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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Voyage autour de ma chambre - Oeuvres complètes, tôme 1 - -Author: Xavier De Maistre - -Release Date: July 15, 2012 [EBook #40248] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE *** - - - - -Produced by Anne Dreze, Annemie Arnst & Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org - - - - - -VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE - -par - -M. LE COMTE XAVIER DE MAISTRE, - - -(OEUVRES COMPLÈTES - -NOUVELLE ÉDITION, - -REVUE PAR L'AUTEUR, - -Tome Premier.) - - -PARIS - -DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, ÉDITEURS, - -RUE SAINT-LOUIS, N° 46, ET RUE RICHELIEU, N° 47 bis - -M DCCC XXVIII. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - - -Qu'il est glorieux d'ouvrir une nouvelle carrière, et de paraître -tout-à-coup dans le monde savant, un livre de découvertes à la main, -comme une comète inattendue étincelle dans l'espace! - -Non, je ne tiendrai plus mon livre _in petto_; le voilà, messieurs, -lisez. J'ai entrepris et exécuté un voyage de quarante-deux jours -autour de ma chambre. Les observations intéressantes que j'ai faites, et -le plaisir continuel que j'ai éprouvé le long du chemin, me faisaient -désirer de le rendre public; la certitude d'être utile m'y a décidé. Mon -coeur éprouve une satisfaction inexprimable lorsque je pense au nombre -infini de malheureux auxquels j'offre une ressource assurée contre -l'ennui, et un adoucissement aux maux qu'ils endurent. Le plaisir qu'on -trouve à voyager dans sa chambre est à l'abri de la jalousie inquiète -des hommes; il est indépendant de la fortune. - -Est-il en effet d'être assez malheureux, assez abandonné, pour n'avoir -pas un réduit où il puisse se retirer et se cacher à tout le monde? -Voilà tous les apprêts du voyage. - -Je suis sûr que tout homme sensé adoptera mon système, de quelque -caractère qu'il puisse être, et quel que soit son tempérament; qu'il -soit avare ou prodigue, riche ou pauvre, jeune ou vieux, né sous la zone -torride ou près du pôle, il peut voyager comme moi; enfin, dans -l'immense famille des hommes qui fourmillent sur la surface de la terre, -il n'en est pas un seul;--non, pas un seul (j'entends de ceux qui -habitent des chambres) qui puisse, après avoir lu ce livre, refuser son -approbation à la nouvelle manière de voyager que j'introduis dans le -monde. - - - - -CHAPITRE II. - - -Je pourrais commencer l'éloge de mon voyage par dire qu'il ne m'a rien -coûté; cet article mérite attention. Le voilà d'abord prôné, fêté par -les gens d'une fortune médiocre; il est une autre classe d'hommes auprès -de laquelle il est encore plus sûr d'un heureux succès, par cette même -raison qu'il ne coûte rien.--Auprès de qui donc? Eh quoi! vous le -demandez? C'est auprès des gens riches. D'ailleurs de quelle ressource -cette manière de voyager n'est-elle pas pour les malades? Ils n'auront -point à craindre l'intempérie de l'air et des saisons.--Pour les -poltrons, ils seront à l'abri des voleurs; ils ne rencontreront ni -précipices, ni fondrières. Des milliers de personnes qui avant moi -n'avaient point osé, d'autres qui n'avaient pu, d'autres enfin qui -n'avaient pas songé a voyager, vont s'y résoudre à mon exemple. L'être -le plus indolent hésiterait-il à se mettre en route avec moi pour se -procurer un plaisir qui ne lui coûtera ni peine ni argent?--Courage -donc, partons.--Suivez-moi, vous tous qu'une mortification de l'amour, -une négligence de l'amitié, retiennent dans votre appartement, loin de -la petitesse et de la perfidie des hommes. Que tous les malheureux, les -malades et les ennuyés de l'univers me suivent!--Que tous les paresseux -se lèvent en _masse_!--Et vous qui roulez dans votre esprit des projets -sinistres de réforme ou de retraite pour quelque infidélité; vous qui, -dans un boudoir, renoncez au monde pour la vie; aimables anachorètes -d'une soirée, venez aussi: quittez, croyez-moi, ces noires idées; vous -perdez un instant pour le plaisir sans en gagner un pour la sagesse: -daignez m'accompagner dans mon voyage; nous marcherons à petites -journées, en riant, le long du chemin, des voyageurs qui ont vu Rome et -Paris;--aucun obstacle ne pourra nous arrêter; et, nous livrant gaîment -à notre imagination, nous la suivrons partout où il lui plaira de nous -conduire. - - - - -CHAPITRE III. - - -Il y a tant de personnes curieuses dans le monde!--Je suis persuadé -qu'on voudrait savoir pourquoi mon voyage autour de ma chambre a duré -quarante-deux jours au lieu de quarante-trois, ou de tout autre espace -de tems; mais comment l'apprendrais-je au lecteur, puisque je l'ignore -moi-même? Tout ce que je puis assurer, c'est que, si l'ouvrage est trop -long à son gré, il n'a pas dépendu de moi de le rendre plus court; toute -vanité de voyageur à part, je me serais contenté d'un chapitre. J'étais, -il est vrai, dans ma chambre avec tout le plaisir et l'agrément -possibles; mais, hélas! je n'étais pas le maître d'en sortir à ma -volonté; je crois même que, sans l'entremise de certaines personnes -puissantes qui s'intéressaient à moi, et pour lesquelles ma -reconnaissance n'est pas éteinte, j'aurais eu tout le tems de mettre un -_in-folio_ au jour, tant les protecteurs qui me faisaient voyager dans -ma chambre étaient disposés en ma faveur! - -Et cependant, lecteur raisonnable, voyez combien ces hommes avaient -tort; et saisissez bien, si vous le pouvez, la logique que je vais vous -exposer. - -Est-il rien de plus naturel et de plus juste que de se couper la gorge -avec quelqu'un qui vous marche sur le pied par inadvertance, ou bien qui -laisse échapper quelque terme piquant dans un moment de dépit, dont -votre imprudence est la cause, ou bien enfin qui a le malheur de plaire -à votre maîtresse? - -On va dans un pré, et là, comme Nicole faisait avec le Bourgeois -Gentilhomme, on essaie de tirer quarte lorsqu'il pare tierce; et, pour -que la vengeance soit sûre et complète, on lui présente la poitrine -découverte, et on court risque de se faire tuer par son ennemi pour se -venger de lui.--On voit que rien n'est plus conséquent, et toutefois on -trouve des gens qui désapprouvent cette louable coutume! Mais ce qui est -aussi conséquent que tout le reste, c'est que ces mêmes personnes qui la -désapprouvent et qui veulent qu'on la regarde comme une faute grave, -traiteraient encore plus mal celui qui refuserait de la commettre. Plus -d'un malheureux, pour se conformer à leur avis, a perdu sa réputation et -son emploi; en sorte que, lorsqu'on a le malheur d'avoir ce qu'on -appelle _une affaire_, on ne ferait pas mal de tirer au sort pour savoir -si on doit la finir suivant les lois ou suivant l'usage, et, comme les -lois et l'usage sont contradictoires, les juges pourraient aussi jouer -leur sentence aux dés.--Et probablement aussi c'est à une décision de ce -genre qu'il faut recourir pour expliquer pourquoi et comment mon voyage -a duré quarante-deux jours juste. - - - - -CHAPITRE IV. - - -Ma chambre est située sous le quarante-cinquième degré de latitude, -selon les mesures du père _Beccaria_; sa direction est du levant au -couchant; elle forme un carré long qui a trente-six pas de tour, en -rasant la muraille de bien près. Mon voyage en contiendra cependant -davantage; car je la traverserai souvent en long et en large, ou bien -diagonalement, sans suivre de règle ni de méthode.--Je ferai même des -zigzags, et je parcourrai toutes les lignes possibles en géométrie, si -le besoin l'exige. Je n'aime pas les gens qui sont si fort les maîtres -de leurs pas et de leurs idées, qui disent: "_Aujourd'hui, je ferai -trois visites, j'écrirai quatre lettres, je finirai cet ouvrage que j'ai -commencé_."--Mon ame est tellement ouverte à toutes sortes d'idées, de -goûts et de sentimens; elle reçoit si avidement tout ce qui se -présente!...--Et pourquoi refuserait-elle les jouissances qui sont -éparses sur le chemin difficile de la vie? Elles sont si rares, si -clair-semées, qu'il faudrait être fou pour ne pas s'arrêter, se -détourner même de son chemin, pour cueillir toutes celles qui sont à -notre portée. Il n'en est pas de plus attrayante, selon moi, que de -suivre ses idées à la piste, comme le chasseur poursuit le gibier, sans -affecter de tenir aucune route. Aussi, lorsque je voyage dans ma -chambre, je parcours rarement une ligne droite: je vais de ma table vers -un tableau qui est placé dans un coin; de là je pars obliquement pour -aller à la porte; mais, quoique en partant mon intention soit bien de -m'y rendre, si je rencontre mon fauteuil en chemin, je ne fais pas de -façon, et je m'y arrange tout de suite.--C'est un excellent meuble -qu'un fauteuil; il est surtout de la dernière utilité pour tout homme -méditatif. Dans les longues soirées d'hiver, il est quelquefois doux, et -toujours prudent de s'y étendre mollement, loin du fracas des assemblées -nombreuses.--Un bon feu, des livres, des plumes, que de ressources -contre l'ennui! Et quel plaisir encore d'oublier ses livres et ses -plumes pour tisonner son feu, en se livrant à quelque douce méditation, -ou en arrangeant quelques rimes pour égayer ses amis! Les heures -glissent alors sur vous, et tombent en silence dans l'éternité, sans -vous faire sentir leur triste passage. - - - - -CHAPITRE V. - - -Après mon fauteuil, en marchant vers le nord, on découvre mon lit, qui -est placé au fond de ma chambre, et qui forme la plus agréable -perspective. Il est situé de la manière la plus heureuse: les premiers -rayons du soleil viennent se jouer dans mes rideaux.--Je les vois, dans -les beaux jours d'été, s'avancer le long de la muraille blanche, à -mesure que le soleil s'élève: les ormes qui sont devant ma fenêtre les -divisent de mille manières, et les font balancer sur mon lit, couleur de -rose et blanc, qui répand de tout côté une teinte charmante par leur -réflexion.--J'entends le gazouillement confus des hirondelles qui se -sont emparées du toit de la maison, et des autres oiseaux qui habitent -les ormes: alors mille idées riantes occupent mon esprit; et, dans -l'univers entier, personne n'a un réveil aussi agréable, aussi paisible -que le mien. - -J'avoue que j'aime à jouir de ces doux instans, et que je prolonge -toujours, autant qu'il est possible, le plaisir que je trouve à méditer -dans la douce chaleur de mon lit.--Est-il un théâtre qui prête plus à -l'imagination, qui réveille de plus tendres idées, que le meuble où je -m'oublie quelquefois?--Lecteur modeste, ne vous effrayez point;--mais ne -pourrai-je donc parler du bonheur d'un amant qui serre, pour la première -fois, dans ses bras, une épouse vertueuse? plaisir ineffable, que mon -mauvais destin me condamne à ne jamais goûter! N'est-ce pas dans un lit -qu'une mère, ivre de joie à la naissance d'un fils, oublie ses douleurs? -C'est là que les plaisirs fantastiques, fruits de l'imagination et de -l'espérance, viennent nous agiter.--Enfin, c'est dans ce meuble -délicieux que nous oublions, pendant une moitié de la vie, les chagrins -de l'autre moitié. Mais quelle foule de pensées agréables et tristes se -pressent à la fois dans mon cerveau? Mélange étonnant de situations -terribles et délicieuses! - -Un lit nous voit naître et nous voit mourir; c'est le théâtre variable -où le genre humain joue tour à tour des drames intéressans, des farces -risibles et des tragédies épouvantables.--C'est un berceau garni de -fleurs;--c'est le trône de l'Amour;--c'est un sépulcre. - - - - -CHAPITRE VI. - - -Ce chapitre n'est absolument que pour les métaphysiciens. Il va jeter le -plus grand jour sur la nature de l'homme: c'est le prisme avec lequel on -pourra analyser et décomposer les facultés de l'homme, en séparant la -puissance animale des rayons purs de l'intelligence. - -Il me serait impossible d'expliquer comment et pourquoi je me brûlai les -doigts aux premiers pas que je fis en commençant mon voyage, sans -expliquer, dans le plus grand détail, au lecteur, mon système de _l'ame -et de la bête_.--Cette découverte métaphysique influe d'ailleurs -tellement sur mes idées et sur mes actions, qu'il serait très-difficile -de comprendre ce livre, si je n'en donnais la clef au commencement. - -Je me suis aperçu, par diverses observations, que l'homme est composé -d'une ame et d'une bête.--Ces deux êtres sont absolument distincts, mais -tellement emboîtés l'un dans l'autre, ou l'un sur l'autre, qu'il faut -que l'ame ait une certaine supériorité sur la bête pour être en état -d'en faire la distinction. - -Je tiens d'un vieux professeur (c'est du plus loin qu'il me souvienne) -que Platon appelait la matière l'_autre_. C'est fort bien; mais -j'aimerais mieux donner ce nom par excellence à la bête qui est jointe à -notre ame. C'est réellement cette substance qui est l'_autre_, et qui -nous lutine d'une manière si étrange. On s'aperçoit bien en gros que -l'homme est double; mais c'est, dit-on, parce qu'il est composé d'une -ame et d'un corps; et l'on accuse ce corps de je ne sais combien de -choses, mais bien mal à propos assurément, puisqu'il est aussi incapable -de sentir que de penser. C'est à la bête qu'il faut s'en prendre, à cet -être sensible, parfaitement distinct de l'ame, véritable _individu_, qui -a son existence séparée, ses goûts, ses inclinations, sa volonté, et qui -n'est au-dessus des autres animaux, que parce qu'il est mieux élevé et -pourvu d'organes plus parfaits. - -Messieurs et mesdames, soyez fiers de votre intelligence tant qu'il vous -plaira; mais défiez-vous beaucoup de l'_autre_, surtout quand vous êtes -ensemble! - -J'ai fait je ne sais combien d'expériences sur l'union de ces deux -créatures hétérogènes. Par exemple, j'ai reconnu clairement que l'ame -peut se faire obéir par la bête, et que, par un fâcheux retour, celle-ci -oblige très-souvent l'ame d'agir contre son gré. Dans les règles, l'une -a le pouvoir législatif et l'autre le pouvoir exécutif; mais ces deux -pouvoirs se contrarient souvent.--Le grand art d'un homme de génie est -de savoir bien élever sa bête, afin qu'elle puisse aller seule, tandis -que l'ame, délivrée de cette pénible accointance, peut s'élever jusqu'au -ciel. - -Mais il faut éclaircir ceci par un exemple. - -Lorsque vous lisez un livre, monsieur, et qu'une idée plus agréable -entre tout à coup dans votre imagination, votre ame s'y attache tout de -suite et oublie le livre, tandis que vos yeux suivent machinalement les -mots et les lignes; vous achevez la page sans la comprendre et sans -vous souvenir de ce que vous avez lu.--Cela vient de ce que votre ame, -ayant ordonné à sa compagne de lui faire la lecture, ne l'a point -avertie de la petite absence qu'elle allait faire; en sorte que -l'_autre_ continuait la lecture que votre ame n'écoutait plus. - - - - -CHAPITRE VII. - - -Cela ne vous paraît-il pas clair? voici un autre exemple. - -Un jour de l'été passé, je m'acheminai pour aller à la cour. J'avais -peint toute la matinée, et mon ame, se plaisant à méditer sur la -peinture, laissa le soin à la bête de me transporter au palais du roi. - -Que la peinture est un art sublime! pensait mon ame; heureux celui que -le spectacle de la nature a touché, qui n'est pas obligé de faire des -tableaux pour vivre, qui ne peint pas uniquement par passe-tems, mais -qui, frappé de la majesté d'une belle physionomie, et des jeux -admirables de la lumière qui se fond en mille teintes sur le visage -humain, tâche d'approcher dans ses ouvrages des effets sublimes de la -nature! Heureux encore le peintre que l'amour du paysage entraîne dans -des promenades solitaires, qui sait exprimer sur la toile le sentiment -de tristesse que lui inspire un bois sombre ou une campagne déserte! -Ses productions imitent et reproduisent la nature; il crée des mers -nouvelles et de noires cavernes inconnues au soleil: à son ordre, de -verts bocages sortent du néant, l'azur du ciel se réfléchit dans ses -tableaux; il connaît l'art de troubler les airs et de faire mugir les -tempêtes. D'autres fois il offre à l'oeil du spectateur enchanté les -campagnes délicieuses de l'antique Sicile: on voit des nymphes éperdues -fuyant, à travers les roseaux, la poursuite d'un satyre; des temples -d'une architecture majestueuse élèvent leur front superbe par-dessus la -forêt sacrée qui les entoure: l'imagination se perd dans les routes -silencieuses de ce pays idéal; les lointains bleuâtres se confondent -avec le ciel; et le paysage entier, se répétant dans les eaux d'un -fleuve tranquille, forme un spectacle qu'aucune langue ne peut -décrire.--Pendant que mon ame faisait ces réflexions, l'_autre_ allait -son train, et Dieu sait où elle allait!--Au lieu de se rendre à la cour, -comme elle en avait reçu l'ordre, elle dériva tellement sur la gauche, -qu'au moment où mon ame la rattrapa, elle était à la porte de Mme de -_Hautcastel_, à un demi-mille du palais royal. - -Je laisse à penser au lecteur ce qui serait arrivé, si elle était entrée -toute seule chez une aussi belle dame. - - - - -CHAPITRE VIII. - - -S'il est utile et agréable d'avoir une unie dégagée de la matière, au -point de la faire voyager toute seule lorsqu'on le juge à propos, cette -faculté a aussi ses inconvéniens. C'est à elle, par exemple, que je dois -la brûlure dont j'ai parlé dans les chapitres précédens.--Je donne -ordinairement à ma bête le soin des apprêts de mon déjeuner; c'est elle -qui fait griller mon pain et le coupe en tranches. Elle fait à merveille -le café, et le prend même très-souvent sans que mon ame s'en mêle, à -moins que celle-ci ne s'amuse à la voir travailler; mais cela est rare -et très-difficile à exécuter: car il est aisé, lorsqu'on fait quelque -opération mécanique, de penser à tout autre chose; mais il est -extrêmement difficile de se regarder agir, pour ainsi dire;--ou, pour -m'expliquer, suivant mon système, d'employer son ame à examiner la -marche de sa bête, et de la voir travailler sans y prendre part.--Voilà -le plus étonnant tour de force métaphysique que l'homme puisse -exécuter. - -J'avais couché mes pincettes sur la braise pour faire griller mon pain; -et, quelque tems après, tandis que mon ame voyageait, voilà qu'une -souche enflammée roule sur le foyer:--ma pauvre bête porta la main aux -pincettes, et je me brûlai les doigts. - - - - -CHAPITRE IX. - - -J'espère avoir suffisamment développé mes idées dans les chapitres -précédens, pour donner à penser au lecteur, et pour le mettre à même de -faire des découvertes dans cette brillante carrière: il ne pourra -qu'être satisfait de lui, s'il parvient un jour à savoir faire voyager -son ame toute seule; les plaisirs que cette faculté lui procurera -balanceront de reste les _quiproquo_ qui pourront en résulter. Est-il -une jouissance plus flatteuse que celle d'étendre ainsi son existence, -d'occuper à la fois la terre et les cieux, et de doubler, pour ainsi -dire, son être?--Le désir éternel et jamais satisfait de l'homme -n'est-il pas d'augmenter sa puissance et ses facultés, de vouloir être -où il n'est pas, de rappeler le passé et de vivre dans l'avenir?--Il -veut commander les armées, présider aux académies; il veut être adoré -des belles; et, s'il possède tout cela, il regrette alors les champs et -la tranquillité, et porte envie à la cabane des bergers: ses projets, -ses espérances échouent sans cesse contre les malheurs réels attachés à -la nature humaine; il ne saurait trouver le bonheur. Un quart d'heure de -voyage avec moi lui en montrera le chemin. - -Eh! que ne laisse-t-il à l'_autre_ ces misérables soins, cette ambition -qui le tourmente?--Viens, pauvre malheureux! fais un effort pour rompre -ta prison, et, du haut du ciel où je vais te conduire, du milieu des -orbes célestes et de l'empyrée,--regarde ta bête, lancée dans le monde, -courir toute seule la carrière de la fortune et des honneurs; vois avec -quelle gravité elle marche parmi les hommes: la foule s'écarte avec -respect, et, crois-moi, personne ne s'apercevra qu'elle est toute seule; -c'est le moindre souci de la cohue au milieu de laquelle elle se -promène, de savoir si elle a une ame ou non, si elle pense ou -non.--Mille femmes sentimentales l'aimeront à la fureur sans s'en -apercevoir: elle peut même s'élever, sans le secours de ton ame, à la -plus haute faveur et à la plus grande fortune.--Enfin, je ne -m'étonnerais nullement si, à notre retour de l'empyrée, ton ame, en -rentrant chez elle, se trouvait dans la bête d'un grand seigneur. - - - - -CHAPITRE X. - - -Qu'on n'aille pas croire qu'au lieu de tenir ma parole, en donnant la -description de mon voyage autour de ma chambre, je bats la campagne pour -me tirer d'affaire: on se tromperait fort, car mon voyage continue -réellement; et pendant que mon ame, se repliant sur elle-même, -parcourait, dans le chapitre précédent, les détours tortueux delà -métaphysique,--j'étais dans mon fauteuil sur lequel je m'étais renversé, -de manière que ses deux pieds antérieurs étaient élevés à deux pouces de -terre; et, tout en me balançant à droite et à gauche, et gagnant du -terrain, j'étais insensiblement parvenu tout près de la muraille.--C'est -la manière dont je voyage lorsque je ne suis pas pressé.--Là, ma main -s'était emparée machinalement du portrait de Mme de _Hautcastel_, et -l'_autre_ s'amusait à ôter la poussière qui le couvrait.--Cette -occupation lui donnait un plaisir tranquille, et ce plaisir se faisait -sentir à mon ame, quoiqu'elle fût perdue dans les vastes plaines du -ciel: car il est bon d'observer que, lorsque l'esprit voyage ainsi dans -l'espace, il tient toujours aux sens par je ne sais quel lien secret; en -sorte que, sans se déranger de ses occupations, il peut prendre part aux -jouissances paisibles de l'_autre_; mais si ce plaisir augmente à un -certain point, ou si elle est frappée par quelque spectacle inattendu, -l'ame aussitôt reprend sa place avec la vitesse de l'éclair. - -C'est ce qui m'arriva tandis que je nettoyais le portrait. - -A mesure que le linge enlevait la poussière et faisait paraître des -boucles de cheveux blonds, et la guirlande de roses dont ils sont -couronnés, mon ame, depuis le soleil où elle s'était transportée, -sentit un léger frémissement de plaisir, et partagea sympathiquement la -jouissance de mon coeur. Cette jouissance devint moins confuse et plus -vive, lorsque le linge, d'un seul coup, découvrit le front éclatant de -cette charmante physionomie; mon ame fut sur le point de quitter les -cieux pour jouir du spectacle. Mais se fût-elle trouvée dans les -Champs-Élysées, eût-elle assisté à un concert de chérubins, elle n'y -serait pas demeurée une demi-seconde, lorsque sa compagne, prenant -toujours plus d'intérêt à son ouvrage, s'avisa de saisir une éponge -mouillée qu'on lui présentait, et de la passer tout à coup sur les -sourcils et les yeux,--sur le nez,--sur les joues,--sur cette bouche; ah -Dieu! le coeur me bat:--sur le menton, sur le sein: ce fut l'affaire -d'un moment; toute la figure parut renaître et sortir du néant.--Mon ame -se précipita du ciel comme une étoile tombante; elle trouva l'_autre_ -dans une extase ravissante, et parvint à l'augmenter en la partageant. -Cette situation singulière et imprévue fit disparaître le tems et -l'espace pour moi.--J'existai pour un instant dans le passé, et je -rajeunis contre l'ordre de la nature.--Oui, la voilà cette femme adorée, -c'est elle-même: je la vois qui sourit; elle va parler pour dire qu'elle -m'aime.--Quel regard! viens que je te serre contre mon coeur, ame de -ma vie, ma seconde existence!--viens partager mon ivresse et mon -bonheur!--Ce moment fut court, mais il fut ravissant: la froide raison -reprit bientôt son empire, et, dans l'espace d'un clin-d'oeil, je -vieillis d'une année entière;--mon coeur devint froid, glacé, et je me -trouvai de niveau avec la foule des indifférens qui pèsent sur le -globe. - - - - -CHAPITRE XI. - - -Il ne faut pas anticiper sur les événemens: l'empressement de -communiquer au lecteur mon système de l'ame et de la bête m'a fait -abandonner la description de mon lit plus tôt que je ne devais; lorsque -je l'aurai terminée, je reprendrai mon voyage à l'endroit où je l'ai -interrompu dans le chapitre précédent.--Je vous prie seulement de vous -ressouvenir que nous avons laissé _la moitié de moi-même_ tenant le -portrait de Mme de _Hautcastel_ tout près de la muraille, à quatre pas -de mon bureau. J'avais oublié, en parlant de mon lit, de conseiller à -tout homme qui le pourra, d'avoir un lit couleur de rose et blanc: il -est certain que les couleurs influent sur nous au point de nous égayer -ou de nous attrister suivant leurs nuances.--Le rose et le blanc sont -deux couleurs consacrées au plaisir et à la félicité.--La nature, en les -donnant à la rose, lui a donné la couronne de l'empire de Flore;--et, -lorsque le ciel veut annoncer une belle journée au monde, il colore les -nues de cette teinte charmante au lever du soleil. - -Un jour nous montions avec peine le long d'un sentier rapide: l'aimable -Rosalie était en avant; son agilité lui donnait des ailes: nous ne -pouvions la suivre.--Tout à coup, arrivée au sommet d'un tertre, elle se -tourna vers nous pour reprendre haleine, et sourit à notre -lenteur.--Jamais peut-être les deux couleurs dont je fais l'éloge -n'avaient ainsi triomphé.--Ses joues enflammées, ses lèvres de corail, -ses dents brillantes, son cou d'albâtre, sur un fond de verdure, -frappèrent tous les regards. Il fallut nous arrêter pour la contempler: -je ne dis rien de ses yeux bleus, ni du regard qu'elle jeta sur nous, -parce que je sortirais de mon sujet, et que d'ailleurs je n'y pense -jamais que le moins qu'il m'est possible. Il me suffit d'avoir donné le -plus bel exemple imaginable de la supériorité de ces deux couleurs sur -toutes les autres, et de leur influence sur le bonheur des hommes. - -Je n'irai pas plus avant aujourd'hui. Quel sujet pourrais-je traiter qui -ne fût insipide? Quelle idée n'est pas effacée par cette idée?--Je ne -sais même quand je pourrai me remettre a l'ouvrage.--Si je le continue, -et que le lecteur désire en voir la fin, qu'il s'adresse à l'ange -distributeur des pensées, et qu'il le prie de ne plus mêler l'image de -ce tertre parmi la foule des pensées décousues qu'il me jette a tout -instant. - -Sans cette précaution, c'en est fait de mon voyage. - - - - -CHAPITRE XII. - - -. . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . -. . . . le tertre . . . . -. . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . - - - - - -CHAPITRE XIII. - - -Mes efforts sont vains; il faut remettre partie et séjourner ici malgré -moi: c'est une étape militaire. - - - - -CHAPITRE XIV. - - -J'ai dit que j'aimais singulièrement à méditer dans la douce chaleur de -mon lit, et que sa couleur agréable contribue beaucoup au plaisir que -j'y trouve. - -Pour me procurer ce plaisir, mon domestique a reçu l'ordre d'entrer -dans ma chambre une demi-heure avant celle où j'ai résolu de me lever. -Je l'entends marcher légèrement et _tripoter_ dans ma chambre avec -discrétion; et ce bruit me donne l'agrément de me sentir sommeiller: -plaisir délicat et inconnu de bien des gens. - -On est assez éveillé pour s'apercevoir qu'on ne l'est pas tout à fait, -et pour calculer confusément que l'heure des affaires et des ennuis est -encore dans le sablier du tems. Insensiblement mon homme devient plus -bruyant; il est si difficile de se contraindre! d'ailleurs il sait que -l'heure fatale s'approche.--Il regarde à ma montre, et fait sonner les -breloques pour m'avertir; mais je fais la sourde oreille; et, pour -alonger encore cette heure charmante, il n'est sorte de chicane que je -ne fasse à ce pauvre malheureux. J'ai cent ordres préliminaires à lui -donner pour gagner du tems. Il sait fort bien que ces ordres, que je lui -donne d'assez mauvaise humeur, ne sont que des prétextes pour rester au -lit sans paraître le désirer. Il ne fait pas semblant de s'en -apercevoir, et je lui en suis vraiment reconnaissant. - -Enfin, lorsque j'ai épuisé toutes mes ressources, il s'avance au milieu -de ma chambre, et se plante là, les bras croisés, dans la plus parfaite -immobilité. - -On m'avouera qu'il n'est pas possible de désapprouver ma pensée avec -plus d'esprit et de discrétion: aussi je ne résiste jamais à cette -invitation tacite; j'étends les bras pour lui témoigner que j'ai -compris, et me voilà assis. - -Si le lecteur réfléchit sur la conduite de mon domestique, il pourra se -convaincre que, dans certaines affaires délicates du genre de celle-ci, -la simplicité et le bon sens valent infiniment mieux que l'esprit le -plus adroit. J'ose assurer que le discours le plus étudié sur les -inconvéniens de la paresse ne me déciderait pas à sortir aussi -promptement de mon lit que le reproche muet de M. _Joannetti_. - -C'est un parfait honnête homme que M. _Joannetti_, et en même tems celui -de tous les hommes qui convenait le plus à un voyageur comme moi. Il est -accoutumé aux fréquens voyages de mon ame, et ne rit jamais des -inconséquences de l'_autre_; il la dirige même quelquefois lorsqu'elle -est seule, en sorte qu'on pourrait dire alors qu'elle est conduite par -deux ames. Lorsqu'elle s'habille, par exemple, il m'avertit par un signe -qu'elle est sur le point de mettre ses bas à l'envers, ou son habit -avant sa veste.--Mon ame s'est souvent amusée à voir le pauvre -_Joannetti_ courir après la folle sous les berceaux de la citadelle, -pour l'avertir qu'elle avait oublié son chapeau;--une autre fois son -mouchoir. - -Un jour (l'avouerai-je?), sans ce fidèle domestique, qui la rattrapa au -bas de l'escalier, l'étourdie s'acheminait vers la cour sans épée, -aussi hardiment que le grand-maître des cérémonies portant l'auguste -baguette. - - - - -CHAPITRE XV. - - -"Tiens, _Joannetti_," lui dis-je, "raccroche ce portrait."--Il m'avait -aidé à le nettoyer, et ne se doutait non plus de tout ce qui a produit -le chapitre du portrait que de ce qui se passe dans la lune. C'était lui -qui, de son propre mouvement, m'avait présenté l'éponge mouillée, et -qui, par cette démarche, en apparence indifférente, avait fait parcourir -à mon ame cent millions de lieues en un instant. Au lieu de le remettre -à sa place, il le tenait pour l'essuyer à son tour.--Une difficulté, un -problême à résoudre, lui donnait un air de curiosité que je -remarquai.--"Voyons," lui dis-je, "que trouves-tu à redire dans ce -portrait?"--"Oh! rien, monsieur."--"Mais encore?"--Il le posa debout sur -une des tablettes de mon bureau; puis, s'éloignant de quelques pas: "Je -voudrais," dit-il, "que monsieur m'expliquât pourquoi ce portrait me -regarde toujours, quel que soit l'endroit de la chambre où je me trouve. -Le matin, lorsque je fais le lit, la figure se tourne vers moi, et, si -je vais à la fenêtre, elle me regarde encore et me suit des yeux en -chemin."--"En sorte, _Joannetti_," lui dis-je, "que, si la chambre était -pleine de monde, cette belle dame lorgnerait de tout côté et tout le -monde à la fois?"--"Oh! oui, monsieur."--"Elle sourirait aux allans et aux -venans tout comme à moi?"--_Joannetti_ ne répondit rien.--Je m'étendis -dans mon fauteuil, et, baissant la tête, je me livrai aux méditations -les plus sérieuses.--Quel trait de lumière! Pauvre amant! tandis que tu -te morfonds loin de ta maîtresse, auprès de laquelle tu es peut-être -déjà remplacé; tandis que tu fixes avidement tes yeux sur son portrait -et que tu t'imagines (au moins en peinture) être le seul regardé, la -perfide effigie, aussi infidèle que l'original, porte ses regards sur -tout ce qui l'entoure, et sourit à tout le monde. - -Voilà une ressemblance morale entre certains portraits et leurs modèles, -qu'aucun philosophe, aucun peintre, aucun observateur n'avait encore -aperçue. - -Je marche de découvertes en découvertes. - - - - -CHAPITRE XVI. - - -Joanetti était toujours dans la même attitude, en attendant -l'explication qu'il m'avait demandée. Je sortis la tête des plis de mon -_habit de voyage_, où je l'avais enfoncée pour méditer à mon aise, et -pour me remettre des tristes réflexions que je venais de faire.--"Ne -vois-tu pas, _Joannetti_, lui dis-je, après un moment de silence, et -tournant mon fauteuil de son côté, ne vois-tu pas qu'un tableau étant -une surface plane, les rayons de lumière qui partent de chaque point de -cette surface...?" _Joannetti_, à cette explication, ouvrit tellement -les yeux, qu'il en laissait voir la prunelle tout entière; il avait en -outre la bouche entr'ouverte: ces deux mouvemens dans la figure humaine -annoncent, selon le fameux Le Brun, le dernier période de l'étonnement. -C'était ma bête, sans doute, qui avait entrepris une semblable -dissertation; mon ame savait de reste que _Joannetti_ ignore -complètement ce que c'est qu'une surface plane, et encore plus ce que -sont des rayons de lumière: la prodigieuse dilatation de ses paupières -m'ayant fait rentrer en moi-même, je me remis la tête dans le collet de -mon habit de voyage, et je l'y enfonçai tellement, que je parvins à la -cacher presque tout entière. - -Je résolus de dîner en cet endroit: la matinée était fort avancée, un -pas de plus dans ma chambre aurait porté mon dîner à la nuit. Je me -glissai jusqu'au bord de mon fauteuil, et, mettant les deux pieds sur la -cheminée, j'attendis patiemment le repas.--C'est une attitude délicieuse -que celle-là: il serait, je crois, bien difficile d'en trouver une autre -qui réunît autant d'avantages, et qui fut aussi commode pour les -séjours inévitables dans un long voyage. - -_Rosine_, ma chienne fidèle, ne manque jamais de venir alors tirailler -les basques de mon habit de voyage, pour que je la prenne sur moi; elle -y trouve un lit tout arrangé et fort commode, au sommet de l'angle que -forment les deux parties de mon corps: un V consonne représente à -merveille ma situation. _Rosine_ s'élance sur moi, si je ne la prends -pas assez tôt à son gré. Je la trouve souvent là sans savoir comment -elle y est venue. Mes mains s'arrangent d'elles-mêmes de la manière la -plus favorable à son bien-être, soit qu'il y ait une sympathie entre -cette aimable bête et la mienne, soit que le hasard seul en -décide;--mais je ne crois point au hasard, à ce triste système,--a ce -mot qui ne signifie rien.--Je croirais plutôt au magnétisme;--je -croirais plutôt au martinisme. Non, je n'y croirai jamais. - -Il y a une telle réalité dans les rapports qui existent entre ces deux -animaux, que, lorsque je mets les deux pieds sur la cheminée, par pure -distraction; lorsque l'heure du dîner est encore éloignée, et que je ne -pense nullement à prendre l'_étape_, toutefois _Rosine_, présente à ce -mouvement, trahit le plaisir qu'elle éprouve en remuant légèrement la -queue; la discrétion la retient à sa place, et l'_autre_, qui s'en -aperçoit, lui en sait gré: quoique incapables de raisonner sur la cause -qui le produit, il s'établit ainsi entre elles un dialogue muet, un -rapport de sensation très-agréable, et qui ne saurait absolument être -attribué au hasard. - - - - -CHAPITRE XVII. - - -Qu'on ne me reproche pas d'être prolixe dans les détails; c'est la -manière des voyageurs. Lorsqu'on part pour monter sur le Mont-Blanc; -lorsqu'on va visiter la large ouverture du tombeau d'_Empédocle_, on ne -manque jamais de décrire exactement les moindres circonstances; le -nombre des personnes, celui des mulets, la qualité des provisions, -l'excellent appétit des voyageurs; tout enfin, jusqu'aux faux pas des -montures, est soigneusement enregistré dans le journal pour -l'instruction de l'univers sédentaire. Sur ce principe, j'ai résolu de -parler de ma chère _Rosine_, aimable animal que j'aime d'une véritable -affection, et de lui consacrer un chapitre tout entier. - -Depuis six ans que nous vivons ensemble, il n'y a pas eu le moindre -refroidissement entre nous; ou, s'il s'est élevé entre elle et moi -quelques petites altercations, j'avoue de bonne foi que le plus grand -tort a toujours été de mon côté, et que _Rosine_ a toujours fait les -premiers pas vers la réconciliation. - -Le soir, lorsqu'elle a été grondée, elle se retire tristement et sans -murmurer: le lendemain, à la pointe du jour, elle est auprès de mon lit, -dans une attitude respectueuse; et, au moindre mouvement de son maître, -au moindre signe de réveil, elle annonce sa présence par les battemens -précipités de sa queue sur ma table de nuit. - -Et pourquoi refuserais-je mon affection à cet être caressant qui n'a -jamais cessé de m'aimer depuis l'époque où nous avons commencé de vivre -ensemble? Ma mémoire ne suffirait pas à faire l'énumération des -personnes qui se sont intéressées à moi et qui m'ont oublié. J'ai eu -quelques amis, plusieurs maîtresses, une foule de liaisons, encore plus -de connaissances;--et maintenant je ne suis plus rien pour tout ce -monde, qui a oublié jusqu'à mon nom. - -Que de protestations, que d'offres de services! Je pouvais compter sur -leur fortune, sur une amitié éternelle et sans réserve! - -Ma chère _Rosine_, qui ne m'a point offert de services, me rend le plus -grand service qu'on puisse rendre à l'humanité: elle m'aimait jadis, et -m'aime encore aujourd'hui. Aussi, je ne crains point de le dire, je -l'aime avec une portion du même sentiment que j'accorde à mes amis. - -Qu'on en dise ce qu'on voudra. - - - - -CHAPITRE XVIII. - - -Nous avons laissé _Joannetti_ dans l'attitude de l'étonnement, immobile -devant moi, attendant la fin de la sublime explication que j'avais -commencée. - -Lorsqu'il me vit enfoncer tout-à-coup la tête dans ma robe de chambre, -et finir ainsi mon explication, il ne douta pas un instant que je ne -fusse resté court, faute de bonnes raisons, et de m'avoir, par -conséquent, terrassé par la difficulté qu'il m'avait proposée. - -Malgré la supériorité qu'il en acquérait sur moi, il ne sentit pas le -moindre mouvement d'orgueil, et ne chercha point à profiter de son -avantage.--Après un petit moment de silence, il prit le portrait, le -remit à sa place, et se retira légèrement sur la pointe du pied.--Il -sentait bien que sa présence était une espèce d'humiliation pour moi, et -sa délicatesse lui suggéra de se retirer sans m'en laisser -apercevoir.--Sa conduite, dans cette occasion, m'intéressa vivement, et -le plaça toujours plus avant dans mon coeur. Il aura, sans doute, une -place dans celui du lecteur; et, s'il en est quelqu'un assez insensible -pour la lui refuser après avoir lu le chapitre suivant, le ciel lui a, -sans doute, donné un coeur de marbre. - - - - -CHAPITRE XIX. - - -"Morbleu! lui dis-je un jour, c'est pour la troisième fois que je vous -ordonne de m'acheter une brosse. Quelle tête! quel animal!"--Il ne -répondit pas un mot: il n'avait rien répondu la veille à une pareille -incartade. "_Il est si exact_!" disais-je; je n'y concevais -rien.--"Allez chercher un linge pour nettoyer mes souliers," lui dis-je -en colère. Pendant qu'il allait, je me repentais de l'avoir ainsi -brusqué.--Mon courroux passa tout-à-fait, lorsque je vis le soin avec -lequel il tâchait d'ôter la poussière de mes souliers, sans toucher à -mes bas: j'appuyai ma main sur lui, en signe de réconciliation.--"Quoi! -dis-je alors en moi-même, il y a donc des hommes qui décrottent les -souliers des autres pour de l'argent?" Ce mot d'_argent_ fut un trait de -lumière qui vint m'éclairer. Je me ressouvins tout-à-coup qu'il y avait -long-tems que je n'en avais point donné à mon domestique.--"_Joannetti_, -lui dis-je, en retirant mon pied, avez-vous de l'argent?"--Un -demi-sourire de justification parut sur ses lèvres, à cette -demande.--"Non, monsieur, il y a huit jours que je n'ai pas un sou; j'ai -dépensé tout ce qui m'appartenait pour vos petites emplettes.--Et la -brosse? C'est, sans doute, pour cela...?"--Il sourit encore.--Il aurait -pu dire à son maître: "Non, je ne suis point une tête vide, un _animal_, -comme vous avez eu la cruauté de le dire à votre fidèle serviteur. -Payez-moi 23 liv. 10 sous 4 den. que vous me devez, et je vous achèterai -votre brosse."--Il se laissa maltraiter injustement plutôt que d'exposer -son maître à rougir de sa colère. - -Que le ciel le bénisse! Philosophes! chrétiens! avez-vous lu? - -"Tiens, _Joannetti_," lui dis-je, "tiens, cours acheter la brosse."--"Mais, -monsieur, voulez-vous rester ainsi avec un soulier blanc et l'autre -noir?" - ---"Va, te dis-je, acheter la brosse; laisse, laisse cette poussière sur -mon soulier."--Il sortit; je pris le linge, et je nettoyai -délicieusement mon soulier gauche, sur lequel je laissai tomber une -larme de repentir. - - - - -CHAPITRE XX. - - -Les murs de ma chambre sont garnis d'estampes et de tableaux qui -l'embellissent singulièrement. Je voudrais, de tout mon coeur, les -faire examiner aux lecteurs les uns après les autres, pour l'amuser et -le distraire le long du chemin que nous devons encore parcourir pour -arriver à mon bureau; mais il est aussi impossible d'expliquer -clairement un tableau, que de faire un portrait ressemblant d'après une -description. - -Quelle émotion n'éprouverait-il pas, par exemple, en contemplant la -première estampe qui se présente aux regards!--Il y verrait la -malheureuse _Charlotte_, essuyant lentement, et d'une main tremblante, -les pistolets d'_Albert_.--De noirs pressentimens et toutes les -angoisses de l'amour sans espoir et sans consolation sont empreints sur -sa physionomie; tandis que le froid _Albert,_ entouré de sacs de procès -et de vieux papiers de toute espèce, se tourne froidément pour -souhaiter un bon voyage à son ami. Combien de fois n'ai-je pas été tenté -de briser la glace qui couvre cette estampe, pour arracher cet _Albert_ -de sa table, pour le mettre en pièces, le fouler aux pieds! Mais il -restera toujours trop d'_Alberts_ en ce monde. Quel est l'homme sensible -qui n'a pas le sien, avec lequel il est obligé de vivre, et contre -lequel les épanchemens de l'ame, les douces émotions du coeur et les -élans de l'imagination, vont se briser, comme les flots sur les -rochers?--Heureux celui qui trouve un ami, dont le coeur et l'esprit -lui conviennent; un ami qui s'unisse à lui par une conformité de goûts, -de sentimens et de connaissances; un ami qui ne soit pas tourmenté par -l'ambition ou l'intérêt;--qui préfère l'ombre d'un arbre à la pompe -d'une cour!--Heureux celui qui possède un ami! - - - - -CHAPITRE XXI. - -J'en avais un: la mort me l'a ôté; elle l'a saisi au commencement de sa -carrière, au moment où son amitié était devenue un besoin pressant pour -mon coeur.--Nous nous soutenions mutuellement dans les travaux -pénibles de la guerre; nous n'avions qu'une pipe à nous deux; nous -buvions dans la même coupe; nous couchions sous la même toile; et, dans -les circonstances malheureuses où nous sommes, l'endroit où nous vivions -ensemble était pour nous une nouvelle patrie: je l'ai vu en butte à tous -les périls de la guerre, et d'une guerre désastreuse.--La mort semblait -nous épargner l'un pour l'autre: elle épuisa mille fois ses traits -autour de lui sans l'atteindre; mais c'était pour me rendre sa perte -plus sensible. Le tumulte des armes, l'enthousiasme qui s'empare de -l'âme à l'aspect du danger, auraient peut-être empêché ses cris d'aller -jusqu'à mon coeur.--Sa mort eût été utile à son pays et funeste aux -ennemis:--je l'aurais moins regretté.--Mais le perdre au milieu des -délices d'un quartier d'hiver! le voir expirer dans mes bras au moment -où il paraissait regorger de santé; au moment où notre liaison se -resserrait encore dans le repos et la tranquillité!--Ah! je ne m'en -consolerai jamais! Cependant sa mémoire ne vit plus que dans mon -coeur; elle n'existe plus parmi ceux qui l'environnaient et qui l'ont -remplacé: cette idée me rend plus pénible le sentiment de sa perte. La -nature, indifférente de même au sort des individus, remet sa robe -brillante du printems, et se pare de toute sa beauté autour du cimetière -où il repose. Les arbres se couvrent de feuilles et entrelacent leurs -branches; les oiseaux chantent sous le feuillage; les mouches -bourdonnent parmi les fleurs; tout respire la joie et la vie dans le -séjour de la mort:--et le soir, tandis que la lune brille dans le ciel, -et que je médite près de ce triste lieu, j'entends le grillon poursuivre -gaîment son chant infatigable, caché sous l'herbe qui couvre la tombe -silencieuse de mon ami. La destruction insensible des êtres, et tous les -malheurs de l'humanité, sont comptés pour rien dans le grand tout.--La -mort d'un homme sensible qui expire au milieu de ses amis désolés, et -celle d'un papillon que l'air froid du matin fait périr dans le calice -d'une fleur, sont deux époques semblables dans le cours de la nature. -L'homme n'est rien qu'un fantôme, une ombre, une vapeur, qui se dissipe -dans les airs... - -Mais l'aube matinale commence à blanchir le ciel; les noires idées qui -m'agitaient s'évanouissent avec la nuit, et l'espérance renaît dans mon -coeur.--Non, celui qui inonde ainsi l'orient de lumière ne l'a point -fait briller à mes regards pour me plonger bientôt dans la nuit du -néant. Celui qui étendit cet horizon incommensurable, celui qui éleva -ces masses énormes, dont le soleil dore les sommets glacés, est aussi -celui qui a ordonné à mon coeur de battre, et à mon esprit de penser. - -Non, mon ami n'est point entré dans le néant; quelle que soit la -barrière qui nous sépare, je le reverrai.--Ce n'est point sur un -syllogisme que je fonde mon espérance.--Le vol d'un insecte qui traverse -les airs suffit pour me persuader; et souvent l'aspect de la campagne, -le parfum des airs, et je ne sais quel charme répandu autour de moi, -élèvent tellement mes pensées, qu'une preuve invincible de l'immortalité -entre avec violence dans mon ame et l'occupe tout entière. - - - - -CHAPITRE XXII. - - -Depuis long-tems le chapitre que je viens d'écrire se présentait à ma -plume, et je l'avais toujours rejeté. Je m'étais promis de ne laisser -voir dans ce livre que la face riante de mon ame; mais ce projet m'a -échappé comme tant d'autres: j'espère que le lecteur sensible me -pardonnera de lui avoir demandé quelques larmes; et si quelqu'un trouve -qu'_à la vérité_[1] j'aurais pu retrancher ce triste chapitre, il peut -le déchirer dans son exemplaire, ou même jeter le livre au feu. - -Il me suffit que tu le trouves selon ton coeur, ma chère _Jenny_, toi, -la meilleure et la plus aimée des femmes;--toi, la meilleure et la plus -aimée des soeurs; c'est à toi que je dédie mon ouvrage: s'il a ton -approbation, il aura celle de tous les coeurs sensibles et délicats; -et si tu pardonnes aux folies qui m'échappent quelquefois malgré moi, je -brave tous les censeurs de l'univers. - - -[Footnote 1: Voyez le roman de _Werther_, lettre XXVIII, 12 août.] - - - - -CHAPITRE XXIII. - - -Je ne dirai qu'un mot de l'estampe suivante. - -C'est la famille du malheureux _Ugolin_ expirant de faim: autour de lui, -un de ses fils est étendu sans mouvement à ses pieds; les autres lui -tendent leurs bras affaiblis, et lui demandent du pain, tandis que le -malheureux père, appuyé contre une colonne de la prison, l'oeil fixe -et hagard, le visage immobile,--dans l'horrible tranquillité que donne -le dernier période du désespoir, meurt à la fois de sa propre mort et de -celle de tous ses enfans, et souffre tout ce que la nature humaine peut -souffrir. - -Brave chevalier d'_Assas_, te voilà expirant sous cent baïonnettes, par -un effort de courage, par un héroïsme qu'on ne connaît plus de nos -jours! - -Et toi qui pleures sous ces palmiers, malheureuse négresse! toi qu'un -barbare, qui sans doute n'était pas Anglais, a trahie et délaissée;--que -dis-je? toi qu'il a eu la cruauté de vendre comme une vile esclave, -malgré ton amour et tes services, malgré le fruit de la tendresse que tu -portais dans ton sein,--je ne passerai point devant ton image sans te -rendre l'hommage qui est dû à ta sensibilité et à tes malheurs! - -Arrêtons-nous un instant devant cet autre tableau: c'est une jeune -bergère qui garde toute seule son troupeau sur le sommet des Alpes: elle -est assise sur un vieux tronc de sapin renversé et blanchi par les -hivers: ses pieds sont recouverts par les larges feuilles d'une touffe -de _cacalia_, dont la fleur lilas s'élève au-dessus de sa tête. La -lavande, le thym, l'anémone, la centaurée, des fleurs de toute espèce, -qu'on cultive avec peine dans nos serres et nos jardins, et qui -naissent sur les Alpes dans toute leur beauté primitive, forment le -tapis brillant sur lequel errent ses brebis.--Aimable bergère, dis-moi -où se trouve l'heureux coin de la terre que tu habites? de quelle -bergerie éloignée es-tu partie ce matin au lever de l'aurore?--Ne -pourrais-je y aller vivre avec toi?--Mais, hélas! la douce tranquillité -dont tu jouis ne tardera pas à s'évanouir: le démon de la guerre, non -content de désoler les cités, va bientôt porter le trouble et -l'épouvante jusque dans ta retraite solitaire. Déjà les soldats -s'avancent; je les vois gravir de montagnes en montagnes, et s'approcher -des nues.--Le bruit du canon se fait entendre dans le séjour élevé du -tonnerre.--Fuis, bergère, presse ton troupeau, cache-toi dans les -antres les plus reculés et les plus sauvages: il n'est plus de repos sur -cette triste terre! - - - - -CHAPITRE XXIV. - - -Je ne sais comment cela m'arrive; depuis quelque tems mes chapitres -finissent toujours sur un ton sinistre. En vain je fixe, en les -commençant, mes regards sur quelque objet agréable,--en vain je -m'embarque par le calme, j'essuie bientôt une bourrasque qui me fait -dériver.--Pour mettre fin à cette agitation, qui ne me laisse pas le -maître de mes idées, et pour apaiser les battemens de mon coeur, que -tant d'images attendrissantes ont trop agité, je ne vois d'autre remède -qu'une dissertation.--Oui, je veux mettre ce morceau de glace sur mon -coeur. - -Et cette dissertation sera sur la peinture; car, de disserter sur tout -autre objet, il n'y a point moyen. Je ne puis descendre tout-à-fait du -point où j'étais monté tout à l'heure: d'ailleurs, c'est le _dada_ de -mon oncle _Tobie_. - -Je voudrais dire, en passant, quelques mots sur la question de la -prééminence entre l'art charmant de la peinture et celui de la musique: -oui, je veux mettre quelque chose dans la balance, ne fût-ce qu'un grain -de sable, un atome. - -On dit en faveur du peintre qu'il laisse quelque chose après lui; ses -tableaux lui survivent et éternisent sa mémoire. - -On répond que les compositeurs en musique laissent aussi des opéras et -des concerts;--mais la musique est sujette à la mode, et la peinture ne -l'est pas.--Les morceaux de musique qui attendrissaient nos aïeux sont -ridicules pour les amateurs de nos jours, et on les place dans les -opéras bouffons pour faire rire les neveux de ceux qu'ils faisaient -pleurer autrefois. - -Les tableaux de _Raphaël_ enchanteront notre postérité comme ils ont -ravi nos ancêtres. - -Voilà mon grain de sable. - - - - -CHAPITRE XXV. - - -"Mais que m'importe à moi, me dit un jour Mme de _Hautcastel_, que la -musique de _Cherubini_ ou de _Cimarosa_ diffère de celle de leurs -prédécesseurs?--Que m'importe que l'ancienne musique me fasse rire, -pourvu que la nouvelle m'attendrisse délicieusement?--Est-il donc -nécessaire à mon bonheur que mes plaisirs ressemblent à ceux de ma -trisaïeule? Que me parlez-vous de peinture, d'un art qui n'est goûté que -par une classe très-peu nombreuse de personnes, tandis que la musique -enchante tout ce qui respire?" - -Je ne sais pas trop dans ce moment ce qu'on pourrait répondre à cette -observation, à laquelle je ne m'attendais pas en commençant ce chapitre. - -Si je l'avais prévue, peut-être je n'aurais pas entrepris cette -dissertation. Et qu'on ne prenne point ceci pour un tour de -musicien.--Je ne le suis point, sur mon honneur;--non, je ne suis pas -musicien: j'en atteste le ciel et tous ceux qui m'ont entendu jouer du -violon. - -Mais, en supposant le mérite de l'art égal de part et d'autre, il ne -faudrait pas se presser de conclure du mérite de l'art au mérite de -l'artiste.--On voit des enfans toucher du clavecin en grands maîtres; on -n'a jamais vu un bon peintre de douze ans. La peinture, outre le goût et -le sentiment, exige une tête pensante, dont les musiciens peuvent se -passer. On voit tous les jours des hommes sans tête et sans coeur -tirer d'un violon, d'une harpe, des sons ravissans. - -On peut élever la bête humaine à toucher du clavecin, et, lorsqu'elle -est élevée par un bon maître, l'ame peut voyager tout à son aise, tandis -que les doigts vont machinalement tirer des sons dont elle ne se mêle -nullement.--On ne saurait, au contraire, peindre la chose du monde la -plus simple, sans que l'ame y emploie toutes ses facultés. - -Si cependant quelqu'un s'avisait de distinguer entre la musique de -composition et celle d'exécution, j'avoue qu'il m'embarrasserait un peu. -Hélas! si tous les faiseurs de dissertations étaient de bonne foi, c'est -ainsi qu'elles finiraient toutes.--En commençant l'examen d'une -question, on prend ordinairement le ton dogmatique, parce qu'on est -décidé en secret, comme je l'étais réellement pour la peinture, malgré -mon hypocrite impartialité; mais la discussion réveille l'objection,--et -tout finit par le doute. - - - - -CHAPITRE XXVI. - - -Maintenant que je suis plus tranquille, je vais tâcher de parler sans -émotion des deux portraits qui suivent le tableau de la _Bergère des -Alpes_. - -_Raphaël_! ton portrait ne pouvait être peint que par toi-même. Quel -autre eût osé l'entreprendre?--Ta figure ouverte, sensible, -spirituelle, annonce ton caractère et ton génie. - -Pour complaire à ton ombre, j'ai placé auprès de toi le portrait de ta -maîtresse, à qui tous les hommes de tous les siècles demanderont -éternellement compte des ouvrages sublimes dont ta mort prématurée a -privé les arts. - -Lorsque j'examine le portrait de _Raphaël_, je me sens pénétré d'un -respect presque religieux pour ce grand homme qui, à la fleur de son -âge, avait surpassé toute l'antiquité, et dont les tableaux font -l'admiration et le désespoir des artistes modernes.--Mon ame, en -l'admirant, éprouve un mouvement d'indignation contre cette Italienne, -qui préféra son amour à son amant, et qui éteignit dans son sein ce -flambeau céleste, ce génie divin. - -Malheureuse! ne savais-tu donc pas que _Raphaël_ avait annoncé un -tableau supérieur à celui de la _Transfiguration?_--Ignorais-tu que tu -serrais dans tes bras le favori de la nature, le père de l'enthousiasme, -un génie sublime, un dieu? - -Tandis que mon ame fait ces observations, sa _compagne_, en fixant un -oeil attentif sur la figure ravissante de cette funeste beauté, se -sent toute prête à lui pardonner la mort de _Raphaël_. - -En vain mon ame lui reproche son extravagante faiblesse, elle n'est -point écoutée.--Il s'établit entre ces deux dames, dans ces sortes -d'occasions, un dialogue singulier qui finit trop souvent a l'avantage -du _mauvais principe_, et dont je réserve un échantillon pour un autre -chapitre. - - - - -CHAPITRE XXVII. - - -Les estampes et les tableaux dont je viens de parler pâlissent et -disparaissent au premier coup d'oeil qu'on jette sur le tableau -suivant: les ouvrages immortels de _Raphaël_, de _Corrège_ et de toute -l'École d'Italie, ne soutiendraient pas le parallèle. Aussi je le garde -toujours pour le dernier morceau, pour la pièce de réserve, lorsque je -procure à quelques curieux le plaisir de voyager avec moi; et je puis -assurer que, depuis que je fais voir ce tableau sublime aux connaisseurs -et aux ignorans, aux gens du monde, aux artisans, aux femmes et aux -enfans, aux animaux mêmes, j'ai toujours vu les spectateurs quelconques -donner, chacun à sa manière, des signes de plaisir et d'étonnement: tant -la nature y est admirablement rendue! - -Eh! quel tableau pourrait-on vous présenter, messieurs; quel spectacle -pourrait-on mettre sous vos yeux, mesdames, plus sûr de votre suffrage, -que la fidèle représentation de vous-mêmes? Le tableau dont je parle -est un miroir, et personne jusqu'à présent ne s'est encore avisé de le -critiquer; il est, pour tous ceux qui le regardent, un tableau parfait -auquel il n'y a rien à redire. - -On conviendra sans doute qu'il doit être compté pour une des merveilles -de la contrée où je me promène. - -Je passerai sous silence le plaisir qu'éprouve le physicien méditant sur -les étranges phénomènes de la lumière qui représente tous les objets de -la nature sur cette surface polie. Le miroir présente au voyageur -sédentaire mille réflexions intéressantes, mille observations qui le -rendent un objet utile et précieux. - -Vous que l'Amour a tenus ou tient encore sous son empire, apprenez que -c'est devant un miroir qu'il aiguise ses traits et médite ses cruautés; -c'est là qu'il répète ses manoeuvres, qu'il étudie ses mouvemens, -qu'il se prépare d'avance à la guerre qu'il veut déclarer; c'est là -qu'il s'exerce aux doux regards, aux petites mines, aux bouderies -savantes, comme un acteur s'exerce en face de lui-même avant de se -présenter en public. Toujours impartial et vrai, un miroir renvoie aux -yeux du spectateur les roses de la jeunesse et les rides de l'âge, sans -calomnier et sans flatter personne.