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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19), by
+Jules Michelet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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+
+Title: Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19)
+
+Author: Jules Michelet
+
+Release Date: June 1, 2012 [EBook #39877]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1661-1690 ***
+
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+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+ HISTOIRE
+
+ DE
+
+ FRANCE
+
+
+
+
+ PAR
+
+ J. MICHELET
+
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+
+ NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
+
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+ TOME QUINZIÈME
+
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+ PARIS
+
+ LIBRAIRIE INTERNATIONALE
+ A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
+ 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
+
+ 1877
+
+ Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE FRANCE
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Je fais une histoire générale et non celle d'un règne. Il m'a fallu
+resserrer en un volume la période qui s'étend de 1661 à 1690, période
+énormément chargée de faits et d'événements, d'actes religieux et
+politiques, d'oeuvres littéraires. Forcé d'abréger ou d'omettre une
+infinité de détails, j'ai d'autant plus sérieusement examiné, pesé
+leur importance relative. L'histoire ne doit pas dire seulement des
+choses vraies, mais les dire dans la vraie mesure, ne pas les mettre
+toutes à la fois sur le premier plan, ne pas subordonner les grandes
+en exagérant les petites.
+
+Appréciation difficile, en ce que les contemporains l'aident fort peu.
+Au contraire, ils travaillent tous à nous tromper en cela. Chacun,
+dans ses Mémoires, ne manque pas de mettre en saillie sa petite
+importance, telle chose secondaire, qu'il a vue, sue ou faite.
+
+Nous-mêmes, élevés tous dans la littérature et l'histoire de ce temps,
+les ayant connues de bonne heure, avant toute critique, nous gardons
+des préjugés de sentiment sur telle oeuvre ou tel acte dont la
+première impression s'est liée à nos souvenirs d'enfance. Nous savons
+beaucoup de choses, mais fort inégalement. Tel détail est pour nous
+énorme, et tel grand fait, appris plus tard, nous semble insignifiant.
+Nous sommes contrariés et désorientés quand _notre_ histoire, _nos_
+anecdotes, certains mots de prédilection, établis dans notre mémoire
+depuis longues années, sont réduits à leur valeur par l'histoire
+sérieuse. Les _on dit_, par exemple, d'une dame de province, qui voit
+bien peu Versailles et le colore de son charmant esprit, nous sont
+restés agréables et chers, bien plus que les récits de ceux qui y
+vivaient, qui voyaient et jugeaient; je parle des courageux Mémoires
+de la grande Mademoiselle et de Madame, mère du Régent.
+
+C'est une oeuvre virile d'historien de résister ainsi à ses propres
+préjugés d'enfance, à ceux de ses lecteurs, et enfin aux illusions que
+les contemporains eux-mêmes ont consacrées. Il lui faut une certaine
+force pour marcher ferme à travers tout cela, en écartant les vaines
+ombres, en fondant, ou rejetant même, nombre de vérités minimes qui
+encombreraient la voie. Mais s'il se garde ainsi, il a pour récompense
+de voir surgir de l'océan confus la chaîne des grandes causes
+vivantes.
+
+Connaissance généralement refusée aux contemporains qui ont vu jour
+par jour, et qui, trop près des choses, se sont souvent aveuglés du
+détail. Ils ont vu les victoires, les fêtes, les événements officiels,
+fort rarement senti la sourde circulation de la vie, certain travail
+latent qui pourtant un matin éclate avec la force souveraine des
+révolutions et change le monde.
+
+ * * * * *
+
+La grande prétention de ce règne est d'être un règne politique. Nos
+modernes ont le tort de le prendre au mot là-dessus. Le grand fatras
+diplomatique et administratif leur impose trop. Une étude attentive
+montre qu'au fond, dans les classes les plus importantes, la religion
+prima la politique. Sous ce rapport, le règne de Louis XIV, même en
+son meilleur temps, est une réaction après l'indifférence absolue de
+Mazarin et les hardiesses de la Fronde.
+
+La papauté remonta sous ce règne. Elle était fort déchue et un peu
+oubliée. Ranke l'a remarqué. Actif et influent au traité de Vervins
+(1598), le pape est simple spectateur, non demandé, non consulté, au
+traité de Westphalie (1648), et n'assiste même plus au traité des
+Pyrénées (1659); Mazarin lui ferme la porte. Louis XIV lui rend de
+l'importance. Comme évêque des évêques, le roi toujours regarde Rome;
+tantôt pour, tantôt contre, il s'en occupe toujours. Sous les formes
+hautaines d'une demi-rébellion, le roi la sert dans le point désiré,
+demandé cent ans par l'Église, et frappe le grand coup d'État manqué à
+la Saint-Barthélemy.
+
+ * * * * *
+
+La place que la _Révolution_ occupe dans le XVIIIe siècle est remplie
+dans le XVIIe par la _Révocation de l'édit de Nantes_, l'émigration
+des protestants et la Révolution d'Angleterre, qui en fut le
+contre-coup.
+
+Tout le siècle gravite vers la _Révocation_. De proche en proche on
+peut la voir venir. Dès la mort d'Henri IV, la France s'y achemine.
+Elle ne succède à l'Espagne qu'en marchant dans les mêmes voies. Ni
+Richelieu ni Colbert n'en peuvent dévier. Ils ne règnent qu'en
+obéissant à cette fatalité et descendant cette pente.
+
+La conquête de quelques provinces qui tôt ou tard nous venaient
+d'elles-mêmes, l'établissement d'un Bourbon en Espagne qui ne servit
+en rien la France, ce n'est pas là le grand objet du siècle.--La
+centralisation, si impuissante encore, un majestueux entassement
+d'ordonnances (mal exécutées) n'est pas non plus ce grand
+objet.--Encore bien moins les petites querelles intérieures du
+Catholicisme. Dès 1668, le Jansénisme apparaît une impasse, une
+opposition volontairement impuissante, beaucoup de bruit pour rien. La
+clameur gallicane s'apaise encore plus aisément. Cette fière Église,
+Bossuet en tête, au premier changement du roi, fait amende honorable à
+Rome, se montrant ce qu'elle est, la servante de la royauté, rien
+qu'une ombre d'Église qui s'humilie devant une ombre.
+
+La Révocation n'est nullement une affaire de parole. C'est une lourde
+réalité, matériellement immense (effroyable moralement).
+
+L'émigration fut-elle moindre que celle de 1793? je n'en sais rien.
+Celle de 1685 fut très-probablement de trois ou quatre cent mille
+personnes. Quoi qu'il en soit, il y a une grosse différence. La
+France, à celle de 93, perdit les oisifs, et à l'autre les
+travailleurs.
+
+La Terreur de 93 frappa l'individu, et chacun craignit pour sa vie.
+La Terreur de la Dragonnade frappa au coeur et dans l'honneur; on
+craignit pour les siens. Les plus vaillants ne s'attendaient pas à
+cela, et défaillirent. C'est la plus grave atteinte aux religions de
+la Famille qui ait été osée jamais. Elle eut l'aspect, étrange et
+inouï, d'une jacquerie militaire ordonnée par l'autorité, d'une guerre
+en pleine paix contre les femmes et les enfants.
+
+Les suites en furent choquantes. Le niveau général de la moralité
+publique sembla baisser. Le contrôle mutuel des deux partis n'existant
+plus, l'hypocrisie ne fut plus nécessaire; le dessous des moeurs
+apparut. Cette succession immense d'hommes vivants, qui s'ouvrit tout
+à coup, fut une proie. Le roi jeta par les fenêtres; on se battit pour
+ramasser. Scène ignoble. Ce qui resta, dura pour tout un siècle, c'est
+l'existence d'un peuple d'îlotes (guère moins d'un million d'hommes)
+vivant sous la Terreur, sous la Loi des suspects.
+
+ * * * * *
+
+Le déplorable dénoûment du règne de Louis XIV ne peut cependant nous
+faire oublier ce que la société, la civilisation d'alors, avaient eu
+de beau et de grand.
+
+Il faut le reconnaître. Dans la fantasmagorie de ce règne, la plus
+imposante qui ait surpris l'Europe, depuis la solide grandeur de
+l'empire romain, tout n'était pas illusion. Nul doute qu'il n'y ait eu
+là une harmonie qui ne s'est guère vue avant ou après. Elle fit
+l'ascendant singulier de cette puissance qui ne fut pas seulement
+redoutée, mais autorisée, imitée. Rare hommage que n'ont obtenu
+nullement les grandes tyrannies militaires.
+
+Elle subsiste, cette autorité, continuée dans l'éducation et la
+société par la grâce, par le caractère lumineux d'une littérature
+aimable et tout humaine. Tous commencent par elle. Beaucoup ne la
+dépassent pas. Que de temps j'y ai mis! Les trente années que je
+resserre ici m'ont, je crois, coûté trente années.
+
+Non que j'y aie travaillé tout ce temps-là de suite. Mais, dès mon
+enfance et toute ma vie, je me suis occupé du règne de Louis XIV. Ce
+n'est pas qu'il y ait alors grande invention, si l'on songe à la
+petite Grèce (ce miracle d'énergie féconde), à la magnifique Italie,
+au nerveux et puissant XVIe siècle. Mais que voulez-vous? C'est une
+harmonie. Ces gens-là se croyaient un monde complet, et ignoraient le
+reste. Il en est résulté quelque chose d'agréable et de suave, qui a
+aussi une grandeur relative.
+
+J'étais tout jeune que je lisais cet honnête Boileau, ce mélodieux
+Racine; j'apprenais la fanfare, peu diversifiée, de Bossuet.
+Corneille, Pascal, Molière, La Fontaine, étaient mes maîtres. La seule
+chose qui m'avertit et me fit chercher ailleurs, c'est que ces
+très-grands écrivains achèvent plutôt qu'ils ne commencent. Leur
+originalité (pour la plupart du moins) est d'amener à une forme
+exquise, des choses infiniment plus grandioses de l'Antiquité et de la
+Renaissance.
+
+Rien chez eux qui atteigne la hauteur colossale du drame grec, de
+Dante, de Shakespeare ou de Rabelais.
+
+ * * * * *
+
+On a très-justement vanté le caractère littéraire de l'administration
+d'alors. Ses actes ont une élégance de style, une noblesse peu
+communes. Tels diplomates écrivent comme madame de Sévigné. Tout cela
+est plein d'intérêt, et je ne m'étonne pas de l'admiration passionnée
+avec laquelle mes amis ont publié ces documents. La valeur en est
+très-réelle. Toutefois ne l'exagérons pas. Derrière cette pyramide
+superbe des ordonnances de Colbert, derrière cette diplomatie si
+vivante et si amusante de Lyonne, etc., il y a bien autre chose, une
+puissance supérieure et souvent contraire,--le maître même, son
+tempérament, son action personnelle qui, par moments, se jette,
+brusque, sans ménagements, tout au travers des idées de Colbert, n'en
+tient compte, parfois même semble les ignorer. Exemple (1668): au
+moment où le ministre organise laborieusement son grand système
+commercial et industriel, le roi, bien au-dessus de ces basses idées
+mercantiles, écrit en Angleterre, comme un Alexandre le Grand, que,
+«si les Anglais se contentent d'être les marchands de la terre et de
+le laisser conquérir, on s'arrangera aisément. Du commerce du monde,
+les trois quarts aux Anglais et un quart à la France,» etc. (_Négoc.
+de la succ. d'Esp._, Mignet, III, 63.)
+
+On dira qu'il voulait tromper, amuser les Anglais. Erreur. Ce n'est
+point une ruse. Et ce n'est une boutade. Sa conduite y est
+conséquente.
+
+Leibnitz, jeune et crédule en 1672, s'imagine que le roi est un
+politique, qu'on peut le détourner de sa guerre de Hollande par la
+facilité de conquérir en Orient. Il ne sait pas, ou ne veut pas savoir
+ce que le roi et Louvois avaient dit: «C'est une guerre religieuse.»
+Si elle eût réussi, elle commençait la croisade générale d'Angleterre
+et d'Europe qu'espérait l'Église de France.
+
+ * * * * *
+
+La publication de la _Correspondance administrative_ nous a rendu un
+grand service. Ce n'est qu'un spécimen (4,000 pages in-4º). Les
+matières les plus vastes y sont réduites à quelques pièces. La grande
+affaire du siècle, celle des protestants et de la Révocation, n'y
+occupe que peu de pages. Les introductions sommaires de l'éditeur, M.
+Depping, sont loin de suppléer à la prodigieuse quantité de pièces
+qu'il a écartées. Cependant du peu qu'il donne on tire de grandes
+lumières. Pour la première fois, on a vu le dessous, on a pu passer
+derrière cette colossale machine de Marly qui imposait tellement par
+l'immensité de ses rouages. La machine, vue ainsi, reste grande,
+certainement, mais plus grossière qu'on n'aurait cru. Ce sont
+d'énormes roues en bois, mal engrenées, dont les frottements sont fort
+pénibles, qui gémit, qui crie, grince, qui souvent tournerait à
+rebours si on n'y avait la main. Il faut qu'à chaque instant elle
+intervienne, cette main humaine, pour rajuster, refaire, faciliter,
+pour forcer un obstacle qui arrêterait. On voit même que, de temps en
+temps, il y a des parties de la machine qui ne vont plus; ou, si elles
+vont, c'est qu'elles sont poussées, et quelqu'un travaille à leur
+place. Le grand machinateur Colbert, à chaque instant, se fait machine
+et roue. On souffre, on peine à voir que généralement, sous cette
+vaine montre d'une mécanique impuissante, l'agent réel c'est un homme
+vivant.
+
+Vu par devant et à bonne distance, cela fonctionne avec des effets
+assez réguliers. On admire. On respecte. On se souvient de
+Montesquieu, du noble effort de l'homme pour ressembler à Dieu «qui
+obéit toujours à ce qu'il a ordonné une fois.» De près, c'est autre
+chose. Rien de général, la loi est peu, l'administration est tout.
+Dans l'administration même, certaine volonté violente intervient et
+trouble la règle d'exceptions fantasques. Variations d'autant plus
+saisissantes qu'elles contrastent avec la pose des grands acteurs, la
+redoutable gravité de Colbert, la majestueuse immobilité de Louis XIV.
+Du centre immobile, ou cru tel, par l'irrégularité. Le gouvernail,
+dans la main de Colbert, sous la main supérieure, à chaque instant
+gauchit. C'est bien pis, après lui. Dès que le grand administrateur a
+disparu, l'administration, déjà surchargée, va s'emmêlant de plus en
+plus, elle tombe au détail des rapports individuels, dans la
+surprenante entreprise de _diriger_ la France, homme par homme,
+_diriger_ non-seulement la conduite, mais l'âme, la forcer de faire
+son salut.
+
+Qui tient trop, ne tient rien. Les grands objets échappent. On a trop
+à faire des petits. Les moeurs de telle religieuse, ou telle élection
+de couvent occupent plus que la paix de Ryswick. La succession
+d'Espagne est une affaire: mais combien secondaire devant celle du
+quiétisme! Le testament de Charles II ne tient pas plus de place dans
+les pensées du roi de France que la réforme de Saint-Cyr et ses dames
+cloîtrées malgré elles, que le mortel combat de Bossuet et de Fénelon
+pour madame de la Maisonfort.
+
+ * * * * *
+
+Il faut des procédés très-divers pour étudier ce règne. Une fine
+interprétation est nécessaire pour lire certains mémoires. Mais,
+généralement, c'est par une méthode simple, forte, disons mieux,
+grossière, qu'on peut comprendre la matérialité du temps. Ne vous y
+trompez pas. Il s'agit, avant tout, d'un homme, d'importance énorme,
+j'allais dire unique, qui, dans les choses décisives, tranche, selon
+son humeur et son tempérament variable. Avec toute cette masse de
+documents politiques, on se tromperait à chaque instant, si l'on
+n'avait une boussole dans l'histoire minutieuse _et datée
+attentivement_ des révolutions de la cour, mieux encore, dans le livre
+d'or où, mois par mois, nous pouvons étudier la santé de Louis XIV,
+racontée par ses médecins, MM. Vallot, d'Acquin et Fagon.
+
+L'immutabilité de la santé du roi est une fable ridicule. Il faut en
+croire ces docteurs qui l'ont connu toute sa vie, et non pas
+Saint-Simon, qui ne l'a vu que dans ses dernières années où il était
+ossifié et ne changeait plus guère.
+
+Nous sommes maintenant si cultivés, si raffinés, que nous revenons
+difficilement à l'intelligence de cette robuste matérialité de
+l'incarnation monarchique. Ce n'est plus dans notre Europe actuelle,
+c'est au Thibet et chez le grand Lama qu'il faut étudier cela. Du
+moins pénétrons-nous du journal des médecins, livre admirable, dont le
+positif intrépide n'atténue pas l'adoration. Le roi, de page en page,
+est purgé et chanté. Imbibons-nous encore de la légende de Dangeau, si
+scrupuleux, si ponctuel à noter cette vie divine en tous ses
+accidents. Élevons-nous, si nous pouvons, aux amours extatiques de
+Lauzun pour son maître, lorsque disgracié il jure de ne plus se raser.
+Mieux encore, comprenons les dévotions de La Feuillade, qui, de sa
+statue, fit chapelle, voulut y mettre un luminaire. La Madone était
+détrônée.
+
+Voilà nos maîtres. Eux seuls font bien comprendre le règne de Louis
+XIV.
+
+ * * * * *
+
+Ce qui donne une idée bien forte de l'ascendant de terreur qu'exerçait
+ce Dieu en Europe, c'est la multitude de faits qu'on n'ose écrire
+pendant longtemps, même hors de France, et qui ne se révèlent que fort
+tard, vers la fin du règne. Les souvenirs de la Fronde, qui l'avait
+fait fuir de Paris, lui rendaient la presse odieuse. Il la ménagea
+peu. Les faiseurs de brochures furent poursuivis à mort. En 94,
+l'imprimeur d'un pamphlet est pendu, sans procès, sur un simple ordre
+du lieutenant de police, et le relieur même est pendu. Nombre de
+personnes, pour la même affaire, sont mises à la question et meurent à
+la Bastille.
+
+On savait que le roi _avait les bras longs_ hors de France, et faisait
+enlever en pays neutres les gens qui parlaient mal ou qui agissaient
+contre lui. L'enlèvement de Marcilly en Suisse effraya tout le monde.
+Celui du patriarche arménien Avedyk n'eut pas un moindre effet. On se
+contait tout bas, portes fermées, le mystère du Masque de fer. La
+fameuse cage de Saint-Michel, où Louis XI enferma La Balue, fut
+occupée sous Louis XIV par l'auteur d'un pamphlet contre l'archevêque
+de Reims.
+
+Non moins grande était la terreur à la cour et tout près du roi.
+
+J'ai dit l'anxiété où fut Madame (Henriette) pour certaines choses
+imprudentes qui lui étaient échappées, et comment on abusa de sa peur.
+Cette timidité générale rend l'histoire de la cour obscure. La grande
+Mademoiselle, et Madame, mère du Régent, ont seules leur franc parler.
+Saint-Simon vient très-tard; on a tort de le citer pour les
+commencements.
+
+Comment remplir les graves lacunes que les mémoires nous laissent?
+_Nullement avec les romanciers_, anecdotiers, les Bussy, les Varillas.
+_Nullement avec les pamphlétaires_; le peu qu'ils ont de vrai est mêlé
+de beaucoup de faux. Il faut patiemment recueillir, rapprocher les
+lueurs sérieuses que l'histoire littéraire et les correspondances
+politiques donnent sur l'histoire intérieure de la cour. Il faut
+surtout dater les moindres faits par mois, par jour, autant qu'on
+peut. Le seul rapport de date peut aider à trouver le rapport de
+causalité. Ce qui précède dans le temps n'est pas toujours une
+_cause_, mais à coup sûr ce n'est pas un _effet_. Voilà déjà une
+connaissance négative, qui toutefois ouvre souvent un jour inattendu.
+
+ * * * * *
+
+Ce qui domine, au reste, toute méthode, toute critique, ce qui me
+semble le point de vue supérieur et essentiel, c'est ce que j'ai dit
+tout à l'heure pour un des aspects de ce temps, et qui est vrai pour
+tous: c'est qu'à l'exception de la machine bureaucratique, qui est sa
+création propre, il _achève et finit_ beaucoup de choses, mais _n'en
+commence aucune_.
+
+Louis XIV enterre un monde. Comme son palais de Versailles, il regarde
+le couchant. Après un court moment d'espoir (1661-1666), les cinquante
+ans qui suivent ont l'effet général du grand parc tristement doré en
+octobre et novembre à la tombée des feuilles. Les vrais génies
+d'alors, même en naissant, ne sont pas jeunes, et, quoi qu'ils
+fassent, ils souffrent de l'impuissance générale. La tristesse est
+partout, dans les monuments, dans les caractères; âpre dans Pascal,
+dans Colbert, suave en Madame Henriette, en La Fontaine, Racine et
+Fénelon. La sécurité triomphale qu'affiche Bossuet n'empêche pas le
+siècle de sentir qu'il a usé ses forces dans des questions surannées.
+Tous ont affirmé fort et ferme, mais un peu plus qu'ils ne croyaient.
+Ils ont tâché de croire et y sont parvenus, à la rigueur, non sans
+fatigue. Cet attribut divin (commun au XVIe siècle), à pas un n'est
+resté: _La Joie!_ La joie, le rire des Dieux, comme on l'entendit à la
+Renaissance, celui des héros, des grands inventeurs, qui voyaient
+commencer un monde, on ne l'entend plus depuis Galilée. Le plus fort
+du temps, son puissant comique, Molière, meurt de mélancolie.
+
+ * * * * *
+
+Le siècle qui va suivre Louis XIV ne sera ni protestant ni catholique.
+Les deux esprits en lutte au XVIIe, ayant fait leur suprême effort,
+dès lors produiront peu dans la sphère religieuse.
+
+Rome, dès 1607, sur le conseil de saint François de Sales, défendit la
+spéculation, la discussion se réfugia dans le silence. Le réformateur
+Saint-Cyran, sincère et vrai prophète, prédit que sa réforme ne
+servirait de rien. Le génie catholique suivit sa voie intime dans la
+Direction (casuistique ou quiétiste), voie sinueuse, obscure, mais
+illuminée à la fin par le duel de Bossuet et de Fénelon.
+
+Le génie protestant, théologico-politique, à travers les hommes et
+les révolutions, eut sa transformation dans Milton, Sidney, Jurieu,
+Locke et la constitution de 1688. Heureux événement pour toute
+religion. Car la liberté politique qui garde les autres libertés,
+celle surtout de l'âme religieuse, permet seule à cette âme de
+chercher librement son Dieu.
+
+Donc, ainsi qu'un fruit mûr, rejetant une à une ses enveloppes, finit
+par dévoiler son noyau intérieur, ce siècle, vers la fin, révèle le
+fond mystérieux que les deux grands partis couvaient.--L'un aboutit à
+la dispute sur la direction mystique, la minorité éternelle de l'âme
+et la _mort de la volonté_.--Et l'autre, se posant en face, donne
+l'_appel à la volonté_, le dogme du contrat social et la déclaration
+des droits.
+
+ * * * * *
+
+Cet appel à la volonté, nos protestants le firent en 1689. Ils
+réclamèrent les États généraux. Les _Lettres_ de Jurieu, les _Soupirs
+de la France esclave_, ces livres qui feront toujours vibrer les
+coeurs, n'ont pas un autre sens. On y dit que la résolution
+épouvantable d'une telle amputation ne pouvait pas se prendre sans
+savoir de la France si elle voulait être ainsi mutilée. On y dit
+qu'il ne s'agit pas seulement de faire rentrer les protestants, mais
+de délivrer les catholiques et de rendre à la nation la disposition de
+ses destinées.
+
+Grande et notable différence entre les deux émigrations. L'émigré
+royaliste, le Vendéen de 93, dans leurs vaillants efforts, que
+rapportaient-ils? Rien du tout. Rien que nos vieilles misères. Le
+despotisme usé. L'émigré protestant, s'il eût eu ici un écho, s'il
+n'eût été dispersé dans l'Europe par la jalousie des puissances, eût
+rapporté la délivrance commune.
+
+Ce qu'il ne fit pour sa patrie, du moins il aida puissamment à le
+faire pour le monde. La folie des prophètes qui réalisent à force de
+prédire, le Mirabeau d'alors, Jurieu, la savante épée de Schomberg,
+et, ce qui est bien plus, le brûlant dévouement des nôtres, tout cela
+contribua directement et indirectement à la glorieuse révolution
+anglaise.
+
+Je prie mes amis d'Angleterre de me permettre d'y insister un peu. Car
+ce point a été trop légèrement indiqué par leurs historiens, même par
+l'illustre et regretté Macaulay. Nos réfugiés donnèrent à Guillaume et
+leur vie et leur dernier sou pour la croisade des libertés communes.
+Outre les régiments qu'ils lui firent, ses sept cent trente-six
+officiers étaient Français. Notre France n'était pas absente au jour
+où l'Angleterre écrivit le grand mot moderne, le vrai droit divin, le
+_libre contrat_.
+
+Et ce droit promulgué dans la mesure prudente d'une nation politique,
+les nôtres l'universalisèrent pour toute nation dans la généralité
+philosophique qui le rendait fécond et conduisait à l'appliquer. Dès
+1689, Jurieu, contre Bossuet, posa le droit des peuples, en défendant
+la cause de l'Angleterre devant l'Europe. Locke, comme on sait,
+n'écrit qu'en 1690. Sidney (antérieur, il est vrai) n'était pas
+imprimé. Dans la presse, Jurieu le devance.
+
+De même que Leibnitz et Newton trouvèrent en même temps le calcul de
+l'infini, l'Anglais Sidney et le Français Jurieu, chacun de son côté,
+formulent le contrat social.
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE FRANCE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LE ROI ET L'EUROPE--FOUQUET--COLBERT
+
+1661
+
+
+L'Europe data, non sans raison, l'avénement du roi de la mort du
+ministre (9 mars 1661), et observa curieusement quel serait le début
+du règne. Le premier acte put en donner l'augure, et faire prévoir la
+grande révolution qui devait en marquer la fin.
+
+Entre les corps et les députations qui vinrent complimenter le roi, il
+fit fermer la porte aux ministres protestants, fit chasser de Paris
+par un exempt le président Vignole, envoyé de leur chambre de Castres.
+Il leur renouvela la défense de chanter les psaumes même chez eux,
+supprima leurs colloques, enfin autorisa les enfants à se déclarer
+contre leurs pères. Les filles de douze ans, les garçons de quatorze,
+purent se dire catholiques, s'affranchir, élire domicile hors de la
+maison paternelle. Ordre aux parents de n'y pas mettre obstacle et de
+pensionner l'enfant converti, quelque part qu'il voulût aller (24
+mars).
+
+Trois coups en quinze jours, le dernier très-sensible. Tous les trois
+étaient demandés d'avance par la dernière Assemblée du clergé, qui
+avait voté ces demandes dès le 6 octobre (1660) et les remit en mars.
+Accordé sans difficulté. La banqueroute imminente que Mazarin léguait
+au roi le rendait fort docile pour un corps si puissant, et le seul
+riche, celui qu'on pouvait dire le grand propriétaire de France, avec
+qui il aurait si souvent à négocier!
+
+Le roi, _donné de Dieu_, était fort impatiemment attendu du clergé.
+D'autre part, le peuple misérable, excédé des dix-huit années de
+l'interminable ministre, plaçait un grand espoir de soulagement dans
+son jeune roi. Il semblait que la France dût rajeunir. Dès le temps de
+la Fronde, la blonde figure de cet enfant sévère, quand on le mettait
+à cheval pour un lit de justice, charmait la foule, faisait larmoyer
+les bonnes femmes, comme celle d'un ange sauveur. Il n'avait pas douze
+ans, que les visionnaires, Morin, Davenne et autres, lui adressaient
+leurs rêveries et le nommaient le bras de Dieu.
+
+Plus tard, un demi-fou, un brûlot des Jésuites, l'intime ami du
+confesseur du roi, Desmarets, le promet aux dames dévotes comme un
+vengeur suprême qui purgera l'Europe des Turcs, des Huguenots, surtout
+des Jansénistes.
+
+L'objet de cette grande attente, le roi n'en était nullement étonné.
+Il était né en plein miracle; il était le miracle même, demandé par
+son père, consacré par sa mère dans la fondation du Val-de-Grâce,
+formé, nourri dans cette religion, hors de l'humanité à une distance
+prodigieuse. Ses Mémoires, écrits (ou du moins copiés) de sa main,
+témoignent de sa conviction forte, paisible: il croyait Dieu en lui.
+
+Cela ne s'est jamais vu au même degré ni avant ni après. Comment
+réussit-on à opérer ce vrai miracle d'une foi si robuste, d'un tel
+culte du moi? Nulle flatterie n'y aurait suffi. Il y fallut une chose,
+en réalité grande et rare, l'assentiment public et l'universelle
+espérance.
+
+L'adoration peut faire un sot. Et, d'autre part, le plaisir et
+l'empressement des femmes pouvaient faire un homme énervé. L'effet fut
+autre. Il resta judicieux, haut, sec et dur, très-froid. Tout cela lui
+venant comme chose due, agit peu sur lui. L'orgueil le conserva, dans
+sa forte médiocrité. Même en ses passions et ses plus grands
+emportements, au fond, il ne se livrait guère.
+
+Il avait encore une bonne chose pour rester ferme dans sa divinité,
+une grande ignorance. S'il eût su un peu, il aurait douté. Il eût
+hésité quelquefois. Mazarin y pourvut. Sauf quelques mots de l'Europe
+au sujet du mariage, quelques conseils _in extremis_, il ne lui apprit
+rien. Il dut se former lui-même, et de ce que plus tard Colbert,
+Louvois, lui dirent, il ne prit que ce qu'il voulait. De là cette
+sérénité, cette grâce souveraine qu'il n'eût eues jamais, s'il eût su
+les obstacles et les difficultés réelles, les frottements de la
+machine. Dans ses instructions à son fils, il lui conseille de se fier
+à Dieu, qui agira par lui, de savoir peu, et de trancher.
+
+Mais ce qu'il sut très-bien, grâce à la pénurie où Mazarin l'avait
+laissé dans son enfance, c'est qu'un roi qui voulait de l'argent
+devait tenir les clefs de la caisse et se faire son propre intendant.
+Cela lui donna une grande assiduité au conseil, et pour toute sa vie.
+
+Lorsqu'à la mort de Mazarin les ministres lui demandèrent à qui
+désormais ils devaient s'adresser, il répondit: «À moi.»
+
+Dans cette déclaration, très-populaire, du roi, tout le monde admira,
+bénit la grandeur de courage qu'il témoignait en prenant une telle
+charge. Le surintendant des finances, Fouquet, en rit sous cape, ne
+croyant pas à sa persévérance, et ne voyant pas derrière lui son
+mortel ennemi, son successeur Colbert.
+
+Les Colbert offraient le contraste d'une origine fort roturière et de
+marchands, avec une grande bravoure, le courage militaire et
+l'intrépidité d'esprit. Colbert eut trois fils tués sur le champ de
+bataille, ou blessés. Ce courage, dans un des membres de la famille
+(leur oncle, le conseiller Pussort), tournait à la férocité. Pour le
+ministre, ceux qui le virent avouent n'avoir rencontré nulle part un
+homme de tant de coeur, qui eût un caractère si fort, mais si violent.
+
+Un honnête homme était sorti de la plus sale maison de France. Colbert
+était intendant de Mazarin. Il avait manié ses vols, en gardant les
+mains nettes, très-probe à l'égard de son maître. Du reste, il n'eut
+pas du tout la tradition de Mazarin, mais plutôt quelque chose de
+l'âme de Richelieu, son patron, son idole, et l'unique saint de son
+calendrier.
+
+Comment prit-il le roi? par deux choses très-simples: 1º en lui
+donnant dans la main plus d'argent qu'il n'en avait vu de sa vie; 2º
+en lui persuadant qu'il ferait tout lui-même, lui montrant pièces et
+chiffres, du moins quelques calculs sommaires, qui lui firent croire
+qu'il tenait tout.
+
+La fortune de Mazarin, la plus grande qu'un particulier ait jamais
+faite, était de cent millions d'alors. Il y avait quinze millions en
+espèces, cachés dans des forteresses. Fouquet n'en dit rien, et
+Colbert le dit. Le roi, en laissant à la famille la fortune apparente,
+saisit la fortune cachée, et se trouva un moment le seul riche des
+rois de l'Europe.
+
+Fouquet se croyait fort. Il était aimé de la reine mère, et il avait
+gardé sa première place, celle de procureur général au Parlement. Il
+ne pouvait être jugé que par ses collègues.
+
+Fils d'armateurs bretons, ce jeune homme plein d'esprit et de feu
+avait apporté aux affaires le génie paternel, les goûts aléatoires des
+grands joueurs de mer, sur terre hardis pirates. Il comprit tout
+d'abord le fin du gouvernement d'alors, qui était une exploitation.
+Prendre peu, c'était hasardeux. Mais, en prenant beaucoup, on pouvait
+se créer une police qui tiendrait tout, le roi et les ministres même.
+Police? parlons mieux, amitié avec les grands seigneurs, que lui,
+Fouquet, _aiderait à soutenir leur rang_, et qui diraient ce qu'ils
+verraient ou ce qu'ils auraient entendu. M. de Brancas avait eu de
+Fouquet 600,000, M. de Richelieu 200,000, M. de Créqui 100,000 livres.
+La Beauvais, dont les yeux, disons mieux, l'oeil unique, eut le
+premier amour du roi et en qui il avait encore confiance pour ces
+petites choses de jeunesse, eut aussi 100,000. Combien coûtait à
+Fouquet le beau Vardes, l'homme le plus couru des belles dames, le
+mieux posé pour voir, savoir, pour tirer d'elles le secret des maris?
+
+Avec tout cela Fouquet n'était pas fort. Et, s'il se maintint sous
+Mazarin, malgré Colbert, c'est que Mazarin ne pouvait le prendre qu'en
+se prenant lui-même, en ouvrant au grand jour le gouffre de la ruine
+publique. Même après Mazarin, la ruine de Fouquet, effrayant la
+finance, aurait arrêté la machine. On attendit l'époque principale des
+rentrées de l'impôt, qui, dans ce royaume agricole, se faisaient après
+la moisson.
+
+Retard de quatre mois (de mai en septembre). Profitons-en pour
+regarder l'Europe.
+
+Sa situation favorise étonnamment le nouveau règne. Nous aurons beau y
+regarder, nous ne pourrons y découvrir le moindre obstacle qui puisse
+arrêter le jeune roi. Maître ici par l'effet d'une idolâtrie
+singulière, il le sera ailleurs par l'universel épuisement.
+
+L'Espagne n'est plus une puissance; c'est une proie. Elle ne parvient
+pas seulement à arrêter les Portugais, qui y entrent quand ils
+veulent. La seule difficulté pour envahir l'Espagne, c'est désormais
+de s'y nourrir. «L'alouette ne traverse les Castilles qu'en portant
+son grain.»
+
+Mais la Flandre n'en est pas là. Elle attend désormais nos armées,
+qu'elle entretiendra.
+
+L'Empire soutiendra-t-il l'Espagne? la lassitude de la guerre de
+Trente-Ans subsiste, et les solitudes qu'elle fit ne sont pas
+repeuplées. Le jeune empereur Léopold aura assez à faire et contre sa
+Hongrie, et contre l'empire turc, galvanisé par les deux Kiuperli.
+
+Cet empire turc qu'on croit fini, le second Kiuperli le fait marcher
+au Nord. Du désert turc, il tire deux cent mille hommes pour envahir
+le désert de Hongrie. Voilà l'effroi de Léopold. S'il pense à
+l'Occident, ce sera tout au plus pour s'entendre avec le plus fort et
+retenir part dans les vols.
+
+Où sont donc aujourd'hui les colosses du XVIe siècle, les
+Charles-Quint, les Philippe II, les Soliman et les Élisabeth? Et
+l'Italie de Charles VIII, de François Ier, où est-elle? à quelle
+profondeur maintenant, reculée dans la mort, enterrée deux fois,
+oubliée presque! Rome même, la Rome de Jules II et de Sixte-Quint?
+Plus déchue encore en Europe que solitaire en Italie.
+
+Le pape réel, qu'on ne s'y trompe pas, et l'_évêque des évêques_,
+c'est ce jeune roi de France. Bon danseur et beau cavalier, à ces
+traits il est reconnu le pilier de l'Église. La Vallière, Montespan,
+Fontanges, etc., n'y feront rien. Entre lui et le pape, c'est lui que
+les Jésuites suivent et choisissent (1681). En le menant, ils furent
+menés eux-mêmes par l'entraînement général, en le confessant
+l'adorèrent, et ne connurent guère d'autre Dieu. Rien, rien ne se
+présente qui puisse l'arrêter en ce monde.
+
+L'Angleterre moins qu'aucune chose, comme on va le voir tout à
+l'heure.
+
+En vérité, je ne vois sur le globe que l'imperceptible Hollande qui
+pourrait le contrarier. Mais elle est gouvernée par le parti
+français.
+
+Avant que le roi ait rien fait, tous les rois vont lui céder la
+préséance. Du plus lointain orient de l'Europe, la Pologne vient lui
+faire hommage, implorer la sagesse du nouveau Salomon, le prier
+d'arrêter les Russes par son intervention, lui offrir la couronne
+pour un Conti ou un Condé.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+MADAME--CHUTE DE FOUQUET--LA VALLIÈRE
+
+1661
+
+
+L'aurore du nouveau règne, l'espoir illimité, vague, d'autant plus
+charmant, qui s'attache aux commencements en toute chose, s'exprima
+par l'apparition de madame Henriette, fille de la reine d'Angleterre
+et soeur de Charles II. Elle épousa Monsieur, frère de Louis XIV, le
+30 mars, vingt jours après la mort de Mazarin.
+
+Elle avait été élevée en France, était toute Française, et pourtant à
+son mariage, à son installation dans sa cour du Palais-Royal, puis à
+Fontainebleau, elle produisit tous les effets de la plus douce
+surprise. Dès ce jour, les gens de mérite sentirent qu'ils étaient
+vus, distingués, bien voulus, et par une personne qui sentait les
+moindres nuances. «Elle seule sut distinguer les hommes, dit la Fare,
+et personne après elle.» Molière, qui s'établit alors au théâtre du
+Palais-Royal, reçut le premier ce regard. Le charme d'Henriette n'est
+nullement étranger aux caractères de femmes qu'il traça alors et plus
+tard, surtout à celui de Léonor dans l'_École des Maris_, d'Henriette
+des _Femmes savantes_, etc.
+
+Le roi ne fut pas le moins touché. Il l'avait dédaignée enfant: femme,
+il la regretta.
+
+Il faut remonter quelque peu pour comprendre la cour.
+
+La famille de Mazarin était un fléau. Le bataillon de ses nièces (fort
+nombreuses) était né, formé, sous l'étoile de la reine de Suède, qui
+vint à Paris en leur temps. Le cynisme altier de Christine, ses
+courses errantes et son dévergondage, comme d'un vaisseau sans
+gouvernail, enfin le coup royal qu'elle frappa sur Monaldeschi, tout
+cela les avait éblouies, si bien qu'elles prenaient son costume, et
+beaucoup trop ses moeurs. Une autre singularité de ces Mazarines,
+c'est que leur frère, à l'instar des Condés, admirait, célébrait, les
+charmes de ses soeurs, et vivait avec elles dans une peu édifiante
+union.
+
+L'aînée, Marie, sombre Italienne aux grands yeux flamboyants, avec un
+esprit infernal et l'énergie du bas peuple de Rome, enveloppa un
+moment le froid Louis XIV d'un tourbillon de passion. Elle eût été
+reine à coup sûr si son oncle n'avait découvert son ingratitude: elle
+travaillait déjà à le perdre. Donc il maria le roi à l'infante
+d'Espagne, «qui étoit une naine,» replète, le cou court, la taille
+entassée. La question restait tout entière avec un tel mariage. Marie,
+que Mazarin voulait marier en Italie, croyait bien, à sa mort, qu'elle
+resterait ici, reprendrait ascendant. Mais elle eut beau prier,
+pleurer, se jeter à genoux, le roi confirma son exil.
+
+Restait sa soeur Olympe, plus dangereuse encore, âme et visage noirs,
+qui n'en avait pas moins un attrait de malice. Elle avait été pour le
+jeune roi comme une camarade; elle jouait la comédie avec lui, se
+prêtait à tout pour le prendre. En vain. Mais, mariée, comtesse de
+Soissons, au moins par l'adultère, les basses complaisances,
+l'amusement d'un salon où elle attirait les plus belles, elle tenait
+le roi près d'elle, et il y venait tous les soirs. L'avénement
+d'Henriette heureusement ôta au roi le faible qu'il pouvait garder
+pour Olympe. Il chargea le beau Vardes de l'en débarrasser, de s'en
+faire le galant. L'un semblait né pour l'autre; on n'eût pas pu
+trouver un couple plus pervers.
+
+Henriette, au contraire, quelles qu'aient été les taches de sa vie,
+était d'une extrême bonté, qui ne s'est plus retrouvée en ce siècle.
+La Montespan n'amusa que par la méchanceté. Et madame de Maintenon eut
+un sobre esprit négatif, toute réserve, blâmant sans blâmer, qui
+séchait et stérilisait. Henriette n'était que bienveillance. Pour
+briller, elle n'avait nul besoin de critique, ni même de saillies.
+Elle fut toute douceur et lumière, sympathique pour tous, bonne même
+pour ses ennemis.
+
+À dix-huit ans, elle annonçait une maturité singulière. Et, en effet,
+elle avait déjà traversé une longue vie. Elle naquit d'un moment ému;
+et il y paraissait. En pleine guerre, Charles Ier, le roi errant des
+Cavaliers, rejoint à Exeter sa peu fidèle épouse, qui avait tant
+contribué à le perdre. N'importe, sans querelle, on s'embrasse pour la
+dernière fois. De là notre Henriette, qui naît attendrissante, d'une
+larme et du baiser d'adieu.
+
+La mère accouche en pleine guerre, sous le canon, dans une place
+assiégée, fuit avec un amant, se sauve en France. Le berceau reste en
+gage aux mains des Puritains. Les exemples bibliques ne manquaient pas
+pour les meurtres d'enfants. Cependant elle vit, et à deux ans va
+rejoindre sa mère. C'était aller d'une révolution à une autre, du Long
+Parlement à la Fronde, des batailles aux batailles, alterner les
+misères. La cour de France fuit à son tour, et la reine d'Angleterre
+est oubliée au Louvre, souvent l'hiver sans pain ni bois. L'enfant
+restait au lit, faute de feu.
+
+Elle avait cinq ans en 1649, quand on décapita là-bas son père. Ici sa
+mère, avec son bel Anglais (qu'elle épousa, dit-on), vivait fort mal:
+battue, pillée par lui, dès qu'il venait un peu d'argent. C'est toute
+la moralité que la petite eut sous les yeux.
+
+Les trois enfants, Charles II, Jacques, et Henriette bien plus jeune
+qu'eux, vivaient ensemble, très-unis. Le premier, qui n'eut jamais ni
+coeur ni âme, adorait pourtant sa petite soeur. Pour elle, elle
+n'aima, je crois, jamais rien que ses frères, et ne vit jamais que
+leur intérêt, qui fut toute sa politique, toute sa morale. Jouet du
+sort et des événements, elle flottait et n'eut guère de foi que le
+sentiment de famille. Elle faillit mourir un jour de la fausse
+nouvelle que Jacques était tué. Pour rétablir, affermir Charles II,
+elle eût voulu épouser le roi et donner à son frère l'appui de la
+France. Mais elle ne fut jamais la femme matérielle qu'il fallait à
+Louis XIV. Alors surtout elle était maigre; il ne sentait pas sa
+grâce, ou, s'il en convenait, c'était pour regarder la charmante
+enfant, sage et douce, comme une relique, une sainte de chapelle. Ce
+qu'il exprimait par un mot assez sec: «J'ai peu d'appétit pour les
+petits os des Saints-Innocents.»
+
+Henriette était élevée aux Visitandines de Chaillot, fondées par sa
+mère, et dirigées par mademoiselle de La Fayette, la divinité de Louis
+XIII, laquelle (on l'a vu) avait esquivé le trône de France. Cette
+dame, canonisée vivante, couvrait de sa sainteté un couvent
+très-mondain, un parloir très-galant, et qui de plus était un centre
+politique, le foyer souterrain de la révolution catholique
+d'Angleterre. Belle expiation pour la veuve, non irréprochable, de
+Charles Ier. L'instrument naturel de ce grand événement pouvait être
+la jeune Henriette, si elle épousait au moins Monsieur, frère de Louis
+XIV, et si elle gardait son jeune ascendant sur Charles II, qui
+l'avait tant aimée.
+
+Charles II avait fait comme son grand-père maternel Henri IV. Pour
+régner, il fit «le saut périlleux.» Il jura tout haut la foi
+protestante, assurant tout bas la France et l'Espagne qu'il se
+referait catholique, autrement dit roi absolu. Sous le prétexte du
+mariage projeté de sa soeur avec Monsieur, la reine d'Angleterre alla
+le voir, le sommer de sa parole et le tenter par l'argent de Louis
+XIV; sa mère venait le prier de rentrer dans les voies de Charles Ier,
+dans le chemin de l'échafaud. Mais on n'espéra le corrompre qu'en lui
+menant son bijou, la délicieuse Henriette. Innocente Marie Stuart,
+dont on abusait pour la trahison.
+
+La cour de France tentait le roi et tentait la nation. Au roi, on
+proposait un mariage de Portugal, énorme d'argent comptant. À la
+nation, l'avantage de voler l'Espagne sur toutes les mers. Louis XIV
+soldait une armée anglaise, auxiliaire du Portugal, contre son
+beau-père, le roi d'Espagne, dont la veille il venait de presser la
+main.
