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+<title>The Project Gutenberg e-Book of Cours Familier de Littérature, Volume 12; Author: M. A. de Lamartine</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume 12), by
+Alphonse de Lamartine
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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+Title: Cours Familier de Littérature (Volume 12)
+ Un entretien par mois
+
+Author: Alphonse de Lamartine
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+Release Date: June 2, 2012 [EBook #39885]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+</pre>
+
+<p class="tn">Notes au lecteur de ce fichier digital:</p>
+<p class="tn">Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.</p>
+<p class="tn">Page 109: Le mot "saie" a été ajouté dans la phrase "Vêtu, en effet,
+d'une saie gauloise de diverses", le mot imprimé n'étant pas lisible.</p>
+
+<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+
+<p class="p2 center">UN ENTRETIEN PAR MOIS</p>
+
+<h2><span class="smaller">PAR</span><br>
+M. A. DE LAMARTINE</h2>
+
+<p class="p4 center">TOME DOUZIÈME</p>
+
+<p class="p4 smaller center">PARIS<br>
+ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,<br>
+RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.</p>
+
+<p class="smaller center">1861</p>
+
+<p class="p4 smaller center">L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
+l'étranger.</p>
+
+<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+
+<p class="p2 center">REVUE MENSUELLE.</p>
+<p class="p4 center">XII</p>
+
+<p class="p4 smaller center">Paris.&mdash;Typographie de Firmin Didot frères, fils et C<sup>ie</sup>, rue Jacob, 56.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> LXVII<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2>
+
+<h3>J.-J. ROUSSEAU.<br>
+SON FAUX CONTRAT SOCIAL ET LE VRAI CONTRAT SOCIAL.</h3>
+
+<p class="center">TROISIÈME PARTIE.</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Finissons-en avec les théories imaginaires de ces législateurs des
+rêves, qui, en plaçant le but hors de portée parce qu'il est hors de la
+vérité, consument le peuple en vains efforts pour l'atteindre, font
+perdre le temps à l'humanité, finissent par l'irriter de son impuissance
+et par la jeter dans des fureurs suicides, au lieu de la guider sous le
+doigt de Dieu vers des améliorations salutaires à l'avenir des
+sociétés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> Rousseau et ses disciples en politique n'ont pas jeté au peuple
+moins de fausses définitions de la liberté politique que de l'égalité
+sociale.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que la liberté, selon ces hommes qui ne définissent jamais,
+afin de pouvoir tromper toujours l'esprit des peuples?</p>
+
+<p>La liberté de J.-J. Rousseau, c'est le droit de se gouverner soi-même,
+sans considération de la liberté d'autrui, dans une association dont on
+revendique pour soi tous les bénéfices sans en accepter les charges.</p>
+
+<p>C'est-à-dire que cette liberté est la souveraine injustice; c'est la
+liberté abusive des <i>quakers</i>, qui veulent que la société armée les
+défende, mais qui refusent de s'armer eux-mêmes pour défendre leur sol
+et leurs frères. En un mot, c'est l'anarchie dans l'individu réclamant
+l'ordre dans la nation. Voilà la liberté sans limites et sans
+réciprocité des sectaires de Rousseau.</p>
+
+<p>Qu'est-ce au contraire que la liberté? Selon nous, métaphysiquement
+parlant, cette liberté bien définie, c'est la révolte naturelle de
+l'égoïsme individuel contre la volonté générale de la société ou de la
+nation. Or, si cette révolte <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> de la nature irréfléchie, de
+l'égoïsme individuel dont ces philosophes font un prétendu droit dans ce
+qu'ils appellent <i>les droits de l'homme</i>, existait, la société cesserait
+à l'instant d'exister, car la société ne se maintient que par la
+toute-puissance et la toute légitimité de la volonté générale sur la
+volonté égoïste de l'individu. Cette révolte instinctive de l'égoïsme
+individuel qu'on appelle la liberté sans limites est donc un crime et
+une anarchie. Ce droit est le droit de périr soi-même en faisant périr
+l'État.</p>
+
+<p>Cette liberté au fond n'est donc qu'un vain mot; le sauvage seul peut
+dire: «Je suis libre,» mais à condition d'être sauvage et d'être seul,
+c'est-à-dire esclave de sa misère et des éléments.</p>
+
+<p>Non, la liberté de J.-J. Rousseau et de ses émules n'existe pas; c'est
+le nom d'une chose qui ne peut pas être, une fiction à l'aide de
+laquelle on trompe l'ignorance des peuples et on justifie la révolte de
+l'individu contre l'ensemble social.</p>
+
+<p>Le vrai nom de la société, c'est commandement et obéissance.</p>
+
+<p>Commandement dans l'État, qu'il soit monarchie ou république.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> Obéissance dans l'individu, qu'il soit sujet ou citoyen.</p>
+
+<p>Or, entre ces deux noms sacramentels de toute société politique,
+<i>commandement</i> et <i>obéissance</i>, trouvez-moi place pour le nom de
+<i>liberté</i>. Il n'y en a pas, ou bien il n'y en a pas d'autre que le mot
+par lequel je vous l'ai définie tout à l'heure: révolte de l'égoïsme
+individuel contre la volonté de l'ensemble.</p>
+
+<p>Ne parlons donc plus de liberté dans le sens que Rousseau et sa secte de
+1791, et même la secte de Lafayette en 1792, et la secte parlementaire
+de 1830, et la secte radicale des polémistes de 1848, l'ont entendue. Ce
+sens s'est évanoui dès qu'on a voulu le toucher du doigt.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>La seule chose que l'on puisse appeler, encore improprement, de ce nom,
+par habitude plus que par logique, c'est la petite part d'égoïsme
+individuel que le commandement social de l'État (monarchie ou
+république) puisse négliger sans inconvénient dans l'obéissance <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span>
+obligatoire de chacun à la volonté de tous. Cette petite part n'est pas
+même un droit, selon l'expression de Lafayette, le philosophe de
+l'émeute: <i>L'insurrection est le plus saint des devoirs.</i></p>
+
+<p>Cette part de liberté n'est pas possédée, elle est concédée et révocable
+par la société, républicaine ou monarchique, qui la laisse à l'individu
+politique.</p>
+
+<p>C'est une frontière indécise entre l'ordre social et l'anarchie
+individuelle que le commandement laisse à l'obéissance; terrain vague,
+où le commandement n'a pas besoin de s'exercer, et où l'obéissance peut
+désobéir sans porter atteinte à l'État, c'est-à-dire à l'intérêt de
+tous.</p>
+
+<p>Mais encore ce qu'on appelle liberté n'est que tolérance de la société
+générale, et le commandement social peut l'enchaîner ou la restreindre
+selon les nécessités, les lieux, les temps, les circonstances, si les
+nécessités, les lieux, les temps, les circonstances exigent que tout
+soit commandement et obéissance, et obéissance partout et en tout dans
+la société absolue. Je vous défie de nier ces faits et ces principes, si
+vous réfléchissez à la nature de la société politique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> Où donc est ce qu'on appelle liberté? Et pourquoi tant parler
+d'une chose qui n'existe que dans les mots?</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Mais comme il faut cependant se servir de la langue reçue, il y a une
+autre chose qu'on nomme très-mal à propos liberté.</p>
+
+<p>Cette chose, qui n'est nullement la liberté, mais qui est dignité morale
+dans le jeu du commandement et de l'obéissance dont se compose tout
+gouvernement, c'est la participation plus ou moins grande que chaque
+individu, esclave, sujet ou citoyen, apporte à la formation du
+gouvernement et des lois; c'est le concours plus ou moins complet, plus
+ou moins direct de beaucoup ou de toutes les volontés individuelles dans
+la volonté générale, à laquelle on donne le droit du commandement et le
+devoir d'obéissance.</p>
+
+<p>Le plus ou le moins de cette participation formelle du peuple à son
+gouvernement est ce qu'on nomme très-improprement liberté. C'est
+<span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> bien plus que liberté, c'est commandement, commandement sur
+soi-même et sur les autres.</p>
+
+<p>Ce commandement, sous le despotisme, est attribué à un seul, sous les
+autocraties à une caste, sous les théocraties à un sacerdoce souverain,
+sous les républiques à une élite élective de citoyens et de magistrats,
+sous les démocraties absolues à la multitude, sous les démagogies, comme
+à Athènes, à des tribuns privilégiés, et renversés par les faveurs
+mobiles de la plèbe sur la place publique. Les plus populaires de ces
+gouvernements ne réalisent pas plus de liberté que les autres; ils
+commandent et ils obéissent à des titres différents, mais ils commandent
+l'obéissance avec la même obligation d'obéir; dans aucun il n'y a place
+pour ce qu'on appelle liberté dans la langue de J.-J. Rousseau et des
+publicistes modernes, c'est-à-dire pour l'égoïsme individuel contre le
+dévouement et contre l'intérêt général. S'il y avait liberté dans cette
+acception du mot, il n'y aurait plus gouvernement ni société; il y
+aurait anarchie, révolte de chacun et de tous contre tous. Ce mot de
+liberté ainsi compris est donc un sophisme: la liberté de chacun serait
+l'esclavage de tous.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> IV</h4>
+
+<p>Mais si on entend par ce mot de liberté la participation d'un plus grand
+nombre de sujets ou de citoyens au gouvernement, soit par la pensée
+exprimée au moyen de la presse ou dans les conseils, soit dans les
+élections, soit dans les délibérations, soit dans les magistrats, aucun
+doute alors que cet exercice du commandement social attribué par les
+constitutions au peuple, ne soit, quand le peuple en est capable par ses
+vertus et par ses lumières, une excellente condition de progrès moral,
+de dignité et de grandeur humaine.</p>
+
+<p>Obéir à soi-même, c'est la vertu; obéir aux autres, c'est la servitude.
+Qui peut douter que le commandement, quand il est moral, ne soit
+supérieur à l'obéissance, quand elle est servile? Et qui peut nier ainsi
+que, plus il y a de force raisonnée dans le commandement, et
+d'assentiment dévoué dans l'obéissance, plus il y a perfection dans le
+gouvernement? Faisons donc peu de cas de ce qu'on appelle liberté
+<span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> égoïste dans le sens que J.-J. Rousseau attribue à ce mot,
+faisons-en beaucoup de ce qu'il y a de participation volontaire du
+peuple au commandement social; moins il y a de cette révolte
+individuelle dans l'individu soi-disant libre, plus il est libre en
+effet, car il ne veut alors que ce qu'il doit vouloir, et il n'obéit
+qu'à ce qu'il veut dans l'intérêt de tous, qui est en réalité son
+premier intérêt.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Mais est-ce donc en vertu d'un misérable contrat impossible même à
+concevoir (car pour contracter il faut être, et avant d'être la
+prétendue association locale n'<i>était</i> pas, ou elle n'<i>était</i> qu'en
+penchant et en germe dans les instincts naturels de l'homme), est-ce
+donc en vertu d'une misérable convention que la société s'est constituée
+en gouvernement? Est-ce en vertu d'un vil intérêt purement matériel et
+dans le but seulement d'un plus grand bien physique, que ce contrat
+purement brutal a été rêvé, délibéré, signé, et qu'il a pu se maintenir
+<span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> en se perfectionnant d'âge en âge? Est-ce ainsi qu'il est devenu
+droit, qu'il est devenu devoir, et qu'il a pu appeler Dieu et les hommes
+à le protéger, à le défendre, à le venger contre les atteintes que
+l'égoïsme individuel, la révolte des intérêts particuliers, l'injustice
+personnelle, l'ambition, l'usurpation, la ruse, la violence, l'impiété
+des conquérants, la spoliation du plus fort, la tyrannie du plus
+scélérat peuvent lui porter tous les jours? Évidemment non.</p>
+
+<p>La faim et la soif, la satisfaction charnelle des besoins physiques, la
+part plus ou moins grosse de grain ou de chair dans cette crèche humaine
+où ce bétail humain broute sa gerbe ou dévore sa ration de sang des
+animaux, la lutte incessante de force brutale contre force brutale,
+force mesurée, non à la justice divine, mais à l'équilibre arithmétique
+entre les convoitises et les résistances de l'individu à l'individu, de
+nation à nation, toutes ces clauses notariées par de prétendus
+législateurs constituants, toutes ces garanties nominales des hommes
+contractants contre des hommes sans cesse intéressés à violer ou à
+déchirer le contrat social, tout cela n'a ni sacrement, ni sanction, ni
+<span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> raison d'être, ni raison de durer, ni raison d'autorité, ni
+raison d'obéissance, ni raison de respect, ni raison de commandement;
+tout le monde peut dire tous les jours: Je n'accepte pas ce contrat
+chimérique imposé au faible par le fort, ou je ne l'accepte que de
+force, c'est-à-dire par la plus vile des sujétions. Dans ce système, la
+société n'est qu'un vice, le plus lâche des vices, la peur!</p>
+
+<p>Mais où est le devoir? Mais où est la vertu? Mais où est la divinité de
+l'ordre social? Mais où est la dignité de l'espèce humaine dans ce
+troupeau d'esclaves involontaires qui n'obéissent que sous la verge de
+fer de la nécessité, ou ne se révoltent pas que parce qu'ils ont peur de
+se révolter?</p>
+
+<p>C'est là cependant exactement la conclusion formelle de J.-J. Rousseau
+que nous vous avons citée tout à l'heure: «Tout homme qui peut secouer
+le joug sans danger a le droit de le faire.» C'est aussi la conclusion
+de la Fayette copiée de Rousseau: «L'insurrection est le plus saint des
+devoirs.»</p>
+
+<p>Est-ce une société qu'une réunion d'hommes fondée sur ces deux axiomes
+parfaitement logiques dans le système de ce contrat, axiomes dont
+<span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> le premier avilit toute nation qui ne secoue pas tous les jours
+le joug social, et dont le second ensanglante tous les jours la société?
+Société de boue ou société de sang, voilà le contrat de J.-J. Rousseau;
+les théories matérialistes de la philosophie de l'intérêt ne peuvent
+aboutir qu'à la proclamation de droits aussi anti-sociaux, le droit de
+tuer ou le droit de mourir.</p>
+
+<p>Les théories spiritualistes de la société, qui sont les nôtres,
+aboutissent au commandement et à l'obéissance, qui sont, dans ceux qui
+commandent comme dans ceux qui obéissent, des devoirs, c'est-à-dire des
+libertés individuelles volontairement sacrifiées à la souveraineté
+générale dans ceux qui obéissent, et des autorités morales légitimement
+exercées dans ceux qui commandent.</p>
+
+<p>Vos théories de société répondent aux corps, les nôtres répondent à
+l'âme de la société. Vous supposez un contrat révocable à chaque
+respiration de l'individu; nous voyons, nous, dans la société, une
+religion politique qui ennoblit à la fois le commandement et
+l'obéissance. Cette religion politique sanctifie la société politique en
+lui donnant pour autorité suprême la souveraineté de la nature,
+c'est-à-dire la <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> souveraineté de Dieu, auteur et législateur des
+instincts qui forcent l'homme à être sociable.</p>
+
+<p>Cette souveraineté de Dieu ou de la nature a promulgué ses lois sociales
+par les instincts de tout homme venant à la vie.</p>
+
+<p>Le premier de ces instincts, d'abord physique, lui commande de se
+rapprocher de sa mère sous peine de mort; il crée la famille, cette
+sainte unité de l'ordre social.</p>
+
+<p>L'instinct de la mère et du père, celui-là tout moral, l'instinct de la
+compassion et de la bonté, leur commande de soigner, d'allaiter,
+d'élever l'enfant; il crée la continuité de l'espèce, il dépasse déjà la
+loi d'égoïsme de l'individu, il devient sans le savoir dévouement
+spiritualiste.</p>
+
+<p>L'instinct de la justice apprend à l'enfant à chérir sa mère et son
+père, il devient devoir; c'est déjà l'âme qui se révèle, ce n'est plus
+de l'instinct seulement.</p>
+
+<p>L'instinct de l'amour créateur emporte l'homme et la femme l'un vers
+l'autre; mais, une fois l'enfant conçu, ce même instinct, devenu
+paternité, porte les deux êtres générateurs à perpétuer leur union dans
+l'intérêt de l'enfant, ce troisième être qui les confond et <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> les
+réunit par une union permanente et sainte, sanctionnée par les autres
+hommes et par Dieu. Le mariage, sous une forme ou sous une autre, selon
+les lieux ou les temps, ce n'est plus l'instinct de l'amour seulement,
+c'est le devoir réciproque, spiritualisme qui d'un attrait fait un lien.
+De là les lois sur la génération pure de l'espèce, sur l'autorité
+paternelle, sur la piété filiale; instincts changés en devoirs de tous
+les côtés; spiritualisme de cette trinité plus morale que charnelle;
+sollicitude pour l'enfant, assistance dans l'âge mûr, tendresse et culte
+pour la vieillesse, le plus doux des devoirs, la justice en action, la
+reconnaissance, mille vertus en un seul devoir!</p>
+
+<p>L'instinct dit à ce groupe humain à peine formé: «Réunis-toi à d'autres
+groupes pareils pour te protéger contre les éléments comme corps, contre
+les agressions et les injustices des hommes iniques et forts, comme être
+moral et libre.» De là l'association fondée alors sur la réciprocité des
+services: tu me sers, je te sers; tu me défends, je te défends; tes
+ennemis sont mes ennemis; tes amis sont mes amis. Voilà la société
+élémentaire, elle n'est plus vil intérêt seulement, elle est déjà
+réciprocité, <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> c'est-à-dire mutualité, réciprocité qui n'est que
+la justice des actes, moralité, devoir, vertu.</p>
+
+<p>Un autre instinct porte d'autres groupes à s'unir, pour être plus
+solides, aux premiers groupes.</p>
+
+<p>La nation se fonde; elle féconde une terre, elle sème, elle moissonne,
+elle bâtit, elle multiplie; elle se choisit une place permanente au
+soleil, elle se dit: «Il fait bon là, nous avons besoin que cette place
+féconde et fécondée soit à nous, et non à d'autres, pour y nourrir ceux
+qui descendront de nous; nos sueurs ont animalisé de nous cette terre,
+il y a parenté désormais entre elle et nous; marquons-la de notre nom,
+de notre droit de priorité.»</p>
+
+<p>À l'instant voilà la possession accidentelle et passagère qui se
+transforme en fait, en droit, en permanence, en patriotisme moral enfin.</p>
+
+<p>Spiritualisme, moralité, vertu. Le devoir de défendre la patrie, de
+vivre et de mourir au besoin pour elle, pour ceux même qui ne sont pas
+encore nés, dignifie, sanctifie en passion désintéressée, en dévouement
+sublime, <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> en sacrifice méritoire, en vertu glorieuse sur la
+terre, en mérite immortel dans la patrie future, ce devoir patriotique.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>La nation fondée et défendue, un instinct qui s'élargit la pousse à se
+civiliser chaque jour davantage. Elle sent la nécessité de l'autorité
+politique qui donne à tous ces instincts épars l'unité de volonté par
+laquelle chacun a la force de tous, et tous ont le droit de chacun.
+C'est ce qu'on appelle gouvernement. Les formes de ce gouvernement sont
+aussi diverses que les âges des peuples, les lieux, les temps, les
+caractères de ces groupes humains formés en nations.</p>
+
+<p>L'autorité dérivée de la nature y repose d'abord dans le père, ou
+patriarche, par droit d'antiquité; l'hérédité la consacre dans le fils
+après le père.</p>
+
+<p>Elle s'étend de là aux vieillards de la tribu, supposés les plus sages
+par droit d'expérience: c'est l'origine des sénats, <i>seniores</i>, qui
+<span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> assistent, éclairent, limitent le pouvoir patriarcal et
+souverain.</p>
+
+<p>Le pouvoir aristocratique s'y constitue: gouvernement de castes.</p>
+
+<p>L'autorité concentrée y devient facilement injuste et oppressive; le
+peuple y demande sa place et l'obtient: gouvernement pondéré, monarchie,
+aristocratie, démocratie, trinité d'Aristote, gouvernements modernes des
+trois pouvoirs diversement représentés.</p>
+
+<p>L'autorité conquise sur la monarchie et sur l'aristocratie par le nombre
+seul, par la démocratie absolue, c'est la souveraineté de la multitude,
+sans pondération, sans fixité, sans corps modérateur; elle dégénère
+bientôt en oppression mutuelle et en anarchie: gouvernement condamné par
+l'instinct de la hiérarchie légale, qui est la loi de tout ce qui dure,
+la loi de tout ce qui commande et de tout ce qui obéit sur la terre.</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>L'instinct de justice absolue et celui de hiérarchie nécessaire,
+combinés légalement ensemble, <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> fondent et maintiennent les
+républiques à plusieurs pouvoirs; elles sont agitées, mais le mouvement
+même y prévient longtemps la corruption, la tyrannie, la décadence.</p>
+
+<p>Elles supposent plus de spiritualisme, plus de devoir, plus de vertu
+dans le peuple que les autres gouvernements; c'est ce qui fait qu'elles
+sont l'idéal des peuples et des sages.</p>
+
+<p>Elles ont l'unique et immense mérite d'élever l'âme, les lumières, et le
+sentiment de justice du peuple, à la hauteur de sa souveraineté.</p>
+
+<p>Mais si le peuple ne possède ni assez de lumières ni assez de vertus, il
+n'y faut pas penser encore, ou bien il n'y faut plus penser du tout: un
+brillant esclavage militaire, de la gloire, et point de liberté, suffit
+à ce peuple; on peut l'éblouir, on ne peut l'éclairer. Ses vertus sont
+toutes soldatesques: des dictatures et des victoires, voilà tout ce
+qu'il lui faut. Le spiritualisme, c'est-à-dire le sentiment moral de ce
+qu'il doit à Dieu, aux autres peuples et à lui-même, y baisse à mesure
+que la fausse gloire y resplendit davantage. Il marche à la tyrannie
+chez lui-même en allant porter sa propre tyrannie dans le monde;
+bientôt il ne saura plus où <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> retrouver le principe de l'autorité
+des gouvernements légitimes, c'est-à-dire naturels, de la société
+politique, trop vieux et trop irrespectueux pour le gouvernement
+patriarcal, trop égalitaire pour le gouvernement des castes, trop
+sceptique pour le gouvernement théocratique, trop ardent en nouveautés
+pour le gouvernement des coutumes et des dynasties, trop agité pour le
+gouvernement constitutionnel et l'équilibre des pouvoirs, trop turbulent
+pour le gouvernement des républiques, et trop impie envers ses propres
+droits pour les défendre soit contre l'oppression d'en haut, soit contre
+l'oppression d'en bas. Peuple du vent et du mouvement perpétuel, emporté
+à tous les abîmes par le tourbillon même qu'il crée et accélère sans
+cesse en lui et autour de lui!</p>
+
+<p>Peuple de beaux instincts, mais de peu de moralité politique, toujours
+ivre de lui-même, enivrant les autres peuples de son génie et de son
+exemple; mais ne tenant pas plus à ses vérités qu'à ses rêves, et créé
+pour lancer le monde, plutôt que pour le diriger vers le bien.</p>
+
+<p>À de tels peuples le gouvernement du hasard! Ils ne savent ni fonder ni
+conserver, ils ne savent que détruire et changer sur la terre; ils sont
+le <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> vent qui balaye le passé. Qu'ils balayent donc le monde
+politique: ils sont le balai de la Providence, comme Attila fut le fléau
+de Dieu.</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>De toutes ces natures de gouvernement inspirées à l'humanité par cette
+souveraineté de la nature qui parle dans nos instincts, aucun ne nous
+semble plus voisin de la perfection que le gouvernement créé ou réformé
+par le législateur rationnel de l'extrême Orient, le divin philosophe
+politique Confutzée, dans cet empire de la Chine, plus vaste que
+l'Europe, plus antique que notre antiquité, plus peuplé que deux de nos
+continents, plus sage que nos jeunes sagesses.</p>
+
+<p>Confucius résume en lui toutes les lumières, toutes les vertus et toutes
+les expériences du vieux monde indien; il résume, de plus, selon toute
+apparence, le vieux univers antédiluvien, si les révélations, les
+monuments et les traditions antédiluviennes vivent encore dans la
+mémoire des hommes. Confucius semble <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> avoir été illuminé
+divinement par un reflet, par un crépuscule de cette divine révélation
+sociale qui précéda le siècle des grandes eaux. Ministre de cette
+souveraineté de la nature dont on retrouve le texte syllabe par syllabe
+dans nos instincts natifs, Confucius institue dans sa législation, et
+ensuite dans le gouvernement, toutes les lois et toutes les formes
+politiques qui dérivent de notre nature physique et de notre nature
+morale; spiritualisme et loi civile, politique et vertu, temps et
+éternité, religion et civisme, ne sont pour lui qu'un même mot. Aussi
+voyez comme cela civilise, comme cela dure, comme cela multiplie la vie
+et l'ordre dans l'espèce humaine! À l'exception des arts barbares de la
+guerre qu'un excès de philosophie fait tomber en mépris et en désuétude
+chez ses disciples, voyez la population: cette contre-épreuve de la bonne
+administration: quatre cents millions d'hommes traversant en ordre et en
+unité vingt-cinq siècles; jamais l'esprit législatif a-t-il créé et régi
+une telle masse humaine en une seule nation? C'est une impiété à
+l'Europe d'aller briser à coups de canon anglais cette merveilleuse
+Babel d'une seule langue en Orient. Étudiez ce gouvernement <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> et
+rougissez de ces assauts que vous donnez à ces palais et à ces temples
+de la civilisation primitive, toute spiritualiste, au nom d'une
+civilisation de trafic, d'or et de plomb. Analysez le gouvernement de
+Confucius: vous y retrouvez tout l'homme moral et toute la politique de
+la nature dans le mécanisme accompli du gouvernement.</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>Le gouvernement paternel demeure dans le monarque une hérédité
+inviolable, personnifiant l'autorité divine, invisible dans
+l'abstraction visible de la nation souveraine et immortelle,
+spiritualisme monarchique qui consacre le commandement et qui moralise
+l'obéissance. Point de force sans droit, voilà la monarchie de
+Confucius.</p>
+
+<p>L'aristocratie intellectuelle et morale dans le conseil de l'empire,
+spiritualisme raisonné qui signifie: point de souveraineté sans lumière.</p>
+
+<p>La démocratie complète dans les mandarins de tout ordre choisis dans
+toutes les classes <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> par l'élection dans les examens publics, ce
+qui veut dire égalité de tous, mais à condition de capacité constatée
+par tous, et de vertu reconnue par tous.</p>
+
+<p>Gradation ascendante et descendante dans les rangs et les fonctions des
+magistrats chargés de l'administration de la justice ou de
+l'administration des intérêts populaires de l'empire; spiritualisme qui
+personnifie la conscience et la providence dans une hiérarchie sans
+laquelle il n'y a ni autorité distributive, ni ordre, ni stabilité dans
+les institutions.</p>
+
+<p>L'ubiquité de l'autorité monarchique, partout présente et partout
+active, dans le dernier hameau comme dans la première capitale de
+province: spiritualisme de la présence et de l'intervention souveraine
+dans tous les rapports de l'homme avec l'homme pour légitimer tous les
+actes de la vie civile.</p>
+
+<p>Autorité paternelle absolue, mais surveillée dans la famille pour que le
+commandement y soit respecté, et que l'obéissance y soit religieuse:
+spiritualisme légal qui fait du père un magistrat de la nature, et qui
+fait du fils un sujet du sentiment!</p>
+
+<p>Culte des ancêtres perpétuant la mémoire et <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> sanctifiant la
+filiation humaine en reportant sans cesse l'humanité à sa source par la
+reconnaissance: spiritualisme filial, qui va rechercher la vie pour la
+bénir et la tradition pour la vénérer.</p>
+
+<p>Anoblissement des pères par les actes héroïques ou vertueux des enfants,
+dans les générations les plus reculées: spiritualisme profond dans ce
+législateur qui personnifie la solidarité de race, la responsabilité
+paternelle, le rémunérateur filial dans l'unité morale de la famille,
+continuité de l'être moral descendant et remontant du père à Dieu, du
+père aux fils, des fils aux pères, et qui rend la vertu aussi
+héréditaire de bas en haut que de haut en bas! Quel plus beau dogme!
+Quel plus fort lien entre les générations, mortelles par les années,
+immortelles par leurs vertus!</p>
+
+<p>Et ainsi de suite. Pas un dogme législatif qui ne soit un dogme
+spiritualiste; pas une prescription sociale qui n'ait Dieu à sa base et
+Dieu à son sommet; pas une institution civile qui ne soit calquée sur un
+devoir moral; la chaîne des devoirs moraux relie partout l'individu à la
+société et la société à l'individu; la loi n'est qu'un commentaire de
+la nature.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> Concluons: je suis contre J.-J. Rousseau pour Confucius, malgré
+la prétendue loi du progrès indéfini, progrès dérisoire qui descend
+souvent, au lieu de monter, du spiritualisme social de Confucius au
+matérialisme égoïste du <i>Contrat social</i>.</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p>Le vrai <i>contrat social</i> n'a pas été délibéré entre des hordes humaines
+faisant la métaphysique des prétendus droits de l'homme, et la théorie
+des sociétés avant l'existence de la société.</p>
+
+<p>La société n'est pas d'invention humaine, mais d'inspiration divine.</p>
+
+<p>Dieu l'a déposée dans les instincts des premiers-nés de la terre appelés
+hommes, et même dans les instincts organiques des animaux. Elle est née
+toute faite, et chacun de nos instincts contenait en germe une loi; une
+loi, non pas seulement physique, donnant pour but à la société politique
+la satisfaction brutale des besoins du corps, mais une loi morale et
+religieuse, donnant à la société civile un <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> but intellectuel,
+moral et divin de civilisation des âmes, c'est-à-dire de vertu et de
+divinisation de notre être par des devoirs réciproques découverts et
+accomplis.</p>
+
+<p>Voilà la fin de la société politique, voilà le plan de Dieu, voilà
+l'&oelig;uvre de la législation, voilà la dignité de l'homme; voilà le
+spectacle que la Divinité créatrice se donne à elle-même, depuis qu'elle
+a daigné créer l'homme jusqu'à la consommation des temps.</p>
+
+<p>Ce serait un pauvre spectacle, aux yeux de cette adorable Divinité, de
+qui tout émane et à qui tout aboutit, de cette âme universelle qui n'est
+qu'âme, c'est-à-dire intelligence, volonté, force et perfection, que le
+spectacle de populations plus ou moins nombreuses broutant la terre dans
+un ordre plus ou moins régulier, comme celui du troupeau devant le
+chien, sans autre fin que de se partager plus ou moins équitablement
+l'herbe qui nourrit leur race, jusqu'au jour où leurs cadavres iront
+engraisser à leur tour le fumier vivant tiré du fumier mort, et destiné
+à devenir à son tour un autre fumier!</p>
+
+<p>Voilà cependant le <i>Contrat social</i> de J.-J. Rousseau; voilà les <i>droits
+de l'homme</i>! Ce sont aussi les droits du pourceau d'Épicure. <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> Si
+l'égalité alimentaire de Platon, de J.-J. Rousseau, des économistes, des
+tribuns du peuple, des démagogues de 1793, des saint-simoniens de 1820,
+des fouriéristes de 1830, des socialistes de 1840, des communistes de
+1848, n'a pas d'autres utopies à présenter aux sociétés modernes, en
+vérité, de si vils et de si grossiers intérêts valent-ils la stérile
+agitation des utopistes qui les inventent, des populations prolétaires
+qui les rêvent, des législateurs qui les pulvérisent? Des râteliers
+toujours pleins, dans cette vaste étable de l'humanité, changent-ils la
+nature de cette bête de somme plus ou moins repue qu'ils appellent la
+société humaine? Leurs droits de l'homme se pèsent-ils donc à la livre,
+ou se mesurent-ils à la ration? Grasse ou maigre, une telle société en
+serait-elle moins une société de brutes? On a pitié de telles utopies,
+pitié de tels <i>contrats sociaux</i>, pitié de telles dégradations de notre
+nature!</p>
+
+<p>Le vrai <i>contrat social</i> ne s'appelle pas droit, il s'appelle devoir; il
+n'a pas été scellé entre l'homme et l'homme, il a été scellé entre
+l'homme et Dieu.</p>
+
+<p>Le véritable <i>contrat social</i> n'a pas pour but <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> seulement le
+corps de l'homme, il a pour but aussi et surtout l'âme humaine, il est
+spiritualiste plus que matériel; car le corps ne vit qu'un jour de pain,
+et l'esprit vit éternellement de vérité, de devoir et de vertu. Voilà
+pourquoi la doctrine qui ne fait que proclamer les droits de l'homme est
+courte et fausse, et ne peut aboutir qu'à la révolte perpétuelle,
+doctrine insensée, <i>Contrat social</i>; voilà pourquoi toute société qui se
+fonde sur le devoir est vraie, durable, toujours perfectible, et aboutit
+directement à Dieu, c'est-à-dire à la perfection et à l'éternité.</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>Devoir d'adoration envers le Créateur, qui a daigné tirer l'être du
+néant pour sa gloire; devoir qui oblige l'homme à se conformer en tout
+aux volontés du souverain législateur, volontés manifestées à l'homme
+par ses instincts; organe de la véritable souveraineté de la nature;
+devoir facile, satisfait par son accomplissement, même quand il est
+douloureux <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> aux sens; devoir qui donne à l'homme obéissant à son
+souverain Maître cette joie lyrique de la vie et de la conscience, joie
+de la vie et de la conscience qui éclate dans tout être vivant comme un
+cantique de la terre, et que tous les êtres vivants, depuis l'insecte,
+l'oiseau, jusqu'à l'homme, entonnent en ch&oelig;ur au soleil levant comme
+une respiration en Dieu!</p>
+
+<p>Devoir de l'époux et de l'épouse, qui, au lieu de s'accoupler comme des
+brutes, se lient par un lien moral ensemble pour spiritualiser leur
+union, souvent pénible, au bénéfice de l'enfant, né d'un instinct, mais
+vivant d'un devoir.</p>
+
+<p>Devoir du père et de la mère de protéger, d'élever, de moraliser
+l'enfant par un dévouement qui s'immole à sa postérité.</p>
+
+<p>Devoir du fils, qui, au lieu de se séparer selon J.-J. Rousseau, dès
+qu'il n'a plus besoin de tutelle physique, adhère par justice et
+reconnaissance au sein qui l'a nourri, à la main qui le protége dans sa
+faiblesse, et leur rend ce culte filial, image du culte que tout être
+émané doit à tout être dont il émane.</p>
+
+<p>Devoir de cette trinité humaine: le père, la mère, les enfants, de se
+grouper dans une unité défensive de tendresse et de mutualité sainte
+<span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> qu'on appelle famille, première patrie des c&oelig;urs qui impose
+le premier patriotisme du sang, et qui sanctifie la source de l'âme
+comme la source de la population.</p>
+
+<p>Devoir du commandement adouci par l'amour dans le père, pour que
+l'ordre, qui ne peut se fonder sans hiérarchie, du moment que les
+volontés peuvent se heurter entre des êtres nécessairement inégaux, pour
+que cet ordre, disons-nous, se fonde sur une autorité et sur une
+subordination incontestées; autorité et subordination qui sont un
+phénomène social, nullement physique, mais tout moral.</p>
+
+<p>Devoir de l'obéissance dans les enfants, même quand ils sont devenus,
+par le nombre et par la force, plus forts que le père et la mère; devoir
+d'autant plus moral, d'autant plus spiritualiste, d'autant plus
+vertueux, qu'il est volontaire, et que la force matérielle dans les
+enfants se soumet plus saintement à la force spiritualiste dans le père.</p>
+
+<p>Devoir de ce premier groupe de la famille de reconnaître et de
+respecter, dans les autres groupes semblables à elle, le même droit
+divin de vivre et de multiplier sur la terre, domaine commun de la race
+humaine; de ne point la <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> tuer, de ne point lui dérober sa place
+au soleil et au festin nourricier du sillon; mais de reconnaître,
+d'assister, d'aimer les autres hommes ses semblables, et de leur
+appliquer cet instinct tout spiritualiste et tout moral de la justice
+législative incréée, qui invente et qui sanctionne toute société par une
+force morale mille fois plus forte que la force législative, la
+conscience, et dont toute violation est crime, dont toute observation
+est vertu!</p>
+
+<p>Devoir de donner la vie de chacun pour la défense et le salut de tous
+dans cette société de familles associées devenues patries par cette loi
+spiritualiste du dévouement si contraire à la loi de l'égoïsme des
+législateurs athées; devoir du sacrifice de la vie même à ceux de ses
+semblables qui ne sont pas encore nés; devoir surnaturel que les hommes
+appellent héroïsme, et que Dieu appelle sainteté!</p>
+
+<p>Voyez comme vous êtes déjà loin de la société utilitaire et du contrat
+social de la chair avec la chair de J.-J. Rousseau, et des droits de
+l'homme! Voyez comme le spiritualisme social se dégage déjà de la
+matière, et comme le véritable contrat social de la nature se
+spiritualise et se divinise en découvrant, non <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> pas dans le corps
+humain, mais dans l'âme humaine, l'origine, le titre, l'objet, et la fin
+de la société politique!</p>
+
+<p>Un devoir social, au lieu d'un droit brutal, sort de chacun des
+instincts primitifs de l'homme social, à mesure qu'il a besoin de lois
+plus nombreuses et plus morales pour ses rapports plus multipliés avec
+les autres hommes; au lieu d'être un droit, chacune de ces lois
+s'appelle un devoir.</p>
+
+<p>Devoir de l'ordre qui lui fait personnifier l'autorité <i>divine</i> de la
+nature, ici dans une monarchie, ici dans une république, ici dans une
+magistrature élective, ici dans des pouvoirs héréditaires, ici dans ces
+différentes forces combinées, mais toutes imposant un même devoir de
+commander et d'obéir pour le bien de tous, sauf la tyrannie et
+l'usurpation de l'ambition et du crime dans un seul ou dans le nombre,
+qui sont la violation de la loi spiritualiste et du devoir, punie par
+l'anarchie et la servitude.</p>
+
+<p>Devoir d'obéir aux lois promulguées par l'autorité législative même
+quand ces lois nous commandent de mourir pour la société civile ou
+politique!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> Devoir d'accomplir en conscience toutes les prescriptions du
+gouvernement de la nation à mesure que le gouvernement chargé du droit
+de commander par tous et pour tous, a besoin de promulguer des lois
+nouvelles pour des besoins nouveaux de la société personnifiée en lui.</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>Quel que soit le rang que l'on occupe dans la hiérarchie sociale, devoir
+de respecter dans tous ses semblables en haut l'autorité, inégalité
+légale, en bas la dignité de l'âme de tous, égalité divine.</p>
+
+<p>Partout la fraternité en action imposant aux forts la tutelle des
+faibles, aux riches la responsabilité des pauvres par l'assistance,
+obligatoire quoique volontaire, du travail et de la charité.</p>
+
+<p>L'énumération de tous ces devoirs sociaux dont le <i>Contrat social</i> selon
+l'esprit a fait des devoirs ne finirait pas; je m'arrête.</p>
+
+<p>Je m'engagerais à parcourir ainsi avec vous, un à un, tous les instincts
+en apparence les plus physiques de l'homme venant en ce <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> monde,
+et de vous amener à découvrir avec une évidence solaire, dans chacun de
+ces instincts élémentaires, la source, le titre divin, la révélation
+irréfutable du vrai contrat social: souveraineté divine manifestée par
+la souveraineté de la nature, et imposant aux hommes de tous les âges et
+de tous les pays le contrat social de la moralité et de la vertu, la
+politique du devoir au lieu de la politique du droit, le gouvernement
+pour l'âme au lieu du gouvernement pour les besoins, le progrès
+aboutissant à l'immortalité et à Dieu par la vertu au lieu du progrès
+partant de la chair et aboutissant à la chair.</p>
+
+<p>Le droit de l'homme est bien plus haut placé; ce n'est pas seulement le
+droit à l'égalité et à sa part de vie ici-bas, c'est le droit à la vertu
+et à sa part d'immortalité dans l'immortalité de la race, qui n'est
+mortelle qu'ici-bas.</p>
+
+<p>Voilà le <i>contrat social</i> du spiritualisme. Les publicistes qui donnent
+des définitions orgueilleuses et abjectes du droit de l'homme, n'ont
+oublié que ceux-là: le droit d'accomplir des devoirs, le droit d'être
+vertueux, le droit d'être immortel.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> Relevons nos fronts trop humiliés: nous valons mieux que cela.</p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p>Cessons de rechercher le faux principe de la société politique dans la
+souveraineté des trônes, despotisme; dans la souveraineté des castes,
+aristocratie; dans la souveraineté du peuple, anarchie et tyrannie à la
+fois. Ce ne sont ni les despotes, ni les aristocrates, ni les
+démocrates, qui ont créé le divin phénomène de la société politique; ce
+ne sont ni les dynasties, ni les théocraties, ni les autocraties, ni les
+démocraties, qui peuvent sanctifier en elles le titre au commandement
+humain, divin, aristocratique ou populaire, à la souveraineté, à
+l'organisation, à la conservation, au perfectionnement de la société
+politique. La société politique est organique, elle naît avec l'homme,
+elle a sa révélation dans nos instincts, elle procède d'une seule
+souveraineté, la souveraineté de notre nature. Elle n'a pas pour objet
+seulement la perpétuation de l'espèce humaine <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> par la vile
+satisfaction des besoins du corps humain sur cette terre; mais elle a
+pour but surhumain la grandeur et la glorification de l'âme humaine par
+la vertu.</p>
+
+<p>Le travail de l'homme terrestre pour le pain du jour, c'est la vertu du
+corps humain; le travail de la société politique en vue de Dieu et de
+l'immortalité, c'est la vertu de l'âme humaine.</p>
+
+<p>Ce double travail, également nécessaire, quoique inégalement rétribué,
+Dieu l'exige de l'homme comme être corporel, et de la société politique
+comme être moral.</p>
+
+<p>Et pourquoi l'exige-t-il?</p>
+
+<p>Parce que la société politique ne se compose pas seulement de corps qui
+produisent, qui consomment, qui vivent et qui meurent ensevelis dans le
+sillon qui les a nourris; mais parce que la société morale se compose
+avant tout d'une âme immortelle dont la destinée immortelle est de
+rendre gloire à son Créateur en se perfectionnant et en se sanctifiant
+éternellement devant lui.</p>
+
+<p>Les sens corporels révèlent forcément à l'homme les besoins corporels
+que la société civile l'aide à satisfaire ici-bas.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> La conscience, ce sens invisible, mais absolu, de la vertu et de
+la moralité, révèle aussi forcément à l'homme intellectuel les besoins
+de son âme pour satisfaire à ses aspirations divines de perfectionnement
+moral et d'immortalité. La société politique ne peut pas, sans s'avilir,
+se borner à aider l'homme à vivre dans son corps: elle doit l'aider
+surtout à perfectionner son âme, à renaître plus parfait par une vie
+plus sainte, à vivre de devoirs et à revivre éternellement de félicité.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi toute loi qui n'est pas vertu n'est pas loi. Dieu ne
+sanctionne que ce qui est divin. Il n'y a point de souveraineté dans la
+force, le commandement est tyrannique et l'obéissance est lâcheté; ce
+<i>contrat social</i> entre l'iniquité et la servitude, même quand il produit
+l'ordre apparent, n'est que le désordre suprême. Dieu ne peut être
+appelé en témoignage pour le ratifier; la moitié meilleure de ce qui
+fait l'homme y manque: son âme n'y est pas! c'est la société politique
+de la hache et du billot. Le <i>Contrat social</i> de J.-J. Rousseau mène
+directement à ces emblèmes; le commandement est le crime, et
+l'obéissance est la mort.</p>
+
+<p>Honte et exécration sur un tel <i>contrat social</i>! <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> honte parce
+qu'il est servile, exécration parce qu'il est odieux.</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>Et pitié aussi, parce qu'il est sophisme et qu'il borne la société
+politique à une sorte d'association commerciale pour cette courte vie,
+où le gouvernement, purement mécanique et industriel, n'a qu'à
+surveiller les parts de subsistances et de bien-être entre des hommes
+qui ne vivent qu'à demi et qui meurent tout entiers. De ces deux moitiés
+de l'homme, ils ont, dans leur acte de société, oublié la principale:
+l'<span class="smcap">ÂME</span>, et sa destinée immortelle et infinie.</p>
+
+<p>Combien le véritable <i>contrat social</i> est supérieur, en vérités et en
+dignité morale, à ce pacte de la chair avec les sens!</p>
+
+<h4>XV</h4>
+
+<p>Ce pacte de la société vraie, le voici: Dieu a créé l'homme corps et
+âme, à la fois; Corps, pour s'exercer ici-bas comme un <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> apprenti
+de la vie terrestre à la vie céleste, qui sera dégagée des sens et des
+temps.</p>
+
+<p>Il a donné à l'homme, en le créant, les instincts innés qui le forcent à
+vivre en société politique, parce que la société politique est le moyen
+de perfectionner l'individu en élargissant sa sphère par la famille,
+l'État, l'humanité, cette trinité de devoirs.</p>
+
+<p>Ce perfectionnement de l'homme par la société civile et politique
+s'accomplit, pour le corps, par le développement des industries
+matérielles, des moyens, des forces, des découvertes qui ont la vie
+terrestre pour fin. C'est la civilisation des sens, beau phénomène, mais
+phénomène court comme le temps, borné comme l'espace, fini comme la
+poussière organisée, périssable comme la mort.</p>
+
+<p>Il a donné à l'homme une âme pour communiquer par la pensée avec Dieu,
+son créateur, et pour perfectionner cette âme par la vertu, travail
+surhumain de l'humanité mortelle dont la vie immortelle est le salaire
+dans un temps qui ne finit pas, c'est-à-dire dans l'éternité
+rémunératrice.</p>
+
+<p>La société politique et civile est le milieu composé de devoirs mutuels
+dans lequel <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> l'homme trouve à exercer son âme militante et
+perfectible à cette vertu dont la société vit, mais dont le mérite ne
+finit pas ici-bas; c'est la civilisation spiritualiste de l'âme humaine.</p>
+
+<p>Le <i>contrat social</i> matérialiste de J.-J. Rousseau et de ses disciples
+ne promet à l'humanité que des biens matériels et quelques souffrances
+égales pour tous, des luttes pour ou contre une souveraineté sans cesse
+imposée par les tyrans, sans cesse reconquise par les peuples; des
+droits qui ne reposent que sur des révoltes de tous contre tous, et qui
+ne sont contre-signées qu'avec du sang, des métiers ou des arts tout
+manuels; des lois toutes égalitaires pour consoler au moins le malheur
+de chacun par le niveau du malheur commun, puis la mort ensevelissant
+une société de poussière vivante dans une poussière morte. Voilà tout:
+est-ce là beaucoup plus que le néant? Le bonheur de vivre vaut-il, pour
+une pareille société, la peine de mourir?</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>Notre <i>contrat social</i>, à nous, le <i>contrat social</i> spiritualiste, au
+contraire, celui qui cherche <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> son titre en Dieu, qui s'incline
+devant la souveraineté de la nature, celui qui ne se reconnaît d'autre
+droit que dans ce titre magnifique, et plus noble que toutes les
+noblesses, de fils de Dieu, égal par sa filiation et par son héritage à
+tous ses frères de la création, celui qui ne croit pas que tout son
+héritage soit sur ce petit globe de boue, celui qui ne pense pas que
+l'empire de quelques millions d'insectes sur leur fourmilière,
+renversant ou bâtissant d'autres fourmilières, soit le but d'une âme
+plus vaste que l'espace, et que Dieu seul peut contenir ou rassasier;
+celui qui croit, au contraire, à l'efficacité de la moindre vertu
+exercée envers la moindre des créatures en vue de plaire à son Créateur,
+celui qui place tous les droits de l'homme en société dans ses devoirs
+accomplis envers ses frères; celui qui sait que la société humaine,
+civile et politique, ne peut vivre, durer, se perfectionner en justice,
+en égalité, en durée, que par le dévouement volontaire de chacun à tous,
+dévouement du père au fils, de la femme à l'époux, du fils au père, des
+enfants à la famille, de la famille à l'État, du sujet au prince, du
+citoyen à la république, du magistrat à la patrie, du riche au pauvre,
+du pauvre au riche, <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> du soldat au pays, de tout ce qui obéit à
+tout ce qui commande, de tout ce qui commande à tout ce qui obéit, et,
+plus haut encore que cet ordre visible, celui qui conforme, autant qu'il
+le doit et qu'il le peut, sa volonté religieuse à cet ordre invisible, à
+ce principe surhumain que la Divinité (quel que soit son nom dans la
+langue humaine) a gravé dans le code, dans la conscience, table de la
+loi suprême; celui qui sait que, sous cette législation des devoirs
+volontaires qu'on nomme avec raison <i>force</i> ou <i>vertu</i>, il n'y a ni
+Platon, ni J.-J. Rousseau, ni chimères, ni violences, ni tyrannies, ni
+multitudes, ni satellites, ni armées, ni bourreaux qui puissent faire
+prévaloir la société purement matérialiste sur la société spiritualiste,
+où le commandement est divin, où l'abstention est vertu; ce contrat
+social est, disons-nous, indépendamment de ce qu'il est plus vrai, mille
+fois plus digne du légitime orgueil, du saint orgueil de la race
+humaine: car il croit fermement (et il a raison de croire) que le
+contrat social qui commence sur la terre par des individus isolés, sans
+défense contre les éléments, par des hordes, par des tribus, par des
+républiques, par des empires, par des révolutions qui brisent <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span>
+ou qui restaurent des nations, n'est ni toute la fin, ni toute la
+destinée probable de la civilisation divine, ni toute la pensée du
+Créateur, ni tout le plan infini de Dieu dans sa création de l'homme en
+société.</p>
+
+<p>Car il croit que Dieu n'a pas borné à ces phénomènes d'agglomération, de
+révolution, de progrès matériel, de décadence, de dissolution et de
+disparition, les destinées de cette noble catégorie d'êtres appelés
+hommes; que ces êtres ne sont pas bornés dans tous leurs développements
+par la tombe; mais que le vrai contrat social, celui dont l'âme de
+l'humanité est l'élément, celui dont la vertu est le mobile, celui dont
+le devoir est la législation, celui dont Dieu lui-même est le souverain,
+le spectateur et la récompense, que ce contrat social, interrompu ici à
+chaque génération par la mort, ne se résilie pas dans la poussière de ce
+globe.</p>
+
+<p>Au contraire, il se renoue, se recompose et se développe indéfiniment
+plus haut de vertu en vertu, de sainteté en sainteté, de grandeur en
+grandeur, dans une société toujours croissante et toujours multipliante,
+pour multiplier les adorations par les adorateurs, les forces par les
+<span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> facultés, les vertus par les &oelig;uvres, dans cette échelle
+ascendante par laquelle monta le Jacob symbolique, et qui rapproche du
+Dieu de vie ses hiérarchiques créations!</p>
+
+<p>En un mot, le vrai contrat social, au lieu de donner pour fin à la
+société mortelle la mort, donne pour fin à la société spiritualiste sur
+la terre le sacrifice, et pour fin à la société divinisée après la vie
+l'immortalité!</p>
+
+<p>Voilà ma foi politique.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<p><i>P. S.</i> La trop grande étendue que j'ai été obligé de donner à
+l'Entretien précédent me force à restreindre celui-ci et à m'arrêter là
+de peur de fatiguer le lecteur de métaphysique sociale. Je reviendrai
+dans un an sur ces aberrations de J.-J. Rousseau, philosophe social.
+Quant à sa philosophie religieuse, dont la profession de foi du <i>Vicaire
+savoyard</i> est le sublime portique, c'est une des plus éloquentes
+protestations contre l'athéisme ou l'irréligion qui ait jamais été
+écrite par une main d'homme. Quand nous traiterons de la philosophie
+<span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> (ce que nous ferons l'année prochaine), nous reviendrons sur ce
+bel exorde de religion dite naturelle. J.-J. Rousseau s'élève, dans
+cette contemplation lyrique de la Divinité et de la morale, mille fois
+au-dessus des philosophes impies ou matérialistes du dix-huitième
+siècle. Le christianisme même lui doit ici de la reconnaissance, car,
+s'il est dans quelques parties incrédule sur la lettre de ses dogmes, il
+est croyant à sa sainteté. C'est une aurore boréale de l'Évangile: il ne
+le voit pas, mais il le répercute. C'est la raison évangélisée.</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>Par une circonstance bien étrange, pendant que je m'entretenais avec
+vous des erreurs politiques et des essais théologiques de J.-J. Rousseau
+dans l'<i>Émile</i>, un livre paraissait, un des livres que les <i>curieux</i> de
+littérature et de philosophie accueillent comme une bonne fortune de
+bibliothèque, parce qu'il leur révèle comme en confidence les secrets du
+métier de la littérature.</p>
+
+<p>Ce livre, par un homme de pensée libre, <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> d'instruction variée,
+de goût sûr, de recherches patientes, M. Sayous, est intitulé: <i>le
+Dix-huitième Siècle à l'étranger.</i></p>
+
+<p>C'est une histoire coloniale de l'esprit français dans toute l'Europe,
+pendant que l'esprit français rayonnait de Paris sur le monde quelques
+années avant qu'il fît explosion par la révolution française. M. Sayous
+est là, pour le dire sans l'offenser, un statisticien moral, un fureteur
+de génie épiant et découvrant le beau et le bon dans tous ces recoins de
+l'Europe où de petits cénacles littéraires, français de langue et
+d'esprit, depuis Copenhague, Pétersbourg, Berlin, Dresde, jusqu'à
+Lausanne, Coppet, Ferney, Genève (il aurait pu y ajouter Turin et
+Chambéry, colonie des deux frères de Maistre, l'un naturel et arcadien,
+l'autre emphatique et olympien), devaient bientôt appeler l'attention
+sur leur nom et sur leurs &oelig;uvres.</p>
+
+<p>M. Sayous donc furète avec beaucoup de loyauté et beaucoup de bonheur
+ces découvertes dans tous ces recoins du monde français, et nous fait
+des portraits fins, vrais, originaux, critiques de toutes ces figures
+d'hommes et de femmes qui gravitaient en ce temps-là dans la sphère de
+l'esprit français, de la <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> langue française et de la philosophie
+française.</p>
+
+<p>Or savez-vous ce qu'il découvre très-inopinément pour nous, à Genève, en
+recherchant les sources de J.-J. Rousseau, car toute grande
+individualité a ses sources? Il découvre une femme, une jeune fille, une
+belle sibylle des Alpes, une théologienne de vingt ans, une prophétesse
+de raison et d'instruction qui prophétise à demi-voix et qui prophétise
+quoi? La profession de foi du <i>Vicaire savoyard</i>. C'était dans l'air.