--Seul, entre tous les conseillers -des grands, il leur dit constamment la vérité. - -Cet avantage m'avait fait désirer l'invention d'un miroir moral, où -tous les hommes pourraient se voir avec leurs vices et leurs vertus. Je -songeais même à proposer un prix à quelque académie pour cette -découverte, lorsque de mûres réflexions m'en ont prouvé l'inutilité. - -Hélas! il est si rare que la laideur se reconnaisse et casse le miroir! -En vain les glaces se multiplient autour de nous, et réfléchissent avec -une exactitude géométrique la lumière et la vérité; au moment où les -rayons vont pénétrer dans notre oeil, et nous peindre tels que nous -sommes, l'amour-propre glisse son prisme trompeur entre nous et notre -image, et nous présente une divinité. - -Et de tous les prismes qui ont existé, depuis le premier qui sortit des -mains de l'immortel _Newton_, aucun n'a possédé une force de réfraction -aussi puissante, et ne produit des couleurs aussi agréables et aussi -vives que le prisme de l'amour-propre. - -Or, puisque les miroirs communs annoncent en vain la vérité, et que -chacun est content de sa figure; puisqu'ils ne peuvent faire connaître -aux hommes leurs imperfections physiques, à quoi servirait mon miroir -moral? Peu de monde y jetterait les yeux, et personne ne s'y -reconnaîtrait,--excepté les philosophes.--J'en doute même un peu. - -En prenant le miroir pour ce qu'il est, j'espère que personne ne me -blâmera de l'avoir placé au-dessus de tous les tableaux de l'École -d'Italie. Les dames, dont le goût ne saurait être faux, et dont la -décision doit tout régler, jettent ordinairement leur premier coup -d'oeil sur ce tableau lorsqu'elles entrent dans un appartement. - -J'ai vu mille fois des dames, et même des damoiseaux, oublier au bal -leurs amans ou leurs maîtresses, la danse et tous les plaisirs de la -fête, pour contempler, avec une complaisance marquée, ce tableau -enchanteur,--et l'honorer même de tems à autre d'un coup d'oeil, au -milieu de la contredanse la plus animée. - -Oui pourrait donc lui disputer le rang que je lui accorde parmi les -chefs-d'oeuvre de l'art d'Apelles? - - - - -CHAPITRE XXVIII. - - -J'étais enfin arrivé tout près de mon bureau; déjà même, en alongeant le -bras, j'aurais pu en toucher l'angle le plus voisin de moi, lorsque je -me vis au moment de voir détruire le fruit de tous mes travaux, et de -perdre la vie.--Je devrais passer sous silence l'accident qui m'arriva, -pour ne pas décourager les voyageurs; mais il est si difficile de verser -dans la chaise de poste dont je me sers, qu'on sera forcé de convenir -qu'il faut être malheureux au dernier point,--aussi malheureux que je le -suis, pour courir un semblable danger. Je me trouvai étendu par terre, -complètement versé et renversé, et cela si vite, si inopinément, que -j'aurais été tenté de révoquer en doute mon malheur, si un tintement -dans la tête et une violente douleur à l'épaule gauche ne m'en avaient -trop évidemment prouvé l'authenticité. - -Ce fut encore un mauvais tour de _ma moitié_.--Effrayée par la voix d'un -pauvre qui demanda tout-à-coup l'aumône à ma porte, et par les -aboiemens de _Rosine_, elle fit tourner brusquement mon fauteuil, avant -que mon ame eût le tems de l'avertir qu'il manquait une brique derrière; -l'impulsion fut si violente, que ma chaise de poste se trouva absolument -hors de son centre de gravité, et se renversa sur moi. - -Voici, je l'avoue, une des occasions où j'ai eu le plus à me plaindre de -mon ame; car, au lieu d'être fâchée de l'absence qu'elle venait de -faire, et de tancer sa compagne sur sa précipitation, elle s'oublia au -point de partager le ressentiment le plus _animal_, et de maltraiter de -paroles ce pauvre innocent.--"_Fainéant! allez travailler_," lui -dit-elle (apostrophe exécrable, inventée par l'avare et cruelle -richesse)! "_Monsieur_, dit-il alors pour m'attendrir, _je suis de -Chambéry_...--Tant pis pour vous.--_Je suis Jacques; c'est moi que vous -avez vu à la campagne; c'est moi qui menais les moutons aux -champs_.--Que venez-vous faire ici?"--Mon ame commençait à se repentir -de la brutalité de mes premières paroles.--Je crois même qu'elle s'en -était repentie un instant avant de les laisser échapper. C'est ainsi -que, lorsqu'on rencontre inopinément dans sa course un fossé ou un -bourbier, on le voit, mais on n'a plus le tems de l'éviter. - -_Rosine_ acheva de me ramener au bon sens et au repentir: elle avait -reconnu _Jacques_, qui avait souvent partagé son pain avec elle, et lui -témoignait, par ses caresses, son souvenir et sa reconnaissance. - -Pendant ce tems, _Joannetti_, ayant rassemblé les restes de mon dîner, -qui étaient destinés pour le sien, les donna sans hésiter à _Jacques_. - -Pauvre _Joannetti_! - -C'est ainsi que, dans mon voyage, je vais prenant des leçons de -philosophie et d'humanité de mon domestique et de mon chien. - - - - -CHAPITRE XXIX. - - -Avant d'aller plus loin, je veux détruire un doute qui pourrait s'être -introduit dans l'esprit de mes lecteurs. - -Je ne voudrais pas, pour tout au monde, qu'on me soupçonnât d'avoir -entrepris ce voyage uniquement pour ne savoir que faire, et forcé, en -quelque manière, par les circonstances: j'assure ici, et jure par tout -ce qui m'est cher, que j'avais le dessein de l'entreprendre long-tems -avant l'événement qui m'a fait perdre ma liberté pendant quarante-deux -jours. Cette retraite forcée ne fut qu'une occasion de me mettre en -route plus tôt. - -Je sais que la protestation gratuite que je fais ici paraîtra suspecte à -certaines personnes;--mais je sais aussi que les gens soupçonneux ne -liront pas ce livre:--ils ont assez d'occupation chez eux et chez leurs -amis; ils ont bien d'autres affaires:--et les bonnes gens me croiront. - -Je conviens cependant que j'aurais préféré m'occuper de ce voyage dans -un autre tems, et que j'aurais choisi, pour l'exécuter, le carême plutôt -que le carnaval: toutefois, des réflexions philosophiques, qui me sont -venues du ciel, m'ont beaucoup aidé à supporter la privation des -plaisirs que Turin présente en foule dans ces momens de bruit et -d'agitation.--Il est très-sûr, me disais-je, que les murs de ma chambre -ne sont pas aussi magnifiquement décorés que ceux d'une salle de bal: le -silence de ma _cabine_ ne vaut pas l'agréable bruit de la musique et de -la danse; mais, parmi les brillans personnages qu'on rencontre dans ces -fêtes, il en est certainement de plus ennuyés que moi. - -Et pourquoi m'attacherais-je à considérer ceux qui sont dans une -situation plus agréable, tandis que le monde fourmille de gens plus -malheureux que je ne le suis dans la mienne?--Au lieu de me transporter -par l'imagination dans ce superbe _casin_, où tant de beautés sont -éclipsées par la jeune _Eugénie_; pour me trouver heureux, je n'ai qu'à -m'arrêter un instant le long des rues qui y conduisent.--Un tas -d'infortunés, couchés à demi nus sous les portiques de ces appartemens -somptueux, semblent près d'expirer de froid et de misère.--Quel -spectacle! Je voudrais que cette page de mon livre fût connue de tout -l'univers; je voudrais qu'on sût que, dans cette ville, où tout respire -l'opulence, pendant les nuits les plus froides de l'hiver, une foule de -malheureux dorment à découvert, la tête appuyée sur une borne ou sur le -seuil d'un palais. - -Ici, c'est un groupe d'enfans serrés les uns contre les autres, pour ne -pas mourir de froid.--Là, c'est une femme tremblante et sans voix pour -se plaindre.--Les passans vont et viennent, sans être émus d'un -spectacle auquel ils sont accoutumés.--Le bruit des carrosses, la voix -de l'intempérance, les sons ravissans de la musique, se mêlent -quelquefois aux cris de ces malheureux, et forment une horrible -dissonance. - - - - -CHAPITRE XXX. - - -Celui qui se presserait de juger une ville, d'après le chapitre -précédent, se tromperait fort. J'ai parlé des pauvres qu'on y trouve, de -leurs cris pitoyables, et de l'indifférence de certaines personnes à -leur égard; mais je n'ai rien dit de la foule d'hommes charitables qui -dorment pendant que les autres s'amusent, qui se lèvent à la pointe du -jour, et vont secourir l'infortune sans témoins et sans -ostentation.--Non, je ne passerai point cela sous silence:--je veux -l'écrire sur le revers de la page _que tout l'univers doit lire_. - -Après avoir ainsi partagé leur fortune avec leurs frères; après avoir -versé le baume dans ces coeurs froissés par la douleur, ils vont dans -les églises, tandis que le vice fatigué dort sur l'édredon, offrir à -Dieu leurs prières, et le remercier de ses bienfaits: la lumière de la -lampe solitaire combat encore dans le temple celle du jour naissant, et -déjà ils sont prosternés aux pieds des autels,--et l'Éternel, irrité de -la dureté et de l'avarice des hommes, retient sa foudre prête à -frapper! - - - - -CHAPITRE XXXI. - - -J'ai voulu dire quelque chose de ces malheureux dans mon voyage, parce -que l'idée de leur misère est souvent venue me distraire en chemin. -Quelquefois, frappé de la différence de leur situation et de la mienne, -j'arrêtais tout-à-coup ma berline, et ma chambre me paraissait -prodigieusement embellie. Quel luxe inutile! Six chaises! deux tables! -un bureau! un miroir! quelle ostentation! Mon lit surtout, mon lit -couleur de rose et blanc, et mes deux matelas, me semblaient défier la -magnificence et la mollesse des monarques de l'Asie.--Ces réflexions me -rendaient indifférens les plaisirs qu'on m'avait défendus: et, de -réflexions en réflexions, mon accès de philosophie devenait tel, que -j'aurais vu un bal dans la chambre voisine, que j'aurais entendu le son -des violons et des clarinettes, sans remuer de ma place;--j'aurais -entendu de mes deux oreilles la voix mélodieuse de _Marchesini_, cette -voix qui m'a si souvent mis hors de moi-même,--oui, je l'aurais -entendue sans m'ébranler:--bien plus, j'aurais regardé, sans la moindre -émotion, la plus belle femme de Turin; _Eugénie_ elle-même, parée de la -tête aux pieds par les mains de Mlle _Rapous_[2].--Cela n'est cependant -pas bien sûr. - - -[Footnote 2: Fameuse marchande de modes à l'époque du _Voyage autour de -ma Chambre_, il y a environ trente-trois ans.] - - - - -CHAPITRE XXXII. - - -Mais, permettez-moi de vous le demander, messieurs; vous amusez-vous -autant qu'autrefois au bal et à la comédie?--Pour moi, je vous l'avoue, -depuis quelque tems toutes les assemblées nombreuses m'inspirent une -certaine terreur.--J'y suis assailli par un songe sinistre.--En vain je -fais mes efforts pour le chasser, il revient toujours comme celui -d'_Athalie_.--C'est peut-être parce que l'ame, inondée aujourd'hui -d'idées noires et de tableaux déchirans, trouve partout des sujets de -tristesse,--comme un estomac vicié convertit en poisons les alimens les -plus sains.--Quoi qu'il en soit, voici mon songe:--Lorsque je suis dans -une de ces fêtes, au milieu de cette foule d'hommes aimables et -caressans, qui dansent, qui chantent,--qui pleurent aux tragédies, qui -n'expriment que la joie, la franchise et la cordialité, je me dis:--Si, -dans cette assemblée polie, il entrait tout-à-coup un ours blanc, un -philosophe, un tigre, ou quelque autre animal de cette espèce, et que, -montant à l'orchestre, il s'écriât d'une voix forcenée:--"Malheureux -humains! écoutez la vérité qui vous parle par ma bouche: vous êtes -opprimés, tyrannisés; vous êtes malheureux; vous vous ennuyez.--Sortez -de cette léthargie!" - -"Vous, musiciens, commencez par briser ces instrumens sur vos têtes; que -chacun s'arme d'un poignard: ne pensez plus désormais aux délassemens ni -aux fêtes; montez aux loges, égorgez tout le monde; que les femmes -trempent aussi leurs mains timides dans le sang!" - -"Sortez, vous êtes _libres_, arrachez votre roi de son trône et votre -Dieu de son sanctuaire!" - ---Eh bien! ce que le tigre a dit, combien de ces hommes _charmans_ -l'exécuteront?--Combien peut-être y pensaient avant qu'il entrât? Qui le -sait?--Est-ce qu'on ne dansait pas à Paris il y a cinq ans[3]? - -"_Joannetti_, fermez les portes et les fenêtres.--Je ne veux plus voir -la lumière; qu'aucun homme n'entre dans ma chambre;--mettez mon sabre à -la portée de ma main,--sortez vous-même, et ne reparaissez plus devant -moi!" - - -[Footnote 3: On voit que ce chapitre fut écrit en 1794; il est aisé de -s'apercevoir, en lisant cet ouvrage, qu'il fut laissé et repris.] - - - - -CHAPITRE XXXIII. - - -"Non, non, reste, _Joannetti_; reste, pauvre garçon: et toi aussi, ma -_Rosine_, toi qui devines mes peines et qui les adoucis par tes -caresses; viens, ma _Rosine_; viens.--V consonne et séjour." - - - - -CHAPITRE XXXIV. - - -La chute de ma chaise de poste a rendu le service au lecteur de -raccourcir mon voyage d'une bonne douzaine de chapitres, parce qu'en me -relevant je me trouvai vis-à-vis et tout près de mon bureau, et que je -ne fus plus à tems de faire des réflexions sur le nombre d'estampes et -de tableaux que j'avais encore à parcourir, et qui auraient pu alonger -mes excursions sur la peinture. - -En laissant donc sur la droite les portraits de _Raphaël_ et de sa -maîtresse, le chevalier d'_Assas_ et la bergère des Alpes, et longeant -sur la gauche du côté de la fenêtre, on découvre mon bureau: c'est le -premier objet et le plus apparent qui se présente aux regards du -voyageur, en suivant la route que je viens d'indiquer. - -Il est surmonté de quelques tablettes servant de bibliothèque;--le tout -est couronné par un buste qui termine la pyramide, et c'est l'objet qui -contribue le plus à l'embellissement du pays. En tirant le premier -tiroir à droite, on trouve une écritoire, du papier de toute espèce, des -plumes toutes taillées, de la cire à cacheter.--Tout cela donnerait -l'envie d'écrire à l'être le plus indolent.--Je suis sûr, ma chère -_Jenny_, que, si tu venais à ouvrir ce tiroir par hasard, tu répondrais -à la lettre que je t'écrivis l'an passé.--Dans le tiroir correspondant -gisent confusément entassés les matériaux de l'histoire attendrissante -de la prisonnière de Pignerol, que vous lirez bientôt, mes chers -amis[4]. - -Entre ces deux tiroirs est un enfoncement où je jette les lettres à -mesure que je les reçois: on trouve là toutes celles que j'ai reçues -depuis dix ans; les plus anciennes sont rangées, selon leurs dates, en -plusieurs paquets: les nouvelles sont pêle-mêle; il m'en reste plusieurs -qui datent de ma première jeunesse. - -Quel plaisir de revoir dans ces lettres les situations intéressantes de -nos jeunes années, d'être transportés de nouveau dans ces tems heureux -que nous ne reverrons plus! - -Ah! comme mon coeur est plein! comme il jouit tristement, lorsque mes -yeux parcourent les lignes tracées par un être qui n'existe plus! Voilà -ses caractères, c'est son coeur qui conduisait sa main, c'est à moi -qu'il écrivait cette lettre, et cette lettre est tout ce qui me reste de -lui! - -Lorsque je porte la main dans ce réduit, il est rare que je m'en tire de -toute la journée. C'est ainsi que le voyageur traverse rapidement -quelques provinces d'Italie, en faisant à la hâte quelques observations -superficielles, pour se fixer à Rome pendant des mois entiers.--C'est la -veine la plus riche de la mine que j'exploite. Quel changement dans mes -idées et dans mes sentimens! quelle différence dans mes amis! Lorsque je -les examine alors et aujourd'hui, je les vois mortellement agités pour -des projets qui ne les touchent plus maintenant. Nous regardions comme -un grand malheur un événement; mais la fin de la lettre manque, et -l'événement est complètement oublié: je ne puis savoir de quoi il était -question.--Mille préjugés nous assiégeaient; le monde et les hommes nous -étaient totalement inconnus; mais aussi, quelle chaleur dans notre -commerce! quelle liaison intime! quelle confiance sans bornes! - -Nous étions heureux par nos erreurs.--Et maintenant:--ah! ce n'est plus -cela; il nous a fallu lire, comme les autres, dans le coeur -humain;--et la vérité, tombant au milieu de nous comme une bombe, a -détruit pour toujours le palais enchanté de l'illusion. - - -[Footnote 4: L'auteur n'a pas tenu parole, et, si quelque chose a paru -sous ce titre, l'auteur du _Voyage autour de ma Chambre_ déclare qu'il -n'y entre pour rien.] - - - - -CHAPITRE XXXV. - - -Il ne tiendrait qu'à moi de faire un chapitre sur cette rose sèche que -voilà, si le sujet en valait la peine: c'est une fleur du carnaval de -l'année dernière. J'allai moi-même la cueillir dans les serres du -_Valentin_, et le soir, une heure avant le bal, plein d'espérance et -dans une agréable émotion, j'allai la présenter à Mme de _Hautcastel_. -Elle la prit,--la posa sur sa toilette, sans la regarder et sans me -regarder moi-même.--Mais comment aurait-elle fait attention à moi? elle -était occupée à se regarder elle-même. Debout devant un grand miroir, -toute coiffée, elle mettait la dernière main à sa parure: elle était si -fort préoccupée, son attention était si totalement absorbée par des -rubans, des gazes et des pompons de toute espèce amoncelés devant elle, -que je n'obtins pas même un regard, un signe.--Je me résignai: je tenais -humblement des épingles toutes prêtes, arrangées dans ma main; mais son -carreau se trouvant plus à sa portée, elle les prenait à son -carreau,--et, si j'avançais la main, elle les prenait de ma -main--indifféremment;--et, pour les prendre, elle tâtonnait, sans ôter -les yeux de son miroir, de crainte de se perdre de vue. - -Je tins quelque tems un second miroir derrière elle, pour lui faire -mieux juger de sa parure; et, sa physionomie se répétant d'un miroir à -l'autre, je vis alors une perspective de coquettes, dont aucune ne -faisait attention à moi. Enfin, l'avouerai-je? nous faisions, ma rose et -moi, une fort triste figure. - -Je finis par perdre patience, et, ne pouvant plus résister au dépit qui -me dévorait, je posai le miroir que je tenais à la main, et je sortis -d'un air de colère, et sans prendre congé. - -"_Vous en allez-vous_?" me dit-elle en se tournant de côté pour voir sa -taille de profil.--Je ne répondis rien; mais j'écoutai quelque tems à la -porte, pour savoir l'effet qu'allait produire ma brusque sortie.--"_Ne -voyez-vous pas_, disait-elle à sa femme de chambre, après un instant de -silence, _ne voyez-vous pas que ce_ caraco _est beaucoup trop large pour -ma taille, surtout en bas, et qu'il y faut faire une baste[5] avec des -épingles_?" - -Comment et pourquoi cette rose sèche se trouve là sur une tablette de -mon bureau, c'est ce que je ne dirai certainement pas, parce que j'ai -déclaré qu'une rose sèche ne méritait pas un chapitre. - -Remarquez bien, mesdames, que je ne fais aucune réflexion sur l'aventure -de la rose sèche. Je ne dis point que Mme de _Hautcastel_ ait bien ou -mal fait de me préférer sa parure, ni que j'eusse le droit d'être reçu -autrement. - -Je me garde encore avec plus de soin d'en tirer des conséquences -générales sur la réalité, la force et la durée de l'affection des dames -pour leurs amis.--Je me contente de jeter ce chapitre (puisque c'en est -un), de le jeter, dis-je, dans le monde, avec le reste du voyage, sans -l'adresser à personne, et sans le recommander à personne. - -Je n'ajouterai qu'un conseil pour vous, messieurs; c'est de vous mettre -bien dans l'esprit qu'un jour de bal votre maîtresse n'est plus à vous. - -Au moment où la parure commence, l'amant n'est plus qu'un mari, et le -bal seul devient l'amant. - -Tout le monde sait, de reste, ce que gagne un mari à vouloir se faire -aimer par force; prenez donc votre mal en patience et en riant. - -Et ne vous faites pas illusion, monsieur: si l'on vous voit venir avec -plaisir au bal, ce n'est point en votre qualité d'amant, car vous êtes -un mari; c'est parce que vous faites partie du bal, et que vous êtes, -par conséquent, une fraction de sa nouvelle conquête; vous êtes une -_décimale_ d'amant: ou bien, peut-être, c'est parce que vous dansez -bien, et que vous la ferez briller: enfin, ce qu'il peut y avoir de plus -flatteur pour vous, dans le bon accueil qu'elle vous fait, c'est qu'elle -espère qu'en déclarant pour son amant un homme de mérite comme vous, -elle excitera la jalousie de ses compagnes; sans cette considération, -elle ne vous regarderait seulement pas. - -Voilà donc qui est entendu; il faudra vous résigner, et attendre que -votre rôle de mari soit passé.--J'en connais plus d'un qui voudraient en -être quittes à si bon marché. - - -[Footnote 5: Terme national employé en badinant pour _rempli_.] - - - - -CHAPITRE XXXVI. - - -J'ai promis un dialogue entre mon ame et l'_autre_; mais il est certains -chapitres qui m'échappent, ou plutôt il en est d'autres qui coulent de -ma plume, comme malgré moi, et qui déroutent mes projets: de ce nombre -est celui de ma bibliothèque, que je ferai le plus court possible.--Les -quarante-deux jours vont finir, et un espace de tems égal ne suffirait -pas pour achever la description du riche pays où je voyage si -agréablement. - -Ma bibliothèque donc est composée de romans, puisqu'il faut vous le -dire,--oui, de romans et de quelques poètes choisis. - -Comme si je n'avais pas assez de mes maux, je partage encore -volontairement ceux de mille personnages imaginaires, et je les sens -aussi vivement que les miens: que de larmes n'ai-je pas versées pour -cette malheureuse _Clarisse_ et pour l'amant de _Charlotte_! - -Mais si je cherche ainsi de feintes afflictions, je trouve, en revanche, -dans ce monde imaginaire, la vertu, la bonté, le désintéressement, que -je n'ai pas encore trouvés réunis dans le monde réel où j'existe.--J'y -trouve une femme comme je la désire, sans humeur, sans légèreté, sans -détour: je ne dis rien de la beauté; on peut s'en fier à mon -imagination: je la fais si belle qu'il n'y ait rien à redire. Ensuite, -fermant le livre, qui ne répond plus à mes idées, je la prends par la -main, et nous parcourons ensemble un pays mille fois plus délicieux que -celui d'Éden. Quel peintre pourrait représenter le paysage enchanté où -j'ai placé la divinité de mon coeur? et quel poète pourra jamais -décrire les sensations vives et variées que j'éprouve dans ces régions -enchantées? - -Combien de fois n'ai-je pas maudit ce _Cléveland_, qui s'embarque à tout -instant dans de nouveaux malheurs qu'il pourrait éviter!--Je ne puis -souffrir ce livre et cet enchaînement de calamités; mais, si je l'ouvre -par distraction, il faut que je le dévore jusqu'à la fin. - -Comment laisser ce pauvre homme chez les _Abaquis_? que deviendrait-il -avec ces sauvages? J'ose encore moins l'abandonner dans l'excursion -qu'il fait pour sortir de sa captivité. - -Enfin, j'entre tellement dans ses peines, je m'intéresse si fort à lui -et à sa famille infortunée, que l'apparition inattendue des féroces -_Ruintons_ me fait dresser les cheveux: une sueur froide me couvre -lorsque je lis ce passage, et ma frayeur est aussi vive, aussi réelle -que si je devais être rôti moi-même, et mangé par cette canaille. - -Lorsque j'ai assez pleuré et fait l'amour, je cherche quelque poète, et -je pars de nouveau pour un autre monde. - - - - -CHAPITRE XXXVII. - - -Depuis l'expédition des Argonautes jusqu'à l'assemblée des Notables; -depuis le fin fond des enfers jusqu'à la dernière étoile fixe au-delà de -la voie lactée, jusqu'aux confins de l'univers, jusqu'aux portes du -chaos, voilà le vaste champ où je me promène en long et en large, et -tout à loisir; car le tems ne me manque pas plus que l'espace. C'est là -que je transporte mon existence, à la suite d'_Homère_, de _Milton_, de -_Virgile_, d'_Ossian_, etc. - -Tous les événemens qui ont eu lieu entre ces deux époques, tous les -pays, tous les mondes et tous les êtres qui ont existé entre ces deux -termes, tout cela est à moi, tout cela m'appartient aussi bien, aussi -légitimement que les vaisseaux qui entraient dans le _Pirée_ -appartenaient à un certain Athénien. - -J'aime surtout les poètes qui me transportent dans la plus haute -antiquité: la mort de l'ambitieux _Agamemnon_, les fureurs d'_Oreste_, -et toute l'histoire tragique de la famille des _Atrées_, persécutée par -le ciel, m'inspirent une terreur que les événemens modernes ne sauraient -faire naître en moi. - -Voilà l'urne fatale qui contient les cendres d'_Oreste_. Qui ne -frémirait à cet aspect? _Électre_! malheureuse soeur, apaise-toi: -c'est _Oreste_ lui-même qui apporte l'urne, et ces cendres sont celles -de ses ennemis! - -On ne retrouve plus maintenant de rivages semblables à ceux du _Xante_ -ou du _Scamandre_;--on ne voit plus de plaines comme celles de -l'_Hespérie_ ou de l'_Arcadie_. Où sont aujourd'hui les îles de _Lemnos_ -et de _Crète_? Où est le fameux labyrinthe? Où est le rocher qu'_Ariane_ -délaissée arrosait de ses larmes?--On ne voit plus de _Thésées_, encore -moins d'_Hercules_; les hommes, et même les héros d'aujourd'hui sont des -pygmées. - -Lorsque je veux me donner ensuite une scène d'enthousiasme, et jouir de -toutes les forces de mon imagination, je m'attache hardiment aux plis de -la robe flottante du sublime aveugle d'Albion, au moment où il s'élance -dans le ciel, et qu'il ose approcher du trône de l'Éternel.--Quelle muse -a pu le soutenir à cette hauteur, où nul homme avant lui n'avait osé -porter ses regards?--De l'éblouissant parvis céleste que l'avare -_Mammon_ regardait avec des yeux d'envie, je passe avec horreur dans les -vastes cavernes du séjour de Satan;--j'assiste au conseil infernal; je -me mêle à la foule des esprits rebelles, et j'écoute leurs discours. - -Mais il faut que j'avoue ici une faiblesse que je me suis souvent -reprochée. - -Je ne puis m'empêcher de prendre un certain intérêt à ce pauvre Satan -(je parle du Satan de _Milton_) depuis qu'il est ainsi précipité du -ciel. Tout en blâmant l'opiniâtreté de l'esprit rebelle, j'avoue que la -fermeté qu'il montre dans l'excès du malheur, et la grandeur de son -courage, me forcent à l'admiration malgré moi.--Quoique je n'ignore pas -les malheurs dérivés de la funeste entreprise qui le conduisit à forcer -les portes des enfers pour venir troubler le ménage de nos premiers -parens, je ne puis, quoi que je fasse, souhaiter un moment de le voir -périr en chemin, dans la confusion du chaos. Je crois même que je -l'aiderais volontiers sans la honte qui me retient. Je suis tous ses -mouvemens, et je trouve autant de plaisir à voyager avec lui que si -j'étais en bonne compagnie. J'ai beau réfléchir qu'après tout c'est un -diable, qu'il est en chemin pour perdre le genre humain, que c'est un -vrai démocrate, non de ceux d'Athènes, mais de ceux de Paris; tout cela -ne peut me guérir de ma prévention. - -Quel vaste projet! et quelle hardiesse dans l'exécution! - -Lorsque les spacieuses et triples portes des enfers s'ouvrirent -tout-à-coup devant lui à deux battans, et que la profonde fosse du -néant et de la nuit parut à ses pieds dans toute son horreur,--il -parcourut d'un oeil intrépide le sombre empire du chaos; et, sans -hésiter, ouvrant ses vastes ailes, qui auraient pu couvrir une armée -entière, il se précipita dans l'abîme. - -Je le donne en quatre au plus hardi.--Et c'est, selon moi, un des beaux -efforts de l'imagination, comme un des plus beaux voyages qui aient -jamais été faits,--après le voyage autour de ma chambre. - - - - -CHAPITRE XXXVIII. - - -Je ne finirais pas, si je voulais décrire la millième partie des -événemens singuliers qui m'arrivent lorsque je voyage près de ma -bibliothèque. Les voyages de _Cook_ et les observations de ses -compagnons de voyage, les docteurs _Banks_ et _Solander_ ne sont rien -en comparaison de mes aventures dans ce seul district: aussi je crois -que j'y passerais ma vie dans une espèce de ravissement, sans le buste -dont j'ai parlé, sur lequel mes yeux et mes pensées finissent toujours -par se fixer, quelle que soit la situation de mon ame; et, lorsqu'elle -est trop violemment agitée, ou qu'elle s'abandonne au découragement, je -n'ai qu'à regarder ce buste pour la remettre dans son assiette -naturelle: c'est le _diapason_ avec lequel j'accorde l'assemblage -variable et discord de sensations et de perceptions qui forme mon -existence. - -Comme il est ressemblant!--Voilà bien les traits que la nature avait -donnés au plus vertueux des hommes. Ah! si le sculpteur avait pu rendre -visibles son ame excellente, son génie et son caractère!--Mais qu'ai-je -entrepris? Est-ce donc ici le lieu de faire son éloge? Est-ce aux hommes -qui m'entourent que je l'adresse? Eh! que leur importe? - -Je me contente de me prosterner devant ton image chérie, ô le meilleur -des pères! Hélas! cette image est tout ce qui me reste de toi et de ma -patrie: tu as quitté la terre au moment où le crime allait l'envahir; et -tels sont les maux dont il nous accable, que ta famille elle-même est -contrainte de regarder aujourd'hui ta perte comme un bienfait. Que de -maux t'eût fait éprouver une plus longue vie! O mon père, le sort de ta -nombreuse famille est-il connu de toi dans le séjour du bonheur? -sais-tu que tes enfans sont exilés de cette patrie que tu as servie -pendant soixante ans avec tant de zèle et d'intégrité? sais-tu qu'il -leur est défendu de visiter ta tombe?--Mais la tyrannie n'a pu leur -enlever la partie la plus précieuse de ton héritage, le souvenir de tes -vertus et la force de tes exemples: au milieu du torrent criminel qui -entraînait leur patrie et leur fortune dans le gouffre, ils sont -demeurés inaltérablement unis sur la ligne que tu leur avais tracée; et, -lorsqu'ils pourront encore se prosterner sur ta cendre vénérée, elle les -reconnaîtra toujours. - - - - -CHAPITRE XXXIX. - - -J'ai promis un dialogue, je tiens parole.--C'était le matin à l'aube du -jour: les rayons du soleil doraient à la fois le sommet du mont Viso et -celui des montagnes les plus élevées de l'île qui est à nos antipodes; -et déjà _elle_ était éveillée, soit que son réveil prématuré fût -l'effet des visions nocturnes qui la mettent souvent dans une agitation -aussi fatigante qu'inutile; soit que le carnaval, qui tirait alors vers -sa fin, fût la cause occulte de son réveil; ce tems de plaisir et de -folie ayant une influence sur la machine humaine comme les phases de la -lune et la conjonction de certaines planètes.--Enfin, _elle_ était -éveillée et très-éveillée, lorsque mon ame se débarrassa elle-même des -liens du sommeil. - -Depuis long-tems celle-ci partageait confusément les sensations de -l'_autre_, mais elle était encore embarrassée dans les crêpes de la nuit -et du sommeil; et ces crêpes lui semblaient transformés en gazes, en -linons, en toile des Indes.--Ma pauvre ame était donc comme empaquetée -dans tout cet attirail, et le dieu du sommeil, pour la retenir plus -fortement dans son empire, ajoutait à ses liens des tresses de cheveux -blonds en désordre, des noeuds de rubans, des colliers de perles: -c'était une pitié pour qui l'aurait vue se débattre dans ces filets. - -L'agitation de la plus noble partie de moi-même se communiquait à -l'autre, et celle-ci à son tour agissait puissamment sur mon -ame.--J'étais parvenu tout entier à un état difficile à décrire, -lorsqu'enfin mon ame, soit par sagacité, soit par hasard, trouva la -manière de se délivrer des gazes qui la suffoquaient. Je ne sais si -elle rencontra une ouverture, ou si elle s'avisa tout simplement de les -relever, ce qui est plus naturel; le fait est qu'elle trouva l'issue du -labyrinthe. Les tresses de cheveux en désordre étaient toujours là; mais -ce n'était plus un _obstacle_, c'était plutôt un _moyen_: mon ame le -saisit, comme un homme qui se noie s'accroche aux herbes du rivage; mais -le collier de perles se rompit dans l'action, et les perles se défilant -roulèrent sur le sofa, et de là sur le parquet de Mme de _Hautcastel_; -car mon ame, par une bizarrerie dont il serait difficile de rendre -raison, s'imaginait être chez cette dame: un gros bouquet de violettes -tomba par terre, et mon ame, s'éveillant alors, rentra chez elle, -amenant à sa suite la raison et la réalité. Comme on l'imagine, elle -désapprouva fortement tout ce qui s'était passé en son absence; et c'est -ici que commence le dialogue qui fait le sujet de ce chapitre. - -Jamais mon ame n'avait été si mal reçue. Les reproches qu'elle s'avisa -de faire dans ce moment critique achevèrent de brouiller le ménage: ce -fut une révolte, une insurrection formelle. - -"Quoi donc! dit mon ame, c'est ainsi que, pendant mon absence, au lieu -de réparer vos forces par un sommeil paisible, et vous rendre par-là -plus propre à exécuter mes ordres, vous vous avisez _insolemment_ (le -terme était un peu fort) de vous livrer à des transports que ma volonté -n'a pas sanctionnés?" - -Peu accoutumée à ce ton de hauteur, l'_autre_ lui repartit en colère: - -"Il vous sied bien, MADAME (pour éloigner de la discussion toute idée de -familiarité), il vous sied bien de vous donner des airs de décence et de -vertu! Eh! n'est-ce pas aux écarts de votre imagination et à vos -extravagantes idées que je dois tout ce qui vous déplaît en moi? -Pourquoi n'étiez-vous pas là?--Pourquoi auriez-vous le droit de jouir -sans moi, dans les fréquens voyages que vous faites toute seule?--Ai-je -jamais désapprouvé vos séances dans l'empyrée ou dans les -Champs-Élysées, vos conversations avec les intelligences, vos -spéculations profondes (un peu de raillerie, comme on voit), vos -châteaux en Espagne, vos systèmes sublimes? Et je n'aurais pas le droit, -lorsque vous m'abandonnez ainsi, de jouir des bienfaits que m'accorde la -nature, et des plaisirs qu'elle me présente?" - -Mon ame, surprise de tant de vivacité et d'éloquence, ne savait que -répondre.--Pour arranger l'affaire, elle entreprit de couvrir du voile -de la bienveillance les reproches qu'_elle_ venait de se permettre; et, -afin de ne pas avoir l'air de faire les premiers pas vers la -réconciliation, elle imagina de prendre aussi le ton de -cérémonie.--"MADAME," dit-elle à son tour avec une cordialité -affectée...--(Si le lecteur a trouvé ce mot déplacé lorsqu'il -s'adressait à mon ame, que dira-t-il maintenant, pour peu qu'il veuille -se rappeler le sujet de la dispute?--Mon ame ne sentit point l'extrême -ridicule de cette façon de parler, tant la passion obscurcit -l'intelligence!)--"MADAME, dit-elle donc, je vous assure que rien ne me -ferait autant de plaisir que de vous voir jouir de tous les plaisirs -dont votre nature est susceptible, quand même je ne les partagerais pas, -si ces plaisirs ne vous étaient pas nuisibles, et s'ils n'altéraient pas -l'harmonie qui..." Ici mon ame fut interrompue vivement:--"Non, non, je -ne suis point la dupe de votre bienveillance supposée:--le séjour forcé -que nous faisons ensemble dans cette chambre où nous voyageons; la -blessure que j'ai reçue, qui a failli me détruire, et qui saigne -encore;--tout cela n'est-il pas le fruit de votre orgueil extravagant et -de vos préjugés barbares? Mon bien-être et mon existence même sont -comptés pour rien, lorsque vos passions vous entraînent,--et vous -prétendez vous intéresser à moi, et vos reproches viennent de votre -amitié?" - -Mon ame vit bien qu'elle ne jouait pas le meilleur rôle dans cette -occasion;--elle commençait d'ailleurs à s'apercevoir que la chaleur de -la dispute en avait supprimé la cause, et profitant de la circonstance -pour faire une diversion: "_Faites du café_," dit-elle à _Joannetti_ -qui entrait dans la chambre.--Le bruit des tasses attirant toute -l'attention de l'_insurgente_, dans l'instant elle oublia tout le reste. -C'est ainsi qu'en montrant un hochet aux enfans, on leur fait oublier -les fruits malsains qu'ils demandent en trépignant. - -Je m'assoupis insensiblement pendant que l'eau chauffait.--Je jouissais -de ce plaisir charmant dont j'ai entretenu mes lecteurs, et qu'on -éprouve lorsqu'on se sent dormir. Le bruit agréable que faisait -_Joannetti_, en frappant de la cafetière sur le chenet, retentissait sur -mon cerveau et faisait vibrer toutes mes fibres sensitives, comme -l'ébranlement d'une corde de harpe fait résonneries octaves.--Enfin, je -vis comme une ombre devant moi; j'ouvris les yeux, c'était -_Joannetti_.--Ah! quel parfum! quelle agréable surprise! Du café! de la -crème! une pyramide de pain grillé!--Bon lecteur, déjeune avec moi. - - - - -CHAPITRE XL. - - -Quel riche trésor de jouissances la bonne nature a livré aux hommes dont -le coeur sait jouir! et quelle variété dans ces jouissances! Qui -pourra compter leurs nuances innombrables dans les divers individus et -dans les différens âges de la vie?--Le souvenir confus de celles de mon -enfance me fait encore tressaillir. Essaierai-je de peindre celle -qu'éprouve le jeune homme dont le coeur commence à brûler de tous les -feux du sentiment? Dans cet âge heureux où l'on ignore encore jusqu'au -nom de l'intérêt, de l'ambition, de la haine, et de toutes les passions -honteuses qui dégradent et tourmentent l'humanité; durant cet âge, -hélas! trop court, le soleil brille d'un éclat qu'on ne lui retrouve -plus dans le reste de la vie. L'air est plus pur;--les fontaines sont -plus limpides et plus fraîches;--la nature a des aspects, les bocages -ont des sentiers qu'on ne retrouve plus dans l'âge mûr. Dieux! quels -parfums envoient ces fleurs! que ces fruits sont délicieux! de quelles -couleurs se pare l'aurore!--Toutes les femmes sont aimables et fidèles; -tous les hommes sont bons, généreux et sensibles: partout on rencontre -la cordialité, la franchise et le désintéressement: il n'existe dans la -nature que des fleurs, des vertus et des plaisirs. - -Le trouble de l'amour, l'espoir du bonheur n'inondent-ils pas notre -coeur de sensations aussi vives que variées? - -Le spectacle de la nature et sa contemplation dans l'ensemble et les -détails ouvrent devant la raison une immense carrière de jouissances. -Bientôt l'imagination, planant sur cet océan de plaisirs, en augmente le -nombre et l'intensité; les sensations diverses s'unissent et se -combinent pour en former de nouvelles; les rêves de la gloire se mêlent -aux palpitations de l'amour; la bienfaisance marche à côté de -l'amour-propre qui lui tend la main; la mélancolie vient de tems en tems -jeter sur nous son crêpe solennel, et changer nos larmes en -plaisirs.--Enfin, les perceptions de l'esprit, les sensations du -coeur, les souvenirs même des sens sont, pour l'homme, des sources -inépuisables de plaisirs et de bonheur.--Qu'on ne s'étonne donc point -que le bruit que faisait _Joannetti_, en frappant de la cafetière sur le -chenet, et l'aspect imprévu d'une tasse de crême, aient fait sur moi une -impression si vive et si agréable. - - - - -CHAPITRE XLI. - - -Je mis aussitôt mon _habit de voyage_; après l'avoir examiné avec un -oeil de complaisance; et ce fut alors que je résolus de faire un -chapitre _ad hoc_, pour le faire connaître au lecteur. La forme et -l'utilité de ces habits étant assez généralement connues, je traiterai -plus particulièrement de leur influence sur l'esprit des voyageurs.--Mon -habit de voyage pour l'hiver est fait de l'étoffe la plus chaude et la -plus moelleuse qu'il m'ait été possible de trouver: il m'enveloppe -entièrement de la tête aux pieds; et, lorsque je suis dans mon fauteuil, -les mains dans mes poches, et la tête enfoncée dans le collet de -l'habit, je ressemble à la statue de _Visnou_ sans pieds et sans mains, -qu'on voit dans les pagodes des Indes. - -On taxera, si l'on veut, de préjugé l'influence que j'attribue aux -habits de voyage sur les voyageurs; ce que je puis dire de certain, à -cet égard, c'est qu'il me paraîtrait aussi ridicule d'avancer d'un seul -pas mon voyage autour de ma chambre, revêtu de mon uniforme, et l'épée -au côté, que de sortir et d'aller dans le monde en robe de -chambre.--Lorsque je me vois ainsi habillé, suivant toutes les rigueurs -de la pragmatique, non seulement je ne serais pas à même de continuer -mon voyage, mais je crois que je ne serais pas même en état de lire ce -que j'en ai écrit jusqu'à présent, et moins encore de le comprendre. - -Mais cela vous étonne-t-il? Ne voit-on pas tous les jours des personnes -qui se croient malades, parce qu'elles ont la barbe longue, ou parce que -quelqu'un s'avise de leur trouver l'air malade et de le dire? Les -vêtemens ont tant d'influence sur l'esprit des hommes, qu'il est des -valétudinaires qui se trouvent beaucoup mieux, lorsqu'ils se voient en -habit neuf et en perruque poudrée: on en voit qui trompent ainsi le -public et eux-mêmes par une parure soutenue;--ils meurent un beau matin, -tout coiffés, et leur mort frappe tout le monde. - -On oubliait quelquefois de faire avertir plusieurs jours d'avance le -comte de..... qu'il devait monter la garde:--un caporal allait -l'éveiller de grand matin, le jour même où il devait la monter, et lui -annoncer cette triste nouvelle; mais l'idée de se lever tout de suite, -de mettre ses guêtres et de sortir ainsi, sans y avoir pensé la veille, -le troublait tellement, qu'il aimait mieux faire dire qu'il était -malade, et ne pas sortir de chez lui. Il mettait donc sa robe de chambre -et renvoyait le perruquier; cela lui donnait un air pâle, malade, qui -alarmait sa femme et toute la famille.--Il se trouvait réellement -lui-même _un peu défait_ ce jour-là. - -Il le disait à tout le monde, un peu pour soutenir gageure, un peu aussi -parce qu'il croyait l'être tout de bon.--Insensiblement l'influence de -la robe de chambre opérait; les bouillons qu'il avait pris, bon gré, mal -gré, lui causaient des nausées; bientôt les parens et les amis -envoyaient demander des nouvelles: il n'en fallait pas tant pour le -mettre décidément au lit. - -Le soir, le docteur _Ranson_[6] lui trouvait le pouls _concentré_, et -ordonnait la saignée pour le lendemain. Si le service avait duré un mois -de plus, c'en était fait du malade. - -Qui pourra douter de l'influence des habits de voyage sur les voyageurs, -lorsqu'on réfléchira que le pauvre comte de..... pensa plus d'une fois -faire le voyage de l'autre monde pour avoir mis mal à propos sa robe de -chambre dans celui-ci? - - -[Footnote 6: Médecin fort connu à Turin lorsque ce chapitre fut écrit.] - - - - -CHAPITRE XLII. - - -J'étais assis près de mon feu, après dîner, plié dans mon _habit de -voyage_, et livré volontairement à toute son influence en attendant -l'heure du départ, lorsque les vapeurs de la digestion, se portant à mon -cerveau, obstruèrent tellement les passages par lesquels les idées s'y -rendent en venant des sens, que toute communication se trouva -interceptée; et de même que mes sens ne transmettaient plus aucune idée -à mon cerveau, celui-ci, à son tour, ne pouvait plus envoyer le fluide -électrique qui les anime, et avec lequel l'ingénieux docteur _Valli_ -ressuscite des grenouilles mortes. - -On concevra facilement, après avoir lu ce préambule, pourquoi ma tête -tomba sur ma poitrine, et comment les muscles du pouce et de l'index de -ma main droite, n'étant plus irrités par ce fluide, se relâchèrent au -point qu'un volume des oeuvres du marquis _Caraccioli_, que je tenais -serré entre ces deux doigts, m'échappa sans que je m'en aperçusse, et -tomba sur le foyer. - -Je venais de recevoir des visites, et ma conversation avec les personnes -qui étaient sorties avait roulé sur la mort du fameux médecin _Cigna_, -qui venait de mourir, et qui était universellement regretté: il était -savant, laborieux, bon physicien et fameux botaniste.--Le mérite de cet -homme habile occupait ma pensée: et cependant, me disais-je, s'il -m'était permis d'évoquer les ames de tous ceux qu'il peut avoir fait -passer dans l'autre monde, qui sait si sa réputation ne souffrirait pas -quelque échec? - -Je m'acheminais insensiblement à une dissertation sur la médecine et -sur les progrès qu'elle a faits depuis _Hippocrate_.--Je me demandais -si les personnages fameux de l'antiquité qui sont morts dans leur lit, -comme _Périclès_, _Platon_, la célèbre _Aspasie_, et _Hippocrate_ -lui-même, étaient morts comme des gens ordinaires, d'une fièvre putride, -inflammatoire ou vermineuse; si on les avait saignés et bourrés de -remèdes? - -Dire pourquoi je songeai à ces quatre personnages plutôt qu'à d'autres, -c'est ce qui ne me serait pas possible.--Qui peut rendre raison d'un -songe?--Tout ce que je puis dire, c'est que ce fut mon ame qui évoqua le -docteur de Cos, celui de Turin, et le fameux homme d'état qui fit de si -belles choses et de si grandes fautes. - -Mais, pour son élégante amie, j'avoue humblement que ce fut l'_autre_ -qui lui fit signe.--Cependant, quand j'y pense, je serais tenté -d'éprouver un petit mouvement d'orgueil; car il est clair que, dans ce -songe, la balance en faveur de la raison était de quatre contre -un.--C'est beaucoup pour un militaire de mon âge. - -Quoi qu'il en soit, pendant que je me livrais à ces réflexions, mes yeux -achevèrent de se fermer, et je m'endormis profondément; mais, en fermant -les yeux, l'image des personnages auxquels j'avais pensé demeura peinte -sur cette toile fine qu'on appelle _mémoire_, et ces images, se mêlant -dans mon cerveau avec l'idée de l'évocation des morts, je vis bientôt -arriver à la file _Hippocrate_, _Platon_, _Périclès_, _Aspasie_, et le -docteur _Cigna_ avec sa perruque. - -Je les vis tous s'asseoir sur les sièges encore rangés autour du feu; -_Périclès_ seul resta debout pour lire les gazettes. - -"Si les découvertes dont vous me parlez étaient vraies, disait -_Hippocrate_ au docteur, et si elles avaient été aussi utiles à la -médecine que vous le prétendez, j'aurais vu diminuer le nombre des -hommes qui descendent chaque jour dans le royaume sombre, et dont la -liste commune, d'après les registres de _Minos_, que j'ai vérifiés -moi-même, est constamment la même qu'autrefois." - -Le docteur _Cigna_ se tourna vers moi: "Vous avez sans doute ouï parler -de ces découvertes? me dit-il; vous connaissez celle d'_Harvey_ sur la -circulation du sang; celle de l'immortel _Spallanzani_ sur la digestion, -dont nous connaissons maintenant tout le mécanisme;"--et il fit un long -détail de toutes les découvertes qui ont trait à la médecine, et de la -foule de remèdes qu'on doit à la chimie; il fit enfin un discours -académique en faveur de la médecine moderne. - -"Croirai-je, lui répondis-je alors, que ces grands hommes ignorent tout -ce que vous venez de leur dire, et que leur ame, dégagée des entraves de -la matière, trouve quelque chose d'obscur dans toute la nature?--Ah! -quelle est votre erreur! s'écria le _proto-médecin_[7] du Péloponèse; -les mystères de la nature sont cachés aux morts comme aux vivans; celui -qui a créé et qui dirige tout sait lui seul le grand secret auquel les -hommes s'efforcent en vain d'atteindre: voilà ce que nous apprenons de -certain sur les bords du Styx; et, croyez-moi, ajouta-t-il en adressant -la parole au docteur, dépouillez-vous de ce reste d'esprit de corps, que -vous avez apporté du séjour des mortels; et, puisque les travaux de -mille générations et toutes les découvertes des hommes n'ont pu alonger -d'un seul instant leur existence; puisque _Caron_ passe chaque jour dans -sa barque une égale quantité d'ombres, ne nous fatiguons plus à défendre -un art qui, chez les morts où nous sommes, ne serait pas même utile aux -médecins." Ainsi parla le fameux _Hippocrate_, à mon grand étonnement. - -Le docteur _Cigna_ sourit; et, comme les esprits ne sauraient se refuser -à l'évidence, ni taire la vérité, non seulement il fut de l'avis -d'_Hippocrate_, mais il avoua même, en rougissant à la manière des -intelligences, qu'il s'en était toujours douté. - -_Périclès_, qui s'était approché de la fenêtre, fit un grand soupir, -dont je devinai la cause. Il lisait un numéro du _Moniteur_, qui -annonçait la décadence des arts et des sciences; il voyait des savans -illustres quitter leurs sublimes spéculations pour inventer de nouveaux -crimes; et il frémissait d'entendre une horde de cannibales se comparer -aux héros de la généreuse Grèce, en faisant périr sur l'échafaud, sans -honte et sans remords, des vieillards vénérables, des femmes, des -enfans, et commettant de sang-froid les crimes les plus atroces et les -plus inutiles. - -_Platon_, qui avait écouté sans rien dire notre conversation, la voyant -tout-à-coup terminée d'une manière inattendue, prit la parole à son -tour.--"Je conçois, nous dit-il, comment les découvertes qu'ont faites -vos grands hommes dans toutes les branches de la physique sont inutiles -à la médecine, qui ne pourra jamais changer le cours de la nature qu'aux -dépens de la vie des hommes; mais il n'en sera pas de même sans doute -des recherches qu'on a faites sur la politique. Les découvertes de -_Locke_ sur la nature de l'esprit humain, l'invention de l'imprimerie, -les observations accumulées tirées de l'histoire, tant de livres -profonds qui ont répandu la science jusque parmi le peuple;--tant de -merveilles enfin auront sans doute contribué à rendre les hommes -meilleurs, et cette république heureuse et sage que j'avais imaginée, et -que le siècle dans lequel je vivais m'avait fait regarder comme un -songe impraticable, existe sans doute aujourd'hui dans le monde?"--A -cette demande, l'honnête docteur baissa les yeux, et ne répondit que par -ses larmes; puis, comme il les essuyait avec son mouchoir, il fit -involontairement tourner sa perruque, de manière qu'une partie de son -visage en fut cachée.--"Dieux immortels! dit _Aspasie_ en poussant un -cri perçant, quelle étrange figure! est-ce donc une découverte de vos -grands hommes qui vous a fait imaginer de vous coiffer ainsi avec le -crâne d'un autre?" - -_Aspasie_, que les dissertations des philosophes faisaient bâiller, -s'était emparée d'un journal des modes qui était sur la cheminée, et -qu'elle feuilletait depuis quelque tems, lorsque la perruque du médecin -lui fit faire cette exclamation; et, comme le siège étroit et chancelant -sur lequel elle était assise était fort incommode pour elle, elle avait -placé sans façon ses deux jambes nues, ornées de bandelettes, sur la -chaise de paille qui se trouvait entre elle et moi, et s'appuyait du -coude sur une des larges épaules de _Platon_. - -"Ce n'est point un crâne, lui répondit le docteur, en prenant sa -perruque et la jetant au feu; c'est une perruque, mademoiselle; et je ne -sais pourquoi je n'ai pas jeté cet ornement ridicule dans les flammes du -Tartare lorsque j'arrivai parmi vous: mais les ridicules et les -préjugés sont si fort inhérens a notre misérable nature, qu'ils nous -suivent encore quelque tems au-delà du tombeau."--Je prenais un plaisir -singulier à voir le docteur abjurer ainsi tout à la fois sa médecine et -sa perruque. - -"Je vous assure, lui dit _Aspasie_, que la plupart des coiffures qui -sont représentées dans le cahier que je feuillette mériteraient le même -sort que la vôtre, tant elles sont extravagantes!"--La belle Athénienne -s'amusait extrêmement à parcourir ces estampes, et s'étonnait avec -raison de la variété et de la bizarrerie des ajustemens modernes. Une -figure entr'autres la frappa: c'était celle d'une jeune dame, -représentée avec une coiffure des plus élégantes, et qu'_Aspasie_ trouva -seulement un peu trop haute; mais la pièce de gaze qui couvrait la gorge -était d'une ampleur si extraordinaire, qu'à peine apercevait-on la -moitié du visage. _Aspasie_, ne sachant pas que ces formes prodigieuses -n'étaient que l'ouvrage de l'amidon, ne put s'empêcher de témoigner un -étonnement qui aurait redoublé en sens inverse, si la gaze eût été -transparente. - -"Mais apprenez-nous, dit-elle, pourquoi les femmes d'aujourd'hui -semblent plutôt avoir des habillemens pour se cacher que pour se vêtir: -à peine laissent-elles apercevoir leur visage, auquel seul on peut -reconnaître leur sexe, tant les formes de leur corps sont défigurées par -les plis bizarres des étoffes! De toutes les figures qui sont -représentées dans ces feuilles, aucune ne laisse à découvert la gorge, -les bras et les jambes: comment vos jeunes guerriers n'ont-ils pas tenté -de détruire une semblable coutume? Apparemment, ajouta-t-elle, la vertu -des femmes d'aujourd'hui, qui se montre dans tous leurs habillemens, -surpasse de beaucoup celle de mes contemporaines?"--En finissant ces -mots, _Aspasie_ me regardait et semblait me demander une réponse.--Je -feignis de ne m'en pas apercevoir;--et, pour me donner un air de -distraction, je poussai sur la braise, avec les pincettes, les restes -de la perruque du docteur qui avaient échappé à l'incendie.--M'apercevant -ensuite qu'une des bandelettes qui serraientle brodequin d'_Aspasie_ -était dénouée: "Permettez, lui dis-je, charmante personne;"--et, en -parlant ainsi, je me baissai vivement, portant les mains vers la chaise, -où je croyais voir ces deux jambes qui firent jadis extravaguer de grands -philosophes. - -Je suis persuadé que, dans ce moment, je touchais au véritable -somnambulisme, car le mouvement dont je parle fut très-réel; mais -_Rosine_, qui reposait en effet sur la chaise, prit ce mouvement pour -elle; et, sautant légèrement dans mes bras, elle replongea dans les -enfers les ombres fameuses évoquées par mon habit de voyage. - - -[Footnote 7: Titre fort connu dans la législation du roi de Sardaigne, -ce qui forme ici une plaisanterie purement locale.] - - * * * * * - -Charmant pays de l'imagination, toi que l'Être bienfaisant par -excellence a livré aux hommes pour les consoler de la réalité, il faut -que je te quitte.--C'est aujourd'hui que certaines personnes, dont je -dépends, prétendent me rendre ma liberté, comme s'ils me l'avaient -enlevée! comme s'il était en leur pouvoir de me la ravir un seul -instant, et de m'empêcher de parcourir à mon gré le vaste espace -toujours ouvert devant moi!--Ils m'ont défendu de parcourir une ville, -un point; mais ils m'ont laissé l'univers entier: l'immensité et -l'éternité sont à mes ordres. - -C'est aujourd'hui donc que je suis libre, ou plutôt que je vais rentrer -dans les fers! Le joug des affaires va de nouveau peser sur moi; je ne -ferai plus un pas qui ne soit mesuré par la bienséance et le -devoir.--Heureux encore si quelque déesse capricieuse ne me fait pas -oublier l'un et l'autre, et si j'échappe à cette nouvelle et dangereuse -captivité! - -Eh! que ne me laissait-on achever mon voyage! Était-ce donc pour me -punir qu'on m'avait relégué dans ma chambre?--dans cette contrée -délicieuse, qui renferme tous les biens et toutes les richesses du -monde? Autant vaudrait exiler une souris dans un grenier. - -Cependant jamais je ne me suis aperçu plus clairement que je suis -_double_.--Pendant que je regrette mes jouissances imaginaires, je me -sens consolé par force: une puissance secrète m'entraîne;--elle me dit -que j'ai besoin de l'air et du ciel, et que la solitude ressemble à la -mort.--Me voilà paré;--ma porte s'ouvre;--j'erre sous les spacieux -portiques de la rue du Pô;--mille fantômes agréables voltigent devant -mes yeux.--Oui, voilà bien cet hôtel,--cette porte,--cet escalier;--je -tressaille d'avance. - -C'est ainsi qu'on éprouve un avant-goût acide, lorsqu'on coupe un -citron pour le manger. - -O ma bête, ma pauvre bête, prends garde à toi! - - -FIN DE VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE. - - -TABLE - -CHAPITRE Ier XXII - II XXIII - III XXIV - IV XXV - V XXVI - VI XXVII - VII XXVIII - VIII XXIX - XI XXX - X XXXI - XI XXXII - XII XXXIII - XIII XXXIV - XIV XXXV - XV XXXVI - XVI XXXVII - XVII XXXVIII - XVIII XXXIX - XIX XL - XX XLI - XXI XLII - - - - - -End of Project Gutenberg's Voyage autour de ma chambre, by Xavier De Maistre - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE *** - -***** This file should be named 40248-8.txt or 40248-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/0/2/4/40248/ - -Produced by Anne Dreze, Annemie Arnst & Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. 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LE COMTE XAVIER DE MAISTRE, - - -(Å’UVRES COMPLÈTES - -NOUVELLE ÉDITION, - -REVUE PAR L'AUTEUR, - -Tome Premier.) - - -PARIS - -DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, ÉDITEURS, - -RUE SAINT-LOUIS, N° 46, ET RUE RICHELIEU, N° 47 bis - -M DCCC XXVIII. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - - -Qu'il est glorieux d'ouvrir une nouvelle carrière, et de paraître -tout-à -coup dans le monde savant, un livre de découvertes à la main, -comme une comète inattendue étincelle dans l'espace! - -Non, je ne tiendrai plus mon livre _in petto_; le voilà , messieurs, -lisez. J'ai entrepris et exécuté un voyage de quarante-deux jours -autour de ma chambre. Les observations intéressantes que j'ai faites, et -le plaisir continuel que j'ai éprouvé le long du chemin, me faisaient -désirer de le rendre public; la certitude d'être utile m'y a décidé. Mon -cÅ“ur éprouve une satisfaction inexprimable lorsque je pense au nombre -infini de malheureux auxquels j'offre une ressource assurée contre -l'ennui, et un adoucissement aux maux qu'ils endurent. Le plaisir qu'on -trouve à voyager dans sa chambre est à l'abri de la jalousie inquiète -des hommes; il est indépendant de la fortune. - -Est-il en effet d'être assez malheureux, assez abandonné, pour n'avoir -pas un réduit où il puisse se retirer et se cacher à tout le monde? -Voilà tous les apprêts du voyage. - -Je suis sûr que tout homme sensé adoptera mon système, de quelque -caractère qu'il puisse être, et quel que soit son tempérament; qu'il -soit avare ou prodigue, riche ou pauvre, jeune ou vieux, né sous la zone -torride ou près du pôle, il peut voyager comme moi; enfin, dans -l'immense famille des hommes qui fourmillent sur la surface de la terre, -il n'en est pas un seul;--non, pas un seul (j'entends de ceux qui -habitent des chambres) qui puisse, après avoir lu ce livre, refuser son -approbation à la nouvelle manière de voyager que j'introduis dans le -monde. - - - - -CHAPITRE II. - - -Je pourrais commencer l'éloge de mon voyage par dire qu'il ne m'a rien -coûté; cet article mérite attention. Le voilà d'abord prôné, fêté par -les gens d'une fortune médiocre; il est une autre classe d'hommes auprès -de laquelle il est encore plus sûr d'un heureux succès, par cette même -raison qu'il ne coûte rien.