un outil et pendant vingt ans remplit de sa fière écriture -du papier blanc accumulé, qu'il jetait à ce gouffre. - -Cela ne suffit même pas; et vinrent alors les grands déboires, les -humiliations publiques: la vente de Milly, la loterie, la souscription -nationale--toute la lie, toutes les feuilles mortes de l'automne de la -vie. - -Et aucune pitié! Louis Veuillot, qui a la triste gloire d'avoir trouvé -tous les mots cruels sur son temps, proclama: «M. de Lamartine n'a plus -une lyre; c'est une tirelire.» - -Et si, pourtant! il la possédait encore, cette lyre ancienne! et malgré -l'horreur des quotidiennes besognes, encore et toujours--dans ses pages -obligées, tout au long des _Confidences_, de ses livres d'histoire, de -son _Cours familier de littérature_,--des vibrations éclatantes, des -coups d'ailes soudains, des ruissellements d'âme et de pierreries, tout -un trésor intérieur que sa longue vie orageuse n'avait pas suffi à -dilapider. - -Mais plus de poèmes, hélas! à cet âge pourtant où Victor Hugo, lui -aussi frappé par la politique, allait commencer ses chefs-d'oeuvre. - -Lamartine maintenant aurait pu écrire son _Livre de Job_; mais, lui, -manqua de loisirs parce qu'il manqua d'argent. Il fallait de la prose -solide et marchande. Plus d'épisode nouveau pour faire suite à _Jocelyn_ -et à la _Chute d'un ange_, ni les _Pêcheurs_ annoncés, ni l'autre -fragment sur la vie religieuse dans le cadre de la Judée. - -Et pas non plus ce retour sur les oeuvres anciennes qu'il avait appelé -lui-même des «improvisations poétiques» et promis de «polir à froid». - -Vain espoir! l'homme, pas plus que l'Océan ne peut revenir sur ses -traces et retoucher ce qu'il a laissé derrière lui. - -C'est tout polis que la mer jette au rivage ses galets après les avoir -longtemps roulés dans ses marées. - -Au contraire toute l'oeuvre de Lamartine fut hâtive, d'une forme lâchée. -Aussi, dans ses préfaces, redoutait-il lui-même le dédain des délicats. -Il n'ignorait pas non plus les caprices fantasques de la vogue, -l'effrayante mobilité des goûts littéraires qui démodent vite les -oeuvres. Surtout pour celles qui appartiennent plus au passé qu'a -l'avenir. Il y a des poètes qui ouvrent une époque et une poésie, tel -Victor Hugo. Au contraire Lamartine ferma une époque. Il résume Piron, -Millevoye, Lebrun, Soumet, tous ces poètes intermédiaires, non sans -talent, qu'il continue en somme, mais absorba dans son rayonnement. -C'est en ce sens que Rivarol a dit: «Le génie égorge ceux qu'il pille.» - -Mais tout en craignant pour l'avenir, il se consolait en affirmant: «Il -y a des anniversaires d'idées dans la vie des siècles.» Et, en effet, on -a pu assister, ces dernières années, à un renouveau de sa gloire, qui -sans cesse recommencera par intervalles. Car la forme de sa poésie est -sans date. Elle est classique et elle est moderne. La langue est large, -peu raffinée et vaut moins par le choix des mots que par un rythme -général. Or c'est par le vocabulaire d'abord qu'une poésie se démode. -Celle-ci est toute de musique. Elle se borne à de grands _planements_. - -Quant au fond, elle s'en tient à ce qu'on peut appeler les lieux communs -de l'humanité: la nation, l'amour, la religion, la douleur, mais on peut -dire aussi que ces thèmes sont ceux de l'âme elle-même, l'âme éternelle, -la Psyché nostalgique et vagabonde, et qu'un poète se haussant jusque-là -émouvra davantage et avec plus de durée qu'un poète exprimant seulement -les sensations personnelles et fugitives de sa seule âme ou de ses -nerfs. - -Qu'importe d'ailleurs pour Lamartine si, des thèmes choisis, il sut -faire véritablement des _concerts_, selon l'expression qui lui était -familière, aujourd'hui vieillie, mais si juste. - -Chaque fois qu'il a pris la parole: soit sur la page blanche où -tombaient ses poèmes spontanés; soit à la tribune; dans les rues, les -jours de révolution; à l'Académie, où son discours de réception souleva -d'un élan toutes les questions du temps et de l'éternité, chaque fois ce -fut vraiment «un concert», une voix plus qu'humaine, une vaste musique -rebelle aux subtilités, mais qui enveloppait toutes les âmes dans ses -grands plis. - -Et c'est ainsi qu'il semble devoir s'éterniser pour l'avenir: Lamartine -est l'Orgue de la poésie du siècle. - - - - -M. OCTAVE MIRBEAU - - -On pourrait dire de M. Octave Mirbeau qu'il est le don Juan de l'Idéal. - -Don Juan est le grand incontenté. Il a une curiosité inquiète, des -aspirations infinies et peut-être aussi un goût des expériences. Il -appartient à cette famille des lunatiques dont il est parlé dans -Baudelaire: «Tu aimeras le lieu où tu ne seras pas, l'amant que tu ne -connaîtras pas...» Toujours changer, se quitter, chercher ailleurs, -versatile pélerin de l'amour! Tirso de Molina le vit passer dans les -oratoires de Séville, guettant quelque infante aux yeux tristes, -lui-même pâle comme la cire du chandelier, Molière aussi le rencontra, -et Mozart qui nota l'harmonie de ses plaintes, et Byron et Musset. -Personnage fuyant, inassouvi, énigmatique surtout. Il a sur la face un -sourire, car le sourire seul est énigmatique. Mais son sourire est plus -proche des larmes que du rire. Il apparaît le plus triste d'entre les -hommes pour avoir voulu l'absolu. Pourtant son obsession était -restreinte; elle fut purement féminine. Don Juan ne chercha l'absolu -que sous une seule forme: l'Amour. - -Que dire de celui qui serait le Don Juan de tout l'Idéal? M. Octave -Mirbeau y fait songer. Il n'y a pas que l'absolu de la beauté. Il y a -l'absolu de la bonté, du bonheur, de l'art, de la justice. L'amour du -coeur va à d'autres choses qu'à la femme: on veut aimer des tableaux, -des livres, les malheureux, les pauvres, les fleurs, les morts, les -nuages--on veut pouvoir s'aimer soi-même. Comment faire avec un seul -coeur, si exigu, et qui contient si peu? Pourtant il faut aimer encore. -On n'a pas assez aimé. On s'est trompé en aimant. Alors on vide son -coeur--pour le remplir de nouveau. On se déprend, parfois, mais c'est -afin de se passionner autre part. - -C'est la nature de don Juan... Or M. Octave Mirbeau lui ressemble comme -un frère, plus souffrant, plus inassouvi, puisqu'il aime davantage et -que son idéal est sans limites. - -Lui aussi a un sourire: son ironie, une ironie spéciale, hautaine et -grinçante, d'une originalité unique et qui constitue une de ses plus -fortes vertus littéraires. Encore un peu, ceux qui ne voient pas assez -le fond des choses l'auraient pris pour un pamphlétaire, à cause de -cette ironie, parce qu'il publia les _Grimaces_, qui furent parfois de -cruelle satire, et parce qu'il écrivit de mémorables «éreintements», -des portraits justiciers, eaux-fortes où la plaque avait reçu -d'indélébiles morsures. Mais ceci encore, n'est-ce pas la logique même -de don Juan? M. Mirbeau veut l'absolu dans la beauté, dans l'art, dans -la justice, comme don Juan voulait l'absolu dans l'amour. C'est pourquoi -il accable de sa puissante raillerie, de ses invectives aux vols -d'aigles et d'ouragans, de sa haine loyale, les mauvais écrivains, les -mauvais riches, les _Mauvais Bergers_, comme il dit dans son drame. - -Mais haïr est la même chose qu'aimer. La haine ne provient que de trop -d'amour. On le croyait cruel et inexorable. Ah! comme il est différent, -et tout le contraire même, pour ceux qui le connaissent bien, ont -approché tout près de ce coeur ombrageux et orageux. Contradiction de -l'apparence! Même au physique, si son allure décidée, sa rousse -moustache militaire disent l'audace, la bravoure, le goût du combat, il -y a là, dans ce visage, des yeux bleus si ingénus, si tendres, si jeunes -encore dans la figure plus âgée, des yeux comme ceux des enfants, des -yeux comme les sources dans la campagne, des yeux qui croient à la -bonté, à la loyauté, des yeux qui tout de suite s'apitoient, des yeux -mouillés et comme faits avec des larmes qui attendent... - -Ainsi pour l'âme... On croyait M. Octave Mirbeau uniquement belliqueux, -voire un peu féroce. En réalité, habitant loin des villes et en pleine -Nature, il était toute douceur et vivait avec les fleurs. Sainte -Thérèse, qui fut aussi une passionnée, a dit qu'elle se clarifiait les -yeux chaque matin avec des roses. M. Octave Mirbeau aima toutes les -fleurs qu'il a nommées «des amies violentes et silencieuses». Dans son -jardin de Poissy, où il a des collections admirables d'iris, de roses, -de pensées, il faut le voir, compétent comme un horticulteur de Harlem, -qui les veille, les caresse, les appelle par leur nom... - -Certes, il les aima pour leur beauté, mais sans doute aussi et -principalement pour leur fragilité. Car il est, avant tout, un grand -coeur miséricordieux. Toute son ironie provient de toute son -indignation, toute sa colère de toute sa pitié. Ses larmes deviennent -des projectiles... C'est un sentimental sanguin. - -Et, en effet, après ses combats, voici tout aussitôt de lyriques -effusions, des dithyrambes sonores et dont l'éclat de trompettes va -atteindre les quatre points cardinaux de l'Art. On se souvient de -certaines de ses pages, définitives comme un sacre, sur M. Rodin, sur M. -Léon Bloy, tous ceux en lesquels il croit voir luire--enfin!--un peu de -l'Absolu. Alors, ce sont moins des portraits qu'il trace, que des -chants de joie, de triomphe et d'amour. Oui! il aime, il le dit, il le -crie, avec des troubles et des frissons, des mots comme des baisers, des -phrases qui s'agenouillent. «Du journalisme» disent les sots. Mais M. -Octave Mirbeau ne fait pas des articles; il n'a jamais écrit un seul -article de sa vie... Ces pages courtes, qui disent ses amours et ses -haines, n'est-ce pas comme la correspondance de ce don Juan de l'Idéal, -trop-plein d'une âme, expansion d'une heure, confidences sur le papier, -extases changeantes et que lui-même bientôt dédaigne, lettres -frémissantes de la passion d'une heure et qu'il garde au fond d'un -tiroir--sans même daigner les publier. Est-ce qu'on publie jamais ses -lettres d'amour, puisque leur encre, vite pâlie, semble vouloir -d'elle-même retourner au néant? - - * - * * - -Dans ses romans aussi, M. Octave Mirbeau apparaît la même âme, assoiffée -d'absolu. Il va à ceux qui souffrent le plus. - -Il y a dans un de ses romans un personnage bien curieux, une création -bien étonnante, c'est ce Père Pamphile des Rédemptoristes, exilé -volontaire parmi la solitude et des ruines, qui veut rétablir son Ordre -fondé jadis pour délivrer les chrétiens en terre barbaresque. Or il est -convaincu qu'il y a toujours des captifs, qu'ils sont un nécessaire et -permanent produit de la nature, qu'il y a toujours des captifs comme il -y a des arbres, du blé, des oiseaux: «Et non seulement il y a des -captifs, se disait-il tout haut; mais il y en a dix fois plus, depuis -que nous avons cessé de les racheter...» M. Octave Mirbeau aussi pense -qu'il y a partout des captifs, et son oeuvre de haute pitié, de -fraternité humaine, ne va qu'à apitoyer en leur faveur, à les faire -délivrer. - -Ainsi, dans le _Calvaire_, il s'agit de l'homme emprisonné dans une -passion; dans _l'Abbé Jules_, c'est le prêtre emprisonné dans le -célibat; dans _Sébastien Roch_, c'est l'enfant--oh! la plus désolante -misère--emprisonné dans le collège. - -Mais les personnages de ces romans qui, au fond, se ressemblent, sont -encore et surtout emprisonnés dans la vie. Ils n'ont pas, de celle-ci, -la même conception que les autres hommes. Pareils à l'écrivain qui les -conçut et vraiment ses frères en destinée et en souffrance, ils sont -aussi des incontentés, des nostalgiques (c'est-à-dire également de la -famille de Don Juan). Ils ne se résignent pas à ce qu'est l'existence -dans l'état actuel des sociétés. Ils se refusent à être des créatures de -civilisation et veulent être quand même, malgré tous et tout, des êtres -de nature. Cela ne va pas sans d'amères luttes. Ils n'ont aucune -condescendance aux usages, aux conventions, à l'esprit de caste ou de -race, aux façons ordinaires de penser ou d'agir. Ils visent à l'absolu -et souffrent de ne pas pouvoir s'y conformer assez. Tout le drame naît -de ce conflit, du désaccord entre ce que le monde les voudrait et ce -qu'ils se veulent. La vie de l'individu, en nos civilisations codifiées, -est un perpétuel sacrifice de ses goûts et de ses instincts, à on ne -sait quelles lois d'intérêt général et à des moeurs hypocrites auquel -tout le monde collabore et dont tout le monde souffre. - -Les personnages des romans de M. Mirbeau racontent une lutte de -l'instinct contre la société, leur volonté de l'absolu. Ces romans, nés -en même temps que les drames d'Ibsen, mais sans que ceux-ci fussent déjà -connus en France, aboutissaient à la même revendication de -l'individualisme. - -Pour être soi-même, pour n'être pas prisonnier de la masse, le héros du -_Calvaire_ pousse jusqu'où il lui plaît sa dramatique passion. Mais -c'est _l'abbé Jules_ qui affirme avec le plus d'éclat cette attitude -d'indomptable égoïsme qui n'est, après tout, que la totale sincérité. -_L'abbé Jules_ est, d'ailleurs, le chef-d'oeuvre de M. Octave Mirbeau et -un chef-d'oeuvre, il faut le dire. C'est à mettre à côté des plus -pathétiques et fulgurantes créations de Barbey d'Aurevilly, mais -uniquement quant à la hauteur d'art. Car ce livre est d'une personnalité -entière. M. Octave Mirbeau se trouva une voie bien à lui, une voie -intermédiaire qui est loin de l'impassibilité souveraine d'un Flaubert, -loin aussi de l'impartialité documentée de M. Zola ou des analyses -psychologiques de M. Bourget. Ce romancier-ci exprimera une conception -qui lui est propre: _la vie frénétique_. C'est sa marque, son frisson, -pour ainsi dire, ce même frisson tourmenté qu'on trouve aussi dans les -sculptures de M. Rodin, qu'il n'a si bien et si souvent loué que parce -qu'il sentait leurs arts parallèles. Et on y pense surtout à propos de -_l'abbé Jules_ qu'on voit une figure tragique, aux modelés puissants, -une gargouille retenue à mi-corps dans la pierre irrévocable de l'Église -et dont la face grimace et ricane à l'Univers entier qui ne pouvait pas -le comprendre. Qu'est-ce qu'il voulait? Lui-même l'a dit entre des -péchés et des colères: «J'ai des pensées, des aspirations qui ne -demandent qu'à prendre des ailes et à s'envoler, loin, loin... Me -battre, chanter, conquérir des peuples enfants à la foi chrétienne... je -ne sais pas... mais curé de village!» - -Peut-être qu'il ne se vautre dans l'ordure, les vices immondes, la -grossièreté, le mépris des autres et de lui-même que pour salir et -bafouer ce trop bel idéal qu'il porte en lui, sans le pouvoir réaliser. -Il y a désaccord, manque d'équilibre. Il a trop d'idéal pour vivre avec -la vie, et alors il se bat contre elle. C'est toujours le cas de Don -Juan qui a trop d'idéal pour jouir uniquement de ses amantes et ne leur -demander que du plaisir. Sa souffrance en résulte. Et la _vie -frénétique_ commence. Mais s'il avait eu plus d'idéal, il aurait dominé -la vie; il aurait été jusqu'à l'absolu en soi, il aurait réalisé le -bonheur dans sa propre conscience et atteint l'amour de l'amour. De même -_l'abbé Jules_, avec plus d'idéal, n'aurait pas entamé ses farouches -luttes contre ses proches, ses collègues, son évêque, les curés,--«tous, -des imbéciles», comme il dit si drôlement--ni ses luttes contre la vie -entière, ni ses luttes contre lui-même. M. Octave Mirbeau, observateur -aigu mais visionnaire aussi, le sait bien; et c'est pourquoi il dressa -vis-à-vis de l'abbé Jules, sa merveilleuse figure de l'abbé Pamphile. -Celui-ci a été jusqu'au bout de son idéal, en face duquel il s'est enfin -trouvé lui-même, et seul. Sa pioche «n'a fouillé que les nuées». -Création unique, et si en avance sur tout ce qu'on écrivait à ce moment! -Ah! cette cathédrale idéale, qui est pour le solitaire comme si elle -existait puisque le plan en est terminé en lui, et la tour toute -allongée dans son âme. Voilà comment on peut s'évader de la vie, -atteindre le plus haut sommet de l'individualisme et intensifier si fort -son désir que la réalisation en devient inutile. On devient réellement -ainsi maître des choses et de tout l'Univers. Et c'est la meilleure -façon sans doute--la seule, disons même--de réaliser l'absolu. - -Cette volonté intransigeante de l'absolu que nos extrêmes civilisations -empêchent et qui ne siérait que dans une société toute proche de la -Nature, est la caractéristique des romans de M. Mirbeau, et de ne -pouvoir la réaliser, naît précisément le drame et une vie qui est -frénétique de luttes pour un impossible idéal: le personnage du -_Calvaire_ veut l'absolu de l'amour; l'abbé Jules, l'absolu de la -liberté; Sébastien Roch, l'absolu de la pureté; Jean Roule des _Mauvais -Bergers_ l'absolu de la justice et de la bonté sociale. Or cet absolu, -toujours conforme à la Nature, à l'instinct, est souvent contraire aux -idées admises, à nos moeurs de politesse, de réticences, d'acceptations, -d'hypocrisies, à tout ce qui est convenu, correct, solennel, officiel. -N'importe! M. Octave Mirbeau n'est pas seulement un grand écrivain; il -est un écrivain courageux. Il dit tout ce qu'il faut dire, en dépit des -prudences, des sourdines et des fards, des préjugés, abus, -compromis,--choses temporaires et contingentes! Et alors, quelles -criailleries! Que veut-il, cet audacieux, qui demande l'infini dans la -vie et cherche l'Éternité sur les cadrans? C'est chercher midi à -quatorze heures. - -On le vit bien quand il dressa dans le _Calvaire_ (au grand scandale -universel), une scène de guerre admirable; c'est l'ennemi regardé, le -uhlan prussien qu'on vient d'abattre, solitaire et jonchant la route, -parmi la Nature éternellement en fête et impassible. Alors le sens -humain s'éveille. Au-dessus de l'idée de la Patrie, il y a l'idée de -l'Humanité. Autre solidarité, plus vaste, plus foncière. Et le héros du -_Calvaire_ s'émeut, s'agrandit aux pensées magnifiques; et il baise au -front l'Ennemi mort. - -Vaste coeur de Don Juan, que trois mille noms de femmes n'avaient point -rempli, coeur inépuisable, coeur inassouvi, coeur qui sans cesse -recommençait des expériences, voici un baiser dont il n'avait pas -soupçonné la beauté et le funèbre enivrement! Et comme l'amour des -femmes apparaît médiocre et restreint auprès de cet amour qui baise, sur -le visage de l'Ennemi, toute la douleur, toute l'humanité, toute la -beauté morale, toute la mort. - -Car M. Octave Mirbeau aboutit souvent à la mort... On en sent la -présence, rôdeuse et terrifiante, partout dans son oeuvre. Il y souffle -comme le vent du bord des abîmes. C'est l'arrière-goût d'amertume de -tous les fruits cueillis, la frénésie des fins de fête, un bruit de -départs incessants. Vie instable! Destinées éphémères! Fantômes -avant-coureurs et pires que la mort! Il y a des pages que baigne une -sueur moite. On éprouve une terreur d'on ne sait quoi. M. Octave Mirbeau -excelle à ouvrir ainsi des portes sur le mystère, à susciter des ombres -suspectes dans les miroirs, à amasser des soirs livides où des clochers -chavirent, où des passants s'exténuent. C'est une des faces inquiétantes -de son talent qui, dressé haut dans la vie, en arbre fougueux, aux -branches nombreuses, laisse entrevoir que ses racines plongent dans des -terres de poison et d'écroulement, aboutissent à des eaux où flottent -les cadavres d'Ophélie et des fous. - -Ce sentiment de la mort est permanent chez lui... Ainsi dans le -_Calvaire_, même en pleine sensualité, tandis que Juliette dort, il se -met à l'imaginer morte. La vision s'accomplit jusqu'au bout... Dans la -fraîche haleine de la femme, pointe une imperceptible odeur de -pourriture; autour du lit, s'allument déjà, et vacillent les cierges -funéraires... des glas s'entendent... - -Union de l'amour et de la mort. Qui peut les désassocier? Par quel -mystère, les amants, au paroxysme de la volupté, ont-ils la nostalgie de -mourir. - -Il est naturel que cette nostalgie se retrouve chez un écrivain toujours -en peine d'aimer, et qu'aucun amour ne contente... Il aime l'amour, il -aime la gloire; il aime les fleurs; il aime les pauvres, il aime les -livres; il aime l'art, avec une passion exaltée et militante; peut-être -aussi qu'il aime la mort... Et ceci encore est bien conforme à sa -destinée d'un Don Juan de l'Idéal... La mort est le dernier amour de Don -Juan. - - - - -BRIZEUX - - -Pour bien comprendre l'oeuvre de Brizeux, il faut voyager en Bretagne où -partout on est hanté par son souvenir, lui qui a si bien dit sa race, -qu'à chaque pas on retrouve un détail noté par lui et qu'on croit -reconnaître au passage les héros de ses poèmes. - -Cette jeune fille dans un coin du wagon, qui s'installe, avec sa coiffe -blanche et son col tuyauté de Bannalec, avec sa peau de fruit, n'est-ce -point la «brune fille du Scorff», n'est-ce point Marie elle-même qui va -à la foire de Quimper acheter des rubans et des croix? Nous lui parlons -de Brizeux: oui! elle le connaît.