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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Cours Familier de Littérature (Volume 12) + Un entretien par mois + +Author: Alphonse de Lamartine + +Release Date: June 2, 2012 [EBook #39885] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Notes au lecteur de ce fichier digital: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. + +Page 109: Le mot "saie" a été ajouté dans la phrase "Vêtu, en effet, +d'une saie gauloise de diverses", le mot imprimé n'étant pas lisible.] + + + + + COURS FAMILIER + DE + LITTÉRATURE + + + UN ENTRETIEN PAR MOIS + + + PAR + M. A. DE LAMARTINE + + + + + TOME DOUZIÈME. + + + + + PARIS + ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR, + RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43. + 1861 + + +L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à +l'étranger. + + + COURS FAMILIER + DE + LITTÉRATURE + + + REVUE MENSUELLE. + + XII + + +Paris.--Typographie: Firmin Didot frères, imprimeurs de l'Institut et +de la Marine, rue Jacob, 56. + + + + +LXVIIe ENTRETIEN + +J.-J. ROUSSEAU. + +SON FAUX CONTRAT SOCIAL ET LE VRAI CONTRAT SOCIAL. + +TROISIÈME PARTIE. + + +I + +Finissons-en avec les théories imaginaires de ces législateurs des +rêves, qui, en plaçant le but hors de portée parce qu'il est hors de +la vérité, consument le peuple en vains efforts pour l'atteindre, font +perdre le temps à l'humanité, finissent par l'irriter de son +impuissance et par la jeter dans des fureurs suicides, au lieu de la +guider sous le doigt de Dieu vers des améliorations salutaires à +l'avenir des sociétés. + +Rousseau et ses disciples en politique n'ont pas jeté au peuple moins +de fausses définitions de la liberté politique que de l'égalité +sociale. + +Qu'est-ce que la liberté, selon ces hommes qui ne définissent jamais, +afin de pouvoir tromper toujours l'esprit des peuples? + +La liberté de J.-J. Rousseau, c'est le droit de se gouverner soi-même, +sans considération de la liberté d'autrui, dans une association dont +on revendique pour soi tous les bénéfices sans en accepter les +charges. + +C'est-à-dire que cette liberté est la souveraine injustice; c'est la +liberté abusive des _quakers_, qui veulent que la société armée les +défende, mais qui refusent de s'armer eux-mêmes pour défendre leur sol +et leurs frères. En un mot, c'est l'anarchie dans l'individu réclamant +l'ordre dans la nation. Voilà la liberté sans limites et sans +réciprocité des sectaires de Rousseau. + +Qu'est-ce au contraire que la liberté? Selon nous, métaphysiquement +parlant, cette liberté bien définie, c'est la révolte naturelle de +l'égoïsme individuel contre la volonté générale de la société ou de +la nation. Or, si cette révolte de la nature irréfléchie, de l'égoïsme +individuel dont ces philosophes font un prétendu droit dans ce qu'ils +appellent _les droits de l'homme_, existait, la société cesserait à +l'instant d'exister, car la société ne se maintient que par la +toute-puissance et la toute légitimité de la volonté générale sur la +volonté égoïste de l'individu. Cette révolte instinctive de l'égoïsme +individuel qu'on appelle la liberté sans limites est donc un crime et +une anarchie. Ce droit est le droit de périr soi-même en faisant périr +l'État. + +Cette liberté au fond n'est donc qu'un vain mot; le sauvage seul peut +dire: «Je suis libre,» mais à condition d'être sauvage et d'être seul, +c'est-à-dire esclave de sa misère et des éléments. + +Non, la liberté de J.-J. Rousseau et de ses émules n'existe pas; c'est +le nom d'une chose qui ne peut pas être, une fiction à l'aide de +laquelle on trompe l'ignorance des peuples et on justifie la révolte +de l'individu contre l'ensemble social. + +Le vrai nom de la société, c'est commandement et obéissance. + +Commandement dans l'État, qu'il soit monarchie ou république. + +Obéissance dans l'individu, qu'il soit sujet ou citoyen. + +Or, entre ces deux noms sacramentels de toute société politique, +_commandement_ et _obéissance_, trouvez-moi place pour le nom de +_liberté_. Il n'y en a pas, ou bien il n'y en a pas d'autre que le mot +par lequel je vous l'ai définie tout à l'heure: révolte de l'égoïsme +individuel contre la volonté de l'ensemble. + +Ne parlons donc plus de liberté dans le sens que Rousseau et sa secte +de 1791, et même la secte de Lafayette en 1792, et la secte +parlementaire de 1830, et la secte radicale des polémistes de 1848, +l'ont entendue. Ce sens s'est évanoui dès qu'on a voulu le toucher du +doigt. + + +II + +La seule chose que l'on puisse appeler, encore improprement, de ce +nom, par habitude plus que par logique, c'est la petite part d'égoïsme +individuel que le commandement social de l'État (monarchie ou +république) puisse négliger sans inconvénient dans l'obéissance +obligatoire de chacun à la volonté de tous. Cette petite part n'est +pas même un droit, selon l'expression de Lafayette, le philosophe de +l'émeute: _L'insurrection est le plus saint des devoirs._ + +Cette part de liberté n'est pas possédée, elle est concédée et +révocable par la société, républicaine ou monarchique, qui la laisse à +l'individu politique. + +C'est une frontière indécise entre l'ordre social et l'anarchie +individuelle que le commandement laisse à l'obéissance; terrain vague, +où le commandement n'a pas besoin de s'exercer, et où l'obéissance +peut désobéir sans porter atteinte à l'État, c'est-à-dire à l'intérêt +de tous. + +Mais encore ce qu'on appelle liberté n'est que tolérance de la société +générale, et le commandement social peut l'enchaîner ou la restreindre +selon les nécessités, les lieux, les temps, les circonstances, si les +nécessités, les lieux, les temps, les circonstances exigent que tout +soit commandement et obéissance, et obéissance partout et en tout dans +la société absolue. Je vous défie de nier ces faits et ces principes, +si vous réfléchissez à la nature de la société politique. + +Où donc est ce qu'on appelle liberté? Et pourquoi tant parler d'une +chose qui n'existe que dans les mots? + + +III + +Mais comme il faut cependant se servir de la langue reçue, il y a une +autre chose qu'on nomme très-mal à propos liberté. + +Cette chose, qui n'est nullement la liberté, mais qui est dignité +morale dans le jeu du commandement et de l'obéissance dont se compose +tout gouvernement, c'est la participation plus ou moins grande que +chaque individu, esclave, sujet ou citoyen, apporte à la formation du +gouvernement et des lois; c'est le concours plus ou moins complet, +plus ou moins direct de beaucoup ou de toutes les volontés +individuelles dans la volonté générale, à laquelle on donne le droit +du commandement et le devoir d'obéissance. + +Le plus ou le moins de cette participation formelle du peuple à son +gouvernement est ce qu'on nomme très-improprement liberté. C'est bien +plus que liberté, c'est commandement, commandement sur soi-même et sur +les autres. + +Ce commandement, sous le despotisme, est attribué à un seul, sous les +autocraties à une caste, sous les théocraties à un sacerdoce +souverain, sous les républiques à une élite élective de citoyens et de +magistrats, sous les démocraties absolues à la multitude, sous les +démagogies, comme à Athènes, à des tribuns privilégiés, et renversés +par les faveurs mobiles de la plèbe sur la place publique. Les plus +populaires de ces gouvernements ne réalisent pas plus de liberté que +les autres; ils commandent et ils obéissent à des titres différents, +mais ils commandent l'obéissance avec la même obligation d'obéir; dans +aucun il n'y a place pour ce qu'on appelle liberté dans la langue de +J.-J. Rousseau et des publicistes modernes, c'est-à-dire pour +l'égoïsme individuel contre le dévouement et contre l'intérêt général. +S'il y avait liberté dans cette acception du mot, il n'y aurait plus +gouvernement ni société; il y aurait anarchie, révolte de chacun et de +tous contre tous. Ce mot de liberté ainsi compris est donc un +sophisme: la liberté de chacun serait l'esclavage de tous. + + +IV + +Mais si on entend par ce mot de liberté la participation d'un plus +grand nombre de sujets ou de citoyens au gouvernement, soit par la +pensée exprimée au moyen de la presse ou dans les conseils, soit dans +les élections, soit dans les délibérations, soit dans les magistrats, +aucun doute alors que cet exercice du commandement social attribué par +les constitutions au peuple, ne soit, quand le peuple en est capable +par ses vertus et par ses lumières, une excellente condition de +progrès moral, de dignité et de grandeur humaine. + +Obéir à soi-même, c'est la vertu; obéir aux autres, c'est la +servitude. Qui peut douter que le commandement, quand il est moral, ne +soit supérieur à l'obéissance, quand elle est servile? Et qui peut +nier ainsi que, plus il y a de force raisonnée dans le commandement, +et d'assentiment dévoué dans l'obéissance, plus il y a perfection dans +le gouvernement? Faisons donc peu de cas de ce qu'on appelle liberté +égoïste dans le sens que J.-J. Rousseau attribue à ce mot, faisons-en +beaucoup de ce qu'il y a de participation volontaire du peuple au +commandement social; moins il y a de cette révolte individuelle dans +l'individu soi-disant libre, plus il est libre en effet, car il ne +veut alors que ce qu'il doit vouloir, et il n'obéit qu'à ce qu'il veut +dans l'intérêt de tous, qui est en réalité son premier intérêt. + + +V + +Mais est-ce donc en vertu d'un misérable contrat impossible même à +concevoir (car pour contracter il faut être, et avant d'être la +prétendue association locale n'_était_ pas, ou elle n'_était_ qu'en +penchant et en germe dans les instincts naturels de l'homme), est-ce +donc en vertu d'une misérable convention que la société s'est +constituée en gouvernement? Est-ce en vertu d'un vil intérêt purement +matériel et dans le but seulement d'un plus grand bien physique, que +ce contrat purement brutal a été rêvé, délibéré, signé, et qu'il a pu +se maintenir en se perfectionnant d'âge en âge? Est-ce ainsi qu'il est +devenu droit, qu'il est devenu devoir, et qu'il a pu appeler Dieu et +les hommes à le protéger, à le défendre, à le venger contre les +atteintes que l'égoïsme individuel, la révolte des intérêts +particuliers, l'injustice personnelle, l'ambition, l'usurpation, la +ruse, la violence, l'impiété des conquérants, la spoliation du plus +fort, la tyrannie du plus scélérat peuvent lui porter tous les jours? +Évidemment non. + +La faim et la soif, la satisfaction charnelle des besoins physiques, +la part plus ou moins grosse de grain ou de chair dans cette crèche +humaine où ce bétail humain broute sa gerbe ou dévore sa ration de +sang des animaux, la lutte incessante de force brutale contre force +brutale, force mesurée, non à la justice divine, mais à l'équilibre +arithmétique entre les convoitises et les résistances de l'individu à +l'individu, de nation à nation, toutes ces clauses notariées par de +prétendus législateurs constituants, toutes ces garanties nominales +des hommes contractants contre des hommes sans cesse intéressés à +violer ou à déchirer le contrat social, tout cela n'a ni sacrement, +ni sanction, ni raison d'être, ni raison de durer, ni raison +d'autorité, ni raison d'obéissance, ni raison de respect, ni raison de +commandement; tout le monde peut dire tous les jours: Je n'accepte pas +ce contrat chimérique imposé au faible par le fort, ou je ne l'accepte +que de force, c'est-à-dire par la plus vile des sujétions. Dans ce +système, la société n'est qu'un vice, le plus lâche des vices, la +peur! + +Mais où est le devoir? Mais où est la vertu? Mais où est la divinité +de l'ordre social? Mais où est la dignité de l'espèce humaine dans ce +troupeau d'esclaves involontaires qui n'obéissent que sous la verge de +fer de la nécessité, ou ne se révoltent pas que parce qu'ils ont peur +de se révolter? + +C'est là cependant exactement la conclusion formelle de J.-J. Rousseau +que nous vous avons citée tout à l'heure: «Tout homme qui peut secouer +le joug sans danger a le droit de le faire.» C'est aussi la conclusion +de la Fayette copiée de Rousseau: «L'insurrection est le plus saint +des devoirs.» + +Est-ce une société qu'une réunion d'hommes fondée sur ces deux axiomes +parfaitement logiques dans le système de ce contrat, axiomes dont le +premier avilit toute nation qui ne secoue pas tous les jours le joug +social, et dont le second ensanglante tous les jours la société? +Société de boue ou société de sang, voilà le contrat de J.-J. +Rousseau; les théories matérialistes de la philosophie de l'intérêt ne +peuvent aboutir qu'à la proclamation de droits aussi anti-sociaux, le +droit de tuer ou le droit de mourir. + +Les théories spiritualistes de la société, qui sont les nôtres, +aboutissent au commandement et à l'obéissance, qui sont, dans ceux qui +commandent comme dans ceux qui obéissent, des devoirs, c'est-à-dire +des libertés individuelles volontairement sacrifiées à la souveraineté +générale dans ceux qui obéissent, et des autorités morales +légitimement exercées dans ceux qui commandent. + +Vos théories de société répondent aux corps, les nôtres répondent à +l'âme de la société. Vous supposez un contrat révocable à chaque +respiration de l'individu; nous voyons, nous, dans la société, une +religion politique qui ennoblit à la fois le commandement et +l'obéissance. Cette religion politique sanctifie la société politique +en lui donnant pour autorité suprême la souveraineté de la nature, +c'est-à-dire la souveraineté de Dieu, auteur et législateur des +instincts qui forcent l'homme à être sociable. + +Cette souveraineté de Dieu ou de la nature a promulgué ses lois +sociales par les instincts de tout homme venant à la vie. + +Le premier de ces instincts, d'abord physique, lui commande de se +rapprocher de sa mère sous peine de mort; il crée la famille, cette +sainte unité de l'ordre social. + +L'instinct de la mère et du père, celui-là tout moral, l'instinct de +la compassion et de la bonté, leur commande de soigner, d'allaiter, +d'élever l'enfant; il crée la continuité de l'espèce, il dépasse déjà +la loi d'égoïsme de l'individu, il devient sans le savoir dévouement +spiritualiste. + +L'instinct de la justice apprend à l'enfant à chérir sa mère et son +père, il devient devoir; c'est déjà l'âme qui se révèle, ce n'est plus +de l'instinct seulement. + +L'instinct de l'amour créateur emporte l'homme et la femme l'un vers +l'autre; mais, une fois l'enfant conçu, ce même instinct, devenu +paternité, porte les deux êtres générateurs à perpétuer leur union +dans l'intérêt de l'enfant, ce troisième être qui les confond et les +réunit par une union permanente et sainte, sanctionnée par les autres +hommes et par Dieu. Le mariage, sous une forme ou sous une autre, +selon les lieux ou les temps, ce n'est plus l'instinct de l'amour +seulement, c'est le devoir réciproque, spiritualisme qui d'un attrait +fait un lien. De là les lois sur la génération pure de l'espèce, sur +l'autorité paternelle, sur la piété filiale; instincts changés en +devoirs de tous les côtés; spiritualisme de cette trinité plus morale +que charnelle; sollicitude pour l'enfant, assistance dans l'âge mûr, +tendresse et culte pour la vieillesse, le plus doux des devoirs, la +justice en action, la reconnaissance, mille vertus en un seul devoir! + +L'instinct dit à ce groupe humain à peine formé: «Réunis-toi à +d'autres groupes pareils pour te protéger contre les éléments comme +corps, contre les agressions et les injustices des hommes iniques et +forts, comme être moral et libre.» De là l'association fondée alors +sur la réciprocité des services: tu me sers, je te sers; tu me +défends, je te défends; tes ennemis sont mes ennemis; tes amis sont +mes amis. Voilà la société élémentaire, elle n'est plus vil intérêt +seulement, elle est déjà réciprocité, c'est-à-dire mutualité, +réciprocité qui n'est que la justice des actes, moralité, devoir, +vertu. + +Un autre instinct porte d'autres groupes à s'unir, pour être plus +solides, aux premiers groupes. + +La nation se fonde; elle féconde une terre, elle sème, elle moissonne, +elle bâtit, elle multiplie; elle se choisit une place permanente au +soleil, elle se dit: «Il fait bon là, nous avons besoin que cette +place féconde et fécondée soit à nous, et non à d'autres, pour y +nourrir ceux qui descendront de nous; nos sueurs ont animalisé de nous +cette terre, il y a parenté désormais entre elle et nous; marquons-la +de notre nom, de notre droit de priorité.» + +À l'instant voilà la possession accidentelle et passagère qui se +transforme en fait, en droit, en permanence, en patriotisme moral +enfin. + +Spiritualisme, moralité, vertu. Le devoir de défendre la patrie, de +vivre et de mourir au besoin pour elle, pour ceux même qui ne sont pas +encore nés, dignifie, sanctifie en passion désintéressée, en +dévouement sublime, en sacrifice méritoire, en vertu glorieuse sur la +terre, en mérite immortel dans la patrie future, ce devoir +patriotique. + + +VI + +La nation fondée et défendue, un instinct qui s'élargit la pousse à se +civiliser chaque jour davantage. Elle sent la nécessité de l'autorité +politique qui donne à tous ces instincts épars l'unité de volonté par +laquelle chacun a la force de tous, et tous ont le droit de chacun. +C'est ce qu'on appelle gouvernement. Les formes de ce gouvernement +sont aussi diverses que les âges des peuples, les lieux, les temps, +les caractères de ces groupes humains formés en nations. + +L'autorité dérivée de la nature y repose d'abord dans le père, ou +patriarche, par droit d'antiquité; l'hérédité la consacre dans le fils +après le père. + +Elle s'étend de là aux vieillards de la tribu, supposés les plus sages +par droit d'expérience: c'est l'origine des sénats, _seniores_, qui +assistent, éclairent, limitent le pouvoir patriarcal et souverain. + +Le pouvoir aristocratique s'y constitue: gouvernement de castes. + +L'autorité concentrée y devient facilement injuste et oppressive; le +peuple y demande sa place et l'obtient: gouvernement pondéré, +monarchie, aristocratie, démocratie, trinité d'Aristote, gouvernements +modernes des trois pouvoirs diversement représentés. + +L'autorité conquise sur la monarchie et sur l'aristocratie par le +nombre seul, par la démocratie absolue, c'est la souveraineté de la +multitude, sans pondération, sans fixité, sans corps modérateur; elle +dégénère bientôt en oppression mutuelle et en anarchie: gouvernement +condamné par l'instinct de la hiérarchie légale, qui est la loi de +tout ce qui dure, la loi de tout ce qui commande et de tout ce qui +obéit sur la terre. + + +VII + +L'instinct de justice absolue et celui de hiérarchie nécessaire, +combinés légalement ensemble, fondent et maintiennent les républiques +à plusieurs pouvoirs; elles sont agitées, mais le mouvement même y +prévient longtemps la corruption, la tyrannie, la décadence. + +Elles supposent plus de spiritualisme, plus de devoir, plus de vertu +dans le peuple que les autres gouvernements; c'est ce qui fait +qu'elles sont l'idéal des peuples et des sages. + +Elles ont l'unique et immense mérite d'élever l'âme, les lumières, et +le sentiment de justice du peuple, à la hauteur de sa souveraineté. + +Mais si le peuple ne possède ni assez de lumières ni assez de vertus, +il n'y faut pas penser encore, ou bien il n'y faut plus penser du +tout: un brillant esclavage militaire, de la gloire, et point de +liberté, suffit à ce peuple; on peut l'éblouir, on ne peut l'éclairer. +Ses vertus sont toutes soldatesques: des dictatures et des victoires, +voilà tout ce qu'il lui faut. Le spiritualisme, c'est-à-dire le +sentiment moral de ce qu'il doit à Dieu, aux autres peuples et à +lui-même, y baisse à mesure que la fausse gloire y resplendit +davantage. Il marche à la tyrannie chez lui-même en allant porter sa +propre tyrannie dans le monde; bientôt il ne saura plus où retrouver +le principe de l'autorité des gouvernements légitimes, c'est-à-dire +naturels, de la société politique, trop vieux et trop irrespectueux +pour le gouvernement patriarcal, trop égalitaire pour le gouvernement +des castes, trop sceptique pour le gouvernement théocratique, trop +ardent en nouveautés pour le gouvernement des coutumes et des +dynasties, trop agité pour le gouvernement constitutionnel et +l'équilibre des pouvoirs, trop turbulent pour le gouvernement des +républiques, et trop impie envers ses propres droits pour les défendre +soit contre l'oppression d'en haut, soit contre l'oppression d'en bas. +Peuple du vent et du mouvement perpétuel, emporté à tous les abîmes +par le tourbillon même qu'il crée et accélère sans cesse en lui et +autour de lui! + +Peuple de beaux instincts, mais de peu de moralité politique, toujours +ivre de lui-même, enivrant les autres peuples de son génie et de son +exemple; mais ne tenant pas plus à ses vérités qu'à ses rêves, et créé +pour lancer le monde, plutôt que pour le diriger vers le bien. + +À de tels peuples le gouvernement du hasard! Ils ne savent ni fonder +ni conserver, ils ne savent que détruire et changer sur la terre; ils +sont le vent qui balaye le passé. Qu'ils balayent donc le monde +politique: ils sont le balai de la Providence, comme Attila fut le +fléau de Dieu. + + +VIII + +De toutes ces natures de gouvernement inspirées à l'humanité par cette +souveraineté de la nature qui parle dans nos instincts, aucun ne nous +semble plus voisin de la perfection que le gouvernement créé ou +réformé par le législateur rationnel de l'extrême Orient, le divin +philosophe politique Confutzée, dans cet empire de la Chine, plus +vaste que l'Europe, plus antique que notre antiquité, plus peuplé que +deux de nos continents, plus sage que nos jeunes sagesses. + +Confucius résume en lui toutes les lumières, toutes les vertus et +toutes les expériences du vieux monde indien; il résume, de plus, +selon toute apparence, le vieux univers antédiluvien, si les +révélations, les monuments et les traditions antédiluviennes vivent +encore dans la mémoire des hommes. Confucius semble avoir été +illuminé divinement par un reflet, par un crépuscule de cette divine +révélation sociale qui précéda le siècle des grandes eaux. Ministre de +cette souveraineté de la nature dont on retrouve le texte syllabe par +syllabe dans nos instincts natifs, Confucius institue dans sa +législation, et ensuite dans le gouvernement, toutes les lois et +toutes les formes politiques qui dérivent de notre nature physique et +de notre nature morale; spiritualisme et loi civile, politique et +vertu, temps et éternité, religion et civisme, ne sont pour lui qu'un +même mot. Aussi voyez comme cela civilise, comme cela dure, comme cela +multiplie la vie et l'ordre dans l'espèce humaine! À l'exception des +arts barbares de la guerre qu'un excès de philosophie fait tomber en +mépris et en désuétude chez ses disciples, voyez la population: cette +contre-épreuve de la bonne administration: quatre cents millions +d'hommes traversant en ordre et en unité vingt-cinq siècles; jamais +l'esprit législatif a-t-il créé et régi une telle masse humaine en une +seule nation? C'est une impiété à l'Europe d'aller briser à coups de +canon anglais cette merveilleuse Babel d'une seule langue en Orient. +Étudiez ce gouvernement et rougissez de ces assauts que vous donnez à +ces palais et à ces temples de la civilisation primitive, toute +spiritualiste, au nom d'une civilisation de trafic, d'or et de plomb. +Analysez le gouvernement de Confucius: vous y retrouvez tout l'homme +moral et toute la politique de la nature dans le mécanisme accompli du +gouvernement. + + +IX + +Le gouvernement paternel demeure dans le monarque une hérédité +inviolable, personnifiant l'autorité divine, invisible dans +l'abstraction visible de la nation souveraine et immortelle, +spiritualisme monarchique qui consacre le commandement et qui moralise +l'obéissance. Point de force sans droit, voilà la monarchie de +Confucius. + +L'aristocratie intellectuelle et morale dans le conseil de l'empire, +spiritualisme raisonné qui signifie: point de souveraineté sans +lumière. + +La démocratie complète dans les mandarins de tout ordre choisis dans +toutes les classes par l'élection dans les examens publics, ce qui +veut dire égalité de tous, mais à condition de capacité constatée par +tous, et de vertu reconnue par tous. + +Gradation ascendante et descendante dans les rangs et les fonctions +des magistrats chargés de l'administration de la justice ou de +l'administration des intérêts populaires de l'empire; spiritualisme +qui personnifie la conscience et la providence dans une hiérarchie +sans laquelle il n'y a ni autorité distributive, ni ordre, ni +stabilité dans les institutions. + +L'ubiquité de l'autorité monarchique, partout présente et partout +active, dans le dernier hameau comme dans la première capitale de +province: spiritualisme de la présence et de l'intervention souveraine +dans tous les rapports de l'homme avec l'homme pour légitimer tous les +actes de la vie civile. + +Autorité paternelle absolue, mais surveillée dans la famille pour que +le commandement y soit respecté, et que l'obéissance y soit +religieuse: spiritualisme légal qui fait du père un magistrat de la +nature, et qui fait du fils un sujet du sentiment! + +Culte des ancêtres perpétuant la mémoire et sanctifiant la filiation +humaine en reportant sans cesse l'humanité à sa source par la +reconnaissance: spiritualisme filial, qui va rechercher la vie pour la +bénir et la tradition pour la vénérer. + +Anoblissement des pères par les actes héroïques ou vertueux des +enfants, dans les générations les plus reculées: spiritualisme profond +dans ce législateur qui personnifie la solidarité de race, la +responsabilité paternelle, le rémunérateur filial dans l'unité morale +de la famille, continuité de l'être moral descendant et remontant du +père à Dieu, du père aux fils, des fils aux pères, et qui rend la +vertu aussi héréditaire de bas en haut que de haut en bas! Quel plus +beau dogme! Quel plus fort lien entre les générations, mortelles par +les années, immortelles par leurs vertus! + +Et ainsi de suite. Pas un dogme législatif qui ne soit un dogme +spiritualiste; pas une prescription sociale qui n'ait Dieu à sa base +et Dieu à son sommet; pas une institution civile qui ne soit calquée +sur un devoir moral; la chaîne des devoirs moraux relie partout +l'individu à la société et la société à l'individu; la loi n'est +qu'un commentaire de la nature. + +Concluons: je suis contre J.-J. Rousseau pour Confucius, malgré la +prétendue loi du progrès indéfini, progrès dérisoire qui descend +souvent, au lieu de monter, du spiritualisme social de Confucius au +matérialisme égoïste du _Contrat social_. + + +X + +Le vrai _contrat social_ n'a pas été délibéré entre des hordes +humaines faisant la métaphysique des prétendus droits de l'homme, et +la théorie des sociétés avant l'existence de la société. + +La société n'est pas d'invention humaine, mais d'inspiration divine. + +Dieu l'a déposée dans les instincts des premiers-nés de la terre +appelés hommes, et même dans les instincts organiques des animaux. +Elle est née toute faite, et chacun de nos instincts contenait en +germe une loi; une loi, non pas seulement physique, donnant pour but à +la société politique la satisfaction brutale des besoins du corps, +mais une loi morale et religieuse, donnant à la société civile un but +intellectuel, moral et divin de civilisation des âmes, c'est-à-dire de +vertu et de divinisation de notre être par des devoirs réciproques +découverts et accomplis. + +Voilà la fin de la société politique, voilà le plan de Dieu, voilà +l'oeuvre de la législation, voilà la dignité de l'homme; voilà le +spectacle que la Divinité créatrice se donne à elle-même, depuis +qu'elle a daigné créer l'homme jusqu'à la consommation des temps. + +Ce serait un pauvre spectacle, aux yeux de cette adorable Divinité, de +qui tout émane et à qui tout aboutit, de cette âme universelle qui +n'est qu'âme, c'est-à-dire intelligence, volonté, force et perfection, +que le spectacle de populations plus ou moins nombreuses broutant la +terre dans un ordre plus ou moins régulier, comme celui du troupeau +devant le chien, sans autre fin que de se partager plus ou moins +équitablement l'herbe qui nourrit leur race, jusqu'au jour où leurs +cadavres iront engraisser à leur tour le fumier vivant tiré du fumier +mort, et destiné à devenir à son tour un autre fumier! + +Voilà cependant le _Contrat social_ de J.-J. Rousseau; voilà les +_droits de l'homme_! Ce sont aussi les droits du pourceau d'Épicure. +Si l'égalité alimentaire de Platon, de J.-J. Rousseau, des +économistes, des tribuns du peuple, des démagogues de 1793, des +saint-simoniens de 1820, des fouriéristes de 1830, des socialistes de +1840, des communistes de 1848, n'a pas d'autres utopies à présenter +aux sociétés modernes, en vérité, de si vils et de si grossiers +intérêts valent-ils la stérile agitation des utopistes qui les +inventent, des populations prolétaires qui les rêvent, des +législateurs qui les pulvérisent? Des râteliers toujours pleins, dans +cette vaste étable de l'humanité, changent-ils la nature de cette bête +de somme plus ou moins repue qu'ils appellent la société humaine? +Leurs droits de l'homme se pèsent-ils donc à la livre, ou se +mesurent-ils à la ration? Grasse ou maigre, une telle société en +serait-elle moins une société de brutes? On a pitié de telles utopies, +pitié de tels _contrats sociaux_, pitié de telles dégradations de +notre nature! + +Le vrai _contrat social_ ne s'appelle pas droit, il s'appelle devoir; +il n'a pas été scellé entre l'homme et l'homme, il a été scellé entre +l'homme et Dieu. + +Le véritable _contrat social_ n'a pas pour but seulement le corps de +l'homme, il a pour but aussi et surtout l'âme humaine, il est +spiritualiste plus que matériel; car le corps ne vit qu'un jour de +pain, et l'esprit vit éternellement de vérité, de devoir et de vertu. +Voilà pourquoi la doctrine qui ne fait que proclamer les droits de +l'homme est courte et fausse, et ne peut aboutir qu'à la révolte +perpétuelle, doctrine insensée, _Contrat social_; voilà pourquoi toute +société qui se fonde sur le devoir est vraie, durable, toujours +perfectible, et aboutit directement à Dieu, c'est-à-dire à la +perfection et à l'éternité. + + +XI + +Devoir d'adoration envers le Créateur, qui a daigné tirer l'être du +néant pour sa gloire; devoir qui oblige l'homme à se conformer en tout +aux volontés du souverain législateur, volontés manifestées à l'homme +par ses instincts; organe de la véritable souveraineté de la nature; +devoir facile, satisfait par son accomplissement, même quand il est +douloureux aux sens; devoir qui donne à l'homme obéissant à son +souverain Maître cette joie lyrique de la vie et de la conscience, +joie de la vie et de la conscience qui éclate dans tout être vivant +comme un cantique de la terre, et que tous les êtres vivants, depuis +l'insecte, l'oiseau, jusqu'à l'homme, entonnent en choeur au soleil +levant comme une respiration en Dieu! + +Devoir de l'époux et de l'épouse, qui, au lieu de s'accoupler comme +des brutes, se lient par un lien moral ensemble pour spiritualiser +leur union, souvent pénible, au bénéfice de l'enfant, né d'un +instinct, mais vivant d'un devoir. + +Devoir du père et de la mère de protéger, d'élever, de moraliser +l'enfant par un dévouement qui s'immole à sa postérité. + +Devoir du fils, qui, au lieu de se séparer selon J.-J. Rousseau, dès +qu'il n'a plus besoin de tutelle physique, adhère par justice et +reconnaissance au sein qui l'a nourri, à la main qui le protége dans +sa faiblesse, et leur rend ce culte filial, image du culte que tout +être émané doit à tout être dont il émane. + +Devoir de cette trinité humaine: le père, la mère, les enfants, de se +grouper dans une unité défensive de tendresse et de mutualité sainte +qu'on appelle famille, première patrie des coeurs qui impose le +premier patriotisme du sang, et qui sanctifie la source de l'âme comme +la source de la population. + +Devoir du commandement adouci par l'amour dans le père, pour que +l'ordre, qui ne peut se fonder sans hiérarchie, du moment que les +volontés peuvent se heurter entre des êtres nécessairement inégaux, +pour que cet ordre, disons-nous, se fonde sur une autorité et sur une +subordination incontestées; autorité et subordination qui sont un +phénomène social, nullement physique, mais tout moral. + +Devoir de l'obéissance dans les enfants, même quand ils sont devenus, +par le nombre et par la force, plus forts que le père et la mère; +devoir d'autant plus moral, d'autant plus spiritualiste, d'autant plus +vertueux, qu'il est volontaire, et que la force matérielle dans les +enfants se soumet plus saintement à la force spiritualiste dans le +père. + +Devoir de ce premier groupe de la famille de reconnaître et de +respecter, dans les autres groupes semblables à elle, le même droit +divin de vivre et de multiplier sur la terre, domaine commun de la +race humaine; de ne point la tuer, de ne point lui dérober sa place au +soleil et au festin nourricier du sillon; mais de reconnaître, +d'assister, d'aimer les autres hommes ses semblables, et de leur +appliquer cet instinct tout spiritualiste et tout moral de la justice +législative incréée, qui invente et qui sanctionne toute société par +une force morale mille fois plus forte que la force législative, la +conscience, et dont toute violation est crime, dont toute observation +est vertu! + +Devoir de donner la vie de chacun pour la défense et le salut de tous +dans cette société de familles associées devenues patries par cette +loi spiritualiste du dévouement si contraire à la loi de l'égoïsme des +législateurs athées; devoir du sacrifice de la vie même à ceux de ses +semblables qui ne sont pas encore nés; devoir surnaturel que les +hommes appellent héroïsme, et que Dieu appelle sainteté! + +Voyez comme vous êtes déjà loin de la société utilitaire et du contrat +social de la chair avec la chair de J.-J. Rousseau, et des droits de +l'homme! Voyez comme le spiritualisme social se dégage déjà de la +matière, et comme le véritable contrat social de la nature se +spiritualise et se divinise en découvrant, non pas dans le corps +humain, mais dans l'âme humaine, l'origine, le titre, l'objet, et la +fin de la société politique! + +Un devoir social, au lieu d'un droit brutal, sort de chacun des +instincts primitifs de l'homme social, à mesure qu'il a besoin de lois +plus nombreuses et plus morales pour ses rapports plus multipliés avec +les autres hommes; au lieu d'être un droit, chacune de ces lois +s'appelle un devoir. + +Devoir de l'ordre qui lui fait personnifier l'autorité _divine_ de la +nature, ici dans une monarchie, ici dans une république, ici dans une +magistrature élective, ici dans des pouvoirs héréditaires, ici dans +ces différentes forces combinées, mais toutes imposant un même devoir +de commander et d'obéir pour le bien de tous, sauf la tyrannie et +l'usurpation de l'ambition et du crime dans un seul ou dans le nombre, +qui sont la violation de la loi spiritualiste et du devoir, punie par +l'anarchie et la servitude. + +Devoir d'obéir aux lois promulguées par l'autorité législative même +quand ces lois nous commandent de mourir pour la société civile ou +politique! + +Devoir d'accomplir en conscience toutes les prescriptions du +gouvernement de la nation à mesure que le gouvernement chargé du droit +de commander par tous et pour tous, a besoin de promulguer des lois +nouvelles pour des besoins nouveaux de la société personnifiée en lui. + + +XII + +Quel que soit le rang que l'on occupe dans la hiérarchie sociale, +devoir de respecter dans tous ses semblables en haut l'autorité, +inégalité légale, en bas la dignité de l'âme de tous, égalité divine. + +Partout la fraternité en action imposant aux forts la tutelle des +faibles, aux riches la responsabilité des pauvres par l'assistance, +obligatoire quoique volontaire, du travail et de la charité. + +L'énumération de tous ces devoirs sociaux dont le _Contrat social_ +selon l'esprit a fait des devoirs ne finirait pas; je m'arrête. + +Je m'engagerais à parcourir ainsi avec vous, un à un, tous les +instincts en apparence les plus physiques de l'homme venant en ce +monde, et de vous amener à découvrir avec une évidence solaire, dans +chacun de ces instincts élémentaires, la source, le titre divin, la +révélation irréfutable du vrai contrat social: souveraineté divine +manifestée par la souveraineté de la nature, et imposant aux hommes de +tous les âges et de tous les pays le contrat social de la moralité et +de la vertu, la politique du devoir au lieu de la politique du droit, +le gouvernement pour l'âme au lieu du gouvernement pour les besoins, +le progrès aboutissant à l'immortalité et à Dieu par la vertu au lieu +du progrès partant de la chair et aboutissant à la chair. + +Le droit de l'homme est bien plus haut placé; ce n'est pas seulement +le droit à l'égalité et à sa part de vie ici-bas, c'est le droit à la +vertu et à sa part d'immortalité dans l'immortalité de la race, qui +n'est mortelle qu'ici-bas. + +Voilà le _contrat social_ du spiritualisme. Les publicistes qui +donnent des définitions orgueilleuses et abjectes du droit de l'homme, +n'ont oublié que ceux-là: le droit d'accomplir des devoirs, le droit +d'être vertueux, le droit d'être immortel. + +Relevons nos fronts trop humiliés: nous valons mieux que cela. + + +XIII + +Cessons de rechercher le faux principe de la société politique dans la +souveraineté des trônes, despotisme; dans la souveraineté des castes, +aristocratie; dans la souveraineté du peuple, anarchie et tyrannie à +la fois. Ce ne sont ni les despotes, ni les aristocrates, ni les +démocrates, qui ont créé le divin phénomène de la société politique; +ce ne sont ni les dynasties, ni les théocraties, ni les autocraties, +ni les démocraties, qui peuvent sanctifier en elles le titre au +commandement humain, divin, aristocratique ou populaire, à la +souveraineté, à l'organisation, à la conservation, au perfectionnement +de la société politique. La société politique est organique, elle naît +avec l'homme, elle a sa révélation dans nos instincts, elle procède +d'une seule souveraineté, la souveraineté de notre nature. Elle n'a +pas pour objet seulement la perpétuation de l'espèce humaine par la +vile satisfaction des besoins du corps humain sur cette terre; mais +elle a pour but surhumain la grandeur et la glorification de l'âme +humaine par la vertu. + +Le travail de l'homme terrestre pour le pain du jour, c'est la vertu +du corps humain; le travail de la société politique en vue de Dieu et +de l'immortalité, c'est la vertu de l'âme humaine. + +Ce double travail, également nécessaire, quoique inégalement rétribué, +Dieu l'exige de l'homme comme être corporel, et de la société +politique comme être moral. + +Et pourquoi l'exige-t-il? + +Parce que la société politique ne se compose pas seulement de corps +qui produisent, qui consomment, qui vivent et qui meurent ensevelis +dans le sillon qui les a nourris; mais parce que la société morale se +compose avant tout d'une âme immortelle dont la destinée immortelle +est de rendre gloire à son Créateur en se perfectionnant et en se +sanctifiant éternellement devant lui. + +Les sens corporels révèlent forcément à l'homme les besoins corporels +que la société civile l'aide à satisfaire ici-bas. + +La conscience, ce sens invisible, mais absolu, de la vertu et de la +moralité, révèle aussi forcément à l'homme intellectuel les besoins de +son âme pour satisfaire à ses aspirations divines de perfectionnement +moral et d'immortalité. La société politique ne peut pas, sans +s'avilir, se borner à aider l'homme à vivre dans son corps: elle doit +l'aider surtout à perfectionner son âme, à renaître plus parfait par +une vie plus sainte, à vivre de devoirs et à revivre éternellement de +félicité. + +Voilà pourquoi toute loi qui n'est pas vertu n'est pas loi. Dieu ne +sanctionne que ce qui est divin. Il n'y a point de souveraineté dans +la force, le commandement est tyrannique et l'obéissance est lâcheté; +ce _contrat social_ entre l'iniquité et la servitude, même quand il +produit l'ordre apparent, n'est que le désordre suprême. Dieu ne peut +être appelé en témoignage pour le ratifier; la moitié meilleure de ce +qui fait l'homme y manque: son âme n'y est pas! c'est la société +politique de la hache et du billot. Le _Contrat social_ de J.-J. +Rousseau mène directement à ces emblèmes; le commandement est le +crime, et l'obéissance est la mort. + +Honte et exécration sur un tel _contrat social_! honte parce qu'il +est servile, exécration parce qu'il est odieux. + + +XIV + +Et pitié aussi, parce qu'il est sophisme et qu'il borne la société +politique à une sorte d'association commerciale pour cette courte vie, +où le gouvernement, purement mécanique et industriel, n'a qu'à +surveiller les parts de subsistances et de bien-être entre des hommes +qui ne vivent qu'à demi et qui meurent tout entiers. De ces deux +moitiés de l'homme, ils ont, dans leur acte de société, oublié la +principale: l'ÂME, et sa destinée immortelle et infinie. + +Combien le véritable _contrat social_ est supérieur, en vérités et en +dignité morale, à ce pacte de la chair avec les sens! + + +XV + +Ce pacte de la société vraie, le voici: Dieu a créé l'homme corps et +âme, à la fois; Corps, pour s'exercer ici-bas comme un apprenti de la +vie terrestre à la vie céleste, qui sera dégagée des sens et des +temps. + +Il a donné à l'homme, en le créant, les instincts innés qui le forcent +à vivre en société politique, parce que la société politique est le +moyen de perfectionner l'individu en élargissant sa sphère par la +famille, l'État, l'humanité, cette trinité de devoirs. + +Ce perfectionnement de l'homme par la société civile et politique +s'accomplit, pour le corps, par le développement des industries +matérielles, des moyens, des forces, des découvertes qui ont la vie +terrestre pour fin. C'est la civilisation des sens, beau phénomène, +mais phénomène court comme le temps, borné comme l'espace, fini comme +la poussière organisée, périssable comme la mort. + +Il a donné à l'homme une âme pour communiquer par la pensée avec Dieu, +son créateur, et pour perfectionner cette âme par la vertu, travail +surhumain de l'humanité mortelle dont la vie immortelle est le salaire +dans un temps qui ne finit pas, c'est-à-dire dans l'éternité +rémunératrice. + +La société politique et civile est le milieu composé de devoirs +mutuels dans lequel l'homme trouve à exercer son âme militante et +perfectible à cette vertu dont la société vit, mais dont le mérite ne +finit pas ici-bas; c'est la civilisation spiritualiste de l'âme +humaine. + +Le _contrat social_ matérialiste de J.-J. Rousseau et de ses disciples +ne promet à l'humanité que des biens matériels et quelques souffrances +égales pour tous, des luttes pour ou contre une souveraineté sans +cesse imposée par les tyrans, sans cesse reconquise par les peuples; +des droits qui ne reposent que sur des révoltes de tous contre tous, +et qui ne sont contre-signées qu'avec du sang, des métiers ou des arts +tout manuels; des lois toutes égalitaires pour consoler au moins le +malheur de chacun par le niveau du malheur commun, puis la mort +ensevelissant une société de poussière vivante dans une poussière +morte. Voilà tout: est-ce là beaucoup plus que le néant? Le bonheur de +vivre vaut-il, pour une pareille société, la peine de mourir? + + +XVI + +Notre _contrat social_, à nous, le _contrat social_ spiritualiste, au +contraire, celui qui cherche son titre en Dieu, qui s'incline devant +la souveraineté de la nature, celui qui ne se reconnaît d'autre droit +que dans ce titre magnifique, et plus noble que toutes les noblesses, +de fils de Dieu, égal par sa filiation et par son héritage à tous ses +frères de la création, celui qui ne croit pas que tout son héritage +soit sur ce petit globe de boue, celui qui ne pense pas que l'empire +de quelques millions d'insectes sur leur fourmilière, renversant ou +bâtissant d'autres fourmilières, soit le but d'une âme plus vaste que +l'espace, et que Dieu seul peut contenir ou rassasier; celui qui +croit, au contraire, à l'efficacité de la moindre vertu exercée envers +la moindre des créatures en vue de plaire à son Créateur, celui qui +place tous les droits de l'homme en société dans ses devoirs accomplis +envers ses frères; celui qui sait que la société humaine, civile et +politique, ne peut vivre, durer, se perfectionner en justice, en +égalité, en durée, que par le dévouement volontaire de chacun à tous, +dévouement du père au fils, de la femme à l'époux, du fils au père, +des enfants à la famille, de la famille à l'État, du sujet au prince, +du citoyen à la république, du magistrat à la patrie, du riche au +pauvre, du pauvre au riche, du soldat au pays, de tout ce qui obéit à +tout ce qui commande, de tout ce qui commande à tout ce qui obéit, et, +plus haut encore que cet ordre visible, celui qui conforme, autant +qu'il le doit et qu'il le peut, sa volonté religieuse à cet ordre +invisible, à ce principe surhumain que la Divinité (quel que soit son +nom dans la langue humaine) a gravé dans le code, dans la conscience, +table de la loi suprême; celui qui sait que, sous cette législation +des devoirs volontaires qu'on nomme avec raison _force_ ou _vertu_, il +n'y a ni Platon, ni J.-J. Rousseau, ni chimères, ni violences, ni +tyrannies, ni multitudes, ni satellites, ni armées, ni bourreaux qui +puissent faire prévaloir la société purement matérialiste sur la +société spiritualiste, où le commandement est divin, où l'abstention +est vertu; ce contrat social est, disons-nous, indépendamment de ce +qu'il est plus vrai, mille fois plus digne du légitime orgueil, du +saint orgueil de la race humaine: car il croit fermement (et il a +raison de croire) que le contrat social qui commence sur la terre par +des individus isolés, sans défense contre les éléments, par des +hordes, par des tribus, par des républiques, par des empires, par des +révolutions qui brisent ou qui restaurent des nations, n'est ni toute +la fin, ni toute la destinée probable de la civilisation divine, ni +toute la pensée du Créateur, ni tout le plan infini de Dieu dans sa +création de l'homme en société. + +Car il croit que Dieu n'a pas borné à ces phénomènes d'agglomération, +de révolution, de progrès matériel, de décadence, de dissolution et de +disparition, les destinées de cette noble catégorie d'êtres appelés +hommes; que ces êtres ne sont pas bornés dans tous leurs +développements par la tombe; mais que le vrai contrat social, celui +dont l'âme de l'humanité est l'élément, celui dont la vertu est le +mobile, celui dont le devoir est la législation, celui dont Dieu +lui-même est le souverain, le spectateur et la récompense, que ce +contrat social, interrompu ici à chaque génération par la mort, ne se +résilie pas dans la poussière de ce globe. + +Au contraire, il se renoue, se recompose et se développe indéfiniment +plus haut de vertu en vertu, de sainteté en sainteté, de grandeur en +grandeur, dans une société toujours croissante et toujours +multipliante, pour multiplier les adorations par les adorateurs, les +forces par les facultés, les vertus par les oeuvres, dans cette +échelle ascendante par laquelle monta le Jacob symbolique, et qui +rapproche du Dieu de vie ses hiérarchiques créations! + +En un mot, le vrai contrat social, au lieu de donner pour fin à la +société mortelle la mort, donne pour fin à la société spiritualiste +sur la terre le sacrifice, et pour fin à la société divinisée après la +vie l'immortalité! + +Voilà ma foi politique. + + LAMARTINE. + +_P. S._ La trop grande étendue que j'ai été obligé de donner à +l'Entretien précédent me force à restreindre celui-ci et à m'arrêter +là de peur de fatiguer le lecteur de métaphysique sociale. Je +reviendrai dans un an sur ces aberrations de J.-J. Rousseau, +philosophe social. Quant à sa philosophie religieuse, dont la +profession de foi du _Vicaire savoyard_ est le sublime portique, c'est +une des plus éloquentes protestations contre l'athéisme ou +l'irréligion qui ait jamais été écrite par une main d'homme. Quand +nous traiterons de la philosophie (ce que nous ferons l'année +prochaine), nous reviendrons sur ce bel exorde de religion dite +naturelle. J.-J. Rousseau s'élève, dans cette contemplation lyrique de +la Divinité et de la morale, mille fois au-dessus des philosophes +impies ou matérialistes du dix-huitième siècle. Le christianisme même +lui doit ici de la reconnaissance, car, s'il est dans quelques parties +incrédule sur la lettre de ses dogmes, il est croyant à sa sainteté. +C'est une aurore boréale de l'Évangile: il ne le voit pas, mais il le +répercute. C'est la raison évangélisée. + + +XVII + +Par une circonstance bien étrange, pendant que je m'entretenais avec +vous des erreurs politiques et des essais théologiques de J.-J. +Rousseau dans l'_Émile_, un livre paraissait, un des livres que les +_curieux_ de littérature et de philosophie accueillent comme une bonne +fortune de bibliothèque, parce qu'il leur révèle comme en confidence +les secrets du métier de la littérature. + +Ce livre, par un homme de pensée libre, d'instruction variée, de goût +sûr, de recherches patientes, M. Sayous, est intitulé: _le +Dix-huitième Siècle à l'étranger._ + +C'est une histoire coloniale de l'esprit français dans toute l'Europe, +pendant que l'esprit français rayonnait de Paris sur le monde quelques +années avant qu'il fît explosion par la révolution française. M. +Sayous est là, pour le dire sans l'offenser, un statisticien moral, un +fureteur de génie épiant et découvrant le beau et le bon dans tous ces +recoins de l'Europe où de petits cénacles littéraires, français de +langue et d'esprit, depuis Copenhague, Pétersbourg, Berlin, Dresde, +jusqu'à Lausanne, Coppet, Ferney, Genève (il aurait pu y ajouter Turin +et Chambéry, colonie des deux frères de Maistre, l'un naturel et +arcadien, l'autre emphatique et olympien), devaient bientôt appeler +l'attention sur leur nom et sur leurs oeuvres. + +M. Sayous donc furète avec beaucoup de loyauté et beaucoup de bonheur +ces découvertes dans tous ces recoins du monde français, et nous fait +des portraits fins, vrais, originaux, critiques de toutes ces figures +d'hommes et de femmes qui gravitaient en ce temps-là dans la sphère +de l'esprit français, de la langue française et de la philosophie +française. + +Or savez-vous ce qu'il découvre très-inopinément pour nous, à Genève, +en recherchant les sources de J.-J. Rousseau, car toute grande +individualité a ses sources? Il découvre une femme, une jeune fille, +une belle sibylle des Alpes, une théologienne de vingt ans, une +prophétesse de raison et d'instruction qui prophétise à demi-voix et +qui prophétise quoi? La profession de foi du _Vicaire savoyard_. +C'était dans l'air. Rousseau l'écoute, il retient; il s'inspire, et il +écrit. Qui se serait douté de cette Égérie cachée dans les grottes du +lac Léman, derrière ce philosophe misanthrope de la rue Plâtrière, à +Paris? + +Or voici tout le mystère: + +Il y avait à Genève une de ces familles cosmopolites qui apportent, +partout où elles vivent, un caractère et une physionomie multiples, +saillants, originaux comme l'empreinte des différentes contrées où ces +familles ont eu leurs haltes et leur origine. C'était la famille si +connue des Huber. Sortis de la noblesse féodale du Tyrol, illustres +dans la chevalerie tudesque de la Souabe, ils étaient devenus +patriciens de Berne, et s'étaient alliés à Rome avec la maison +princière des Ludovisi, démembrée en branches éparses entre +Schaffouse, Lyon, Genève. + +Cette famille, de génies divers, avait acquis aussi divers genres de +célébrités. La littérature légère, la philosophie éclectique, les +sciences naturelles, les arts, la société intime avec Voltaire, +Rousseau, plus tard avec les de Maistre de Savoie, avec madame de +Staël, avaient encore illustré les Huber. Les mémoires du temps +rappellent à toutes les pages leur nom à propos de leur familiarité +avec les grandes figures de Genève, de Paris, de Berlin, de Londres, +de Coppet; ils étaient chez eux partout par droit de bienvenue, de bon +goût, d'intimité avec les célébrités européennes. Un de leurs +descendants, héritier de leur naturalisation universelle, le colonel +Huber, à la fois homme de guerre, homme de lettres volontaire, +diplomate dans l'occasion, poëte quand il se souvient de ses Alpes, +romancier quand il se rappelle madame de Montolieu ou madame de Staël, +habite encore aujourd'hui tantôt Paris, tantôt une délicieuse retraite +philosophique au bord de ce lac Léman, site préféré de cette famille. + + +XVIII + +Or, de cette famille nomade et féconde en toutes espèces +d'originalités inattendues, était née à Lyon, en 1695, Marie Huber. À +l'âge de dix-huit ans elle avait à Lyon la célébrité des yeux, la +beauté. Tout lui souriait du côté du monde: elle détourna son âme et +ne voulut regarder que du côté du ciel. Elle renonça au mariage pour +garder toutes ses pensées à Dieu. L'abbé Pernetti, l'historien des +célébrités de Lyon, raconte que le peuple de cette ville l'appelait la +Sainte. + +La solitude rendit son esprit indépendant, effet ordinaire et naturel +d'une méditation solitaire. À trente-six ans elle prit la plume et +elle écrivit ses pensées sur le sujet qui occupait le plus sa vie, la +religion. Elle crut reconnaître que ce qui écartait le plus d'âmes +religieuses de la pratique de tel ou tel culte, c'étaient le nombre et +la littéralité des dogmes. Elle résolut, non de les nier, mais de les +tourner, et de montrer une voie générale de salut, qui fît marcher au +ciel par toutes les voies; elle n'écartait pas le christianisme, elle +l'ouvrait plus large à plus de fidèles; elle considérait le Christ +comme l'Homme-Dieu qui, participant à toute la nature humaine pour la +réhabiliter en lui, fut affranchi de tout ce que l'humanité a de +vicieux, rédempteur dont l'humanité aurait pu se passer si elle avait +conservé sa pureté originelle et la religion naturelle bien gravée +dans sa conscience. Elle entreprenait donc, conformément à cette idée, +de faire luire de nouveau cette sainteté primitive et naturelle dans +les coeurs de tous les hommes. + +Ce fut là, dit M. Sayous son biographe, l'objet de son livre intitulé +_la Religion essentielle à tous les hommes_, livre dont Voltaire eut +connaissance et dont il parle avec estime, livre qui fut communiqué à +J.-J. Rousseau, et dont, selon M. Sayous, il tira la doctrine +supérieure et conciliatrice de sa profession de foi du _Vicaire +savoyard_. + +Ce serait ainsi qu'une femme inspirée, une sainte Thérèse d'une +religion pacifique et unanime, aurait à son insu laissé dans l'âme du +philosophe sceptique et mobile de Genève la pensée de ce christianisme +primitivement révélé par la conscience, encore sans ombre, à +l'humanité, et destiné à réconcilier toutes les morales, tous les +schismes et tous les cultes de l'esprit dans une lumière, dans une +adoration et dans une charité communes. + +Nous n'affirmons pas cette filiation de la profession de foi de J.-J. +Rousseau; nous la donnons comme une de ces curiosités littéraires qui +ont de la vraisemblance plus qu'elles n'ont de certitude. Mais le +génie à tâtons de J.-J. Rousseau, flottant à cette époque entre le +christianisme réformé, le catholicisme adopté, puis répudié, le +calvinisme de son enfance professé de nouveau, l'illuminisme +germanique effleuré, et le scepticisme philosophique si voisin de +l'athéisme, longtemps fréquenté à Paris dans l'intimité de Diderot, de +d'Holbach, de Grimm, pouvait fort bien se réfugier, pour son repos, +dans cet éclectisme chrétien de mademoiselle Huber qui donnait +satisfaction aux diverses aspirations de sa nature, et qui lui servait +de thème pour cet hymne magnifique de Platon des Alpes connu sous le +nom de profession de foi du _Vicaire savoyard_. Les calvinistes de +Genève ne s'élevèrent pas avec moins de fureur contre le traité de +paix que leur offrait mademoiselle Huber, que contre le symbole +pacificateur que leur proposait J.-J. Rousseau. Les deux livres eurent +les mêmes ennemis; car les schismes en religion n'ont pas seulement +besoin de croire, ils ont besoin de combattre; les pacificateurs sont +les premiers persécutés en religion comme en politique. L'Évangile +dit: «Heureux les pacifiques!» le monde dit: «Malheur aux modérés!» + +J.-J. Rousseau, dans ce livre, fut un Girondin de la philosophie. + + LAMARTINE. + + + + +LXVIIIe ENTRETIEN. + +TACITE. + +PREMIÈRE PARTIE. + + +I + +L'histoire est de tous les genres de littérature celui qui supporte le +plus la médiocrité de l'écrivain, d'abord parce que l'intérêt y est +dans le fait plus encore que dans le style: le fait ou le récit se +suffit, pour ainsi dire, à lui-même. + +Ensuite, parce que les événements que l'histoire raconte ont par +eux-mêmes un attrait de curiosité, un intérêt, pour nous exprimer +autrement, qui empêche le lecteur de faire attention à l'insuffisance +ou à la médiocrité du style. La curiosité est très-indulgente, pourvu +que l'histoire soit racontée. + +Aussi les bibliothèques sont-elles pleines d'histoires médiocres, +triviales, sans génie, sans philosophie, sans politique, sans couleur, +sans pathétique, sans moralité, écrites par des annalistes de tous les +pays; enregistreurs de dates, de nomenclatures, de faits, ils tiennent +la chronologie du monde, l'état civil des nations. + +On les lit cependant: car, bien qu'ils ne fassent rien sentir et rien +juger, incapables qu'ils sont eux-mêmes de sentir et de juger, ils +font connaître. Ce sont les vieillards loquaces de la famille humaine +dont parle Homère; on s'attroupe autour d'eux pour les entendre +conter: mais pour eux, comme pour leurs lecteurs, l'histoire n'est +que de la chronique. + + +II + +Les véritables historiens sont très-rares au contraire, et, pour tout +dire, plus rares peut-être que les grands poëtes; plus rares +certainement que les grands hommes d'action. + +Cette parcimonie de la nature à créer les grands historiens s'explique +d'elle-même, quand on y réfléchit, par le nombre, la diversité et la +supériorité des dons naturels et des dons acquis nécessaires pour +écrire une histoire digne de ce nom. + +Ces dons, ou ces conditions nécessaires pour former un historien +immortel, sont presque impossibles à réunir dans un même homme. + + +III + +D'abord, il faut qu'il soit né poëte, c'est-à-dire sensible, +coloriste, éloquent de nature; car comment ferait-il sentir dans son +style ce qu'il n'aura pas senti lui-même? + +Comment colorerait-il de nuances convenables ses portraits et ses +tableaux, si, au lieu de palette dans l'imagination, il n'a qu'un peu +d'encre au bout de sa plume? + +Comment ferait-il parler ses acteurs, s'il ne sait pas lui-même +parler? + +Dire, c'est créer. Que créera-t-il, s'il ne sait dire? + +Il faut ensuite qu'il soit philosophe, c'est-à-dire qu'il ne se borne +pas à la surface des faits, mais qu'il les creuse et qu'il les +interroge pour leur faire rendre le sens caché qui est en eux, ou la +sagesse des choses humaines; car les événements ne sont pas une vaine +accumulation de faits et de personnages, passant devant les yeux de +Dieu et devant les yeux des hommes, sans autre langage que ce fracas +du temps, qui roule tumultueusement dans son cours les religions, les +institutions et les empires. + +Ces événements, bien vus, bien écoutés, bien compris, ont un langage +parfaitement intelligible qui s'appelle l'expérience, la leçon, la +moralité, la sagesse, la philosophie des choses. Il faut que +l'historien, profondément sage, comprenne ce langage des événements +pour l'interpréter aux autres hommes. + +Un véritable historien n'est qu'un traducteur, mais c'est le +traducteur des desseins de Dieu. Il déchiffre les hiéroglyphes de la +Providence. + + +IV + +Il faut qu'il soit honnête homme, c'est-à-dire probe d'esprit, +sincère, véridique: car, s'il trompe, ou s'il dissimule, ou s'il +invente, ou s'il ment, plus d'histoire; il n'est plus que le faussaire +des actes de Dieu. + +Il faut qu'il soit moraliste, sinon de coeur, au moins d'esprit: car, +s'il caresse les perversités dont l'histoire est pleine, s'il donne +toujours raison à la fortune, s'il exalte le vainqueur coupable et +qu'il écrase le vaincu innocent, s'il foule aux pieds les victimes, +s'il ajoute la sanction de sa propre immoralité et l'autorité de son +amnistie à tous les scandales d'iniquité qui attristent les annales +des peuples, l'historien n'est plus un juge; c'est un complice abject +ou intéressé de la fortune, qui montre sans cesse le droit violé par +la force, et la vertu déjouée par le succès. + +Un tel historien corrompt plus la moralité de son siècle que tous les +crimes heureux ne la corrompent: car on se défie des criminels, on ne +se défie pas de l'historien. Son absolution est pire que le forfait +lui-même: c'est le forfait rétrospectif, le forfait de sang-froid, le +meurtre de la conscience publique, seul refuge que la fortune +triomphante laisse ici-bas à la justice et à la vertu! Le criminel ne +viole la justice que pendant un temps: l'historien du succès la viole, +autant qu'il est en lui, pendant toute la postérité. + +On a dressé des peines contre ceux qui commettent les crimes, on +devrait en formuler de pires contre ceux qui les excusent et qui les +glorifient. Ils sont les scélérats du lendemain, plus coupables que +les scélérats de la veille. Ils justifient l'iniquité: c'est plus +atroce que de la commettre. + + +V + +Il faut que l'historien soit homme d'État: car l'histoire est pleine +de politique, et s'il n'a pas l'intelligence de la politique, cette +bonne conduite de la vie appliquée en grand aux nations, aux sociétés, +aux empires, il écrira au hasard des récits pleins d'ignorance, de +contre-sens et de non-sens. + +Il faut qu'il ait pratiqué lui-même les conseils, les assemblées, les +négociations, les délibérations, les affaires publiques, afin d'avoir +observé de ses propres yeux le jeu des passions, des intérêts, des +ambitions, des intrigues, des caractères, des vertus ou des +perversités qui s'agitent dans les cours, dans les camps, dans les +comices, dans la place publique. + +Nul ne connaît les hommes par théorie: pour les connaître, il faut +les toucher; on ne les touche que dans la mêlée. + +Un historien qui n'aura vécu que dans les bibliothèques fera des +livres, mais jamais une histoire; ses personnages seront des rôles, +jamais des hommes. + + +VI + +Enfin, il faut que l'historien soit arrivé à la vieillesse, ou du +moins à cette maturité des années qui donne, avec le sang-froid de la +pensée, le désintéressement de l'ambition, ce loisir studieux où +l'écrivain se renferme dans la solitude de son âme pour recueillir, +avant sa mort, les événements de son temps, les expériences, les +jugements qu'il veut léguer à la postérité. + +On voit, à ces principales conditions d'un historien parfait, combien +il est rare que toutes ces conditions se trouvent réunies dans un +même homme, et combien peu de chefs-d'oeuvre historiques doivent +exister et surnager sur cet océan d'annales ou de chroniques qui +encombrent les archives des nations. + +Ajoutons que ces chefs-d'oeuvre mêmes ne sont pas absolus, mais +relatifs à l'état social et à l'âge plus ou moins avancé des peuples +pour lesquels l'historien a écrit son histoire. + + +VII + +Les peuples enfants veulent des récits merveilleux, mais sans +critique, comme ceux d'Hérodote. + +Les peuples superstitieux veulent des fables, comme celles des livres +théogoniques de l'Orient. + +Les peuples barbares veulent des martyrologes, comme ceux des +Scandinaves. + +Les peuples chevaleresques veulent des aventures, comme celles du Cid +ou de Roland. + +Les peuples corrompus veulent des crimes politiques admirés et +justifiés, comme ils le sont dans l'histoire de Machiavel. + +Les peuples artistes veulent des harangues et des réflexions, comme +celles de Thucydide. + +Les peuples avilis veulent des obscénités, comme celles de Suétone. + +Les peuples mûrs et touchant à la décadence veulent des portraits +peints en traits de sang, des retours vers la vertu antique, des +larmes amères sur la corruption présente, des sentences brèves, mais +succulentes, jaillissant de l'événement comme le cri des choses, enfin +une philosophie à la fois plaintive et amère, qui consterne et qui +relève l'âme par l'honnête et douloureux contraste entre l'image de la +vertu antique et le désespoir de la liberté perdue! + +Dans ce genre d'histoire parfait, l'historien n'est plus seulement un +annaliste: il est citoyen, il est moraliste, il est politique, il est +poëte, il est peintre, il est législateur, il est apologiste, il est +satiriste, il est homme d'État, il est juge, il est instituteur des +nations, il est _Tacite_. L'histoire ne monte pas plus haut: elle est +alors le grand poëme épique de la vérité. + + +VIII + +Pour l'époque du monde où nous vivons, Tacite est évidemment l'Homère, +le Platon et le Cicéron de l'histoire. Une de ses pages retrace toute +une période d'années; une de ses peintures ressuscite toute une vie; +une de ses maximes fait réfléchir tout un jour. + +Rome entière, avec ses grandeurs et ses bassesses, avec sa liberté et +sa servitude, avec ses noblesses et ses abjections, avec ses vertus et +ses forfaits, s'est résumée dans ce seul homme. + +Il a tout vu, tout senti, tout sondé, tout pesé, tout aimé, tout haï, +tout peint, tout conclu. C'est le monde romain, ou plutôt c'est le +monde humain de son temps, hélas! et de tous les temps, contracté dans +la main puissante d'un homme, et rendant, sous la pression de cette +main, son suc, son sens, sa gloire, ses vices, sa honte, ses larmes, +son sang, par tous les pores. + + +IX + +Aussi celui qui a lu Tacite a compris le monde: Tacite est le Newton +de l'histoire. Il a dévoilé la machine humaine depuis le premier +rouage jusqu'au dernier; il a monté et démonté le mécanisme des +empires, et mis à nu tous les ressorts qui font mouvoir la sublime ou +déplorable humanité. + +On ne peut lui reprocher qu'une chose: un excès de brièveté dans le +récit. Mais cette brièveté aussi est une force: celui qui comprend +d'un coup d'oeil explique d'un mot. La brièveté est une vertu de la +langue, car la langue n'est qu'un signe. La plus parfaite des langues +serait celle qui contiendrait le monde dans un mot. + +Tacite est l'abréviateur de l'oeuvre de Dieu; il n'écrit pas, il note: +mais chaque note ouvre un horizon sans borne à la pensée. Les +intelligences lentes ou faibles doivent renoncer à le lire: il n'écrit +que pour ses pairs. C'est le pain des forts, c'est l'historien des +hommes d'État, des philosophes, des sages, des poëtes; il lui faut, +comme à Bossuet, un auditoire de rois de l'intelligence: c'est sa +gloire. + +J'ai essayé souvent, dans mes notes de jeunesse, de me rendre compte à +moi-même des impressions que je recevais de cet historien selon mon +coeur. J'en extrais ici quelques fragments et j'en ai refait un tout, +en jalonnant ma route de ses plus beaux tronçons de style, comme on +reconstruit une ville détruite dans le désert, en marchant d'un débris +à un débris et d'un monument à l'autre, à travers la poussière des +grandes choses qu'on foule aux pieds. + + +X + +Huit cent vingt années d'existence ont épuisé la vitalité de Rome. +Rome vieillit; car, malgré les illusions toujours déçues et toujours +renaissantes des utopistes, les nations vieillissent comme l'homme, +unité mortelle dont elles parcourent toutes les phases avec plus de +lenteur, mais avec la même vicissitude de naissance, de jeunesse, de +maturité, de caducité et de mort. + +L'empire a dévoré la république; l'armée a subjugué les lois; la +corruption, à son tour, a avili l'armée; la sédition donne et retire +le trône et la vie à des favoris prétoriens d'un camp et d'un jour. +Néron, le dernier des empereurs du sang de César, a péri, exécré des +uns, regretté par les autres; car les vices et les crimes eux-mêmes +ont leur parti dans les populaces et dans les casernes. On pleure, à +Rome et à Lyon, ce bon Néron qui incendiait la capitale pour la +rebâtir, qui égorgeait sa mère, mais qui amusait la plèbe. Le vieux +Galba, proclamé empereur par les légions, s'avance et tend la main +vers le sceptre. + +Écoutons Tacite, c'est ainsi qu'il commence son premier livre: + + +XI + +«J'entreprends une oeuvre riche en vicissitudes, atroce en batailles, +déchirée en séditions, sinistre même dans la paix: + +«Quatre empereurs tranchés successivement par le glaive, trois guerres +civiles, plusieurs guerres extérieures, quelques autres tout à la fois +civiles et étrangères; + +«Nos armes, prospères en Orient, malheureuses en Occident; l'Illyrie +troublée, les Gaules mobiles, la Grande-Bretagne conquise et perdue +presque au même moment; les races suèves et sarmates se ruant contre +nous; les Daces illustrés par des défaites et par des victoires +alternatives; l'Italie elle-même affligée de calamités nouvelles ou +renouvelées des calamités déjà éprouvées par elle dans la série des +siècles précédents; des villes englouties ou secouées par les +tremblements de terre sur les confins de la fertile Campanie; Rome +dévastée par les flammes; nos plus anciens temples consumés; le Capitole +lui-même incendié par la main de ses concitoyens; nos saintes cérémonies +profanées; des adultères souillant nos plus grandes familles; les îles +de la mer pleines d'exilés; ses écueils ensanglantés de meurtres; des +atrocités plus sanguinaires encore dans le sein de nos villes; noblesse, +dignités, acceptées ou refusées, imputées à crime; le supplice devenu le +prix inévitable de toute vertu; l'émulation entre les délateurs, +non-seulement pour le prix, mais pour l'horreur de leurs forfaits; +ceux-ci revêtus comme dépouilles des consulats et des sacerdoces, +ceux-là de l'administration et de la puissance de l'État dans les +provinces, afin qu'elles supportassent tout de leur violence et de leur +rapacité; les esclaves corrompus contre leurs maîtres, les affranchis +contre leurs patrons, et ceux à qui il manquait des ennemis pour les +perdre, perdus par la trahison de leurs amis.» + + +XII + +«Toutefois le siècle n'est pas assez tari de toute vertu pour ne pas +fournir encore de grands exemples: + +«Des mères accompagnant leurs fils poursuivis, dans leur fuite; des +femmes s'exilant volontairement avec leurs maris; des proches +courageux; des gendres dévoués; la fidélité des serviteurs résistant +même aux tortures; des hommes illustres bravant les dernières +extrémités de l'infortune; l'indigence elle-même héroïquement +supportée; des sorties volontaires de la vie comparables aux morts les +plus louées de nos ancêtres. + +«Outre ces nombreuses vicissitudes des choses humaines, des prodiges +effrayants dans le ciel et sur la terre, les avertissements de la +foudre, les présages des événements futurs, présages heureux, +sinistres, ambigus, évidents tour à tour. + +«Jamais, en effet, calamités plus terribles et augures plus menaçants +ne témoignèrent au peuple romain que les Dieux ne veillaient plus à sa +sécurité, mais à leur vengeance.» + + +XIII + +Après avoir frappé ainsi l'esprit de ses lecteurs de l'impression dont +il est frappé lui-même, Tacite entre d'un pas rapide, mais sûr, dans +son récit par le tableau du lendemain de la mort de Néron. Il laisse +transpirer, plutôt qu'il ne le témoigne, son mépris intérieur contre +un peuple assez vil pour regretter son tyran: + +«La vile multitude, dit-il, celle qui assiége le cirque et les +théâtres gratuits, et la lie des esclaves, et tous ceux qui, ayant +dévoré leur patrimoine, vivaient des honteuses munificences de Néron, +se montraient tristes et avides de nouvelles. + +«Les soldats, voyant qu'ils ne recevaient pas de gratifications de +Galba pour récompenser leur défection involontaire et forcée à Néron, +et prévoyant que la paix ne leur fournirait pas autant que la guerre +d'occasions d'avancements et de récompenses, penchaient vers la +sédition. Ils accusaient déjà la vieillesse et la parcimonie de Galba. + +«On rappelait un mot de lui, honnête pour la république, dangereux +pour lui-même: Je choisis mes soldats, je ne les achète pas. + +«L'âge même de Galba était un texte de dérision et d'impopularité pour +ceux qui étaient accoutumés à la jeunesse de Néron, et qui, suivant +le préjugé du vulgaire, ne jugeaient de leur maître qu'à la beauté et +à la grâce du corps. Telles étaient à Rome, ajoute-t-il, les +dispositions d'esprit de cette immense multitude.» + +Il fait ensuite le tableau des provinces, des légions, le portrait des +principaux généraux qui les commandent. + +En Espagne, Cluvius Rufus; dans les Gaules, un successeur peu +populaire de Vindex; en Allemagne, Verginius, encore indécis entre les +regrets de Néron et l'adhésion à Galba; sur le Rhin, un vieillard +goutteux, impotent, sans ascendant sur ses troupes; dans l'Orient +encore immobile, Mucien, commandant de la Syrie et de quatre légions. + + +XIV + +Le portrait de Mucien, tracé en quelques lignes, présage du premier +coup d'oeil à l'empire des agitations, à Galba des compétiteurs: + +«Homme, dit Tacite en parlant de Mucien, déjà aussi célèbre par ses +succès que par ses disgrâces; jeune, il avait ambitieusement caressé +des amitiés illustres; bientôt, ayant dissipé ses richesses, il glissa +dans le besoin. + +«Suspectant l'inimitié de Claude contre lui, il se confina dans le +fond de l'Asie, aussi près de l'exil qu'il le fut plus tard de +l'empire; mélange de luxure, d'intrigue, de popularité, d'insolence, +de bonnes et de mauvaises habiletés; excessif de plaisirs dans le +loisir, d'activité dans l'action, sa vie publique méritait des éloges, +sa vie privée de la honte. Puissant en influence et en séduction sur +ses subordonnés, sur ses proches, sur ses collègues; homme à qui il +était plus facile de décerner l'empire par son crédit que de l'obtenir +pour lui-même.» + +En Judée, Vespasien et son fils Titus commandaient trois légions; ils +étaient pleins de déférence pour Mucien, leur collègue le plus +rapproché, et se concertaient entièrement avec lui. + + +XV + +Tout à coup un bruit se répand dans Rome. On murmure à demi-voix que +les légions de Germanie se sont soulevées et ont proclamé empereur +leur commandant Vitellius. + +Galba, pour prévenir le seul reproche qu'on fait à son règne, celui de +manquer d'un successeur, se hâte d'adopter un jeune Romain de haute +noblesse et de grande espérance, Pison. Pison rappelait par ses vertus +l'antique république. Son adoption était un retour à la liberté et aux +moeurs. Galba le prend par la main en présence du sénat et du peuple: + +«Auguste chercha un successeur dans sa famille, lui dit-il; moi, je le +prends dans la république, non que je manque de parents ou de +compagnons d'armes, mais pour prouver que je n'ai point brigué +l'empire par ambition. Cet acte démontrera à tous que je n'ai +consulté, en te choisissant, ni mes propres convenances, ni même les +tiennes. + +«Tu as un frère, ton égal en noblesse, ton supérieur par l'âge, digne +en tout de la haute fortune où je t'appelle, si tu n'en étais plus +digne encore toi-même. + +«Tu es parvenu à cet âge où l'on a déjà échappé aux passions de la +jeunesse; ta vie est telle que tu n'as aucune indulgence à demander +pour ton passé. Tu n'as encore supporté que des fortunes adverses: les +prospérités sont des tentations trop stimulantes pour notre âme, parce +que les adversités nous apprennent à fléchir et que le bonheur nous +corrompt. + +«La fidélité, la sincérité, l'attachement, ces premiers biens de +l'honnête homme, conserve-les avec une égale constance. On essayera de +les altérer en toi par l'obséquiosité. L'adulation, les caresses, +l'intérêt personnel, le poison le plus corrupteur de la véritable +affection, vont bientôt t'entourer. + +«Aujourd'hui, toi et moi, nous nous parlons avec la plus entière +franchise; mais les autres s'adressent plus à notre puissance qu'à +nous-mêmes, car persuader à un prince ce qu'il doit faire est une +grande tâche: une approbation servile ne prouve aucune affection. + +«Si l'immense corps de l'État pouvait subsister et se pondérer seul et +sans modérateur, j'étais digne peut-être de recommencer les temps et +les institutions de la république; mais nous en sommes à cette +nécessité, que déjà mon âge avancé ne peut plus rien promettre au +peuple romain qu'un bon successeur, et ta jeunesse rien autre qu'un +bon maître à l'empire. + +«Sous Tibère, sous Caïus, sous Claude, nous fûmes comme le patrimoine +d'une seule famille; aujourd'hui, à la place de la liberté, nous +aurons du moins l'élection de nos maîtres. + +«La maison des Jules César et des Claude étant éteinte, l'adoption +découvrira avec intelligence le meilleur des Romains pour succéder à +l'empire. Descendre ou naître des princes est un hasard qui ne nous +rend digne d'aucune estime; dans l'adoption, le choix est entier et le +jugement libre, et, si l'on veut bien choisir, l'opinion publique vous +éclaire. + +«Que Néron soit toujours devant tes yeux, lui qui, superbe de sa +longue série d'aïeux dans les Césars, ne fut pas renversé par Vindex +avec une seule province sans armes, ni par moi avec une seule légion, +mais par sa férocité et par sa luxure, qui le précipitèrent du faîte +des grandeurs publiques. + +«Il n'y avait point cependant jusque-là d'exemple d'un empereur +déposé. + +«Nous, au contraire, que l'estime publique et les armes ont portés à +l'empire, quels que soient nos services, nous y serons poursuivis par +la jalousie. + +«Toutefois ne t'étonne pas si, dans cette commotion soudaine de tout +l'univers, deux légions ne sont pas encore rentrées dans l'obéissance. +Moi-même, qui te parle, je ne suis pas parvenu encore à la sécurité; +mais, une fois que je t'aurai adopté, je cesserai de paraître trop +vieux, seul reproche qu'on objecte à ma puissance. + +«Néron ne cessera pas d'être regretté par les pervers; c'est à toi, +c'est à moi de gouverner avec tant d'intégrité qu'il ne soit pas du +moins regretté des gens de bien. + +«Ce n'est pas l'heure de te fatiguer de plus longs avis; tout est dit, +tout est fait, si j'ai bien choisi! + +«Souviens-toi que tu vas commander ici à des hommes aussi incapables +de supporter une entière liberté qu'une entière servitude.» + +L'invention d'une telle éloquence dans l'historien ne suppose-t-elle +pas dans Tacite toutes les qualités d'homme d'État, de philosophe, de +politique consommé, de vieillard expérimenté des choses et des +caractères, et enfin d'orateur d'État, qualités que l'historien prête +au vieux Galba? + + +XVI + +On se perd quand on analyse ce sublime discours d'empire dans les +profondeurs de raison, de pénétration, de prévoyance, de connaissance +du coeur humain et de l'opinion des différentes classes du peuple +qu'il révèle chez le vieux Galba. + +Quel autre homme qu'un homme rompu aux affaires publiques, un témoin +des écroulements de Rome, un publiciste, un moraliste, un orateur, un +vieillard, pouvait le penser et pouvait l'écrire? + +Ôtez une seule de ces conditions d'âge, d'expérience, de pratique des +comices et des cours, d'étude des lettres antiques, d'élévation +au-dessus des partialités des temps, de puissance de tout comprendre, +même la vertu, et ce discours n'existerait pas. + +C'est le résumé d'une longue vie publique dans une haute intelligence +touchant aux limites de la vie, et jugeant le passé, le présent, +l'avenir, avec le calme du soir et le sublime désintéressement du +lendemain. + +Mais poursuivons l'étude, et, après avoir vu le sage et le politique, +voyons le peintre. + + +XVII + +Pison accepte sans joie, mais sans faiblesse, non comme on accepte une +ambition, mais comme on accepte un devoir. + +Il se rend au camp avec Galba, puis au sénat, pour se faire +reconnaître héritier de l'empire. + +Les soldats, refroidis par la parcimonie de Galba, qui les traite en +citoyens, non en mercenaires, murmurent sourdement; le sénat éprouve +ou feint d'éprouver de l'enthousiasme: mais les rumeurs de la +rébellion des légions de Germanie et de la marche de Vitellius sur +l'Italie s'accroissent dans Rome. La restitution au trésor public des +sommes perçues par les favoris de Néron aigrit les esprits dans le +camp et dans la plèbe. + +Un homme populaire par ses intrigues, candidat du vice, comme Pison +était candidat de l'honnêteté, Othon, sent chanceler le pouvoir entre +les légions qui s'avancent d'Allemagne, et Galba, qui dédaigne de +saisir Rome par ses corruptions. Il se fait faire une feinte violence +par une émeute de populace et de soldats qui le portent au camp, hors +des murs, en apparence malgré lui. Là, vingt-trois soldats le saluent +empereur, et vont tenter avec Othon la fidélité des légions indécises. + + +XVIII + +Le bruit de cette émeute se répand dans le palais de Galba. Pison, son +fils adoptif, veut opposer sa popularité d'estime à la popularité +démagogique d'Othon; il rassemble les troupes de garde au palais et +les harangue: + +«Camarades, leur dit Pison, il n'y a pas encore six jours qu'ignorant +ce que nous dérobe l'avenir, et ne sachant s'il fallait désirer ou +redouter davantage ce nom d'héritier de Galba, j'ai été adjoint par +lui à l'empire. + +«Par cet acte, les destinées de la patrie et celles de notre maison +ont été placées dans vos mains. Ne croyez pas, je vous le jure par le +nom que je porte, ne croyez pas que je tremble ici pour moi-même (pour +moi, qui, éprouvé déjà par la mauvaise fortune, sais qu'il y a autant +à craindre de la prospérité); non! je vous parle en ce moment au nom +de Galba, devenu mon père, du sénat et de l'empire, que je représente +devant vous. + +«Nous sommes placés dans cette alternative, ou de périr aujourd'hui, +si cela est nécessaire à la patrie, ou, ce qui ne serait pas moins +funeste, de vaincre en faisant périr des concitoyens. + +«Nous avions pour consolation, dans ces derniers événements de Rome, +que la capitale n'avait pas été ensanglantée et que le pouvoir avait +passé sans choc d'une main dans une autre. + +«Par mon adoption, il semblait aussi avoir été pourvu à ce que, même +après Galba, il ne pût y avoir de guerre civile à Rome pour l'empire. + +«Je ne me vanterai pas ici de la noblesse de mon origine ni de +l'irréprochabilité de ma vie. Qu'est-il besoin de parler de vertu +quand il s'agit de se comparer à un Othon? Ses vices, qui sont à ses +yeux le seul titre de gloire, ont renversé l'empire, même quand il +était la créature et l'ami de l'empereur. + +«Serait-ce par son maintien, sa démarche, sa parure efféminée, qu'il +briguerait et mériterait l'empire? Ils se trompent, ceux qui croient +que son luxe sera de la libéralité: il saura dissiper, jamais donner. +Il ne rêve que prostitution, débauches et orgies de femmes; il pense +que ce sont là les priviléges de la souveraineté, priviléges qui lui +assurent pour lui seul la satisfaction de ses caprices et de ses +excès, et qui ne laisseront aux autres que la rougeur et l'infamie. +Jamais pouvoir acquis par le crime ne fut exercé honnêtement. + +«Galba a été promu à l'empire par le consentement de l'univers, et moi +par votre consentement. + +«Si la république, le sénat, le peuple, ne sont plus aujourd'hui que +de vains noms, votre honneur, à vous, camarades, est intéressé du +moins à ce que les plus vils des hommes ne vous donnent pas des +empereurs! + +«On a vu des exemples de légions révoltées contre leurs généraux; mais +votre fidélité et votre renommée, à vous, sont restées jusqu'à ce jour +sans souillure. C'est Néron qui vous a manqué, ce n'est pas vous qui +avez manqué à Néron! + +«Eh quoi! vingt-trois transfuges et déserteurs, à qui l'on ne +permettrait pas de nommer un centurion ou un tribun des soldats, +nommeraient impunément un empereur! Vous admettriez cet exemple, et +vous vous approprieriez leur crime en le tolérant par votre inaction! +Cette licence passera bientôt de Rome dans les provinces, et, si nous +sommes, Galba et moi, les victimes de ce forfait, vous le serez, vous, +des conséquences de ces guerres civiles. L'assassinat de vos empereurs +ne vous sera pas plus payé que nous ne payerons, nous, votre +innocence, et nous vous donnons, en récompense de votre fidélité, +autant que les autres vous promettent pour prix du crime.» + + +XIX + +Ce discours d'honnête homme émeut les cohortes de garde au palais. Les +officiers partent pour aller retenir dans leur devoir les différents +corps casernés dans la ville; mais les partisans d'Othon les ont +prévenus. La défection est générale; quelques chefs sont tués par +leurs soldats, d'autres repoussés, le plus grand nombre entraînés. La +licence de Néron plaide dans leur âme contre la sévérité de Galba. Les +troupes corrompues aiment leurs corrupteurs. Othon ravive la +popularité de Néron, dont il fut le complice. + + +XX + +Galba, presque abandonné dans le palais avec une poignée de gardes et +de serviteurs, hésite un moment s'il y défiera l'assaut des prétoriens +ou s'il ira au camp disputer l'empire à Othon. Danger pour danger, il +préfère le plus honorable; il se prépare à marcher au camp: Pison l'y +devance. + + +XXI + +Pendant cette hésitation, un bruit se répand dans la ville qu'Othon a +été massacré par les prétoriens dans le camp. À ce bruit, le peuple, +les sénateurs, les courtisans, la plèbe, qui avaient déjà fui le +palais, refluent avec la fortune autour de Galba. + + +XXII + +Tacite peint en satiriste consommé les jactances et le faux +enthousiasme des hommes intéressés que la peur avait dissipés, que la +peur ramène. Chacun veut avoir sa part de fidélité et d'héroïsme: il +y en a qui vont jusqu'à affirmer qu'Othon a été percé par leur main. +L'impassible Galba sourit de pitié et demande à un de ces prétendus +meurtriers _qui lui a donné ordre de tuer Othon_. + + +XXIII + +Ce bruit était faux. Tacite raconte la sédition des prétoriens à la +vue d'Othon, en homme qui a vu les émotions populaires et les +défections soldatesques. + +On croit relire, à l'homme près, l'entrée de Napoléon à Grenoble au +retour de l'île d'Elbe. Citons cette page, que nous avons lue tant de +fois nous-même vivante sur les pavés de nos places publiques: + +«Les dispositions dans le camp n'étaient déjà plus douteuses, et la +passion en faveur d'Othon était déjà si furieuse que les soldats, non +contents de le couvrir de leurs corps et de leurs armes, le portent, +au milieu des aigles des légions, sur un tertre où s'élevait, quelques +moments avant, la statue d'or de Galba, et l'entourent de leurs +étendards. Il n'était possible ni aux tribuns ni aux centurions d'en +approcher; le simple soldat recommandait à ses camarades de se défier +de ses officiers; tout retentissait de clameurs, de tumulte, de +vociférations échangées entre les groupes, non pas seulement, comme +dans une multitude, de vociférations inactives, mais, à chaque nouveau +groupe de soldats qui se présentaient, on leur prenait les mains, on +les enlaçait d'un cercle d'épées nues, on les poussait vers Othon, on +les provoquait à lui prêter le serment, on les préconisait l'un à +l'autre, tantôt l'empereur aux soldats, tantôt les soldats à +l'empereur. + +«Othon ne cessait pas, de son côté, d'étendre les mains vers eux, +d'adresser des hommages à cette multitude et de lui jeter des baisers, +se dégradant jusqu'à la bassesse pour se relever à la domination!» + + +XXIV + +Il harangue avec astuce les soldats; on court aux armes, on marche +confusément vers la ville. + +Une charge de cavalerie balaye le forum de la multitude, qui voulait +maintenant défendre Galba. + +Le porte-drapeau de la cohorte, au milieu de laquelle marchait le +vieillard, l'abaisse devant les cavaliers d'Othon. À ce signal de la +trahison ou de la peur, la cohorte, jusque-là fidèle, fraternise avec +les séditieux. + +«À côté du lac Curtius, dit Tacite, le tremblement des porteurs de +Galba le fait tomber de sa litière et rouler à terre. On assure qu'il +tendit courageusement la gorge aux meurtriers, en leur disant d'agir +et de frapper, si c'était pour l'avantage de la république. + +«Peu importaient ses paroles à ses assassins. + +«Le nom de celui qui le frappa n'est pas suffisamment constaté. Les +soldats féroces et cruels déchirèrent en lambeaux ses bras et ses +jambes, même après que sa tête eut été séparée du tronc.» + +Pison, blessé, qui revenait du camp des prétoriens, se réfugie dans la +chambre d'un esclave fidèle; mais, bientôt découvert, il est traîné +sur le seuil et égorgé par les soldats d'Othon. + +Sa tête, celle de Galba, celle de Vinius, leur lieutenant, sont +portées au bout des piques, au milieu des enseignes des légions, +auprès des aigles. + + +XXV + +«Vous auriez cru voir, ajoute aussitôt Tacite, un autre sénat, un +autre peuple. Tous se précipitent, rivalisant de vitesse et +d'empressement, vociférant contre Galba, célébrant la justice des +soldats, baisant la main d'Othon. Plus les démonstrations sont +fausses, plus ils les redoublent. + +«Tout se fit ensuite au gré des soldats. Chaque légion envoie un quart +de ses légionnaires imposer ou saccager la ville et les campagnes, +avec licence de tout faire, pourvu qu'elle rapportât sa part de +pillage à ses chefs, et, après cette alternative de licence, de +débauches et de misère, chaque soldat rentrait à son corps, indigent, +oisif et lâche, de vaillant qu'il avait été. + +«Enfin, une succession d'orgies et de dénûment les précipitait dans +les séditions et dans les factions militaires, de là dans les guerres +civiles. + +«Le corps de Galba, longtemps abandonné et devenu le jouet des +profanateurs, pendant les ténèbres, fut enfin enseveli par les soins +d'Argius, un de ses anciens esclaves, dans les jardins d'un domaine +privé que possédait Galba. Sa tête, mutilée et attachée à une pique +par les vivandiers et les valets d'armée devant le tombeau de +Patrobius, affranchi de Néron, puni par Galba, fut recueillie le jour +suivant et réunie aux cendres de son corps déjà brûlé.» + +Quelle tragédie! Et comment n'a-t-elle pas inspiré un +Corneille?