+Rousseau l'écoute, il retient; il s'inspire, et il écrit. Qui se serait
+douté de cette Égérie cachée dans les grottes du lac Léman, derrière ce
+philosophe misanthrope de la rue Plâtrière, à Paris?</p>
+
+<p>Or voici tout le mystère:</p>
+
+<p>Il y avait à Genève une de ces familles cosmopolites qui apportent,
+partout où elles vivent, un caractère et une physionomie multiples,
+saillants, originaux comme l'empreinte des différentes contrées où ces
+familles ont eu leurs haltes et leur origine. C'était la famille si
+connue des Huber. Sortis de la noblesse féodale du Tyrol, illustres dans
+la chevalerie tudesque de la Souabe, ils étaient devenus patriciens de
+Berne, et s'étaient alliés à Rome avec <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> la maison princière des
+Ludovisi, démembrée en branches éparses entre Schaffouse, Lyon, Genève.</p>
+
+<p>Cette famille, de génies divers, avait acquis aussi divers genres de
+célébrités. La littérature légère, la philosophie éclectique, les
+sciences naturelles, les arts, la société intime avec Voltaire,
+Rousseau, plus tard avec les de Maistre de Savoie, avec madame de Staël,
+avaient encore illustré les Huber. Les mémoires du temps rappellent à
+toutes les pages leur nom à propos de leur familiarité avec les grandes
+figures de Genève, de Paris, de Berlin, de Londres, de Coppet; ils
+étaient chez eux partout par droit de bienvenue, de bon goût, d'intimité
+avec les célébrités européennes. Un de leurs descendants, héritier de
+leur naturalisation universelle, le colonel Huber, à la fois homme de
+guerre, homme de lettres volontaire, diplomate dans l'occasion, poëte
+quand il se souvient de ses Alpes, romancier quand il se rappelle madame
+de Montolieu ou madame de Staël, habite encore aujourd'hui tantôt Paris,
+tantôt une délicieuse retraite philosophique au bord de ce lac Léman,
+site préféré de cette famille.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> XVIII</h4>
+
+<p>Or, de cette famille nomade et féconde en toutes espèces d'originalités
+inattendues, était née à Lyon, en 1695, Marie Huber. À l'âge de dix-huit
+ans elle avait à Lyon la célébrité des yeux, la beauté. Tout lui
+souriait du côté du monde: elle détourna son âme et ne voulut regarder
+que du côté du ciel. Elle renonça au mariage pour garder toutes ses
+pensées à Dieu. L'abbé Pernetti, l'historien des célébrités de Lyon,
+raconte que le peuple de cette ville l'appelait la Sainte.</p>
+
+<p>La solitude rendit son esprit indépendant, effet ordinaire et naturel
+d'une méditation solitaire. À trente-six ans elle prit la plume et elle
+écrivit ses pensées sur le sujet qui occupait le plus sa vie, la
+religion. Elle crut reconnaître que ce qui écartait le plus d'âmes
+religieuses de la pratique de tel ou tel culte, c'étaient le nombre et
+la littéralité des dogmes. Elle résolut, non de les nier, mais de les
+tourner, et de montrer une voie générale de salut, qui fît marcher au
+ciel par toutes les <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> voies; elle n'écartait pas le christianisme,
+elle l'ouvrait plus large à plus de fidèles; elle considérait le Christ
+comme l'Homme-Dieu qui, participant à toute la nature humaine pour la
+réhabiliter en lui, fut affranchi de tout ce que l'humanité a de
+vicieux, rédempteur dont l'humanité aurait pu se passer si elle avait
+conservé sa pureté originelle et la religion naturelle bien gravée dans
+sa conscience. Elle entreprenait donc, conformément à cette idée, de
+faire luire de nouveau cette sainteté primitive et naturelle dans les
+c&oelig;urs de tous les hommes.</p>
+
+<p>Ce fut là, dit M. Sayous son biographe, l'objet de son livre intitulé
+<i>la Religion essentielle à tous les hommes</i>, livre dont Voltaire eut
+connaissance et dont il parle avec estime, livre qui fut communiqué à
+J.-J. Rousseau, et dont, selon M. Sayous, il tira la doctrine supérieure
+et conciliatrice de sa profession de foi du <i>Vicaire savoyard</i>.</p>
+
+<p>Ce serait ainsi qu'une femme inspirée, une sainte Thérèse d'une religion
+pacifique et unanime, aurait à son insu laissé dans l'âme du philosophe
+sceptique et mobile de Genève la pensée de ce christianisme
+primitivement révélé par la conscience, encore sans ombre, à <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span>
+l'humanité, et destiné à réconcilier toutes les morales, tous les
+schismes et tous les cultes de l'esprit dans une lumière, dans une
+adoration et dans une charité communes.</p>
+
+<p>Nous n'affirmons pas cette filiation de la profession de foi de J.-J.
+Rousseau; nous la donnons comme une de ces curiosités littéraires qui
+ont de la vraisemblance plus qu'elles n'ont de certitude. Mais le génie
+à tâtons de J.-J. Rousseau, flottant à cette époque entre le
+christianisme réformé, le catholicisme adopté, puis répudié, le
+calvinisme de son enfance professé de nouveau, l'illuminisme germanique
+effleuré, et le scepticisme philosophique si voisin de l'athéisme,
+longtemps fréquenté à Paris dans l'intimité de Diderot, de d'Holbach, de
+Grimm, pouvait fort bien se réfugier, pour son repos, dans cet
+éclectisme chrétien de mademoiselle Huber qui donnait satisfaction aux
+diverses aspirations de sa nature, et qui lui servait de thème pour cet
+hymne magnifique de Platon des Alpes connu sous le nom de profession de
+foi du <i>Vicaire savoyard</i>. Les calvinistes de Genève ne s'élevèrent pas
+avec moins de fureur contre le traité de paix que leur offrait
+mademoiselle Huber, que contre le <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> symbole pacificateur que leur
+proposait J.-J. Rousseau. Les deux livres eurent les mêmes ennemis; car
+les schismes en religion n'ont pas seulement besoin de croire, ils ont
+besoin de combattre; les pacificateurs sont les premiers persécutés en
+religion comme en politique. L'Évangile dit: «Heureux les pacifiques!»
+le monde dit: «Malheur aux modérés!»</p>
+
+<p>J.-J. Rousseau, dans ce livre, fut un Girondin de la philosophie.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> LXVIII<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<h3>TACITE.</h3>
+
+<p class="center">PREMIÈRE PARTIE.</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>L'histoire est de tous les genres de littérature celui qui supporte le
+plus la médiocrité de l'écrivain, d'abord parce que l'intérêt y est dans
+le fait plus encore que dans le style: le fait ou le récit se suffit,
+pour ainsi dire, à lui-même.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> Ensuite, parce que les événements que l'histoire raconte ont par
+eux-mêmes un attrait de curiosité, un intérêt, pour nous exprimer
+autrement, qui empêche le lecteur de faire attention à l'insuffisance ou
+à la médiocrité du style. La curiosité est très-indulgente, pourvu que
+l'histoire soit racontée.</p>
+
+<p>Aussi les bibliothèques sont-elles pleines d'histoires médiocres,
+triviales, sans génie, sans philosophie, sans politique, sans couleur,
+sans pathétique, sans moralité, écrites par des annalistes de tous les
+pays; enregistreurs de dates, de nomenclatures, de faits, ils tiennent
+la chronologie du monde, l'état civil des nations.</p>
+
+<p>On les lit cependant: car, bien qu'ils ne fassent rien sentir et rien
+juger, incapables qu'ils sont eux-mêmes de sentir et de juger, ils font
+connaître. Ce sont les vieillards loquaces de la famille humaine dont
+parle Homère; on s'attroupe autour d'eux pour les entendre conter: mais
+pour eux, comme pour leurs lecteurs, l'histoire n'est que de la
+chronique.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> II</h4>
+
+<p>Les véritables historiens sont très-rares au contraire, et, pour tout
+dire, plus rares peut-être que les grands poëtes; plus rares
+certainement que les grands hommes d'action.</p>
+
+<p>Cette parcimonie de la nature à créer les grands historiens s'explique
+d'elle-même, quand on y réfléchit, par le nombre, la diversité et la
+supériorité des dons naturels et des dons acquis nécessaires pour écrire
+une histoire digne de ce nom.</p>
+
+<p>Ces dons, ou ces conditions nécessaires pour former un historien
+immortel, sont presque impossibles à réunir dans un même homme.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> III</h4>
+
+<p>D'abord, il faut qu'il soit né poëte, c'est-à-dire sensible, coloriste,
+éloquent de nature; car comment ferait-il sentir dans son style ce qu'il
+n'aura pas senti lui-même?</p>
+
+<p>Comment colorerait-il de nuances convenables ses portraits et ses
+tableaux, si, au lieu de palette dans l'imagination, il n'a qu'un peu
+d'encre au bout de sa plume?</p>
+
+<p>Comment ferait-il parler ses acteurs, s'il ne sait pas lui-même parler?</p>
+
+<p>Dire, c'est créer. Que créera-t-il, s'il ne sait dire?</p>
+
+<p>Il faut ensuite qu'il soit philosophe, c'est-à-dire qu'il ne se borne
+pas à la surface des faits, mais qu'il les creuse et qu'il les interroge
+pour leur faire rendre le sens caché qui est en eux, ou la sagesse des
+choses humaines; car les événements ne sont pas une vaine accumulation
+<span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> de faits et de personnages, passant devant les yeux de Dieu et
+devant les yeux des hommes, sans autre langage que ce fracas du temps,
+qui roule tumultueusement dans son cours les religions, les institutions
+et les empires.</p>
+
+<p>Ces événements, bien vus, bien écoutés, bien compris, ont un langage
+parfaitement intelligible qui s'appelle l'expérience, la leçon, la
+moralité, la sagesse, la philosophie des choses. Il faut que
+l'historien, profondément sage, comprenne ce langage des événements pour
+l'interpréter aux autres hommes.</p>
+
+<p>Un véritable historien n'est qu'un traducteur, mais c'est le traducteur
+des desseins de Dieu. Il déchiffre les hiéroglyphes de la Providence.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> IV</h4>
+
+<p>Il faut qu'il soit honnête homme, c'est-à-dire probe d'esprit, sincère,
+véridique: car, s'il trompe, ou s'il dissimule, ou s'il invente, ou s'il
+ment, plus d'histoire; il n'est plus que le faussaire des actes de Dieu.</p>
+
+<p>Il faut qu'il soit moraliste, sinon de c&oelig;ur, au moins d'esprit: car,
+s'il caresse les perversités dont l'histoire est pleine, s'il donne
+toujours raison à la fortune, s'il exalte le vainqueur coupable et qu'il
+écrase le vaincu innocent, s'il foule aux pieds les victimes, s'il
+ajoute la sanction de sa propre immoralité et l'autorité de son amnistie
+à tous les scandales d'iniquité qui attristent les annales des peuples,
+l'historien n'est plus un juge; c'est un complice abject ou intéressé de
+la fortune, qui montre sans cesse le droit violé par la force, et la
+vertu déjouée par le succès.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> Un tel historien corrompt plus la moralité de son siècle que
+tous les crimes heureux ne la corrompent: car on se défie des criminels,
+on ne se défie pas de l'historien. Son absolution est pire que le
+forfait lui-même: c'est le forfait rétrospectif, le forfait de
+sang-froid, le meurtre de la conscience publique, seul refuge que la
+fortune triomphante laisse ici-bas à la justice et à la vertu! Le
+criminel ne viole la justice que pendant un temps: l'historien du succès
+la viole, autant qu'il est en lui, pendant toute la postérité.</p>
+
+<p>On a dressé des peines contre ceux qui commettent les crimes, on devrait
+en formuler de pires contre ceux qui les excusent et qui les glorifient.
+Ils sont les scélérats du lendemain, plus coupables que les scélérats de
+la veille. Ils justifient l'iniquité: c'est plus atroce que de la
+commettre.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> V</h4>
+
+<p>Il faut que l'historien soit homme d'État: car l'histoire est pleine de
+politique, et s'il n'a pas l'intelligence de la politique, cette bonne
+conduite de la vie appliquée en grand aux nations, aux sociétés, aux
+empires, il écrira au hasard des récits pleins d'ignorance, de
+contre-sens et de non-sens.</p>
+
+<p>Il faut qu'il ait pratiqué lui-même les conseils, les assemblées, les
+négociations, les délibérations, les affaires publiques, afin d'avoir
+observé de ses propres yeux le jeu des passions, des intérêts, des
+ambitions, des intrigues, des caractères, des vertus ou des perversités
+qui s'agitent dans les cours, dans les camps, dans les comices, dans la
+place publique.</p>
+
+<p>Nul ne connaît les hommes par théorie: <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> pour les connaître, il
+faut les toucher; on ne les touche que dans la mêlée.</p>
+
+<p>Un historien qui n'aura vécu que dans les bibliothèques fera des livres,
+mais jamais une histoire; ses personnages seront des rôles, jamais des
+hommes.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Enfin, il faut que l'historien soit arrivé à la vieillesse, ou du moins
+à cette maturité des années qui donne, avec le sang-froid de la pensée,
+le désintéressement de l'ambition, ce loisir studieux où l'écrivain se
+renferme dans la solitude de son âme pour recueillir, avant sa mort, les
+événements de son temps, les expériences, les jugements qu'il veut
+léguer à la postérité.</p>
+
+<p>On voit, à ces principales conditions d'un historien parfait, combien il
+est rare que toutes ces conditions se trouvent réunies <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> dans un
+même homme, et combien peu de chefs-d'&oelig;uvre historiques doivent
+exister et surnager sur cet océan d'annales ou de chroniques qui
+encombrent les archives des nations.</p>
+
+<p>Ajoutons que ces chefs-d'&oelig;uvre mêmes ne sont pas absolus, mais
+relatifs à l'état social et à l'âge plus ou moins avancé des peuples
+pour lesquels l'historien a écrit son histoire.</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>Les peuples enfants veulent des récits merveilleux, mais sans critique,
+comme ceux d'Hérodote.</p>
+
+<p>Les peuples superstitieux veulent des fables, comme celles des livres
+théogoniques de l'Orient.</p>
+
+<p>Les peuples barbares veulent des martyrologes, comme ceux des
+Scandinaves.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> Les peuples chevaleresques veulent des aventures, comme celles
+du Cid ou de Roland.</p>
+
+<p>Les peuples corrompus veulent des crimes politiques admirés et
+justifiés, comme ils le sont dans l'histoire de Machiavel.</p>
+
+<p>Les peuples artistes veulent des harangues et des réflexions, comme
+celles de Thucydide.</p>
+
+<p>Les peuples avilis veulent des obscénités, comme celles de Suétone.</p>
+
+<p>Les peuples mûrs et touchant à la décadence veulent des portraits peints
+en traits de sang, des retours vers la vertu antique, des larmes amères
+sur la corruption présente, des sentences brèves, mais succulentes,
+jaillissant de l'événement comme le cri des choses, enfin une
+philosophie à la fois plaintive et amère, qui consterne et qui relève
+l'âme par l'honnête et douloureux contraste entre l'image de la vertu
+antique et le désespoir de la liberté perdue!</p>
+
+<p>Dans ce genre d'histoire parfait, l'historien n'est plus seulement un
+annaliste: il est citoyen, il est moraliste, il est politique, il est
+poëte, il <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> est peintre, il est législateur, il est apologiste, il
+est satiriste, il est homme d'État, il est juge, il est instituteur des
+nations, il est <i>Tacite</i>. L'histoire ne monte pas plus haut: elle est
+alors le grand poëme épique de la vérité.</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>Pour l'époque du monde où nous vivons, Tacite est évidemment l'Homère,
+le Platon et le Cicéron de l'histoire. Une de ses pages retrace toute
+une période d'années; une de ses peintures ressuscite toute une vie; une
+de ses maximes fait réfléchir tout un jour.</p>
+
+<p>Rome entière, avec ses grandeurs et ses bassesses, avec sa liberté et sa
+servitude, avec ses noblesses et ses abjections, avec ses vertus et ses
+forfaits, s'est résumée dans ce seul homme.</p>
+
+<p>Il a tout vu, tout senti, tout sondé, tout pesé, tout aimé, tout haï,
+tout peint, tout conclu. <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> C'est le monde romain, ou plutôt c'est
+le monde humain de son temps, hélas! et de tous les temps, contracté
+dans la main puissante d'un homme, et rendant, sous la pression de cette
+main, son suc, son sens, sa gloire, ses vices, sa honte, ses larmes, son
+sang, par tous les pores.</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>Aussi celui qui a lu Tacite a compris le monde: Tacite est le Newton de
+l'histoire. Il a dévoilé la machine humaine depuis le premier rouage
+jusqu'au dernier; il a monté et démonté le mécanisme des empires, et mis
+à nu tous les ressorts qui font mouvoir la sublime ou déplorable
+humanité.</p>
+
+<p>On ne peut lui reprocher qu'une chose: un excès de brièveté dans le
+récit. Mais cette brièveté aussi est une force: celui qui comprend d'un
+coup d'&oelig;il explique d'un mot. La <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> brièveté est une vertu de la
+langue, car la langue n'est qu'un signe. La plus parfaite des langues
+serait celle qui contiendrait le monde dans un mot.</p>
+
+<p>Tacite est l'abréviateur de l'&oelig;uvre de Dieu; il n'écrit pas, il note:
+mais chaque note ouvre un horizon sans borne à la pensée. Les
+intelligences lentes ou faibles doivent renoncer à le lire: il n'écrit
+que pour ses pairs. C'est le pain des forts, c'est l'historien des
+hommes d'État, des philosophes, des sages, des poëtes; il lui faut,
+comme à Bossuet, un auditoire de rois de l'intelligence: c'est sa
+gloire.</p>
+
+<p>J'ai essayé souvent, dans mes notes de jeunesse, de me rendre compte à
+moi-même des impressions que je recevais de cet historien selon mon
+c&oelig;ur. J'en extrais ici quelques fragments et j'en ai refait un tout,
+en jalonnant ma route de ses plus beaux tronçons de style, comme on
+reconstruit une ville détruite dans le désert, en marchant d'un débris à
+un débris et d'un monument à l'autre, à travers la poussière des grandes
+choses qu'on foule aux pieds.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> X</h4>
+
+<p>Huit cent vingt années d'existence ont épuisé la vitalité de Rome. Rome
+vieillit; car, malgré les illusions toujours déçues et toujours
+renaissantes des utopistes, les nations vieillissent comme l'homme,
+unité mortelle dont elles parcourent toutes les phases avec plus de
+lenteur, mais avec la même vicissitude de naissance, de jeunesse, de
+maturité, de caducité et de mort.</p>
+
+<p>L'empire a dévoré la république; l'armée a subjugué les lois; la
+corruption, à son tour, a avili l'armée; la sédition donne et retire le
+trône et la vie à des favoris prétoriens d'un camp et d'un jour. Néron,
+le dernier des empereurs du sang de César, a péri, exécré des uns,
+regretté par les autres; car les vices et les crimes eux-mêmes ont leur
+parti dans les populaces et dans les casernes. On pleure, à <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span>
+Rome et à Lyon, ce bon Néron qui incendiait la capitale pour la rebâtir,
+qui égorgeait sa mère, mais qui amusait la plèbe. Le vieux Galba,
+proclamé empereur par les légions, s'avance et tend la main vers le
+sceptre.</p>
+
+<p>Écoutons Tacite, c'est ainsi qu'il commence son premier livre:</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>«J'entreprends une &oelig;uvre riche en vicissitudes, atroce en batailles,
+déchirée en séditions, sinistre même dans la paix:</p>
+
+<p>«Quatre empereurs tranchés successivement par le glaive, trois guerres
+civiles, plusieurs guerres extérieures, quelques autres tout à la fois
+civiles et étrangères;</p>
+
+<p>«Nos armes, prospères en Orient, malheureuses en Occident; l'Illyrie
+troublée, les Gaules mobiles, la Grande-Bretagne <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> conquise et
+perdue presque au même moment; les races suèves et sarmates se ruant
+contre nous; les Daces illustrés par des défaites et par des victoires
+alternatives; l'Italie elle-même affligée de calamités nouvelles ou
+renouvelées des calamités déjà éprouvées par elle dans la série des
+siècles précédents; des villes englouties ou secouées par les
+tremblements de terre sur les confins de la fertile Campanie; Rome
+dévastée par les flammes; nos plus anciens temples consumés; le Capitole
+lui-même incendié par la main de ses concitoyens; nos saintes cérémonies
+profanées; des adultères souillant nos plus grandes familles; les îles
+de la mer pleines d'exilés; ses écueils ensanglantés de meurtres; des
+atrocités plus sanguinaires encore dans le sein de nos villes; noblesse,
+dignités, acceptées ou refusées, imputées à crime; le supplice devenu le
+prix inévitable de toute vertu; l'émulation entre les délateurs,
+non-seulement pour le prix, mais pour l'horreur de leurs forfaits;
+ceux-ci revêtus comme dépouilles des consulats et des sacerdoces,
+ceux-là de l'administration et de <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> la puissance de l'État dans
+les provinces, afin qu'elles supportassent tout de leur violence et de
+leur rapacité; les esclaves corrompus contre leurs maîtres, les
+affranchis contre leurs patrons, et ceux à qui il manquait des ennemis
+pour les perdre, perdus par la trahison de leurs amis.»</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>«Toutefois le siècle n'est pas assez tari de toute vertu pour ne pas
+fournir encore de grands exemples:</p>
+
+<p>«Des mères accompagnant leurs fils poursuivis, dans leur fuite; des
+femmes s'exilant volontairement avec leurs maris; des proches courageux;
+des gendres dévoués; la fidélité des serviteurs résistant même aux
+tortures; des hommes illustres bravant les dernières extrémités de
+l'infortune; l'indigence elle-même héroïquement supportée; <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> des
+sorties volontaires de la vie comparables aux morts les plus louées de
+nos ancêtres.</p>
+
+<p>«Outre ces nombreuses vicissitudes des choses humaines, des prodiges
+effrayants dans le ciel et sur la terre, les avertissements de la
+foudre, les présages des événements futurs, présages heureux, sinistres,
+ambigus, évidents tour à tour.</p>
+
+<p>«Jamais, en effet, calamités plus terribles et augures plus menaçants ne
+témoignèrent au peuple romain que les Dieux ne veillaient plus à sa
+sécurité, mais à leur vengeance.»</p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p>Après avoir frappé ainsi l'esprit de ses lecteurs de l'impression dont
+il est frappé lui-même, Tacite entre d'un pas rapide, mais sûr, dans
+son récit par le tableau du lendemain <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> de la mort de Néron. Il
+laisse transpirer, plutôt qu'il ne le témoigne, son mépris intérieur
+contre un peuple assez vil pour regretter son tyran:</p>
+
+<p>«La vile multitude, dit-il, celle qui assiége le cirque et les théâtres
+gratuits, et la lie des esclaves, et tous ceux qui, ayant dévoré leur
+patrimoine, vivaient des honteuses munificences de Néron, se montraient
+tristes et avides de nouvelles.</p>
+
+<p>«Les soldats, voyant qu'ils ne recevaient pas de gratifications de Galba
+pour récompenser leur défection involontaire et forcée à Néron, et
+prévoyant que la paix ne leur fournirait pas autant que la guerre
+d'occasions d'avancements et de récompenses, penchaient vers la
+sédition. Ils accusaient déjà la vieillesse et la parcimonie de Galba.</p>
+
+<p>«On rappelait un mot de lui, honnête pour la république, dangereux pour
+lui-même: Je choisis mes soldats, je ne les achète pas.</p>
+
+<p>«L'âge même de Galba était un texte de dérision et d'impopularité pour
+ceux qui étaient accoutumés à la jeunesse de Néron, <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> et qui,
+suivant le préjugé du vulgaire, ne jugeaient de leur maître qu'à la
+beauté et à la grâce du corps. Telles étaient à Rome, ajoute-t-il, les
+dispositions d'esprit de cette immense multitude.»</p>
+
+<p>Il fait ensuite le tableau des provinces, des légions, le portrait des
+principaux généraux qui les commandent.</p>
+
+<p>En Espagne, Cluvius Rufus; dans les Gaules, un successeur peu populaire
+de Vindex; en Allemagne, Verginius, encore indécis entre les regrets de
+Néron et l'adhésion à Galba; sur le Rhin, un vieillard goutteux,
+impotent, sans ascendant sur ses troupes; dans l'Orient encore immobile,
+Mucien, commandant de la Syrie et de quatre légions.</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>Le portrait de Mucien, tracé en quelques lignes, présage du premier
+coup d'&oelig;il à <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> l'empire des agitations, à Galba des
+compétiteurs:</p>
+
+<p>«Homme, dit Tacite en parlant de Mucien, déjà aussi célèbre par ses
+succès que par ses disgrâces; jeune, il avait ambitieusement caressé des
+amitiés illustres; bientôt, ayant dissipé ses richesses, il glissa dans
+le besoin.</p>
+
+<p>«Suspectant l'inimitié de Claude contre lui, il se confina dans le fond
+de l'Asie, aussi près de l'exil qu'il le fut plus tard de l'empire;
+mélange de luxure, d'intrigue, de popularité, d'insolence, de bonnes et
+de mauvaises habiletés; excessif de plaisirs dans le loisir, d'activité
+dans l'action, sa vie publique méritait des éloges, sa vie privée de la
+honte. Puissant en influence et en séduction sur ses subordonnés, sur
+ses proches, sur ses collègues; homme à qui il était plus facile de
+décerner l'empire par son crédit que de l'obtenir pour lui-même.»</p>
+
+<p>En Judée, Vespasien et son fils Titus commandaient trois légions; ils
+étaient pleins de déférence pour Mucien, leur collègue le <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> plus
+rapproché, et se concertaient entièrement avec lui.</p>
+
+<h4>XV</h4>
+
+<p>Tout à coup un bruit se répand dans Rome. On murmure à demi-voix que les
+légions de Germanie se sont soulevées et ont proclamé empereur leur
+commandant Vitellius.</p>
+
+<p>Galba, pour prévenir le seul reproche qu'on fait à son règne, celui de
+manquer d'un successeur, se hâte d'adopter un jeune Romain de haute
+noblesse et de grande espérance, Pison. Pison rappelait par ses vertus
+l'antique république. Son adoption était un retour à la liberté et aux
+m&oelig;urs. Galba le prend par la main en présence du sénat et du peuple:</p>
+
+<p>«Auguste chercha un successeur dans sa famille, lui dit-il; moi, je le
+prends dans la république, non que je manque de parents <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> ou de
+compagnons d'armes, mais pour prouver que je n'ai point brigué l'empire
+par ambition. Cet acte démontrera à tous que je n'ai consulté, en te
+choisissant, ni mes propres convenances, ni même les tiennes.</p>
+
+<p>«Tu as un frère, ton égal en noblesse, ton supérieur par l'âge, digne en
+tout de la haute fortune où je t'appelle, si tu n'en étais plus digne
+encore toi-même.</p>
+
+<p>«Tu es parvenu à cet âge où l'on a déjà échappé aux passions de la
+jeunesse; ta vie est telle que tu n'as aucune indulgence à demander pour
+ton passé. Tu n'as encore supporté que des fortunes adverses: les
+prospérités sont des tentations trop stimulantes pour notre âme, parce
+que les adversités nous apprennent à fléchir et que le bonheur nous
+corrompt.</p>
+
+<p>«La fidélité, la sincérité, l'attachement, ces premiers biens de
+l'honnête homme, conserve-les avec une égale constance. On essayera de
+les altérer en toi par l'obséquiosité. L'adulation, les caresses,
+l'intérêt personnel, le poison le plus corrupteur de la <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span>
+véritable affection, vont bientôt t'entourer.</p>
+
+<p>«Aujourd'hui, toi et moi, nous nous parlons avec la plus entière
+franchise; mais les autres s'adressent plus à notre puissance qu'à
+nous-mêmes, car persuader à un prince ce qu'il doit faire est une grande
+tâche: une approbation servile ne prouve aucune affection.</p>
+
+<p>«Si l'immense corps de l'État pouvait subsister et se pondérer seul et
+sans modérateur, j'étais digne peut-être de recommencer les temps et les
+institutions de la république; mais nous en sommes à cette nécessité,
+que déjà mon âge avancé ne peut plus rien promettre au peuple romain
+qu'un bon successeur, et ta jeunesse rien autre qu'un bon maître à
+l'empire.</p>
+
+<p>«Sous Tibère, sous Caïus, sous Claude, nous fûmes comme le patrimoine
+d'une seule famille; aujourd'hui, à la place de la liberté, nous aurons
+du moins l'élection de nos maîtres.</p>
+
+<p>«La maison des Jules César et des Claude étant éteinte, l'adoption
+découvrira avec intelligence le meilleur des Romains pour <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span>
+succéder à l'empire. Descendre ou naître des princes est un hasard qui
+ne nous rend digne d'aucune estime; dans l'adoption, le choix est entier
+et le jugement libre, et, si l'on veut bien choisir, l'opinion publique
+vous éclaire.</p>
+
+<p>«Que Néron soit toujours devant tes yeux, lui qui, superbe de sa longue
+série d'aïeux dans les Césars, ne fut pas renversé par Vindex avec une
+seule province sans armes, ni par moi avec une seule légion, mais par sa
+férocité et par sa luxure, qui le précipitèrent du faîte des grandeurs
+publiques.</p>
+
+<p>«Il n'y avait point cependant jusque-là d'exemple d'un empereur déposé.</p>
+
+<p>«Nous, au contraire, que l'estime publique et les armes ont portés à
+l'empire, quels que soient nos services, nous y serons poursuivis par la
+jalousie.</p>
+
+<p>«Toutefois ne t'étonne pas si, dans cette commotion soudaine de tout
+l'univers, deux légions ne sont pas encore rentrées dans l'obéissance.
+Moi-même, qui te parle, je ne suis pas parvenu encore à la sécurité;
+mais, <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> une fois que je t'aurai adopté, je cesserai de paraître
+trop vieux, seul reproche qu'on objecte à ma puissance.</p>
+
+<p>«Néron ne cessera pas d'être regretté par les pervers; c'est à toi,
+c'est à moi de gouverner avec tant d'intégrité qu'il ne soit pas du
+moins regretté des gens de bien.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas l'heure de te fatiguer de plus longs avis; tout est dit,
+tout est fait, si j'ai bien choisi!</p>
+
+<p>«Souviens-toi que tu vas commander ici à des hommes aussi incapables de
+supporter une entière liberté qu'une entière servitude.»</p>
+
+<p>L'invention d'une telle éloquence dans l'historien ne suppose-t-elle pas
+dans Tacite toutes les qualités d'homme d'État, de philosophe, de
+politique consommé, de vieillard expérimenté des choses et des
+caractères, et enfin d'orateur d'État, qualités que l'historien prête
+au vieux Galba?</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> XVI</h4>
+
+<p>On se perd quand on analyse ce sublime discours d'empire dans les
+profondeurs de raison, de pénétration, de prévoyance, de connaissance du
+c&oelig;ur humain et de l'opinion des différentes classes du peuple qu'il
+révèle chez le vieux Galba.</p>
+
+<p>Quel autre homme qu'un homme rompu aux affaires publiques, un témoin des
+écroulements de Rome, un publiciste, un moraliste, un orateur, un
+vieillard, pouvait le penser et pouvait l'écrire?</p>
+
+<p>Ôtez une seule de ces conditions d'âge, d'expérience, de pratique des
+comices et des cours, d'étude des lettres antiques, d'élévation
+au-dessus des partialités des temps, de puissance de tout comprendre,
+même la vertu, et ce discours n'existerait pas.</p>
+
+<p>C'est le résumé d'une longue vie publique <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> dans une haute
+intelligence touchant aux limites de la vie, et jugeant le passé, le
+présent, l'avenir, avec le calme du soir et le sublime désintéressement
+du lendemain.</p>
+
+<p>Mais poursuivons l'étude, et, après avoir vu le sage et le politique,
+voyons le peintre.</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>Pison accepte sans joie, mais sans faiblesse, non comme on accepte une
+ambition, mais comme on accepte un devoir.</p>
+
+<p>Il se rend au camp avec Galba, puis au sénat, pour se faire reconnaître
+héritier de l'empire.</p>
+
+<p>Les soldats, refroidis par la parcimonie de Galba, qui les traite en
+citoyens, non en mercenaires, murmurent sourdement; le sénat éprouve ou
+feint d'éprouver de l'enthousiasme: mais les rumeurs de la rébellion des
+légions de Germanie et de la marche de Vitellius <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> sur l'Italie
+s'accroissent dans Rome. La restitution au trésor public des sommes
+perçues par les favoris de Néron aigrit les esprits dans le camp et dans
+la plèbe.</p>
+
+<p>Un homme populaire par ses intrigues, candidat du vice, comme Pison
+était candidat de l'honnêteté, Othon, sent chanceler le pouvoir entre
+les légions qui s'avancent d'Allemagne, et Galba, qui dédaigne de saisir
+Rome par ses corruptions. Il se fait faire une feinte violence par une
+émeute de populace et de soldats qui le portent au camp, hors des murs,
+en apparence malgré lui. Là, vingt-trois soldats le saluent empereur, et
+vont tenter avec Othon la fidélité des légions indécises.</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>Le bruit de cette émeute se répand dans le palais de Galba. Pison, son
+fils adoptif, veut opposer sa popularité d'estime à la popularité
+<span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> démagogique d'Othon; il rassemble les troupes de garde au palais
+et les harangue:</p>
+
+<p>«Camarades, leur dit Pison, il n'y a pas encore six jours qu'ignorant ce
+que nous dérobe l'avenir, et ne sachant s'il fallait désirer ou redouter
+davantage ce nom d'héritier de Galba, j'ai été adjoint par lui à
+l'empire.</p>
+
+<p>«Par cet acte, les destinées de la patrie et celles de notre maison ont
+été placées dans vos mains. Ne croyez pas, je vous le jure par le nom
+que je porte, ne croyez pas que je tremble ici pour moi-même (pour moi,
+qui, éprouvé déjà par la mauvaise fortune, sais qu'il y a autant à
+craindre de la prospérité); non! je vous parle en ce moment au nom de
+Galba, devenu mon père, du sénat et de l'empire, que je représente
+devant vous.</p>
+
+<p>«Nous sommes placés dans cette alternative, ou de périr aujourd'hui, si
+cela est nécessaire à la patrie, ou, ce qui ne serait pas moins funeste,
+de vaincre en faisant périr des concitoyens.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> «Nous avions pour consolation, dans ces derniers événements de
+Rome, que la capitale n'avait pas été ensanglantée et que le pouvoir
+avait passé sans choc d'une main dans une autre.</p>
+
+<p>«Par mon adoption, il semblait aussi avoir été pourvu à ce que, même
+après Galba, il ne pût y avoir de guerre civile à Rome pour l'empire.</p>
+
+<p>«Je ne me vanterai pas ici de la noblesse de mon origine ni de
+l'irréprochabilité de ma vie. Qu'est-il besoin de parler de vertu quand
+il s'agit de se comparer à un Othon? Ses vices, qui sont à ses yeux le
+seul titre de gloire, ont renversé l'empire, même quand il était la
+créature et l'ami de l'empereur.</p>
+
+<p>«Serait-ce par son maintien, sa démarche, sa parure efféminée, qu'il
+briguerait et mériterait l'empire? Ils se trompent, ceux qui croient que
+son luxe sera de la libéralité: il saura dissiper, jamais donner. Il ne
+rêve que prostitution, débauches et orgies de femmes; il pense que ce
+sont là les priviléges de la souveraineté, priviléges qui lui assurent
+<span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> pour lui seul la satisfaction de ses caprices et de ses excès,
+et qui ne laisseront aux autres que la rougeur et l'infamie. Jamais
+pouvoir acquis par le crime ne fut exercé honnêtement.</p>
+
+<p>«Galba a été promu à l'empire par le consentement de l'univers, et moi
+par votre consentement.</p>
+
+<p>«Si la république, le sénat, le peuple, ne sont plus aujourd'hui que de
+vains noms, votre honneur, à vous, camarades, est intéressé du moins à
+ce que les plus vils des hommes ne vous donnent pas des empereurs!</p>
+
+<p>«On a vu des exemples de légions révoltées contre leurs généraux; mais
+votre fidélité et votre renommée, à vous, sont restées jusqu'à ce jour
+sans souillure. C'est Néron qui vous a manqué, ce n'est pas vous qui
+avez manqué à Néron!</p>
+
+<p>«Eh quoi! vingt-trois transfuges et déserteurs, à qui l'on ne
+permettrait pas de nommer un centurion ou un tribun des soldats,
+nommeraient impunément un empereur! Vous admettriez cet exemple, et
+vous vous <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> approprieriez leur crime en le tolérant par votre
+inaction! Cette licence passera bientôt de Rome dans les provinces, et,
+si nous sommes, Galba et moi, les victimes de ce forfait, vous le serez,
+vous, des conséquences de ces guerres civiles. L'assassinat de vos
+empereurs ne vous sera pas plus payé que nous ne payerons, nous, votre
+innocence, et nous vous donnons, en récompense de votre fidélité, autant
+que les autres vous promettent pour prix du crime.»</p>
+
+<h4>XIX</h4>
+
+<p>Ce discours d'honnête homme émeut les cohortes de garde au palais. Les
+officiers partent pour aller retenir dans leur devoir les différents
+corps casernés dans la ville; mais les partisans d'Othon les ont
+prévenus. La défection est générale; quelques chefs sont tués par leurs
+soldats, d'autres repoussés, le plus grand <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> nombre entraînés. La
+licence de Néron plaide dans leur âme contre la sévérité de Galba. Les
+troupes corrompues aiment leurs corrupteurs. Othon ravive la popularité
+de Néron, dont il fut le complice.</p>
+
+<h4>XX</h4>
+
+<p>Galba, presque abandonné dans le palais avec une poignée de gardes et de
+serviteurs, hésite un moment s'il y défiera l'assaut des prétoriens ou
+s'il ira au camp disputer l'empire à Othon. Danger pour danger, il
+préfère le plus honorable; il se prépare à marcher au camp: Pison l'y
+devance.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> XXI</h4>
+
+<p>Pendant cette hésitation, un bruit se répand dans la ville qu'Othon a
+été massacré par les prétoriens dans le camp. À ce bruit, le peuple, les
+sénateurs, les courtisans, la plèbe, qui avaient déjà fui le palais,
+refluent avec la fortune autour de Galba.</p>
+
+<h4>XXII</h4>
+
+<p>Tacite peint en satiriste consommé les jactances et le faux enthousiasme
+des hommes intéressés que la peur avait dissipés, que la peur ramène.
+Chacun veut avoir sa part de fidélité <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> et d'héroïsme: il y en a
+qui vont jusqu'à affirmer qu'Othon a été percé par leur main.
+L'impassible Galba sourit de pitié et demande à un de ces prétendus
+meurtriers <i>qui lui a donné ordre de tuer Othon</i>.</p>
+
+<h4>XXIII</h4>
+
+<p>Ce bruit était faux. Tacite raconte la sédition des prétoriens à la vue
+d'Othon, en homme qui a vu les émotions populaires et les défections
+soldatesques.</p>
+
+<p>On croit relire, à l'homme près, l'entrée de Napoléon à Grenoble au
+retour de l'île d'Elbe. Citons cette page, que nous avons lue tant de
+fois nous-même vivante sur les pavés de nos places publiques:</p>
+
+<p>«Les dispositions dans le camp n'étaient déjà plus douteuses, et la
+passion en faveur d'Othon était déjà si furieuse que les soldats, non
+contents de le couvrir de leurs <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> corps et de leurs armes, le
+portent, au milieu des aigles des légions, sur un tertre où s'élevait,
+quelques moments avant, la statue d'or de Galba, et l'entourent de leurs
+étendards. Il n'était possible ni aux tribuns ni aux centurions d'en
+approcher; le simple soldat recommandait à ses camarades de se défier de
+ses officiers; tout retentissait de clameurs, de tumulte, de
+vociférations échangées entre les groupes, non pas seulement, comme dans
+une multitude, de vociférations inactives, mais, à chaque nouveau groupe
+de soldats qui se présentaient, on leur prenait les mains, on les
+enlaçait d'un cercle d'épées nues, on les poussait vers Othon, on les
+provoquait à lui prêter le serment, on les préconisait l'un à l'autre,
+tantôt l'empereur aux soldats, tantôt les soldats à l'empereur.</p>
+
+<p>«Othon ne cessait pas, de son côté, d'étendre les mains vers eux,
+d'adresser des hommages à cette multitude et de lui jeter des baisers,
+se dégradant jusqu'à la bassesse pour se relever à la domination!»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> XXIV</h4>
+
+<p>Il harangue avec astuce les soldats; on court aux armes, on marche
+confusément vers la ville.</p>
+
+<p>Une charge de cavalerie balaye le forum de la multitude, qui voulait
+maintenant défendre Galba.</p>
+
+<p>Le porte-drapeau de la cohorte, au milieu de laquelle marchait le
+vieillard, l'abaisse devant les cavaliers d'Othon. À ce signal de la
+trahison ou de la peur, la cohorte, jusque-là fidèle, fraternise avec
+les séditieux.</p>
+
+<p>«À côté du lac Curtius, dit Tacite, le tremblement des porteurs de Galba
+le fait tomber de sa litière et rouler à terre. On assure qu'il tendit
+courageusement la gorge aux meurtriers, en leur disant d'agir et de
+frapper, <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> si c'était pour l'avantage de la république.</p>
+
+<p>«Peu importaient ses paroles à ses assassins.</p>
+
+<p>«Le nom de celui qui le frappa n'est pas suffisamment constaté. Les
+soldats féroces et cruels déchirèrent en lambeaux ses bras et ses
+jambes, même après que sa tête eut été séparée du tronc.»</p>
+
+<p>Pison, blessé, qui revenait du camp des prétoriens, se réfugie dans la
+chambre d'un esclave fidèle; mais, bientôt découvert, il est traîné sur
+le seuil et égorgé par les soldats d'Othon.</p>
+
+<p>Sa tête, celle de Galba, celle de Vinius, leur lieutenant, sont portées
+au bout des piques, au milieu des enseignes des légions, auprès des
+aigles.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> XXV</h4>
+
+<p>«Vous auriez cru voir, ajoute aussitôt Tacite, un autre sénat, un autre
+peuple. Tous se précipitent, rivalisant de vitesse et d'empressement,
+vociférant contre Galba, célébrant la justice des soldats, baisant la
+main d'Othon. Plus les démonstrations sont fausses, plus ils les
+redoublent.</p>
+
+<p>«Tout se fit ensuite au gré des soldats. Chaque légion envoie un quart
+de ses légionnaires imposer ou saccager la ville et les campagnes, avec
+licence de tout faire, pourvu qu'elle rapportât sa part de pillage à ses
+chefs, et, après cette alternative de licence, de débauches et de
+misère, chaque soldat rentrait à son corps, indigent, oisif et lâche, de
+vaillant qu'il avait été.</p>
+
+<p>«Enfin, une succession d'orgies et de dénûment <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> les précipitait
+dans les séditions et dans les factions militaires, de là dans les
+guerres civiles.</p>
+
+<p>«Le corps de Galba, longtemps abandonné et devenu le jouet des
+profanateurs, pendant les ténèbres, fut enfin enseveli par les soins
+d'Argius, un de ses anciens esclaves, dans les jardins d'un domaine
+privé que possédait Galba. Sa tête, mutilée et attachée à une pique par
+les vivandiers et les valets d'armée devant le tombeau de Patrobius,
+affranchi de Néron, puni par Galba, fut recueillie le jour suivant et
+réunie aux cendres de son corps déjà brûlé.»</p>
+
+<p>Quelle tragédie! Et comment n'a-t-elle pas inspiré un Corneille?&mdash;C'est
+que le sujet dépasse le génie!</p>
+
+<h4>XXVI</h4>
+
+<p>Pendant que la sédition militaire fait un empereur à Rome, Tacite nous
+transporte aussitôt <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> en Germanie, où la sédition militaire en
+fait surgir un autre dans Vitellius, pour venger Galba.</p>
+
+<p>Valens et Cécina, ses lieutenants, descendent des Alpes en Italie.
+Vitellius, engourdi par la torpeur du vin et de la table, ivre dès le
+milieu du jour, les suit lentement, laissant tout faire pour lui à ses
+soldats.</p>
+
+<p>Othon négocie avec son compétiteur; il lui offre tout ce qui peut
+séduire un homme plus avide de jouissances oisives que de pouvoir.
+Vitellius feint d'écouter ces propositions, puis les deux rivaux
+s'envoient mutuellement des assassins après les ambassadeurs. Ces
+assassins, découverts, expient leur mission par la mort.</p>
+
+<p>Othon sent enfin la nécessité de rétablir la discipline dans les troupes
+de Rome et de réprimer l'anarchie; il parle aux prétoriens le langage
+de la raison et de la sévérité:</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> XXVII</h4>
+
+<p>«Il est des choses dans le gouvernement, leur dit-il, que le soldat doit
+savoir; il en est d'autres qu'il doit ignorer.</p>
+
+<p>«L'autorité des chefs, la rigueur de la discipline, exigent que les
+centurions, les tribuns militaires eux-mêmes, exécutent, sans les
+examiner, les ordres qu'on leur donne.</p>
+
+<p>«S'il était permis à chacun de ceux qui reçoivent des ordres de
+s'informer des motifs et de les discuter, l'empire lui-même périrait
+avec le principe nécessaire de l'obéissance.</p>
+
+<p>«Vous n'avez manqué à la subordination que dans mon intérêt; mais, dans
+ces incursions, dans ces ténèbres, dans cette confusion de toutes
+choses, les occasions contre moi-même <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> peuvent être offertes à
+mes ennemis. L'armée la plus redoutable dans l'action est celle qui est
+la plus soumise avant la guerre. À vous les armes et le courage! à moi
+le conseil et la direction de votre valeur! Que jamais armée ne
+connaisse ces cris que vous avez proférés contre le sénat!</p>
+
+<p>«Quoi! le sénat, la tête de l'empire, le lustre de toutes nos provinces,
+demander des supplices contre ses membres! Ô Dieux! ces Germains, que
+Vitellius pousse contre Rome, ne l'auront pas osé eux-mêmes; et vous,
+enfants privilégiés de l'Italie, vous, jeunesse vraiment romaine, vous
+demanderiez le sang et le massacre d'un corps dont la splendeur et la
+gloire font toute notre supériorité sur la bassesse et l'obscurité des
+Vitelliens.</p>
+
+<p>«Vitellius a une certaine apparence d'armée avec lui, mais le sénat est
+avec nous. C'est par là que de notre côté est la république, et contre
+nous les ennemis de la république.</p>
+
+<p>«Croyez-vous donc que cette ville si majestueuse existe seulement dans
+ces maisons, <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> ces toits, ces monceaux de pierres? Ces choses
+muettes et inanimées peuvent aussi bien se détruire que se relever.</p>
+
+<p>«L'éternité de l'État, le repos des peuples, votre salut à tous, et le
+mien, résident dans l'intégrité du sénat, qui affermit tout. De même que
+ce corps, institué sous les auspices des Dieux par le père et le
+fondateur de Rome, ce corps, continué et immuable depuis nos rois
+jusqu'à nos Césars, nous a été transmis par nos ancêtres, de même nous
+devons le transmettre à nos descendants; car c'est de vous qu'émanent
+vos sénateurs romains, et c'est de vos sénateurs qu'émanent vos
+princes.»</p>
+
+<h4>XXVIII</h4>
+
+<p>Ce discours assoupit plus qu'il ne calma Rome.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> XXIX</h4>
+
+<p>Le tableau tracé ici par Tacite de l'agitation sourde de la ville, de
+l'oppression latente des soldats, de l'ambiguïté du sénat, tremblant de
+trop peu faire pour Othon, de trop faire contre Vitellius, est l'étude
+la plus caractéristique d'un observateur de l'espèce humaine. C'est le
+Molière grave et politique des peuples en révolution; le peuple romain
+pose, non-seulement devant son peintre, mais devant son juge.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> LXIX<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<h3>TACITE.</h3>
+
+<p class="center">DEUXIÈME PARTIE.</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Continuons:</p>
+
+<p>Othon part avec l'armée et avec une partie de l'aristocratie de Rome et
+des pouvoirs constitués, pour aller au-devant de Vitellius, aux confins
+de l'Italie, vers les Gaules.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> «C'est la première fois que Rome se déplace ainsi, dit Tacite:
+car, depuis le divin Auguste, le peuple romain avait combattu au loin
+pour l'ambition ou la gloire d'un seul homme; sous Tibère et sous
+Caligula, on n'avait eu à gémir que des calamités de la paix; la révolte
+de Scribonianus contre Claude avait été découverte et étouffée au même
+instant; c'étaient des murmures et des paroles qui avaient expulsé
+Néron, plutôt que les armes. Aujourd'hui des légions et des flottes, et,
+ce qu'on avait vu plus rarement encore, les prétoriens et les soldats,
+gardiens de la ville, marchaient au combat.»</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Selon l'admirable économie de ses récits, ordonnés comme des poëmes,
+Tacite profite de la lenteur d'Othon dans sa marche vers les Gaules
+pour reporter les regards de son lecteur <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> vers une autre région
+de l'empire où se noue un autre drame militaire pour un troisième
+dénouement déjà prévu. Il revient à Vespasien, à Mucien, à leurs sept
+légions réparties en Judée et en Syrie.</p>
+
+<p>Ces légions apprennent que celles de Rome et de Germanie vont
+s'entrechoquer pour décider à qui des deux armées reviendra le bénéfice
+de donner un maître à l'empire; elles s'indignent qu'on en dispose ainsi
+sans leur aveu; elles méditent de s'en saisir pour un de leurs généraux,
+pendant qu'on le dispute pour d'autres.</p>
+
+<p>Vespasien, et Mucien son collègue, résolurent d'attendre que les deux
+partis de Vitellius et d'Othon, affaiblis par leur lutte, laissassent
+l'ambition plus libre et le succès plus certain à des armées et à des
+noms encore entiers.</p>
+
+<p>Ici Tacite reprend le récit de la guerre civile, après avoir ainsi
+montré en Orient le germe d'un autre règne.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> III</h4>
+
+<p>Othon, suivi des corps d'élite, d'éclaireurs, des cohortes et des
+vétérans du prétoire, nerf des armées impériales, et des nombreuses
+légions de marine, s'avance jusqu'au pied des Alpes, au-devant du
+lieutenant de Vitellius, Cécina.</p>
+
+<p>«La marche d'Othon, dit Tacite, n'était ni ralentie ni amollie par le
+luxe; mais Othon, revêtu d'une cuirasse de fer, à pied, marchant devant
+les aigles, souillé de poussière, les cheveux en désordre, contrastait
+par son apparence avec son ancienne réputation de mollesse.</p>
+
+<p>«Cécina, de son côté, comme s'il avait laissé sur l'autre revers des
+Alpes la licence et la férocité de son caractère, s'avançait en Italie
+avec une armée irréprochable dans sa discipline. Les colonies et les
+municipalités <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> romaines qu'il traversait en entrant en Italie
+lui reprochaient seulement son orgueil. Vêtu, en effet, d'une saie
+gauloise de diverses couleurs et de braies, vêtement étranger, il osait
+donner audience ainsi à des citoyens en toges.</p>
+
+<p>«On ne pouvait tolérer non plus que sa femme Salonina, quoique
+innocemment, le suivît montée sur un cheval magnifique, enharnaché de
+pourpre. Telle est la nature humaine, que l'on considère d'un regard
+malveillant la récente fortune d'autrui. On n'exige de personne autant
+de modestie que de ceux qui étaient naguère nos égaux. Cependant Valens
+fait sa jonction avec Cécina.»</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Un conseil de guerre, tenu en présence d'Othon, où l'on délibère sur la
+bataille à <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> donner ou à ajourner, fournit à l'historien
+l'occasion d'une magnifique énumération des forces de l'empire. Othon se
+décide à laisser livrer la bataille par ses lieutenants, et à se tenir
+lui-même à l'écart en réserve, comme la dernière majesté du peuple
+romain.</p>
+
+<p>Il se retire à quelque distance avec sa garde. De ce moment sa cause est
+perdue. Ses troupes, en effet, perdent une première bataille. Ce qui lui
+reste de légions chancelle dans sa fidélité.</p>
+
+<p>Les négociations s'établissent entre les deux camps; on se demande pour
+qui et pourquoi on va verser tant de sang romain par des mains romaines.