--C'est un poète, n'est-ce pas? -fait-elle en risquant d'un air timide ce mot qu'elle ne comprend pas -bien, mais qui est vénéré dans le pays comme celui de quelqu'un de grand -qui est mort il y a très longtemps, au temps de Merlin l'enchanteur, du -roi Arthur et des menhirs devant lesquels on se signe dans la lande. - -Et comme nous l'interrogions sur l'endroit où devait reposer le poète, -elle ajouta avec un air d'ignorance et de vénération: «C'est au -cimetière de Lorient, sans doute, qu'on aura rapporté ses _reliques_...» - -Cependant le nom de Brizeux avait réveillé toutes les mémoires: chacun -se met à en parler, tandis que le train file à travers les champs de blé -noir et de bruyères roses; un vieux paysan assure qu'il l'a vu dans sa -jeunesse--Brizeux n'est mort qu'en 1858;--un curé en cause à son tour: -lui connaît toutes ses oeuvres et, du reste, l'a rencontré autrefois, du -temps où il arrivait jeune vicaire à Pont-l'Abbé; même le poète entra un -jour en grande colère parce qu'on avait jeté bas un vieux Calvaire qui -menaçait ruine, au bord d'une route, au lieu de le restaurer et de le -conserver avec soin, tant Brizeux avait sincèrement le culte de la -tradition armoricaine et de la défense de son pays contre les -nivellements modernes. - -Chose touchante que la survie unanime de ce nom dont la lumière grandit -pour avoir fait plus que travailler au bien matériel et immédiat de son -pays--pour l'avoir immortalisé dans son oeuvre, à ce point que si la -Bretagne tout entière mourait, elle serait conservée à jamais, -impérissable momie, dans les bandelettes enroulées de ses vers. - - * - * * - -Gagné à notre tour par la dévotion ambiante pour celui déjà entré dans -la légende et qui fut d'ici le chanteur et le barde, nous avons été, -comme en pèlerinage, partout où sa vie naguère a marché et rêvé. Ç'a été -quelque chose d'un peu triste, mais d'une tristesse bonne et qu'on -alimente--comme de rentrer dans la maison d'un mort aimé, après -l'enterrement, de toucher aux choses familières à ses doigts, de se -mirer dans les miroirs où son visage erre encore, de s'illusionner d'un -mensonge de vie à voir pendre aux patères ses habits vidés de gestes! - -Ainsi nous avons revu les bruyères et les landes, les mélancoliques -remparts de Lorient, au long desquels il allait jadis avec sa mère, les -vives et chuchoteuses rivières de l'Ellé et du Létha; surtout nous avons -revu la paroisse d'Arzanno, tout en haut de la route ascendante qui part -de Quimperlé--oh! le sauvage et lointain village qui abrita -l'adolescence de Brizeux et son adorable idylle avec Marie. L'ancien -presbytère où habitait le vieux curé qui fut son maître est aujourd'hui -une ferme, mais les bâtiments subsistent à peu près intacts: une façade -de pierre percée de fenêtres inégales; ici la grande cuisine brunie et -fumée aux solives apparentes, où glisse comme un rayon du soleil noir de -Rembrandt; en face, la salle à manger qui dut servir de réfectoire à la -petite école du curé d'Arzanno; au fond, un vaste escalier tournant, en -chêne solide, mène à une suite de chambrettes, à l'étage--les anciens -dortoirs où pour jamais les voix d'enfants sont mortes et aussi celle du -vieux maître qui y répandait en eux son âme virgilienne. - -A l'entrée du village, la même église est là, avec son clocher de pierre -octogone, ses deux tourelles, sa balustrade ajourée et, par-dessus, le -légendaire coq d'or. Voici la chapelle bariolée où Brizeux venait au -catéchisme, entendait l'orgue avec ravissement et souriait à la petite -amoureuse du Moustoir, comme si elle eût été la Vierge et la Madone. -«L'office se passait à nous bien regarder», comme il l'a écrit plus -tard. - -Autour de l'église, un lamentable cimetière de tombes abandonnées dont -les calvaires et les croix naufragent dans les hautes herbes. C'est ici -même, sur les murs circulaires, il y a trois quarts de siècle, que Marie -et Brizeux ont dû s'asseoir, les doigts tressés, si heureux dans leur -naïf bonheur que la Mort elle-même ne les attristait pas! O suavité -d'une telle églogue! Oh! les amours de la quinzième année! - -Voilà ce que Brizeux a dit dans tous ses poèmes, le charme des amours -enfantines: le sien, d'abord, pour Marie; puis, dans son second livre, -_Les Bretons_, celui du clerc Loïc Daulas pour Anna, la fille du vieux -fermier Hoël. Les noms changent; le sujet du poème demeure; c'est la -même analyse émue de ce qu'on pourrait appeler la _puberté du coeur_, -qui souvent devance l'autre et, pour cela même, est sans désirs. Chaste -aurore de l'amour! Éveil des tendresses partagées! Premières floraisons -dans le verger de l'âme! Rames appariées dans le port avant que la marée -du sexe afflue et entraîne l'amour dans la pleine mer et les orages! - -Cet amour-ci, tumultueux, exaspéré par les sens, Musset en est -l'éloquent poète--le poète des vingt ans!--tandis que Brizeux restera le -virginal notateur des amours de la quinzième année; et, comme s'il en -devait annoncer physiquement la vocation, voilà--à en croire les -portraits gardés de lui--qu'il avait lui-même comme une mince et -mystique tête de premier communiant! - - * - * * - -Certes, les idylles de _Marie_ demeurent le plus durable de son oeuvre, -mais son originalité lui vint aussi de son zèle à transposer dans ses -poèmes toutes les choses de sa Bretagne natale: les noms, légendes, -traditions, coutumes, jeux et croyances. Depuis, combien de poètes ont -essayé de dire leur pays; mais la plupart n'ont fait que de la poésie -rustique monotone, et nul n'égale l'art de Brizeux qui en inventa le -genre. Au reste, quelle autre contrée pouvait présenter une telle -abondance de poésie, éparse dans ses paysages? Les costumes d'abord, si -originaux, conservés intacts, avec des broderies d'or et d'argent--chez -les femmes--des étoffes vives, des dentelles, des bijoux, et surtout ces -coiffes de lin, de tulle, variées de forme à l'infini, d'après chaque -canton, mais toujours mettant sur la tête comme un frisson blanc de deux -antennes ou de deux ailes. - -Et quant aux hommes, ils étaient beaux au temps de Brizeux--beaucoup le -sont encore aujourd'hui--avec leurs immenses cheveux qui les faisaient -ressembler à des arbres. - -La nature aussi était propice: des rivières, des bois, des rochers, des -menhirs, des landes, des genêts d'or, des bruyères roses, des sapins et -des chênes, mélancoliques horizons qui ondulent sous un soleil dans des -brumes, comme un soleil d'argent. - -Et, tout en cercle, la mer, le grand Océan qui imprègne sa poésie et -qui, autour de ses vers semble aussi flotter, dans le blanc des pages! - -Sans compter les traditions et les légendes, si curieuses qu'il n'avait -qu'à les transcrire pour donner la sensation d'une odeur et d'une -couleur de terre qui n'est pas semblable aux autres. Dans _Les -Bretons_, il en a recueilli un grand nombre: les ruches d'abeilles qu'on -habille de crêpe pour un enterrement et de rouge pour une noce; les -seaux et les bassins qu'on vide durant l'agonie pour que l'âme -défaillante ne s'y noie pas; les épingles de la mariée que les jeunes -filles se disputent. - -Ajoutez à cela le Merveilleux, cet élément surnaturel qui paraît -indispensable à un poème, si logiquement trouvé par Brizeux dans la -croyance populaire aux démons, aux mauvais génies, aux nains, aux âmes -des Trépassés revenant, les nuits d'automne, inspecter leur maison et -s'y chauffer devant la braise; dans la croyance aussi aux saints -catholiques qui, comme saint Corentin et sainte Anne d'Auray, sont -honorés dans les Pardons et protègent avec des scapulaires et des -médailles bénites. - -Toute cette vie légendaire et naturellement poétique d'un peuple et -d'une nature si à peine violés, Brizeux n'avait qu'à la dire avec -simplicité et émotion, comme il l'a dite, pour faire oeuvre d'art -originale--lui qui avait vu et avait senti ce que nul autre n'avait su -voir ni sentir. Or tout l'art personnel est là; et c'est pourquoi -Sainte-Beuve avec raison a dit de lui que, «si la critique voulait -marquer d'un nom ce fruit nouveau, elle serait contrainte d'y rattacher -simplement le nom du poète». - - * - * * - -Seulement, Brizeux a fait plus que de la poésie rustique, de «l'art de -son terroir», comme on a dit depuis. Son oeuvre vaut surtout par son -caractère général, son sentiment toujours ému, son frisson d'humanité et -d'âme qui sont le fond éternel de toute poésie. Et de ceci, la preuve -s'en trouve non seulement dans les si naturelles et vives peintures des -jeunes amours, mais encore dans le sentiment familial qui est entre ses -pages comme une triste rose conservée du jardin maternel. - -Il a dit cette douleur qui est une des plus vraies de la vie des -lettres: le poète quittant la maison où il joua enfant, délaissant pour -la grande ville la ville morte où il sait bien que son âme s'étiolerait; -le poète abandonnant sa mère vieillie qui comptait sur lui pour qu'il -l'aidât à cheminer, à petits pas--comme elle-même, naguère, l'avait aidé -à marcher, tout petit! - -Oh! cette dernière promenade de Brizeux avec sa mère au long des -mélancoliques remparts de Lorient, nous l'avons tous faite et, rien que -d'y penser, il nous vient des larmes--tandis que la vieille femme, notre -mère, est seule là-bas qui, elle aussi, nous cherche encore de chambre -en chambre... - - * - * * - -Mais il faudra toujours que les poètes s'évadent de la vie de province; -car, souvent, c'est pour avoir quitté leur pays, qu'il leur apparaît, à -distance, doux et beau dans le mirage des souvenirs. Quant à Brizeux, -l'absence et le regret de ce qui n'est plus sont le fond et la condition -même de sa poésie. Il y a ainsi des coeurs qui vivent toujours en -arrière et qu'on pourrait appeler des coeurs rétrospectifs. C'est le cas -de Brizeux. Il n'est si pathétique que parce qu'il évoque sans cesse le -passé: ses amours enfantines, sa mère restée seule, le pays délaissé -surtout (il est le poète du mal du pays), tous ces souvenirs qu'il passa -sa vie à commémorer, ô lui, le nostalgique barde qui a si bien exprimé -ceci: La douceur des choses quittées. - - - - -M. ANATOLE FRANCE - - -M. Anatole France, quand il fut candidat à l'Académie, se présenta en -même temps à deux fauteuils vacants, non point par insistance ou esprit -d'accaparement, mais par subtile discrétion. C'était une façon de dire à -l'Académie qu'il s'en remettait à elle, prononcerait l'éloge de l'un ou -de l'autre défunt, au meilleur gré de la noble Compagnie. Ceci encore -était bien de sa manière, ondoyante et polie. - -Au physique déjà, il a un visage asymétrique, et des yeux de rêve qui -contredisent doucement un menton de volonté, une bouche voluptueuse -cachant son piment dans une barbe indécise. Tête de moine savant qui -aurait compulsé des in-folio et des incunables en la bibliothèque de -quelque couvent d'Italie, et en même temps, dès qu'il parle, bonne grâce -et raffinée urbanité d'un grand seigneur de salon français qui doit -enchanter les belles personnes. Pour comprendre ces mélanges, il suffit -de songer à une chose: M. France est né au quai Voltaire, «le lieu le -plus illustre et le plus beau du monde», dit-il. Mais il y a plus: M. -France--et ceci va nous expliquer tout--y est né chez un libraire, qui -l'a fait inscrire à l'état civil, sous le nom patronymique d'Anatole -Thibaut. Le nom sous lequel il est célèbre n'est donc qu'un pseudonyme? -Pas tout à fait peut-être, et il est possible qu'il désignait déjà aussi -son père, car nous avons trouvé une curieuse indication dans -l'_Angélique_ de Gérard de Nerval, lequel, vers 1851, parti à la -découverte d'un rare manuscrit sur l'histoire du sire abbé comte de -Bucquoy, après avoir inventorié toutes les bibliothèques, la Mazarine, -l'Arsenal, les autres, raconte ceci: «Nous avions encore à visiter les -vieux libraires. Il y a _France_, Merlin, Techener. M. France me dit: -«Je connais bien le livre. Vous pouvez le trouver par hasard sur les -quais.» Je l'y ai trouvé pour dix sous.» - -C'est sans doute par des renseignements et enseignements pareils que le -docte libraire qui fut son père forma l'esprit de M. Anatole France, de -complicité, bien entendu, avec le quai Voltaire, où s'écoulèrent ses -jeunes années. Le talent d'un écrivain, quant à la sensibilité et à -l'orientation, se fait surtout de ses souvenirs d'enfance. Dès vingt -ans, on n'emmagasine plus d'impressions fortes. Imaginez donc les yeux -d'un enfant, qui sera un artiste, s'ouvrant sur ce tableau incomparable: -les royales architectures du Louvre et des Tuileries, Notre-Dame en -dentelle noire, les plans sévères du Palais de Justice, les tours -lointaines pleines de masques, de gargouilles, de visages séculaires. -Ici vraiment toutes les pierres _parlent_. Et elles parlent de -l'ancienne France; elles content des histoires du temps de saint Louis, -des Valois, d'Henri IV et de Louis XIV. Ajoutez-y la Seine, ce cher -ruisseau de la rue du Bac après lequel soupirait Madame de Staël, le -fleuve de grâce souveraine qui apporte là toute la fraîcheur des -campagnes, le reflet des arbres, des ciels, des plaines florissantes, et -qui aère, ventile les monuments accumulés de Paris. Maintenant voici, -tout autour, sur le quai Voltaire même, les antiquaires et les -libraires. - -Songez maintenant au talent de M. Anatole France. N'est-il pas le résumé -de tout cela? Il a la fierté indolente de la Seine; il mêle Notre-Dame -et le Louvre; il est religieux et vieille France, passionnel et -architectural, toujours composite; il apparaît un assemblage de meubles -rares, de tapisseries, de bijoux, de vieux portraits, de chasubles, de -bibelots du culte. Il a bouquiné adroitement dans la grave librairie -paternelle et dans les autres; il a aussi bouquiné dans les boîtes d'en -face où s'acquiert une érudition plus facile, dans de menus manuels, des -brochures curieuses et parfois uniques. - -Et ainsi l'écrivain lui-même aura vécu dans cette «cité des livres», où -il nous a peint une des plus originales figures de ses romans, ce -Sylvestre Bonnard auquel il ressembla davantage encore, quand lui aussi -fut «membre de l'Institut», comme il eut soin de l'ajouter, même dans le -titre, à la désignation de son personnage. Mais gageons que si M. -Anatole France y a tenu, c'est encore à cause du quai Voltaire--et pour -tout lui devoir! - - * - * * - -Donc M. France, sans être normalien, est instruit de tout, parce qu'il -fut curieux de tout. Il a un fonds classique solide. Nul n'est plus -helléniste, latiniste, romaniste. Brusquement il intercale dans une -conversation des passages compacts d'Homère ou de Sophocle qu'il récite -de mémoire avec enthousiasme. - -Mais la connaissance de toute l'histoire, humaine, littéraire, et même -de toutes les anecdotes, y compris et surtout celles de l'Église, ne -suffit pas à faire de beaux livres. Le mathématicien Mélanthe l'a dit: -«Je ne pourrais pas sans l'aide de Vénus démontrer les propriétés d'un -triangle.» M. France n'a pas négligé l'aide de Vénus qu'on sent partout -présente et agissante dans ses oeuvres. En celles-ci flotte sans cesse -la subtile chaleur de l'amour, une sensualité ardente en même temps -qu'ingénieuse. Et ceci constitue la principale originalité de -l'écrivain; une science égale des livres et des caresses, une érudition -qui cumule la bibliothèque et l'alcôve. Charme imprévu d'un savant qui -est voluptueux. - -C'est l'impression que donnent tous ses romans. Voyez _Thaïs_, cette -oeuvre de savoureux archaïsme où nous vivons en des paysages d'ancienne -Égypte, sur les rives du Nil, ou dans la brûlante Alexandrie, parmi des -anachorètes, de riches oisifs, des philosophes, des courtisanes, une -oeuvre qui apparaît polychromée comme un vase peint de musée, comme un -authentique papyrus. Certes, pour l'écrire, M. France songea à -Hroswitha, la jeune Saxonne qui fut dramaturge au temps de l'empereur -Othon, et aussi aux _Moines égyptiens_, de M. Amelineau. Mais par-dessus -toutes ces alluvions de l'érudition, se lève quelque chose qui lui est -propre: Vénus dans le triangle, dont parlait le mathématicien Mélanthe; -le clair de lune d'une sensualité exquise; Thaïs! la lune du ciel -alexandrin, comme M. France lui-même l'appelle. Et l'enchantement opère, -du secret qui constitue son talent: le corps de la courtisane s'étire -dans la grotte des Nymphes; et les phrases harmonieuses l'entourent -comme des étoffes et comme des fontaines. - -Dans le _Lys rouge_, un charme de la même sorte existe; il s'agit, cette -fois, d'un roman moderne, presque un roman mondain, si ce terme n'était -justement déconsidéré par trop de récits d'adultères et de flirts sans -signifiance. M. France, pour une fois qu'il s'y essaie, montre ce qu'on -peut faire du genre et prouve une maîtrise. C'est que, ici, encore une -fois, règne la sensualité. Oh! une sensualité discrète, assurément, -prudente, presque nonchalante, mais raffinée, cérébrale surtout, et par -cela même excitante et extasiée. Cette belle Thérèse, ce Decharte qu'il -nous analyse, sont des mondains qui ont ensemble une liaison. Mais avec -quelles nuances! M. France veut qu'ils s'aiment à Florence, dans la cité -de la toute-beauté; et qu'ils aient le raffinement de choisir un -pavillon de rendez-vous ouvrant sur un cimetière pour goûter cette -volupté profonde de sentir que l'Amour est frère de la Mort. Et, tout -autour, cette molle Florence que M. France peint en traits de grâce -noble et attendrie, un décor digne de la subtile églogue qui s'y joue: -jardins en étages, pins bruissants, air léger, villas multicolores, -cloîtres ciselés, fresques aux gestes d'éternité. - -Et l'amour humain s'anoblit ici pour avoir approché des chefs-d'oeuvre. - - * - * * - -Cette sensualité est précisément ce qui le distingue des «Renanistes», -avec lesquels, à cause de son ironie, on l'a parfois confondu. Ceux-ci -sont surtout intelligents. M. France est, certes, très intelligent, mais -il est poète aussi, ce qui est autre chose et vaut mieux. Il a écrit les -_Poèmes dorés_, les _Noces corinthiennes_, qui apparaissent de nobles -mélopées pathétiques. Les vrais Renanistes, eux, sont peu des âmes; ce -sont surtout des intelligences. Et encore sont-ils des intelligences -négatives, c'est-à-dire dont la force est moins pour construire que pour -détruire, nier, amoindrir, critiquer, plaisanter. De là le scepticisme -souriant qui est leur marque. Ces écrivains veulent ménager l'eau et le -feu, se placent à tous les points de vue avec un talent égal, toujours -exquis, font la navette entre les pôles, n'ont ni avis ni passion, se -servent de la plume comme d'un balancier... Au fond, ils appartiennent -surtout à l'école de Ponce-Pilate et se lavent les mains de la vie--dans -leur encrier! - -Philosophie commode, mais qui n'est guère féconde. A force d'envisager -le pour et le contre, de découvrir toutes les objections, de mettre -l'ironie au terme de tous ses actes, on aboutit à l'abstention. La -production suppose un élan, donc de l'inconscience. Trop d'intelligence -nuit, car elle fait voir à l'avance les défauts, les inconvénients, les -résultats. On pourrait dire, en parlant comme les Renanistes, que si -Dieu n'avait été qu'intelligent, il n'aurait pas créé le monde! - - * - * * - -M. France, lui, a créé, quoique critique; car il fut critique aussi, et -ses jugements littéraires du _Temps_ forment plusieurs volumes. Et il a -fait de la critique, comme il fit des romans. La sensualité est aussi ce -qui la caractérise, puisqu'il lisait et louait les oeuvres selon _son -meilleur plaisir_. Il y a un vers ancien de M. Bourget, d'indication -curieuse: - - Ton charme adolescent me plaît comme un beau livre. - -M. France, au lieu de dire ainsi à une femme: «Tu me plais comme un beau -livre», semble plutôt, quand il parle d'un livre, sous-entendre: «Tu me -plais comme une belle femme.» C'est que M. Bourget est un cérébral; M. -France, un sensuel. Sa critique en porte le caractère, qui est son -originalité, comme tout le reste de son oeuvre. Aussi M. Brunetière, -lequel est un cerveau austère, n'aime pas qu'on aime, mais qu'on pense, -au risque de verser dans les lieux communs, lui fit un jour là-dessus -une grande querelle. Ce fut une joute où M. France trouva ses plus -délicieux accents. Il demanda grâce pour son plaisir, sa sensualité -d'aimer certains livres comme on aime certaines femmes, sans pouvoir -dire pourquoi, et sans autre raison avouable que d'avoir été troublé, -charmé, séduit, en présence d'eux, et d'avoir alors lui-même songé à la -Beauté. - - * - * * - -Mais il n'y a pas que la beauté des formes. Il y a la beauté morale. M. -Anatole France s'est tourné vers celle-ci et son talent vient d'y -trouver une force nouvelle et profonde. Dans l'ironiste éclot un -philosophe. Le voluptueux de _Thaïs_ et du _Lys Rouge_, le dilettante de -la _Vie Littéraire_, devient une sorte d'historien des moeurs. Il a -commencé une série de livres: _L'Orme du Mail_, le _Mannequin d'osier_, -rattachés par un titre commun: «Histoire contemporaine.» Et, en effet, -c'est moins du roman que l'étude des sentiments et des idées actuels. -L'écrivain a pris le cadre vague de la vie de province. Cadre délicieux, -d'ailleurs, que la petite ville. «Ah! la petite ville de mon coeur!» -soupirait ironiquement, et en même temps tendrement, Jules Laforgue. On -est un peu lassé des «romans parisiens». Toujours le même décor -emphatique et tumultueux. La petite ville vaut mieux. Quoi de plus -charmeur et quelle douce résonnance rien qu'en ces mots: «Le mail... Les -ormes... L'orme du mail...»