--C'est que le sujet dépasse le génie! + + +XXVI + +Pendant que la sédition militaire fait un empereur à Rome, Tacite +nous transporte aussitôt en Germanie, où la sédition militaire en fait +surgir un autre dans Vitellius, pour venger Galba. + +Valens et Cécina, ses lieutenants, descendent des Alpes en Italie. +Vitellius, engourdi par la torpeur du vin et de la table, ivre dès le +milieu du jour, les suit lentement, laissant tout faire pour lui à ses +soldats. + +Othon négocie avec son compétiteur; il lui offre tout ce qui peut +séduire un homme plus avide de jouissances oisives que de pouvoir. +Vitellius feint d'écouter ces propositions, puis les deux rivaux +s'envoient mutuellement des assassins après les ambassadeurs. Ces +assassins, découverts, expient leur mission par la mort. + +Othon sent enfin la nécessité de rétablir la discipline dans les +troupes de Rome et de réprimer l'anarchie; il parle aux prétoriens le +langage de la raison et de la sévérité: + + +XXVII + +«Il est des choses dans le gouvernement, leur dit-il, que le soldat +doit savoir; il en est d'autres qu'il doit ignorer. + +«L'autorité des chefs, la rigueur de la discipline, exigent que les +centurions, les tribuns militaires eux-mêmes, exécutent, sans les +examiner, les ordres qu'on leur donne. + +«S'il était permis à chacun de ceux qui reçoivent des ordres de +s'informer des motifs et de les discuter, l'empire lui-même périrait +avec le principe nécessaire de l'obéissance. + +«Vous n'avez manqué à la subordination que dans mon intérêt; mais, +dans ces incursions, dans ces ténèbres, dans cette confusion de +toutes choses, les occasions contre moi-même peuvent être offertes à +mes ennemis. L'armée la plus redoutable dans l'action est celle qui +est la plus soumise avant la guerre. À vous les armes et le courage! à +moi le conseil et la direction de votre valeur! Que jamais armée ne +connaisse ces cris que vous avez proférés contre le sénat! + +«Quoi! le sénat, la tête de l'empire, le lustre de toutes nos +provinces, demander des supplices contre ses membres! Ô Dieux! ces +Germains, que Vitellius pousse contre Rome, ne l'auront pas osé +eux-mêmes; et vous, enfants privilégiés de l'Italie, vous, jeunesse +vraiment romaine, vous demanderiez le sang et le massacre d'un corps +dont la splendeur et la gloire font toute notre supériorité sur la +bassesse et l'obscurité des Vitelliens. + +«Vitellius a une certaine apparence d'armée avec lui, mais le sénat +est avec nous. C'est par là que de notre côté est la république, et +contre nous les ennemis de la république. + +«Croyez-vous donc que cette ville si majestueuse existe seulement +dans ces maisons, ces toits, ces monceaux de pierres? Ces choses +muettes et inanimées peuvent aussi bien se détruire que se relever. + +«L'éternité de l'État, le repos des peuples, votre salut à tous, et le +mien, résident dans l'intégrité du sénat, qui affermit tout. De même +que ce corps, institué sous les auspices des Dieux par le père et le +fondateur de Rome, ce corps, continué et immuable depuis nos rois +jusqu'à nos Césars, nous a été transmis par nos ancêtres, de même nous +devons le transmettre à nos descendants; car c'est de vous qu'émanent +vos sénateurs romains, et c'est de vos sénateurs qu'émanent vos +princes.» + + +XXVIII + +Ce discours assoupit plus qu'il ne calma Rome. + + +XXIX + +Le tableau tracé ici par Tacite de l'agitation sourde de la ville, de +l'oppression latente des soldats, de l'ambiguïté du sénat, tremblant +de trop peu faire pour Othon, de trop faire contre Vitellius, est +l'étude la plus caractéristique d'un observateur de l'espèce humaine. +C'est le Molière grave et politique des peuples en révolution; le +peuple romain pose, non-seulement devant son peintre, mais devant son +juge. + + LAMARTINE. + + + + +LXIXe ENTRETIEN. + +TACITE. + +DEUXIÈME PARTIE. + + +I + +Continuons: + +Othon part avec l'armée et avec une partie de l'aristocratie de Rome +et des pouvoirs constitués, pour aller au-devant de Vitellius, aux +confins de l'Italie, vers les Gaules. + +«C'est la première fois que Rome se déplace ainsi, dit Tacite: car, +depuis le divin Auguste, le peuple romain avait combattu au loin pour +l'ambition ou la gloire d'un seul homme; sous Tibère et sous Caligula, +on n'avait eu à gémir que des calamités de la paix; la révolte de +Scribonianus contre Claude avait été découverte et étouffée au même +instant; c'étaient des murmures et des paroles qui avaient expulsé +Néron, plutôt que les armes. Aujourd'hui des légions et des flottes, +et, ce qu'on avait vu plus rarement encore, les prétoriens et les +soldats, gardiens de la ville, marchaient au combat.» + + +II + +Selon l'admirable économie de ses récits, ordonnés comme des poëmes, +Tacite profite de la lenteur d'Othon dans sa marche vers les Gaules +pour reporter les regards de son lecteur vers une autre région de +l'empire où se noue un autre drame militaire pour un troisième +dénouement déjà prévu. Il revient à Vespasien, à Mucien, à leurs sept +légions réparties en Judée et en Syrie. + +Ces légions apprennent que celles de Rome et de Germanie vont +s'entrechoquer pour décider à qui des deux armées reviendra le +bénéfice de donner un maître à l'empire; elles s'indignent qu'on en +dispose ainsi sans leur aveu; elles méditent de s'en saisir pour un de +leurs généraux, pendant qu'on le dispute pour d'autres. + +Vespasien, et Mucien son collègue, résolurent d'attendre que les deux +partis de Vitellius et d'Othon, affaiblis par leur lutte, laissassent +l'ambition plus libre et le succès plus certain à des armées et à des +noms encore entiers. + +Ici Tacite reprend le récit de la guerre civile, après avoir ainsi +montré en Orient le germe d'un autre règne. + + +III + +Othon, suivi des corps d'élite, d'éclaireurs, des cohortes et des +vétérans du prétoire, nerf des armées impériales, et des nombreuses +légions de marine, s'avance jusqu'au pied des Alpes, au-devant du +lieutenant de Vitellius, Cécina. + +«La marche d'Othon, dit Tacite, n'était ni ralentie ni amollie par le +luxe; mais Othon, revêtu d'une cuirasse de fer, à pied, marchant +devant les aigles, souillé de poussière, les cheveux en désordre, +contrastait par son apparence avec son ancienne réputation de +mollesse. + +«Cécina, de son côté, comme s'il avait laissé sur l'autre revers des +Alpes la licence et la férocité de son caractère, s'avançait en Italie +avec une armée irréprochable dans sa discipline. Les colonies et les +municipalités romaines qu'il traversait en entrant en Italie lui +reprochaient seulement son orgueil. Vêtu, en effet, d'une saie +gauloise de diverses couleurs et de braies, vêtement étranger, il +osait donner audience ainsi à des citoyens en toges. + +«On ne pouvait tolérer non plus que sa femme Salonina, quoique +innocemment, le suivît montée sur un cheval magnifique, enharnaché de +pourpre. Telle est la nature humaine, que l'on considère d'un regard +malveillant la récente fortune d'autrui. On n'exige de personne autant +de modestie que de ceux qui étaient naguère nos égaux. Cependant +Valens fait sa jonction avec Cécina.» + + +IV + +Un conseil de guerre, tenu en présence d'Othon, où l'on délibère sur +la bataille à donner ou à ajourner, fournit à l'historien l'occasion +d'une magnifique énumération des forces de l'empire. Othon se décide à +laisser livrer la bataille par ses lieutenants, et à se tenir lui-même +à l'écart en réserve, comme la dernière majesté du peuple romain. + +Il se retire à quelque distance avec sa garde. De ce moment sa cause +est perdue. Ses troupes, en effet, perdent une première bataille. Ce +qui lui reste de légions chancelle dans sa fidélité. + +Les négociations s'établissent entre les deux camps; on se demande +pour qui et pourquoi on va verser tant de sang romain par des mains +romaines. Cependant les généraux d'Othon le conjurent de tenter encore +la fortune. Ici l'ambitieux usurpateur du trône change tout à coup de +rôle, d'esprit, de langage, par une de ces révolutions d'esprit qui +déconcertent souvent l'histoire. Othon devient le plus résigné des +philosophes et le plus désintéressé des citoyens. Ses paroles, +admirablement reproduites par Tacite, sont dignes de Sénèque, son +ancien maître: + + +V + +«Exposer à la mort tant de courage et tant de fidélité, dit-il à ses +troupes qui lui demandent encore le combat, est un sacrifice bien +au-dessus du prix de ma propre vie. Plus vous me montrez de chances de +succès, s'il me convenait de vivre, plus beau et plus méritoire, à +moi, me sera-t-il de mourir! + +«Nous nous sommes souvent éprouvés, la fortune et moi. Ne comptez pas +le temps que j'aurais à régner: il est d'autant plus difficile de +jouir avec modération de la puissance souveraine, que cette puissance +doit avoir moins de durée pour nous. + +«La guerre civile n'est venue que de Vitellius, et, si nous avons +combattu par les armes pour l'empire, le crime en est à lui seul. +C'est à moi du moins qu'on devra ce bienfait, de n'avoir combattu +qu'une fois: c'est par là que la postérité estimera Othon. + +«Que Vitellius retrouve à Rome son frère, son épouse, ses enfants: +quant à moi, je n'ai besoin ni d'être consolé, ni d'être vengé. +D'autres auront possédé l'empire plus longtemps, aucun ne l'aura +résigné avec plus de stoïcisme. + +«Est-ce que je souffrirai que, pour ma cause, tant de belle jeunesse +romaine, tant de braves armées, égorgées de nouveau les unes par les +autres, soient enlevées à la république? Que votre affection me suive +au tombeau, comme si vous aviez en effet combattu et péri pour moi; +mais survivez-moi, et ne retardons pas plus longtemps, moi, votre +salut, vous, mon sacrifice. + +«Parler plus longuement à nos derniers moments serait un signe de +lâcheté. La meilleure preuve que je puisse vous donner de la liberté +réfléchie de ma résolution, c'est que je ne me plains de personne; car +maudire les Dieux ou accuser les hommes, c'est le signe d'un homme qui +répugne à mourir et qui voudrait vivre encore.» + +Quelle grandeur de civisme, même dans ses vices, étale ce peuple +romain! Othon était un criminel, mais il était Romain; il parle comme +Socrate, il meurt comme un martyr. + + +VI + +Après cette magnifique et courte allocution, à laquelle la brève et +mâle concision de la langue latine prête un accent d'inflexibilité et +de supériorité d'âme qu'aucune éloquence ne surpasse, Tacite raconte +les derniers soucis d'Othon pour ceux qui devaient lui survivre. + + +VII + +«Il employait, pour les résoudre à vivre, l'autorité sur les jeunes +gens, les supplications avec les vieillards; serein de visage, +intrépide d'accent, se refusant les larmes intempestives. + +«Il faisait fournir des barques et des canots à ceux qui voulaient +fuir; il anéantissait les lettres et les notes qui auraient pu servir +de témoignage du zèle qu'on avait montré pour lui, des injures qu'on +avait proférées contre Vitellius; il distribuait des gratifications +avec mesure, et nullement comme un homme qui n'a rien à ménager après +lui; ensuite il s'appliqua à consoler le fils de son frère, Salvius +Coccéianus, enfant en bas âge, qui tremblait et qui pleurait, louant +sa tendresse, gourmandant son effroi, l'assurant que le vainqueur ne +serait pas assez barbare pour refuser la grâce de ce neveu, à lui, qui +avait conservé à Rome toute la famille de Vitellius, et qui allait, +par la promptitude de sa propre mort, mériter la clémence de ce rival: +car ce n'était point, ajoutait-il, dans une extrémité désespérée, mais +à la tête d'une armée demandant à combattre, qu'il épargnait +volontairement à la république une calamité nouvelle; qu'il avait +assez de renommée pour lui-même, assez d'illustration pour ses +descendants; que le premier, après les Jules, les Claude, les Servius, +il avait porté l'empire dans une nouvelle famille; que son neveu +devait donc accepter la vie avec une noble assurance, sans oublier +jamais qu'Othon fut son oncle, et cependant sans trop s'en souvenir.» + + +VIII + +«Après ces soins donnés aux autres, il prit quelques moments de repos. + +«Déjà son esprit ne s'occupait plus que des suprêmes pensées, quand un +tumulte soudain vint lui rappeler la consternation et l'anarchie des +soldats; ils menaçaient de mort ceux qui voulaient partir. + +«Othon, après avoir sévèrement gourmandé et réprimé les séditieux, +revint recevoir les adieux de ses amis et s'assurer qu'ils pussent se +retirer avec sécurité. À la chute du jour, il but de l'eau glacée pour +apaiser sa soif; ensuite il se fit apporter deux glaives, et, après +les avoir examinés tous les deux, il en plaça un sous sa tête. Après +s'être assuré du départ de ses amis, il passa une nuit tranquille, et +l'on dit même sans insomnie... + +«À la première heure du jour, il se laissa tomber sur le glaive. Aux +gémissements du mourant, ses esclaves, ses affranchis et Plotius, +préfet du prétoire, entrèrent: il était mort d'un seul coup.» + + +IX + +«On hâta ses funérailles; il l'avait recommandé avec instance, de peur +que sa tête coupée ne devînt le jouet des vainqueurs. + +«Les cohortes prétoriennes portèrent son corps avec des éloges et des +larmes, baisant à l'envi sa blessure et ses mains. Quelques-uns des +soldats se tuèrent sur son bûcher; ce ne fut ni par crainte, ni par +remords, mais par une certaine émulation d'honneur et d'attachement à +leur empereur. + +«Ce genre de mort fut imité ensuite par d'autres soldats de ses +troupes à Bédriac, à Plaisance, et dans d'autres camps. + +«On lui éleva un tombeau modeste, pour qu'il fût durable.» + +Quelle vertu, non, jamais assez contemplée par l'histoire! + + +X + +Rome et le sénat préviennent par leurs versatilités les voeux de +Vitellius. Il est salué empereur; on relève, pour lui complaire, les +statues de Néron. La Syrie et la Judée le reconnaissent. + +«Cependant, dit Tacite, il tressaillait au nom de Vespasien, qui était +déjà dans les vagues rumeurs du peuple. Rassuré un moment sur les +dispositions de ce général, ajoute Tacite, Vitellius et son armée, se +croyant sans compétiteur, se vautraient à Rome dans tous les excès de +cruauté, de pillage et de débauche dont ils avaient rapporté +l'habitude de leur long séjour chez les barbares.» + + +XI + +Pendant ces désordres, Vespasien, mûri par l'âge et par sa sollicitude +pour ses deux fils, délibère avec lui-même s'il cédera au voeu de ses +légions, qui le provoquent à l'ambition du pouvoir suprême. + +«Quel jour, se disait-il, que celui où il livrerait au hasard le fruit +de ses combats, ses soixante-deux ans, et deux fils encore si jeunes! + +«Il y a un repentir et un retour aux pensées qui ne sortent pas de la +sphère de la vie privée, et on peut y livrer impunément plus ou moins +de soi-même à la fortune; mais pour ceux qui tendent à l'empire, il +n'y a point de milieu entre le faîte et l'abîme!» + + +XII + +Quelle langue et quelle pénétration dans le coeur des choses et des +hommes! + +Montrez-moi un historien de cette trempe dans les auteurs modernes, +fût-ce Bossuet! + + +XIII + +Mucien, que Vespasien pouvait rencontrer comme rival en Syrie, +puisqu'il y commandait plus de légions que lui, le convie lui-même à +tout oser. Mucien veut bien consentir au second rang, pourvu que le +premier soit occupé par un chef moins ignoble que Vitellius. + +Le discours qu'il adresse à Vespasien pour le décider à briguer +l'empire, est un cours de politique à l'usage des ambitieux, aussi +habile en séductions du pouvoir que le discours d'Othon est magnanime +de désintéressement et de philosophie. + +Tacite lit dans les conseils des ambitieux comme dans l'âme des sages +rassasiés du monde. + + +XIV + +«Je me place, dans ma pensée, au-dessus de Vitellius, dit Mucien à son +collègue, mais je te place au-dessus de moi. + +«Il serait peu sensé, à moi, de ne pas céder l'empire à celui dont +j'adopterais le fils pour successeur (Titus), si je régnais moi-même; +d'ailleurs notre sécurité même te commande d'accepter. Notre vie, en +effet, court maintenant moins de risque dans la guerre ouverte que +dans la paix, car ceux qui délibèrent sur la rébellion sont déjà +rebelles!» + +Vespasien, encore indécis, est proclamé malgré lui par les légions de +Judée, de Syrie, d'Égypte; celles des bords de l'Adriatique, de +l'Espagne, de la basse Italie suivent successivement l'exemple des +légions d'Orient. + +Vitellius n'était pas encore à Rome, que déjà l'empire lui échappait +de tous côtés. + + +XV + +Son armée, de cent vingt mille hommes, à moitié Germains et Gaulois, +était appesantie par une multitude de sénateurs, de populace, de +bouffons, de comédiens, d'histrions, de gladiateurs, de conducteurs de +chars, familiers habituels de Vitellius; son entrée à Rome rappelait +les triomphes de Bacchus. + +Quatre mois d'orgies déshonorent et usent son règne; ses troupes +s'amollissent dans la licence et dans les insubordinations d'une +capitale. + +La proclamation de Vespasien, longtemps cachée à l'Italie, y éclate +enfin. + +Cécina, à qui Vitellius doit l'empire, sort de Rome avec une armée +pour aller combattre Mucien et Vespasien en Dalmatie; mais Cécina, +tout en embrassant Vitellius avant son départ, médite ou rêve déjà sa +défection. + +Les séditions travaillent l'armée; la flotte abandonne la cause de +Vitellius. Cécina insurge lui-même son camp pour Vespasien. + +Bientôt le remords saisit ses soldats; ils enchaînent leur corrupteur +et rétablissent les images de Vitellius. Enveloppés dans Crémone par +les légions des lieutenants de Vespasien, les soldats de Vitellius +capitulent, brisent les fers de Cécina, et conjurent ce traître de +les protéger maintenant contre la vengeance de l'armée ennemie. + + +XVI + +L'Italie entière se décompose; l'armée de Vespasien s'avance jusqu'à +Narni, à trois journées de Rome sans rencontrer d'autres ennemis +qu'une populace recrutée à la hâte par Vitellius. Cette multitude se +disperse au premier choc. Les généraux de Vespasien font offrir des +conditions favorables à Vitellius, s'il veut abdiquer l'empire qui +s'écroule; il penche vers ce parti. + + +XVII + +«Les avis courageux, dit Tacite, n'avaient point d'accès dans son +oreille; son esprit s'écroulait sous les soucis et les angoisses. Il +craignait qu'une lutte plus obstinée ne rendît le vainqueur plus +inexorable. Il avait une mère affaissée par les années, qui toutefois, +par une mort opportune, échappa, peu de jours avant, au spectacle de +la catastrophe de sa maison, n'ayant gagné elle-même à la souveraineté +de son fils que des chagrins et une estime générale.» + + +XVIII + +«Le 15 des calendes de janvier, à la nouvelle de la défection des +légions et des cohortes à Narni, Vitellius sort de son palais, vêtu de +deuil et entouré de sa famille éplorée; on portait près de lui, dans +une petite litière, son fils en bas âge comme dans une pompe funèbre. +Les paroles du peuple, à l'aspect de ce cortége, étaient +décourageantes et intempestives; les soldats restaient dans un silence +menaçant. + +«Nul cependant n'était assez insensible aux vicissitudes des choses +humaines pour ne pas s'émouvoir à ce spectacle. Le souverain des +Romains, si peu de temps auparavant, le maître de l'univers, +abandonnant le siége de sa puissance, sortait de l'empire, à travers +son peuple, au milieu de sa capitale. + +«Jamais on n'avait rien contemplé, jamais rien entendu de comparable. + +«Une conjuration soudaine avait assailli le dictateur Jules César; des +embûches cachées avaient fait trébucher Caligula; les ténèbres de la +nuit et une maison de campagne obscure avaient abrité la fuite de +Néron; Pison et Galba étaient tombés comme sur un champ de bataille; +Vitellius, au contraire dans une assemblée publique, au milieu de ses +propres soldats, en présence même des femmes, parla en termes brefs et +convenables à la tristesse présente de sa situation.» + + +XIX + +«Il dit qu'il se retirait par sollicitude pour la paix publique et +pour le salut de l'État. Il demanda qu'on lui conservât un souvenir, +qu'on prît en pitié son père, sa femme et l'âge innocent de ses +enfants. Puis, élevant son fils dans ses bras tendus vers la foule, et +le recommandant tantôt à chacun en particulier, tantôt à tous, et +interrompu par ses propres sanglots, il détache son épée de sa +ceinture et la remet au consul présent, Cécilius Simplex, en +témoignage du droit de vie et de mort qu'il abdiquait sur les +citoyens. + +«Le consul ayant refusé de la recevoir, et les spectateurs l'engageant +à la déposer, avec les marques du pouvoir impérial, dans le temple de +la Concorde, il se dirigea vers la maison de son frère. Mais une +clameur plus obstinée s'oppose à ce qu'il aille demander asile à des +pénates privés, et le rappelle forcément au palais. Tout autre chemin +lui étant fermé, et n'ayant d'ouvert devant lui que la voie Sacrée, +qui y mène, il rentre dans son palais.» + + +XX + +Pendant la nuit, des rixes sanglantes s'élèvent entre les partisans de +Vitellius et ceux de Vespasien. Vitellius, impuissant, ne peut ni +prévenir, ni seconder ces mouvements désordonnés du peuple et des +soldats. + +Le matin, ses troupes attaquent, malgré lui, le sénateur Sabinus, chef +du parti de Vespasien, barricadé dans le Capitole; le Capitole est +incendié avec les statues des dieux et des héros, changées par les +combattants en armes défensives ou agressives. + +Ici, l'histoire de Tacite prend tour à tour l'accent de l'élégie +sacrée et celui de l'imprécation: + +«Et quelle cause nous armait? s'écrie l'historien, quelle était la +compensation d'une si grande ruine? + +«Était-ce pour la patrie que nous combattions? Le vieux roi de Rome, +Tarquin, avait consacré ce temple pour obtenir la protection des Dieux +dans la guerre contre les Sabins; il en avait jeté les fondements, +plutôt dans la vue de notre future grandeur, que dans les proportions +encore si modiques du peuple romain; ensuite Servius Tullius, avec le +concours de nos alliés, et Tarquin le Superbe, avec les dépouilles de +Suessa, avaient construit ses murailles; mais la gloire d'élever ce +chef-d'oeuvre était réservée à la liberté.» + + +XXI + +Les Vitelliens, vainqueurs au Capitole, égorgent les partisans de +Vespasien, surpris dans le temple. + +Ils combattent ensuite dans les faubourgs contre les légions de Narni +qui cernent la ville. + +L'assaut donné à Rome et le combat de rues des deux partis sont +peints par Tacite en traits de plume qui découvrent l'abîme de +corruption d'un peuple vieilli remué dans sa fange. + +«Le peuple, dit-il, assistait en spectateur aux coups des combattants, +et, comme dans les jeux du cirque, il les animait tour à tour de ses +acclamations et de ses battements de mains. + +«Si un des deux partis venait à plier, si les vaincus se cachaient +dans les boutiques, ou se glissaient dans quelques maisons, la +populace s'ameutait pour qu'on les jetât dehors et qu'on les égorgeât, +afin de s'emparer de leurs dépouilles; car, tandis que le soldat +s'acharnait à tuer, le bas peuple s'acharnait au pillage.» + + +XXII + +«Horrible et difforme était l'aspect de la ville: ici des meurtres et +des blessures; là des tavernes et des bains; ici des ruisseaux de sang +et des monceaux de cadavres; là des courtisanes et des hommes +prostitués comme elles; tout ce qu'il y a de débauches dans la riche +oisiveté de la paix, tout ce qu'il y a de forfaits dans la plus +implacable victoire; en sorte que vous eussiez cru voir la même ville +se déchirer et se débaucher à la fois.» + + +XXIII + +«Déjà, dans deux circonstances, sous Sylla et sous Cinna, des armées +s'étaient combattues dans les murs de Rome; il n'y avait pas eu alors +moins d'acharnement, mais il y avait cette fois une plus inhumaine +insouciance, tellement que les plaisirs mêmes n'y furent pas +interrompus un seul instant. C'était comme un surcroît de volupté +ajouté à des fêtes publiques: on exultait, on se délectait. +Indifférents à la victoire ou à la défaite des partis, on semblait se +réjouir des malheurs publics. + +«Rome forcée, Vitellius, s'échappant par les derrières du palais, se +fait transporter en litière au mont Aventin, à la maison de sa femme, +et on le dépose dans une chambre retirée de la maison.» + + +XXIV + +«Il espérait, en restant caché le reste du jour dans cette retraite, +pouvoir se réfugier la nuit à Terracine, auprès des cohortes et de son +frère. Mais bientôt, par cette mobilité de résolution, effet de la +peur, qui fait que, parmi les choses qu'on redoute, celles qu'on a +sous les yeux paraissent toujours plus redoutables, il revient +furtivement dans son palais, qu'il trouve vide et désert, car tous +ses serviteurs étaient dispersés ou s'évadaient pour éviter sa +rencontre. + +«La solitude et le silence du lieu le glacent d'effroi; il entr'ouvre +des portes, il recule épouvanté du vide des appartements; fatigué +d'errer misérablement ainsi, le tribun militaire, Julius Placidus, le +traîne hors du sale réduit où il est découvert, ses deux mains liées +derrière le dos, ses habits déchirés: spectacle ignoble! + +«On le pousse hors du palais. Beaucoup l'insultaient, aucun ne versait +une larme sur son sort: l'ignominie du dénoûment avait détruit toute +compassion dans la foule. Un soldat germain, s'élançant vers lui, +l'atteignit d'un coup de son épée, soit par colère, soit plutôt pour +le dérober à tant de dérisions et d'outrages, soit en cherchant à +frapper le tribun; l'arme trancha l'oreille du tribun, et le soldat +fut à l'instant massacré.» + + +XXV + +«Vitellius, forcé de relever la tête, par la pointe des épées qu'on +lui plaçait sous le menton, était contraint, tantôt de présenter son +visage aux insultes, tantôt de regarder ses propres statues +s'écroulant sous ses yeux, tantôt la tribune aux harangues et la place +où l'on avait tué Galba. + +«Après cela, on le poussa vers les gémonies, où l'on avait exposé +récemment le cadavre de Julius Sabinus. On n'entendit de lui qu'un +seul mot, qui attestait encore un reste de fierté dans son âme, +lorsqu'aux insultes du tribun militaire il répondit:--Et cependant +j'ai été ton empereur!--Il tombe enfin percé de coups, et la populace +l'outrage après sa mort avec la même lâcheté qu'elle l'avait adoré +vivant. + +«Vitellius mort, la guerre avait plutôt cessé que la paix n'avait +commencé dans Rome.» + + +XXVI + +Ici une horrible peinture du massacre et des proscriptions +soldatesques après la victoire des soldats de Vespasien. + +Le sénat, dispersé pendant la bataille, rentre dans Rome et ne +marchande pas son adhésion. Il décerne le consulat à Vespasien et à +son fils Titus; il donne, en les attendant, la préture et le pouvoir +consulaire à Domitien, autre fils de Vespasien, présent à Rome à la +révolution qui va couronner son père. «Ensuite, dit Tacite, on pensa +aux Dieux; on voulut bien convenir de réédifier le Capitole.» + + +XXVII + +Ici, avec un art de composition qui fait contraster la plus pure vertu +avec la plus infâme corruption du temps, et qui repose l'esprit lassé +de tant de turpitudes, Tacite fait apparaître tout à coup dans le +sénat un grand citoyen, un débris de l'antiquité dans l'infamie +moderne, Helvidius Priscus; il se complaît à retracer l'homme et le +discours. + +Ce portrait n'est pas seulement d'un grand peintre, il est d'un grand +moraliste. + +Le buste d'un homme de bien réhabilite tout un corps avili, et rend +quelque généreuse émulation à toute une époque de décadence. C'est +dans ce portrait surtout qu'il faut étudier les véritables opinions de +Tacite: on se caractérise par ses amitiés; on se juge par les +jugements qu'on porte sur les autres. + +Relisons: + + +XXVIII + +«Helvidius Priscus était né à Terracine. + +«Jeune, il avait appliqué son esprit supérieur aux plus hautes études, +non, comme le plus grand nombre, pour parer une molle oisiveté d'une +réputation éclatante, mais pour se dévouer à la république avec une +âme affermie contre toutes les vicissitudes du sort. + +«Il avait choisi pour maîtres de philosophie ces sages qui estiment +que le seul bien est l'honnête, le seul mal le vice, et qui ne +comptent la noblesse, la puissance, et tout ce qui est en dehors de +l'âme, ni parmi les vrais biens, ni parmi les vrais maux. + +«Choisi pour gendre par Thraséa, de toutes les vertus de son +beau-père, il n'en rechercha aucune autant que l'amour de la liberté. + +«Citoyen, sénateur, époux, gendre, ami, il était égal à tous les +devoirs de la vie, dédaigneux des richesses, passionné pour la +justice, inaccessible à la crainte. + +«Quelques-uns lui reprochaient d'être trop avide de gloire, dernière +faiblesse, en effet, dont les plus sages se dépouillent après toutes +les autres. + +«Exilé avec son beau-père, il était rentré à Rome sous Galba, pour y +défendre Thraséa. + +«La délibération du sénat sur le parti à prendre après la mort de +Vitellius le rappelle à la tribune. Il voulait qu'au lieu de tirer au +sort les députés qu'on enverrait à Vespasien pour lui décerner +l'empire, on lui envoyât des députés choisis au mérite et aux +opinions, parmi les hommes les plus vertueux du sénat, afin, +disait-il, que ce choix indiquât à ce prince ceux qu'il devait +estimer, ceux qu'il devait éloigner, car, ajoutait-il, il n'y a pas +de meilleurs instruments d'un bon gouvernement que des hommes de +bien.» + + +XXIX + +Tacite, après une longue et splendide digression sur la guerre de +Civilis en Germanie, revient à Rome. + +«Le jour, dit-il, où Domitien entra au sénat, il parla en peu de mots +de l'absence de son père et de son frère, et de sa propre jeunesse. + +«Son extérieur était gracieux, et la rougeur de son visage semblait un +symptôme de timidité modeste.» + + +XXX + +Le sénat, rassuré par la présence d'un fils de Vespasien, se livre +devant lui à un de ces éclats de représailles qui signalent la fin +d'une proscription, le commencement d'une autre. + +L'invective, dans Tacite, n'est pas moins vengeresse que son jugement +n'est impartial dans le récit: + +«Un misérable, nommé Régulus, frère de Messala, a brigué sous Néron le +rôle de délateur; il a perdu, par ses délations, d'illustres familles, +il s'est engraissé de leurs dépouilles. + +«Messala, innocent des crimes de son frère, implore pour le coupable +la générosité du sénat. + +«Montanus, orateur foudroyant, s'indigne et se lève. Il reproche à +Régulus d'avoir donné, après le meurtre de Galba, de l'argent à +l'assassin du vertueux Pison, et d'avoir demandé la tête coupée de +Pison pour la déchirer de ses morsures. + +«À cela du moins, lui dit Montanus avec ironie, tu ne fus point +contraint par Néron; ce n'étaient ni tes dignités ni ta vie que tu +rachetais par ces férocités gratuites. + +«On peut tolérer, en les méprisant, les excuses de ceux qui aiment +mieux perdre les autres que de s'exposer eux-mêmes; mais toi, l'exil +de ton père, le partage de ses biens entre ses créanciers, ta +jeunesse, encore inhabile aux fonctions publiques, assuraient ta +sécurité. Néron, mort, n'avait rien à exiger de toi; tu n'avais, +toi-même, rien à craindre de lui. + +«Ce fut la débauche du sang et l'appétit des dépouilles qui poussèrent +ton génie, ignoré et inexpérimenté encore des justifications que tu +cherches aujourd'hui, à t'assouvir de ce carnage illustre. + +«Dans ces funérailles de la république, après avoir arraché les +dépouilles consulaires, gratifié de sept millions de sesterces, +resplendissant des insignes du sacerdoce, tu précipitais dans une même +ruine des enfants innocents, des vieillards illustres, des femmes +vénérées; tu gourmandais la modération de Néron, parce qu'il se +fatiguait, lui et ses délateurs, à poursuivre ses victimes de famille +en famille, tandis qu'il pouvait, selon toi, anéantir d'un seul mot le +sénat tout entier. + +«Conservez précieusement, sénateurs, conservez un homme de conseil si +expéditif, afin que chaque génération se forme à de tels exemples, et +que, comme nos vieillards imitent Crispus, nos jeunes gens apprennent +à imiter Régulus. Le crime trouve des imitateurs, même quand il +succombe; que sera-ce s'il est absous et florissant? + +«Et cet homme que nous n'osons pas poursuivre parce qu'il a été +seulement questeur, voyons-le un jour préteur et consul! + +«Pensez-vous donc que Néron ait été le dernier des tyrans? + +«Ils avaient cru ainsi, ceux qui survécurent à Tibère, à Caligula, et +cependant il s'en est élevé un plus invraisemblable et plus atroce. + +«Nous ne craignons pas Vespasien; son âge, son caractère modéré, nous +rassurent: mais les exemples durent plus longtemps que les caractères. + +«Nous nous endormons, sénateurs, et déjà nous ne sommes plus ce sénat +qui, après le supplice de Néron, poursuivait énergiquement, d'après +les traditions de nos pères, les délateurs et les instruments de la +tyrannie. Souvenez-vous qu'après la chute d'un méchant prince, le jour +le plus heureux, c'est le premier.» + + +XXXI + +Ici Tacite peint la tribune comme il peint le champ de bataille. On +voit la mêlée des orateurs dans les assemblées, on entend les +apostrophes et les insultes. + +Montanus est approuvé par un applaudissement immense. L'intègre +Helvidius Priscus veut profiter de ce mouvement d'indignation pour +écraser aussi Marcellus, un délateur signalé par son nom dans +l'invective de Montanus. Marcellus sent le sol s'enfoncer sous ses +pas; il s'évade avec Crispus du sénat, et, adressant à l'orateur qui +l'en chasse un ironique adieu: + +«Nous sortons, lui dit-il, Helvidius, et nous t'abandonnons ton sénat, +à toi. Règnes-y, puisque tu oses y régner en présence de César!» + + +XXXII + +«Les deux complices, dit Tacite, également frappés, supportaient les +opprobres avec une physionomie différente: Marcellus, la menace dans +les yeux; Crispus, un faux sourire sur les lèvres. + +«Bientôt ils furent ramenés par leurs partisans. La lutte s'engagea +entre les deux partis: d'un côté les hommes de bien, plus nombreux; de +l'autre les méchants, plus agressifs, quoique en petit nombre. Ils +éclatèrent en invectives acharnées les uns contre les autres; ce jour +entier fut consumé en harangues et en discorde.» + + +XXXIII + +Mais le sénat, après avoir voulu ressaisir la liberté, céda au premier +obstacle. Mucien, le lieutenant de Vespasien, harangua les sénateurs +d'un ton où l'autorité affectait la forme de la prière. Il sévit +seulement contre quelques hommes abandonnés par tous les partis, à +cause de l'énormité de leurs forfaits; il épargna les délateurs. + +On rendit l'impunité aux persécuteurs, on fit des funérailles +publiques aux illustres victimes. Grands témoignages, conclut +l'historien, de l'instabilité des choses humaines, qui mêle et confond +les sommets et les précipices de la fortune! + + +XXXIV + +Du sénat, Tacite transporte le récit dans les Gaules et en Judée. + +Les moeurs des peuples qu'il décrit interrompent habilement le récit +des tragédies romaines, et reposent l'âme pour la préparer à de +nouvelles émotions. + +Le siége de Jérusalem par Titus, fils de Vespasien, prend, sous la +plume de l'historien, la solennité et pour ainsi dire le deuil des +grandes funérailles. Les prodiges et les superstitions d'un peuple +théocratique s'y mêlent au carnage, à la famine, à l'incendie. «Les +portes du temple s'ouvrirent d'elles-mêmes, raconte Tacite, et on +entendit une voix, plus forte que toute voix humaine, dire: LES DIEUX +S'EN VONT.» + + +XXXV + +Ici, la page est déchirée, et le livre des histoires, interrompu par +la mort de Rome, attend sous quelques monceaux de cendres qu'un +heureux hasard rende la parole à la plus grande voix de +l'antiquité . . . . . . . . . . + + +XXXVI + +Les _Annales_ de Tacite sont de la même main, mais d'une main plus +magistrale encore et plus ferme. On croit sentir plus de loisir dans +le travail; les temps aussi sont plus dramatiques; le passage de la +république à l'empire est plus récent, la tyrannie est plus neuve, les +hypocrisies, les forfaits plus effrontés, les avilissements plus bas. +L'homme est donné en spectacle, en scandale, en dérision à l'homme. +L'historien se venge en racontant; c'est _Némésis_ qui écrit sous le +manteau d'un philosophe. + +Quant au peintre, il a les mêmes couleurs: de la bile et du sang. + +On remonte avec l'auteur à Néron. + + +XXXVII + +Quelle tragédie feinte de poëte est comparable à ce quatorzième livre +des _Annales_ où Néron, en proie aux trois plus fortes passions de +l'homme, l'amour, l'ambition de régner et la peur d'être prévenu dans +le crime, se précipite, les yeux fermés, dans le parricide pour y +trouver à la fois sa maîtresse, le trône et la vie? + +Il aimait Poppée, et il voulait à tout prix l'épouser, contre les vues +d'Agrippine, sa mère. Burrhus et Sénèque, ses deux précepteurs, le +faisaient rougir de sa subordination à cette mère, qui lui disputait +la réalité du pouvoir impérial. + +Il tremblait d'être déposé par les intrigues de cette femme, qui se +repentait de l'avoir élevé par l'adoption de Claude. + +Agrippine, tantôt gourmandant son fils, tantôt le corrompant, pour le +dominer, par des complaisances qui faisaient suspecter jusqu'à +l'inceste, s'agitait comme sous le pressentiment de sa perte. + + +XXXVIII + +«Néron évitait depuis quelque temps, dit Tacite, de se trouver seul +avec elle. Quand elle parlait de s'éloigner pour aller se retirer dans +ses jardins de Tusculum ou dans ses champs d'Antium, il l'encourageait +à chercher ces loisirs. + +«À la fin, quelque éloignée qu'elle fût, harassé de son image, il +résolut de s'en affranchir par le meurtre, indécis seulement sur le +moyen: le fer, le poison ou quelque autre mort. + +«Il inclina d'abord vers le poison; mais, si on le donnait à la table +de l'empereur, on ne pouvait éviter de réveiller le souvenir du genre +de mort de Britannicus, et il paraissait difficile de corrompre les +esclaves d'une femme à qui l'habitude de commettre le crime avait +appris à se préserver de telles embûches. D'ailleurs elle-même, par +l'usage du contre-poison, avait prémuni sa vie contre ce genre de +mort. Quant au meurtre et au glaive, comment cacher la main, ou +comment trouver un exécuteur assez dévoué pour ne pas faillir à +l'ordre d'accomplir un forfait si éclatant? + +«L'affranchi Anicétus offrit son ingénieux ministère; commandant de la +flotte de Misène, précepteur de Néron enfant, il était odieux à +Agrippine, et animé contre elle de la haine qu'elle lui portait. + +«Il proposa donc à Néron de construire un navire dont une partie, +s'entr'ouvrant tout à coup en pleine mer, engloutirait Agrippine sans +soupçon de piége. Rien de si hasardeux que la mer, et, si Agrippine +avait disparu dans un naufrage, qui serait jamais assez injuste pour +imputer à un crime l'oeuvre accomplie par les vents ou les flots? +L'empereur consacrerait à sa mère, après sa mort un temple, des +autels, et toutes les autres ostentations de la piété d'un fils. + +«L'invention plut; elle était même servie par l'époque de l'année. +Néron célébrait alors à Baïes les fêtes des vingt jours.» + + +XXXIX + +«Il y attire sa mère, disant avec affectation qu'il fallait savoir +supporter les mécontentements des auteurs de ses jours, et étouffer +les griefs, afin d'ébruiter ainsi l'idée d'une réconciliation, et +qu'Agrippine y crût avec cette crédulité facile aux choses qui les +flatte, disposition naturelle aux femmes. + +«Néron s'avance jusque sur la grève, à la rencontre de sa mère qui +venait d'Antium, la prend par la main, la serre dans ses bras, et la +conduit à Baules; c'est le nom de la maison de délices qui s'élève +entre le promontoire de Misène et le golfe de Baïes, formé par une +inflexion de la mer. + +«Le navire destiné à Agrippine, plus somptueusement décoré que tous +les autres, se faisait remarquer au milieu de la flotte, comme si +Néron avait voulu préparer cet honneur de plus à sa mère; car elle +avait l'habitude de se promener en trirème et de se servir, pour ses +navigations, des rameurs de la flotte. + +«En ce moment, on l'avait invitée à un long festin afin que la nuit +ajoutât encore son ombre au secret du crime.» + + +XL + +«On croit généralement qu'il y avait eu un révélateur, ou +qu'Agrippine, avertie du péril, mais hésitant à y croire, s'était +rendue à Baïes en litière. Mais là, les tendres caresses de son fils, +qui l'avait reçue avec tant d'empressement et qui l'avait fait asseoir +au-dessus de lui-même dans la salle du festin, avaient dissipé de son +coeur toute inquiétude: car, par d'intarissables discours, tantôt +empreints d'une familiarité puérile, tantôt mêlés de ces retours de +gravité qui semblent associer les choses sérieuses aux badinages, +Néron prolongea le festin. + +«À son départ, il la reconduisit jusqu'au rivage, couvrant des plus +tendres baisers les yeux et le sein d'Agrippine, soit pour achever la +dissimulation, soit que le dernier aspect de sa mère, qui allait +périr, attendrît son âme toute féroce qu'elle était. + +«Les Dieux, comme pour mieux illuminer et convaincre le forfait, lui +prêtèrent une nuit resplendissante d'étoiles, et assoupie par le +calme complet de la mer.» + + +XLI + +«Le navire, sur lequel Agrippine n'avait auprès d'elle que deux +personnes de sa familiarité, n'était pas encore bien éloigné de la +rive: l'une des deux, Crépérius Gallus, se tenait debout à côté du +gouvernail; l'autre, Acéronia, accoudée sur les pieds du lit de repos +de sa maîtresse, à demi couchée, l'entretenait avec congratulation du +retour de son fils et de sa tendresse qu'elle lui rendait tout +entière, lorsqu'à un signal donné, le plafond de la chambre s'écroula +tout à coup sous le poids du plomb dont il était alourdi. + +«Crépérius, étouffé, expira sur l'heure; Agrippine et Acéronia +survécurent, protégées par les colonnes du lit, assez solides pour +porter le poids de l'écroulement. + +«Le navire néanmoins ne s'abîmait pas encore, au milieu du trouble de +ceux qui le montaient, et parce que le plus grand nombre d'entre eux, +ignorant le crime, s'efforçaient de l'empêcher de sombrer. + +«On ordonna alors aux rameurs de se porter tous du même côté pour le +faire submerger sous leur poids; mais ils ne se prêtèrent pas tous +assez promptement à cet ordre soudain, et une partie d'entre eux, +faisant contre-poids, ralentit l'inclinaison et la submersion du +navire. + +«Cependant Acéronia, assez mal inspirée pour crier qu'elle est +Agrippine et qu'on sauve la mère de l'empereur, est écrasée à coups de +crocs et de fers de rames et de tous les agrès qui tombent sous la +main des meurtriers. Agrippine, muette, et par ce silence même +méconnue, ne reçoit qu'une blessure à l'épaule, et, nageant vers la +côte au-devant de petites barques qui la recueillirent, est conduite +dans le lac Lucrin, d'où elle se fait reporter à sa maison de +campagne.» + + +XLII + +«Là, repassant dans son esprit les lettres astucieuses qui l'ont +attirée, les honneurs que lui a prodigués l'empereur, la proximité du +rivage, la submersion sans cause du navire, qui n'a été ni incliné par +aucun vent, ni jeté sur aucun écueil, mais qui s'est écroulé par le +pont comme par une machination préparée à terre; remarquant de plus le +meurtre d'Acéronia et s'apercevant de sa propre blessure, elle conclut +que le seul moyen pour elle d'échapper à l'embûche est de paraître ne +l'avoir pas soupçonnée. + +«Elle envoie son affranchi Agérinus annoncer à son fils que, par la +protection des Dieux et par l'heureuse fortune de l'empereur, elle +vient d'échapper à un grave accident, et le conjurer en même temps, +malgré l'émotion que va lui causer le péril de sa mère, de vouloir +bien différer sa visite, ayant elle-même, pour le moment, besoin d'un +repos absolu. Puis, avec une sécurité affectée, elle applique un +appareil sur sa blessure et des fomentations sur son corps. + +«Elle ordonne de chercher le testament d'Acéronia et de faire +l'inventaire de ses biens, cela seulement sans dissimulation.» + + +XLIII + +«Cependant, à Néron, qui attendait avec anxiété les messagers chargés +de lui annoncer l'exécution de la trame, on apprend qu'Agrippine, +atteinte seulement d'une légère blessure, est sauvée, mais avec assez +d'indices sinistres pour qu'elle ne pût douter de l'intention et de +l'auteur du complot. + +«À cette nouvelle, anéanti par la peur, il croit déjà la voir accourir +prompte à la vengeance, soit en armant ses esclaves, soit en +enflammant l'indignation de l'armée, soit en étalant devant le sénat +et le peuple son naufrage, sa blessure, ses amis immolés. Quel refuge +lui reste-t-il contre elle dans cette extrémité, à moins que Burrhus +et Sénèque n'avisent et ne lui prêtent le concours de leur +expérience?» + +Remarquez qu'à côté de tous les tyrans il y a un sophiste. Combien y +en a-t-il à côté du tyran des tyrans, la multitude! Lisez la +_terreur_: elle dure dix-neuf mois. + +«Sénèque et Burrhus avaient été mandés par Néron à la première +nouvelle, instruits ou non avant, on l'ignore (quel mot sinistre!). +Les deux sophistes restèrent longtemps muets tous les deux, soit de +peur de déconseiller vainement une chose résolue, soit qu'ils fussent +convaincus que les choses en étaient descendues à cette extrémité que, +si Agrippine n'était pas prévenue dans sa vengeance, il ne restait à +Néron qu'à périr.» + + +XLIV + +«Enfin Sénèque, toujours plus soudain dans ses avis, regarde Burrhus +et lui demande si l'on peut commander le meurtre aux soldats. + +«Burrhus lui répond que les prétoriens sont trop attachés à toute la +famille des Césars, et surtout à la mémoire de Germanicus, pour oser +se porter à aucun attentat contre sa fille; que c'était à Anicétus +d'accomplir ce qu'il avait promis. + +«Celui-ci, sans hésitation et sans délai, assume et réclame la +responsabilité du crime. À ces paroles, Néron s'écrie que de ce jour +seulement on lui donne véritablement l'empire, et qu'il doit ce +présent à un affranchi! Qu'Anicétus aille donc, qu'il se hâte, et +qu'il conduise avec lui les plus résolus à accomplir ses ordres! + +«Anicétus, informé, en sortant, de l'arrivée d'Agérinus envoyé par +Agrippine au palais, conçoit à l'instant le plan d'un nouveau drame. + +«Pendant qu'Agérinus s'acquitte du message dont Agrippine l'a chargé, +Anicétus fait glisser un glaive à ses pieds, puis, comme s'il l'eût +surpris sur le fait d'un assassinat, il ordonne qu'on le charge de +chaînes, afin de pouvoir répandre qu'Agrippine avait tramé le meurtre +de l'empereur, et que, de honte de voir son crime découvert, elle +s'est elle-même donné la mort.» + + +XLV + +«Cependant, au bruit du péril auquel venait d'échapper Agrippine, +comme si son naufrage n'eût été qu'un hasard, chacun était accouru +vers le rivage. Les uns gravissaient le sommet des môles, les autres +s'élançaient dans des esquifs, ceux-là s'avançaient dans la mer aussi +loin que la hauteur des vagues le permettait, ceux-ci étendaient leurs +mains comme pour recueillir les naufragés; tout le rivage retentissait +de lamentations, de voeux adressés au ciel, des clameurs de ceux qui +demandaient diverses choses et des réponses à ceux qui répondaient +confusément à ces cris. + +«Une multitude immense était accourue avec des lumières, et, quand on +sut qu'Agrippine était sauvée, cette foule s'agitait et se groupait +pour se féliciter mutuellement, quand l'aspect d'une troupe d'hommes +armés, marchant dans une attitude menaçante, la dispersa de tous +côtés.» + + +XLVI + +«Anicétus, ayant investi la maison de campagne de sentinelles, et +brisé la porte, arrête tous les esclaves qui s'offrent à lui jusqu'à +ce qu'il touche à la chambre à coucher d'Agrippine. + +«Un petit nombre de serviteurs étaient restés aux abords de +l'appartement; tous les autres s'étaient dispersés sous la terreur des +soldats qui forçaient les portes. + +«Une faible lampe et une seule esclave veillaient dans sa chambre.» + + +XLVII + +«Agrippine s'alarmait de plus en plus de ce que personne, pas même son +messager Agérinus, ne venait de la part de son fils. L'aspect tout à +coup change autour d'elle; sa solitude, troublée par des tumultes +soudains, semblait lui annoncer les derniers malheurs; enfin, sa +dernière esclave s'enfuyant:--Et toi aussi, tu m'abandonnes? lui +dit-elle. En disant ces mots, elle aperçoit Anicétus, suivi du +commandant de trirème Herculéius et du centurion de marine +Oloaritus.--Si tu viens pour me voir, lui dit-elle, retourne et dis à +mon fils que je suis rétablie; si c'est pour accomplir un forfait..... +Mais non! jamais je ne le croirai de mon fils; non, il n'a pas +commandé le parricide!» + + +XLVIII + +«Les exécuteurs entourent son lit; le commandant de la trirème la +frappe le premier à la tête d'un coup de massue. Le centurion, tirant +son épée pour l'achever, elle découvre elle-même ses flancs, et, les +présentant au glaive: Frappe au ventre, crie-t-elle au meurtrier, et, +percée de nombreuses blessures, elle expire.» + + +XLIX + +«Ces circonstances sont avérées. Que Néron ensuite ait contemplé sa +mère morte, et qu'il ait loué les formes de son corps, il y en a qui +l'affirment, il y en a qui le nient. + +«Agrippine fut brûlée la même nuit sur un lit de festin, sans autre +apprêt que pour les plus vulgaires funérailles, et, pendant toute la +durée du règne de Néron, on n'éleva pas le moindre monticule de terre, +et on n'entoura pas même d'un mur le lieu où les cendres de sa mère +étaient répandues.» + +«Depuis, par la piété de ses serviteurs, ce lieu fut recouvert d'un +petit tombeau, au bord du chemin qui mène à Misène, non loin de cette +maison de campagne du dictateur César, qui voit d'en haut les golfes à +ses pieds.» + + +L + +«Un affranchi d'Agrippine, Mnester, se perça de son épée sur son +bûcher allumé: on ne sait pas si ce fut par tendresse pour elle ou par +terreur d'une funeste fin. + +«Agrippine avait, longtemps avant l'événement, prévu et méprisé son +genre de mort, car, ayant interrogé les devins de Chaldée sur son fils +Néron, alors enfant, les Chaldéens lui avaient répondu qu'il pourrait +régner, mais qu'il tuerait sa mère:--Soit, dit-elle, qu'il me tue, +pourvu qu'il règne!» + + +LI + +«Mais, à peine le crime était-il accompli, que Néron en comprit la +grandeur. + +«Tout le reste de la nuit, tantôt plongé dans le silence, tantôt se +levant en sursaut d'effroi, et sentant défaillir sa raison, il +tremblait de voir reparaître la lumière comme devant éclairer son +supplice. + +«Les centurions et les tribuns militaires, à l'instigation de Burrhus, +furent les premiers qui relevèrent ses esprits par leurs adulations, +le prenant par la main et le félicitant d'avoir échappé à un péril si +éminent et prévenu le crime de sa mère. Ensuite ses courtisans +coururent aux temples, et, l'exemple une fois donné, les villes +voisines de la Campanie attestèrent à l'envi leur joie par des +adresses à l'empereur, et par des victimes immolées en actions de +grâces aux Dieux. + +«Quant à lui, par une dissimulation contraire, triste et comme affligé +de son propre salut, il affectait de verser des larmes sur la mort de +sa mère; mais, comme la physionomie des lieux ne change pas à volonté +comme la physionomie des hommes, que l'aspect pénible de cette mer et +de ce rivage importunait ses regards, et qu'on entendait de plus, +disait-on, sous les collines de Baïes le son d'une trompette et des +gémissements de deuil autour du tombeau de sa mère, il se réfugia à +Naples, et il adressa de là des lettres au sénat.» + + +LII + +«Ces lettres disaient qu'Agérinus, affranchi et confident intime +d'Agrippine, avait été surpris le fer à la main pour l'assassiner; +qu'Agrippine s'était fait justice à elle-même en se punissant de la +même mort qu'elle avait tramée contre lui. Il ajoutait, à cette +accusation, des crimes rappelés depuis contre sa mémoire: qu'elle +avait brigué l'association à l'empire, qu'elle aspirait à faire prêter +le serment des prétoriens à une femme, et de faire subir au sénat et +au peuple romain cette humiliation; que, déçue dans ses complots, +aigrie contre le sénat, l'armée, le peuple, elle avait dissuadé son +fils de faire les gratifications et les largesses publiques, et ourdi +des trames pour perdre les Romains les plus illustres. + +«Combien n'avait-il pas fallu d'efforts à son fils pour l'empêcher de +pénétrer dans le conseil, et de venir répondre elle-même aux +ambassadeurs des nations étrangères. + +«Sa mort a été une providence du peuple romain, ajoutait Néron, car il +l'attribuait toujours à un naufrage. Mais que ce naufrage eût été +fortuit, quel homme eût été assez crédule pour le croire? Ou qu'à +peine échappée à un tel naufrage, une femme eût envoyé un seul +affranchi, avec un seul glaive à la main, pour combattre les armées et +les flottes du maître du monde? + +«Aussi l'opinion publique cherchait-elle le coupable, non pas tout +déjà dans Néron, dont l'atrocité surpassait d'avance toute indignation +et toute plainte, mais dans Sénèque, rédacteur d'un message qui +n'était que l'aveu d'un tel forfait. + +«Cependant, par une monstrueuse émulation des sénateurs, on vota des +prières publiques dans tous les sanctuaires, des jeux annuels, des +fêtes à Minerve, en commémoration du jour où le prétendu complot +d'Agrippine avait été prévenu, et le jour de la naissance d'Agrippine +fut mis au nombre des jours néfastes.» + + +LIII + +«Pætus Thraséa, qui avait l'habitude de flétrir les bassesses +ordinaires de son silence, ou de les laisser passer avec un bref et +dédaigneux consentement, sortit alors du sénat, se vouant ainsi +lui-même au dernier péril, sans donner aux autres le courage de la +liberté.» . . . . . . . . . . + + +LIV + +Quelle condition du beau dans l'histoire manque dans ce récit de +Tacite? + +Est-ce la peinture? + +Voyez la description si sobre du lieu de la scène, du crépuscule sur +les collines de Misène, de cette nuit splendide où les astres +brillent, où les flots dorment pour fournir aux hommes et aux Dieux +des témoins plus irrécusables contre Néron. + + +LV + +Est-ce de la poésie? + +Voyez le tableau de cette femme couchée sur le lit de repos de sa +galère, avec sa confidente accoudée sur ses pieds, qui l'entretient de +son bonheur, au moment où les assassins soldés par son fils font +écrouler la mort sur sa tête, et chavirer la barque triomphale pour +l'engloutir. + +Voyez, pendant qu'Agrippine blessée nage vers la côte, le tumulte de +toute cette multitude qui sort de toutes les maisons avec des +torches, qui s'appelle, qui se répond en cris inintelligibles, qui +tend les mains, qui s'avance jusque dans les flots pour recueillir la +nageuse dans les ténèbres. + + +LVI + +Est-ce de la passion? + +Voyez le délire de l'amour de Néron pour Poppée, et ces soupçons +d'inceste jetés dans l'ombre pour préparer l'esprit du lecteur à tous +les genres de forfaits. + + +LVII + +Est-ce le drame? + +Voyez l'assassin qui sourit pour donner confiance à sa victime, qui +s'avance à sa rencontre, qui l'embrasse sur les yeux et sur le sein. + +Voyez cette mère qui s'inquiète et qui se rassure, qui sort heureuse +du long festin de réconciliation, et qui monte avec une amie +tranquillement sur la barque pour jouir du spectacle de sa dernière +nuit. + +Voyez renaître son anxiété involontaire à la réflexion des étranges +circonstances de ce naufrage en plein calme des vents et des flots. + +Voyez son silence prudent quand les matelots l'appellent. + +Voyez son étonnement quand aucun message ne revient du palais après la +nouvelle de son danger et de son salut. + +Voyez son isolement dans cette chambre, éclairée d'une seule lampe +avec une seule esclave. + +Voyez au même instant, dans le palais voisin, la criminelle angoisse +du fils qui tremble d'avoir encouru le châtiment sans avoir même le +bénéfice du crime. + +Voyez le départ muet d'Anicétus avec sa bande d'assassins. + +Voyez la foule qui s'écarte, le glaive du centurion levé sur le lit; +écoutez le dernier mot, le seul mot, le mot qui éclate et qui résume: +_Ventrem feri!_ Frappe au ventre; ce ventre criminel est justement +puni, puisqu'il a enfanté Néron! + + +LVIII + +Enfin, voyez ces funérailles précipitées, ce lit de festin changé en +bûcher funèbre; cette pincée de cendre, qui fut tout à l'heure +Agrippine, laissée sur la place, au vent et à la pluie, sans que la +terreur des assassins y jette seulement un peu de terre. + + +LIX + +Est-ce la politique? + +Voyez le conseil convoqué à la hâte dans l'appartement de l'empereur +pour aviser à l'extrémité du péril, au moment où le fils se croit +menacé par la mère. + +Voyez ces deux prétendus hommes d'État consommés, Burrhus et Sénèque, +n'ayant peut-être pas conseillé le premier crime, mais croyant trouver +dans l'urgence du danger public la nécessité du second. + +Voyez cette honte de deux hommes soi-disant vertueux, contraints de +délibérer sur la nécessité d'un parricide. + +Voyez leur long silence. + +Voyez le plus habile des deux, Sénèque, sommant son collègue de parler +le premier. + +Voyez ce collègue, rejetant le fardeau sur Sénèque, et éludant la +réponse par un renseignement sur l'esprit des troupes trop attachées à +la race de Germanicus. + + +LX + +Voyez enfin l'impatience de l'affranchi qui se propose résolument pour +l'exécution et pour le prix du meurtre, et la reconnaissance de Néron, +tiré par ce hardi scélérat d'embarras et d'angoisses, et qui s'écrie: +«Je ne règne que d'aujourd'hui, et c'est à Anicétus que je dois +l'empire.» + + +LXI + +Est-ce la vertu enfin, la moralité, la flétrissure, qui manquent dans +ce récit de Tacite? + +Voyez la première nuit du coupable après le crime, sa terreur de la +lumière qui va renaître, son horreur pour les lieux, scène de son +forfait, pour cette physionomie de la terre et de la mer _qui ne +change pas comme le visage des hommes_, et qui le force à se sauver à +Naples. + + +LXII + +Voyez enfin l'embarras de l'explication qu'il charge Sénèque de +donner par lettre au sénat, puis la bassesse des prétoriens qui le +félicitent les premiers, toujours prêts à prostituer l'épée, pourvu +que l'épée règne; puis la vilité des sénateurs, qui feignent de croire +à l'impossible pour avoir le prétexte de congratuler; puis, dans un +coin, la figure muette ou indignée du seul honnête homme, de Thraséa, +qui sort du sénat, sachant bien à quoi il s'expose, et n'espérant rien +de l'exemple pour la liberté, mais faisant seul rougir Néron, Burrhus, +Sénèque, et toute l'armée, et tout le sénat, et tout le peuple, parce +qu'il représente à lui tout seul plus que l'empire, l'armée, le sénat, +le peuple, c'est-à-dire la conscience, la vertu, la postérité. + + +LXIII + +S'il y avait par siècle un Tacite, l'histoire suffirait pour faire la +leçon, l'exemple, la justice au genre humain. Mais il n'y en a qu'un +depuis qu'on écrit les annales des peuples, et, en considérant la +prodigieuse rencontre de facultés diverses que la nature et la société +doivent faire concorder dans un même homme pour faire un Tacite, il +n'est pas probable qu'il y en ait deux. + +Contentons-nous donc d'un seul: il tient lieu de mille, et replaçons +son livre à sa place, à côté d'Homère; car ces deux hommes sont les +deux plus grands poëtes du monde écoulé: Homère, le poëte de +l'imagination; Tacite, le poëte de la vérité. + + LAMARTINE. + +_P. S._ Ces deux Entretiens sont un peu courts, parce que quelques-uns +de ceux qui les précèdent sont un peu trop longs pour le volume de +1861. Je vais finir l'année 1861 par une _Revue_. + +J'y travaille. + +Deux hommes remarquables sont morts avant le temps dans ces derniers +mois. + +Je commencerai l'année 1862 par _trois Entretiens_ critiqués, et même +injuriés par anticipation dans le journal _la Presse_; ils sont +intitulés: _Critique de l'histoire des Girondins, par l'auteur des +Girondins, à vingt-cinq ans de distance._ + +On verra que je n'apostasie rien que l'erreur dans laquelle je suis +une ou deux fois tombé, et quelques expressions mal sonnantes ou mal +interprétées par mes nombreux lecteurs; que j'ai mûri mes idées sur +les conditions naturelles du pouvoir; que j'ai profité de l'expérience +et des temps, mais que je suis après ce que j'étais avant, l'homme qui +se corrige des moyens sans se détourner du but: la liberté par +l'honnêteté, le gouvernement spiritualiste. + +Les hommes qui m'invectivent d'avance au nom du progrès, ne croient +pas sans doute que la _terreur_ soit progressive, et que l'immoralité +des moyens et la violence de la vérité qu'ils préconisent aujourd'hui +au profit de leur cause, soient plus vertueux dans les mains du +jacobinisme que dans celles de l'_inquisition_! Ce sont les +_inquisiteurs_ de l'indépendance politique; ils veulent mettre +l'uniforme des _carbonari_ à la libre pensée. + +Ils ne méritent pas la liberté, ceux qui ne respectent pas la +conscience.--Deux poids et deux mesures, est-ce la justice?--Les +_Camille Desmoulins_ sont de tous les temps; ils allument le bûcher, +et ils sont consumés par la flamme quand le vent change. + +Pardonnons-leur et ne les imitons pas; laissons-leur ainsi le temps de +se repentir. Nul n'a le droit d'être _libre_ s'il n'a pas été +tolérant. + +Nous ne disons pas cela pour le _Siècle_, journal dont nous différons +sur la confédération de l'Italie, préférable, selon nous, à l'unité +_forcée_, _chimérique_ et _précaire_, de la péninsule. Un de ses +rédacteurs nous accuse de _palinodie_ pour cette opinion; qu'il nous +lise: nous n'avons jamais pensé, écrit, agi au sujet de l'Italie que +dans le sens d'une _confédération_ unifiée par _une diète nationale +des États unis italiens_, reconnue et garantie par toute l'Europe. + +Y a-t-il _palinodie_ de professer après, ce que l'on professait avant? +Le mot est malheureux; mais le spirituel rédacteur ne nous condamne +_pas à mort_, et cette erreur de fait de sa part n'enlève rien de +l'estime et de la reconnaissance que nous portons à la rédaction d'un +journal libéral partout ailleurs qu'en Italie, pierre d'attente de la +liberté, et qui mérite que la liberté l'attende à son tour. + + LAMARTINE. + + + + +LXXe ENTRETIEN. + + +La critique est une grande et importante partie de toute littérature; +quand elle touche simplement à la forme d'un livre, elle est toutefois +secondaire.--Question de grammaire, question de goût; les esprits +stériles seuls s'y adonnent; elle dénigre beaucoup, elle ne produit +rien.--Sous ce rapport, il faut la laisser aux esprits méticuleux et +jaloux, qui se consolent de leur impuissance en montrant les +imperfections des oeuvres d'autrui. + +Mais il y a une plus haute critique qui touche à la morale et qui +est, pour ainsi dire, la conscience du genre humain; c'est celle qui +s'attache à l'histoire et qui, au lieu d'être une grave controverse de +mots, est une sévère correction de principes. + +C'est de cette seconde nature de critique dont j'ai voulu donner sur +moi-même un exemple aujourd'hui dans cet Entretien et que j'insère +dans mes oeuvres complètes. + +Tous mes lecteurs se souviennent que j'ai écrit, en 1847, un livre +qu'il ne m'appartient pas de juger littérairement; livre qui +produisit, lors de son apparition, un effet tellement universel que +les critiques du temps ne purent le comparer qu'au mouvement de +curiosité de l'_Émile_ de J.-J. Rousseau, ou du _Génie du +christianisme_ de Chateaubriand. C'était le génie de la révolution +française en action dans une histoire; c'était en même temps le drame +du siècle. À peine les presses de Paris, de Bruxelles, de Londres, de +Madrid, suffirent-elles à en multiplier les exemplaires et les +traductions pour l'impatience des lecteurs. Si j'avais été susceptible +d'ivresse d'amour-propre d'écrivain, je me serais cru plus qu'un +homme; mais dès cette époque je connaissais l'_engouement_, et je ne +me fiais pas à ma popularité d'historien. J'attendis vingt ans les +retours de sang-froid; ils vinrent avec les retours d'accusation, les +uns mérités, les autres, selon moi, injustes. + +On m'accuse d'avoir fait la révolution de 1848, en réhabilitant les +principes honnêtes de la révolution de 1789, tout en flétrissant +impitoyablement les crimes de 1793. C'était vrai, et je suis loin de +m'en repentir. + +Je n'avais pas songé à faire une révolution, mais à éclairer d'un jour +véridique celle que nos pères avaient faite ou avaient subie il y a +plus d'un demi-siècle. Quand j'y aurais songé, y a-t-il un livre +capable de soulever une nation de quarante millions d'hommes et de les +faire courir aux armes quand ils se sentent légalement et bien +gouvernés? Est-ce que quelques pages de récit pourraient jamais +contenir assez de feu pour répandre l'incendie dans l'Europe? Non, ce +qui a fait la révolution de 1848, c'est la révolution de 1830, c'est +la coalition parlementaire de 1846, ce sont les banquets agitateurs +de 1847. + +J'étais et je voulais être étranger à ces trois mesures de +renversement du parti orléaniste, qui, après avoir inauguré sur un +faux principe le trône du duc d'Orléans, voulait l'asservir +parlementairement à ses caprices et à ses ambitions, et, pour +l'asservir, voulait agiter la bourgeoisie jusqu'à la fièvre. La +révolution de 1848 fut le suicide de ce parti. Qu'il n'accuse pas les +autres, et qu'il ne s'en prenne qu'à lui de sa ruine. + +Bien que parfaitement étranger aux manoeuvres coupables de la +coalition orléaniste, légitimiste, républicaine de 1847, la popularité +que m'avaient donnée quinze ans d'attente et l'_Histoire des +Girondins_ fit tomber cette monarchie, non par mes bras, mais dans mes +bras. Je fus l'héritier des fautes de la coalition et des fautes de la +maison d'Orléans. + +Je fis la république; la France l'accepta comme un rempart contre la +terreur; puis elle l'abandonna par inconstance et par faiblesse. Alors +on retourna contre le livre des Girondins, et les coalisés de 1847 me +dirent: C'est toi qui l'as faite!--La république, c'est ton +livre!--C'était mon livre, en effet, qui ne l'avait pas faite, mais +qui l'avait rendue possible en la rendant innocente. Il est certain +que, sans le livre des Girondins, la révolution du 24 février était la +terreur.--Voilà tout le vrai de ces accusations, voilà tout mon crime. + +Aujourd'hui je le réimprime dans mes oeuvres complètes, ce livre, tel +qu'il fut publié en 1847. + +Mais vingt ans ont passé; je ne me prétends pas impeccable; je ne me +crois ni sans erreur, ni sans faiblesse; ces faiblesses ou ces erreurs +de jugement sur la révolution de 1789, je les avoue, je les déplore, +je les signale moi-même dans le commentaire refroidi qui suit pas à +pas cette histoire, et je les publie en entier dans mes oeuvres +complètes, comme un correctif, comme un désaveu partiel de quelques +appréciations erronées du livre. + +Je m'y accuse moi-même de quelques erreurs et de quelques sophismes. +Je n'accuse nullement la révolution comme tendance, je l'accuse comme +moyen. Ce n'est point un acte de contrition, c'est un acte de +conscience: on en jugera. Je crois devoir publier, non en entier, +mais en partie essentielle, ce commentaire des Girondins dans mes +_Entretiens littéraires_, pour lui donner ainsi une publicité plus +étendue, plus juste, plus méritoire et quelquefois plus sévère. Pour +que le temps nous fasse grâce, faisons-nous justice: nous y gagnerons +tous. + + LAMARTINE. + + + + +CRITIQUE + +DE + +L'HISTOIRE DES GIRONDINS. + + +I + +Les Persans, nos aînés en sagesse comme en années, regardent la +vieillesse comme un don céleste qui permet à l'esprit de thésauriser +plus d'intelligence et plus de vérités. Les cheveux blanchis leur +paraissent un symptôme de maturité: ils ont exprimé cette opinion dans +un proverbe. Les proverbes, en Orient, sont les médailles des langues. +Après avoir été monnaie des peuples, les proverbes se retrouvent dans +les décombres des nations, et se conservent dans leur mémoire comme +des axiomes qu'on ne discute plus. À un proverbe, point de réplique; +on dirait qu'un dieu a parlé là; en un mot, on incline la tête, on +accepte sur parole et on se tait. + +Or ce proverbe des Persans, qui fut vraisemblablement déjà proverbe +avant Zoroastre, le voici: + +_Agrandissement d'années, élargissement d'intelligence;_ + +C'est-à-dire, plus vous avez de temps pour voir les choses humaines, +et mieux vous les comprenez. Autrement dit, à mérite égal, les hommes +mûrs ont plus de sagesse que les jeunes gens. C'est tellement banal +qu'on rougit de le discuter. L'âge n'a-t-il pas eu de tout temps +l'autorité de la présomption de sagesse? A-t-on jamais vu une seule +nation (excepté les _Abdéritains_, peuple fou qui voulait rire) mettre +sa jeunesse dans son sénat, demander leurs lumières à ceux qui n'ont +rien appris, et leur expérience à ceux qui n'ont pas encore vécu! + +Non, ce bal masqué de barbes grises allant recevoir les leçons des +imberbes, comme disait Henri IV, serait la nature renversée. Que +deviendrait le respect, ce grand auxiliaire moral des gouvernements? +Que deviendrait la société politique, enfance éternelle qui +condamnerait les peuples à une éternelle étourderie? Si le passé +n'enseignait pas l'avenir, à quoi bon la mémoire? Le monde +recommencerait tous les jours, et cette succession de folies de +jeunesse ne serait qu'une succession de catastrophes dans l'histoire +des nations. + +L'expérience est donc quelque chose, et les années apportent cette +expérience aux esprits sincères. Voilà l'explication et la +justification du proverbe persan: _Agrandissement d'années, +élargissement d'intelligence._ La vie est une leçon, et toute leçon +doit profiter à celui à qui Dieu l'accorde. + + +II + +Or, en France, où l'on parle si bien, mais où l'on pense trop vite; en +France, où les paradoxes courants prennent si souvent la place des +vérités acquises, les partis arriérés ou avancés ont adopté depuis +quelques années un proverbe tout contraire, le proverbe du +contre-sens, le proverbe du sophisme. Le sens de ce proverbe est +celui-ci: celui qui change d'opinion a tort; celui qui reçoit les +leçons de la vie et qui en profite pour rectifier ou modifier sa +pensée est un grand coupable. Malheur et mépris aux esprits +progressifs qui s'améliorent, qui se rectifient, qui se corrigent +eux-mêmes en vivant! Ils sont présumés intéressés, versatiles, +adulateurs du temps qui court, apostats de leur tradition et +d'eux-mêmes. Honneur et respect aux incorrigibles! Confiance exclusive +aux esprits pétrifiés et aux caractères têtus qui, lorsqu'ils ont une +fois proféré une erreur ou une sottise, ne s'en dédisent jamais et +veulent mourir, comme disait Chateaubriand, ce grand oracle du respect +humain dans ce siècle, «non pas conformes à la vérité, mais conformes +à eux-mêmes.» + + +III + +J'avoue que je n'ai jamais compris le sens de cet axiome de +l'obstination des partis, quels qu'ils soient, en France: «Tu ne +changeras pas.» + +Tu ne changeras pas, c'est-à-dire tu vivras des jours sans nombre, tu +verras des idées justes prendre la place de préjugés absurdes, des +trônes s'écrouler sur des fondements vermoulus, des castes s'effacer +devant des nations, des gouvernements légitimes se fonder sur les +devoirs réciproques des hommes en société de services et de défense +mutuels, des démagogues surgir comme les vices incarnés de la +multitude, irriter les passions du peuple, les pousser jusqu'au +délire, jusqu'au meurtre, s'armer de ces fureurs populaires pour +prendre la hache au lieu de sceptre et pour promener, sur ce peuple +lui-même, ce niveau de fer qui trouve toujours une tête plus haute que +son envie; tu verras le sang le plus pur ou le plus scélérat couler à +torrents dans les rues de tes villes; tu verras les partis populaires +épuisés céder au parti soldatesque, première forme de la tyrannie; tu +verras un soldat popularisé par la victoire prendre à la fois la place +de la liberté, du trône et du peuple par un coup de main; tu le verras +provoquer le monde pour le vaincre, changer l'Europe en un champ de +bataille annuel, faucher périodiquement les générations nouvelles, +plus vite que la nature ne les fait naître, pour son ambition, en +sorte que les vieillards se demandaient s'il y aurait encore une +jeunesse et si Dieu ne faisait plus naître les générations que pour +mourir à vingt ans au signe de ces pourvoyeurs de la gloire. + +Tu verras tomber ce gouvernement, en rendant par sa chute la vie à la +jeunesse de son peuple; et, prodige de démence, tu verras après trente +ans les peuples déifier ce consommateur de peuples et lui faire un +titre de règne du plus grand abus de sang humain qui ait jamais été +fait, depuis César, en Occident! + +Tu auras vu envahir deux fois la patrie par le reflux inévitable de +l'Europe sur ce nid d'aigles qu'on appelle la France, où le +conquérant, conquis à son tour, allait devenir la proie de sa proie. + +Tu auras vu que la gloire n'est qu'une fumée de sang humain qui monte +au ciel, il est vrai, en fascinant les yeux myopes des peuples, mais +qui y monte pour défier sa justice et pour provoquer sa vengeance. + +Tu auras vu des rois légitimes, héritiers d'un juste décapité, +rappelés de l'exil au trône, rapporter la paix, la liberté, la +libération du territoire; adopter ce qu'il y avait de juste dans la +révolution; rétablir la souveraineté représentative du peuple; faire +prospérer leur pays sous la sauvegarde de tous les droits +équitablement pondérés; y faire fleurir l'éloquence de la tribune et +de la presse, cette royauté de l'intelligence de niveau avec la +royauté du sang; présider du haut d'un trône populaire à une véritable +renaissance de tous les arts de l'esprit, de toutes les industries de +la paix; tu les auras vus, frappés par les armes mêmes qu'ils avaient +remises à la nation, odieusement accusés des désastres que leur +présence venait réparer, et chassés du trône, d'exil en exil, par +l'ingratitude de la liberté. + + +IV + +Tu auras vu un schisme de famille s'emparer de ce trône par voie de +popularité fondée sur un mauvais souvenir, hérédité qui ne devait pas +être un crime dans les fils innocents des fautes du père, mais qui ne +devait pas être non plus un titre à la couronne tombée avec la tête +d'un martyr de la royauté. + +Tu auras vu tomber à son tour, presque sans secousse, ce roi mal assis +sur les débris de sa maison, par la versatilité d'un peuple qui ne +sait ni haïr ni aimer longtemps. + +Tu auras vu la France remise debout par l'effort de citoyens +désintéressés, appelée, sans acception de parti ou de caste, à se +gouverner elle-même, s'élever pendant quelques mois à une magnanime +modération et à une légalité volontaire, chercher en soi-même les +conditions de la liberté, sauver l'ordre, la vie des citoyens, la paix +du monde, puis abdiquer déplorablement son propre règne et préférer +la gloire d'un nom dynastique à sa propre dynastie républicaine, trop +fatigante pour sa faiblesse; semblable à ces souverains détrônés de +nos premières races qui, laissant les ciseaux du moine dépouiller +leurs fronts chevelus, regardaient du fond d'un cloître régner à leur +place l'élu du camp ou le maire du palais. + +Tu auras vu ces mêmes multitudes, qui saluaient l'écroulement des +trônes, saluer de leurs acclamations la restauration des trônes; tu +auras vu les tribuns les plus démagogues se transformer en courtisans +les plus dévoués, sous prétexte de couronner le peuple en couronnant +l'armée. L'armée, peuple en effet, peuple héroïque sur les champs de +bataille, peuple qui sauve la patrie en uniforme, mais qui marche à +tous les tambours, pour ou contre tous les droits du peuple lui-même, +pourvu que la gloire militaire lui dore toutes les causes et lui +compte au même taux toutes les journées dans des états de services qui +vont du 18 brumaire à Marengo, d'Austerlitz à Waterloo, de Waterloo à +Alger, d'Alger à l'acclamation de la république, de l'acclamation de +la république au 2 décembre, du 2 décembre à Solferino, de Solferino +qui sait où. + +Tu auras vu tout cela; tu auras appris pendant un demi-siècle ce que +valent les principes les plus contradictoires de gouvernement; tu +auras partagé le fanatisme presque unanime de 1789 pour la +régénération d'un royaume sous l'initiative si bien intentionnée d'un +roi philosophe et magnanime, qui se dépouillait lui-même de son +sceptre pour donner ce sceptre à son peuple; tu auras partagé trois +ans après l'indignation et le remords de la nation contre +l'ingratitude de ce peuple conduisant en pompe son bienfaiteur +couronné à l'échafaud et enseignant ainsi à l'histoire que la vertu +est un crime et que le premier devoir d'un roi, c'est de régner. + + +V + +Tu auras partagé l'exécration du monde contre ces terroristes de la +première république, livrant tous les jours une ration de sang humain +à leurs séides, et croyant qu'on bâtit des monuments de liberté sur +des fondations de cadavres. + +Tu auras partagé l'enthousiasme imprévoyant des armées affamées de +gloire et des citoyens affamés d'ordre pour un empire sorti des camps +pour expirer sur le sol deux fois conquis de la patrie. + +Tu auras accueilli le retour des héritiers de Louis XVI comme une +providence, et tu les auras bannis, quelques années après, comme des +criminels d'État. + +Tu auras eu des hymnes pour une monarchie, dite de Juillet, fondée sur +toutes les violations du droit monarchique, et tu auras eu des huées +contre elle le lendemain de sa chute. + + +VI + +Tu auras eu des aspirations romaines pour une république légale et +pacifique, réconciliant dans une concorde unanime toutes les classes +prêtes à s'entre-déchirer! Tu auras été ivre de sécurité et de joie en +voyant cette république, qui se craignait elle-même, abolir +courageusement la peine de mort le lendemain de son avénement imprévu, +de peur d'abuser jamais des armes que tous les régimes s'étaient +transmises jusque-là les uns aux autres pour immoler leurs ennemis; tu +auras frémi d'espérance en voyant cette démocratie philosophique +déclarer la paix au monde étonné; tu auras eu le délire de +l'admiration en voyant quelques citoyens obéis par le peuple et +pressés par d'innombrables prétoriens de la multitude de perpétuer +leur dictature; tu les auras vus, au contraire, appeler la nation +entière à se lever debout dans ses comices afin de remettre plus vite +cette dictature à la nation représentant cette légitimité des +interrègnes; et quand la nation, relevée par la main de ces hommes de +sauvetage, aura repris son aplomb et son sang-froid, tu n'auras eu +pour ces citoyens, victimes émissaires de leur dévouement, que des +calomnies, des mépris, des outrages, des abandons, pour décourager les +abnégations futures, et pour montrer à l'avenir qu'on ne sauve sa +patrie qu'à la condition de se perdre soi-même: mauvais exemple qui ne +profitera pas à la nation. + + +VII + +Tu auras vu tout cela! + +Et l'on voudrait que tu fusses resté le même, sans incrédulité quand +tout trompe, sans variation quand tout varie, sans modification quand +tout change, sans ébranlement quand tout tombe, sans expérience quand +tout enseigne autour de toi! Royaliste en 89, Jacobin modéré en 1790, +Girondin en 1791, terroriste en 1793, thermidorien réactionnaire en +1795, bonapartiste en 1798, consulaire, impérialiste en 1805, +bourbonien légitimiste en 1815, orléaniste en 1830, républicain en +1848, napoléonien en 1850, impérialiste en 1852, et aujourd'hui, que +sais-je? agitateur de l'Europe à peine calmée, évocateur de guerres en +Occident et en Orient, auxiliaire de l'ambition d'un roi des Alpes +pour monopoliser les républiques, les trônes et les tiares en Italie; +dupe de l'Angleterre monopolisant à son tour les mers, les montagnes +et les péninsules par la main d'un roi, vice-roi des tempêtes! + + +VIII + +Quoi! vivre si longtemps ne t'aurait servi qu'à cela! Tu ne saurais +pas aujourd'hui que les plus belles philosophies n'ont que des jours +d'explosion et des années de fumée, fumée à travers laquelle on ne +reconnaît plus rien que des décombres; que les peuples, comme des +banqueroutiers de la vérité, ne tiennent jamais ce qu'ils promettent; +que les princes les meilleurs ne recueillent que l'assassinat, comme +Henri IV, ou le martyre, comme Louis XVI; que les réformateurs les +plus bienfaisants ont pour ennemis les utopistes les plus absurdes; +que les gouvernements héréditaires subissent les dérisions de la +nature, qui ne sanctionne pas toujours l'hérédité du génie ou des +vertus; que les gouvernements parlementaires subissent la domination +de l'intrigue, la fascination du talent, l'aristocratie de l'avocat, +qui prête sa voix à toutes les causes pourvu que l'on applaudisse, et +qui est aux assemblées ce que la caste militaire est aux despotes, +pourvu qu'ils les payent en grades et en gloire; que les gouvernements +absolus font porter à tous la responsabilité des fautes d'une seule +tête; que les gouvernements à trois pouvoirs sont souvent la lutte de +trois factions organisées qui consument le temps des peuples en vaines +querelles, qui n'ont d'autre mérite que d'empêcher les grands maux, +mais d'empêcher aussi les grandes améliorations, et qui finissent par +des Gracques ou par des Césars, ces héritiers naturels des anarchies +ou des servitudes; que les républiques sont la convocation du peuple +entier au jour d'écroulement de toute chose pour tout soutenir, le +tocsin du salut commun dans l'incendie des révolutions qui menace de +consumer l'édifice social; mais que si ces républiques sauvent tout, +elles ne fondent rien, à moins d'une lumière qui n'éclaire pas souvent +le fond des masses, d'une capacité qui manque encore au peuple, et +d'une vertu publique qui manque plus encore aux classes +gouvernementales. + + +IX + +Que vous ayez eu toutes ces nobles illusions du royalisme, des +gouvernements à une tête, des gouvernements à trois têtes, des +gouvernements de parole, des dictatures ou des républiques dans votre +jeunesse, sur la foi des théories toujours séduisantes comme les +mirages de l'esprit humain, cela est naturel, honorable même, aux +différentes phases d'une vie qui pense. Les théories sont les beaux +songes des hommes de bien; il est glorieux d'être successivement +trompé par elles; ces déceptions sont les douleurs sans doute, mais +non les remords de l'esprit. Et l'on veut qu'après soixante années +d'épreuves de toutes ces natures de gouvernement, vous vous imposiez +la loi de croire ce que vous ne croyez plus, de dire ce que vous ne +pensez plus, d'affecter par vanité de constance dans vos opinions une +opiniâtreté de mauvaise foi dans des doctrines qui vous ont menti, +déçu, trompé tant de fois! + +C'est là une ostentation de fausse sagesse qui n'est que la répugnance +de l'orgueil humain à confesser sa faiblesse, ou bien ce n'est qu'une +improbité d'esprit donnant au monde une fausse monnaie de conviction +pour acheter à ce prix l'estime du vulgaire, qui s'attache à ces +immutabilités d'attitude comme à des preuves de force, tandis qu'elles +ne sont le plus souvent que des impuissances de l'esprit ou des +fanfaronnades du caractère. + +Je dirai plus, ces immutabilités d'opinion sont une offense à Celui +qui a fait de la vie un enseignement à tous les âges, un refus de +prêter l'oreille, l'esprit, le coeur à Celui qui nous éclaire par +l'expérience, depuis le premier jour où l'homme pense et doute +jusqu'au jour où il cesse de penser et de douter. De toutes les heures +de la vie, chacune est chargée de nous apporter une vérité; aucune de +ces heures ne vient à nous les mains vides, et c'est peut-être la +dernière heure d'une longue vie qui vous apporte la vérité la plus +précieuse en récompense de votre sincérité à la rechercher et de votre +patience à l'attendre. + + +X + +En résumé, la vie est une leçon que le temps est chargé de donner à +l'homme en lui faisant épeler, syllabe par syllabe, les événements. + +Celui qui n'a pas changé n'a pas vécu, puisqu'il n'a rien appris. + +Celui qui prétend avoir tout su le premier jour est un homme qui +n'avait ni raison de naître, ni raison de vivre, ni raison de mourir, +car il n'avait rien à apprendre en naissant. + +Il n'avait rien appris en vivant, il mourait sans emporter ou sans +laisser après lui sur la terre le moindre profit de la vie: théorie de +l'immobilité qui fait de l'homme immuable la _créature du temps +perdu_. + +Une telle théorie insulte à la fois l'homme et Dieu. N'insistons pas: +changer, c'est vivre; vivre, c'est changer. + +La vie n'est pas semblable à ces fontaines d'Auvergne, pleines de +sédiments impurs, qui pétrifient ce qu'on leur jette, et qui, au lieu +d'une fleur ou d'un fruit, vous rendent une pierre. La vie est un +courant qui mène à la vérité, c'est-à-dire au bien. Le temps sait +tout; et nous ne pouvons savoir quelque chose qu'en l'associant à nos +ignorances et en lui demandant ses secrets. + + +XI + +Il est donc non-seulement permis de changer en vivant, mais c'est un +devoir de conscience. Bien entendu que cette théorie du changement +s'applique à l'esprit, mais non au coeur; que le changement doit être +désintéressé et non vénal; que tout changement qui consiste à +abandonner une cause vaincue parce qu'elle est vaincue est une +lâcheté; que tout changement qui consiste à s'allier à une cause +victorieuse parce qu'elle est victorieuse est une abjection de +caractère; que changer par ambition, c'est une suspicion légitime de +vice; que changer par cupidité de fortune, est une vénalité du coeur +qui déshonore la vérité même; que changer d'amis quand la fortune les +trahit, est une versatilité d'affection qui prouve la courtisanerie de +l'âme. Mais que changer d'opinion sans abandonner ses sentiments +personnels, ni les vaincus, ni les malheureux, ni les faibles; changer +à ses dépens en s'exposant sciemment, au contraire, aux dénigrements +d'intentions, aux colères du respect humain, au mépris des partis et +aux souffrances de considération qui suivent ordinairement ces progrès +des hommes sincères dans ce qu'ils croient la route des améliorations +morales et des vérités progressives, c'est souffrir pour la cause du +bien, c'est le martyre d'esprit pour la vérité, martyre que les hommes +aggravent par leur fiel et par leur vinaigre, mais que la vérité +récompense par les jouissances de la conscience. + +Même quand le martyre s'est trompé de cause, il ne s'est pas trompé +de vertu! + + +XII + +Je pense ainsi, et voilà pourquoi je ne me reproche point d'avoir +changé quelquefois, dans le cours de mes années, d'opinions ou de +marche dans les situations diverses où se sont trouvés notre pays et +notre temps. Je me reprocherais plutôt de n'avoir pas assez changé, +c'est-à-dire de n'avoir pas assez profité du temps que Dieu m'a laissé +vivre pour me transformer davantage encore; d'avoir peut-être trop +sacrifié aux convenances, aux situations antécédentes, au respect +humain, à toutes ces considérations personnelles qui empêchent de se +démentir plus franchement de ce qu'on a dit étourdiment sur la foi +d'autrui dans son âge d'ignorance: toutes choses qui sont louables au +point de vue du monde, mais qui sont méprisables au point de vue de +Dieu; freins timides qui retardent la marche de la pensée d'un siècle +par la difficulté d'avouer que le vieil homme est mort en vous, qu'on +est un nouvel homme, et par le désir naturel, mais coupable, de +concilier vaniteusement en vous l'homme d'hier et l'homme +d'aujourd'hui. + +Dire: «Je me suis trompé,» c'est le prosternement de l'orgueil, et cet +orgueil, cependant, il faut le fouler aux pieds, si l'on veut être +honnête homme jusqu'à la moelle, et mériter l'indulgence du juge +futur, en acceptant les sévérités et les humiliations du juge présent. + +Et voilà pourquoi je changerais encore sans hésitation si je venais à +découvrir que mes opinions actuelles sont des erreurs, et qu'il y a +des routes nouvellement découvertes dans lesquelles la marche est plus +sûre, le sol plus solide et les vertus sociales plus mûres et plus +abondantes pour l'humanité. + + +XIII + +Est-il donc étonnant que pensant ainsi et qu'ayant le sentiment, je +dirai presque le remords, de quelques erreurs de jugement commises par +moi dans l'appréciation des actes et des hommes de la première +Révolution française (_Histoire des Girondins_), est-il étonnant, +dis-je, que je relise sévèrement ce livre (qui fut un événement, j'en +conviens, et qui vit encore d'une forte vie à l'heure où je parle), et +que je présente aujourd'hui le curieux phénomène d'un écrivain +critique après avoir été historien, et qui juge à vingt ans de +distance, en pleine maturité, le livre écrit par lui-même à une autre +époque de son siècle et sous d'autres impressions de son esprit? Un +seul exemple de cette critique de soi-même a été donné en France dans +l'opuscule intitulé: _Rousseau juge de Jean-Jacques._ Mais si je n'ai +pas reçu de la nature le style et l'éloquence de J.-J. Rousseau, je +n'ai pas reçu non plus sa féroce personnalité; et si le lecteur a +quelque excès à craindre de ma plume dans ce jugement sur moi-même, ce +n'est pas, à coup sûr, l'excès d'orgueil; ce serait plutôt l'excès de +sévérité. La vie m'a appris à être modeste, et les événements publics, +comme les événements privés, qui m'ont écrasé sans m'aplatir, ne me +laissent de mes oeuvres ou de mes actes qu'une fière humiliation +devant les hommes et une humble humilité devant Dieu. + +L'humiliation, c'est la peine; l'humilité, c'est la leçon! + + +XIV + +Or, quel était l'état des choses en France, et quelles étaient mes +propres dispositions d'esprit en 1846, quand j'écrivis cette histoire? + +L'esprit de la France était très-troublé, très-peu propre par +conséquent à jeter un regard d'ensemble et surtout un regard impartial +sur la Révolution française, très-peu propre aussi à porter un +jugement sain et définitif sur les hommes qui avaient été, en bien ou +en mal, les grands acteurs de cette révolution. + +M. Thiers, dont on ne m'accusera pas de dénigrer les grandes oeuvres +historiques (voyez mes Entretiens sur _l'Histoire de l'Empire_, que +j'ai appelée, le premier, _le livre du siècle_), M. Thiers n'était pas +encore ce qu'il est; l'âge et la vie publique pleine de bon sens, de +fautes expiées, de leçons terribles, n'avaient pas donné encore à son +esprit ce sens de la moralité ou de l'immoralité des événements et des +caractères qui est la vertu de l'histoire. Il écrivait au point de vue +du succès, non au point de vue de la morale. Il venait d'écrire ainsi +sans profondeur, sans philosophie, sans justice, une histoire de la +Révolution qui n'était qu'une adulation à la Révolution elle-même. On +avait fait à ce livre, très-superficiel selon moi, une vogue de +circonstance et une popularité de parti. Plus j'ai étudié les faits, +les hommes, les événements de la Révolution française, plus ce livre a +baissé dans mon esprit; mais _habent sua fata libelli_. Cette histoire +amnistiait les erreurs, les tyrannies, les sévices même de la +Révolution; elle faisait remonter la colère et le mépris de la nation +jusque sur les victimes. Son mérite était précisément d'être fausse. +Il fallait des passions et non des principes à la démocratie; elle +avait trouvé un jeune homme de talent, elle lui dit: «Fais mon +portrait, mais flatte-moi, et défigure mes ennemis, je te nommerai +peintre du peuple.» + +Du côté opposé, les historiens de la Révolution dans le parti +royaliste, religieux, aristocratique, n'avaient écrit sous le nom +d'histoire que le martyrologe des victimes de 1791 à 1794; ils avaient +barbouillé de sang tous les principes les plus saints et les plus +innocents de la philosophie révolutionnaire du dix-huitième siècle. +Parce que Danton, Marat, Robespierre, avaient été des meurtriers, il +semblait, à les lire, que la liberté modérée, l'égalité devant la loi, +la tolérance devant Dieu, la représentation de toutes les classes, de +tous les droits, de tous les intérêts devant les institutions, étaient +des délires ou des crimes. De telles histoires, pamphlets de la +démocratie ou pamphlets de l'aristocratie, n'étaient propres qu'à +éterniser la guerre civile des esprits entre les enfants d'un même +peuple. + + +XV + +Une grande histoire est un grand jugement dans ces procès d'opinions. +Ce jugement manquait à la France; c'était une bonne oeuvre que +d'essayer de le porter selon mes faibles forces. J'y pensais depuis +longtemps. J'avais deux mobiles. + +Le premier, tout moral, c'était de démontrer historiquement au peuple, +et surtout aux hommes d'État, que le crime politique, populaire, +démocratique ou aristocratique, déshonorait ou perdait fatalement +toutes les causes qui croyaient pouvoir se servir pour leur succès de +cette arme à deux tranchants; + +Que la Providence était aussi logique que la conscience; + +Que les événements ne pardonnaient pas plus que Dieu l'emploi des +moyens criminels, même pour les causes les plus légitimes, et qu'en +commentant avec clairvoyance la Révolution française, le plus vaste et +le plus confus des événements modernes, on trouverait toujours +infailliblement un excès pour cause d'un revers, et un crime pour +cause d'une catastrophe. + +En un mot, je voulais, comme le veut la Providence, que l'histoire fût +un cours de morale et que l'honnêteté des moyens fût la légitimité des +innovations. + +Un tel livre eût été le code en action de la politique; mais il +fallait une main divine pour l'écrire: je n'étais qu'un homme de bonne +volonté. + +Le second mobile qui me sollicitait intérieurement à écrire cette +histoire à la fois dramatique et critique de la Révolution française, +était, je l'avoue, un mobile humain, une ambition d'artiste, une soif +de gloire d'écrivain toute semblable à la pensée d'un peintre qui +entreprend une page historique ou un portrait, et qui n'a pas pour +objet seulement de faire ressemblant, mais de faire beau, afin que +dans le tableau ou dans le portrait on ne voie pas uniquement +l'intérêt du sujet, mais qu'on voie aussi le génie du pinceau et la +gloire du peintre. Ici, je m'excuse, et il faut m'excuser: _Homo sum._ + + +XVI + +Bien jeune encore et lorsque mes premiers succès littéraires m'avaient +donné le pressentiment d'une carrière aussi complète, que mes modestes +facultés d'_amateur_ plutôt que d'artiste me permettaient de former un +plan de vie plus ou moins illustre, je m'étais dit et j'avais dit bien +souvent à mes amis de jeunesse: «Si Dieu me seconde, j'emploierai les +années qu'il daignera m'accorder à trois grandes choses qui sont, +selon moi, les trois missions de l'homme d'élite ici-bas.» (J'aurais +dû dire les trois vanités, maintenant que toutes ces vanités sont +mortes en moi et que je les expie par autant d'humiliations sur la +terre, afin qu'elles me soient pardonnées là-haut.) + +«J'emploierai donc, disais-je à ces amis, ma première jeunesse à la +poésie, cette rosée de l'aurore au lever d'un sentiment dans l'âme +matinale; je ferai des vers, parce que les vers, langue indécise entre +ciel et terre, moitié songe moitié réalité, moitié musique moitié +pensée, sont l'idiome de l'espérance qui colore le matin de la vie, de +l'amour qui enivre, du bonheur qui enchante, de la douleur qui pleure, +de l'enthousiasme qui prie. + +«Quand j'aurai chanté en moi-même et pour quelques âmes musicales +comme la mienne, qui évaporent ainsi le trop-plein de leur calice +avant l'heure des grands soleils, je passerai ma plume rêveuse à +d'autres plus jeunes et plus véritablement doués que moi; je +chercherai dans les événements passés ou contemporains un sujet +d'histoire, le plus vaste, le plus philosophique, le plus dramatique, +le plus tragique de tous les sujets que je pourrai trouver dans le +temps, et j'écrirai en prose, plus solide et plus usuelle, cette +histoire, dans le style qui se rapprochera le plus, selon mes forces, +du style métallique, nerveux, profond, pittoresque, palpitant de +sensibilité, plein de sens, éclatant d'images, palpable de relief, +sobre mais chaud de couleurs, jamais déclamatoire et toujours pensé; +autant dire, si je le peux, dans le style de _Tacite_; de _Tacite_, ce +philosophe, ce poëte, ce sculpteur, ce peintre, cet homme d'État des +historiens, homme plus grand que l'homme, toujours au niveau de ce +qu'il raconte, toujours supérieur à ce qu'il juge, porte-voix de la +Providence qui n'affaiblit pas l'accent de la conscience dont il est +l'organe, qui ne laisse aucune vertu au-dessus de son admiration, +aucun forfait au-dessous de sa colère; Tacite, le grand justicier du +monde romain, qui supplée seul la vengeance des dieux, quand cette +justice dort! + +«Quand j'aurai écrit ce livre d'histoire, complément de ma célébrité +littéraire de jeunesse, si j'ai le hasard de conquérir cette double +célébrité du poëte et de l'historien, je jetterai de nouveau la plume, +la plume, après tout, hochet du talent, instrument trop insuffisant et +trop spéculatif de la pensée; la plume, qui n'est rien devant l'épée. +J'entrerai résolûment dans l'action, et je consacrerai les années de +ma maturité à la guerre, véritable vocation de ma nature, qui aime à +jouer, avec la mort et la gloire, ces grandes parties dont les +vaincus sont des victimes, dont les vainqueurs sont des héros. + +«Et si la guerre, que je préfère à tout, me manque, je monterai aux +tribunes, ces champs de bataille de l'esprit humain où l'on ne meurt +pas moins de ses blessures au coeur que l'on ne meurt ailleurs du feu +et du fer; et je tâcherai de me munir, quoique tardivement, +d'éloquence, cette action parlée qui confond dans Démosthène, dans +Cicéron, dans Mirabeau, dans Vergniaud, dans Chatham, la littérature +et la politique, l'homme du discours et l'homme d'État, deux +immortalités en une. + +«Enfin, s'il m'est accordé de survivre aux révolutions, aux guerres +civiles, aux poignards des sicaires, des Catilina, des Clodius, des +Octave, des Antoine de mon temps, et de vieillir couché sur mes +propres décombres, brisé de coeur, mais sain d'esprit, j'emploierai +ces dernières années de grâce à l'oeuvre finale de toute intelligence, +à la contemplation et l'invocation de mon Créateur; je ferai, comme +Cicéron, le livre éternellement à faire, _De natura deorum_; je +mêlerai mon grain d'encens à l'encens des siècles.» + + +XVII + +Voilà quels étaient mes plans de jeunesse. + +Ce n'étaient pas les plans de Dieu. + +L'orgueil y avait trop de part pour qu'ils fussent ratifiés par ce que +les anciens nommaient la destinée, et par cette puissance +incorruptible que nous nommons Providence. + +Tout a tourné autrement que je ne l'avais orgueilleusement conçu dans +mes puériles ambitions d'avenir. En poésie, je n'ai été qu'une main +novice qui fait rendre par un attouchement léger quelques accords à un +instrument à cordes dont le doigté n'est pas une vraie science, mais +une inhabile improvisation de l'âme. + +En ambition militaire, l'occasion m'a manqué; j'ai vécu dans un temps +de paix; il n'y avait guerre que d'idées. + +En éloquence politique, je suis arrivé trop tard aux tribunes dites +parlementaires, pour développer les forces réelles de l'éloquence +raisonnée et passionnée que je sentais véritablement rugir en moi +comme des lions muselés entre les barreaux d'une ménagerie. + +De plus, ma fausse situation dans les chambres de 1830 à 1848 ne me +laissait pas la liberté de mes mouvements; je n'étais d'aucun parti +actif, et, par conséquent, j'étais en suspicion légitime à tous les +partis. + +L'éclectisme, qui est l'attitude de la vérité dans les philosophes, +est la faiblesse des hommes d'État dans les temps de passion. + +Sorti de la Restauration avec d'amers regrets de sa chute, adversaire +de coeur de la royauté de 1830, ennemi trop honnête cependant pour +m'allier avec les factions, ou légitimistes, ou révolutionnaires, qui +conspiraient la ruine de cette royauté sans avoir à offrir à sa place +qu'une anarchie au pays, je vivais dans le vague et je parlais sans +échos. La tribune n'était véritablement pour moi qu'un exercice +semblable à celui de Démosthène sur le bord de la mer. Il parlait aux +flots qui étouffaient sa voix, et moi aux partis qui cherchaient à +étouffer la mienne. La France seule en entendait quelques +retentissements dans les journaux indépendants, et voyait croître +autour de mon nom une lente popularité qui devait lui être utile un +jour. + + +XVIII + +Mon action politique ne commença que dans une grande tempête imprévue, +le jour même d'une chute soudaine de la royauté de Juillet, déjà en +fuite avant d'avoir eu le temps de combattre. + +Ce jour-là je fus roi d'une heure, c'est vrai. Placé, par mon +indépendance des partis, entre tous les partis, les républicains se +jetèrent à moi par inquiétude de leur triomphe; les royalistes, par +peur de leur défaite; les légitimistes, par le sentiment de leur +inopportunité et de leur impuissance dans cet anéantissement du trône; +le peuple surtout, par l'intérêt de salut public et par ce besoin d'un +chef qui parle plus haut que toutes les théories dans les périls +extrêmes des tremblements de tous les foyers. + +Ce n'était pas un gouvernement qu'il fallait créer à la minute, il +n'en aurait pas duré deux. C'était un sauvetage qu'il fallait +organiser sous le nom de république. J'eus le sentiment de cette +vérité. + +Au lieu de suivre en hésitant un mouvement désordonné qui allait mener +de convulsions en convulsions désormais irrésistibles aux derniers +abîmes, je fis résolument la république; je la fis seul, quoi qu'on +vous en dise; j'en assume seul la responsabilité; je nommai seul les +chefs les plus en vue et les plus populaires qui pouvaient lui +apporter l'autorité des différentes factions auxquelles ils +appartenaient; je me nommai moi-même, parce que je n'appartenais à +aucune, et parce que, soutenu par le peuple, seul je pouvais être +arbitre dans ce conseil souverain du gouvernement. La France fut +admirable de sagesse et d'héroïsme, on ne le dira jamais assez. Folle +la veille, lâche le lendemain, elle fut pendant les quatre mois du +danger au niveau d'elle-même; la république, contre laquelle elle +vocifère tant depuis, fut son salut. Un homme d'État renversé, mais +qui s'éleva lui-même en ce moment à la hauteur d'un vrai patriotisme, +M. Thiers, en trouva sur l'heure la vraie formule. «Gardons la +république, car c'est le gouvernement qui nous divise le moins.» C'est +la pensée que j'avais exprimée autrement en entrant le jour même à +l'hôtel de ville, ces Tuileries du peuple. + + +XIX + +M. Dupin, dans un volume récent, renouvelle encore contre moi cette +accusation irréfléchie de n'avoir pas proclamé la régence, la régence +d'une femme intéressante sans doute, mais d'une femme exclue du +gouvernement par la loi que le parti d'Orléans venait de se faire à +lui-même; régence aussi illégale par conséquent que la république, une +régence déjà tombée dans la rue et ramenée, à travers la révolution +et l'armée immobiles, à la porte d'une Chambre dissoute de fait. + +Et au nom de quoi aurais-je proclamé cette régence des Orléanistes, +moi qui n'avais jamais voulu adhérer au gouvernement, schisme de +famille, de 1830; moi qui lui avais renvoyé toutes mes places +diplomatiques pour ne pas le servir; moi qui m'étais respectueusement +refusé à tout rapport avec cette royauté, par scrupule de fidélité à +mes souvenirs! En vérité, M. Dupin et les Orléanistes auraient bien +ri, le lendemain, d'un légitimiste de coeur refaisant après coup une +seconde révolution de 1830, et réinstallant une seconde monarchie +d'Orléans, pour l'attaquer le surlendemain! + +Et quand j'aurais tenté ce contre-sens à moi-même, l'aurais-je pu +accomplir avec l'ombre de succès un peu durable? Où étaient le peuple, +l'armée, les chambres, les ministres, pour sanctionner et soutenir +cette régence de hasard sortie d'une insurrection contre la royauté de +Juillet, aventure dans une aventure, illégalité dans une illégalité, +révolution de 1830 dans une révolution de 1830, belle-fille contre le +beau-père, petit-fils contre l'aïeul, belle-soeur contre le +beau-frère, neveu contre les oncles, chaos dans un chaos! + +Et puisque M. Dupin et les révolutionnaires orléanistes de 1830 +pensent qu'une régence était si facile et si simple à faire, et à +faire durer huit jours seulement, que ne la faisaient-ils eux-mêmes? +Qui les gênait? + +Certes, c'était à eux, orléanistes, et non à moi, adversaire de la +royauté illégitime d'Orléans, de se charger de ce rôle; logique en +eux, il était absurde en moi. M. Dupin n'y a pas pensé. Si l'empire +qu'il sert aujourd'hui, comme il a servi la légitimité, la royauté de +juillet, la république, avec un zèle qui ne faiblit jamais et avec un +talent qui grandit toujours; si, dis-je, l'empire venait à chanceler +dans une journée de février quelconque, que penserait M. Dupin d'un +républicain, d'un légitimiste, d'un orléaniste qui viendrait sur le +champ de mort de l'empire écroulé, quoi faire? Proclamer un empire de +branche cadette et factieuse? cela ne serait pas moins ridicule que le +rôle que M. Dupin et ses amis me reprochent de n'avoir pas pris le 24 +février! En vérité, si je l'avais pris, ce rôle, je ne saurais pas +aujourd'hui où cacher ma honte. Il faut respecter et protéger le +malheur d'une dynastie qui s'écroule sur son faux principe, c'est ce +que nous avons fait; mais il ne faut pas relever un faux principe +tombé pour servir de base au trône d'une veuve qu'on admire et d'un +enfant qu'on plaint. Une veuve n'a pas besoin d'une régence pour se +consoler d'un sépulcre, et un enfant, pour être heureux, n'a pas +besoin pour hochet d'un sceptre dérobé à un aïeul dans l'escamotage +d'une demi-révolution. + + +XX + +Telles étaient, dès l'année 1844, mes dispositions d'esprit à l'égard +de la royauté pseudo-républicaine et pseudo-dynastique de la famille +d'Orléans. Je l'aurais vénérée partout ailleurs que sur un trône; par +tradition de famille, du côté de ma mère, je lui devais plus que du +respect, je lui devais de la reconnaissance. Cette auguste maison +avait eu des patronages, des bienveillances, des générosités +princières pour ma famille maternelle. La mère de ma mère était +sous-gouvernante de ces enfants, des princes du sang et de la fille du +vénérable duc de Penthièvre. Le roi Louis-Philippe et ses frères +avaient été, avant l'époque de madame de Genlis, élevés par ma +grand'mère; un de mes proches parents était son intendant des +finances. Après la terreur, la duchesse d'Orléans, reléguée en +Espagne, avait prié ma grand'mère d'aller chercher madame Adélaïde +d'Orléans, sa fille, en Suisse, et de la lui ramener en Espagne. La +mission de confiance avait été remplie. Après 1814, ma mère avait +retrouvé dans Louis-Philippe et dans madame Adélaïde, sa soeur, des +souvenirs d'enfance et d'éducation communs qui les disposaient à +toutes les bontés pour la fille de leur gouvernante. J'avais l'honneur +d'en être reçu avec distinction dans mon adolescence. La protection du +prince et de sa soeur ne me fut néanmoins d'aucun secours, soit dans +la carrière littéraire, où l'on n'est protégé que par son talent, si +on en a; soit dans la carrière militaire, où je servais, dans les +gardes-nobles de Louis XVIII, une cause très-opposée au parti +politique déjà dessiné du duc d'Orléans; soit dans la carrière +diplomatique, où je servis fidèlement la politique de la légitimité +jusqu'à sa chute. D'ailleurs, mon père, le chevalier de Lamartine, +ancien et loyal officier de cavalerie dans le régiment Dauphin au +moment de la Révolution, ses frères, royalistes comme lui, quoique +constitutionnels de 1789, m'auraient vu avec répugnance devenir le +client de la maison d'Orléans. Elle portait à leurs yeux, quoique +innocente des antécédents, la responsabilité du prince complice de +1793, puni d'un vote fatal par la hache du même bourreau. + + +XXI + +Il faut le dire, les opinions politiques sont dans le sang: tel père, +tel fils. + +Jamais ce mot ne fut plus généralement vrai que dans les temps de +vicissitudes soit religieuses, soit nationales, soit dynastiques. +J'avais sucé le royalisme loyal et traditionnel pour les Bourbons, +frères, enfants ou neveux du vertueux Louis XVI, avec le lait; je +n'aimais pas la maison d'Orléans. Sa popularité révolutionnaire me +paraissait une récompense inique d'une participation contre nature du +chef de cette maison à l'ingratitude du peuple français envers le plus +innocent et le plus dévoué des rois, et au meurtre de ce roi sur +l'échafaud de 1793. Ce que ce peuple aujourd'hui semblait aimer dans +le nouveau duc d'Orléans, il faut l'avouer, c'était le fils du 21 +janvier. Cela révoltait en moi ma conscience de royaliste et d'honnête +homme. Sans avoir de haine, j'avais de l'humeur contre la popularité +du duc d'Orléans; elle semblait outrager la justice et la Providence; +les caresses trop subalternes et trop significatives, à sa rentrée de +l'émigration, aux survivants de 1791 et aux généraux bonapartistes de +1815 et de l'île d'Elbe, achevaient de me désaffectionner de cette +branche de la dynastie. Ces cajoleries et ces sourires d'intelligence +aux ennemis de la Restauration, quand on était restauré soi-même et +comblé de richesses, de faveurs, d'honneurs, par cette Restauration si +clémente au passé, si généreusement imprudente pour l'avenir, tout +cela, comme dit Tacite, _mal odorait si près du trône_. Je voyais +encore quelquefois par déférence et assez familièrement le duc +d'Orléans; il me traitait avec distinction; il m'entretint même avec +un rare talent d'élocution une fois très-longuement de politique +étrangère, sans craindre de dénigrer ouvertement la diplomatie du +gouvernement de Charles X, et d'exposer hardiment et savamment la +politique étrangère qu'il dessinerait pour son gouvernement, s'il +était roi. Mais, tout en se livrant avec une apparente confiance à des +épanchements téméraires dans la bouche d'un premier prince du sang, il +comblait de toutes ses faveurs, de toutes ses caresses d'intimité les +généraux, les pamphlétaires et les orateurs de la faction bonapartiste +ou de la faction démagogique survivants du 20 mars 1815 ou de 1791. + +Héritier du trône sans doute, mais se posant surtout en héritier +éventuel et présomptif des factions contre sa famille; + +Honnête homme dans l'acception privée de ce mot, mais non honnête +parent, comme les événements ne l'ont que trop démontré depuis. + +Malgré mon respect pour son rang et malgré mon appréciation très-haute +de son esprit politique, cette attitude ambidextre m'inspirait plus +d'éloignement que d'attrait pour ce prince. + +Ce fut le motif qui m'empêcha de solliciter de lui la moindre +intervention de son crédit auprès des ministres de la Restauration +pour mon avancement dans mon humble carrière diplomatique; il m'eût +semblé peu loyal de me servir du crédit d'un prince du sang dont les +opinions me répugnaient, pour m'avancer dans un parti royaliste +prédestiné à combattre ses intrigues; ce n'était pas là de la bonne +guerre; je restai donc simplement ce que je devais être dans mes +relations de convenance avec cette auguste maison, autrefois +protectrice de ma famille, sans empressement, mais sans hostilité, +respectueux en dehors, mais désapprobateur en dedans, poli, mais +réservé, honorant la personne du prince, mais adversaire de son +parti. + +Une circonstance accidentelle nous brouilla ouvertement pendant +quelques mois, et une réparation, fièrement exigée par moi, nous +raccommoda; voici comment: + + +XXII + +J'avais écrit, sans aucune provocation de la cour de Charles X, un +petit poëme politique, libéral et royaliste, intitulé _le Sacre_. + +On le trouvera, si on daigne le relire, tel qu'il fut imprimé alors, +dans mes _Oeuvres complètes_, imprimées aujourd'hui. J'y avais inséré, +avec bonne intention pour la maison d'Orléans, mais avec maladresse +évidente, quelques vers qui faisaient allusion au vote régicide de +Philippe-Égalité et à la noble résipiscence de ses fils qui lavait +glorieusement cette tache sur l'écusson du père. + +Je n'avais fait confidence de ces vers à personne; j'étais à cent +vingt lieues de Paris; l'imprimeur seul à qui j'avais adressé le +manuscrit du poëme connaissait ces vers. + +J'ignore comment le prince, très-attentif apparemment à ce qui pouvait +toucher à son nom dans la presse, en eut communication. + +Sa colère éclata en termes mal contenus; il chargea un de mes proches +parents, président de son conseil, M. Henrion de Pansey, de m'écrire +que ces vers l'avaient affligé, et qu'il me suppliait de les effacer +par les justes égards que je devais à sa maison. Ma mère, qui vivait +encore à cette époque, appuya par ses larmes la prière du duc +d'Orléans. Je n'hésitai pas: les vers et la requête du prince étaient +secrets, il n'y avait aucune vile complaisance à moi de sacrifier, aux +susceptibilités d'un prince que je n'avais pas eu l'intention de +blesser, quelques mauvais vers de circonstance qu'il me priait +d'effacer par la voix toute-puissante de ma mère. Je m'empressai +d'écrire à mon éditeur dans ce sens, et de lui envoyer une _variante_ +qui faisait disparaître toute allusion à ce fâcheux souvenir. + +Tout paraissait donc fini. Mais le prince avait dans les journaux +ennemis des Bourbons des confidents trop informés et des +serviteurs trop complaisants de ses colères. Un article irrité +du _Constitutionnel_, journal anticipé de l'usurpation future, +parut le lendemain du jour où j'avais reçu la prière du prince +et où j'y avais convenablement condescendu. + +Cet article me présentait comme un insulteur de la maison d'Orléans, +chargé par la monarchie des Bourbons de raviver à son profit les +souvenirs sinistres de 1793. Cet article était aussi calomnieux de +fond que de forme; car Charles X était si loin de m'avoir provoqué à +écrire le _Chant du Sacre_, qu'il se récria violemment, à l'apparition +de ce poëme, sur le langage très-libéral que je lui prêtais dans le +dialogue. + +Son ministre de la maison du roi lui ayant mis sous les yeux mon +poëme, au milieu des nombreux écrits en vers ou en prose dont on +voulait récompenser les auteurs par quelque faveur de cour, et mon nom +ayant été ainsi prononcé devant le roi: «Ah! pour celui-ci, répondit +Charles X, ne m'en parlez pas, il me fait dire trop de sottises!» +Charles X appelait de ce nom tous les sentiments populaires qu'on lui +prêtait pour attester son attachement à la charte libérale de Louis +XVIII et tout le pacte moderne de la monarchie et de la liberté. + +Le même courrier m'apportait une lettre de M. de