+
+Madame émut fort la cour d'Angleterre. Elle avait l'attrait singulier
+de ceux qui ne doivent pas vivre; elle ressemblait plus au décapité
+qu'à sa pétulante mère. (_Voy._ le petit portrait, si pâle, de Charles
+Ier qui est au Louvre.) C'était l'ombre d'une ombre, comme une fleur
+sortie du tombeau. Sur le vaisseau même qui la ramena, de violentes
+passions éclatèrent. La traversée fut longue, elle fut très-malade et
+dangereusement, presque à mourir. L'ambassadeur Buckingham, et
+l'amiral qui la menait, se disputaient cette mourante, étaient près de
+tirer l'épée. Elle se remit un peu enfin, aborda, et on put la marier.
+
+Pour cette personne si frêle, c'était un bonheur d'avoir un mari comme
+Monsieur, qui n'était guère un homme, qui n'aimait pas les femmes, et
+qui, selon toute apparence, sauverait à la sienne les fatigues de la
+maternité. Jusqu'à douze ou treize ans, on l'avait élevé en jupe de
+fille, et il avait l'air en effet d'une jolie petite Italienne. Il
+avait beaucoup vécu chez la Choisy, femme d'un officier de sa maison,
+dont le fils passa de même sa jeunesse habillé en fille, et comme
+telle, accepté des dames qui couchaient parfois avec elles cette
+poupée, sans danger pour leur sexe.
+
+Monsieur était le plastron de son frère; le roi s'en moquait tout le
+jour. La reine mère, dans leurs disputes, ne manquait pas de juger
+pour l'aîné et de faire fouetter l'autre. Il eut le fouet jusqu'à
+quinze ans. Il faut voir dans Cosnac les efforts inutiles de ce bon
+domestique pour en faire un homme. Il n'y réussit pas. Madame se
+trouva avoir une fille pour mari.
+
+Monsieur avait vingt ans, Madame dix-sept. Mais il était resté enfant.
+Il passait tout le temps à se parer, à parer les filles de la reine,
+ou ses jeunes favoris. Il reçut bien Madame, mais comme un camarade
+qui l'amuserait, sur qui il essayerait les modes. Il n'imaginait pas
+avoir à lui dire autre chose. Il la montrait, voulait qu'on la trouvât
+jolie, et pourtant, par moments, il craignait qu'elle ne le fût trop
+et plus que lui, qu'elle ne lui enlevât ses petits amis, Guiche,
+Marsillac et autres.
+
+C'était là sa seule jalousie. Quand il la vit admirée, entourée, il
+fut ravi, pensant que sa cour deviendrait la vraie cour royale. Mais
+il le fut encore plus quand il vit le roi amoureux d'elle, pensant
+qu'elle le protégerait, que par elle il aurait ce que ses favoris
+voulaient et ce que refusait son frère, un apanage, comme avait eu
+Gaston, la royauté du Languedoc.
+
+La joie de Monsieur fut au comble, lorsqu'à Fontainebleau il vit le
+roi ne pouvoir plus se passer de Madame, arranger tout pour elle,
+chasses, bals et parties, et la faire enfin la vraie reine. Il pensa
+qu'il gouvernerait. Madame aussi n'en était pas fâchée, et laissa
+faire. Elle fut la déesse, l'idole du lieu. Quelle que fût la légèreté
+de son âge, elle réfléchissait; sa puissance sur le roi était
+justement ce que sa famille avait le plus désiré, ce qui assurait
+Charles II sur ce trône branlant, sanglant, et tout chaud de Cromwell.
+Elle servait son frère, le sauvait peut-être dans l'avenir. Sa mère,
+au couvent de Chaillot, pensait que Dieu se sert de tous moyens, et
+que cet entraînement du roi pourrait avoir de grandes conséquences
+pour la conversion de l'Angleterre et le triomphe de la religion.
+Madame essaya plus tard de faire rompre son mariage. Mais je crois
+que, du premier jour, elle le trouva fort ridicule, conçut d'autres
+pensées. La jeune reine pouvait mourir; quoique son gros visage
+d'enfant bouffi ne fût pas sans éclat, elle venait d'une race
+malsaine, d'un père usé (qui eut trente ou quarante bâtards), et les
+enfants qu'elle eut, généralement ne vécurent guère. Sa survivance
+revenait à Madame incontestablement. Monsieur n'aurait fait nul
+obstacle; il l'aurait quittée avec joie pour épouser le Languedoc et
+trôner là avec ses favoris.
+
+La reine, quoique enceinte à ce moment, fut oubliée tout à fait de
+Louis XIV à Fontainebleau. Il s'occupa uniquement de sa belle-soeur.
+Cette grande forêt mystérieuse et coupée de rochers, isolée, permet
+peu l'étiquette. Leurs promenades solitaires duraient fort tard la
+nuit, et jusqu'au jour (en juin). Madame, obéissante, n'objectait
+rien, ni l'opinion, ni sa santé. Le roi n'y pensait pas. Il eut toute
+sa vie l'insensibilité de l'homme bien portant qui ne ménage en rien
+les faibles. Le bon portrait du Louvre nous le donne, comme il était,
+jeune homme à cheveux bruns, à petites moustaches, l'air sec et
+positif. Il a de sa mère une délicatesse de teint très-noble et peu
+commune, mais la lèvre autrichienne du grand mangeur, une bouche
+déplaisante, sensuelle et lourde, et qui accuse aussi le mépris de
+l'espèce humaine.
+
+Ce que Madame avait le plus à craindre, maladive et mal mariée,
+c'était une grossesse qui la tuerait peut-être ou confirmerait son
+mariage. Tous tournaient autour d'elle, Buckingham surtout,
+l'ambassadeur, fils de l'amant d'Anne d'Autriche, et le jeune comte de
+Guiche qui professait un culte pour elle, culte éthéré pour un esprit.
+Le roi était jaloux de Guiche qui était exactement de son âge, mais
+bien plus agréable, et que Madame ne semblait pas haïr. Cela plus
+qu'aucune autre chose dut le piquer, jaloux et absolu, comme il était.
+Sa vanité en jeu eût tout brisé pour un caprice, et pour être le
+maître. Madame, dès l'enfance, voyait en lui le roi, celui de qui
+pouvait dépendre le sort de sa famille. Elle le dit elle-même, elle
+lui fut toujours soumise et «seroit morte plutôt que de désobéir en
+aucune chose.»
+
+Le 23 juin, Charles II, payé, marié de la main de Louis XIV,
+conformément à leur traité secret, consomma son mariage avec la
+Portugaise; et le 27, le jour où la cour de Fontainebleau eut la joie
+de cette nouvelle, la soeur de Charles II devint enceinte.
+
+L'intime union des deux rois, si dangereuse à l'Angleterre, et
+qui rendit la France si terrible à l'Europe, se resserra ainsi
+de deux manières; mais bien aux dépens de Madame, qui redevint
+très-languissante. Elle ne dormait pas dans sa grossesse, sinon
+à force d'opium. Elle était toujours sur son lit. Mademoiselle
+de Montpensier, qui l'y vit, lui trouva bien mauvaise mine, et
+fut frappée de sa maigreur.
+
+Madame de Motteville et Cosnac disent qu'à la naissance des enfants de
+Madame, c'était le roi qui s'en réjouissait, et qu'à leur mort, si
+Monsieur n'en riait, tout au moins il n'en pleurait pas. Cela se vit
+surtout à une couche où elle faillit périr; Monsieur s'en alla
+s'amuser.
+
+Madame par trois fois eut prise sur le roi, les premières fois par
+l'amour, en dernier lieu par les affaires et par le besoin qu'il eut
+d'elle pour influer sur Charles II.
+
+Monsieur avait d'abord été ravi de l'importance nouvelle que lui
+donnait sa femme. Mais on ne lui permit pas d'être si froid: on le
+força d'être jaloux. La reine mère, qui l'était extrêmement de Louis
+XIV, fit crier Monsieur, cria elle-même. Elle lui avait passé sa
+vieille femme de chambre, une négresse et autres; elle ne lui passa
+pas Madame, dont l'ascendant eût annulé le sien. De toutes parts on
+travailla. On rappela doucement au roi que la reine en serait
+chagrinée, et pourrait manquer son Dauphin. On lui rappela qu'il
+venait d'établir un conseil de conscience pour mieux régler l'Église;
+un tel amour allait-il bien avec ces prétentions d'austérité? Enfin,
+ce qui agit mieux, on exalta le génie de Madame: on fit entendre au
+roi qu'une personne supérieure à ce point voudrait le gouverner, ou
+que du moins on le croirait mené par elle.
+
+Cela le rendit bien pensif. Et, d'autre part, Madame eut peur du
+bruit. Il fut convenu entre eux que le roi, pour aller chez elle,
+ferait semblant d'être épris d'une petite fille, la Vallière, que la
+Choisy venait de donner à cette princesse. Il y eut un grand accord
+pour cette affaire. Les complaisants habituels des plaisirs du roi
+travaillèrent dans le même sens que la reine mère et les dévots, pour
+le séparer de Madame. On poussa la Vallière, qui était très-naïve: on
+agit sur son coeur; on lui fit découvrir qu'elle aimait le roi. Puis,
+le bouffon Roquelaure, brutalement, chez Madame, la mène au roi tout
+droit, la dénonce, lui dit qu'elle est folle de lui. Le trait porte:
+le roi la voit rougissante, éperdue, abîmée dans sa honte; il devient
+lui-même amoureux.
+
+Ce premier règne de Madame avait duré trois mois (mai-juin-juillet).
+En août, la Vallière succéda. Le 17, Fouquet invita toute la cour à
+son château de Vaux. Il y eut une prodigieuse fête, un dîner de six
+mille personnes. Le château, premier type de ce que le roi fit plus
+tard à Versailles, était une merveille d'eaux jaillissantes, une
+féerie. Fouquet, qui y mit des millions, comptait, selon toute
+apparence, prendre son jeune roi dans cette maison de voluptés, comme
+Zamet eut chez lui Henri IV, et Montmorency Henri II.
+
+Molière y donna les _Fâcheux_. Fouquet lui-même, par un auteur à lui,
+en fit faire le prologue, où audacieusement on exaltait la _justice_
+du roi. C'était dire que Fouquet ne craignait rien pour lui. Le roi,
+outré, voulait le faire arrêter à l'heure même. Sa mère s'y opposa,
+et on sut le distraire par une puissante diversion.
+
+Dans les _Fâcheux_, le roi avait, dit-on, dicté ou inspiré la jolie
+scène du chasseur. Le vrai fond de la fête de Vaux fut réellement une
+chasse. La chasse de Fouquet par ses ennemis pour le faire tomber au
+filet. La chasse de la Vallière pour la livrer au roi. Les
+complaisants y travaillaient. La petite personne avait deux
+singularités, très-ravissantes, au défaut de grande beauté, c'est
+qu'il n'y en eut jamais une si amoureuse, et pourtant si pudique, si
+craintive, si honteuse du mal (jusqu'à risquer sa vie). Il fallut une
+surprise. Vardes, Saint-Aignan et autres, dans le trouble de la fête,
+sous je ne sais quel prétexte, l'attirèrent; on la prit au piége (17
+août).
+
+On devinait si bien ce grand mystère, que Fouquet, qui avait des gens
+pour flairer tout, avait d'avance essayé d'acheter la protection de la
+future maîtresse. On en profita contre lui; on fit croire au roi, tout
+ému d'elle à ce moment, que Fouquet avait l'insolence de vouloir être
+son rival, que peut-être il l'était déjà. Il y avait une figure blonde
+aux peintures d'un salon; on dit au roi que c'était la Vallière; fable
+absurde, mais sa fureur jalouse l'accepta sans difficulté.
+
+Pour perdre plus sûrement Fouquet, on le faisait très-redoutable. Et
+en cela on conseillait mal le roi pour sa dignité. On lui fit faire
+des choses basses, ruser, mentir, conspirer contre son sujet. Fouquet
+le voleur, au contraire, se conduisit en chevalier. Sur un mot qu'on
+lui dit que le roi ne pouvait lui donner certaine distinction, s'il
+gardait son ancienne place de procureur général au Parlement, il la
+vendit, en tira un million, et le remit au roi, qui accepta.
+Dissimulation honteuse, inutile. Le Parlement était par terre et ne
+pouvait se relever. La forteresse de Bellisle, que Fouquet avait
+fortifiée, n'eût pas tenu pour lui. Lui-même, en ses papiers, dit
+qu'il ne pouvait que se sauver; et encore, où? il ne le savait pas. Il
+eût été livré, où qu'il allât. Nul État ne l'aurait gardé contre Louis
+XIV. Le roi l'emmena jusqu'à Nantes pour l'arrêter (5 septembre). Il
+eût pu l'arrêter partout.
+
+On put voir, ce jour-là, qu'il y avait deux peuples en France. Celui
+d'en haut, la cour, les belles dames et les beaux esprits, pleurèrent
+Fouquet. Mais le peuple d'en bas faillit le mettre en pièces. Les
+gardes eurent peine à le défendre. Il avait mérité ces sentiments
+divers. Sa police paraît avoir été dirigée par une dame Duplessis
+Bellièvre, qui lui achetait des femmes et des secrets, d'autre part,
+par le protestant Pélisson, que le roi employa plus tard à brocanter
+des consciences. Il y avait dans ses pensions de gens de lettres des
+choses surprenantes; il donnait, par exemple, 12,000 francs par an
+(somme énorme) à Scarron; était-ce bien pour les beaux yeux du
+cul-de-jatte? La très-jeune madame Scarron, jolie, froide et discrète,
+tenait là un salon mêlé où tous se rencontraient, et le vieux Paris de
+la Fronde et des jeunes gens du nouveau règne; elle-même était bien
+chez les dames du parti dévot.
+
+On trouva chez Fouquet de quoi le faire pendre, un plan de guerre
+contre le roi, des ordres pour fondre des balles, des serments de
+capitaines prêtés à lui, Fouquet. Sa défense consistait à dire que
+c'était un vieux plan, fait, non contre le roi majeur et fort, mais
+contre le roi alors sous Mazarin. Quant aux vols, tout ce qu'il
+disait, c'est que Mazarin volait aussi. Non content de voler, il
+aidait toute la finance à faire comme lui. Les financiers ne prêtaient
+plus à Mazarin, mais personnellement à Fouquet, qui se trouvait ainsi
+l'emprunteur universel. Il prêtait à l'État, et pour se rembourser il
+levait l'impôt, et le versait dans sa propre caisse.
+
+Effroyable gâchis. À la banqueroute de 1648, Mazarin avait payé en
+papiers dont on ne donnait pas dix pour cent, Fouquet et ses amis les
+rachetaient à ce prix, et les mettant aux caisses publiques comme bons
+et valables, gagnaient ainsi 90. Le Parlement montra une lenteur, une
+mollesse coupables à juger un procès si clair, et il le finit
+honteusement par un arrêt de bannissement qui eût laissé Fouquet libre
+d'aller s'amuser à Venise et partout en Europe. La haine personnelle
+de Colbert ne le permit pas.
+
+Sans cette haine, on n'eût pas fait justice. En frappant les petits
+voleurs on aurait épargné le grand. Le roi garda Fouquet et l'enferma
+à Pignerol jusqu'à sa mort.
+
+Les financiers étaient un parti odieux, mais serré et compacte, qui
+avait ses racines et à la cour et dans la haute bourgeoisie. Ils
+avaient avec eux une classe plus intéressante, les petits rentiers,
+qui était tout un peuple dans Paris. L'émeute cependant n'était pas à
+redouter. Le danger était qu'on n'agît sur le roi, qu'on ne lui fît
+craindre les suites de mesures hardies que l'on allait prendre; mais
+la violence de Colbert trouva un ferme point d'appui dans la sèche
+dureté de son maître, dans ses besoins d'argent. La succession de
+Mazarin avait fourni l'été, que ferait-on l'hiver? Colbert se chargea
+d'y faire face par une grande razzia sur la finance et les comptables.
+La chambre de justice que l'on créa devait s'enquérir de leurs biens
+et des sources de leur fortune, en remontant à Richelieu et jusqu'à
+l'année 1635. Ordre de prouver en huit jours, sinon tout saisi dans un
+mois. _Appel du roi au peuple_ dans toutes les chaires des églises,
+pour qu'il dénonce les abus.
+
+La chambre de justice envoie ses agents en province pour encourager,
+_rassurer les dénonciateurs_. On frappe en haut, en bas.
+
+Un Guénégaud (puissante famille de Paris) est mis à la Bastille, un
+financier pendu, des receveurs, des sergents même. Les traités que
+Fouquet avait faits pour l'État, annulés et cassés. Les rentes,
+rognées par Mazarin, sont réduites encore par Colbert.
+
+Et, ce qui fut très-vexatoire, c'est qu'on chercha en remontant ceux
+qui avaient gagné à certaines époques où l'État remboursait, et qu'on
+les obligeât de restituer le gain fait par leurs pères ou par les
+premiers possesseurs. Le roi crut faire grâce à plusieurs en les
+réduisant des deux tiers.
+
+Paris fut très-ému, mais généralement la province, surtout le petit
+peuple, salua _la Terreur_ de Colbert de ses applaudissements. La
+vérification des dettes des villes, redoutée des notables qui en
+maniaient les fonds, causa une grande joie à ceux qui n'étaient rien.
+En Bourgogne particulièrement, les États et le Parlement, les
+honorables bourgeois voulaient résister à Colbert; il y eut émeute,
+mais contre eux. La _populace_, se choisissant pour chefs des
+vignerons, des tonneliers, des savetiers, faillit tomber sur les
+_défenseurs des libertés provinciales_; elle prit les armes pour le
+roi, qui protégea les notables à grand'peine.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LE COMPLOT CONTRE MADAME--MORIN BRÛLÉ VIF
+
+1662-1663
+
+
+On fait communément deux parts dans le règne de Louis XIV: les belles
+années où, sous l'influence de Colbert, il se serait maintenu
+indépendant des influences du clergé, et la mauvaise époque où il céda
+sans réserve. Division arbitraire. Dès les premières années, sauf un
+moment très-court, le roi fut l'instrument des rigueurs
+ecclésiastiques. Ce que chaque Assemblée du clergé avait voté et
+demandé au roi (en retour du don gratuit) fut, dans les intervalles
+d'une Assemblée à l'autre, exigé de lui par les représentants qu'elles
+avaient en permanence, lesquels suivaient la cour et ne la quittaient
+pas. Les ministres du roi, Colbert et le Tellier, qu'il employait
+sans façon aux services les plus bas, dans ses affaires d'amour,
+n'avaient nulle action dans la haute sphère morale et religieuse. Le
+roi, jeune alors, dépendait peu sans doute de son confesseur ridicule,
+le P. Canard (Annat), connu par ses plates brochures (le _Rabat-joie_,
+l'_Étrille du Pégase des Jansénistes_, etc.). Mais l'assesseur
+d'Annat, son futur successeur, le dangereux P. Ferrier, savait bien
+faire peser sur le roi le poids de tous ses entourages, d'une mère
+dévote et malade, de la cour, de la ville, d'une cabale immense qui
+dominait Paris.
+
+L'archevêché en était le centre nominal. Mais le centre réel était
+dans les hôtels des saintes, dans les salons dévots de mesdames
+d'Aiguillon, d'Albret et Richelieu (Anne Poussart), chez mesdames de
+Guénégaud et de Lamoignon, etc. Noblesse, robe et finances, tout
+s'associait dans ces bonnes oeuvres. Ces dames charitables,
+aveuglément zélées, faisaient par charité des actes étranges, par
+exemple des enlèvements d'enfants, et cela dans l'hôtel du premier
+président Lamoignon, qui avait la police du Parlement. Les dames
+d'Aiguillon et Richelieu, qui n'avaient pas de famille ou la perdirent
+bientôt, étaient tout entières, corps et biens, lancées de toutes
+leurs passions, de leur fortune immense, dans l'intrigue dévote, et ne
+reculaient devant rien.
+
+Ces dames, fort imaginatives et romanesques, tout aussi bien que les
+mondaines, étaient menées par le roman religieux. J'appelle ainsi, non
+pas un narré d'aventures, mais le manége passionné, les alternatives
+orageuses de la direction mystique. Elles lisaient peu la _Clélie_,
+le _Cyrus_, les longs pèlerinages de _Tendre_, qui faisaient les
+délices des Précieuses et de l'hôtel de Rambouillet. Mais elles-mêmes
+faisaient de bien autres voyages dans le champ des visions
+allégoriques sous la direction pieuse et galante de Desmarets de
+Saint-Sorlin, l'excellent ami des Jésuites. Du reste, les deux mondes
+n'étaient pas séparés, autant qu'on pourrait croire. Aux parloirs des
+couvents, à Chaillot, aux Carmélites de la rue du Bouloi, les
+mondaines qui y donnaient des rendez-vous à leurs amants (_Voir_
+madame de La Fayette) y rencontraient aussi les saintes, négociaient
+et tripotaient ensemble, une oreille à la grâce, une oreille à
+l'amour. Les profanes attendrissements, les faiblesses de coeur,
+n'aidaient pas peu à préparer la sensibilité mystique, voie nouvelle
+où entraient alors les Jésuites, trop faibles sur le champ de la
+controverse.
+
+Pascal venait de mourir, mais les _Provinciales_ vivaient. Les
+Jésuites restaient frappés par deux choses incontestables: 1º Leur
+Société entière était atteinte; chaque auteur cité par Pascal portait
+l'approbation de la Société. 2º Le monde voyait trop que Pascal, par
+pudeur, les avait épargnés, omettant le plus fort, leur servile
+tolérance des choses sales, leur bassesse pour les avaler, enfin les
+tendresses équivoques de la galanterie religieuse.
+
+Il avait soigneusement évité cela, craignant d'ébranler la confession
+et l'Église même. C'est là qu'ils se réfugièrent. Ils enfoncèrent
+précisément au lieu qu'il leur avait laissé. Ils y trouvèrent
+l'_illuminisme_, l'anéantissement moral, la mort voluptueuse qu'on
+appela plus tard quiétisme. C'était un grand parti sous terre qui
+gouvernait beaucoup de femmes, la plupart de ces grandes dames dévotes
+dont j'ai parlé. L'intendant de madame de Richelieu, l'académicien
+Desmarets de Saint-Sorlin, était, quoique laïque, leur directeur à la
+mode, et des salons son influence s'étendait aux couvents. Il s'offrit
+aux Jésuites, mordit leurs ennemis, et devint l'ami le plus cher des
+pères Annat, Ferrier, donc bien en cour et à l'archevêché. Ses livres
+les plus excentriques parurent armés et cuirassés des plus hautes
+approbations.
+
+Il n'y avait pas trente ans que le célèbre capucin, le P. Joseph,
+avait dénoncé à Richelieu les _illuminés_ dont les doctrines étaient
+celles de Desmarets. Le ministre controversiste aurait frappé; mais on
+lui dit qu'en Picardie seulement il y en avait soixante mille. Il en
+fut effrayé, et recula. Au fait, s'il eût puni, où se serait-il
+arrêté? Où commençait la culpabilité? Beaucoup rasaient l'abîme ou y
+avaient le pied. Tels allaient jusqu'au bout. Tels restaient à moitié
+chemin. Tels, adversaires de ces doctrines, en prenaient parfois le
+langage, s'égaraient par moments aux bosquets de l'_Épouse_ dans les
+suavités ambiguës, dangereuses, du Cantique des cantiques. (_V._
+lettres de Bossuet à la veuve Cornuau.)
+
+On dit et on répète que ce siècle est toute convenance, toute
+harmonie. Erreur. Les plus violentes dissonances y crient à chaque
+instant. Le roi emploie Colbert pour l'accouchement de la Vallière et
+pour l'allaitement du poupon. Il emploie le Tellier, son vieux et
+important ministre, pour menacer la gouvernante des filles de la
+reine, qui a osé griller leurs fenêtres et les garder des visites
+nocturnes du roi. Dans les choses religieuses, mêmes dissonances,
+effrontées. Desmarets contient déjà Molinos. Il professe, sans détour,
+avec privilége du roi et l'autorisation de l'archevêque, que, si l'âme
+sait s'anéantir, _quoi qu'elle fasse, elle ne pèche plus_. «Dieu fait
+tout, souffre tout en nous. S'il y a des troubles par en bas, l'autre
+moitié l'ignore. Les deux parties, raréfiées, finissent par se changer
+en Dieu. Et Dieu habite alors avec les mouvements de la sensualité qui
+sont tous sanctifiés.»
+
+Desmarets ne s'en tenait pas à enseigner ces belles choses aux dames
+du monde. Il les insinuait «à ses colombes,» les religieuses. Chose
+bien grave, si l'on songe à l'état maladif, dépendant, de ces pauvres
+âmes en qui l'enseignement du directeur n'est pas, comme chez les
+dames, balancé par la variété des impressions de la vie active, par la
+famille qui rappelle au devoir, au bon sens.
+
+Ces doctrines n'étaient pas nouvelles. Desmarets les avait seulement
+parées de plates allégories et des grotesques fleurs du bel esprit du
+temps. Maître chez madame de Richelieu et disposant de sa fortune, il
+imprimait ses dangereuses sottises avec un luxe royal, de splendides
+gravures. Monument singulier d'ineptie prétentieuse, impudente. Dans
+ses _Délices de l'esprit_, ce prince des sots spirituels donne
+l'échelle des intelligences, s'établit au sommet, et se charge de nous
+faire monter.
+
+Tel était le grand homme du temps et la situation religieuse, quand le
+jeune roi, qui voulait établir partout la préséance de ses
+ambassadeurs, fut insulté à Rome dans la personne du sien (juin 1662).
+Il en poursuivit la réparation avec une âpreté d'orgueil
+extraordinaire. Et nulle satisfaction ne lui suffit. Le nonce envoyé
+ne fut pas reçu. Le roi demanda le passage des Alpes pour faire
+marcher des troupes sur Rome. Il se tint prêt à saisir Avignon. Le
+parlement de Paris et la Sorbonne firent des déclarations contre le
+pouvoir illimité des papes.
+
+Tout le parti dévot était navré. Mais on savait très-bien, par
+l'histoire du passé, que les rois et les parlements ne manquaient
+guère, dans ces brouilleries avec Rome, de donner quelque signe
+très-fort de leur orthodoxie. On pleura chez le roi. On lui montra
+l'Église en deuil, et la nécessité de consoler la foi. Il ne fut pas
+insensible à cela, et il frappa les protestants. Il avait défendu
+leurs petites assemblées. Il défendit la grande qui se faisait tous
+les trois ans pour formuler leurs plaintes, et faire face aux attaques
+des toutes-puissantes Assemblées du clergé catholique.--Autre chose,
+de conséquence: les catholiques débiteurs ont trois ans pour payer à
+un créancier protestant; délai fort élastique et qui peut s'allonger.
+Le commerce dès lors est impossible aux protestants.
+
+Mais ces persécutions n'avaient pas l'éclat suffisant. On regrettait
+l'époque où nos rois, en telle occurrence, raffermissaient la foi par
+un grand acte populaire, un sacrifice expiatoire, un _exemple_ qui
+avertît les _libertins_. Obtiendrait-on cela? L'Édit de Nantes
+couvrait les hérétiques. On ne brûlait plus guère, sauf des sorciers.
+Des esprits forts, le dernier brûlé fut Vanini en 1619. Depuis, la
+cour en était pleine. L'athée Bautru avait été agent très-confident de
+Richelieu; sous Mazarin il amusait de ses impiétés la dévote Anne
+d'Autriche. Comment, après avoir enduré tout cela, croire qu'on
+reviendrait aux bûchers?
+
+Le parti des Jésuites en avait bon besoin pour se relever de Pascal,
+faire peur aux Jansénistes. Mais le nerf et l'autorité morale leur
+auraient trop manqué. Il y fallait deux choses, des fous pour allumer
+le feu, et un fou à brûler. Leurs amis, les Illuminés, pouvaient
+procurer l'un et l'autre. Une rare circonstance, c'est que le
+Parlement, désolé de sa guerre au pape, était prêt à donner la main
+aux Jésuites mêmes, s'il le fallait, pour se laver de son impiété et
+glorifier la religion. Cela se fit ainsi. Cette chose énorme, et
+incroyable alors, s'exécuta par ce triple concert. Le doux parti
+mystique, la sainte cabale des bonnes dames, fit la chasse et prit la
+victime; le Parlement brûla; les Jésuites profitèrent.
+
+Il faut rendre à chacun selon ses oeuvres. La gloire en est à l'hôtel
+de madame de Richelieu (Anne Poussart), à son intendant Desmarets, le
+charmant directeur.
+
+Il y avait, dans un grenier de l'île Saint-Louis, un voyant qui
+s'appelait Simon Morin. Il voyait et prophétisait depuis vingt ans sur
+le pavé de Paris. Ses doctrines ne différaient en rien de celles de
+Desmarets. Comme lui, il croyait que le saint, l'homme anéanti en
+Dieu, se déifie, donc _devient impeccable_. Dangereuse doctrine. Mais
+il ne la portait pas, comme lui, jusqu'au fond des couvents, il ne
+l'imposait pas à des filles enfermées, souffrantes, de molle
+obéissance, qui font voeu de ne pas vouloir. Il était marié et avait
+des enfants. Ses disciples étaient des gens libres, deux prêtres, deux
+dames veuves (la Malherbe et la Chapelle), tous d'âge et de position à
+se diriger librement.
+
+Morin avait été persécuté souvent, et souvent enfermé, parfois à la
+Bastille, et parfois aux fous de Bicêtre, souffrant en grande
+patience, et favorisé de plus en plus de célestes visions. Ses
+pensées, imprimées (1647), sont fort troubles, au total, d'un pauvre
+esprit, mais simple et doux. Il a fait quelquefois de très-beaux vers,
+un sublime et profond: «Ne sais-tu que l'amour change en lui ce qu'il
+aime?»
+
+De plus en plus, il se sentit changé; il aperçut que l'âme de Jésus
+était devenue la sienne. Il commença à croire qu'on avait bien assez
+longtemps pensé à la mort du Christ et à l'_état de grâce_ où cette
+mort nous appelle, que le nouveau Jésus peut faire un pas de plus et
+mettre ici l'_état de gloire_, autrement dit, le paradis.
+
+Cette illusion messianique, qui revient souvent dans le Moyen âge et
+que nous avons vue naguère dans l'honnête et très-pur Messie polonais,
+est chose naturelle à l'homme. Qu'on lui pardonne de sentir Dieu en
+lui.
+
+Trois mois avant la mort de Mazarin, Morin, voyant que le roi allait
+régner, crut de son devoir de lui notifier aussi son propre avénement
+en sa qualité de Jésus. Il lui jeta dans son carrosse un opuscule
+intitulé: «Avénement du Fils de l'homme.» C'était le moment où
+Desmarets, dans ses «Délices de l'esprit,» venait de se poser en
+prophète, en révélateur. Si Morin était le Messie, il se voyait
+subordonné, ne pouvait plus être qu'Élie, saint Jean, ou
+Jean-Baptiste. Cela était humiliant.
+
+Lui-même a raconté la persévérance admirable, la trame habile de
+mensonges, de perfidies, de faux serments, par lesquels il réussit à
+perdre le nouveau Messie, égalant, surpassant l'apôtre du diable,
+Judas.
+
+Par deux fois il lui jura qu'il était son disciple, le salua Messie.
+Morin le serra dans ses bras, contre son coeur, crut sentir son saint
+Jean. Il lui dit tout, et des choses qui n'étaient pas trop folles:
+qu'il voyait venir le règne enfin de Dieu le Père, que le roi n'était
+pas celui qui ferait les oeuvres de Dieu, parce qu'il portait en lui
+l'âme de Mazarin. Ce mot fut un trait de lumière pour Desmarets. Il
+vit par où il pouvait perdre son maître. Il fit causer les femmes en
+son absence, et la dame Malherbe, interrogée par lui, dit ce qu'il
+désirait: «Que, si le roi ne se convertissait, _il faudrait qu'il
+mourût_, et que Dieu agît par son fils.» Desmarets n'en voulait pas
+plus. Avec cela, il court aux Jésuites et au Parlement; il a trouvé un
+homme qui veut _que le roi meure_, et Morin est un Ravaillac (23 mai
+1662).
+
+Il y avait six ans à peine que le Parlement avait déjà jugé Morin, et
+bien jugé, le traitant comme fou. Il fallait obtenir que ce grand
+corps se déjugeât, se démentît, le déclarât raisonnable, responsable
+et digne du supplice. On y travailla fort longtemps. L'accusation
+était à deux tranchants; l'idée de régicide qu'on y mêlait, absurde et
+sotte, la rendait pourtant redoutable. On n'osait y répondre. Ceux qui
+l'eussent trouvée ridicule craignaient qu'on ne leur dît: «Vous faites
+bon marché de la vie du roi.»
+
+Le roi était judicieux. Il eût empêché cet acte hideux, s'il eût eu
+près de lui quelqu'un qui l'avertît et lui fît voir la chose. Mais ses
+ministres, en ce qui semblait toucher sa personne, n'eussent jamais
+desserré les dents. Sa mère, bien moins; elle était au fond de la
+cabale. Les femmes pouvaient beaucoup sur le roi, quelque dur qu'il
+fût pour celles qu'il aimait. Elles seules eussent pu, à tels moments,
+glisser un mot d'humanité, faire un peu contre-poids à la férocité
+dévote. C'est alors qu'on put voir combien la cabale gagnait à ce que
+le roi n'eût de maîtresse qu'une jeune sotte, timide à l'excès, perdue
+dans son amour et ne sachant rien autre, ne voulant rien savoir, ne se
+mêlant de rien. Si le roi fût resté sous l'influence de Madame,
+celle-ci aurait pu lui donner un conseil, lui parler au moins pour sa
+gloire.
+
+Légère en galanterie, elle ne l'était point en affaires. Elle y était
+sensée, loyale. Par deux fois elle avait conseillé très-bien les deux
+rois.
+
+Dans l'affaire de Fouquet, elle dit à Louis XIV qu'il s'abaissait en
+faisant à Fouquet l'honneur de le craindre, en allant à cent lieues
+arrêter un homme qu'on pouvait arrêter ici (La Fayette).
+
+Et, dans une autre affaire plus délicate, quand Louis XIV racheta
+Dunkerque aux Anglais, Madame écrivit à son frère que cela le
+perdrait dans l'opinion (Motteville). Ce rachat, utile à la France
+sans doute, lui était cependant funeste dans l'avenir. Il recommençait
+la ruine, la démolition des Stuarts, nos vrais agents en Angleterre et
+nos instruments naturels. Ainsi Madame conseilla loyalement pour l'un
+et pour l'autre.
+
+Mais, au moment où nous sommes ici, on avait habilement séparé le roi
+et Madame, séparé et brouillé, occupant l'un de la Vallière et l'autre
+du comte de Guiche.
+
+Le roi craignait et détestait l'esprit. Si la Vallière le retint, le
+reprit, c'est que c'était une pauvre fille, toute nature, toute
+passion, tout orage, un jouet vivant dans ses mains. La chaleur du
+sang plébéien (elle n'était guère noble par sa mère) fondit un moment
+la glace royale. Il vit avec surprise tant d'amour, tant d'honnêteté,
+de remords. Cela le charmait. Il prit goût à ses larmes. Et il les
+renouvelait sans cesse. Tantôt c'étaient des jalousies, feintes ou
+vraies. Tantôt des tyrannies. Plus elle était pudique, plus elle
+souffrait de blesser la reine ou Madame, sa maîtresse, plus le roi la
+trouvait touchante et jolie de sa honte. Il avait avec elle des
+rendez-vous furtifs. Mais, en même temps, il la forçait de paraître
+avec une parure royale. Il l'entretenait des heures entières chez
+Madame, dans un cabinet tout ouvert, prolongeant à dessein cette
+situation cruelle, et le déplaisir de Madame, et le supplice de la
+Vallière qui n'osait pas pleurer.
+
+La situation de Madame était fort triste. Nous la connaissons tout
+entière par elle-même. Elle a fait tout écrire sous ses yeux par
+madame de La Fayette, ses fautes même, autant que la décence le
+permet. Ce sont celles qu'on peut attendre d'une princesse de dix-huit
+ans, née en pleine corruption, en pleine intrigue, n'ayant jamais eu
+d'autre exemple, ni de culture que des romans, mais avec cela d'un
+coeur doux et charmant et qui ne sut jamais haïr. Dans ce très-beau
+récit, modeste, mais bien transparent, on voit les chutes de Madame,
+mais en même temps le noir complot qui se fit pour la faire tomber. Le
+grand parti dévot, le tartufe de religion, lui avait fait perdre
+crédit. Un tartufe d'amour l'humilia, faillit la faire mourir, un
+moment l'annula, au moment même où sa douceur eût pu balancer près du
+roi la fureur du parti dévot.
+
+Le triste et honteux mariage de Madame avec cette fille fardée,
+minaudière et coquette qu'on appelait Monsieur, constituait une lutte
+bizarre, étrangement immorale. Cela faisait deux petites cours
+jalouses. Les jolis jeunes gens qu'aimait Monsieur devaient se
+décider. Son premier favori, Guiche, laissa Monsieur pour Madame. Plus
+tard, un autre, le chevalier de Lorraine, opta contre Madame, prit
+Monsieur, la honte et l'argent.
+
+Quand le roi la quitta pour la Vallière, Madame, enceinte et triste,
+se laissa consoler par une autre délaissée, Olympe Mancini, celle que
+le roi avait cédée à Vardes. Ce don Juan espion, qui n'était pas fort
+jeune, éclipsait tous les jeunes par l'agrément, l'adresse, les tours
+de chat, les petites noirceurs. Olympe l'accepta, espérant par leur
+ligue faire sauter la Vallière, abaisser, avilir Madame, et la rendre
+impossible dans l'avenir.
+
+Si on pouvait d'abord obtenir de la princesse qu'elle chassât la
+Vallière, celle-ci, comme un lièvre éperdu qui se réfugie dans les
+jambes du chasseur, se fût laissé mener chez Olympe, qui l'aurait
+achevée, égarée, effarée, et, de gré ou de force, jetée dans quelque
+affreux faux pas.
+
+Madame était bien autrement fine, d'ailleurs, si maladive, et (malgré
+ses yeux pleins d'amour) peu amoureuse. Elle ne donnait guère prise.
+Mais elle s'ennuyait, aimait à rire, surtout de Monsieur. On savait
+tout cela par une certaine Montalais, une de ses filles, qui l'amusait
+quand elle était au lit, et qui était en même temps confidente de la
+Vallière. La Montalais divertissait Madame surtout en lui parlant des
+folies du duc de Guiche. Ce qui l'amusait dans l'affaire, c'est que
+Monsieur y perdait Guiche et s'en désespérait.
+
+Guiche avait vu dans mademoiselle Scudéry et ailleurs qu'un héros de
+roman ne peut écrire à la dame de ses pensées moins de quatre lettres
+par jour. La Montalais en lisait quelque chose à Madame, qui en avait
+bientôt assez et s'endormait, de sorte que, pour se faire lire, Guiche
+assaisonna ses soupirs de ce qu'elle aimait bien mieux, de
+plaisanteries sur Monsieur, enfin de traits hardis qui allaient au
+ciel même, au Dieu d'alors, au roi, jusqu'à dire que c'était un
+fanfaron et un dieu de théâtre. Madame était un libre esprit et cette
+impiété l'amusait.
+
+Mais dans les romans de l'époque, les héros n'écrivent pas toujours.
+Ils parlent, trouvent moyen de pénétrer chez leur princesse sous mille
+déguisements. Donc, un matin, la Montalais amène chez Madame une
+diseuse de bonne aventure, fort embéguinée; c'était Guiche.
+
+Madame de La Fayette assure qu'il n'y avait amour ni d'un côté ni de
+l'autre. Mais la chose était à la mode. Lauzun allait partout suivant
+la soeur de Guiche, déguisé en vieille, en valet. Ici surtout on ne
+pouvait guère penser à mal. Car Madame était au plus bas; ses médecins
+disaient qu'elle n'avait pas beaucoup à vivre. Pour Guiche il n'y
+voulait que le péril, la vanité d'avoir aimé si haut. Jamais, en toute
+sa vie, il ne fut amoureux que de lui-même. Molière l'a pris tout vif
+dans ce fat (du _Misanthrope_), l'homme si content de lui et si
+futile, qui perd le temps à se mirer et cracher dans un puits.
+Moquerie amère du puissant mâle à ce sylphe de cour, aimable papillon
+sans tête, qui ne fit rien que voltiger.
+
+Cette folie n'eut pas moins un effet sérieux. La Montalais la conte à
+la Vallière, sous le secret. Mais celle-ci avait promis au roi de
+n'avoir pas de secret. Elle est embarrassée. Comment trahir Madame?
+comment cacher quelque chose au roi? Il vit qu'elle cachait quelque
+chose. Elle refuse de le dire. Il est dans une colère épouvantable. La
+Vallière, désespérée, veut mourir, s'enterrer au couvent de Chaillot.
+Elle y court, mais on n'ose la recevoir. Elle reste au parloir couchée
+par terre, hors d'elle-même. Le roi vient, en tire ce qu'il veut. Il
+court en accabler Madame, toute malade qu'elle est, lui reproche
+l'aventure de Guiche. Et l'on fait partir celui-ci.
+
+Restaient ses lettres dangereuses, ses moqueries du roi. Madame
+craignait plus que la mort qu'il n'en eût connaissance. Vardes trouva
+moyen de les avoir, et dès lors, Madame est à la discrétion de Vardes
+et d'Olympe. Ils peuvent la perdre ou s'en servir. Ils la font d'abord
+leur complice. Sous ses yeux, ils écrivent une lettre anonyme à la
+reine où on lui conte les amours du roi. Le hasard voulut que la
+lettre parvint au roi même. Il la montra à Vardes, qui accusa d'autres
+personnes, que le roi chassa de la cour. Le roi avait confiance en
+lui. Vardes lui disait chaque jour que le coeur de Madame était tout à
+son frère, qu'elle le conseillait contre nous. Mais il ne disait pas
+que lui, Vardes, avait persuadé à Madame que le roi ne l'aimait pas,
+et qu'elle devait d'autant plus s'appuyer sur Charles II.
+
+Chacun voyait la disgrâce où Madame tombait, le froid mortel du roi.
+Vardes, par d'ingénieuses calomnies, trouva moyen de l'isoler, de
+faire partir tous ses amis. Alors, on put oser davantage contre elle.
+On la tenait par ses lettres qu'elle eût voulu ravoir. Vardes les
+promet, mais si Madame les veut, c'est chez Olympe, dans cette maison
+suspecte et ennemie, qu'il pourra les lui rendre. L'historien de
+Madame n'en dit pas plus, ne donne pas les conditions du traité. Ce
+qui prouve qu'elles furent dures et étranges, c'est l'insolence que
+Vardes montra dès ce jour-là.
+
+La vanité de Vardes fut impitoyable et féroce, autant qu'Olympe
+pouvait le désirer. Pour lui, le succès en amour était d'humilier et
+de désespérer. Toute sa vie se passait à cela. Naguère il avait
+désolé, perdu, mis pour jamais en deuil la belle madame de Roquelaure,
+qui n'en put relever. Plus tard, à cinquante ans, il séduisit une
+demoiselle de vingt. Ce fut pour la briser de même. Elle mourut de
+désespoir. On en fit une pièce qui eût dû le rendre exécrable. Ce fut
+tout le contraire. Madame de Sévigné y pleura, mais en rit. Elle cache
+mal son admiration pour un si charmant scélérat.
+
+Ici, vraiment, la chose était honteuse et douloureuse. C'était la
+perfidie, la méchanceté calculée qui insultait, je ne dis pas la
+princesse, mais la première femme de France par la grâce et l'esprit,
+une personne si bonne et si douce. D'autant plus glorieux, Vardes
+illustra la chose, fit voir qu'il disposait de Madame, la faisait
+aller comme il voulait. Il lui donna rendez-vous au lieu le plus
+public, au parloir de Chaillot, l'y fit attendre et ne daigna y venir.
+
+Le roi, pendant ce temps, de plus en plus brouillé avec Madame, las
+par instants de la Vallière, était revenu à une demoiselle de la Mothe
+qu'Olympe voulait lui donner. C'était sa préoccupation pendant le
+procès de Morin et la querelle de Rome. Mais il en eut encore une
+autre. Au printemps de 1663, il prit la rougeole et fut un moment
+très-malade. Grand avertissement du ciel, blessé sans doute de cette
+guerre impie et des amours du roi. Lui-même se crut près de mourir,
+prit peur, fut brusquement dévot,--à ce point qu'au lieu de créer un
+conseil de régence dans la ferme main de Colbert, il lâchait tout, et
+donnait le Dauphin au dévot prince de Conti, radoteur avant l'âge, qui
+(dit l'évêque Cosnac) avait les os gâtés et mourut de la syphilis.
+
+Le Parlement avait beau jeu, dans cette détente, pour faire un grand
+coup de sa tête et se montrer terrible. On avait ri un peu de lui
+depuis la Fronde. Mais il n'y eut plus de quoi rire. Les familles
+parlementaires avaient été durement humiliées par Colbert. Sa chambre
+de justice avait frappé la dynastie des Guénégaud (apparentés
+très-haut dans la noblesse). L'un d'eux avait eu le désagrément d'être
+condamné comme voleur, gracié, mais en faisant amende honorable et
+recevant sa grâce à genoux. Grande douleur pour toute la robe, plus
+encore au parti des saints, aux Guénégaud, Albret, Richelieu,
+Lamoignon, tous parents et amis. La magistrature avait vraiment besoin
+de se relever par la terreur.
+
+L'arrêt avait été prononcé dès le 20 décembre 1662. Il ne fut confirmé
+que le 13 mars 1663, pendant la maladie du roi. Il était tel: _Morin
+brûlé vif_, deux prêtres ses disciples aux galères, la dame Malherbe
+flétrie, fouettée sur l'échafaud, et fouettée _nue_. Choquante
+addition, inusitée, qui témoignait honteusement de la fureur des
+juges. Morin n'en appela pas. Il avait toujours dit: «Je ne demanderai
+pas à Dieu _qu'il détourne de moi ce calice_.» La pauvre Malherbe
+appela en vain.