+Cependant les généraux d'Othon le conjurent de tenter encore la fortune.
+Ici l'ambitieux usurpateur du trône change tout à coup de rôle,
+d'esprit, de langage, par une de ces révolutions d'esprit qui
+déconcertent souvent l'histoire. Othon devient le plus résigné des
+philosophes et le plus désintéressé des citoyens. Ses paroles,
+admirablement reproduites par Tacite, sont dignes de Sénèque, son
+ancien maître:</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> V</h4>
+
+<p>«Exposer à la mort tant de courage et tant de fidélité, dit-il à ses
+troupes qui lui demandent encore le combat, est un sacrifice bien
+au-dessus du prix de ma propre vie. Plus vous me montrez de chances de
+succès, s'il me convenait de vivre, plus beau et plus méritoire, à moi,
+me sera-t-il de mourir!</p>
+
+<p>«Nous nous sommes souvent éprouvés, la fortune et moi. Ne comptez pas le
+temps que j'aurais à régner: il est d'autant plus difficile de jouir
+avec modération de la puissance souveraine, que cette puissance doit
+avoir moins de durée pour nous.</p>
+
+<p>«La guerre civile n'est venue que de Vitellius, et, si nous avons
+combattu par les armes pour l'empire, le crime en est à lui seul. C'est
+à moi du moins qu'on devra ce <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> bienfait, de n'avoir combattu
+qu'une fois: c'est par là que la postérité estimera Othon.</p>
+
+<p>«Que Vitellius retrouve à Rome son frère, son épouse, ses enfants: quant
+à moi, je n'ai besoin ni d'être consolé, ni d'être vengé. D'autres
+auront possédé l'empire plus longtemps, aucun ne l'aura résigné avec
+plus de stoïcisme.</p>
+
+<p>«Est-ce que je souffrirai que, pour ma cause, tant de belle jeunesse
+romaine, tant de braves armées, égorgées de nouveau les unes par les
+autres, soient enlevées à la république? Que votre affection me suive au
+tombeau, comme si vous aviez en effet combattu et péri pour moi; mais
+survivez-moi, et ne retardons pas plus longtemps, moi, votre salut,
+vous, mon sacrifice.</p>
+
+<p>«Parler plus longuement à nos derniers moments serait un signe de
+lâcheté. La meilleure preuve que je puisse vous donner de la liberté
+réfléchie de ma résolution, c'est que je ne me plains de personne; car
+maudire les Dieux ou accuser les hommes, c'est le signe d'un homme qui
+répugne à mourir et qui voudrait vivre encore.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> Quelle grandeur de civisme, même dans ses vices, étale ce
+peuple romain! Othon était un criminel, mais il était Romain; il parle
+comme Socrate, il meurt comme un martyr.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Après cette magnifique et courte allocution, à laquelle la brève et mâle
+concision de la langue latine prête un accent d'inflexibilité et de
+supériorité d'âme qu'aucune éloquence ne surpasse, Tacite raconte les
+derniers soucis d'Othon pour ceux qui devaient lui survivre.</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>«Il employait, pour les résoudre à vivre, l'autorité sur les jeunes
+gens, les supplications <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> avec les vieillards; serein de visage,
+intrépide d'accent, se refusant les larmes intempestives.</p>
+
+<p>«Il faisait fournir des barques et des canots à ceux qui voulaient fuir;
+il anéantissait les lettres et les notes qui auraient pu servir de
+témoignage du zèle qu'on avait montré pour lui, des injures qu'on avait
+proférées contre Vitellius; il distribuait des gratifications avec
+mesure, et nullement comme un homme qui n'a rien à ménager après lui;
+ensuite il s'appliqua à consoler le fils de son frère, Salvius
+Coccéianus, enfant en bas âge, qui tremblait et qui pleurait, louant sa
+tendresse, gourmandant son effroi, l'assurant que le vainqueur ne serait
+pas assez barbare pour refuser la grâce de ce neveu, à lui, qui avait
+conservé à Rome toute la famille de Vitellius, et qui allait, par la
+promptitude de sa propre mort, mériter la clémence de ce rival: car ce
+n'était point, ajoutait-il, dans une extrémité désespérée, mais à la
+tête d'une armée demandant à combattre, qu'il épargnait volontairement à
+la république une calamité nouvelle; qu'il avait assez de <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span>
+renommée pour lui-même, assez d'illustration pour ses descendants; que
+le premier, après les Jules, les Claude, les Servius, il avait porté
+l'empire dans une nouvelle famille; que son neveu devait donc accepter
+la vie avec une noble assurance, sans oublier jamais qu'Othon fut son
+oncle, et cependant sans trop s'en souvenir.»</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>«Après ces soins donnés aux autres, il prit quelques moments de repos.</p>
+
+<p>«Déjà son esprit ne s'occupait plus que des suprêmes pensées, quand un
+tumulte soudain vint lui rappeler la consternation et l'anarchie des
+soldats; ils menaçaient de mort ceux qui voulaient partir.</p>
+
+<p>«Othon, après avoir sévèrement gourmandé et réprimé les séditieux,
+revint recevoir les adieux de ses amis et s'assurer qu'ils pussent
+<span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> se retirer avec sécurité. À la chute du jour, il but de l'eau
+glacée pour apaiser sa soif; ensuite il se fit apporter deux glaives,
+et, après les avoir examinés tous les deux, il en plaça un sous sa tête.
+Après s'être assuré du départ de ses amis, il passa une nuit tranquille,
+et l'on dit même sans insomnie...</p>
+
+<p>«À la première heure du jour, il se laissa tomber sur le glaive. Aux
+gémissements du mourant, ses esclaves, ses affranchis et Plotius, préfet
+du prétoire, entrèrent: il était mort d'un seul coup.»</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>«On hâta ses funérailles; il l'avait recommandé avec instance, de peur
+que sa tête coupée ne devînt le jouet des vainqueurs.</p>
+
+<p>«Les cohortes prétoriennes portèrent son corps avec des éloges et des
+larmes, baisant <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> à l'envi sa blessure et ses mains. Quelques-uns
+des soldats se tuèrent sur son bûcher; ce ne fut ni par crainte, ni par
+remords, mais par une certaine émulation d'honneur et d'attachement à
+leur empereur.</p>
+
+<p>«Ce genre de mort fut imité ensuite par d'autres soldats de ses troupes
+à Bédriac, à Plaisance, et dans d'autres camps.</p>
+
+<p>«On lui éleva un tombeau modeste, pour qu'il fût durable.»</p>
+
+<p>Quelle vertu, non, jamais assez contemplée par l'histoire!</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p>Rome et le sénat préviennent par leurs versatilités les v&oelig;ux de
+Vitellius. Il est salué empereur; on relève, pour lui complaire, les
+statues de Néron. La Syrie et la Judée le reconnaissent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> «Cependant, dit Tacite, il tressaillait au nom de Vespasien,
+qui était déjà dans les vagues rumeurs du peuple. Rassuré un moment sur
+les dispositions de ce général, ajoute Tacite, Vitellius et son armée,
+se croyant sans compétiteur, se vautraient à Rome dans tous les excès de
+cruauté, de pillage et de débauche dont ils avaient rapporté l'habitude
+de leur long séjour chez les barbares.»</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>Pendant ces désordres, Vespasien, mûri par l'âge et par sa sollicitude
+pour ses deux fils, délibère avec lui-même s'il cédera au v&oelig;u de ses
+légions, qui le provoquent à l'ambition du pouvoir suprême.</p>
+
+<p>«Quel jour, se disait-il, que celui où il livrerait au hasard le fruit
+de ses combats, ses soixante-deux ans, et deux fils encore si jeunes!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> «Il y a un repentir et un retour aux pensées qui ne sortent pas
+de la sphère de la vie privée, et on peut y livrer impunément plus ou
+moins de soi-même à la fortune; mais pour ceux qui tendent à l'empire,
+il n'y a point de milieu entre le faîte et l'abîme!»</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>Quelle langue et quelle pénétration dans le c&oelig;ur des choses et des
+hommes!</p>
+
+<p>Montrez-moi un historien de cette trempe dans les auteurs modernes,
+fût-ce Bossuet!</p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p>Mucien, que Vespasien pouvait rencontrer comme rival en Syrie,
+puisqu'il y commandait <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> plus de légions que lui, le convie
+lui-même à tout oser. Mucien veut bien consentir au second rang, pourvu
+que le premier soit occupé par un chef moins ignoble que Vitellius.</p>
+
+<p>Le discours qu'il adresse à Vespasien pour le décider à briguer
+l'empire, est un cours de politique à l'usage des ambitieux, aussi
+habile en séductions du pouvoir que le discours d'Othon est magnanime de
+désintéressement et de philosophie.</p>
+
+<p>Tacite lit dans les conseils des ambitieux comme dans l'âme des sages
+rassasiés du monde.</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>«Je me place, dans ma pensée, au-dessus de Vitellius, dit Mucien à son
+collègue, mais je te place au-dessus de moi.</p>
+
+<p>«Il serait peu sensé, à moi, de ne pas céder l'empire à celui dont
+j'adopterais le <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> fils pour successeur (Titus), si je régnais
+moi-même; d'ailleurs notre sécurité même te commande d'accepter. Notre
+vie, en effet, court maintenant moins de risque dans la guerre ouverte
+que dans la paix, car ceux qui délibèrent sur la rébellion sont déjà
+rebelles!»</p>
+
+<p>Vespasien, encore indécis, est proclamé malgré lui par les légions de
+Judée, de Syrie, d'Égypte; celles des bords de l'Adriatique, de
+l'Espagne, de la basse Italie suivent successivement l'exemple des
+légions d'Orient.</p>
+
+<p>Vitellius n'était pas encore à Rome, que déjà l'empire lui échappait de
+tous côtés.</p>
+
+<h4>XV</h4>
+
+<p>Son armée, de cent vingt mille hommes, à moitié Germains et Gaulois,
+était appesantie par une multitude de sénateurs, de populace, <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span>
+de bouffons, de comédiens, d'histrions, de gladiateurs, de conducteurs
+de chars, familiers habituels de Vitellius; son entrée à Rome rappelait
+les triomphes de Bacchus.</p>
+
+<p>Quatre mois d'orgies déshonorent et usent son règne; ses troupes
+s'amollissent dans la licence et dans les insubordinations d'une
+capitale.</p>
+
+<p>La proclamation de Vespasien, longtemps cachée à l'Italie, y éclate
+enfin.</p>
+
+<p>Cécina, à qui Vitellius doit l'empire, sort de Rome avec une armée pour
+aller combattre Mucien et Vespasien en Dalmatie; mais Cécina, tout en
+embrassant Vitellius avant son départ, médite ou rêve déjà sa défection.</p>
+
+<p>Les séditions travaillent l'armée; la flotte abandonne la cause de
+Vitellius. Cécina insurge lui-même son camp pour Vespasien.</p>
+
+<p>Bientôt le remords saisit ses soldats; ils enchaînent leur corrupteur et
+rétablissent les images de Vitellius. Enveloppés dans Crémone par les
+légions des lieutenants de Vespasien, les soldats de Vitellius
+capitulent, brisent les fers de Cécina, et conjurent ce traître
+<span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> de les protéger maintenant contre la vengeance de l'armée
+ennemie.</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>L'Italie entière se décompose; l'armée de Vespasien s'avance jusqu'à
+Narni, à trois journées de Rome sans rencontrer d'autres ennemis qu'une
+populace recrutée à la hâte par Vitellius. Cette multitude se disperse
+au premier choc. Les généraux de Vespasien font offrir des conditions
+favorables à Vitellius, s'il veut abdiquer l'empire qui s'écroule; il
+penche vers ce parti.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> XVII</h4>
+
+<p>«Les avis courageux, dit Tacite, n'avaient point d'accès dans son
+oreille; son esprit s'écroulait sous les soucis et les angoisses. Il
+craignait qu'une lutte plus obstinée ne rendît le vainqueur plus
+inexorable. Il avait une mère affaissée par les années, qui toutefois,
+par une mort opportune, échappa, peu de jours avant, au spectacle de la
+catastrophe de sa maison, n'ayant gagné elle-même à la souveraineté de
+son fils que des chagrins et une estime générale.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> XVIII</h4>
+
+<p>«Le 15 des calendes de janvier, à la nouvelle de la défection des
+légions et des cohortes à Narni, Vitellius sort de son palais, vêtu de
+deuil et entouré de sa famille éplorée; on portait près de lui, dans une
+petite litière, son fils en bas âge comme dans une pompe funèbre. Les
+paroles du peuple, à l'aspect de ce cortége, étaient décourageantes et
+intempestives; les soldats restaient dans un silence menaçant.</p>
+
+<p>«Nul cependant n'était assez insensible aux vicissitudes des choses
+humaines pour ne pas s'émouvoir à ce spectacle. Le souverain des
+Romains, si peu de temps auparavant, le maître de l'univers, abandonnant
+le siége de sa puissance, sortait de l'empire, à travers son peuple, au
+milieu de sa capitale.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> «Jamais on n'avait rien contemplé, jamais rien entendu de
+comparable.</p>
+
+<p>«Une conjuration soudaine avait assailli le dictateur Jules César; des
+embûches cachées avaient fait trébucher Caligula; les ténèbres de la
+nuit et une maison de campagne obscure avaient abrité la fuite de Néron;
+Pison et Galba étaient tombés comme sur un champ de bataille; Vitellius,
+au contraire dans une assemblée publique, au milieu de ses propres
+soldats, en présence même des femmes, parla en termes brefs et
+convenables à la tristesse présente de sa situation.»</p>
+
+<h4>XIX</h4>
+
+<p>«Il dit qu'il se retirait par sollicitude pour la paix publique et pour
+le salut de l'État. Il demanda qu'on lui conservât un souvenir, qu'on
+prît en pitié son père, sa femme <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> et l'âge innocent de ses
+enfants. Puis, élevant son fils dans ses bras tendus vers la foule, et
+le recommandant tantôt à chacun en particulier, tantôt à tous, et
+interrompu par ses propres sanglots, il détache son épée de sa ceinture
+et la remet au consul présent, Cécilius Simplex, en témoignage du droit
+de vie et de mort qu'il abdiquait sur les citoyens.</p>
+
+<p>«Le consul ayant refusé de la recevoir, et les spectateurs l'engageant à
+la déposer, avec les marques du pouvoir impérial, dans le temple de la
+Concorde, il se dirigea vers la maison de son frère. Mais une clameur
+plus obstinée s'oppose à ce qu'il aille demander asile à des pénates
+privés, et le rappelle forcément au palais. Tout autre chemin lui étant
+fermé, et n'ayant d'ouvert devant lui que la voie Sacrée, qui y mène, il
+rentre dans son palais.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> XX</h4>
+
+<p>Pendant la nuit, des rixes sanglantes s'élèvent entre les partisans de
+Vitellius et ceux de Vespasien. Vitellius, impuissant, ne peut ni
+prévenir, ni seconder ces mouvements désordonnés du peuple et des
+soldats.</p>
+
+<p>Le matin, ses troupes attaquent, malgré lui, le sénateur Sabinus, chef
+du parti de Vespasien, barricadé dans le Capitole; le Capitole est
+incendié avec les statues des dieux et des héros, changées par les
+combattants en armes défensives ou agressives.</p>
+
+<p>Ici, l'histoire de Tacite prend tour à tour l'accent de l'élégie sacrée
+et celui de l'imprécation:</p>
+
+<p>«Et quelle cause nous armait? s'écrie l'historien, quelle était la
+compensation d'une si grande ruine?</p>
+
+<p>«Était-ce pour la patrie que nous combattions? <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> Le vieux roi de
+Rome, Tarquin, avait consacré ce temple pour obtenir la protection des
+Dieux dans la guerre contre les Sabins; il en avait jeté les fondements,
+plutôt dans la vue de notre future grandeur, que dans les proportions
+encore si modiques du peuple romain; ensuite Servius Tullius, avec le
+concours de nos alliés, et Tarquin le Superbe, avec les dépouilles de
+Suessa, avaient construit ses murailles; mais la gloire d'élever ce
+chef-d'&oelig;uvre était réservée à la liberté.»</p>
+
+<h4>XXI</h4>
+
+<p>Les Vitelliens, vainqueurs au Capitole, égorgent les partisans de
+Vespasien, surpris dans le temple.</p>
+
+<p>Ils combattent ensuite dans les faubourgs contre les légions de Narni
+qui cernent la ville.</p>
+
+<p>L'assaut donné à Rome et le combat de <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> rues des deux partis
+sont peints par Tacite en traits de plume qui découvrent l'abîme de
+corruption d'un peuple vieilli remué dans sa fange.</p>
+
+<p>«Le peuple, dit-il, assistait en spectateur aux coups des combattants,
+et, comme dans les jeux du cirque, il les animait tour à tour de ses
+acclamations et de ses battements de mains.</p>
+
+<p>«Si un des deux partis venait à plier, si les vaincus se cachaient dans
+les boutiques, ou se glissaient dans quelques maisons, la populace
+s'ameutait pour qu'on les jetât dehors et qu'on les égorgeât, afin de
+s'emparer de leurs dépouilles; car, tandis que le soldat s'acharnait à
+tuer, le bas peuple s'acharnait au pillage.»</p>
+
+<h4>XXII</h4>
+
+<p>«Horrible et difforme était l'aspect de la ville: ici des meurtres et
+des blessures; là <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> des tavernes et des bains; ici des ruisseaux
+de sang et des monceaux de cadavres; là des courtisanes et des hommes
+prostitués comme elles; tout ce qu'il y a de débauches dans la riche
+oisiveté de la paix, tout ce qu'il y a de forfaits dans la plus
+implacable victoire; en sorte que vous eussiez cru voir la même ville se
+déchirer et se débaucher à la fois.»</p>
+
+<h4>XXIII</h4>
+
+<p>«Déjà, dans deux circonstances, sous Sylla et sous Cinna, des armées
+s'étaient combattues dans les murs de Rome; il n'y avait pas eu alors
+moins d'acharnement, mais il y avait cette fois une plus inhumaine
+insouciance, tellement que les plaisirs mêmes n'y furent pas interrompus
+un seul instant. C'était comme un surcroît de volupté ajouté à des fêtes
+publiques: on exultait, on se délectait. Indifférents à <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> la
+victoire ou à la défaite des partis, on semblait se réjouir des malheurs
+publics.</p>
+
+<p>«Rome forcée, Vitellius, s'échappant par les derrières du palais, se
+fait transporter en litière au mont Aventin, à la maison de sa femme, et
+on le dépose dans une chambre retirée de la maison.»</p>
+
+<h4>XXIV</h4>
+
+<p>«Il espérait, en restant caché le reste du jour dans cette retraite,
+pouvoir se réfugier la nuit à Terracine, auprès des cohortes et de son
+frère. Mais bientôt, par cette mobilité de résolution, effet de la peur,
+qui fait que, parmi les choses qu'on redoute, celles qu'on a sous les
+yeux paraissent toujours plus redoutables, il revient furtivement dans
+son palais, qu'il trouve vide et désert, car tous ses serviteurs
+<span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> étaient dispersés ou s'évadaient pour éviter sa rencontre.</p>
+
+<p>«La solitude et le silence du lieu le glacent d'effroi; il entr'ouvre
+des portes, il recule épouvanté du vide des appartements; fatigué
+d'errer misérablement ainsi, le tribun militaire, Julius Placidus, le
+traîne hors du sale réduit où il est découvert, ses deux mains liées
+derrière le dos, ses habits déchirés: spectacle ignoble!</p>
+
+<p>«On le pousse hors du palais. Beaucoup l'insultaient, aucun ne versait
+une larme sur son sort: l'ignominie du dénoûment avait détruit toute
+compassion dans la foule. Un soldat germain, s'élançant vers lui,
+l'atteignit d'un coup de son épée, soit par colère, soit plutôt pour le
+dérober à tant de dérisions et d'outrages, soit en cherchant à frapper
+le tribun; l'arme trancha l'oreille du tribun, et le soldat fut à
+l'instant massacré.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> XXV</h4>
+
+<p>«Vitellius, forcé de relever la tête, par la pointe des épées qu'on lui
+plaçait sous le menton, était contraint, tantôt de présenter son visage
+aux insultes, tantôt de regarder ses propres statues s'écroulant sous
+ses yeux, tantôt la tribune aux harangues et la place où l'on avait tué
+Galba.</p>
+
+<p>«Après cela, on le poussa vers les gémonies, où l'on avait exposé
+récemment le cadavre de Julius Sabinus. On n'entendit de lui qu'un seul
+mot, qui attestait encore un reste de fierté dans son âme, lorsqu'aux
+insultes du tribun militaire il répondit:&mdash;Et cependant j'ai été ton
+empereur!&mdash;Il tombe enfin percé de coups, et la populace l'outrage après
+sa mort avec la même lâcheté qu'elle l'avait adoré vivant.</p>
+
+<p>«Vitellius mort, la guerre avait plutôt <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> cessé que la paix
+n'avait commencé dans Rome.»</p>
+
+<h4>XXVI</h4>
+
+<p>Ici une horrible peinture du massacre et des proscriptions soldatesques
+après la victoire des soldats de Vespasien.</p>
+
+<p>Le sénat, dispersé pendant la bataille, rentre dans Rome et ne marchande
+pas son adhésion. Il décerne le consulat à Vespasien et à son fils
+Titus; il donne, en les attendant, la préture et le pouvoir consulaire à
+Domitien, autre fils de Vespasien, présent à Rome à la révolution qui va
+couronner son père. «Ensuite, dit Tacite, on pensa aux Dieux; on voulut
+bien convenir de réédifier le Capitole.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> XXVII</h4>
+
+<p>Ici, avec un art de composition qui fait contraster la plus pure vertu
+avec la plus infâme corruption du temps, et qui repose l'esprit lassé de
+tant de turpitudes, Tacite fait apparaître tout à coup dans le sénat un
+grand citoyen, un débris de l'antiquité dans l'infamie moderne,
+Helvidius Priscus; il se complaît à retracer l'homme et le discours.</p>
+
+<p>Ce portrait n'est pas seulement d'un grand peintre, il est d'un grand
+moraliste.</p>
+
+<p>Le buste d'un homme de bien réhabilite tout un corps avili, et rend
+quelque généreuse émulation à toute une époque de décadence. C'est dans
+ce portrait surtout qu'il faut étudier les véritables opinions de
+Tacite: on se caractérise par ses amitiés; on <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> se juge par les
+jugements qu'on porte sur les autres.</p>
+
+<p>Relisons:</p>
+
+<h4>XXVIII</h4>
+
+<p>«Helvidius Priscus était né à Terracine.</p>
+
+<p>«Jeune, il avait appliqué son esprit supérieur aux plus hautes études,
+non, comme le plus grand nombre, pour parer une molle oisiveté d'une
+réputation éclatante, mais pour se dévouer à la république avec une âme
+affermie contre toutes les vicissitudes du sort.</p>
+
+<p>«Il avait choisi pour maîtres de philosophie ces sages qui estiment que
+le seul bien est l'honnête, le seul mal le vice, et qui ne comptent la
+noblesse, la puissance, et tout ce qui est en dehors de l'âme, ni parmi
+les vrais biens, ni parmi les vrais maux.</p>
+
+<p>«Choisi pour gendre par Thraséa, de <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> toutes les vertus de son
+beau-père, il n'en rechercha aucune autant que l'amour de la liberté.</p>
+
+<p>«Citoyen, sénateur, époux, gendre, ami, il était égal à tous les devoirs
+de la vie, dédaigneux des richesses, passionné pour la justice,
+inaccessible à la crainte.</p>
+
+<p>«Quelques-uns lui reprochaient d'être trop avide de gloire, dernière
+faiblesse, en effet, dont les plus sages se dépouillent après toutes les
+autres.</p>
+
+<p>«Exilé avec son beau-père, il était rentré à Rome sous Galba, pour y
+défendre Thraséa.</p>
+
+<p>«La délibération du sénat sur le parti à prendre après la mort de
+Vitellius le rappelle à la tribune. Il voulait qu'au lieu de tirer au
+sort les députés qu'on enverrait à Vespasien pour lui décerner l'empire,
+on lui envoyât des députés choisis au mérite et aux opinions, parmi les
+hommes les plus vertueux du sénat, afin, disait-il, que ce choix
+indiquât à ce prince ceux qu'il devait estimer, ceux qu'il devait
+éloigner, car, ajoutait-il, il n'y a pas de meilleurs instruments
+<span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> d'un bon gouvernement que des hommes de bien.»</p>
+
+<h4>XXIX</h4>
+
+<p>Tacite, après une longue et splendide digression sur la guerre de
+Civilis en Germanie, revient à Rome.</p>
+
+<p>«Le jour, dit-il, où Domitien entra au sénat, il parla en peu de mots de
+l'absence de son père et de son frère, et de sa propre jeunesse.</p>
+
+<p>«Son extérieur était gracieux, et la rougeur de son visage semblait un
+symptôme de timidité modeste.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> XXX</h4>
+
+<p>Le sénat, rassuré par la présence d'un fils de Vespasien, se livre
+devant lui à un de ces éclats de représailles qui signalent la fin d'une
+proscription, le commencement d'une autre.</p>
+
+<p>L'invective, dans Tacite, n'est pas moins vengeresse que son jugement
+n'est impartial dans le récit:</p>
+
+<p>«Un misérable, nommé Régulus, frère de Messala, a brigué sous Néron le
+rôle de délateur; il a perdu, par ses délations, d'illustres familles,
+il s'est engraissé de leurs dépouilles.</p>
+
+<p>«Messala, innocent des crimes de son frère, implore pour le coupable la
+générosité du sénat.</p>
+
+<p>«Montanus, orateur foudroyant, s'indigne et se lève. Il reproche à
+Régulus d'avoir <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> donné, après le meurtre de Galba, de l'argent à
+l'assassin du vertueux Pison, et d'avoir demandé la tête coupée de Pison
+pour la déchirer de ses morsures.</p>
+
+<p>«À cela du moins, lui dit Montanus avec ironie, tu ne fus point
+contraint par Néron; ce n'étaient ni tes dignités ni ta vie que tu
+rachetais par ces férocités gratuites.</p>
+
+<p>«On peut tolérer, en les méprisant, les excuses de ceux qui aiment mieux
+perdre les autres que de s'exposer eux-mêmes; mais toi, l'exil de ton
+père, le partage de ses biens entre ses créanciers, ta jeunesse, encore
+inhabile aux fonctions publiques, assuraient ta sécurité. Néron, mort,
+n'avait rien à exiger de toi; tu n'avais, toi-même, rien à craindre de
+lui.</p>
+
+<p>«Ce fut la débauche du sang et l'appétit des dépouilles qui poussèrent
+ton génie, ignoré et inexpérimenté encore des justifications que tu
+cherches aujourd'hui, à t'assouvir de ce carnage illustre.</p>
+
+<p>«Dans ces funérailles de la république, après avoir arraché les
+dépouilles consulaires, gratifié de sept millions de sesterces,
+<span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> resplendissant des insignes du sacerdoce, tu précipitais dans
+une même ruine des enfants innocents, des vieillards illustres, des
+femmes vénérées; tu gourmandais la modération de Néron, parce qu'il se
+fatiguait, lui et ses délateurs, à poursuivre ses victimes de famille en
+famille, tandis qu'il pouvait, selon toi, anéantir d'un seul mot le
+sénat tout entier.</p>
+
+<p>«Conservez précieusement, sénateurs, conservez un homme de conseil si
+expéditif, afin que chaque génération se forme à de tels exemples, et
+que, comme nos vieillards imitent Crispus, nos jeunes gens apprennent à
+imiter Régulus. Le crime trouve des imitateurs, même quand il succombe;
+que sera-ce s'il est absous et florissant?</p>
+
+<p>«Et cet homme que nous n'osons pas poursuivre parce qu'il a été
+seulement questeur, voyons-le un jour préteur et consul!</p>
+
+<p>«Pensez-vous donc que Néron ait été le dernier des tyrans?</p>
+
+<p>«Ils avaient cru ainsi, ceux qui survécurent à Tibère, à Caligula, et
+cependant il <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> s'en est élevé un plus invraisemblable et plus
+atroce.</p>
+
+<p>«Nous ne craignons pas Vespasien; son âge, son caractère modéré, nous
+rassurent: mais les exemples durent plus longtemps que les caractères.</p>
+
+<p>«Nous nous endormons, sénateurs, et déjà nous ne sommes plus ce sénat
+qui, après le supplice de Néron, poursuivait énergiquement, d'après les
+traditions de nos pères, les délateurs et les instruments de la
+tyrannie. Souvenez-vous qu'après la chute d'un méchant prince, le jour
+le plus heureux, c'est le premier.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> XXXI</h4>
+
+<p>Ici Tacite peint la tribune comme il peint le champ de bataille. On voit
+la mêlée des orateurs dans les assemblées, on entend les apostrophes et
+les insultes.</p>
+
+<p>Montanus est approuvé par un applaudissement immense. L'intègre
+Helvidius Priscus veut profiter de ce mouvement d'indignation pour
+écraser aussi Marcellus, un délateur signalé par son nom dans
+l'invective de Montanus. Marcellus sent le sol s'enfoncer sous ses pas;
+il s'évade avec Crispus du sénat, et, adressant à l'orateur qui l'en
+chasse un ironique adieu:</p>
+
+<p>«Nous sortons, lui dit-il, Helvidius, et nous t'abandonnons ton sénat, à
+toi. Règnes-y, puisque tu oses y régner en présence de César!»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> XXXII</h4>
+
+<p>«Les deux complices, dit Tacite, également frappés, supportaient les
+opprobres avec une physionomie différente: Marcellus, la menace dans les
+yeux; Crispus, un faux sourire sur les lèvres.</p>
+
+<p>«Bientôt ils furent ramenés par leurs partisans. La lutte s'engagea
+entre les deux partis: d'un côté les hommes de bien, plus nombreux; de
+l'autre les méchants, plus agressifs, quoique en petit nombre. Ils
+éclatèrent en invectives acharnées les uns contre les autres; ce jour
+entier fut consumé en harangues et en discorde.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> XXXIII</h4>
+
+<p>Mais le sénat, après avoir voulu ressaisir la liberté, céda au premier
+obstacle. Mucien, le lieutenant de Vespasien, harangua les sénateurs
+d'un ton où l'autorité affectait la forme de la prière. Il sévit
+seulement contre quelques hommes abandonnés par tous les partis, à cause
+de l'énormité de leurs forfaits; il épargna les délateurs.</p>
+
+<p>On rendit l'impunité aux persécuteurs, on fit des funérailles publiques
+aux illustres victimes. Grands témoignages, conclut l'historien, de
+l'instabilité des choses humaines, qui mêle et confond les sommets et
+les précipices de la fortune!</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> XXXIV</h4>
+
+<p>Du sénat, Tacite transporte le récit dans les Gaules et en Judée.</p>
+
+<p>Les m&oelig;urs des peuples qu'il décrit interrompent habilement le récit
+des tragédies romaines, et reposent l'âme pour la préparer à de
+nouvelles émotions.</p>
+
+<p>Le siége de Jérusalem par Titus, fils de Vespasien, prend, sous la plume
+de l'historien, la solennité et pour ainsi dire le deuil des grandes
+funérailles. Les prodiges et les superstitions d'un peuple théocratique
+s'y mêlent au carnage, à la famine, à l'incendie. «Les portes du temple
+s'ouvrirent d'elles-mêmes, raconte Tacite, et on entendit une voix, plus
+forte que toute voix humaine, dire: <span class="smcap">Les Dieux s'en vont</span>.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> XXXV</h4>
+
+<p>Ici, la page est déchirée, et le livre des histoires, interrompu par la
+mort de Rome, attend sous quelques monceaux de cendres qu'un heureux
+hasard rende la parole à la plus grande voix de
+l'antiquité<span class="lspaced1">.........................</span></p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> XXXVI</h4>
+
+<p>Les <i>Annales</i> de Tacite sont de la même main, mais d'une main plus
+magistrale encore et plus ferme. On croit sentir plus de loisir dans le
+travail; les temps aussi sont plus dramatiques; le passage de la
+république à l'empire est plus récent, la tyrannie est plus neuve, les
+hypocrisies, les forfaits plus effrontés, les avilissements plus bas.
+L'homme est donné en spectacle, en scandale, en dérision à l'homme.
+L'historien se venge en racontant; c'est <i>Némésis</i> qui écrit sous le
+manteau d'un philosophe.</p>
+
+<p>Quant au peintre, il a les mêmes couleurs: de la bile et du sang.</p>
+
+<p>On remonte avec l'auteur à Néron.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> XXXVII</h4>
+
+<p>Quelle tragédie feinte de poëte est comparable à ce quatorzième livre
+des <i>Annales</i> où Néron, en proie aux trois plus fortes passions de
+l'homme, l'amour, l'ambition de régner et la peur d'être prévenu dans le
+crime, se précipite, les yeux fermés, dans le parricide pour y trouver à
+la fois sa maîtresse, le trône et la vie?</p>
+
+<p>Il aimait Poppée, et il voulait à tout prix l'épouser, contre les vues
+d'Agrippine, sa mère. Burrhus et Sénèque, ses deux précepteurs, le
+faisaient rougir de sa subordination à cette mère, qui lui disputait la
+réalité du pouvoir impérial.</p>
+
+<p>Il tremblait d'être déposé par les intrigues de cette femme, qui se
+repentait de l'avoir élevé par l'adoption de Claude.</p>
+
+<p>Agrippine, tantôt gourmandant son fils, <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> tantôt le corrompant,
+pour le dominer, par des complaisances qui faisaient suspecter jusqu'à
+l'inceste, s'agitait comme sous le pressentiment de sa perte.</p>
+
+<h4>XXXVIII</h4>
+
+<p>«Néron évitait depuis quelque temps, dit Tacite, de se trouver seul avec
+elle. Quand elle parlait de s'éloigner pour aller se retirer dans ses
+jardins de Tusculum ou dans ses champs d'Antium, il l'encourageait à
+chercher ces loisirs.</p>
+
+<p>«À la fin, quelque éloignée qu'elle fût, harassé de son image, il
+résolut de s'en affranchir par le meurtre, indécis seulement sur le
+moyen: le fer, le poison ou quelque autre mort.</p>
+
+<p>«Il inclina d'abord vers le poison; mais, si on le donnait à la table de
+l'empereur, on ne pouvait éviter de réveiller le souvenir du <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span>
+genre de mort de Britannicus, et il paraissait difficile de corrompre
+les esclaves d'une femme à qui l'habitude de commettre le crime avait
+appris à se préserver de telles embûches. D'ailleurs elle-même, par
+l'usage du contre-poison, avait prémuni sa vie contre ce genre de mort.
+Quant au meurtre et au glaive, comment cacher la main, ou comment
+trouver un exécuteur assez dévoué pour ne pas faillir à l'ordre
+d'accomplir un forfait si éclatant?</p>
+
+<p>«L'affranchi Anicétus offrit son ingénieux ministère; commandant de la
+flotte de Misène, précepteur de Néron enfant, il était odieux à
+Agrippine, et animé contre elle de la haine qu'elle lui portait.</p>
+
+<p>«Il proposa donc à Néron de construire un navire dont une partie,
+s'entr'ouvrant tout à coup en pleine mer, engloutirait Agrippine sans
+soupçon de piége. Rien de si hasardeux que la mer, et, si Agrippine
+avait disparu dans un naufrage, qui serait jamais assez injuste pour
+imputer à un crime l'&oelig;uvre accomplie par les vents ou les flots?
+L'empereur consacrerait à sa mère, après <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> sa mort un temple,
+des autels, et toutes les autres ostentations de la piété d'un fils.</p>
+
+<p>«L'invention plut; elle était même servie par l'époque de l'année. Néron
+célébrait alors à Baïes les fêtes des vingt jours.»</p>
+
+<h4>XXXIX</h4>
+
+<p>«Il y attire sa mère, disant avec affectation qu'il fallait savoir
+supporter les mécontentements des auteurs de ses jours, et étouffer les
+griefs, afin d'ébruiter ainsi l'idée d'une réconciliation, et
+qu'Agrippine y crût avec cette crédulité facile aux choses qui les
+flatte, disposition naturelle aux femmes.</p>
+
+<p>«Néron s'avance jusque sur la grève, à la rencontre de sa mère qui
+venait d'Antium, la prend par la main, la serre dans ses bras, et la
+conduit à Baules; c'est le nom de la <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> maison de délices qui
+s'élève entre le promontoire de Misène et le golfe de Baïes, formé par
+une inflexion de la mer.</p>
+
+<p>«Le navire destiné à Agrippine, plus somptueusement décoré que tous les
+autres, se faisait remarquer au milieu de la flotte, comme si Néron
+avait voulu préparer cet honneur de plus à sa mère; car elle avait
+l'habitude de se promener en trirème et de se servir, pour ses
+navigations, des rameurs de la flotte.</p>
+
+<p>«En ce moment, on l'avait invitée à un long festin afin que la nuit
+ajoutât encore son ombre au secret du crime.»</p>
+
+<h4>XL</h4>
+
+<p>«On croit généralement qu'il y avait eu un révélateur, ou qu'Agrippine,
+avertie du péril, mais hésitant à y croire, s'était rendue à Baïes en
+litière. Mais là, les tendres caresses <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> de son fils, qui l'avait
+reçue avec tant d'empressement et qui l'avait fait asseoir au-dessus de
+lui-même dans la salle du festin, avaient dissipé de son c&oelig;ur toute
+inquiétude: car, par d'intarissables discours, tantôt empreints d'une
+familiarité puérile, tantôt mêlés de ces retours de gravité qui semblent
+associer les choses sérieuses aux badinages, Néron prolongea le festin.</p>
+
+<p>«À son départ, il la reconduisit jusqu'au rivage, couvrant des plus
+tendres baisers les yeux et le sein d'Agrippine, soit pour achever la
+dissimulation, soit que le dernier aspect de sa mère, qui allait périr,
+attendrît son âme toute féroce qu'elle était.</p>
+
+<p>«Les Dieux, comme pour mieux illuminer et convaincre le forfait, lui
+prêtèrent une nuit resplendissante d'étoiles, et assoupie par le calme
+complet de la mer.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> XLI</h4>
+
+<p>«Le navire, sur lequel Agrippine n'avait auprès d'elle que deux
+personnes de sa familiarité, n'était pas encore bien éloigné de la rive:
+l'une des deux, Crépérius Gallus, se tenait debout à côté du gouvernail;
+l'autre, Acéronia, accoudée sur les pieds du lit de repos de sa
+maîtresse, à demi couchée, l'entretenait avec congratulation du retour
+de son fils et de sa tendresse qu'elle lui rendait tout entière,
+lorsqu'à un signal donné, le plafond de la chambre s'écroula tout à coup
+sous le poids du plomb dont il était alourdi.</p>
+
+<p>«Crépérius, étouffé, expira sur l'heure; Agrippine et Acéronia
+survécurent, protégées par les colonnes du lit, assez solides pour
+porter le poids de l'écroulement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> «Le navire néanmoins ne s'abîmait pas encore, au milieu du
+trouble de ceux qui le montaient, et parce que le plus grand nombre
+d'entre eux, ignorant le crime, s'efforçaient de l'empêcher de sombrer.</p>
+
+<p>«On ordonna alors aux rameurs de se porter tous du même côté pour le
+faire submerger sous leur poids; mais ils ne se prêtèrent pas tous assez
+promptement à cet ordre soudain, et une partie d'entre eux, faisant
+contre-poids, ralentit l'inclinaison et la submersion du navire.</p>
+
+<p>«Cependant Acéronia, assez mal inspirée pour crier qu'elle est Agrippine
+et qu'on sauve la mère de l'empereur, est écrasée à coups de crocs et de
+fers de rames et de tous les agrès qui tombent sous la main des
+meurtriers. Agrippine, muette, et par ce silence même méconnue, ne
+reçoit qu'une blessure à l'épaule, et, nageant vers la côte au-devant de
+petites barques qui la recueillirent, est conduite dans le lac Lucrin,
+d'où elle se fait reporter à sa maison de campagne.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> XLII</h4>
+
+<p>«Là, repassant dans son esprit les lettres astucieuses qui l'ont
+attirée, les honneurs que lui a prodigués l'empereur, la proximité du
+rivage, la submersion sans cause du navire, qui n'a été ni incliné par
+aucun vent, ni jeté sur aucun écueil, mais qui s'est écroulé par le pont
+comme par une machination préparée à terre; remarquant de plus le
+meurtre d'Acéronia et s'apercevant de sa propre blessure, elle conclut
+que le seul moyen pour elle d'échapper à l'embûche est de paraître ne
+l'avoir pas soupçonnée.</p>
+
+<p>«Elle envoie son affranchi Agérinus annoncer à son fils que, par la
+protection des Dieux et par l'heureuse fortune de l'empereur, elle vient
+d'échapper à un grave accident, et le conjurer en même <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> temps,
+malgré l'émotion que va lui causer le péril de sa mère, de vouloir bien
+différer sa visite, ayant elle-même, pour le moment, besoin d'un repos
+absolu. Puis, avec une sécurité affectée, elle applique un appareil sur
+sa blessure et des fomentations sur son corps.</p>
+
+<p>«Elle ordonne de chercher le testament d'Acéronia et de faire
+l'inventaire de ses biens, cela seulement sans dissimulation.»</p>
+
+<h4>XLIII</h4>
+
+<p>«Cependant, à Néron, qui attendait avec anxiété les messagers chargés de
+lui annoncer l'exécution de la trame, on apprend qu'Agrippine, atteinte
+seulement d'une légère blessure, est sauvée, mais avec assez d'indices
+sinistres pour qu'elle ne pût douter de l'intention et de l'auteur du
+complot.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> «À cette nouvelle, anéanti par la peur, il croit déjà la voir
+accourir prompte à la vengeance, soit en armant ses esclaves, soit en
+enflammant l'indignation de l'armée, soit en étalant devant le sénat et
+le peuple son naufrage, sa blessure, ses amis immolés. Quel refuge lui
+reste-t-il contre elle dans cette extrémité, à moins que Burrhus et
+Sénèque n'avisent et ne lui prêtent le concours de leur expérience?»</p>
+
+<p>Remarquez qu'à côté de tous les tyrans il y a un sophiste. Combien y en
+a-t-il à côté du tyran des tyrans, la multitude! Lisez la <i>terreur</i>:
+elle dure dix-neuf mois.</p>
+
+<p>«Sénèque et Burrhus avaient été mandés par Néron à la première nouvelle,
+instruits ou non avant, on l'ignore (quel mot sinistre!). Les deux
+sophistes restèrent longtemps muets tous les deux, soit de peur de
+déconseiller vainement une chose résolue, soit qu'ils fussent convaincus
+que les choses en étaient descendues à cette extrémité que, si Agrippine
+n'était pas prévenue dans sa vengeance, il ne restait à Néron qu'à
+périr.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> XLIV</h4>
+
+<p>«Enfin Sénèque, toujours plus soudain dans ses avis, regarde Burrhus et
+lui demande si l'on peut commander le meurtre aux soldats.</p>
+
+<p>«Burrhus lui répond que les prétoriens sont trop attachés à toute la
+famille des Césars, et surtout à la mémoire de Germanicus, pour oser se
+porter à aucun attentat contre sa fille; que c'était à Anicétus
+d'accomplir ce qu'il avait promis.</p>
+
+<p>«Celui-ci, sans hésitation et sans délai, assume et réclame la
+responsabilité du crime. À ces paroles, Néron s'écrie que de ce jour
+seulement on lui donne véritablement l'empire, et qu'il doit ce présent
+à un affranchi! Qu'Anicétus aille donc, qu'il se hâte, et qu'il conduise
+avec lui les plus résolus à accomplir ses ordres!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> «Anicétus, informé, en sortant, de l'arrivée d'Agérinus envoyé
+par Agrippine au palais, conçoit à l'instant le plan d'un nouveau drame.</p>
+
+<p>«Pendant qu'Agérinus s'acquitte du message dont Agrippine l'a chargé,
+Anicétus fait glisser un glaive à ses pieds, puis, comme s'il l'eût
+surpris sur le fait d'un assassinat, il ordonne qu'on le charge de
+chaînes, afin de pouvoir répandre qu'Agrippine avait tramé le meurtre de
+l'empereur, et que, de honte de voir son crime découvert, elle s'est
+elle-même donné la mort.»</p>
+
+<h4>XLV</h4>
+
+<p>«Cependant, au bruit du péril auquel venait d'échapper Agrippine, comme
+si son naufrage n'eût été qu'un hasard, chacun était accouru vers le
+rivage. Les uns gravissaient le sommet des môles, les autres <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span>
+s'élançaient dans des esquifs, ceux-là s'avançaient dans la mer aussi
+loin que la hauteur des vagues le permettait, ceux-ci étendaient leurs
+mains comme pour recueillir les naufragés; tout le rivage retentissait
+de lamentations, de v&oelig;ux adressés au ciel, des clameurs de ceux qui
+demandaient diverses choses et des réponses à ceux qui répondaient
+confusément à ces cris.</p>
+
+<p>«Une multitude immense était accourue avec des lumières, et, quand on
+sut qu'Agrippine était sauvée, cette foule s'agitait et se groupait pour
+se féliciter mutuellement, quand l'aspect d'une troupe d'hommes armés,
+marchant dans une attitude menaçante, la dispersa de tous côtés.»</p>
+
+<h4>XLVI</h4>
+
+<p>«Anicétus, ayant investi la maison de campagne de sentinelles, et brisé
+la porte, arrête <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> tous les esclaves qui s'offrent à lui jusqu'à
+ce qu'il touche à la chambre à coucher d'Agrippine.</p>
+
+<p>«Un petit nombre de serviteurs étaient restés aux abords de
+l'appartement; tous les autres s'étaient dispersés sous la terreur des
+soldats qui forçaient les portes.</p>
+
+<p>«Une faible lampe et une seule esclave veillaient dans sa chambre.»</p>
+
+<h4>XLVII</h4>
+
+<p>«Agrippine s'alarmait de plus en plus de ce que personne, pas même son
+messager Agérinus, ne venait de la part de son fils. L'aspect tout à
+coup change autour d'elle; sa solitude, troublée par des tumultes
+soudains, semblait lui annoncer les derniers malheurs; enfin, sa
+dernière esclave s'enfuyant:&mdash;Et toi aussi, tu m'abandonnes? lui
+dit-elle. En disant ces mots, elle aperçoit Anicétus, <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> suivi du
+commandant de trirème Herculéius et du centurion de marine
+Oloaritus.&mdash;Si tu viens pour me voir, lui dit-elle, retourne et dis à
+mon fils que je suis rétablie; si c'est pour accomplir un forfait.....