Pansey, président du +conseil du duc d'Orléans, sur un ton différent de celui de la prière à +laquelle j'avais accédé. «Dites à M. de Lamartine, me faisait écrire +le prince, que, s'il persiste à insérer ce passage dans son poëme, il +saura ce que c'est que le ressentiment du premier prince du sang.» + + +XXIII + +À la lecture de l'article du _Constitutionnel_, et surtout à la +lecture de cette injonction comminatoire du président du conseil du +duc d'Orléans, je sentis que ma concession de la veille serait une +lâcheté, et que, si j'avais dû au duc d'Orléans et aux larmes de ma +mère d'obtempérer à l'instant à une demande secrète, je me devais à +moi-même de révoquer ma concession confidentielle, et de maintenir +contre une menace ce que j'avais effacé devant une prière, du moment +surtout où la publicité injurieuse du _Constitutionnel_, qui ne +pouvait venir que du Palais-Royal, avait mis le public dans la +confidence. + +Je me hâtai donc de révoquer, courrier par courrier, l'autorisation de +supprimer les vers concédés, et j'écrivis au prince les motifs qui me +faisaient une loi de lui désobéir, à moins de lui sacrifier mon +caractère et mon honneur. + +À mon retour à Paris, je crus devoir m'abstenir de le voir, malgré de +pressantes et nombreuses avances de sa part pour provoquer mon retour +au Palais-Royal; je m'y refusai obstinément pendant plusieurs mois, +croyant à mon tour que je pouvais me sentir offensé par le ton et par +la divulgation de sa menace. À la fin, une négociation, conduite au +nom du prince par madame la comtesse de Dolomieu, première dame +d'honneur de la duchesse d'Orléans, aboutit à une réconciliation +complète et à un déjeuner de famille au Palais-Royal auquel je fus +convié, pendant l'été de 1829. + +La fête mémorable que le duc d'Orléans donna à cette même époque au +roi de Naples fut une autre occasion de rapprochement. J'y fus prié +par le duc d'Orléans, j'y assistai; mais l'heure de la révolution y +sonna pendant la fête par les tumultes populaires et par l'incendie +des chaises du jardin sous les fenêtres et sous les yeux du roi. + +J'étais dans la salle du banquet, non encore ouverte au public, tout +près de Charles X, lorsque l'incendie scandaleux fut allumé comme une +illumination anticipée à la révolution orléaniste, et je vis ses +premières lueurs se refléter sur le front confiant mais attristé de +Charles X. J'étais navré. + +Le duc d'Orléans, pendant toute cette fête, me traita avec une +froideur publique et affectée presque offensante. Cette froideur +contrastait trop avec sa familiarité intime depuis notre +réconciliation pour qu'elle ne fût pas remarquée par mon coup d'oeil. + +J'y vis une intention marquée de s'éloigner de moi royaliste, devant +ses amis bonapartistes et révolutionnaires, et je compris trop bien +son intention pour ne pas m'éloigner moi-même et sans retour de sa +maison. + + +XXIV + +La révolution de 1830 éclata en effet quelques semaines après cette +fête. Je n'étais pas en France, je n'en eus pas les émotions sur +place, j'en eus les tristesses réfléchies; elles furent en moi +profondes, elles le sont toujours. Je compris que la France perdait +étourdiment la seule et peut-être la dernière occasion de réconcilier +le passé monarchique et l'avenir libéral dans une maison royale dont +un membre pouvait errer, mais dont la dynastie, innocente d'une erreur +sénile, et respectée dans un enfant légitime de la France, pouvait +imprimer à la fois à nos destinées nationales et politiques la +solidité des traditions et la vigueur des nouveautés. C'était la +légitimité du sceptre, oui; mais c'était aussi la légitimité de la +révolution fixée à ses principes vrais et légitimes. + +Cette occasion de sagesse perdue, le câble me paraissait rompu, le +vaisseau en dérive, la France livrée au hasard de tous les vents, la +révolution compromise par ses excès, la royauté engagée contre les +royalistes, des règnes courts, des partis au lieu de nation, des +républiques précaires, des dictatures militaires comme celles qui +précédèrent la décomposition césarienne de la constitution romaine +sous les Gracques, les Marius, les Sylla; enfin une oscillation +désordonnée qui brise les institutions politiques et qui donne le +vertige aux nations, au lieu du mouvement régulateur qui maintient la +vie et qui la modère. Ces pressentiments ne m'ont point trompé +jusqu'ici (sauf l'empire, violent d'origine, mais que sa modération +dans la force fait vivre); la monarchie illégitime du duc d'Orléans ne +devait pas avoir même la durée de la vie d'un homme déjà avancé en +âge: elle était morte avant son fondateur. + + +XXV + +Bien que je fusse jeune au moment où Charles X s'écroulait, et bien +que l'ardeur de mon sang fît fermenter puissamment en moi l'ambition +patriotique de prendre une part platonique aux affaires de mon pays, +je ne consultai pas cette ambition, très-excusable à mon âge; je +consultai l'honneur, c'est-à-dire cette délicatesse de sentiment, +peut-être plus chevaleresque que civique, qui semblait commander à un +royaliste de naissance de tomber avec son roi qui tombe, de porter le +deuil de sa cause vaincue, et de ne pas passer avec la fortune du camp +du vaincu au camp du vainqueur. + +Je donnai donc volontairement et avec insistance ma démission de mes +fonctions diplomatiques, malgré les instances du ministre du nouveau +roi pour m'engager à poursuivre ma carrière, m'offrant même de +l'élargir et de l'agrandir devant moi. + +Ces instances du nouveau gouvernement furent si vives, que M. Molé, +ministre alors des affaires étrangères, se refusa péremptoirement à +remettre ma démission au roi, à moins que je n'écrivisse au roi +lui-même une lettre explicative de mes motifs. + +M. Molé se chargea de remettre ma démission et ma lettre au roi +lui-même. + +J'écrivis en conséquence cette lettre en termes convenables, mais +résolus, au roi. + +M. Molé la lui remit en plein conseil. Le roi la lut en silence, puis, +la passant à M. Laffitte: «Lisez, lui dit-il, voilà une démission +convenablement et noblement donnée!» M. Laffitte lut à haute voix la +lettre à ses collègues; ils en écoutèrent la lecture avec des marques +d'assentiment unanime. «Qu'on appelle mon fils,» dit le roi. Le duc +d'Orléans entra. «Tiens, dit le roi à son fils, voilà une lettre et +une démission honorablement offertes; lis cela.» Puis, se tournant +vers M. Molé: «Dites à M. de Lamartine de ma part que j'accepte en la +regrettant sa démission, mais que cela ne changera rien à mes +sentiments à son égard, et que je le prie de venir me voir comme +avant la révolution.» + +C'est M. Molé, chez qui je dînais ce jour-là, qui me transmit +littéralement ces détails à la sortie du conseil, et qui m'engagea +fortement à aller voir le roi. + +«Je n'en ferai rien, répondis-je à M. Molé. Dites au roi que je ne +puis pas compromettre mon honneur de royaliste en allant au +Palais-Royal ou aux Tuileries; je n'irais que pour lui confirmer de +vive voix mon refus de ses faveurs, et le public, en m'y voyant +entrer, croirait que j'y vais pour solliciter ces mêmes faveurs. On +pourrait prendre une politesse pour une adhésion à son gouvernement; +je dois respectueusement m'abstenir de paraître où je ne veux ni +complimenter ni servir.» + +Je partis le lendemain pour l'Angleterre. + + +XXVI + +L'intègre vieillard M. Dupont (de l'Eure), type d'honneur +démocratique, qui était ministre à cette époque, m'a bien souvent +rappelé cette lettre et cette démission, qui l'avaient frappé, pendant +que nous étions ensemble, et dans un même esprit de résistance aux +excès populaires, à la tête de la république, en 1848. Il s'étonnait, +en se rappelant les circonstances intimes dont il avait été témoin, +des calomnies doctrinaires et orléanistes qui faisaient de moi un +courtisan mécontent, renversant une monarchie qui ne lui avait pas +ouvert ses rangs pour donner carrière à son ambition. Et voilà comment +les pamphlétaires écrivent l'histoire! Croyez maintenant à ces +contre-vérités des partis qu'on appelle l'histoire! Quant à moi, +depuis que j'ai vu l'histoire vraie derrière les rideaux, et que je +lis l'histoire travestie dans les récits contemporains, je n'en crois +plus un seul mot; c'est plutôt le réceptacle de toutes les +contre-vérités. J'en donnerai d'étranges exemples, en ce qui concerne +les événements et les hommes de 1848, dans mes _Mémoires politiques_. +En fait, d'éloge ou d'accusation qu'on a fait admettre comme des +vérités reçues à l'égard de certains hommes que les partis voulaient +perdre ou grandir par intérêt ou par ignorance, le public aura à +déplacer dans ses niches bien des statues et à faire réparation à bien +d'autres. Subir en silence pendant de longues années ces fausses +popularités et ces fausses dépopularités pour le bien de son pays, +c'est un des supplices tes plus méritoires, mais les plus pénibles +pour les survivants des révolutions. On dit: la vérité viendra tôt ou +tard. Je n'en sais rien; mais, quand elle viendra, je crains bien +qu'elle trouve sa place prise par les préjugés historiques, et que +l'opinion trompée ne continue à prendre les idoles de l'intrigue +audacieuse pour les héros modestes du salut de la patrie. + +Quoi qu'il en soit, à mon retour de Londres, je me présentai hardiment +comme candidat indépendant, mais ami de l'ordre, aux électeurs du +département du Nord. + +J'échouai de peu de voix. + +J'aurais soutenu résolument la politique pacifiante et conservatrice +de Casimir Périer; je n'aimais pas l'homme, mais j'aimais son courage. +Après avoir saccadé le trône, il se cramponnait et il se buttait d'un +pied intrépide contre l'entraînement anarchique qui poussait la +France à tous les excès; il mourut à la peine, mais son cercueil +arrêta son pays. + +Il mérite certainement la statue que les pays justes élèvent à ceux +qui les sauvent par un héroïque repentir, après les avoir compromis +par de téméraires agitations. + + +XXVII + +Déçu dans mon désir de monter derrière Casimir Périer sur la brèche, +pour y défendre, non la royauté orléaniste, mais la société européenne +assaillie par les partis de la guerre universelle et par les partis de +la turbulence anarchique au dedans, je m'absentai pendant deux ans, +pour tromper, par de grands voyages dans l'Orient, mon impatience +d'action sans emploi possible dans mon pays. + +À mon retour, je me trouvai nommé député du Nord par les électeurs de +Dunkerque, de Berghes et d'Hondschoote, qui s'étaient souvenus de moi +pendant mon absence, grâce à ma soeur et à mon beau-frère, habitant ce +cher pays et aux amis indépendants qui m'avaient protégé contre +l'oubli dans cette terre de la vraie liberté. + +J'entrai à la chambre, libre comme l'air de cette mer du Nord qui +souffle où il veut, sans craindre les écueils, mais sans y pousser. + +Ma situation était très-embarrassante, et je fus presque tenté de me +repentir d'avoir affronté la tribune sans appui dans aucun des partis +qui lui donnaient l'écho, la popularité et l'autorité dans le pays. + +Le parti de la royauté orléaniste? Je ne voulais pas par honneur m'y +affilier; je voulais lui garder mes rancunes décentes de royaliste +tombé avec les regrets de 1830; l'attitude me semblait obligée, le nom +d'apostat du malheur m'eût déshonoré à mes propres yeux. + +Le parti des légitimistes, fourvoyé dans toutes les impasses et dans +toutes les coalitions contre nature par des chefs éloquents mais sans +vues?... Il m'était impossible de m'y rallier. La direction que ces +hommes de tribune lui imprimaient était le contre-sens le plus +flagrant à la nature de ce grand et noble parti; il devait, selon +moi, représenter avec une digne gravité ce qu'il était lui-même dans +le pays, c'est-à-dire le passé rallié au présent par la force des +choses et par la raison des esprits, l'aristocratie des souvenirs, la +chevalerie des sentiments, le désintéressement du patriotisme, la +libéralité des sacrifices, le patronage intelligent et moral du +peuple, le génie des campagnes, l'alliance antique et intime du +château et de la chaumière, la religion serviable à la misère par la +charité de l'opulente noblesse rurale, les intérêts de l'agriculture, +l'honneur de l'armée fière des noms militaires antiques confondus avec +les noms militaires nouveaux, une abstention complète des emplois et +des faveurs de cour, une brigue honnête et utile de tous les services +gratuits que le citoyen peut offrir à sa patrie pour que le civisme de +ces hautes classes devint insensiblement la base de leur nouvelle +illustration, un esprit d'ordre surtout qui ne marchandât jamais ses +services contre les factions turbulentes qui portaient le trouble dans +la rue, qui prêchaient la guerre pour la guerre au dehors, qui +faisaient de la tribune et de la presse deux foyers d'agitation +ultra-révolutionnaires, donnant à toute journée parlementaire des +accès de fièvre avec redoublement au pays; voilà la position que ce +grand parti devait prendre selon moi, celui de conservateur, +indépendant du gouvernement, commençant par conquérir l'estime et +finissant par exercer une influence méritée sur le peuple des +campagnes, sur les élections, sur le journalisme, sur les chambres; +parti ne voulant rien de la dynastie illégitime pour lui-même, mais +lui imposant tout et même l'abdication dans ses mains, par son +ascendant sur la nation réconciliée avec ses aristocraties +propriétaires du sol, par son alliance avec la bourgeoisie ascendante, +suzeraine des capitaux qui nourrissent les prolétaires, et enfin par +son utilité aux prolétaires, que l'ordre seul vivifie et que le +désordre affame en un jour. + +C'est ainsi que j'avais compris, après la révolution de 1830, le rôle +qu'un orateur homme d'État et qu'un chef parlementaire (intelligent +des grandes crises) aurait dessiné au parti légitimiste dans le +parlement, dans l'armée, dans le journalisme, dans les élections, dans +les campagnes et dans la rue. Être ce que l'on est, voilà la première +force des vrais partis. La nature est la première des politiques. Une +restauration de monarchie d'Henri V était possible ainsi, et seulement +ainsi; il fallait se restaurer soi-même par l'estime du pays avant de +songer à une restauration d'Henri V par l'éloquence. + + +XXVIII + +La direction imprimée par un grand orateur de causes privées, +illustrant mais illusionnant le parti qui l'applaudissait, fut, à mon +sens, précisément le contraire de cette haute politique. + +Courir aux succès de tribune au lieu des grands résultats d'opinion, +jeter quelques imprécations retentissantes au parti du gouvernement, +embarrasser les ministres dans toutes les questions, se coaliser avec +tous les partis de la guerre ou de l'anarchie dans la chambre; se +faire applaudir par les factions au lieu de se faire estimer par la +nation propriétaire et conservatrice; ébranler, hors de saison, un +gouvernement mal assis, mais qui couvrait momentanément au moins les +intérêts les plus sacrés de l'ordre et de la paix; menacer sans cesse +de faire écrouler cette tente tricolore sur la tête de ceux qui s'y +étaient abrités; jouer le rôle d'agitateur au nom des royalistes +conservateurs, de tribun populaire au nom des aristocraties, de +provocateur de l'Europe au nom d'un pays si intéressé à la paix; se +coaliser tour à tour avec tous les éléments de perturbation qui +fermentaient dans la chambre et dans la rue; harceler le pilote au +milieu des écueils et prendre ainsi la responsabilité des naufrages +aux yeux d'un pays qui voulait à tout prix être sauvé; former des +alliances avec tel ministre ambitieux, pour l'aider à donner l'assaut +à tel autre ministre; renverser en commun un ministère, sans vouloir +soutenir l'autre, et recommencer le lendemain avec tous les +assaillants le même jeu contre le cabinet qu'on avait inauguré la +veille; être, en un mot, un instrument de désorganisation perpétuelle, +se prêtant à tous les rivaux de pouvoir pour renverser leurs +concurrents et triompher subalternement sur des décombres de +gouvernement; danger pour tous, secours pour personne; _condottiere_ +de tribune toujours prêt à l'assaut, mais infidèle à la victoire; +faire du parti légitimiste un appoint de toutes les minorités, même de +la minorité démagogique dans le parlement: voilà, selon moi, la +direction ou plutôt voilà l'aberration imprimée à ce parti, moelle de +la France, qui réduisait les royalistes à ce triste rôle d'être à la +fois haïs par la démocratie pour leur supériorité sociale, haïs par +les conservateurs industriels pour leur action subversive de tout +gouvernement, haïs par les prolétaires honnêtes pour leur +participation à tous les désordres qui tuent le travail et tarissent +la vie avec le salaire. Le génie de l'homme d'État manquait, selon mes +idées politiques, à cette parole. Capable d'orner son parti par ses +succès de tribune et par son honnêteté, incapable de le soutenir par +ses conseils. Si l'histoire recueille un jour les discours de cet +orateur, si glorieux par son éloquence, on s'étonnera bien de ne pas +trouver un seul discours de gouvernement en quinze ans dans la bouche +du chef naturel des conservateurs en France. + +Aussi à quel degré de contradiction avec sa nature et par conséquent +de nullité d'influence dans le pays, le parti légitimiste se +trouva-t-il à la fin de cette campagne de quinze ans, par la fausse +stratégie de ses guides politiques! Certes, si ce grand parti avait eu +une autre attitude pendant les quinze ans que la Providence lui +accorda pour se reconstituer, il eût apparu à la France avec une bien +autre importance en 1848, et le nom de sa dynastie, restauré par le +temps et prononcé dans la tempête, aurait eu des millions d'échos dans +le suffrage universel. Pourquoi donc ne l'a-t-il pas même fait +entendre dans ce moment suprême, ce nom? C'est que la fausse direction +imprimée à ce parti lui avait coupé le chemin. + +Chose étonnante! on n'en parla même pas. + +Certes, ce grand parti n'avait pas disparu, mais il avait perdu le +terrain naturel sur lequel il pouvait manoeuvrer, combattre, et sauver +la France. Il fut forcé de laisser la république la sauver à sa place, +et quand le sauvetage par la république fut accompli, le parti des +Bourbons vota la monarchie sous le nom de Bonaparte. L'éloquence ne +sauve que les orateurs, la bonne direction seule sauve les dynasties. + +Malheur aussi aux partis politiques vaincus qui sont encore assez +riches pour payer des flatteurs! Ils en trouvent dans la presse, ils +en trouvent à la tribune; et ces flatteurs les mènent à leur perte. +Telle était la situation du parti royaliste après 1830. Ce parti, en +se faisant faction révolutionnaire, avait perdu sa nature nationale; +le pays alarmé, qui avait besoin de se rallier à quelque chose de +solide, ne le trouvant plus à sa place, se ralliait à la monarchie +bonapartiste! Je puis m'en étonner, mais m'en affliger, non! De tous +les changements de religion, le pire est un schisme! Je n'aime pas le +bonapartisme, mais je le préfère encore à l'orléanisme. L'un est un +parti fort comme un préjugé populaire, l'autre est un parti +d'équivoques qui prête le flanc à tous les partis résolus. + + +XXIX + +Il m'était impossible d'accepter, pour le parti légitimiste libéral +mais loyal dont je sortais, le rôle d'auxiliaire de mauvaise foi des +factions démagogiques dans la chambre et dans la presse; cette +tactique ne répugnait pas moins à ma loyauté qu'à mon bon sens. Je +sentais trop qu'à ce jeu de théâtre, sans autre but que des +applaudissements de parterre, les légitimistes perdaient l'honneur et +ne gagnaient aucune popularité sérieuse dans le fond du pays. J'aimais +mieux être seul et attristé sur mon banc désert, que de m'enrôler sous +ce drapeau bigarré de jacobinisme menaçant et de légitimité mécontente +pour harceler un gouvernement antipathique mais nécessaire. + + +XXX + +Il y avait un autre parti: le parti La Fayette. Ce parti s'était +laissé très-volontairement escamoter la république; il en portait le +drapeau, mais il en avait peur; il affectait d'avoir été dupe, mais +au fond il avait été plus complice que dupe du duc d'Orléans. +Royaliste conditionnel le jour de l'événement au Palais-Royal et à +l'hôtel de ville, républicain d'attitude après coup afin de regagner +un peu de popularité dans les factions extrêmes, ce parti, +représenté par cinq ou six orateurs populaires dans la chambre et +par autant de journaux dans la rue, demandait à grands cris des +institutions ultra-démocratiques, des proscriptions contre les +royalistes au dedans et la guerre universelle de propagande au +dehors. C'étaient les grognards de 1792 et de l'île d'Elbe conjurés +contre la royauté qu'ils venaient d'acclamer quelques mois +auparavant. Il n'y avait, pour un jeune royaliste tel que moi et +pour un homme de gouvernement quand même, aucune conscience, aucune +décence, aucun honneur à se jeter dans ce parti comme dans un asile +de vaincu cherché parmi les vainqueurs de 1830. Je n'eus pas même à +délibérer. «Où allez-vous vous asseoir dans cette chambre? me +demandèrent mes amis à mon arrivée à Paris.--Au plafond, +répondis-je, car je ne vois de place politique pour moi dans aucun +de ces partis.» + + +XXXI + +Je m'assis en effet au sommet de la droite, sur un banc entièrement +isolé, regardant d'en haut les luttes, et trop impatient cependant de +m'y mêler. J'aurais dû rester en silence, sur cette hauteur, attendant +les occasions s'il en survenait; j'aurais mieux fait mille fois; mais +le caractère prévaut toujours sur la raison dans les natures actives. +Le mien m'entraînait à l'action, même hors de propos; attendre +n'était pas mon tempérament. D'ailleurs je voulais m'exercer à +l'éloquence parlée, à laquelle je me sentais appelé par l'abondance et +la force des pensées qui fermentaient en moi, à chaque discussion que +j'entendais d'en haut s'agiter en bas dans la chambre. J'étais comme +un de ces instruments à fibres suspendus à la muraille d'une salle de +musique, qui vibrent à l'unisson, sans qu'un archet touche leurs +cordes, au seul bruit de l'orchestre où ces instruments n'ont pas leur +partition écrite dans le concert. + +Je croyais de plus, dans mon ignorance des assemblées, qu'il suffisait +de monter plein de pensées, de passions et de raison à la tribune, +pour y trouver, dans l'inspiration du marbre et du bois, des paroles +capables de dominer ou d'enthousiasmer l'auditoire; je voulais en +faire l'épreuve le plus tôt possible, prendre la tribune d'assaut, et +fixer mon rang dans l'éloquence, puisque je ne pouvais pas encore +fixer ma politique dans les partis. + + +XXXII + +Je cherchai donc dans cette situation difficile les questions +_neutres_, pour ainsi dire, telles que les questions d'affaires +étrangères, de finances, d'humanité, de moralité, d'institutions +bienfaisantes pour les classes laborieuses, d'économie politique, de +liberté du commerce, d'industrie, de charité, et je pris la parole au +milieu d'une très-vive attention publique dans quelques-unes de ces +discussions. + +Cette malheureuse prévention de poésie que je traînais dès cette +époque après moi, comme un lambeau de pourpre qu'un roi de théâtre +traîne en descendant de la scène dans la foule ébahie d'une place +publique, me causait un immense embarras. J'aurais voulu m'en +dépouiller à tout prix. Le vulgaire, trop jaloux de sa nature pour +reconnaître deux facultés dans un même homme, me jetait sans cesse à +la face cette accusation hébétée de poésie. Qu'y répondre? J'étais +incontestablement coupable de quelques vers plus ou moins heureux de +jeunesse qui s'étaient fixés dans la mémoire et qui accolaient à mon +nom cette épithète flatteuse en littérature, injurieuse en politique, +à laquelle je n'avais rien à répliquer qu'un haussement d'épaules, +mais qu'il m'a fallu subir toute ma vie et jusqu'à aujourd'hui, comme +la proscription de Platon de la république. Platon, le plus chimérique +des rhéteurs en politique, excluait les poëtes de son utopie, parce +qu'ils sont les plus clairvoyants des hommes; l'envie parlait par sa +bouche. Homère, dont la poésie divine n'est que le bon sens en relief, +illustré par le génie du langage et de la couleur, aurait évidemment +bien gouverné plus de peuples que les rêveries prosaïques de Platon +n'en auraient corrompu et anarchisé. + + +XXXIII + +Cependant, malgré ces dénigrements envieux qui me faisaient écouter +avec bien des signes de répugnance, je ne fus pas trop mal accueilli +dans mes premières tentatives oratoires par le public du dehors. +J'appris laborieusement à improviser; moins je parlais de mémoire, +plus j'étais heureux dans mes répliques. On m'accusait seulement de me +tenir trop dans les théories et dans les nuages, de ne pas descendre +assez vers la chambre, de l'élever avec moi au lieu de m'abaisser avec +elle, de ne prendre aucun parti vif et passionné dans les questions +ministérielles, de ne donner aucun gage à la monarchie d'Orléans, dont +je me tenais soigneusement écarté, ni au parti conservateur, auquel je +restais suspect tout en défendant souvent sa cause, ni au parti de +l'opposition radicale, dont je combattais la turbulence et les +anarchies, ni au parti légitimiste, que je respectais dans son +malheur, mais que je n'approuvais pas dans ses coalitions malséantes +avec l'esprit de désordre, de mauvaise foi et de démolition; en un +mot, de me montrer trop homme de gouvernement dans mon indépendance et +trop homme d'indépendance dans mon opposition. + + +XXXIV + +Ces reproches étaient fondés, j'en sentais moi-même tous les +inconvénients et tous les déboires; mon impatience de caractère et mon +bouillonnement de verve oratoire en souffraient cruellement, mais j'y +étais condamné par la fausse position d'un adversaire de la royauté +d'Orléans dans une assemblée d'orléanistes et d'un ennemi de +l'anarchie dans une opposition radicale. Tout le monde croyait que +c'était chez moi faute de caractère et d'énergie, que je ne saurais +jamais prendre un parti, et que, par conséquent, je ne serais bon ni +à moi ni aux autres. La chambre et les journaux se trompaient aussi +sur moi, sans qu'il fût ni opportun ni possible à moi de les +détromper. Toute ma force comprimée consistait donc à attendre; il +m'en fallait cent fois plus pour attendre que pour agir. Je faisais +l'_heure_, comme disent les Italiens, dans leur poétique et populaire +langage, _far l'ora_: user le temps. J'avais le pressentiment que +l'heure si lente à couler sonnerait enfin, et que les vices d'origine +de la monarchie d'Orléans amèneraient tôt ou tard une de ces crises où +les hommes de réserve qui ne sont rien la veille deviennent les hommes +nécessaires du lendemain. + +Quand on se destine à ce rôle de réserve, de ressource suprême, de +salut pour tous les partis au jour des écroulements, qu'a-t-on à +faire? À plaire et à déplaire tour à tour à tous les partis, à +conquérir peu à peu l'estime froide et la confiance éventuelle du +pays, à donner de temps en temps quelque preuve de résolution et de +talent dans les assemblées, puis à rentrer applaudi dans son silence +et dans son inaction, comme un soldat assis qui fourbit son arme, +afin que le pays se dise: J'ai un bon combattant de plus dans +l'occasion, j'ai un nom en réserve dans ma mémoire. + +J'étais arrivé à ce demi-succès. On ne me comprenait pas, mais on +commençait à me soupçonner d'une utilité future dans les événements +que le temps amène avec lui. + +Le roi surtout ne s'y trompait pas. Un mot de lui à un de ses +confidents, M. Vatout, mot qui me fut rapporté par cet ami de la cour, +ne me laissa pas douter des vues du prince sur moi, si j'avais +consenti à briguer ou à accepter seulement sa confiance. «Pourquoi, +dit un jour à ce prince un des députés orléanistes admis dans les +soirées de la famille royale, pourquoi n'offrez-vous pas un ministère +à M. de Lamartine, qui vous défend quelquefois si gratuitement à la +tribune?--Non, non, répondit le roi, ne m'en parlez pas encore, son +temps viendra; je ne veux pas l'user avant l'heure: M. de Lamartine, +ce n'est pas un ministre, c'est un ministère.» + +Le roi et sa soeur, qui se souvenaient du patronage de leur auguste +maison sur ma famille et sur ma mère, ne doutaient pas de mon +empressement à les servir dans une si haute position, aussitôt qu'ils +feraient un appel décisif à mon ambition satisfaite. C'était au moment +où les premiers démembrements du parti doctrinaire et orléaniste +commençaient à s'opérer dans les chambres et à faire chercher, hors +des rangs compactes de ce parti déjà divisé, des ministères qui ne +représentaient que des interrègnes et qui ne duraient qu'un jour. + + +XXXV + +Le roi, très-clairvoyant sur les conséquences de cette guerre civile +entre ses amis, me fit prier à plusieurs reprises par un ami commun de +venir causer secrètement avec lui de la gravité des circonstances. Je +répugnais à cette conférence, qui pouvait faire mal interpréter par +tous les partis mes relations délicates et confidentielles avec la +cour. Je consultai l'oracle des hautes pensées et des hautes +convenances, M. Royer-Collard. Son rôle réservé et sa situation de +conservateur désintéressé dans l'assemblée étaient précisément les +mêmes que les miens. «Que feriez-vous, lui dis-je, et que me +conseillez-vous de faire?--Ce que je ferais moi-même, me répondit-il +sans hésiter: j'irais, j'écouterais, je donnerais sincèrement les +conseils qui me paraîtraient les meilleurs. On les doit au chef de son +pays, pour son pays et non pour lui-même. Je ne réserverais que ma +personne, qui ne m'appartient pas, puisqu'elle appartient à la cause +de la dynastie légitime et de la liberté conservatrice.--J'irai donc,» +lui dis-je. Et j'y allai. + +J'ai raconté (voir le _Conseiller du peuple_), dans une réponse aux +ignares calomnies de M. Croker, pamphlétaire officieux de +Louis-Philippe à Londres depuis son exil à Claremont, les +circonstances et les paroles échangées entre le roi et moi dans ce +premier entretien aux Tuileries. Le roi vivait encore; il pouvait me +démentir si j'avais dénaturé l'entretien: il n'en fit rien. C'était un +roi aigri sans doute par le malheur, mais c'était un honnête homme. Il +laissa son ami M. Croker écrasé par mon démenti à ses mensongères +accusations d'ambition mécontente, cause, disait-il, de ma conduite en +1848. + + +XXXVI + +Je ne reviendrai pas sur ce récit de ma première conférence avec le +roi. Ce qu'il suffit de savoir, c'est qu'elle fut pressante jusqu'au +pathétique du côté du roi; loyale, respectueuse, mais inflexible de +mon côté; qu'il me déroula pendant trois heures les circonstances +atténuantes de son acceptation de la couronne en 1830; les concessions +nécessaires à l'opinion qui l'avaient forcé de se jeter entre les +mains de tels ou tels ministres, nécessités désagréables pour l'homme, +indispensables pour la couronne; les divisions d'amour-propre qui +décomposaient ses ministères, la pression contraire de ces ministres +ambitieux sur son gouvernement, l'inconciliabilité de leurs +prétentions dans les conseils, le danger de leurs brigues dans les +chambres, le danger aussi grand de décréditer la couronne en la +confiant à des ministères subalternes que ne couvrait rien, pas même +leur insuffisance, aux yeux du pays; enfin sa résolution de se rejeter +tout entier sur les hommes de patriotisme, de gouvernement et de +talent, qui avaient appartenu au royalisme d'avant 1830, de faire de +la monarchie avec des monarchistes, et de la conservation avec des +conservateurs; à ce titre, il me conjura d'abdiquer mes répugnances à +servir la monarchie sous un nouveau monarque, à me rallier hautement à +sa maison et à sa cause, devenue la cause de l'ordre en Europe, et à +servir de noyau à un ministère dans cet esprit de rapatriement des +royalistes par sa dynastie. + +J'ajoute qu'il me parla avec une éloquence raisonnée et suprême dont +je ne le croyais pas susceptible, qu'il éleva cette éloquence du +dégoût jusqu'au pathétique; qu'il s'attendrit lui-même jusqu'à +l'émotion qui mouillait ses yeux; qu'il serrait mes genoux entre ses +genoux avec ce geste familier et pressant d'un homme qui veut +conquérir un autre homme; que je restai moi-même souvent sans réplique +à ses instances; que mes refus persistants et mes efforts pour me +lever de ma chaise et pour me retirer de sa présence ne le +découragèrent pas de me retenir et de recommencer ses instances; qu'il +renvoya deux ou trois fois ses aides de camp, et, entre autres, +l'excellent comte d'Houdetot, qui entr'ouvrait la porte pour lui +annoncer tels ou tels survenants et même les ministres; qu'en sortant, +pour aller présider un moment le conseil, il m'enferma à clef dans la +salle d'audience, me conjurant en souriant de ne pas profiter de son +absence pour m'évader, et de réfléchir jusqu'à son retour; qu'il +revint bientôt après reprendre l'entretien où il l'avait laissé, et +qu'enfin, de guerre lasse: «Eh bien, me dit-il, ne vous ai-je donc pas +convaincu?--Votre Majesté, répondis-je avec une vraie douleur de ne +pouvoir céder, m'a vivement ému, m'a convaincu de son éloquence; elle +serait aussi élevée à la tribune que sur son trône; mais l'admiration +n'est pas de la conversion, et je la supplie de trouver bon que je +sorte de sa présence comme j'y suis entré, nullement hostile, mais +libre de tout lien avec sa dynastie.» + +Il lâcha le bouton de mon habit, qu'il tenait encore, avec un +mouvement saccadé de mécontentement visible sur ses traits, et je +sortis triste mais résolu de sa présence. + + +XXXVII + +La coalition parlementaire, manoeuvre déloyale qui ne pouvait aboutir +qu'à la chute du trône d'Orléans, sapé maintenant par les chefs +orléanistes, à la déception des légitimistes et des libéraux coalisés, +avec des vues contraires, dans un acharnement commun contre la royauté +de 1830, forma alors autour du trône une circonvallation de plus en +plus resserrée, où le roi, menacé à la fois par ses complices de +juillet et par ses ennemis avoués, allait être étouffé entre cinq ou +six intrigues de parlement, de presse et de trahisons presque +domestiques, qui présageaient à tout oeil clairvoyant une chute sinon +prochaine, du moins inévitable. + +Ce prince en ce moment faisait pitié même à ses ennemis. Un parlement +séditieux, ameuté contre lui par ses propres ministres, lui portait +les défis les plus insolents et les coups les plus mortels. Quelque +parti qu'il essayât de prendre, il était perdu. S'adressait-il à l'un +de ses anciens ministres pour lui remettre le gouvernement, il +trouvait devant lui un autre ministre, rival du premier, qui devenait +plus acharné à la curée d'un pouvoir dont il était exclu. Lui +proposait-on de se partager ce pouvoir, chacun d'eux le voulait seul +et le voulait tout entier. Le roi allait-il vers les légitimistes, il +les trouvait inexorables. Allait-il aux républicains, il les trouvait +incompatibles avec une royauté, même d'expédient, qu'ils n'avaient +adoptée en 1830 qu'à la condition de la honnir et de la désarmer. +Allait-il au centre, il n'y trouvait plus qu'un troupeau sans chef, +dépourvu de ces supériorités oratoires qui groupent les partis à leur +voix, centre prompt à voter, incapable de gouverner, vide d'hommes +politiques, foule qui soutient tout par discipline et qui laisse tout +crouler par incapacité de génie et de volonté. Enfin le roi +cherchait-il un tiers parti dans les chambres, il ne rencontrait que +quelques hommes honnêtes et diserts de second ordre, appoint +inconsistant de grands partis, convoitant le pouvoir sans avoir +l'audace d'y prétendre ni l'énergie de le saisir dans la tempête. +Cette période de gouvernement parlementaire était de nature à dégoûter +des régimes mixtes de gouvernement; ce n'était qu'une oscillation sur +l'abîme avant d'y tomber. Jamais scandale aussi humiliant pour le +caractère des hommes d'État ne fut donné au monde politique. Les +fondateurs de cette royauté, descendus dans les rangs de ses +agresseurs, leur révélaient les côtés faibles, qu'ils connaissaient +mieux que personne, et guidaient les colonnes des coalisés +légitimistes, libéraux, radicaux, se lassant de cette _couronne à +condition_ qu'ils bafouaient, après l'avoir conseillée et exploitée +pendant douze ans. + +L'ambition ressemblait tellement à la trahison, qu'on ne pouvait +discerner, en les regardant agir et parler, s'ils combattaient pour +s'emparer du ministère ou pour livrer la couronne elle-même à la +dérision du peuple. + +Ces coalisés faisaient leurs conditions tout haut à la tribune. + +Je me souviens des scènes, des accents, des physionomies, des gestes, +qui jetaient presque tous les jours une lumière véritablement sinistre +sur les fissures volcaniques de ces âmes de feu dissimulées sous des +visages stoïques. + +Un mot surtout me frappa par la signification de l'homme qui le +prononça, et par le geste, l'accent et le regard d'intelligence avec +lesquels cet homme d'État affirma sa résolution et sa fureur. + +Le jeune orateur républicain Garnier-Pagès, ravi mais étonné +d'entendre un ancien ministre du roi de juillet proférer les doctrines +les plus envenimées et les menaces les plus acerbes contre la +couronne, se leva d'enthousiasme de son banc radical, à l'extrémité +gauche de l'assemblée, pour crier bravo au ministre conservateur +dépaysé dans l'anarchie. «Oui, bravo, bravo, répéta debout le +républicain encore incrédule; mais nous suivrez-vous jusqu'au bout +dans cette voie ou vous nous devancez à cette tribune?--Oui, jusqu'au +bout, répondit le ministre défié par cette interrogation, jusqu'au +bout!» Et il appuya sa résolution d'un regard et d'une main qui +convainquirent le parti radical et glacèrent d'effroi la majorité. + +Or, le _bout_, c'était évidemment, dans l'esprit de Garnier-Pagès, le +renversement du trône et la république. «L'entendez-vous? dis-je à +voix basse à mon voisin, et combien y a-t-il de distance d'un discours +semblable à un détrônement? Comptez les pas d'un 20 juin à un 10 +août.--Ce discours, ce geste, cette pâleur, cet accent de haine, me +répondit mon voisin, qui vit encore, me rajeunissent de cinquante ans. +J'ai vu Danton!» + +Et ce ministre n'était pas M. Thiers! + + +XXXVIII + +C'est alors que le roi appela M. Molé pour rallier les centres et +livrer le dernier combat contre la coalition. M. Molé, homme rompu aux +crises de gouvernement, avait par son nom, par sa fortune, par sa +haute élégance personnelle, plus de _décorum_ monarchique que de +dévouement aux trois monarchies qu'il avait servies dans sa jeunesse. +Il décorait une monarchie, plus qu'il n'était capable de la soutenir +ou de la relever. Il n'avait ni l'éloquence ni la passion des deux +ministres défectionnaires de la couronne, qu'il avait à combattre à la +tribune et dans la presse. Mais, comme il n'avait trahi personne, il +les dominait du front par l'estime qu'on lui portait même dans les +rangs de l'opposition coalisée. + +Je le connaissais de longue date, pour l'avoir rencontré dans la +société politique de madame de Montcalm, soeur du duc de Richelieu. Je +n'avais ni communauté d'opinions, ni aucun lien d'idées avec lui; +j'avais simplement du goût pour sa personne. La dignité et la grâce se +confondaient sur son beau visage; c'était la séduction de +l'aristocratie compatible avec la liberté moderne. Sa situation si +difficile au ministère devant le parti radical, devant le parti +légitimiste et devant le parti des deux ministres défectionnaires et +acharnés, m'intéressait. Seul contre tous, c'est un beau rôle quand on +a la raison avec soi. J'étais si chevaleresquement indigné de la +déloyauté de la coalition, que je résolus de la combattre par probité +politique seule, et de défendre le ministère et la couronne en +volontaire, comme on défend sur un grand chemin, sans le connaître, un +homme attaqué par devant et par derrière par des agresseurs conjurés, +ou comme on court à un incendie pour porter de l'eau, sans avoir aucun +intérêt dans l'édifice qui brûle. + +Je le fis avec vigueur et avec succès, ne voulant aucun prix de mes +secours que la gloire et le patriotisme satisfaits. J'entrai +résolûment dans la lice, j'y combattis corps à corps les deux habiles +et éloquents ministres défectionnaires de la couronne; la victoire me +resta toujours, sinon dans le scrutin, du moins dans l'opinion. Le +public apprit à connaître mon nom. Le parti conservateur s'attacha à +moi comme à une espérance. + +Le roi, étonné de se voir secouru par un orateur indépendant de qui il +n'avait rien à attendre et qui ne voulait rien de la cour, fut +profondément touché de cette intervention volontaire, qu'il prit sans +doute pour du dévouement. M. Molé et ses collègues cherchèrent +comment ils pouvaient me récompenser de tant de services. Le public, +inintelligent de mes vrais mobiles, crut bêtement que j'étais passé de +mon isolement dans les rangs du parti conservateur orléaniste. Je ne +laissai pas longtemps planer sur moi cette fausse interprétation de ma +conduite. Dans des réunions des centres, chez M. Delessert, on se +demanda devant moi comment on pouvait me payer mon dévouement en +honneurs ou en pouvoirs. Je me levai, et, dans un discours +sténographié le soir et imprimé le lendemain, je dis catégoriquement +aux deux cent vingt députés qui m'ouvraient leurs rangs et leurs +coeurs: «Ne me comptez pas avec vous, je n'y suis que par occasion, et +comme auxiliaire libre qui vous défend contre une coalition perverse +et anarchique; le jour où cette coalition sera vaincue, je me +retirerai de vos rangs pour rentrer dans mon indépendance et peut-être +dans une opposition loyale contre vous-mêmes. Votre estime est tout ce +que je voulais mériter. Je la perdrais justement si je vous laissais +croire que je partage vos principes et votre attachement à la dynastie +de 1830. Ce n'est pas le roi de 1830 que je défends, c'est la royauté +constitutionnelle indignement attaquée dans les conditions de son +indépendance. Je ne dois pas m'engager avec cette royauté et avec vous +par une reconnaissance quelconque des honneurs et des pouvoirs que +vous voulez bien m'offrir. Sauvons ensemble la constitution +parlementaire, et restons ensuite, vous ce que vous êtes, et moi ce +que je suis.» Ce discours existe; on peut le relire à sa date. On +pensait alors à m'offrir la présidence de la chambre; je n'en voulais +pas. + + +XXXIX + +M. Dupin, dans le quatrième volume de ses _Mémoires_, véritables +archives des choses et des hommes de ce temps, se trompe +involontairement, je n'en doute pas, sur mes vues et sur mon caractère +dans cette circonstance. Il me suppose l'ambition, très-avouable si je +l'avais eue, de la présidence, et il attribue au déboire que j'aurais +eu de ne pas réussir dans cette candidature mon ressentiment contre +le roi et contre la majorité, que j'avais accusés d'ingratitude pour +leur résistance à mon ambition. + +Les _Mémoires_ de M. Dupin sont ici complétement dans l'erreur. Le +discours chez M. Delessert subsiste et atteste que je mis moi-même une +barrière entre la majorité reconnaissante et moi, et que je ne +consentis à briguer ni ministère, ni présidence. À quelques sarcasmes +près qui échappaient à la verve épigrammatique de M. Dupin comme des +réminiscences de la jovialité gauloise dans un sénat de Rome, M. Dupin +avait été nommé par la nature président perpétuel d'un sénat français. +On ne pouvait que se subalterniser en lui succédant. C'était sa place. +L'électricité de son génie, l'ubiquité de son attention, le poids +écrasant de son apostrophe, l'universalité de ses connaissances, le +coup mortel de ses reparties et jusqu'au tocsin de sa sonnette +impatiente de désordre comme son esprit, commandaient l'ordre aux +tumultes et le silence aux vociférations; c'était le _quos ego_ de +Virgile incarné dans ce Cicéron de fauteuil. Je n'avais aucune de ces +aptitudes. Je ne voulais pas surtout neutraliser ma pensée ou ma +parole dans ce rôle neutre qui fait de l'homme un mécanisme impartial +de discussion. Combattre, oui; présider, non. Étouffer mon opinion +sous mon rôle, ce n'était pas ma nature. Je n'y pensai jamais; +j'apportais trop de pensées dans le grand procès politique du temps, +pour me réduire au rôle d'arbitre des discussions. + + +XL + +Après cette longue lutte de M. Molé et du parti conservateur contre +les deux ministres devenus chefs de faction, et contre les passions +ameutées que ces deux _assembleurs de nuages_ groupèrent dans la +chambre et dans la presse contre la couronne qu'ils avaient eux-mêmes +forgée en 1830, M. Molé succomba à une ou deux voix de minorité. + +C'est là que je vis pour la première fois combien les véritables +hommes d'État étaient rares. Certes, le roi était un habile noueur +d'intrigues, un manoeuvrier consommé des partis dans l'opposition et +sur le trône; certes M. Molé était un homme d'esprit, rompu par l'âge +et par l'expérience aux résolutions de gouvernement, aux statistiques +de chambres, aux tactiques d'élections, aux bascules d'opinion dans un +pays aussi mobile et aussi inattendu que la France. Eh bien! ces deux +hommes consommés creusèrent en une nuit, tête à tête, de leurs propres +mains, l'abîme qui allait les engloutir inévitablement tous les deux; +et sept ou huit ministres, capables chacun de bonne administration et +de bon conseil, ne trouvèrent ni une parole ni un geste pour se jeter +résolument entre le roi et le précipice ouvert devant lui. + +Voici une anecdote qui n'a pas été encore connue de l'histoire, et qui +éclaire d'un jour sinistre le précipice où la monarchie de Juillet +allait se jeter, elle et son trône. J'y fus le principal témoin et le +principal acteur. Personne, excepté M. de Montalivet, n'en peut parler +plus véridiquement. Voici le fait: + +Le lendemain, de très-grand matin, du jour où le ministère +conservateur tomba en presque minorité dans la chambre, je reçus un +mot de M. Molé. Le premier ministre me priait confidentiellement de me +rendre chez lui, à huit heures, non au ministère, mais dans son hôtel +de famille de la rue de la Ville-l'Évêque, pour assister +officieusement à une conférence secrète des ministres sur le parti à +conseiller à la couronne dans la décision urgente que le vote de la +veille imposait au roi et à ses conseillers responsables. + +Faut-il se retirer devant le vote de l'Assemblée? Faut-il la braver, +la dissoudre, et en appeler au pays dans une élection générale? + + +XLI + +Je me rendis au rendez-vous chez M. Molé. J'y trouvai les ministres +réunis. + +«Nous vous avons convoqué, me dit M. Molé, comme un des défenseurs les +plus signalés des droits de la couronne et du gouvernement, pour +assister aux débats intimes sur la résolution qu'il s'agit de prendre +et pour nous éclairer de votre opinion sur les graves circonstances où +nous nous trouvons.» + +La discussion s'ouvrit. Elle fut solennelle, profonde, pathétique. Il +s'agissait du sort de la monarchie, il ne fallait pas se tromper. Une +erreur de jugement était la ruine d'un gouvernement et peut-être une +anarchie de la France et une combustion de l'Europe. + +Le premier ministre posa la question; il prit la bravade pour le +courage, il se posa en homme ferme qui accepte le combat avec +l'opinion, qui ne cède rien au temps et aux circonstances, et qui ne +veut tomber qu'avec la monarchie. + +Cette harangue du premier ministre avait un côté si spécieux, si fier +et si chevaleresque, qu'elle subjugua tous les autres ministres, et +que les uns, par des discours aussi résolus, les autres, par un +silence approbateur, applaudirent à cette énergie et votèrent +unanimement pour la dissolution immédiate de la chambre et pour un +appel au pays contre les odieuses manoeuvres de la coalition, +manoeuvres qui révoltaient les honnêtes gens et qui révolteraient, on +n'en doutait pas, les électeurs, qui ne pouvaient pas manquer de +donner raison à la couronne indignement attaquée dans ses prérogatives +constitutionnelles, de destituer de leur mandat les députés complices +de l'ambition tribunitienne des deux ministres qui avaient groupé +autour d'eux tous les ennemis de leur propre royauté, et de renvoyer à +leur place des hommes d'ordre et de consolidation. + + +XLII + +J'étais au coin de la cheminée, muet et consterné de la résolution, +selon moi si fatale, conseillée ou acceptée par tous; mais je n'étais +que témoin sans responsabilité officielle dans le débat; mon visage +seul, triste et désapprobateur malgré moi, montrait sans doute que la +résolution de dissoudre la chambre en ce moment m'inspirait un trop +juste effroi. On me regardait. Après avoir attendu quelque temps que +je prisse à mon tour la parole, et voyant que je continuais à me +taire, M. Molé m'apostropha enfin avec un ton de reproche: «Mais +enfin, dit-il, qu'en pense M. de Lamartine? Nous ne l'avons pas appelé +pour assister seulement comme un de nos amis à ce débat, mais surtout +pour écouter ses impressions personnelles sur le parti à prendre et +pour nous éclairer de son opinion; nous le supplions donc de nous dire +nettement sa pensée. + +«--Ma pensée, répondis-je en me levant et en prenant le marbre de la +cheminée pour le marbre de la tribune, je ne vous la disais pas et je +désirais ne pas avoir à vous la dire, parce qu'elle est sinistre +d'après la résolution que je vois déjà toute prise dans ce conseil de +gouvernement.» + +On se récria, on me demanda de m'expliquer; je le fis franchement, +longuement, énergiquement, sans ménagement pour l'avis des membres du +cabinet que je venais d'entendre. Le fond de mon discours était +celui-ci: + + +XLIII + +La France est un pays susceptible et passionné d'opposition, qu'il ne +faut jamais défier de rien, même du suicide. Elle est capable de se +précipiter elle-même de la _roche Tarpéienne_, pour prouver à un +gouvernement qui la défie qu'elle est indomptable et libre. Voilà son +caractère, prouvé par vingt actes de fierté plus semblables à la folie +qu'au civisme. + +Ce caractère bien connu de l'opinion publique en France, qu'allez-vous +faire en lui renvoyant ses représentants de la coalition, hommes sans +doute très-égarés et très-coupables en ce moment, mais que vous allez +mettre sous la sauvegarde de ceux qui les ont envoyés comme des +victimes de leur dévouement au peuple et de leur résistance au +despotisme de la couronne et de votre ressentiment à vous? Vous allez +décupler leur popularité de mauvais aloi et en faire une popularité +civique, popularité de vengeance contre la couronne et de ressentiment +irréfléchi contre vous-mêmes. Vous les renvoyez très-embarrassés de +leur victoire d'hier; on vous les renverra triomphants d'un second +mandat; ce mandat sera presque une révolution. La question qui n'est +aujourd'hui que ministérielle sera monarchique à leur retour dans la +chambre; elle n'est posée aujourd'hui qu'entre vous et deux ministres, +elle sera posée bientôt entre le roi et le peuple; c'est une lutte +corps à corps où le roi et le peuple seront vaincus tout à la fois. +Votre loyauté vous commande de vous sacrifier pour sauver au roi et au +peuple une pareille épreuve. Sacrifiez-vous à l'instant. + +Et ce sacrifice du pouvoir que vous représentez sera-t-il long? +Sera-t-il définitif? Aura-t-il pour la monarchie le danger que vous +lui supposez? Nullement. À peine aurez-vous porté tout à l'heure votre +démission au roi pour obéir respectueusement à la lettre de la +constitution qui commande au ministère de se retirer au premier signal +de la volonté des chambres, que le pays, indigné de la déloyauté de +vos adversaires et effrayé du vide que votre retraite va faire dans le +gouvernement, se retournera tout entier contre la coalition +victorieuse et lui demandera compte de sa victoire. + +Or, quel compte la coalition peut-elle lui rendre de ses motifs en +vous renversant? Quel ministère homogène ou seulement possible +présentera-t-elle à la nation et au roi? Quel concert de vues et +d'hommes peut-on établir entre les chefs, tous antipathiques les uns +aux autres, de cette incroyable agglomération d'assaillants qui, en +vous donnant l'assaut, ont tous un but et un drapeau différents? +Comment les républicains donneront-ils la main aux légitimistes? +Comment les légitimistes prêteront-ils leurs votes implacables aux +doctrinaires, conduits par un ministre de 1830, auteur de leur ruine +et proscripteur de leur dynastie? Comment ce ministre lui-même, +remonté au gouvernement par la brèche qu'il a ouverte, se +réconciliera-t-il avec ces autres ministres du centre gauche, dont la +popularité ne repose que sur son antipathie contre les doctrinaires +et sur les haines contre les Bourbons de 1815? Comment les radicaux de +l'extrême gauche se feront-ils royalistes par complaisance pour ce +jeune Gracque qui a pris les marches d'un trône pour tribune de ses +épigrammes contre son roi? Quel lien ralliera ces hommes et ces +groupes entre eux le jour où, leur hostilité satisfaite, le pays et le +roi leur demanderont de leur présenter un ministère et une majorité? +C'est là l'épreuve de l'immoralité et de la perversité des coalitions, +c'est que leur seule oeuvre est de saper et de ruiner un gouvernement, +sans pouvoir en édifier même l'ombre avec les débris de ce qu'elles +renversent. Ennemis entre eux, vainqueurs par une haine aveugle, ils +ne peuvent le lendemain que s'entre-déchirer, déclarer leur +impuissance de rien reconstruire, et menacer par cette impuissance le +pays d'un long interrègne ou d'une éternelle anarchie. + +C'est là la situation de ces cinq ou six chefs de parti qui viennent, +malheureusement pour eux, de triompher de vous, sans pouvoir vous +remplacer. Il ne leur manquait que cette victoire pour les convaincre +aux yeux du pays d'immoralité et de néant dans leur ligue. Hâtez-vous +de leur remettre la place vide, de les défier de former un ministère +et de construire, soit séparés, soit réunis, une majorité qui les +supporte seulement un jour. Ils essayeront vingt combinaisons sans en +trouver une. + +Une collection de minorités n'est pas une majorité. Cette vérité, sur +laquelle le pays a pu se faire illusion pendant la bataille, éclatera +à ses yeux dès demain. + +L'interrègne de tout ministère durera, au grand dommage de la France, +au grand effroi des bons citoyens, jusqu'à ce que les factions de la +rue prennent la place des partis parlementaires et que les émeutes +proclament à coups de canon la nécessité de reconstituer un pouvoir. + +Ce pouvoir démontré introuvable dans la chambre parmi les ligueurs qui +vous ont renversés, le pays demandera lui-même à grands cris au roi de +dissoudre cette assemblée, cause de son anarchie. Le roi dissoudra +alors, par la main de quelques ministres transitoires. Les électeurs +indignés laisseront sur le carreau un grand nombre de ces ligueurs +convaincus de _nuisance_, et renverront en masse des hommes de bien, +décidés à vous soutenir. Vous remonterez par la main de la nation +elle-même au pouvoir dont les factions vous ont précipités, les +majorités loyales et patriotiques se disputeront l'honneur de vous +soutenir; la monarchie sera sauvée par les manoeuvres mêmes de la +coalition qui la menaçait, et tout sera fait constitutionnellement par +l'opinion elle-même, sans qu'on puisse accuser ni vous, ni la royauté, +d'avoir résisté une heure à l'esprit ou à la lettre de la +constitution. + +Que si, au contraire, vous conseillez au roi de dissoudre aujourd'hui +la chambre, le pays, défié, ou croyant l'être, par la couronne, +formera dans les élections la même majorité future que les ambitions +ou les factions viennent de former dans la chambre; il renverra au roi +tout ce qu'il trouvera sous sa main de plus hostile à la couronne et à +vous. La royauté, défiée à son tour par cette chambre envenimée contre +elle, voudra céder ou voudra lutter pour la liberté du choix de ses +ministres. Si elle cède, elle passera sous le joug des ministres +ligueurs qui lui seront imposés par la nouvelle chambre, et alors ces +maires du palais lui imposeront leur politique de guerre à l'étranger +et d'agitation au dedans; la royauté restera humiliée et responsable +par son trône des actes de son ministère. Si elle résiste, elle sera +conduite à des dissolutions incessantes ou à des coups d'État +nécessaires; les dissolutions l'useront, les coups d'État +l'engloutiront, la lutte entre la nation et la couronne commencera; +vous en savez les suites. Je n'achève pas, mais je vous déclare en +conscience que, bien qu'étranger et voulant rester étranger +personnellement à la cause de la dynastie qui représente en ce moment +la royauté, je sors d'ici l'esprit épouvanté pour mon pays des +conséquences de la résolution que vous venez de prendre. Une +révolution à courte échéance m'apparaît à travers ces actes de défi à +la France. Si vous portez ce conseil au roi et si le roi signe, la +dynastie d'Orléans a régné en France! + + +XLIV + +Mon discours, véritablement et à mon insu prophétique, et dont je ne +donne ici que la substance, avait produit sur tous les ministres, à +l'exception de M. Molé, président du conseil, un effet infiniment plus +pathétique que je ne m'y attendais. Je voyais les fronts se plisser, +les physionomies se tendre, les yeux s'assombrir, les visages pâlir, +le doute et la consternation se succéder sur les traits. M. Molé seul +se promenait d'un pas saccadé dans son cabinet et allait frapper du +doigt la vitre de ses fenêtres, comme un homme qui s'impatiente et qui +cherche à se distraire de l'obsession de ses pensées, témoignant un +mécontentement très-mal contenu de mes arguments. Les autres +semblaient, au contraire, convaincus; nul ne faisait un geste pour me +répliquer. + +Enfin le ministre favori, mais honnête homme, qui passait pour avoir +l'influence d'un dévouement éprouvé sur le roi, M. de Montalivet, prit +la parole, avec le geste et le ton d'un homme sincère qui revient sans +fausse pudeur sur l'avis qu'il a imprudemment adopté, et qui ne rougit +pas de se démentir, pour sauver sa cause aux dépens de son +amour-propre. + +«Messieurs, dit-il, j'avoue que j'ai été ému jusqu'au renversement de +mes propres pensées par les raisons toutes neuves et, selon moi, +toutes-puissantes, que M. de Lamartine vient de nous faire apparaître. +Je passe à son opinion, et, quoique le parti de la dissolution ait +paru jusqu'ici avoir l'unanimité de nos esprits, je demande qu'on +revienne sur la résolution prise, et que nous discutions de nouveau +une résolution si grave avant de la présenter au roi.» + + +XLV + +Tous les autres ministres présents, à l'exception toujours de M. +Molé, firent un signe d'assentiment aux paroles de M. de Montalivet et +parurent prêts à se ranger avec lui du côté de ma politique. On allait +recommencer l'épreuve et voter selon les conclusions de mon discours, +quand M. Molé, s'avançant au milieu de la chambre avec la figure +bouleversée par l'embarras de sa situation, étendit la main vers ses +collègues comme pour prévenir la reprise de la discussion, et s'écria: +«Arrêtez, messieurs. Toute discussion est désormais inutile. Il faut +que je vous avoue un parti pris, que j'aurais dû peut-être vous +déclarer avant de vous réunir. Le roi, sur mon avis, a signé cette +nuit la dissolution de la chambre!» + +Un murmure d'étonnement et de douleur courut à cette nouvelle +inattendue sur toutes les lèvres. + +«À quoi bon nous consulter, puisqu'il est trop tard pour modifier la +pensée du roi et du cabinet?» dirent d'un ton de reproche les +collègues un peu humiliés de M. Molé. Chacun se leva et se retira +plein de doutes. Je me retirai moi-même avec le pressentiment +tragique d'une révolution que je ne désirais nullement pour mon pays; +je préférais, en bon Français, un règne désagréable à une anarchie. + +Je n'ai jamais vu sans effroi se briser gratuitement un gouvernement +dont les débris écrasent toujours quelque chose dans leur chute. Je +rentrai chez moi profondément attristé. + +La dissolution fut connue dans la journée. Tout ce que j'avais +pressenti se réalisa littéralement en quelques semaines: la coalition, +renvoyée devant ses juges, les électeurs, triompha partout; elle +imposa au roi le ministère de M. Thiers, qui mena la France à deux +doigts d'une guerre universelle, à propos d'un pacha d'Égypte révolté +contre son maître, cause de guerre aussi absurde que celle qu'on a +inventée aujourd'hui pour satisfaire la fantaisie d'un roi des Alpes +qui veut régner à Florence, à Naples, à Palerme, à Venise, à Rome, +sans avoir ni droit ni force pour s'y maintenir sans la France. Tout +allait se bouleverser en Europe, quand j'attaquai seul, avec l'énergie +d'un désespoir patriotique, le ministère de M. Thiers, dans des +lettres politiques qui furent le tocsin de l'incendie européen dans le +journal _la Presse_. + +Reproduites dans les trois cents journaux de Paris et des +départements, ces lettres rallièrent, la veille de la session, une +majorité égarée, muette, mais patriotique, qui renversa M. Thiers, +déjà embarrassé et repentant de sa témérité. Il s'arrêta. En +s'arrêtant, il préserva l'Europe d'une guerre insensée. + +Le ministre, son rival, qui avait consenti à servir, à Londres, la +politique de guerre et qui n'avait servi qu'à se rendre acceptable au +roi pour remplacer M. Thiers, se hâta d'accourir pour se saisir de ce +gouvernement désorienté. On ne comprenait guère pourquoi l'un tombait, +pourquoi l'autre s'élevait. Ils avaient renversé ensemble; à quel +titre le démolisseur de la veille se présentait-il comme le +conservateur du lendemain? Mais à titre d'ambition et de talent. La +majorité se reconstitua sous la main de cet homme d'État et le suivit, +malheureusement pour la couronne, jusqu'à la catastrophe qu'il ne sut +ni prévoir, ni conjurer, ni dompter. + +Sa ruine fut celle de la monarchie, double expiation de 1830 et de la +coalition. Ne sommes-nous pas tous les expiateurs de nos passions? Qui +de nous n'a pas une justice dans ses malheurs, et un repentir dans ses +jactances d'infaillibilité? + + LAMARTINE. + +(_La suite au mois de décembre et en janvier prochain._) + +P. S. Une partie de la jeunesse française ayant rédigé et publié une +protestation contre une phrase d'une pièce où j'étais nommé, cette +protestation ayant été mentionnée dans le journal l'_Opinion +nationale_, et M. Gozlan ayant eu la délicatesse de venir désavouer +toute intention malveillante contre moi dans ce journal, voici la +lettre que j'ai cru devoir adresser aux représentants de cette noble +jeunesse. + + + «MONSIEUR, + +L'_Opinion nationale_, que je remercie dans ses bonnes paroles, ainsi +que monsieur Gozlan, m'arrive seulement aujourd'hui; c'est ce qui a +retardé ma réponse. + +«Je n'ai pas le droit d'être susceptible; je ne me suis pas senti +insulté cette fois, ni dans le mot, ni dans l'intention de l'auteur. +Il n'a certainement pas voulu, lui, homme de lettres, flétrir aucune +disgrâce, ni déshonorer la lutte du travail pour l'honneur. +D'ailleurs, nous ne sommes plus au temps où les _Nuées_ d'Aristophane +tuaient Socrate; il n'a pas plus songé à imiter Aristophane, que moi à +m'assimiler à Socrate. Le parterre de Paris vaut mieux aussi que le +parterre d'Athènes: vous en êtes la preuve, vous et vos jeunes amis, +puisque la fausse apparence seulement d'une raillerie mal comprise m'a +valu, de la part de cette jeunesse si délicate et si généreuse, une +protestation qui honore son coeur et relève le mien! + +«Dites-lui, Monsieur, combien j'y suis sensible. Si jamais j'avais +besoin de chercher des vengeurs de ce _rire à contre sens_, qui se +trompe de but et qui s'attache au revers, je sais où je les +trouverais! La jeunesse a le sens du juste. + +«Agréez, Monsieur, pour vous et pour elle, l'expression de ma +reconnaissance et celle de ma haute considération. + + «LAMARTINE. + +«3 novembre 1861.» + + * * * * * + +Les bruits _faux_ relatifs à ma santé et mon incapacité de continuer +l'édition de mes _Oeuvres_ et de mes _Entretiens_, s'étant prolongés +d'échos en échos dans toutes les provinces, me forcent à réclamer de +nouveau avec énergie et persistance. Aucune indisposition de moi n'a +donné même prétexte à ce bruit malfaisant ou perfide. Je me porte +bien, et, de plus, j'aurai terminé dans huit jours tous les travaux +nécessités pour tous les ouvrages que j'ai promis à mes souscripteurs, +et dont ma mort même n'interromprait pas les livraisons assurées. + + + + +LXXIe ENTRETIEN. + + +Un grand bruit, un grand étonnement, une grande impression dans le +public lisant, ont accueilli le 70e Entretien. On m'avait souvent +accusé d'avance d'une lâche palinodie historique. On aurait été +heureux de me la voir commettre: il est si doux de déshonorer un +ennemi! Combien n'est-il pas plus doux de le voir se déshonorer +lui-même? On a été trompé. Je n'ai répudié ni la saine révolution de +1789, ni la république nécessaire de 1848. J'ai dit et je redis: Si +nous étions dans les mêmes crises, entre un trône subitement écroulé, +et un peuple prêt à tomber ou en anarchie ou en fureur, je la referais +encore! Je ne m'en accuse pas, je m'en glorifie; il y a de ces +inspirations qui jaillissent d'une seule voix, mais qui sont le cri du +peuple et le salut du moment. Tout le monde répéta ce cri de bonne +foi, parce que la réflexion ratifia ce que l'audace inspirée avait osé +proposer à la nation chancelant sur le vide et prête à y tomber. + +Quant aux vrais principes d'une république unanime appelant toutes les +classes et tous les citoyens sans exception à apporter, par le suffrage +universel, leur part juste de souveraineté naturelle dans une première +assemblée, pour que cette première assemblée dictatoriale régularisât +à loisir les degrés divers de ce suffrage universel, pour que la +souveraineté brutale du nombre, équilibrée par la souveraineté morale +de la lumière et de la raison, donnât la majorité au droit général qui +fait de l'intelligence une condition de tout droit humain; je ne les +répudie pas davantage. Si la seconde assemblée eût été aussi sensée, +aussi patriotique, aussi bien inspirée que la première, ce noble +gouvernement de soi-même par soi-même pouvait durer. + +Les coups d'État ont besoin de prétexte, la ridicule Montagne de 1849 +le fournit au pouvoir exécutif; elle fit peur à la France d'elle-même, +la France s'enfuit dans une dictature: que la responsabilité de +l'occasion perdue retombe à jamais sur ceux qui donnent ces paniques +aux peuples, et qui montrent les spoliations et les terreurs comme +perspective de la liberté!--_La peur inventa les dieux_, a dit le +poëte: la peur inventa les maîtres des peuples, dit avec plus de +raison l'homme d'État. Qu'on daigne relire dans mes _Oeuvres +complètes_ le dernier avis du _Conseiller du peuple_, que je me +permettais de donner aux républicains provocateurs de l'assemblée, +huit jours avant le coup d'État qui releva un trône, on verra que j'en +avais le pressentiment et la tristesse anticipés. Les vrais auteurs +de ces coups d'État sont ceux qui les rendent possibles et quelquefois +inévitables. + +Puisque ce premier chapitre sur la critique littéraire des _Girondins_ +par l'auteur des _Girondins_ lui-même, à vingt ans de distance, a eu +pour mes lecteurs un intérêt littéraire et politique que je ne +prévoyais pas, continuons, et donnons-leur, pendant ces deux +Entretiens encore, la suite de ces explications. Ils y verront par +quelles séries d'événements et de dégoût de la monarchie d'Orléans et +du gouvernement à suffrage restreint dit parlementaire, je fus induit +à composer cette _Histoire des Girondins_ si violemment et souvent si +injustement accusée, et dans quel esprit je la juge, je la justifie ou +je la condamne aujourd'hui où l'âge qui apaise tout et où la mort qui +n'a plus d'ambition sur la terre laissent parler la conscience de +l'écrivain et de l'homme politique, comme la postérité parlera de lui +si elle daigne en parler, car nos oeuvres et nos livres meurent +souvent avant nous. + +Voici où j'en étais resté de cette _Critique_ dans le 70e Entretien: +reprenons ce que je disais des partis parlementaires que l'on semble +tant regretter. + +Mais quel est donc votre gouvernement? me dira-t-on. + +Le gouvernement alternatif, répondrai-je; le gouvernement +parlementaire quand on veut penser, le gouvernement dictatorial quand +on veut agir, le gouvernement mixte quand on veut à la fois agir et +délibérer. + +Pourvu que ce gouvernement du suffrage universel émane de tous les +citoyens capables, et ne laisse à aucune classe l'oppression des +castes sur les âmes, pourvu que ce gouvernement soit l'expression de +la justice, qu'importe sa forme, si cette forme est opportune et si +elle répond aux besoins de conservation ou de progrès dans la nation? +Les événements le disent assez, la perfection idéale d'un gouvernement +est le rêve qui les fait tous tomber, sans parvenir à rien de +meilleur. Le vrai cri du temps c'est un _gouvernement tel quel_; le +temps le changera quand il changera lui-même de nécessité et de +mission. Le temps n'est-il pas la logique de Dieu? + +Espérons donc, sans trop croire à nos espérances, et voyons comment le +dégoût du gouvernement parlementaire, quand il régnait sur nous, me +conduisait à désirer le gouvernement de tous, au lieu du gouvernement +des aristocrates de tribune. + + LAMARTINE. + + + + +CRITIQUE + +DE + +L'HISTOIRE DES GIRONDINS. + +(DEUXIÈME PARTIE.) + + +I + +Toutes ces alliances de partis antipathiques, toutes ces audaces de +défection dans les favoris de la couronne, toutes ces pressions +déloyales sur la royauté que chacun voulait dominer sous prétexte de +la servir, toutes ces trahisons après la victoire, toutes ces +faiblesses du parlement devant les passions des hommes qui +l'ameutaient pour le compromettre dans leurs brigues, toutes ces +simonies de l'intérêt public devant les cupidités individuelles du +pouvoir, toutes ces agitations sans but, qui faisaient bouillonner +sans cesse la France et qui la remplissaient de haines, de factions, +de passions, au lieu de la calmer et de l'occuper de ses intérêts +urgents et permanents, me dégoûtaient prodigieusement, je l'avoue, de +ce qu'on appelle le régime parlementaire. + +Si c'était pour arriver à ce gouvernement de vaines paroles et +d'odieuses intrigues qu'on avait traversé la mer de sang de 1793, le +carnage militaire de quinze ans d'empire, la réaction armée de +l'Europe contre la France en 1814, le retour du despotisme soldatesque +de l'île d'Elbe en 1815, l'expulsion de trois dynasties en un jour de +1830 et les dix ans de dynastie agitatrice en 1840; en vérité, le +résultat de tant d'efforts pour arriver à diviser la France en deux +camps, comme les _verts_ et les _bleus_ du Bas-Empire à +Constantinople, entre des ministres, racoleurs de factions, coureurs +de majorité au but des portefeuilles dans le _stade_ de la rue de +Bourgogne à Paris, en vérité, me disais-je, ce résultat de tant +d'événements n'en vaut ni le temps perdu, ni le sang versé, ni la +grande émotion des esprits en 1789 par la pensée du dix-huitième +siècle, ni la grande convulsion de la Révolution française en 1791. Il +faut que le vrai sens de cette révolution ait été perdu en route et +dans son histoire. Ne serait-il pas possible de retrouver ce sens vrai +de la Révolution française en remontant à son origine et à ses +premiers organes, d'en dégager la juste signification des passions et +des crimes à travers lesquels elle a perdu son caractère et son but, +et de rappeler ainsi la France de 1840 à la philosophie sociale et +politique dont elle fut l'apôtre et la victime pour devenir, quoi? +l'enjeu de quelques rhéteurs au jeu stérile de la tribune et des +feuilles publiques jetées tous les matins au feu des animosités +civiles, pour alimenter les vaines factions de cour et de rue qui ne +produisent que fumée ou lueurs sinistres dans l'esprit des masses +découragées? Un siècle a-t-il été donné aux hommes si intelligents et +si énergiques de notre patrie pour en faire un si misérable usage? Je +touche à peine à ma pleine maturité; j'ai vu de mes yeux d'enfant la +première république sans la comprendre et sans me souvenir d'autre +chose que des sanglots qu'elle faisait retentir dans les familles +décimées par les prisons ou les échafauds; j'ai vu l'empire sans +entendre autre chose que les pas des armées allant se faire mitrailler +sur tous les champs de bataille de l'Europe, et les chants de victoire +mêlés au deuil de toutes ces familles du peuple qui payaient ces +victoires du sang prodigué de leurs enfants; j'ai vu l'Europe armée +venir deux fois, sur les traces de nos armées envahissantes, envahir à +son tour notre capitale; j'ai vu les Bourbons rentrer avec la paix +humiliante mais nécessaire à Paris et y retrouver la guerre des partis +contre eux au lieu de la guerre étrangère éteinte sous leurs pas; j'ai +vu Louis XVIII tenter la réconciliation générale, dans le contrat de +sa charte entre la monarchie et la liberté; je l'ai vu manoeuvrer avec +longanimité et sagesse au milieu de ces tempêtes de parlement et +d'élection qui ne lui pardonnaient qu'à la condition de mourir; j'ai +vu Charles X, pourchassé par la meute des partis parlementaires, ne +trouver de refuge que dans un coup d'État désespéré qui fut à la fois +sa faute et sa punition. + +Je vois maintenant un prince révolutionnaire demander grâce tour à +tour aux royalistes d'être un fils de la Convention, aux républicains +d'être un roi sur un trône, aux étrangers d'être l'élu d'une +insurrection, aux bonapartistes d'être un Bourbon, à la démocratie +d'être un petit-neveu de Louis XIV, à l'aristocratie d'être l'élu +d'une démocratie; je le vois forcé de faire effacer ses armoiries sur +les portes de son palais, comme un crime de sa naissance envers un +peuple qui ne veut plus d'ancêtres; forcé de donner à sa nièce, dans +les cachots de Blaye, la question de la pudeur sacrée de la femme, de +constater le flagrant délit de son sexe pour déconsidérer, par-devant +témoins, ses partisans; supplice que l'antiquité n'avait pas inventé +et qu'un parti acharné contre la royauté exige d'elle comme une +concession à l'ignobilité de sa haine. Je le vois chercher à tâtons +ses ministres parmi les complices de son avénement en 1830, et ne +trouver en eux que des dévouements conditionnels, des intelligences +avec ses ennemis dans le parlement ou dans la presse. Et enfin je vois +des transfuges du pouvoir de 1830, à la tête de toutes les colonnes +d'opposition, fomenter dans toute la France une agitation fiévreuse +qui commence par des banquets et qui finira inévitablement par des +séditions. Est-ce là le gouvernement parlementaire? ou n'est-ce pas +plutôt une petite anarchie d'_Oeil-de-Boeuf_, qui joue aux révolutions +de salle à manger, les fenêtres ouvertes, et qui finira par appeler le +peuple à faire invasion dans les festins, à renverser les tables et à +remplacer les convives? Ces saturnales d'opposition coalisée à table +me répugnaient par leur mauvaise foi comme par leur danger, et je me +refusai énergiquement à y prendre part. Je dis hautement les motifs de +mon abstention dans une lettre aux journaux qui sera réimprimée dans +ce recueil. On verra que je ne m'enrôlai jamais alors, quoi qu'on en +ait dit depuis, dans les rangs de cette coalition malséante qui +voulait secouer tout sans rien remplacer. + + +II + +Mais les scandales de ce gouvernement inexpérimenté, qu'on appelait le +gouvernement parlementaire, me convainquirent que le pouvoir vraiment +national et populaire n'était plus là; qu'aucune des dynasties rivales +tombées, retombées, retombant encore, ne pouvait le reconstituer +solidement en elle; que l'aristocratie y avait renoncé implicitement +en donnant un mandat d'éloquence, une procuration d'opinion, au lieu +de combattre de sa personne dans ces compétitions d'influence, de +popularité et de trône; que cette classe moyenne exclusive, +intéressée, adulée, à qui ses exploitateurs recommandaient de +s'adjuger à elle-même le nom et les prétentions d'une aristocratie de +second étage, n'était ni assez antique, ni assez enracinée, ni assez +large, ni assez populaire, pour affecter le privilége d'un +gouvernement national; qu'elle n'avait rien de permanent, de +chevaleresque, de prestigieux, excepté ses industries et ses +commerces, aussi mobiles que ses convoitises de monopoles financiers: +jalouse en haut, jalousée en bas, menaçante et menacée de toutes +parts; que le dernier mot de la Révolution française ne pouvait être +cette petite oligarchie groupée par la peur et par l'orgueil autour +d'un roi d'expédient; que cela allait crouler aux premières lueurs de +l'incendie parlementaire allumé par ceux-là même qui l'avaient si mal +éteint en 1830; qu'il fallait pourvoir d'avance aux catastrophes +inévitables de ce gouvernement déjà démoli dans l'opinion des masses, +en donnant à ces masses envahissantes une histoire vraie de la +Révolution qu'elles auraient bientôt à reprendre en sous-oeuvre, afin +qu'elles ne s'égarassent pas de nouveau sans plan et sans sagesse dans +les démences et dans les crimes qui avaient perdu jusqu'au nom de +cette Révolution. + +«Il faut, dis-je à mes amis, confidents de ma pensée, il faut écrire +pour ce peuple, dans une histoire impartiale, morale et pathétique à +la fois, le commentaire vivant de sa première révolution, un Machiavel +français, non dans l'esprit du Machiavel italien, mais dans l'esprit +d'un Tacite moderne; il faut prouver, par tous les faits de cette +révolution, qu'en histoire, comme en morale, chaque crime, même +heureux un jour, est suivi le lendemain d'une véritable expiation; que +les peuples, comme les individus, sont tenus de faire honnêtement les +choses honnêtes; que le but ne justifie pas les moyens, comme le +prétendent les scélérats de théorie ou les fanatiques de liberté +illimitée et de démagogie populacière; que les plus justes principes +périssent par l'iniquité des actes; que la conscience ne subit pas +d'interrègnes; que la Providence est toujours là pour la venger, et +que, si la Révolution de 1793 a noyé les plus belles pensées +philosophiques dans le sang, c'est qu'elle est tombée des lèvres des +philosophes dans les mains des tribuns, et des mains des tribuns dans +les mains des Sylla et des César, lavant le sang dans le sang, et +restaurant facilement la tyrannie, que les sociétés préfèrent +justement aux crimes. Une histoire écrite dans cet esprit sera pour +le peuple une haute leçon de moralité révolutionnaire, utile à +l'instruire et à le contenir la veille d'une prochaine révolution.» + +Voilà le but moral que je me proposais en pensant d'avance à ce +commentaire en action du crime et de la vertu dans la politique +populaire. Je voulais faire un code en action de la république future, +si, comme je n'en doutais déjà plus guère, une république, au moins +temporaire, devait recevoir prochainement de la nation et de la +société françaises le mandat de la nécessité, le devoir de sauver la +patrie après l'écroulement de sa monarchie d'expédient sur la tête de +ses auteurs; que la prochaine république fût au moins _girondine_ au +lieu d'être _jacobine_. + +Voilà toute la pensée de mon livre! + + +III + +J'avoue qu'un sentiment plus vain, un mobile profane de gloire +personnelle, se mêlait dans ma pensée à ce sentiment tout moral de +préparer les masses à répudier les immoralités, les iniquités, les +crimes, la guerre même, qui avaient souillé le nom du peuple dans la +première république. Ce sentiment était purement littéraire. + +Je voulais essayer mon talent, encore douteux pour moi-même, dans une +grande oeuvre en prose; l'histoire me paraissait et me paraît encore +la première des tragédies, le plus difficile des drames, le +chef-d'oeuvre de l'intelligence humaine, la poésie du vrai. Je voulais +être, si cela m'était possible, le dramaturge du plus vaste événement +des temps modernes, le Thucydide d'une autre Athènes, le Tacite d'une +autre Rome, le Machiavel d'une autre Italie: je m'en sentais +imaginairement la force en moi; le lyrisme pieux et élégiaque de ma +première jeunesse s'était promptement transformé en moi, comme +autrefois dans Solon, en une vigueur de réflexion politique qui me +passionnait pour les sujets historiques plus que pour les poëmes du +coeur et de la pensée. Mes fleurs tombaient et je croyais les sentir +remplacées par des fruits d'intelligence. Je me trompais; mais +l'orgueil n'excuse-t-il pas un peu en nous ces flatteries +involontaires de l'imagination? On se croit capable de ce qu'on rêve, +et ce que je rêvais n'était-il pas en effet le plus beau drame +historique des temps connus? La France elle-même, actrice et théâtre +de ce grand drame, n'avait-elle pas rêvé plus beau qu'elle? + +Une grande pensée, un code de la raison, saisit un peuple intelligent, +enthousiaste, aventureux, la France. + +Il s'agit de la rénovation presque complète du monde religieux, moral +et politique. + +Balayer de la scène le moyen âge et installer à sa place un âge de +justice, de logique, de vérité, de liberté, de fraternité, conçu d'une +seule pièce et jeté d'un seul jet; + +En religion, conserver la belle morale et la sainte piété chrétienne, +en détrônant les intolérances; + +En politique, supprimer les féodalités oppressives des peuples, pour +les admettre aux droits de famille nationale, et leur laisser la +faculté de grandir au niveau de leur droit, de leur travail, de leur +activité libre; + +En législation, supprimer les priviléges iniques pour inaugurer les +lois communes à tous et à tous utiles; + +En magistrature, remplacer l'hérédité, principe accidentel et brutal +d'autorité, par la capacité, principe intelligent, moral et rationnel; + +En autorité législative, remplacer la volonté d'un seul par la +délibération publique des supériorités élues, représentant les +lumières et les intérêts généraux du peuple tout entier; + +Enfin, en pouvoir exécutif, respecter la monarchie, exception unique à +la loi de capacité, pour représenter la durée éternelle d'une autorité +sans rivale, sans éclipse, sans interrègne; honorer cette majesté à +perpétuité de la nation, mais la désarmer de tout arbitraire, et n'en +faire que la majestueuse personnification de la perpétuité du peuple: +voilà la véritable Révolution française, voilà le plan des architectes +sages et éloquents des deux siècles. + + +IV + +Ces dogmes, à peine contredits par quelques intéressés des classes +théocratiques et des classes aristocratiques en bien petit nombre, +sont acclamés comme une révélation aux états généraux, en présence +d'un roi qui les applaudit lui-même généreusement après les avoir +provoqués. Les priviléges se nivellent d'eux-mêmes, la tolérance des +cultes fait justice à toutes les consciences, les grands se +sacrifient, le peuple s'exalte, les vérités encore en théorie pleuvent +de chaque bouche au milieu d'une ivresse qui semble unanime; on dirait +l'explosion d'une révélation civile, éclatant de son propre éclat dans +toutes les âmes et pulvérisant d'évidence tous les obstacles à la +réformation des institutions du moyen âge. + +Mais à des vérités si neuves il faut un monde neuf aussi pour les +accueillir et pour s'y conformer sans hésitation, sans froissement, +sans partialité, sans récrimination dans les dépossédés de l'erreur, +sans excès et sans violence dans les nouveaux venus à la liberté. + +Ici les passions descendent dans la lice à la place des théories. Le +roi, modérateur bien intentionné de la révolution, est méconnu par les +uns et par les autres dans ses actes et dans ses intentions; les +grands lui reprochent sa faiblesse pour les novateurs, les novateurs +sa partialité pour les grands; le peuple l'enveloppe de ses soupçons, +bientôt de ses menaces, puis de ses fureurs. Le prince appelle ses +troupes pour défendre le peu de majesté royale qui lui reste; le +peuple irrité corrompt les troupes et donne de nouveaux assauts au roi +jusque dans son palais. + +Un dictateur de popularité s'élève sur le flot mouvant de cette +multitude d'une capitale. Ce dictateur subit lui-même toutes les lois +de cette multitude au lieu d'en dicter; sa présence légalise toutes +les violences du peuple envers la cour; caressant envers le peuple, +poli avec le roi. Ce prince arraché à son palais de Versailles +devient le triomphe de la captivité royale. Les Tuileries deviennent +la prison décente de la royauté. Le roi tente de s'échapper, on l'y +ramène; La Fayette ne peut plus être que le geôlier national de la +couronne. + +Cette royauté suspendue sur la tête du roi passe à l'Assemblée +constituante; une constitution règne métaphysiquement à sa place; +l'Assemblée constituante rend un trône presque aboli à ce fantôme de +roi captif. + +Louis XVI déteste la constitution et l'observe cependant, pour +convaincre la nation de son impraticabilité, et pour la faire réviser +par ceux mêmes qui l'ont faite. Tout le royaume est en feu, sans roi, +sans loi, sans répression possible des désordres d'une anarchie. + +La guerre étrangère paraît une heureuse diversion aux hommes d'État; +on impute au roi ses premiers revers. Une seconde Assemblée est nommée +par la France sous l'empire de la terreur et de la fureur. Tous les +hommes éminents et sages de l'Assemblée constituante en sont +malheureusement exclus par une volontaire abdication de leur mandat. +Mirabeau lui-même, s'il eût encore vécu, n'aurait pu siéger dans le +conseil de la Révolution épuré de tous ses talents. + +Les hommes secondaires n'apportent dans cette Assemblée que des +mandats de violence; ils assiégent le roi d'exigences et +d'humiliations. Le club des Jacobins règne par ses tribuns sur le +peuple; le peuple règne par ses agitateurs à l'hôtel de ville dans la +commune de Paris. Les Girondins, au ministère et dans l'Assemblée, +pèsent tantôt sur l'Assemblée par leur éloquence, tantôt sur le roi +par leur popularité; ils essayent le rôle de modérateurs de la +Révolution. Les Jacobins et la commune soulèvent contre eux la +multitude. + +Moitié complices, moitié contraints, les Girondins cèdent, le 20 juin +et le 10 août, aux grandes séditions où le trône tombe sous leurs +yeux. Ils proclament complaisamment la déchéance et la captivité du +roi qu'ils auraient voulu conserver pour personnifier en lui un ordre +légal. Une Convention nationale, formée de tous les partis extrêmes, +est appelée à leur place par le tocsin du 10 août; des tribuns +forcenés de la commune de Paris veulent les intimider par les +massacres de septembre. Les Girondins rejettent cette fois avec +horreur et indignation ce sang des assassinats dont ils ne veulent à +aucun prix leur part. Danton leur offre encore la paix, s'ils +consentent à ne plus reprocher ces forfaits à leurs auteurs. Vergniaud +noblement refuse d'amnistier jamais le crime. On leur pose alors, pour +les embarrasser, la terrible question du jugement et du supplice du +roi. Complices s'ils acceptent, suspects de royauté s'ils refusent, +ils commencent par refuser; ils préparent par des discours sublimes la +défense du roi menacé, puis ils cèdent, non par lâcheté, mais par une +très-fausse et très-criminelle politique de parti, qui croit sauver +des milliers de têtes en en concédant une à la république. + +Cette tête auguste et innocente livrée entraîne leurs propres têtes. +On les immole coupables, au lieu de les immoler vertueux. La terreur +règne deux ans sur leurs cadavres; c'est une de ces périodes de la vie +d'un peuple sur lesquelles aucun voile, jeté comme un linceul, ne peut +cacher le sang des milliers de victimes. Les bourreaux eux-mêmes +finissent de tuer, non par remords, mais par lassitude. Le crime +aussi a ses défaillances. + +Robespierre, qui a eu le fatal honneur de donner son nom à cette +sinistre époque, est choisi par ses complices pour couvrir de son nom +les holocaustes et les responsabilités de tous. Il tombe par la main +de tous et paye pour tous au 9 thermidor et devant la postérité. + +L'opinion, légère, inique et intéressée, amnistie ses complices et ses +adulateurs. La Révolution, enivrée de ce sang comme une bacchante, ne +sait plus ce qu'elle veut ni ce qu'elle fait. Elle marche au hasard à +sa propre destruction et passe des bourreaux aux victimes, des +intrigants aux idéologues, des idéologues aux soldats, des soldats aux +dictateurs, des dictateurs aux despotes. Sa pensée se brouille dans sa +tête et la plus grande pensée des siècles aboutit à la guerre et à la +servitude. On croit voir les Gracques, les Marins et les Sylla aboutir +aux Césars. Paris et Rome se ressemblent; les temps répètent les +temps, et la France, pour avoir laissé ses efforts vers la réforme du +monde politique dégénérer en convulsions démagogiques, ne se retrouve +plus de force pour faire de sa liberté, modérée par la règle, un +gouvernement. Entre l'échafaud des tribuns du peuple et les +baïonnettes des dictateurs il n'y a plus que le choix du fer immolant +ou asservissant les citoyens. + + +V + +Quelle leçon morale et quel sujet pathétique d'histoire par un +écrivain qui voulait instruire le peuple en moralisant la liberté! + +Je n'hésitai plus à choisir ce drame moderne à ce point central et +culminant de la Révolution, où l'on voit encore la beauté des +principes et où l'on aperçoit déjà l'horreur des excès. Ce point, +c'est l'échafaud des Girondins. J'y montai en esprit, pour prendre de +là mon _panorama_ historique. + +Rien ne me gênait dans ma situation politique parlementaire soit +envers le gouvernement, soit envers l'opposition légitimiste, soit +envers l'opposition semi-républicaine. Je recueillais dans cette +entière liberté d'esprit le fruit de mon indépendance d'engagement +avec tous les pouvoirs et tous les partis. Je pouvais donc dire ce qui +me semblait la vérité à tous. Dégagé par la catastrophe de 1830 non de +l'affection et des respects que je portais à la royauté des Bourbons +légitimes exilés, mais dégagé par la fausse attitude des légitimistes +dans la chambre de toute solidarité avec eux, excepté de la solidarité +d'origine commune; dégagé de la royauté d'Orléans, dont je ne +conspirais pas la chute, mais dont je ne plaignais pas les dangers et +les expiations; plus dégagé encore des coalitions anarchiques que les +aristocrates, les démocrates, les légitimistes, nouaient dans le +parlement, rien ne m'empêchait d'écrire de la Révolution une histoire +qui pût froisser, offenser, irriter même par son impartialité toutes +ces opinions et profiter au besoin à la moralisation future d'une +seconde république que j'entrevoyais dans l'ombre du lointain, comme +une dernière ressource du gouvernement en France, après la chute, +certaine selon moi, de la royauté d'Orléans. + +Je le répète, mes traditions de famille m'avaient fait une seconde +nature de mon attachement à la royauté séculaire de la France, aux +vertus si mal récompensées de l'honnête Louis XVI, aux malheurs de sa +race, à la haute et sage modération de Louis XVIII, ce roi +conciliateur de la royauté et de la liberté par la charte, même au +caractère chevaleresque de Charles X, tombé dans une faute, mais +laissant après lui un enfant de la couronne innocent par son âge du +coup d'État qui lui avait enlevé sa patrie. + +Cette royauté des expiations étant impossible à rétablir, la royauté +des conspirations étant impossible pour moi à aimer et à servir, cette +coalition immorale et déloyale dans le parlement étant impossible à +honorer, incapable de fonder, capable seulement de détruire, je +n'avais plus de devoir et de lien qu'avec la politique abstraite, +idéale, personnelle qui pouvait seule à un jour donné recruter, au +profit des principes sainement et honnêtement progressifs, les +opinions d'un peuple prêt à retomber dans l'anarchie. + +Ces principes, qui étaient ceux de la vraie philosophie politique de +l'Assemblée constituante, ceux que les Mirabeau, les Barnave, les +Clermont-Tonnerre, les Lally-Tollendal, les Bailly, les Mounier, les +Montmorency, les Cazalès, les Vergniaud, avaient si magnifiquement +débattus ou formulés dans leur éloquence de raison, me passionnaient +encore à distance et me paraissaient le but dépassé, mais le but idéal +de la Révolution, auquel il fallait ramener le peuple par l'opinion +avant de l'y ramener un jour par le fait, si les événements +échappaient à l'ambitieuse et intrigante faction de la fausse +révolution et de la royauté d'expédient de 1830. + +Le livre des _Girondins_ était donc à mes yeux non pas un levier pour +soulever et précipiter un trône, mais une pierre d'attente pour +remplacer un édifice écroulé dans ces éventualités de gouvernements +qui seraient appelés par le hasard à remplacer le gouvernement +menaçant et menacé de 1830. + +La république se présentait sans doute à mon esprit, mais elle s'y +présentait comme une possibilité improbable plutôt que comme un but +arrêté ou même désirable encore; seulement je voulais, dans le cas où +la nation se réfugierait, après le renversement du trône d'Orléans, +dans la république, qu'une histoire consciencieusement sévère de la +première république eût prémuni le peuple français contre les +mauvaises passions, les illusions, les fanatismes, les crimes et les +terreurs qui avaient perverti, férocisé et ruiné la première fois le +règne du peuple. Je n'avais dans l'esprit aucune des chimères +socialistes de Platon, de Jean-Jacques Rousseau, de Mably, de +Robespierre, de Saint-Just, qui mènent le peuple droit au crime par la +fureur qui succède aux déceptions, et qui tuent bourreaux et victimes +par la guerre anticivique de la propriété qui refuse tout et du +prolétariat qui anéantit tout. + + +VI + +La révolution vraie, selon moi, ne s'exprimait que par trois +principes ou plutôt par trois _tendances_ légitimes, résultat de mes +études et de mes réflexions sur la vraie nature et sur les vrais +dogmes de la rénovation française. + +Ces trois tendances de l'esprit de la nouvelle civilisation inaugurée +sur les ruines de la civilisation féodale, étaient celles-ci: + +Déplacement, mais nullement destruction du principe d'autorité, +c'est-à-dire, au lieu du despotisme des rois, des cours, des +sacerdoces dominants, l'autorité raisonnée, mais absolue ensuite et +irrésistible de la volonté représentée du peuple tout entier, confiée +à un roi héréditaire ou à des autorités électives. En un mot, une +autorité très-concentrée, très-forte, très-obéie, nécessaire à la +répression des passions individuelles ou des factions collectives. +L'ordre libre, mais l'ordre très-prédominant sur ce qu'on appelle la +liberté. Car l'autorité est la première nécessité de la société; la +liberté n'en est que la dignité individuelle. + +La seconde de ces tendances, c'est la liberté religieuse, longtemps +effacée des constitutions civiles de l'Europe, et devant, selon moi, +reprendre sa place naturelle, c'est-à-dire la première place, dans +les indépendances de l'âme et par l'indépendance des cultes desservis +par eux-mêmes, avec indemnité préalable des établissements et des +individus consacrés antérieurement au culte de l'État. C'est la plus +difficile des libertés à établir consciencieusement, mais c'est la +plus sainte et la plus favorable à l'action religieuse sur les +sociétés dont l'âme est toujours une foi libre. + +La troisième de ces tendances, c'est la concorde organique entre les +classes riches ou pauvres de la société par des institutions qui les +rapprochent et qui leur inspirent non cette fraternité déclamatoire et +métaphysique qui ne consiste qu'en égalité et en communauté de biens +impraticables et contre nature, mais par des actes efficaces de +patronage et de clientèle entre la propriété du capital et la +propriété du travail, entre le propriétaire et le prolétaire, entre le +sol et le bras, propriétés aussi sacrées l'une que l'autre et dont +l'une ne peut subsister sans l'autre. Dans ce but, je voulais que les +classes laborieuses eussent, par un vote proportionné à leur droit de +vivre, une part consultative dans la représentation trop privilégiée +des classes propriétaires ou industrielles; je voulais, comme en +Angleterre, un impôt de bienfaisance sur le revenu, non pas un impôt +progressif qui décime le travail en décimant le capital, mais un impôt +proportionnel qui oblige la classe riche à une charité légale qui met +du coeur et de la vertu dans les lois. + + +VII + +Toutes ces tendances exigeaient évidemment, pour être graduellement +obéies, un élargissement immense du régime électoral, étroit, +privilégié, et par conséquent dangereux à un jour donné pour la +société elle-même, qui ne vit que de justice et qui meurt toujours de +privilége. + +Ces lois étaient certainement républicaines dans le sens moral du mot, +mais elles n'étaient nullement antimonarchiques dans le sens +politique. Les institutions républicainement spiritualistes peuvent +avoir une tête monarchique, sans pour cela cesser d'être populaires. + +Une fois les idées progressives admises en pratique dans le +gouvernement d'une société bien faite, la monarchie peut être avec +logique et avec avantage le lien de ce faisceau d'idées. + +J'étais loin de le méconnaître. Aussi je ne me déclarai point +républicain, mais populaire, et dans un discours prononcé à un banquet +célèbre qui me fut donné à Mâcon par les délégués de trois ou quatre +provinces réunies (banquet _littéraire_ qu'il ne faut pas confondre +avec les banquets politiques organisés par la coalition +parlementaire), dans ce discours, dis-je, qui fit tressaillir la +France par la hardiesse des idées et de l'accent, je conclus à dompter +la monarchie par la force de l'opinion, et non à la détruire. Ce fut +un vigoureux conseil, ce ne fut point une menace. On peut le relire +dans mes _Oeuvres complètes_. Les journaux de toutes les nuances en +France et en Europe le reproduisirent et lui donnèrent, par leurs +commentaires, le retentissement d'une chute anticipée du trône +d'Orléans dans les esprits. Ce n'était pas mon intention. Je le +rectifiai même dans mon propre département par une lettre énergique +contre les banquets parlementaires de la coalition, auxquels je +refusai de m'unir. + +Mais, libre désormais de tout ménagement envers le ministère de M. +Molé, remplacé par un ministère de manoeuvre, pris dans la défection +d'une partie des coalisés, je montai à la tribune, et pour la première +fois je déclarai que j'entrais dans l'opposition. + + +VIII + +L'opposition m'applaudit à outrance; le parti conservateur s'étonna et +s'affligea, sans toutefois m'injurier. + +Seulement on attribua généralement cette déclaration d'hostilité +loyale au gouvernement à la rancune personnelle d'une ambition +trompée, qui se venge en renversant ce qu'elle a protégé la veille. +Cela était bien faux; car le roi venait pour la seconde fois de me +demander une entrevue secrète; j'y avais consenti par pure déférence +respectueuse pour nos anciennes relations. Il m'avait tout offert, +avec des instances qui rendaient le refus difficile à un coeur touché +de ses embarras; j'avais tout refusé. Son principal ministre à cette +époque, qui sait mieux que personne _une partie_ de la vérité sur +cette entrevue et sur les avances du roi, les a démenties récemment, +dit-on, en les mettant sur le compte de mon imagination. Le roi +lui-même, du fond de sa tombe, dans ses révélations posthumes, +démentira, plus pertinemment que moi, son ministre. Aucun roi n'a tant +écrit. + +Mais remontons de quelques mois, au moment où, en écrivant les +_Girondins_, je faisais ce discours épique, cette discussion en récit +qui devait produire et qui produisit une émotion plus grande et plus +durable que cent discours de tribune. + + +IX + +J'ai dit dans quel esprit et dans quelle indépendance complète +d'opinion politique j'avais résolu d'écrire cette histoire. Je +m'enveloppai, à la campagne entre les sessions et à Paris entre les +séances, de tous les documents imprimés, manuscrits, vivants, qui +survivaient à cette mémorable époque. Ils étaient nombreux, +volumineux, sincères; flattés de ce qu'une main libre cherchait dans +leurs portefeuilles ou dans leur mémoire l'impartiale lumière qui ne +luit qu'après que les partis sont morts et que les ressentiments sont +éteints. J'avais résolu avant tout d'être véridique envers et contre +tous, et au besoin envers moi-même; je ne négligeai rien pour être +bien informé. Quant au style, je ne m'en occupai pas; j'étais sûr que +les événements eux-mêmes m'inspireraient, malgré mon peu d'habitude +de la prose, la clarté, l'ordre, la lumière, le naturel et même la +seule éloquence de l'histoire, la sensibilité communicative qui mêle +du coeur au récit. J'étais né pathétique; je n'avais qu'à me laisser +aller à ma nature. Sentir m'était aisé, savoir était plus difficile; +j'y mis tous mes soins. + +Voici, entre mille autres, un exemple de l'attention scrupuleuse et +infatigable que j'apportai dans mon travail à être intéressant force +d'être vrai. Dans tout ce qu'on me contestera sur la véracité des +moindres détails de ce long récit en sept volumes, je suis prêt à +donner des preuves par témoignages aussi irrécusables que celles que +je vais produire en réponse à M. de Cassagnac, qui calomnie +innocemment mon exactitude en histoire. La véracité, c'est la probité +de l'histoire. Mentir à la postérité, c'est mentir à Dieu; car +l'histoire est divine. + + +X + +Un écrivain qui frappe juste, mais qui frappe souvent trop fort, à +cause de la vigueur même de son talent, M. de Cassagnac, vient +d'écrire à son tour un livre sur les Girondins. Il m'accuse d'avoir +non falsifié, mais inventé la fable de la mort et du banquet des +Girondins la veille de leur supplice. Ce dernier souper des victimes +m'avait paru à moi-même si improbable et si dramatique, que j'avais +trouvé là à l'histoire un faux air de poëme ou de roman, et que +j'avais résolu de le révoquer en doute ou de le réduire aux +proportions les plus prosaïques de l'histoire. Cependant, de ce qu'une +chose est dramatiquement pittoresque et pathétique il ne s'ensuit pas +qu'elle soit fausse. Je voulus m'éclairer consciencieusement avant de +la rapporter. + +J'avais entendu parler d'un ecclésiastique, nommé l'abbé Lambert, +prêtre assermenté, ami de plusieurs Girondins, qui avait communiqué +avec eux dans leur prison et assisté à leurs