? C'est toute la province, plus intime et -combien plus intense. Sur les pavés nets, dans les rues vides, les pas -sonnent, les voix résonnent. C'est un signe. Les idées aussi, les -passions sont plus vives de naître en ce silence. Elles atteignent dans -la vie de province leur maximum d'exaltation. La plupart des cerveaux, -là, somnolent. Ils sont à l'image de la ville. Ils sont la ville -elle-même. Et les quelques-uns qui pensent, vivent d'une vie -intellectuelle ou passionnelle, y font un bruit de rares passants dans -une cité muette. - -C'est le cas du préfet Worms-Clavelin, de M. Bergeret, de M. de -Terremondre, de l'abbé Guitrel, et des autres qui s'agitent pour de -minimes intrigues, de banales passions. Qu'il s'agisse des ambitions de -l'abbé Guitrel au sujet de l'épiscopat, ou des misères conjugales de M. -Bergeret, tout cela prend son importance et son acuité de la vie de -province, de la vacuité qui est autour. Nulle ville n'est nommée. Et -tant mieux. Il ne s'agit pas de roman. Ceci est vraiment de l'histoire, -l'histoire contemporaine des moeurs en province. Partout il y a un abbé -Guitrel, un M. Bergeret. Ceux-ci, n'apparaissent pas seulement des -caractères, creusés par une analyse sagace; ils sont poussés jusqu'aux -types. Ils sont sans état civil déterminé. Ils sont de partout en -province; et c'est si vrai que partout on croira trouver, en eux, des -portraits, des allusions locales. - -Mais, le meilleur délice des livres où ils vivent n'est pas encore -l'ingéniosité, l'illusion de vie, l'observation profonde; c'est aussi de -reconnaître l'esprit même de M. Anatole France qui s'intercale. Il -semble même parfois qu'il n'ait choisi ce simulacre que pour s'exprimer -lui-même. Or, dans cette évolution dernière, quel changement! Ce n'est -plus qu'à peine et par intervalles l'ironiste de naguère, qui avait des -hypocrisies de style, des coquetteries de volte-face. Encore moins le -penseur sceptique que Renan un moment eut l'air de façonner. Maintenant -M. Anatole France est un philosophe osé et franc, presque un -révolutionnaire d'idées qui rompt avec les morales convenues, fait la -satire des moeurs, juge la justice, dénonce l'argent au tyrannique -pouvoir; et, en regard de toutes les choses viles, fausses, sottes, il -_sous-entend_ la Beauté morale, qui seule vaut notre culte. Car tout est -proféré à demi-mot, encore que hardiment, avec des rechutes d'ironie -pour tempérer la sévérité en l'alternant d'un sourire, et aussi avec -une urbanité raffinée, cette condescendance mondaine habituée à ne pas -insister. Mais l'audace des idées ne diminue pas pour s'envelopper. Et -il y a bien des arguments pour une révolution sociale dans ces livres de -grâce noble et souriante. - - * - * * - -Quoi qu'il en soit, M. Anatole France partout et sans cesse garde son -style de calme lumière. Il trouve des inflexions câlines qui lui -permettent de tout dire, de savants plis, des tours retors. Peut-être -a-t-il peur, parfois, de trop de couleurs et de vocabulaire. Mais Racine -écrit seulement avec deux mille mots pâles et lui-même (n'est-il pas un -classique aussi?) possède comme Racine un rythme mystérieux, un charme -mol et indéfinissable, une force de _style en marbre blanc_. - -Aussi M. France pourrait bien avoir fait oeuvre durable et aller à la -Postérité, mieux que d'autres romanciers modernes, de réputation plus -universelle et plus rapide. Ceux-ci ont pris des convois pour arriver à -la Gloire--et en revenir. M. France s'y achemine en une chaise à -porteurs, trouvée au quai Voltaire, et il y restera. - - - - -MISTRAL - - -Le Midi a appelé Mistral magnifiquement l'Empereur du soleil. C'est que, -en effet, il règne sur cette Provence à qui il a donné conscience -d'elle-même. Son oeuvre est un miroir où elle se reconnaît. C'est en -cela qu'il est un grand poète, ce qui ne veut pas dire seulement, quant -à lui, un grand écrivain de vers. Il apparaît une figure presque unique -en Europe, aujourd'hui, non seulement par son oeuvre, mais par sa vie, -ses attitudes, tous les gestes de sa pensée, son influence sur une race -entière, ce je ne sais quoi, ce fluide, ce halo dont sa tête et son nom -s'auréolent. C'est-à-dire que Mistral est plus qu'un poète. Il est la -poésie même, avec son caractère d'éternité. Tout de suite, à son propos, -Lamartine nomma Homère, dans ce grand article qui fit célèbre, d'emblée, -l'auteur de _Mireille_. Un Homère chrétien, pourrait-on mieux dire. - -Car, avec toutes les traditions de la Provence, il a gardé celle de sa -Foi. C'est un épisode exquis, dans sa calme et noble vie, que ce voyage -à Paris, sitôt après l'article de Lamartine. Ne fallait-il pas s'en -aller remercier le maître des _Méditations_ pour sa louange qui fut -comme un sacre? Mais il fallait aussi, à Paris, remercier Dieu, et au -préalable. Donc, il se rendit à Notre-Dame où le P. Félix était alors -prédicateur en vogue, se confessa à lui, communia avec des gars de -là-bas qui l'accompagnaient, avaient quitté, pour lui, leurs mas qui -sont dans des jardins... - -C'est alors que Barbey d'Aurevilly le rencontra, avec ce franc port de -tête qu'il a gardé, les cheveux souples et un peu longs, sa moustache de -mousquetaire dont l'air désinvolte se corrige par des yeux d'horizon où -court une lumière claire--et une tenue sobre, de parfaite correction. - -En le voyant ainsi, Barbey d'Aurevilly, désappointé, s'écria: «Comment, -monsieur, vous n'êtes donc point un pâtre?» S'il n'en avait pas le -costume, il en avait l'âme, et il l'a gardée. Précieux trésor sauvé en -lui, conservé jalousement, loin du contact des villes. Le beau et le -touchant de sa vie, c'est qu'il soit resté dans son village; que malgré -la gloire tout de suite conquise--et on sait ce que cela implique dans -Paris: adulations, faveurs, argent, femmes,--il n'ait pas quitté ce doux -Maillane, proche d'Avignon, assez contenté de promener son ombre sur -cette Place où, comme il dit, des gamins jetteront un jour des pierres -après son buste. - -C'est pour cela qu'il est _pastoral_. Dans son oeuvre aboutissent toutes -les voix de la Nature, parce qu'il n'a pas quitté la Nature. Est-ce que -déjà son nom, qui est le vent du Midi, n'indique pas une force -naturelle, quelque chose qui est moins d'un individu que d'un climat et -d'une race? Signe de la Destinée! Il porte en lui l'âme même du peuple. -Et c'est cette âme qui crée en lui. Ainsi les événements, les -personnages, les paysages, sont regardés par lui comme le peuple les -regarde. Nous y songions, un soir que nous lui entendions réciter son -admirable _Tambour d'Arcole_. Ce n'était pas ainsi qu'un écrivain doit -se représenter logiquement l'aventure héroïque; mais c'est ainsi sans -doute que le peuple l'imagine, coloriée et confuse comme une image -d'Épinal dans des fumées... - -Ce soir-là, Mistral nous récita aussi son poème de Saint Trophime, -d'autres morceaux. Curiosité et délice de l'entendre! C'était chez M. -Alphonse Daudet, l'été, dans ce joli castel de Champrosay, dans ce -milieu d'art unique, avec les fenêtres ouvertes, après le dîner, sur le -parc blanc de lune. Mistral déclama à voix ample, à grands gestes. Mais -sa voix de soleil s'accordait mal avec les lampes; ses gestes élargis, -avec le salon. - -Du coup nous comprîmes toute la nature de son génie: les autres font de -la poésie de chambre, comme il y a de la musique de chambre, Mistral -fait de la poésie de plein air. - - * - * * - -Ainsi est _Mireille_; ainsi _Nerto_, les _Isclo d'or_, le _Rhône_; si -beaux, qu'ils résistent même à la traduction. Mais quel arome, quel -souffle ils ont, dans ce mâle et harmonieux provençal que Mistral -reprit, ennoblit de nouveau jusqu'à l'art! Langue qu'on -dédaignait--comme les hardes des siècles morts,--indignes de vêtir les -rêves et les images. Tout au plus fallait-il la laisser au peuple pour -ses associations d'idées, brèves ou nulles. Mistral en fit une langue -littéraire, coordonnée et fixée. - -Non seulement par ses poèmes. Il publia, au surplus, le _Trésor du -Félibrige_, un grand ouvrage de linguistique où il s'est montré un -philologue admirable, le codificateur sûr de cette langue dont il a -retrouvé tous les chemins et les sentiers de traverse jusqu'au bout de -l'histoire, jusqu'aux carrefours de forêts où les idiomes se -rencontrèrent et se quittèrent. - -Mais le provençal, objecte-t-on, est un sentier qui n'aboutit pas, se -perdit; ce fut une langue vaincue. Pourtant «le provençal est _une_ -langue française», disait finement Jules Simon. Il n'y a pas, en effet, -que le français, langue de l'unité, idiome classique; il y a aussi «les -parlers de France», qu'on retrouve partout, anciens ferments, gisements -indissolubles, fondations tenaces, mêlées au fond du sol à la poussière -des aïeux. Et il est utile qu'il en demeure ainsi. A côté des grandes -langues littéraires qui sont des océans, réduites aussi a quelques-unes -comme les mers dont se baignent leurs pays mêmes, il est bon que -survivent des patois, ces nombreux petits ruisseaux intérieurs où se -mirent l'originalité des villages et la vieillesse intacte de chaque -clocher. - -C'est-à-dire qu'avec l'ancien parler de la race, subsiste aussi l'ancien -esprit de cette race. C'est ce qu'à voulu Mistral pour sa Provence. Tout -suit la langue: les us, les légendes, les antiques moeurs, les filons et -les chansons, les costumes et les coutumes. On va revivre l'autrefois et -aimer encore les champs. Est-ce que Mistral ne prêcha pas d'exemple, en -restant dans son _mas_ de Maillane, «au seuil où l'on jouait jadis», -comme disait Brizeux qui, lui, fut infidèle un peu, _épousa_ Paris, tout -en continuant cependant à aimer sa Bretagne comme une mère... Lui aussi -écrivit des chants dans le vieux langage celtique, rima en ce parler de -France, populaire et si vieux, pour être entendu du peuple, toucher ses -chers Bretons aux immenses cheveux. - -Mistral à son tour, parla à sa race dans la langue que les plus -simples--c'est-à-dire les plus intacts--entendaient. Ainsi il la toucha, -l'enivra du vin de ses propres treilles, la reconduisit jusqu'à ses -origines, et dans tous les chemins de son histoire. La Provence, qui -s'était perdue, se retrouva. N'est-ce pas la langue qui constitue la -nationalité? Le provençal renaissait et la Provence aussi. La «petite -patrie» s'affirma dans la grande. Persistance de l'esprit régional! Ame -de la province! Charme indélébile du lieu natal! Moeurs et paysages -devenus des livres! - -Ce fut vraiment la décentralisation littéraire, dans ce qu'elle peut -avoir de plus décisif. Faut-il s'en plaindre, puisque la -décentralisation est le secret des renaissantes originalités. Les -écrivains nés à Paris voient moins de l'Univers que les autres. Ils n'en -voient que ce qu'on voit du ciel entre les hautes façades. Et alors ils -font leurs livres, souvent, moins d'après la vie que d'après leur -bibliothèque. Au contraire, il faut écrire d'après une race dont on est -l'aboutissement. C'est le moyen pour que les livres soient originaux; et -ils le seront d'autant plus que la race est demeurée elle-même plus -impolluée, personnelle, abritée contre l'influence de la centralisation -et du cosmopolitisme. - -Heureux les écrivains qui ont une province dans le coeur! - -Ils en seront, dans la littérature, l'équivalent. Ils feront leur oeuvre -à son image et à sa ressemblance. Chaque livre aura la couleur de son -air et sera comme le visage même de la race. - -C'est le cas de Mistral dont la poésie fait partie de la Provence comme -en fait partie le chant de la Cigale, la Cigale dont Monselet disait: -«C'est une grosse mouche,» songeant à certains Félibres, dont Mistral a -dit: «un bestiari divin,» pensant à lui-même. Car sur ses lèvres une -Cigale a vraiment chanté qui avait déjà chanté sur les lèvres des -Troubadours de la Langue d'oc, auxquels Mistral a donné la -main--par-dessus les siècles. - - - - -M. PIERRE LOTI - - -Après bien des expéditions lointaines, M. Pierre Loti fit escale, un -après-midi, au pont des Arts, pour visiter la pagode aux Quarante -Bouddahs, baignée de lumière glauque, d'aspect sévère moins -impressionnante néanmoins, pour le vaillant officier de marine que pour -d'autres, ce bon Labiche, par exemple, qui ne pouvait s'empêcher de -dire, le jour de sa réception: «C'est la première fois que je porte une -épée et je n'ai jamais eu si peur.» - -M. Pierre Loti ne fut pas dans ce cas; mais gageons que, au sortir de la -séance, pris de cette mélancolie des fins de fête, parmi le remous -mondain des toilettes et des carrosses, devant le crépuscule d'avril -rose et gris, il songea: «Je ne me suis jamais senti si triste!» - -Que pouvait faire le titre d'académicien à cette âme? Peut-être y a-t-il -tenu seulement à cause du costume, avec son goût spécial pour les -déguisements qui tantôt le conduisit en Pharaon hiératique à un bal -costumé chez Mme Adam; une autre fois lui donna l'idée de cette fête -Louis XI en sa maison de Rochefort, et lui fit toujours, partout, à -Stamboul, à Tahiti, au Japon, dans toutes les étapes de ses voyages, -revêtir la tunique et les couleurs du lieu--comme pour se changer, -échapper à lui-même, se fuir, oublier son identité vraie en dès contrées -sans miroirs... - -Qu'importe! il a sans cesse gardé son âme, telle qu'une chose intérieure -dans des crêpes? inaliénable et en deuil d'on ne sait quoi... - - * - * * - -Ce qui suffit à élucider le cas de cette âme, et qui explique en même -temps la vogue immédiate de l'écrivain, c'est le Voyage. - -Nous raffolons de plus en plus d'exotisme; celui-ci a envahi nos tables: -gourmandise pour les plats étrangers, les fruits lointains; et aussi -l'ameublement: abandon des styles français pour le turc, l'orientalisme, -le japonisme aux grimaçants bibelots, le style anglais. - -L'art aussi en est tout intoxiqué. - -En littérature, le roman s'absorba longtemps dans la vie ambiante et -quotidienne. Le grand nombre s'approvisionnait auprès de Balzac, cette -immense carrière de pierre où chacun a pris des matériaux pour édifier, -ajourer, ciseler des monuments jolis, des maisons de rapport où vivent -un grand nombre de personnages. - -Voici que M. Pierre Loti n'eut pour maître que le Voyage. - -Engagé à dix-sept ans sur le _Borda_, tour à tour aspirant, enseigne, -lieutenant et capitaine aujourd'hui, il dériva, durant vingt-cinq ans, -dans les mers reculées, vécut parmi les terres calcinées, les végétaux -hostiles, les cultes sans âge. Un peu d'action parfois, d'odeur de -poudre, de taches de sang, comme intermède à l'opium énervant d'une -telle vie: le combat de Hué, les engagements du Tonkin. Puis un -recommencement de longs mouillages, les océans vides, de courtes idylles -étranges avec telle femme un peu animal, un peu idole. - -On comprend vite que, rien qu'à raconter ces choses, il était facile -d'intéresser et d'émouvoir. - -C'est déjà ce qui fit le charme et le succès rapide de Bernardin de -Saint-Pierre, l'inventeur du genre. Il écrivait dans l'avant-propos de -_Paul et Virginie_: «J'ai tâché d'y peindre un sol et des végétaux -différents de ceux de l'Europe. Nos poètes ont assez reposé leurs amants -sur le bord des ruisseaux. J'en ai voulu asseoir sur le rivage de la -mer, au pied des rochers, à l'ombre des cocotiers, des bananiers et des -citronniers en fleurs.» - -Or on rapporte, au sujet de Bernardin de Saint-Pierre, que Napoléon Ier -lui demanda un jour: «Quand écrirez-vous un nouveau livre comme _Paul et -Virginie_?» - -M. Pierre Loti l'a écrit, ce livre--en passant par Chateaubriand, dont -l'_Atala_ appartient au même art. - -Mais, chez ceux-là, on sent toujours l'Européen dans une nature -exotique; au lieu que M. Pierre Loti suggère véritablement: nous croyons -être en Annam, à Stamboul; il s'efface; il en arrive à se faire oublier -lui-même, à se perdre, à se fondre dans cette foule bariolée dont il -porte le costume et dont _il fait partie_. - -L'exotisme de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand est donc -superficiel; il rapporte tout au plus une terminologie et de vagues -décors. Tandis que celui de M. Pierre Loti est intégral, inoculé, -imprégné, ne bénéficiant plus seulement de ce que l'intelligence a pu -percevoir et décalquer. Ici apparaissent les acquêts de la littérature -moderne, plutôt de sensations que d'idées, qui s'aide merveilleusement -des sens, qui emmagasine dans l'ouïe, dans l'odorat, le goût, le toucher -et la vue. - -Car la littérature moderne a réalisé ceci: _l'éducation artistique des -sens_. - -Ce n'est plus surtout le cerveau notant des aspects généraux, des -divergences de races ou de paysages. L'enquête, devenue charnelle et -physique, descend aux détails, à l'esthétique de la peau, aux -titillations des nerfs. M. Pierre Loti, dans ses évocations -d'Extrême-Orient, a cliché ainsi, par ses sens bien braqués, des -notations qui nous en apportent la couleur, l'odeur, le goût, le son -d'atmosphère. - -Il suffit d'ailleurs de le voir pour juger combien il doit être en -littérature un instrument de sensations, celles de la vue surtout et -encore plus celles de l'odorat. - -Il a de grands yeux vagues, humides, ces yeux, influencés par l'eau, des -hommes qui ont beaucoup navigué ou naissent en des ports, des yeux qui -reflètent tous nuages et tous reflets avec précision et en profondeur, -comme les armures des soldats dans les tableaux des Primitifs. - -Mais son nez est encore plus caractéristique: un nez busqué et embusqué, -un nez de proie qui hume, devine, attire toute senteur éparse, la -capture, la différencie. Et c'est ainsi, en ce joli livre, _le Mariage -de Loti_, quand il nous promène avec Rarahu, dans les nuits voluptueuses -de Tahiti, que nous percevons vraiment l'odeur de sexe et de plantes en -route vers les étoiles. Et la terre des tropiques aromatisant sous la -pluie tiède! Et cette foule chinoise dont la pouillerie exaspère un -unanime relent de musc dans les effluves des orangers et des gardénias. -Et jusqu'à la senteur de la poussière, cendre morte des années, qui -nous picote les narines quand nous entrons dans «les pagodes -souterraines», dont le parfum d'éternité, devant l'immuabilité des -Bouddahs, tisse sa trame omnicolore de cette poussière précisément -tressée avec des essences d'arbres, des fientes et un encens millénaire? - - * - * * - -Ainsi M. Pierre Loti nous donne vraiment une impression intense des pays -lointains. Il a bien observé. Il évoque avec acuité. Son exotisme n'est -pas de pacotille. Et le véritable intérêt de ses livres est là. - -On lui voudrait parfois de plus grandes trouvailles de style, encore -qu'il ait d'émouvantes sourdines, des mots qui soudain se voilent et se -brouillent, des fins de phrases entrant dans du brouillard. C'est un de -ses grands charmes mystérieux que cet inachevé de certaines phrases qui -semblent s'en aller et se continuer dans le blanc des pages. - -On lui voudrait aussi un peu moins de vérité, d'aspects réels, pour une -transposition en art, ces déformations, ces déviations dans le songe et -la féerie où, parmi les paysages exotiques, les lanternes peintes -auraient l'air d'étoiles dans des robes à fleurs. - -Et surtout en ces contrées d'Extrême-Orient! C'est ce qu'ont si bien -compris les artistes japonais, à la fois réalistes et fantastiques: le -rêve juxtaposé au réel, le chimérique côtoyant la vie et la prolongeant. - -M. Pierre Loti n'a vu que les choses formelles et dans leur réalité -tangible. N'importe! il les a bien vues et les suggère avec couleur. -Cela suffit pour le mérite de ses ouvrages, plus que les histoires qu'il -conte, et son _narcissisme_ à se mettre en scène dans des idylles -douteuses, de petits collages polynésiens et japonais qui ne sont qu'un -recommencement de _Graziella_. - ---Je ne comprends pas le ciel même sans toi, disait la pêcheuse de -Procida à Lamartine. - ---J'ai peur que ce ne soit pas le même dieu qui nous ait créés, dit -Rarahu à ce mélancolique Loti, qu'elle a elle-même nommé de ce doux nom -d'une fleur de son pays. - -Mais la notation dans ce sens est unique, et nulle part ailleurs -l'écrivain n'indique les âmes distantes, quand les corps sont proches, -cette psychologie qui aurait été si curieuse de l'amour entre deux -races, ces pensées parallèles dont aucune n'est soluble dans l'autre, -ces amours tristes comme le mariage d'un aveugle avec une muette. - -Il y avait là toute une série de subtilités qu'un amant eût perçues. -Mais, malgré ses confidences souvent peu discrètes, M. Pierre Loti -a-t-il eu les bonnes fortunes dont il se vante! Les gentilles -amoureuses, jaunes ou tatouées, en chapeaux de fleurs, ont-elles existé -plus ou moins? On en pourrait douter, car leur humanité est bien légère -pour avoir été vécue. - -Est-ce le même cas pour les petites Rarahu et les Mmes Chrysanthème, -gracieuses fictions, semble-t-il plutôt, d'un romancier romanesque qui -invente des silhouettes colorées sur des écrans de papier. Cela n'a -d'importance qu'au point de vue de la sincérité de l'écrivain, difficile -à ausculter, car il se recroqueville vite, parle bas et peu, paraît -contraint dans notre civilisation rectiligne et cache une foncière -timidité par un désir d'étonner, comme lorsqu'il répondit un soir, à -dîner, chez son ami M. Alph. Daudet lui demandant s'il était d'une -famille de marins: «Oui, j'ai eu un oncle mangé sur le radeau de la -_Méduse_.» - - * - * * - -Mieux que l'hérédité, c'est le voyage qui l'a formé, et c'est de lui -qu'il a tiré aussi l'idée dominante qui enveloppe son oeuvre: la pensée -de la mort. Avec plus de raison que les autres hommes, les marins -peuvent dire: «Nous vivons dans la mort!» Leur vie est faite de périls, -d'adieux enivrants, de départs, de gestes toujours s'évertuant à -traverser les distances. Tout défile, s'écoule en panorama rapide -d'êtres et de choses. Escales momentanées! Embarquements! Dérives! On a -beau changer de pays, de