+Mais non! jamais je ne le croirai de mon fils; non, il n'a pas commandé
+le parricide!»</p>
+
+<h4>XLVIII</h4>
+
+<p>«Les exécuteurs entourent son lit; le commandant de la trirème la frappe
+le premier à la tête d'un coup de massue. Le centurion, tirant son épée
+pour l'achever, elle découvre elle-même ses flancs, et, les présentant
+au glaive: Frappe au ventre, crie-t-elle au meurtrier, et, percée de
+nombreuses blessures, elle expire.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> XLIX</h4>
+
+<p>«Ces circonstances sont avérées. Que Néron ensuite ait contemplé sa mère
+morte, et qu'il ait loué les formes de son corps, il y en a qui
+l'affirment, il y en a qui le nient.</p>
+
+<p>«Agrippine fut brûlée la même nuit sur un lit de festin, sans autre
+apprêt que pour les plus vulgaires funérailles, et, pendant toute la
+durée du règne de Néron, on n'éleva pas le moindre monticule de terre,
+et on n'entoura pas même d'un mur le lieu où les cendres de sa mère
+étaient répandues.»</p>
+
+<p>«Depuis, par la piété de ses serviteurs, ce lieu fut recouvert d'un
+petit tombeau, au bord du chemin qui mène à Misène, non loin de cette
+maison de campagne du dictateur César, qui voit d'en haut les golfes à
+ses pieds.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> L</h4>
+
+<p>«Un affranchi d'Agrippine, Mnester, se perça de son épée sur son bûcher
+allumé: on ne sait pas si ce fut par tendresse pour elle ou par terreur
+d'une funeste fin.</p>
+
+<p>«Agrippine avait, longtemps avant l'événement, prévu et méprisé son
+genre de mort, car, ayant interrogé les devins de Chaldée sur son fils
+Néron, alors enfant, les Chaldéens lui avaient répondu qu'il pourrait
+régner, mais qu'il tuerait sa mère:&mdash;Soit, dit-elle, qu'il me tue,
+pourvu qu'il règne!»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> LI</h4>
+
+<p>«Mais, à peine le crime était-il accompli, que Néron en comprit la
+grandeur.</p>
+
+<p>«Tout le reste de la nuit, tantôt plongé dans le silence, tantôt se
+levant en sursaut d'effroi, et sentant défaillir sa raison, il tremblait
+de voir reparaître la lumière comme devant éclairer son supplice.</p>
+
+<p>«Les centurions et les tribuns militaires, à l'instigation de Burrhus,
+furent les premiers qui relevèrent ses esprits par leurs adulations, le
+prenant par la main et le félicitant d'avoir échappé à un péril si
+éminent et prévenu le crime de sa mère. Ensuite ses courtisans coururent
+aux temples, et, l'exemple une fois donné, les villes voisines de la
+Campanie attestèrent à l'envi leur joie par des adresses à l'empereur,
+et <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> par des victimes immolées en actions de grâces aux Dieux.</p>
+
+<p>«Quant à lui, par une dissimulation contraire, triste et comme affligé
+de son propre salut, il affectait de verser des larmes sur la mort de sa
+mère; mais, comme la physionomie des lieux ne change pas à volonté comme
+la physionomie des hommes, que l'aspect pénible de cette mer et de ce
+rivage importunait ses regards, et qu'on entendait de plus, disait-on,
+sous les collines de Baïes le son d'une trompette et des gémissements de
+deuil autour du tombeau de sa mère, il se réfugia à Naples, et il
+adressa de là des lettres au sénat.»</p>
+
+<h4>LII</h4>
+
+<p>«Ces lettres disaient qu'Agérinus, affranchi et confident intime
+d'Agrippine, avait été surpris le fer à la main pour l'assassiner;
+<span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> qu'Agrippine s'était fait justice à elle-même en se punissant
+de la même mort qu'elle avait tramée contre lui. Il ajoutait, à cette
+accusation, des crimes rappelés depuis contre sa mémoire: qu'elle avait
+brigué l'association à l'empire, qu'elle aspirait à faire prêter le
+serment des prétoriens à une femme, et de faire subir au sénat et au
+peuple romain cette humiliation; que, déçue dans ses complots, aigrie
+contre le sénat, l'armée, le peuple, elle avait dissuadé son fils de
+faire les gratifications et les largesses publiques, et ourdi des trames
+pour perdre les Romains les plus illustres.</p>
+
+<p>«Combien n'avait-il pas fallu d'efforts à son fils pour l'empêcher de
+pénétrer dans le conseil, et de venir répondre elle-même aux
+ambassadeurs des nations étrangères.</p>
+
+<p>«Sa mort a été une providence du peuple romain, ajoutait Néron, car il
+l'attribuait toujours à un naufrage. Mais que ce naufrage eût été
+fortuit, quel homme eût été assez crédule pour le croire? Ou qu'à peine
+échappée à un tel naufrage, une femme eût envoyé un seul affranchi,
+avec un seul glaive <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> à la main, pour combattre les armées et les
+flottes du maître du monde?</p>
+
+<p>«Aussi l'opinion publique cherchait-elle le coupable, non pas tout déjà
+dans Néron, dont l'atrocité surpassait d'avance toute indignation et
+toute plainte, mais dans Sénèque, rédacteur d'un message qui n'était que
+l'aveu d'un tel forfait.</p>
+
+<p>«Cependant, par une monstrueuse émulation des sénateurs, on vota des
+prières publiques dans tous les sanctuaires, des jeux annuels, des fêtes
+à Minerve, en commémoration du jour où le prétendu complot d'Agrippine
+avait été prévenu, et le jour de la naissance d'Agrippine fut mis au
+nombre des jours néfastes.»</p>
+
+<h4>LIII</h4>
+
+<p>«Pætus Thraséa, qui avait l'habitude de flétrir les bassesses
+ordinaires de son silence, <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> ou de les laisser passer avec un
+bref et dédaigneux consentement, sortit alors du sénat, se vouant ainsi
+lui-même au dernier péril, sans donner aux autres le courage de la
+liberté.»<span class="lspaced1">.........................</span></p>
+
+<h4>LIV</h4>
+
+<p>Quelle condition du beau dans l'histoire manque dans ce récit de Tacite?</p>
+
+<p>Est-ce la peinture?</p>
+
+<p>Voyez la description si sobre du lieu de la scène, du crépuscule sur
+les collines de Misène, <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> de cette nuit splendide où les astres
+brillent, où les flots dorment pour fournir aux hommes et aux Dieux des
+témoins plus irrécusables contre Néron.</p>
+
+<h4>LV</h4>
+
+<p>Est-ce de la poésie?</p>
+
+<p>Voyez le tableau de cette femme couchée sur le lit de repos de sa
+galère, avec sa confidente accoudée sur ses pieds, qui l'entretient de
+son bonheur, au moment où les assassins soldés par son fils font
+écrouler la mort sur sa tête, et chavirer la barque triomphale pour
+l'engloutir.</p>
+
+<p>Voyez, pendant qu'Agrippine blessée nage vers la côte, le tumulte de
+toute cette multitude qui sort de toutes les maisons avec des torches,
+qui s'appelle, qui se répond en cris <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> inintelligibles, qui tend
+les mains, qui s'avance jusque dans les flots pour recueillir la nageuse
+dans les ténèbres.</p>
+
+<h4>LVI</h4>
+
+<p>Est-ce de la passion?</p>
+
+<p>Voyez le délire de l'amour de Néron pour Poppée, et ces soupçons
+d'inceste jetés dans l'ombre pour préparer l'esprit du lecteur à tous
+les genres de forfaits.</p>
+
+<h4>LVII</h4>
+
+<p>Est-ce le drame?</p>
+
+<p>Voyez l'assassin qui sourit pour donner confiance <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> à sa
+victime, qui s'avance à sa rencontre, qui l'embrasse sur les yeux et sur
+le sein.</p>
+
+<p>Voyez cette mère qui s'inquiète et qui se rassure, qui sort heureuse du
+long festin de réconciliation, et qui monte avec une amie tranquillement
+sur la barque pour jouir du spectacle de sa dernière nuit.</p>
+
+<p>Voyez renaître son anxiété involontaire à la réflexion des étranges
+circonstances de ce naufrage en plein calme des vents et des flots.</p>
+
+<p>Voyez son silence prudent quand les matelots l'appellent.</p>
+
+<p>Voyez son étonnement quand aucun message ne revient du palais après la
+nouvelle de son danger et de son salut.</p>
+
+<p>Voyez son isolement dans cette chambre, éclairée d'une seule lampe avec
+une seule esclave.</p>
+
+<p>Voyez au même instant, dans le palais voisin, <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> la criminelle
+angoisse du fils qui tremble d'avoir encouru le châtiment sans avoir
+même le bénéfice du crime.</p>
+
+<p>Voyez le départ muet d'Anicétus avec sa bande d'assassins.</p>
+
+<p>Voyez la foule qui s'écarte, le glaive du centurion levé sur le lit;
+écoutez le dernier mot, le seul mot, le mot qui éclate et qui résume:
+<i>Ventrem feri!</i> Frappe au ventre; ce ventre criminel est justement puni,
+puisqu'il a enfanté Néron!</p>
+
+<h4>LVIII</h4>
+
+<p>Enfin, voyez ces funérailles précipitées, ce lit de festin changé en
+bûcher funèbre; cette pincée de cendre, qui fut tout à l'heure
+Agrippine, laissée sur la place, au vent et à la pluie, sans que la
+terreur des assassins y jette seulement un peu de terre.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> LIX</h4>
+
+<p>Est-ce la politique?</p>
+
+<p>Voyez le conseil convoqué à la hâte dans l'appartement de l'empereur
+pour aviser à l'extrémité du péril, au moment où le fils se croit menacé
+par la mère.</p>
+
+<p>Voyez ces deux prétendus hommes d'État consommés, Burrhus et Sénèque,
+n'ayant peut-être pas conseillé le premier crime, mais croyant trouver
+dans l'urgence du danger public la nécessité du second.</p>
+
+<p>Voyez cette honte de deux hommes soi-disant vertueux, contraints de
+délibérer sur la nécessité d'un parricide.</p>
+
+<p>Voyez leur long silence.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> Voyez le plus habile des deux, Sénèque, sommant son collègue de
+parler le premier.</p>
+
+<p>Voyez ce collègue, rejetant le fardeau sur Sénèque, et éludant la
+réponse par un renseignement sur l'esprit des troupes trop attachées à
+la race de Germanicus.</p>
+
+<h4>LX</h4>
+
+<p>Voyez enfin l'impatience de l'affranchi qui se propose résolument pour
+l'exécution et pour le prix du meurtre, et la reconnaissance de Néron,
+tiré par ce hardi scélérat d'embarras et d'angoisses, et qui s'écrie:
+«Je ne règne que d'aujourd'hui, et c'est à Anicétus que je dois
+l'empire.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> LXI</h4>
+
+<p>Est-ce la vertu enfin, la moralité, la flétrissure, qui manquent dans ce
+récit de Tacite?</p>
+
+<p>Voyez la première nuit du coupable après le crime, sa terreur de la
+lumière qui va renaître, son horreur pour les lieux, scène de son
+forfait, pour cette physionomie de la terre et de la mer <i>qui ne change
+pas comme le visage des hommes</i>, et qui le force à se sauver à Naples.</p>
+
+<h4>LXII</h4>
+
+<p>Voyez enfin l'embarras de l'explication qu'il charge Sénèque de donner
+par lettre <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> au sénat, puis la bassesse des prétoriens qui le
+félicitent les premiers, toujours prêts à prostituer l'épée, pourvu que
+l'épée règne; puis la vilité des sénateurs, qui feignent de croire à
+l'impossible pour avoir le prétexte de congratuler; puis, dans un coin,
+la figure muette ou indignée du seul honnête homme, de Thraséa, qui sort
+du sénat, sachant bien à quoi il s'expose, et n'espérant rien de
+l'exemple pour la liberté, mais faisant seul rougir Néron, Burrhus,
+Sénèque, et toute l'armée, et tout le sénat, et tout le peuple, parce
+qu'il représente à lui tout seul plus que l'empire, l'armée, le sénat,
+le peuple, c'est-à-dire la conscience, la vertu, la postérité.</p>
+
+<h4>LXIII</h4>
+
+<p>S'il y avait par siècle un Tacite, l'histoire suffirait pour faire la
+leçon, l'exemple, la justice au genre humain. Mais il n'y en a qu'un
+<span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> depuis qu'on écrit les annales des peuples, et, en considérant
+la prodigieuse rencontre de facultés diverses que la nature et la
+société doivent faire concorder dans un même homme pour faire un Tacite,
+il n'est pas probable qu'il y en ait deux.</p>
+
+<p>Contentons-nous donc d'un seul: il tient lieu de mille, et replaçons son
+livre à sa place, à côté d'Homère; car ces deux hommes sont les deux
+plus grands poëtes du monde écoulé: Homère, le poëte de l'imagination;
+Tacite, le poëte de la vérité.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<p><i>P. S.</i> Ces deux Entretiens sont un peu courts, parce que quelques-uns
+de ceux qui les précèdent sont un peu trop longs pour le <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span>
+volume de 1861. Je vais finir l'année 1861 par une <i>Revue</i>.</p>
+
+<p>J'y travaille.</p>
+
+<p>Deux hommes remarquables sont morts avant le temps dans ces derniers
+mois.</p>
+
+<p>Je commencerai l'année 1862 par <i>trois Entretiens</i> critiqués, et même
+injuriés par anticipation dans le journal <i>la Presse</i>; ils sont
+intitulés: <i>Critique de l'histoire des Girondins, par l'auteur des
+Girondins, à vingt-cinq ans de distance.</i></p>
+
+<p>On verra que je n'apostasie rien que l'erreur dans laquelle je suis une
+ou deux fois tombé, et quelques expressions mal sonnantes ou mal
+interprétées par mes nombreux lecteurs; que j'ai mûri mes idées sur les
+conditions naturelles du pouvoir; que j'ai profité de l'expérience et
+des temps, mais que je suis après ce que j'étais avant, l'homme qui se
+corrige des moyens sans se détourner du but: la liberté par l'honnêteté,
+le gouvernement spiritualiste.</p>
+
+<p>Les hommes qui m'invectivent d'avance au nom du progrès, ne croient pas
+sans doute que la <i>terreur</i> soit progressive, et que l'immoralité
+<span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> des moyens et la violence de la vérité qu'ils préconisent
+aujourd'hui au profit de leur cause, soient plus vertueux dans les mains
+du jacobinisme que dans celles de l'<i>inquisition</i>! Ce sont les
+<i>inquisiteurs</i> de l'indépendance politique; ils veulent mettre
+l'uniforme des <i>carbonari</i> à la libre pensée.</p>
+
+<p>Ils ne méritent pas la liberté, ceux qui ne respectent pas la
+conscience.&mdash;Deux poids et deux mesures, est-ce la justice?&mdash;Les
+<i>Camille Desmoulins</i> sont de tous les temps; ils allument le bûcher, et
+ils sont consumés par la flamme quand le vent change.</p>
+
+<p>Pardonnons-leur et ne les imitons pas; laissons-leur ainsi le temps de
+se repentir. Nul n'a le droit d'être <i>libre</i> s'il n'a pas été tolérant.</p>
+
+<p>Nous ne disons pas cela pour le <i>Siècle</i>, journal dont nous différons
+sur la confédération de l'Italie, préférable, selon nous, à l'unité
+<i>forcée</i>, <i>chimérique</i> et <i>précaire</i>, de la péninsule. Un de ses
+rédacteurs nous accuse de <i>palinodie</i> pour cette opinion; qu'il nous
+lise: nous n'avons jamais pensé, écrit, agi au sujet de l'Italie que
+dans le sens d'une <i>confédération</i> unifiée <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> par <i>une diète
+nationale des États unis italiens</i>, reconnue et garantie par toute
+l'Europe.</p>
+
+<p>Y a-t-il <i>palinodie</i> de professer après, ce que l'on professait avant?
+Le mot est malheureux; mais le spirituel rédacteur ne nous condamne <i>pas
+à mort</i>, et cette erreur de fait de sa part n'enlève rien de l'estime et
+de la reconnaissance que nous portons à la rédaction d'un journal
+libéral partout ailleurs qu'en Italie, pierre d'attente de la liberté,
+et qui mérite que la liberté l'attende à son tour.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> LXX<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2>
+
+<p>La critique est une grande et importante partie de toute littérature;
+quand elle touche simplement à la forme d'un livre, elle est toutefois
+secondaire.&mdash;Question de grammaire, question de goût; les esprits
+stériles seuls s'y adonnent; elle dénigre beaucoup, elle ne produit
+rien.&mdash;Sous ce rapport, il faut la laisser aux esprits méticuleux et
+jaloux, qui se consolent de leur impuissance en montrant les
+imperfections des &oelig;uvres d'autrui.</p>
+
+<p>Mais il y a une plus haute critique qui touche <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> à la morale et
+qui est, pour ainsi dire, la conscience du genre humain; c'est celle qui
+s'attache à l'histoire et qui, au lieu d'être une grave controverse de
+mots, est une sévère correction de principes.</p>
+
+<p>C'est de cette seconde nature de critique dont j'ai voulu donner sur
+moi-même un exemple aujourd'hui dans cet Entretien et que j'insère dans
+mes &oelig;uvres complètes.</p>
+
+<p>Tous mes lecteurs se souviennent que j'ai écrit, en 1847, un livre qu'il
+ne m'appartient pas de juger littérairement; livre qui produisit, lors
+de son apparition, un effet tellement universel que les critiques du
+temps ne purent le comparer qu'au mouvement de curiosité de l'<i>Émile</i> de
+J.-J. Rousseau, ou du <i>Génie du christianisme</i> de Chateaubriand. C'était
+le génie de la révolution française en action dans une histoire; c'était
+en même temps le drame du siècle. À peine les presses de Paris, de
+Bruxelles, de Londres, de Madrid, suffirent-elles à en multiplier les
+exemplaires et les traductions pour l'impatience des lecteurs. Si
+j'avais été susceptible d'ivresse d'amour-propre d'écrivain, je me
+serais cru plus qu'un <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> homme; mais dès cette époque je
+connaissais l'<i>engouement</i>, et je ne me fiais pas à ma popularité
+d'historien. J'attendis vingt ans les retours de sang-froid; ils vinrent
+avec les retours d'accusation, les uns mérités, les autres, selon moi,
+injustes.</p>
+
+<p>On m'accuse d'avoir fait la révolution de 1848, en réhabilitant les
+principes honnêtes de la révolution de 1789, tout en flétrissant
+impitoyablement les crimes de 1793. C'était vrai, et je suis loin de
+m'en repentir.</p>
+
+<p>Je n'avais pas songé à faire une révolution, mais à éclairer d'un jour
+véridique celle que nos pères avaient faite ou avaient subie il y a plus
+d'un demi-siècle. Quand j'y aurais songé, y a-t-il un livre capable de
+soulever une nation de quarante millions d'hommes et de les faire courir
+aux armes quand ils se sentent légalement et bien gouvernés? Est-ce que
+quelques pages de récit pourraient jamais contenir assez de feu pour
+répandre l'incendie dans l'Europe? Non, ce qui a fait la révolution de
+1848, c'est la révolution de 1830, c'est la coalition parlementaire de
+1846, ce sont les banquets agitateurs de 1847.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> J'étais et je voulais être étranger à ces trois mesures de
+renversement du parti orléaniste, qui, après avoir inauguré sur un faux
+principe le trône du duc d'Orléans, voulait l'asservir parlementairement
+à ses caprices et à ses ambitions, et, pour l'asservir, voulait agiter
+la bourgeoisie jusqu'à la fièvre. La révolution de 1848 fut le suicide
+de ce parti. Qu'il n'accuse pas les autres, et qu'il ne s'en prenne qu'à
+lui de sa ruine.</p>
+
+<p>Bien que parfaitement étranger aux man&oelig;uvres coupables de la
+coalition orléaniste, légitimiste, républicaine de 1847, la popularité
+que m'avaient donnée quinze ans d'attente et l'<i>Histoire des Girondins</i>
+fit tomber cette monarchie, non par mes bras, mais dans mes bras. Je fus
+l'héritier des fautes de la coalition et des fautes de la maison
+d'Orléans.</p>
+
+<p>Je fis la république; la France l'accepta comme un rempart contre la
+terreur; puis elle l'abandonna par inconstance et par faiblesse. Alors
+on retourna contre le livre des Girondins, et les coalisés de 1847 me
+dirent: C'est toi qui l'as faite!&mdash;La république, c'est ton
+livre!&mdash;C'était mon livre, en effet, qui ne <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> l'avait pas faite,
+mais qui l'avait rendue possible en la rendant innocente. Il est certain
+que, sans le livre des Girondins, la révolution du 24 février était la
+terreur.&mdash;Voilà tout le vrai de ces accusations, voilà tout mon crime.</p>
+
+<p>Aujourd'hui je le réimprime dans mes &oelig;uvres complètes, ce livre, tel
+qu'il fut publié en 1847.</p>
+
+<p>Mais vingt ans ont passé; je ne me prétends pas impeccable; je ne me
+crois ni sans erreur, ni sans faiblesse; ces faiblesses ou ces erreurs
+de jugement sur la révolution de 1789, je les avoue, je les déplore, je
+les signale moi-même dans le commentaire refroidi qui suit pas à pas
+cette histoire, et je les publie en entier dans mes &oelig;uvres complètes,
+comme un correctif, comme un désaveu partiel de quelques appréciations
+erronées du livre.</p>
+
+<p>Je m'y accuse moi-même de quelques erreurs et de quelques sophismes. Je
+n'accuse nullement la révolution comme tendance, je l'accuse comme
+moyen. Ce n'est point un acte de contrition, c'est un acte de
+conscience: on en jugera. Je crois devoir publier, non en entier,
+<span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> mais en partie essentielle, ce commentaire des Girondins dans
+mes <i>Entretiens littéraires</i>, pour lui donner ainsi une publicité plus
+étendue, plus juste, plus méritoire et quelquefois plus sévère. Pour que
+le temps nous fasse grâce, faisons-nous justice: nous y gagnerons tous.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> CRITIQUE<br>
+DE<br>
+L'HISTOIRE DES GIRONDINS.</h2>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Les Persans, nos aînés en sagesse comme en années, regardent la
+vieillesse comme un don céleste qui permet à l'esprit de thésauriser
+plus d'intelligence et plus de vérités. Les cheveux blanchis leur
+paraissent un symptôme de maturité: ils ont exprimé cette opinion dans
+un proverbe. Les proverbes, en Orient, sont les médailles des langues.
+Après avoir été monnaie des peuples, les proverbes se retrouvent dans
+les décombres des nations, et se conservent dans leur mémoire comme des
+axiomes qu'on ne discute plus. À un proverbe, point de réplique;
+<span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> on dirait qu'un dieu a parlé là; en un mot, on incline la tête,
+on accepte sur parole et on se tait.</p>
+
+<p>Or ce proverbe des Persans, qui fut vraisemblablement déjà proverbe
+avant Zoroastre, le voici:</p>
+
+<p><i>Agrandissement d'années, élargissement d'intelligence;</i></p>
+
+<p>C'est-à-dire, plus vous avez de temps pour voir les choses humaines, et
+mieux vous les comprenez. Autrement dit, à mérite égal, les hommes mûrs
+ont plus de sagesse que les jeunes gens. C'est tellement banal qu'on
+rougit de le discuter. L'âge n'a-t-il pas eu de tout temps l'autorité de
+la présomption de sagesse? A-t-on jamais vu une seule nation (excepté
+les <i>Abdéritains</i>, peuple fou qui voulait rire) mettre sa jeunesse dans
+son sénat, demander leurs lumières à ceux qui n'ont rien appris, et leur
+expérience à ceux qui n'ont pas encore vécu!</p>
+
+<p>Non, ce bal masqué de barbes grises allant recevoir les leçons des
+imberbes, comme disait Henri IV, serait la nature renversée. Que
+deviendrait le respect, ce grand auxiliaire moral <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> des
+gouvernements? Que deviendrait la société politique, enfance éternelle
+qui condamnerait les peuples à une éternelle étourderie? Si le passé
+n'enseignait pas l'avenir, à quoi bon la mémoire? Le monde
+recommencerait tous les jours, et cette succession de folies de jeunesse
+ne serait qu'une succession de catastrophes dans l'histoire des nations.</p>
+
+<p>L'expérience est donc quelque chose, et les années apportent cette
+expérience aux esprits sincères. Voilà l'explication et la justification
+du proverbe persan: <i>Agrandissement d'années, élargissement
+d'intelligence.</i> La vie est une leçon, et toute leçon doit profiter à
+celui à qui Dieu l'accorde.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Or, en France, où l'on parle si bien, mais où l'on pense trop vite; en
+France, où les paradoxes courants prennent si souvent la place des
+vérités acquises, les partis arriérés ou avancés ont adopté depuis
+quelques années un <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> proverbe tout contraire, le proverbe du
+contre-sens, le proverbe du sophisme. Le sens de ce proverbe est
+celui-ci: celui qui change d'opinion a tort; celui qui reçoit les leçons
+de la vie et qui en profite pour rectifier ou modifier sa pensée est un
+grand coupable. Malheur et mépris aux esprits progressifs qui
+s'améliorent, qui se rectifient, qui se corrigent eux-mêmes en vivant!
+Ils sont présumés intéressés, versatiles, adulateurs du temps qui court,
+apostats de leur tradition et d'eux-mêmes. Honneur et respect aux
+incorrigibles! Confiance exclusive aux esprits pétrifiés et aux
+caractères têtus qui, lorsqu'ils ont une fois proféré une erreur ou une
+sottise, ne s'en dédisent jamais et veulent mourir, comme disait
+Chateaubriand, ce grand oracle du respect humain dans ce siècle, «non
+pas conformes à la vérité, mais conformes à eux-mêmes.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> III</h4>
+
+<p>J'avoue que je n'ai jamais compris le sens de cet axiome de
+l'obstination des partis, quels qu'ils soient, en France: «Tu ne
+changeras pas.»</p>
+
+<p>Tu ne changeras pas, c'est-à-dire tu vivras des jours sans nombre, tu
+verras des idées justes prendre la place de préjugés absurdes, des
+trônes s'écrouler sur des fondements vermoulus, des castes s'effacer
+devant des nations, des gouvernements légitimes se fonder sur les
+devoirs réciproques des hommes en société de services et de défense
+mutuels, des démagogues surgir comme les vices incarnés de la multitude,
+irriter les passions du peuple, les pousser jusqu'au délire, jusqu'au
+meurtre, s'armer de ces fureurs populaires pour prendre la hache au lieu
+de sceptre et pour promener, sur ce peuple lui-même, ce niveau de fer
+qui trouve toujours une tête plus haute que son envie; tu verras le
+sang le plus pur ou le plus scélérat couler à <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> torrents dans
+les rues de tes villes; tu verras les partis populaires épuisés céder au
+parti soldatesque, première forme de la tyrannie; tu verras un soldat
+popularisé par la victoire prendre à la fois la place de la liberté, du
+trône et du peuple par un coup de main; tu le verras provoquer le monde
+pour le vaincre, changer l'Europe en un champ de bataille annuel,
+faucher périodiquement les générations nouvelles, plus vite que la
+nature ne les fait naître, pour son ambition, en sorte que les
+vieillards se demandaient s'il y aurait encore une jeunesse et si Dieu
+ne faisait plus naître les générations que pour mourir à vingt ans au
+signe de ces pourvoyeurs de la gloire.</p>
+
+<p>Tu verras tomber ce gouvernement, en rendant par sa chute la vie à la
+jeunesse de son peuple; et, prodige de démence, tu verras après trente
+ans les peuples déifier ce consommateur de peuples et lui faire un titre
+de règne du plus grand abus de sang humain qui ait jamais été fait,
+depuis César, en Occident!</p>
+
+<p>Tu auras vu envahir deux fois la patrie par le reflux inévitable de
+l'Europe sur ce nid d'aigles qu'on appelle la France, où le conquérant,
+<span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> conquis à son tour, allait devenir la proie de sa proie.</p>
+
+<p>Tu auras vu que la gloire n'est qu'une fumée de sang humain qui monte au
+ciel, il est vrai, en fascinant les yeux myopes des peuples, mais qui y
+monte pour défier sa justice et pour provoquer sa vengeance.</p>
+
+<p>Tu auras vu des rois légitimes, héritiers d'un juste décapité, rappelés
+de l'exil au trône, rapporter la paix, la liberté, la libération du
+territoire; adopter ce qu'il y avait de juste dans la révolution;
+rétablir la souveraineté représentative du peuple; faire prospérer leur
+pays sous la sauvegarde de tous les droits équitablement pondérés; y
+faire fleurir l'éloquence de la tribune et de la presse, cette royauté
+de l'intelligence de niveau avec la royauté du sang; présider du haut
+d'un trône populaire à une véritable renaissance de tous les arts de
+l'esprit, de toutes les industries de la paix; tu les auras vus, frappés
+par les armes mêmes qu'ils avaient remises à la nation, odieusement
+accusés des désastres que leur présence venait réparer, et chassés du
+trône, d'exil en exil, par l'ingratitude de la liberté.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> IV</h4>
+
+<p>Tu auras vu un schisme de famille s'emparer de ce trône par voie de
+popularité fondée sur un mauvais souvenir, hérédité qui ne devait pas
+être un crime dans les fils innocents des fautes du père, mais qui ne
+devait pas être non plus un titre à la couronne tombée avec la tête d'un
+martyr de la royauté.</p>
+
+<p>Tu auras vu tomber à son tour, presque sans secousse, ce roi mal assis
+sur les débris de sa maison, par la versatilité d'un peuple qui ne sait
+ni haïr ni aimer longtemps.</p>
+
+<p>Tu auras vu la France remise debout par l'effort de citoyens
+désintéressés, appelée, sans acception de parti ou de caste, à se
+gouverner elle-même, s'élever pendant quelques mois à une magnanime
+modération et à une légalité volontaire, chercher en soi-même les
+conditions de la liberté, sauver l'ordre, la vie des citoyens, la paix
+du monde, puis abdiquer déplorablement son propre règne et préférer
+<span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> la gloire d'un nom dynastique à sa propre dynastie
+républicaine, trop fatigante pour sa faiblesse; semblable à ces
+souverains détrônés de nos premières races qui, laissant les ciseaux du
+moine dépouiller leurs fronts chevelus, regardaient du fond d'un cloître
+régner à leur place l'élu du camp ou le maire du palais.</p>
+
+<p>Tu auras vu ces mêmes multitudes, qui saluaient l'écroulement des
+trônes, saluer de leurs acclamations la restauration des trônes; tu
+auras vu les tribuns les plus démagogues se transformer en courtisans
+les plus dévoués, sous prétexte de couronner le peuple en couronnant
+l'armée. L'armée, peuple en effet, peuple héroïque sur les champs de
+bataille, peuple qui sauve la patrie en uniforme, mais qui marche à tous
+les tambours, pour ou contre tous les droits du peuple lui-même, pourvu
+que la gloire militaire lui dore toutes les causes et lui compte au même
+taux toutes les journées dans des états de services qui vont du 18
+brumaire à Marengo, d'Austerlitz à Waterloo, de Waterloo à Alger,
+d'Alger à l'acclamation de la république, de l'acclamation de la
+république au 2 décembre, du 2 décembre <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> à Solferino, de
+Solferino qui sait où.</p>
+
+<p>Tu auras vu tout cela; tu auras appris pendant un demi-siècle ce que
+valent les principes les plus contradictoires de gouvernement; tu auras
+partagé le fanatisme presque unanime de 1789 pour la régénération d'un
+royaume sous l'initiative si bien intentionnée d'un roi philosophe et
+magnanime, qui se dépouillait lui-même de son sceptre pour donner ce
+sceptre à son peuple; tu auras partagé trois ans après l'indignation et
+le remords de la nation contre l'ingratitude de ce peuple conduisant en
+pompe son bienfaiteur couronné à l'échafaud et enseignant ainsi à
+l'histoire que la vertu est un crime et que le premier devoir d'un roi,
+c'est de régner.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Tu auras partagé l'exécration du monde contre ces terroristes de la
+première république, livrant tous les jours une ration de <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> sang
+humain à leurs séides, et croyant qu'on bâtit des monuments de liberté
+sur des fondations de cadavres.</p>
+
+<p>Tu auras partagé l'enthousiasme imprévoyant des armées affamées de
+gloire et des citoyens affamés d'ordre pour un empire sorti des camps
+pour expirer sur le sol deux fois conquis de la patrie.</p>
+
+<p>Tu auras accueilli le retour des héritiers de Louis XVI comme une
+providence, et tu les auras bannis, quelques années après, comme des
+criminels d'État.</p>
+
+<p>Tu auras eu des hymnes pour une monarchie, dite de Juillet, fondée sur
+toutes les violations du droit monarchique, et tu auras eu des huées
+contre elle le lendemain de sa chute.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Tu auras eu des aspirations romaines pour une république légale et
+pacifique, réconciliant dans une concorde unanime toutes les classes
+prêtes à s'entre-déchirer! Tu auras <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> été ivre de sécurité et de
+joie en voyant cette république, qui se craignait elle-même, abolir
+courageusement la peine de mort le lendemain de son avénement imprévu,
+de peur d'abuser jamais des armes que tous les régimes s'étaient
+transmises jusque-là les uns aux autres pour immoler leurs ennemis; tu
+auras frémi d'espérance en voyant cette démocratie philosophique
+déclarer la paix au monde étonné; tu auras eu le délire de l'admiration
+en voyant quelques citoyens obéis par le peuple et pressés par
+d'innombrables prétoriens de la multitude de perpétuer leur dictature;
+tu les auras vus, au contraire, appeler la nation entière à se lever
+debout dans ses comices afin de remettre plus vite cette dictature à la
+nation représentant cette légitimité des interrègnes; et quand la
+nation, relevée par la main de ces hommes de sauvetage, aura repris son
+aplomb et son sang-froid, tu n'auras eu pour ces citoyens, victimes
+émissaires de leur dévouement, que des calomnies, des mépris, des
+outrages, des abandons, pour décourager les abnégations futures, et pour
+montrer à l'avenir qu'on ne sauve sa patrie qu'à la condition de se
+perdre soi-même: <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> mauvais exemple qui ne profitera pas à la
+nation.</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>Tu auras vu tout cela!</p>
+
+<p>Et l'on voudrait que tu fusses resté le même, sans incrédulité quand
+tout trompe, sans variation quand tout varie, sans modification quand
+tout change, sans ébranlement quand tout tombe, sans expérience quand
+tout enseigne autour de toi! Royaliste en 89, Jacobin modéré en 1790,
+Girondin en 1791, terroriste en 1793, thermidorien réactionnaire en
+1795, bonapartiste en 1798, consulaire, impérialiste en 1805, bourbonien
+légitimiste en 1815, orléaniste en 1830, républicain en 1848,
+napoléonien en 1850, impérialiste en 1852, et aujourd'hui, que sais-je?
+agitateur de l'Europe à peine calmée, évocateur de guerres en Occident
+et en Orient, auxiliaire de l'ambition d'un roi des Alpes pour
+monopoliser les républiques, les trônes et les tiares en Italie;
+<span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> dupe de l'Angleterre monopolisant à son tour les mers, les
+montagnes et les péninsules par la main d'un roi, vice-roi des tempêtes!</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>Quoi! vivre si longtemps ne t'aurait servi qu'à cela! Tu ne saurais pas
+aujourd'hui que les plus belles philosophies n'ont que des jours
+d'explosion et des années de fumée, fumée à travers laquelle on ne
+reconnaît plus rien que des décombres; que les peuples, comme des
+banqueroutiers de la vérité, ne tiennent jamais ce qu'ils promettent;
+que les princes les meilleurs ne recueillent que l'assassinat, comme
+Henri IV, ou le martyre, comme Louis XVI; que les réformateurs les plus
+bienfaisants ont pour ennemis les utopistes les plus absurdes; que les
+gouvernements héréditaires subissent les dérisions de la nature, qui ne
+sanctionne pas toujours l'hérédité du génie ou des vertus; que les
+gouvernements parlementaires <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> subissent la domination de
+l'intrigue, la fascination du talent, l'aristocratie de l'avocat, qui
+prête sa voix à toutes les causes pourvu que l'on applaudisse, et qui
+est aux assemblées ce que la caste militaire est aux despotes, pourvu
+qu'ils les payent en grades et en gloire; que les gouvernements absolus
+font porter à tous la responsabilité des fautes d'une seule tête; que
+les gouvernements à trois pouvoirs sont souvent la lutte de trois
+factions organisées qui consument le temps des peuples en vaines
+querelles, qui n'ont d'autre mérite que d'empêcher les grands maux, mais
+d'empêcher aussi les grandes améliorations, et qui finissent par des
+Gracques ou par des Césars, ces héritiers naturels des anarchies ou des
+servitudes; que les républiques sont la convocation du peuple entier au
+jour d'écroulement de toute chose pour tout soutenir, le tocsin du salut
+commun dans l'incendie des révolutions qui menace de consumer l'édifice
+social; mais que si ces républiques sauvent tout, elles ne fondent rien,
+à moins d'une lumière qui n'éclaire pas souvent le fond des masses,
+d'une capacité qui manque encore au <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> peuple, et d'une vertu
+publique qui manque plus encore aux classes gouvernementales.</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>Que vous ayez eu toutes ces nobles illusions du royalisme, des
+gouvernements à une tête, des gouvernements à trois têtes, des
+gouvernements de parole, des dictatures ou des républiques dans votre
+jeunesse, sur la foi des théories toujours séduisantes comme les mirages
+de l'esprit humain, cela est naturel, honorable même, aux différentes
+phases d'une vie qui pense. Les théories sont les beaux songes des
+hommes de bien; il est glorieux d'être successivement trompé par elles;
+ces déceptions sont les douleurs sans doute, mais non les remords de
+l'esprit. Et l'on veut qu'après soixante années d'épreuves de toutes ces
+natures de gouvernement, vous vous imposiez la loi de croire ce que vous
+ne croyez plus, de dire ce que vous ne pensez plus, d'affecter par
+vanité de constance dans vos opinions une <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> opiniâtreté de
+mauvaise foi dans des doctrines qui vous ont menti, déçu, trompé tant de
+fois!</p>
+
+<p>C'est là une ostentation de fausse sagesse qui n'est que la répugnance
+de l'orgueil humain à confesser sa faiblesse, ou bien ce n'est qu'une
+improbité d'esprit donnant au monde une fausse monnaie de conviction
+pour acheter à ce prix l'estime du vulgaire, qui s'attache à ces
+immutabilités d'attitude comme à des preuves de force, tandis qu'elles
+ne sont le plus souvent que des impuissances de l'esprit ou des
+fanfaronnades du caractère.</p>
+
+<p>Je dirai plus, ces immutabilités d'opinion sont une offense à Celui qui
+a fait de la vie un enseignement à tous les âges, un refus de prêter
+l'oreille, l'esprit, le c&oelig;ur à Celui qui nous éclaire par
+l'expérience, depuis le premier jour où l'homme pense et doute jusqu'au
+jour où il cesse de penser et de douter. De toutes les heures de la vie,
+chacune est chargée de nous apporter une vérité; aucune de ces heures ne
+vient à nous les mains vides, et c'est peut-être la dernière heure d'une
+longue vie qui vous apporte la vérité la plus précieuse <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> en
+récompense de votre sincérité à la rechercher et de votre patience à
+l'attendre.</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p>En résumé, la vie est une leçon que le temps est chargé de donner à
+l'homme en lui faisant épeler, syllabe par syllabe, les événements.</p>
+
+<p>Celui qui n'a pas changé n'a pas vécu, puisqu'il n'a rien appris.</p>
+
+<p>Celui qui prétend avoir tout su le premier jour est un homme qui n'avait
+ni raison de naître, ni raison de vivre, ni raison de mourir, car il
+n'avait rien à apprendre en naissant.</p>
+
+<p>Il n'avait rien appris en vivant, il mourait sans emporter ou sans
+laisser après lui sur la terre le moindre profit de la vie: théorie de
+l'immobilité qui fait de l'homme immuable la <i>créature du temps perdu</i>.</p>
+
+<p>Une telle théorie insulte à la fois l'homme et Dieu. N'insistons pas:
+changer, c'est vivre; vivre, c'est changer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> La vie n'est pas semblable à ces fontaines d'Auvergne, pleines
+de sédiments impurs, qui pétrifient ce qu'on leur jette, et qui, au lieu
+d'une fleur ou d'un fruit, vous rendent une pierre. La vie est un
+courant qui mène à la vérité, c'est-à-dire au bien. Le temps sait tout;
+et nous ne pouvons savoir quelque chose qu'en l'associant à nos
+ignorances et en lui demandant ses secrets.</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>Il est donc non-seulement permis de changer en vivant, mais c'est un
+devoir de conscience. Bien entendu que cette théorie du changement
+s'applique à l'esprit, mais non au c&oelig;ur; que le changement doit être
+désintéressé et non vénal; que tout changement qui consiste à abandonner
+une cause vaincue parce qu'elle est vaincue est une lâcheté; que tout
+changement qui consiste à s'allier à une cause victorieuse parce qu'elle
+est victorieuse est une abjection de caractère; que changer par
+<span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> ambition, c'est une suspicion légitime de vice; que changer par
+cupidité de fortune, est une vénalité du c&oelig;ur qui déshonore la vérité
+même; que changer d'amis quand la fortune les trahit, est une
+versatilité d'affection qui prouve la courtisanerie de l'âme. Mais que
+changer d'opinion sans abandonner ses sentiments personnels, ni les
+vaincus, ni les malheureux, ni les faibles; changer à ses dépens en
+s'exposant sciemment, au contraire, aux dénigrements d'intentions, aux
+colères du respect humain, au mépris des partis et aux souffrances de
+considération qui suivent ordinairement ces progrès des hommes sincères
+dans ce qu'ils croient la route des améliorations morales et des vérités
+progressives, c'est souffrir pour la cause du bien, c'est le martyre
+d'esprit pour la vérité, martyre que les hommes aggravent par leur fiel
+et par leur vinaigre, mais que la vérité récompense par les jouissances
+de la conscience.</p>
+
+<p>Même quand le martyre s'est trompé de cause, il ne s'est pas trompé de
+vertu!</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> XII</h4>
+
+<p>Je pense ainsi, et voilà pourquoi je ne me reproche point d'avoir changé
+quelquefois, dans le cours de mes années, d'opinions ou de marche dans
+les situations diverses où se sont trouvés notre pays et notre temps. Je
+me reprocherais plutôt de n'avoir pas assez changé, c'est-à-dire de
+n'avoir pas assez profité du temps que Dieu m'a laissé vivre pour me
+transformer davantage encore; d'avoir peut-être trop sacrifié aux
+convenances, aux situations antécédentes, au respect humain, à toutes
+ces considérations personnelles qui empêchent de se démentir plus
+franchement de ce qu'on a dit étourdiment sur la foi d'autrui dans son
+âge d'ignorance: toutes choses qui sont louables au point de vue du
+monde, mais qui sont méprisables au point de vue de Dieu; freins timides
+qui retardent la marche de la pensée d'un siècle par la difficulté
+d'avouer que le vieil homme est mort en vous, <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> qu'on est un
+nouvel homme, et par le désir naturel, mais coupable, de concilier
+vaniteusement en vous l'homme d'hier et l'homme d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>Dire: «Je me suis trompé,» c'est le prosternement de l'orgueil, et cet
+orgueil, cependant, il faut le fouler aux pieds, si l'on veut être
+honnête homme jusqu'à la moelle, et mériter l'indulgence du juge futur,
+en acceptant les sévérités et les humiliations du juge présent.</p>
+
+<p>Et voilà pourquoi je changerais encore sans hésitation si je venais à
+découvrir que mes opinions actuelles sont des erreurs, et qu'il y a des
+routes nouvellement découvertes dans lesquelles la marche est plus sûre,
+le sol plus solide et les vertus sociales plus mûres et plus abondantes
+pour l'humanité.</p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p>Est-il donc étonnant que pensant ainsi et qu'ayant le sentiment, je
+dirai presque le remords, <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> de quelques erreurs de jugement
+commises par moi dans l'appréciation des actes et des hommes de la
+première Révolution française (<i>Histoire des Girondins</i>), est-il
+étonnant, dis-je, que je relise sévèrement ce livre (qui fut un
+événement, j'en conviens, et qui vit encore d'une forte vie à l'heure où
+je parle), et que je présente aujourd'hui le curieux phénomène d'un
+écrivain critique après avoir été historien, et qui juge à vingt ans de
+distance, en pleine maturité, le livre écrit par lui-même à une autre
+époque de son siècle et sous d'autres impressions de son esprit? Un seul
+exemple de cette critique de soi-même a été donné en France dans
+l'opuscule intitulé: <i>Rousseau juge de Jean-Jacques.</i> Mais si je n'ai
+pas reçu de la nature le style et l'éloquence de J.-J. Rousseau, je n'ai
+pas reçu non plus sa féroce personnalité; et si le lecteur a quelque
+excès à craindre de ma plume dans ce jugement sur moi-même, ce n'est
+pas, à coup sûr, l'excès d'orgueil; ce serait plutôt l'excès de
+sévérité. La vie m'a appris à être modeste, et les événements publics,
+comme les événements privés, qui m'ont écrasé sans m'aplatir, ne me
+laissent <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> de mes &oelig;uvres ou de mes actes qu'une fière
+humiliation devant les hommes et une humble humilité devant Dieu.</p>
+
+<p>L'humiliation, c'est la peine; l'humilité, c'est la leçon!</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>Or, quel était l'état des choses en France, et quelles étaient mes
+propres dispositions d'esprit en 1846, quand j'écrivis cette histoire?</p>
+
+<p>L'esprit de la France était très-troublé, très-peu propre par conséquent
+à jeter un regard d'ensemble et surtout un regard impartial sur la
+Révolution française, très-peu propre aussi à porter un jugement sain et
+définitif sur les hommes qui avaient été, en bien ou en mal, les grands
+acteurs de cette révolution.</p>
+
+<p>M. Thiers, dont on ne m'accusera pas de dénigrer les grandes &oelig;uvres
+historiques (voyez mes Entretiens sur <i>l'Histoire de l'Empire</i>, que
+<span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> j'ai appelée, le premier, <i>le livre du siècle</i>), M. Thiers
+n'était pas encore ce qu'il est; l'âge et la vie publique pleine de bon
+sens, de fautes expiées, de leçons terribles, n'avaient pas donné encore
+à son esprit ce sens de la moralité ou de l'immoralité des événements et
+des caractères qui est la vertu de l'histoire. Il écrivait au point de
+vue du succès, non au point de vue de la morale. Il venait d'écrire
+ainsi sans profondeur, sans philosophie, sans justice, une histoire de
+la Révolution qui n'était qu'une adulation à la Révolution elle-même. On
+avait fait à ce livre, très-superficiel selon moi, une vogue de
+circonstance et une popularité de parti. Plus j'ai étudié les faits, les
+hommes, les événements de la Révolution française, plus ce livre a
+baissé dans mon esprit; mais <i>habent sua fata libelli</i>. Cette histoire
+amnistiait les erreurs, les tyrannies, les sévices même de la
+Révolution; elle faisait remonter la colère et le mépris de la nation
+jusque sur les victimes. Son mérite était précisément d'être fausse. Il
+fallait des passions et non des principes à la démocratie; elle avait
+trouvé un jeune homme de talent, elle lui dit: «Fais mon portrait,
+<span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> mais flatte-moi, et défigure mes ennemis, je te nommerai
+peintre du peuple.»</p>
+
+<p>Du côté opposé, les historiens de la Révolution dans le parti royaliste,
+religieux, aristocratique, n'avaient écrit sous le nom d'histoire que le
+martyrologe des victimes de 1791 à 1794; ils avaient barbouillé de sang
+tous les principes les plus saints et les plus innocents de la
+philosophie révolutionnaire du dix-huitième siècle. Parce que Danton,
+Marat, Robespierre, avaient été des meurtriers, il semblait, à les lire,
+que la liberté modérée, l'égalité devant la loi, la tolérance devant
+Dieu, la représentation de toutes les classes, de tous les droits, de
+tous les intérêts devant les institutions, étaient des délires ou des
+crimes. De telles histoires, pamphlets de la démocratie ou pamphlets de
+l'aristocratie, n'étaient propres qu'à éterniser la guerre civile des
+esprits entre les enfants d'un même peuple.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> XV</h4>
+
+<p>Une grande histoire est un grand jugement dans ces procès d'opinions. Ce
+jugement manquait à la France; c'était une bonne &oelig;uvre que d'essayer
+de le porter selon mes faibles forces. J'y pensais depuis longtemps.
+J'avais deux mobiles.</p>
+
+<p>Le premier, tout moral, c'était de démontrer historiquement au peuple,
+et surtout aux hommes d'État, que le crime politique, populaire,
+démocratique ou aristocratique, déshonorait ou perdait fatalement toutes
+les causes qui croyaient pouvoir se servir pour leur succès de cette
+arme à deux tranchants;</p>
+
+<p>Que la Providence était aussi logique que la conscience;</p>
+
+<p>Que les événements ne pardonnaient pas plus que Dieu l'emploi des moyens
+criminels, même pour les causes les plus légitimes, et qu'en commentant
+avec clairvoyance la Révolution <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> française, le plus vaste et le
+plus confus des événements modernes, on trouverait toujours
+infailliblement un excès pour cause d'un revers, et un crime pour cause
+d'une catastrophe.</p>
+
+<p>En un mot, je voulais, comme le veut la Providence, que l'histoire fût
+un cours de morale et que l'honnêteté des moyens fût la légitimité des
+innovations.</p>
+
+<p>Un tel livre eût été le code en action de la politique; mais il fallait
+une main divine pour l'écrire: je n'étais qu'un homme de bonne volonté.</p>
+
+<p>Le second mobile qui me sollicitait intérieurement à écrire cette
+histoire à la fois dramatique et critique de la Révolution française,
+était, je l'avoue, un mobile humain, une ambition d'artiste, une soif de
+gloire d'écrivain toute semblable à la pensée d'un peintre qui
+entreprend une page historique ou un portrait, et qui n'a pas pour objet
+seulement de faire ressemblant, mais de faire beau, afin que dans le
+tableau ou dans le portrait on ne voie pas uniquement l'intérêt du
+sujet, mais qu'on voie aussi le génie du pinceau et la gloire du
+peintre. <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> Ici, je m'excuse, et il faut m'excuser: <i>Homo sum.</i></p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>Bien jeune encore et lorsque mes premiers succès littéraires m'avaient
+donné le pressentiment d'une carrière aussi complète, que mes modestes
+facultés d'<i>amateur</i> plutôt que d'artiste me permettaient de former un
+plan de vie plus ou moins illustre, je m'étais dit et j'avais dit bien
+souvent à mes amis de jeunesse: «Si Dieu me seconde, j'emploierai les
+années qu'il daignera m'accorder à trois grandes choses qui sont, selon
+moi, les trois missions de l'homme d'élite ici-bas.» (J'aurais dû dire
+les trois vanités, maintenant que toutes ces vanités sont mortes en moi
+et que je les expie par autant d'humiliations sur la terre, afin
+qu'elles me soient pardonnées là-haut.)</p>
+
+<p>«J'emploierai donc, disais-je à ces amis, ma première jeunesse à la
+poésie, cette rosée de l'aurore au lever d'un sentiment dans l'âme
+<span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> matinale; je ferai des vers, parce que les vers, langue
+indécise entre ciel et terre, moitié songe moitié réalité, moitié
+musique moitié pensée, sont l'idiome de l'espérance qui colore le matin
+de la vie, de l'amour qui enivre, du bonheur qui enchante, de la douleur
+qui pleure, de l'enthousiasme qui prie.</p>
+
+<p>«Quand j'aurai chanté en moi-même et pour quelques âmes musicales comme
+la mienne, qui évaporent ainsi le trop-plein de leur calice avant
+l'heure des grands soleils, je passerai ma plume rêveuse à d'autres plus
+jeunes et plus véritablement doués que moi; je chercherai dans les
+événements passés ou contemporains un sujet d'histoire, le plus vaste,
+le plus philosophique, le plus dramatique, le plus tragique de tous les
+sujets que je pourrai trouver dans le temps, et j'écrirai en prose, plus
+solide et plus usuelle, cette histoire, dans le style qui se rapprochera
+le plus, selon mes forces, du style métallique, nerveux, profond,
+pittoresque, palpitant de sensibilité, plein de sens, éclatant d'images,
+palpable de relief, sobre mais chaud de couleurs, jamais déclamatoire
+et toujours pensé; autant <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> dire, si je le peux, dans le style de
+<i>Tacite</i>; de <i>Tacite</i>, ce philosophe, ce poëte, ce sculpteur, ce
+peintre, cet homme d'État des historiens, homme plus grand que l'homme,
+toujours au niveau de ce qu'il raconte, toujours supérieur à ce qu'il
+juge, porte-voix de la Providence qui n'affaiblit pas l'accent de la
+conscience dont il est l'organe, qui ne laisse aucune vertu au-dessus de
+son admiration, aucun forfait au-dessous de sa colère; Tacite, le grand
+justicier du monde romain, qui supplée seul la vengeance des dieux,
+quand cette justice dort!</p>
+
+<p>«Quand j'aurai écrit ce livre d'histoire, complément de ma célébrité
+littéraire de jeunesse, si j'ai le hasard de conquérir cette double
+célébrité du poëte et de l'historien, je jetterai de nouveau la plume,
+la plume, après tout, hochet du talent, instrument trop insuffisant et
+trop spéculatif de la pensée; la plume, qui n'est rien devant l'épée.
+J'entrerai résolûment dans l'action, et je consacrerai les années de ma
+maturité à la guerre, véritable vocation de ma nature, qui aime à jouer,
+avec la mort et la gloire, ces grandes parties dont les vaincus
+<span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> sont des victimes, dont les vainqueurs sont des héros.</p>
+
+<p>«Et si la guerre, que je préfère à tout, me manque, je monterai aux
+tribunes, ces champs de bataille de l'esprit humain où l'on ne meurt pas
+moins de ses blessures au c&oelig;ur que l'on ne meurt ailleurs du feu et
+du fer; et je tâcherai de me munir, quoique tardivement, d'éloquence,
+cette action parlée qui confond dans Démosthène, dans Cicéron, dans
+Mirabeau, dans Vergniaud, dans Chatham, la littérature et la politique,
+l'homme du discours et l'homme d'État, deux immortalités en une.</p>
+
+<p>«Enfin, s'il m'est accordé de survivre aux révolutions, aux guerres
+civiles, aux poignards des sicaires, des Catilina, des Clodius, des
+Octave, des Antoine de mon temps, et de vieillir couché sur mes propres
+décombres, brisé de c&oelig;ur, mais sain d'esprit, j'emploierai ces
+dernières années de grâce à l'&oelig;uvre finale de toute intelligence, à
+la contemplation et l'invocation de mon Créateur; je ferai, comme
+Cicéron, le livre éternellement à faire, <i>De natura deorum</i>; je mêlerai
+mon grain d'encens à l'encens des siècles.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> XVII</h4>
+
+<p>Voilà quels étaient mes plans de jeunesse.</p>
+
+<p>Ce n'étaient pas les plans de Dieu.</p>
+
+<p>L'orgueil y avait trop de part pour qu'ils fussent ratifiés par ce que
+les anciens nommaient la destinée, et par cette puissance incorruptible
+que nous nommons Providence.</p>
+
+<p>Tout a tourné autrement que je ne l'avais orgueilleusement conçu dans
+mes puériles ambitions d'avenir. En poésie, je n'ai été qu'une main
+novice qui fait rendre par un attouchement léger quelques accords à un
+instrument à cordes dont le doigté n'est pas une vraie science, mais une
+inhabile improvisation de l'âme.</p>
+
+<p>En ambition militaire, l'occasion m'a manqué; j'ai vécu dans un temps de
+paix; il n'y avait guerre que d'idées.</p>
+
+<p>En éloquence politique, je suis arrivé trop tard aux tribunes dites
+parlementaires, pour <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> développer les forces réelles de
+l'éloquence raisonnée et passionnée que je sentais véritablement rugir
+en moi comme des lions muselés entre les barreaux d'une ménagerie.</p>
+
+<p>De plus, ma fausse situation dans les chambres de 1830 à 1848 ne me
+laissait pas la liberté de mes mouvements; je n'étais d'aucun parti
+actif, et, par conséquent, j'étais en suspicion légitime à tous les
+partis.</p>
+
+<p>L'éclectisme, qui est l'attitude de la vérité dans les philosophes, est
+la faiblesse des hommes d'État dans les temps de passion.</p>
+
+<p>Sorti de la Restauration avec d'amers regrets de sa chute, adversaire de
+c&oelig;ur de la royauté de 1830, ennemi trop honnête cependant pour
+m'allier avec les factions, ou légitimistes, ou révolutionnaires, qui
+conspiraient la ruine de cette royauté sans avoir à offrir à sa place
+qu'une anarchie au pays, je vivais dans le vague et je parlais sans
+échos. La tribune n'était véritablement pour moi qu'un exercice
+semblable à celui de Démosthène sur le bord de la mer. Il parlait aux
+flots qui étouffaient sa voix, et moi aux partis qui cherchaient à
+étouffer la mienne. La France seule <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> en entendait quelques
+retentissements dans les journaux indépendants, et voyait croître autour
+de mon nom une lente popularité qui devait lui être utile un jour.</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>Mon action politique ne commença que dans une grande tempête imprévue,
+le jour même d'une chute soudaine de la royauté de Juillet, déjà en
+fuite avant d'avoir eu le temps de combattre.</p>
+
+<p>Ce jour-là je fus roi d'une heure, c'est vrai. Placé, par mon
+indépendance des partis, entre tous les partis, les républicains se
+jetèrent à moi par inquiétude de leur triomphe; les royalistes, par peur
+de leur défaite; les légitimistes, par le sentiment de leur
+inopportunité et de leur impuissance dans cet anéantissement du trône;
+le peuple surtout, par l'intérêt de salut public et par ce besoin d'un
+chef qui parle plus haut que toutes les théories dans <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> les
+périls extrêmes des tremblements de tous les foyers.</p>
+
+<p>Ce n'était pas un gouvernement qu'il fallait créer à la minute, il n'en
+aurait pas duré deux. C'était un sauvetage qu'il fallait organiser sous
+le nom de république. J'eus le sentiment de cette vérité.</p>
+
+<p>Au lieu de suivre en hésitant un mouvement désordonné qui allait mener
+de convulsions en convulsions désormais irrésistibles aux derniers
+abîmes, je fis résolument la république; je la fis seul, quoi qu'on vous
+en dise; j'en assume seul la responsabilité; je nommai seul les chefs
+les plus en vue et les plus populaires qui pouvaient lui apporter
+l'autorité des différentes factions auxquelles ils appartenaient; je me
+nommai moi-même, parce que je n'appartenais à aucune, et parce que,
+soutenu par le peuple, seul je pouvais être arbitre dans ce conseil
+souverain du gouvernement. La France fut admirable de sagesse et
+d'héroïsme, on ne le dira jamais assez. Folle la veille, lâche le
+lendemain, elle fut pendant les quatre mois du danger au niveau
+d'elle-même; la république, contre laquelle elle vocifère <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> tant
+depuis, fut son salut. Un homme d'État renversé, mais qui s'éleva
+lui-même en ce moment à la hauteur d'un vrai patriotisme, M. Thiers, en
+trouva sur l'heure la vraie formule. «Gardons la république, car c'est
+le gouvernement qui nous divise le moins.» C'est la pensée que j'avais
+exprimée autrement en entrant le jour même à l'hôtel de ville, ces
+Tuileries du peuple.</p>
+
+<h4>XIX</h4>
+
+<p>M. Dupin, dans un volume récent, renouvelle encore contre moi cette
+accusation irréfléchie de n'avoir pas proclamé la régence, la régence
+d'une femme intéressante sans doute, mais d'une femme exclue du
+gouvernement par la loi que le parti d'Orléans venait de se faire à
+lui-même; régence aussi illégale par conséquent que la république, une
+régence déjà tombée dans la rue et ramenée, à travers la révolution et
+l'armée immobiles, <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> à la porte d'une Chambre dissoute de fait.</p>
+
+<p>Et au nom de quoi aurais-je proclamé cette régence des Orléanistes, moi
+qui n'avais jamais voulu adhérer au gouvernement, schisme de famille, de
+1830; moi qui lui avais renvoyé toutes mes places diplomatiques pour ne
+pas le servir; moi qui m'étais respectueusement refusé à tout rapport
+avec cette royauté, par scrupule de fidélité à mes souvenirs! En vérité,
+M. Dupin et les Orléanistes auraient bien ri, le lendemain, d'un
+légitimiste de c&oelig;ur refaisant après coup une seconde révolution de
+1830, et réinstallant une seconde monarchie d'Orléans, pour l'attaquer
+le surlendemain!</p>
+
+<p>Et quand j'aurais tenté ce contre-sens à moi-même, l'aurais-je pu
+accomplir avec l'ombre de succès un peu durable? Où étaient le peuple,
+l'armée, les chambres, les ministres, pour sanctionner et soutenir cette
+régence de hasard sortie d'une insurrection contre la royauté de
+Juillet, aventure dans une aventure, illégalité dans une illégalité,
+révolution de 1830 dans une révolution de 1830, belle-fille contre le
+beau-père, petit-fils contre <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> l'aïeul, belle-s&oelig;ur contre le
+beau-frère, neveu contre les oncles, chaos dans un chaos!</p>
+
+<p>Et puisque M. Dupin et les révolutionnaires orléanistes de 1830 pensent
+qu'une régence était si facile et si simple à faire, et à faire durer
+huit jours seulement, que ne la faisaient-ils eux-mêmes? Qui les gênait?</p>
+
+<p>Certes, c'était à eux, orléanistes, et non à moi, adversaire de la
+royauté illégitime d'Orléans, de se charger de ce rôle; logique en eux,
+il était absurde en moi. M. Dupin n'y a pas pensé. Si l'empire qu'il
+sert aujourd'hui, comme il a servi la légitimité, la royauté de juillet,
+la république, avec un zèle qui ne faiblit jamais et avec un talent qui
+grandit toujours; si, dis-je, l'empire venait à chanceler dans une
+journée de février quelconque, que penserait M. Dupin d'un républicain,
+d'un légitimiste, d'un orléaniste qui viendrait sur le champ de mort de
+l'empire écroulé, quoi faire? Proclamer un empire de branche cadette et
+factieuse? cela ne serait pas moins ridicule que le rôle que M. Dupin et
+ses amis me reprochent de n'avoir pas pris le 24 février! En vérité, si
+je l'avais pris, ce rôle, <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> je ne saurais pas aujourd'hui où
+cacher ma honte. Il faut respecter et protéger le malheur d'une dynastie
+qui s'écroule sur son faux principe, c'est ce que nous avons fait; mais
+il ne faut pas relever un faux principe tombé pour servir de base au
+trône d'une veuve qu'on admire et d'un enfant qu'on plaint. Une veuve
+n'a pas besoin d'une régence pour se consoler d'un sépulcre, et un
+enfant, pour être heureux, n'a pas besoin pour hochet d'un sceptre
+dérobé à un aïeul dans l'escamotage d'une demi-révolution.</p>
+
+<h4>XX</h4>
+
+<p>Telles étaient, dès l'année 1844, mes dispositions d'esprit à l'égard de
+la royauté pseudo-républicaine et pseudo-dynastique de la famille
+d'Orléans. Je l'aurais vénérée partout ailleurs que sur un trône; par
+tradition de famille, du côté de ma mère, je lui devais plus que du
+respect, je lui devais de la reconnaissance. <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> Cette auguste
+maison avait eu des patronages, des bienveillances, des générosités
+princières pour ma famille maternelle. La mère de ma mère était
+sous-gouvernante de ces enfants, des princes du sang et de la fille du
+vénérable duc de Penthièvre. Le roi Louis-Philippe et ses frères avaient
+été, avant l'époque de madame de Genlis, élevés par ma grand'mère; un de
+mes proches parents était son intendant des finances. Après la terreur,
+la duchesse d'Orléans, reléguée en Espagne, avait prié ma grand'mère
+d'aller chercher madame Adélaïde d'Orléans, sa fille, en Suisse, et de
+la lui ramener en Espagne. La mission de confiance avait été remplie.
