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diff --git a/40272-0.txt b/40272-0.txt new file mode 100644 index 0000000..c109cf8 --- /dev/null +++ b/40272-0.txt @@ -0,0 +1,6231 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 40272 *** + + Au lecteur + + Cette version électronique reproduit, dans son intégralité, + la version originale. + + La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections + mineures. + + L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. + La liste des modifications se trouve à la fin du texte. + + + + + GEORGES RODENBACH + + + L'ÉLITE + + ÉCRIVAINS--ORATEURS SACRÉS + PEINTRES--SCULPTEURS + + + PARIS + + BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + + EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR + 11, RUE DE GRENELLE, 11 + + 1899 + + [Illustration] + + + + +L'ÉLITE + + + + +EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE + + + OUVRAGES DU MÊME AUTEUR + + DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + à 3 fr. 50 le volume. + + + LE RÈGNE DU SILENCE (Poème) 1 vol. + MUSÉE DE BÉGUINES 1 vol. + LES VIES ENCLOSES (Poème) 1 vol. + LE CARILLONNEUR 1 vol. + LE MIROIR DU CIEL NATAL (Poème) 1 vol. + + +IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: + +_Dix exemplaires numérotés à la presse, sur papier de Hollande._ + + +PARIS.--IMP. FERD. IMBERT, 7, RUE DES CANETTES. + + + + + GEORGES RODENBACH + + + L'ÉLITE + + + ÉCRIVAINS.--ORATEURS SACRÉS + PEINTRES.--SCULPTEURS. + + + PARIS + + BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + + EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR + 11, RUE DE GRENELLE, 11 + + 1899 + + + + +ÉCRIVAINS + + + + +BAUDELAIRE + + +Il semble que Baudelaire ait prévu son propre cas quand il écrivit: «Les +nations sont comme les familles: elles n'ont de grands hommes que malgré +elles.» + +En effet, il est surprenant de penser qu'on le conteste encore, que les +critiques le dénaturent, que les anthologies le négligent, qu'on le +tient tout au plus pour un poète étrange, malsain, stérile en tout cas. + +Mais l'opinion finale sera de le mettre enfin au premier rang où règnent +Lamartine et Victor Hugo, qu'on cite toujours, en l'omettant. L'oeuvre +de ceux-ci fut en horizon; le génie de Baudelaire est en profondeur. + +Le génie de Baudelaire! Affirmation prématurée et à laquelle on n'est +pas accoutumé. De son vivant, il fut méconnu ou mal connu; des erreurs, +des interprétations fausses masquèrent son oeuvre, et il mourut, ne +prévoyant pas lui-même dans quelle lumière de gloire elle finirait un +jour par se dresser--pauvre évêque décédant au seuil de son sacre sans +avoir vu tomber les échafaudages de ses tours. Aujourd'hui, cette oeuvre +commence à apparaître comme une cathédrale catholique qu'elle est +vraiment. + +Voilà ce que n'ont pas soupçonné les écrivains qui s'en sont occupés +jusqu'ici: ni M. Brunetière; ni M. Huysmans en ses pages colorées; ni M. +Paul Bourget, qui déclare Baudelaire un pessimiste, qu'il ne fut +qu'improprement, et un mystique qu'il ne fut pas du tout; ni même +Théophile Gautier dans sa préface d'un style si merveilleux, sensuel, +odorant, niellé, un style complexe comme une chimie, riche et faisandé +comme une venaison, mais qui n'a dégagé que les aspects plastiques, pour +ainsi dire externes de l'oeuvre. Gautier était trop un artiste en +couleurs et en décors, trop un païen, pour chercher le mystère intérieur +du poème, son ressort philosophique et religieux. + +Il est vrai que n'avait point paru encore l'ouvrage posthume de M. +Crepet, contenant entre autres deux fragments inédits d'une sorte de +confession, de journal intime: _Mon coeur mis à nu_ et _Fusées_, qui +nous permettent maintenant d'aller jusqu'à l'âme du poète, d'élucider +toute son âme. + +Baudelaire surgit dès lors un peu différent de ce qu'on l'a vu +d'ordinaire. Il apparaît ce qu'il est essentiellement: un POÈTE +CATHOLIQUE. Certes, un homme de décadence toujours, au seuil de la +vieillesse d'un monde, au seuil de ce qu'il appelle lui-même «l'automne +des idées». Mais cet homme de décadence demeure aussi tout imprégné de +l'Église. Parmi les vices modernes et la corruption effrénée dont il +subit la contagion, il continue à être le dépositaire du dogme, le +dénonciateur du péché. + +Déjà, au physique, il avait, paraît-il, une réserve sacerdotale, un air +de pâle évêque qui, à vrai dire, serait déposé de son diocèse, mais +moins pour des péchés de chair que pour le péché d'orgueil. + +Il s'est exprimé d'ailleurs en un vocabulaire tout enrichi de liturgie, +de bréviaires, de catéchismes, emmiellé de saint-chrême pour ainsi dire, +inoculé même de latinité, ce latin d'église qu'il connut bien et aima +jusqu'à en composer des strophes: _Franciscæ meæ laudes_, qu'il +intercala dans son livre. + +Ici il ne s'agit plus d'une vague religiosité comme celle de +Chateaubriand et des romantiques, moins épris du dogme que du culte, de +la pompe des offices, du cérémonial, du décor, d'une sorte de +merveilleux chrétien. + +Celui-ci était né avec le renouveau de l'architecture, ce retour au +gothique et au style du moyen âge remis tout à coup en lumière par la +splendide restauration de Notre-Dame. + +Cette Notre-Dame de Paris, aussitôt accaparée par Hugo, on peut dire +qu'elle fut l'arche d'alliance du romantisme. Mais Hugo, comme le roi +David, se contenta de danser devant l'arche, avec Esmeralda et les +bohémiennes du parvis. + +Or la génération qui suivit entra, elle, dans Notre-Dame, se signa d'eau +bénite, marcha vers le choeur, affirma son adhésion à la foi et aux +mystères: c'était Barbey d'Aurevilly; c'était Hello; c'était Baudelaire. +A vrai dire, leurs façons de se comporter dans Notre-Dame ne furent pas +pour rassurer les officiants et les suisses, même quand ils +s'approchaient de la Sainte Table: «--Vous devez communier le poing sur +la hanche?» demandait Baudelaire à d'Aurevilly. + +Ceux qui vinrent après eux devaient pousser plus loin, rétrograder tout +à fait jusqu'à ce moyen âge dont Hugo avait montré le chemin. Eux +étaient retournés à Dieu; leurs disciples retournèrent à Satan, qui est +son pôle contraire. La magie se mêla à la religion, le grimoire à la +prière. C'est ce qui explique ce recommencement actuel de l'occultisme, +de l'ésotérisme, de la messe noire, de l'envoûtement, que nous voyons +reparaître dans les beaux livres de M. J.-K. Huysmans, les traités +spéciaux de M. de Guaita, les imbroglios de M. Péladan,--dernier +avatar, suprême aboutissement du romantisme. + +Ce sera une curieuse histoire à écrire que celle de ces sortes de +catholiques: Barbey d'Aurevilly, Hello, Baudelaire, Villiers de +l'Isle-Adam et,--plus récents,--MM. Huysmans, Verlaine, Léon Bloy, qui +auront revendiqué avec des blasphèmes leur titre de croyants et eurent +toujours l'air, dans leurs pratiques les plus ferventes, de s'essayer au +sacrilège. + +Quant à Baudelaire, il n'alla pas jusqu'au satanisme et à l'occultisme +par lesquels ses continuateurs seulement devaient clore aujourd'hui ce +cycle de l'idée catholique dans la littérature moderne. + +Satan pourtant a une place dans son oeuvre, mais pas différente de celle +qu'il occupe dans l'ensemble du catholicisme lui-même. Baudelaire +rédigea les _Litanies de Satan_, tandis que Barbey d'Aurevilly écrivait +les _Diaboliques_. Il se contenta des postulations au Diable que connut +déjà le moyen âge,--de quoi avoir aussi quelques visages de démons en +gargouilles grimaçantes à son oeuvre, ce qui n'empêche pas celle-ci, +comme Notre-Dame elle-même, d'être une cathédrale, une église +catholique, à l'image et à la ressemblance de son âme! + +Car son âme est bien d'un poète catholique. Il dit quelque part dans son +journal: «Ce qu'il importerait, c'est d'être un héros, ou un saint, +pour soi-même», parole de définitif renoncement, de pessimisme doux +comme celui de l'_Ecclésiaste_, qui implique la nostalgie et l'ambition +du ciel. Il croit au ciel, en effet, au ciel pur et simple des fidèles, +au naïf paradis de la ballade de Villon, «où sont harpes et luths», +comme il le proclame dans la _Bénédiction_ qui ouvre les _Fleurs du +mal_. Il croit aussi à l'enfer, aux flammes réelles, au dam, aux +brûlures éternelles; et, s'il en voulait tant à George Sand, c'est parce +qu'elle avait nié l'existence de l'enfer. + +Baudelaire croit au dogme intégral de l'Église, non seulement quant aux +vérités de l'éternité, mais aussi quant aux vérités du temps. En même +temps qu'il confesse ses mystères, il accepte ses doctrines politiques, +ses attitudes sociales, son intransigeance vis-à-vis des revendications +de la liberté et de la libre-pensée. + +Lui aussi estime sans doute que la vérité est _une_ et que l'erreur n'a +pas de _droits_: que la tolérance est une faiblesse, si pas un +renoncement. Dès lors, le crucifix ne doit plus être un arbre de paix, +mais une arme de menace et de châtiment. Il répudie la théorie du pardon +des offenses, de l'oubli des injures, de l'abdication des valeurs devant +la masse sous prétexte d'égalité, toute cette religion humanitaire et +molle qui fait arrêter le bras de Pierre par Jésus dans le Jardin des +Oliviers et, dédaigneux de l'action, lui fait dire: «Celui qui frappe +par le fer périra par le fer.» + +La preuve s'en trouve dans cette pièce topique du _Reniement de saint +Pierre_ où il approuve le disciple d'avoir trahi, et où il condamne le +Maître de sa mansuétude ou de sa peur: + + Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait + D'un monde où l'Action n'est pas la soeur du Rêve; + Puissé-je user du glaive et périr par le glaive! + Saint Pierre a renié Jésus... il a bien fait! + +_Il a bien fait!_ Il fallait frapper par le fer et s'imposer par la +force. Ainsi éclate sa nature dogmatique, sa religion d'inquisiteur. Car +c'est bien un catholicisme politique du XVIe siècle que le sien, d'après +lequel il faut s'imposer de force au peuple, puisque celui-ci est +incapable de se gouverner et ne comprend que les coups, comme l'enfant +et comme l'animal. Ce catholicisme autoritaire d'une part et, d'autre +part, la doctrine libérale de Jésus, qui pouvait vouloir mais n'a voulu +que pouvoir, sont mis en opposition de la même manière dans une +admirable nouvelle de Dostoïewsky intitulée le _Grand Inquisiteur_, dont +le poème de Baudelaire est tout le germe. + +C'est à Séville, devant la cathédrale. Le Grand Inquisiteur, Torquemada, +passe silencieux, avec un sourire énigmatique. Il a vu au coin de la +place le peuple rassemblé faisant cortège à un homme qui vient de +ressusciter un enfant. Cet homme est évidemment Jésus. L'Inquisiteur +ordonne aux hommes du saint-office de le saisir et de l'enfermer dans +les cachots. Le soir venu, il va visiter le prisonnier et lui faire son +procès: «Pourquoi revient-il? Est-ce pour leur susciter des embarras, +maintenant que tout a été remis par eux en bon ordre? Car il avait eu le +tort de laisser aux hommes le choix et la faculté de croire. Pour eux, +il n'y avait en vérité rien de plus insupportable que la liberté.» Et +Torquemada ajoute: «Nous les avons débarrassés du fardeau d'être libres, +du tourment d'avoir le libre choix dans la connaissance du bien et du +mal. Nous avons _corrigé ton oeuvre_, et c'est pourquoi nous seuls, +gardiens du mystère, nous serons malheureux.» + +C'est la théorie de Baudelaire; ce qu'il appelait lui-même sa «religion +travestie», car, dans le _Reniement de saint Pierre_ et ailleurs encore, +il se montre d'un pareil esprit autoritaire, avec une âme sombre et +hautaine qui pourrait être celle d'un prélat intransigeant d'Espagne du +XVIe siècle, une âme qui ne s'égaye point aux choses fleuries et suaves +du rituel, pour qui même la dévotion à la Vierge, poétisée ailleurs de +cierges, de guirlandes, d'étoffes brodées et de joyaux, se transpose en +un culte barbare et tragique, comme il apparaît en ce poème curieux, _A +une Madone, ex-voto dans le goût espagnol_: + + ... Pour compléter ton rôle de Marie + Et pour mêler l'amour avec la barbarie, + Volupté noire! des sept péchés capitaux, + Bourreau plein de remords, je ferai sept Couteaux + Bien affilés, et, comme un jongleur insensible, + Prenant le plus profond de ton amour pour cible, + Je les planterai tous dans ton Coeur pantelant, + Dans ton Coeur sanglotant, dans ton Coeur ruisselant! + + * + * * + +Baudelaire est un poète catholique. Son oeuvre n'est que la mise en +scène du drame originel de la Genèse. Elle raconte la grande chute, +l'éternelle lutte qui est le fond de la religion, entre des comparants +pareils: Dieu, l'homme, le Tentateur, et la femme, ici aussi l'alliée du +Tentateur. + +Satan d'abord; pour le poète, il est toujours le Tentateur du Paradis +terrestre, le Démon onduleux et menteur du commencement des temps. Mais, +en cette société âgée et décadente, il a multiplié et perfectionné ses +ingéniosités--et quelles autres ressources maintenant pour nous induire +en péchés! + +Les péchés modernes? Ce sont précisément les «Fleurs du mal». Baudelaire +en a dressé la liste. Il les énumère avec une liberté que seul les mal +clairvoyants ont pu juger licencieuse, à la façon dont Moïse énumère, +dans le _Lévitique_, certaines abominations. Son oeuvre est un examen de +conscience de l'humanité présente. + +Lui-même, certes, est un pécheur; il le confesse et avec componction. Il +se contemple dans sa faute comme en un miroir brisé et s'y pleure. + +Car son oeuvre n'est pas seulement objective, elle est subjective aussi; +et c'est ce qui la rend si pathétique: le poète confondu avec cette +foule, marchant parmi cette foule en proie au péché, apparaissant tout +couvert de son péché, en même temps que du péché des autres. + +Partout la théorie catholique de la perversité originelle. Mais partout +aussi la détestation des vices. Il les poursuit, il les dénonce à +travers l'énorme capitale, ce fiévreux Paris qui est l'atmosphère chaude +à merveille pour leur pullulement. + +Ainsi, occasionnellement, il apparaît un poète parisien (on connaît la +série de poèmes intitulés: _Tableaux parisiens_), après déjà +Sainte-Beuve qui ne voyait dans la ville pécheresse que motifs de +pittoresque et de mélancolie. + +Baudelaire, lui, ausculte les passants, déchire leurs linges +d'hypocrisie, découvre en eux des ulcères mentaux, des résidus de +méchanceté, et aussi une flore de vices nouveaux, et tout le vin +antique des purs sentiments, des pensées nobles, aigri, tourné en +vinaigre et en eau, avec un tatouage de moisissure dans les âmes. + +Il s'en afflige et il s'en épouvante, sans nulle complaisance pour le +vice. «Le vice est séduisant, dit-il dans son _Art romantique_; il faut +le peindre séduisant.» Mais il ajoute: «Il traîne avec lui des maladies +et des douleurs morales singulières; il faut les décrire.» C'est ce +qu'il a fait; partout on sent la détestation du mal, l'horreur des +coupables ivresses. A la fin des _Femmes damnées_, il leur clame avec la +dureté d'un Père Bridaine laïque, avec la menace indignée d'un prophète +biblique: + + Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs. + + * + * * + +Dans ce conflit redoutable de l'homme avec les péchés modernes, on peut +dire qu'auprès de Satan, qui est présent partout, la femme apparaît +toujours aussi, dans les _Fleurs du mal_, sans cesse l'alliée du +Tentateur, comme dans le drame primordial de la Genèse. + +Or c'est précisément par cette conception de la femme que Baudelaire se +prouve plus clairement encore un poète catholique, et continue de +suivre, pour la mise en scène de l'éternel drame humain, la version du +catholicisme. + +Son opinion est conforme aux séculaires préjugés de la littérature +sacrée, puisque les saints Pères estiment que la femme est un vase plein +de péché, et puisque Bossuet lui-même a écrit sur leur vanité cette +phrase de suprême ironie: «Les femmes n'ont qu'à se souvenir de leur +origine, et, sans trop vanter leur délicatesse, songer après tout +qu'elles viennent d'un os surnuméraire où il n'y avait de beauté que +celle que Dieu voulut y mettre.» + +La femme est avant tout, pour les théologiens, une occasion de péché, et +Baudelaire pense de même. Elle est, maintenant encore, l'alliée du +Tentateur. Elle est elle-même le Tentateur. Et l'amour qu'elle nous +offre a un caractère satanique. Le poète en trouvait la preuve dans +l'habitude des amants--une habitude enfantine, inconsciente, mais +vérifiée partout--de s'interpeller dans leurs jeux par des noms de bête: +«Mon chat, mon loup, mon petit singe, grand singe, grand serpent...» De +pareils caprices de langue, ces appellations bestiales témoignent d'une +influence satanique dans l'amour. «Est-ce que les démons ne prennent pas +des formes de bêtes?» demandait-il. + +Et cela se voit, en effet, dans les tableaux des Primitifs et aussi dans +ceux des petits maîtres du Nord, qui, peignant fréquemment des +Tentations, celle de saint Antoine ou d'autres saints, représentaient +toujours (Teniers et Breughel, par exemple) un vieil anachorète dans une +grotte, assiégé par des bestioles chaotiques, des grenouilles à face +humaine, d'inquiétants oiseaux dont le bec s'effeuille en pétales, +formes fiévreuses où s'incarnent les démons. + +Les femmes aussi semblaient à Baudelaire des incarnations de l'esprit du +mal, n'ayant d'autre empire qu'à cause de notre originelle perversité, +puisque la joie en amour, déclarait-il, provient de la conscience de +faire le mal. + +Pour le reste, il les trouvait médiocres vraiment: «J'ai toujours été +étonné, dit-il dans son journal, qu'on laissât les femmes entrer dans +les églises. Quelle conversation peuvent-elles avoir avec Dieu?» + +Cependant si la femme est amère et vaine, pourquoi l'aimer? Voici: +car toute l'oeuvre de Baudelaire est raisonnée, logique, +philosophique--certes la femme est le mal; elle offre l'amour qui +est le péché; elle collabore donc à l'Enfer, mais qu'importe! + + Qu'importe! Si tu rends--fée aux yeux de velours, + Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine!-- + L'univers moins hideux et les instants moins lourds! + +Qu'importe! puisque le péché est un moyen d'oubli, et de sortir de +soi-même et de la vie! Précieux oubli pour Baudelaire, et les natures +d'élite qui souffrent avec lui, exilées dans l'imparfait et qui +voudraient entrer dès ici-bas dans l'Idéal. + +Or comment entrer dans l'Idéal? Comment échapper au spleen? _Spleen et +Idéal_, c'est le titre d'une partie importante des _Fleurs du mal_; +c'est la devise même de la vie du poète, et comme les deux rives entre +lesquelles sa pensée a gémi. + +C'est donc pour oublier que l'homme accueille avec ivresse la femme +quand elle lui apporte le fruit de sa chair:--ô Arbre de la Tentation, +espalier des seins mûrs, chevelure enroulée en serpent câlin au tronc de +son corps nu! Et, comme jadis au Paradis terrestre, elle nous murmure +aujourd'hui encore, de sa voix spécieuse: «Mange, tu seras semblable à +Dieu!» + + * + * * + +Mais la chair de la femme n'est pas le seul fruit d'oubli que le +Tentateur nous offre. Il y a d'autres moyens désormais d'échapper au +spleen, d'entrer de force dans l'Idéal. Voici le Vin, d'abord, qui +promet d'éblouir de ses prestiges même les plus déshérités. Et plusieurs +morceaux se suivent: le _Vin de l'Assassin_, le _Vin du Solitaire_, le +_Vin des Chiffonniers_. + +Puis les autres ivresses, les autres moyens d'échapper à soi-même: le +Jeu, le Sommeil, le Voyage, le Voyage surtout qui a si merveilleusement +inspiré Baudelaire, servi par ses souvenirs personnels d'embarquement +juvénile vers les Indes. En effet, il avait navigué très jeune, vers +dix-huit ans, embarqué sur un vaisseau faisant voile pour Calcutta, +afin, pensait sa famille, que ses idées fussent modifiées et sa vocation +littéraire contrariée. Or ce voyage lui donna des impressions qui +devaient constituer une des caractéristiques de son oeuvre. On peut dire +qu'il aura exprimé de façon définitive la poésie des ports, la +navigation, les vents du large, les voilures, ce qu'il appelle les +architectures fines et compliquées des mâts et des navires. C'est encore +dans ces pays d'Orient qu'il prit le goût des parfums, dont ses strophes +sont pleines, et se fit une éducation esthétique de l'odorat, à un +moment où la littérature n'avait guère encore connu que l'esthétique de +la vue. + +Cette ivresse du Voyage est brève comme les autres; elle déçoit à son +tour: + + ... Nous avons vu des astres + Et des flots? nous avons vu des sables aussi; + Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres, + Nous nous sommes souvent ennuyés comme ici! + +Alors, quoi? N'y a-t-il aucun moyen de se sauver du Spleen dans l'Idéal, +de réaliser dès ici-bas l'infini pressenti? Si! il y a vraiment des +«Paradis artificiels». Et Baudelaire a consacré à les décrire les deux +notices qu'on connaît et qui sont parmi le plus profond et le plus neuf +de son oeuvre; celle du Haschisch et celle de l'Opium, à propos duquel +avaient paru en Angleterre les extraordinaires confessions d'un mangeur +d'opium par Thomas de Quincey, que Baudelaire traduisit en les analysant +et développant. + +Ces stupéfiants, voilà le moyen parfait et immédiat de fuir la vie, de +satisfaire le goût naturel de l'infini, d'être semblable à Dieu. C'est +la plus redoutable des offres du Tentateur moderne. Dans cette ivresse +étrange, tout s'anoblit, s'idéalise, s'emparadise. On ne perd pas la +conscience de soi. C'est une conscience déformée, sublimée. C'est le +réel agrandi, divinisé, exagéré jusqu'aux confins du possible, jusqu'à +la ligne d'horizon du ciel et de la mer. Est-ce encore l'eau, ou est-ce +déjà le ciel? Est-ce encore la réalité, ou est-ce déjà le rêve? + +Or c'était tentant surtout pour le poète pauvre, épris de dandysme, +subtil esthète, qui tout de suite ainsi se trouvait transporté dans le +luxe. Il y a un poème des _Fleurs du mal_: «Rêve parisien», qui raconte +cette ivresse en chambre. + +La notation est unique dans les _Fleurs du mal_, où nulle part il n'est +fait une allusion directe au haschisch ou aux visions de l'opium. En +cela il faut admirer le goût suprême du poète, uniquement préoccupé de +la construction philosophique de son poème, de le dépouiller des +contingences, en n'admettant des choses que leur portion d'éternité, +leur transposition en infini. + +Mais indirectement il y a la trace et le profit de la fréquentation de +ces paradis artificiels: les déformations de la sensation, interversion +des sens et ces fameuses «correspondances», si souvent signalées et +imitées: + + Son haleine fait la musique, + Comme sa voix fait le parfum! + +Et ailleurs: + + Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, + Doux comme les hautbois, verts comme les prairies... + Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. + +Personne n'a dit que cela était moins inventé que _vu_, par Baudelaire +dans l'ivresse du haschisch, alors qu'à la seconde période, comme il l'a +écrit lui-même, «arrivent les équivoques, les méprises et les +transpositions d'idées. Les sons se revêtent de couleurs et les couleurs +contiennent une musique.» + +Un autre résultat du haschisch, c'est un alliage de mathématiques qu'on +n'a guère signalé dans l'oeuvre, et qui se rencontre si curieusement çà +et là: + +Dans les _Petites Vieilles_: + + A moins que, méditant sur la géométrie... + +Dans _les Sept vieillards_: + + ... Son échine + Faisait avec sa jambe un parfait angle droit: + +Ainsi les mathématiques se lient à la poésie comme elles se lient à la +musique, car l'ivresse du haschisch transpose, paraît-il, toute musique +en chiffres, fait apparaître toute musique sur l'air nu comme une vaste +opération arithmétique où les nombres engendrent les nombres. + +Quoi qu'il en soit du profit que ces drogues savantes apportèrent à +l'oeuvre, elles n'en restent pas moins défendues, comme les autres +moyens artificiels d'oublier la vie: le vin, le jeu, le voyage. Tous +sont des fleurs du mal, des fruits de tentation, des inventions de +Satan. Seule la Mort vient de Dieu. Elle est la conclusion logique de la +vie et sera celle également du poème qui se termine par une série de +sonnets, d'une analyse profonde: la _Mort des amants_, la _Mort des +artistes_, la _Mort des pauvres_. + +C'est le seul idéal à opposer au spleen, le seul remède qui ne trompe +pas, cette pensée de la mort,--car le poète est croyant, et la mort +ouvre sur le ciel, «ce lieu, dit-il, de toutes les transfigurations», le +ciel où, dès le premier poème de son livre, il entrevoyait le trône +réservé au poète: + + Je sais que vous gardez une place au Poète + Dans les rangs bienheureux des saintes légions. + +Voilà pourquoi le dernier poème des _Fleurs du mal_ doit se clore, en +toute logique, sur ce cri qui sonne enfin la délivrance: + + O Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre! + Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons! + + * + * * + +Comme on le voit, toute cette oeuvre de Baudelaire est construite avec +la logique, l'harmonie, les proportions, la hiérarchie de +l'architecture, car on peut dire surtout de lui qu'il fut un cérébral, +un _génie de volonté_. + +La plupart s'étonneront de cet accouplement de mots, imaginant le génie +plutôt inné, inconscient, un don, un jaillissement inlassable, une +puissance verbale allant jusqu'à être comme le vent, la mer, le feu, +faisant de l'homme une sorte d'élément. + +Soit! mais, même dans cette hypothèse, n'est-ce pas un élément aussi, +la poudre toute réduite qui pourrait faire explosion, avoir la puissance +d'un cyclone? N'est-ce pas un élément, la fiole d'essence prestigieuse +dont les gouttes sobres sont distillées avec les fleurs de toutes les +latitudes? Baudelaire fut, en poésie, le chimiste de l'Infini, et, dans +les cornues de ses vers, tout l'univers aussi se condense, aboutit. + +Il est donc un homme de génie, pour qui démêle le sens symbolique de ses +livres. Mais bien peu, aujourd'hui encore, peuvent oser un tel avis. Que +dire de l'opinion qu'il suscita de son vivant et de l'accueil fait à son +oeuvre? Succès d'étrangeté, presque de scandale. «Des essais», comme +déclara la _Revue des Deux-Mondes_ dans une note restrictive, quand elle +publia quelques fragments en primeur. + +En vain Baudelaire aurait-il voulu s'imposer, expliquer. «Il est inutile +d'expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit», disait-il avec +découragement, convaincu de la bêtise du monde, la _bêtise au front de +taureau_. + +Or c'est précisément le mépris de l'humanité qui le mena à ce goût de la +mystification, un peu puéril, au fond, et dont on lui fait tant grief, +mais qui s'explique dans son cas, et par lequel il se vengeait d'aller +incompris et seul dans la vie. Il faut dire, à sa décharge, que presque +tous les écrivains de sa génération eurent, comme lui, cet amour du +mensonge. Ce fut une mode, comme l'affectation de costumes +ostentatoires. Balzac lui-même, dans cette toute cérébrale passion pour +l'Étrangère, ne faisait qu'aimer un mensonge, le concrétiser dans une +forme de femme inconnue, c'est-à-dire dans quelque chose qui était comme +s'il n'existait pas. Dernier avatar du romantisme, pourrait-on dire, et +de la lycanthropie de Pétrus Borel, s'obstinant à des attitudes pour +étonner le vulgaire, et se survivant comme en un sport mental. + +On peut considérer de la sorte telles mystifications laborieuses de +Baudelaire, qu'il exerçait jusque vis-à-vis des humbles et des +inoffensifs. Par exemple, passant un soir devant la boutique d'un +charbonnier, il le vit, dans une pièce du fond, assis avec sa famille +autour d'une table. Il semblait heureux; la nappe était blanche; le vin +riait dans les flacons. Baudelaire entra. Le marchand vint vers lui, +obséquieux, joyeux d'un client, attendant la commande. + +--C'est à vous, tout ce charbon? demanda-t-il. + +L'homme fit signe que oui, ne comprenant pas. + +--Et toutes ces bûches alignées? + +L'homme acquiesçait encore, croyant l'acheteur indécis. + +--Et cela, c'est du coke? c'est de la braise? Ils vous appartiennent +aussi? + +Baudelaire examinait avec soin toutes les marchandises entassées; puis, +dévisageant le charbonnier: + +--Comment? C'est à vous, tout cela! _Et vous ne vous asphyxiez pas?_ + +Des mystifications de ce genre (et on en raconte de nombreuses, plus ou +moins authentiques) étaient sans doute le résultat d'un entraînement, un +jeu de solitaire et d'incompris. A l'origine, Baudelaire dut y trouver +un moyen de se mettre en garde contre la bêtise qui aurait pu rire de +lui, ne le comprenant pas. Il prit l'avance et, le premier, se moqua. Ce +fut une sorte de légitime défense. + +Car, après avoir reconstitué l'âme foncière de ce poète, on songe: +«Comme il s'est trouvé en exil dans la vie! Il a marché vraiment parmi +des étrangers. Il n'a pas parlé la même langue que les autres. Sa +conversation naturelle devait paraître à beaucoup inintelligible ou +ridicule, ses raffinements de pensée et de langue ahurir autant que ses +mystifications.» + +C'est qu'il a considéré la vie au point de vue de l'Éternité. Il n'a pas +été pareil aux autres; il n'a pas été conforme, ce qui est le grand +crime, comme il disait lui-même. De là son destin maudit, son génie +insoupçonné, sa vie lamentable, en proie à l'affront, à l'ignorance, à +la pauvreté. + +Quel contraste avec l'existence féerique d'un Hugo qui, après soixante +années d'acclamations, est porté en triomphe dans la mort comme un héros +de Wagner! C'est que Hugo, Lamartine, presque tous les poètes français +du siècle, eurent une nature telle qu'ils ont pu véritablement _épouser +la foule_. + +Ses passions, ses tristesses, ses joies, ses croyances,--politique, +patrie, amour, tous les grands lieux communs de l'humanité, ils les ont +partagés. Chacun d'eux fut vraiment un «écho sonore» au centre de tout. + +Quant à Baudelaire, il est exceptionnel: il représente l'élite en face +du nombre; en regard des faits, il est la loi; il conçoit l'ordre de +l'Univers et méprise le désordre des événements. Lui est incapable à +jamais de pouvoir épouser la foule. Il est si différent d'elle, si +différent des autres,--et toujours égal à lui-même! Il est l'être +dépareillé. Il est unique de son espèce. Il est le grand célibataire, +ainsi qu'il est dit dans _Maldoror_ de l'Océan. Mais n'est-ce pas la +gloire de l'Océan de n'avoir point d'équivalent?--comme c'est aussi la +gloire de Dieu. Dieu est celui qui est le seul. Et l'on pourrait dire la +même chose de l'homme de génie. + + + + +LES GONCOURT + + +La collaboration des frères de Goncourt pour une seule oeuvre apparaîtra +dans l'histoire littéraire un fait unique et, en même temps, +extraordinaire, puisqu'ici le fait humain s'égala au fait divin: un +écrivain en deux Personnes, le mystère de la Sainte Dualité. Leur +renommée ne s'établit qu'avec peine. C'est le cas de tous les novateurs, +en art comme en religion. Ils n'ont autour d'eux, à l'origine, que les +douze disciples, qui conquerront le monde! Jules de Goncourt connut +seulement, lui, le Jardin des Oliviers, la sueur de sang, la mort +crucifiée... La difficulté du triomphe s'en augmenta. Pourtant on +reconnut que le mort était un dieu. Quant au survivant, qu'allait-il +advenir? Certes, sa vie était dépareillée; mais il avait gardé _leur âme +une_. L'oeuvre continua. + +Edmond de Goncourt se remit au travail, seul, menant plus haut une des +tours jumelles de cette cathédrale, tandis que l'autre demeurait +inachevée dans l'air. Il produisit alors une série d'ouvrages +personnels. Ce fut le récit même de la mort de Jules, dans le _Journal_, +d'un pathétique qui tire les larmes, d'une évocation qui va jusqu'aux +nuances de l'agonie sur le visage, jusqu'aux reflets des cierges et des +roses mortuaires dans les miroirs. Ce fut encore ce livre exquis: _la +Maison d'un Artiste_, écrit en un style qui se pique au jeu, s'exaspère, +lutte contre les modèles, se colore en estampes japonaises, s'affine ou +se trame en bijoux et en tapisseries du XVIIIe siècle. Enfin ce furent +quatre admirables romans nouveaux: _La Faustin_, _Chérie_, _la Fille +Élisa_, et surtout _les Frères Zemganno_, où se raconte allégoriquement +la vie des deux écrivains. On peut démêler ainsi le mystère de leur +collaboration. Ces deux clowns, dont l'un rêve «un nouveau tour», que le +plus jeune exécute jusqu'à ce qu'il s'en tue, c'est eux-mêmes. Pour +Nello il n'y avait rien de bien que ce que faisait Gianni. Car Nello, +l'aîné, avait la plus grande part dans la réflexion et l'action +intellectuelle. Le second se distinguait par un «balancement plus grand +de la pensée dans le bleu, plus bohémien de la lande et de la clairière +et, par cela, plus poète, mais plus paresseux d'esprit». + +Précieux renseignement. Nous avions le secret désormais de cette +association de deux hommes, l'un plus réfléchi, plus cérébral; l'autre +plus primesautier, dont la mère, à son lit de mort, avait joint les +mains pour la vie sans se douter qu'elle les joignait pour l'oeuvre et +en faisait des jumeaux de la gloire. + +Tout s'élucide maintenant: ils assemblaient de concert les matériaux, +les documents: puis écrivaient tour à tour ou ensemble, gardant le +meilleur de la version de chacun, fondant les deux textes souvent qui +étaient déjà presque pareils. Cette similitude est toute naturelle quand +on s'aime,--et qui s'aima mieux que ces deux frères? La ressemblance est +le signe même et le miracle quotidien de l'amour. On en vient à penser +ensemble, à penser la même chose. Est-ce que, au surplus, il n'arrive +pas que, même physiquement, les amants finissent par se ressembler? +C'est tout le secret de cette intime collaboration des Goncourt. +Eux-mêmes le constataient dans leur _Journal_: «Jamais âme pareille n'a +été mise en deux corps.» Ce n'étaient même plus deux âmes ressemblantes, +mais une seule âme en un double être. Et les objets entraient et +vivaient dans chacun et dans tous les deux à la fois, comme les objets +qui sont entre deux miroirs face à face. + + +Néanmoins dans la vie des _Frères Zemganno_ il apparaissait que Gianni, +l'aîné, avait surtout des «dispositions réflectives». C'est lui qui +sans cesse se trouva hanté par l'invention d'un «nouveau tour». Et il +n'est pas hardi d'affirmer que, dans la collaboration des Goncourt, +Edmond aussi fut principalement le novateur, celui qui toujours se +préoccupa de trouver, de créer. N'en avons-nous pas une preuve +catégorique dans la préface qu'il signe seul en 1879, où il annonce le +projet d'un roman qui se passerait dans le grand monde et qui aborderait +enfin «la réalité élégante»? Là est le succès pour les jeunes, +déclare-t-il, et non plus dans le _canaille littéraire_. N'est-ce pas +une nouvelle voie ouverte, celle du roman mondain, qu'il inaugure +lui-même ensuite, avec _Chérie_, et où devaient entrer, à son signe, M. +Paul Bourget et ses continuateurs. + +Cette préoccupation d'un «nouveau tour», d'un genre inédit, que Edmond +de Goncourt réalisait ainsi par son dernier livre, les deux frères +l'avaient eue dès le début et dès les premières oeuvres qu'ils signèrent +ensemble. + +Ils furent des inventeurs, et dans des domaines multiples. Nous ne +parlons même pas de leur résurrection du XVIIIe siècle; ni de leur goût +d'art, subtil et sûr, qui introduisit le japonisme en France. Nous +parlons surtout du roman dont ils apportèrent une formule neuve et où +ils infusèrent un élément nouveau: le _Moderne_. Déjà dans _Manette +Salomon_, qui paraît en 1867, Chassagnol s'écrie: «Oui! oui! le +moderne, tout est là!... Tous les grands artistes, est-ce que ce n'est +pas de leur temps qu'ils ont dégagé le Beau?» + +Or les Goncourt avaient commencé par aimer le XVIIIe siècle. + +Est-ce par aristocratie, amour d'une civilisation joliette, enrubannée +et poudrée, pitié pour celles dont le sang tacha les falbalas? + +Est-ce par atavisme, affinité avec ce grand-père de l'Assemblée +nationale et les autres ascendants qui furent des gentilshommes de +l'ancien régime? + + +Oui; mais ce fut aussi pour une autre raison, plus péremptoire et qui +décida de tout. Par elle s'explique leur oeuvre et la capitale +innovation qu'ils apportèrent dans le roman: les Goncourt _étaient nés +collectionneurs_. Or on n'est pas collectionneur par un penchant de +l'esprit, une aptitude mentale. Cette disposition est un phénomène +nerveux. Tous les collectionneurs sont ce que les physiologistes +appellent des «tactiles», ayant l'esthétique du toucher, et réceptifs +d'impressions d'art par le bout des doigts. Les Goncourt, de plus, +avaient la vue aussi sensibilisée que le toucher. Même ils commencèrent +par dessiner, faire de l'aquarelle, s'orienter vers une carrière de +peintres. Aujourd'hui encore ne comprend-on pas, à voir l'oeil +extraordinaire du survivant, cet oeil rond, vaste, comme taillé à +facettes par la lumière changeante, qu'il est un oeil merveilleusement +impressionnable, un oeil qui subit comme un attouchement le reflet des +objets, un oeil contre lequel est blotti un écheveau de nerfs +transmettant vite, en une télégraphie magique, l'impression de couleur +au cerveau, en même temps que les nerfs du tactile transmettent +l'impression de la forme? + + +Donc ils étaient nés collectionneurs. Et ils recherchèrent avec volupté +les bibelots, les dessins, les chiffons, les tapisseries, toute la +babiole, toute la gloriole du siècle défunt que leur aristocratie +aimait. + +Après le décor, ce fut le tour d'autres objets plus décisifs: livres, +manuscrits, papiers. Ainsi toute la vie du XVIIIe siècle renaissait +entre leurs doigts fureteurs... On se penche sur l'eau pour ne cueillir +que des fleurs, puis on s'intéresse aux crues, à la navigation, aux +herbes sous-marines. On entrevoit au fond, des barques sombrées, des +Ophélies dont on reconstituera la vie sentimentale avec leurs cheveux et +ce que disent leurs bijoux. + +Ainsi les collectionneurs furent amenés à écrire leurs _Portraits +intimes du XVIIIe siècle_, à en faire revivre toute l'histoire: l'amour, +la femme, l'art; non seulement Watteau, Latour, Chardin et les autres, +mais aussi les grandes dames, les actrices. Et tout cela, non pas +imaginé, deviné ou évoqué par soubresauts lyriques, à la façon des +autres historiens souvent visionnaires, comme Michelet ou Lamartine; +tout cela prouvé, documenté, établi, au moyen de mille petits papiers, +notes, correspondances, actes, pièces officielles, c'est-à-dire un +travail minutieux et colossal de deux peintres prodiges qui auraient +classé et tué des millions de papillons pour faire avec la poussière des +ailes leurs vastes pastels. + + +Par un procédé de collectionneurs, ils avaient été les historiens du +XVIIIe siècle. + +Par le même procédé de collectionneurs, ils furent les grands romanciers +de la seconde moitié du XIXe siècle. + +Et c'est en cela que consiste leur innovation décisive, leur originalité +foncière. Ils sont les historiens de nos moeurs. Le roman, grâce à eux, +n'est plus une fable, un agencement ingénieux d'aventures; c'est le +tableau même du temps. C'est ce que les historiens du siècle prochain +auraient fait, si eux-mêmes ne l'avaient pas tout de suite accompli. + +Les collectionneurs qu'étaient les Goncourt collectionnèrent des +documents sur leur propre temps. Et il ne s'agit pas seulement du décor +de ce qui n'est qu'un cadre: Paris, les boulevards, les ateliers, les +théâtres, etc.; il s'agit surtout de la façon de sentir, d'aimer, de +penser, de mourir, en un siècle de chemin de fer, de Bourse, +d'inventions, d'art quintessencié, de détraquements, d'électricité +nerveuse. Voilà le moment important de l'Éternité qu'il fallait fixer et +qu'ils fixèrent. Ils firent, dans la forme du roman, l'histoire +contemporaine des moeurs, des êtres, des choses. C'est ce qu'ils +appelèrent peindre le Moderne. Pour y réussir, ils eurent la chance de +posséder une éducation classique assez incolore. Homère et Virgile ne +les obsèdent pas. Leur antiquité, c'est le XVIIIe siècle tout au plus. +Ils ne vivent pas avec les morts. Ils sont attentifs seulement à ce qui +les entoure. + +Ils collectionnent des frissons, des gestes, des bruits, des nuances de +l'eau, des plis de vêtements, des cris de passion, des expressions de +douleur, des maladies, tout ce qui est la vie et la mort de leur temps. +Est-il étonnant, dès lors, qu'une seule page d'eux, au hasard, donne la +sensation et pour ainsi dire l'odeur de l'air du siècle? + + +Un jour, ce curieux artiste qu'est M. Félicien Rops nous disait que sa +grande ambition avait été d'exprimer le «nu moderne», le nu travaillé +d'hérédité anémiée, si différent des calmes torses d'un Corrège ou des +grasses chairs fleuries d'un Rubens, ce nu décadent qui doit se +percevoir, pour ainsi dire, sur un centimètre carré, comme un bout de +l'étoffe humaine éraillée par les siècles, non plus sensuel, ni sexuel, +mais plutôt raviné de vices héréditaires, marbré de péchés anciens, un +nu douloureux et mystique, où se devinent l'éternel regret de l'Eden et +surtout les détraquements de la névrose, l'épuisement du sang en de trop +chères délices... + +De même, sur un centimètre carré de la littérature des Goncourt, on +pourrait reconnaître le nu du siècle. Or, cela était inconnu dans le +roman, qu'on n'imaginait pas capable de ces résultats où s'accroît son +propre domaine. C'est-à-dire qu'il est devenu, grâce à eux, une sorte +d'oeuvre scientifique. L'affabulation consiste à arranger la réalité. +L'artiste dispose les acquêts du collectionneur. Le roman est aussi de +l'histoire. C'est une clinique tenue par un poète. Est-ce que Charles +Demailly, Germinie Lacerteux, Mme Gervaisais, Chérie, Renée