+
+Un demi-siècle s'était écoulé depuis le bûcher de Vanini, et il y
+avait eu un grand changement dans les moeurs. Une si haute culture,
+une cour si élégante, un monde si poli, l'excès même et le ridicule de
+la politesse amoureuse dans les livres à la mode (des Scudéry et
+autres), tout cela rejetait bien loin l'idée de ces horreurs du Moyen
+âge. C'était précisément l'année où un illustre voyageur commençait à
+réunir chez lui les savants, les observateurs, les _curieux de la
+nature_. Glorieux berceau de l'Académie des sciences. Cette année, le
+grand Swammerdam, le Galilée de l'infini vivant, fit à Paris l'honneur
+insigne d'y apporter sa découverte, qui montrait la vie dans la vie,
+l'atome organisé contenant d'autres organismes, et cela sans fin, sans
+repos, sans autres bornes que la faiblesse de nos sens et
+l'imperfection de l'optique. Abîme ouvert aux profondeurs de Dieu!
+
+Morin était un pauvre fanatique. Mais, dans la mort, il ne se montra
+pas indigne des penseurs qui, avant lui, honorèrent le bûcher.
+Giordano Bruno avait dit: «Vous tremblez plus à dire la sentence que
+moi à l'entendre.» Et Vanini: «Jésus sua du sang, et je meurs
+intrépide.» Morin se contenta de répondre à l'insulte avec une ferme
+douceur. L'Italien Mariani, qui était alors à Paris, se trouvait là
+(_Curiosités de la France_, Venise, 1676). La joie sauvage des juges
+était telle, telle leur ivresse du sang, que le président Lamoignon ne
+put s'empêcher de dire à cet homme qui allait mourir: «Il n'était pas
+écrit que le nouveau Messie dût passer par le feu.» À quoi Morin
+répliqua, avec présence d'esprit, par ce verset du Psaume XVI:
+«Seigneur, tu m'as éprouvé par le feu. Mais on n'a pas trouvé
+l'iniquité en moi.» (14 mars 1663).
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+MOLIÈRE ET MADAME
+
+1663-1665
+
+
+Le roi se rétablit heureusement. Autrement la cruelle victoire gagnée
+par le parti dévot ne se fût pas arrêtée à la mort de Morin. L'homme
+le plus en péril certainement était Molière qui, dans une comédie
+récente, l'_École des femmes_, s'était moqué de l'enfer. Cette pièce
+avait été jouée le 26 décembre 1662, six jours après la première
+condamnation de Morin, mais elle eut un succès immense, et le plus
+grand que l'on eût vu depuis le _Cid_. Le public ne s'en lassait pas,
+la demandait et redemandait avec fureur. Molière ne pouvait l'arrêter,
+sans paraître avoir peur et s'accuser lui-même. On la joua des mois
+entiers, on la joua en mars pendant l'exécution. Chaque soir, cette
+terrible comédie, qui blessait, disait-on, tout ce qui doit être
+respecté, famille, morale, décence, religion, revenait irriter les
+haines, donner prétexte aux cabales qui poursuivaient Molière, dévots,
+précieuses, et savantasses, la fade littérature du temps.
+
+La maladie du roi eut l'effet singulier que les beaux de la cour, les
+jeunes et les brillants qui servaient et imitaient ses galanteries, se
+portèrent où le vent soufflait, glissèrent à la dévotion. Ils
+n'avaient pas l'audace de se faire brusquement dévots. Mais, comme
+transition, ils aidèrent les dévots, et se mirent à déblatérer contre
+la pièce impie. Ils n'en attaquaient pas encore l'impiété, mais la
+grossièreté, l'indécence. L'élégance de cour affectait le dégoût de
+cette langue forte et hardie, de cette franche plaisanterie,
+bourgeoise, si l'on veut, mais le vrai génie de Paris, qui prenait sa
+revanche et emportait Versailles. Les marquis s'indignèrent. L'esclave
+la Feuillade, ce chien qui voulut être enterré comme un chien, aux
+pieds du maître, brilla par sa colère. Il crut flatter le roi, et sans
+doute aussi les dévots.
+
+Grande surprise: le roi un matin est guéri, et se lève. Il se retrouve
+mieux portant que jamais, le même, jeune et fort, gaillard, galant. Il
+le prouve à l'instant. Le triomphe de la cabale, l'affreuse exécution
+avait eu lieu le 14 mars. Et le 19, la Vallière est enceinte. Elle
+l'avait craint extrêmement. Mais dans ce retour à la vie, le roi mit
+de côté les ménagements et pour elle et pour l'opinion, brava tout, se
+moqua de tout.
+
+Il trouva fort mauvais qu'on osât critiquer une pièce écrite par un
+homme de sa maison. Molière avait l'honneur d'être valet de chambre
+tapissier du roi. Il lui permit de se défendre. De là la _Critique de
+l'École des Femmes_, où les marquis figurent de façon ridicule. Cela
+plut fort au roi, qui, justement alors, était excédé des étourdis qui
+l'entouraient, allaient sur ses brisées. À ce point qu'une nuit,
+allant chez une dame, il trouva que Lauzun l'avait prévenu et lui
+fermait la porte au nez.
+
+Donc, cette année, 1663, il fit une Saint-Barthélemy des marquis, non
+sanglante, bien entendu. Il mit Lauzun à la Bastille, avec ce mot:
+«Pour avoir plu aux dames.»
+
+Guiche s'était sauvé en Pologne. La Feuillade, comme on va voir,
+partit aussi. Vardes, peu à peu démasqué, commençait à être connu du
+maître, et il eût fait une fin tragique, si Madame n'eût été la
+clémence même.
+
+Elle reprenait peu à peu près du roi. Et, quoique les femmes maladives
+eussent peu d'attrait pour lui, il l'avait fort admirée, comme tout le
+monde, aux bals de l'hiver. Sa danse était une chose surprenante, dit
+Cosnac; elle n'était qu'esprit, «et jusqu'aux pieds.» La grossesse de
+la Vallière fit de plus en plus ménager Madame chez qui elle était, et
+qui (sans le paraître) eut soin de sa rivale. Madame lui donna pour la
+crise un pavillon solitaire et commode qui se trouvait dans le jardin,
+vaste alors, du Palais-Royal. Les portes mystérieuses de ce jardin
+permettaient les secours, les visites de médecin, celles du roi
+peut-être. Mais cet état touchant de la Vallière et ses souffrances le
+reportaient cependant vers d'autres distractions. La nullité de sa
+maîtresse lui faisait apprécier Madame, et il l'admirait de plus en
+plus.
+
+Elle fit une chose bien habile. Ce fut de se remettre au roi de tout,
+de se fier à lui, de le prendre pour confident, j'allais dire,
+confesseur. Elle lui mit en main ses relations. Le roi fut fort
+touché. Il haït d'autant plus ces audacieux, ces étourdis, ces
+traîtres. Il ne faut pas s'étonner des attaques de Molière contre les
+marquis.
+
+Un hasard singulier se trouvait avoir uni les destinées de Molière et
+de Madame. Les triomphes de l'une furent les libertés de l'autre. Des
+dédicaces de Molière, qui sont souvent des plaisanteries, une est fort
+sérieuse, attendrie, et elle est en tête de la pièce bouffonne et
+douloureuse où il dit son coeur même, la torture de sa jalousie,
+l'_École des Femmes_, dédiée à Madame. C'est son coeur qu'il met à ses
+pieds.
+
+Reprenons d'un peu haut, le mystère, sinon honorable, au moins cruel,
+de la vie du grand homme.
+
+Les _Fâcheux_, faits pour la fête de Vaux et dont le roi avait,
+disait-on, inspiré une scène, montrèrent Molière en grand crédit, et
+firent de lui un personnage. Une de ses actrices, la Béjart, était sa
+maîtresse. Elle n'était pas jeune. Elle pouvait prévoir qu'un homme
+ainsi posé et dans la force du génie, lui échapperait. Elle voulut
+l'avoir pour gendre. Elle avait une jolie petite fille que Molière
+aimait tendrement et comme un père.
+
+De qui était-elle née? dans le pêle-mêle de la vie de théâtre, la
+Béjart, très-probablement, ne le savait pas bien au juste. Ce qui est
+sûr, c'est que l'année 1645, où naquit la petite, était celle où
+Molière devint un des amants de la mère. En 1661, elle avait seize
+ans, Molière quarante. Il l'avait élevée. Que dirait le public de voir
+changer les rôles, de voir l'enfant, par lui régentée ou grondée,
+devenir tout à coup madame Molière? La Béjart ne s'arrêta pas à cela.
+Sa cupidité l'emporta. Molière, dans la vie infernale de travail et
+d'affaires qu'il menait à la fois, ne disputait guère avec elle. Il
+avait plutôt fait d'obéir que de guerroyer. C'est un effet aussi de ce
+violent et terrible métier, lorsque (comme Shakespeare et Molière) on
+est en même temps auteur, acteur et directeur. On vit d'illusion, on
+sait à peine si l'on veille ou l'on songe. État bizarre qui jette
+l'âme aux hasards de la fantaisie.
+
+Dans cette fête de Vaux, fatale à tant de gens, où la Vallière perdit
+l'esprit, la féerie des eaux jaillissantes, nouvelle alors et inouïe,
+avait mis tout le monde hors du réel, dans le pays des rêves, quand
+d'une coquille qui s'ouvrit brusquement, vive et svelte jaillit la
+naïade, une enfant héroïque, qui dit les vers «Au plus grand roi du
+monde.» Beaucoup furent saisis et ravis, et Molière plus qu'un autre,
+et il tâcha de croire ce que la Béjart lui disait.
+
+Le théâtre n'est pas sévère, et la cour l'était moins. Les Condés, les
+Nevers étaient ouvertement amoureux de leurs soeurs. Le roi,
+beau-frère de madame Henriette, passait pour son amant. Le mariage
+étrange de Molière ne pouvait déplaire à Madame. La chose était
+hardie, mais ne pouvait lui nuire en cour. Ces pensées, peu morales,
+agirent sur la Béjart et sur Molière peut-être qui voulait plaire
+pour être fort, libre de tout dire au théâtre, sous la protection de
+Madame et du roi.
+
+Ce qui porterait à croire que la Béjart savait Molière père de
+l'enfant, c'est qu'elle prétendait faire un mariage nominal, faire sa
+fille épouse en titre et héritière, la retenir chez elle, et rester la
+vraie femme. Arrangement ridicule que Molière supporta neuf mois, et
+qu'il eût supporté toujours. Mais la petite madame de Molière
+n'entendait nullement rester à jamais sous sa mère. Elle rompit sa
+chaîne, un matin, alla s'établir dans la chambre de son mari, en prit
+possession et l'obligea de la prendre au sérieux.
+
+Il en était jaloux, même avant. Il en a versé la douleur dans son
+chef-d'oeuvre de l'_École des Femmes_, l'oeuvre la plus personnelle
+qui soit sortie de son génie.
+
+La _Critique_, plutôt la défense, qu'il en fit avec l'aveu du roi
+(juin 1663) exaspéra les marquis. La Feuillade, rencontrant Molière,
+court à lui et l'embrasse, mais en lui frottant le visage contre ses
+boutons de diamant, et répétant le mot attaqué de la pièce: «Tarte à
+la crème! Molière, tarte à la crème!» Faire cet affront à un homme du
+roi dans le palais du roi, c'était risquer beaucoup. La Feuillade fit
+comme les autres; il partit comme volontaire dans les armées de
+l'Empereur.
+
+Les dévots aussi bien que les marquis étaient en pleine déroute. Le
+roi frappa le pape (juillet), il saisit Avignon. Et il fit au clergé
+une douleur plus amère encore. _Il défendit les enlèvements
+d'enfants._ Il ordonna de rendre à leurs familles ceux qu'on tenait
+dans les couvents (sept. 1663). Tout le parti, Jésuites et
+Jansénistes, indifféremment, pleura et jeûna, prit le deuil et cria à
+la persécution. Il se crut au temps de Dioclétien. Les évêques
+allèrent trouver le chancelier, lui dirent que c'était une barbarie,
+qu'à cet horrible édit de tolérance _ils ne se soumettraient jamais_.
+
+Mais d'où venait le mal? De ce que le roi certainement n'écoutait plus
+ses confesseurs. Et d'où venait cela? De ce que son retour à Madame le
+brouillait avec eux. Tout le mal était là. Comment l'en avertir, lui
+inspirer du moins la crainte de l'opinion? Au temps du roi Robert, on
+eût procédé hardiment par voie d'excommunication, et le roi, interdit,
+exclu du monde et rejeté des hommes, eût mangé seul avec ses chiens.
+On fit ce qu'on pouvait; on frappa, non le roi, mais à côté du roi,
+sur son Molière. Le petit monde du service, gens de la bouche, etc.,
+déclarèrent que leur conscience ne leur permettait pas de manger avec
+ce valet de chambre comédien. Cela dit haut (et sans doute bas,
+l'accusation d'inceste). Le roi fut étonné, irrité. En présence de la
+conscience, il s'arrêta pourtant. Mais Molière fut vengé. Le roi, par
+une pension, l'adopta comme un homme à lui, et il le fit manger chez
+lui dans sa propre chambre à coucher. Il y avait toujours une volaille
+qu'on y mettait le soir, en cas qu'il eût faim, et qu'on appelait son
+_en cas_.
+
+Il était bien loin de quitter Madame. Elle avait rompu avec Guiche, et
+elle avait hardiment chargé le roi de la rupture. Il fut ravi, se crut
+sûr d'elle, et elle eût tout son coeur.
+
+Mais il était sujet aux jalousies rétrospectives. Il avait fort
+tourmenté la Vallière pour une vieille affaire d'un premier amour. De
+plus en plus il haït Vardes pour Madame. C'est, je crois, pour ce
+marquis de Vardes, pour Guiche, pour Marsillac, pour tous ceux qui
+avaient aimé, courtisé, admiré Madame qu'il prit par devant elle une
+vengeance, la joie d'une pièce où ils furent bâtonnés de la forte main
+de Molière.
+
+Molière, s'il n'eût agi pour la vengeance de son maître, n'eût pas
+hasardé le prologue où le marquis dans l'antichambre fait le pied de
+grue avec les valets, puis la formule dure qui est restée: «_Le
+marquis_ est aujourd'hui le plaisant de la comédie. Et, comme dans les
+comédies anciennes, on voit toujours _un valet_ bouffon qui fait rire,
+de même maintenant il nous faut _un marquis_.»
+
+Jamais la cour ne fut plus bas, le roi plus haut, plus libre, plus
+hardi, méprisant plus l'opinion. Cinq ou six jours après cette
+flagellation de ses anciens amants, Madame devint enceinte (16 octobre
+1663). Elle était reine alors, et serait restée telle, si sa misérable
+santé ne l'eût anéantie presque l'année suivante.
+
+La Vallière, avancée alors dans sa grossesse, était pourtant en
+baisse. Elle accoucha (19 déc. 1663). Mais, bien loin que le roi
+reconnût l'enfant, Colbert le fit prendre secrètement au pavillon
+mystérieux du jardin et le fit baptiser sous un faux nom à une petite
+église de la rue Saint-Denis.
+
+Fait très-inaperçu. On ne voyait que Madame et la guerre au pape. Le
+roi, réellement, préparait une armée; il avertit le pape qu'on
+marcherait sur Rome, si, le 15 février, il n'avait pas cédé. Il
+devait, comme amende, rendre Castro à notre allié, le duc de Parme. Il
+devait envoyer ses deux frères et deux cardinaux. Il avait fait pendre
+des Corses; il dut de plus casser la garde corse, déclarer ce peuple
+incapable de servir l'Église, enfin éterniser le souvenir de
+l'événement par une pyramide qui rappellerait moins le crime des
+Corses que l'humiliation du Saint-siége.
+
+Le 12 février, le pape s'humilia. Le 28, le roi et Madame, pour faire
+pièce au parti dévot, firent à Molière l'honneur d'être parrain,
+marraine, de son premier enfant. Solennelle justification de Molière?
+Le roi eût-il voulu tenir sur les fonds le fruit de l'inceste? _Siluit
+terra._
+
+Molière préparait autre chose. Il ne s'endormait pas. Dès que le nonce
+et l'ambassade du pape furent à Paris, il eut audience du nonce, et
+mit à ses pieds humblement l'ébauche d'une pièce qui s'appelait
+_Tartufe_.
+
+Molière avait observé que certaines gens, laïques, sans caractère et
+sans autorité, sous ombre de piété, se mêlaient de _direction_, chose
+impie et contraire à tout droit ecclésiastique. Ces intrus,
+intrigants, hypocrites, usurpaient le spirituel, pour s'emparer du
+temporel, autrement dit du bien des dupes.. (On a vu que Desmarets
+était intendant de madame de Richelieu, et disposait de tout chez
+elle.) Rien ne pouvait servir la religion plus que de démasquer ces
+_directeurs laïques_.
+
+Le légat fut édifié, et vit bien qu'on l'avait trompé en disant que
+les gens du roi étaient ennemis de l'Église. Muni de son approbation,
+Molière eut sans difficulté celle des prélats ultramontains qui se
+réglaient sur le légat. La pièce ne pouvait plus avoir pour ennemis
+que de mauvais sujets suspects d'_illuminisme_, ou des gallicans
+endurcis, des cuistres jansénistes. Molière expressément a fait
+Tartufe _illuminé_. Il dit à son valet Laurent: «Priez Dieu que
+toujours le ciel vous _illumine_.» C'est dire que, dans les trois
+degrés de la vie mystique (_l'ascétisme_, _l'illumination et
+l'union_), le valet est encore au second degré, _illuminatif_; mais
+son maître est monté à la vie _unitive_; il est _uni_ à Dieu, perdu en
+Dieu, ainsi que Desmarets.
+
+Molière, pour se réconcilier les courtisans et faire passer _Tartufe_,
+avait fait (ou fait faire) la _Princesse d'Élide_. La princesse _fille
+des rois_, dans son intention, était évidemment Madame. Mais, par un
+coup désespéré de la cabale, qui sans doute connaissait d'avance
+_Tartufe_ et en craignait l'effet, il y eut un revirement. Deux
+complots furent tramés, l'un pour relever la Vallière, l'autre pour
+perdre Madame. En haine de Madame, la simple fille, acceptée de la
+cour, même des gens de la reine mère, est comme intronisée aux fêtes
+de Versailles. Pour elle, on joue la _Princesse d'Élide_ (8 mai 1664),
+et les premiers actes du _Tartufe_ (12 mai). Là, on obtient du roi ce
+qu'on voulait; il ne trouve rien à dire à la pièce, mais la défend
+_pour le public jusqu'à ce qu'elle soit achevée_. Le président
+Lamoignon, dit-on, travailla fort à cela. Il y avait intérêt, comme
+juge de Morin, et allié des dénonciateurs (de Desmarets-Tartufe).
+
+L'autre complot pour perdre Madame eut pour agent le scélérat de
+Vardes. Il voyait sur la tête planer la foudre. Il agit en cadence
+avec la grande cabale. Il trompa Guiche encore et le fit écrire à
+Madame, mais écrire chez lui, Vardes, qui remettrait la lettre. Il la
+porta tout droit au roi, la lui montra, lui dit que Madame le
+trahissait. Puis, se chargeant du rôle du tentateur Satan, il porta la
+lettre à Madame. Elle vit heureusement le piége et refusa la lettre.
+Alors il se mit à pleurer, se roula à ses pieds, fit des serments
+terribles de sa sincérité, pleurant à chaudes larmes de ce qu'elle
+refusait de se mettre la corde au cou.
+
+Sa rage fut telle qu'il ne put la contenir. Un mignon de Monsieur, le
+chevalier de Lorraine, faisait la cour à une fille de Madame; Vardes
+lui dit ce mot cynique: «Pourquoi tant courir la servante? Allez plus
+haut, à la maîtresse. Cela sera bien plus aisé.»
+
+Un tel mot, d'un tel homme, avait grande portée. L'affront, enduré de
+Madame, l'eût avilie, et auprès du roi même.
+
+Le maître qui se croyait si maître, dépendait fort pourtant du
+ridicule, s'éloignait des moqués.
+
+Si Madame, cette fois, n'agissait, ils prenaient un ascendant
+définitif; «ils allaient être sur le trône.» (La Fayette.)
+
+Mais voudrait-elle agir? Elle avait jusque-là épargné ses ennemis,
+souffert et abrité la Vallière, leur pauvre instrument.
+
+Elle avait si peu de fiel qu'on pouvait croire que, comme son
+grand-père Henri IV, elle ne sentait ni le bien ni le mal.
+
+Elle agit cependant.
+
+Elle obtint que le roi vînt chez elle à Villers-Cotterets. Elle y fit
+venir Molière, qui, pour la seconde fois, joua _Tartufe_.
+
+La cabale de la cour, qui était chez Madame avec le roi, forcée de
+subir son triomphe, avertit l'autre, la cabale dévote, qui fit une
+chose désespérée. On employa la reine mère, fort malade à Paris.
+
+On écrivit au roi qu'elle s'était trouvée très-mal. Il accourut.
+
+La malade lui fit la grâce inattendue de vouloir bien recevoir la
+Vallière. Cela coûta beaucoup à la reine mère, elle en eut honte et
+remords, en rougit devant ses domestiques. Mais les dames de haute
+piété et de grande vertu, telles que madame de Montausier, déclarèrent
+qu'elle avait bien fait. Et, ce qui est plus fort, on vint à bout de
+le faire approuver de la jeune reine elle-même.
+
+Le roi ne resta pas près de sa mère ni près de la Vallière. L'attrait
+de Madame était grand dans les fêtes d'automne, la saison harmonique
+des grâces maladives.
+
+Elle était devenue enceinte l'autre année, 1663, au milieu d'octobre,
+et elle avait accouché récemment, en juillet 1664.
+
+Cette fois encore, au même moment, presque à l'anniversaire, au milieu
+du même mois d'octobre, elle eut le malheur d'être enceinte, sans être
+remise encore, et au grand péril de sa vie.
+
+Grossesse fâcheuse en tous sens. Elle allait de nouveau être souvent
+agitée, maigrir, pâlir, et baisser près du roi.
+
+Un beau champ pour ses ennemis, pour l'intrigue de Vardes, pour
+l'entremetteuse Olympe. L'année nouvelle arrivait menaçante,
+incertaine, et la cour doutait.
+
+Molière ne douta pas. Si prudent, il fut intrépide, se déclara et
+lança _Don Juan_ (15 février 1665).
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+MOLIÈRE ET COLBERT--DON JUAN--LES GRANDS JOURS
+
+1665
+
+
+Un portrait est au Louvre, un vigoureux tableau sans nom d'auteur. Il
+illumine la petite salle où il est, comme une flamme. L'artiste, un
+peintre secondaire, peut-être, mais ce jour-là en face d'un tel
+original, s'est trouvé transformé. Ce visage est celui d'un grand
+révélateur, et non pas moins celui d'un grand créateur, dont tout
+regard était un jet de vie.
+
+La vigueur mâle y est incomparable, avec un grand fond de bonté, de
+loyauté et d'honneur. Rien de plus franc ni de plus net. La lèvre est
+sensuelle et le nez un peu gros. Trait bourgeois que le peintre a cru
+devoir ennoblir avec quelque peu de dentelle. À quoi bon? on n'y
+songe pas. L'intensité de vie qui est dans cet oeil noir absorbe, et
+l'on ne voit rien autre. On en sent la chaleur, elle brûle à dix pas.
+
+Ce portrait de Molière est placé à merveille, tout près de celui du
+Puget. Ce sont les deux moments du siècle. Dans le premier (l'homme de
+quarante ans), c'est l'élan, le combat, mais c'est l'espoir encore.
+Dans le second, hélas! bien vieux, une longue habitude de souffrir et
+de voir souffrir, un attendrissement maladif, ont plissé et ridé une
+figure trop endolorie.
+
+Est-ce un contraste avec Molière? En celui-ci, volcan qui se dévore,
+la souffrance, pour être au dedans, n'est pas moins transparente. Un
+feu âpre en ressort qui rougit la peau, même au front. Tout médecin
+dirait: «Voilà un homme d'énergie redoutable, mais qui touche à la
+maladie.»
+
+C'est la force, la force tendue de celui qui saisit un objet
+très-mobile, qui voit, surprend la vive occasion, ailée, légère et
+sans retour. On dit parfois _fixer_ pour _regarder_. Ici, c'est
+très-bien dit. En regardant, il fixe. On sent que ses oeuvres
+profondes ont apparu pourtant dans l'incident d'un jour. Telles,
+impossibles avant, furent impossibles après. Exemple, le _Tartufe_.
+
+Comparer Molière à Shakespeare, c'est insensé. Shakespeare n'a pas
+vécu dans la chambre d'Élisabeth. Ce sublime rêveur vivait dans son
+propre théâtre; quoique si occupé, il eut les loisirs de la fantaisie.
+Molière fut partagé, tiraillé, entre ses deux rôles, mais avant tout
+valet de chambre du roi, faisant le lit du roi, toujours sur ce
+terrain de cour qui était un champ de bataille, attrapant le présent
+de minute en minute, et devinant le lendemain.
+
+Ce grand effort dura sept ou huit ans, et Molière y périt. Avant les
+_Précieuses_, improvisateur ambulant, il fait des canevas pour sa
+troupe. Après le _Misanthrope_, c'est toujours un très-grand artiste
+ou un puissant bouffon. Mais ce n'est plus notre Molière, j'allais
+dire, le Molière de la Révolution, l'exécuteur des hypocrites.
+
+Revenons au _Festin de Pierre_, à _Don Juan_, au Tartufe d'amour. Ce
+qui saisit dans cette fresque, brusquée sur l'heure et pour l'heure
+même, c'est l'audace de l'à-propos.
+
+Les Italiens venaient de jouer dans leur langue cette vieille pièce
+espagnole. Molière se fit demander par sa troupe de faire un _Don
+Juan_ français. Hardi de ce prétexte, il intervint dans l'intrigue de
+cour, et porta aux marquis le coup décisif et terrible.
+
+Molière y risquait tout; on ne pouvait savoir comment la crise
+finirait. Madame, languissante de sa nouvelle grossesse, qui faillit
+l'emporter, avait baissé, pâli. Olympe remontait. Vardes, pour
+l'insulte à Madame, n'avait eu de punition qu'une petite promenade à
+la Bastille, où toute la cour, marquis et belles dames, alla le
+visiter.
+
+La pièce ne fut pas bien reçue. Le public fut de glace. Molière
+persévéra, la joua quinze fois, quinze fois de suite la fit subir aux
+courtisans. On regardait le roi, on s'étonnait. Mais Molière, mieux
+qu'eux tous, vît la pensée du maître. Le 15 février, il joua ce qui
+dut se faire au 30 mars. Que Vardes tînt cour à la Bastille, cela ne
+plaisait pas au roi. Qu'il triomphât de sa disgrâce et d'avoir outragé
+deux trônes, c'était exorbitant. Le roi tira de sa complice l'aveu de
+leur lettre anonyme et de leurs calomnies qui allaient jusqu'à nous
+brouiller avec l'Angleterre. Vrai cas de lèse-majesté.
+
+Colbert, dès l'année précédente, avait annoncé une grande enquête
+juridique qui se ferait par toute la France. Il eût voulu que le roi,
+imitant ses ancêtres, montât à cheval, prît l'épée de justice, fît en
+personne sa royale chevauchée contre les petits rois de province. Quoi
+de meilleur, pour ouvrir cette grande scène de jugement, que de
+frapper d'abord dans son palais, chez lui, sur _ses amis_, sur cette
+cour flatteuse et moqueuse, sur le brouillon perfide qui s'était joué
+du roi même?
+
+La cour, contre Molière, admira don Juan, le trouva parfait
+gentilhomme. Il ment, il trompe, désespère celles qui l'aiment. À
+merveille; les larmes, c'est l'aveu du succès. Il bat celui qui lui
+sauve la vie... Mais c'est un paysan, on rit. Il est brave, c'est
+l'essentiel, cela rachète tout. Brave contre l'enfer même, et l'enfer
+a beau l'engloutir, il n'est pas humilié.
+
+Donc, nul effet moral. Molière semblait manquer son coup. Il n'avait
+pas osé dégrader don Juan. Le roi même ne l'eût pas goûté. Il avait au
+fond du faible pour la noblesse; malgré Colbert, il fit toute sa
+Maison d'officiers nobles. Le don Juan escroc (du _Bourgeois
+gentilhomme_), le don Juan espion, comme avait été Vardes, auraient
+indisposé le roi contre la pièce. Molière, frappant moins fort, alla
+bien mieux au but. L'intérêt que la cour montra pour don Juan ne
+pouvait qu'irriter le roi, et sa justice n'en fut que plus sévère.
+
+Le 30 mars, la main du Commandeur, cette main de pierre qui avait
+muré, scellé Fouquet dans le tombeau, serra Vardes, l'enleva à deux
+cents lieues, le plongea au plus bas cachot d'une citadelle. Olympe
+fut chassée de Paris; on ferma son salon d'intrigante et
+d'entremetteuse.
+
+Vardes resta là dix-huit mois, et n'en sortit que pour pourrir vingt
+ans à Aigues-Mortes, vieux petit fort fiévreux. Il ne s'en tira pas
+tant que vécut Colbert. Pour en sortir, il fit d'incroyables efforts
+et les dernières lâchetés. Ce qui le peint au vif, c'est qu'ayant
+enfin obtenu sa grâce, pour être souffert à Versailles, il eut le tact
+de se faire mépriser. Il vint sous les habits du temps où il avait
+quitté la cour. On rit, le roi aussi et il fut désarmé. «Sire, dit le
+vieux bouffon, quand on déplaît à Votre Majesté, on n'est pas
+malheureux seulement, mais ridicule.»
+
+Voilà ce qui manque au don Juan de Molière pour être vrai et
+historique, la bassesse, la lâcheté. Les instructions de Colbert sur
+les poursuites à faire contre les tyrans de province, ses enquêtes,
+nous en apprennent bien plus. Là, don Juan, c'est le mangeur universel
+du bien public, voleur hardi sur ses vassaux, apparenté aux juges et
+spéculant sur les procès, etc.
+
+L'ordonnance de 1662 pour liquider les dettes des villes, apurer les
+comptes de ceux qui en maniaient les fonds, fut un effrayant coup de
+tocsin pour les privilégiés. Mazarin avait pris pour lui l'octroi des
+villes, palpait leurs revenus; les notables, pour tout besoin
+municipal, empruntaient à des conditions usuraires sans surveillance,
+s'arrangeant en famille. Quand Colbert troubla ce bel ordre, un cri
+immense de tous les _honnêtes gens_ de France monta au roi, et des
+menaces même. Et comme cela eut lieu dans une année de famine, on
+pensa faire sauter Colbert. Le petit peuple le soutint, se déclara
+pour le ministre. Il eut sa récompense. Colbert, en deux années,
+diminua la taille, l'impôt des pauvres gens, de huit millions.
+
+Une note brève, mais bien éloquente, qu'il donne au roi, met en regard
+l'énorme changement qui se fit alors. En voici la substance:
+
+_En septembre_ 1661, le revenu était réduit à vingt et un millions, et
+encore mangé pour deux ans; _aujourd'hui_ (décembre 1662), en seize
+mois, il a augmenté de cinquante millions.--_Alors_, le roi payait
+vingt millions d'intérêts; _aujourd'hui_, pas un sou.--Alors, le roi,
+dépendant des financiers, ne pouvait faire aucune dépense
+extraordinaire; _aujourd'hui_, après son achat de Dunkerque, l'Europe
+l'a vu si riche, qu'elle tremblait de lui voir acheter toutes les
+places à sa convenance.--_Alors_, point de marine; elle était ruinée;
+_aujourd'hui_, vingt-quatre vaisseaux viennent d'être construits,
+lancés; on a préparé des galères, etc. Sous cette protection, le
+commerce multiplie ses vaisseaux.--_Alors_, l'art et l'éclat, le luxe,
+étaient chez les ministres; _aujourd'hui_, chez le roi. Le roi n'avait
+pas huit mille francs pour l'embellissement des maisons royales. Il
+vient d'y mettre de deux à trois millions.
+
+Ceci en décembre 1662. C'est l'affermissement de Colbert. Il disposa
+du roi. Mais cette force, énorme à ce moment, eut pourtant un énorme
+obstacle dans l'étroite union des privilégiés. Les instructions que
+Colbert donna pour son enquête nous apprennent quatre choses: 1º une
+forte partie de la noblesse n'est pas noble, ou ne l'est que par
+privilége des charges judiciaires, financières ou municipales; 2º les
+vrais nobles, les seigneurs, ont impudemment créé et inventé de tout
+nouveaux droits féodaux que n'eurent jamais leurs pères; 3º les deux
+noblesses, la noblesse d'épée avec la judiciaire ou municipale,
+s'entendent pour reporter sur les pauvres le poids de l'impôt, pour
+dilapider les fonds des villes, pour acheter à vil prix les biens à
+leur convenance; 4º enfin, tous, et nobles et notables, trouvent moyen
+de faire des biens de l'Église un supplément de leur fortune, donnant
+à leurs cadets oisifs et incapables les plus importants bénéfices,
+peuplant les couvents de leurs filles. De là, le zèle ardent de la
+noblesse pour l'Église, qui dispose de ce patrimoine immense de
+l'oisiveté.
+
+Colbert, ayant le roi en haut, chercha la force en bas, par la réforme
+des finances des villes, et celles de la justice. Il défendit aux
+villes d'emprunter, de se ruiner. Il réforma les juges, il réforma la
+loi. Il eut la grande idée de promener en France la loi armée,
+autrement dit le roi, qui jugerait le peuple par son conseil. Les
+parlements eussent été suspendus, à ce moment, et Colbert avait de
+même sévèrement exclu Lamoignon et les parlementaires de la commission
+chargée de réformer les tribunaux. Mais tout cela était trop haut,
+trop fort. Cour, parlements, finance, tout travailla en dessous;
+Colbert dut retomber à l'idée pauvre et routinière des commissions du
+parlement qui tiendraient les _Grands jours_ dans les provinces du
+centre.
+
+Aux rudes pays d'Auvergne, de Forez, de Vélay un autre Moyen âge était
+revenu, mais bizarre, fantasque, et d'une férocité moqueuse. Là, un
+joyeux seigneur, autorisé par trois ou quatre assassinats, se passait
+toutes ses idées, celle, par exemple, de murer un homme tout vif, de
+le tenir des mois dans son armoire, courbé, ni assis ni debout. Un
+autre ne tuait pas; il faisait tuer à petits coups par son fils,
+enfant de dix ans. Le viol était un jeu, et plus même que du temps des
+serves. La femme, moins passive, amusait par son désespoir.
+
+Une scène laide, c'était le jour des noces. «L'aîné du paysan, dit la
+loi du Béarn (éd. 1842, p. 172), est censé le fils du seigneur, car il
+peut être de ses oeuvres.» On exigeait toujours que la pauvre femme
+tremblante montât au château, et on marchandait devant elle. C'était
+pour le seigneur le meilleur jour pour pressurer son paysan. Il tirait
+parfois moitié de la dot.
+
+Ce qui était plus fort, c'est qu'ils faisaient la guerre au roi. Si la
+justice se hasardait chez eux, c'était d'incroyables fureurs. Une
+assignation royale était un outrage qu'on lavait dans le sang.
+
+Trois huissiers s'étaient mis ensemble pour aller assigner je ne sais
+quel marquis du Forez. Il s'en tint offensé à ce point, que, non
+content de les mettre à la porte, il monta à cheval, les poursuivit
+jusqu'à la nuit; les rejoignant dans une auberge, il les tua tous
+trois dans leur lit. Dix ans durant, il resta roi chez lui.
+
+Le 31 août 1665, les Grands jours sont annoncés pour tout le centre
+du royaume (Auvergne, Bourbonnais, Nivernais, Forez, Beaujolais,
+Lyonnais, Marche, Berri). L'année suivante, même chose dans les
+montagnes du Midi (Vélay, etc.).
+
+Tout cela annoncé longtemps d'avance, de sorte que les coupables
+eurent bien le temps de se cacher ou de dresser leurs batteries.
+
+Il n'y eut jamais si grande attente, jamais si petit résultat. Le
+peuple s'était fait de ces _Grands jours_ un rêve merveilleux,
+fantastique, apocalyptique, un vrai _Jugement dernier_, où les grands
+seraient les petits. Plusieurs, par orgueil et bon coeur, offraient de
+protéger les nobles. Un paysan restant couvert en présence d'un
+seigneur, celui-ci lui jeta le chapeau par terre. «Ramassez-le, lui
+dit le paysan, ramassez-le; sinon, le roi vous coupera la tête aux
+_Grands jours_.» Le noble le ramassa.
+
+Il n'y eut qu'un seigneur décapité, fort peu d'exécutions réelles,
+beaucoup sur le papier. Un d'eux, un meurtrier couvert de sang, brava
+le jugement, et fut banni seulement. Effet admirable et charmant des
+amitiés et des amours pour humaniser la justice. Les dames de Clermont
+se dévouèrent pour cette bonne oeuvre. La scène est jolie dans
+Fléchier. Les _chats fourrés_ n'y sont occupés que de galanterie.
+Pendant ces ennuyeux procès de gens absents, ils ne perdent pas leur
+temps; ils riment des vers à Iris. Cela dura trois mois, temps plus
+que suffisant pour attendrir les belles. En janvier, couronnés de
+roses, pleurés des dames auvergnates, ces vainqueurs revinrent à
+Paris.
+
+«Tout père frappe à côté,» dit La Fontaine. Ce jugement du roi sur
+les nobles fut si peu sérieux, que tel des plus coupables, chargé de
+crimes horribles, rentra, à la faveur des guerres, et devint
+lieutenant général des armées du roi.
+
+L'accord des deux noblesses, les égards des gens de robe pour la
+noblesse d'épée, parurent dans tout leur lustre. Colbert put voir le
+peu qu'on pouvait attendre des parlementaires. Les rudes magistrats du
+XVIe siècle n'existaient plus. Même ceux de la Fronde, mêlés au parti
+des Condés, avaient pris l'esprit de cour, les goûts, les manières des
+seigneurs. Ils vivaient aux belles _ruelles_, siégeaient peu (encore
+en bâillant), jugeaient au caprice des dames, de leurs nobles amis.
+
+Les intendants, ces commis dictateurs, créés par Richelieu, furent
+l'instrument unique de Colbert. Administration, finances, travaux
+publics, mouvements des troupes, même affaires du clergé, tout passa
+dans leurs mains. Ils dominèrent les Gouverneurs, les Parlements. Sous
+Colbert, ils prennent encore un pouvoir qu'ils n'eurent pas sous
+Richelieu, le pouvoir judiciaire. Il ne leur manqua presque rien de
+l'autorité illimitée qu'eurent en 93 les Représentants en mission.
+L'affaire de Fargues effraya toute la France. C'était un Frondeur fort
+coupable d'excès, de trahisons, mais cependant couvert par l'amnistie.
+Il vivait richement, mais obscurément, oublié. Des courtisans égarés à
+la chasse, et bien reçus par lui, croient le servir auprès du roi, et
+louent son hospitalité. Le roi s'indigne: «Quoi! Fargues vit encore!
+si près d'ici!» Le roi et la reine mère font venir Lamoignon, qui
+avait la police de Paris, pour faire éplucher l'homme et lui trouver
+un crime; s'il le trouve, il aura ses biens. Ainsi dit, ainsi fait.
+Fargues, enlevé, est livré à une commission de petits juges
+d'Abbeville, sous l'intendant Machault; le tour est fait en un moment,
+et Machault le condamne à mort. (_V. S.-Simon_, et le _Journal
+d'Ormesson_, dans Chéruel, II, 145.)
+
+Ce monstrueux pouvoir des intendants n'était balancé que par une
+chose, leur mobilité. Colbert changeait souvent, et, au change, il ne
+gagnait guère.
+
+Il roulait dans le cercle d'un personnel très-peu nombreux. Les petits
+dictateurs, placés pour arrêter partout les abus de la finance, de la
+judicature, etc., qu'étaient-ce en général? les fils ou les parents
+des juges mêmes et des financiers.
+
+Ces commis souverains étaient des rois tremblants. Ils redoutaient
+Colbert, qui, dans mille affaires, les lançait contre les seigneurs,
+les évêques, etc. Mais, d'autre part, ils redoutaient ces puissances
+locales, et surtout le clergé. Leur seul moyen pour calmer les
+évêques, c'était d'agir contre les protestants.
+
+Ils connaissaient le faible du ministre, sa passion, ses fureurs
+impatientes, et, si je l'ose dire, sa férocité dans le bien. À ce
+moment, il commençait l'oeuvre énorme de sa Marine, une improvisation
+subite et quasi révolutionnaire, poussée avec la plus terrible
+violence. Il ramassait de l'argent ou par menace, ou par prière. Il
+ramassait des hommes pour ramer aux galères. Il en vint jusqu'à
+acheter des forçats turcs, juifs, grecs, même des catholiques. Nul
+présent ne lui était plus agréable qu'un forçat. Les intendants le
+savent bien; ils poussent, pressent les tribunaux pour qu'ils fassent
+plus de galériens. Trois lettres d'intendants (1662) témoignent de
+leur zèle. Non contents d'exciter les juges, ils se mettent à juger
+eux-mêmes. Une louable émulation s'établit entre eux et les procureurs
+généraux. Ceux-ci, à Bordeaux, à Toulouse, écrivent au ministre la
+_joie_ qu'ils ont d'augmenter les forçats, parfois aussi la
+_confusion_ qu'ils ont d'offrir au roi si peu de galériens. On prend
+pourtant tout ce qu'on peut, des mendiants, des gens trouvés en
+contravention pour le sel, des enfants de quinze ans, enfin, _des
+huguenots qui, aux processions, gardent le chapeau sur la tête_ (26
+juin 1662). Voilà une mine excellente, et qui promet. On ne manquera
+point de forçats.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LE MISANTHROPE--LE ROI DÉFIE L'EUROPE, ATTAQUE L'EUROPE
+
+1662-1666
+
+
+Dans cette même année 1665, où les Grands jours marquèrent l'apogée de
+son énergie, Colbert retomba rudement. L'Assemblée du clergé qui reste
+onze mois en permanence s'ouvre et finit par les cris calculés d'une
+furieuse douleur, des soupirs de colère, des larmes menaçantes. Le
+clergé pleure d'abord sur _les enfants rendus aux protestants_. Il
+pleure les _prêtres condamnés_ aux Grands jours par des laïques,
+exécutés (pour meurtres). Douleur économique qui lui permet de garder
+son argent, de refuser secours au roi. Il tient bon. C'est le roi qui
+cède, pour avoir quelque chose. Il abandonne la réforme du clergé,
+qu'avaient demandée les Grands jours. Défense aux juges laïques
+d'intervenir dans les affaires de prêtres, _l'Église juge l'Église_;
+cette maxime du Moyen âge n'est pas expressément écrite, mais elle est
+pratiquée. Le monde saint est désormais fermé. Une décence admirable
+couvrira tout. Nul scandale ne rompra la noble harmonie de ce siècle.
+
+Autre concession, immense, contre les protestants. Une déclaration
+royale convertit en lois générales tous les arrêts locaux rendus
+contre eux depuis dix ans.
+
+En vain l'électeur de Brandebourg s'intéressa pour eux. En vain
+Colbert voulait les ménager dans l'intérêt de ses créations
+industrielles. Le roi donna de bonnes paroles à l'électeur. Et, pour
+Colbert, s'il put les protéger dans le haut commerce et la grande
+fabrique, il ne put empêcher qu'on ne les exclût de tous les petits
+métiers (chose bien autrement importante). Exemple: les lingères de
+Paris interdisaient l'aiguille aux pauvres protestantes et les
+faisaient mourir de faim.
+
+Le clergé avait dit, quant aux enfants enlevés, qu'il n'obéirait point
+au roi, et ne les rendrait pas. Il tint parole. Quand on essayait de
+le faire, il ameutait son peuple de dévotes, ses mendiants, ses
+marchands, etc.
+
+Les malades protestants, au lit de mort, étaient assaillis par les
+moines. Pour arrêter ce mal, on l'aggrava. Le moine ou le curé dut
+attendre à la porte; mais le juge du lieu entrait au nom du roi,
+demandait au malade _dans quelle foi il voulait mourir_. Scène
+cruelle et souvent meurtrière; cette entrée solennelle de l'homme de
+la loi saisissait les malades; tel qui eût résisté au prêtre cédait au
+juge, aux craintes qu'on lui donnait pour sa famille, mourait
+désespéré, malgré lui catholique par autorité de justice.
+
+La reine mère meurt en janvier 1666, en laissant à son fils une
+dernière prière, celle d'exterminer l'hérésie. Le roi était bon fils;
+il avait par moments blessé pourtant sa mère; d'autant plus dut-il
+prendre à coeur cette dernière parole par laquelle elle crut expier
+les faiblesses de sa vie. On ne lui demandait, du reste, que ce qu'il
+désirait lui-même. L'extinction de l'hérésie en France, en Europe,
+l'humiliation des protestants, surtout de la Hollande, la conversion
+de l'Angleterre (sans doute à main armée), c'était l'ambition
+naturelle du chef du monde catholique, de l'héritier futur des rois
+d'Espagne, du vrai successeur de Philippe II.
+
+Chacun voyait venir la guerre, et la cour s'en réjouissait. Deux
+hommes seuls, à ce moment, les plus grands à coup sûr, Colbert,
+Molière, s'attristent. Colbert adresse au roi ses premières plaintes
+sur l'excès des dépenses. Il s'effraye de l'extension des couvents. Il
+donne des primes à la population, une pension à qui a dix enfants.
+Triste aveu de l'état du pays, sous une prospérité factice.