--Auprès de qui donc? Eh quoi! vous le -demandez? C'est auprès des gens riches. D'ailleurs de quelle ressource -cette manière de voyager n'est-elle pas pour les malades? Ils n'auront -point à craindre l'intempérie de l'air et des saisons.--Pour les -poltrons, ils seront à l'abri des voleurs; ils ne rencontreront ni -précipices, ni fondrières. Des milliers de personnes qui avant moi -n'avaient point osé, d'autres qui n'avaient pu, d'autres enfin qui -n'avaient pas songé a voyager, vont s'y résoudre à mon exemple. L'être -le plus indolent hésiterait-il à se mettre en route avec moi pour se -procurer un plaisir qui ne lui coûtera ni peine ni argent?--Courage -donc, partons.--Suivez-moi, vous tous qu'une mortification de l'amour, -une négligence de l'amitié, retiennent dans votre appartement, loin de -la petitesse et de la perfidie des hommes. Que tous les malheureux, les -malades et les ennuyés de l'univers me suivent!--Que tous les paresseux -se lèvent en _masse_!--Et vous qui roulez dans votre esprit des projets -sinistres de réforme ou de retraite pour quelque infidélité; vous qui, -dans un boudoir, renoncez au monde pour la vie; aimables anachorètes -d'une soirée, venez aussi: quittez, croyez-moi, ces noires idées; vous -perdez un instant pour le plaisir sans en gagner un pour la sagesse: -daignez m'accompagner dans mon voyage; nous marcherons à petites -journées, en riant, le long du chemin, des voyageurs qui ont vu Rome et -Paris;--aucun obstacle ne pourra nous arrêter; et, nous livrant gaîment -à notre imagination, nous la suivrons partout où il lui plaira de nous -conduire. - - - - -CHAPITRE III. - - -Il y a tant de personnes curieuses dans le monde!--Je suis persuadé -qu'on voudrait savoir pourquoi mon voyage autour de ma chambre a duré -quarante-deux jours au lieu de quarante-trois, ou de tout autre espace -de tems; mais comment l'apprendrais-je au lecteur, puisque je l'ignore -moi-même? Tout ce que je puis assurer, c'est que, si l'ouvrage est trop -long à son gré, il n'a pas dépendu de moi de le rendre plus court; toute -vanité de voyageur à part, je me serais contenté d'un chapitre. J'étais, -il est vrai, dans ma chambre avec tout le plaisir et l'agrément -possibles; mais, hélas! je n'étais pas le maître d'en sortir à ma -volonté; je crois même que, sans l'entremise de certaines personnes -puissantes qui s'intéressaient à moi, et pour lesquelles ma -reconnaissance n'est pas éteinte, j'aurais eu tout le tems de mettre un -_in-folio_ au jour, tant les protecteurs qui me faisaient voyager dans -ma chambre étaient disposés en ma faveur! - -Et cependant, lecteur raisonnable, voyez combien ces hommes avaient -tort; et saisissez bien, si vous le pouvez, la logique que je vais vous -exposer. - -Est-il rien de plus naturel et de plus juste que de se couper la gorge -avec quelqu'un qui vous marche sur le pied par inadvertance, ou bien qui -laisse échapper quelque terme piquant dans un moment de dépit, dont -votre imprudence est la cause, ou bien enfin qui a le malheur de plaire -à votre maîtresse? - -On va dans un pré, et là , comme Nicole faisait avec le Bourgeois -Gentilhomme, on essaie de tirer quarte lorsqu'il pare tierce; et, pour -que la vengeance soit sûre et complète, on lui présente la poitrine -découverte, et on court risque de se faire tuer par son ennemi pour se -venger de lui.--On voit que rien n'est plus conséquent, et toutefois on -trouve des gens qui désapprouvent cette louable coutume! Mais ce qui est -aussi conséquent que tout le reste, c'est que ces mêmes personnes qui la -désapprouvent et qui veulent qu'on la regarde comme une faute grave, -traiteraient encore plus mal celui qui refuserait de la commettre. Plus -d'un malheureux, pour se conformer à leur avis, a perdu sa réputation et -son emploi; en sorte que, lorsqu'on a le malheur d'avoir ce qu'on -appelle _une affaire_, on ne ferait pas mal de tirer au sort pour savoir -si on doit la finir suivant les lois ou suivant l'usage, et, comme les -lois et l'usage sont contradictoires, les juges pourraient aussi jouer -leur sentence aux dés.--Et probablement aussi c'est à une décision de ce -genre qu'il faut recourir pour expliquer pourquoi et comment mon voyage -a duré quarante-deux jours juste. - - - - -CHAPITRE IV. - - -Ma chambre est située sous le quarante-cinquième degré de latitude, -selon les mesures du père _Beccaria_; sa direction est du levant au -couchant; elle forme un carré long qui a trente-six pas de tour, en -rasant la muraille de bien près. Mon voyage en contiendra cependant -davantage; car je la traverserai souvent en long et en large, ou bien -diagonalement, sans suivre de règle ni de méthode.--Je ferai même des -zigzags, et je parcourrai toutes les lignes possibles en géométrie, si -le besoin l'exige. Je n'aime pas les gens qui sont si fort les maîtres -de leurs pas et de leurs idées, qui disent: "_Aujourd'hui, je ferai -trois visites, j'écrirai quatre lettres, je finirai cet ouvrage que j'ai -commencé_."--Mon ame est tellement ouverte à toutes sortes d'idées, de -goûts et de sentimens; elle reçoit si avidement tout ce qui se -présente!...--Et pourquoi refuserait-elle les jouissances qui sont -éparses sur le chemin difficile de la vie? Elles sont si rares, si -clair-semées, qu'il faudrait être fou pour ne pas s'arrêter, se -détourner même de son chemin, pour cueillir toutes celles qui sont à -notre portée. Il n'en est pas de plus attrayante, selon moi, que de -suivre ses idées à la piste, comme le chasseur poursuit le gibier, sans -affecter de tenir aucune route. Aussi, lorsque je voyage dans ma -chambre, je parcours rarement une ligne droite: je vais de ma table vers -un tableau qui est placé dans un coin; de là je pars obliquement pour -aller à la porte; mais, quoique en partant mon intention soit bien de -m'y rendre, si je rencontre mon fauteuil en chemin, je ne fais pas de -façon, et je m'y arrange tout de suite.--C'est un excellent meuble -qu'un fauteuil; il est surtout de la dernière utilité pour tout homme -méditatif. Dans les longues soirées d'hiver, il est quelquefois doux, et -toujours prudent de s'y étendre mollement, loin du fracas des assemblées -nombreuses.--Un bon feu, des livres, des plumes, que de ressources -contre l'ennui! Et quel plaisir encore d'oublier ses livres et ses -plumes pour tisonner son feu, en se livrant à quelque douce méditation, -ou en arrangeant quelques rimes pour égayer ses amis! Les heures -glissent alors sur vous, et tombent en silence dans l'éternité, sans -vous faire sentir leur triste passage. - - - - -CHAPITRE V. - - -Après mon fauteuil, en marchant vers le nord, on découvre mon lit, qui -est placé au fond de ma chambre, et qui forme la plus agréable -perspective. Il est situé de la manière la plus heureuse: les premiers -rayons du soleil viennent se jouer dans mes rideaux.--Je les vois, dans -les beaux jours d'été, s'avancer le long de la muraille blanche, à -mesure que le soleil s'élève: les ormes qui sont devant ma fenêtre les -divisent de mille manières, et les font balancer sur mon lit, couleur de -rose et blanc, qui répand de tout côté une teinte charmante par leur -réflexion.--J'entends le gazouillement confus des hirondelles qui se -sont emparées du toit de la maison, et des autres oiseaux qui habitent -les ormes: alors mille idées riantes occupent mon esprit; et, dans -l'univers entier, personne n'a un réveil aussi agréable, aussi paisible -que le mien. - -J'avoue que j'aime à jouir de ces doux instans, et que je prolonge -toujours, autant qu'il est possible, le plaisir que je trouve à méditer -dans la douce chaleur de mon lit.--Est-il un théâtre qui prête plus à -l'imagination, qui réveille de plus tendres idées, que le meuble où je -m'oublie quelquefois?--Lecteur modeste, ne vous effrayez point;--mais ne -pourrai-je donc parler du bonheur d'un amant qui serre, pour la première -fois, dans ses bras, une épouse vertueuse? plaisir ineffable, que mon -mauvais destin me condamne à ne jamais goûter! N'est-ce pas dans un lit -qu'une mère, ivre de joie à la naissance d'un fils, oublie ses douleurs? -C'est là que les plaisirs fantastiques, fruits de l'imagination et de -l'espérance, viennent nous agiter.--Enfin, c'est dans ce meuble -délicieux que nous oublions, pendant une moitié de la vie, les chagrins -de l'autre moitié. Mais quelle foule de pensées agréables et tristes se -pressent à la fois dans mon cerveau? Mélange étonnant de situations -terribles et délicieuses! - -Un lit nous voit naître et nous voit mourir; c'est le théâtre variable -où le genre humain joue tour à tour des drames intéressans, des farces -risibles et des tragédies épouvantables.--C'est un berceau garni de -fleurs;--c'est le trône de l'Amour;--c'est un sépulcre. - - - - -CHAPITRE VI. - - -Ce chapitre n'est absolument que pour les métaphysiciens. Il va jeter le -plus grand jour sur la nature de l'homme: c'est le prisme avec lequel on -pourra analyser et décomposer les facultés de l'homme, en séparant la -puissance animale des rayons purs de l'intelligence. - -Il me serait impossible d'expliquer comment et pourquoi je me brûlai les -doigts aux premiers pas que je fis en commençant mon voyage, sans -expliquer, dans le plus grand détail, au lecteur, mon système de _l'ame -et de la bête_.--Cette découverte métaphysique influe d'ailleurs -tellement sur mes idées et sur mes actions, qu'il serait très-difficile -de comprendre ce livre, si je n'en donnais la clef au commencement. - -Je me suis aperçu, par diverses observations, que l'homme est composé -d'une ame et d'une bête.--Ces deux êtres sont absolument distincts, mais -tellement emboîtés l'un dans l'autre, ou l'un sur l'autre, qu'il faut -que l'ame ait une certaine supériorité sur la bête pour être en état -d'en faire la distinction. - -Je tiens d'un vieux professeur (c'est du plus loin qu'il me souvienne) -que Platon appelait la matière l'_autre_. C'est fort bien; mais -j'aimerais mieux donner ce nom par excellence à la bête qui est jointe à -notre ame. C'est réellement cette substance qui est l'_autre_, et qui -nous lutine d'une manière si étrange. On s'aperçoit bien en gros que -l'homme est double; mais c'est, dit-on, parce qu'il est composé d'une -ame et d'un corps; et l'on accuse ce corps de je ne sais combien de -choses, mais bien mal à propos assurément, puisqu'il est aussi incapable -de sentir que de penser. C'est à la bête qu'il faut s'en prendre, à cet -être sensible, parfaitement distinct de l'ame, véritable _individu_, qui -a son existence séparée, ses goûts, ses inclinations, sa volonté, et qui -n'est au-dessus des autres animaux, que parce qu'il est mieux élevé et -pourvu d'organes plus parfaits. - -Messieurs et mesdames, soyez fiers de votre intelligence tant qu'il vous -plaira; mais défiez-vous beaucoup de l'_autre_, surtout quand vous êtes -ensemble! - -J'ai fait je ne sais combien d'expériences sur l'union de ces deux -créatures hétérogènes. Par exemple, j'ai reconnu clairement que l'ame -peut se faire obéir par la bête, et que, par un fâcheux retour, celle-ci -oblige très-souvent l'ame d'agir contre son gré. Dans les règles, l'une -a le pouvoir législatif et l'autre le pouvoir exécutif; mais ces deux -pouvoirs se contrarient souvent.--Le grand art d'un homme de génie est -de savoir bien élever sa bête, afin qu'elle puisse aller seule, tandis -que l'ame, délivrée de cette pénible accointance, peut s'élever jusqu'au -ciel. - -Mais il faut éclaircir ceci par un exemple. - -Lorsque vous lisez un livre, monsieur, et qu'une idée plus agréable -entre tout à coup dans votre imagination, votre ame s'y attache tout de -suite et oublie le livre, tandis que vos yeux suivent machinalement les -mots et les lignes; vous achevez la page sans la comprendre et sans -vous souvenir de ce que vous avez lu.--Cela vient de ce que votre ame, -ayant ordonné à sa compagne de lui faire la lecture, ne l'a point -avertie de la petite absence qu'elle allait faire; en sorte que -l'_autre_ continuait la lecture que votre ame n'écoutait plus. - - - - -CHAPITRE VII. - - -Cela ne vous paraît-il pas clair? voici un autre exemple. - -Un jour de l'été passé, je m'acheminai pour aller à la cour. J'avais -peint toute la matinée, et mon ame, se plaisant à méditer sur la -peinture, laissa le soin à la bête de me transporter au palais du roi. - -Que la peinture est un art sublime! pensait mon ame; heureux celui que -le spectacle de la nature a touché, qui n'est pas obligé de faire des -tableaux pour vivre, qui ne peint pas uniquement par passe-tems, mais -qui, frappé de la majesté d'une belle physionomie, et des jeux -admirables de la lumière qui se fond en mille teintes sur le visage -humain, tâche d'approcher dans ses ouvrages des effets sublimes de la -nature! Heureux encore le peintre que l'amour du paysage entraîne dans -des promenades solitaires, qui sait exprimer sur la toile le sentiment -de tristesse que lui inspire un bois sombre ou une campagne déserte! -Ses productions imitent et reproduisent la nature; il crée des mers -nouvelles et de noires cavernes inconnues au soleil: à son ordre, de -verts bocages sortent du néant, l'azur du ciel se réfléchit dans ses -tableaux; il connaît l'art de troubler les airs et de faire mugir les -tempêtes. D'autres fois il offre à l'Å“il du spectateur enchanté les -campagnes délicieuses de l'antique Sicile: on voit des nymphes éperdues -fuyant, à travers les roseaux, la poursuite d'un satyre; des temples -d'une architecture majestueuse élèvent leur front superbe par-dessus la -forêt sacrée qui les entoure: l'imagination se perd dans les routes -silencieuses de ce pays idéal; les lointains bleuâtres se confondent -avec le ciel; et le paysage entier, se répétant dans les eaux d'un -fleuve tranquille, forme un spectacle qu'aucune langue ne peut -décrire.--Pendant que mon ame faisait ces réflexions, l'_autre_ allait -son train, et Dieu sait où elle allait!--Au lieu de se rendre à la cour, -comme elle en avait reçu l'ordre, elle dériva tellement sur la gauche, -qu'au moment où mon ame la rattrapa, elle était à la porte de Mme de -_Hautcastel_, à un demi-mille du palais royal. - -Je laisse à penser au lecteur ce qui serait arrivé, si elle était entrée -toute seule chez une aussi belle dame. - - - - -CHAPITRE VIII. - - -S'il est utile et agréable d'avoir une unie dégagée de la matière, au -point de la faire voyager toute seule lorsqu'on le juge à propos, cette -faculté a aussi ses inconvéniens. C'est à elle, par exemple, que je dois -la brûlure dont j'ai parlé dans les chapitres précédens.--Je donne -ordinairement à ma bête le soin des apprêts de mon déjeuner; c'est elle -qui fait griller mon pain et le coupe en tranches. Elle fait à merveille -le café, et le prend même très-souvent sans que mon ame s'en mêle, à -moins que celle-ci ne s'amuse à la voir travailler; mais cela est rare -et très-difficile à exécuter: car il est aisé, lorsqu'on fait quelque -opération mécanique, de penser à tout autre chose; mais il est -extrêmement difficile de se regarder agir, pour ainsi dire;--ou, pour -m'expliquer, suivant mon système, d'employer son ame à examiner la -marche de sa bête, et de la voir travailler sans y prendre part.--Voilà -le plus étonnant tour de force métaphysique que l'homme puisse -exécuter. - -J'avais couché mes pincettes sur la braise pour faire griller mon pain; -et, quelque tems après, tandis que mon ame voyageait, voilà qu'une -souche enflammée roule sur le foyer:--ma pauvre bête porta la main aux -pincettes, et je me brûlai les doigts. - - - - -CHAPITRE IX. - - -J'espère avoir suffisamment développé mes idées dans les chapitres -précédens, pour donner à penser au lecteur, et pour le mettre à même de -faire des découvertes dans cette brillante carrière: il ne pourra -qu'être satisfait de lui, s'il parvient un jour à savoir faire voyager -son ame toute seule; les plaisirs que cette faculté lui procurera -balanceront de reste les _quiproquo_ qui pourront en résulter. Est-il -une jouissance plus flatteuse que celle d'étendre ainsi son existence, -d'occuper à la fois la terre et les cieux, et de doubler, pour ainsi -dire, son être?--Le désir éternel et jamais satisfait de l'homme -n'est-il pas d'augmenter sa puissance et ses facultés, de vouloir être -où il n'est pas, de rappeler le passé et de vivre dans l'avenir?--Il -veut commander les armées, présider aux académies; il veut être adoré -des belles; et, s'il possède tout cela, il regrette alors les champs et -la tranquillité, et porte envie à la cabane des bergers: ses projets, -ses espérances échouent sans cesse contre les malheurs réels attachés à -la nature humaine; il ne saurait trouver le bonheur. Un quart d'heure de -voyage avec moi lui en montrera le chemin. - -Eh! que ne laisse-t-il à l'_autre_ ces misérables soins, cette ambition -qui le tourmente?--Viens, pauvre malheureux! fais un effort pour rompre -ta prison, et, du haut du ciel où je vais te conduire, du milieu des -orbes célestes et de l'empyrée,--regarde ta bête, lancée dans le monde, -courir toute seule la carrière de la fortune et des honneurs; vois avec -quelle gravité elle marche parmi les hommes: la foule s'écarte avec -respect, et, crois-moi, personne ne s'apercevra qu'elle est toute seule; -c'est le moindre souci de la cohue au milieu de laquelle elle se -promène, de savoir si elle a une ame ou non, si elle pense ou -non.--Mille femmes sentimentales l'aimeront à la fureur sans s'en -apercevoir: elle peut même s'élever, sans le secours de ton ame, à la -plus haute faveur et à la plus grande fortune.--Enfin, je ne -m'étonnerais nullement si, à notre retour de l'empyrée, ton ame, en -rentrant chez elle, se trouvait dans la bête d'un grand seigneur. - - - - -CHAPITRE X. - - -Qu'on n'aille pas croire qu'au lieu de tenir ma parole, en donnant la -description de mon voyage autour de ma chambre, je bats la campagne pour -me tirer d'affaire: on se tromperait fort, car mon voyage continue -réellement; et pendant que mon ame, se repliant sur elle-même, -parcourait, dans le chapitre précédent, les détours tortueux delà -métaphysique,--j'étais dans mon fauteuil sur lequel je m'étais renversé, -de manière que ses deux pieds antérieurs étaient élevés à deux pouces de -terre; et, tout en me balançant à droite et à gauche, et gagnant du -terrain, j'étais insensiblement parvenu tout près de la muraille.--C'est -la manière dont je voyage lorsque je ne suis pas pressé.--Là , ma main -s'était emparée machinalement du portrait de Mme de _Hautcastel_, et -l'_autre_ s'amusait à ôter la poussière qui le couvrait.--Cette -occupation lui donnait un plaisir tranquille, et ce plaisir se faisait -sentir à mon ame, quoiqu'elle fût perdue dans les vastes plaines du -ciel: car il est bon d'observer que, lorsque l'esprit voyage ainsi dans -l'espace, il tient toujours aux sens par je ne sais quel lien secret; en -sorte que, sans se déranger de ses occupations, il peut prendre part aux -jouissances paisibles de l'_autre_; mais si ce plaisir augmente à un -certain point, ou si elle est frappée par quelque spectacle inattendu, -l'ame aussitôt reprend sa place avec la vitesse de l'éclair. - -C'est ce qui m'arriva tandis que je nettoyais le portrait. - -A mesure que le linge enlevait la poussière et faisait paraître des -boucles de cheveux blonds, et la guirlande de roses dont ils sont -couronnés, mon ame, depuis le soleil où elle s'était transportée, -sentit un léger frémissement de plaisir, et partagea sympathiquement la -jouissance de mon cÅ“ur. Cette jouissance devint moins confuse et plus -vive, lorsque le linge, d'un seul coup, découvrit le front éclatant de -cette charmante physionomie; mon ame fut sur le point de quitter les -cieux pour jouir du spectacle. Mais se fût-elle trouvée dans les -Champs-Élysées, eût-elle assisté à un concert de chérubins, elle n'y -serait pas demeurée une demi-seconde, lorsque sa compagne, prenant -toujours plus d'intérêt à son ouvrage, s'avisa de saisir une éponge -mouillée qu'on lui présentait, et de la passer tout à coup sur les -sourcils et les yeux,--sur le nez,--sur les joues,--sur cette bouche; ah -Dieu! le cÅ“ur me bat:--sur le menton, sur le sein: ce fut l'affaire -d'un moment; toute la figure parut renaître et sortir du néant.--Mon ame -se précipita du ciel comme une étoile tombante; elle trouva l'_autre_ -dans une extase ravissante, et parvint à l'augmenter en la partageant. -Cette situation singulière et imprévue fit disparaître le tems et -l'espace pour moi.--J'existai pour un instant dans le passé, et je -rajeunis contre l'ordre de la nature.--Oui, la voilà cette femme adorée, -c'est elle-même: je la vois qui sourit; elle va parler pour dire qu'elle -m'aime.--Quel regard! viens que je te serre contre mon cÅ“ur, ame de -ma vie, ma seconde existence!--viens partager mon ivresse et mon -bonheur!--Ce moment fut court, mais il fut ravissant: la froide raison -reprit bientôt son empire, et, dans l'espace d'un clin-d'Å“il, je -vieillis d'une année entière;--mon cÅ“ur devint froid, glacé, et je me -trouvai de niveau avec la foule des indifférens qui pèsent sur le -globe. - - - - -CHAPITRE XI. - - -Il ne faut pas anticiper sur les événemens: l'empressement de -communiquer au lecteur mon système de l'ame et de la bête m'a fait -abandonner la description de mon lit plus tôt que je ne devais; lorsque -je l'aurai terminée, je reprendrai mon voyage à l'endroit où je l'ai -interrompu dans le chapitre précédent.--Je vous prie seulement de vous -ressouvenir que nous avons laissé _la moitié de moi-même_ tenant le -portrait de Mme de _Hautcastel_ tout près de la muraille, à quatre pas -de mon bureau. J'avais oublié, en parlant de mon lit, de conseiller à -tout homme qui le pourra, d'avoir un lit couleur de rose et blanc: il -est certain que les couleurs influent sur nous au point de nous égayer -ou de nous attrister suivant leurs nuances.--Le rose et le blanc sont -deux couleurs consacrées au plaisir et à la félicité.--La nature, en les -donnant à la rose, lui a donné la couronne de l'empire de Flore;--et, -lorsque le ciel veut annoncer une belle journée au monde, il colore les -nues de cette teinte charmante au lever du soleil. - -Un jour nous montions avec peine le long d'un sentier rapide: l'aimable -Rosalie était en avant; son agilité lui donnait des ailes: nous ne -pouvions la suivre.--Tout à coup, arrivée au sommet d'un tertre, elle se -tourna vers nous pour reprendre haleine, et sourit à notre -lenteur.--Jamais peut-être les deux couleurs dont je fais l'éloge -n'avaient ainsi triomphé.--Ses joues enflammées, ses lèvres de corail, -ses dents brillantes, son cou d'albâtre, sur un fond de verdure, -frappèrent tous les regards. Il fallut nous arrêter pour la contempler: -je ne dis rien de ses yeux bleus, ni du regard qu'elle jeta sur nous, -parce que je sortirais de mon sujet, et que d'ailleurs je n'y pense -jamais que le moins qu'il m'est possible. Il me suffit d'avoir donné le -plus bel exemple imaginable de la supériorité de ces deux couleurs sur -toutes les autres, et de leur influence sur le bonheur des hommes. - -Je n'irai pas plus avant aujourd'hui. Quel sujet pourrais-je traiter qui -ne fût insipide? Quelle idée n'est pas effacée par cette idée?--Je ne -sais même quand je pourrai me remettre a l'ouvrage.--Si je le continue, -et que le lecteur désire en voir la fin, qu'il s'adresse à l'ange -distributeur des pensées, et qu'il le prie de ne plus mêler l'image de -ce tertre parmi la foule des pensées décousues qu'il me jette a tout -instant. - -Sans cette précaution, c'en est fait de mon voyage. - - - - -CHAPITRE XII. - - -. . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . -. . . . le tertre . . . . -. . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . - - - - -CHAPITRE XIII. - - -Mes efforts sont vains; il faut remettre partie et séjourner ici malgré -moi: c'est une étape militaire. - - - - -CHAPITRE XIV. - - -J'ai dit que j'aimais singulièrement à méditer dans la douce chaleur de -mon lit, et que sa couleur agréable contribue beaucoup au plaisir que -j'y trouve. - -Pour me procurer ce plaisir, mon domestique a reçu l'ordre d'entrer -dans ma chambre une demi-heure avant celle où j'ai résolu de me lever. -Je l'entends marcher légèrement et _tripoter_ dans ma chambre avec -discrétion; et ce bruit me donne l'agrément de me sentir sommeiller: -plaisir délicat et inconnu de bien des gens. - -On est assez éveillé pour s'apercevoir qu'on ne l'est pas tout à fait, -et pour calculer confusément que l'heure des affaires et des ennuis est -encore dans le sablier du tems. Insensiblement mon homme devient plus -bruyant; il est si difficile de se contraindre! d'ailleurs il sait que -l'heure fatale s'approche.--Il regarde à ma montre, et fait sonner les -breloques pour m'avertir; mais je fais la sourde oreille; et, pour -alonger encore cette heure charmante, il n'est sorte de chicane que je -ne fasse à ce pauvre malheureux. J'ai cent ordres préliminaires à lui -donner pour gagner du tems. Il sait fort bien que ces ordres, que je lui -donne d'assez mauvaise humeur, ne sont que des prétextes pour rester au -lit sans paraître le désirer. Il ne fait pas semblant de s'en -apercevoir, et je lui en suis vraiment reconnaissant. - -Enfin, lorsque j'ai épuisé toutes mes ressources, il s'avance au milieu -de ma chambre, et se plante là , les bras croisés, dans la plus parfaite -immobilité. - -On m'avouera qu'il n'est pas possible de désapprouver ma pensée avec -plus d'esprit et de discrétion: aussi je ne résiste jamais à cette -invitation tacite; j'étends les bras pour lui témoigner que j'ai -compris, et me voilà assis. - -Si le lecteur réfléchit sur la conduite de mon domestique, il pourra se -convaincre que, dans certaines affaires délicates du genre de celle-ci, -la simplicité et le bon sens valent infiniment mieux que l'esprit le -plus adroit. J'ose assurer que le discours le plus étudié sur les -inconvéniens de la paresse ne me déciderait pas à sortir aussi -promptement de mon lit que le reproche muet de M. _Joannetti_. - -C'est un parfait honnête homme que M. _Joannetti_, et en même tems celui -de tous les hommes qui convenait le plus à un voyageur comme moi. Il est -accoutumé aux fréquens voyages de mon ame, et ne rit jamais des -inconséquences de l'_autre_; il la dirige même quelquefois lorsqu'elle -est seule, en sorte qu'on pourrait dire alors qu'elle est conduite par -deux ames. Lorsqu'elle s'habille, par exemple, il m'avertit par un signe -qu'elle est sur le point de mettre ses bas à l'envers, ou son habit -avant sa veste.--Mon ame s'est souvent amusée à voir le pauvre -_Joannetti_ courir après la folle sous les berceaux de la citadelle, -pour l'avertir qu'elle avait oublié son chapeau;--une autre fois son -mouchoir. - -Un jour (l'avouerai-je?), sans ce fidèle domestique, qui la rattrapa au -bas de l'escalier, l'étourdie s'acheminait vers la cour sans épée, -aussi hardiment que le grand-maître des cérémonies portant l'auguste -baguette. - - - - -CHAPITRE XV. - - -"Tiens, _Joannetti_," lui dis-je, "raccroche ce portrait."--Il m'avait -aidé à le nettoyer, et ne se doutait non plus de tout ce qui a produit -le chapitre du portrait que de ce qui se passe dans la lune. C'était lui -qui, de son propre mouvement, m'avait présenté l'éponge mouillée, et -qui, par cette démarche, en apparence indifférente, avait fait parcourir -à mon ame cent millions de lieues en un instant. Au lieu de le remettre -à sa place, il le tenait pour l'essuyer à son tour.--Une difficulté, un -problême à résoudre, lui donnait un air de curiosité que je -remarquai.--"Voyons," lui dis-je, "que trouves-tu à redire dans ce -portrait?"--"Oh! rien, monsieur."--"Mais encore?"--Il le posa debout sur -une des tablettes de mon bureau; puis, s'éloignant de quelques pas: "Je -voudrais," dit-il, "que monsieur m'expliquât pourquoi ce portrait me -regarde toujours, quel que soit l'endroit de la chambre où je me trouve. -Le matin, lorsque je fais le lit, la figure se tourne vers moi, et, si -je vais à la fenêtre, elle me regarde encore et me suit des yeux en -chemin."--"En sorte, _Joannetti_," lui dis-je, "que, si la chambre était -pleine de monde, cette belle dame lorgnerait de tout côté et tout le -monde à la fois?"--"Oh! oui, monsieur."--"Elle sourirait aux allans et aux -venans tout comme à moi?"--_Joannetti_ ne répondit rien.--Je m'étendis -dans mon fauteuil, et, baissant la tête, je me livrai aux méditations -les plus sérieuses.--Quel trait de lumière! Pauvre amant! tandis que tu -te morfonds loin de ta maîtresse, auprès de laquelle tu es peut-être -déjà remplacé; tandis que tu fixes avidement tes yeux sur son portrait -et que tu t'imagines (au moins en peinture) être le seul regardé, la -perfide effigie, aussi infidèle que l'original, porte ses regards sur -tout ce qui l'entoure, et sourit à tout le monde. - -Voilà une ressemblance morale entre certains portraits et leurs modèles, -qu'aucun philosophe, aucun peintre, aucun observateur n'avait encore -aperçue. - -Je marche de découvertes en découvertes. - - - - -CHAPITRE XVI. - - -Joanetti était toujours dans la même attitude, en attendant -l'explication qu'il m'avait demandée. Je sortis la tête des plis de mon -_habit de voyage_, où je l'avais enfoncée pour méditer à mon aise, et -pour me remettre des tristes réflexions que je venais de faire.--"Ne -vois-tu pas, _Joannetti_, lui dis-je, après un moment de silence, et -tournant mon fauteuil de son côté, ne vois-tu pas qu'un tableau étant -une surface plane, les rayons de lumière qui partent de chaque point de -cette surface...?" _Joannetti_, à cette explication, ouvrit tellement -les yeux, qu'il en laissait voir la prunelle tout entière; il avait en -outre la bouche entr'ouverte: ces deux mouvemens dans la figure humaine -annoncent, selon le fameux Le Brun, le dernier période de l'étonnement. -C'était ma bête, sans doute, qui avait entrepris une semblable -dissertation; mon ame savait de reste que _Joannetti_ ignore -complètement ce que c'est qu'une surface plane, et encore plus ce que -sont des rayons de lumière: la prodigieuse dilatation de ses paupières -m'ayant fait rentrer en moi-même, je me remis la tête dans le collet de -mon habit de voyage, et je l'y enfonçai tellement, que je parvins à la -cacher presque tout entière. - -Je résolus de dîner en cet endroit: la matinée était fort avancée, un -pas de plus dans ma chambre aurait porté mon dîner à la nuit. Je me -glissai jusqu'au bord de mon fauteuil, et, mettant les deux pieds sur la -cheminée, j'attendis patiemment le repas.--C'est une attitude délicieuse -que celle-là : il serait, je crois, bien difficile d'en trouver une autre -qui réunît autant d'avantages, et qui fut aussi commode pour les -séjours inévitables dans un long voyage. - -_Rosine_, ma chienne fidèle, ne manque jamais de venir alors tirailler -les basques de mon habit de voyage, pour que je la prenne sur moi; elle -y trouve un lit tout arrangé et fort commode, au sommet de l'angle que -forment les deux parties de mon corps: un V consonne représente à -merveille ma situation. _Rosine_ s'élance sur moi, si je ne la prends -pas assez tôt à son gré. Je la trouve souvent là sans savoir comment -elle y est venue. Mes mains s'arrangent d'elles-mêmes de la manière la -plus favorable à son bien-être, soit qu'il y ait une sympathie entre -cette aimable bête et la mienne, soit que le hasard seul en -décide;--mais je ne crois point au hasard, à ce triste système,--a ce -mot qui ne signifie rien.--Je croirais plutôt au magnétisme;--je -croirais plutôt au martinisme. Non, je n'y croirai jamais. - -Il y a une telle réalité dans les rapports qui existent entre ces deux -animaux, que, lorsque je mets les deux pieds sur la cheminée, par pure -distraction; lorsque l'heure du dîner est encore éloignée, et que je ne -pense nullement à prendre l'_étape_, toutefois _Rosine_, présente à ce -mouvement, trahit le plaisir qu'elle éprouve en remuant légèrement la -queue; la discrétion la retient à sa place, et l'_autre_, qui s'en -aperçoit, lui en sait gré: quoique incapables de raisonner sur la cause -qui le produit, il s'établit ainsi entre elles un dialogue muet, un -rapport de sensation très-agréable, et qui ne saurait absolument être -attribué au hasard. - - - - -CHAPITRE XVII. - - -Qu'on ne me reproche pas d'être prolixe dans les détails; c'est la -manière des voyageurs. Lorsqu'on part pour monter sur le Mont-Blanc; -lorsqu'on va visiter la large ouverture du tombeau d'_Empédocle_, on ne -manque jamais de décrire exactement les moindres circonstances; le -nombre des personnes, celui des mulets, la qualité des provisions, -l'excellent appétit des voyageurs; tout enfin, jusqu'aux faux pas des -montures, est soigneusement enregistré dans le journal pour -l'instruction de l'univers sédentaire. Sur ce principe, j'ai résolu de -parler de ma chère _Rosine_, aimable animal que j'aime d'une véritable -affection, et de lui consacrer un chapitre tout entier. - -Depuis six ans que nous vivons ensemble, il n'y a pas eu le moindre -refroidissement entre nous; ou, s'il s'est élevé entre elle et moi -quelques petites altercations, j'avoue de bonne foi que le plus grand -tort a toujours été de mon côté, et que _Rosine_ a toujours fait les -premiers pas vers la réconciliation. - -Le soir, lorsqu'elle a été grondée, elle se retire tristement et sans -murmurer: le lendemain, à la pointe du jour, elle est auprès de mon lit, -dans une attitude respectueuse; et, au moindre mouvement de son maître, -au moindre signe de réveil, elle annonce sa présence par les battemens -précipités de sa queue sur ma table de nuit. - -Et pourquoi refuserais-je mon affection à cet être caressant qui n'a -jamais cessé de m'aimer depuis l'époque où nous avons commencé de vivre -ensemble? Ma mémoire ne suffirait pas à faire l'énumération des -personnes qui se sont intéressées à moi et qui m'ont oublié. J'ai eu -quelques amis, plusieurs maîtresses, une foule de liaisons, encore plus -de connaissances;--et maintenant je ne suis plus rien pour tout ce -monde, qui a oublié jusqu'à mon nom. - -Que de protestations, que d'offres de services! Je pouvais compter sur -leur fortune, sur une amitié éternelle et sans réserve! - -Ma chère _Rosine_, qui ne m'a point offert de services, me rend le plus -grand service qu'on puisse rendre à l'humanité: elle m'aimait jadis, et -m'aime encore aujourd'hui. Aussi, je ne crains point de le dire, je -l'aime avec une portion du même sentiment que j'accorde à mes amis. - -Qu'on en dise ce qu'on voudra. - - - - -CHAPITRE XVIII. - - -Nous avons laissé _Joannetti_ dans l'attitude de l'étonnement, immobile -devant moi, attendant la fin de la sublime explication que j'avais -commencée. - -Lorsqu'il me vit enfoncer tout-à -coup la tête dans ma robe de chambre, -et finir ainsi mon explication, il ne douta pas un instant que je ne -fusse resté court, faute de bonnes raisons, et de m'avoir, par -conséquent, terrassé par la difficulté qu'il m'avait proposée. - -Malgré la supériorité qu'il en acquérait sur moi, il ne sentit pas le -moindre mouvement d'orgueil, et ne chercha point à profiter de son -avantage.--Après un petit moment de silence, il prit le portrait, le -remit à sa place, et se retira légèrement sur la pointe du pied.--Il -sentait bien que sa présence était une espèce d'humiliation pour moi, et -sa délicatesse lui suggéra de se retirer sans m'en laisser -apercevoir.--Sa conduite, dans cette occasion, m'intéressa vivement, et -le plaça toujours plus avant dans mon cÅ“ur. Il aura, sans doute, une -place dans celui du lecteur; et, s'il en est quelqu'un assez insensible -pour la lui refuser après avoir lu le chapitre suivant, le ciel lui a, -sans doute, donné un cÅ“ur de marbre. - - - - -CHAPITRE XIX. - - -"Morbleu! lui dis-je un jour, c'est pour la troisième fois que je vous -ordonne de m'acheter une brosse. Quelle tête! quel animal!"--Il ne -répondit pas un mot: il n'avait rien répondu la veille à une pareille -incartade. "_Il est si exact_!" disais-je; je n'y concevais -rien.--"Allez chercher un linge pour nettoyer mes souliers," lui dis-je -en colère. Pendant qu'il allait, je me repentais de l'avoir ainsi -brusqué.--Mon courroux passa tout-à -fait, lorsque je vis le soin avec -lequel il tâchait d'ôter la poussière de mes souliers, sans toucher à -mes bas: j'appuyai ma main sur lui, en signe de réconciliation.--"Quoi! -dis-je alors en moi-même, il y a donc des hommes qui décrottent les -souliers des autres pour de l'argent?" Ce mot d'_argent_ fut un trait de -lumière qui vint m'éclairer. Je me ressouvins tout-à -coup qu'il y avait -long-tems que je n'en avais point donné à mon domestique.--"_Joannetti_, -lui dis-je, en retirant mon pied, avez-vous de l'argent?"--Un -demi-sourire de justification parut sur ses lèvres, à cette -demande.--"Non, monsieur, il y a huit jours que je n'ai pas un sou; j'ai -dépensé tout ce qui m'appartenait pour vos petites emplettes.--Et la -brosse? C'est, sans doute, pour cela...?"--Il sourit encore.--Il aurait -pu dire à son maître: "Non, je ne suis point une tête vide, un _animal_, -comme vous avez eu la cruauté de le dire à votre fidèle serviteur. -Payez-moi 23 liv. 10 sous 4 den. que vous me devez, et je vous achèterai -votre brosse."--Il se laissa maltraiter injustement plutôt que d'exposer -son maître à rougir de sa colère. - -Que le ciel le bénisse! Philosophes! chrétiens! avez-vous lu? - -"Tiens, _Joannetti_," lui dis-je, "tiens, cours acheter la brosse."--"Mais, -monsieur, voulez-vous rester ainsi avec un soulier blanc et l'autre -noir?" - ---"Va, te dis-je, acheter la brosse; laisse, laisse cette poussière sur -mon soulier."--Il sortit; je pris le linge, et je nettoyai -délicieusement mon soulier gauche, sur lequel je laissai tomber une -larme de repentir. - - - - -CHAPITRE XX. - - -Les murs de ma chambre sont garnis d'estampes et de tableaux qui -l'embellissent singulièrement. Je voudrais, de tout mon cÅ“ur, les -faire examiner aux lecteurs les uns après les autres, pour l'amuser et -le distraire le long du chemin que nous devons encore parcourir pour -arriver à mon bureau; mais il est aussi impossible d'expliquer -clairement un tableau, que de faire un portrait ressemblant d'après une -description. - -Quelle émotion n'éprouverait-il pas, par exemple, en contemplant la -première estampe qui se présente aux regards!--Il y verrait la -malheureuse _Charlotte_, essuyant lentement, et d'une main tremblante, -les pistolets d'_Albert_.--De noirs pressentimens et toutes les -angoisses de l'amour sans espoir et sans consolation sont empreints sur -sa physionomie; tandis que le froid _Albert,_ entouré de sacs de procès -et de vieux papiers de toute espèce, se tourne froidément pour -souhaiter un bon voyage à son ami. Combien de fois n'ai-je pas été tenté -de briser la glace qui couvre cette estampe, pour arracher cet _Albert_ -de sa table, pour le mettre en pièces, le fouler aux pieds! Mais il -restera toujours trop d'_Alberts_ en ce monde. Quel est l'homme sensible -qui n'a pas le sien, avec lequel il est obligé de vivre, et contre -lequel les épanchemens de l'ame, les douces émotions du cÅ“ur et les -élans de l'imagination, vont se briser, comme les flots sur les -rochers?--Heureux celui qui trouve un ami, dont le cÅ“ur et l'esprit -lui conviennent; un ami qui s'unisse à lui par une conformité de goûts, -de sentimens et de connaissances; un ami qui ne soit pas tourmenté par -l'ambition ou l'intérêt;--qui préfère l'ombre d'un arbre à la pompe -d'une cour!--Heureux celui qui possède un ami! - - - - -CHAPITRE XXI. - -J'en avais un: la mort me l'a ôté; elle l'a saisi au commencement de sa -carrière, au moment où son amitié était devenue un besoin pressant pour -mon cÅ“ur.--Nous nous soutenions mutuellement dans les travaux -pénibles de la guerre; nous n'avions qu'une pipe à nous deux; nous -buvions dans la même coupe; nous couchions sous la même toile; et, dans -les circonstances malheureuses où nous sommes, l'endroit où nous vivions -ensemble était pour nous une nouvelle patrie: je l'ai vu en butte à tous -les périls de la guerre, et d'une guerre désastreuse.--La mort semblait -nous épargner l'un pour l'autre: elle épuisa mille fois ses traits -autour de lui sans l'atteindre; mais c'était pour me rendre sa perte -plus sensible. Le tumulte des armes, l'enthousiasme qui s'empare de -l'âme à l'aspect du danger, auraient peut-être empêché ses cris d'aller -jusqu'à mon cÅ“ur.--Sa mort eût été utile à son pays et funeste aux -ennemis:--je l'aurais moins regretté.--Mais le perdre au milieu des -délices d'un quartier d'hiver! le voir expirer dans mes bras au moment -où il paraissait regorger de santé; au moment où notre liaison se -resserrait encore dans le repos et la tranquillité!--Ah! je ne m'en -consolerai jamais! Cependant sa mémoire ne vit plus que dans mon -cÅ“ur; elle n'existe plus parmi ceux qui l'environnaient et qui l'ont -remplacé: cette idée me rend plus pénible le sentiment de sa perte. La -nature, indifférente de même au sort des individus, remet sa robe -brillante du printems, et se pare de toute sa beauté autour du cimetière -où il repose. Les arbres se couvrent de feuilles et entrelacent leurs -branches; les oiseaux chantent sous le feuillage; les mouches -bourdonnent parmi les fleurs; tout respire la joie et la vie dans le -séjour de la mort:--et le soir, tandis que la lune brille dans le ciel, -et que je médite près de ce triste lieu, j'entends le grillon poursuivre -gaîment son chant infatigable, caché sous l'herbe qui couvre la tombe -silencieuse de mon ami. La destruction insensible des êtres, et tous les -malheurs de l'humanité, sont comptés pour rien dans le grand tout.--La -mort d'un homme sensible qui expire au milieu de ses amis désolés, et -celle d'un papillon que l'air froid du matin fait périr dans le calice -d'une fleur, sont deux époques semblables dans le cours de la nature. -L'homme n'est rien qu'un fantôme, une ombre, une vapeur, qui se dissipe -dans les airs... - -Mais l'aube matinale commence à blanchir le ciel; les noires idées qui -m'agitaient s'évanouissent avec la nuit, et l'espérance renaît dans mon -cÅ“ur.--Non, celui qui inonde ainsi l'orient de lumière ne l'a point -fait briller à mes regards pour me plonger bientôt dans la nuit du -néant. Celui qui étendit cet horizon incommensurable, celui qui éleva -ces masses énormes, dont le soleil dore les sommets glacés, est aussi -celui qui a ordonné à mon cÅ“ur de battre, et à mon esprit de penser. - -Non, mon ami n'est point entré dans le néant; quelle que soit la -barrière qui nous sépare, je le reverrai.--Ce n'est point sur un -syllogisme que je fonde mon espérance.--Le vol d'un insecte qui traverse -les airs suffit pour me persuader; et souvent l'aspect de la campagne, -le parfum des airs, et je ne sais quel charme répandu autour de moi, -élèvent tellement mes pensées, qu'une preuve invincible de l'immortalité -entre avec violence dans mon ame et l'occupe tout entière. - - - - -CHAPITRE XXII. - - -Depuis long-tems le chapitre que je viens d'écrire se présentait à ma -plume, et je l'avais toujours rejeté. Je m'étais promis de ne laisser -voir dans ce livre que la face riante de mon ame; mais ce projet m'a -échappé comme tant d'autres: j'espère que le lecteur sensible me -pardonnera de lui avoir demandé quelques larmes; et si quelqu'un trouve -qu'_à la vérité_[1] j'aurais pu retrancher ce triste chapitre, il peut -le déchirer dans son exemplaire, ou même jeter le livre au feu. - -Il me suffit que tu le trouves selon ton cÅ“ur, ma chère _Jenny_, toi, -la meilleure et la plus aimée des femmes;--toi, la meilleure et la plus -aimée des sÅ“urs; c'est à toi que je dédie mon ouvrage: s'il a ton -approbation, il aura celle de tous les cÅ“urs sensibles et délicats; -et si tu pardonnes aux folies qui m'échappent quelquefois malgré moi, je -brave tous les censeurs de l'univers. - - -[Footnote 1: Voyez le roman de _Werther_, lettre XXVIII, 12 août.] - - - - -CHAPITRE XXIII. - - -Je ne dirai qu'un mot de l'estampe suivante. - -C'est la famille du malheureux _Ugolin_ expirant de faim: autour de lui, -un de ses fils est étendu sans mouvement à ses pieds; les autres lui -tendent leurs bras affaiblis, et lui demandent du pain, tandis que le -malheureux père, appuyé contre une colonne de la prison, l'Å“il fixe -et hagard, le visage immobile,--dans l'horrible tranquillité que donne -le dernier période du désespoir, meurt à la fois de sa propre mort et de -celle de tous ses enfans, et souffre tout ce que la nature humaine peut -souffrir. - -Brave chevalier d'_Assas_, te voilà expirant sous cent baïonnettes, par -un effort de courage, par un héroïsme qu'on ne connaît plus de nos -jours! - -Et toi qui pleures sous ces palmiers, malheureuse négresse! toi qu'un -barbare, qui sans doute n'était pas Anglais, a trahie et délaissée;--que -dis-je? toi qu'il a eu la cruauté de vendre comme une vile esclave, -malgré ton amour et tes services, malgré le fruit de la tendresse que tu -portais dans ton sein,--je ne passerai point devant ton image sans te -rendre l'hommage qui est dû à ta sensibilité et à tes malheurs! - -Arrêtons-nous un instant devant cet autre tableau: c'est une jeune -bergère qui garde toute seule son troupeau sur le sommet des Alpes: elle -est assise sur un vieux tronc de sapin renversé et blanchi par les -hivers: ses pieds sont recouverts par les larges feuilles d'une touffe -de _cacalia_, dont la fleur lilas s'élève au-dessus de sa tête. La -lavande, le thym, l'anémone, la centaurée, des fleurs de toute espèce, -qu'on cultive avec peine dans nos serres et nos jardins, et qui -naissent sur les Alpes dans toute leur beauté primitive, forment le -tapis brillant sur lequel errent ses brebis.--Aimable bergère, dis-moi -où se trouve l'heureux coin de la terre que tu habites? de quelle -bergerie éloignée es-tu partie ce matin au lever de l'aurore?--Ne -pourrais-je y aller vivre avec toi?--Mais, hélas! la douce tranquillité -dont tu jouis ne tardera pas à s'évanouir: le démon de la guerre, non -content de désoler les cités, va bientôt porter le trouble et -l'épouvante jusque dans ta retraite solitaire. Déjà les soldats -s'avancent; je les vois gravir de montagnes en montagnes, et s'approcher -des nues.--Le bruit du canon se fait entendre dans le séjour élevé du -tonnerre.--Fuis, bergère, presse ton troupeau, cache-toi dans les -antres les plus reculés et les plus sauvages: il n'est plus de repos sur -cette triste terre! - - - - -CHAPITRE XXIV. - - -Je ne sais comment cela m'arrive; depuis quelque tems mes chapitres -finissent toujours sur un ton sinistre. En vain je fixe, en les -commençant, mes regards sur quelque objet agréable,--en vain je -m'embarque par le calme, j'essuie bientôt une bourrasque qui me fait -dériver.--Pour mettre fin à cette agitation, qui ne me laisse pas le -maître de mes idées, et pour apaiser les battemens de mon cÅ“ur, que -tant d'images attendrissantes ont trop agité, je ne vois d'autre remède -qu'une dissertation.--Oui, je veux mettre ce morceau de glace sur mon -cÅ“ur. - -Et cette dissertation sera sur la peinture; car, de disserter sur tout -autre objet, il n'y a point moyen. Je ne puis descendre tout-à -fait du -point où j'étais monté tout à l'heure: d'ailleurs, c'est le _dada_ de -mon oncle _Tobie_. - -Je voudrais dire, en passant, quelques mots sur la question de la -prééminence entre l'art charmant de la peinture et celui de la musique: -oui, je veux mettre quelque chose dans la balance, ne fût-ce qu'un grain -de sable, un atome. - -On dit en faveur du peintre qu'il laisse quelque chose après lui; ses -tableaux lui survivent et éternisent sa mémoire. - -On répond que les compositeurs en musique laissent aussi des opéras et -des concerts;--mais la musique est sujette à la mode, et la peinture ne -l'est pas.--Les morceaux de musique qui attendrissaient nos aïeux sont -ridicules pour les amateurs de nos jours, et on les place dans les -opéras bouffons pour faire rire les neveux de ceux qu'ils faisaient -pleurer autrefois. - -Les tableaux de _Raphaël_ enchanteront notre postérité comme ils ont -ravi nos ancêtres. - -Voilà mon grain de sable. - - - - -CHAPITRE XXV. - - -"Mais que m'importe à moi, me dit un jour Mme de _Hautcastel_, que la -musique de _Cherubini_ ou de _Cimarosa_ diffère de celle de leurs -prédécesseurs?--Que m'importe que l'ancienne musique me fasse rire, -pourvu que la nouvelle m'attendrisse délicieusement?--Est-il donc -nécessaire à mon bonheur que mes plaisirs ressemblent à ceux de ma -trisaïeule? Que me parlez-vous de peinture, d'un art qui n'est goûté que -par une classe très-peu nombreuse de personnes, tandis que la musique -enchante tout ce qui respire?" - -Je ne sais pas trop dans ce moment ce qu'on pourrait répondre à cette -observation, à laquelle je ne m'attendais pas en commençant ce chapitre. - -Si je l'avais prévue, peut-être je n'aurais pas entrepris cette -dissertation. Et qu'on ne prenne point ceci pour un tour de -musicien.--Je ne le suis point, sur mon honneur;--non, je ne suis pas -musicien: j'en atteste le ciel et tous ceux qui m'ont entendu jouer du -violon. - -Mais, en supposant le mérite de l'art égal de part et d'autre, il ne -faudrait pas se presser de conclure du mérite de l'art au mérite de -l'artiste.--On voit des enfans toucher du clavecin en grands maîtres; on -n'a jamais vu un bon peintre de douze ans. La peinture, outre le goût et -le sentiment, exige une tête pensante, dont les musiciens peuvent se -passer. On voit tous les jours des hommes sans tête et sans cÅ“ur -tirer d'un violon, d'une harpe, des sons ravissans. - -On peut élever la bête humaine à toucher du clavecin, et, lorsqu'elle -est élevée par un bon maître, l'ame peut voyager tout à son aise, tandis -que les doigts vont machinalement tirer des sons dont elle ne se mêle -nullement.--On ne saurait, au contraire, peindre la chose du monde la -plus simple, sans que l'ame y emploie toutes ses facultés. - -Si cependant quelqu'un s'avisait de distinguer entre la musique de -composition et celle d'exécution, j'avoue qu'il m'embarrasserait un peu. -Hélas! si tous les faiseurs de dissertations étaient de bonne foi, c'est -ainsi qu'elles finiraient toutes.--En commençant l'examen d'une -question, on prend ordinairement le ton dogmatique, parce qu'on est -décidé en secret, comme je l'étais réellement pour la peinture, malgré -mon hypocrite impartialité; mais la discussion réveille l'objection,--et -tout finit par le doute. - - - - -CHAPITRE XXVI. - - -Maintenant que je suis plus tranquille, je vais tâcher de parler sans -émotion des deux portraits qui suivent le tableau de la _Bergère des -Alpes_. - -_Raphaël_! ton portrait ne pouvait être peint que par toi-même. Quel -autre eût osé l'entreprendre?--Ta figure ouverte, sensible, -spirituelle, annonce ton caractère et ton génie. - -Pour complaire à ton ombre, j'ai placé auprès de toi le portrait de ta -maîtresse, à qui tous les hommes de tous les siècles demanderont -éternellement compte des ouvrages sublimes dont ta mort prématurée a -privé les arts. - -Lorsque j'examine le portrait de _Raphaël_, je me sens pénétré d'un -respect presque religieux pour ce grand homme qui, à la fleur de son -âge, avait surpassé toute l'antiquité, et dont les tableaux font -l'admiration et le désespoir des artistes modernes.--Mon ame, en -l'admirant, éprouve un mouvement d'indignation contre cette Italienne, -qui préféra son amour à son amant, et qui éteignit dans son sein ce -flambeau céleste, ce génie divin. - -Malheureuse! ne savais-tu donc pas que _Raphaël_ avait annoncé un -tableau supérieur à celui de la _Transfiguration?_--Ignorais-tu que tu -serrais dans tes bras le favori de la nature, le père de l'enthousiasme, -un génie sublime, un dieu? - -Tandis que mon ame fait ces observations, sa _compagne_, en fixant un -Å“il attentif sur la figure ravissante de cette funeste beauté, se -sent toute prête à lui pardonner la mort de _Raphaël_. - -En vain mon ame lui reproche son extravagante faiblesse, elle n'est -point écoutée.--Il s'établit entre ces deux dames, dans ces sortes -d'occasions, un dialogue singulier qui finit trop souvent a l'avantage -du _mauvais principe_, et dont je réserve un échantillon pour un autre -chapitre. - - - - -CHAPITRE XXVII. - - -Les estampes et les tableaux dont je viens de parler pâlissent et -disparaissent au premier coup d'Å“il qu'on jette sur le tableau -suivant: les ouvrages immortels de _Raphaël_, de _Corrège_ et de toute -l'École d'Italie, ne soutiendraient pas le parallèle. Aussi je le garde -toujours pour le dernier morceau, pour la pièce de réserve, lorsque je -procure à quelques curieux le plaisir de voyager avec moi; et je puis -assurer que, depuis que je fais voir ce tableau sublime aux connaisseurs -et aux ignorans, aux gens du monde, aux artisans, aux femmes et aux -enfans, aux animaux mêmes, j'ai toujours vu les spectateurs quelconques -donner, chacun à sa manière, des signes de plaisir et d'étonnement: tant -la nature y est admirablement rendue! - -Eh! quel tableau pourrait-on vous présenter, messieurs; quel spectacle -pourrait-on mettre sous vos yeux, mesdames, plus sûr de votre suffrage, -que la fidèle représentation de vous-mêmes? Le tableau dont je parle -est un miroir, et personne jusqu'à présent ne s'est encore avisé de le -critiquer; il est, pour tous ceux qui le regardent, un tableau parfait -auquel il n'y a rien à redire. - -On conviendra sans doute qu'il doit être compté pour une des merveilles -de la contrée où je me promène. - -Je passerai sous silence le plaisir qu'éprouve le physicien méditant sur -les étranges phénomènes de la lumière qui représente tous les objets de -la nature sur cette surface polie. Le miroir présente au voyageur -sédentaire mille réflexions intéressantes, mille observations qui le -rendent un objet utile et précieux. - -Vous que l'Amour a tenus ou tient encore sous son empire, apprenez que -c'est devant un miroir qu'il aiguise ses traits et médite ses cruautés; -c'est là qu'il répète ses manÅ“uvres, qu'il étudie ses mouvemens, -qu'il se prépare d'avance à la guerre qu'il veut déclarer; c'est là -qu'il s'exerce aux doux regards, aux petites mines, aux bouderies -savantes, comme un acteur s'exerce en face de lui-même avant de se -présenter en public. Toujours impartial et vrai, un miroir renvoie aux -yeux du spectateur les roses de la jeunesse et les rides de l'âge, sans -calomnier et sans flatter personne.--Seul, entre tous les conseillers -des grands, il leur dit constamment la vérité. - -Cet avantage m'avait fait désirer l'invention d'un miroir moral, où -tous les hommes pourraient se voir avec leurs vices et leurs vertus. Je -songeais même à proposer un prix à quelque académie pour cette -découverte, lorsque de mûres réflexions m'en ont prouvé l'inutilité. - -Hélas! il est si rare que la laideur se reconnaisse et casse le miroir! -En vain les glaces se multiplient autour de nous, et réfléchissent avec -une exactitude géométrique la lumière et la vérité; au moment où les -rayons vont pénétrer dans notre Å“il, et nous peindre tels que nous -sommes, l'amour-propre glisse son prisme trompeur entre nous et notre -image, et nous présente une divinité. - -Et de tous les prismes qui ont existé, depuis le premier qui sortit des -mains de l'immortel _Newton_, aucun n'a possédé une force de réfraction -aussi puissante, et ne produit des couleurs aussi agréables et aussi -vives que le prisme de l'amour-propre. - -Or, puisque les miroirs communs annoncent en vain la vérité, et que -chacun est content de sa figure; puisqu'ils ne peuvent faire connaître -aux hommes leurs imperfections physiques, à quoi servirait mon miroir -moral? Peu de monde y jetterait les yeux, et personne ne s'y -reconnaîtrait,--excepté les philosophes.--J'en doute même un peu. - -En prenant le miroir pour ce qu'il est, j'espère que personne ne me -blâmera de l'avoir placé au-dessus de tous les tableaux de l'École -d'Italie. Les dames, dont le goût ne saurait être faux, et dont la -décision doit tout régler, jettent ordinairement leur premier coup -d'Å“il sur ce tableau lorsqu'elles entrent dans un appartement. - -J'ai vu mille fois des dames, et même des damoiseaux, oublier au bal -leurs amans ou leurs maîtresses, la danse et tous les plaisirs de la -fête, pour contempler, avec une complaisance marquée, ce tableau -enchanteur,--et l'honorer même de tems à autre d'un coup d'Å“il, au -milieu de la contredanse la plus animée. - -Oui pourrait donc lui disputer le rang que je lui accorde parmi les -chefs-d'Å“uvre de l'art d'Apelles? - - - - -CHAPITRE XXVIII. - - -J'étais enfin arrivé tout près de mon bureau; déjà même, en alongeant le -bras, j'aurais pu en toucher l'angle le plus voisin de moi, lorsque je -me vis au moment de voir détruire le fruit de tous mes travaux, et de -perdre la vie.--Je devrais passer sous silence l'accident qui m'arriva, -pour ne pas décourager les voyageurs; mais il est si difficile de verser -dans la chaise de poste dont je me sers, qu'on sera forcé de convenir -qu'il faut être malheureux au dernier point,--aussi malheureux que je le -suis, pour courir un semblable danger. Je me trouvai étendu par terre, -complètement versé et renversé, et cela si vite, si inopinément, que -j'aurais été tenté de révoquer en doute mon malheur, si un tintement -dans la tête et une violente douleur à l'épaule gauche ne m'en avaient -trop évidemment prouvé l'authenticité. - -Ce fut encore un mauvais tour de _ma moitié_.