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-Project Gutenberg's Voyage autour de ma chambre, by Xavier De Maistre
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Voyage autour de ma chambre
- Oeuvres complètes, tôme 1
-
-Author: Xavier De Maistre
-
-Release Date: July 15, 2012 [EBook #40248]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE ***
-
-
-
-
-Produced by Anne Dreze, Annemie Arnst & Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org
-
-
-
-
-
-VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE
-
-par
-
-M. LE COMTE XAVIER DE MAISTRE,
-
-
-(OEUVRES COMPLÈTES
-
-NOUVELLE ÉDITION,
-
-REVUE PAR L'AUTEUR,
-
-Tome Premier.)
-
-
-PARIS
-
-DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, ÉDITEURS,
-
-RUE SAINT-LOUIS, N° 46, ET RUE RICHELIEU, N° 47 bis
-
-M DCCC XXVIII.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-
-Qu'il est glorieux d'ouvrir une nouvelle carrière, et de paraître
-tout-à-coup dans le monde savant, un livre de découvertes à la main,
-comme une comète inattendue étincelle dans l'espace!
-
-Non, je ne tiendrai plus mon livre _in petto_; le voilà, messieurs,
-lisez. J'ai entrepris et exécuté un voyage de quarante-deux jours
-autour de ma chambre. Les observations intéressantes que j'ai faites, et
-le plaisir continuel que j'ai éprouvé le long du chemin, me faisaient
-désirer de le rendre public; la certitude d'être utile m'y a décidé. Mon
-coeur éprouve une satisfaction inexprimable lorsque je pense au nombre
-infini de malheureux auxquels j'offre une ressource assurée contre
-l'ennui, et un adoucissement aux maux qu'ils endurent. Le plaisir qu'on
-trouve à voyager dans sa chambre est à l'abri de la jalousie inquiète
-des hommes; il est indépendant de la fortune.
-
-Est-il en effet d'être assez malheureux, assez abandonné, pour n'avoir
-pas un réduit où il puisse se retirer et se cacher à tout le monde?
-Voilà tous les apprêts du voyage.
-
-Je suis sûr que tout homme sensé adoptera mon système, de quelque
-caractère qu'il puisse être, et quel que soit son tempérament; qu'il
-soit avare ou prodigue, riche ou pauvre, jeune ou vieux, né sous la zone
-torride ou près du pôle, il peut voyager comme moi; enfin, dans
-l'immense famille des hommes qui fourmillent sur la surface de la terre,
-il n'en est pas un seul;--non, pas un seul (j'entends de ceux qui
-habitent des chambres) qui puisse, après avoir lu ce livre, refuser son
-approbation à la nouvelle manière de voyager que j'introduis dans le
-monde.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-
-Je pourrais commencer l'éloge de mon voyage par dire qu'il ne m'a rien
-coûté; cet article mérite attention. Le voilà d'abord prôné, fêté par
-les gens d'une fortune médiocre; il est une autre classe d'hommes auprès
-de laquelle il est encore plus sûr d'un heureux succès, par cette même
-raison qu'il ne coûte rien.--Auprès de qui donc? Eh quoi! vous le
-demandez? C'est auprès des gens riches. D'ailleurs de quelle ressource
-cette manière de voyager n'est-elle pas pour les malades? Ils n'auront
-point à craindre l'intempérie de l'air et des saisons.--Pour les
-poltrons, ils seront à l'abri des voleurs; ils ne rencontreront ni
-précipices, ni fondrières. Des milliers de personnes qui avant moi
-n'avaient point osé, d'autres qui n'avaient pu, d'autres enfin qui
-n'avaient pas songé a voyager, vont s'y résoudre à mon exemple. L'être
-le plus indolent hésiterait-il à se mettre en route avec moi pour se
-procurer un plaisir qui ne lui coûtera ni peine ni argent?--Courage
-donc, partons.--Suivez-moi, vous tous qu'une mortification de l'amour,
-une négligence de l'amitié, retiennent dans votre appartement, loin de
-la petitesse et de la perfidie des hommes. Que tous les malheureux, les
-malades et les ennuyés de l'univers me suivent!--Que tous les paresseux
-se lèvent en _masse_!--Et vous qui roulez dans votre esprit des projets
-sinistres de réforme ou de retraite pour quelque infidélité; vous qui,
-dans un boudoir, renoncez au monde pour la vie; aimables anachorètes
-d'une soirée, venez aussi: quittez, croyez-moi, ces noires idées; vous
-perdez un instant pour le plaisir sans en gagner un pour la sagesse:
-daignez m'accompagner dans mon voyage; nous marcherons à petites
-journées, en riant, le long du chemin, des voyageurs qui ont vu Rome et
-Paris;--aucun obstacle ne pourra nous arrêter; et, nous livrant gaîment
-à notre imagination, nous la suivrons partout où il lui plaira de nous
-conduire.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-
-Il y a tant de personnes curieuses dans le monde!--Je suis persuadé
-qu'on voudrait savoir pourquoi mon voyage autour de ma chambre a duré
-quarante-deux jours au lieu de quarante-trois, ou de tout autre espace
-de tems; mais comment l'apprendrais-je au lecteur, puisque je l'ignore
-moi-même? Tout ce que je puis assurer, c'est que, si l'ouvrage est trop
-long à son gré, il n'a pas dépendu de moi de le rendre plus court; toute
-vanité de voyageur à part, je me serais contenté d'un chapitre. J'étais,
-il est vrai, dans ma chambre avec tout le plaisir et l'agrément
-possibles; mais, hélas! je n'étais pas le maître d'en sortir à ma
-volonté; je crois même que, sans l'entremise de certaines personnes
-puissantes qui s'intéressaient à moi, et pour lesquelles ma
-reconnaissance n'est pas éteinte, j'aurais eu tout le tems de mettre un
-_in-folio_ au jour, tant les protecteurs qui me faisaient voyager dans
-ma chambre étaient disposés en ma faveur!
-
-Et cependant, lecteur raisonnable, voyez combien ces hommes avaient
-tort; et saisissez bien, si vous le pouvez, la logique que je vais vous
-exposer.
-
-Est-il rien de plus naturel et de plus juste que de se couper la gorge
-avec quelqu'un qui vous marche sur le pied par inadvertance, ou bien qui
-laisse échapper quelque terme piquant dans un moment de dépit, dont
-votre imprudence est la cause, ou bien enfin qui a le malheur de plaire
-à votre maîtresse?
-
-On va dans un pré, et là, comme Nicole faisait avec le Bourgeois
-Gentilhomme, on essaie de tirer quarte lorsqu'il pare tierce; et, pour
-que la vengeance soit sûre et complète, on lui présente la poitrine
-découverte, et on court risque de se faire tuer par son ennemi pour se
-venger de lui.--On voit que rien n'est plus conséquent, et toutefois on
-trouve des gens qui désapprouvent cette louable coutume! Mais ce qui est
-aussi conséquent que tout le reste, c'est que ces mêmes personnes qui la
-désapprouvent et qui veulent qu'on la regarde comme une faute grave,
-traiteraient encore plus mal celui qui refuserait de la commettre. Plus
-d'un malheureux, pour se conformer à leur avis, a perdu sa réputation et
-son emploi; en sorte que, lorsqu'on a le malheur d'avoir ce qu'on
-appelle _une affaire_, on ne ferait pas mal de tirer au sort pour savoir
-si on doit la finir suivant les lois ou suivant l'usage, et, comme les
-lois et l'usage sont contradictoires, les juges pourraient aussi jouer
-leur sentence aux dés.--Et probablement aussi c'est à une décision de ce
-genre qu'il faut recourir pour expliquer pourquoi et comment mon voyage
-a duré quarante-deux jours juste.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-
-Ma chambre est située sous le quarante-cinquième degré de latitude,
-selon les mesures du père _Beccaria_; sa direction est du levant au
-couchant; elle forme un carré long qui a trente-six pas de tour, en
-rasant la muraille de bien près. Mon voyage en contiendra cependant
-davantage; car je la traverserai souvent en long et en large, ou bien
-diagonalement, sans suivre de règle ni de méthode.--Je ferai même des
-zigzags, et je parcourrai toutes les lignes possibles en géométrie, si
-le besoin l'exige. Je n'aime pas les gens qui sont si fort les maîtres
-de leurs pas et de leurs idées, qui disent: "_Aujourd'hui, je ferai
-trois visites, j'écrirai quatre lettres, je finirai cet ouvrage que j'ai
-commencé_."--Mon ame est tellement ouverte à toutes sortes d'idées, de
-goûts et de sentimens; elle reçoit si avidement tout ce qui se
-présente!...--Et pourquoi refuserait-elle les jouissances qui sont
-éparses sur le chemin difficile de la vie? Elles sont si rares, si
-clair-semées, qu'il faudrait être fou pour ne pas s'arrêter, se
-détourner même de son chemin, pour cueillir toutes celles qui sont à
-notre portée. Il n'en est pas de plus attrayante, selon moi, que de
-suivre ses idées à la piste, comme le chasseur poursuit le gibier, sans
-affecter de tenir aucune route. Aussi, lorsque je voyage dans ma
-chambre, je parcours rarement une ligne droite: je vais de ma table vers
-un tableau qui est placé dans un coin; de là je pars obliquement pour
-aller à la porte; mais, quoique en partant mon intention soit bien de
-m'y rendre, si je rencontre mon fauteuil en chemin, je ne fais pas de
-façon, et je m'y arrange tout de suite.--C'est un excellent meuble
-qu'un fauteuil; il est surtout de la dernière utilité pour tout homme
-méditatif. Dans les longues soirées d'hiver, il est quelquefois doux, et
-toujours prudent de s'y étendre mollement, loin du fracas des assemblées
-nombreuses.--Un bon feu, des livres, des plumes, que de ressources
-contre l'ennui! Et quel plaisir encore d'oublier ses livres et ses
-plumes pour tisonner son feu, en se livrant à quelque douce méditation,
-ou en arrangeant quelques rimes pour égayer ses amis! Les heures
-glissent alors sur vous, et tombent en silence dans l'éternité, sans
-vous faire sentir leur triste passage.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-
-Après mon fauteuil, en marchant vers le nord, on découvre mon lit, qui
-est placé au fond de ma chambre, et qui forme la plus agréable
-perspective. Il est situé de la manière la plus heureuse: les premiers
-rayons du soleil viennent se jouer dans mes rideaux.--Je les vois, dans
-les beaux jours d'été, s'avancer le long de la muraille blanche, à
-mesure que le soleil s'élève: les ormes qui sont devant ma fenêtre les
-divisent de mille manières, et les font balancer sur mon lit, couleur de
-rose et blanc, qui répand de tout côté une teinte charmante par leur
-réflexion.--J'entends le gazouillement confus des hirondelles qui se
-sont emparées du toit de la maison, et des autres oiseaux qui habitent
-les ormes: alors mille idées riantes occupent mon esprit; et, dans
-l'univers entier, personne n'a un réveil aussi agréable, aussi paisible
-que le mien.
-
-J'avoue que j'aime à jouir de ces doux instans, et que je prolonge
-toujours, autant qu'il est possible, le plaisir que je trouve à méditer
-dans la douce chaleur de mon lit.--Est-il un théâtre qui prête plus à
-l'imagination, qui réveille de plus tendres idées, que le meuble où je
-m'oublie quelquefois?--Lecteur modeste, ne vous effrayez point;--mais ne
-pourrai-je donc parler du bonheur d'un amant qui serre, pour la première
-fois, dans ses bras, une épouse vertueuse? plaisir ineffable, que mon
-mauvais destin me condamne à ne jamais goûter! N'est-ce pas dans un lit
-qu'une mère, ivre de joie à la naissance d'un fils, oublie ses douleurs?
-C'est là que les plaisirs fantastiques, fruits de l'imagination et de
-l'espérance, viennent nous agiter.--Enfin, c'est dans ce meuble
-délicieux que nous oublions, pendant une moitié de la vie, les chagrins
-de l'autre moitié. Mais quelle foule de pensées agréables et tristes se
-pressent à la fois dans mon cerveau? Mélange étonnant de situations
-terribles et délicieuses!
-
-Un lit nous voit naître et nous voit mourir; c'est le théâtre variable
-où le genre humain joue tour à tour des drames intéressans, des farces
-risibles et des tragédies épouvantables.--C'est un berceau garni de
-fleurs;--c'est le trône de l'Amour;--c'est un sépulcre.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-
-Ce chapitre n'est absolument que pour les métaphysiciens. Il va jeter le
-plus grand jour sur la nature de l'homme: c'est le prisme avec lequel on
-pourra analyser et décomposer les facultés de l'homme, en séparant la
-puissance animale des rayons purs de l'intelligence.
-
-Il me serait impossible d'expliquer comment et pourquoi je me brûlai les
-doigts aux premiers pas que je fis en commençant mon voyage, sans
-expliquer, dans le plus grand détail, au lecteur, mon système de _l'ame
-et de la bête_.--Cette découverte métaphysique influe d'ailleurs
-tellement sur mes idées et sur mes actions, qu'il serait très-difficile
-de comprendre ce livre, si je n'en donnais la clef au commencement.
-
-Je me suis aperçu, par diverses observations, que l'homme est composé
-d'une ame et d'une bête.--Ces deux êtres sont absolument distincts, mais
-tellement emboîtés l'un dans l'autre, ou l'un sur l'autre, qu'il faut
-que l'ame ait une certaine supériorité sur la bête pour être en état
-d'en faire la distinction.
-
-Je tiens d'un vieux professeur (c'est du plus loin qu'il me souvienne)
-que Platon appelait la matière l'_autre_. C'est fort bien; mais
-j'aimerais mieux donner ce nom par excellence à la bête qui est jointe à
-notre ame. C'est réellement cette substance qui est l'_autre_, et qui
-nous lutine d'une manière si étrange. On s'aperçoit bien en gros que
-l'homme est double; mais c'est, dit-on, parce qu'il est composé d'une
-ame et d'un corps; et l'on accuse ce corps de je ne sais combien de
-choses, mais bien mal à propos assurément, puisqu'il est aussi incapable
-de sentir que de penser. C'est à la bête qu'il faut s'en prendre, à cet
-être sensible, parfaitement distinct de l'ame, véritable _individu_, qui
-a son existence séparée, ses goûts, ses inclinations, sa volonté, et qui
-n'est au-dessus des autres animaux, que parce qu'il est mieux élevé et
-pourvu d'organes plus parfaits.
-
-Messieurs et mesdames, soyez fiers de votre intelligence tant qu'il vous
-plaira; mais défiez-vous beaucoup de l'_autre_, surtout quand vous êtes
-ensemble!
-
-J'ai fait je ne sais combien d'expériences sur l'union de ces deux
-créatures hétérogènes. Par exemple, j'ai reconnu clairement que l'ame
-peut se faire obéir par la bête, et que, par un fâcheux retour, celle-ci
-oblige très-souvent l'ame d'agir contre son gré. Dans les règles, l'une
-a le pouvoir législatif et l'autre le pouvoir exécutif; mais ces deux
-pouvoirs se contrarient souvent.--Le grand art d'un homme de génie est
-de savoir bien élever sa bête, afin qu'elle puisse aller seule, tandis
-que l'ame, délivrée de cette pénible accointance, peut s'élever jusqu'au
-ciel.
-
-Mais il faut éclaircir ceci par un exemple.