+
+Le grand esprit du siècle, celui qui, jour par jour, en écrit la
+formule, Molière, comme s'il lisait la France au sourcil froncé de
+Colbert, donne cette année le _Misanthrope_. Une pièce infiniment
+hardie (plus que _Tartufe_ peut-être et plus que _Don Juan_). Car, si
+Alceste gronde, c'est sur la cour, plus que sur Célimène. Mais
+qu'est-ce que la cour, sinon le monde du roi, arrangé pour lui et par
+lui? Ces mauvais choix pour les emplois publics qui révoltent Alceste,
+qui donc les fait, sinon le roi?
+
+Le _Misanthrope_ fut joué chez Madame d'abord, et, je crois, fait pour
+elle. Depuis un an, son influence avait pâli encore. On avait cru
+qu'elle mourrait presque avec la reine mère. La cabale avait imprimé
+en Hollande les _Amours de Madame et du comte de Guiche_. On stimulait
+Monsieur; tantôt il la persécutait pour qu'elle le protégeât auprès du
+roi et qu'elle lui obtînt le Languedoc; tantôt il faisait le jaloux à
+froid, et lui faisait affront, pour qu'elle en crevât de dépit.
+Enceinte après sa couche de 1664, elle était fort souffrante, et
+l'enfant mourut dans son sein (juillet 1665). Le pis, c'est qu'elle ne
+pouvait plus accoucher de ce cadavre, qui ne vint que par lambeaux.
+Monsieur, le même jour, partit avec son monde, gaiement et à grand
+bruit, tenant à constater que la chose ne le touchait guère. Le roi
+fut convenable, mais il n'aimait pas les malades. Il était
+très-flottant en cette année (1666). Cependant la Vallière, acceptée
+de sa mère et du parti dévot, le reprenait toujours; elle redevint
+enceinte.
+
+Madame, éclipsée, un peu seule, languissait au Palais-Royal, lorsque
+Molière osa lui donner cette fête, une pièce d'opposition hardie, où
+il a mis son coeur autant que dans l'_École des femmes_. Il y mêle la
+cour, son ménage et sa jalousie, ses amours et ses haines. La prude
+Arsinoé (la vraie soeur de Tartufe) est évidemment de la pieuse
+cabale. La sensible Éliante, qui triomphe à la fin, a la douceur
+d'Henriette. Tous les visages étaient reconnaissables. C'est ce qui
+amusa le roi et lui fit supporter la pièce. Il aimait à humilier ses
+amis mêmes. Lauzun fort en faveur, Guiche encore en disgrâce, y
+étaient et firent rire. «Le grand flandrin,» qui perd le temps, etc.,
+fut reconnu pour Guiche, le chevalier de Madame. Elle demanda grâce
+pour lui. Molière n'y voulut rien changer. Le roi probablement tenait
+à ce passage. Molière aussi; au fond, le trait était favorable à
+Madame; il répondait au libelle de Hollande, montrait le néant du
+héros de ce tout romanesque amour.
+
+Le roi, à la mort de sa mère, avait quitté Paris, vivait à
+Saint-Germain ou à Fontainebleau, en attendant qu'il se fît un palais.
+Colbert craignait ce coup. Il voyait venir la terrible et ruineuse
+création de Versailles (qu'on ne referait pas avec un milliard
+d'aujourd'hui, dit justement M. Clément). Pour retenir le roi, Colbert
+se fait maçon. Il rebâtit le Louvre, il augmente les Tuileries. Il
+écrit, pour le Louvre, un pamphlet contre Versailles. Le tout en vain.
+Vers 1670 s'arrêtent les travaux de Paris; Versailles dès lors absorbe
+tout.
+
+Paris parlementaire, Paris dévot, Paris railleur, Paris plein de
+cabales, tous ces Paris divers étaient insupportables au roi. Toute la
+bourgeoisie parisienne avait encore le costume de Louis XIII, le noir
+habit qu'adopta l'Angleterre puritaine. Choquant contraste, rébellion
+visible, devant le costume de la cour, historié de cent couleurs,
+pomponné de rubans, dentelles, surchargé du chapeau à plumes, et
+grotesquement léonin par la vaste crinière dont le courtisan pare son
+chef. Ces perruques, naguère destinées à symboliser la sagesse des
+magistrats, des gens en robe, qui, par la robe, avaient en bas une
+large et majestueuse base, elles étonnent sur la tête légère du
+blondin à la mode, dont la jambe (un peu sèche) offre un bien léger
+piédestal à l'ébouriffant édifice. Merveilleuse pyramide, large d'en
+haut, maigre d'en bas, qui, d'après toute loi mécanique, devrait faire
+la culbute et marcher sur la tête. Mais tout est miracle en ce règne.
+
+L'Europe ne rit pas. Bruxelles admire, imite, malgré les Espagnols.
+Puis, peu à peu, toutes les petites cours d'Allemagne, d'Italie. Paris
+seul s'endurcit et rit. Ville irrévérencieuse. Toujours on y verra des
+_ruelles_ critiques chez Ninon (déjà mûre), chez la toute jeune
+Mancini, duchesse de Bouillon, parmi les chats, les singes, et toutes
+sortes d'animaux malins qu'elle nourrit (entre autres, La Fontaine).
+Un très-mauvais esprit s'entretient là par les Chapelle, plus tard par
+les Chaulieu, la société impie du _Temple_.
+
+Le carrousel fameux des Tuileries où le roi brilla à cheval a fermé
+les fêtes de Paris. Les triomphes de Versailles ont commencé en 1664
+par une grande féerie de sept jours. Triomphe sans victoire, fête sans
+but, donnée, non pour la reine, et non pour la Vallière, une maîtresse
+déjà de trois années, mais donnée par le roi au roi. Louis XIV fêtait
+Louis XIV, essayait-là ce monde à part, une France royale et dorée,
+où il vécut comme hors de France, ne visitant plus le royaume (tant
+chevauché par les Valois). Là, vu des élus seuls, dieu solitaire de
+l'Empirée, il n'apparut plus aux mortels qu'aux jours où il lançait la
+foudre.
+
+Colbert était terrifié. Il avait pris le pouvoir à une dangereuse
+condition, c'était de dire toujours au roi qu'il faisait tout, créait
+tout, pouvait tout. Mais le roi l'avait cru, et, sûr de sa divinité,
+voilà qu'il s'en allait d'un vol d'Icare se lancer dans les cieux.
+Colbert suivrait comme il pourrait.
+
+Le roi, «par grandeur de courage,» avait ouvert son règne en défiant
+toutes les puissances. Il méprisait parfaitement les ménagements de
+Mazarin. Richelieu même, si fier, n'avait jamais bravé ainsi le monde;
+il fut très-attentif à se créer des alliances, et il eut toujours la
+moitié de l'Europe pour lui.
+
+Quelle que soit mon estime pour les très-beaux travaux qu'on a faits
+sur ce règne, je ne puis accorder que ceci soit une continuation de la
+politique antérieure. J'y vois une déviation subite, étourdie,
+violente. Le talent des agents français, la dextérité de Lyonne,
+l'homme de Mazarin, ne changent rien au fond des choses. Ils n'en
+rendent pas plus raisonnable ce défi qu'un roi de théâtre lance à
+toute l'Europe.--Impunément, ce semble, pour le premier moment, mais
+en jetant partout des germes profonds de haine, en se créant d'infinis
+obstacles pour l'avenir, en préparant, de bravade en bravade, la
+honte, la banqueroute, et un tel amaigrissement de la France, qu'un
+siècle ne put l'en relever.
+
+La grande proie, visée par Mazarin, était l'Espagne. Mais, en la
+poursuivant, il fallait bien savoir ce qu'on voulait. Quelle que fût
+sa misère, sa faiblesse actuelle, on ne pouvait oublier qu'il y avait
+là la ruine d'une grande nation. Devait-on l'affaiblir encore, en
+arracher des membres un à un, ou bien agir en bon parent, en héritier,
+et se mettre en voie d'obtenir un jour toute la grande succession?
+L'extinction probable de cette dynastie maladive en faisait prévoir
+l'ouverture pour un terme peu éloigné.
+
+Encore une fois, qu'était Louis XIV? Gendre de Philippe IV, ou son
+ennemi?
+
+Sa conduite, visiblement double, fut extrêmement irritante.
+
+Un an à peine après son mariage avec l'infante, au mépris du traité,
+il donne au Portugal une épée, un poignard, contre l'Espagne,
+l'excellent général Schomberg et de bons officiers; il solde des
+troupes anglaises pour envoyer aux Portugais et faire accabler son
+beau-père. Il l'humilie dans Londres, où il exige la préséance pour
+son ambassadeur à main armée. Mazarin avait stipulé l'égalité des deux
+couronnes. Louis XIV ne s'en contente plus, et, sur cette question
+d'étiquette, il menace de rompre. Beau-père et plus âgé, c'est le roi
+d'Espagne qui cède; il envoie ses excuses à un gendre de vingt-trois
+ans (1662).
+
+Ces procédés si violents n'empêchent pas qu'en même temps Louis XIV ne
+veuille obtenir d'amitié l'annulation des renonciations de sa femme à
+la couronne d'Espagne. Il se porte pour héritier et roi possible du
+peuple qu'il vient d'outrager.
+
+Il négocia constamment en deux sens, contre l'Espagne et avec elle.
+D'une part, il détache d'elle la Hollande et les Suisses, leur demande
+de ne pas garantir les provinces espagnoles. Il s'intitule déjà duc de
+Milan; il menace les Pays-Bas, il veut la Franche-Comté. Que Philippe
+IV lui donne la Comté seulement et le fasse héritier (éventuel) de la
+monarchie espagnole, il l'aidera contre la Hollande et l'Angleterre,
+avec qui il vient de traiter. Étrange politique, double, violente,
+indifférente aux principes comme aux amitiés. Il s'offre à tous,
+menace ou corrompt tous, et semble avoir à tâche de leur inculquer
+bien qu'il n'y a aucun fond à faire sur la parole de la France, et que
+son allié le plus intime en pourra craindre tout.
+
+Il en est tout de même pour les puissances maritimes, l'Angleterre, la
+Hollande. Le roi agit à leur égard tout à la fois en ami et en ennemi.
+Et ici, chez des peuples libres, le résultat est grave. Dans l'un et
+dans l'autre pays, il y avait un parti français. La France, en peu
+d'années, à force d'imprudences, va anéantir ce parti.
+
+En 1662, lorsque le mariage de Madame semblait lier Louis XIV et
+Charles II, lorsque celui-ci en Portugal faisait au profit de la
+France la guerre contre l'Espagne, Louis XIV n'en irrite pas moins
+l'orgueil anglais pour la question du pavillon. L'Angleterre, après la
+Hollande, était la plus grande puissance maritime, et ses vaisseaux
+couvraient les mers. Louis XIV exige le salut de cette grande marine
+pour la sienne, qui n'est pas encore. Question d'avenir, qu'on devait
+ajourner. Une lettre violente et menaçante du roi provoqua les
+Anglais, humilia devant son peuple ce Charles II, instrument de la
+France et qu'elle eût dû ménager à tout prix.
+
+Même année, autre coup, qui rend l'Angleterre irréconciliable. Le
+famélique et prodigue Charles II nous vend Dunkerque (1662).
+Très-importante acquisition, qui assurait notre frontière. Seulement
+une telle vente perdait dans l'avenir le roi sur lequel notre cour
+mettait tant d'espérance. Les Anglais surent dès lors qu'un Français
+(et un catholique) siégeait sur le trône d'Angleterre.
+
+La même politique, inconséquente et violente, tua en Hollande le parti
+de la France. Le grand citoyen, Jean de Witt, était Français dans
+l'intérêt réel de sa patrie. Il y voyait grandir à l'horizon le jeune
+Guillaume d'Orange, le péril futur de la république, l'espoir du parti
+militaire et antimaritime, que patronnaient fort les Anglais. Jean de
+Witt alla loin dans son amitié pour la France, puisqu'elle obtint par
+lui que, si elle faisait la guerre à l'Espagne, la Hollande ne
+défendrait pas les Pays-Bas espagnols, laisserait prendre sa barrière
+naturelle de tant de places qui la couvraient. Grande et dangereuse
+concession d'avenir pour laquelle de Witt obtint l'avantage présent,
+très-doux au commerce hollandais, qu'on réduirait, pour ses vaisseaux,
+les droits mis par Mazarin sur l'entrée des navires étrangers.
+
+Louis XIV haïssait la Hollande, et Colbert jalousait son énorme
+prospérité. Ni l'un ni l'autre ne sentait combien il était important
+pour nous de maintenir à la tête du pays de Witt et son gendre Ruyter,
+l'immortel amiral, l'ennemi naturel des Anglais, autrement dit,
+combien il importait de tenir divisées les deux puissances maritimes
+que la victoire du parti orangiste eût réunies. Si une telle union se
+faisait, il était facile à prévoir que la marine de Colbert, que
+toutes ses créations, colonies, industrie, commerce, courraient de
+grands hasards.
+
+La Hollande achetait nos vins, nos eaux-de-vie, et les portait dans
+tout le Nord. En échange, elle nous donnait des draps, des toiles. Le
+petit peuple de Hollande vivait de ces fabrications. La rude guerre
+maritime que les Anglais, sans cause ni raison, commencèrent par la
+saisie des vaisseaux hollandais, gêna fort le commerce de cette
+république, et, par suite, son industrie. Louis XIV la secourut
+très-faiblement. Il lui avait porté le très-sensible coup de frapper
+de gros droits les draps et toiles, quarante livres par pièce de drap!
+Arrêt dans la fabrication, chômage, etc. Le 13 juin, une grande
+défaite de la flotte hollandaise exaspéra le peuple, fit crier à la
+trahison.
+
+Cette situation terrible n'effraya pas de Witt. Elle fit éclater la
+grandeur de son caractère. Ce politique, ce savant, cet élève de
+Descartes, homme jusque-là de cabinet, monte sur la flotte. Mais la
+mer est anglaise, elle le repousse à la côte. De Witt ne s'effraye
+pas. Il repart après la tempête, entre dans la Tamise, et, sous les
+batteries des Anglais, lui-même, hardi pilote, fait tranquillement le
+sondage des passes principales du fleuve. Menace redoutable d'invasion
+qui avertissait les Anglais. Ils respectèrent la flotte de Hollande,
+n'acceptèrent point la bataille. Et de Witt rentra en triomphe.
+
+À ce moment, Louis XIV portait les derniers coups à son beau-père,
+Philippe IV. Ce prince infortuné, souffrant de maladies cruelles
+(paralysie, rétention d'urine, etc.) avait cédé à l'insolence de son
+gendre, dans l'espoir de trouver en lui un protecteur pour son fils au
+berceau, le petit Charles, qui allait rester orphelin. Cependant son
+abaissement ne lui avait pas profité. Louis XIV ne lui permettait pas
+seulement d'entretenir ses fortifications des Pays-Bas, d'en compléter
+les garnisons. Par un luxe de perfidie qu'on ne peut expliquer, il
+renouvelait à Madrid la vieille idée d'une croisade de la France et de
+l'Espagne pour la conquête de l'Angleterre,--et cela au moment où le
+roi d'Angleterre, en nous rendant Dunkerque, ne révélait que trop à
+quel point il était Français.
+
+En 1665, ce qu'on avait longuement préparé arrive enfin et s'exécute.
+Schomberg, nos officiers français, conduisant l'armée portugaise,
+accablent celle d'Espagne à la bataille décisive de Badajoz. Et
+Philippe IV en meurt. L'Espagne et l'infant Charles restent aux mains
+de la veuve, une Allemande, dirigée par son confesseur, le Jésuite
+autrichien Nithard. La veuve et Nithard ne font rien, ne préparent
+nulle défense. Et pourquoi? Ils ne pouvaient rien; en essayant
+d'armer, ils n'auraient fait que provoquer Louis XIV. C'était à lui,
+époux de l'infante d'Espagne, de voir s'il voulait faire la guerre au
+frère de sa femme, âgé de deux ans, à son propre neveu, son pupille
+naturel, sans défense, qui, contre ses coups, n'avait d'abri que son
+berceau. À lui, héritier très-probable de cet enfant malade, à lui de
+voir s'il voulait outrager l'Espagne dans sa tombe, ce noble peuple,
+déchu par ses fautes sans doute, mais aussi par sa grandeur même, qui
+l'avait épuisé, dispersé par toute la terre.
+
+Le mourant, en bon Espagnol, n'avait formé qu'un voeu: que, si
+l'Espagne devait recevoir un maître étranger, du moins ce fût un
+maître faible qu'elle absorberait, assimilerait et ferait Espagnol.
+Voilà pourquoi il avait marié sa seconde fille à son cousin
+d'Autriche, et sans lui faire faire de renonciation. Au contraire,
+unie à la France, l'Espagne avait à craindre de se perdre. Cette
+préférence pour Léopold n'avait rien d'injurieux pour nous. On ne
+voulait rien qu'exister. Mais, sous un roi si dur, si outrageusement
+hautain pour ses parents (Philippe IV), pour ses amis (le roi
+d'Angleterre), pour le vieux pape lui-même, l'Espagne ne pouvait
+qu'attendre la honte, l'anéantissement.
+
+Le prétexte de l'invasion fut ridicule. Dans une province des
+Pays-Bas, il était de droit civil qu'un des époux mourant, la
+propriété de tous leurs fiefs passât à leurs enfants; le survivant
+n'avait qu'un usufruit. Le but unique était d'empêcher ce survivant de
+se remarier. Jamais cette coutume de Brabant n'avait été étendue aux
+autres provinces, jamais elle n'avait eu de portée politique, n'avait
+réglé la haute question de la souveraineté des États.
+
+Louis XIV allégua, de plus, qu'il n'avait pas reçu la dot d'argent
+promise au mariage, qu'il voulait se payer en terres. Mais ne
+fallait-il pas auparavant, entre parents, s'entendre et s'expliquer,
+chercher un arrangement, tout au moins avertir et assigner le
+débiteur, un mineur, un enfant? Fallait-il employer pour contrainte le
+fer et le feu, se mettre en garnisaire chez l'orphelin, et, pour ce
+payement, l'égorger.
+
+Du reste, Louis XIV ne dit point cela au moment naturel, à la mort de
+Philippe IV. Au contraire, il rassura la veuve et Nithard. Il dupa
+celui-ci, fut plus jésuite que le Jésuite. Il dit: «Le jeune roi est
+mon beau-frère. Je le protégerai, lui donnerai toutes les marques
+d'amitié, de tendresse, qui sont en mon pouvoir.»
+
+Dès lors il préparait la guerre, et, par des négociations habiles et
+suivies par toute l'Europe, il assurait, complétait l'isolement de
+l'orphelin.
+
+Un portrait admirable, gravé de la main de Nanteuil (_Bibl. de
+Sainte-Geneviève_), nous donne naïvement le roi d'alors. Il triomphe
+de sa fausseté, s'en félicite et s'en admire. Il cligne malicieusement
+de l'oeil, semble dire: «Ah! que je suis fin!»
+
+À quoi bon? je ne le vois pas. Il était le seul fort. L'Espagne se
+fiait à lui, était comme à ses pieds. Pour un léger secours de recrues
+allemandes qu'il lui avait permis de faire venir, l'ambassadeur
+reconnaissant embrassa ses genoux. L'Angleterre, frappée de la peste,
+de l'incendie de Londres, des intrigues papistes, de la guerre de
+Hollande, n'en pouvait plus. Et cette dernière, gouvernée par de Witt,
+par le parti français, écoutait crédulement tout ce qu'il lui plaisait
+de dire.
+
+Dès avril 1667, il avait acheté un à un les princes du Rhin pour
+qu'ils ne secourussent pas l'Espagne. Il avait assuré au Portugal un
+subside annuel, énorme, à condition qu'il ne ferait jamais la paix
+avec l'orphelin de Madrid.
+
+Mais le plus admirable, un vrai tour de Scapin, c'est la manière dont
+il attrape et l'Angleterre et la Hollande. Il jure aux Hollandais
+qu'il ne fera rien aux Pays-Bas sans eux, bien plus, que, s'unissant à
+eux, il aidera leur amiral Ruyter à forcer la Tamise. Pendant ce
+temps, la bonne vieille reine d'Angleterre a accommodé les deux rois,
+réglé la double trahison. Louis trahira la Hollande, aidera Charles
+contre son peuple. Charles trahira l'Angleterre et laissera faire aux
+Pays-Bas.
+
+Le premier résultat probable, c'était que les Hollandais, livrés par
+le roi leur ami, arrivant seuls au terrible rendez-vous de la Tamise,
+seraient éreintés, écrasés; que les boulets anglais, travaillant pour
+Louis XIV, les mettraient hors d'état de se mêler de nos affaires et
+d'empêcher notre conquête.
+
+Tout était prêt. L'Espagne n'avait aucun moyen d'empêcher rien.
+Cependant, pour se moquer d'elle, le 1er mai, on la rassure; le 8, on
+lui déclare la guerre (1667).
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LA CONQUÊTE DE LA FLANDRE--MONTESPAN--AMPHYTRION
+
+1667
+
+
+La guerre de Flandre, pour la cour, c'est le moment joyeux du règne de
+Louis XIV, une amusante fête; c'est presque un tournoi de parade;
+comme le fameux carrousel, le bal à cheval, donné devant les
+Tuileries. Tous étaient jeunes, tous étaient gais; l'argent roulait
+(la Fare). Avec la reine mère étaient partis les vieux. Un horizon
+s'ouvrait de conquêtes plutôt que de guerres, seulement de brillants
+coups de main, de quoi conter aux dames. Sécurité parfaite sous le
+sage Turenne. Les dames aussi partirent bientôt en guerre, par
+carrossées, dans les grandes et commodes voitures dorées, salons
+roulants, où l'on riait, mangeait. C'est ce qui amusait le plus le
+roi. Il suivait à cheval, entrait souvent dans ces carrosses, aimait à
+voir manger, distinguait les belles mangeuses. Les petits accidents de
+cette vie mobile, les dîners, les couchées, avaient aussi leurs
+aventures. La conquête de Flandre en entraîna une autre qui changea
+toute la cour, et fut hardiment célébrée par Molière dans
+l'_Amphytrion_, l'imbroglio galant qui mit Jupiter chez Alcmène.
+
+Le digne monument de cette agréable campagne est notre porte
+Saint-Martin (quoique datée d'une autre époque). Monument
+héroï-comique, bas, lourd, farci de vermicels, et tout empreint de la
+grasse matérialité du moment. Cette masse sourit, égayée par la figure
+unique du grand acteur qui couvre tout. L'art paraît ici songer moins
+à consacrer la gloire du roi que sa beauté et la perfection de ses
+formes. Dans sa belle nudité classique, et grandi du cothurne, un
+Hercule en perruque écrase la Belgique, qui ne combattit point, et la
+Hollande, qui le fit reculer.
+
+Le danger n'était pas fort grand en cette guerre. Le gouverneur
+espagnol, homme de coeur, avait un fort bon général français, Marsin,
+mais point de troupes. Quand il avait voulu se fortifier, on l'avait
+grondé de Madrid. On lui avait fait honte d'avoir de telles pensées
+sur le roi très-chrétien. Tout ce qu'il put, ce fut de raser les
+petites places pour se concentrer dans les grandes. Mais il n'eut pas
+le temps; on le surprit le marteau à la main.
+
+Cependant Turenne avança avec une prudence excessive. Sa
+responsabilité d'avoir là le roi en personne ajoutait encore à sa
+circonspection naturelle. Le 2 juin, il prit Charleroi abandonné. Il
+avait trente-cinq mille hommes; plus, deux corps d'armée le suivaient
+de côté, vers le Rhin, vers la mer. Il occupait la route, fort libre,
+de Bruxelles. Nos jeunes gens voulaient y aller. Turenne resta là
+quinze jours, pour fortifier, disait-il, Charleroi, mais en réalité
+pour savoir ce qui advenait de Ruyter. Attendait-il les Français pour
+passer? ou bien s'était-il risqué seul?
+
+La marine formée par Cromwell était fort redoutable; elle avait tenu
+tête aux Hollandais avec une extrême ténacité. Mais, d'autre part, de
+Witt branlait; il avait besoin d'être raffermi par un grand coup. S'il
+renonçait à cette attaque, il reculait, sur quoi? Sur la mauvaise
+humeur de ce peuple muet, mais dangereux, sur la révolution peut-être.
+Ruyter pensa que, puisque le vin était tiré, il fallait le boire, et
+il se passa des Français.
+
+Nous avons son portrait au Louvre, du puissant pinceau de Jordaens.
+OEuvre pantagruélique d'un burlesque sublime qui eût enchanté
+Rabelais. C'est Gargantua en largeur, moitié baleine et moitié homme.
+Ses gros yeux noirs, saillants sur son visage rouge, superbement
+tanné, lancent la vie à flots, une redoutable bonne humeur et la
+contagion de la victoire.
+
+C'est l'invincible et l'infaillible, c'est le pape de la mer. Dans le
+tableau, il parle, et on entend le tonnerre de sa voix. Jordaens a dû
+le suivre, le prendre en plein combat, dans ses gaietés royales, quand
+son âme joyeuse emplissait une flotte, quand les boulets pleuvaient,
+que les vaisseaux en feu sautaient autour de lui. Il lui fallait ces
+grandes fêtes, comme le bal qu'il donna aux Anglais en juin 1666; il
+dura trois jours et trois nuits.
+
+En juin 1667, il alla droit dans la Tamise, au jour dit, le 4 juin. Et
+c'est justement cette ponctualité qui surprit les Anglais. Ils
+croyaient qu'il n'irait pas seul. Il cassa comme un fil la chaîne qui
+fermait la Medway, prit le fort de Sheerness, prit, brûla des
+vaisseaux, détruisit ou enleva les magasins, remonta la Tamise vers
+Londres. Les Anglais consternés eurent tout le temps de voir le
+Hollandais se promener, boire sa bière et soigner ses poules; il y
+tenait beaucoup et les avait toujours à bord; c'était son amusement.
+
+Il se trouva si bien dans la Tamise, qu'il ne voulait plus s'en aller.
+Il restait à attendre pour voir si les Anglais se réveilleraient. Cela
+dura plusieurs semaines. Cependant la Hollande faisait à l'Angleterre
+des propositions honorables, étonnantes même. Elle voulait calmer à
+tout prix l'orgueil souffrant de sa rivale. Elle lui offrait de saluer
+le pavillon anglais dans les mers anglaises. Partout ailleurs,
+égalité. On gardait ce qu'on avait pris des deux côtés. L'Angleterre
+accepta (31 juillet 1667). Elle était furieuse, mais contre son roi
+qui l'avait laissé humilier. Ce fut encore un coup fatal à notre roi
+français de Londres, donc à Louis XIV même.
+
+On pouvait croire que l'Espagne aux abois allait appeler à son aide
+les deux puissances maritimes, s'ouvrir à elles plutôt qu'à son parent
+perfide. Turenne n'eut nulle envie d'avancer. Il ne quitta point le
+pays wallon, s'attacha aux frontières de la langue française, s'en
+alla à gauche, à Tournai, qu'il prit (21-26 juin), enfin Douai (2-6
+juillet).
+
+Guerre sans guerre, où pourtant les Belges assurent que les troupes de
+Louis XIV faisaient beaucoup d'excès. La Hollande intervint, proposa
+sa médiation (4 juillet), que le roi ne repoussa pas. Seulement il
+voulait, outre la Flandre française, avoir la Franche-Comté et le
+Luxembourg. Ce Luxembourg l'eût mené en Hollande.
+
+Il y avait sept grandes semaines que le roi était loin des dames. Il
+se chargea de leur porter les drapeaux qu'on avait reçus plutôt que
+pris, et il alla chercher la reine pour la montrer, réchauffer ses
+nouveaux sujets, qui n'applaudissaient guère et faisaient triste mine.
+
+Pour qui revenait-il? Pour la Vallière alors enceinte? En partant, il
+l'avait installée à Versailles et fait duchesse en légitimant ses
+enfants. Pour une passion dont l'attrait avait été le mystère, ce
+grand éclat n'était pas d'un bon signe.
+
+Les habiles le voyaient flotter. La Choisy avait tout exprès fait
+venir une jolie demoiselle qui ne réussit pas. Les rieuses (la
+Montespan) trouvèrent moyen de rendre ridicule la pauvre provinciale.
+Le roi n'osa l'aimer.
+
+Avec un air si absolu, il dépendait beaucoup de l'opinion, suivait
+celle de ses entourages. En ce moment, il avait pris de l'engouement
+pour un fat, qui n'avait que trop d'influence sur lui.
+
+Lauzun, un cadet de Gascogne, simple officier au régiment de
+Grammont; ses parents avaient percé par l'insolence. Il n'avait pas
+les dons brillants de Vardes, ni aucun mérite solide; nul talent; on
+le vit dès qu'il fut dans les hauts emplois. C'était un petit homme
+blondasse, vif, hardi et bien fait, de mauvaise mine, aigrefin, l'air
+méchant. Il était hargneux, provoquant, il marchait sur les femmes, et
+son amour était l'insulte. Il leur plut fort. «Il est extraordinaire
+en tout,» dit Mademoiselle avec enthousiasme.
+
+Il avait choisi pour emblème _une fusée_, pour aller au plus haut. Il
+déplut; on le mit d'abord à la Bastille. Là, notre homme songea et se
+retourna en gascon. Ses amis le trouvèrent désespéré, la barbe longue;
+il la laisse pousser et ne la coupera pas que son maître n'ait
+pardonné. Il va mourir si on ne lui pardonne. La comédie lui réussit
+et lui gagna le roi. Les valets l'ennuyaient, il aima mieux ce méchant
+petit dogue qui mordait tout le monde, ne léchait qu'une main,
+assaisonnait la bassesse par l'impertinence.
+
+Le roi lui donne d'abord son régiment de dragons, un joujou personnel
+qu'il s'amuse à former lui-même. Superbe occasion de dépense. Or,
+Lauzun n'avait rien. Il fallait brusquer la fortune. Beaucoup de gens
+trouvaient que la Vallière durait longtemps. Si l'on pouvait donner au
+roi une maîtresse, la cour changeait, la pluie des grâces allait se
+détourner. Lauzun vanta la Montespan. Cela n'avait pas grande chance.
+Le roi la connaissait, la voyait tous les jours sans y faire
+attention. Il l'avait connue demoiselle chez Madame, où elle fut
+brouillonne, intrigante, se fit chasser. Elle avait épousé Montespan,
+homme d'esprit, petit-fils du bouffon Zamet, et elle en avait eu un
+enfant. Elle avait déjà vingt-sept ans. C'était une fort belle
+Poitevine, enjouée, grande et grasse. Son portrait (à Fontainebleau)
+la représente assise, nourrissant de jolis enfants, dont l'un tette
+avidement ses beaux seins pleins de lait. Eh bien, ces attributs
+touchants, cette plénitude charmante de la seconde jeunesse, qui
+éclipse la première, ici ne charment pas du tout. On ne la sent
+vraiment pas mère. Pas un enfant n'irait à elle. Elle n'aimait point
+les enfants, ni les siens même, ni personne. Avec ce grand luxe de
+chair, cette richesse de vie et de sang qui souvent donne au moins
+certaine bonté physique, une nature ingrate perce pourtant. Le
+peintre, en appelant ce portrait-là _la charité_, a l'air de se moquer
+de nous.
+
+Elle a dit elle-même qu'elle n'était venue à la cour que dans le ferme
+propos de se faire maîtresse du roi. Le roi jusque-là aimait trois
+femmes très-bonnes, la reine, Madame et la Vallière. Il craignait les
+méchantes. La Montespan fut patiente, elle se fit d'abord accepter de
+la reine en parlant mal contre la Vallière, puis de la Vallière
+elle-même, qui, craignant d'ennuyer le roi, aimait à avoir là cette
+rieuse pour le divertir.
+
+Jamais peut-être on n'aurait réussi sans une circonstance. La reine
+attendait le roi à Compiègne. Toute la cour y était; madame de
+Montespan couchait chez madame de Montausier, gouvernante des enfants
+de France, sous l'abri et la clef de cette reine des Précieuses,
+prudence qui eût fait honneur à une jeune demoiselle, et qui semblait
+de luxe pour une dame qui allait vers trente ans.
+
+Le roi, arrivant à Compiègne, trouva que son appartement, voisin de
+celui de la reine, était pris par Mademoiselle. Chose bizarre dans une
+cour tellement vouée à l'étiquette, le roi de France ne savait où
+coucher. Mais il ne fut pas difficile. Il logea dans une antichambre,
+fort près de l'appartement de madame de Montausier; il n'y avait rien
+entre qu'un petit escalier. Cela était ingénieux, et on irrita encore
+la tentation en posant, par honneur, une sentinelle sur l'escalier;
+mais le roi ne l'y laissa pas.
+
+Madame de Montausier était la dernière représentante des temps de
+Louis XIII, des amours purs d'alors entre le roi et une sainte, des
+amours fidèles, patients; elle était elle-même cette fameuse Julie de
+Rambouillet que le grave Montausier adora quinze années sans se
+presser, et dont la virginité célèbre inspira tant de sonnets et tant
+de madrigaux. Grand contraste avec l'âge nouveau, un roi jeune,
+absolu, qui pouvait dire partout, comme César: _Veni, vidi, vici._ La
+bonne dame pouvait deviner une invasion, une surprise militaire; ce
+n'eût pas été la première. On se rappelle que la gouvernante des
+filles de la reine fit griller leurs fenêtres et fut disgraciée.
+Madame de Montausier eût pu tourner la clef, mais qu'aurait dit le
+maître? Rien ne lui résistait alors, toutes les places se rendaient à
+lui.
+
+En réalité, ce fut moins de la dame que de l'appartement, de
+l'aventure, de la surprise, du mystère qu'il fut amoureux. La reine,
+précisément, couchait au-dessous; il ne fallait pas l'éveiller, ni
+madame de Montausier. Ce fut la grande séduction de la rusée d'avoir
+pris domicile dans le logis de la vertu.
+
+Ce temps et cette cour étaient merveilleusement disciplinés. Personne
+ne s'étonna, on trouva naturel que le roi logeât dans ce galetas. Il
+s'y enfermait le jour, il y travaillait la nuit, disait-il, au grand
+chagrin de la reine, qui s'inquiétait pour sa santé, ne le voyant
+venir coucher qu'à quatre heures du matin.
+
+Au bout de quelques jours, il l'emmena jusqu'à La Fère, et lui-même
+était en avant, à Guise, avec des troupes. Un bruit étrange se répand
+chez la reine: la Vallière va arriver le lendemain. Elle est hors
+d'elle-même: ses dames se désolent avec elle; madame de Montausier est
+indignée de l'audace de cette fille. Madame de Montespan soupire, dit:
+«Dieu me garde d'être la maîtresse du roi! si j'avais ce malheur, je
+n'aurais pas l'effronterie de paraître devant la reine.»
+
+La Vallière arrive dès le soir. La reine, exaspérée, défend qu'on lui
+donne à manger. Elle n'en avait guère besoin; la terrible nouvelle
+l'avait frappée à Versailles, et elle avait volé, oubliant tout, la
+reine, le bruit des convenances, n'ayant qu'une pensée, le rejoindre,
+mourir à ses pieds.
+
+Bizarre événement! Rêvait-on? veillait-on? La Vallière audacieuse!...
+Pour la connaître, il faut savoir qu'un soir, chez Madame, elle
+faillit périr pour accoucher furtivement, qu'en effet elle accoucha
+«pendant que Madame était à la messe,» qu'elle ne fit semblant de
+rien, veilla jusqu'à minuit la tête découverte, risquant mille fois sa
+vie.
+
+Eh bien, cette fille craintive, la voici qui brave tout. La reine
+défend à son escorte de laisser partir personne avant elle, pour
+parler au roi la première. Mais la Vallière est en avant; d'une
+hauteur elle a vu où était l'armée, et elle y va à toutes brides. La
+reine voit au loin ce carrosse lancé dans la poussière, et qui va
+comme un tourbillon... «Arrêtez-la! arrêtez-la!» dit-elle. Mais elle a
+trop d'avance, et elle arrive la première.
+
+Du reste, la pauvre reine eût pu comprendre la vanité de ce débat
+entre elle et la Vallière. Le roi leur avait échappé. Tout le jour il
+s'enfermait chez madame de Montausier, qui, je ne sais comment, à
+chaque couchée, logeait tout à côté de lui.
+
+La Montespan trompait encore la reine par sa dévotion. Elle
+l'édifiait, l'amusait en lui contant les soins qu'elle prenait, sur la
+route, des hospices et des hôpitaux, d'un surtout d'orphelines. Elle
+parlait, imitait les mines grotesques des petites Flamandes, les
+contrefaisait une à une.
+
+Rien de plus gai que ce voyage. C'est le moment qu'a pris le bon Van
+der Meulen (voir au Louvre). Le grand carrosse doré contient toute la
+carrossée des dames de Louis XIV. Celui-ci, magnifique (tout idéal, ce
+n'est pas un portrait), monte un gros blanc cheval normand; des
+laquais de six pieds au moins, des Flamands à genoux. Le roi, bien
+plus souvent, était dans le carrosse, à rire avec la Montespan.
+
+Le seul acte vraiment militaire de la campagne fut le siége de Lille,
+où Marsin avait concentré tout ce qu'il avait de forces (août), mais
+il ne réussit pas à armer, à entraîner les habitants. Le roi, déjà
+très-fort, fut fortifié par le retour du corps d'armée d'Allemagne.
+Les Lillois redoutaient l'assaut, ils forcèrent Marsin de se rendre
+(28 août 1667). Dans sa retraite, toute l'armée tomba sur lui, et
+remporta un succès trop facile.
+
+On fut fort étonné de voir le roi vainqueur s'arrêter court. Turenne
+tâta Gand, et se retira. Déjà il avait levé le siége de Deudermonde.
+Qui faisait donc avorter la conquête, si facile, des Pays-Bas? L'offre
+désespérée que l'Espagne fit aux Hollandais de leur mettre ses places
+en main. La Hollande intervint. Charles II n'était pas le maître de
+seconder Louis XIV.
+
+Il y eut un moment d'arrêt. Le roi donna les récompenses de la guerre.
+À Lauzun, une charge princière, celle de colonel général des dragons,
+et le gouvernement d'une grande province, le Berri. À M. de
+Montausier, la place naturelle du plus honnête homme de France, celle
+de gouverneur du Dauphin. Choix excellent. Tous louèrent et sourirent.
+Mais madame de Montausier devint dès lors malade, et plus malade
+encore d'esprit.
+
+Le mystère de Compiègne n'était plus un mystère. M. de Montespan,
+esprit bizarre, loin de se résigner, comme tant de maris patients,
+s'emporta, souffleta sa femme, qui s'enfuit de chez lui. Dès lors, il
+se dit veuf, il en porta le deuil. Il se promena par les rues dans un
+carrosse drapé de noir; aux quatre coins, des cornes pour panaches.
+Incroyable insolence, que le roi eût punie, si la dame n'eût cru qu'il
+valait mieux en rire. Elle avait fait un pas hardi. Elle avait élu
+domicile chez sa grande amie la Vallière, qui n'osa l'éconduire, et
+dès lors ne fut plus chez elle. La rieuse effrontée fut maîtresse de
+tout, la Vallière sa servante. Situation cruelle, où les ébats de
+l'une étaient assaisonnés des pleurs de l'autre. La Montespan, du
+reste, n'était pas exclusive; loin de pleurer, elle riait, quand le
+roi revenait à l'autre et consolait cette pleureuse.
+
+Il manquait une chose à ces plaisirs, c'était d'être étalés, mis sur
+la scène. On joua la nuit de Compiègne. Sans un ordre précis, Molière
+ne l'eût jamais osé. La chose était barbare, elle navrait la reine et
+la Vallière, et madame de Montausier, M. de Montespan, tant d'autres.
+Molière n'eût pas fait de lui-même cette cruelle exécution. Il y
+déplore sa servitude. Que peut Molière-Sosie? Il sert et servira. Car
+il n'a que son maître, et contre lui toute la cour; la vieille cour à
+cause de _Tartufe_, et la jeune pour le _Misanthrope_. La ville
+bâillait à son théâtre, aimant mieux le divin Scaramouche, qui
+justement revenait d'Italie. Il n'était pas sifflé, le roi n'eût pas
+souffert qu'on manquât à son domestique. Mais le dédain, un froid de
+glace, depuis deux ans frappait ses pièces. Ses propres acteurs
+aigrement plaignaient son talent éclipsé. Et sa jolie femme (adorée de
+ce sombre génie souffrant), parmi les blondins, les marquis, lui
+prodiguait les consolations désolantes de la femme, des amis de Job.
+
+Pour comble, l'autre fée dont l'amour douloureux le poursuivit jusqu'à
+la mort, la muse, l'art, ne lui laissait pas de relâche. Il
+s'acharnait à faire jouer _Tartufe_. C'est en vain qu'il avait cousu à
+la pièce, complète en trois actes (et plus forte ainsi), deux actes
+qui font une autre pièce pour l'apothéose du roi. Le roi disait bien
+qu'on jouât, mais n'en donnait pas l'ordre écrit. Lamoignon, si
+docile, ici restait très-ferme. Molière essayait tout, priait les
+nouveaux dieux, espérait dans Alcmène. S'il se pouvait qu'aux heures
+où Jupiter voit trouble, elle tirât de lui l'émancipation du
+_Tartufe_!..
+
+Voilà le secret de Sosie, le salaire espéré de la farce, des coups de
+bâton.
+
+Il y a dans cette pièce une verve désespérée. Dans tel mot (du
+Prologue même) une crudité cynique que les seuls bouffons italiens
+hasardaient jusque-là, et qui, dans la langue française, étonne et
+stupéfie. Mais les dieux le voulaient ainsi. Ils voulaient, on le
+voit, être joués eux-mêmes. Donc, on eut l'étonnant spectacle, la
+prétendue victime de la fausse surprise expliquant la nuit de
+Compiègne, Alcmène naïvement contant à son mari les plaisirs qu'en
+épouse consciencieuse elle a donnés à Jupiter.
+
+La vengeance de Molière pour la misère où on le fait descendre, c'est
+que, s'il est battu, il n'en est pas un dans l'affaire qui n'ait aussi
+sa part. Mercure-Lauzun est là à l'état de valet. Tous avilis, la
+vertu elle-même, la légende de l'amour pur, la fameuse Julie
+(Montausier), qui, là-bas, pâle au fond des loges, regarde, est
+regardée. Elle en mourra deux ans après.
+
+Au temps de Richelieu, Corneille avait pu dire: «Que vous reste-t-il?
+_moi_.» Mais le tragique ici, c'est que ce _moi_, même est en doute.
+
+«Je pense, donc je suis,» disait alors Descartes. Dans le naufrage
+restait l'intelligence pour affirmer la vie. Molière-Sosie dit:
+«_Suis-je?_... il me semble que je pense encore?»
+
+Révélation cruelle sur la vie de l'acteur, qui sans cesse se nie, se
+moque de lui-même, pour se croire, se sentir, dans son masque, son
+rôle d'emprunt.
+
+Mais tous étaient acteurs, et tous étaient Sosie. La foule dorée des
+imbéciles qui riaient de son doute, en qui se sentait-elle vivre? en
+elle? non. Mais dans ce masque, dans ce royal acteur qui seul _était_
+et le reste un néant.
+
+Or, qu'était donc ce masque, et ce roi d'avant-scène? Qu'on aurait
+trouvé peu de chose, si l'on eût regardé en lui!
+
+Le pis, c'est que Sosie avoue que le dur argument de Mercure, le
+bâton, lui touche l'âme, et qu'il commence à l'admirer. Misère, misère
+profonde! contre la force injuste, de ne pas garder le mépris.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+GRANDEUR DU ROI--CRÉATIONS DE COLBERT--LE ROI ARRÊTÉ PAR LA HOLLANDE
+
+1668
+
+
+La nuit, bonne amie de Mercure, complaisante aux larcins d'amour, non
+moins obligeamment sert partout cet hiver la politique du roi. Pendant
+qu'en haut il tonne et il foudroie, il est en bas dans l'ombre le
+grand tentateur de l'Europe. Il offre tout à tous, à Charles II le
+pouvoir absolu, à son compétiteur Léopold l'Espagne elle-même, dont il
+ne veut, dit-il, que les membres extérieurs. Notre envoyé à Vienne
+reçoit du maître ce compliment d'être un adroit fripon. Mais toute
+cette adresse n'eût rien fait sans l'argent. Naguère on avait acheté
+le confident de Philippe IV, et l'on va acheter celui de Léopold, pour
+lui faire trahir son parent. C'est aussi par l'achat d'un traître
+qu'on eut la Franche-Comté.
+
+Dès novembre 1667, le roi visait cette province. Neutre depuis
+longtemps, elle n'avait point, ne voulait point de troupes. Elle se
+glorifiait, n'étant point attaquée, de se défendre elle-même. Elle
+l'était en réalité par la protection de ses voisins, les Suisses.
+
+Il s'agissait d'endormir l'une et l'autre, la Suisse et la
+Franche-Comté, la duègne et la pucelle. Ce fut comme la nuit de
+Compiègne. On choisit pour Mercure l'agent le plus sérieux. Le grand
+Condé, gouverneur de Bourgogne, dès longtemps en demi-disgrâce, sans
+emploi dans la guerre de Flandre, vivait, aigle sauvage, dans l'aire
+de Chantilly, ou les montagnes de Dijon. Ce sombre personnage qui
+tenait sa femme au cachot (et l'y tint même après sa mort), était le
+dernier à coup sûr dont on eût attendu une joyeuse espièglerie. La
+farce fut d'autant meilleure. Il menaça le gouverneur de la Comté,
+comme s'il n'eût voulu qu'en tirer de l'argent. En même temps, on
+achetait son bras droit et son confident, un abbé de Watteville, qu'il
+avait envoyé aux Suisses pour s'assurer de leur secours. Ce bon
+prêtre, jadis pour une folie de jeunesse (rien qu'un assassinat),
+avait passé aux Turcs, s'était fait Turc, puis, gracié et revenu, il
+convoitait une position de prince, la coadjutorerie de l'archevêché de
+Besançon. Il en eut la promesse. Il endormit les Suisses qu'il était
+chargé d'éveiller. Sûr de ne rencontrer personne, Condé avec quelque
+mille hommes marche vers la frontière. Tout est prêt, le roi peut
+venir. Il part de Saint-Germain (2 février 1668).