derniers moments jusqu'à +l'heure du supplice. Je pris les informations les plus patientes et +les plus précises sur cet ecclésiastique et sur ce qu'il était devenu +après le 31 mai 1793. J'appris qu'il vivait encore, qu'il s'était +réconcilié avec l'Église au temps des rétractations, et qu'il était, +depuis longues années, curé de la commune de Bessancourt, dans le +département de Seine-et-Oise. Je lui écrivis pour lui demander si les +circonstances de sa participation aux événements du 31 mai étaient +vraies, et si, dans le cas où ce bruit aurait quelque fondement, il +voudrait bien consentir à me recevoir et à me donner sur la mort de +ses amis les informations utiles à l'histoire. Il me répondit avec +beaucoup de bonté qu'il était étonné que son nom, depuis si longtemps +égaré et enseveli dans le coin de terre où il desservait une humble +paroisse, fût parvenu jusqu'à moi; que, son âge et ses infirmités +l'empêchant de se déplacer lui-même, il me recevrait dans son pauvre +presbytère et me dirait tout ce que sa mémoire lui rappelait de ces +tragiques événements. + +Je pris la poste, accompagné d'un jeune homme de Mâcon, devenu depuis +mon collègue à l'Assemblée constituante de 1848, que je ne crois pas +devoir nommer ici sans son autorisation, mais qui attesterait, je n'en +doute pas, ce voyage et cette enquête avec moi à Bessancourt. + + +XI + +Le curé de Bessancourt, encore vert et comme présent à tout ce passé, +nous donna tous les renseignements désirés sur les derniers jours, sur +les diverses dispositions d'esprit, sur les conversations des +condamnés. Nous écrivions les scènes, les portraits, les paroles, à +mesure que ses souvenirs, provoqués par nos questions, se retrouvaient +et se déroulaient dans la mémoire du vieillard: c'étaient comme les +notes du tableau historique et véridique que je me proposais de +composer d'ensemble à mon retour. Une journée suffit à peine à +recueillir ce témoignage du seul et dernier témoin de ce grand drame. +L'interrogatoire du curé de Bessancourt ne fut interrompu que par le +déjeuner et le dîner que nous prîmes à sa table frugale. Nous le +quittâmes le soir, pleins de reconnaissance pour son accueil et pleins +des souvenirs vivants que nous emportions de ses entretiens. + +Peu de temps après, je repartis de Paris pour Bessancourt, afin de +compléter et d'éclaircir quelques autres circonstances du récit +restées obscures dans mon esprit. J'étais accompagné cette fois par un +homme de lettres, confident de mes travaux et devenu lui-même +l'éminent historien d'une autre époque de notre histoire. Sa parole ne +me manquerait pas au besoin pour dissiper les doutes de M. de +Cassagnac. Ce second voyage de Bessancourt et les renseignements +minutieux de l'abbé Lambert complétèrent ma conviction. Je n'eus qu'à +rédiger ses témoignages. Il est sans doute possible qu'après un si +long laps de temps le curé de Bessancourt ait commis quelques +inadvertances de noms, de dates, de détails sur des personnages si +nombreux alors dans les prisons et sur leurs rôles respectifs dans ce +drame pathétique de leur dernière heure; mais il est impossible à qui +a entendu ce modeste et sincère témoin de ces scènes de révoquer en +doute sa véracité. Il n'avait jamais songé jusque-là à se faire un +mérite de ce hasard qui l'avait lié à cette époque avec les Girondins; +il parlait peu; il n'écrivait rien. Je pense qu'il n'aimait pas à +reporter la pensée de ses paroissiens sur sa qualité de prêtre +assermenté et constitutionnel dans sa jeunesse, et qu'il était plus +importuné qu'empressé d'être cité en témoignage sur ces événements qui +lui rappelaient une faute d'orthodoxie sacerdotale, expiée depuis par +sa rétractation. + +Si ces témoignages de la consciencieuse minutie de mes recherches sur +les moindres circonstances historiques de mon _Histoire des Girondins_ +ne suffisaient pas pour édifier l'écrivain qui m'attribue l'invention +de cette prétendue _fable_, voici à ce sujet une lettre d'un des +principaux habitants de Bessancourt, qui m'arrive aujourd'hui, avec +l'autorisation de la reproduire: + +«Monsieur, + +«Je n'ai pas besoin de remonter plus loin dans mes souvenirs pour +attester que le vénérable abbé Lambert a été, pendant de longues +années (depuis 1816 jusqu'en 1847, année de sa mort), curé de +Bessancourt (Seine-et-Oise); que cet ecclésiastique a toujours passé +dans la commune pour avoir été l'ami des Girondins et le pieux +consolateur de quelques-uns d'entre eux la veille de leur supplice, en +1793; et que vous êtes venu, accompagné d'un de vos amis ou collègues +dont le nom m'échappe, passer de longues heures chez M. le curé +Lambert dans son presbytère de Bessancourt, pour recueillir +personnellement, de la bouche de ce vieillard, tous les détails que +vous rapportez dans votre _Histoire des Girondins_. C'est là, +Monsieur, que j'eus l'honneur de vous connaître, d'assister à vos +entretiens à la table de M. le curé Lambert, et de vous recevoir dans +ma maison de Bessancourt dans l'intervalle de ces entretiens. + +«Beaucoup d'habitants du village ont conservé comme moi le souvenir de +cette enquête et la certifieraient au besoin. + +«Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération la plus +distinguée. + + «N. NALIN. + +«Bessancourt, le 9 juillet 1861.» + + +XII + +Voilà donc quatre témoignages d'hommes encore vivants qui, +indépendamment des témoignages écrits, ne laissent aucun doute sur la +réalité des scènes solennelles et des paroles mémorables qui +précédèrent le supplice des Girondins; sauf ces légendes plus ou moins +exactes, plus ou moins amplifiées, qui ne sont point du fait de +l'historien, mais du peuple, espèce d'atmosphère ambiante de +l'imagination populaire qui enveloppe toujours les grands événements, +comme elle enveloppe dans la nature les grands horizons. + +Le critique se trompe également en niant l'emprisonnement provisoire, +mais assez long, des principaux Girondins dans la prison des Carmes de +la rue de Vaugirard avant leur captivité à la Conciergerie. Il se +trompe par conséquent en m'attribuant la supposition arbitraire des +inscriptions murales des chambres hautes des Carmes aux Girondins +détenus dans ces chambres. Je les ai relevées moi-même sur ces murs +blanchis à la chaux, où sans doute on peut les vérifier encore. Je +n'ai donné que comme conjecture vraisemblable, mais nullement +certaine, l'attribution de telle de ces inscriptions à tel ou tel de +ces prisonniers. Ce n'est point là de l'histoire, mais de la +conjecture morale qui n'a aucune valeur positivement historique, mais +qui ne fut jamais interdite aux historiens non pour falsifier, mais +pour vivifier leur récit. + +C'est ce même scrupule de véracité, quelle que fût la peine prise pour +en consulter les sources par des voyages ou par des recherches parmi +les familles des principaux acteurs du drame révolutionnaire, dont on +retrouvera les preuves toutes les fois qu'on voudra, comme M. de +Cassagnac, contester l'exactitude de telle ou telle page de +l'_Histoire des Girondins_. + + +XIII + +Indépendamment des documents imprimés ou manuscrits recueillis avec +tant de soin et de prodigalité dans l'immense et lumineux recueil de +MM. Buchez et Roux, qui a été mon manuel historique, toujours ouvert +sur ma table pendant les deux années consacrées par moi à écrire cette +histoire, je n'ai pas négligé une seule information verbale possible à +obtenir des parents ou des amis des personnages, même odieux, dont +j'avais à sonder la vie publique ou la vie intime. C'est en approchant +de l'homme témoin des événements qu'on approche le plus près de la +vérité des actes et des caractères. L'histoire, qui n'est que surface +de loin, n'est véridique que dans l'intimité. L'acteur disparaît, +l'homme se révèle, l'histoire devient nue comme la vérité. + +C'est ainsi que j'ai approché bien près Danton; Danton, le seul homme +d'État de la révolution après Mirabeau, le Jupiter Tonnant de ces +orages, le tribun dont on sentait le coeur convulsif palpiter de +remords anticipés jusque dans les éclats de voix qui lançaient la peur +pour faire fuir les victimes au lieu de les frapper, l'homme qui +aurait été le grand factieux des vérités modernes s'il avait eu le +courage de ne pas concéder le crime pour arme de la liberté. + +La seconde femme de Danton, qu'il avait épousée à l'âge de quinze ans, +vivait à l'époque où j'écrivais les _Girondins_, et vit, je crois, +encore aujourd'hui. Elle porte un nom respectable qui cache le nom +trop mémorable de son premier mari. Elle fut retrouvée par moi; elle +consentit à déchirer en ma faveur le voile de veuve et le linceul de +ses jeunes souvenirs; elle m'envoya son fils d'un second lit, jeune +homme d'un nom sans tache, d'un rang élevé, d'un coeur filial, d'une +conversation aussi discrète qu'instructive. Je connus par lui tous les +secrets de nature et d'intimité sur le caractère, sur la vie +intérieure, sur les sentiments privés, sur la séparation dernière, +sur la mort tragique d'un de ces hommes à deux aspects, terribles au +dehors, _placables_ au dedans. C'est sur ce vrai modèle, sorti de +l'ombre du rideau du lit conjugal, que j'ai modelé le buste de Danton. + + +XIV + +Ai-je excusé un seul de ses crimes inexcusables, les massacres de +septembre[1] et la concession de la tête du roi au 21 janvier? Non. +Atténuer l'horreur du crime, c'est le partager gratuitement; l'excuse +même est pire que le crime, car c'est le crime sans la passion qui le +fait commettre, c'est le crime à froid. + +[Note 1: Je ne crois plus que Danton ait voulu les massacres de +septembre. Je dois le dire, la commune même de Paris ne les voulut +pas; elle les adopta après coup pour les arrêter. Manuel faillit périr +en tentant de désarmer les égorgeurs; Danton, tout audacieux qu'il +était, n'osa pas les désavouer. C'est un crime sans père!] + +Mais j'ai fait connaître le vrai coupable, le popularisme jusqu'au +sang, et j'ai montré le vrai Danton, noyé dans un forfait dont il se +repent, en cherchant vainement à regagner le bord de l'innocence, +qu'on ne regagne jamais qu'au ciel, par le repentir et par +l'expiation. + +C'est ainsi que, voulant restituer à Robespierre son vrai caractère +historique de fanatisme systématique et convaincu, d'aberration +politique et sociale au commencement et de férocité désespérée à la +fin, je recherchai avec soin pendant tout un hiver, à Paris, les +moindres fils encore subsistants qui pouvaient se rattacher à cette +figure, et dire non la vérité convenue, mais la vérité vraie et +occulte sur ce tribun, précipité de sa dictature le 9 thermidor, +journée dont Bonaparte, qui avait connu et fréquenté ce tyran du +comité de salut public, disait à Sainte-Hélène que: «c'était un procès +jugé, mais non instruit.» Mot très-hardi, mais très-vrai. + + +XV + +J'appris par hasard qu'une des filles du menuisier Duplay, de la rue +Saint-Honoré, existait encore, sous le nom de madame Lebas, dans la +rue de Tournon; qu'elle était la tradition vivante de cette famille +qui avait donné à Robespierre une si longue et si intime hospitalité +dans son intérieur, depuis son arrivée à Paris, pour siéger à +l'Assemblée constituante, jusqu'à sa mort, dans laquelle il avait +entraîné Duplay, sa femme et une partie de la famille Duplay. + +Je parvins à me faire introduire chez madame Lebas, ce témoin naïf et +passionné de vie intime de Robespierre, cette protestation vivante et +ardente contre les calomnies (car on calomnie même le crime) des +historiens de la Révolution. + +Je trouvai dans madame Lebas une femme de la Bible après la +dispersion des tribus à Babylone, retirée du commerce des vivants dans +le haut étage d'un appartement modique, conversant avec ses souvenirs, +entourée des portraits de sa famille décimée au 18 fructidor, de ses +soeurs dont Robespierre avait dû épouser la plus belle, de Robespierre +lui-même dans tous ces costumes élégants dont il s'enorgueillissait de +présenter le contraste sur sa personne avec la veste, le bonnet rouge, +les sabots, signes sordides, flatteries ignobles des Jacobins à +l'égalité et à la misère des populaces. Un magnifique portrait au +pastel, de grandeur naturelle, de Saint-Just, ce Barbaroux des +terroristes, cet Antinoüs des Jacobins, s'étalait dans un cadre d'or +poudreux contre la muraille entre les rideaux du lit et la porte, +objet d'un culte de souvenir de jeune fille pour le plus séduisant des +disciples du tribun de la mort. + +La jeune fille était devenue femme, mère, veuve; elle avait vieilli +d'années et de visage, sans rappeler par ses traits aucune beauté +passée, mais sans aucun signe de vieillesse ou de caducité. Une pensée +fixe, triste, mais nullement déconcertée, donnait à ses traits une +sorte de pétrification lapidaire dans une seule idée et dans un même +sentiment, idée abstraite, sentiment ferme, mais nullement sévère. + +Elle m'accueillit avec sécurité, prévenue qu'elle était par le poëte +Béranger que je n'étais point de sa religion politique, que je ne +venais ni pour la flatter ni pour la trahir, mais uniquement pour +m'instruire et pour entendre ses témoignages sur le temps, sur les +choses, sur les hommes qu'elle avait traversés, connus, fréquentés de +si près dans cette intimité quotidienne où les hommes les plus +comédiens en public oublient de se masquer, selon leurs rôles, devant +les témoins domestiques de toutes les heures secrètes de leur vie. + +Je lui répétai ce que lui avait dit à ce sujet Béranger: «Je ne me +présente point à vous, lui dis-je, comme un partisan de la terreur et +comme un réhabilitateur de la mémoire que vous cultivez. À Dieu ne +plaise! Fils de royaliste, royaliste moi-même de naissance, de +tradition, d'éducation, pendant mes jeunes années, si Robespierre +n'était pas mort, mon père n'aurait pas vécu, et toute ma famille +aurait été victime de son système de rénovation de la France par +l'extermination. Mais je veux porter dans l'histoire publique +l'honnêteté de la conscience privée, peindre les acteurs non avec les +traits du préjugé et de la vengeance, mais avec leurs propres traits. +On doit justice même à ce que l'on réprouve, et, s'il y a une vertu +mêlée par hasard au crime dans un homme justement abhorré de ses +ennemis ou de ses victimes, il ne faut point nier cet amalgame +monstrueux, mais souvent réel; il faut séparer, avec une sincérité +loyale, cette vertu du crime, et dire à l'histoire: Ceci était vertu, +ceci était crime; et ceci, crime et vertu, était l'homme. Voilà dans +quel esprit de répulsion instinctive contre votre idole et +d'impartialité historique dans l'histoire je viens recueillir vos +souvenirs. Accordez-les-moi ou refusez-les-moi, selon l'idée que vous +vous ferez de moi-même; je respecterai également votre confiance et +votre silence, je reviendrai ou je m'éloignerai sans retour.» + +Madame Lebas fut plus sensible à cette franchise qu'elle ne l'aurait +été à une adulation intéressée de ses sentiments. Elle m'accorda un +libre accès dans sa retraite et me laissa feuilleter à mon aise, et +page par page, sa mémoire présente, intarissable et passionnée sur +tous les détails intérieurs ou extérieurs de la vie privée et de la +vie publique de Robespierre. Tout ce que j'ai rapporté dans les +_Girondins_ sur la vie ascétique, retirée, laborieuse, chaste et pour +ainsi dire abstraite de l'idole des Jacobins et du peuple, est +textuellement la conversation de madame Lebas. Le style et les +réflexions seuls sont de moi. + + +XVI + +Saint-Just aussi jouait un grand rôle dans cette mémoire. Je crois que +la jeune fille de l'entrepreneur Duplay, hôte de Robespierre, avait eu +la pensée de devenir l'épouse du jeune et beau proconsul, fanatique +séide de ce Mahomet d'entresol, quand la révolution que Robespierre +croyait accomplir serait enfin close par cette bergerie plébéienne et +sentimentale que Saint-Just et son maître croyaient établir à la place +des inégalités nivelées et des échafauds abolis. + +Car, au fond, c'était là leur pensée. On la retrouve dans tous leurs +papiers secrets et dans toutes leurs conversations à portes fermées, à +la table de la mère de mesdemoiselles Duplay. Toutes les fois que le +nom de Saint-Just revenait dans nos entretiens, l'accent +s'amollissait, la physionomie s'attendrissait visiblement dans madame +Lebas, et un regard d'enthousiasme rétrospectif s'élevait du portrait +vers le plafond, comme un reproche muet au ciel d'avoir tranché +quelque douce perspective, par la hache de 1794, avec cette tête +d'ange exterminateur sur le buste d'un proscripteur de vingt-sept ans. + + +XVII + +Je retrouvai avec plus de peine encore une autre source d'informations +sur Danton dans M. de Saint-Albin, dont le vaste hôtel de la rue du +Temple était un vrai musée de la Terreur. Il y avait échappé lui-même +en changeant de nom. Mais ses informations avaient des réticences qui +ne permettaient pas de croire à la complète impartialité du confident +de Danton. Il ne fallait lui demander que les figures. + +J'en découvris une autre bien plus sûre, bien plus précise et bien +plus originale dans Souberbielle, vieux et fidèle _terroriste_, resté +jusqu'à quatre-vingts ans fanatique de Robespierre comme au jour de la +proclamation de l'Être suprême, et ne cessant pas de déplorer le 9 +thermidor et le supplice du tribun-pontife, comme l'holocauste de la +vertu. + +Souberbielle, qui demeurait presque invisible dans le quartier de la +place Royale, avec une vieille servante, me recevait au chevet de son +lit avec une joie mal déguisée, comme un mourant reçoit un légataire +pour lui confier avant la mort ses chers souvenirs. Il paraissait +vivre dans l'aisance, quoique dans la solitude. Son appartement, au +premier étage d'une maison décente, était en désordre, mais c'était un +désordre de négligence; les meubles s'y entassaient sur les meubles, +les tableaux sur les tableaux, les étoffes sur les étoffes: on eût dit +un encan. + +Il avait été un des confidents les plus initiés dans les pensées et +dans les actes politiques du chef du comité de salut public. +Robespierre l'avait nommé médecin en chef et en même temps agent +principal de sa confiance à cette _École de Mars_, corps de jeunes +janissaires personnels de Robespierre, logés au Champ de Mars, qui +gardaient de loin la Convention et veillaient surtout sur Robespierre +lui-même, prêts à voler à son secours dans le cas où ses collègues, +fatigués de sa domination, viendraient à lui livrer combat dans +l'Assemblée ou dans la capitale. Souberbielle savait tous ses secrets +et partageait, même à quarante ans de distance, tout le fanatisme de +son maître pour les grandes pensées populaires et _vertueuses_ qu'il +lui supposait encore. + +Cette apothéose de Robespierre était dure pour moi à supporter. Dans +ses accès d'enthousiasme, le sang chaud et méridional de Souberbielle, +qui se portait à son front, lui donnait une figure sibyllique +d'inspiré de l'échafaud; ses cheveux blancs se hérissaient avec le +frémissement de l'exaltation sur sa tête, et les reflets rouges de ses +rideaux de lit cramoisis, transpercés par le soleil du matin et se +répercutant sur ce lit de vieillard, semblaient filtrer non de la +lueur, mais une teinte de sang. Il n'était pas féroce, mais encore +ivre de l'ivresse des champs de bataille du 9 thermidor, où +Robespierre, qui n'avait pas voulu combattre, avait préféré mourir +désarmé. Cela était juste. Le crime a quelquefois des martyrs, jamais +de héros. + +C'est à ce soin minutieux et consciencieux de rechercher la vérité aux +sources privées les plus rapprochées des acteurs, et par conséquent +les plus naturellement partiales pour eux, que j'ai dû le reproche non +pas d'avoir flatté, mais trop minutieusement reproduit les portraits +les plus odieux des hommes les plus réprouvés parmi les tribuns +sanguinaires du comité de salut public, et surtout de Robespierre, +cette personnification de la Terreur. Non pas cependant qu'on m'ait +attribué aucune complicité de doctrines avec cet homme chimérique +d'institutions, philosophe d'échafaud, impassible de meurtre, sans +cruauté comme sans pitié dans le coeur, s'il avait un coeur, +immolateur par système de tout ce qui résistait au froid délire d'un +impossible nivellement sous le niveau de fer de sa guillotine. Le +jugement final porté par moi dans les _Girondins_ sur cet homme, sur +ses systèmes et sur ses actes, est trop implacable de sévérité pour +qu'on puisse m'imputer aucune complicité d'idées ou aucune intention +d'atténuation de ses _immanités_, juste horreur des siècles. Mais +l'imagination des lecteurs voit toujours le crime ou la vertu d'une +seule pièce; elle s'irrite quand on lui montre dans un monstre une +parcelle de vertu, et dans un homme de bien un atome de faiblesse. La +moindre justice dans l'historien lui paraît une complicité, la moindre +équité est à ses yeux une connivence. + + +XVIII + +De plus, et ici je me frappe la poitrine, le public a eu un peu raison +contre moi. On a trouvé que le pinceau de l'historien caressait trop +les détails intimes de cette figure, et que ce soin même du pinceau +accusait une certaine indulgence coupable ou malséante pour le modèle. +Ainsi la philosophie ascétique du député d'Arras, la ténacité froide +de ses idées d'abord féneloniennes, la patience de ses utopies à +attendre l'heure des applications, au milieu des premiers murmures de +l'Assemblée constituante contre ses chimères démagogiques, son +obstination à acquérir par un travail ingrat l'éloquence qui lui +manquait à l'origine et qu'il finit par conquérir à force de veilles, +sa pauvreté volontaire, sa vie d'artisan dans une maison d'artisan, sa +sobriété, sa séquestration absolue du monde des plaisirs ou des +intrigues, en sorte qu'il ne sortait de son entresol, au dessus d'un +atelier, que pour apparaître aux deux tribunes du peuple: tous ces +détails vrais du portrait de Robespierre, détails sur lesquels j'ai +trop insisté, d'après madame Lebas, n'étaient que de la fidélité et +ont paru de la faveur. + +Moi, un terroriste! On l'a bien vu, quand, porté un moment, par le +hasard de ma vie et des événements, à la place même où Robespierre +avait reçu le coup de pistolet vengeur du sang qu'il avait demandé et +qu'il demandait encore, mon premier acte politique a été de proposer +au gouvernement de la seconde république, qui partageait mon +impatience d'humanité, de porter le décret d'abolition de la peine de +mort en politique, et de désarmer, en nous désarmant, le peuple de +l'arme des supplices, qui déshonore toutes les causes populaires quand +elle ne les tue pas. C'était un commentaire en action sans doute assez +explicite, et j'oserai dire en ce moment, assez dévoué, de ma +prétendue apothéose de Robespierre. + +Mais je n'en avais pas eu moins tort, comme historien, d'avoir donné +prétexte à ce reproche, non par mon coeur, mais par mon pinceau. Ces +sortes de figures sinistres doivent rester dans l'ombre des tableaux; +la lumière les jette trop en avant sur la scène. Il faut de l'horreur +autour des bourreaux, pour qu'il y ait plus d'éclat autour des +victimes. Un coup de pinceau, comme un coup de hache, avec une couleur +de sang, voilà tout. + + LAMARTINE. + + + + +LXXIIe ENTRETIEN. + +CRITIQUE + +DE + +L'HISTOIRE DES GIRONDINS. + +(TROISIÈME PARTIE.) + + +I + +Encore une fois, c'est là une faute de conception et presque de +moralité dans l'_Histoire des Girondins_. J'en demande pardon comme +artiste, mais certes pas comme homme politique. La fidélité du +portrait n'est pas la complicité du peintre. + +Quand, dans le moyen âge de Rome papale, la belle et infortunée Cinci +devint complice de la mort d'un tyran féodal, féroce et incestueux, +qui était son père, et quand la juste inflexibilité du pape refusa la +grâce d'une coupable, grâce que toute l'Italie demandait à cause de la +fatalité, de l'innocence et de la beauté de la victime, un peintre +illustre saisit son pinceau et retraça, pendant qu'elle marchait à +l'échafaud, la figure angélique et la pâleur livide de la _Cinci_; ce +portrait rendit à la condamnée une vie immortelle. Qui jamais accusa +le peintre du parricide de son modèle? + + +II + +Cela dit quant à la véracité et à la sincérité de l'histoire, un mot +du style. Le style étant ce qu'on appelle le talent, et le talent +étant la partie d'un livre où se réfugie l'amour-propre de l'auteur, +il serait malséant et immodeste à moi d'en parler; j'aurais voulu en +avoir davantage pour populariser et immortaliser les récits, les +leçons et les moralités de ces mémorables événements. + +L'homme a beau se guinder, il ne peut ajouter une ligne à sa taille; +il est ce qu'il est. Je n'ai pas mis de prétention dans mon style, j'y +ai mis un peu plus d'attention que dans mes autres écrits, en vers ou +en prose, parce que mes autres écrits, surtout en prose, ne +s'adressaient qu'au temps, et que l'histoire s'adresse à la postérité. +Je respectais plus la postérité que mon temps. Mais le caractère de +mon style, étant le mouvement, la chaleur et l'improvisation, ne +comporte pas ces perfections élégantes et ce poli des surfaces qui, +dans les styles vraiment classiques, sont l'oeuvre du temps. Dans +l'ordre matériel, comme dans l'ordre littéraire, tout ce qui est poli +est froid. Voyez le marbre. Je ne suis pas de marbre, je suis +d'argile, je le reconnais. C'est donc au public et non à moi de +caractériser le style des _Girondins_. Je ferai ici une simple +observation sur la critique qui a été faite le plus souvent de mon +style historique par des historiens mes émules ou mes rivaux. C'est +l'abondance et la minutieuse exactitude des portraits de mes +personnages historiques. Si c'est un défaut, j'en conviens; mais j'en +conviens sans m'en accuser et sans m'en repentir. Voici pourquoi: + + +III + +Je n'ai jamais eu d'autre rhétorique et d'autre critique que mon +plaisir. Faire l'histoire comme j'aime à la lire, voilà tout mon +système d'écrivain. Or les portraits physiques et biographiques des +personnages me charment et m'instruisent dans Thucydide, dans Tacite, +dans Machiavel, dans Saint-Simon, dans tous les grands historiens +anciens ou modernes. L'homme m'explique l'événement, le visage +m'explique l'homme, les traits me révèlent le caractère, la vie +privée me dévoile les motifs souvent cachés de la vie publique. + +Peut-être ce goût pour les portraits tient-il en moi à mon imagination +plastique et pittoresque, qui a besoin de se représenter fortement la +physionomie des choses et des hommes pendant qu'elle lit le récit des +événements où ces hommes sont en scène dans le livre. C'est possible; +mais j'ai toujours cru que la peinture n'était pas un défaut dans ces +tableaux écrits qu'on appelle la grande histoire. Un nom seul ne me +peint rien, ce n'est qu'une abstraction composée de quelques syllabes. +J'ai en dégoût les historiens abstraits; ils éveillent ma curiosité, +ils ne la satisfont pas. + +Plutarque pensait évidemment comme moi, mais il plaçait le portrait +après l'homme. Je n'ai jamais compris pourquoi les historiens +français, anglais, italiens, espagnols, ont imité Plutarque en cela; +cela m'a toujours paru bizarre et absurde. Car quel est l'objet du +portrait historique? C'est évidemment d'appeler et de fixer +l'attention et l'intérêt sur la figure d'un personnage que l'on va +voir entrer en scène et agir sous vos yeux. C'est donc, selon la +logique, le moment où il faut dire au lecteur: Voilà quel était ce +personnage, voilà d'où il venait, voilà comment il était sorti de +l'obscurité, voilà dans quelles dispositions de famille, de corps, +d'esprit, de passion il arrivait pour participer à l'événement. On +comprend alors, dès qu'il apparaît, dès qu'il parle, dès qu'il agit, +ses premiers mots et ses moindres actes; on a le pressentiment de sa +présence et de son importance dans le drame, on le regarde, on le +reconnaît, on s'incorpore, pour ainsi dire, d'avance avec lui. C'est +donc avant le rôle et non après la mort du personnage qu'il faut, +selon moi, le portrait; ce n'est pas quand il est mort ou retiré pour +jamais de la scène. Ce qu'il faut alors au lecteur, ce n'est pas le +portrait, c'est le jugement historique et moral sur le rôle héroïque +ou odieux de cet homme, c'est l'épitaphe lapidaire de son nom. Je +crois donc que ces historiens antiques ou ces historiens routiniers +modernes qui ont imité Plutarque en plaçant le portrait à la fin au +lieu de le placer au commencement, se sont trompés de place dans leur +système historique; je le crois d'autant plus que ce n'est pas ainsi +que procède la nature, cette grande logicienne, cette grande +rhétoricienne de l'école de Dieu. + +Quand la nature veut nous intéresser à un événement où figure un homme +ou une femme quelconque, que fait-elle? Elle commence par nous montrer +la place où cet événement va se passer, un site, un paysage, une +ville, une maison, un palais, un temple, un champ de bataille, une +assemblée publique, un peuple en ébullition ou en silence, mêlé ou +attentif à un événement: puis elle nous montre un personnage qui +arrive sur cette scène pour y figurer au premier plan, son visage, son +attitude, sa démarche, sa physionomie calme ou convulsive, son costume +même et jusqu'à l'ombre que son corps projette à côté ou derrière lui +sur la place ou sur la foule au milieu de laquelle il apparaît. Voilà +le procédé de la nature. D'abord le lieu, puis l'homme, puis les +accessoires, les indices de l'événement qui va se passer. Quand la +nature a jeté ainsi le site et l'homme dans les yeux du spectateur, et +que ces yeux ont eu le temps de bien regarder et de bien se figurer le +personnage qui doit parler ou agir, elle le fait se mouvoir, elle le +fait parler ou agir, elle le fait commettre des actes de vertu, de +politique, ou des forfaits d'ambition à travers l'événement qui se +déroule. On suit le personnage, on le pressent, on le devine, on se +passionne pour ou contre lui, selon qu'on participe soi-même par +l'admiration ou par l'horreur à l'héroïsme, au fanatisme, au crime ou +à la vertu de l'homme historique; on vit de sa vie ou l'on meurt de sa +mort par l'imagination émue pour ou contre lui; il disparaît, et +l'historien alors reparaît lui; et, semblable au choeur antique, cet +historien prend la parole, prononce un jugement moral, court, nerveux, +impartial, favorable ou implacable sur le personnage qu'il vient de +représenter à vos yeux. Voilà comment procède la nature. Le style +doit-il procéder autrement? Évidemment non; le mode naturel est le +mode logique. La nature est le Quintilien des bons esprits; faisons +comme elle, et nous serons sûrs de frapper l'oeil, de satisfaire +l'esprit et de toucher le coeur. + + +IV + +C'est ainsi que j'ai raisonné, c'est ainsi que j'ai essayé d'écrire, +c'est ainsi que j'ai été amené à faire beaucoup de portraits et à +placer ces figures avant l'action, comme sur la scène on présente +l'acteur avant le rôle, et non pas le rôle avant l'acteur, contre-sens +à la logique de la nature dont Plutarque a donné l'exemple aux pédants +de l'histoire. + +Ai-je bien ou mal fait d'imiter la nature au lieu d'imiter Plutarque +ou Rollin? Ce n'est pas à moi de le dire. Encore une fois, mon livre +est plein de défauts; mais, malgré ces défauts, c'est de tous les +livres historiques publiés en Europe depuis Jean-Jacques Rousseau, +dans la fièvre d'engouement qui saisit l'Europe à l'apparition de la +_Nouvelle Héloïse_, c'est celui de tous les livres sérieux qui a été +le plus vite et le plus persévéramment dévoré par la curiosité +publique depuis son apparition; c'est celui qu'on a accusé bien à tort +d'avoir assez ébranlé les esprits en France et en Europe pour avoir +fait une révolution en France et huit ou dix révolutions en Europe. + +J'ai prononcé le mot d'engouement tout à l'heure, pour expliquer le +succès de la _Nouvelle Héloïse_ de Jean-Jacques Rousseau au moment de +son apparition; mais remarquez qu'on ne peut expliquer par ce mot +d'engouement le succès des _Girondins_, car l'engouement ne dure pas +vingt ans sans rémission et même sans dégoût contre un livre; or les +éditions de l'_Histoire des Girondins_ se succèdent depuis vingt ans +sous la presse de Paris, de Londres, de la Belgique, sans que la +prodigieuse consommation de ce livre se soit abaissée d'un chiffre ou +ralentie d'un jour en France et en Europe. (Consultez à cet égard les +libraires.) Donc le mode de composition et de style que j'ai employé à +ce livre avait, au milieu de mille imperfections et de mille +insuffisances de talent, au moins cet intérêt dû aux portraits mêmes +que mes émules en histoire me reprochent. + +J'ajoute encore, et je dois ajouter, que, par un acharnement extrême +et injuste, la faction orléaniste, la faction démagogique et le haut +parti légitimiste[2] ont fait de concert tout ce qu'ils ont pu pour +décréditer ce livre, et qu'ils n'y sont pas parvenus; le même nombre +d'exemplaires leur glisse tous les ans entre les doigts et se répand +dans toutes les bibliothèques du globe. Cela ne prouve pas que ce +livre a du style, mais cela fait présumer qu'il a de la vie. La vie +aussi est un style; c'est le coeur des livres: tant que ce coeur bat, +le livre n'est pas mort, et il continue à faire battre le coeur de +ceux qui le lisent des mêmes sentiments qui animent l'auteur en +l'écrivant. J'admets donc que le livre est faiblement écrit; mais son +succès prodigieux et continu me permet de croire qu'il est, malgré ses +imperfections, encore vivant et sympathique. + +[Note 2: Le croira-t-on quand je serai mort et quand on verra, à +toutes les pages de ma vie, mes sacrifices, mes fidélités d'honoration +à ses princes exilés, mes partialités de coeur, mes égards de plume +pour ce parti de ma jeunesse; le croira-t-on que c'est par ce parti, +par ses organes, par ses courtisans, que j'ai été le plus insulté à +l'aide de tactiques indignes, qui livrent un ami dont on n'a rien à +craindre, pour flatter, qui? des ennemis implacables dont on n'a rien +à espérer! c'est-à-dire les ministres de Louis-Philippe qui vous ont +jetés hors du trône et du territoire en 1830. Vous n'avez pas assez de +prévenances pour ces hommes du parti d'Orléans, vous n'avez pas assez +de dédain et d'injures pour celui qui, en 1830 et depuis, a souffert +pour vous le stoïque martyre de l'honneur.] + + +V + +Un autre caractère qui me frappe en le relisant moi-même aujourd'hui, +et qui fait, je n'en doute pas, une grande partie de son intérêt, +c'est que les hommes y sont beaucoup plus en scène que les choses. +J'ai personnifié partout les événements dans les acteurs; c'est le +moyen d'être toujours intéressant, car les hommes vivent et les choses +sont mortes, les hommes ont un coeur et les choses n'en ont pas, les +choses sont abstraites et les hommes sont réels. Ôtez du livre une +centaine d'hommes principaux qui animent tout de leur âme, qui +passionnent tout de leurs passions, et le livre n'existerait plus. +C'est ainsi qu'ayant à représenter dès le début la Révolution qui va +s'ouvrir, je choisis un homme, Mirabeau, et je personnifie en lui +toute la Révolution. Sa biographie, plus romanesque qu'un roman, +attache tout de suite le lecteur, par toutes les curiosités de +l'esprit et par toutes les émotions de l'âme, au drame dont ce grand +acteur va remuer la scène. + + +VI + +«J'entreprends d'écrire l'histoire d'un petit nombre d'hommes qui, +jetés par la Providence au centre du plus grand drame des temps +modernes, résument en eux les idées, les passions, les vertus, les +fautes d'une époque, et dont la vie et la politique, formant, pour +ainsi dire, le noeud de la Révolution française, sont tranchées du +même coup que les destinées de leur pays. + +«Cette histoire pleine de sang et de larmes est pleine aussi +d'enseignements pour les peuples. Jamais peut-être autant de tragiques +événements ne furent pressés dans un espace de temps aussi court; +jamais non plus cette corrélation mystérieuse qui existe entre les +actes et leurs conséquences ne se déroula avec plus de rapidité. +Jamais les faiblesses n'engendrèrent plus vite les fautes, les fautes +les crimes, les crimes le châtiment. Cette justice rémunératoire que +Dieu a placée dans nos actes mêmes comme une conscience plus sainte +que la fatalité des anciens ne se manifesta jamais avec plus +d'évidence; jamais la loi morale ne se rendit à elle-même un plus +éclatant témoignage et ne se vengea plus impitoyablement. En sorte que +le simple récit de ces deux années est le plus lumineux commentaire de +toute une grande révolution, et que le sang répandu à flots n'y crie +pas seulement terreur et pitié, mais leçon et exemple aux hommes. +C'est dans cet esprit que je veux les raconter. + +«L'impartialité de l'histoire n'est pas celle du miroir qui reflète +seulement les objets, c'est celle du juge qui voit, qui écoute et qui +prononce. Des annales ne sont pas de l'histoire: pour qu'elle mérite +ce nom, il lui faut une conscience; car elle devient plus tard celle +du genre humain. Le récit vivifié par l'imagination, réfléchi et jugé +par la sagesse, voilà l'histoire telle que les anciens l'entendaient, +et telle que je voudrais moi-même, si Dieu daignait guider ma plume, +en laisser un fragment à mon pays.» + + +VII + +«Mirabeau venait de mourir. L'instinct du peuple le portait à se +presser en foule autour de la maison de son tribun, comme pour +demander encore des inspirations à son cercueil; mais Mirabeau vivant +lui-même n'en aurait plus eu à donner. Son génie avait pâli devant +celui de la Révolution; entraîné à un précipice inévitable par le char +même qu'il avait lancé, il se cramponnait en vain à la tribune. Les +derniers mémoires qu'il adressait au roi, et que l'armoire de fer nous +a livrés avec le secret de sa vénalité, témoignent de l'affaissement +et du découragement de son intelligence. Ses conseils sont versatiles, +incohérents, presque puérils. Tantôt il arrêtera la Révolution avec un +grain de sable. Tantôt il place le salut de la monarchie dans une +proclamation de la couronne et dans une cérémonie royale propre à +populariser le roi. Tantôt il veut acheter les applaudissements des +tribunes et croit que la nation lui sera vendue avec eux. La petitesse +des moyens de salut contraste avec l'immensité croissante des périls. +Le désordre est dans ses idées. On sent qu'il a eu la main forcée par +les passions qu'il a soulevées, et que, ne pouvant plus les diriger, +il les trahit, mais sans pouvoir les perdre. Ce grand agitateur n'est +plus qu'un courtisan effrayé qui se réfugie sous le trône, et qui, +balbutiant encore les mots terribles de nation et de liberté, qui +sont dans son rôle, a déjà contracté dans son âme toute la petitesse +et toute la vanité des pensées de cour. Le génie fait pitié quand on +le voit aux prises avec l'impossible. Mirabeau était le plus fort des +hommes de son temps; mais le plus grand des hommes se débattant contre +un élément en fureur ne paraît plus qu'un insensé. La chute n'est +majestueuse que quand on tombe avec sa vertu.» + + +VIII + +Lisez son portrait politique à la suite de son portrait physique et +moral; l'homme personnifie immédiatement en lui non-seulement la +pensée, mais, hélas! aussi les passions et les immoralités que toute +révolution fait bouillonner dans toutes ces vastes commotions +humaines. + +«Dès son entrée dans l'Assemblée nationale, il la remplit; il y est +lui seul le peuple entier. Ses gestes sont des ordres, ses motions +sont des coups d'État. Il se met de niveau avec le trône. La noblesse +se sent vaincue par cette force sortie de son sein. Le clergé, qui est +peuple, et qui veut remettre la démocratie dans l'Église, lui prête sa +force pour faire écrouler la double aristocratie de la noblesse et des +évêques. Tout tombe en quelques mois de ce qui avait été bâti et +cimenté par les siècles. Mirabeau se reconnaît seul au milieu de ces +débris. Son rôle de tribun cesse. Celui de l'homme d'État commence. Il +y est plus grand encore que dans le premier. Là où tout le monde +tâtonne, il touche juste, il marche droit. La Révolution dans sa tête +n'est plus une colère, c'est un plan. La philosophie du dix-huitième +siècle, modérée par la prudence du politique, découle toute formulée +de ses lèvres. Son éloquence, impérative comme la loi, n'est plus que +le talent de passionner la raison. Sa parole allume et éclaire tout. +Presque seul dès ce moment, il a le courage de rester seul. Il brave +l'envie, la haine et les murmures, appuyé sur le sentiment de sa +supériorité. Il congédie avec dédain les passions qui l'ont suivi +jusque-là. Il ne veut plus d'elles le jour où sa cause n'en a plus +besoin; il ne parle plus aux hommes qu'au nom de son génie. Ce titre +lui suffit pour être obéi. L'assentiment que trouve la vérité dans les +âmes est sa puissance. Sa force lui revient par le contre-coup. Il +s'élève entre tous les partis et au-dessus d'eux. Tous le détestent, +parce qu'il les domine; et tous le convoitent, parce qu'il peut les +perdre ou les servir. Il ne se donne à aucun, il négocie avec tous; il +pose, impassible sur l'élément tumultueux de cette Assemblée, les +bases de la constitution réformée: législation, finances, diplomatie, +guerre, religion, économie politique, balance des pouvoirs, il aborde +et il tranche toutes les questions, non en utopiste, mais en +politique. La solution qu'il apporte est toujours la moyenne exacte +entre l'idéal et la pratique. Il met la raison à la portée des moeurs, +et les institutions en rapport avec les habitudes. Il veut un trône +pour appuyer la démocratie, il veut la liberté dans les chambres, et +la volonté de la nation, une et irrésistible, dans le gouvernement. Le +caractère de son génie, tant défini et tant méconnu, est encore moins +l'audace que la justesse. Il a sous la majesté de l'expression +l'infaillibilité du bon sens. Ses vices mêmes ne peuvent prévaloir sur +la netteté et sur la sincérité de son intelligence. Au pied de la +tribune, c'est un homme sans pudeur et sans vertu; à la tribune, c'est +un honnête homme. Livré à ses déportements privés, marchandé par les +puissances étrangères, vendu à la cour pour satisfaire ses goûts +dispendieux, il garde dans ce trafic honteux de son caractère +l'incorruptibilité de son génie. De toutes les forces d'un grand homme +sur son siècle, il ne lui manque que l'honnêteté. Le peuple n'est pas +une religion pour lui, c'est un instrument; son dieu, à lui, c'est la +gloire; sa foi, c'est la postérité; sa conscience n'est que dans son +esprit; le fanatisme de son idée est tout humain; le froid +matérialisme de son siècle enlève à son âme le mobile, la force et le +but des choses impérissables. Il meurt en disant: «Enveloppez-moi de +parfums et couronnez-moi de fleurs pour entrer dans le sommeil +éternel.» Il est tout du temps; il n'imprime à son oeuvre rien +d'infini.» + + +IX + +Ici, je laisse respirer le lecteur et je caractérise l'esprit de la +Révolution. Cette caractérisation est pleine d'erreurs, elle est +lyrique plus que politique. J'y remarque surtout des théories sociales +du _Contrat social_ de Jean-Jacques Rousseau; il faut lire ces pages +avec une extrême précaution de jugement. J'ai lu depuis ce _Contrat +social_ de Jean-Jacques Rousseau que je vantais alors sur parole; j'en +ai publié dernièrement l'analyse et la critique raisonnées +(_Entretiens littéraires_, n. 65 à 67). J'engage mes lecteurs à les +lire; on y verra combien j'ai changé d'impression sur ce faux prophète +d'une liberté anarchique, d'une liberté sans limites, d'une égalité +impraticable. L'histoire et l'expérience m'ont mûri l'esprit; ce n'est +nullement une répudiation de principes, c'est un progrès. La société +libre moins que la société tyrannique ne peut se fonder sur des +mensonges. Le _Contrat social_ de Jean-Jacques Rousseau et les _Droits +de l'homme_ de La Fayette, proclamés en 1789, sont un catalogue de +contre-vérités politiques. Ni l'un ni l'autre de ces apologistes des +droits de l'homme en société ne comprenaient la portée de ce qu'ils +écrivaient; du moins, ils n'en prévoyaient pas les conséquences. Le +peuple votait d'enthousiasme, quoi? le néant. Combien il serait beau +aujourd'hui d'écrire ces vrais droits de l'homme par la main d'un +Aristote, d'un Bacon, d'un Montesquieu, d'un Mirabeau! Car Mirabeau ne +donne jamais dans ces métaphysiques de Jean-Jacques Rousseau; il les +laisse jeter au peuple comme des osselets, mais il s'en moque toujours +les portes fermées. S'il n'avait pas la vertu de la probité politique, +il avait le génie des réalités. + + +X + +Le portrait de Louis XVI est vrai, il est respectueux pour le malheur +de sa situation. + +Voyez ce dernier trait: + +«Dans la situation de Louis XVI, et quand on se demande quel est le +conseil qui aurait pu le sauver, on cherche et on ne trouve pas. Il y +a des circonstances qui enlacent tous les mouvements d'un homme dans +un tel piége que, quelque direction qu'il prenne, il tombe dans la +fatalité de ses fautes ou dans celle de ses vertus. Louis XVI en était +là. Toute la dépopularisation de la royauté en France, toutes les +fautes des administrations précédentes, tous les vices des rois, +toutes les hontes des cours, tous les griefs du peuple, avaient pour +ainsi dire abouti sur sa tête et marqué son front innocent pour +l'expiation de plusieurs siècles. Les époques de rénovation ont leurs +sacrifices. Quand elles veulent renouveler une institution qui ne leur +va plus, elles entassent sur l'homme en qui cette institution se +personnifie tout l'odieux et toute la condamnation de l'institution +elle-même; elles font de cet homme une victime qu'elles immolent au +temps: Louis XVI était cette victime innocente, mais chargée de toutes +les iniquités des trônes, et qui devait être immolée en châtiment de +la royauté. Voilà le roi.» + + +XI + +On m'a beaucoup reproché le portrait de la reine; lisez pourtant. Quel +peintre, même madame Lebrun, a porté plus de grâce et plus +d'attendrissement sur cette figure? + +«Cette jeune reine semblait avoir été créée par la nature pour attirer +à jamais l'intérêt et la pitié des siècles sur un de ces drames d'État +qui ne sont pas complets quand les infortunes d'une femme ne les +achèvent pas. Fille de Marie-Thérèse, elle avait commencé sa vie dans +les orages de la monarchie autrichienne. Elle était soeur de ces +enfants que l'impératrice tenait par la main quand elle se présenta en +suppliante devant les fidèles Hongrois, et que ces troupes +s'écrièrent: «Mourons pour notre roi Marie-Thérèse!» Sa fille aussi +avait le coeur d'un roi. À son arrivée en France, sa beauté avait +ébloui le royaume: cette beauté était dans tout son éclat. Elle était +grande, élancée, souple: une véritable fille du Tyrol. Les deux +enfants qu'elle avait donnés au trône, loin de la flétrir, ajoutaient +à l'impression de sa personne ce caractère de majesté maternelle qui +sied si bien à la mère d'une nation. Le pressentiment de ses malheurs, +le souvenir des scènes tragiques de Versailles, les inquiétudes de +chaque jour, pâlissaient seulement un peu sa première fraîcheur. La +dignité naturelle de son port n'enlevait rien à la grâce de ses +mouvements; son cou, bien détaché des épaules, avait ces magnifiques +inflexions qui donnent tant d'expression aux attitudes. On sentait la +femme sous la reine, la tendresse du coeur sous la majesté du port. +Ses cheveux blond-cendré étaient longs et soyeux; son front haut et un +peu bombé venait se joindre aux tempes par ces courbes qui donnent +tant de délicatesse et tant de sensibilité à ce siége de la pensée ou +de l'âme chez les femmes; les yeux de ce bleu clair qui rappelle le +ciel du Nord ou l'eau du Danube; le nez aquilin, les narines bien +ouvertes et légèrement renflées, où les émotions palpitaient, signe du +courage; une bouche grande, des dents éclatantes, des lèvres +autrichiennes, c'est-à-dire saillantes et découpées; le tour du visage +ovale, la physionomie mobile, expressive, passionnée; sur l'ensemble +de ces traits, cet éclat qui ne se peut décrire, qui jaillit du +regard, de l'ombre, des reflets du visage, qui l'enveloppe d'un +rayonnement semblable à la vapeur chaude et colorée où nagent les +objets frappés du soleil: dernière expression de la beauté qui lui +donne l'idéal, qui la rend vivante et qui la change en attrait. Avec +tous ces charmes, une âme altérée d'attachement, un coeur facile à +émouvoir, mais ne demandant qu'à se fixer; un sourire pensif et +intelligent qui n'avait rien de banal; des intimités, des +préférences, parce qu'elle se sentait digne d'amitiés. Voilà +Marie-Antoinette comme femme. C'était assez pour faire la félicité +d'un homme et l'ornement d'une cour. + +«Pour inspirer un roi indécis et pour faire le salut d'un État dans +des circonstances difficiles, il fallait plus: il fallait le génie du +gouvernement; la reine ne l'avait pas. Rien n'avait pu la préparer au +maniement des forces désordonnées qui s'agitaient autour d'elle; le +malheur ne lui avait pas donné le temps de la réflexion. Accueillie +avec enivrement par une cour orgueilleuse et une nation ardente, elle +avait dû croire à l'éternité de ces sentiments. Elle s'était endormie +dans les dissipations de Trianon. Elle avait entendu les premiers +bouillonnements de la tempête sans croire au danger; elle s'était fiée +à l'amour qu'elle inspirait et qu'elle se sentait dans le coeur. La +cour était devenue exigeante, la nation hostile. Instrument des +intrigues de la cour sur le coeur du roi, elle avait d'abord favorisé, +puis combattu toutes les réformes qui pouvaient prévenir ou ajourner +les crises. Sa politique n'était que de l'engouement, son système +n'était que son abandon alternatif à tous ceux qui lui promettaient le +salut du roi.» + + +XII + +Tout cela est parfaitement indulgent quoique parfaitement historique; +ce qui suit l'est également: + +«On en vint à la redouter dans le parti de la Révolution. On est +prompt à calomnier ce qu'on craint. On la peignait dans d'odieux +pamphlets sous les traits d'une Messaline; les bruits les plus infâmes +circulaient; les anecdotes les plus controuvées furent répandues. Le +coeur d'une femme, fût-elle reine, a droit à l'inviolabilité; ses +sentiments ne deviennent de l'histoire que quand ils éclatent en +publicité.» + +Voilà ce qui fit éclater contre moi un cri de profanation de l'image +de la reine qui retentit encore. J'avais deux torts, en effet, que je +ne cherche point à excuser: le premier, c'était de porter, quoique +dans une intention très-innocente et même très-atténuante, le jour +non pas de l'évidence, mais de la conjecture sur l'intérieur d'une +femme qui ne doit compte qu'à Dieu et à son mari de la nature de ses +intimités et de ses prédilections, intimités et prédilections que +l'historien doit toujours présumer irréprochables; le second, c'était +de m'être servi du mot _pudeur_ au lieu du mot _convenance_ dans la +dernière phrase de ce paragraphe. Je l'avais mis très-innocemment; il +caractérisait dans ma pensée les accusations que je ne voulais pas +rappeler. Mais, l'histoire étant à mes yeux toujours un peu +monumentale, toutes les fois qu'il se présente à ma plume de ces mots +signifiant la même chose, je choisis de préférence le mot le plus +classique, le mot à étymologie latine. J'avais fait là ce que je fais +toujours, j'avais pris le mot latin _pudeur_ au lieu du mot moderne +_réserve_ ou _convenance_. On affecta de croire que j'avais voulu par +ce mot donner un caractère d'impudicité à la conduite de la reine. +Rien n'était plus loin de ma pensée. Je changeai le mot dès que je +m'aperçus de sa mauvaise interprétation à la seconde édition; mais il +était trop tard pour la susceptibilité des royalistes du parti de la +reine. Je ne les accuse pas à mon tour d'avoir pris un _lapsus_ de +plume pour une profanation sacrilége. Je reconnais que j'avais été, +non pas coupable, mais téméraire et malheureux dans ce regard jeté sur +l'intérieur de cette jeune reine. Rien n'autorise à lui imputer un +tort de conduite dans ses devoirs d'épouse, de mère et d'amie. Mais, +quant à son influence versatile et selon moi funeste sur les conseils +de son mari, je persiste, sur la foi de ses amis eux-mêmes, _unanimes_ +à déplorer son influence en ce sens, à lui attribuer bien +involontairement les conséquences les plus tragiques de ces conseils +contradictoires donnés au roi. Ce n'était pas sa faute, sans doute, +mais ce fut son malheur; sa tête charmante mais sans expérience +n'avait rien du génie viril de gouvernement que demandait une telle +époque. Qu'on lise _sans exception_ tous les mémoires de ses plus +intimes courtisans de Versailles ou de Trianon, publiés avant et +depuis les _Girondins_, on se convaincra qu'à cet égard ils sont tous +plus sévères même que l'histoire sur l'action politique de la reine; +et qu'on lise dans les _Girondins_ les pages du cinquième volume +consacrées par moi aux malheurs et au supplice de cette princesse, +dont l'apothéose, juste alors, eut pour piédestal un cachot et un +échafaud, certes on ne m'accusera plus d'avoir voulu ternir cette +sublime ascension de la victime. J'en ai pour preuve l'indulgente +justice et la constante faveur de jugement que sa fille dévouée, +madame la duchesse d'Angoulême, en France comme dans l'exil, conserva +jusqu'à sa mort à mon nom. Sous la sévérité peut-être exagérée de +l'historien de sa mère, cette princesse se plut à reconnaître le coeur +toujours ému et toujours respectueux du peintre des malheurs de sa +maison royale, le _Van Dyck_ de ces autres Stuarts. J'en suis resté +reconnaissant jusqu'à ce jour aussi, et cependant il faut ajouter que +madame la duchesse d'Angoulême ne connaissait de moi que mes ouvrages +et mon refus de servir une autre royauté que la sienne après 1830. +Elle ne se souvenait pas du jeune royaliste inconnu de 1815 qui +gardait la porte de son palais ou qui escortait à cheval la fuite +nocturne de son oncle sur la route de la Belgique; mais elle lisait +dans les _Girondins_ le 10 août, la tour du Temple, le 21 janvier, le +cachot de la Conciergerie, le martyre royal de sa mère disculpée et +sanctifiée par les larmes de l'Europe, et le peintre qui avait déversé +tant d'horreur sur ces supplices, tant de pitié sur ces victimes, ne +lui apparaissait pas comme un sacrilége, mais comme un vengeur. + +Cependant, je le répète, moins indulgent que cette princesse envers +moi-même, je me reproche amèrement d'avoir employé une expression +malheureuse, quoique promptement effacée, en parlant d'une reine +enivrée de jeunesse, de beauté, de puissance, d'adulations, et qui +devait être plus tard l'éternelle victime et l'éternel remords de la +Révolution. + + +XIII + +Après ce portrait de la cour, viennent ceux de l'Assemblée: on les a +lus; Robespierre vient le dernier. On a vu que je me reproche +justement aussi d'avoir donné en apparence, comme artiste, trop de +vernis à ce portrait. Qu'on en lise cependant le début: on y sent +d'avance l'inflexibilité du jugement définitif. + +«Dans l'ombre encore, et derrière les chefs de l'Assemblée nationale, +un homme presque inconnu commençait à se mouvoir, agité d'une pensée +inquiète qui semblait lui interdire le silence et le repos; il tentait +en toute occasion la parole, et s'attaquait indifféremment à tous les +orateurs, même à Mirabeau. Précipité de la tribune, il y remontait le +lendemain; humilié par les sarcasmes, étouffé par les murmures, +désavoué par tous les partis, disparaissant entre les grands athlètes +qui fixaient l'attention publique, il était sans cesse vaincu, jamais +lassé. On eût dit qu'un génie intime et prophétique lui révélait +d'avance la vanité de tous ces talents, la toute-puissance de la +volonté et de la patience, et qu'une voix entendue de lui seul lui +disait: «Ces hommes qui te méprisent t'appartiennent; tous les détours +de cette Révolution qui ne veut pas te voir viendront aboutir à toi, +car tu t'es placé sur sa route comme l'inévitable excès auquel +aboutit toute impulsion!» Cet homme, c'était Robespierre. + +«Il y a des abîmes qu'on n'ose pas sonder et des caractères qu'on ne +veut pas approfondir, de peur d'y trouver trop de ténèbres et trop +d'horreur; mais l'histoire, qui a l'oeil impassible du temps, ne doit +pas s'arrêter à ces terreurs; elle doit comprendre ce qu'elle se +charge de raconter.» + +Ici je ne m'excuse pas, je me justifie. L'accusation d'avoir flatté +Robespierre est la calomnie qui a le plus contristé mon coeur. + +M'accusera-t-on aussi d'avoir flatté le club des Jacobins, levier de +Robespierre? Qu'on lise. + + +XIV + +«Le club dominant était celui des Jacobins; ce club était la +centralisation de l'anarchie; aussitôt qu'une volonté puissante et +passionnée remue une nation, cette volonté commune rapproche les +hommes, l'individualisme cesse et l'association légale ou illégale +organise la passion publique. De toutes les passions du peuple, celle +qu'on y flattait le plus, c'était la haine; on le rendait ombrageux +pour l'asservir. Convaincu que tout conspirait contre lui, roi, reine, +cour, ministres, le peuple se jetait avec désespoir entre les bras de +ses défenseurs; le plus éloquent à ses yeux était celui qui +manifestait le plus de crainte; il avait soif de dénonciations, on les +lui prodiguait. C'était ainsi que Barnave, les Lameth, puis Danton, +Brissot, Camille Desmoulins, Pétion, Robespierre, avaient conquis leur +autorité sur le peuple; ces noms avaient monté avec sa colère; ils +entretenaient cette colère pour rester à leur sommet. La +représentation nationale n'avait que les lois, le club avait le +peuple, la sédition et même l'armée. + +«Hélas! tout était aveugle alors, excepté la Révolution elle-même +(c'est-à-dire la réforme et la reconstitution civile, moins ses abus, +ses erreurs et ses vices). + +«Si chacun des partis ou des hommes mêlés dès le premier jour à ces +grands événements eût pris leur vertu au lieu de leur passion pour +règle de leurs actes, tous ces désastres, qui les écrasèrent, eussent +été sauvés à eux et à leur patrie. Si le roi eût été ferme et +intelligent, si le clergé eût été désintéressé des choses temporelles, +si l'aristocratie eût été juste, si le peuple eût été modéré, si +Mirabeau eût été intègre, si La Fayette eût été décidé, si Robespierre +eût été humain, la Révolution se serait déroulée, majestueuse et calme +comme une pensée divine, sur la France et de là sur l'Europe; elle se +serait installée comme une philosophie dans les faits, dans les lois, +dans les cultes. + +«Il devait en être autrement. La pensée la plus sainte, la plus juste +et la plus pieuse, quand elle passe par l'imparfaite humanité, n'en +sort qu'en lambeaux et en sang. Ceux même qui l'ont conçue ne la +reconnaissent plus et la désavouent. Mais il n'est pas donné au crime +lui-même de dégrader la vérité; elle survit à tout, même à ses +victimes. Le sang qui souille les hommes ne tache pas l'idée, et, +malgré les égoïsmes qui l'avilissent, les lâchetés qui l'entravent, +les forfaits qui la déshonorent, la Révolution souillée se purifie, se +reconnaît, triomphe et triomphera.» + +Le seul devoir de l'écrivain honnête était donc de définir cette +Révolution, de ne point la laisser confondre comme on le fait tous les +jours, aujourd'hui plus que jamais, avec les excès, les iniquités, les +spoliations, les échafauds qui la souillèrent. C'est ce que +l'_Histoire des Girondins_ fait, on le reconnaîtra à toutes ses pages. +Ce livre est mon témoin. Il a quelques faux principes; il n'a pas une +excuse pour une goutte de sang, aucun démagogue n'y est flatté. + + +XV + +Les portraits de Camille Desmoulins, de Marat et autres sont des +stigmates. Voyez comment ce singe et ce tigre de la Terreur y sont +peints; et cependant, si l'opinion publique a eu quelque faiblesse, +même parmi les écrivains royalistes de ce temps, c'est pour Camille +Desmoulins, cet enfant gâté de la faveur publique. + +«Les _Discours de la Lanterne aux Parisiens_, transformés plus tard +dans les _Révolutions de France et de Brabant_, étaient l'oeuvre de +Camille Desmoulins. Ce jeune étudiant, qui s'était improvisé +publiciste, sur une chaise du jardin du Palais-Royal, aux premiers +mouvements populaires du mois de juillet 1789, avait conservé dans son +style, souvent admirable, quelque chose de son premier rôle. C'était +le génie sarcastique de Voltaire descendu du salon sur les tréteaux. +Nul ne personnifiait mieux en lui la foule que Camille Desmoulins. +C'était la foule avec ses mouvements inattendus et tumultueux, sa +mobilité, son inconséquence, ses fureurs interrompues par le rire ou +soudainement changées en attendrissement et en pitié pour les victimes +mêmes qu'elle immolait. Un homme à la fois si ardent et si léger, +trivial et si inspiré, si indécis entre le sang et les larmes, si prêt +à lapider ce qu'il venait de déifier dans son enthousiasme, devait +avoir sur un peuple en révolution d'autant plus d'empire qu'il lui +ressemblait davantage. Son rôle, c'était sa nature. Il n'était pas +seulement le singe du peuple, il était le peuple lui-même. Son +journal, colporté le soir dans les lieux publics et crié avec des +sarcasmes dans les rues, n'a pas été balayé avec ces immondices du +jour. Il est resté et il restera comme une Satyre Menippée trempée de +sang. C'est le refrain populaire qui menait le peuple aux plus grands +mouvements, et qui s'éteignait souvent dans le sifflement de la corde +de la lanterne ou dans le coup de hache de la guillotine. Camille +Desmoulins était l'enfant cruel de la Révolution. Marat en était la +rage; il avait les soubresauts de la brute dans la pensée, et les +grincements dans le style. Son journal, _l'Ami du peuple_, suait le +sang à chaque ligne.» + + +XVI + +L'accusation d'avoir présenté le parti tour à tour ambitieux et faible +des Girondins pour un parti idéal de la Révolution n'est pas moins +erronée. Voyez leur entrée en scène, en 1791, après la proclamation de +la constitution: + +«L'Assemblée était pressée de ressaisir la passion publique, qu'un +attendrissement passager lui enlevait. Elle rougissait déjà de sa +modération d'un jour, et cherchait à semer de nouveaux ombrages entre +le trône et la nation. Un parti nombreux dans son sein voulait pousser +les choses à leurs conséquences et tendre la situation jusqu'à ce +qu'elle se rompît. Ce parti avait besoin pour cela d'agitation; le +calme ne convenait pas à ses desseins. Il avait des ambitions +au-dessus de ses talents, ardentes comme sa jeunesse, impatientes +comme sa soif de situation. + +«L'Assemblée constituante, composée d'hommes mûrs, assis dans l'État, +classés dans la hiérarchie sociale, n'avait eu que l'ambition des +idées de la liberté et de la gloire; l'Assemblée nouvelle avait celle +du bruit, de la fortune et du pouvoir. Formée d'hommes obscurs, +pauvres et inconnus, elle aspirait à conquérir tout ce qui lui +manquait. + +«Ce dernier parti, dont Brissot était le publiciste, Pétion la +popularité, Vergniaud le génie, les Girondins le corps, entrait en +scène avec l'audace et l'unité d'une conjuration. C'était une +bourgeoisie triomphante, envieuse, remuante, éloquente, l'aristocratie +du talent, voulant conquérir et exploiter à elle seule la liberté, le +pouvoir et le peuple. L'Assemblée se composait par portions inégales +de trois éléments: les constitutionnels, parti de la liberté et de la +monarchie modérée; les Girondins, parti du mouvement continué jusqu'à +ce que la Révolution tombât dans leurs mains; les Jacobins, parti du +peuple et d'une impitoyable utopie. Le premier, transaction et +transition; le second, audace et intrigue; le troisième, fanatisme et +dévouement. De ces deux derniers partis, le plus hostile au roi +n'était pas le parti jacobin. L'aristocratie et le clergé détruits, ce +parti ne répugnait pas au trône; il avait à un haut degré l'instinct +de l'unité du pouvoir. Ce n'est pas lui qui demanda le premier la +guerre et qui prononça le premier le mot de république; mais il +prononça le premier et souvent le mot dictature; le mot république +appartient à Brissot et aux Girondins. Si les Girondins, à leur +avènement à l'Assemblée, s'étaient joints au parti constitutionnel +pour sauver la constitution en la modérant, et la Révolution en ne la +poussant pas à la guerre, ils auraient sauvé leur parti et maintenu le +trône. L'honnêteté, qui manquait à leur chef, manqua à leur conduite: +l'intrigue les entraîna. Ils se firent les agitateurs d'une assemblée +dont ils pouvaient être les hommes d'État. Ils n'avaient pas la foi à +la république, ils en simulèrent la conviction. En révolution, les +rôles sincères sont les seuls rôles habiles. Il est beau de mourir +victime de sa foi, il est triste de mourir dupe de son ambition.» + +Est-ce là un apologiste ou un juge? Parlerais-je aujourd'hui plus +sévèrement? + + +XVII + +En ce qui concerne à cette date la constitution civile du clergé, +sorte de concordat populaire, aussi illogique et aussi oppressif qu'un +concordat royal, je n'ai rien à rétracter de mon jugement; ce fut une +des grandes fautes de la Révolution; en matière de conscience, son +salut et son devoir étaient dans un peuple libre et dans une Église +libre, se mouvant librement et respectueusement dans deux sphères +indépendantes, la sphère civique et la sphère religieuse. Bien que je +ne me dissimule rien des difficultés de cette séparation des deux +autorités, elle triomphera un jour; la religion en sera plus pure et +plus efficace, plus morale, la conscience plus fière d'elle-même, +l'État plus irresponsable des fureurs ou des persécutions des pouvoirs +humains. + +Le portrait de Vergniaud se dessine dans la question de l'émigration. +Le droit de tout faire, excepté ce qui attente à la patrie, est son +principe; il est aussi celui du bon sens. Seulement la confiscation +des biens de l'émigré, droit qui punit les enfants et la famille de la +faute d'un père, dont ils sont innocents et pour lequel ils sont +frappés dans leur existence, est un faux principe en équité comme en +politique. + + +XVIII + +«Vergniaud, né à Limoges et avocat à Bordeaux, n'avait alors que +trente-trois ans. Le mouvement l'avait saisi et emporté tout jeune. +Ses traits majestueux et calmes annonçaient le sentiment de sa +puissance. Aucune tension ne les contractait. La facilité, cette +grâce du génie, assouplissait tout en lui, talent, caractère, +attitude. Une certaine nonchalance annonçait qu'il s'oubliait aisément +lui-même, sûr de se retrouver avec toute sa force au moment où il +aurait besoin de se recueillir. Son front était serein, son regard +assuré, sa bouche grave et un peu triste; les pensées sévères de +l'antiquité se fondaient dans sa physionomie avec les sourires et +l'insouciance de la première jeunesse. On l'aimait familièrement au +pied de la tribune. On s'étonnait de l'admirer et de le respecter dès +qu'il y montait. Son premier regard, son premier mot mettait une +distance entre l'homme et l'orateur. C'était un instrument +d'enthousiasme qui ne prenait sa valeur et sa place que dans +l'inspiration. Cette inspiration, servie par une voix grave et par une +élocution intarissable, s'était nourrie des plus purs souvenirs de la +tribune antique. Sa phrase avait les images et l'harmonie des plus +beaux vers. S'il n'avait pas été l'orateur d'une démocratie, il en eût +été le philosophe et le poëte. Son génie tout populaire lui défendait +de descendre au langage du peuple, même en le flattant. Il n'avait +que des passions nobles comme son langage. Il adorait la Révolution +comme une philosophie sublime qui devait ennoblir la nation tout +entière sans faire d'autres victimes que les préjugés et les +tyrannies. Il avait des doctrines et point de haines, des soifs de +gloire et point d'ambitions. Le pouvoir même lui semblait quelque +chose de trop réel, de trop vulgaire pour y prétendre. Il le +dédaignait pour lui-même, et ne le briguait que pour ses idées. La +gloire et la postérité étaient les deux seuls buts de sa pensée. Il ne +montait à la tribune que pour les voir de plus haut; plus tard il ne +vit qu'elles du haut de l'échafaud, et il s'élança dans l'avenir, +jeune, beau, immortel dans la mémoire de la France, avec tout son +enthousiasme et quelques taches déjà lavées dans son généreux sang. +Tel était l'homme que la nature avait donné aux Girondins pour chef. +Il ne daigna pas l'être, bien qu'il eût l'âme et les vues d'un homme +d'État; trop insouciant pour un chef de parti, trop grand pour être le +second de personne. Il fut Vergniaud. Plus glorieux qu'utile à ses +amis, il ne voulut pas les conduire; il les immortalisa.» + + +XIX + +En relisant aujourd'hui le jugement que je portais alors sur +l'Assemblée constituante à sa dernière séance, j'y trouve plusieurs +éloges plus lyriques que justes, et que je ne ratifierais pas de +sang-froid aujourd'hui. Voici le texte, voici les corrections: + +«L'Assemblée constituante avait abdiqué dans une tempête. + +«Cette Assemblée avait été la plus imposante réunion d'hommes qui eût +jamais représenté non pas la France, mais le genre humain. Ce fut en +effet le concile oecuménique de la raison et de la philosophie +modernes. La nature semblait avoir créé exprès, et les différents +ordres de la société avoir mis en réserve pour cette oeuvre, les +génies, les caractères et même les vices les plus propres à donner à +ce foyer des lumières du temps la grandeur, l'éclat et le mouvement +d'un incendie destiné à consumer les débris d'une vieille société, et +à en éclairer une nouvelle. Il y avait des sages comme Bailly et +Mounier, des penseurs comme Sieyès, des factieux comme Barnave, des +hommes d'État comme Talleyrand, des hommes époques comme Mirabeau, des +hommes principes comme Robespierre. Chaque cause y était personnifiée +par ce qu'un parti avait de plus haut ou de plus tranché. Les victimes +aussi y étaient illustres. Cazalès, Malouet, Maury, faisaient retentir +en éclats de douleur et d'éloquence les chutes successives du trône, +de l'aristocratie et du clergé. Ce foyer actif de la pensée d'un +siècle fut nourri, pendant toute sa durée, par le vent des plus +continuels orages politiques. Pendant qu'on délibérait dedans, le +peuple agissait dehors et frappait aux portes. Ces vingt-six mois de +conseils ne furent qu'une sédition non interrompue. À peine une +institution s'était-elle écroulée à la tribune, que la nation la +déblayait pour faire place à l'institution nouvelle. La colère du +peuple n'était que son impatience des obstacles, son délire n'était +que sa raison passionnée. Jusque dans ses fureurs, c'était toujours +une vérité qui l'agitait. Les tribuns ne l'aveuglaient qu'en +l'éblouissant. Ce fut le caractère unique de cette Assemblée, que +cette passion pour un idéal qu'elle se sentait invinciblement poussée +à accomplir. Acte de foi perpétuel dans la raison et dans la justice; +sainte fureur du bien qui la possédait et qui la faisait se dévouer +elle-même à son oeuvre, comme ce statuaire qui, voyant le feu du +fourneau où il fondait son bronze prêt à s'éteindre, jeta ses meubles, +le lit de ses enfants, et enfin jusqu'à sa maison dans le foyer, +consentant à périr pour que son oeuvre ne pérît pas. + +«C'est pour cela que la révolution qu'a faite l'Assemblée constituante +est devenue une date de l'esprit humain, et non pas seulement un +événement de l'histoire d'un peuple. Les hommes de cette Assemblée +n'étaient pas des Français, c'étaient des hommes universels. On les +méconnaît et on les rapetisse quand on n'y voit que des prêtres, des +aristocrates, des plébéiens, des sujets fidèles, des factieux ou des +démagogues. Ils étaient et ils se sentaient eux-mêmes mieux que cela: +des ouvriers de Dieu, appelés par lui à restaurer la raison sociale de +l'humanité, et à rasseoir le droit et la justice par tout l'univers. +Aucun d'eux, excepté les opposants à la révolution, ne renfermait sa +pensée dans les limites de la France. La déclaration des droits de +l'homme le prouve. C'était le décalogue du genre humain dans toutes +les langues. La Révolution moderne appelait les Gentils comme les +Juifs au partage de la lumière et au règne de la fraternité. + + +XX + +«Aussi n'y eut-il pas un de ses apôtres qui ne proclamât la paix entre +les peuples. Mirabeau, La Fayette, Robespierre lui-même, effacèrent la +guerre du symbole qu'ils présentaient à la nation. Ce furent les +factieux et les ambitieux qui la demandèrent plus tard; ce ne furent +pas les grands révolutionnaires. Quand la guerre éclata, la +Révolution avait dégénéré. L'Assemblée constituante se serait bien +gardée de placer aux frontières de la France les bornes de ses vérités +et de renfermer l'âme sympathique de la Révolution française dans un +étroit patriotisme. La patrie de ses dogmes était le globe. La France +n'était que l'atelier où elle travaillait pour tous les peuples. +Respectueuse et indifférente à la question des territoires nationaux, +dès son premier mot elle s'interdit les conquêtes. Elle ne se +réservait que la propriété, ou plutôt l'invention des vérités +générales qu'elle mettait en lumière. Universelle comme l'humanité, +elle n'eut pas l'égoïsme de s'isoler. Elle voulut donner et non +dérober. Elle voulut se répandre par le droit et non par la force. +Essentiellement spiritualiste, elle n'affecta d'autre empire pour la +France que l'empire volontaire de l'imitation sur l'esprit humain. + +«Son oeuvre était prodigieuse, ses moyens nuls; tout ce que +l'enthousiasme lui inspire, l'Assemblée l'entreprend et l'achève, sans +roi, sans chef militaire, sans dictateur, sans armée, sans autre force +que la conviction. Seule au milieu d'un peuple étonné, d'une armée +dissoute, d'une aristocratie émigrée, d'un clergé dépouillé, d'une +cour hostile, d'une ville séditieuse, de l'Europe en armes, elle fit +ce qu'elle avait résolu: tant la volonté est la véritable puissance +d'un peuple, tant la vérité est l'irrésistible auxiliaire des hommes +qui s'agitent pour elle! Si jamais l'inspiration fut visible dans le +prophète ou dans le législateur antique, on peut dire que l'Assemblée +constituante eut deux années d'inspiration continue. La France fut +l'inspirée de la civilisation.» + +Je dis aujourd'hui: + +Cet hymne dépasse en admiration la portée de l'Assemblée constituante. +Le mot d'_homme principe_, qui s'applique à Robespierre, est un +scandale de mot qui peut faire douter de mes principes à moi-même. +Est-ce que le fanatisme est une lumière? est-ce que le sophisme est +une vérité? est-ce que le sang est un apostolat? Il est vrai qu'à ce +moment Robespierre n'en avait pas encore versé, et qu'il avait plaidé +au contraire contre la peine de mort. C'est ce qui m'excuse de l'avoir +qualifié ainsi à ce moment de la Révolution où il était encore +éloquent. Mais, comme la vie tout entière d'un homme le résume à +toutes les dates de sa vie dans la qualification qu'un historien lui +donne, ma plume a été étourdie, sinon coupable, en donnant alors à +Robespierre une qualification à double interprétation, capable de +fausser l'esprit de la jeunesse sur ce _Marius_ civil, sur ce +proscripteur-bourreau de la Révolution. Je m'en repens, et je +l'efface. + + +XXI + +De la situation dégradée du roi au moment où la constitution de 1791 +était proclamée, où sa puissance n'existait plus, et où sa +responsabilité pesait tous les jours sur sa tête, j'en conclus qu'il +eût mieux valu alors pour le roi dégradé et pour la nation exigeante +proclamer une république ou une dictature de la nation qui aurait +laissé le roi à l'écart et en réserve pendant les essais d'application +des principes populaires nouveaux. Je le crois encore, Louis XVI eut +tort d'accepter une couronne qui n'était plus qu'une hache suspendue +sur sa tête par les factions prêtes à se servir de lui, à le +déshonorer, puis le frapper. La nation eut tort de ne pas retirer à +elle le pouvoir tout entier, puisqu'elle en rejetait la responsabilité +sur un fantôme de roi... Le roi et sa famille n'auraient pas péri, la +nation n'aurait eu à accuser qu'elle-même de ses convulsions, la +république constitutionnelle se serait établie sans 10 août, sans +massacres de septembre, sans 21 janvier, sans _terreur_; ou bien la +France, convaincue de l'impuissance de la république, aurait rappelé à +un trône conservé intact Louis XVI et sa malheureuse famille, à la +charge de maintenir les lois civiles sagement réformées en 1789. + +Ce que j'ai dit là dans le septième livre des _Girondins_, je le redis +à vingt ans de distance, après deux restaurations, une monarchie +schismatique de 1830, une république de salut commun, qui n'a ni versé +une goutte de sang, ni proscrit, ni spolié personne, et après une +restauration dynastique d'une monarchie napoléonienne qu'il ne +m'appartient ni de caractériser ici, ni de louer, ni d'accuser de mon +point de vue d'historien, puisque mon point de vue est celui de la +seconde république. Mais je dirai toujours qu'une franche république +sans proscripteurs et sans proscrits vaut mieux pour un peuple en +révolution qu'une fausse monarchie enchaînée et assassinée par les +factions de 1791. + +Lisez ici l'explication de ma pensée historique. Elle est hardie, mais +je la crois plus vraie en 1791 que la timide circonspection des +Girondins. + +«S'il y eût eu dans l'Assemblée constituante plus d'hommes d'État que +de philosophes, elle aurait senti qu'un état intermédiaire était +impossible sous la tutelle d'un roi à demi détrôné. On ne remet pas +aux vaincus la garde et l'administration des conquêtes. Agir comme +elle agit, c'était pousser fatalement le roi ou à la trahison ou à +l'échafaud. Un parti absolu est le seul parti sûr dans les grandes +crises. Le génie est de savoir prendre ces partis extrêmes à leur +minute. Disons-le hardiment, l'histoire à distance le dira un jour +comme nous: il vint un moment où l'Assemblée constituante avait le +droit de choisir entre la monarchie et la république, et où elle +devait choisir la république. Là étaient le salut de la Révolution et +sa légitimité. En manquant de résolution elle manqua de prudence. + +«Mais, dit-on avec Barnave, la France est monarchique par sa +géographie comme par son caractère, et le débat s'élève à l'instant +dans les esprits entre la monarchie et la république. Entendons-nous: + +«La géographie n'est d'aucun parti: Rome et Carthage n'avaient point +de frontières, Gênes et Venise n'avaient point de territoires. Ce +n'est pas le sol qui détermine la nature des constitutions des +peuples, c'est le temps. L'objection géographique de Barnave est +tombée un an après, devant les prodiges de la France en 1792. Elle a +montré si une république manquait d'unité et de centralisation pour +défendre une nationalité continentale. Les flots et les montagnes sont +les frontières des faibles; les hommes sont les frontières des +peuples. + + +XXII + +«Laissons donc la géographie! Ce ne sont pas les géomètres qui +écrivent les constitutions sociales, ce sont les hommes d'État. + +«Or les nations ont deux grands instincts qui leur révèlent la forme +qu'elles ont à prendre, selon l'heure de la vie nationale à laquelle +elles sont parvenues: l'instinct de leur conservation et l'instinct de +leur croissance. Agir ou se reposer, marcher ou s'asseoir, sont deux +actes entièrement différents, qui nécessitent chez l'homme des +attitudes entièrement diverses. Il en est de même pour les nations. La +monarchie ou la république correspondent exactement chez un peuple aux +nécessités de ces deux états opposés: le repos ou l'action. Nous +entendons ici ces deux mots de repos et d'action dans leur acception +la plus absolue; car il y a aussi repos dans les républiques et action +sous les monarchies. + +«S'agit-il de se conserver, de se reproduire, de se développer dans +cette espèce de végétation lente et insensible que les peuples ont +comme les grands végétaux; s'agit-il de se maintenir en harmonie avec +le milieu européen, de garder ses lois et ses moeurs, de préserver ses +traditions, de perpétuer les opinions et les cultes, de garantir les +propriétés et le bien-être, de prévenir les troubles, les agitations, +les factions: la monarchie est évidemment plus propre à cette fonction +qu'aucun autre état de société. Elle protége en bas la sécurité +qu'elle veut pour elle-même en haut. Elle est l'ordre par égoïsme et +par essence. L'ordre est sa vie, la tradition est son dogme, la nation +est son héritage, la religion est son alliée, les aristocraties sont +ses barrières contre les invasions du peuple. Il faut qu'elle conserve +tout cela ou qu'elle périsse. C'est le gouvernement de la prudence, +parce que c'est celui de la plus grande responsabilité. Un empire est +l'enjeu du monarque. Le trône est partout un gage d'immobilité. Quand +on est placé si haut, on craint tout ébranlement, car on n'a qu'à +perdre ou qu'à tomber. + +«Quand une nation a donc sa place sur un territoire suffisant, ses +lois consenties, ses intérêts fixés, ses croyances consacrées, son +culte en vigueur, ses classes sociales graduées, son administration +organisée, elle est monarchique, en dépit des mers, des fleuves, des +montagnes. Elle abdique, et elle charge la monarchie de prévoir, de +vouloir et d'agir pour elle. C'est le plus parfait des gouvernements +pour cette fonction. Il s'appelle des deux noms de la société +elle-même: _unité_ et _hérédité_. + + +XXIII + +«Un peuple, au contraire, est-il à une de ces époques où il faut agir +dans toute l'intensité de ses forces pour opérer en lui ou en dehors +de lui une de ces transformations organiques qui sont aussi +nécessaires aux peuples que le courant est nécessaire aux fleuves, ou +que l'explosion est nécessaire aux forces comprimées, la république +est la forme obligée et fatale d'une nation à un pareil moment. À une +action soudaine, irrésistible, convulsive du corps social, il faut les +bras et la volonté de tous. Le peuple devient foule, et se porte sans +ordre au danger. Lui seul peut suffire à la crise. Quel autre bras que +celui du peuple tout entier pourrait remuer ce qu'il a à remuer? +déplacer ce qu'il veut détruire? installer ce qu'il veut fonder? La +monarchie y briserait mille fois son sceptre. Il faut un levier +capable de soulever trente millions de volontés. Ce levier, la nation +seule le possède. Elle est elle-même la force motrice, le point +d'appui et le levier. + +«On ne peut pas demander alors à la loi d'agir contre la loi, à la +tradition d'agir contre la tradition, à l'ordre établi d'agir contre +l'ordre établi. Ce serait demander la force à la faiblesse et le +suicide à la vie. Et d'ailleurs on demanderait en vain au pouvoir +monarchique d'accomplir ces changements, où souvent tout périt, et le +roi avant tout le monde. Une telle action est le contre-sens de la +monarchie: comment le voudrait-elle? + +«Demander à un roi de détruire l'empire d'une religion qui le sacre, +de dépouiller de ses richesses un clergé qui les possède au même titre +divin auquel lui-même possède le royaume, d'abaisser une aristocratie +qui est le degré élevé de son trône, de bouleverser des hiérarchies +sociales dont il est le couronnement, de saper des lois dont il est la +plus haute, ce serait demander aux voûtes d'un édifice d'en saper le +fondement. Le roi ne le pourrait ni ne le voudrait. En renversant +ainsi tout ce qui lui sert d'appui, il sent qu'il porterait sur le +vide. Il jouerait son trône et sa dynastie. Il est responsable par sa +race. Il est prudent par nature et temporisateur par nécessité. Il +faut qu'il complaise, qu'il ménage, qu'il patiente, qu'il transige +avec tous les intérêts constitués. Il est le roi du culte, de +l'aristocratie, des lois, des moeurs, des abus et des erreurs de +l'empire. Les vices mêmes de la constitution font souvent partie de sa +force. Les menacer, c'est se perdre. Il peut les haïr, il ne peut les +attaquer. + +«À de semblables crises la république seule peut suffire. Les nations +le sentent et s'y précipitent comme au salut. La volonté publique +devient le gouvernement. Elle écarte les timides, elle cherche les +audacieux; elle appelle tout le monde à l'oeuvre, elle essaye, elle +emploie, elle rejette toutes les forces, tous les dévouements, tous +les héroïsmes. C'est la foule au gouvernail.» + + LAMARTINE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume +12), by Alphonse de Lamartine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE *** + +***** This file should be named 39885-8.txt or 39885-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/8/8/39885/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. 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A. de Lamartine</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 5%; margin-right: 5%;} + +h1 {font-size: 130%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} +h2 {font-size: 120%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} +h3 {font-size: 115%;text-align: center; margin-top: 3em; margin-bottom: 2em;} +h4 {font-size: 110%;text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} + +a:focus, a:active {outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;} +a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; } + +sup {line-height: 0em;} + +p {text-indent: 1em;} +p.tn {text-indent: 0em; margin-left: 10%; width: 80%; font-size: 90%;} + +.p2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +.p4 {margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} +.hr20 {margin-left: 40%; width: 20%;} + +.pagenum {visibility: hidden; + position: absolute; right:0; text-align: right; + font-size: 10px; + font-weight: normal; font-variant: normal; + font-style: normal; letter-spacing: normal; + color: #C0C0C0; background-color: inherit;} + +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} +.smaller {font-size: smaller;} +.center {text-align: center; text-indent: 0em;} +.auteur {margin-right: 20%; text-align: right;} +.date {margin-right: 10%; text-align: right;} +.footnote p {text-indent: 0em;} +.lspaced1 {letter-spacing: 1em; font-weight: bold;} +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume 12), by +Alphonse de Lamartine + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Cours Familier de Littérature (Volume 12) + Un entretien par mois + +Author: Alphonse de Lamartine + +Release Date: June 2, 2012 [EBook #39885] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<p class="tn">Notes au lecteur de ce fichier digital:</p> +<p class="tn">Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.</p> +<p class="tn">Page 109: Le mot "saie" a été ajouté dans la phrase "Vêtu, en effet, +d'une saie gauloise de diverses", le mot imprimé n'étant pas lisible.</p> + +<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> + +<p class="p2 center">UN ENTRETIEN PAR MOIS</p> + +<h2><span class="smaller">PAR</span><br> +M. A. DE LAMARTINE</h2> + +<p class="p4 center">TOME DOUZIÈME</p> + +<p class="p4 smaller center">PARIS<br> +ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,<br> +RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.</p> + +<p class="smaller center">1861</p> + +<p class="p4 smaller center">L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à +l'étranger.</p> + +<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> + +<p class="p2 center">REVUE MENSUELLE.</p> +<p class="p4 center">XII</p> + +<p class="p4 smaller center">Paris.—Typographie de Firmin Didot frères, fils et C<sup>ie</sup>, rue Jacob, 56.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> LXVII<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2> + +<h3>J.-J. ROUSSEAU.<br> +SON FAUX CONTRAT SOCIAL ET LE VRAI CONTRAT SOCIAL.</h3> + +<p class="center">TROISIÈME PARTIE.</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Finissons-en avec les théories imaginaires de ces législateurs des +rêves, qui, en plaçant le but hors de portée parce qu'il est hors de la +vérité, consument le peuple en vains efforts pour l'atteindre, font +perdre le temps à l'humanité, finissent par l'irriter de son impuissance +et par la jeter dans des fureurs suicides, au lieu de la guider sous le +doigt de Dieu vers des améliorations salutaires à l'avenir des +sociétés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> Rousseau et ses disciples en politique n'ont pas jeté au peuple +moins de fausses définitions de la liberté politique que de l'égalité +sociale.</p> + +<p>Qu'est-ce que la liberté, selon ces hommes qui ne définissent jamais, +afin de pouvoir tromper toujours l'esprit des peuples?</p> + +<p>La liberté de J.-J. Rousseau, c'est le droit de se gouverner soi-même, +sans considération de la liberté d'autrui, dans une association dont on +revendique pour soi tous les bénéfices sans en accepter les charges.</p> + +<p>C'est-à-dire que cette liberté est la souveraine injustice; c'est la +liberté abusive des <i>quakers</i>, qui veulent que la société armée les +défende, mais qui refusent de s'armer eux-mêmes pour défendre leur sol +et leurs frères. En un mot, c'est l'anarchie dans l'individu réclamant +l'ordre dans la nation. Voilà la liberté sans limites et sans +réciprocité des sectaires de Rousseau.</p> + +<p>Qu'est-ce au contraire que la liberté? Selon nous, métaphysiquement +parlant, cette liberté bien définie, c'est la révolte naturelle de +l'égoïsme individuel contre la volonté générale de la société ou de la +nation. Or, si cette révolte <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> de la nature irréfléchie, de +l'égoïsme individuel dont ces philosophes font un prétendu droit dans ce +qu'ils appellent <i>les droits de l'homme</i>, existait, la société cesserait +à l'instant d'exister, car la société ne se maintient que par la +toute-puissance et la toute légitimité de la volonté générale sur la +volonté égoïste de l'individu. Cette révolte instinctive de l'égoïsme +individuel qu'on appelle la liberté sans limites est donc un crime et +une anarchie. Ce droit est le droit de périr soi-même en faisant périr +l'État.</p> + +<p>Cette liberté au fond n'est donc qu'un vain mot; le sauvage seul peut +dire: «Je suis libre,» mais à condition d'être sauvage et d'être seul, +c'est-à-dire esclave de sa misère et des éléments.</p> + +<p>Non, la liberté de J.-J. Rousseau et de ses émules n'existe pas; c'est +le nom d'une chose qui ne peut pas être, une fiction à l'aide de +laquelle on trompe l'ignorance des peuples et on justifie la révolte de +l'individu contre l'ensemble social.</p> + +<p>Le vrai nom de la société, c'est commandement et obéissance.</p> + +<p>Commandement dans l'État, qu'il soit monarchie ou république.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> Obéissance dans l'individu, qu'il soit sujet ou citoyen.</p> + +<p>Or, entre ces deux noms sacramentels de toute société politique, +<i>commandement</i> et <i>obéissance</i>, trouvez-moi place pour le nom de +<i>liberté</i>. Il n'y en a pas, ou bien il n'y en a pas d'autre que le mot +par lequel je vous l'ai définie tout à l'heure: révolte de l'égoïsme +individuel contre la volonté de l'ensemble.</p> + +<p>Ne parlons donc plus de liberté dans le sens que Rousseau et sa secte de +1791, et même la secte de Lafayette en 1792, et la secte parlementaire +de 1830, et la secte radicale des polémistes de 1848, l'ont entendue. Ce +sens s'est évanoui dès qu'on a voulu le toucher du doigt.</p> + +<h4>II</h4> + +<p>La seule chose que l'on puisse appeler, encore improprement, de ce nom, +par habitude plus que par logique, c'est la petite part d'égoïsme +individuel que le commandement social de l'État (monarchie ou +république) puisse négliger sans inconvénient dans l'obéissance <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> +obligatoire de chacun à la volonté de tous. Cette petite part n'est pas +même un droit, selon l'expression de Lafayette, le philosophe de +l'émeute: <i>L'insurrection est le plus saint des devoirs.</i></p> + +<p>Cette part de liberté n'est pas possédée, elle est concédée et révocable +par la société, républicaine ou monarchique, qui la laisse à l'individu +politique.</p> + +<p>C'est une frontière indécise entre l'ordre social et l'anarchie +individuelle que le commandement laisse à l'obéissance; terrain vague, +où le commandement n'a pas besoin de s'exercer, et où l'obéissance peut +désobéir sans porter atteinte à l'État, c'est-à-dire à l'intérêt de +tous.</p> + +<p>Mais encore ce qu'on appelle liberté n'est que tolérance de la société +générale, et le commandement social peut l'enchaîner ou la restreindre +selon les nécessités, les lieux, les temps, les circonstances, si les +nécessités, les lieux, les temps, les circonstances exigent que tout +soit commandement et obéissance, et obéissance partout et en tout dans +la société absolue. Je vous défie de nier ces faits et ces principes, si +vous réfléchissez à la nature de la société politique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> Où donc est ce qu'on appelle liberté? Et pourquoi tant parler +d'une chose qui n'existe que dans les mots?</p> + +<h4>III</h4> + +<p>Mais comme il faut cependant se servir de la langue reçue, il y a une +autre chose qu'on nomme très-mal à propos liberté.</p> + +<p>Cette chose, qui n'est nullement la liberté, mais qui est dignité morale +dans le jeu du commandement et de l'obéissance dont se compose tout +gouvernement, c'est la participation plus ou moins grande que chaque +individu, esclave, sujet ou citoyen, apporte à la formation du +gouvernement et des lois; c'est le concours plus ou moins complet, plus +ou moins direct de beaucoup ou de toutes les volontés individuelles dans +la volonté générale, à laquelle on donne le droit du commandement et le +devoir d'obéissance.</p> + +<p>Le plus ou le moins de cette participation formelle du peuple à son +gouvernement est ce qu'on nomme très-improprement liberté. C'est +<span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> bien plus que liberté, c'est commandement, commandement sur +soi-même et sur les autres.</p> + +<p>Ce commandement, sous le despotisme, est attribué à un seul, sous les +autocraties à une caste, sous les théocraties à un sacerdoce souverain, +sous les républiques à une élite élective de citoyens et de magistrats, +sous les démocraties absolues à la multitude, sous les démagogies, comme +à Athènes, à des tribuns privilégiés, et renversés par les faveurs +mobiles de la plèbe sur la place publique. Les plus populaires de ces +gouvernements ne réalisent pas plus de liberté que les autres; ils +commandent et ils obéissent à des titres différents, mais ils commandent +l'obéissance avec la même obligation d'obéir; dans aucun il n'y a place +pour ce qu'on appelle liberté dans la langue de J.-J. Rousseau et des +publicistes modernes, c'est-à-dire pour l'égoïsme individuel contre le +dévouement et contre l'intérêt général. S'il y avait liberté dans cette +acception du mot, il n'y aurait plus gouvernement ni société; il y +aurait anarchie, révolte de chacun et de tous contre tous. Ce mot de +liberté ainsi compris est donc un sophisme: la liberté de chacun serait +l'esclavage de tous.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> IV</h4> + +<p>Mais si on entend par ce mot de liberté la participation d'un plus grand +nombre de sujets ou de citoyens au gouvernement, soit par la pensée +exprimée au moyen de la presse ou dans les conseils, soit dans les +élections, soit dans les délibérations, soit dans les magistrats, aucun +doute alors que cet exercice du commandement social attribué par les +constitutions au peuple, ne soit, quand le peuple en est capable par ses +vertus et par ses lumières, une excellente condition de progrès moral, +de dignité et de grandeur humaine.</p> + +<p>Obéir à soi-même, c'est la vertu; obéir aux autres, c'est la servitude. +Qui peut douter que le commandement, quand il est moral, ne soit +supérieur à l'obéissance, quand elle est servile? Et qui peut nier ainsi +que, plus il y a de force raisonnée dans le commandement, et +d'assentiment dévoué dans l'obéissance, plus il y a perfection dans le +gouvernement? Faisons donc peu de cas de ce qu'on appelle liberté +<span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> égoïste dans le sens que J.-J. Rousseau attribue à ce mot, +faisons-en beaucoup de ce qu'il y a de participation volontaire du +peuple au commandement social; moins il y a de cette révolte +individuelle dans l'individu soi-disant libre, plus il est libre en +effet, car il ne veut alors que ce qu'il doit vouloir, et il n'obéit +qu'à ce qu'il veut dans l'intérêt de tous, qui est en réalité son +premier intérêt.</p> + +<h4>V</h4> + +<p>Mais est-ce donc en vertu d'un misérable contrat impossible même à +concevoir (car pour contracter il faut être, et avant d'être la +prétendue association locale n'<i>était</i> pas, ou elle n'<i>était</i> qu'en +penchant et en germe dans les instincts naturels de l'homme), est-ce +donc en vertu d'une misérable convention que la société s'est constituée +en gouvernement? Est-ce en vertu d'un vil intérêt purement matériel et +dans le but seulement d'un plus grand bien physique, que ce contrat +purement brutal a été rêvé, délibéré, signé, et qu'il a pu se maintenir +<span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> en se perfectionnant d'âge en âge? Est-ce ainsi qu'il est devenu +droit, qu'il est devenu devoir, et qu'il a pu appeler Dieu et les hommes +à le protéger, à le défendre, à le venger contre les atteintes que +l'égoïsme individuel, la révolte des intérêts particuliers, l'injustice +personnelle, l'ambition, l'usurpation, la ruse, la violence, l'impiété +des conquérants, la spoliation du plus fort, la tyrannie du plus +scélérat peuvent lui porter tous les jours? Évidemment non.</p> + +<p>La faim et la soif, la satisfaction charnelle des besoins physiques, la +part plus ou moins grosse de grain ou de chair dans cette crèche humaine +où ce bétail humain broute sa gerbe ou dévore sa ration de sang des +animaux, la lutte incessante de force brutale contre force brutale, +force mesurée, non à la justice divine, mais à l'équilibre arithmétique +entre les convoitises et les résistances de l'individu à l'individu, de +nation à nation, toutes ces clauses notariées par de prétendus +législateurs constituants, toutes ces garanties nominales des hommes +contractants contre des hommes sans cesse intéressés à violer ou à +déchirer le contrat social, tout cela n'a ni sacrement, ni sanction, ni +<span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> raison d'être, ni raison de durer, ni raison d'autorité, ni +raison d'obéissance, ni raison de respect, ni raison de commandement; +tout le monde peut dire tous les jours: Je n'accepte pas ce contrat +chimérique imposé au faible par le fort, ou je ne l'accepte que de +force, c'est-à-dire par la plus vile des sujétions. Dans ce système, la +société n'est qu'un vice, le plus lâche des vices, la peur!</p> + +<p>Mais où est le devoir? Mais où est la vertu? Mais où est la divinité de +l'ordre social? Mais où est la dignité de l'espèce humaine dans ce +troupeau d'esclaves involontaires qui n'obéissent que sous la verge de +fer de la nécessité, ou ne se révoltent pas que parce qu'ils ont peur de +se révolter?</p> + +<p>C'est là cependant exactement la conclusion formelle de J.-J. Rousseau +que nous vous avons citée tout à l'heure: «Tout homme qui peut secouer +le joug sans danger a le droit de le faire.» C'est aussi la conclusion +de la Fayette copiée de Rousseau: «L'insurrection est le plus saint des +devoirs.»</p> + +<p>Est-ce une société qu'une réunion d'hommes fondée sur ces deux axiomes +parfaitement logiques dans le système de ce contrat, axiomes dont +<span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> le premier avilit toute nation qui ne secoue pas tous les jours +le joug social, et dont le second ensanglante tous les jours la société? +Société de boue ou société de sang, voilà le contrat de J.-J. Rousseau; +les théories matérialistes de la philosophie de l'intérêt ne peuvent +aboutir qu'à la proclamation de droits aussi anti-sociaux, le droit de +tuer ou le droit de mourir.</p> + +<p>Les théories spiritualistes de la société, qui sont les nôtres, +aboutissent au commandement et à l'obéissance, qui sont, dans ceux qui +commandent comme dans ceux qui obéissent, des devoirs, c'est-à-dire des +libertés individuelles volontairement sacrifiées à la souveraineté +générale dans ceux qui obéissent, et des autorités morales légitimement +exercées dans ceux qui commandent.</p> + +<p>Vos théories de société répondent aux corps, les nôtres répondent à +l'âme de la société. Vous supposez un contrat révocable à chaque +respiration de l'individu; nous voyons, nous, dans la société, une +religion politique qui ennoblit à la fois le commandement et +l'obéissance. Cette religion politique sanctifie la société politique en +lui donnant pour autorité suprême la souveraineté de la nature, +c'est-à-dire la <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> souveraineté de Dieu, auteur et législateur des +instincts qui forcent l'homme à être sociable.</p> + +<p>Cette souveraineté de Dieu ou de la nature a promulgué ses lois sociales +par les instincts de tout homme venant à la vie.</p> + +<p>Le premier de ces instincts, d'abord physique, lui commande de se +rapprocher de sa mère sous peine de mort; il crée la famille, cette +sainte unité de l'ordre social.</p> + +<p>L'instinct de la mère et du père, celui-là tout moral, l'instinct de la +compassion et de la bonté, leur commande de soigner, d'allaiter, +d'élever l'enfant; il crée la continuité de l'espèce, il dépasse déjà la +loi d'égoïsme de l'individu, il devient sans le savoir dévouement +spiritualiste.</p> + +<p>L'instinct de la justice apprend à l'enfant à chérir sa mère et son +père, il devient devoir; c'est déjà l'âme qui se révèle, ce n'est plus +de l'instinct seulement.