-
-Lorsque vous lisez un livre, monsieur, et qu'une idée plus agréable
-entre tout à coup dans votre imagination, votre ame s'y attache tout de
-suite et oublie le livre, tandis que vos yeux suivent machinalement les
-mots et les lignes; vous achevez la page sans la comprendre et sans
-vous souvenir de ce que vous avez lu.--Cela vient de ce que votre ame,
-ayant ordonné à sa compagne de lui faire la lecture, ne l'a point
-avertie de la petite absence qu'elle allait faire; en sorte que
-l'_autre_ continuait la lecture que votre ame n'écoutait plus.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-
-Cela ne vous paraît-il pas clair? voici un autre exemple.
-
-Un jour de l'été passé, je m'acheminai pour aller à la cour. J'avais
-peint toute la matinée, et mon ame, se plaisant à méditer sur la
-peinture, laissa le soin à la bête de me transporter au palais du roi.
-
-Que la peinture est un art sublime! pensait mon ame; heureux celui que
-le spectacle de la nature a touché, qui n'est pas obligé de faire des
-tableaux pour vivre, qui ne peint pas uniquement par passe-tems, mais
-qui, frappé de la majesté d'une belle physionomie, et des jeux
-admirables de la lumière qui se fond en mille teintes sur le visage
-humain, tâche d'approcher dans ses ouvrages des effets sublimes de la
-nature! Heureux encore le peintre que l'amour du paysage entraîne dans
-des promenades solitaires, qui sait exprimer sur la toile le sentiment
-de tristesse que lui inspire un bois sombre ou une campagne déserte!
-Ses productions imitent et reproduisent la nature; il crée des mers
-nouvelles et de noires cavernes inconnues au soleil: à son ordre, de
-verts bocages sortent du néant, l'azur du ciel se réfléchit dans ses
-tableaux; il connaît l'art de troubler les airs et de faire mugir les
-tempêtes. D'autres fois il offre à l'oeil du spectateur enchanté les
-campagnes délicieuses de l'antique Sicile: on voit des nymphes éperdues
-fuyant, à travers les roseaux, la poursuite d'un satyre; des temples
-d'une architecture majestueuse élèvent leur front superbe par-dessus la
-forêt sacrée qui les entoure: l'imagination se perd dans les routes
-silencieuses de ce pays idéal; les lointains bleuâtres se confondent
-avec le ciel; et le paysage entier, se répétant dans les eaux d'un
-fleuve tranquille, forme un spectacle qu'aucune langue ne peut
-décrire.--Pendant que mon ame faisait ces réflexions, l'_autre_ allait
-son train, et Dieu sait où elle allait!--Au lieu de se rendre à la cour,
-comme elle en avait reçu l'ordre, elle dériva tellement sur la gauche,
-qu'au moment où mon ame la rattrapa, elle était à la porte de Mme de
-_Hautcastel_, à un demi-mille du palais royal.
-
-Je laisse à penser au lecteur ce qui serait arrivé, si elle était entrée
-toute seule chez une aussi belle dame.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-
-S'il est utile et agréable d'avoir une unie dégagée de la matière, au
-point de la faire voyager toute seule lorsqu'on le juge à propos, cette
-faculté a aussi ses inconvéniens. C'est à elle, par exemple, que je dois
-la brûlure dont j'ai parlé dans les chapitres précédens.--Je donne
-ordinairement à ma bête le soin des apprêts de mon déjeuner; c'est elle
-qui fait griller mon pain et le coupe en tranches. Elle fait à merveille
-le café, et le prend même très-souvent sans que mon ame s'en mêle, à
-moins que celle-ci ne s'amuse à la voir travailler; mais cela est rare
-et très-difficile à exécuter: car il est aisé, lorsqu'on fait quelque
-opération mécanique, de penser à tout autre chose; mais il est
-extrêmement difficile de se regarder agir, pour ainsi dire;--ou, pour
-m'expliquer, suivant mon système, d'employer son ame à examiner la
-marche de sa bête, et de la voir travailler sans y prendre part.--Voilà
-le plus étonnant tour de force métaphysique que l'homme puisse
-exécuter.
-
-J'avais couché mes pincettes sur la braise pour faire griller mon pain;
-et, quelque tems après, tandis que mon ame voyageait, voilà qu'une
-souche enflammée roule sur le foyer:--ma pauvre bête porta la main aux
-pincettes, et je me brûlai les doigts.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-
-J'espère avoir suffisamment développé mes idées dans les chapitres
-précédens, pour donner à penser au lecteur, et pour le mettre à même de
-faire des découvertes dans cette brillante carrière: il ne pourra
-qu'être satisfait de lui, s'il parvient un jour à savoir faire voyager
-son ame toute seule; les plaisirs que cette faculté lui procurera
-balanceront de reste les _quiproquo_ qui pourront en résulter. Est-il
-une jouissance plus flatteuse que celle d'étendre ainsi son existence,
-d'occuper à la fois la terre et les cieux, et de doubler, pour ainsi
-dire, son être?--Le désir éternel et jamais satisfait de l'homme
-n'est-il pas d'augmenter sa puissance et ses facultés, de vouloir être
-où il n'est pas, de rappeler le passé et de vivre dans l'avenir?--Il
-veut commander les armées, présider aux académies; il veut être adoré
-des belles; et, s'il possède tout cela, il regrette alors les champs et
-la tranquillité, et porte envie à la cabane des bergers: ses projets,
-ses espérances échouent sans cesse contre les malheurs réels attachés à
-la nature humaine; il ne saurait trouver le bonheur. Un quart d'heure de
-voyage avec moi lui en montrera le chemin.
-
-Eh! que ne laisse-t-il à l'_autre_ ces misérables soins, cette ambition
-qui le tourmente?--Viens, pauvre malheureux! fais un effort pour rompre
-ta prison, et, du haut du ciel où je vais te conduire, du milieu des
-orbes célestes et de l'empyrée,--regarde ta bête, lancée dans le monde,
-courir toute seule la carrière de la fortune et des honneurs; vois avec
-quelle gravité elle marche parmi les hommes: la foule s'écarte avec
-respect, et, crois-moi, personne ne s'apercevra qu'elle est toute seule;
-c'est le moindre souci de la cohue au milieu de laquelle elle se
-promène, de savoir si elle a une ame ou non, si elle pense ou
-non.--Mille femmes sentimentales l'aimeront à la fureur sans s'en
-apercevoir: elle peut même s'élever, sans le secours de ton ame, à la
-plus haute faveur et à la plus grande fortune.--Enfin, je ne
-m'étonnerais nullement si, à notre retour de l'empyrée, ton ame, en
-rentrant chez elle, se trouvait dans la bête d'un grand seigneur.
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-
-Qu'on n'aille pas croire qu'au lieu de tenir ma parole, en donnant la
-description de mon voyage autour de ma chambre, je bats la campagne pour
-me tirer d'affaire: on se tromperait fort, car mon voyage continue
-réellement; et pendant que mon ame, se repliant sur elle-même,
-parcourait, dans le chapitre précédent, les détours tortueux delà
-métaphysique,--j'étais dans mon fauteuil sur lequel je m'étais renversé,
-de manière que ses deux pieds antérieurs étaient élevés à deux pouces de
-terre; et, tout en me balançant à droite et à gauche, et gagnant du
-terrain, j'étais insensiblement parvenu tout près de la muraille.--C'est
-la manière dont je voyage lorsque je ne suis pas pressé.--Là, ma main
-s'était emparée machinalement du portrait de Mme de _Hautcastel_, et
-l'_autre_ s'amusait à ôter la poussière qui le couvrait.--Cette
-occupation lui donnait un plaisir tranquille, et ce plaisir se faisait
-sentir à mon ame, quoiqu'elle fût perdue dans les vastes plaines du
-ciel: car il est bon d'observer que, lorsque l'esprit voyage ainsi dans
-l'espace, il tient toujours aux sens par je ne sais quel lien secret; en
-sorte que, sans se déranger de ses occupations, il peut prendre part aux
-jouissances paisibles de l'_autre_; mais si ce plaisir augmente à un
-certain point, ou si elle est frappée par quelque spectacle inattendu,
-l'ame aussitôt reprend sa place avec la vitesse de l'éclair.
-
-C'est ce qui m'arriva tandis que je nettoyais le portrait.
-
-A mesure que le linge enlevait la poussière et faisait paraître des
-boucles de cheveux blonds, et la guirlande de roses dont ils sont
-couronnés, mon ame, depuis le soleil où elle s'était transportée,
-sentit un léger frémissement de plaisir, et partagea sympathiquement la
-jouissance de mon coeur. Cette jouissance devint moins confuse et plus
-vive, lorsque le linge, d'un seul coup, découvrit le front éclatant de
-cette charmante physionomie; mon ame fut sur le point de quitter les
-cieux pour jouir du spectacle. Mais se fût-elle trouvée dans les
-Champs-Élysées, eût-elle assisté à un concert de chérubins, elle n'y
-serait pas demeurée une demi-seconde, lorsque sa compagne, prenant
-toujours plus d'intérêt à son ouvrage, s'avisa de saisir une éponge
-mouillée qu'on lui présentait, et de la passer tout à coup sur les
-sourcils et les yeux,--sur le nez,--sur les joues,--sur cette bouche; ah
-Dieu! le coeur me bat:--sur le menton, sur le sein: ce fut l'affaire
-d'un moment; toute la figure parut renaître et sortir du néant.--Mon ame
-se précipita du ciel comme une étoile tombante; elle trouva l'_autre_
-dans une extase ravissante, et parvint à l'augmenter en la partageant.
-Cette situation singulière et imprévue fit disparaître le tems et
-l'espace pour moi.--J'existai pour un instant dans le passé, et je
-rajeunis contre l'ordre de la nature.--Oui, la voilà cette femme adorée,
-c'est elle-même: je la vois qui sourit; elle va parler pour dire qu'elle
-m'aime.--Quel regard! viens que je te serre contre mon coeur, ame de
-ma vie, ma seconde existence!--viens partager mon ivresse et mon
-bonheur!--Ce moment fut court, mais il fut ravissant: la froide raison
-reprit bientôt son empire, et, dans l'espace d'un clin-d'oeil, je
-vieillis d'une année entière;--mon coeur devint froid, glacé, et je me
-trouvai de niveau avec la foule des indifférens qui pèsent sur le
-globe.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-
-Il ne faut pas anticiper sur les événemens: l'empressement de
-communiquer au lecteur mon système de l'ame et de la bête m'a fait
-abandonner la description de mon lit plus tôt que je ne devais; lorsque
-je l'aurai terminée, je reprendrai mon voyage à l'endroit où je l'ai
-interrompu dans le chapitre précédent.--Je vous prie seulement de vous
-ressouvenir que nous avons laissé _la moitié de moi-même_ tenant le
-portrait de Mme de _Hautcastel_ tout près de la muraille, à quatre pas
-de mon bureau. J'avais oublié, en parlant de mon lit, de conseiller à
-tout homme qui le pourra, d'avoir un lit couleur de rose et blanc: il
-est certain que les couleurs influent sur nous au point de nous égayer
-ou de nous attrister suivant leurs nuances.--Le rose et le blanc sont
-deux couleurs consacrées au plaisir et à la félicité.--La nature, en les
-donnant à la rose, lui a donné la couronne de l'empire de Flore;--et,
-lorsque le ciel veut annoncer une belle journée au monde, il colore les
-nues de cette teinte charmante au lever du soleil.
-
-Un jour nous montions avec peine le long d'un sentier rapide: l'aimable
-Rosalie était en avant; son agilité lui donnait des ailes: nous ne
-pouvions la suivre.--Tout à coup, arrivée au sommet d'un tertre, elle se
-tourna vers nous pour reprendre haleine, et sourit à notre
-lenteur.--Jamais peut-être les deux couleurs dont je fais l'éloge
-n'avaient ainsi triomphé.--Ses joues enflammées, ses lèvres de corail,
-ses dents brillantes, son cou d'albâtre, sur un fond de verdure,
-frappèrent tous les regards. Il fallut nous arrêter pour la contempler:
-je ne dis rien de ses yeux bleus, ni du regard qu'elle jeta sur nous,
-parce que je sortirais de mon sujet, et que d'ailleurs je n'y pense
-jamais que le moins qu'il m'est possible. Il me suffit d'avoir donné le
-plus bel exemple imaginable de la supériorité de ces deux couleurs sur
-toutes les autres, et de leur influence sur le bonheur des hommes.
-
-Je n'irai pas plus avant aujourd'hui. Quel sujet pourrais-je traiter qui
-ne fût insipide? Quelle idée n'est pas effacée par cette idée?--Je ne
-sais même quand je pourrai me remettre a l'ouvrage.--Si je le continue,
-et que le lecteur désire en voir la fin, qu'il s'adresse à l'ange
-distributeur des pensées, et qu'il le prie de ne plus mêler l'image de
-ce tertre parmi la foule des pensées décousues qu'il me jette a tout
-instant.
-
-Sans cette précaution, c'en est fait de mon voyage.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-
-. . . . . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . . . .
-. . . . le tertre . . . .
-. . . . . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
-
-Mes efforts sont vains; il faut remettre partie et séjourner ici malgré
-moi: c'est une étape militaire.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
-
-J'ai dit que j'aimais singulièrement à méditer dans la douce chaleur de
-mon lit, et que sa couleur agréable contribue beaucoup au plaisir que
-j'y trouve.
-
-Pour me procurer ce plaisir, mon domestique a reçu l'ordre d'entrer
-dans ma chambre une demi-heure avant celle où j'ai résolu de me lever.
-Je l'entends marcher légèrement et _tripoter_ dans ma chambre avec
-discrétion; et ce bruit me donne l'agrément de me sentir sommeiller:
-plaisir délicat et inconnu de bien des gens.
-
-On est assez éveillé pour s'apercevoir qu'on ne l'est pas tout à fait,
-et pour calculer confusément que l'heure des affaires et des ennuis est
-encore dans le sablier du tems. Insensiblement mon homme devient plus
-bruyant; il est si difficile de se contraindre! d'ailleurs il sait que
-l'heure fatale s'approche.--Il regarde à ma montre, et fait sonner les
-breloques pour m'avertir; mais je fais la sourde oreille; et, pour
-alonger encore cette heure charmante, il n'est sorte de chicane que je
-ne fasse à ce pauvre malheureux. J'ai cent ordres préliminaires à lui
-donner pour gagner du tems. Il sait fort bien que ces ordres, que je lui
-donne d'assez mauvaise humeur, ne sont que des prétextes pour rester au
-lit sans paraître le désirer. Il ne fait pas semblant de s'en
-apercevoir, et je lui en suis vraiment reconnaissant.
-
-Enfin, lorsque j'ai épuisé toutes mes ressources, il s'avance au milieu
-de ma chambre, et se plante là, les bras croisés, dans la plus parfaite
-immobilité.
-
-On m'avouera qu'il n'est pas possible de désapprouver ma pensée avec
-plus d'esprit et de discrétion: aussi je ne résiste jamais à cette
-invitation tacite; j'étends les bras pour lui témoigner que j'ai
-compris, et me voilà assis.
-
-Si le lecteur réfléchit sur la conduite de mon domestique, il pourra se
-convaincre que, dans certaines affaires délicates du genre de celle-ci,
-la simplicité et le bon sens valent infiniment mieux que l'esprit le
-plus adroit. J'ose assurer que le discours le plus étudié sur les
-inconvéniens de la paresse ne me déciderait pas à sortir aussi
-promptement de mon lit que le reproche muet de M. _Joannetti_.