--Effrayée par la voix d'un -pauvre qui demanda tout-à -coup l'aumône à ma porte, et par les -aboiemens de _Rosine_, elle fit tourner brusquement mon fauteuil, avant -que mon ame eût le tems de l'avertir qu'il manquait une brique derrière; -l'impulsion fut si violente, que ma chaise de poste se trouva absolument -hors de son centre de gravité, et se renversa sur moi. - -Voici, je l'avoue, une des occasions où j'ai eu le plus à me plaindre de -mon ame; car, au lieu d'être fâchée de l'absence qu'elle venait de -faire, et de tancer sa compagne sur sa précipitation, elle s'oublia au -point de partager le ressentiment le plus _animal_, et de maltraiter de -paroles ce pauvre innocent.--"_Fainéant! allez travailler_," lui -dit-elle (apostrophe exécrable, inventée par l'avare et cruelle -richesse)! "_Monsieur_, dit-il alors pour m'attendrir, _je suis de -Chambéry_...--Tant pis pour vous.--_Je suis Jacques; c'est moi que vous -avez vu à la campagne; c'est moi qui menais les moutons aux -champs_.--Que venez-vous faire ici?"--Mon ame commençait à se repentir -de la brutalité de mes premières paroles.--Je crois même qu'elle s'en -était repentie un instant avant de les laisser échapper. C'est ainsi -que, lorsqu'on rencontre inopinément dans sa course un fossé ou un -bourbier, on le voit, mais on n'a plus le tems de l'éviter. - -_Rosine_ acheva de me ramener au bon sens et au repentir: elle avait -reconnu _Jacques_, qui avait souvent partagé son pain avec elle, et lui -témoignait, par ses caresses, son souvenir et sa reconnaissance. - -Pendant ce tems, _Joannetti_, ayant rassemblé les restes de mon dîner, -qui étaient destinés pour le sien, les donna sans hésiter à _Jacques_. - -Pauvre _Joannetti_! - -C'est ainsi que, dans mon voyage, je vais prenant des leçons de -philosophie et d'humanité de mon domestique et de mon chien. - - - - -CHAPITRE XXIX. - - -Avant d'aller plus loin, je veux détruire un doute qui pourrait s'être -introduit dans l'esprit de mes lecteurs. - -Je ne voudrais pas, pour tout au monde, qu'on me soupçonnât d'avoir -entrepris ce voyage uniquement pour ne savoir que faire, et forcé, en -quelque manière, par les circonstances: j'assure ici, et jure par tout -ce qui m'est cher, que j'avais le dessein de l'entreprendre long-tems -avant l'événement qui m'a fait perdre ma liberté pendant quarante-deux -jours. Cette retraite forcée ne fut qu'une occasion de me mettre en -route plus tôt. - -Je sais que la protestation gratuite que je fais ici paraîtra suspecte à -certaines personnes;--mais je sais aussi que les gens soupçonneux ne -liront pas ce livre:--ils ont assez d'occupation chez eux et chez leurs -amis; ils ont bien d'autres affaires:--et les bonnes gens me croiront. - -Je conviens cependant que j'aurais préféré m'occuper de ce voyage dans -un autre tems, et que j'aurais choisi, pour l'exécuter, le carême plutôt -que le carnaval: toutefois, des réflexions philosophiques, qui me sont -venues du ciel, m'ont beaucoup aidé à supporter la privation des -plaisirs que Turin présente en foule dans ces momens de bruit et -d'agitation.--Il est très-sûr, me disais-je, que les murs de ma chambre -ne sont pas aussi magnifiquement décorés que ceux d'une salle de bal: le -silence de ma _cabine_ ne vaut pas l'agréable bruit de la musique et de -la danse; mais, parmi les brillans personnages qu'on rencontre dans ces -fêtes, il en est certainement de plus ennuyés que moi. - -Et pourquoi m'attacherais-je à considérer ceux qui sont dans une -situation plus agréable, tandis que le monde fourmille de gens plus -malheureux que je ne le suis dans la mienne?--Au lieu de me transporter -par l'imagination dans ce superbe _casin_, où tant de beautés sont -éclipsées par la jeune _Eugénie_; pour me trouver heureux, je n'ai qu'à -m'arrêter un instant le long des rues qui y conduisent.--Un tas -d'infortunés, couchés à demi nus sous les portiques de ces appartemens -somptueux, semblent près d'expirer de froid et de misère.--Quel -spectacle! Je voudrais que cette page de mon livre fût connue de tout -l'univers; je voudrais qu'on sût que, dans cette ville, où tout respire -l'opulence, pendant les nuits les plus froides de l'hiver, une foule de -malheureux dorment à découvert, la tête appuyée sur une borne ou sur le -seuil d'un palais. - -Ici, c'est un groupe d'enfans serrés les uns contre les autres, pour ne -pas mourir de froid.--Là , c'est une femme tremblante et sans voix pour -se plaindre.--Les passans vont et viennent, sans être émus d'un -spectacle auquel ils sont accoutumés.--Le bruit des carrosses, la voix -de l'intempérance, les sons ravissans de la musique, se mêlent -quelquefois aux cris de ces malheureux, et forment une horrible -dissonance. - - - - -CHAPITRE XXX. - - -Celui qui se presserait de juger une ville, d'après le chapitre -précédent, se tromperait fort. J'ai parlé des pauvres qu'on y trouve, de -leurs cris pitoyables, et de l'indifférence de certaines personnes à -leur égard; mais je n'ai rien dit de la foule d'hommes charitables qui -dorment pendant que les autres s'amusent, qui se lèvent à la pointe du -jour, et vont secourir l'infortune sans témoins et sans -ostentation.--Non, je ne passerai point cela sous silence:--je veux -l'écrire sur le revers de la page _que tout l'univers doit lire_. - -Après avoir ainsi partagé leur fortune avec leurs frères; après avoir -versé le baume dans ces cÅ“urs froissés par la douleur, ils vont dans -les églises, tandis que le vice fatigué dort sur l'édredon, offrir à -Dieu leurs prières, et le remercier de ses bienfaits: la lumière de la -lampe solitaire combat encore dans le temple celle du jour naissant, et -déjà ils sont prosternés aux pieds des autels,--et l'Éternel, irrité de -la dureté et de l'avarice des hommes, retient sa foudre prête à -frapper! - - - - -CHAPITRE XXXI. - - -J'ai voulu dire quelque chose de ces malheureux dans mon voyage, parce -que l'idée de leur misère est souvent venue me distraire en chemin. -Quelquefois, frappé de la différence de leur situation et de la mienne, -j'arrêtais tout-à -coup ma berline, et ma chambre me paraissait -prodigieusement embellie. Quel luxe inutile! Six chaises! deux tables! -un bureau! un miroir! quelle ostentation! Mon lit surtout, mon lit -couleur de rose et blanc, et mes deux matelas, me semblaient défier la -magnificence et la mollesse des monarques de l'Asie.--Ces réflexions me -rendaient indifférens les plaisirs qu'on m'avait défendus: et, de -réflexions en réflexions, mon accès de philosophie devenait tel, que -j'aurais vu un bal dans la chambre voisine, que j'aurais entendu le son -des violons et des clarinettes, sans remuer de ma place;--j'aurais -entendu de mes deux oreilles la voix mélodieuse de _Marchesini_, cette -voix qui m'a si souvent mis hors de moi-même,--oui, je l'aurais -entendue sans m'ébranler:--bien plus, j'aurais regardé, sans la moindre -émotion, la plus belle femme de Turin; _Eugénie_ elle-même, parée de la -tête aux pieds par les mains de Mlle _Rapous_[2].--Cela n'est cependant -pas bien sûr. - - -[Footnote 2: Fameuse marchande de modes à l'époque du _Voyage autour de -ma Chambre_, il y a environ trente-trois ans.] - - - - -CHAPITRE XXXII. - - -Mais, permettez-moi de vous le demander, messieurs; vous amusez-vous -autant qu'autrefois au bal et à la comédie?--Pour moi, je vous l'avoue, -depuis quelque tems toutes les assemblées nombreuses m'inspirent une -certaine terreur.--J'y suis assailli par un songe sinistre.--En vain je -fais mes efforts pour le chasser, il revient toujours comme celui -d'_Athalie_.--C'est peut-être parce que l'ame, inondée aujourd'hui -d'idées noires et de tableaux déchirans, trouve partout des sujets de -tristesse,--comme un estomac vicié convertit en poisons les alimens les -plus sains.--Quoi qu'il en soit, voici mon songe:--Lorsque je suis dans -une de ces fêtes, au milieu de cette foule d'hommes aimables et -caressans, qui dansent, qui chantent,--qui pleurent aux tragédies, qui -n'expriment que la joie, la franchise et la cordialité, je me dis:--Si, -dans cette assemblée polie, il entrait tout-à -coup un ours blanc, un -philosophe, un tigre, ou quelque autre animal de cette espèce, et que, -montant à l'orchestre, il s'écriât d'une voix forcenée:--"Malheureux -humains! écoutez la vérité qui vous parle par ma bouche: vous êtes -opprimés, tyrannisés; vous êtes malheureux; vous vous ennuyez.--Sortez -de cette léthargie!" - -"Vous, musiciens, commencez par briser ces instrumens sur vos têtes; que -chacun s'arme d'un poignard: ne pensez plus désormais aux délassemens ni -aux fêtes; montez aux loges, égorgez tout le monde; que les femmes -trempent aussi leurs mains timides dans le sang!" - -"Sortez, vous êtes _libres_, arrachez votre roi de son trône et votre -Dieu de son sanctuaire!" - ---Eh bien! ce que le tigre a dit, combien de ces hommes _charmans_ -l'exécuteront?--Combien peut-être y pensaient avant qu'il entrât? Qui le -sait?--Est-ce qu'on ne dansait pas à Paris il y a cinq ans[3]? - -"_Joannetti_, fermez les portes et les fenêtres.--Je ne veux plus voir -la lumière; qu'aucun homme n'entre dans ma chambre;--mettez mon sabre à -la portée de ma main,--sortez vous-même, et ne reparaissez plus devant -moi!" - - -[Footnote 3: On voit que ce chapitre fut écrit en 1794; il est aisé de -s'apercevoir, en lisant cet ouvrage, qu'il fut laissé et repris.] - - - - -CHAPITRE XXXIII. - - -"Non, non, reste, _Joannetti_; reste, pauvre garçon: et toi aussi, ma -_Rosine_, toi qui devines mes peines et qui les adoucis par tes -caresses; viens, ma _Rosine_; viens.--V consonne et séjour." - - - - -CHAPITRE XXXIV. - - -La chute de ma chaise de poste a rendu le service au lecteur de -raccourcir mon voyage d'une bonne douzaine de chapitres, parce qu'en me -relevant je me trouvai vis-à -vis et tout près de mon bureau, et que je -ne fus plus à tems de faire des réflexions sur le nombre d'estampes et -de tableaux que j'avais encore à parcourir, et qui auraient pu alonger -mes excursions sur la peinture. - -En laissant donc sur la droite les portraits de _Raphaël_ et de sa -maîtresse, le chevalier d'_Assas_ et la bergère des Alpes, et longeant -sur la gauche du côté de la fenêtre, on découvre mon bureau: c'est le -premier objet et le plus apparent qui se présente aux regards du -voyageur, en suivant la route que je viens d'indiquer. - -Il est surmonté de quelques tablettes servant de bibliothèque;--le tout -est couronné par un buste qui termine la pyramide, et c'est l'objet qui -contribue le plus à l'embellissement du pays. En tirant le premier -tiroir à droite, on trouve une écritoire, du papier de toute espèce, des -plumes toutes taillées, de la cire à cacheter.--Tout cela donnerait -l'envie d'écrire à l'être le plus indolent.--Je suis sûr, ma chère -_Jenny_, que, si tu venais à ouvrir ce tiroir par hasard, tu répondrais -à la lettre que je t'écrivis l'an passé.--Dans le tiroir correspondant -gisent confusément entassés les matériaux de l'histoire attendrissante -de la prisonnière de Pignerol, que vous lirez bientôt, mes chers -amis[4]. - -Entre ces deux tiroirs est un enfoncement où je jette les lettres à -mesure que je les reçois: on trouve là toutes celles que j'ai reçues -depuis dix ans; les plus anciennes sont rangées, selon leurs dates, en -plusieurs paquets: les nouvelles sont pêle-mêle; il m'en reste plusieurs -qui datent de ma première jeunesse. - -Quel plaisir de revoir dans ces lettres les situations intéressantes de -nos jeunes années, d'être transportés de nouveau dans ces tems heureux -que nous ne reverrons plus! - -Ah! comme mon cÅ“ur est plein! comme il jouit tristement, lorsque mes -yeux parcourent les lignes tracées par un être qui n'existe plus! Voilà -ses caractères, c'est son cÅ“ur qui conduisait sa main, c'est à moi -qu'il écrivait cette lettre, et cette lettre est tout ce qui me reste de -lui! - -Lorsque je porte la main dans ce réduit, il est rare que je m'en tire de -toute la journée. C'est ainsi que le voyageur traverse rapidement -quelques provinces d'Italie, en faisant à la hâte quelques observations -superficielles, pour se fixer à Rome pendant des mois entiers.--C'est la -veine la plus riche de la mine que j'exploite. Quel changement dans mes -idées et dans mes sentimens! quelle différence dans mes amis! Lorsque je -les examine alors et aujourd'hui, je les vois mortellement agités pour -des projets qui ne les touchent plus maintenant. Nous regardions comme -un grand malheur un événement; mais la fin de la lettre manque, et -l'événement est complètement oublié: je ne puis savoir de quoi il était -question.--Mille préjugés nous assiégeaient; le monde et les hommes nous -étaient totalement inconnus; mais aussi, quelle chaleur dans notre -commerce! quelle liaison intime! quelle confiance sans bornes! - -Nous étions heureux par nos erreurs.--Et maintenant:--ah! ce n'est plus -cela; il nous a fallu lire, comme les autres, dans le cÅ“ur -humain;--et la vérité, tombant au milieu de nous comme une bombe, a -détruit pour toujours le palais enchanté de l'illusion. - - -[Footnote 4: L'auteur n'a pas tenu parole, et, si quelque chose a paru -sous ce titre, l'auteur du _Voyage autour de ma Chambre_ déclare qu'il -n'y entre pour rien.] - - - - -CHAPITRE XXXV. - - -Il ne tiendrait qu'à moi de faire un chapitre sur cette rose sèche que -voilà , si le sujet en valait la peine: c'est une fleur du carnaval de -l'année dernière. J'allai moi-même la cueillir dans les serres du -_Valentin_, et le soir, une heure avant le bal, plein d'espérance et -dans une agréable émotion, j'allai la présenter à Mme de _Hautcastel_. -Elle la prit,--la posa sur sa toilette, sans la regarder et sans me -regarder moi-même.--Mais comment aurait-elle fait attention à moi? elle -était occupée à se regarder elle-même. Debout devant un grand miroir, -toute coiffée, elle mettait la dernière main à sa parure: elle était si -fort préoccupée, son attention était si totalement absorbée par des -rubans, des gazes et des pompons de toute espèce amoncelés devant elle, -que je n'obtins pas même un regard, un signe.--Je me résignai: je tenais -humblement des épingles toutes prêtes, arrangées dans ma main; mais son -carreau se trouvant plus à sa portée, elle les prenait à son -carreau,--et, si j'avançais la main, elle les prenait de ma -main--indifféremment;--et, pour les prendre, elle tâtonnait, sans ôter -les yeux de son miroir, de crainte de se perdre de vue. - -Je tins quelque tems un second miroir derrière elle, pour lui faire -mieux juger de sa parure; et, sa physionomie se répétant d'un miroir à -l'autre, je vis alors une perspective de coquettes, dont aucune ne -faisait attention à moi. Enfin, l'avouerai-je? nous faisions, ma rose et -moi, une fort triste figure. - -Je finis par perdre patience, et, ne pouvant plus résister au dépit qui -me dévorait, je posai le miroir que je tenais à la main, et je sortis -d'un air de colère, et sans prendre congé. - -"_Vous en allez-vous_?" me dit-elle en se tournant de côté pour voir sa -taille de profil.--Je ne répondis rien; mais j'écoutai quelque tems à la -porte, pour savoir l'effet qu'allait produire ma brusque sortie.--"_Ne -voyez-vous pas_, disait-elle à sa femme de chambre, après un instant de -silence, _ne voyez-vous pas que ce_ caraco _est beaucoup trop large pour -ma taille, surtout en bas, et qu'il y faut faire une baste[5] avec des -épingles_?" - -Comment et pourquoi cette rose sèche se trouve là sur une tablette de -mon bureau, c'est ce que je ne dirai certainement pas, parce que j'ai -déclaré qu'une rose sèche ne méritait pas un chapitre. - -Remarquez bien, mesdames, que je ne fais aucune réflexion sur l'aventure -de la rose sèche. Je ne dis point que Mme de _Hautcastel_ ait bien ou -mal fait de me préférer sa parure, ni que j'eusse le droit d'être reçu -autrement. - -Je me garde encore avec plus de soin d'en tirer des conséquences -générales sur la réalité, la force et la durée de l'affection des dames -pour leurs amis.--Je me contente de jeter ce chapitre (puisque c'en est -un), de le jeter, dis-je, dans le monde, avec le reste du voyage, sans -l'adresser à personne, et sans le recommander à personne. - -Je n'ajouterai qu'un conseil pour vous, messieurs; c'est de vous mettre -bien dans l'esprit qu'un jour de bal votre maîtresse n'est plus à vous. - -Au moment où la parure commence, l'amant n'est plus qu'un mari, et le -bal seul devient l'amant. - -Tout le monde sait, de reste, ce que gagne un mari à vouloir se faire -aimer par force; prenez donc votre mal en patience et en riant. - -Et ne vous faites pas illusion, monsieur: si l'on vous voit venir avec -plaisir au bal, ce n'est point en votre qualité d'amant, car vous êtes -un mari; c'est parce que vous faites partie du bal, et que vous êtes, -par conséquent, une fraction de sa nouvelle conquête; vous êtes une -_décimale_ d'amant: ou bien, peut-être, c'est parce que vous dansez -bien, et que vous la ferez briller: enfin, ce qu'il peut y avoir de plus -flatteur pour vous, dans le bon accueil qu'elle vous fait, c'est qu'elle -espère qu'en déclarant pour son amant un homme de mérite comme vous, -elle excitera la jalousie de ses compagnes; sans cette considération, -elle ne vous regarderait seulement pas. - -Voilà donc qui est entendu; il faudra vous résigner, et attendre que -votre rôle de mari soit passé.--J'en connais plus d'un qui voudraient en -être quittes à si bon marché. - - -[Footnote 5: Terme national employé en badinant pour _rempli_.] - - - - -CHAPITRE XXXVI. - - -J'ai promis un dialogue entre mon ame et l'_autre_; mais il est certains -chapitres qui m'échappent, ou plutôt il en est d'autres qui coulent de -ma plume, comme malgré moi, et qui déroutent mes projets: de ce nombre -est celui de ma bibliothèque, que je ferai le plus court possible.--Les -quarante-deux jours vont finir, et un espace de tems égal ne suffirait -pas pour achever la description du riche pays où je voyage si -agréablement. - -Ma bibliothèque donc est composée de romans, puisqu'il faut vous le -dire,--oui, de romans et de quelques poètes choisis. - -Comme si je n'avais pas assez de mes maux, je partage encore -volontairement ceux de mille personnages imaginaires, et je les sens -aussi vivement que les miens: que de larmes n'ai-je pas versées pour -cette malheureuse _Clarisse_ et pour l'amant de _Charlotte_! - -Mais si je cherche ainsi de feintes afflictions, je trouve, en revanche, -dans ce monde imaginaire, la vertu, la bonté, le désintéressement, que -je n'ai pas encore trouvés réunis dans le monde réel où j'existe.--J'y -trouve une femme comme je la désire, sans humeur, sans légèreté, sans -détour: je ne dis rien de la beauté; on peut s'en fier à mon -imagination: je la fais si belle qu'il n'y ait rien à redire. Ensuite, -fermant le livre, qui ne répond plus à mes idées, je la prends par la -main, et nous parcourons ensemble un pays mille fois plus délicieux que -celui d'Éden. Quel peintre pourrait représenter le paysage enchanté où -j'ai placé la divinité de mon cÅ“ur? et quel poète pourra jamais -décrire les sensations vives et variées que j'éprouve dans ces régions -enchantées? - -Combien de fois n'ai-je pas maudit ce _Cléveland_, qui s'embarque à tout -instant dans de nouveaux malheurs qu'il pourrait éviter!--Je ne puis -souffrir ce livre et cet enchaînement de calamités; mais, si je l'ouvre -par distraction, il faut que je le dévore jusqu'à la fin. - -Comment laisser ce pauvre homme chez les _Abaquis_? que deviendrait-il -avec ces sauvages? J'ose encore moins l'abandonner dans l'excursion -qu'il fait pour sortir de sa captivité. - -Enfin, j'entre tellement dans ses peines, je m'intéresse si fort à lui -et à sa famille infortunée, que l'apparition inattendue des féroces -_Ruintons_ me fait dresser les cheveux: une sueur froide me couvre -lorsque je lis ce passage, et ma frayeur est aussi vive, aussi réelle -que si je devais être rôti moi-même, et mangé par cette canaille. - -Lorsque j'ai assez pleuré et fait l'amour, je cherche quelque poète, et -je pars de nouveau pour un autre monde. - - - - -CHAPITRE XXXVII. - - -Depuis l'expédition des Argonautes jusqu'à l'assemblée des Notables; -depuis le fin fond des enfers jusqu'à la dernière étoile fixe au-delà de -la voie lactée, jusqu'aux confins de l'univers, jusqu'aux portes du -chaos, voilà le vaste champ où je me promène en long et en large, et -tout à loisir; car le tems ne me manque pas plus que l'espace. C'est là -que je transporte mon existence, à la suite d'_Homère_, de _Milton_, de -_Virgile_, d'_Ossian_, etc. - -Tous les événemens qui ont eu lieu entre ces deux époques, tous les -pays, tous les mondes et tous les êtres qui ont existé entre ces deux -termes, tout cela est à moi, tout cela m'appartient aussi bien, aussi -légitimement que les vaisseaux qui entraient dans le _Pirée_ -appartenaient à un certain Athénien. - -J'aime surtout les poètes qui me transportent dans la plus haute -antiquité: la mort de l'ambitieux _Agamemnon_, les fureurs d'_Oreste_, -et toute l'histoire tragique de la famille des _Atrées_, persécutée par -le ciel, m'inspirent une terreur que les événemens modernes ne sauraient -faire naître en moi. - -Voilà l'urne fatale qui contient les cendres d'_Oreste_. Qui ne -frémirait à cet aspect? _Électre_! malheureuse sÅ“ur, apaise-toi: -c'est _Oreste_ lui-même qui apporte l'urne, et ces cendres sont celles -de ses ennemis! - -On ne retrouve plus maintenant de rivages semblables à ceux du _Xante_ -ou du _Scamandre_;--on ne voit plus de plaines comme celles de -l'_Hespérie_ ou de l'_Arcadie_. Où sont aujourd'hui les îles de _Lemnos_ -et de _Crète_? Où est le fameux labyrinthe? Où est le rocher qu'_Ariane_ -délaissée arrosait de ses larmes?--On ne voit plus de _Thésées_, encore -moins d'_Hercules_; les hommes, et même les héros d'aujourd'hui sont des -pygmées. - -Lorsque je veux me donner ensuite une scène d'enthousiasme, et jouir de -toutes les forces de mon imagination, je m'attache hardiment aux plis de -la robe flottante du sublime aveugle d'Albion, au moment où il s'élance -dans le ciel, et qu'il ose approcher du trône de l'Éternel.--Quelle muse -a pu le soutenir à cette hauteur, où nul homme avant lui n'avait osé -porter ses regards?--De l'éblouissant parvis céleste que l'avare -_Mammon_ regardait avec des yeux d'envie, je passe avec horreur dans les -vastes cavernes du séjour de Satan;--j'assiste au conseil infernal; je -me mêle à la foule des esprits rebelles, et j'écoute leurs discours. - -Mais il faut que j'avoue ici une faiblesse que je me suis souvent -reprochée. - -Je ne puis m'empêcher de prendre un certain intérêt à ce pauvre Satan -(je parle du Satan de _Milton_) depuis qu'il est ainsi précipité du -ciel. Tout en blâmant l'opiniâtreté de l'esprit rebelle, j'avoue que la -fermeté qu'il montre dans l'excès du malheur, et la grandeur de son -courage, me forcent à l'admiration malgré moi.--Quoique je n'ignore pas -les malheurs dérivés de la funeste entreprise qui le conduisit à forcer -les portes des enfers pour venir troubler le ménage de nos premiers -parens, je ne puis, quoi que je fasse, souhaiter un moment de le voir -périr en chemin, dans la confusion du chaos. Je crois même que je -l'aiderais volontiers sans la honte qui me retient. Je suis tous ses -mouvemens, et je trouve autant de plaisir à voyager avec lui que si -j'étais en bonne compagnie. J'ai beau réfléchir qu'après tout c'est un -diable, qu'il est en chemin pour perdre le genre humain, que c'est un -vrai démocrate, non de ceux d'Athènes, mais de ceux de Paris; tout cela -ne peut me guérir de ma prévention. - -Quel vaste projet! et quelle hardiesse dans l'exécution! - -Lorsque les spacieuses et triples portes des enfers s'ouvrirent -tout-à -coup devant lui à deux battans, et que la profonde fosse du -néant et de la nuit parut à ses pieds dans toute son horreur,--il -parcourut d'un Å“il intrépide le sombre empire du chaos; et, sans -hésiter, ouvrant ses vastes ailes, qui auraient pu couvrir une armée -entière, il se précipita dans l'abîme. - -Je le donne en quatre au plus hardi.--Et c'est, selon moi, un des beaux -efforts de l'imagination, comme un des plus beaux voyages qui aient -jamais été faits,--après le voyage autour de ma chambre. - - - - -CHAPITRE XXXVIII. - - -Je ne finirais pas, si je voulais décrire la millième partie des -événemens singuliers qui m'arrivent lorsque je voyage près de ma -bibliothèque. Les voyages de _Cook_ et les observations de ses -compagnons de voyage, les docteurs _Banks_ et _Solander_ ne sont rien -en comparaison de mes aventures dans ce seul district: aussi je crois -que j'y passerais ma vie dans une espèce de ravissement, sans le buste -dont j'ai parlé, sur lequel mes yeux et mes pensées finissent toujours -par se fixer, quelle que soit la situation de mon ame; et, lorsqu'elle -est trop violemment agitée, ou qu'elle s'abandonne au découragement, je -n'ai qu'à regarder ce buste pour la remettre dans son assiette -naturelle: c'est le _diapason_ avec lequel j'accorde l'assemblage -variable et discord de sensations et de perceptions qui forme mon -existence. - -Comme il est ressemblant!--Voilà bien les traits que la nature avait -donnés au plus vertueux des hommes. Ah! si le sculpteur avait pu rendre -visibles son ame excellente, son génie et son caractère!--Mais qu'ai-je -entrepris? Est-ce donc ici le lieu de faire son éloge? Est-ce aux hommes -qui m'entourent que je l'adresse? Eh! que leur importe? - -Je me contente de me prosterner devant ton image chérie, ô le meilleur -des pères! Hélas! cette image est tout ce qui me reste de toi et de ma -patrie: tu as quitté la terre au moment où le crime allait l'envahir; et -tels sont les maux dont il nous accable, que ta famille elle-même est -contrainte de regarder aujourd'hui ta perte comme un bienfait. Que de -maux t'eût fait éprouver une plus longue vie! O mon père, le sort de ta -nombreuse famille est-il connu de toi dans le séjour du bonheur? -sais-tu que tes enfans sont exilés de cette patrie que tu as servie -pendant soixante ans avec tant de zèle et d'intégrité? sais-tu qu'il -leur est défendu de visiter ta tombe?--Mais la tyrannie n'a pu leur -enlever la partie la plus précieuse de ton héritage, le souvenir de tes -vertus et la force de tes exemples: au milieu du torrent criminel qui -entraînait leur patrie et leur fortune dans le gouffre, ils sont -demeurés inaltérablement unis sur la ligne que tu leur avais tracée; et, -lorsqu'ils pourront encore se prosterner sur ta cendre vénérée, elle les -reconnaîtra toujours. - - - - -CHAPITRE XXXIX. - - -J'ai promis un dialogue, je tiens parole.--C'était le matin à l'aube du -jour: les rayons du soleil doraient à la fois le sommet du mont Viso et -celui des montagnes les plus élevées de l'île qui est à nos antipodes; -et déjà _elle_ était éveillée, soit que son réveil prématuré fût -l'effet des visions nocturnes qui la mettent souvent dans une agitation -aussi fatigante qu'inutile; soit que le carnaval, qui tirait alors vers -sa fin, fût la cause occulte de son réveil; ce tems de plaisir et de -folie ayant une influence sur la machine humaine comme les phases de la -lune et la conjonction de certaines planètes.--Enfin, _elle_ était -éveillée et très-éveillée, lorsque mon ame se débarrassa elle-même des -liens du sommeil. - -Depuis long-tems celle-ci partageait confusément les sensations de -l'_autre_, mais elle était encore embarrassée dans les crêpes de la nuit -et du sommeil; et ces crêpes lui semblaient transformés en gazes, en -linons, en toile des Indes.--Ma pauvre ame était donc comme empaquetée -dans tout cet attirail, et le dieu du sommeil, pour la retenir plus -fortement dans son empire, ajoutait à ses liens des tresses de cheveux -blonds en désordre, des nÅ“uds de rubans, des colliers de perles: -c'était une pitié pour qui l'aurait vue se débattre dans ces filets. - -L'agitation de la plus noble partie de moi-même se communiquait à -l'autre, et celle-ci à son tour agissait puissamment sur mon -ame.--J'étais parvenu tout entier à un état difficile à décrire, -lorsqu'enfin mon ame, soit par sagacité, soit par hasard, trouva la -manière de se délivrer des gazes qui la suffoquaient. Je ne sais si -elle rencontra une ouverture, ou si elle s'avisa tout simplement de les -relever, ce qui est plus naturel; le fait est qu'elle trouva l'issue du -labyrinthe. Les tresses de cheveux en désordre étaient toujours là ; mais -ce n'était plus un _obstacle_, c'était plutôt un _moyen_: mon ame le -saisit, comme un homme qui se noie s'accroche aux herbes du rivage; mais -le collier de perles se rompit dans l'action, et les perles se défilant -roulèrent sur le sofa, et de là sur le parquet de Mme de _Hautcastel_; -car mon ame, par une bizarrerie dont il serait difficile de rendre -raison, s'imaginait être chez cette dame: un gros bouquet de violettes -tomba par terre, et mon ame, s'éveillant alors, rentra chez elle, -amenant à sa suite la raison et la réalité. Comme on l'imagine, elle -désapprouva fortement tout ce qui s'était passé en son absence; et c'est -ici que commence le dialogue qui fait le sujet de ce chapitre. - -Jamais mon ame n'avait été si mal reçue. Les reproches qu'elle s'avisa -de faire dans ce moment critique achevèrent de brouiller le ménage: ce -fut une révolte, une insurrection formelle. - -"Quoi donc! dit mon ame, c'est ainsi que, pendant mon absence, au lieu -de réparer vos forces par un sommeil paisible, et vous rendre par-là -plus propre à exécuter mes ordres, vous vous avisez _insolemment_ (le -terme était un peu fort) de vous livrer à des transports que ma volonté -n'a pas sanctionnés?" - -Peu accoutumée à ce ton de hauteur, l'_autre_ lui repartit en colère: - -"Il vous sied bien, MADAME (pour éloigner de la discussion toute idée de -familiarité), il vous sied bien de vous donner des airs de décence et de -vertu! Eh! n'est-ce pas aux écarts de votre imagination et à vos -extravagantes idées que je dois tout ce qui vous déplaît en moi? -Pourquoi n'étiez-vous pas là ?--Pourquoi auriez-vous le droit de jouir -sans moi, dans les fréquens voyages que vous faites toute seule?--Ai-je -jamais désapprouvé vos séances dans l'empyrée ou dans les -Champs-Élysées, vos conversations avec les intelligences, vos -spéculations profondes (un peu de raillerie, comme on voit), vos -châteaux en Espagne, vos systèmes sublimes? Et je n'aurais pas le droit, -lorsque vous m'abandonnez ainsi, de jouir des bienfaits que m'accorde la -nature, et des plaisirs qu'elle me présente?" - -Mon ame, surprise de tant de vivacité et d'éloquence, ne savait que -répondre.--Pour arranger l'affaire, elle entreprit de couvrir du voile -de la bienveillance les reproches qu'_elle_ venait de se permettre; et, -afin de ne pas avoir l'air de faire les premiers pas vers la -réconciliation, elle imagina de prendre aussi le ton de -cérémonie.--"MADAME," dit-elle à son tour avec une cordialité -affectée...--(Si le lecteur a trouvé ce mot déplacé lorsqu'il -s'adressait à mon ame, que dira-t-il maintenant, pour peu qu'il veuille -se rappeler le sujet de la dispute?--Mon ame ne sentit point l'extrême -ridicule de cette façon de parler, tant la passion obscurcit -l'intelligence!)--"MADAME, dit-elle donc, je vous assure que rien ne me -ferait autant de plaisir que de vous voir jouir de tous les plaisirs -dont votre nature est susceptible, quand même je ne les partagerais pas, -si ces plaisirs ne vous étaient pas nuisibles, et s'ils n'altéraient pas -l'harmonie qui..." Ici mon ame fut interrompue vivement:--"Non, non, je -ne suis point la dupe de votre bienveillance supposée:--le séjour forcé -que nous faisons ensemble dans cette chambre où nous voyageons; la -blessure que j'ai reçue, qui a failli me détruire, et qui saigne -encore;--tout cela n'est-il pas le fruit de votre orgueil extravagant et -de vos préjugés barbares? Mon bien-être et mon existence même sont -comptés pour rien, lorsque vos passions vous entraînent,--et vous -prétendez vous intéresser à moi, et vos reproches viennent de votre -amitié?" - -Mon ame vit bien qu'elle ne jouait pas le meilleur rôle dans cette -occasion;--elle commençait d'ailleurs à s'apercevoir que la chaleur de -la dispute en avait supprimé la cause, et profitant de la circonstance -pour faire une diversion: "_Faites du café_," dit-elle à _Joannetti_ -qui entrait dans la chambre.--Le bruit des tasses attirant toute -l'attention de l'_insurgente_, dans l'instant elle oublia tout le reste. -C'est ainsi qu'en montrant un hochet aux enfans, on leur fait oublier -les fruits malsains qu'ils demandent en trépignant. - -Je m'assoupis insensiblement pendant que l'eau chauffait.--Je jouissais -de ce plaisir charmant dont j'ai entretenu mes lecteurs, et qu'on -éprouve lorsqu'on se sent dormir. Le bruit agréable que faisait -_Joannetti_, en frappant de la cafetière sur le chenet, retentissait sur -mon cerveau et faisait vibrer toutes mes fibres sensitives, comme -l'ébranlement d'une corde de harpe fait résonneries octaves.--Enfin, je -vis comme une ombre devant moi; j'ouvris les yeux, c'était -_Joannetti_.--Ah! quel parfum! quelle agréable surprise! Du café! de la -crème! une pyramide de pain grillé!--Bon lecteur, déjeune avec moi. - - - - -CHAPITRE XL. - - -Quel riche trésor de jouissances la bonne nature a livré aux hommes dont -le cÅ“ur sait jouir! et quelle variété dans ces jouissances! Qui -pourra compter leurs nuances innombrables dans les divers individus et -dans les différens âges de la vie?--Le souvenir confus de celles de mon -enfance me fait encore tressaillir. Essaierai-je de peindre celle -qu'éprouve le jeune homme dont le cÅ“ur commence à brûler de tous les -feux du sentiment? Dans cet âge heureux où l'on ignore encore jusqu'au -nom de l'intérêt, de l'ambition, de la haine, et de toutes les passions -honteuses qui dégradent et tourmentent l'humanité; durant cet âge, -hélas! trop court, le soleil brille d'un éclat qu'on ne lui retrouve -plus dans le reste de la vie. L'air est plus pur;--les fontaines sont -plus limpides et plus fraîches;--la nature a des aspects, les bocages -ont des sentiers qu'on ne retrouve plus dans l'âge mûr. Dieux! quels -parfums envoient ces fleurs! que ces fruits sont délicieux! de quelles -couleurs se pare l'aurore!--Toutes les femmes sont aimables et fidèles; -tous les hommes sont bons, généreux et sensibles: partout on rencontre -la cordialité, la franchise et le désintéressement: il n'existe dans la -nature que des fleurs, des vertus et des plaisirs. - -Le trouble de l'amour, l'espoir du bonheur n'inondent-ils pas notre -cÅ“ur de sensations aussi vives que variées? - -Le spectacle de la nature et sa contemplation dans l'ensemble et les -détails ouvrent devant la raison une immense carrière de jouissances. -Bientôt l'imagination, planant sur cet océan de plaisirs, en augmente le -nombre et l'intensité; les sensations diverses s'unissent et se -combinent pour en former de nouvelles; les rêves de la gloire se mêlent -aux palpitations de l'amour; la bienfaisance marche à côté de -l'amour-propre qui lui tend la main; la mélancolie vient de tems en tems -jeter sur nous son crêpe solennel, et changer nos larmes en -plaisirs.--Enfin, les perceptions de l'esprit, les sensations du -cÅ“ur, les souvenirs même des sens sont, pour l'homme, des sources -inépuisables de plaisirs et de bonheur.--Qu'on ne s'étonne donc point -que le bruit que faisait _Joannetti_, en frappant de la cafetière sur le -chenet, et l'aspect imprévu d'une tasse de crême, aient fait sur moi une -impression si vive et si agréable. - - - - -CHAPITRE XLI. - - -Je mis aussitôt mon _habit de voyage_; après l'avoir examiné avec un -Å“il de complaisance; et ce fut alors que je résolus de faire un -chapitre _ad hoc_, pour le faire connaître au lecteur. La forme et -l'utilité de ces habits étant assez généralement connues, je traiterai -plus particulièrement de leur influence sur l'esprit des voyageurs.--Mon -habit de voyage pour l'hiver est fait de l'étoffe la plus chaude et la -plus moelleuse qu'il m'ait été possible de trouver: il m'enveloppe -entièrement de la tête aux pieds; et, lorsque je suis dans mon fauteuil, -les mains dans mes poches, et la tête enfoncée dans le collet de -l'habit, je ressemble à la statue de _Visnou_ sans pieds et sans mains, -qu'on voit dans les pagodes des Indes. - -On taxera, si l'on veut, de préjugé l'influence que j'attribue aux -habits de voyage sur les voyageurs; ce que je puis dire de certain, à -cet égard, c'est qu'il me paraîtrait aussi ridicule d'avancer d'un seul -pas mon voyage autour de ma chambre, revêtu de mon uniforme, et l'épée -au côté, que de sortir et d'aller dans le monde en robe de -chambre.--Lorsque je me vois ainsi habillé, suivant toutes les rigueurs -de la pragmatique, non seulement je ne serais pas à même de continuer -mon voyage, mais je crois que je ne serais pas même en état de lire ce -que j'en ai écrit jusqu'à présent, et moins encore de le comprendre. - -Mais cela vous étonne-t-il? Ne voit-on pas tous les jours des personnes -qui se croient malades, parce qu'elles ont la barbe longue, ou parce que -quelqu'un s'avise de leur trouver l'air malade et de le dire? Les -vêtemens ont tant d'influence sur l'esprit des hommes, qu'il est des -valétudinaires qui se trouvent beaucoup mieux, lorsqu'ils se voient en -habit neuf et en perruque poudrée: on en voit qui trompent ainsi le -public et eux-mêmes par une parure soutenue;--ils meurent un beau matin, -tout coiffés, et leur mort frappe tout le monde. - -On oubliait quelquefois de faire avertir plusieurs jours d'avance le -comte de..... qu'il devait monter la garde:--un caporal allait -l'éveiller de grand matin, le jour même où il devait la monter, et lui -annoncer cette triste nouvelle; mais l'idée de se lever tout de suite, -de mettre ses guêtres et de sortir ainsi, sans y avoir pensé la veille, -le troublait tellement, qu'il aimait mieux faire dire qu'il était -malade, et ne pas sortir de chez lui. Il mettait donc sa robe de chambre -et renvoyait le perruquier; cela lui donnait un air pâle, malade, qui -alarmait sa femme et toute la famille.--Il se trouvait réellement -lui-même _un peu défait_ ce jour-là . - -Il le disait à tout le monde, un peu pour soutenir gageure, un peu aussi -parce qu'il croyait l'être tout de bon.--Insensiblement l'influence de -la robe de chambre opérait; les bouillons qu'il avait pris, bon gré, mal -gré, lui causaient des nausées; bientôt les parens et les amis -envoyaient demander des nouvelles: il n'en fallait pas tant pour le -mettre décidément au lit. - -Le soir, le docteur _Ranson_[6] lui trouvait le pouls _concentré_, et -ordonnait la saignée pour le lendemain. Si le service avait duré un mois -de plus, c'en était fait du malade. - -Qui pourra douter de l'influence des habits de voyage sur les voyageurs, -lorsqu'on réfléchira que le pauvre comte de..... pensa plus d'une fois -faire le voyage de l'autre monde pour avoir mis mal à propos sa robe de -chambre dans celui-ci? - - -[Footnote 6: Médecin fort connu à Turin lorsque ce chapitre fut écrit.] - - - - -CHAPITRE XLII. - - -J'étais assis près de mon feu, après dîner, plié dans mon _habit de -voyage_, et livré volontairement à toute son influence en attendant -l'heure du départ, lorsque les vapeurs de la digestion, se portant à mon -cerveau, obstruèrent tellement les passages par lesquels les idées s'y -rendent en venant des sens, que toute communication se trouva -interceptée; et de même que mes sens ne transmettaient plus aucune idée -à mon cerveau, celui-ci, à son tour, ne pouvait plus envoyer le fluide -électrique qui les anime, et avec lequel l'ingénieux docteur _Valli_ -ressuscite des grenouilles mortes. - -On concevra facilement, après avoir lu ce préambule, pourquoi ma tête -tomba sur ma poitrine, et comment les muscles du pouce et de l'index de -ma main droite, n'étant plus irrités par ce fluide, se relâchèrent au -point qu'un volume des Å“uvres du marquis _Caraccioli_, que je tenais -serré entre ces deux doigts, m'échappa sans que je m'en aperçusse, et -tomba sur le foyer. - -Je venais de recevoir des visites, et ma conversation avec les personnes -qui étaient sorties avait roulé sur la mort du fameux médecin _Cigna_, -qui venait de mourir, et qui était universellement regretté: il était -savant, laborieux, bon physicien et fameux botaniste.--Le mérite de cet -homme habile occupait ma pensée: et cependant, me disais-je, s'il -m'était permis d'évoquer les ames de tous ceux qu'il peut avoir fait -passer dans l'autre monde, qui sait si sa réputation ne souffrirait pas -quelque échec? - -Je m'acheminais insensiblement à une dissertation sur la médecine et -sur les progrès qu'elle a faits depuis _Hippocrate_.--Je me demandais -si les personnages fameux de l'antiquité qui sont morts dans leur lit, -comme _Périclès_, _Platon_, la célèbre _Aspasie_, et _Hippocrate_ -lui-même, étaient morts comme des gens ordinaires, d'une fièvre putride, -inflammatoire ou vermineuse; si on les avait saignés et bourrés de -remèdes? - -Dire pourquoi je songeai à ces quatre personnages plutôt qu'à d'autres, -c'est ce qui ne me serait pas possible.--Qui peut rendre raison d'un -songe?--Tout ce que je puis dire, c'est que ce fut mon ame qui évoqua le -docteur de Cos, celui de Turin, et le fameux homme d'état qui fit de si -belles choses et de si grandes fautes. - -Mais, pour son élégante amie, j'avoue humblement que ce fut l'_autre_ -qui lui fit signe.--Cependant, quand j'y pense, je serais tenté -d'éprouver un petit mouvement d'orgueil; car il est clair que, dans ce -songe, la balance en faveur de la raison était de quatre contre -un.--C'est beaucoup pour un militaire de mon âge. - -Quoi qu'il en soit, pendant que je me livrais à ces réflexions, mes yeux -achevèrent de se fermer, et je m'endormis profondément; mais, en fermant -les yeux, l'image des personnages auxquels j'avais pensé demeura peinte -sur cette toile fine qu'on appelle _mémoire_, et ces images, se mêlant -dans mon cerveau avec l'idée de l'évocation des morts, je vis bientôt -arriver à la file _Hippocrate_, _Platon_, _Périclès_, _Aspasie_, et le -docteur _Cigna_ avec sa perruque. - -Je les vis tous s'asseoir sur les sièges encore rangés autour du feu; -_Périclès_ seul resta debout pour lire les gazettes. - -"Si les découvertes dont vous me parlez étaient vraies, disait -_Hippocrate_ au docteur, et si elles avaient été aussi utiles à la -médecine que vous le prétendez, j'aurais vu diminuer le nombre des -hommes qui descendent chaque jour dans le royaume sombre, et dont la -liste commune, d'après les registres de _Minos_, que j'ai vérifiés -moi-même, est constamment la même qu'autrefois." - -Le docteur _Cigna_ se tourna vers moi: "Vous avez sans doute ouï parler -de ces découvertes? me dit-il; vous connaissez celle d'_Harvey_ sur la -circulation du sang; celle de l'immortel _Spallanzani_ sur la digestion, -dont nous connaissons maintenant tout le mécanisme;"--et il fit un long -détail de toutes les découvertes qui ont trait à la médecine, et de la -foule de remèdes qu'on doit à la chimie; il fit enfin un discours -académique en faveur de la médecine moderne. - -"Croirai-je, lui répondis-je alors, que ces grands hommes ignorent tout -ce que vous venez de leur dire, et que leur ame, dégagée des entraves de -la matière, trouve quelque chose d'obscur dans toute la nature?--Ah! -quelle est votre erreur! s'écria le _proto-médecin_[7] du Péloponèse; -les mystères de la nature sont cachés aux morts comme aux vivans; celui -qui a créé et qui dirige tout sait lui seul le grand secret auquel les -hommes s'efforcent en vain d'atteindre: voilà ce que nous apprenons de -certain sur les bords du Styx; et, croyez-moi, ajouta-t-il en adressant -la parole au docteur, dépouillez-vous de ce reste d'esprit de corps, que -vous avez apporté du séjour des mortels; et, puisque les travaux de -mille générations et toutes les découvertes des hommes n'ont pu alonger -d'un seul instant leur existence; puisque _Caron_ passe chaque jour dans -sa barque une égale quantité d'ombres, ne nous fatiguons plus à défendre -un art qui, chez les morts où nous sommes, ne serait pas même utile aux -médecins." Ainsi parla le fameux _Hippocrate_, à mon grand étonnement. - -Le docteur _Cigna_ sourit; et, comme les esprits ne sauraient se refuser -à l'évidence, ni taire la vérité, non seulement il fut de l'avis -d'_Hippocrate_, mais il avoua même, en rougissant à la manière des -intelligences, qu'il s'en était toujours douté. - -_Périclès_, qui s'était approché de la fenêtre, fit un grand soupir, -dont je devinai la cause. Il lisait un numéro du _Moniteur_, qui -annonçait la décadence des arts et des sciences; il voyait des savans -illustres quitter leurs sublimes spéculations pour inventer de nouveaux -crimes; et il frémissait d'entendre une horde de cannibales se comparer -aux héros de la généreuse Grèce, en faisant périr sur l'échafaud, sans -honte et sans remords, des vieillards vénérables, des femmes, des -enfans, et commettant de sang-froid les crimes les plus atroces et les -plus inutiles. - -_Platon_, qui avait écouté sans rien dire notre conversation, la voyant -tout-à -coup terminée d'une manière inattendue, prit la parole à son -tour.--"Je conçois, nous dit-il, comment les découvertes qu'ont faites -vos grands hommes dans toutes les branches de la physique sont inutiles -à la médecine, qui ne pourra jamais changer le cours de la nature qu'aux -dépens de la vie des hommes; mais il n'en sera pas de même sans doute -des recherches qu'on a faites sur la politique. Les découvertes de -_Locke_ sur la nature de l'esprit humain, l'invention de l'imprimerie, -les observations accumulées tirées de l'histoire, tant de livres -profonds qui ont répandu la science jusque parmi le peuple;--tant de -merveilles enfin auront sans doute contribué à rendre les hommes -meilleurs, et cette république heureuse et sage que j'avais imaginée, et -que le siècle dans lequel je vivais m'avait fait regarder comme un -songe impraticable, existe sans doute aujourd'hui dans le monde?"--A -cette demande, l'honnête docteur baissa les yeux, et ne répondit que par -ses larmes; puis, comme il les essuyait avec son mouchoir, il fit -involontairement tourner sa perruque, de manière qu'une partie de son -visage en fut cachée.--"Dieux immortels! dit _Aspasie_ en poussant un -cri perçant, quelle étrange figure! est-ce donc une découverte de vos -grands hommes qui vous a fait imaginer de vous coiffer ainsi avec le -crâne d'un autre?" - -_Aspasie_, que les dissertations des philosophes faisaient bâiller, -s'était emparée d'un journal des modes qui était sur la cheminée, et -qu'elle feuilletait depuis quelque tems, lorsque la perruque du médecin -lui fit faire cette exclamation; et, comme le siège étroit et chancelant -sur lequel elle était assise était fort incommode pour elle, elle avait -placé sans façon ses deux jambes nues, ornées de bandelettes, sur la -chaise de paille qui se trouvait entre elle et moi, et s'appuyait du -coude sur une des larges épaules de _Platon_. - -"Ce n'est point un crâne, lui répondit le docteur, en prenant sa -perruque et la jetant au feu; c'est une perruque, mademoiselle; et je ne -sais pourquoi je n'ai pas jeté cet ornement ridicule dans les flammes du -Tartare lorsque j'arrivai parmi vous: mais les ridicules et les -préjugés sont si fort inhérens a notre misérable nature, qu'ils nous -suivent encore quelque tems au-delà du tombeau."--Je prenais un plaisir -singulier à voir le docteur abjurer ainsi tout à la fois sa médecine et -sa perruque. - -"Je vous assure, lui dit _Aspasie_, que la plupart des coiffures qui -sont représentées dans le cahier que je feuillette mériteraient le même -sort que la vôtre, tant elles sont extravagantes!"--La belle Athénienne -s'amusait extrêmement à parcourir ces estampes, et s'étonnait avec -raison de la variété et de la bizarrerie des ajustemens modernes. Une -figure entr'autres la frappa: c'était celle d'une jeune dame, -représentée avec une coiffure des plus élégantes, et qu'_Aspasie_ trouva -seulement un peu trop haute; mais la pièce de gaze qui couvrait la gorge -était d'une ampleur si extraordinaire, qu'à peine apercevait-on la -moitié du visage. _Aspasie_, ne sachant pas que ces formes prodigieuses -n'étaient que l'ouvrage de l'amidon, ne put s'empêcher de témoigner un -étonnement qui aurait redoublé en sens inverse, si la gaze eût été -transparente. - -"Mais apprenez-nous, dit-elle, pourquoi les femmes d'aujourd'hui -semblent plutôt avoir des habillemens pour se cacher que pour se vêtir: -à peine laissent-elles apercevoir leur visage, auquel seul on peut -reconnaître leur sexe, tant les formes de leur corps sont défigurées par -les plis bizarres des étoffes! De toutes les figures qui sont -représentées dans ces feuilles, aucune ne laisse à découvert la gorge, -les bras et les jambes: comment vos jeunes guerriers n'ont-ils pas tenté -de détruire une semblable coutume? Apparemment, ajouta-t-elle, la vertu -des femmes d'aujourd'hui, qui se montre dans tous leurs habillemens, -surpasse de beaucoup celle de mes contemporaines?"--En finissant ces -mots, _Aspasie_ me regardait et semblait me demander une réponse.--Je -feignis de ne m'en pas apercevoir;--et, pour me donner un air de -distraction, je poussai sur la braise, avec les pincettes, les restes -de la perruque du docteur qui avaient échappé à l'incendie.--M'apercevant -ensuite qu'une des bandelettes qui serraientle brodequin d'_Aspasie_ -était dénouée: "Permettez, lui dis-je, charmante personne;"--et, en -parlant ainsi, je me baissai vivement, portant les mains vers la chaise, -où je croyais voir ces deux jambes qui firent jadis extravaguer de grands -philosophes. - -Je suis persuadé que, dans ce moment, je touchais au véritable -somnambulisme, car le mouvement dont je parle fut très-réel; mais -_Rosine_, qui reposait en effet sur la chaise, prit ce mouvement pour -elle; et, sautant légèrement dans mes bras, elle replongea dans les -enfers les ombres fameuses évoquées par mon habit de voyage. - - -[Footnote 7: Titre fort connu dans la législation du roi de Sardaigne, -ce qui forme ici une plaisanterie purement locale.] - - * * * * * - -Charmant pays de l'imagination, toi que l'Être bienfaisant par -excellence a livré aux hommes pour les consoler de la réalité, il faut -que je te quitte.--C'est aujourd'hui que certaines personnes, dont je -dépends, prétendent me rendre ma liberté, comme s'ils me l'avaient -enlevée! comme s'il était en leur pouvoir de me la ravir un seul -instant, et de m'empêcher de parcourir à mon gré le vaste espace -toujours ouvert devant moi!--Ils m'ont défendu de parcourir une ville, -un point; mais ils m'ont laissé l'univers entier: l'immensité et -l'éternité sont à mes ordres. - -C'est aujourd'hui donc que je suis libre, ou plutôt que je vais rentrer -dans les fers! Le joug des affaires va de nouveau peser sur moi; je ne -ferai plus un pas qui ne soit mesuré par la bienséance et le -devoir.--Heureux encore si quelque déesse capricieuse ne me fait pas -oublier l'un et l'autre, et si j'échappe à cette nouvelle et dangereuse -captivité! - -Eh! que ne me laissait-on achever mon voyage! Était-ce donc pour me -punir qu'on m'avait relégué dans ma chambre?--dans cette contrée -délicieuse, qui renferme tous les biens et toutes les richesses du -monde? Autant vaudrait exiler une souris dans un grenier. - -Cependant jamais je ne me suis aperçu plus clairement que je suis -_double_.--Pendant que je regrette mes jouissances imaginaires, je me -sens consolé par force: une puissance secrète m'entraîne;--elle me dit -que j'ai besoin de l'air et du ciel, et que la solitude ressemble à la -mort.--Me voilà paré;--ma porte s'ouvre;--j'erre sous les spacieux -portiques de la rue du Pô;--mille fantômes agréables voltigent devant -mes yeux.--Oui, voilà bien cet hôtel,--cette porte,--cet escalier;--je -tressaille d'avance. - -C'est ainsi qu'on éprouve un avant-goût acide, lorsqu'on coupe un -citron pour le manger. - -O ma bête, ma pauvre bête, prends garde à toi! - - -FIN DE VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE. - - -TABLE - -CHAPITRE Ier XXII - II XXIII - III XXIV - IV XXV - V XXVI - VI XXVII - VII XXVIII - VIII XXIX - XI XXX - X XXXI - XI XXXII - XII XXXIII - XIII XXXIV - XIV XXXV - XV XXXVI - XVI XXXVII - XVII XXXVIII - XVIII XXXIX - XIX XL - XX XLI - XXI XLII - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -End of Project Gutenberg's Voyage autour de ma chambre, by Xavier De Maistre - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE *** - -***** This file should be named 40248-0.txt or 40248-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/0/2/4/40248/ - -Produced by Anne Dreze, Annemie Arnst & Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Voyage autour de ma chambre - Oeuvres complètes, tôme 1 - -Author: Xavier De Maistre - -Release Date: July 15, 2012 [EBook #40248] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE *** - - - - -Produced by Anne Dreze, Annemie Arnst & Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org - - - - - -VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE - -par - -M. LE COMTE XAVIER DE MAISTRE, - - -(OEUVRES COMPLÈTES - -NOUVELLE ÉDITION, - -REVUE PAR L'AUTEUR, - -Tome Premier.) - - -PARIS - -DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, ÉDITEURS, - -RUE SAINT-LOUIS, N° 46, ET RUE RICHELIEU, N° 47 bis - -M DCCC XXVIII. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - - -Qu'il est glorieux d'ouvrir une nouvelle carrière, et de paraître -tout-à-coup dans le monde savant, un livre de découvertes à la main, -comme une comète inattendue étincelle dans l'espace! - -Non, je ne tiendrai plus mon livre _in petto_; le voilà, messieurs, -lisez. J'ai entrepris et exécuté un voyage de quarante-deux jours -autour de ma chambre. Les observations intéressantes que j'ai faites, et -le plaisir continuel que j'ai éprouvé le long du chemin, me faisaient -désirer de le rendre public; la certitude d'être utile m'y a décidé. Mon -coeur éprouve une satisfaction inexprimable lorsque je pense au nombre -infini de malheureux auxquels j'offre une ressource assurée contre -l'ennui, et un adoucissement aux maux qu'ils endurent. Le plaisir qu'on -trouve à voyager dans sa chambre est à l'abri de la jalousie inquiète -des hommes; il est indépendant de la fortune. - -Est-il en effet d'être assez malheureux, assez abandonné, pour n'avoir -pas un réduit où il puisse se retirer et se cacher à tout le monde? -Voilà tous les apprêts du voyage. - -Je suis sûr que tout homme sensé adoptera mon système, de quelque -caractère qu'il puisse être, et quel que soit son tempérament; qu'il -soit avare ou prodigue, riche ou pauvre, jeune ou vieux, né sous la zone -torride ou près du pôle, il peut voyager comme moi; enfin, dans -l'immense famille des hommes qui fourmillent sur la surface de la terre, -il n'en est pas un seul;--non, pas un seul (j'entends de ceux qui -habitent des chambres) qui puisse, après avoir lu ce livre, refuser son -approbation à la nouvelle manière de voyager que j'introduis dans le -monde. - - - - -CHAPITRE II. - - -Je pourrais commencer l'éloge de mon voyage par dire qu'il ne m'a rien -coûté; cet article mérite attention. Le voilà d'abord prôné, fêté par -les gens d'une fortune médiocre; il est une autre classe d'hommes auprès -de laquelle il est encore plus sûr d'un heureux succès, par cette même -raison qu'il ne coûte rien.--Auprès de qui donc? Eh quoi! vous le -demandez? C'est auprès des gens riches. D'ailleurs de quelle ressource -cette manière de voyager n'est-elle pas pour les malades? Ils n'auront -point à craindre l'intempérie de l'air et des saisons.--Pour les -poltrons, ils seront à l'abri des voleurs; ils ne rencontreront ni -précipices, ni fondrières. Des milliers de personnes qui avant moi -n'avaient point osé, d'autres qui n'avaient pu, d'autres enfin qui -n'avaient pas songé a voyager, vont s'y résoudre à mon exemple. L'être -le plus indolent hésiterait-il à se mettre en route avec moi pour se -procurer un plaisir qui ne lui coûtera ni peine ni argent?--Courage -donc, partons.--Suivez-moi, vous tous qu'une mortification de l'amour, -une négligence de l'amitié, retiennent dans votre appartement, loin de -la petitesse et de la perfidie des hommes. Que tous les malheureux, les -malades et les ennuyés de l'univers me suivent!--Que tous les paresseux -se lèvent en _masse_!--Et vous qui roulez dans votre esprit des projets -sinistres de réforme ou de retraite pour quelque infidélité; vous qui, -dans un boudoir, renoncez au monde pour la vie; aimables anachorètes -d'une soirée, venez aussi: quittez, croyez-moi, ces noires idées; vous -perdez un instant pour le plaisir sans en gagner un pour la sagesse: -daignez m'accompagner dans mon voyage; nous marcherons à petites -journées, en riant, le long du chemin, des voyageurs qui ont vu Rome et -Paris;--aucun obstacle ne pourra nous arrêter; et, nous livrant gaîment -à notre imagination, nous la suivrons partout où il lui plaira de nous -conduire. - - - - -CHAPITRE III. - - -Il y a tant de personnes curieuses dans le monde!