</p> + +<p>L'instinct de l'amour créateur emporte l'homme et la femme l'un vers +l'autre; mais, une fois l'enfant conçu, ce même instinct, devenu +paternité, porte les deux êtres générateurs à perpétuer leur union dans +l'intérêt de l'enfant, ce troisième être qui les confond et <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> les +réunit par une union permanente et sainte, sanctionnée par les autres +hommes et par Dieu. Le mariage, sous une forme ou sous une autre, selon +les lieux ou les temps, ce n'est plus l'instinct de l'amour seulement, +c'est le devoir réciproque, spiritualisme qui d'un attrait fait un lien. +De là les lois sur la génération pure de l'espèce, sur l'autorité +paternelle, sur la piété filiale; instincts changés en devoirs de tous +les côtés; spiritualisme de cette trinité plus morale que charnelle; +sollicitude pour l'enfant, assistance dans l'âge mûr, tendresse et culte +pour la vieillesse, le plus doux des devoirs, la justice en action, la +reconnaissance, mille vertus en un seul devoir!</p> + +<p>L'instinct dit à ce groupe humain à peine formé: «Réunis-toi à d'autres +groupes pareils pour te protéger contre les éléments comme corps, contre +les agressions et les injustices des hommes iniques et forts, comme être +moral et libre.» De là l'association fondée alors sur la réciprocité des +services: tu me sers, je te sers; tu me défends, je te défends; tes +ennemis sont mes ennemis; tes amis sont mes amis. Voilà la société +élémentaire, elle n'est plus vil intérêt seulement, elle est déjà +réciprocité, <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> c'est-à-dire mutualité, réciprocité qui n'est que +la justice des actes, moralité, devoir, vertu.</p> + +<p>Un autre instinct porte d'autres groupes à s'unir, pour être plus +solides, aux premiers groupes.</p> + +<p>La nation se fonde; elle féconde une terre, elle sème, elle moissonne, +elle bâtit, elle multiplie; elle se choisit une place permanente au +soleil, elle se dit: «Il fait bon là, nous avons besoin que cette place +féconde et fécondée soit à nous, et non à d'autres, pour y nourrir ceux +qui descendront de nous; nos sueurs ont animalisé de nous cette terre, +il y a parenté désormais entre elle et nous; marquons-la de notre nom, +de notre droit de priorité.»</p> + +<p>À l'instant voilà la possession accidentelle et passagère qui se +transforme en fait, en droit, en permanence, en patriotisme moral enfin.</p> + +<p>Spiritualisme, moralité, vertu. Le devoir de défendre la patrie, de +vivre et de mourir au besoin pour elle, pour ceux même qui ne sont pas +encore nés, dignifie, sanctifie en passion désintéressée, en dévouement +sublime, <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> en sacrifice méritoire, en vertu glorieuse sur la +terre, en mérite immortel dans la patrie future, ce devoir patriotique.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>La nation fondée et défendue, un instinct qui s'élargit la pousse à se +civiliser chaque jour davantage. Elle sent la nécessité de l'autorité +politique qui donne à tous ces instincts épars l'unité de volonté par +laquelle chacun a la force de tous, et tous ont le droit de chacun. +C'est ce qu'on appelle gouvernement. Les formes de ce gouvernement sont +aussi diverses que les âges des peuples, les lieux, les temps, les +caractères de ces groupes humains formés en nations.</p> + +<p>L'autorité dérivée de la nature y repose d'abord dans le père, ou +patriarche, par droit d'antiquité; l'hérédité la consacre dans le fils +après le père.</p> + +<p>Elle s'étend de là aux vieillards de la tribu, supposés les plus sages +par droit d'expérience: c'est l'origine des sénats, <i>seniores</i>, qui +<span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> assistent, éclairent, limitent le pouvoir patriarcal et +souverain.</p> + +<p>Le pouvoir aristocratique s'y constitue: gouvernement de castes.</p> + +<p>L'autorité concentrée y devient facilement injuste et oppressive; le +peuple y demande sa place et l'obtient: gouvernement pondéré, monarchie, +aristocratie, démocratie, trinité d'Aristote, gouvernements modernes des +trois pouvoirs diversement représentés.</p> + +<p>L'autorité conquise sur la monarchie et sur l'aristocratie par le nombre +seul, par la démocratie absolue, c'est la souveraineté de la multitude, +sans pondération, sans fixité, sans corps modérateur; elle dégénère +bientôt en oppression mutuelle et en anarchie: gouvernement condamné par +l'instinct de la hiérarchie légale, qui est la loi de tout ce qui dure, +la loi de tout ce qui commande et de tout ce qui obéit sur la terre.</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>L'instinct de justice absolue et celui de hiérarchie nécessaire, +combinés légalement ensemble, <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> fondent et maintiennent les +républiques à plusieurs pouvoirs; elles sont agitées, mais le mouvement +même y prévient longtemps la corruption, la tyrannie, la décadence.</p> + +<p>Elles supposent plus de spiritualisme, plus de devoir, plus de vertu +dans le peuple que les autres gouvernements; c'est ce qui fait qu'elles +sont l'idéal des peuples et des sages.</p> + +<p>Elles ont l'unique et immense mérite d'élever l'âme, les lumières, et le +sentiment de justice du peuple, à la hauteur de sa souveraineté.</p> + +<p>Mais si le peuple ne possède ni assez de lumières ni assez de vertus, il +n'y faut pas penser encore, ou bien il n'y faut plus penser du tout: un +brillant esclavage militaire, de la gloire, et point de liberté, suffit +à ce peuple; on peut l'éblouir, on ne peut l'éclairer. Ses vertus sont +toutes soldatesques: des dictatures et des victoires, voilà tout ce +qu'il lui faut. Le spiritualisme, c'est-à-dire le sentiment moral de ce +qu'il doit à Dieu, aux autres peuples et à lui-même, y baisse à mesure +que la fausse gloire y resplendit davantage. Il marche à la tyrannie +chez lui-même en allant porter sa propre tyrannie dans le monde; +bientôt il ne saura plus où <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> retrouver le principe de l'autorité +des gouvernements légitimes, c'est-à-dire naturels, de la société +politique, trop vieux et trop irrespectueux pour le gouvernement +patriarcal, trop égalitaire pour le gouvernement des castes, trop +sceptique pour le gouvernement théocratique, trop ardent en nouveautés +pour le gouvernement des coutumes et des dynasties, trop agité pour le +gouvernement constitutionnel et l'équilibre des pouvoirs, trop turbulent +pour le gouvernement des républiques, et trop impie envers ses propres +droits pour les défendre soit contre l'oppression d'en haut, soit contre +l'oppression d'en bas. Peuple du vent et du mouvement perpétuel, emporté +à tous les abîmes par le tourbillon même qu'il crée et accélère sans +cesse en lui et autour de lui!</p> + +<p>Peuple de beaux instincts, mais de peu de moralité politique, toujours +ivre de lui-même, enivrant les autres peuples de son génie et de son +exemple; mais ne tenant pas plus à ses vérités qu'à ses rêves, et créé +pour lancer le monde, plutôt que pour le diriger vers le bien.</p> + +<p>À de tels peuples le gouvernement du hasard! Ils ne savent ni fonder ni +conserver, ils ne savent que détruire et changer sur la terre; ils sont +le <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> vent qui balaye le passé. Qu'ils balayent donc le monde +politique: ils sont le balai de la Providence, comme Attila fut le fléau +de Dieu.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>De toutes ces natures de gouvernement inspirées à l'humanité par cette +souveraineté de la nature qui parle dans nos instincts, aucun ne nous +semble plus voisin de la perfection que le gouvernement créé ou réformé +par le législateur rationnel de l'extrême Orient, le divin philosophe +politique Confutzée, dans cet empire de la Chine, plus vaste que +l'Europe, plus antique que notre antiquité, plus peuplé que deux de nos +continents, plus sage que nos jeunes sagesses.</p> + +<p>Confucius résume en lui toutes les lumières, toutes les vertus et toutes +les expériences du vieux monde indien; il résume, de plus, selon toute +apparence, le vieux univers antédiluvien, si les révélations, les +monuments et les traditions antédiluviennes vivent encore dans la +mémoire des hommes. Confucius semble <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> avoir été illuminé +divinement par un reflet, par un crépuscule de cette divine révélation +sociale qui précéda le siècle des grandes eaux. Ministre de cette +souveraineté de la nature dont on retrouve le texte syllabe par syllabe +dans nos instincts natifs, Confucius institue dans sa législation, et +ensuite dans le gouvernement, toutes les lois et toutes les formes +politiques qui dérivent de notre nature physique et de notre nature +morale; spiritualisme et loi civile, politique et vertu, temps et +éternité, religion et civisme, ne sont pour lui qu'un même mot. Aussi +voyez comme cela civilise, comme cela dure, comme cela multiplie la vie +et l'ordre dans l'espèce humaine! À l'exception des arts barbares de la +guerre qu'un excès de philosophie fait tomber en mépris et en désuétude +chez ses disciples, voyez la population: cette contre-épreuve de la bonne +administration: quatre cents millions d'hommes traversant en ordre et en +unité vingt-cinq siècles; jamais l'esprit législatif a-t-il créé et régi +une telle masse humaine en une seule nation? C'est une impiété à +l'Europe d'aller briser à coups de canon anglais cette merveilleuse +Babel d'une seule langue en Orient. Étudiez ce gouvernement <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> et +rougissez de ces assauts que vous donnez à ces palais et à ces temples +de la civilisation primitive, toute spiritualiste, au nom d'une +civilisation de trafic, d'or et de plomb. Analysez le gouvernement de +Confucius: vous y retrouvez tout l'homme moral et toute la politique de +la nature dans le mécanisme accompli du gouvernement.</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>Le gouvernement paternel demeure dans le monarque une hérédité +inviolable, personnifiant l'autorité divine, invisible dans +l'abstraction visible de la nation souveraine et immortelle, +spiritualisme monarchique qui consacre le commandement et qui moralise +l'obéissance. Point de force sans droit, voilà la monarchie de +Confucius.</p> + +<p>L'aristocratie intellectuelle et morale dans le conseil de l'empire, +spiritualisme raisonné qui signifie: point de souveraineté sans lumière.</p> + +<p>La démocratie complète dans les mandarins de tout ordre choisis dans +toutes les classes <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> par l'élection dans les examens publics, ce +qui veut dire égalité de tous, mais à condition de capacité constatée +par tous, et de vertu reconnue par tous.</p> + +<p>Gradation ascendante et descendante dans les rangs et les fonctions des +magistrats chargés de l'administration de la justice ou de +l'administration des intérêts populaires de l'empire; spiritualisme qui +personnifie la conscience et la providence dans une hiérarchie sans +laquelle il n'y a ni autorité distributive, ni ordre, ni stabilité dans +les institutions.</p> + +<p>L'ubiquité de l'autorité monarchique, partout présente et partout +active, dans le dernier hameau comme dans la première capitale de +province: spiritualisme de la présence et de l'intervention souveraine +dans tous les rapports de l'homme avec l'homme pour légitimer tous les +actes de la vie civile.</p> + +<p>Autorité paternelle absolue, mais surveillée dans la famille pour que le +commandement y soit respecté, et que l'obéissance y soit religieuse: +spiritualisme légal qui fait du père un magistrat de la nature, et qui +fait du fils un sujet du sentiment!</p> + +<p>Culte des ancêtres perpétuant la mémoire et <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> sanctifiant la +filiation humaine en reportant sans cesse l'humanité à sa source par la +reconnaissance: spiritualisme filial, qui va rechercher la vie pour la +bénir et la tradition pour la vénérer.</p> + +<p>Anoblissement des pères par les actes héroïques ou vertueux des enfants, +dans les générations les plus reculées: spiritualisme profond dans ce +législateur qui personnifie la solidarité de race, la responsabilité +paternelle, le rémunérateur filial dans l'unité morale de la famille, +continuité de l'être moral descendant et remontant du père à Dieu, du +père aux fils, des fils aux pères, et qui rend la vertu aussi +héréditaire de bas en haut que de haut en bas! Quel plus beau dogme! +Quel plus fort lien entre les générations, mortelles par les années, +immortelles par leurs vertus!</p> + +<p>Et ainsi de suite. Pas un dogme législatif qui ne soit un dogme +spiritualiste; pas une prescription sociale qui n'ait Dieu à sa base et +Dieu à son sommet; pas une institution civile qui ne soit calquée sur un +devoir moral; la chaîne des devoirs moraux relie partout l'individu à la +société et la société à l'individu; la loi n'est qu'un commentaire de +la nature.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> Concluons: je suis contre J.-J. Rousseau pour Confucius, malgré +la prétendue loi du progrès indéfini, progrès dérisoire qui descend +souvent, au lieu de monter, du spiritualisme social de Confucius au +matérialisme égoïste du <i>Contrat social</i>.</p> + +<h4>X</h4> + +<p>Le vrai <i>contrat social</i> n'a pas été délibéré entre des hordes humaines +faisant la métaphysique des prétendus droits de l'homme, et la théorie +des sociétés avant l'existence de la société.</p> + +<p>La société n'est pas d'invention humaine, mais d'inspiration divine.</p> + +<p>Dieu l'a déposée dans les instincts des premiers-nés de la terre appelés +hommes, et même dans les instincts organiques des animaux. Elle est née +toute faite, et chacun de nos instincts contenait en germe une loi; une +loi, non pas seulement physique, donnant pour but à la société politique +la satisfaction brutale des besoins du corps, mais une loi morale et +religieuse, donnant à la société civile un <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> but intellectuel, +moral et divin de civilisation des âmes, c'est-à-dire de vertu et de +divinisation de notre être par des devoirs réciproques découverts et +accomplis.</p> + +<p>Voilà la fin de la société politique, voilà le plan de Dieu, voilà +l'œuvre de la législation, voilà la dignité de l'homme; voilà le +spectacle que la Divinité créatrice se donne à elle-même, depuis qu'elle +a daigné créer l'homme jusqu'à la consommation des temps.</p> + +<p>Ce serait un pauvre spectacle, aux yeux de cette adorable Divinité, de +qui tout émane et à qui tout aboutit, de cette âme universelle qui n'est +qu'âme, c'est-à-dire intelligence, volonté, force et perfection, que le +spectacle de populations plus ou moins nombreuses broutant la terre dans +un ordre plus ou moins régulier, comme celui du troupeau devant le +chien, sans autre fin que de se partager plus ou moins équitablement +l'herbe qui nourrit leur race, jusqu'au jour où leurs cadavres iront +engraisser à leur tour le fumier vivant tiré du fumier mort, et destiné +à devenir à son tour un autre fumier!</p> + +<p>Voilà cependant le <i>Contrat social</i> de J.-J. Rousseau; voilà les <i>droits +de l'homme</i>! Ce sont aussi les droits du pourceau d'Épicure. <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> Si +l'égalité alimentaire de Platon, de J.-J. Rousseau, des économistes, des +tribuns du peuple, des démagogues de 1793, des saint-simoniens de 1820, +des fouriéristes de 1830, des socialistes de 1840, des communistes de +1848, n'a pas d'autres utopies à présenter aux sociétés modernes, en +vérité, de si vils et de si grossiers intérêts valent-ils la stérile +agitation des utopistes qui les inventent, des populations prolétaires +qui les rêvent, des législateurs qui les pulvérisent? Des râteliers +toujours pleins, dans cette vaste étable de l'humanité, changent-ils la +nature de cette bête de somme plus ou moins repue qu'ils appellent la +société humaine? Leurs droits de l'homme se pèsent-ils donc à la livre, +ou se mesurent-ils à la ration? Grasse ou maigre, une telle société en +serait-elle moins une société de brutes? On a pitié de telles utopies, +pitié de tels <i>contrats sociaux</i>, pitié de telles dégradations de notre +nature!</p> + +<p>Le vrai <i>contrat social</i> ne s'appelle pas droit, il s'appelle devoir; il +n'a pas été scellé entre l'homme et l'homme, il a été scellé entre +l'homme et Dieu.</p> + +<p>Le véritable <i>contrat social</i> n'a pas pour but <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> seulement le +corps de l'homme, il a pour but aussi et surtout l'âme humaine, il est +spiritualiste plus que matériel; car le corps ne vit qu'un jour de pain, +et l'esprit vit éternellement de vérité, de devoir et de vertu. Voilà +pourquoi la doctrine qui ne fait que proclamer les droits de l'homme est +courte et fausse, et ne peut aboutir qu'à la révolte perpétuelle, +doctrine insensée, <i>Contrat social</i>; voilà pourquoi toute société qui se +fonde sur le devoir est vraie, durable, toujours perfectible, et aboutit +directement à Dieu, c'est-à-dire à la perfection et à l'éternité.</p> + +<h4>XI</h4> + +<p>Devoir d'adoration envers le Créateur, qui a daigné tirer l'être du +néant pour sa gloire; devoir qui oblige l'homme à se conformer en tout +aux volontés du souverain législateur, volontés manifestées à l'homme +par ses instincts; organe de la véritable souveraineté de la nature; +devoir facile, satisfait par son accomplissement, même quand il est +douloureux <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> aux sens; devoir qui donne à l'homme obéissant à son +souverain Maître cette joie lyrique de la vie et de la conscience, joie +de la vie et de la conscience qui éclate dans tout être vivant comme un +cantique de la terre, et que tous les êtres vivants, depuis l'insecte, +l'oiseau, jusqu'à l'homme, entonnent en chœur au soleil levant comme +une respiration en Dieu!</p> + +<p>Devoir de l'époux et de l'épouse, qui, au lieu de s'accoupler comme des +brutes, se lient par un lien moral ensemble pour spiritualiser leur +union, souvent pénible, au bénéfice de l'enfant, né d'un instinct, mais +vivant d'un devoir.</p> + +<p>Devoir du père et de la mère de protéger, d'élever, de moraliser +l'enfant par un dévouement qui s'immole à sa postérité.</p> + +<p>Devoir du fils, qui, au lieu de se séparer selon J.-J. Rousseau, dès +qu'il n'a plus besoin de tutelle physique, adhère par justice et +reconnaissance au sein qui l'a nourri, à la main qui le protége dans sa +faiblesse, et leur rend ce culte filial, image du culte que tout être +émané doit à tout être dont il émane.</p> + +<p>Devoir de cette trinité humaine: le père, la mère, les enfants, de se +grouper dans une unité défensive de tendresse et de mutualité sainte +<span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> qu'on appelle famille, première patrie des cœurs qui impose +le premier patriotisme du sang, et qui sanctifie la source de l'âme +comme la source de la population.</p> + +<p>Devoir du commandement adouci par l'amour dans le père, pour que +l'ordre, qui ne peut se fonder sans hiérarchie, du moment que les +volontés peuvent se heurter entre des êtres nécessairement inégaux, pour +que cet ordre, disons-nous, se fonde sur une autorité et sur une +subordination incontestées; autorité et subordination qui sont un +phénomène social, nullement physique, mais tout moral.</p> + +<p>Devoir de l'obéissance dans les enfants, même quand ils sont devenus, +par le nombre et par la force, plus forts que le père et la mère; devoir +d'autant plus moral, d'autant plus spiritualiste, d'autant plus +vertueux, qu'il est volontaire, et que la force matérielle dans les +enfants se soumet plus saintement à la force spiritualiste dans le père.</p> + +<p>Devoir de ce premier groupe de la famille de reconnaître et de +respecter, dans les autres groupes semblables à elle, le même droit +divin de vivre et de multiplier sur la terre, domaine commun de la race +humaine; de ne point la <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> tuer, de ne point lui dérober sa place +au soleil et au festin nourricier du sillon; mais de reconnaître, +d'assister, d'aimer les autres hommes ses semblables, et de leur +appliquer cet instinct tout spiritualiste et tout moral de la justice +législative incréée, qui invente et qui sanctionne toute société par une +force morale mille fois plus forte que la force législative, la +conscience, et dont toute violation est crime, dont toute observation +est vertu!</p> + +<p>Devoir de donner la vie de chacun pour la défense et le salut de tous +dans cette société de familles associées devenues patries par cette loi +spiritualiste du dévouement si contraire à la loi de l'égoïsme des +législateurs athées; devoir du sacrifice de la vie même à ceux de ses +semblables qui ne sont pas encore nés; devoir surnaturel que les hommes +appellent héroïsme, et que Dieu appelle sainteté!</p> + +<p>Voyez comme vous êtes déjà loin de la société utilitaire et du contrat +social de la chair avec la chair de J.-J. Rousseau, et des droits de +l'homme! Voyez comme le spiritualisme social se dégage déjà de la +matière, et comme le véritable contrat social de la nature se +spiritualise et se divinise en découvrant, non <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> pas dans le corps +humain, mais dans l'âme humaine, l'origine, le titre, l'objet, et la fin +de la société politique!</p> + +<p>Un devoir social, au lieu d'un droit brutal, sort de chacun des +instincts primitifs de l'homme social, à mesure qu'il a besoin de lois +plus nombreuses et plus morales pour ses rapports plus multipliés avec +les autres hommes; au lieu d'être un droit, chacune de ces lois +s'appelle un devoir.</p> + +<p>Devoir de l'ordre qui lui fait personnifier l'autorité <i>divine</i> de la +nature, ici dans une monarchie, ici dans une république, ici dans une +magistrature élective, ici dans des pouvoirs héréditaires, ici dans ces +différentes forces combinées, mais toutes imposant un même devoir de +commander et d'obéir pour le bien de tous, sauf la tyrannie et +l'usurpation de l'ambition et du crime dans un seul ou dans le nombre, +qui sont la violation de la loi spiritualiste et du devoir, punie par +l'anarchie et la servitude.</p> + +<p>Devoir d'obéir aux lois promulguées par l'autorité législative même +quand ces lois nous commandent de mourir pour la société civile ou +politique!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> Devoir d'accomplir en conscience toutes les prescriptions du +gouvernement de la nation à mesure que le gouvernement chargé du droit +de commander par tous et pour tous, a besoin de promulguer des lois +nouvelles pour des besoins nouveaux de la société personnifiée en lui.</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>Quel que soit le rang que l'on occupe dans la hiérarchie sociale, devoir +de respecter dans tous ses semblables en haut l'autorité, inégalité +légale, en bas la dignité de l'âme de tous, égalité divine.</p> + +<p>Partout la fraternité en action imposant aux forts la tutelle des +faibles, aux riches la responsabilité des pauvres par l'assistance, +obligatoire quoique volontaire, du travail et de la charité.</p> + +<p>L'énumération de tous ces devoirs sociaux dont le <i>Contrat social</i> selon +l'esprit a fait des devoirs ne finirait pas; je m'arrête.</p> + +<p>Je m'engagerais à parcourir ainsi avec vous, un à un, tous les instincts +en apparence les plus physiques de l'homme venant en ce <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> monde, +et de vous amener à découvrir avec une évidence solaire, dans chacun de +ces instincts élémentaires, la source, le titre divin, la révélation +irréfutable du vrai contrat social: souveraineté divine manifestée par +la souveraineté de la nature, et imposant aux hommes de tous les âges et +de tous les pays le contrat social de la moralité et de la vertu, la +politique du devoir au lieu de la politique du droit, le gouvernement +pour l'âme au lieu du gouvernement pour les besoins, le progrès +aboutissant à l'immortalité et à Dieu par la vertu au lieu du progrès +partant de la chair et aboutissant à la chair.</p> + +<p>Le droit de l'homme est bien plus haut placé; ce n'est pas seulement le +droit à l'égalité et à sa part de vie ici-bas, c'est le droit à la vertu +et à sa part d'immortalité dans l'immortalité de la race, qui n'est +mortelle qu'ici-bas.</p> + +<p>Voilà le <i>contrat social</i> du spiritualisme. Les publicistes qui donnent +des définitions orgueilleuses et abjectes du droit de l'homme, n'ont +oublié que ceux-là: le droit d'accomplir des devoirs, le droit d'être +vertueux, le droit d'être immortel.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> Relevons nos fronts trop humiliés: nous valons mieux que cela.</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p>Cessons de rechercher le faux principe de la société politique dans la +souveraineté des trônes, despotisme; dans la souveraineté des castes, +aristocratie; dans la souveraineté du peuple, anarchie et tyrannie à la +fois. Ce ne sont ni les despotes, ni les aristocrates, ni les +démocrates, qui ont créé le divin phénomène de la société politique; ce +ne sont ni les dynasties, ni les théocraties, ni les autocraties, ni les +démocraties, qui peuvent sanctifier en elles le titre au commandement +humain, divin, aristocratique ou populaire, à la souveraineté, à +l'organisation, à la conservation, au perfectionnement de la société +politique. La société politique est organique, elle naît avec l'homme, +elle a sa révélation dans nos instincts, elle procède d'une seule +souveraineté, la souveraineté de notre nature. Elle n'a pas pour objet +seulement la perpétuation de l'espèce humaine <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> par la vile +satisfaction des besoins du corps humain sur cette terre; mais elle a +pour but surhumain la grandeur et la glorification de l'âme humaine par +la vertu.</p> + +<p>Le travail de l'homme terrestre pour le pain du jour, c'est la vertu du +corps humain; le travail de la société politique en vue de Dieu et de +l'immortalité, c'est la vertu de l'âme humaine.</p> + +<p>Ce double travail, également nécessaire, quoique inégalement rétribué, +Dieu l'exige de l'homme comme être corporel, et de la société politique +comme être moral.</p> + +<p>Et pourquoi l'exige-t-il?</p> + +<p>Parce que la société politique ne se compose pas seulement de corps qui +produisent, qui consomment, qui vivent et qui meurent ensevelis dans le +sillon qui les a nourris; mais parce que la société morale se compose +avant tout d'une âme immortelle dont la destinée immortelle est de +rendre gloire à son Créateur en se perfectionnant et en se sanctifiant +éternellement devant lui.</p> + +<p>Les sens corporels révèlent forcément à l'homme les besoins corporels +que la société civile l'aide à satisfaire ici-bas.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> La conscience, ce sens invisible, mais absolu, de la vertu et de +la moralité, révèle aussi forcément à l'homme intellectuel les besoins +de son âme pour satisfaire à ses aspirations divines de perfectionnement +moral et d'immortalité. La société politique ne peut pas, sans s'avilir, +se borner à aider l'homme à vivre dans son corps: elle doit l'aider +surtout à perfectionner son âme, à renaître plus parfait par une vie +plus sainte, à vivre de devoirs et à revivre éternellement de félicité.</p> + +<p>Voilà pourquoi toute loi qui n'est pas vertu n'est pas loi. Dieu ne +sanctionne que ce qui est divin. Il n'y a point de souveraineté dans la +force, le commandement est tyrannique et l'obéissance est lâcheté; ce +<i>contrat social</i> entre l'iniquité et la servitude, même quand il produit +l'ordre apparent, n'est que le désordre suprême. Dieu ne peut être +appelé en témoignage pour le ratifier; la moitié meilleure de ce qui +fait l'homme y manque: son âme n'y est pas! c'est la société politique +de la hache et du billot. Le <i>Contrat social</i> de J.-J. Rousseau mène +directement à ces emblèmes; le commandement est le crime, et +l'obéissance est la mort.</p> + +<p>Honte et exécration sur un tel <i>contrat social</i>! <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> honte parce +qu'il est servile, exécration parce qu'il est odieux.</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>Et pitié aussi, parce qu'il est sophisme et qu'il borne la société +politique à une sorte d'association commerciale pour cette courte vie, +où le gouvernement, purement mécanique et industriel, n'a qu'à +surveiller les parts de subsistances et de bien-être entre des hommes +qui ne vivent qu'à demi et qui meurent tout entiers. De ces deux moitiés +de l'homme, ils ont, dans leur acte de société, oublié la principale: +l'<span class="smcap">ÂME</span>, et sa destinée immortelle et infinie.</p> + +<p>Combien le véritable <i>contrat social</i> est supérieur, en vérités et en +dignité morale, à ce pacte de la chair avec les sens!</p> + +<h4>XV</h4> + +<p>Ce pacte de la société vraie, le voici: Dieu a créé l'homme corps et +âme, à la fois; Corps, pour s'exercer ici-bas comme un <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> apprenti +de la vie terrestre à la vie céleste, qui sera dégagée des sens et des +temps.</p> + +<p>Il a donné à l'homme, en le créant, les instincts innés qui le forcent à +vivre en société politique, parce que la société politique est le moyen +de perfectionner l'individu en élargissant sa sphère par la famille, +l'État, l'humanité, cette trinité de devoirs.</p> + +<p>Ce perfectionnement de l'homme par la société civile et politique +s'accomplit, pour le corps, par le développement des industries +matérielles, des moyens, des forces, des découvertes qui ont la vie +terrestre pour fin. C'est la civilisation des sens, beau phénomène, mais +phénomène court comme le temps, borné comme l'espace, fini comme la +poussière organisée, périssable comme la mort.</p> + +<p>Il a donné à l'homme une âme pour communiquer par la pensée avec Dieu, +son créateur, et pour perfectionner cette âme par la vertu, travail +surhumain de l'humanité mortelle dont la vie immortelle est le salaire +dans un temps qui ne finit pas, c'est-à-dire dans l'éternité +rémunératrice.</p> + +<p>La société politique et civile est le milieu composé de devoirs mutuels +dans lequel <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> l'homme trouve à exercer son âme militante et +perfectible à cette vertu dont la société vit, mais dont le mérite ne +finit pas ici-bas; c'est la civilisation spiritualiste de l'âme humaine.</p> + +<p>Le <i>contrat social</i> matérialiste de J.-J. Rousseau et de ses disciples +ne promet à l'humanité que des biens matériels et quelques souffrances +égales pour tous, des luttes pour ou contre une souveraineté sans cesse +imposée par les tyrans, sans cesse reconquise par les peuples; des +droits qui ne reposent que sur des révoltes de tous contre tous, et qui +ne sont contre-signées qu'avec du sang, des métiers ou des arts tout +manuels; des lois toutes égalitaires pour consoler au moins le malheur +de chacun par le niveau du malheur commun, puis la mort ensevelissant +une société de poussière vivante dans une poussière morte. Voilà tout: +est-ce là beaucoup plus que le néant? Le bonheur de vivre vaut-il, pour +une pareille société, la peine de mourir?</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>Notre <i>contrat social</i>, à nous, le <i>contrat social</i> spiritualiste, au +contraire, celui qui cherche <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> son titre en Dieu, qui s'incline +devant la souveraineté de la nature, celui qui ne se reconnaît d'autre +droit que dans ce titre magnifique, et plus noble que toutes les +noblesses, de fils de Dieu, égal par sa filiation et par son héritage à +tous ses frères de la création, celui qui ne croit pas que tout son +héritage soit sur ce petit globe de boue, celui qui ne pense pas que +l'empire de quelques millions d'insectes sur leur fourmilière, +renversant ou bâtissant d'autres fourmilières, soit le but d'une âme +plus vaste que l'espace, et que Dieu seul peut contenir ou rassasier; +celui qui croit, au contraire, à l'efficacité de la moindre vertu +exercée envers la moindre des créatures en vue de plaire à son Créateur, +celui qui place tous les droits de l'homme en société dans ses devoirs +accomplis envers ses frères; celui qui sait que la société humaine, +civile et politique, ne peut vivre, durer, se perfectionner en justice, +en égalité, en durée, que par le dévouement volontaire de chacun à tous, +dévouement du père au fils, de la femme à l'époux, du fils au père, des +enfants à la famille, de la famille à l'État, du sujet au prince, du +citoyen à la république, du magistrat à la patrie, du riche au pauvre, +du pauvre au riche, <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> du soldat au pays, de tout ce qui obéit à +tout ce qui commande, de tout ce qui commande à tout ce qui obéit, et, +plus haut encore que cet ordre visible, celui qui conforme, autant qu'il +le doit et qu'il le peut, sa volonté religieuse à cet ordre invisible, à +ce principe surhumain que la Divinité (quel que soit son nom dans la +langue humaine) a gravé dans le code, dans la conscience, table de la +loi suprême; celui qui sait que, sous cette législation des devoirs +volontaires qu'on nomme avec raison <i>force</i> ou <i>vertu</i>, il n'y a ni +Platon, ni J.-J. Rousseau, ni chimères, ni violences, ni tyrannies, ni +multitudes, ni satellites, ni armées, ni bourreaux qui puissent faire +prévaloir la société purement matérialiste sur la société spiritualiste, +où le commandement est divin, où l'abstention est vertu; ce contrat +social est, disons-nous, indépendamment de ce qu'il est plus vrai, mille +fois plus digne du légitime orgueil, du saint orgueil de la race +humaine: car il croit fermement (et il a raison de croire) que le +contrat social qui commence sur la terre par des individus isolés, sans +défense contre les éléments, par des hordes, par des tribus, par des +républiques, par des empires, par des révolutions qui brisent <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> +ou qui restaurent des nations, n'est ni toute la fin, ni toute la +destinée probable de la civilisation divine, ni toute la pensée du +Créateur, ni tout le plan infini de Dieu dans sa création de l'homme en +société.</p> + +<p>Car il croit que Dieu n'a pas borné à ces phénomènes d'agglomération, de +révolution, de progrès matériel, de décadence, de dissolution et de +disparition, les destinées de cette noble catégorie d'êtres appelés +hommes; que ces êtres ne sont pas bornés dans tous leurs développements +par la tombe; mais que le vrai contrat social, celui dont l'âme de +l'humanité est l'élément, celui dont la vertu est le mobile, celui dont +le devoir est la législation, celui dont Dieu lui-même est le souverain, +le spectateur et la récompense, que ce contrat social, interrompu ici à +chaque génération par la mort, ne se résilie pas dans la poussière de ce +globe.</p> + +<p>Au contraire, il se renoue, se recompose et se développe indéfiniment +plus haut de vertu en vertu, de sainteté en sainteté, de grandeur en +grandeur, dans une société toujours croissante et toujours multipliante, +pour multiplier les adorations par les adorateurs, les forces par les +<span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> facultés, les vertus par les œuvres, dans cette échelle +ascendante par laquelle monta le Jacob symbolique, et qui rapproche du +Dieu de vie ses hiérarchiques créations!</p> + +<p>En un mot, le vrai contrat social, au lieu de donner pour fin à la +société mortelle la mort, donne pour fin à la société spiritualiste sur +la terre le sacrifice, et pour fin à la société divinisée après la vie +l'immortalité!</p> + +<p>Voilà ma foi politique.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<p><i>P. S.</i> La trop grande étendue que j'ai été obligé de donner à +l'Entretien précédent me force à restreindre celui-ci et à m'arrêter là +de peur de fatiguer le lecteur de métaphysique sociale. Je reviendrai +dans un an sur ces aberrations de J.-J. Rousseau, philosophe social. +Quant à sa philosophie religieuse, dont la profession de foi du <i>Vicaire +savoyard</i> est le sublime portique, c'est une des plus éloquentes +protestations contre l'athéisme ou l'irréligion qui ait jamais été +écrite par une main d'homme. Quand nous traiterons de la philosophie +<span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> (ce que nous ferons l'année prochaine), nous reviendrons sur ce +bel exorde de religion dite naturelle. J.-J. Rousseau s'élève, dans +cette contemplation lyrique de la Divinité et de la morale, mille fois +au-dessus des philosophes impies ou matérialistes du dix-huitième +siècle. Le christianisme même lui doit ici de la reconnaissance, car, +s'il est dans quelques parties incrédule sur la lettre de ses dogmes, il +est croyant à sa sainteté. C'est une aurore boréale de l'Évangile: il ne +le voit pas, mais il le répercute. C'est la raison évangélisée.</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>Par une circonstance bien étrange, pendant que je m'entretenais avec +vous des erreurs politiques et des essais théologiques de J.-J. Rousseau +dans l'<i>Émile</i>, un livre paraissait, un des livres que les <i>curieux</i> de +littérature et de philosophie accueillent comme une bonne fortune de +bibliothèque, parce qu'il leur révèle comme en confidence les secrets du +métier de la littérature.</p> + +<p>Ce livre, par un homme de pensée libre, <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> d'instruction variée, +de goût sûr, de recherches patientes, M. Sayous, est intitulé: <i>le +Dix-huitième Siècle à l'étranger.</i></p> + +<p>C'est une histoire coloniale de l'esprit français dans toute l'Europe, +pendant que l'esprit français rayonnait de Paris sur le monde quelques +années avant qu'il fît explosion par la révolution française. M. Sayous +est là, pour le dire sans l'offenser, un statisticien moral, un fureteur +de génie épiant et découvrant le beau et le bon dans tous ces recoins de +l'Europe où de petits cénacles littéraires, français de langue et +d'esprit, depuis Copenhague, Pétersbourg, Berlin, Dresde, jusqu'à +Lausanne, Coppet, Ferney, Genève (il aurait pu y ajouter Turin et +Chambéry, colonie des deux frères de Maistre, l'un naturel et arcadien, +l'autre emphatique et olympien), devaient bientôt appeler l'attention +sur leur nom et sur leurs œuvres.</p> + +<p>M. Sayous donc furète avec beaucoup de loyauté et beaucoup de bonheur +ces découvertes dans tous ces recoins du monde français, et nous fait +des portraits fins, vrais, originaux, critiques de toutes ces figures +d'hommes et de femmes qui gravitaient en ce temps-là dans la sphère de +l'esprit français, de la <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> langue française et de la philosophie +française.</p> + +<p>Or savez-vous ce qu'il découvre très-inopinément pour nous, à Genève, en +recherchant les sources de J.-J. Rousseau, car toute grande +individualité a ses sources? Il découvre une femme, une jeune fille, une +belle sibylle des Alpes, une théologienne de vingt ans, une prophétesse +de raison et d'instruction qui prophétise à demi-voix et qui prophétise +quoi? La profession de foi du <i>Vicaire savoyard</i>. C'était dans l'air. +Rousseau l'écoute, il retient; il s'inspire, et il écrit. Qui se serait +douté de cette Égérie cachée dans les grottes du lac Léman, derrière ce +philosophe misanthrope de la rue Plâtrière, à Paris?</p> + +<p>Or voici tout le mystère:</p> + +<p>Il y avait à Genève une de ces familles cosmopolites qui apportent, +partout où elles vivent, un caractère et une physionomie multiples, +saillants, originaux comme l'empreinte des différentes contrées où ces +familles ont eu leurs haltes et leur origine. C'était la famille si +connue des Huber. Sortis de la noblesse féodale du Tyrol, illustres dans +la chevalerie tudesque de la Souabe, ils étaient devenus patriciens de +Berne, et s'étaient alliés à Rome avec <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> la maison princière des +Ludovisi, démembrée en branches éparses entre Schaffouse, Lyon, Genève.</p> + +<p>Cette famille, de génies divers, avait acquis aussi divers genres de +célébrités. La littérature légère, la philosophie éclectique, les +sciences naturelles, les arts, la société intime avec Voltaire, +Rousseau, plus tard avec les de Maistre de Savoie, avec madame de Staël, +avaient encore illustré les Huber. Les mémoires du temps rappellent à +toutes les pages leur nom à propos de leur familiarité avec les grandes +figures de Genève, de Paris, de Berlin, de Londres, de Coppet; ils +étaient chez eux partout par droit de bienvenue, de bon goût, d'intimité +avec les célébrités européennes. Un de leurs descendants, héritier de +leur naturalisation universelle, le colonel Huber, à la fois homme de +guerre, homme de lettres volontaire, diplomate dans l'occasion, poëte +quand il se souvient de ses Alpes, romancier quand il se rappelle madame +de Montolieu ou madame de Staël, habite encore aujourd'hui tantôt Paris, +tantôt une délicieuse retraite philosophique au bord de ce lac Léman, +site préféré de cette famille.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> XVIII</h4> + +<p>Or, de cette famille nomade et féconde en toutes espèces d'originalités +inattendues, était née à Lyon, en 1695, Marie Huber. À l'âge de dix-huit +ans elle avait à Lyon la célébrité des yeux, la beauté. Tout lui +souriait du côté du monde: elle détourna son âme et ne voulut regarder +que du côté du ciel. Elle renonça au mariage pour garder toutes ses +pensées à Dieu. L'abbé Pernetti, l'historien des célébrités de Lyon, +raconte que le peuple de cette ville l'appelait la Sainte.</p> + +<p>La solitude rendit son esprit indépendant, effet ordinaire et naturel +d'une méditation solitaire. À trente-six ans elle prit la plume et elle +écrivit ses pensées sur le sujet qui occupait le plus sa vie, la +religion. Elle crut reconnaître que ce qui écartait le plus d'âmes +religieuses de la pratique de tel ou tel culte, c'étaient le nombre et +la littéralité des dogmes. Elle résolut, non de les nier, mais de les +tourner, et de montrer une voie générale de salut, qui fît marcher au +ciel par toutes les <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> voies; elle n'écartait pas le christianisme, +elle l'ouvrait plus large à plus de fidèles; elle considérait le Christ +comme l'Homme-Dieu qui, participant à toute la nature humaine pour la +réhabiliter en lui, fut affranchi de tout ce que l'humanité a de +vicieux, rédempteur dont l'humanité aurait pu se passer si elle avait +conservé sa pureté originelle et la religion naturelle bien gravée dans +sa conscience. Elle entreprenait donc, conformément à cette idée, de +faire luire de nouveau cette sainteté primitive et naturelle dans les +cœurs de tous les hommes.</p> + +<p>Ce fut là, dit M. Sayous son biographe, l'objet de son livre intitulé +<i>la Religion essentielle à tous les hommes</i>, livre dont Voltaire eut +connaissance et dont il parle avec estime, livre qui fut communiqué à +J.-J. Rousseau, et dont, selon M. Sayous, il tira la doctrine supérieure +et conciliatrice de sa profession de foi du <i>Vicaire savoyard</i>.</p> + +<p>Ce serait ainsi qu'une femme inspirée, une sainte Thérèse d'une religion +pacifique et unanime, aurait à son insu laissé dans l'âme du philosophe +sceptique et mobile de Genève la pensée de ce christianisme +primitivement révélé par la conscience, encore sans ombre, à <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> +l'humanité, et destiné à réconcilier toutes les morales, tous les +schismes et tous les cultes de l'esprit dans une lumière, dans une +adoration et dans une charité communes.</p> + +<p>Nous n'affirmons pas cette filiation de la profession de foi de J.-J. +Rousseau; nous la donnons comme une de ces curiosités littéraires qui +ont de la vraisemblance plus qu'elles n'ont de certitude. Mais le génie +à tâtons de J.-J. Rousseau, flottant à cette époque entre le +christianisme réformé, le catholicisme adopté, puis répudié, le +calvinisme de son enfance professé de nouveau, l'illuminisme germanique +effleuré, et le scepticisme philosophique si voisin de l'athéisme, +longtemps fréquenté à Paris dans l'intimité de Diderot, de d'Holbach, de +Grimm, pouvait fort bien se réfugier, pour son repos, dans cet +éclectisme chrétien de mademoiselle Huber qui donnait satisfaction aux +diverses aspirations de sa nature, et qui lui servait de thème pour cet +hymne magnifique de Platon des Alpes connu sous le nom de profession de +foi du <i>Vicaire savoyard</i>. Les calvinistes de Genève ne s'élevèrent pas +avec moins de fureur contre le traité de paix que leur offrait +mademoiselle Huber, que contre le <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> symbole pacificateur que leur +proposait J.-J. Rousseau. Les deux livres eurent les mêmes ennemis; car +les schismes en religion n'ont pas seulement besoin de croire, ils ont +besoin de combattre; les pacificateurs sont les premiers persécutés en +religion comme en politique. L'Évangile dit: «Heureux les pacifiques!» +le monde dit: «Malheur aux modérés!»</p> + +<p>J.-J. Rousseau, dans ce livre, fut un Girondin de la philosophie.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> LXVIII<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<h3>TACITE.</h3> + +<p class="center">PREMIÈRE PARTIE.</p> + +<h4>I</h4> + +<p>L'histoire est de tous les genres de littérature celui qui supporte le +plus la médiocrité de l'écrivain, d'abord parce que l'intérêt y est dans +le fait plus encore que dans le style: le fait ou le récit se suffit, +pour ainsi dire, à lui-même.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> Ensuite, parce que les événements que l'histoire raconte ont par +eux-mêmes un attrait de curiosité, un intérêt, pour nous exprimer +autrement, qui empêche le lecteur de faire attention à l'insuffisance ou +à la médiocrité du style. La curiosité est très-indulgente, pourvu que +l'histoire soit racontée.</p> + +<p>Aussi les bibliothèques sont-elles pleines d'histoires médiocres, +triviales, sans génie, sans philosophie, sans politique, sans couleur, +sans pathétique, sans moralité, écrites par des annalistes de tous les +pays; enregistreurs de dates, de nomenclatures, de faits, ils tiennent +la chronologie du monde, l'état civil des nations.</p> + +<p>On les lit cependant: car, bien qu'ils ne fassent rien sentir et rien +juger, incapables qu'ils sont eux-mêmes de sentir et de juger, ils font +connaître. Ce sont les vieillards loquaces de la famille humaine dont +parle Homère; on s'attroupe autour d'eux pour les entendre conter: mais +pour eux, comme pour leurs lecteurs, l'histoire n'est que de la +chronique.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> II</h4> + +<p>Les véritables historiens sont très-rares au contraire, et, pour tout +dire, plus rares peut-être que les grands poëtes; plus rares +certainement que les grands hommes d'action.</p> + +<p>Cette parcimonie de la nature à créer les grands historiens s'explique +d'elle-même, quand on y réfléchit, par le nombre, la diversité et la +supériorité des dons naturels et des dons acquis nécessaires pour écrire +une histoire digne de ce nom.</p> + +<p>Ces dons, ou ces conditions nécessaires pour former un historien +immortel, sont presque impossibles à réunir dans un même homme.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> III</h4> + +<p>D'abord, il faut qu'il soit né poëte, c'est-à-dire sensible, coloriste, +éloquent de nature; car comment ferait-il sentir dans son style ce qu'il +n'aura pas senti lui-même?</p> + +<p>Comment colorerait-il de nuances convenables ses portraits et ses +tableaux, si, au lieu de palette dans l'imagination, il n'a qu'un peu +d'encre au bout de sa plume?</p> + +<p>Comment ferait-il parler ses acteurs, s'il ne sait pas lui-même parler?</p> + +<p>Dire, c'est créer. Que créera-t-il, s'il ne sait dire?</p> + +<p>Il faut ensuite qu'il soit philosophe, c'est-à-dire qu'il ne se borne +pas à la surface des faits, mais qu'il les creuse et qu'il les interroge +pour leur faire rendre le sens caché qui est en eux, ou la sagesse des +choses humaines; car les événements ne sont pas une vaine accumulation +<span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> de faits et de personnages, passant devant les yeux de Dieu et +devant les yeux des hommes, sans autre langage que ce fracas du temps, +qui roule tumultueusement dans son cours les religions, les institutions +et les empires.</p> + +<p>Ces événements, bien vus, bien écoutés, bien compris, ont un langage +parfaitement intelligible qui s'appelle l'expérience, la leçon, la +moralité, la sagesse, la philosophie des choses. Il faut que +l'historien, profondément sage, comprenne ce langage des événements pour +l'interpréter aux autres hommes.</p> + +<p>Un véritable historien n'est qu'un traducteur, mais c'est le traducteur +des desseins de Dieu. Il déchiffre les hiéroglyphes de la Providence.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> IV</h4> + +<p>Il faut qu'il soit honnête homme, c'est-à-dire probe d'esprit, sincère, +véridique: car, s'il trompe, ou s'il dissimule, ou s'il invente, ou s'il +ment, plus d'histoire; il n'est plus que le faussaire des actes de Dieu.</p> + +<p>Il faut qu'il soit moraliste, sinon de cœur, au moins d'esprit: car, +s'il caresse les perversités dont l'histoire est pleine, s'il donne +toujours raison à la fortune, s'il exalte le vainqueur coupable et qu'il +écrase le vaincu innocent, s'il foule aux pieds les victimes, s'il +ajoute la sanction de sa propre immoralité et l'autorité de son amnistie +à tous les scandales d'iniquité qui attristent les annales des peuples, +l'historien n'est plus un juge; c'est un complice abject ou intéressé de +la fortune, qui montre sans cesse le droit violé par la force, et la +vertu déjouée par le succès.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> Un tel historien corrompt plus la moralité de son siècle que +tous les crimes heureux ne la corrompent: car on se défie des criminels, +on ne se défie pas de l'historien. Son absolution est pire que le +forfait lui-même: c'est le forfait rétrospectif, le forfait de +sang-froid, le meurtre de la conscience publique, seul refuge que la +fortune triomphante laisse ici-bas à la justice et à la vertu! Le +criminel ne viole la justice que pendant un temps: l'historien du succès +la viole, autant qu'il est en lui, pendant toute la postérité.</p> + +<p>On a dressé des peines contre ceux qui commettent les crimes, on devrait +en formuler de pires contre ceux qui les excusent et qui les glorifient. +Ils sont les scélérats du lendemain, plus coupables que les scélérats de +la veille. Ils justifient l'iniquité: c'est plus atroce que de la +commettre.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> V</h4> + +<p>Il faut que l'historien soit homme d'État: car l'histoire est pleine de +politique, et s'il n'a pas l'intelligence de la politique, cette bonne +conduite de la vie appliquée en grand aux nations, aux sociétés, aux +empires, il écrira au hasard des récits pleins d'ignorance, de +contre-sens et de non-sens.</p> + +<p>Il faut qu'il ait pratiqué lui-même les conseils, les assemblées, les +négociations, les délibérations, les affaires publiques, afin d'avoir +observé de ses propres yeux le jeu des passions, des intérêts, des +ambitions, des intrigues, des caractères, des vertus ou des perversités +qui s'agitent dans les cours, dans les camps, dans les comices, dans la +place publique.</p> + +<p>Nul ne connaît les hommes par théorie: <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> pour les connaître, il +faut les toucher; on ne les touche que dans la mêlée.</p> + +<p>Un historien qui n'aura vécu que dans les bibliothèques fera des livres, +mais jamais une histoire; ses personnages seront des rôles, jamais des +hommes.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>Enfin, il faut que l'historien soit arrivé à la vieillesse, ou du moins +à cette maturité des années qui donne, avec le sang-froid de la pensée, +le désintéressement de l'ambition, ce loisir studieux où l'écrivain se +renferme dans la solitude de son âme pour recueillir, avant sa mort, les +événements de son temps, les expériences, les jugements qu'il veut +léguer à la postérité.</p> + +<p>On voit, à ces principales conditions d'un historien parfait, combien il +est rare que toutes ces conditions se trouvent réunies <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> dans un +même homme, et combien peu de chefs-d'œuvre historiques doivent +exister et surnager sur cet océan d'annales ou de chroniques qui +encombrent les archives des nations.</p> + +<p>Ajoutons que ces chefs-d'œuvre mêmes ne sont pas absolus, mais +relatifs à l'état social et à l'âge plus ou moins avancé des peuples +pour lesquels l'historien a écrit son histoire.</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>Les peuples enfants veulent des récits merveilleux, mais sans critique, +comme ceux d'Hérodote.</p> + +<p>Les peuples superstitieux veulent des fables, comme celles des livres +théogoniques de l'Orient.</p> + +<p>Les peuples barbares veulent des martyrologes, comme ceux des +Scandinaves.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> Les peuples chevaleresques veulent des aventures, comme celles +du Cid ou de Roland.</p> + +<p>Les peuples corrompus veulent des crimes politiques admirés et +justifiés, comme ils le sont dans l'histoire de Machiavel.</p> + +<p>Les peuples artistes veulent des harangues et des réflexions, comme +celles de Thucydide.</p> + +<p>Les peuples avilis veulent des obscénités, comme celles de Suétone.</p> + +<p>Les peuples mûrs et touchant à la décadence veulent des portraits peints +en traits de sang, des retours vers la vertu antique, des larmes amères +sur la corruption présente, des sentences brèves, mais succulentes, +jaillissant de l'événement comme le cri des choses, enfin une +philosophie à la fois plaintive et amère, qui consterne et qui relève +l'âme par l'honnête et douloureux contraste entre l'image de la vertu +antique et le désespoir de la liberté perdue!</p> + +<p>Dans ce genre d'histoire parfait, l'historien n'est plus seulement un +annaliste: il est citoyen, il est moraliste, il est politique, il est +poëte, il <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> est peintre, il est législateur, il est apologiste, il +est satiriste, il est homme d'État, il est juge, il est instituteur des +nations, il est <i>Tacite</i>. L'histoire ne monte pas plus haut: elle est +alors le grand poëme épique de la vérité.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>Pour l'époque du monde où nous vivons, Tacite est évidemment l'Homère, +le Platon et le Cicéron de l'histoire. Une de ses pages retrace toute +une période d'années; une de ses peintures ressuscite toute une vie; une +de ses maximes fait réfléchir tout un jour.</p> + +<p>Rome entière, avec ses grandeurs et ses bassesses, avec sa liberté et sa +servitude, avec ses noblesses et ses abjections, avec ses vertus et ses +forfaits, s'est résumée dans ce seul homme.</p> + +<p>Il a tout vu, tout senti, tout sondé, tout pesé, tout aimé, tout haï, +tout peint, tout conclu. <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> C'est le monde romain, ou plutôt c'est +le monde humain de son temps, hélas! et de tous les temps, contracté +dans la main puissante d'un homme, et rendant, sous la pression de cette +main, son suc, son sens, sa gloire, ses vices, sa honte, ses larmes, son +sang, par tous les pores.</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>Aussi celui qui a lu Tacite a compris le monde: Tacite est le Newton de +l'histoire. Il a dévoilé la machine humaine depuis le premier rouage +jusqu'au dernier; il a monté et démonté le mécanisme des empires, et mis +à nu tous les ressorts qui font mouvoir la sublime ou déplorable +humanité.</p> + +<p>On ne peut lui reprocher qu'une chose: un excès de brièveté dans le +récit. Mais cette brièveté aussi est une force: celui qui comprend d'un +coup d'œil explique d'un mot. La <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> brièveté est une vertu de la +langue, car la langue n'est qu'un signe. La plus parfaite des langues +serait celle qui contiendrait le monde dans un mot.</p> + +<p>Tacite est l'abréviateur de l'œuvre de Dieu; il n'écrit pas, il note: +mais chaque note ouvre un horizon sans borne à la pensée. Les +intelligences lentes ou faibles doivent renoncer à le lire: il n'écrit +que pour ses pairs. C'est le pain des forts, c'est l'historien des +hommes d'État, des philosophes, des sages, des poëtes; il lui faut, +comme à Bossuet, un auditoire de rois de l'intelligence: c'est sa +gloire.</p> + +<p>J'ai essayé souvent, dans mes notes de jeunesse, de me rendre compte à +moi-même des impressions que je recevais de cet historien selon mon +cœur. J'en extrais ici quelques fragments et j'en ai refait un tout, +en jalonnant ma route de ses plus beaux tronçons de style, comme on +reconstruit une ville détruite dans le désert, en marchant d'un débris à +un débris et d'un monument à l'autre, à travers la poussière des grandes +choses qu'on foule aux pieds.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> X</h4> + +<p>Huit cent vingt années d'existence ont épuisé la vitalité de Rome. Rome +vieillit; car, malgré les illusions toujours déçues et toujours +renaissantes des utopistes, les nations vieillissent comme l'homme, +unité mortelle dont elles parcourent toutes les phases avec plus de +lenteur, mais avec la même vicissitude de naissance, de jeunesse, de +maturité, de caducité et de mort.</p> + +<p>L'empire a dévoré la république; l'armée a subjugué les lois; la +corruption, à son tour, a avili l'armée; la sédition donne et retire le +trône et la vie à des favoris prétoriens d'un camp et d'un jour. Néron, +le dernier des empereurs du sang de César, a péri, exécré des uns, +regretté par les autres; car les vices et les crimes eux-mêmes ont leur +parti dans les populaces et dans les casernes. On pleure, à <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> +Rome et à Lyon, ce bon Néron qui incendiait la capitale pour la rebâtir, +qui égorgeait sa mère, mais qui amusait la plèbe. Le vieux Galba, +proclamé empereur par les légions, s'avance et tend la main vers le +sceptre.</p> + +<p>Écoutons Tacite, c'est ainsi qu'il commence son premier livre:</p> + +<h4>XI</h4> + +<p>«J'entreprends une œuvre riche en vicissitudes, atroce en batailles, +déchirée en séditions, sinistre même dans la paix:</p> + +<p>«Quatre empereurs tranchés successivement par le glaive, trois guerres +civiles, plusieurs guerres extérieures, quelques autres tout à la fois +civiles et étrangères;</p> + +<p>«Nos armes, prospères en Orient, malheureuses en Occident; l'Illyrie +troublée, les Gaules mobiles, la Grande-Bretagne <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> conquise et +perdue presque au même moment; les races suèves et sarmates se ruant +contre nous; les Daces illustrés par des défaites et par des victoires +alternatives; l'Italie elle-même affligée de calamités nouvelles ou +renouvelées des calamités déjà éprouvées par elle dans la série des +siècles précédents; des villes englouties ou secouées par les +tremblements de terre sur les confins de la fertile Campanie; Rome +dévastée par les flammes; nos plus anciens temples consumés; le Capitole +lui-même incendié par la main de ses concitoyens; nos saintes cérémonies +profanées; des adultères souillant nos plus grandes familles; les îles +de la mer pleines d'exilés; ses écueils ensanglantés de meurtres; des +atrocités plus sanguinaires encore dans le sein de nos villes; noblesse, +dignités, acceptées ou refusées, imputées à crime; le supplice devenu le +prix inévitable de toute vertu; l'émulation entre les délateurs, +non-seulement pour le prix, mais pour l'horreur de leurs forfaits; +ceux-ci revêtus comme dépouilles des consulats et des sacerdoces, +ceux-là de l'administration et de <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> la puissance de l'État dans +les provinces, afin qu'elles supportassent tout de leur violence et de +leur rapacité; les esclaves corrompus contre leurs maîtres, les +affranchis contre leurs patrons, et ceux à qui il manquait des ennemis +pour les perdre, perdus par la trahison de leurs amis.»</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>«Toutefois le siècle n'est pas assez tari de toute vertu pour ne pas +fournir encore de grands exemples:</p> + +<p>«Des mères accompagnant leurs fils poursuivis, dans leur fuite; des +femmes s'exilant volontairement avec leurs maris; des proches courageux; +des gendres dévoués; la fidélité des serviteurs résistant même aux +tortures; des hommes illustres bravant les dernières extrémités de +l'infortune; l'indigence elle-même héroïquement supportée; <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> des +sorties volontaires de la vie comparables aux morts les plus louées de +nos ancêtres.</p> + +<p>«Outre ces nombreuses vicissitudes des choses humaines, des prodiges +effrayants dans le ciel et sur la terre, les avertissements de la +foudre, les présages des événements futurs, présages heureux, sinistres, +ambigus, évidents tour à tour.</p> + +<p>«Jamais, en effet, calamités plus terribles et augures plus menaçants ne +témoignèrent au peuple romain que les Dieux ne veillaient plus à sa +sécurité, mais à leur vengeance.»</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p>Après avoir frappé ainsi l'esprit de ses lecteurs de l'impression dont +il est frappé lui-même, Tacite entre d'un pas rapide, mais sûr, dans +son récit par le tableau du lendemain <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> de la mort de Néron. Il +laisse transpirer, plutôt qu'il ne le témoigne, son mépris intérieur +contre un peuple assez vil pour regretter son tyran:</p> + +<p>«La vile multitude, dit-il, celle qui assiége le cirque et les théâtres +gratuits, et la lie des esclaves, et tous ceux qui, ayant dévoré leur +patrimoine, vivaient des honteuses munificences de Néron, se montraient +tristes et avides de nouvelles.</p> + +<p>«Les soldats, voyant qu'ils ne recevaient pas de gratifications de Galba +pour récompenser leur défection involontaire et forcée à Néron, et +prévoyant que la paix ne leur fournirait pas autant que la guerre +d'occasions d'avancements et de récompenses, penchaient vers la +sédition. Ils accusaient déjà la vieillesse et la parcimonie de Galba.</p> + +<p>«On rappelait un mot de lui, honnête pour la république, dangereux pour +lui-même: Je choisis mes soldats, je ne les achète pas.</p> + +<p>«L'âge même de Galba était un texte de dérision et d'impopularité pour +ceux qui étaient accoutumés à la jeunesse de Néron, <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> et qui, +suivant le préjugé du vulgaire, ne jugeaient de leur maître qu'à la +beauté et à la grâce du corps. Telles étaient à Rome, ajoute-t-il, les +dispositions d'esprit de cette immense multitude.»</p> + +<p>Il fait ensuite le tableau des provinces, des légions, le portrait des +principaux généraux qui les commandent.</p> + +<p>En Espagne, Cluvius Rufus; dans les Gaules, un successeur peu populaire +de Vindex; en Allemagne, Verginius, encore indécis entre les regrets de +Néron et l'adhésion à Galba; sur le Rhin, un vieillard goutteux, +impotent, sans ascendant sur ses troupes; dans l'Orient encore immobile, +Mucien, commandant de la Syrie et de quatre légions.</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>Le portrait de Mucien, tracé en quelques lignes, présage du premier +coup d'œil à <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> l'empire des agitations, à Galba des +compétiteurs:</p> + +<p>«Homme, dit Tacite en parlant de Mucien, déjà aussi célèbre par ses +succès que par ses disgrâces; jeune, il avait ambitieusement caressé des +amitiés illustres; bientôt, ayant dissipé ses richesses, il glissa dans +le besoin.</p> + +<p>«Suspectant l'inimitié de Claude contre lui, il se confina dans le fond +de l'Asie, aussi près de l'exil qu'il le fut plus tard de l'empire; +mélange de luxure, d'intrigue, de popularité, d'insolence, de bonnes et +de mauvaises habiletés; excessif de plaisirs dans le loisir, d'activité +dans l'action, sa vie publique méritait des éloges, sa vie privée de la +honte. Puissant en influence et en séduction sur ses subordonnés, sur +ses proches, sur ses collègues; homme à qui il était plus facile de +décerner l'empire par son crédit que de l'obtenir pour lui-même.»</p> + +<p>En Judée, Vespasien et son fils Titus commandaient trois légions; ils +étaient pleins de déférence pour Mucien, leur collègue le <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> plus +rapproché, et se concertaient entièrement avec lui.</p> + +<h4>XV</h4> + +<p>Tout à coup un bruit se répand dans Rome. On murmure à demi-voix que les +légions de Germanie se sont soulevées et ont proclamé empereur leur +commandant Vitellius.</p> + +<p>Galba, pour prévenir le seul reproche qu'on fait à son règne, celui de +manquer d'un successeur, se hâte d'adopter un jeune Romain de haute +noblesse et de grande espérance, Pison. Pison rappelait par ses vertus +l'antique république. Son adoption était un retour à la liberté et aux +mœurs. Galba le prend par la main en présence du sénat et du peuple:</p> + +<p>«Auguste chercha un successeur dans sa famille, lui dit-il; moi, je le +prends dans la république, non que je manque de parents <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> ou de +compagnons d'armes, mais pour prouver que je n'ai point brigué l'empire +par ambition. Cet acte démontrera à tous que je n'ai consulté, en te +choisissant, ni mes propres convenances, ni même les tiennes.</p> + +<p>«Tu as un frère, ton égal en noblesse, ton supérieur par l'âge, digne en +tout de la haute fortune où je t'appelle, si tu n'en étais plus digne +encore toi-même.</p> + +<p>«Tu es parvenu à cet âge où l'on a déjà échappé aux passions de la +jeunesse; ta vie est telle que tu n'as aucune indulgence à demander pour +ton passé. Tu n'as encore supporté que des fortunes adverses: les +prospérités sont des tentations trop stimulantes pour notre âme, parce +que les adversités nous apprennent à fléchir et que le bonheur nous +corrompt.</p> + +<p>«La fidélité, la sincérité, l'attachement, ces premiers biens de +l'honnête homme, conserve-les avec une égale constance. On essayera de +les altérer en toi par l'obséquiosité. L'adulation, les caresses, +l'intérêt personnel, le poison le plus corrupteur de la <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> +véritable affection, vont bientôt t'entourer.</p> + +<p>«Aujourd'hui, toi et moi, nous nous parlons avec la plus entière +franchise; mais les autres s'adressent plus à notre puissance qu'à +nous-mêmes, car persuader à un prince ce qu'il doit faire est une grande +tâche: une approbation servile ne prouve aucune affection.</p> + +<p>«Si l'immense corps de l'État pouvait subsister et se pondérer seul et +sans modérateur, j'étais digne peut-être de recommencer les temps et les +institutions de la république; mais nous en sommes à cette nécessité, +que déjà mon âge avancé ne peut plus rien promettre au peuple romain +qu'un bon successeur, et ta jeunesse rien autre qu'un bon maître à +l'empire.</p> + +<p>«Sous Tibère, sous Caïus, sous Claude, nous fûmes comme le patrimoine +d'une seule famille; aujourd'hui, à la place de la liberté, nous aurons +du moins l'élection de nos maîtres.</p> + +<p>«La maison des Jules César et des Claude étant éteinte, l'adoption +découvrira avec intelligence le meilleur des Romains pour <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> +succéder à l'empire. Descendre ou naître des princes est un hasard qui +ne nous rend digne d'aucune estime; dans l'adoption, le choix est entier +et le jugement libre, et, si l'on veut bien choisir, l'opinion publique +vous éclaire.</p> + +<p>«Que Néron soit toujours devant tes yeux, lui qui, superbe de sa longue +série d'aïeux dans les Césars, ne fut pas renversé par Vindex avec une +seule province sans armes, ni par moi avec une seule légion, mais par sa +férocité et par sa luxure, qui le précipitèrent du faîte des grandeurs +publiques.</p> + +<p>«Il n'y avait point cependant jusque-là d'exemple d'un empereur déposé.</p> + +<p>«Nous, au contraire, que l'estime publique et les armes ont portés à +l'empire, quels que soient nos services, nous y serons poursuivis par la +jalousie.</p> + +<p>«Toutefois ne t'étonne pas si, dans cette commotion soudaine de tout +l'univers, deux légions ne sont pas encore rentrées dans l'obéissance. +Moi-même, qui te parle, je ne suis pas parvenu encore à la sécurité; +mais, <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> une fois que je t'aurai adopté, je cesserai de paraître +trop vieux, seul reproche qu'on objecte à ma puissance.</p> + +<p>«Néron ne cessera pas d'être regretté par les pervers; c'est à toi, +c'est à moi de gouverner avec tant d'intégrité qu'il ne soit pas du +moins regretté des gens de bien.</p> + +<p>«Ce n'est pas l'heure de te fatiguer de plus longs avis; tout est dit, +tout est fait, si j'ai bien choisi!</p> + +<p>«Souviens-toi que tu vas commander ici à des hommes aussi incapables de +supporter une entière liberté qu'une entière servitude.»</p> + +<p>L'invention d'une telle éloquence dans l'historien ne suppose-t-elle pas +dans Tacite toutes les qualités d'homme d'État, de philosophe, de +politique consommé, de vieillard expérimenté des choses et des +caractères, et enfin d'orateur d'État, qualités que l'historien prête +au vieux Galba?</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> XVI</h4> + +<p>On se perd quand on analyse ce sublime discours d'empire dans les +profondeurs de raison, de pénétration, de prévoyance, de connaissance du +cœur humain et de l'opinion des différentes classes du peuple qu'il +révèle chez le vieux Galba.</p> + +<p>Quel autre homme qu'un homme rompu aux affaires publiques, un témoin des +écroulements de Rome, un publiciste, un moraliste, un orateur, un +vieillard, pouvait le penser et pouvait l'écrire?</p> + +<p>Ôtez une seule de ces conditions d'âge, d'expérience, de pratique des +comices et des cours, d'étude des lettres antiques, d'élévation +au-dessus des partialités des temps, de puissance de tout comprendre, +même la vertu, et ce discours n'existerait pas.</p> + +<p>C'est le résumé d'une longue vie publique <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> dans une haute +intelligence touchant aux limites de la vie, et jugeant le passé, le +présent, l'avenir, avec le calme du soir et le sublime désintéressement +du lendemain.</p> + +<p>Mais poursuivons l'étude, et, après avoir vu le sage et le politique, +voyons le peintre.</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>Pison accepte sans joie, mais sans faiblesse, non comme on accepte une +ambition, mais comme on accepte un devoir.</p> + +<p>Il se rend au camp avec Galba, puis au sénat, pour se faire reconnaître +héritier de l'empire.</p> + +<p>Les soldats, refroidis par la parcimonie de Galba, qui les traite en +citoyens, non en mercenaires, murmurent sourdement; le sénat éprouve ou +feint d'éprouver de l'enthousiasme: mais les rumeurs de la rébellion des +légions de Germanie et de la marche de Vitellius <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> sur l'Italie +s'accroissent dans Rome. La restitution au trésor public des sommes +perçues par les favoris de Néron aigrit les esprits dans le camp et dans +la plèbe.</p> + +<p>Un homme populaire par ses intrigues, candidat du vice, comme Pison +était candidat de l'honnêteté, Othon, sent chanceler le pouvoir entre +les légions qui s'avancent d'Allemagne, et Galba, qui dédaigne de saisir +Rome par ses corruptions. Il se fait faire une feinte violence par une +émeute de populace et de soldats qui le portent au camp, hors des murs, +en apparence malgré lui. Là, vingt-trois soldats le saluent empereur, et +vont tenter avec Othon la fidélité des légions indécises.</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>Le bruit de cette émeute se répand dans le palais de Galba. Pison, son +fils adoptif, veut opposer sa popularité d'estime à la popularité +<span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> démagogique d'Othon; il rassemble les troupes de garde au palais +et les harangue:</p> + +<p>«Camarades, leur dit Pison, il n'y a pas encore six jours qu'ignorant ce +que nous dérobe l'avenir, et ne sachant s'il fallait désirer ou redouter +davantage ce nom d'héritier de Galba, j'ai été adjoint par lui à +l'empire.</p> + +<p>«Par cet acte, les destinées de la patrie et celles de notre maison ont +été placées dans vos mains. Ne croyez pas, je vous le jure par le nom +que je porte, ne croyez pas que je tremble ici pour moi-même (pour moi, +qui, éprouvé déjà par la mauvaise fortune, sais qu'il y a autant à +craindre de la prospérité); non! je vous parle en ce moment au nom de +Galba, devenu mon père, du sénat et de l'empire, que je représente +devant vous.</p> + +<p>«Nous sommes placés dans cette alternative, ou de périr aujourd'hui, si +cela est nécessaire à la patrie, ou, ce qui ne serait pas moins funeste, +de vaincre en faisant périr des concitoyens.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> «Nous avions pour consolation, dans ces derniers événements de +Rome, que la capitale n'avait pas été ensanglantée et que le pouvoir +avait passé sans choc d'une main dans une autre.</p> + +<p>«Par mon adoption, il semblait aussi avoir été pourvu à ce que, même +après Galba, il ne pût y avoir de guerre civile à Rome pour l'empire.</p> + +<p>«Je ne me vanterai pas ici de la noblesse de mon origine ni de +l'irréprochabilité de ma vie. Qu'est-il besoin de parler de vertu quand +il s'agit de se comparer à un Othon? Ses vices, qui sont à ses yeux le +seul titre de gloire, ont renversé l'empire, même quand il était la +créature et l'ami de l'empereur.</p> + +<p>«Serait-ce par son maintien, sa démarche, sa parure efféminée, qu'il +briguerait et mériterait l'empire? Ils se trompent, ceux qui croient que +son luxe sera de la libéralité: il saura dissiper, jamais donner. Il ne +rêve que prostitution, débauches et orgies de femmes; il pense que ce +sont là les priviléges de la souveraineté, priviléges qui lui assurent +<span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> pour lui seul la satisfaction de ses caprices et de ses excès, +et qui ne laisseront aux autres que la rougeur et l'infamie. Jamais +pouvoir acquis par le crime ne fut exercé honnêtement.</p> + +<p>«Galba a été promu à l'empire par le consentement de l'univers, et moi +par votre consentement.</p> + +<p>«Si la république, le sénat, le peuple, ne sont plus aujourd'hui que de +vains noms, votre honneur, à vous, camarades, est intéressé du moins à +ce que les plus vils des hommes ne vous donnent pas des empereurs!</p> + +<p>«On a vu des exemples de légions révoltées contre leurs généraux; mais +votre fidélité et votre renommée, à vous, sont restées jusqu'à ce jour +sans souillure. C'est Néron qui vous a manqué, ce n'est pas vous qui +avez manqué à Néron!</p> + +<p>«Eh quoi! vingt-trois transfuges et déserteurs, à qui l'on ne +permettrait pas de nommer un centurion ou un tribun des soldats, +nommeraient impunément un empereur! Vous admettriez cet exemple, et +vous vous <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> approprieriez leur crime en le tolérant par votre +inaction! Cette licence passera bientôt de Rome dans les provinces, et, +si nous sommes, Galba et moi, les victimes de ce forfait, vous le serez, +vous, des conséquences de ces guerres civiles. L'assassinat de vos +empereurs ne vous sera pas plus payé que nous ne payerons, nous, votre +innocence, et nous vous donnons, en récompense de votre fidélité, autant +que les autres vous promettent pour prix du crime.»</p> + +<h4>XIX</h4> + +<p>Ce discours d'honnête homme émeut les cohortes de garde au palais. Les +officiers partent pour aller retenir dans leur devoir les différents +corps casernés dans la ville; mais les partisans d'Othon les ont +prévenus. La défection est générale; quelques chefs sont tués par leurs +soldats, d'autres repoussés, le plus grand <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> nombre entraînés. La +licence de Néron plaide dans leur âme contre la sévérité de Galba. Les +troupes corrompues aiment leurs corrupteurs. Othon ravive la popularité +de Néron, dont il fut le complice.</p> + +<h4>XX</h4> + +<p>Galba, presque abandonné dans le palais avec une poignée de gardes et de +serviteurs, hésite un moment s'il y défiera l'assaut des prétoriens ou +s'il ira au camp disputer l'empire à Othon. Danger pour danger, il +préfère le plus honorable; il se prépare à marcher au camp: Pison l'y +devance.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> XXI</h4> + +<p>Pendant cette hésitation, un bruit se répand dans la ville qu'Othon a +été massacré par les prétoriens dans le camp. À ce bruit, le peuple, les +sénateurs, les courtisans, la plèbe, qui avaient déjà fui le palais, +refluent avec la fortune autour de Galba.</p> + +<h4>XXII</h4> + +<p>Tacite peint en satiriste consommé les jactances et le faux enthousiasme +des hommes intéressés que la peur avait dissipés, que la peur ramène. +Chacun veut avoir sa part de fidélité <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> et d'héroïsme: il y en a +qui vont jusqu'à affirmer qu'Othon a été percé par leur main. +L'impassible Galba sourit de pitié et demande à un de ces prétendus +meurtriers <i>qui lui a donné ordre de tuer Othon</i>.</p> + +<h4>XXIII</h4> + +<p>Ce bruit était faux. Tacite raconte la sédition des prétoriens à la vue +d'Othon, en homme qui a vu les émotions populaires et les défections +soldatesques.</p> + +<p>On croit relire, à l'homme près, l'entrée de Napoléon à Grenoble au +retour de l'île d'Elbe. Citons cette page, que nous avons lue tant de +fois nous-même vivante sur les pavés de nos places publiques:</p> + +<p>«Les dispositions dans le camp n'étaient déjà plus douteuses, et la +passion en faveur d'Othon était déjà si furieuse que les soldats, non +contents de le couvrir de leurs <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> corps et de leurs armes, le +portent, au milieu des aigles des légions, sur un tertre où s'élevait, +quelques moments avant, la statue d'or de Galba, et l'entourent de leurs +étendards. Il n'était possible ni aux tribuns ni aux centurions d'en +approcher; le simple soldat recommandait à ses camarades de se défier de +ses officiers; tout retentissait de clameurs, de tumulte, de +vociférations échangées entre les groupes, non pas seulement, comme dans +une multitude, de vociférations inactives, mais, à chaque nouveau groupe +de soldats qui se présentaient, on leur prenait les mains, on les +enlaçait d'un cercle d'épées nues, on les poussait vers Othon, on les +provoquait à lui prêter le serment, on les préconisait l'un à l'autre, +tantôt l'empereur aux soldats, tantôt les soldats à l'empereur.</p> + +<p>«Othon ne cessait pas, de son côté, d'étendre les mains vers eux, +d'adresser des hommages à cette multitude et de lui jeter des baisers, +se dégradant jusqu'à la bassesse pour se relever à la domination!»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> XXIV</h4> + +<p>Il harangue avec astuce les soldats; on court aux armes, on marche +confusément vers la ville.</p> + +<p>Une charge de cavalerie balaye le forum de la multitude, qui voulait +maintenant défendre Galba.</p> + +<p>Le porte-drapeau de la cohorte, au milieu de laquelle marchait le +vieillard, l'abaisse devant les cavaliers d'Othon. À ce signal de la +trahison ou de la peur, la cohorte, jusque-là fidèle, fraternise avec +les séditieux.</p> + +<p>«À côté du lac Curtius, dit Tacite, le tremblement des porteurs de Galba +le fait tomber de sa litière et rouler à terre. On assure qu'il tendit +courageusement la gorge aux meurtriers, en leur disant d'agir et de +frapper, <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> si c'était pour l'avantage de la république.</p> + +<p>«Peu importaient ses paroles à ses assassins.</p> + +<p>«Le nom de celui qui le frappa n'est pas suffisamment constaté. Les +soldats féroces et cruels déchirèrent en lambeaux ses bras et ses +jambes, même après que sa tête eut été séparée du tronc.»</p> + +<p>Pison, blessé, qui revenait du camp des prétoriens, se réfugie dans la +chambre d'un esclave fidèle; mais, bientôt découvert, il est traîné sur +le seuil et égorgé par les soldats d'Othon.</p> + +<p>Sa tête, celle de Galba, celle de Vinius, leur lieutenant, sont portées +au bout des piques, au milieu des enseignes des légions, auprès des +aigles.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> XXV</h4> + +<p>«Vous auriez cru voir, ajoute aussitôt Tacite, un autre sénat, un autre +peuple. Tous se précipitent, rivalisant de vitesse et d'empressement, +vociférant contre Galba, célébrant la justice des soldats, baisant la +main d'Othon. Plus les démonstrations sont fausses, plus ils les +redoublent.</p> + +<p>«Tout se fit ensuite au gré des soldats. Chaque légion envoie un quart +de ses légionnaires imposer ou saccager la ville et les campagnes, avec +licence de tout faire, pourvu qu'elle rapportât sa part de pillage à ses +chefs, et, après cette alternative de licence, de débauches et de +misère, chaque soldat rentrait à son corps, indigent, oisif et lâche, de +vaillant qu'il avait été.</p> + +<p>«Enfin, une succession d'orgies et de dénûment <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> les précipitait +dans les séditions et dans les factions militaires, de là dans les +guerres civiles.</p> + +<p>«Le corps de Galba, longtemps abandonné et devenu le jouet des +profanateurs, pendant les ténèbres, fut enfin enseveli par les soins +d'Argius, un de ses anciens esclaves, dans les jardins d'un domaine +privé que possédait Galba. Sa tête, mutilée et attachée à une pique par +les vivandiers et les valets d'armée devant le tombeau de Patrobius, +affranchi de Néron, puni par Galba, fut recueillie le jour suivant et +réunie aux cendres de son corps déjà brûlé.»</p> + +<p>Quelle tragédie! Et comment n'a-t-elle pas inspiré un Corneille?—C'est +que le sujet dépasse le génie!</p> + +<h4>XXVI</h4> + +<p>Pendant que la sédition militaire fait un empereur à Rome, Tacite nous +transporte aussitôt <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> en Germanie, où la sédition militaire en +fait surgir un autre dans Vitellius, pour venger Galba.</p> + +<p>Valens et Cécina, ses lieutenants, descendent des Alpes en Italie. +Vitellius, engourdi par la torpeur du vin et de la table, ivre dès le +milieu du jour, les suit lentement, laissant tout faire pour lui à ses +soldats.</p> + +<p>Othon négocie avec son compétiteur; il lui offre tout ce qui peut +séduire un homme plus avide de jouissances oisives que de pouvoir. +Vitellius feint d'écouter ces propositions, puis les deux rivaux +s'envoient mutuellement des assassins après les ambassadeurs. Ces +assassins, découverts, expient leur mission par la mort.</p> + +<p>Othon sent enfin la nécessité de rétablir la discipline dans les troupes +de Rome et de réprimer l'anarchie; il parle aux prétoriens le langage +de la raison et de la sévérité:</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> XXVII</h4> + +<p>«Il est des choses dans le gouvernement, leur dit-il, que le soldat doit +savoir; il en est d'autres qu'il doit ignorer.</p> + +<p>«L'autorité des chefs, la rigueur de la discipline, exigent que les +centurions, les tribuns militaires eux-mêmes, exécutent, sans les +examiner, les ordres qu'on leur donne.</p> + +<p>«S'il était permis à chacun de ceux qui reçoivent des ordres de +s'informer des motifs et de les discuter, l'empire lui-même périrait +avec le principe nécessaire de l'obéissance.</p> + +<p>«Vous n'avez manqué à la subordination que dans mon intérêt; mais, dans +ces incursions, dans ces ténèbres, dans cette confusion de toutes +choses, les occasions contre moi-même <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> peuvent être offertes à +mes ennemis. L'armée la plus redoutable dans l'action est celle qui est +la plus soumise avant la guerre. À vous les armes et le courage! à moi +le conseil et la direction de votre valeur! Que jamais armée ne +connaisse ces cris que vous avez proférés contre le sénat!</p> + +<p>«Quoi! le sénat, la tête de l'empire, le lustre de toutes nos provinces, +demander des supplices contre ses membres! Ô Dieux! ces Germains, que +Vitellius pousse contre Rome, ne l'auront pas osé eux-mêmes; et vous, +enfants privilégiés de l'Italie, vous, jeunesse vraiment romaine, vous +demanderiez le sang et le massacre d'un corps dont la splendeur et la +gloire font toute notre supériorité sur la bassesse et l'obscurité des +Vitelliens.</p> + +<p>«Vitellius a une certaine apparence d'armée avec lui, mais le sénat est +avec nous. C'est par là que de notre côté est la république, et contre +nous les ennemis de la république.</p> + +<p>«Croyez-vous donc que cette ville si majestueuse existe seulement dans +ces maisons, <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> ces toits, ces monceaux de pierres? Ces choses +muettes et inanimées peuvent aussi bien se détruire que se relever.</p> + +<p>«L'éternité de l'État, le repos des peuples, votre salut à tous, et le +mien, résident dans l'intégrité du sénat, qui affermit tout. De même que +ce corps, institué sous les auspices des Dieux par le père et le +fondateur de Rome, ce corps, continué et immuable depuis nos rois +jusqu'à nos Césars, nous a été transmis par nos ancêtres, de même nous +devons le transmettre à nos descendants; car c'est de vous qu'émanent +vos sénateurs romains, et c'est de vos sénateurs qu'émanent vos +princes.»</p> + +<h4>XXVIII</h4> + +<p>Ce discours assoupit plus qu'il ne calma Rome.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> XXIX</h4> + +<p>Le tableau tracé ici par Tacite de l'agitation sourde de la ville, de +l'oppression latente des soldats, de l'ambiguïté du sénat, tremblant de +trop peu faire pour Othon, de trop faire contre Vitellius, est l'étude +la plus caractéristique d'un observateur de l'espèce humaine. C'est le +Molière grave et politique des peuples en révolution; le peuple romain +pose, non-seulement devant son peintre, mais devant son juge.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> LXIX<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<h3>TACITE.</h3> + +<p class="center">DEUXIÈME PARTIE.</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Continuons:</p> + +<p>Othon part avec l'armée et avec une partie de l'aristocratie de Rome et +des pouvoirs constitués, pour aller au-devant de Vitellius, aux confins +de l'Italie, vers les Gaules.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> «C'est la première fois que Rome se déplace ainsi, dit Tacite: +car, depuis le divin Auguste, le peuple romain avait combattu au loin +pour l'ambition ou la gloire d'un seul homme; sous Tibère et sous +Caligula, on n'avait eu à gémir que des calamités de la paix; la révolte +de Scribonianus contre Claude avait été découverte et étouffée au même +instant; c'étaient des murmures et des paroles qui avaient expulsé +Néron, plutôt que les armes. Aujourd'hui des légions et des flottes, et, +ce qu'on avait vu plus rarement encore, les prétoriens et les soldats, +gardiens de la ville, marchaient au combat.»</p> + +<h4>II</h4> + +<p>Selon l'admirable économie de ses récits, ordonnés comme des poëmes, +Tacite profite de la lenteur d'Othon dans sa marche vers les Gaules +pour reporter les regards de son lecteur <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> vers une autre région +de l'empire où se noue un autre drame militaire pour un troisième +dénouement déjà prévu. Il revient à Vespasien, à Mucien, à leurs sept +légions réparties en Judée et en Syrie.</p> + +<p>Ces légions apprennent que celles de Rome et de Germanie vont +s'entrechoquer pour décider à qui des deux armées reviendra le bénéfice +de donner un maître à l'empire; elles s'indignent qu'on en dispose ainsi +sans leur aveu; elles méditent de s'en saisir pour un de leurs généraux, +pendant qu'on le dispute pour d'autres.</p> + +<p>Vespasien, et Mucien son collègue, résolurent d'attendre que les deux +partis de Vitellius et d'Othon, affaiblis par leur lutte, laissassent +l'ambition plus libre et le succès plus certain à des armées et à des +noms encore entiers.</p> + +<p>Ici Tacite reprend le récit de la guerre civile, après avoir ainsi +montré en Orient le germe d'un autre règne.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> III</h4> + +<p>Othon, suivi des corps d'élite, d'éclaireurs, des cohortes et des +vétérans du prétoire, nerf des armées impériales, et des nombreuses +légions de marine, s'avance jusqu'au pied des Alpes, au-devant du +lieutenant de Vitellius, Cécina.</p> + +<p>«La marche d'Othon, dit Tacite, n'était ni ralentie ni amollie par le +luxe; mais Othon, revêtu d'une cuirasse de fer, à pied, marchant devant +les aigles, souillé de poussière, les cheveux en désordre, contrastait +par son apparence avec son ancienne réputation de mollesse.</p> + +<p>«Cécina, de son côté, comme s'il avait laissé sur l'autre revers des +Alpes la licence et la férocité de son caractère, s'avançait en Italie +avec une armée irréprochable dans sa discipline. Les colonies et les +municipalités <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> romaines qu'il traversait en entrant en Italie +lui reprochaient seulement son orgueil. Vêtu, en effet, d'une saie +gauloise de diverses couleurs et de braies, vêtement étranger, il osait +donner audience ainsi à des citoyens en toges.</p> + +<p>«On ne pouvait tolérer non plus que sa femme Salonina, quoique +innocemment, le suivît montée sur un cheval magnifique, enharnaché de +pourpre. Telle est la nature humaine, que l'on considère d'un regard +malveillant la récente fortune d'autrui. On n'exige de personne autant +de modestie que de ceux qui étaient naguère nos égaux. Cependant Valens +fait sa jonction avec Cécina.»</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Un conseil de guerre, tenu en présence d'Othon, où l'on délibère sur la +bataille à <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> donner ou à ajourner, fournit à l'historien +l'occasion d'une magnifique énumération des forces de l'empire. Othon se +décide à laisser livrer la bataille par ses lieutenants, et à se tenir +lui-même à l'écart en réserve, comme la dernière majesté du peuple +romain.</p> + +<p>Il se retire à quelque distance avec sa garde. De ce moment sa cause est +perdue. Ses troupes, en effet, perdent une première bataille. Ce qui lui +reste de légions chancelle dans sa fidélité.</p> + +<p>Les négociations s'établissent entre les deux camps; on se demande pour +qui et pourquoi on va verser tant de sang romain par des mains romaines. +Cependant les généraux d'Othon le conjurent de tenter encore la fortune. +Ici l'ambitieux usurpateur du trône change tout à coup de rôle, +d'esprit, de langage, par une de ces révolutions d'esprit qui +déconcertent souvent l'histoire. Othon devient le plus résigné des +philosophes et le plus désintéressé des citoyens. Ses paroles, +admirablement reproduites par Tacite, sont dignes de Sénèque, son +ancien maître:</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> V</h4> + +<p>«Exposer à la mort tant de courage et tant de fidélité, dit-il à ses +troupes qui lui demandent encore le combat, est un sacrifice bien +au-dessus du prix de ma propre vie. Plus vous me montrez de chances de +succès, s'il me convenait de vivre, plus beau et plus méritoire, à moi, +me sera-t-il de mourir!</p> + +<p>«Nous nous sommes souvent éprouvés, la fortune et moi. Ne comptez pas le +temps que j'aurais à régner: il est d'autant plus difficile de jouir +avec modération de la puissance souveraine, que cette puissance doit +avoir moins de durée pour nous.</p> + +<p>«La guerre civile n'est venue que de Vitellius, et, si nous avons +combattu par les armes pour l'empire, le crime en est à lui seul. C'est +à moi du moins qu'on devra ce <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> bienfait, de n'avoir combattu +qu'une fois: c'est par là que la postérité estimera Othon.</p> + +<p>«Que Vitellius retrouve à Rome son frère, son épouse, ses enfants: quant +à moi, je n'ai besoin ni d'être consolé, ni d'être vengé. D'autres +auront possédé l'empire plus longtemps, aucun ne l'aura résigné avec +plus de stoïcisme.</p> + +<p>«Est-ce que je souffrirai que, pour ma cause, tant de belle jeunesse +romaine, tant de braves armées, égorgées de nouveau les unes par les +autres, soient enlevées à la république? Que votre affection me suive au +tombeau, comme si vous aviez en effet combattu et péri pour moi; mais +survivez-moi, et ne retardons pas plus longtemps, moi, votre salut, +vous, mon sacrifice.</p> + +<p>«Parler plus longuement à nos derniers moments serait un signe de +lâcheté. La meilleure preuve que je puisse vous donner de la liberté +réfléchie de ma résolution, c'est que je ne me plains de personne; car +maudire les Dieux ou accuser les hommes, c'est le signe d'un homme qui +répugne à mourir et qui voudrait vivre encore.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> Quelle grandeur de civisme, même dans ses vices, étale ce +peuple romain! Othon était un criminel, mais il était Romain; il parle +comme Socrate, il meurt comme un martyr.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>Après cette magnifique et courte allocution, à laquelle la brève et mâle +concision de la langue latine prête un accent d'inflexibilité et de +supériorité d'âme qu'aucune éloquence ne surpasse, Tacite raconte les +derniers soucis d'Othon pour ceux qui devaient lui survivre.</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>«Il employait, pour les résoudre à vivre, l'autorité sur les jeunes +gens, les supplications <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> avec les vieillards; serein de visage, +intrépide d'accent, se refusant les larmes intempestives.</p> + +<p>«Il faisait fournir des barques et des canots à ceux qui voulaient fuir; +il anéantissait les lettres et les notes qui auraient pu servir de +témoignage du zèle qu'on avait montré pour lui, des injures qu'on avait +proférées contre Vitellius; il distribuait des gratifications avec +mesure, et nullement comme un homme qui n'a rien à ménager après lui; +ensuite il s'appliqua à consoler le fils de son frère, Salvius +Coccéianus, enfant en bas âge, qui tremblait et qui pleurait, louant sa +tendresse, gourmandant son effroi, l'assurant que le vainqueur ne serait +pas assez barbare pour refuser la grâce de ce neveu, à lui, qui avait +conservé à Rome toute la famille de Vitellius, et qui allait, par la +promptitude de sa propre mort, mériter la clémence de ce rival: car ce +n'était point, ajoutait-il, dans une extrémité désespérée, mais à la +tête d'une armée demandant à combattre, qu'il épargnait volontairement à +la république une calamité nouvelle; qu'il avait assez de <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> +renommée pour lui-même, assez d'illustration pour ses descendants; que +le premier, après les Jules, les Claude, les Servius, il avait porté +l'empire dans une nouvelle famille; que son neveu devait donc accepter +la vie avec une noble assurance, sans oublier jamais qu'Othon fut son +oncle, et cependant sans trop s'en souvenir.»</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>«Après ces soins donnés aux autres, il prit quelques moments de repos.</p> + +<p>«Déjà son esprit ne s'occupait plus que des suprêmes pensées, quand un +tumulte soudain vint lui rappeler la consternation et l'anarchie des +soldats; ils menaçaient de mort ceux qui voulaient partir.</p> + +<p>«Othon, après avoir sévèrement gourmandé et réprimé les séditieux, +revint recevoir les adieux de ses amis et s'assurer qu'ils pussent +<span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> se retirer avec sécurité. À la chute du jour, il but de l'eau +glacée pour apaiser sa soif; ensuite il se fit apporter deux glaives, +et, après les avoir examinés tous les deux, il en plaça un sous sa tête. +Après s'être assuré du départ de ses amis, il passa une nuit tranquille, +et l'on dit même sans insomnie...</p> + +<p>«À la première heure du jour, il se laissa tomber sur le glaive. Aux +gémissements du mourant, ses esclaves, ses affranchis et Plotius, préfet +du prétoire, entrèrent: il était mort d'un seul coup.»</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>«On hâta ses funérailles; il l'avait recommandé avec instance, de peur +que sa tête coupée ne devînt le jouet des vainqueurs.</p> + +<p>«Les cohortes prétoriennes portèrent son corps avec des éloges et des +larmes, baisant <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> à l'envi sa blessure et ses mains. Quelques-uns +des soldats se tuèrent sur son bûcher; ce ne fut ni par crainte, ni par +remords, mais par une certaine émulation d'honneur et d'attachement à +leur empereur.</p> + +<p>«Ce genre de mort fut imité ensuite par d'autres soldats de ses troupes +à Bédriac, à Plaisance, et dans d'autres camps.</p> + +<p>«On lui éleva un tombeau modeste, pour qu'il fût durable.»</p> + +<p>Quelle vertu, non, jamais assez contemplée par l'histoire!</p> + +<h4>X</h4> + +<p>Rome et le sénat préviennent par leurs versatilités les vœux de +Vitellius. Il est salué empereur; on relève, pour lui complaire, les +statues de Néron. La Syrie et la Judée le reconnaissent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> «Cependant, dit Tacite, il tressaillait au nom de Vespasien, +qui était déjà dans les vagues rumeurs du peuple. Rassuré un moment sur +les dispositions de ce général, ajoute Tacite, Vitellius et son armée, +se croyant sans compétiteur, se vautraient à Rome dans tous les excès de +cruauté, de pillage et de débauche dont ils avaient rapporté l'habitude +de leur long séjour chez les barbares.»</p> + +<h4>XI</h4> + +<p>Pendant ces désordres, Vespasien, mûri par l'âge et par sa sollicitude +pour ses deux fils, délibère avec lui-même s'il cédera au vœu de ses +légions, qui le provoquent à l'ambition du pouvoir suprême.</p> + +<p>«Quel jour, se disait-il, que celui où il livrerait au hasard le fruit +de ses combats, ses soixante-deux ans, et deux fils encore si jeunes!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> «Il y a un repentir et un retour aux pensées qui ne sortent pas +de la sphère de la vie privée, et on peut y livrer impunément plus ou +moins de soi-même à la fortune; mais pour ceux qui tendent à l'empire, +il n'y a point de milieu entre le faîte et l'abîme!»</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>Quelle langue et quelle pénétration dans le cœur des choses et des +hommes!</p> + +<p>Montrez-moi un historien de cette trempe dans les auteurs modernes, +fût-ce Bossuet!</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p>Mucien, que Vespasien pouvait rencontrer comme rival en Syrie, +puisqu'il y commandait <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> plus de légions que lui, le convie +lui-même à tout oser. Mucien veut bien consentir au second rang, pourvu +que le premier soit occupé par un chef moins ignoble que Vitellius.</p> + +<p>Le discours qu'il adresse à Vespasien pour le décider à briguer +l'empire, est un cours de politique à l'usage des ambitieux, aussi +habile en séductions du pouvoir que le discours d'Othon est magnanime de +désintéressement et de philosophie.</p> + +<p>Tacite lit dans les conseils des ambitieux comme dans l'âme des sages +rassasiés du monde.</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>«Je me place, dans ma pensée, au-dessus de Vitellius, dit Mucien à son +collègue, mais je te place au-dessus de moi.</p> + +<p>«Il serait peu sensé, à moi, de ne pas céder l'empire à celui dont +j'adopterais le <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> fils pour successeur (Titus), si je régnais +moi-même; d'ailleurs notre sécurité même te commande d'accepter. Notre +vie, en effet, court maintenant moins de risque dans la guerre ouverte +que dans la paix, car ceux qui délibèrent sur la rébellion sont déjà +rebelles!»</p> + +<p>Vespasien, encore indécis, est proclamé malgré lui par les légions de +Judée, de Syrie, d'Égypte; celles des bords de l'Adriatique, de +l'Espagne, de la basse Italie suivent successivement l'exemple des +légions d'Orient.</p> + +<p>Vitellius n'était pas encore à Rome, que déjà l'empire lui échappait de +tous côtés.</p> + +<h4>XV</h4> + +<p>Son armée, de cent vingt mille hommes, à moitié Germains et Gaulois, +était appesantie par une multitude de sénateurs, de populace, <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> +de bouffons, de comédiens, d'histrions, de gladiateurs, de conducteurs +de chars, familiers habituels de Vitellius; son entrée à Rome rappelait +les triomphes de Bacchus.</p> + +<p>Quatre mois d'orgies déshonorent et usent son règne; ses troupes +s'amollissent dans la licence et dans les insubordinations d'une +capitale.</p> + +<p>La proclamation de Vespasien, longtemps cachée à l'Italie, y éclate +enfin.</p> + +<p>Cécina, à qui Vitellius doit l'empire, sort de Rome avec une armée pour +aller combattre Mucien et Vespasien en Dalmatie; mais Cécina, tout en +embrassant Vitellius avant son départ, médite ou rêve déjà sa défection.</p> + +<p>Les séditions travaillent l'armée; la flotte abandonne la cause de +Vitellius. Cécina insurge lui-même son camp pour Vespasien.</p> + +<p>Bientôt le remords saisit ses soldats; ils enchaînent leur corrupteur et +rétablissent les images de Vitellius. Enveloppés dans Crémone par les +légions des lieutenants de Vespasien, les soldats de Vitellius +capitulent, brisent les fers de Cécina, et conjurent ce traître +<span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> de les protéger maintenant contre la vengeance de l'armée +ennemie.