-
-C'est un parfait honnête homme que M. _Joannetti_, et en même tems celui
-de tous les hommes qui convenait le plus à un voyageur comme moi. Il est
-accoutumé aux fréquens voyages de mon ame, et ne rit jamais des
-inconséquences de l'_autre_; il la dirige même quelquefois lorsqu'elle
-est seule, en sorte qu'on pourrait dire alors qu'elle est conduite par
-deux ames. Lorsqu'elle s'habille, par exemple, il m'avertit par un signe
-qu'elle est sur le point de mettre ses bas à l'envers, ou son habit
-avant sa veste.--Mon ame s'est souvent amusée à voir le pauvre
-_Joannetti_ courir après la folle sous les berceaux de la citadelle,
-pour l'avertir qu'elle avait oublié son chapeau;--une autre fois son
-mouchoir.
-
-Un jour (l'avouerai-je?), sans ce fidèle domestique, qui la rattrapa au
-bas de l'escalier, l'étourdie s'acheminait vers la cour sans épée,
-aussi hardiment que le grand-maître des cérémonies portant l'auguste
-baguette.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV.
-
-
-"Tiens, _Joannetti_," lui dis-je, "raccroche ce portrait."--Il m'avait
-aidé à le nettoyer, et ne se doutait non plus de tout ce qui a produit
-le chapitre du portrait que de ce qui se passe dans la lune. C'était lui
-qui, de son propre mouvement, m'avait présenté l'éponge mouillée, et
-qui, par cette démarche, en apparence indifférente, avait fait parcourir
-à mon ame cent millions de lieues en un instant. Au lieu de le remettre
-à sa place, il le tenait pour l'essuyer à son tour.--Une difficulté, un
-problême à résoudre, lui donnait un air de curiosité que je
-remarquai.--"Voyons," lui dis-je, "que trouves-tu à redire dans ce
-portrait?"--"Oh! rien, monsieur."--"Mais encore?"--Il le posa debout sur
-une des tablettes de mon bureau; puis, s'éloignant de quelques pas: "Je
-voudrais," dit-il, "que monsieur m'expliquât pourquoi ce portrait me
-regarde toujours, quel que soit l'endroit de la chambre où je me trouve.
-Le matin, lorsque je fais le lit, la figure se tourne vers moi, et, si
-je vais à la fenêtre, elle me regarde encore et me suit des yeux en
-chemin."--"En sorte, _Joannetti_," lui dis-je, "que, si la chambre était
-pleine de monde, cette belle dame lorgnerait de tout côté et tout le
-monde à la fois?"--"Oh! oui, monsieur."--"Elle sourirait aux allans et aux
-venans tout comme à moi?"--_Joannetti_ ne répondit rien.--Je m'étendis
-dans mon fauteuil, et, baissant la tête, je me livrai aux méditations
-les plus sérieuses.--Quel trait de lumière! Pauvre amant! tandis que tu
-te morfonds loin de ta maîtresse, auprès de laquelle tu es peut-être
-déjà remplacé; tandis que tu fixes avidement tes yeux sur son portrait
-et que tu t'imagines (au moins en peinture) être le seul regardé, la
-perfide effigie, aussi infidèle que l'original, porte ses regards sur
-tout ce qui l'entoure, et sourit à tout le monde.
-
-Voilà une ressemblance morale entre certains portraits et leurs modèles,
-qu'aucun philosophe, aucun peintre, aucun observateur n'avait encore
-aperçue.
-
-Je marche de découvertes en découvertes.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI.
-
-
-Joanetti était toujours dans la même attitude, en attendant
-l'explication qu'il m'avait demandée. Je sortis la tête des plis de mon
-_habit de voyage_, où je l'avais enfoncée pour méditer à mon aise, et
-pour me remettre des tristes réflexions que je venais de faire.--"Ne
-vois-tu pas, _Joannetti_, lui dis-je, après un moment de silence, et
-tournant mon fauteuil de son côté, ne vois-tu pas qu'un tableau étant
-une surface plane, les rayons de lumière qui partent de chaque point de
-cette surface...?" _Joannetti_, à cette explication, ouvrit tellement
-les yeux, qu'il en laissait voir la prunelle tout entière; il avait en
-outre la bouche entr'ouverte: ces deux mouvemens dans la figure humaine
-annoncent, selon le fameux Le Brun, le dernier période de l'étonnement.
-C'était ma bête, sans doute, qui avait entrepris une semblable
-dissertation; mon ame savait de reste que _Joannetti_ ignore
-complètement ce que c'est qu'une surface plane, et encore plus ce que
-sont des rayons de lumière: la prodigieuse dilatation de ses paupières
-m'ayant fait rentrer en moi-même, je me remis la tête dans le collet de
-mon habit de voyage, et je l'y enfonçai tellement, que je parvins à la
-cacher presque tout entière.
-
-Je résolus de dîner en cet endroit: la matinée était fort avancée, un
-pas de plus dans ma chambre aurait porté mon dîner à la nuit. Je me
-glissai jusqu'au bord de mon fauteuil, et, mettant les deux pieds sur la
-cheminée, j'attendis patiemment le repas.--C'est une attitude délicieuse
-que celle-là: il serait, je crois, bien difficile d'en trouver une autre
-qui réunît autant d'avantages, et qui fut aussi commode pour les
-séjours inévitables dans un long voyage.
-
-_Rosine_, ma chienne fidèle, ne manque jamais de venir alors tirailler
-les basques de mon habit de voyage, pour que je la prenne sur moi; elle
-y trouve un lit tout arrangé et fort commode, au sommet de l'angle que
-forment les deux parties de mon corps: un V consonne représente à
-merveille ma situation. _Rosine_ s'élance sur moi, si je ne la prends
-pas assez tôt à son gré. Je la trouve souvent là sans savoir comment
-elle y est venue. Mes mains s'arrangent d'elles-mêmes de la manière la
-plus favorable à son bien-être, soit qu'il y ait une sympathie entre
-cette aimable bête et la mienne, soit que le hasard seul en
-décide;--mais je ne crois point au hasard, à ce triste système,--a ce
-mot qui ne signifie rien.--Je croirais plutôt au magnétisme;--je
-croirais plutôt au martinisme. Non, je n'y croirai jamais.
-
-Il y a une telle réalité dans les rapports qui existent entre ces deux
-animaux, que, lorsque je mets les deux pieds sur la cheminée, par pure
-distraction; lorsque l'heure du dîner est encore éloignée, et que je ne
-pense nullement à prendre l'_étape_, toutefois _Rosine_, présente à ce
-mouvement, trahit le plaisir qu'elle éprouve en remuant légèrement la
-queue; la discrétion la retient à sa place, et l'_autre_, qui s'en
-aperçoit, lui en sait gré: quoique incapables de raisonner sur la cause
-qui le produit, il s'établit ainsi entre elles un dialogue muet, un
-rapport de sensation très-agréable, et qui ne saurait absolument être
-attribué au hasard.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII.
-
-
-Qu'on ne me reproche pas d'être prolixe dans les détails; c'est la
-manière des voyageurs. Lorsqu'on part pour monter sur le Mont-Blanc;
-lorsqu'on va visiter la large ouverture du tombeau d'_Empédocle_, on ne
-manque jamais de décrire exactement les moindres circonstances; le
-nombre des personnes, celui des mulets, la qualité des provisions,
-l'excellent appétit des voyageurs; tout enfin, jusqu'aux faux pas des
-montures, est soigneusement enregistré dans le journal pour
-l'instruction de l'univers sédentaire. Sur ce principe, j'ai résolu de
-parler de ma chère _Rosine_, aimable animal que j'aime d'une véritable
-affection, et de lui consacrer un chapitre tout entier.
-
-Depuis six ans que nous vivons ensemble, il n'y a pas eu le moindre
-refroidissement entre nous; ou, s'il s'est élevé entre elle et moi
-quelques petites altercations, j'avoue de bonne foi que le plus grand
-tort a toujours été de mon côté, et que _Rosine_ a toujours fait les
-premiers pas vers la réconciliation.
-
-Le soir, lorsqu'elle a été grondée, elle se retire tristement et sans
-murmurer: le lendemain, à la pointe du jour, elle est auprès de mon lit,
-dans une attitude respectueuse; et, au moindre mouvement de son maître,
-au moindre signe de réveil, elle annonce sa présence par les battemens
-précipités de sa queue sur ma table de nuit.
-
-Et pourquoi refuserais-je mon affection à cet être caressant qui n'a
-jamais cessé de m'aimer depuis l'époque où nous avons commencé de vivre
-ensemble? Ma mémoire ne suffirait pas à faire l'énumération des
-personnes qui se sont intéressées à moi et qui m'ont oublié. J'ai eu
-quelques amis, plusieurs maîtresses, une foule de liaisons, encore plus
-de connaissances;--et maintenant je ne suis plus rien pour tout ce
-monde, qui a oublié jusqu'à mon nom.
-
-Que de protestations, que d'offres de services! Je pouvais compter sur
-leur fortune, sur une amitié éternelle et sans réserve!
-
-Ma chère _Rosine_, qui ne m'a point offert de services, me rend le plus
-grand service qu'on puisse rendre à l'humanité: elle m'aimait jadis, et
-m'aime encore aujourd'hui. Aussi, je ne crains point de le dire, je
-l'aime avec une portion du même sentiment que j'accorde à mes amis.
-
-Qu'on en dise ce qu'on voudra.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII.
-
-
-Nous avons laissé _Joannetti_ dans l'attitude de l'étonnement, immobile
-devant moi, attendant la fin de la sublime explication que j'avais
-commencée.
-
-Lorsqu'il me vit enfoncer tout-à-coup la tête dans ma robe de chambre,
-et finir ainsi mon explication, il ne douta pas un instant que je ne
-fusse resté court, faute de bonnes raisons, et de m'avoir, par
-conséquent, terrassé par la difficulté qu'il m'avait proposée.
-
-Malgré la supériorité qu'il en acquérait sur moi, il ne sentit pas le
-moindre mouvement d'orgueil, et ne chercha point à profiter de son
-avantage.--Après un petit moment de silence, il prit le portrait, le
-remit à sa place, et se retira légèrement sur la pointe du pied.--Il
-sentait bien que sa présence était une espèce d'humiliation pour moi, et
-sa délicatesse lui suggéra de se retirer sans m'en laisser
-apercevoir.--Sa conduite, dans cette occasion, m'intéressa vivement, et
-le plaça toujours plus avant dans mon coeur. Il aura, sans doute, une
-place dans celui du lecteur; et, s'il en est quelqu'un assez insensible
-pour la lui refuser après avoir lu le chapitre suivant, le ciel lui a,
-sans doute, donné un coeur de marbre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX.
-
-
-"Morbleu! lui dis-je un jour, c'est pour la troisième fois que je vous
-ordonne de m'acheter une brosse. Quelle tête! quel animal!"--Il ne
-répondit pas un mot: il n'avait rien répondu la veille à une pareille
-incartade. "_Il est si exact_!" disais-je; je n'y concevais
-rien.--"Allez chercher un linge pour nettoyer mes souliers," lui dis-je
-en colère. Pendant qu'il allait, je me repentais de l'avoir ainsi
-brusqué.--Mon courroux passa tout-à-fait, lorsque je vis le soin avec
-lequel il tâchait d'ôter la poussière de mes souliers, sans toucher à
-mes bas: j'appuyai ma main sur lui, en signe de réconciliation.--"Quoi!
-dis-je alors en moi-même, il y a donc des hommes qui décrottent les
-souliers des autres pour de l'argent?" Ce mot d'_argent_ fut un trait de
-lumière qui vint m'éclairer. Je me ressouvins tout-à-coup qu'il y avait
-long-tems que je n'en avais point donné à mon domestique.--"_Joannetti_,
-lui dis-je, en retirant mon pied, avez-vous de l'argent?"--Un
-demi-sourire de justification parut sur ses lèvres, à cette
-demande.--"Non, monsieur, il y a huit jours que je n'ai pas un sou; j'ai
-dépensé tout ce qui m'appartenait pour vos petites emplettes.--Et la
-brosse? C'est, sans doute, pour cela...?"--Il sourit encore.--Il aurait
-pu dire à son maître: "Non, je ne suis point une tête vide, un _animal_,
-comme vous avez eu la cruauté de le dire à votre fidèle serviteur.
-Payez-moi 23 liv. 10 sous 4 den. que vous me devez, et je vous achèterai
-votre brosse."--Il se laissa maltraiter injustement plutôt que d'exposer
-son maître à rougir de sa colère.
-
-Que le ciel le bénisse! Philosophes! chrétiens! avez-vous lu?
-
-"Tiens, _Joannetti_," lui dis-je, "tiens, cours acheter la brosse."--"Mais,
-monsieur, voulez-vous rester ainsi avec un soulier blanc et l'autre
-noir?"
-
---"Va, te dis-je, acheter la brosse; laisse, laisse cette poussière sur
-mon soulier."--Il sortit; je pris le linge, et je nettoyai
-délicieusement mon soulier gauche, sur lequel je laissai tomber une
-larme de repentir.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX.
-
-
-Les murs de ma chambre sont garnis d'estampes et de tableaux qui
-l'embellissent singulièrement. Je voudrais, de tout mon coeur, les
-faire examiner aux lecteurs les uns après les autres, pour l'amuser et
-le distraire le long du chemin que nous devons encore parcourir pour
-arriver à mon bureau; mais il est aussi impossible d'expliquer
-clairement un tableau, que de faire un portrait ressemblant d'après une
-description.
-
-Quelle émotion n'éprouverait-il pas, par exemple, en contemplant la
-première estampe qui se présente aux regards!--Il y verrait la
-malheureuse _Charlotte_, essuyant lentement, et d'une main tremblante,
-les pistolets d'_Albert_.--De noirs pressentimens et toutes les
-angoisses de l'amour sans espoir et sans consolation sont empreints sur
-sa physionomie; tandis que le froid _Albert,_ entouré de sacs de procès
-et de vieux papiers de toute espèce, se tourne froidément pour
-souhaiter un bon voyage à son ami. Combien de fois n'ai-je pas été tenté
-de briser la glace qui couvre cette estampe, pour arracher cet _Albert_
-de sa table, pour le mettre en pièces, le fouler aux pieds! Mais il
-restera toujours trop d'_Alberts_ en ce monde. Quel est l'homme sensible
-qui n'a pas le sien, avec lequel il est obligé de vivre, et contre
-lequel les épanchemens de l'ame, les douces émotions du coeur et les
-élans de l'imagination, vont se briser, comme les flots sur les
-rochers?--Heureux celui qui trouve un ami, dont le coeur et l'esprit
-lui conviennent; un ami qui s'unisse à lui par une conformité de goûts,
-de sentimens et de connaissances; un ami qui ne soit pas tourmenté par
-l'ambition ou l'intérêt;--qui préfère l'ombre d'un arbre à la pompe
-d'une cour!--Heureux celui qui possède un ami!
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI.