+Après 1814, ma mère avait retrouvé dans Louis-Philippe et dans madame
+Adélaïde, sa s&oelig;ur, des souvenirs d'enfance et d'éducation communs qui
+les disposaient à toutes les bontés pour la fille de leur gouvernante.
+J'avais l'honneur d'en être reçu avec distinction dans mon adolescence.
+La protection du prince et de sa s&oelig;ur ne me fut néanmoins d'aucun
+secours, soit dans la carrière littéraire, où l'on n'est protégé que
+par son talent, si on en a; soit dans <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> la carrière militaire, où
+je servais, dans les gardes-nobles de Louis XVIII, une cause
+très-opposée au parti politique déjà dessiné du duc d'Orléans; soit dans
+la carrière diplomatique, où je servis fidèlement la politique de la
+légitimité jusqu'à sa chute. D'ailleurs, mon père, le chevalier de
+Lamartine, ancien et loyal officier de cavalerie dans le régiment
+Dauphin au moment de la Révolution, ses frères, royalistes comme lui,
+quoique constitutionnels de 1789, m'auraient vu avec répugnance devenir
+le client de la maison d'Orléans. Elle portait à leurs yeux, quoique
+innocente des antécédents, la responsabilité du prince complice de 1793,
+puni d'un vote fatal par la hache du même bourreau.</p>
+
+<h4>XXI</h4>
+
+<p>Il faut le dire, les opinions politiques sont dans le sang: tel père,
+tel fils.</p>
+
+<p>Jamais ce mot ne fut plus généralement vrai que dans les temps de
+vicissitudes soit <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> religieuses, soit nationales, soit
+dynastiques. J'avais sucé le royalisme loyal et traditionnel pour les
+Bourbons, frères, enfants ou neveux du vertueux Louis XVI, avec le lait;
+je n'aimais pas la maison d'Orléans. Sa popularité révolutionnaire me
+paraissait une récompense inique d'une participation contre nature du
+chef de cette maison à l'ingratitude du peuple français envers le plus
+innocent et le plus dévoué des rois, et au meurtre de ce roi sur
+l'échafaud de 1793. Ce que ce peuple aujourd'hui semblait aimer dans le
+nouveau duc d'Orléans, il faut l'avouer, c'était le fils du 21 janvier.
+Cela révoltait en moi ma conscience de royaliste et d'honnête homme.
+Sans avoir de haine, j'avais de l'humeur contre la popularité du duc
+d'Orléans; elle semblait outrager la justice et la Providence; les
+caresses trop subalternes et trop significatives, à sa rentrée de
+l'émigration, aux survivants de 1791 et aux généraux bonapartistes de
+1815 et de l'île d'Elbe, achevaient de me désaffectionner de cette
+branche de la dynastie. Ces cajoleries et ces sourires d'intelligence
+aux ennemis de la Restauration, quand on était restauré <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span>
+soi-même et comblé de richesses, de faveurs, d'honneurs, par cette
+Restauration si clémente au passé, si généreusement imprudente pour
+l'avenir, tout cela, comme dit Tacite, <i>mal odorait si près du trône</i>.
+Je voyais encore quelquefois par déférence et assez familièrement le duc
+d'Orléans; il me traitait avec distinction; il m'entretint même avec un
+rare talent d'élocution une fois très-longuement de politique étrangère,
+sans craindre de dénigrer ouvertement la diplomatie du gouvernement de
+Charles X, et d'exposer hardiment et savamment la politique étrangère
+qu'il dessinerait pour son gouvernement, s'il était roi. Mais, tout en
+se livrant avec une apparente confiance à des épanchements téméraires
+dans la bouche d'un premier prince du sang, il comblait de toutes ses
+faveurs, de toutes ses caresses d'intimité les généraux, les
+pamphlétaires et les orateurs de la faction bonapartiste ou de la
+faction démagogique survivants du 20 mars 1815 ou de 1791.</p>
+
+<p>Héritier du trône sans doute, mais se posant surtout en héritier
+éventuel et présomptif des factions contre sa famille;</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> Honnête homme dans l'acception privée de ce mot, mais non
+honnête parent, comme les événements ne l'ont que trop démontré depuis.</p>
+
+<p>Malgré mon respect pour son rang et malgré mon appréciation très-haute
+de son esprit politique, cette attitude ambidextre m'inspirait plus
+d'éloignement que d'attrait pour ce prince.</p>
+
+<p>Ce fut le motif qui m'empêcha de solliciter de lui la moindre
+intervention de son crédit auprès des ministres de la Restauration pour
+mon avancement dans mon humble carrière diplomatique; il m'eût semblé
+peu loyal de me servir du crédit d'un prince du sang dont les opinions
+me répugnaient, pour m'avancer dans un parti royaliste prédestiné à
+combattre ses intrigues; ce n'était pas là de la bonne guerre; je restai
+donc simplement ce que je devais être dans mes relations de convenance
+avec cette auguste maison, autrefois protectrice de ma famille, sans
+empressement, mais sans hostilité, respectueux en dehors, mais
+désapprobateur en dedans, poli, mais réservé, honorant la personne du
+prince, mais adversaire de son parti.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> Une circonstance accidentelle nous brouilla ouvertement pendant
+quelques mois, et une réparation, fièrement exigée par moi, nous
+raccommoda; voici comment:</p>
+
+<h4>XXII</h4>
+
+<p>J'avais écrit, sans aucune provocation de la cour de Charles X, un petit
+poëme politique, libéral et royaliste, intitulé <i>le Sacre</i>.</p>
+
+<p>On le trouvera, si on daigne le relire, tel qu'il fut imprimé alors,
+dans mes <i>&OElig;uvres complètes</i>, imprimées aujourd'hui. J'y avais inséré,
+avec bonne intention pour la maison d'Orléans, mais avec maladresse
+évidente, quelques vers qui faisaient allusion au vote régicide de
+Philippe-Égalité et à la noble résipiscence de ses fils qui lavait
+glorieusement cette tache sur l'écusson du père.</p>
+
+<p>Je n'avais fait confidence de ces vers à personne; j'étais à cent vingt
+lieues de Paris; l'imprimeur seul à qui j'avais adressé le manuscrit du
+poëme connaissait ces vers.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> J'ignore comment le prince, très-attentif apparemment à ce qui
+pouvait toucher à son nom dans la presse, en eut communication.</p>
+
+<p>Sa colère éclata en termes mal contenus; il chargea un de mes proches
+parents, président de son conseil, M. Henrion de Pansey, de m'écrire que
+ces vers l'avaient affligé, et qu'il me suppliait de les effacer par les
+justes égards que je devais à sa maison. Ma mère, qui vivait encore à
+cette époque, appuya par ses larmes la prière du duc d'Orléans. Je
+n'hésitai pas: les vers et la requête du prince étaient secrets, il n'y
+avait aucune vile complaisance à moi de sacrifier, aux susceptibilités
+d'un prince que je n'avais pas eu l'intention de blesser, quelques
+mauvais vers de circonstance qu'il me priait d'effacer par la voix
+toute-puissante de ma mère. Je m'empressai d'écrire à mon éditeur dans
+ce sens, et de lui envoyer une <i>variante</i> qui faisait disparaître toute
+allusion à ce fâcheux souvenir.</p>
+
+<p>Tout paraissait donc fini. Mais le prince avait dans les journaux
+ennemis des Bourbons des confidents trop informés et des serviteurs
+trop complaisants de ses colères. Un <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> article irrité du
+<i>Constitutionnel</i>, journal anticipé de l'usurpation future, parut le
+lendemain du jour où j'avais reçu la prière du prince et où j'y avais
+convenablement condescendu.</p>
+
+<p>Cet article me présentait comme un insulteur de la maison d'Orléans,
+chargé par la monarchie des Bourbons de raviver à son profit les
+souvenirs sinistres de 1793. Cet article était aussi calomnieux de fond
+que de forme; car Charles X était si loin de m'avoir provoqué à écrire
+le <i>Chant du Sacre</i>, qu'il se récria violemment, à l'apparition de ce
+poëme, sur le langage très-libéral que je lui prêtais dans le dialogue.</p>
+
+<p>Son ministre de la maison du roi lui ayant mis sous les yeux mon poëme,
+au milieu des nombreux écrits en vers ou en prose dont on voulait
+récompenser les auteurs par quelque faveur de cour, et mon nom ayant été
+ainsi prononcé devant le roi: «Ah! pour celui-ci, répondit Charles X, ne
+m'en parlez pas, il me fait dire trop de sottises!» Charles X appelait
+de ce nom tous les sentiments populaires qu'on lui prêtait pour
+attester son attachement <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> à la charte libérale de Louis XVIII et
+tout le pacte moderne de la monarchie et de la liberté.</p>
+
+<p>Le même courrier m'apportait une lettre de M. de Pansey, président du
+conseil du duc d'Orléans, sur un ton différent de celui de la prière à
+laquelle j'avais accédé. «Dites à M. de Lamartine, me faisait écrire le
+prince, que, s'il persiste à insérer ce passage dans son poëme, il saura
+ce que c'est que le ressentiment du premier prince du sang.»</p>
+
+<h4>XXIII</h4>
+
+<p>À la lecture de l'article du <i>Constitutionnel</i>, et surtout à la lecture
+de cette injonction comminatoire du président du conseil du duc
+d'Orléans, je sentis que ma concession de la veille serait une lâcheté,
+et que, si j'avais dû au duc d'Orléans et aux larmes de ma mère
+d'obtempérer à l'instant à une demande secrète, je <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> me devais à
+moi-même de révoquer ma concession confidentielle, et de maintenir
+contre une menace ce que j'avais effacé devant une prière, du moment
+surtout où la publicité injurieuse du <i>Constitutionnel</i>, qui ne pouvait
+venir que du Palais-Royal, avait mis le public dans la confidence.</p>
+
+<p>Je me hâtai donc de révoquer, courrier par courrier, l'autorisation de
+supprimer les vers concédés, et j'écrivis au prince les motifs qui me
+faisaient une loi de lui désobéir, à moins de lui sacrifier mon
+caractère et mon honneur.</p>
+
+<p>À mon retour à Paris, je crus devoir m'abstenir de le voir, malgré de
+pressantes et nombreuses avances de sa part pour provoquer mon retour au
+Palais-Royal; je m'y refusai obstinément pendant plusieurs mois, croyant
+à mon tour que je pouvais me sentir offensé par le ton et par la
+divulgation de sa menace. À la fin, une négociation, conduite au nom du
+prince par madame la comtesse de Dolomieu, première dame d'honneur de la
+duchesse d'Orléans, aboutit à une réconciliation complète et à un
+déjeuner de famille au Palais-Royal <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> auquel je fus convié,
+pendant l'été de 1829.</p>
+
+<p>La fête mémorable que le duc d'Orléans donna à cette même époque au roi
+de Naples fut une autre occasion de rapprochement. J'y fus prié par le
+duc d'Orléans, j'y assistai; mais l'heure de la révolution y sonna
+pendant la fête par les tumultes populaires et par l'incendie des
+chaises du jardin sous les fenêtres et sous les yeux du roi.</p>
+
+<p>J'étais dans la salle du banquet, non encore ouverte au public, tout
+près de Charles X, lorsque l'incendie scandaleux fut allumé comme une
+illumination anticipée à la révolution orléaniste, et je vis ses
+premières lueurs se refléter sur le front confiant mais attristé de
+Charles X. J'étais navré.</p>
+
+<p>Le duc d'Orléans, pendant toute cette fête, me traita avec une froideur
+publique et affectée presque offensante. Cette froideur contrastait trop
+avec sa familiarité intime depuis notre réconciliation pour qu'elle ne
+fût pas remarquée par mon coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>J'y vis une intention marquée de s'éloigner de moi royaliste, devant ses
+amis bonapartistes et révolutionnaires, et je compris trop <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span>
+bien son intention pour ne pas m'éloigner moi-même et sans retour de sa
+maison.</p>
+
+<h4>XXIV</h4>
+
+<p>La révolution de 1830 éclata en effet quelques semaines après cette
+fête. Je n'étais pas en France, je n'en eus pas les émotions sur place,
+j'en eus les tristesses réfléchies; elles furent en moi profondes, elles
+le sont toujours. Je compris que la France perdait étourdiment la seule
+et peut-être la dernière occasion de réconcilier le passé monarchique et
+l'avenir libéral dans une maison royale dont un membre pouvait errer,
+mais dont la dynastie, innocente d'une erreur sénile, et respectée dans
+un enfant légitime de la France, pouvait imprimer à la fois à nos
+destinées nationales et politiques la solidité des traditions et la
+vigueur des nouveautés. C'était la légitimité du sceptre, oui; mais
+c'était aussi la légitimité de la révolution fixée à ses principes
+vrais et légitimes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> Cette occasion de sagesse perdue, le câble me paraissait rompu,
+le vaisseau en dérive, la France livrée au hasard de tous les vents, la
+révolution compromise par ses excès, la royauté engagée contre les
+royalistes, des règnes courts, des partis au lieu de nation, des
+républiques précaires, des dictatures militaires comme celles qui
+précédèrent la décomposition césarienne de la constitution romaine sous
+les Gracques, les Marius, les Sylla; enfin une oscillation désordonnée
+qui brise les institutions politiques et qui donne le vertige aux
+nations, au lieu du mouvement régulateur qui maintient la vie et qui la
+modère. Ces pressentiments ne m'ont point trompé jusqu'ici (sauf
+l'empire, violent d'origine, mais que sa modération dans la force fait
+vivre); la monarchie illégitime du duc d'Orléans ne devait pas avoir
+même la durée de la vie d'un homme déjà avancé en âge: elle était morte
+avant son fondateur.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> XXV</h4>
+
+<p>Bien que je fusse jeune au moment où Charles X s'écroulait, et bien que
+l'ardeur de mon sang fît fermenter puissamment en moi l'ambition
+patriotique de prendre une part platonique aux affaires de mon pays, je
+ne consultai pas cette ambition, très-excusable à mon âge; je consultai
+l'honneur, c'est-à-dire cette délicatesse de sentiment, peut-être plus
+chevaleresque que civique, qui semblait commander à un royaliste de
+naissance de tomber avec son roi qui tombe, de porter le deuil de sa
+cause vaincue, et de ne pas passer avec la fortune du camp du vaincu au
+camp du vainqueur.</p>
+
+<p>Je donnai donc volontairement et avec insistance ma démission de mes
+fonctions diplomatiques, malgré les instances du ministre du nouveau roi
+pour m'engager à poursuivre ma carrière, m'offrant même de l'élargir et
+de l'agrandir devant moi.</p>
+
+<p>Ces instances du nouveau gouvernement <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> furent si vives, que M.
+Molé, ministre alors des affaires étrangères, se refusa péremptoirement
+à remettre ma démission au roi, à moins que je n'écrivisse au roi
+lui-même une lettre explicative de mes motifs.</p>
+
+<p>M. Molé se chargea de remettre ma démission et ma lettre au roi
+lui-même.</p>
+
+<p>J'écrivis en conséquence cette lettre en termes convenables, mais
+résolus, au roi.</p>
+
+<p>M. Molé la lui remit en plein conseil. Le roi la lut en silence, puis,
+la passant à M. Laffitte: «Lisez, lui dit-il, voilà une démission
+convenablement et noblement donnée!» M. Laffitte lut à haute voix la
+lettre à ses collègues; ils en écoutèrent la lecture avec des marques
+d'assentiment unanime. «Qu'on appelle mon fils,» dit le roi. Le duc
+d'Orléans entra. «Tiens, dit le roi à son fils, voilà une lettre et une
+démission honorablement offertes; lis cela.» Puis, se tournant vers M.
+Molé: «Dites à M. de Lamartine de ma part que j'accepte en la regrettant
+sa démission, mais que cela ne changera rien à mes sentiments à son
+égard, et que je le prie de venir me voir comme avant la révolution.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> C'est M. Molé, chez qui je dînais ce jour-là, qui me transmit
+littéralement ces détails à la sortie du conseil, et qui m'engagea
+fortement à aller voir le roi.</p>
+
+<p>«Je n'en ferai rien, répondis-je à M. Molé. Dites au roi que je ne puis
+pas compromettre mon honneur de royaliste en allant au Palais-Royal ou
+aux Tuileries; je n'irais que pour lui confirmer de vive voix mon refus
+de ses faveurs, et le public, en m'y voyant entrer, croirait que j'y
+vais pour solliciter ces mêmes faveurs. On pourrait prendre une
+politesse pour une adhésion à son gouvernement; je dois respectueusement
+m'abstenir de paraître où je ne veux ni complimenter ni servir.»</p>
+
+<p>Je partis le lendemain pour l'Angleterre.</p>
+
+<h4>XXVI</h4>
+
+<p>L'intègre vieillard M. Dupont (de l'Eure), type d'honneur démocratique,
+qui était ministre à cette époque, m'a bien souvent rappelé <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span>
+cette lettre et cette démission, qui l'avaient frappé, pendant que nous
+étions ensemble, et dans un même esprit de résistance aux excès
+populaires, à la tête de la république, en 1848. Il s'étonnait, en se
+rappelant les circonstances intimes dont il avait été témoin, des
+calomnies doctrinaires et orléanistes qui faisaient de moi un courtisan
+mécontent, renversant une monarchie qui ne lui avait pas ouvert ses
+rangs pour donner carrière à son ambition. Et voilà comment les
+pamphlétaires écrivent l'histoire! Croyez maintenant à ces
+contre-vérités des partis qu'on appelle l'histoire! Quant à moi, depuis
+que j'ai vu l'histoire vraie derrière les rideaux, et que je lis
+l'histoire travestie dans les récits contemporains, je n'en crois plus
+un seul mot; c'est plutôt le réceptacle de toutes les contre-vérités.
+J'en donnerai d'étranges exemples, en ce qui concerne les événements et
+les hommes de 1848, dans mes <i>Mémoires politiques</i>. En fait, d'éloge ou
+d'accusation qu'on a fait admettre comme des vérités reçues à l'égard de
+certains hommes que les partis voulaient perdre ou grandir par intérêt
+ou par ignorance, le public <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> aura à déplacer dans ses niches
+bien des statues et à faire réparation à bien d'autres. Subir en silence
+pendant de longues années ces fausses popularités et ces fausses
+dépopularités pour le bien de son pays, c'est un des supplices tes plus
+méritoires, mais les plus pénibles pour les survivants des révolutions.
+On dit: la vérité viendra tôt ou tard. Je n'en sais rien; mais, quand
+elle viendra, je crains bien qu'elle trouve sa place prise par les
+préjugés historiques, et que l'opinion trompée ne continue à prendre les
+idoles de l'intrigue audacieuse pour les héros modestes du salut de la
+patrie.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, à mon retour de Londres, je me présentai hardiment
+comme candidat indépendant, mais ami de l'ordre, aux électeurs du
+département du Nord.</p>
+
+<p>J'échouai de peu de voix.</p>
+
+<p>J'aurais soutenu résolument la politique pacifiante et conservatrice de
+Casimir Périer; je n'aimais pas l'homme, mais j'aimais son courage.
+Après avoir saccadé le trône, il se cramponnait et il se buttait d'un
+pied intrépide contre l'entraînement anarchique qui poussait <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span>
+la France à tous les excès; il mourut à la peine, mais son cercueil
+arrêta son pays.</p>
+
+<p>Il mérite certainement la statue que les pays justes élèvent à ceux qui
+les sauvent par un héroïque repentir, après les avoir compromis par de
+téméraires agitations.</p>
+
+<h4>XXVII</h4>
+
+<p>Déçu dans mon désir de monter derrière Casimir Périer sur la brèche,
+pour y défendre, non la royauté orléaniste, mais la société européenne
+assaillie par les partis de la guerre universelle et par les partis de
+la turbulence anarchique au dedans, je m'absentai pendant deux ans, pour
+tromper, par de grands voyages dans l'Orient, mon impatience d'action
+sans emploi possible dans mon pays.</p>
+
+<p>À mon retour, je me trouvai nommé député du Nord par les électeurs de
+Dunkerque, de Berghes et d'Hondschoote, qui s'étaient souvenus de moi
+pendant mon absence, grâce <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> à ma s&oelig;ur et à mon beau-frère,
+habitant ce cher pays et aux amis indépendants qui m'avaient protégé
+contre l'oubli dans cette terre de la vraie liberté.</p>
+
+<p>J'entrai à la chambre, libre comme l'air de cette mer du Nord qui
+souffle où il veut, sans craindre les écueils, mais sans y pousser.</p>
+
+<p>Ma situation était très-embarrassante, et je fus presque tenté de me
+repentir d'avoir affronté la tribune sans appui dans aucun des partis
+qui lui donnaient l'écho, la popularité et l'autorité dans le pays.</p>
+
+<p>Le parti de la royauté orléaniste? Je ne voulais pas par honneur m'y
+affilier; je voulais lui garder mes rancunes décentes de royaliste tombé
+avec les regrets de 1830; l'attitude me semblait obligée, le nom
+d'apostat du malheur m'eût déshonoré à mes propres yeux.</p>
+
+<p>Le parti des légitimistes, fourvoyé dans toutes les impasses et dans
+toutes les coalitions contre nature par des chefs éloquents mais sans
+vues?... Il m'était impossible de m'y rallier. La direction que ces
+hommes de tribune lui imprimaient était le contre-sens le plus flagrant
+à la nature de ce grand et noble parti; <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> il devait, selon moi,
+représenter avec une digne gravité ce qu'il était lui-même dans le pays,
+c'est-à-dire le passé rallié au présent par la force des choses et par
+la raison des esprits, l'aristocratie des souvenirs, la chevalerie des
+sentiments, le désintéressement du patriotisme, la libéralité des
+sacrifices, le patronage intelligent et moral du peuple, le génie des
+campagnes, l'alliance antique et intime du château et de la chaumière,
+la religion serviable à la misère par la charité de l'opulente noblesse
+rurale, les intérêts de l'agriculture, l'honneur de l'armée fière des
+noms militaires antiques confondus avec les noms militaires nouveaux,
+une abstention complète des emplois et des faveurs de cour, une brigue
+honnête et utile de tous les services gratuits que le citoyen peut
+offrir à sa patrie pour que le civisme de ces hautes classes devint
+insensiblement la base de leur nouvelle illustration, un esprit d'ordre
+surtout qui ne marchandât jamais ses services contre les factions
+turbulentes qui portaient le trouble dans la rue, qui prêchaient la
+guerre pour la guerre au dehors, qui faisaient de la tribune et de la
+<span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> presse deux foyers d'agitation ultra-révolutionnaires, donnant
+à toute journée parlementaire des accès de fièvre avec redoublement au
+pays; voilà la position que ce grand parti devait prendre selon moi,
+celui de conservateur, indépendant du gouvernement, commençant par
+conquérir l'estime et finissant par exercer une influence méritée sur le
+peuple des campagnes, sur les élections, sur le journalisme, sur les
+chambres; parti ne voulant rien de la dynastie illégitime pour lui-même,
+mais lui imposant tout et même l'abdication dans ses mains, par son
+ascendant sur la nation réconciliée avec ses aristocraties propriétaires
+du sol, par son alliance avec la bourgeoisie ascendante, suzeraine des
+capitaux qui nourrissent les prolétaires, et enfin par son utilité aux
+prolétaires, que l'ordre seul vivifie et que le désordre affame en un
+jour.</p>
+
+<p>C'est ainsi que j'avais compris, après la révolution de 1830, le rôle
+qu'un orateur homme d'État et qu'un chef parlementaire (intelligent des
+grandes crises) aurait dessiné au parti légitimiste dans le parlement,
+dans <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> l'armée, dans le journalisme, dans les élections, dans les
+campagnes et dans la rue. Être ce que l'on est, voilà la première force
+des vrais partis. La nature est la première des politiques. Une
+restauration de monarchie d'Henri V était possible ainsi, et seulement
+ainsi; il fallait se restaurer soi-même par l'estime du pays avant de
+songer à une restauration d'Henri V par l'éloquence.</p>
+
+<h4>XXVIII</h4>
+
+<p>La direction imprimée par un grand orateur de causes privées, illustrant
+mais illusionnant le parti qui l'applaudissait, fut, à mon sens,
+précisément le contraire de cette haute politique.</p>
+
+<p>Courir aux succès de tribune au lieu des grands résultats d'opinion,
+jeter quelques imprécations retentissantes au parti du gouvernement,
+embarrasser les ministres dans toutes les questions, se coaliser avec
+tous les partis <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> de la guerre ou de l'anarchie dans la chambre;
+se faire applaudir par les factions au lieu de se faire estimer par la
+nation propriétaire et conservatrice; ébranler, hors de saison, un
+gouvernement mal assis, mais qui couvrait momentanément au moins les
+intérêts les plus sacrés de l'ordre et de la paix; menacer sans cesse de
+faire écrouler cette tente tricolore sur la tête de ceux qui s'y étaient
+abrités; jouer le rôle d'agitateur au nom des royalistes conservateurs,
+de tribun populaire au nom des aristocraties, de provocateur de l'Europe
+au nom d'un pays si intéressé à la paix; se coaliser tour à tour avec
+tous les éléments de perturbation qui fermentaient dans la chambre et
+dans la rue; harceler le pilote au milieu des écueils et prendre ainsi
+la responsabilité des naufrages aux yeux d'un pays qui voulait à tout
+prix être sauvé; former des alliances avec tel ministre ambitieux, pour
+l'aider à donner l'assaut à tel autre ministre; renverser en commun un
+ministère, sans vouloir soutenir l'autre, et recommencer le lendemain
+avec tous les assaillants le même jeu contre le cabinet qu'on avait
+inauguré la <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> veille; être, en un mot, un instrument de
+désorganisation perpétuelle, se prêtant à tous les rivaux de pouvoir
+pour renverser leurs concurrents et triompher subalternement sur des
+décombres de gouvernement; danger pour tous, secours pour personne;
+<i>condottiere</i> de tribune toujours prêt à l'assaut, mais infidèle à la
+victoire; faire du parti légitimiste un appoint de toutes les minorités,
+même de la minorité démagogique dans le parlement: voilà, selon moi, la
+direction ou plutôt voilà l'aberration imprimée à ce parti, moelle de la
+France, qui réduisait les royalistes à ce triste rôle d'être à la fois
+haïs par la démocratie pour leur supériorité sociale, haïs par les
+conservateurs industriels pour leur action subversive de tout
+gouvernement, haïs par les prolétaires honnêtes pour leur participation
+à tous les désordres qui tuent le travail et tarissent la vie avec le
+salaire. Le génie de l'homme d'État manquait, selon mes idées
+politiques, à cette parole. Capable d'orner son parti par ses succès de
+tribune et par son honnêteté, incapable de le soutenir par ses
+conseils. Si l'histoire recueille un jour les discours <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> de cet
+orateur, si glorieux par son éloquence, on s'étonnera bien de ne pas
+trouver un seul discours de gouvernement en quinze ans dans la bouche du
+chef naturel des conservateurs en France.</p>
+
+<p>Aussi à quel degré de contradiction avec sa nature et par conséquent de
+nullité d'influence dans le pays, le parti légitimiste se trouva-t-il à
+la fin de cette campagne de quinze ans, par la fausse stratégie de ses
+guides politiques! Certes, si ce grand parti avait eu une autre attitude
+pendant les quinze ans que la Providence lui accorda pour se
+reconstituer, il eût apparu à la France avec une bien autre importance
+en 1848, et le nom de sa dynastie, restauré par le temps et prononcé
+dans la tempête, aurait eu des millions d'échos dans le suffrage
+universel. Pourquoi donc ne l'a-t-il pas même fait entendre dans ce
+moment suprême, ce nom? C'est que la fausse direction imprimée à ce
+parti lui avait coupé le chemin.</p>
+
+<p>Chose étonnante! on n'en parla même pas.</p>
+
+<p>Certes, ce grand parti n'avait pas disparu, <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> mais il avait
+perdu le terrain naturel sur lequel il pouvait man&oelig;uvrer, combattre,
+et sauver la France. Il fut forcé de laisser la république la sauver à
+sa place, et quand le sauvetage par la république fut accompli, le parti
+des Bourbons vota la monarchie sous le nom de Bonaparte. L'éloquence ne
+sauve que les orateurs, la bonne direction seule sauve les dynasties.</p>
+
+<p>Malheur aussi aux partis politiques vaincus qui sont encore assez riches
+pour payer des flatteurs! Ils en trouvent dans la presse, ils en
+trouvent à la tribune; et ces flatteurs les mènent à leur perte. Telle
+était la situation du parti royaliste après 1830. Ce parti, en se
+faisant faction révolutionnaire, avait perdu sa nature nationale; le
+pays alarmé, qui avait besoin de se rallier à quelque chose de solide,
+ne le trouvant plus à sa place, se ralliait à la monarchie bonapartiste!
+Je puis m'en étonner, mais m'en affliger, non! De tous les changements
+de religion, le pire est un schisme! Je n'aime pas le bonapartisme, mais
+je le préfère encore à l'orléanisme. L'un est un parti fort comme un
+préjugé populaire, l'autre est un <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> parti d'équivoques qui prête
+le flanc à tous les partis résolus.</p>
+
+<h4>XXIX</h4>
+
+<p>Il m'était impossible d'accepter, pour le parti légitimiste libéral mais
+loyal dont je sortais, le rôle d'auxiliaire de mauvaise foi des factions
+démagogiques dans la chambre et dans la presse; cette tactique ne
+répugnait pas moins à ma loyauté qu'à mon bon sens. Je sentais trop qu'à
+ce jeu de théâtre, sans autre but que des applaudissements de parterre,
+les légitimistes perdaient l'honneur et ne gagnaient aucune popularité
+sérieuse dans le fond du pays. J'aimais mieux être seul et attristé sur
+mon banc désert, que de m'enrôler sous ce drapeau bigarré de jacobinisme
+menaçant et de légitimité mécontente pour harceler un gouvernement
+antipathique mais nécessaire.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> XXX</h4>
+
+<p>Il y avait un autre parti: le parti La Fayette. Ce parti s'était laissé
+très-volontairement escamoter la république; il en portait le drapeau,
+mais il en avait peur; il affectait d'avoir été dupe, mais au fond il
+avait été plus complice que dupe du duc d'Orléans. Royaliste
+conditionnel le jour de l'événement au Palais-Royal et à l'hôtel de
+ville, républicain d'attitude après coup afin de regagner un peu de
+popularité dans les factions extrêmes, ce parti, représenté par cinq ou
+six orateurs populaires dans la chambre et par autant de journaux dans
+la rue, demandait à grands cris des institutions ultra-démocratiques,
+des proscriptions contre les royalistes au dedans et la guerre
+universelle de propagande au dehors. C'étaient les grognards de 1792 et
+de l'île d'Elbe conjurés contre la royauté qu'ils venaient d'acclamer
+quelques mois auparavant. Il n'y avait, <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> pour un jeune
+royaliste tel que moi et pour un homme de gouvernement quand même,
+aucune conscience, aucune décence, aucun honneur à se jeter dans ce
+parti comme dans un asile de vaincu cherché parmi les vainqueurs de
+1830. Je n'eus pas même à délibérer. «Où allez-vous vous asseoir dans
+cette chambre? me demandèrent mes amis à mon arrivée à Paris.&mdash;Au
+plafond, répondis-je, car je ne vois de place politique pour moi dans
+aucun de ces partis.»</p>
+
+<h4>XXXI</h4>
+
+<p>Je m'assis en effet au sommet de la droite, sur un banc entièrement
+isolé, regardant d'en haut les luttes, et trop impatient cependant de
+m'y mêler. J'aurais dû rester en silence, sur cette hauteur, attendant
+les occasions s'il en survenait; j'aurais mieux fait mille fois; mais le
+caractère prévaut toujours sur la raison dans les natures actives. Le
+mien m'entraînait à l'action, même hors de propos; attendre n'était
+<span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> pas mon tempérament. D'ailleurs je voulais m'exercer à
+l'éloquence parlée, à laquelle je me sentais appelé par l'abondance et
+la force des pensées qui fermentaient en moi, à chaque discussion que
+j'entendais d'en haut s'agiter en bas dans la chambre. J'étais comme un
+de ces instruments à fibres suspendus à la muraille d'une salle de
+musique, qui vibrent à l'unisson, sans qu'un archet touche leurs cordes,
+au seul bruit de l'orchestre où ces instruments n'ont pas leur partition
+écrite dans le concert.</p>
+
+<p>Je croyais de plus, dans mon ignorance des assemblées, qu'il suffisait
+de monter plein de pensées, de passions et de raison à la tribune, pour
+y trouver, dans l'inspiration du marbre et du bois, des paroles capables
+de dominer ou d'enthousiasmer l'auditoire; je voulais en faire l'épreuve
+le plus tôt possible, prendre la tribune d'assaut, et fixer mon rang
+dans l'éloquence, puisque je ne pouvais pas encore fixer ma politique
+dans les partis.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> XXXII</h4>
+
+<p>Je cherchai donc dans cette situation difficile les questions <i>neutres</i>,
+pour ainsi dire, telles que les questions d'affaires étrangères, de
+finances, d'humanité, de moralité, d'institutions bienfaisantes pour les
+classes laborieuses, d'économie politique, de liberté du commerce,
+d'industrie, de charité, et je pris la parole au milieu d'une très-vive
+attention publique dans quelques-unes de ces discussions.</p>
+
+<p>Cette malheureuse prévention de poésie que je traînais dès cette époque
+après moi, comme un lambeau de pourpre qu'un roi de théâtre traîne en
+descendant de la scène dans la foule ébahie d'une place publique, me
+causait un immense embarras. J'aurais voulu m'en dépouiller à tout prix.
+Le vulgaire, trop jaloux de sa nature pour reconnaître deux facultés
+dans un même homme, me jetait sans cesse à la face cette accusation
+hébétée de poésie. <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> Qu'y répondre? J'étais incontestablement
+coupable de quelques vers plus ou moins heureux de jeunesse qui
+s'étaient fixés dans la mémoire et qui accolaient à mon nom cette
+épithète flatteuse en littérature, injurieuse en politique, à laquelle
+je n'avais rien à répliquer qu'un haussement d'épaules, mais qu'il m'a
+fallu subir toute ma vie et jusqu'à aujourd'hui, comme la proscription
+de Platon de la république. Platon, le plus chimérique des rhéteurs en
+politique, excluait les poëtes de son utopie, parce qu'ils sont les plus
+clairvoyants des hommes; l'envie parlait par sa bouche. Homère, dont la
+poésie divine n'est que le bon sens en relief, illustré par le génie du
+langage et de la couleur, aurait évidemment bien gouverné plus de
+peuples que les rêveries prosaïques de Platon n'en auraient corrompu et
+anarchisé.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> XXXIII</h4>
+
+<p>Cependant, malgré ces dénigrements envieux qui me faisaient écouter avec
+bien des signes de répugnance, je ne fus pas trop mal accueilli dans mes
+premières tentatives oratoires par le public du dehors. J'appris
+laborieusement à improviser; moins je parlais de mémoire, plus j'étais
+heureux dans mes répliques. On m'accusait seulement de me tenir trop
+dans les théories et dans les nuages, de ne pas descendre assez vers la
+chambre, de l'élever avec moi au lieu de m'abaisser avec elle, de ne
+prendre aucun parti vif et passionné dans les questions ministérielles,
+de ne donner aucun gage à la monarchie d'Orléans, dont je me tenais
+soigneusement écarté, ni au parti conservateur, auquel je restais
+suspect tout en défendant souvent sa cause, ni au parti de l'opposition
+radicale, dont je combattais la turbulence et les anarchies, ni au
+parti légitimiste, <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> que je respectais dans son malheur, mais que
+je n'approuvais pas dans ses coalitions malséantes avec l'esprit de
+désordre, de mauvaise foi et de démolition; en un mot, de me montrer
+trop homme de gouvernement dans mon indépendance et trop homme
+d'indépendance dans mon opposition.</p>
+
+<h4>XXXIV</h4>
+
+<p>Ces reproches étaient fondés, j'en sentais moi-même tous les
+inconvénients et tous les déboires; mon impatience de caractère et mon
+bouillonnement de verve oratoire en souffraient cruellement, mais j'y
+étais condamné par la fausse position d'un adversaire de la royauté
+d'Orléans dans une assemblée d'orléanistes et d'un ennemi de l'anarchie
+dans une opposition radicale. Tout le monde croyait que c'était chez moi
+faute de caractère et d'énergie, que je ne saurais jamais prendre un
+parti, et que, par conséquent, je ne serais bon <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> ni à moi ni
+aux autres. La chambre et les journaux se trompaient aussi sur moi, sans
+qu'il fût ni opportun ni possible à moi de les détromper. Toute ma force
+comprimée consistait donc à attendre; il m'en fallait cent fois plus
+pour attendre que pour agir. Je faisais l'<i>heure</i>, comme disent les
+Italiens, dans leur poétique et populaire langage, <i>far l'ora</i>: user le
+temps. J'avais le pressentiment que l'heure si lente à couler sonnerait
+enfin, et que les vices d'origine de la monarchie d'Orléans amèneraient
+tôt ou tard une de ces crises où les hommes de réserve qui ne sont rien
+la veille deviennent les hommes nécessaires du lendemain.</p>
+
+<p>Quand on se destine à ce rôle de réserve, de ressource suprême, de salut
+pour tous les partis au jour des écroulements, qu'a-t-on à faire? À
+plaire et à déplaire tour à tour à tous les partis, à conquérir peu à
+peu l'estime froide et la confiance éventuelle du pays, à donner de
+temps en temps quelque preuve de résolution et de talent dans les
+assemblées, puis à rentrer applaudi dans son silence et dans son
+inaction, comme un soldat assis qui fourbit <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> son arme, afin que
+le pays se dise: J'ai un bon combattant de plus dans l'occasion, j'ai un
+nom en réserve dans ma mémoire.</p>
+
+<p>J'étais arrivé à ce demi-succès. On ne me comprenait pas, mais on
+commençait à me soupçonner d'une utilité future dans les événements que
+le temps amène avec lui.</p>
+
+<p>Le roi surtout ne s'y trompait pas. Un mot de lui à un de ses
+confidents, M. Vatout, mot qui me fut rapporté par cet ami de la cour,
+ne me laissa pas douter des vues du prince sur moi, si j'avais consenti
+à briguer ou à accepter seulement sa confiance. «Pourquoi, dit un jour à
+ce prince un des députés orléanistes admis dans les soirées de la
+famille royale, pourquoi n'offrez-vous pas un ministère à M. de
+Lamartine, qui vous défend quelquefois si gratuitement à la
+tribune?&mdash;Non, non, répondit le roi, ne m'en parlez pas encore, son
+temps viendra; je ne veux pas l'user avant l'heure: M. de Lamartine, ce
+n'est pas un ministre, c'est un ministère.»</p>
+
+<p>Le roi et sa s&oelig;ur, qui se souvenaient du patronage de leur auguste
+maison sur ma famille et sur ma mère, ne doutaient pas de mon <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span>
+empressement à les servir dans une si haute position, aussitôt qu'ils
+feraient un appel décisif à mon ambition satisfaite. C'était au moment
+où les premiers démembrements du parti doctrinaire et orléaniste
+commençaient à s'opérer dans les chambres et à faire chercher, hors des
+rangs compactes de ce parti déjà divisé, des ministères qui ne
+représentaient que des interrègnes et qui ne duraient qu'un jour.</p>
+
+<h4>XXXV</h4>
+
+<p>Le roi, très-clairvoyant sur les conséquences de cette guerre civile
+entre ses amis, me fit prier à plusieurs reprises par un ami commun de
+venir causer secrètement avec lui de la gravité des circonstances. Je
+répugnais à cette conférence, qui pouvait faire mal interpréter par tous
+les partis mes relations délicates et confidentielles avec la cour. Je
+consultai l'oracle des hautes pensées et des hautes convenances, M.
+Royer-Collard. Son rôle réservé et sa situation <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> de conservateur
+désintéressé dans l'assemblée étaient précisément les mêmes que les
+miens. «Que feriez-vous, lui dis-je, et que me conseillez-vous de
+faire?&mdash;Ce que je ferais moi-même, me répondit-il sans hésiter: j'irais,
+j'écouterais, je donnerais sincèrement les conseils qui me paraîtraient
+les meilleurs. On les doit au chef de son pays, pour son pays et non
+pour lui-même. Je ne réserverais que ma personne, qui ne m'appartient
+pas, puisqu'elle appartient à la cause de la dynastie légitime et de la
+liberté conservatrice.&mdash;J'irai donc,» lui dis-je. Et j'y allai.</p>
+
+<p>J'ai raconté (voir le <i>Conseiller du peuple</i>), dans une réponse aux
+ignares calomnies de M. Croker, pamphlétaire officieux de Louis-Philippe
+à Londres depuis son exil à Claremont, les circonstances et les paroles
+échangées entre le roi et moi dans ce premier entretien aux Tuileries.
+Le roi vivait encore; il pouvait me démentir si j'avais dénaturé
+l'entretien: il n'en fit rien. C'était un roi aigri sans doute par le
+malheur, mais c'était un honnête homme. Il laissa son ami M. Croker
+écrasé par mon démenti à ses mensongères <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> accusations
+d'ambition mécontente, cause, disait-il, de ma conduite en 1848.</p>
+
+<h4>XXXVI</h4>
+
+<p>Je ne reviendrai pas sur ce récit de ma première conférence avec le roi.
+Ce qu'il suffit de savoir, c'est qu'elle fut pressante jusqu'au
+pathétique du côté du roi; loyale, respectueuse, mais inflexible de mon
+côté; qu'il me déroula pendant trois heures les circonstances
+atténuantes de son acceptation de la couronne en 1830; les concessions
+nécessaires à l'opinion qui l'avaient forcé de se jeter entre les mains
+de tels ou tels ministres, nécessités désagréables pour l'homme,
+indispensables pour la couronne; les divisions d'amour-propre qui
+décomposaient ses ministères, la pression contraire de ces ministres
+ambitieux sur son gouvernement, l'inconciliabilité de leurs prétentions
+dans les conseils, le danger de leurs brigues dans les chambres, le
+danger aussi grand <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> de décréditer la couronne en la confiant à
+des ministères subalternes que ne couvrait rien, pas même leur
+insuffisance, aux yeux du pays; enfin sa résolution de se rejeter tout
+entier sur les hommes de patriotisme, de gouvernement et de talent, qui
+avaient appartenu au royalisme d'avant 1830, de faire de la monarchie
+avec des monarchistes, et de la conservation avec des conservateurs; à
+ce titre, il me conjura d'abdiquer mes répugnances à servir la monarchie
+sous un nouveau monarque, à me rallier hautement à sa maison et à sa
+cause, devenue la cause de l'ordre en Europe, et à servir de noyau à un
+ministère dans cet esprit de rapatriement des royalistes par sa
+dynastie.</p>
+
+<p>J'ajoute qu'il me parla avec une éloquence raisonnée et suprême dont je
+ne le croyais pas susceptible, qu'il éleva cette éloquence du dégoût
+jusqu'au pathétique; qu'il s'attendrit lui-même jusqu'à l'émotion qui
+mouillait ses yeux; qu'il serrait mes genoux entre ses genoux avec ce
+geste familier et pressant d'un homme qui veut conquérir un autre homme;
+que je restai moi-même souvent sans réplique à ses instances; que mes
+refus persistants et mes efforts pour <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> me lever de ma chaise et
+pour me retirer de sa présence ne le découragèrent pas de me retenir et
+de recommencer ses instances; qu'il renvoya deux ou trois fois ses aides
+de camp, et, entre autres, l'excellent comte d'Houdetot, qui
+entr'ouvrait la porte pour lui annoncer tels ou tels survenants et même
+les ministres; qu'en sortant, pour aller présider un moment le conseil,
+il m'enferma à clef dans la salle d'audience, me conjurant en souriant
+de ne pas profiter de son absence pour m'évader, et de réfléchir jusqu'à
+son retour; qu'il revint bientôt après reprendre l'entretien où il
+l'avait laissé, et qu'enfin, de guerre lasse: «Eh bien, me dit-il, ne
+vous ai-je donc pas convaincu?&mdash;Votre Majesté, répondis-je avec une
+vraie douleur de ne pouvoir céder, m'a vivement ému, m'a convaincu de
+son éloquence; elle serait aussi élevée à la tribune que sur son trône;
+mais l'admiration n'est pas de la conversion, et je la supplie de
+trouver bon que je sorte de sa présence comme j'y suis entré, nullement
+hostile, mais libre de tout lien avec sa dynastie.»</p>
+
+<p>Il lâcha le bouton de mon habit, qu'il tenait <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> encore, avec un
+mouvement saccadé de mécontentement visible sur ses traits, et je sortis
+triste mais résolu de sa présence.</p>
+
+<h4>XXXVII</h4>
+
+<p>La coalition parlementaire, man&oelig;uvre déloyale qui ne pouvait aboutir
+qu'à la chute du trône d'Orléans, sapé maintenant par les chefs
+orléanistes, à la déception des légitimistes et des libéraux coalisés,
+avec des vues contraires, dans un acharnement commun contre la royauté
+de 1830, forma alors autour du trône une circonvallation de plus en plus
+resserrée, où le roi, menacé à la fois par ses complices de juillet et
+par ses ennemis avoués, allait être étouffé entre cinq ou six intrigues
+de parlement, de presse et de trahisons presque domestiques, qui
+présageaient à tout &oelig;il clairvoyant une chute sinon prochaine, du
+moins inévitable.</p>
+
+<p>Ce prince en ce moment faisait pitié même <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> à ses ennemis. Un
+parlement séditieux, ameuté contre lui par ses propres ministres, lui
+portait les défis les plus insolents et les coups les plus mortels.
+Quelque parti qu'il essayât de prendre, il était perdu. S'adressait-il à
+l'un de ses anciens ministres pour lui remettre le gouvernement, il
+trouvait devant lui un autre ministre, rival du premier, qui devenait
+plus acharné à la curée d'un pouvoir dont il était exclu. Lui
+proposait-on de se partager ce pouvoir, chacun d'eux le voulait seul et
+le voulait tout entier. Le roi allait-il vers les légitimistes, il les
+trouvait inexorables. Allait-il aux républicains, il les trouvait
+incompatibles avec une royauté, même d'expédient, qu'ils n'avaient
+adoptée en 1830 qu'à la condition de la honnir et de la désarmer.
+Allait-il au centre, il n'y trouvait plus qu'un troupeau sans chef,
+dépourvu de ces supériorités oratoires qui groupent les partis à leur
+voix, centre prompt à voter, incapable de gouverner, vide d'hommes
+politiques, foule qui soutient tout par discipline et qui laisse tout
+crouler par incapacité de génie et de volonté. Enfin le roi cherchait-il
+un tiers parti dans les chambres, il ne rencontrait que quelques
+<span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> hommes honnêtes et diserts de second ordre, appoint
+inconsistant de grands partis, convoitant le pouvoir sans avoir l'audace
+d'y prétendre ni l'énergie de le saisir dans la tempête. Cette période
+de gouvernement parlementaire était de nature à dégoûter des régimes
+mixtes de gouvernement; ce n'était qu'une oscillation sur l'abîme avant
+d'y tomber. Jamais scandale aussi humiliant pour le caractère des hommes
+d'État ne fut donné au monde politique. Les fondateurs de cette royauté,
+descendus dans les rangs de ses agresseurs, leur révélaient les côtés
+faibles, qu'ils connaissaient mieux que personne, et guidaient les
+colonnes des coalisés légitimistes, libéraux, radicaux, se lassant de
+cette <i>couronne à condition</i> qu'ils bafouaient, après l'avoir conseillée
+et exploitée pendant douze ans.</p>
+
+<p>L'ambition ressemblait tellement à la trahison, qu'on ne pouvait
+discerner, en les regardant agir et parler, s'ils combattaient pour
+s'emparer du ministère ou pour livrer la couronne elle-même à la
+dérision du peuple.</p>
+
+<p>Ces coalisés faisaient leurs conditions tout haut à la tribune.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> Je me souviens des scènes, des accents, des physionomies, des
+gestes, qui jetaient presque tous les jours une lumière véritablement
+sinistre sur les fissures volcaniques de ces âmes de feu dissimulées
+sous des visages stoïques.</p>
+
+<p>Un mot surtout me frappa par la signification de l'homme qui le
+prononça, et par le geste, l'accent et le regard d'intelligence avec
+lesquels cet homme d'État affirma sa résolution et sa fureur.</p>
+
+<p>Le jeune orateur républicain Garnier-Pagès, ravi mais étonné d'entendre
+un ancien ministre du roi de juillet proférer les doctrines les plus
+envenimées et les menaces les plus acerbes contre la couronne, se leva
+d'enthousiasme de son banc radical, à l'extrémité gauche de l'assemblée,
+pour crier bravo au ministre conservateur dépaysé dans l'anarchie. «Oui,
+bravo, bravo, répéta debout le républicain encore incrédule; mais nous
+suivrez-vous jusqu'au bout dans cette voie ou vous nous devancez à cette
+tribune?&mdash;Oui, jusqu'au bout, répondit le ministre défié par cette
+interrogation, jusqu'au bout!» Et il appuya sa résolution d'un regard
+et d'une <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> main qui convainquirent le parti radical et glacèrent
+d'effroi la majorité.</p>
+
+<p>Or, le <i>bout</i>, c'était évidemment, dans l'esprit de Garnier-Pagès, le
+renversement du trône et la république. «L'entendez-vous? dis-je à voix
+basse à mon voisin, et combien y a-t-il de distance d'un discours
+semblable à un détrônement? Comptez les pas d'un 20 juin à un 10
+août.&mdash;Ce discours, ce geste, cette pâleur, cet accent de haine, me
+répondit mon voisin, qui vit encore, me rajeunissent de cinquante ans.