</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>L'Italie entière se décompose; l'armée de Vespasien s'avance jusqu'à +Narni, à trois journées de Rome sans rencontrer d'autres ennemis qu'une +populace recrutée à la hâte par Vitellius. Cette multitude se disperse +au premier choc. Les généraux de Vespasien font offrir des conditions +favorables à Vitellius, s'il veut abdiquer l'empire qui s'écroule; il +penche vers ce parti.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> XVII</h4> + +<p>«Les avis courageux, dit Tacite, n'avaient point d'accès dans son +oreille; son esprit s'écroulait sous les soucis et les angoisses. Il +craignait qu'une lutte plus obstinée ne rendît le vainqueur plus +inexorable. Il avait une mère affaissée par les années, qui toutefois, +par une mort opportune, échappa, peu de jours avant, au spectacle de la +catastrophe de sa maison, n'ayant gagné elle-même à la souveraineté de +son fils que des chagrins et une estime générale.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> XVIII</h4> + +<p>«Le 15 des calendes de janvier, à la nouvelle de la défection des +légions et des cohortes à Narni, Vitellius sort de son palais, vêtu de +deuil et entouré de sa famille éplorée; on portait près de lui, dans une +petite litière, son fils en bas âge comme dans une pompe funèbre. Les +paroles du peuple, à l'aspect de ce cortége, étaient décourageantes et +intempestives; les soldats restaient dans un silence menaçant.</p> + +<p>«Nul cependant n'était assez insensible aux vicissitudes des choses +humaines pour ne pas s'émouvoir à ce spectacle. Le souverain des +Romains, si peu de temps auparavant, le maître de l'univers, abandonnant +le siége de sa puissance, sortait de l'empire, à travers son peuple, au +milieu de sa capitale.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> «Jamais on n'avait rien contemplé, jamais rien entendu de +comparable.</p> + +<p>«Une conjuration soudaine avait assailli le dictateur Jules César; des +embûches cachées avaient fait trébucher Caligula; les ténèbres de la +nuit et une maison de campagne obscure avaient abrité la fuite de Néron; +Pison et Galba étaient tombés comme sur un champ de bataille; Vitellius, +au contraire dans une assemblée publique, au milieu de ses propres +soldats, en présence même des femmes, parla en termes brefs et +convenables à la tristesse présente de sa situation.»</p> + +<h4>XIX</h4> + +<p>«Il dit qu'il se retirait par sollicitude pour la paix publique et pour +le salut de l'État. Il demanda qu'on lui conservât un souvenir, qu'on +prît en pitié son père, sa femme <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> et l'âge innocent de ses +enfants. Puis, élevant son fils dans ses bras tendus vers la foule, et +le recommandant tantôt à chacun en particulier, tantôt à tous, et +interrompu par ses propres sanglots, il détache son épée de sa ceinture +et la remet au consul présent, Cécilius Simplex, en témoignage du droit +de vie et de mort qu'il abdiquait sur les citoyens.</p> + +<p>«Le consul ayant refusé de la recevoir, et les spectateurs l'engageant à +la déposer, avec les marques du pouvoir impérial, dans le temple de la +Concorde, il se dirigea vers la maison de son frère. Mais une clameur +plus obstinée s'oppose à ce qu'il aille demander asile à des pénates +privés, et le rappelle forcément au palais. Tout autre chemin lui étant +fermé, et n'ayant d'ouvert devant lui que la voie Sacrée, qui y mène, il +rentre dans son palais.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> XX</h4> + +<p>Pendant la nuit, des rixes sanglantes s'élèvent entre les partisans de +Vitellius et ceux de Vespasien. Vitellius, impuissant, ne peut ni +prévenir, ni seconder ces mouvements désordonnés du peuple et des +soldats.</p> + +<p>Le matin, ses troupes attaquent, malgré lui, le sénateur Sabinus, chef +du parti de Vespasien, barricadé dans le Capitole; le Capitole est +incendié avec les statues des dieux et des héros, changées par les +combattants en armes défensives ou agressives.</p> + +<p>Ici, l'histoire de Tacite prend tour à tour l'accent de l'élégie sacrée +et celui de l'imprécation:</p> + +<p>«Et quelle cause nous armait? s'écrie l'historien, quelle était la +compensation d'une si grande ruine?</p> + +<p>«Était-ce pour la patrie que nous combattions? <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> Le vieux roi de +Rome, Tarquin, avait consacré ce temple pour obtenir la protection des +Dieux dans la guerre contre les Sabins; il en avait jeté les fondements, +plutôt dans la vue de notre future grandeur, que dans les proportions +encore si modiques du peuple romain; ensuite Servius Tullius, avec le +concours de nos alliés, et Tarquin le Superbe, avec les dépouilles de +Suessa, avaient construit ses murailles; mais la gloire d'élever ce +chef-d'œuvre était réservée à la liberté.»</p> + +<h4>XXI</h4> + +<p>Les Vitelliens, vainqueurs au Capitole, égorgent les partisans de +Vespasien, surpris dans le temple.</p> + +<p>Ils combattent ensuite dans les faubourgs contre les légions de Narni +qui cernent la ville.</p> + +<p>L'assaut donné à Rome et le combat de <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> rues des deux partis +sont peints par Tacite en traits de plume qui découvrent l'abîme de +corruption d'un peuple vieilli remué dans sa fange.</p> + +<p>«Le peuple, dit-il, assistait en spectateur aux coups des combattants, +et, comme dans les jeux du cirque, il les animait tour à tour de ses +acclamations et de ses battements de mains.</p> + +<p>«Si un des deux partis venait à plier, si les vaincus se cachaient dans +les boutiques, ou se glissaient dans quelques maisons, la populace +s'ameutait pour qu'on les jetât dehors et qu'on les égorgeât, afin de +s'emparer de leurs dépouilles; car, tandis que le soldat s'acharnait à +tuer, le bas peuple s'acharnait au pillage.»</p> + +<h4>XXII</h4> + +<p>«Horrible et difforme était l'aspect de la ville: ici des meurtres et +des blessures; là <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> des tavernes et des bains; ici des ruisseaux +de sang et des monceaux de cadavres; là des courtisanes et des hommes +prostitués comme elles; tout ce qu'il y a de débauches dans la riche +oisiveté de la paix, tout ce qu'il y a de forfaits dans la plus +implacable victoire; en sorte que vous eussiez cru voir la même ville se +déchirer et se débaucher à la fois.»</p> + +<h4>XXIII</h4> + +<p>«Déjà, dans deux circonstances, sous Sylla et sous Cinna, des armées +s'étaient combattues dans les murs de Rome; il n'y avait pas eu alors +moins d'acharnement, mais il y avait cette fois une plus inhumaine +insouciance, tellement que les plaisirs mêmes n'y furent pas interrompus +un seul instant. C'était comme un surcroît de volupté ajouté à des fêtes +publiques: on exultait, on se délectait. Indifférents à <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> la +victoire ou à la défaite des partis, on semblait se réjouir des malheurs +publics.</p> + +<p>«Rome forcée, Vitellius, s'échappant par les derrières du palais, se +fait transporter en litière au mont Aventin, à la maison de sa femme, et +on le dépose dans une chambre retirée de la maison.»</p> + +<h4>XXIV</h4> + +<p>«Il espérait, en restant caché le reste du jour dans cette retraite, +pouvoir se réfugier la nuit à Terracine, auprès des cohortes et de son +frère. Mais bientôt, par cette mobilité de résolution, effet de la peur, +qui fait que, parmi les choses qu'on redoute, celles qu'on a sous les +yeux paraissent toujours plus redoutables, il revient furtivement dans +son palais, qu'il trouve vide et désert, car tous ses serviteurs +<span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> étaient dispersés ou s'évadaient pour éviter sa rencontre.</p> + +<p>«La solitude et le silence du lieu le glacent d'effroi; il entr'ouvre +des portes, il recule épouvanté du vide des appartements; fatigué +d'errer misérablement ainsi, le tribun militaire, Julius Placidus, le +traîne hors du sale réduit où il est découvert, ses deux mains liées +derrière le dos, ses habits déchirés: spectacle ignoble!</p> + +<p>«On le pousse hors du palais. Beaucoup l'insultaient, aucun ne versait +une larme sur son sort: l'ignominie du dénoûment avait détruit toute +compassion dans la foule. Un soldat germain, s'élançant vers lui, +l'atteignit d'un coup de son épée, soit par colère, soit plutôt pour le +dérober à tant de dérisions et d'outrages, soit en cherchant à frapper +le tribun; l'arme trancha l'oreille du tribun, et le soldat fut à +l'instant massacré.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> XXV</h4> + +<p>«Vitellius, forcé de relever la tête, par la pointe des épées qu'on lui +plaçait sous le menton, était contraint, tantôt de présenter son visage +aux insultes, tantôt de regarder ses propres statues s'écroulant sous +ses yeux, tantôt la tribune aux harangues et la place où l'on avait tué +Galba.</p> + +<p>«Après cela, on le poussa vers les gémonies, où l'on avait exposé +récemment le cadavre de Julius Sabinus. On n'entendit de lui qu'un seul +mot, qui attestait encore un reste de fierté dans son âme, lorsqu'aux +insultes du tribun militaire il répondit:—Et cependant j'ai été ton +empereur!—Il tombe enfin percé de coups, et la populace l'outrage après +sa mort avec la même lâcheté qu'elle l'avait adoré vivant.</p> + +<p>«Vitellius mort, la guerre avait plutôt <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> cessé que la paix +n'avait commencé dans Rome.»</p> + +<h4>XXVI</h4> + +<p>Ici une horrible peinture du massacre et des proscriptions soldatesques +après la victoire des soldats de Vespasien.</p> + +<p>Le sénat, dispersé pendant la bataille, rentre dans Rome et ne marchande +pas son adhésion. Il décerne le consulat à Vespasien et à son fils +Titus; il donne, en les attendant, la préture et le pouvoir consulaire à +Domitien, autre fils de Vespasien, présent à Rome à la révolution qui va +couronner son père. «Ensuite, dit Tacite, on pensa aux Dieux; on voulut +bien convenir de réédifier le Capitole.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> XXVII</h4> + +<p>Ici, avec un art de composition qui fait contraster la plus pure vertu +avec la plus infâme corruption du temps, et qui repose l'esprit lassé de +tant de turpitudes, Tacite fait apparaître tout à coup dans le sénat un +grand citoyen, un débris de l'antiquité dans l'infamie moderne, +Helvidius Priscus; il se complaît à retracer l'homme et le discours.</p> + +<p>Ce portrait n'est pas seulement d'un grand peintre, il est d'un grand +moraliste.</p> + +<p>Le buste d'un homme de bien réhabilite tout un corps avili, et rend +quelque généreuse émulation à toute une époque de décadence. C'est dans +ce portrait surtout qu'il faut étudier les véritables opinions de +Tacite: on se caractérise par ses amitiés; on <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> se juge par les +jugements qu'on porte sur les autres.</p> + +<p>Relisons:</p> + +<h4>XXVIII</h4> + +<p>«Helvidius Priscus était né à Terracine.</p> + +<p>«Jeune, il avait appliqué son esprit supérieur aux plus hautes études, +non, comme le plus grand nombre, pour parer une molle oisiveté d'une +réputation éclatante, mais pour se dévouer à la république avec une âme +affermie contre toutes les vicissitudes du sort.</p> + +<p>«Il avait choisi pour maîtres de philosophie ces sages qui estiment que +le seul bien est l'honnête, le seul mal le vice, et qui ne comptent la +noblesse, la puissance, et tout ce qui est en dehors de l'âme, ni parmi +les vrais biens, ni parmi les vrais maux.</p> + +<p>«Choisi pour gendre par Thraséa, de <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> toutes les vertus de son +beau-père, il n'en rechercha aucune autant que l'amour de la liberté.</p> + +<p>«Citoyen, sénateur, époux, gendre, ami, il était égal à tous les devoirs +de la vie, dédaigneux des richesses, passionné pour la justice, +inaccessible à la crainte.</p> + +<p>«Quelques-uns lui reprochaient d'être trop avide de gloire, dernière +faiblesse, en effet, dont les plus sages se dépouillent après toutes les +autres.</p> + +<p>«Exilé avec son beau-père, il était rentré à Rome sous Galba, pour y +défendre Thraséa.</p> + +<p>«La délibération du sénat sur le parti à prendre après la mort de +Vitellius le rappelle à la tribune. Il voulait qu'au lieu de tirer au +sort les députés qu'on enverrait à Vespasien pour lui décerner l'empire, +on lui envoyât des députés choisis au mérite et aux opinions, parmi les +hommes les plus vertueux du sénat, afin, disait-il, que ce choix +indiquât à ce prince ceux qu'il devait estimer, ceux qu'il devait +éloigner, car, ajoutait-il, il n'y a pas de meilleurs instruments +<span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> d'un bon gouvernement que des hommes de bien.»</p> + +<h4>XXIX</h4> + +<p>Tacite, après une longue et splendide digression sur la guerre de +Civilis en Germanie, revient à Rome.</p> + +<p>«Le jour, dit-il, où Domitien entra au sénat, il parla en peu de mots de +l'absence de son père et de son frère, et de sa propre jeunesse.</p> + +<p>«Son extérieur était gracieux, et la rougeur de son visage semblait un +symptôme de timidité modeste.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> XXX</h4> + +<p>Le sénat, rassuré par la présence d'un fils de Vespasien, se livre +devant lui à un de ces éclats de représailles qui signalent la fin d'une +proscription, le commencement d'une autre.</p> + +<p>L'invective, dans Tacite, n'est pas moins vengeresse que son jugement +n'est impartial dans le récit:</p> + +<p>«Un misérable, nommé Régulus, frère de Messala, a brigué sous Néron le +rôle de délateur; il a perdu, par ses délations, d'illustres familles, +il s'est engraissé de leurs dépouilles.</p> + +<p>«Messala, innocent des crimes de son frère, implore pour le coupable la +générosité du sénat.</p> + +<p>«Montanus, orateur foudroyant, s'indigne et se lève. Il reproche à +Régulus d'avoir <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> donné, après le meurtre de Galba, de l'argent à +l'assassin du vertueux Pison, et d'avoir demandé la tête coupée de Pison +pour la déchirer de ses morsures.</p> + +<p>«À cela du moins, lui dit Montanus avec ironie, tu ne fus point +contraint par Néron; ce n'étaient ni tes dignités ni ta vie que tu +rachetais par ces férocités gratuites.</p> + +<p>«On peut tolérer, en les méprisant, les excuses de ceux qui aiment mieux +perdre les autres que de s'exposer eux-mêmes; mais toi, l'exil de ton +père, le partage de ses biens entre ses créanciers, ta jeunesse, encore +inhabile aux fonctions publiques, assuraient ta sécurité. Néron, mort, +n'avait rien à exiger de toi; tu n'avais, toi-même, rien à craindre de +lui.</p> + +<p>«Ce fut la débauche du sang et l'appétit des dépouilles qui poussèrent +ton génie, ignoré et inexpérimenté encore des justifications que tu +cherches aujourd'hui, à t'assouvir de ce carnage illustre.</p> + +<p>«Dans ces funérailles de la république, après avoir arraché les +dépouilles consulaires, gratifié de sept millions de sesterces, +<span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> resplendissant des insignes du sacerdoce, tu précipitais dans +une même ruine des enfants innocents, des vieillards illustres, des +femmes vénérées; tu gourmandais la modération de Néron, parce qu'il se +fatiguait, lui et ses délateurs, à poursuivre ses victimes de famille en +famille, tandis qu'il pouvait, selon toi, anéantir d'un seul mot le +sénat tout entier.</p> + +<p>«Conservez précieusement, sénateurs, conservez un homme de conseil si +expéditif, afin que chaque génération se forme à de tels exemples, et +que, comme nos vieillards imitent Crispus, nos jeunes gens apprennent à +imiter Régulus. Le crime trouve des imitateurs, même quand il succombe; +que sera-ce s'il est absous et florissant?</p> + +<p>«Et cet homme que nous n'osons pas poursuivre parce qu'il a été +seulement questeur, voyons-le un jour préteur et consul!</p> + +<p>«Pensez-vous donc que Néron ait été le dernier des tyrans?</p> + +<p>«Ils avaient cru ainsi, ceux qui survécurent à Tibère, à Caligula, et +cependant il <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> s'en est élevé un plus invraisemblable et plus +atroce.</p> + +<p>«Nous ne craignons pas Vespasien; son âge, son caractère modéré, nous +rassurent: mais les exemples durent plus longtemps que les caractères.</p> + +<p>«Nous nous endormons, sénateurs, et déjà nous ne sommes plus ce sénat +qui, après le supplice de Néron, poursuivait énergiquement, d'après les +traditions de nos pères, les délateurs et les instruments de la +tyrannie. Souvenez-vous qu'après la chute d'un méchant prince, le jour +le plus heureux, c'est le premier.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> XXXI</h4> + +<p>Ici Tacite peint la tribune comme il peint le champ de bataille. On voit +la mêlée des orateurs dans les assemblées, on entend les apostrophes et +les insultes.</p> + +<p>Montanus est approuvé par un applaudissement immense. L'intègre +Helvidius Priscus veut profiter de ce mouvement d'indignation pour +écraser aussi Marcellus, un délateur signalé par son nom dans +l'invective de Montanus. Marcellus sent le sol s'enfoncer sous ses pas; +il s'évade avec Crispus du sénat, et, adressant à l'orateur qui l'en +chasse un ironique adieu:</p> + +<p>«Nous sortons, lui dit-il, Helvidius, et nous t'abandonnons ton sénat, à +toi. Règnes-y, puisque tu oses y régner en présence de César!»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> XXXII</h4> + +<p>«Les deux complices, dit Tacite, également frappés, supportaient les +opprobres avec une physionomie différente: Marcellus, la menace dans les +yeux; Crispus, un faux sourire sur les lèvres.</p> + +<p>«Bientôt ils furent ramenés par leurs partisans. La lutte s'engagea +entre les deux partis: d'un côté les hommes de bien, plus nombreux; de +l'autre les méchants, plus agressifs, quoique en petit nombre. Ils +éclatèrent en invectives acharnées les uns contre les autres; ce jour +entier fut consumé en harangues et en discorde.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> XXXIII</h4> + +<p>Mais le sénat, après avoir voulu ressaisir la liberté, céda au premier +obstacle. Mucien, le lieutenant de Vespasien, harangua les sénateurs +d'un ton où l'autorité affectait la forme de la prière. Il sévit +seulement contre quelques hommes abandonnés par tous les partis, à cause +de l'énormité de leurs forfaits; il épargna les délateurs.</p> + +<p>On rendit l'impunité aux persécuteurs, on fit des funérailles publiques +aux illustres victimes. Grands témoignages, conclut l'historien, de +l'instabilité des choses humaines, qui mêle et confond les sommets et +les précipices de la fortune!</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> XXXIV</h4> + +<p>Du sénat, Tacite transporte le récit dans les Gaules et en Judée.</p> + +<p>Les mœurs des peuples qu'il décrit interrompent habilement le récit +des tragédies romaines, et reposent l'âme pour la préparer à de +nouvelles émotions.</p> + +<p>Le siége de Jérusalem par Titus, fils de Vespasien, prend, sous la plume +de l'historien, la solennité et pour ainsi dire le deuil des grandes +funérailles. Les prodiges et les superstitions d'un peuple théocratique +s'y mêlent au carnage, à la famine, à l'incendie. «Les portes du temple +s'ouvrirent d'elles-mêmes, raconte Tacite, et on entendit une voix, plus +forte que toute voix humaine, dire: <span class="smcap">Les Dieux s'en vont</span>.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> XXXV</h4> + +<p>Ici, la page est déchirée, et le livre des histoires, interrompu par la +mort de Rome, attend sous quelques monceaux de cendres qu'un heureux +hasard rende la parole à la plus grande voix de +l'antiquité<span class="lspaced1">.........................</span></p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> XXXVI</h4> + +<p>Les <i>Annales</i> de Tacite sont de la même main, mais d'une main plus +magistrale encore et plus ferme. On croit sentir plus de loisir dans le +travail; les temps aussi sont plus dramatiques; le passage de la +république à l'empire est plus récent, la tyrannie est plus neuve, les +hypocrisies, les forfaits plus effrontés, les avilissements plus bas. +L'homme est donné en spectacle, en scandale, en dérision à l'homme. +L'historien se venge en racontant; c'est <i>Némésis</i> qui écrit sous le +manteau d'un philosophe.</p> + +<p>Quant au peintre, il a les mêmes couleurs: de la bile et du sang.</p> + +<p>On remonte avec l'auteur à Néron.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> XXXVII</h4> + +<p>Quelle tragédie feinte de poëte est comparable à ce quatorzième livre +des <i>Annales</i> où Néron, en proie aux trois plus fortes passions de +l'homme, l'amour, l'ambition de régner et la peur d'être prévenu dans le +crime, se précipite, les yeux fermés, dans le parricide pour y trouver à +la fois sa maîtresse, le trône et la vie?</p> + +<p>Il aimait Poppée, et il voulait à tout prix l'épouser, contre les vues +d'Agrippine, sa mère. Burrhus et Sénèque, ses deux précepteurs, le +faisaient rougir de sa subordination à cette mère, qui lui disputait la +réalité du pouvoir impérial.</p> + +<p>Il tremblait d'être déposé par les intrigues de cette femme, qui se +repentait de l'avoir élevé par l'adoption de Claude.</p> + +<p>Agrippine, tantôt gourmandant son fils, <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> tantôt le corrompant, +pour le dominer, par des complaisances qui faisaient suspecter jusqu'à +l'inceste, s'agitait comme sous le pressentiment de sa perte.</p> + +<h4>XXXVIII</h4> + +<p>«Néron évitait depuis quelque temps, dit Tacite, de se trouver seul avec +elle. Quand elle parlait de s'éloigner pour aller se retirer dans ses +jardins de Tusculum ou dans ses champs d'Antium, il l'encourageait à +chercher ces loisirs.</p> + +<p>«À la fin, quelque éloignée qu'elle fût, harassé de son image, il +résolut de s'en affranchir par le meurtre, indécis seulement sur le +moyen: le fer, le poison ou quelque autre mort.</p> + +<p>«Il inclina d'abord vers le poison; mais, si on le donnait à la table de +l'empereur, on ne pouvait éviter de réveiller le souvenir du <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> +genre de mort de Britannicus, et il paraissait difficile de corrompre +les esclaves d'une femme à qui l'habitude de commettre le crime avait +appris à se préserver de telles embûches. D'ailleurs elle-même, par +l'usage du contre-poison, avait prémuni sa vie contre ce genre de mort. +Quant au meurtre et au glaive, comment cacher la main, ou comment +trouver un exécuteur assez dévoué pour ne pas faillir à l'ordre +d'accomplir un forfait si éclatant?</p> + +<p>«L'affranchi Anicétus offrit son ingénieux ministère; commandant de la +flotte de Misène, précepteur de Néron enfant, il était odieux à +Agrippine, et animé contre elle de la haine qu'elle lui portait.</p> + +<p>«Il proposa donc à Néron de construire un navire dont une partie, +s'entr'ouvrant tout à coup en pleine mer, engloutirait Agrippine sans +soupçon de piége. Rien de si hasardeux que la mer, et, si Agrippine +avait disparu dans un naufrage, qui serait jamais assez injuste pour +imputer à un crime l'œuvre accomplie par les vents ou les flots? +L'empereur consacrerait à sa mère, après <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> sa mort un temple, +des autels, et toutes les autres ostentations de la piété d'un fils.</p> + +<p>«L'invention plut; elle était même servie par l'époque de l'année. Néron +célébrait alors à Baïes les fêtes des vingt jours.»</p> + +<h4>XXXIX</h4> + +<p>«Il y attire sa mère, disant avec affectation qu'il fallait savoir +supporter les mécontentements des auteurs de ses jours, et étouffer les +griefs, afin d'ébruiter ainsi l'idée d'une réconciliation, et +qu'Agrippine y crût avec cette crédulité facile aux choses qui les +flatte, disposition naturelle aux femmes.</p> + +<p>«Néron s'avance jusque sur la grève, à la rencontre de sa mère qui +venait d'Antium, la prend par la main, la serre dans ses bras, et la +conduit à Baules; c'est le nom de la <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> maison de délices qui +s'élève entre le promontoire de Misène et le golfe de Baïes, formé par +une inflexion de la mer.</p> + +<p>«Le navire destiné à Agrippine, plus somptueusement décoré que tous les +autres, se faisait remarquer au milieu de la flotte, comme si Néron +avait voulu préparer cet honneur de plus à sa mère; car elle avait +l'habitude de se promener en trirème et de se servir, pour ses +navigations, des rameurs de la flotte.</p> + +<p>«En ce moment, on l'avait invitée à un long festin afin que la nuit +ajoutât encore son ombre au secret du crime.»</p> + +<h4>XL</h4> + +<p>«On croit généralement qu'il y avait eu un révélateur, ou qu'Agrippine, +avertie du péril, mais hésitant à y croire, s'était rendue à Baïes en +litière. Mais là, les tendres caresses <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> de son fils, qui l'avait +reçue avec tant d'empressement et qui l'avait fait asseoir au-dessus de +lui-même dans la salle du festin, avaient dissipé de son cœur toute +inquiétude: car, par d'intarissables discours, tantôt empreints d'une +familiarité puérile, tantôt mêlés de ces retours de gravité qui semblent +associer les choses sérieuses aux badinages, Néron prolongea le festin.</p> + +<p>«À son départ, il la reconduisit jusqu'au rivage, couvrant des plus +tendres baisers les yeux et le sein d'Agrippine, soit pour achever la +dissimulation, soit que le dernier aspect de sa mère, qui allait périr, +attendrît son âme toute féroce qu'elle était.</p> + +<p>«Les Dieux, comme pour mieux illuminer et convaincre le forfait, lui +prêtèrent une nuit resplendissante d'étoiles, et assoupie par le calme +complet de la mer.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> XLI</h4> + +<p>«Le navire, sur lequel Agrippine n'avait auprès d'elle que deux +personnes de sa familiarité, n'était pas encore bien éloigné de la rive: +l'une des deux, Crépérius Gallus, se tenait debout à côté du gouvernail; +l'autre, Acéronia, accoudée sur les pieds du lit de repos de sa +maîtresse, à demi couchée, l'entretenait avec congratulation du retour +de son fils et de sa tendresse qu'elle lui rendait tout entière, +lorsqu'à un signal donné, le plafond de la chambre s'écroula tout à coup +sous le poids du plomb dont il était alourdi.</p> + +<p>«Crépérius, étouffé, expira sur l'heure; Agrippine et Acéronia +survécurent, protégées par les colonnes du lit, assez solides pour +porter le poids de l'écroulement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> «Le navire néanmoins ne s'abîmait pas encore, au milieu du +trouble de ceux qui le montaient, et parce que le plus grand nombre +d'entre eux, ignorant le crime, s'efforçaient de l'empêcher de sombrer.</p> + +<p>«On ordonna alors aux rameurs de se porter tous du même côté pour le +faire submerger sous leur poids; mais ils ne se prêtèrent pas tous assez +promptement à cet ordre soudain, et une partie d'entre eux, faisant +contre-poids, ralentit l'inclinaison et la submersion du navire.</p> + +<p>«Cependant Acéronia, assez mal inspirée pour crier qu'elle est Agrippine +et qu'on sauve la mère de l'empereur, est écrasée à coups de crocs et de +fers de rames et de tous les agrès qui tombent sous la main des +meurtriers. Agrippine, muette, et par ce silence même méconnue, ne +reçoit qu'une blessure à l'épaule, et, nageant vers la côte au-devant de +petites barques qui la recueillirent, est conduite dans le lac Lucrin, +d'où elle se fait reporter à sa maison de campagne.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> XLII</h4> + +<p>«Là, repassant dans son esprit les lettres astucieuses qui l'ont +attirée, les honneurs que lui a prodigués l'empereur, la proximité du +rivage, la submersion sans cause du navire, qui n'a été ni incliné par +aucun vent, ni jeté sur aucun écueil, mais qui s'est écroulé par le pont +comme par une machination préparée à terre; remarquant de plus le +meurtre d'Acéronia et s'apercevant de sa propre blessure, elle conclut +que le seul moyen pour elle d'échapper à l'embûche est de paraître ne +l'avoir pas soupçonnée.</p> + +<p>«Elle envoie son affranchi Agérinus annoncer à son fils que, par la +protection des Dieux et par l'heureuse fortune de l'empereur, elle vient +d'échapper à un grave accident, et le conjurer en même <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> temps, +malgré l'émotion que va lui causer le péril de sa mère, de vouloir bien +différer sa visite, ayant elle-même, pour le moment, besoin d'un repos +absolu. Puis, avec une sécurité affectée, elle applique un appareil sur +sa blessure et des fomentations sur son corps.</p> + +<p>«Elle ordonne de chercher le testament d'Acéronia et de faire +l'inventaire de ses biens, cela seulement sans dissimulation.»</p> + +<h4>XLIII</h4> + +<p>«Cependant, à Néron, qui attendait avec anxiété les messagers chargés de +lui annoncer l'exécution de la trame, on apprend qu'Agrippine, atteinte +seulement d'une légère blessure, est sauvée, mais avec assez d'indices +sinistres pour qu'elle ne pût douter de l'intention et de l'auteur du +complot.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> «À cette nouvelle, anéanti par la peur, il croit déjà la voir +accourir prompte à la vengeance, soit en armant ses esclaves, soit en +enflammant l'indignation de l'armée, soit en étalant devant le sénat et +le peuple son naufrage, sa blessure, ses amis immolés. Quel refuge lui +reste-t-il contre elle dans cette extrémité, à moins que Burrhus et +Sénèque n'avisent et ne lui prêtent le concours de leur expérience?»</p> + +<p>Remarquez qu'à côté de tous les tyrans il y a un sophiste. Combien y en +a-t-il à côté du tyran des tyrans, la multitude! Lisez la <i>terreur</i>: +elle dure dix-neuf mois.</p> + +<p>«Sénèque et Burrhus avaient été mandés par Néron à la première nouvelle, +instruits ou non avant, on l'ignore (quel mot sinistre!). Les deux +sophistes restèrent longtemps muets tous les deux, soit de peur de +déconseiller vainement une chose résolue, soit qu'ils fussent convaincus +que les choses en étaient descendues à cette extrémité que, si Agrippine +n'était pas prévenue dans sa vengeance, il ne restait à Néron qu'à +périr.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> XLIV</h4> + +<p>«Enfin Sénèque, toujours plus soudain dans ses avis, regarde Burrhus et +lui demande si l'on peut commander le meurtre aux soldats.</p> + +<p>«Burrhus lui répond que les prétoriens sont trop attachés à toute la +famille des Césars, et surtout à la mémoire de Germanicus, pour oser se +porter à aucun attentat contre sa fille; que c'était à Anicétus +d'accomplir ce qu'il avait promis.</p> + +<p>«Celui-ci, sans hésitation et sans délai, assume et réclame la +responsabilité du crime. À ces paroles, Néron s'écrie que de ce jour +seulement on lui donne véritablement l'empire, et qu'il doit ce présent +à un affranchi! Qu'Anicétus aille donc, qu'il se hâte, et qu'il conduise +avec lui les plus résolus à accomplir ses ordres!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> «Anicétus, informé, en sortant, de l'arrivée d'Agérinus envoyé +par Agrippine au palais, conçoit à l'instant le plan d'un nouveau drame.</p> + +<p>«Pendant qu'Agérinus s'acquitte du message dont Agrippine l'a chargé, +Anicétus fait glisser un glaive à ses pieds, puis, comme s'il l'eût +surpris sur le fait d'un assassinat, il ordonne qu'on le charge de +chaînes, afin de pouvoir répandre qu'Agrippine avait tramé le meurtre de +l'empereur, et que, de honte de voir son crime découvert, elle s'est +elle-même donné la mort.»</p> + +<h4>XLV</h4> + +<p>«Cependant, au bruit du péril auquel venait d'échapper Agrippine, comme +si son naufrage n'eût été qu'un hasard, chacun était accouru vers le +rivage. Les uns gravissaient le sommet des môles, les autres <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> +s'élançaient dans des esquifs, ceux-là s'avançaient dans la mer aussi +loin que la hauteur des vagues le permettait, ceux-ci étendaient leurs +mains comme pour recueillir les naufragés; tout le rivage retentissait +de lamentations, de vœux adressés au ciel, des clameurs de ceux qui +demandaient diverses choses et des réponses à ceux qui répondaient +confusément à ces cris.</p> + +<p>«Une multitude immense était accourue avec des lumières, et, quand on +sut qu'Agrippine était sauvée, cette foule s'agitait et se groupait pour +se féliciter mutuellement, quand l'aspect d'une troupe d'hommes armés, +marchant dans une attitude menaçante, la dispersa de tous côtés.»</p> + +<h4>XLVI</h4> + +<p>«Anicétus, ayant investi la maison de campagne de sentinelles, et brisé +la porte, arrête <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> tous les esclaves qui s'offrent à lui jusqu'à +ce qu'il touche à la chambre à coucher d'Agrippine.</p> + +<p>«Un petit nombre de serviteurs étaient restés aux abords de +l'appartement; tous les autres s'étaient dispersés sous la terreur des +soldats qui forçaient les portes.</p> + +<p>«Une faible lampe et une seule esclave veillaient dans sa chambre.»</p> + +<h4>XLVII</h4> + +<p>«Agrippine s'alarmait de plus en plus de ce que personne, pas même son +messager Agérinus, ne venait de la part de son fils. L'aspect tout à +coup change autour d'elle; sa solitude, troublée par des tumultes +soudains, semblait lui annoncer les derniers malheurs; enfin, sa +dernière esclave s'enfuyant:—Et toi aussi, tu m'abandonnes? lui +dit-elle. En disant ces mots, elle aperçoit Anicétus, <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> suivi du +commandant de trirème Herculéius et du centurion de marine +Oloaritus.—Si tu viens pour me voir, lui dit-elle, retourne et dis à +mon fils que je suis rétablie; si c'est pour accomplir un forfait..... +Mais non! jamais je ne le croirai de mon fils; non, il n'a pas commandé +le parricide!»</p> + +<h4>XLVIII</h4> + +<p>«Les exécuteurs entourent son lit; le commandant de la trirème la frappe +le premier à la tête d'un coup de massue. Le centurion, tirant son épée +pour l'achever, elle découvre elle-même ses flancs, et, les présentant +au glaive: Frappe au ventre, crie-t-elle au meurtrier, et, percée de +nombreuses blessures, elle expire.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> XLIX</h4> + +<p>«Ces circonstances sont avérées. Que Néron ensuite ait contemplé sa mère +morte, et qu'il ait loué les formes de son corps, il y en a qui +l'affirment, il y en a qui le nient.</p> + +<p>«Agrippine fut brûlée la même nuit sur un lit de festin, sans autre +apprêt que pour les plus vulgaires funérailles, et, pendant toute la +durée du règne de Néron, on n'éleva pas le moindre monticule de terre, +et on n'entoura pas même d'un mur le lieu où les cendres de sa mère +étaient répandues.»</p> + +<p>«Depuis, par la piété de ses serviteurs, ce lieu fut recouvert d'un +petit tombeau, au bord du chemin qui mène à Misène, non loin de cette +maison de campagne du dictateur César, qui voit d'en haut les golfes à +ses pieds.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> L</h4> + +<p>«Un affranchi d'Agrippine, Mnester, se perça de son épée sur son bûcher +allumé: on ne sait pas si ce fut par tendresse pour elle ou par terreur +d'une funeste fin.</p> + +<p>«Agrippine avait, longtemps avant l'événement, prévu et méprisé son +genre de mort, car, ayant interrogé les devins de Chaldée sur son fils +Néron, alors enfant, les Chaldéens lui avaient répondu qu'il pourrait +régner, mais qu'il tuerait sa mère:—Soit, dit-elle, qu'il me tue, +pourvu qu'il règne!»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> LI</h4> + +<p>«Mais, à peine le crime était-il accompli, que Néron en comprit la +grandeur.</p> + +<p>«Tout le reste de la nuit, tantôt plongé dans le silence, tantôt se +levant en sursaut d'effroi, et sentant défaillir sa raison, il tremblait +de voir reparaître la lumière comme devant éclairer son supplice.</p> + +<p>«Les centurions et les tribuns militaires, à l'instigation de Burrhus, +furent les premiers qui relevèrent ses esprits par leurs adulations, le +prenant par la main et le félicitant d'avoir échappé à un péril si +éminent et prévenu le crime de sa mère. Ensuite ses courtisans coururent +aux temples, et, l'exemple une fois donné, les villes voisines de la +Campanie attestèrent à l'envi leur joie par des adresses à l'empereur, +et <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> par des victimes immolées en actions de grâces aux Dieux.</p> + +<p>«Quant à lui, par une dissimulation contraire, triste et comme affligé +de son propre salut, il affectait de verser des larmes sur la mort de sa +mère; mais, comme la physionomie des lieux ne change pas à volonté comme +la physionomie des hommes, que l'aspect pénible de cette mer et de ce +rivage importunait ses regards, et qu'on entendait de plus, disait-on, +sous les collines de Baïes le son d'une trompette et des gémissements de +deuil autour du tombeau de sa mère, il se réfugia à Naples, et il +adressa de là des lettres au sénat.»</p> + +<h4>LII</h4> + +<p>«Ces lettres disaient qu'Agérinus, affranchi et confident intime +d'Agrippine, avait été surpris le fer à la main pour l'assassiner; +<span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> qu'Agrippine s'était fait justice à elle-même en se punissant +de la même mort qu'elle avait tramée contre lui. Il ajoutait, à cette +accusation, des crimes rappelés depuis contre sa mémoire: qu'elle avait +brigué l'association à l'empire, qu'elle aspirait à faire prêter le +serment des prétoriens à une femme, et de faire subir au sénat et au +peuple romain cette humiliation; que, déçue dans ses complots, aigrie +contre le sénat, l'armée, le peuple, elle avait dissuadé son fils de +faire les gratifications et les largesses publiques, et ourdi des trames +pour perdre les Romains les plus illustres.</p> + +<p>«Combien n'avait-il pas fallu d'efforts à son fils pour l'empêcher de +pénétrer dans le conseil, et de venir répondre elle-même aux +ambassadeurs des nations étrangères.</p> + +<p>«Sa mort a été une providence du peuple romain, ajoutait Néron, car il +l'attribuait toujours à un naufrage. Mais que ce naufrage eût été +fortuit, quel homme eût été assez crédule pour le croire? Ou qu'à peine +échappée à un tel naufrage, une femme eût envoyé un seul affranchi, +avec un seul glaive <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> à la main, pour combattre les armées et les +flottes du maître du monde?</p> + +<p>«Aussi l'opinion publique cherchait-elle le coupable, non pas tout déjà +dans Néron, dont l'atrocité surpassait d'avance toute indignation et +toute plainte, mais dans Sénèque, rédacteur d'un message qui n'était que +l'aveu d'un tel forfait.</p> + +<p>«Cependant, par une monstrueuse émulation des sénateurs, on vota des +prières publiques dans tous les sanctuaires, des jeux annuels, des fêtes +à Minerve, en commémoration du jour où le prétendu complot d'Agrippine +avait été prévenu, et le jour de la naissance d'Agrippine fut mis au +nombre des jours néfastes.»</p> + +<h4>LIII</h4> + +<p>«Pætus Thraséa, qui avait l'habitude de flétrir les bassesses +ordinaires de son silence, <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> ou de les laisser passer avec un +bref et dédaigneux consentement, sortit alors du sénat, se vouant ainsi +lui-même au dernier péril, sans donner aux autres le courage de la +liberté.»<span class="lspaced1">.........................</span></p> + +<h4>LIV</h4> + +<p>Quelle condition du beau dans l'histoire manque dans ce récit de Tacite?</p> + +<p>Est-ce la peinture?</p> + +<p>Voyez la description si sobre du lieu de la scène, du crépuscule sur +les collines de Misène, <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> de cette nuit splendide où les astres +brillent, où les flots dorment pour fournir aux hommes et aux Dieux des +témoins plus irrécusables contre Néron.</p> + +<h4>LV</h4> + +<p>Est-ce de la poésie?</p> + +<p>Voyez le tableau de cette femme couchée sur le lit de repos de sa +galère, avec sa confidente accoudée sur ses pieds, qui l'entretient de +son bonheur, au moment où les assassins soldés par son fils font +écrouler la mort sur sa tête, et chavirer la barque triomphale pour +l'engloutir.</p> + +<p>Voyez, pendant qu'Agrippine blessée nage vers la côte, le tumulte de +toute cette multitude qui sort de toutes les maisons avec des torches, +qui s'appelle, qui se répond en cris <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> inintelligibles, qui tend +les mains, qui s'avance jusque dans les flots pour recueillir la nageuse +dans les ténèbres.</p> + +<h4>LVI</h4> + +<p>Est-ce de la passion?</p> + +<p>Voyez le délire de l'amour de Néron pour Poppée, et ces soupçons +d'inceste jetés dans l'ombre pour préparer l'esprit du lecteur à tous +les genres de forfaits.</p> + +<h4>LVII</h4> + +<p>Est-ce le drame?</p> + +<p>Voyez l'assassin qui sourit pour donner confiance <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> à sa +victime, qui s'avance à sa rencontre, qui l'embrasse sur les yeux et sur +le sein.</p> + +<p>Voyez cette mère qui s'inquiète et qui se rassure, qui sort heureuse du +long festin de réconciliation, et qui monte avec une amie tranquillement +sur la barque pour jouir du spectacle de sa dernière nuit.</p> + +<p>Voyez renaître son anxiété involontaire à la réflexion des étranges +circonstances de ce naufrage en plein calme des vents et des flots.</p> + +<p>Voyez son silence prudent quand les matelots l'appellent.</p> + +<p>Voyez son étonnement quand aucun message ne revient du palais après la +nouvelle de son danger et de son salut.</p> + +<p>Voyez son isolement dans cette chambre, éclairée d'une seule lampe avec +une seule esclave.</p> + +<p>Voyez au même instant, dans le palais voisin, <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> la criminelle +angoisse du fils qui tremble d'avoir encouru le châtiment sans avoir +même le bénéfice du crime.</p> + +<p>Voyez le départ muet d'Anicétus avec sa bande d'assassins.</p> + +<p>Voyez la foule qui s'écarte, le glaive du centurion levé sur le lit; +écoutez le dernier mot, le seul mot, le mot qui éclate et qui résume: +<i>Ventrem feri!</i> Frappe au ventre; ce ventre criminel est justement puni, +puisqu'il a enfanté Néron!</p> + +<h4>LVIII</h4> + +<p>Enfin, voyez ces funérailles précipitées, ce lit de festin changé en +bûcher funèbre; cette pincée de cendre, qui fut tout à l'heure +Agrippine, laissée sur la place, au vent et à la pluie, sans que la +terreur des assassins y jette seulement un peu de terre.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> LIX</h4> + +<p>Est-ce la politique?</p> + +<p>Voyez le conseil convoqué à la hâte dans l'appartement de l'empereur +pour aviser à l'extrémité du péril, au moment où le fils se croit menacé +par la mère.</p> + +<p>Voyez ces deux prétendus hommes d'État consommés, Burrhus et Sénèque, +n'ayant peut-être pas conseillé le premier crime, mais croyant trouver +dans l'urgence du danger public la nécessité du second.</p> + +<p>Voyez cette honte de deux hommes soi-disant vertueux, contraints de +délibérer sur la nécessité d'un parricide.</p> + +<p>Voyez leur long silence.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> Voyez le plus habile des deux, Sénèque, sommant son collègue de +parler le premier.</p> + +<p>Voyez ce collègue, rejetant le fardeau sur Sénèque, et éludant la +réponse par un renseignement sur l'esprit des troupes trop attachées à +la race de Germanicus.</p> + +<h4>LX</h4> + +<p>Voyez enfin l'impatience de l'affranchi qui se propose résolument pour +l'exécution et pour le prix du meurtre, et la reconnaissance de Néron, +tiré par ce hardi scélérat d'embarras et d'angoisses, et qui s'écrie: +«Je ne règne que d'aujourd'hui, et c'est à Anicétus que je dois +l'empire.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> LXI</h4> + +<p>Est-ce la vertu enfin, la moralité, la flétrissure, qui manquent dans ce +récit de Tacite?</p> + +<p>Voyez la première nuit du coupable après le crime, sa terreur de la +lumière qui va renaître, son horreur pour les lieux, scène de son +forfait, pour cette physionomie de la terre et de la mer <i>qui ne change +pas comme le visage des hommes</i>, et qui le force à se sauver à Naples.</p> + +<h4>LXII</h4> + +<p>Voyez enfin l'embarras de l'explication qu'il charge Sénèque de donner +par lettre <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> au sénat, puis la bassesse des prétoriens qui le +félicitent les premiers, toujours prêts à prostituer l'épée, pourvu que +l'épée règne; puis la vilité des sénateurs, qui feignent de croire à +l'impossible pour avoir le prétexte de congratuler; puis, dans un coin, +la figure muette ou indignée du seul honnête homme, de Thraséa, qui sort +du sénat, sachant bien à quoi il s'expose, et n'espérant rien de +l'exemple pour la liberté, mais faisant seul rougir Néron, Burrhus, +Sénèque, et toute l'armée, et tout le sénat, et tout le peuple, parce +qu'il représente à lui tout seul plus que l'empire, l'armée, le sénat, +le peuple, c'est-à-dire la conscience, la vertu, la postérité.</p> + +<h4>LXIII</h4> + +<p>S'il y avait par siècle un Tacite, l'histoire suffirait pour faire la +leçon, l'exemple, la justice au genre humain. Mais il n'y en a qu'un +<span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> depuis qu'on écrit les annales des peuples, et, en considérant +la prodigieuse rencontre de facultés diverses que la nature et la +société doivent faire concorder dans un même homme pour faire un Tacite, +il n'est pas probable qu'il y en ait deux.</p> + +<p>Contentons-nous donc d'un seul: il tient lieu de mille, et replaçons son +livre à sa place, à côté d'Homère; car ces deux hommes sont les deux +plus grands poëtes du monde écoulé: Homère, le poëte de l'imagination; +Tacite, le poëte de la vérité.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<p><i>P. S.</i> Ces deux Entretiens sont un peu courts, parce que quelques-uns +de ceux qui les précèdent sont un peu trop longs pour le <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> +volume de 1861. Je vais finir l'année 1861 par une <i>Revue</i>.</p> + +<p>J'y travaille.</p> + +<p>Deux hommes remarquables sont morts avant le temps dans ces derniers +mois.</p> + +<p>Je commencerai l'année 1862 par <i>trois Entretiens</i> critiqués, et même +injuriés par anticipation dans le journal <i>la Presse</i>; ils sont +intitulés: <i>Critique de l'histoire des Girondins, par l'auteur des +Girondins, à vingt-cinq ans de distance.</i></p> + +<p>On verra que je n'apostasie rien que l'erreur dans laquelle je suis une +ou deux fois tombé, et quelques expressions mal sonnantes ou mal +interprétées par mes nombreux lecteurs; que j'ai mûri mes idées sur les +conditions naturelles du pouvoir; que j'ai profité de l'expérience et +des temps, mais que je suis après ce que j'étais avant, l'homme qui se +corrige des moyens sans se détourner du but: la liberté par l'honnêteté, +le gouvernement spiritualiste.</p> + +<p>Les hommes qui m'invectivent d'avance au nom du progrès, ne croient pas +sans doute que la <i>terreur</i> soit progressive, et que l'immoralité +<span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> des moyens et la violence de la vérité qu'ils préconisent +aujourd'hui au profit de leur cause, soient plus vertueux dans les mains +du jacobinisme que dans celles de l'<i>inquisition</i>! Ce sont les +<i>inquisiteurs</i> de l'indépendance politique; ils veulent mettre +l'uniforme des <i>carbonari</i> à la libre pensée.</p> + +<p>Ils ne méritent pas la liberté, ceux qui ne respectent pas la +conscience.—Deux poids et deux mesures, est-ce la justice?—Les +<i>Camille Desmoulins</i> sont de tous les temps; ils allument le bûcher, et +ils sont consumés par la flamme quand le vent change.</p> + +<p>Pardonnons-leur et ne les imitons pas; laissons-leur ainsi le temps de +se repentir. Nul n'a le droit d'être <i>libre</i> s'il n'a pas été tolérant.</p> + +<p>Nous ne disons pas cela pour le <i>Siècle</i>, journal dont nous différons +sur la confédération de l'Italie, préférable, selon nous, à l'unité +<i>forcée</i>, <i>chimérique</i> et <i>précaire</i>, de la péninsule. Un de ses +rédacteurs nous accuse de <i>palinodie</i> pour cette opinion; qu'il nous +lise: nous n'avons jamais pensé, écrit, agi au sujet de l'Italie que +dans le sens d'une <i>confédération</i> unifiée <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> par <i>une diète +nationale des États unis italiens</i>, reconnue et garantie par toute +l'Europe.</p> + +<p>Y a-t-il <i>palinodie</i> de professer après, ce que l'on professait avant? +Le mot est malheureux; mais le spirituel rédacteur ne nous condamne <i>pas +à mort</i>, et cette erreur de fait de sa part n'enlève rien de l'estime et +de la reconnaissance que nous portons à la rédaction d'un journal +libéral partout ailleurs qu'en Italie, pierre d'attente de la liberté, +et qui mérite que la liberté l'attende à son tour.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> LXX<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2> + +<p>La critique est une grande et importante partie de toute littérature; +quand elle touche simplement à la forme d'un livre, elle est toutefois +secondaire.—Question de grammaire, question de goût; les esprits +stériles seuls s'y adonnent; elle dénigre beaucoup, elle ne produit +rien.—Sous ce rapport, il faut la laisser aux esprits méticuleux et +jaloux, qui se consolent de leur impuissance en montrant les +imperfections des œuvres d'autrui.</p> + +<p>Mais il y a une plus haute critique qui touche <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> à la morale et +qui est, pour ainsi dire, la conscience du genre humain; c'est celle qui +s'attache à l'histoire et qui, au lieu d'être une grave controverse de +mots, est une sévère correction de principes.</p> + +<p>C'est de cette seconde nature de critique dont j'ai voulu donner sur +moi-même un exemple aujourd'hui dans cet Entretien et que j'insère dans +mes œuvres complètes.</p> + +<p>Tous mes lecteurs se souviennent que j'ai écrit, en 1847, un livre qu'il +ne m'appartient pas de juger littérairement; livre qui produisit, lors +de son apparition, un effet tellement universel que les critiques du +temps ne purent le comparer qu'au mouvement de curiosité de l'<i>Émile</i> de +J.-J. Rousseau, ou du <i>Génie du christianisme</i> de Chateaubriand. C'était +le génie de la révolution française en action dans une histoire; c'était +en même temps le drame du siècle. À peine les presses de Paris, de +Bruxelles, de Londres, de Madrid, suffirent-elles à en multiplier les +exemplaires et les traductions pour l'impatience des lecteurs. Si +j'avais été susceptible d'ivresse d'amour-propre d'écrivain, je me +serais cru plus qu'un <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> homme; mais dès cette époque je +connaissais l'<i>engouement</i>, et je ne me fiais pas à ma popularité +d'historien. J'attendis vingt ans les retours de sang-froid; ils vinrent +avec les retours d'accusation, les uns mérités, les autres, selon moi, +injustes.</p> + +<p>On m'accuse d'avoir fait la révolution de 1848, en réhabilitant les +principes honnêtes de la révolution de 1789, tout en flétrissant +impitoyablement les crimes de 1793. C'était vrai, et je suis loin de +m'en repentir.</p> + +<p>Je n'avais pas songé à faire une révolution, mais à éclairer d'un jour +véridique celle que nos pères avaient faite ou avaient subie il y a plus +d'un demi-siècle. Quand j'y aurais songé, y a-t-il un livre capable de +soulever une nation de quarante millions d'hommes et de les faire courir +aux armes quand ils se sentent légalement et bien gouvernés? Est-ce que +quelques pages de récit pourraient jamais contenir assez de feu pour +répandre l'incendie dans l'Europe? Non, ce qui a fait la révolution de +1848, c'est la révolution de 1830, c'est la coalition parlementaire de +1846, ce sont les banquets agitateurs de 1847.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> J'étais et je voulais être étranger à ces trois mesures de +renversement du parti orléaniste, qui, après avoir inauguré sur un faux +principe le trône du duc d'Orléans, voulait l'asservir parlementairement +à ses caprices et à ses ambitions, et, pour l'asservir, voulait agiter +la bourgeoisie jusqu'à la fièvre. La révolution de 1848 fut le suicide +de ce parti. Qu'il n'accuse pas les autres, et qu'il ne s'en prenne qu'à +lui de sa ruine.</p> + +<p>Bien que parfaitement étranger aux manœuvres coupables de la +coalition orléaniste, légitimiste, républicaine de 1847, la popularité +que m'avaient donnée quinze ans d'attente et l'<i>Histoire des Girondins</i> +fit tomber cette monarchie, non par mes bras, mais dans mes bras. Je fus +l'héritier des fautes de la coalition et des fautes de la maison +d'Orléans.</p> + +<p>Je fis la république; la France l'accepta comme un rempart contre la +terreur; puis elle l'abandonna par inconstance et par faiblesse. Alors +on retourna contre le livre des Girondins, et les coalisés de 1847 me +dirent: C'est toi qui l'as faite!—La république, c'est ton +livre!—C'était mon livre, en effet, qui ne <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> l'avait pas faite, +mais qui l'avait rendue possible en la rendant innocente. Il est certain +que, sans le livre des Girondins, la révolution du 24 février était la +terreur.—Voilà tout le vrai de ces accusations, voilà tout mon crime.</p> + +<p>Aujourd'hui je le réimprime dans mes œuvres complètes, ce livre, tel +qu'il fut publié en 1847.</p> + +<p>Mais vingt ans ont passé; je ne me prétends pas impeccable; je ne me +crois ni sans erreur, ni sans faiblesse; ces faiblesses ou ces erreurs +de jugement sur la révolution de 1789, je les avoue, je les déplore, je +les signale moi-même dans le commentaire refroidi qui suit pas à pas +cette histoire, et je les publie en entier dans mes œuvres complètes, +comme un correctif, comme un désaveu partiel de quelques appréciations +erronées du livre.</p> + +<p>Je m'y accuse moi-même de quelques erreurs et de quelques sophismes. Je +n'accuse nullement la révolution comme tendance, je l'accuse comme +moyen. Ce n'est point un acte de contrition, c'est un acte de +conscience: on en jugera. Je crois devoir publier, non en entier, +<span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> mais en partie essentielle, ce commentaire des Girondins dans +mes <i>Entretiens littéraires</i>, pour lui donner ainsi une publicité plus +étendue, plus juste, plus méritoire et quelquefois plus sévère. Pour que +le temps nous fasse grâce, faisons-nous justice: nous y gagnerons tous.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> CRITIQUE<br> +DE<br> +L'HISTOIRE DES GIRONDINS.</h2> + +<h4>I</h4> + +<p>Les Persans, nos aînés en sagesse comme en années, regardent la +vieillesse comme un don céleste qui permet à l'esprit de thésauriser +plus d'intelligence et plus de vérités. Les cheveux blanchis leur +paraissent un symptôme de maturité: ils ont exprimé cette opinion dans +un proverbe. Les proverbes, en Orient, sont les médailles des langues. +Après avoir été monnaie des peuples, les proverbes se retrouvent dans +les décombres des nations, et se conservent dans leur mémoire comme des +axiomes qu'on ne discute plus. À un proverbe, point de réplique; +<span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> on dirait qu'un dieu a parlé là; en un mot, on incline la tête, +on accepte sur parole et on se tait.</p> + +<p>Or ce proverbe des Persans, qui fut vraisemblablement déjà proverbe +avant Zoroastre, le voici:</p> + +<p><i>Agrandissement d'années, élargissement d'intelligence;</i></p> + +<p>C'est-à-dire, plus vous avez de temps pour voir les choses humaines, et +mieux vous les comprenez. Autrement dit, à mérite égal, les hommes mûrs +ont plus de sagesse que les jeunes gens. C'est tellement banal qu'on +rougit de le discuter. L'âge n'a-t-il pas eu de tout temps l'autorité de +la présomption de sagesse? A-t-on jamais vu une seule nation (excepté +les <i>Abdéritains</i>, peuple fou qui voulait rire) mettre sa jeunesse dans +son sénat, demander leurs lumières à ceux qui n'ont rien appris, et leur +expérience à ceux qui n'ont pas encore vécu!</p> + +<p>Non, ce bal masqué de barbes grises allant recevoir les leçons des +imberbes, comme disait Henri IV, serait la nature renversée. Que +deviendrait le respect, ce grand auxiliaire moral <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> des +gouvernements? Que deviendrait la société politique, enfance éternelle +qui condamnerait les peuples à une éternelle étourderie? Si le passé +n'enseignait pas l'avenir, à quoi bon la mémoire? Le monde +recommencerait tous les jours, et cette succession de folies de jeunesse +ne serait qu'une succession de catastrophes dans l'histoire des nations.</p> + +<p>L'expérience est donc quelque chose, et les années apportent cette +expérience aux esprits sincères. Voilà l'explication et la justification +du proverbe persan: <i>Agrandissement d'années, élargissement +d'intelligence.</i> La vie est une leçon, et toute leçon doit profiter à +celui à qui Dieu l'accorde.</p> + +<h4>II</h4> + +<p>Or, en France, où l'on parle si bien, mais où l'on pense trop vite; en +France, où les paradoxes courants prennent si souvent la place des +vérités acquises, les partis arriérés ou avancés ont adopté depuis +quelques années un <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> proverbe tout contraire, le proverbe du +contre-sens, le proverbe du sophisme. Le sens de ce proverbe est +celui-ci: celui qui change d'opinion a tort; celui qui reçoit les leçons +de la vie et qui en profite pour rectifier ou modifier sa pensée est un +grand coupable. Malheur et mépris aux esprits progressifs qui +s'améliorent, qui se rectifient, qui se corrigent eux-mêmes en vivant! +Ils sont présumés intéressés, versatiles, adulateurs du temps qui court, +apostats de leur tradition et d'eux-mêmes. Honneur et respect aux +incorrigibles! Confiance exclusive aux esprits pétrifiés et aux +caractères têtus qui, lorsqu'ils ont une fois proféré une erreur ou une +sottise, ne s'en dédisent jamais et veulent mourir, comme disait +Chateaubriand, ce grand oracle du respect humain dans ce siècle, «non +pas conformes à la vérité, mais conformes à eux-mêmes.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> III</h4> + +<p>J'avoue que je n'ai jamais compris le sens de cet axiome de +l'obstination des partis, quels qu'ils soient, en France: «Tu ne +changeras pas.»</p> + +<p>Tu ne changeras pas, c'est-à-dire tu vivras des jours sans nombre, tu +verras des idées justes prendre la place de préjugés absurdes, des +trônes s'écrouler sur des fondements vermoulus, des castes s'effacer +devant des nations, des gouvernements légitimes se fonder sur les +devoirs réciproques des hommes en société de services et de défense +mutuels, des démagogues surgir comme les vices incarnés de la multitude, +irriter les passions du peuple, les pousser jusqu'au délire, jusqu'au +meurtre, s'armer de ces fureurs populaires pour prendre la hache au lieu +de sceptre et pour promener, sur ce peuple lui-même, ce niveau de fer +qui trouve toujours une tête plus haute que son envie; tu verras le +sang le plus pur ou le plus scélérat couler à <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> torrents dans +les rues de tes villes; tu verras les partis populaires épuisés céder au +parti soldatesque, première forme de la tyrannie; tu verras un soldat +popularisé par la victoire prendre à la fois la place de la liberté, du +trône et du peuple par un coup de main; tu le verras provoquer le monde +pour le vaincre, changer l'Europe en un champ de bataille annuel, +faucher périodiquement les générations nouvelles, plus vite que la +nature ne les fait naître, pour son ambition, en sorte que les +vieillards se demandaient s'il y aurait encore une jeunesse et si Dieu +ne faisait plus naître les générations que pour mourir à vingt ans au +signe de ces pourvoyeurs de la gloire.</p> + +<p>Tu verras tomber ce gouvernement, en rendant par sa chute la vie à la +jeunesse de son peuple; et, prodige de démence, tu verras après trente +ans les peuples déifier ce consommateur de peuples et lui faire un titre +de règne du plus grand abus de sang humain qui ait jamais été fait, +depuis César, en Occident!</p> + +<p>Tu auras vu envahir deux fois la patrie par le reflux inévitable de +l'Europe sur ce nid d'aigles qu'on appelle la France, où le conquérant, +<span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> conquis à son tour, allait devenir la proie de sa proie.</p> + +<p>Tu auras vu que la gloire n'est qu'une fumée de sang humain qui monte au +ciel, il est vrai, en fascinant les yeux myopes des peuples, mais qui y +monte pour défier sa justice et pour provoquer sa vengeance.</p> + +<p>Tu auras vu des rois légitimes, héritiers d'un juste décapité, rappelés +de l'exil au trône, rapporter la paix, la liberté, la libération du +territoire; adopter ce qu'il y avait de juste dans la révolution; +rétablir la souveraineté représentative du peuple; faire prospérer leur +pays sous la sauvegarde de tous les droits équitablement pondérés; y +faire fleurir l'éloquence de la tribune et de la presse, cette royauté +de l'intelligence de niveau avec la royauté du sang; présider du haut +d'un trône populaire à une véritable renaissance de tous les arts de +l'esprit, de toutes les industries de la paix; tu les auras vus, frappés +par les armes mêmes qu'ils avaient remises à la nation, odieusement +accusés des désastres que leur présence venait réparer, et chassés du +trône, d'exil en exil, par l'ingratitude de la liberté.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> IV</h4> + +<p>Tu auras vu un schisme de famille s'emparer de ce trône par voie de +popularité fondée sur un mauvais souvenir, hérédité qui ne devait pas +être un crime dans les fils innocents des fautes du père, mais qui ne +devait pas être non plus un titre à la couronne tombée avec la tête d'un +martyr de la royauté.</p> + +<p>Tu auras vu tomber à son tour, presque sans secousse, ce roi mal assis +sur les débris de sa maison, par la versatilité d'un peuple qui ne sait +ni haïr ni aimer longtemps.</p> + +<p>Tu auras vu la France remise debout par l'effort de citoyens +désintéressés, appelée, sans acception de parti ou de caste, à se +gouverner elle-même, s'élever pendant quelques mois à une magnanime +modération et à une légalité volontaire, chercher en soi-même les +conditions de la liberté, sauver l'ordre, la vie des citoyens, la paix +du monde, puis abdiquer déplorablement son propre règne et préférer +<span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> la gloire d'un nom dynastique à sa propre dynastie +républicaine, trop fatigante pour sa faiblesse; semblable à ces +souverains détrônés de nos premières races qui, laissant les ciseaux du +moine dépouiller leurs fronts chevelus, regardaient du fond d'un cloître +régner à leur place l'élu du camp ou le maire du palais.</p> + +<p>Tu auras vu ces mêmes multitudes, qui saluaient l'écroulement des +trônes, saluer de leurs acclamations la restauration des trônes; tu +auras vu les tribuns les plus démagogues se transformer en courtisans +les plus dévoués, sous prétexte de couronner le peuple en couronnant +l'armée. L'armée, peuple en effet, peuple héroïque sur les champs de +bataille, peuple qui sauve la patrie en uniforme, mais qui marche à tous +les tambours, pour ou contre tous les droits du peuple lui-même, pourvu +que la gloire militaire lui dore toutes les causes et lui compte au même +taux toutes les journées dans des états de services qui vont du 18 +brumaire à Marengo, d'Austerlitz à Waterloo, de Waterloo à Alger, +d'Alger à l'acclamation de la république, de l'acclamation de la +république au 2 décembre, du 2 décembre <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> à Solferino, de +Solferino qui sait où.</p> + +<p>Tu auras vu tout cela; tu auras appris pendant un demi-siècle ce que +valent les principes les plus contradictoires de gouvernement; tu auras +partagé le fanatisme presque unanime de 1789 pour la régénération d'un +royaume sous l'initiative si bien intentionnée d'un roi philosophe et +magnanime, qui se dépouillait lui-même de son sceptre pour donner ce +sceptre à son peuple; tu auras partagé trois ans après l'indignation et +le remords de la nation contre l'ingratitude de ce peuple conduisant en +pompe son bienfaiteur couronné à l'échafaud et enseignant ainsi à +l'histoire que la vertu est un crime et que le premier devoir d'un roi, +c'est de régner.</p> + +<h4>V</h4> + +<p>Tu auras partagé l'exécration du monde contre ces terroristes de la +première république, livrant tous les jours une ration de <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> sang +humain à leurs séides, et croyant qu'on bâtit des monuments de liberté +sur des fondations de cadavres.</p> + +<p>Tu auras partagé l'enthousiasme imprévoyant des armées affamées de +gloire et des citoyens affamés d'ordre pour un empire sorti des camps +pour expirer sur le sol deux fois conquis de la patrie.</p> + +<p>Tu auras accueilli le retour des héritiers de Louis XVI comme une +providence, et tu les auras bannis, quelques années après, comme des +criminels d'État.</p> + +<p>Tu auras eu des hymnes pour une monarchie, dite de Juillet, fondée sur +toutes les violations du droit monarchique, et tu auras eu des huées +contre elle le lendemain de sa chute.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>Tu auras eu des aspirations romaines pour une république légale et +pacifique, réconciliant dans une concorde unanime toutes les classes +prêtes à s'entre-déchirer! Tu auras <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> été ivre de sécurité et de +joie en voyant cette république, qui se craignait elle-même, abolir +courageusement la peine de mort le lendemain de son avénement imprévu, +de peur d'abuser jamais des armes que tous les régimes s'étaient +transmises jusque-là les uns aux autres pour immoler leurs ennemis; tu +auras frémi d'espérance en voyant cette démocratie philosophique +déclarer la paix au monde étonné; tu auras eu le délire de l'admiration +en voyant quelques citoyens obéis par le peuple et pressés par +d'innombrables prétoriens de la multitude de perpétuer leur dictature; +tu les auras vus, au contraire, appeler la nation entière à se lever +debout dans ses comices afin de remettre plus vite cette dictature à la +nation représentant cette légitimité des interrègnes; et quand la +nation, relevée par la main de ces hommes de sauvetage, aura repris son +aplomb et son sang-froid, tu n'auras eu pour ces citoyens, victimes +émissaires de leur dévouement, que des calomnies, des mépris, des +outrages, des abandons, pour décourager les abnégations futures, et pour +montrer à l'avenir qu'on ne sauve sa patrie qu'à la condition de se +perdre soi-même: <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> mauvais exemple qui ne profitera pas à la +nation.</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>Tu auras vu tout cela!</p> + +<p>Et l'on voudrait que tu fusses resté le même, sans incrédulité quand +tout trompe, sans variation quand tout varie, sans modification quand +tout change, sans ébranlement quand tout tombe, sans expérience quand +tout enseigne autour de toi! Royaliste en 89, Jacobin modéré en 1790, +Girondin en 1791, terroriste en 1793, thermidorien réactionnaire en +1795, bonapartiste en 1798, consulaire, impérialiste en 1805, bourbonien +légitimiste en 1815, orléaniste en 1830, républicain en 1848, +napoléonien en 1850, impérialiste en 1852, et aujourd'hui, que sais-je? +agitateur de l'Europe à peine calmée, évocateur de guerres en Occident +et en Orient, auxiliaire de l'ambition d'un roi des Alpes pour +monopoliser les républiques, les trônes et les tiares en Italie; +<span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> dupe de l'Angleterre monopolisant à son tour les mers, les +montagnes et les péninsules par la main d'un roi, vice-roi des tempêtes!</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>Quoi! vivre si longtemps ne t'aurait servi qu'à cela! Tu ne saurais pas +aujourd'hui que les plus belles philosophies n'ont que des jours +d'explosion et des années de fumée, fumée à travers laquelle on ne +reconnaît plus rien que des décombres; que les peuples, comme des +banqueroutiers de la vérité, ne tiennent jamais ce qu'ils promettent; +que les princes les meilleurs ne recueillent que l'assassinat, comme +Henri IV, ou le martyre, comme Louis XVI; que les réformateurs les plus +bienfaisants ont pour ennemis les utopistes les plus absurdes; que les +gouvernements héréditaires subissent les dérisions de la nature, qui ne +sanctionne pas toujours l'hérédité du génie ou des vertus; que les +gouvernements parlementaires <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> subissent la domination de +l'intrigue, la fascination du talent, l'aristocratie de l'avocat, qui +prête sa voix à toutes les causes pourvu que l'on applaudisse, et qui +est aux assemblées ce que la caste militaire est aux despotes, pourvu +qu'ils les payent en grades et en gloire; que les gouvernements absolus +font porter à tous la responsabilité des fautes d'une seule tête; que +les gouvernements à trois pouvoirs sont souvent la lutte de trois +factions organisées qui consument le temps des peuples en vaines +querelles, qui n'ont d'autre mérite que d'empêcher les grands maux, mais +d'empêcher aussi les grandes améliorations, et qui finissent par des +Gracques ou par des Césars, ces héritiers naturels des anarchies ou des +servitudes; que les républiques sont la convocation du peuple entier au +jour d'écroulement de toute chose pour tout soutenir, le tocsin du salut +commun dans l'incendie des révolutions qui menace de consumer l'édifice +social; mais que si ces républiques sauvent tout, elles ne fondent rien, +à moins d'une lumière qui n'éclaire pas souvent le fond des masses, +d'une capacité qui manque encore au <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> peuple, et d'une vertu +publique qui manque plus encore aux classes gouvernementales.</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>Que vous ayez eu toutes ces nobles illusions du royalisme, des +gouvernements à une tête, des gouvernements à trois têtes, des +gouvernements de parole, des dictatures ou des républiques dans votre +jeunesse, sur la foi des théories toujours séduisantes comme les mirages +de l'esprit humain, cela est naturel, honorable même, aux différentes +phases d'une vie qui pense. Les théories sont les beaux songes des +hommes de bien; il est glorieux d'être successivement trompé par elles; +ces déceptions sont les douleurs sans doute, mais non les remords de +l'esprit. Et l'on veut qu'après soixante années d'épreuves de toutes ces +natures de gouvernement, vous vous imposiez la loi de croire ce que vous +ne croyez plus, de dire ce que vous ne pensez plus, d'affecter par +vanité de constance dans vos opinions une <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> opiniâtreté de +mauvaise foi dans des doctrines qui vous ont menti, déçu, trompé tant de +fois!</p> + +<p>C'est là une ostentation de fausse sagesse qui n'est que la répugnance +de l'orgueil humain à confesser sa faiblesse, ou bien ce n'est qu'une +improbité d'esprit donnant au monde une fausse monnaie de conviction +pour acheter à ce prix l'estime du vulgaire, qui s'attache à ces +immutabilités d'attitude comme à des preuves de force, tandis qu'elles +ne sont le plus souvent que des impuissances de l'esprit ou des +fanfaronnades du caractère.</p> + +<p>Je dirai plus, ces immutabilités d'opinion sont une offense à Celui qui +a fait de la vie un enseignement à tous les âges, un refus de prêter +l'oreille, l'esprit, le cœur à Celui qui nous éclaire par +l'expérience, depuis le premier jour où l'homme pense et doute jusqu'au +jour où il cesse de penser et de douter. De toutes les heures de la vie, +chacune est chargée de nous apporter une vérité; aucune de ces heures ne +vient à nous les mains vides, et c'est peut-être la dernière heure d'une +longue vie qui vous apporte la vérité la plus précieuse <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> en +récompense de votre sincérité à la rechercher et de votre patience à +l'attendre.</p> + +<h4>X</h4> + +<p>En résumé, la vie est une leçon que le temps est chargé de donner à +l'homme en lui faisant épeler, syllabe par syllabe, les événements.</p> + +<p>Celui qui n'a pas changé n'a pas vécu, puisqu'il n'a rien appris.</p> + +<p>Celui qui prétend avoir tout su le premier jour est un homme qui n'avait +ni raison de naître, ni raison de vivre, ni raison de mourir, car il +n'avait rien à apprendre en naissant.</p> + +<p>Il n'avait rien appris en vivant, il mourait sans emporter ou sans +laisser après lui sur la terre le moindre profit de la vie: théorie de +l'immobilité qui fait de l'homme immuable la <i>créature du temps perdu</i>.</p> + +<p>Une telle théorie insulte à la fois l'homme et Dieu. N'insistons pas: +changer, c'est vivre; vivre, c'est changer.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> La vie n'est pas semblable à ces fontaines d'Auvergne, pleines +de sédiments impurs, qui pétrifient ce qu'on leur jette, et qui, au lieu +d'une fleur ou d'un fruit, vous rendent une pierre. La vie est un +courant qui mène à la vérité, c'est-à-dire au bien. Le temps sait tout; +et nous ne pouvons savoir quelque chose qu'en l'associant à nos +ignorances et en lui demandant ses secrets.</p> + +<h4>XI</h4> + +<p>Il est donc non-seulement permis de changer en vivant, mais c'est un +devoir de conscience. Bien entendu que cette théorie du changement +s'applique à l'esprit, mais non au cœur; que le changement doit être +désintéressé et non vénal; que tout changement qui consiste à abandonner +une cause vaincue parce qu'elle est vaincue est une lâcheté; que tout +changement qui consiste à s'allier à une cause victorieuse parce qu'elle +est victorieuse est une abjection de caractère; que changer par +<span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> ambition, c'est une suspicion légitime de vice; que changer par +cupidité de fortune, est une vénalité du cœur qui déshonore la vérité +même; que changer d'amis quand la fortune les trahit, est une +versatilité d'affection qui prouve la courtisanerie de l'âme. Mais que +changer d'opinion sans abandonner ses sentiments personnels, ni les +vaincus, ni les malheureux, ni les faibles; changer à ses dépens en +s'exposant sciemment, au contraire, aux dénigrements d'intentions, aux +colères du respect humain, au mépris des partis et aux souffrances de +considération qui suivent ordinairement ces progrès des hommes sincères +dans ce qu'ils croient la route des améliorations morales et des vérités +progressives, c'est souffrir pour la cause du bien, c'est le martyre +d'esprit pour la vérité, martyre que les hommes aggravent par leur fiel +et par leur vinaigre, mais que la vérité récompense par les jouissances +de la conscience.</p> + +<p>Même quand le martyre s'est trompé de cause, il ne s'est pas trompé de +vertu!</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> XII</h4> + +<p>Je pense ainsi, et voilà pourquoi je ne me reproche point d'avoir changé +quelquefois, dans le cours de mes années, d'opinions ou de marche dans +les situations diverses où se sont trouvés notre pays et notre temps. Je +me reprocherais plutôt de n'avoir pas assez changé, c'est-à-dire de +n'avoir pas assez profité du temps que Dieu m'a laissé vivre pour me +transformer davantage encore; d'avoir peut-être trop sacrifié aux +convenances, aux situations antécédentes, au respect humain, à toutes +ces considérations personnelles qui empêchent de se démentir plus +franchement de ce qu'on a dit étourdiment sur la foi d'autrui dans son +âge d'ignorance: toutes choses qui sont louables au point de vue du +monde, mais qui sont méprisables au point de vue de Dieu; freins timides +qui retardent la marche de la pensée d'un siècle par la difficulté +d'avouer que le vieil homme est mort en vous, <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> qu'on est un +nouvel homme, et par le désir naturel, mais coupable, de concilier +vaniteusement en vous l'homme d'hier et l'homme d'aujourd'hui.</p> + +<p>Dire: «Je me suis trompé,» c'est le prosternement de l'orgueil, et cet +orgueil, cependant, il faut le fouler aux pieds, si l'on veut être +honnête homme jusqu'à la moelle, et mériter l'indulgence du juge futur, +en acceptant les sévérités et les humiliations du juge présent.</p> + +<p>Et voilà pourquoi je changerais encore sans hésitation si je venais à +découvrir que mes opinions actuelles sont des erreurs, et qu'il y a des +routes nouvellement découvertes dans lesquelles la marche est plus sûre, +le sol plus solide et les vertus sociales plus mûres et plus abondantes +pour l'humanité.</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p>Est-il donc étonnant que pensant ainsi et qu'ayant le sentiment, je +dirai presque le remords, <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> de quelques erreurs de jugement +commises par moi dans l'appréciation des actes et des hommes de la +première Révolution française (<i>Histoire des Girondins</i>), est-il +étonnant, dis-je, que je relise sévèrement ce livre (qui fut un +événement, j'en conviens, et qui vit encore d'une forte vie à l'heure où +je parle), et que je présente aujourd'hui le curieux phénomène d'un +écrivain critique après avoir été historien, et qui juge à vingt ans de +distance, en pleine maturité, le livre écrit par lui-même à une autre +époque de son siècle et sous d'autres impressions de son esprit? Un seul +exemple de cette critique de soi-même a été donné en France dans +l'opuscule intitulé: <i>Rousseau juge de Jean-Jacques.</i> Mais si je n'ai +pas reçu de la nature le style et l'éloquence de J.-J. Rousseau, je n'ai +pas reçu non plus sa féroce personnalité; et si le lecteur a quelque +excès à craindre de ma plume dans ce jugement sur moi-même, ce n'est +pas, à coup sûr, l'excès d'orgueil; ce serait plutôt l'excès de +sévérité. La vie m'a appris à être modeste, et les événements publics, +comme les événements privés, qui m'ont écrasé sans m'aplatir, ne me +laissent <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> de mes œuvres ou de mes actes qu'une fière +humiliation devant les hommes et une humble humilité devant Dieu.</p> + +<p>L'humiliation, c'est la peine; l'humilité, c'est la leçon!</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>Or, quel était l'état des choses en France, et quelles étaient mes +propres dispositions d'esprit en 1846, quand j'écrivis cette histoire?</p> + +<p>L'esprit de la France était très-troublé, très-peu propre par conséquent +à jeter un regard d'ensemble et surtout un regard impartial sur la +Révolution française, très-peu propre aussi à porter un jugement sain et +définitif sur les hommes qui avaient été, en bien ou en mal, les grands +acteurs de cette révolution.</p> + +<p>M. Thiers, dont on ne m'accusera pas de dénigrer les grandes œuvres +historiques (voyez mes Entretiens sur <i>l'Histoire de l'Empire</i>, que +<span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> j'ai appelée, le premier, <i>le livre du siècle</i>), M. Thiers +n'était pas encore ce qu'il est; l'âge et la vie publique pleine de bon +sens, de fautes expiées, de leçons terribles, n'avaient pas donné encore +à son esprit ce sens de la moralité ou de l'immoralité des événements et +des caractères qui est la vertu de l'histoire. Il écrivait au point de +vue du succès, non au point de vue de la morale. Il venait d'écrire +ainsi sans profondeur, sans philosophie, sans justice, une histoire de +la Révolution qui n'était qu'une adulation à la Révolution elle-même. On +avait fait à ce livre, très-superficiel selon moi, une vogue de +circonstance et une popularité de parti. Plus j'ai étudié les faits, les +hommes, les événements de la Révolution française, plus ce livre a +baissé dans mon esprit; mais <i>habent sua fata libelli</i>. Cette histoire +amnistiait les erreurs, les tyrannies, les sévices même de la +Révolution; elle faisait remonter la colère et le mépris de la nation +jusque sur les victimes. Son mérite était précisément d'être fausse. Il +fallait des passions et non des principes à la démocratie; elle avait +trouvé un jeune homme de talent, elle lui dit: «Fais mon portrait, +<span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> mais flatte-moi, et défigure mes ennemis, je te nommerai +peintre du peuple.»</p> + +<p>Du côté opposé, les historiens de la Révolution dans le parti royaliste, +religieux, aristocratique, n'avaient écrit sous le nom d'histoire que le +martyrologe des victimes de 1791 à 1794; ils avaient barbouillé de sang +tous les principes les plus saints et les plus innocents de la +philosophie révolutionnaire du dix-huitième siècle. Parce que Danton, +Marat, Robespierre, avaient été des meurtriers, il semblait, à les lire, +que la liberté modérée, l'égalité devant la loi, la tolérance devant +Dieu, la représentation de toutes les classes, de tous les droits, de +tous les intérêts devant les institutions, étaient des délires ou des +crimes. De telles histoires, pamphlets de la démocratie ou pamphlets de +l'aristocratie, n'étaient propres qu'à éterniser la guerre civile des +esprits entre les enfants d'un même peuple.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> XV</h4> + +<p>Une grande histoire est un grand jugement dans ces procès d'opinions. Ce +jugement manquait à la France; c'était une bonne œuvre que d'essayer +de le porter selon mes faibles forces. J'y pensais depuis longtemps. +J'avais deux mobiles.</p> + +<p>Le premier, tout moral, c'était de démontrer historiquement au peuple, +et surtout aux hommes d'État, que le crime politique, populaire, +démocratique ou aristocratique, déshonorait ou perdait fatalement toutes +les causes qui croyaient pouvoir se servir pour leur succès de cette +arme à deux tranchants;</p> + +<p>Que la Providence était aussi logique que la conscience;</p> + +<p>Que les événements ne pardonnaient pas plus que Dieu l'emploi des moyens +criminels, même pour les causes les plus légitimes, et qu'en commentant +avec clairvoyance la Révolution <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> française, le plus vaste et le +plus confus des événements modernes, on trouverait toujours +infailliblement un excès pour cause d'un revers, et un crime pour cause +d'une catastrophe.</p> + +<p>En un mot, je voulais, comme le veut la Providence, que l'histoire fût +un cours de morale et que l'honnêteté des moyens fût la légitimité des +innovations.</p> + +<p>Un tel livre eût été le code en action de la politique; mais il fallait +une main divine pour l'écrire: je n'étais qu'un homme de bonne volonté.</p> + +<p>Le second mobile qui me sollicitait intérieurement à écrire cette +histoire à la fois dramatique et critique de la Révolution française, +était, je l'avoue, un mobile humain, une ambition d'artiste, une soif de +gloire d'écrivain toute semblable à la pensée d'un peintre qui +entreprend une page historique ou un portrait, et qui n'a pas pour objet +seulement de faire ressemblant, mais de faire beau, afin que dans le +tableau ou dans le portrait on ne voie pas uniquement l'intérêt du +sujet, mais qu'on voie aussi le génie du pinceau et la gloire du +peintre. <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> Ici, je m'excuse, et il faut m'excuser: <i>Homo sum.</i></p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>Bien jeune encore et lorsque mes premiers succès littéraires m'avaient +donné le pressentiment d'une carrière aussi complète, que mes modestes +facultés d'<i>amateur</i> plutôt que d'artiste me permettaient de former un +plan de vie plus ou moins illustre, je m'étais dit et j'avais dit bien +souvent à mes amis de jeunesse: «Si Dieu me seconde, j'emploierai les +années qu'il daignera m'accorder à trois grandes choses qui sont, selon +moi, les trois missions de l'homme d'élite ici-bas.» (J'aurais dû dire +les trois vanités, maintenant que toutes ces vanités sont mortes en moi +et que je les expie par autant d'humiliations sur la terre, afin +qu'elles me soient pardonnées là-haut.)</p> + +<p>«J'emploierai donc, disais-je à ces amis, ma première jeunesse à la +poésie, cette rosée de l'aurore au lever d'un sentiment dans l'âme +<span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> matinale; je ferai des vers, parce que les vers, langue +indécise entre ciel et terre, moitié songe moitié réalité, moitié +musique moitié pensée, sont l'idiome de l'espérance qui colore le matin +de la vie, de l'amour qui enivre, du bonheur qui enchante, de la douleur +qui pleure, de l'enthousiasme qui prie.</p> + +<p>«Quand j'aurai chanté en moi-même et pour quelques âmes musicales comme +la mienne, qui évaporent ainsi le trop-plein de leur calice avant +l'heure des grands soleils, je passerai ma plume rêveuse à d'autres plus +jeunes et plus véritablement doués que moi; je chercherai dans les +événements passés ou contemporains un sujet d'histoire, le plus vaste, +le plus philosophique, le plus dramatique, le plus tragique de tous les +sujets que je pourrai trouver dans le temps, et j'écrirai en prose, plus +solide et plus usuelle, cette histoire, dans le style qui se rapprochera +le plus, selon mes forces, du style métallique, nerveux, profond, +pittoresque, palpitant de sensibilité, plein de sens, éclatant d'images, +palpable de relief, sobre mais chaud de couleurs, jamais déclamatoire +et toujours pensé; autant <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> dire, si je le peux, dans le style de +<i>Tacite</i>; de <i>Tacite</i>, ce philosophe, ce poëte, ce sculpteur, ce +peintre, cet homme d'État des historiens, homme plus grand que l'homme, +toujours au niveau de ce qu'il raconte, toujours supérieur à ce qu'il +juge, porte-voix de la Providence qui n'affaiblit pas l'accent de la +conscience dont il est l'organe, qui ne laisse aucune vertu au-dessus de +son admiration, aucun forfait au-dessous de sa colère; Tacite, le grand +justicier du monde romain, qui supplée seul la vengeance des dieux, +quand cette justice dort!</p> + +<p>«Quand j'aurai écrit ce livre d'histoire, complément de ma célébrité +littéraire de jeunesse, si j'ai le hasard de conquérir cette double +célébrité du poëte et de l'historien, je jetterai de nouveau la plume, +la plume, après tout, hochet du talent, instrument trop insuffisant et +trop spéculatif de la pensée; la plume, qui n'est rien devant l'épée. +J'entrerai résolûment dans l'action, et je consacrerai les années de ma +maturité à la guerre, véritable vocation de ma nature, qui aime à jouer, +avec la mort et la gloire, ces grandes parties dont les vaincus +<span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> sont des victimes, dont les vainqueurs sont des héros.</p> + +<p>«Et si la guerre, que je préfère à tout, me manque, je monterai aux +tribunes, ces champs de bataille de l'esprit humain où l'on ne meurt pas +moins de ses blessures au cœur que l'on ne meurt ailleurs du feu et +du fer; et je tâcherai de me munir, quoique tardivement, d'éloquence, +cette action parlée qui confond dans Démosthène, dans Cicéron, dans +Mirabeau, dans Vergniaud, dans Chatham, la littérature et la politique, +l'homme du discours et l'homme d'État, deux immortalités en une.</p> + +<p>«Enfin, s'il m'est accordé de survivre aux révolutions, aux guerres +civiles, aux poignards des sicaires, des Catilina, des Clodius, des +Octave, des Antoine de mon temps, et de vieillir couché sur mes propres +décombres, brisé de cœur, mais sain d'esprit, j'emploierai ces +dernières années de grâce à l'œuvre finale de toute intelligence, à +la contemplation et l'invocation de mon Créateur; je ferai, comme +Cicéron, le livre éternellement à faire, <i>De natura deorum</i>; je mêlerai +mon grain d'encens à l'encens des siècles.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> XVII</h4> + +<p>Voilà quels étaient mes plans de jeunesse.</p> + +<p>Ce n'étaient pas les plans de Dieu.</p> + +<p>L'orgueil y avait trop de part pour qu'ils fussent ratifiés par ce que +les anciens nommaient la destinée, et par cette puissance incorruptible +que nous nommons Providence.</p> + +<p>Tout a tourné autrement que je ne l'avais orgueilleusement conçu dans +mes puériles ambitions d'avenir. En poésie, je n'ai été qu'une main +novice qui fait rendre par un attouchement léger quelques accords à un +instrument à cordes dont le doigté n'est pas une vraie science, mais une +inhabile improvisation de l'âme.</p> + +<p>En ambition militaire, l'occasion m'a manqué; j'ai vécu dans un temps de +paix; il n'y avait guerre que d'idées.</p> + +<p>En éloquence politique, je suis arrivé trop tard aux tribunes dites +parlementaires, pour <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> développer les forces réelles de +l'éloquence raisonnée et passionnée que je sentais véritablement rugir +en moi comme des lions muselés entre les barreaux d'une ménagerie.</p> + +<p>De plus, ma fausse situation dans les chambres de 1830 à 1848 ne me +laissait pas la liberté de mes mouvements; je n'étais d'aucun parti +actif, et, par conséquent, j'étais en suspicion légitime à tous les +partis.</p> + +<p>L'éclectisme, qui est l'attitude de la vérité dans les philosophes, est +la faiblesse des hommes d'État dans les temps de passion.</p> + +<p>Sorti de la Restauration avec d'amers regrets de sa chute, adversaire de +cœur de la royauté de 1830, ennemi trop honnête cependant pour +m'allier avec les factions, ou légitimistes, ou révolutionnaires, qui +conspiraient la ruine de cette royauté sans avoir à offrir à sa place +qu'une anarchie au pays, je vivais dans le vague et je parlais sans +échos. La tribune n'était véritablement pour moi qu'un exercice +semblable à celui de Démosthène sur le bord de la mer. Il parlait aux +flots qui étouffaient sa voix, et moi aux partis qui cherchaient à +étouffer la mienne. La France seule <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> en entendait quelques +retentissements dans les journaux indépendants, et voyait croître autour +de mon nom une lente popularité qui devait lui être utile un jour.</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>Mon action politique ne commença que dans une grande tempête imprévue, +le jour même d'une chute soudaine de la royauté de Juillet, déjà en +fuite avant d'avoir eu le temps de combattre.</p> + +<p>Ce jour-là je fus roi d'une heure, c'est vrai. Placé, par mon +indépendance des partis, entre tous les partis, les républicains se +jetèrent à moi par inquiétude de leur triomphe; les royalistes, par peur +de leur défaite; les légitimistes, par le sentiment de leur +inopportunité et de leur impuissance dans cet anéantissement du trône; +le peuple surtout, par l'intérêt de salut public et par ce besoin d'un +chef qui parle plus haut que toutes les théories dans <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> les +périls extrêmes des tremblements de tous les foyers.</p> + +<p>Ce n'était pas un gouvernement qu'il fallait créer à la minute, il n'en +aurait pas duré deux. C'était un sauvetage qu'il fallait organiser sous +le nom de république. J'eus le sentiment de cette vérité.</p> + +<p>Au lieu de suivre en hésitant un mouvement désordonné qui allait mener +de convulsions en convulsions désormais irrésistibles aux derniers +abîmes, je fis résolument la république; je la fis seul, quoi qu'on vous +en dise; j'en assume seul la responsabilité; je nommai seul les chefs +les plus en vue et les plus populaires qui pouvaient lui apporter +l'autorité des différentes factions auxquelles ils appartenaient; je me +nommai moi-même, parce que je n'appartenais à aucune, et parce que, +soutenu par le peuple, seul je pouvais être arbitre dans ce conseil +souverain du gouvernement. La France fut admirable de sagesse et +d'héroïsme, on ne le dira jamais assez. Folle la veille, lâche le +lendemain, elle fut pendant les quatre mois du danger au niveau +d'elle-même; la république, contre laquelle elle vocifère <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> tant +depuis, fut son salut. Un homme d'État renversé, mais qui s'éleva +lui-même en ce moment à la hauteur d'un vrai patriotisme, M. Thiers, en +trouva sur l'heure la vraie formule. «Gardons la république, car c'est +le gouvernement qui nous divise le moins.» C'est la pensée que j'avais +exprimée autrement en entrant le jour même à l'hôtel de ville, ces +Tuileries du peuple.</p> + +<h4>XIX</h4> + +<p>M. Dupin, dans un volume récent, renouvelle encore contre moi cette +accusation irréfléchie de n'avoir pas proclamé la régence, la régence +d'une femme intéressante sans doute, mais d'une femme exclue du +gouvernement par la loi que le parti d'Orléans venait de se faire à +lui-même; régence aussi illégale par conséquent que la république, une +régence déjà tombée dans la rue et ramenée, à travers la révolution et +l'armée immobiles, <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> à la porte d'une Chambre dissoute de fait.</p> + +<p>Et au nom de quoi aurais-je proclamé cette régence des Orléanistes, moi +qui n'avais jamais voulu adhérer au gouvernement, schisme de famille, de +1830; moi qui lui avais renvoyé toutes mes places diplomatiques pour ne +pas le servir; moi qui m'étais respectueusement refusé à tout rapport +avec cette royauté, par scrupule de fidélité à mes souvenirs! En vérité, +M. Dupin et les Orléanistes auraient bien ri, le lendemain, d'un +légitimiste de cœur refaisant après coup une seconde révolution de +1830, et réinstallant une seconde monarchie d'Orléans, pour l'attaquer +le surlendemain!</p> + +<p>Et quand j'aurais tenté ce contre-sens à moi-même, l'aurais-je pu +accomplir avec l'ombre de succès un peu durable? Où étaient le peuple, +l'armée, les chambres, les ministres, pour sanctionner et soutenir cette +régence de hasard sortie d'une insurrection contre la royauté de +Juillet, aventure dans une aventure, illégalité dans une illégalité, +révolution de 1830 dans une révolution de 1830, belle-fille contre le +beau-père, petit-fils contre <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> l'aïeul, belle-sœur contre le +beau-frère, neveu contre les oncles, chaos dans un chaos!</p> + +<p>Et puisque M. Dupin et les révolutionnaires orléanistes de 1830 pensent +qu'une régence était si facile et si simple à faire, et à faire durer +huit jours seulement, que ne la faisaient-ils eux-mêmes? Qui les gênait?</p> + +<p>Certes, c'était à eux, orléanistes, et non à moi, adversaire de la +royauté illégitime d'Orléans, de se charger de ce rôle; logique en eux, +il était absurde en moi. M. Dupin n'y a pas pensé. Si l'empire qu'il +sert aujourd'hui, comme il a servi la légitimité, la royauté de juillet, +la république, avec un zèle qui ne faiblit jamais et avec un talent qui +grandit toujours; si, dis-je, l'empire venait à chanceler dans une +journée de février quelconque, que penserait M. Dupin d'un républicain, +d'un légitimiste, d'un orléaniste qui viendrait sur le champ de mort de +l'empire écroulé, quoi faire? Proclamer un empire de branche cadette et +factieuse? cela ne serait pas moins ridicule que le rôle que M. Dupin et +ses amis me reprochent de n'avoir pas pris le 24 février! En vérité, si +je l'avais pris, ce rôle, <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> je ne saurais pas aujourd'hui où +cacher ma honte. Il faut respecter et protéger le malheur d'une dynastie +qui s'écroule sur son faux principe, c'est ce que nous avons fait; mais +il ne faut pas relever un faux principe tombé pour servir de base au +trône d'une veuve qu'on admire et d'un enfant qu'on plaint. Une veuve +n'a pas besoin d'une régence pour se consoler d'un sépulcre, et un +enfant, pour être heureux, n'a pas besoin pour hochet d'un sceptre +dérobé à un aïeul dans l'escamotage d'une demi-révolution.</p> + +<h4>XX</h4> + +<p>Telles étaient, dès l'année 1844, mes dispositions d'esprit à l'égard de +la royauté pseudo-républicaine et pseudo-dynastique de la famille +d'Orléans. Je l'aurais vénérée partout ailleurs que sur un trône; par +tradition de famille, du côté de ma mère, je lui devais plus que du +respect, je lui devais de la reconnaissance. <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> Cette auguste +maison avait eu des patronages, des bienveillances, des générosités +princières pour ma famille maternelle. La mère de ma mère était +sous-gouvernante de ces enfants, des princes du sang et de la fille du +vénérable duc de Penthièvre. Le roi Louis-Philippe et ses frères avaient +été, avant l'époque de madame de Genlis, élevés par ma grand'mère; un de +mes proches parents était son intendant des finances. Après la terreur, +la duchesse d'Orléans, reléguée en Espagne, avait prié ma grand'mère +d'aller chercher madame Adélaïde d'Orléans, sa fille, en Suisse, et de +la lui ramener en Espagne. La mission de confiance avait été remplie. +Après 1814, ma mère avait retrouvé dans Louis-Philippe et dans madame +Adélaïde, sa sœur, des souvenirs d'enfance et d'éducation communs qui +les disposaient à toutes les bontés pour la fille de leur gouvernante. +J'avais l'honneur d'en être reçu avec distinction dans mon adolescence. +La protection du prince et de sa sœur ne me fut néanmoins d'aucun +secours, soit dans la carrière littéraire, où l'on n'est protégé que +par son talent, si on en a; soit dans <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> la carrière militaire, où +je servais, dans les gardes-nobles de Louis XVIII, une cause +très-opposée au parti politique déjà dessiné du duc d'Orléans; soit dans +la carrière diplomatique, où je servis fidèlement la politique de la +légitimité jusqu'à sa chute. D'ailleurs, mon père, le chevalier de +Lamartine, ancien et loyal officier de cavalerie dans le régiment +Dauphin au moment de la Révolution, ses frères, royalistes comme lui, +quoique constitutionnels de 1789, m'auraient vu avec répugnance devenir +le client de la maison d'Orléans. Elle portait à leurs yeux, quoique +innocente des antécédents, la responsabilité du prince complice de 1793, +puni d'un vote fatal par la hache du même bourreau.</p> + +<h4>XXI</h4> + +<p>Il faut le dire, les opinions politiques sont dans le sang: tel père, +tel fils.</p> + +<p>Jamais ce mot ne fut plus généralement vrai que dans les temps de +vicissitudes soit <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> religieuses, soit nationales, soit +dynastiques. J'avais sucé le royalisme loyal et traditionnel pour les +Bourbons, frères, enfants ou neveux du vertueux Louis XVI, avec le lait; +je n'aimais pas la maison d'Orléans. Sa popularité révolutionnaire me +paraissait une récompense inique d'une participation contre nature du +chef de cette maison à l'ingratitude du peuple français envers le plus +innocent et le plus dévoué des rois, et au meurtre de ce roi sur +l'échafaud de 1793. Ce que ce peuple aujourd'hui semblait aimer dans le +nouveau duc d'Orléans, il faut l'avouer, c'était le fils du 21 janvier. +Cela révoltait en moi ma conscience de royaliste et d'honnête homme. +Sans avoir de haine, j'avais de l'humeur contre la popularité du duc +d'Orléans; elle semblait outrager la justice et la Providence; les +caresses trop subalternes et trop significatives, à sa rentrée de +l'émigration, aux survivants de 1791 et aux généraux bonapartistes de +1815 et de l'île d'Elbe, achevaient de me désaffectionner de cette +branche de la dynastie. Ces cajoleries et ces sourires d'intelligence +aux ennemis de la Restauration, quand on était restauré <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> +soi-même et comblé de richesses, de faveurs, d'honneurs, par cette +Restauration si clémente au passé, si généreusement imprudente pour +l'avenir, tout cela, comme dit Tacite, <i>mal odorait si près du trône</i>. +Je voyais encore quelquefois par déférence et assez familièrement le duc +d'Orléans; il me traitait avec distinction; il m'entretint même avec un +rare talent d'élocution une fois très-longuement de politique étrangère, +sans craindre de dénigrer ouvertement la diplomatie du gouvernement de +Charles X, et d'exposer hardiment et savamment la politique étrangère +qu'il dessinerait pour son gouvernement, s'il était roi. Mais, tout en +se livrant avec une apparente confiance à des épanchements téméraires +dans la bouche d'un premier prince du sang, il comblait de toutes ses +faveurs, de toutes ses caresses d'intimité les généraux, les +pamphlétaires et les orateurs de la faction bonapartiste ou de la +faction démagogique survivants du 20 mars 1815 ou de 1791.</p> + +<p>Héritier du trône sans doute, mais se posant surtout en héritier +éventuel et présomptif des factions contre sa famille;</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> Honnête homme dans l'acception privée de ce mot, mais non +honnête parent, comme les événements ne l'ont que trop démontré depuis.</p> + +<p>Malgré mon respect pour son rang et malgré mon appréciation très-haute +de son esprit politique, cette attitude ambidextre m'inspirait plus +d'éloignement que d'attrait pour ce prince.</p> + +<p>Ce fut le motif qui m'empêcha de solliciter de lui la moindre +intervention de son crédit auprès des ministres de la Restauration pour +mon avancement dans mon humble carrière diplomatique; il m'eût semblé +peu loyal de me servir du crédit d'un prince du sang dont les opinions +me répugnaient, pour m'avancer dans un parti royaliste prédestiné à +combattre ses intrigues; ce n'était pas là de la bonne guerre; je restai +donc simplement ce que je devais être dans mes relations de convenance +avec cette auguste maison, autrefois protectrice de ma famille, sans +empressement, mais sans hostilité, respectueux en dehors, mais +désapprobateur en dedans, poli, mais réservé, honorant la personne du +prince, mais adversaire de son parti.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> Une circonstance accidentelle nous brouilla ouvertement pendant +quelques mois, et une réparation, fièrement exigée par moi, nous +raccommoda; voici comment:</p> + +<h4>XXII</h4> + +<p>J'avais écrit, sans aucune provocation de la cour de Charles X, un petit +poëme politique, libéral et royaliste, intitulé <i>le Sacre</i>.