-
-J'en avais un: la mort me l'a ôté; elle l'a saisi au commencement de sa
-carrière, au moment où son amitié était devenue un besoin pressant pour
-mon coeur.--Nous nous soutenions mutuellement dans les travaux
-pénibles de la guerre; nous n'avions qu'une pipe à nous deux; nous
-buvions dans la même coupe; nous couchions sous la même toile; et, dans
-les circonstances malheureuses où nous sommes, l'endroit où nous vivions
-ensemble était pour nous une nouvelle patrie: je l'ai vu en butte à tous
-les périls de la guerre, et d'une guerre désastreuse.--La mort semblait
-nous épargner l'un pour l'autre: elle épuisa mille fois ses traits
-autour de lui sans l'atteindre; mais c'était pour me rendre sa perte
-plus sensible. Le tumulte des armes, l'enthousiasme qui s'empare de
-l'âme à l'aspect du danger, auraient peut-être empêché ses cris d'aller
-jusqu'à mon coeur.--Sa mort eût été utile à son pays et funeste aux
-ennemis:--je l'aurais moins regretté.--Mais le perdre au milieu des
-délices d'un quartier d'hiver! le voir expirer dans mes bras au moment
-où il paraissait regorger de santé; au moment où notre liaison se
-resserrait encore dans le repos et la tranquillité!--Ah! je ne m'en
-consolerai jamais! Cependant sa mémoire ne vit plus que dans mon
-coeur; elle n'existe plus parmi ceux qui l'environnaient et qui l'ont
-remplacé: cette idée me rend plus pénible le sentiment de sa perte. La
-nature, indifférente de même au sort des individus, remet sa robe
-brillante du printems, et se pare de toute sa beauté autour du cimetière
-où il repose. Les arbres se couvrent de feuilles et entrelacent leurs
-branches; les oiseaux chantent sous le feuillage; les mouches
-bourdonnent parmi les fleurs; tout respire la joie et la vie dans le
-séjour de la mort:--et le soir, tandis que la lune brille dans le ciel,
-et que je médite près de ce triste lieu, j'entends le grillon poursuivre
-gaîment son chant infatigable, caché sous l'herbe qui couvre la tombe
-silencieuse de mon ami. La destruction insensible des êtres, et tous les
-malheurs de l'humanité, sont comptés pour rien dans le grand tout.--La
-mort d'un homme sensible qui expire au milieu de ses amis désolés, et
-celle d'un papillon que l'air froid du matin fait périr dans le calice
-d'une fleur, sont deux époques semblables dans le cours de la nature.
-L'homme n'est rien qu'un fantôme, une ombre, une vapeur, qui se dissipe
-dans les airs...
-
-Mais l'aube matinale commence à blanchir le ciel; les noires idées qui
-m'agitaient s'évanouissent avec la nuit, et l'espérance renaît dans mon
-coeur.--Non, celui qui inonde ainsi l'orient de lumière ne l'a point
-fait briller à mes regards pour me plonger bientôt dans la nuit du
-néant. Celui qui étendit cet horizon incommensurable, celui qui éleva
-ces masses énormes, dont le soleil dore les sommets glacés, est aussi
-celui qui a ordonné à mon coeur de battre, et à mon esprit de penser.
-
-Non, mon ami n'est point entré dans le néant; quelle que soit la
-barrière qui nous sépare, je le reverrai.--Ce n'est point sur un
-syllogisme que je fonde mon espérance.--Le vol d'un insecte qui traverse
-les airs suffit pour me persuader; et souvent l'aspect de la campagne,
-le parfum des airs, et je ne sais quel charme répandu autour de moi,
-élèvent tellement mes pensées, qu'une preuve invincible de l'immortalité
-entre avec violence dans mon ame et l'occupe tout entière.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII.
-
-
-Depuis long-tems le chapitre que je viens d'écrire se présentait à ma
-plume, et je l'avais toujours rejeté. Je m'étais promis de ne laisser
-voir dans ce livre que la face riante de mon ame; mais ce projet m'a
-échappé comme tant d'autres: j'espère que le lecteur sensible me
-pardonnera de lui avoir demandé quelques larmes; et si quelqu'un trouve
-qu'_à la vérité_[1] j'aurais pu retrancher ce triste chapitre, il peut
-le déchirer dans son exemplaire, ou même jeter le livre au feu.
-
-Il me suffit que tu le trouves selon ton coeur, ma chère _Jenny_, toi,
-la meilleure et la plus aimée des femmes;--toi, la meilleure et la plus
-aimée des soeurs; c'est à toi que je dédie mon ouvrage: s'il a ton
-approbation, il aura celle de tous les coeurs sensibles et délicats;
-et si tu pardonnes aux folies qui m'échappent quelquefois malgré moi, je
-brave tous les censeurs de l'univers.
-
-
-[Footnote 1: Voyez le roman de _Werther_, lettre XXVIII, 12 août.]
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII.
-
-
-Je ne dirai qu'un mot de l'estampe suivante.
-
-C'est la famille du malheureux _Ugolin_ expirant de faim: autour de lui,
-un de ses fils est étendu sans mouvement à ses pieds; les autres lui
-tendent leurs bras affaiblis, et lui demandent du pain, tandis que le
-malheureux père, appuyé contre une colonne de la prison, l'oeil fixe
-et hagard, le visage immobile,--dans l'horrible tranquillité que donne
-le dernier période du désespoir, meurt à la fois de sa propre mort et de
-celle de tous ses enfans, et souffre tout ce que la nature humaine peut
-souffrir.
-
-Brave chevalier d'_Assas_, te voilà expirant sous cent baïonnettes, par
-un effort de courage, par un héroïsme qu'on ne connaît plus de nos
-jours!
-
-Et toi qui pleures sous ces palmiers, malheureuse négresse! toi qu'un
-barbare, qui sans doute n'était pas Anglais, a trahie et délaissée;--que
-dis-je? toi qu'il a eu la cruauté de vendre comme une vile esclave,
-malgré ton amour et tes services, malgré le fruit de la tendresse que tu
-portais dans ton sein,--je ne passerai point devant ton image sans te
-rendre l'hommage qui est dû à ta sensibilité et à tes malheurs!
-
-Arrêtons-nous un instant devant cet autre tableau: c'est une jeune
-bergère qui garde toute seule son troupeau sur le sommet des Alpes: elle
-est assise sur un vieux tronc de sapin renversé et blanchi par les
-hivers: ses pieds sont recouverts par les larges feuilles d'une touffe
-de _cacalia_, dont la fleur lilas s'élève au-dessus de sa tête. La
-lavande, le thym, l'anémone, la centaurée, des fleurs de toute espèce,
-qu'on cultive avec peine dans nos serres et nos jardins, et qui
-naissent sur les Alpes dans toute leur beauté primitive, forment le
-tapis brillant sur lequel errent ses brebis.--Aimable bergère, dis-moi
-où se trouve l'heureux coin de la terre que tu habites? de quelle
-bergerie éloignée es-tu partie ce matin au lever de l'aurore?--Ne
-pourrais-je y aller vivre avec toi?--Mais, hélas! la douce tranquillité
-dont tu jouis ne tardera pas à s'évanouir: le démon de la guerre, non
-content de désoler les cités, va bientôt porter le trouble et
-l'épouvante jusque dans ta retraite solitaire. Déjà les soldats
-s'avancent; je les vois gravir de montagnes en montagnes, et s'approcher
-des nues.--Le bruit du canon se fait entendre dans le séjour élevé du
-tonnerre.--Fuis, bergère, presse ton troupeau, cache-toi dans les
-antres les plus reculés et les plus sauvages: il n'est plus de repos sur
-cette triste terre!
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV.
-
-
-Je ne sais comment cela m'arrive; depuis quelque tems mes chapitres
-finissent toujours sur un ton sinistre. En vain je fixe, en les
-commençant, mes regards sur quelque objet agréable,--en vain je
-m'embarque par le calme, j'essuie bientôt une bourrasque qui me fait
-dériver.--Pour mettre fin à cette agitation, qui ne me laisse pas le
-maître de mes idées, et pour apaiser les battemens de mon coeur, que
-tant d'images attendrissantes ont trop agité, je ne vois d'autre remède
-qu'une dissertation.--Oui, je veux mettre ce morceau de glace sur mon
-coeur.
-
-Et cette dissertation sera sur la peinture; car, de disserter sur tout
-autre objet, il n'y a point moyen. Je ne puis descendre tout-à-fait du
-point où j'étais monté tout à l'heure: d'ailleurs, c'est le _dada_ de
-mon oncle _Tobie_.
-
-Je voudrais dire, en passant, quelques mots sur la question de la
-prééminence entre l'art charmant de la peinture et celui de la musique:
-oui, je veux mettre quelque chose dans la balance, ne fût-ce qu'un grain
-de sable, un atome.
-
-On dit en faveur du peintre qu'il laisse quelque chose après lui; ses
-tableaux lui survivent et éternisent sa mémoire.
-
-On répond que les compositeurs en musique laissent aussi des opéras et
-des concerts;--mais la musique est sujette à la mode, et la peinture ne
-l'est pas.--Les morceaux de musique qui attendrissaient nos aïeux sont
-ridicules pour les amateurs de nos jours, et on les place dans les
-opéras bouffons pour faire rire les neveux de ceux qu'ils faisaient
-pleurer autrefois.
-
-Les tableaux de _Raphaël_ enchanteront notre postérité comme ils ont
-ravi nos ancêtres.
-
-Voilà mon grain de sable.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV.
-
-
-"Mais que m'importe à moi, me dit un jour Mme de _Hautcastel_, que la
-musique de _Cherubini_ ou de _Cimarosa_ diffère de celle de leurs
-prédécesseurs?--Que m'importe que l'ancienne musique me fasse rire,
-pourvu que la nouvelle m'attendrisse délicieusement?--Est-il donc
-nécessaire à mon bonheur que mes plaisirs ressemblent à ceux de ma
-trisaïeule? Que me parlez-vous de peinture, d'un art qui n'est goûté que
-par une classe très-peu nombreuse de personnes, tandis que la musique
-enchante tout ce qui respire?"
-
-Je ne sais pas trop dans ce moment ce qu'on pourrait répondre à cette
-observation, à laquelle je ne m'attendais pas en commençant ce chapitre.
-
-Si je l'avais prévue, peut-être je n'aurais pas entrepris cette
-dissertation. Et qu'on ne prenne point ceci pour un tour de
-musicien.--Je ne le suis point, sur mon honneur;--non, je ne suis pas
-musicien: j'en atteste le ciel et tous ceux qui m'ont entendu jouer du
-violon.
-
-Mais, en supposant le mérite de l'art égal de part et d'autre, il ne
-faudrait pas se presser de conclure du mérite de l'art au mérite de
-l'artiste.--On voit des enfans toucher du clavecin en grands maîtres; on
-n'a jamais vu un bon peintre de douze ans. La peinture, outre le goût et
-le sentiment, exige une tête pensante, dont les musiciens peuvent se
-passer. On voit tous les jours des hommes sans tête et sans coeur
-tirer d'un violon, d'une harpe, des sons ravissans.
-
-On peut élever la bête humaine à toucher du clavecin, et, lorsqu'elle
-est élevée par un bon maître, l'ame peut voyager tout à son aise, tandis
-que les doigts vont machinalement tirer des sons dont elle ne se mêle
-nullement.--On ne saurait, au contraire, peindre la chose du monde la
-plus simple, sans que l'ame y emploie toutes ses facultés.
-
-Si cependant quelqu'un s'avisait de distinguer entre la musique de
-composition et celle d'exécution, j'avoue qu'il m'embarrasserait un peu.
-Hélas! si tous les faiseurs de dissertations étaient de bonne foi, c'est
-ainsi qu'elles finiraient toutes.--En commençant l'examen d'une
-question, on prend ordinairement le ton dogmatique, parce qu'on est
-décidé en secret, comme je l'étais réellement pour la peinture, malgré
-mon hypocrite impartialité; mais la discussion réveille l'objection,--et
-tout finit par le doute.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVI.
-
-
-Maintenant que je suis plus tranquille, je vais tâcher de parler sans
-émotion des deux portraits qui suivent le tableau de la _Bergère des
-Alpes_.
-
-_Raphaël_! ton portrait ne pouvait être peint que par toi-même. Quel
-autre eût osé l'entreprendre?--Ta figure ouverte, sensible,
-spirituelle, annonce ton caractère et ton génie.
-
-Pour complaire à ton ombre, j'ai placé auprès de toi le portrait de ta
-maîtresse, à qui tous les hommes de tous les siècles demanderont
-éternellement compte des ouvrages sublimes dont ta mort prématurée a
-privé les arts.
-
-Lorsque j'examine le portrait de _Raphaël_, je me sens pénétré d'un
-respect presque religieux pour ce grand homme qui, à la fleur de son
-âge, avait surpassé toute l'antiquité, et dont les tableaux font
-l'admiration et le désespoir des artistes modernes.--Mon ame, en
-l'admirant, éprouve un mouvement d'indignation contre cette Italienne,
-qui préféra son amour à son amant, et qui éteignit dans son sein ce
-flambeau céleste, ce génie divin.
-
-Malheureuse! ne savais-tu donc pas que _Raphaël_ avait annoncé un
-tableau supérieur à celui de la _Transfiguration?_--Ignorais-tu que tu
-serrais dans tes bras le favori de la nature, le père de l'enthousiasme,
-un génie sublime, un dieu?
-
-Tandis que mon ame fait ces observations, sa _compagne_, en fixant un
-oeil attentif sur la figure ravissante de cette funeste beauté, se
-sent toute prête à lui pardonner la mort de _Raphaël_.
-
-En vain mon ame lui reproche son extravagante faiblesse, elle n'est
-point écoutée.--Il s'établit entre ces deux dames, dans ces sortes
-d'occasions, un dialogue singulier qui finit trop souvent a l'avantage
-du _mauvais principe_, et dont je réserve un échantillon pour un autre
-chapitre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVII.
-
-
-Les estampes et les tableaux dont je viens de parler pâlissent et
-disparaissent au premier coup d'oeil qu'on jette sur le tableau
-suivant: les ouvrages immortels de _Raphaël_, de _Corrège_ et de toute
-l'École d'Italie, ne soutiendraient pas le parallèle. Aussi je le garde
-toujours pour le dernier morceau, pour la pièce de réserve, lorsque je
-procure à quelques curieux le plaisir de voyager avec moi; et je puis
-assurer que, depuis que je fais voir ce tableau sublime aux connaisseurs
-et aux ignorans, aux gens du monde, aux artisans, aux femmes et aux
-enfans, aux animaux mêmes, j'ai toujours vu les spectateurs quelconques
-donner, chacun à sa manière, des signes de plaisir et d'étonnement: tant
-la nature y est admirablement rendue!
-
-Eh! quel tableau pourrait-on vous présenter, messieurs; quel spectacle
-pourrait-on mettre sous vos yeux, mesdames, plus sûr de votre suffrage,
-que la fidèle représentation de vous-mêmes? Le tableau dont je parle
-est un miroir, et personne jusqu'à présent ne s'est encore avisé de le
-critiquer; il est, pour tous ceux qui le regardent, un tableau parfait
-auquel il n'y a rien à redire.
-
-On conviendra sans doute qu'il doit être compté pour une des merveilles
-de la contrée où je me promène.
-
-Je passerai sous silence le plaisir qu'éprouve le physicien méditant sur
-les étranges phénomènes de la lumière qui représente tous les objets de
-la nature sur cette surface polie. Le miroir présente au voyageur
-sédentaire mille réflexions intéressantes, mille observations qui le
-rendent un objet utile et précieux.