Mauperin, ne +sont pas des passants et des passantes de notre époque, malades de la +maladie qui nous tourmente tous plus ou moins? Êtres impressionnables, +sensitifs, que la musique fait pleurer, qui aiment les fleurs et les +baisers tristes! Tous ces personnages sont des nerveux; ils sentent +s'étirer en eux le terrible écheveau, et sont frères en Notre Mère la +Névrose qui est la Madone de ce siècle. Des malades, dira-t-on! Mais ils +sont les malades d'un trop subtil idéal, d'une délicatesse trop docile +aux raffinements de l'art, de la musique, de l'amour, du clair de lune, +des fards et des piments. Les nerveux? Ils sont malades d'être trop +exquis. Ils expient pour avoir voulu se hausser aussi loin de l'homme +primaire que celui-ci est loin des animaux. + +Ce sont ces créatures rares qui vivent et souffrent dans les romans des +Goncourt. En elles se résume--puisqu'elles sont l'élite--l'histoire du +temps, ce temps fiévreux, orageux, nostalgique, que les Goncourt ont +enclos dans leurs livres. Ceux-ci sont des monographies sur les milieux +parisiens (puisque c'est là que le moderne atteint sa plus significative +intensité), comme il y a les monographies de Le Play sur les ouvriers +européens. Ce sont des travaux documentés qui évoquent le monde des +peintres, celui des hommes de lettres, le peuple, les hôpitaux, les +lupanars, les cirques, les salons. Sur chacun de ces milieux, les +écrivains ont «collectionné» un à un des documents, comme s'ils +n'étaient que les historiens des moeurs; voilà pourquoi l'anecdote a +toujours été réduite au plus strict, puisqu'il s'agissait moins de +raconter des aventures que de peindre des créatures contemporaines et de +fixer la Vie Moderne. + +Mais les Goncourt n'avaient pas seulement un tempérament de +collectionneurs et d'historiens. Ils avaient avant tout une nature de +poètes. Et c'est ainsi qu'ils n'ont jamais choisi que le _document +artiste_. Ceci est très important et ne s'applique pas seulement aux +détails mais à la conception même de leurs romans. C'étaient des +imaginatifs aussi, féconds et puissants, qui prirent soin d'agrandir le +sujet de chaque livre par des inventions personnelles. Le point de +départ en est toujours minime: une simple anecdote d'hôpital racontée +par Bouilhet est le germe d'où sortira l'admirable _Soeur Philomène_; la +vie d'une domestique, libertine et hystérique, leur fera imaginer le +type compliqué, la figure inoubliable de Germinie Lacerteux. Et ils ne +s'en tiennent pas au simple sujet; ils prirent soin également de +l'ennoblir par quelque idée générale qui le grandit au-delà de lui-même; +non pas une idée sociale, ou religieuse, ou morale, laquelle n'est +d'ordinaire qu'un lieu commun et ne convient qu'aux romanciers +vulgaires, mais une _idée artiste_ couronnant l'oeuvre d'un nimbe de +pensée souveraine, la surmontant d'une tour qui, au-dessus des +documents, des matériaux, des pierres touchant le sol, règne dans l'au +delà du ciel et y sonne des heures d'éternité à un cadran comme un clair +de lune qui chante! + +En veut-on des exemples? Dans _Manette Salomon_, il ne s'agit pas +seulement d'une étude du monde des peintres, ni même de la thèse que la +femme nuit à l'art, détourne à son profit les sources vives de +l'inspiration, les tarit contre son sein incertain comme le sable. Les +Goncourt dressent bien au-dessus du sujet le thème du Nu, extasiement +des yeux de peintres, caresse et lumières, brûlure aussi, idole de chair +qui demande des coeurs saignants en ex-votos et des colliers de larmes. + +Dans _Madame Gervaisais_, il y a aussi agrandissement au delà de +l'histoire d'une vie. D'abord, l'influence d'une ville sur une âme. Les +pierres _parlent_, les pierres de Rome où il y a de la poussière des +siècles, de l'encens invétéré. Et puis, une autre idée dominante, qui +est admirable et d'un symbolisme latent: l'héroïne meurt de trop de +beautés, de trop d'émotions délicieuses, du rêve touché, d'avoir presque +levé le voile d'Isis. + +Enfin, dans les _Frères Zemganno_, ne s'agit-il pas moins de la destinée +de deux clowns, du curieux milieu des forains et gens de cirque, que de +deux écrivains unis pour l'oeuvre de gloire et que la mort sépare +derrière ce texte emblématique? + + * + * * + +Mais ce n'est pas uniquement leur conception neuve du roman qui assure +la grandeur des Goncourt. C'est en même temps leur style, neuf aussi. +L'un et l'autre importent pour réaliser un «nouveau tour», à l'instar du +Gianni des _Frères Zemganno_. Il faut encore «l'effort d'écrire +personnellement», comme a très bien dit Edmond de Goncourt lui-même. +Oui! une «écriture artiste», et de plus une écriture qu'on fasse sienne, +tout de suite reconnaissable et qui donne à notre art comme une +identité. C'est ce que Joubert, dans une lettre à Chateaubriand, +appelait «avoir son propre ramage». + +Or qui s'est créé un style plus personnel, unique, que les Goncourt? +C'est là-dessus qu'on les chicane. Déjà Gautier disait en parlant de +maints critiques et de la foule: «Le style _les_ gêne». Et il ne faut +pas chercher d'autres raisons à certaines résistances vis-à-vis des +Goncourt et à l'expansion lente de leur oeuvre, trop écrite pour être +jamais tout à fait populaire. + +Dans leur style encore, se reconnaît bien la marque du moderne. Est-ce +qu'il ne fallait pas, pour une humanité nouvelle, une nouvelle langue? +La leur est adéquate; elle est bariolée, capiteuse, aiguë, retorse, une +langue avec des chiffons, du nu, des bijoux; une langue comme une foule; +une langue truffée d'argot, de termes d'ateliers et de coulisses, de +termes techniques (leur nature de collectionneurs devait les mener à +collectionner aussi des mots). Littérature de luxe, fardée et maquillée, +pourrait-on dire, dont le style est bien le visage de la vie moderne, +ajoutant du rouge, du noir, du bleu, des poudres et toute une chimie de +couleurs pour exaspérer son charme de décadence, sa pâleur de nerveuse +qui exigea trop de la vie et d'elle-même. + +Ah! qu'il y a loin de la santé rose et calme des littératures +classiques! Mais est-ce que la littérature d'une civilisation avancée ne +doit pas avoir, comme celle-ci, sa beauté de nuances et d'artifices, ce +qu'on pourrait appeler son charme de maladie, avec un rose fiévreux aux +pommettes, qui a le ton du rose des couchants? + +Qui prétendra la forêt plus belle au printemps, quand toutes les +feuilles sont d'un vert unifié et, partant, monotone? Or, la langue est +une forêt, disait déjà Horace. Notre littérature, aujourd'hui, touche à +son automne; et n'en est-elle pas autrement somptueuse, avec ses +millions de feuilles multicolores, qui sont du bronze, du sang, de la +chair d'enfant, de la lie, de l'or, du fard,--palette prodigieuse avec +laquelle il nous faut exprimer la fin de siècle où nous vivons. + +C'est ce qu'on fait les Goncourt. Ils ont écrit--comme on peint:--à +petites touches menues, accumulées; les mots se superposent, les +épithètes se surajoutent, pour produire le ton, évoquer l'objet, camper +le personnage, créer l'atmosphère. + +Combien différente, l'ancienne manière d'écrire! «Ils ont rompu, +déclarait Banville, avec les pompeuses fadeurs de ce style soutenu qui, +ainsi que le disait Michelet, étouffe, écrase lourdement, depuis deux +siècles, la France de Rabelais, d'Agrippa d'Aubigné, de Régnier, de La +Fontaine.» Et il ajoutait pittoresquement qu'ils pourraient s'installer +avec cette enseigne: _Au Magasin des Images neuves_. + + +Car ce sont surtout des écrivains d'images, comme tous les grands +écrivains, principalement dans notre siècle qui aura produit avant tout +une littérature de sensations. Or, une littérature de sensations est +naturellement une littérature d'images. Celle du XVIIIe siècle, et même +de la première moitié du nôtre, avec Stendhal, Mérimée, Benjamin +Constant, n'est qu'une littérature d'idées, une prose abstraite +appliquant ses plis raides et incolores sur des pensées, des arguments +de raison ou de sentiment. + +Tout à coup, Chateaubriand inaugure la littérature de sensation. Et tous +les grands écrivains vont le suivre. Chateaubriand ici est précurseur, +avec quelques phrases topiques, comme lorsqu'il dit, à propos de +bestioles vues en Amérique, dépérissant parmi le soir tombant, dans une +mare tarie, «qu'elles dégageaient une fine odeur d'ambre gris». Curieuse +sensation d'un odorat enfin aiguisé et qui établit des analogies +imprévues. Les sens désormais sont ouverts. Précieux élément de +nouveauté. Chaque sens sera une fenêtre qui laisse apercevoir un nouvel +Univers. Non seulement les sens sont ouverts, mais on découvre qu'ils +communiquent; et c'est Baudelaire, qui, par ses «correspondances», dont +l'ivresse du haschisch lui fut la révélation, nous initie à toute une +série nouvelle de sensations, et par conséquent d'images: + + Il est des parfums frais comme des chairs d'enfant, + Doux comme les hautbois, verts comme les prairies... + +Les Goncourt apportent leur contribution dans ce grand renouveau. Ils +ont écrit: _Idées et Sensations_. Ce pourrait être le titre de toute +leur oeuvre. Eux aussi possèdent enfin _l'éducation esthétique des +sens_. Mais, chez eux, c'est l'oeil qui prédomine; littérairement, ils +apparaissent surtout un oeil, une rétine merveilleusement sensitive, un +perspicace oeil de peintre, qu'ils furent à l'origine, et ils vont +rendre avec des mots tout le plus ténu et le plus fugitif des nuances +d'êtres, de ciels, de décors, de passions. N'est-ce point comme un +tableau de Claude Monet, cette «grande église ténébreusement violacée +sur l'argent blafard du couchant»? Ils furent des écrivains +impressionnistes, avant même qu'il y eût des peintres impressionnistes. + +Et cette sensibilité de la vue ne leur atténuait point celle de l'ouïe. +La peinture de la phrase, chez eux, n'empêchait point le sens de sa +musique. «La soirée frissonnante du friselis des feuilles», n'est-ce +point une subtile allitération, comme celles où se complurent de récents +poètes, préoccupés d'instrumentation, et que les Goncourt réalisaient +bien auparavant avec le goût infaillible et l'instinct des grands +écrivains? + +Que de combats avec la phrase et le mot pour ces accomplissements +magnifiques! Ah! ils les ont connues, ces affres dont gémissait le grand +Flaubert! Et, de cette lutte, Jules de Goncourt tomba énervé, brisé à +trente-neuf ans, tué, _mort à la peine du style_, comme l'a écrit le +survivant. + +Mais que de joies aussi! Ils les ont racontées, ces solitaires ivresses, +«ce double et trouble transport cérébral», cette joie nerveuse de +l'oeuvre en train qui leur coupait l'appétit comme un chagrin et leur +donnait, sur les pavés, l'impression de marcher sur un tapis. Admirables +et émouvants aveux! Qui aima plus la littérature? Ce fut vraiment pour +eux un amour. L'enivrement d'écrire, pour les artistes de race, est +comme l'enivrement d'aimer. + +O bonheur d'une telle passion pour les Lettres sur qui les années ne +peuvent rien! Et c'est ainsi qu'Edmond de Goncourt apparut jusqu'au +bout, militant, inspiré, fécond, faisant jouer des pièces, poursuivant +son _Journal_, entreprenant une vaste histoire de l'Art japonais +commencée par _Outamaro_, _Hokousaï_, et qui devait se poursuivre par +l'étude d'autres peintres, de laqueurs, de sculpteurs, de brodeurs, de +potiers. On aurait dit qu'il était dans le cas de cet Hokousaï lui-même, +dont il avait publié la vie et qui, à un âge pareil, faisait encore de +nouvelles conquêtes d'art, pénétrait dans le monde magique des oiseaux, +des planètes, signant ses dessins: «Hokousaï, _vieillard fou de +dessin_.» Edmond de Goncourt fut, lui, le _vieillard fou de +littérature_, jusqu'à cette heure suprême où la mort le réunit enfin à +son frère Jules dans le même tombeau et aussi dans la même immortalité, +cette vie sans date où ils se survivront--jumeaux de la gloire! + + + + +STÉPHANE MALLARMÉ + + +Il faut souvent recourir à des éléments extérieurs: une maison, un +portrait, un bibelot, pour reconstituer, élucider tout à fait la +physionomie d'un grand homme, qu'il s'agisse d'un conquérant ou d'un +poète. L'iconographie surtout est précieuse ici. + +Est-ce que le _Napoléon au Pont d'Arcole_ par Gros n'explique pas tout +le jeune chef d'armée, piaffant de génie, ivre de gloire, comme le +_Sacre_ par David précise l'ordonnateur qui classifie, discipline sa +cour comme un code, se hausse aux pompes emphatiques d'un nouvel Empire +romain? + +Or de Mallarmé nous avons aussi deux portraits significatifs, qui +portent chacun la signature d'un maître. L'un, plus ancien, par Manet, +qui nous montre le poète assez voisin de nous encore, les traits +vivement arrêtés, une moustache drue coupant le visage méditatif, et +l'embrouillamini d'une vaste chevelure. Quelque chose d'inquiet et +d'inquiétant, le visage soufré d'un orage intérieur, l'air foudroyé +d'un Lucifer en habit moderne, comme le Baudelaire jeune peint par de +Roy. + +Puis voici l'autre portrait, récent, par M. Whistler, où le visage s'est +estompé, ouaté. Le bleu très tiède des yeux s'embrume. La moustache +aérée s'est fondue avec une barbe courte, en pointe, qui grisonne, et +met un floconnement d'hiver au bas de ce visage qu'on regarde comme un +reflet, qui semble être vu dans un miroir, vu dans l'eau. C'est le poète +comme il subsiste dans la mémoire, déjà en un recul, hors du temps, tel +qu'il apparaîtra à l'avenir. A peine un geste de la main plus achevé et +qui le rattache encore un peu à la vie, ce geste contourné, d'une +inflexion qui lui est particulière pour tenir la cigarette ou le cigare, +fumeur continuel qui ne veut pas cesser une minute de mettre de la fumée +entre la foule et lui. Ainsi il s'isole, s'éloigne de la vie, appartient +tout au Rêve. + + +«Un homme au Rêve habitué...», a-t-il dit de lui-même au seuil de la +conférence--il faudrait dire l'oraison funèbre--qu'il consacra a son +fidèle ami Villiers de l'Isle-Adam. + +C'est cet homme du Rêve que M. Whistler a exprimé, c'est l'auteur +visionnaire, énigmatique, de l'_Hérodiade_ et de l'_Après-midi d'un +faune_, tandis que le portrait de Manet concorde bien avec le sensitif, +tragique et exaspéré coloriste des _Fenêtres_ et de l'_Azur_: + + «Je suis hanté! L'azur! L'azur! L'azur! L'azur!» + +Or, ici encore, ce sont les éléments extérieurs qui vont nous faire +mieux comprendre l'oeuvre. Ce cri d'une cervelle près d'éclater sous la +cruauté d'un bleu implacable, c'est le poète jeté en plein Midi, allant +vivre à Avignon durant des années (envoyé par l'Université), au sortir +des brumes, des grises fantasmagories de Londres où il avait couru, +sitôt adolescent et libre. Là, de secrètes affinités, la loi de son +oeuvre encore muette, sa meilleure destinée, l'avaient tout de suite +aimanté. Il fallait qu'il se perfectionnât dans la langue anglaise, +parce qu'il était voué à nous donner un jour ses admirables traductions +de Poë, parce que surtout il devait allumer son âme à cette âme un peu +jumelle... Poë avait donné la vraie formule pour le poème: «Il faut une +quantité d'esprit suggestif, quelque chose comme un courant souterrain +de pensée, non visible, indéfini...» + +Cela équivaut à dire qu'il faut que le poème donne à rêver sur un sens à +la fois précis et multiple; ou encore qu'il ait en même temps plusieurs +sens superposés. C'est peut-être ce qui caractérise le plus sûrement les +grandes oeuvres. Ce signe se trouve dans Poë. Il se trouve aussi dans +Ibsen dont les drames ont également ce «courant souterrain»; et voilà +pourquoi ils captivent à la fois le public ignorant et les artistes. Il +y a dans eux, en réalité, deux pièces parallèles: l'une qui semble un +drame ordinaire, un drame de la réalité et de la vie, se passe de +plain-pied avec les âmes des spectateurs; l'autre, flottant dans les +limbes de l'inconscience, le clair-obscur du mystère, ténèbres animées, +brumes où on discerne la vie sous-marine de l'oeuvre, où l'on voit comme +les _racines des actes_ et qui n'est visible que pour les initiés et les +voyants. + + +Mallarmé, lui aussi, dans ses poèmes a tenté de suggérer le mystère et +l'invisible. Or, pour suggérer une chose, il faut surtout ne pas la +nommer. Aussi Mallarmé dit: «Je n'ai jamais procédé que par allusion.» + +Cela ne va pas toujours sans des obscurcissements, parfois volontaires. +Les excessifs raccourcis d'idées et d'images auxquels il se complait +créent une optique spéciale. En tous cas, il est arrivé ainsi à faire de +la poésie sobre, après tant de délayage et cette emphase déclamatoire, +cette éloquence de strophes brandies qui est la mauvaise habitude +héréditaire de la poésie française. Voici de la quintessence, le suc +essentiel, un sublimé d'art, et, dans un flacon d'or pur, très peu +d'essence--assez pour parfumer un siècle!--faite avec des millions de +fleurs tuées. C'est une poésie de rêve, si différente de ces redondantes +mélopées qu'on appelle la poésie lyrique, où, sans cesse, la tradition +se maintint. + +C'est pourquoi il faut à ce poète-ci apporter des yeux neufs qui ont +laissé se démoder en eux le souvenir de tous vers lus. Les mots chez lui +n'ont pas leur sens ordinaire. Est-ce que les mots ne sont pas fanés +comme des visages? Mettons les mots en un tel éclairage qu'ils aient +l'air fardé; et nous créons ainsi l'apparence d'une nouvelle langue, qui +sera maquillée, faisandée, une vraie langue de décadence, conforme aux +temps où nous sommes. Pauvres mots, qui ne disent plus rien, exténués du +même sens proféré. Donc que les mots se taisent; le poète ne les +considère plus que comme des signes qui, par la contexture, par la place +occupée, par leur mariage avec tel autre précédemment haï, évoquent des +sensations vierges, des sens imprévus. Tout est ellipse, tropes, +inversions, déductions spécieuses, gestes convexes, reflets, dans des +miroirs, de jardins qu'on ne voit pas. Parfois la condensation reste +claire: + + Mon âme vers ton front où rêve, ô calme soeur, + Un automne jonché de taches de rousseur... + +Parfois le sens s'enchevêtre, s'assombrit. Une série de vocables rares, +d'une lumière inquiétante et trouble, jonchée de pierreries uniques dont +la signification n'est pas donnée, pour laisser rêver à quelque collier +désenfilé de morte ou à quelque couronne, victime d'un rapt ancien, dont +l'or s'est évaporé pour des crimes... + + +Mais n'importe! Est-ce que le diamant n'a pas aussi des feux seulement +intermittents: goutte de lumière, bue a chaque instant; clarté tournante +d'un petit phare dans la nuit; étoile qui clignote... + +Et les poèmes de Mallarmé sont aussi des énigmes de couleur, ce dont la +légitimité se prouve, dit-il lui-même, par ce fait que «en écrivant, on +met du noir sur du blanc», comme le mystère sur l'évidence. + +Quelques-unes des causes qui font ces admirables poèmes un peu rétractés +et hermétiques, c'est, par exemple, la suppression fréquente de +l'article, de la ponctuation, de toute conjonction. La syntaxe aussi est +retorse, renversée, s'influence de la construction anglaise. + +Car--nous le voyons de plus en plus--Mallarmé doit beaucoup à +l'Angleterre: son goût du rêve, de l'au delà, son esthétisme, sa syntaxe +enfin, sans compter son désir d'introduire partout l'art dans la vie qui +provient de cette merveilleuse renaissance de l'art industriel en +Angleterre, à laquelle collaborèrent Rosetti, Morris, Crane, tant +d'inventifs et précieux artistes. Mallarmé y devait songer pour la +France. Naguère il fonda et rédigea seul un journal qui s'appelait _La +Dernière Mode_, où étaient promulgués les lois et vrais principes de la +vie tout esthétique, avec l'entente des moindres détails: toilettes, +bijoux, mobiliers, et jusqu'aux spectacles et menus de dîners. La poésie +aussi, il rêverait de la faire entrer dans la vie, qu'elle s'inscrivît +aux murs des appartements, aux vaisselles, aux bibelots; il lui arriva +d'en orner des éventails, l'éventail qu'il a si magnifiquement dénommé +«l'unanime pli» + + Dont le coup prisonnier recule + L'horizon délicatement. + +Dans ces vers de grâce suprême, nous retrouvons (toujours pour expliquer +l'oeuvre par les milieux et les éléments extérieurs, selon la théorie de +Taine) l'esprit très ataviquement et foncièrement français de Mallarmé. +Hérédité de longue date, car ces lointains ascendants étaient ici de +hauts fonctionnaires, et quelques-uns avaient déjà commerce avec le +livre, tel celui qui fut syndic des libraires sous Louis XVI et dont le +nom se retrouve au bas du privilège du Roi, dans cette édition +originelle du _Vathek_ français de Beckford, que le poète réimprima, +avec le portail d'une préface neuve. Lui-même naquit à Paris en 1842, +dans une rue qui s'appelle aujourd'hui passage Laferrière; et il est +naturel, dès lors, qu'il apparaisse ainsi, par aboutissement, si tout à +fait «vieille France». Il a gardé la bonne grâce, une politesse infinie +d'ancien Régime, une légèreté à manier la conversation, et quelle +conversation plus lumineuse et florissante que la sienne: cristal et +roses! Toute la jeune génération littéraire l'a écouté comme un +précurseur, comme un mage. Une voix savoureuse. Des gestes d'officiant. +Et une parole inépuisablement subtile, anoblissant tout sujet +d'ornementations rares: littérature, musique (il adore Wagner), art, et +la vie, et jusqu'aux faits-divers, découvrant entre les choses de +secrètes analogies, des portes de communication des couloirs cachés. +Ainsi l'Univers se recrée dans le poète. L'Univers est simplifié +puisqu'il le résume à du rêve, comme la mer se résume, dans un +coquillage, à une rumeur. Quelle ingéniosité sans fin, quelles +trouvailles incessantes! + + +C'est surtout de la poésie que Mallarmé a discouru, avec exquisité et +autorité, orientant les esprits, dogmatisant, approuvant avec des +réserves ce que le jeune groupe des Décadents et des Symbolistes allait +introniser dans la poésie séculaire. + +«Il ne faut toucher que par moments au grand orgue de l'alexandrin», +reconnaissait-il à son tour. + +Pourtant, pour sa propre oeuvre jusque dans ses plus récents vers, il se +garda d'aucune innovation, maintint intacte toute la tradition quant aux +mètres, aux césures, aux rimes. Son vers est un vers classique, pour +ainsi dire. + +C'est que la forme, en vérité, est question toute personnelle, +changeante et secondaire. Mais il comprit pour lui-même, et enseigna, +que le propre du vers est d'enclore uniquement le Rêve. De là sa grande +influence à un moment où la Poésie en venait à rimer des contes, les +anecdotes de la vie, de l'histoire, de l'amour. Or la poésie est «la +langue d'un état de crise», proclama Mallarmé; elle ne doit pas vouloir +servir à tout, être employée continuement. + + +Ces parfaits enseignements, une vie d'une noblesse, d'un +désintéressement admirables, ont valu à Mallarmé--outre son +oeuvre--d'être salué par les écrivains nouveaux comme leur Maître et un +chef d'École. + +Influence glorieuse, encore qu'elle soit forcément passagère, car sans +cesse les esprits dérivent, évoluent, se déprennent, changent, vont +ailleurs, comme les vagues dans la mer! + +En dehors de ce fait momentané, il y a un fait éternel: c'est la beauté, +que nul âge ne fanera, de quelques-uns de ses poèmes: Les _Fleurs_, +l'_Apparition_, l'_Hérodiade_, l'_Après-midi d'un faune_, et aussi de +quelques poèmes en prose, si miraculeusement parfaits: _Plaintes +d'automne_, _Frissons d'hiver_, _Le Phénomène futur_--c'est-à-dire +presque tout le volume qu'il a appelé joliment _Florilège_, en triant et +publiant ainsi quelque chose comme la définitive Anthologie de lui-même, +sa flore choisie. Et c'est une flore, en effet, d'un art souverain et +durable, faisant suite aux _Fleurs du mal_ de Baudelaire. Celles-ci +étaient déjà des fleurs de décadence, germées du bitume parisien, +bouquet sentant le soufre et le sang, floraison satanique et cruelle, +fleurs nées la nuit, mais quand même naturelles encore. + +Les poèmes de Mallarmé sont des sensitives de serre, de la serre chaude +d'un cerveau en fièvre, plantes à la croissance artificielle et +violentée, fleurs de chimie, fleurs comme écloses d'un miroir, rares +orchidées qui contiennent tout le Rêve en leur forme équivoque, aux +interprétations diverses, et dont on ne sait si elle est un sexe ou un +bijou. + + + + +LES ROSNY + + +Les Rosny ont renouvelé le cas des Goncourt, une collaboration +fraternelle non moins féconde et déjà glorieuse aussi. + +Pour les Rosny, il paraît que les romans du début appartiennent +uniquement à l'aîné; mais c'est là un triage que l'avenir ne fera pas et +qu'eux-mêmes, par leur signature unique, nous convient à négliger. Il +est donc permis de considérer leur oeuvre comme d'un seul écrivain. +Disons alors que les Rosny sont _un_ romancier d'admirable talent. + +En quoi furent-ils originaux et vraiment des apporteurs de neuf? Voici. + + * + * * + +Au fond, dans beaucoup de romans, il s'agit simplement d'une anecdote. +C'est une pièce que l'auteur joue, dont les personnages ont été taillés, +habillés par lui, sont des marionnettes où l'on entend sa voix. Guignol +pour grandes personnes! Tantôt le drame ou la comédie est d'imagination +pure, tantôt il est copié plus ou moins sur la réalité (roman romanesque +ou naturaliste); mais toujours le rectangle de la scène termine le jeu +géométriquement. + +Avec les Rosny, l'art s'élargit. Le théâtre est de plein air. Plus de +portants, de décors peints, tout le mensonge et toute la machination. Et +plus ces fils simples faisant mouvoir les personnages, et qui +n'aboutissent qu'aux mains d'un metteur en scène plus ou moins adroit. +Les êtres vivent, marionnettes quand même, pauvres marionnettes +humaines, plus infimes encore, mais plus tragiques, tenus par des fils +toujours, mais des fils autrement émouvants, ceux des Forces et des +Lois, ceux qui relient les créatures à la prodigieuse télégraphie +aérienne, aux astres, aux semences de l'air, aux perles de la mer, aux +cyclones aveugles, aux infiniment petits, aux embûches, à la mort +toujours en route... Ainsi ils vivent, les frêles personnages du livre +(et nous avec eux), d'une vie englobée dans l'immense gravitation +cosmique. Chaque livre, dès lors, est plus qu'un roman; c'est en même +temps le roman du règne animal et végétal; c'est un microcosme de +l'univers. Si telle femme sanglote à la lune, on sent bien qu'elle subit +la même loi que l'Océan dont la poitrine halète à l'unisson de la +sienne. La lune l'influence comme lui, et c'est d'elle que dépend la +marée rouge de son sang. + +Tout est en communion dans la nature. Universel enchaînement! Forces +surplombantes et inéluctables! Molécules fraternelles! C'est ce que les +Rosny font sentir dans leurs oeuvres. L'imagination ici se limite par la +science, mais s'étend jusqu'à elle, comme un continent jusqu'à la mer. +Or même dans l'intérieur des terres on sait, on devine, on entend, la +grande pulsation lointaine des marées inexorables. Chez les Rosny aussi, +autour des créatures il y a la création. De cette façon, le roman +représente la vie intégrale, telle que peut la concevoir, telle que +_doit_ la concevoir un cerveau qui a reçu une éducation scientifique... +Les personnages ne sont plus indépendants. Ils sont enveloppés, +rattachés à la vie totale, à l'ensemble vertigineux de l'univers, +petites lumières frêles dans un immense déploiement capricieux, vibrants +organismes en proie aux forces, aux combats, aux conflits de la faim et +de l'amour, aux ivresses du sang rafraîchi par des proies et par +l'avril. + +Drame éternel et monotone que ce drame de l'univers, soumis à la +fatalité... Aux deux bouts de leur oeuvre comme aux deux bouts de +l'histoire, les Rosny nous montrent le triomphe du fort, l'imagerie +lamentable de la théorie darwiniste et la société non moins cruelle que +la nature. Car, après nous avoir évoqué dans leurs étonnants paysages +et scènes préhistoriques le pauvre cerf élaphe, poursuivi par le lion, +par le _felis spelæa_, puis broyé et dévoré, ils nous montrent, aussi +épouvantée et apitoyante que le cerf élaphe, la pauvre Nelly en fuite +dans ce Londres actuel où la traquent d'autres monstres, la faim, la +prostitution. + +Toujours la même angoisse dans l'éternelle gravitation: le vertige du +ciel, par-dessus soi; la terre finale, par-dessous; et, tout autour, les +tableaux naturels: l'eau, les herbes, les pollens d'amour, le poison +caché, la mort qui rôde, mille embûches parmi les fleurs, la +désagrégation, un va-et-vient de molécules dont nous sommes, pour une +minute anxieuse, l'éphémère colonie! + + * + * * + +C'est déjà beaucoup que cette conception scientifique du roman, +c'est-à-dire ne voir les êtres--dans le livre comme dans la vie--que +liés à tout le ténébreux mécanisme du cosmos. Ceci, au fond, constituait +la dernière application de la méthode naturaliste. Voir scientifiquement +des types et des caractères n'est pas autre chose que les voir plus +juste et dans la vérité absolue. C'est du réalisme transcendantal, +poussant sa formule jusqu'à l'évidence des mathématiques et des +analyses intégrales. + +Déjà, auparavant, le réalisme en peinture, désireux de faire vrai, de +voir juste, de fixer le ton exact, eut recours à la science aussi. +L'école impressionniste et celle du pointillé ont emprunté aux +expériences de Rood, aux études de Chevreul leur technique du ton +simple, du ton fragmentaire, pour éviter tout acheminement vers le noir +et fixer mieux sur les toiles la lumière. Or vouloir rendre la lumière, +c'est vouloir faire vrai. C'est encore du réalisme. Et M. Claude Monet +avec Seurat dérivent logiquement de Courbet par Manet. + +La peinture en est restée là. Le roman, appuyé sur la science, aurait pu +n'aboutir aussi qu'à cette étape; la science, avec son surplus +d'enquête, eût engendré simplement, dans ce cas, un réalisme supérieur. +Le roman, ainsi que la peinture, aurait désormais présenté, non plus les +êtres isolés, mais aussi le milieu où ils s'agitent, _leur atmosphère_, +sans rien de plus cependant. + +Or il s'est fait que les Rosny, en même temps qu'un esprit de science et +de généralisation, possédaient les dons du poète, et, du coup, ils +agrandirent cette conception scientifique de la vie aux proportions +d'une sorte de foi lyrique et de culte ébloui. + +On peut dire qu'ils ont créé dans la littérature un _merveilleux de la +science_. + +Théodore de Banville avait coutume de dire qu'il n'y a pas de grande +oeuvre sans merveilleux, et il citait toujours, tel qu'un exemple +mémorable, l'_Atta Troll_ de Henri Heine. + +Oui, mais comment inventer un merveilleux nouveau? + +L'antiquité eut son admirable mythologie, fables enchanteresses, Olympe +radieux, ciel rose et or, où somnolaient les Immortels, océans vierges +d'où émergeaient des déesses de qui les chevelures gardaient +l'ondulement des vagues. + +Le merveilleux chrétien, lui, est sublime, et Chateaubriand en dégagea, +dans le _Génie du Christianisme_, l'éternel enchantement. + +On trouve dans les oeuvres des Rosny, dans la _Légende sceptique_, dans +les _Xipéhuz_ et même dans leurs romans de moeurs modernes, ce qu'on +pourrait appeler un merveilleux de la science: décors quasi surnaturels, +féerie inaccessible, prestiges occultes, musique des sphères, conciles +d'astres, Forces de la nature, Lois d'airain aussi inexorables que les +anciens dieux, et qui sont comme les visages changés et sans nom du +Destin. + + * + * * + +Renouveler le roman par une conception scientifique de la vie, en +mêlant les théories de Darwin aux inventions de l'imagination, voilà +pour la beauté littéraire de l'oeuvre des Rosny. Celle-ci a aussi une +beauté philosophique. Elle ne conclut pas nécessairement à une +philosophie fataliste. Et nous allons voir comment il en sort une morale +ingénieuse et admirable. + +Dans ces romans de la vie collective, une part est laissée à l'énergie +individuelle, toute réduite, il est vrai, circonscrite, en proie à des +lois mystérieuses, à des instincts, à la maladie, à la duplicité, aux +pièges de l'ignorance. + +N'importe, c'est précisément parce que nous ne sommes plus en lutte +seulement avec nos semblables ou avec nous-mêmes, comme en d'autres +romans, contrariés uniquement dans nos amours, notre ambition, nos +appétits, mais livrés à des forces autrement redoutables, aveugles, +implacables,--c'est pour cela que les Rosny s'émeuvent d'une telle pitié +miséricordieuse dont le halo accompagne tous leurs personnages... Avec +quel apitoiement ils disent: «Le pauvre être humain!» Comme ils le +montrent disputant au sort quelques minutes d'ivresse, assis au bord de +sa courte joie à l'eau vite tarie où son image chavire... + +De là cette bonté qui est partout en leurs livres et y bat comme un +coeur caché. Bonté qui va être bientôt contagieuse. + +Dans _Nell Horn_, Juste s'embarrasse de Nelly pour ne pas laisser +derrière lui une victime, une épave dans cet océan du Londres moderne +aux millions de lumières dardées sur elle comme des yeux de vice... Il +se souvient du cerf traqué dans les paysages de la préhistoire... + +Ailleurs, c'est _Valgraive_, le mourant qui cherche à faire durer après +lui sa volonté miséricordieuse, et donne sa femme à l'ami qui l'aime, en +taisant par bonté ses jalousies préventives, ses révoltes, toutes les +suggestions du mal qui l'empêchent de se réaliser en la beauté du bien. + +Dans l'_Impérieuse bonté_, c'est l'amour du prochain sous toutes ses +formes. Dans _Marc Fane_, il ne s'agit plus de la bonté individuelle, +mais d'un idéal qui s'étend, cette fois, au delà du cercle d'or de la +lampe et des êtres familiers. Marc Fane, le télégraphiste ambitieux, le +possibiliste fraternel et utopique, rêve un dévouement lointain, +général, _socialiste_ (au sens étymologique du mot). C'est sur la +société elle-même qu'il s'apitoie, sur tout ce qui souffre, se débat, +convoite, apôtre illuminé de la bonté, cherchant à canaliser la marée +révolutionnaire qui monte, pour ne pas qu'il y ait plus de bris, de +heurts et de douleur. + +Et il ne s'agit pas ici de pitié, cette pitié russe de Tolstoï et de +Dostoïewsky, qui dérive d'une morale admise _a priori_ et sur laquelle +les actes se modèlent. De même la charité et l'amour du prochain dans +toute religion chrétienne. Les Rosny ne partent pas d'une morale basée +sur une foi; ils _aboutissent_ à une morale... L'altruisme ne descend +pas d'un principe divin: il monte d'un constat humain. Leur philosophie +évolutionniste et darwiniste engendre quand même une morale, ce qu'on +pourrait appeler une _morale de l'espèce_. Altruisme des naufragés de +_la Méduse_! Parmi cette vie incertaine, parmi cet univers dramatique, +il faut une expansion, un accord, la protection des petits, le secours +aux mal armés, dans une communion des êtres où la force ne voudra plus +que collaborer avec la faiblesse pour la compléter en une unité de +défense efficace. + +C'est ainsi qu'en face des Digui, des Lesclide, des ambitieux, des +hommes de proie de leur oeuvre, il y a Juste, Valgraive, Honoré Fane, +Jacques, Gouria, ceux qui pratiquent cette féconde solidarité humaine, +afin de combattre l'aveugle et dure nature. Mais les Rosny ne cessent +jamais d'être artistes; nullement prêcheurs ni «moralistes», ils n'ont +envisagé la bonté que comme un élément de beauté, quand ce sont les +forts qui sont bons, n'usant de leur force que pour les faibles, et +rétablissant ainsi un peu d'harmonie, c'est-à-dire un peu d'esthétique +parmi le brutal drame humain, puisque la beauté est dans l'ordre. + + * + * * + +L'oeuvre des Rosny, comme celle de Flaubert et de presque tous les +grands écrivains, a ceci de curieux qu'elle peut se diviser en deux +groupes très distincts, deux voies parallèles, quittées, reprises et +menées de front. D'un côté, des romans de moeurs, de documents, de +modernité: _Nell Horn_, le _Bilatéral_, le _Termite_, sans compter ces +romans d'analyse aiguë et méticuleuse, _situations_ d'amour où +l'écrivain herborise dans les coeurs, depuis _Daniel Valgraive_ jusqu'à +l'_Autre femme_ et _Double amour_; d'un autre côté, des livres tout en +décors et en visions: la _Légende sceptique_, _Eyrimah_, les _Origines_. + +Les uns expriment l'air du siècle; les autres s'amplifient en des reculs +d'espace et de temps. Les uns sont en profondeur; les autres en +horizons. + +Or chez Flaubert aussi, _Madame Bovary_ alterna avec _Salammbô_ et +_Bouvard et Pécuchet_ avec la _Tentation de saint Antoine_. + +N'est-ce pas un moyen pour l'écrivain de satisfaire la nature double, le +goût contradictoire qui se retrouve chez tout homme d'une cérébralité un +peu haute: l'amour du rêve et de l'action? + +En des temps meilleurs, l'action fut héroïque et philosophique; le rêve +put se concilier avec elle: ainsi Vamireh, dans le roman préhistorique +des Rosny, est à la fois chasseur hardi, guerrier redouté et graveur +attendri d'une fleur sur la dent d'un carnivore. David aussi, dans la +tribu, tenait en même temps le sceptre et la lyre. + +Mais aujourd'hui l'action est médiocre, monotone, et ne peut plus tenter +les cerveaux nobles. Baudelaire a noté l'antinomie: + + Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait + D'un monde où l'Action n'est pas la soeur du Rêve! + +Des romanciers comme Flaubert et les Rosny ont remédié au désaccord. +Certaines oeuvres, à cause même de leur modernité, semblent correspondre +à ce goût secret de l'action. On pourrait dire que Flaubert a +véritablement aimé Emma Bovary, s'est passionné pour elle comme si elle +avait été réelle et l'eût hanté de sa présence et de ses futiles +caresses. Les Rosny aussi ont agi, pourrait-on dire, dans l'_Impérieuse +bonté_, dans _Marc Fane_ et le _Bilatéral_, ces romans de moeurs +révolutionnaires dont la matière était neuve et restera marquée de leur +empreinte. Ils s'y dépensèrent, y vécurent de la vie même de leurs +personnages; et d'imaginer les harangues enflammées de ceux-ci dans les +réunions publiques, ils éprouvèrent sans doute la même fièvre, le même +émoi physique que s'ils les avaient prononcées. + +En regards de ces oeuvres qui correspondent au goût insatisfait de +l'action, il y a de grandes épopées conformes au rêve: les _Xipéhuz_, la +_Légende sceptique_ au seuil de laquelle les Rosny donnent pour ainsi +dire leur propre définition: «Luc vivait dans un rêve du XXe siècle», +point d'intersection où peut-être l'action aura rejoint le rêve et où +l'écrivain ne sera plus, comme aujourd'hui, la moitié d'une âme qui +aspire à l'action en lutte contre la moitié d'une âme qui aspire au +rêve! + + * + * * + +Quoi qu'il en soit, tous les livres des Rosny ont aussi cette marque des +grands écrivains: un style personnel. Leur manière est tout de suite +reconnaissable par les tours, la couleur, par le vocabulaire surtout, +qui est vaste, inépuisable, imprévu, souvent technique et scientifique. +Ceci constituait précisément son élément de nouveauté: des termes de +physique, de chimie, de botanique, d'anthropologie, fournissant des +images inédites, des facettes troubles et inquiétantes. On s'étonna de +ce style qui se paraît de lueurs inconnues, se compliquait... L'auteur +avouait de lui-même dans son _Termite_: «Il répugnait à Gervaise par +son style _encombré_.» Dans leurs récentes oeuvres, les Rosny ont +simplifié leur style, naguère si luxuriant. En tout cas, personne ne +possède comme eux une telle abondance avec une telle subtilité; et ce +n'est pas un des moindres charmes dans une oeuvre toute en synthèses, en +idées générales, en mouvements de foule, de trouver ces notations de +demi-teintes, ces nuances d'âme, ces clairs-obscurs d'idées, ces +sourdines de mots... + +Ainsi la langue des Rosny est conforme à notre temps, nerveuse et +complexe comme lui, vibrante du frisson des hommes et de l'électricité +des choses, pleine de trouvailles incessantes, d'une couleur de chimie +et d'orage, et bien celle qu'il fallait en cette fin d'un siècle où +fonctionnent les cornues laborieuses, où les réverbères des villes +s'aigrissent, où brûlent tous les yeux, où se hissent les premiers +incendies sociaux en forme de drapeaux rouges dans le vent... + + * + * * + +Donc par une conception scientifique de la vie introduite dans le roman, +par la création d'une sorte de merveilleux de la science, par +l'établissement d'une morale de l'espèce, par un double aspect qui +regarde à la fois le rêve et l'action, enfin et surtout par un style +artiste qui porte leur marque propre, les Rosny ont vraiment produit une +oeuvre grande. En résumé, elle aura réalisé ceci: l'art et la science, +qu'on croyait inconciliables, n'y font plus qu'un. + +De même les étoiles merveilleuses, extase des mystiques, éblouissement +des songeurs, sont en même temps des arithmétiques infaillibles et une +algèbre qui brûle à l'infini! + + + + +VERLAINE + + +Verlaine apparaîtra un irrégulier et un révolté du Parnasse comme Musset +fut un révolté du Romantisme. Celui-ci sacrifia, à ses débuts, aux +disciplines du moment. Il publie les _Contes d'Espagne et d'Italie_, il +rime avec une richesse soigneuse, parce qu'Hugo en a donné le précepte, +mit l'exotisme à la mode par _Les Orientales_, exhuma de ses souvenirs +d'enfance le soleil et les cors historiques de l'Espagne. + +Verlaine aussi dans ses _Poèmes saturniens_ semble accepter l'idéal +antique et barbare de Leconte de Lisle auquel tous, d'ailleurs, se +conforment. Ses vers sont hérissés de noms farouches, orthographiés +bizarrement: Ragha, Valmiki, Kchatrya. On dirait des tessons de +bouteilles sur une grève de sable doux où déjà approche une mer qui +chante. Car çà et là apparaît un vers d'intonation