</p> + +<p>On le trouvera, si on daigne le relire, tel qu'il fut imprimé alors, +dans mes <i>Œuvres complètes</i>, imprimées aujourd'hui. J'y avais inséré, +avec bonne intention pour la maison d'Orléans, mais avec maladresse +évidente, quelques vers qui faisaient allusion au vote régicide de +Philippe-Égalité et à la noble résipiscence de ses fils qui lavait +glorieusement cette tache sur l'écusson du père.</p> + +<p>Je n'avais fait confidence de ces vers à personne; j'étais à cent vingt +lieues de Paris; l'imprimeur seul à qui j'avais adressé le manuscrit du +poëme connaissait ces vers.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> J'ignore comment le prince, très-attentif apparemment à ce qui +pouvait toucher à son nom dans la presse, en eut communication.</p> + +<p>Sa colère éclata en termes mal contenus; il chargea un de mes proches +parents, président de son conseil, M. Henrion de Pansey, de m'écrire que +ces vers l'avaient affligé, et qu'il me suppliait de les effacer par les +justes égards que je devais à sa maison. Ma mère, qui vivait encore à +cette époque, appuya par ses larmes la prière du duc d'Orléans. Je +n'hésitai pas: les vers et la requête du prince étaient secrets, il n'y +avait aucune vile complaisance à moi de sacrifier, aux susceptibilités +d'un prince que je n'avais pas eu l'intention de blesser, quelques +mauvais vers de circonstance qu'il me priait d'effacer par la voix +toute-puissante de ma mère. Je m'empressai d'écrire à mon éditeur dans +ce sens, et de lui envoyer une <i>variante</i> qui faisait disparaître toute +allusion à ce fâcheux souvenir.</p> + +<p>Tout paraissait donc fini. Mais le prince avait dans les journaux +ennemis des Bourbons des confidents trop informés et des serviteurs +trop complaisants de ses colères. Un <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> article irrité du +<i>Constitutionnel</i>, journal anticipé de l'usurpation future, parut le +lendemain du jour où j'avais reçu la prière du prince et où j'y avais +convenablement condescendu.</p> + +<p>Cet article me présentait comme un insulteur de la maison d'Orléans, +chargé par la monarchie des Bourbons de raviver à son profit les +souvenirs sinistres de 1793. Cet article était aussi calomnieux de fond +que de forme; car Charles X était si loin de m'avoir provoqué à écrire +le <i>Chant du Sacre</i>, qu'il se récria violemment, à l'apparition de ce +poëme, sur le langage très-libéral que je lui prêtais dans le dialogue.</p> + +<p>Son ministre de la maison du roi lui ayant mis sous les yeux mon poëme, +au milieu des nombreux écrits en vers ou en prose dont on voulait +récompenser les auteurs par quelque faveur de cour, et mon nom ayant été +ainsi prononcé devant le roi: «Ah! pour celui-ci, répondit Charles X, ne +m'en parlez pas, il me fait dire trop de sottises!» Charles X appelait +de ce nom tous les sentiments populaires qu'on lui prêtait pour +attester son attachement <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> à la charte libérale de Louis XVIII et +tout le pacte moderne de la monarchie et de la liberté.</p> + +<p>Le même courrier m'apportait une lettre de M. de Pansey, président du +conseil du duc d'Orléans, sur un ton différent de celui de la prière à +laquelle j'avais accédé. «Dites à M. de Lamartine, me faisait écrire le +prince, que, s'il persiste à insérer ce passage dans son poëme, il saura +ce que c'est que le ressentiment du premier prince du sang.»</p> + +<h4>XXIII</h4> + +<p>À la lecture de l'article du <i>Constitutionnel</i>, et surtout à la lecture +de cette injonction comminatoire du président du conseil du duc +d'Orléans, je sentis que ma concession de la veille serait une lâcheté, +et que, si j'avais dû au duc d'Orléans et aux larmes de ma mère +d'obtempérer à l'instant à une demande secrète, je <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> me devais à +moi-même de révoquer ma concession confidentielle, et de maintenir +contre une menace ce que j'avais effacé devant une prière, du moment +surtout où la publicité injurieuse du <i>Constitutionnel</i>, qui ne pouvait +venir que du Palais-Royal, avait mis le public dans la confidence.</p> + +<p>Je me hâtai donc de révoquer, courrier par courrier, l'autorisation de +supprimer les vers concédés, et j'écrivis au prince les motifs qui me +faisaient une loi de lui désobéir, à moins de lui sacrifier mon +caractère et mon honneur.</p> + +<p>À mon retour à Paris, je crus devoir m'abstenir de le voir, malgré de +pressantes et nombreuses avances de sa part pour provoquer mon retour au +Palais-Royal; je m'y refusai obstinément pendant plusieurs mois, croyant +à mon tour que je pouvais me sentir offensé par le ton et par la +divulgation de sa menace. À la fin, une négociation, conduite au nom du +prince par madame la comtesse de Dolomieu, première dame d'honneur de la +duchesse d'Orléans, aboutit à une réconciliation complète et à un +déjeuner de famille au Palais-Royal <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> auquel je fus convié, +pendant l'été de 1829.</p> + +<p>La fête mémorable que le duc d'Orléans donna à cette même époque au roi +de Naples fut une autre occasion de rapprochement. J'y fus prié par le +duc d'Orléans, j'y assistai; mais l'heure de la révolution y sonna +pendant la fête par les tumultes populaires et par l'incendie des +chaises du jardin sous les fenêtres et sous les yeux du roi.</p> + +<p>J'étais dans la salle du banquet, non encore ouverte au public, tout +près de Charles X, lorsque l'incendie scandaleux fut allumé comme une +illumination anticipée à la révolution orléaniste, et je vis ses +premières lueurs se refléter sur le front confiant mais attristé de +Charles X. J'étais navré.</p> + +<p>Le duc d'Orléans, pendant toute cette fête, me traita avec une froideur +publique et affectée presque offensante. Cette froideur contrastait trop +avec sa familiarité intime depuis notre réconciliation pour qu'elle ne +fût pas remarquée par mon coup d'œil.</p> + +<p>J'y vis une intention marquée de s'éloigner de moi royaliste, devant ses +amis bonapartistes et révolutionnaires, et je compris trop <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> +bien son intention pour ne pas m'éloigner moi-même et sans retour de sa +maison.</p> + +<h4>XXIV</h4> + +<p>La révolution de 1830 éclata en effet quelques semaines après cette +fête. Je n'étais pas en France, je n'en eus pas les émotions sur place, +j'en eus les tristesses réfléchies; elles furent en moi profondes, elles +le sont toujours. Je compris que la France perdait étourdiment la seule +et peut-être la dernière occasion de réconcilier le passé monarchique et +l'avenir libéral dans une maison royale dont un membre pouvait errer, +mais dont la dynastie, innocente d'une erreur sénile, et respectée dans +un enfant légitime de la France, pouvait imprimer à la fois à nos +destinées nationales et politiques la solidité des traditions et la +vigueur des nouveautés. C'était la légitimité du sceptre, oui; mais +c'était aussi la légitimité de la révolution fixée à ses principes +vrais et légitimes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> Cette occasion de sagesse perdue, le câble me paraissait rompu, +le vaisseau en dérive, la France livrée au hasard de tous les vents, la +révolution compromise par ses excès, la royauté engagée contre les +royalistes, des règnes courts, des partis au lieu de nation, des +républiques précaires, des dictatures militaires comme celles qui +précédèrent la décomposition césarienne de la constitution romaine sous +les Gracques, les Marius, les Sylla; enfin une oscillation désordonnée +qui brise les institutions politiques et qui donne le vertige aux +nations, au lieu du mouvement régulateur qui maintient la vie et qui la +modère. Ces pressentiments ne m'ont point trompé jusqu'ici (sauf +l'empire, violent d'origine, mais que sa modération dans la force fait +vivre); la monarchie illégitime du duc d'Orléans ne devait pas avoir +même la durée de la vie d'un homme déjà avancé en âge: elle était morte +avant son fondateur.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> XXV</h4> + +<p>Bien que je fusse jeune au moment où Charles X s'écroulait, et bien que +l'ardeur de mon sang fît fermenter puissamment en moi l'ambition +patriotique de prendre une part platonique aux affaires de mon pays, je +ne consultai pas cette ambition, très-excusable à mon âge; je consultai +l'honneur, c'est-à-dire cette délicatesse de sentiment, peut-être plus +chevaleresque que civique, qui semblait commander à un royaliste de +naissance de tomber avec son roi qui tombe, de porter le deuil de sa +cause vaincue, et de ne pas passer avec la fortune du camp du vaincu au +camp du vainqueur.</p> + +<p>Je donnai donc volontairement et avec insistance ma démission de mes +fonctions diplomatiques, malgré les instances du ministre du nouveau roi +pour m'engager à poursuivre ma carrière, m'offrant même de l'élargir et +de l'agrandir devant moi.</p> + +<p>Ces instances du nouveau gouvernement <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> furent si vives, que M. +Molé, ministre alors des affaires étrangères, se refusa péremptoirement +à remettre ma démission au roi, à moins que je n'écrivisse au roi +lui-même une lettre explicative de mes motifs.</p> + +<p>M. Molé se chargea de remettre ma démission et ma lettre au roi +lui-même.</p> + +<p>J'écrivis en conséquence cette lettre en termes convenables, mais +résolus, au roi.</p> + +<p>M. Molé la lui remit en plein conseil. Le roi la lut en silence, puis, +la passant à M. Laffitte: «Lisez, lui dit-il, voilà une démission +convenablement et noblement donnée!» M. Laffitte lut à haute voix la +lettre à ses collègues; ils en écoutèrent la lecture avec des marques +d'assentiment unanime. «Qu'on appelle mon fils,» dit le roi. Le duc +d'Orléans entra. «Tiens, dit le roi à son fils, voilà une lettre et une +démission honorablement offertes; lis cela.» Puis, se tournant vers M. +Molé: «Dites à M. de Lamartine de ma part que j'accepte en la regrettant +sa démission, mais que cela ne changera rien à mes sentiments à son +égard, et que je le prie de venir me voir comme avant la révolution.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> C'est M. Molé, chez qui je dînais ce jour-là, qui me transmit +littéralement ces détails à la sortie du conseil, et qui m'engagea +fortement à aller voir le roi.</p> + +<p>«Je n'en ferai rien, répondis-je à M. Molé. Dites au roi que je ne puis +pas compromettre mon honneur de royaliste en allant au Palais-Royal ou +aux Tuileries; je n'irais que pour lui confirmer de vive voix mon refus +de ses faveurs, et le public, en m'y voyant entrer, croirait que j'y +vais pour solliciter ces mêmes faveurs. On pourrait prendre une +politesse pour une adhésion à son gouvernement; je dois respectueusement +m'abstenir de paraître où je ne veux ni complimenter ni servir.»</p> + +<p>Je partis le lendemain pour l'Angleterre.</p> + +<h4>XXVI</h4> + +<p>L'intègre vieillard M. Dupont (de l'Eure), type d'honneur démocratique, +qui était ministre à cette époque, m'a bien souvent rappelé <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> +cette lettre et cette démission, qui l'avaient frappé, pendant que nous +étions ensemble, et dans un même esprit de résistance aux excès +populaires, à la tête de la république, en 1848. Il s'étonnait, en se +rappelant les circonstances intimes dont il avait été témoin, des +calomnies doctrinaires et orléanistes qui faisaient de moi un courtisan +mécontent, renversant une monarchie qui ne lui avait pas ouvert ses +rangs pour donner carrière à son ambition. Et voilà comment les +pamphlétaires écrivent l'histoire! Croyez maintenant à ces +contre-vérités des partis qu'on appelle l'histoire! Quant à moi, depuis +que j'ai vu l'histoire vraie derrière les rideaux, et que je lis +l'histoire travestie dans les récits contemporains, je n'en crois plus +un seul mot; c'est plutôt le réceptacle de toutes les contre-vérités. +J'en donnerai d'étranges exemples, en ce qui concerne les événements et +les hommes de 1848, dans mes <i>Mémoires politiques</i>. En fait, d'éloge ou +d'accusation qu'on a fait admettre comme des vérités reçues à l'égard de +certains hommes que les partis voulaient perdre ou grandir par intérêt +ou par ignorance, le public <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> aura à déplacer dans ses niches +bien des statues et à faire réparation à bien d'autres. Subir en silence +pendant de longues années ces fausses popularités et ces fausses +dépopularités pour le bien de son pays, c'est un des supplices tes plus +méritoires, mais les plus pénibles pour les survivants des révolutions. +On dit: la vérité viendra tôt ou tard. Je n'en sais rien; mais, quand +elle viendra, je crains bien qu'elle trouve sa place prise par les +préjugés historiques, et que l'opinion trompée ne continue à prendre les +idoles de l'intrigue audacieuse pour les héros modestes du salut de la +patrie.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, à mon retour de Londres, je me présentai hardiment +comme candidat indépendant, mais ami de l'ordre, aux électeurs du +département du Nord.</p> + +<p>J'échouai de peu de voix.</p> + +<p>J'aurais soutenu résolument la politique pacifiante et conservatrice de +Casimir Périer; je n'aimais pas l'homme, mais j'aimais son courage. +Après avoir saccadé le trône, il se cramponnait et il se buttait d'un +pied intrépide contre l'entraînement anarchique qui poussait <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> +la France à tous les excès; il mourut à la peine, mais son cercueil +arrêta son pays.</p> + +<p>Il mérite certainement la statue que les pays justes élèvent à ceux qui +les sauvent par un héroïque repentir, après les avoir compromis par de +téméraires agitations.</p> + +<h4>XXVII</h4> + +<p>Déçu dans mon désir de monter derrière Casimir Périer sur la brèche, +pour y défendre, non la royauté orléaniste, mais la société européenne +assaillie par les partis de la guerre universelle et par les partis de +la turbulence anarchique au dedans, je m'absentai pendant deux ans, pour +tromper, par de grands voyages dans l'Orient, mon impatience d'action +sans emploi possible dans mon pays.</p> + +<p>À mon retour, je me trouvai nommé député du Nord par les électeurs de +Dunkerque, de Berghes et d'Hondschoote, qui s'étaient souvenus de moi +pendant mon absence, grâce <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> à ma sœur et à mon beau-frère, +habitant ce cher pays et aux amis indépendants qui m'avaient protégé +contre l'oubli dans cette terre de la vraie liberté.</p> + +<p>J'entrai à la chambre, libre comme l'air de cette mer du Nord qui +souffle où il veut, sans craindre les écueils, mais sans y pousser.</p> + +<p>Ma situation était très-embarrassante, et je fus presque tenté de me +repentir d'avoir affronté la tribune sans appui dans aucun des partis +qui lui donnaient l'écho, la popularité et l'autorité dans le pays.</p> + +<p>Le parti de la royauté orléaniste? Je ne voulais pas par honneur m'y +affilier; je voulais lui garder mes rancunes décentes de royaliste tombé +avec les regrets de 1830; l'attitude me semblait obligée, le nom +d'apostat du malheur m'eût déshonoré à mes propres yeux.</p> + +<p>Le parti des légitimistes, fourvoyé dans toutes les impasses et dans +toutes les coalitions contre nature par des chefs éloquents mais sans +vues?... Il m'était impossible de m'y rallier. La direction que ces +hommes de tribune lui imprimaient était le contre-sens le plus flagrant +à la nature de ce grand et noble parti; <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> il devait, selon moi, +représenter avec une digne gravité ce qu'il était lui-même dans le pays, +c'est-à-dire le passé rallié au présent par la force des choses et par +la raison des esprits, l'aristocratie des souvenirs, la chevalerie des +sentiments, le désintéressement du patriotisme, la libéralité des +sacrifices, le patronage intelligent et moral du peuple, le génie des +campagnes, l'alliance antique et intime du château et de la chaumière, +la religion serviable à la misère par la charité de l'opulente noblesse +rurale, les intérêts de l'agriculture, l'honneur de l'armée fière des +noms militaires antiques confondus avec les noms militaires nouveaux, +une abstention complète des emplois et des faveurs de cour, une brigue +honnête et utile de tous les services gratuits que le citoyen peut +offrir à sa patrie pour que le civisme de ces hautes classes devint +insensiblement la base de leur nouvelle illustration, un esprit d'ordre +surtout qui ne marchandât jamais ses services contre les factions +turbulentes qui portaient le trouble dans la rue, qui prêchaient la +guerre pour la guerre au dehors, qui faisaient de la tribune et de la +<span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> presse deux foyers d'agitation ultra-révolutionnaires, donnant +à toute journée parlementaire des accès de fièvre avec redoublement au +pays; voilà la position que ce grand parti devait prendre selon moi, +celui de conservateur, indépendant du gouvernement, commençant par +conquérir l'estime et finissant par exercer une influence méritée sur le +peuple des campagnes, sur les élections, sur le journalisme, sur les +chambres; parti ne voulant rien de la dynastie illégitime pour lui-même, +mais lui imposant tout et même l'abdication dans ses mains, par son +ascendant sur la nation réconciliée avec ses aristocraties propriétaires +du sol, par son alliance avec la bourgeoisie ascendante, suzeraine des +capitaux qui nourrissent les prolétaires, et enfin par son utilité aux +prolétaires, que l'ordre seul vivifie et que le désordre affame en un +jour.</p> + +<p>C'est ainsi que j'avais compris, après la révolution de 1830, le rôle +qu'un orateur homme d'État et qu'un chef parlementaire (intelligent des +grandes crises) aurait dessiné au parti légitimiste dans le parlement, +dans <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> l'armée, dans le journalisme, dans les élections, dans les +campagnes et dans la rue. Être ce que l'on est, voilà la première force +des vrais partis. La nature est la première des politiques. Une +restauration de monarchie d'Henri V était possible ainsi, et seulement +ainsi; il fallait se restaurer soi-même par l'estime du pays avant de +songer à une restauration d'Henri V par l'éloquence.</p> + +<h4>XXVIII</h4> + +<p>La direction imprimée par un grand orateur de causes privées, illustrant +mais illusionnant le parti qui l'applaudissait, fut, à mon sens, +précisément le contraire de cette haute politique.</p> + +<p>Courir aux succès de tribune au lieu des grands résultats d'opinion, +jeter quelques imprécations retentissantes au parti du gouvernement, +embarrasser les ministres dans toutes les questions, se coaliser avec +tous les partis <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> de la guerre ou de l'anarchie dans la chambre; +se faire applaudir par les factions au lieu de se faire estimer par la +nation propriétaire et conservatrice; ébranler, hors de saison, un +gouvernement mal assis, mais qui couvrait momentanément au moins les +intérêts les plus sacrés de l'ordre et de la paix; menacer sans cesse de +faire écrouler cette tente tricolore sur la tête de ceux qui s'y étaient +abrités; jouer le rôle d'agitateur au nom des royalistes conservateurs, +de tribun populaire au nom des aristocraties, de provocateur de l'Europe +au nom d'un pays si intéressé à la paix; se coaliser tour à tour avec +tous les éléments de perturbation qui fermentaient dans la chambre et +dans la rue; harceler le pilote au milieu des écueils et prendre ainsi +la responsabilité des naufrages aux yeux d'un pays qui voulait à tout +prix être sauvé; former des alliances avec tel ministre ambitieux, pour +l'aider à donner l'assaut à tel autre ministre; renverser en commun un +ministère, sans vouloir soutenir l'autre, et recommencer le lendemain +avec tous les assaillants le même jeu contre le cabinet qu'on avait +inauguré la <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> veille; être, en un mot, un instrument de +désorganisation perpétuelle, se prêtant à tous les rivaux de pouvoir +pour renverser leurs concurrents et triompher subalternement sur des +décombres de gouvernement; danger pour tous, secours pour personne; +<i>condottiere</i> de tribune toujours prêt à l'assaut, mais infidèle à la +victoire; faire du parti légitimiste un appoint de toutes les minorités, +même de la minorité démagogique dans le parlement: voilà, selon moi, la +direction ou plutôt voilà l'aberration imprimée à ce parti, moelle de la +France, qui réduisait les royalistes à ce triste rôle d'être à la fois +haïs par la démocratie pour leur supériorité sociale, haïs par les +conservateurs industriels pour leur action subversive de tout +gouvernement, haïs par les prolétaires honnêtes pour leur participation +à tous les désordres qui tuent le travail et tarissent la vie avec le +salaire. Le génie de l'homme d'État manquait, selon mes idées +politiques, à cette parole. Capable d'orner son parti par ses succès de +tribune et par son honnêteté, incapable de le soutenir par ses +conseils. Si l'histoire recueille un jour les discours <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> de cet +orateur, si glorieux par son éloquence, on s'étonnera bien de ne pas +trouver un seul discours de gouvernement en quinze ans dans la bouche du +chef naturel des conservateurs en France.</p> + +<p>Aussi à quel degré de contradiction avec sa nature et par conséquent de +nullité d'influence dans le pays, le parti légitimiste se trouva-t-il à +la fin de cette campagne de quinze ans, par la fausse stratégie de ses +guides politiques! Certes, si ce grand parti avait eu une autre attitude +pendant les quinze ans que la Providence lui accorda pour se +reconstituer, il eût apparu à la France avec une bien autre importance +en 1848, et le nom de sa dynastie, restauré par le temps et prononcé +dans la tempête, aurait eu des millions d'échos dans le suffrage +universel. Pourquoi donc ne l'a-t-il pas même fait entendre dans ce +moment suprême, ce nom? C'est que la fausse direction imprimée à ce +parti lui avait coupé le chemin.</p> + +<p>Chose étonnante! on n'en parla même pas.</p> + +<p>Certes, ce grand parti n'avait pas disparu, <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> mais il avait +perdu le terrain naturel sur lequel il pouvait manœuvrer, combattre, +et sauver la France. Il fut forcé de laisser la république la sauver à +sa place, et quand le sauvetage par la république fut accompli, le parti +des Bourbons vota la monarchie sous le nom de Bonaparte. L'éloquence ne +sauve que les orateurs, la bonne direction seule sauve les dynasties.</p> + +<p>Malheur aussi aux partis politiques vaincus qui sont encore assez riches +pour payer des flatteurs! Ils en trouvent dans la presse, ils en +trouvent à la tribune; et ces flatteurs les mènent à leur perte. Telle +était la situation du parti royaliste après 1830. Ce parti, en se +faisant faction révolutionnaire, avait perdu sa nature nationale; le +pays alarmé, qui avait besoin de se rallier à quelque chose de solide, +ne le trouvant plus à sa place, se ralliait à la monarchie bonapartiste! +Je puis m'en étonner, mais m'en affliger, non! De tous les changements +de religion, le pire est un schisme! Je n'aime pas le bonapartisme, mais +je le préfère encore à l'orléanisme. L'un est un parti fort comme un +préjugé populaire, l'autre est un <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> parti d'équivoques qui prête +le flanc à tous les partis résolus.</p> + +<h4>XXIX</h4> + +<p>Il m'était impossible d'accepter, pour le parti légitimiste libéral mais +loyal dont je sortais, le rôle d'auxiliaire de mauvaise foi des factions +démagogiques dans la chambre et dans la presse; cette tactique ne +répugnait pas moins à ma loyauté qu'à mon bon sens. Je sentais trop qu'à +ce jeu de théâtre, sans autre but que des applaudissements de parterre, +les légitimistes perdaient l'honneur et ne gagnaient aucune popularité +sérieuse dans le fond du pays. J'aimais mieux être seul et attristé sur +mon banc désert, que de m'enrôler sous ce drapeau bigarré de jacobinisme +menaçant et de légitimité mécontente pour harceler un gouvernement +antipathique mais nécessaire.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> XXX</h4> + +<p>Il y avait un autre parti: le parti La Fayette. Ce parti s'était laissé +très-volontairement escamoter la république; il en portait le drapeau, +mais il en avait peur; il affectait d'avoir été dupe, mais au fond il +avait été plus complice que dupe du duc d'Orléans. Royaliste +conditionnel le jour de l'événement au Palais-Royal et à l'hôtel de +ville, républicain d'attitude après coup afin de regagner un peu de +popularité dans les factions extrêmes, ce parti, représenté par cinq ou +six orateurs populaires dans la chambre et par autant de journaux dans +la rue, demandait à grands cris des institutions ultra-démocratiques, +des proscriptions contre les royalistes au dedans et la guerre +universelle de propagande au dehors. C'étaient les grognards de 1792 et +de l'île d'Elbe conjurés contre la royauté qu'ils venaient d'acclamer +quelques mois auparavant. Il n'y avait, <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> pour un jeune +royaliste tel que moi et pour un homme de gouvernement quand même, +aucune conscience, aucune décence, aucun honneur à se jeter dans ce +parti comme dans un asile de vaincu cherché parmi les vainqueurs de +1830. Je n'eus pas même à délibérer. «Où allez-vous vous asseoir dans +cette chambre? me demandèrent mes amis à mon arrivée à Paris.—Au +plafond, répondis-je, car je ne vois de place politique pour moi dans +aucun de ces partis.»</p> + +<h4>XXXI</h4> + +<p>Je m'assis en effet au sommet de la droite, sur un banc entièrement +isolé, regardant d'en haut les luttes, et trop impatient cependant de +m'y mêler. J'aurais dû rester en silence, sur cette hauteur, attendant +les occasions s'il en survenait; j'aurais mieux fait mille fois; mais le +caractère prévaut toujours sur la raison dans les natures actives. Le +mien m'entraînait à l'action, même hors de propos; attendre n'était +<span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> pas mon tempérament. D'ailleurs je voulais m'exercer à +l'éloquence parlée, à laquelle je me sentais appelé par l'abondance et +la force des pensées qui fermentaient en moi, à chaque discussion que +j'entendais d'en haut s'agiter en bas dans la chambre. J'étais comme un +de ces instruments à fibres suspendus à la muraille d'une salle de +musique, qui vibrent à l'unisson, sans qu'un archet touche leurs cordes, +au seul bruit de l'orchestre où ces instruments n'ont pas leur partition +écrite dans le concert.</p> + +<p>Je croyais de plus, dans mon ignorance des assemblées, qu'il suffisait +de monter plein de pensées, de passions et de raison à la tribune, pour +y trouver, dans l'inspiration du marbre et du bois, des paroles capables +de dominer ou d'enthousiasmer l'auditoire; je voulais en faire l'épreuve +le plus tôt possible, prendre la tribune d'assaut, et fixer mon rang +dans l'éloquence, puisque je ne pouvais pas encore fixer ma politique +dans les partis.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> XXXII</h4> + +<p>Je cherchai donc dans cette situation difficile les questions <i>neutres</i>, +pour ainsi dire, telles que les questions d'affaires étrangères, de +finances, d'humanité, de moralité, d'institutions bienfaisantes pour les +classes laborieuses, d'économie politique, de liberté du commerce, +d'industrie, de charité, et je pris la parole au milieu d'une très-vive +attention publique dans quelques-unes de ces discussions.</p> + +<p>Cette malheureuse prévention de poésie que je traînais dès cette époque +après moi, comme un lambeau de pourpre qu'un roi de théâtre traîne en +descendant de la scène dans la foule ébahie d'une place publique, me +causait un immense embarras. J'aurais voulu m'en dépouiller à tout prix. +Le vulgaire, trop jaloux de sa nature pour reconnaître deux facultés +dans un même homme, me jetait sans cesse à la face cette accusation +hébétée de poésie. <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> Qu'y répondre? J'étais incontestablement +coupable de quelques vers plus ou moins heureux de jeunesse qui +s'étaient fixés dans la mémoire et qui accolaient à mon nom cette +épithète flatteuse en littérature, injurieuse en politique, à laquelle +je n'avais rien à répliquer qu'un haussement d'épaules, mais qu'il m'a +fallu subir toute ma vie et jusqu'à aujourd'hui, comme la proscription +de Platon de la république. Platon, le plus chimérique des rhéteurs en +politique, excluait les poëtes de son utopie, parce qu'ils sont les plus +clairvoyants des hommes; l'envie parlait par sa bouche. Homère, dont la +poésie divine n'est que le bon sens en relief, illustré par le génie du +langage et de la couleur, aurait évidemment bien gouverné plus de +peuples que les rêveries prosaïques de Platon n'en auraient corrompu et +anarchisé.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> XXXIII</h4> + +<p>Cependant, malgré ces dénigrements envieux qui me faisaient écouter avec +bien des signes de répugnance, je ne fus pas trop mal accueilli dans mes +premières tentatives oratoires par le public du dehors. J'appris +laborieusement à improviser; moins je parlais de mémoire, plus j'étais +heureux dans mes répliques. On m'accusait seulement de me tenir trop +dans les théories et dans les nuages, de ne pas descendre assez vers la +chambre, de l'élever avec moi au lieu de m'abaisser avec elle, de ne +prendre aucun parti vif et passionné dans les questions ministérielles, +de ne donner aucun gage à la monarchie d'Orléans, dont je me tenais +soigneusement écarté, ni au parti conservateur, auquel je restais +suspect tout en défendant souvent sa cause, ni au parti de l'opposition +radicale, dont je combattais la turbulence et les anarchies, ni au +parti légitimiste, <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> que je respectais dans son malheur, mais que +je n'approuvais pas dans ses coalitions malséantes avec l'esprit de +désordre, de mauvaise foi et de démolition; en un mot, de me montrer +trop homme de gouvernement dans mon indépendance et trop homme +d'indépendance dans mon opposition.</p> + +<h4>XXXIV</h4> + +<p>Ces reproches étaient fondés, j'en sentais moi-même tous les +inconvénients et tous les déboires; mon impatience de caractère et mon +bouillonnement de verve oratoire en souffraient cruellement, mais j'y +étais condamné par la fausse position d'un adversaire de la royauté +d'Orléans dans une assemblée d'orléanistes et d'un ennemi de l'anarchie +dans une opposition radicale. Tout le monde croyait que c'était chez moi +faute de caractère et d'énergie, que je ne saurais jamais prendre un +parti, et que, par conséquent, je ne serais bon <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> ni à moi ni +aux autres. La chambre et les journaux se trompaient aussi sur moi, sans +qu'il fût ni opportun ni possible à moi de les détromper. Toute ma force +comprimée consistait donc à attendre; il m'en fallait cent fois plus +pour attendre que pour agir. Je faisais l'<i>heure</i>, comme disent les +Italiens, dans leur poétique et populaire langage, <i>far l'ora</i>: user le +temps. J'avais le pressentiment que l'heure si lente à couler sonnerait +enfin, et que les vices d'origine de la monarchie d'Orléans amèneraient +tôt ou tard une de ces crises où les hommes de réserve qui ne sont rien +la veille deviennent les hommes nécessaires du lendemain.</p> + +<p>Quand on se destine à ce rôle de réserve, de ressource suprême, de salut +pour tous les partis au jour des écroulements, qu'a-t-on à faire? À +plaire et à déplaire tour à tour à tous les partis, à conquérir peu à +peu l'estime froide et la confiance éventuelle du pays, à donner de +temps en temps quelque preuve de résolution et de talent dans les +assemblées, puis à rentrer applaudi dans son silence et dans son +inaction, comme un soldat assis qui fourbit <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> son arme, afin que +le pays se dise: J'ai un bon combattant de plus dans l'occasion, j'ai un +nom en réserve dans ma mémoire.</p> + +<p>J'étais arrivé à ce demi-succès. On ne me comprenait pas, mais on +commençait à me soupçonner d'une utilité future dans les événements que +le temps amène avec lui.</p> + +<p>Le roi surtout ne s'y trompait pas. Un mot de lui à un de ses +confidents, M. Vatout, mot qui me fut rapporté par cet ami de la cour, +ne me laissa pas douter des vues du prince sur moi, si j'avais consenti +à briguer ou à accepter seulement sa confiance. «Pourquoi, dit un jour à +ce prince un des députés orléanistes admis dans les soirées de la +famille royale, pourquoi n'offrez-vous pas un ministère à M. de +Lamartine, qui vous défend quelquefois si gratuitement à la +tribune?—Non, non, répondit le roi, ne m'en parlez pas encore, son +temps viendra; je ne veux pas l'user avant l'heure: M. de Lamartine, ce +n'est pas un ministre, c'est un ministère.»</p> + +<p>Le roi et sa sœur, qui se souvenaient du patronage de leur auguste +maison sur ma famille et sur ma mère, ne doutaient pas de mon <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> +empressement à les servir dans une si haute position, aussitôt qu'ils +feraient un appel décisif à mon ambition satisfaite. C'était au moment +où les premiers démembrements du parti doctrinaire et orléaniste +commençaient à s'opérer dans les chambres et à faire chercher, hors des +rangs compactes de ce parti déjà divisé, des ministères qui ne +représentaient que des interrègnes et qui ne duraient qu'un jour.</p> + +<h4>XXXV</h4> + +<p>Le roi, très-clairvoyant sur les conséquences de cette guerre civile +entre ses amis, me fit prier à plusieurs reprises par un ami commun de +venir causer secrètement avec lui de la gravité des circonstances. Je +répugnais à cette conférence, qui pouvait faire mal interpréter par tous +les partis mes relations délicates et confidentielles avec la cour. Je +consultai l'oracle des hautes pensées et des hautes convenances, M. +Royer-Collard. Son rôle réservé et sa situation <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> de conservateur +désintéressé dans l'assemblée étaient précisément les mêmes que les +miens. «Que feriez-vous, lui dis-je, et que me conseillez-vous de +faire?—Ce que je ferais moi-même, me répondit-il sans hésiter: j'irais, +j'écouterais, je donnerais sincèrement les conseils qui me paraîtraient +les meilleurs. On les doit au chef de son pays, pour son pays et non +pour lui-même. Je ne réserverais que ma personne, qui ne m'appartient +pas, puisqu'elle appartient à la cause de la dynastie légitime et de la +liberté conservatrice.—J'irai donc,» lui dis-je. Et j'y allai.</p> + +<p>J'ai raconté (voir le <i>Conseiller du peuple</i>), dans une réponse aux +ignares calomnies de M. Croker, pamphlétaire officieux de Louis-Philippe +à Londres depuis son exil à Claremont, les circonstances et les paroles +échangées entre le roi et moi dans ce premier entretien aux Tuileries. +Le roi vivait encore; il pouvait me démentir si j'avais dénaturé +l'entretien: il n'en fit rien. C'était un roi aigri sans doute par le +malheur, mais c'était un honnête homme. Il laissa son ami M. Croker +écrasé par mon démenti à ses mensongères <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> accusations +d'ambition mécontente, cause, disait-il, de ma conduite en 1848.</p> + +<h4>XXXVI</h4> + +<p>Je ne reviendrai pas sur ce récit de ma première conférence avec le roi. +Ce qu'il suffit de savoir, c'est qu'elle fut pressante jusqu'au +pathétique du côté du roi; loyale, respectueuse, mais inflexible de mon +côté; qu'il me déroula pendant trois heures les circonstances +atténuantes de son acceptation de la couronne en 1830; les concessions +nécessaires à l'opinion qui l'avaient forcé de se jeter entre les mains +de tels ou tels ministres, nécessités désagréables pour l'homme, +indispensables pour la couronne; les divisions d'amour-propre qui +décomposaient ses ministères, la pression contraire de ces ministres +ambitieux sur son gouvernement, l'inconciliabilité de leurs prétentions +dans les conseils, le danger de leurs brigues dans les chambres, le +danger aussi grand <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> de décréditer la couronne en la confiant à +des ministères subalternes que ne couvrait rien, pas même leur +insuffisance, aux yeux du pays; enfin sa résolution de se rejeter tout +entier sur les hommes de patriotisme, de gouvernement et de talent, qui +avaient appartenu au royalisme d'avant 1830, de faire de la monarchie +avec des monarchistes, et de la conservation avec des conservateurs; à +ce titre, il me conjura d'abdiquer mes répugnances à servir la monarchie +sous un nouveau monarque, à me rallier hautement à sa maison et à sa +cause, devenue la cause de l'ordre en Europe, et à servir de noyau à un +ministère dans cet esprit de rapatriement des royalistes par sa +dynastie.</p> + +<p>J'ajoute qu'il me parla avec une éloquence raisonnée et suprême dont je +ne le croyais pas susceptible, qu'il éleva cette éloquence du dégoût +jusqu'au pathétique; qu'il s'attendrit lui-même jusqu'à l'émotion qui +mouillait ses yeux; qu'il serrait mes genoux entre ses genoux avec ce +geste familier et pressant d'un homme qui veut conquérir un autre homme; +que je restai moi-même souvent sans réplique à ses instances; que mes +refus persistants et mes efforts pour <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> me lever de ma chaise et +pour me retirer de sa présence ne le découragèrent pas de me retenir et +de recommencer ses instances; qu'il renvoya deux ou trois fois ses aides +de camp, et, entre autres, l'excellent comte d'Houdetot, qui +entr'ouvrait la porte pour lui annoncer tels ou tels survenants et même +les ministres; qu'en sortant, pour aller présider un moment le conseil, +il m'enferma à clef dans la salle d'audience, me conjurant en souriant +de ne pas profiter de son absence pour m'évader, et de réfléchir jusqu'à +son retour; qu'il revint bientôt après reprendre l'entretien où il +l'avait laissé, et qu'enfin, de guerre lasse: «Eh bien, me dit-il, ne +vous ai-je donc pas convaincu?—Votre Majesté, répondis-je avec une +vraie douleur de ne pouvoir céder, m'a vivement ému, m'a convaincu de +son éloquence; elle serait aussi élevée à la tribune que sur son trône; +mais l'admiration n'est pas de la conversion, et je la supplie de +trouver bon que je sorte de sa présence comme j'y suis entré, nullement +hostile, mais libre de tout lien avec sa dynastie.»</p> + +<p>Il lâcha le bouton de mon habit, qu'il tenait <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> encore, avec un +mouvement saccadé de mécontentement visible sur ses traits, et je sortis +triste mais résolu de sa présence.</p> + +<h4>XXXVII</h4> + +<p>La coalition parlementaire, manœuvre déloyale qui ne pouvait aboutir +qu'à la chute du trône d'Orléans, sapé maintenant par les chefs +orléanistes, à la déception des légitimistes et des libéraux coalisés, +avec des vues contraires, dans un acharnement commun contre la royauté +de 1830, forma alors autour du trône une circonvallation de plus en plus +resserrée, où le roi, menacé à la fois par ses complices de juillet et +par ses ennemis avoués, allait être étouffé entre cinq ou six intrigues +de parlement, de presse et de trahisons presque domestiques, qui +présageaient à tout œil clairvoyant une chute sinon prochaine, du +moins inévitable.</p> + +<p>Ce prince en ce moment faisait pitié même <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> à ses ennemis. Un +parlement séditieux, ameuté contre lui par ses propres ministres, lui +portait les défis les plus insolents et les coups les plus mortels. +Quelque parti qu'il essayât de prendre, il était perdu. S'adressait-il à +l'un de ses anciens ministres pour lui remettre le gouvernement, il +trouvait devant lui un autre ministre, rival du premier, qui devenait +plus acharné à la curée d'un pouvoir dont il était exclu. Lui +proposait-on de se partager ce pouvoir, chacun d'eux le voulait seul et +le voulait tout entier. Le roi allait-il vers les légitimistes, il les +trouvait inexorables. Allait-il aux républicains, il les trouvait +incompatibles avec une royauté, même d'expédient, qu'ils n'avaient +adoptée en 1830 qu'à la condition de la honnir et de la désarmer. +Allait-il au centre, il n'y trouvait plus qu'un troupeau sans chef, +dépourvu de ces supériorités oratoires qui groupent les partis à leur +voix, centre prompt à voter, incapable de gouverner, vide d'hommes +politiques, foule qui soutient tout par discipline et qui laisse tout +crouler par incapacité de génie et de volonté. Enfin le roi cherchait-il +un tiers parti dans les chambres, il ne rencontrait que quelques +<span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> hommes honnêtes et diserts de second ordre, appoint +inconsistant de grands partis, convoitant le pouvoir sans avoir l'audace +d'y prétendre ni l'énergie de le saisir dans la tempête. Cette période +de gouvernement parlementaire était de nature à dégoûter des régimes +mixtes de gouvernement; ce n'était qu'une oscillation sur l'abîme avant +d'y tomber. Jamais scandale aussi humiliant pour le caractère des hommes +d'État ne fut donné au monde politique. Les fondateurs de cette royauté, +descendus dans les rangs de ses agresseurs, leur révélaient les côtés +faibles, qu'ils connaissaient mieux que personne, et guidaient les +colonnes des coalisés légitimistes, libéraux, radicaux, se lassant de +cette <i>couronne à condition</i> qu'ils bafouaient, après l'avoir conseillée +et exploitée pendant douze ans.</p> + +<p>L'ambition ressemblait tellement à la trahison, qu'on ne pouvait +discerner, en les regardant agir et parler, s'ils combattaient pour +s'emparer du ministère ou pour livrer la couronne elle-même à la +dérision du peuple.</p> + +<p>Ces coalisés faisaient leurs conditions tout haut à la tribune.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> Je me souviens des scènes, des accents, des physionomies, des +gestes, qui jetaient presque tous les jours une lumière véritablement +sinistre sur les fissures volcaniques de ces âmes de feu dissimulées +sous des visages stoïques.</p> + +<p>Un mot surtout me frappa par la signification de l'homme qui le +prononça, et par le geste, l'accent et le regard d'intelligence avec +lesquels cet homme d'État affirma sa résolution et sa fureur.</p> + +<p>Le jeune orateur républicain Garnier-Pagès, ravi mais étonné d'entendre +un ancien ministre du roi de juillet proférer les doctrines les plus +envenimées et les menaces les plus acerbes contre la couronne, se leva +d'enthousiasme de son banc radical, à l'extrémité gauche de l'assemblée, +pour crier bravo au ministre conservateur dépaysé dans l'anarchie. «Oui, +bravo, bravo, répéta debout le républicain encore incrédule; mais nous +suivrez-vous jusqu'au bout dans cette voie ou vous nous devancez à cette +tribune?—Oui, jusqu'au bout, répondit le ministre défié par cette +interrogation, jusqu'au bout!» Et il appuya sa résolution d'un regard +et d'une <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> main qui convainquirent le parti radical et glacèrent +d'effroi la majorité.</p> + +<p>Or, le <i>bout</i>, c'était évidemment, dans l'esprit de Garnier-Pagès, le +renversement du trône et la république. «L'entendez-vous? dis-je à voix +basse à mon voisin, et combien y a-t-il de distance d'un discours +semblable à un détrônement? Comptez les pas d'un 20 juin à un 10 +août.—Ce discours, ce geste, cette pâleur, cet accent de haine, me +répondit mon voisin, qui vit encore, me rajeunissent de cinquante ans. +J'ai vu Danton!»</p> + +<p>Et ce ministre n'était pas M. Thiers!</p> + +<h4>XXXVIII</h4> + +<p>C'est alors que le roi appela M. Molé pour rallier les centres et livrer +le dernier combat contre la coalition. M. Molé, homme rompu aux crises +de gouvernement, avait par son nom, par sa fortune, par sa haute +élégance personnelle, plus de <i>décorum</i> monarchique que <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> de +dévouement aux trois monarchies qu'il avait servies dans sa jeunesse. Il +décorait une monarchie, plus qu'il n'était capable de la soutenir ou de +la relever. Il n'avait ni l'éloquence ni la passion des deux ministres +défectionnaires de la couronne, qu'il avait à combattre à la tribune et +dans la presse. Mais, comme il n'avait trahi personne, il les dominait +du front par l'estime qu'on lui portait même dans les rangs de +l'opposition coalisée.</p> + +<p>Je le connaissais de longue date, pour l'avoir rencontré dans la société +politique de madame de Montcalm, sœur du duc de Richelieu. Je n'avais +ni communauté d'opinions, ni aucun lien d'idées avec lui; j'avais +simplement du goût pour sa personne. La dignité et la grâce se +confondaient sur son beau visage; c'était la séduction de l'aristocratie +compatible avec la liberté moderne. Sa situation si difficile au +ministère devant le parti radical, devant le parti légitimiste et devant +le parti des deux ministres défectionnaires et acharnés, m'intéressait. +Seul contre tous, c'est un beau rôle quand on a la raison avec soi. +J'étais si chevaleresquement indigné de la déloyauté de la coalition, +<span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> que je résolus de la combattre par probité politique seule, et +de défendre le ministère et la couronne en volontaire, comme on défend +sur un grand chemin, sans le connaître, un homme attaqué par devant et +par derrière par des agresseurs conjurés, ou comme on court à un +incendie pour porter de l'eau, sans avoir aucun intérêt dans l'édifice +qui brûle.</p> + +<p>Je le fis avec vigueur et avec succès, ne voulant aucun prix de mes +secours que la gloire et le patriotisme satisfaits. J'entrai résolûment +dans la lice, j'y combattis corps à corps les deux habiles et éloquents +ministres défectionnaires de la couronne; la victoire me resta toujours, +sinon dans le scrutin, du moins dans l'opinion. Le public apprit à +connaître mon nom. Le parti conservateur s'attacha à moi comme à une +espérance.</p> + +<p>Le roi, étonné de se voir secouru par un orateur indépendant de qui il +n'avait rien à attendre et qui ne voulait rien de la cour, fut +profondément touché de cette intervention volontaire, qu'il prit sans +doute pour du dévouement. M. Molé et ses collègues cherchèrent comment +ils pouvaient me récompenser de tant <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> de services. Le public, +inintelligent de mes vrais mobiles, crut bêtement que j'étais passé de +mon isolement dans les rangs du parti conservateur orléaniste. Je ne +laissai pas longtemps planer sur moi cette fausse interprétation de ma +conduite. Dans des réunions des centres, chez M. Delessert, on se +demanda devant moi comment on pouvait me payer mon dévouement en +honneurs ou en pouvoirs. Je me levai, et, dans un discours sténographié +le soir et imprimé le lendemain, je dis catégoriquement aux deux cent +vingt députés qui m'ouvraient leurs rangs et leurs cœurs: «Ne me +comptez pas avec vous, je n'y suis que par occasion, et comme auxiliaire +libre qui vous défend contre une coalition perverse et anarchique; le +jour où cette coalition sera vaincue, je me retirerai de vos rangs pour +rentrer dans mon indépendance et peut-être dans une opposition loyale +contre vous-mêmes. Votre estime est tout ce que je voulais mériter. Je +la perdrais justement si je vous laissais croire que je partage vos +principes et votre attachement à la dynastie de 1830. Ce n'est pas le +roi de 1830 que je défends, c'est la royauté constitutionnelle +indignement <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> attaquée dans les conditions de son indépendance. +Je ne dois pas m'engager avec cette royauté et avec vous par une +reconnaissance quelconque des honneurs et des pouvoirs que vous voulez +bien m'offrir. Sauvons ensemble la constitution parlementaire, et +restons ensuite, vous ce que vous êtes, et moi ce que je suis.» Ce +discours existe; on peut le relire à sa date. On pensait alors à +m'offrir la présidence de la chambre; je n'en voulais pas.</p> + +<h4>XXXIX</h4> + +<p>M. Dupin, dans le quatrième volume de ses <i>Mémoires</i>, véritables +archives des choses et des hommes de ce temps, se trompe +involontairement, je n'en doute pas, sur mes vues et sur mon caractère +dans cette circonstance. Il me suppose l'ambition, très-avouable si je +l'avais eue, de la présidence, et il attribue au déboire que j'aurais eu +de ne pas réussir dans cette candidature mon ressentiment contre le +<span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> roi et contre la majorité, que j'avais accusés d'ingratitude +pour leur résistance à mon ambition.</p> + +<p>Les <i>Mémoires</i> de M. Dupin sont ici complétement dans l'erreur. Le +discours chez M. Delessert subsiste et atteste que je mis moi-même une +barrière entre la majorité reconnaissante et moi, et que je ne consentis +à briguer ni ministère, ni présidence. À quelques sarcasmes près qui +échappaient à la verve épigrammatique de M. Dupin comme des +réminiscences de la jovialité gauloise dans un sénat de Rome, M. Dupin +avait été nommé par la nature président perpétuel d'un sénat français. +On ne pouvait que se subalterniser en lui succédant. C'était sa place. +L'électricité de son génie, l'ubiquité de son attention, le poids +écrasant de son apostrophe, l'universalité de ses connaissances, le coup +mortel de ses reparties et jusqu'au tocsin de sa sonnette impatiente de +désordre comme son esprit, commandaient l'ordre aux tumultes et le +silence aux vociférations; c'était le <i>quos ego</i> de Virgile incarné dans +ce Cicéron de fauteuil. Je n'avais aucune de ces aptitudes. Je ne +voulais <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> pas surtout neutraliser ma pensée ou ma parole dans ce +rôle neutre qui fait de l'homme un mécanisme impartial de discussion. +Combattre, oui; présider, non. Étouffer mon opinion sous mon rôle, ce +n'était pas ma nature. Je n'y pensai jamais; j'apportais trop de pensées +dans le grand procès politique du temps, pour me réduire au rôle +d'arbitre des discussions.</p> + +<h4>XL</h4> + +<p>Après cette longue lutte de M. Molé et du parti conservateur contre les +deux ministres devenus chefs de faction, et contre les passions ameutées +que ces deux <i>assembleurs de nuages</i> groupèrent dans la chambre et dans +la presse contre la couronne qu'ils avaient eux-mêmes forgée en 1830, M. +Molé succomba à une ou deux voix de minorité.</p> + +<p>C'est là que je vis pour la première fois combien les véritables hommes +d'État étaient rares. Certes, le roi était un habile noueur <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> +d'intrigues, un manœuvrier consommé des partis dans l'opposition et +sur le trône; certes M. Molé était un homme d'esprit, rompu par l'âge et +par l'expérience aux résolutions de gouvernement, aux statistiques de +chambres, aux tactiques d'élections, aux bascules d'opinion dans un pays +aussi mobile et aussi inattendu que la France. Eh bien! ces deux hommes +consommés creusèrent en une nuit, tête à tête, de leurs propres mains, +l'abîme qui allait les engloutir inévitablement tous les deux; et sept +ou huit ministres, capables chacun de bonne administration et de bon +conseil, ne trouvèrent ni une parole ni un geste pour se jeter +résolument entre le roi et le précipice ouvert devant lui.</p> + +<p>Voici une anecdote qui n'a pas été encore connue de l'histoire, et qui +éclaire d'un jour sinistre le précipice où la monarchie de Juillet +allait se jeter, elle et son trône. J'y fus le principal témoin et le +principal acteur. Personne, excepté M. de Montalivet, n'en peut parler +plus véridiquement. Voici le fait:</p> + +<p>Le lendemain, de très-grand matin, du jour où le ministère conservateur +tomba en presque <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> minorité dans la chambre, je reçus un mot de +M. Molé. Le premier ministre me priait confidentiellement de me rendre +chez lui, à huit heures, non au ministère, mais dans son hôtel de +famille de la rue de la Ville-l'Évêque, pour assister officieusement à +une conférence secrète des ministres sur le parti à conseiller à la +couronne dans la décision urgente que le vote de la veille imposait au +roi et à ses conseillers responsables.</p> + +<p>Faut-il se retirer devant le vote de l'Assemblée? Faut-il la braver, la +dissoudre, et en appeler au pays dans une élection générale?</p> + +<h4>XLI</h4> + +<p>Je me rendis au rendez-vous chez M. Molé. J'y trouvai les ministres +réunis.</p> + +<p>«Nous vous avons convoqué, me dit M. Molé, comme un des défenseurs les +plus signalés des droits de la couronne et du gouvernement, pour +assister aux débats intimes <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> sur la résolution qu'il s'agit de +prendre et pour nous éclairer de votre opinion sur les graves +circonstances où nous nous trouvons.»</p> + +<p>La discussion s'ouvrit. Elle fut solennelle, profonde, pathétique. Il +s'agissait du sort de la monarchie, il ne fallait pas se tromper. Une +erreur de jugement était la ruine d'un gouvernement et peut-être une +anarchie de la France et une combustion de l'Europe.</p> + +<p>Le premier ministre posa la question; il prit la bravade pour le +courage, il se posa en homme ferme qui accepte le combat avec l'opinion, +qui ne cède rien au temps et aux circonstances, et qui ne veut tomber +qu'avec la monarchie.</p> + +<p>Cette harangue du premier ministre avait un côté si spécieux, si fier et +si chevaleresque, qu'elle subjugua tous les autres ministres, et que les +uns, par des discours aussi résolus, les autres, par un silence +approbateur, applaudirent à cette énergie et votèrent unanimement pour +la dissolution immédiate de la chambre et pour un appel au pays contre +les odieuses manœuvres de la coalition, manœuvres qui révoltaient +les honnêtes gens et <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> qui révolteraient, on n'en doutait pas, +les électeurs, qui ne pouvaient pas manquer de donner raison à la +couronne indignement attaquée dans ses prérogatives constitutionnelles, +de destituer de leur mandat les députés complices de l'ambition +tribunitienne des deux ministres qui avaient groupé autour d'eux tous +les ennemis de leur propre royauté, et de renvoyer à leur place des +hommes d'ordre et de consolidation.</p> + +<h4>XLII</h4> + +<p>J'étais au coin de la cheminée, muet et consterné de la résolution, +selon moi si fatale, conseillée ou acceptée par tous; mais je n'étais +que témoin sans responsabilité officielle dans le débat; mon visage +seul, triste et désapprobateur malgré moi, montrait sans doute que la +résolution de dissoudre la chambre en ce moment m'inspirait un trop +juste effroi. On me regardait. Après avoir attendu quelque <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> +temps que je prisse à mon tour la parole, et voyant que je continuais à +me taire, M. Molé m'apostropha enfin avec un ton de reproche: «Mais +enfin, dit-il, qu'en pense M. de Lamartine? Nous ne l'avons pas appelé +pour assister seulement comme un de nos amis à ce débat, mais surtout +pour écouter ses impressions personnelles sur le parti à prendre et pour +nous éclairer de son opinion; nous le supplions donc de nous dire +nettement sa pensée.</p> + +<p>«—Ma pensée, répondis-je en me levant et en prenant le marbre de la +cheminée pour le marbre de la tribune, je ne vous la disais pas et je +désirais ne pas avoir à vous la dire, parce qu'elle est sinistre d'après +la résolution que je vois déjà toute prise dans ce conseil de +gouvernement.»</p> + +<p>On se récria, on me demanda de m'expliquer; je le fis franchement, +longuement, énergiquement, sans ménagement pour l'avis des membres du +cabinet que je venais d'entendre. Le fond de mon discours était +celui-ci:</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> XLIII</h4> + +<p>La France est un pays susceptible et passionné d'opposition, qu'il ne +faut jamais défier de rien, même du suicide. Elle est capable de se +précipiter elle-même de la <i>roche Tarpéienne</i>, pour prouver à un +gouvernement qui la défie qu'elle est indomptable et libre. Voilà son +caractère, prouvé par vingt actes de fierté plus semblables à la folie +qu'au civisme.</p> + +<p>Ce caractère bien connu de l'opinion publique en France, qu'allez-vous +faire en lui renvoyant ses représentants de la coalition, hommes sans +doute très-égarés et très-coupables en ce moment, mais que vous allez +mettre sous la sauvegarde de ceux qui les ont envoyés comme des victimes +de leur dévouement au peuple et de leur résistance au despotisme de la +couronne et de votre ressentiment à vous? Vous allez décupler leur +popularité de mauvais aloi et en faire une popularité civique, <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> +popularité de vengeance contre la couronne et de ressentiment irréfléchi +contre vous-mêmes. Vous les renvoyez très-embarrassés de leur victoire +d'hier; on vous les renverra triomphants d'un second mandat; ce mandat +sera presque une révolution. La question qui n'est aujourd'hui que +ministérielle sera monarchique à leur retour dans la chambre; elle n'est +posée aujourd'hui qu'entre vous et deux ministres, elle sera posée +bientôt entre le roi et le peuple; c'est une lutte corps à corps où le +roi et le peuple seront vaincus tout à la fois. Votre loyauté vous +commande de vous sacrifier pour sauver au roi et au peuple une pareille +épreuve. Sacrifiez-vous à l'instant.</p> + +<p>Et ce sacrifice du pouvoir que vous représentez sera-t-il long? +Sera-t-il définitif? Aura-t-il pour la monarchie le danger que vous lui +supposez? Nullement. À peine aurez-vous porté tout à l'heure votre +démission au roi pour obéir respectueusement à la lettre de la +constitution qui commande au ministère de se retirer au premier signal +de la volonté des chambres, que le pays, indigné de la déloyauté +<span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> de vos adversaires et effrayé du vide que votre retraite va +faire dans le gouvernement, se retournera tout entier contre la +coalition victorieuse et lui demandera compte de sa victoire.</p> + +<p>Or, quel compte la coalition peut-elle lui rendre de ses motifs en vous +renversant? Quel ministère homogène ou seulement possible +présentera-t-elle à la nation et au roi? Quel concert de vues et +d'hommes peut-on établir entre les chefs, tous antipathiques les uns aux +autres, de cette incroyable agglomération d'assaillants qui, en vous +donnant l'assaut, ont tous un but et un drapeau différents? Comment les +républicains donneront-ils la main aux légitimistes? Comment les +légitimistes prêteront-ils leurs votes implacables aux doctrinaires, +conduits par un ministre de 1830, auteur de leur ruine et proscripteur +de leur dynastie? Comment ce ministre lui-même, remonté au gouvernement +par la brèche qu'il a ouverte, se réconciliera-t-il avec ces autres +ministres du centre gauche, dont la popularité ne repose que sur son +antipathie contre les doctrinaires et sur les haines contre les +<span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> Bourbons de 1815? Comment les radicaux de l'extrême gauche se +feront-ils royalistes par complaisance pour ce jeune Gracque qui a pris +les marches d'un trône pour tribune de ses épigrammes contre son roi? +Quel lien ralliera ces hommes et ces groupes entre eux le jour où, leur +hostilité satisfaite, le pays et le roi leur demanderont de leur +présenter un ministère et une majorité? C'est là l'épreuve de +l'immoralité et de la perversité des coalitions, c'est que leur seule +œuvre est de saper et de ruiner un gouvernement, sans pouvoir en +édifier même l'ombre avec les débris de ce qu'elles renversent. Ennemis +entre eux, vainqueurs par une haine aveugle, ils ne peuvent le lendemain +que s'entre-déchirer, déclarer leur impuissance de rien reconstruire, et +menacer par cette impuissance le pays d'un long interrègne ou d'une +éternelle anarchie.</p> + +<p>C'est là la situation de ces cinq ou six chefs de parti qui viennent, +malheureusement pour eux, de triompher de vous, sans pouvoir vous +remplacer. Il ne leur manquait que cette victoire pour les convaincre +aux yeux du pays d'immoralité et de néant dans leur ligue. Hâtez-vous +<span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> de leur remettre la place vide, de les défier de former un +ministère et de construire, soit séparés, soit réunis, une majorité qui +les supporte seulement un jour. Ils essayeront vingt combinaisons sans +en trouver une.</p> + +<p>Une collection de minorités n'est pas une majorité. Cette vérité, sur +laquelle le pays a pu se faire illusion pendant la bataille, éclatera à +ses yeux dès demain.</p> + +<p>L'interrègne de tout ministère durera, au grand dommage de la France, au +grand effroi des bons citoyens, jusqu'à ce que les factions de la rue +prennent la place des partis parlementaires et que les émeutes +proclament à coups de canon la nécessité de reconstituer un pouvoir.</p> + +<p>Ce pouvoir démontré introuvable dans la chambre parmi les ligueurs qui +vous ont renversés, le pays demandera lui-même à grands cris au roi de +dissoudre cette assemblée, cause de son anarchie. Le roi dissoudra +alors, par la main de quelques ministres transitoires. Les électeurs +indignés laisseront sur le carreau un grand nombre de ces ligueurs +convaincus de <i>nuisance</i>, et renverront en masse <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> des hommes de +bien, décidés à vous soutenir. Vous remonterez par la main de la nation +elle-même au pouvoir dont les factions vous ont précipités, les +majorités loyales et patriotiques se disputeront l'honneur de vous +soutenir; la monarchie sera sauvée par les manœuvres mêmes de la +coalition qui la menaçait, et tout sera fait constitutionnellement par +l'opinion elle-même, sans qu'on puisse accuser ni vous, ni la royauté, +d'avoir résisté une heure à l'esprit ou à la lettre de la constitution.</p> + +<p>Que si, au contraire, vous conseillez au roi de dissoudre aujourd'hui la +chambre, le pays, défié, ou croyant l'être, par la couronne, formera +dans les élections la même majorité future que les ambitions ou les +factions viennent de former dans la chambre; il renverra au roi tout ce +qu'il trouvera sous sa main de plus hostile à la couronne et à vous. La +royauté, défiée à son tour par cette chambre envenimée contre elle, +voudra céder ou voudra lutter pour la liberté du choix de ses ministres. +Si elle cède, elle passera sous le joug des ministres ligueurs qui lui +seront imposés par la nouvelle chambre, et alors ces maires du palais +lui <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> imposeront leur politique de guerre à l'étranger et +d'agitation au dedans; la royauté restera humiliée et responsable par +son trône des actes de son ministère. Si elle résiste, elle sera +conduite à des dissolutions incessantes ou à des coups d'État +nécessaires; les dissolutions l'useront, les coups d'État +l'engloutiront, la lutte entre la nation et la couronne commencera; vous +en savez les suites. Je n'achève pas, mais je vous déclare en conscience +que, bien qu'étranger et voulant rester étranger personnellement à la +cause de la dynastie qui représente en ce moment la royauté, je sors +d'ici l'esprit épouvanté pour mon pays des conséquences de la résolution +que vous venez de prendre. Une révolution à courte échéance m'apparaît à +travers ces actes de défi à la France. Si vous portez ce conseil au roi +et si le roi signe, la dynastie d'Orléans a régné en France!</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> XLIV</h4> + +<p>Mon discours, véritablement et à mon insu prophétique, et dont je ne +donne ici que la substance, avait produit sur tous les ministres, à +l'exception de M. Molé, président du conseil, un effet infiniment plus +pathétique que je ne m'y attendais. Je voyais les fronts se plisser, les +physionomies se tendre, les yeux s'assombrir, les visages pâlir, le +doute et la consternation se succéder sur les traits. M. Molé seul se +promenait d'un pas saccadé dans son cabinet et allait frapper du doigt +la vitre de ses fenêtres, comme un homme qui s'impatiente et qui cherche +à se distraire de l'obsession de ses pensées, témoignant un +mécontentement très-mal contenu de mes arguments. Les autres semblaient, +au contraire, convaincus; nul ne faisait un geste pour me répliquer.</p> + +<p>Enfin le ministre favori, mais honnête homme, <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> qui passait pour +avoir l'influence d'un dévouement éprouvé sur le roi, M. de Montalivet, +prit la parole, avec le geste et le ton d'un homme sincère qui revient +sans fausse pudeur sur l'avis qu'il a imprudemment adopté, et qui ne +rougit pas de se démentir, pour sauver sa cause aux dépens de son +amour-propre.</p> + +<p>«Messieurs, dit-il, j'avoue que j'ai été ému jusqu'au renversement de +mes propres pensées par les raisons toutes neuves et, selon moi, +toutes-puissantes, que M. de Lamartine vient de nous faire apparaître. +Je passe à son opinion, et, quoique le parti de la dissolution ait paru +jusqu'ici avoir l'unanimité de nos esprits, je demande qu'on revienne +sur la résolution prise, et que nous discutions de nouveau une +résolution si grave avant de la présenter au roi.»</p> + +<h4>XLV</h4> + +<p>Tous les autres ministres présents, à l'exception toujours de M. Molé, +firent un signe d'assentiment <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> aux paroles de M. de Montalivet +et parurent prêts à se ranger avec lui du côté de ma politique. On +allait recommencer l'épreuve et voter selon les conclusions de mon +discours, quand M. Molé, s'avançant au milieu de la chambre avec la +figure bouleversée par l'embarras de sa situation, étendit la main vers +ses collègues comme pour prévenir la reprise de la discussion, et +s'écria: «Arrêtez, messieurs. Toute discussion est désormais inutile. Il +faut que je vous avoue un parti pris, que j'aurais dû peut-être vous +déclarer avant de vous réunir. Le roi, sur mon avis, a signé cette nuit +la dissolution de la chambre!»</p> + +<p>Un murmure d'étonnement et de douleur courut à cette nouvelle inattendue +sur toutes les lèvres.</p> + +<p>«À quoi bon nous consulter, puisqu'il est trop tard pour modifier la +pensée du roi et du cabinet?» dirent d'un ton de reproche les collègues +un peu humiliés de M. Molé. Chacun se leva et se retira plein de doutes. +Je me retirai moi-même avec le pressentiment tragique d'une révolution +que je ne désirais <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> nullement pour mon pays; je préférais, en +bon Français, un règne désagréable à une anarchie.</p> + +<p>Je n'ai jamais vu sans effroi se briser gratuitement un gouvernement +dont les débris écrasent toujours quelque chose dans leur chute. Je +rentrai chez moi profondément attristé.</p> + +<p>La dissolution fut connue dans la journée. Tout ce que j'avais pressenti +se réalisa littéralement en quelques semaines: la coalition, renvoyée +devant ses juges, les électeurs, triompha partout; elle imposa au roi le +ministère de M. Thiers, qui mena la France à deux doigts d'une guerre +universelle, à propos d'un pacha d'Égypte révolté contre son maître, +cause de guerre aussi absurde que celle qu'on a inventée aujourd'hui +pour satisfaire la fantaisie d'un roi des Alpes qui veut régner à +Florence, à Naples, à Palerme, à Venise, à Rome, sans avoir ni droit ni +force pour s'y maintenir sans la France. Tout allait se bouleverser en +Europe, quand j'attaquai seul, avec l'énergie d'un désespoir +patriotique, le ministère de M. Thiers, dans des lettres politiques qui +furent <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> le tocsin de l'incendie européen dans le journal <i>la +Presse</i>.</p> + +<p>Reproduites dans les trois cents journaux de Paris et des départements, +ces lettres rallièrent, la veille de la session, une majorité égarée, +muette, mais patriotique, qui renversa M. Thiers, déjà embarrassé et +repentant de sa témérité. Il s'arrêta. En s'arrêtant, il préserva +l'Europe d'une guerre insensée.</p> + +<p>Le ministre, son rival, qui avait consenti à servir, à Londres, la +politique de guerre et qui n'avait servi qu'à se rendre acceptable au +roi pour remplacer M. Thiers, se hâta d'accourir pour se saisir de ce +gouvernement désorienté. On ne comprenait guère pourquoi l'un tombait, +pourquoi l'autre s'élevait. Ils avaient renversé ensemble; à quel titre +le démolisseur de la veille se présentait-il comme le conservateur du +lendemain? Mais à titre d'ambition et de talent. La majorité se +reconstitua sous la main de cet homme d'État et le suivit, +malheureusement pour la couronne, jusqu'à la catastrophe qu'il ne sut ni +prévoir, ni conjurer, ni dompter.</p> + +<p>Sa ruine fut celle de la monarchie, double <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> expiation de 1830 +et de la coalition. Ne sommes-nous pas tous les expiateurs de nos +passions? Qui de nous n'a pas une justice dans ses malheurs, et un +repentir dans ses jactances d'infaillibilité?</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<p>(<i>La suite au mois de décembre et en janvier prochain.</i>)</p> + +<p>P. S. Une partie de la jeunesse française ayant rédigé et publié une +protestation contre une phrase d'une pièce où j'étais nommé, cette +protestation ayant été mentionnée dans le <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> journal l'<i>Opinion +nationale</i>, et M. Gozlan ayant eu la délicatesse de venir désavouer +toute intention malveillante contre moi dans ce journal, voici la lettre +que j'ai cru devoir adresser aux représentants de cette noble jeunesse.</p> + +<p>«<span class="smcap">Monsieur</span>,</p> + +<p>L'<i>Opinion nationale</i>, que je remercie dans ses bonnes paroles, ainsi +que monsieur Gozlan, m'arrive seulement aujourd'hui; c'est ce qui a +retardé ma réponse.</p> + +<p>«Je n'ai pas le droit d'être susceptible; je ne me suis pas senti +insulté cette fois, ni dans le mot, ni dans l'intention de l'auteur. Il +n'a certainement pas voulu, lui, homme de lettres, flétrir aucune +disgrâce, ni déshonorer la lutte du travail pour l'honneur. D'ailleurs, +nous ne sommes plus au temps où les <i>Nuées</i> d'Aristophane tuaient +Socrate; il n'a pas plus songé à imiter Aristophane, que moi à +m'assimiler à Socrate. Le parterre de Paris vaut mieux aussi que le +parterre <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> d'Athènes: vous en êtes la preuve, vous et vos jeunes +amis, puisque la fausse apparence seulement d'une raillerie mal comprise +m'a valu, de la part de cette jeunesse si délicate et si généreuse, une +protestation qui honore son cœur et relève le mien!</p> + +<p>«Dites-lui, Monsieur, combien j'y suis sensible. Si jamais j'avais +besoin de chercher des vengeurs de ce <i>rire à contre sens</i>, qui se +trompe de but et qui s'attache au revers, je sais où je les trouverais! +La jeunesse a le sens du juste.</p> + +<p>«Agréez, Monsieur, pour vous et pour elle, l'expression de ma +reconnaissance et celle de ma haute considération.</p> + +<p class="auteur">«<span class="smcap">Lamartine.</span></p> + +<p>«3 novembre 1861.»</p> + +<hr class="hr20"> + +<p>Les bruits <i>faux</i> relatifs à ma santé et mon incapacité de continuer +l'édition de mes <i>Œuvres</i> et de mes <i>Entretiens</i>, s'étant prolongés +d'échos en échos dans toutes les provinces, <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> me forcent à +réclamer de nouveau avec énergie et persistance. Aucune indisposition de +moi n'a donné même prétexte à ce bruit malfaisant ou perfide. Je me +porte bien, et, de plus, j'aurai terminé dans huit jours tous les +travaux nécessités pour tous les ouvrages que j'ai promis à mes +souscripteurs, et dont ma mort même n'interromprait pas les livraisons +assurées.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> LXXI<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<p>Un grand bruit, un grand étonnement, une grande impression dans le +public lisant, ont accueilli le 70<sup>e</sup> Entretien. On m'avait souvent +accusé d'avance d'une lâche palinodie historique. On aurait été heureux +de me la voir commettre: il est si doux de déshonorer un ennemi! +<span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> Combien n'est-il pas plus doux de le voir se déshonorer +lui-même? On a été trompé. Je n'ai répudié ni la saine révolution de +1789, ni la république nécessaire de 1848. J'ai dit et je redis: Si nous +étions dans les mêmes crises, entre un trône subitement écroulé, et un +peuple prêt à tomber ou en anarchie ou en fureur, je la referais encore! +Je ne m'en accuse pas, je m'en glorifie; il y a de ces inspirations qui +jaillissent d'une seule voix, mais qui sont le cri du peuple et le salut +du moment. Tout le monde répéta ce cri de bonne foi, parce que la +réflexion ratifia ce que l'audace inspirée avait osé proposer à la +nation chancelant sur le vide et prête à y tomber.</p> + +<p>Quant aux vrais principes d'une république unanime appelant toutes les +classes et tous les citoyens sans exception à apporter, par le suffrage +universel, leur part juste de souveraineté naturelle dans une première +assemblée, pour que cette première assemblée dictatoriale régularisât à +loisir les degrés divers de ce suffrage universel, pour que la +souveraineté brutale du nombre, équilibrée par la souveraineté morale +de la lumière et de la raison, donnât la <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> majorité au droit +général qui fait de l'intelligence une condition de tout droit humain; +je ne les répudie pas davantage. Si la seconde assemblée eût été aussi +sensée, aussi patriotique, aussi bien inspirée que la première, ce noble +gouvernement de soi-même par soi-même pouvait durer.</p> + +<p>Les coups d'État ont besoin de prétexte, la ridicule Montagne de 1849 le +fournit au pouvoir exécutif; elle fit peur à la France d'elle-même, la +France s'enfuit dans une dictature: que la responsabilité de l'occasion +perdue retombe à jamais sur ceux qui donnent ces paniques aux peuples, +et qui montrent les spoliations et les terreurs comme perspective de la +liberté!—<i>La peur inventa les dieux</i>, a dit le poëte: la peur inventa +les maîtres des peuples, dit avec plus de raison l'homme d'État. Qu'on +daigne relire dans mes <i>Œuvres complètes</i> le dernier avis du +<i>Conseiller du peuple</i>, que je me permettais de donner aux républicains +provocateurs de l'assemblée, huit jours avant le coup d'État qui releva +un trône, on verra que j'en avais le pressentiment et la tristesse +anticipés. Les <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> vrais auteurs de ces coups d'État sont ceux qui +les rendent possibles et quelquefois inévitables.</p> + +<p class="p2">Puisque ce premier chapitre sur la critique littéraire des <i>Girondins</i> +par l'auteur des <i>Girondins</i> lui-même, à vingt ans de distance, a eu +pour mes lecteurs un intérêt littéraire et politique que je ne prévoyais +pas, continuons, et donnons-leur, pendant ces deux Entretiens encore, la +suite de ces explications. Ils y verront par quelles séries d'événements +et de dégoût de la monarchie d'Orléans et du gouvernement à suffrage +restreint dit parlementaire, je fus induit à composer cette <i>Histoire +des Girondins</i> si violemment et souvent si injustement accusée, et dans +quel esprit je la juge, je la justifie ou je la condamne aujourd'hui où +l'âge qui apaise tout et où la mort qui n'a plus d'ambition sur la terre +laissent parler la conscience de l'écrivain et de l'homme politique, +comme la postérité parlera de lui si elle daigne en parler, car nos +œuvres et nos livres meurent souvent avant nous.</p> + +<p>Voici où j'en étais resté de cette <i>Critique</i> <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> dans le 70<sup>e</sup> +Entretien: reprenons ce que je disais des partis parlementaires que l'on +semble tant regretter.</p> + +<p>Mais quel est donc votre gouvernement? me dira-t-on.</p> + +<p>Le gouvernement alternatif, répondrai-je; le gouvernement parlementaire +quand on veut penser, le gouvernement dictatorial quand on veut agir, le +gouvernement mixte quand on veut à la fois agir et délibérer.</p> + +<p>Pourvu que ce gouvernement du suffrage universel émane de tous les +citoyens capables, et ne laisse à aucune classe l'oppression des castes +sur les âmes, pourvu que ce gouvernement soit l'expression de la +justice, qu'importe sa forme, si cette forme est opportune et si elle +répond aux besoins de conservation ou de progrès dans la nation? Les +événements le disent assez, la perfection idéale d'un gouvernement est +le rêve qui les fait tous tomber, sans parvenir à rien de meilleur. Le +vrai cri du temps c'est un <i>gouvernement tel quel</i>; le temps le changera +quand il changera lui-même de nécessité et de mission. Le temps n'est-il +pas la logique de Dieu?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> Espérons donc, sans trop croire à nos espérances, et voyons +comment le dégoût du gouvernement parlementaire, quand il régnait sur +nous, me conduisait à désirer le gouvernement de tous, au lieu du +gouvernement des aristocrates de tribune.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> CRITIQUE<br> +DE<br> +L'HISTOIRE DES GIRONDINS.</h2> + +<p class="center">(DEUXIÈME PARTIE.)</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Toutes ces alliances de partis antipathiques, toutes ces audaces de +défection dans les favoris de la couronne, toutes ces pressions +déloyales sur la royauté que chacun voulait dominer sous prétexte de la +servir, toutes ces trahisons après la victoire, toutes ces faiblesses du +parlement devant les passions des hommes qui l'ameutaient pour le +compromettre dans leurs brigues, toutes ces simonies de l'intérêt +public <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> devant les cupidités individuelles du pouvoir, toutes +ces agitations sans but, qui faisaient bouillonner sans cesse la France +et qui la remplissaient de haines, de factions, de passions, au lieu de +la calmer et de l'occuper de ses intérêts urgents et permanents, me +dégoûtaient prodigieusement, je l'avoue, de ce qu'on appelle le régime +parlementaire.</p> + +<p>Si c'était pour arriver à ce gouvernement de vaines paroles et +d'odieuses intrigues qu'on avait traversé la mer de sang de 1793, le +carnage militaire de quinze ans d'empire, la réaction armée de l'Europe +contre la France en 1814, le retour du despotisme soldatesque de l'île +d'Elbe en 1815, l'expulsion de trois dynasties en un jour de 1830 et les +dix ans de dynastie agitatrice en 1840; en vérité, le résultat de tant +d'efforts pour arriver à diviser la France en deux camps, comme les +<i>verts</i> et les <i>bleus</i> du Bas-Empire à Constantinople, entre des +ministres, racoleurs de factions, coureurs de majorité au but des +portefeuilles dans le <i>stade</i> de la rue de Bourgogne à Paris, en vérité, +me disais-je, ce résultat de tant d'événements n'en vaut ni le temps +perdu, ni le <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> sang versé, ni la grande émotion des esprits en +1789 par la pensée du dix-huitième siècle, ni la grande convulsion de la +Révolution française en 1791. Il faut que le vrai sens de cette +révolution ait été perdu en route et dans son histoire. Ne serait-il pas +possible de retrouver ce sens vrai de la Révolution française en +remontant à son origine et à ses premiers organes, d'en dégager la juste +signification des passions et des crimes à travers lesquels elle a perdu +son caractère et son but, et de rappeler ainsi la France de 1840 à la +philosophie sociale et politique dont elle fut l'apôtre et la victime +pour devenir, quoi? l'enjeu de quelques rhéteurs au jeu stérile de la +tribune et des feuilles publiques jetées tous les matins au feu des +animosités civiles, pour alimenter les vaines factions de cour et de rue +qui ne produisent que fumée ou lueurs sinistres dans l'esprit des masses +découragées? Un siècle a-t-il été donné aux hommes si intelligents et si +énergiques de notre patrie pour en faire un si misérable usage? Je +touche à peine à ma pleine maturité; j'ai vu de mes yeux d'enfant la +première république sans la comprendre et <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> sans me souvenir +d'autre chose que des sanglots qu'elle faisait retentir dans les +familles décimées par les prisons ou les échafauds; j'ai vu l'empire +sans entendre autre chose que les pas des armées allant se faire +mitrailler sur tous les champs de bataille de l'Europe, et les chants de +victoire mêlés au deuil de toutes ces familles du peuple qui payaient +ces victoires du sang prodigué de leurs enfants; j'ai vu l'Europe armée +venir deux fois, sur les traces de nos armées envahissantes, envahir à +son tour notre capitale; j'ai vu les Bourbons rentrer avec la paix +humiliante mais nécessaire à Paris et y retrouver la guerre des partis +contre eux au lieu de la guerre étrangère éteinte sous leurs pas; j'ai +vu Louis XVIII tenter la réconciliation générale, dans le contrat de sa +charte entre la monarchie et la liberté; je l'ai vu manœuvrer avec +longanimité et sagesse au milieu de ces tempêtes de parlement et +d'élection qui ne lui pardonnaient qu'à la condition de mourir; j'ai vu +Charles X, pourchassé par la meute des partis parlementaires, ne trouver +de refuge que dans un coup d'État désespéré qui fut à la fois sa faute +et sa punition.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> Je vois maintenant un prince révolutionnaire demander grâce +tour à tour aux royalistes d'être un fils de la Convention, aux +républicains d'être un roi sur un trône, aux étrangers d'être l'élu +d'une insurrection, aux bonapartistes d'être un Bourbon, à la démocratie +d'être un petit-neveu de Louis XIV, à l'aristocratie d'être l'élu d'une +démocratie; je le vois forcé de faire effacer ses armoiries sur les +portes de son palais, comme un crime de sa naissance envers un peuple +qui ne veut plus d'ancêtres; forcé de donner à sa nièce, dans les +cachots de Blaye, la question de la pudeur sacrée de la femme, de +constater le flagrant délit de son sexe pour déconsidérer, par-devant +témoins, ses partisans; supplice que l'antiquité n'avait pas inventé et +qu'un parti acharné contre la royauté exige d'elle comme une concession +à l'ignobilité de sa haine. Je le vois chercher à tâtons ses ministres +parmi les complices de son avénement en 1830, et ne trouver en eux que +des dévouements conditionnels, des intelligences avec ses ennemis dans +le parlement ou dans la presse. Et enfin je vois des transfuges du +pouvoir de 1830, à la tête de toutes les <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> colonnes d'opposition, +fomenter dans toute la France une agitation fiévreuse qui commence par +des banquets et qui finira inévitablement par des séditions. Est-ce là +le gouvernement parlementaire? ou n'est-ce pas plutôt une petite +anarchie d'<i>Œil-de-Bœuf</i>, qui joue aux révolutions de salle à +manger, les fenêtres ouvertes, et qui finira par appeler le peuple à +faire invasion dans les festins, à renverser les tables et à remplacer +les convives? Ces saturnales d'opposition coalisée à table me +répugnaient par leur mauvaise foi comme par leur danger, et je me +refusai énergiquement à y prendre part. Je dis hautement les motifs de +mon abstention dans une lettre aux journaux qui sera réimprimée dans ce +recueil. On verra que je ne m'enrôlai jamais alors, quoi qu'on en ait +dit depuis, dans les rangs de cette coalition malséante qui voulait +secouer tout sans rien remplacer.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> II</h4> + +<p>Mais les scandales de ce gouvernement inexpérimenté, qu'on appelait le +gouvernement parlementaire, me convainquirent que le pouvoir vraiment +national et populaire n'était plus là; qu'aucune des dynasties rivales +tombées, retombées, retombant encore, ne pouvait le reconstituer +solidement en elle; que l'aristocratie y avait renoncé implicitement en +donnant un mandat d'éloquence, une procuration d'opinion, au lieu de +combattre de sa personne dans ces compétitions d'influence, de +popularité et de trône; que cette classe moyenne exclusive, intéressée, +adulée, à qui ses exploitateurs recommandaient de s'adjuger à elle-même +le nom et les prétentions d'une aristocratie de second étage, n'était ni +assez antique, ni assez enracinée, ni assez large, ni assez populaire, +pour affecter le privilége <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> d'un gouvernement national; qu'elle +n'avait rien de permanent, de chevaleresque, de prestigieux, excepté ses +industries et ses commerces, aussi mobiles que ses convoitises de +monopoles financiers: jalouse en haut, jalousée en bas, menaçante et +menacée de toutes parts; que le dernier mot de la Révolution française +ne pouvait être cette petite oligarchie groupée par la peur et par +l'orgueil autour d'un roi d'expédient; que cela allait crouler aux +premières lueurs de l'incendie parlementaire allumé par ceux-là même qui +l'avaient si mal éteint en 1830; qu'il fallait pourvoir d'avance aux +catastrophes inévitables de ce gouvernement déjà démoli dans l'opinion +des masses, en donnant à ces masses envahissantes une histoire vraie de +la Révolution qu'elles auraient bientôt à reprendre en sous-œuvre, +afin qu'elles ne s'égarassent pas de nouveau sans plan et sans sagesse +dans les démences et dans les crimes qui avaient perdu jusqu'au nom de +cette Révolution.</p> + +<p>«Il faut, dis-je à mes amis, confidents de ma pensée, il faut écrire +pour ce peuple, dans une histoire impartiale, morale et pathétique +<span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> à la fois, le commentaire vivant de sa première révolution, un +Machiavel français, non dans l'esprit du Machiavel italien, mais dans +l'esprit d'un Tacite moderne; il faut prouver, par tous les faits de +cette révolution, qu'en histoire, comme en morale, chaque crime, même +heureux un jour, est suivi le lendemain d'une véritable expiation; que +les peuples, comme les individus, sont tenus de faire honnêtement les +choses honnêtes; que le but ne justifie pas les moyens, comme le +prétendent les scélérats de théorie ou les fanatiques de liberté +illimitée et de démagogie populacière; que les plus justes principes +périssent par l'iniquité des actes; que la conscience ne subit pas +d'interrègnes; que la Providence est toujours là pour la venger, et que, +si la Révolution de 1793 a noyé les plus belles pensées philosophiques +dans le sang, c'est qu'elle est tombée des lèvres des philosophes dans +les mains des tribuns, et des mains des tribuns dans les mains des Sylla +et des César, lavant le sang dans le sang, et restaurant facilement la +tyrannie, que les sociétés préfèrent justement aux crimes. Une histoire +écrite dans cet esprit sera pour le peuple une haute leçon de moralité +<span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> révolutionnaire, utile à l'instruire et à le contenir la veille +d'une prochaine révolution.»</p> + +<p>Voilà le but moral que je me proposais en pensant d'avance à ce +commentaire en action du crime et de la vertu dans la politique +populaire. Je voulais faire un code en action de la république future, +si, comme je n'en doutais déjà plus guère, une république, au moins +temporaire, devait recevoir prochainement de la nation et de la société +françaises le mandat de la nécessité, le devoir de sauver la patrie +après l'écroulement de sa monarchie d'expédient sur la tête de ses +auteurs; que la prochaine république fût au moins <i>girondine</i> au lieu +d'être <i>jacobine</i>.</p> + +<p>Voilà toute la pensée de mon livre!</p> + +<h4>III</h4> + +<p>J'avoue qu'un sentiment plus vain, un mobile profane de gloire +personnelle, se mêlait <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> dans ma pensée à ce sentiment tout moral +de préparer les masses à répudier les immoralités, les iniquités, les +crimes, la guerre même, qui avaient souillé le nom du peuple dans la +première république. Ce sentiment était purement littéraire.</p> + +<p>Je voulais essayer mon talent, encore douteux pour moi-même, dans une +grande œuvre en prose; l'histoire me paraissait et me paraît encore +la première des tragédies, le plus difficile des drames, le +chef-d'œuvre de l'intelligence humaine, la poésie du vrai. Je voulais +être, si cela m'était possible, le dramaturge du plus vaste événement +des temps modernes, le Thucydide d'une autre Athènes, le Tacite d'une +autre Rome, le Machiavel d'une autre Italie: je m'en sentais +imaginairement la force en moi; le lyrisme pieux et élégiaque de ma +première jeunesse s'était promptement transformé en moi, comme autrefois +dans Solon, en une vigueur de réflexion politique qui me passionnait +pour les sujets historiques plus que pour les poëmes du cœur et de la +pensée. Mes fleurs tombaient et je croyais les sentir remplacées par +des fruits d'intelligence. Je me trompais; <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> mais l'orgueil +n'excuse-t-il pas un peu en nous ces flatteries involontaires de +l'imagination? On se croit capable de ce qu'on rêve, et ce que je rêvais +n'était-il pas en effet le plus beau drame historique des temps connus? +La France elle-même, actrice et théâtre de ce grand drame, n'avait-elle +pas rêvé plus beau qu'elle?</p> + +<p>Une grande pensée, un code de la raison, saisit un peuple intelligent, +enthousiaste, aventureux, la France.</p> + +<p>Il s'agit de la rénovation presque complète du monde religieux, moral et +politique.</p> + +<p>Balayer de la scène le moyen âge et installer à sa place un âge de +justice, de logique, de vérité, de liberté, de fraternité, conçu d'une +seule pièce et jeté d'un seul jet;</p> + +<p>En religion, conserver la belle morale et la sainte piété chrétienne, en +détrônant les intolérances;</p> + +<p>En politique, supprimer les féodalités oppressives des peuples, pour les +admettre aux droits de famille nationale, et leur laisser la faculté de +grandir au niveau de leur droit, de leur travail, de leur activité +libre;</p> + +<p>En législation, supprimer les priviléges iniques <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> pour +inaugurer les lois communes à tous et à tous utiles;</p> + +<p>En magistrature, remplacer l'hérédité, principe accidentel et brutal +d'autorité, par la capacité, principe intelligent, moral et rationnel;</p> + +<p>En autorité législative, remplacer la volonté d'un seul par la +délibération publique des supériorités élues, représentant les lumières +et les intérêts généraux du peuple tout entier;</p> + +<p>Enfin, en pouvoir exécutif, respecter la monarchie, exception unique à +la loi de capacité, pour représenter la durée éternelle d'une autorité +sans rivale, sans éclipse, sans interrègne; honorer cette majesté à +perpétuité de la nation, mais la désarmer de tout arbitraire, et n'en +faire que la majestueuse personnification de la perpétuité du peuple: +voilà la véritable Révolution française, voilà le plan des architectes +sages et éloquents des deux siècles.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> IV</h4> + +<p>Ces dogmes, à peine contredits par quelques intéressés des classes +théocratiques et des classes aristocratiques en bien petit nombre, sont +acclamés comme une révélation aux états généraux, en présence d'un roi +qui les applaudit lui-même généreusement après les avoir provoqués. Les +priviléges se nivellent d'eux-mêmes, la tolérance des cultes fait +justice à toutes les consciences, les grands se sacrifient, le peuple +s'exalte, les vérités encore en théorie pleuvent de chaque bouche au +milieu d'une ivresse qui semble unanime; on dirait l'explosion d'une +révélation civile, éclatant de son propre éclat dans toutes les âmes et +pulvérisant d'évidence tous les obstacles à la réformation des +institutions du moyen âge.</p> + +<p>Mais à des vérités si neuves il faut un monde neuf aussi pour les +accueillir et pour s'y conformer <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> sans hésitation, sans +froissement, sans partialité, sans récrimination dans les dépossédés de +l'erreur, sans excès et sans violence dans les nouveaux venus à la +liberté.</p> + +<p>Ici les passions descendent dans la lice à la place des théories. Le +roi, modérateur bien intentionné de la révolution, est méconnu par les +uns et par les autres dans ses actes et dans ses intentions; les grands +lui reprochent sa faiblesse pour les novateurs, les novateurs sa +partialité pour les grands; le peuple l'enveloppe de ses soupçons, +bientôt de ses menaces, puis de ses fureurs. Le prince appelle ses +troupes pour défendre le peu de majesté royale qui lui reste; le peuple +irrité corrompt les troupes et donne de nouveaux assauts au roi jusque +dans son palais.</p> + +<p>Un dictateur de popularité s'élève sur le flot mouvant de cette +multitude d'une capitale. Ce dictateur subit lui-même toutes les lois de +cette multitude au lieu d'en dicter; sa présence légalise toutes les +violences du peuple envers la cour; caressant envers le peuple, poli +avec le roi. Ce prince arraché à son palais de Versailles devient le +triomphe de la captivité <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> royale. Les Tuileries deviennent la +prison décente de la royauté. Le roi tente de s'échapper, on l'y ramène; +La Fayette ne peut plus être que le geôlier national de la couronne.</p> + +<p>Cette royauté suspendue sur la tête du roi passe à l'Assemblée +constituante; une constitution règne métaphysiquement à sa place; +l'Assemblée constituante rend un trône presque aboli à ce fantôme de roi +captif.</p> + +<p>Louis XVI déteste la constitution et l'observe cependant, pour +convaincre la nation de son impraticabilité, et pour la faire réviser +par ceux mêmes qui l'ont faite. Tout le royaume est en feu, sans roi, +sans loi, sans répression possible des désordres d'une anarchie.</p> + +<p>La guerre étrangère paraît une heureuse diversion aux hommes d'État; on +impute au roi ses premiers revers. Une seconde Assemblée est nommée par +la France sous l'empire de la terreur et de la fureur. Tous les hommes +éminents et sages de l'Assemblée constituante en sont malheureusement +exclus par une volontaire abdication de leur mandat. Mirabeau lui-même, +s'il eût encore vécu, n'aurait pu <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> siéger dans le conseil de la +Révolution épuré de tous ses talents.</p> + +<p>Les hommes secondaires n'apportent dans cette Assemblée que des mandats +de violence; ils assiégent le roi d'exigences et d'humiliations. Le club +des Jacobins règne par ses tribuns sur le peuple; le peuple règne par +ses agitateurs à l'hôtel de ville dans la commune de Paris. Les +Girondins, au ministère et dans l'Assemblée, pèsent tantôt sur +l'Assemblée par leur éloquence, tantôt sur le roi par leur popularité; +ils essayent le rôle de modérateurs de la Révolution. Les Jacobins et la +commune soulèvent contre eux la multitude.</p> + +<p>Moitié complices, moitié contraints, les Girondins cèdent, le 20 juin et +le 10 août, aux grandes séditions où le trône tombe sous leurs yeux. Ils +proclament complaisamment la déchéance et la captivité du roi qu'ils +auraient voulu conserver pour personnifier en lui un ordre légal. Une +Convention nationale, formée de tous les partis extrêmes, est appelée à +leur place par le tocsin du 10 août; des tribuns forcenés de la commune +de Paris veulent les intimider par les massacres de septembre. Les +<span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> Girondins rejettent cette fois avec horreur et indignation ce +sang des assassinats dont ils ne veulent à aucun prix leur part. Danton +leur offre encore la paix, s'ils consentent à ne plus reprocher ces +forfaits à leurs auteurs. Vergniaud noblement refuse d'amnistier jamais +le crime. On leur pose alors, pour les embarrasser, la terrible question +du jugement et du supplice du roi. Complices s'ils acceptent, suspects +de royauté s'ils refusent, ils commencent par refuser; ils préparent par +des discours sublimes la défense du roi menacé, puis ils cèdent, non par +lâcheté, mais par une très-fausse et très-criminelle politique de parti, +qui croit sauver des milliers de têtes en en concédant une à la +république.</p> + +<p>Cette tête auguste et innocente livrée entraîne leurs propres têtes. On +les immole coupables, au lieu de les immoler vertueux. La terreur règne +deux ans sur leurs cadavres; c'est une de ces périodes de la vie d'un +peuple sur lesquelles aucun voile, jeté comme un linceul, ne peut cacher +le sang des milliers de victimes. Les bourreaux eux-mêmes finissent de +tuer, non par remords, mais par <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> lassitude. Le crime aussi a ses +défaillances.</p> + +<p>Robespierre, qui a eu le fatal honneur de donner son nom à cette +sinistre époque, est choisi par ses complices pour couvrir de son nom +les holocaustes et les responsabilités de tous. Il tombe par la main de +tous et paye pour tous au 9 thermidor et devant la postérité.</p> + +<p>L'opinion, légère, inique et intéressée, amnistie ses complices et ses +adulateurs. La Révolution, enivrée de ce sang comme une bacchante, ne +sait plus ce qu'elle veut ni ce qu'elle fait. Elle marche au hasard à sa +propre destruction et passe des bourreaux aux victimes, des intrigants +aux idéologues, des idéologues aux soldats, des soldats aux dictateurs, +des dictateurs aux despotes. Sa pensée se brouille dans sa tête et la +plus grande pensée des siècles aboutit à la guerre et à la servitude. On +croit voir les Gracques, les Marins et les Sylla aboutir aux Césars. +Paris et Rome se ressemblent; les temps répètent les temps, et la +France, pour avoir laissé ses efforts vers la réforme du monde politique +dégénérer en convulsions démagogiques, ne se retrouve plus de force +pour <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> faire de sa liberté, modérée par la règle, un +gouvernement. Entre l'échafaud des tribuns du peuple et les baïonnettes +des dictateurs il n'y a plus que le choix du fer immolant ou +asservissant les citoyens.</p> + +<h4>V</h4> + +<p>Quelle leçon morale et quel sujet pathétique d'histoire par un écrivain +qui voulait instruire le peuple en moralisant la liberté!</p> + +<p>Je n'hésitai plus à choisir ce drame moderne à ce point central et +culminant de la Révolution, où l'on voit encore la beauté des principes +et où l'on aperçoit déjà l'horreur des excès. Ce point, c'est l'échafaud +des Girondins. J'y montai en esprit, pour prendre de là mon <i>panorama</i> +historique.</p> + +<p>Rien ne me gênait dans ma situation politique parlementaire soit envers +le gouvernement, soit envers l'opposition légitimiste, soit envers +l'opposition semi-républicaine. Je recueillais <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> dans cette +entière liberté d'esprit le fruit de mon indépendance d'engagement avec +tous les pouvoirs et tous les partis. Je pouvais donc dire ce qui me +semblait la vérité à tous. Dégagé par la catastrophe de 1830 non de +l'affection et des respects que je portais à la royauté des Bourbons +légitimes exilés, mais dégagé par la fausse attitude des légitimistes +dans la chambre de toute solidarité avec eux, excepté de la solidarité +d'origine commune; dégagé de la royauté d'Orléans, dont je ne conspirais +pas la chute, mais dont je ne plaignais pas les dangers et les +expiations; plus dégagé encore des coalitions anarchiques que les +aristocrates, les démocrates, les légitimistes, nouaient dans le +parlement, rien ne m'empêchait d'écrire de la Révolution une histoire +qui pût froisser, offenser, irriter même par son impartialité toutes ces +opinions et profiter au besoin à la moralisation future d'une seconde +république que j'entrevoyais dans l'ombre du lointain, comme une +dernière ressource du gouvernement en France, après la chute, certaine +selon moi, de la royauté d'Orléans.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> Je le répète, mes traditions de famille m'avaient fait une +seconde nature de mon attachement à la royauté séculaire de la France, +aux vertus si mal récompensées de l'honnête Louis XVI, aux malheurs de +sa race, à la haute et sage modération de Louis XVIII, ce roi +conciliateur de la royauté et de la liberté par la charte, même au +caractère chevaleresque de Charles X, tombé dans une faute, mais +laissant après lui un enfant de la couronne innocent par son âge du coup +d'État qui lui avait enlevé sa patrie.</p> + +<p>Cette royauté des expiations étant impossible à rétablir, la royauté des +conspirations étant impossible pour moi à aimer et à servir, cette +coalition immorale et déloyale dans le parlement étant impossible à +honorer, incapable de fonder, capable seulement de détruire, je n'avais +plus de devoir et de lien qu'avec la politique abstraite, idéale, +personnelle qui pouvait seule à un jour donné recruter, au profit des +principes sainement et honnêtement progressifs, les opinions d'un peuple +prêt à retomber dans l'anarchie.</p> + +<p>Ces principes, qui étaient ceux de la vraie <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> philosophie +politique de l'Assemblée constituante, ceux que les Mirabeau, les +Barnave, les Clermont-Tonnerre, les Lally-Tollendal, les Bailly, les +Mounier, les Montmorency, les Cazalès, les Vergniaud, avaient si +magnifiquement débattus ou formulés dans leur éloquence de raison, me +passionnaient encore à distance et me paraissaient le but dépassé, mais +le but idéal de la Révolution, auquel il fallait ramener le peuple par +l'opinion avant de l'y ramener un jour par le fait, si les événements +échappaient à l'ambitieuse et intrigante faction de la fausse révolution +et de la royauté d'expédient de 1830.