+J'ai vu Danton!»</p>
+
+<p>Et ce ministre n'était pas M. Thiers!</p>
+
+<h4>XXXVIII</h4>
+
+<p>C'est alors que le roi appela M. Molé pour rallier les centres et livrer
+le dernier combat contre la coalition. M. Molé, homme rompu aux crises
+de gouvernement, avait par son nom, par sa fortune, par sa haute
+élégance personnelle, plus de <i>décorum</i> monarchique que <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> de
+dévouement aux trois monarchies qu'il avait servies dans sa jeunesse. Il
+décorait une monarchie, plus qu'il n'était capable de la soutenir ou de
+la relever. Il n'avait ni l'éloquence ni la passion des deux ministres
+défectionnaires de la couronne, qu'il avait à combattre à la tribune et
+dans la presse. Mais, comme il n'avait trahi personne, il les dominait
+du front par l'estime qu'on lui portait même dans les rangs de
+l'opposition coalisée.</p>
+
+<p>Je le connaissais de longue date, pour l'avoir rencontré dans la société
+politique de madame de Montcalm, s&oelig;ur du duc de Richelieu. Je n'avais
+ni communauté d'opinions, ni aucun lien d'idées avec lui; j'avais
+simplement du goût pour sa personne. La dignité et la grâce se
+confondaient sur son beau visage; c'était la séduction de l'aristocratie
+compatible avec la liberté moderne. Sa situation si difficile au
+ministère devant le parti radical, devant le parti légitimiste et devant
+le parti des deux ministres défectionnaires et acharnés, m'intéressait.
+Seul contre tous, c'est un beau rôle quand on a la raison avec soi.
+J'étais si chevaleresquement indigné de la déloyauté de la coalition,
+<span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> que je résolus de la combattre par probité politique seule, et
+de défendre le ministère et la couronne en volontaire, comme on défend
+sur un grand chemin, sans le connaître, un homme attaqué par devant et
+par derrière par des agresseurs conjurés, ou comme on court à un
+incendie pour porter de l'eau, sans avoir aucun intérêt dans l'édifice
+qui brûle.</p>
+
+<p>Je le fis avec vigueur et avec succès, ne voulant aucun prix de mes
+secours que la gloire et le patriotisme satisfaits. J'entrai résolûment
+dans la lice, j'y combattis corps à corps les deux habiles et éloquents
+ministres défectionnaires de la couronne; la victoire me resta toujours,
+sinon dans le scrutin, du moins dans l'opinion. Le public apprit à
+connaître mon nom. Le parti conservateur s'attacha à moi comme à une
+espérance.</p>
+
+<p>Le roi, étonné de se voir secouru par un orateur indépendant de qui il
+n'avait rien à attendre et qui ne voulait rien de la cour, fut
+profondément touché de cette intervention volontaire, qu'il prit sans
+doute pour du dévouement. M. Molé et ses collègues cherchèrent comment
+ils pouvaient me récompenser de tant <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> de services. Le public,
+inintelligent de mes vrais mobiles, crut bêtement que j'étais passé de
+mon isolement dans les rangs du parti conservateur orléaniste. Je ne
+laissai pas longtemps planer sur moi cette fausse interprétation de ma
+conduite. Dans des réunions des centres, chez M. Delessert, on se
+demanda devant moi comment on pouvait me payer mon dévouement en
+honneurs ou en pouvoirs. Je me levai, et, dans un discours sténographié
+le soir et imprimé le lendemain, je dis catégoriquement aux deux cent
+vingt députés qui m'ouvraient leurs rangs et leurs c&oelig;urs: «Ne me
+comptez pas avec vous, je n'y suis que par occasion, et comme auxiliaire
+libre qui vous défend contre une coalition perverse et anarchique; le
+jour où cette coalition sera vaincue, je me retirerai de vos rangs pour
+rentrer dans mon indépendance et peut-être dans une opposition loyale
+contre vous-mêmes. Votre estime est tout ce que je voulais mériter. Je
+la perdrais justement si je vous laissais croire que je partage vos
+principes et votre attachement à la dynastie de 1830. Ce n'est pas le
+roi de 1830 que je défends, c'est la royauté constitutionnelle
+indignement <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> attaquée dans les conditions de son indépendance.
+Je ne dois pas m'engager avec cette royauté et avec vous par une
+reconnaissance quelconque des honneurs et des pouvoirs que vous voulez
+bien m'offrir. Sauvons ensemble la constitution parlementaire, et
+restons ensuite, vous ce que vous êtes, et moi ce que je suis.» Ce
+discours existe; on peut le relire à sa date. On pensait alors à
+m'offrir la présidence de la chambre; je n'en voulais pas.</p>
+
+<h4>XXXIX</h4>
+
+<p>M. Dupin, dans le quatrième volume de ses <i>Mémoires</i>, véritables
+archives des choses et des hommes de ce temps, se trompe
+involontairement, je n'en doute pas, sur mes vues et sur mon caractère
+dans cette circonstance. Il me suppose l'ambition, très-avouable si je
+l'avais eue, de la présidence, et il attribue au déboire que j'aurais eu
+de ne pas réussir dans cette candidature mon ressentiment contre le
+<span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> roi et contre la majorité, que j'avais accusés d'ingratitude
+pour leur résistance à mon ambition.</p>
+
+<p>Les <i>Mémoires</i> de M. Dupin sont ici complétement dans l'erreur. Le
+discours chez M. Delessert subsiste et atteste que je mis moi-même une
+barrière entre la majorité reconnaissante et moi, et que je ne consentis
+à briguer ni ministère, ni présidence. À quelques sarcasmes près qui
+échappaient à la verve épigrammatique de M. Dupin comme des
+réminiscences de la jovialité gauloise dans un sénat de Rome, M. Dupin
+avait été nommé par la nature président perpétuel d'un sénat français.
+On ne pouvait que se subalterniser en lui succédant. C'était sa place.
+L'électricité de son génie, l'ubiquité de son attention, le poids
+écrasant de son apostrophe, l'universalité de ses connaissances, le coup
+mortel de ses reparties et jusqu'au tocsin de sa sonnette impatiente de
+désordre comme son esprit, commandaient l'ordre aux tumultes et le
+silence aux vociférations; c'était le <i>quos ego</i> de Virgile incarné dans
+ce Cicéron de fauteuil. Je n'avais aucune de ces aptitudes. Je ne
+voulais <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> pas surtout neutraliser ma pensée ou ma parole dans ce
+rôle neutre qui fait de l'homme un mécanisme impartial de discussion.
+Combattre, oui; présider, non. Étouffer mon opinion sous mon rôle, ce
+n'était pas ma nature. Je n'y pensai jamais; j'apportais trop de pensées
+dans le grand procès politique du temps, pour me réduire au rôle
+d'arbitre des discussions.</p>
+
+<h4>XL</h4>
+
+<p>Après cette longue lutte de M. Molé et du parti conservateur contre les
+deux ministres devenus chefs de faction, et contre les passions ameutées
+que ces deux <i>assembleurs de nuages</i> groupèrent dans la chambre et dans
+la presse contre la couronne qu'ils avaient eux-mêmes forgée en 1830, M.
+Molé succomba à une ou deux voix de minorité.</p>
+
+<p>C'est là que je vis pour la première fois combien les véritables hommes
+d'État étaient rares. Certes, le roi était un habile noueur <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span>
+d'intrigues, un man&oelig;uvrier consommé des partis dans l'opposition et
+sur le trône; certes M. Molé était un homme d'esprit, rompu par l'âge et
+par l'expérience aux résolutions de gouvernement, aux statistiques de
+chambres, aux tactiques d'élections, aux bascules d'opinion dans un pays
+aussi mobile et aussi inattendu que la France. Eh bien! ces deux hommes
+consommés creusèrent en une nuit, tête à tête, de leurs propres mains,
+l'abîme qui allait les engloutir inévitablement tous les deux; et sept
+ou huit ministres, capables chacun de bonne administration et de bon
+conseil, ne trouvèrent ni une parole ni un geste pour se jeter
+résolument entre le roi et le précipice ouvert devant lui.</p>
+
+<p>Voici une anecdote qui n'a pas été encore connue de l'histoire, et qui
+éclaire d'un jour sinistre le précipice où la monarchie de Juillet
+allait se jeter, elle et son trône. J'y fus le principal témoin et le
+principal acteur. Personne, excepté M. de Montalivet, n'en peut parler
+plus véridiquement. Voici le fait:</p>
+
+<p>Le lendemain, de très-grand matin, du jour où le ministère conservateur
+tomba en presque <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> minorité dans la chambre, je reçus un mot de
+M. Molé. Le premier ministre me priait confidentiellement de me rendre
+chez lui, à huit heures, non au ministère, mais dans son hôtel de
+famille de la rue de la Ville-l'Évêque, pour assister officieusement à
+une conférence secrète des ministres sur le parti à conseiller à la
+couronne dans la décision urgente que le vote de la veille imposait au
+roi et à ses conseillers responsables.</p>
+
+<p>Faut-il se retirer devant le vote de l'Assemblée? Faut-il la braver, la
+dissoudre, et en appeler au pays dans une élection générale?</p>
+
+<h4>XLI</h4>
+
+<p>Je me rendis au rendez-vous chez M. Molé. J'y trouvai les ministres
+réunis.</p>
+
+<p>«Nous vous avons convoqué, me dit M. Molé, comme un des défenseurs les
+plus signalés des droits de la couronne et du gouvernement, pour
+assister aux débats intimes <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> sur la résolution qu'il s'agit de
+prendre et pour nous éclairer de votre opinion sur les graves
+circonstances où nous nous trouvons.»</p>
+
+<p>La discussion s'ouvrit. Elle fut solennelle, profonde, pathétique. Il
+s'agissait du sort de la monarchie, il ne fallait pas se tromper. Une
+erreur de jugement était la ruine d'un gouvernement et peut-être une
+anarchie de la France et une combustion de l'Europe.</p>
+
+<p>Le premier ministre posa la question; il prit la bravade pour le
+courage, il se posa en homme ferme qui accepte le combat avec l'opinion,
+qui ne cède rien au temps et aux circonstances, et qui ne veut tomber
+qu'avec la monarchie.</p>
+
+<p>Cette harangue du premier ministre avait un côté si spécieux, si fier et
+si chevaleresque, qu'elle subjugua tous les autres ministres, et que les
+uns, par des discours aussi résolus, les autres, par un silence
+approbateur, applaudirent à cette énergie et votèrent unanimement pour
+la dissolution immédiate de la chambre et pour un appel au pays contre
+les odieuses man&oelig;uvres de la coalition, man&oelig;uvres qui révoltaient
+les honnêtes gens et <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> qui révolteraient, on n'en doutait pas,
+les électeurs, qui ne pouvaient pas manquer de donner raison à la
+couronne indignement attaquée dans ses prérogatives constitutionnelles,
+de destituer de leur mandat les députés complices de l'ambition
+tribunitienne des deux ministres qui avaient groupé autour d'eux tous
+les ennemis de leur propre royauté, et de renvoyer à leur place des
+hommes d'ordre et de consolidation.</p>
+
+<h4>XLII</h4>
+
+<p>J'étais au coin de la cheminée, muet et consterné de la résolution,
+selon moi si fatale, conseillée ou acceptée par tous; mais je n'étais
+que témoin sans responsabilité officielle dans le débat; mon visage
+seul, triste et désapprobateur malgré moi, montrait sans doute que la
+résolution de dissoudre la chambre en ce moment m'inspirait un trop
+juste effroi. On me regardait. Après avoir attendu quelque <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span>
+temps que je prisse à mon tour la parole, et voyant que je continuais à
+me taire, M. Molé m'apostropha enfin avec un ton de reproche: «Mais
+enfin, dit-il, qu'en pense M. de Lamartine? Nous ne l'avons pas appelé
+pour assister seulement comme un de nos amis à ce débat, mais surtout
+pour écouter ses impressions personnelles sur le parti à prendre et pour
+nous éclairer de son opinion; nous le supplions donc de nous dire
+nettement sa pensée.</p>
+
+<p>«&mdash;Ma pensée, répondis-je en me levant et en prenant le marbre de la
+cheminée pour le marbre de la tribune, je ne vous la disais pas et je
+désirais ne pas avoir à vous la dire, parce qu'elle est sinistre d'après
+la résolution que je vois déjà toute prise dans ce conseil de
+gouvernement.»</p>
+
+<p>On se récria, on me demanda de m'expliquer; je le fis franchement,
+longuement, énergiquement, sans ménagement pour l'avis des membres du
+cabinet que je venais d'entendre. Le fond de mon discours était
+celui-ci:</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> XLIII</h4>
+
+<p>La France est un pays susceptible et passionné d'opposition, qu'il ne
+faut jamais défier de rien, même du suicide. Elle est capable de se
+précipiter elle-même de la <i>roche Tarpéienne</i>, pour prouver à un
+gouvernement qui la défie qu'elle est indomptable et libre. Voilà son
+caractère, prouvé par vingt actes de fierté plus semblables à la folie
+qu'au civisme.</p>
+
+<p>Ce caractère bien connu de l'opinion publique en France, qu'allez-vous
+faire en lui renvoyant ses représentants de la coalition, hommes sans
+doute très-égarés et très-coupables en ce moment, mais que vous allez
+mettre sous la sauvegarde de ceux qui les ont envoyés comme des victimes
+de leur dévouement au peuple et de leur résistance au despotisme de la
+couronne et de votre ressentiment à vous? Vous allez décupler leur
+popularité de mauvais aloi et en faire une popularité civique, <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span>
+popularité de vengeance contre la couronne et de ressentiment irréfléchi
+contre vous-mêmes. Vous les renvoyez très-embarrassés de leur victoire
+d'hier; on vous les renverra triomphants d'un second mandat; ce mandat
+sera presque une révolution. La question qui n'est aujourd'hui que
+ministérielle sera monarchique à leur retour dans la chambre; elle n'est
+posée aujourd'hui qu'entre vous et deux ministres, elle sera posée
+bientôt entre le roi et le peuple; c'est une lutte corps à corps où le
+roi et le peuple seront vaincus tout à la fois. Votre loyauté vous
+commande de vous sacrifier pour sauver au roi et au peuple une pareille
+épreuve. Sacrifiez-vous à l'instant.</p>
+
+<p>Et ce sacrifice du pouvoir que vous représentez sera-t-il long?
+Sera-t-il définitif? Aura-t-il pour la monarchie le danger que vous lui
+supposez? Nullement. À peine aurez-vous porté tout à l'heure votre
+démission au roi pour obéir respectueusement à la lettre de la
+constitution qui commande au ministère de se retirer au premier signal
+de la volonté des chambres, que le pays, indigné de la déloyauté
+<span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> de vos adversaires et effrayé du vide que votre retraite va
+faire dans le gouvernement, se retournera tout entier contre la
+coalition victorieuse et lui demandera compte de sa victoire.</p>
+
+<p>Or, quel compte la coalition peut-elle lui rendre de ses motifs en vous
+renversant? Quel ministère homogène ou seulement possible
+présentera-t-elle à la nation et au roi? Quel concert de vues et
+d'hommes peut-on établir entre les chefs, tous antipathiques les uns aux
+autres, de cette incroyable agglomération d'assaillants qui, en vous
+donnant l'assaut, ont tous un but et un drapeau différents? Comment les
+républicains donneront-ils la main aux légitimistes? Comment les
+légitimistes prêteront-ils leurs votes implacables aux doctrinaires,
+conduits par un ministre de 1830, auteur de leur ruine et proscripteur
+de leur dynastie? Comment ce ministre lui-même, remonté au gouvernement
+par la brèche qu'il a ouverte, se réconciliera-t-il avec ces autres
+ministres du centre gauche, dont la popularité ne repose que sur son
+antipathie contre les doctrinaires et sur les haines contre les
+<span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> Bourbons de 1815? Comment les radicaux de l'extrême gauche se
+feront-ils royalistes par complaisance pour ce jeune Gracque qui a pris
+les marches d'un trône pour tribune de ses épigrammes contre son roi?
+Quel lien ralliera ces hommes et ces groupes entre eux le jour où, leur
+hostilité satisfaite, le pays et le roi leur demanderont de leur
+présenter un ministère et une majorité? C'est là l'épreuve de
+l'immoralité et de la perversité des coalitions, c'est que leur seule
+&oelig;uvre est de saper et de ruiner un gouvernement, sans pouvoir en
+édifier même l'ombre avec les débris de ce qu'elles renversent. Ennemis
+entre eux, vainqueurs par une haine aveugle, ils ne peuvent le lendemain
+que s'entre-déchirer, déclarer leur impuissance de rien reconstruire, et
+menacer par cette impuissance le pays d'un long interrègne ou d'une
+éternelle anarchie.</p>
+
+<p>C'est là la situation de ces cinq ou six chefs de parti qui viennent,
+malheureusement pour eux, de triompher de vous, sans pouvoir vous
+remplacer. Il ne leur manquait que cette victoire pour les convaincre
+aux yeux du pays d'immoralité et de néant dans leur ligue. Hâtez-vous
+<span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> de leur remettre la place vide, de les défier de former un
+ministère et de construire, soit séparés, soit réunis, une majorité qui
+les supporte seulement un jour. Ils essayeront vingt combinaisons sans
+en trouver une.</p>
+
+<p>Une collection de minorités n'est pas une majorité. Cette vérité, sur
+laquelle le pays a pu se faire illusion pendant la bataille, éclatera à
+ses yeux dès demain.</p>
+
+<p>L'interrègne de tout ministère durera, au grand dommage de la France, au
+grand effroi des bons citoyens, jusqu'à ce que les factions de la rue
+prennent la place des partis parlementaires et que les émeutes
+proclament à coups de canon la nécessité de reconstituer un pouvoir.</p>
+
+<p>Ce pouvoir démontré introuvable dans la chambre parmi les ligueurs qui
+vous ont renversés, le pays demandera lui-même à grands cris au roi de
+dissoudre cette assemblée, cause de son anarchie. Le roi dissoudra
+alors, par la main de quelques ministres transitoires. Les électeurs
+indignés laisseront sur le carreau un grand nombre de ces ligueurs
+convaincus de <i>nuisance</i>, et renverront en masse <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> des hommes de
+bien, décidés à vous soutenir. Vous remonterez par la main de la nation
+elle-même au pouvoir dont les factions vous ont précipités, les
+majorités loyales et patriotiques se disputeront l'honneur de vous
+soutenir; la monarchie sera sauvée par les man&oelig;uvres mêmes de la
+coalition qui la menaçait, et tout sera fait constitutionnellement par
+l'opinion elle-même, sans qu'on puisse accuser ni vous, ni la royauté,
+d'avoir résisté une heure à l'esprit ou à la lettre de la constitution.</p>
+
+<p>Que si, au contraire, vous conseillez au roi de dissoudre aujourd'hui la
+chambre, le pays, défié, ou croyant l'être, par la couronne, formera
+dans les élections la même majorité future que les ambitions ou les
+factions viennent de former dans la chambre; il renverra au roi tout ce
+qu'il trouvera sous sa main de plus hostile à la couronne et à vous. La
+royauté, défiée à son tour par cette chambre envenimée contre elle,
+voudra céder ou voudra lutter pour la liberté du choix de ses ministres.
+Si elle cède, elle passera sous le joug des ministres ligueurs qui lui
+seront imposés par la nouvelle chambre, et alors ces maires du palais
+lui <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> imposeront leur politique de guerre à l'étranger et
+d'agitation au dedans; la royauté restera humiliée et responsable par
+son trône des actes de son ministère. Si elle résiste, elle sera
+conduite à des dissolutions incessantes ou à des coups d'État
+nécessaires; les dissolutions l'useront, les coups d'État
+l'engloutiront, la lutte entre la nation et la couronne commencera; vous
+en savez les suites. Je n'achève pas, mais je vous déclare en conscience
+que, bien qu'étranger et voulant rester étranger personnellement à la
+cause de la dynastie qui représente en ce moment la royauté, je sors
+d'ici l'esprit épouvanté pour mon pays des conséquences de la résolution
+que vous venez de prendre. Une révolution à courte échéance m'apparaît à
+travers ces actes de défi à la France. Si vous portez ce conseil au roi
+et si le roi signe, la dynastie d'Orléans a régné en France!</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> XLIV</h4>
+
+<p>Mon discours, véritablement et à mon insu prophétique, et dont je ne
+donne ici que la substance, avait produit sur tous les ministres, à
+l'exception de M. Molé, président du conseil, un effet infiniment plus
+pathétique que je ne m'y attendais. Je voyais les fronts se plisser, les
+physionomies se tendre, les yeux s'assombrir, les visages pâlir, le
+doute et la consternation se succéder sur les traits. M. Molé seul se
+promenait d'un pas saccadé dans son cabinet et allait frapper du doigt
+la vitre de ses fenêtres, comme un homme qui s'impatiente et qui cherche
+à se distraire de l'obsession de ses pensées, témoignant un
+mécontentement très-mal contenu de mes arguments. Les autres semblaient,
+au contraire, convaincus; nul ne faisait un geste pour me répliquer.</p>
+
+<p>Enfin le ministre favori, mais honnête homme, <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> qui passait pour
+avoir l'influence d'un dévouement éprouvé sur le roi, M. de Montalivet,
+prit la parole, avec le geste et le ton d'un homme sincère qui revient
+sans fausse pudeur sur l'avis qu'il a imprudemment adopté, et qui ne
+rougit pas de se démentir, pour sauver sa cause aux dépens de son
+amour-propre.</p>
+
+<p>«Messieurs, dit-il, j'avoue que j'ai été ému jusqu'au renversement de
+mes propres pensées par les raisons toutes neuves et, selon moi,
+toutes-puissantes, que M. de Lamartine vient de nous faire apparaître.
+Je passe à son opinion, et, quoique le parti de la dissolution ait paru
+jusqu'ici avoir l'unanimité de nos esprits, je demande qu'on revienne
+sur la résolution prise, et que nous discutions de nouveau une
+résolution si grave avant de la présenter au roi.»</p>
+
+<h4>XLV</h4>
+
+<p>Tous les autres ministres présents, à l'exception toujours de M. Molé,
+firent un signe d'assentiment <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> aux paroles de M. de Montalivet
+et parurent prêts à se ranger avec lui du côté de ma politique. On
+allait recommencer l'épreuve et voter selon les conclusions de mon
+discours, quand M. Molé, s'avançant au milieu de la chambre avec la
+figure bouleversée par l'embarras de sa situation, étendit la main vers
+ses collègues comme pour prévenir la reprise de la discussion, et
+s'écria: «Arrêtez, messieurs. Toute discussion est désormais inutile. Il
+faut que je vous avoue un parti pris, que j'aurais dû peut-être vous
+déclarer avant de vous réunir. Le roi, sur mon avis, a signé cette nuit
+la dissolution de la chambre!»</p>
+
+<p>Un murmure d'étonnement et de douleur courut à cette nouvelle inattendue
+sur toutes les lèvres.</p>
+
+<p>«À quoi bon nous consulter, puisqu'il est trop tard pour modifier la
+pensée du roi et du cabinet?» dirent d'un ton de reproche les collègues
+un peu humiliés de M. Molé. Chacun se leva et se retira plein de doutes.
+Je me retirai moi-même avec le pressentiment tragique d'une révolution
+que je ne désirais <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> nullement pour mon pays; je préférais, en
+bon Français, un règne désagréable à une anarchie.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais vu sans effroi se briser gratuitement un gouvernement
+dont les débris écrasent toujours quelque chose dans leur chute. Je
+rentrai chez moi profondément attristé.</p>
+
+<p>La dissolution fut connue dans la journée. Tout ce que j'avais pressenti
+se réalisa littéralement en quelques semaines: la coalition, renvoyée
+devant ses juges, les électeurs, triompha partout; elle imposa au roi le
+ministère de M. Thiers, qui mena la France à deux doigts d'une guerre
+universelle, à propos d'un pacha d'Égypte révolté contre son maître,
+cause de guerre aussi absurde que celle qu'on a inventée aujourd'hui
+pour satisfaire la fantaisie d'un roi des Alpes qui veut régner à
+Florence, à Naples, à Palerme, à Venise, à Rome, sans avoir ni droit ni
+force pour s'y maintenir sans la France. Tout allait se bouleverser en
+Europe, quand j'attaquai seul, avec l'énergie d'un désespoir
+patriotique, le ministère de M. Thiers, dans des lettres politiques qui
+furent <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> le tocsin de l'incendie européen dans le journal <i>la
+Presse</i>.</p>
+
+<p>Reproduites dans les trois cents journaux de Paris et des départements,
+ces lettres rallièrent, la veille de la session, une majorité égarée,
+muette, mais patriotique, qui renversa M. Thiers, déjà embarrassé et
+repentant de sa témérité. Il s'arrêta. En s'arrêtant, il préserva
+l'Europe d'une guerre insensée.</p>
+
+<p>Le ministre, son rival, qui avait consenti à servir, à Londres, la
+politique de guerre et qui n'avait servi qu'à se rendre acceptable au
+roi pour remplacer M. Thiers, se hâta d'accourir pour se saisir de ce
+gouvernement désorienté. On ne comprenait guère pourquoi l'un tombait,
+pourquoi l'autre s'élevait. Ils avaient renversé ensemble; à quel titre
+le démolisseur de la veille se présentait-il comme le conservateur du
+lendemain? Mais à titre d'ambition et de talent. La majorité se
+reconstitua sous la main de cet homme d'État et le suivit,
+malheureusement pour la couronne, jusqu'à la catastrophe qu'il ne sut ni
+prévoir, ni conjurer, ni dompter.</p>
+
+<p>Sa ruine fut celle de la monarchie, double <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> expiation de 1830
+et de la coalition. Ne sommes-nous pas tous les expiateurs de nos
+passions? Qui de nous n'a pas une justice dans ses malheurs, et un
+repentir dans ses jactances d'infaillibilité?</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<p>(<i>La suite au mois de décembre et en janvier prochain.</i>)</p>
+
+<p>P. S. Une partie de la jeunesse française ayant rédigé et publié une
+protestation contre une phrase d'une pièce où j'étais nommé, cette
+protestation ayant été mentionnée dans le <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> journal l'<i>Opinion
+nationale</i>, et M. Gozlan ayant eu la délicatesse de venir désavouer
+toute intention malveillante contre moi dans ce journal, voici la lettre
+que j'ai cru devoir adresser aux représentants de cette noble jeunesse.</p>
+
+<p>«<span class="smcap">Monsieur</span>,</p>
+
+<p>L'<i>Opinion nationale</i>, que je remercie dans ses bonnes paroles, ainsi
+que monsieur Gozlan, m'arrive seulement aujourd'hui; c'est ce qui a
+retardé ma réponse.</p>
+
+<p>«Je n'ai pas le droit d'être susceptible; je ne me suis pas senti
+insulté cette fois, ni dans le mot, ni dans l'intention de l'auteur. Il
+n'a certainement pas voulu, lui, homme de lettres, flétrir aucune
+disgrâce, ni déshonorer la lutte du travail pour l'honneur. D'ailleurs,
+nous ne sommes plus au temps où les <i>Nuées</i> d'Aristophane tuaient
+Socrate; il n'a pas plus songé à imiter Aristophane, que moi à
+m'assimiler à Socrate. Le parterre de Paris vaut mieux aussi que le
+parterre <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> d'Athènes: vous en êtes la preuve, vous et vos jeunes
+amis, puisque la fausse apparence seulement d'une raillerie mal comprise
+m'a valu, de la part de cette jeunesse si délicate et si généreuse, une
+protestation qui honore son c&oelig;ur et relève le mien!</p>
+
+<p>«Dites-lui, Monsieur, combien j'y suis sensible. Si jamais j'avais
+besoin de chercher des vengeurs de ce <i>rire à contre sens</i>, qui se
+trompe de but et qui s'attache au revers, je sais où je les trouverais!
+La jeunesse a le sens du juste.</p>
+
+<p>«Agréez, Monsieur, pour vous et pour elle, l'expression de ma
+reconnaissance et celle de ma haute considération.</p>
+
+<p class="auteur">«<span class="smcap">Lamartine.</span></p>
+
+<p>«3 novembre 1861.»</p>
+
+<hr class="hr20">
+
+<p>Les bruits <i>faux</i> relatifs à ma santé et mon incapacité de continuer
+l'édition de mes <i>&OElig;uvres</i> et de mes <i>Entretiens</i>, s'étant prolongés
+d'échos en échos dans toutes les provinces, <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> me forcent à
+réclamer de nouveau avec énergie et persistance. Aucune indisposition de
+moi n'a donné même prétexte à ce bruit malfaisant ou perfide. Je me
+porte bien, et, de plus, j'aurai terminé dans huit jours tous les
+travaux nécessités pour tous les ouvrages que j'ai promis à mes
+souscripteurs, et dont ma mort même n'interromprait pas les livraisons
+assurées.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> LXXI<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<p>Un grand bruit, un grand étonnement, une grande impression dans le
+public lisant, ont accueilli le 70<sup>e</sup> Entretien. On m'avait souvent
+accusé d'avance d'une lâche palinodie historique. On aurait été heureux
+de me la voir commettre: il est si doux de déshonorer un ennemi!
+<span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> Combien n'est-il pas plus doux de le voir se déshonorer
+lui-même? On a été trompé. Je n'ai répudié ni la saine révolution de
+1789, ni la république nécessaire de 1848. J'ai dit et je redis: Si nous
+étions dans les mêmes crises, entre un trône subitement écroulé, et un
+peuple prêt à tomber ou en anarchie ou en fureur, je la referais encore!
+Je ne m'en accuse pas, je m'en glorifie; il y a de ces inspirations qui
+jaillissent d'une seule voix, mais qui sont le cri du peuple et le salut
+du moment. Tout le monde répéta ce cri de bonne foi, parce que la
+réflexion ratifia ce que l'audace inspirée avait osé proposer à la
+nation chancelant sur le vide et prête à y tomber.</p>
+
+<p>Quant aux vrais principes d'une république unanime appelant toutes les
+classes et tous les citoyens sans exception à apporter, par le suffrage
+universel, leur part juste de souveraineté naturelle dans une première
+assemblée, pour que cette première assemblée dictatoriale régularisât à
+loisir les degrés divers de ce suffrage universel, pour que la
+souveraineté brutale du nombre, équilibrée par la souveraineté morale
+de la lumière et de la raison, donnât la <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> majorité au droit
+général qui fait de l'intelligence une condition de tout droit humain;
+je ne les répudie pas davantage. Si la seconde assemblée eût été aussi
+sensée, aussi patriotique, aussi bien inspirée que la première, ce noble
+gouvernement de soi-même par soi-même pouvait durer.</p>
+
+<p>Les coups d'État ont besoin de prétexte, la ridicule Montagne de 1849 le
+fournit au pouvoir exécutif; elle fit peur à la France d'elle-même, la
+France s'enfuit dans une dictature: que la responsabilité de l'occasion
+perdue retombe à jamais sur ceux qui donnent ces paniques aux peuples,
+et qui montrent les spoliations et les terreurs comme perspective de la
+liberté!&mdash;<i>La peur inventa les dieux</i>, a dit le poëte: la peur inventa
+les maîtres des peuples, dit avec plus de raison l'homme d'État. Qu'on
+daigne relire dans mes <i>&OElig;uvres complètes</i> le dernier avis du
+<i>Conseiller du peuple</i>, que je me permettais de donner aux républicains
+provocateurs de l'assemblée, huit jours avant le coup d'État qui releva
+un trône, on verra que j'en avais le pressentiment et la tristesse
+anticipés. Les <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> vrais auteurs de ces coups d'État sont ceux qui
+les rendent possibles et quelquefois inévitables.</p>
+
+<p class="p2">Puisque ce premier chapitre sur la critique littéraire des <i>Girondins</i>
+par l'auteur des <i>Girondins</i> lui-même, à vingt ans de distance, a eu
+pour mes lecteurs un intérêt littéraire et politique que je ne prévoyais
+pas, continuons, et donnons-leur, pendant ces deux Entretiens encore, la
+suite de ces explications. Ils y verront par quelles séries d'événements
+et de dégoût de la monarchie d'Orléans et du gouvernement à suffrage
+restreint dit parlementaire, je fus induit à composer cette <i>Histoire
+des Girondins</i> si violemment et souvent si injustement accusée, et dans
+quel esprit je la juge, je la justifie ou je la condamne aujourd'hui où
+l'âge qui apaise tout et où la mort qui n'a plus d'ambition sur la terre
+laissent parler la conscience de l'écrivain et de l'homme politique,
+comme la postérité parlera de lui si elle daigne en parler, car nos
+&oelig;uvres et nos livres meurent souvent avant nous.</p>
+
+<p>Voici où j'en étais resté de cette <i>Critique</i> <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> dans le 70<sup>e</sup>
+Entretien: reprenons ce que je disais des partis parlementaires que l'on
+semble tant regretter.</p>
+
+<p>Mais quel est donc votre gouvernement? me dira-t-on.</p>
+
+<p>Le gouvernement alternatif, répondrai-je; le gouvernement parlementaire
+quand on veut penser, le gouvernement dictatorial quand on veut agir, le
+gouvernement mixte quand on veut à la fois agir et délibérer.</p>
+
+<p>Pourvu que ce gouvernement du suffrage universel émane de tous les
+citoyens capables, et ne laisse à aucune classe l'oppression des castes
+sur les âmes, pourvu que ce gouvernement soit l'expression de la
+justice, qu'importe sa forme, si cette forme est opportune et si elle
+répond aux besoins de conservation ou de progrès dans la nation? Les
+événements le disent assez, la perfection idéale d'un gouvernement est
+le rêve qui les fait tous tomber, sans parvenir à rien de meilleur. Le
+vrai cri du temps c'est un <i>gouvernement tel quel</i>; le temps le changera
+quand il changera lui-même de nécessité et de mission. Le temps n'est-il
+pas la logique de Dieu?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> Espérons donc, sans trop croire à nos espérances, et voyons
+comment le dégoût du gouvernement parlementaire, quand il régnait sur
+nous, me conduisait à désirer le gouvernement de tous, au lieu du
+gouvernement des aristocrates de tribune.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> CRITIQUE<br>
+DE<br>
+L'HISTOIRE DES GIRONDINS.</h2>
+
+<p class="center">(DEUXIÈME PARTIE.)</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Toutes ces alliances de partis antipathiques, toutes ces audaces de
+défection dans les favoris de la couronne, toutes ces pressions
+déloyales sur la royauté que chacun voulait dominer sous prétexte de la
+servir, toutes ces trahisons après la victoire, toutes ces faiblesses du
+parlement devant les passions des hommes qui l'ameutaient pour le
+compromettre dans leurs brigues, toutes ces simonies de l'intérêt
+public <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> devant les cupidités individuelles du pouvoir, toutes
+ces agitations sans but, qui faisaient bouillonner sans cesse la France
+et qui la remplissaient de haines, de factions, de passions, au lieu de
+la calmer et de l'occuper de ses intérêts urgents et permanents, me
+dégoûtaient prodigieusement, je l'avoue, de ce qu'on appelle le régime
+parlementaire.</p>
+
+<p>Si c'était pour arriver à ce gouvernement de vaines paroles et
+d'odieuses intrigues qu'on avait traversé la mer de sang de 1793, le
+carnage militaire de quinze ans d'empire, la réaction armée de l'Europe
+contre la France en 1814, le retour du despotisme soldatesque de l'île
+d'Elbe en 1815, l'expulsion de trois dynasties en un jour de 1830 et les
+dix ans de dynastie agitatrice en 1840; en vérité, le résultat de tant
+d'efforts pour arriver à diviser la France en deux camps, comme les
+<i>verts</i> et les <i>bleus</i> du Bas-Empire à Constantinople, entre des
+ministres, racoleurs de factions, coureurs de majorité au but des
+portefeuilles dans le <i>stade</i> de la rue de Bourgogne à Paris, en vérité,
+me disais-je, ce résultat de tant d'événements n'en vaut ni le temps
+perdu, ni le <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> sang versé, ni la grande émotion des esprits en
+1789 par la pensée du dix-huitième siècle, ni la grande convulsion de la
+Révolution française en 1791. Il faut que le vrai sens de cette
+révolution ait été perdu en route et dans son histoire. Ne serait-il pas
+possible de retrouver ce sens vrai de la Révolution française en
+remontant à son origine et à ses premiers organes, d'en dégager la juste
+signification des passions et des crimes à travers lesquels elle a perdu
+son caractère et son but, et de rappeler ainsi la France de 1840 à la
+philosophie sociale et politique dont elle fut l'apôtre et la victime
+pour devenir, quoi? l'enjeu de quelques rhéteurs au jeu stérile de la
+tribune et des feuilles publiques jetées tous les matins au feu des
+animosités civiles, pour alimenter les vaines factions de cour et de rue
+qui ne produisent que fumée ou lueurs sinistres dans l'esprit des masses
+découragées? Un siècle a-t-il été donné aux hommes si intelligents et si
+énergiques de notre patrie pour en faire un si misérable usage? Je
+touche à peine à ma pleine maturité; j'ai vu de mes yeux d'enfant la
+première république sans la comprendre et <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> sans me souvenir
+d'autre chose que des sanglots qu'elle faisait retentir dans les
+familles décimées par les prisons ou les échafauds; j'ai vu l'empire
+sans entendre autre chose que les pas des armées allant se faire
+mitrailler sur tous les champs de bataille de l'Europe, et les chants de
+victoire mêlés au deuil de toutes ces familles du peuple qui payaient
+ces victoires du sang prodigué de leurs enfants; j'ai vu l'Europe armée
+venir deux fois, sur les traces de nos armées envahissantes, envahir à
+son tour notre capitale; j'ai vu les Bourbons rentrer avec la paix
+humiliante mais nécessaire à Paris et y retrouver la guerre des partis
+contre eux au lieu de la guerre étrangère éteinte sous leurs pas; j'ai
+vu Louis XVIII tenter la réconciliation générale, dans le contrat de sa
+charte entre la monarchie et la liberté; je l'ai vu man&oelig;uvrer avec
+longanimité et sagesse au milieu de ces tempêtes de parlement et
+d'élection qui ne lui pardonnaient qu'à la condition de mourir; j'ai vu
+Charles X, pourchassé par la meute des partis parlementaires, ne trouver
+de refuge que dans un coup d'État désespéré qui fut à la fois sa faute
+et sa punition.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> Je vois maintenant un prince révolutionnaire demander grâce
+tour à tour aux royalistes d'être un fils de la Convention, aux
+républicains d'être un roi sur un trône, aux étrangers d'être l'élu
+d'une insurrection, aux bonapartistes d'être un Bourbon, à la démocratie
+d'être un petit-neveu de Louis XIV, à l'aristocratie d'être l'élu d'une
+démocratie; je le vois forcé de faire effacer ses armoiries sur les
+portes de son palais, comme un crime de sa naissance envers un peuple
+qui ne veut plus d'ancêtres; forcé de donner à sa nièce, dans les
+cachots de Blaye, la question de la pudeur sacrée de la femme, de
+constater le flagrant délit de son sexe pour déconsidérer, par-devant
+témoins, ses partisans; supplice que l'antiquité n'avait pas inventé et
+qu'un parti acharné contre la royauté exige d'elle comme une concession
+à l'ignobilité de sa haine. Je le vois chercher à tâtons ses ministres
+parmi les complices de son avénement en 1830, et ne trouver en eux que
+des dévouements conditionnels, des intelligences avec ses ennemis dans
+le parlement ou dans la presse. Et enfin je vois des transfuges du
+pouvoir de 1830, à la tête de toutes les <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> colonnes d'opposition,
+fomenter dans toute la France une agitation fiévreuse qui commence par
+des banquets et qui finira inévitablement par des séditions. Est-ce là
+le gouvernement parlementaire? ou n'est-ce pas plutôt une petite
+anarchie d'<i>&OElig;il-de-B&oelig;uf</i>, qui joue aux révolutions de salle à
+manger, les fenêtres ouvertes, et qui finira par appeler le peuple à
+faire invasion dans les festins, à renverser les tables et à remplacer
+les convives? Ces saturnales d'opposition coalisée à table me
+répugnaient par leur mauvaise foi comme par leur danger, et je me
+refusai énergiquement à y prendre part. Je dis hautement les motifs de
+mon abstention dans une lettre aux journaux qui sera réimprimée dans ce
+recueil. On verra que je ne m'enrôlai jamais alors, quoi qu'on en ait
+dit depuis, dans les rangs de cette coalition malséante qui voulait
+secouer tout sans rien remplacer.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> II</h4>
+
+<p>Mais les scandales de ce gouvernement inexpérimenté, qu'on appelait le
+gouvernement parlementaire, me convainquirent que le pouvoir vraiment
+national et populaire n'était plus là; qu'aucune des dynasties rivales
+tombées, retombées, retombant encore, ne pouvait le reconstituer
+solidement en elle; que l'aristocratie y avait renoncé implicitement en
+donnant un mandat d'éloquence, une procuration d'opinion, au lieu de
+combattre de sa personne dans ces compétitions d'influence, de
+popularité et de trône; que cette classe moyenne exclusive, intéressée,
+adulée, à qui ses exploitateurs recommandaient de s'adjuger à elle-même
+le nom et les prétentions d'une aristocratie de second étage, n'était ni
+assez antique, ni assez enracinée, ni assez large, ni assez populaire,
+pour affecter le privilége <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> d'un gouvernement national; qu'elle
+n'avait rien de permanent, de chevaleresque, de prestigieux, excepté ses
+industries et ses commerces, aussi mobiles que ses convoitises de
+monopoles financiers: jalouse en haut, jalousée en bas, menaçante et
+menacée de toutes parts; que le dernier mot de la Révolution française
+ne pouvait être cette petite oligarchie groupée par la peur et par
+l'orgueil autour d'un roi d'expédient; que cela allait crouler aux
+premières lueurs de l'incendie parlementaire allumé par ceux-là même qui
+l'avaient si mal éteint en 1830; qu'il fallait pourvoir d'avance aux
+catastrophes inévitables de ce gouvernement déjà démoli dans l'opinion
+des masses, en donnant à ces masses envahissantes une histoire vraie de
+la Révolution qu'elles auraient bientôt à reprendre en sous-&oelig;uvre,
+afin qu'elles ne s'égarassent pas de nouveau sans plan et sans sagesse
+dans les démences et dans les crimes qui avaient perdu jusqu'au nom de
+cette Révolution.</p>
+
+<p>«Il faut, dis-je à mes amis, confidents de ma pensée, il faut écrire
+pour ce peuple, dans une histoire impartiale, morale et pathétique
+<span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> à la fois, le commentaire vivant de sa première révolution, un
+Machiavel français, non dans l'esprit du Machiavel italien, mais dans
+l'esprit d'un Tacite moderne; il faut prouver, par tous les faits de
+cette révolution, qu'en histoire, comme en morale, chaque crime, même
+heureux un jour, est suivi le lendemain d'une véritable expiation; que
+les peuples, comme les individus, sont tenus de faire honnêtement les
+choses honnêtes; que le but ne justifie pas les moyens, comme le
+prétendent les scélérats de théorie ou les fanatiques de liberté
+illimitée et de démagogie populacière; que les plus justes principes
+périssent par l'iniquité des actes; que la conscience ne subit pas
+d'interrègnes; que la Providence est toujours là pour la venger, et que,
+si la Révolution de 1793 a noyé les plus belles pensées philosophiques
+dans le sang, c'est qu'elle est tombée des lèvres des philosophes dans
+les mains des tribuns, et des mains des tribuns dans les mains des Sylla
+et des César, lavant le sang dans le sang, et restaurant facilement la
+tyrannie, que les sociétés préfèrent justement aux crimes. Une histoire
+écrite dans cet esprit sera pour le peuple une haute leçon de moralité
+<span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> révolutionnaire, utile à l'instruire et à le contenir la veille
+d'une prochaine révolution.»</p>
+
+<p>Voilà le but moral que je me proposais en pensant d'avance à ce
+commentaire en action du crime et de la vertu dans la politique
+populaire. Je voulais faire un code en action de la république future,
+si, comme je n'en doutais déjà plus guère, une république, au moins
+temporaire, devait recevoir prochainement de la nation et de la société
+françaises le mandat de la nécessité, le devoir de sauver la patrie
+après l'écroulement de sa monarchie d'expédient sur la tête de ses
+auteurs; que la prochaine république fût au moins <i>girondine</i> au lieu
+d'être <i>jacobine</i>.</p>
+
+<p>Voilà toute la pensée de mon livre!</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>J'avoue qu'un sentiment plus vain, un mobile profane de gloire
+personnelle, se mêlait <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> dans ma pensée à ce sentiment tout moral
+de préparer les masses à répudier les immoralités, les iniquités, les
+crimes, la guerre même, qui avaient souillé le nom du peuple dans la
+première république. Ce sentiment était purement littéraire.</p>
+
+<p>Je voulais essayer mon talent, encore douteux pour moi-même, dans une
+grande &oelig;uvre en prose; l'histoire me paraissait et me paraît encore
+la première des tragédies, le plus difficile des drames, le
+chef-d'&oelig;uvre de l'intelligence humaine, la poésie du vrai. Je voulais
+être, si cela m'était possible, le dramaturge du plus vaste événement
+des temps modernes, le Thucydide d'une autre Athènes, le Tacite d'une
+autre Rome, le Machiavel d'une autre Italie: je m'en sentais
+imaginairement la force en moi; le lyrisme pieux et élégiaque de ma
+première jeunesse s'était promptement transformé en moi, comme autrefois
+dans Solon, en une vigueur de réflexion politique qui me passionnait
+pour les sujets historiques plus que pour les poëmes du c&oelig;ur et de la
+pensée. Mes fleurs tombaient et je croyais les sentir remplacées par
+des fruits d'intelligence. Je me trompais; <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> mais l'orgueil
+n'excuse-t-il pas un peu en nous ces flatteries involontaires de
+l'imagination? On se croit capable de ce qu'on rêve, et ce que je rêvais
+n'était-il pas en effet le plus beau drame historique des temps connus?
+La France elle-même, actrice et théâtre de ce grand drame, n'avait-elle
+pas rêvé plus beau qu'elle?</p>
+
+<p>Une grande pensée, un code de la raison, saisit un peuple intelligent,
+enthousiaste, aventureux, la France.</p>
+
+<p>Il s'agit de la rénovation presque complète du monde religieux, moral et
+politique.</p>
+
+<p>Balayer de la scène le moyen âge et installer à sa place un âge de
+justice, de logique, de vérité, de liberté, de fraternité, conçu d'une
+seule pièce et jeté d'un seul jet;</p>
+
+<p>En religion, conserver la belle morale et la sainte piété chrétienne, en
+détrônant les intolérances;</p>
+
+<p>En politique, supprimer les féodalités oppressives des peuples, pour les
+admettre aux droits de famille nationale, et leur laisser la faculté de
+grandir au niveau de leur droit, de leur travail, de leur activité
+libre;</p>
+
+<p>En législation, supprimer les priviléges iniques <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> pour
+inaugurer les lois communes à tous et à tous utiles;</p>
+
+<p>En magistrature, remplacer l'hérédité, principe accidentel et brutal
+d'autorité, par la capacité, principe intelligent, moral et rationnel;</p>
+
+<p>En autorité législative, remplacer la volonté d'un seul par la
+délibération publique des supériorités élues, représentant les lumières
+et les intérêts généraux du peuple tout entier;</p>
+
+<p>Enfin, en pouvoir exécutif, respecter la monarchie, exception unique à
+la loi de capacité, pour représenter la durée éternelle d'une autorité
+sans rivale, sans éclipse, sans interrègne; honorer cette majesté à
+perpétuité de la nation, mais la désarmer de tout arbitraire, et n'en
+faire que la majestueuse personnification de la perpétuité du peuple:
+voilà la véritable Révolution française, voilà le plan des architectes
+sages et éloquents des deux siècles.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> IV</h4>
+
+<p>Ces dogmes, à peine contredits par quelques intéressés des classes
+théocratiques et des classes aristocratiques en bien petit nombre, sont
+acclamés comme une révélation aux états généraux, en présence d'un roi
+qui les applaudit lui-même généreusement après les avoir provoqués. Les
+priviléges se nivellent d'eux-mêmes, la tolérance des cultes fait
+justice à toutes les consciences, les grands se sacrifient, le peuple
+s'exalte, les vérités encore en théorie pleuvent de chaque bouche au
+milieu d'une ivresse qui semble unanime; on dirait l'explosion d'une
+révélation civile, éclatant de son propre éclat dans toutes les âmes et
+pulvérisant d'évidence tous les obstacles à la réformation des
+institutions du moyen âge.</p>
+
+<p>Mais à des vérités si neuves il faut un monde neuf aussi pour les
+accueillir et pour s'y conformer <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> sans hésitation, sans
+froissement, sans partialité, sans récrimination dans les dépossédés de
+l'erreur, sans excès et sans violence dans les nouveaux venus à la
+liberté.</p>
+
+<p>Ici les passions descendent dans la lice à la place des théories. Le
+roi, modérateur bien intentionné de la révolution, est méconnu par les
+uns et par les autres dans ses actes et dans ses intentions; les grands
+lui reprochent sa faiblesse pour les novateurs, les novateurs sa
+partialité pour les grands; le peuple l'enveloppe de ses soupçons,
+bientôt de ses menaces, puis de ses fureurs. Le prince appelle ses
+troupes pour défendre le peu de majesté royale qui lui reste; le peuple
+irrité corrompt les troupes et donne de nouveaux assauts au roi jusque
+dans son palais.</p>
+
+<p>Un dictateur de popularité s'élève sur le flot mouvant de cette
+multitude d'une capitale. Ce dictateur subit lui-même toutes les lois de
+cette multitude au lieu d'en dicter; sa présence légalise toutes les
+violences du peuple envers la cour; caressant envers le peuple, poli
+avec le roi. Ce prince arraché à son palais de Versailles devient le
+triomphe de la captivité <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> royale. Les Tuileries deviennent la
+prison décente de la royauté. Le roi tente de s'échapper, on l'y ramène;
+La Fayette ne peut plus être que le geôlier national de la couronne.</p>
+
+<p>Cette royauté suspendue sur la tête du roi passe à l'Assemblée
+constituante; une constitution règne métaphysiquement à sa place;
+l'Assemblée constituante rend un trône presque aboli à ce fantôme de roi
+captif.</p>
+
+<p>Louis XVI déteste la constitution et l'observe cependant, pour
+convaincre la nation de son impraticabilité, et pour la faire réviser
+par ceux mêmes qui l'ont faite. Tout le royaume est en feu, sans roi,
+sans loi, sans répression possible des désordres d'une anarchie.</p>
+
+<p>La guerre étrangère paraît une heureuse diversion aux hommes d'État; on
+impute au roi ses premiers revers. Une seconde Assemblée est nommée par
+la France sous l'empire de la terreur et de la fureur. Tous les hommes
+éminents et sages de l'Assemblée constituante en sont malheureusement
+exclus par une volontaire abdication de leur mandat. Mirabeau lui-même,
+s'il eût encore vécu, n'aurait pu <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> siéger dans le conseil de la
+Révolution épuré de tous ses talents.</p>
+
+<p>Les hommes secondaires n'apportent dans cette Assemblée que des mandats
+de violence; ils assiégent le roi d'exigences et d'humiliations. Le club
+des Jacobins règne par ses tribuns sur le peuple; le peuple règne par
+ses agitateurs à l'hôtel de ville dans la commune de Paris. Les
+Girondins, au ministère et dans l'Assemblée, pèsent tantôt sur
+l'Assemblée par leur éloquence, tantôt sur le roi par leur popularité;
+ils essayent le rôle de modérateurs de la Révolution. Les Jacobins et la
+commune soulèvent contre eux la multitude.</p>
+
+<p>Moitié complices, moitié contraints, les Girondins cèdent, le 20 juin et
+le 10 août, aux grandes séditions où le trône tombe sous leurs yeux. Ils
+proclament complaisamment la déchéance et la captivité du roi qu'ils
+auraient voulu conserver pour personnifier en lui un ordre légal. Une
+Convention nationale, formée de tous les partis extrêmes, est appelée à
+leur place par le tocsin du 10 août; des tribuns forcenés de la commune
+de Paris veulent les intimider par les massacres de septembre. Les
+<span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> Girondins rejettent cette fois avec horreur et indignation ce
+sang des assassinats dont ils ne veulent à aucun prix leur part. Danton
+leur offre encore la paix, s'ils consentent à ne plus reprocher ces
+forfaits à leurs auteurs. Vergniaud noblement refuse d'amnistier jamais
+le crime. On leur pose alors, pour les embarrasser, la terrible question
+du jugement et du supplice du roi. Complices s'ils acceptent, suspects
+de royauté s'ils refusent, ils commencent par refuser; ils préparent par
+des discours sublimes la défense du roi menacé, puis ils cèdent, non par
+lâcheté, mais par une très-fausse et très-criminelle politique de parti,
+qui croit sauver des milliers de têtes en en concédant une à la
+république.</p>
+
+<p>Cette tête auguste et innocente livrée entraîne leurs propres têtes. On
+les immole coupables, au lieu de les immoler vertueux. La terreur règne
+deux ans sur leurs cadavres; c'est une de ces périodes de la vie d'un
+peuple sur lesquelles aucun voile, jeté comme un linceul, ne peut cacher
+le sang des milliers de victimes. Les bourreaux eux-mêmes finissent de
+tuer, non par remords, mais par <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> lassitude. Le crime aussi a ses
+défaillances.</p>
+
+<p>Robespierre, qui a eu le fatal honneur de donner son nom à cette
+sinistre époque, est choisi par ses complices pour couvrir de son nom
+les holocaustes et les responsabilités de tous. Il tombe par la main de
+tous et paye pour tous au 9 thermidor et devant la postérité.</p>
+
+<p>L'opinion, légère, inique et intéressée, amnistie ses complices et ses
+adulateurs. La Révolution, enivrée de ce sang comme une bacchante, ne
+sait plus ce qu'elle veut ni ce qu'elle fait. Elle marche au hasard à sa
+propre destruction et passe des bourreaux aux victimes, des intrigants
+aux idéologues, des idéologues aux soldats, des soldats aux dictateurs,
+des dictateurs aux despotes. Sa pensée se brouille dans sa tête et la
+plus grande pensée des siècles aboutit à la guerre et à la servitude. On
+croit voir les Gracques, les Marins et les Sylla aboutir aux Césars.