câline, musique et +frisson, germe de tout le futur: + + L'inflexion des voix chères qui se sont tues. + +Musset ne se chercha pas longtemps. Il se trouva dès sa première +souffrance. Et alors sa poésie ruissela avec la spontanéité du sang. On +sait sa passion pour George Sand, la trahison et les éloquentes _Nuits_. +Verlaine rencontra à son tour «le chevalier Malheur». Son drame fut +pire. Blessure d'amour aussi, mais plus grave et extraordinaire. C'est +Dieu qui le blessa d'amour. Coup de foudre de l'amour divin! Qu'était-il +donc arrivé? Lui-même, dès son premier volume, prévoyait l'avenir en ce +vers sinistre et prophétique: + + Mon âme pour d'affreux naufrages appareille! + +On connaît l'aventure. Verlaine lui-même, avec sa folie de sincérité, +qui fait songer à la confession publique des premiers temps du +christianisme, la raconta dans _Mes Hôpitaux_ et _Mes Prisons_. Car «les +tribunaux s'en mirent» comme il a dit lui-même. Les chutes furent +profondes. Mais, dans la retraite, le repentir toucha son âme. + +Qu'on imagine cette scène incomparable: les quatre murs blancs de la +solitude; le silence, autour, des longs corridors; et le monde aussi, +d'où l'on fut retranché, silencieux d'être lointain. Plus de parents, +d'amis; on est seul, avec sa faute. Et quel sentiment de sa déchéance! +On se fait l'effet d'être de l'autre côté de la vie. Seulement un peu +de ciel, «le ciel qu'on voit». Or, sur le mur vide, il y a un crucifix. +Est-ce l'ami du malheur qui seul demeure? Lui du moins pardonne +toujours! On espère, on se souvient, on l'a prié jadis dans sa petite +enfance. Alors voici qu'un autre acteur entre en scène: l'aumônier, qui +a deviné l'oeuvre de salut possible. Il parle; il donne à lire un +catéchisme. Et l'homme réprouvé qui est un grand poète, dès qu'il se +retrouve seul, se jette à genoux, ruisselle de larmes devant le Christ +du mur vide. Jésus lui parle... L'âme répond, s'élève, hésite. C'est une +lutte entre l'âme et Jésus, une lutte entre Jésus et un Pascal enfant. +Et, dans cette crise sublime naissent pour l'éternité les poésies de +_Sagesse_, le plus pathétique aveu de l'âme de toute la littérature +moderne; des oraisons comme Dieu et les hommes n'en avaient jamais +entendu. Là surtout fut la grande originalité du poète: il +écrivit--comme on prie! + +Sa poésie a la simplesse d'une prière et, comme telle, elle fut +accessible à tous. Il appartient à ce qu'on pourrait appeler, parmi les +poètes, la race des chanteurs, ceux dont l'art est spontané, jaillit en +source vive, dès qu'ils se frappent la poitrine. Un chant pareil a le +rythme même de leur coeur. Tel Lamartine dont Sainte-Beuve écrivait: +«C'est un grand ignorant qui ne sait que son âme.» + +On pourrait dire la même chose de Verlaine. + +Certes il avait la connaissance des péchés--et même de tous les péchés; +mais avec de la candeur quand même et de la naïveté surtout. Il pécha +mais comme un enfant vicieux précocement. + +Il y a ainsi des hommes à qui la vie n'apprend rien, qui vieillissent +sans avoir mûri, des coeurs qui restent verts à l'arbre de la vie. Et ne +dirait-on pas de ce poète aux mystiques élans, alternés de fautes +avouées, qu'il a toujours une âme d'adolescent, l'âme d'un collégien, un +peu pervers et pâle, dans une institution de prêtres, entraîné à des +fautes par ennui et habitude, mais soudain effrayé des damnations, +implorant Dieu et la Vierge. Sa poésie, mystique et charnelle, mêle des +prières, le langage emmiellé des Livres d'Heures avec des aveux du +sixième et du neuvième commandement. C'est comme une confession de +premier communiant! + +A la fois, le délice des péchés nouvellement révélés et la peur des +Enfers décrits et possibles! + +Après les alcôves coupables, les pensées mauvaises, les mains fautives, +voilà dès l'aube venue, l'autel et le lys, entre les cierges, et les +lingeries du culte, et la dentelle en printemps de givre sur la Table +des Hosties! + +L'âme de Verlaine eut toujours l'âge de ces choses-là. Mûr et même +vieillissant, il garda une âme de collégien, l'âme divinement +impressionnable de l'enfance, très puérile quoique un peu rusée, très +blanche quoique pécheresse, très mystique quoique sensuelle... + +Or ceci, le mysticisme dans la sensualité--c'est aussi le signe des +ultimes décadences; c'est l'état de conscience des villes qui vont +mourir, puisqu'à Sodome, la veille du jour où le feu du ciel allait +pleuvoir, les habitants s'en vinrent vers la maison de Loth où les Anges +étaient descendus, mais non seulement pour les adorer et les prier: +«Fais-les sortir, afin que nous les connaissions,» comme il est dit au +texte de la Génèse. + +Or dans l'oeuvre de Verlaine aussi les Anges entendent gronder autour +d'eux les péchés des villes maudites... + +Malgré tout, il ne cessa pas d'être ingénu comme un enfant, qu'il resta +toujours. Ici encore Musset lui apparaît parallèle. + + Mes premiers vers sont d'un enfant, + Les derniers à peine d'un homme. + +Et la similitude continue jusqu'au bout. Tous deux après de grandes +douleurs, à vau-l'eau et en désarroi, voulurent oublier. Musset pratiqua +«les breuvages exécrés», comme il dit. Quant à Verlaine, s'il garda un +peu l'ingénuité de l'enfant, on peut ajouter qu'il garda un peu aussi +l'ingénuité de l'ivrogne. + +Mais ce qui les différencie et fait qu'en réalité, si leurs âmes et +leurs vies se ressemblent, leurs oeuvres n'ont aucun point de contact, +c'est que Musset, n'était qu'éloquent tandis que Verlaine fut +extraordinairement artiste. Et c'est l'émerveillement de son art que +d'offrir avec tant d'essor et de chant une telle ciselure. «Le vent +_crispé_ du matin.» «Des mots si _spécieux_ tout bas.» «Les phrases +_sveltes_.» Quelles miraculeuses épithètes! Toutes _Les Fêtes Galantes_ +sont de cette écriture subtile encore que les rythmes s'envolent comme +des jupes et des nuages. + +Et une forme qui n'a pas que d'heureux hasards, des bonnes fortunes +d'expression. Verlaine est très expert et roué dans les choses de son +métier. Il est allé aux bonnes sources et a des sources peu connues... +Il tira grand profit de Marceline Valmore. On lui a fait grand mérite de +ses vers de cinq, sept, neuf, onze, treize syllabes, en oubliant un peu +qu'ils avaient été tous pratiqués par Valmore. Mais il faut convenir +qu'il leur donna un tour propre. Chez lui, le vers trébuche et boite +dans les mètres impairs, l'air exténué d'avoir fait le tour de tous les +rêves. Le vers de treize syllabes s'allonge, comme étiré dans un +bâillement. La forme est adéquate au sujet. Le poète a dit: «Je suis +l'Empire à la fin de la décadence» (et ce sonnet a suffi pour qu'on +reprit le mot de décadents et qu'on en fit un moment une École factice). +La décadence est également et surtout dans la forme poétique elle-même, +qui s'abandonne, tombe en langueur, dont le cristal se fêle presque à +dessein pour que les fleurs, dans l'eau d'âme dépérissent plus +languissamment. + +Or toute cette évolution de forme, chez Verlaine, est très voulue, très +comptée. Il est attentif à tout. Il bénéficie de tout. Nous savons les +précieux legs qu'il doit à Valmore. Une autre influence intervint, qui +fut plus décisive encore. Il s'agit de Rimbaud. Celui-ci entra dans sa +vie pour la déséquilibrer. Il entra aussi dans son oeuvre. Rimbaud, à +qui Victor Hugo avait imposé les mains en proclamant: «Shakespeare +enfant», possédait en réalité un prodigieux instinct de poète qu'il +dédaigna et perdit en des exodes et des trafics lointains. A peine +avait-il jeté, dans l'exaltation étrange de ses vingt ans, quelques +ébauches de génie sur le papier. On connaît les _Illuminations_, ses +proses qui ont la fièvre, ses cantilènes impressionnables comme des +lustres. + +Rimbaud qui était un révolté, ayant la haine de la vieille Europe, de +tout ce qui est rectiligne, et partant pour du «nouveau» dans son +_Bateau Ivre_, aurait été un révolté aussi contre les vieilles +prosodies. C'est lui certainement qui influença dans ce sens la manière +de Verlaine, n'ayant guère l'envie de rien tenter lui-même, lâchant au +hasard quelque strophe de complainte et d'à vau-l'eau. + + Par délicatesse + J'ai perdu ma vie + . . . . . . . + Elle est retrouvée, + Quoi? l'éternité, + C'est la mer allée + Avec le soleil. + +N'est-ce pas tout à fait la prochaine manière de Verlaine, qui va +suivre? On peut, presque matériellement, indiquer le moment où celui-ci +reçoit cet affluent, en demeure coloré d'une teinte nouvelle et déborde +de ses rives initiales. Sa prosodie se distend à mesure. Point de rimes +déjà. Des singuliers et des pluriels rimant entre eux, des masculins et +des féminins, souvent de simples assonances comme dans les rondes +enfantines et les noëls populaires; parfois des vers avec nulle rime +approchante qui y corresponde, se mélancolisant au milieu d'une strophe, +sans aucun écho. Or tout cela n'est pas livré au hasard, mais calculé, +arrangé, dosé avec ce sens et ce goût d'artiste parfait que fut toujours +Verlaine. Si conscient qu'il alla jusqu'à tirer, de ses licences, des +sortes de règles, un _Art poétique_ nouveau: «la rime, ce bijou d'un +sou».--«Prends l'éloquence et tords-lui le cou.»--«Le mètre impair; la +nuance»... N'est-ce pas curieux toutes ces théories, à la fois sur le +fond et sur la forme, chez celui dont l'art apparaît si irréfléchi et +spontané. Quoi! de la géométrie autour de ses poèmes! On s'étonne de +l'anomalie comme de voir l'oeil de Dieu dans un triangle, au +maître-autel de certaines églises. + +Une église; c'est l'impression que donnera dans l'avenir, l'oeuvre de +Verlaine. Non pas une cathédrale, amas de pierres énormes, clochers qui +montent à l'assaut de l'air, vitraux comme des jardins de pierreries. +C'est Victor Hugo qui est cette Notre-Dame de la Poésie. Verlaine aura +construit une Sainte-Chapelle, aux ciselures expertes, aux gargouilles +de démons, avec des fresques célestes pour lesquelles des anges +authentiques sont venus servir de modèles, avec un bénitier qu'il a +rempli de ses larmes. + +Il y travailla d'une âme simple et vaillante. Mais tant que l'homme vit, +il s'interpose et lui-même empêche la vue de son oeuvre. Et aussi +s'interposent les envies, les légendes, les incompréhensions. Toutes ces +choses sont comme des échafaudages autour d'une construction qui +s'élève. Le bâtiment la porte tout entière en lui déjà. Il y a peut-être +une tour qui s'arrêtera on ne sait quand. Les hommes regardent, +admirent ou raillent, ne savent pas, copient une sculpture qu'on érige, +crachent sur les pierres qui montent, aident ou nuisent à l'ascension +dans l'air. + +Puis voici la mort. Tous les échafaudages tombent, toutes les +contingences humaines qui masquaient l'oeuvre. Et voici la tour de +Verlaine, sa Sainte-Chapelle de poésie, au pur dessin, qui se dresse, +fine et dentelée sur le ciel, et dont les cloches pieuses ont commencé +de sonner jusqu'au lointain avenir. + + + + +VILLIERS DE L'ISLE-ADAM + + +Villiers fut un inventeur et, comme tel, subit le sort de tous les +inventeurs. Sa destinée aussi fut d'abord d'étonner. La foule se méfie +des inventeurs. Son premier mouvement est de ne pas croire, d'imaginer +une mystification, de s'irriter qu'on la dérange dans ses habitudes +d'oeil et de pensée. Sa méfiance, il est vrai, est souvent justifiée; il +y a tant de faux inventeurs qui promènent leur trouvaille comme s'ils +portaient le tonnerre quand ce n'est qu'une fusée. Il n'est pas de +carrières où il y ait autant de mirages. C'est parmi les inventeurs +qu'on trouve le plus de ratés. Parmi les inventeurs littéraires aussi. +La foule n'a donc pas tout à fait tort. Mais elle se trompe souvent, ne +reconnaît pas tout de suite les imposteurs des vrais apporteurs de neuf, +et cela en toutes matières. Les pauvres inventeurs! Il y a un cas +topique en ce siècle, tout à fait dans le goût de Villiers, et qui +l'aurait réjoui, s'il avait vu en ce moment l'inouï triomphe de la +bicyclette et songé en même temps à ce baron de Drais, (il l'aurait +appelé son frère en destinée) qui expérimenta la première fois sa +_draisienne_ en 1818 au jardin du Luxembourg et n'obtint, en fait +d'attention, que les refrains de Desaugiers sur le vélocifère et la +critique du _Journal de Paris_ disant: «Le vélocipède est bon tout au +plus pour faire jouer les enfants dans un jardin.» Si on consultait les +appréciations émises à l'origine sur les drames et les contes de +Villiers, ce serait quelque chose d'analogue, tandis que maintenant la +draisienne et l'oeuvre de Villiers sont partout répandues. En art, comme +dans la vie, une invention n'est admise que quand _tout le monde s'en +sert_. + +Inventeur, Villiers le fut merveilleusement. Il comprit, le premier +parmi les écrivains français, ce que la science moderne allait réaliser. +Il la bafoua, parce qu'elle tuerait l'Idéal pour posséder ensuite le +monde. Mais il la devina avec tous ses prochains miracles où elle irait +jusqu'à vouloir prouver qu'elle suffit pour engendrer l'Univers et même +des chefs-d'oeuvre. A quoi servirait Dieu désormais? Et aussi le génie? + +La science allait les suppléer, créer à son tour. Ne fallait-il pas +protester, un peu, discrètement, en ironies? Villiers écrivit son +extraordinaire _Ève future_, le plus original de son oeuvre, qui met en +scène Edison et raconte les prochaines magies de l'électricité, du +téléphone, du phonographe, du microphone, s'unissant pour la +construction mécanique d'une femme, Ève de rouages et de ressorts +savamment articulés. Ainsi Villiers voit jusqu'au bout. Il sait par +avance les sorcelleries de la science moderne, le point où elle +rejoindra les sciences occultes devenues des sciences positives. Cette +Ève est la soeur de l'homoncule. Edison et les mages forment une +équation. L'ésotérisme et la physique sont la même chose. + +Matière littéraire toute neuve, dont Villiers fut l'inventeur. Il créa +une sorte de fantastique nouveau, le fantastique scientifique, en +sous-entendant tout le temps qu'il faut se hâter, que le fantastique +d'aujourd'hui sera la réalité de demain. Et il devina même le détail: +dans cette _Claire Lenoir_ par exemple, dont les prunelles cadavériques +offrent la tête saignante de son amant, image qui s'éternise, ne sent-on +pas déjà des imaginations qui présagent et avoisinent les rayons +Roentgen, la photographie des rêves et de l'âme, toute la féerie qu'en +ce moment-ci, la science réalise? + +Vraiment les poètes sont toujours les visionnaires et les antiques +prophètes. Déjà Gautier, par une rare divination, imaginait, dès 1847, +le phonographe futur, quand, ayant entendu Mlle Mars, il aspirait, dans +un de ses feuilletons, au moyen de conserver ses accents pathétiques et +rêvait «un daguerréotype de la voix». Villiers aussi, dans certain +morceau comme _l'Affichage céleste_, avait prévu, sous une forme +plaisante, telle application scientifique qui se réalisa en effet, +utilisa pour le commerce les inutiles nuages où des réclames furent +projetées et lisibles. + +C'est que Villiers avait le sens de la science, tout en la méprisant, +et, avec elle, les inventions modernes, ce qu'on appelle le progrès, +l'américanisme mercantile du siècle. Il les bafoua avec une ironie qu'on +pourrait dire miroitante: les phrases ont des lueurs, par moment, d'une +trousse terrifiante dans la main d'un médecin qui plaisante, qui fait +remarquer l'éclat des aciers, la dentelle des scies, la coquetterie des +spatules et des scalpels. Oh! les jolis joujoux! Et soudain, avec une +joie immense et un rire strident, il les enfonce dans les yeux et dans +les chairs. + + * + * * + +Le don d'ironie, si puissant soit-il, n'est qu'une faculté négative. +C'est l'esprit de Satan. L'esprit de Dieu est une faculté positive. +Seul, il crée. Il est le souffle qui anime l'argile, le don lyrique, la +voix qui atteint jusqu'au bout des horizons. Ce souffle, ce lyrisme, +cette voix, Villiers les posséda aussi, parce que, outre un ironiste, il +était un poète. Et c'est précisément ce mélange imprévu qui constitua +son unique originalité, toute naturelle. Même dans la conversation il +apparaissait sous ce double aspect et sa conversation était topique, +parce que toute sa vie il ne causa que pour raconter un scénario, un +dénouement, une scène, d'un de ses contes, drames ou romans, non pas +dans le but d'éblouir, mais afin de s'exciter lui-même et de provoquer +ce qu'on pourrait appeler l'inspiration de la parole. D'autres ont +recours aux tabacs, aux alcools, lui, c'est en parlant, en se grisant de +sa propre verve, qu'il trouva des mots, des situations, des images, +rencontrant parfois, au tournant d'une phrase, une formule longtemps +cherchée, complétant un canevas, précisant un symbole--infatigable +araignée qui court toujours à travers sa toile pour l'agrandir et la +parfaire en soleil de dentelle. + +On pouvait donc considérer ses conversations comme les brouillons de ses +oeuvres. + +Eh! bien, il y apparaissait tour à tour et en même temps ironique et +lyrique. Combien de fois il interpréta et joua le Bonhomet, ce type de +transcendantale sottise qu'il avait créé et dont il était si fier, +Bonhomet, c'est-à-dire le bourgeois, l'éternel ennemi, mais autrement +maniaque que Bouvard et Pécuchet, avec des manies non quotidiennes, des +manies rares et cruelles comme celle de Bonhomet docteur «qui tue des +cygnes pour avoir le plaisir de les entendre chanter». Ces +abracadabrantes histoires étaient mêlées ou suivies de brusques essors, +de grands coups d'ailes, et l'extraordinaire causeur qu'il fut se +révélait double, incendiant l'air nu d'une éloquence que son geste +frileux avait peine à suivre, accompagnait comme une aile blessée par la +vie, tandis que son rire sardonique narguait cet envolement inutile, +anticipé en tous cas. + +Son oeuvre aussi, dont sa conversation n'était que comme «le premier +état», mélange à la raillerie la plus cruelle, la plus haute éloquence. +Villiers écrivain, comme Villiers causeur, est un grand orateur, et +certains discours, dans _Axel_, dans _Akédysséril_, sont comparables aux +plus belles harangues de Tacite ou d'Homère. Son style est toujours +nombreux, d'une allure presque _classique_, souvent il s'agrandit +encore, se sculpte en formes amples. On s'étonne alors que l'ironie, +cette grimace, s'encadre dans l'éloquence, cette force souveraine. Cela +fait songer aux images grotesques que forment parfois les grands +rochers... + + * + * * + +Donc deux qualités très différentes et qui semblent contradictoires: +ironie et poésie ou éloquence, réunies en lui, voilà la haute +originalité de Villiers. + +Son ironie, il l'avait trouvée chez Edgar Poë. Comme lui, il bafoua la +science moderne, le progrès, l'américanisme utilitaire, en tant +qu'artiste et parce qu'il sentait bien que l'idéal allait mourir dans +l'air d'un temps infesté de la sorte. Où trouva-t-il son éloquence? Dans +le catholicisme. Villiers fut un croyant sincère, un croyant de cette +foi héréditaire de Bretagne. A tel point que, même mourant, il +s'obstinait sur des épreuves de son _Axel_ inachevé, disant: «je corrige +le dernier acte; il faut absolument que Dieu m'en laisse le temps; car +il y a là un suicide; ce dénouement n'est pas chrétien; il faut que je +le change.» Et il rusait avec l'agonie, parlementait avec la mort, afin +de trouver une conclusion de drame orthodoxe. + +Catholique sincère, il le fut. Et précisément le catholique, le fils de +l'Église, devait penser sur la science et le siècle comme le disciple de +Poë. L'Église aussi dénonce et défie la science d'aujourd'hui qui s'est +donnée comme l'antagoniste de la Foi et proclame que celle-ci a cessé +son règne. Ainsi Villiers, par deux influences, aboutissait au même but, +au même jugement sur la vie, à la même attitude devant le temps et +l'éternité. A Poë, il prit son ironie; au catholicisme, son éloquence. +Tous deux, le tournèrent contre la science, le progrès dérisoire, +l'esprit du siècle, l'un pour en rire d'un rire qui serait glaçant comme +celui des fous, l'autre pour les vitupérer d'une voix qui serait +solennelle comme le sermon des chaires. Voilà pourquoi Villiers semble, +si on peut dire, Edgar Poë et Bossuet ne faisant qu'un! + + + + +HUGO + +(L'OEUVRE POSTHUME) + + +Quand on descend aujourd'hui dans les caveaux du Panthéon, dès que s'est +ouverte la lourde porte, on trouve tout de suite devant soi l'endroit où +le cercueil de Victor Hugo repose, tel qu'il fut apporté là, le jour de +son inoubliable convoi. C'est-à-dire qu'on ne s'est point occupé, +depuis, de lui bâtir un tombeau. Il est toujours dans une situation +provisoire; il s'attarde sur des tréteaux. + +Les yeux considèrent à même la bière nue, qui attend... Peut-on imaginer +pareil manquement, cette déréliction déjà, pour le mort qu'on amena là +en un triomphe de funérailles que semblait seule pouvoir accompagner la +musique du _Crépuscule des Dieux_! Aujourd'hui le silence, l'insouci, +l'ironie d'un flot banal de visiteurs exotiques devant le cercueil +brutal et apparent avec son velours noir aux étoiles d'argent qui ont +l'air de larmes caillées. + +Et, tout autour, les anciennes couronnes, les fleurs, les bouquets, tout +fripés, recroquevillés, séchés, déteints; rubans pâlis, inscriptions aux +lettres en allées, lyres de cartons qui s'émiettent, spectres de roses, +cadavres de fleurs qui aussi se décomposent... + +Comme tout cela est presque triste quand on songe au poète acclamé +durant un demi-siècle! + +Voilà pour son corps. + + * + * * + +Et son oeuvre? Elle est aussi un peu délaissée déjà, cependant qu'elle +se continue encore. + +Un soir, comme Hugo allait faire une lecture, chez lui, après le dîner, +il déclara au moment de communiquer ses poèmes: «Messieurs, j'ai +soixante-quatorze ans et je commence ma carrière.» + +Il aurait pu dire la même chose au moment de sa mort. Car il laissa une +oeuvre posthume compacte, déjà parue en partie. Ces poèmes sont très +divers de tons, d'attitudes, de latitudes, pourrait-on dire, et de +dates, allant de 1840 à 1880. + +Hugo garda parfois très longtemps des oeuvres par devers lui, donnant +cette impression de luxe d'une âme qui a le temps. Ainsi son _Théâtre en +Liberté_ qui date sans doute de l'époque où, après les victoires +hasardeuses d'_Hernani_ et de _Ruy Blas_, il se livra ardemment au +théâtre. Mais on sait les sifflets d'incompréhension accueillant ses +prodigieux _Burgraves_ en 1845; et le serment du poète, tenu jusqu'au +bout, de ne plus livrer aucune oeuvre dramatique au public. C'est +pourquoi le _Théâtre en liberté_ n'a paru qu'en oeuvre posthume, si +audacieux, si plein de claires visions rénovatrices et qui contient des +épisodes splendides comme la _Grand'Mère_ ou _l'Epée_, avec, comme +toujours, ces grands vers mis en mouvement par masses, des cataractes de +poésie. + +Mais entre les ouvrages posthumes, ce n'est pas celui-là qu'il faut +préférer, ni même _Choses vues_ d'un impressionnisme net et coloré; ni +_Toute la lyre_ où chantent depuis le fil de la Vierge de l'églogue +jusqu'à la corde d'airain de l'épopée; mais plutôt et surtout et +au-dessus de tout: _La fin de Satan_. On l'ignore trop, ce vaste poème, +qui est sans doute le chef-d'oeuvre du poète. Toute la partie: _Judée_, +racontant la vie et la mort du Christ est éclatante et suave. Il y a des +épisodes d'imagination dantesque: la rencontre de Barrabas et de Jésus +en croix: des chants lyriques qui font pâlir les choeurs d'_Athalie_, +celui des filles de Betphagé saluant l'entrée du Christ à Jérusalem. +Jamais Hugo ne trouva de tels échos de rimes, de telles volutes de +vers, de pareilles marées montantes d'alexandrins. De plus, il y fit +preuve d'un tact, d'un goût, d'un sens des nuances qui sont bien +l'harmonie secrète du génie. C'est-à-dire que sans cesse il côtoyait, de +par le sujet même, le récit du nouveau testament. Or il se contenta +d'imaginer dans le décor, d'inventer à côté et comme en marge, de faire +oeuvre personnelle dans la description, les accessoires, le paysage, +l'archaïsme polychromé des détails. Par contre, il n'attribua à Jésus, +aux disciples, à tous les personnages de l'histoire chrétienne que les +paroles authentiques des Évangiles. Parfaite délicatesse, et non pas +même au point de vue de la religion, mais au point de vue de l'art. +C'est ce que n'ont pas compris tous ceux--et ils sont nombreux--qui, en +ces dernières années, ont écrit, à sa suite, des oeuvres évangéliques, +drames ou poèmes. Comment eurent-ils l'audace ou la candeur de prêter à +Jésus des paroles? Quoi! Un écrivain qui est un homme, un pécheur, un +pauvre manieur de mots, un penseur dont la pensée ne va pas plus haut +vers l'infini qu'un jet d'eau vers le ciel, ose décider: «Ici Jésus doit +dire ceci; là, répondre de cette façon.» Et alors, écrire une tirade, +parler soi-même à la place de Jésus. _Remplacer Dieu!_ + +Hugo, lui, eut soin de maintenir les paroles de Jésus et des autres en +leur rigueur textuelle et, grâce à l'aisance unique de sa prosodie, de +les intercaler, telles, dans la trame du récit. Car les paroles de Jésus +sont divines. Et Hugo sentait qu'il n'avait pas le droit de mettre des +paroles, mêmes géniales, à côté des paroles divines ou tenues pour +telles, par conséquent de la clarté à côté de la lumière. Mauvais goût +d'ajouter une lampe au soleil. Ce qui fut dit fut dit. Tout avait été +prémédité ainsi dès l'Éternité. Personne dans aucun temps n'eut et +n'aura le droit de rien superposer au texte. + +La _Fin de Satan_ est le sommet, le point culminant, de cette admirable +oeuvre posthume qui va se continuer encore, chaîne de montagne +infinissable sur l'horizon du siècle... + +Ultérieurement nous aurons un ouvrage philosophique: _Essai +d'explication_; d'autres volumes de correspondance et des miscellanées, +proses et vers, intitulées _Océan_, qui formeront le volume final. + +Ce qu'il y a de particulier dans les ouvrages de cette série posthume, +c'est que plusieurs sont très anciens, par exemple cet _Océan_, qui est +encore à paraître, intitulé d'abord, _Tas de pierres_, carrière informe, +en effet, où tailler plus tard des visages, des paysages... + +C'était au moment de la Révolution de 1848: ce manuscrit existait déjà +et fut sauvé par Hugo dans une grande malle, car il habitait alors la +place Royale, c'est-à-dire--entre le faubourg Saint-Antoine et +l'Hôtel-de-Ville--le coin de Paris le plus tumultueux, le plus menacé. +Toujours il prit ainsi un soin farouche et méticuleux de ses manuscrits +gardés chez lui, plus tard, dans une armoire de fer, près de son lit, et +qu'il avait eu soin, dès l'origine, de vouloir en papier de fil pour en +assurer la durée. + +La _Fin de Satan_ aussi, publiée seulement il y a quelques années, est +d'une date fort reculée. N'est-ce pas curieux de penser qu'un tel +ouvrage fût gardé inédit durant plus de trente années? + +Du reste, on trouva à la mort du poète une quantité vraiment effarante +de papiers et de manuscrits. Ah! le prodigieux inventaire--qui dura dix +mois--plus d'un million de feuilles à coter et ranger dans des fardes +notariales! + +Heureusement que, pour confier sans peur le soin grave d'une telle +publication, il possédait d'admirables amis, tel que M. Meurice, tel que +Vacquerie. Mais n'a-t-on pas toujours les amis qu'on mérite? + +Grâce à ces affectueux zèles, les livres posthumes ont paru +successivement; et cela continuera ainsi quelques années--derniers +échafaudages enlevés à mesure et découvrant quelques nouvelles tours, +portails, gargouilles dans le colossal amas de pierres entassées qu'est +la cathédrale du poète romantique. + +Mais au moment même où elle commence à apparaître terminée, la piété +s'en détourne; et ils vont diminuant, les fidèles agenouillés dans cette +oeuvre. + + * + * * + +Il serait tentant, quoique délicat, d'essayer de situer, vis-à-vis de la +génération actuelle, la gloire de Victor Hugo. On ne peut nier un recul, +un éloignement graduel, mais ceci est le résultat d'une loi presque +physique. L'admiration a aussi ses reflux. D'ailleurs il y a satiété. Il +lui faudra, comme lui-même le disait un jour avec un naïf orgueil, +_désencombrer le siècle_. Même pour l'oeuvre d'autrefois, on y retourne +moins; la plupart aiment mieux se souvenir de l'avoir lue. + +Dans ce délaissement, il faut, à vrai dire, faire la part de la mode. La +mode existe en matière d'art comme en toutes matières, aussi changeante +et sans fondement. On s'engoue ici; on se déprend là. L'oeil se +déshabitue vite. Et tout ce qui n'est plus la mode apparaît aussitôt +lourd ou laid. + +Pourtant le changement vis-à-vis de Hugo n'est pas que de hasard et +d'impression. On prétend en donner des raisons. Les esprits très +affinés, très cérébraux, ont voulu contrôler ces déchaînements +lyriques, ces trop sibyllines proclamations. M. Jules Lemaître, par +exemple, avec sa subtile nature de sensitive, ses indécisions frileuses +et scrupuleuses de pensée ou de sentiment, a regimbé. M. Maurice Barrès +aussi et d'autres ont été, croyons-nous, jusqu'à s'apitoyer sur ce +qu'ils appelaient la pauvreté de pensée du poète et son manque vraiment +trop excessif d'idées. Mais ils n'ont pas vu peut-être qu'il y a dans +Hugo (et c'est sa grandeur en même temps que son infériorité) ce qu'il +peut y avoir d'idées dans une foule. + +A défaut de pensées originales, il a eu du moins des images sur tout, +avec une abondance, un luxe prodigieux et inégalé. Par conséquent, comme +l'invention des images est le propre de la poésie et l'essentiel devoir +des poètes, on croirait qu'il a dû, au moins, garder la fidélité de +ceux-ci. Eh bien! non! Il est loin le temps où Banville, trop déférent, +s'écriait: «Nous sommes tous disciples d'Hugo ou nous ne sommes pas.» + +Non point qu'on se soit désormais libéré et que l'originalité totale +florisse dans la poésie actuelle. Au contraire, jamais l'enrégimentement +n'a plus sévi. Il y a des écoles, des canons, des dogmes, des +excommunications. Malheur à qui marche seul! Mais on a changé de maître. +C'est Baudelaire d'abord qui, pour les âmes actuelles, fut plus un +éducateur que Hugo: «Tu aimeras ce que j'aime et qui m'aime...» + +C'est Poë surtout; puis M. Mallarmé, Verlaine; et les poètes anglais: +Shelley, Swinburne, Rosetti, et l'Américain Walt Withman, influençant +quelques-uns au point que leurs poèmes, en vers libres, ont l'air de +n'en être que des traductions. C'est Wagner aussi, à la suite duquel on +recommence médiocrement des chevauchées, des tristesses d'Iseult, pour +ne plus plagier celle d'Olympio. C'est enfin, pour ceux de la dernière +heure, les chansons populaires, les contes de fées; une affectation de +fausse candeur et simplicité où toute orfèvrerie de style disparaît. + +Quant à Victor Hugo, il eut trop d'action sur son temps pour en avoir +sur les jours immédiats. Son oeuvre a çà et là une odeur--rancie +aujourd'hui--d'actualité. Il fait des odes sur Napoléon, la Colonne, +telle révolution, un exil de roi, un fait divers, un incident politique. +Il s'empêtre dans toutes sortes de préoccupations historiques, +religieuses, sociales, étrangères à la «fonction du poète» qu'il a si +faussement définie lui-même dans un poème de ce titre. Et ailleurs, dans +_William Shakespeare_, n'énumère-t-il pas cet étrange programme qu'on +croirait plutôt politique que poétique: «Amender les Codes, sonder le +salaire et le chômage, prêcher la multiplication des abécédaires, +réclamer des solutions pour les problèmes et des souliers pour les pieds +nus.» + +Même dans la _Légende des siècles_, en dépit de tels fragments superbes, +on désirerait parfois plus de recul, un éclairage lunaire, les tuniques +pâles et mauves de la légende... C'est trop de l'histoire, de la +peinture d'histoire; comme souvent ailleurs c'est trop d'éloquence, +d'affaires contingentes et éphémères. + + * + * * + +Mais ce tempérament poétique est une force indomptable et inépuisable. +L'écrivain a plus encore que du génie. Il a la Puissance Verbale poussée +jusqu'à devenir presque _un élément_. Son oeuvre est le vent, les nuées; +elle est la mer, depuis la date de l'exil surtout, comme si elle devint +à l'image et à la ressemblance de cet océan avec lequel il eut la chance +de devoir vivre seul à seul, se confronter et s'harmoniser. + +N'est-ce, point en effet, pour l'avoir longtemps regardé qu'il a pu dire +un jour magnifiquement: les flots qui _toujours se reforment_? + +Or, ses vers aussi toujours se reforment, s'engendrent l'un de l'autre, +gonflés et creux parfois, mais ils ont la voix de l'abîme. + +Toute l'oeuvre rend le son de l'infini. + +Voilà pourquoi il est également naturel de l'aimer ou de ne pas l'aimer, +comme on aime ou on n'aime pas la mer. + + + + +ALPHONSE DAUDET + + +On peut définir Alphonse Daudet, le poète du roman. Il eut, du poète, le +don d'imagination et, du romancier, l'esprit d'observation. L'une et +l'autre faculté, qu'on dirait contradictoires, s'unirent en lui +merveilleusement. A l'origine, le poète prédomina un peu, puisque, dans +l'aube rose de l'adolescence, il est naturel que l'imagination surtout +fermente, flambe, fleurisse,--feu et fleurs! Si cet état d'âme eût +persisté, si Alphonse Daudet, au surplus, fût demeuré dans son Midi +natal, il est possible que nous eussions compté un poète de plus, +écrivant aussi en provençal, émule de Mistral et de Roumanille, fin +paysagiste des sites nîmois et beaucairois, aux héros et aux amoureuses +vêtus de soie et de claires étoffes. On peut l'imaginer vivant là, rien +que poète, jonglant avec des olives, les doigts se levant inégalement +sur les trous d'un galoubet pour y faire des alternatives d'ombre et de +soleil. + +Mais tout jeune il émigra à Paris et devint du coup un écrivain +français, un romancier de moeurs où le poète de Provence survit et +transparaît. Il se produisit, entre les deux, après ce début: les +_Amoureuses_, une transition: ce sont les délicieuses _Lettres de mon +moulin_, écho des choses quittées, rythmes mal dénoués, étape +intermédiaire, fantaisies qui voisinaient encore avec les poèmes. Mais +il n'y avait pas que la poésie. Il y avait la vie. Alphonse Daudet se +mit à regarder la vie. + +L'observateur intervint dans le poète. Or l'observateur était myope. +Petit fait, et qui semble insignifiant, mais fait décisif. De tels +détails suffisent parfois à marquer tout un talent. Ils en font partie. +C'est le cas pour Alphonse Daudet: de voir mal, il regarda mieux. Et +puis il y a ceci: lorsqu'un des sens est altéré, les autres se +sensibilisent et s'affinent. On en juge chez les aveugles qui, eux, ont +les yeux nuls. Il s'établit une compensation, un profit proportionnel +pour les autres sens. Ceux-ci rattrapent tout ce que la vue perd. Le +spectacle de l'univers perçu seulement par quatre sens demeure aussi +varié, et même coloré que s'il était également aperçu par les yeux. Le +_total_ des jouissances sensorielles est le même. C'est ici que se +prouvent les fameuses «correspondances» précisées par Baudelaire. Et +dans ces réciprocités, c'est l'ouïe surtout qui supplée à la vue. + +Les aveugles ont une ouïe spécialement aiguisée, et aussi les très +myopes, comme Alphonse Daudet. Précieuse faculté pour un romancier de +vie et de réalité. Il va écouter, au lieu de voir. Les voix renseignent +plus peut-être que les visages. Ceux-ci livrent leurs sourires ou leurs +grimaces, tout leur mobile clavier. Celles-là ont aussi des expressions +qui les trahissent, et davantage. On parle avec la _voix changée_. On +parle avec une voix de la couleur de sa vie. Est-ce que les religieuses +n'ont pas une voix blanche comme leur cornette? + +Le romancier écoute; il voit aussi, mais il écoute surtout; il prend des +notes sur ce qu'il entend, d'autant mieux qu'il voit moins bien; et +c'est alors le mot topique, les ridicules de pensée saisis dans une +intonation, la hâblerie perçue par un grossissement qui échapperait à +d'autres, le mensonge reconnu à une nuance, quelque chose comme un +demi-ton trop haut, car la voix qui ment se hausse un peu, comme pour +s'enhardir, se donner raison à elle-même. + +Ainsi Alphonse Daudet se mit à écouter la vie, à regarder la vie. Il +devint un observateur réceptif, sagace. Non seulement il perçoit tout, +mais il perçoit vite. Son observation est instantanée. Il a le coup de +foudre en matière de documents. «Je prenais déjà des notes dans les +escaliers,» disait-il un jour, au retour d'un dîner académique dont les +manèges lui avaient donné tout de suite l'idée de _l'Immortel_. + +De ses observations quotidiennes et à l'infini, Alphonse Daudet forma +ces petits cahiers que tous ses amis de lettres lui connaissaient, +bourrés de notes, d'esquisses, de mots, de traits, de silhouettes, +cartons d'artiste, albums de dessinateur. Car il y a du grand +caricaturiste chez lui. Son _Tartarin_ est un type définitif autant que +le Joseph Prudhomme de Daumier. Et certaines de ses notations, comme +celle du comédien Delobelle, secoué de sanglots à l'enterrement de sa +fille, disant: «Il y a deux voitures de maître», sont aiguës et un peu +féroces comme les légendes de M. Forain. En quelques mots, dans ses +livres, aussi dans sa conversation, qui fut merveilleuse, il dessine des +personnages, il les campe avec un tel relief qu'on les _voit_. + +Mais le plus souvent, ils se forment en lui par infiltrations, +accumulations lentes, observations menues et disparates, portraits-types +de plusieurs individus d'un même caractère, qui semblent avoir posé +devant un objectif. Et, en effet, la photographie donne raison à ce +procédé du romancier; on a découvert qu'en superposant les clichés d'une +série de visages appartenant à une famille ou même à une race, on +obtenait le type essentiel de cette famille ou de cette race, les traits +qui leur sont communs et par quoi ils se ressemblent. De même M. +Whistler, qui pour ses portraits exige des séances de pose nombreuses, +chaque fois recommence; mais le portrait en train qu'il efface demeure +en dessous, et le visage définitif n'est que le total de tous les +visages, le type essentiel du modèle, son expression d'éternité faite +avec toutes les expressions quotidiennes. + +M. Alphonse Daudet, lui aussi, a créé ainsi des types généraux: +Tartarin, Sapho, Delobelle, le Nabab, Numa Roumestan, l'Immortel, +statues et bustes où l'observation consolida de supports de fer sa +souple argile du Midi et de Paris. + + * + * * + +Car son oeuvre est faite du mélange de ces deux éléments: Paris et le +Midi. Ce qu'il a peint surtout, c'est _le méridional hors du Midi_, et +spécialement dans Paris. + +Déjà, dans le Midi, le méridional est toute chaleur, gestes et mimique +de comédien, la conversation comme chargée d'un maquillage où tout +apparaît plus grand que nature; il est tout enthousiasme, exagération, +mensonge ingénu, vanité naïve, hâblerie provoquante, de façon à faire +souvenir que le pays de Don Quichotte n'est pas loin. Aussi est-ce par +ironie, à coup sûr, et froid humour, que Stendhal, dans ses _Mémoires +d'un touriste_, prétendait reconnaître le Midi au «naturel». C'est tout +le contraire qu'il faut entendre. Or si le méridional est, chez lui, +bavard, menteur, excessif, il le sera bien davantage ailleurs. Là, dans +ce pays de chaleur, il vit dehors, et le soleil harmonise tout. Il est +un être de _plein air_. Paris lui forme une atmosphère enclose où ses +gestes et sa voix paraissent plus exagérés encore. Il veut être à la +hauteur du milieu, ne pas se laisser intimider, s'imposer et en +imposer--alors, il s'exagère lui-même. Et c'est un provincial pire. Ses +légers ridicules s'accentuent, deviennent énormes. + +Alphonse Daudet s'en rendit compte d'autant mieux qu'il était naturalisé +parisien et même un peu boulevardier. La blague boulevardière se greffa +sur l'humeur déjà narquoise du Nîmois qu'il était, sur ce don de la +_galéjade_ qui est un des signes du Midi. Lui-même l'a constaté: «Il y +a, dit-il, dans la langue de Mistral un mot qui résume et définit bien +tout un instinct de la race: _galéja_, railler, plaisanter.» Chez lui, +le mélange, ici encore, du Midi et de Paris, de la _galéjade_ provençale +et de la blague parisienne a composé un des aspects essentiels de son +talent, cette ironie spéciale si alerte et incisive, si personnelle +aussi. + +Il y a lieu d'admirer combien l'ironie, faculté fréquente en +littérature, est en même temps une faculté souple et nuancée. Chez +Villiers de l'Isle-Adam, l'ironie fut féroce. Nous la trouvons, chez M. +Anatole France, dédaigneuse. Et quant à Alphonse Daudet, son ironie est +attendrie, si on peut dire. C'est-à-dire que le premier mouvement de son +esprit est d'apercevoir le ridicule, le défaut d'un être, la faiblesse +d'une âme, le manque d'équilibre et de justesse, et d'en rire, et d'en +faire rire; mais le second mouvement est de se reprendre, de s'émouvoir, +de voir--au delà de la silhouette comique d'une minute, de la parole +sotte, du geste faux--l'être humain, le pauvre être humain, avec qui on +a des fonds communs de tendresse, de douleur, d'humanité, de solidarité +et, en somme, toute la même destinée. On riait aux larmes et voilà qu'on +pleure un peu. + +Ainsi, par exemple, il s'est souvent attaqué aux ratés; ceux de _Jack_; +et Delobelle, le raté du théâtre; d'autres encore. C'est qu'ils +apparaissent, entre tous, ridicules et, en même temps, touchants. +L'ironie et l'émotion, les deux qualités maîtresses du talent d'Alphonse +Daudet, sont précisément celles qu'il faut pour les peindre. C'est +pourquoi il excelle dans ces portraits. + +L'observateur, qui avait vu juste, s'était égayé; mais aussitôt le +sentimental compatit. Nous nous rappelons, alors, que l'observateur est +myope et qu'ainsi, voyant moins bien, il entend mieux, il entend ce que +les autres hommes n'entendent pas. Peut-être a-t-il entendu le bruit +des larmes dans les yeux... + +Or les larmes sont contagieuses. Et Alphonse Daudet, après avoir raillé, +s'émeut. La faculté des larmes est aussi naturelle chez lui que la +faculté du rire. Cela résulte peut-être d'une adolescence inquiète dans +un foyer où le malheur frappait aux vitres: «sa mère avec de grands yeux +tristes» a-t-il écrit. + +En tous cas, c'est un don précieux pour quiconque prend la parole devant +la foule: orateur, écrivain, que ce don d'émouvoir, mouiller les yeux, +faire jaillir la source divine et salée de ce rocher des coeurs qu'on +croyait mort. Alphonse Daudet le possédait et lui dut pour une part le +grand succès de ses romans; à l'apparition de _Jack_, George Sand lui +écrivait: «Votre livre m'a tellement serré le coeur que j'ai été trois +jours sans pouvoir travailler.» + +Ce sentimental, côte à côte avec l'observateur, c'est le poète qui vit +dans le romancier et toujours intervient. Parfois même, après l'époque +des débuts, et tout le long de l'oeuvre, le poète recommença à parler +seul: L'_Arlésienne_ est plutôt, et restera, un poème de Provence, comme +_Mireille_; Le _Trésor d'Arlatan_, tout récent, avec ses paysages +camarguais, sa sorte de sorcellerie paysanne et son merveilleux du Midi, +fait songer à une idylle tragique d'un poète du félibrige, comme si +Alphonse Daudet avait voulu se prouver à lui-même, pour une fois et par +jeu, le poète provençal qu'il aurait pu être. + +Subtil moyen de leurrer sa nostalgie! + + * + * * + +Mais n'a-t-il pas emporté le Midi avec lui, surtout le soleil, qui fait +la vie de son style? Quand on le lit, on lui applique la jolie phrase de +Sainte-Beuve qu'on dirait trouvée pour lui: «Il a le style gai et qui +laisse passer des rayons.» Cette manière claire n'est pas obtenue sans +peine. La journée, quand elle est la plus lumineuse, est sortie d'un +matin de brouillard. Alphonse Daudet, comme Balzac, comme tous les +créateurs de vie, est attiré d'abord aux péripéties, au mouvement du +drame et des êtres. Surtout que lui n'a pas de sang-froid et court d'une +haleine jusqu'au bout du roman. Mais, ensuite, il revient sur ses pas. +Souvent il a récrit un livre plusieurs fois, les feuillets du manuscrit +étant divisés par moitié ou par tiers. Les phrases alors s'enjolivent, +se concentrent. Il y a, dans sa manière, quelque chose d'égratigné, +d'incisif, les hachures de l'eau-forte, les coups de crayon saccadés, où +se continue la nervosité de la main. Et puis des grâces ajoutées, des +roses piquées, des bijoux silencieux qu'une main de femme y entremêla. +Collaboration amicale et avouée: «Notre collaboration, un éventail +japonais: d'un côté, le sujet, personnages, atmosphère; de l'autre, des +brindilles, des pétales de fleurs, la mince continuation d'une +branchette, ce qui reste de couleurs et de piqûres d'or au pinceau du +peintre», a écrit Mme Alphonse Daudet qui fut ainsi «compagne de sa vie +et compagnon de ses idées», comme observa Vallès dans _Jacques +Vingtras_, à propos du ménage Michelet (sans compter que Mme Alphonse +Daudet produisit, en outre, toute une oeuvre personnelle: _Enfants et +Mères_, _Fragments d'un livre inédit_, etc., d'intimité subtile, +émouvante et bien féminine). + +Quant à l'oeuvre d'Alphonse Daudet, on peut dire pour la résumer, +qu'elle offre un fécond mélange d'imagination et de documents, oeuvre de +poète et d'observateur, qui enveloppa dans son style chatoyant la +réalité indispensable. Ainsi les châsses dont tout l'or et les +pierreries ne seraient rien pour éblouir les fidèles sans, au fond, +quelque ossement qui les transfigure. + + + + +MARCELINE DESBORDES-VALMORE + + +Marceline Valmore est la plus grande des femmes françaises. A ceux qui +insistent, aujourd'hui, sur l'infériorité des femmes, sur leur +incapacité foncière et pour ainsi dire organique, il suffit de répondre +par ce nom-là, une femme tout uniquement de génie, mieux que Georges +Sand, trop consacrée, et qui, vraiment, ne fut, elle, qu'un homme de +lettres. + +Le signe de sa gloire, une gloire très tendre et très auguste, c'est que +tous les poètes en ce siècle l'ont aimée également: Hugo, Baudelaire, +Lamartine, assez chiche d'éloges, qui lui dédie des strophes d'encens; +Vigny, qui l'appelle le plus grand esprit féminin de notre époque; +Michelet, qui écrit: «Le sublime est votre nature»; Sainte-Beuve, qui +trace d'elle un subtil pastel, poussière d'immortalité!