-
-Vous que l'Amour a tenus ou tient encore sous son empire, apprenez que
-c'est devant un miroir qu'il aiguise ses traits et médite ses cruautés;
-c'est là qu'il répète ses manoeuvres, qu'il étudie ses mouvemens,
-qu'il se prépare d'avance à la guerre qu'il veut déclarer; c'est là
-qu'il s'exerce aux doux regards, aux petites mines, aux bouderies
-savantes, comme un acteur s'exerce en face de lui-même avant de se
-présenter en public. Toujours impartial et vrai, un miroir renvoie aux
-yeux du spectateur les roses de la jeunesse et les rides de l'âge, sans
-calomnier et sans flatter personne.--Seul, entre tous les conseillers
-des grands, il leur dit constamment la vérité.
-
-Cet avantage m'avait fait désirer l'invention d'un miroir moral, où
-tous les hommes pourraient se voir avec leurs vices et leurs vertus. Je
-songeais même à proposer un prix à quelque académie pour cette
-découverte, lorsque de mûres réflexions m'en ont prouvé l'inutilité.
-
-Hélas! il est si rare que la laideur se reconnaisse et casse le miroir!
-En vain les glaces se multiplient autour de nous, et réfléchissent avec
-une exactitude géométrique la lumière et la vérité; au moment où les
-rayons vont pénétrer dans notre oeil, et nous peindre tels que nous
-sommes, l'amour-propre glisse son prisme trompeur entre nous et notre
-image, et nous présente une divinité.
-
-Et de tous les prismes qui ont existé, depuis le premier qui sortit des
-mains de l'immortel _Newton_, aucun n'a possédé une force de réfraction
-aussi puissante, et ne produit des couleurs aussi agréables et aussi
-vives que le prisme de l'amour-propre.
-
-Or, puisque les miroirs communs annoncent en vain la vérité, et que
-chacun est content de sa figure; puisqu'ils ne peuvent faire connaître
-aux hommes leurs imperfections physiques, à quoi servirait mon miroir
-moral? Peu de monde y jetterait les yeux, et personne ne s'y
-reconnaîtrait,--excepté les philosophes.--J'en doute même un peu.
-
-En prenant le miroir pour ce qu'il est, j'espère que personne ne me
-blâmera de l'avoir placé au-dessus de tous les tableaux de l'École
-d'Italie. Les dames, dont le goût ne saurait être faux, et dont la
-décision doit tout régler, jettent ordinairement leur premier coup
-d'oeil sur ce tableau lorsqu'elles entrent dans un appartement.
-
-J'ai vu mille fois des dames, et même des damoiseaux, oublier au bal
-leurs amans ou leurs maîtresses, la danse et tous les plaisirs de la
-fête, pour contempler, avec une complaisance marquée, ce tableau
-enchanteur,--et l'honorer même de tems à autre d'un coup d'oeil, au
-milieu de la contredanse la plus animée.
-
-Oui pourrait donc lui disputer le rang que je lui accorde parmi les
-chefs-d'oeuvre de l'art d'Apelles?
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVIII.
-
-
-J'étais enfin arrivé tout près de mon bureau; déjà même, en alongeant le
-bras, j'aurais pu en toucher l'angle le plus voisin de moi, lorsque je
-me vis au moment de voir détruire le fruit de tous mes travaux, et de
-perdre la vie.--Je devrais passer sous silence l'accident qui m'arriva,
-pour ne pas décourager les voyageurs; mais il est si difficile de verser
-dans la chaise de poste dont je me sers, qu'on sera forcé de convenir
-qu'il faut être malheureux au dernier point,--aussi malheureux que je le
-suis, pour courir un semblable danger. Je me trouvai étendu par terre,
-complètement versé et renversé, et cela si vite, si inopinément, que
-j'aurais été tenté de révoquer en doute mon malheur, si un tintement
-dans la tête et une violente douleur à l'épaule gauche ne m'en avaient
-trop évidemment prouvé l'authenticité.
-
-Ce fut encore un mauvais tour de _ma moitié_.--Effrayée par la voix d'un
-pauvre qui demanda tout-à-coup l'aumône à ma porte, et par les
-aboiemens de _Rosine_, elle fit tourner brusquement mon fauteuil, avant
-que mon ame eût le tems de l'avertir qu'il manquait une brique derrière;
-l'impulsion fut si violente, que ma chaise de poste se trouva absolument
-hors de son centre de gravité, et se renversa sur moi.
-
-Voici, je l'avoue, une des occasions où j'ai eu le plus à me plaindre de
-mon ame; car, au lieu d'être fâchée de l'absence qu'elle venait de
-faire, et de tancer sa compagne sur sa précipitation, elle s'oublia au
-point de partager le ressentiment le plus _animal_, et de maltraiter de
-paroles ce pauvre innocent.--"_Fainéant! allez travailler_," lui
-dit-elle (apostrophe exécrable, inventée par l'avare et cruelle
-richesse)! "_Monsieur_, dit-il alors pour m'attendrir, _je suis de
-Chambéry_...--Tant pis pour vous.--_Je suis Jacques; c'est moi que vous
-avez vu à la campagne; c'est moi qui menais les moutons aux
-champs_.--Que venez-vous faire ici?"--Mon ame commençait à se repentir
-de la brutalité de mes premières paroles.--Je crois même qu'elle s'en
-était repentie un instant avant de les laisser échapper. C'est ainsi
-que, lorsqu'on rencontre inopinément dans sa course un fossé ou un
-bourbier, on le voit, mais on n'a plus le tems de l'éviter.
-
-_Rosine_ acheva de me ramener au bon sens et au repentir: elle avait
-reconnu _Jacques_, qui avait souvent partagé son pain avec elle, et lui
-témoignait, par ses caresses, son souvenir et sa reconnaissance.
-
-Pendant ce tems, _Joannetti_, ayant rassemblé les restes de mon dîner,
-qui étaient destinés pour le sien, les donna sans hésiter à _Jacques_.
-
-Pauvre _Joannetti_!
-
-C'est ainsi que, dans mon voyage, je vais prenant des leçons de
-philosophie et d'humanité de mon domestique et de mon chien.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIX.
-
-
-Avant d'aller plus loin, je veux détruire un doute qui pourrait s'être
-introduit dans l'esprit de mes lecteurs.
-
-Je ne voudrais pas, pour tout au monde, qu'on me soupçonnât d'avoir
-entrepris ce voyage uniquement pour ne savoir que faire, et forcé, en
-quelque manière, par les circonstances: j'assure ici, et jure par tout
-ce qui m'est cher, que j'avais le dessein de l'entreprendre long-tems
-avant l'événement qui m'a fait perdre ma liberté pendant quarante-deux
-jours. Cette retraite forcée ne fut qu'une occasion de me mettre en
-route plus tôt.
-
-Je sais que la protestation gratuite que je fais ici paraîtra suspecte à
-certaines personnes;--mais je sais aussi que les gens soupçonneux ne
-liront pas ce livre:--ils ont assez d'occupation chez eux et chez leurs
-amis; ils ont bien d'autres affaires:--et les bonnes gens me croiront.
-
-Je conviens cependant que j'aurais préféré m'occuper de ce voyage dans
-un autre tems, et que j'aurais choisi, pour l'exécuter, le carême plutôt
-que le carnaval: toutefois, des réflexions philosophiques, qui me sont
-venues du ciel, m'ont beaucoup aidé à supporter la privation des
-plaisirs que Turin présente en foule dans ces momens de bruit et
-d'agitation.--Il est très-sûr, me disais-je, que les murs de ma chambre
-ne sont pas aussi magnifiquement décorés que ceux d'une salle de bal: le
-silence de ma _cabine_ ne vaut pas l'agréable bruit de la musique et de
-la danse; mais, parmi les brillans personnages qu'on rencontre dans ces
-fêtes, il en est certainement de plus ennuyés que moi.
-
-Et pourquoi m'attacherais-je à considérer ceux qui sont dans une
-situation plus agréable, tandis que le monde fourmille de gens plus
-malheureux que je ne le suis dans la mienne?--Au lieu de me transporter
-par l'imagination dans ce superbe _casin_, où tant de beautés sont
-éclipsées par la jeune _Eugénie_; pour me trouver heureux, je n'ai qu'à
-m'arrêter un instant le long des rues qui y conduisent.--Un tas
-d'infortunés, couchés à demi nus sous les portiques de ces appartemens
-somptueux, semblent près d'expirer de froid et de misère.--Quel
-spectacle! Je voudrais que cette page de mon livre fût connue de tout
-l'univers; je voudrais qu'on sût que, dans cette ville, où tout respire
-l'opulence, pendant les nuits les plus froides de l'hiver, une foule de
-malheureux dorment à découvert, la tête appuyée sur une borne ou sur le
-seuil d'un palais.
-
-Ici, c'est un groupe d'enfans serrés les uns contre les autres, pour ne
-pas mourir de froid.--Là, c'est une femme tremblante et sans voix pour
-se plaindre.--Les passans vont et viennent, sans être émus d'un
-spectacle auquel ils sont accoutumés.--Le bruit des carrosses, la voix
-de l'intempérance, les sons ravissans de la musique, se mêlent
-quelquefois aux cris de ces malheureux, et forment une horrible
-dissonance.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXX.
-
-
-Celui qui se presserait de juger une ville, d'après le chapitre
-précédent, se tromperait fort. J'ai parlé des pauvres qu'on y trouve, de
-leurs cris pitoyables, et de l'indifférence de certaines personnes à
-leur égard; mais je n'ai rien dit de la foule d'hommes charitables qui
-dorment pendant que les autres s'amusent, qui se lèvent à la pointe du
-jour, et vont secourir l'infortune sans témoins et sans
-ostentation.--Non, je ne passerai point cela sous silence:--je veux
-l'écrire sur le revers de la page _que tout l'univers doit lire_.
-
-Après avoir ainsi partagé leur fortune avec leurs frères; après avoir
-versé le baume dans ces coeurs froissés par la douleur, ils vont dans
-les églises, tandis que le vice fatigué dort sur l'édredon, offrir à
-Dieu leurs prières, et le remercier de ses bienfaits: la lumière de la
-lampe solitaire combat encore dans le temple celle du jour naissant, et
-déjà ils sont prosternés aux pieds des autels,--et l'Éternel, irrité de
-la dureté et de l'avarice des hommes, retient sa foudre prête à
-frapper!
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXI.
-
-
-J'ai voulu dire quelque chose de ces malheureux dans mon voyage, parce
-que l'idée de leur misère est souvent venue me distraire en chemin.
-Quelquefois, frappé de la différence de leur situation et de la mienne,
-j'arrêtais tout-à-coup ma berline, et ma chambre me paraissait
-prodigieusement embellie. Quel luxe inutile! Six chaises! deux tables!
-un bureau! un miroir! quelle ostentation! Mon lit surtout, mon lit
-couleur de rose et blanc, et mes deux matelas, me semblaient défier la
-magnificence et la mollesse des monarques de l'Asie.--Ces réflexions me
-rendaient indifférens les plaisirs qu'on m'avait défendus: et, de
-réflexions en réflexions, mon accès de philosophie devenait tel, que
-j'aurais vu un bal dans la chambre voisine, que j'aurais entendu le son
-des violons et des clarinettes, sans remuer de ma place;--j'aurais
-entendu de mes deux oreilles la voix mélodieuse de _Marchesini_, cette
-voix qui m'a si souvent mis hors de moi-même,--oui, je l'aurais
-entendue sans m'ébranler:--bien plus, j'aurais regardé, sans la moindre
-émotion, la plus belle femme de Turin; _Eugénie_ elle-même, parée de la
-tête aux pieds par les mains de Mlle _Rapous_[2].--Cela n'est cependant
-pas bien sûr.
-
-
-[Footnote 2: Fameuse marchande de modes à l'époque du _Voyage autour de
-ma Chambre_, il y a environ trente-trois ans.]
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXII.
-
-
-Mais, permettez-moi de vous le demander, messieurs; vous amusez-vous
-autant qu'autrefois au bal et à la comédie?--Pour moi, je vous l'avoue,
-depuis quelque tems toutes les assemblées nombreuses m'inspirent une
-certaine terreur.--J'y suis assailli par un songe sinistre.--En vain je
-fais mes efforts pour le chasser, il revient toujours comme celui
-d'_Athalie_.--C'est peut-être parce que l'ame, inondée aujourd'hui
-d'idées noires et de tableaux déchirans, trouve partout des sujets de
-tristesse,--comme un estomac vicié convertit en poisons les alimens les
-plus sains.--Quoi qu'il en soit, voici mon songe:--Lorsque je suis dans
-une de ces fêtes, au milieu de cette foule d'hommes aimables et
-caressans, qui dansent, qui chantent,--qui pleurent aux tragédies, qui
-n'expriment que la joie, la franchise et la cordialité, je me dis:--Si,
-dans cette assemblée polie, il entrait tout-à-coup un ours blanc, un
-philosophe, un tigre, ou quelque autre animal de cette espèce, et que,
-montant à l'orchestre, il s'écriât d'une voix forcenée:--"Malheureux
-humains! écoutez la vérité qui vous parle par ma bouche: vous êtes
-opprimés, tyrannisés; vous êtes malheureux; vous vous ennuyez.--Sortez
-de cette léthargie!"
-
-"Vous, musiciens, commencez par briser ces instrumens sur vos têtes; que
-chacun s'arme d'un poignard: ne pensez plus désormais aux délassemens ni
-aux fêtes; montez aux loges, égorgez tout le monde; que les femmes
-trempent aussi leurs mains timides dans le sang!"
-
-"Sortez, vous êtes _libres_, arrachez votre roi de son trône et votre
-Dieu de son sanctuaire!"
-
---Eh bien! ce que le tigre a dit, combien de ces hommes _charmans_
-l'exécuteront?--Combien peut-être y pensaient avant qu'il entrât? Qui le
-sait?--Est-ce qu'on ne dansait pas à Paris il y a cinq ans[3]?
-
-"_Joannetti_, fermez les portes et les fenêtres.--Je ne veux plus voir
-la lumière; qu'aucun homme n'entre dans ma chambre;--mettez mon sabre à
-la portée de ma main,--sortez vous-même, et ne reparaissez plus devant
-moi!"
-
-
-[Footnote 3: On voit que ce chapitre fut écrit en 1794; il est aisé de
-s'apercevoir, en lisant cet ouvrage, qu'il fut laissé et repris.]
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIII.
-
-
-"Non, non, reste, _Joannetti_; reste, pauvre garçon: et toi aussi, ma
-_Rosine_, toi qui devines mes peines et qui les adoucis par tes
-caresses; viens, ma _Rosine_; viens.--V consonne et séjour."
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIV.
-
-
-La chute de ma chaise de poste a rendu le service au lecteur de
-raccourcir mon voyage d'une bonne douzaine de chapitres, parce qu'en me
-relevant je me trouvai vis-à-vis et tout près de mon bureau, et que je
-ne fus plus à tems de faire des réflexions sur le nombre d'estampes et
-de tableaux que j'avais encore à parcourir, et qui auraient pu alonger
-mes excursions sur la peinture.
-
-En laissant donc sur la droite les portraits de _Raphaël_ et de sa
-maîtresse, le chevalier d'_Assas_ et la bergère des Alpes, et longeant
-sur la gauche du côté de la fenêtre, on découvre mon bureau: c'est le
-premier objet et le plus apparent qui se présente aux regards du
-voyageur, en suivant la route que je viens d'indiquer.