costumes, d'amours. Changer d'Océan, même! -Partout, que ce soit la face grise de la mer de Bretagne, la face bleue -du Pacifique, la mer a le visage de l'Éternité. - -Et les heures brèves se brisent et se reforment comme les vagues. - -M. Pierre Loti--comme déjà Baudelaire, dans le _Voyage_--a exprimé ce -sentiment de l'instabilité, de la vie sans cesse déprise, des départs -imminents, des continuels adieux qui sont déjà de petites morts--et de -la fin proche, au bout de l'ennui! - -C'est cette mélancolie, issue de la mer et du voyage, qui baigne toute -son oeuvre. Celle-ci est aussi un navire, à la poupe tatouée, dont le -pont mêle des cocotiers alanguis, des idoles poussiéreuses, des parfums -forts, des fleurs comme de la chair, et des femmes à la peau de fruit, -habillées d'étoffes aussi belles que des nuages. - -Mais toute la mer, incessamment gémissante et qui a la voix de la mort, -flotte dans le blanc des pages. - - - - -ORATEURS SACRÉS - - - - -LE P. MONSABRÉ - - -Les prédicateurs de haute envergure se font rares. L'éloquence -religieuse subit une crise. Il y a un certain affadissement, une -sourdine sur tous les violons de Dieu. - -Certes le zèle ne fait pas défaut, mais c'est le génie qui manque. -L'éloquence sacrée n'invente plus. Qui la rajeunira? C'est un genre à -renouveler, car dans le mouvement général de l'esprit moderne, elle -s'attarde, s'immobilise en des redites, s'obstine dans l'archaïsme, -redore les textes délabrés, continue à empailler la colombe du -Saint-Esprit. On dirait maintenant un art d'hypogée. C'est bien de -sculpter séculairement ce tombeau du Christ; c'est mieux de bâtir une -citadelle de Foi dans l'air du siècle. - -Le P. Monsabré le comprit et y trouva, du coup, sa force et sa gloire. -Oui! il fallait prendre contact avec la vie. Il était temps de -moderniser le sermon. Encore un peu ce genre oratoire s'épuisait. Il -n'avait voulu s'allier qu'avec lui-même et il périssait d'un sang trop -noble. Il lui faudrait se mésallier avec la littérature moderne. Plus -ces lieux communs de l'éloquence religieuse, séculaire et qui a l'air de -parler une langue à soi. Une langue inanimée, presque une langue morte. -Même les images font penser à ces fleurs de papier sous des globes de -verre, en de surannés parloirs. Quant au P. Monsabré, il se fit une -culture d'esprit toute moderne. Il avouait avoir lu Flaubert, M. -Bourget, admirer M. Zola, aimer les poètes. Il leur dut de pouvoir -traduire pour les fidèles la théologie et les démonstrations abstraites -dans une langue qu'ils comprenaient enfin, capable de les émouvoir, où -les mots vivent vraiment, ont un visage... Ce fut déjà ainsi au milieu -du siècle, lors du beau temps de l'éloquence religieuse, qui n'eut un -tel renouveau que pour avoir marqué le pas avec la littérature--dont -elle fait partie en somme. - -Elle eut aussi son illumination romantique. - -C'est Lacordaire dont le coeur piaffait de génie vers Dieu; c'est -Ravignan presque Lamartinien, tout d'onction et de saint-chrême, qui -parlait de la bonté céleste de façon à arracher des larmes aux -assistants sur leur ingratitude; Lacordaire qui fut de la lumière; -Ravignan qui fut de la chaleur; Lacordaire qui convoqua les âmes à -Notre-Dame à coups de clairon et de tonnerre; Ravignan qui sut les y -retenir... Après eux, le P. Félix parla du progrès et de l'art en -harangues harmonieuses, orateur fleuri et surchargé, car les Jésuites -ont leur style comme ils ont leur architecture, tous pareils. - -Quant au P. Monsabré, il demeura digne de ces grands prédécesseurs dans -cette illustre chaire. Lacordaire disait dès le début: «La chaire de -Notre-Dame est fondée.» Oui! fondée vraiment, à la façon d'une -monarchie, où ne se sont succédés que des esprits royaux. - - * - * * - -L'éloquence du P. Monsabré a un cachet personnel. C'est le poète de la -théologie. Tel il apparaît, soit qu'on l'entende, soit qu'on lise son -oeuvre complète de prédication à Notre-Dame, durant près de vingt -années: _Exposé du dogme catholique_, qui comprend trente volumes. -OEuvre immense, contenant toute la démonstration de la Foi. Avec la -_Somme_ de Saint-Thomas, son point de départ et point d'appui, il a bâti -un monument sur les colonnes de dur marbre de son maître, son monument -original aux hardis contrastes: des nefs profondes, des dômes de pierre -massive et inexorable, avec, autour, d'expertes ciselures, les flammes -fleuries de grands vitraux. Une éloquence presque à l'image et à la -ressemblance de Notre-Dame elle-même. Ses sermons sont construits avec -une science d'architecte qui a rassemblé des matériaux de choix et les -ordonne selon un plan qui met tout en valeur et en hiérarchie. C'est un -grand plaisir cérébral que d'apercevoir un discours s'élever ainsi avec -des proportions calculées et une logique qui permet de le songer -jusqu'au bout de lui-même avant même son achèvement. Il faut pour cela -que l'orateur ait une dialectique infaillible. Alors l'éloquence qui est -musique, est aussi mathématique, puisqu'elle est philosophie. Or c'est -le moment suprême du génie musical--Beethoven y atteint souvent--celui -où la symphonie n'est plus qu'une algèbre qui chante, comme les -constellations dans le ciel. - -L'éloquence aussi donne parfois cette sensation. Et le P. Monsabré y -fait songer avec sa manière tour à tour didactique et lyrique; ici une -page de théologie, de métaphysique, voire de physiologie; puis un -envolement, un chant sacré qui a les ailes de l'ode. Et une voix souple -qui est un merveilleux truchement; une voix que le temps n'a pas -affaiblie, mais qui en a pris, au contraire, une sonorité stridente, une -sorte de _fureur démonstrative_, qu'appuie un geste court, saccadé, -ayant l'air d'enfoncer l'argument comme un clou. Ces sermons, solides et -fleuris, qui apparaîtront dans l'avenir comme nous apparaissent ceux de -Bourdaloue, ne sont pas tout de préparation soigneuse. Certes durant -l'hiver, dans ce couvent du Havre dont il est le prieur, il élaborait -minutieusement l'Avent ou le Carême qu'il irait prêcher Paris, et -d'après le plan bien établi, écrivait ses conférences, les récrivait, -les corrigeait, cherchait des images nouvelles, jouait des mots comme -d'un clavier en nuances. Souvent les mots, chez lui, ont un étrange -relief, un emploi habile qui leur donne un aspect nouveau et l'air neuf. -«L'homme s'est séparé de Dieu. Dieu se reprend et se _cantonne_.» Il a -de ces belles surprises, toutes modernes, de mots... Puis le travail de -préparation achevé, il arrivait à Paris, avant le dimanche de la -Quadragésime, dans le petit couvent des Dominicains, faubourg -Saint-Honoré où s'installent les prédicateurs de l'Ordre. Et, au fur et -à mesure, de semaine en semaine, il apprenait par coeur, le discours du -dimanche suivant, un peu d'accord avec Massillon qui disait: «Mon -meilleur sermon est celui que je sais le mieux.» - -Cependant tout n'était pas conforme, dans ses sermons de Notre-Dame, au -texte écrit et appris. Il eut parfois des cris, des illuminations -soudaines, un de ces bondissements de phrase imprévus. Trouvailles -frémissantes d'une parole sûre, qui se mettait à improviser, se -suscitait d'elle-même. Il avait bien vite fait, alors, de rejeter tous -les éléments d'une préparation laborieuse; et les feuillets blancs du -discours écrit n'étaient plus, dans la mémoire, qu'une frêle certitude -de papier où il prenait pied par moment pour s'élancer plus loin dans -des gouffres de lumière qui sont en haut et attirent. - -C'est alors qu'il obtint ses plus grands succès, parce que chaque fois, -il entra, à ces minutes, en contact avec la vie. Il redevenait lui-même, -celui qui restaura l'éloquence sacrée en unissant la réalité à la -théologie. Parole enfin moderne, adéquate aux événements, qui mêlait le -temps et l'éternité. Jamais il n'atteignit davantage l'âme de la foule -que ces jours-là. Un jour surtout... C'était dans la cathédrale de Metz, -en 1871: - -Après la reddition et l'occupation allemande, il venait d'y prêcher le -carême. Le jour de Pâques, le temple était envahi; au pied de la chaire -se pressait une assistance qui, pour pleurer les malheurs de la France, -avait pris le deuil et était toute vêtue de noir. Le P. Monsabré, sur le -point de finir, sentit lui monter de cet auditoire affligé comme une -marée de larmes, et soudain, ému lui-même dans le coeur de son coeur et -le sang de son pays, il prit texte de la fête du jour et de la -Résurrection pascale pour parler d'espérance... «Les peuples aussi -ressuscitent, s'écria-t-il dans un admirable élan, on change leur nom, -mais non pas leur sang... Vous n'êtes pas morts pour moi... mes -frères... mes amis... mes compatriotes... Partout où j'irai, je vous le -jure, je parlerai de vos patriotiques douleurs... jusqu'au jour du -sermon de la délivrance que je chanterai sous ces voûtes...» Et il -continua l'image magnifique, montrant les provinces mises au tombeau et -qu'on croyait mortes, les provinces aussi gardées par des soldats, avec -une plaie au flanc, dans le sépulcre; mais un jour également la pierre -volerait en éclats et la patrie se lèverait d'entre les morts!... - -On juge de l'immense émotion: toutes les femmes pleuraient; les hommes -étaient debout hors d'eux-mêmes, les bras tendus vers lui comme pour -retenir et éterniser cette minute d'héroïsme qui avait passé sur tant de -deuils. - - * - * * - -Mais ces accents magnifiques nous demeurent à peine comme des échos. Ils -suffisent pourtant à nous émouvoir encore. Quelle émotion alors pour -ceux qui les entendirent, avec la voix, le geste, l'éclat des regards, -tout ce que l'orateur ajoute de son frisson humain au frisson divin des -paroles nées en lui et dont lui-même s'étonne. Le malheur de -l'éloquence, c'est qu'elle meure à la minute même où elle naît. Les -discours lus sont incolores souvent. Le P. Monsabré le savait bien sans -doute, le jour où, après sa longue prédication, il descendit, d'un pas -lent et ferme, et pour jamais, les marches de cette chaire illustre de -Notre-Dame, tout de suite vide de lui et béante comme un tombeau. Il ne -se fit point illusion. Il se rendit compte que son _Exposé du dogme_ aux -nombreux tomes, n'était vraiment qu'un plan de cathédrale sur le papier, -une chose inanimée, et que quelques-uns à peine consulteraient dans -l'avenir. Au contraire, sa parole entendue avait été la cathédrale -debout, et qui chante, pleine d'orgue, pleine de fleurs. - -Ce jour-là, après vingt années de travaux, elle allait donc cesser -d'être, en s'achevant. Sans faiblesse, tremblement de mains ou de voix, -il en posa la dernière pierre, le commentaire final de _l'amen_ du -Credo, simplement, comme il avait accumulé toutes les autres pierres. -Après cela, il irait s'occuper ailleurs ou se tournerait du côté du -silence. Mais aucune mélancolie! N'est-ce pas la marque d'une âme forte -que de quitter les choses, c'est-à-dire se quitter soi-même, avec -sérénité? Ces grands moines, qui seront calmes devant la mort, sont déjà -calmes devant l'adieu, devant l'absence, qui est la moitié de la mort. - -Le P. Monsabré termina, sans orgueil, sans regret, sans un regard -d'ensemble, ému et suprême, sur la tâche accomplie. Comme le bâtisseur -de génie qui acheva Notre-Dame, il semble qu'il ait jugé aussi son -oeuvre quelque chose _d'impersonnel_, fait avec la foule et la foi des -siècles, et qu'il ne fallait même pas signer! - - - - -Mgr D'HULST - - -Mgr d'Hulst fut une figure. Il avait un talent médiocre, mais un -caractère saisissant, une physionomie morale d'un relief étrange. - -On ne pouvait pas rêver un contraste plus formel avec le P. Monsabré, -qu'il remplaça comme prédicateur du Carême à Notre-Dame. Leurs deux -genres d'éloquence étaient aussi dissemblables que ces deux hommes -furent eux-mêmes contradictoires. - -Il suffisait pour s'en convaincre de surprendre un moment le P. Monsabré -dans cette claire et riante chambre du petit couvent des Dominicains, -faubourg Saint-Honoré, où il venait s'installer chaque année vers la -Quadragésime. La figure était réjouie, saine, dodue; il était en -pantoufles et laissait voir des bas blancs comme une béguine. Ses mains -s'écarquillaient devant les bûches flambantes, joyeuses du bon feu. Il -était bonhomme, familier; il vous appelait: «Mon fils», et vite se -racontait. Il semblait optimiste, avait beaucoup lu et vu. C'était un -homme content, un homme de son temps, décelant des origines plutôt -plébéiennes. - -Un homme venu à son heure. - -Et la chambre, tout autour, s'égayait aussi, sans luxe, mais propre et -blanche avec ses fenêtres aux rideaux de mousseline naïfs--on aurait dit -des premières communiantes, après la messe, qui rient... - -Chez Mgr d'Hulst, dans son grand salon sévère, à l'Institut catholique -de la rue de Vaugirard, dont il était le recteur, on avait le sentiment -d'un exil: un bureau-ministre, des meubles d'un ancien luxe, des -portraits qui semblaient d'amis détrônés. - -Lui-même apparaissait austère, puritain, triste, froid. Il vous appelait -toujours «Monsieur». Aucune familiarité. Pourtant on le jugeait sage. On -le savait de conseil sûr. Combien défilèrent là pour avoir ses avis! - -Certes c'était le gardien des Tables, l'étalon du devoir strict avec -lequel on se confronte. C'était l'homme de loi des procès de la -conscience, élucidant les arcanes, triant les scrupules, qu'on consulta -comme le jurisconsulte de Dieu. Mais les conseils, les avis dont il -n'était pas chiche, il avait l'air de les distribuer comme une aumône -spirituelle, comme un secours à d'anciens serviteurs dans la détresse. -Ministre tombé qui donne des consultations gratuites à ses gens. - -Ah! ce n'est pas ainsi qu'on rêvait la vie de cet homme et qu'il la rêva -lui-même, prêtre dont les jours se passèrent à ôter l'ivraie de quelques -âmes, lui qu'on se représentait plutôt en gesticulateur aux horizons, -joignant tous les clochers d'un diocèse ou d'un royaume par des -guirlandes de commandements! - - * - * * - -Mgr d'Hulst, lui, n'était pas venu à son heure. Ce fut un homme -d'autrefois. Maurice Lesage d'Hauteroche d'Hulst--tel était son -nom--allié aux Grimoard du Roure, aux d'Harcourt, au pape Urbain V, -appartenait à l'ancienne France. - -Quelle misère d'arriver trop tard dans la vie! On est contemporain d'un -temps disparu. Il y a ainsi des familles dont l'aboutissement retarde. -On est alors comme un héritier qui veut acquitter une dette de sa race -vis-à-vis d'un créancier qui est mort. - -Souffrance d'avoir une âme qui n'est plus adéquate et de sentir en soi -des facultés inemployées! - -Or Mgr d'Hulst évoquait le souvenir d'un cardinal-ministre dans la -France ou les Espagnes du passé: conduite des grandes affaires, -ambassades délicates, gouvernement de provinces nouvelles, pacification -d'une primatie troublée--voilà son rôle sous une ancienne monarchie. -Beaucoup plus organisateur et administrateur que prédicateur du Roi, -homme d'action plutôt que de littérature et de paroles, à la main -prompte et autoritaire, qui--comme le Grand Inquisiteur dans la nouvelle -de Dostoïewski--ne juge pas que le peuple doive être libre, entend le -débarrasser du fardeau de choisir et, quoi qu'on en puisse dire, «reste -ferme dans son idée». - -Par une spéciale ironie des destinées, son enfance précisément lui créa -l'illusion d'un temps encore pareil et d'un avenir tel: il fut élevé à -la Cour; sa grand'mère, et sa mère ensuite, étaient dames d'honneur de -la reine Marie-Amélie; lui-même, ainsi que son frère Raoul, les -compagnons de jeux du comte de Paris et du duc de Chartres, élevés en -même temps que ceux-ci aux Tuileries, à Saint-Cloud et à Neuilly. - -Mgr d'Hulst se rappelait, de ce temps, l'arrivée à la Cour des comédiens -du Théâtre-Français qui vinrent y jouer _Monsieur de Pourceaugnac_. -«C'est la seule fois, observait-il, que j'ai été au spectacle.» - -On voit que son intimité auprès des princes, dont presque tout le monde -ignora l'origine, remontait loin; il avait passé ses jeunes années avec -eux. Et il leur resta d'une fidélité intégrale dans les mauvais jours, -quoi qu'il pût lui en coûter. Car s'il était d'avis, comme le disciple -Pierre, qu'il faut tirer le glaive et couper l'oreille de Malchus, lui, -du moins, ne trahit pas avant que le coq eût chanté trois fois... - - * - * * - -On sentait, à le voir, un religieux renoncement. Nulle transaction avec -les faits accomplis. Aucun optimisme. Rien qu'un pli de dédain au coin -de la bouche. Même le léger fléchissement déjà, par l'âge, de sa très -haute taille ne semblait qu'un vain effort pour descendre jusqu'à son -interlocuteur. Une allure imposante, mais qui éloignait la sympathie. -Des yeux aigus et froids vous gelant les mots sur les lèvres. - -Que lui faisaient les paroles, à lui qui se jugeait parmi des étrangers? - -Il fut vraiment détaché de tout désir d'être ou de paraître: est-ce -qu'au lieu d'arborer son nom sonore, il ne signa pas tout simplement M. -d'Hulst ses lettres et même ses ouvrages, comme on peut le constater -dans ses volumes de _Mélanges oratoires_? Est-ce qu'amené à l'élection -du nouveau Pape par Mgr Guibert et gratifié d'une prélature comme -conclaviste, selon les coutumes canoniques, il ne négligea pas d'en -prendre le titre et les insignes? «J'ai laissé cela dans ma malle», -disait-il à son retour de Rome. - -Ce n'est que plus tard qu'il porta le titre de monseigneur et, sur sa -soutane, les ornements violets, quasi-épiscopaux, quand, dénoncé pour sa -première leçon de philosophie à l'Institut, il se disculpa au point -d'obtenir du Pape une nouvelle prélature, plus élevée. - -C'est l'unique fois peut-être qu'il prit garde à la malveillance. - -Que pouvaient contre son détachement telles attaques, par exemple, de -l'_Univers_, acharné après lui, durant vingt ans? Taxés de fanatisme par -les uns, d'orthodoxie suspecte par les autres, c'est le lot de ces -hommes-là, hermétiques et peu conformes, d'être incompris de la plupart. -Mais qu'importe? ils ne tiennent même pas à la vie. Pendant la guerre, -Mgr d'Hulst affronta mille morts, comme aumônier des Ambulances de la -Presse, à Bazeilles, à Sedan où il fut fait prisonnier, puis--évadé et -revenu à Paris pour le siège--à Champigny, où il assista les mourants -sous des pluies de balles. - -Si vraiment dépris de toutes choses terrestres et voyant déjà si loin à -la dérive sur les eaux rapides de la vie ses premières ambitions, qu'il -était sincère à coup sûr en disant à voix mélancolique: «J'ai cent -cinquante ans!» - - * - * * - -Il est naturel dès lors qu'il n'ait pas cherché à montrer des talents. -Il en avait peut-être, mais il savait la grande parole du Psalmiste: -_Quoniam non cognovi litteraturam, introïbo in potentias Dei_. Pourvu -d'une théologie sûre, d'une érudition vaste et diverse, il se multiplia -en mille discours, homélies, panégyriques, mais tout cela pensé dans un -esprit trop positif et moyen, écrit surtout dans une langue terne, un -_style primaire_, pour ainsi dire. Il est vrai que pour des esprits -tels, les jeux de l'éloquence sont vains et vains aussi les fragiles -dentelles de la poésie du discours qui attirent et séduisent. - -Mgr d'Hulst ne chercha pas à plaire aux hommes. Il les aimait peu. Mais -il aimait Dieu; il voulut le faire entendre. Il fut le combattant de -Dieu _contre_ les âmes. Durant des années, il mena ce combat oratoire, -ne voulant qu'agir pour Dieu, traduire la parole éternelle, ne rien -donner de soi, ne rien demander pour soi, nulle gloire futile, surtout. - -Idéal sévère! - -On songe à ces tours dans certaines villes mortes, tout au nord; à ces -«Dom» dans les vieilles cités allemandes--architectures inégayées, qui -ne veulent être que de la Foi, sans jardins de vitraux ni sourires de -sculptures. - - - - -PEINTRES - - - - -PUVIS DE CHAVANNES - - -Un maître admirable, d'une personnalité décisive, d'une inlassable -fécondité. Naguère, lorsque beaucoup méconnaissaient encore son art -souverain, Gautier, souvent clairvoyant, écrivait: «Dans un temps de -prose et de réalisme, il est naturellement héroïque, épique et -monumental.» Pour ses vastes compositions, il peint d'abord une petite -esquisse qui est l'exposé de son idée, pour ainsi dire _la réduction_ de -l'oeuvre, déjà totale en lui. Puis il l'exécute dans les proportions -d'un grand tableau de chevalet. Une minutie inexorable de dessin: sans -cesse l'artiste calcule, compare, mesure, trace avec la règle ou le -fusain des angles visuels. On dirait d'un ingénieur, d'un géomètre qui -arpente de l'oeil le modèle et la toile. Quand ce travail est définitif, -il agrandit le tableau tout simplement au carreau, comme font les -praticiens dans le marbre pour la maquette des statuaire. De là son -dessin qui a un air géométrique. Or c'est précisément cette précision -infaillible mêlée à une indéfinissable poésie qui assigne à ses oeuvres -une beauté d'absolu en même temps qu'un charme de suggestion. - -Il sait tout de son métier, et il a tout inventé de son art. -C'est-à-dire qu'il a ressuscité dans notre siècle la peinture -décorative. Il a trouvé pour elle un nouveau style, une coloration -nouvelle. Son génie a été de comprendre qu'il fallait aux édifices -modernes des fresques qui leur fussent appropriées. Il a créé une -peinture conforme pour les architectures actuelles, pour les monuments -de France, construits en pierre de France, cette pierre un peu grisâtre, -un peu jaunâtre, en tous cas pâle et mate. Donc il n'a voulu qu'une -peinture