--puis lui +consacre tout un livre; et d'autres encore: Barbey d'Aurevilly, +Banville, Verlaine,--garde d'honneur autour de sa vie, autour de son +tombeau, où sans cesse des mains pieuses arrachent les herbes d'oubli, +restaurent ce nom qui doit durer. + +Qu'est-ce qui lui vaut ce culte ininterrompu des poètes? C'est que, en +la lisant, on se prend à l'aimer comme une mère. Elle attendrit comme si +elle était notre mère. C'est notre mère en double, dirait-on. Et comment +chercher des défauts à une mère? Oui! sa poésie n'est pas précisément +l'art que nous goûtions le plus. Pas de dessous, d'infini de rêve, de +style subtil et rare. Mais c'est notre mère; c'est une femme et exquise. +Elle, surtout, a fait de la poésie vraiment féminine. Elle a un _sexe +littéraire_. Elle a le cri des entrailles, la couvée silencieuse, les +larmes promptes, les soubresauts de la passion, les déchirements, les +trouées lumineuses, les jets de sang, comme a dit Barbier, les jets de +sang de ses paumes, de ses pieds, de son front couronné d'épines, de son +flanc percé, de toutes les blessures divines de cette Crucifiée de +l'art. + + * + * * + +Quelle existence fut plus cahotée, instable, douloureuse, assombrie sans +cesse par les mécomptes, la mort, la pauvreté? Comme par un signe de +prédestination, elle était née devant un cimetière et joua, enfant, dans +l'herbe des tombes. A quinze ans, la ruine. Son père était peintre +d'armoiries d'équipages et d'ornements d'églises. Or la Révolution avait +éclaté, ne voulant plus ni carosses, ni culte. La mère meurt. Marceline +doit aider à vivre le père pauvre et sept enfants plus jeunes. Elle se +résout au théâtre. Vers l'année 1804, elle est en représentations à +Paris. C'est Grétry qui, l'ayant entendue par hasard, lui fit chanter sa +_Lisbeth_. Elle avait déjà un air si brisé, si triste! Le musicien +l'appelait: «Mon petit roi détrôné.» Dix ans de cette vie-là en +province, à l'étranger, jouant à la fois les jeunes premières dans la +comédie et les dugazons dans l'opéra. Puis elle cesse de chanter. Elle +en donna plus tard à Sainte-Beuve l'adorable raison: Ma voix me faisait +pleurer moi-même.» + +Qu'était-il arrivé? Une peine profonde, un amour non payé de retour, un +de ces misérables essais de bonheur d'où on sort plus morne et plus +seul, et après lequel certaines femmes d'élite jettent pour jamais la +clé de leur coeur dans l'éternité. Quel fut cet amour? Marceline en +parla partout, sans cesse dans tous ses vers, et ne l'a nulle part +nommé. Quelques-uns, aujourd'hui, ont voulu élucider le mystère, banale +curiosité! L'important pour son oeuvre, c'est que jamais elle ne se +consola. Grand chagrin d'amour qui devait, jusqu'au bout, se lamenter au +travers de sa vie, blessure d'eau ruisselant parmi les roches, accrue +par l'obstacle des roches, sans qu'on sache de quelles hautes et +lointaines collines la source a commencé de jaillir! + +Même très tard, dans l'apaisement de l'âge, elle évoque encore cet amour +dont elle est restée pâle, comme soufrée à jamais de cet orage du matin. +Elle écrit à Pauline Duchambge: «La _seule_ âme que j'eusse demandée à +Dieu n'a pas voulu de la mienne. Quel horrible serrement de coeur à +porter jusqu'à la mort!» + +Pourtant elle avait uni sa vie à un autre homme, le comédien Valmore, +qui fut probe et bon. + +Mais le malheur, toujours acharné, s'obstina après son foyer: elle +perdit successivement ses deux filles dont les doux visages s'encadrent +si souvent dans ses strophes: Ondine, puis cette frêle et frileuse Inès, +qui mourut en plein printemps, comme une rose phtisique. + +Avec cela, sans cesse une vie étriquée, incertaine, besogneuse. Ses +chants divins ne lui rapportaient rien. Une gêne permanente, qui allait +parfois jusqu'à la misère, aux crises noires. + +Et pas même la pitié de la mort! Elle vécut vieille, jusqu'à +soixante-treize ans, avec l'horrible malchance finale d'une maladie +cruelle qui la tint deux années dans son lit, impotente, déjà comme de +l'autre côté de la vie, où elle s'occupa jusqu'à sa dernière heure de +corriger de nouveaux vers, ceux qui ont constitué les poésies posthumes +et contiennent ses chefs-d'oeuvre: _Jours d'Orient_, _la Couronne +effeuillée_, _les Roses de Saadi_. + +Et n'est-il pas naturel, après une telle vie, qu'il semble en la +lisant--comme elle a dit d'un autre--qu'on sente souffrir le livre dans +ses mains? + + * + * * + +D'ailleurs même avec une destinée clémente, elle eût été malheureuse. +Elle fut de ces sensitives se tourmentant elles-mêmes, souffrant pour +des riens, pour des nuances. Elle fut de ces inquiètes qui peuvent dire +comme Lamennais: «Mon âme est née avec une plaie.» + +Or cette plaie native s'élargît et saigna par l'amour. Valmore a surtout +aimé. Toute femme qui écrit peut se définir d'un mot, celui +qu'elle-même, à son insu, emploie le plus fréquemment. Ainsi le mot +«étreindre» pour George Sand. Quant à Valmore, son verbe serait «aimer». +Toute sa souffrance vient de l'amour, et aussi son génie. Celui-ci, est +tout amour. Sapho moderne, elle a trouvé, pour exalter et regretter son +premier amour mort, des accents frémissants--flammes et roses!--qui +dépassent de loin les poètes, même illustres, dont les _Nuits_ +paraissent, en regard, bien déclamatoires et fausses. D'ailleurs, elle a +exprimé toutes les amours: amour de jeune fille, d'amante heureuse ou +délaissée, d'épouse, de mère. Elle a dit toutes les nuances du grand +cri. Et avec des trouvailles d'une intensité inouïe. «Tu ne sauras +jamais à quel point je _t'atteins_», dit-elle à l'homme qu'elle aime. +Puis vient cette notation, si spéciale à la femme en amour, de songer à +la mère de l'amant qu'elle adore, par qui il fut aussi aimé d'un amour +de femme illimité. C'est presque une jalousie, mais très douce, à cause +des souvenirs communs. Et elle a ce cri virginal pour s'affirmer plus +aimante: «Plus grand que son amour, mon amour se donna.» A propos de ses +enfants, elle note: «Cet amour-là fait souffrir aussi, comme l'autre.» + +Cent choses d'une psychologie, d'une pénétration, d'une divination qui +va jusqu'au plus secret de la tendresse, jusqu'au plus tenu des fibres +intérieures, jusqu'au plus infinitésimal des contacts du coeur avec les +autres coeurs; et tout cela vu comme aux lueurs d'un éclair, tout cela +pathétique, attendrissant, comme si, chaque fois, elle avait pleuré sur +son vers au moment où il se traçait sur le papier, et qu'il fût né moins +dans l'encre que dans une larme. + +Car tout aboutit invariablement à des désespoirs, pour cette âme +nostalgique et trop sensible. Fragile âme blanchie, d'un blanc frileux +et qui vite s'écroule en pleurs, comme la gelée, en hiver, sur les +vitres. Pourtant Valmore fut plus forte que la douleur et le malheur. +Elle avait adopté une sûre défense, ce mot céleste, pour sa devise et +son cachet: «_Credo_, je crois.» Ce que Sainte-Beuve toujours un peu +malicieux traduisait ainsi: je suis crédule. + +Eh bien! non! Elle crut vraiment. L'amante devint chrétienne. Dans la +Sapho se leva une sainte Thérèse. Celle qui avait eu des cris de passion +trouva des hymnes de foi. Elle reporta à Dieu tout l'amour qu'elle avait +égaré sur les créatures et les choses d'ici-bas, dont plus aucune +dorénavant ne l'attirait et ne la valait. «Tous mes étonnements sont +finis sur la terre», soupire-t-elle avec mélancolie. + +Encore un temps, elle reste imprégnée de l'ancien amour profane. Déçue +dans ses affections terrestres, elle s'en retourne à Dieu avec les mêmes +lèvres et les mêmes incantations amoureuses. On la dirait maintenant +l'amante de Dieu. Est-ce que Sainte Thérèse aussi ne parlait pas à Jésus +comme à un bien-aimé? On connaît ses mystiques effusions si passionnées: +«L'amour que je t'ai voué me meut tellement que, n'y eût-il pas de ciel, +je t'aimerais et n'y eût-il pas d'enfer, je te craindrais. Je me donne +à toi sans rien te demander; même sans espérer ce que j'espère, je +t'aimerais encore autant.» + +Quant à Valmore elle s'épure bientôt, pacifiée, purifiée. La passion +véhémente se cargue. Ses poèmes prennent quelque chose de chuchoté, de +confidentiel. C'est la prière avec la naturelle confiance et aussi le +naturel effroi, cette nuance caractéristique de l'adoration chrétienne. +Elle parle à son Père, lui raconte ses peines anciennes et les glorifie +quand même. Elle a des hymnes, des oraisons, des litanies, revenues du +fond de la petite enfance. Les strophes se déplient comme les +mousselines retrouvées de sa toilette de première communiante... Ah! les +uniques paroles de prières qu'elle a su trouver, après les uniques +paroles d'amour. Baudelaire, férocement misogyne, se demandait quelle +conversation les femmes peuvent bien avoir avec Dieu et pourquoi on les +laissait entrer dans les églises. Il n'avait pas songé à Valmore, qu'il +aimait pourtant, ni aux prières que sont tels de ses poèmes, des prières +câlines, abandonnées, immatérielles pour ainsi dire, paraissant ne plus +appartenir à la terre et être le bruit d'une âme qui est déjà plus près +de Dieu que de la vie. + + * + * * + +D'ailleurs, toujours elle donna cette impression de planer. Elle plana +même, et surtout, au-dessus de la littérature. Les modes n'eurent aucune +prise sur cet art inné, qui, dans sa sincérité, trouva une note, un +accent, un style, un vers à peine condensé au fur et à mesure, mais +demeuré presque invariablement le même à travers une production de +cinquante années. Même la formidable révolution romantique n'eût point +de prise sur elle et ne l'influença en rien. Or d'être instinctif, son +génie précisément fut novateur. Elle a presque autant inventé que Victor +Hugo quant à la prosodie, et aux détails du vers. La première, elle +réemploya avec fréquence les mètres impairs; vers de cinq, de sept, de +neuf, de onze, de treize syllabes. Et comme elle y réussit! + + D'un ruban signée + Cette chaise est là + Toute résignée + Comme me voilà! + +_Comme me voilà!_ N'est-ce pas déjà tout le ton, toute la simplicité +émouvante de Verlaine, Verlaine qui fut un fils d'elle, né de sa divine +maternité poétique, filialement en aveu du reste, et aux aguets dans ses +_Poètes maudits_ pour qu'on lui rende honneur, à celle d'où il sort. +Quel honneur pour elle d'être son initiatrice et la mère d'un tel fils! + +Comme lui, elle avait déjà tout ceci: exquis abandon, simplicité de +l'âme, négligé des mots, adorable déshabillé de la phrase--comme au saut +du lit--faisant sa prière du matin. Et aussi ce quelque chose de +susurré, de gémi, d'à peine convalescent, d'inquiet et cependant de +confiant, chambre de malade à la fenêtre ouverte sur un commencement +d'avril. + +Et déjà les familiarités charmantes, ce sans-façon presque _parlé_ qui +enlève au vers toute allure déclamatoire et du Midi, son grand geste. +Elle aussi, comme Verlaine, revendiqua le Nord, son Nord, cette ville de +Douai avec un beffroi et des demeures à pignon, où elle demandait +d'aller mourir, qu'elle appelait si joliment «ma natale» et dont les +souvenirs, la Notre-Dame, la vallée de la Scarpe, les tours, les jardins +ponctués d'abeilles, emplissent son oeuvre, influencèrent son art. +(Celui-ci, en prit ce qui caractérise tout art du Nord: la nuance). + +Souvent également les répétitions, les allitérations, affectées dans la +suite par Verlaine et les plus récents poètes: + + Une autre, une autre, et puis une autre l'entendra! + +Enfin maints mots transposés, inventés ou composés, mais avec quelle +délicate prudence toujours heureuse: _angéliser_, _entr'aîler_. + +Mais pourquoi s'ingénier aux nuances de toutes les plumes et de tous les +duvets quand le cygne sanglotant s'est envolé si haut et pour toujours +dans des ciels d'éternité! + + + + +M. J. K. HUYSMANS + + +M. Huysmans qui, à ses débuts, collabora aux _Soirées de Médan_, eut +l'air d'acquiescer à la manière naturaliste, n'y trouva en réalité qu'un +moyen de satisfaire son naturel pessimisme. Peindre la laideur, les +vices, les misères, la chair triste, les coeurs pourris, les linges +sales, c'était l'occasion d'exprimer son dégoût de la bassesse +contemporaine. Vite il chercha à s'en évader. Comme Baudelaire, après sa +moisson de «fleurs du mal», il eut ses «paradis artificiels», c'est _A +Rebours_. Mais ceci n'était qu'une étape et, dans _En Route_, il raconta +ensuite, nous ne voulons pas dire une conversion, mais une crise +religieuse singulièrement pathétique. + +Il s'agit d'un homme, las des êtres et des livres, qui se met à +fréquenter les églises, les offices, se lie avec un prêtre éclairé, va +passer un temps de retraite dans une abbaye de Trappistes et, confessé, +communié, rendu à Dieu, rentre dans la vie et dans Paris en concluant: +«Ah! vivre, vivre à l'ombre des prières de l'humble Siméon, Seigneur!» + +Y a-t-il là une simple affabulation de roman? Est-ce uniquement pour se +documenter que M. Huysmans, depuis ces dernières années, à la surprise +de ceux qui le connaissaient, devint peu à peu l'assidu des messes, des +saluts, pélerina de Saint-Sulpice et de Saint-Séverin aux chapelles +privées et singulières de Paris, celle, par exemple, si curieuse, des +Bénédictines du Saint-Sacrement, rue de Monsieur, où il alla lotionner +ses yeux las à la fraîcheur des cantiques, se désaltérer à l'orgue, aux +affluents débiles que sont les voix des nonnes chantant au jubé, tandis +que le fleuve de l'orgue déferle... + +Nous savions aussi qu'il s'était instruit dans toute la Mystique, +familier avec sainte Thérèse, Catherine de Gênes, Emmerich, Ruysbroeck +l'Admirable. + +Enfin, n'alla-t-il pas lui-même s'interner un moment dans le silence +d'un cloître champêtre de la Trappe? Ce Durtal qu'il nous y montre, en +proie à Dieu, est-ce lui-même et subit-il de son côté la crise de foi +qu'il nous décrit? S'agit-il d'une autobiographie, et fait-il allusion à +son cas quand il s'écrie: «Je suis allé à l'hôpital des âmes, à +l'Eglise?» On pourrait le croire, tant l'analyse est aiguë, minutieuse, +d'autant plus que souvent, au lieu d'objectiver, de créer des +personnages fictifs, M. Huysmans, dans ses romans, en revient toujours à +lui-même, et que ce type de Durtal, apparu déjà en un précédent livre, +semble raconter ses propres états d'esprit et se transposer en une +personnelle et successive vivisection d'âme. + +Il y a lieu de le supposer d'autant plus que, parmi les causes de ce +ralliement à Dieu, le romancier signale, chez Durtal, l'ennui de vivre +et le dégoût du monde. + +Or M. Huysmans aussi nous offre encore une fois les mêmes symptômes +personnels depuis ces dernières années. Il a avéré une misanthropie +sincère. Après avoir fréquenté des artistes, des écrivains, naguère, il +s'est soudain replié sur lui-même, comme le converti du roman, lui aussi +solitaire, aigri, malade, dépris, n'allant nulle part, ayant renoncé aux +milieux littéraires et mondains où sa noble nature franche ne pouvait +s'accommoder des mensonges, vilenies, abdications, promiscuités. +Isolement logique! Subtil et magnifique dans son art, il devait se +trouver, en s'élevant, de plus en plus isolé. Qui ressemble aux grandes +âmes? L'océan gémit parce qu'il est dépareillé. Tous les traits et les +mobiles qu'il prête à Durtal, sa vie elle-même nous en offre l'exemple. +N'est-il donc pas permis d'imaginer que cette crise religieuse qu'il +peint avec tant d'intensité fut la sienne? Voyez alors l'avertissement +singulier de la destinée et les correspondances mystérieuses entre les +choses: M. Huysmans habite depuis longtemps un calme logis de la rue de +Sèvres faisant partie d'un ancien couvent de Prémontrés aux toits de +tuiles fanées, comme s'il avait fallu d'abord que cette âme fut investie +en silence, cernée par tout ce qu'il y a de foi, d'encens induré, de +prières survécues dans les vieilles pierres qui furent une abbaye. + + * + * * + +Dans le cas où la crise religieuse que _En Route_ raconte lui serait +personnelle, on peut dire que l'écrivain s'en est venu de loin vers +Dieu. On connaît ses oeuvres de début, osées, charnelles: _En Ménage_, +les _Soeurs Vatard_, le _Drageoir à épices_. Littérairement, il fut, +entre autres, _un odorat_, à preuve ce nez busqué et embusqué sur son +profil maigre, un nez de proie, un nez qui lui donne une tête d'oiseau +de proie, de grand vautour chauve. Or, il aima l'odeur du péché, nota +les relents coupables de la femme, tout ce qui monte, faisandé et blet, +de la grande ville. Car le péché est surtout odeur. Eprouva-t-il une +sensualité nouvelle à subodorer la senteur maladive des églises: nappes +d'autel défraîchies, encens fané et cires--mortes de se pleurer? + +Déjà dans _A Rebours_ on pouvait prévoir la crise religieuse. Il y fit +le tour des idées et des vices, perversités extrêmes des décadences, +péchés contre l'Esprit et contre nature, après quoi sembla s'annoncer +l'approche de Dieu. A la fin, Des Esseintes, courbaturé de trop de +coupables délices, tombait à genoux; et, au-dessus des fards, des +tableaux pervers, des lits défaits, une prière clôturait l'oeuvre et +s'envolait, oiseau blanc, dans le blanc de la page finale. C'est que, à +la suite de ce livre, il ne restait plus à prendre qu'un des deux partis +indiqués par Barbey d'Aurevilly à Baudelaire après les _Fleurs du mal_: +«Ou se brûler la cervelle, ou se faire chrétien.» + + * + * * + +Nous ne savons pas si M. Huysmans s'est fait chrétien, mais il a écrit +en tout cas une oeuvre chrétienne. Nous voyons chez Durtal +l'acheminement, les étapes de la foi, les voies de la grâce, la +manigance céleste, le minime et quotidien accroissement, le léger vent +qui vient des plages du ciel et accumule, sable à sable, ces dunes d'or +dont une âme d'élite va s'ourler et qui la sépareront de la vie +mauvaise. Nous assistons à cette cure sévère qu'est un séjour à la +Trappe: efforts, prières, tentations dernières de la volupté, embûches +de l'esprit, blasphèmes, rires, objections, négations.--«Mais si +c'était intelligible, ce ne serait pas divin!» Et enfin la victoire +céleste! Lutte pathétique où renaissent les orages de Pascal. Sans +compter que cette langue de M. Huysmans, toute admirable, ajoute le +frisson de ses teintes électriques, vénéneuses, d'un ciel pourri où se +lèvent soudain des mots qui sont un lys de Memling, une clé ouvrant sur +le mystère, la plaie de Jésus qui ne saigne plus, mais s'effeuille, +dirait-on. Intensité de psychologie inouïe, à croire que M. Huysmans ne +décrit que ce qu'il a ressenti, vécu, et que lui-même, aujourd'hui, est +une grande âme de plus vaincue par ce que Chateaubriand appelait «le +génie du christianisme.» + + * + * * + +Car Chateaubriand marche en tête de cette troupe sacrée qui aura +appartenu à l'Eglise. N'est-ce pas merveilleux, en un temps où on disait +la foi morte, de constater combien de grands écrivains de notre siècle +ne l'auront pas quittée ou y seront revenus? La religion peut en +revendiquer beaucoup: outre Chateaubriand, Lamartine aussi, et Barbey +d'Aurevilly, d'un catholicisme absolu quoique ostentatoire; Baudelaire +qui fut lui-même un poète, un peu satanique aussi, mais seulement en +tant qu'il y a des gargouilles de démons aux flancs d'une cathédrale. +Puis Veuillot, spadassin de Dieu, et Hello, d'une foi si lyrique et qui +s'exaltait en effusions de grands arbres. + +Et Villiers de l'Isle-Adam, qui, sur son lit de mort, tenait dans ses +mains, déjà de la couleur de la terre, les épreuves d'_Axel_, pour avoir +le temps de les corriger selon la Foi. + +Et Verlaine, enfin, qui lui-même a raconté sa conversion dans un lieu de +retraite où «le chevalier Malheur» l'avait mené. Et l'éclosion, dans cet +abandon, de ce livre _Sagesse_ où le poète inventa des litanies +nouvelles. «Fils soumis de l'Eglise, le dernier en mérites, mais plein +de bonne volonté», déclara-t-il dans la préface. + +M. Huysmans est-il «en route» pour le même aveu et la même conclusion? +Il n'y aurait qu'à s'en réjouir, et de ce qu'il entre à son tour dans +cette lignée où déjà son grand talent lui assignait une place, royaux +esprits qui, durant tout le siècle, se passèrent de main en main, comme +les coureurs antiques, le flambeau de la Foi allumé à l'étoile de +Bethléem. + + * + * * + +Littérairement on peut conclure que M. Huysmans avec: _A Rebours_, +_Là-Bas_, _En Route_, aura terminé un triptyque comme ceux que +peignaient les peintres de sa race--il est originaire de Bréda--ces +maîtres hollandais et flamands dont il a l'imagination fiévreuse, le +coloris massif et violent. + +On songe surtout devant ces trois livres au triptyque de Quentin Metzys +qui est au Musée d'Anvers, un des chefs-d'oeuvre de tous les siècles et +de toutes les écoles. + +Dans le volet de gauche, Hérodiade est assise à côté du Tétrarque à la +table du festin où, parmi les roses, les cristaux, les argenteries, +songe le chef décapité de Jean-Baptiste que la favorite taquine du bout +de son couteau d'or comme un fruit de plus parmi les autres fruits du +dessert. Salomé vient de danser. L'odeur du sang se mêle à l'odeur du +sexe. Volupté, cruauté, complication des vieillesses de l'âge et des +vieillesses du temps, raffinement des décadences. Ce volet-là c'est _A +Rebours_. + +Dans le volet de droite un bûcher mauvais s'allume. Des hommes aux +visages déformés, aux yeux de concupiscence, y jettent des sortilèges et +des maléfices, cherchent dans les flammes des formes qui s'enlacent, se +pâment, défaillent. Le feu a l'air de sortir par un soupirail de l'Enfer +soudain ouvert. Ce volet-là c'est _Là-Bas_. + +Et voici le panneau central: la figure lamentablement douloureuse, mais +tendre, de Jésus, victime expiatoire, Christ dépendu, dont la plaie au +flanc coule, intarissable, offre sa fiole rouge, élixir de guérison, +dans cette grande pâleur séculaire... Salut permanent et immanquable! +C'est _En Route_, livre principal au travers duquel Jésus repose... + +Triptyque littéraire, admirable et qui a déjà un air d'éternité, la +patine des oeuvres qui sont dans les musées. + + + + +LAMARTINE + + +Après cent ans écoulés, la parole de Humbold reste vraie: «Lamartine est +une comète dont on n'a pas encore calculé l'orbite.» Car, même +aujourd'hui, il est difficile de préciser la parabole de cet errant du +génie qui a laissé un peu de lui dans toutes les âmes. + +Lamartine! ah! le doux nom! et quel coup d'archet sur nos souvenirs! +N'est-ce pas lui, quand nous le lisions à quinze ans, au collège, qui +nous fut la première révélation de la Poésie? Au même moment, il nous +fut aussi la première révélation de la Femme, car ses vers à Elvire et à +Graziella donnaient comme un visage aux rêves encore informulés en nous. + +Lamartine nous a suscité jadis toutes ces émotions-là. Nous l'avons plus +qu'admiré; nous l'avons aimé. Voilà pourquoi la lecture, plus tard, en +paraît fade et décolorée. + +Il en est de ses poèmes comme de ses lettres d'amour, qu'on ne doit +jamais relire; ce n'est pas qu'elles soient autres, mais nous-mêmes +nous avons changé; nous n'avons plus l'âme qu'il faut, l'âme ancienne +toute neuve et impressionnable. + +Pour Lamartine aussi il vaut mieux _se souvenir de l'avoir lu_--lui qui +nous demeure, à travers les années, comme la douceur d'un ancien amour! + + * + * * + +Et pourtant, qui fut jamais plus poète, dans le sens originel et +foncier? Chez lui, la poésie était un acte spontané de la nature, comme +la respiration ou la circulation du sang. Il était lyrique de la tête +aux pieds, a-t-on dit. + +Il a chanté sans savoir comment ni pourquoi, comme la mer, et comme la +forêt--frère lui-même de ces infinis qui rendent tous un son pareil! + +Car il n'avait rien appris. C'est un ignorant qui ne sait que son âme, +observa un jour Sainte-Beuve. Tout au plus connaissait-il l'irrémédiable +mélancolie de son précurseur Chateaubriand, âme orageuse à l'image et à +la ressemblance de ses horizons maritimes de Bretagne, et les sublimités +de la Bible dont précisément, dans son entourage, on s'occupait beaucoup +à cette époque. Deux de ses amis, M. de Genoude et M. Dargaud, avaient +traduit les _Psaumes_ et les _Livres_. Lui-même apparut comme un jeune +roi David, ayant songé d'abord à intituler ses Méditations _Psaumes +modernes_, comme l'atteste le premier manuscrit retrouvé. Et il avait +vraiment l'éloquence douloureuse du psalmiste et des prophètes, celui +que George Sand appela le Jérémie de la Restauration. + +Son succès fut immédiat et prodigieux: en un soir, ayant dit ses +premiers vers dans le salon de Mme de Saint-Aulaire, où venaient Guizot, +Decazes, Villemain, toutes les jeunes gloires du moment, il était devenu +célèbre. + +Son premier livre, accueilli avec tremblement par l'éditeur Nicolle, fut +tiré en peu de temps à quarante-cinq mille exemplaires. Tout le monde le +lut, s'enthousiasma, pleura. Dans les promenades publiques, dans les +jardins, on s'isolait pour lire sous les arbres les vers des +_Méditations_. + +C'est que, par un miracle unique, son âme s'était trouvée en communion +avec tous. Il avait été l'âme de la foule. Il avait été les eaux de sa +soif, la parole de son attente. Après tant de ruines, de secousses et de +révolutions, après tant de négations, le poète était apparu disant +l'éternité et la certitude de Dieu, parlant d'idéal et d'infini. A cette +foule qui avait traversé la nuit et cru mourir, dont on avait conduit +les pères en troupeaux à la guillotine, puis aux boucheries plus +sanglantes encore de la guerre, il venait dire: «L'homme est un _dieu_ +tombé!...» + +Et puis, il y a autre chose: ce commencement de siècle qui marquait une +renaissance était comme une puberté qui s'élabore; il avait les +troubles, l'incertitude, l'angoisse sans cause, la mélancolie de la +vierge qui devient nubile et sent déjà l'avenir lui tourmenter le sein. + +La poésie de Lamartine répondit à tous ces vagues élans, elle qui, non +contente de diviniser la vie, divinisa l'amour. Ah! ce fut même son plus +suave enchantement! Le «dieu tombé» retrouvait dès ici-bas un ciel dans +l'amour, l'amour plus fort que la mort elle-même, puisque l'amante +soupirait à l'amant: «Je ne comprends pas le ciel même sans toi!» + +Le _Lac_, les stances à Elvire, l'élégie du _Premier regret_ donnaient +un avant-goût d'infini: «O temps! suspends ton vol!» et promettaient des +minutes divines où, vivant--grâce à l'amour--on vit déjà d'éternité! + +Et cela n'apparut pas comme une imagination impossible, un leurre +consolant de poète. Il prêchait d'exemple. On voulut aimer à sa façon; +il avait créé une nuance nouvelle d'aimer et d'être aimé, car on savait +que lui-même avait vécu de telles amours. Ses aventures italiennes, la +mort de la pêcheuse de Procida faisaient autour de sa jeune tête de +héros un nimbe de légende et de mélancolie. On ne l'en aima que +davantage--et d'avoir l'air si triste, étant si beau. + +Il disait: «Nulle part le bonheur ne m'attend!» dès la première pièce de +son premier livre; et plus tard, dans le poème sur la mort de sa fille, +il se nommait encore «un homme de désespoir». + +D'un bout à l'autre la même attitude et la même parole: «Voyez s'il est +une douleur comparable à la mienne!» Lamentation prodigieusement habile, +si elle n'eût pas été sincère. Certes ce n'est pas un mot de dieu, de +génie ployant sous la croix de son art. C'est le mot de la mère; d'une +femme. Jésus lui disait: «Ne pleurez pas sur moi!» Voilà le mot vrai; la +posture qu'il fallait. Mais si le poète y eût gagné à nos yeux, la foule +aime mieux ceux qui demandent sa pitié. + +Et elle donna tout à Lamartine: sa pitié, son admiration, son temps, ses +larmes, son or, son délire. Il fut vraiment, selon l'image de +Shakespeare, porté en triomphe sur tous les coeurs. + +Ce triomphe dura vingt ans, vingt ans d'une existence comme une féerie. +«Vous auriez dû être roi», lui disait un jour un de ses flatteurs. Il +vécut tel: aimé, acclamé, dans un luxe qu'aucun poète n'avait jamais +connu, semant les secours et les dons, voyageant avec une suite, +partant sur un navire acheté par lui pour cet Orient mystérieux qu'il a +décrit et où les Arabes du désert eux-mêmes, frappés de sa royale +prestance, l'appelaient l'_émir frangi_. + +Si habitué à ces hommages unanimes, à ce culte et à cette frénésie de +respect qu'un jour, à propos d'un jeune écrivain qu'on le priait de +protéger, il déclara avec une fatuité touchante: «Il ne fera jamais +rien. Il n'a pas été ému en me voyant.» + + * + * * + +Malheureusement, la Poésie, qui lui avait donné tant d'années de gloire +et d'une existence sans pareille, ne sut pas le retenir exclusivement. +Déjà, en 1831, il avait publié sa _Politique rationnelle_ et brigué un +mandat législatif. On prétend même qu'il n'entreprit son lointain voyage +en Orient que par dépit de cet insuccès. Or ce voyage devait, par un +hasard inouï, le pousser, à son retour, plus décidément encore du côté +de la politique. Il avait rencontré dans les solitudes perdues du Liban +cette bizarre lady Esther Stanhope, qui lui avait dit, après avoir +consulté les étoiles et lu les signes de sa main--géographie mystérieuse +des passions et des destinées: «L'Europe est finie; la France seule a +une grande mission à accomplir encore. Vous y participerez.» + +Le superstitieux poète crut à l'horoscope de cette magicienne en +cachemire jaune et turban blanc, qui fumait devant lui une longue pipe +orientale; et dès son retour, sans doute, il rêvait déjà de réaliser son +oracle, tandis que le navire, en route pour la France, marchait d'étoile +en étoile... + +Bientôt il se fit élire à la Chambre: + +--Où allez-vous vous asseoir dans l'Assemblée? lui demanda un de ses +amis. + +--Au plafond! + +Ceci marquait chez Lamartine lui-même la sensation qu'il se trouverait +peu à sa place parmi les intrigues et les roueries d'un Parlement. + +Comment! le mélancolique poète allait s'occuper de politique et tenter +de diriger l'opinion? Mais est-ce que le clair de lune ne gouverne pas +la marée et n'attire pas avec ses yeux la souffrance de la mer? + +Lamartine, lui aussi, rêvait d'attirer le peuple à lui. Il avait mis +Dieu dans la poésie et dans l'amour. Il voulut mettre Dieu dans la +politique--le mot est de lui--créer une République évangélique où on +gouvernerait la nation par ses vertus. + +Il faillit presque y parvenir dans cette extraordinaire aventure de la +Révolution de 1848 qu'il prépara avec les _Girondins_ et dont il fut le +promoteur et le héros. On ne peut pas lire aujourd'hui sans +stupéfaction les détails du rôle qu'il joua à ce moment: sa lucidité +d'esprit, son audace, son courage durant ces jours où, grâce à ce +magnétisme, à ce _fluide charmeur_ qui furent toujours en lui, vingt +fois il arrêta l'anarchie; où vingt fois il prit la parole, tête nue, +sous les fusils braqués, bravant la mort, nouvel Orphée qui apprivoisa +le lion populaire et l'entraîna avec des chaînes de fleurs. On connaît +sa phrase célèbre sur le drapeau tricolore qui n'était qu'une sublime +inspiration de plus après tant d'autres, où son patriotisme, pendant ces +journées de février, se multiplia. + +Dans l'hagiographie, on apprend que certains saints vécurent toute leur +vie en état de grâce. + +On peut dire de Lamartine qu'il a été toujours en état de génie. + + * + * * + +Mais le génie ne va pas sans la couronne d'épines. Lamartine porta la +sienne. Que n'était-il resté à la porte de la République! Platon l'eût +couronné de roses. Des plus hauts sommets de la popularité il tomba, +selon la parole de Milton, dans les mauvais jours et dans les mauvaises +langues. La Révolution avait achevé de le ruiner. Quelques semaines +avant les événements de février, un traité lui achetait ses oeuvres +littéraires pour 540,000 francs. Par honnêteté et pour sauver de la +faillite son libraire, il déchira le traité. Depuis longtemps, il semait +l'or et les charités avec une prodigalité inépuisable. A un ami dans la +gêne il écrivait: «Je ferai couper mes plus beaux arbres.» Alors, devant +ce gouffre de dettes (plus de deux millions), Lamartine empoigna sa +plume comme un outil et pendant vingt ans remplit de sa fière écriture +du papier blanc accumulé, qu'il jetait à ce gouffre. + +Cela ne suffit même pas; et vinrent alors les grands déboires, les +humiliations publiques: la vente de Milly, la loterie, la souscription +nationale--toute la lie, toutes les feuilles mortes de l'automne de la +vie. + +Et aucune pitié! Louis Veuillot, qui a la triste gloire d'avoir trouvé +tous les mots cruels sur son temps, proclama: «M. de Lamartine n'a plus +une lyre; c'est une tirelire.» + +Et si, pourtant! il la possédait encore, cette lyre ancienne! et malgré +l'horreur des quotidiennes besognes, encore et toujours--dans ses pages +obligées, tout au long des _Confidences_, de ses livres d'histoire, de +son _Cours familier de littérature_,--des vibrations éclatantes, des +coups d'ailes soudains, des ruissellements d'âme et de pierreries, tout +un trésor intérieur que sa longue vie orageuse n'avait pas suffi à +dilapider. + +Mais plus de poèmes, hélas! à cet âge pourtant où Victor Hugo, lui +aussi frappé par la politique, allait commencer ses chefs-d'oeuvre. + +Lamartine maintenant aurait pu écrire son _Livre de Job_; mais, lui, +manqua de loisirs parce qu'il manqua d'argent. Il fallait de la prose +solide et marchande. Plus d'épisode nouveau pour faire suite à _Jocelyn_ +et à la _Chute d'un ange_, ni les _Pêcheurs_ annoncés, ni l'autre +fragment sur la vie religieuse dans le cadre de la Judée. + +Et pas non plus ce retour sur les oeuvres anciennes qu'il avait appelé +lui-même des «improvisations poétiques» et promis de «polir à froid». + +Vain espoir! l'homme, pas plus que l'Océan ne peut revenir sur ses +traces et retoucher ce qu'il a laissé derrière lui. + +C'est tout polis que la mer jette au rivage ses galets après les avoir +longtemps roulés dans ses marées. + +Au contraire toute l'oeuvre de Lamartine fut hâtive, d'une forme lâchée. +Aussi, dans ses préfaces, redoutait-il lui-même le dédain des délicats. +Il n'ignorait pas non plus les caprices fantasques de la vogue, +l'effrayante mobilité des goûts littéraires qui démodent vite les +oeuvres. Surtout pour celles qui appartiennent plus au passé qu'a +l'avenir. Il y a des poètes qui ouvrent une époque et une poésie, tel +Victor Hugo. Au contraire Lamartine ferma une époque. Il résume Piron, +Millevoye, Lebrun, Soumet, tous ces poètes intermédiaires, non sans +talent, qu'il continue en somme, mais absorba dans son rayonnement. +C'est en ce sens que Rivarol a dit: «Le génie égorge ceux qu'il pille.» + +Mais tout en craignant pour l'avenir, il se consolait en affirmant: «Il +y a des anniversaires d'idées dans la vie des siècles.» Et, en effet, on +a pu assister, ces dernières années, à un renouveau de sa gloire, qui +sans cesse recommencera par intervalles. Car la forme de sa poésie est +sans date. Elle est classique et elle est moderne. La langue est large, +peu raffinée et vaut moins par le choix des mots que par un rythme +général. Or c'est par le vocabulaire d'abord qu'une poésie se démode. +Celle-ci est toute de musique. Elle se borne à de grands _planements_. + +Quant au fond, elle s'en tient à ce qu'on peut appeler les lieux communs +de l'humanité: la nation, l'amour, la religion, la douleur, mais on peut +dire aussi que ces thèmes sont ceux de l'âme elle-même, l'âme éternelle, +la Psyché nostalgique et vagabonde, et qu'un poète se haussant jusque-là +émouvra davantage et avec plus de durée qu'un poète exprimant seulement +les sensations personnelles et fugitives de sa seule âme ou de ses +nerfs. + +Qu'importe d'ailleurs pour Lamartine si, des thèmes choisis, il sut +faire véritablement des _concerts_, selon l'expression qui lui était +familière, aujourd'hui vieillie, mais si juste. + +Chaque fois qu'il a pris la parole: soit sur la page blanche où +tombaient ses poèmes spontanés; soit à la tribune; dans les rues, les +jours de révolution; à l'Académie, où son discours de réception souleva +d'un élan toutes les questions du temps et de l'éternité, chaque fois ce +fut vraiment «un concert», une voix plus qu'humaine, une vaste musique +rebelle aux subtilités, mais qui enveloppait toutes les âmes dans ses +grands plis. + +Et c'est ainsi qu'il semble devoir s'éterniser pour l'avenir: Lamartine +est l'Orgue de la poésie du siècle. + + + + +M. OCTAVE MIRBEAU + + +On pourrait dire de M. Octave Mirbeau qu'il est le don Juan de l'Idéal. + +Don Juan est le grand incontenté. Il a une curiosité inquiète, des +aspirations infinies et peut-être aussi un goût des expériences. Il +appartient à cette famille des lunatiques dont il est parlé dans +Baudelaire: «Tu aimeras le lieu où tu ne seras pas, l'amant que tu ne +connaîtras pas...» Toujours changer, se quitter, chercher ailleurs, +versatile pélerin de l'amour! Tirso de Molina le vit passer dans les +oratoires de Séville, guettant quelque infante aux yeux tristes, +lui-même pâle comme la cire du chandelier, Molière aussi le rencontra, +et Mozart qui nota l'harmonie de ses plaintes, et Byron et Musset. +Personnage fuyant, inassouvi, énigmatique surtout. Il a sur la face un +sourire, car le sourire seul est énigmatique. Mais son sourire est plus +proche des larmes que du rire. Il apparaît le plus triste d'entre les +hommes pour avoir voulu l'absolu. Pourtant son obsession était +restreinte; elle fut purement féminine. Don Juan ne chercha l'absolu +que sous une seule forme: l'Amour. + +Que dire de celui qui serait le Don Juan de tout l'Idéal? M. Octave +Mirbeau y fait songer. Il n'y a pas que l'absolu de la beauté. Il y a +l'absolu de la bonté, du bonheur, de l'art, de la justice. L'amour du +coeur va à d'autres choses qu'à la femme: on veut aimer des tableaux, +des livres, les malheureux, les pauvres, les fleurs, les morts, les +nuages--on veut pouvoir s'aimer soi-même. Comment faire avec un seul +coeur, si exigu, et qui contient si peu? Pourtant il faut aimer encore. +On n'a pas assez aimé. On s'est trompé en aimant. Alors on vide son +coeur--pour le remplir de nouveau. On se déprend, parfois, mais c'est +afin de se passionner autre part. + +C'est la nature de don Juan... Or M. Octave Mirbeau lui ressemble comme +un frère, plus souffrant, plus inassouvi, puisqu'il aime davantage et +que son idéal est sans limites. + +Lui aussi a un sourire: son ironie, une ironie spéciale, hautaine et +grinçante, d'une originalité unique et qui constitue une de ses plus +fortes vertus littéraires. Encore un peu, ceux qui ne voient pas assez +le fond des choses l'auraient pris pour un pamphlétaire, à cause de +cette ironie, parce qu'il publia les _Grimaces_, qui furent parfois de +cruelle satire, et parce qu'il écrivit de mémorables «éreintements», +des portraits justiciers, eaux-fortes où la plaque avait reçu +d'indélébiles morsures. Mais ceci encore, n'est-ce pas la logique même +de don Juan? M. Mirbeau veut l'absolu dans la beauté, dans l'art, dans +la justice, comme don Juan voulait l'absolu dans l'amour. C'est pourquoi +il accable de sa puissante raillerie, de ses invectives aux vols +d'aigles et d'ouragans, de sa haine loyale, les mauvais écrivains, les +mauvais riches, les _Mauvais Bergers_, comme il dit dans son drame. + +Mais haïr est la même chose qu'aimer. La haine ne provient que de trop +d'amour. On le croyait cruel et inexorable. Ah! comme il est différent, +et tout le contraire même, pour ceux qui le connaissent bien, ont +approché tout près de ce coeur ombrageux et orageux. Contradiction de +l'apparence! Même au physique, si son allure décidée, sa rousse +moustache militaire disent l'audace, la bravoure, le goût du combat, il +y a là, dans ce visage, des yeux bleus si ingénus, si tendres, si jeunes +encore dans la figure plus âgée, des yeux comme ceux des enfants, des +yeux comme les sources dans la campagne, des yeux qui croient à la +bonté, à la loyauté, des yeux qui tout de suite s'apitoient, des yeux +mouillés et comme faits avec des larmes qui attendent... + +Ainsi pour l'âme... On croyait M. Octave Mirbeau uniquement belliqueux, +voire un peu féroce. En réalité, habitant loin des villes et en pleine +Nature, il était toute douceur et vivait avec les fleurs. Sainte +Thérèse, qui fut aussi une passionnée, a dit qu'elle se clarifiait les +yeux chaque matin avec des roses. M. Octave Mirbeau aima toutes les +fleurs qu'il a nommées «des amies violentes et silencieuses». Dans son +jardin de Poissy, où il a des collections admirables d'iris, de roses, +de pensées, il faut le voir, compétent comme un horticulteur de Harlem, +qui les veille, les caresse, les appelle par leur nom... + +Certes, il les aima pour leur beauté, mais sans doute aussi et +principalement pour leur fragilité. Car il est, avant tout, un grand +coeur miséricordieux. Toute son ironie provient de toute son +indignation, toute sa colère de toute sa pitié. Ses larmes deviennent +des projectiles... C'est un sentimental sanguin. + +Et, en effet, après ses combats, voici tout aussitôt de lyriques +effusions, des dithyrambes sonores et dont l'éclat de trompettes va +atteindre les quatre points cardinaux de l'Art. On se souvient de +certaines de ses pages, définitives comme un sacre, sur M. Rodin, sur M. +Léon Bloy, tous ceux en lesquels il croit voir luire--enfin!