--Je suis persuadé -qu'on voudrait savoir pourquoi mon voyage autour de ma chambre a duré -quarante-deux jours au lieu de quarante-trois, ou de tout autre espace -de tems; mais comment l'apprendrais-je au lecteur, puisque je l'ignore -moi-même? Tout ce que je puis assurer, c'est que, si l'ouvrage est trop -long à son gré, il n'a pas dépendu de moi de le rendre plus court; toute -vanité de voyageur à part, je me serais contenté d'un chapitre. J'étais, -il est vrai, dans ma chambre avec tout le plaisir et l'agrément -possibles; mais, hélas! je n'étais pas le maître d'en sortir à ma -volonté; je crois même que, sans l'entremise de certaines personnes -puissantes qui s'intéressaient à moi, et pour lesquelles ma -reconnaissance n'est pas éteinte, j'aurais eu tout le tems de mettre un -_in-folio_ au jour, tant les protecteurs qui me faisaient voyager dans -ma chambre étaient disposés en ma faveur! - -Et cependant, lecteur raisonnable, voyez combien ces hommes avaient -tort; et saisissez bien, si vous le pouvez, la logique que je vais vous -exposer. - -Est-il rien de plus naturel et de plus juste que de se couper la gorge -avec quelqu'un qui vous marche sur le pied par inadvertance, ou bien qui -laisse échapper quelque terme piquant dans un moment de dépit, dont -votre imprudence est la cause, ou bien enfin qui a le malheur de plaire -à votre maîtresse? - -On va dans un pré, et là, comme Nicole faisait avec le Bourgeois -Gentilhomme, on essaie de tirer quarte lorsqu'il pare tierce; et, pour -que la vengeance soit sûre et complète, on lui présente la poitrine -découverte, et on court risque de se faire tuer par son ennemi pour se -venger de lui.--On voit que rien n'est plus conséquent, et toutefois on -trouve des gens qui désapprouvent cette louable coutume! Mais ce qui est -aussi conséquent que tout le reste, c'est que ces mêmes personnes qui la -désapprouvent et qui veulent qu'on la regarde comme une faute grave, -traiteraient encore plus mal celui qui refuserait de la commettre. Plus -d'un malheureux, pour se conformer à leur avis, a perdu sa réputation et -son emploi; en sorte que, lorsqu'on a le malheur d'avoir ce qu'on -appelle _une affaire_, on ne ferait pas mal de tirer au sort pour savoir -si on doit la finir suivant les lois ou suivant l'usage, et, comme les -lois et l'usage sont contradictoires, les juges pourraient aussi jouer -leur sentence aux dés.--Et probablement aussi c'est à une décision de ce -genre qu'il faut recourir pour expliquer pourquoi et comment mon voyage -a duré quarante-deux jours juste. - - - - -CHAPITRE IV. - - -Ma chambre est située sous le quarante-cinquième degré de latitude, -selon les mesures du père _Beccaria_; sa direction est du levant au -couchant; elle forme un carré long qui a trente-six pas de tour, en -rasant la muraille de bien près. Mon voyage en contiendra cependant -davantage; car je la traverserai souvent en long et en large, ou bien -diagonalement, sans suivre de règle ni de méthode.--Je ferai même des -zigzags, et je parcourrai toutes les lignes possibles en géométrie, si -le besoin l'exige. Je n'aime pas les gens qui sont si fort les maîtres -de leurs pas et de leurs idées, qui disent: "_Aujourd'hui, je ferai -trois visites, j'écrirai quatre lettres, je finirai cet ouvrage que j'ai -commencé_."--Mon ame est tellement ouverte à toutes sortes d'idées, de -goûts et de sentimens; elle reçoit si avidement tout ce qui se -présente!...--Et pourquoi refuserait-elle les jouissances qui sont -éparses sur le chemin difficile de la vie? Elles sont si rares, si -clair-semées, qu'il faudrait être fou pour ne pas s'arrêter, se -détourner même de son chemin, pour cueillir toutes celles qui sont à -notre portée. Il n'en est pas de plus attrayante, selon moi, que de -suivre ses idées à la piste, comme le chasseur poursuit le gibier, sans -affecter de tenir aucune route. Aussi, lorsque je voyage dans ma -chambre, je parcours rarement une ligne droite: je vais de ma table vers -un tableau qui est placé dans un coin; de là je pars obliquement pour -aller à la porte; mais, quoique en partant mon intention soit bien de -m'y rendre, si je rencontre mon fauteuil en chemin, je ne fais pas de -façon, et je m'y arrange tout de suite.--C'est un excellent meuble -qu'un fauteuil; il est surtout de la dernière utilité pour tout homme -méditatif. Dans les longues soirées d'hiver, il est quelquefois doux, et -toujours prudent de s'y étendre mollement, loin du fracas des assemblées -nombreuses.--Un bon feu, des livres, des plumes, que de ressources -contre l'ennui! Et quel plaisir encore d'oublier ses livres et ses -plumes pour tisonner son feu, en se livrant à quelque douce méditation, -ou en arrangeant quelques rimes pour égayer ses amis! Les heures -glissent alors sur vous, et tombent en silence dans l'éternité, sans -vous faire sentir leur triste passage. - - - - -CHAPITRE V. - - -Après mon fauteuil, en marchant vers le nord, on découvre mon lit, qui -est placé au fond de ma chambre, et qui forme la plus agréable -perspective. Il est situé de la manière la plus heureuse: les premiers -rayons du soleil viennent se jouer dans mes rideaux.--Je les vois, dans -les beaux jours d'été, s'avancer le long de la muraille blanche, à -mesure que le soleil s'élève: les ormes qui sont devant ma fenêtre les -divisent de mille manières, et les font balancer sur mon lit, couleur de -rose et blanc, qui répand de tout côté une teinte charmante par leur -réflexion.--J'entends le gazouillement confus des hirondelles qui se -sont emparées du toit de la maison, et des autres oiseaux qui habitent -les ormes: alors mille idées riantes occupent mon esprit; et, dans -l'univers entier, personne n'a un réveil aussi agréable, aussi paisible -que le mien. - -J'avoue que j'aime à jouir de ces doux instans, et que je prolonge -toujours, autant qu'il est possible, le plaisir que je trouve à méditer -dans la douce chaleur de mon lit.--Est-il un théâtre qui prête plus à -l'imagination, qui réveille de plus tendres idées, que le meuble où je -m'oublie quelquefois?--Lecteur modeste, ne vous effrayez point;--mais ne -pourrai-je donc parler du bonheur d'un amant qui serre, pour la première -fois, dans ses bras, une épouse vertueuse? plaisir ineffable, que mon -mauvais destin me condamne à ne jamais goûter! N'est-ce pas dans un lit -qu'une mère, ivre de joie à la naissance d'un fils, oublie ses douleurs? -C'est là que les plaisirs fantastiques, fruits de l'imagination et de -l'espérance, viennent nous agiter.--Enfin, c'est dans ce meuble -délicieux que nous oublions, pendant une moitié de la vie, les chagrins -de l'autre moitié. Mais quelle foule de pensées agréables et tristes se -pressent à la fois dans mon cerveau? Mélange étonnant de situations -terribles et délicieuses! - -Un lit nous voit naître et nous voit mourir; c'est le théâtre variable -où le genre humain joue tour à tour des drames intéressans, des farces -risibles et des tragédies épouvantables.--C'est un berceau garni de -fleurs;--c'est le trône de l'Amour;--c'est un sépulcre. - - - - -CHAPITRE VI. - - -Ce chapitre n'est absolument que pour les métaphysiciens. Il va jeter le -plus grand jour sur la nature de l'homme: c'est le prisme avec lequel on -pourra analyser et décomposer les facultés de l'homme, en séparant la -puissance animale des rayons purs de l'intelligence. - -Il me serait impossible d'expliquer comment et pourquoi je me brûlai les -doigts aux premiers pas que je fis en commençant mon voyage, sans -expliquer, dans le plus grand détail, au lecteur, mon système de _l'ame -et de la bête_.--Cette découverte métaphysique influe d'ailleurs -tellement sur mes idées et sur mes actions, qu'il serait très-difficile -de comprendre ce livre, si je n'en donnais la clef au commencement. - -Je me suis aperçu, par diverses observations, que l'homme est composé -d'une ame et d'une bête.--Ces deux êtres sont absolument distincts, mais -tellement emboîtés l'un dans l'autre, ou l'un sur l'autre, qu'il faut -que l'ame ait une certaine supériorité sur la bête pour être en état -d'en faire la distinction. - -Je tiens d'un vieux professeur (c'est du plus loin qu'il me souvienne) -que Platon appelait la matière l'_autre_. C'est fort bien; mais -j'aimerais mieux donner ce nom par excellence à la bête qui est jointe à -notre ame. C'est réellement cette substance qui est l'_autre_, et qui -nous lutine d'une manière si étrange. On s'aperçoit bien en gros que -l'homme est double; mais c'est, dit-on, parce qu'il est composé d'une -ame et d'un corps; et l'on accuse ce corps de je ne sais combien de -choses, mais bien mal à propos assurément, puisqu'il est aussi incapable -de sentir que de penser. C'est à la bête qu'il faut s'en prendre, à cet -être sensible, parfaitement distinct de l'ame, véritable _individu_, qui -a son existence séparée, ses goûts, ses inclinations, sa volonté, et qui -n'est au-dessus des autres animaux, que parce qu'il est mieux élevé et -pourvu d'organes plus parfaits. - -Messieurs et mesdames, soyez fiers de votre intelligence tant qu'il vous -plaira; mais défiez-vous beaucoup de l'_autre_, surtout quand vous êtes -ensemble! - -J'ai fait je ne sais combien d'expériences sur l'union de ces deux -créatures hétérogènes. Par exemple, j'ai reconnu clairement que l'ame -peut se faire obéir par la bête, et que, par un fâcheux retour, celle-ci -oblige très-souvent l'ame d'agir contre son gré. Dans les règles, l'une -a le pouvoir législatif et l'autre le pouvoir exécutif; mais ces deux -pouvoirs se contrarient souvent.--Le grand art d'un homme de génie est -de savoir bien élever sa bête, afin qu'elle puisse aller seule, tandis -que l'ame, délivrée de cette pénible accointance, peut s'élever jusqu'au -ciel. - -Mais il faut éclaircir ceci par un exemple. - -Lorsque vous lisez un livre, monsieur, et qu'une idée plus agréable -entre tout à coup dans votre imagination, votre ame s'y attache tout de -suite et oublie le livre, tandis que vos yeux suivent machinalement les -mots et les lignes; vous achevez la page sans la comprendre et sans -vous souvenir de ce que vous avez lu.--Cela vient de ce que votre ame, -ayant ordonné à sa compagne de lui faire la lecture, ne l'a point -avertie de la petite absence qu'elle allait faire; en sorte que -l'_autre_ continuait la lecture que votre ame n'écoutait plus. - - - - -CHAPITRE VII. - - -Cela ne vous paraît-il pas clair? voici un autre exemple. - -Un jour de l'été passé, je m'acheminai pour aller à la cour. J'avais -peint toute la matinée, et mon ame, se plaisant à méditer sur la -peinture, laissa le soin à la bête de me transporter au palais du roi. - -Que la peinture est un art sublime! pensait mon ame; heureux celui que -le spectacle de la nature a touché, qui n'est pas obligé de faire des -tableaux pour vivre, qui ne peint pas uniquement par passe-tems, mais -qui, frappé de la majesté d'une belle physionomie, et des jeux -admirables de la lumière qui se fond en mille teintes sur le visage -humain, tâche d'approcher dans ses ouvrages des effets sublimes de la -nature! Heureux encore le peintre que l'amour du paysage entraîne dans -des promenades solitaires, qui sait exprimer sur la toile le sentiment -de tristesse que lui inspire un bois sombre ou une campagne déserte! -Ses productions imitent et reproduisent la nature; il crée des mers -nouvelles et de noires cavernes inconnues au soleil: à son ordre, de -verts bocages sortent du néant, l'azur du ciel se réfléchit dans ses -tableaux; il connaît l'art de troubler les airs et de faire mugir les -tempêtes. D'autres fois il offre à l'oeil du spectateur enchanté les -campagnes délicieuses de l'antique Sicile: on voit des nymphes éperdues -fuyant, à travers les roseaux, la poursuite d'un satyre; des temples -d'une architecture majestueuse élèvent leur front superbe par-dessus la -forêt sacrée qui les entoure: l'imagination se perd dans les routes -silencieuses de ce pays idéal; les lointains bleuâtres se confondent -avec le ciel; et le paysage entier, se répétant dans les eaux d'un -fleuve tranquille, forme un spectacle qu'aucune langue ne peut -décrire.--Pendant que mon ame faisait ces réflexions, l'_autre_ allait -son train, et Dieu sait où elle allait!--Au lieu de se rendre à la cour, -comme elle en avait reçu l'ordre, elle dériva tellement sur la gauche, -qu'au moment où mon ame la rattrapa, elle était à la porte de Mme de -_Hautcastel_, à un demi-mille du palais royal. - -Je laisse à penser au lecteur ce qui serait arrivé, si elle était entrée -toute seule chez une aussi belle dame. - - - - -CHAPITRE VIII. - - -S'il est utile et agréable d'avoir une unie dégagée de la matière, au -point de la faire voyager toute seule lorsqu'on le juge à propos, cette -faculté a aussi ses inconvéniens. C'est à elle, par exemple, que je dois -la brûlure dont j'ai parlé dans les chapitres précédens.--Je donne -ordinairement à ma bête le soin des apprêts de mon déjeuner; c'est elle -qui fait griller mon pain et le coupe en tranches. Elle fait à merveille -le café, et le prend même très-souvent sans que mon ame s'en mêle, à -moins que celle-ci ne s'amuse à la voir travailler; mais cela est rare -et très-difficile à exécuter: car il est aisé, lorsqu'on fait quelque -opération mécanique, de penser à tout autre chose; mais il est -extrêmement difficile de se regarder agir, pour ainsi dire;--ou, pour -m'expliquer, suivant mon système, d'employer son ame à examiner la -marche de sa bête, et de la voir travailler sans y prendre part.--Voilà -le plus étonnant tour de force métaphysique que l'homme puisse -exécuter. - -J'avais couché mes pincettes sur la braise pour faire griller mon pain; -et, quelque tems après, tandis que mon ame voyageait, voilà qu'une -souche enflammée roule sur le foyer:--ma pauvre bête porta la main aux -pincettes, et je me brûlai les doigts. - - - - -CHAPITRE IX. - - -J'espère avoir suffisamment développé mes idées dans les chapitres -précédens, pour donner à penser au lecteur, et pour le mettre à même de -faire des découvertes dans cette brillante carrière: il ne pourra -qu'être satisfait de lui, s'il parvient un jour à savoir faire voyager -son ame toute seule; les plaisirs que cette faculté lui procurera -balanceront de reste les _quiproquo_ qui pourront en résulter. Est-il -une jouissance plus flatteuse que celle d'étendre ainsi son existence, -d'occuper à la fois la terre et les cieux, et de doubler, pour ainsi -dire, son être?--Le désir éternel et jamais satisfait de l'homme -n'est-il pas d'augmenter sa puissance et ses facultés, de vouloir être -où il n'est pas, de rappeler le passé et de vivre dans l'avenir?--Il -veut commander les armées, présider aux académies; il veut être adoré -des belles; et, s'il possède tout cela, il regrette alors les champs et -la tranquillité, et porte envie à la cabane des bergers: ses projets, -ses espérances échouent sans cesse contre les malheurs réels attachés à -la nature humaine; il ne saurait trouver le bonheur. Un quart d'heure de -voyage avec moi lui en montrera le chemin. - -Eh! que ne laisse-t-il à l'_autre_ ces misérables soins, cette ambition -qui le tourmente?--Viens, pauvre malheureux! fais un effort pour rompre -ta prison, et, du haut du ciel où je vais te conduire, du milieu des -orbes célestes et de l'empyrée,--regarde ta bête, lancée dans le monde, -courir toute seule la carrière de la fortune et des honneurs; vois avec -quelle gravité elle marche parmi les hommes: la foule s'écarte avec -respect, et, crois-moi, personne ne s'apercevra qu'elle est toute seule; -c'est le moindre souci de la cohue au milieu de laquelle elle se -promène, de savoir si elle a une ame ou non, si elle pense ou -non.--Mille femmes sentimentales l'aimeront à la fureur sans s'en -apercevoir: elle peut même s'élever, sans le secours de ton ame, à la -plus haute faveur et à la plus grande fortune.--Enfin, je ne -m'étonnerais nullement si, à notre retour de l'empyrée, ton ame, en -rentrant chez elle, se trouvait dans la bête d'un grand seigneur. - - - - -CHAPITRE X. - - -Qu'on n'aille pas croire qu'au lieu de tenir ma parole, en donnant la -description de mon voyage autour de ma chambre, je bats la campagne pour -me tirer d'affaire: on se tromperait fort, car mon voyage continue -réellement; et pendant que mon ame, se repliant sur elle-même, -parcourait, dans le chapitre précédent, les détours tortueux delà -métaphysique,--j'étais dans mon fauteuil sur lequel je m'étais renversé, -de manière que ses deux pieds antérieurs étaient élevés à deux pouces de -terre; et, tout en me balançant à droite et à gauche, et gagnant du -terrain, j'étais insensiblement parvenu tout près de la muraille.--C'est -la manière dont je voyage lorsque je ne suis pas pressé.--Là, ma main -s'était emparée machinalement du portrait de Mme de _Hautcastel_, et -l'_autre_ s'amusait à ôter la poussière qui le couvrait.--Cette -occupation lui donnait un plaisir tranquille, et ce plaisir se faisait -sentir à mon ame, quoiqu'elle fût perdue dans les vastes plaines du -ciel: car il est bon d'observer que, lorsque l'esprit voyage ainsi dans -l'espace, il tient toujours aux sens par je ne sais quel lien secret; en -sorte que, sans se déranger de ses occupations, il peut prendre part aux -jouissances paisibles de l'_autre_; mais si ce plaisir augmente à un -certain point, ou si elle est frappée par quelque spectacle inattendu, -l'ame aussitôt reprend sa place avec la vitesse de l'éclair. - -C'est ce qui m'arriva tandis que je nettoyais le portrait. - -A mesure que le linge enlevait la poussière et faisait paraître des -boucles de cheveux blonds, et la guirlande de roses dont ils sont -couronnés, mon ame, depuis le soleil où elle s'était transportée, -sentit un léger frémissement de plaisir, et partagea sympathiquement la -jouissance de mon coeur. Cette jouissance devint moins confuse et plus -vive, lorsque le linge, d'un seul coup, découvrit le front éclatant de -cette charmante physionomie; mon ame fut sur le point de quitter les -cieux pour jouir du spectacle. Mais se fût-elle trouvée dans les -Champs-Élysées, eût-elle assisté à un concert de chérubins, elle n'y -serait pas demeurée une demi-seconde, lorsque sa compagne, prenant -toujours plus d'intérêt à son ouvrage, s'avisa de saisir une éponge -mouillée qu'on lui présentait, et de la passer tout à coup sur les -sourcils et les yeux,--sur le nez,--sur les joues,--sur cette bouche; ah -Dieu! le coeur me bat:--sur le menton, sur le sein: ce fut l'affaire -d'un moment; toute la figure parut renaître et sortir du néant.--Mon ame -se précipita du ciel comme une étoile tombante; elle trouva l'_autre_ -dans une extase ravissante, et parvint à l'augmenter en la partageant. -Cette situation singulière et imprévue fit disparaître le tems et -l'espace pour moi.--J'existai pour un instant dans le passé, et je -rajeunis contre l'ordre de la nature.--Oui, la voilà cette femme adorée, -c'est elle-même: je la vois qui sourit; elle va parler pour dire qu'elle -m'aime.--Quel regard! viens que je te serre contre mon coeur, ame de -ma vie, ma seconde existence!--viens partager mon ivresse et mon -bonheur!--Ce moment fut court, mais il fut ravissant: la froide raison -reprit bientôt son empire, et, dans l'espace d'un clin-d'oeil, je -vieillis d'une année entière;--mon coeur devint froid, glacé, et je me -trouvai de niveau avec la foule des indifférens qui pèsent sur le -globe. - - - - -CHAPITRE XI. - - -Il ne faut pas anticiper sur les événemens: l'empressement de -communiquer au lecteur mon système de l'ame et de la bête m'a fait -abandonner la description de mon lit plus tôt que je ne devais; lorsque -je l'aurai terminée, je reprendrai mon voyage à l'endroit où je l'ai -interrompu dans le chapitre précédent.--Je vous prie seulement de vous -ressouvenir que nous avons laissé _la moitié de moi-même_ tenant le -portrait de Mme de _Hautcastel_ tout près de la muraille, à quatre pas -de mon bureau. J'avais oublié, en parlant de mon lit, de conseiller à -tout homme qui le pourra, d'avoir un lit couleur de rose et blanc: il -est certain que les couleurs influent sur nous au point de nous égayer -ou de nous attrister suivant leurs nuances.--Le rose et le blanc sont -deux couleurs consacrées au plaisir et à la félicité.--La nature, en les -donnant à la rose, lui a donné la couronne de l'empire de Flore;--et, -lorsque le ciel veut annoncer une belle journée au monde, il colore les -nues de cette teinte charmante au lever du soleil. - -Un jour nous montions avec peine le long d'un sentier rapide: l'aimable -Rosalie était en avant; son agilité lui donnait des ailes: nous ne -pouvions la suivre.--Tout à coup, arrivée au sommet d'un tertre, elle se -tourna vers nous pour reprendre haleine, et sourit à notre -lenteur.--Jamais peut-être les deux couleurs dont je fais l'éloge -n'avaient ainsi triomphé.--Ses joues enflammées, ses lèvres de corail, -ses dents brillantes, son cou d'albâtre, sur un fond de verdure, -frappèrent tous les regards. Il fallut nous arrêter pour la contempler: -je ne dis rien de ses yeux bleus, ni du regard qu'elle jeta sur nous, -parce que je sortirais de mon sujet, et que d'ailleurs je n'y pense -jamais que le moins qu'il m'est possible. Il me suffit d'avoir donné le -plus bel exemple imaginable de la supériorité de ces deux couleurs sur -toutes les autres, et de leur influence sur le bonheur des hommes. - -Je n'irai pas plus avant aujourd'hui. Quel sujet pourrais-je traiter qui -ne fût insipide? Quelle idée n'est pas effacée par cette idée?--Je ne -sais même quand je pourrai me remettre a l'ouvrage.--Si je le continue, -et que le lecteur désire en voir la fin, qu'il s'adresse à l'ange -distributeur des pensées, et qu'il le prie de ne plus mêler l'image de -ce tertre parmi la foule des pensées décousues qu'il me jette a tout -instant. - -Sans cette précaution, c'en est fait de mon voyage. - - - - -CHAPITRE XII. - - -. . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . -. . . . le tertre . . . . -. . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . - - - - - -CHAPITRE XIII. - - -Mes efforts sont vains; il faut remettre partie et séjourner ici malgré -moi: c'est une étape militaire. - - - - -CHAPITRE XIV. - - -J'ai dit que j'aimais singulièrement à méditer dans la douce chaleur de -mon lit, et que sa couleur agréable contribue beaucoup au plaisir que -j'y trouve. - -Pour me procurer ce plaisir, mon domestique a reçu l'ordre d'entrer -dans ma chambre une demi-heure avant celle où j'ai résolu de me lever. -Je l'entends marcher légèrement et _tripoter_ dans ma chambre avec -discrétion; et ce bruit me donne l'agrément de me sentir sommeiller: -plaisir délicat et inconnu de bien des gens. - -On est assez éveillé pour s'apercevoir qu'on ne l'est pas tout à fait, -et pour calculer confusément que l'heure des affaires et des ennuis est -encore dans le sablier du tems. Insensiblement mon homme devient plus -bruyant; il est si difficile de se contraindre! d'ailleurs il sait que -l'heure fatale s'approche.--Il regarde à ma montre, et fait sonner les -breloques pour m'avertir; mais je fais la sourde oreille; et, pour -alonger encore cette heure charmante, il n'est sorte de chicane que je -ne fasse à ce pauvre malheureux. J'ai cent ordres préliminaires à lui -donner pour gagner du tems. Il sait fort bien que ces ordres, que je lui -donne d'assez mauvaise humeur, ne sont que des prétextes pour rester au -lit sans paraître le désirer. Il ne fait pas semblant de s'en -apercevoir, et je lui en suis vraiment reconnaissant. - -Enfin, lorsque j'ai épuisé toutes mes ressources, il s'avance au milieu -de ma chambre, et se plante là, les bras croisés, dans la plus parfaite -immobilité. - -On m'avouera qu'il n'est pas possible de désapprouver ma pensée avec -plus d'esprit et de discrétion: aussi je ne résiste jamais à cette -invitation tacite; j'étends les bras pour lui témoigner que j'ai -compris, et me voilà assis. - -Si le lecteur réfléchit sur la conduite de mon domestique, il pourra se -convaincre que, dans certaines affaires délicates du genre de celle-ci, -la simplicité et le bon sens valent infiniment mieux que l'esprit le -plus adroit. J'ose assurer que le discours le plus étudié sur les -inconvéniens de la paresse ne me déciderait pas à sortir aussi -promptement de mon lit que le reproche muet de M. _Joannetti_. - -C'est un parfait honnête homme que M. _Joannetti_, et en même tems celui -de tous les hommes qui convenait le plus à un voyageur comme moi. Il est -accoutumé aux fréquens voyages de mon ame, et ne rit jamais des -inconséquences de l'_autre_; il la dirige même quelquefois lorsqu'elle -est seule, en sorte qu'on pourrait dire alors qu'elle est conduite par -deux ames. Lorsqu'elle s'habille, par exemple, il m'avertit par un signe -qu'elle est sur le point de mettre ses bas à l'envers, ou son habit -avant sa veste.--Mon ame s'est souvent amusée à voir le pauvre -_Joannetti_ courir après la folle sous les berceaux de la citadelle, -pour l'avertir qu'elle avait oublié son chapeau;--une autre fois son -mouchoir. - -Un jour (l'avouerai-je?), sans ce fidèle domestique, qui la rattrapa au -bas de l'escalier, l'étourdie s'acheminait vers la cour sans épée, -aussi hardiment que le grand-maître des cérémonies portant l'auguste -baguette. - - - - -CHAPITRE XV. - - -"Tiens, _Joannetti_," lui dis-je, "raccroche ce portrait."--Il m'avait -aidé à le nettoyer, et ne se doutait non plus de tout ce qui a produit -le chapitre du portrait que de ce qui se passe dans la lune. C'était lui -qui, de son propre mouvement, m'avait présenté l'éponge mouillée, et -qui, par cette démarche, en apparence indifférente, avait fait parcourir -à mon ame cent millions de lieues en un instant. Au lieu de le remettre -à sa place, il le tenait pour l'essuyer à son tour.--Une difficulté, un -problême à résoudre, lui donnait un air de curiosité que je -remarquai.--"Voyons," lui dis-je, "que trouves-tu à redire dans ce -portrait?"--"Oh! rien, monsieur."--"Mais encore?"--Il le posa debout sur -une des tablettes de mon bureau; puis, s'éloignant de quelques pas: "Je -voudrais," dit-il, "que monsieur m'expliquât pourquoi ce portrait me -regarde toujours, quel que soit l'endroit de la chambre où je me trouve. -Le matin, lorsque je fais le lit, la figure se tourne vers moi, et, si -je vais à la fenêtre, elle me regarde encore et me suit des yeux en -chemin."--"En sorte, _Joannetti_," lui dis-je, "que, si la chambre était -pleine de monde, cette belle dame lorgnerait de tout côté et tout le -monde à la fois?"--"Oh! oui, monsieur."--"Elle sourirait aux allans et aux -venans tout comme à moi?"--_Joannetti_ ne répondit rien.--Je m'étendis -dans mon fauteuil, et, baissant la tête, je me livrai aux méditations -les plus sérieuses.--Quel trait de lumière! Pauvre amant! tandis que tu -te morfonds loin de ta maîtresse, auprès de laquelle tu es peut-être -déjà remplacé; tandis que tu fixes avidement tes yeux sur son portrait -et que tu t'imagines (au moins en peinture) être le seul regardé, la -perfide effigie, aussi infidèle que l'original, porte ses regards sur -tout ce qui l'entoure, et sourit à tout le monde. - -Voilà une ressemblance morale entre certains portraits et leurs modèles, -qu'aucun philosophe, aucun peintre, aucun observateur n'avait encore -aperçue. - -Je marche de découvertes en découvertes. - - - - -CHAPITRE XVI. - - -Joanetti était toujours dans la même attitude, en attendant -l'explication qu'il m'avait demandée. Je sortis la tête des plis de mon -_habit de voyage_, où je l'avais enfoncée pour méditer à mon aise, et -pour me remettre des tristes réflexions que je venais de faire.--"Ne -vois-tu pas, _Joannetti_, lui dis-je, après un moment de silence, et -tournant mon fauteuil de son côté, ne vois-tu pas qu'un tableau étant -une surface plane, les rayons de lumière qui partent de chaque point de -cette surface...?" _Joannetti_, à cette explication, ouvrit tellement -les yeux, qu'il en laissait voir la prunelle tout entière; il avait en -outre la bouche entr'ouverte: ces deux mouvemens dans la figure humaine -annoncent, selon le fameux Le Brun, le dernier période de l'étonnement. -C'était ma bête, sans doute, qui avait entrepris une semblable -dissertation; mon ame savait de reste que _Joannetti_ ignore -complètement ce que c'est qu'une surface plane, et encore plus ce que -sont des rayons de lumière: la prodigieuse dilatation de ses paupières -m'ayant fait rentrer en moi-même, je me remis la tête dans le collet de -mon habit de voyage, et je l'y enfonçai tellement, que je parvins à la -cacher presque tout entière. - -Je résolus de dîner en cet endroit: la matinée était fort avancée, un -pas de plus dans ma chambre aurait porté mon dîner à la nuit. Je me -glissai jusqu'au bord de mon fauteuil, et, mettant les deux pieds sur la -cheminée, j'attendis patiemment le repas.--C'est une attitude délicieuse -que celle-là: il serait, je crois, bien difficile d'en trouver une autre -qui réunît autant d'avantages, et qui fut aussi commode pour les -séjours inévitables dans un long voyage. - -_Rosine_, ma chienne fidèle, ne manque jamais de venir alors tirailler -les basques de mon habit de voyage, pour que je la prenne sur moi; elle -y trouve un lit tout arrangé et fort commode, au sommet de l'angle que -forment les deux parties de mon corps: un V consonne représente à -merveille ma situation. _Rosine_ s'élance sur moi, si je ne la prends -pas assez tôt à son gré. Je la trouve souvent là sans savoir comment -elle y est venue. Mes mains s'arrangent d'elles-mêmes de la manière la -plus favorable à son bien-être, soit qu'il y ait une sympathie entre -cette aimable bête et la mienne, soit que le hasard seul en -décide;--mais je ne crois point au hasard, à ce triste système,--a ce -mot qui ne signifie rien.--Je croirais plutôt au magnétisme;--je -croirais plutôt au martinisme. Non, je n'y croirai jamais. - -Il y a une telle réalité dans les rapports qui existent entre ces deux -animaux, que, lorsque je mets les deux pieds sur la cheminée, par pure -distraction; lorsque l'heure du dîner est encore éloignée, et que je ne -pense nullement à prendre l'_étape_, toutefois _Rosine_, présente à ce -mouvement, trahit le plaisir qu'elle éprouve en remuant légèrement la -queue; la discrétion la retient à sa place, et l'_autre_, qui s'en -aperçoit, lui en sait gré: quoique incapables de raisonner sur la cause -qui le produit, il s'établit ainsi entre elles un dialogue muet, un -rapport de sensation très-agréable, et qui ne saurait absolument être -attribué au hasard. - - - - -CHAPITRE XVII. - - -Qu'on ne me reproche pas d'être prolixe dans les détails; c'est la -manière des voyageurs. Lorsqu'on part pour monter sur le Mont-Blanc; -lorsqu'on va visiter la large ouverture du tombeau d'_Empédocle_, on ne -manque jamais de décrire exactement les moindres circonstances; le -nombre des personnes, celui des mulets, la qualité des provisions, -l'excellent appétit des voyageurs; tout enfin, jusqu'aux faux pas des -montures, est soigneusement enregistré dans le journal pour -l'instruction de l'univers sédentaire. Sur ce principe, j'ai résolu de -parler de ma chère _Rosine_, aimable animal que j'aime d'une véritable -affection, et de lui consacrer un chapitre tout entier. - -Depuis six ans que nous vivons ensemble, il n'y a pas eu le moindre -refroidissement entre nous; ou, s'il s'est élevé entre elle et moi -quelques petites altercations, j'avoue de bonne foi que le plus grand -tort a toujours été de mon côté, et que _Rosine_ a toujours fait les -premiers pas vers la réconciliation. - -Le soir, lorsqu'elle a été grondée, elle se retire tristement et sans -murmurer: le lendemain, à la pointe du jour, elle est auprès de mon lit, -dans une attitude respectueuse; et, au moindre mouvement de son maître, -au moindre signe de réveil, elle annonce sa présence par les battemens -précipités de sa queue sur ma table de nuit. - -Et pourquoi refuserais-je mon affection à cet être caressant qui n'a -jamais cessé de m'aimer depuis l'époque où nous avons commencé de vivre -ensemble? Ma mémoire ne suffirait pas à faire l'énumération des -personnes qui se sont intéressées à moi et qui m'ont oublié. J'ai eu -quelques amis, plusieurs maîtresses, une foule de liaisons, encore plus -de connaissances;--et maintenant je ne suis plus rien pour tout ce -monde, qui a oublié jusqu'à mon nom. - -Que de protestations, que d'offres de services! Je pouvais compter sur -leur fortune, sur une amitié éternelle et sans réserve! - -Ma chère _Rosine_, qui ne m'a point offert de services, me rend le plus -grand service qu'on puisse rendre à l'humanité: elle m'aimait jadis, et -m'aime encore aujourd'hui. Aussi, je ne crains point de le dire, je -l'aime avec une portion du même sentiment que j'accorde à mes amis. - -Qu'on en dise ce qu'on voudra. - - - - -CHAPITRE XVIII. - - -Nous avons laissé _Joannetti_ dans l'attitude de l'étonnement, immobile -devant moi, attendant la fin de la sublime explication que j'avais -commencée. - -Lorsqu'il me vit enfoncer tout-à-coup la tête dans ma robe de chambre, -et finir ainsi mon explication, il ne douta pas un instant que je ne -fusse resté court, faute de bonnes raisons, et de m'avoir, par -conséquent, terrassé par la difficulté qu'il m'avait proposée. - -Malgré la supériorité qu'il en acquérait sur moi, il ne sentit pas le -moindre mouvement d'orgueil, et ne chercha point à profiter de son -avantage.--Après un petit moment de silence, il prit le portrait, le -remit à sa place, et se retira légèrement sur la pointe du pied.--Il -sentait bien que sa présence était une espèce d'humiliation pour moi, et -sa délicatesse lui suggéra de se retirer sans m'en laisser -apercevoir.--Sa conduite, dans cette occasion, m'intéressa vivement, et -le plaça toujours plus avant dans mon coeur. Il aura, sans doute, une -place dans celui du lecteur; et, s'il en est quelqu'un assez insensible -pour la lui refuser après avoir lu le chapitre suivant, le ciel lui a, -sans doute, donné un coeur de marbre. - - - - -CHAPITRE XIX. - - -"Morbleu! lui dis-je un jour, c'est pour la troisième fois que je vous -ordonne de m'acheter une brosse. Quelle tête! quel animal!"--Il ne -répondit pas un mot: il n'avait rien répondu la veille à une pareille -incartade. "_Il est si exact_!" disais-je; je n'y concevais -rien.--"Allez chercher un linge pour nettoyer mes souliers," lui dis-je -en colère. Pendant qu'il allait, je me repentais de l'avoir ainsi -brusqué.--Mon courroux passa tout-à-fait, lorsque je vis le soin avec -lequel il tâchait d'ôter la poussière de mes souliers, sans toucher à -mes bas: j'appuyai ma main sur lui, en signe de réconciliation.--"Quoi! -dis-je alors en moi-même, il y a donc des hommes qui décrottent les -souliers des autres pour de l'argent?" Ce mot d'_argent_ fut un trait de -lumière qui vint m'éclairer. Je me ressouvins tout-à-coup qu'il y avait -long-tems que je n'en avais point donné à mon domestique.--"_Joannetti_, -lui dis-je, en retirant mon pied, avez-vous de l'argent?"--Un -demi-sourire de justification parut sur ses lèvres, à cette -demande.--"Non, monsieur, il y a huit jours que je n'ai pas un sou; j'ai -dépensé tout ce qui m'appartenait pour vos petites emplettes.--Et la -brosse? C'est, sans doute, pour cela...?"--Il sourit encore.--Il aurait -pu dire à son maître: "Non, je ne suis point une tête vide, un _animal_, -comme vous avez eu la cruauté de le dire à votre fidèle serviteur. -Payez-moi 23 liv. 10 sous 4 den. que vous me devez, et je vous achèterai -votre brosse."--Il se laissa maltraiter injustement plutôt que d'exposer -son maître à rougir de sa colère. - -Que le ciel le bénisse! Philosophes! chrétiens! avez-vous lu? - -"Tiens, _Joannetti_," lui dis-je, "tiens, cours acheter la brosse."--"Mais, -monsieur, voulez-vous rester ainsi avec un soulier blanc et l'autre -noir?" - ---"Va, te dis-je, acheter la brosse; laisse, laisse cette poussière sur -mon soulier."--Il sortit; je pris le linge, et je nettoyai -délicieusement mon soulier gauche, sur lequel je laissai tomber une -larme de repentir. - - - - -CHAPITRE XX. - - -Les murs de ma chambre sont garnis d'estampes et de tableaux qui -l'embellissent singulièrement. Je voudrais, de tout mon coeur, les -faire examiner aux lecteurs les uns après les autres, pour l'amuser et -le distraire le long du chemin que nous devons encore parcourir pour -arriver à mon bureau; mais il est aussi impossible d'expliquer -clairement un tableau, que de faire un portrait ressemblant d'après une -description. - -Quelle émotion n'éprouverait-il pas, par exemple, en contemplant la -première estampe qui se présente aux regards!--Il y verrait la -malheureuse _Charlotte_, essuyant lentement, et d'une main tremblante, -les pistolets d'_Albert_.--De noirs pressentimens et toutes les -angoisses de l'amour sans espoir et sans consolation sont empreints sur -sa physionomie; tandis que le froid _Albert,_ entouré de sacs de procès -et de vieux papiers de toute espèce, se tourne froidément pour -souhaiter un bon voyage à son ami. Combien de fois n'ai-je pas été tenté -de briser la glace qui couvre cette estampe, pour arracher cet _Albert_ -de sa table, pour le mettre en pièces, le fouler aux pieds! Mais il -restera toujours trop d'_Alberts_ en ce monde. Quel est l'homme sensible -qui n'a pas le sien, avec lequel il est obligé de vivre, et contre -lequel les épanchemens de l'ame, les douces émotions du coeur et les -élans de l'imagination, vont se briser, comme les flots sur les -rochers?--Heureux celui qui trouve un ami, dont le coeur et l'esprit -lui conviennent; un ami qui s'unisse à lui par une conformité de goûts, -de sentimens et de connaissances; un ami qui ne soit pas tourmenté par -l'ambition ou l'intérêt;--qui préfère l'ombre d'un arbre à la pompe -d'une cour!--Heureux celui qui possède un ami! - - - - -CHAPITRE XXI. - -J'en avais un: la mort me l'a ôté; elle l'a saisi au commencement de sa -carrière, au moment où son amitié était devenue un besoin pressant pour -mon coeur.--Nous nous soutenions mutuellement dans les travaux -pénibles de la guerre; nous n'avions qu'une pipe à nous deux; nous -buvions dans la même coupe; nous couchions sous la même toile; et, dans -les circonstances malheureuses où nous sommes, l'endroit où nous vivions -ensemble était pour nous une nouvelle patrie: je l'ai vu en butte à tous -les périls de la guerre, et d'une guerre désastreuse.--La mort semblait -nous épargner l'un pour l'autre: elle épuisa mille fois ses traits -autour de lui sans l'atteindre; mais c'était pour me rendre sa perte -plus sensible. Le tumulte des armes, l'enthousiasme qui s'empare de -l'âme à l'aspect du danger, auraient peut-être empêché ses cris d'aller -jusqu'à mon coeur.--Sa mort eût été utile à son pays et funeste aux -ennemis:--je l'aurais moins regretté.--Mais le perdre au milieu des -délices d'un quartier d'hiver! le voir expirer dans mes bras au moment -où il paraissait regorger de santé; au moment où notre liaison se -resserrait encore dans le repos et la tranquillité!--Ah! je ne m'en -consolerai jamais! Cependant sa mémoire ne vit plus que dans mon -coeur; elle n'existe plus parmi ceux qui l'environnaient et qui l'ont -remplacé: cette idée me rend plus pénible le sentiment de sa perte. La -nature, indifférente de même au sort des individus, remet sa robe -brillante du printems, et se pare de toute sa beauté autour du cimetière -où il repose. Les arbres se couvrent de feuilles et entrelacent leurs -branches; les oiseaux chantent sous le feuillage; les mouches -bourdonnent parmi les fleurs; tout respire la joie et la vie dans le -séjour de la mort:--et le soir, tandis que la lune brille dans le ciel, -et que je médite près de ce triste lieu, j'entends le grillon poursuivre -gaîment son chant infatigable, caché sous l'herbe qui couvre la tombe -silencieuse de mon ami. La destruction insensible des êtres, et tous les -malheurs de l'humanité, sont comptés pour rien dans le grand tout.--La -mort d'un homme sensible qui expire au milieu de ses amis désolés, et -celle d'un papillon que l'air froid du matin fait périr dans le calice -d'une fleur, sont deux époques semblables dans le cours de la nature. -L'homme n'est rien qu'un fantôme, une ombre, une vapeur, qui se dissipe -dans les airs... - -Mais l'aube matinale commence à blanchir le ciel; les noires idées qui -m'agitaient s'évanouissent avec la nuit, et l'espérance renaît dans mon -coeur.--Non, celui qui inonde ainsi l'orient de lumière ne l'a point -fait briller à mes regards pour me plonger bientôt dans la nuit du -néant. Celui qui étendit cet horizon incommensurable, celui qui éleva -ces masses énormes, dont le soleil dore les sommets glacés, est aussi -celui qui a ordonné à mon coeur de battre, et à mon esprit de penser. - -Non, mon ami n'est point entré dans le néant; quelle que soit la -barrière qui nous sépare, je le reverrai.--Ce n'est point sur un -syllogisme que je fonde mon espérance.--Le vol d'un insecte qui traverse -les airs suffit pour me persuader; et souvent l'aspect de la campagne, -le parfum des airs, et je ne sais quel charme répandu autour de moi, -élèvent tellement mes pensées, qu'une preuve invincible de l'immortalité -entre avec violence dans mon ame et l'occupe tout entière. - - - - -CHAPITRE XXII. - - -Depuis long-tems le chapitre que je viens d'écrire se présentait à ma -plume, et je l'avais toujours rejeté. Je m'étais promis de ne laisser -voir dans ce livre que la face riante de mon ame; mais ce projet m'a -échappé comme tant d'autres: j'espère que le lecteur sensible me -pardonnera de lui avoir demandé quelques larmes; et si quelqu'un trouve -qu'_à la vérité_[1] j'aurais pu retrancher ce triste chapitre, il peut -le déchirer dans son exemplaire, ou même jeter le livre au feu. - -Il me suffit que tu le trouves selon ton coeur, ma chère _Jenny_, toi, -la meilleure et la plus aimée des femmes;--toi, la meilleure et la plus -aimée des soeurs; c'est à toi que je dédie mon ouvrage: s'il a ton -approbation, il aura celle de tous les coeurs sensibles et délicats; -et si tu pardonnes aux folies qui m'échappent quelquefois malgré moi, je -brave tous les censeurs de l'univers. - - -[Footnote 1: Voyez le roman de _Werther_, lettre XXVIII, 12 août.] - - - - -CHAPITRE XXIII. - - -Je ne dirai qu'un mot de l'estampe suivante. - -C'est la famille du malheureux _Ugolin_ expirant de faim: autour de lui, -un de ses fils est étendu sans mouvement à ses pieds; les autres lui -tendent leurs bras affaiblis, et lui demandent du pain, tandis que le -malheureux père, appuyé contre une colonne de la prison, l'oeil fixe -et hagard, le visage immobile,--dans l'horrible tranquillité que donne -le dernier période du désespoir, meurt à la fois de sa propre mort et de -celle de tous ses enfans, et souffre tout ce que la nature humaine peut -souffrir. - -Brave chevalier d'_Assas_, te voilà expirant sous cent baïonnettes, par -un effort de courage, par un héroïsme qu'on ne connaît plus de nos -jours! - -Et toi qui pleures sous ces palmiers, malheureuse négresse! toi qu'un -barbare, qui sans doute n'était pas Anglais, a trahie et délaissée;--que -dis-je? toi qu'il a eu la cruauté de vendre comme une vile esclave, -malgré ton amour et tes services, malgré le fruit de la tendresse que tu -portais dans ton sein,--je ne passerai point devant ton image sans te -rendre l'hommage qui est dû à ta sensibilité et à tes malheurs! - -Arrêtons-nous un instant devant cet autre tableau: c'est une jeune -bergère qui garde toute seule son troupeau sur le sommet des Alpes: elle -est assise sur un vieux tronc de sapin renversé et blanchi par les -hivers: ses pieds sont recouverts par les larges feuilles d'une touffe -de _cacalia_, dont la fleur lilas s'élève au-dessus de sa tête. La -lavande, le thym, l'anémone, la centaurée, des fleurs de toute espèce, -qu'on cultive avec peine dans nos serres et nos jardins, et qui -naissent sur les Alpes dans toute leur beauté primitive, forment le -tapis brillant sur lequel errent ses brebis.--Aimable bergère, dis-moi -où se trouve l'heureux coin de la terre que tu habites? de quelle -bergerie éloignée es-tu partie ce matin au lever de l'aurore?--Ne -pourrais-je y aller vivre avec toi?--Mais, hélas! la douce tranquillité -dont tu jouis ne tardera pas à s'évanouir: le démon de la guerre, non -content de désoler les cités, va bientôt porter le trouble et -l'épouvante jusque dans ta retraite solitaire. Déjà les soldats -s'avancent; je les vois gravir de montagnes en montagnes, et s'approcher -des nues.--Le bruit du canon se fait entendre dans le séjour élevé du -tonnerre.--Fuis, bergère, presse ton troupeau, cache-toi dans les -antres les plus reculés et les plus sauvages: il n'est plus de repos sur -cette triste terre! - - - - -CHAPITRE XXIV. - - -Je ne sais comment cela m'arrive; depuis quelque tems mes chapitres -finissent toujours sur un ton sinistre. En vain je fixe, en les -commençant, mes regards sur quelque objet agréable,--en vain je -m'embarque par le calme, j'essuie bientôt une bourrasque qui me fait -dériver.--Pour mettre fin à cette agitation, qui ne me laisse pas le -maître de mes idées, et pour apaiser les battemens de mon coeur, que -tant d'images attendrissantes ont trop agité, je ne vois d'autre remède -qu'une dissertation.--Oui, je veux mettre ce morceau de glace sur mon -coeur. - -Et cette dissertation sera sur la peinture; car, de disserter sur tout -autre objet, il n'y a point moyen. Je ne puis descendre tout-à-fait du -point où j'étais monté tout à l'heure: d'ailleurs, c'est le _dada_ de -mon oncle _Tobie_. - -Je voudrais dire, en passant, quelques mots sur la question de la -prééminence entre l'art charmant de la peinture et celui de la musique: -oui, je veux mettre quelque chose dans la balance, ne fût-ce qu'un grain -de sable, un atome. - -On dit en faveur du peintre qu'il laisse quelque chose après lui; ses -tableaux lui survivent et éternisent sa mémoire. - -On répond que les compositeurs en musique laissent aussi des opéras et -des concerts;--mais la musique est sujette à la mode, et la peinture ne -l'est pas.--Les morceaux de musique qui attendrissaient nos aïeux sont -ridicules pour les amateurs de nos jours, et on les place dans les -opéras bouffons pour faire rire les neveux de ceux qu'ils faisaient -pleurer autrefois. - -Les tableaux de _Raphaël_ enchanteront notre postérité comme ils ont -ravi nos ancêtres. - -Voilà mon grain de sable. - - - - -CHAPITRE XXV. - - -"Mais que m'importe à moi, me dit un jour Mme de _Hautcastel_, que la -musique de _Cherubini_ ou de _Cimarosa_ diffère de celle de leurs -prédécesseurs?--Que m'importe que l'ancienne musique me fasse rire, -pourvu que la nouvelle m'attendrisse délicieusement?--Est-il donc -nécessaire à mon bonheur que mes plaisirs ressemblent à ceux de ma -trisaïeule? Que me parlez-vous de peinture, d'un art qui n'est goûté que -par une classe très-peu nombreuse de personnes, tandis que la musique -enchante tout ce qui respire?" - -Je ne sais pas trop dans ce moment ce qu'on pourrait répondre à cette -observation, à laquelle je ne m'attendais pas en commençant ce chapitre. - -Si je l'avais prévue, peut-être je n'aurais pas entrepris cette -dissertation. Et qu'on ne prenne point ceci pour un tour de -musicien.--Je ne le suis point, sur mon honneur;--non, je ne suis pas -musicien: j'en atteste le ciel et tous ceux qui m'ont entendu jouer du -violon. - -Mais, en supposant le mérite de l'art égal de part et d'autre, il ne -faudrait pas se presser de conclure du mérite de l'art au mérite de -l'artiste.--On voit des enfans toucher du clavecin en grands maîtres; on -n'a jamais vu un bon peintre de douze ans. La peinture, outre le goût et -le sentiment, exige une tête pensante, dont les musiciens peuvent se -passer. On voit tous les jours des hommes sans tête et sans coeur -tirer d'un violon, d'une harpe, des sons ravissans. - -On peut élever la bête humaine à toucher du clavecin, et, lorsqu'elle -est élevée par un bon maître, l'ame peut voyager tout à son aise, tandis -que les doigts vont machinalement tirer des sons dont elle ne se mêle -nullement.--On ne saurait, au contraire, peindre la chose du monde la -plus simple, sans que l'ame y emploie toutes ses facultés. - -Si cependant quelqu'un s'avisait de distinguer entre la musique de -composition et celle d'exécution, j'avoue qu'il m'embarrasserait un peu. -Hélas! si tous les faiseurs de dissertations étaient de bonne foi, c'est -ainsi qu'elles finiraient toutes.--En commençant l'examen d'une -question, on prend ordinairement le ton dogmatique, parce qu'on est -décidé en secret, comme je l'étais réellement pour la peinture, malgré -mon hypocrite impartialité; mais la discussion réveille l'objection,--et -tout finit par le doute. - - - - -CHAPITRE XXVI. - - -Maintenant que je suis plus tranquille, je vais tâcher de parler sans -émotion des deux portraits qui suivent le tableau de la _Bergère des -Alpes_. - -_Raphaël_! ton portrait ne pouvait être peint que par toi-même. Quel -autre eût osé l'entreprendre?--Ta figure ouverte, sensible, -spirituelle, annonce ton caractère et ton génie. - -Pour complaire à ton ombre, j'ai placé auprès de toi le portrait de ta -maîtresse, à qui tous les hommes de tous les siècles demanderont -éternellement compte des ouvrages sublimes dont ta mort prématurée a -privé les arts. - -Lorsque j'examine le portrait de _Raphaël_, je me sens pénétré d'un -respect presque religieux pour ce grand homme qui, à la fleur de son -âge, avait surpassé toute l'antiquité, et dont les tableaux font -l'admiration et le désespoir des artistes modernes.--Mon ame, en -l'admirant, éprouve un mouvement d'indignation contre cette Italienne, -qui préféra son amour à son amant, et qui éteignit dans son sein ce -flambeau céleste, ce génie divin. - -Malheureuse! ne savais-tu donc pas que _Raphaël_ avait annoncé un -tableau supérieur à celui de la _Transfiguration?_--Ignorais-tu que tu -serrais dans tes bras le favori de la nature, le père de l'enthousiasme, -un génie sublime, un dieu? - -Tandis que mon ame fait ces observations, sa _compagne_, en fixant un -oeil attentif sur la figure ravissante de cette funeste beauté, se -sent toute prête à lui pardonner la mort de _Raphaël_. - -En vain mon ame lui reproche son extravagante faiblesse, elle n'est -point écoutée.--Il s'établit entre ces deux dames, dans ces sortes -d'occasions, un dialogue singulier qui finit trop souvent a l'avantage -du _mauvais principe_, et dont je réserve un échantillon pour un autre -chapitre. - - - - -CHAPITRE XXVII. - - -Les estampes et les tableaux dont je viens de parler pâlissent et -disparaissent au premier coup d'oeil qu'on jette sur le tableau -suivant: les ouvrages immortels de _Raphaël_, de _Corrège_ et de toute -l'École d'Italie, ne soutiendraient pas le parallèle. Aussi je le garde -toujours pour le dernier morceau, pour la pièce de réserve, lorsque je -procure à quelques curieux le plaisir de voyager avec moi; et je puis -assurer que, depuis que je fais voir ce tableau sublime aux connaisseurs -et aux ignorans, aux gens du monde, aux artisans, aux femmes et aux -enfans, aux animaux mêmes, j'ai toujours vu les spectateurs quelconques -donner, chacun à sa manière, des signes de plaisir et d'étonnement: tant -la nature y est admirablement rendue! - -Eh! quel tableau pourrait-on vous présenter, messieurs; quel spectacle -pourrait-on mettre sous vos yeux, mesdames, plus sûr de votre suffrage, -que la fidèle représentation de vous-mêmes? Le tableau dont je parle -est un miroir, et personne jusqu'à présent ne s'est encore avisé de le -critiquer; il est, pour tous ceux qui le regardent, un tableau parfait -auquel il n'y a rien à redire. - -On conviendra sans doute qu'il doit être compté pour une des merveilles -de la contrée où je me promène. - -Je passerai sous silence le plaisir qu'éprouve le physicien méditant sur -les étranges phénomènes de la lumière qui représente tous les objets de -la nature sur cette surface polie. Le miroir présente au voyageur -sédentaire mille réflexions intéressantes, mille observations qui le -rendent un objet utile et précieux. - -Vous que l'Amour a tenus ou tient encore sous son empire, apprenez que -c'est devant un miroir qu'il aiguise ses traits et médite ses cruautés; -c'est là qu'il répète ses manoeuvres, qu'il étudie ses mouvemens, -qu'il se prépare d'avance à la guerre qu'il veut déclarer; c'est là -qu'il s'exerce aux doux regards, aux petites mines, aux bouderies -savantes, comme un acteur s'exerce en face de lui-même avant de se -présenter en public. Toujours impartial et vrai, un miroir renvoie aux -yeux du spectateur les roses de la jeunesse et les rides de l'âge, sans -calomnier et sans flatter personne.--Seul, entre tous les conseillers -des grands, il leur dit constamment la vérité. - -Cet avantage m'avait fait désirer l'invention d'un miroir moral, où -tous les hommes pourraient se voir avec leurs vices et leurs vertus. Je -songeais même à proposer un prix à quelque académie pour cette -découverte, lorsque de mûres réflexions m'en ont prouvé l'inutilité. - -Hélas! il est si rare que la laideur se reconnaisse et casse le miroir! -En vain les glaces se multiplient autour de nous, et réfléchissent avec -une exactitude géométrique la lumière et la vérité; au moment où les -rayons vont pénétrer dans notre oeil, et nous peindre tels que nous -sommes, l'amour-propre glisse son prisme trompeur entre nous et notre -image, et nous présente une divinité. - -Et de tous les prismes qui ont existé, depuis le premier qui sortit des -mains de l'immortel _Newton_, aucun n'a possédé une force de réfraction -aussi puissante, et ne produit des couleurs aussi agréables et aussi -vives que le prisme de l'amour-propre. - -Or, puisque les miroirs communs annoncent en vain la vérité, et que -chacun est content de sa figure; puisqu'ils ne peuvent faire connaître -aux hommes leurs imperfections physiques, à quoi servirait mon miroir -moral? Peu de monde y jetterait les yeux, et personne ne s'y -reconnaîtrait,--excepté les philosophes.--J'en doute même un peu. - -En prenant le miroir pour ce qu'il est, j'espère que personne ne me -blâmera de l'avoir placé au-dessus de tous les tableaux de l'École -d'Italie. Les dames, dont le goût ne saurait être faux, et dont la -décision doit tout régler, jettent ordinairement leur premier coup -d'oeil sur ce tableau lorsqu'elles entrent dans un appartement. - -J'ai vu mille fois des dames, et même des damoiseaux, oublier au bal -leurs amans ou leurs maîtresses, la danse et tous les plaisirs de la -fête, pour contempler, avec une complaisance marquée, ce tableau -enchanteur,--et l'honorer même de tems à autre d'un coup d'oeil, au -milieu de la contredanse la plus animée. - -Oui pourrait donc lui disputer le rang que je lui accorde parmi les -chefs-d'oeuvre de l'art d'Apelles? - - - - -CHAPITRE XXVIII. - - -J'étais enfin arrivé tout près de mon bureau; déjà même, en alongeant le -bras, j'aurais pu en toucher l'angle le plus voisin de moi, lorsque je -me vis au moment de voir détruire le fruit de tous mes travaux, et de -perdre la vie.--Je devrais passer sous silence l'accident qui m'arriva, -pour ne pas décourager les voyageurs; mais il est si difficile de verser -dans la chaise de poste dont je me sers, qu'on sera forcé de convenir -qu'il faut être malheureux au dernier point,--aussi malheureux que je le -suis, pour courir un semblable danger. Je me trouvai étendu par terre, -complètement versé et renversé, et cela si vite, si inopinément, que -j'aurais été tenté de révoquer en doute mon malheur, si un tintement -dans la tête et une violente douleur à l'épaule gauche ne m'en avaient -trop évidemment prouvé l'authenticité. - -Ce fut encore un mauvais tour de _ma moitié_.--Effrayée par la voix d'un -pauvre qui demanda tout-à-coup l'aumône à ma porte, et par les -aboiemens de _Rosine_, elle fit tourner brusquement mon fauteuil, avant -que mon ame eût le tems de l'avertir qu'il manquait une brique derrière; -l'impulsion fut si violente, que ma chaise de poste se trouva absolument -hors de son centre de gravité, et se renversa sur moi. - -Voici, je l'avoue, une des occasions où j'ai eu le plus à me plaindre de -mon ame; car, au lieu d'être fâchée de l'absence qu'elle venait de -faire, et de tancer sa compagne sur sa précipitation, elle s'oublia au -point de partager le ressentiment le plus _animal_, et de maltraiter de -paroles ce pauvre innocent.--"_Fainéant! allez travailler_," lui -dit-elle (apostrophe exécrable, inventée par l'avare et cruelle -richesse)! "_Monsieur_, dit-il alors pour m'attendrir, _je suis de -Chambéry_...--Tant pis pour vous.--_Je suis Jacques; c'est moi que vous -avez vu à la campagne; c'est moi qui menais les moutons aux -champs_.--Que venez-vous faire ici?"--Mon ame commençait à se repentir -de la brutalité de mes premières paroles.