mate aussi, se servant pour y arriver, de toiles spécialement -préparées, de couleurs en demi-teintes et en nuances, avec des mauves, -des roses doux, des jaunes qui s'acidulent à peine, des bleus qui ne -chantent qu'en sourdine. Ainsi, au Panthéon, les autres peintures -trouent les murs; la sienne s'accorde à leur tonalité neutre, -s'identifie avec eux. On dirait vraiment le _rêve que les pierres font_. - -Et quel rêve! Celui d'une humanité supérieure, l'humanité telle qu'elle -aurait dû être, ou telle qu'elle sera. Humanité mystique et mythique, -qui ne va jamais jusqu'à être mythologique. Ses femmes ne sont pas des -déesses; ce sont encore des femmes, mais les femmes d'un Éden où la -faute originelle n'a pas existé ou n'existe plus et qui enfantent sans -douleurs. Les hommes aussi ont l'air de vivre dans un continent -meilleur. L'oubli des sexes et de l'heure est parmi eux. Ils ne -s'occupent qu'à de nobles travaux, à être d'accord avec la Nature, à -faire de l'éternel avec de l'éphémère, mais sans jamais cesser d'être -humains. «La poésie a sa source dans la réalité», disait Goethe. L'art -également, pensa Puvis de Chavannes. On a cru que son domaine était -celui du rêve et de la légende. Au contraire, il n'est jamais sorti de -la Nature. Toutes les figures de ses tableaux agissent, plutôt qu'elles -ne songent. Chacun y fait directement ce qu'il doit faire, comme l'a -bien observé, un jour, M. Besnard dans un de ses subtils Salons. - -Ainsi, quant aux gestes: on peut dire qu'un geste utile est toujours -beau. Tous les gestes des figures de Puvis de Chavannes sont utiles. -Geste du travail, de la lutte ou des jeux, dans _Ludus pro patria_, -_Inter artes et naturam_; geste pacifique de l'attente dans _Pauvre -pêcheur_, gestes si justes et instinctifs chez les hommes, comme sont -instinctifs, chez les femmes qu'il a peintes, les gestes de cueillir des -fleurs, de caresser des enfants, de couronner des fontaines. - -Tout cela est encore, et tout simplement, de la vie--_de la vie -transposée_, si on veut. C'est pourquoi Puvis de Chavannes, venu -chronologiquement entre les réalistes et les symbolistes, a pu les -rallier en même temps; les réalistes disant: «Il n'y a qu'à copier la -Nature»; les symbolistes proclamant: «La Nature n'existe pas». - -Lui, autant que Courbet ou Manet, s'acharna après la forme stricte, la -vérité du modèle; mais, d'autre part, en occupant seulement les êtres à -de nobles travaux, en ne les plaçant qu'en des contrées florissantes, il -se rapprocha des symbolistes qui s'en tiennent à des attitudes de -légende ou de beauté. Ainsi il demeure un peintre de nature en même -temps qu'un peintre d'idéal--ce qui n'est pas la même chose qu'être le -peintre de l'Idéalisme, comme on a dit de lui, en confondant les termes. -L'idéalisme, au contraire, est une convention académique, avec des -théories du Beau et des gestes enseignés. M. Puvis de Chavannes ne -s'inquiéta que des gestes humains et conçut le Beau à sa façon, -c'est-à-dire sans archéologie surtout, ce qui est bien aussi une -tradition officielle. Il retourna à la Nature tout uniment, et trouva, -du coup, la simplicité populaire, celle de la Chanson de Geste, celle -qui tient à la race. Car celui en qui on voulut voir un descendant des -maîtres d'Italie, est un artiste de souche très nationale et qui se -rattache directement à l'École française... Ce n'est pas devant les -Botticelli ou les Primitifs de Venise et de Florence qu'on songe à lui. -C'est en regardant les Poussin, par exemple L'_Automne_ ou la _Grappe de -la Terre Promise_ et l'_Été_ ou _Ruth et Booz_. Là aussi les figures -qu'on dirait d'une humanité supérieure ont néanmoins l'attitude si juste -de leur besogne, fauchent, ploient un peu sous le fardeau du raisin de -Chanaan. - -Tout de suite on établit un parallèle avec les calmes scènes de Puvis de -Chavannes, dérivant d'un même idéal, mais amplifié et réalisé avec des -moyens nouveaux, une originalité absolue. - -Surtout qu'il fut également comme Poussin--et on ne le dit pas assez--un -merveilleux paysagiste: dans l'_Été_; dans la fresque de la Sorbonne aux -collines circulaires, d'un bleu-paon si doux; dans _Pauvre pêcheur_ où -s'illimite un site d'eau, d'une eau glauque et nue qui extériorise pour -ainsi dire le cerveau sans pensée du pêcheur calme; dans le _Bois -sacré_, symphonie savante des verts multiples de la forêt. Ici encore il -a bien sa manière propre qui n'est celle ni des réalistes ni des -symbolistes. Il ne peint pas, comme les symbolistes, des paysages de -rêve, aux arbres déformés, aux terrains d'une coloration comme ceux -qu'on voit en songe ou dans la fièvre. Il reproduit vraiment la nature, -des sites réels, des horizons définis, les bords de la Seine, les -simples campagnes de l'Ile-de-France, ce qu'il avait tout contigu et -familier. Mais d'autre part, il ne s'en tient pas, comme les réalistes, -à la seule copie. Ses paysages réels sont baignés d'on ne sait quelle -atmosphère irréelle. Il semble qu'il y tombe une lumière d'au delà. -C'est l'idéal dans la réalité et l'Éternité dans le temps. - -Ainsi on dirait d'une planète meilleure (très ressemblante à la nôtre) -mais où la terre ne servirait plus à cacher les morts, ne serait que la -bonne argile où l'on modèle des statues. Jardins de calme joie, de -nobles labeurs, de sérénité... - -Un jour, dans un de ses poèmes en prose, Baudelaire, à l'aspect d'un -port, demandait: «Quand partons-nous pour le bonheur?» - -En regardant les oeuvres de M. Puvis de Chavannes, il semble qu'elles -soient ce pays du Bonheur, vers lequel tous les navires humains -appareillent et où son seul rêve a pu atterrir. - - - - -BESNARD - - -Malgré l'apparente variété infinie des visages humains, il semble que -ceux-ci se réduisent en fin de compte à quelques types essentiels. On -pourrait dire la même chose des âmes, surtout s'il s'agit des âmes -d'artistes. C'est à croire en la métempsycose, tant on retrouve tout au -plus quelques espèces d'âmes, réincarnées sans cesse au long des siècles -et des races. Chaque peintre, chaque poète a son Sosie de talent ou de -génie dans le passé. Il ne lui doit rien assurément; il n'en est pas -moins très moderne, très original; il a ses moyens d'art personnels, une -vision neuve. Il pense, il conçoit, il exécute selon son rêve propre. Il -ne refait en rien l'oeuvre du prédécesseur qu'il évoque; mais on sent -que ce prédécesseur, s'il revivait, ferait aujourd'hui la _sienne_. -Ressemblance d'âme allant jusqu'à l'identité! Et les vies alors sont -parallèles aussi. Il y a des exemples singuliers de ce cas, dans -l'histoire de l'art et des lettres. Est-ce que Paul Verlaine n'est pas -Villon revenu? - -De même, il est curieux de constater combien M. Albert Besnard, si -différent de Delacroix, fait cependant songer despotiquement à lui. -Malgré une imagination et une technique tout autres, il est de la même -sorte d'esprit, il a une identique compréhension de l'art. C'est si vrai -que ces lignes de l'admirable étude de Baudelaire sur Delacroix -pourraient s'appliquer à lui textuellement: - -«Il était, en même temps qu'un peintre épris de son métier, un homme -d'éducation générale, au contraire des autres artistes modernes qui, -pour la plupart, ne sont guère que d'illustres ou d'obscurs rapins, de -tristes spécialistes, vieux ou jeunes, de purs ouvriers, les uns sachant -fabriquer des figures académiques, les autres des fruits, les autres des -bestiaux. Lui aimait tout, savait tout peindre.» - -Est-ce que ce jugement ne définit pas M. Besnard lui-même, et tout -entier? Lui surtout ne fut pas de ces spécialistes condamnés à bon droit -par Baudelaire. Il sait tout peindre. Il a tout peint. C'est que, en -effet, tout impressionne cette rétine si sensitive, cette cérébralité -nerveuse. Et que, d'autre part, il possède une telle sûreté de métier -que vite l'impression reçue est traduite et fixée. Il faut qu'il n'y ait -pas de désaccord entre l'esprit et la main. M. Besnard se vante à bon -droit de son exécution agile. Il a écrit un jour: «Je crois qu'il ne -peut y avoir d'artiste sans le don de se souvenir et sans facilité.» - -Or voyez comme, ici encore, à son insu, il est en concordance avec -l'opinion de Delacroix. Celui-ci disait à un jeune peintre; «Si vous -n'êtes pas assez habile pour faire le croquis d'un homme qui se jette -par la fenêtre, pendant le temps qu'il met à tomber du quatrième étage -sur le sol, vous ne pourrez jamais produire de grandes machines.» - -Théories pareilles, oeuvres pareilles. Aussi M. Besnard a-t-il produit à -son tour ce que Delacroix, dans son argot d'atelier, appelait de -«grandes machines», c'est-à-dire des peintures monumentales; et, comme -Delacroix avait décoré le Salon du Roi à la Chambre des députés, la -galerie d'Apollon au Louvre, etc., lui compte déjà aussi dans son oeuvre -toute une série de décorations: à l'Hôtel de ville, à l'École de -pharmacie, à la mairie de Saint-Germain-l'Auxerrois, et enfin à la -Sorbonne. - -Pour des peintres de ce tempérament, la peinture décorative est ce qui -les excite et les séduit surtout. N'est-ce pas le plus difficile? Et -pour un vrai artiste, le plaisir commence avec la difficulté. Aussi -l'école française, depuis Delacroix, n'aura possédé que deux peintres, -M. Besnard et Puvis de Chavannes, faisant véritablement de la peinture -décorative, qu'il ne faut pas confondre avec telles vastes toiles où ne -sont que faits divers, anecdotes; des tableaux de genre obtenu par -_agrandissement_ (comme en photographie). Le vrai peintre de peinture -décorative voit et conçoit son oeuvre tout achevée, comme les bâtisseurs -de cathédrales contemplaient, en l'imaginant, la tour entière qu'ils -allaient conduire dans l'air et dont le plan, sur le papier, n'était -déjà que le _résumé_, la réduction de cette tour immense, terminée en -eux. - -Ainsi pour la peinture décorative. C'est-à-dire que le procédé est -inverse: les artistes médiocres agrandissent un tableau aux proportions -d'une peinture murale; les artistes qui sont des décorateurs de race -réduisent aux proportions d'une esquisse la peinture monumentale déjà -née en eux, et née avec, d'emblée, toute son amplitude. - -C'est l'impression qu'on éprouvait à considérer, par exemple, la -magistrale esquisse de M. Besnard pour sa décoration de la salle de -chimie à la Sorbonne. Tout y était déjà; et de vagues indications, de -simples frottis çà et là, laissaient sous-entendre le détail, qui -n'abdiquait ici que pour faire dominer, à cause de l'exiguité du format, -les lignes essentielles de la composition, sa synthèse de formes et -d'idées, son symbolisme aussi clair que profond: au centre, un cadavre -de femme sous le soleil, principe de la vie, qui la décompose, mais ne -la décompose que pour activer l'éclosion de ce merveilleux jardin de -fleurs, né de sa putréfaction. Fécondité chimique de la mort qui -engendre la vie! Et voici que, à droite, le Couple éternel descend et va -s'embarquer sur le fleuve de l'existence, embouchure bleue, qui de -l'autre côté, après le tour circulaire, débouche en détritus, charniers, -fumées, tout le bourbier terrestre qui, lui aussi, va alimenter -l'éternelle efflorescence de la Nature. - -N'est-ce pas une magnifique conception? Un autre eût peint quelque -anecdote, une expérience de chimie, un laboratoire. M. Besnard agrandit -son thème jusqu'aux proportions de la Matière universelle; et il -s'atteste en même temps un peintre extraordinairement moderne par la -conception scientifique de ses sujets et de la vie. C'est en cela qu'il -est surtout original et unique. Il est un peintre touché par la Science. -Delacroix avait des points de vue littéraires, un idéal religieux et -historique. M. Besnard a un point de vue scientifique, une philosophie -évolutive... Et il est le seul à exprimer l'Univers en images selon la -Science, sans qu'elles cessent d'être selon la Beauté. - -Est-ce que son plafond de l'Hôtel de ville n'est pas l'apothéose de la -Science? On voit la Vérité entraînant la Science à sa suite, et qui -répand sa lumière sur les hommes. Or M. Besnard croit au bienfait de -cette lumière. Où sont les ironies de Poë et de Villiers de L'Isle-Adam -bafouant la Science? Dans la composition de M. Besnard on voit les -hommes, en troupes transies, venir se réchauffer au feu nouveau. Tout -est traité dans un esprit scientifique: les groupes évoluent comme des -planètes; autour de la figure principale, tel corps gravite; toutes les -lignes ont des courbes planétaires. On dirait un firmament de visages. -Et ce sont des rayons que la Vérité répand d'elle, comme un Astre. - -Dans ce plafond, comme dans les décorations de l'École de pharmacie, -racontant la physique, l'anthropologie, la botanique, comme dans presque -toutes ses oeuvres d'ailleurs, M. Besnard apparaît le décorateur, le -metteur en scène de la vie moderne. - -Et non seulement en tant que peintre influencé par la science. Outre -qu'il voit l'Univers selon la philosophie du transformisme, il est aussi -moderne par la nature de ses sensations. Il apparaît tout imprégné de -l'air du siècle, exprimant l'air du siècle. Il en saisit le décor, le -principe caché, les correspondances subtiles. Ses sens sont éduqués, -affinés, au point de fixer ce que les vieux peintres ne pouvaient pas -apercevoir ni même soupçonner, des nuances comme les méandres de l'eau, -les mouvements de la flamme, les inflexions des plantes, et d'en tirer -parti pour l'attitude de l'être humain, pour les lignes d'un tableau. -Que de notations encore, nerveuses et neuves: la splendeur intime d'un -intérieur éclairé, le véritable effet d'un clair de lune qui ennoblit un -paysage jusqu'à en faire un état d'âme... Voilà des sensations bien -modernes par le raffinement. Et aussi, par exemple, tout en peignant la -joie, comme M. Besnard s'y complaît, de faire sentir que, au fond, elle -est aussi poétique que la douleur, plus variée et non moins -mélancolique! Quel drame tout à coup si le peintre montre combien une -femme fardée peut être sinistre! - -Ce n'est pas seulement par son idéal scientifique, ni par ses -trouvailles compliquées de sensations, mais par sa couleur elle-même, -que M. Besnard se prouve le peintre sensitif de l'esprit moderne. - -Est-ce que sa couleur, en effet, ne participe pas de cette clarté -soufrée, de cet électricité nerveuse qui est aussi dans l'air du temps? -Elle semble une chimie en fièvre. - -On la dirait influencée par des lueurs de laboratoire, par le voisinage -des bocaux pharmaceutiques. Il semble qu'elle ait passé à travers des -cornues, des éprouvettes, qu'elle soit faite de fleurs classées, de -minéraux, d'arcs-en-ciel en fusion, tant soudain un ton est violent -comme un poison, un autre lotionne délicieusement l'oeil. Recherches -incessantes! Trouvailles merveilleuses! D'autres, comme M. Claude Monet, -M. Pissarro, ont simplement tâché à peindre la lumière, toutes les -décompositions du prisme, les étapes quotidiennes de l'air. M. Besnard a -voulu fixer des tonalités plus compliquées. En cerveau scientifique -qu'il est, _il a fait des expériences_. Il a rêvé des mélanges: -c'est-à-dire la combinaison de l'artificiel avec le naturel, d'où ces -figures éclairées par le gaz ou des lampes, en même temps que par la -lumière du jour. Et rien n'est aussi étrange et troublant. Imaginez des -cierges brûlant au soleil... Tristesse plus intense de leurs clartés, -réconciliées sur le poêle d'un convoi de vierge! M. Besnard a ainsi -inventé des éclairages. Il a trouvé des désaccords de tons qui sont à la -peinture ce que les dissonances de Wagner sont à la musique. - -D'autre part, il voulut également fixer des tonalités plus -exceptionnelles: au lieu des seules phases diurnes ou crépusculaires, il -y a aussi, dans la Nature, les aspects de trouble, des nuances -momentanées, des minutes chimiques, pourrait-on dire, des accidents de -la lumière: par exemple, le soufre d'un éclair, la lividité de -l'éclipse, les phosphorescences de la mer et de la pourriture, les -pâleurs de la maladie, les rouges de la fièvre ou du fard. - -Il semble que M. Besnard ait retenu toutes ces couleurs artificielles, -exceptionnelles, névrosées, exaspérées, raffinées, et qu'il les retrouve -sans cesse, dociles et impressionnables au moindre effort de son -inspiration. De là le délice un peu physique qu'on éprouve devant cette -peinture, forte au point d'en être presque _sensualisée_. La vue n'est -pas affectée seule. Outre l'émotion du cerveau qu'on doit à la rare et -puissante imagination du peintre, il semble que des correspondances -s'établissent. Le goût, l'odorat, les autres sens s'émeuvent, jouissent -de quiproquos subtils, comme si la couleur, chez lui, à force -d'intensité, avait aussi un arome et un suc pour nous remplir non plus -seulement les yeux, mais, en même temps, la bouche et les narines. - -Cette impression s'éprouve entre autres devant les toiles si intenses -qu'il a rapportées d'Algérie; car lui aussi fut attiré aux haillons -superbes, aux plâtres multicolores, de la brûlante Afrique. Déjà -Delacroix y était allé, poussant jusqu'au Maroc--vous voyez le -parallélisme qui se continue entre eux--mais il avait été plus séduit -par les mystérieux et capiteux logis où de belles femmes mi-voilées -entretiennent les charbons éternels de leurs yeux et de leurs lèvres. -Delacroix est surtout attentif à l'être humain, au menu drame de sa vie -personnelle. C'est pourquoi, en ce voyage, il a surtout peint des -intérieurs. M. Besnard est plus préoccupé par le drame général de la -Nature. L'être humain est une parcelle de la matière, une tache de -couleur sur l'horizon. Aussi M. Besnard a-t-il plutôt exécuté des scènes -de plein air. Mais avec quel éclat prestigieux, quelle pénétration des -formes et des couleurs! Il en a rapporté des figures qui sont des -morceaux uniques: femmes au pervers maquillage, à la chair verdie par -des gazes, au front pavoisé de rouges géraniums, d'une pâte compacte et -vibrante, d'une finesse et d'une intensité de tons non pareilles. - -En ces interprétations de l'Orient, il a aussi, et surtout, -admirablement compris le cheval. A preuve, entre autres, ce _Marché de -chevaux_, croupes brunes, blanches, rouges, contrastant avec l'étoffe -écrue des burnous d'Arabes, sous un ciel or et bleu. Personne ne connaît -comme lui l'architecture svelte et compliquée, la ligne souple du -cheval, et non seulement du cheval, mais de toutes les bêtes. Il a -merveilleusement le sens décoratif de l'animal, depuis les volatiles, -ces coqs vernissés et bariolés dont il blasonne ses cartons de vitraux, -jusqu'aux grands quadrupédes comme l'éléphant, qui inspira déjà les -artistes de Ceylan et de l'Extrême-Orient. M. Besnard en a souvent fixé -la silhouette énorme et pourtant harmonieuse: ainsi, dans ses panneaux -de l'École de pharmacie où il créa ces paysages préhistoriques d'une -puissante vision; on y voit des éléphants--masse rocheuse, montagne qui -se dandine--sur des couchants d'un mauve suave. Ailleurs, dans une -aquarelle, des éléphants enlèvent des femmes nues dans leur trompe, ce -qui est une imagination bien étrange et bien troublante--et les -balancent en ce hamac de chair rugueuse, parmi des arbres voluptueux. - -Mais c'est encore le cheval que M. Besnard préfère, pour ses lignes -frémissantes, sa robe qui est une palette. Il aime faire des portraits -équestres. Souvent il peignit des chevaux, sauvages et en pleine nature, -ou se cabrant devant la mer, ou bien encore légendaires, d'allure -apocalyptique, dans des sites de rêve. - -Mieux que les animaux, les femmes seront un admirable motif décoratif -pour l'artiste, qui ramène ainsi toutes les formes à une signification -synthétique de lignes et toutes les couleurs à des accidents du grand -Prisme qui sans cesse se déforme et se réforme. - -Logiquement donc, M. Besnard devait être un peintre de la femme. Ici -encore s'accuse son sens du moderne. Il l'arme d'une parure qu'on sent -terrible! Et toute la stratégie des volants, des dentelles, où le désir -s'élance, souffre, meurt! Et les bijoux qui sont des feux où on se -brûle! Et les lèvres qui sont fausses de trop de fard! Charme de -l'artificiel! Savant maquillage, cher comme un beau mensonge! Les voilà, -les femmes du siècle, créatures de jeu et de proie. C'est le peintre qui -les habille. Certes, il sent la mode; souvent, il la devine; mais il ne -s'y conforme pas. Il ne peint jamais un ajustement sans le déformer, -mettre d'accord les plis avec des mouvements de nature. La robe ici -déferle comme la mer. Telle jupe qui s'enfle est copiée sur les volutes -de la flamme qui monte, sur les arabesques d'un nuage. Les voilà donc, -tantôt textuelles dans de prestigieux portraits comme ceux de Mme -Jourdain, de Mme Lemaire, tantôt un peu imaginaires, à la fois blondes -somptueusement, finement brunes, rousses surtout, ces rousses dont il -nous a laissé des nus inoubliables: leur chair toute moderne, chair un -peu verte comme est la chair des rousses, d'un vert de linge sous le -feuillage; leur nuque tentante, fouillée par un pinceau sensuel; puis -encore et surtout leurs cheveux, d'un roux spécial. Un roux où il y a de -l'or, du sang, une patine; un roux qui mixture les rouilles de l'automne -et celles de la chimie; un roux qui est de la lumière et de la teinture, -qui ajoute à la beauté de la nature le raffinement de l'artifice. Ne -retrouve-t-on pas ici encore, et à son insu, le peintre aux influences -scientifiques? - -Mais