--un peu de +l'Absolu. Alors, ce sont moins des portraits qu'il trace, que des +chants de joie, de triomphe et d'amour. Oui! il aime, il le dit, il le +crie, avec des troubles et des frissons, des mots comme des baisers, des +phrases qui s'agenouillent. «Du journalisme» disent les sots. Mais M. +Octave Mirbeau ne fait pas des articles; il n'a jamais écrit un seul +article de sa vie... Ces pages courtes, qui disent ses amours et ses +haines, n'est-ce pas comme la correspondance de ce don Juan de l'Idéal, +trop-plein d'une âme, expansion d'une heure, confidences sur le papier, +extases changeantes et que lui-même bientôt dédaigne, lettres +frémissantes de la passion d'une heure et qu'il garde au fond d'un +tiroir--sans même daigner les publier. Est-ce qu'on publie jamais ses +lettres d'amour, puisque leur encre, vite pâlie, semble vouloir +d'elle-même retourner au néant? + + * + * * + +Dans ses romans aussi, M. Octave Mirbeau apparaît la même âme, assoiffée +d'absolu. Il va à ceux qui souffrent le plus. + +Il y a dans un de ses romans un personnage bien curieux, une création +bien étonnante, c'est ce Père Pamphile des Rédemptoristes, exilé +volontaire parmi la solitude et des ruines, qui veut rétablir son Ordre +fondé jadis pour délivrer les chrétiens en terre barbaresque. Or il est +convaincu qu'il y a toujours des captifs, qu'ils sont un nécessaire et +permanent produit de la nature, qu'il y a toujours des captifs comme il +y a des arbres, du blé, des oiseaux: «Et non seulement il y a des +captifs, se disait-il tout haut; mais il y en a dix fois plus, depuis +que nous avons cessé de les racheter...» M. Octave Mirbeau aussi pense +qu'il y a partout des captifs, et son oeuvre de haute pitié, de +fraternité humaine, ne va qu'à apitoyer en leur faveur, à les faire +délivrer. + +Ainsi, dans le _Calvaire_, il s'agit de l'homme emprisonné dans une +passion; dans _l'Abbé Jules_, c'est le prêtre emprisonné dans le +célibat; dans _Sébastien Roch_, c'est l'enfant--oh! la plus désolante +misère--emprisonné dans le collège. + +Mais les personnages de ces romans qui, au fond, se ressemblent, sont +encore et surtout emprisonnés dans la vie. Ils n'ont pas, de celle-ci, +la même conception que les autres hommes. Pareils à l'écrivain qui les +conçut et vraiment ses frères en destinée et en souffrance, ils sont +aussi des incontentés, des nostalgiques (c'est-à-dire également de la +famille de Don Juan). Ils ne se résignent pas à ce qu'est l'existence +dans l'état actuel des sociétés. Ils se refusent à être des créatures de +civilisation et veulent être quand même, malgré tous et tout, des êtres +de nature. Cela ne va pas sans d'amères luttes. Ils n'ont aucune +condescendance aux usages, aux conventions, à l'esprit de caste ou de +race, aux façons ordinaires de penser ou d'agir. Ils visent à l'absolu +et souffrent de ne pas pouvoir s'y conformer assez. Tout le drame naît +de ce conflit, du désaccord entre ce que le monde les voudrait et ce +qu'ils se veulent. La vie de l'individu, en nos civilisations codifiées, +est un perpétuel sacrifice de ses goûts et de ses instincts, à on ne +sait quelles lois d'intérêt général et à des moeurs hypocrites auquel +tout le monde collabore et dont tout le monde souffre. + +Les personnages des romans de M. Mirbeau racontent une lutte de +l'instinct contre la société, leur volonté de l'absolu. Ces romans, nés +en même temps que les drames d'Ibsen, mais sans que ceux-ci fussent déjà +connus en France, aboutissaient à la même revendication de +l'individualisme. + +Pour être soi-même, pour n'être pas prisonnier de la masse, le héros du +_Calvaire_ pousse jusqu'où il lui plaît sa dramatique passion. Mais +c'est _l'abbé Jules_ qui affirme avec le plus d'éclat cette attitude +d'indomptable égoïsme qui n'est, après tout, que la totale sincérité. +_L'abbé Jules_ est, d'ailleurs, le chef-d'oeuvre de M. Octave Mirbeau et +un chef-d'oeuvre, il faut le dire. C'est à mettre à côté des plus +pathétiques et fulgurantes créations de Barbey d'Aurevilly, mais +uniquement quant à la hauteur d'art. Car ce livre est d'une personnalité +entière. M. Octave Mirbeau se trouva une voie bien à lui, une voie +intermédiaire qui est loin de l'impassibilité souveraine d'un Flaubert, +loin aussi de l'impartialité documentée de M. Zola ou des analyses +psychologiques de M. Bourget. Ce romancier-ci exprimera une conception +qui lui est propre: _la vie frénétique_. C'est sa marque, son frisson, +pour ainsi dire, ce même frisson tourmenté qu'on trouve aussi dans les +sculptures de M. Rodin, qu'il n'a si bien et si souvent loué que parce +qu'il sentait leurs arts parallèles. Et on y pense surtout à propos de +_l'abbé Jules_ qu'on voit une figure tragique, aux modelés puissants, +une gargouille retenue à mi-corps dans la pierre irrévocable de l'Église +et dont la face grimace et ricane à l'Univers entier qui ne pouvait pas +le comprendre. Qu'est-ce qu'il voulait? Lui-même l'a dit entre des +péchés et des colères: «J'ai des pensées, des aspirations qui ne +demandent qu'à prendre des ailes et à s'envoler, loin, loin... Me +battre, chanter, conquérir des peuples enfants à la foi chrétienne... je +ne sais pas... mais curé de village!» + +Peut-être qu'il ne se vautre dans l'ordure, les vices immondes, la +grossièreté, le mépris des autres et de lui-même que pour salir et +bafouer ce trop bel idéal qu'il porte en lui, sans le pouvoir réaliser. +Il y a désaccord, manque d'équilibre. Il a trop d'idéal pour vivre avec +la vie, et alors il se bat contre elle. C'est toujours le cas de Don +Juan qui a trop d'idéal pour jouir uniquement de ses amantes et ne leur +demander que du plaisir. Sa souffrance en résulte. Et la _vie +frénétique_ commence. Mais s'il avait eu plus d'idéal, il aurait dominé +la vie; il aurait été jusqu'à l'absolu en soi, il aurait réalisé le +bonheur dans sa propre conscience et atteint l'amour de l'amour. De même +_l'abbé Jules_, avec plus d'idéal, n'aurait pas entamé ses farouches +luttes contre ses proches, ses collègues, son évêque, les curés,--«tous, +des imbéciles», comme il dit si drôlement--ni ses luttes contre la vie +entière, ni ses luttes contre lui-même. M. Octave Mirbeau, observateur +aigu mais visionnaire aussi, le sait bien; et c'est pourquoi il dressa +vis-à-vis de l'abbé Jules, sa merveilleuse figure de l'abbé Pamphile. +Celui-ci a été jusqu'au bout de son idéal, en face duquel il s'est enfin +trouvé lui-même, et seul. Sa pioche «n'a fouillé que les nuées». +Création unique, et si en avance sur tout ce qu'on écrivait à ce moment! +Ah! cette cathédrale idéale, qui est pour le solitaire comme si elle +existait puisque le plan en est terminé en lui, et la tour toute +allongée dans son âme. Voilà comment on peut s'évader de la vie, +atteindre le plus haut sommet de l'individualisme et intensifier si fort +son désir que la réalisation en devient inutile. On devient réellement +ainsi maître des choses et de tout l'Univers. Et c'est la meilleure +façon sans doute--la seule, disons même--de réaliser l'absolu. + +Cette volonté intransigeante de l'absolu que nos extrêmes civilisations +empêchent et qui ne siérait que dans une société toute proche de la +Nature, est la caractéristique des romans de M. Mirbeau, et de ne +pouvoir la réaliser, naît précisément le drame et une vie qui est +frénétique de luttes pour un impossible idéal: le personnage du +_Calvaire_ veut l'absolu de l'amour; l'abbé Jules, l'absolu de la +liberté; Sébastien Roch, l'absolu de la pureté; Jean Roule des _Mauvais +Bergers_ l'absolu de la justice et de la bonté sociale. Or cet absolu, +toujours conforme à la Nature, à l'instinct, est souvent contraire aux +idées admises, à nos moeurs de politesse, de réticences, d'acceptations, +d'hypocrisies, à tout ce qui est convenu, correct, solennel, officiel. +N'importe! M. Octave Mirbeau n'est pas seulement un grand écrivain; il +est un écrivain courageux. Il dit tout ce qu'il faut dire, en dépit des +prudences, des sourdines et des fards, des préjugés, abus, +compromis,--choses temporaires et contingentes! Et alors, quelles +criailleries! Que veut-il, cet audacieux, qui demande l'infini dans la +vie et cherche l'Éternité sur les cadrans? C'est chercher midi à +quatorze heures. + +On le vit bien quand il dressa dans le _Calvaire_ (au grand scandale +universel), une scène de guerre admirable; c'est l'ennemi regardé, le +uhlan prussien qu'on vient d'abattre, solitaire et jonchant la route, +parmi la Nature éternellement en fête et impassible. Alors le sens +humain s'éveille. Au-dessus de l'idée de la Patrie, il y a l'idée de +l'Humanité. Autre solidarité, plus vaste, plus foncière. Et le héros du +_Calvaire_ s'émeut, s'agrandit aux pensées magnifiques; et il baise au +front l'Ennemi mort. + +Vaste coeur de Don Juan, que trois mille noms de femmes n'avaient point +rempli, coeur inépuisable, coeur inassouvi, coeur qui sans cesse +recommençait des expériences, voici un baiser dont il n'avait pas +soupçonné la beauté et le funèbre enivrement! Et comme l'amour des +femmes apparaît médiocre et restreint auprès de cet amour qui baise, sur +le visage de l'Ennemi, toute la douleur, toute l'humanité, toute la +beauté morale, toute la mort. + +Car M. Octave Mirbeau aboutit souvent à la mort... On en sent la +présence, rôdeuse et terrifiante, partout dans son oeuvre. Il y souffle +comme le vent du bord des abîmes. C'est l'arrière-goût d'amertume de +tous les fruits cueillis, la frénésie des fins de fête, un bruit de +départs incessants. Vie instable! Destinées éphémères! Fantômes +avant-coureurs et pires que la mort! Il y a des pages que baigne une +sueur moite. On éprouve une terreur d'on ne sait quoi. M. Octave Mirbeau +excelle à ouvrir ainsi des portes sur le mystère, à susciter des ombres +suspectes dans les miroirs, à amasser des soirs livides où des clochers +chavirent, où des passants s'exténuent. C'est une des faces inquiétantes +de son talent qui, dressé haut dans la vie, en arbre fougueux, aux +branches nombreuses, laisse entrevoir que ses racines plongent dans des +terres de poison et d'écroulement, aboutissent à des eaux où flottent +les cadavres d'Ophélie et des fous. + +Ce sentiment de la mort est permanent chez lui... Ainsi dans le +_Calvaire_, même en pleine sensualité, tandis que Juliette dort, il se +met à l'imaginer morte. La vision s'accomplit jusqu'au bout... Dans la +fraîche haleine de la femme, pointe une imperceptible odeur de +pourriture; autour du lit, s'allument déjà, et vacillent les cierges +funéraires... des glas s'entendent... + +Union de l'amour et de la mort. Qui peut les désassocier? Par quel +mystère, les amants, au paroxysme de la volupté, ont-ils la nostalgie de +mourir. + +Il est naturel que cette nostalgie se retrouve chez un écrivain toujours +en peine d'aimer, et qu'aucun amour ne contente... Il aime l'amour, il +aime la gloire; il aime les fleurs; il aime les pauvres, il aime les +livres; il aime l'art, avec une passion exaltée et militante; peut-être +aussi qu'il aime la mort... Et ceci encore est bien conforme à sa +destinée d'un Don Juan de l'Idéal... La mort est le dernier amour de Don +Juan. + + + + +BRIZEUX + + +Pour bien comprendre l'oeuvre de Brizeux, il faut voyager en Bretagne où +partout on est hanté par son souvenir, lui qui a si bien dit sa race, +qu'à chaque pas on retrouve un détail noté par lui et qu'on croit +reconnaître au passage les héros de ses poèmes. + +Cette jeune fille dans un coin du wagon, qui s'installe, avec sa coiffe +blanche et son col tuyauté de Bannalec, avec sa peau de fruit, n'est-ce +point la «brune fille du Scorff», n'est-ce point Marie elle-même qui va +à la foire de Quimper acheter des rubans et des croix? Nous lui parlons +de Brizeux: oui! elle le connaît.--C'est un poète, n'est-ce pas? +fait-elle en risquant d'un air timide ce mot qu'elle ne comprend pas +bien, mais qui est vénéré dans le pays comme celui de quelqu'un de grand +qui est mort il y a très longtemps, au temps de Merlin l'enchanteur, du +roi Arthur et des menhirs devant lesquels on se signe dans la lande. + +Et comme nous l'interrogions sur l'endroit où devait reposer le poète, +elle ajouta avec un air d'ignorance et de vénération: «C'est au +cimetière de Lorient, sans doute, qu'on aura rapporté ses _reliques_...» + +Cependant le nom de Brizeux avait réveillé toutes les mémoires: chacun +se met à en parler, tandis que le train file à travers les champs de blé +noir et de bruyères roses; un vieux paysan assure qu'il l'a vu dans sa +jeunesse--Brizeux n'est mort qu'en 1858;--un curé en cause à son tour: +lui connaît toutes ses oeuvres et, du reste, l'a rencontré autrefois, du +temps où il arrivait jeune vicaire à Pont-l'Abbé; même le poète entra un +jour en grande colère parce qu'on avait jeté bas un vieux Calvaire qui +menaçait ruine, au bord d'une route, au lieu de le restaurer et de le +conserver avec soin, tant Brizeux avait sincèrement le culte de la +tradition armoricaine et de la défense de son pays contre les +nivellements modernes. + +Chose touchante que la survie unanime de ce nom dont la lumière grandit +pour avoir fait plus que travailler au bien matériel et immédiat de son +pays--pour l'avoir immortalisé dans son oeuvre, à ce point que si la +Bretagne tout entière mourait, elle serait conservée à jamais, +impérissable momie, dans les bandelettes enroulées de ses vers. + + * + * * + +Gagné à notre tour par la dévotion ambiante pour celui déjà entré dans +la légende et qui fut d'ici le chanteur et le barde, nous avons été, +comme en pèlerinage, partout où sa vie naguère a marché et rêvé. Ç'a été +quelque chose d'un peu triste, mais d'une tristesse bonne et qu'on +alimente--comme de rentrer dans la maison d'un mort aimé, après +l'enterrement, de toucher aux choses familières à ses doigts, de se +mirer dans les miroirs où son visage erre encore, de s'illusionner d'un +mensonge de vie à voir pendre aux patères ses habits vidés de gestes! + +Ainsi nous avons revu les bruyères et les landes, les mélancoliques +remparts de Lorient, au long desquels il allait jadis avec sa mère, les +vives et chuchoteuses rivières de l'Ellé et du Létha; surtout nous avons +revu la paroisse d'Arzanno, tout en haut de la route ascendante qui part +de Quimperlé--oh! le sauvage et lointain village qui abrita +l'adolescence de Brizeux et son adorable idylle avec Marie. L'ancien +presbytère où habitait le vieux curé qui fut son maître est aujourd'hui +une ferme, mais les bâtiments subsistent à peu près intacts: une façade +de pierre percée de fenêtres inégales; ici la grande cuisine brunie et +fumée aux solives apparentes, où glisse comme un rayon du soleil noir de +Rembrandt; en face, la salle à manger qui dut servir de réfectoire à la +petite école du curé d'Arzanno; au fond, un vaste escalier tournant, en +chêne solide, mène à une suite de chambrettes, à l'étage--les anciens +dortoirs où pour jamais les voix d'enfants sont mortes et aussi celle du +vieux maître qui y répandait en eux son âme virgilienne. + +A l'entrée du village, la même église est là, avec son clocher de pierre +octogone, ses deux tourelles, sa balustrade ajourée et, par-dessus, le +légendaire coq d'or. Voici la chapelle bariolée où Brizeux venait au +catéchisme, entendait l'orgue avec ravissement et souriait à la petite +amoureuse du Moustoir, comme si elle eût été la Vierge et la Madone. +«L'office se passait à nous bien regarder», comme il l'a écrit plus +tard. + +Autour de l'église, un lamentable cimetière de tombes abandonnées dont +les calvaires et les croix naufragent dans les hautes herbes. C'est ici +même, sur les murs circulaires, il y a trois quarts de siècle, que Marie +et Brizeux ont dû s'asseoir, les doigts tressés, si heureux dans leur +naïf bonheur que la Mort elle-même ne les attristait pas! O suavité +d'une telle églogue! Oh! les amours de la quinzième année! + +Voilà ce que Brizeux a dit dans tous ses poèmes, le charme des amours +enfantines: le sien, d'abord, pour Marie; puis, dans son second livre, +_Les Bretons_, celui du clerc Loïc Daulas pour Anna, la fille du vieux +fermier Hoël. Les noms changent; le sujet du poème demeure; c'est la +même analyse émue de ce qu'on pourrait appeler la _puberté du coeur_, +qui souvent devance l'autre et, pour cela même, est sans désirs. Chaste +aurore de l'amour! Éveil des tendresses partagées! Premières floraisons +dans le verger de l'âme! Rames appariées dans le port avant que la marée +du sexe afflue et entraîne l'amour dans la pleine mer et les orages! + +Cet amour-ci, tumultueux, exaspéré par les sens, Musset en est +l'éloquent poète--le poète des vingt ans!--tandis que Brizeux restera le +virginal notateur des amours de la quinzième année; et, comme s'il en +devait annoncer physiquement la vocation, voilà--à en croire les +portraits gardés de lui--qu'il avait lui-même comme une mince et +mystique tête de premier communiant! + + * + * * + +Certes, les idylles de _Marie_ demeurent le plus durable de son oeuvre, +mais son originalité lui vint aussi de son zèle à transposer dans ses +poèmes toutes les choses de sa Bretagne natale: les noms, légendes, +traditions, coutumes, jeux et croyances. Depuis, combien de poètes ont +essayé de dire leur pays; mais la plupart n'ont fait que de la poésie +rustique monotone, et nul n'égale l'art de Brizeux qui en inventa le +genre. Au reste, quelle autre contrée pouvait présenter une telle +abondance de poésie, éparse dans ses paysages? Les costumes d'abord, si +originaux, conservés intacts, avec des broderies d'or et d'argent--chez +les femmes--des étoffes vives, des dentelles, des bijoux, et surtout ces +coiffes de lin, de tulle, variées de forme à l'infini, d'après chaque +canton, mais toujours mettant sur la tête comme un frisson blanc de deux +antennes ou de deux ailes. + +Et quant aux hommes, ils étaient beaux au temps de Brizeux--beaucoup le +sont encore aujourd'hui--avec leurs immenses cheveux qui les faisaient +ressembler à des arbres. + +La nature aussi était propice: des rivières, des bois, des rochers, des +menhirs, des landes, des genêts d'or, des bruyères roses, des sapins et +des chênes, mélancoliques horizons qui ondulent sous un soleil dans des +brumes, comme un soleil d'argent. + +Et, tout en cercle, la mer, le grand Océan qui imprègne sa poésie et +qui, autour de ses vers semble aussi flotter, dans le blanc des pages! + +Sans compter les traditions et les légendes, si curieuses qu'il n'avait +qu'à les transcrire pour donner la sensation d'une odeur et d'une +couleur de terre qui n'est pas semblable aux autres. Dans _Les +Bretons_, il en a recueilli un grand nombre: les ruches d'abeilles qu'on +habille de crêpe pour un enterrement et de rouge pour une noce; les +seaux et les bassins qu'on vide durant l'agonie pour que l'âme +défaillante ne s'y noie pas; les épingles de la mariée que les jeunes +filles se disputent. + +Ajoutez à cela le Merveilleux, cet élément surnaturel qui paraît +indispensable à un poème, si logiquement trouvé par Brizeux dans la +croyance populaire aux démons, aux mauvais génies, aux nains, aux âmes +des Trépassés revenant, les nuits d'automne, inspecter leur maison et +s'y chauffer devant la braise; dans la croyance aussi aux saints +catholiques qui, comme saint Corentin et sainte Anne d'Auray, sont +honorés dans les Pardons et protègent avec des scapulaires et des +médailles bénites. + +Toute cette vie légendaire et naturellement poétique d'un peuple et +d'une nature si à peine violés, Brizeux n'avait qu'à la dire avec +simplicité et émotion, comme il l'a dite, pour faire oeuvre d'art +originale--lui qui avait vu et avait senti ce que nul autre n'avait su +voir ni sentir. Or tout l'art personnel est là; et c'est pourquoi +Sainte-Beuve avec raison a dit de lui que, «si la critique voulait +marquer d'un nom ce fruit nouveau, elle serait contrainte d'y rattacher +simplement le nom du poète». + + * + * * + +Seulement, Brizeux a fait plus que de la poésie rustique, de «l'art de +son terroir», comme on a dit depuis. Son oeuvre vaut surtout par son +caractère général, son sentiment toujours ému, son frisson d'humanité et +d'âme qui sont le fond éternel de toute poésie. Et de ceci, la preuve +s'en trouve non seulement dans les si naturelles et vives peintures des +jeunes amours, mais encore dans le sentiment familial qui est entre ses +pages comme une triste rose conservée du jardin maternel. + +Il a dit cette douleur qui est une des plus vraies de la vie des +lettres: le poète quittant la maison où il joua enfant, délaissant pour +la grande ville la ville morte où il sait bien que son âme s'étiolerait; +le poète abandonnant sa mère vieillie qui comptait sur lui pour qu'il +l'aidât à cheminer, à petits pas--comme elle-même, naguère, l'avait aidé +à marcher, tout petit! + +Oh! cette dernière promenade de Brizeux avec sa mère au long des +mélancoliques remparts de Lorient, nous l'avons tous faite et, rien que +d'y penser, il nous vient des larmes--tandis que la vieille femme, notre +mère, est seule là-bas qui, elle aussi, nous cherche encore de chambre +en chambre... + + * + * * + +Mais il faudra toujours que les poètes s'évadent de la vie de province; +car, souvent, c'est pour avoir quitté leur pays, qu'il leur apparaît, à +distance, doux et beau dans le mirage des souvenirs. Quant à Brizeux, +l'absence et le regret de ce qui n'est plus sont le fond et la condition +même de sa poésie. Il y a ainsi des coeurs qui vivent toujours en +arrière et qu'on pourrait appeler des coeurs rétrospectifs. C'est le cas +de Brizeux. Il n'est si pathétique que parce qu'il évoque sans cesse le +passé: ses amours enfantines, sa mère restée seule, le pays délaissé +surtout (il est le poète du mal du pays), tous ces souvenirs qu'il passa +sa vie à commémorer, ô lui, le nostalgique barde qui a si bien exprimé +ceci: La douceur des choses quittées. + + + + +M. ANATOLE FRANCE + + +M. Anatole France, quand il fut candidat à l'Académie, se présenta en +même temps à deux fauteuils vacants, non point par insistance ou esprit +d'accaparement, mais par subtile discrétion. C'était une façon de dire à +l'Académie qu'il s'en remettait à elle, prononcerait l'éloge de l'un ou +de l'autre défunt, au meilleur gré de la noble Compagnie. Ceci encore +était bien de sa manière, ondoyante et polie. + +Au physique déjà, il a un visage asymétrique, et des yeux de rêve qui +contredisent doucement un menton de volonté, une bouche voluptueuse +cachant son piment dans une barbe indécise. Tête de moine savant qui +aurait compulsé des in-folio et des incunables en la bibliothèque de +quelque couvent d'Italie, et en même temps, dès qu'il parle, bonne grâce +et raffinée urbanité d'un grand seigneur de salon français qui doit +enchanter les belles personnes. Pour comprendre ces mélanges, il suffit +de songer à une chose: M. France est né au quai Voltaire, «le lieu le +plus illustre et le plus beau du monde», dit-il. Mais il y a plus: M. +France--et ceci va nous expliquer tout--y est né chez un libraire, qui +l'a fait inscrire à l'état civil, sous le nom patronymique d'Anatole +Thibaut. Le nom sous lequel il est célèbre n'est donc qu'un pseudonyme? +Pas tout à fait peut-être, et il est possible qu'il désignait déjà aussi +son père, car nous avons trouvé une curieuse indication dans +l'_Angélique_ de Gérard de Nerval, lequel, vers 1851, parti à la +découverte d'un rare manuscrit sur l'histoire du sire abbé comte de +Bucquoy, après avoir inventorié toutes les bibliothèques, la Mazarine, +l'Arsenal, les autres, raconte ceci: «Nous avions encore à visiter les +vieux libraires. Il y a _France_, Merlin, Techener. M. France me dit: +«Je connais bien le livre. Vous pouvez le trouver par hasard sur les +quais.» Je l'y ai trouvé pour dix sous.» + +C'est sans doute par des renseignements et enseignements pareils que le +docte libraire qui fut son père forma l'esprit de M. Anatole France, de +complicité, bien entendu, avec le quai Voltaire, où s'écoulèrent ses +jeunes années. Le talent d'un écrivain, quant à la sensibilité et à +l'orientation, se fait surtout de ses souvenirs d'enfance. Dès vingt +ans, on n'emmagasine plus d'impressions fortes. Imaginez donc les yeux +d'un enfant, qui sera un artiste, s'ouvrant sur ce tableau incomparable: +les royales architectures du Louvre et des Tuileries, Notre-Dame en +dentelle noire, les plans sévères du Palais de Justice, les tours +lointaines pleines de masques, de gargouilles, de visages séculaires. +Ici vraiment toutes les pierres _parlent_. Et elles parlent de +l'ancienne France; elles content des histoires du temps de saint Louis, +des Valois, d'Henri IV et de Louis XIV. Ajoutez-y la Seine, ce cher +ruisseau de la rue du Bac après lequel soupirait Madame de Staël, le +fleuve de grâce souveraine qui apporte là toute la fraîcheur des +campagnes, le reflet des arbres, des ciels, des plaines florissantes, et +qui aère, ventile les monuments accumulés de Paris. Maintenant voici, +tout autour, sur le quai Voltaire même, les antiquaires et les +libraires. + +Songez maintenant au talent de M. Anatole France. N'est-il pas le résumé +de tout cela? Il a la fierté indolente de la Seine; il mêle Notre-Dame +et le Louvre; il est religieux et vieille France, passionnel et +architectural, toujours composite; il apparaît un assemblage de meubles +rares, de tapisseries, de bijoux, de vieux portraits, de chasubles, de +bibelots du culte. Il a bouquiné adroitement dans la grave librairie +paternelle et dans les autres; il a aussi bouquiné dans les boîtes d'en +face où s'acquiert une érudition plus facile, dans de menus manuels, des +brochures curieuses et parfois uniques. + +Et ainsi l'écrivain lui-même aura vécu dans cette «cité des livres», où +il nous a peint une des plus originales figures de ses romans, ce +Sylvestre Bonnard auquel il ressembla davantage encore, quand lui aussi +fut «membre de l'Institut», comme il eut soin de l'ajouter, même dans le +titre, à la désignation de son personnage. Mais gageons que si M. +Anatole France y a tenu, c'est encore à cause du quai Voltaire--et pour +tout lui devoir! + + * + * * + +Donc M. France, sans être normalien, est instruit de tout, parce qu'il +fut curieux de tout. Il a un fonds classique solide. Nul n'est plus +helléniste, latiniste, romaniste. Brusquement il intercale dans une +conversation des passages compacts d'Homère ou de Sophocle qu'il récite +de mémoire avec enthousiasme. + +Mais la connaissance de toute l'histoire, humaine, littéraire, et même +de toutes les anecdotes, y compris et surtout celles de l'Église, ne +suffit pas à faire de beaux livres. Le mathématicien Mélanthe l'a dit: +«Je ne pourrais pas sans l'aide de Vénus démontrer les propriétés d'un +triangle.» M. France n'a pas négligé l'aide de Vénus qu'on sent partout +présente et agissante dans ses oeuvres. En celles-ci flotte sans cesse +la subtile chaleur de l'amour, une sensualité ardente en même temps +qu'ingénieuse. Et ceci constitue la principale originalité de +l'écrivain; une science égale des livres et des caresses, une érudition +qui cumule la bibliothèque et l'alcôve. Charme imprévu d'un savant qui +est voluptueux. + +C'est l'impression que donnent tous ses romans. Voyez _Thaïs_, cette +oeuvre de savoureux archaïsme où nous vivons en des paysages d'ancienne +Égypte, sur les rives du Nil, ou dans la brûlante Alexandrie, parmi des +anachorètes, de riches oisifs, des philosophes, des courtisanes, une +oeuvre qui apparaît polychromée comme un vase peint de musée, comme un +authentique papyrus. Certes, pour l'écrire, M. France songea à +Hroswitha, la jeune Saxonne qui fut dramaturge au temps de l'empereur +Othon, et aussi aux _Moines égyptiens_, de M. Amelineau. Mais par-dessus +toutes ces alluvions de l'érudition, se lève quelque chose qui lui est +propre: Vénus dans le triangle, dont parlait le mathématicien Mélanthe; +le clair de lune d'une sensualité exquise; Thaïs! la lune du ciel +alexandrin, comme M. France lui-même l'appelle. Et l'enchantement opère, +du secret qui constitue son talent: le corps de la courtisane s'étire +dans la grotte des Nymphes; et les phrases harmonieuses l'entourent +comme des étoffes et comme des fontaines. + +Dans le _Lys rouge_, un charme de la même sorte existe; il s'agit, cette +fois, d'un roman moderne, presque un roman mondain, si ce terme n'était +justement déconsidéré par trop de récits d'adultères et de flirts sans +signifiance. M. France, pour une fois qu'il s'y essaie, montre ce qu'on +peut faire du genre et prouve une maîtrise. C'est que, ici, encore une +fois, règne la sensualité. Oh! une sensualité discrète, assurément, +prudente, presque nonchalante, mais raffinée, cérébrale surtout, et par +cela même excitante et extasiée. Cette belle Thérèse, ce Decharte qu'il +nous analyse, sont des mondains qui ont ensemble une liaison. Mais avec +quelles nuances! M. France veut qu'ils s'aiment à Florence, dans la cité +de la toute-beauté; et qu'ils aient le raffinement de choisir un +pavillon de rendez-vous ouvrant sur un cimetière pour goûter cette +volupté profonde de sentir que l'Amour est frère de la Mort. Et, tout +autour, cette molle Florence que M. France peint en traits de grâce +noble et attendrie, un décor digne de la subtile églogue qui s'y joue: +jardins en étages, pins bruissants, air léger, villas multicolores, +cloîtres ciselés, fresques aux gestes d'éternité. + +Et l'amour humain s'anoblit ici pour avoir approché des chefs-d'oeuvre. + + * + * * + +Cette sensualité est précisément ce qui le distingue des «Renanistes», +avec lesquels, à cause de son ironie, on l'a parfois confondu. Ceux-ci +sont surtout intelligents. M. France est, certes, très intelligent, mais +il est poète aussi, ce qui est autre chose et vaut mieux. Il a écrit les +_Poèmes dorés_, les _Noces corinthiennes_, qui apparaissent de nobles +mélopées pathétiques. Les vrais Renanistes, eux, sont peu des âmes; ce +sont surtout des intelligences. Et encore sont-ils des intelligences +négatives, c'est-à-dire dont la force est moins pour construire que pour +détruire, nier, amoindrir, critiquer, plaisanter. De là le scepticisme +souriant qui est leur marque. Ces écrivains veulent ménager l'eau et le +feu, se placent à tous les points de vue avec un talent égal, toujours +exquis, font la navette entre les pôles, n'ont ni avis ni passion, se +servent de la plume comme d'un balancier... Au fond, ils appartiennent +surtout à l'école de Ponce-Pilate et se lavent les mains de la vie--dans +leur encrier! + +Philosophie commode, mais qui n'est guère féconde. A force d'envisager +le pour et le contre, de découvrir toutes les objections, de mettre +l'ironie au terme de tous ses actes, on aboutit à l'abstention. La +production suppose un élan, donc de l'inconscience. Trop d'intelligence +nuit, car elle fait voir à l'avance les défauts, les inconvénients, les +résultats. On pourrait dire, en parlant comme les Renanistes, que si +Dieu n'avait été qu'intelligent, il n'aurait pas créé le monde! + + * + * * + +M. France, lui, a créé, quoique critique; car il fut critique aussi, et +ses jugements littéraires du _Temps_ forment plusieurs volumes. Et il a +fait de la critique, comme il fit des romans. La sensualité est aussi ce +qui la caractérise, puisqu'il lisait et louait les oeuvres selon _son +meilleur plaisir_. Il y a un vers ancien de M. Bourget, d'indication +curieuse: + + Ton charme adolescent me plaît comme un beau livre. + +M. France, au lieu de dire ainsi à une femme: «Tu me plais comme un beau +livre», semble plutôt, quand il parle d'un livre, sous-entendre: «Tu me +plais comme une belle femme.» C'est que M. Bourget est un cérébral; M. +France, un sensuel. Sa critique en porte le caractère, qui est son +originalité, comme tout le reste de son oeuvre. Aussi M. Brunetière, +lequel est un cerveau austère, n'aime pas qu'on aime, mais qu'on pense, +au risque de verser dans les lieux communs, lui fit un jour là-dessus +une grande querelle. Ce fut une joute où M. France trouva ses plus +délicieux accents. Il demanda grâce pour son plaisir, sa sensualité +d'aimer certains livres comme on aime certaines femmes, sans pouvoir +dire pourquoi, et sans autre raison avouable que d'avoir été troublé, +charmé, séduit, en présence d'eux, et d'avoir alors lui-même songé à la +Beauté. + + * + * * + +Mais il n'y a pas que la beauté des formes. Il y a la beauté morale. M. +Anatole France s'est tourné vers celle-ci et son talent vient d'y +trouver une force nouvelle et profonde. Dans l'ironiste éclot un +philosophe. Le voluptueux de _Thaïs_ et du _Lys Rouge_, le dilettante de +la _Vie Littéraire_, devient une sorte d'historien des moeurs. Il a +commencé une série de livres: _L'Orme du Mail_, le _Mannequin d'osier_, +rattachés par un titre commun: «Histoire contemporaine.» Et, en effet, +c'est moins du roman que l'étude des sentiments et des idées actuels. +L'écrivain a pris le cadre vague de la vie de province. Cadre délicieux, +d'ailleurs, que la petite ville. «Ah! la petite ville de mon coeur!» +soupirait ironiquement, et en même temps tendrement, Jules Laforgue. On +est un peu lassé des «romans parisiens». Toujours le même décor +emphatique et tumultueux. La petite ville vaut mieux. Quoi de plus +charmeur et quelle douce résonnance rien qu'en ces mots: «Le mail... Les +ormes... L'orme du mail...»