+Paris et Rome se ressemblent; les temps répètent les temps, et la
+France, pour avoir laissé ses efforts vers la réforme du monde politique
+dégénérer en convulsions démagogiques, ne se retrouve plus de force
+pour <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> faire de sa liberté, modérée par la règle, un
+gouvernement. Entre l'échafaud des tribuns du peuple et les baïonnettes
+des dictateurs il n'y a plus que le choix du fer immolant ou
+asservissant les citoyens.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Quelle leçon morale et quel sujet pathétique d'histoire par un écrivain
+qui voulait instruire le peuple en moralisant la liberté!</p>
+
+<p>Je n'hésitai plus à choisir ce drame moderne à ce point central et
+culminant de la Révolution, où l'on voit encore la beauté des principes
+et où l'on aperçoit déjà l'horreur des excès. Ce point, c'est l'échafaud
+des Girondins. J'y montai en esprit, pour prendre de là mon <i>panorama</i>
+historique.</p>
+
+<p>Rien ne me gênait dans ma situation politique parlementaire soit envers
+le gouvernement, soit envers l'opposition légitimiste, soit envers
+l'opposition semi-républicaine. Je recueillais <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> dans cette
+entière liberté d'esprit le fruit de mon indépendance d'engagement avec
+tous les pouvoirs et tous les partis. Je pouvais donc dire ce qui me
+semblait la vérité à tous. Dégagé par la catastrophe de 1830 non de
+l'affection et des respects que je portais à la royauté des Bourbons
+légitimes exilés, mais dégagé par la fausse attitude des légitimistes
+dans la chambre de toute solidarité avec eux, excepté de la solidarité
+d'origine commune; dégagé de la royauté d'Orléans, dont je ne conspirais
+pas la chute, mais dont je ne plaignais pas les dangers et les
+expiations; plus dégagé encore des coalitions anarchiques que les
+aristocrates, les démocrates, les légitimistes, nouaient dans le
+parlement, rien ne m'empêchait d'écrire de la Révolution une histoire
+qui pût froisser, offenser, irriter même par son impartialité toutes ces
+opinions et profiter au besoin à la moralisation future d'une seconde
+république que j'entrevoyais dans l'ombre du lointain, comme une
+dernière ressource du gouvernement en France, après la chute, certaine
+selon moi, de la royauté d'Orléans.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> Je le répète, mes traditions de famille m'avaient fait une
+seconde nature de mon attachement à la royauté séculaire de la France,
+aux vertus si mal récompensées de l'honnête Louis XVI, aux malheurs de
+sa race, à la haute et sage modération de Louis XVIII, ce roi
+conciliateur de la royauté et de la liberté par la charte, même au
+caractère chevaleresque de Charles X, tombé dans une faute, mais
+laissant après lui un enfant de la couronne innocent par son âge du coup
+d'État qui lui avait enlevé sa patrie.</p>
+
+<p>Cette royauté des expiations étant impossible à rétablir, la royauté des
+conspirations étant impossible pour moi à aimer et à servir, cette
+coalition immorale et déloyale dans le parlement étant impossible à
+honorer, incapable de fonder, capable seulement de détruire, je n'avais
+plus de devoir et de lien qu'avec la politique abstraite, idéale,
+personnelle qui pouvait seule à un jour donné recruter, au profit des
+principes sainement et honnêtement progressifs, les opinions d'un peuple
+prêt à retomber dans l'anarchie.</p>
+
+<p>Ces principes, qui étaient ceux de la vraie <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> philosophie
+politique de l'Assemblée constituante, ceux que les Mirabeau, les
+Barnave, les Clermont-Tonnerre, les Lally-Tollendal, les Bailly, les
+Mounier, les Montmorency, les Cazalès, les Vergniaud, avaient si
+magnifiquement débattus ou formulés dans leur éloquence de raison, me
+passionnaient encore à distance et me paraissaient le but dépassé, mais
+le but idéal de la Révolution, auquel il fallait ramener le peuple par
+l'opinion avant de l'y ramener un jour par le fait, si les événements
+échappaient à l'ambitieuse et intrigante faction de la fausse révolution
+et de la royauté d'expédient de 1830.</p>
+
+<p>Le livre des <i>Girondins</i> était donc à mes yeux non pas un levier pour
+soulever et précipiter un trône, mais une pierre d'attente pour
+remplacer un édifice écroulé dans ces éventualités de gouvernements qui
+seraient appelés par le hasard à remplacer le gouvernement menaçant et
+menacé de 1830.</p>
+
+<p>La république se présentait sans doute à mon esprit, mais elle s'y
+présentait comme une possibilité improbable plutôt que comme un but
+arrêté ou même désirable encore; seulement <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> je voulais, dans le
+cas où la nation se réfugierait, après le renversement du trône
+d'Orléans, dans la république, qu'une histoire consciencieusement sévère
+de la première république eût prémuni le peuple français contre les
+mauvaises passions, les illusions, les fanatismes, les crimes et les
+terreurs qui avaient perverti, férocisé et ruiné la première fois le
+règne du peuple. Je n'avais dans l'esprit aucune des chimères
+socialistes de Platon, de Jean-Jacques Rousseau, de Mably, de
+Robespierre, de Saint-Just, qui mènent le peuple droit au crime par la
+fureur qui succède aux déceptions, et qui tuent bourreaux et victimes
+par la guerre anticivique de la propriété qui refuse tout et du
+prolétariat qui anéantit tout.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>La révolution vraie, selon moi, ne s'exprimait que par trois principes
+ou plutôt par trois <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> <i>tendances</i> légitimes, résultat de mes
+études et de mes réflexions sur la vraie nature et sur les vrais dogmes
+de la rénovation française.</p>
+
+<p>Ces trois tendances de l'esprit de la nouvelle civilisation inaugurée
+sur les ruines de la civilisation féodale, étaient celles-ci:</p>
+
+<p>Déplacement, mais nullement destruction du principe d'autorité,
+c'est-à-dire, au lieu du despotisme des rois, des cours, des sacerdoces
+dominants, l'autorité raisonnée, mais absolue ensuite et irrésistible de
+la volonté représentée du peuple tout entier, confiée à un roi
+héréditaire ou à des autorités électives. En un mot, une autorité
+très-concentrée, très-forte, très-obéie, nécessaire à la répression des
+passions individuelles ou des factions collectives. L'ordre libre, mais
+l'ordre très-prédominant sur ce qu'on appelle la liberté. Car l'autorité
+est la première nécessité de la société; la liberté n'en est que la
+dignité individuelle.</p>
+
+<p>La seconde de ces tendances, c'est la liberté religieuse, longtemps
+effacée des constitutions civiles de l'Europe, et devant, selon moi,
+reprendre sa place naturelle, c'est-à-dire la première place, dans les
+indépendances de <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> l'âme et par l'indépendance des cultes
+desservis par eux-mêmes, avec indemnité préalable des établissements et
+des individus consacrés antérieurement au culte de l'État. C'est la plus
+difficile des libertés à établir consciencieusement, mais c'est la plus
+sainte et la plus favorable à l'action religieuse sur les sociétés dont
+l'âme est toujours une foi libre.</p>
+
+<p>La troisième de ces tendances, c'est la concorde organique entre les
+classes riches ou pauvres de la société par des institutions qui les
+rapprochent et qui leur inspirent non cette fraternité déclamatoire et
+métaphysique qui ne consiste qu'en égalité et en communauté de biens
+impraticables et contre nature, mais par des actes efficaces de
+patronage et de clientèle entre la propriété du capital et la propriété
+du travail, entre le propriétaire et le prolétaire, entre le sol et le
+bras, propriétés aussi sacrées l'une que l'autre et dont l'une ne peut
+subsister sans l'autre. Dans ce but, je voulais que les classes
+laborieuses eussent, par un vote proportionné à leur droit de vivre, une
+part consultative dans la représentation trop privilégiée <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> des
+classes propriétaires ou industrielles; je voulais, comme en Angleterre,
+un impôt de bienfaisance sur le revenu, non pas un impôt progressif qui
+décime le travail en décimant le capital, mais un impôt proportionnel
+qui oblige la classe riche à une charité légale qui met du c&oelig;ur et de
+la vertu dans les lois.</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>Toutes ces tendances exigeaient évidemment, pour être graduellement
+obéies, un élargissement immense du régime électoral, étroit,
+privilégié, et par conséquent dangereux à un jour donné pour la société
+elle-même, qui ne vit que de justice et qui meurt toujours de privilége.</p>
+
+<p>Ces lois étaient certainement républicaines dans le sens moral du mot,
+mais elles n'étaient nullement antimonarchiques dans le sens politique.
+Les institutions républicainement spiritualistes <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> peuvent avoir
+une tête monarchique, sans pour cela cesser d'être populaires.</p>
+
+<p>Une fois les idées progressives admises en pratique dans le gouvernement
+d'une société bien faite, la monarchie peut être avec logique et avec
+avantage le lien de ce faisceau d'idées.</p>
+
+<p>J'étais loin de le méconnaître. Aussi je ne me déclarai point
+républicain, mais populaire, et dans un discours prononcé à un banquet
+célèbre qui me fut donné à Mâcon par les délégués de trois ou quatre
+provinces réunies (banquet <i>littéraire</i> qu'il ne faut pas confondre avec
+les banquets politiques organisés par la coalition parlementaire), dans
+ce discours, dis-je, qui fit tressaillir la France par la hardiesse des
+idées et de l'accent, je conclus à dompter la monarchie par la force de
+l'opinion, et non à la détruire. Ce fut un vigoureux conseil, ce ne fut
+point une menace. On peut le relire dans mes <i>&OElig;uvres complètes</i>. Les
+journaux de toutes les nuances en France et en Europe le reproduisirent
+et lui donnèrent, par leurs commentaires, le retentissement d'une chute
+anticipée du trône d'Orléans dans les esprits. Ce n'était pas mon
+intention. Je le rectifiai même <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> dans mon propre département par
+une lettre énergique contre les banquets parlementaires de la coalition,
+auxquels je refusai de m'unir.</p>
+
+<p>Mais, libre désormais de tout ménagement envers le ministère de M. Molé,
+remplacé par un ministère de man&oelig;uvre, pris dans la défection d'une
+partie des coalisés, je montai à la tribune, et pour la première fois je
+déclarai que j'entrais dans l'opposition.</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>L'opposition m'applaudit à outrance; le parti conservateur s'étonna et
+s'affligea, sans toutefois m'injurier.</p>
+
+<p>Seulement on attribua généralement cette déclaration d'hostilité loyale
+au gouvernement à la rancune personnelle d'une ambition trompée, qui se
+venge en renversant ce qu'elle a protégé la veille. Cela était bien
+faux; car le roi venait pour la seconde fois de me demander <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span>
+une entrevue secrète; j'y avais consenti par pure déférence respectueuse
+pour nos anciennes relations. Il m'avait tout offert, avec des instances
+qui rendaient le refus difficile à un c&oelig;ur touché de ses embarras;
+j'avais tout refusé. Son principal ministre à cette époque, qui sait
+mieux que personne <i>une partie</i> de la vérité sur cette entrevue et sur
+les avances du roi, les a démenties récemment, dit-on, en les mettant
+sur le compte de mon imagination. Le roi lui-même, du fond de sa tombe,
+dans ses révélations posthumes, démentira, plus pertinemment que moi,
+son ministre. Aucun roi n'a tant écrit.</p>
+
+<p>Mais remontons de quelques mois, au moment où, en écrivant les
+<i>Girondins</i>, je faisais ce discours épique, cette discussion en récit
+qui devait produire et qui produisit une émotion plus grande et plus
+durable que cent discours de tribune.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> IX</h4>
+
+<p>J'ai dit dans quel esprit et dans quelle indépendance complète d'opinion
+politique j'avais résolu d'écrire cette histoire. Je m'enveloppai, à la
+campagne entre les sessions et à Paris entre les séances, de tous les
+documents imprimés, manuscrits, vivants, qui survivaient à cette
+mémorable époque. Ils étaient nombreux, volumineux, sincères; flattés de
+ce qu'une main libre cherchait dans leurs portefeuilles ou dans leur
+mémoire l'impartiale lumière qui ne luit qu'après que les partis sont
+morts et que les ressentiments sont éteints. J'avais résolu avant tout
+d'être véridique envers et contre tous, et au besoin envers moi-même; je
+ne négligeai rien pour être bien informé. Quant au style, je ne m'en
+occupai pas; j'étais sûr que les événements eux-mêmes m'inspireraient,
+malgré mon peu d'habitude de la prose, la <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> clarté, l'ordre, la
+lumière, le naturel et même la seule éloquence de l'histoire, la
+sensibilité communicative qui mêle du c&oelig;ur au récit. J'étais né
+pathétique; je n'avais qu'à me laisser aller à ma nature. Sentir m'était
+aisé, savoir était plus difficile; j'y mis tous mes soins.</p>
+
+<p>Voici, entre mille autres, un exemple de l'attention scrupuleuse et
+infatigable que j'apportai dans mon travail à être intéressant force
+d'être vrai. Dans tout ce qu'on me contestera sur la véracité des
+moindres détails de ce long récit en sept volumes, je suis prêt à donner
+des preuves par témoignages aussi irrécusables que celles que je vais
+produire en réponse à M. de Cassagnac, qui calomnie innocemment mon
+exactitude en histoire. La véracité, c'est la probité de l'histoire.
+Mentir à la postérité, c'est mentir à Dieu; car l'histoire est divine.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> X</h4>
+
+<p>Un écrivain qui frappe juste, mais qui frappe souvent trop fort, à cause
+de la vigueur même de son talent, M. de Cassagnac, vient d'écrire à son
+tour un livre sur les Girondins. Il m'accuse d'avoir non falsifié, mais
+inventé la fable de la mort et du banquet des Girondins la veille de
+leur supplice. Ce dernier souper des victimes m'avait paru à moi-même si
+improbable et si dramatique, que j'avais trouvé là à l'histoire un faux
+air de poëme ou de roman, et que j'avais résolu de le révoquer en doute
+ou de le réduire aux proportions les plus prosaïques de l'histoire.
+Cependant, de ce qu'une chose est dramatiquement pittoresque et
+pathétique il ne s'ensuit pas qu'elle soit fausse. Je voulus m'éclairer
+consciencieusement avant de la rapporter.</p>
+
+<p>J'avais entendu parler d'un ecclésiastique, <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> nommé l'abbé
+Lambert, prêtre assermenté, ami de plusieurs Girondins, qui avait
+communiqué avec eux dans leur prison et assisté à leurs derniers moments
+jusqu'à l'heure du supplice. Je pris les informations les plus patientes
+et les plus précises sur cet ecclésiastique et sur ce qu'il était devenu
+après le 31 mai 1793. J'appris qu'il vivait encore, qu'il s'était
+réconcilié avec l'Église au temps des rétractations, et qu'il était,
+depuis longues années, curé de la commune de Bessancourt, dans le
+département de Seine-et-Oise. Je lui écrivis pour lui demander si les
+circonstances de sa participation aux événements du 31 mai étaient
+vraies, et si, dans le cas où ce bruit aurait quelque fondement, il
+voudrait bien consentir à me recevoir et à me donner sur la mort de ses
+amis les informations utiles à l'histoire. Il me répondit avec beaucoup
+de bonté qu'il était étonné que son nom, depuis si longtemps égaré et
+enseveli dans le coin de terre où il desservait une humble paroisse, fût
+parvenu jusqu'à moi; que, son âge et ses infirmités l'empêchant de se
+déplacer lui-même, il me recevrait dans son pauvre presbytère et me
+dirait tout ce que sa <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> mémoire lui rappelait de ces tragiques
+événements.</p>
+
+<p>Je pris la poste, accompagné d'un jeune homme de Mâcon, devenu depuis
+mon collègue à l'Assemblée constituante de 1848, que je ne crois pas
+devoir nommer ici sans son autorisation, mais qui attesterait, je n'en
+doute pas, ce voyage et cette enquête avec moi à Bessancourt.</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>Le curé de Bessancourt, encore vert et comme présent à tout ce passé,
+nous donna tous les renseignements désirés sur les derniers jours, sur
+les diverses dispositions d'esprit, sur les conversations des condamnés.
+Nous écrivions les scènes, les portraits, les paroles, à mesure que ses
+souvenirs, provoqués par nos questions, se retrouvaient et se
+déroulaient dans la mémoire du vieillard: c'étaient comme les notes du
+tableau <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> historique et véridique que je me proposais de composer
+d'ensemble à mon retour. Une journée suffit à peine à recueillir ce
+témoignage du seul et dernier témoin de ce grand drame. L'interrogatoire
+du curé de Bessancourt ne fut interrompu que par le déjeuner et le dîner
+que nous prîmes à sa table frugale. Nous le quittâmes le soir, pleins de
+reconnaissance pour son accueil et pleins des souvenirs vivants que nous
+emportions de ses entretiens.</p>
+
+<p>Peu de temps après, je repartis de Paris pour Bessancourt, afin de
+compléter et d'éclaircir quelques autres circonstances du récit restées
+obscures dans mon esprit. J'étais accompagné cette fois par un homme de
+lettres, confident de mes travaux et devenu lui-même l'éminent historien
+d'une autre époque de notre histoire. Sa parole ne me manquerait pas au
+besoin pour dissiper les doutes de M. de Cassagnac. Ce second voyage de
+Bessancourt et les renseignements minutieux de l'abbé Lambert
+complétèrent ma conviction. Je n'eus qu'à rédiger ses témoignages. Il
+est sans doute possible qu'après un si long laps de <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> temps le
+curé de Bessancourt ait commis quelques inadvertances de noms, de dates,
+de détails sur des personnages si nombreux alors dans les prisons et sur
+leurs rôles respectifs dans ce drame pathétique de leur dernière heure;
+mais il est impossible à qui a entendu ce modeste et sincère témoin de
+ces scènes de révoquer en doute sa véracité. Il n'avait jamais songé
+jusque-là à se faire un mérite de ce hasard qui l'avait lié à cette
+époque avec les Girondins; il parlait peu; il n'écrivait rien. Je pense
+qu'il n'aimait pas à reporter la pensée de ses paroissiens sur sa
+qualité de prêtre assermenté et constitutionnel dans sa jeunesse, et
+qu'il était plus importuné qu'empressé d'être cité en témoignage sur ces
+événements qui lui rappelaient une faute d'orthodoxie sacerdotale,
+expiée depuis par sa rétractation.</p>
+
+<p>Si ces témoignages de la consciencieuse minutie de mes recherches sur
+les moindres circonstances historiques de mon <i>Histoire des Girondins</i>
+ne suffisaient pas pour édifier l'écrivain qui m'attribue l'invention de
+cette prétendue <i>fable</i>, voici à ce sujet une lettre d'un des principaux
+habitants de Bessancourt, qui m'arrive <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> aujourd'hui, avec
+l'autorisation de la reproduire:</p>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«Je n'ai pas besoin de remonter plus loin dans mes souvenirs pour
+attester que le vénérable abbé Lambert a été, pendant de longues années
+(depuis 1816 jusqu'en 1847, année de sa mort), curé de Bessancourt
+(Seine-et-Oise); que cet ecclésiastique a toujours passé dans la commune
+pour avoir été l'ami des Girondins et le pieux consolateur de
+quelques-uns d'entre eux la veille de leur supplice, en 1793; et que
+vous êtes venu, accompagné d'un de vos amis ou collègues dont le nom
+m'échappe, passer de longues heures chez M. le curé Lambert dans son
+presbytère de Bessancourt, pour recueillir personnellement, de la bouche
+de ce vieillard, tous les détails que vous rapportez dans votre
+<i>Histoire des Girondins</i>. C'est là, <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> Monsieur, que j'eus
+l'honneur de vous connaître, d'assister à vos entretiens à la table de
+M. le curé Lambert, et de vous recevoir dans ma maison de Bessancourt
+dans l'intervalle de ces entretiens.</p>
+
+<p>«Beaucoup d'habitants du village ont conservé comme moi le souvenir de
+cette enquête et la certifieraient au besoin.</p>
+
+<p>«Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.</p>
+
+<p class="auteur">«<span class="smcap">N. Nalin.</span></p>
+
+<p>«Bessancourt, le 9 juillet 1861.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> XII</h4>
+
+<p>Voilà donc quatre témoignages d'hommes encore vivants qui,
+indépendamment des témoignages écrits, ne laissent aucun doute sur la
+réalité des scènes solennelles et des paroles mémorables qui précédèrent
+le supplice des Girondins; sauf ces légendes plus ou moins exactes, plus
+ou moins amplifiées, qui ne sont point du fait de l'historien, mais du
+peuple, espèce d'atmosphère ambiante de l'imagination populaire qui
+enveloppe toujours les grands événements, comme elle enveloppe dans la
+nature les grands horizons.</p>
+
+<p>Le critique se trompe également en niant l'emprisonnement provisoire,
+mais assez long, des principaux Girondins dans la prison des Carmes de
+la rue de Vaugirard avant leur captivité à la Conciergerie. Il se trompe
+par conséquent en m'attribuant la supposition arbitraire <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> des
+inscriptions murales des chambres hautes des Carmes aux Girondins
+détenus dans ces chambres. Je les ai relevées moi-même sur ces murs
+blanchis à la chaux, où sans doute on peut les vérifier encore. Je n'ai
+donné que comme conjecture vraisemblable, mais nullement certaine,
+l'attribution de telle de ces inscriptions à tel ou tel de ces
+prisonniers. Ce n'est point là de l'histoire, mais de la conjecture
+morale qui n'a aucune valeur positivement historique, mais qui ne fut
+jamais interdite aux historiens non pour falsifier, mais pour vivifier
+leur récit.</p>
+
+<p>C'est ce même scrupule de véracité, quelle que fût la peine prise pour
+en consulter les sources par des voyages ou par des recherches parmi les
+familles des principaux acteurs du drame révolutionnaire, dont on
+retrouvera les preuves toutes les fois qu'on voudra, comme M. de
+Cassagnac, contester l'exactitude de telle ou telle page de l'<i>Histoire
+des Girondins</i>.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> XIII</h4>
+
+<p>Indépendamment des documents imprimés ou manuscrits recueillis avec tant
+de soin et de prodigalité dans l'immense et lumineux recueil de MM.
+Buchez et Roux, qui a été mon manuel historique, toujours ouvert sur ma
+table pendant les deux années consacrées par moi à écrire cette
+histoire, je n'ai pas négligé une seule information verbale possible à
+obtenir des parents ou des amis des personnages, même odieux, dont
+j'avais à sonder la vie publique ou la vie intime. C'est en approchant
+de l'homme témoin des événements qu'on approche le plus près de la
+vérité des actes et des caractères. L'histoire, qui n'est que surface de
+loin, n'est véridique que dans l'intimité. L'acteur disparaît, l'homme
+se révèle, l'histoire devient nue comme la vérité.</p>
+
+<p>C'est ainsi que j'ai approché bien près Danton; <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> Danton, le
+seul homme d'État de la révolution après Mirabeau, le Jupiter Tonnant de
+ces orages, le tribun dont on sentait le c&oelig;ur convulsif palpiter de
+remords anticipés jusque dans les éclats de voix qui lançaient la peur
+pour faire fuir les victimes au lieu de les frapper, l'homme qui aurait
+été le grand factieux des vérités modernes s'il avait eu le courage de
+ne pas concéder le crime pour arme de la liberté.</p>
+
+<p>La seconde femme de Danton, qu'il avait épousée à l'âge de quinze ans,
+vivait à l'époque où j'écrivais les <i>Girondins</i>, et vit, je crois,
+encore aujourd'hui. Elle porte un nom respectable qui cache le nom trop
+mémorable de son premier mari. Elle fut retrouvée par moi; elle
+consentit à déchirer en ma faveur le voile de veuve et le linceul de ses
+jeunes souvenirs; elle m'envoya son fils d'un second lit, jeune homme
+d'un nom sans tache, d'un rang élevé, d'un c&oelig;ur filial, d'une
+conversation aussi discrète qu'instructive. Je connus par lui tous les
+secrets de nature et d'intimité sur le caractère, sur la vie intérieure,
+sur les sentiments privés, sur la séparation dernière, sur la mort
+tragique <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> d'un de ces hommes à deux aspects, terribles au
+dehors, <i>placables</i> au dedans. C'est sur ce vrai modèle, sorti de
+l'ombre du rideau du lit conjugal, que j'ai modelé le buste de Danton.</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>Ai-je excusé un seul de ses crimes inexcusables, les massacres de
+septembre<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a> et la concession de la tête du roi au 21 janvier? Non.
+Atténuer l'horreur du crime, c'est le partager gratuitement; l'excuse
+même est pire que le crime, car c'est le crime sans la passion qui le
+fait commettre, c'est le crime à froid.</p>
+
+<p>Mais j'ai fait connaître le vrai coupable, le popularisme jusqu'au
+sang, et j'ai montré le <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> vrai Danton, noyé dans un forfait dont
+il se repent, en cherchant vainement à regagner le bord de l'innocence,
+qu'on ne regagne jamais qu'au ciel, par le repentir et par l'expiation.</p>
+
+<p>C'est ainsi que, voulant restituer à Robespierre son vrai caractère
+historique de fanatisme systématique et convaincu, d'aberration
+politique et sociale au commencement et de férocité désespérée à la fin,
+je recherchai avec soin pendant tout un hiver, à Paris, les moindres
+fils encore subsistants qui pouvaient se rattacher à cette figure, et
+dire non la vérité convenue, mais la vérité vraie et occulte sur ce
+tribun, précipité de sa dictature le 9 thermidor, journée dont
+Bonaparte, qui avait connu et fréquenté ce tyran du comité de salut
+public, disait à Sainte-Hélène que: «c'était un procès jugé, mais non
+instruit.» Mot très-hardi, mais très-vrai.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> XV</h4>
+
+<p>J'appris par hasard qu'une des filles du menuisier Duplay, de la rue
+Saint-Honoré, existait encore, sous le nom de madame Lebas, dans la rue
+de Tournon; qu'elle était la tradition vivante de cette famille qui
+avait donné à Robespierre une si longue et si intime hospitalité dans
+son intérieur, depuis son arrivée à Paris, pour siéger à l'Assemblée
+constituante, jusqu'à sa mort, dans laquelle il avait entraîné Duplay,
+sa femme et une partie de la famille Duplay.</p>
+
+<p>Je parvins à me faire introduire chez madame Lebas, ce témoin naïf et
+passionné de vie intime de Robespierre, cette protestation vivante et
+ardente contre les calomnies (car on calomnie même le crime) des
+historiens de la Révolution.</p>
+
+<p>Je trouvai dans madame Lebas une femme de la Bible après la dispersion
+des tribus à <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> Babylone, retirée du commerce des vivants dans le
+haut étage d'un appartement modique, conversant avec ses souvenirs,
+entourée des portraits de sa famille décimée au 18 fructidor, de ses
+s&oelig;urs dont Robespierre avait dû épouser la plus belle, de Robespierre
+lui-même dans tous ces costumes élégants dont il s'enorgueillissait de
+présenter le contraste sur sa personne avec la veste, le bonnet rouge,
+les sabots, signes sordides, flatteries ignobles des Jacobins à
+l'égalité et à la misère des populaces. Un magnifique portrait au
+pastel, de grandeur naturelle, de Saint-Just, ce Barbaroux des
+terroristes, cet Antinoüs des Jacobins, s'étalait dans un cadre d'or
+poudreux contre la muraille entre les rideaux du lit et la porte, objet
+d'un culte de souvenir de jeune fille pour le plus séduisant des
+disciples du tribun de la mort.</p>
+
+<p>La jeune fille était devenue femme, mère, veuve; elle avait vieilli
+d'années et de visage, sans rappeler par ses traits aucune beauté
+passée, mais sans aucun signe de vieillesse ou de caducité. Une pensée
+fixe, triste, mais nullement déconcertée, donnait à ses traits une
+sorte de pétrification lapidaire dans une seule <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> idée et dans
+un même sentiment, idée abstraite, sentiment ferme, mais nullement
+sévère.</p>
+
+<p>Elle m'accueillit avec sécurité, prévenue qu'elle était par le poëte
+Béranger que je n'étais point de sa religion politique, que je ne venais
+ni pour la flatter ni pour la trahir, mais uniquement pour m'instruire
+et pour entendre ses témoignages sur le temps, sur les choses, sur les
+hommes qu'elle avait traversés, connus, fréquentés de si près dans cette
+intimité quotidienne où les hommes les plus comédiens en public oublient
+de se masquer, selon leurs rôles, devant les témoins domestiques de
+toutes les heures secrètes de leur vie.</p>
+
+<p>Je lui répétai ce que lui avait dit à ce sujet Béranger: «Je ne me
+présente point à vous, lui dis-je, comme un partisan de la terreur et
+comme un réhabilitateur de la mémoire que vous cultivez. À Dieu ne
+plaise! Fils de royaliste, royaliste moi-même de naissance, de
+tradition, d'éducation, pendant mes jeunes années, si Robespierre
+n'était pas mort, mon père n'aurait pas vécu, et toute ma famille aurait
+été victime de son système de rénovation de la France par <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span>
+l'extermination. Mais je veux porter dans l'histoire publique
+l'honnêteté de la conscience privée, peindre les acteurs non avec les
+traits du préjugé et de la vengeance, mais avec leurs propres traits. On
+doit justice même à ce que l'on réprouve, et, s'il y a une vertu mêlée
+par hasard au crime dans un homme justement abhorré de ses ennemis ou de
+ses victimes, il ne faut point nier cet amalgame monstrueux, mais
+souvent réel; il faut séparer, avec une sincérité loyale, cette vertu du
+crime, et dire à l'histoire: Ceci était vertu, ceci était crime; et
+ceci, crime et vertu, était l'homme. Voilà dans quel esprit de répulsion
+instinctive contre votre idole et d'impartialité historique dans
+l'histoire je viens recueillir vos souvenirs. Accordez-les-moi ou
+refusez-les-moi, selon l'idée que vous vous ferez de moi-même; je
+respecterai également votre confiance et votre silence, je reviendrai ou
+je m'éloignerai sans retour.»</p>
+
+<p>Madame Lebas fut plus sensible à cette franchise qu'elle ne l'aurait été
+à une adulation intéressée de ses sentiments. Elle m'accorda un libre
+accès dans sa retraite et me laissa feuilleter à mon aise, et page par
+page, sa mémoire <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> présente, intarissable et passionnée sur tous
+les détails intérieurs ou extérieurs de la vie privée et de la vie
+publique de Robespierre. Tout ce que j'ai rapporté dans les <i>Girondins</i>
+sur la vie ascétique, retirée, laborieuse, chaste et pour ainsi dire
+abstraite de l'idole des Jacobins et du peuple, est textuellement la
+conversation de madame Lebas. Le style et les réflexions seuls sont de
+moi.</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>Saint-Just aussi jouait un grand rôle dans cette mémoire. Je crois que
+la jeune fille de l'entrepreneur Duplay, hôte de Robespierre, avait eu
+la pensée de devenir l'épouse du jeune et beau proconsul, fanatique
+séide de ce Mahomet d'entresol, quand la révolution que Robespierre
+croyait accomplir serait enfin close par cette bergerie plébéienne et
+sentimentale que Saint-Just et son maître croyaient établir à la place
+des inégalités nivelées et des échafauds abolis.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> Car, au fond, c'était là leur pensée. On la retrouve dans tous
+leurs papiers secrets et dans toutes leurs conversations à portes
+fermées, à la table de la mère de mesdemoiselles Duplay. Toutes les fois
+que le nom de Saint-Just revenait dans nos entretiens, l'accent
+s'amollissait, la physionomie s'attendrissait visiblement dans madame
+Lebas, et un regard d'enthousiasme rétrospectif s'élevait du portrait
+vers le plafond, comme un reproche muet au ciel d'avoir tranché quelque
+douce perspective, par la hache de 1794, avec cette tête d'ange
+exterminateur sur le buste d'un proscripteur de vingt-sept ans.</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>Je retrouvai avec plus de peine encore une autre source d'informations
+sur Danton dans M. de Saint-Albin, dont le vaste hôtel de la rue du
+Temple était un vrai musée de la Terreur. Il y avait échappé lui-même en
+changeant de nom. Mais ses informations avaient des réticences <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span>
+qui ne permettaient pas de croire à la complète impartialité du
+confident de Danton. Il ne fallait lui demander que les figures.</p>
+
+<p>J'en découvris une autre bien plus sûre, bien plus précise et bien plus
+originale dans Souberbielle, vieux et fidèle <i>terroriste</i>, resté jusqu'à
+quatre-vingts ans fanatique de Robespierre comme au jour de la
+proclamation de l'Être suprême, et ne cessant pas de déplorer le 9
+thermidor et le supplice du tribun-pontife, comme l'holocauste de la
+vertu.</p>
+
+<p>Souberbielle, qui demeurait presque invisible dans le quartier de la
+place Royale, avec une vieille servante, me recevait au chevet de son
+lit avec une joie mal déguisée, comme un mourant reçoit un légataire
+pour lui confier avant la mort ses chers souvenirs. Il paraissait vivre
+dans l'aisance, quoique dans la solitude. Son appartement, au premier
+étage d'une maison décente, était en désordre, mais c'était un désordre
+de négligence; les meubles s'y entassaient sur les meubles, les tableaux
+sur les tableaux, les étoffes sur les étoffes: on eût dit un encan.</p>
+
+<p>Il avait été un des confidents les plus initiés <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> dans les
+pensées et dans les actes politiques du chef du comité de salut public.
+Robespierre l'avait nommé médecin en chef et en même temps agent
+principal de sa confiance à cette <i>École de Mars</i>, corps de jeunes
+janissaires personnels de Robespierre, logés au Champ de Mars, qui
+gardaient de loin la Convention et veillaient surtout sur Robespierre
+lui-même, prêts à voler à son secours dans le cas où ses collègues,
+fatigués de sa domination, viendraient à lui livrer combat dans
+l'Assemblée ou dans la capitale. Souberbielle savait tous ses secrets et
+partageait, même à quarante ans de distance, tout le fanatisme de son
+maître pour les grandes pensées populaires et <i>vertueuses</i> qu'il lui
+supposait encore.</p>
+
+<p>Cette apothéose de Robespierre était dure pour moi à supporter. Dans ses
+accès d'enthousiasme, le sang chaud et méridional de Souberbielle, qui
+se portait à son front, lui donnait une figure sibyllique d'inspiré de
+l'échafaud; ses cheveux blancs se hérissaient avec le frémissement de
+l'exaltation sur sa tête, et les reflets rouges de ses rideaux de lit
+cramoisis, transpercés par le soleil du matin et se répercutant
+<span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> sur ce lit de vieillard, semblaient filtrer non de la lueur,
+mais une teinte de sang. Il n'était pas féroce, mais encore ivre de
+l'ivresse des champs de bataille du 9 thermidor, où Robespierre, qui
+n'avait pas voulu combattre, avait préféré mourir désarmé. Cela était
+juste. Le crime a quelquefois des martyrs, jamais de héros.</p>
+
+<p>C'est à ce soin minutieux et consciencieux de rechercher la vérité aux
+sources privées les plus rapprochées des acteurs, et par conséquent les
+plus naturellement partiales pour eux, que j'ai dû le reproche non pas
+d'avoir flatté, mais trop minutieusement reproduit les portraits les
+plus odieux des hommes les plus réprouvés parmi les tribuns sanguinaires
+du comité de salut public, et surtout de Robespierre, cette
+personnification de la Terreur. Non pas cependant qu'on m'ait attribué
+aucune complicité de doctrines avec cet homme chimérique d'institutions,
+philosophe d'échafaud, impassible de meurtre, sans cruauté comme sans
+pitié dans le c&oelig;ur, s'il avait un c&oelig;ur, immolateur par système de
+tout ce qui résistait au froid délire d'un impossible nivellement
+<span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> sous le niveau de fer de sa guillotine. Le jugement final porté
+par moi dans les <i>Girondins</i> sur cet homme, sur ses systèmes et sur ses
+actes, est trop implacable de sévérité pour qu'on puisse m'imputer
+aucune complicité d'idées ou aucune intention d'atténuation de ses
+<i>immanités</i>, juste horreur des siècles. Mais l'imagination des lecteurs
+voit toujours le crime ou la vertu d'une seule pièce; elle s'irrite
+quand on lui montre dans un monstre une parcelle de vertu, et dans un
+homme de bien un atome de faiblesse. La moindre justice dans l'historien
+lui paraît une complicité, la moindre équité est à ses yeux une
+connivence.</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>De plus, et ici je me frappe la poitrine, le public a eu un peu raison
+contre moi. On a trouvé que le pinceau de l'historien caressait trop les
+détails intimes de cette figure, et que ce soin même du pinceau
+accusait une certaine <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> indulgence coupable ou malséante pour le
+modèle. Ainsi la philosophie ascétique du député d'Arras, la ténacité
+froide de ses idées d'abord féneloniennes, la patience de ses utopies à
+attendre l'heure des applications, au milieu des premiers murmures de
+l'Assemblée constituante contre ses chimères démagogiques, son
+obstination à acquérir par un travail ingrat l'éloquence qui lui
+manquait à l'origine et qu'il finit par conquérir à force de veilles, sa
+pauvreté volontaire, sa vie d'artisan dans une maison d'artisan, sa
+sobriété, sa séquestration absolue du monde des plaisirs ou des
+intrigues, en sorte qu'il ne sortait de son entresol, au dessus d'un
+atelier, que pour apparaître aux deux tribunes du peuple: tous ces
+détails vrais du portrait de Robespierre, détails sur lesquels j'ai trop
+insisté, d'après madame Lebas, n'étaient que de la fidélité et ont paru
+de la faveur.</p>
+
+<p>Moi, un terroriste! On l'a bien vu, quand, porté un moment, par le
+hasard de ma vie et des événements, à la place même où Robespierre avait
+reçu le coup de pistolet vengeur du sang qu'il avait demandé et qu'il
+demandait <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> encore, mon premier acte politique a été de proposer
+au gouvernement de la seconde république, qui partageait mon impatience
+d'humanité, de porter le décret d'abolition de la peine de mort en
+politique, et de désarmer, en nous désarmant, le peuple de l'arme des
+supplices, qui déshonore toutes les causes populaires quand elle ne les
+tue pas. C'était un commentaire en action sans doute assez explicite, et
+j'oserai dire en ce moment, assez dévoué, de ma prétendue apothéose de
+Robespierre.</p>
+
+<p>Mais je n'en avais pas eu moins tort, comme historien, d'avoir donné
+prétexte à ce reproche, non par mon c&oelig;ur, mais par mon pinceau. Ces
+sortes de figures sinistres doivent rester dans l'ombre des tableaux; la
+lumière les jette trop en avant sur la scène. Il faut de l'horreur
+autour des bourreaux, pour qu'il y ait plus d'éclat autour des victimes.
+Un coup de pinceau, comme un coup de hache, avec une couleur de sang,
+voilà tout.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> LXXII<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<h3>CRITIQUE<br>
+DE<br>
+L'HISTOIRE DES GIRONDINS.</h3>
+
+<p class="center">(TROISIÈME PARTIE.)</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Encore une fois, c'est là une faute de conception et presque de moralité
+dans l'<i>Histoire des Girondins</i>. J'en demande pardon comme artiste,
+mais certes pas comme homme politique. <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> La fidélité du portrait
+n'est pas la complicité du peintre.</p>
+
+<p>Quand, dans le moyen âge de Rome papale, la belle et infortunée Cinci
+devint complice de la mort d'un tyran féodal, féroce et incestueux, qui
+était son père, et quand la juste inflexibilité du pape refusa la grâce
+d'une coupable, grâce que toute l'Italie demandait à cause de la
+fatalité, de l'innocence et de la beauté de la victime, un peintre
+illustre saisit son pinceau et retraça, pendant qu'elle marchait à
+l'échafaud, la figure angélique et la pâleur livide de la <i>Cinci</i>; ce
+portrait rendit à la condamnée une vie immortelle. Qui jamais accusa le
+peintre du parricide de son modèle?</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Cela dit quant à la véracité et à la sincérité de l'histoire, un mot du
+style. Le style étant ce qu'on appelle le talent, et le talent étant la
+<span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> partie d'un livre où se réfugie l'amour-propre de l'auteur, il
+serait malséant et immodeste à moi d'en parler; j'aurais voulu en avoir
+davantage pour populariser et immortaliser les récits, les leçons et les
+moralités de ces mémorables événements.</p>
+
+<p>L'homme a beau se guinder, il ne peut ajouter une ligne à sa taille; il
+est ce qu'il est. Je n'ai pas mis de prétention dans mon style, j'y ai
+mis un peu plus d'attention que dans mes autres écrits, en vers ou en
+prose, parce que mes autres écrits, surtout en prose, ne s'adressaient
+qu'au temps, et que l'histoire s'adresse à la postérité. Je respectais
+plus la postérité que mon temps. Mais le caractère de mon style, étant
+le mouvement, la chaleur et l'improvisation, ne comporte pas ces
+perfections élégantes et ce poli des surfaces qui, dans les styles
+vraiment classiques, sont l'&oelig;uvre du temps. Dans l'ordre matériel,
+comme dans l'ordre littéraire, tout ce qui est poli est froid. Voyez le
+marbre. Je ne suis pas de marbre, je suis d'argile, je le reconnais.
+C'est donc au public et non à moi de caractériser le style des
+<i>Girondins</i>. <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> Je ferai ici une simple observation sur la
+critique qui a été faite le plus souvent de mon style historique par des
+historiens mes émules ou mes rivaux. C'est l'abondance et la minutieuse
+exactitude des portraits de mes personnages historiques. Si c'est un
+défaut, j'en conviens; mais j'en conviens sans m'en accuser et sans m'en
+repentir. Voici pourquoi:</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Je n'ai jamais eu d'autre rhétorique et d'autre critique que mon
+plaisir. Faire l'histoire comme j'aime à la lire, voilà tout mon système
+d'écrivain. Or les portraits physiques et biographiques des personnages
+me charment et m'instruisent dans Thucydide, dans Tacite, dans
+Machiavel, dans Saint-Simon, dans tous les grands historiens anciens ou
+modernes. L'homme m'explique l'événement, le visage m'explique l'homme,
+les traits me révèlent le <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> caractère, la vie privée me dévoile
+les motifs souvent cachés de la vie publique.</p>
+
+<p>Peut-être ce goût pour les portraits tient-il en moi à mon imagination
+plastique et pittoresque, qui a besoin de se représenter fortement la
+physionomie des choses et des hommes pendant qu'elle lit le récit des
+événements où ces hommes sont en scène dans le livre. C'est possible;
+mais j'ai toujours cru que la peinture n'était pas un défaut dans ces
+tableaux écrits qu'on appelle la grande histoire. Un nom seul ne me
+peint rien, ce n'est qu'une abstraction composée de quelques syllabes.
+J'ai en dégoût les historiens abstraits; ils éveillent ma curiosité, ils
+ne la satisfont pas.</p>
+
+<p>Plutarque pensait évidemment comme moi, mais il plaçait le portrait
+après l'homme. Je n'ai jamais compris pourquoi les historiens français,
+anglais, italiens, espagnols, ont imité Plutarque en cela; cela m'a
+toujours paru bizarre et absurde. Car quel est l'objet du portrait
+historique? C'est évidemment d'appeler et de fixer l'attention et
+l'intérêt sur la figure d'un personnage que l'on va voir entrer en
+scène et agir sous vos yeux. C'est donc, selon <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> la logique, le
+moment où il faut dire au lecteur: Voilà quel était ce personnage, voilà
+d'où il venait, voilà comment il était sorti de l'obscurité, voilà dans
+quelles dispositions de famille, de corps, d'esprit, de passion il
+arrivait pour participer à l'événement. On comprend alors, dès qu'il
+apparaît, dès qu'il parle, dès qu'il agit, ses premiers mots et ses
+moindres actes; on a le pressentiment de sa présence et de son
+importance dans le drame, on le regarde, on le reconnaît, on
+s'incorpore, pour ainsi dire, d'avance avec lui. C'est donc avant le
+rôle et non après la mort du personnage qu'il faut, selon moi, le
+portrait; ce n'est pas quand il est mort ou retiré pour jamais de la
+scène. Ce qu'il faut alors au lecteur, ce n'est pas le portrait, c'est
+le jugement historique et moral sur le rôle héroïque ou odieux de cet
+homme, c'est l'épitaphe lapidaire de son nom. Je crois donc que ces
+historiens antiques ou ces historiens routiniers modernes qui ont imité
+Plutarque en plaçant le portrait à la fin au lieu de le placer au
+commencement, se sont trompés de place dans leur système historique; je
+le crois d'autant plus que ce n'est pas ainsi que procède la <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span>
+nature, cette grande logicienne, cette grande rhétoricienne de l'école
+de Dieu.</p>
+
+<p>Quand la nature veut nous intéresser à un événement où figure un homme
+ou une femme quelconque, que fait-elle? Elle commence par nous montrer
+la place où cet événement va se passer, un site, un paysage, une ville,
+une maison, un palais, un temple, un champ de bataille, une assemblée
+publique, un peuple en ébullition ou en silence, mêlé ou attentif à un
+événement: puis elle nous montre un personnage qui arrive sur cette
+scène pour y figurer au premier plan, son visage, son attitude, sa
+démarche, sa physionomie calme ou convulsive, son costume même et
+jusqu'à l'ombre que son corps projette à côté ou derrière lui sur la
+place ou sur la foule au milieu de laquelle il apparaît. Voilà le
+procédé de la nature. D'abord le lieu, puis l'homme, puis les
+accessoires, les indices de l'événement qui va se passer. Quand la
+nature a jeté ainsi le site et l'homme dans les yeux du spectateur, et
+que ces yeux ont eu le temps de bien regarder et de bien se figurer le
+personnage qui doit parler ou agir, elle le fait se mouvoir, elle le
+<span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> fait parler ou agir, elle le fait commettre des actes de vertu,
+de politique, ou des forfaits d'ambition à travers l'événement qui se
+déroule. On suit le personnage, on le pressent, on le devine, on se
+passionne pour ou contre lui, selon qu'on participe soi-même par
+l'admiration ou par l'horreur à l'héroïsme, au fanatisme, au crime ou à
+la vertu de l'homme historique; on vit de sa vie ou l'on meurt de sa
+mort par l'imagination émue pour ou contre lui; il disparaît, et
+l'historien alors reparaît lui; et, semblable au ch&oelig;ur antique, cet
+historien prend la parole, prononce un jugement moral, court, nerveux,
+impartial, favorable ou implacable sur le personnage qu'il vient de
+représenter à vos yeux. Voilà comment procède la nature. Le style
+doit-il procéder autrement? Évidemment non; le mode naturel est le mode
+logique. La nature est le Quintilien des bons esprits; faisons comme
+elle, et nous serons sûrs de frapper l'&oelig;il, de satisfaire l'esprit et
+de toucher le c&oelig;ur.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> IV</h4>
+
+<p>C'est ainsi que j'ai raisonné, c'est ainsi que j'ai essayé d'écrire,
+c'est ainsi que j'ai été amené à faire beaucoup de portraits et à placer
+ces figures avant l'action, comme sur la scène on présente l'acteur
+avant le rôle, et non pas le rôle avant l'acteur, contre-sens à la
+logique de la nature dont Plutarque a donné l'exemple aux pédants de
+l'histoire.</p>
+
+<p>Ai-je bien ou mal fait d'imiter la nature au lieu d'imiter Plutarque ou
+Rollin? Ce n'est pas à moi de le dire. Encore une fois, mon livre est
+plein de défauts; mais, malgré ces défauts, c'est de tous les livres
+historiques publiés en Europe depuis Jean-Jacques Rousseau, dans la
+fièvre d'engouement qui saisit l'Europe à l'apparition de la <i>Nouvelle
+Héloïse</i>, c'est celui de tous les livres sérieux qui a été <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> le
+plus vite et le plus persévéramment dévoré par la curiosité publique
+depuis son apparition; c'est celui qu'on a accusé bien à tort d'avoir
+assez ébranlé les esprits en France et en Europe pour avoir fait une
+révolution en France et huit ou dix révolutions en Europe.</p>
+
+<p>J'ai prononcé le mot d'engouement tout à l'heure, pour expliquer le
+succès de la <i>Nouvelle Héloïse</i> de Jean-Jacques Rousseau au moment de
+son apparition; mais remarquez qu'on ne peut expliquer par ce mot
+d'engouement le succès des <i>Girondins</i>, car l'engouement ne dure pas
+vingt ans sans rémission et même sans dégoût contre un livre; or les
+éditions de l'<i>Histoire des Girondins</i> se succèdent depuis vingt ans
+sous la presse de Paris, de Londres, de la Belgique, sans que la
+prodigieuse consommation de ce livre se soit abaissée d'un chiffre ou
+ralentie d'un jour en France et en Europe. (Consultez à cet égard les
+libraires.) Donc le mode de composition et de style que j'ai employé à
+ce livre avait, au milieu de mille imperfections et de mille
+insuffisances de talent, au moins cet intérêt dû aux portraits <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span>
+mêmes que mes émules en histoire me reprochent.</p>
+
+<p>J'ajoute encore, et je dois ajouter, que, par un acharnement extrême et
+injuste, la faction orléaniste, la faction démagogique et le haut parti
+légitimiste<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a> ont fait de concert tout ce qu'ils ont pu pour décréditer
+ce livre, et qu'ils n'y sont pas parvenus; le même nombre d'exemplaires
+leur glisse tous les ans entre les doigts et se répand dans toutes les
+bibliothèques du globe. Cela ne prouve pas que ce livre a du style, mais
+cela fait présumer qu'il a de la vie. La vie aussi est un style; c'est
+le c&oelig;ur des livres: tant que ce c&oelig;ur bat, le livre n'est <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span>
+pas mort, et il continue à faire battre le c&oelig;ur de ceux qui le lisent
+des mêmes sentiments qui animent l'auteur en l'écrivant. J'admets donc
+que le livre est faiblement écrit; mais son succès prodigieux et continu
+me permet de croire qu'il est, malgré ses imperfections, encore vivant
+et sympathique.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Un autre caractère qui me frappe en le relisant moi-même aujourd'hui, et
+qui fait, je n'en doute pas, une grande partie de son intérêt, c'est que
+les hommes y sont beaucoup plus en scène que les choses. J'ai
+personnifié partout les événements dans les acteurs; c'est le moyen
+d'être toujours intéressant, car les hommes vivent et les choses sont
+mortes, les hommes ont un c&oelig;ur et les choses n'en ont pas, les choses
+sont abstraites et les hommes sont réels. Ôtez du livre une centaine
+d'hommes <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> principaux qui animent tout de leur âme, qui
+passionnent tout de leurs passions, et le livre n'existerait plus. C'est
+ainsi qu'ayant à représenter dès le début la Révolution qui va s'ouvrir,
+je choisis un homme, Mirabeau, et je personnifie en lui toute la
+Révolution. Sa biographie, plus romanesque qu'un roman, attache tout de
+suite le lecteur, par toutes les curiosités de l'esprit et par toutes
+les émotions de l'âme, au drame dont ce grand acteur va remuer la scène.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>«J'entreprends d'écrire l'histoire d'un petit nombre d'hommes qui, jetés
+par la Providence au centre du plus grand drame des temps modernes,
+résument en eux les idées, les passions, les vertus, les fautes d'une
+époque, et dont la vie et la politique, formant, pour ainsi dire, le
+n&oelig;ud de la Révolution <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> française, sont tranchées du même coup
+que les destinées de leur pays.</p>
+
+<p>«Cette histoire pleine de sang et de larmes est pleine aussi
+d'enseignements pour les peuples. Jamais peut-être autant de tragiques
+événements ne furent pressés dans un espace de temps aussi court; jamais
+non plus cette corrélation mystérieuse qui existe entre les actes et
+leurs conséquences ne se déroula avec plus de rapidité. Jamais les
+faiblesses n'engendrèrent plus vite les fautes, les fautes les crimes,
+les crimes le châtiment. Cette justice rémunératoire que Dieu a placée
+dans nos actes mêmes comme une conscience plus sainte que la fatalité
+des anciens ne se manifesta jamais avec plus d'évidence; jamais la loi
+morale ne se rendit à elle-même un plus éclatant témoignage et ne se
+vengea plus impitoyablement. En sorte que le simple récit de ces deux
+années est le plus lumineux commentaire de toute une grande révolution,
+et que le sang répandu à flots n'y crie pas seulement terreur et pitié,
+mais leçon et exemple aux hommes. C'est dans cet esprit que je veux les
+raconter.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> «L'impartialité de l'histoire n'est pas celle du miroir qui
+reflète seulement les objets, c'est celle du juge qui voit, qui écoute
+et qui prononce. Des annales ne sont pas de l'histoire: pour qu'elle
+mérite ce nom, il lui faut une conscience; car elle devient plus tard
+celle du genre humain. Le récit vivifié par l'imagination, réfléchi et
+jugé par la sagesse, voilà l'histoire telle que les anciens
+l'entendaient, et telle que je voudrais moi-même, si Dieu daignait
+guider ma plume, en laisser un fragment à mon pays.»</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>«Mirabeau venait de mourir. L'instinct du peuple le portait à se presser
+en foule autour de la maison de son tribun, comme pour demander encore
+des inspirations à son cercueil; mais Mirabeau vivant lui-même n'en
+aurait plus eu à donner. Son génie avait pâli devant celui de la
+Révolution; entraîné à un <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> précipice inévitable par le char même
+qu'il avait lancé, il se cramponnait en vain à la tribune. Les derniers
+mémoires qu'il adressait au roi, et que l'armoire de fer nous a livrés
+avec le secret de sa vénalité, témoignent de l'affaissement et du
+découragement de son intelligence. Ses conseils sont versatiles,
+incohérents, presque puérils. Tantôt il arrêtera la Révolution avec un
+grain de sable. Tantôt il place le salut de la monarchie dans une
+proclamation de la couronne et dans une cérémonie royale propre à
+populariser le roi. Tantôt il veut acheter les applaudissements des
+tribunes et croit que la nation lui sera vendue avec eux. La petitesse
+des moyens de salut contraste avec l'immensité croissante des périls. Le
+désordre est dans ses idées. On sent qu'il a eu la main forcée par les
+passions qu'il a soulevées, et que, ne pouvant plus les diriger, il les
+trahit, mais sans pouvoir les perdre. Ce grand agitateur n'est plus
+qu'un courtisan effrayé qui se réfugie sous le trône, et qui, balbutiant
+encore les mots terribles de nation et de liberté, qui sont dans son
+rôle, a déjà contracté dans son <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> âme toute la petitesse et toute
+la vanité des pensées de cour. Le génie fait pitié quand on le voit aux
+prises avec l'impossible. Mirabeau était le plus fort des hommes de son
+temps; mais le plus grand des hommes se débattant contre un élément en
+fureur ne paraît plus qu'un insensé. La chute n'est majestueuse que
+quand on tombe avec sa vertu.»</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>Lisez son portrait politique à la suite de son portrait physique et
+moral; l'homme personnifie immédiatement en lui non-seulement la pensée,
+mais, hélas! aussi les passions et les immoralités que toute révolution
+fait bouillonner dans toutes ces vastes commotions humaines.</p>
+
+<p>«Dès son entrée dans l'Assemblée nationale, il la remplit; il y est lui
+seul le peuple <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> entier. Ses gestes sont des ordres, ses motions
+sont des coups d'État. Il se met de niveau avec le trône. La noblesse se
+sent vaincue par cette force sortie de son sein. Le clergé, qui est
+peuple, et qui veut remettre la démocratie dans l'Église, lui prête sa
+force pour faire écrouler la double aristocratie de la noblesse et des
+évêques. Tout tombe en quelques mois de ce qui avait été bâti et cimenté
+par les siècles. Mirabeau se reconnaît seul au milieu de ces débris. Son
+rôle de tribun cesse. Celui de l'homme d'État commence. Il y est plus
+grand encore que dans le premier. Là où tout le monde tâtonne, il touche
+juste, il marche droit. La Révolution dans sa tête n'est plus une
+colère, c'est un plan. La philosophie du dix-huitième siècle, modérée
+par la prudence du politique, découle toute formulée de ses lèvres. Son
+éloquence, impérative comme la loi, n'est plus que le talent de
+passionner la raison. Sa parole allume et éclaire tout. Presque seul dès
+ce moment, il a le courage de rester seul. Il brave l'envie, la haine et
+les murmures, appuyé sur le sentiment de <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> sa supériorité. Il
+congédie avec dédain les passions qui l'ont suivi jusque-là. Il ne veut
+plus d'elles le jour où sa cause n'en a plus besoin; il ne parle plus
+aux hommes qu'au nom de son génie. Ce titre lui suffit pour être obéi.