+
+Superbe fut la mise en scène, et le décorateur Lebrun, dans ses
+emphatiques peintures, n'a pas d'effet plus grand, plus réussi. Qu'on
+se figure le roi, la foudre en main, dans ce noir tourbillon, roulant
+par les frimas, défiant et l'hiver et l'Europe... Il arrive, tout
+cède, que dis-je? il est encore en route, et déjà à Dijon, on lui
+apporte les clefs de Besançon. Dôle essaye de tenir. Le roi menace de
+tout tuer; on se rend. Quatorze jours ont suffi pour prendre la
+Franche-Comté.
+
+Superbe tour d'escamotage. Tous furent éblouis, et le roi lui-même. Ce
+n'étaient pas seulement les trente-six villes conquises, des châteaux
+innombrables, mais la nature vaincue, aussi bien que l'Espagne. Condé
+subordonné et guidé par le roi, comme Turenne l'avait été en Flandre.
+Tout était dû à sa fortune, à ses victorieux auspices, à son heureux
+génie. Ils l'avouaient. Les savants mêmes, les poètes que Colbert lui
+payait partout, ce grand concert des lettres qui le divinisait, de qui
+s'inspirait-il! de lui. Il était le héros et il était la muse.
+Despréaux n'eût rimé sans lui. Molière, son domestique, vivait du roi,
+ramassait ses paroles; il lui devait ses meilleurs scènes, et n'y
+était que pour la mise en oeuvre.
+
+Puissance créatrice! un monde, une France nouvelle naissait de la
+pensée du roi. Le roi voulait, et Colbert écrivait. Son ouvrier
+Colbert, son commis, son boeuf de labour, le secrétaire de son génie,
+venait par un mortel travail de faire ce que le roi avait conçu en se
+jouant, une construction énorme, inouïe, de fantastique grandeur.
+
+En cette création multiple, tout se trouve à la fois. Les lois, les
+instruments des lois, les choses avec les hommes, administration,
+industrie, commerce, enfin, par dessus, la machine à faire marcher
+tout (bien ou mal?), la bureaucratie.
+
+_Les lois_ (1667, 1670). Des travaux immenses du XVIe siècle qui a
+tout préparé, les commissions de Colbert tirent l'Ordonnance civile et
+l'Ordonnance criminelle.
+
+_Les voies de communication._ Le grand système de nos routes royales
+est commencé. La merveille du canal des deux mers est trouvée par
+Riquet, et en dix ans exécutée. Les douanes intérieures de province à
+province sont supprimées, au moins pour la moitié de la France.
+
+_Nos colonies_ rachetées aux particuliers qui s'en étaient faits
+souverains. Des compagnies de commerce créées. Hors une seule, ces
+compagnies ne sont plus exclusives; on y entre en mettant des fonds.
+
+_La marine_ se fait par enchantement. En quatre années, 70 bâtiments;
+en six, 194, dont 120 vaisseaux (1671). Mais, le plus fort, c'est la
+marine vivante, le peuple des marins mis sous la main de l'État. Cette
+France obéissante, en 1668, subit le régime _des classes_, où le roi
+déclare siens tous les matelots, pouvant les sommer à toute heure de
+quitter le service lucratif du commerce pour le service dur et pauvre
+des bâtiments de guerre.
+
+Et, à côté de l'armée maritime, surgit de terre l'_armée
+industrielle_. On ne peut nommer autrement l'organisation que Colbert
+donne aux fabriques. Une France d'ouvriers en face de la France
+agricole.
+
+Quelle sera cette création? À son premier essor (1664), on la
+croirait républicaine. Colbert dans chaque ville veut que les
+négociants élisent, envoient deux députés qui apportent leurs
+observations. Tout litige entre le commerce et le fisc est jugé par un
+comité de trois négociants et trois fermiers généraux.
+
+De toute l'Europe, Colbert appelle des industries nouvelles. Les
+droits qu'il met, en 1664, sur les toiles et draps hollandais,
+anglais, permettent aux nôtres d'essayer ces grandes fabrications. Ces
+droits doublés, en 1667, fermant tout à coup le pays aux produits
+étrangers, donnent un mouvement subit, violent, quasi fébrile à
+l'industrie française. En 1669, la laine occupe 44,000 métiers. Lyon
+tout à coup devient énorme, exporte des soieries pour 50 millions. Des
+fortunes subites se font ici et là. Que sera-ce, quand l'industrie
+aura gagné partout? quand la France, maîtresse des mers, ayant succédé
+à l'Espagne, converti, brisé l'Angleterre, à la barbe du Hollandais,
+exploitera les Indes, et, dans ses nouveaux ports de Brest, Rochefort,
+Dunkerque, verra venir les galions? Mais qu'aura la Hollande? Ce qui
+la fit jadis, le hareng saur et la morue.
+
+Telle fut l'extraordinaire ivresse et la violente fièvre qui tenaient
+les plus fortes têtes, non le roi seulement, mais Colbert, mais la
+France. Tout possible en paix et en guerre. L'administrateur de la
+guerre, le jeune Louvois, face rouge et tête de feu, plus violent
+encore que Colbert (et de famille apoplectique), brûlait de lancer sur
+l'Europe le char du roi, et, quoi qu'on opposât, répondait de passer
+dessus.
+
+Quand Charles-Quint, après Pavie, Muhlberg, eut dans ses mains
+François Ier et les chefs protestants, il méprisa l'Europe et eut
+envie de l'empire turc. Quand Philippe II, après Lépante, voulut
+conquérir l'Angleterre, il trouva que c'était chose trop simple,
+voulut conquérir la Baltique d'où partiraient ses flottes. Tel et plus
+fier encore fut Louis XIV après cette surprise de deux provinces,
+conquérant sans combat, et vainqueur sans victoire. Dans les trois ans
+qui suivent, on le voit désirer, embrasser je ne sais combien de
+choses immenses et les plus divergentes:
+
+1º _La succession d'Espagne._ Il en veut au moins le meilleur, le
+moins usé, comme la Flandre, en donnant l'os, l'Espagne à Léopold;
+
+2º _L'élection d'Allemagne._ Ce Léopold tout jeune, moins âgé que lui
+de quatre ans, le roi prétend lui succéder, et il va tout à l'heure
+acheter la voix de la Bavière pour la future élection;
+
+3º _L'empire turc_ se conduit mal à notre égard, et trouve mauvais que
+nos Français, en Hongrie, à Candie, soit toujours pour ses ennemis. Le
+roi (1670) va faire lever des plans de l'Archipel, s'emparer de ses
+îles peut-être, du chemin de Constantinople;
+
+4º Mais plus près, les vrais mécréants, ce sont les protestants. Donc,
+à eux la première croisade. Toute la question est de savoir s'il faut
+d'abord convertir l'_Angleterre_ à main armée ou frapper _la
+Hollande_.
+
+Pour résumer, le roi, monté comme à la pointe de cette création
+immense et subite de l'industrie et de la guerre, regardait la terre à
+ses pieds, et se demandait seulement ce qu'il daignerait prendre. Il
+se devait au monde, et, de ce qu'il était roi de France, il ne
+s'ensuivait qu'il dût refuser le bienfait de son gouvernement à tant
+d'autres nations. C'est ce qu'exprime sa médaille, où, sous son
+emblème, un soleil, on lit: «_Un pour plusieurs_ (royaumes).»
+
+Le roi rentrait à Saint-Germain dans ces hautes pensées, quand
+l'ambassadeur de Hollande lui notifia respectueusement ce qu'on appela
+la _Triple alliance_, la ligue qui lui liait les mains. Son Charles II
+l'avait lâché. Il avait eu la main forcée par l'élan de l'Angleterre
+qui se joignait aux Hollandais.
+
+La Suède, notre fidèle alliée depuis quarante années, nous lâchait
+également.
+
+On fut surpris. Tout traité, en Hollande, devait être soumis aux
+villes qui en délibéraient. Mais de Witt, pour brusquer la chose dans
+ce péril, avait risqué sa tête. Il avait hardiment signé (23 janvier
+1668).
+
+Le curieux de l'affaire, c'est qu'elle semblait dirigée contre
+l'Espagne. On la menaçait pour la protéger. La Hollande lui parlait de
+sa plus grosse voix. Au contraire, elle priait le roi, lui adressait
+d'humbles demandes, le chapeau à la main. De Witt faisait entendre
+qu'il était tout Français, mais qu'il ne pouvait plus arrêter ce
+peuple, qu'il lui échappait, qu'il agirait sans lui. Le roi chicanait
+d'abord. Mais il se vit abandonné du Portugal même qu'il venait
+d'acheter par un subside énorme. La reine, une Française, y avait fait
+une révolution, s'était démariée, remariée, avait pris le trône. Cette
+Française elle-même tourne le dos à la France, tend la main à
+l'Espagne, son ennemie. Mais l'ennemi de tous, et celui que tous
+craignent, c'est désormais Louis XIV.
+
+Le 2 mai 1668, il signe enfin la paix à Aix-la-Chapelle, et rend la
+Franche-Comté.
+
+Il gardait la Flandre française; la Hollande la gloire.
+
+Elle triompha modestement par une simple médaille, sans phrase, et
+vraiment historique: «Les lois sauvées, les rois défendus et
+réconciliés, la paix conquise, la liberté des mers.»
+
+Mais le monde malin imagina et répéta qu'une médaille toute autre
+avait été frappée,--hostile, hardie, véridique, après tout,--Josué et
+le soleil: _Stetit sol_, il s'est arrêté.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LA DÉBÂCLE DES MOEURS PUBLIQUES--DÉPOPULATION DE L'EUROPE MÉRIDIONALE
+
+1668
+
+
+La guerre est infaillible. On peut prévoir d'ici que cet orgueil
+bouffi va crever en tempêtes, que la France, arrêtée dans son effort
+pour se renouveler, rentrera dans la voie misérable où sont les États
+du Midi.
+
+La guerre naturelle et fatale de la royauté catholique contre la
+république protestante, l'essor effréné des dépenses et la furie des
+fêtes, l'infamie triomphale des favorites et favoris, l'avénement de
+madame de Montespan et du chevalier de Lorraine, la surprenante
+soumission des confesseurs aux moeurs publiques, c'est le spectacle de
+ce temps.
+
+Ces brillantes années, entre les chants de gloire de Molière, Quinault
+et Lulli, sont comme un arc de triomphe qu'on croirait une porte de
+cité populeuse, et qui ne conduit qu'au désert.
+
+On a dit que Colbert, si la guerre et Louvois ne l'avaient emporté,
+eût soutenu la situation; que l'effort colossal de ce grand
+résurrectioniste, à force de créer, eût dépassé l'effort, non moins
+grand, du roi, pour détruire. Je ne le crois nullement. Sous les pieds
+de Colbert, un terrain très-mauvais devait toujours le faire crouler.
+Il bâtissait sur quoi? sur les ruines de la moralité publique. Il crée
+le travail ici et là par les primes énormes que l'exclusion des
+produits étrangers donne à telle industrie. Mais le goût général est à
+l'oisiveté et à la vie improductive. Du plus bas au plus haut, tout
+regarde la cour. Qui peut, vit noblement. Colbert obtient, exige du
+clergé la suppression de quelques fêtes, et elles n'en sont pas moins
+chômées. Il promet pension aux nobles qui auront dix enfants (plus
+tard même aux non-nobles); mais cela ne tente personne. Les familles
+connues produisent de moins en moins; beaucoup finissent avec le
+siècle. Exemple, les Arnauld, famille prolifique, énergique. Le
+premier, l'avocat, sous Henri IV, _a vingt enfants_ (dix sont
+d'église, dont six religieuses qui meurent jeunes). Le second, Arnauld
+d'Andilly, sous Louis XIII, _a quinze enfants_ (dont six religieuses
+qui, la plupart, meurent jeunes). Le troisième, Arnauld de Pompone,
+ministre de Louis XIV, _a cinq enfants_ (dont deux d'église), tous
+éteints sans postérité. Notez que cette race vigoureuse s'est alliée
+en vain à la race non moins énergique, à l'héroïque sang des Colbert.
+
+Que sera-ce des autres familles, des bourgeois peu aisés, des pauvres?
+Deux choses les stérilisent:
+
+1º _L'augmentation des dépenses._ Les objets fabriqués quintuplent de
+valeur en un siècle; le blé n'enchérit pas; le propriétaire est gêné,
+vend mal son blé, en produit peu. Famine de trois ans en trois ans. Et
+cependant le luxe augmente; on veut briller, on craint les charges de
+famille.
+
+2º _La fluctuation morale_ d'un siècle intermédiaire qui nage entre
+deux âmes, l'ancienne et la nouvelle, tient l'homme ennuyé, affadi. Il
+ne tient point à se perpétuer. Parmi ses pompes solennelles, l'idée
+religieuse va défaillant. Elle ne garde l'orgueil de la forme qu'en
+abdiquant l'influence morale. Elle ne règne qu'à force d'obéir aux
+vices publics, ne vit que pour autoriser l'esprit de mort qui
+l'emporte elle-même.
+
+La France est sur cette pente. Mais, pour voir où elle va, il faut
+d'abord bien regarder les États qui l'ont déjà descendue, les deux
+empires surtout qui portèrent si haut le drapeau des religions du
+Moyen âge, l'Espagne et la Turquie. Différents dans la vie, ils se
+ressemblent dans la mort, et sont comme frères dans le tombeau. Une
+même chose les caractérise, la dépopulation.
+
+Dès 1619, les Cortès ont dit ce mot funèbre: «On ne se marie plus, ou,
+marié, on n'engendre plus. Personne pour cultiver les terres... Il n'y
+aura pas seulement de pilotes pour fuir ailleurs. Encore un siècle, et
+l'Espagne s'éteint.»
+
+Sous autre forme, mêmes plaintes en Turquie. Un Turc des plus
+vaillants, un des héros de la guerre de Candie, déjà vieux, ne pouvait
+rencontrer des femmes par les villes, sans s'écrier: «Le salut soit
+sur vous, mes femmes, anges de la terre, fleurs de l'arbre
+céleste!... Priez pour nous! que Dieu vous comble de ses grâces. Car
+vous enfantez des soldats.» (Hammer.)
+
+Dès cette époque, le sérail périssait. Peu de femmes. On n'achetait
+que des enfants; l'impôt sur ce commerce fut supprimé vers 1600. Les
+quatre _ministres du diable_, vin, café, tabac, opium, donnèrent le
+goût des plaisirs solitaires, des ivresses non partagées. De la
+Turquie, les cafés se répandent en Europe, en Angleterre, bientôt en
+France (1669). Avant la fin du siècle, l'ignoble tabagie a pénétré
+partout.
+
+L'effort que Colbert fait ici pour relever la France, se fait là-bas
+par moyens turcs. Un Albanais, cuisinier du sultan, Mohamed Kiuperli,
+_homme doux_, dit l'histoire, fait un affreux hachis, trente-six mille
+supplices en cinq ans. Il discipline les janissaires par
+l'extermination, tue jusqu'aux parents du sultan. La cruauté des Turcs
+redevient redoutable. Ils serrent Candie, ravagent la Hongrie.
+
+Le fils du cuisinier, un savant, un guerrier, Ahmed Kiuperli, submerge
+la Hongrie d'un déluge de Turcs et de Tartares, qui monte au nord, et
+jusqu'en Silésie. C'est surtout pour faire des esclaves; quatre-vingt
+mille filles et enfants en une campagne, tandis que les Barbaresques
+en ramassent sur toutes les côtes. L'empire, sous ce vizir lettré,
+retourne, par calcul, à ses barbaries primitives, les grandes razzias
+d'enfants grecs pour le sérail qui les donne à l'armée. Ahmed en une
+fois fait deux mille pages du sultan.
+
+La France, de plus en plus chef de la catholicité, de moins en moins
+s'entend avec les Turcs. Nos volontaires, sous la Feuillade, brillent
+à Saint-Gothard, où le Turc, repoussé, n'en impose pas moins la paix à
+l'Autriche, et le tribut à la Transylvanie (1664). Même événement en
+Candie, où la Feuillade, Noailles, nos vaillants étourdis,
+embarrassent les Vénitiens qu'ils viennent secourir. Ahmed triomphe
+encore et achève de prendre Candie (1666). Ces succès, et ceux qu'il
+aura sur la Pologne, n'empêchent pas que la Turquie ne s'affaisse, ne
+croule, par l'énervation de la race et sa stérilité immonde. Les
+casuistes turcs et le mufti lui-même (Hammer) donnent l'exemple et le
+précepte. Le Coran est vaincu. Toutes les fastueuses rigueurs de
+sévérité musulmane sont inutiles. Un athée brûlé vif, la fermeture des
+cabarets, la défense du vin, ne relèvent pas Mahomet. Kiuperli
+lui-même délaisse sa réforme; découragé, succombe. En défendant le
+vin, il mourra d'eau-de-vie (1676).
+
+L'Espagne était plus bas, beaucoup plus bas que la Turquie. Les
+Kiuperli parvinrent à créer de grandes armées. L'Espagne, contre le
+Portugal qui l'envahit, trouve à peine quinze mille invalides. La
+Castille n'est qu'épines et ronces; dans la Vieille seulement, trois
+cents villages abandonnés, deux cents dans la Nouvelle, et deux cents
+autour de Tolède. L'Estramadure est un grand pâturage, habité des
+seuls mérinos. Mille villages en ruine au royaume de Cordoue. La
+Catalogne voit tous ses laboureurs fuir aux montagnes et devenir
+brigands.
+
+De saignée en saignée, l'Espagne s'est évanouie. Une fois un million
+de juifs, puis deux millions de Maures, ou chassés ou détruits. Et
+l'émigration d'Amérique (au calcul de M. Weiss), coûte trente millions
+d'hommes en un siècle!
+
+Du reste, il suffisait de la vie noble pour annuler l'Espagne. Elle
+tombe à six millions d'âmes, dont un million sont nobles ou prêtres.
+Mais tout le pays devient noble. Le chevrier sauvage vit noblement sur
+la bruyère; son fils noblement sera moine.
+
+En 1619, les Cortès demandent en vain (ce que voudrait Colbert en
+1666) la réduction des couvents. Ils croissent, multiplient,
+fleurissent de la désolation générale. Les religieuses, surtout,
+augmentent au XVIIe siècle.
+
+Le mariage vaut la virginité; il devient infécond. On a vu le progrès
+du docteur en stérilité, du grand casuiste, le Diable, qui, dans ses
+fêtes du sabbat, avait enrôlé les sauvages populations du nord de
+l'Espagne, des montagnes de France. Il est intéressant de voir les
+premiers Espagnols qui firent une science de la casuistique,
+l'ingénieux Basque Navarro et le savant Sanchez, lutter encore pour la
+génération, sans laquelle tout finit à la fois, l'État et l'Église.
+Pour obtenir de l'époux que la famille dure et pour qu'on naisse
+encore, ils subtilisent et se tourmentent, descendent aux plus
+étranges complaisances, y plient l'épouse. En vain. Tout cela n'émeut
+guère le triste seigneur qui ne veut rien que finir noblement. Rien ne
+gagnera l'Espagne que la stérilité permise, l'autorisation de mourir.
+
+Le brillant pamphlet de Pascal est loin de donner l'idée de cette
+grande révolution des moeurs européennes, loin de faire soupçonner
+l'étonnante élasticité avec laquelle la casuistique s'accommoda aux
+besoins de chaque peuple, céda selon les lieux, les temps.
+
+Par exemple, en Pologne, ce qui pesait le plus à ce génie fier et
+mobile, ce cavalier sans frein, c'était l'éternité du mariage, ses
+empêchements, ses servitudes. On le gagna par là. Tantôt doux et
+tantôt sévères, les Jésuites, parfois, dispensèrent des vieux
+empêchements canoniques pour parenté. Et parfois, au contraire, pour
+favoriser les divorces, ils firent valoir ces empêchements, rendirent
+aux époux le service de trouver qu'ils étaient parents. Les reines
+leur livrèrent les rois, et ceux-ci le royaume. Casimir fut Jésuite.
+De là advint ce qu'on peut appeler le premier démembrement. Les
+Cosaques, persécutés par le clergé latin, renièrent la Pologne et se
+donnèrent à la Russie.
+
+Le mariage resta indissoluble en Italie, mais le mariage à trois. La
+casuistique, ayant soulagé le mari de tout devoir envers sa femme,
+consola celle-ci en lui laissant un chevalier servant, mari plus
+assidu qui sauvait l'autre de l'ennui de vivre avec elle. Ces unions
+étaient publiques; tous trois, confessés et absous, communiaient
+ensemble aux grands jours. Elles devinrent légales, furent stipulées
+dans les contrats. Un illustre vieillard de Gênes, un S., en 1840,
+montrait un de ces actes parmi ses papiers de famille, acte notarié au
+dernier siècle: «La noble demoiselle, âgée de dix-huit ans, consent à
+prendre tel, un mari de vingt-huit, mais il lui garantit par écrit
+qu'elle gardera son chevalier servant, qui en a trente-deux.»
+
+Ces languissantes Italiennes, dans leur oisiveté, au lieu d'avoir un
+singe, un petit chien, aimaient à traîner après elles un homme-femme,
+qui portait l'éventail ou donnait le mouchoir. Rien de plus froid.
+L'éternel tête-à-tête se passait à bâiller. Mais le mari bâillait
+aussi d'avoir à perpétuité cette ombre inséparable de sa femme,
+presque toujours un cadet sans fortune, un parasite. Chaque famille
+eut un enfant, sans plus. L'amour était stérile autant que le mariage.
+Tout était sec, la table maigre, avec des dehors fastueux. De réforme
+en réforme, on fit la plus économique, de supprimer la femme et ne
+plus se marier. Plus de maison. Ils vivaient seuls dans leurs palais
+déserts, avec quelques pages en guenilles.
+
+Nos Français n'allèrent pas si loin. Pourquoi? Faut-il admettre que
+Pascal réforma la casuistique, que les _Provinciales_ produisirent une
+grande réaction morale? Les Jansénistes disent: «Avant Pascal, les
+fameux manuels d'Escobar et de Busenbaum eurent quarante, cinquante
+éditions; après Pascal, une seule.» Vain triomphe, les choses n'en
+vont pas moins leur train, et les Jésuites n'ont que faire d'imprimer.
+Ces manuels deviennent inutiles, mais c'est parce qu'il sont dépassés.
+Le pas nouveau, hardi, qui se fit depuis Escobar, éclate dans la
+pratique. Mais on n'écrit plus presque rien. Et c'est seulement un
+siècle après que la casuistique, dans son code italien, avoue
+l'abandon des barrières qui, sous Escobar même, défendaient encore la
+nature.
+
+Les moeurs turques, italiennes, adoptées d'Henri III, moquées sous
+Henri IV, reprennent un peu sous Mazarin. L'opéra italien (1644), ses
+travestissements, les amusements de carnaval, ramènent ces scandales.
+Les Condés et Contis n'y donnent que trop. Monsieur avec éclat, ayant
+contre sa femme son confesseur, le bon père Zoccoli (1667).
+
+Du reste, ces exemples eurent peu d'imitateurs. Les mornes plaisirs
+égoïstes, leur somnolence, n'allèrent jamais aux nôtres. Ils ne
+contentaient nullement le besoin de gaieté, de malice, qui est au fond
+de ce peuple. La débonnaireté des casuistes alla plus loin que nos
+péchés.
+
+La femme reste la reine du plaisir, de l'intrigue. La vieille farce du
+mari trompé, si populaire chez nos aïeux, devient l'histoire
+universelle, autorisée d'en haut. Qui donc sera plus sage que le
+victorieux roi de France? D'Amphitryon surgit un rire inextinguible.
+Cette glorieuse apothéose du cocuage par un cocu de génie qui
+s'exécutait noblement, convertit tout le monde. Chacun sentit, goûta
+la moralité de la pièce: Tout est divin, venant des dieux.
+
+Ici c'est le contraire des romans de chevalerie, où l'inférieur, le
+pauvre, le vassal, est favorisé de la dame. Le mystère est plus
+simple. L'amant, c'est le maître, le roi, celui de qui l'on attend
+tout, celui chez qui l'on mange. Comment résister à cela? Vivonne,
+frère de la Montespan, montrant ses joues rosées, rendait hommage à la
+cuisine royale. Et, pour la grasse Alcmène, le secret de son coeur fut
+le mot de Molière: «Le véritable amphitryon, c'est l'amphitryon où
+l'on dîne.»
+
+Tout cela est fort gai, et le semblerait davantage s'il ne s'y mêlait
+point de larmes. Mais la farce n'amuse guère si elle n'en est
+assaisonnée. La Montespan eût ennuyé bien vite si elle n'eût possédé
+la Vallière, n'eût eu à piquer le souffre-douleur. Elle le sent si
+bien, qu'elle ne permet pas que ce jouet échappe; elle la garde, elle
+s'en sert, la prend pour femme de chambre, se fait coiffer par elle.
+Bien plus, ils l'avilissent, ne la comptant pas plus qu'un petit chien
+que le roi lui jette un jour avec risée.
+
+Une autre chose qui amusait la cour, c'étaient les cris, les plaintes
+de M. de Montespan. Mais il passa toute mesure en allant faire vacarme
+chez madame de Montausier, malade, et qui mourut bientôt. Le roi,
+alors, fit une chose nouvelle en France, qui jamais ne se vit, ni
+avant ni après. Lui-même, de sa main, écrivit le divorce de M. et de
+madame Montespan, envoya cet acte bizarre au Châtelet.
+
+Il ne s'en tint pas là. Il en tira une honteuse vengeance, le flétrit
+de l'argent qu'il le força de prendre; il lui paya sa femme, le chassa
+de Paris avec cent mille écus.
+
+Partout même spectacle. Du plus haut au plus bas, chacun avilit
+bravement le faible et l'inférieur, qui avale ses larmes, tâche de
+rire, et flétrit à son tour quelqu'un plus bas encore, qui ne se
+vengera pas. Cascade et cataracte de honte qui va de classe en classe,
+de la cour à la ville, de la ville à la France, de la France aux
+nations.
+
+Le grand écho de la douleur, c'est celui qui, d'office, est chargé de
+faire rire. Molière était malade, tout en faisant fortune, chargé
+d'affronts, d'argent et de soucis. L'_Avare_ n'avait pas réussi. On ne
+riait que des cocus et de la bastonnade. Il gardait pour lui seul ces
+rôles de gens battus. Est-ce à dire qu'il n'en sentît rien? _Georges
+Dandin_ est douloureux. _Pourceaugnac_ est horrible. «Vous n'avez qu'à
+considérer cette tristesse, ces yeux rouges et hagards, ce corps menu,
+grêle, noir...» Hélas! c'était Molière, et lui-même faisait son
+portrait.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+MORT DE MADAME
+
+1667-1670
+
+
+Madame avait beaucoup de l'esprit des Valois, le charme des deux
+Marguerite. Cette fleur de l'ancienne France devait-elle refleurir par
+elle? Verrait-on de nouveaux Valois briller près de la forte (quelque
+peu lourde) branche de Bourbon? C'était un espoir de Louis XIV. On
+croyait bien que l'unique enfant mâle qu'ait eu Madame, le petit duc
+de Valois, pourrait être un François Ier. Il mourut au berceau.
+Irréparable perte dont elle ne releva jamais bien. Les quatre années
+qu'elle vécut depuis furent une suite de maladies. Elle fut deux fois
+encore enceinte, non sans danger; sa taille était un peu tournée; ce
+défaut de conformation devait marquer de plus en plus.
+
+Dans l'été de 1667, elle fit une fausse couche, et reçut en même
+temps deux très-sensibles coups. Le roi qui vint de Flandre la voir,
+la consoler, avait pris justement à ce moment une maîtresse, et la
+plus odieuse, la méchante, la moqueuse, la Montespan. Dès l'hiver,
+elle remplit tout de sa grosse personnalité. En même temps, Monsieur,
+subjugué et décidément femme, eut un ami en titre, le chevalier de
+Lorraine, son cavalier qui lui donnait le bras et le menait au bal, en
+jupe, minaudant et fardé.
+
+Désormais, c'est une autre cour. Et nous sommes tombés d'un degré. La
+médiocrité du roi, sa matérialité pesante apparaissent sans remède
+dans l'objet de son choix. Le scandale du double adultère s'affiche
+hardiment, effacé par la honte d'un frère avili.
+
+Avec ces moeurs grossières, le charme doux et fin de Madame n'avait
+plus guère chance d'agir. À vingt-deux ans déjà, elle dut chercher
+l'influence par des moyens plus sérieux. Elle avait confiance dans un
+certain Gascon, Cosnac, son aumônier, évêque de Valence, qui brûlait
+d'avoir le chapeau, et, pour cela, travaillait de son mieux à la
+rendre ambitieuse. C'était un homme laid, à mine basse, de beaucoup
+d'esprit, de vigueur peu commune. Il lui fit entendre que peut-être il
+y avait encore moyen de relever Monsieur, de le tirer du bourbier. Les
+deux époux, se rapprochant et s'appuyant de Charles II, auraient plus
+de poids sur le roi. Pour cela, il fallait affermir Monsieur, et le
+rendre un peu homme, le produire et le faire valoir. Madame entra dans
+cette idée. À l'entrée de la guerre de Flandre, elle écrivit à Charles
+II pour qu'il obtînt du roi que Monsieur commandât l'armée.
+
+Je n'ai rien vu de plus comique que ce tableau de Monsieur allant en
+guerre à la remorque du prêtre qui le traîne. Cosnac ne se ménage pas;
+il va à la tranchée pour que Monsieur y aille. Mais Monsieur dit qu'il
+n'est pas confessé... À cela ne tienne! on l'absout, on le pousse en
+avant.
+
+Vaines espérances des hommes! Un matin descend chez Monsieur son
+chevalier de Lorraine. Monsieur redevient femme. Cosnac n'en peut plus
+tirer rien. Il reste dans sa tente à se parer, farder, en quatre
+miroirs.
+
+Trois fois par jour, il va admirer le bel ami à la tête des troupes.
+Pour comble, celui-ci est blessé. C'est une égratignure, n'importe.
+Monsieur en perd l'esprit. De retour à Villers-Cotterets, ne pouvant
+parler d'autre chose, il se confie, à qui? à Madame, lui explique les
+qualités du chevalier, la fait juge d'un si grand mérite.
+
+Il n'y eut jamais chose plus étrange. Sans honte ni respect humain, le
+chevalier s'établit au Palais-Royal, ordonna, régla tout. Il
+transforma Monsieur, et le rendit très-violent. Lui-même, depuis trois
+ou quatre ans, il était quasi marié avec une fille d'honneur de
+Madame. Mais il rompit avec éclat, et la fit chasser par Monsieur, qui
+ne daigna pas même en parler à sa femme. Monsieur lui enleva encore
+son aumônier Cosnac, et le fit exiler. Ces coups d'État montrèrent ce
+que pouvait le chevalier, terrifièrent le palais, et Madame fut
+abandonnée, même de ses serviteurs personnels. Son écuyer, son
+capitaine des gardes, son maître d'hôtel, devinrent les agents
+dévoués du favori, et elle n'eut plus en eux que des espions.
+
+Cette histoire d'Héliogabale en plein christianisme et dans ce siècle
+lumineux, comment s'arrangeait-elle avec le confessionnal? Le roi
+communiait aux grandes fêtes devant la foule, et aurait trouvé fort
+mauvais que Monsieur s'abstînt, ou Madame. Son confesseur, à elle,
+était un moine, un rustre, un capucin, qui ne la gênait guère, et dont
+la belle barbe figurait bien dans un carrosse pour imposer au peuple
+(Montpensier).
+
+Monsieur en avait un bien plus commode encore, le doux père Zoccoli,
+basse et plate punaise italienne, qui devint le complaisant, l'agent,
+le valet du favori. Cela révéla le progrès qu'on avait fait en douze
+ans depuis les _Provinciales_. Ce qu'eût gêné Escobar n'embarrassa
+plus Zoccoli.
+
+Quand on chassa la fille d'honneur (mai 1668), Madame craignit que le
+chevalier, à qui Monsieur disait tout, n'eût écrit à sa maîtresse les
+dangereux secrets que leur confiait Charles II. Elle arrêta, ouvrit la
+cassette de cette fille, et en tira quelques lettres. La cabale prit
+peur. Madame vit venir le bon Jésuite, qui, les larmes aux yeux,
+prêchait la paix, vantait la paix. Il eût voulu escamoter les lettres.
+Mais Madame ne les avait plus: elle les avait mises en lieu de sûreté,
+dans la poche de Cosnac qui partait pour son diocèse.
+
+Madame voyait bien une chose, c'est que le chevalier au fond n'avait
+rien à craindre du roi. Le roi avait toujours trouvé très-bon que
+Monsieur fût ridicule. Elle sentit qu'en cette lutte elle ne
+reprendrait le roi que par les affaires d'Angleterre, par son frère
+Charles II.
+
+Celui-ci lui écrit (c'est-à-dire, lui répond), le 8 juillet 1668, que,
+«dans toute négociation, elle aura toujours une part qui fera voir
+combien il l'aime.» En août, il dit à notre ambassadeur: «Madame
+souhaite passionnément une alliance entre moi et la France, et, comme
+je l'aime tendrement, je serai aise de faire voir tout ce que ses
+prières peuvent sur moi.»
+
+Il avait, même avant, encore en pleine guerre, puis en entrant dans la
+Triple alliance, écrit au roi qu'il était entraîné, agissait malgré
+lui. En réalité, tout le menait vers la France, et son besoin
+d'argent, et l'ennui de son parlement, son caractère même, son enfance
+et ses souvenirs. Sa mère (et Saint-Alban, qu'elle avait épousé)
+voulait le refaire catholique, et de bonne heure, on y employa la
+petite soeur. Celle-ci était poussée encore de ce côté par Cosnac, son
+vaillant évêque, qui se voyait déjà, botté, le chapeau rouge en tête,
+descendre en Angleterre à la tête d'une armée française.
+
+La facilité singulière avec laquelle ce peuple qu'on croyait si
+obstiné, avait changé au XVIe siècle, trompait au XVIIe. Madame ne
+croyait pas trahir. Elle croyait faire la grandeur de son frère, et
+celle du pays où elle était née. À l'Angleterre la mer, à la France la
+terre. La première, amie de Louis XIV, remplaçant à la fois l'Espagne
+et la Hollande, eût été la reine du monde (si la France l'était de
+l'Europe.) Louis XIV disait expressément, contre les idées de
+Colbert, «qu'il laisserait le commerce aux Anglais, au moins pour les
+trois quarts, _qu'il ne voulait que des conquêtes_.» (26 décembre
+1668.)
+
+Mais il aurait fallu que la première conquête fût l'Angleterre
+elle-même. Il en eût coûté des torrents de sang. Voilà ce que Madame,
+avec sa douceur, sa bonté, ne voyait pas sans doute quand elle
+s'engagea si loin dans les funestes voies de sa grand'mère Marie
+Stuart. Elle n'en avait nullement la violence, mais quelque peu
+l'esprit d'intrigue romanesque, et ce plaisir de femme d'avoir en main
+un écheveau brouillé pour en tirer le fil.
+
+On sentait cependant si bien qu'il y faudrait une guerre que d'avance
+Louvois disputait l'affaire à Madame. Turenne n'aurait pu, en restant
+protestant, mener la nouvelle _Armada_. Il ne perdit pas un moment
+pour se faire catholique, il s'instruisit, lut le livre écrit à propos
+par Bossuet, l'_Exposition de la foi_, ouvrage peu agréable à Rome,
+mais, sous sa forme hautaine, bien combiné pour baisser la barrière,
+jeter un pont d'où passerait Turenne sur le rivage britannique.
+
+Donc, ce bonhomme étudie à Paris, et son ancien lieutenant, le duc
+d'York, étudie de son côté à Londres. Heureux coup de la Grâce! Tous
+deux sont éclairés, convertis. L'effet fut immense. Turenne était si
+froid, si sage, si pesamment judicieux, que sa conversion sembla un
+arrêt du bon sens. En France, on dit partout que personne n'oserait
+rester protestant, sans se couvrir de ridicule. En Angleterre, York et
+ses Jésuites convertisseurs centralisent le parti papiste. Et Charles
+II est entraîné si vite, que, devant ses ministres, il pleure de ne
+pas être encore catholique. Le seul, dans ce conseil, qui résistât
+encore, quoique secrètement papiste, Arlington, dut céder, et il
+écrivit à Madame qu'il lui appartenait, et ne lutterait plus contre
+elle. Il fut décidé qu'on demanderait l'appui du roi de France (6 juin
+1669).
+
+Le vrai roi du moment était le commis de la guerre, cette rouge figure
+de Louvois, qui, occupant le roi de choses à sa portée, des détails du
+matériel, le menait comme il voulait. Il ne ménageait rien, ni Condé,
+ni Turenne. Il ne tenait pas compte de Madame, si nécessaire! Il avait
+adopté le chevalier de Lorraine. De sorte que ce petit garçon, autre
+Louvois dans le Palais-Royal, tête haute, ne voyait plus personne, ne
+saluait plus, ne connaissait plus la maîtresse de la maison.
+
+Madame avait pourtant ses lettres chez Cosnac, qui, quoique fort
+malade, secrètement revient, les lui rend. Louvois le sait, l'arrête,
+ne lui trouve plus rien, et il en est si furieux qu'en le renvoyant à
+Valence il lui fit faire cent lieues sans respirer pour qu'il en
+mourût en chemin. Le roi aussi était fort irrité de ce retour de
+l'exilé. Madame agit finement. Sans agir elle-même ni se servir des
+lettres, elle fit savoir ici (par Charles II, sans doute) que
+l'étourdi avait le secret de l'État, jasait et bavardait. Louvois
+l'abandonna et le roi le fit arrêter. À ce moment, il était dans la
+chambre même de Monsieur. On ne respecta pas ce sanctuaire. Tiré des
+bras de son maître éploré, on le mena au château d'If, prison
+très-dure des criminels d'État.
+
+Monsieur donna la comédie à tout le monde. Pleurant et sanglotant
+comme Orphée pour son Eurydice aux forêts de la Thrace, il s'en alla
+en plein hiver dans les bois de Villers-Cotterets. Madame en eut
+pitié. Elle n'attendait pas un châtiment si rigoureux. Elle le fit
+alléger, obtint qu'il pût envoyer de l'argent au cher ami, adoucir et
+ouater sa cage.
+
+Cependant le traité était fait entre les deux rois. Louis XIV avait
+subi des conditions exorbitantes d'argent, et une autre bien grave.
+C'est que Charles II, converti, partagerait avec lui la conquête de la
+Hollande, y enverrait un corps considérable, _garderait pour lui les
+îles hollandaises_, le vis-à-vis de l'Angleterre, avantage si énorme
+pour celle-ci, qu'il eût rendu nationale l'odieuse alliance et
+glorifié la trahison.
+
+Deux points seuls restaient à traiter: 1º le décider à commencer la
+guerre avant la conversion, chose facile à obtenir; cette conversion
+l'effrayait au moment de l'exécuter; 2º ce qui était plus difficile,
+c'est de gagner sur lui qu'il envoyât très-peu de troupes, trop peu
+pour prendre et garder la part qu'on lui promettait. Louis XIV y mit
+cent vingt mille hommes; Charles II en promit six mille, _que sa soeur
+fit réduire à quatre_.
+
+C'est la triste, honteuse, déplorable négociation que le roi imposa à
+Madame. Elle lui avait toujours obéi (comme elle le dit elle-même), et
+elle lui obéit encore en ce point, rendant son frère deux fois traître
+par l'abandon de la condition dernière qui atténuait sa trahison.
+
+Tellement pesant, fatal, fut sur elle l'ascendant de Louis XIV. Elle
+avait bien besoin de lui. Monsieur avait tant pleuré, crié, près du
+roi, qu'il lui avait cédé. Il le voyait comme fou, craignait quelque
+esclandre de jalousie vraie ou fausse. Il lui donna la liberté du
+bien-aimé, qui s'en alla en Italie. Mais Monsieur, criant de plus
+belle pour qu'on le lui rendît, le roi se repentit, jura qu'il ne
+reviendrait de dix ans. Fatal serment, qui jeta la cabale dans le
+désespoir. Ils l'attribuèrent à Madame, et, dès lors, désirèrent sa
+mort. Elle ne vit plus autour d'elle que des visages sinistres et
+s'effraya tellement, qu'elle eut l'idée de se réfugier en Angleterre
+et de n'en jamais revenir.
+
+Dès longtemps son frère l'avait demandée. En mai 1670, le roi arrangea
+ce voyage. Sous prétexte de visiter ses conquêtes de Flandre, il
+emmena la cour à Lille. Madame dit qu'elle voulait passer à Douvres et
+voir son frère. Monsieur, qui eût voulu être de la partie, fut retenu,
+en accusa Madame. Un jour, en ce voyage, la voyant alitée, il
+s'échappa, dit un mot menaçant: «Qu'on lui avait toujours prédit qu'il
+serait remarié.»
+
+Tout le monde envia ce voyage à Madame. On n'en connut guère
+l'amertume (V. sa lettre à Cosnac). Le roi se fiait à elle, et ne s'y
+fiait pas. Montrant grossièrement qu'il doutait de son ascendant, il
+lui donna une étrange acolyte qui salit l'ambassade. C'était un don de
+roi à roi, une Basse Brette hardie et jolie, enfantine poupée à petits
+traits, qu'il envoyait à Charles II. Madame devait la mener, la
+chaperonner. Pour cet acte de prostitution, le roi avait acheté la
+petite, l'avait payée à sa famille, lui constituant une terre, et tant
+par chaque bâtard qu'elle aurait de Charles II.
+
+Madame endura tout. Elle espérait que son frère lui obtiendrait du
+pape la cassation de son mariage. Elle serait restée près de lui,
+vraie reine d'Angleterre, et le gouvernant par les femmes. On se ligua
+contre elle; il lui fallut revenir ici.
+
+Elle y trouva deux choses, non-seulement Monsieur exaspéré, envenimé,
+mais, ce qu'elle n'eût pas attendu, le roi très-froid. Il avait d'elle
+ce qu'il voulait avoir. Il n'alla pas au-devant d'elle, comme on
+l'avait pensé. La cabale en fut enhardie.
+
+Elle pleura beaucoup, se voyant si peu appuyée. Monsieur l'emmena de
+la cour, de son autorité d'époux, ne la laissa pas aller à Versailles.
+Le roi aurait pu insister, mais il ne le fit point. Elle pleura encore
+plus, se laissa conduire à Saint-Cloud. Elle était seule, et tout
+contre elle, sa fille même, enfant de neuf ans; on avait réussi à lui
+faire détester sa mère.
+
+Il faisait chaud. Elle prit un bain qui lui fit mal, mais elle s'en
+remit très-bien, et fut passablement pendant deux jours, mangea,
+dormit. Le 28 juin, elle demanda une tasse de chicorée, la but, et, au
+moment même, rougit, pâlit, cria. Elle, toujours si patiente, elle
+céda à l'excès de la douleur; ses yeux se remplirent de larmes, elle
+dit qu'elle allait mourir.
+
+On s'informa de l'eau qu'elle avait bue, et sa femme de chambre dit,
+non pas l'avoir préparée, mais bien _l'avoir fait faire_. Elle en
+demanda, en but elle-même, mais cette eau n'avait-elle pas été changée
+dans le trajet?
+
+Était-ce un choléra? comme on l'a dit. Les signes indiqués ne se
+rapportent nullement à ce genre de maladies. Elle était fort usée,
+pouvait mourir sans doute. Mais très-visiblement la chose fut
+accélérée (comme dans l'affaire de Don Carlos); on aida la nature. Les
+valets de Monsieur, qui étaient bien plus ceux du chevalier de
+Lorraine, comprirent que, dans l'union croissante des deux rois et le
+besoin qu'ils auraient l'un de l'autre, Madame retrouverait près de
+Louis XIV un moment de tendresse et d'absolue puissance où le roi
+ferait maison nette chez son frère et les chasserait. Ils
+connaissaient la cour et devinèrent que, si elle mourait, on voudrait
+cependant maintenir l'alliance et qu'on étoufferait la chose, qu'elle
+serait pleurée, non vengée, qu'on respecterait _les faits accomplis_.
+
+Ils s'étaient bien gardés de confier le secret à Monsieur, même ils
+avaient cru pouvoir l'éloigner, l'envoyer à Paris; un hasard le
+retint. Il fut étonné, dit qu'on lui donnât du contre-poison; mais on
+perdit du temps à lui faire prendre de la poudre de vipère. Elle ne
+demandait que l'émétique et les médecins le lui refusèrent
+obstinément. Chose étrange, le roi, qui vint et qui raisonna avec eux,
+ne réussit pas davantage à lui obtenir ce qu'elle voulait. Ils tinrent
+à leur opinion. Ils avaient dit _colique_, _choléra_, n'en voulurent
+démordre.
+
+Étaient-ils du complot? Non; mais, outre l'orgueil qui les empêcha de
+se démentir, ils eurent peur d'en voir plus qu'ils n'auraient voulu,
+de faire très-mal leur cour, de trouver des preuves trop claires de
+l'empoisonnement. L'alliance eût été brisée peut-être, les projets du
+roi, du clergé, pour la croisade hollandaise et anglaise, eussent été
+à vau-l'eau. On ne l'aurait jamais pardonné aux médecins. Ils furent
+prudents et politiques.
+
+On vit là une chose cruelle, c'est que cette femme aimée de tous
+n'était pas fortement aimée. Chacun s'intéressait, allait, venait;
+mais personne ne se hasarda, personne n'obéit à sa dernière prière.
+Elle voulait vomir, rejeter le poison, demandait l'émétique. Personne
+n'osa lui en donner.