? C'est toute la province, plus intime et +combien plus intense. Sur les pavés nets, dans les rues vides, les pas +sonnent, les voix résonnent. C'est un signe. Les idées aussi, les +passions sont plus vives de naître en ce silence. Elles atteignent dans +la vie de province leur maximum d'exaltation. La plupart des cerveaux, +là, somnolent. Ils sont à l'image de la ville. Ils sont la ville +elle-même. Et les quelques-uns qui pensent, vivent d'une vie +intellectuelle ou passionnelle, y font un bruit de rares passants dans +une cité muette. + +C'est le cas du préfet Worms-Clavelin, de M. Bergeret, de M. de +Terremondre, de l'abbé Guitrel, et des autres qui s'agitent pour de +minimes intrigues, de banales passions. Qu'il s'agisse des ambitions de +l'abbé Guitrel au sujet de l'épiscopat, ou des misères conjugales de M. +Bergeret, tout cela prend son importance et son acuité de la vie de +province, de la vacuité qui est autour. Nulle ville n'est nommée. Et +tant mieux. Il ne s'agit pas de roman. Ceci est vraiment de l'histoire, +l'histoire contemporaine des moeurs en province. Partout il y a un abbé +Guitrel, un M. Bergeret. Ceux-ci, n'apparaissent pas seulement des +caractères, creusés par une analyse sagace; ils sont poussés jusqu'aux +types. Ils sont sans état civil déterminé. Ils sont de partout en +province; et c'est si vrai que partout on croira trouver, en eux, des +portraits, des allusions locales. + +Mais, le meilleur délice des livres où ils vivent n'est pas encore +l'ingéniosité, l'illusion de vie, l'observation profonde; c'est aussi de +reconnaître l'esprit même de M. Anatole France qui s'intercale. Il +semble même parfois qu'il n'ait choisi ce simulacre que pour s'exprimer +lui-même. Or, dans cette évolution dernière, quel changement! Ce n'est +plus qu'à peine et par intervalles l'ironiste de naguère, qui avait des +hypocrisies de style, des coquetteries de volte-face. Encore moins le +penseur sceptique que Renan un moment eut l'air de façonner. Maintenant +M. Anatole France est un philosophe osé et franc, presque un +révolutionnaire d'idées qui rompt avec les morales convenues, fait la +satire des moeurs, juge la justice, dénonce l'argent au tyrannique +pouvoir; et, en regard de toutes les choses viles, fausses, sottes, il +_sous-entend_ la Beauté morale, qui seule vaut notre culte. Car tout est +proféré à demi-mot, encore que hardiment, avec des rechutes d'ironie +pour tempérer la sévérité en l'alternant d'un sourire, et aussi avec +une urbanité raffinée, cette condescendance mondaine habituée à ne pas +insister. Mais l'audace des idées ne diminue pas pour s'envelopper. Et +il y a bien des arguments pour une révolution sociale dans ces livres de +grâce noble et souriante. + + * + * * + +Quoi qu'il en soit, M. Anatole France partout et sans cesse garde son +style de calme lumière. Il trouve des inflexions câlines qui lui +permettent de tout dire, de savants plis, des tours retors. Peut-être +a-t-il peur, parfois, de trop de couleurs et de vocabulaire. Mais Racine +écrit seulement avec deux mille mots pâles et lui-même (n'est-il pas un +classique aussi?) possède comme Racine un rythme mystérieux, un charme +mol et indéfinissable, une force de _style en marbre blanc_. + +Aussi M. France pourrait bien avoir fait oeuvre durable et aller à la +Postérité, mieux que d'autres romanciers modernes, de réputation plus +universelle et plus rapide. Ceux-ci ont pris des convois pour arriver à +la Gloire--et en revenir. M. France s'y achemine en une chaise à +porteurs, trouvée au quai Voltaire, et il y restera. + + + + +MISTRAL + + +Le Midi a appelé Mistral magnifiquement l'Empereur du soleil. C'est que, +en effet, il règne sur cette Provence à qui il a donné conscience +d'elle-même. Son oeuvre est un miroir où elle se reconnaît. C'est en +cela qu'il est un grand poète, ce qui ne veut pas dire seulement, quant +à lui, un grand écrivain de vers. Il apparaît une figure presque unique +en Europe, aujourd'hui, non seulement par son oeuvre, mais par sa vie, +ses attitudes, tous les gestes de sa pensée, son influence sur une race +entière, ce je ne sais quoi, ce fluide, ce halo dont sa tête et son nom +s'auréolent. C'est-à-dire que Mistral est plus qu'un poète. Il est la +poésie même, avec son caractère d'éternité. Tout de suite, à son propos, +Lamartine nomma Homère, dans ce grand article qui fit célèbre, d'emblée, +l'auteur de _Mireille_. Un Homère chrétien, pourrait-on mieux dire. + +Car, avec toutes les traditions de la Provence, il a gardé celle de sa +Foi. C'est un épisode exquis, dans sa calme et noble vie, que ce voyage +à Paris, sitôt après l'article de Lamartine. Ne fallait-il pas s'en +aller remercier le maître des _Méditations_ pour sa louange qui fut +comme un sacre? Mais il fallait aussi, à Paris, remercier Dieu, et au +préalable. Donc, il se rendit à Notre-Dame où le P. Félix était alors +prédicateur en vogue, se confessa à lui, communia avec des gars de +là-bas qui l'accompagnaient, avaient quitté, pour lui, leurs mas qui +sont dans des jardins... + +C'est alors que Barbey d'Aurevilly le rencontra, avec ce franc port de +tête qu'il a gardé, les cheveux souples et un peu longs, sa moustache de +mousquetaire dont l'air désinvolte se corrige par des yeux d'horizon où +court une lumière claire--et une tenue sobre, de parfaite correction. + +En le voyant ainsi, Barbey d'Aurevilly, désappointé, s'écria: «Comment, +monsieur, vous n'êtes donc point un pâtre?» S'il n'en avait pas le +costume, il en avait l'âme, et il l'a gardée. Précieux trésor sauvé en +lui, conservé jalousement, loin du contact des villes. Le beau et le +touchant de sa vie, c'est qu'il soit resté dans son village; que malgré +la gloire tout de suite conquise--et on sait ce que cela implique dans +Paris: adulations, faveurs, argent, femmes,--il n'ait pas quitté ce doux +Maillane, proche d'Avignon, assez contenté de promener son ombre sur +cette Place où, comme il dit, des gamins jetteront un jour des pierres +après son buste. + +C'est pour cela qu'il est _pastoral_. Dans son oeuvre aboutissent toutes +les voix de la Nature, parce qu'il n'a pas quitté la Nature. Est-ce que +déjà son nom, qui est le vent du Midi, n'indique pas une force +naturelle, quelque chose qui est moins d'un individu que d'un climat et +d'une race? Signe de la Destinée! Il porte en lui l'âme même du peuple. +Et c'est cette âme qui crée en lui. Ainsi les événements, les +personnages, les paysages, sont regardés par lui comme le peuple les +regarde. Nous y songions, un soir que nous lui entendions réciter son +admirable _Tambour d'Arcole_. Ce n'était pas ainsi qu'un écrivain doit +se représenter logiquement l'aventure héroïque; mais c'est ainsi sans +doute que le peuple l'imagine, coloriée et confuse comme une image +d'Épinal dans des fumées... + +Ce soir-là, Mistral nous récita aussi son poème de Saint Trophime, +d'autres morceaux. Curiosité et délice de l'entendre! C'était chez M. +Alphonse Daudet, l'été, dans ce joli castel de Champrosay, dans ce +milieu d'art unique, avec les fenêtres ouvertes, après le dîner, sur le +parc blanc de lune. Mistral déclama à voix ample, à grands gestes. Mais +sa voix de soleil s'accordait mal avec les lampes; ses gestes élargis, +avec le salon. + +Du coup nous comprîmes toute la nature de son génie: les autres font de +la poésie de chambre, comme il y a de la musique de chambre, Mistral +fait de la poésie de plein air. + + * + * * + +Ainsi est _Mireille_; ainsi _Nerto_, les _Isclo d'or_, le _Rhône_; si +beaux, qu'ils résistent même à la traduction. Mais quel arome, quel +souffle ils ont, dans ce mâle et harmonieux provençal que Mistral +reprit, ennoblit de nouveau jusqu'à l'art! Langue qu'on +dédaignait--comme les hardes des siècles morts,--indignes de vêtir les +rêves et les images. Tout au plus fallait-il la laisser au peuple pour +ses associations d'idées, brèves ou nulles. Mistral en fit une langue +littéraire, coordonnée et fixée. + +Non seulement par ses poèmes. Il publia, au surplus, le _Trésor du +Félibrige_, un grand ouvrage de linguistique où il s'est montré un +philologue admirable, le codificateur sûr de cette langue dont il a +retrouvé tous les chemins et les sentiers de traverse jusqu'au bout de +l'histoire, jusqu'aux carrefours de forêts où les idiomes se +rencontrèrent et se quittèrent. + +Mais le provençal, objecte-t-on, est un sentier qui n'aboutit pas, se +perdit; ce fut une langue vaincue. Pourtant «le provençal est _une_ +langue française», disait finement Jules Simon. Il n'y a pas, en effet, +que le français, langue de l'unité, idiome classique; il y a aussi «les +parlers de France», qu'on retrouve partout, anciens ferments, gisements +indissolubles, fondations tenaces, mêlées au fond du sol à la poussière +des aïeux. Et il est utile qu'il en demeure ainsi. A côté des grandes +langues littéraires qui sont des océans, réduites aussi a quelques-unes +comme les mers dont se baignent leurs pays mêmes, il est bon que +survivent des patois, ces nombreux petits ruisseaux intérieurs où se +mirent l'originalité des villages et la vieillesse intacte de chaque +clocher. + +C'est-à-dire qu'avec l'ancien parler de la race, subsiste aussi l'ancien +esprit de cette race. C'est ce qu'à voulu Mistral pour sa Provence. Tout +suit la langue: les us, les légendes, les antiques moeurs, les filons et +les chansons, les costumes et les coutumes. On va revivre l'autrefois et +aimer encore les champs. Est-ce que Mistral ne prêcha pas d'exemple, en +restant dans son _mas_ de Maillane, «au seuil où l'on jouait jadis», +comme disait Brizeux qui, lui, fut infidèle un peu, _épousa_ Paris, tout +en continuant cependant à aimer sa Bretagne comme une mère... Lui aussi +écrivit des chants dans le vieux langage celtique, rima en ce parler de +France, populaire et si vieux, pour être entendu du peuple, toucher ses +chers Bretons aux immenses cheveux. + +Mistral à son tour, parla à sa race dans la langue que les plus +simples--c'est-à-dire les plus intacts--entendaient. Ainsi il la toucha, +l'enivra du vin de ses propres treilles, la reconduisit jusqu'à ses +origines, et dans tous les chemins de son histoire. La Provence, qui +s'était perdue, se retrouva. N'est-ce pas la langue qui constitue la +nationalité? Le provençal renaissait et la Provence aussi. La «petite +patrie» s'affirma dans la grande. Persistance de l'esprit régional! Ame +de la province! Charme indélébile du lieu natal! Moeurs et paysages +devenus des livres! + +Ce fut vraiment la décentralisation littéraire, dans ce qu'elle peut +avoir de plus décisif. Faut-il s'en plaindre, puisque la +décentralisation est le secret des renaissantes originalités. Les +écrivains nés à Paris voient moins de l'Univers que les autres. Ils n'en +voient que ce qu'on voit du ciel entre les hautes façades. Et alors ils +font leurs livres, souvent, moins d'après la vie que d'après leur +bibliothèque. Au contraire, il faut écrire d'après une race dont on est +l'aboutissement. C'est le moyen pour que les livres soient originaux; et +ils le seront d'autant plus que la race est demeurée elle-même plus +impolluée, personnelle, abritée contre l'influence de la centralisation +et du cosmopolitisme. + +Heureux les écrivains qui ont une province dans le coeur! + +Ils en seront, dans la littérature, l'équivalent. Ils feront leur oeuvre +à son image et à sa ressemblance. Chaque livre aura la couleur de son +air et sera comme le visage même de la race. + +C'est le cas de Mistral dont la poésie fait partie de la Provence comme +en fait partie le chant de la Cigale, la Cigale dont Monselet disait: +«C'est une grosse mouche,» songeant à certains Félibres, dont Mistral a +dit: «un bestiari divin,» pensant à lui-même. Car sur ses lèvres une +Cigale a vraiment chanté qui avait déjà chanté sur les lèvres des +Troubadours de la Langue d'oc, auxquels Mistral a donné la +main--par-dessus les siècles. + + + + +M. PIERRE LOTI + + +Après bien des expéditions lointaines, M. Pierre Loti fit escale, un +après-midi, au pont des Arts, pour visiter la pagode aux Quarante +Bouddahs, baignée de lumière glauque, d'aspect sévère moins +impressionnante néanmoins, pour le vaillant officier de marine que pour +d'autres, ce bon Labiche, par exemple, qui ne pouvait s'empêcher de +dire, le jour de sa réception: «C'est la première fois que je porte une +épée et je n'ai jamais eu si peur.» + +M. Pierre Loti ne fut pas dans ce cas; mais gageons que, au sortir de la +séance, pris de cette mélancolie des fins de fête, parmi le remous +mondain des toilettes et des carrosses, devant le crépuscule d'avril +rose et gris, il songea: «Je ne me suis jamais senti si triste!» + +Que pouvait faire le titre d'académicien à cette âme? Peut-être y a-t-il +tenu seulement à cause du costume, avec son goût spécial pour les +déguisements qui tantôt le conduisit en Pharaon hiératique à un bal +costumé chez Mme Adam; une autre fois lui donna l'idée de cette fête +Louis XI en sa maison de Rochefort, et lui fit toujours, partout, à +Stamboul, à Tahiti, au Japon, dans toutes les étapes de ses voyages, +revêtir la tunique et les couleurs du lieu--comme pour se changer, +échapper à lui-même, se fuir, oublier son identité vraie en dès contrées +sans miroirs... + +Qu'importe! il a sans cesse gardé son âme, telle qu'une chose intérieure +dans des crêpes? inaliénable et en deuil d'on ne sait quoi... + + * + * * + +Ce qui suffit à élucider le cas de cette âme, et qui explique en même +temps la vogue immédiate de l'écrivain, c'est le Voyage. + +Nous raffolons de plus en plus d'exotisme; celui-ci a envahi nos tables: +gourmandise pour les plats étrangers, les fruits lointains; et aussi +l'ameublement: abandon des styles français pour le turc, l'orientalisme, +le japonisme aux grimaçants bibelots, le style anglais. + +L'art aussi en est tout intoxiqué. + +En littérature, le roman s'absorba longtemps dans la vie ambiante et +quotidienne. Le grand nombre s'approvisionnait auprès de Balzac, cette +immense carrière de pierre où chacun a pris des matériaux pour édifier, +ajourer, ciseler des monuments jolis, des maisons de rapport où vivent +un grand nombre de personnages. + +Voici que M. Pierre Loti n'eut pour maître que le Voyage. + +Engagé à dix-sept ans sur le _Borda_, tour à tour aspirant, enseigne, +lieutenant et capitaine aujourd'hui, il dériva, durant vingt-cinq ans, +dans les mers reculées, vécut parmi les terres calcinées, les végétaux +hostiles, les cultes sans âge. Un peu d'action parfois, d'odeur de +poudre, de taches de sang, comme intermède à l'opium énervant d'une +telle vie: le combat de Hué, les engagements du Tonkin. Puis un +recommencement de longs mouillages, les océans vides, de courtes idylles +étranges avec telle femme un peu animal, un peu idole. + +On comprend vite que, rien qu'à raconter ces choses, il était facile +d'intéresser et d'émouvoir. + +C'est déjà ce qui fit le charme et le succès rapide de Bernardin de +Saint-Pierre, l'inventeur du genre. Il écrivait dans l'avant-propos de +_Paul et Virginie_: «J'ai tâché d'y peindre un sol et des végétaux +différents de ceux de l'Europe. Nos poètes ont assez reposé leurs amants +sur le bord des ruisseaux. J'en ai voulu asseoir sur le rivage de la +mer, au pied des rochers, à l'ombre des cocotiers, des bananiers et des +citronniers en fleurs.» + +Or on rapporte, au sujet de Bernardin de Saint-Pierre, que Napoléon Ier +lui demanda un jour: «Quand écrirez-vous un nouveau livre comme _Paul et +Virginie_?» + +M. Pierre Loti l'a écrit, ce livre--en passant par Chateaubriand, dont +l'_Atala_ appartient au même art. + +Mais, chez ceux-là, on sent toujours l'Européen dans une nature +exotique; au lieu que M. Pierre Loti suggère véritablement: nous croyons +être en Annam, à Stamboul; il s'efface; il en arrive à se faire oublier +lui-même, à se perdre, à se fondre dans cette foule bariolée dont il +porte le costume et dont _il fait partie_. + +L'exotisme de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand est donc +superficiel; il rapporte tout au plus une terminologie et de vagues +décors. Tandis que celui de M. Pierre Loti est intégral, inoculé, +imprégné, ne bénéficiant plus seulement de ce que l'intelligence a pu +percevoir et décalquer. Ici apparaissent les acquêts de la littérature +moderne, plutôt de sensations que d'idées, qui s'aide merveilleusement +des sens, qui emmagasine dans l'ouïe, dans l'odorat, le goût, le toucher +et la vue. + +Car la littérature moderne a réalisé ceci: _l'éducation artistique des +sens_. + +Ce n'est plus surtout le cerveau notant des aspects généraux, des +divergences de races ou de paysages. L'enquête, devenue charnelle et +physique, descend aux détails, à l'esthétique de la peau, aux +titillations des nerfs. M. Pierre Loti, dans ses évocations +d'Extrême-Orient, a cliché ainsi, par ses sens bien braqués, des +notations qui nous en apportent la couleur, l'odeur, le goût, le son +d'atmosphère. + +Il suffit d'ailleurs de le voir pour juger combien il doit être en +littérature un instrument de sensations, celles de la vue surtout et +encore plus celles de l'odorat. + +Il a de grands yeux vagues, humides, ces yeux, influencés par l'eau, des +hommes qui ont beaucoup navigué ou naissent en des ports, des yeux qui +reflètent tous nuages et tous reflets avec précision et en profondeur, +comme les armures des soldats dans les tableaux des Primitifs. + +Mais son nez est encore plus caractéristique: un nez busqué et embusqué, +un nez de proie qui hume, devine, attire toute senteur éparse, la +capture, la différencie. Et c'est ainsi, en ce joli livre, _le Mariage +de Loti_, quand il nous promène avec Rarahu, dans les nuits voluptueuses +de Tahiti, que nous percevons vraiment l'odeur de sexe et de plantes en +route vers les étoiles. Et la terre des tropiques aromatisant sous la +pluie tiède! Et cette foule chinoise dont la pouillerie exaspère un +unanime relent de musc dans les effluves des orangers et des gardénias. +Et jusqu'à la senteur de la poussière, cendre morte des années, qui +nous picote les narines quand nous entrons dans «les pagodes +souterraines», dont le parfum d'éternité, devant l'immuabilité des +Bouddahs, tisse sa trame omnicolore de cette poussière précisément +tressée avec des essences d'arbres, des fientes et un encens millénaire? + + * + * * + +Ainsi M. Pierre Loti nous donne vraiment une impression intense des pays +lointains. Il a bien observé. Il évoque avec acuité. Son exotisme n'est +pas de pacotille. Et le véritable intérêt de ses livres est là. + +On lui voudrait parfois de plus grandes trouvailles de style, encore +qu'il ait d'émouvantes sourdines, des mots qui soudain se voilent et se +brouillent, des fins de phrases entrant dans du brouillard. C'est un de +ses grands charmes mystérieux que cet inachevé de certaines phrases qui +semblent s'en aller et se continuer dans le blanc des pages. + +On lui voudrait aussi un peu moins de vérité, d'aspects réels, pour une +transposition en art, ces déformations, ces déviations dans le songe et +la féerie où, parmi les paysages exotiques, les lanternes peintes +auraient l'air d'étoiles dans des robes à fleurs. + +Et surtout en ces contrées d'Extrême-Orient! C'est ce qu'ont si bien +compris les artistes japonais, à la fois réalistes et fantastiques: le +rêve juxtaposé au réel, le chimérique côtoyant la vie et la prolongeant. + +M. Pierre Loti n'a vu que les choses formelles et dans leur réalité +tangible. N'importe! il les a bien vues et les suggère avec couleur. +Cela suffit pour le mérite de ses ouvrages, plus que les histoires qu'il +conte, et son _narcissisme_ à se mettre en scène dans des idylles +douteuses, de petits collages polynésiens et japonais qui ne sont qu'un +recommencement de _Graziella_. + +--Je ne comprends pas le ciel même sans toi, disait la pêcheuse de +Procida à Lamartine. + +--J'ai peur que ce ne soit pas le même dieu qui nous ait créés, dit +Rarahu à ce mélancolique Loti, qu'elle a elle-même nommé de ce doux nom +d'une fleur de son pays. + +Mais la notation dans ce sens est unique, et nulle part ailleurs +l'écrivain n'indique les âmes distantes, quand les corps sont proches, +cette psychologie qui aurait été si curieuse de l'amour entre deux +races, ces pensées parallèles dont aucune n'est soluble dans l'autre, +ces amours tristes comme le mariage d'un aveugle avec une muette. + +Il y avait là toute une série de subtilités qu'un amant eût perçues. +Mais, malgré ses confidences souvent peu discrètes, M. Pierre Loti +a-t-il eu les bonnes fortunes dont il se vante! Les gentilles +amoureuses, jaunes ou tatouées, en chapeaux de fleurs, ont-elles existé +plus ou moins? On en pourrait douter, car leur humanité est bien légère +pour avoir été vécue. + +Est-ce le même cas pour les petites Rarahu et les Mmes Chrysanthème, +gracieuses fictions, semble-t-il plutôt, d'un romancier romanesque qui +invente des silhouettes colorées sur des écrans de papier. Cela n'a +d'importance qu'au point de vue de la sincérité de l'écrivain, difficile +à ausculter, car il se recroqueville vite, parle bas et peu, paraît +contraint dans notre civilisation rectiligne et cache une foncière +timidité par un désir d'étonner, comme lorsqu'il répondit un soir, à +dîner, chez son ami M. Alph. Daudet lui demandant s'il était d'une +famille de marins: «Oui, j'ai eu un oncle mangé sur le radeau de la +_Méduse_.» + + * + * * + +Mieux que l'hérédité, c'est le voyage qui l'a formé, et c'est de lui +qu'il a tiré aussi l'idée dominante qui enveloppe son oeuvre: la pensée +de la mort. Avec plus de raison que les autres hommes, les marins +peuvent dire: «Nous vivons dans la mort!» Leur vie est faite de périls, +d'adieux enivrants, de départs, de gestes toujours s'évertuant à +traverser les distances. Tout défile, s'écoule en panorama rapide +d'êtres et de choses. Escales momentanées! Embarquements! Dérives! On a +beau changer de pays, de costumes, d'amours. Changer d'Océan, même! +Partout, que ce soit la face grise de la mer de Bretagne, la face bleue +du Pacifique, la mer a le visage de l'Éternité. + +Et les heures brèves se brisent et se reforment comme les vagues. + +M. Pierre Loti--comme déjà Baudelaire, dans le _Voyage_--a exprimé ce +sentiment de l'instabilité, de la vie sans cesse déprise, des départs +imminents, des continuels adieux qui sont déjà de petites morts--et de +la fin proche, au bout de l'ennui! + +C'est cette mélancolie, issue de la mer et du voyage, qui baigne toute +son oeuvre. Celle-ci est aussi un navire, à la poupe tatouée, dont le +pont mêle des cocotiers alanguis, des idoles poussiéreuses, des parfums +forts, des fleurs comme de la chair, et des femmes à la peau de fruit, +habillées d'étoffes aussi belles que des nuages. + +Mais toute la mer, incessamment gémissante et qui a la voix de la mort, +flotte dans le blanc des pages. + + + + +ORATEURS SACRÉS + + + + +LE P. MONSABRÉ + + +Les prédicateurs de haute envergure se font rares. L'éloquence +religieuse subit une crise. Il y a un certain affadissement, une +sourdine sur tous les violons de Dieu. + +Certes le zèle ne fait pas défaut, mais c'est le génie qui manque. +L'éloquence sacrée n'invente plus. Qui la rajeunira? C'est un genre à +renouveler, car dans le mouvement général de l'esprit moderne, elle +s'attarde, s'immobilise en des redites, s'obstine dans l'archaïsme, +redore les textes délabrés, continue à empailler la colombe du +Saint-Esprit. On dirait maintenant un art d'hypogée. C'est bien de +sculpter séculairement ce tombeau du Christ; c'est mieux de bâtir une +citadelle de Foi dans l'air du siècle. + +Le P. Monsabré le comprit et y trouva, du coup, sa force et sa gloire. +Oui! il fallait prendre contact avec la vie. Il était temps de +moderniser le sermon. Encore un peu ce genre oratoire s'épuisait. Il +n'avait voulu s'allier qu'avec lui-même et il périssait d'un sang trop +noble. Il lui faudrait se mésallier avec la littérature moderne. Plus +ces lieux communs de l'éloquence religieuse, séculaire et qui a l'air de +parler une langue à soi. Une langue inanimée, presque une langue morte. +Même les images font penser à ces fleurs de papier sous des globes de +verre, en de surannés parloirs. Quant au P. Monsabré, il se fit une +culture d'esprit toute moderne. Il avouait avoir lu Flaubert, M. +Bourget, admirer M. Zola, aimer les poètes. Il leur dut de pouvoir +traduire pour les fidèles la théologie et les démonstrations abstraites +dans une langue qu'ils comprenaient enfin, capable de les émouvoir, où +les mots vivent vraiment, ont un visage... Ce fut déjà ainsi au milieu +du siècle, lors du beau temps de l'éloquence religieuse, qui n'eut un +tel renouveau que pour avoir marqué le pas avec la littérature--dont +elle fait partie en somme. + +Elle eut aussi son illumination romantique. + +C'est Lacordaire dont le coeur piaffait de génie vers Dieu; c'est +Ravignan presque Lamartinien, tout d'onction et de saint-chrême, qui +parlait de la bonté céleste de façon à arracher des larmes aux +assistants sur leur ingratitude; Lacordaire qui fut de la lumière; +Ravignan qui fut de la chaleur; Lacordaire qui convoqua les âmes à +Notre-Dame à coups de clairon et de tonnerre; Ravignan qui sut les y +retenir... Après eux, le P. Félix parla du progrès et de l'art en +harangues harmonieuses, orateur fleuri et surchargé, car les Jésuites +ont leur style comme ils ont leur architecture, tous pareils. + +Quant au P. Monsabré, il demeura digne de ces grands prédécesseurs dans +cette illustre chaire. Lacordaire disait dès le début: «La chaire de +Notre-Dame est fondée.» Oui! fondée vraiment, à la façon d'une +monarchie, où ne se sont succédés que des esprits royaux. + + * + * * + +L'éloquence du P. Monsabré a un cachet personnel. C'est le poète de la +théologie. Tel il apparaît, soit qu'on l'entende, soit qu'on lise son +oeuvre complète de prédication à Notre-Dame, durant près de vingt +années: _Exposé du dogme catholique_, qui comprend trente volumes. +OEuvre immense, contenant toute la démonstration de la Foi. Avec la +_Somme_ de Saint-Thomas, son point de départ et point d'appui, il a bâti +un monument sur les colonnes de dur marbre de son maître, son monument +original aux hardis contrastes: des nefs profondes, des dômes de pierre +massive et inexorable, avec, autour, d'expertes ciselures, les flammes +fleuries de grands vitraux. Une éloquence presque à l'image et à la +ressemblance de Notre-Dame elle-même. Ses sermons sont construits avec +une science d'architecte qui a rassemblé des matériaux de choix et les +ordonne selon un plan qui met tout en valeur et en hiérarchie. C'est un +grand plaisir cérébral que d'apercevoir un discours s'élever ainsi avec +des proportions calculées et une logique qui permet de le songer +jusqu'au bout de lui-même avant même son achèvement. Il faut pour cela +que l'orateur ait une dialectique infaillible. Alors l'éloquence qui est +musique, est aussi mathématique, puisqu'elle est philosophie. Or c'est +le moment suprême du génie musical--Beethoven y atteint souvent--celui +où la symphonie n'est plus qu'une algèbre qui chante, comme les +constellations dans le ciel. + +L'éloquence aussi donne parfois cette sensation. Et le P. Monsabré y +fait songer avec sa manière tour à tour didactique et lyrique; ici une +page de théologie, de métaphysique, voire de physiologie; puis un +envolement, un chant sacré qui a les ailes de l'ode. Et une voix souple +qui est un merveilleux truchement; une voix que le temps n'a pas +affaiblie, mais qui en a pris, au contraire, une sonorité stridente, une +sorte de _fureur démonstrative_, qu'appuie un geste court, saccadé, +ayant l'air d'enfoncer l'argument comme un clou. Ces sermons, solides et +fleuris, qui apparaîtront dans l'avenir comme nous apparaissent ceux de +Bourdaloue, ne sont pas tout de préparation soigneuse. Certes durant +l'hiver, dans ce couvent du Havre dont il est le prieur, il élaborait +minutieusement l'Avent ou le Carême qu'il irait prêcher Paris, et +d'après le plan bien établi, écrivait ses conférences, les récrivait, +les corrigeait, cherchait des images nouvelles, jouait des mots comme +d'un clavier en nuances. Souvent les mots, chez lui, ont un étrange +relief, un emploi habile qui leur donne un aspect nouveau et l'air neuf. +«L'homme s'est séparé de Dieu. Dieu se reprend et se _cantonne_.» Il a +de ces belles surprises, toutes modernes, de mots... Puis le travail de +préparation achevé, il arrivait à Paris, avant le dimanche de la +Quadragésime, dans le petit couvent des Dominicains, faubourg +Saint-Honoré où s'installent les prédicateurs de l'Ordre. Et, au fur et +à mesure, de semaine en semaine, il apprenait par coeur, le discours du +dimanche suivant, un peu d'accord avec Massillon qui disait: «Mon +meilleur sermon est celui que je sais le mieux.» + +Cependant tout n'était pas conforme, dans ses sermons de Notre-Dame, au +texte écrit et appris. Il eut parfois des cris, des illuminations +soudaines, un de ces bondissements de phrase imprévus. Trouvailles +frémissantes d'une parole sûre, qui se mettait à improviser, se +suscitait d'elle-même. Il avait bien vite fait, alors, de rejeter tous +les éléments d'une préparation laborieuse; et les feuillets blancs du +discours écrit n'étaient plus, dans la mémoire, qu'une frêle certitude +de papier où il prenait pied par moment pour s'élancer plus loin dans +des gouffres de lumière qui sont en haut et attirent. + +C'est alors qu'il obtint ses plus grands succès, parce que chaque fois, +il entra, à ces minutes, en contact avec la vie. Il redevenait lui-même, +celui qui restaura l'éloquence sacrée en unissant la réalité à la +théologie. Parole enfin moderne, adéquate aux événements, qui mêlait le +temps et l'éternité. Jamais il n'atteignit davantage l'âme de la foule +que ces jours-là. Un jour surtout... C'était dans la cathédrale de Metz, +en 1871: + +Après la reddition et l'occupation allemande, il venait d'y prêcher le +carême. Le jour de Pâques, le temple était envahi; au pied de la chaire +se pressait une assistance qui, pour pleurer les malheurs de la France, +avait pris le deuil et était toute vêtue de noir. Le P. Monsabré, sur le +point de finir, sentit lui monter de cet auditoire affligé comme une +marée de larmes, et soudain, ému lui-même dans le coeur de son coeur et +le sang de son pays, il prit texte de la fête du jour et de la +Résurrection pascale pour parler d'espérance... «Les peuples aussi +ressuscitent, s'écria-t-il dans un admirable élan, on change leur nom, +mais non pas leur sang... Vous n'êtes pas morts pour moi... mes +frères... mes amis... mes compatriotes... Partout où j'irai, je vous le +jure, je parlerai de vos patriotiques douleurs... jusqu'au jour du +sermon de la délivrance que je chanterai sous ces voûtes...» Et il +continua l'image magnifique, montrant les provinces mises au tombeau et +qu'on croyait mortes, les provinces aussi gardées par des soldats, avec +une plaie au flanc, dans le sépulcre; mais un jour également la pierre +volerait en éclats et la patrie se lèverait d'entre les morts!... + +On juge de l'immense émotion: toutes les femmes pleuraient; les hommes +étaient debout hors d'eux-mêmes, les bras tendus vers lui comme pour +retenir et éterniser cette minute d'héroïsme qui avait passé sur tant de +deuils. + + * + * * + +Mais ces accents magnifiques nous demeurent à peine comme des échos. Ils +suffisent pourtant à nous émouvoir encore. Quelle émotion alors pour +ceux qui les entendirent, avec la voix, le geste, l'éclat des regards, +tout ce que l'orateur ajoute de son frisson humain au frisson divin des +paroles nées en lui et dont lui-même s'étonne. Le malheur de +l'éloquence, c'est qu'elle meure à la minute même où elle naît. Les +discours lus sont incolores souvent. Le P. Monsabré le savait bien sans +doute, le jour où, après sa longue prédication, il descendit, d'un pas +lent et ferme, et pour jamais, les marches de cette chaire illustre de +Notre-Dame, tout de suite vide de lui et béante comme un tombeau. Il ne +se fit point illusion. Il se rendit compte que son _Exposé du dogme_ aux +nombreux tomes, n'était vraiment qu'un plan de cathédrale sur le papier, +une chose inanimée, et que quelques-uns à peine consulteraient dans +l'avenir. Au contraire, sa parole entendue avait été la cathédrale +debout, et qui chante, pleine d'orgue, pleine de fleurs. + +Ce jour-là, après vingt années de travaux, elle allait donc cesser +d'être, en s'achevant. Sans faiblesse, tremblement de mains ou de voix, +il en posa la dernière pierre, le commentaire final de _l'amen_ du +Credo, simplement, comme il avait accumulé toutes les autres pierres. +Après cela, il irait s'occuper ailleurs ou se tournerait du côté du +silence. Mais aucune mélancolie! N'est-ce pas la marque d'une âme forte +que de quitter les choses, c'est-à-dire se quitter soi-même, avec +sérénité? Ces grands moines, qui seront calmes devant la mort, sont déjà +calmes devant l'adieu, devant l'absence, qui est la moitié de la mort. + +Le P. Monsabré termina, sans orgueil, sans regret, sans un regard +d'ensemble, ému et suprême, sur la tâche accomplie. Comme le bâtisseur +de génie qui acheva Notre-Dame, il semble qu'il ait jugé aussi son +oeuvre quelque chose _d'impersonnel_, fait avec la foule et la foi des +siècles, et qu'il ne fallait même pas signer! + + + + +Mgr D'HULST + + +Mgr d'Hulst fut une figure. Il avait un talent médiocre, mais un +caractère saisissant, une physionomie morale d'un relief étrange. + +On ne pouvait pas rêver un contraste plus formel avec le P. Monsabré, +qu'il remplaça comme prédicateur du Carême à Notre-Dame. Leurs deux +genres d'éloquence étaient aussi dissemblables que ces deux hommes +furent eux-mêmes contradictoires. + +Il suffisait pour s'en convaincre de surprendre un moment le P. Monsabré +dans cette claire et riante chambre du petit couvent des Dominicains, +faubourg Saint-Honoré, où il venait s'installer chaque année vers la +Quadragésime. La figure était réjouie, saine, dodue; il était en +pantoufles et laissait voir des bas blancs comme une béguine. Ses mains +s'écarquillaient devant les bûches flambantes, joyeuses du bon feu. Il +était bonhomme, familier; il vous appelait: «Mon fils», et vite se +racontait. Il semblait optimiste, avait beaucoup lu et vu. C'était un +homme content, un homme de son temps, décelant des origines plutôt +plébéiennes. + +Un homme venu à son heure. + +Et la chambre, tout autour, s'égayait aussi, sans luxe, mais propre et +blanche avec ses fenêtres aux rideaux de mousseline naïfs--on aurait dit +des premières communiantes, après la messe, qui rient... + +Chez Mgr d'Hulst, dans son grand salon sévère, à l'Institut catholique +de la rue de Vaugirard, dont il était le recteur, on avait le sentiment +d'un exil: un bureau-ministre, des meubles d'un ancien luxe, des +portraits qui semblaient d'amis détrônés. + +Lui-même apparaissait austère, puritain, triste, froid. Il vous appelait +toujours «Monsieur». Aucune familiarité. Pourtant on le jugeait sage. On +le savait de conseil sûr. Combien défilèrent là pour avoir ses avis! + +Certes c'était le gardien des Tables, l'étalon du devoir strict avec +lequel on se confronte. C'était l'homme de loi des procès de la +conscience, élucidant les arcanes, triant les scrupules, qu'on consulta +comme le jurisconsulte de Dieu. Mais les conseils, les avis dont il +n'était pas chiche, il avait l'air de les distribuer comme une aumône +spirituelle, comme un secours à d'anciens serviteurs dans la détresse. +Ministre tombé qui donne des consultations gratuites à ses gens. + +Ah! ce n'est pas ainsi qu'on rêvait la vie de cet homme et qu'il la rêva +lui-même, prêtre dont les jours se passèrent à ôter l'ivraie de quelques +âmes, lui qu'on se représentait plutôt en gesticulateur aux horizons, +joignant tous les clochers d'un diocèse ou d'un royaume par des +guirlandes de commandements! + + * + * * + +Mgr d'Hulst, lui, n'était pas venu à son heure. Ce fut un homme +d'autrefois. Maurice Lesage d'Hauteroche d'Hulst--tel était son +nom--allié aux Grimoard du Roure, aux d'Harcourt, au pape Urbain V, +appartenait à l'ancienne France. + +Quelle misère d'arriver trop tard dans la vie! On est contemporain d'un +temps disparu. Il y a ainsi des familles dont l'aboutissement retarde. +On est alors comme un héritier qui veut acquitter une dette de sa race +vis-à-vis d'un créancier qui est mort. + +Souffrance d'avoir une âme qui n'est plus adéquate et de sentir en soi +des facultés inemployées! + +Or Mgr d'Hulst évoquait le souvenir d'un cardinal-ministre dans la +France ou les Espagnes du passé: conduite des grandes affaires, +ambassades délicates, gouvernement de provinces nouvelles, pacification +d'une primatie troublée--voilà son rôle sous une ancienne monarchie. +Beaucoup plus organisateur et administrateur que prédicateur du Roi, +homme d'action plutôt que de littérature et de paroles, à la main +prompte et autoritaire, qui--comme le Grand Inquisiteur dans la nouvelle +de Dostoïewski--ne juge pas que le peuple doive être libre, entend le +débarrasser du fardeau de choisir et, quoi qu'on en puisse dire, «reste +ferme dans son idée». + +Par une spéciale ironie des destinées, son enfance précisément lui créa +l'illusion d'un temps encore pareil et d'un avenir tel: il fut élevé à +la Cour; sa grand'mère, et sa mère ensuite, étaient dames d'honneur de +la reine Marie-Amélie; lui-même, ainsi que son frère Raoul, les +compagnons de jeux du comte de Paris et du duc de Chartres, élevés en +même temps que ceux-ci aux Tuileries, à Saint-Cloud et à Neuilly. + +Mgr d'Hulst se rappelait, de ce temps, l'arrivée à la Cour des comédiens +du Théâtre-Français qui vinrent y jouer _Monsieur de Pourceaugnac_. +«C'est la seule fois, observait-il, que j'ai été au spectacle.» + +On voit que son intimité auprès des princes, dont presque tout le monde +ignora l'origine, remontait loin; il avait passé ses jeunes années avec +eux. Et il leur resta d'une fidélité intégrale dans les mauvais jours, +quoi qu'il pût lui en coûter. Car s'il était d'avis, comme le disciple +Pierre, qu'il faut tirer le glaive et couper l'oreille de Malchus, lui, +du moins, ne trahit pas avant que le coq eût chanté trois fois... + + * + * * + +On sentait, à le voir, un religieux renoncement. Nulle transaction avec +les faits accomplis. Aucun optimisme. Rien qu'un pli de dédain au coin +de la bouche. Même le léger fléchissement déjà, par l'âge, de sa très +haute taille ne semblait qu'un vain effort pour descendre jusqu'à son +interlocuteur. Une allure imposante, mais qui éloignait la sympathie. +Des yeux aigus et froids vous gelant les mots sur les lèvres. + +Que lui faisaient les paroles, à lui qui se jugeait parmi des étrangers? + +Il fut vraiment détaché de tout désir d'être ou de paraître: est-ce +qu'au lieu d'arborer son nom sonore, il ne signa pas tout simplement M. +d'Hulst ses lettres et même ses ouvrages, comme on peut le constater +dans ses volumes de _Mélanges oratoires_? Est-ce qu'amené à l'élection +du nouveau Pape par Mgr Guibert et gratifié d'une prélature comme +conclaviste, selon les coutumes canoniques, il ne négligea pas d'en +prendre le titre et les insignes? «J'ai laissé cela dans ma malle», +disait-il à son retour de Rome. + +Ce n'est que plus tard qu'il porta le titre de monseigneur et, sur sa +soutane, les ornements violets, quasi-épiscopaux, quand, dénoncé pour sa +première leçon de philosophie à l'Institut, il se disculpa au point +d'obtenir du Pape une nouvelle prélature, plus élevée. + +C'est l'unique fois peut-être qu'il prit garde à la malveillance. + +Que pouvaient contre son détachement telles attaques, par exemple, de +l'_Univers_, acharné après lui, durant vingt ans? Taxés de fanatisme par +les uns, d'orthodoxie suspecte par les autres, c'est le lot de ces +hommes-là, hermétiques et peu conformes, d'être incompris de la plupart. +Mais qu'importe? ils ne tiennent même pas à la vie. Pendant la guerre, +Mgr d'Hulst affronta mille morts, comme aumônier des Ambulances de la +Presse, à Bazeilles, à Sedan où il fut fait prisonnier, puis--évadé et +revenu à Paris pour le siège--à Champigny, où il assista les mourants +sous des pluies de balles. + +Si vraiment dépris de toutes choses terrestres et voyant déjà si loin à +la dérive sur les eaux rapides de la vie ses premières ambitions, qu'il +était sincère à coup sûr en disant à voix mélancolique: «J'ai cent +cinquante ans!» + + * + * * + +Il est naturel dès lors qu'il n'ait pas cherché à montrer des talents. +Il en avait peut-être, mais il savait la grande parole du Psalmiste: +_Quoniam non cognovi litteraturam, introïbo in potentias Dei_. Pourvu +d'une théologie sûre, d'une érudition vaste et diverse, il se multiplia +en mille discours, homélies, panégyriques, mais tout cela pensé dans un +esprit trop positif et moyen, écrit surtout dans une langue terne, un +_style primaire_, pour ainsi dire. Il est vrai que pour des esprits +tels, les jeux de l'éloquence sont vains et vains aussi les fragiles +dentelles de la poésie du discours qui attirent et séduisent. + +Mgr d'Hulst ne chercha pas à plaire aux hommes. Il les aimait peu. Mais +il aimait Dieu; il voulut le faire entendre. Il fut le combattant de +Dieu _contre_ les âmes. Durant des années, il mena ce combat oratoire, +ne voulant qu'agir pour Dieu, traduire la parole éternelle, ne rien +donner de soi, ne rien demander pour soi, nulle gloire futile, surtout. + +Idéal sévère! + +On songe à ces tours dans certaines villes mortes, tout au nord; à ces +«Dom» dans les vieilles cités allemandes--architectures inégayées, qui +ne veulent être que de la Foi, sans jardins de vitraux ni sourires de +sculptures. + + + + +PEINTRES + + + + +PUVIS DE CHAVANNES + + +Un maître admirable, d'une personnalité décisive, d'une inlassable +fécondité. Naguère, lorsque beaucoup méconnaissaient encore son art +souverain, Gautier, souvent clairvoyant, écrivait: «Dans un temps de +prose et de réalisme, il est naturellement héroïque, épique et +monumental.» Pour ses vastes compositions, il peint d'abord une petite +esquisse qui est l'exposé de son idée, pour ainsi dire _la réduction_ de +l'oeuvre, déjà totale en lui. Puis il l'exécute dans les proportions +d'un grand tableau de chevalet. Une minutie inexorable de dessin: sans +cesse l'artiste calcule, compare, mesure, trace avec la règle ou le +fusain des angles visuels. On dirait d'un ingénieur, d'un géomètre qui +arpente de l'oeil le modèle et la toile. Quand ce travail est définitif, +il agrandit le tableau tout simplement au carreau, comme font les +praticiens dans le marbre pour la maquette des statuaire. De là son +dessin qui a un air géométrique. Or c'est précisément cette précision +infaillible mêlée à une indéfinissable poésie qui assigne à ses oeuvres +une beauté d'absolu en même temps qu'un charme de suggestion. + +Il sait tout de son métier, et il a tout inventé de son art. +C'est-à-dire qu'il a ressuscité dans notre siècle la peinture +décorative. Il a trouvé pour elle un nouveau style, une coloration +nouvelle. Son génie a été de comprendre qu'il fallait aux édifices +modernes des fresques qui leur fussent appropriées. Il a créé une +peinture conforme pour les architectures actuelles, pour les monuments +de France, construits en pierre de France, cette pierre un peu grisâtre, +un peu jaunâtre, en tous cas pâle et mate. Donc il n'a voulu qu'une +peinture mate aussi, se servant pour y arriver, de toiles spécialement +préparées, de couleurs en demi-teintes et en nuances, avec des mauves, +des roses doux, des jaunes qui s'acidulent à peine, des bleus qui ne +chantent qu'en sourdine. Ainsi, au Panthéon, les autres peintures +trouent les murs; la sienne s'accorde à leur tonalité neutre, +s'identifie avec eux. On dirait vraiment le _rêve que les pierres font_. + +Et quel rêve! Celui d'une humanité supérieure, l'humanité telle qu'elle +aurait dû être, ou telle qu'elle sera. Humanité mystique et mythique, +qui ne va jamais jusqu'à être mythologique. Ses femmes ne sont pas des +déesses; ce sont encore des femmes, mais les femmes d'un Éden où la +faute originelle n'a pas existé ou n'existe plus et qui enfantent sans +douleurs. Les hommes aussi ont l'air de vivre dans un continent +meilleur. L'oubli des sexes et de l'heure est parmi eux. Ils ne +s'occupent qu'à de nobles travaux, à être d'accord avec la Nature, à +faire de l'éternel avec de l'éphémère, mais sans jamais cesser d'être +humains. «La poésie a sa source dans la réalité», disait Goethe. L'art +également, pensa Puvis de Chavannes. On a cru que son domaine était +celui du rêve et de la légende. Au contraire, il n'est jamais sorti de +la Nature. Toutes les figures de ses tableaux agissent, plutôt qu'elles +ne songent. Chacun y fait directement ce qu'il doit faire, comme l'a +bien observé, un jour, M. Besnard dans un de ses subtils Salons. + +Ainsi, quant aux gestes: on peut dire qu'un geste utile est toujours +beau. Tous les gestes des figures de Puvis de Chavannes sont utiles. +Geste du travail, de la lutte ou des jeux, dans _Ludus pro patria_, +_Inter artes et naturam_; geste pacifique de l'attente dans _Pauvre +pêcheur_, gestes si justes et instinctifs chez les hommes, comme sont +instinctifs, chez les femmes qu'il a peintes, les gestes de cueillir des +fleurs, de caresser des enfants, de couronner des fontaines. + +Tout cela est encore, et tout simplement, de la vie--_de la vie +transposée_, si on veut. C'est pourquoi Puvis de Chavannes, venu +chronologiquement entre les réalistes et les symbolistes, a pu les +rallier en même temps; les réalistes disant: «Il n'y a qu'à copier la +Nature»; les symbolistes proclamant: «La Nature n'existe pas». + +Lui, autant que Courbet ou Manet, s'acharna après la forme stricte, la +vérité du modèle; mais, d'autre part, en occupant seulement les êtres à +de nobles travaux, en ne les plaçant qu'en des contrées florissantes, il +se rapprocha des symbolistes qui s'en tiennent à des attitudes de +légende ou de beauté. Ainsi il demeure un peintre de nature en même +temps qu'un peintre d'idéal--ce qui n'est pas la même chose qu'être le +peintre de l'Idéalisme, comme on a dit de lui, en confondant les termes. +L'idéalisme, au contraire, est une convention académique, avec des +théories du Beau et des gestes enseignés. M. Puvis de Chavannes ne +s'inquiéta que des gestes humains et conçut le Beau à sa façon, +c'est-à-dire sans archéologie surtout, ce qui est bien aussi une +tradition officielle. Il retourna à la Nature tout uniment, et trouva, +du coup, la simplicité populaire, celle de la Chanson de Geste, celle +qui tient à la race. Car celui en qui on voulut voir un descendant des +maîtres d'Italie, est un artiste de souche très nationale et qui se +rattache directement à l'École française... Ce n'est pas devant les +Botticelli ou les Primitifs de Venise et de Florence qu'on songe à lui. +C'est en regardant les Poussin, par exemple L'_Automne_ ou la _Grappe de +la Terre Promise_ et l'_Été_ ou _Ruth et Booz_. Là aussi les figures +qu'on dirait d'une humanité supérieure ont néanmoins l'attitude si juste +de leur besogne, fauchent, ploient un peu sous le fardeau du raisin de +Chanaan. + +Tout de suite on établit un parallèle avec les calmes scènes de Puvis de +Chavannes, dérivant d'un même idéal, mais amplifié et réalisé avec des +moyens nouveaux, une originalité absolue. + +Surtout qu'il fut également comme Poussin--et on ne le dit pas assez--un +merveilleux paysagiste: dans l'_Été_; dans la fresque de la Sorbonne aux +collines circulaires, d'un bleu-paon si doux; dans _Pauvre pêcheur_ où +s'illimite un site d'eau, d'une eau glauque et nue qui extériorise pour +ainsi dire le cerveau sans pensée du pêcheur calme; dans le _Bois +sacré_, symphonie savante des verts multiples de la forêt. Ici encore il +a bien sa manière propre qui n'est celle ni des réalistes ni des +symbolistes. Il ne peint pas, comme les symbolistes, des paysages de +rêve, aux arbres déformés, aux terrains d'une coloration comme ceux +qu'on voit en songe ou dans la fièvre. Il reproduit vraiment la nature, +des sites réels, des horizons définis, les bords de la Seine, les +simples campagnes de l'Ile-de-France, ce qu'il avait tout contigu et +familier. Mais d'autre part, il ne s'en tient pas, comme les réalistes, +à la seule copie. Ses paysages réels sont baignés d'on ne sait quelle +atmosphère irréelle. Il semble qu'il y tombe une lumière d'au delà. +C'est l'idéal dans la réalité et l'Éternité dans le temps. + +Ainsi on dirait d'une planète meilleure (très ressemblante à la nôtre) +mais où la terre ne servirait plus à cacher les morts, ne serait que la +bonne argile où l'on modèle des statues. Jardins de calme joie, de +nobles labeurs, de sérénité... + +Un jour, dans un de ses poèmes en prose, Baudelaire, à l'aspect d'un +port, demandait: «Quand partons-nous pour le bonheur?» + +En regardant les oeuvres de M. Puvis de Chavannes, il semble qu'elles +soient ce pays du Bonheur, vers lequel tous les navires humains +appareillent et où son seul rêve a pu atterrir. + + + + +BESNARD + + +Malgré l'apparente variété infinie des visages humains, il semble que +ceux-ci se réduisent en fin de compte à quelques types essentiels. On +pourrait dire la même chose des âmes, surtout s'il s'agit des âmes +d'artistes. C'est à croire en la métempsycose, tant on retrouve tout au +plus quelques espèces d'âmes, réincarnées sans cesse au long des siècles +et des races. Chaque peintre, chaque poète a son Sosie de talent ou de +génie dans le passé. Il ne lui doit rien assurément; il n'en est pas +moins très moderne, très original; il a ses moyens d'art personnels, une +vision neuve. Il pense, il conçoit, il exécute selon son rêve propre. Il +ne refait en rien l'oeuvre du prédécesseur qu'il évoque; mais on sent +que ce prédécesseur, s'il revivait, ferait aujourd'hui la _sienne_. +Ressemblance d'âme allant jusqu'à l'identité! Et les vies alors sont +parallèles aussi. Il y a des exemples singuliers de ce cas, dans +l'histoire de l'art et des lettres. Est-ce que Paul Verlaine n'est pas +Villon revenu? + +De même, il est curieux de constater combien M. Albert Besnard, si +différent de Delacroix, fait cependant songer despotiquement à lui. +Malgré une imagination et une technique tout autres, il est de la même +sorte d'esprit, il a une identique compréhension de l'art. C'est si vrai +que ces lignes de l'admirable étude de Baudelaire sur Delacroix +pourraient s'appliquer à lui textuellement: + +«Il était, en même temps qu'un peintre épris de son métier, un homme +d'éducation générale, au contraire des autres artistes modernes qui, +pour la plupart, ne sont guère que d'illustres ou d'obscurs rapins, de +tristes spécialistes, vieux ou jeunes, de purs ouvriers, les uns sachant +fabriquer des figures académiques, les autres des fruits, les autres des +bestiaux. Lui aimait tout, savait tout peindre.» + +Est-ce que ce jugement ne définit pas M. Besnard lui-même, et tout +entier? Lui surtout ne fut pas de ces spécialistes condamnés à bon droit +par Baudelaire. Il sait tout peindre. Il a tout peint. C'est que, en +effet, tout impressionne cette rétine si sensitive, cette cérébralité +nerveuse. Et que, d'autre part, il possède une telle sûreté de métier +que vite l'impression reçue est traduite et fixée. Il faut qu'il n'y ait +pas de désaccord entre l'esprit et la main. M. Besnard se vante à bon +droit de son exécution agile. Il a écrit un jour: «Je crois qu'il ne +peut y avoir d'artiste sans le don de se souvenir et sans facilité.» + +Or voyez comme, ici encore, à son insu, il est en concordance avec +l'opinion de Delacroix. Celui-ci disait à un jeune peintre; «Si vous +n'êtes pas assez habile pour faire le croquis d'un homme qui se jette +par la fenêtre, pendant le temps qu'il met à tomber du quatrième étage +sur le sol, vous ne pourrez jamais produire de grandes machines.» + +Théories pareilles, oeuvres pareilles. Aussi M. Besnard a-t-il produit à +son tour ce que Delacroix, dans son argot d'atelier, appelait de +«grandes machines», c'est-à-dire des peintures monumentales; et, comme +Delacroix avait décoré le Salon du Roi à la Chambre des députés, la +galerie d'Apollon au Louvre, etc., lui compte déjà aussi dans son oeuvre +toute une série de décorations: à l'Hôtel de ville, à l'École de +pharmacie, à la mairie de Saint-Germain-l'Auxerrois, et enfin à la +Sorbonne. + +Pour des peintres de ce tempérament, la peinture décorative est ce qui +les excite et les séduit surtout. N'est-ce pas le plus difficile? Et +pour un vrai artiste, le plaisir commence avec la difficulté. Aussi +l'école française, depuis Delacroix, n'aura possédé que deux peintres, +M. Besnard et Puvis de Chavannes, faisant véritablement de la peinture +décorative, qu'il ne faut pas confondre avec telles vastes toiles où ne +sont que faits divers, anecdotes; des tableaux de genre obtenu par +_agrandissement_ (comme en photographie). Le vrai peintre de peinture +décorative voit et conçoit son oeuvre tout achevée, comme les bâtisseurs +de cathédrales contemplaient, en l'imaginant, la tour entière qu'ils +allaient conduire dans l'air et dont le plan, sur le papier, n'était +déjà que le _résumé_, la réduction de cette tour immense, terminée en +eux. + +Ainsi pour la peinture décorative. C'est-à-dire que le procédé est +inverse: les artistes médiocres agrandissent un tableau aux proportions +d'une peinture murale; les artistes qui sont des décorateurs de race +réduisent aux proportions d'une esquisse la peinture monumentale déjà +née en eux, et née avec, d'emblée, toute son amplitude. + +C'est l'impression qu'on éprouvait à considérer, par exemple, la +magistrale esquisse de M. Besnard pour sa décoration de la salle de +chimie à la Sorbonne. Tout y était déjà; et de vagues indications, de +simples frottis çà et là, laissaient sous-entendre le détail, qui +n'abdiquait ici que pour faire dominer, à cause de l'exiguité du format, +les lignes essentielles de la composition, sa synthèse de formes et +d'idées, son symbolisme aussi clair que profond: au centre, un cadavre +de femme sous le soleil, principe de la vie, qui la décompose, mais ne +la décompose que pour activer l'éclosion de ce merveilleux jardin de +fleurs, né de sa putréfaction. Fécondité chimique de la mort qui +engendre la vie! Et voici que, à droite, le Couple éternel descend et va +s'embarquer sur le fleuve de l'existence, embouchure bleue, qui de +l'autre côté, après le tour circulaire, débouche en détritus, charniers, +fumées, tout le bourbier terrestre qui, lui aussi, va alimenter +l'éternelle efflorescence de la Nature. + +N'est-ce pas une magnifique conception? Un autre eût peint quelque +anecdote, une expérience de chimie, un laboratoire. M. Besnard agrandit +son thème jusqu'aux proportions de la Matière universelle; et il +s'atteste en même temps un peintre extraordinairement moderne par la +conception scientifique de ses sujets et de la vie. C'est en cela qu'il +est surtout original et unique. Il est un peintre touché par la Science. +Delacroix avait des points de vue littéraires, un idéal religieux et +historique. M. Besnard a un point de vue scientifique, une philosophie +évolutive... Et il est le seul à exprimer l'Univers en images selon la +Science, sans qu'elles cessent d'être selon la Beauté. + +Est-ce que son plafond de l'Hôtel de ville n'est pas l'apothéose de la +Science? On voit la Vérité entraînant la Science à sa suite, et qui +répand sa lumière sur les hommes. Or M. Besnard croit au bienfait de +cette lumière. Où sont les ironies de Poë et de Villiers de L'Isle-Adam +bafouant la Science? Dans la composition de M. Besnard on voit les +hommes, en troupes transies, venir se réchauffer au feu nouveau. Tout +est traité dans un esprit scientifique: les groupes évoluent comme des +planètes; autour de la figure principale, tel corps gravite; toutes les +lignes ont des courbes planétaires. On dirait un firmament de visages. +Et ce sont des rayons que la Vérité répand d'elle, comme un Astre. + +Dans ce plafond, comme dans les décorations de l'École de pharmacie, +racontant la physique, l'anthropologie, la botanique, comme dans presque +toutes ses oeuvres d'ailleurs, M. Besnard apparaît le décorateur, le +metteur en scène de la vie moderne. + +Et non seulement en tant que peintre influencé par la science. Outre +qu'il voit l'Univers selon la philosophie du transformisme, il est aussi +moderne par la nature de ses sensations. Il apparaît tout imprégné de +l'air du siècle, exprimant l'air du siècle. Il en saisit le décor, le +principe caché, les correspondances subtiles. Ses sens sont éduqués, +affinés, au point de fixer ce que les vieux peintres ne pouvaient pas +apercevoir ni même soupçonner, des nuances comme les méandres de l'eau, +les mouvements de la flamme, les inflexions des plantes, et d'en tirer +parti pour l'attitude de l'être humain, pour les lignes d'un tableau. +Que de notations encore, nerveuses et neuves: la splendeur intime d'un +intérieur éclairé, le véritable effet d'un clair de lune qui ennoblit un +paysage jusqu'à en faire un état d'âme... Voilà des sensations bien +modernes par le raffinement. Et aussi, par exemple, tout en peignant la +joie, comme M. Besnard s'y complaît, de faire sentir que, au fond, elle +est aussi poétique que la douleur, plus variée et non moins +mélancolique! Quel drame tout à coup si le peintre montre combien une +femme fardée peut être sinistre! + +Ce n'est pas seulement par son idéal scientifique, ni par ses +trouvailles compliquées de sensations, mais par sa couleur elle-même, +que M. Besnard se prouve le peintre sensitif de l'esprit moderne. + +Est-ce que sa couleur, en effet, ne participe pas de cette clarté +soufrée, de cet électricité nerveuse qui est aussi dans l'air du temps? +Elle semble une chimie en fièvre. + +On la dirait influencée par des lueurs de laboratoire, par le voisinage +des bocaux pharmaceutiques. Il semble qu'elle ait passé à travers des +cornues, des éprouvettes, qu'elle soit faite de fleurs classées, de +minéraux, d'arcs-en-ciel en fusion, tant soudain un ton est violent +comme un poison, un autre lotionne délicieusement l'oeil. Recherches +incessantes! Trouvailles merveilleuses! D'autres, comme M. Claude Monet, +M. Pissarro, ont simplement tâché à peindre la lumière, toutes les +décompositions du prisme, les étapes quotidiennes de l'air. M. Besnard a +voulu fixer des tonalités plus compliquées. En cerveau scientifique +qu'il est, _il a fait des expériences_. Il a rêvé des mélanges: +c'est-à-dire la combinaison de l'artificiel avec le naturel, d'où ces +figures éclairées par le gaz ou des lampes, en même temps que par la +lumière du jour. Et rien n'est aussi étrange et troublant. Imaginez des +cierges brûlant au soleil... Tristesse plus intense de leurs clartés, +réconciliées sur le poêle d'un convoi de vierge! M. Besnard a ainsi +inventé des éclairages. Il a trouvé des désaccords de tons qui sont à la +peinture ce que les dissonances de Wagner sont à la musique. + +D'autre part, il voulut également fixer des tonalités plus +exceptionnelles: au lieu des seules phases diurnes ou crépusculaires, il +y a aussi, dans la Nature, les aspects de trouble, des nuances +momentanées, des minutes chimiques, pourrait-on dire, des accidents de +la lumière: par exemple, le soufre d'un éclair, la lividité de +l'éclipse, les phosphorescences de la mer et de la pourriture, les +pâleurs de la maladie, les rouges de la fièvre ou du fard. + +Il semble que M. Besnard ait retenu toutes ces couleurs artificielles, +exceptionnelles, névrosées, exaspérées, raffinées, et qu'il les retrouve +sans cesse, dociles et impressionnables au moindre effort de son +inspiration. De là le délice un peu physique qu'on éprouve devant cette +peinture, forte au point d'en être presque _sensualisée_. La vue n'est +pas affectée seule. Outre l'émotion du cerveau qu'on doit à la rare et +puissante imagination du peintre, il semble que des correspondances +s'établissent. Le goût, l'odorat, les autres sens s'émeuvent, jouissent +de quiproquos subtils, comme si la couleur, chez lui, à force +d'intensité, avait aussi un arome et un suc pour nous remplir non plus +seulement les yeux, mais, en même temps, la bouche et les narines. + +Cette impression s'éprouve entre autres devant les toiles si intenses +qu'il a rapportées d'Algérie; car lui aussi fut attiré aux haillons +superbes, aux plâtres multicolores, de la brûlante Afrique. Déjà +Delacroix y était allé, poussant jusqu'au Maroc--vous voyez le +parallélisme qui se continue entre eux--mais il avait été plus séduit +par les mystérieux et capiteux logis où de belles femmes mi-voilées +entretiennent les charbons éternels de leurs yeux et de leurs lèvres. +Delacroix est surtout attentif à l'être humain, au menu drame de sa vie +personnelle. C'est pourquoi, en ce voyage, il a surtout peint des +intérieurs. M. Besnard est plus préoccupé par le drame général de la +Nature. L'être humain est une parcelle de la matière, une tache de +couleur sur l'horizon. Aussi M. Besnard a-t-il plutôt exécuté des scènes +de plein air. Mais avec quel éclat prestigieux, quelle pénétration des +formes et des couleurs! Il en a rapporté des figures qui sont des +morceaux uniques: femmes au pervers maquillage, à la chair verdie par +des gazes, au front pavoisé de rouges géraniums, d'une pâte compacte et +vibrante, d'une finesse et d'une intensité de tons non pareilles. + +En ces interprétations de l'Orient, il a aussi, et surtout, +admirablement compris le cheval. A preuve, entre autres, ce _Marché de +chevaux_, croupes brunes, blanches, rouges, contrastant avec l'étoffe +écrue des burnous d'Arabes, sous un ciel or et bleu. Personne ne connaît +comme lui l'architecture svelte et compliquée, la ligne souple du +cheval, et non seulement du cheval, mais de toutes les bêtes. Il a +merveilleusement le sens décoratif de l'animal, depuis les volatiles, +ces coqs vernissés et bariolés dont il blasonne ses cartons de vitraux, +jusqu'aux grands quadrupédes comme l'éléphant, qui inspira déjà les +artistes de Ceylan et de l'Extrême-Orient. M. Besnard en a souvent fixé +la silhouette énorme et pourtant harmonieuse: ainsi, dans ses panneaux +de l'École de pharmacie où il créa ces paysages préhistoriques d'une +puissante vision; on y voit des éléphants--masse rocheuse, montagne qui +se dandine--sur des couchants d'un mauve suave. Ailleurs, dans une +aquarelle, des éléphants enlèvent des femmes nues dans leur trompe, ce +qui est une imagination bien étrange et bien troublante--et les +balancent en ce hamac de chair rugueuse, parmi des arbres voluptueux. + +Mais c'est encore le cheval que M. Besnard préfère, pour ses lignes +frémissantes, sa robe qui est une palette. Il aime faire des portraits +équestres. Souvent il peignit des chevaux, sauvages et en pleine nature, +ou se cabrant devant la mer, ou bien encore légendaires, d'allure +apocalyptique, dans des sites de rêve. + +Mieux que les animaux, les femmes seront un admirable motif décoratif +pour l'artiste, qui ramène ainsi toutes les formes à une signification +synthétique de lignes et toutes les couleurs à des accidents du grand +Prisme qui sans cesse se déforme et se réforme. + +Logiquement donc, M. Besnard devait être un peintre de la femme. Ici +encore s'accuse son sens du moderne. Il l'arme d'une parure qu'on sent +terrible! Et toute la stratégie des volants, des dentelles, où le désir +s'élance, souffre, meurt! Et les bijoux qui sont des feux où on se +brûle! Et les lèvres qui sont fausses de trop de fard! Charme de +l'artificiel! Savant maquillage, cher comme un beau mensonge! Les voilà, +les femmes du siècle, créatures de jeu et de proie. C'est le peintre qui +les habille. Certes, il sent la mode; souvent, il la devine; mais il ne +s'y conforme pas. Il ne peint jamais un ajustement sans le déformer, +mettre d'accord les plis avec des mouvements de nature. La robe ici +déferle comme la mer. Telle jupe qui s'enfle est copiée sur les volutes +de la flamme qui monte, sur les arabesques d'un nuage. Les voilà donc, +tantôt textuelles dans de prestigieux portraits comme ceux de Mme +Jourdain, de Mme Lemaire, tantôt un peu imaginaires, à la fois blondes +somptueusement, finement brunes, rousses surtout, ces rousses dont il +nous a laissé des nus inoubliables: leur chair toute moderne, chair un +peu verte comme est la chair des rousses, d'un vert de linge sous le +feuillage; leur nuque tentante, fouillée par un pinceau sensuel; puis +encore et surtout leurs cheveux, d'un roux spécial. Un roux où il y a de +l'or, du sang, une patine; un roux qui mixture les rouilles de l'automne +et celles de la chimie; un roux qui est de la lumière et de la teinture, +qui ajoute à la beauté de la nature le raffinement de l'artifice. Ne +retrouve-t-on pas ici encore, et à son insu, le peintre aux influences +scientifiques? + +Mais M. Besnard n'a pas besoin, pour être coloriste, de ces motifs +éclatants. Il l'est autant avec du blanc et du noir, à preuve qu'il +commence ses portraits par une grisaille; à preuve aussi ses eaux-fortes +qui forment une collection admirable, d'une imagination neuve, d'une +lumière aiguë, d'une facture subtile et large; telle sa série +d'illustrations pour le livre intitulé _La Force psychique_. + +Car il fait de l'illustration comme il fait de la peinture monumentale, +du portrait, des paysages, des animaux, des vitraux, des eaux-fortes. +Sans doute qu'il aurait même fait de la sculpture, sans un scrupule de +délicatesse et pour ne pas entrer en joûte avec Mme Besnard, qui est un +statuaire subtil et puissant. Toutes ces formes alternatives sont +indifférentes et familières à ce peintre qui est aussi un grand artiste, +c'est-à-dire un homme d'idées générales, de sensations cérébrales et +nerveuses, d'imagination universelle, et qui entend se servir de tous +les moyens d'art pour exprimer sa pensée ou son rêve. + +N'avions-nous pas raison de dire, par conséquent, qu'il était le +contraire de ces spécialistes, dénoncés par Baudelaire, et de lui +appliquer le jugement prononcé sur Delacroix: «Lui aimait tout, savait +tout peindre.» + +Cette aptitude à tout, cette fécondité inlassable sont un des signes de +la maîtrise. M. Besnard le possède et, en outre, toutes les autres +qualités d'un maître: franchise d'un dessin sûr de lui-même, +combinaisons inédites de lignes, audace et science d'un coloris qui +éclate en harmonies neuves. Mais il y a plus: la peinture, chez lui, ne +cesse pas d'être elle-même pour exprimer des idées; et c'est ainsi qu'il +y apporta un élément d'absolue nouveauté: la _représentation d'un Idéal +selon la Science par des moyens plastiques_. La Science est jalouse, +exclusive. Le grand rêve du siècle, ç'aura été de réussir quelque +alliance avec elle: tantôt l'accord de la Science et de la Foi; puis +celui de la Science et de la Littérature; or, M. Besnard a vraiment +réalisé l'accord de la Science et de l'Art. Il eut vite fait de +renoncer, lui, aux dieux et aux héros de Delacroix, lequel ne voyait +dans la vie que l'éternel conflit de l'humain et du divin, de la +Religion et de l'Histoire. Mais leurs calmes ou tumultueuses tuniques +sont un peu le vestiaire des siècles; l'Art s'y est trop souvent +habillé. M. Besnard est autrement novateur et moderne: avec une vision +positiviste de la vie, il nous évoque le drame unique de la Nature où +les Forces évoluent en des Formes et des Couleurs changeantes, selon une +Loi incommutable. + +De sorte que s'il fallait offrir un emblême allégorique de son art, on +le trouverait dans un Thyrse, orné de fleurs: le Thyrse inexorable comme +une figure de géométrie, les fleurs qui sont toute la poésie de la +Matière. + + + + +M. CARRIÈRE + + +M. Carrière a une conception d'art très spéciale et très grandiose. +Seule, la signification des êtres et des choses l'intéressant, il +inventa et réalisa une peinture où tout l'accessoire, ce qui est +contingent, temporel, ce qui est de race, d'époque et de caste, se +trouve volontairement négligé, dédaigné, pour n'aboutir qu'à l'essentiel +et dégager, des formes variables, ce que la vie et la nature ont +d'absolu. On devine d'emblée la majesté sévère d'une oeuvre selon une +telle esthétique. Déjà Corot avait dit: «La lune anoblit tout, parce +qu'elle efface les détails et ne laisse plus subsister que les +ensembles.» M. Carrière, qui efface aussi les détails, réalise le même +anoblissement. Ses toiles en prennent également un air lunaire. Il y +flotte une fumée argentine, une brume de rêve, la cendre grise envolée +du sablier des Heures. Il _fait soir_ dans ses tableaux, commencement de +soir, crépuscule intermédiaire. Or tout se simplifie, là où règne le +soir. Et voici, en effet, sur les fonds de crêpe, des figures +émergeant... + +Ces figures des tableaux de M. Carrière, il semble qu'on ne les +contemple pas elles-mêmes, mais seulement leur reflet. Elles sont comme +aperçues dans un miroir, comme aperçues dans l'eau, dont c'est le propre +de se prolonger au delà d'elle-même, d'ajouter de l'infini aux mirages +qu'elle absorbe. Elles apparaissent dans un recul--est-ce d'espace ou de +temps? Sont-elles en exil ou déjà posthumes? Le peintre les voit comme +on voit les êtres dans l'absence, comme on les voit dans la mort. «Je +n'aime que ce que garde le souvenir», dit-il. Et c'est cela seulement +qu'il peint: ce qui reste des êtres dans la mémoire, c'est-à-dire le +songe d'eux-mêmes, moins ce qu'ils sont que ce que nous les voulions, +avec des traits épurés, et comme situés à la ligne d'horizon du temps et +de l'éternité. + +C'est pourquoi même ses «nus», des nus d'une beauté souveraine, n'ont +plus rien de charnel, encore moins de sexuel. Ces femmes, dont le geste +abdique jusqu'à leur dernier linge, ont l'air simplement de se +déshabiller de la vie et de rentrer dans la Nature. + +La Nature éternelle, voilà la bonne conseillère où M. Carrière +s'inspire. Il n'a fait que regarder autour de lui. C'est son propre +foyer qu'il a transsubstantié en art. Il a tout simplement utilisé la +compagne de sa vie, aux nobles traits, et ses enfants eux-mêmes, pour +composer, en cent toiles pensives, cet ensemble qu'on pourrait appeler +le Poème de la Maternité. Il a peint la Sainte Famille laïque. + +Grâce naturelle des enfants! Tendresse attentive des mères! Mais ce ne +sont pas seulement des mères qu'il a voulu rendre; en généralisant le +modèle, il a représenté _la_ mère: fonction auguste, caractère sacré, +sacerdoce humain. Il a mené son art jusqu'au type, dans ce qu'il a +d'immuable. La mère qu'il peint incarne le total de l'amour maternel. +Elle a des gestes résumatoires. Quelles admirables étreintes, tendres et +passionnées, le peintre a trouvées! Quels contournements des mains pour +entourer et presser! Les mains des mères, chez lui, sur les visages des +enfants, sont des fermoirs qui ont l'air de serrer un trésor. Ces mains +sont des ailes aussi, avec des allongements, des appuiements qui +couvent... + +Les mains! c'est ce qu'il y a de plus étrange et évocateur, dans les +oeuvres de M. Carrière. Nul, peut-être, parmi les peintres de tous les +âges, n'aura compris, comme lui, l'importance des mains, leur +signifiance, les mystères de l'âme qu'elles élucident en même temps que +le visage; les mains qui sont les échos du visage, trahissent, +renseignent par leur pâleur, leurs formes, leurs lignes. + +Est-ce qu'il n'y a pas des signes énigmatiques dans les mains, qu'on +déchiffre, qu'on interprète, grimoire de nos destinées, géographie +mystérieuse des passions. M. Carrière a senti cette importance des mains +pour la caractérisation de l'être. Aussi a-t-il fait des études de +mains, par centaines, analysées, étudiées, lues, en une sorte de +chiromancie de la peinture. + +M. Carrière, parmi ces attitudes de mains, toujours neuves et +significatives, a trouvé, entre autres, un si joli geste, une si +caressante bifurcation au poignet, comme d'une branche qui se contourne. +C'est dans les plantes qu'il a vu ce geste. Car, pour lui, les plantes +sont des êtres. Les êtres sont des plantes. «Nous tenons aussi à la +terre, mais nos racines, nous les portons», dit-il, avec ce lyrisme +panthéiste dont on sent en lui la source infinie et qu'il épanche en +paroles courtes, saisissantes, brusques, la bouche ouverte et l'air +détaché, comme ces grands monts receleurs de fleuves, qu'ils distribuent +en petits ruisseaux intermittents. + +Panthéiste, il l'est vraiment, au point que ce sont des études de +nature, prises en Bretagne, qui lui ont surtout servi pour son +magnifique tableau: _Le Théâtre de Belleville_. La salle non plus n'est +pas close, pas plus que ses esquisses de paysages dont les chemins +continuent, _vont ailleurs_. Et ces marines du Finistère, les voici +transposées pour peindre le peuple en remous au spectacle. + +Est-ce que la foule n'est pas la houle? Et le peintre lui donne aussi un +mouvement de flux et de reflux, des obscurcissements ici, avec des +accents sans visages, et plus loin des lumières brusques sur certains +groupes qui sont l'écume au soleil de cette masse. + +Or le drame se déroule dans le clair-obscur, la buée trouble... Le +peuple, avec son âme ingénue, se passionne, se donne tout entier. Il n'y +a plus un public. Il y a une foule qui n'est plus qu'une seule pensée, +une seule volonté, une seule âme. Unification merveilleuse! Lombroso a +parlé du crime des foules. Voilà pour l'action. Mais comment réaliser la +conscience des foules? M. Carrière y a réussi; il a peint une foule (et +cela n'était possible qu'avec le peuple) rentrée dans la Nature, devenue +pour ainsi dire un élément, et qui se meut sous le drame, comme la mer +sous la lune. + +M. Carrière a peint aussi des portraits. De la foule, il chercha à +dégager la sensibilité; des individus, l'intellectualité. C'est pourquoi +il ne s'attacha à rendre--soit dans des portraits à l'huile, soit dans +une série de lithographies--que quelques artistes d'élite, des +écrivains, des poètes: Daudet, Verlaine, Edmond de Goncourt qui s'y +reconnaissait «comme modelé dans du clair de lune», disait-il. Effigies +qui racontent toute la vie cérébrale du modèle, étonnantes biographies, +qui sont en même temps des synthèses, pour ainsi dire, de la condition +humaine et de la condition de l'art, en ce crépuscule d'un âge orageux. + +Ainsi Carrière élargit la signification de chacune de ses oeuvres, qui +n'est plus isolée par son cadre. Elle communique avec toute la vie +morale et sociale. Chez lui, un portrait d'artiste fait penser aux +oeuvres, à l'anxiété de la production, aux luttes, à la gloire. Une +scène de maternité évoque l'amour, les craintes tendres, les maladies +infantiles, la rapidité du temps qui va bientôt tout changer, qui fait +grandir les uns et mourir les autres. Les tableaux de foule et de +passants, en grisaille, racontent le labeur, la marche aveugle dans la +brume du destin où chacun se sent seul... + +Ainsi toujours l'art de M. Carrière simplifie jusqu'aux idées générales, +et c'est le miracle de son haut talent de se projeter au delà de +lui-même en restant soi, d'enfermer tant de philosophie dans des formes +qui ont déjà leur fin en elles-mêmes. + + + + +M. JULES CHÉRET + + +Celui-ci est un apporteur de neuf. Il a conquis à l'art une province +nouvelle. Il créa l'affiche artistique; et toute la pléiade +d'aujourd'hui: les Grasset, les Toulouse-Lautrec, les autres--n'a fait +que le suivre dans la voie ou il est un maître. C'est en Angleterre, +pays de la réclame et de l'imagerie, où il habita longtemps, que l'idée +lui en vint. Mais cette idée anglaise, il l'exprima avec le goût suprême +et l'esprit endiablé du Parisien qu'il est. + +Le mélange en demeure apparent. + +M. Chéret veut faire un art gai: papillons et falbalas! Il a même, dans +son atelier, une collection de papillons, qu'il déclare «les plus beaux +modèles». Son idéal de la joie (le peintre de la joie, a-t-on dit de +lui), et aussi son idéal du mouvement, sont des apports bien parisiens. +La femme qu'il a inventée, «la femme de Chéret», dira l'avenir, trophée +de nerfs et de chiffons, avec sa grâce innée, son corps onduleux, sa +bouche en oeillet, ses cheveux d'un blond de vin qui mousse, est +exclusivement parisienne. C'est pour cela sans doute que si souvent, à +l'étranger, nous avons trouvé chez les esthètes, les personnes de goût, +telle affiche de lui, tel pastel. Villiers de l'Isle-Adam, dans un de +ses contes d'extraordinaire imagination, proposait «l'Etna chez soi». +Posséder une oeuvre de M. Chéret, c'est avoir, chez soi, Paris. + +Mais si son idéal de la joie est tout français, ce qui vient de Londres +c'est la qualité de cette joie, souvent déterminée par le souvenir des +Edens et concerts londonniens, c'est-à-dire alors une gaîté plutôt +britannique, cette gaîté maquillée, désarticulée, qui rit comme +chatouillée jusqu'à en devoir mourir, et qu'on craint obligatoire à la +façon de celles des clowns. + +Il y a même dans son oeuvre un point de jonction des deux influences, +qui est curieux: un jour, pour l'illustration du _Pierrot Sceptique_ de +MM. Huysmans et Hennique, M. Chéret inventa le Pierrot en habit noir, le +Pierrot que rien ne réjouit plus. Ce Pierrot en demi-deuil n'est autre +que le Gilles français de Watteau qui a pris, à Londres, le frac macabre +des Hanlon-Lee. + +N'importe! il faut amuser. Le gaz s'allume aux façades de plaisir. +L'orchestre chante. L'affiche aussi sonne sa fanfare de couleurs pour la +parade de la porte. Et quel cuivre sonore que ce joli jaune si aigu, si +spécial dans toutes les affiches de M. Chéret. + + Il existe un bleu dont je meurs, + Parce qu'il est dans les prunelles. + +a dit finement M. Sully-Prudhomme. Il est un jaune dont je ris parce +qu'il est dans ses affiches--un jaune ravigotant comme la pelure des +citrons. + +Sur la pierre lithographique que l'artiste prépare pour le tirage de ses +affiches, il met toujours ce jaune, avec du rouge, avec du bleu. Trois +couleurs seulement, primordiales, sont possibles. Il les pose en trois +motifs principaux qu'il gradue, nuance, augmente, dégrade--sur la +maquette d'abord, traitée en gouache, avec des frottis de pastel, puis +sur la pierre où il transporte cette maquette. + +Mais l'oeuvre de M. Chéret ne se compose pas seulement de ses admirables +affiches. Par elles, il se devinait déjà un décorateur de race, +puisqu'il en orna les murs avec un sens décoratif large, délié, expert +aux lignes harmonieuses. + +Depuis, son talent s'est agrandi extraordinairement. Après ses affiches, +fantaisies à un seul personnage, il se mit à faire de la peinture à +l'huile, des décorations proprement dites, comédies shakespeariennes +avec de multiples acteurs, des mouvements de foule: une pour le musée +Grévin, seulement à l'état d'esquisse, qui formera une allée de +danseuses, les bras levés en voûte; une pour l'Hôtel-de-Ville qui +ornera toute une salle d'un déploiement d'enfants et de figures +heureuses; une autre encore, terminée, pour la décoration d'une villa à +Evian, qui constitue un délicieux ensemble: plafond, panneaux de salle à +manger, portes, et trumeaux--sans compter une série de merveilleuses +sanguines par quoi M. Chéret s'affirme directement en filiation avec les +maîtres du XVIIIe siècle. + +Toujours des Fêtes Galantes, des jubilés de joie, où des groupes +d'apothéose s'enlacent et se désenlacent. + +Le Gilles de Watteau se croyait perdu en ce siècle morose, et en exil +puisqu'il n'était pas comme les autres... Il n'est plus seul. Il en a +retrouvé qui lui ressemblent. Un autre Watteau s'occupe de lui. Et il y +a encore des pâtés succulents, des feux blancs qui ne sont plus ceux du +clair de lune, mais s'en rapprochent... Lumières électriques, douces +quand même, et qui lui laissent sa pâleur un peu verte, à laquelle il +tient... Les Colombines l'aiment ainsi... Car les Colombines aussi sont +revenues, innombrables maintenant. Elles dansent des sarabandes autour +de lui. Elles l'attachent avec des chaînes de roses. Tout tourne. Est-ce +à cause du vin trop blond?... Ou des cheveux blonds aussi? Est-ce de +suivre la ronde infinissable en ce plafond qui feint d'être ovale mais +l'entraîne quand même, et entraîne les Colombines et les entraîne tous, +en un cercle probablement vicieux. Pierrot est ivre un peu. Il fait des +calembourgs. + +Et la ronde continue au plafond--Olympe de joie, dans un recul et comme +au delà de notre atteinte. + +Car M. Chéret, après un dessin minutieux de chaque figure, a soin +d'estomper, d'effacer, afin que l'impression soit plus vaporeuse et +féerique--Il s'agit bien, en effet, d'un spectacle vu comme un rêve, +quelque chose d'électrique, de lunaire, de phosphorescent; les formes +qu'on entrevoit parfois dans les flammes bleues du punch; les jeux fous +de la couleur sous des éclairages artificiels. + +Tout cela, M. Chéret s'y évertua. Il l'avait déjà indiqué en quelque +pastels, ses premières décorations. + +Or, un jour, voici que surgit une imprévue danseuse; cette Loïe Fuller +(dont il fit d'ailleurs maintes affiches et peintures) qui, moins femme +qu'oeuvre d'art, montra soudain, réalisées, toutes ses recherches. Qui +oubliera l'extraordinaire spectacle? Miracle d'incessantes +métamorphoses! La Danseuse prouva que la femme peut, quand elle le veut, +résumer tout l'Univers: elle fut une fleur, un arbre au vent, une nuée +changeante, un papillon géant, un jardin avec les plis dans l'étoffe +pour chemins. Elle naissait de l'air rose, puis soudain y rentrait. Elle +s'offrait, se dérobait. Elle allait, soi-même se créant. Elle +s'habillait de l'arc-en-ciel. Prodige d'irréel! Remous de tissus! Robe +en feu, pareille aux flammes où se cache Brunehilde et qu'il faut +traverser pour la conquérir. + +M. Chéret s'en enthousiasma: _elle lui donnait raison_. Est-ce que +lui-même ne faisait pas, bien auparavant, du Loïe Fuller peint? + +Or, de son côté, il avait rendu déjà la poésie des couleurs en +mouvement, ce qui se décolore et qui se recolore sous des éclairages +factices, des feux de Bengale, des projections de lumières fondantes. + +Ses oeuvres aussi sont de la danse: des féeries, des pantomimes, des +ballets. + +Tantôt, dans les affiches, ils se jouent en plein air, à la clarté crue +du jour; tantôt, dans les pastels et les peintures décoratives, où règne +un jour de théâtre, ils semblent corroborés par des feux de rampes. +Figures en rêve, sarabandes de lettres, carnaval qui se déhanche, rit, +s'excite, mais dont on sent--et c'est la philosophie supérieure de cet +art--qu'il va s'achever dans une aube livide comme la mort. + + + + +M. CLAUDE MONET + + +Un des grands peintres actuels, pour ceux qui estiment que la peinture +se suffit à elle-même, n'a pas pour objet d'exprimer des idées, des +sensations littéraires, mais possède une volupté propre, dégage une +poésie qui est sienne, avec le seul prestige des lignes heureuses, des +couleurs subtiles et accordées. La Nature entière est «nature morte» +pour un peintre d'une telle esthétique, qui, alors, est surtout un oeil, +une rétine merveilleusement sensible, un oeil contre lequel, dans la +tempe, est blotti un écheveau de nerfs, comme une télégraphie magique +qui communique avec toutes les nuances de l'air. Même au physique, M. +Claude Monet se caractérise par un oeil extraordinairement mobile qui, +dans son vaste visage de sérénité, luit, vrille, s'ébroue, est rincé de +rayons, fourmille, miroite, semble taillé à facettes et avoir aussi les +spasmes de lumière du diamant. + + +C'est peut-être la première fois, dans l'histoire de l'art, qu'un tel +oeil s'est posé sur le paysage. Et voilà pourquoi M. Claude Monet a +renouvelé la peinture de paysage. C'est ainsi chaque fois que paraît un +artiste original. Quand Banville parlait de la rose, c'était comme s'il +eût été le premier poète ayant vu la première rose. Pour M. Claude +Monet, chaque paysage qu'il peint a l'air d'avoir été regardé pour la +première fois par un peintre. Et la sensation de nature est pour nous +aussi, dans ses toiles, tout insoupçonnée et toute vierge. + +C'est à cause de cette nouveauté de vision que le peintre fut longtemps +méconnu. On refusa ses envois aux Salons. Son _Déjeuner sur l'herbe_, +admis à celui de 1864, y provoqua des colères ou des rires. On sait le +mot fameux de Cabanel sur cet exquis Corot: «Les Corot? ah! oui... ça se +fait avec le grattage de nos palettes.» A plus forte raison, lui et ses +pareils durent juger ainsi les premières oeuvres de M. Claude Monet. +Seuls Gautier et Daubigny furent bienveillants, et surtout Manet qui, +lui, se montra enthousiaste. + + +Cette amitié de Manet s'explique d'autant plus, que son propre art en +bénéficia. Si, au début, M. Claude Monet subit un peu l'influence de +Manet, il est plus vrai de dire que Manet subit l'influence de M. Claude +Monet, pour toute la seconde partie de son oeuvre. On voit presque le +moment précis où l'affluent se mêla au fleuve en marche. + +C'est que M. Claude Monet surtout, à son insu et de par son instinct, +fut un grand novateur. C'est lui qui cassa les vitres des ateliers, +réalisa dans sa totalité ce que le plein air pouvait ajouter de +frémissement et de vibration lumineuse à la peinture. C'est lui qui +clarifia la palette, la nettoya des ocres, des obscurcissements +séculaires, et fixa enfin sur la toile toute la lumière, grâce à sa +technique du ton simple, du ton fragmentaire, posé par touches brèves et +successives. + +La peinture a suivi ainsi parallèlement la science, les expériences de +Rood, les études de Chevreul. Toutes les couleurs associées donnent le +noir. Par conséquent, le mélange des tons sur la palette est un +acheminement vers le noir. Il fallait donc ne pas mélanger les tons, +pour obtenir toute la lumière. + + +M. Claude Monet y a réussi. Il a saisi jusqu'aux plus fines sensibilités +de l'atmosphère, par sa décomposition des tons. On peut dire qu'il +apprivoisa la lumière, sans que ce féerique oiseau, aux ailes couleur du +prisme, ait perdu une plume ou un duvet entre ses doigts. Délicat et +puissant, l'artiste a accumulé une oeuvre énorme, peignant à Giverny, +dans le Midi, à Antibes, à Argenteuil, dans la Creuse, dans les neiges +du Nord, les prés de Hollande; mais ce ne sont pas seulement des marines +qu'il a peintes, des débâcles de fleuves gelés, des rives de la Seine, +des jardins de tulipes, des aspects de gares nocturnes, des rues livides +de banlieue parisienne, des brumes londoniennes, des séries de +peupliers, de meules, de cathédrales, de falaises, sans compter ses +merveilleux paysages d'eau, avec tout le maquillage, le tatouage +enfiévré des reflets. Outre cela, ce qu'il a peint, et principalement +peint, c'est ce qu'il y avait entre le motif de chaque tableau et +lui-même, c'est-à-dire l'atmosphère. Il a peint surtout ce que les +peintres avaient à peine vu: l'air, ce qui entoure les objets et qui +nous en sépare, ce qui les modèle, ce qui les caractérise. Les sites et +la vie elle-même varient selon l'état du ciel, le caprice des nuages, la +journée ascendante ou au déclin. Or M. Claude Monet, en même temps que +tel paysage, peint aussi _l'heure qu'il est_, l'heure où il le voit; il +exprime donc sa vérité éternelle et sa vérité éphémère, comme d'une +figure dont on fixerait les lignes, et, de plus, le mouvement. +L'après-midi, le paysage est déjà différent de ce qu'il était le matin. +Tout