</p> + +<p>Le livre des <i>Girondins</i> était donc à mes yeux non pas un levier pour +soulever et précipiter un trône, mais une pierre d'attente pour +remplacer un édifice écroulé dans ces éventualités de gouvernements qui +seraient appelés par le hasard à remplacer le gouvernement menaçant et +menacé de 1830.</p> + +<p>La république se présentait sans doute à mon esprit, mais elle s'y +présentait comme une possibilité improbable plutôt que comme un but +arrêté ou même désirable encore; seulement <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> je voulais, dans le +cas où la nation se réfugierait, après le renversement du trône +d'Orléans, dans la république, qu'une histoire consciencieusement sévère +de la première république eût prémuni le peuple français contre les +mauvaises passions, les illusions, les fanatismes, les crimes et les +terreurs qui avaient perverti, férocisé et ruiné la première fois le +règne du peuple. Je n'avais dans l'esprit aucune des chimères +socialistes de Platon, de Jean-Jacques Rousseau, de Mably, de +Robespierre, de Saint-Just, qui mènent le peuple droit au crime par la +fureur qui succède aux déceptions, et qui tuent bourreaux et victimes +par la guerre anticivique de la propriété qui refuse tout et du +prolétariat qui anéantit tout.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>La révolution vraie, selon moi, ne s'exprimait que par trois principes +ou plutôt par trois <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> <i>tendances</i> légitimes, résultat de mes +études et de mes réflexions sur la vraie nature et sur les vrais dogmes +de la rénovation française.</p> + +<p>Ces trois tendances de l'esprit de la nouvelle civilisation inaugurée +sur les ruines de la civilisation féodale, étaient celles-ci:</p> + +<p>Déplacement, mais nullement destruction du principe d'autorité, +c'est-à-dire, au lieu du despotisme des rois, des cours, des sacerdoces +dominants, l'autorité raisonnée, mais absolue ensuite et irrésistible de +la volonté représentée du peuple tout entier, confiée à un roi +héréditaire ou à des autorités électives. En un mot, une autorité +très-concentrée, très-forte, très-obéie, nécessaire à la répression des +passions individuelles ou des factions collectives. L'ordre libre, mais +l'ordre très-prédominant sur ce qu'on appelle la liberté. Car l'autorité +est la première nécessité de la société; la liberté n'en est que la +dignité individuelle.</p> + +<p>La seconde de ces tendances, c'est la liberté religieuse, longtemps +effacée des constitutions civiles de l'Europe, et devant, selon moi, +reprendre sa place naturelle, c'est-à-dire la première place, dans les +indépendances de <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> l'âme et par l'indépendance des cultes +desservis par eux-mêmes, avec indemnité préalable des établissements et +des individus consacrés antérieurement au culte de l'État. C'est la plus +difficile des libertés à établir consciencieusement, mais c'est la plus +sainte et la plus favorable à l'action religieuse sur les sociétés dont +l'âme est toujours une foi libre.</p> + +<p>La troisième de ces tendances, c'est la concorde organique entre les +classes riches ou pauvres de la société par des institutions qui les +rapprochent et qui leur inspirent non cette fraternité déclamatoire et +métaphysique qui ne consiste qu'en égalité et en communauté de biens +impraticables et contre nature, mais par des actes efficaces de +patronage et de clientèle entre la propriété du capital et la propriété +du travail, entre le propriétaire et le prolétaire, entre le sol et le +bras, propriétés aussi sacrées l'une que l'autre et dont l'une ne peut +subsister sans l'autre. Dans ce but, je voulais que les classes +laborieuses eussent, par un vote proportionné à leur droit de vivre, une +part consultative dans la représentation trop privilégiée <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> des +classes propriétaires ou industrielles; je voulais, comme en Angleterre, +un impôt de bienfaisance sur le revenu, non pas un impôt progressif qui +décime le travail en décimant le capital, mais un impôt proportionnel +qui oblige la classe riche à une charité légale qui met du cœur et de +la vertu dans les lois.</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>Toutes ces tendances exigeaient évidemment, pour être graduellement +obéies, un élargissement immense du régime électoral, étroit, +privilégié, et par conséquent dangereux à un jour donné pour la société +elle-même, qui ne vit que de justice et qui meurt toujours de privilége.</p> + +<p>Ces lois étaient certainement républicaines dans le sens moral du mot, +mais elles n'étaient nullement antimonarchiques dans le sens politique. +Les institutions républicainement spiritualistes <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> peuvent avoir +une tête monarchique, sans pour cela cesser d'être populaires.</p> + +<p>Une fois les idées progressives admises en pratique dans le gouvernement +d'une société bien faite, la monarchie peut être avec logique et avec +avantage le lien de ce faisceau d'idées.</p> + +<p>J'étais loin de le méconnaître. Aussi je ne me déclarai point +républicain, mais populaire, et dans un discours prononcé à un banquet +célèbre qui me fut donné à Mâcon par les délégués de trois ou quatre +provinces réunies (banquet <i>littéraire</i> qu'il ne faut pas confondre avec +les banquets politiques organisés par la coalition parlementaire), dans +ce discours, dis-je, qui fit tressaillir la France par la hardiesse des +idées et de l'accent, je conclus à dompter la monarchie par la force de +l'opinion, et non à la détruire. Ce fut un vigoureux conseil, ce ne fut +point une menace. On peut le relire dans mes <i>Œuvres complètes</i>. Les +journaux de toutes les nuances en France et en Europe le reproduisirent +et lui donnèrent, par leurs commentaires, le retentissement d'une chute +anticipée du trône d'Orléans dans les esprits. Ce n'était pas mon +intention. Je le rectifiai même <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> dans mon propre département par +une lettre énergique contre les banquets parlementaires de la coalition, +auxquels je refusai de m'unir.</p> + +<p>Mais, libre désormais de tout ménagement envers le ministère de M. Molé, +remplacé par un ministère de manœuvre, pris dans la défection d'une +partie des coalisés, je montai à la tribune, et pour la première fois je +déclarai que j'entrais dans l'opposition.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>L'opposition m'applaudit à outrance; le parti conservateur s'étonna et +s'affligea, sans toutefois m'injurier.</p> + +<p>Seulement on attribua généralement cette déclaration d'hostilité loyale +au gouvernement à la rancune personnelle d'une ambition trompée, qui se +venge en renversant ce qu'elle a protégé la veille. Cela était bien +faux; car le roi venait pour la seconde fois de me demander <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> +une entrevue secrète; j'y avais consenti par pure déférence respectueuse +pour nos anciennes relations. Il m'avait tout offert, avec des instances +qui rendaient le refus difficile à un cœur touché de ses embarras; +j'avais tout refusé. Son principal ministre à cette époque, qui sait +mieux que personne <i>une partie</i> de la vérité sur cette entrevue et sur +les avances du roi, les a démenties récemment, dit-on, en les mettant +sur le compte de mon imagination. Le roi lui-même, du fond de sa tombe, +dans ses révélations posthumes, démentira, plus pertinemment que moi, +son ministre. Aucun roi n'a tant écrit.</p> + +<p>Mais remontons de quelques mois, au moment où, en écrivant les +<i>Girondins</i>, je faisais ce discours épique, cette discussion en récit +qui devait produire et qui produisit une émotion plus grande et plus +durable que cent discours de tribune.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> IX</h4> + +<p>J'ai dit dans quel esprit et dans quelle indépendance complète d'opinion +politique j'avais résolu d'écrire cette histoire. Je m'enveloppai, à la +campagne entre les sessions et à Paris entre les séances, de tous les +documents imprimés, manuscrits, vivants, qui survivaient à cette +mémorable époque. Ils étaient nombreux, volumineux, sincères; flattés de +ce qu'une main libre cherchait dans leurs portefeuilles ou dans leur +mémoire l'impartiale lumière qui ne luit qu'après que les partis sont +morts et que les ressentiments sont éteints. J'avais résolu avant tout +d'être véridique envers et contre tous, et au besoin envers moi-même; je +ne négligeai rien pour être bien informé. Quant au style, je ne m'en +occupai pas; j'étais sûr que les événements eux-mêmes m'inspireraient, +malgré mon peu d'habitude de la prose, la <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> clarté, l'ordre, la +lumière, le naturel et même la seule éloquence de l'histoire, la +sensibilité communicative qui mêle du cœur au récit. J'étais né +pathétique; je n'avais qu'à me laisser aller à ma nature. Sentir m'était +aisé, savoir était plus difficile; j'y mis tous mes soins.</p> + +<p>Voici, entre mille autres, un exemple de l'attention scrupuleuse et +infatigable que j'apportai dans mon travail à être intéressant force +d'être vrai. Dans tout ce qu'on me contestera sur la véracité des +moindres détails de ce long récit en sept volumes, je suis prêt à donner +des preuves par témoignages aussi irrécusables que celles que je vais +produire en réponse à M. de Cassagnac, qui calomnie innocemment mon +exactitude en histoire. La véracité, c'est la probité de l'histoire. +Mentir à la postérité, c'est mentir à Dieu; car l'histoire est divine.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> X</h4> + +<p>Un écrivain qui frappe juste, mais qui frappe souvent trop fort, à cause +de la vigueur même de son talent, M. de Cassagnac, vient d'écrire à son +tour un livre sur les Girondins. Il m'accuse d'avoir non falsifié, mais +inventé la fable de la mort et du banquet des Girondins la veille de +leur supplice. Ce dernier souper des victimes m'avait paru à moi-même si +improbable et si dramatique, que j'avais trouvé là à l'histoire un faux +air de poëme ou de roman, et que j'avais résolu de le révoquer en doute +ou de le réduire aux proportions les plus prosaïques de l'histoire. +Cependant, de ce qu'une chose est dramatiquement pittoresque et +pathétique il ne s'ensuit pas qu'elle soit fausse. Je voulus m'éclairer +consciencieusement avant de la rapporter.</p> + +<p>J'avais entendu parler d'un ecclésiastique, <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> nommé l'abbé +Lambert, prêtre assermenté, ami de plusieurs Girondins, qui avait +communiqué avec eux dans leur prison et assisté à leurs derniers moments +jusqu'à l'heure du supplice. Je pris les informations les plus patientes +et les plus précises sur cet ecclésiastique et sur ce qu'il était devenu +après le 31 mai 1793. J'appris qu'il vivait encore, qu'il s'était +réconcilié avec l'Église au temps des rétractations, et qu'il était, +depuis longues années, curé de la commune de Bessancourt, dans le +département de Seine-et-Oise. Je lui écrivis pour lui demander si les +circonstances de sa participation aux événements du 31 mai étaient +vraies, et si, dans le cas où ce bruit aurait quelque fondement, il +voudrait bien consentir à me recevoir et à me donner sur la mort de ses +amis les informations utiles à l'histoire. Il me répondit avec beaucoup +de bonté qu'il était étonné que son nom, depuis si longtemps égaré et +enseveli dans le coin de terre où il desservait une humble paroisse, fût +parvenu jusqu'à moi; que, son âge et ses infirmités l'empêchant de se +déplacer lui-même, il me recevrait dans son pauvre presbytère et me +dirait tout ce que sa <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> mémoire lui rappelait de ces tragiques +événements.</p> + +<p>Je pris la poste, accompagné d'un jeune homme de Mâcon, devenu depuis +mon collègue à l'Assemblée constituante de 1848, que je ne crois pas +devoir nommer ici sans son autorisation, mais qui attesterait, je n'en +doute pas, ce voyage et cette enquête avec moi à Bessancourt.</p> + +<h4>XI</h4> + +<p>Le curé de Bessancourt, encore vert et comme présent à tout ce passé, +nous donna tous les renseignements désirés sur les derniers jours, sur +les diverses dispositions d'esprit, sur les conversations des condamnés. +Nous écrivions les scènes, les portraits, les paroles, à mesure que ses +souvenirs, provoqués par nos questions, se retrouvaient et se +déroulaient dans la mémoire du vieillard: c'étaient comme les notes du +tableau <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> historique et véridique que je me proposais de composer +d'ensemble à mon retour. Une journée suffit à peine à recueillir ce +témoignage du seul et dernier témoin de ce grand drame. L'interrogatoire +du curé de Bessancourt ne fut interrompu que par le déjeuner et le dîner +que nous prîmes à sa table frugale. Nous le quittâmes le soir, pleins de +reconnaissance pour son accueil et pleins des souvenirs vivants que nous +emportions de ses entretiens.</p> + +<p>Peu de temps après, je repartis de Paris pour Bessancourt, afin de +compléter et d'éclaircir quelques autres circonstances du récit restées +obscures dans mon esprit. J'étais accompagné cette fois par un homme de +lettres, confident de mes travaux et devenu lui-même l'éminent historien +d'une autre époque de notre histoire. Sa parole ne me manquerait pas au +besoin pour dissiper les doutes de M. de Cassagnac. Ce second voyage de +Bessancourt et les renseignements minutieux de l'abbé Lambert +complétèrent ma conviction. Je n'eus qu'à rédiger ses témoignages. Il +est sans doute possible qu'après un si long laps de <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> temps le +curé de Bessancourt ait commis quelques inadvertances de noms, de dates, +de détails sur des personnages si nombreux alors dans les prisons et sur +leurs rôles respectifs dans ce drame pathétique de leur dernière heure; +mais il est impossible à qui a entendu ce modeste et sincère témoin de +ces scènes de révoquer en doute sa véracité. Il n'avait jamais songé +jusque-là à se faire un mérite de ce hasard qui l'avait lié à cette +époque avec les Girondins; il parlait peu; il n'écrivait rien. Je pense +qu'il n'aimait pas à reporter la pensée de ses paroissiens sur sa +qualité de prêtre assermenté et constitutionnel dans sa jeunesse, et +qu'il était plus importuné qu'empressé d'être cité en témoignage sur ces +événements qui lui rappelaient une faute d'orthodoxie sacerdotale, +expiée depuis par sa rétractation.</p> + +<p>Si ces témoignages de la consciencieuse minutie de mes recherches sur +les moindres circonstances historiques de mon <i>Histoire des Girondins</i> +ne suffisaient pas pour édifier l'écrivain qui m'attribue l'invention de +cette prétendue <i>fable</i>, voici à ce sujet une lettre d'un des principaux +habitants de Bessancourt, qui m'arrive <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> aujourd'hui, avec +l'autorisation de la reproduire:</p> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«Je n'ai pas besoin de remonter plus loin dans mes souvenirs pour +attester que le vénérable abbé Lambert a été, pendant de longues années +(depuis 1816 jusqu'en 1847, année de sa mort), curé de Bessancourt +(Seine-et-Oise); que cet ecclésiastique a toujours passé dans la commune +pour avoir été l'ami des Girondins et le pieux consolateur de +quelques-uns d'entre eux la veille de leur supplice, en 1793; et que +vous êtes venu, accompagné d'un de vos amis ou collègues dont le nom +m'échappe, passer de longues heures chez M. le curé Lambert dans son +presbytère de Bessancourt, pour recueillir personnellement, de la bouche +de ce vieillard, tous les détails que vous rapportez dans votre +<i>Histoire des Girondins</i>. C'est là, <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> Monsieur, que j'eus +l'honneur de vous connaître, d'assister à vos entretiens à la table de +M. le curé Lambert, et de vous recevoir dans ma maison de Bessancourt +dans l'intervalle de ces entretiens.</p> + +<p>«Beaucoup d'habitants du village ont conservé comme moi le souvenir de +cette enquête et la certifieraient au besoin.</p> + +<p>«Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.</p> + +<p class="auteur">«<span class="smcap">N. Nalin.</span></p> + +<p>«Bessancourt, le 9 juillet 1861.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> XII</h4> + +<p>Voilà donc quatre témoignages d'hommes encore vivants qui, +indépendamment des témoignages écrits, ne laissent aucun doute sur la +réalité des scènes solennelles et des paroles mémorables qui précédèrent +le supplice des Girondins; sauf ces légendes plus ou moins exactes, plus +ou moins amplifiées, qui ne sont point du fait de l'historien, mais du +peuple, espèce d'atmosphère ambiante de l'imagination populaire qui +enveloppe toujours les grands événements, comme elle enveloppe dans la +nature les grands horizons.</p> + +<p>Le critique se trompe également en niant l'emprisonnement provisoire, +mais assez long, des principaux Girondins dans la prison des Carmes de +la rue de Vaugirard avant leur captivité à la Conciergerie. Il se trompe +par conséquent en m'attribuant la supposition arbitraire <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> des +inscriptions murales des chambres hautes des Carmes aux Girondins +détenus dans ces chambres. Je les ai relevées moi-même sur ces murs +blanchis à la chaux, où sans doute on peut les vérifier encore. Je n'ai +donné que comme conjecture vraisemblable, mais nullement certaine, +l'attribution de telle de ces inscriptions à tel ou tel de ces +prisonniers. Ce n'est point là de l'histoire, mais de la conjecture +morale qui n'a aucune valeur positivement historique, mais qui ne fut +jamais interdite aux historiens non pour falsifier, mais pour vivifier +leur récit.</p> + +<p>C'est ce même scrupule de véracité, quelle que fût la peine prise pour +en consulter les sources par des voyages ou par des recherches parmi les +familles des principaux acteurs du drame révolutionnaire, dont on +retrouvera les preuves toutes les fois qu'on voudra, comme M. de +Cassagnac, contester l'exactitude de telle ou telle page de l'<i>Histoire +des Girondins</i>.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> XIII</h4> + +<p>Indépendamment des documents imprimés ou manuscrits recueillis avec tant +de soin et de prodigalité dans l'immense et lumineux recueil de MM. +Buchez et Roux, qui a été mon manuel historique, toujours ouvert sur ma +table pendant les deux années consacrées par moi à écrire cette +histoire, je n'ai pas négligé une seule information verbale possible à +obtenir des parents ou des amis des personnages, même odieux, dont +j'avais à sonder la vie publique ou la vie intime. C'est en approchant +de l'homme témoin des événements qu'on approche le plus près de la +vérité des actes et des caractères. L'histoire, qui n'est que surface de +loin, n'est véridique que dans l'intimité. L'acteur disparaît, l'homme +se révèle, l'histoire devient nue comme la vérité.</p> + +<p>C'est ainsi que j'ai approché bien près Danton; <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> Danton, le +seul homme d'État de la révolution après Mirabeau, le Jupiter Tonnant de +ces orages, le tribun dont on sentait le cœur convulsif palpiter de +remords anticipés jusque dans les éclats de voix qui lançaient la peur +pour faire fuir les victimes au lieu de les frapper, l'homme qui aurait +été le grand factieux des vérités modernes s'il avait eu le courage de +ne pas concéder le crime pour arme de la liberté.</p> + +<p>La seconde femme de Danton, qu'il avait épousée à l'âge de quinze ans, +vivait à l'époque où j'écrivais les <i>Girondins</i>, et vit, je crois, +encore aujourd'hui. Elle porte un nom respectable qui cache le nom trop +mémorable de son premier mari. Elle fut retrouvée par moi; elle +consentit à déchirer en ma faveur le voile de veuve et le linceul de ses +jeunes souvenirs; elle m'envoya son fils d'un second lit, jeune homme +d'un nom sans tache, d'un rang élevé, d'un cœur filial, d'une +conversation aussi discrète qu'instructive. Je connus par lui tous les +secrets de nature et d'intimité sur le caractère, sur la vie intérieure, +sur les sentiments privés, sur la séparation dernière, sur la mort +tragique <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> d'un de ces hommes à deux aspects, terribles au +dehors, <i>placables</i> au dedans. C'est sur ce vrai modèle, sorti de +l'ombre du rideau du lit conjugal, que j'ai modelé le buste de Danton.</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>Ai-je excusé un seul de ses crimes inexcusables, les massacres de +septembre<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a> et la concession de la tête du roi au 21 janvier? Non. +Atténuer l'horreur du crime, c'est le partager gratuitement; l'excuse +même est pire que le crime, car c'est le crime sans la passion qui le +fait commettre, c'est le crime à froid.</p> + +<p>Mais j'ai fait connaître le vrai coupable, le popularisme jusqu'au +sang, et j'ai montré le <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> vrai Danton, noyé dans un forfait dont +il se repent, en cherchant vainement à regagner le bord de l'innocence, +qu'on ne regagne jamais qu'au ciel, par le repentir et par l'expiation.</p> + +<p>C'est ainsi que, voulant restituer à Robespierre son vrai caractère +historique de fanatisme systématique et convaincu, d'aberration +politique et sociale au commencement et de férocité désespérée à la fin, +je recherchai avec soin pendant tout un hiver, à Paris, les moindres +fils encore subsistants qui pouvaient se rattacher à cette figure, et +dire non la vérité convenue, mais la vérité vraie et occulte sur ce +tribun, précipité de sa dictature le 9 thermidor, journée dont +Bonaparte, qui avait connu et fréquenté ce tyran du comité de salut +public, disait à Sainte-Hélène que: «c'était un procès jugé, mais non +instruit.» Mot très-hardi, mais très-vrai.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> XV</h4> + +<p>J'appris par hasard qu'une des filles du menuisier Duplay, de la rue +Saint-Honoré, existait encore, sous le nom de madame Lebas, dans la rue +de Tournon; qu'elle était la tradition vivante de cette famille qui +avait donné à Robespierre une si longue et si intime hospitalité dans +son intérieur, depuis son arrivée à Paris, pour siéger à l'Assemblée +constituante, jusqu'à sa mort, dans laquelle il avait entraîné Duplay, +sa femme et une partie de la famille Duplay.</p> + +<p>Je parvins à me faire introduire chez madame Lebas, ce témoin naïf et +passionné de vie intime de Robespierre, cette protestation vivante et +ardente contre les calomnies (car on calomnie même le crime) des +historiens de la Révolution.</p> + +<p>Je trouvai dans madame Lebas une femme de la Bible après la dispersion +des tribus à <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> Babylone, retirée du commerce des vivants dans le +haut étage d'un appartement modique, conversant avec ses souvenirs, +entourée des portraits de sa famille décimée au 18 fructidor, de ses +sœurs dont Robespierre avait dû épouser la plus belle, de Robespierre +lui-même dans tous ces costumes élégants dont il s'enorgueillissait de +présenter le contraste sur sa personne avec la veste, le bonnet rouge, +les sabots, signes sordides, flatteries ignobles des Jacobins à +l'égalité et à la misère des populaces. Un magnifique portrait au +pastel, de grandeur naturelle, de Saint-Just, ce Barbaroux des +terroristes, cet Antinoüs des Jacobins, s'étalait dans un cadre d'or +poudreux contre la muraille entre les rideaux du lit et la porte, objet +d'un culte de souvenir de jeune fille pour le plus séduisant des +disciples du tribun de la mort.</p> + +<p>La jeune fille était devenue femme, mère, veuve; elle avait vieilli +d'années et de visage, sans rappeler par ses traits aucune beauté +passée, mais sans aucun signe de vieillesse ou de caducité. Une pensée +fixe, triste, mais nullement déconcertée, donnait à ses traits une +sorte de pétrification lapidaire dans une seule <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> idée et dans +un même sentiment, idée abstraite, sentiment ferme, mais nullement +sévère.</p> + +<p>Elle m'accueillit avec sécurité, prévenue qu'elle était par le poëte +Béranger que je n'étais point de sa religion politique, que je ne venais +ni pour la flatter ni pour la trahir, mais uniquement pour m'instruire +et pour entendre ses témoignages sur le temps, sur les choses, sur les +hommes qu'elle avait traversés, connus, fréquentés de si près dans cette +intimité quotidienne où les hommes les plus comédiens en public oublient +de se masquer, selon leurs rôles, devant les témoins domestiques de +toutes les heures secrètes de leur vie.</p> + +<p>Je lui répétai ce que lui avait dit à ce sujet Béranger: «Je ne me +présente point à vous, lui dis-je, comme un partisan de la terreur et +comme un réhabilitateur de la mémoire que vous cultivez. À Dieu ne +plaise! Fils de royaliste, royaliste moi-même de naissance, de +tradition, d'éducation, pendant mes jeunes années, si Robespierre +n'était pas mort, mon père n'aurait pas vécu, et toute ma famille aurait +été victime de son système de rénovation de la France par <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> +l'extermination. Mais je veux porter dans l'histoire publique +l'honnêteté de la conscience privée, peindre les acteurs non avec les +traits du préjugé et de la vengeance, mais avec leurs propres traits. On +doit justice même à ce que l'on réprouve, et, s'il y a une vertu mêlée +par hasard au crime dans un homme justement abhorré de ses ennemis ou de +ses victimes, il ne faut point nier cet amalgame monstrueux, mais +souvent réel; il faut séparer, avec une sincérité loyale, cette vertu du +crime, et dire à l'histoire: Ceci était vertu, ceci était crime; et +ceci, crime et vertu, était l'homme. Voilà dans quel esprit de répulsion +instinctive contre votre idole et d'impartialité historique dans +l'histoire je viens recueillir vos souvenirs. Accordez-les-moi ou +refusez-les-moi, selon l'idée que vous vous ferez de moi-même; je +respecterai également votre confiance et votre silence, je reviendrai ou +je m'éloignerai sans retour.»</p> + +<p>Madame Lebas fut plus sensible à cette franchise qu'elle ne l'aurait été +à une adulation intéressée de ses sentiments. Elle m'accorda un libre +accès dans sa retraite et me laissa feuilleter à mon aise, et page par +page, sa mémoire <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> présente, intarissable et passionnée sur tous +les détails intérieurs ou extérieurs de la vie privée et de la vie +publique de Robespierre. Tout ce que j'ai rapporté dans les <i>Girondins</i> +sur la vie ascétique, retirée, laborieuse, chaste et pour ainsi dire +abstraite de l'idole des Jacobins et du peuple, est textuellement la +conversation de madame Lebas. Le style et les réflexions seuls sont de +moi.</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>Saint-Just aussi jouait un grand rôle dans cette mémoire. Je crois que +la jeune fille de l'entrepreneur Duplay, hôte de Robespierre, avait eu +la pensée de devenir l'épouse du jeune et beau proconsul, fanatique +séide de ce Mahomet d'entresol, quand la révolution que Robespierre +croyait accomplir serait enfin close par cette bergerie plébéienne et +sentimentale que Saint-Just et son maître croyaient établir à la place +des inégalités nivelées et des échafauds abolis.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> Car, au fond, c'était là leur pensée. On la retrouve dans tous +leurs papiers secrets et dans toutes leurs conversations à portes +fermées, à la table de la mère de mesdemoiselles Duplay. Toutes les fois +que le nom de Saint-Just revenait dans nos entretiens, l'accent +s'amollissait, la physionomie s'attendrissait visiblement dans madame +Lebas, et un regard d'enthousiasme rétrospectif s'élevait du portrait +vers le plafond, comme un reproche muet au ciel d'avoir tranché quelque +douce perspective, par la hache de 1794, avec cette tête d'ange +exterminateur sur le buste d'un proscripteur de vingt-sept ans.</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>Je retrouvai avec plus de peine encore une autre source d'informations +sur Danton dans M. de Saint-Albin, dont le vaste hôtel de la rue du +Temple était un vrai musée de la Terreur. Il y avait échappé lui-même en +changeant de nom. Mais ses informations avaient des réticences <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> +qui ne permettaient pas de croire à la complète impartialité du +confident de Danton. Il ne fallait lui demander que les figures.</p> + +<p>J'en découvris une autre bien plus sûre, bien plus précise et bien plus +originale dans Souberbielle, vieux et fidèle <i>terroriste</i>, resté jusqu'à +quatre-vingts ans fanatique de Robespierre comme au jour de la +proclamation de l'Être suprême, et ne cessant pas de déplorer le 9 +thermidor et le supplice du tribun-pontife, comme l'holocauste de la +vertu.</p> + +<p>Souberbielle, qui demeurait presque invisible dans le quartier de la +place Royale, avec une vieille servante, me recevait au chevet de son +lit avec une joie mal déguisée, comme un mourant reçoit un légataire +pour lui confier avant la mort ses chers souvenirs. Il paraissait vivre +dans l'aisance, quoique dans la solitude. Son appartement, au premier +étage d'une maison décente, était en désordre, mais c'était un désordre +de négligence; les meubles s'y entassaient sur les meubles, les tableaux +sur les tableaux, les étoffes sur les étoffes: on eût dit un encan.</p> + +<p>Il avait été un des confidents les plus initiés <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> dans les +pensées et dans les actes politiques du chef du comité de salut public. +Robespierre l'avait nommé médecin en chef et en même temps agent +principal de sa confiance à cette <i>École de Mars</i>, corps de jeunes +janissaires personnels de Robespierre, logés au Champ de Mars, qui +gardaient de loin la Convention et veillaient surtout sur Robespierre +lui-même, prêts à voler à son secours dans le cas où ses collègues, +fatigués de sa domination, viendraient à lui livrer combat dans +l'Assemblée ou dans la capitale. Souberbielle savait tous ses secrets et +partageait, même à quarante ans de distance, tout le fanatisme de son +maître pour les grandes pensées populaires et <i>vertueuses</i> qu'il lui +supposait encore.</p> + +<p>Cette apothéose de Robespierre était dure pour moi à supporter. Dans ses +accès d'enthousiasme, le sang chaud et méridional de Souberbielle, qui +se portait à son front, lui donnait une figure sibyllique d'inspiré de +l'échafaud; ses cheveux blancs se hérissaient avec le frémissement de +l'exaltation sur sa tête, et les reflets rouges de ses rideaux de lit +cramoisis, transpercés par le soleil du matin et se répercutant +<span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> sur ce lit de vieillard, semblaient filtrer non de la lueur, +mais une teinte de sang. Il n'était pas féroce, mais encore ivre de +l'ivresse des champs de bataille du 9 thermidor, où Robespierre, qui +n'avait pas voulu combattre, avait préféré mourir désarmé. Cela était +juste. Le crime a quelquefois des martyrs, jamais de héros.</p> + +<p>C'est à ce soin minutieux et consciencieux de rechercher la vérité aux +sources privées les plus rapprochées des acteurs, et par conséquent les +plus naturellement partiales pour eux, que j'ai dû le reproche non pas +d'avoir flatté, mais trop minutieusement reproduit les portraits les +plus odieux des hommes les plus réprouvés parmi les tribuns sanguinaires +du comité de salut public, et surtout de Robespierre, cette +personnification de la Terreur. Non pas cependant qu'on m'ait attribué +aucune complicité de doctrines avec cet homme chimérique d'institutions, +philosophe d'échafaud, impassible de meurtre, sans cruauté comme sans +pitié dans le cœur, s'il avait un cœur, immolateur par système de +tout ce qui résistait au froid délire d'un impossible nivellement +<span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> sous le niveau de fer de sa guillotine. Le jugement final porté +par moi dans les <i>Girondins</i> sur cet homme, sur ses systèmes et sur ses +actes, est trop implacable de sévérité pour qu'on puisse m'imputer +aucune complicité d'idées ou aucune intention d'atténuation de ses +<i>immanités</i>, juste horreur des siècles. Mais l'imagination des lecteurs +voit toujours le crime ou la vertu d'une seule pièce; elle s'irrite +quand on lui montre dans un monstre une parcelle de vertu, et dans un +homme de bien un atome de faiblesse. La moindre justice dans l'historien +lui paraît une complicité, la moindre équité est à ses yeux une +connivence.</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>De plus, et ici je me frappe la poitrine, le public a eu un peu raison +contre moi. On a trouvé que le pinceau de l'historien caressait trop les +détails intimes de cette figure, et que ce soin même du pinceau +accusait une certaine <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> indulgence coupable ou malséante pour le +modèle. Ainsi la philosophie ascétique du député d'Arras, la ténacité +froide de ses idées d'abord féneloniennes, la patience de ses utopies à +attendre l'heure des applications, au milieu des premiers murmures de +l'Assemblée constituante contre ses chimères démagogiques, son +obstination à acquérir par un travail ingrat l'éloquence qui lui +manquait à l'origine et qu'il finit par conquérir à force de veilles, sa +pauvreté volontaire, sa vie d'artisan dans une maison d'artisan, sa +sobriété, sa séquestration absolue du monde des plaisirs ou des +intrigues, en sorte qu'il ne sortait de son entresol, au dessus d'un +atelier, que pour apparaître aux deux tribunes du peuple: tous ces +détails vrais du portrait de Robespierre, détails sur lesquels j'ai trop +insisté, d'après madame Lebas, n'étaient que de la fidélité et ont paru +de la faveur.</p> + +<p>Moi, un terroriste! On l'a bien vu, quand, porté un moment, par le +hasard de ma vie et des événements, à la place même où Robespierre avait +reçu le coup de pistolet vengeur du sang qu'il avait demandé et qu'il +demandait <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> encore, mon premier acte politique a été de proposer +au gouvernement de la seconde république, qui partageait mon impatience +d'humanité, de porter le décret d'abolition de la peine de mort en +politique, et de désarmer, en nous désarmant, le peuple de l'arme des +supplices, qui déshonore toutes les causes populaires quand elle ne les +tue pas. C'était un commentaire en action sans doute assez explicite, et +j'oserai dire en ce moment, assez dévoué, de ma prétendue apothéose de +Robespierre.</p> + +<p>Mais je n'en avais pas eu moins tort, comme historien, d'avoir donné +prétexte à ce reproche, non par mon cœur, mais par mon pinceau. Ces +sortes de figures sinistres doivent rester dans l'ombre des tableaux; la +lumière les jette trop en avant sur la scène. Il faut de l'horreur +autour des bourreaux, pour qu'il y ait plus d'éclat autour des victimes. +Un coup de pinceau, comme un coup de hache, avec une couleur de sang, +voilà tout.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> LXXII<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<h3>CRITIQUE<br> +DE<br> +L'HISTOIRE DES GIRONDINS.</h3> + +<p class="center">(TROISIÈME PARTIE.)</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Encore une fois, c'est là une faute de conception et presque de moralité +dans l'<i>Histoire des Girondins</i>. J'en demande pardon comme artiste, +mais certes pas comme homme politique. <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> La fidélité du portrait +n'est pas la complicité du peintre.</p> + +<p>Quand, dans le moyen âge de Rome papale, la belle et infortunée Cinci +devint complice de la mort d'un tyran féodal, féroce et incestueux, qui +était son père, et quand la juste inflexibilité du pape refusa la grâce +d'une coupable, grâce que toute l'Italie demandait à cause de la +fatalité, de l'innocence et de la beauté de la victime, un peintre +illustre saisit son pinceau et retraça, pendant qu'elle marchait à +l'échafaud, la figure angélique et la pâleur livide de la <i>Cinci</i>; ce +portrait rendit à la condamnée une vie immortelle. Qui jamais accusa le +peintre du parricide de son modèle?</p> + +<h4>II</h4> + +<p>Cela dit quant à la véracité et à la sincérité de l'histoire, un mot du +style. Le style étant ce qu'on appelle le talent, et le talent étant la +<span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> partie d'un livre où se réfugie l'amour-propre de l'auteur, il +serait malséant et immodeste à moi d'en parler; j'aurais voulu en avoir +davantage pour populariser et immortaliser les récits, les leçons et les +moralités de ces mémorables événements.</p> + +<p>L'homme a beau se guinder, il ne peut ajouter une ligne à sa taille; il +est ce qu'il est. Je n'ai pas mis de prétention dans mon style, j'y ai +mis un peu plus d'attention que dans mes autres écrits, en vers ou en +prose, parce que mes autres écrits, surtout en prose, ne s'adressaient +qu'au temps, et que l'histoire s'adresse à la postérité. Je respectais +plus la postérité que mon temps. Mais le caractère de mon style, étant +le mouvement, la chaleur et l'improvisation, ne comporte pas ces +perfections élégantes et ce poli des surfaces qui, dans les styles +vraiment classiques, sont l'œuvre du temps. Dans l'ordre matériel, +comme dans l'ordre littéraire, tout ce qui est poli est froid. Voyez le +marbre. Je ne suis pas de marbre, je suis d'argile, je le reconnais. +C'est donc au public et non à moi de caractériser le style des +<i>Girondins</i>. <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> Je ferai ici une simple observation sur la +critique qui a été faite le plus souvent de mon style historique par des +historiens mes émules ou mes rivaux. C'est l'abondance et la minutieuse +exactitude des portraits de mes personnages historiques. Si c'est un +défaut, j'en conviens; mais j'en conviens sans m'en accuser et sans m'en +repentir. Voici pourquoi:</p> + +<h4>III</h4> + +<p>Je n'ai jamais eu d'autre rhétorique et d'autre critique que mon +plaisir. Faire l'histoire comme j'aime à la lire, voilà tout mon système +d'écrivain. Or les portraits physiques et biographiques des personnages +me charment et m'instruisent dans Thucydide, dans Tacite, dans +Machiavel, dans Saint-Simon, dans tous les grands historiens anciens ou +modernes. L'homme m'explique l'événement, le visage m'explique l'homme, +les traits me révèlent le <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> caractère, la vie privée me dévoile +les motifs souvent cachés de la vie publique.</p> + +<p>Peut-être ce goût pour les portraits tient-il en moi à mon imagination +plastique et pittoresque, qui a besoin de se représenter fortement la +physionomie des choses et des hommes pendant qu'elle lit le récit des +événements où ces hommes sont en scène dans le livre. C'est possible; +mais j'ai toujours cru que la peinture n'était pas un défaut dans ces +tableaux écrits qu'on appelle la grande histoire. Un nom seul ne me +peint rien, ce n'est qu'une abstraction composée de quelques syllabes. +J'ai en dégoût les historiens abstraits; ils éveillent ma curiosité, ils +ne la satisfont pas.</p> + +<p>Plutarque pensait évidemment comme moi, mais il plaçait le portrait +après l'homme. Je n'ai jamais compris pourquoi les historiens français, +anglais, italiens, espagnols, ont imité Plutarque en cela; cela m'a +toujours paru bizarre et absurde. Car quel est l'objet du portrait +historique? C'est évidemment d'appeler et de fixer l'attention et +l'intérêt sur la figure d'un personnage que l'on va voir entrer en +scène et agir sous vos yeux. C'est donc, selon <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> la logique, le +moment où il faut dire au lecteur: Voilà quel était ce personnage, voilà +d'où il venait, voilà comment il était sorti de l'obscurité, voilà dans +quelles dispositions de famille, de corps, d'esprit, de passion il +arrivait pour participer à l'événement. On comprend alors, dès qu'il +apparaît, dès qu'il parle, dès qu'il agit, ses premiers mots et ses +moindres actes; on a le pressentiment de sa présence et de son +importance dans le drame, on le regarde, on le reconnaît, on +s'incorpore, pour ainsi dire, d'avance avec lui. C'est donc avant le +rôle et non après la mort du personnage qu'il faut, selon moi, le +portrait; ce n'est pas quand il est mort ou retiré pour jamais de la +scène. Ce qu'il faut alors au lecteur, ce n'est pas le portrait, c'est +le jugement historique et moral sur le rôle héroïque ou odieux de cet +homme, c'est l'épitaphe lapidaire de son nom. Je crois donc que ces +historiens antiques ou ces historiens routiniers modernes qui ont imité +Plutarque en plaçant le portrait à la fin au lieu de le placer au +commencement, se sont trompés de place dans leur système historique; je +le crois d'autant plus que ce n'est pas ainsi que procède la <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> +nature, cette grande logicienne, cette grande rhétoricienne de l'école +de Dieu.</p> + +<p>Quand la nature veut nous intéresser à un événement où figure un homme +ou une femme quelconque, que fait-elle? Elle commence par nous montrer +la place où cet événement va se passer, un site, un paysage, une ville, +une maison, un palais, un temple, un champ de bataille, une assemblée +publique, un peuple en ébullition ou en silence, mêlé ou attentif à un +événement: puis elle nous montre un personnage qui arrive sur cette +scène pour y figurer au premier plan, son visage, son attitude, sa +démarche, sa physionomie calme ou convulsive, son costume même et +jusqu'à l'ombre que son corps projette à côté ou derrière lui sur la +place ou sur la foule au milieu de laquelle il apparaît. Voilà le +procédé de la nature. D'abord le lieu, puis l'homme, puis les +accessoires, les indices de l'événement qui va se passer. Quand la +nature a jeté ainsi le site et l'homme dans les yeux du spectateur, et +que ces yeux ont eu le temps de bien regarder et de bien se figurer le +personnage qui doit parler ou agir, elle le fait se mouvoir, elle le +<span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> fait parler ou agir, elle le fait commettre des actes de vertu, +de politique, ou des forfaits d'ambition à travers l'événement qui se +déroule. On suit le personnage, on le pressent, on le devine, on se +passionne pour ou contre lui, selon qu'on participe soi-même par +l'admiration ou par l'horreur à l'héroïsme, au fanatisme, au crime ou à +la vertu de l'homme historique; on vit de sa vie ou l'on meurt de sa +mort par l'imagination émue pour ou contre lui; il disparaît, et +l'historien alors reparaît lui; et, semblable au chœur antique, cet +historien prend la parole, prononce un jugement moral, court, nerveux, +impartial, favorable ou implacable sur le personnage qu'il vient de +représenter à vos yeux. Voilà comment procède la nature. Le style +doit-il procéder autrement? Évidemment non; le mode naturel est le mode +logique. La nature est le Quintilien des bons esprits; faisons comme +elle, et nous serons sûrs de frapper l'œil, de satisfaire l'esprit et +de toucher le cœur.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> IV</h4> + +<p>C'est ainsi que j'ai raisonné, c'est ainsi que j'ai essayé d'écrire, +c'est ainsi que j'ai été amené à faire beaucoup de portraits et à placer +ces figures avant l'action, comme sur la scène on présente l'acteur +avant le rôle, et non pas le rôle avant l'acteur, contre-sens à la +logique de la nature dont Plutarque a donné l'exemple aux pédants de +l'histoire.</p> + +<p>Ai-je bien ou mal fait d'imiter la nature au lieu d'imiter Plutarque ou +Rollin? Ce n'est pas à moi de le dire. Encore une fois, mon livre est +plein de défauts; mais, malgré ces défauts, c'est de tous les livres +historiques publiés en Europe depuis Jean-Jacques Rousseau, dans la +fièvre d'engouement qui saisit l'Europe à l'apparition de la <i>Nouvelle +Héloïse</i>, c'est celui de tous les livres sérieux qui a été <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> le +plus vite et le plus persévéramment dévoré par la curiosité publique +depuis son apparition; c'est celui qu'on a accusé bien à tort d'avoir +assez ébranlé les esprits en France et en Europe pour avoir fait une +révolution en France et huit ou dix révolutions en Europe.</p> + +<p>J'ai prononcé le mot d'engouement tout à l'heure, pour expliquer le +succès de la <i>Nouvelle Héloïse</i> de Jean-Jacques Rousseau au moment de +son apparition; mais remarquez qu'on ne peut expliquer par ce mot +d'engouement le succès des <i>Girondins</i>, car l'engouement ne dure pas +vingt ans sans rémission et même sans dégoût contre un livre; or les +éditions de l'<i>Histoire des Girondins</i> se succèdent depuis vingt ans +sous la presse de Paris, de Londres, de la Belgique, sans que la +prodigieuse consommation de ce livre se soit abaissée d'un chiffre ou +ralentie d'un jour en France et en Europe. (Consultez à cet égard les +libraires.) Donc le mode de composition et de style que j'ai employé à +ce livre avait, au milieu de mille imperfections et de mille +insuffisances de talent, au moins cet intérêt dû aux portraits <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> +mêmes que mes émules en histoire me reprochent.</p> + +<p>J'ajoute encore, et je dois ajouter, que, par un acharnement extrême et +injuste, la faction orléaniste, la faction démagogique et le haut parti +légitimiste<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a> ont fait de concert tout ce qu'ils ont pu pour décréditer +ce livre, et qu'ils n'y sont pas parvenus; le même nombre d'exemplaires +leur glisse tous les ans entre les doigts et se répand dans toutes les +bibliothèques du globe. Cela ne prouve pas que ce livre a du style, mais +cela fait présumer qu'il a de la vie. La vie aussi est un style; c'est +le cœur des livres: tant que ce cœur bat, le livre n'est <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> +pas mort, et il continue à faire battre le cœur de ceux qui le lisent +des mêmes sentiments qui animent l'auteur en l'écrivant. J'admets donc +que le livre est faiblement écrit; mais son succès prodigieux et continu +me permet de croire qu'il est, malgré ses imperfections, encore vivant +et sympathique.</p> + +<h4>V</h4> + +<p>Un autre caractère qui me frappe en le relisant moi-même aujourd'hui, et +qui fait, je n'en doute pas, une grande partie de son intérêt, c'est que +les hommes y sont beaucoup plus en scène que les choses. J'ai +personnifié partout les événements dans les acteurs; c'est le moyen +d'être toujours intéressant, car les hommes vivent et les choses sont +mortes, les hommes ont un cœur et les choses n'en ont pas, les choses +sont abstraites et les hommes sont réels. Ôtez du livre une centaine +d'hommes <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> principaux qui animent tout de leur âme, qui +passionnent tout de leurs passions, et le livre n'existerait plus. C'est +ainsi qu'ayant à représenter dès le début la Révolution qui va s'ouvrir, +je choisis un homme, Mirabeau, et je personnifie en lui toute la +Révolution. Sa biographie, plus romanesque qu'un roman, attache tout de +suite le lecteur, par toutes les curiosités de l'esprit et par toutes +les émotions de l'âme, au drame dont ce grand acteur va remuer la scène.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>«J'entreprends d'écrire l'histoire d'un petit nombre d'hommes qui, jetés +par la Providence au centre du plus grand drame des temps modernes, +résument en eux les idées, les passions, les vertus, les fautes d'une +époque, et dont la vie et la politique, formant, pour ainsi dire, le +nœud de la Révolution <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> française, sont tranchées du même coup +que les destinées de leur pays.</p> + +<p>«Cette histoire pleine de sang et de larmes est pleine aussi +d'enseignements pour les peuples. Jamais peut-être autant de tragiques +événements ne furent pressés dans un espace de temps aussi court; jamais +non plus cette corrélation mystérieuse qui existe entre les actes et +leurs conséquences ne se déroula avec plus de rapidité. Jamais les +faiblesses n'engendrèrent plus vite les fautes, les fautes les crimes, +les crimes le châtiment. Cette justice rémunératoire que Dieu a placée +dans nos actes mêmes comme une conscience plus sainte que la fatalité +des anciens ne se manifesta jamais avec plus d'évidence; jamais la loi +morale ne se rendit à elle-même un plus éclatant témoignage et ne se +vengea plus impitoyablement. En sorte que le simple récit de ces deux +années est le plus lumineux commentaire de toute une grande révolution, +et que le sang répandu à flots n'y crie pas seulement terreur et pitié, +mais leçon et exemple aux hommes. C'est dans cet esprit que je veux les +raconter.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> «L'impartialité de l'histoire n'est pas celle du miroir qui +reflète seulement les objets, c'est celle du juge qui voit, qui écoute +et qui prononce. Des annales ne sont pas de l'histoire: pour qu'elle +mérite ce nom, il lui faut une conscience; car elle devient plus tard +celle du genre humain. Le récit vivifié par l'imagination, réfléchi et +jugé par la sagesse, voilà l'histoire telle que les anciens +l'entendaient, et telle que je voudrais moi-même, si Dieu daignait +guider ma plume, en laisser un fragment à mon pays.»</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>«Mirabeau venait de mourir. L'instinct du peuple le portait à se presser +en foule autour de la maison de son tribun, comme pour demander encore +des inspirations à son cercueil; mais Mirabeau vivant lui-même n'en +aurait plus eu à donner. Son génie avait pâli devant celui de la +Révolution; entraîné à un <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> précipice inévitable par le char même +qu'il avait lancé, il se cramponnait en vain à la tribune. Les derniers +mémoires qu'il adressait au roi, et que l'armoire de fer nous a livrés +avec le secret de sa vénalité, témoignent de l'affaissement et du +découragement de son intelligence. Ses conseils sont versatiles, +incohérents, presque puérils. Tantôt il arrêtera la Révolution avec un +grain de sable. Tantôt il place le salut de la monarchie dans une +proclamation de la couronne et dans une cérémonie royale propre à +populariser le roi. Tantôt il veut acheter les applaudissements des +tribunes et croit que la nation lui sera vendue avec eux. La petitesse +des moyens de salut contraste avec l'immensité croissante des périls. Le +désordre est dans ses idées. On sent qu'il a eu la main forcée par les +passions qu'il a soulevées, et que, ne pouvant plus les diriger, il les +trahit, mais sans pouvoir les perdre. Ce grand agitateur n'est plus +qu'un courtisan effrayé qui se réfugie sous le trône, et qui, balbutiant +encore les mots terribles de nation et de liberté, qui sont dans son +rôle, a déjà contracté dans son <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> âme toute la petitesse et toute +la vanité des pensées de cour. Le génie fait pitié quand on le voit aux +prises avec l'impossible. Mirabeau était le plus fort des hommes de son +temps; mais le plus grand des hommes se débattant contre un élément en +fureur ne paraît plus qu'un insensé. La chute n'est majestueuse que +quand on tombe avec sa vertu.»</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>Lisez son portrait politique à la suite de son portrait physique et +moral; l'homme personnifie immédiatement en lui non-seulement la pensée, +mais, hélas! aussi les passions et les immoralités que toute révolution +fait bouillonner dans toutes ces vastes commotions humaines.</p> + +<p>«Dès son entrée dans l'Assemblée nationale, il la remplit; il y est lui +seul le peuple <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> entier. Ses gestes sont des ordres, ses motions +sont des coups d'État. Il se met de niveau avec le trône. La noblesse se +sent vaincue par cette force sortie de son sein. Le clergé, qui est +peuple, et qui veut remettre la démocratie dans l'Église, lui prête sa +force pour faire écrouler la double aristocratie de la noblesse et des +évêques. Tout tombe en quelques mois de ce qui avait été bâti et cimenté +par les siècles. Mirabeau se reconnaît seul au milieu de ces débris. Son +rôle de tribun cesse. Celui de l'homme d'État commence. Il y est plus +grand encore que dans le premier. Là où tout le monde tâtonne, il touche +juste, il marche droit. La Révolution dans sa tête n'est plus une +colère, c'est un plan. La philosophie du dix-huitième siècle, modérée +par la prudence du politique, découle toute formulée de ses lèvres. Son +éloquence, impérative comme la loi, n'est plus que le talent de +passionner la raison. Sa parole allume et éclaire tout. Presque seul dès +ce moment, il a le courage de rester seul. Il brave l'envie, la haine et +les murmures, appuyé sur le sentiment de <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> sa supériorité. Il +congédie avec dédain les passions qui l'ont suivi jusque-là. Il ne veut +plus d'elles le jour où sa cause n'en a plus besoin; il ne parle plus +aux hommes qu'au nom de son génie. Ce titre lui suffit pour être obéi. +L'assentiment que trouve la vérité dans les âmes est sa puissance. Sa +force lui revient par le contre-coup. Il s'élève entre tous les partis +et au-dessus d'eux. Tous le détestent, parce qu'il les domine; et tous +le convoitent, parce qu'il peut les perdre ou les servir. Il ne se donne +à aucun, il négocie avec tous; il pose, impassible sur l'élément +tumultueux de cette Assemblée, les bases de la constitution réformée: +législation, finances, diplomatie, guerre, religion, économie politique, +balance des pouvoirs, il aborde et il tranche toutes les questions, non +en utopiste, mais en politique. La solution qu'il apporte est toujours +la moyenne exacte entre l'idéal et la pratique. Il met la raison à la +portée des mœurs, et les institutions en rapport avec les habitudes. +Il veut un trône pour appuyer la démocratie, il veut la liberté dans +les chambres, et la volonté <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> de la nation, une et irrésistible, +dans le gouvernement. Le caractère de son génie, tant défini et tant +méconnu, est encore moins l'audace que la justesse. Il a sous la majesté +de l'expression l'infaillibilité du bon sens. Ses vices mêmes ne peuvent +prévaloir sur la netteté et sur la sincérité de son intelligence. Au +pied de la tribune, c'est un homme sans pudeur et sans vertu; à la +tribune, c'est un honnête homme. Livré à ses déportements privés, +marchandé par les puissances étrangères, vendu à la cour pour satisfaire +ses goûts dispendieux, il garde dans ce trafic honteux de son caractère +l'incorruptibilité de son génie. De toutes les forces d'un grand homme +sur son siècle, il ne lui manque que l'honnêteté. Le peuple n'est pas +une religion pour lui, c'est un instrument; son dieu, à lui, c'est la +gloire; sa foi, c'est la postérité; sa conscience n'est que dans son +esprit; le fanatisme de son idée est tout humain; le froid matérialisme +de son siècle enlève à son âme le mobile, la force et le but des choses +impérissables. Il meurt en disant: «Enveloppez-moi de parfums et +couronnez-moi de fleurs pour entrer dans le <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> sommeil éternel.» +Il est tout du temps; il n'imprime à son œuvre rien d'infini.»</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>Ici, je laisse respirer le lecteur et je caractérise l'esprit de la +Révolution. Cette caractérisation est pleine d'erreurs, elle est lyrique +plus que politique. J'y remarque surtout des théories sociales du +<i>Contrat social</i> de Jean-Jacques Rousseau; il faut lire ces pages avec +une extrême précaution de jugement. J'ai lu depuis ce <i>Contrat social</i> +de Jean-Jacques Rousseau que je vantais alors sur parole; j'en ai publié +dernièrement l'analyse et la critique raisonnées (<i>Entretiens +littéraires</i>, n. 65 à 67). J'engage mes lecteurs à les lire; on y verra +combien j'ai changé d'impression sur ce faux prophète d'une liberté +anarchique, d'une liberté sans limites, d'une égalité impraticable. +L'histoire et l'expérience m'ont mûri l'esprit; ce n'est nullement une +répudiation de principes, c'est <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> un progrès. La société libre +moins que la société tyrannique ne peut se fonder sur des mensonges. Le +<i>Contrat social</i> de Jean-Jacques Rousseau et les <i>Droits de l'homme</i> de +La Fayette, proclamés en 1789, sont un catalogue de contre-vérités +politiques. Ni l'un ni l'autre de ces apologistes des droits de l'homme +en société ne comprenaient la portée de ce qu'ils écrivaient; du moins, +ils n'en prévoyaient pas les conséquences. Le peuple votait +d'enthousiasme, quoi? le néant. Combien il serait beau aujourd'hui +d'écrire ces vrais droits de l'homme par la main d'un Aristote, d'un +Bacon, d'un Montesquieu, d'un Mirabeau! Car Mirabeau ne donne jamais +dans ces métaphysiques de Jean-Jacques Rousseau; il les laisse jeter au +peuple comme des osselets, mais il s'en moque toujours les portes +fermées. S'il n'avait pas la vertu de la probité politique, il avait le +génie des réalités.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> X</h4> + +<p>Le portrait de Louis XVI est vrai, il est respectueux pour le malheur de +sa situation.</p> + +<p>Voyez ce dernier trait:</p> + +<p>«Dans la situation de Louis XVI, et quand on se demande quel est le +conseil qui aurait pu le sauver, on cherche et on ne trouve pas. Il y a +des circonstances qui enlacent tous les mouvements d'un homme dans un +tel piége que, quelque direction qu'il prenne, il tombe dans la fatalité +de ses fautes ou dans celle de ses vertus. Louis XVI en était là. Toute +la dépopularisation de la royauté en France, toutes les fautes des +administrations précédentes, tous les vices des rois, toutes les hontes +des cours, tous les griefs du peuple, avaient pour ainsi dire abouti sur +sa tête et marqué son front innocent pour l'expiation de plusieurs +siècles. Les époques de rénovation ont leurs sacrifices. <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> Quand +elles veulent renouveler une institution qui ne leur va plus, elles +entassent sur l'homme en qui cette institution se personnifie tout +l'odieux et toute la condamnation de l'institution elle-même; elles font +de cet homme une victime qu'elles immolent au temps: Louis XVI était +cette victime innocente, mais chargée de toutes les iniquités des +trônes, et qui devait être immolée en châtiment de la royauté. Voilà le +roi.»</p> + +<h4>XI</h4> + +<p>On m'a beaucoup reproché le portrait de la reine; lisez pourtant. Quel +peintre, même madame Lebrun, a porté plus de grâce et plus +d'attendrissement sur cette figure?</p> + +<p>«Cette jeune reine semblait avoir été créée par la nature pour attirer à +jamais l'intérêt et la pitié des siècles sur un de ces drames d'État qui +ne sont pas complets quand les infortunes d'une femme ne les achèvent +pas. Fille de Marie-Thérèse, <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> elle avait commencé sa vie dans +les orages de la monarchie autrichienne. Elle était sœur de ces +enfants que l'impératrice tenait par la main quand elle se présenta en +suppliante devant les fidèles Hongrois, et que ces troupes s'écrièrent: +«Mourons pour notre roi Marie-Thérèse!» Sa fille aussi avait le cœur +d'un roi. À son arrivée en France, sa beauté avait ébloui le royaume: +cette beauté était dans tout son éclat. Elle était grande, élancée, +souple: une véritable fille du Tyrol. Les deux enfants qu'elle avait +donnés au trône, loin de la flétrir, ajoutaient à l'impression de sa +personne ce caractère de majesté maternelle qui sied si bien à la mère +d'une nation. Le pressentiment de ses malheurs, le souvenir des scènes +tragiques de Versailles, les inquiétudes de chaque jour, pâlissaient +seulement un peu sa première fraîcheur. La dignité naturelle de son port +n'enlevait rien à la grâce de ses mouvements; son cou, bien détaché des +épaules, avait ces magnifiques inflexions qui donnent tant d'expression +aux attitudes. On sentait la femme sous la reine, la tendresse du +cœur sous la majesté du port. Ses cheveux blond-cendré <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> +étaient longs et soyeux; son front haut et un peu bombé venait se +joindre aux tempes par ces courbes qui donnent tant de délicatesse et +tant de sensibilité à ce siége de la pensée ou de l'âme chez les femmes; +les yeux de ce bleu clair qui rappelle le ciel du Nord ou l'eau du +Danube; le nez aquilin, les narines bien ouvertes et légèrement +renflées, où les émotions palpitaient, signe du courage; une bouche +grande, des dents éclatantes, des lèvres autrichiennes, c'est-à-dire +saillantes et découpées; le tour du visage ovale, la physionomie mobile, +expressive, passionnée; sur l'ensemble de ces traits, cet éclat qui ne +se peut décrire, qui jaillit du regard, de l'ombre, des reflets du +visage, qui l'enveloppe d'un rayonnement semblable à la vapeur chaude et +colorée où nagent les objets frappés du soleil: dernière expression de +la beauté qui lui donne l'idéal, qui la rend vivante et qui la change en +attrait. Avec tous ces charmes, une âme altérée d'attachement, un +cœur facile à émouvoir, mais ne demandant qu'à se fixer; un sourire +pensif et intelligent qui n'avait rien de banal; des intimités, des +préférences, parce qu'elle <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> se sentait digne d'amitiés. Voilà +Marie-Antoinette comme femme. C'était assez pour faire la félicité d'un +homme et l'ornement d'une cour.</p> + +<p>«Pour inspirer un roi indécis et pour faire le salut d'un État dans des +circonstances difficiles, il fallait plus: il fallait le génie du +gouvernement; la reine ne l'avait pas. Rien n'avait pu la préparer au +maniement des forces désordonnées qui s'agitaient autour d'elle; le +malheur ne lui avait pas donné le temps de la réflexion. Accueillie avec +enivrement par une cour orgueilleuse et une nation ardente, elle avait +dû croire à l'éternité de ces sentiments. Elle s'était endormie dans les +dissipations de Trianon. Elle avait entendu les premiers bouillonnements +de la tempête sans croire au danger; elle s'était fiée à l'amour qu'elle +inspirait et qu'elle se sentait dans le cœur. La cour était devenue +exigeante, la nation hostile. Instrument des intrigues de la cour sur le +cœur du roi, elle avait d'abord favorisé, puis combattu toutes les +réformes qui pouvaient prévenir ou ajourner les crises. Sa politique +n'était que de l'engouement, son système n'était que son <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> +abandon alternatif à tous ceux qui lui promettaient le salut du roi.»</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>Tout cela est parfaitement indulgent quoique parfaitement historique; ce +qui suit l'est également:</p> + +<p>«On en vint à la redouter dans le parti de la Révolution. On est prompt +à calomnier ce qu'on craint. On la peignait dans d'odieux pamphlets sous +les traits d'une Messaline; les bruits les plus infâmes circulaient; les +anecdotes les plus controuvées furent répandues. Le cœur d'une femme, +fût-elle reine, a droit à l'inviolabilité; ses sentiments ne deviennent +de l'histoire que quand ils éclatent en publicité.»</p> + +<p>Voilà ce qui fit éclater contre moi un cri de profanation de l'image de +la reine qui retentit encore. J'avais deux torts, en effet, que je ne +cherche point à excuser: le premier, c'était de porter, quoique dans une +intention très-innocente et même très-atténuante, le jour non pas +<span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> de l'évidence, mais de la conjecture sur l'intérieur d'une +femme qui ne doit compte qu'à Dieu et à son mari de la nature de ses +intimités et de ses prédilections, intimités et prédilections que +l'historien doit toujours présumer irréprochables; le second, c'était de +m'être servi du mot <i>pudeur</i> au lieu du mot <i>convenance</i> dans la +dernière phrase de ce paragraphe. Je l'avais mis très-innocemment; il +caractérisait dans ma pensée les accusations que je ne voulais pas +rappeler. Mais, l'histoire étant à mes yeux toujours un peu monumentale, +toutes les fois qu'il se présente à ma plume de ces mots signifiant la +même chose, je choisis de préférence le mot le plus classique, le mot à +étymologie latine. J'avais fait là ce que je fais toujours, j'avais pris +le mot latin <i>pudeur</i> au lieu du mot moderne <i>réserve</i> ou <i>convenance</i>. +On affecta de croire que j'avais voulu par ce mot donner un caractère +d'impudicité à la conduite de la reine. Rien n'était plus loin de ma +pensée. Je changeai le mot dès que je m'aperçus de sa mauvaise +interprétation à la seconde édition; mais il était trop tard pour la +susceptibilité des royalistes du parti de la <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> reine. Je ne les +accuse pas à mon tour d'avoir pris un <i>lapsus</i> de plume pour une +profanation sacrilége. Je reconnais que j'avais été, non pas coupable, +mais téméraire et malheureux dans ce regard jeté sur l'intérieur de +cette jeune reine. Rien n'autorise à lui imputer un tort de conduite +dans ses devoirs d'épouse, de mère et d'amie. Mais, quant à son +influence versatile et selon moi funeste sur les conseils de son mari, +je persiste, sur la foi de ses amis eux-mêmes, <i>unanimes</i> à déplorer son +influence en ce sens, à lui attribuer bien involontairement les +conséquences les plus tragiques de ces conseils contradictoires donnés +au roi. Ce n'était pas sa faute, sans doute, mais ce fut son malheur; sa +tête charmante mais sans expérience n'avait rien du génie viril de +gouvernement que demandait une telle époque. Qu'on lise <i>sans exception</i> +tous les mémoires de ses plus intimes courtisans de Versailles ou de +Trianon, publiés avant et depuis les <i>Girondins</i>, on se convaincra qu'à +cet égard ils sont tous plus sévères même que l'histoire sur l'action +politique de la reine; et qu'on lise dans les <i>Girondins</i> les <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> +pages du cinquième volume consacrées par moi aux malheurs et au supplice +de cette princesse, dont l'apothéose, juste alors, eut pour piédestal un +cachot et un échafaud, certes on ne m'accusera plus d'avoir voulu ternir +cette sublime ascension de la victime. J'en ai pour preuve l'indulgente +justice et la constante faveur de jugement que sa fille dévouée, madame +la duchesse d'Angoulême, en France comme dans l'exil, conserva jusqu'à +sa mort à mon nom. Sous la sévérité peut-être exagérée de l'historien de +sa mère, cette princesse se plut à reconnaître le cœur toujours ému +et toujours respectueux du peintre des malheurs de sa maison royale, le +<i>Van Dyck</i> de ces autres Stuarts. J'en suis resté reconnaissant jusqu'à +ce jour aussi, et cependant il faut ajouter que madame la duchesse +d'Angoulême ne connaissait de moi que mes ouvrages et mon refus de +servir une autre royauté que la sienne après 1830. Elle ne se souvenait +pas du jeune royaliste inconnu de 1815 qui gardait la porte de son +palais ou qui escortait à cheval la fuite nocturne de son oncle sur la +route de la Belgique; mais elle lisait dans les <i>Girondins</i> le <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> +10 août, la tour du Temple, le 21 janvier, le cachot de la Conciergerie, +le martyre royal de sa mère disculpée et sanctifiée par les larmes de +l'Europe, et le peintre qui avait déversé tant d'horreur sur ces +supplices, tant de pitié sur ces victimes, ne lui apparaissait pas comme +un sacrilége, mais comme un vengeur.</p> + +<p>Cependant, je le répète, moins indulgent que cette princesse envers +moi-même, je me reproche amèrement d'avoir employé une expression +malheureuse, quoique promptement effacée, en parlant d'une reine enivrée +de jeunesse, de beauté, de puissance, d'adulations, et qui devait être +plus tard l'éternelle victime et l'éternel remords de la Révolution.</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p>Après ce portrait de la cour, viennent ceux de l'Assemblée: on les a +lus; Robespierre vient le dernier. On a vu que je me reproche justement +aussi d'avoir donné en apparence, <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> comme artiste, trop de vernis +à ce portrait. Qu'on en lise cependant le début: on y sent d'avance +l'inflexibilité du jugement définitif.</p> + +<p>«Dans l'ombre encore, et derrière les chefs de l'Assemblée nationale, un +homme presque inconnu commençait à se mouvoir, agité d'une pensée +inquiète qui semblait lui interdire le silence et le repos; il tentait +en toute occasion la parole, et s'attaquait indifféremment à tous les +orateurs, même à Mirabeau. Précipité de la tribune, il y remontait le +lendemain; humilié par les sarcasmes, étouffé par les murmures, désavoué +par tous les partis, disparaissant entre les grands athlètes qui +fixaient l'attention publique, il était sans cesse vaincu, jamais lassé. +On eût dit qu'un génie intime et prophétique lui révélait d'avance la +vanité de tous ces talents, la toute-puissance de la volonté et de la +patience, et qu'une voix entendue de lui seul lui disait: «Ces hommes +qui te méprisent t'appartiennent; tous les détours de cette Révolution +qui ne veut pas te voir viendront aboutir à toi, car tu t'es placé sur +sa route comme l'inévitable excès auquel aboutit <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> toute +impulsion!» Cet homme, c'était Robespierre.</p> + +<p>«Il y a des abîmes qu'on n'ose pas sonder et des caractères qu'on ne +veut pas approfondir, de peur d'y trouver trop de ténèbres et trop +d'horreur; mais l'histoire, qui a l'œil impassible du temps, ne doit +pas s'arrêter à ces terreurs; elle doit comprendre ce qu'elle se charge +de raconter.»</p> + +<p>Ici je ne m'excuse pas, je me justifie. L'accusation d'avoir flatté +Robespierre est la calomnie qui a le plus contristé mon cœur.</p> + +<p>M'accusera-t-on aussi d'avoir flatté le club des Jacobins, levier de +Robespierre? Qu'on lise.</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>«Le club dominant était celui des Jacobins; ce club était la +centralisation de l'anarchie; aussitôt qu'une volonté puissante et +passionnée <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> remue une nation, cette volonté commune rapproche +les hommes, l'individualisme cesse et l'association légale ou illégale +organise la passion publique. De toutes les passions du peuple, celle +qu'on y flattait le plus, c'était la haine; on le rendait ombrageux pour +l'asservir. Convaincu que tout conspirait contre lui, roi, reine, cour, +ministres, le peuple se jetait avec désespoir entre les bras de ses +défenseurs; le plus éloquent à ses yeux était celui qui manifestait le +plus de crainte; il avait soif de dénonciations, on les lui prodiguait. +C'était ainsi que Barnave, les Lameth, puis Danton, Brissot, Camille +Desmoulins, Pétion, Robespierre, avaient conquis leur autorité sur le +peuple; ces noms avaient monté avec sa colère; ils entretenaient cette +colère pour rester à leur sommet. La représentation nationale n'avait +que les lois, le club avait le peuple, la sédition et même l'armée.</p> + +<p>«Hélas! tout était aveugle alors, excepté la Révolution elle-même +(c'est-à-dire la réforme et la reconstitution civile, moins ses abus, +ses erreurs et ses vices).</p> + +<p>«Si chacun des partis ou des hommes mêlés <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> dès le premier jour +à ces grands événements eût pris leur vertu au lieu de leur passion pour +règle de leurs actes, tous ces désastres, qui les écrasèrent, eussent +été sauvés à eux et à leur patrie. Si le roi eût été ferme et +intelligent, si le clergé eût été désintéressé des choses temporelles, +si l'aristocratie eût été juste, si le peuple eût été modéré, si +Mirabeau eût été intègre, si La Fayette eût été décidé, si Robespierre +eût été humain, la Révolution se serait déroulée, majestueuse et calme +comme une pensée divine, sur la France et de là sur l'Europe; elle se +serait installée comme une philosophie dans les faits, dans les lois, +dans les cultes.</p> + +<p>«Il devait en être autrement. La pensée la plus sainte, la plus juste et +la plus pieuse, quand elle passe par l'imparfaite humanité, n'en sort +qu'en lambeaux et en sang. Ceux même qui l'ont conçue ne la +reconnaissent plus et la désavouent. Mais il n'est pas donné au crime +lui-même de dégrader la vérité; elle survit à tout, même à ses victimes. +Le sang qui souille les hommes ne tache pas l'idée, et, malgré les +égoïsmes qui l'avilissent, les lâchetés qui l'entravent, les forfaits +qui la déshonorent, la <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> Révolution souillée se purifie, se +reconnaît, triomphe et triomphera.»</p> + +<p>Le seul devoir de l'écrivain honnête était donc de définir cette +Révolution, de ne point la laisser confondre comme on le fait tous les +jours, aujourd'hui plus que jamais, avec les excès, les iniquités, les +spoliations, les échafauds qui la souillèrent. C'est ce que l'<i>Histoire +des Girondins</i> fait, on le reconnaîtra à toutes ses pages. Ce livre est +mon témoin. Il a quelques faux principes; il n'a pas une excuse pour une +goutte de sang, aucun démagogue n'y est flatté.</p> + +<h4>XV</h4> + +<p>Les portraits de Camille Desmoulins, de Marat et autres sont des +stigmates. Voyez comment ce singe et ce tigre de la Terreur y sont +peints; et cependant, si l'opinion publique a eu quelque faiblesse, +même parmi les <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> écrivains royalistes de ce temps, c'est pour +Camille Desmoulins, cet enfant gâté de la faveur publique.</p> + +<p>«Les <i>Discours de la Lanterne aux Parisiens</i>, transformés plus tard dans +les <i>Révolutions de France et de Brabant</i>, étaient l'œuvre de Camille +Desmoulins. Ce jeune étudiant, qui s'était improvisé publiciste, sur une +chaise du jardin du Palais-Royal, aux premiers mouvements populaires du +mois de juillet 1789, avait conservé dans son style, souvent admirable, +quelque chose de son premier rôle. C'était le génie sarcastique de +Voltaire descendu du salon sur les tréteaux. Nul ne personnifiait mieux +en lui la foule que Camille Desmoulins. C'était la foule avec ses +mouvements inattendus et tumultueux, sa mobilité, son inconséquence, ses +fureurs interrompues par le rire ou soudainement changées en +attendrissement et en pitié pour les victimes mêmes qu'elle immolait. Un +homme à la fois si ardent et si léger, trivial et si inspiré, si indécis +entre le sang et les larmes, si prêt à lapider ce qu'il venait de +déifier dans son enthousiasme, devait avoir sur un peuple en révolution +d'autant plus <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> d'empire qu'il lui ressemblait davantage. Son +rôle, c'était sa nature. Il n'était pas seulement le singe du peuple, il +était le peuple lui-même. Son journal, colporté le soir dans les lieux +publics et crié avec des sarcasmes dans les rues, n'a pas été balayé +avec ces immondices du jour. Il est resté et il restera comme une Satyre +Menippée trempée de sang. C'est le refrain populaire qui menait le +peuple aux plus grands mouvements, et qui s'éteignait souvent dans le +sifflement de la corde de la lanterne ou dans le coup de hache de la +guillotine. Camille Desmoulins était l'enfant cruel de la Révolution. +Marat en était la rage; il avait les soubresauts de la brute dans la +pensée, et les grincements dans le style. Son journal, <i>l'Ami du +peuple</i>, suait le sang à chaque ligne.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> XVI</h4> + +<p>L'accusation d'avoir présenté le parti tour à tour ambitieux et faible +des Girondins pour un parti idéal de la Révolution n'est pas moins +erronée. Voyez leur entrée en scène, en 1791, après la proclamation de +la constitution:</p> + +<p>«L'Assemblée était pressée de ressaisir la passion publique, qu'un +attendrissement passager lui enlevait. Elle rougissait déjà de sa +modération d'un jour, et cherchait à semer de nouveaux ombrages entre le +trône et la nation. Un parti nombreux dans son sein voulait pousser les +choses à leurs conséquences et tendre la situation jusqu'à ce qu'elle se +rompît. Ce parti avait besoin pour cela d'agitation; le calme ne +convenait pas à ses desseins. Il avait des ambitions au-dessus de ses +talents, ardentes comme sa jeunesse, impatientes comme sa soif de +situation.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> «L'Assemblée constituante, composée d'hommes mûrs, assis dans +l'État, classés dans la hiérarchie sociale, n'avait eu que l'ambition +des idées de la liberté et de la gloire; l'Assemblée nouvelle avait +celle du bruit, de la fortune et du pouvoir. Formée d'hommes obscurs, +pauvres et inconnus, elle aspirait à conquérir tout ce qui lui manquait.</p> + +<p>«Ce dernier parti, dont Brissot était le publiciste, Pétion la +popularité, Vergniaud le génie, les Girondins le corps, entrait en scène +avec l'audace et l'unité d'une conjuration. C'était une bourgeoisie +triomphante, envieuse, remuante, éloquente, l'aristocratie du talent, +voulant conquérir et exploiter à elle seule la liberté, le pouvoir et le +peuple. L'Assemblée se composait par portions inégales de trois +éléments: les constitutionnels, parti de la liberté et de la monarchie +modérée; les Girondins, parti du mouvement continué jusqu'à ce que la +Révolution tombât dans leurs mains; les Jacobins, parti du peuple et +d'une impitoyable utopie. Le premier, transaction et transition; le +second, audace et intrigue; le <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> troisième, fanatisme et +dévouement. De ces deux derniers partis, le plus hostile au roi n'était +pas le parti jacobin. L'aristocratie et le clergé détruits, ce parti ne +répugnait pas au trône; il avait à un haut degré l'instinct de l'unité +du pouvoir. Ce n'est pas lui qui demanda le premier la guerre et qui +prononça le premier le mot de république; mais il prononça le premier et +souvent le mot dictature; le mot république appartient à Brissot et aux +Girondins. Si les Girondins, à leur avènement à l'Assemblée, s'étaient +joints au parti constitutionnel pour sauver la constitution en la +modérant, et la Révolution en ne la poussant pas à la guerre, ils +auraient sauvé leur parti et maintenu le trône. L'honnêteté, qui +manquait à leur chef, manqua à leur conduite: l'intrigue les entraîna. +Ils se firent les agitateurs d'une assemblée dont ils pouvaient être les +hommes d'État. Ils n'avaient pas la foi à la république, ils en +simulèrent la conviction. En révolution, les rôles sincères sont les +seuls rôles habiles. Il est beau de mourir victime de sa foi, il est +triste de mourir dupe de son ambition.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> Est-ce là un apologiste ou un juge? Parlerais-je aujourd'hui +plus sévèrement?</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>En ce qui concerne à cette date la constitution civile du clergé, sorte +de concordat populaire, aussi illogique et aussi oppressif qu'un +concordat royal, je n'ai rien à rétracter de mon jugement; ce fut une +des grandes fautes de la Révolution; en matière de conscience, son salut +et son devoir étaient dans un peuple libre et dans une Église libre, se +mouvant librement et respectueusement dans deux sphères indépendantes, +la sphère civique et la sphère religieuse. Bien que je ne me dissimule +rien des difficultés de cette séparation des deux autorités, elle +triomphera un jour; la religion en sera plus pure et plus efficace, plus +morale, la conscience plus fière d'elle-même, l'État <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> plus +irresponsable des fureurs ou des persécutions des pouvoirs humains.</p> + +<p>Le portrait de Vergniaud se dessine dans la question de l'émigration. Le +droit de tout faire, excepté ce qui attente à la patrie, est son +principe; il est aussi celui du bon sens. Seulement la confiscation des +biens de l'émigré, droit qui punit les enfants et la famille de la faute +d'un père, dont ils sont innocents et pour lequel ils sont frappés dans +leur existence, est un faux principe en équité comme en politique.</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>«Vergniaud, né à Limoges et avocat à Bordeaux, n'avait alors que +trente-trois ans. Le mouvement l'avait saisi et emporté tout jeune. Ses +traits majestueux et calmes annonçaient le sentiment de sa puissance. +Aucune tension ne les contractait. La facilité, cette grâce du génie, +<span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> assouplissait tout en lui, talent, caractère, attitude. Une +certaine nonchalance annonçait qu'il s'oubliait aisément lui-même, sûr +de se retrouver avec toute sa force au moment où il aurait besoin de se +recueillir. Son front était serein, son regard assuré, sa bouche grave +et un peu triste; les pensées sévères de l'antiquité se fondaient dans +sa physionomie avec les sourires et l'insouciance de la première +jeunesse. On l'aimait familièrement au pied de la tribune. On s'étonnait +de l'admirer et de le respecter dès qu'il y montait. Son premier regard, +son premier mot mettait une distance entre l'homme et l'orateur. C'était +un instrument d'enthousiasme qui ne prenait sa valeur et sa place que +dans l'inspiration. Cette inspiration, servie par une voix grave et par +une élocution intarissable, s'était nourrie des plus purs souvenirs de +la tribune antique. Sa phrase avait les images et l'harmonie des plus +beaux vers. S'il n'avait pas été l'orateur d'une démocratie, il en eût +été le philosophe et le poëte. Son génie tout populaire lui défendait de +descendre au langage du peuple, même en le flattant. Il n'avait que des +passions nobles comme <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> son langage. Il adorait la Révolution +comme une philosophie sublime qui devait ennoblir la nation tout entière +sans faire d'autres victimes que les préjugés et les tyrannies. Il avait +des doctrines et point de haines, des soifs de gloire et point +d'ambitions. Le pouvoir même lui semblait quelque chose de trop réel, de +trop vulgaire pour y prétendre. Il le dédaignait pour lui-même, et ne le +briguait que pour ses idées. La gloire et la postérité étaient les deux +seuls buts de sa pensée. Il ne montait à la tribune que pour les voir de +plus haut; plus tard il ne vit qu'elles du haut de l'échafaud, et il +s'élança dans l'avenir, jeune, beau, immortel dans la mémoire de la +France, avec tout son enthousiasme et quelques taches déjà lavées dans +son généreux sang. Tel était l'homme que la nature avait donné aux +Girondins pour chef. Il ne daigna pas l'être, bien qu'il eût l'âme et +les vues d'un homme d'État; trop insouciant pour un chef de parti, trop +grand pour être le second de personne. Il fut Vergniaud. Plus glorieux +qu'utile à ses amis, il ne voulut pas les conduire; il les +immortalisa.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> XIX</h4> + +<p>En relisant aujourd'hui le jugement que je portais alors sur l'Assemblée +constituante à sa dernière séance, j'y trouve plusieurs éloges plus +lyriques que justes, et que je ne ratifierais pas de sang-froid +aujourd'hui. Voici le texte, voici les corrections:</p> + +<p>«L'Assemblée constituante avait abdiqué dans une tempête.</p> + +<p>«Cette Assemblée avait été la plus imposante réunion d'hommes qui eût +jamais représenté non pas la France, mais le genre humain. Ce fut en +effet le concile œcuménique de la raison et de la philosophie +modernes. La nature semblait avoir créé exprès, et les différents ordres +de la société avoir mis en réserve pour cette œuvre, les génies, les +caractères et même les vices les plus propres à donner à ce foyer des +lumières du temps la grandeur, l'éclat <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> et le mouvement d'un +incendie destiné à consumer les débris d'une vieille société, et à en +éclairer une nouvelle. Il y avait des sages comme Bailly et Mounier, des +penseurs comme Sieyès, des factieux comme Barnave, des hommes d'État +comme Talleyrand, des hommes époques comme Mirabeau, des hommes +principes comme Robespierre. Chaque cause y était personnifiée par ce +qu'un parti avait de plus haut ou de plus tranché. Les victimes aussi y +étaient illustres. Cazalès, Malouet, Maury, faisaient retentir en éclats +de douleur et d'éloquence les chutes successives du trône, de +l'aristocratie et du clergé. Ce foyer actif de la pensée d'un siècle fut +nourri, pendant toute sa durée, par le vent des plus continuels orages +politiques. Pendant qu'on délibérait dedans, le peuple agissait dehors +et frappait aux portes. Ces vingt-six mois de conseils ne furent qu'une +sédition non interrompue. À peine une institution s'était-elle écroulée +à la tribune, que la nation la déblayait pour faire place à +l'institution nouvelle. La colère du peuple n'était que son impatience +des obstacles, son délire n'était que sa raison passionnée. Jusque dans +ses fureurs, <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> c'était toujours une vérité qui l'agitait. Les +tribuns ne l'aveuglaient qu'en l'éblouissant. Ce fut le caractère unique +de cette Assemblée, que cette passion pour un idéal qu'elle se sentait +invinciblement poussée à accomplir. Acte de foi perpétuel dans la raison +et dans la justice; sainte fureur du bien qui la possédait et qui la +faisait se dévouer elle-même à son œuvre, comme ce statuaire qui, +voyant le feu du fourneau où il fondait son bronze prêt à s'éteindre, +jeta ses meubles, le lit de ses enfants, et enfin jusqu'à sa maison dans +le foyer, consentant à périr pour que son œuvre ne pérît pas.</p> + +<p>«C'est pour cela que la révolution qu'a faite l'Assemblée constituante +est devenue une date de l'esprit humain, et non pas seulement un +événement de l'histoire d'un peuple. Les hommes de cette Assemblée +n'étaient pas des Français, c'étaient des hommes universels. On les +méconnaît et on les rapetisse quand on n'y voit que des prêtres, des +aristocrates, des plébéiens, des sujets fidèles, des factieux ou des +démagogues. Ils étaient et ils se sentaient eux-mêmes mieux que cela: +des ouvriers de Dieu, <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> appelés par lui à restaurer la raison +sociale de l'humanité, et à rasseoir le droit et la justice par tout +l'univers. Aucun d'eux, excepté les opposants à la révolution, ne +renfermait sa pensée dans les limites de la France. La déclaration des +droits de l'homme le prouve. C'était le décalogue du genre humain dans +toutes les langues. La Révolution moderne appelait les Gentils comme les +Juifs au partage de la lumière et au règne de la fraternité.</p> + +<h4>XX</h4> + +<p>«Aussi n'y eut-il pas un de ses apôtres qui ne proclamât la paix entre +les peuples. Mirabeau, La Fayette, Robespierre lui-même, effacèrent la +guerre du symbole qu'ils présentaient à la nation. Ce furent les +factieux et les ambitieux qui la demandèrent plus tard; ce ne furent pas +les grands révolutionnaires. Quand la guerre éclata, la Révolution +avait dégénéré. <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> L'Assemblée constituante se serait bien gardée +de placer aux frontières de la France les bornes de ses vérités et de +renfermer l'âme sympathique de la Révolution française dans un étroit +patriotisme. La patrie de ses dogmes était le globe. La France n'était +que l'atelier où elle travaillait pour tous les peuples. Respectueuse et +indifférente à la question des territoires nationaux, dès son premier +mot elle s'interdit les conquêtes. Elle ne se réservait que la +propriété, ou plutôt l'invention des vérités générales qu'elle mettait +en lumière. Universelle comme l'humanité, elle n'eut pas l'égoïsme de +s'isoler. Elle voulut donner et non dérober. Elle voulut se répandre par +le droit et non par la force. Essentiellement spiritualiste, elle +n'affecta d'autre empire pour la France que l'empire volontaire de +l'imitation sur l'esprit humain.</p> + +<p>«Son œuvre était prodigieuse, ses moyens nuls; tout ce que +l'enthousiasme lui inspire, l'Assemblée l'entreprend et l'achève, sans +roi, sans chef militaire, sans dictateur, sans armée, sans autre force +que la conviction. Seule au milieu d'un peuple étonné, d'une armée +dissoute, <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> d'une aristocratie émigrée, d'un clergé dépouillé, +d'une cour hostile, d'une ville séditieuse, de l'Europe en armes, elle +fit ce qu'elle avait résolu: tant la volonté est la véritable puissance +d'un peuple, tant la vérité est l'irrésistible auxiliaire des hommes qui +s'agitent pour elle! Si jamais l'inspiration fut visible dans le +prophète ou dans le législateur antique, on peut dire que l'Assemblée +constituante eut deux années d'inspiration continue. La France fut +l'inspirée de la civilisation.»</p> + +<p>Je dis aujourd'hui:</p> + +<p>Cet hymne dépasse en admiration la portée de l'Assemblée constituante. +Le mot d'<i>homme principe</i>, qui s'applique à Robespierre, est un scandale +de mot qui peut faire douter de mes principes à moi-même. Est-ce que le +fanatisme est une lumière? est-ce que le sophisme est une vérité? est-ce +que le sang est un apostolat? Il est vrai qu'à ce moment Robespierre +n'en avait pas encore versé, et qu'il avait plaidé au contraire contre +la peine de mort. C'est ce qui m'excuse de l'avoir qualifié ainsi à ce +moment de la Révolution où il était encore éloquent. Mais, comme la vie +tout entière d'un homme <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> le résume à toutes les dates de sa vie +dans la qualification qu'un historien lui donne, ma plume a été +étourdie, sinon coupable, en donnant alors à Robespierre une +qualification à double interprétation, capable de fausser l'esprit de la +jeunesse sur ce <i>Marius</i> civil, sur ce proscripteur-bourreau de la +Révolution. Je m'en repens, et je l'efface.</p> + +<h4>XXI</h4> + +<p>De la situation dégradée du roi au moment où la constitution de 1791 +était proclamée, où sa puissance n'existait plus, et où sa +responsabilité pesait tous les jours sur sa tête, j'en conclus qu'il eût +mieux valu alors pour le roi dégradé et pour la nation exigeante +proclamer une république ou une dictature de la nation qui aurait laissé +le roi à l'écart et en réserve pendant les essais d'application des +principes populaires nouveaux. Je le crois encore, <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> Louis XVI +eut tort d'accepter une couronne qui n'était plus qu'une hache suspendue +sur sa tête par les factions prêtes à se servir de lui, à le déshonorer, +puis le frapper. La nation eut tort de ne pas retirer à elle le pouvoir +tout entier, puisqu'elle en rejetait la responsabilité sur un fantôme de +roi... Le roi et sa famille n'auraient pas péri, la nation n'aurait eu à +accuser qu'elle-même de ses convulsions, la république constitutionnelle +se serait établie sans 10 août, sans massacres de septembre, sans 21 +janvier, sans <i>terreur</i>; ou bien la France, convaincue de l'impuissance +de la république, aurait rappelé à un trône conservé intact Louis XVI et +sa malheureuse famille, à la charge de maintenir les lois civiles +sagement réformées en 1789.</p> + +<p>Ce que j'ai dit là dans le septième livre des <i>Girondins</i>, je le redis à +vingt ans de distance, après deux restaurations, une monarchie +schismatique de 1830, une république de salut commun, qui n'a ni versé +une goutte de sang, ni proscrit, ni spolié personne, et après une +restauration dynastique d'une monarchie napoléonienne qu'il ne +m'appartient ni de caractériser <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> ici, ni de louer, ni d'accuser +de mon point de vue d'historien, puisque mon point de vue est celui de +la seconde république. Mais je dirai toujours qu'une franche république +sans proscripteurs et sans proscrits vaut mieux pour un peuple en +révolution qu'une fausse monarchie enchaînée et assassinée par les +factions de 1791.</p> + +<p>Lisez ici l'explication de ma pensée historique. Elle est hardie, mais +je la crois plus vraie en 1791 que la timide circonspection des +Girondins.</p> + +<p>«S'il y eût eu dans l'Assemblée constituante plus d'hommes d'État que de +philosophes, elle aurait senti qu'un état intermédiaire était impossible +sous la tutelle d'un roi à demi détrôné. On ne remet pas aux vaincus la +garde et l'administration des conquêtes. Agir comme elle agit, c'était +pousser fatalement le roi ou à la trahison ou à l'échafaud. Un parti +absolu est le seul parti sûr dans les grandes crises. Le génie est de +savoir prendre ces partis extrêmes à leur minute. Disons-le hardiment, +l'histoire à distance le dira un jour comme nous: il vint un moment où +l'Assemblée constituante avait <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> le droit de choisir entre la +monarchie et la république, et où elle devait choisir la république. Là +étaient le salut de la Révolution et sa légitimité. En manquant de +résolution elle manqua de prudence.</p> + +<p>«Mais, dit-on avec Barnave, la France est monarchique par sa géographie +comme par son caractère, et le débat s'élève à l'instant dans les +esprits entre la monarchie et la république. Entendons-nous:</p> + +<p>«La géographie n'est d'aucun parti: Rome et Carthage n'avaient point de +frontières, Gênes et Venise n'avaient point de territoires. Ce n'est pas +le sol qui détermine la nature des constitutions des peuples, c'est le +temps. L'objection géographique de Barnave est tombée un an après, +devant les prodiges de la France en 1792. Elle a montré si une +république manquait d'unité et de centralisation pour défendre une +nationalité continentale. Les flots et les montagnes sont les frontières +des faibles; les hommes sont les frontières des peuples.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> XXII</h4> + +<p>«Laissons donc la géographie! Ce ne sont pas les géomètres qui écrivent +les constitutions sociales, ce sont les hommes d'État.</p> + +<p>«Or les nations ont deux grands instincts qui leur révèlent la forme +qu'elles ont à prendre, selon l'heure de la vie nationale à laquelle +elles sont parvenues: l'instinct de leur conservation et l'instinct de +leur croissance. Agir ou se reposer, marcher ou s'asseoir, sont deux +actes entièrement différents, qui nécessitent chez l'homme des attitudes +entièrement diverses. Il en est de même pour les nations. La monarchie +ou la république correspondent exactement chez un peuple aux nécessités +de ces deux états opposés: le repos ou l'action. Nous entendons ici ces +deux mots de repos et d'action dans leur acception la plus absolue; +<span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> car il y a aussi repos dans les républiques et action sous les +monarchies.</p> + +<p>«S'agit-il de se conserver, de se reproduire, de se développer dans +cette espèce de végétation lente et insensible que les peuples ont comme +les grands végétaux; s'agit-il de se maintenir en harmonie avec le +milieu européen, de garder ses lois et ses mœurs, de préserver ses +traditions, de perpétuer les opinions et les cultes, de garantir les +propriétés et le bien-être, de prévenir les troubles, les agitations, +les factions: la monarchie est évidemment plus propre à cette fonction +qu'aucun autre état de société. Elle protége en bas la sécurité qu'elle +veut pour elle-même en haut. Elle est l'ordre par égoïsme et par +essence. L'ordre est sa vie, la tradition est son dogme, la nation est +son héritage, la religion est son alliée, les aristocraties sont ses +barrières contre les invasions du peuple. Il faut qu'elle conserve tout +cela ou qu'elle périsse. C'est le gouvernement de la prudence, parce que +c'est celui de la plus grande responsabilité. Un empire est l'enjeu du +monarque. Le trône est partout un gage d'immobilité. Quand on est placé +si <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> haut, on craint tout ébranlement, car on n'a qu'à perdre ou +qu'à tomber.</p> + +<p>«Quand une nation a donc sa place sur un territoire suffisant, ses lois +consenties, ses intérêts fixés, ses croyances consacrées, son culte en +vigueur, ses classes sociales graduées, son administration organisée, +elle est monarchique, en dépit des mers, des fleuves, des montagnes. +Elle abdique, et elle charge la monarchie de prévoir, de vouloir et +d'agir pour elle. C'est le plus parfait des gouvernements pour cette +fonction. Il s'appelle des deux noms de la société elle-même: <i>unité</i> et +<i>hérédité</i>.</p> + +<h4>XXIII</h4> + +<p>«Un peuple, au contraire, est-il à une de ces époques où il faut agir +dans toute l'intensité de ses forces pour opérer en lui ou en dehors de +lui une de ces transformations organiques qui sont aussi nécessaires +aux peuples <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> que le courant est nécessaire aux fleuves, ou que +l'explosion est nécessaire aux forces comprimées, la république est la +forme obligée et fatale d'une nation à un pareil moment. À une action +soudaine, irrésistible, convulsive du corps social, il faut les bras et +la volonté de tous. Le peuple devient foule, et se porte sans ordre au +danger. Lui seul peut suffire à la crise. Quel autre bras que celui du +peuple tout entier pourrait remuer ce qu'il a à remuer? déplacer ce +qu'il veut détruire? installer ce qu'il veut fonder? La monarchie y +briserait mille fois son sceptre. Il faut un levier capable de soulever +trente millions de volontés. Ce levier, la nation seule le possède. Elle +est elle-même la force motrice, le point d'appui et le levier.</p> + +<p>«On ne peut pas demander alors à la loi d'agir contre la loi, à la +tradition d'agir contre la tradition, à l'ordre établi d'agir contre +l'ordre établi. Ce serait demander la force à la faiblesse et le suicide +à la vie. Et d'ailleurs on demanderait en vain au pouvoir monarchique +d'accomplir ces changements, où souvent tout périt, et le roi avant +tout le monde. Une <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> telle action est le contre-sens de la +monarchie: comment le voudrait-elle?</p> + +<p>«Demander à un roi de détruire l'empire d'une religion qui le sacre, de +dépouiller de ses richesses un clergé qui les possède au même titre +divin auquel lui-même possède le royaume, d'abaisser une aristocratie +qui est le degré élevé de son trône, de bouleverser des hiérarchies +sociales dont il est le couronnement, de saper des lois dont il est la +plus haute, ce serait demander aux voûtes d'un édifice d'en saper le +fondement. Le roi ne le pourrait ni ne le voudrait. En renversant ainsi +tout ce qui lui sert d'appui, il sent qu'il porterait sur le vide. Il +jouerait son trône et sa dynastie. Il est responsable par sa race. Il +est prudent par nature et temporisateur par nécessité. Il faut qu'il +complaise, qu'il ménage, qu'il patiente, qu'il transige avec tous les +intérêts constitués. Il est le roi du culte, de l'aristocratie, des +lois, des mœurs, des abus et des erreurs de l'empire. Les vices mêmes +de la constitution font souvent partie de sa force. Les menacer, c'est +se perdre. Il peut les haïr, il ne peut les attaquer.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> «À de semblables crises la république seule peut suffire. Les +nations le sentent et s'y précipitent comme au salut. La volonté +publique devient le gouvernement. Elle écarte les timides, elle cherche +les audacieux; elle appelle tout le monde à l'œuvre, elle essaye, +elle emploie, elle rejette toutes les forces, tous les dévouements, tous +les héroïsmes. C'est la foule au gouvernail.»</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<p class="p2 center">FIN DU TOME DOUZIÈME</p> + +<div class="footnote"> +<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Je ne crois plus que Danton ait voulu les massacres de +septembre. Je dois le dire, la commune même de Paris ne les voulut pas; +elle les adopta après coup pour les arrêter. Manuel faillit périr en +tentant de désarmer les égorgeurs; Danton, tout audacieux qu'il était, +n'osa pas les désavouer. C'est un crime sans père!</p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Le croira-t-on quand je serai mort et quand on verra, à +toutes les pages de ma vie, mes sacrifices, mes fidélités d'honoration à +ses princes exilés, mes partialités de cœur, mes égards de plume pour +ce parti de ma jeunesse; le croira-t-on que c'est par ce parti, par ses +organes, par ses courtisans, que j'ai été le plus insulté à l'aide de +tactiques indignes, qui livrent un ami dont on n'a rien à craindre, pour +flatter, qui? des ennemis implacables dont on n'a rien à espérer! +c'est-à-dire les ministres de Louis-Philippe qui vous ont jetés hors du +trône et du territoire en 1830. Vous n'avez pas assez de prévenances +pour ces hommes du parti d'Orléans, vous n'avez pas assez de dédain et +d'injures pour celui qui, en 1830 et depuis, a souffert pour vous le +stoïque martyre de l'honneur.</p> +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume +12), by Alphonse de Lamartine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE *** + +***** This file should be named 39885-h.htm or 39885-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/8/8/39885/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..91b09f6 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #39885 (https://www.gutenberg.org/ebooks/39885) |