--Je crois même qu'elle s'en -était repentie un instant avant de les laisser échapper. C'est ainsi -que, lorsqu'on rencontre inopinément dans sa course un fossé ou un -bourbier, on le voit, mais on n'a plus le tems de l'éviter. - -_Rosine_ acheva de me ramener au bon sens et au repentir: elle avait -reconnu _Jacques_, qui avait souvent partagé son pain avec elle, et lui -témoignait, par ses caresses, son souvenir et sa reconnaissance. - -Pendant ce tems, _Joannetti_, ayant rassemblé les restes de mon dîner, -qui étaient destinés pour le sien, les donna sans hésiter à _Jacques_. - -Pauvre _Joannetti_! - -C'est ainsi que, dans mon voyage, je vais prenant des leçons de -philosophie et d'humanité de mon domestique et de mon chien. - - - - -CHAPITRE XXIX. - - -Avant d'aller plus loin, je veux détruire un doute qui pourrait s'être -introduit dans l'esprit de mes lecteurs. - -Je ne voudrais pas, pour tout au monde, qu'on me soupçonnât d'avoir -entrepris ce voyage uniquement pour ne savoir que faire, et forcé, en -quelque manière, par les circonstances: j'assure ici, et jure par tout -ce qui m'est cher, que j'avais le dessein de l'entreprendre long-tems -avant l'événement qui m'a fait perdre ma liberté pendant quarante-deux -jours. Cette retraite forcée ne fut qu'une occasion de me mettre en -route plus tôt. - -Je sais que la protestation gratuite que je fais ici paraîtra suspecte à -certaines personnes;--mais je sais aussi que les gens soupçonneux ne -liront pas ce livre:--ils ont assez d'occupation chez eux et chez leurs -amis; ils ont bien d'autres affaires:--et les bonnes gens me croiront. - -Je conviens cependant que j'aurais préféré m'occuper de ce voyage dans -un autre tems, et que j'aurais choisi, pour l'exécuter, le carême plutôt -que le carnaval: toutefois, des réflexions philosophiques, qui me sont -venues du ciel, m'ont beaucoup aidé à supporter la privation des -plaisirs que Turin présente en foule dans ces momens de bruit et -d'agitation.--Il est très-sûr, me disais-je, que les murs de ma chambre -ne sont pas aussi magnifiquement décorés que ceux d'une salle de bal: le -silence de ma _cabine_ ne vaut pas l'agréable bruit de la musique et de -la danse; mais, parmi les brillans personnages qu'on rencontre dans ces -fêtes, il en est certainement de plus ennuyés que moi. - -Et pourquoi m'attacherais-je à considérer ceux qui sont dans une -situation plus agréable, tandis que le monde fourmille de gens plus -malheureux que je ne le suis dans la mienne?--Au lieu de me transporter -par l'imagination dans ce superbe _casin_, où tant de beautés sont -éclipsées par la jeune _Eugénie_; pour me trouver heureux, je n'ai qu'à -m'arrêter un instant le long des rues qui y conduisent.--Un tas -d'infortunés, couchés à demi nus sous les portiques de ces appartemens -somptueux, semblent près d'expirer de froid et de misère.--Quel -spectacle! Je voudrais que cette page de mon livre fût connue de tout -l'univers; je voudrais qu'on sût que, dans cette ville, où tout respire -l'opulence, pendant les nuits les plus froides de l'hiver, une foule de -malheureux dorment à découvert, la tête appuyée sur une borne ou sur le -seuil d'un palais. - -Ici, c'est un groupe d'enfans serrés les uns contre les autres, pour ne -pas mourir de froid.--Là, c'est une femme tremblante et sans voix pour -se plaindre.--Les passans vont et viennent, sans être émus d'un -spectacle auquel ils sont accoutumés.--Le bruit des carrosses, la voix -de l'intempérance, les sons ravissans de la musique, se mêlent -quelquefois aux cris de ces malheureux, et forment une horrible -dissonance. - - - - -CHAPITRE XXX. - - -Celui qui se presserait de juger une ville, d'après le chapitre -précédent, se tromperait fort. J'ai parlé des pauvres qu'on y trouve, de -leurs cris pitoyables, et de l'indifférence de certaines personnes à -leur égard; mais je n'ai rien dit de la foule d'hommes charitables qui -dorment pendant que les autres s'amusent, qui se lèvent à la pointe du -jour, et vont secourir l'infortune sans témoins et sans -ostentation.--Non, je ne passerai point cela sous silence:--je veux -l'écrire sur le revers de la page _que tout l'univers doit lire_. - -Après avoir ainsi partagé leur fortune avec leurs frères; après avoir -versé le baume dans ces coeurs froissés par la douleur, ils vont dans -les églises, tandis que le vice fatigué dort sur l'édredon, offrir à -Dieu leurs prières, et le remercier de ses bienfaits: la lumière de la -lampe solitaire combat encore dans le temple celle du jour naissant, et -déjà ils sont prosternés aux pieds des autels,--et l'Éternel, irrité de -la dureté et de l'avarice des hommes, retient sa foudre prête à -frapper! - - - - -CHAPITRE XXXI. - - -J'ai voulu dire quelque chose de ces malheureux dans mon voyage, parce -que l'idée de leur misère est souvent venue me distraire en chemin. -Quelquefois, frappé de la différence de leur situation et de la mienne, -j'arrêtais tout-à-coup ma berline, et ma chambre me paraissait -prodigieusement embellie. Quel luxe inutile! Six chaises! deux tables! -un bureau! un miroir! quelle ostentation! Mon lit surtout, mon lit -couleur de rose et blanc, et mes deux matelas, me semblaient défier la -magnificence et la mollesse des monarques de l'Asie.--Ces réflexions me -rendaient indifférens les plaisirs qu'on m'avait défendus: et, de -réflexions en réflexions, mon accès de philosophie devenait tel, que -j'aurais vu un bal dans la chambre voisine, que j'aurais entendu le son -des violons et des clarinettes, sans remuer de ma place;--j'aurais -entendu de mes deux oreilles la voix mélodieuse de _Marchesini_, cette -voix qui m'a si souvent mis hors de moi-même,--oui, je l'aurais -entendue sans m'ébranler:--bien plus, j'aurais regardé, sans la moindre -émotion, la plus belle femme de Turin; _Eugénie_ elle-même, parée de la -tête aux pieds par les mains de Mlle _Rapous_[2].--Cela n'est cependant -pas bien sûr. - - -[Footnote 2: Fameuse marchande de modes à l'époque du _Voyage autour de -ma Chambre_, il y a environ trente-trois ans.] - - - - -CHAPITRE XXXII. - - -Mais, permettez-moi de vous le demander, messieurs; vous amusez-vous -autant qu'autrefois au bal et à la comédie?--Pour moi, je vous l'avoue, -depuis quelque tems toutes les assemblées nombreuses m'inspirent une -certaine terreur.--J'y suis assailli par un songe sinistre.--En vain je -fais mes efforts pour le chasser, il revient toujours comme celui -d'_Athalie_.--C'est peut-être parce que l'ame, inondée aujourd'hui -d'idées noires et de tableaux déchirans, trouve partout des sujets de -tristesse,--comme un estomac vicié convertit en poisons les alimens les -plus sains.--Quoi qu'il en soit, voici mon songe:--Lorsque je suis dans -une de ces fêtes, au milieu de cette foule d'hommes aimables et -caressans, qui dansent, qui chantent,--qui pleurent aux tragédies, qui -n'expriment que la joie, la franchise et la cordialité, je me dis:--Si, -dans cette assemblée polie, il entrait tout-à-coup un ours blanc, un -philosophe, un tigre, ou quelque autre animal de cette espèce, et que, -montant à l'orchestre, il s'écriât d'une voix forcenée:--"Malheureux -humains! écoutez la vérité qui vous parle par ma bouche: vous êtes -opprimés, tyrannisés; vous êtes malheureux; vous vous ennuyez.--Sortez -de cette léthargie!" - -"Vous, musiciens, commencez par briser ces instrumens sur vos têtes; que -chacun s'arme d'un poignard: ne pensez plus désormais aux délassemens ni -aux fêtes; montez aux loges, égorgez tout le monde; que les femmes -trempent aussi leurs mains timides dans le sang!" - -"Sortez, vous êtes _libres_, arrachez votre roi de son trône et votre -Dieu de son sanctuaire!" - ---Eh bien! ce que le tigre a dit, combien de ces hommes _charmans_ -l'exécuteront?--Combien peut-être y pensaient avant qu'il entrât? Qui le -sait?--Est-ce qu'on ne dansait pas à Paris il y a cinq ans[3]? - -"_Joannetti_, fermez les portes et les fenêtres.--Je ne veux plus voir -la lumière; qu'aucun homme n'entre dans ma chambre;--mettez mon sabre à -la portée de ma main,--sortez vous-même, et ne reparaissez plus devant -moi!" - - -[Footnote 3: On voit que ce chapitre fut écrit en 1794; il est aisé de -s'apercevoir, en lisant cet ouvrage, qu'il fut laissé et repris.] - - - - -CHAPITRE XXXIII. - - -"Non, non, reste, _Joannetti_; reste, pauvre garçon: et toi aussi, ma -_Rosine_, toi qui devines mes peines et qui les adoucis par tes -caresses; viens, ma _Rosine_; viens.--V consonne et séjour." - - - - -CHAPITRE XXXIV. - - -La chute de ma chaise de poste a rendu le service au lecteur de -raccourcir mon voyage d'une bonne douzaine de chapitres, parce qu'en me -relevant je me trouvai vis-à-vis et tout près de mon bureau, et que je -ne fus plus à tems de faire des réflexions sur le nombre d'estampes et -de tableaux que j'avais encore à parcourir, et qui auraient pu alonger -mes excursions sur la peinture. - -En laissant donc sur la droite les portraits de _Raphaël_ et de sa -maîtresse, le chevalier d'_Assas_ et la bergère des Alpes, et longeant -sur la gauche du côté de la fenêtre, on découvre mon bureau: c'est le -premier objet et le plus apparent qui se présente aux regards du -voyageur, en suivant la route que je viens d'indiquer. - -Il est surmonté de quelques tablettes servant de bibliothèque;--le tout -est couronné par un buste qui termine la pyramide, et c'est l'objet qui -contribue le plus à l'embellissement du pays. En tirant le premier -tiroir à droite, on trouve une écritoire, du papier de toute espèce, des -plumes toutes taillées, de la cire à cacheter.--Tout cela donnerait -l'envie d'écrire à l'être le plus indolent.--Je suis sûr, ma chère -_Jenny_, que, si tu venais à ouvrir ce tiroir par hasard, tu répondrais -à la lettre que je t'écrivis l'an passé.--Dans le tiroir correspondant -gisent confusément entassés les matériaux de l'histoire attendrissante -de la prisonnière de Pignerol, que vous lirez bientôt, mes chers -amis[4]. - -Entre ces deux tiroirs est un enfoncement où je jette les lettres à -mesure que je les reçois: on trouve là toutes celles que j'ai reçues -depuis dix ans; les plus anciennes sont rangées, selon leurs dates, en -plusieurs paquets: les nouvelles sont pêle-mêle; il m'en reste plusieurs -qui datent de ma première jeunesse. - -Quel plaisir de revoir dans ces lettres les situations intéressantes de -nos jeunes années, d'être transportés de nouveau dans ces tems heureux -que nous ne reverrons plus! - -Ah! comme mon coeur est plein! comme il jouit tristement, lorsque mes -yeux parcourent les lignes tracées par un être qui n'existe plus! Voilà -ses caractères, c'est son coeur qui conduisait sa main, c'est à moi -qu'il écrivait cette lettre, et cette lettre est tout ce qui me reste de -lui! - -Lorsque je porte la main dans ce réduit, il est rare que je m'en tire de -toute la journée. C'est ainsi que le voyageur traverse rapidement -quelques provinces d'Italie, en faisant à la hâte quelques observations -superficielles, pour se fixer à Rome pendant des mois entiers.--C'est la -veine la plus riche de la mine que j'exploite. Quel changement dans mes -idées et dans mes sentimens! quelle différence dans mes amis! Lorsque je -les examine alors et aujourd'hui, je les vois mortellement agités pour -des projets qui ne les touchent plus maintenant. Nous regardions comme -un grand malheur un événement; mais la fin de la lettre manque, et -l'événement est complètement oublié: je ne puis savoir de quoi il était -question.--Mille préjugés nous assiégeaient; le monde et les hommes nous -étaient totalement inconnus; mais aussi, quelle chaleur dans notre -commerce! quelle liaison intime! quelle confiance sans bornes! - -Nous étions heureux par nos erreurs.--Et maintenant:--ah! ce n'est plus -cela; il nous a fallu lire, comme les autres, dans le coeur -humain;--et la vérité, tombant au milieu de nous comme une bombe, a -détruit pour toujours le palais enchanté de l'illusion. - - -[Footnote 4: L'auteur n'a pas tenu parole, et, si quelque chose a paru -sous ce titre, l'auteur du _Voyage autour de ma Chambre_ déclare qu'il -n'y entre pour rien.] - - - - -CHAPITRE XXXV. - - -Il ne tiendrait qu'à moi de faire un chapitre sur cette rose sèche que -voilà, si le sujet en valait la peine: c'est une fleur du carnaval de -l'année dernière. J'allai moi-même la cueillir dans les serres du -_Valentin_, et le soir, une heure avant le bal, plein d'espérance et -dans une agréable émotion, j'allai la présenter à Mme de _Hautcastel_. -Elle la prit,--la posa sur sa toilette, sans la regarder et sans me -regarder moi-même.--Mais comment aurait-elle fait attention à moi? elle -était occupée à se regarder elle-même. Debout devant un grand miroir, -toute coiffée, elle mettait la dernière main à sa parure: elle était si -fort préoccupée, son attention était si totalement absorbée par des -rubans, des gazes et des pompons de toute espèce amoncelés devant elle, -que je n'obtins pas même un regard, un signe.--Je me résignai: je tenais -humblement des épingles toutes prêtes, arrangées dans ma main; mais son -carreau se trouvant plus à sa portée, elle les prenait à son -carreau,--et, si j'avançais la main, elle les prenait de ma -main--indifféremment;--et, pour les prendre, elle tâtonnait, sans ôter -les yeux de son miroir, de crainte de se perdre de vue. - -Je tins quelque tems un second miroir derrière elle, pour lui faire -mieux juger de sa parure; et, sa physionomie se répétant d'un miroir à -l'autre, je vis alors une perspective de coquettes, dont aucune ne -faisait attention à moi. Enfin, l'avouerai-je? nous faisions, ma rose et -moi, une fort triste figure. - -Je finis par perdre patience, et, ne pouvant plus résister au dépit qui -me dévorait, je posai le miroir que je tenais à la main, et je sortis -d'un air de colère, et sans prendre congé. - -"_Vous en allez-vous_?" me dit-elle en se tournant de côté pour voir sa -taille de profil.--Je ne répondis rien; mais j'écoutai quelque tems à la -porte, pour savoir l'effet qu'allait produire ma brusque sortie.--"_Ne -voyez-vous pas_, disait-elle à sa femme de chambre, après un instant de -silence, _ne voyez-vous pas que ce_ caraco _est beaucoup trop large pour -ma taille, surtout en bas, et qu'il y faut faire une baste[5] avec des -épingles_?" - -Comment et pourquoi cette rose sèche se trouve là sur une tablette de -mon bureau, c'est ce que je ne dirai certainement pas, parce que j'ai -déclaré qu'une rose sèche ne méritait pas un chapitre. - -Remarquez bien, mesdames, que je ne fais aucune réflexion sur l'aventure -de la rose sèche. Je ne dis point que Mme de _Hautcastel_ ait bien ou -mal fait de me préférer sa parure, ni que j'eusse le droit d'être reçu -autrement. - -Je me garde encore avec plus de soin d'en tirer des conséquences -générales sur la réalité, la force et la durée de l'affection des dames -pour leurs amis.--Je me contente de jeter ce chapitre (puisque c'en est -un), de le jeter, dis-je, dans le monde, avec le reste du voyage, sans -l'adresser à personne, et sans le recommander à personne. - -Je n'ajouterai qu'un conseil pour vous, messieurs; c'est de vous mettre -bien dans l'esprit qu'un jour de bal votre maîtresse n'est plus à vous. - -Au moment où la parure commence, l'amant n'est plus qu'un mari, et le -bal seul devient l'amant. - -Tout le monde sait, de reste, ce que gagne un mari à vouloir se faire -aimer par force; prenez donc votre mal en patience et en riant. - -Et ne vous faites pas illusion, monsieur: si l'on vous voit venir avec -plaisir au bal, ce n'est point en votre qualité d'amant, car vous êtes -un mari; c'est parce que vous faites partie du bal, et que vous êtes, -par conséquent, une fraction de sa nouvelle conquête; vous êtes une -_décimale_ d'amant: ou bien, peut-être, c'est parce que vous dansez -bien, et que vous la ferez briller: enfin, ce qu'il peut y avoir de plus -flatteur pour vous, dans le bon accueil qu'elle vous fait, c'est qu'elle -espère qu'en déclarant pour son amant un homme de mérite comme vous, -elle excitera la jalousie de ses compagnes; sans cette considération, -elle ne vous regarderait seulement pas. - -Voilà donc qui est entendu; il faudra vous résigner, et attendre que -votre rôle de mari soit passé.--J'en connais plus d'un qui voudraient en -être quittes à si bon marché. - - -[Footnote 5: Terme national employé en badinant pour _rempli_.] - - - - -CHAPITRE XXXVI. - - -J'ai promis un dialogue entre mon ame et l'_autre_; mais il est certains -chapitres qui m'échappent, ou plutôt il en est d'autres qui coulent de -ma plume, comme malgré moi, et qui déroutent mes projets: de ce nombre -est celui de ma bibliothèque, que je ferai le plus court possible.--Les -quarante-deux jours vont finir, et un espace de tems égal ne suffirait -pas pour achever la description du riche pays où je voyage si -agréablement. - -Ma bibliothèque donc est composée de romans, puisqu'il faut vous le -dire,--oui, de romans et de quelques poètes choisis. - -Comme si je n'avais pas assez de mes maux, je partage encore -volontairement ceux de mille personnages imaginaires, et je les sens -aussi vivement que les miens: que de larmes n'ai-je pas versées pour -cette malheureuse _Clarisse_ et pour l'amant de _Charlotte_! - -Mais si je cherche ainsi de feintes afflictions, je trouve, en revanche, -dans ce monde imaginaire, la vertu, la bonté, le désintéressement, que -je n'ai pas encore trouvés réunis dans le monde réel où j'existe.--J'y -trouve une femme comme je la désire, sans humeur, sans légèreté, sans -détour: je ne dis rien de la beauté; on peut s'en fier à mon -imagination: je la fais si belle qu'il n'y ait rien à redire. Ensuite, -fermant le livre, qui ne répond plus à mes idées, je la prends par la -main, et nous parcourons ensemble un pays mille fois plus délicieux que -celui d'Éden. Quel peintre pourrait représenter le paysage enchanté où -j'ai placé la divinité de mon coeur? et quel poète pourra jamais -décrire les sensations vives et variées que j'éprouve dans ces régions -enchantées? - -Combien de fois n'ai-je pas maudit ce _Cléveland_, qui s'embarque à tout -instant dans de nouveaux malheurs qu'il pourrait éviter!--Je ne puis -souffrir ce livre et cet enchaînement de calamités; mais, si je l'ouvre -par distraction, il faut que je le dévore jusqu'à la fin. - -Comment laisser ce pauvre homme chez les _Abaquis_? que deviendrait-il -avec ces sauvages? J'ose encore moins l'abandonner dans l'excursion -qu'il fait pour sortir de sa captivité. - -Enfin, j'entre tellement dans ses peines, je m'intéresse si fort à lui -et à sa famille infortunée, que l'apparition inattendue des féroces -_Ruintons_ me fait dresser les cheveux: une sueur froide me couvre -lorsque je lis ce passage, et ma frayeur est aussi vive, aussi réelle -que si je devais être rôti moi-même, et mangé par cette canaille. - -Lorsque j'ai assez pleuré et fait l'amour, je cherche quelque poète, et -je pars de nouveau pour un autre monde. - - - - -CHAPITRE XXXVII. - - -Depuis l'expédition des Argonautes jusqu'à l'assemblée des Notables; -depuis le fin fond des enfers jusqu'à la dernière étoile fixe au-delà de -la voie lactée, jusqu'aux confins de l'univers, jusqu'aux portes du -chaos, voilà le vaste champ où je me promène en long et en large, et -tout à loisir; car le tems ne me manque pas plus que l'espace. C'est là -que je transporte mon existence, à la suite d'_Homère_, de _Milton_, de -_Virgile_, d'_Ossian_, etc. - -Tous les événemens qui ont eu lieu entre ces deux époques, tous les -pays, tous les mondes et tous les êtres qui ont existé entre ces deux -termes, tout cela est à moi, tout cela m'appartient aussi bien, aussi -légitimement que les vaisseaux qui entraient dans le _Pirée_ -appartenaient à un certain Athénien. - -J'aime surtout les poètes qui me transportent dans la plus haute -antiquité: la mort de l'ambitieux _Agamemnon_, les fureurs d'_Oreste_, -et toute l'histoire tragique de la famille des _Atrées_, persécutée par -le ciel, m'inspirent une terreur que les événemens modernes ne sauraient -faire naître en moi. - -Voilà l'urne fatale qui contient les cendres d'_Oreste_. Qui ne -frémirait à cet aspect? _Électre_! malheureuse soeur, apaise-toi: -c'est _Oreste_ lui-même qui apporte l'urne, et ces cendres sont celles -de ses ennemis! - -On ne retrouve plus maintenant de rivages semblables à ceux du _Xante_ -ou du _Scamandre_;--on ne voit plus de plaines comme celles de -l'_Hespérie_ ou de l'_Arcadie_. Où sont aujourd'hui les îles de _Lemnos_ -et de _Crète_? Où est le fameux labyrinthe? Où est le rocher qu'_Ariane_ -délaissée arrosait de ses larmes?--On ne voit plus de _Thésées_, encore -moins d'_Hercules_; les hommes, et même les héros d'aujourd'hui sont des -pygmées. - -Lorsque je veux me donner ensuite une scène d'enthousiasme, et jouir de -toutes les forces de mon imagination, je m'attache hardiment aux plis de -la robe flottante du sublime aveugle d'Albion, au moment où il s'élance -dans le ciel, et qu'il ose approcher du trône de l'Éternel.--Quelle muse -a pu le soutenir à cette hauteur, où nul homme avant lui n'avait osé -porter ses regards?--De l'éblouissant parvis céleste que l'avare -_Mammon_ regardait avec des yeux d'envie, je passe avec horreur dans les -vastes cavernes du séjour de Satan;--j'assiste au conseil infernal; je -me mêle à la foule des esprits rebelles, et j'écoute leurs discours. - -Mais il faut que j'avoue ici une faiblesse que je me suis souvent -reprochée. - -Je ne puis m'empêcher de prendre un certain intérêt à ce pauvre Satan -(je parle du Satan de _Milton_) depuis qu'il est ainsi précipité du -ciel. Tout en blâmant l'opiniâtreté de l'esprit rebelle, j'avoue que la -fermeté qu'il montre dans l'excès du malheur, et la grandeur de son -courage, me forcent à l'admiration malgré moi.--Quoique je n'ignore pas -les malheurs dérivés de la funeste entreprise qui le conduisit à forcer -les portes des enfers pour venir troubler le ménage de nos premiers -parens, je ne puis, quoi que je fasse, souhaiter un moment de le voir -périr en chemin, dans la confusion du chaos. Je crois même que je -l'aiderais volontiers sans la honte qui me retient. Je suis tous ses -mouvemens, et je trouve autant de plaisir à voyager avec lui que si -j'étais en bonne compagnie. J'ai beau réfléchir qu'après tout c'est un -diable, qu'il est en chemin pour perdre le genre humain, que c'est un -vrai démocrate, non de ceux d'Athènes, mais de ceux de Paris; tout cela -ne peut me guérir de ma prévention. - -Quel vaste projet! et quelle hardiesse dans l'exécution! - -Lorsque les spacieuses et triples portes des enfers s'ouvrirent -tout-à-coup devant lui à deux battans, et que la profonde fosse du -néant et de la nuit parut à ses pieds dans toute son horreur,--il -parcourut d'un oeil intrépide le sombre empire du chaos; et, sans -hésiter, ouvrant ses vastes ailes, qui auraient pu couvrir une armée -entière, il se précipita dans l'abîme. - -Je le donne en quatre au plus hardi.--Et c'est, selon moi, un des beaux -efforts de l'imagination, comme un des plus beaux voyages qui aient -jamais été faits,--après le voyage autour de ma chambre. - - - - -CHAPITRE XXXVIII. - - -Je ne finirais pas, si je voulais décrire la millième partie des -événemens singuliers qui m'arrivent lorsque je voyage près de ma -bibliothèque. Les voyages de _Cook_ et les observations de ses -compagnons de voyage, les docteurs _Banks_ et _Solander_ ne sont rien -en comparaison de mes aventures dans ce seul district: aussi je crois -que j'y passerais ma vie dans une espèce de ravissement, sans le buste -dont j'ai parlé, sur lequel mes yeux et mes pensées finissent toujours -par se fixer, quelle que soit la situation de mon ame; et, lorsqu'elle -est trop violemment agitée, ou qu'elle s'abandonne au découragement, je -n'ai qu'à regarder ce buste pour la remettre dans son assiette -naturelle: c'est le _diapason_ avec lequel j'accorde l'assemblage -variable et discord de sensations et de perceptions qui forme mon -existence. - -Comme il est ressemblant!--Voilà bien les traits que la nature avait -donnés au plus vertueux des hommes. Ah! si le sculpteur avait pu rendre -visibles son ame excellente, son génie et son caractère!--Mais qu'ai-je -entrepris? Est-ce donc ici le lieu de faire son éloge? Est-ce aux hommes -qui m'entourent que je l'adresse? Eh! que leur importe? - -Je me contente de me prosterner devant ton image chérie, ô le meilleur -des pères! Hélas! cette image est tout ce qui me reste de toi et de ma -patrie: tu as quitté la terre au moment où le crime allait l'envahir; et -tels sont les maux dont il nous accable, que ta famille elle-même est -contrainte de regarder aujourd'hui ta perte comme un bienfait. Que de -maux t'eût fait éprouver une plus longue vie! O mon père, le sort de ta -nombreuse famille est-il connu de toi dans le séjour du bonheur? -sais-tu que tes enfans sont exilés de cette patrie que tu as servie -pendant soixante ans avec tant de zèle et d'intégrité? sais-tu qu'il -leur est défendu de visiter ta tombe?--Mais la tyrannie n'a pu leur -enlever la partie la plus précieuse de ton héritage, le souvenir de tes -vertus et la force de tes exemples: au milieu du torrent criminel qui -entraînait leur patrie et leur fortune dans le gouffre, ils sont -demeurés inaltérablement unis sur la ligne que tu leur avais tracée; et, -lorsqu'ils pourront encore se prosterner sur ta cendre vénérée, elle les -reconnaîtra toujours. - - - - -CHAPITRE XXXIX. - - -J'ai promis un dialogue, je tiens parole.--C'était le matin à l'aube du -jour: les rayons du soleil doraient à la fois le sommet du mont Viso et -celui des montagnes les plus élevées de l'île qui est à nos antipodes; -et déjà _elle_ était éveillée, soit que son réveil prématuré fût -l'effet des visions nocturnes qui la mettent souvent dans une agitation -aussi fatigante qu'inutile; soit que le carnaval, qui tirait alors vers -sa fin, fût la cause occulte de son réveil; ce tems de plaisir et de -folie ayant une influence sur la machine humaine comme les phases de la -lune et la conjonction de certaines planètes.--Enfin, _elle_ était -éveillée et très-éveillée, lorsque mon ame se débarrassa elle-même des -liens du sommeil. - -Depuis long-tems celle-ci partageait confusément les sensations de -l'_autre_, mais elle était encore embarrassée dans les crêpes de la nuit -et du sommeil; et ces crêpes lui semblaient transformés en gazes, en -linons, en toile des Indes.--Ma pauvre ame était donc comme empaquetée -dans tout cet attirail, et le dieu du sommeil, pour la retenir plus -fortement dans son empire, ajoutait à ses liens des tresses de cheveux -blonds en désordre, des noeuds de rubans, des colliers de perles: -c'était une pitié pour qui l'aurait vue se débattre dans ces filets. - -L'agitation de la plus noble partie de moi-même se communiquait à -l'autre, et celle-ci à son tour agissait puissamment sur mon -ame.--J'étais parvenu tout entier à un état difficile à décrire, -lorsqu'enfin mon ame, soit par sagacité, soit par hasard, trouva la -manière de se délivrer des gazes qui la suffoquaient. Je ne sais si -elle rencontra une ouverture, ou si elle s'avisa tout simplement de les -relever, ce qui est plus naturel; le fait est qu'elle trouva l'issue du -labyrinthe. Les tresses de cheveux en désordre étaient toujours là; mais -ce n'était plus un _obstacle_, c'était plutôt un _moyen_: mon ame le -saisit, comme un homme qui se noie s'accroche aux herbes du rivage; mais -le collier de perles se rompit dans l'action, et les perles se défilant -roulèrent sur le sofa, et de là sur le parquet de Mme de _Hautcastel_; -car mon ame, par une bizarrerie dont il serait difficile de rendre -raison, s'imaginait être chez cette dame: un gros bouquet de violettes -tomba par terre, et mon ame, s'éveillant alors, rentra chez elle, -amenant à sa suite la raison et la réalité. Comme on l'imagine, elle -désapprouva fortement tout ce qui s'était passé en son absence; et c'est -ici que commence le dialogue qui fait le sujet de ce chapitre. - -Jamais mon ame n'avait été si mal reçue. Les reproches qu'elle s'avisa -de faire dans ce moment critique achevèrent de brouiller le ménage: ce -fut une révolte, une insurrection formelle. - -"Quoi donc! dit mon ame, c'est ainsi que, pendant mon absence, au lieu -de réparer vos forces par un sommeil paisible, et vous rendre par-là -plus propre à exécuter mes ordres, vous vous avisez _insolemment_ (le -terme était un peu fort) de vous livrer à des transports que ma volonté -n'a pas sanctionnés?" - -Peu accoutumée à ce ton de hauteur, l'_autre_ lui repartit en colère: - -"Il vous sied bien, MADAME (pour éloigner de la discussion toute idée de -familiarité), il vous sied bien de vous donner des airs de décence et de -vertu! Eh! n'est-ce pas aux écarts de votre imagination et à vos -extravagantes idées que je dois tout ce qui vous déplaît en moi? -Pourquoi n'étiez-vous pas là?--Pourquoi auriez-vous le droit de jouir -sans moi, dans les fréquens voyages que vous faites toute seule?--Ai-je -jamais désapprouvé vos séances dans l'empyrée ou dans les -Champs-Élysées, vos conversations avec les intelligences, vos -spéculations profondes (un peu de raillerie, comme on voit), vos -châteaux en Espagne, vos systèmes sublimes? Et je n'aurais pas le droit, -lorsque vous m'abandonnez ainsi, de jouir des bienfaits que m'accorde la -nature, et des plaisirs qu'elle me présente?" - -Mon ame, surprise de tant de vivacité et d'éloquence, ne savait que -répondre.--Pour arranger l'affaire, elle entreprit de couvrir du voile -de la bienveillance les reproches qu'_elle_ venait de se permettre; et, -afin de ne pas avoir l'air de faire les premiers pas vers la -réconciliation, elle imagina de prendre aussi le ton de -cérémonie.--"MADAME," dit-elle à son tour avec une cordialité -affectée...--(Si le lecteur a trouvé ce mot déplacé lorsqu'il -s'adressait à mon ame, que dira-t-il maintenant, pour peu qu'il veuille -se rappeler le sujet de la dispute?--Mon ame ne sentit point l'extrême -ridicule de cette façon de parler, tant la passion obscurcit -l'intelligence!)--"MADAME, dit-elle donc, je vous assure que rien ne me -ferait autant de plaisir que de vous voir jouir de tous les plaisirs -dont votre nature est susceptible, quand même je ne les partagerais pas, -si ces plaisirs ne vous étaient pas nuisibles, et s'ils n'altéraient pas -l'harmonie qui..." Ici mon ame fut interrompue vivement:--"Non, non, je -ne suis point la dupe de votre bienveillance supposée:--le séjour forcé -que nous faisons ensemble dans cette chambre où nous voyageons; la -blessure que j'ai reçue, qui a failli me détruire, et qui saigne -encore;--tout cela n'est-il pas le fruit de votre orgueil extravagant et -de vos préjugés barbares? Mon bien-être et mon existence même sont -comptés pour rien, lorsque vos passions vous entraînent,--et vous -prétendez vous intéresser à moi, et vos reproches viennent de votre -amitié?" - -Mon ame vit bien qu'elle ne jouait pas le meilleur rôle dans cette -occasion;--elle commençait d'ailleurs à s'apercevoir que la chaleur de -la dispute en avait supprimé la cause, et profitant de la circonstance -pour faire une diversion: "_Faites du café_," dit-elle à _Joannetti_ -qui entrait dans la chambre.--Le bruit des tasses attirant toute -l'attention de l'_insurgente_, dans l'instant elle oublia tout le reste. -C'est ainsi qu'en montrant un hochet aux enfans, on leur fait oublier -les fruits malsains qu'ils demandent en trépignant. - -Je m'assoupis insensiblement pendant que l'eau chauffait.--Je jouissais -de ce plaisir charmant dont j'ai entretenu mes lecteurs, et qu'on -éprouve lorsqu'on se sent dormir. Le bruit agréable que faisait -_Joannetti_, en frappant de la cafetière sur le chenet, retentissait sur -mon cerveau et faisait vibrer toutes mes fibres sensitives, comme -l'ébranlement d'une corde de harpe fait résonneries octaves.--Enfin, je -vis comme une ombre devant moi; j'ouvris les yeux, c'était -_Joannetti_.--Ah! quel parfum! quelle agréable surprise! Du café! de la -crème! une pyramide de pain grillé!--Bon lecteur, déjeune avec moi. - - - - -CHAPITRE XL. - - -Quel riche trésor de jouissances la bonne nature a livré aux hommes dont -le coeur sait jouir! et quelle variété dans ces jouissances! Qui -pourra compter leurs nuances innombrables dans les divers individus et -dans les différens âges de la vie?--Le souvenir confus de celles de mon -enfance me fait encore tressaillir. Essaierai-je de peindre celle -qu'éprouve le jeune homme dont le coeur commence à brûler de tous les -feux du sentiment? Dans cet âge heureux où l'on ignore encore jusqu'au -nom de l'intérêt, de l'ambition, de la haine, et de toutes les passions -honteuses qui dégradent et tourmentent l'humanité; durant cet âge, -hélas! trop court, le soleil brille d'un éclat qu'on ne lui retrouve -plus dans le reste de la vie. L'air est plus pur;--les fontaines sont -plus limpides et plus fraîches;--la nature a des aspects, les bocages -ont des sentiers qu'on ne retrouve plus dans l'âge mûr. Dieux! quels -parfums envoient ces fleurs! que ces fruits sont délicieux! de quelles -couleurs se pare l'aurore!--Toutes les femmes sont aimables et fidèles; -tous les hommes sont bons, généreux et sensibles: partout on rencontre -la cordialité, la franchise et le désintéressement: il n'existe dans la -nature que des fleurs, des vertus et des plaisirs. - -Le trouble de l'amour, l'espoir du bonheur n'inondent-ils pas notre -coeur de sensations aussi vives que variées? - -Le spectacle de la nature et sa contemplation dans l'ensemble et les -détails ouvrent devant la raison une immense carrière de jouissances. -Bientôt l'imagination, planant sur cet océan de plaisirs, en augmente le -nombre et l'intensité; les sensations diverses s'unissent et se -combinent pour en former de nouvelles; les rêves de la gloire se mêlent -aux palpitations de l'amour; la bienfaisance marche à côté de -l'amour-propre qui lui tend la main; la mélancolie vient de tems en tems -jeter sur nous son crêpe solennel, et changer nos larmes en -plaisirs.--Enfin, les perceptions de l'esprit, les sensations du -coeur, les souvenirs même des sens sont, pour l'homme, des sources -inépuisables de plaisirs et de bonheur.--Qu'on ne s'étonne donc point -que le bruit que faisait _Joannetti_, en frappant de la cafetière sur le -chenet, et l'aspect imprévu d'une tasse de crême, aient fait sur moi une -impression si vive et si agréable. - - - - -CHAPITRE XLI. - - -Je mis aussitôt mon _habit de voyage_; après l'avoir examiné avec un -oeil de complaisance; et ce fut alors que je résolus de faire un -chapitre _ad hoc_, pour le faire connaître au lecteur. La forme et -l'utilité de ces habits étant assez généralement connues, je traiterai -plus particulièrement de leur influence sur l'esprit des voyageurs.--Mon -habit de voyage pour l'hiver est fait de l'étoffe la plus chaude et la -plus moelleuse qu'il m'ait été possible de trouver: il m'enveloppe -entièrement de la tête aux pieds; et, lorsque je suis dans mon fauteuil, -les mains dans mes poches, et la tête enfoncée dans le collet de -l'habit, je ressemble à la statue de _Visnou_ sans pieds et sans mains, -qu'on voit dans les pagodes des Indes. - -On taxera, si l'on veut, de préjugé l'influence que j'attribue aux -habits de voyage sur les voyageurs; ce que je puis dire de certain, à -cet égard, c'est qu'il me paraîtrait aussi ridicule d'avancer d'un seul -pas mon voyage autour de ma chambre, revêtu de mon uniforme, et l'épée -au côté, que de sortir et d'aller dans le monde en robe de -chambre.--Lorsque je me vois ainsi habillé, suivant toutes les rigueurs -de la pragmatique, non seulement je ne serais pas à même de continuer -mon voyage, mais je crois que je ne serais pas même en état de lire ce -que j'en ai écrit jusqu'à présent, et moins encore de le comprendre. - -Mais cela vous étonne-t-il? Ne voit-on pas tous les jours des personnes -qui se croient malades, parce qu'elles ont la barbe longue, ou parce que -quelqu'un s'avise de leur trouver l'air malade et de le dire? Les -vêtemens ont tant d'influence sur l'esprit des hommes, qu'il est des -valétudinaires qui se trouvent beaucoup mieux, lorsqu'ils se voient en -habit neuf et en perruque poudrée: on en voit qui trompent ainsi le -public et eux-mêmes par une parure soutenue;--ils meurent un beau matin, -tout coiffés, et leur mort frappe tout le monde. - -On oubliait quelquefois de faire avertir plusieurs jours d'avance le -comte de..... qu'il devait monter la garde:--un caporal allait -l'éveiller de grand matin, le jour même où il devait la monter, et lui -annoncer cette triste nouvelle; mais l'idée de se lever tout de suite, -de mettre ses guêtres et de sortir ainsi, sans y avoir pensé la veille, -le troublait tellement, qu'il aimait mieux faire dire qu'il était -malade, et ne pas sortir de chez lui. Il mettait donc sa robe de chambre -et renvoyait le perruquier; cela lui donnait un air pâle, malade, qui -alarmait sa femme et toute la famille.--Il se trouvait réellement -lui-même _un peu défait_ ce jour-là. - -Il le disait à tout le monde, un peu pour soutenir gageure, un peu aussi -parce qu'il croyait l'être tout de bon.--Insensiblement l'influence de -la robe de chambre opérait; les bouillons qu'il avait pris, bon gré, mal -gré, lui causaient des nausées; bientôt les parens et les amis -envoyaient demander des nouvelles: il n'en fallait pas tant pour le -mettre décidément au lit. - -Le soir, le docteur _Ranson_[6] lui trouvait le pouls _concentré_, et -ordonnait la saignée pour le lendemain. Si le service avait duré un mois -de plus, c'en était fait du malade. - -Qui pourra douter de l'influence des habits de voyage sur les voyageurs, -lorsqu'on réfléchira que le pauvre comte de..... pensa plus d'une fois -faire le voyage de l'autre monde pour avoir mis mal à propos sa robe de -chambre dans celui-ci? - - -[Footnote 6: Médecin fort connu à Turin lorsque ce chapitre fut écrit.] - - - - -CHAPITRE XLII. - - -J'étais assis près de mon feu, après dîner, plié dans mon _habit de -voyage_, et livré volontairement à toute son influence en attendant -l'heure du départ, lorsque les vapeurs de la digestion, se portant à mon -cerveau, obstruèrent tellement les passages par lesquels les idées s'y -rendent en venant des sens, que toute communication se trouva -interceptée; et de même que mes sens ne transmettaient plus aucune idée -à mon cerveau, celui-ci, à son tour, ne pouvait plus envoyer le fluide -électrique qui les anime, et avec lequel l'ingénieux docteur _Valli_ -ressuscite des grenouilles mortes. - -On concevra facilement, après avoir lu ce préambule, pourquoi ma tête -tomba sur ma poitrine, et comment les muscles du pouce et de l'index de -ma main droite, n'étant plus irrités par ce fluide, se relâchèrent au -point qu'un volume des oeuvres du marquis _Caraccioli_, que je tenais -serré entre ces deux doigts, m'échappa sans que je m'en aperçusse, et -tomba sur le foyer. - -Je venais de recevoir des visites, et ma conversation avec les personnes -qui étaient sorties avait roulé sur la mort du fameux médecin _Cigna_, -qui venait de mourir, et qui était universellement regretté: il était -savant, laborieux, bon physicien et fameux botaniste.--Le mérite de cet -homme habile occupait ma pensée: et cependant, me disais-je, s'il -m'était permis d'évoquer les ames de tous ceux qu'il peut avoir fait -passer dans l'autre monde, qui sait si sa réputation ne souffrirait pas -quelque échec? - -Je m'acheminais insensiblement à une dissertation sur la médecine et -sur les progrès qu'elle a faits depuis _Hippocrate_.--Je me demandais -si les personnages fameux de l'antiquité qui sont morts dans leur lit, -comme _Périclès_, _Platon_, la célèbre _Aspasie_, et _Hippocrate_ -lui-même, étaient morts comme des gens ordinaires, d'une fièvre putride, -inflammatoire ou vermineuse; si on les avait saignés et bourrés de -remèdes? - -Dire pourquoi je songeai à ces quatre personnages plutôt qu'à d'autres, -c'est ce qui ne me serait pas possible.--Qui peut rendre raison d'un -songe?--Tout ce que je puis dire, c'est que ce fut mon ame qui évoqua le -docteur de Cos, celui de Turin, et le fameux homme d'état qui fit de si -belles choses et de si grandes fautes. - -Mais, pour son élégante amie, j'avoue humblement que ce fut l'_autre_ -qui lui fit signe.--Cependant, quand j'y pense, je serais tenté -d'éprouver un petit mouvement d'orgueil; car il est clair que, dans ce -songe, la balance en faveur de la raison était de quatre contre -un.--C'est beaucoup pour un militaire de mon âge. - -Quoi qu'il en soit, pendant que je me livrais à ces réflexions, mes yeux -achevèrent de se fermer, et je m'endormis profondément; mais, en fermant -les yeux, l'image des personnages auxquels j'avais pensé demeura peinte -sur cette toile fine qu'on appelle _mémoire_, et ces images, se mêlant -dans mon cerveau avec l'idée de l'évocation des morts, je vis bientôt -arriver à la file _Hippocrate_, _Platon_, _Périclès_, _Aspasie_, et le -docteur _Cigna_ avec sa perruque. - -Je les vis tous s'asseoir sur les sièges encore rangés autour du feu; -_Périclès_ seul resta debout pour lire les gazettes. - -"Si les découvertes dont vous me parlez étaient vraies, disait -_Hippocrate_ au docteur, et si elles avaient été aussi utiles à la -médecine que vous le prétendez, j'aurais vu diminuer le nombre des -hommes qui descendent chaque jour dans le royaume sombre, et dont la -liste commune, d'après les registres de _Minos_, que j'ai vérifiés -moi-même, est constamment la même qu'autrefois." - -Le docteur _Cigna_ se tourna vers moi: "Vous avez sans doute ouï parler -de ces découvertes? me dit-il; vous connaissez celle d'_Harvey_ sur la -circulation du sang; celle de l'immortel _Spallanzani_ sur la digestion, -dont nous connaissons maintenant tout le mécanisme;"--et il fit un long -détail de toutes les découvertes qui ont trait à la médecine, et de la -foule de remèdes qu'on doit à la chimie; il fit enfin un discours -académique en faveur de la médecine moderne. - -"Croirai-je, lui répondis-je alors, que ces grands hommes ignorent tout -ce que vous venez de leur dire, et que leur ame, dégagée des entraves de -la matière, trouve quelque chose d'obscur dans toute la nature?--Ah! -quelle est votre erreur! s'écria le _proto-médecin_[7] du Péloponèse; -les mystères de la nature sont cachés aux morts comme aux vivans; celui -qui a créé et qui dirige tout sait lui seul le grand secret auquel les -hommes s'efforcent en vain d'atteindre: voilà ce que nous apprenons de -certain sur les bords du Styx; et, croyez-moi, ajouta-t-il en adressant -la parole au docteur, dépouillez-vous de ce reste d'esprit de corps, que -vous avez apporté du séjour des mortels; et, puisque les travaux de -mille générations et toutes les découvertes des hommes n'ont pu alonger -d'un seul instant leur existence; puisque _Caron_ passe chaque jour dans -sa barque une égale quantité d'ombres, ne nous fatiguons plus à défendre -un art qui, chez les morts où nous sommes, ne serait pas même utile aux -médecins." Ainsi parla le fameux _Hippocrate_, à mon grand étonnement. - -Le docteur _Cigna_ sourit; et, comme les esprits ne sauraient se refuser -à l'évidence, ni taire la vérité, non seulement il fut de l'avis -d'_Hippocrate_, mais il avoua même, en rougissant à la manière des -intelligences, qu'il s'en était toujours douté. - -_Périclès_, qui s'était approché de la fenêtre, fit un grand soupir, -dont je devinai la cause. Il lisait un numéro du _Moniteur_, qui -annonçait la décadence des arts et des sciences; il voyait des savans -illustres quitter leurs sublimes spéculations pour inventer de nouveaux -crimes; et il frémissait d'entendre une horde de cannibales se comparer -aux héros de la généreuse Grèce, en faisant périr sur l'échafaud, sans -honte et sans remords, des vieillards vénérables, des femmes, des -enfans, et commettant de sang-froid les crimes les plus atroces et les -plus inutiles. - -_Platon_, qui avait écouté sans rien dire notre conversation, la voyant -tout-à-coup terminée d'une manière inattendue, prit la parole à son -tour.--"Je conçois, nous dit-il, comment les découvertes qu'ont faites -vos grands hommes dans toutes les branches de la physique sont inutiles -à la médecine, qui ne pourra jamais changer le cours de la nature qu'aux -dépens de la vie des hommes; mais il n'en sera pas de même sans doute -des recherches qu'on a faites sur la politique. Les découvertes de -_Locke_ sur la nature de l'esprit humain, l'invention de l'imprimerie, -les observations accumulées tirées de l'histoire, tant de livres -profonds qui ont répandu la science jusque parmi le peuple;--tant de -merveilles enfin auront sans doute contribué à rendre les hommes -meilleurs, et cette république heureuse et sage que j'avais imaginée, et -que le siècle dans lequel je vivais m'avait fait regarder comme un -songe impraticable, existe sans doute aujourd'hui dans le monde?"--A -cette demande, l'honnête docteur baissa les yeux, et ne répondit que par -ses larmes; puis, comme il les essuyait avec son mouchoir, il fit -involontairement tourner sa perruque, de manière qu'une partie de son -visage en fut cachée.--"Dieux immortels! dit _Aspasie_ en poussant un -cri perçant, quelle étrange figure! est-ce donc une découverte de vos -grands hommes qui vous a fait imaginer de vous coiffer ainsi avec le -crâne d'un autre?" - -_Aspasie_, que les dissertations des philosophes faisaient bâiller, -s'était emparée d'un journal des modes qui était sur la cheminée, et -qu'elle feuilletait depuis quelque tems, lorsque la perruque du médecin -lui fit faire cette exclamation; et, comme le siège étroit et chancelant -sur lequel elle était assise était fort incommode pour elle, elle avait -placé sans façon ses deux jambes nues, ornées de bandelettes, sur la -chaise de paille qui se trouvait entre elle et moi, et s'appuyait du -coude sur une des larges épaules de _Platon_. - -"Ce n'est point un crâne, lui répondit le docteur, en prenant sa -perruque et la jetant au feu; c'est une perruque, mademoiselle; et je ne -sais pourquoi je n'ai pas jeté cet ornement ridicule dans les flammes du -Tartare lorsque j'arrivai parmi vous: mais les ridicules et les -préjugés sont si fort inhérens a notre misérable nature, qu'ils nous -suivent encore quelque tems au-delà du tombeau."--Je prenais un plaisir -singulier à voir le docteur abjurer ainsi tout à la fois sa médecine et -sa perruque. - -"Je vous assure, lui dit _Aspasie_, que la plupart des coiffures qui -sont représentées dans le cahier que je feuillette mériteraient le même -sort que la vôtre, tant elles sont extravagantes!"--La belle Athénienne -s'amusait extrêmement à parcourir ces estampes, et s'étonnait avec -raison de la variété et de la bizarrerie des ajustemens modernes. Une -figure entr'autres la frappa: c'était celle d'une jeune dame, -représentée avec une coiffure des plus élégantes, et qu'_Aspasie_ trouva -seulement un peu trop haute; mais la pièce de gaze qui couvrait la gorge -était d'une ampleur si extraordinaire, qu'à peine apercevait-on la -moitié du visage. _Aspasie_, ne sachant pas que ces formes prodigieuses -n'étaient que l'ouvrage de l'amidon, ne put s'empêcher de témoigner un -étonnement qui aurait redoublé en sens inverse, si la gaze eût été -transparente. - -"Mais apprenez-nous, dit-elle, pourquoi les femmes d'aujourd'hui -semblent plutôt avoir des habillemens pour se cacher que pour se vêtir: -à peine laissent-elles apercevoir leur visage, auquel seul on peut -reconnaître leur sexe, tant les formes de leur corps sont défigurées par -les plis bizarres des étoffes! De toutes les figures qui sont -représentées dans ces feuilles, aucune ne laisse à découvert la gorge, -les bras et les jambes: comment vos jeunes guerriers n'ont-ils pas tenté -de détruire une semblable coutume? Apparemment, ajouta-t-elle, la vertu -des femmes d'aujourd'hui, qui se montre dans tous leurs habillemens, -surpasse de beaucoup celle de mes contemporaines?"--En finissant ces -mots, _Aspasie_ me regardait et semblait me demander une réponse.--Je -feignis de ne m'en pas apercevoir;--et, pour me donner un air de -distraction, je poussai sur la braise, avec les pincettes, les restes -de la perruque du docteur qui avaient échappé à l'incendie.--M'apercevant -ensuite qu'une des bandelettes qui serraientle brodequin d'_Aspasie_ -était dénouée: "Permettez, lui dis-je, charmante personne;"--et, en -parlant ainsi, je me baissai vivement, portant les mains vers la chaise, -où je croyais voir ces deux jambes qui firent jadis extravaguer de grands -philosophes. - -Je suis persuadé que, dans ce moment, je touchais au véritable -somnambulisme, car le mouvement dont je parle fut très-réel; mais -_Rosine_, qui reposait en effet sur la chaise, prit ce mouvement pour -elle; et, sautant légèrement dans mes bras, elle replongea dans les -enfers les ombres fameuses évoquées par mon habit de voyage. - - -[Footnote 7: Titre fort connu dans la législation du roi de Sardaigne, -ce qui forme ici une plaisanterie purement locale.] - - * * * * * - -Charmant pays de l'imagination, toi que l'Être bienfaisant par -excellence a livré aux hommes pour les consoler de la réalité, il faut -que je te quitte.--C'est aujourd'hui que certaines personnes, dont je -dépends, prétendent me rendre ma liberté, comme s'ils me l'avaient -enlevée! comme s'il était en leur pouvoir de me la ravir un seul -instant, et de m'empêcher de parcourir à mon gré le vaste espace -toujours ouvert devant moi!--Ils m'ont défendu de parcourir une ville, -un point; mais ils m'ont laissé l'univers entier: l'immensité et -l'éternité sont à mes ordres. - -C'est aujourd'hui donc que je suis libre, ou plutôt que je vais rentrer -dans les fers! Le joug des affaires va de nouveau peser sur moi; je ne -ferai plus un pas qui ne soit mesuré par la bienséance et le -devoir.--Heureux encore si quelque déesse capricieuse ne me fait pas -oublier l'un et l'autre, et si j'échappe à cette nouvelle et dangereuse -captivité! - -Eh! que ne me laissait-on achever mon voyage! Était-ce donc pour me -punir qu'on m'avait relégué dans ma chambre?--dans cette contrée -délicieuse, qui renferme tous les biens et toutes les richesses du -monde? Autant vaudrait exiler une souris dans un grenier. - -Cependant jamais je ne me suis aperçu plus clairement que je suis -_double_.--Pendant que je regrette mes jouissances imaginaires, je me -sens consolé par force: une puissance secrète m'entraîne;--elle me dit -que j'ai besoin de l'air et du ciel, et que la solitude ressemble à la -mort.--Me voilà paré;--ma porte s'ouvre;--j'erre sous les spacieux -portiques de la rue du Pô;--mille fantômes agréables voltigent devant -mes yeux.--Oui, voilà bien cet hôtel,--cette porte,--cet escalier;--je -tressaille d'avance. - -C'est ainsi qu'on éprouve un avant-goût acide, lorsqu'on coupe un -citron pour le manger. - -O ma bête, ma pauvre bête, prends garde à toi! - - -FIN DE VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE. - - -TABLE - -CHAPITRE Ier XXII - II XXIII - III XXIV - IV XXV - V XXVI - VI XXVII - VII XXVIII - VIII XXIX - XI XXX - X XXXI - XI XXXII - XII XXXIII - XIII XXXIV - XIV XXXV - XV XXXVI - XVI XXXVII - XVII XXXVIII - XVIII XXXIX - XIX XL - XX XLI - XXI XLII - - - - - -End of Project Gutenberg's Voyage autour de ma chambre, by Xavier De Maistre - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE *** - -***** This file should be named 40248-8.txt or 40248-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/0/2/4/40248/ - -Produced by Anne Dreze, Annemie Arnst & Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Voyage autour de ma chambre - Oeuvres complètes, tôme 1 - -Author: Xavier De Maistre - -Release Date: July 15, 2012 [EBook #40248] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE *** - - - - -Produced by Anne Dreze, Annemie Arnst & Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org - - - - - - -</pre> - - - -<hr class="chap" /> - - -<h1>VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE</h1> - -<h3>par</h3> - -<h2>M. LE COMTE XAVIER DE MAISTRE,</h2> - - -<h4>(Å’UVRES COMPLÈTES</h4> - -<h4>NOUVELLE ÉDITION,</h4> - -<h4>REVUE PAR L'AUTEUR,</h4> - -<h4>Tome Premier.)</h4> - - -<h5>PARIS</h5> - -<h5>DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, ÉDITEURS,</h5> - -<h5>RUE SAINT-LOUIS, N° 46, ET RUE RICHELIEU, N° 47 bis</h5> - -<h5>M DCCC XXVIII.</h5> - - -<hr class="chap" /> -<p><a href="#TABLE">Table</a><br /></p> - -<h3><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE PREMIER.</a></h3> - - -<p>Qu'il est glorieux d'ouvrir une nouvelle carrière, et de paraître -tout-à -coup dans le monde savant, un livre de découvertes à la main, -comme une comète inattendue étincelle dans l'espace!</p> - -<p>Non, je ne tiendrai plus mon livre <i>in petto</i>; le voilà , messieurs, -lisez. J'ai entrepris et exécuté un voyage de quarante-deux jours -autour de ma chambre. Les observations intéressantes que j'ai faites, et -le plaisir continuel que j'ai éprouvé le long du chemin, me faisaient -désirer de le rendre public; la certitude d'être utile m'y a décidé. Mon -cÅ“ur éprouve une satisfaction inexprimable lorsque je pense au nombre -infini de malheureux auxquels j'offre une ressource assurée contre -l'ennui, et un adoucissement aux maux qu'ils endurent. Le plaisir qu'on -trouve à voyager dans sa chambre est à l'abri de la jalousie inquiète -des hommes; il est indépendant de la fortune.</p> - -<p>Est-il en effet d'être assez malheureux, assez abandonné, pour n'avoir -pas un réduit où il puisse se retirer et se cacher à tout le monde? -Voilà tous les apprêts du voyage.</p> - -<p>Je suis sûr que tout homme sensé adoptera mon système, de quelque -caractère qu'il puisse être, et quel que soit son tempérament; qu'il -soit avare ou prodigue, riche ou pauvre, jeune ou vieux, né sous la zone -torride ou près du pôle, il peut voyager comme moi; enfin, dans -l'immense famille des hommes qui fourmillent sur la surface de la terre, -il n'en est pas un seul;—non, pas un seul (j'entends de ceux qui -habitent des chambres) qui puisse, après avoir lu ce livre, refuser son -approbation à la nouvelle manière de voyager que j'introduis dans le -monde.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II">CHAPITRE II.</a></h3> - - -<p>Je pourrais commencer l'éloge de mon voyage par dire qu'il ne m'a rien -coûté; cet article mérite attention. Le voilà d'abord prôné, fêté par -les gens d'une fortune médiocre; il est une autre classe d'hommes auprès -de laquelle il est encore plus sûr d'un heureux succès, par cette même -raison qu'il ne coûte rien.—Auprès de qui donc? Eh quoi! vous le -demandez? C'est auprès des gens riches. D'ailleurs de quelle ressource -cette manière de voyager n'est-elle pas pour les malades? Ils n'auront -point à craindre l'intempérie de l'air et des saisons.—Pour les -poltrons, ils seront à l'abri des voleurs; ils ne rencontreront ni -précipices, ni fondrières. Des milliers de personnes qui avant moi -n'avaient point osé, d'autres qui n'avaient pu, d'autres enfin qui -n'avaient pas songé a voyager, vont s'y résoudre à mon exemple. L'être -le plus indolent hésiterait-il à se mettre en route avec moi pour se -procurer un plaisir qui ne lui coûtera ni peine ni argent?—Courage -donc, partons.—Suivez-moi, vous tous qu'une mortification de l'amour, -une négligence de l'amitié, retiennent dans votre appartement, loin de -la petitesse et de la perfidie des hommes. Que tous les malheureux, les -malades et les ennuyés de l'univers me suivent!—Que tous les paresseux -se lèvent en <i>masse</i>!—Et vous qui roulez dans votre esprit des projets -sinistres de réforme ou de retraite pour quelque infidélité; vous qui, -dans un boudoir, renoncez au monde pour la vie; aimables anachorètes -d'une soirée, venez aussi: quittez, croyez-moi, ces noires idées; vous -perdez un instant pour le plaisir sans en gagner un pour la sagesse: -daignez m'accompagner dans mon voyage; nous marcherons à petites -journées, en riant, le long du chemin, des voyageurs qui ont vu Rome et -Paris;—aucun obstacle ne pourra nous arrêter; et, nous livrant gaîment -à notre imagination, nous la suivrons partout où il lui plaira de nous -conduire.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III">CHAPITRE III.</a></h3> - - -<p>Il y a tant de personnes curieuses dans le monde!—Je suis persuadé -qu'on voudrait savoir pourquoi mon voyage autour de ma chambre a duré -quarante-deux jours au lieu de quarante-trois, ou de tout autre espace -de tems; mais comment l'apprendrais-je au lecteur, puisque je l'ignore -moi-même? Tout ce que je puis assurer, c'est que, si l'ouvrage est trop -long à son gré, il n'a pas dépendu de moi de le rendre plus court; toute -vanité de voyageur à part, je me serais contenté d'un chapitre. J'étais, -il est vrai, dans ma chambre avec tout le plaisir et l'agrément -possibles; mais, hélas! je n'étais pas le maître d'en sortir à ma -volonté; je crois même que, sans l'entremise de certaines personnes -puissantes qui s'intéressaient à moi, et pour lesquelles ma -reconnaissance n'est pas éteinte, j'aurais eu tout le tems de mettre un -<i>in-folio</i> au jour, tant les protecteurs qui me faisaient voyager dans -ma chambre étaient disposés en ma faveur!</p> - -<p>Et cependant, lecteur raisonnable, voyez combien ces hommes avaient -tort; et saisissez bien, si vous le pouvez, la logique que je vais vous -exposer.</p> - -<p>Est-il rien de plus naturel et de plus juste que de se couper la gorge -avec quelqu'un qui vous marche sur le pied par inadvertance, ou bien qui -laisse échapper quelque terme piquant dans un moment de dépit, dont -votre imprudence est la cause, ou bien enfin qui a le malheur de plaire -à votre maîtresse?</p> - -<p>On va dans un pré, et là , comme Nicole faisait avec le Bourgeois -Gentilhomme, on essaie de tirer quarte lorsqu'il pare tierce; et, pour -que la vengeance soit sûre et complète, on lui présente la poitrine -découverte, et on court risque de se faire tuer par son ennemi pour se -venger de lui.