-
-Il est surmonté de quelques tablettes servant de bibliothèque;--le tout
-est couronné par un buste qui termine la pyramide, et c'est l'objet qui
-contribue le plus à l'embellissement du pays. En tirant le premier
-tiroir à droite, on trouve une écritoire, du papier de toute espèce, des
-plumes toutes taillées, de la cire à cacheter.--Tout cela donnerait
-l'envie d'écrire à l'être le plus indolent.--Je suis sûr, ma chère
-_Jenny_, que, si tu venais à ouvrir ce tiroir par hasard, tu répondrais
-à la lettre que je t'écrivis l'an passé.--Dans le tiroir correspondant
-gisent confusément entassés les matériaux de l'histoire attendrissante
-de la prisonnière de Pignerol, que vous lirez bientôt, mes chers
-amis[4].
-
-Entre ces deux tiroirs est un enfoncement où je jette les lettres à
-mesure que je les reçois: on trouve là toutes celles que j'ai reçues
-depuis dix ans; les plus anciennes sont rangées, selon leurs dates, en
-plusieurs paquets: les nouvelles sont pêle-mêle; il m'en reste plusieurs
-qui datent de ma première jeunesse.
-
-Quel plaisir de revoir dans ces lettres les situations intéressantes de
-nos jeunes années, d'être transportés de nouveau dans ces tems heureux
-que nous ne reverrons plus!
-
-Ah! comme mon coeur est plein! comme il jouit tristement, lorsque mes
-yeux parcourent les lignes tracées par un être qui n'existe plus! Voilà
-ses caractères, c'est son coeur qui conduisait sa main, c'est à moi
-qu'il écrivait cette lettre, et cette lettre est tout ce qui me reste de
-lui!
-
-Lorsque je porte la main dans ce réduit, il est rare que je m'en tire de
-toute la journée. C'est ainsi que le voyageur traverse rapidement
-quelques provinces d'Italie, en faisant à la hâte quelques observations
-superficielles, pour se fixer à Rome pendant des mois entiers.--C'est la
-veine la plus riche de la mine que j'exploite. Quel changement dans mes
-idées et dans mes sentimens! quelle différence dans mes amis! Lorsque je
-les examine alors et aujourd'hui, je les vois mortellement agités pour
-des projets qui ne les touchent plus maintenant. Nous regardions comme
-un grand malheur un événement; mais la fin de la lettre manque, et
-l'événement est complètement oublié: je ne puis savoir de quoi il était
-question.--Mille préjugés nous assiégeaient; le monde et les hommes nous
-étaient totalement inconnus; mais aussi, quelle chaleur dans notre
-commerce! quelle liaison intime! quelle confiance sans bornes!
-
-Nous étions heureux par nos erreurs.--Et maintenant:--ah! ce n'est plus
-cela; il nous a fallu lire, comme les autres, dans le coeur
-humain;--et la vérité, tombant au milieu de nous comme une bombe, a
-détruit pour toujours le palais enchanté de l'illusion.
-
-
-[Footnote 4: L'auteur n'a pas tenu parole, et, si quelque chose a paru
-sous ce titre, l'auteur du _Voyage autour de ma Chambre_ déclare qu'il
-n'y entre pour rien.]
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXV.
-
-
-Il ne tiendrait qu'à moi de faire un chapitre sur cette rose sèche que
-voilà, si le sujet en valait la peine: c'est une fleur du carnaval de
-l'année dernière. J'allai moi-même la cueillir dans les serres du
-_Valentin_, et le soir, une heure avant le bal, plein d'espérance et
-dans une agréable émotion, j'allai la présenter à Mme de _Hautcastel_.
-Elle la prit,--la posa sur sa toilette, sans la regarder et sans me
-regarder moi-même.--Mais comment aurait-elle fait attention à moi? elle
-était occupée à se regarder elle-même. Debout devant un grand miroir,
-toute coiffée, elle mettait la dernière main à sa parure: elle était si
-fort préoccupée, son attention était si totalement absorbée par des
-rubans, des gazes et des pompons de toute espèce amoncelés devant elle,
-que je n'obtins pas même un regard, un signe.--Je me résignai: je tenais
-humblement des épingles toutes prêtes, arrangées dans ma main; mais son
-carreau se trouvant plus à sa portée, elle les prenait à son
-carreau,--et, si j'avançais la main, elle les prenait de ma
-main--indifféremment;--et, pour les prendre, elle tâtonnait, sans ôter
-les yeux de son miroir, de crainte de se perdre de vue.
-
-Je tins quelque tems un second miroir derrière elle, pour lui faire
-mieux juger de sa parure; et, sa physionomie se répétant d'un miroir à
-l'autre, je vis alors une perspective de coquettes, dont aucune ne
-faisait attention à moi. Enfin, l'avouerai-je? nous faisions, ma rose et
-moi, une fort triste figure.
-
-Je finis par perdre patience, et, ne pouvant plus résister au dépit qui
-me dévorait, je posai le miroir que je tenais à la main, et je sortis
-d'un air de colère, et sans prendre congé.
-
-"_Vous en allez-vous_?" me dit-elle en se tournant de côté pour voir sa
-taille de profil.--Je ne répondis rien; mais j'écoutai quelque tems à la
-porte, pour savoir l'effet qu'allait produire ma brusque sortie.--"_Ne
-voyez-vous pas_, disait-elle à sa femme de chambre, après un instant de
-silence, _ne voyez-vous pas que ce_ caraco _est beaucoup trop large pour
-ma taille, surtout en bas, et qu'il y faut faire une baste[5] avec des
-épingles_?"
-
-Comment et pourquoi cette rose sèche se trouve là sur une tablette de
-mon bureau, c'est ce que je ne dirai certainement pas, parce que j'ai
-déclaré qu'une rose sèche ne méritait pas un chapitre.
-
-Remarquez bien, mesdames, que je ne fais aucune réflexion sur l'aventure
-de la rose sèche. Je ne dis point que Mme de _Hautcastel_ ait bien ou
-mal fait de me préférer sa parure, ni que j'eusse le droit d'être reçu
-autrement.
-
-Je me garde encore avec plus de soin d'en tirer des conséquences
-générales sur la réalité, la force et la durée de l'affection des dames
-pour leurs amis.--Je me contente de jeter ce chapitre (puisque c'en est
-un), de le jeter, dis-je, dans le monde, avec le reste du voyage, sans
-l'adresser à personne, et sans le recommander à personne.
-
-Je n'ajouterai qu'un conseil pour vous, messieurs; c'est de vous mettre
-bien dans l'esprit qu'un jour de bal votre maîtresse n'est plus à vous.
-
-Au moment où la parure commence, l'amant n'est plus qu'un mari, et le
-bal seul devient l'amant.
-
-Tout le monde sait, de reste, ce que gagne un mari à vouloir se faire
-aimer par force; prenez donc votre mal en patience et en riant.
-
-Et ne vous faites pas illusion, monsieur: si l'on vous voit venir avec
-plaisir au bal, ce n'est point en votre qualité d'amant, car vous êtes
-un mari; c'est parce que vous faites partie du bal, et que vous êtes,
-par conséquent, une fraction de sa nouvelle conquête; vous êtes une
-_décimale_ d'amant: ou bien, peut-être, c'est parce que vous dansez
-bien, et que vous la ferez briller: enfin, ce qu'il peut y avoir de plus
-flatteur pour vous, dans le bon accueil qu'elle vous fait, c'est qu'elle
-espère qu'en déclarant pour son amant un homme de mérite comme vous,
-elle excitera la jalousie de ses compagnes; sans cette considération,
-elle ne vous regarderait seulement pas.
-
-Voilà donc qui est entendu; il faudra vous résigner, et attendre que
-votre rôle de mari soit passé.--J'en connais plus d'un qui voudraient en
-être quittes à si bon marché.
-
-
-[Footnote 5: Terme national employé en badinant pour _rempli_.]
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVI.
-
-
-J'ai promis un dialogue entre mon ame et l'_autre_; mais il est certains
-chapitres qui m'échappent, ou plutôt il en est d'autres qui coulent de
-ma plume, comme malgré moi, et qui déroutent mes projets: de ce nombre
-est celui de ma bibliothèque, que je ferai le plus court possible.--Les
-quarante-deux jours vont finir, et un espace de tems égal ne suffirait
-pas pour achever la description du riche pays où je voyage si
-agréablement.
-
-Ma bibliothèque donc est composée de romans, puisqu'il faut vous le
-dire,--oui, de romans et de quelques poètes choisis.
-
-Comme si je n'avais pas assez de mes maux, je partage encore
-volontairement ceux de mille personnages imaginaires, et je les sens
-aussi vivement que les miens: que de larmes n'ai-je pas versées pour
-cette malheureuse _Clarisse_ et pour l'amant de _Charlotte_!
-
-Mais si je cherche ainsi de feintes afflictions, je trouve, en revanche,
-dans ce monde imaginaire, la vertu, la bonté, le désintéressement, que
-je n'ai pas encore trouvés réunis dans le monde réel où j'existe.--J'y
-trouve une femme comme je la désire, sans humeur, sans légèreté, sans
-détour: je ne dis rien de la beauté; on peut s'en fier à mon
-imagination: je la fais si belle qu'il n'y ait rien à redire. Ensuite,
-fermant le livre, qui ne répond plus à mes idées, je la prends par la
-main, et nous parcourons ensemble un pays mille fois plus délicieux que
-celui d'Éden. Quel peintre pourrait représenter le paysage enchanté où
-j'ai placé la divinité de mon coeur? et quel poète pourra jamais
-décrire les sensations vives et variées que j'éprouve dans ces régions
-enchantées?
-
-Combien de fois n'ai-je pas maudit ce _Cléveland_, qui s'embarque à tout
-instant dans de nouveaux malheurs qu'il pourrait éviter!--Je ne puis
-souffrir ce livre et cet enchaînement de calamités; mais, si je l'ouvre
-par distraction, il faut que je le dévore jusqu'à la fin.
-
-Comment laisser ce pauvre homme chez les _Abaquis_? que deviendrait-il
-avec ces sauvages? J'ose encore moins l'abandonner dans l'excursion
-qu'il fait pour sortir de sa captivité.
-
-Enfin, j'entre tellement dans ses peines, je m'intéresse si fort à lui
-et à sa famille infortunée, que l'apparition inattendue des féroces
-_Ruintons_ me fait dresser les cheveux: une sueur froide me couvre
-lorsque je lis ce passage, et ma frayeur est aussi vive, aussi réelle
-que si je devais être rôti moi-même, et mangé par cette canaille.
-
-Lorsque j'ai assez pleuré et fait l'amour, je cherche quelque poète, et
-je pars de nouveau pour un autre monde.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVII.
-
-
-Depuis l'expédition des Argonautes jusqu'à l'assemblée des Notables;
-depuis le fin fond des enfers jusqu'à la dernière étoile fixe au-delà de
-la voie lactée, jusqu'aux confins de l'univers, jusqu'aux portes du
-chaos, voilà le vaste champ où je me promène en long et en large, et
-tout à loisir; car le tems ne me manque pas plus que l'espace. C'est là
-que je transporte mon existence, à la suite d'_Homère_, de _Milton_, de
-_Virgile_, d'_Ossian_, etc.
-
-Tous les événemens qui ont eu lieu entre ces deux époques, tous les
-pays, tous les mondes et tous les êtres qui ont existé entre ces deux
-termes, tout cela est à moi, tout cela m'appartient aussi bien, aussi
-légitimement que les vaisseaux qui entraient dans le _Pirée_
-appartenaient à un certain Athénien.
-
-J'aime surtout les poètes qui me transportent dans la plus haute
-antiquité: la mort de l'ambitieux _Agamemnon_, les fureurs d'_Oreste_,
-et toute l'histoire tragique de la famille des _Atrées_, persécutée par
-le ciel, m'inspirent une terreur que les événemens modernes ne sauraient
-faire naître en moi.
-
-Voilà l'urne fatale qui contient les cendres d'_Oreste_. Qui ne
-frémirait à cet aspect? _Électre_! malheureuse soeur, apaise-toi:
-c'est _Oreste_ lui-même qui apporte l'urne, et ces cendres sont celles
-de ses ennemis!
-
-On ne retrouve plus maintenant de rivages semblables à ceux du _Xante_
-ou du _Scamandre_;--on ne voit plus de plaines comme celles de
-l'_Hespérie_ ou de l'_Arcadie_. Où sont aujourd'hui les îles de _Lemnos_
-et de _Crète_? Où est le fameux labyrinthe? Où est le rocher qu'_Ariane_
-délaissée arrosait de ses larmes?--On ne voit plus de _Thésées_, encore
-moins d'_Hercules_; les hommes, et même les héros d'aujourd'hui sont des
-pygmées.
-
-Lorsque je veux me donner ensuite une scène d'enthousiasme, et jouir de
-toutes les forces de mon imagination, je m'attache hardiment aux plis de
-la robe flottante du sublime aveugle d'Albion, au moment où il s'élance
-dans le ciel, et qu'il ose approcher du trône de l'Éternel.--Quelle muse
-a pu le soutenir à cette hauteur, où nul homme avant lui n'avait osé
-porter ses regards?--De l'éblouissant parvis céleste que l'avare
-_Mammon_ regardait avec des yeux d'envie, je passe avec horreur dans les
-vastes cavernes du séjour de Satan;--j'assiste au conseil infernal; je
-me mêle à la foule des esprits rebelles, et j'écoute leurs discours.
-
-Mais il faut que j'avoue ici une faiblesse que je me suis souvent
-reprochée.
-
-Je ne puis m'empêcher de prendre un certain intérêt à ce pauvre Satan
-(je parle du Satan de _Milton_) depuis qu'il est ainsi précipité du
-ciel. Tout en blâmant l'opiniâtreté de l'esprit rebelle, j'avoue que la
-fermeté qu'il montre dans l'excès du malheur, et la grandeur de son
-courage, me forcent à l'admiration malgré moi.--Quoique je n'ignore pas
-les malheurs dérivés de la funeste entreprise qui le conduisit à forcer
-les portes des enfers pour venir troubler le ménage de nos premiers
-parens, je ne puis, quoi que je fasse, souhaiter un moment de le voir
-périr en chemin, dans la confusion du chaos. Je crois même que je
-l'aiderais volontiers sans la honte qui me retient. Je suis tous ses
-mouvemens, et je trouve autant de plaisir à voyager avec lui que si
-j'étais en bonne compagnie. J'ai beau réfléchir qu'après tout c'est un
-diable, qu'il est en chemin pour perdre le genre humain, que c'est un
-vrai démocrate, non de ceux d'Athènes, mais de ceux de Paris; tout cela
-ne peut me guérir de ma prévention.
-
-Quel vaste projet! et quelle hardiesse dans l'exécution!
-
-Lorsque les spacieuses et triples portes des enfers s'ouvrirent
-tout-à-coup devant lui à deux battans, et que la profonde fosse du
-néant et de la nuit parut à ses pieds dans toute son horreur,--il
-parcourut d'un oeil intrépide le sombre empire du chaos; et, sans
-hésiter, ouvrant ses vastes ailes, qui auraient pu couvrir une armée
-entière, il se précipita dans l'abîme.
-
-Je le donne en quatre au plus hardi.--Et c'est, selon moi, un des beaux
-efforts de l'imagination, comme un des plus beaux voyages qui aient
-jamais été faits,--après le voyage autour de ma chambre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVIII.