+
+Mademoiselle, qui arriva avec toute la cour, ne trouva personne
+affligé, Monsieur un peu étonné seulement. Elle la vit sur un petit
+lit, échevelée, la chemise dénouée, avec la figure d'une morte. Elle
+sentait, voyait, jugeait tout, le progrès surtout de la mort. «Voyez,
+dit-elle, je n'ai plus de nez, il s'est retiré.» On vit qu'en effet il
+était déjà comme celui d'un corps mort de huit jours. Avec tout cela,
+on se tenait au mot des médecins: «Ce n'est rien.» On était
+tranquille, et quelques-uns rirent même. Mademoiselle en fut indignée,
+et seule eut le courage de dire qu'au moins il fallait sauver l'âme et
+lui chercher un confesseur.
+
+Les gens de la maison tenaient à point l'homme du lieu, le curé de
+Saint-Cloud, sûrs qu'à cet inconnu Madame ne dirait pas grand'chose;
+une minute, en effet, suffit. Mademoiselle insista. «Prenez Bossuet,
+dit-elle, et, en attendant, M. le chanoine Feuillet.»
+
+Feuillet fut très-habile, prudent comme les médecins. Il obtint de
+Madame qu'elle offrirait sa mort à Dieu, sans accuser personne. Elle
+dit en effet au maréchal de Grammont: «On m'a empoisonnée... _mais par
+mégarde_.» Elle montra une discrétion admirable et une parfaite
+douceur. Elle embrassa Monsieur, et lui dit (par allusion à
+l'arrestation outrageuse du chevalier) «qu'elle ne lui avait jamais
+manqué.»
+
+L'ambassadeur d'Angleterre étant venu, elle lui parla en anglais, lui
+dit de cacher à son frère qu'elle fût empoisonnée. L'abbé Feuillet,
+qui ne la quitta point, surprit le mot _poison_, l'arrêta et lui dit:
+«Madame, ne songez plus qu'à Dieu.» Bossuet, qui arriva, continua
+Feuillet, la confirma dans ces pensées d'abnégation et de discrétion.
+De longue date, elle avait songé à Bossuet pour ce grand jour. Elle
+dit en anglais qu'on lui donnât après sa mort une bague d'émeraude
+qu'elle avait préparée pour lui.
+
+Cependant, peu à peu, elle resta presque seule. Le roi était parti,
+fort ému, et Monsieur aussi en pleurant. Toute la cour s'était
+écoulée. Mademoiselle, trop touchée, n'osait lui dire adieu. Elle
+baissait très-vite, sentit une envie de dormir, s'éveilla brusquement,
+appela Bossuet, qui lui donna le crucifix, qu'elle embrassa en
+expirant. Il était trois heures du matin, et la première lueur de
+l'aube (29 juin 1670).
+
+Le roi, fort affligé, mais craignant que cette affliction n'altérât sa
+santé, le jour même prit médecine. Il dit à Mademoiselle, qui vint le
+voir: «Voici une place vacante, ma cousine. La voulez-vous remplir?»
+Plaisanterie fort déplacée; Mademoiselle eût pu être la mère de
+Monsieur. Elle ne comprit pas, et dit: «Vous êtes le maître.» Il avait
+bien d'autres pensées. Le soir même, il parla à son frère de la
+princesse de Bavière.
+
+L'ambassadeur d'Angleterre voulut assister à l'ouverture du corps, et
+les médecins ne manquèrent pas de trouver qu'elle était morte du
+_choléra-morbus_ (c'est le mot de Mademoiselle), qu'elle était de
+longue date gangrenée, etc. Il n'en fut pas la dupe, ni Charles II,
+qui, d'abord, indigné, ne voulut pas recevoir la lettre que lui
+écrivit Monsieur. Mais c'eût été se brouiller et refuser l'argent de
+France. Il s'adoucit et fit semblant de croire les explications qu'on
+donna.
+
+Saint-Simon nous assure que le roi, avant de remarier son frère,
+voulut savoir au vrai s'il était un empoisonneur, qu'il fit venir
+Furnon, le maître d'hôtel de Madame, et sut de lui que le poison avait
+été envoyé d'Italie par le chevalier de Lorraine à Beauveau, écuyer de
+Madame, et à d'Effiat, son capitaine des gardes, mais que Monsieur
+n'en savait rien. «C'est ce maître d'hôtel qui l'a conté lui-même, dit
+Saint Simon, à M. Joly de Fleury, de qui je le tiens.»
+
+Récit trop vraisemblable. Mais ce qui ne l'est pas, ce qu'on ne
+voudrait pas croire, et qui cependant est certain, c'est que les
+empoisonneurs eurent un succès complet, que, peu après le crime, le
+roi permit au chevalier de Lorraine de servir à l'armée, le nomma
+maréchal de camp, le fit revenir à la cour. Comment expliquer cette
+chose énorme et outrageuse à la nature?
+
+Le souvenir de Gaston, les embarras qu'un frère cadet pouvait donner,
+l'utilité de le tenir très-bas, avaient dirigé jusque-là Louis XIV
+(aussi bien que sa mère). Personne mieux que le chevalier n'aurait pu
+avilir Monsieur, le tenir à l'état de femme ridicule et déshonorée.
+
+Il était revenu ici, et il devait être près de Monsieur dans ce grand
+auditoire, le jour de l'oraison funèbre, quand Bossuet, pour la
+première fois, trouva de vrais mots d'homme, celui de la lugubre nuit:
+«Madame se meurt! Madame est morte!»--Et encore: «L'eût-elle cru, il y
+a six mois?»--Mais que de larmes et de sanglots, quand il dit ce mot,
+trop compris: «Madame fut _douce envers la mort_, comme elle l'était
+pour tout le monde.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+PRÉLUDES DE LA GUERRE DE HOLLANDE
+
+1670-1672
+
+
+Quatre ans avant que la guerre éclatât (1668), le colérique Louvois
+s'était emporté jusqu'à dire: «C'est un plan arrêté; le roi détruira
+la religion prétendue réformée partout où ses armes la rencontreront.»
+Il parlait devant les envoyés des protestants d'Allemagne.
+
+En partant pour la guerre (1672), le roi dit froidement à peu près la
+même chose: «C'est une guerre religieuse.»
+
+Mot grave qu'adoptera l'histoire.
+
+Les longs circuits diplomatiques qui précèdent cette guerre ne peuvent
+faire illusion. Que cette guerre ait été politique et commerciale,
+cela est secondaire; c'est l'affaire des ministres. Elle fut, dans la
+pensée suprême qui les menait, une guerre de vengeance et de
+religion.
+
+_Dieu-donné_ naquit pour cela, pour la croisade protestante de
+Hollande (et d'Angleterre), et pour la croisade intérieure contre nos
+protestants de France. Sa mère mourante le lui rappela.--Sauf le court
+moment du Tartufe (le second règne de Madame), où le parti dévot
+s'attaque aux moeurs du roi, il fut toujours docile à ce parti,
+accorda d'année en année toute persécution que lui demanda le clergé.
+
+Le fils d'Anne d'Autriche fut (jeune et à tout âge) un catholique
+littéral et dépendant des pratiques de l'Église, donc dépendant du
+confessionnal. Obligé de donner l'exemple aux grandes fêtes, sans
+s'amender, il s'acquittait par des concessions religieuses. Quand le
+parti dévot, la reine-mère, acceptèrent la Vallière, quand le vieux
+confesseur, le P. Annat, fut de plus en plus dur d'oreille, sa surdité
+lui fut payée comptant (2 avril 1666) par la déclaration qui permit au
+clergé de _réunir tous les arrêts locaux rendus depuis dix ans contre
+les protestants_, d'en compiler le futur code de la grande
+persécution.
+
+Les Jésuites eurent toujours près du roi un homme bien choisi, sans
+éclat, souple et fort, infiniment tenace, des races montagnardes du
+Midi de la France. Annat, Ferrier, étaient deux hommes de Rodez, de ce
+rude pays de l'Aveyron. Leur successeur, le P. la Chaise, si doux de
+forme, et plus tenace encore, fut un montagnard du Forez. Dans cette
+place, il fallait un homme qui cédât, mais non pas trop vite, qui
+respectueusement exigeât et obtînt.
+
+La grâce décente de Madame, l'amour touchant de la Vallière,
+ennoblirent les premières années. Le maître s'astreignait au mystère
+et respectait encore un peu les moeurs publiques. Mais, lorsqu'il ne
+cacha plus rien, lorsque, régulier chez la reine, non moins chez la
+Vallière, il prit la Montespan et posséda publiquement trois femmes
+(quatre peut-être), la besogne était forte pour le nouveau confesseur,
+le P. Ferrier. Elles communièrent ensemble à Notre-Dame-de-Liesse, la
+reine récemment accouchée, la Vallière grosse de six mois, la
+Montespan dans les premiers troubles d'une grossesse qui n'aboutit
+point. Cependant on ne pensait pas que les choses en restassent là.
+Dans ce grand essor de conquêtes où on voyait le roi, toutes rêvaient
+d'être conquises. La Soubise se présenta, jeune et éblouissante, mais
+ménagea la Montespan. Mademoiselle de Sévigné, fine et jolie, parut,
+mais elle était trop maigre (au grand chagrin de son cousin Bussy, qui
+espérait cette gloire pour la famille). La pire, la Montespan,
+vainquit par l'amusement et les risées grossières. Ce qu'on en conte
+(les coussins de chiens envoyés à l'église, la chaise _de commodité_,
+etc.) donne une étrange idée du bon goût de Louis XIV. Quand il
+défendit le mariage de Lauzun avec Mademoiselle, celui-ci, furieux
+contre la Montespan, dont il avait fait la fortune et qui n'aidait pas
+à la sienne, osa se cacher sous son lit, épier, écouter. Et ce qu'il
+entendit fut tel, qu'elle se crut perdue si le roi n'enfermait Lauzun.
+
+La voir, après cela, trôner à la table royale avec tous les diamants
+de la couronne (_Sévigné_) devant la reine en larmes, la voir
+communier triomphalement avec le roi, c'était une honte pour
+l'autorité ecclésiastique. Plus grande encore, de voir la reine subir
+(pour son salut) l'indicible croix de l'avoir chez elle comme
+surintendante de sa maison. Ainsi tout est pacifié, la reine ne pleure
+plus. Le roi est dans une sécurité admirable de conscience. À ce
+moment (1670), il fait écrire, écrit, pour l'instruction du Dauphin,
+le _miracle de son règne_; il dit, à chaque ligne, que Dieu agit par
+lui, et que Dieu est en lui. Monstrueuse infatuation, inexplicable, si
+ses directeurs n'avaient accepté comme expiation de sa vie privée la
+ruine prochaine du protestantisme, le grand complot diplomatique, et
+plus que toutes choses, la perfide bonté qui abusa nos protestants,
+endormit ceux de l'Europe.
+
+À l'extérieur, le roi prit pour ambassadeurs en Angleterre, en
+Hollande et en Suède, un protestant, un Janséniste, M. de Ruvigni et
+M. de Pomponne. À l'intérieur, il amusa nos réformés par une
+déclaration protectrice (février 1669). Elle leur permettait de vivre
+et de mourir: _de vivre_, de ne plus être envoyés aux prévôts qui
+pendaient d'abord, examinaient ensuite; _de mourir_, sans que le curé
+vînt (sinon appelé). On restreignit les enlèvements d'enfants.
+
+Vive indignation des évêques à l'Assemblée de 1670. Mais les Jésuites
+savaient bien que penser.
+
+Un homme n'était pas dupe, et il courait le monde pour démasquer Louis
+XIV. C'était le Rochelois fugitif Marsilly. En 1661, on avait mis hors
+la Rochelle 300 familles, sans leur donner une heure; elles campèrent
+sous les pluies de novembre. Tels moururent, tels s'enfuirent, entre
+autres celui-ci. C'était un homme seul, mais de grande action, et qui
+pouvait ce qu'il voulait. Il agit fortement en Suède, et jeta les
+Suédois dans la ligue qui arrêta le roi. En 1669, il était en
+Angleterre et il agissait sur le parlement. Il eut le tort de croire
+qu'il gagnerait Charles II même. Notre ambassadeur Ruvigni, l'homme de
+confiance des églises réformées, beau-père de lord Russell (le martyr
+de la liberté), fut ici mauvais protestant. Il eut le malheureux
+succès de faire parler Charles II, qui ne lui cacha rien sur Marsilly.
+Il l'aurait livré sans scrupule. Mais l'Angleterre a là-dessus des
+préjugés gênants. Marsilly ne s'y fia pas et s'en alla en Suisse. On
+le suivait de près. On demanda à Turenne, qui était encore protestant,
+de trouver, d'envoyer trois solides officiers protestants qui iraient
+à la chasse du fugitif. Ils lui inspirent confiance, l'invitent,
+l'attirent dans un coin désert des montagnes, le lient, l'apportent à
+Paris.
+
+Le procès fut fait avec soin. On n'y épargna, ni la question la plus
+_exquise_, ni les plus mielleuses promesses, ni les visites pieuses
+des bons ministres protestants qui l'engageaient à soulager sa
+conscience, à ne pas se damner par son obstination. Il répondait à
+tout qu'il ne se sentait point coupable. Il savait bien qu'il était
+mort, et jugeait en homme de sens qu'on chercherait quelque supplice
+pour le faire faiblir à sa fin. Faute de mieux, il prit un morceau de
+verre qu'il avait trouvé dans son cachot, et se fit une atroce
+blessure (l'amputation des parties sexuelles), pensant échapper par
+l'hémorrhagie. Sa pâleur le trahit, on devina. Il n'y avait pas un
+moment à perdre. Il fut sur-le-champ roué vif. Le roi, averti,
+ordonna qu'il y eût un ministre sur l'échafaud, pour qu'on vît qu'il
+était roué comme traître, non comme protestant. Du reste, tout saigné
+qu'il était, déjà de l'autre monde, il tint ferme jusqu'au bout. Le
+peuple de Paris, fait aux exécutions et connaisseur aux choses de la
+Grève, admira et n'aboya point, et beaucoup ôtèrent leur chapeau.
+
+Un ministre accordé à un protestant qui mourait, ce fut le dernier
+ménagement du roi pour le parti. L'assemblée du clergé qui ouvre
+(1670) s'obstine à ne pas comprendre l'avantage qu'il y a d'amuser des
+protestants en France, pour les accabler en Europe. Le roi mollit. La
+persécution recommence. Les parlements y poussent; Rouen absout les
+enlèvements, et à Paris Lamoignon même cache les enfants volés dans
+son hôtel. À Pau, c'est pis, le parlement frappe de grosses amendes
+les parents qui se plaignent.
+
+On eût voulu pousser les protestants à une paix fourrée qu'on
+méditait, une prétendue réconciliation des deux Églises. Le converti
+Turenne et le converti Pélisson, quelques protestants politiques, y
+travaillaient. On assurait que quarante-deux évêques donnaient parole
+de supprimer le culte des images, le purgatoire, etc., presque le
+catholicisme, _pourvu que les protestants se soumissent_. Et, soumis
+une fois, ayant perdu leurs garanties, on eût dompté ce vil troupeau.
+
+Pour les rendre dociles à ces douces paroles, on avait pris un moyen
+rude; c'était de les enfermer en France, de défendre l'émigration. Les
+portes du royaume étaient closes sur eux; quoi qu'on fit désormais,
+ils devaient rester et mourir. Leur soumission fut étonnante. Dans la
+destruction de leurs temples (quatre-vingts rasés dans un seul
+diocèse!), tout ce qu'ils faisaient, c'était de s'assembler sur les
+ruines et de prier pour le roi. Si l'on corrompait leurs ministres,
+ils prenaient seulement parmi eux des lecteurs pour lire l'Écriture
+sainte. Cette guerre de Hollande, qu'on disait hautement religieuse et
+contre le protestantisme, les protestants ne se crurent pas dispensés
+d'y servir.
+
+Tout était prêt. Louis XIV, en quatre années, avait acheté la trahison
+dans toute l'Europe. Pomponne réussit en Suède par un traité d'argent.
+
+Pour l'Empereur, on l'avait déjà gagné contre sa famille, contre
+l'Espagne. On le gagna contre l'Allemagne, en achetant sa neutralité;
+on lui maria sa soeur, on gorgea son ministre. Puis, contre
+l'Empereur, on acheta le Bavarois, qui (Léopold mourant) dut avoir un
+morceau d'Autriche; le Dauphin épousait sa fille, et, lui, devait
+voter pour le roi à la première élection d'un Empereur.
+
+Les princes du Bas-Rhin, jaloux de la Hollande, toujours en procès
+pour leur fleuve, furent contre elle (comme la Prusse en 1832). Ils
+armèrent sottement pour se donner ce terrible voisin qui les eût
+dévorés. L'évêque de Munster, brigand de son métier, loua sa bande au
+roi. L'Électeur de Cologne le mit sur le Rhin même, recevant garnison
+française dans cette petite Neuss qui jadis arrêta Charles le
+Téméraire et déconcerta sa fortune.
+
+Le seul Électeur de Mayence fut loyal, agit fidèlement dans l'intérêt
+de l'Allemagne, voulut détourner le danger. Le sultan avait mal reçu
+une ambassade hautaine du roi, et celui-ci était fort irrité.
+L'Électeur crut en profiter, et envoya ici le jeune Leibnitz avec un
+très-beau plan pour conquérir ce qu'il appelait la _Hollande
+d'Orient_, l'Égypte. Tout y était prévu; ce vaste et beau génie avait
+tout embrassé. Il n'y manquait qu'une chose, la chose essentielle, la
+connaissance de la vraie situation religieuse, de la conscience du
+roi, et des motifs intimes, supérieurs, qui dirigeaient tout. Le
+moindre courtisan d'ici eût pu dire à Leibnitz combien son idée était
+vaine. Cette guerre de Hollande était le fonds du règne même, le drame
+naturel où le nouveau Philippe II gravitait fatalement, aussi bien
+que la guerre intérieure contre le protestantisme.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+GUERRE DE HOLLANDE
+
+1672
+
+
+Ce fut plus qu'une guerre étrangère. La Hollande était France. Nos
+rois l'avaient soutenue. Notre meilleur sang y avait passé. Nous y
+étions plus que chez nous. On vivait ici, on pensait là-bas. Les
+Hollandais parlaient français. Dans les rues, les jardins d'Harlem, le
+long des canaux de Rotterdam, nous n'entendions que notre langue, et
+vous vous seriez cru dans votre pays, dans une France,--une France
+libre, celle-ci, une France de sagesse et de raison.
+
+Un Français de la Haye trouva, sous les ombrages de son _Bois_
+vénérable, le mot de la pensée moderne qui en a commencé tout le
+mouvement: «_Je pense, donc je suis._» Nulle raison d'être que la
+libre pensée. Un Français d'Amsterdam dit le premier mot de
+l'émancipation, ouvrant son livre ainsi: «_Les peuples ont fait les
+rois._»
+
+Qui fécondait cette France de Hollande? L'admirable sécurité de ce
+pays, la protection généreuse qu'il offrait à toute la terre. Pourquoi
+Descartes aima-t-il ses brouillards plus que le soleil de Touraine?
+Demandez à Rembrandt. C'est lui qui fait sentir encore la chaleur du
+foyer béni, où la libre pensée, jouissant d'elle-même, se mirant aux
+lueurs de la réflexion concentrée, vit cent choses profondes que ne
+voit pas le jour du ciel.
+
+Il semble qu'à ce foyer de Hollande, à sa lumière touchante, la
+nature, attendrie, se soit livrée plus volontiers. Elle révèle à
+Swammerdam le secret des petites vies et de leurs métamorphoses. Elle
+ouvre à Graaf un bien autre infini, le mystère de douleur qui fait la
+femme, son charme et son soupir. Quelle poésie se dira poétique en
+face de celle-ci? Quelle fiction se soutiendra devant ces
+enchantements de la vérité?
+
+Rembrandt sait bien qu'il n'a pas besoin d'imaginer de vaines
+merveilles. Il tourne le dos à la fantaisie. Il n'a que faire des
+diables de Milton, des Titania de Shakespeare. Une famille, un rayon
+de lumière, et pas même un rayon, une dernière lueur de l'âtre éteint,
+avec cela il prend le coeur. Dans un de ces tableaux, la vieille dame
+écoute ou s'endort, la jeune lit la Bible; entre elles l'enfant dans
+le berceau. Mais où donc est le père? Absent. Peut-être aux Indes? Et,
+s'il était noyé, qu'adviendrait-il de ce doux nid, si bien arrangé par
+deux femmes? Vraiment, je ne suis pas tranquille. Les vents de la mer
+grondent autour, ou peut-être, ce que j'entends, c'est un océan plus
+sauvage, l'horreur de l'invasion.
+
+Voilà ce qui me trouble à l'approche de cette guerre, c'est que le
+vrai foyer, la maison, l'intérieur, était ici bien plus qu'ailleurs.
+Et c'est cela qui va être détruit. La maison nous révèle tout. Les
+vastes galetas où l'on campe dans les châteaux du Moyen âge, les
+casernes ennuyeuses que le XVIIe siècle fait en France et partout,
+disent assez la vie communiste, le pêle-mêle misérable où l'on vivait.
+C'est tard, bien tard, vers la fin de Louis XIV, qu'on imagina
+l'obscur entre-sol et la _mansarde_ sous les toits, mansarde sans
+cheminée, où grelotte le domestique, la fille (mal gardée) qui gèle et
+coud dans les nuits de janvier. Il y a loin de là à la bonne maison
+hollandaise. Quelle maison? Très-pauvre souvent, toujours très-bonne:
+une chaumière avec sa cigogne et ses nids d'hirondelles, la simple
+barque, la grosse barque ventrue de Hollande dont rient les sots (qui
+s'entend au bonheur?). Elle n'en va pas moins, cette barque au complet
+(mari, femme, enfants, chiens, oiseaux), elle va, lente et paisible,
+par les mers les plus dangereuses; petit monde harmonique, si content
+de lui-même qu'il se soucie peu d'arriver.
+
+Quand on se promène à Sardam et aux côtes voisines, qu'on entre dans
+ces barques, qu'on voit l'attitude si simple de ces hommes si hardis,
+on sent bien que c'est là le marin naturel, sans orgueil, sans
+emphase, l'amphibie véritable. Plusieurs n'ont jamais débarqué. Race
+bien supérieure à toutes celles des émigrants qu'ils ont reçus de
+partout, dans leur bonhomie confiante qui leur devint si funeste au
+moment de l'invasion.
+
+Les grands fleuves, qui aboutissent à cette dernière langue du
+continent européen, l'encombrent sans pitié d'un résidu énorme: sable,
+boues, débris enlevés. Le Rhin, qui se tord sur la Suisse, non content
+d'emporter les terres que les torrents arrachent, recueille sur sa
+route tout ce que l'Allemagne y traîne de fange, et il pousse tout
+cela, par ses bouches bourbeuses, sur la Hollande, qui en serait
+enterrée sans un travail énorme de curage. Eh bien, elle ne recevait
+pas un moindre encombrement d'alluvions humaines. Ce torrent trouble
+qui, aujourd'hui, noie la vaste Amérique, comment n'aurait-il pas
+submergé le petit pays?
+
+La Hollande, si bien gardée par mer, ne voulut jamais vers la terre
+faire des digues contre ce déluge d'hommes, la plupart affamés,
+malheureux et persécutés. Tout n'était pas propre, pourtant, dans une
+telle inondation. Si nos réfugiés y apportèrent des moeurs, un esprit
+sobre et sage, du Nord et de partout beaucoup de lie venait, des
+tourbes aventurières, soldats à vendre, compagnons paresseux qui,
+après avoir traîné partout leur misère, venaient manger à la grande
+marmite qui n'excluait personne.
+
+Ce gouvernement économe, dont le chef, M. de Witt, avait une liste
+civile de trois mille livres par an, payait fort cher ses moindres
+serviteurs. Il ménageait les hommes. Il s'informait, voulait qu'on fût
+heureux.
+
+Ce n'est pas tout. Depuis la tragédie de Barneveldt, que le fanatisme
+vrai ou faux tua, la Hollande, qui en eut horreur, prit un mal tout
+contraire, l'excès de la tolérance.
+
+L'émigrant, à la seconde génération, se croyait Hollandais; à la
+troisième, il en revendiquait les droits contre ses hôtes et
+bienfaiteurs, contre la race héroïque qui avait brisé Philippe II,
+conquis les mers, le commerce du monde. De là deux éléments funestes:
+1º la bourgeoisie nouvelle des enrichis; 2º la masse encore pauvre des
+arrivants, dont ces enrichis se servaient contre la vraie Hollande,
+contre les Barneveldt, contre les Grotius, les de Witt, les Ruyter. Ce
+gouvernement glorieux, l'honneur de la nature humaine, eût subsisté,
+pourtant, si tous ces mauvais éléments n'avaient trouvé leur centre
+d'action dans le prince d'Orange, chef militaire des nobles de terre
+ferme et des soldats aventuriers.
+
+Au musée d'Amsterdam, vous pouvez voir un grand tableau du peintre Van
+der Helst, qui vous donne la situation. Après la victoire sur
+l'Espagne et le traité de Westphalie, à une grande table où flottent
+les drapeaux vainqueurs, on voit manger ensemble, fraterniser les deux
+partis. On peut dire la _Cène hollandaise_. Les glorieux marins
+(habits noirs, cheveux noirs, bonnes figures tannées) fêtent leurs
+douteux associés, les jaunes cavaliers de la maison d'Orange. À la
+place d'honneur, un amiral, je crois, gros homme fort, de face un peu
+commune, mais si gaie! si loyale! prend de sa grande main brune la
+petite main blanche d'un blond capitaine orangiste, qui n'ose pas la
+retirer. Mais son fâcheux visage dément sa main, et dispense le
+peintre de mettre au bas le nom: _Judas_.
+
+Le chaos de la fausse Hollande était parfaitement représenté par
+cette famille d'Orange. Elle était de l'Empire; elle avait un pied en
+Provence, un autre aux Pays-Bas. Le _Taciturne_, son héros, véritable
+grand homme, n'en fut pas moins étrange. On a vu son hésitation, ses
+respects simulés pour l'Espagnol qu'il combattait, sa défiance pour
+Coligny. Sa foi réelle, intime (sur laquelle il fut taciturne),
+c'était que la patrie ne pouvait se sauver qu'en se donnant à la
+maison d'Orange. Ferme _Credo_, que la famille garda, suivit par tous
+moyens, celui-ci par la tolérance, en s'appuyant des catholiques; son
+fils Maurice, tout au contraire, des protestants exagérés. Par eux, il
+crut tuer la république en tuant Barneveldt, et il en resta exécrable.
+Son neveu, qui épouse une fille de Charles Ier, gendre d'un roi, veut
+être roi, échoue, meurt en laissant au ventre de Marie-Henriette la
+trahison même incarnée. Elle enfanta cet enfant blême, qu'on voit à
+Westminster, et l'allaita soigneusement de la tradition de famille,
+l'ingratitude. Cela ne varie pas chez eux. Le Taciturne, glorieusement
+ingrat, mais ingrat cependant pour le sang de Charles-Quint, qui l'a
+élevé; le second, Maurice, ingrat pour le guide de son enfance, son
+vrai père, le vieux Barneveldt; tous deux seront bien surpassés par
+Guillaume III.
+
+Véritables héros modernes, sans préjugés, sans faiblesse de coeur, qui
+ne connurent ni famille, ni amitié, ni services rendus, foulèrent aux
+pieds père et patrie. La fort bonne figure en cire de Guillaume III,
+qui est à Westminster, le montre au vrai. Il est en pied comme il fut,
+mesquin, jaune, mi-Français par l'habit rubané de Louis XIV,
+mi-Anglais de flegme apparent, être à sang-froid, que pousse certaine
+fatalité mauvaise. Quelle? Surtout la légende diabolique de Maurice,
+sa gloire et son crime.
+
+Xerxès fit Thémistocle. Louis XIV fit la fortune de la maison
+d'Orange, fonda, créa Guillaume III, le héros négatif de la
+diplomatie, Thémistocle bâtard des résistances européennes. Contre
+l'énorme enflure du grand roi, son orgueil bouffi, le monde inventa et
+soutint ce personnage, dont tout le sens est _Non_.
+
+La seconde chose qui le fit, ce fut la lourde faute de nos
+gentilshommes réfugiés, qui, trouvant en lui un demi-Français, ne
+s'entendirent pas avec la vraie Hollande. Ils quittaient un prince,
+ils voulurent un prince, servirent, entourèrent celui-ci, et lui
+firent ses succès, lui donnèrent un reflet d'eux-mêmes, parfois un
+faux air de héros.
+
+Un mot triste à dire, c'est que M. de Witt désirait, demandait le
+licenciement des troupes françaises. Il ne pouvait s'y fier; elles
+étaient au prince d'Orange (Mignet, III, 598). Il voyait s'élever, de
+minute en minute, ce dangereux enfant. Il prit un grand parti, digne
+de son coeur. Ce fut, ne pouvant l'arrêter dans ce progrès, de
+l'adopter, de le faire l'enfant de l'État, et d'essayer de le grandir
+au-dessus de sa misérable ambition princière, en lui faisant
+comprendre qu'il était bien plus haut d'être le premier citoyen de la
+première cité du monde que de siéger maudit dans un trône usurpé.
+Guillaume écouta, profita, fit le disciple, et trahit d'autant mieux.
+De Witt n'en fut pas dupe. Mais sa situation était telle: il pouvait
+prévoir, non prévenir. C'est tout à fait à tort qu'on lui reproche de
+s'être laissé endormir. Il fut très-éveillé. Il vit et fit tout ce
+qu'on peut attendre de la prudence humaine.
+
+Chose remarquable: sa pensée sur la situation fut justement la même
+que celle de Condé. Consulté sur la guerre, Condé dit que l'intérêt
+réel du roi était de limiter la guerre aux Pays-Bas espagnols, de ne
+pas s'embarquer dans cette guerre difficile de Hollande, qui bientôt
+lui mettrait toute l'Europe sur les bras. Cela sautait aux yeux. De
+Witt jugeait, avec toute apparence, que le roi ne ferait pas à la
+Hollande une guerre directe, qu'il se servirait de Guillaume, qui,
+pour son fief d'Orange, était dépendant de Louis XIV; que Louis,
+d'accord avec Charles II, oncle de Guillaume, pousserait le parti
+orangiste, et mettrait le jeune traître à la tête de la république. La
+première démarche, en effet, que notre ambassadeur Pomponne fit en
+Hollande (1669) fut de remettre au petit prince, qui avait alors
+dix-neuf ans, et n'était qu'homme privé, une lettre où il l'assurait
+_de son affection particulière_. Honneur insigne, inattendu, qui
+encouragea le parti, montra qu'il avait double chance, qu'Orange
+arriverait, et que, si la Hollande ne se donnait à lui, les rois
+l'aideraient à la prendre.
+
+M. de Witt n'oublia pas l'armée, comme on le dit. Il se tourmenta fort
+pour en faire une. La difficulté était grande. Le Hollandais était
+marin, rien autre chose. Tout au plus, les fils des bourgeois
+entraient dans la cavalerie. La racaille (étrangère) des ports, le
+paysan de Gueldres, etc., étaient les instruments grossiers des
+orangistes. Donc, la masse du pays étant suspecte, le grand patriote,
+pour la sauver, était forcé de chercher au dehors. Nos réfugiés se
+ralliaient au prince. De Witt voulut louer des Suisses, et trouva là
+l'argent du roi, la goinfrerie de leurs meneurs, pensionnés de
+Versailles. Il leva des Allemands, bons soldats quoi qu'on ait dit.
+Ils auraient défendu les places, si le peuple ne les eût forcés de les
+rendre. Ces Allemands, qu'on fit prisonniers et qu'on renvoya
+sottement pour argent, se battirent plus tard à merveille, et
+justifièrent parfaitement de Witt qui les avait choisis.
+
+En préparant la guerre, il faisait tout pour l'éviter. Craignant moins
+l'ennemi que la perfidie orangiste, il priait, suppliait Louis XIV de
+suivre son intérêt réel, celui de la France. Le roi n'entendait rien.
+Il n'en crut pas de Witt plus qu'il ne crut Condé. Il vit avec une
+froide cruauté ce malheureux qui, de toute façon, était sûr de périr,
+accablé par la France ou par les orangistes, trahi de l'Europe, trahi
+de la raison, ce semble, qui n'avait servi qu'à le perdre. Mais il ne
+sera pas perdu devant l'avenir.
+
+Jamais les Hollandais n'avaient pu deviner ni la lâcheté de Charles
+II, ni la furie brutale du peuple anglais, qui, dans sa jalousie pour
+leurs marins, marchait les yeux fermés à la remorque de la France.
+Charles leur fit des demandes énormes, extravagantes, celles que
+Cromwell, au comble de la gloire, ne fit jamais. Cromwell avait
+demandé que, dans la Manche, ils reconnussent la supériorité du
+pavillon anglais _de flotte à flotte_. Et Charles (au comble de la
+honte, et valet payé de Louis) demande que la flotte hollandaise,
+Ruyter et cent vaisseaux de ligne, saluent _toute barque_ anglaise
+qui passera! Cela fut accordé. Les Hollandais encore, pour mieux
+apaiser Charles II, se précipitèrent sous les pieds de son neveu
+Guillaume, ils le firent capitaine général pour un an,--puis capitaine
+et amiral à vie. De Witt ne pouvait plus arrêter la débâcle. Voyant
+dans de telles mains l'armée qu'il avait préparée, il entreprit, avec
+un courage indomptable, d'en faire une autre toute hollandaise, non
+commandée par le capitaine général. Cette armée fut votée, mais
+n'exista que sur le papier.
+
+De Witt avait ouvert un avis bien hardi. C'était de prendre
+l'offensive (janvier 1672), de brûler les magasins préparés, de tomber
+sur Neuss et Cologne. C'était fermer la porte de l'invasion, rendre
+inutile la trahison du Rhin. Les États généraux frémirent de cette
+audace. C'était, chose toute contraire à leur désir, d'apaiser
+l'Angleterre et la France, en donnant le pouvoir à Guillaume, sujet
+français, et neveu de l'Anglais. Ils confièrent leur défense et leur
+unique armée au parent de leur ennemi. Ils offrirent à Louis XIV de la
+licencier, cette armée, de se fier de leur sûreté à sa magnanimité. Il
+refusa avec mépris, voulut qu'ils restassent armés, afin qu'il pût les
+battre. Enfin il leur déclare la guerre le 5 avril, sans alléguer
+aucun grief. Déjà son homme, Charles II, était tombé sur eux par un
+acte de piraterie: le 23 mars, il attaqua une riche flotte
+hollandaise. Il n'en eut que la honte; elle soutint deux jours de
+combat et elle échappa presque entière.
+
+Le petit peuple de Hollande se montrait partout fort guerrier. On
+pouvait espérer que ces places, qui, dans l'autre siècle, avaient
+soutenu des siéges, arrêté les Farnèse, les Spinola, se défendraient
+encore. Orange conseillait de détruire les petites pour mieux garder
+les grandes; mais il était trop tard; on avait vu, en 1667, dans
+quelle panique se trouva la Belgique pour être surprise ainsi en
+pleine démolition. Les habitants ne l'auraient pas souffert; ils
+auraient crié à la trahison; ils rugissaient, comme des lions, contre
+les amis de la paix. Aux premiers coups, ces lions ne furent plus que
+des chiens qui hurlaient pour qu'on se rendît, et menaçaient,
+livraient leurs défenseurs.
+
+L'électeur de Cologne, évêque de Liége, nous donnant les passages sur
+la Meuse et le Rhin, les premières opérations furent un voyage
+d'agrément. Mais ensuite, ce long circuit fait, pour commencer
+l'invasion on tournait le dos à l'Allemagne, qui pouvait s'éveiller,
+nous prendre en queue. Condé eût mieux aimé qu'on s'assurât d'abord
+solidement de la Meuse, de sa grande place Maëstricht, clef commune
+des Pays-Bas et de la Hollande. Si l'on voulait pourtant absolument
+s'enfoncer en pays ennemi, Condé disait très-bien qu'il fallait une
+brusque attaque, lancer vers Amsterdam une forte cavalerie qui
+enlèverait les États généraux, saisirait les écluses, empêcherait la
+Hollande de se réfugier sous l'Océan.
+
+On ne fit ni l'un ni l'autre. Condé ayant été blessé dès la première
+affaire, le seul général fut Turenne, le nouveau converti, bien
+entendu sous le commis Louvois, qui menait le roi avec lui,
+administrait, réglementait tout le long du chemin. Le roi écrivait de
+sa main les règlements et les ordres du jour, et croyait diriger la
+guerre. Quatre places prises ou livrées en quatre jours, puis le
+passage facile du Rhin (fort ridiculement célébré), ouvraient tout le
+pays. Chaque jour nous mettait en main des places, des garnisons
+nombreuses. Louvois fit décider, contre l'avis de Turenne, qu'on
+garderait ces places, qu'on s'y fortifierait, qu'on ne garderait pas
+les soldats, qu'on les rendrait à tant par tête. Judicieux conseil qui
+divisait, dispersait notre armée, rendait la sienne à l'ennemi!
+
+Il y avait cinquante ans que la Hollande ne voyait plus la guerre.
+C'était un grand jardin, un trésor de richesse et d'art; c'était
+l'asile universel des esprits pacifiques, qui ne demandaient rien que
+la possession tranquille d'une libre conscience. L'apparition subite
+de ce monstre de guerre, d'une armée de cent vingt mille hommes qui
+couvrit, engloutit tout le petit pays, ce fut une extrême terreur et
+comme le dernier jour du monde. La fausse Hollande tout d'abord se
+sépara de la vraie. Les catholiques d'Utrecht avaient hâte de se
+soumettre à leur prince naturel. Les Juifs d'Amsterdam traitaient
+déjà, et offraient des millions.
+
+La Hollande n'avait guère gagné à se faire orangiste. Le prince de
+vingt ans, dans cet embarras effroyable, perdit de vue l'affaire
+essentielle, et le salut fut l'oeuvre d'un hasard. Guillaume, reculant
+jusqu'au fond de la Hollande, ne couvrait plus ni la Haye, siége des
+États, ni Amsterdam, le coeur du pays, ni le point fatal des écluses
+auquel tenait la ressource dernière. Il avait peu de force; le
+principal usage qu'il aurait dû en faire, c'était de garder les
+écluses; sinon, la guerre était finie. Si elle ne le fut pas, c'est à
+Louvois, non au prince d'Orange, que l'Europe le dut. Remercions ce
+grand ministre, qui, cette fois encore, sauva les libertés du monde.
+
+Le roi Louvois, comme le roi Louis, était galant. Sa Montespan était
+la femme du marquis de Rochefort, qu'il fit bientôt maréchal. Turenne,
+qui, tout en grondant contre Louvois, savait bien cependant que sans
+lui il ne serait pas connétable, ni chef de la croisade anglaise,
+Turenne lui fit ce plaisir de donner à son Rochefort la brillante
+mission de précéder l'armée et frapper le grand coup.
+
+Lancer sur Amsterdam un corps de six mille cavaliers qui s'emparerait
+au passage de Muyden où sont les écluses, c'était le conseil de Condé
+et de notre ex-ambassadeur; mais Turenne ne voulut pas se trop
+dégarnir de cavalerie, ne donna que quatre mille chevaux à Rochefort.
+Celui-ci, à son tour, non moins prudent, ne voulut pas partir sans
+rations de pain (dans un pays pourtant plantureux, couvert de
+troupeaux); il emmena dix-huit cents cavaliers. C'était trop peu pour
+faire peur à la grande ville. Aussi il n'y alla pas; il resta près
+d'Utrecht. Cent cinquante dragons seulement furent détachés sur la
+route d'Amsterdam. Mais la prudence est si contagieuse que ces dragons
+n'allèrent pas loin; déjà à Naërden, ils étaient fatigués; quatre
+seulement eurent la curiosité d'aller voir la ville aux écluses,
+Muyden. Ils la trouvent ouverte, en sont maîtres un moment; mais les
+habitants se rassurent, les mettent à la porte, et reçoivent secours
+d'Amsterdam. Les cent cinquante dragons avertis, accouraient. Trop
+tard. Ils n'entrent point. La Hollande est sauvée (20 juin 1672).
+
+Dès le 7 juin, Ruyter, ayant surpris les flottes combinées
+d'Angleterre et de France et leur ayant livré une terrible bataille,
+l'une des plus furieuses du siècle, leur fit éprouver de telles pertes
+que, dès lors, il n'y eut plus à songer à une descente. Pendant toute
+l'action, Cornélius, le frère de Jean de Witt, représentant des États
+généraux, quoique malade, avait bravé le feu; on le voyait, dans son
+fauteuil, ce ferme magistrat, impassible sous la pluie de fer,
+respecté des boulets, donnant ce grand augure que la Patrie ne
+mourrait point.
+
+Il fallait de la foi pour y croire et la voir encore. Elle avait
+disparu. Sauf la Zélande et deux ou trois villes, la Haye et
+Amsterdam, la république n'était plus. Le roi la croyait sienne, et à
+ce point qu'il la traitait en sujette rebelle. Dans un manifeste digne
+d'Attila, il disait qu'il la _punirait_ par le sac, l'incendie des
+villes. Quand le parti français, l'humble fils du bon Grotius, vint
+lui demander grâce, il n'en rapporta que le désespoir.
+
+D'abord on refuse de le recevoir. Puis, on déclare que la paix n'est
+faisable qu'à trois conditions: 1º Que la Hollande rentre dans ses
+marais, sacrifiant la ceinture des provinces et places fortes qu'elle
+s'est donnée au midi et à l'est, et qui, devenue française, la mettra
+en état de siége éternel; 2º que la Hollande tue sa propre industrie,
+en recevant les marchandises françaises; 3º qu'elle se mette au coeur
+son ennemi religieux, qu'elle subisse partout le curé catholique, et
+même le clergé militaire, l'ordre de Malte, l'épée du moine armé.
+
+Les États généraux acceptaient le premier article, livraient tout
+autour d'eux les places qui les couvraient. Le roi aurait dû se
+contenter de cela. Il les eût tenus si serrés, que tôt ou tard, il
+aurait eu le reste. Le clergé catholique, assiégeant le pays, l'aurait
+miné, pénétré en dessous comme d'une vaste infiltration, ruiné ses
+digues morales. Par la complicité des tolérants, des philosophes, des
+Grotius et des de Witt, il eût énervé la Hollande, comme il l'a fait
+depuis avec succès. Mais alors, il avait de bien autres ambitions; il
+voulait un triomphe éclatant et immédiat, qui aurait exalté les
+catholiques anglais, ouvert le second acte de la guerre contre
+l'hérésie.
+
+Si le roi avait eu un peu de coeur, une chose l'eût rendu modéré. Le
+parti français de Hollande qui l'implorait le 22 juin, était en grand
+péril, sous le coup d'un massacre. La veille, le 21 juin, Jean de Witt
+avait été assassiné; blessé du moins; on crut l'avoir tué. Les de Witt
+étaient sûrs d'avoir le sort de Barneveldt. C'était au roi de voir
+s'il avait tant à désirer de donner le pouvoir au neveu du roi
+d'Angleterre, s'il devait perdre, envoyer à la mort les anciens amis
+de la France.
+
+Les historiens, soit réfugiés, soit hollandais, qui ont écrit plus
+tard, sous l'influence de la maison d'Orange, ne manquent pas
+d'affirmer: 1º que le parti des de Witt, des Ruyter, le parti
+républicain de la vieille Hollande, qui fut la patrie même, _avait été
+imprévoyant_; 2º qu'au moment de l'invasion, _il se montra faible_.
+Avec ces deux allégations, ils arrivent à faire croire que la Hollande
+fut sauvée par ce qui était le moins hollandais, bourgeoisie nouvelle,
+issue d'émigrants, militaires français-allemands, et enfin la racaille
+de toutes nations. Tout cela pour eux, c'est le _peuple_. Le peuple, à
+les entendre, sauva tout, en se donnant un maître. Et, comme
+l'obstacle à cela, était surtout dans les de Witt, il ne faut trop
+regretter qu'on les ait tués. Belle circonstance atténuante pour la
+part directe ou indirecte que la maison d'Orange eut à l'horrible
+événement.
+
+Or, pour faire croire cela, on ne manque pas de raconter que ces
+magistrats héroïques, qui s'étaient montrés des hommes d'action, que
+ces frères qui, aux jours du danger, entrèrent dans la Tamise avec
+Ruyter et Tromp, se trouvèrent tout à coup abattus au moment de
+l'invasion. Tout périssait. Mais Orange était là. Le contraire est
+exact. Ce sont précisément les mêmes historiens qui donnent de quoi
+les réfuter. Il faut bien dater seulement. Cela éclaircit tout.
+
+Orange n'eut point l'initiative de la résistance désespérée. Loin de
+là, il pria les États généraux _de le laisser négocier avec Louis XIV
+dans son intérêt particulier_ et de solliciter une sauvegarde pour ses
+terres (27 juin). C'est en _août_ seulement qu'il afficha et promulgua
+les résolutions d'extrême défense.
+
+Mais, _dès la fin de juin_, les anciens magistrats, M. Hop,
+d'Amsterdam, parlant aussi pour ceux de la Zélande, dit qu'il fallait
+rompre les négociations et se défendre, que l'Europe viendrait au
+secours, que le torrent français était déjà tari par cette quantité
+de garnisons où il s'était disséminé. L'assemblée, c'est-à-dire ces
+magistrats qu'on dit si faibles, l'assemblée se leva, jura de résister
+jusqu'à la mort.