—On voit que rien n'est plus conséquent, et toutefois on -trouve des gens qui désapprouvent cette louable coutume! Mais ce qui est -aussi conséquent que tout le reste, c'est que ces mêmes personnes qui la -désapprouvent et qui veulent qu'on la regarde comme une faute grave, -traiteraient encore plus mal celui qui refuserait de la commettre. Plus -d'un malheureux, pour se conformer à leur avis, a perdu sa réputation et -son emploi; en sorte que, lorsqu'on a le malheur d'avoir ce qu'on -appelle <i>une affaire</i>, on ne ferait pas mal de tirer au sort pour savoir -si on doit la finir suivant les lois ou suivant l'usage, et, comme les -lois et l'usage sont contradictoires, les juges pourraient aussi jouer -leur sentence aux dés.—Et probablement aussi c'est à une décision de ce -genre qu'il faut recourir pour expliquer pourquoi et comment mon voyage -a duré quarante-deux jours juste.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV.</a></h3> - - -<p>Ma chambre est située sous le quarante-cinquième degré de latitude, -selon les mesures du père <i>Beccaria</i>; sa direction est du levant au -couchant; elle forme un carré long qui a trente-six pas de tour, en -rasant la muraille de bien près. Mon voyage en contiendra cependant -davantage; car je la traverserai souvent en long et en large, ou bien -diagonalement, sans suivre de règle ni de méthode.—Je ferai même des -zigzags, et je parcourrai toutes les lignes possibles en géométrie, si -le besoin l'exige. Je n'aime pas les gens qui sont si fort les maîtres -de leurs pas et de leurs idées, qui disent: "<i>Aujourd'hui, je ferai -trois visites, j'écrirai quatre lettres, je finirai cet ouvrage que j'ai -commencé</i>."—Mon ame est tellement ouverte à toutes sortes d'idées, de -goûts et de sentimens; elle reçoit si avidement tout ce qui se -présente!...—Et pourquoi refuserait-elle les jouissances qui sont -éparses sur le chemin difficile de la vie? Elles sont si rares, si -clair-semées, qu'il faudrait être fou pour ne pas s'arrêter, se -détourner même de son chemin, pour cueillir toutes celles qui sont à -notre portée. Il n'en est pas de plus attrayante, selon moi, que de -suivre ses idées à la piste, comme le chasseur poursuit le gibier, sans -affecter de tenir aucune route. Aussi, lorsque je voyage dans ma -chambre, je parcours rarement une ligne droite: je vais de ma table vers -un tableau qui est placé dans un coin; de là je pars obliquement pour -aller à la porte; mais, quoique en partant mon intention soit bien de -m'y rendre, si je rencontre mon fauteuil en chemin, je ne fais pas de -façon, et je m'y arrange tout de suite.—C'est un excellent meuble -qu'un fauteuil; il est surtout de la dernière utilité pour tout homme -méditatif. Dans les longues soirées d'hiver, il est quelquefois doux, et -toujours prudent de s'y étendre mollement, loin du fracas des assemblées -nombreuses.—Un bon feu, des livres, des plumes, que de ressources -contre l'ennui! Et quel plaisir encore d'oublier ses livres et ses -plumes pour tisonner son feu, en se livrant à quelque douce méditation, -ou en arrangeant quelques rimes pour égayer ses amis! Les heures -glissent alors sur vous, et tombent en silence dans l'éternité, sans -vous faire sentir leur triste passage.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V">CHAPITRE V.</a></h3> - - -<p>Après mon fauteuil, en marchant vers le nord, on découvre mon lit, qui -est placé au fond de ma chambre, et qui forme la plus agréable -perspective. Il est situé de la manière la plus heureuse: les premiers -rayons du soleil viennent se jouer dans mes rideaux.—Je les vois, dans -les beaux jours d'été, s'avancer le long de la muraille blanche, à -mesure que le soleil s'élève: les ormes qui sont devant ma fenêtre les -divisent de mille manières, et les font balancer sur mon lit, couleur de -rose et blanc, qui répand de tout côté une teinte charmante par leur -réflexion.—J'entends le gazouillement confus des hirondelles qui se -sont emparées du toit de la maison, et des autres oiseaux qui habitent -les ormes: alors mille idées riantes occupent mon esprit; et, dans -l'univers entier, personne n'a un réveil aussi agréable, aussi paisible -que le mien.</p> - -<p>J'avoue que j'aime à jouir de ces doux instans, et que je prolonge -toujours, autant qu'il est possible, le plaisir que je trouve à méditer -dans la douce chaleur de mon lit.—Est-il un théâtre qui prête plus à -l'imagination, qui réveille de plus tendres idées, que le meuble où je -m'oublie quelquefois?—Lecteur modeste, ne vous effrayez point;—mais ne -pourrai-je donc parler du bonheur d'un amant qui serre, pour la première -fois, dans ses bras, une épouse vertueuse? plaisir ineffable, que mon -mauvais destin me condamne à ne jamais goûter! N'est-ce pas dans un lit -qu'une mère, ivre de joie à la naissance d'un fils, oublie ses douleurs? -C'est là que les plaisirs fantastiques, fruits de l'imagination et de -l'espérance, viennent nous agiter.—Enfin, c'est dans ce meuble -délicieux que nous oublions, pendant une moitié de la vie, les chagrins -de l'autre moitié. Mais quelle foule de pensées agréables et tristes se -pressent à la fois dans mon cerveau? Mélange étonnant de situations -terribles et délicieuses!</p> - -<p>Un lit nous voit naître et nous voit mourir; c'est le théâtre variable -où le genre humain joue tour à tour des drames intéressans, des farces -risibles et des tragédies épouvantables.—C'est un berceau garni de -fleurs;—c'est le trône de l'Amour;—c'est un sépulcre.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI.</a></h3> - - -<p>Ce chapitre n'est absolument que pour les métaphysiciens. Il va jeter le -plus grand jour sur la nature de l'homme: c'est le prisme avec lequel on -pourra analyser et décomposer les facultés de l'homme, en séparant la -puissance animale des rayons purs de l'intelligence.</p> - -<p>Il me serait impossible d'expliquer comment et pourquoi je me brûlai les -doigts aux premiers pas que je fis en commençant mon voyage, sans -expliquer, dans le plus grand détail, au lecteur, mon système de <i>l'ame -et de la bête</i>.—Cette découverte métaphysique influe d'ailleurs -tellement sur mes idées et sur mes actions, qu'il serait très-difficile -de comprendre ce livre, si je n'en donnais la clef au commencement.</p> - -<p>Je me suis aperçu, par diverses observations, que l'homme est composé -d'une ame et d'une bête.—Ces deux êtres sont absolument distincts, mais -tellement emboîtés l'un dans l'autre, ou l'un sur l'autre, qu'il faut -que l'ame ait une certaine supériorité sur la bête pour être en état -d'en faire la distinction.</p> - -<p>Je tiens d'un vieux professeur (c'est du plus loin qu'il me souvienne) -que Platon appelait la matière l'<i>autre</i>. C'est fort bien; mais -j'aimerais mieux donner ce nom par excellence à la bête qui est jointe à -notre ame. C'est réellement cette substance qui est l'<i>autre</i>, et qui -nous lutine d'une manière si étrange. On s'aperçoit bien en gros que -l'homme est double; mais c'est, dit-on, parce qu'il est composé d'une -ame et d'un corps; et l'on accuse ce corps de je ne sais combien de -choses, mais bien mal à propos assurément, puisqu'il est aussi incapable -de sentir que de penser. C'est à la bête qu'il faut s'en prendre, à cet -être sensible, parfaitement distinct de l'ame, véritable <i>individu</i>, qui -a son existence séparée, ses goûts, ses inclinations, sa volonté, et qui -n'est au-dessus des autres animaux, que parce qu'il est mieux élevé et -pourvu d'organes plus parfaits.</p> - -<p>Messieurs et mesdames, soyez fiers de votre intelligence tant qu'il vous -plaira; mais défiez-vous beaucoup de l'<i>autre</i>, surtout quand vous êtes -ensemble!</p> - -<p>J'ai fait je ne sais combien d'expériences sur l'union de ces deux -créatures hétérogènes. Par exemple, j'ai reconnu clairement que l'ame -peut se faire obéir par la bête, et que, par un fâcheux retour, celle-ci -oblige très-souvent l'ame d'agir contre son gré. Dans les règles, l'une -a le pouvoir législatif et l'autre le pouvoir exécutif; mais ces deux -pouvoirs se contrarient souvent.—Le grand art d'un homme de génie est -de savoir bien élever sa bête, afin qu'elle puisse aller seule, tandis -que l'ame, délivrée de cette pénible accointance, peut s'élever jusqu'au -ciel.</p> - -<p>Mais il faut éclaircir ceci par un exemple.</p> - -<p>Lorsque vous lisez un livre, monsieur, et qu'une idée plus agréable -entre tout à coup dans votre imagination, votre ame s'y attache tout de -suite et oublie le livre, tandis que vos yeux suivent machinalement les -mots et les lignes; vous achevez la page sans la comprendre et sans -vous souvenir de ce que vous avez lu.—Cela vient de ce que votre ame, -ayant ordonné à sa compagne de lui faire la lecture, ne l'a point -avertie de la petite absence qu'elle allait faire; en sorte que -l'<i>autre</i> continuait la lecture que votre ame n'écoutait plus.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII.</a></h3> - - -<p>Cela ne vous paraît-il pas clair? voici un autre exemple.</p> - -<p>Un jour de l'été passé, je m'acheminai pour aller à la cour. J'avais -peint toute la matinée, et mon ame, se plaisant à méditer sur la -peinture, laissa le soin à la bête de me transporter au palais du roi.</p> - -<p>Que la peinture est un art sublime! pensait mon ame; heureux celui que -le spectacle de la nature a touché, qui n'est pas obligé de faire des -tableaux pour vivre, qui ne peint pas uniquement par passe-tems, mais -qui, frappé de la majesté d'une belle physionomie, et des jeux -admirables de la lumière qui se fond en mille teintes sur le visage -humain, tâche d'approcher dans ses ouvrages des effets sublimes de la -nature! Heureux encore le peintre que l'amour du paysage entraîne dans -des promenades solitaires, qui sait exprimer sur la toile le sentiment -de tristesse que lui inspire un bois sombre ou une campagne déserte! -Ses productions imitent et reproduisent la nature; il crée des mers -nouvelles et de noires cavernes inconnues au soleil: à son ordre, de -verts bocages sortent du néant, l'azur du ciel se réfléchit dans ses -tableaux; il connaît l'art de troubler les airs et de faire mugir les -tempêtes. D'autres fois il offre à l'Å“il du spectateur enchanté les -campagnes délicieuses de l'antique Sicile: on voit des nymphes éperdues -fuyant, à travers les roseaux, la poursuite d'un satyre; des temples -d'une architecture majestueuse élèvent leur front superbe par-dessus la -forêt sacrée qui les entoure: l'imagination se perd dans les routes -silencieuses de ce pays idéal; les lointains bleuâtres se confondent -avec le ciel; et le paysage entier, se répétant dans les eaux d'un -fleuve tranquille, forme un spectacle qu'aucune langue ne peut -décrire.—Pendant que mon ame faisait ces réflexions, l'<i>autre</i> allait -son train, et Dieu sait où elle allait!—Au lieu de se rendre à la cour, -comme elle en avait reçu l'ordre, elle dériva tellement sur la gauche, -qu'au moment où mon ame la rattrapa, elle était à la porte de M<sup>me</sup> de -<i>Hautcastel</i>, à un demi-mille du palais royal.</p> - -<p>Je laisse à penser au lecteur ce qui serait arrivé, si elle était entrée -toute seule chez une aussi belle dame.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII.</a></h3> - - -<p>S'il est utile et agréable d'avoir une unie dégagée de la matière, au -point de la faire voyager toute seule lorsqu'on le juge à propos, cette -faculté a aussi ses inconvéniens. C'est à elle, par exemple, que je dois -la brûlure dont j'ai parlé dans les chapitres précédens.—Je donne -ordinairement à ma bête le soin des apprêts de mon déjeuner; c'est elle -qui fait griller mon pain et le coupe en tranches. Elle fait à merveille -le café, et le prend même très-souvent sans que mon ame s'en mêle, à -moins que celle-ci ne s'amuse à la voir travailler; mais cela est rare -et très-difficile à exécuter: car il est aisé, lorsqu'on fait quelque -opération mécanique, de penser à tout autre chose; mais il est -extrêmement difficile de se regarder agir, pour ainsi dire;—ou, pour -m'expliquer, suivant mon système, d'employer son ame à examiner la -marche de sa bête, et de la voir travailler sans y prendre part.—Voilà -le plus étonnant tour de force métaphysique que l'homme puisse -exécuter.</p> - -<p>J'avais couché mes pincettes sur la braise pour faire griller mon pain; -et, quelque tems après, tandis que mon ame voyageait, voilà qu'une -souche enflammée roule sur le foyer:—ma pauvre bête porta la main aux -pincettes, et je me brûlai les doigts.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX.</a></h3> - - -<p>J'espère avoir suffisamment développé mes idées dans les chapitres -précédens, pour donner à penser au lecteur, et pour le mettre à même de -faire des découvertes dans cette brillante carrière: il ne pourra -qu'être satisfait de lui, s'il parvient un jour à savoir faire voyager -son ame toute seule; les plaisirs que cette faculté lui procurera -balanceront de reste les <i>quiproquo</i> qui pourront en résulter. Est-il -une jouissance plus flatteuse que celle d'étendre ainsi son existence, -d'occuper à la fois la terre et les cieux, et de doubler, pour ainsi -dire, son être?—Le désir éternel et jamais satisfait de l'homme -n'est-il pas d'augmenter sa puissance et ses facultés, de vouloir être -où il n'est pas, de rappeler le passé et de vivre dans l'avenir?—Il -veut commander les armées, présider aux académies; il veut être adoré -des belles; et, s'il possède tout cela, il regrette alors les champs et -la tranquillité, et porte envie à la cabane des bergers: ses projets, -ses espérances échouent sans cesse contre les malheurs réels attachés à -la nature humaine; il ne saurait trouver le bonheur. Un quart d'heure de -voyage avec moi lui en montrera le chemin.</p> - -<p>Eh! que ne laisse-t-il à l'<i>autre</i> ces misérables soins, cette ambition -qui le tourmente?—Viens, pauvre malheureux! fais un effort pour rompre -ta prison, et, du haut du ciel où je vais te conduire, du milieu des -orbes célestes et de l'empyrée,—regarde ta bête, lancée dans le monde, -courir toute seule la carrière de la fortune et des honneurs; vois avec -quelle gravité elle marche parmi les hommes: la foule s'écarte avec -respect, et, crois-moi, personne ne s'apercevra qu'elle est toute seule; -c'est le moindre souci de la cohue au milieu de laquelle elle se -promène, de savoir si elle a une ame ou non, si elle pense ou -non.—Mille femmes sentimentales l'aimeront à la fureur sans s'en -apercevoir: elle peut même s'élever, sans le secours de ton ame, à la -plus haute faveur et à la plus grande fortune.—Enfin, je ne -m'étonnerais nullement si, à notre retour de l'empyrée, ton ame, en -rentrant chez elle, se trouvait dans la bête d'un grand seigneur.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X">CHAPITRE X.</a></h3> - - -<p>Qu'on n'aille pas croire qu'au lieu de tenir ma parole, en donnant la -description de mon voyage autour de ma chambre, je bats la campagne pour -me tirer d'affaire: on se tromperait fort, car mon voyage continue -réellement; et pendant que mon ame, se repliant sur elle-même, -parcourait, dans le chapitre précédent, les détours tortueux delà -métaphysique,—j'étais dans mon fauteuil sur lequel je m'étais renversé, -de manière que ses deux pieds antérieurs étaient élevés à deux pouces de -terre; et, tout en me balançant à droite et à gauche, et gagnant du -terrain, j'étais insensiblement parvenu tout près de la muraille.—C'est -la manière dont je voyage lorsque je ne suis pas pressé.—Là , ma main -s'était emparée machinalement du portrait de M<sup>me</sup> de <i>Hautcastel</i>, et -l'<i>autre</i> s'amusait à ôter la poussière qui le couvrait.—Cette -occupation lui donnait un plaisir tranquille, et ce plaisir se faisait -sentir à mon ame, quoiqu'elle fût perdue dans les vastes plaines du -ciel: car il est bon d'observer que, lorsque l'esprit voyage ainsi dans -l'espace, il tient toujours aux sens par je ne sais quel lien secret; en -sorte que, sans se déranger de ses occupations, il peut prendre part aux -jouissances paisibles de l'<i>autre</i>; mais si ce plaisir augmente à un -certain point, ou si elle est frappée par quelque spectacle inattendu, -l'ame aussitôt reprend sa place avec la vitesse de l'éclair.</p> - -<p>C'est ce qui m'arriva tandis que je nettoyais le portrait.</p> - -<p>A mesure que le linge enlevait la poussière et faisait paraître des -boucles de cheveux blonds, et la guirlande de roses dont ils sont -couronnés, mon ame, depuis le soleil où elle s'était transportée, -sentit un léger frémissement de plaisir, et partagea sympathiquement la -jouissance de mon cÅ“ur. Cette jouissance devint moins confuse et plus -vive, lorsque le linge, d'un seul coup, découvrit le front éclatant de -cette charmante physionomie; mon ame fut sur le point de quitter les -cieux pour jouir du spectacle. Mais se fût-elle trouvée dans les -Champs-Élysées, eût-elle assisté à un concert de chérubins, elle n'y -serait pas demeurée une demi-seconde, lorsque sa compagne, prenant -toujours plus d'intérêt à son ouvrage, s'avisa de saisir une éponge -mouillée qu'on lui présentait, et de la passer tout à coup sur les -sourcils et les yeux,—sur le nez,—sur les joues,—sur cette bouche; ah -Dieu! le cÅ“ur me bat:—sur le menton, sur le sein: ce fut l'affaire -d'un moment; toute la figure parut renaître et sortir du néant.—Mon ame -se précipita du ciel comme une étoile tombante; elle trouva l'<i>autre</i> -dans une extase ravissante, et parvint à l'augmenter en la partageant. -Cette situation singulière et imprévue fit disparaître le tems et -l'espace pour moi.—J'existai pour un instant dans le passé, et je -rajeunis contre l'ordre de la nature.—Oui, la voilà cette femme adorée, -c'est elle-même: je la vois qui sourit; elle va parler pour dire qu'elle -m'aime.—Quel regard! viens que je te serre contre mon cÅ“ur, ame de -ma vie, ma seconde existence!—viens partager mon ivresse et mon -bonheur!—Ce moment fut court, mais il fut ravissant: la froide raison -reprit bientôt son empire, et, dans l'espace d'un clin-d'Å“il, je -vieillis d'une année entière;—mon cÅ“ur devint froid, glacé, et je me -trouvai de niveau avec la foule des indifférens qui pèsent sur le -globe.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI.</a></h3> - - -<p>Il ne faut pas anticiper sur les événemens: l'empressement de -communiquer au lecteur mon système de l'ame et de la bête m'a fait -abandonner la description de mon lit plus tôt que je ne devais; lorsque -je l'aurai terminée, je reprendrai mon voyage à l'endroit où je l'ai -interrompu dans le chapitre précédent.—Je vous prie seulement de vous -ressouvenir que nous avons laissé <i>la moitié de moi-même</i> tenant le -portrait de M<sup>me</sup> de <i>Hautcastel</i> tout près de la muraille, à quatre pas -de mon bureau. J'avais oublié, en parlant de mon lit, de conseiller à -tout homme qui le pourra, d'avoir un lit couleur de rose et blanc: il -est certain que les couleurs influent sur nous au point de nous égayer -ou de nous attrister suivant leurs nuances.—Le rose et le blanc sont -deux couleurs consacrées au plaisir et à la félicité.—La nature, en les -donnant à la rose, lui a donné la couronne de l'empire de Flore;—et, -lorsque le ciel veut annoncer une belle journée au monde, il colore les -nues de cette teinte charmante au lever du soleil.</p> - -<p>Un jour nous montions avec peine le long d'un sentier rapide: l'aimable -Rosalie était en avant; son agilité lui donnait des ailes: nous ne -pouvions la suivre.—Tout à coup, arrivée au sommet d'un tertre, elle se -tourna vers nous pour reprendre haleine, et sourit à notre -lenteur.—Jamais peut-être les deux couleurs dont je fais l'éloge -n'avaient ainsi triomphé.—Ses joues enflammées, ses lèvres de corail, -ses dents brillantes, son cou d'albâtre, sur un fond de verdure, -frappèrent tous les regards. Il fallut nous arrêter pour la contempler: -je ne dis rien de ses yeux bleus, ni du regard qu'elle jeta sur nous, -parce que je sortirais de mon sujet, et que d'ailleurs je n'y pense -jamais que le moins qu'il m'est possible. Il me suffit d'avoir donné le -plus bel exemple imaginable de la supériorité de ces deux couleurs sur -toutes les autres, et de leur influence sur le bonheur des hommes.</p> - -<p>Je n'irai pas plus avant aujourd'hui. Quel sujet pourrais-je traiter qui -ne fût insipide? Quelle idée n'est pas effacée par cette idée?—Je ne -sais même quand je pourrai me remettre a l'ouvrage.—Si je le continue, -et que le lecteur désire en voir la fin, qu'il s'adresse à l'ange -distributeur des pensées, et qu'il le prie de ne plus mêler l'image de -ce tertre parmi la foule des pensées décousues qu'il me jette a tout -instant.</p> - -<p>Sans cette précaution, c'en est fait de mon voyage.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII.</a></h3> - - -<p class="center"> -. . . . . . . . . . . . .<br /> -. . . . . . . . . . . . .<br /> -. . . . le tertre . . . .<br /> -. . . . . . . . . . . . .<br /> -. . . . . . . . . . . . .<br /> -. . . . . . . . . . . . .<br /> -</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII">CHAPITRE XIII.</a></h3> - - -<p>Mes efforts sont vains; il faut remettre partie et séjourner ici malgré -moi: c'est une étape militaire.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV">CHAPITRE XIV.</a></h3> - - -<p>J'ai dit que j'aimais singulièrement à méditer dans la douce chaleur de -mon lit, et que sa couleur agréable contribue beaucoup au plaisir que -j'y trouve.</p> - -<p>Pour me procurer ce plaisir, mon domestique a reçu l'ordre d'entrer -dans ma chambre une demi-heure avant celle où j'ai résolu de me lever. -Je l'entends marcher légèrement et <i>tripoter</i> dans ma chambre avec -discrétion; et ce bruit me donne l'agrément de me sentir sommeiller: -plaisir délicat et inconnu de bien des gens.</p> - -<p>On est assez éveillé pour s'apercevoir qu'on ne l'est pas tout à fait, -et pour calculer confusément que l'heure des affaires et des ennuis est -encore dans le sablier du tems. Insensiblement mon homme devient plus -bruyant; il est si difficile de se contraindre! d'ailleurs il sait que -l'heure fatale s'approche.—Il regarde à ma montre, et fait sonner les -breloques pour m'avertir; mais je fais la sourde oreille; et, pour -alonger encore cette heure charmante, il n'est sorte de chicane que je -ne fasse à ce pauvre malheureux. J'ai cent ordres préliminaires à lui -donner pour gagner du tems. Il sait fort bien que ces ordres, que je lui -donne d'assez mauvaise humeur, ne sont que des prétextes pour rester au -lit sans paraître le désirer. Il ne fait pas semblant de s'en -apercevoir, et je lui en suis vraiment reconnaissant.</p> - -<p>Enfin, lorsque j'ai épuisé toutes mes ressources, il s'avance au milieu -de ma chambre, et se plante là , les bras croisés, dans la plus parfaite -immobilité.</p> - -<p>On m'avouera qu'il n'est pas possible de désapprouver ma pensée avec -plus d'esprit et de discrétion: aussi je ne résiste jamais à cette -invitation tacite; j'étends les bras pour lui témoigner que j'ai -compris, et me voilà assis.</p> - -<p>Si le lecteur réfléchit sur la conduite de mon domestique, il pourra se -convaincre que, dans certaines affaires délicates du genre de celle-ci, -la simplicité et le bon sens valent infiniment mieux que l'esprit le -plus adroit. J'ose assurer que le discours le plus étudié sur les -inconvéniens de la paresse ne me déciderait pas à sortir aussi -promptement de mon lit que le reproche muet de M. <i>Joannetti</i>.</p> - -<p>C'est un parfait honnête homme que M. <i>Joannetti</i>, et en même tems celui -de tous les hommes qui convenait le plus à un voyageur comme moi. Il est -accoutumé aux fréquens voyages de mon ame, et ne rit jamais des -inconséquences de l'<i>autre</i>; il la dirige même quelquefois lorsqu'elle -est seule, en sorte qu'on pourrait dire alors qu'elle est conduite par -deux ames. Lorsqu'elle s'habille, par exemple, il m'avertit par un signe -qu'elle est sur le point de mettre ses bas à l'envers, ou son habit -avant sa veste.—Mon ame s'est souvent amusée à voir le pauvre -<i>Joannetti</i> courir après la folle sous les berceaux de la citadelle, -pour l'avertir qu'elle avait oublié son chapeau;—une autre fois son -mouchoir.</p> - -<p>Un jour (l'avouerai-je?), sans ce fidèle domestique, qui la rattrapa au -bas de l'escalier, l'étourdie s'acheminait vers la cour sans épée, -aussi hardiment que le grand-maître des cérémonies portant l'auguste -baguette.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV">CHAPITRE XV.</a></h3> - - -<p>"Tiens, <i>Joannetti</i>," lui dis-je, "raccroche ce portrait."—Il m'avait -aidé à le nettoyer, et ne se doutait non plus de tout ce qui a produit -le chapitre du portrait que de ce qui se passe dans la lune. C'était lui -qui, de son propre mouvement, m'avait présenté l'éponge mouillée, et -qui, par cette démarche, en apparence indifférente, avait fait parcourir -à mon ame cent millions de lieues en un instant. Au lieu de le remettre -à sa place, il le tenait pour l'essuyer à son tour.—Une difficulté, un -problême à résoudre, lui donnait un air de curiosité que je -remarquai.—"Voyons," lui dis-je, "que trouves-tu à redire dans ce -portrait?"—"Oh! rien, monsieur."—"Mais encore?"—Il le posa debout sur -une des tablettes de mon bureau; puis, s'éloignant de quelques pas: "Je -voudrais," dit-il, "que monsieur m'expliquât pourquoi ce portrait me -regarde toujours, quel que soit l'endroit de la chambre où je me trouve. -Le matin, lorsque je fais le lit, la figure se tourne vers moi, et, si -je vais à la fenêtre, elle me regarde encore et me suit des yeux en -chemin."—"En sorte, <i>Joannetti</i>," lui dis-je, "que, si la chambre était -pleine de monde, cette belle dame lorgnerait de tout côté et tout le -monde à la fois?"—"Oh! oui, monsieur."—"Elle sourirait aux allans et aux -venans tout comme à moi?"—<i>Joannetti</i> ne répondit rien.—Je m'étendis -dans mon fauteuil, et, baissant la tête, je me livrai aux méditations -les plus sérieuses.—Quel trait de lumière! Pauvre amant! tandis que tu -te morfonds loin de ta maîtresse, auprès de laquelle tu es peut-être -déjà remplacé; tandis que tu fixes avidement tes yeux sur son portrait -et que tu t'imagines (au moins en peinture) être le seul regardé, la -perfide effigie, aussi infidèle que l'original, porte ses regards sur -tout ce qui l'entoure, et sourit à tout le monde.</p> - -<p>Voilà une ressemblance morale entre certains portraits et leurs modèles, -qu'aucun philosophe, aucun peintre, aucun observateur n'avait encore -aperçue.</p> - -<p>Je marche de découvertes en découvertes.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI">CHAPITRE XVI.</a></h3> - - -<p>Joanetti était toujours dans la même attitude, en attendant -l'explication qu'il m'avait demandée. Je sortis la tête des plis de mon -<i>habit de voyage</i>, où je l'avais enfoncée pour méditer à mon aise, et -pour me remettre des tristes réflexions que je venais de faire.—"Ne -vois-tu pas, <i>Joannetti</i>, lui dis-je, après un moment de silence, et -tournant mon fauteuil de son côté, ne vois-tu pas qu'un tableau étant -une surface plane, les rayons de lumière qui partent de chaque point de -cette surface...?" <i>Joannetti</i>, à cette explication, ouvrit tellement -les yeux, qu'il en laissait voir la prunelle tout entière; il avait en -outre la bouche entr'ouverte: ces deux mouvemens dans la figure humaine -annoncent, selon le fameux Le Brun, le dernier période de l'étonnement. -C'était ma bête, sans doute, qui avait entrepris une semblable -dissertation; mon ame savait de reste que <i>Joannetti</i> ignore -complètement ce que c'est qu'une surface plane, et encore plus ce que -sont des rayons de lumière: la prodigieuse dilatation de ses paupières -m'ayant fait rentrer en moi-même, je me remis la tête dans le collet de -mon habit de voyage, et je l'y enfonçai tellement, que je parvins à la -cacher presque tout entière.</p> - -<p>Je résolus de dîner en cet endroit: la matinée était fort avancée, un -pas de plus dans ma chambre aurait porté mon dîner à la nuit. Je me -glissai jusqu'au bord de mon fauteuil, et, mettant les deux pieds sur la -cheminée, j'attendis patiemment le repas.—C'est une attitude délicieuse -que celle-là : il serait, je crois, bien difficile d'en trouver une autre -qui réunît autant d'avantages, et qui fut aussi commode pour les -séjours inévitables dans un long voyage.</p> - -<p><i>Rosine</i>, ma chienne fidèle, ne manque jamais de venir alors tirailler -les basques de mon habit de voyage, pour que je la prenne sur moi; elle -y trouve un lit tout arrangé et fort commode, au sommet de l'angle que -forment les deux parties de mon corps: un V consonne représente à -merveille ma situation. <i>Rosine</i> s'élance sur moi, si je ne la prends -pas assez tôt à son gré. Je la trouve souvent là sans savoir comment -elle y est venue. Mes mains s'arrangent d'elles-mêmes de la manière la -plus favorable à son bien-être, soit qu'il y ait une sympathie entre -cette aimable bête et la mienne, soit que le hasard seul en -décide;—mais je ne crois point au hasard, à ce triste système,—a ce -mot qui ne signifie rien.—Je croirais plutôt au magnétisme;—je -croirais plutôt au martinisme. Non, je n'y croirai jamais.</p> - -<p>Il y a une telle réalité dans les rapports qui existent entre ces deux -animaux, que, lorsque je mets les deux pieds sur la cheminée, par pure -distraction; lorsque l'heure du dîner est encore éloignée, et que je ne -pense nullement à prendre l'<i>étape</i>, toutefois <i>Rosine</i>, présente à ce -mouvement, trahit le plaisir qu'elle éprouve en remuant légèrement la -queue; la discrétion la retient à sa place, et l'<i>autre</i>, qui s'en -aperçoit, lui en sait gré: quoique incapables de raisonner sur la cause -qui le produit, il s'établit ainsi entre elles un dialogue muet, un -rapport de sensation très-agréable, et qui ne saurait absolument être -attribué au hasard.</p> - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII">CHAPITRE XVII.</a></h3> - - -<p>Qu'on ne me reproche pas d'être prolixe dans les détails; c'est la -manière des voyageurs. Lorsqu'on part pour monter sur le Mont-Blanc; -lorsqu'on va visiter la large ouverture du tombeau d'<i>Empédocle</i>, on ne -manque jamais de décrire exactement les moindres circonstances; le -nombre des personnes, celui des mulets, la qualité des provisions, -l'excellent appétit des voyageurs; tout enfin, jusqu'aux faux pas des -montures, est soigneusement enregistré dans le journal pour -l'instruction de l'univers sédentaire. Sur ce principe, j'ai résolu de -parler de ma chère <i>Rosine</i>, aimable animal que j'aime d'une véritable -affection, et de lui consacrer un chapitre tout entier.</p> - -<p>Depuis six ans que nous vivons ensemble, il n'y a pas eu le moindre -refroidissement entre nous; ou, s'il s'est élevé entre elle et moi -quelques petites altercations, j'avoue de bonne foi que le plus grand -tort a toujours été de mon côté, et que <i>Rosine</i> a toujours fait les -premiers pas vers la réconciliation.</p> - -<p>Le soir, lorsqu'elle a été grondée, elle se retire tristement et sans -murmurer: le lendemain, à la pointe du jour, elle est auprès de mon lit, -dans une attitude respectueuse; et, au moindre mouvement de son maître, -au moindre signe de réveil, elle annonce sa présence par les battemens -précipités de sa queue sur ma table de nuit.</p> - -<p>Et pourquoi refuserais-je mon affection à cet être caressant qui n'a -jamais cessé de m'aimer depuis l'époque où nous avons commencé de vivre -ensemble? Ma mémoire ne suffirait pas à faire l'énumération des -personnes qui se sont intéressées à moi et qui m'ont oublié. J'ai eu -quelques amis, plusieurs maîtresses, une foule de liaisons, encore plus -de connaissances;—et maintenant je ne suis plus rien pour tout ce -monde, qui a oublié jusqu'à mon nom.</p> - -<p>Que de protestations, que d'offres de services! Je pouvais compter sur -leur fortune, sur une amitié éternelle et sans réserve!</p> - -<p>Ma chère <i>Rosine</i>, qui ne m'a point offert de services, me rend le plus -grand service qu'on puisse rendre à l'humanité: elle m'aimait jadis, et -m'aime encore aujourd'hui. Aussi, je ne crains point de le dire, je -l'aime avec une portion du même sentiment que j'accorde à mes amis.</p> - -<p>Qu'on en dise ce qu'on voudra.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII">CHAPITRE XVIII.</a></h3> - - -<p>Nous avons laissé <i>Joannetti</i> dans l'attitude de l'étonnement, immobile -devant moi, attendant la fin de la sublime explication que j'avais -commencée.</p> - -<p>Lorsqu'il me vit enfoncer tout-à -coup la tête dans ma robe de chambre, -et finir ainsi mon explication, il ne douta pas un instant que je ne -fusse resté court, faute de bonnes raisons, et de m'avoir, par -conséquent, terrassé par la difficulté qu'il m'avait proposée.</p> - -<p>Malgré la supériorité qu'il en acquérait sur moi, il ne sentit pas le -moindre mouvement d'orgueil, et ne chercha point à profiter de son -avantage.—Après un petit moment de silence, il prit le portrait, le -remit à sa place, et se retira légèrement sur la pointe du pied.—Il -sentait bien que sa présence était une espèce d'humiliation pour moi, et -sa délicatesse lui suggéra de se retirer sans m'en laisser -apercevoir.—Sa conduite, dans cette occasion, m'intéressa vivement, et -le plaça toujours plus avant dans mon cÅ“ur. Il aura, sans doute, une -place dans celui du lecteur; et, s'il en est quelqu'un assez insensible -pour la lui refuser après avoir lu le chapitre suivant, le ciel lui a, -sans doute, donné un cÅ“ur de marbre.</p> - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX">CHAPITRE XIX.</a></h3> - - -<p>"Morbleu! lui dis-je un jour, c'est pour la troisième fois que je vous -ordonne de m'acheter une brosse. Quelle tête! quel animal!"—Il ne -répondit pas un mot: il n'avait rien répondu la veille à une pareille -incartade. "<i>Il est si exact</i>!" disais-je; je n'y concevais -rien.—"Allez chercher un linge pour nettoyer mes souliers," lui dis-je -en colère. Pendant qu'il allait, je me repentais de l'avoir ainsi -brusqué.—Mon courroux passa tout-à -fait, lorsque je vis le soin avec -lequel il tâchait d'ôter la poussière de mes souliers, sans toucher à -mes bas: j'appuyai ma main sur lui, en signe de réconciliation.—"Quoi! -dis-je alors en moi-même, il y a donc des hommes qui décrottent les -souliers des autres pour de l'argent?" Ce mot d'<i>argent</i> fut un trait de -lumière qui vint m'éclairer. Je me ressouvins tout-à -coup qu'il y avait -long-tems que je n'en avais point donné à mon domestique.—"<i>Joannetti</i>, -lui dis-je, en retirant mon pied, avez-vous de l'argent?"—Un -demi-sourire de justification parut sur ses lèvres, à cette -demande.—"Non, monsieur, il y a huit jours que je n'ai pas un sou; j'ai -dépensé tout ce qui m'appartenait pour vos petites emplettes.—Et la -brosse? C'est, sans doute, pour cela...?"—Il sourit encore.—Il aurait -pu dire à son maître: "Non, je ne suis point une tête vide, un <i>animal</i>, -comme vous avez eu la cruauté de le dire à votre fidèle serviteur. -Payez-moi 23 liv. 10 sous 4 den. que vous me devez, et je vous achèterai -votre brosse."—Il se laissa maltraiter injustement plutôt que d'exposer -son maître à rougir de sa colère.</p> - -<p>Que le ciel le bénisse! Philosophes! chrétiens! avez-vous lu?</p> - -<p>"Tiens, <i>Joannetti</i>," lui dis-je, "tiens, cours acheter la brosse."—"Mais, -monsieur, voulez-vous rester ainsi avec un soulier blanc et l'autre -noir?"</p> - -<p>—"Va, te dis-je, acheter la brosse; laisse, laisse cette poussière sur -mon soulier."—Il sortit; je pris le linge, et je nettoyai -délicieusement mon soulier gauche, sur lequel je laissai tomber une -larme de repentir.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX">CHAPITRE XX.</a></h3> - - -<p>Les murs de ma chambre sont garnis d'estampes et de tableaux qui -l'embellissent singulièrement. Je voudrais, de tout mon cÅ“ur, les -faire examiner aux lecteurs les uns après les autres, pour l'amuser et -le distraire le long du chemin que nous devons encore parcourir pour -arriver à mon bureau; mais il est aussi impossible d'expliquer -clairement un tableau, que de faire un portrait ressemblant d'après une -description.</p> - -<p>Quelle émotion n'éprouverait-il pas, par exemple, en contemplant la -première estampe qui se présente aux regards!—Il y verrait la -malheureuse <i>Charlotte</i>, essuyant lentement, et d'une main tremblante, -les pistolets d'<i>Albert</i>.—De noirs pressentimens et toutes les -angoisses de l'amour sans espoir et sans consolation sont empreints sur -sa physionomie; tandis que le froid <i>Albert,</i> entouré de sacs de procès -et de vieux papiers de toute espèce, se tourne froidément pour -souhaiter un bon voyage à son ami. Combien de fois n'ai-je pas été tenté -de briser la glace qui couvre cette estampe, pour arracher cet <i>Albert</i> -de sa table, pour le mettre en pièces, le fouler aux pieds! Mais il -restera toujours trop d'<i>Alberts</i> en ce monde. Quel est l'homme sensible -qui n'a pas le sien, avec lequel il est obligé de vivre, et contre -lequel les épanchemens de l'ame, les douces émotions du cÅ“ur et les -élans de l'imagination, vont se briser, comme les flots sur les -rochers?—Heureux celui qui trouve un ami, dont le cÅ“ur et l'esprit -lui conviennent; un ami qui s'unisse à lui par une conformité de goûts, -de sentimens et de connaissances; un ami qui ne soit pas tourmenté par -l'ambition ou l'intérêt;—qui préfère l'ombre d'un arbre à la pompe -d'une cour!—Heureux celui qui possède un ami!</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI">CHAPITRE XXI.</a></h3> - -<p>J'en avais un: la mort me l'a ôté; elle l'a saisi au commencement de sa -carrière, au moment où son amitié était devenue un besoin pressant pour -mon cÅ“ur.—Nous nous soutenions mutuellement dans les travaux -pénibles de la guerre; nous n'avions qu'une pipe à nous deux; nous -buvions dans la même coupe; nous couchions sous la même toile; et, dans -les circonstances malheureuses où nous sommes, l'endroit où nous vivions -ensemble était pour nous une nouvelle patrie: je l'ai vu en butte à tous -les périls de la guerre, et d'une guerre désastreuse.—La mort semblait -nous épargner l'un pour l'autre: elle épuisa mille fois ses traits -autour de lui sans l'atteindre; mais c'était pour me rendre sa perte -plus sensible. Le tumulte des armes, l'enthousiasme qui s'empare de -l'âme à l'aspect du danger, auraient peut-être empêché ses cris d'aller -jusqu'à mon cÅ“ur.—Sa mort eût été utile à son pays et funeste aux -ennemis:—je l'aurais moins regretté.—Mais le perdre au milieu des -délices d'un quartier d'hiver! le voir expirer dans mes bras au moment -où il paraissait regorger de santé; au moment où notre liaison se -resserrait encore dans le repos et la tranquillité!—Ah! je ne m'en -consolerai jamais! Cependant sa mémoire ne vit plus que dans mon -cÅ“ur; elle n'existe plus parmi ceux qui l'environnaient et qui l'ont -remplacé: cette idée me rend plus pénible le sentiment de sa perte. La -nature, indifférente de même au sort des individus, remet sa robe -brillante du printems, et se pare de toute sa beauté autour du cimetière -où il repose. Les arbres se couvrent de feuilles et entrelacent leurs -branches; les oiseaux chantent sous le feuillage; les mouches -bourdonnent parmi les fleurs; tout respire la joie et la vie dans le -séjour de la mort:—et le soir, tandis que la lune brille dans le ciel, -et que je médite près de ce triste lieu, j'entends le grillon poursuivre -gaîment son chant infatigable, caché sous l'herbe qui couvre la tombe -silencieuse de mon ami. La destruction insensible des êtres, et tous les -malheurs de l'humanité, sont comptés pour rien dans le grand tout.—La -mort d'un homme sensible qui expire au milieu de ses amis désolés, et -celle d'un papillon que l'air froid du matin fait périr dans le calice -d'une fleur, sont deux époques semblables dans le cours de la nature. -L'homme n'est rien qu'un fantôme, une ombre, une vapeur, qui se dissipe -dans les airs...</p> - -<p>Mais l'aube matinale commence à blanchir le ciel; les noires idées qui -m'agitaient s'évanouissent avec la nuit, et l'espérance renaît dans mon -cÅ“ur.—Non, celui qui inonde ainsi l'orient de lumière ne l'a point -fait briller à mes regards pour me plonger bientôt dans la nuit du -néant. Celui qui étendit cet horizon incommensurable, celui qui éleva -ces masses énormes, dont le soleil dore les sommets glacés, est aussi -celui qui a ordonné à mon cÅ“ur de battre, et à mon esprit de penser.</p> - -<p>Non, mon ami n'est point entré dans le néant; quelle que soit la -barrière qui nous sépare, je le reverrai.—Ce n'est point sur un -syllogisme que je fonde mon espérance.—Le vol d'un insecte qui traverse -les airs suffit pour me persuader; et souvent l'aspect de la campagne, -le parfum des airs, et je ne sais quel charme répandu autour de moi, -élèvent tellement mes pensées, qu'une preuve invincible de l'immortalité -entre avec violence dans mon ame et l'occupe tout entière.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII">CHAPITRE XXII.</a></h3> - - -<p>Depuis long-tems le chapitre que je viens d'écrire se présentait à ma -plume, et je l'avais toujours rejeté. Je m'étais promis de ne laisser -voir dans ce livre que la face riante de mon ame; mais ce projet m'a -échappé comme tant d'autres: j'espère que le lecteur sensible me -pardonnera de lui avoir demandé quelques larmes; et si quelqu'un trouve -qu'<i>à la vérité</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> j'aurais pu retrancher ce triste chapitre, il peut -le déchirer dans son exemplaire, ou même jeter le livre au feu.</p> - -<p>Il me suffit que tu le trouves selon ton cÅ“ur, ma chère <i>Jenny</i>, toi, -la meilleure et la plus aimée des femmes;—toi, la meilleure et la plus -aimée des sÅ“urs; c'est à toi que je dédie mon ouvrage: s'il a ton -approbation, il aura celle de tous les cÅ“urs sensibles et délicats; -et si tu pardonnes aux folies qui m'échappent quelquefois malgré moi, je -brave tous les censeurs de l'univers.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Voyez le roman de <i>Werther</i>, lettre XXVIII, 12 août.</p></div> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII">CHAPITRE XXIII.</a></h3> - - -<p>Je ne dirai qu'un mot de l'estampe suivante.</p> - -<p>C'est la famille du malheureux <i>Ugolin</i> expirant de faim: autour de lui, -un de ses fils est étendu sans mouvement à ses pieds; les autres lui -tendent leurs bras affaiblis, et lui demandent du pain, tandis que le -malheureux père, appuyé contre une colonne de la prison, l'Å“il fixe -et hagard, le visage immobile,—dans l'horrible tranquillité que donne -le dernier période du désespoir, meurt à la fois de sa propre mort et de -celle de tous ses enfans, et souffre tout ce que la nature humaine peut -souffrir.</p> - -<p>Brave chevalier d'<i>Assas</i>, te voilà expirant sous cent baïonnettes, par -un effort de courage, par un héroïsme qu'on ne connaît plus de nos -jours!</p> - -<p>Et toi qui pleures sous ces palmiers, malheureuse négresse! toi qu'un -barbare, qui sans doute n'était pas Anglais, a trahie et délaissée;—que -dis-je? toi qu'il a eu la cruauté de vendre comme une vile esclave, -malgré ton amour et tes services, malgré le fruit de la tendresse que tu -portais dans ton sein,—je ne passerai point devant ton image sans te -rendre l'hommage qui est dû à ta sensibilité et à tes malheurs!</p> - -<p>Arrêtons-nous un instant devant cet autre tableau: c'est une jeune -bergère qui garde toute seule son troupeau sur le sommet des Alpes: elle -est assise sur un vieux tronc de sapin renversé et blanchi par les -hivers: ses pieds sont recouverts par les larges feuilles d'une touffe -de <i>cacalia</i>, dont la fleur lilas s'élève au-dessus de sa tête. La -lavande, le thym, l'anémone, la centaurée, des fleurs de toute espèce, -qu'on cultive avec peine dans nos serres et nos jardins, et qui -naissent sur les Alpes dans toute leur beauté primitive, forment le -tapis brillant sur lequel errent ses brebis.—Aimable bergère, dis-moi -où se trouve l'heureux coin de la terre que tu habites? de quelle -bergerie éloignée es-tu partie ce matin au lever de l'aurore?—Ne -pourrais-je y aller vivre avec toi?—Mais, hélas! la douce tranquillité -dont tu jouis ne tardera pas à s'évanouir: le démon de la guerre, non -content de désoler les cités, va bientôt porter le trouble et -l'épouvante jusque dans ta retraite solitaire. Déjà les soldats -s'avancent; je les vois gravir de montagnes en montagnes, et s'approcher -des nues.—Le bruit du canon se fait entendre dans le séjour élevé du -tonnerre.—Fuis, bergère, presse ton troupeau, cache-toi dans les -antres les plus reculés et les plus sauvages: il n'est plus de repos sur -cette triste terre!</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV">CHAPITRE XXIV.</a></h3> - - -<p>Je ne sais comment cela m'arrive; depuis quelque tems mes chapitres -finissent toujours sur un ton sinistre. En vain je fixe, en les -commençant, mes regards sur quelque objet agréable,—en vain je -m'embarque par le calme, j'essuie bientôt une bourrasque qui me fait -dériver.—Pour mettre fin à cette agitation, qui ne me laisse pas le -maître de mes idées, et pour apaiser les battemens de mon cÅ“ur, que -tant d'images attendrissantes ont trop agité, je ne vois d'autre remède -qu'une dissertation.—Oui, je veux mettre ce morceau de glace sur mon -cÅ“ur.</p> - -<p>Et cette dissertation sera sur la peinture; car, de disserter sur tout -autre objet, il n'y a point moyen. Je ne puis descendre tout-à -fait du -point où j'étais monté tout à l'heure: d'ailleurs, c'est le <i>dada</i> de -mon oncle <i>Tobie</i>.</p> - -<p>Je voudrais dire, en passant, quelques mots sur la question de la -prééminence entre l'art charmant de la peinture et celui de la musique: -oui, je veux mettre quelque chose dans la balance, ne fût-ce qu'un grain -de sable, un atome.</p> - -<p>On dit en faveur du peintre qu'il laisse quelque chose après lui; ses -tableaux lui survivent et éternisent sa mémoire.</p> - -<p>On répond que les compositeurs en musique laissent aussi des opéras et -des concerts;—mais la musique est sujette à la mode, et la peinture ne -l'est pas.—Les morceaux de musique qui attendrissaient nos aïeux sont -ridicules pour les amateurs de nos jours, et on les place dans les -opéras bouffons pour faire rire les neveux de ceux qu'ils faisaient -pleurer autrefois.</p> - -<p>Les tableaux de <i>Raphaël</i> enchanteront notre postérité comme ils ont -ravi nos ancêtres.</p> - -<p>Voilà mon grain de sable.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV">CHAPITRE XXV.</a></h3> - - -<p>"Mais que m'importe à moi, me dit un jour M<sup>me</sup> de <i>Hautcastel</i>, que la -musique de <i>Cherubini</i> ou de <i>Cimarosa</i> diffère de celle de leurs -prédécesseurs?—Que m'importe que l'ancienne musique me fasse rire, -pourvu que la nouvelle m'attendrisse délicieusement?—Est-il donc -nécessaire à mon bonheur que mes plaisirs ressemblent à ceux de ma -trisaïeule? Que me parlez-vous de peinture, d'un art qui n'est goûté que -par une classe très-peu nombreuse de personnes, tandis que la musique -enchante tout ce qui respire?"</p> - -<p>Je ne sais pas trop dans ce moment ce qu'on pourrait répondre à cette -observation, à laquelle je ne m'attendais pas en commençant ce chapitre.</p> - -<p>Si je l'avais prévue, peut-être je n'aurais pas entrepris cette -dissertation. Et qu'on ne prenne point ceci pour un tour de -musicien.—Je ne le suis point, sur mon honneur;—non, je ne suis pas -musicien: j'en atteste le ciel et tous ceux qui m'ont entendu jouer du -violon.</p> - -<p>Mais, en supposant le mérite de l'art égal de part et d'autre, il ne -faudrait pas se presser de conclure du mérite de l'art au mérite de -l'artiste.—On voit des enfans toucher du clavecin en grands maîtres; on -n'a jamais vu un bon peintre de douze ans. La peinture, outre le goût et -le sentiment, exige une tête pensante, dont les musiciens peuvent se -passer. On voit tous les jours des hommes sans tête et sans cÅ“ur -tirer d'un violon, d'une harpe, des sons ravissans.</p> - -<p>On peut élever la bête humaine à toucher du clavecin, et, lorsqu'elle -est élevée par un bon maître, l'ame peut voyager tout à son aise, tandis -que les doigts vont machinalement tirer des sons dont elle ne se mêle -nullement.—On ne saurait, au contraire, peindre la chose du monde la -plus simple, sans que l'ame y emploie toutes ses facultés.</p> - -<p>Si cependant quelqu'un s'avisait de distinguer entre la musique de -composition et celle d'exécution, j'avoue qu'il m'embarrasserait un peu. -Hélas! si tous les faiseurs de dissertations étaient de bonne foi, c'est -ainsi qu'elles finiraient toutes.—En commençant l'examen d'une -question, on prend ordinairement le ton dogmatique, parce qu'on est -décidé en secret, comme je l'étais réellement pour la peinture, malgré -mon hypocrite impartialité; mais la discussion réveille l'objection,—et -tout finit par le doute.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XXVI" id="CHAPITRE_XXVI">CHAPITRE XXVI.</a></h3> - - -<p>Maintenant que je suis plus tranquille, je vais tâcher de parler sans -émotion des deux portraits qui suivent le tableau de la <i>Bergère des -Alpes</i>.</p> - -<p><i>Raphaël</i>! ton portrait ne pouvait être peint que par toi-même. Quel -autre eût osé l'entreprendre?—Ta figure ouverte, sensible, -spirituelle, annonce ton caractère et ton génie.</p> - -<p>Pour complaire à ton ombre, j'ai placé auprès de toi le portrait de ta -maîtresse, à qui tous les hommes de tous les siècles demanderont -éternellement compte des ouvrages sublimes dont ta mort prématurée a -privé les arts.</p> - -<p>Lorsque j'examine le portrait de <i>Raphaël</i>, je me sens pénétré d'un -respect presque religieux pour ce grand homme qui, à la fleur de son -âge, avait surpassé toute l'antiquité, et dont les tableaux font -l'admiration et le désespoir des artistes modernes.—Mon ame, en -l'admirant, éprouve un mouvement d'indignation contre cette Italienne, -qui préféra son amour à son amant, et qui éteignit dans son sein ce -flambeau céleste, ce génie divin.</p> - -<p>Malheureuse! ne savais-tu donc pas que <i>Raphaël</i> avait annoncé un -tableau supérieur à celui de la <i>Transfiguration?</i>—Ignorais-tu que tu -serrais dans tes bras le favori de la nature, le père de l'enthousiasme, -un génie sublime, un dieu?</p> - -<p>Tandis que mon ame fait ces observations, sa <i>compagne</i>, en fixant un -Å“il attentif sur la figure ravissante de cette funeste beauté, se -sent toute prête à lui pardonner la mort de <i>Raphaël</i>.</p> - -<p>En vain mon ame lui reproche son extravagante faiblesse, elle n'est -point écoutée.—Il s'établit entre ces deux dames, dans ces sortes -d'occasions, un dialogue singulier qui finit trop souvent a l'avantage -du <i>mauvais principe</i>, et dont je réserve un échantillon pour un autre -chapitre.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XXVII" id="CHAPITRE_XXVII">CHAPITRE XXVII.</a></h3> - - -<p>Les estampes et les tableaux dont je viens de parler pâlissent et -disparaissent au premier coup d'Å“il qu'on jette sur le tableau -suivant: les ouvrages immortels de <i>Raphaël</i>, de <i>Corrège</i> et de toute -l'École d'Italie, ne soutiendraient pas le parallèle. Aussi je le garde -toujours pour le dernier morceau, pour la pièce de réserve, lorsque je -procure à quelques curieux le plaisir de voyager avec moi; et je puis -assurer que, depuis que je fais voir ce tableau sublime aux connaisseurs -et aux ignorans, aux gens du monde, aux artisans, aux femmes et aux -enfans, aux animaux mêmes, j'ai toujours vu les spectateurs quelconques -donner, chacun à sa manière, des signes de plaisir et d'étonnement: tant -la nature y est admirablement rendue!</p> - -<p>Eh! quel tableau pourrait-on vous présenter, messieurs; quel spectacle -pourrait-on mettre sous vos yeux, mesdames, plus sûr de votre suffrage, -que la fidèle représentation de vous-mêmes? Le tableau dont je parle -est un miroir, et personne jusqu'à présent ne s'est encore avisé de le -critiquer; il est, pour tous ceux qui le regardent, un tableau parfait -auquel il n'y a rien à redire.</p> - -<p>On conviendra sans doute qu'il doit être compté pour une des merveilles -de la contrée où je me promène.</p> - -<p>Je passerai sous silence le plaisir qu'éprouve le physicien méditant sur -les étranges phénomènes de la lumière qui représente tous les objets de -la nature sur cette surface polie. Le miroir présente au voyageur -sédentaire mille réflexions intéressantes, mille observations qui le -rendent un objet utile et précieux.</p> - -<p>Vous que l'Amour a tenus ou tient encore sous son empire, apprenez que -c'est devant un miroir qu'il aiguise ses traits et médite ses cruautés; -c'est là qu'il répète ses manÅ“uvres, qu'il étudie ses mouvemens, -qu'il se prépare d'avance à la guerre qu'il veut déclarer; c'est là -qu'il s'exerce aux doux regards, aux petites mines, aux bouderies -savantes, comme un acteur s'exerce en face de lui-même avant de se -présenter en public. Toujours impartial et vrai, un miroir renvoie aux -yeux du spectateur les roses de la jeunesse et les rides de l'âge, sans -calomnier et sans flatter personne.—Seul, entre tous les conseillers -des grands, il leur dit constamment la vérité.</p> - -<p>Cet avantage m'avait fait désirer l'invention d'un miroir moral, où -tous les hommes pourraient se voir avec leurs vices et leurs vertus. Je -songeais même à proposer un prix à quelque académie pour cette -découverte, lorsque de mûres réflexions m'en ont prouvé l'inutilité.</p> - -<p>Hélas! il est si rare que la laideur se reconnaisse et casse le miroir! -En vain les glaces se multiplient autour de nous, et réfléchissent avec -une exactitude géométrique la lumière et la vérité; au moment où les -rayons vont pénétrer dans notre Å“il, et nous peindre tels que nous -sommes, l'amour-propre glisse son prisme trompeur entre nous et notre -image, et nous présente une divinité.</p> - -<p>Et de tous les prismes qui ont existé, depuis le premier qui sortit des -mains de l'immortel <i>Newton</i>, aucun n'a possédé une force de réfraction -aussi puissante, et ne produit des couleurs aussi agréables et aussi -vives que le prisme de l'amour-propre.</p> - -<p>Or, puisque les miroirs communs annoncent en vain la vérité, et que -chacun est content de sa figure; puisqu'ils ne peuvent faire connaître -aux hommes leurs imperfections physiques, à quoi servirait mon miroir -moral? Peu de monde y jetterait les yeux, et personne ne s'y -reconnaîtrait,—excepté les philosophes.—J'en doute même un peu.</p> - -<p>En prenant le miroir pour ce qu'il est, j'espère que personne ne me -blâmera de l'avoir placé au-dessus de tous les tableaux de l'École -d'Italie. Les dames, dont le goût ne saurait être faux, et dont la -décision doit tout régler, jettent ordinairement leur premier coup -d'Å“il sur ce tableau lorsqu'elles entrent dans un appartement.</p> - -<p>J'ai vu mille fois des dames, et même des damoiseaux, oublier au bal -leurs amans ou leurs maîtresses, la danse et tous les plaisirs de la -fête, pour contempler, avec une complaisance marquée, ce tableau -enchanteur,—et l'honorer même de tems à autre d'un coup d'Å“il, au -milieu de la contredanse la plus animée.</p> - -<p>Oui pourrait donc lui disputer le rang que je lui accorde parmi les -chefs-d'Å“uvre de l'art d'Apelles?</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XXVIII" id="CHAPITRE_XXVIII">CHAPITRE XXVIII.</a></h3> - - -<p>J'étais enfin arrivé tout près de mon bureau; déjà même, en alongeant le -bras, j'aurais pu en toucher l'angle le plus voisin de moi, lorsque je -me vis au moment de voir détruire le fruit de tous mes travaux, et de -perdre la vie.—Je devrais passer sous silence l'accident qui m'arriva, -pour ne pas décourager les voyageurs; mais il est si difficile de verser -dans la chaise de poste dont je me sers, qu'on sera forcé de convenir -qu'il faut être malheureux au dernier point,—aussi malheureux que je le -suis, pour courir un semblable danger. Je me trouvai étendu par terre, -complètement versé et renversé, et cela si vite, si inopinément, que -j'aurais été tenté de révoquer en doute mon malheur, si un tintement -dans la tête et une violente douleur à l'épaule gauche ne m'en avaient -trop évidemment prouvé l'authenticité.</p> - -<p>Ce fut encore un mauvais tour de <i>ma moitié</i>.—Effrayée par la voix d'un -pauvre qui demanda tout-à -coup l'aumône à ma porte, et par les -aboiemens de <i>Rosine</i>, elle fit tourner brusquement mon fauteuil, avant -que mon ame eût le tems de l'avertir qu'il manquait une brique derrière; -l'impulsion fut si violente, que ma chaise de poste se trouva absolument -hors de son centre de gravité, et se renversa sur moi.</p> - -<p>Voici, je l'avoue, une des occasions où j'ai eu le plus à me plaindre de -mon ame; car, au lieu d'être fâchée de l'absence qu'elle venait de -faire, et de tancer sa compagne sur sa précipitation, elle s'oublia au -point de partager le ressentiment le plus <i>animal</i>, et de maltraiter de -paroles ce pauvre innocent.—"<i>Fainéant! allez travailler</i>," lui -dit-elle (apostrophe exécrable, inventée par l'avare et cruelle -richesse)! "<i>Monsieur</i>, dit-il alors pour m'attendrir, <i>je suis de -Chambéry</i>...—Tant pis pour vous.—<i>Je suis Jacques; c'est moi que vous -avez vu à la campagne; c'est moi qui menais les moutons aux -champs</i>.