l'éclairage atmosphérique a changé. Aussi, le peintre ne travaille +que quelques heures au même effet. Le lendemain, il reprend la toile à +un moment identique et de caractère analogue. Il échelonne parfois +plusieurs tableaux, qui racontent ainsi les évolutions de la journée. Il +faudrait craindre que cette conception d'art ne se condamnât elle-même à +l'improvisation, s'il n'y avait pas la mémoire, qui emmagasine et vient +guider, corriger, les jours suivants, par le souvenir de la première +perception. + + +Art tout spontané, et par conséquent inépuisable que celui de M. Claude +Monet, qui, avec son pinceau prestigieux comme un archet, tira, des sept +couleurs, d'infinies variations. M. Claude Monet est le Paganini de +l'arc-en-ciel. + + + + +M. RAFFAELLI + + +M. Raffaelli est un exemple topique à l'appui de la théorie sur +l'influence des milieux que Taine préconisa. Pour avoir habité longtemps +Asnières, pour avoir vécu dans cette zone intermédiaire qui sépare les +grandes villes de la pleine campagne, il se mit à peindre la banlieue et +y trouva une voie féconde, neuve, indéfinie. Surtout que la banlieue +parisienne est spécialement significative, émouvante, avec ses terrains +nus, pelés, ravagés, comme si une bataille s'y était livrée. Et n'est-ce +pas la frontière, en effet, où la Nature et la ville se joignent, se +heurtent, luttent, se déciment l'une l'autre, au point qu'on ne sait, en +fin de compte, laquelle des deux l'emporte? Est-elle urbaine, cette +région contaminée où les maisons se débandent, ou les rues meurent +inachevées? Est-elle rurale, cette terre dont l'herbe est rase, les +arbres malingres, les champs jonchés de détritus et habillés de la fumée +noire des usines? + +Mais, pour un peintre, quel caractère dans cette banlieue! Or M. +Raffaelli, de par son talent raisonneur, logique, devait surtout aimer +les aspects dont il serait possible de formuler avec précision le +caractère. Il a l'esprit trop formel pour aboutir à des synthèses ou des +symboles. Ce serait un peintre plutôt réaliste, encore qu'il ait exposé, +naguère, avec les impressionnistes, dans le groupe desquels on le +confondit. Mais, en réalité, il n'est d'aucune école. Sa personnalité +est unique; ce domaine d'art de la banlieue lui est propre, et son +esthétique aussi, qui le lui a fait exploiter avec acuité et avec +quelque chose de la main décidée des chirurgiens. C'est que cette terre +suburbaine a pour lui un visage, un corps pour ainsi dire. Terre malade, +que des anémies, des cancers, des arthrites rongent. Le peintre suit les +lignes du terrain comme des muscles. Son pinceau a des rigueurs qui +dissèquent. Il détaille l'anatomie du sol. Il va jusqu'à l'ossature. Et +même dans la couleur, voici des bleus de misère et de froid, des rouges +de dartre... + +Et les plis des terrains s'accordent avec les plis des vêtements. Car +ces contrées suspectes sont occupées par quelques figures: un rôdeur, un +chiffonnier, un terrassier (parfois aussi un vieux cheval). Or, ceux-ci +ne sont-ils pas, à leur tour, comme une banlieue d'humanité? Epaves de +la grande ville, vaincus par elle, et incapables, d'autre part, de +rentrer dans la simple vie des champs, qui commence plus loin. + +Ces corps en ruine, aussi ravagés que les terrains, ces haillons aussi +décolorés que les cultures, M. Raffaelli excelle mêmement à les +exprimer, mais sans apitoiement pour ces existences vagabondes, toujours +avec la même rigueur d'âme et de dessin, qui ne se préoccupe que de +dégager leur caractère avec sincérité. + +La sincérité, voilà la qualité dominante de ce bel artiste. Et +l'orientation de son oeuvre même nous en fournit une preuve curieuse. Il +peignit la banlieue tant qu'il vécut à Asnières. Or, depuis ces +dernières années, il est revenu habiter Paris. + +Eh bien! rentré ici, il eut des yeux neufs--ce Parisien de Paris, +pourtant--ou, du moins, des yeux renouvelés par l'absence, pour regarder +la ville, les rues, les boulevards, les passants. Et le peintre de la +banlieue est devenu le peintre de Paris. Intéressant avatar où son +esthétique foncière subsista; car il chercha encore à peindre les divers +quartiers en exprimant surtout leur caractère distinctif: une toile est +le quartier Saint-Sulpice, discret et ecclésiastique; une autre, les +Champs-Elysées, d'élégance mondaine, mouvementée, avec de riches +nourrices pavoisées comme des goélettes; une autre encore, la place de +la République, d'aspect marchand et populaire. Et toute une série +s'enchaînera. + +Cette évolution prouve combien M. Raffaelli est sincère et combien aussi +il est chercheur. Il rentre moins que personne--quoiqu'on le suppose le +peintre attitré et exclusif de la banlieue--dans le cas de ces peintres +spécialistes que Baudelaire dénonçait avec raison. Lui, au contraire, +s'est acheminé dans tous les sens: outre des paysages de ville et de +faubourgs, il a peint les petites gens, des fleurs, le monde des +cafés-concerts, des portraits, celui de de Goncourt qui est au Musée de +Nancy, ceux de mondaines dont il a réussi les luxueuses parures avec le +même pinceau qui peignait des haillons. Et toutes les matières: huile, +aquarelle, pastel, crayon, sans compter le burin, car il fait des +eaux-fortes, entre autres des eaux-fortes en couleur dont il opère +lui-même le tirage. Et de la sculpture aussi, où il essaya d'innover, de +créer en bronze des sortes de bas-reliefs ajourés qu'on pourrait +suspendre au mur des appartements comme des tableaux. Qu'est-ce qu'il +n'aborda pas encore? Il essaya de la ferronnerie, des bijoux qui étaient +de vastes fleurs, d'inquiétants animaux. Enfin il manie la plume, ami +des écrivains, écrivant lui-même. Il consigna de nombreuses notes et +pensées sur l'art, qu'il publiera peut-être un jour. + +Il suit en cela la tradition de maints grands artistes: est-ce que +Michel-Ange, Quentin-Metzys et, de nos jours, Fromentin, n'ont pas +pratiqué ces cumuls? Les formes d'art sont les moyens d'expression d'une +âme artiste. Mais cette âme surtout importe, et l'oeuvre d'art +n'intéresse même que parce que «une oeuvre d'art est un état d'âme», +selon la définition que M. Raffaelli en a trouvée, et dont toute son +oeuvre, aiguë et pittoresque, est la confirmation, puisqu'il s'y raconte +lui-même sous la forme de sites et de passants qui n'avaient de joie ou +de tristesse que la sienne. + + + + +M. JAMES M. N. WHISTLER + + +Peintre américain, habitant Londres, il fut aussi naturalisé parisien, +surtout depuis qu'il apporta comme don de Joyeuse-Entrée, pour le musée +du Luxembourg, ce chef-d'oeuvre: _Portrait de la mère de Whistler_. +Quelle ligne hardie et neuve que celle de ce long corps à peine entrevu +dans la robe noire! Et quelle pénétration psychologique: l'âme même +remontée au visage, car c'est elle qui éclaire de son rose de couchant +les joues que l'âge a faites pâles. Et ces blancs si chastes: celui du +bonnet de dentelle, celui du mouchoir tenu en main avec ce geste, on +dirait, d'une première communiante! Est-ce que la vieillesse ne ramène +pas à la pureté initiale? Et le noir profond, moucheté de fleurettes, de +la tenture, cette tenture significative derrière laquelle on sent que +toute la vie de la femme frissonne encore, mais s'éloigne, s'oublie!... +Et pour raccorder ces blancs et ces noirs, le gris d'ensemble qui adhère +aux murs, flotte en buée, propage ses sourdines, unifie sa cendre +morte, comme s'il était au dehors, la cendre des années envolée du coeur +maternel! + +Dans ce portrait d'une beauté sans date et qui porte déjà comme un air +d'éternité, la patine anticipée des siècles, M. Whistler s'exprima avec +une sincérité, une émotion, qui, du coup, le menèrent jusqu'à la +grandeur, lui qu'on imaginait seulement compliqué, arrangeur de goût +suprême, et d'un subtil dandysme d'art et d'esprit. Dandy, certes, il le +fut toujours. Et par ses attitudes, son mépris du naturel, ses dédains, +son esprit cruel, on ne sait quoi de théâtral et d'artificiel, il fait +penser à Barbey-d'Aurévilly, exégète du dandysme. Il y fait penser aussi +par sa combativité toujours en éveil. Ses démêlés furent mémorables. Il +vécut en guerre contre Burne-Jones et les préraphaélites, dont l'art, à +son avis, est trop littéraire, peu original, et ne fait que recommencer +les primitifs. On sait aussi son procès contre Ruskin, l'illustre +critique. De tout cela, est résulté un livre: _Le doux art de se faire +des ennemis_, édité avec un luxe unique et cette recherche esthétique +que M. Whistler apporte à tout. Il y a là, entr'autres, le _Ten +o'clock_, causerie faite à Londres et à Oxford. + +«Oui, nous observait-il, j'ai voulu, après que tout le monde avait dit +ce qu'il pensait de cet homme, que cet homme vint dire ce qu'il pensait +de tout ce monde.» + +Ce dut être un spectacle piquant que d'assister à la lecture de ce fin +et mordant bréviaire d'art, accentué par toute la mimique savante de +l'auteur et son physique étrange: l'oeil luit derrière un monocle, la +bouche se retrousse en rose chiffonnée, une légendaire petite mèche +blanche, unique, s'insurge en aigrette dans la chevelure plus foncée; il +rit par saccades, et une malice pétille sur tout son visage, ce visage +tourmenté, ouvragé comme un ivoire japonais. + +N'est-il pas bizarre, ce goût du bruit et des algarades avec la foule, +chez un peintre dont l'art est si aristocratique? C'est peut-être qu'il +aime la bataille à la façon d'un sport, et s'amuse de ses ennemis comme +d'un tir aux pigeons. + +Après quoi il rentre dans le rêve. Ses tableaux sont des rêves de la +couleur. D'abord à cause de son gris unique: on dira un jour le gris de +Whistler, comme le roux de Rembrandt, le rose de Fragonard. + +Ce gris indéfinissable est fait de toutes les nuances. Un peu blanc, un +peu bleu, un peu vert. Quand on regarde un de ses tableaux, c'est comme +si on entrait au dedans d'une perle. Gris de brume et de lointains, +moins inventé pourtant qu'observé et copié. C'est le gris tendre des +côtes d'Angleterre, la couleur de la mer du Nord et du ciel qui, l'été, +est au-dessus, ce gris d'horizon où le bleu pâle du ciel et le vert pâle +de la mer s'unissent et ne font plus qu'un. Nuance subtile et bien +d'accord avec les sourdines et les pénombres auxquelles le peintre se +complait. Il est le symphoniste des demi-teintes, le musicien de +l'arc-en-ciel. Nul n'a mieux compris les rapports mystérieux de la +peinture et de la musique: sept couleurs comme il y a sept notes, et la +façon d'en jouer, avec ce qu'on pourrait appeler les dièses et les +bémols du prisme. Et comme telle symphonie est en _ré_, telle sonate en +_la_, ses tableaux aussi sont orchestrés selon un ton, par exemple la +_Dame à l'iris_, fleur mauve posée dans la main de la femme comme une +note et signifiant que tout le portrait sera une polyphonie colorée des +lilas et des violets. + +Ce qui précise mieux encore cette curieuse esthétique, ce sont les +titres de certaines petites toiles, figurant des crépuscules de Venise +ou de Londres, qu'il intitula lui-même des Nocturnes, parallèlement à +ceux de Chopin, mais d'un Chopin serein et qui rêve au lieu du Chopin +malade et qui pleure; titres significatifs: «Nocturne en bleu et argent; +nocturne en bleu et or». C'est toujours le ton des horizons maritimes +d'Angleterre, ici devenu plus bleu, comme il deviendra plus gris dans +des tableaux d'intérieur où les personnages évoluent parmi le clair +obscur du crépuscule en cendre. + +En cela il est bien du pays où il se fixa et dont il porte partout le +ciel dans ses yeux. + +De même, dans ses admirables portraits, ceux de Carlyle, de miss +Alexander, de Sarasate, son portrait par lui-même, et les autres, et +tous, il se révèle de son pays d'origine, de cette inquiétante Amérique, +de la race qui a produit Edgar Poë. Les modèles en sont obsédants. +Surtout les femmes, qui, toutes modernes et même en toilettes de bal, +hantent aussi comme des Ligeia et des Morella, émergeant, en +apparitions, du crépuscule des fonds. Il y a de l'énigme dans tous les +personnages de ses portraits. On ne sait s'ils rentrent dans la vie ou +s'ils en sortent presque. Ils sont à la ligne d'horizon où tombe le jour +de l'Éternité. Ils ont l'air anoblis par l'absence, déjà dans le recul +du temps, presque posthumes à eux-mêmes. Ils sont ce qu'ils auraient dû +être, ou ce qu'ils deviendront. + +Et c'est sans doute pour ne point déranger cette atmosphère hallucinée, +un peu somnambulique, de ses oeuvres, que M. Whistler, souvent, se garde +d'y introduire la réalité trop formelle de son nom. Comme sa manière est +tout de suite évidente et son originalité unique, il signe d'un emblème +qui est, pour lui, une signature suffisante: une sorte de papillon +immobile, petit vol fantomatique--comme s'il signait de son âme. + + + + +SCULPTEURS + + + + +M. RODIN + + +M. Rodin est un des rares hommes de génie actuels. Nul n'aura davantage +révolutionné son art, si ce n'est, quant à la poésie, Victor Hugo auquel +il fait songer. + +Grâce à lui, la sculpture est devenue le drame, c'est-à-dire quelque +chose de vivant et d'humain, au lieu de la tragédie compassée, de l'art +d'hypogée, qu'elle était. La sculpture antérieure en était arrivée à +quelques attitudes conventionnelles, à un cérémonial restreint de gestes +nobles. M. Rodin se renoua à la sculpture du moyen âge, qui sortait du +peuple et en tenait son grand accent humain. Ainsi il offrit à son tour +des gestes, des attitudes de corps d'une nouveauté qui déconcerte. + +Gestes et attitudes moins trouvés que _retrouvés_; non plus académiques, +mais humains, enfin! Il lui avait suffi de regarder directement les +hommes, les pauvres et tragiques hommes, sans plus le souvenir des +dieux, des héros, des figures allégoriques, tout l'Olympe suranné, +toute l'humanité factice des écoles. Alors il vit qu'il y avait, non +plus quelques gestes, quelques attitudes uniquement beaux; mais des +milliers de gestes, des milliers d'attitudes, qui tous étaient beaux... +L'humanité est divine comme la vie. Chaque être, et chaque minute de +chaque être, est de l'art. Variété infinie! Est-ce que les corps +s'allongent ou se tordent de la même manière pour souffrir, aimer, +dormir, songer, mourir? + +Du coup, M. Rodin avait trouvé le moyen de renouveler la sculpture. Il +libéra les gestes et les attitudes. Ainsi Hugo libéra les vers et les +hémistiches, prouvant que, dans le moule de l'alexandrin, qui semblait +strict, on pouvait diversifier le rythme à l'infini. Ainsi M. Rodin, de +son côté, diversifia les lignes avec une variété sans fin qui ne dérive +que de sa lucide observation et de son visionnaire amour de la Nature. + +Car il ne s'agit jamais chez lui d'intentions littéraires ou de +symbolismes, comme les mal clairvoyants, l'ont pu croire. Il ne +s'inquiète que de la Nature. Il affirme à bon droit ne s'inspirer que +d'elle, et prétendre uniquement à l'interpréter, voire à la copier. On +s'étonne... Mais c'est par là précisément qu'il est un grand artiste. +«L'art, c'est cette étoile; je la vois, et vous ne la voyez pas!» disait +déjà Préault. M. Rodin a, pour voir la Nature, des yeux que nous +n'avons pas, et que les artistes ordinaires n'ont pas non plus. C'est le +propre des maîtres d'apercevoir des analogies qui échappent aux autres. + +Le poète, lui, découvre les rapports mystérieux des idées, les analogies +dans les images et il les exprime par le rythme. Ce rythme est le même +dans tout l'Univers. Le vent dans les arbres, la mer sur les grèves, le +battement d'un sein de femme, vont _selon le même rythme_. + +L'art, de son côté, a pour objet les analogies dans les formes et les +exprime par le modelé. Or M. Rodin découvrit cette loi que--comme le +rythme est le même dans tout l'Univers,--il y a aussi dans la Nature +intime _le même modelé_. C'est-à-dire une semblable alternance de creux +et de bosses, qu'il s'agisse du rocher, du caillou, de l'arbre, de +l'animal, de l'homme. La lumière y est intermittente, joue, se distribue +pareillement. Et ce modelé uniforme de la Nature n'est jamais égal. Si +on prend un fruit, par exemple et qu'on le fasse tourner sur lui-même, +comme la terre tourne, on remarque que chaque profil diffère. Cette +grande loi de la Nature, M. Rodin l'a appliquée à toutes ses figures, +qui en tirent leur suprême accent de vie. On comprend ainsi certains de +ses torses humains, pareils à des ceps noueux, à des écorces d'arbres. +Et cette figure extraordinaire, qui doit servir pour son monument de +Victor Hugo au Panthéon, et sera une Muse surplombant, au vol +horizontal: un buste et un ventre de femme, rien que cela; mais c'est +assez pour suggérer tout le paysage de la chair, comme un site choisi +par un peintre suggère tout un pays et toute la nature. Etonnant morceau +qui offre, lui aussi, cette loi du même modelé de toute la Nature. +Modelé violent que celui-ci, tumultueux et minutieux, chair ravinée +comme une grève, corps bossué comme une roche, avec des creux et des +reliefs accumulés. Le modelé des autres sculpteurs, auprès de celui-là +apparaît un _modelé primaire_, se contentant, avec ses surfaces presque +lisses, de donner l'aspect approximatif des corps, et plutôt la +musculature générale que la vérité de la chair, impressionnable comme +une eau qui sans cesse se crispe et change de place en place. + +Si M. Rodin a pu découvrir cette grande loi de la Nature (inaperçue des +autres hommes, même des artistes plus inférieurs) qu'elle offre partout +le même modelé, c'est qu'on peut dire d'un artiste comme lui qu'il vit +de plain-pied avec la Nature. Il s'égale à elle. Il est lui-même _une +force de la Nature_; et ceci pourrait bien être la définition la plus +exacte de tout homme de génie. Dans ce cas, le génie de M. Rodin est +évident. Il créé comme la Nature. D'abord il agit selon ses procédés +puisqu'il est d'accord avec son modelé--(de même qu'un écrivain de +génie est d'accord avec son rythme, toute belle phrase, tout beau vers, +ayant le même rythme que la mer, la forêt, la respiration humaine +suspendue à des seins de femme). Ensuite, il a, comme la Nature, une +variété infinie. La Nature jamais ne se recommence. Ni non plus l'homme +de génie qu'est M. Rodin. Lui également crée depuis la fleur jusqu'à +l'élément, c'est-à-dire depuis une petite figure de nymphe, au corps +comme une tige, jusqu'à son Balzac aussi tumultueux que la mer... Mais +la variété n'est pas suffisante sans la fécondité, autre trait de la +Nature, autre signe du génie. Or M. Rodin a produit avec une abondance +inlassable et vraiment déconcertante. On se demande comment un seul +homme y a pu suffire. Et c'est bien vraiment, et plutôt, une force +cosmique qui crée ainsi. Des centaines d'oeuvres, déjà produites et +célèbres; et des centaines encore, qui demanderaient à être exécutées en +grand, quoique toutes définitives dans leurs proportions réduites. Même +les notes de l'artiste, c'est-à-dire d'innombrables figures, esquisses, +maquettes, ces notes, qui, d'ordinaire, lorsqu'il s'agit d'autres +sculpteurs, sont incomplètes et ne servent que pour eux-mêmes, +apparaissent, quant à lui, définitives et réalisées, même pour tous. +Ainsi encore fait la Nature, dont les ébauches, même incomplètes, sont +parfaites. + +Un autre caractère de la Nature, c'est que, chez elle, la puissance est +en même temps de la douceur. Un paysage vaste de plaine ou de forêt est +grand. Il est doux aussi. C'est pourquoi il est reposant. On retrouve ce +caractère dans les figures de M. Rodin où la vigueur s'allie à de molles +flexions de lignes, à un modelé qui frémit comme d'un souvenir de +caresse. C'est dans ce cas-là que son art se recueille, oblige à parler +bas, devient en quelque sorte sacré. Telle cette figure de l'homme qui +baise son enfant; ou celle du réveil d'Adonis, dont une nymphe écoute le +coeur battre, si grave! + +Ses oeuvres ont encore cette autre ressemblance avec les créations de la +Nature, c'est d'apparaître _sans date_. L'histoire, la légende, des +nymphes, des monstres marins, des corps humains, tout ce qui est, tout +ce qu'on rêva et qui, par conséquent, est aussi, tout l'Univers physique +et cérébral, constitue la matière de son art; et, comme la Nature, il +est contemporain de tous les temps... Il y a une figure de lui bien +étonnante à cet égard; une tête d'homme, borgne, une oreille déchirée, +accourant vers celui qui le regarde, juif-errant des siècles, la bouche +ouverte dans une clameur de fou qui semble crier depuis deux mille ans +et criera encore dans deux mille ans. + +Un jour, nous avons senti, par une sorte de minute résumatoire, combien +il est vrai de dire que M. Rodin s'égale à la Nature et en fait partie, +pour ainsi dire... Pour mettre en évidence un fragile groupe: trois +petites femmes nues enlacées et dansant comme au tournoiement d'une +étoile, il les posa sur un vieux vase gallo-romain (elles étaient +censées représenter l'esprit du vase). Pour équilibrer celui-ci, +l'artiste l'entoura, à la base, de fruits qui se trouvaient là, par +hasard, des coings sur leurs branches encore feuillées; il étançonna le +vase de terre rose, avec les belles pommes d'un jaune de couchant. Le +frêle groupe de plâtre, au-dessus, dansait. Des fils de toiles +d'araignée rejoignaient les bras, comme des fils de la vierge les trois +roses blanches d'un même rosier. Un papillon s'y était pris, on ne sait +quand et, mort, gisait... Agencement merveilleux... Tout cela +constituait un poème de nature, comme _né ainsi_. L'oeuvre de sculpture +n'était que la partie d'un tout, un fragment de ce poème de nature, +semblable au reste... Et les mains craintives de M. Rodin entouraient le +fragile accord de tout cela, le prolongeaient, avaient l'air d'en faire +partie encore un peu, de commencer seulement à s'en séparer, comme un +créateur de sa création. + + * + * * + +Puisque M. Rodin est si conforme à la Nature, il devait nécessairement +accorder à l'amour dans son oeuvre la même importance capitale qu'il a +dans la Nature elle-même. Parce que son art est humain, parce qu'il a +introduit la passion dans la sculpture (devenue drame au lieu de +tragédie) il choisira plutôt les paroxysmes de l'amour et de la volupté. +Mais il connaît et exprime tout l'immense clavier, depuis l'idylle +ingénue jusqu'aux frénésies de la pire luxure. Dans le _Baiser_, hymen +auguste, groupe admirable du couple éternel qui s'enlace, il mène +l'amour jusqu'à l'attitude sacrée... Fonction de la Nature. Loi des +espèces... Tout fait silence autour... L'amour se hausse à une +majesté... L'amour, ici, est religieux. L'homme enlace si tendrement. La +femme s'abandonne si chastement... Toutes les lignes du groupe se +fondent... On ne distingue plus l'homme de la femme. Unité du couple... +Mystère de la Sainte Dualité... + +A l'opposé de cette conception de l'Amour, selon la Nature elle-même, +toujours chaste et noble, M. Rodin exprima l'amour selon les hommes, +c'est-à-dire tel que l'ont déformé les passions, les fièvres, +l'hérédité, l'alcool, la maladie, la tristesse, l'ennui, la cruauté, la +curiosité. Il a rendu l'amour éternel, mais aussi l'amour actuel. +Haillons humains tremblant et claquant comme des drapeaux dans le vent +de la concupiscence! Ah! comme il les fixe, cet extraordinaire +sculpteur, les affres du désir! C'est l'immortelle douleur du couple de +la Génèse, uni, séparé, et qui se cherche, se perd, se retrouve, se +réunit, se hait entre des baisers ayant le goût des larmes. Les voilà, +les amants innombrables: torses, croupes, seins et lèvres mêlés--et si +voraces l'un de l'autre! Cent scènes inventées par le sculpteur où la +sensualité terrible, crie, étreint, jouit, en des contorsions qu'on +dirait plutôt celles du désespoir ou de l'agonie. Ici surtout s'atteste +la prodigieuse observation de l'artiste qui a l'air d'inventer des +gestes inédits, des attitudes variées et sans fin, mais en réalité, +aurait pu les voir et ne fit qu'en deviner la quotidienne réalité. La +mimique de la volupté est infinie. Et elle est toujours belle +puisqu'elle est conforme à la Nature. M. Rodin en fixa quelques aspects, +assez pour rompre avec les poncifs sentimentaux en cette matière et +apprendre aux sculpteurs futurs qu'il y avait là à trouver des figures +sans fin, rien qu'en suivant docilement l'exemple humain. + +Ici, un couple heureux sur un monstre marin, absorbé dans son bonheur, +insoucieux du péril et de la mort qui est toujours de l'autre côté de +l'amour; là, une figure qui est une femme aux gestes crispés, à l'épine +dorsale comme un arc détendu, prostrée par quelque brusque adieu; là +encore, une vieille, le ventre bossué, qui attend, lubrique encore. +Voilà un groupe effrayant: la _Tentation de saint Antoine_; le moine est +couché tout de son long; la tête est souveraine, elle regarde la terre. +Toute l'importance est dans la partie basse du corps, énorme et qui +bombe sous le froc; par-dessus, une femme, nue et serpentine, se +prélasse ainsi que sur une bête vaincue; et le saint, en effet, est +accroupi, comme dans un commencement, déjà, d'animalité. Voici surtout, +plus terrible encore, une autre oeuvre: le groupe d'un amant acharné à +l'amante et qui se traîne après elle, cramponné à ses seins comme à des +clous, martyr, en rut de sa croix! Obstination aveugle! Supplice d'un +couple désapparié, où l'un des deux cessa d'aimer! Spectacle tragique... +Oh! ces pâles marbres, ces nocturnes bronzes, témoignage de nos passions +fixé par le sculpteur, et qui attestent à l'humanité effarée que +l'amour, au fond, est tragique et ressemble surtout au malheur. + +Il y a loin de ces figures à celles du _Baiser_. Celle-ci, c'est l'hymen +des premiers jours du monde, des aubes où la nature et l'humanité +étaient jeunes. Ivresse d'Adam et Ève! Couple en accord parfait, que +tout couple, aujourd'hui, n'est plus qu'une seule minute dans le cours +de son amour. Après, viennent les tourments que les amants se créent à +eux-mêmes, ou que leur suscitent l'appauvrissement du sang, les nerfs, +les vices, la frénésie de leur désir même. Alors ce sont les étreintes +fiévreuses, les corps cabrés par le fouet des excitants, vins et +drogues, les enlacements jaloux et fous, les caresses qui s'évertuent +après un nouveau péché, les passions équivoques. M. Rodin, notateur de +la volupté, est allé jusqu'au bout. Il a suivi l'humanité jusqu'en les +pires erreurs et délires des sens, là où on aboutit aux étreintes dans +le vide, aux coupables délices d'Onan ou de Lesbos. Les artistes +japonais, les sculpteurs des cathédrales étaient, ici, pour lui servir +de précédents et de caution. + +Il y a surtout, de lui, dans ce sens, une récente et merveilleuse +collection de dessins qui sont des déconcertantes synthèses, des nus +enlevés d'un trait instantané où la gouache a précipité le ton nuancé de +la chair, toute une humanité féminine, avec des afflux obèses, des +maigreurs extrêmes de décadence, seins boursoufflés, gorges comme des +grappes de raisins suçés, cuisses aux ampleurs d'animaux, hiératismes +comme d'idoles, accroupissements comme de sphynx. Toute la beauté du +corps, ici; et, là, tout le ridicule frileux du nu. Mille attitudes +encore une fois, depuis la pose ingénue d'une vierge sans voiles qui +songe, jusqu'au cabrement d'une femme damnée que son plaisir solitaire +tord sur la blancheur du papier comme sur un lit. + +Dans la notation de ces étranges aspects de la passion, M. Rodin ne +cesse pas d'être selon la Nature, laquelle connaît aussi les +déformations. Et la preuve c'est qu'ici encore son art est sans date, +caractère qui marque les oeuvres de la Nature et marque aussi les +siennes, même celles de cet ordre. Si peu datées, qu'on pourrait croire, +quant à ces dessins, gouachés, à des peintures venues de quelque temple +d'Assyrie ou d'une cellule libidineuse de Pompéï... Peinture murale, +vieille de siècles, et reportée par on ne sait quel miracle égal au +rentoilement, sur un bristol d'aujourd'hui. + + * + * * + +M. Rodin n'a pas seulement exprimé l'amour; mais toutes les passions. +Son art va plus loin que les cas. Il s'agrandit à la beauté de l'idée +générale, à une philosophie de la vie, dans son admirable _Porte de +l'Enfer_, qui, elle aussi et encore une fois, n'a rien de contemporain +et de contingent, déroule la permanente Humanité. C'est un tableau des +Passions, toutes les passions, regardé par la grande figure qui est au +sommet et représente, non pas même Dante, mais le poète éternel, pensif +et nu, en communion avec ce que Baudelaire appelait «le spectacle +ennuyeux de l'immortel péché». C'est, en effet, du Baudelaire sculpté. +Porte d'entrée du Jardin des Fleurs du Mal autant que Porte de l'Enfer. +Ici roulent pêle-mêle, comme des pentes mêmes de la vie, les inquiets du +désir, les maudits de la luxure, les déchus de l'orgueil, les damnés de +l'avarice, les repus de la gourmandise, les congestionnés de la colère, +les amaigris de l'envie, toutes les victimes des vices capitaux. Porte +pleine de péchés! Porte qui est une treille satanique, le répertoire des +passions, l'examen de conscience de l'Humanité. + + * + * * + +Mais l'art de M. Rodin n'a pas connu que les passions et leurs +paroxysmes. Il eut ses heures de cérébralité, de sérénité auguste. A +côté de Baudelaire, il y a un Michelet. Ce sculpteur fut aussi un +historien. Et précisément un historien à la Michelet. Même son modelé, +dans ce cas, procède par raccourcis fulgurants, par bonds fiévreux, avec +de grandes sautes comme celles du vent sur une eau. Ainsi il présenta +avec une éloquence pathétique, l'épisode grandiose des _Bourgeois de +Calais_, emprunté à Froissart, groupe admirable où l'on voit les six +hommes, nu-tête et pieds nus, aller vers Edouard, roi d'Angleterre, sur +un plan uniforme, sans le mélodrame des gestes, dans la grandeur de la +douleur humaine. Il fut encore historien en son monument de Victor Hugo +qui est une biographie supérieure du poète. Est-ce que le visage qu'il +nous donne n'est pas plus explicatif que les plus longs tomes de +critique? C'est le visage d'un élément, le visage de quelqu'un qui a +l'air plus grand que l'humanité, offre un aspect minéral ou végétal, +semble plutôt appartenir à l'éternité de la nature. Visage sourcilleux +que celui du poète avec son front de pierre, ses sourcils de gramen, sa +barbe d'herbe sauvage. Et la magnifique ligne hardie de la jambe, qui +s'allonge et se prolonge comme la racine d'un arbre! Il est figuré +devant la mer, ce propice Océan au bord duquel il vécut dans l'exil et +qui agrandit le génie du poète jusqu'à la proportion de lui-même. Autour +les Muses diverses. Mais non pas à l'état de Muses allégoriques; des +femmes plutôt; non des apparitions, mais des présences, toujours +fidèles, toujours chuchotantes... L'une, surtout, est d'une beauté, +d'une nouveauté uniques: celle qui détient le secret des «Voix +intérieures», discrète, pudique, vêtue des mousselines du brouillard, +recroquevillée, comme ayant l'air de couver des vers qui n'ont pas +encore d'ailes... Les autres sont la Muse tragique, la Muse lyrique. On +dirait une scène de légende. Mais ce qui y domine, c'est quand même +l'humanité de Victor Hugo, ressemblant et textuel, tel que l'artiste +nous l'avait déjà fixé, auparavant, dans deux étonnantes pointes +sèches. + +Car M. Rodin fut portraitiste aussi, si on peut dire. Il a fait +d'expressifs bustes: de Puvis de Chavannes, de M. Octave Mirbeau, de +quelques femmes, dont l'une, au Musée du Luxembourg, s'offre dans le +marbre blanc avec une grâce si royale et si calme. + +Mais où il fut surtout historien, c'est dans sa statue de Balzac. On +n'oubliera pas de longtemps les clameurs que cette oeuvre hardie +suscita. On peut dire cependant qu'elle ne faisait que continuer toute +l'oeuvre antérieure du sculpteur, ce progressif acheminement à plus de +synthèses et qu'elle n'en est, en somme, que l'aboutissement et la +tumultueuse conclusion. Ici surtout il s'est montré un historien à la +Michelet, c'est-à-dire un historien visionnaire, se préoccupant moins de +vérité littérale et de ressemblance que d'évocation et de suggestion. +C'était le seul moyen pour susciter devant les foules à venir le +déconcertant génie qu'est Balzac. Lui aussi, autant que Victor Hugo, il +fallait le représenter avec un visage comme un élément. «Oui, s'est dit +le sculpteur, tel est le visage qu'il convient de faire! Le corps, +négligeons-le; c'est la masse quelconque, la part commune avec +l'humanité. Il suffit de le sous-entendre, de l'indiquer. Tous les +statuaires pourraient le faire, et moi aussi. Le visage seul importe, +_non pas_ un visage humain, ni le mien, ni le vôtre, ni même celui de +Balzac; mais celui qu'il eut _quand il a regardé tout ce qu'il a vu_. +Pensez donc: avoir vu la comédie humaine! Avoir vu les personnages de +tant de romans qu'il a écrits, et les personnages de tant d'autres qu'il +aurait écrits s'il n'était pas mort à cinquante ans, car il en avait vu, +de la vie, pour écrire encore, jusqu'au bout, pendant des siècles, comme +Delacroix mourant, qui disait avoir des projets pour peindre pendant +quatre cents ans. Il avait vu toute la vie, toutes les passions, toutes +les âmes, tout l'Univers. La terreur d'avoir vu tout cela,--et +l'angoisse aussi! Car ce n'était que pour un moment; il fallait tout +dire, vite. La mort prématurée était là... Elle était déjà sur son +visage. Voilà le visage qu'il faut rendre, n'est-ce pas? Voilà ce que +doit être la statue d'un homme comme Balzac, dans l'éternité de +Paris--sinon il y a le daguerréotype de Nadar: Balzac avec des +bretelles!...» + +Ce point de vue, conscient ou non, du sculpteur, peu s'en sont rendu +compte. Et cependant il était le seul qui fut d'accord et _logique_ avec +le sujet imposé. Etait-il possible de concevoir l'effigie de Balzac +comme d'un écrivain ordinaire? M. Rodin l'a vu énorme et effrayant comme +il est en réalité. Et c'est la tête seule qui exprime dans ce cas, avec +éclat, le démon intérieur. En elle, il fallait, ici, tout concentrer. Le +corps, quoique juste, fut volontairement sous-entendu et noyé aux plis +de la vaste robe de bure dont il s'enveloppait comme des vagues d'une +marée. La tête en sort, effarée de voir ce qu'elle voit, effarée surtout +d'affleurer la vie pour un temps bref, visage du génie sorti de la +matière et qui va rentrer dans la matière,--il lui en roule cette poire +d'angoisse à la gorge!--lui-même un masque éphémère résumant tous les +masques de la comédie humaine. + +Qu'on ne cherche donc pas ici la ressemblance, mais une dramatique +évocation. La face est formidable, les yeux clignent, se crispent, +vrillent parmi les graisses du visage, parfois ont l'air de chavirer +comme sous le poids de trop de spectacles. Et ce nez embusqué! et cette +moustache qui se hérisse comme d'un fauve, d'un chat sauvage, d'un tigre +qui cherche des proies... Et cela n'est-il pas conforme à toutes les +images suscitées en nous, dès qu'on prononce seulement le nom de Balzac, +à plus forte raison quand nous réfléchissons sur son oeuvre +extraordinaire, sa vie, son immortalité sans fin? Un homme comme lui +dépasse si effrayamment la norme et le cadre habituel de l'humanité. Les +génies sont moins des hommes que des monstres. Voilà ce que M. Rodin a +compris et rendu si magnifiquement. C'est pourquoi il a voulu que son +oeuvre aussi fût moins une statue qu'une sorte d'étrange monolithe, un +menhir millénaire, un de ces rochers où le caprice des explosions +volcaniques de la préhistoire figea par hasard un visage humain. On +montre ainsi, en des montagnes des bords du Rhin et d'ailleurs, tels +profils célèbres de l'humanité, celui de Napoléon, par exemple, immense +et très ressemblant, tout découpé sur l'horizon, préexistant ainsi avant +sa venue et de toute éternité. Étrange phénomène, comme si les génies +étaient vraiment des aspects de la Nature et les visages immanquables de +la Destinée. Ainsi M. Rodin, en concevant de cette façon son Balzac, +concordait avec l'ordre éternel et la logique même de la fatalité du +génie. Sa statue aussi fait penser aux visages qui sont dans les +rochers. + + * + * * + +Et ceci, une fois de plus, prouve que M. Rodin crée comme la Nature. +Même dans la présentation de ses oeuvres, on retrouve les procédés de la +Nature. Ses marbres sont frustes, taillés seulement d'un côté, et il en +sort des figures, tantôt une face ruinée par la douleur, une autre +s'ébrouant vers l'amour, une autre encore, qui n'est pas décidée à +vivre. Ses bronzes réalisent le même effet, par des coulées sans +accent, alternées avec des formes décisives qui en émargent; d'étranges +patines, vertes et noires, donnent l'air à ces bronzes d'avoir séjourné +durant des siècles parmi la houille et les poisons... Tout est vague, +inquiétant, complexe, fuyant ou formel, dans le marbre ou le bronze, +comme des pensées dans le cerveau ou les êtres et les objets dans la +Nature. + +Et c'est la dernière preuve qu'un tel artiste de génie opère vraiment +d'un bout à l'autre, conformément aux procédés de la Nature, qu'il +s'égale à elle, qu'il est aussi une force de la Nature. On en trouve le +symbole, fixé par lui-même, dans cette esquisse de la naissance d'Ève, +selon la version de la Genèse. Ève est représentée naissant comme la +Nature fait naître, les bras repliés, recroquevillée, dans la position +d'avant la vie, celle prise par l'enfant dans le sein de la mère... M. +Rodin l'a fait sortir telle du néant, parce que, inconsciemment, il n'a +jamais agi que suivant les formes de la Nature, parce qu'il n'a jamais +créé que comme le symbolique Créateur--avec de l'argile aussi! + + + + +TABLE + + + Pages. + + ÉCRIVAINS + + Baudelaire 3 + + Les Goncourt 27 + + Stéphane Mallarmé 45 + + Les Rosny 55 + + Verlaine 67 + + Villiers de l'Isle-Adam 79 + + Hugo 87 + + Alph. Daudet 99 + + Valmore 109 + + M. J. K. Huysmans 121 + + Lamartine 131 + + M. Octave Mirbeau 143 + + Brizeux 158 + + M. Anatole France 167 + + M. Mistral 179 + + M. Pierre Loti 187 + + + ORATEURS SACRÉS + + P. Monsabré 199 + + Mgr d'Hulst 209 + + + PEINTRES + + M. Puvis de Chavannes 219 + + M. Albert Besnard 225 + + M. Eugène Carrière 241 + + M. Jules Cheret 247 + + M. Claude Monet 253 + + M. J.-P. Raffaëlli 259 + + M. James Whistler 265 + + + SCULPTEURS + + M. Rodin 273 + + + + +Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER +à 3 fr. 50 le volume + +EUGENE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE + + +DERNIÈRES PUBLICATIONS + + + ALBERT BOISSIÈRE + Les Magloire 1 vol. + + + JULES CLARETIE + La Vie à Paris, 1898 1 vol. + + ALPHONSE DAUDET + Notes sur la Vie 1 vol. + + LEON A. DAUDET + Sébastien Gouvès 1 vol. + + EDMOND DESCHAUMES + La Kreutzer 1 vol. + + DOCTEUR FOVEAU DE COURMELLES + L'Esprit scientifique contemporain 1 vol. + + PASCAL FORTHUNY + Les Étapes inquiètes 1 vol. + + YVES GUYOT + L'Evolution politique et sociale de l'Espagne 1 vol. + + LEON HENNIQUE + Minnie Brandon 1 vol. + + ERNEST LA JEUNESSE + L'Inimitable 1 vol. + + GEORGES LECOMTE + Suzeraine 1 vol. + + LOUIS LEMAIRE + Mademoiselle Chervillay 1 vol. + + JEAN LORRAIN + Heures d'Afrique 1 vol. + + MAURICE MAETERLINCK + La Sagesse et la Destinée 1 vol. + + FELIX MARTIN + Le Japon vrai 1 vol. + + JEAN REVEL + Rustres 1 vol. + + JEAN RICHEPIN + Les Truands 1 vol. + + LOUIS DE ROBERT + L'Anneau 1 vol. + + EDOUARD ROD + Le Ménage du Pasteur Naudié 1 vol. + + GEORGES RODENBACH + Le Miroir du Ciel natal 1 vol. + + J.-H. ROSNY + Les Ames perdues 1 vol. + + MAURICE ROLLINAT + Paysages et Paysans 1 vol. + + EDMOND ROSTAND + Cyrano de Bergerac 1 vol. + + EMILE ZOLA + Paris 1 vol. + + +ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT + + +13681.--L.-Imprimeries réunies, rue Saint-Benoît, 7, Paris. + + + * * * * * + + + Liste des modifications: + + + Page 17: «ivressse» remplacé par «ivresse» (Cette ivresse du Voyage + est brève) + Page 50: «clignotte» par «clignote» (étoile qui clignote...) + Page 52: «communition» par «communication» (des portes de + communication) + Page 71: «ruiselle» par «ruisselle» (se jette à genoux, ruisselle + de larmes) + Page 82: «scientique» par «scientifique» (telle application + scientifique qui se réalisa) + Page 112: «Ponrtant» par «Pourtant» (Pourtant elle avait uni sa vie) + Page 116: «chuchotté» par «chuchoté» (quelque chose de chuchoté) + Page 123: «les les» par «les» (et les correspondances mystérieuses) + Page 125: «acccroissement» par «accroissement» (le minime et quotidien + accroissement) + Page 126: «Chateaubriant» par «Chateaubriand» (Chateaubriand appelait + «le génie du christianisme.») + Page 138: «toujour» par «toujours» (à ce fluide charmeur qui furent + toujours en lui) + Page 139: «honnêté» par «honnêteté» (Par honnêteté et pour sauver de + la faillite) + Page 161: «idylle» par «idylles» (Certes, les idylles de _Marie_) + Page 172: «qu'il» par «qu'ils» (M. France veut qu'ils s'aiment à + Florence) + Page 179: «appellé» par «appelé» (Le Midi a appelé Mistral) + Page 191: «ce ce» par «ce» (en ce joli livre,) + Page 215: «le» par «la» (mais il savait la grande parole du Psalmiste) + Page 236: «l'automme» par «l'automne» (un roux qui mixture les + rouilles de l'automne) + Page 256: «londonniennes» par «londoniennes» (des brumes londoniennes) + Page 262: «le le» par «le» (dont il opère lui-même le tirage) + Page 268: «dièzes» par «dièses» (qu'on pourrait appeler les dièses et + les bémols) + Page 276: «surplomblant» par «surplombant» (et sera une Muse + surplombant) + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'élite, by Georges Rodenbach + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 40272 *** |