M. Besnard n'a pas besoin, pour être coloriste, de ces motifs -éclatants. Il l'est autant avec du blanc et du noir, à preuve qu'il -commence ses portraits par une grisaille; à preuve aussi ses eaux-fortes -qui forment une collection admirable, d'une imagination neuve, d'une -lumière aiguë, d'une facture subtile et large; telle sa série -d'illustrations pour le livre intitulé _La Force psychique_. - -Car il fait de l'illustration comme il fait de la peinture monumentale, -du portrait, des paysages, des animaux, des vitraux, des eaux-fortes. -Sans doute qu'il aurait même fait de la sculpture, sans un scrupule de -délicatesse et pour ne pas entrer en joûte avec Mme Besnard, qui est un -statuaire subtil et puissant. Toutes ces formes alternatives sont -indifférentes et familières à ce peintre qui est aussi un grand artiste, -c'est-à-dire un homme d'idées générales, de sensations cérébrales et -nerveuses, d'imagination universelle, et qui entend se servir de tous -les moyens d'art pour exprimer sa pensée ou son rêve. - -N'avions-nous pas raison de dire, par conséquent, qu'il était le -contraire de ces spécialistes, dénoncés par Baudelaire, et de lui -appliquer le jugement prononcé sur Delacroix: «Lui aimait tout, savait -tout peindre.» - -Cette aptitude à tout, cette fécondité inlassable sont un des signes de -la maîtrise. M. Besnard le possède et, en outre, toutes les autres -qualités d'un maître: franchise d'un dessin sûr de lui-même, -combinaisons inédites de lignes, audace et science d'un coloris qui -éclate en harmonies neuves. Mais il y a plus: la peinture, chez lui, ne -cesse pas d'être elle-même pour exprimer des idées; et c'est ainsi qu'il -y apporta un élément d'absolue nouveauté: la _représentation d'un Idéal -selon la Science par des moyens plastiques_. La Science est jalouse, -exclusive. Le grand rêve du siècle, ç'aura été de réussir quelque -alliance avec elle: tantôt l'accord de la Science et de la Foi; puis -celui de la Science et de la Littérature; or, M. Besnard a vraiment -réalisé l'accord de la Science et de l'Art. Il eut vite fait de -renoncer, lui, aux dieux et aux héros de Delacroix, lequel ne voyait -dans la vie que l'éternel conflit de l'humain et du divin, de la -Religion et de l'Histoire. Mais leurs calmes ou tumultueuses tuniques -sont un peu le vestiaire des siècles; l'Art s'y est trop souvent -habillé. M. Besnard est autrement novateur et moderne: avec une vision -positiviste de la vie, il nous évoque le drame unique de la Nature où -les Forces évoluent en des Formes et des Couleurs changeantes, selon une -Loi incommutable. - -De sorte que s'il fallait offrir un emblême allégorique de son art, on -le trouverait dans un Thyrse, orné de fleurs: le Thyrse inexorable comme -une figure de géométrie, les fleurs qui sont toute la poésie de la -Matière. - - - - -M. CARRIÈRE - - -M. Carrière a une conception d'art très spéciale et très grandiose. -Seule, la signification des êtres et des choses l'intéressant, il -inventa et réalisa une peinture où tout l'accessoire, ce qui est -contingent, temporel, ce qui est de race, d'époque et de caste, se -trouve volontairement négligé, dédaigné, pour n'aboutir qu'à l'essentiel -et dégager, des formes variables, ce que la vie et la nature ont -d'absolu. On devine d'emblée la majesté sévère d'une oeuvre selon une -telle esthétique. Déjà Corot avait dit: «La lune anoblit tout, parce -qu'elle efface les détails et ne laisse plus subsister que les -ensembles.» M. Carrière, qui efface aussi les détails, réalise le même -anoblissement. Ses toiles en prennent également un air lunaire. Il y -flotte une fumée argentine, une brume de rêve, la cendre grise envolée -du sablier des Heures. Il _fait soir_ dans ses tableaux, commencement de -soir, crépuscule intermédiaire. Or tout se simplifie, là où règne le -soir. Et voici, en effet, sur les fonds de crêpe, des figures -émergeant... - -Ces figures des tableaux de M. Carrière, il semble qu'on ne les -contemple pas elles-mêmes, mais seulement leur reflet. Elles sont comme -aperçues dans un miroir, comme aperçues dans l'eau, dont c'est le propre -de se prolonger au delà d'elle-même, d'ajouter de l'infini aux mirages -qu'elle absorbe. Elles apparaissent dans un recul--est-ce d'espace ou de -temps? Sont-elles en exil ou déjà posthumes? Le peintre les voit comme -on voit les êtres dans l'absence, comme on les voit dans la mort. «Je -n'aime que ce que garde le souvenir», dit-il. Et c'est cela seulement -qu'il peint: ce qui reste des êtres dans la mémoire, c'est-à-dire le -songe d'eux-mêmes, moins ce qu'ils sont que ce que nous les voulions, -avec des traits épurés, et comme situés à la ligne d'horizon du temps et -de l'éternité. - -C'est pourquoi même ses «nus», des nus d'une beauté souveraine, n'ont -plus rien de charnel, encore moins de sexuel. Ces femmes, dont le geste -abdique jusqu'à leur dernier linge, ont l'air simplement de se -déshabiller de la vie et de rentrer dans la Nature. - -La Nature éternelle, voilà la bonne conseillère où M. Carrière -s'inspire. Il n'a fait que regarder autour de lui. C'est son propre -foyer qu'il a transsubstantié en art. Il a tout simplement utilisé la -compagne de sa vie, aux nobles traits, et ses enfants eux-mêmes, pour -composer, en cent toiles pensives, cet ensemble qu'on pourrait appeler -le Poème de la Maternité. Il a peint la Sainte Famille laïque. - -Grâce naturelle des enfants! Tendresse attentive des mères! Mais ce ne -sont pas seulement des mères qu'il a voulu rendre; en généralisant le -modèle, il a représenté _la_ mère: fonction auguste, caractère sacré, -sacerdoce humain. Il a mené son art jusqu'au type, dans ce qu'il a -d'immuable. La mère qu'il peint incarne le total de l'amour maternel. -Elle a des gestes résumatoires. Quelles admirables étreintes, tendres et -passionnées, le peintre a trouvées! Quels contournements des mains pour -entourer et presser! Les mains des mères, chez lui, sur les visages des -enfants, sont des fermoirs qui ont l'air de serrer un trésor. Ces mains -sont des ailes aussi, avec des allongements, des appuiements qui -couvent... - -Les mains! c'est ce qu'il y a de plus étrange et évocateur, dans les -oeuvres de M. Carrière. Nul, peut-être, parmi les peintres de tous les -âges, n'aura compris, comme lui, l'importance des mains, leur -signifiance, les mystères de l'âme qu'elles élucident en même temps que -le visage; les mains qui sont les échos du visage, trahissent, -renseignent par leur pâleur, leurs formes, leurs lignes. - -Est-ce qu'il n'y a pas des signes énigmatiques dans les mains, qu'on -déchiffre, qu'on interprète, grimoire de nos destinées, géographie -mystérieuse des passions. M. Carrière a senti cette importance des mains -pour la caractérisation de l'être. Aussi a-t-il fait des études de -mains, par centaines, analysées, étudiées, lues, en une sorte de -chiromancie de la peinture. - -M. Carrière, parmi ces attitudes de mains, toujours neuves et -significatives, a trouvé, entre autres, un si joli geste, une si -caressante bifurcation au poignet, comme d'une branche qui se contourne. -C'est dans les plantes qu'il a vu ce geste. Car, pour lui, les plantes -sont des êtres. Les êtres sont des plantes. «Nous tenons aussi à la -terre, mais nos racines, nous les portons», dit-il, avec ce lyrisme -panthéiste dont on sent en lui la source infinie et qu'il épanche en -paroles courtes, saisissantes, brusques, la bouche ouverte et l'air -détaché, comme ces grands monts receleurs de fleuves, qu'ils distribuent -en petits ruisseaux intermittents. - -Panthéiste, il l'est vraiment, au point que ce sont des études de -nature, prises en Bretagne, qui lui ont surtout servi pour son -magnifique tableau: _Le Théâtre de Belleville_. La salle non plus n'est -pas close, pas plus que ses esquisses de paysages dont les chemins -continuent, _vont ailleurs_. Et ces marines du Finistère, les voici -transposées pour peindre le peuple en remous au spectacle. - -Est-ce que la foule n'est pas la houle? Et le peintre lui donne aussi un -mouvement de flux et de reflux, des obscurcissements ici, avec des -accents sans visages, et plus loin des lumières brusques sur certains -groupes qui sont l'écume au soleil de cette masse. - -Or le drame se déroule dans le clair-obscur, la buée trouble... Le -peuple, avec son âme ingénue, se passionne, se donne tout entier. Il n'y -a plus un public. Il y a une foule qui n'est plus qu'une seule pensée, -une seule volonté, une seule âme. Unification merveilleuse! Lombroso a -parlé du crime des foules. Voilà pour l'action. Mais comment réaliser la -conscience des foules? M. Carrière y a réussi; il a peint une foule (et -cela n'était possible qu'avec le peuple) rentrée dans la Nature, devenue -pour ainsi dire un élément, et qui se meut sous le drame, comme la mer -sous la lune. - -M. Carrière a peint aussi des portraits. De la foule, il chercha à -dégager la sensibilité; des individus, l'intellectualité. C'est pourquoi -il ne s'attacha à rendre--soit dans des portraits à l'huile, soit dans -une série de lithographies--que quelques artistes d'élite, des -écrivains, des poètes: Daudet, Verlaine, Edmond de Goncourt qui s'y -reconnaissait «comme modelé dans du clair de lune», disait-il. Effigies -qui racontent toute la vie cérébrale du modèle, étonnantes biographies, -qui sont en même temps des synthèses, pour ainsi dire, de la condition -humaine et de la condition de l'art, en ce crépuscule d'un âge orageux. - -Ainsi Carrière élargit la signification de chacune de ses oeuvres, qui -n'est plus isolée par son cadre. Elle communique avec toute la vie -morale et sociale. Chez lui, un portrait d'artiste fait penser aux -oeuvres, à l'anxiété de la production, aux luttes, à la gloire. Une -scène de maternité évoque l'amour, les craintes tendres, les maladies -infantiles, la rapidité du temps qui va bientôt tout changer, qui fait -grandir les uns et mourir les autres. Les tableaux de foule et de -passants, en grisaille, racontent le labeur, la marche aveugle dans la -brume du destin où chacun se sent seul... - -Ainsi toujours l'art de M. Carrière simplifie jusqu'aux idées générales, -et c'est le miracle de son haut talent de se projeter au delà de -lui-même en restant soi, d'enfermer tant de philosophie dans des formes -qui ont déjà leur fin en elles-mêmes. - - - - -M. JULES CHÉRET - - -Celui-ci est un apporteur de neuf. Il a conquis à l'art une province -nouvelle. Il créa l'affiche artistique; et toute la pléiade -d'aujourd'hui: les Grasset, les Toulouse-Lautrec, les autres--n'a fait -que le suivre dans la voie ou il est un maître. C'est en Angleterre, -pays de la réclame et de l'imagerie, où il habita longtemps, que l'idée -lui en vint. Mais cette idée anglaise, il l'exprima avec le goût suprême -et l'esprit endiablé du Parisien qu'il est. - -Le mélange en demeure apparent. - -M. Chéret veut faire un art gai: papillons et falbalas! Il a même, dans -son atelier, une collection de papillons, qu'il déclare «les plus beaux -modèles». Son idéal de la joie (le peintre de la joie, a-t-on dit de -lui), et aussi son idéal du mouvement, sont des apports bien parisiens. -La femme qu'il a inventée, «la femme de Chéret», dira l'avenir, trophée -de nerfs et de chiffons, avec sa grâce innée, son corps onduleux, sa -bouche en oeillet, ses cheveux d'un blond de vin qui mousse, est -exclusivement parisienne. C'est pour cela sans doute que si souvent, à -l'étranger, nous avons trouvé chez les esthètes, les personnes de goût, -telle affiche de lui, tel pastel. Villiers de l'Isle-Adam, dans un de -ses contes d'extraordinaire imagination, proposait «l'Etna chez soi». -Posséder une oeuvre de M. Chéret, c'est avoir, chez soi, Paris. - -Mais si son idéal de la joie est tout français, ce qui vient de Londres -c'est la qualité de cette joie, souvent déterminée par le souvenir des -Edens et concerts londonniens, c'est-à-dire alors une gaîté plutôt -britannique, cette gaîté maquillée, désarticulée, qui rit comme -chatouillée jusqu'à en devoir mourir, et qu'on craint obligatoire à la -façon de celles des clowns. - -Il y a même dans son oeuvre un point de jonction des deux influences, -qui est curieux: un jour, pour l'illustration du _Pierrot Sceptique_ de -MM. Huysmans et Hennique, M. Chéret inventa le Pierrot en habit noir, le -Pierrot que rien ne réjouit plus. Ce Pierrot en demi-deuil n'est autre -que le Gilles français de Watteau qui a pris, à Londres, le frac macabre -des Hanlon-Lee. - -N'importe! il faut amuser. Le gaz s'allume aux façades de plaisir. -L'orchestre chante. L'affiche aussi sonne sa fanfare de couleurs pour la -parade de la porte. Et quel cuivre sonore que ce joli jaune si aigu, si -spécial dans toutes les affiches de M. Chéret. - - Il existe un bleu dont je meurs, - Parce qu'il est dans les prunelles. - -a dit finement M. Sully-Prudhomme. Il est un jaune dont je ris parce -qu'il est dans ses affiches--un jaune ravigotant comme la pelure des -citrons. - -Sur la pierre lithographique que l'artiste prépare pour le tirage de ses -affiches, il met toujours ce jaune, avec du rouge, avec du bleu. Trois -couleurs seulement, primordiales, sont possibles. Il les pose en trois -motifs principaux qu'il gradue, nuance, augmente, dégrade--sur la -maquette d'abord, traitée en gouache, avec des frottis de pastel, puis -sur la pierre où il transporte cette maquette. - -Mais l'oeuvre de M. Chéret ne se compose pas seulement de ses admirables -affiches. Par elles, il se devinait déjà un décorateur de race, -puisqu'il en orna les murs avec un sens décoratif large, délié, expert -aux lignes harmonieuses. - -Depuis, son talent s'est agrandi extraordinairement. Après ses affiches, -fantaisies à un seul personnage, il se mit à faire de la peinture à -l'huile, des décorations proprement dites, comédies shakespeariennes -avec de multiples acteurs, des mouvements de foule: une pour le musée -Grévin, seulement à l'état d'esquisse, qui formera une allée de -danseuses, les bras levés en voûte; une pour l'Hôtel-de-Ville qui -ornera toute une salle d'un déploiement d'enfants et de figures -heureuses; une autre encore, terminée, pour la décoration d'une villa à -Evian, qui constitue un délicieux ensemble: plafond, panneaux de salle à -manger, portes, et trumeaux--sans compter une série de merveilleuses -sanguines par quoi M. Chéret s'affirme directement en filiation avec les -maîtres du XVIIIe siècle. - -Toujours des Fêtes Galantes, des jubilés de joie, où des groupes -d'apothéose s'enlacent et se désenlacent. - -Le Gilles de Watteau se croyait perdu en ce siècle morose, et en exil -puisqu'il n'était pas comme les autres... Il n'est plus seul. Il en a -retrouvé qui lui ressemblent. Un autre Watteau s'occupe de lui. Et il y -a encore des pâtés succulents, des feux blancs qui ne sont plus ceux du -clair de lune, mais s'en rapprochent... Lumières électriques, douces -quand même, et qui lui laissent sa pâleur un peu verte, à laquelle il -tient... Les Colombines l'aiment ainsi... Car les Colombines aussi sont -revenues, innombrables maintenant. Elles dansent des sarabandes autour -de lui. Elles l'attachent avec des chaînes de roses. Tout tourne. Est-ce -à cause du vin trop blond?... Ou des cheveux blonds aussi? Est-ce de -suivre la ronde infinissable en ce plafond qui feint d'être ovale mais -l'entraîne quand même, et entraîne les Colombines et les entraîne tous, -en un cercle probablement vicieux. Pierrot est ivre un peu. Il fait des -calembourgs. - -Et la ronde continue au plafond--Olympe de joie, dans un recul et comme -au delà de notre atteinte. - -Car M. Chéret, après un dessin minutieux de chaque figure, a soin -d'estomper, d'effacer, afin que l'impression soit plus vaporeuse et -féerique--Il s'agit bien, en effet, d'un spectacle vu comme un rêve, -quelque chose d'électrique, de lunaire, de phosphorescent; les formes -qu'on entrevoit parfois dans les flammes bleues du punch; les jeux fous -de la couleur sous des éclairages artificiels. - -Tout cela, M. Chéret s'y évertua. Il l'avait déjà indiqué en quelque -pastels, ses premières décorations. - -Or, un jour, voici que surgit une imprévue danseuse; cette Loïe Fuller -(dont il fit d'ailleurs maintes affiches et peintures) qui, moins femme -qu'oeuvre d'art, montra soudain, réalisées, toutes ses recherches. Qui -oubliera l'extraordinaire spectacle? Miracle d'incessantes -métamorphoses! La Danseuse prouva que la femme peut, quand elle le veut, -résumer tout l'Univers: elle fut une fleur, un arbre au vent, une nuée -changeante, un papillon géant, un jardin avec les plis dans l'étoffe -pour chemins. Elle naissait de l'air rose, puis soudain y rentrait. Elle -s'offrait, se dérobait. Elle allait, soi-même se créant. Elle -s'habillait de l'arc-en-ciel. Prodige d'irréel! Remous de tissus! Robe -en feu, pareille aux flammes où se cache Brunehilde et qu'il faut -traverser pour la conquérir. - -M. Chéret s'en enthousiasma: _elle lui donnait raison_. Est-ce que -lui-même ne faisait pas, bien auparavant, du Loïe Fuller peint? - -Or, de son côté, il avait rendu déjà la poésie des couleurs en -mouvement, ce qui se décolore et qui se recolore sous des éclairages -factices, des feux de Bengale, des projections de lumières fondantes. - -Ses oeuvres aussi sont de la danse: des féeries, des pantomimes, des -ballets. - -Tantôt, dans les affiches, ils se jouent en plein air, à la clarté crue -du jour; tantôt, dans les pastels et les peintures décoratives, où règne -un jour de théâtre, ils semblent corroborés par des feux de rampes. -Figures en rêve, sarabandes de lettres, carnaval qui se déhanche, rit, -s'excite, mais dont on sent--et c'est la philosophie supérieure de cet -art--qu'il va s'achever dans une aube livide comme la mort. - - - - -M. CLAUDE MONET - - -Un des grands peintres actuels, pour ceux qui estiment que la peinture -se suffit à elle-même, n'a pas pour objet d'exprimer des idées, des -sensations littéraires, mais possède une volupté propre, dégage une -poésie qui est sienne, avec le seul prestige des lignes heureuses, des -couleurs subtiles et accordées. La Nature entière est «nature morte» -pour un peintre d'une telle esthétique, qui, alors, est surtout un oeil, -une rétine merveilleusement sensible, un oeil contre lequel, dans la -tempe, est blotti un écheveau de nerfs, comme une télégraphie magique -qui communique avec toutes les nuances de l'air. Même au physique, M. -Claude Monet se caractérise par un oeil extraordinairement mobile qui, -dans son vaste visage de sérénité, luit, vrille, s'ébroue, est rincé de -rayons, fourmille, miroite, semble taillé à facettes et avoir aussi les -spasmes de lumière du diamant. - - -C'est peut-être la première fois, dans l'histoire de l'art, qu'un tel -oeil s'est posé sur le paysage. Et voilà pourquoi M. Claude Monet a -renouvelé la peinture de paysage. C'est ainsi chaque fois que paraît un -artiste original. Quand Banville parlait de la rose, c'était comme s'il -eût été le premier poète ayant vu la première rose. Pour M. Claude -Monet, chaque paysage qu'il peint a l'air d'avoir été regardé pour la -première fois par un peintre. Et la sensation de nature est pour nous -aussi, dans ses toiles, tout insoupçonnée et toute vierge. - -C'est à cause de cette nouveauté de vision que le peintre fut longtemps -méconnu. On refusa ses envois aux Salons. Son _Déjeuner sur l'herbe_, -admis à celui de 1864, y provoqua des colères ou des rires. On sait le -mot fameux de Cabanel sur cet exquis Corot: «Les Corot? ah! oui... ça se -fait avec le grattage de nos palettes.» A plus forte raison, lui et ses -pareils durent juger ainsi les premières oeuvres de M. Claude Monet. -Seuls Gautier et Daubigny furent bienveillants, et surtout Manet qui, -lui, se montra enthousiaste. - - -Cette amitié de Manet s'explique d'autant plus, que son propre art en -bénéficia. Si, au début, M. Claude Monet subit un peu l'influence de -Manet, il est plus vrai de dire que Manet subit l'influence de M. Claude -Monet, pour toute la seconde partie de son oeuvre. On voit presque le -moment précis où l'affluent se mêla au fleuve en marche. - -C'est que M. Claude Monet surtout, à son insu et de par son instinct, -fut un grand novateur. C'est lui qui cassa les vitres des ateliers, -réalisa dans sa totalité ce que le plein air pouvait ajouter de -frémissement et de vibration lumineuse à la peinture. C'est lui qui -clarifia la palette, la nettoya des ocres, des obscurcissements -séculaires, et fixa enfin sur la toile toute la lumière, grâce à sa -technique du ton simple, du ton fragmentaire, posé par touches brèves et -successives. - -La peinture a suivi ainsi parallèlement la science, les expériences de -Rood, les études de Chevreul. Toutes les couleurs associées donnent le -noir. Par conséquent, le mélange des tons sur la palette est un -acheminement vers le noir. Il fallait donc ne pas mélanger les tons, -pour obtenir toute la lumière. - - -M. Claude Monet y a réussi. Il a saisi jusqu'aux plus fines sensibilités -de l'atmosphère, par sa décomposition des tons. On peut dire qu'il -apprivoisa la lumière, sans que ce féerique oiseau, aux ailes couleur du -prisme, ait perdu une plume ou un duvet entre ses doigts. Délicat et -puissant, l'artiste a accumulé une oeuvre énorme, peignant à Giverny, -dans le Midi, à Antibes, à Argenteuil, dans la Creuse, dans les neiges -du Nord, les prés de Hollande; mais ce ne sont pas seulement des marines -qu'il a peintes, des débâcles de fleuves gelés, des rives de la Seine, -des