-
-
-Je ne finirais pas, si je voulais décrire la millième partie des
-événemens singuliers qui m'arrivent lorsque je voyage près de ma
-bibliothèque. Les voyages de _Cook_ et les observations de ses
-compagnons de voyage, les docteurs _Banks_ et _Solander_ ne sont rien
-en comparaison de mes aventures dans ce seul district: aussi je crois
-que j'y passerais ma vie dans une espèce de ravissement, sans le buste
-dont j'ai parlé, sur lequel mes yeux et mes pensées finissent toujours
-par se fixer, quelle que soit la situation de mon ame; et, lorsqu'elle
-est trop violemment agitée, ou qu'elle s'abandonne au découragement, je
-n'ai qu'à regarder ce buste pour la remettre dans son assiette
-naturelle: c'est le _diapason_ avec lequel j'accorde l'assemblage
-variable et discord de sensations et de perceptions qui forme mon
-existence.
-
-Comme il est ressemblant!--Voilà bien les traits que la nature avait
-donnés au plus vertueux des hommes. Ah! si le sculpteur avait pu rendre
-visibles son ame excellente, son génie et son caractère!--Mais qu'ai-je
-entrepris? Est-ce donc ici le lieu de faire son éloge? Est-ce aux hommes
-qui m'entourent que je l'adresse? Eh! que leur importe?
-
-Je me contente de me prosterner devant ton image chérie, ô le meilleur
-des pères! Hélas! cette image est tout ce qui me reste de toi et de ma
-patrie: tu as quitté la terre au moment où le crime allait l'envahir; et
-tels sont les maux dont il nous accable, que ta famille elle-même est
-contrainte de regarder aujourd'hui ta perte comme un bienfait. Que de
-maux t'eût fait éprouver une plus longue vie! O mon père, le sort de ta
-nombreuse famille est-il connu de toi dans le séjour du bonheur?
-sais-tu que tes enfans sont exilés de cette patrie que tu as servie
-pendant soixante ans avec tant de zèle et d'intégrité? sais-tu qu'il
-leur est défendu de visiter ta tombe?--Mais la tyrannie n'a pu leur
-enlever la partie la plus précieuse de ton héritage, le souvenir de tes
-vertus et la force de tes exemples: au milieu du torrent criminel qui
-entraînait leur patrie et leur fortune dans le gouffre, ils sont
-demeurés inaltérablement unis sur la ligne que tu leur avais tracée; et,
-lorsqu'ils pourront encore se prosterner sur ta cendre vénérée, elle les
-reconnaîtra toujours.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIX.
-
-
-J'ai promis un dialogue, je tiens parole.--C'était le matin à l'aube du
-jour: les rayons du soleil doraient à la fois le sommet du mont Viso et
-celui des montagnes les plus élevées de l'île qui est à nos antipodes;
-et déjà _elle_ était éveillée, soit que son réveil prématuré fût
-l'effet des visions nocturnes qui la mettent souvent dans une agitation
-aussi fatigante qu'inutile; soit que le carnaval, qui tirait alors vers
-sa fin, fût la cause occulte de son réveil; ce tems de plaisir et de
-folie ayant une influence sur la machine humaine comme les phases de la
-lune et la conjonction de certaines planètes.--Enfin, _elle_ était
-éveillée et très-éveillée, lorsque mon ame se débarrassa elle-même des
-liens du sommeil.
-
-Depuis long-tems celle-ci partageait confusément les sensations de
-l'_autre_, mais elle était encore embarrassée dans les crêpes de la nuit
-et du sommeil; et ces crêpes lui semblaient transformés en gazes, en
-linons, en toile des Indes.--Ma pauvre ame était donc comme empaquetée
-dans tout cet attirail, et le dieu du sommeil, pour la retenir plus
-fortement dans son empire, ajoutait à ses liens des tresses de cheveux
-blonds en désordre, des noeuds de rubans, des colliers de perles:
-c'était une pitié pour qui l'aurait vue se débattre dans ces filets.
-
-L'agitation de la plus noble partie de moi-même se communiquait à
-l'autre, et celle-ci à son tour agissait puissamment sur mon
-ame.--J'étais parvenu tout entier à un état difficile à décrire,
-lorsqu'enfin mon ame, soit par sagacité, soit par hasard, trouva la
-manière de se délivrer des gazes qui la suffoquaient. Je ne sais si
-elle rencontra une ouverture, ou si elle s'avisa tout simplement de les
-relever, ce qui est plus naturel; le fait est qu'elle trouva l'issue du
-labyrinthe. Les tresses de cheveux en désordre étaient toujours là; mais
-ce n'était plus un _obstacle_, c'était plutôt un _moyen_: mon ame le
-saisit, comme un homme qui se noie s'accroche aux herbes du rivage; mais
-le collier de perles se rompit dans l'action, et les perles se défilant
-roulèrent sur le sofa, et de là sur le parquet de Mme de _Hautcastel_;
-car mon ame, par une bizarrerie dont il serait difficile de rendre
-raison, s'imaginait être chez cette dame: un gros bouquet de violettes
-tomba par terre, et mon ame, s'éveillant alors, rentra chez elle,
-amenant à sa suite la raison et la réalité. Comme on l'imagine, elle
-désapprouva fortement tout ce qui s'était passé en son absence; et c'est
-ici que commence le dialogue qui fait le sujet de ce chapitre.
-
-Jamais mon ame n'avait été si mal reçue. Les reproches qu'elle s'avisa
-de faire dans ce moment critique achevèrent de brouiller le ménage: ce
-fut une révolte, une insurrection formelle.
-
-"Quoi donc! dit mon ame, c'est ainsi que, pendant mon absence, au lieu
-de réparer vos forces par un sommeil paisible, et vous rendre par-là
-plus propre à exécuter mes ordres, vous vous avisez _insolemment_ (le
-terme était un peu fort) de vous livrer à des transports que ma volonté
-n'a pas sanctionnés?"
-
-Peu accoutumée à ce ton de hauteur, l'_autre_ lui repartit en colère:
-
-"Il vous sied bien, MADAME (pour éloigner de la discussion toute idée de
-familiarité), il vous sied bien de vous donner des airs de décence et de
-vertu! Eh! n'est-ce pas aux écarts de votre imagination et à vos
-extravagantes idées que je dois tout ce qui vous déplaît en moi?
-Pourquoi n'étiez-vous pas là?--Pourquoi auriez-vous le droit de jouir
-sans moi, dans les fréquens voyages que vous faites toute seule?--Ai-je
-jamais désapprouvé vos séances dans l'empyrée ou dans les
-Champs-Élysées, vos conversations avec les intelligences, vos
-spéculations profondes (un peu de raillerie, comme on voit), vos
-châteaux en Espagne, vos systèmes sublimes? Et je n'aurais pas le droit,
-lorsque vous m'abandonnez ainsi, de jouir des bienfaits que m'accorde la
-nature, et des plaisirs qu'elle me présente?"
-
-Mon ame, surprise de tant de vivacité et d'éloquence, ne savait que
-répondre.--Pour arranger l'affaire, elle entreprit de couvrir du voile
-de la bienveillance les reproches qu'_elle_ venait de se permettre; et,
-afin de ne pas avoir l'air de faire les premiers pas vers la
-réconciliation, elle imagina de prendre aussi le ton de
-cérémonie.--"MADAME," dit-elle à son tour avec une cordialité
-affectée...--(Si le lecteur a trouvé ce mot déplacé lorsqu'il
-s'adressait à mon ame, que dira-t-il maintenant, pour peu qu'il veuille
-se rappeler le sujet de la dispute?--Mon ame ne sentit point l'extrême
-ridicule de cette façon de parler, tant la passion obscurcit
-l'intelligence!)--"MADAME, dit-elle donc, je vous assure que rien ne me
-ferait autant de plaisir que de vous voir jouir de tous les plaisirs
-dont votre nature est susceptible, quand même je ne les partagerais pas,
-si ces plaisirs ne vous étaient pas nuisibles, et s'ils n'altéraient pas
-l'harmonie qui..." Ici mon ame fut interrompue vivement:--"Non, non, je
-ne suis point la dupe de votre bienveillance supposée:--le séjour forcé
-que nous faisons ensemble dans cette chambre où nous voyageons; la
-blessure que j'ai reçue, qui a failli me détruire, et qui saigne
-encore;--tout cela n'est-il pas le fruit de votre orgueil extravagant et
-de vos préjugés barbares? Mon bien-être et mon existence même sont
-comptés pour rien, lorsque vos passions vous entraînent,--et vous
-prétendez vous intéresser à moi, et vos reproches viennent de votre
-amitié?"
-
-Mon ame vit bien qu'elle ne jouait pas le meilleur rôle dans cette
-occasion;--elle commençait d'ailleurs à s'apercevoir que la chaleur de
-la dispute en avait supprimé la cause, et profitant de la circonstance
-pour faire une diversion: "_Faites du café_," dit-elle à _Joannetti_
-qui entrait dans la chambre.--Le bruit des tasses attirant toute
-l'attention de l'_insurgente_, dans l'instant elle oublia tout le reste.
-C'est ainsi qu'en montrant un hochet aux enfans, on leur fait oublier
-les fruits malsains qu'ils demandent en trépignant.
-
-Je m'assoupis insensiblement pendant que l'eau chauffait.--Je jouissais
-de ce plaisir charmant dont j'ai entretenu mes lecteurs, et qu'on
-éprouve lorsqu'on se sent dormir. Le bruit agréable que faisait
-_Joannetti_, en frappant de la cafetière sur le chenet, retentissait sur
-mon cerveau et faisait vibrer toutes mes fibres sensitives, comme
-l'ébranlement d'une corde de harpe fait résonneries octaves.--Enfin, je
-vis comme une ombre devant moi; j'ouvris les yeux, c'était
-_Joannetti_.--Ah! quel parfum! quelle agréable surprise! Du café! de la
-crème! une pyramide de pain grillé!--Bon lecteur, déjeune avec moi.
-
-
-
-
-CHAPITRE XL.
-
-
-Quel riche trésor de jouissances la bonne nature a livré aux hommes dont
-le coeur sait jouir! et quelle variété dans ces jouissances! Qui
-pourra compter leurs nuances innombrables dans les divers individus et
-dans les différens âges de la vie?--Le souvenir confus de celles de mon
-enfance me fait encore tressaillir. Essaierai-je de peindre celle
-qu'éprouve le jeune homme dont le coeur commence à brûler de tous les
-feux du sentiment? Dans cet âge heureux où l'on ignore encore jusqu'au
-nom de l'intérêt, de l'ambition, de la haine, et de toutes les passions
-honteuses qui dégradent et tourmentent l'humanité; durant cet âge,
-hélas! trop court, le soleil brille d'un éclat qu'on ne lui retrouve
-plus dans le reste de la vie. L'air est plus pur;--les fontaines sont
-plus limpides et plus fraîches;--la nature a des aspects, les bocages
-ont des sentiers qu'on ne retrouve plus dans l'âge mûr. Dieux! quels
-parfums envoient ces fleurs! que ces fruits sont délicieux! de quelles
-couleurs se pare l'aurore!--Toutes les femmes sont aimables et fidèles;
-tous les hommes sont bons, généreux et sensibles: partout on rencontre
-la cordialité, la franchise et le désintéressement: il n'existe dans la
-nature que des fleurs, des vertus et des plaisirs.
-
-Le trouble de l'amour, l'espoir du bonheur n'inondent-ils pas notre
-coeur de sensations aussi vives que variées?
-
-Le spectacle de la nature et sa contemplation dans l'ensemble et les
-détails ouvrent devant la raison une immense carrière de jouissances.
-Bientôt l'imagination, planant sur cet océan de plaisirs, en augmente le
-nombre et l'intensité; les sensations diverses s'unissent et se
-combinent pour en former de nouvelles; les rêves de la gloire se mêlent
-aux palpitations de l'amour; la bienfaisance marche à côté de
-l'amour-propre qui lui tend la main; la mélancolie vient de tems en tems
-jeter sur nous son crêpe solennel, et changer nos larmes en
-plaisirs.--Enfin, les perceptions de l'esprit, les sensations du
-coeur, les souvenirs même des sens sont, pour l'homme, des sources
-inépuisables de plaisirs et de bonheur.--Qu'on ne s'étonne donc point
-que le bruit que faisait _Joannetti_, en frappant de la cafetière sur le
-chenet, et l'aspect imprévu d'une tasse de crême, aient fait sur moi une
-impression si vive et si agréable.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLI.
-
-
-Je mis aussitôt mon _habit de voyage_; après l'avoir examiné avec un
-oeil de complaisance; et ce fut alors que je résolus de faire un
-chapitre _ad hoc_, pour le faire connaître au lecteur. La forme et
-l'utilité de ces habits étant assez généralement connues, je traiterai
-plus particulièrement de leur influence sur l'esprit des voyageurs.--Mon
-habit de voyage pour l'hiver est fait de l'étoffe la plus chaude et la
-plus moelleuse qu'il m'ait été possible de trouver: il m'enveloppe
-entièrement de la tête aux pieds; et, lorsque je suis dans mon fauteuil,
-les mains dans mes poches, et la tête enfoncée dans le collet de
-l'habit, je ressemble à la statue de _Visnou_ sans pieds et sans mains,
-qu'on voit dans les pagodes des Indes.
-
-On taxera, si l'on veut, de préjugé l'influence que j'attribue aux
-habits de voyage sur les voyageurs; ce que je puis dire de certain, à
-cet égard, c'est qu'il me paraîtrait aussi ridicule d'avancer d'un seul
-pas mon voyage autour de ma chambre, revêtu de mon uniforme, et l'épée
-au côté, que de sortir et d'aller dans le monde en robe de
-chambre.--Lorsque je me vois ainsi habillé, suivant toutes les rigueurs
-de la pragmatique, non seulement je ne serais pas à même de continuer
-mon voyage, mais je crois que je ne serais pas même en état de lire ce
-que j'en ai écrit jusqu'à présent, et moins encore de le comprendre.
-
-Mais cela vous étonne-t-il? Ne voit-on pas tous les jours des personnes
-qui se croient malades, parce qu'elles ont la barbe longue, ou parce que
-quelqu'un s'avise de leur trouver l'air malade et de le dire? Les
-vêtemens ont tant d'influence sur l'esprit des hommes, qu'il est des
-valétudinaires qui se trouvent beaucoup mieux, lorsqu'ils se voient en
-habit neuf et en perruque poudrée: on en voit qui trompent ainsi le
-public et eux-mêmes par une parure soutenue;--ils meurent un beau matin,
-tout coiffés, et leur mort frappe tout le monde.
-
-On oubliait quelquefois de faire avertir plusieurs jours d'avance le
-comte de..... qu'il devait monter la garde:--un caporal allait
-l'éveiller de grand matin, le jour même où il devait la monter, et lui
-annoncer cette triste nouvelle; mais l'idée de se lever tout de suite,
-de mettre ses guêtres et de sortir ainsi, sans y avoir pensé la veille,
-le troublait tellement, qu'il aimait mieux faire dire qu'il était
-malade, et ne pas sortir de chez lui. Il mettait donc sa robe de chambre
-et renvoyait le perruquier; cela lui donnait un air pâle, malade, qui
-alarmait sa femme et toute la famille.--Il se trouvait réellement
-lui-même _un peu défait_ ce jour-là.
-
-Il le disait à tout le monde, un peu pour soutenir gageure, un peu aussi
-parce qu'il croyait l'être tout de bon.--Insensiblement l'influence de
-la robe de chambre opérait; les bouillons qu'il avait pris, bon gré, mal
-gré, lui causaient des nausées; bientôt les parens et les amis
-envoyaient demander des nouvelles: il n'en fallait pas tant pour le
-mettre décidément au lit.