+L'assentiment que trouve la vérité dans les âmes est sa puissance. Sa
+force lui revient par le contre-coup. Il s'élève entre tous les partis
+et au-dessus d'eux. Tous le détestent, parce qu'il les domine; et tous
+le convoitent, parce qu'il peut les perdre ou les servir. Il ne se donne
+à aucun, il négocie avec tous; il pose, impassible sur l'élément
+tumultueux de cette Assemblée, les bases de la constitution réformée:
+législation, finances, diplomatie, guerre, religion, économie politique,
+balance des pouvoirs, il aborde et il tranche toutes les questions, non
+en utopiste, mais en politique. La solution qu'il apporte est toujours
+la moyenne exacte entre l'idéal et la pratique. Il met la raison à la
+portée des m&oelig;urs, et les institutions en rapport avec les habitudes.
+Il veut un trône pour appuyer la démocratie, il veut la liberté dans
+les chambres, et la volonté <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> de la nation, une et irrésistible,
+dans le gouvernement. Le caractère de son génie, tant défini et tant
+méconnu, est encore moins l'audace que la justesse. Il a sous la majesté
+de l'expression l'infaillibilité du bon sens. Ses vices mêmes ne peuvent
+prévaloir sur la netteté et sur la sincérité de son intelligence. Au
+pied de la tribune, c'est un homme sans pudeur et sans vertu; à la
+tribune, c'est un honnête homme. Livré à ses déportements privés,
+marchandé par les puissances étrangères, vendu à la cour pour satisfaire
+ses goûts dispendieux, il garde dans ce trafic honteux de son caractère
+l'incorruptibilité de son génie. De toutes les forces d'un grand homme
+sur son siècle, il ne lui manque que l'honnêteté. Le peuple n'est pas
+une religion pour lui, c'est un instrument; son dieu, à lui, c'est la
+gloire; sa foi, c'est la postérité; sa conscience n'est que dans son
+esprit; le fanatisme de son idée est tout humain; le froid matérialisme
+de son siècle enlève à son âme le mobile, la force et le but des choses
+impérissables. Il meurt en disant: «Enveloppez-moi de parfums et
+couronnez-moi de fleurs pour entrer dans le <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> sommeil éternel.»
+Il est tout du temps; il n'imprime à son &oelig;uvre rien d'infini.»</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>Ici, je laisse respirer le lecteur et je caractérise l'esprit de la
+Révolution. Cette caractérisation est pleine d'erreurs, elle est lyrique
+plus que politique. J'y remarque surtout des théories sociales du
+<i>Contrat social</i> de Jean-Jacques Rousseau; il faut lire ces pages avec
+une extrême précaution de jugement. J'ai lu depuis ce <i>Contrat social</i>
+de Jean-Jacques Rousseau que je vantais alors sur parole; j'en ai publié
+dernièrement l'analyse et la critique raisonnées (<i>Entretiens
+littéraires</i>, n. 65 à 67). J'engage mes lecteurs à les lire; on y verra
+combien j'ai changé d'impression sur ce faux prophète d'une liberté
+anarchique, d'une liberté sans limites, d'une égalité impraticable.
+L'histoire et l'expérience m'ont mûri l'esprit; ce n'est nullement une
+répudiation de principes, c'est <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> un progrès. La société libre
+moins que la société tyrannique ne peut se fonder sur des mensonges. Le
+<i>Contrat social</i> de Jean-Jacques Rousseau et les <i>Droits de l'homme</i> de
+La Fayette, proclamés en 1789, sont un catalogue de contre-vérités
+politiques. Ni l'un ni l'autre de ces apologistes des droits de l'homme
+en société ne comprenaient la portée de ce qu'ils écrivaient; du moins,
+ils n'en prévoyaient pas les conséquences. Le peuple votait
+d'enthousiasme, quoi? le néant. Combien il serait beau aujourd'hui
+d'écrire ces vrais droits de l'homme par la main d'un Aristote, d'un
+Bacon, d'un Montesquieu, d'un Mirabeau! Car Mirabeau ne donne jamais
+dans ces métaphysiques de Jean-Jacques Rousseau; il les laisse jeter au
+peuple comme des osselets, mais il s'en moque toujours les portes
+fermées. S'il n'avait pas la vertu de la probité politique, il avait le
+génie des réalités.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> X</h4>
+
+<p>Le portrait de Louis XVI est vrai, il est respectueux pour le malheur de
+sa situation.</p>
+
+<p>Voyez ce dernier trait:</p>
+
+<p>«Dans la situation de Louis XVI, et quand on se demande quel est le
+conseil qui aurait pu le sauver, on cherche et on ne trouve pas. Il y a
+des circonstances qui enlacent tous les mouvements d'un homme dans un
+tel piége que, quelque direction qu'il prenne, il tombe dans la fatalité
+de ses fautes ou dans celle de ses vertus. Louis XVI en était là. Toute
+la dépopularisation de la royauté en France, toutes les fautes des
+administrations précédentes, tous les vices des rois, toutes les hontes
+des cours, tous les griefs du peuple, avaient pour ainsi dire abouti sur
+sa tête et marqué son front innocent pour l'expiation de plusieurs
+siècles. Les époques de rénovation ont leurs sacrifices. <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> Quand
+elles veulent renouveler une institution qui ne leur va plus, elles
+entassent sur l'homme en qui cette institution se personnifie tout
+l'odieux et toute la condamnation de l'institution elle-même; elles font
+de cet homme une victime qu'elles immolent au temps: Louis XVI était
+cette victime innocente, mais chargée de toutes les iniquités des
+trônes, et qui devait être immolée en châtiment de la royauté. Voilà le
+roi.»</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>On m'a beaucoup reproché le portrait de la reine; lisez pourtant. Quel
+peintre, même madame Lebrun, a porté plus de grâce et plus
+d'attendrissement sur cette figure?</p>
+
+<p>«Cette jeune reine semblait avoir été créée par la nature pour attirer à
+jamais l'intérêt et la pitié des siècles sur un de ces drames d'État qui
+ne sont pas complets quand les infortunes d'une femme ne les achèvent
+pas. Fille de Marie-Thérèse, <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> elle avait commencé sa vie dans
+les orages de la monarchie autrichienne. Elle était s&oelig;ur de ces
+enfants que l'impératrice tenait par la main quand elle se présenta en
+suppliante devant les fidèles Hongrois, et que ces troupes s'écrièrent:
+«Mourons pour notre roi Marie-Thérèse!» Sa fille aussi avait le c&oelig;ur
+d'un roi. À son arrivée en France, sa beauté avait ébloui le royaume:
+cette beauté était dans tout son éclat. Elle était grande, élancée,
+souple: une véritable fille du Tyrol. Les deux enfants qu'elle avait
+donnés au trône, loin de la flétrir, ajoutaient à l'impression de sa
+personne ce caractère de majesté maternelle qui sied si bien à la mère
+d'une nation. Le pressentiment de ses malheurs, le souvenir des scènes
+tragiques de Versailles, les inquiétudes de chaque jour, pâlissaient
+seulement un peu sa première fraîcheur. La dignité naturelle de son port
+n'enlevait rien à la grâce de ses mouvements; son cou, bien détaché des
+épaules, avait ces magnifiques inflexions qui donnent tant d'expression
+aux attitudes. On sentait la femme sous la reine, la tendresse du
+c&oelig;ur sous la majesté du port. Ses cheveux blond-cendré <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span>
+étaient longs et soyeux; son front haut et un peu bombé venait se
+joindre aux tempes par ces courbes qui donnent tant de délicatesse et
+tant de sensibilité à ce siége de la pensée ou de l'âme chez les femmes;
+les yeux de ce bleu clair qui rappelle le ciel du Nord ou l'eau du
+Danube; le nez aquilin, les narines bien ouvertes et légèrement
+renflées, où les émotions palpitaient, signe du courage; une bouche
+grande, des dents éclatantes, des lèvres autrichiennes, c'est-à-dire
+saillantes et découpées; le tour du visage ovale, la physionomie mobile,
+expressive, passionnée; sur l'ensemble de ces traits, cet éclat qui ne
+se peut décrire, qui jaillit du regard, de l'ombre, des reflets du
+visage, qui l'enveloppe d'un rayonnement semblable à la vapeur chaude et
+colorée où nagent les objets frappés du soleil: dernière expression de
+la beauté qui lui donne l'idéal, qui la rend vivante et qui la change en
+attrait. Avec tous ces charmes, une âme altérée d'attachement, un
+c&oelig;ur facile à émouvoir, mais ne demandant qu'à se fixer; un sourire
+pensif et intelligent qui n'avait rien de banal; des intimités, des
+préférences, parce qu'elle <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> se sentait digne d'amitiés. Voilà
+Marie-Antoinette comme femme. C'était assez pour faire la félicité d'un
+homme et l'ornement d'une cour.</p>
+
+<p>«Pour inspirer un roi indécis et pour faire le salut d'un État dans des
+circonstances difficiles, il fallait plus: il fallait le génie du
+gouvernement; la reine ne l'avait pas. Rien n'avait pu la préparer au
+maniement des forces désordonnées qui s'agitaient autour d'elle; le
+malheur ne lui avait pas donné le temps de la réflexion. Accueillie avec
+enivrement par une cour orgueilleuse et une nation ardente, elle avait
+dû croire à l'éternité de ces sentiments. Elle s'était endormie dans les
+dissipations de Trianon. Elle avait entendu les premiers bouillonnements
+de la tempête sans croire au danger; elle s'était fiée à l'amour qu'elle
+inspirait et qu'elle se sentait dans le c&oelig;ur. La cour était devenue
+exigeante, la nation hostile. Instrument des intrigues de la cour sur le
+c&oelig;ur du roi, elle avait d'abord favorisé, puis combattu toutes les
+réformes qui pouvaient prévenir ou ajourner les crises. Sa politique
+n'était que de l'engouement, son système n'était que son <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span>
+abandon alternatif à tous ceux qui lui promettaient le salut du roi.»</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>Tout cela est parfaitement indulgent quoique parfaitement historique; ce
+qui suit l'est également:</p>
+
+<p>«On en vint à la redouter dans le parti de la Révolution. On est prompt
+à calomnier ce qu'on craint. On la peignait dans d'odieux pamphlets sous
+les traits d'une Messaline; les bruits les plus infâmes circulaient; les
+anecdotes les plus controuvées furent répandues. Le c&oelig;ur d'une femme,
+fût-elle reine, a droit à l'inviolabilité; ses sentiments ne deviennent
+de l'histoire que quand ils éclatent en publicité.»</p>
+
+<p>Voilà ce qui fit éclater contre moi un cri de profanation de l'image de
+la reine qui retentit encore. J'avais deux torts, en effet, que je ne
+cherche point à excuser: le premier, c'était de porter, quoique dans une
+intention très-innocente et même très-atténuante, le jour non pas
+<span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> de l'évidence, mais de la conjecture sur l'intérieur d'une
+femme qui ne doit compte qu'à Dieu et à son mari de la nature de ses
+intimités et de ses prédilections, intimités et prédilections que
+l'historien doit toujours présumer irréprochables; le second, c'était de
+m'être servi du mot <i>pudeur</i> au lieu du mot <i>convenance</i> dans la
+dernière phrase de ce paragraphe. Je l'avais mis très-innocemment; il
+caractérisait dans ma pensée les accusations que je ne voulais pas
+rappeler. Mais, l'histoire étant à mes yeux toujours un peu monumentale,
+toutes les fois qu'il se présente à ma plume de ces mots signifiant la
+même chose, je choisis de préférence le mot le plus classique, le mot à
+étymologie latine. J'avais fait là ce que je fais toujours, j'avais pris
+le mot latin <i>pudeur</i> au lieu du mot moderne <i>réserve</i> ou <i>convenance</i>.
+On affecta de croire que j'avais voulu par ce mot donner un caractère
+d'impudicité à la conduite de la reine. Rien n'était plus loin de ma
+pensée. Je changeai le mot dès que je m'aperçus de sa mauvaise
+interprétation à la seconde édition; mais il était trop tard pour la
+susceptibilité des royalistes du parti de la <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> reine. Je ne les
+accuse pas à mon tour d'avoir pris un <i>lapsus</i> de plume pour une
+profanation sacrilége. Je reconnais que j'avais été, non pas coupable,
+mais téméraire et malheureux dans ce regard jeté sur l'intérieur de
+cette jeune reine. Rien n'autorise à lui imputer un tort de conduite
+dans ses devoirs d'épouse, de mère et d'amie. Mais, quant à son
+influence versatile et selon moi funeste sur les conseils de son mari,
+je persiste, sur la foi de ses amis eux-mêmes, <i>unanimes</i> à déplorer son
+influence en ce sens, à lui attribuer bien involontairement les
+conséquences les plus tragiques de ces conseils contradictoires donnés
+au roi. Ce n'était pas sa faute, sans doute, mais ce fut son malheur; sa
+tête charmante mais sans expérience n'avait rien du génie viril de
+gouvernement que demandait une telle époque. Qu'on lise <i>sans exception</i>
+tous les mémoires de ses plus intimes courtisans de Versailles ou de
+Trianon, publiés avant et depuis les <i>Girondins</i>, on se convaincra qu'à
+cet égard ils sont tous plus sévères même que l'histoire sur l'action
+politique de la reine; et qu'on lise dans les <i>Girondins</i> les <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span>
+pages du cinquième volume consacrées par moi aux malheurs et au supplice
+de cette princesse, dont l'apothéose, juste alors, eut pour piédestal un
+cachot et un échafaud, certes on ne m'accusera plus d'avoir voulu ternir
+cette sublime ascension de la victime. J'en ai pour preuve l'indulgente
+justice et la constante faveur de jugement que sa fille dévouée, madame
+la duchesse d'Angoulême, en France comme dans l'exil, conserva jusqu'à
+sa mort à mon nom. Sous la sévérité peut-être exagérée de l'historien de
+sa mère, cette princesse se plut à reconnaître le c&oelig;ur toujours ému
+et toujours respectueux du peintre des malheurs de sa maison royale, le
+<i>Van Dyck</i> de ces autres Stuarts. J'en suis resté reconnaissant jusqu'à
+ce jour aussi, et cependant il faut ajouter que madame la duchesse
+d'Angoulême ne connaissait de moi que mes ouvrages et mon refus de
+servir une autre royauté que la sienne après 1830. Elle ne se souvenait
+pas du jeune royaliste inconnu de 1815 qui gardait la porte de son
+palais ou qui escortait à cheval la fuite nocturne de son oncle sur la
+route de la Belgique; mais elle lisait dans les <i>Girondins</i> le <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span>
+10 août, la tour du Temple, le 21 janvier, le cachot de la Conciergerie,
+le martyre royal de sa mère disculpée et sanctifiée par les larmes de
+l'Europe, et le peintre qui avait déversé tant d'horreur sur ces
+supplices, tant de pitié sur ces victimes, ne lui apparaissait pas comme
+un sacrilége, mais comme un vengeur.</p>
+
+<p>Cependant, je le répète, moins indulgent que cette princesse envers
+moi-même, je me reproche amèrement d'avoir employé une expression
+malheureuse, quoique promptement effacée, en parlant d'une reine enivrée
+de jeunesse, de beauté, de puissance, d'adulations, et qui devait être
+plus tard l'éternelle victime et l'éternel remords de la Révolution.</p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p>Après ce portrait de la cour, viennent ceux de l'Assemblée: on les a
+lus; Robespierre vient le dernier. On a vu que je me reproche justement
+aussi d'avoir donné en apparence, <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> comme artiste, trop de vernis
+à ce portrait. Qu'on en lise cependant le début: on y sent d'avance
+l'inflexibilité du jugement définitif.</p>
+
+<p>«Dans l'ombre encore, et derrière les chefs de l'Assemblée nationale, un
+homme presque inconnu commençait à se mouvoir, agité d'une pensée
+inquiète qui semblait lui interdire le silence et le repos; il tentait
+en toute occasion la parole, et s'attaquait indifféremment à tous les
+orateurs, même à Mirabeau. Précipité de la tribune, il y remontait le
+lendemain; humilié par les sarcasmes, étouffé par les murmures, désavoué
+par tous les partis, disparaissant entre les grands athlètes qui
+fixaient l'attention publique, il était sans cesse vaincu, jamais lassé.
+On eût dit qu'un génie intime et prophétique lui révélait d'avance la
+vanité de tous ces talents, la toute-puissance de la volonté et de la
+patience, et qu'une voix entendue de lui seul lui disait: «Ces hommes
+qui te méprisent t'appartiennent; tous les détours de cette Révolution
+qui ne veut pas te voir viendront aboutir à toi, car tu t'es placé sur
+sa route comme l'inévitable excès auquel aboutit <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> toute
+impulsion!» Cet homme, c'était Robespierre.</p>
+
+<p>«Il y a des abîmes qu'on n'ose pas sonder et des caractères qu'on ne
+veut pas approfondir, de peur d'y trouver trop de ténèbres et trop
+d'horreur; mais l'histoire, qui a l'&oelig;il impassible du temps, ne doit
+pas s'arrêter à ces terreurs; elle doit comprendre ce qu'elle se charge
+de raconter.»</p>
+
+<p>Ici je ne m'excuse pas, je me justifie. L'accusation d'avoir flatté
+Robespierre est la calomnie qui a le plus contristé mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>M'accusera-t-on aussi d'avoir flatté le club des Jacobins, levier de
+Robespierre? Qu'on lise.</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>«Le club dominant était celui des Jacobins; ce club était la
+centralisation de l'anarchie; aussitôt qu'une volonté puissante et
+passionnée <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> remue une nation, cette volonté commune rapproche
+les hommes, l'individualisme cesse et l'association légale ou illégale
+organise la passion publique. De toutes les passions du peuple, celle
+qu'on y flattait le plus, c'était la haine; on le rendait ombrageux pour
+l'asservir. Convaincu que tout conspirait contre lui, roi, reine, cour,
+ministres, le peuple se jetait avec désespoir entre les bras de ses
+défenseurs; le plus éloquent à ses yeux était celui qui manifestait le
+plus de crainte; il avait soif de dénonciations, on les lui prodiguait.
+C'était ainsi que Barnave, les Lameth, puis Danton, Brissot, Camille
+Desmoulins, Pétion, Robespierre, avaient conquis leur autorité sur le
+peuple; ces noms avaient monté avec sa colère; ils entretenaient cette
+colère pour rester à leur sommet. La représentation nationale n'avait
+que les lois, le club avait le peuple, la sédition et même l'armée.</p>
+
+<p>«Hélas! tout était aveugle alors, excepté la Révolution elle-même
+(c'est-à-dire la réforme et la reconstitution civile, moins ses abus,
+ses erreurs et ses vices).</p>
+
+<p>«Si chacun des partis ou des hommes mêlés <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> dès le premier jour
+à ces grands événements eût pris leur vertu au lieu de leur passion pour
+règle de leurs actes, tous ces désastres, qui les écrasèrent, eussent
+été sauvés à eux et à leur patrie. Si le roi eût été ferme et
+intelligent, si le clergé eût été désintéressé des choses temporelles,
+si l'aristocratie eût été juste, si le peuple eût été modéré, si
+Mirabeau eût été intègre, si La Fayette eût été décidé, si Robespierre
+eût été humain, la Révolution se serait déroulée, majestueuse et calme
+comme une pensée divine, sur la France et de là sur l'Europe; elle se
+serait installée comme une philosophie dans les faits, dans les lois,
+dans les cultes.</p>
+
+<p>«Il devait en être autrement. La pensée la plus sainte, la plus juste et
+la plus pieuse, quand elle passe par l'imparfaite humanité, n'en sort
+qu'en lambeaux et en sang. Ceux même qui l'ont conçue ne la
+reconnaissent plus et la désavouent. Mais il n'est pas donné au crime
+lui-même de dégrader la vérité; elle survit à tout, même à ses victimes.
+Le sang qui souille les hommes ne tache pas l'idée, et, malgré les
+égoïsmes qui l'avilissent, les lâchetés qui l'entravent, les forfaits
+qui la déshonorent, la <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> Révolution souillée se purifie, se
+reconnaît, triomphe et triomphera.»</p>
+
+<p>Le seul devoir de l'écrivain honnête était donc de définir cette
+Révolution, de ne point la laisser confondre comme on le fait tous les
+jours, aujourd'hui plus que jamais, avec les excès, les iniquités, les
+spoliations, les échafauds qui la souillèrent. C'est ce que l'<i>Histoire
+des Girondins</i> fait, on le reconnaîtra à toutes ses pages. Ce livre est
+mon témoin. Il a quelques faux principes; il n'a pas une excuse pour une
+goutte de sang, aucun démagogue n'y est flatté.</p>
+
+<h4>XV</h4>
+
+<p>Les portraits de Camille Desmoulins, de Marat et autres sont des
+stigmates. Voyez comment ce singe et ce tigre de la Terreur y sont
+peints; et cependant, si l'opinion publique a eu quelque faiblesse,
+même parmi les <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> écrivains royalistes de ce temps, c'est pour
+Camille Desmoulins, cet enfant gâté de la faveur publique.</p>
+
+<p>«Les <i>Discours de la Lanterne aux Parisiens</i>, transformés plus tard dans
+les <i>Révolutions de France et de Brabant</i>, étaient l'&oelig;uvre de Camille
+Desmoulins. Ce jeune étudiant, qui s'était improvisé publiciste, sur une
+chaise du jardin du Palais-Royal, aux premiers mouvements populaires du
+mois de juillet 1789, avait conservé dans son style, souvent admirable,
+quelque chose de son premier rôle. C'était le génie sarcastique de
+Voltaire descendu du salon sur les tréteaux. Nul ne personnifiait mieux
+en lui la foule que Camille Desmoulins. C'était la foule avec ses
+mouvements inattendus et tumultueux, sa mobilité, son inconséquence, ses
+fureurs interrompues par le rire ou soudainement changées en
+attendrissement et en pitié pour les victimes mêmes qu'elle immolait. Un
+homme à la fois si ardent et si léger, trivial et si inspiré, si indécis
+entre le sang et les larmes, si prêt à lapider ce qu'il venait de
+déifier dans son enthousiasme, devait avoir sur un peuple en révolution
+d'autant plus <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> d'empire qu'il lui ressemblait davantage. Son
+rôle, c'était sa nature. Il n'était pas seulement le singe du peuple, il
+était le peuple lui-même. Son journal, colporté le soir dans les lieux
+publics et crié avec des sarcasmes dans les rues, n'a pas été balayé
+avec ces immondices du jour. Il est resté et il restera comme une Satyre
+Menippée trempée de sang. C'est le refrain populaire qui menait le
+peuple aux plus grands mouvements, et qui s'éteignait souvent dans le
+sifflement de la corde de la lanterne ou dans le coup de hache de la
+guillotine. Camille Desmoulins était l'enfant cruel de la Révolution.
+Marat en était la rage; il avait les soubresauts de la brute dans la
+pensée, et les grincements dans le style. Son journal, <i>l'Ami du
+peuple</i>, suait le sang à chaque ligne.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> XVI</h4>
+
+<p>L'accusation d'avoir présenté le parti tour à tour ambitieux et faible
+des Girondins pour un parti idéal de la Révolution n'est pas moins
+erronée. Voyez leur entrée en scène, en 1791, après la proclamation de
+la constitution:</p>
+
+<p>«L'Assemblée était pressée de ressaisir la passion publique, qu'un
+attendrissement passager lui enlevait. Elle rougissait déjà de sa
+modération d'un jour, et cherchait à semer de nouveaux ombrages entre le
+trône et la nation. Un parti nombreux dans son sein voulait pousser les
+choses à leurs conséquences et tendre la situation jusqu'à ce qu'elle se
+rompît. Ce parti avait besoin pour cela d'agitation; le calme ne
+convenait pas à ses desseins. Il avait des ambitions au-dessus de ses
+talents, ardentes comme sa jeunesse, impatientes comme sa soif de
+situation.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> «L'Assemblée constituante, composée d'hommes mûrs, assis dans
+l'État, classés dans la hiérarchie sociale, n'avait eu que l'ambition
+des idées de la liberté et de la gloire; l'Assemblée nouvelle avait
+celle du bruit, de la fortune et du pouvoir. Formée d'hommes obscurs,
+pauvres et inconnus, elle aspirait à conquérir tout ce qui lui manquait.</p>
+
+<p>«Ce dernier parti, dont Brissot était le publiciste, Pétion la
+popularité, Vergniaud le génie, les Girondins le corps, entrait en scène
+avec l'audace et l'unité d'une conjuration. C'était une bourgeoisie
+triomphante, envieuse, remuante, éloquente, l'aristocratie du talent,
+voulant conquérir et exploiter à elle seule la liberté, le pouvoir et le
+peuple. L'Assemblée se composait par portions inégales de trois
+éléments: les constitutionnels, parti de la liberté et de la monarchie
+modérée; les Girondins, parti du mouvement continué jusqu'à ce que la
+Révolution tombât dans leurs mains; les Jacobins, parti du peuple et
+d'une impitoyable utopie. Le premier, transaction et transition; le
+second, audace et intrigue; le <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> troisième, fanatisme et
+dévouement. De ces deux derniers partis, le plus hostile au roi n'était
+pas le parti jacobin. L'aristocratie et le clergé détruits, ce parti ne
+répugnait pas au trône; il avait à un haut degré l'instinct de l'unité
+du pouvoir. Ce n'est pas lui qui demanda le premier la guerre et qui
+prononça le premier le mot de république; mais il prononça le premier et
+souvent le mot dictature; le mot république appartient à Brissot et aux
+Girondins. Si les Girondins, à leur avènement à l'Assemblée, s'étaient
+joints au parti constitutionnel pour sauver la constitution en la
+modérant, et la Révolution en ne la poussant pas à la guerre, ils
+auraient sauvé leur parti et maintenu le trône. L'honnêteté, qui
+manquait à leur chef, manqua à leur conduite: l'intrigue les entraîna.
+Ils se firent les agitateurs d'une assemblée dont ils pouvaient être les
+hommes d'État. Ils n'avaient pas la foi à la république, ils en
+simulèrent la conviction. En révolution, les rôles sincères sont les
+seuls rôles habiles. Il est beau de mourir victime de sa foi, il est
+triste de mourir dupe de son ambition.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> Est-ce là un apologiste ou un juge? Parlerais-je aujourd'hui
+plus sévèrement?</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>En ce qui concerne à cette date la constitution civile du clergé, sorte
+de concordat populaire, aussi illogique et aussi oppressif qu'un
+concordat royal, je n'ai rien à rétracter de mon jugement; ce fut une
+des grandes fautes de la Révolution; en matière de conscience, son salut
+et son devoir étaient dans un peuple libre et dans une Église libre, se
+mouvant librement et respectueusement dans deux sphères indépendantes,
+la sphère civique et la sphère religieuse. Bien que je ne me dissimule
+rien des difficultés de cette séparation des deux autorités, elle
+triomphera un jour; la religion en sera plus pure et plus efficace, plus
+morale, la conscience plus fière d'elle-même, l'État <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> plus
+irresponsable des fureurs ou des persécutions des pouvoirs humains.</p>
+
+<p>Le portrait de Vergniaud se dessine dans la question de l'émigration. Le
+droit de tout faire, excepté ce qui attente à la patrie, est son
+principe; il est aussi celui du bon sens. Seulement la confiscation des
+biens de l'émigré, droit qui punit les enfants et la famille de la faute
+d'un père, dont ils sont innocents et pour lequel ils sont frappés dans
+leur existence, est un faux principe en équité comme en politique.</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>«Vergniaud, né à Limoges et avocat à Bordeaux, n'avait alors que
+trente-trois ans. Le mouvement l'avait saisi et emporté tout jeune. Ses
+traits majestueux et calmes annonçaient le sentiment de sa puissance.
+Aucune tension ne les contractait. La facilité, cette grâce du génie,
+<span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> assouplissait tout en lui, talent, caractère, attitude. Une
+certaine nonchalance annonçait qu'il s'oubliait aisément lui-même, sûr
+de se retrouver avec toute sa force au moment où il aurait besoin de se
+recueillir. Son front était serein, son regard assuré, sa bouche grave
+et un peu triste; les pensées sévères de l'antiquité se fondaient dans
+sa physionomie avec les sourires et l'insouciance de la première
+jeunesse. On l'aimait familièrement au pied de la tribune. On s'étonnait
+de l'admirer et de le respecter dès qu'il y montait. Son premier regard,
+son premier mot mettait une distance entre l'homme et l'orateur. C'était
+un instrument d'enthousiasme qui ne prenait sa valeur et sa place que
+dans l'inspiration. Cette inspiration, servie par une voix grave et par
+une élocution intarissable, s'était nourrie des plus purs souvenirs de
+la tribune antique. Sa phrase avait les images et l'harmonie des plus
+beaux vers. S'il n'avait pas été l'orateur d'une démocratie, il en eût
+été le philosophe et le poëte. Son génie tout populaire lui défendait de
+descendre au langage du peuple, même en le flattant. Il n'avait que des
+passions nobles comme <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> son langage. Il adorait la Révolution
+comme une philosophie sublime qui devait ennoblir la nation tout entière
+sans faire d'autres victimes que les préjugés et les tyrannies. Il avait
+des doctrines et point de haines, des soifs de gloire et point
+d'ambitions. Le pouvoir même lui semblait quelque chose de trop réel, de
+trop vulgaire pour y prétendre. Il le dédaignait pour lui-même, et ne le
+briguait que pour ses idées. La gloire et la postérité étaient les deux
+seuls buts de sa pensée. Il ne montait à la tribune que pour les voir de
+plus haut; plus tard il ne vit qu'elles du haut de l'échafaud, et il
+s'élança dans l'avenir, jeune, beau, immortel dans la mémoire de la
+France, avec tout son enthousiasme et quelques taches déjà lavées dans
+son généreux sang. Tel était l'homme que la nature avait donné aux
+Girondins pour chef. Il ne daigna pas l'être, bien qu'il eût l'âme et
+les vues d'un homme d'État; trop insouciant pour un chef de parti, trop
+grand pour être le second de personne. Il fut Vergniaud. Plus glorieux
+qu'utile à ses amis, il ne voulut pas les conduire; il les
+immortalisa.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> XIX</h4>
+
+<p>En relisant aujourd'hui le jugement que je portais alors sur l'Assemblée
+constituante à sa dernière séance, j'y trouve plusieurs éloges plus
+lyriques que justes, et que je ne ratifierais pas de sang-froid
+aujourd'hui. Voici le texte, voici les corrections:</p>
+
+<p>«L'Assemblée constituante avait abdiqué dans une tempête.</p>
+
+<p>«Cette Assemblée avait été la plus imposante réunion d'hommes qui eût
+jamais représenté non pas la France, mais le genre humain. Ce fut en
+effet le concile &oelig;cuménique de la raison et de la philosophie
+modernes. La nature semblait avoir créé exprès, et les différents ordres
+de la société avoir mis en réserve pour cette &oelig;uvre, les génies, les
+caractères et même les vices les plus propres à donner à ce foyer des
+lumières du temps la grandeur, l'éclat <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> et le mouvement d'un
+incendie destiné à consumer les débris d'une vieille société, et à en
+éclairer une nouvelle. Il y avait des sages comme Bailly et Mounier, des
+penseurs comme Sieyès, des factieux comme Barnave, des hommes d'État
+comme Talleyrand, des hommes époques comme Mirabeau, des hommes
+principes comme Robespierre. Chaque cause y était personnifiée par ce
+qu'un parti avait de plus haut ou de plus tranché. Les victimes aussi y
+étaient illustres. Cazalès, Malouet, Maury, faisaient retentir en éclats
+de douleur et d'éloquence les chutes successives du trône, de
+l'aristocratie et du clergé. Ce foyer actif de la pensée d'un siècle fut
+nourri, pendant toute sa durée, par le vent des plus continuels orages
+politiques. Pendant qu'on délibérait dedans, le peuple agissait dehors
+et frappait aux portes. Ces vingt-six mois de conseils ne furent qu'une
+sédition non interrompue. À peine une institution s'était-elle écroulée
+à la tribune, que la nation la déblayait pour faire place à
+l'institution nouvelle. La colère du peuple n'était que son impatience
+des obstacles, son délire n'était que sa raison passionnée. Jusque dans
+ses fureurs, <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> c'était toujours une vérité qui l'agitait. Les
+tribuns ne l'aveuglaient qu'en l'éblouissant. Ce fut le caractère unique
+de cette Assemblée, que cette passion pour un idéal qu'elle se sentait
+invinciblement poussée à accomplir. Acte de foi perpétuel dans la raison
+et dans la justice; sainte fureur du bien qui la possédait et qui la
+faisait se dévouer elle-même à son &oelig;uvre, comme ce statuaire qui,
+voyant le feu du fourneau où il fondait son bronze prêt à s'éteindre,
+jeta ses meubles, le lit de ses enfants, et enfin jusqu'à sa maison dans
+le foyer, consentant à périr pour que son &oelig;uvre ne pérît pas.</p>
+
+<p>«C'est pour cela que la révolution qu'a faite l'Assemblée constituante
+est devenue une date de l'esprit humain, et non pas seulement un
+événement de l'histoire d'un peuple. Les hommes de cette Assemblée
+n'étaient pas des Français, c'étaient des hommes universels. On les
+méconnaît et on les rapetisse quand on n'y voit que des prêtres, des
+aristocrates, des plébéiens, des sujets fidèles, des factieux ou des
+démagogues. Ils étaient et ils se sentaient eux-mêmes mieux que cela:
+des ouvriers de Dieu, <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> appelés par lui à restaurer la raison
+sociale de l'humanité, et à rasseoir le droit et la justice par tout
+l'univers. Aucun d'eux, excepté les opposants à la révolution, ne
+renfermait sa pensée dans les limites de la France. La déclaration des
+droits de l'homme le prouve. C'était le décalogue du genre humain dans
+toutes les langues. La Révolution moderne appelait les Gentils comme les
+Juifs au partage de la lumière et au règne de la fraternité.</p>
+
+<h4>XX</h4>
+
+<p>«Aussi n'y eut-il pas un de ses apôtres qui ne proclamât la paix entre
+les peuples. Mirabeau, La Fayette, Robespierre lui-même, effacèrent la
+guerre du symbole qu'ils présentaient à la nation. Ce furent les
+factieux et les ambitieux qui la demandèrent plus tard; ce ne furent pas
+les grands révolutionnaires. Quand la guerre éclata, la Révolution
+avait dégénéré. <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> L'Assemblée constituante se serait bien gardée
+de placer aux frontières de la France les bornes de ses vérités et de
+renfermer l'âme sympathique de la Révolution française dans un étroit
+patriotisme. La patrie de ses dogmes était le globe. La France n'était
+que l'atelier où elle travaillait pour tous les peuples. Respectueuse et
+indifférente à la question des territoires nationaux, dès son premier
+mot elle s'interdit les conquêtes. Elle ne se réservait que la
+propriété, ou plutôt l'invention des vérités générales qu'elle mettait
+en lumière. Universelle comme l'humanité, elle n'eut pas l'égoïsme de
+s'isoler. Elle voulut donner et non dérober. Elle voulut se répandre par
+le droit et non par la force. Essentiellement spiritualiste, elle
+n'affecta d'autre empire pour la France que l'empire volontaire de
+l'imitation sur l'esprit humain.</p>
+
+<p>«Son &oelig;uvre était prodigieuse, ses moyens nuls; tout ce que
+l'enthousiasme lui inspire, l'Assemblée l'entreprend et l'achève, sans
+roi, sans chef militaire, sans dictateur, sans armée, sans autre force
+que la conviction. Seule au milieu d'un peuple étonné, d'une armée
+dissoute, <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> d'une aristocratie émigrée, d'un clergé dépouillé,
+d'une cour hostile, d'une ville séditieuse, de l'Europe en armes, elle
+fit ce qu'elle avait résolu: tant la volonté est la véritable puissance
+d'un peuple, tant la vérité est l'irrésistible auxiliaire des hommes qui
+s'agitent pour elle! Si jamais l'inspiration fut visible dans le
+prophète ou dans le législateur antique, on peut dire que l'Assemblée
+constituante eut deux années d'inspiration continue. La France fut
+l'inspirée de la civilisation.»</p>
+
+<p>Je dis aujourd'hui:</p>
+
+<p>Cet hymne dépasse en admiration la portée de l'Assemblée constituante.
+Le mot d'<i>homme principe</i>, qui s'applique à Robespierre, est un scandale
+de mot qui peut faire douter de mes principes à moi-même. Est-ce que le
+fanatisme est une lumière? est-ce que le sophisme est une vérité? est-ce
+que le sang est un apostolat? Il est vrai qu'à ce moment Robespierre
+n'en avait pas encore versé, et qu'il avait plaidé au contraire contre
+la peine de mort. C'est ce qui m'excuse de l'avoir qualifié ainsi à ce
+moment de la Révolution où il était encore éloquent. Mais, comme la vie
+tout entière d'un homme <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> le résume à toutes les dates de sa vie
+dans la qualification qu'un historien lui donne, ma plume a été
+étourdie, sinon coupable, en donnant alors à Robespierre une
+qualification à double interprétation, capable de fausser l'esprit de la
+jeunesse sur ce <i>Marius</i> civil, sur ce proscripteur-bourreau de la
+Révolution. Je m'en repens, et je l'efface.</p>
+
+<h4>XXI</h4>
+
+<p>De la situation dégradée du roi au moment où la constitution de 1791
+était proclamée, où sa puissance n'existait plus, et où sa
+responsabilité pesait tous les jours sur sa tête, j'en conclus qu'il eût
+mieux valu alors pour le roi dégradé et pour la nation exigeante
+proclamer une république ou une dictature de la nation qui aurait laissé
+le roi à l'écart et en réserve pendant les essais d'application des
+principes populaires nouveaux. Je le crois encore, <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> Louis XVI
+eut tort d'accepter une couronne qui n'était plus qu'une hache suspendue
+sur sa tête par les factions prêtes à se servir de lui, à le déshonorer,
+puis le frapper. La nation eut tort de ne pas retirer à elle le pouvoir
+tout entier, puisqu'elle en rejetait la responsabilité sur un fantôme de
+roi... Le roi et sa famille n'auraient pas péri, la nation n'aurait eu à
+accuser qu'elle-même de ses convulsions, la république constitutionnelle
+se serait établie sans 10 août, sans massacres de septembre, sans 21
+janvier, sans <i>terreur</i>; ou bien la France, convaincue de l'impuissance
+de la république, aurait rappelé à un trône conservé intact Louis XVI et
+sa malheureuse famille, à la charge de maintenir les lois civiles
+sagement réformées en 1789.</p>
+
+<p>Ce que j'ai dit là dans le septième livre des <i>Girondins</i>, je le redis à
+vingt ans de distance, après deux restaurations, une monarchie
+schismatique de 1830, une république de salut commun, qui n'a ni versé
+une goutte de sang, ni proscrit, ni spolié personne, et après une
+restauration dynastique d'une monarchie napoléonienne qu'il ne
+m'appartient ni de caractériser <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> ici, ni de louer, ni d'accuser
+de mon point de vue d'historien, puisque mon point de vue est celui de
+la seconde république. Mais je dirai toujours qu'une franche république
+sans proscripteurs et sans proscrits vaut mieux pour un peuple en
+révolution qu'une fausse monarchie enchaînée et assassinée par les
+factions de 1791.</p>
+
+<p>Lisez ici l'explication de ma pensée historique. Elle est hardie, mais
+je la crois plus vraie en 1791 que la timide circonspection des
+Girondins.</p>
+
+<p>«S'il y eût eu dans l'Assemblée constituante plus d'hommes d'État que de
+philosophes, elle aurait senti qu'un état intermédiaire était impossible
+sous la tutelle d'un roi à demi détrôné. On ne remet pas aux vaincus la
+garde et l'administration des conquêtes. Agir comme elle agit, c'était
+pousser fatalement le roi ou à la trahison ou à l'échafaud. Un parti
+absolu est le seul parti sûr dans les grandes crises. Le génie est de
+savoir prendre ces partis extrêmes à leur minute. Disons-le hardiment,
+l'histoire à distance le dira un jour comme nous: il vint un moment où
+l'Assemblée constituante avait <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> le droit de choisir entre la
+monarchie et la république, et où elle devait choisir la république. Là
+étaient le salut de la Révolution et sa légitimité. En manquant de
+résolution elle manqua de prudence.</p>
+
+<p>«Mais, dit-on avec Barnave, la France est monarchique par sa géographie
+comme par son caractère, et le débat s'élève à l'instant dans les
+esprits entre la monarchie et la république. Entendons-nous:</p>
+
+<p>«La géographie n'est d'aucun parti: Rome et Carthage n'avaient point de
+frontières, Gênes et Venise n'avaient point de territoires. Ce n'est pas
+le sol qui détermine la nature des constitutions des peuples, c'est le
+temps. L'objection géographique de Barnave est tombée un an après,
+devant les prodiges de la France en 1792. Elle a montré si une
+république manquait d'unité et de centralisation pour défendre une
+nationalité continentale. Les flots et les montagnes sont les frontières
+des faibles; les hommes sont les frontières des peuples.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> XXII</h4>
+
+<p>«Laissons donc la géographie! Ce ne sont pas les géomètres qui écrivent
+les constitutions sociales, ce sont les hommes d'État.</p>
+
+<p>«Or les nations ont deux grands instincts qui leur révèlent la forme
+qu'elles ont à prendre, selon l'heure de la vie nationale à laquelle
+elles sont parvenues: l'instinct de leur conservation et l'instinct de
+leur croissance. Agir ou se reposer, marcher ou s'asseoir, sont deux
+actes entièrement différents, qui nécessitent chez l'homme des attitudes
+entièrement diverses. Il en est de même pour les nations. La monarchie
+ou la république correspondent exactement chez un peuple aux nécessités
+de ces deux états opposés: le repos ou l'action. Nous entendons ici ces
+deux mots de repos et d'action dans leur acception la plus absolue;
+<span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> car il y a aussi repos dans les républiques et action sous les
+monarchies.</p>
+
+<p>«S'agit-il de se conserver, de se reproduire, de se développer dans
+cette espèce de végétation lente et insensible que les peuples ont comme
+les grands végétaux; s'agit-il de se maintenir en harmonie avec le
+milieu européen, de garder ses lois et ses m&oelig;urs, de préserver ses
+traditions, de perpétuer les opinions et les cultes, de garantir les
+propriétés et le bien-être, de prévenir les troubles, les agitations,
+les factions: la monarchie est évidemment plus propre à cette fonction
+qu'aucun autre état de société. Elle protége en bas la sécurité qu'elle
+veut pour elle-même en haut. Elle est l'ordre par égoïsme et par
+essence. L'ordre est sa vie, la tradition est son dogme, la nation est
+son héritage, la religion est son alliée, les aristocraties sont ses
+barrières contre les invasions du peuple. Il faut qu'elle conserve tout
+cela ou qu'elle périsse. C'est le gouvernement de la prudence, parce que
+c'est celui de la plus grande responsabilité. Un empire est l'enjeu du
+monarque. Le trône est partout un gage d'immobilité. Quand on est placé
+si <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> haut, on craint tout ébranlement, car on n'a qu'à perdre ou
+qu'à tomber.</p>
+
+<p>«Quand une nation a donc sa place sur un territoire suffisant, ses lois
+consenties, ses intérêts fixés, ses croyances consacrées, son culte en
+vigueur, ses classes sociales graduées, son administration organisée,
+elle est monarchique, en dépit des mers, des fleuves, des montagnes.
+Elle abdique, et elle charge la monarchie de prévoir, de vouloir et
+d'agir pour elle. C'est le plus parfait des gouvernements pour cette
+fonction. Il s'appelle des deux noms de la société elle-même: <i>unité</i> et
+<i>hérédité</i>.</p>
+
+<h4>XXIII</h4>
+
+<p>«Un peuple, au contraire, est-il à une de ces époques où il faut agir
+dans toute l'intensité de ses forces pour opérer en lui ou en dehors de
+lui une de ces transformations organiques qui sont aussi nécessaires
+aux peuples <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> que le courant est nécessaire aux fleuves, ou que
+l'explosion est nécessaire aux forces comprimées, la république est la
+forme obligée et fatale d'une nation à un pareil moment. À une action
+soudaine, irrésistible, convulsive du corps social, il faut les bras et
+la volonté de tous. Le peuple devient foule, et se porte sans ordre au
+danger. Lui seul peut suffire à la crise. Quel autre bras que celui du
+peuple tout entier pourrait remuer ce qu'il a à remuer? déplacer ce
+qu'il veut détruire? installer ce qu'il veut fonder? La monarchie y
+briserait mille fois son sceptre. Il faut un levier capable de soulever
+trente millions de volontés. Ce levier, la nation seule le possède. Elle
+est elle-même la force motrice, le point d'appui et le levier.</p>
+
+<p>«On ne peut pas demander alors à la loi d'agir contre la loi, à la
+tradition d'agir contre la tradition, à l'ordre établi d'agir contre
+l'ordre établi. Ce serait demander la force à la faiblesse et le suicide
+à la vie. Et d'ailleurs on demanderait en vain au pouvoir monarchique
+d'accomplir ces changements, où souvent tout périt, et le roi avant
+tout le monde. Une <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> telle action est le contre-sens de la
+monarchie: comment le voudrait-elle?</p>
+
+<p>«Demander à un roi de détruire l'empire d'une religion qui le sacre, de
+dépouiller de ses richesses un clergé qui les possède au même titre
+divin auquel lui-même possède le royaume, d'abaisser une aristocratie
+qui est le degré élevé de son trône, de bouleverser des hiérarchies
+sociales dont il est le couronnement, de saper des lois dont il est la
+plus haute, ce serait demander aux voûtes d'un édifice d'en saper le
+fondement. Le roi ne le pourrait ni ne le voudrait. En renversant ainsi
+tout ce qui lui sert d'appui, il sent qu'il porterait sur le vide. Il
+jouerait son trône et sa dynastie. Il est responsable par sa race. Il
+est prudent par nature et temporisateur par nécessité. Il faut qu'il
+complaise, qu'il ménage, qu'il patiente, qu'il transige avec tous les
+intérêts constitués. Il est le roi du culte, de l'aristocratie, des
+lois, des m&oelig;urs, des abus et des erreurs de l'empire. Les vices mêmes
+de la constitution font souvent partie de sa force. Les menacer, c'est
+se perdre. Il peut les haïr, il ne peut les attaquer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> «À de semblables crises la république seule peut suffire. Les
+nations le sentent et s'y précipitent comme au salut. La volonté
+publique devient le gouvernement. Elle écarte les timides, elle cherche
+les audacieux; elle appelle tout le monde à l'&oelig;uvre, elle essaye,
+elle emploie, elle rejette toutes les forces, tous les dévouements, tous
+les héroïsmes. C'est la foule au gouvernail.»</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<p class="p2 center">FIN DU TOME DOUZIÈME</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Je ne crois plus que Danton ait voulu les massacres de
+septembre. Je dois le dire, la commune même de Paris ne les voulut pas;
+elle les adopta après coup pour les arrêter. Manuel faillit périr en
+tentant de désarmer les égorgeurs; Danton, tout audacieux qu'il était,
+n'osa pas les désavouer. C'est un crime sans père!</p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Le croira-t-on quand je serai mort et quand on verra, à
+toutes les pages de ma vie, mes sacrifices, mes fidélités d'honoration à
+ses princes exilés, mes partialités de c&oelig;ur, mes égards de plume pour
+ce parti de ma jeunesse; le croira-t-on que c'est par ce parti, par ses
+organes, par ses courtisans, que j'ai été le plus insulté à l'aide de
+tactiques indignes, qui livrent un ami dont on n'a rien à craindre, pour
+flatter, qui? des ennemis implacables dont on n'a rien à espérer!
+c'est-à-dire les ministres de Louis-Philippe qui vous ont jetés hors du
+trône et du territoire en 1830. Vous n'avez pas assez de prévenances
+pour ces hommes du parti d'Orléans, vous n'avez pas assez de dédain et
+d'injures pour celui qui, en 1830 et depuis, a souffert pour vous le
+stoïque martyre de l'honneur.</p>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume
+12), by Alphonse de Lamartine
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE ***
+
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
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+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
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