jardins de tulipes, des aspects de gares nocturnes, des rues livides -de banlieue parisienne, des brumes londoniennes, des séries de -peupliers, de meules, de cathédrales, de falaises, sans compter ses -merveilleux paysages d'eau, avec tout le maquillage, le tatouage -enfiévré des reflets. Outre cela, ce qu'il a peint, et principalement -peint, c'est ce qu'il y avait entre le motif de chaque tableau et -lui-même, c'est-à-dire l'atmosphère. Il a peint surtout ce que les -peintres avaient à peine vu: l'air, ce qui entoure les objets et qui -nous en sépare, ce qui les modèle, ce qui les caractérise. Les sites et -la vie elle-même varient selon l'état du ciel, le caprice des nuages, la -journée ascendante ou au déclin. Or M. Claude Monet, en même temps que -tel paysage, peint aussi _l'heure qu'il est_, l'heure où il le voit; il -exprime donc sa vérité éternelle et sa vérité éphémère, comme d'une -figure dont on fixerait les lignes, et, de plus, le mouvement. -L'après-midi, le paysage est déjà différent de ce qu'il était le matin. -Tout l'éclairage atmosphérique a changé. Aussi, le peintre ne travaille -que quelques heures au même effet. Le lendemain, il reprend la toile à -un moment identique et de caractère analogue. Il échelonne parfois -plusieurs tableaux, qui racontent ainsi les évolutions de la journée. Il -faudrait craindre que cette conception d'art ne se condamnât elle-même à -l'improvisation, s'il n'y avait pas la mémoire, qui emmagasine et vient -guider, corriger, les jours suivants, par le souvenir de la première -perception. - - -Art tout spontané, et par conséquent inépuisable que celui de M. Claude -Monet, qui, avec son pinceau prestigieux comme un archet, tira, des sept -couleurs, d'infinies variations. M. Claude Monet est le Paganini de -l'arc-en-ciel. - - - - -M. RAFFAELLI - - -M. Raffaelli est un exemple topique à l'appui de la théorie sur -l'influence des milieux que Taine préconisa. Pour avoir habité longtemps -Asnières, pour avoir vécu dans cette zone intermédiaire qui sépare les -grandes villes de la pleine campagne, il se mit à peindre la banlieue et -y trouva une voie féconde, neuve, indéfinie. Surtout que la banlieue -parisienne est spécialement significative, émouvante, avec ses terrains -nus, pelés, ravagés, comme si une bataille s'y était livrée. Et n'est-ce -pas la frontière, en effet, où la Nature et la ville se joignent, se -heurtent, luttent, se déciment l'une l'autre, au point qu'on ne sait, en -fin de compte, laquelle des deux l'emporte? Est-elle urbaine, cette -région contaminée où les maisons se débandent, ou les rues meurent -inachevées? Est-elle rurale, cette terre dont l'herbe est rase, les -arbres malingres, les champs jonchés de détritus et habillés de la fumée -noire des usines? - -Mais, pour un peintre, quel caractère dans cette banlieue! Or M. -Raffaelli, de par son talent raisonneur, logique, devait surtout aimer -les aspects dont il serait possible de formuler avec précision le -caractère. Il a l'esprit trop formel pour aboutir à des synthèses ou des -symboles. Ce serait un peintre plutôt réaliste, encore qu'il ait exposé, -naguère, avec les impressionnistes, dans le groupe desquels on le -confondit. Mais, en réalité, il n'est d'aucune école. Sa personnalité -est unique; ce domaine d'art de la banlieue lui est propre, et son -esthétique aussi, qui le lui a fait exploiter avec acuité et avec -quelque chose de la main décidée des chirurgiens. C'est que cette terre -suburbaine a pour lui un visage, un corps pour ainsi dire. Terre malade, -que des anémies, des cancers, des arthrites rongent. Le peintre suit les -lignes du terrain comme des muscles. Son pinceau a des rigueurs qui -dissèquent. Il détaille l'anatomie du sol. Il va jusqu'à l'ossature. Et -même dans la couleur, voici des bleus de misère et de froid, des rouges -de dartre... - -Et les plis des terrains s'accordent avec les plis des vêtements. Car -ces contrées suspectes sont occupées par quelques figures: un rôdeur, un -chiffonnier, un terrassier (parfois aussi un vieux cheval). Or, ceux-ci -ne sont-ils pas, à leur tour, comme une banlieue d'humanité? Epaves de -la grande ville, vaincus par elle, et incapables, d'autre part, de -rentrer dans la simple vie des champs, qui commence plus loin. - -Ces corps en ruine, aussi ravagés que les terrains, ces haillons aussi -décolorés que les cultures, M. Raffaelli excelle mêmement à les -exprimer, mais sans apitoiement pour ces existences vagabondes, toujours -avec la même rigueur d'âme et de dessin, qui ne se préoccupe que de -dégager leur caractère avec sincérité. - -La sincérité, voilà la qualité dominante de ce bel artiste. Et -l'orientation de son oeuvre même nous en fournit une preuve curieuse. Il -peignit la banlieue tant qu'il vécut à Asnières. Or, depuis ces -dernières années, il est revenu habiter Paris. - -Eh bien! rentré ici, il eut des yeux neufs--ce Parisien de Paris, -pourtant--ou, du moins, des yeux renouvelés par l'absence, pour regarder -la ville, les rues, les boulevards, les passants. Et le peintre de la -banlieue est devenu le peintre de Paris. Intéressant avatar où son -esthétique foncière subsista; car il chercha encore à peindre les divers -quartiers en exprimant surtout leur caractère distinctif: une toile est -le quartier Saint-Sulpice, discret et ecclésiastique; une autre, les -Champs-Elysées, d'élégance mondaine, mouvementée, avec de riches -nourrices pavoisées comme des goélettes; une autre encore, la place de -la République, d'aspect marchand et populaire. Et toute une série -s'enchaînera. - -Cette évolution prouve combien M. Raffaelli est sincère et combien aussi -il est chercheur. Il rentre moins que personne--quoiqu'on le suppose le -peintre attitré et exclusif de la banlieue--dans le cas de ces peintres -spécialistes que Baudelaire dénonçait avec raison. Lui, au contraire, -s'est acheminé dans tous les sens: outre des paysages de ville et de -faubourgs, il a peint les petites gens, des fleurs, le monde des -cafés-concerts, des portraits, celui de de Goncourt qui est au Musée de -Nancy, ceux de mondaines dont il a réussi les luxueuses parures avec le -même pinceau qui peignait des haillons. Et toutes les matières: huile, -aquarelle, pastel, crayon, sans compter le burin, car il fait des -eaux-fortes, entre autres des eaux-fortes en couleur dont il opère -lui-même le tirage. Et de la sculpture aussi, où il essaya d'innover, de -créer en bronze des sortes de bas-reliefs ajourés qu'on pourrait -suspendre au mur des appartements comme des tableaux. Qu'est-ce qu'il -n'aborda pas encore? Il essaya de la ferronnerie, des bijoux qui étaient -de vastes fleurs, d'inquiétants animaux. Enfin il manie la plume, ami -des écrivains, écrivant lui-même. Il consigna de nombreuses notes et -pensées sur l'art, qu'il publiera peut-être un jour. - -Il suit en cela la tradition de maints grands artistes: est-ce que -Michel-Ange, Quentin-Metzys et, de nos jours, Fromentin, n'ont pas -pratiqué ces cumuls? Les formes d'art sont les moyens d'expression d'une -âme artiste. Mais cette âme surtout importe, et l'oeuvre d'art -n'intéresse même que parce que «une oeuvre d'art est un état d'âme», -selon la définition que M. Raffaelli en a trouvée, et dont toute son -oeuvre, aiguë et pittoresque, est la confirmation, puisqu'il s'y raconte -lui-même sous la forme de sites et de passants qui n'avaient de joie ou -de tristesse que la sienne. - - - - -M. JAMES M. N. WHISTLER - - -Peintre américain, habitant Londres, il fut aussi naturalisé parisien, -surtout depuis qu'il apporta comme don de Joyeuse-Entrée, pour le musée -du Luxembourg, ce chef-d'oeuvre: _Portrait de la mère de Whistler_. -Quelle ligne hardie et neuve que celle de ce long corps à peine entrevu -dans la robe noire! Et quelle pénétration psychologique: l'âme même -remontée au visage, car c'est elle qui éclaire de son rose de couchant -les joues que l'âge a faites pâles. Et ces blancs si chastes: celui du -bonnet de dentelle, celui du mouchoir tenu en main avec ce geste, on -dirait, d'une première communiante! Est-ce que la vieillesse ne ramène -pas à la pureté initiale? Et le noir profond, moucheté de fleurettes, de -la tenture, cette tenture significative derrière laquelle on sent que -toute la vie de la femme frissonne encore, mais s'éloigne, s'oublie!... -Et pour raccorder ces blancs et ces noirs, le gris d'ensemble qui adhère -aux murs, flotte en buée, propage ses sourdines, unifie sa cendre -morte, comme s'il était au dehors, la cendre des années envolée du coeur -maternel! - -Dans ce portrait d'une beauté sans date et qui porte déjà comme un air -d'éternité, la patine anticipée des siècles, M. Whistler s'exprima avec -une sincérité, une émotion, qui, du coup, le menèrent jusqu'à la -grandeur, lui qu'on imaginait seulement compliqué, arrangeur de goût -suprême, et d'un subtil dandysme d'art et d'esprit. Dandy, certes, il le -fut toujours. Et par ses attitudes, son mépris du naturel, ses dédains, -son esprit cruel, on ne sait quoi de théâtral et d'artificiel, il fait -penser à Barbey-d'Aurévilly, exégète du dandysme. Il y fait penser aussi -par sa combativité toujours en éveil. Ses démêlés furent mémorables. Il -vécut en guerre contre Burne-Jones et les préraphaélites, dont l'art, à -son avis, est trop littéraire, peu original, et ne fait que recommencer -les primitifs. On sait aussi son procès contre Ruskin, l'illustre -critique. De tout cela, est résulté un livre: _Le doux art de se faire -des ennemis_, édité avec un luxe unique et cette recherche esthétique -que M. Whistler apporte à tout. Il y a là, entr'autres, le _Ten -o'clock_, causerie faite à Londres et à Oxford. - -«Oui, nous observait-il, j'ai voulu, après que tout le monde avait dit -ce qu'il pensait de cet homme, que cet homme vint dire ce qu'il pensait -de tout ce monde.» - -Ce dut être un spectacle piquant que d'assister à la lecture de ce fin -et mordant bréviaire d'art, accentué par toute la mimique savante de -l'auteur et son physique étrange: l'oeil luit derrière un monocle, la -bouche se retrousse en rose chiffonnée, une légendaire petite mèche -blanche, unique, s'insurge en aigrette dans la chevelure plus foncée; il -rit par saccades, et une malice pétille sur tout son visage, ce visage -tourmenté, ouvragé comme un ivoire japonais. - -N'est-il pas bizarre, ce goût du bruit et des algarades avec la foule, -chez un peintre dont l'art est si aristocratique? C'est peut-être qu'il -aime la bataille à la façon d'un sport, et s'amuse de ses ennemis comme -d'un tir aux pigeons. - -Après quoi il rentre dans le rêve. Ses tableaux sont des rêves de la -couleur. D'abord à cause de son gris unique: on dira un jour le gris de -Whistler, comme le roux de Rembrandt, le rose de Fragonard. - -Ce gris indéfinissable est fait de toutes les nuances. Un peu blanc, un -peu bleu, un peu vert. Quand on regarde un de ses tableaux, c'est comme -si on entrait au dedans d'une perle. Gris de brume et de lointains, -moins inventé pourtant qu'observé et copié. C'est le gris tendre des -côtes d'Angleterre, la couleur de la mer du Nord et du ciel qui, l'été, -est au-dessus, ce gris d'horizon où le bleu pâle du ciel et le vert pâle -de la mer s'unissent et ne font plus qu'un. Nuance subtile et bien -d'accord avec les sourdines et les pénombres auxquelles le peintre se -complait. Il est le symphoniste des demi-teintes, le musicien de -l'arc-en-ciel. Nul n'a mieux compris les rapports mystérieux de la -peinture et de la musique: sept couleurs comme il y a sept notes, et la -façon d'en jouer, avec ce qu'on pourrait appeler les dièses et les -bémols du prisme. Et comme telle symphonie est en _ré_, telle sonate en -_la_, ses tableaux aussi sont orchestrés selon un ton, par exemple la -_Dame à l'iris_, fleur mauve posée dans la main de la femme comme une -note et signifiant que tout le portrait sera une polyphonie colorée des -lilas et des violets. - -Ce qui précise mieux encore cette curieuse esthétique, ce sont les -titres de certaines petites toiles, figurant des crépuscules de Venise -ou de Londres, qu'il intitula lui-même des Nocturnes, parallèlement à -ceux de Chopin, mais d'un Chopin serein et qui rêve au lieu du Chopin -malade et qui pleure; titres significatifs: «Nocturne en bleu et argent; -nocturne en bleu et or». C'est toujours le ton des horizons maritimes -d'Angleterre, ici devenu plus bleu, comme il deviendra plus gris dans -des tableaux d'intérieur où les personnages évoluent parmi le clair -obscur du crépuscule en cendre. - -En cela il est bien du pays où il se fixa et dont il porte partout le -ciel dans ses yeux. - -De même, dans ses admirables portraits, ceux de Carlyle, de miss -Alexander, de Sarasate, son portrait par lui-même, et les autres, et -tous, il se révèle de son pays d'origine, de cette inquiétante Amérique, -de la race qui a produit Edgar Poë. Les modèles en sont obsédants. -Surtout les femmes, qui, toutes modernes et même en toilettes de bal, -hantent aussi comme des Ligeia et des Morella, émergeant, en -apparitions, du crépuscule des fonds. Il y a de l'énigme dans tous les -personnages de ses portraits. On ne sait s'ils rentrent dans la vie ou -s'ils en sortent presque. Ils sont à la ligne d'horizon où tombe le jour -de l'Éternité. Ils ont l'air anoblis par l'absence, déjà dans le recul -du temps, presque posthumes à eux-mêmes. Ils sont ce qu'ils auraient dû -être, ou ce qu'ils deviendront. - -Et c'est sans doute pour ne point déranger cette atmosphère hallucinée, -un peu somnambulique, de ses oeuvres, que M. Whistler, souvent, se garde -d'y introduire la réalité trop formelle de son nom. Comme sa manière est -tout de suite évidente et son originalité unique, il signe d'un emblème -qui est, pour lui, une signature suffisante: une sorte de papillon -immobile, petit vol fantomatique--comme s'il signait de son âme. - - - - -SCULPTEURS - - - - -M. RODIN - - -M. Rodin est un des rares hommes de génie actuels. Nul n'aura davantage -révolutionné son art, si ce n'est, quant à la poésie, Victor Hugo auquel -il fait songer. - -Grâce à lui, la sculpture est devenue le drame, c'est-à-dire quelque -chose de vivant et d'humain, au lieu de la tragédie compassée, de l'art -d'hypogée, qu'elle était. La sculpture antérieure en était arrivée à -quelques attitudes conventionnelles, à un cérémonial restreint de gestes -nobles. M. Rodin se renoua à la sculpture du moyen âge, qui sortait du -peuple et en tenait son grand accent humain. Ainsi il offrit à son tour -des gestes, des attitudes de corps d'une nouveauté qui déconcerte. - -Gestes et attitudes moins trouvés que _retrouvés_; non plus académiques, -mais humains, enfin! Il lui avait suffi de regarder directement les -hommes, les pauvres et tragiques hommes, sans plus le souvenir des -dieux, des héros, des figures allégoriques, tout l'Olympe suranné, -toute l'humanité factice des écoles. Alors il vit qu'il y avait, non -plus quelques gestes, quelques attitudes uniquement beaux; mais des -milliers de gestes, des milliers d'attitudes, qui tous étaient beaux... -L'humanité est divine comme la vie. Chaque être, et chaque minute de -chaque être, est de l'art. Variété infinie! Est-ce que les corps -s'allongent ou se tordent de la même manière pour souffrir, aimer, -dormir, songer, mourir? - -Du coup, M. Rodin avait trouvé le moyen de renouveler la sculpture. Il -libéra les gestes et les attitudes. Ainsi Hugo libéra les vers et les -hémistiches, prouvant que, dans le moule de l'alexandrin, qui semblait -strict, on pouvait diversifier le rythme à l'infini. Ainsi M. Rodin, de -son côté, diversifia les lignes avec une variété sans fin qui ne dérive -que de sa lucide observation et de son visionnaire amour de la Nature. - -Car il ne s'agit jamais chez lui d'intentions littéraires ou de -symbolismes, comme les mal clairvoyants, l'ont pu croire. Il ne -s'inquiète que de la Nature. Il affirme à bon droit ne s'inspirer que -d'elle, et prétendre uniquement à l'interpréter, voire à la copier. On -s'étonne... Mais c'est par là précisément qu'il est un grand artiste. -«L'art, c'est cette étoile; je la vois, et vous ne la voyez pas!» disait -déjà Préault. M. Rodin a, pour voir la Nature, des yeux que nous -n'avons pas, et que les artistes ordinaires n'ont pas non plus. C'est le -propre des maîtres d'apercevoir des analogies qui échappent aux autres. - -Le poète, lui, découvre les rapports mystérieux des idées, les analogies -dans les images et il les exprime par le rythme. Ce rythme est le même -dans tout l'Univers. Le vent dans les arbres, la mer sur les grèves, le -battement d'un sein de femme, vont _selon le même rythme_. - -L'art, de son côté, a pour objet les analogies dans les formes et les -exprime par le modelé. Or M. Rodin découvrit cette loi que--comme le -rythme est le même dans tout l'Univers,--il y a aussi dans la Nature -intime _le même modelé_. C'est-à-dire une semblable alternance de creux -et de bosses, qu'il s'agisse du rocher, du caillou, de l'arbre, de -l'animal, de l'homme. La lumière y est intermittente, joue, se distribue -pareillement. Et ce modelé uniforme de la Nature n'est jamais égal. Si -on prend un fruit, par exemple et qu'on le fasse tourner sur lui-même, -comme la terre tourne, on remarque que chaque profil diffère. Cette -grande loi de la Nature, M. Rodin l'a appliquée à toutes ses figures, -qui en tirent leur suprême accent de vie. On comprend ainsi certains de -ses torses humains, pareils à des ceps noueux, à des écorces d'arbres. -Et cette figure extraordinaire, qui doit servir pour son monument de -Victor Hugo au Panthéon, et sera une Muse surplombant, au vol -horizontal: un buste et un ventre de femme, rien que cela; mais c'est -assez pour suggérer tout le paysage de la chair, comme un site choisi -par un peintre suggère tout un pays et toute la nature. Etonnant morceau -qui offre, lui aussi, cette loi du même modelé de toute la Nature. -Modelé violent que celui-ci, tumultueux et minutieux, chair ravinée -comme une grève, corps bossué comme une roche, avec des creux et des -reliefs accumulés. Le modelé des autres sculpteurs, auprès de celui-là -apparaît un _modelé primaire_, se contentant, avec ses surfaces presque -lisses, de donner l'aspect approximatif des corps, et plutôt la -musculature générale que la vérité de la chair, impressionnable comme -une eau qui sans cesse se crispe et change de place en place. - -Si M. Rodin a pu découvrir cette grande loi de la Nature (inaperçue des -autres hommes, même des artistes plus inférieurs) qu'elle offre partout -le même modelé, c'est qu'on peut dire d'un artiste comme lui qu'il vit -de plain-pied avec la Nature. Il s'égale à elle. Il est lui-même _une -force de la Nature_; et ceci pourrait bien être la définition la plus -exacte de tout homme de génie. Dans ce cas, le génie de M. Rodin est -évident. Il créé comme la Nature. D'abord il agit selon ses procédés -puisqu'il est d'accord avec son modelé--(de même qu'un écrivain de -génie est d'accord avec son rythme, toute belle phrase, tout beau vers, -ayant le même rythme que la mer, la forêt, la respiration humaine -suspendue à des seins de femme). Ensuite, il a, comme la Nature, une -variété infinie. La Nature jamais ne se recommence. Ni non plus l'homme -de génie qu'est M. Rodin. Lui également crée depuis la fleur jusqu'à -l'élément, c'est-à-dire depuis une petite figure de nymphe, au corps -comme une tige, jusqu'à son Balzac aussi tumultueux que la mer... Mais -la variété n'est pas suffisante sans la fécondité, autre trait de la -Nature, autre signe du génie. Or M. Rodin a produit avec une abondance -inlassable et vraiment déconcertante. On se demande comment un seul -homme y a pu suffire. Et c'est bien vraiment, et plutôt, une force -cosmique qui crée ainsi. Des centaines d'oeuvres, déjà produites et -célèbres; et des centaines encore, qui demanderaient à être exécutées en -grand, quoique toutes définitives dans leurs proportions réduites. Même -les notes de l'artiste, c'est-à-dire d'innombrables figures, esquisses, -maquettes, ces notes, qui, d'ordinaire, lorsqu'il s'agit d'autres -sculpteurs, sont incomplètes et ne servent que pour eux-mêmes, -apparaissent, quant à lui, définitives et réalisées, même pour tous. -Ainsi encore fait la Nature, dont les ébauches, même incomplètes, sont -parfaites. - -Un autre caractère de la Nature, c'est que, chez elle, la puissance est -en même temps de la douceur. Un paysage vaste de plaine ou de forêt est -grand. Il est doux aussi. C'est pourquoi il est reposant. On retrouve ce -caractère dans les figures de M. Rodin où la vigueur s'allie à de molles -flexions de lignes, à un modelé qui frémit comme d'un souvenir de -caresse. C'est dans ce cas-là que son art se recueille, oblige à parler -bas, devient en quelque sorte sacré. Telle cette figure de l'homme qui -baise son enfant; ou celle du réveil d'Adonis, dont une nymphe écoute le -coeur battre, si grave! - -Ses oeuvres ont encore cette autre ressemblance avec les créations de la -Nature, c'est d'apparaître _sans date_. L'histoire, la légende, des -nymphes, des monstres marins, des corps humains, tout ce qui est, tout -ce qu'on rêva et qui, par conséquent, est aussi, tout l'Univers physique -et cérébral, constitue la matière de son art; et, comme la Nature, il -est contemporain de tous les temps... Il y a une figure de lui bien -étonnante à cet égard; une tête d'homme, borgne, une oreille déchirée, -accourant vers celui qui le regarde, juif-errant des siècles, la bouche -ouverte dans une clameur de fou qui semble crier depuis deux mille ans -et criera encore dans deux mille ans. - -Un jour, nous avons senti, par une sorte de minute résumatoire, combien -il est vrai de dire que M. Rodin s'égale à la Nature et en fait partie, -pour ainsi dire... Pour mettre en évidence un fragile groupe: trois -petites femmes nues enlacées et dansant comme au tournoiement d'une -étoile, il les posa sur un vieux vase gallo-romain (elles étaient -censées représenter l'esprit du vase). Pour équilibrer celui-ci, -l'artiste l'entoura, à la base, de fruits qui se trouvaient là, par -hasard, des coings sur leurs branches encore feuillées; il étançonna le -vase de terre rose, avec les belles pommes d'un jaune de couchant. Le -frêle groupe de plâtre, au-dessus, dansait. Des fils de toiles -d'araignée rejoignaient les bras, comme des fils de la vierge les trois -roses blanches d'un même rosier. Un papillon s'y était pris, on ne sait -quand et, mort, gisait... Agencement merveilleux... Tout cela -constituait un poème de nature, comme _né ainsi_. L'oeuvre de sculpture -n'était que la partie d'un tout, un fragment de ce poème de nature, -semblable au reste... Et les mains craintives de M. Rodin entouraient le -fragile accord de tout cela, le prolongeaient, avaient l'air d'en faire -partie encore un peu, de commencer seulement à s'en séparer, comme un -créateur de sa création. - - * - * * - -Puisque M. Rodin est si conforme à la Nature, il devait nécessairement -accorder à l'amour dans son oeuvre la même importance capitale qu'il a -dans la Nature elle-même. Parce que son art est humain, parce qu'il a -introduit la passion dans la sculpture (devenue drame au lieu de -tragédie) il choisira plutôt les paroxysmes de l'amour et de la volupté. -Mais il connaît et exprime tout l'immense clavier, depuis l'idylle -ingénue jusqu'aux frénésies de la pire luxure. Dans le _Baiser_, hymen -auguste, groupe admirable du couple éternel qui s'enlace, il mène -l'amour jusqu'à l'attitude sacrée... Fonction de la Nature. Loi des -espèces... Tout fait silence autour... L'amour se hausse à une -majesté... L'amour, ici, est religieux. L'homme enlace si tendrement. La -femme s'abandonne si chastement... Toutes les lignes du groupe se -fondent... On ne distingue plus l'homme de la femme. Unité du couple... -Mystère de la Sainte Dualité... - -A l'opposé de cette conception de l'Amour, selon la Nature elle-même, -toujours chaste et noble, M. Rodin exprima l'amour selon les hommes, -c'est-à-dire tel que l'ont déformé les passions, les fièvres, -l'hérédité, l'alcool, la maladie, la tristesse, l'ennui, la cruauté, la -curiosité. Il a rendu l'amour éternel, mais aussi l'amour actuel. -Haillons humains tremblant et claquant comme des drapeaux dans le vent -de la concupiscence! Ah! comme il les fixe, cet extraordinaire -sculpteur, les affres du désir! C'est l'immortelle douleur du couple de -la Génèse, uni, séparé, et qui se cherche, se perd, se retrouve, se -réunit, se hait entre des baisers ayant le goût des larmes. Les voilà, -les amants innombrables: torses, croupes, seins et lèvres mêlés--et si -voraces l'un de l'autre! Cent scènes inventées par le sculpteur où la -sensualité terrible, crie, étreint, jouit, en des contorsions qu'on -dirait plutôt celles du désespoir ou de l'agonie. Ici surtout s'atteste -la prodigieuse observation de l'artiste qui a l'air d'inventer des -gestes inédits, des attitudes variées et sans fin, mais en réalité, -aurait pu les voir et ne fit qu'en deviner la quotidienne réalité. La -mimique de la volupté est infinie. Et elle est toujours belle -puisqu'elle est conforme à la Nature. M. Rodin en fixa quelques aspects, -assez pour rompre avec les poncifs sentimentaux en cette matière et -apprendre aux sculpteurs futurs qu'il y avait là à trouver des figures -sans fin, rien qu'en suivant docilement l'exemple humain. - -Ici, un couple heureux sur un monstre marin, absorbé dans son bonheur, -insoucieux du péril et de la mort qui est toujours de l'autre côté de -l'amour; là, une figure qui est une femme aux gestes crispés, à l'épine -dorsale comme un arc détendu, prostrée par quelque brusque adieu; là -encore, une vieille, le ventre bossué, qui attend, lubrique encore. -Voilà un groupe effrayant: la _Tentation de saint Antoine_; le moine est -couché tout de son long; la tête est souveraine, elle regarde la terre. -Toute l'importance est dans la partie basse du corps, énorme et qui -bombe sous le froc; par-dessus, une femme, nue et serpentine, se -prélasse ainsi que sur une bête vaincue; et le saint, en effet, est -accroupi, comme dans un commencement, déjà, d'animalité. Voici surtout, -plus terrible encore, une autre oeuvre: le groupe d'un amant acharné à -l'amante et qui se traîne après elle, cramponné à ses seins comme à des -clous, martyr, en rut de sa croix! Obstination aveugle! Supplice d'un -couple désapparié, où l'un des deux cessa d'aimer! Spectacle tragique... -Oh! ces pâles marbres, ces nocturnes bronzes, témoignage de nos passions -fixé par le sculpteur, et qui attestent à l'humanité effarée que -l'amour, au fond, est tragique et ressemble surtout au malheur. - -Il y a loin de ces figures à celles du _Baiser_. Celle-ci, c'est l'hymen -des premiers jours du monde, des aubes où la nature et l'humanité -étaient jeunes. Ivresse d'Adam et Ève! Couple en accord parfait, que -tout couple, aujourd'hui, n'est plus qu'une seule minute dans le cours -de son amour. Après, viennent les tourments que les amants se créent à -eux-mêmes, ou que leur suscitent l'appauvrissement du sang, les nerfs, -les vices, la frénésie de leur désir même. Alors ce sont les étreintes -fiévreuses, les corps cabrés par le fouet des excitants, vins et -drogues, les enlacements jaloux et fous, les caresses qui s'évertuent -après un nouveau péché, les passions équivoques. M. Rodin, notateur de -la volupté, est allé jusqu'au bout. Il a suivi l'humanité jusqu'en les -pires erreurs et délires des sens, là où on aboutit aux étreintes dans -le vide, aux coupables délices d'Onan ou de Lesbos. Les artistes -japonais, les sculpteurs des cathédrales étaient, ici, pour lui servir -de précédents et de caution. - -Il y a surtout, de lui, dans ce sens, une récente et merveilleuse -collection de dessins qui sont des déconcertantes synthèses, des nus -enlevés d'un trait instantané où la gouache a précipité le ton nuancé de -la chair, toute une humanité féminine, avec des afflux obèses, des -maigreurs extrêmes de décadence, seins boursoufflés, gorges comme des -grappes de raisins suçés, cuisses aux ampleurs d'animaux, hiératismes -comme d'idoles, accroupissements comme de sphynx. Toute la beauté du -corps, ici; et, là, tout le ridicule frileux du nu. Mille attitudes -encore une fois, depuis la pose ingénue d'une vierge sans voiles qui -songe, jusqu'au cabrement d'une femme damnée que son plaisir solitaire -tord sur la blancheur du papier comme sur un lit. - -Dans la notation de ces étranges aspects de la passion, M. Rodin ne -cesse pas d'être selon la Nature, laquelle connaît aussi les -déformations. Et la preuve c'est qu'ici encore son art est sans date, -caractère qui marque les oeuvres de la Nature et marque aussi les -siennes, même celles de cet ordre. Si peu datées, qu'on pourrait croire, -quant à ces dessins, gouachés, à des peintures venues de quelque temple -d'Assyrie ou d'une cellule libidineuse de Pompéï... Peinture murale, -vieille de siècles, et reportée par on ne sait quel miracle égal au -rentoilement, sur un bristol d'aujourd'hui. - - * - * * - -M. Rodin n'a pas seulement exprimé l'amour; mais toutes les passions. -Son art va plus loin que les cas. Il s'agrandit à la beauté de l'idée -générale, à une philosophie de la vie, dans son admirable _Porte de -l'Enfer_, qui, elle aussi et encore une fois, n'a rien de contemporain -et de contingent, déroule la permanente Humanité. C'est un tableau des -Passions, toutes les passions, regardé par la grande figure qui est au -sommet et représente, non pas même Dante, mais le poète éternel, pensif -et nu, en communion avec ce que Baudelaire appelait «le spectacle -ennuyeux de l'immortel péché». C'est, en effet, du Baudelaire sculpté. -Porte d'entrée du Jardin des Fleurs du Mal autant que Porte de l'Enfer. -Ici roulent pêle-mêle, comme des pentes mêmes de la vie, les inquiets du -désir, les maudits de la luxure, les déchus de l'orgueil, les damnés de -l'avarice, les repus de la gourmandise, les congestionnés de la colère, -les amaigris de l'envie, toutes les victimes des vices capitaux. Porte -pleine de péchés! Porte qui est une treille satanique, le répertoire des -passions, l'examen de conscience de l'Humanité. - - * - * * - -Mais l'art de M. Rodin n'a pas connu que les passions et leurs -paroxysmes. Il eut ses heures de cérébralité, de sérénité auguste. A -côté de Baudelaire, il y a un Michelet. Ce sculpteur fut aussi un -historien. Et précisément un historien à la Michelet. Même son modelé, -dans ce cas, procède par raccourcis fulgurants, par bonds fiévreux, avec -de grandes sautes comme celles du vent sur une eau. Ainsi il présenta -avec une éloquence pathétique, l'épisode grandiose des _Bourgeois de -Calais_, emprunté à Froissart, groupe admirable où l'on voit les six -hommes, nu-tête et pieds nus, aller vers Edouard, roi d'Angleterre, sur -un plan uniforme, sans le mélodrame des gestes, dans la grandeur de la -douleur humaine. Il fut encore historien en son monument de Victor Hugo -qui est une biographie supérieure du poète. Est-ce que le visage qu'il -nous donne n'est pas plus explicatif que les plus longs tomes de -critique? C'est le visage d'un élément, le visage de quelqu'un qui a -l'air plus grand que l'humanité, offre un aspect minéral ou végétal, -semble plutôt appartenir à l'éternité de la nature. Visage sourcilleux -que celui du poète avec son front de pierre, ses sourcils de gramen, sa -barbe d'herbe sauvage. Et la magnifique ligne hardie de la jambe, qui -s'allonge et se prolonge comme la racine d'un arbre! Il est figuré -devant la mer, ce propice Océan au bord duquel il vécut dans l'exil et -qui agrandit le génie du poète jusqu'à la proportion de lui-même. Autour -les Muses diverses. Mais non pas à l'état de Muses allégoriques; des -femmes plutôt; non des apparitions, mais des présences, toujours -fidèles, toujours chuchotantes... L'une, surtout, est d'une beauté, -d'une nouveauté uniques: celle qui détient le secret des «Voix -intérieures», discrète, pudique, vêtue des mousselines du brouillard, -recroquevillée, comme ayant l'air de couver des vers qui n'ont pas -encore d'ailes... Les autres sont la Muse tragique, la Muse lyrique. On -dirait une scène de légende. Mais ce qui y domine, c'est quand même -l'humanité de Victor Hugo, ressemblant et textuel, tel que l'artiste -nous l'avait déjà fixé, auparavant, dans deux étonnantes pointes -sèches. - -Car M. Rodin fut portraitiste aussi, si on peut dire. Il a fait -d'expressifs bustes: de Puvis de Chavannes, de M. Octave Mirbeau, de -quelques femmes, dont l'une, au Musée du Luxembourg, s'offre dans le -marbre blanc avec une grâce si royale et si calme. - -Mais où il fut surtout historien, c'est dans sa statue de Balzac. On -n'oubliera pas de longtemps les clameurs que cette oeuvre hardie -suscita. On peut dire cependant qu'elle ne faisait que continuer toute -l'oeuvre antérieure du sculpteur, ce progressif acheminement à plus de -synthèses et qu'elle n'en est, en somme, que l'aboutissement et la -tumultueuse conclusion. Ici surtout il s'est montré un historien à la -Michelet, c'est-à-dire un historien visionnaire, se préoccupant moins de -vérité littérale et de ressemblance que d'évocation et de suggestion. -C'était le seul moyen pour susciter devant les foules à venir le -déconcertant génie qu'est Balzac. Lui aussi, autant que Victor Hugo, il -fallait le représenter avec un visage comme un élément. «Oui, s'est dit -le sculpteur, tel est le visage qu'il convient de faire! Le corps, -négligeons-le; c'est la masse quelconque, la part commune avec -l'humanité. Il suffit de le sous-entendre, de l'indiquer. Tous les -statuaires pourraient le faire, et moi aussi. Le visage seul importe, -_non pas_ un visage humain, ni le mien, ni le vôtre, ni même celui de -Balzac; mais celui qu'il eut _quand il a regardé tout ce qu'il a vu_. -Pensez donc: avoir vu la comédie humaine! Avoir vu les personnages de -tant de romans qu'il a écrits, et les personnages de tant d'autres qu'il -aurait écrits s'il n'était pas mort à cinquante ans, car il en avait vu, -de la vie, pour écrire encore, jusqu'au bout, pendant des siècles, comme -Delacroix mourant, qui disait avoir des projets pour peindre pendant -quatre cents ans. Il avait vu toute la vie, toutes les passions, toutes -les âmes, tout l'Univers. La terreur d'avoir vu tout cela,--et -l'angoisse aussi! Car ce n'était que pour un moment; il fallait tout -dire, vite. La mort prématurée était là... Elle était déjà sur son -visage. Voilà le visage qu'il faut rendre, n'est-ce pas? Voilà ce que -doit être la statue d'un homme comme Balzac, dans l'éternité de -Paris--sinon il y a le daguerréotype de Nadar: Balzac avec des -bretelles!...» - -Ce point de vue, conscient ou non, du sculpteur, peu s'en sont rendu -compte. Et cependant il était le seul qui fut d'accord et _logique_ avec -le sujet imposé. Etait-il possible de concevoir l'effigie de Balzac -comme d'un écrivain ordinaire? M. Rodin l'a vu énorme et effrayant comme -il est en réalité. Et c'est la tête seule qui exprime dans ce cas, avec -éclat, le démon intérieur. En elle, il fallait, ici, tout concentrer. Le -corps, quoique juste, fut volontairement sous-entendu et noyé aux plis -de la vaste robe de bure dont il s'enveloppait comme des vagues d'une -marée. La tête en sort, effarée de voir ce qu'elle voit, effarée surtout -d'affleurer la vie pour un temps bref, visage du génie sorti de la -matière et qui va rentrer dans la matière,--il lui en roule cette poire -d'angoisse à la gorge!--lui-même un masque éphémère résumant tous les -masques de la comédie humaine. - -Qu'on ne cherche donc pas ici la ressemblance, mais une dramatique -évocation. La face est formidable, les yeux clignent, se crispent, -vrillent parmi les graisses du visage, parfois ont l'air de chavirer -comme sous le poids de trop de spectacles. Et ce nez embusqué! et cette -moustache qui se hérisse comme d'un fauve, d'un chat sauvage, d'un tigre -qui cherche des proies... Et cela n'est-il pas conforme à toutes les -images suscitées en nous, dès qu'on prononce seulement le nom de Balzac, -à plus forte raison quand nous réfléchissons sur son oeuvre -extraordinaire, sa vie, son immortalité sans fin? Un homme comme lui -dépasse si effrayamment la norme et le cadre habituel de l'humanité. Les -génies sont moins des hommes que des monstres. Voilà ce que M. Rodin a -compris et rendu si magnifiquement. C'est pourquoi il a voulu que son -oeuvre aussi fût moins une statue qu'une sorte d'étrange monolithe, un -menhir millénaire, un de ces rochers où le caprice des explosions -volcaniques de la préhistoire figea par hasard un visage humain. On -montre ainsi, en des montagnes des bords du Rhin et d'ailleurs, tels -profils célèbres de l'humanité, celui de Napoléon, par exemple, immense -et très ressemblant, tout découpé sur l'horizon, préexistant ainsi avant -sa venue et de toute éternité. Étrange phénomène, comme si les génies -étaient vraiment des aspects de la Nature et les visages immanquables de -la Destinée. Ainsi M. Rodin, en concevant de cette façon son Balzac, -concordait avec l'ordre éternel et la logique même de la fatalité du -génie. Sa statue aussi fait penser aux visages qui sont dans les -rochers. - - * - * * - -Et ceci, une fois de plus, prouve que M. Rodin crée comme la Nature. -Même dans la présentation de ses oeuvres, on retrouve les procédés de la -Nature. Ses marbres sont frustes, taillés seulement d'un côté, et il en -sort des figures, tantôt une face ruinée par la douleur, une autre -s'ébrouant vers l'amour, une autre encore, qui n'est pas décidée à -vivre. Ses bronzes réalisent le même effet, par des coulées sans -accent, alternées avec des formes décisives qui en émargent; d'étranges -patines, vertes et noires, donnent l'air à ces bronzes d'avoir séjourné -durant des siècles parmi la houille et les poisons... Tout est vague, -inquiétant, complexe, fuyant ou formel, dans le marbre ou le bronze, -comme des pensées dans le cerveau ou les êtres et les objets dans la -Nature. - -Et c'est la dernière preuve qu'un tel artiste de génie opère vraiment -d'un bout à l'autre, conformément aux procédés de la Nature, qu'il -s'égale à elle, qu'il est aussi une force de la Nature. On en trouve le -symbole, fixé par lui-même, dans cette esquisse de la naissance d'Ève, -selon la version de la Genèse. Ève est représentée naissant comme la -Nature fait naître, les bras repliés, recroquevillée, dans la position -d'avant la vie, celle prise par l'enfant dans le sein de la mère... M. -Rodin l'a fait sortir telle du néant, parce que, inconsciemment, il n'a -jamais agi que suivant les formes de la Nature, parce qu'il n'a jamais -créé que comme le symbolique Créateur--avec de l'argile aussi! - - - - -TABLE - - - Pages. - - ÉCRIVAINS - - Baudelaire 3 - - Les Goncourt 27 - - Stéphane Mallarmé 45 - - Les Rosny 55 - - Verlaine 67 - - Villiers de l'Isle-Adam 79 - - Hugo 87 - - Alph. Daudet 99 - - Valmore 109 - - M. J. K. Huysmans 121 - - Lamartine 131 - - M. Octave Mirbeau 143 - - Brizeux 158 - - M. Anatole France 167 - - M. Mistral 179 - - M. Pierre Loti 187 - - - ORATEURS SACRÉS - - P. Monsabré 199 - - Mgr d'Hulst 209 - - - PEINTRES - - M. Puvis de Chavannes 219 - - M. Albert Besnard 225 - - M. Eugène Carrière 241 - - M. Jules Cheret 247 - - M. Claude Monet 253 - - M. J.-P. Raffaëlli 259 - - M. James Whistler 265 - - - SCULPTEURS - - M. Rodin 273 - - - - -Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER -à 3 fr. 50 le volume - -EUGENE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE - - -DERNIÈRES PUBLICATIONS - - - ALBERT BOISSIÈRE - Les Magloire 1 vol. - - - JULES CLARETIE - La Vie à Paris, 1898 1 vol. - - ALPHONSE DAUDET - Notes sur la Vie 1 vol. - - LEON A. DAUDET - Sébastien Gouvès 1 vol. - - EDMOND DESCHAUMES - La Kreutzer 1 vol. - - DOCTEUR FOVEAU DE COURMELLES - L'Esprit scientifique contemporain 1 vol. - - PASCAL FORTHUNY - Les Étapes inquiètes 1 vol. - - YVES GUYOT - L'Evolution politique et sociale de l'Espagne 1 vol. - - LEON HENNIQUE - Minnie Brandon 1 vol. - - ERNEST LA JEUNESSE - L'Inimitable 1 vol. - - GEORGES LECOMTE - Suzeraine 1 vol. - - LOUIS LEMAIRE - Mademoiselle Chervillay 1 vol. - - JEAN LORRAIN - Heures d'Afrique 1 vol. - - MAURICE MAETERLINCK - La Sagesse et la Destinée 1 vol. - - FELIX MARTIN - Le Japon vrai 1 vol. - - JEAN REVEL - Rustres 1 vol. - - JEAN RICHEPIN - Les Truands 1 vol. - - LOUIS DE ROBERT - L'Anneau 1 vol. - - EDOUARD ROD - Le Ménage du Pasteur Naudié 1 vol. - - GEORGES RODENBACH - Le Miroir du Ciel natal 1 vol. - - J.-H. ROSNY - Les Ames perdues 1 vol. - - MAURICE ROLLINAT - Paysages et Paysans 1 vol. - - EDMOND ROSTAND - Cyrano de Bergerac 1 vol. - - EMILE ZOLA - Paris 1 vol. - - -ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT - - -13681.--L.-Imprimeries réunies, rue Saint-Benoît, 7, Paris. - - - * * * * * - - - Liste des modifications: - - - Page 17: «ivressse» remplacé par «ivresse» (Cette ivresse du Voyage - est brève) - Page 50: «clignotte» par «clignote» (étoile qui clignote...) - Page 52: «communition» par «communication» (des portes de - communication) - Page 71: «ruiselle» par «ruisselle» (se jette à genoux, ruisselle - de larmes) - Page 82: «scientique» par «scientifique» (telle application - scientifique qui se réalisa) - Page 112: «Ponrtant» par «Pourtant» (Pourtant elle avait uni sa vie) - Page 116: «chuchotté» par «chuchoté» (quelque chose de chuchoté) - Page 123: «les les» par «les» (et les correspondances mystérieuses) - Page 125: «acccroissement» par «accroissement» (le minime et quotidien - accroissement) - Page 126: «Chateaubriant» par «Chateaubriand» (Chateaubriand appelait - «le génie du christianisme.») - Page 138: «toujour» par «toujours» (à ce fluide charmeur qui furent - toujours en lui) - Page 139: «honnêté» par «honnêteté» (Par honnêteté et pour sauver de - la faillite) - Page 161: «idylle» par «idylles» (Certes, les idylles de _Marie_) - Page 172: «qu'il» par «qu'ils» (M. France veut qu'ils s'aiment à - Florence) - Page 179: «appellé» par «appelé» (Le Midi a appelé Mistral) - Page 191: «ce ce» par «ce» (en ce joli livre,) - Page 215: «le» par «la» (mais il savait la grande parole du Psalmiste) - Page 236: «l'automme» par «l'automne» (un roux qui mixture les - rouilles de l'automne) - Page 256: «londonniennes» par «londoniennes» (des brumes londoniennes) - Page 262: «le le» par «le» (dont il opère lui-même le tirage) - Page 268: «dièzes» par «dièses» (qu'on pourrait appeler les dièses et - les bémols) - Page 276: «surplomblant» par «surplombant» (et sera une Muse - surplombant) - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'élite, by Georges Rodenbach - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉLITE *** - -***** This file should be named 40272-8.txt or 40272-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/0/2/7/40272/ - -Produced by Clarity Claudine Corbasson and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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