+
+L'exemple fut donné par la grande Amsterdam. Elle lâcha les écluses
+d'eau douce, perça les digues, livra à l'Océan l'admirable campagne
+qui l'entoure. Énorme sacrifice. Ce n'était pas là, comme ailleurs,
+des prairies qu'on mettait sous l'eau. C'étaient les villas, les
+palais, les plus riches maisons de la terre, les serres, les jardins
+exotiques, ces trésors qui déjà faisaient de ce pays l'universel musée
+du monde. Cela fut grand. Car la ville est sans terre; c'est un
+comptoir, un magasin; chacun a sa chère petite terre et son foyer aimé
+(_meine lust_, _meine rust_, etc.) dans la campagne voisine. On
+entasse là tout ce qu'on a. Ce peuple qui vit d'intérieur, quand il a
+couru au Japon, à Surinam, partout, y rapporte tout ce qu'il peut et
+enterre là son âme. Voilà ce qu'on donna à la mer.
+
+Au prix de cette amère douleur, la Hollande affranchie se connut, et
+sentit que cette âme libre n'était pas enterrée, mais sur l'Océan même
+et sur cette invincible flotte qui vint majestueusement entourer
+Amsterdam. Celle-ci se tint prête à combattre, à partir, à laisser
+tout, s'il le fallait, se sentant en état de tout refaire, de tout
+créer encore; elle eût fait une autre Hollande, et plus grande, à
+Batavia.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+GUILLAUME.--MORT DES DE WITT.--L'ALLEMAGNE ET L'ANGLETERRE CONTRE LA
+FRANCE
+
+1672-1673
+
+
+La Hollande resta deux ans sous l'eau, attaquable l'hiver seulement
+dans les gelées, aux points que couvraient les eaux douces, mais tout
+à fait inaccessible partout où pénétra la mer qui ne gèle jamais.
+Donc, on avait du temps. La grande et pesante Allemagne se décidait
+enfin, s'ébranlait, et d'un tel mouvement que l'Empereur en fut
+emporté. L'électeur de Brandebourg fut la voix de l'Empire contre
+Louis XIV. Il négocia d'abord une simple alliance défensive qui sortit
+Léopold du coupable équilibre où il croyait rester.
+
+Guillaume d'Orange qui, le 27 juin, voulait négocier pour son compte
+avec le roi de France, apprit (probablement le même jour), que
+l'électeur, l'Empereur bientôt l'Empire, armaient pour la Hollande.
+Première lueur d'espoir qui exalta le peuple en proportion de sa peur.
+Une petite ville, dont Guillaume était seigneur, commença le
+mouvement. Et tout suivit. Était-ce confiance dans les talents d'un
+homme de vingt ans qui n'avait rien fait? C'était, avant tout et
+surtout, le parent de l'électeur de Brandebourg et du roi
+d'Angleterre, qu'on portait au pouvoir pour les flatter tous deux.
+C'était une satisfaction qu'on donnait aux rois de France et
+d'Angleterre qui, hautement, soutenaient Guillaume. La nuit du 2 au 3
+juillet, les États le proclamèrent stathouder héréditaire. Et le 16
+juillet encore, les rois d'Angleterre et de France, renouvelant leur
+traité, s'engagent à exiger ce que la Hollande a déjà fait
+d'elle-même, lui imposent Guillaume d'Orange.
+
+Ayant pour lui la peur publique et le voeu forcé des États, acclamé
+par la populace et demandé par l'ennemi, Guillaume put choisir à son
+aise s'il serait l'homme national ou le vice-roi de Louis XIV.
+Celui-ci lui offrait la Hollande mutilée, réduite, mais l'Empire lui
+disait de la garder entière; son parent l'électeur lui répondait qu'il
+serait défendu. Donc, il fut un Caton, repoussa fermement la
+proposition du roi (22 juillet), qui, désoeuvré, retourna à Versailles
+(23). Le 24, rassurés sur la guerre étrangère, les Orangistes
+commencèrent violemment la guerre intérieure, en arrêtant le frère de
+Jean de Witt.
+
+Le parti des deux frères occupait partout la magistrature. Pour l'en
+tirer, il fallait qu'ils périssent ou par le fer, ou par la honte.
+Guillaume eût mieux aimé qu'ils se déshonorassent. Il proposa
+froidement à Jean de Witt de servir le stathoudérat, de défaire
+l'oeuvre de sa vie, et de démolir son propre parti, offrant de le
+faire son second. Il ne voulait rien que le perdre. Jean lui montra
+par un mot de bon sens qu'il le devinait bien, il dit: «Que, s'il
+mentait pour lui, il le servirait peu, que personne ne voudrait le
+croire.»
+
+Restait l'assassinat. Pour y pousser le peuple, il fallait l'abuser,
+ôter aux frères la garantie sacrée que leur prêtait la parenté,
+l'amitié du héros national, de Ruyter. Par une calomnie exécrable, on
+affirma qu'ils étaient devenus ennemis, que Corneille de Witt avait
+empêché Ruyter d'achever sa victoire, qu'ils s'étaient disputés,
+battus, que Corneille en restait blessé. La preuve, disait-on, c'est
+qu'il est enfermé chez lui. Il y était malade; on soutint qu'il était
+blessé. Ruyter, lui-même, en vain jurait le contraire. Mais on ne
+voulut pas le croire, et le peuple lui sut mauvais gré de rester juste
+et vrai contre sa sotte fureur.
+
+Le _crescendo_ des calomnies allait s'amoncelant de l'absurde à
+l'absurde, jusqu'au plus atroce délire. Les assassins crièrent qu'on
+voulait les assassiner, que Corneille payait des gens pour tuer le
+prince, que Jean volait le trésor. Notez qu'il n'avait jamais eu un
+sou dans les mains, ayant toujours refusé tout maniement des deniers
+publics. Ignoble accusation, mais facile à détruire par la moindre
+vérification. Jean en appela à Guillaume lui-même, qui pouvait le
+sauver d'un mot, en attestant le fait. Il fut dix jours pour trouver
+sa réponse. Dans cette réponse ironique qui, ne voulant rien dire,
+induisait à tout croire, il avait l'air de se laver les mains de ce
+que pourrait faire la justice du peuple.
+
+M. Mignet, quoique généralement favorable à Guillaume et à
+l'établissement de la maison d'Orange, montre pourtant avec une ferme
+impartialité que le peuple n'alla pas trop aveuglément de lui-même,
+mais fut quelque peu dirigé.
+
+On le poussa d'en haut. Bourgeois contre bourgeois agirent; l'homme du
+22 juin, qui crut tuer Jean de Witt, était le fils d'un magistrat. De
+plus, le parti sombre et furieux des sectaires qui jadis avaient aidé
+Maurice à tuer Barneveldt, les puritains de Hollande, prêchèrent
+l'assassinat aux carrefours. Ces imitateurs imbéciles des vieux livres
+bibliques croyaient toujours, du sang et de l'assassinat, susciter un
+Juge du peuple, un sauveur d'Israël. Le juge, le sauveur, c'était ce
+fin et froid Guillaume qui attendait pour profiter.
+
+Pour faire le crime, il fallut une suite de crimes. D'abord, enlever
+Corneille à sa ville de Dordrecht, qui seule avait droit de le juger.
+Le procureur de la haute cour de Hollande, le magistrat chargé de la
+sûreté publique, fit cet enlèvement, un acte de bandit. Après cela la
+haute cour ne voulait pas juger; on fit mine de la massacrer, et quand
+les magistrats se furent sauvés, moins trois, ces trois, demi-morts de
+peur, ordonnèrent la torture. Corneille y fut ce qu'il avait été dans
+le combat naval, un héros de l'antiquité. À ses bourreaux bibliques,
+il parla en Romain, citant Horace et la strophe immortelle: «Le juste,
+de ferme volonté, persistera... La colère de la foule, la furie
+grimaçante du tyran, veut en vain le crime... Il reste sur sa base,
+comme, aux folies du vent, le roc de la profonde mer!»
+
+Les juges n'osèrent absoudre; ils auraient péri en sortant. Ils
+prononcèrent lâchement le bannissement. Au peuple, donc, de le bannir
+dans l'autre monde. Pour ne faire qu'un massacre, réunir les deux
+frères, on alla dire à Jean que Corneille le demandait. Il se rendit
+intrépide à cet appel, qui leur donnait la chance, ayant vécu ensemble
+d'un même coeur, ensemble d'y mourir.
+
+Il n'y avait plus qu'un pouvoir en Hollande; la loi était toute en un
+homme. Les États effrayés envoyèrent en hâte à cet homme demander du
+secours. Il n'y fallait pas une armée. Un mot de lui, un messager,
+sauvait le droit, l'humanité. Ce mot ne fut pas dit. Guillaume
+s'obstina à croire que des troupes étaient nécessaires. Il ne pouvait
+en envoyer. Il resta inerte et muet.
+
+Les États gardaient la prison avec un peu de cavalerie, qui tenait la
+foule en respect. Tout à coup, quelqu'un crie: «Les marins des
+villages sont en marche pour piller la ville.» Les magistrats firent
+semblant de le croire, envoyèrent la cavalerie aux portes; donc,
+livrèrent la prison,--forcée, et les prisonniers,--massacrés, traînés,
+tout nus, honteusement mutilés et pendus sous les yeux de Simonsson,
+pontife meurtrier de l'Ancien Testament, Samuel orangiste, qui crut
+voir Achab et Agag, les impies sous le saint couteau.
+
+Longtemps après, notre Gourville, ce laquais effronté dont nous avons
+parlé, devenu un gros financier, le familier des rois, osa dire à
+Guillaume, _qu'on croyait_ qu'embarrassé de MM. de Witt, il avait dû
+naturellement profiter de l'occasion. À cette curiosité cynique, il
+répondit _qu'il n'y avait rien fait_, mais n'avait pas laissé de s'en
+sentir _un peu soulagé_.
+
+Ce n'était pas _rien faire_, c'était agir beaucoup que d'avoir protégé
+le premier assassin qui dut encourager les autres, d'avoir répondu sur
+le vol de manière qu'on y crût, d'avoir refusé de faire son devoir de
+stadthouder pour sauver la prison, d'avoir récompensé les chefs mêmes
+des massacres; si bien que celui d'entre eux qui força la prison,
+devint bailli de la Haye, le gardien de la ville où siégeaient les
+États! Noble garde, belle garantie des libertés de l'Assemblée!
+
+Par la force des choses, le roi se détournait de la Hollande, était
+forcé de faire front vers l'Empire. Il envoya Turenne (septembre) au
+delà du Rhin. Condé couvrit l'Alsace. Voilà la France, tout à l'heure
+conquérante, qui tourne à la défense, défense agressive, il est vrai,
+qui allait chercher l'ennemi.
+
+Turenne n'eut pas grand mal, l'Empereur était fort hésitant, tout
+occupé de sa Hongrie, les Turcs près de lui, en Pologne. Son général
+Montecuculli avait l'ordre de suivre l'électeur de Brandebourg, mais
+sans agir, sans attaquer. C'était l'ordre aussi de Turenne. Guillaume,
+qu'ils ne purent rejoindre, mais qui eut un renfort d'Espagnols, coupa
+les Pays-Bas, crut prendre Charleroi, pendant que Luxembourg, notre
+général en Hollande, faisait sa pointe aussi, croyait prendre la
+Haye, enlever les États. Ce vain chassé-croisé fut stérile pour l'un
+et pour l'autre. La glace fondit sous les chevaux de Luxembourg, qui
+revint à grand'peine. Pour se dédommager, il exécuta à la lettre sur
+des populations soumises les menaces barbares que Louis XIV avait
+faites aux populations résistantes. On commença alors à savoir ce que
+c'était que les armées de Louis XIV, qu'on avait crues civilisées. La
+fameuse administration de Louvois ne les nourrit point hors de France.
+Le soldat fut un gueux vivant de vol, à jeun, mais toujours gai,
+beaucoup trop gai pour l'habitant. Dans le pays d'Utrecht, il y eut
+dix-sept mois de pillage. Les clefs furent défendues, afin que le
+soldat put entrer à toute heure de nuit dans les maisons. Outre
+d'énormes contributions générales, Luxembourg traita avec chaque
+habitant pour en tirer le plus possible; sinon, brûlés ou inondés.
+
+La retraite des Français ne releva pas la Hollande. Elle sembla rester
+sous l'Océan. La victoire de la fausse Hollande, des intrus, du parti
+bâtard qui voulut un maître et le fit, fut l'enterrement de la patrie.
+Plus de génies, plus d'inventeurs; ils ne se renouvellent plus. Ce que
+ce pays a d'éclat, il le doit désormais surtout aux étrangers; on voit
+en première ligne l'émigration française, Jurieu, Saurin, Bayle, etc.,
+les orateurs et les critiques. On voit d'exacts et pesants historiens,
+d'éminents érudits et d'excellents compilateurs, éditeurs, gazetiers,
+etc., etc. L'inondation coupe en deux cette histoire; tout avant, rien
+après. Trois hommes survécurent, mais pour mourir bientôt: Swammerdam
+et Ruysdaël, dont l'oeuvre est si mélancolique, Spinosa semble un
+revenant, dernier hôte d'un monde détruit. Il avait fait au siècle sa
+vraie philosophie, à son image, sans vie, sans air, sans mouvement,
+dans la fixité du destin.
+
+La guerre de Trente ans a repris. Turenne qui, enfant, l'eut pour
+école, la refait vieux en Allemagne. Il s'établit dans la Westphalie,
+et la mange à plaisir. C'est le _père du soldat_; il ne voit nul
+excès, et ne veut rien savoir. L'électeur de Brandebourg, désespéré de
+cette guerre barbare, accepta un traité d'argent, avantageux,
+prodigue, que lui offrait Louis XIV. À ce trait, nombre d'Allemands
+sentirent, reconnurent le grand roi, acceptèrent ses subsides. Et ce
+roi de l'argent, qui marchandait l'Europe, se crut si fort, après son
+échec de Hollande, qu'il démasqua l'idée de succéder à Léopold vivant.
+Les Allemands purent lire dans un livre de Paris, censuré et autorisé,
+que l'Allemagne appartenait au roi de France.
+
+C'est sur la France même que retombaient ces terribles folies, sur
+Colbert qui fut écrasé. Un mot sur la situation de ce grand et
+malheureux homme.
+
+C'était, je l'ai dit, un héros plutôt qu'un homme de génie. Il ne
+prévit nullement. Il avait, dans son grand effort et sa terrible
+volonté, trop méprisé le temps. Il voulut, en un jour, hériter du long
+travail de la Hollande, lui succéder dans l'industrie et le commerce.
+Cette Hollande, tant haïe, dont 4,000 vaisseaux par an venaient
+chercher nos vins, nous aidait pourtant à payer l'impôt. Colbert, un
+matin, lui ferma la porte. Il dit: «Que feront-ils pour occuper leurs
+matelots?» Ils firent ce qu'on a vu pendant deux siècles: Hollandais
+et Anglais, de plus en plus, burent et vendirent les vins de Portugal,
+d'Espagne. Donc, nos vignerons furent frappés.
+
+Pour l'industrie, la violente improvisation qu'en fit Colbert, coupée,
+contrariée, avorta en partie et n'eut pas ses grands résultats. Les
+représailles étrangères en arrêtèrent l'essor. Il étouffa dans sa
+création commencée. Lui, qui sous tant de rapports avait besoin de la
+paix, il en vint à souhaiter la guerre, qui tuerait la Hollande et
+nous rouvrirait le monde à coups de canon. Mais cette guerre
+l'accabla. Le roi lui signifia (1673) qu'il devait lui trouver
+soixante millions de plus, sinon _qu'un autre les trouverait_. Il fut
+anéanti, voulut s'en aller. Cela était impossible; tant de choses
+étaient commencées, et tenaient à lui seul! Voilà ce malheureux
+esclave traîné la corde au cou, comme lié au cheval fougueux, jeté aux
+voies les plus scabreuses. Le voilà relancé aux casse-cou des Fouquet
+et des Mazarin. Ministre d'un joueur, qu'il fasse donc des opérations
+de joueur, qu'il mange l'avenir, qu'il plonge au gouffre de l'emprunt;
+là, la voie est facile, on va la tête en bas; rien de plus doux, c'est
+la gravitation.
+
+Les embarras du roi ne pouvaient qu'augmenter. En réduisant les
+conditions offertes à la Hollande, il insistait sur le grand point,
+l'établissement du culte catholique, l'introduction d'un grand clergé,
+colonie redoutable qui eût travaillé là pour lui. L'Angleterre finit
+par comprendre que ce qu'on demandait franchement en Hollande, on le
+ferait chez elle par la trahison de Charles II. Elle s'éveilla en
+sursaut et frappa juste,--sur York, sur le grand parti de Rome et de
+la France, ce ténia terrible qui allait grossissant, s'agitant, dans
+les entrailles du pays.
+
+Charles II, le roi philosophe au-dessus de tout préjugé, avait imaginé
+un plan ingénieux de tolérance, couvrant d'une même protection
+l'Angleterre, le patriotique parti puritain,--et la fausse Angleterre
+française et catholique. Lui-même (13 novembre 1669) explique à notre
+ambassadeur comme il prépare sa trahison, donnant peu à peu le
+commandement des troupes, les gouvernements des places et des ports
+aux catholiques déguisés, aux protestants prêts à se convertir, etc.
+(Mignet, III. 162.) L'hôtel du duc d'York, repaire de gens mystérieux,
+dans ses greniers ou dans ses caves, manipulait les consciences,
+marchandait les fidélités. Le ministre Arlington était un bel exemple
+des hautes primes de l'hypocrisie.
+
+Ce qui dérangea ce beau plan, ce fut la magnanimité inattendue des
+puritains; ils ne voulurent pas profiter d'une tolérance qui couvrait
+le complot papiste. Ils redemandèrent la persécution, l'exclusion des
+charges publiques, l'obscurité, la pauvreté. Rien de plus beau ni de
+plus grand.
+
+Le Parlement put donc hardiment lancer une pierre dont tous les
+traîtres furent frappés en pleine poitrine; c'est le serment du
+_Test_. Quiconque a des charges publiques doit: 1º jurer que le roi
+(non le pape) est le chef de l'Église; 2º déclarer ne pas croire au
+principal des dogmes catholiques.
+
+Mesure inefficace ailleurs, et ridicule sans doute partout où le
+serment n'est rien, chez les peuples où la parole n'a pas de gravité.
+Mais elle fut très-efficace en Angleterre. On se connaissait bien; qui
+se fût parjuré, n'en eût pas moins été rejeté, de plus, déshonoré. Par
+cette déclaration de guerre ouverte, on raffermit un grand peuple
+flottant qui se fût laissé ébranler, mais qui, voyant le papisme
+déclaré l'ennemi de la patrie, s'en écarta décidément. La religion de
+l'intolérance ne fut plus tolérée (que dans la conscience). L'État lui
+ôta l'arme dont elle aurait frappé l'État.
+
+La chose était si nécessaire, que lord Bristol, un catholique, mais,
+avant tout, loyal Anglais, déclara que le pays était perdu sans cette
+mesure contre les catholiques. Le Parlement admira cette franchise et
+le dispensa du serment.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+L'AUTRICHE ET L'ESPAGNE DÉFENDENT LES PROTESTANTS--MORT DE TURENNE
+
+1674-1675
+
+
+En suivant attentivement les négociations de Louis XIV dans les
+lumineuses publications de M. Mignet et dans les nombreux auteurs qui,
+de nos jours, ont pris plaisir à nous expliquer ces oeuvres de ruse,
+je suis obligé, je l'avoue, de porter un jugement contraire au leur.
+Ils en admirent l'habileté. Moi, quelque effort que je fasse, il m'est
+impossible d'y voir autre chose qu'un incroyable aveuglement, une
+étrange ineptie qui travaille contre elle-même.
+
+Comment se fait-il que, seul ici, je me voie en désaccord avec tous?
+Ils ont admiré, en artistes, la dextérité du détail. Moi, je regarde,
+en politique, l'inconséquence générale des actes et leurs funestes
+résultats.
+
+La fortune fit tout pour lui. Il fit tout contre la fortune. On a vu,
+d'abord en Hollande, la partialité obstinée de M. de Witt pour la
+France, et la violence barbare par laquelle le roi même ruina le parti
+français, créa, grandit son ennemi, le prince d'Orange. Même spectacle
+en Angleterre, et même encore dans l'Empire. Il y détruisit ce qui
+pouvait l'appuyer.
+
+Du côté de l'Empereur, les Jésuites avaient rendu à Louis XIV un
+service signalé. En janvier 1672, c'est-à-dire au moment même où il
+commençait la guerre, ils paralysèrent l'Autriche et la rendirent
+incapable d'y prendre une part sérieuse. De l'oppression politique
+qu'elle exerçait sur la Hongrie, ils firent une cruelle persécution
+religieuse. Jusque-là, le ministre dirigeant, Lobkowitz, destructeur
+des libertés de ce pays, avait procédé par la ruine et l'exécution des
+grands. Mais, à ce moment, les Jésuites ouvrirent une croisade contre
+le peuple, contre les masses protestantes. Le 2 janvier, commencèrent
+les dragonnades autrichiennes, missions armées où ces Pères, menant
+avec eux les soldats, entreprirent de violenter le plus fier des
+peuples. Ils surprenaient, enveloppaient à la turque chaque hameau, et
+brusquement convertissaient le Hongrois qui voyait sa femme, ses
+enfants sous le fusil.
+
+«Qui a raconté les détails de tout cela? leurs ennemis?» Point du
+tout. Ils n'ont cédé à personne l'honneur de consacrer le souvenir de
+leurs exploits à la postérité. Le chaleureux, mais savant auteur du
+_Cabinet Autrichien_, Michiels, cite les bonnes et pures sources
+jésuitiques où il a puisé; grâce aux livres des exécuteurs, grâce aux
+lettres de Léopold, nous savons les petits moyens qui opérèrent ces
+oeuvres pies. Des ministres brûlés vifs à feu lent, des femmes
+empalées au fer rouge, des troupeaux d'hommes vendus aux galères
+turques et vénitiennes, voilà ce qui fit ce miracle. Les Hongrois
+trouvèrent ces arguments des Jésuites irrésistibles. Tout ce qui ne
+s'enfuit pas du pays fut touché et sentit la Grâce.
+
+Les troupes de Léopold étant occupées dans une affaire si louable, le
+roi de France devait, à tout prix, éviter de l'en tirer, ne pas
+irriter l'Allemagne. S'il était forcé d'y entrer par l'agression du
+Brandebourg, il ne devait le faire qu'avec d'extrêmes ménagements; il
+devait surtout nourrir son armée. Mais la cruelle destruction de la
+Westphalie par Turenne (1672), la surprise que le roi en personne fit
+de Colmar et autres villes impériales (1663), terrifièrent les
+Allemands; ils coururent à Vienne, accusèrent le ministre, ami de la
+France. Les Jésuites le sacrifièrent et restèrent seuls maîtres; s'ils
+continuèrent en Hongrie leur grande oeuvre religieuse, il furent
+forcés en Allemagne de s'accommoder au temps, d'armer contre la
+France. Admirable habileté de celui-ci, qui réussit à jeter dans
+l'alliance protestante le gouvernement des Jésuites!
+
+Les circonstances, en Angleterre, l'avaient favorisé de même, et de
+même il eut l'adresse de la tourner contre lui. Ce qu'il eût dû le
+plus ménager en ce monde, c'était Charles II. Le hasard, l'exil,
+Henriette, l'échafaud de Charles Ier et le couvent de Chaillot,
+avaient fait un roi exprès, vrai Français, faux protestant, sincère
+ami de l'étranger, léger de coeur, si vous voulez, mais non pas dans
+la trahison. Il fallait que le roi de France économisât cet homme si
+précieux, n'en abusât pas, ne le déshonorât pas, ne le fît pas trop
+connaître. Les grands politiques italiens auraient bien autrement
+mûri, caressé le complot.
+
+Le bonheur du roi voulait que Charles II eût d'abord pour ministre
+Clarendon (beau-père du duc d'York, futur chef des catholiques). Mais
+le roi tua Clarendon par le rachat de Dunkerque, qui révéla Charles
+II. Pour raccommoder cela, le bonheur du roi veut encore qu'il puisse
+endormir l'Angleterre, envoyant deux fois comme ambassadeur l'homme de
+nos protestants français, le député général de leurs églises, Ruvigny,
+le beau-père de lord Russel, honorable chef de l'opposition. Ainsi,
+c'est la loyauté du parti protestant même qui se charge de répondre de
+Louis XIV, de couvrir le complot papiste. Mais le roi est si aveugle
+qu'il détruit tous ses avantages. Tantôt il presse Charles II de se
+convertir, tantôt il lui dit d'attendre. Lingard même et les
+catholiques en ont haussé les épaules.
+
+En 1672, il lui imposa la guerre de Hollande, et, quand les flottes
+anglaises furent en ligne à côté des nôtres, par deux fois notre
+amiral d'Estrées se tint immobile et les laissa écraser. Nos
+officiers, désespérés de ce déshonneur de la France, exigèrent une
+enquête. Mais il fut prouvé invinciblement que d'Estrées _avait ordre
+de trahir_. Les pièces originales existent dans nos archives et sont
+tout entières imprimées. (E. Süe, _Marine_, t. III, 43, 65.)
+
+Loin d'apaiser, de tromper l'indignation de l'Angleterre, le roi la
+porta au comble en donnant au parti papiste un centre d'organisation.
+Il dota, maria de ses deniers, York, le chef des catholiques, avec
+une Française italienne, une nièce de Mazarin. L'hôtel d'York, dans
+Londres même, fut une France, fut une Rome, foyer d'intrigues
+audacieuses, si peu cachées, que les Jésuites y tinrent leurs
+assemblées solennelles qu'ils faisaient tous les trois ans.
+
+Il n'y eut jamais rien de si fou. Par cette série de sottises, de
+tyrannies exercées sur son valet Charles II, on peut dire que le roi
+de France l'étrangla de ses propres mains. Dès 1673, il est détruit,
+ruiné, se remet pieds et poings liés au Parlement, qui fait le procès
+des ministres, la paix avec la Hollande. Le renversement des Stuarts
+est déjà tout préparé, la révolution semble mûre. Un chef manque. Ayez
+patience. Voilà Guillaume d'Orange.
+
+Encore une fois, l'activité de ce gouvernement, le mérite de ses
+agents, l'intérêt de leurs dépêches, les apparences judicieuses que
+leur aimable parlage donne aux choses les plus insensées ne peuvent
+faire illusion. Il est trop visible que c'est un gouvernement
+d'imagination, romanesque et passionné, qui ne prévit rien, ne mesura
+pas ses ressources. La guerre a commencé en 1672. Dès l'hiver on n'en
+peut plus. On est obligé, pour avoir des troupes, de rappeler peu à
+peu les garnisons de la Hollande. On se jette en Allemagne. L'armée
+n'emporte rien; Louvois ne nourrit point Turenne. Le voilà, dès le
+début de la guerre, dans la pénurie, dans les horreurs qui marquèrent
+la guerre de Trente ans. Nous retournons aux Waldstein. L'Europe
+reconnaît et frémit.
+
+Le roi recule rapidement. Notons les degrés de la reculade.
+
+Dès avril 1673, il se réduit à ce que les Hollandais offrirent et
+qu'il refusa. Mais alors, ils ne l'offrent plus.
+
+En juin, se croyant relevé parce qu'il a de sa personne (sous la
+direction de Vauban) pris l'importante Maëstricht, il croit que l'on
+va céder; il veut bien se réduire encore, rendre Nimègue. Les
+Hollandais n'en veulent pas. Ils sont vainqueurs: en juin même, Ruyter
+a battu nos flottes, coupé le chemin à l'armée qu'on voulait jeter sur
+la côte; le plan de descente est dès lors pour toujours abandonné.
+
+En septembre enfin, le roi croit calmer les Hollandais en ne gardant
+que les villes qu'il a prises aux Espagnols, Ypres, Saint-Omer,
+Cambrai. Mais la Hollande défend l'Espagne comme elle-même, ne veut
+rien entendre.
+
+En Allemagne, la question est si violemment retournée que, dans cette
+guerre que le roi avait lui-même déclarée _religieuse_ et catholique,
+ce ne sont plus seulement les protestants qui combattent, mais la
+catholique Espagne et la catholique Autriche. Le Jésuite Léopold s'en
+va au pèlerinage fameux de Maria-Zell pour prier contre Louis XIV. Il
+prend en main le crucifix, prêche son armée contre la France. La
+croisade que Louis ouvrit, elle se fait contre lui-même.
+
+On peut dire qu'il fit un miracle, l'amalgame des plus opposés, la
+suppression des vieilles haines, éteintes par une haine plus forte. Le
+général de l'Autriche, Montecuculli, opère sa jonction avec le prince
+d'Orange. Le prince des calvinistes, petit-fils du Taciturne, devient
+général en chef des armées du roi Catholique, défenseur de la
+monarchie espagnole. Le voilà maître du Rhin, maître des
+communications entre la Hollande, les Pays-Bas et l'Allemagne.
+
+ * * * * *
+
+Il fallut bien que Louis XIV, impuissant contre la Hollande, revînt à
+sa première politique, la spoliation plus facile de la vieille ruine
+espagnole, la guerre de catholiques contre catholiques. Singulier
+revirement. Il s'adresse aux protestants. Il caresse la Hollande, veut
+gagner le prince d'Orange. Il va, derrière l'Empire, encourager,
+tromper les Hongrois calvinistes; il les compromet par l'espoir des
+secours qu'il ne donne point. Tout le secours fut une médaille où il
+s'intitule le _Libérateur des Hongrois_. En Angleterre, il paye
+l'opposition du Parlement et les chefs mêmes des puritains contre
+Charles II, pour que celui-ci, dans le désespoir, n'ait de ressource
+qu'en lui, soit décidément forcé de trahir et d'appeler l'ennemi.
+
+Quelle montagne de haine s'éleva contre nous, quelle furieuse
+indignation, on put en juger à Senef (11 août 1674). Elle y rendit nos
+ennemis indomptables, et d'un ramas de soldats de toutes nations elle
+fit une armée aussi ferme que l'armée française. Il y eut deux
+batailles en un jour. L'étonnement des nôtres ne fut pas petit quand,
+ayant rompu trois fois les alliés le matin, se croyant victorieux, ils
+virent les prétendus vaincus se reformer obstinément dans un poste
+meilleur. Là, la France reconnut la France. Il y avait force Français
+sous le drapeau de Hollande. Et même les Autrichiens étaient conduits
+par un Français, M. de Souches. La fureur acharnée de Condé, qui eut
+trois chevaux tués sous lui, le massacre de 8,000 Français et de 8,000
+alliés, tout cela n'amena pas de résultat décisif. Condé n'en tira
+d'avantage que de rester là pour enterrer les morts. Parmi ses
+prisonniers allemands, il se trouvait plusieurs princes dont la
+présence témoignait de la haine profonde de l'Allemagne. Ils avaient
+voulu combattre en personne et se donner le bonheur de frapper
+eux-mêmes un coup sur le tyran de l'Europe.
+
+Désormais, égalité militaire entre les armées. Mais le roi a encore
+pour lui la supériorité dans la guerre de siéges, l'habileté de
+Vauban. La guerre des machines et des murs commence par le
+perfectionnement du génie, de l'artillerie. Chose curieuse, c'est
+Vauban, cet ami de l'humanité, qui, suivant le progrès logique de son
+art, et trouvant les moyens de prendre et défendre les places par des
+règles invariables, créa les plus terribles aggravations de la guerre.
+Il se consolait sans doute, comme toujours on l'a fait, à chaque
+invention meurtrière, en se disant que les campagnes, plus courtes,
+coûteraient moins de sang. Mais ces règles, une fois trouvées et
+suivies de tout le monde, les places scientifiquement canonnées,
+prises et reprises, sont l'objet d'une succession d'opérations
+alternatives, qui peuvent toujours continuer.--De plus (Vauban y
+songea-t-il?), la guerre change de nature; les bombes franchissant les
+remparts, passant par-dessus la tête des soldats, vont écraser
+l'habitant pacifique. Elles enfoncent les maisons du toit aux caves,
+éclatent, tuent, brisent, dispersent les membres, font voler les
+cervelles, des quartiers de femmes et d'enfants. Ces désespérés
+s'arment contre leurs propres défenseurs; ils forcent les soldats de
+se rendre. Ceux-ci, pour les contenir, les massacrent, saccagent la
+ville avant qu'elle le soit par l'ennemi. Horreur dans l'horreur! un
+enfer où se déchireraient les damnés entre eux, pour être torturés
+ensuite et dévorés par les démons!
+
+Ces arts nouveaux, cette terreur des bombardements, donnaient de
+rapides succès. Il ne fallut à Vauban que deux mois pour reprendre la
+Franche-Comté, par les siéges de Besançon, Salins et Dôle. La Suisse y
+perdit sa vraie frontière, dont la neutralité l'avait couverte deux
+cents ans. Cette fois encore, comme en 1668, on avait acheté les
+meneurs des montagnes. L'année suivante le roi en une fois acheta la
+Suisse même, engageant à très-haut prix tout ce qu'elle avait de
+soldats (1675).
+
+Au Nord, même marchandage d'hommes. Le roi solde les Suédois et les
+fait descendre en Allemagne, pour soutenir de ces mercenaires les
+traîtres gagés de l'Empire, Bavarois et Hanovriens.
+
+Ainsi la guerre, de plus en plus, devient une affaire d'argent.
+Colbert, traîné, surmené, écrasé, écrase la France. La prodigieuse
+patience de ce peuple étonne le monde. À Paris, la chose est poussée
+jusqu'à vendre l'air et le soleil; les petits étalagistes des halles
+payent pour la première fois leur place au pavé. Minime et misérable
+taxe, mais si riche en malédictions! L'impôt du tabac, immense et
+croissant immensément avec le besoin de l'oubli et de l'abrutissement,
+est donné à la Montespan, pour aider au jeu furieux où un soir elle
+perdait sur une carte 700,000 écus (Feuquières, IV, 227).
+
+Elle engraissait, cette belle, à l'instar du _gros crevé_ (sobriquet
+de son frère Vivonne). Elle reluisait d'embonpoint sous sa riche
+chevelure qui ondoyait de tous côtés. Déjà épaisse de taille, lourde
+et pesante de croupe, elle mangeait plus que le roi, le premier
+mangeur du royaume. Nul homme n'eût pu se flatter de boire en gardant
+mieux sa tête. Sur un repas fort arrosé, elle se versait encore
+surabondamment, par rasades, les plus fortes liqueurs d'Italie
+(Madame, I, 357).
+
+La France, par toute l'Europe, gagnait alors le renom du peuple gueux,
+_du peuple maigre_. Les Anglais disaient déjà: «Ces grenouilles de
+Français.» Chose curieuse, deux voyageurs, à cent ans de distance,
+portent le même témoignage sur la misère du pays. Locke, le médecin
+philosophe, le vit en 1676 et 1678. L'agronome Arthur Young, vers
+1784. Tous deux sont stupéfiés de la quantité de terres délaissées, de
+maisons ruinées. À Montpellier, Locke écrit: «Le marchand et l'ouvrier
+donnent _moitié_ de leurs gains à l'impôt. Un pauvre libraire de Niort
+qui ne mange jamais de viande, loge et nourrit deux soldats à qui il
+doit donner trois repas de viande par jour. En Languedoc, les terres
+nobles, étant exemptes de tailles, se vendent deux ou trois fois plus
+que celles des roturiers; celles-ci n'ont plus de valeur. Le fermage,
+en quelques années, a diminué de moitié,» etc., etc.
+
+Quand le timbre et le tabac, organisés en grande ferme, vinrent encore
+par dessus cette misère, la Guienne et la Bretagne firent enfin
+explosion. Cela toucha le roi qui retira les impôts, calma
+tout,--puis, leur jeta une armée pour garnisaire. Force gens pendus,
+roués. Le port de Bordeaux ruiné. Douze cents vaisseaux étrangers
+s'en allèrent à vide. Voilà comme ce gouvernement furieux allait se
+ruinant lui-même, s'ôtant les ressources, se coupant les vivres et se
+fermant l'avenir.
+
+Que serait-il arrivé si les protestants avaient donné corps aux
+révoltes, ou eussent pris l'occasion pour faire entrer l'étranger? Les
+Hollandais le croyaient. Leurs flottes, en 1674, étaient venues
+flairer la France. Un aventurier, Rohan, leur donnait espoir. Rien ne
+bougea. Nulle voix, nul signe ne leur vint de ce grand tombeau. Loin
+d'appeler l'ennemi, nos protestants s'employaient avec un zèle aveugle
+contre la cause commune du protestantisme. C'était leur homme,
+Ruvigny, député général de leurs églises, qui allait comme ambassadeur
+mentir pour Louis XIV, nier la trahison de 1673, travailler contre le
+prince d'Orange et empêcher l'opposition de le mettre en Angleterre en
+exigeant son mariage avec une fille d'York.
+
+La France, dans cette crise intérieure, eût été certainement entamée
+au Nord sans les divisions intérieures des alliés, à l'Est sans la
+merveilleuse habileté de Turenne. Toute une année, il tint l'Empire en
+échec sur le Rhin. En cette longue campagne, il apparut ce qu'il
+était, le maître des maîtres, entre Gustave et Frédéric. Il avait en
+face le savant tacticien Montecuculli et une armée très-forte en
+nombre. Tout le monde a admiré cette _mathématique sublime_ de la
+tactique moderne (Henri Martin). Je crois pourtant qu'il est juste de
+remarquer, en faveur des adversaires de Turenne, qu'ils n'avaient
+nullement une armée comparable à celle du prince d'Orange à Senef.
+L'empereur, occupé chez lui de sa guerre de Hongrie, agissait
+mollement sur le Rhin, défendait à ses Autrichiens toute tentative
+hasardeuse. L'armée de l'Empire était formée de gens neufs à la
+guerre. Pendant bien des années, il n'y en avait pas eu en Allemagne.
+
+Turenne avait ôté à cette armée son point d'appui naturel sur la rive
+droite du Rhin par la destruction calculée du Palatinat. Il fit
+soigneusement manger, consommer ce qui put se consommer, puis détruire
+le reste, saccager, incendier tout, faire, autant qu'on put, le
+désert. Que sert de dire, comme on fait, que ce furent nos auxiliaires
+qui firent cette désolation? Elle fut ordonnée et voulue. Le roi
+croyait avoir reçu un outrage personnel du Palatin, son allié de
+famille. Ce prince avait excusé, justifié en pleine diète,
+l'enlèvement d'un traître allemand, Furstemberg, agent de Louis XIV,
+qu'emprisonnèrent les Autrichiens. Turenne trouvait son compte dans la
+barbare exécution qui devait empêcher l'ennemi de subsister sur cette
+rive, en face de la nôtre. L'immensité d'un tel pillage lui attachait
+extrêmement sa petite armée.
+
+Qu'il ait eu à cela quelque utilité stratégique et passagère, je ne le
+nie point, mais j'affirme que les choses qui créent des haines
+durables entre les nations sont mauvaises et impolitiques. Pour ma
+part, lorsque, dans l'été de 1828, je vis pour la première fois ce
+romantique palais d'Heidelberg, oeuvre ravissante de la Renaissance,
+encore dévasté, ruiné, je me sentis Allemand, et je gémis pour ma
+patrie.
+
+Nous avons signalé dans la guerre de Trente ans le phénomène de
+l'identification absolue du général et de l'armée, l'_homme-légion_!
+Quand cela se fait on voit apparaître un monstre de force. À quel prix
+y arrive-t-on? à une double condition, la perfection de l'ordre au
+dedans de cette armée, mais la tolérance absolue des excès contre
+l'habitant. Le grand et froid tacticien, par ce moyen des temps
+barbares, se fit plusieurs fois une armée à lui. La dernière, de
+vingt-deux mille hommes, était dans sa main tellement, si fortement
+attachée, dévouée, passionnée dans l'obéissance, qu'il hasarda avec
+elle la plus scabreuse opération qui se soit jamais faite en guerre.
+Ce fut de laisser l'ennemi s'établir en Alsace, de le rassurer
+pleinement en séparant, dispersant sa petite armée derrière le rideau
+des Vosges. Ces corps épars avaient le mot pour se réunir le 27
+décembre à Belfort, au point où finissent les Vosges. Par la saison la
+plus rude, par les neiges, les précipices, les torrents, cela
+s'accomplit. Et l'ennemi épouvanté vit Turenne, réuni, complet, en
+forte masse, fondre sur lui. Il l'enfonce à Mulhouse, le disperse à
+Colmar; dès le 11 janvier (1675) lui fait repasser le Rhin.
+
+Il ne fallait pas moins que ces prodiges d'audace et d'habileté pour
+couvrir la décadence de Louis XIV qui se manifestait déjà. Le grand
+coup, le plus terrible, quoiqu'il ne produise pas encore ses effets
+les plus funestes, c'est que l'Angleterre, de plus en plus, tourne
+contre nous. Résultat naturel d'une duplicité qui chaque jour se
+révèle davantage. Que serait-ce si les 84 vaisseaux de l'Angleterre
+s'unissaient aux 134 vaisseaux de la Hollande? Donc, notre brillante
+marine, augmentée et suraugmentée par le mortel effort de Colbert,
+est obligée pour le moment de s'ajourner, de s'effacer. Elle n'ose
+sortir de l'Océan, et cette année ne se montre que dans la
+Méditerranée.
+
+L'importante ville de Messine, révoltée contre l'Espagne, venait de se
+donner à nous. Par une conduite habile, on eût entraîné la Sicile
+entière. Le roi, avec ce tact parfait et cette connaissance des hommes
+dont on l'a souvent loué, nomme vice-roi de ce royaume (que l'on
+n'avait pas encore) un courtisan agréable, le paresseux, l'épicurien,
+le mangeur, le dormeur Vivonne, léger de paroles et de moeurs,
+admirable pour faire regretter aux Siciliens la gravité espagnole. Le
+mérite de Vivonne était sa soeur, la Montespan, qui voulut, et cela se
+fit.
+
+Le spectacle de l'Europe, c'était la lutte savante, acharnée, de
+Turenne et Montecuculli dans un champ fort étroit, un espace de
+quelques lieues, entre Rhin et Forêt-Noire. Cette partie d'échecs
+très-serrée avait fini en juillet par tourner à l'avantage de notre
+grand calculateur. Il avait gagné l'offensive, passé le Rhin; il
+croyait pouvoir tourner l'ennemi. Même, il s'écria: «Je les tiens!» Il
+faisait une dernière reconnaissance des batteries des impériaux,
+lorsqu'un de leurs boulets le frappa à mort (27 juillet 1675?).
+
+L'armée le fut du même coup. Quoique Montecuculli, malade, eût perdu
+deux jours, les lieutenants de Turenne, en désaccord, faillirent
+périr. Il nous en coûta trois mille hommes; heureusement les vieux
+soldats qui rapportaient le mort avec eux, se crurent encore gardés
+par lui, et, forts de ce paladium, réparèrent, à force de vaillance,
+l'ineptie de leurs généraux.
+
+Le moment est curieux pour observer si vraiment la France, dans le
+délire de son idolâtrie royale, se faisait illusion. Il paraissait
+convenu que le roi faisait tout. Tout le monde paraissait le croire,
+et il le croyait lui-même. Il se fit fort, en 1671, de se passer de
+Colbert. En 1673, il alla faire la guerre seul, se passant de Turenne
+et de Condé. À lui seul, l'année suivante, on lui rapporta la gloire
+d'avoir pris la Franche-Comté. Donc, qu'importe la mort de Turenne? Le
+roi n'est-il point là? Mais ici la scène change. Personne n'est
+rassuré. L'abattement, les alarmes sont extrêmes. Cette religion du
+roi, cette foi sincère dans son génie, sa fortune, pour la première
+fois, elle est dominée par la peur. La Champagne croit voir arriver
+les armées allemandes. Un fermier voulait résilier son bail pour cas
+de force majeure: «M. de Turenne étant mort, disait-il, l'ennemi va
+rentrer en France.»
+
+Cela pouvait bien arriver si tout l'orage du Nord n'était tombé sur
+nos Suédois que nous payions. Battus par le grand électeur, ils virent
+fondre sur eux le Danemark et plusieurs princes allemands, furent
+ruinés en Allemagne. Ils se perdirent en nous sauvant.
+
+Le roi, dans les Pays-Bas, avait ouvert la campagne par une sorte de
+reculade. Il abandonna Liége et ses forteresses, les démantela,
+renonçant visiblement à garder la moyenne Meuse. Sur l'Escaut, il prit
+Condé, menaça Bouchain. Mais, quoiqu'il eût près de 50,000 hommes,
+Orange, avec 35,000, entreprit d'empêcher ce siége.
+
+Il se mit même, en grand hasard, dans une mauvaise position, entre
+l'Escaut et la Scarpe, où on pouvait le jeter. Occasion unique,
+admirable. L'armée fut rangée en bataille le soir, et coucha dans cet
+ordre, pour attaquer le lendemain.
+
+Le matin, tout le monde étant déjà à cheval, Louvois demanda un
+conseil de guerre. Sans descendre, les maréchaux le tinrent; la cour
+et l'armée faisaient cercle autour, à distance. Le ministre redouté
+leur demanda s'ils oseraient bien faire une chose si imprudente;
+c'était jouer la monarchie, faire bon marché du roi qui était là en
+personne. Tout le monde baissa la tête, même Schomberg et Créqui qui
+avaient voulu la bataille.
+
+Lorges, nouveau maréchal, hasarda pourtant de dire qu'il répondait de
+l'affaire, si on le laissait charger. Mais la Feuillade, attendri,
+larmoyant, s'adressa au roi lui-même, le pria, le conjura, lui baisa
+les bottes, pour obtenir qu'il ne mît pas au hasard sa tête adorée.
+
+Le roi, touché extrêmement, loua l'ardeur des premiers, mais suivit
+l'avis du dernier, pensant aussi qu'il était plus royal et plus
+majestueux d'attendre.
+
+Orange reçut des secours, fut sauvé. Et, peu après, un trompette lui
+étant venu de chez nous, avec son flegme ironique, il prit plaisir à
+avouer qu'il avait eu belle peur, que, si on l'eût attaqué, il était
+perdu. Il le chargea de le dire à M. de Lorges. Mais le trompette
+maladroit l'alla dire au roi lui-même, en présence de toute la cour.