—Que venez-vous faire ici?"—Mon ame commençait à se repentir -de la brutalité de mes premières paroles.—Je crois même qu'elle s'en -était repentie un instant avant de les laisser échapper. C'est ainsi -que, lorsqu'on rencontre inopinément dans sa course un fossé ou un -bourbier, on le voit, mais on n'a plus le tems de l'éviter.</p> - -<p><i>Rosine</i> acheva de me ramener au bon sens et au repentir: elle avait -reconnu <i>Jacques</i>, qui avait souvent partagé son pain avec elle, et lui -témoignait, par ses caresses, son souvenir et sa reconnaissance.</p> - -<p>Pendant ce tems, <i>Joannetti</i>, ayant rassemblé les restes de mon dîner, -qui étaient destinés pour le sien, les donna sans hésiter à <i>Jacques</i>.</p> - -<p>Pauvre <i>Joannetti</i>!</p> - -<p>C'est ainsi que, dans mon voyage, je vais prenant des leçons de -philosophie et d'humanité de mon domestique et de mon chien.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XXIX" id="CHAPITRE_XXIX">CHAPITRE XXIX.</a></h3> - - -<p>Avant d'aller plus loin, je veux détruire un doute qui pourrait s'être -introduit dans l'esprit de mes lecteurs.</p> - -<p>Je ne voudrais pas, pour tout au monde, qu'on me soupçonnât d'avoir -entrepris ce voyage uniquement pour ne savoir que faire, et forcé, en -quelque manière, par les circonstances: j'assure ici, et jure par tout -ce qui m'est cher, que j'avais le dessein de l'entreprendre long-tems -avant l'événement qui m'a fait perdre ma liberté pendant quarante-deux -jours. Cette retraite forcée ne fut qu'une occasion de me mettre en -route plus tôt.</p> - -<p>Je sais que la protestation gratuite que je fais ici paraîtra suspecte à -certaines personnes;—mais je sais aussi que les gens soupçonneux ne -liront pas ce livre:—ils ont assez d'occupation chez eux et chez leurs -amis; ils ont bien d'autres affaires:—et les bonnes gens me croiront.</p> - -<p>Je conviens cependant que j'aurais préféré m'occuper de ce voyage dans -un autre tems, et que j'aurais choisi, pour l'exécuter, le carême plutôt -que le carnaval: toutefois, des réflexions philosophiques, qui me sont -venues du ciel, m'ont beaucoup aidé à supporter la privation des -plaisirs que Turin présente en foule dans ces momens de bruit et -d'agitation.—Il est très-sûr, me disais-je, que les murs de ma chambre -ne sont pas aussi magnifiquement décorés que ceux d'une salle de bal: le -silence de ma <i>cabine</i> ne vaut pas l'agréable bruit de la musique et de -la danse; mais, parmi les brillans personnages qu'on rencontre dans ces -fêtes, il en est certainement de plus ennuyés que moi.</p> - -<p>Et pourquoi m'attacherais-je à considérer ceux qui sont dans une -situation plus agréable, tandis que le monde fourmille de gens plus -malheureux que je ne le suis dans la mienne?—Au lieu de me transporter -par l'imagination dans ce superbe <i>casin</i>, où tant de beautés sont -éclipsées par la jeune <i>Eugénie</i>; pour me trouver heureux, je n'ai qu'à -m'arrêter un instant le long des rues qui y conduisent.—Un tas -d'infortunés, couchés à demi nus sous les portiques de ces appartemens -somptueux, semblent près d'expirer de froid et de misère.—Quel -spectacle! Je voudrais que cette page de mon livre fût connue de tout -l'univers; je voudrais qu'on sût que, dans cette ville, où tout respire -l'opulence, pendant les nuits les plus froides de l'hiver, une foule de -malheureux dorment à découvert, la tête appuyée sur une borne ou sur le -seuil d'un palais.</p> - -<p>Ici, c'est un groupe d'enfans serrés les uns contre les autres, pour ne -pas mourir de froid.—Là , c'est une femme tremblante et sans voix pour -se plaindre.—Les passans vont et viennent, sans être émus d'un -spectacle auquel ils sont accoutumés.—Le bruit des carrosses, la voix -de l'intempérance, les sons ravissans de la musique, se mêlent -quelquefois aux cris de ces malheureux, et forment une horrible -dissonance.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XXX" id="CHAPITRE_XXX">CHAPITRE XXX.</a></h3> - - -<p>Celui qui se presserait de juger une ville, d'après le chapitre -précédent, se tromperait fort. J'ai parlé des pauvres qu'on y trouve, de -leurs cris pitoyables, et de l'indifférence de certaines personnes à -leur égard; mais je n'ai rien dit de la foule d'hommes charitables qui -dorment pendant que les autres s'amusent, qui se lèvent à la pointe du -jour, et vont secourir l'infortune sans témoins et sans -ostentation.—Non, je ne passerai point cela sous silence:—je veux -l'écrire sur le revers de la page <i>que tout l'univers doit lire</i>.</p> - -<p>Après avoir ainsi partagé leur fortune avec leurs frères; après avoir -versé le baume dans ces cÅ“urs froissés par la douleur, ils vont dans -les églises, tandis que le vice fatigué dort sur l'édredon, offrir à -Dieu leurs prières, et le remercier de ses bienfaits: la lumière de la -lampe solitaire combat encore dans le temple celle du jour naissant, et -déjà ils sont prosternés aux pieds des autels,—et l'Éternel, irrité de -la dureté et de l'avarice des hommes, retient sa foudre prête à -frapper!</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XXXI" id="CHAPITRE_XXXI">CHAPITRE XXXI.</a></h3> - - -<p>J'ai voulu dire quelque chose de ces malheureux dans mon voyage, parce -que l'idée de leur misère est souvent venue me distraire en chemin. -Quelquefois, frappé de la différence de leur situation et de la mienne, -j'arrêtais tout-à -coup ma berline, et ma chambre me paraissait -prodigieusement embellie. Quel luxe inutile! Six chaises! deux tables! -un bureau! un miroir! quelle ostentation! Mon lit surtout, mon lit -couleur de rose et blanc, et mes deux matelas, me semblaient défier la -magnificence et la mollesse des monarques de l'Asie.—Ces réflexions me -rendaient indifférens les plaisirs qu'on m'avait défendus: et, de -réflexions en réflexions, mon accès de philosophie devenait tel, que -j'aurais vu un bal dans la chambre voisine, que j'aurais entendu le son -des violons et des clarinettes, sans remuer de ma place;—j'aurais -entendu de mes deux oreilles la voix mélodieuse de <i>Marchesini</i>, cette -voix qui m'a si souvent mis hors de moi-même,—oui, je l'aurais -entendue sans m'ébranler:—bien plus, j'aurais regardé, sans la moindre -émotion, la plus belle femme de Turin; <i>Eugénie</i> elle-même, parée de la -tête aux pieds par les mains de M<sup>lle</sup> <i>Rapous</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.—Cela n'est cependant -pas bien sûr.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Fameuse marchande de modes à l'époque du <i>Voyage autour de -ma Chambre</i>, il y a environ trente-trois ans.</p></div> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XXXII" id="CHAPITRE_XXXII">CHAPITRE XXXII.</a></h3> - - -<p>Mais, permettez-moi de vous le demander, messieurs; vous amusez-vous -autant qu'autrefois au bal et à la comédie?—Pour moi, je vous l'avoue, -depuis quelque tems toutes les assemblées nombreuses m'inspirent une -certaine terreur.—J'y suis assailli par un songe sinistre.—En vain je -fais mes efforts pour le chasser, il revient toujours comme celui -d'<i>Athalie</i>.—C'est peut-être parce que l'ame, inondée aujourd'hui -d'idées noires et de tableaux déchirans, trouve partout des sujets de -tristesse,—comme un estomac vicié convertit en poisons les alimens les -plus sains.—Quoi qu'il en soit, voici mon songe:—Lorsque je suis dans -une de ces fêtes, au milieu de cette foule d'hommes aimables et -caressans, qui dansent, qui chantent,—qui pleurent aux tragédies, qui -n'expriment que la joie, la franchise et la cordialité, je me dis:—Si, -dans cette assemblée polie, il entrait tout-à -coup un ours blanc, un -philosophe, un tigre, ou quelque autre animal de cette espèce, et que, -montant à l'orchestre, il s'écriât d'une voix forcenée:—"Malheureux -humains! écoutez la vérité qui vous parle par ma bouche: vous êtes -opprimés, tyrannisés; vous êtes malheureux; vous vous ennuyez.—Sortez -de cette léthargie!"</p> - -<p>"Vous, musiciens, commencez par briser ces instrumens sur vos têtes; que -chacun s'arme d'un poignard: ne pensez plus désormais aux délassemens ni -aux fêtes; montez aux loges, égorgez tout le monde; que les femmes -trempent aussi leurs mains timides dans le sang!"</p> - -<p>"Sortez, vous êtes <i>libres</i>, arrachez votre roi de son trône et votre -Dieu de son sanctuaire!"</p> - -<p>—Eh bien! ce que le tigre a dit, combien de ces hommes <i>charmans</i> -l'exécuteront?—Combien peut-être y pensaient avant qu'il entrât? Qui le -sait?—Est-ce qu'on ne dansait pas à Paris il y a cinq ans<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>?</p> - -<p>"<i>Joannetti</i>, fermez les portes et les fenêtres.—Je ne veux plus voir -la lumière; qu'aucun homme n'entre dans ma chambre;—mettez mon sabre à -la portée de ma main,—sortez vous-même, et ne reparaissez plus devant -moi!"</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> On voit que ce chapitre fut écrit en 1794; il est aisé de -s'apercevoir, en lisant cet ouvrage, qu'il fut laissé et repris.</p></div> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XXXIII" id="CHAPITRE_XXXIII">CHAPITRE XXXIII.</a></h3> - - -<p>"Non, non, reste, <i>Joannetti</i>; reste, pauvre garçon: et toi aussi, ma -<i>Rosine</i>, toi qui devines mes peines et qui les adoucis par tes -caresses; viens, ma <i>Rosine</i>; viens.—V consonne et séjour."</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XXXIV" id="CHAPITRE_XXXIV">CHAPITRE XXXIV.</a></h3> - - -<p>La chute de ma chaise de poste a rendu le service au lecteur de -raccourcir mon voyage d'une bonne douzaine de chapitres, parce qu'en me -relevant je me trouvai vis-à -vis et tout près de mon bureau, et que je -ne fus plus à tems de faire des réflexions sur le nombre d'estampes et -de tableaux que j'avais encore à parcourir, et qui auraient pu alonger -mes excursions sur la peinture.</p> - -<p>En laissant donc sur la droite les portraits de <i>Raphaël</i> et de sa -maîtresse, le chevalier d'<i>Assas</i> et la bergère des Alpes, et longeant -sur la gauche du côté de la fenêtre, on découvre mon bureau: c'est le -premier objet et le plus apparent qui se présente aux regards du -voyageur, en suivant la route que je viens d'indiquer.</p> - -<p>Il est surmonté de quelques tablettes servant de bibliothèque;—le tout -est couronné par un buste qui termine la pyramide, et c'est l'objet qui -contribue le plus à l'embellissement du pays. En tirant le premier -tiroir à droite, on trouve une écritoire, du papier de toute espèce, des -plumes toutes taillées, de la cire à cacheter.—Tout cela donnerait -l'envie d'écrire à l'être le plus indolent.—Je suis sûr, ma chère -<i>Jenny</i>, que, si tu venais à ouvrir ce tiroir par hasard, tu répondrais -à la lettre que je t'écrivis l'an passé.—Dans le tiroir correspondant -gisent confusément entassés les matériaux de l'histoire attendrissante -de la prisonnière de Pignerol, que vous lirez bientôt, mes chers -amis<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> - -<p>Entre ces deux tiroirs est un enfoncement où je jette les lettres à -mesure que je les reçois: on trouve là toutes celles que j'ai reçues -depuis dix ans; les plus anciennes sont rangées, selon leurs dates, en -plusieurs paquets: les nouvelles sont pêle-mêle; il m'en reste plusieurs -qui datent de ma première jeunesse.</p> - -<p>Quel plaisir de revoir dans ces lettres les situations intéressantes de -nos jeunes années, d'être transportés de nouveau dans ces tems heureux -que nous ne reverrons plus!</p> - -<p>Ah! comme mon cÅ“ur est plein! comme il jouit tristement, lorsque mes -yeux parcourent les lignes tracées par un être qui n'existe plus! Voilà -ses caractères, c'est son cÅ“ur qui conduisait sa main, c'est à moi -qu'il écrivait cette lettre, et cette lettre est tout ce qui me reste de -lui!</p> - -<p>Lorsque je porte la main dans ce réduit, il est rare que je m'en tire de -toute la journée. C'est ainsi que le voyageur traverse rapidement -quelques provinces d'Italie, en faisant à la hâte quelques observations -superficielles, pour se fixer à Rome pendant des mois entiers.—C'est la -veine la plus riche de la mine que j'exploite. Quel changement dans mes -idées et dans mes sentimens! quelle différence dans mes amis! Lorsque je -les examine alors et aujourd'hui, je les vois mortellement agités pour -des projets qui ne les touchent plus maintenant. Nous regardions comme -un grand malheur un événement; mais la fin de la lettre manque, et -l'événement est complètement oublié: je ne puis savoir de quoi il était -question.—Mille préjugés nous assiégeaient; le monde et les hommes nous -étaient totalement inconnus; mais aussi, quelle chaleur dans notre -commerce! quelle liaison intime! quelle confiance sans bornes!</p> - -<p>Nous étions heureux par nos erreurs.—Et maintenant:—ah! ce n'est plus -cela; il nous a fallu lire, comme les autres, dans le cÅ“ur -humain;—et la vérité, tombant au milieu de nous comme une bombe, a -détruit pour toujours le palais enchanté de l'illusion.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> L'auteur n'a pas tenu parole, et, si quelque chose a paru -sous ce titre, l'auteur du <i>Voyage autour de ma Chambre</i> déclare qu'il -n'y entre pour rien.</p></div> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XXXV" id="CHAPITRE_XXXV">CHAPITRE XXXV.</a></h3> - - -<p>Il ne tiendrait qu'à moi de faire un chapitre sur cette rose sèche que -voilà , si le sujet en valait la peine: c'est une fleur du carnaval de -l'année dernière. J'allai moi-même la cueillir dans les serres du -<i>Valentin</i>, et le soir, une heure avant le bal, plein d'espérance et -dans une agréable émotion, j'allai la présenter à M<sup>me</sup> de <i>Hautcastel</i>. -Elle la prit,—la posa sur sa toilette, sans la regarder et sans me -regarder moi-même.—Mais comment aurait-elle fait attention à moi? elle -était occupée à se regarder elle-même. Debout devant un grand miroir, -toute coiffée, elle mettait la dernière main à sa parure: elle était si -fort préoccupée, son attention était si totalement absorbée par des -rubans, des gazes et des pompons de toute espèce amoncelés devant elle, -que je n'obtins pas même un regard, un signe.—Je me résignai: je tenais -humblement des épingles toutes prêtes, arrangées dans ma main; mais son -carreau se trouvant plus à sa portée, elle les prenait à son -carreau,—et, si j'avançais la main, elle les prenait de ma -main—indifféremment;—et, pour les prendre, elle tâtonnait, sans ôter -les yeux de son miroir, de crainte de se perdre de vue.</p> - -<p>Je tins quelque tems un second miroir derrière elle, pour lui faire -mieux juger de sa parure; et, sa physionomie se répétant d'un miroir à -l'autre, je vis alors une perspective de coquettes, dont aucune ne -faisait attention à moi. Enfin, l'avouerai-je? nous faisions, ma rose et -moi, une fort triste figure.</p> - -<p>Je finis par perdre patience, et, ne pouvant plus résister au dépit qui -me dévorait, je posai le miroir que je tenais à la main, et je sortis -d'un air de colère, et sans prendre congé.</p> - -<p>"<i>Vous en allez-vous</i>?" me dit-elle en se tournant de côté pour voir sa -taille de profil.—Je ne répondis rien; mais j'écoutai quelque tems à la -porte, pour savoir l'effet qu'allait produire ma brusque sortie.—"<i>Ne -voyez-vous pas</i>, disait-elle à sa femme de chambre, après un instant de -silence, <i>ne voyez-vous pas que ce</i> caraco <i>est beaucoup trop large pour -ma taille, surtout en bas, et qu'il y faut faire une baste<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> avec des -épingles</i>?"</p> - -<p>Comment et pourquoi cette rose sèche se trouve là sur une tablette de -mon bureau, c'est ce que je ne dirai certainement pas, parce que j'ai -déclaré qu'une rose sèche ne méritait pas un chapitre.</p> - -<p>Remarquez bien, mesdames, que je ne fais aucune réflexion sur l'aventure -de la rose sèche. Je ne dis point que M<sup>me</sup> de <i>Hautcastel</i> ait bien ou -mal fait de me préférer sa parure, ni que j'eusse le droit d'être reçu -autrement.</p> - -<p>Je me garde encore avec plus de soin d'en tirer des conséquences -générales sur la réalité, la force et la durée de l'affection des dames -pour leurs amis.—Je me contente de jeter ce chapitre (puisque c'en est -un), de le jeter, dis-je, dans le monde, avec le reste du voyage, sans -l'adresser à personne, et sans le recommander à personne.</p> - -<p>Je n'ajouterai qu'un conseil pour vous, messieurs; c'est de vous mettre -bien dans l'esprit qu'un jour de bal votre maîtresse n'est plus à vous.</p> - -<p>Au moment où la parure commence, l'amant n'est plus qu'un mari, et le -bal seul devient l'amant.</p> - -<p>Tout le monde sait, de reste, ce que gagne un mari à vouloir se faire -aimer par force; prenez donc votre mal en patience et en riant.</p> - -<p>Et ne vous faites pas illusion, monsieur: si l'on vous voit venir avec -plaisir au bal, ce n'est point en votre qualité d'amant, car vous êtes -un mari; c'est parce que vous faites partie du bal, et que vous êtes, -par conséquent, une fraction de sa nouvelle conquête; vous êtes une -<i>décimale</i> d'amant: ou bien, peut-être, c'est parce que vous dansez -bien, et que vous la ferez briller: enfin, ce qu'il peut y avoir de plus -flatteur pour vous, dans le bon accueil qu'elle vous fait, c'est qu'elle -espère qu'en déclarant pour son amant un homme de mérite comme vous, -elle excitera la jalousie de ses compagnes; sans cette considération, -elle ne vous regarderait seulement pas.</p> - -<p>Voilà donc qui est entendu; il faudra vous résigner, et attendre que -votre rôle de mari soit passé.—J'en connais plus d'un qui voudraient en -être quittes à si bon marché.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Terme national employé en badinant pour <i>rempli</i>.</p></div> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XXXVI" id="CHAPITRE_XXXVI">CHAPITRE XXXVI.</a></h3> - - -<p>J'ai promis un dialogue entre mon ame et l'<i>autre</i>; mais il est certains -chapitres qui m'échappent, ou plutôt il en est d'autres qui coulent de -ma plume, comme malgré moi, et qui déroutent mes projets: de ce nombre -est celui de ma bibliothèque, que je ferai le plus court possible.—Les -quarante-deux jours vont finir, et un espace de tems égal ne suffirait -pas pour achever la description du riche pays où je voyage si -agréablement.</p> - -<p>Ma bibliothèque donc est composée de romans, puisqu'il faut vous le -dire,—oui, de romans et de quelques poètes choisis.</p> - -<p>Comme si je n'avais pas assez de mes maux, je partage encore -volontairement ceux de mille personnages imaginaires, et je les sens -aussi vivement que les miens: que de larmes n'ai-je pas versées pour -cette malheureuse <i>Clarisse</i> et pour l'amant de <i>Charlotte</i>!</p> - -<p>Mais si je cherche ainsi de feintes afflictions, je trouve, en revanche, -dans ce monde imaginaire, la vertu, la bonté, le désintéressement, que -je n'ai pas encore trouvés réunis dans le monde réel où j'existe.—J'y -trouve une femme comme je la désire, sans humeur, sans légèreté, sans -détour: je ne dis rien de la beauté; on peut s'en fier à mon -imagination: je la fais si belle qu'il n'y ait rien à redire. Ensuite, -fermant le livre, qui ne répond plus à mes idées, je la prends par la -main, et nous parcourons ensemble un pays mille fois plus délicieux que -celui d'Éden. Quel peintre pourrait représenter le paysage enchanté où -j'ai placé la divinité de mon cÅ“ur? et quel poète pourra jamais -décrire les sensations vives et variées que j'éprouve dans ces régions -enchantées?</p> - -<p>Combien de fois n'ai-je pas maudit ce <i>Cléveland</i>, qui s'embarque à tout -instant dans de nouveaux malheurs qu'il pourrait éviter!—Je ne puis -souffrir ce livre et cet enchaînement de calamités; mais, si je l'ouvre -par distraction, il faut que je le dévore jusqu'à la fin.</p> - -<p>Comment laisser ce pauvre homme chez les <i>Abaquis</i>? que deviendrait-il -avec ces sauvages? J'ose encore moins l'abandonner dans l'excursion -qu'il fait pour sortir de sa captivité.</p> - -<p>Enfin, j'entre tellement dans ses peines, je m'intéresse si fort à lui -et à sa famille infortunée, que l'apparition inattendue des féroces -<i>Ruintons</i> me fait dresser les cheveux: une sueur froide me couvre -lorsque je lis ce passage, et ma frayeur est aussi vive, aussi réelle -que si je devais être rôti moi-même, et mangé par cette canaille.</p> - -<p>Lorsque j'ai assez pleuré et fait l'amour, je cherche quelque poète, et -je pars de nouveau pour un autre monde.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XXXVII" id="CHAPITRE_XXXVII">CHAPITRE XXXVII.</a></h3> - - -<p>Depuis l'expédition des Argonautes jusqu'à l'assemblée des Notables; -depuis le fin fond des enfers jusqu'à la dernière étoile fixe au-delà de -la voie lactée, jusqu'aux confins de l'univers, jusqu'aux portes du -chaos, voilà le vaste champ où je me promène en long et en large, et -tout à loisir; car le tems ne me manque pas plus que l'espace. C'est là -que je transporte mon existence, à la suite d'<i>Homère</i>, de <i>Milton</i>, de -<i>Virgile</i>, d'<i>Ossian</i>, etc.</p> - -<p>Tous les événemens qui ont eu lieu entre ces deux époques, tous les -pays, tous les mondes et tous les êtres qui ont existé entre ces deux -termes, tout cela est à moi, tout cela m'appartient aussi bien, aussi -légitimement que les vaisseaux qui entraient dans le <i>Pirée</i> -appartenaient à un certain Athénien.</p> - -<p>J'aime surtout les poètes qui me transportent dans la plus haute -antiquité: la mort de l'ambitieux <i>Agamemnon</i>, les fureurs d'<i>Oreste</i>, -et toute l'histoire tragique de la famille des <i>Atrées</i>, persécutée par -le ciel, m'inspirent une terreur que les événemens modernes ne sauraient -faire naître en moi.</p> - -<p>Voilà l'urne fatale qui contient les cendres d'<i>Oreste</i>. Qui ne -frémirait à cet aspect? <i>Électre</i>! malheureuse sÅ“ur, apaise-toi: -c'est <i>Oreste</i> lui-même qui apporte l'urne, et ces cendres sont celles -de ses ennemis!</p> - -<p>On ne retrouve plus maintenant de rivages semblables à ceux du <i>Xante</i> -ou du <i>Scamandre</i>;—on ne voit plus de plaines comme celles de -l'<i>Hespérie</i> ou de l'<i>Arcadie</i>. Où sont aujourd'hui les îles de <i>Lemnos</i> -et de <i>Crète</i>? Où est le fameux labyrinthe? Où est le rocher qu'<i>Ariane</i> -délaissée arrosait de ses larmes?—On ne voit plus de <i>Thésées</i>, encore -moins d'<i>Hercules</i>; les hommes, et même les héros d'aujourd'hui sont des -pygmées.</p> - -<p>Lorsque je veux me donner ensuite une scène d'enthousiasme, et jouir de -toutes les forces de mon imagination, je m'attache hardiment aux plis de -la robe flottante du sublime aveugle d'Albion, au moment où il s'élance -dans le ciel, et qu'il ose approcher du trône de l'Éternel.—Quelle muse -a pu le soutenir à cette hauteur, où nul homme avant lui n'avait osé -porter ses regards?—De l'éblouissant parvis céleste que l'avare -<i>Mammon</i> regardait avec des yeux d'envie, je passe avec horreur dans les -vastes cavernes du séjour de Satan;—j'assiste au conseil infernal; je -me mêle à la foule des esprits rebelles, et j'écoute leurs discours.</p> - -<p>Mais il faut que j'avoue ici une faiblesse que je me suis souvent -reprochée.</p> - -<p>Je ne puis m'empêcher de prendre un certain intérêt à ce pauvre Satan -(je parle du Satan de <i>Milton</i>) depuis qu'il est ainsi précipité du -ciel. Tout en blâmant l'opiniâtreté de l'esprit rebelle, j'avoue que la -fermeté qu'il montre dans l'excès du malheur, et la grandeur de son -courage, me forcent à l'admiration malgré moi.—Quoique je n'ignore pas -les malheurs dérivés de la funeste entreprise qui le conduisit à forcer -les portes des enfers pour venir troubler le ménage de nos premiers -parens, je ne puis, quoi que je fasse, souhaiter un moment de le voir -périr en chemin, dans la confusion du chaos. Je crois même que je -l'aiderais volontiers sans la honte qui me retient. Je suis tous ses -mouvemens, et je trouve autant de plaisir à voyager avec lui que si -j'étais en bonne compagnie. J'ai beau réfléchir qu'après tout c'est un -diable, qu'il est en chemin pour perdre le genre humain, que c'est un -vrai démocrate, non de ceux d'Athènes, mais de ceux de Paris; tout cela -ne peut me guérir de ma prévention.</p> - -<p>Quel vaste projet! et quelle hardiesse dans l'exécution!</p> - -<p>Lorsque les spacieuses et triples portes des enfers s'ouvrirent -tout-à -coup devant lui à deux battans, et que la profonde fosse du -néant et de la nuit parut à ses pieds dans toute son horreur,—il -parcourut d'un Å“il intrépide le sombre empire du chaos; et, sans -hésiter, ouvrant ses vastes ailes, qui auraient pu couvrir une armée -entière, il se précipita dans l'abîme.</p> - -<p>Je le donne en quatre au plus hardi.—Et c'est, selon moi, un des beaux -efforts de l'imagination, comme un des plus beaux voyages qui aient -jamais été faits,—après le voyage autour de ma chambre.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XXXVIII" id="CHAPITRE_XXXVIII">CHAPITRE XXXVIII.</a></h3> - - -<p>Je ne finirais pas, si je voulais décrire la millième partie des -événemens singuliers qui m'arrivent lorsque je voyage près de ma -bibliothèque. Les voyages de <i>Cook</i> et les observations de ses -compagnons de voyage, les docteurs <i>Banks</i> et <i>Solander</i> ne sont rien -en comparaison de mes aventures dans ce seul district: aussi je crois -que j'y passerais ma vie dans une espèce de ravissement, sans le buste -dont j'ai parlé, sur lequel mes yeux et mes pensées finissent toujours -par se fixer, quelle que soit la situation de mon ame; et, lorsqu'elle -est trop violemment agitée, ou qu'elle s'abandonne au découragement, je -n'ai qu'à regarder ce buste pour la remettre dans son assiette -naturelle: c'est le <i>diapason</i> avec lequel j'accorde l'assemblage -variable et discord de sensations et de perceptions qui forme mon -existence.</p> - -<p>Comme il est ressemblant!—Voilà bien les traits que la nature avait -donnés au plus vertueux des hommes. Ah! si le sculpteur avait pu rendre -visibles son ame excellente, son génie et son caractère!—Mais qu'ai-je -entrepris? Est-ce donc ici le lieu de faire son éloge? Est-ce aux hommes -qui m'entourent que je l'adresse? Eh! que leur importe?</p> - -<p>Je me contente de me prosterner devant ton image chérie, ô le meilleur -des pères! Hélas! cette image est tout ce qui me reste de toi et de ma -patrie: tu as quitté la terre au moment où le crime allait l'envahir; et -tels sont les maux dont il nous accable, que ta famille elle-même est -contrainte de regarder aujourd'hui ta perte comme un bienfait. Que de -maux t'eût fait éprouver une plus longue vie! O mon père, le sort de ta -nombreuse famille est-il connu de toi dans le séjour du bonheur? -sais-tu que tes enfans sont exilés de cette patrie que tu as servie -pendant soixante ans avec tant de zèle et d'intégrité? sais-tu qu'il -leur est défendu de visiter ta tombe?—Mais la tyrannie n'a pu leur -enlever la partie la plus précieuse de ton héritage, le souvenir de tes -vertus et la force de tes exemples: au milieu du torrent criminel qui -entraînait leur patrie et leur fortune dans le gouffre, ils sont -demeurés inaltérablement unis sur la ligne que tu leur avais tracée; et, -lorsqu'ils pourront encore se prosterner sur ta cendre vénérée, elle les -reconnaîtra toujours.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XXXIX" id="CHAPITRE_XXXIX">CHAPITRE XXXIX.</a></h3> - - -<p>J'ai promis un dialogue, je tiens parole.—C'était le matin à l'aube du -jour: les rayons du soleil doraient à la fois le sommet du mont Viso et -celui des montagnes les plus élevées de l'île qui est à nos antipodes; -et déjà <i>elle</i> était éveillée, soit que son réveil prématuré fût -l'effet des visions nocturnes qui la mettent souvent dans une agitation -aussi fatigante qu'inutile; soit que le carnaval, qui tirait alors vers -sa fin, fût la cause occulte de son réveil; ce tems de plaisir et de -folie ayant une influence sur la machine humaine comme les phases de la -lune et la conjonction de certaines planètes.—Enfin, <i>elle</i> était -éveillée et très-éveillée, lorsque mon ame se débarrassa elle-même des -liens du sommeil.</p> - -<p>Depuis long-tems celle-ci partageait confusément les sensations de -l'<i>autre</i>, mais elle était encore embarrassée dans les crêpes de la nuit -et du sommeil; et ces crêpes lui semblaient transformés en gazes, en -linons, en toile des Indes.—Ma pauvre ame était donc comme empaquetée -dans tout cet attirail, et le dieu du sommeil, pour la retenir plus -fortement dans son empire, ajoutait à ses liens des tresses de cheveux -blonds en désordre, des nÅ“uds de rubans, des colliers de perles: -c'était une pitié pour qui l'aurait vue se débattre dans ces filets.</p> - -<p>L'agitation de la plus noble partie de moi-même se communiquait à -l'autre, et celle-ci à son tour agissait puissamment sur mon -ame.—J'étais parvenu tout entier à un état difficile à décrire, -lorsqu'enfin mon ame, soit par sagacité, soit par hasard, trouva la -manière de se délivrer des gazes qui la suffoquaient. Je ne sais si -elle rencontra une ouverture, ou si elle s'avisa tout simplement de les -relever, ce qui est plus naturel; le fait est qu'elle trouva l'issue du -labyrinthe. Les tresses de cheveux en désordre étaient toujours là ; mais -ce n'était plus un <i>obstacle</i>, c'était plutôt un <i>moyen</i>: mon ame le -saisit, comme un homme qui se noie s'accroche aux herbes du rivage; mais -le collier de perles se rompit dans l'action, et les perles se défilant -roulèrent sur le sofa, et de là sur le parquet de M<sup>me</sup> de <i>Hautcastel</i>; -car mon ame, par une bizarrerie dont il serait difficile de rendre -raison, s'imaginait être chez cette dame: un gros bouquet de violettes -tomba par terre, et mon ame, s'éveillant alors, rentra chez elle, -amenant à sa suite la raison et la réalité. Comme on l'imagine, elle -désapprouva fortement tout ce qui s'était passé en son absence; et c'est -ici que commence le dialogue qui fait le sujet de ce chapitre.</p> - -<p>Jamais mon ame n'avait été si mal reçue. Les reproches qu'elle s'avisa -de faire dans ce moment critique achevèrent de brouiller le ménage: ce -fut une révolte, une insurrection formelle.</p> - -<p>"Quoi donc! dit mon ame, c'est ainsi que, pendant mon absence, au lieu -de réparer vos forces par un sommeil paisible, et vous rendre par-là -plus propre à exécuter mes ordres, vous vous avisez <i>insolemment</i> (le -terme était un peu fort) de vous livrer à des transports que ma volonté -n'a pas sanctionnés?"</p> - -<p>Peu accoutumée à ce ton de hauteur, l'<i>autre</i> lui repartit en colère:</p> - -<p>"Il vous sied bien, MADAME (pour éloigner de la discussion toute idée de -familiarité), il vous sied bien de vous donner des airs de décence et de -vertu! Eh! n'est-ce pas aux écarts de votre imagination et à vos -extravagantes idées que je dois tout ce qui vous déplaît en moi? -Pourquoi n'étiez-vous pas là ?—Pourquoi auriez-vous le droit de jouir -sans moi, dans les fréquens voyages que vous faites toute seule?—Ai-je -jamais désapprouvé vos séances dans l'empyrée ou dans les -Champs-Élysées, vos conversations avec les intelligences, vos -spéculations profondes (un peu de raillerie, comme on voit), vos -châteaux en Espagne, vos systèmes sublimes? Et je n'aurais pas le droit, -lorsque vous m'abandonnez ainsi, de jouir des bienfaits que m'accorde la -nature, et des plaisirs qu'elle me présente?"</p> - -<p>Mon ame, surprise de tant de vivacité et d'éloquence, ne savait que -répondre.—Pour arranger l'affaire, elle entreprit de couvrir du voile -de la bienveillance les reproches qu'<i>elle</i> venait de se permettre; et, -afin de ne pas avoir l'air de faire les premiers pas vers la -réconciliation, elle imagina de prendre aussi le ton de -cérémonie.—"MADAME," dit-elle à son tour avec une cordialité -affectée...—(Si le lecteur a trouvé ce mot déplacé lorsqu'il -s'adressait à mon ame, que dira-t-il maintenant, pour peu qu'il veuille -se rappeler le sujet de la dispute?—Mon ame ne sentit point l'extrême -ridicule de cette façon de parler, tant la passion obscurcit -l'intelligence!)—"MADAME, dit-elle donc, je vous assure que rien ne me -ferait autant de plaisir que de vous voir jouir de tous les plaisirs -dont votre nature est susceptible, quand même je ne les partagerais pas, -si ces plaisirs ne vous étaient pas nuisibles, et s'ils n'altéraient pas -l'harmonie qui..." Ici mon ame fut interrompue vivement:—"Non, non, je -ne suis point la dupe de votre bienveillance supposée:—le séjour forcé -que nous faisons ensemble dans cette chambre où nous voyageons; la -blessure que j'ai reçue, qui a failli me détruire, et qui saigne -encore;—tout cela n'est-il pas le fruit de votre orgueil extravagant et -de vos préjugés barbares? Mon bien-être et mon existence même sont -comptés pour rien, lorsque vos passions vous entraînent,—et vous -prétendez vous intéresser à moi, et vos reproches viennent de votre -amitié?"</p> - -<p>Mon ame vit bien qu'elle ne jouait pas le meilleur rôle dans cette -occasion;—elle commençait d'ailleurs à s'apercevoir que la chaleur de -la dispute en avait supprimé la cause, et profitant de la circonstance -pour faire une diversion: "<i>Faites du café</i>," dit-elle à <i>Joannetti</i> -qui entrait dans la chambre.—Le bruit des tasses attirant toute -l'attention de l'<i>insurgente</i>, dans l'instant elle oublia tout le reste. -C'est ainsi qu'en montrant un hochet aux enfans, on leur fait oublier -les fruits malsains qu'ils demandent en trépignant.</p> - -<p>Je m'assoupis insensiblement pendant que l'eau chauffait.—Je jouissais -de ce plaisir charmant dont j'ai entretenu mes lecteurs, et qu'on -éprouve lorsqu'on se sent dormir. Le bruit agréable que faisait -<i>Joannetti</i>, en frappant de la cafetière sur le chenet, retentissait sur -mon cerveau et faisait vibrer toutes mes fibres sensitives, comme -l'ébranlement d'une corde de harpe fait résonneries octaves.—Enfin, je -vis comme une ombre devant moi; j'ouvris les yeux, c'était -<i>Joannetti</i>.—Ah! quel parfum! quelle agréable surprise! Du café! de la -crème! une pyramide de pain grillé!—Bon lecteur, déjeune avec moi.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XL" id="CHAPITRE_XL">CHAPITRE XL.</a></h3> - - -<p>Quel riche trésor de jouissances la bonne nature a livré aux hommes dont -le cÅ“ur sait jouir! et quelle variété dans ces jouissances! Qui -pourra compter leurs nuances innombrables dans les divers individus et -dans les différens âges de la vie?—Le souvenir confus de celles de mon -enfance me fait encore tressaillir. Essaierai-je de peindre celle -qu'éprouve le jeune homme dont le cÅ“ur commence à brûler de tous les -feux du sentiment? Dans cet âge heureux où l'on ignore encore jusqu'au -nom de l'intérêt, de l'ambition, de la haine, et de toutes les passions -honteuses qui dégradent et tourmentent l'humanité; durant cet âge, -hélas! trop court, le soleil brille d'un éclat qu'on ne lui retrouve -plus dans le reste de la vie. L'air est plus pur;—les fontaines sont -plus limpides et plus fraîches;—la nature a des aspects, les bocages -ont des sentiers qu'on ne retrouve plus dans l'âge mûr. Dieux! quels -parfums envoient ces fleurs! que ces fruits sont délicieux! de quelles -couleurs se pare l'aurore!—Toutes les femmes sont aimables et fidèles; -tous les hommes sont bons, généreux et sensibles: partout on rencontre -la cordialité, la franchise et le désintéressement: il n'existe dans la -nature que des fleurs, des vertus et des plaisirs.</p> - -<p>Le trouble de l'amour, l'espoir du bonheur n'inondent-ils pas notre -cÅ“ur de sensations aussi vives que variées?</p> - -<p>Le spectacle de la nature et sa contemplation dans l'ensemble et les -détails ouvrent devant la raison une immense carrière de jouissances. -Bientôt l'imagination, planant sur cet océan de plaisirs, en augmente le -nombre et l'intensité; les sensations diverses s'unissent et se -combinent pour en former de nouvelles; les rêves de la gloire se mêlent -aux palpitations de l'amour; la bienfaisance marche à côté de -l'amour-propre qui lui tend la main; la mélancolie vient de tems en tems -jeter sur nous son crêpe solennel, et changer nos larmes en -plaisirs.—Enfin, les perceptions de l'esprit, les sensations du -cÅ“ur, les souvenirs même des sens sont, pour l'homme, des sources -inépuisables de plaisirs et de bonheur.—Qu'on ne s'étonne donc point -que le bruit que faisait <i>Joannetti</i>, en frappant de la cafetière sur le -chenet, et l'aspect imprévu d'une tasse de crême, aient fait sur moi une -impression si vive et si agréable.</p> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XLI" id="CHAPITRE_XLI">CHAPITRE XLI.</a></h3> - - -<p>Je mis aussitôt mon <i>habit de voyage</i>; après l'avoir examiné avec un -Å“il de complaisance; et ce fut alors que je résolus de faire un -chapitre <i>ad hoc</i>, pour le faire connaître au lecteur. La forme et -l'utilité de ces habits étant assez généralement connues, je traiterai -plus particulièrement de leur influence sur l'esprit des voyageurs.—Mon -habit de voyage pour l'hiver est fait de l'étoffe la plus chaude et la -plus moelleuse qu'il m'ait été possible de trouver: il m'enveloppe -entièrement de la tête aux pieds; et, lorsque je suis dans mon fauteuil, -les mains dans mes poches, et la tête enfoncée dans le collet de -l'habit, je ressemble à la statue de <i>Visnou</i> sans pieds et sans mains, -qu'on voit dans les pagodes des Indes.</p> - -<p>On taxera, si l'on veut, de préjugé l'influence que j'attribue aux -habits de voyage sur les voyageurs; ce que je puis dire de certain, à -cet égard, c'est qu'il me paraîtrait aussi ridicule d'avancer d'un seul -pas mon voyage autour de ma chambre, revêtu de mon uniforme, et l'épée -au côté, que de sortir et d'aller dans le monde en robe de -chambre.—Lorsque je me vois ainsi habillé, suivant toutes les rigueurs -de la pragmatique, non seulement je ne serais pas à même de continuer -mon voyage, mais je crois que je ne serais pas même en état de lire ce -que j'en ai écrit jusqu'à présent, et moins encore de le comprendre.</p> - -<p>Mais cela vous étonne-t-il? Ne voit-on pas tous les jours des personnes -qui se croient malades, parce qu'elles ont la barbe longue, ou parce que -quelqu'un s'avise de leur trouver l'air malade et de le dire? Les -vêtemens ont tant d'influence sur l'esprit des hommes, qu'il est des -valétudinaires qui se trouvent beaucoup mieux, lorsqu'ils se voient en -habit neuf et en perruque poudrée: on en voit qui trompent ainsi le -public et eux-mêmes par une parure soutenue;—ils meurent un beau matin, -tout coiffés, et leur mort frappe tout le monde.</p> - -<p>On oubliait quelquefois de faire avertir plusieurs jours d'avance le -comte de..... qu'il devait monter la garde:—un caporal allait -l'éveiller de grand matin, le jour même où il devait la monter, et lui -annoncer cette triste nouvelle; mais l'idée de se lever tout de suite, -de mettre ses guêtres et de sortir ainsi, sans y avoir pensé la veille, -le troublait tellement, qu'il aimait mieux faire dire qu'il était -malade, et ne pas sortir de chez lui. Il mettait donc sa robe de chambre -et renvoyait le perruquier; cela lui donnait un air pâle, malade, qui -alarmait sa femme et toute la famille.—Il se trouvait réellement -lui-même <i>un peu défait</i> ce jour-là .</p> - -<p>Il le disait à tout le monde, un peu pour soutenir gageure, un peu aussi -parce qu'il croyait l'être tout de bon.—Insensiblement l'influence de -la robe de chambre opérait; les bouillons qu'il avait pris, bon gré, mal -gré, lui causaient des nausées; bientôt les parens et les amis -envoyaient demander des nouvelles: il n'en fallait pas tant pour le -mettre décidément au lit.</p> - -<p>Le soir, le docteur <i>Ranson</i><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> lui trouvait le pouls <i>concentré</i>, et -ordonnait la saignée pour le lendemain. Si le service avait duré un mois -de plus, c'en était fait du malade.</p> - -<p>Qui pourra douter de l'influence des habits de voyage sur les voyageurs, -lorsqu'on réfléchira que le pauvre comte de..... pensa plus d'une fois -faire le voyage de l'autre monde pour avoir mis mal à propos sa robe de -chambre dans celui-ci?</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Médecin fort connu à Turin lorsque ce chapitre fut écrit.</p></div> - - - - -<h3><a name="CHAPITRE_XLII" id="CHAPITRE_XLII">CHAPITRE XLII.</a></h3> - - -<p>J'étais assis près de mon feu, après dîner, plié dans mon <i>habit de -voyage</i>, et livré volontairement à toute son influence en attendant -l'heure du départ, lorsque les vapeurs de la digestion, se portant à mon -cerveau, obstruèrent tellement les passages par lesquels les idées s'y -rendent en venant des sens, que toute communication se trouva -interceptée; et de même que mes sens ne transmettaient plus aucune idée -à mon cerveau, celui-ci, à son tour, ne pouvait plus envoyer le fluide -électrique qui les anime, et avec lequel l'ingénieux docteur <i>Valli</i> -ressuscite des grenouilles mortes.</p> - -<p>On concevra facilement, après avoir lu ce préambule, pourquoi ma tête -tomba sur ma poitrine, et comment les muscles du pouce et de l'index de -ma main droite, n'étant plus irrités par ce fluide, se relâchèrent au -point qu'un volume des Å“uvres du marquis <i>Caraccioli</i>, que je tenais -serré entre ces deux doigts, m'échappa sans que je m'en aperçusse, et -tomba sur le foyer.</p> - -<p>Je venais de recevoir des visites, et ma conversation avec les personnes -qui étaient sorties avait roulé sur la mort du fameux médecin <i>Cigna</i>, -qui venait de mourir, et qui était universellement regretté: il était -savant, laborieux, bon physicien et fameux botaniste.—Le mérite de cet -homme habile occupait ma pensée: et cependant, me disais-je, s'il -m'était permis d'évoquer les ames de tous ceux qu'il peut avoir fait -passer dans l'autre monde, qui sait si sa réputation ne souffrirait pas -quelque échec?</p> - -<p>Je m'acheminais insensiblement à une dissertation sur la médecine et -sur les progrès qu'elle a faits depuis <i>Hippocrate</i>.—Je me demandais -si les personnages fameux de l'antiquité qui sont morts dans leur lit, -comme <i>Périclès</i>, <i>Platon</i>, la célèbre <i>Aspasie</i>, et <i>Hippocrate</i> -lui-même, étaient morts comme des gens ordinaires, d'une fièvre putride, -inflammatoire ou vermineuse; si on les avait saignés et bourrés de -remèdes?</p> - -<p>Dire pourquoi je songeai à ces quatre personnages plutôt qu'à d'autres, -c'est ce qui ne me serait pas possible.—Qui peut rendre raison d'un -songe?—Tout ce que je puis dire, c'est que ce fut mon ame qui évoqua le -docteur de Cos, celui de Turin, et le fameux homme d'état qui fit de si -belles choses et de si grandes fautes.</p> - -<p>Mais, pour son élégante amie, j'avoue humblement que ce fut l'<i>autre</i> -qui lui fit signe.—Cependant, quand j'y pense, je serais tenté -d'éprouver un petit mouvement d'orgueil; car il est clair que, dans ce -songe, la balance en faveur de la raison était de quatre contre -un.—C'est beaucoup pour un militaire de mon âge.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, pendant que je me livrais à ces réflexions, mes yeux -achevèrent de se fermer, et je m'endormis profondément; mais, en fermant -les yeux, l'image des personnages auxquels j'avais pensé demeura peinte -sur cette toile fine qu'on appelle <i>mémoire</i>, et ces images, se mêlant -dans mon cerveau avec l'idée de l'évocation des morts, je vis bientôt -arriver à la file <i>Hippocrate</i>, <i>Platon</i>, <i>Périclès</i>, <i>Aspasie</i>, et le -docteur <i>Cigna</i> avec sa perruque.</p> - -<p>Je les vis tous s'asseoir sur les sièges encore rangés autour du feu; -<i>Périclès</i> seul resta debout pour lire les gazettes.</p> - -<p>"Si les découvertes dont vous me parlez étaient vraies, -disait<i>Hippocrate</i> au docteur, et si elles avaient été aussi utiles à la -médecine que vous le prétendez, j'aurais vu diminuer le nombre des -hommes qui descendent chaque jour dans le royaume sombre, et dont la -liste commune, d'après les registres de <i>Minos</i>, que j'ai vérifiés -moi-même, est constamment la même qu'autrefois."</p> - -<p>Le docteur <i>Cigna</i> se tourna vers moi: "Vous avez sans doute ouï parler -de ces découvertes? me dit-il; vous connaissez celle d'<i>Harvey</i> sur la -circulation du sang; celle de l'immortel <i>Spallanzani</i> sur la digestion, -dont nous connaissons maintenant tout le mécanisme;"—et il fit un long -détail de toutes les découvertes qui ont trait à la médecine, et de la -foule de remèdes qu'on doit à la chimie; il fit enfin un discours -académique en faveur de la médecine moderne.</p> - -<p>"Croirai-je, lui répondis-je alors, que ces grands hommes ignorent tout -ce que vous venez de leur dire, et que leur ame, dégagée des entraves de -la matière, trouve quelque chose d'obscur dans toute la nature?—Ah! -quelle est votre erreur! s'écria le <i>proto-médecin</i><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a> du Péloponèse; -les mystères de la nature sont cachés aux morts comme aux vivans; celui -qui a créé et qui dirige tout sait lui seul le grand secret auquel les -hommes s'efforcent en vain d'atteindre: voilà ce que nous apprenons de -certain sur les bords du Styx; et, croyez-moi, ajouta-t-il en adressant -la parole au docteur, dépouillez-vous de ce reste d'esprit de corps, que -vous avez apporté du séjour des mortels; et, puisque les travaux de -mille générations et toutes les découvertes des hommes n'ont pu alonger -d'un seul instant leur existence; puisque <i>Caron</i> passe chaque jour dans -sa barque une égale quantité d'ombres, ne nous fatiguons plus à défendre -un art qui, chez les morts où nous sommes, ne serait pas même utile aux -médecins." Ainsi parla le fameux <i>Hippocrate</i>, à mon grand étonnement.</p> - -<p>Le docteur <i>Cigna</i> sourit; et, comme les esprits ne sauraient se refuser -à l'évidence, ni taire la vérité, non seulement il fut de l'avis -d'<i>Hippocrate</i>, mais il avoua même, en rougissant à la manière des -intelligences, qu'il s'en était toujours douté.</p> - -<p><i>Périclès</i>, qui s'était approché de la fenêtre, fit un grand soupir, -dont je devinai la cause. Il lisait un numéro du <i>Moniteur</i>, qui -annonçait la décadence des arts et des sciences; il voyait des savans -illustres quitter leurs sublimes spéculations pour inventer de nouveaux -crimes; et il frémissait d'entendre une horde de cannibales se comparer -aux héros de la généreuse Grèce, en faisant périr sur l'échafaud, sans -honte et sans remords, des vieillards vénérables, des femmes, des -enfans, et commettant de sang-froid les crimes les plus atroces et les -plus inutiles.</p> - -<p><i>Platon</i>, qui avait écouté sans rien dire notre conversation, la voyant -tout-à -coup terminée d'une manière inattendue, prit la parole à son -tour.—"Je conçois, nous dit-il, comment les découvertes qu'ont faites -vos grands hommes dans toutes les branches de la physique sont inutiles -à la médecine, qui ne pourra jamais changer le cours de la nature qu'aux -dépens de la vie des hommes; mais il n'en sera pas de même sans doute -des recherches qu'on a faites sur la politique. Les découvertes de -<i>Locke</i> sur la nature de l'esprit humain, l'invention de l'imprimerie, -les observations accumulées tirées de l'histoire, tant de livres -profonds qui ont répandu la science jusque parmi le peuple;—tant de -merveilles enfin auront sans doute contribué à rendre les hommes -meilleurs, et cette république heureuse et sage que j'avais imaginée, et -que le siècle dans lequel je vivais m'avait fait regarder comme un -songe impraticable, existe sans doute aujourd'hui dans le monde?"—A -cette demande, l'honnête docteur baissa les yeux, et ne répondit que par -ses larmes; puis, comme il les essuyait avec son mouchoir, il fit -involontairement tourner sa perruque, de manière qu'une partie de son -visage en fut cachée.—"Dieux immortels! dit <i>Aspasie</i> en poussant un -cri perçant, quelle étrange figure! est-ce donc une découverte de vos -grands hommes qui vous a fait imaginer de vous coiffer ainsi avec le -crâne d'un autre?"</p> - -<p><i>Aspasie</i>, que les dissertations des philosophes faisaient bâiller, -s'était emparée d'un journal des modes qui était sur la cheminée, et -qu'elle feuilletait depuis quelque tems, lorsque la perruque du médecin -lui fit faire cette exclamation; et, comme le siège étroit et chancelant -sur lequel elle était assise était fort incommode pour elle, elle avait -placé sans façon ses deux jambes nues, ornées de bandelettes, sur la -chaise de paille qui se trouvait entre elle et moi, et s'appuyait du -coude sur une des larges épaules de <i>Platon</i>.</p> - -<p>"Ce n'est point un crâne, lui répondit le docteur, en prenant sa -perruque et la jetant au feu; c'est une perruque, mademoiselle; et je ne -sais pourquoi je n'ai pas jeté cet ornement ridicule dans les flammes du -Tartare lorsque j'arrivai parmi vous: mais les ridicules et les -préjugés sont si fort inhérens a notre misérable nature, qu'ils nous -suivent encore quelque tems au-delà du tombeau."—Je prenais un plaisir -singulier à voir le docteur abjurer ainsi tout à la fois sa médecine et -sa perruque.</p> - -<p>"Je vous assure, lui dit <i>Aspasie</i>, que la plupart des coiffures qui -sont représentées dans le cahier que je feuillette mériteraient le même -sort que la vôtre, tant elles sont extravagantes!"—La belle Athénienne -s'amusait extrêmement à parcourir ces estampes, et s'étonnait avec -raison de la variété et de la bizarrerie des ajustemens modernes. Une -figure entr'autres la frappa: c'était celle d'une jeune dame, -représentée avec une coiffure des plus élégantes, et qu'<i>Aspasie</i> trouva -seulement un peu trop haute; mais la pièce de gaze qui couvrait la gorge -était d'une ampleur si extraordinaire, qu'à peine apercevait-on la -moitié du visage. <i>Aspasie</i>, ne sachant pas que ces formes prodigieuses -n'étaient que l'ouvrage de l'amidon, ne put s'empêcher de témoigner un -étonnement qui aurait redoublé en sens inverse, si la gaze eût été -transparente.</p> - -<p>"Mais apprenez-nous, dit-elle, pourquoi les femmes d'aujourd'hui -semblent plutôt avoir des habillemens pour se cacher que pour se vêtir: -à peine laissent-elles apercevoir leur visage, auquel seul on peut -reconnaître leur sexe, tant les formes de leur corps sont défigurées par -les plis bizarres des étoffes! De toutes les figures qui sont -représentées dans ces feuilles, aucune ne laisse à découvert la gorge, -les bras et les jambes: comment vos jeunes guerriers n'ont-ils pas tenté -de détruire une semblable coutume? Apparemment, ajouta-t-elle, la vertu -des femmes d'aujourd'hui, qui se montre dans tous leurs habillemens, -surpasse de beaucoup celle de mes contemporaines?"—En finissant ces -mots, <i>Aspasie</i> me regardait et semblait me demander une réponse.—Je -feignis de ne m'en pas apercevoir;—et, pour me donner un air de -distraction, je poussai sur la braise, avec les pincettes, les restes -de la perruque du docteur qui avaient échappé à l'incendie.—M'apercevant -ensuite qu'une des bandelettes qui serraientle brodequin d'<i>Aspasie</i> -était dénouée: "Permettez, lui dis-je, charmante personne;"—et, en -parlant ainsi, je me baissai vivement, portant les mains vers la chaise, -où je croyais voir ces deux jambes qui firent jadis extravaguer de grands -philosophes.</p> - -<p>Je suis persuadé que, dans ce moment, je touchais au véritable -somnambulisme, car le mouvement dont je parle fut très-réel; mais -<i>Rosine</i>, qui reposait en effet sur la chaise, prit ce mouvement pour -elle; et, sautant légèrement dans mes bras, elle replongea dans les -enfers les ombres fameuses évoquées par mon habit de voyage.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Titre fort connu dans la législation du roi de Sardaigne, -ce qui forme ici une plaisanterie purement locale.</p></div> - -<hr class="tb" /> - -<p>Charmant pays de l'imagination, toi que l'Être bienfaisant par -excellence a livré aux hommes pour les consoler de la réalité, il faut -que je te quitte.—C'est aujourd'hui que certaines personnes, dont je -dépends, prétendent me rendre ma liberté, comme s'ils me l'avaient -enlevée! comme s'il était en leur pouvoir de me la ravir un seul -instant, et de m'empêcher de parcourir à mon gré le vaste espace -toujours ouvert devant moi!—Ils m'ont défendu de parcourir une ville, -un point; mais ils m'ont laissé l'univers entier: l'immensité et -l'éternité sont à mes ordres.</p> - -<p>C'est aujourd'hui donc que je suis libre, ou plutôt que je vais rentrer -dans les fers! Le joug des affaires va de nouveau peser sur moi; je ne -ferai plus un pas qui ne soit mesuré par la bienséance et le -devoir.—Heureux encore si quelque déesse capricieuse ne me fait pas -oublier l'un et l'autre, et si j'échappe à cette nouvelle et dangereuse -captivité!</p> - -<p>Eh! que ne me laissait-on achever mon voyage! Était-ce donc pour me -punir qu'on m'avait relégué dans ma chambre?—dans cette contrée -délicieuse, qui renferme tous les biens et toutes les richesses du -monde? Autant vaudrait exiler une souris dans un grenier.</p> - -<p>Cependant jamais je ne me suis aperçu plus clairement que je suis -<i>double</i>.—Pendant que je regrette mes jouissances imaginaires, je me -sens consolé par force: une puissance secrète m'entraîne;—elle me dit -que j'ai besoin de l'air et du ciel, et que la solitude ressemble à la -mort.—Me voilà paré;—ma porte s'ouvre;—j'erre sous les spacieux -portiques de la rue du Pô;—mille fantômes agréables voltigent devant -mes yeux.—Oui, voilà bien cet hôtel,—cette porte,—cet escalier;—je -tressaille d'avance.</p> - -<p>C'est ainsi qu'on éprouve un avant-goût acide, lorsqu'on coupe un -citron pour le manger.</p> - -<p>O ma bête, ma pauvre bête, prends garde à toi!</p> - - -<p>FIN DE VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE.</p> - -<hr class="full" /> - - -<h4><a id="TABLE"></a>TABLE</h4> - - -<div class="center" style="font-size: 0.8em;"> -<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td align="left">CHAPITRE</td><td align="left"> <a href="#CHAPITRE_PREMIER">I<sup>er</sup></a></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XXII">XXII</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_II">II</a></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XXIII">XXIII</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_III">III</a></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XXIV">XXIV</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_IV">IV</a></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XXV">XXV</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_V">V</a></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XXVI">XXVI</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_VI">VI</a></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XXVII">XXVII</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_VII">VII</a></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XXVIII">XXVIII</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_VIII">VIII</a></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XXIX">XXIX</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XI">XI</a></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XXX">XXX</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_X">X</a></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XXXI">XXXI</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XI">XI</a></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XXXII">XXXII</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XII">XII</a></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XXXIII">XXXIII</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XIII">XIII</a></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XXXIV">XXXIV</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XIV">XIV</a></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XXXV">XXXV</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XV">XV</a></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XXXVI">XXXVI</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XVI">XVI</a></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XXXVII">XXXVII</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XVII">XVII</a></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XXXVIII">XXXVIII</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XVIII">XVIII</a></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XXXIX">XXXIX</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XIX">XIX</a></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XL">XL</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XX">XX</a></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XLI">XLI</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XXI">XXI</a></td><td align="left"><a href="#CHAPITRE_XLII">XLII</a></td></tr> -</table></div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's Voyage autour de ma chambre, by Xavier De Maistre - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE *** - -***** This file should be named 40248-h.htm or 40248-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/0/2/4/40248/ - -Produced by Anne Dreze, Annemie Arnst & Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. 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