-
-Le soir, le docteur _Ranson_[6] lui trouvait le pouls _concentré_, et
-ordonnait la saignée pour le lendemain. Si le service avait duré un mois
-de plus, c'en était fait du malade.
-
-Qui pourra douter de l'influence des habits de voyage sur les voyageurs,
-lorsqu'on réfléchira que le pauvre comte de..... pensa plus d'une fois
-faire le voyage de l'autre monde pour avoir mis mal à propos sa robe de
-chambre dans celui-ci?
-
-
-[Footnote 6: Médecin fort connu à Turin lorsque ce chapitre fut écrit.]
-
-
-
-
-CHAPITRE XLII.
-
-
-J'étais assis près de mon feu, après dîner, plié dans mon _habit de
-voyage_, et livré volontairement à toute son influence en attendant
-l'heure du départ, lorsque les vapeurs de la digestion, se portant à mon
-cerveau, obstruèrent tellement les passages par lesquels les idées s'y
-rendent en venant des sens, que toute communication se trouva
-interceptée; et de même que mes sens ne transmettaient plus aucune idée
-à mon cerveau, celui-ci, à son tour, ne pouvait plus envoyer le fluide
-électrique qui les anime, et avec lequel l'ingénieux docteur _Valli_
-ressuscite des grenouilles mortes.
-
-On concevra facilement, après avoir lu ce préambule, pourquoi ma tête
-tomba sur ma poitrine, et comment les muscles du pouce et de l'index de
-ma main droite, n'étant plus irrités par ce fluide, se relâchèrent au
-point qu'un volume des oeuvres du marquis _Caraccioli_, que je tenais
-serré entre ces deux doigts, m'échappa sans que je m'en aperçusse, et
-tomba sur le foyer.
-
-Je venais de recevoir des visites, et ma conversation avec les personnes
-qui étaient sorties avait roulé sur la mort du fameux médecin _Cigna_,
-qui venait de mourir, et qui était universellement regretté: il était
-savant, laborieux, bon physicien et fameux botaniste.--Le mérite de cet
-homme habile occupait ma pensée: et cependant, me disais-je, s'il
-m'était permis d'évoquer les ames de tous ceux qu'il peut avoir fait
-passer dans l'autre monde, qui sait si sa réputation ne souffrirait pas
-quelque échec?
-
-Je m'acheminais insensiblement à une dissertation sur la médecine et
-sur les progrès qu'elle a faits depuis _Hippocrate_.--Je me demandais
-si les personnages fameux de l'antiquité qui sont morts dans leur lit,
-comme _Périclès_, _Platon_, la célèbre _Aspasie_, et _Hippocrate_
-lui-même, étaient morts comme des gens ordinaires, d'une fièvre putride,
-inflammatoire ou vermineuse; si on les avait saignés et bourrés de
-remèdes?
-
-Dire pourquoi je songeai à ces quatre personnages plutôt qu'à d'autres,
-c'est ce qui ne me serait pas possible.--Qui peut rendre raison d'un
-songe?--Tout ce que je puis dire, c'est que ce fut mon ame qui évoqua le
-docteur de Cos, celui de Turin, et le fameux homme d'état qui fit de si
-belles choses et de si grandes fautes.
-
-Mais, pour son élégante amie, j'avoue humblement que ce fut l'_autre_
-qui lui fit signe.--Cependant, quand j'y pense, je serais tenté
-d'éprouver un petit mouvement d'orgueil; car il est clair que, dans ce
-songe, la balance en faveur de la raison était de quatre contre
-un.--C'est beaucoup pour un militaire de mon âge.
-
-Quoi qu'il en soit, pendant que je me livrais à ces réflexions, mes yeux
-achevèrent de se fermer, et je m'endormis profondément; mais, en fermant
-les yeux, l'image des personnages auxquels j'avais pensé demeura peinte
-sur cette toile fine qu'on appelle _mémoire_, et ces images, se mêlant
-dans mon cerveau avec l'idée de l'évocation des morts, je vis bientôt
-arriver à la file _Hippocrate_, _Platon_, _Périclès_, _Aspasie_, et le
-docteur _Cigna_ avec sa perruque.
-
-Je les vis tous s'asseoir sur les sièges encore rangés autour du feu;
-_Périclès_ seul resta debout pour lire les gazettes.
-
-"Si les découvertes dont vous me parlez étaient vraies, disait
-_Hippocrate_ au docteur, et si elles avaient été aussi utiles à la
-médecine que vous le prétendez, j'aurais vu diminuer le nombre des
-hommes qui descendent chaque jour dans le royaume sombre, et dont la
-liste commune, d'après les registres de _Minos_, que j'ai vérifiés
-moi-même, est constamment la même qu'autrefois."
-
-Le docteur _Cigna_ se tourna vers moi: "Vous avez sans doute ouï parler
-de ces découvertes? me dit-il; vous connaissez celle d'_Harvey_ sur la
-circulation du sang; celle de l'immortel _Spallanzani_ sur la digestion,
-dont nous connaissons maintenant tout le mécanisme;"--et il fit un long
-détail de toutes les découvertes qui ont trait à la médecine, et de la
-foule de remèdes qu'on doit à la chimie; il fit enfin un discours
-académique en faveur de la médecine moderne.
-
-"Croirai-je, lui répondis-je alors, que ces grands hommes ignorent tout
-ce que vous venez de leur dire, et que leur ame, dégagée des entraves de
-la matière, trouve quelque chose d'obscur dans toute la nature?--Ah!
-quelle est votre erreur! s'écria le _proto-médecin_[7] du Péloponèse;
-les mystères de la nature sont cachés aux morts comme aux vivans; celui
-qui a créé et qui dirige tout sait lui seul le grand secret auquel les
-hommes s'efforcent en vain d'atteindre: voilà ce que nous apprenons de
-certain sur les bords du Styx; et, croyez-moi, ajouta-t-il en adressant
-la parole au docteur, dépouillez-vous de ce reste d'esprit de corps, que
-vous avez apporté du séjour des mortels; et, puisque les travaux de
-mille générations et toutes les découvertes des hommes n'ont pu alonger
-d'un seul instant leur existence; puisque _Caron_ passe chaque jour dans
-sa barque une égale quantité d'ombres, ne nous fatiguons plus à défendre
-un art qui, chez les morts où nous sommes, ne serait pas même utile aux
-médecins." Ainsi parla le fameux _Hippocrate_, à mon grand étonnement.
-
-Le docteur _Cigna_ sourit; et, comme les esprits ne sauraient se refuser
-à l'évidence, ni taire la vérité, non seulement il fut de l'avis
-d'_Hippocrate_, mais il avoua même, en rougissant à la manière des
-intelligences, qu'il s'en était toujours douté.
-
-_Périclès_, qui s'était approché de la fenêtre, fit un grand soupir,
-dont je devinai la cause. Il lisait un numéro du _Moniteur_, qui
-annonçait la décadence des arts et des sciences; il voyait des savans
-illustres quitter leurs sublimes spéculations pour inventer de nouveaux
-crimes; et il frémissait d'entendre une horde de cannibales se comparer
-aux héros de la généreuse Grèce, en faisant périr sur l'échafaud, sans
-honte et sans remords, des vieillards vénérables, des femmes, des
-enfans, et commettant de sang-froid les crimes les plus atroces et les
-plus inutiles.
-
-_Platon_, qui avait écouté sans rien dire notre conversation, la voyant
-tout-à-coup terminée d'une manière inattendue, prit la parole à son
-tour.--"Je conçois, nous dit-il, comment les découvertes qu'ont faites
-vos grands hommes dans toutes les branches de la physique sont inutiles
-à la médecine, qui ne pourra jamais changer le cours de la nature qu'aux
-dépens de la vie des hommes; mais il n'en sera pas de même sans doute
-des recherches qu'on a faites sur la politique. Les découvertes de
-_Locke_ sur la nature de l'esprit humain, l'invention de l'imprimerie,
-les observations accumulées tirées de l'histoire, tant de livres
-profonds qui ont répandu la science jusque parmi le peuple;--tant de
-merveilles enfin auront sans doute contribué à rendre les hommes
-meilleurs, et cette république heureuse et sage que j'avais imaginée, et
-que le siècle dans lequel je vivais m'avait fait regarder comme un
-songe impraticable, existe sans doute aujourd'hui dans le monde?"--A
-cette demande, l'honnête docteur baissa les yeux, et ne répondit que par
-ses larmes; puis, comme il les essuyait avec son mouchoir, il fit
-involontairement tourner sa perruque, de manière qu'une partie de son
-visage en fut cachée.--"Dieux immortels! dit _Aspasie_ en poussant un
-cri perçant, quelle étrange figure! est-ce donc une découverte de vos
-grands hommes qui vous a fait imaginer de vous coiffer ainsi avec le
-crâne d'un autre?"
-
-_Aspasie_, que les dissertations des philosophes faisaient bâiller,
-s'était emparée d'un journal des modes qui était sur la cheminée, et
-qu'elle feuilletait depuis quelque tems, lorsque la perruque du médecin
-lui fit faire cette exclamation; et, comme le siège étroit et chancelant
-sur lequel elle était assise était fort incommode pour elle, elle avait
-placé sans façon ses deux jambes nues, ornées de bandelettes, sur la
-chaise de paille qui se trouvait entre elle et moi, et s'appuyait du
-coude sur une des larges épaules de _Platon_.
-
-"Ce n'est point un crâne, lui répondit le docteur, en prenant sa
-perruque et la jetant au feu; c'est une perruque, mademoiselle; et je ne
-sais pourquoi je n'ai pas jeté cet ornement ridicule dans les flammes du
-Tartare lorsque j'arrivai parmi vous: mais les ridicules et les
-préjugés sont si fort inhérens a notre misérable nature, qu'ils nous
-suivent encore quelque tems au-delà du tombeau."--Je prenais un plaisir
-singulier à voir le docteur abjurer ainsi tout à la fois sa médecine et
-sa perruque.
-
-"Je vous assure, lui dit _Aspasie_, que la plupart des coiffures qui
-sont représentées dans le cahier que je feuillette mériteraient le même
-sort que la vôtre, tant elles sont extravagantes!"--La belle Athénienne
-s'amusait extrêmement à parcourir ces estampes, et s'étonnait avec
-raison de la variété et de la bizarrerie des ajustemens modernes. Une
-figure entr'autres la frappa: c'était celle d'une jeune dame,
-représentée avec une coiffure des plus élégantes, et qu'_Aspasie_ trouva
-seulement un peu trop haute; mais la pièce de gaze qui couvrait la gorge
-était d'une ampleur si extraordinaire, qu'à peine apercevait-on la
-moitié du visage. _Aspasie_, ne sachant pas que ces formes prodigieuses
-n'étaient que l'ouvrage de l'amidon, ne put s'empêcher de témoigner un
-étonnement qui aurait redoublé en sens inverse, si la gaze eût été
-transparente.
-
-"Mais apprenez-nous, dit-elle, pourquoi les femmes d'aujourd'hui
-semblent plutôt avoir des habillemens pour se cacher que pour se vêtir:
-à peine laissent-elles apercevoir leur visage, auquel seul on peut
-reconnaître leur sexe, tant les formes de leur corps sont défigurées par
-les plis bizarres des étoffes! De toutes les figures qui sont
-représentées dans ces feuilles, aucune ne laisse à découvert la gorge,
-les bras et les jambes: comment vos jeunes guerriers n'ont-ils pas tenté
-de détruire une semblable coutume? Apparemment, ajouta-t-elle, la vertu
-des femmes d'aujourd'hui, qui se montre dans tous leurs habillemens,
-surpasse de beaucoup celle de mes contemporaines?"--En finissant ces
-mots, _Aspasie_ me regardait et semblait me demander une réponse.--Je
-feignis de ne m'en pas apercevoir;--et, pour me donner un air de
-distraction, je poussai sur la braise, avec les pincettes, les restes
-de la perruque du docteur qui avaient échappé à l'incendie.--M'apercevant
-ensuite qu'une des bandelettes qui serraientle brodequin d'_Aspasie_
-était dénouée: "Permettez, lui dis-je, charmante personne;"--et, en
-parlant ainsi, je me baissai vivement, portant les mains vers la chaise,
-où je croyais voir ces deux jambes qui firent jadis extravaguer de grands
-philosophes.
-
-Je suis persuadé que, dans ce moment, je touchais au véritable
-somnambulisme, car le mouvement dont je parle fut très-réel; mais
-_Rosine_, qui reposait en effet sur la chaise, prit ce mouvement pour
-elle; et, sautant légèrement dans mes bras, elle replongea dans les
-enfers les ombres fameuses évoquées par mon habit de voyage.
-
-
-[Footnote 7: Titre fort connu dans la législation du roi de Sardaigne,
-ce qui forme ici une plaisanterie purement locale.]
-
- * * * * *
-
-Charmant pays de l'imagination, toi que l'Être bienfaisant par
-excellence a livré aux hommes pour les consoler de la réalité, il faut
-que je te quitte.--C'est aujourd'hui que certaines personnes, dont je
-dépends, prétendent me rendre ma liberté, comme s'ils me l'avaient
-enlevée! comme s'il était en leur pouvoir de me la ravir un seul
-instant, et de m'empêcher de parcourir à mon gré le vaste espace
-toujours ouvert devant moi!--Ils m'ont défendu de parcourir une ville,
-un point; mais ils m'ont laissé l'univers entier: l'immensité et
-l'éternité sont à mes ordres.
-
-C'est aujourd'hui donc que je suis libre, ou plutôt que je vais rentrer
-dans les fers! Le joug des affaires va de nouveau peser sur moi; je ne
-ferai plus un pas qui ne soit mesuré par la bienséance et le
-devoir.--Heureux encore si quelque déesse capricieuse ne me fait pas
-oublier l'un et l'autre, et si j'échappe à cette nouvelle et dangereuse
-captivité!
-
-Eh! que ne me laissait-on achever mon voyage! Était-ce donc pour me
-punir qu'on m'avait relégué dans ma chambre?--dans cette contrée
-délicieuse, qui renferme tous les biens et toutes les richesses du
-monde? Autant vaudrait exiler une souris dans un grenier.
-
-Cependant jamais je ne me suis aperçu plus clairement que je suis
-_double_.--Pendant que je regrette mes jouissances imaginaires, je me
-sens consolé par force: une puissance secrète m'entraîne;--elle me dit
-que j'ai besoin de l'air et du ciel, et que la solitude ressemble à la
-mort.--Me voilà paré;--ma porte s'ouvre;--j'erre sous les spacieux
-portiques de la rue du Pô;--mille fantômes agréables voltigent devant
-mes yeux.--Oui, voilà bien cet hôtel,--cette porte,--cet escalier;--je
-tressaille d'avance.
-
-C'est ainsi qu'on éprouve un avant-goût acide, lorsqu'on coupe un
-citron pour le manger.
-
-O ma bête, ma pauvre bête, prends garde à toi!
-
-
-FIN DE VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE.
-
-
-TABLE
-
-CHAPITRE Ier XXII
- II XXIII
- III XXIV
- IV XXV
- V XXVI
- VI XXVII
- VII XXVIII
- VIII XXIX
- XI XXX
- X XXXI
- XI XXXII
- XII XXXIII
- XIII XXXIV
- XIV XXXV
- XV XXXVI
- XVI XXXVII
- XVII XXXVIII
- XVIII XXXIX
- XIX XL
- XX XLI
- XXI XLII
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Voyage autour de ma chambre, by Xavier De Maistre
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE ***
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