+
+Chose dure à digérer, qu'il fut ainsi constaté qu'en si belle
+position, avec 50,000 hommes, on ne se fût pas cru assez fort pour en
+attaquer 35,000. Cela mit le roi de mauvaise humeur, et, Bouchain
+s'étant rendu, il s'ennuya, eut assez de cette piètre campagne, et
+revint en plein été (4 juillet 1676).
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+LE SACRÉ-COEUR--TRAITÉ DE NIMÈGUE
+
+1676-1679
+
+
+La monumentale histoire des digestions de nos rois, commencée à la
+naissance de Louis XIII par les ordres de Henri IV, continue plus
+majestueuse sous Louis le Grand, par la plume de ses médecins, Vallot,
+d'Acquin et Fagon (_ms. in-folio de la Bibl._). Elle réfute la fable
+trop répandue d'une santé immuable. Ces docteurs le suivent partout,
+le racontent, le purgent et le chantent, mêlant à dose égale
+victoires, coliques, pituites et fluxions, la gloire et la nature.
+Mais il y a gloire aussi pour eux. Car si le roi combat l'Europe, ils
+ont un dur combat contre l'ennemi intérieur, la bile noire, dont ils
+parlent sans cesse. Ce fléau qui, dans son enfance, se jouait au
+dehors en diverses efflorescences, plus grave en avançant, se trahit
+par _des vapeurs_, et des chagrins sans cause, désirs de solitude,
+etc., etc. Contre ce Protée, cette hydre renaissante de la bile noire,
+on luttait constamment par un déluge de bouillon purgatif, de pilules,
+de médecines. Mais des signes frappants montraient l'âcreté
+persistante qui devait bientôt éclater en tumeurs, carie, goutte,
+enfin par la célèbre fistule, dont le roi fut opéré en 1687.
+
+Ce qui étonne davantage, c'est la faiblesse réelle du roi sous sa
+belle apparence. «Pendant dix ans, dit d'Acquin, de 1667 à 1677, il
+n'eût pu faire deux lieues au galop.»
+
+Ces dix ans sont justement le règne de la Montespan. Elle fut une
+maladie du roi, lui faisant la vie agitée, aigre de sa malice, et,
+vers la fin, nauséabonde. Quand il revint, après la reculade, cette
+rieuse lui fut insupportable. Le jubilé ouvert le trouva sérieux et
+dévot.
+
+Dès 1675, on l'avait pu prévoir, le peuple, à la mort de Turenne,
+avait dit: «C'est elle qui nous vaut cela.» Les ministres craignaient
+et détestaient sa langue, étaient excédés surtout de l'obligation que
+leur faisait le roi de venir travailler chez elle. Elle tenait Colbert
+par son fils (lui ayant donné sa soeur pour maîtresse). Elle faisait
+marcher Louvois comme un dogue muselé. Quand on fit sept maréchaux,
+elle en prit hardiment la liste dans les poches du roi, et dit: «Mon
+frère Vivonne n'en est donc pas?» Le roi, Louvois, balbutièrent, se
+regardèrent, bref, dirent que c'était un oubli.
+
+Et Vivonne fut mis le huitième.
+
+En Sicile, ce Vivonne ne fit rien que manger, laisser manger, piller
+ses domestiques. Les Espagnols reparurent en mer, avec le redouté
+Ruyter et leurs alliés de Hollande. Vivonne n'avait rien préparé. Il
+était perdu si Colbert n'eût envoyé à son secours. Il avait réussi à
+obtenir du roi qu'un homme, jusque-là subalterne, mais notre premier
+homme de guerre, Duquesne, commandât dans cette grande circonstance.
+C'était un roturier, et un vieux calviniste, rude, inconvertissable.
+Les Turcs parlaient avec terreur de ce vieux loup, «que l'ange de la
+mort, disaient-ils, avait oublié.» Une furieuse bataille, entre les
+deux hommes invincibles, se donna par-devant l'Etna (8 janvier 1676).
+Les chances étaient contre Ruyter, à qui son gouvernement avait donné
+peu de vaisseaux, et qui, d'après ses instructions, devaient encore
+les diviser pour placer au centre la flotte espagnole. La bataille
+resta indécise, mais avec une perte terrible pour la Hollande (et pour
+l'humanité), la mort du bon et grand Ruyter. La jambe droite brisée,
+l'autre emportée, il avait continué de donner ses ordres, mais mourut
+peu après. Vivonne, qui était resté à terre, daigna sortir alors de
+son repos et eut le succès facile d'accabler les alliés découragés. Du
+reste, il rendit la victoire inutile par la haine croissante que ses
+gens inspiraient pour nous. Ils traitaient la Sicile en pays que l'on
+doit quitter, inventaient des conspirations pour confisquer, bien
+plus, prenaient des femmes. Louvois ne manqua pas d'informer le roi en
+dessous. Mais ce qui le blessait bien plus, c'est que Vivonne le
+traitait en beau-frère, sans façon, ne daignant même donner de ses
+nouvelles. Quand on le fit maréchal, il lui fallut deux mois pour
+faire l'effort d'écrire son remercîment.
+
+Le roi avait assez du frère et de la soeur, d'une femme insolente,
+d'une maîtresse de dix ans et qui marchait vers la quarantaine. On
+guettait ce moment. Le timide père La Chaise n'en eût pas profité
+peut-être. Mais la conversion du roi avait été de longue date préparée
+en dessous par des mains plus hardies, celles des dames du parti
+dévot, telles que madame de Richelieu (Anne Poussart). Déjà en 1663,
+son intendant Desmarets profita de la maladie du roi et d'un moment
+dévot pour faire brûler Morin. Cette dame, entre les saintes du sombre
+hôtel de Richelieu, avait la veuve Scarron, personne prude et jolie,
+fort pauvre, discrète et calculée, propre aux vues du parti. En 1669,
+la Montespan, alors enceinte, voulant se faire accepter des dévotes,
+comme l'avait été la Vallière, se remit à elles, et leur donna ce gage
+de prendre de leurs mains une gouvernante pour le petit bâtard et ceux
+qu'elle comptait procréer. Forte prise sur le coeur du roi. Elles la
+saisirent sans scrupule, et chez elle on mit la Scarron.
+
+L'hôtel de la Montespan alors était curieux. Elle y tenait deux femmes
+de grand contraste, la Vallière, la Scarron (1669-1674), la pleureuse
+et la raisonnable, la Madeleine et la précieuse. Cette pauvre la
+Vallière, noyée et perdue de larmes, était leur jouet, leur risée. Aux
+jours sérieux paraissait la Scarron. Le roi, d'abord peu sympathique,
+mais de sa nature médiocre et judicieux, apprécia cette personne
+sensée, et, si j'ose dire, admirablement médiocre. Elle le prit par
+un certain goût de sage spiritualité et surtout par l'influence
+qu'elle eut sur les enfants.
+
+Pas un de ses bâtards ne lui ressemblait. Leur mère avait eu déjà un
+fils de M. de Montespan. Le premier enfant du roi, le duc du Maine, ne
+rappela que le mari; il en eut l'esprit gascon, la bouffonnerie; on
+l'aurait cru, de ce côté, petit-fils du bouffon Zamet. Créature mixte,
+manquée, maladive et bancroche, il reçut parfaitement l'empreinte de
+sa garde-malade, couvrit son esprit malin, facétieux, de la fine
+prudence de sa gouvernante, fut le vrai fils de la Scarron. Elle
+s'empara de même des autres. Elle était sèche, mais égale, avec
+beaucoup d'esprit de suite. Elle les fit tous à son image, de petits
+saints de décence et de convenance. Produits dans la demi-lumière, ils
+furent admirés, acceptés des âmes pieuses, qui les firent supporter de
+la reine même. Leur légitimation, bien autrement scandaleuse que celle
+des enfants de la Vallière, on l'osa. Le double adultère fut
+enregistré, proclamé (1673). Pas hardi qu'on n'aurait pu faire sans
+l'appui du parti dévot.
+
+Tout cela avait posé la gouvernante dans une grande faveur. Chaque
+jour, le roi goûtait davantage ses pieuses conversations. En 1674,
+l'année même où il eut la première humiliation de changer sa
+politique, il voulut être mieux avec Dieu, finit le supplice de la
+Vallière, la laissa aller au couvent; elle prit le voile aux
+Carmélites (1675). Cette année même, madame Scarron prit un titre, se
+fit un établissement, modeste, mais qui la posait; elle acheta 200,000
+livres la terre de Maintenon. La Montespan qui, par trahison, avait
+supplanté la Vallière, se vit supplantée à son tour. À qui la faute? À
+la grâce et à Dieu. Ce n'était infidélité, mais conversion.
+
+Quel en serait le caractère? Le roi, sec et froid, ne donnait guère
+prise. Les Jésuites, trop heureux d'avoir obtenu le silence, ne
+voulaient rien que gouverner en dessous. Quoique amis du vieux
+Desmarets, ils n'osaient trop s'associer à la petite église quiétiste.
+L'aveugle Malaval, dès 1670, avait publié son livre d'inertie passive,
+autorisé du cardinal Bona. Une femme séduisante et éloquente, une
+veuve de vingt ans, madame Guyon, établie à Paris de 1670 à 1680,
+prêchait la mort mystique, l'anéantissement dans l'amour. En 1674,
+avait paru à Rome _la Guide_, de Molinos, chaudement approuvée des
+censeurs des inquisitions de Rome et d'Espagne. Elle eut vingt
+éditions de toute langue en six années (1674-1680). Qui empêchait La
+Chaise de faire venir au roi ces livres ou ces personnes, surtout
+l'irrésistible, la pure et la charmante, encore dans l'ombre, d'autant
+plus adorée?
+
+Cette poésie n'eût pas été au roi, et elle eût effrayé La Chaise. Le
+sec, le négatif, le médiocre et le petit, le matériel surtout,
+pouvaient seuls avoir action. Même la sensualité sournoise et raffinée
+de Molinos aurait été trop relevée. Le confesseur jésuite, avec sa
+grosse tête d'âne et ses longues oreilles (dont rit Madame), était
+fin, connaissait son homme, ce qu'on pouvait faire avec lui. De la
+dévotion, le roi n'entendait que les pratiques, les actes positifs. Un
+acte seul pouvait mordre sur lui. Mais quel acte? Un miracle? c'était
+chanceux. La sainteté janséniste y avait échoué. Combien n'eût-on pas
+ri si les Jésuites, si la casuistique dont Pascal avait tant fait
+rire, l'eût essayé! Ils n'en firent pas. Ils en prirent un, tout fait,
+et se chargèrent de l'exploiter.
+
+Les Visitandines, comme on sait, attendaient la visite de l'Époux, et
+s'intitulaient _Filles du Coeur de Jésus_. Cependant, il ne venait
+pas. L'adoration du coeur (mais du coeur de Marie) avait surgi en
+Normandie avec fort peu d'effet. Mais dans la vineuse Bourgogne, où le
+sexe et le sang sont riches, une fille bourguignonne, religieuse
+visitandine de Paray, reçut enfin la visite promise, et Jésus lui
+permit de baiser les plaies de son coeur sanglant.
+
+Marie Alacoque (c'était son nom) n'avait pas été énervée, pâlie de
+bonne heure par le froid régime des couvents. Cloîtrée tard, en pleine
+force de vie, de jeunesse, la pauvre fille était martyre de sa
+pléthore sanguine. Chaque mois, il fallait la saigner. Et, avec cela,
+elle n'en eut pas moins, à vingt-sept ans, cette extase suprême de la
+félicité céleste. Hors d'elle-même, elle s'en confessa à son abbesse,
+femme habile qui prit une grande initiative. Elle osa traiter contrat
+de mariage entre Jésus et Alacoque qui signa de son sang. La
+supérieure signa hardiment pour Jésus. Le plus fort, c'est qu'on fit
+les noces. Dès lors, de mois en mois, l'épouse fut visitée de l'Époux.
+(V. le père Galiffet, etc.)
+
+Les Jésuites, directeurs des Visitandines, ne désapprouvèrent pas.
+S'il y eût eu l'ombre de doctrine, de spiritualité mystique, ils
+eussent été bien plus prudents. Mais ce n'était qu'un fait, un acte
+matériel et charnel. Ils le dirent et le répétèrent. «C'est le culte
+du vrai coeur sanglant, de la chair, du sang de Jésus.» Nul besoin du
+haut mysticisme. Il suffit, disait Alacoque, de ne point haïr Dieu; de
+lui-même Jésus viendra mêler son coeur au vôtre.
+
+Les deux femmes (Alacoque et Guyon) avaient également vingt-sept ans
+en 1675. Elles changèrent le monde catholique. La spiritualité de
+l'une, la matérialité de l'autre, diverses en apparence, réchauffèrent
+la direction. Elle reprit surtout par le nouvel emblème, par le
+douteux langage qu'il fournissait, par l'équivoque du coeur matériel
+et moral dont on usa de plus en plus. En vingt-cinq ou trente ans, on
+créa quatre cent vingt-huit couvents du Sacré-Coeur.
+
+Dès l'année même où le miracle eut lieu, le culte protestant fut
+défendu à Paray. On éloigna les regards indiscrets. Le sacré coeur
+devint comme un drapeau de guerre contre le protestantisme. On
+l'attaqua en Angleterre et on le proscrivit en France. Le mariage
+italien d'York donnait espoir aux catholiques anglais. Le confesseur,
+le secrétaire de la duchesse d'York écrivaient au P. La Chaise, que,
+s'il pouvait leur envoyer quelque secours, «ils porteraient à
+l'hérésie le plus grand coup qu'elle eût reçu depuis Calvin.» La
+Chaise donna comme premier secours le miracle et un Jésuite.
+
+Pour cette mission difficile, les Jésuites, s'ils étaient habiles,
+devaient choisir un demi-fou ardent, rusé, un Méridional, qui enlevât
+les femmes, qui inaugurât de passion ce culte du sang. Mais ils
+n'eurent point le génie de la chose. Ils brisaient trop les hommes
+pour trouver chez eux celui-là. Ils ne voulaient que des esprits
+prudents, sobres, un peu littéraires. Ce fut un tel homme qu'ils
+prirent, la Colombière, jeune professeur de rhétorique de leur collége
+de Lyon, prédicateur passable, estimé de Patru. Il était déjà fatigué,
+faible de la poitrine. En ferait-on un fanatique? ce n'était pas aisé.
+On essaya de le chauffer un peu en lui faisant passer un an à Paray,
+près du volcan. Il avait 34 ans, elle 28. Elle vit tout d'abord son
+coeur et celui du Jésuite unis dans celui de Jésus. La Colombière eût
+bien voulu en voir autant. Il y fit ce qu'il put, tâcha de croire, et
+y parvint dans la faible mesure d'un homme épuisé, qu'énervait ce
+contact brûlant.
+
+C'était ce poitrinaire qu'on chargeait d'envahir la robuste
+Angleterre, la forte patrie de Cromwell! Caché trois ans dans l'hôtel
+d'York, ne sortant pas, n'ayant nulle idée du pays, il devait
+convertir les lords qu'York lui amenait mystérieusement. Plusieurs, il
+est vrai, voulaient croire comme le futur roi. Ces grands
+propriétaires, dont les clientèles étaient des armées, pouvaient
+entraîner le pays. Mais il fallait de la prudence. On fut peu
+conséquent. D'une part, on cachait le convertisseur jésuite. D'autre
+part, on fit chez York l'assemblée triennale de l'ordre, fait
+éclatant, impossible à cacher, qu'un Français dénonça.
+
+C'était un aventurier, bâtard d'une comédienne, qui avait été d'abord
+compagnon d'un missionnaire, bateleur religieux. Métier commun en
+France, où ce gouvernement sévère laissait pourtant carrière aux
+perruquiers, tailleurs, aux ouvriers paresseux, qui, payés des curés,
+vaguaient et dressaient des tréteaux pour aboyer aux protestants. Tout
+leur était permis. Il se permit un faux, fila en Angleterre et écouta
+aux portes. Il sut l'intrigue papiste, la dit aux chefs du Parlement.
+Les papistes n'osèrent le tuer, mais le poignard sur la gorge lui
+firent jurer de partir. Ce qu'il révéla encore. Les Communes
+enjoignirent au lord, chef de la justice, d'ordonner l'arrestation des
+prêtres catholiques. La proscription fut lancée. Une agitation
+incroyable se fit dans toute l'Angleterre. L'un des ministres tombés
+qui avait le plus à craindre, Arlington, papiste caché, qui avait
+trahi dans un sens, pour se sauver, trahit dans l'autre, conseilla au
+roi, à York, d'apaiser l'agitation en donnant au prince d'Orange la
+main d'une fille d'York; bon conseil qui fit d'Orange le candidat
+national, le vrai rival de son beau-père pour la succession au trône.
+
+Telle était la situation au jubilé de 76. La grâce travaillait
+souterrainement en Angleterre, et elle agissait ici au moyen d'une
+caisse qui achevait des conversions. L'assemblée du clergé, pour y
+aider le roi, avait étendu son droit de régale. Bossuet semblait avoir
+gagné sur lui qu'il se séparât de la Montespan. Grande victoire.
+Cependant, le jubilé fini, on posa cette question: Reparaîtrait-elle à
+la cour?--Pourquoi pas? disaient ses amis. Il serait dur de l'exiler,
+et elle peut vivre là chrétiennement aussi bien qu'ailleurs.--On posa
+le cas à Bossuet, et il faiblit. Pour qu'ils ne fussent pas trop
+troublés en se revoyant, on convint que la première entrevue aurait
+lieu devant madame de Richelieu et autres dames respectables. La
+scène fut étrange. Ils se parlèrent bas. Puis le roi salua
+profondément les bonnes dames, l'emmena dans un cabinet, d'où
+l'impudique sortit triomphante et enceinte. L'enfant de ce moment, le
+fruit savouré du scandale, outrage au monde, à Dieu, fut la femme du
+régent; il l'appelait _madame Satan_, et l'Europe _la Fille du
+Jubilé_.
+
+Un autre enfant de cette année, c'est _Phèdre_, ce chef-d'oeuvre où
+Racine a creusé le mystère d'un coeur qui hait et veut le crime,
+remords plein de désir et sensuel regret de ne pas pécher davantage.
+
+Les dames restaient exaspérées. Mais je crois que le roi regrettait la
+chose plus qu'elles. Il s'en voulait d'avoir repris sa grosse
+maîtresse, lorsqu'il voyait autour tant de jeunes fleurs. Il fut
+indisposé le surlendemain (6 août). Le 28, en expiation et pour
+consoler les évêques, il leur accorda que les enfants enlevés ne
+vissent plus leurs parents à la grille.
+
+La plus belle expiation eût été la conversion de l'Angleterre. En même
+temps qu'on travaillait ses lords par les Jésuites, on gageait Charles
+II, on achetait la nation elle-même par un traité qui donnait moyen
+aux Anglais de faire tout le commerce intermédiaire qu'avait fait la
+Hollande. On leur sacrifiait Colbert, je veux dire ses manufactures,
+son tarif protecteur de 1667, qui avait commencé la guerre; on
+revenait aux droits modérés de 1664. Même offre à la Hollande. Le roi
+croyait corrompre Orange, en lui offrant une de ses bâtardes avec le
+Limbourg et Maëstricht.--Refus.--En plein hiver (février 1677), on
+envahit les Pays-Bas. En mars, le roi arrive. L'infaillible Vauban
+prend Valenciennes, Cambrai et Saint-Omer. Les habitants les livrent
+et surtout le clergé. À Cassel, Luxembourg, ayant pour lui le nombre,
+une bonne position retranchée, il arrange pour Monsieur une petite
+victoire. Le bon prince, que son aumônier jadis poussait en vain, ici
+mis en avant, bon gré mal gré est un héros.
+
+Mais, loin que la paix soit avancée par ces succès, l'Angleterre s'en
+effraye; elle veut que son roi arme contre nous. On s'exagérait fort
+Louis XIV. À l'Est, il ne put résister que par un coup désespéré.
+Créqui brûla l'Alsace, la dévasta, comme son maître Turenne avait fait
+de la Westphalie en 73, du Palatinat en 75. Funèbres dates où les
+campagnes se marquent en faisant le désert.
+
+Charles II, traîné par son parlement, est forcé (10 janvier 1678) de
+signer un traité avec la Hollande, qui ne fera pas la paix sans
+l'Angleterre et en recevra une armée. Le roi fit cette fois, comme il
+avait fait jusque-là, à chaque coup que lui portaient les deux
+puissances maritimes, il frappa sur l'Espagne. Il y avait plaisir à
+tomber sur cette Espagne désarmée, une puissance finie qui ne pouvait
+plus envoyer un seul homme aux Pays-Bas.
+
+Le roi assiége Gand et Ypres, les prend. La Hollande croit le voir
+venir à elle, recommencer l'invasion. Orange a beau repousser la paix,
+on ne l'écoute plus. Sa popularité était fort compromise; on avait
+découvert que ce personnage double avait promis à Charles II de
+l'aider contre ses sujets. Il ne l'aurait pas fait, il ne pouvait et
+ne voulait le faire. Qui trompait-il? sans doute Charles II. Mais sa
+duplicité ôtait toute confiance.
+
+La Hollande allait traiter fort honorablement. Elle était libre en
+conscience. Ses alliés n'ayant rempli nul de leurs engagements avec
+elle, elle pouvait s'arranger sans eux. Le roi lui faisait un pont
+d'or. Mais ayant de nouveaux succès, il fut moins pressé de traiter.
+Il avait regagné pour six millions Charles II, qui licencia ses
+troupes. Nos armées vinrent camper devant Bruxelles, et, d'autre part,
+ouvrirent l'Espagne par la prise de Puycerda. La France présenta des
+exigences et des difficultés nouvelles, tantôt l'intérêt de ses
+alliés, tantôt la gloire du roi, qui voulait qu'on signât chez lui,
+non à Nimègue, où se faisaient les conférences.
+
+Il en fit tant, que la Hollande et l'Angleterre dirent qu'elles se
+liguaient contre lui, s'il n'avait signé le 11 août.--À la grande
+surprise de tous, la nuit du 10 au 11, à minuit, on signa en effet le
+traité avec la Hollande. Vive opposition des Anglais, et du prince
+d'Orange qui, le 14 encore, sachant certainement la paix, mais n'en
+ayant pas la nouvelle officielle, fondit sur Luxembourg, le surprit,
+lui tua beaucoup de monde. S'il eût vaincu, il biffait le traité.
+
+Le roi, en s'arrangeant avec le peuple riche, le peuple banquier, qui
+soldait la coalition, avançait fort la paix. Il avait frappé l'Espagne
+chez elle, en Catalogne, l'Empereur chez lui, à Vienne même, par les
+protestants de Hongrie qu'il animait. La paix s'accomplit par deux
+trahisons (6 février 1679):
+
+_L'Empereur trahit l'Allemagne_, ne réclame pas les villes impériales
+d'Alsace, ni les passages du Rhin. La Lorraine nous resta encore.
+Enfin l'Empereur laisse le roi forcer la basse Allemagne de
+satisfaire la Suède.
+
+_Le roi trahit la Hongrie, la Sicile._ L'abandon de Messine se fit
+avec les plus odieuses circonstances. On rassura les habitants, on
+promit, on jura de rester. Un matin, on s'embarque. Tout le peuple
+accourt au rivage, veut partir avec nous. On part, et, sans traiter
+pour eux, sans rien stipuler pour leur grâce.--La Hongrie fut trahie
+de même. Quand ce peuple intrépide poussa à ce point Léopold, jusqu'à
+saisir sa capitale, il se crut fort de l'amitié, des promesses du
+grand roi de l'Occident. Au traité, pas un mot pour eux. On les laisse
+à la vengeance de l'Autriche, comme Messine aux supplices espagnols.
+
+L'Europe se tut et admira. Dans son grossier matérialisme, elle vit le
+roi, vainqueur de l'Espagne, qui gardait la Franche-Comté, Cambrai,
+Valenciennes. Elle vit ses dernières campagnes, ses grands siéges, sa
+fermeté à maintenir les conditions qu'il avait tout d'abord
+posées.--Elle ne vit pas qu'il reculait sur les deux choses qui
+avaient été son principe au début:
+
+1º _L'intérêt commercial, industriel;_
+
+2º _La croisade religieuse._
+
+Sous ce dernier rapport, le roi n'avait pu rien. La Hollande restait
+le grand asile de la liberté de conscience. L'Angleterre, inquiétée et
+exaspérée, désarma ses catholiques, exclut du trône le catholique
+York.
+
+Quant à l'intérêt du commerce, à cette immense construction de
+l'industrie nationale, commencée d'un si grand effort, on lâcha tout,
+pour gagner la Hollande. Les marchandises étrangères rentrèrent chez
+nous pour paralyser nos manufactures. Et, ce qui fut très-grave,
+c'est que les Hollandais obtinrent que le roi ne donnerait _plus de
+monopole_, terme obscur pour dire qu'il sacrifiait les compagnies des
+Indes orientales et occidentales, que Colbert venait de former.
+
+Notre marine même, sa création favorite, si brillante et forte qu'elle
+soit, que fera-t-elle maintenant que la haine de la France a
+solidement marié les deux marines, jusque-là rivales, d'Angleterre et
+de Hollande? Qu'elles combattent d'ensemble, et la nôtre est anéantie.
+(V. 1692.)
+
+Donc, qu'on dresse partout des arcs de triomphe, que l'enflure de
+Louvois enfle encore, s'il se peut, qu'on commence la galerie où les
+tritons bouffis de Lebrun soufflent la victoire.--La France chôme
+bientôt aux métiers faits la veille, ne peut se réparer. Le vaincu,
+c'est Colbert.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+LES MOEURS--QUIÉTISME ET POISON--LA BRINVILLIERS--LA VOISIN
+
+1676-1679.
+
+
+Le roi trône en Europe, non par la force seulement, mais par
+l'admiration. Nos réfugiés d'Angleterre, Saint-Évremont et autres, se
+rendent, confessent sa grandeur. Elle éclate surtout dans l'harmonie
+que cette monarchie, quelles que soient ses misères, présente à
+l'étranger, équilibrée par Colbert et Louvois, par la gravité de
+Bossuet.
+
+La grande époque de force étincelante, celle de Pascal et de Molière,
+est close par la mort du dernier (1664). Racine s'éclipse (1676) après
+_Phèdre_. Mais la Fontaine publie ses dernières Fables (1679). Mais
+Bossuet est debout, et il soutient le faix du siècle par un livre
+imposant, le _Discours sur l'histoire universelle_ (1681). Sous son
+abri commence humblement Fénelon, qui, bientôt s'élevant, va former
+avec lui la belle opposition qu'on vit dans Corneille et Racine. Une
+noblesse générale est dans les choses, tendue sans doute et
+emphatique, comme la grande galerie de Versailles. La vraie beauté du
+tout, c'est que chaque partie paraît conspirer d'elle-même à l'effet
+de l'ensemble, spontanément, de passion. C'est l'effet d'une grande
+symphonie, variée à l'infini sur le même motif, la gloire du Dieu
+mortel. Et rien n'y contredit. L'exquise indépendance de tel qui reste
+à part (je pense à la Fontaine) n'apparaît qu'en nuances délicates
+qui, loin de faire tort à l'ensemble, y mettent la grâce, au
+contraire, le semblant de la liberté.
+
+Que serait-ce si, dans cette noble et suave harmonie, éclatait tout à
+coup un désaccord de tons, si de choquantes dissonances, des monstres
+de laideur apparaissaient? C'est ce qui eut lieu violemment l'année
+même de la paix (1679). Mais la chose venait de plus haut. Remontons à
+1676, à l'affaire célèbre de la Brinvilliers.
+
+Et d'abord, j'avertis qu'on sait mal cette affaire. Il faut que le
+lecteur oublie le récit convenu, et qu'avec moi il suive uniquement
+les pièces juridiques, en consultant et comparant les factums imprimés
+et manuscrits que possède la Bibliothèque.
+
+Pendant dix ans, une lutte d'intrigue avait eu lieu entre deux
+financiers, Hanyvel et Reich, qui se faisaient appeler seigneurs de
+Saint-Laurent et de Penautier. Le premier était receveur général du
+Clergé de France, place qui valait par an soixante mille livres
+(200,000 d'aujourd'hui). Le second devint trésorier de la bourse des
+États de Languedoc. Il enviait la place du premier. Il intéressa
+l'amour-propre des évêques du Languedoc, pour qu'ils l'associassent à
+Hanyvel. Mais celui-ci avait pour lui tous les évêques du Nord, la
+majorité de l'Épiscopat. Enfin, Hanyvel étant mort subitement (1669),
+Penautier succéda. Déjà deux morts subites l'avaient fait énormément
+riche.
+
+Ce financier d'église, homme doux et dévot, demeurait rue des
+Vieux-Augustins, fort à portée des Halles, où ses commis prêtaient à
+la petite semaine. Le peuple, voyant là rouler tant d'or, imaginait
+que, dans cette maison, on faisait de la fausse monnaie, de la magie
+peut-être. Dans une descente de justice qui s'y fit, on ne trouva rien
+de suspect, sauf une tête de mort, qui témoignait plutôt de la
+dévotion de ce bon personnage et des pensées pieuses qu'au milieu des
+affaires il gardait pour l'éternité.
+
+Il vivait hors du monde et n'avait qu'un ami. C'était un jeune
+officier, mais très-pieux, le chevalier de Sainte-Croix. Ce militaire
+(réellement nommé Godin), bâtard de grande maison, à l'en croire,
+avait été capitaine de cavalerie. Mais depuis, touché de la grâce, il
+écrivait des livres ascétiques, _philosophait_ aussi, c'est-à-dire
+cherchait la pierre philosophale.
+
+Sainte-Croix, au retour de la guerre, avait vécu chez un ami, le
+marquis de Brinvilliers, avec qui il avait servi. Celui-ci, fils d'un
+président des comptes, mais devenu homme d'épée, courait le monde et
+les plaisirs, négligeait trop sa jolie petite femme, qu'il avait
+cependant épousée par amour. Fille d'un magistrat, M. d'Aubray, elle
+avait peu de fortune, mais beaucoup de grâce et d'esprit. Elle était
+parente du pieux chancelier de Marillac, le traducteur de
+l'_Imitation_. Elle avait remontré à son mari qu'on jaserait peut-être
+de l'amitié de Sainte-Croix. Il ne l'écouta pas, exigea, au contraire,
+qu'il l'occupât, la consolât. Elle se résigna. Sa dévotion se mêla
+d'un plus doux mysticisme. Desmarets, Bona, Malaval, ouvraient alors
+la voie de Molinos.
+
+Tous trois vivaient en parfaite union. Quoique la marquise fût
+obligée, par les mauvaises affaires de son mari, de se séparer de
+biens, elle ne le fut point de corps, vécut toujours bien avec lui, et
+lui, il l'aima jusqu'à la mort. Le vieux père de la marquise, moins
+tolérant, et ne comprenant rien à la haute spiritualité, s'indignait
+de ce ménage, et disait que Sainte-Croix était un fripon qui
+exploitait les deux époux. Il obtint une lettre de cachet pour le
+faire mettre à la Bastille.
+
+Là, dit-on, Sainte-Croix _philosopha_ avec un autre chercheur du Grand
+oeuvre, Exili, que le peuple médisant disait fabriquer des poisons. La
+légende voulait qu'il eût été à Rome empoisonneur en titre de madame
+Olympia, reine de Rome sous Innocent X, et que, par ce talent, il eût
+procuré à la dame cent cinquante morts subites dont elle hérita.
+
+La Bastille sembla porter bonheur à Sainte-Croix. Entré gueux, il en
+sortit riche. Il se maria, prit hôtel, laquais, porteurs, carrosses.
+Il eut un intendant, outre ses vieux serviteurs de confiance, Georges
+et Lachaussée, qu'il céda pourtant, l'un à Hanyvel, l'autre à madame
+de Brinvilliers, qui le plaça chez les Aubray, ses frères. Chose
+bizarre, tout comme Hanyvel, ces Aubray meurent subitement.
+
+Sainte-Croix était en belle passe. Son ami, Penautier, allait le
+cautionner pour acheter une charge dans la Maison du roi. Mais il
+devint malade. Penautier s'alarma; craignant qu'il ne mourût, il
+envoya chercher des papiers qu'il avait chez lui. Quoique la maladie
+ne fût pas longue, Sainte-Croix eut le temps de remplir tous ses
+devoirs et fit une très-bonne fin. Ce qu'on a dit d'une expérience de
+chimie où il aurait péri est une fable.
+
+Madame de Sainte-Croix fit mettre les scellés. Mais la veuve d'Aubray,
+belle-soeur et ennemie de madame de Brinvilliers qu'elle accusait de
+la mort de son mari, avait trouvé moyen d'adjoindre au commissaire, un
+homme à elle, un certain Cluet, sergent de police. Cet observateur
+attentif trouva une cassette où Sainte-Croix avait écrit: «Par le Dieu
+que j'adore, je prie qu'on remette ceci à madame de Brinvilliers.» On
+ouvrit, et l'on trouva des lettres de la marquise, une obligation
+souscrite par elle au profit de Sainte-Croix, et de petits paquets où
+il était écrit: «À M. de Penautier.» Ces paquets étaient des poisons.
+
+Ce n'était pas ce qu'on croyait trouver. Les poisons n'étaient pas à
+madame de Brinvilliers, mais bien les billets doux. Le commissaire
+(Picard, celui qui aida à faire brûler Morin) fut tout abasourdi de
+voir M. de Penautier, un tel homme, tellement compromis. Il remplit
+fort mal son devoir, ne recacheta point les paquets, n'écrivit pas le
+procès-verbal, le laissa écrire par Cluet, l'agent de madame
+d'Aubray, qui ne pouvait manquer d'écrire à la charge de la
+Brinvilliers, déchargeant d'autant Penautier. Même, ce procès-verbal
+suspect, on ne le garda pas entier; il en disparut plusieurs feuilles.
+La confession de Sainte-Croix avait disparu aussi. Picard dit
+bonnement qu'en bon chrétien il l'avait brûlée.
+
+Penautier, gardé par l'Église, l'était aussi par la magistrature. Il
+avait eu la sage précaution d'y avoir alliance. Il avait marié sa
+soeur au fils d'un conseiller au parlement. Le lieutenant civil, à qui
+revint la chose, ne voulut ni voir ni savoir l'obligation de Penautier
+à Sainte-Croix. Il n'en fit point mention. Cette pièce fut négligée et
+écartée; de plus, falsifiée; on en changea la date. On mit 1667, au
+lieu de 1669, année de la mort d'Hanyvel, dont cette obligation eût
+semblé le payement.
+
+Le laquais Georges avait fui le jour de la mort d'Hanyvel; mais
+l'autre, Lachaussée, fut arrêté, jugé. Il avoua qu'il avait empoisonné
+les frères Aubray par ordre de Sainte-Croix.--Il varia sur la
+Brinvilliers, la dit tantôt coupable et tantôt innocente.--De
+lui-même, au dernier moment, il commençait à dire ce qu'il savait sur
+Penautier. On lui ferma la bouche.
+
+Celui-ci, inquiet, craignant d'être arrêté, achetait déjà des témoins
+(_Acte ms. sur son commis Belleguise_.) Il n'en eut pas besoin. Tous
+ceux qui avaient agi pour Sainte-Croix avaient disparu comme par
+magie. Restait la Brinvilliers. Le financier lui donna deux lettres de
+change pour lui faciliter la fuite. Si elle avait eu le courage de
+refuser et de rester, on eût arrangé son affaire. Elle partit, laissa
+le champ libre à sa belle-soeur, qui obtint contre elle un arrêt de
+mort par contumace.
+
+Elle était réfugiée dans un couvent de Liége. Mais la belle-soeur ne
+lâchait pas prise. La Brinvilliers, malgré sa dévotion, dont elle
+édifiait le couvent, s'ennuyait fort avec ses nonnes. Elle était
+encore agréable, mondaine au fond, et d'esprit romanesque. Forte dans
+sa petite taille et de nature sanguine, elle n'était nullement
+insensible aux tendres impressions. Le jargon doucereux de la dévotion
+galante pouvait la prendre. On lui dépêcha un exempt agréable et
+parleur facile. On le travestit en abbé. Il s'établit à Liége,
+l'amusa, l'amadoua de mysticité amoureuse, et, comme elle n'était
+point cloîtrée, la promena hors du couvent. Là, tout à coup il se
+démasque. L'ami, l'amant, le directeur se révèle espion et bourreau.
+Il la jette dans une voiture, entourée d'archers, la ramène à Paris.
+
+Le pis pour elle, c'est qu'on avait saisi sa confession écrite par
+elle-même. L'extrait que nous en avons donne l'idée d'une pièce
+bizarre et très-confuse. Elle y met à la suite, sur la même ligne, des
+crimes épouvantables et des puérilités, et aussi des choses
+impossibles. Elle a brûlé une maison. Elle a empoisonné son père et
+ses frères. Elle a été violée à cinq ans par son frère (qui en avait
+sept). Plus, tels menus péchés de petites filles, etc. Tout cela
+pêle-mêle. Elle note surtout et accentue plus fortement ce qui est
+contre la loi canonique et les commandements de l'Église.
+
+Elle avait beau dire qu'elle avait écrit dans un accès de fièvre.
+Elle sentait qu'on ne s'arrêterait pas à son dire. Elle s'adressa à un
+archer et crut l'avoir gagné. Il lui donna papier et encre, et elle
+écrivit deux fois à Penautier d'agir pour elle. Ces lettres
+n'arrivèrent pas, et servirent au procès.
+
+Elle était fort légère et se confiait à cet archer, qui la faisait
+parler. «Penautier, disait-il, est donc intéressé à l'affaire?--Autant
+que moi-même, et il doit avoir encore plus de peur. Du reste, si je
+parlais, _il y a la moitié des gens de la ville_ (et de condition)
+_qui en sont_, et que je perdrais; mais je ne dirai rien.» Elle le
+répéta par deux fois (_interrogatoire ms. de l'archer Barbier, 15 mai
+1676_). Il paraît, en effet, qu'outre le financier, d'autres personnes
+étaient intéressées à ce qu'elle n'arrivât pas à Paris. Un gentilhomme
+vint, tâta les archers sur la route, essaya, mais en vain, de les
+apprivoiser.
+
+Elle avait fort compromis Penautier, surtout en lui écrivant de faire
+disparaître un nommé Martin, intendant de Sainte-Croix. Cela forçait
+la main au président de Lamoignon. On jasait fort, le peuple était
+très-animé. On dut arrêter Penautier, dans son intérêt même, pour
+avoir l'air d'examiner la chose et pouvoir le blanchir. Mais il
+n'avait pas cru qu'on en vînt là, et l'huissier le surprit déchirant
+une lettre et tâchant de l'avaler. Cet homme intrépide et zélé,
+servant ses magistrats mieux qu'ils ne voulaient l'être, le prit à la
+mâchoire et lui arracha les morceaux (_Procès-verbal ms. de l'huissier
+Maison_, 15 mai 1676). C'était un billet de deux lignes où on
+l'avertissait et on lui disait d'aviser «en ces maudites
+conjonctures.» Heureusement pour lui, les juges s'obstinèrent à ne
+comprendre rien, acceptèrent le roman qu'il donna pour explication. On
+fit taire les témoins, et on ne laissa parler que sur la Brinvilliers.
+
+L'accusateur de Penautier, c'était la veuve de cet Hanyvel mort
+subitement en 1669, sept ans auparavant. Les témoins avaient disparu.
+La Brinvilliers pouvait nuire encore. Tandis que Penautier prétendait
+avoir peu connu Sainte-Croix, elle disait «les avoir vus _mille fois_
+ensemble.» Il était très-urgent pour Penautier (et pour d'autres
+aussi) que cette dangereuse langue fût expédiée. La difficulté, c'est
+qu'il n'y avait pas de témoins sérieux contre elle, qu'il fallait que
+des juges chrétiens abusassent, pour la condamner, de sa confession.
+Elle les tenait par deux côtés, d'une part n'avouant rien, de l'autre
+leur faisant craindre qu'elle n'accusât des gens considérables qui,
+mêlés au procès, les auraient fort embarrassés. On eut ce curieux
+spectacle de voir les juges émus et inquiets, cajoler l'accusée, la
+prier d'avouer, mais de mourir sans bruit. Que dirait-elle à la
+torture? On le craignait. Si on la lui donnait forte, on risquait de
+la faire parler tout autrement qu'on ne voudrait. Un seul moyen
+restait, l'attendrissement. M. de Lamoignon lui choisit de sa main un
+confesseur très-propre à l'attendrir, un homme médiocre d'esprit, mais
+sensible de coeur, d'ailleurs faible physiquement, qui se fondrait en
+larmes, et dont l'émotion contagieuse la gagnerait. Il le fit venir et
+lui dit ce qu'on voulait: _qu'elle n'étendît pas le procès_, ne parlât
+que d'elle-même.
+
+Ce confesseur, M. Pirot, professeur de Sorbonne, tout neuf à ces
+tristes spectacles, et fort effrayé de la réputation de la
+Brinvilliers, trouva que le monstre était une petite femme aux yeux
+bleus, doux et beaux. Nul signe de méchanceté. Elle était adorée de
+ceux qui la gardaient et qui ne faisaient que pleurer. Elle montra à
+M. Pirot une extrême confiance, avoua tout, dit qu'elle avait fait
+empoisonner son père et ses frères. Elle parut navrée de sa honte,
+surtout pour son mari (alors hors de France). Elle lui écrivit une
+lettre pleine d'affection.
+
+On ne voit pas qu'elle se repente fort.--Elle croit que «_sa
+prédestination entraînait son arrêt_,» sans doute aussi son crime.
+Voilà ce que le confesseur aurait dû éclaircir. Mais le pauvre
+docteur, on le voit, était un scolastique de peu d'esprit, de nulle
+pénétration. Il eût été très-important de savoir d'elle-même quel
+était le genre d'ascendant qu'avait exercé Sainte-Croix, quel fut ce
+mysticisme dont il faisait des livres. Pour mener à de tels actes une
+jeune femme douce et dévote, il fallut, outre la passion, une
+perversion de la raison, un égarement d'esprit. Les précurseurs de
+Molinos, qui, dès longtemps, avaient une grande action à Paris,
+enseignaient que le péché est l'échelle pour monter au ciel. Plus tard
+ses successeurs divinisèrent le meurtre. La béate Marie d'Aguada crut
+se sanctifier en tuant des enfants, faisant des anges. De même que les
+dévots étrangleurs de l'Inde, ces molinosistes tuaient pieusement. La
+mort morale étant leur perfection, la mort physique était pour eux une
+perfection supérieure, comme allégement de cette vie de misère, un
+doux repos de l'âme en Dieu.
+
+Du reste, quelle qu'ait été la doctrine de Sainte-Croix, on doit
+avouer qu'en général le mysticisme, enseignant trop l'indifférence à
+la mort, à la vie, et l'indistinction des deux vies, mortelle et
+immortelle, peut fournir aux tentations du crime de meurtriers
+sophismes. Il n'est pas sans danger d'exagérer ainsi le néant
+d'ici-bas.
+
+Pour revenir, la Brinvilliers, sur Penautier, fut très-discrète. Elle
+dit _qu'elle ne le savait pas coupable_ (sans dire qu'elle le sût
+innocent). Ayant si bien parlé, elle eut le lendemain l'arrêt le plus
+doux qu'elle pût avoir; elle ne fut pas brûlée vive comme l'étaient
+les empoisonneurs, n'eut pas le poing coupé comme les parricides, mais
+dut être simplement décapitée avant d'être brûlée. On n'osa lui
+épargner la question; le public aurait dit qu'on craignait de la faire
+parler. Mais on la lui donna douce; en sortant elle put marcher et
+demanda à manger. Des gens du plus haut rang étaient venus, inquiets
+de ce qu'elle aurait dit. La comtesse de Soissons, entre autres
+(Olympe Mancini), y envoya. Puis, sachant son silence, elle vint
+elle-même avec des curieux de Versailles, la voir monter au tombereau.
+(V. la note sur le récit du confesseur.)
+
+On assure qu'elle dit, au moment où elle montait l'échafaud: «Quoi! il
+n'y aura pas de grâce?... Et pourquoi, de tant de coupables, suis-je
+la seule que l'on fasse mourir?» Du reste, elle se résigna et mourut
+dans de grands sentiments de piété.
+
+Bien des gens respirèrent après l'exécution. Dès lors, le silence
+était sûr. Pour Penautier, le chevalier de Grammont avait fort
+justement tiré l'horoscope de son procès: «Il est trop riche pour
+être condamné.» Il n'avait plus à craindre que les indiscrétions de la
+Brinvilliers n'appuyassent la veuve Hanyvel. Celle-ci s'était d'avance
+ôté crédit par un déplorable traité avec celui qu'elle accusait.
+Ruinée par la mort de son mari, chargée d'enfants, elle avait composé
+avec lui. Sur sa promesse de lui faire part dans les profits de sa
+charge, elle l'avait elle-même recommandé aux évêques. Il l'accablait
+d'un mot: «Vous-même m'avez alors accepté, appuyé!» Elle disait
+seulement: «J'étais pauvre.»
+
+Il aurait dû, pour son honneur, ayant si peu à craindre, faire éclater
+son innocence au grand jour d'un jugement public en Parlement. Il
+préféra un procès à huis clos, obtint que l'affaire serait évoquée au
+Conseil. Elle y fut promptement étouffée, enterrée, et Penautier resta
+un saint.
+
+Cependant le peuple obstiné soutenait que la grande affaire des
+poisons n'était pas éclaircie. Le Parlement faisait la sourde oreille.
+Une chose éclata et lui força la main: la concurrence effrontée,
+impudente, la bruyante rivalité de ceux qui faisaient métier du
+poison.
+
+Il y avait des maisons connues d'amour et d'aventures, d'accouchement
+et d'avortement. Les dames qui les tenaient, obligeantes pour tous les
+besoins, avaient par un progrès naturel étendu leur primitive
+industrie de l'avortement à l'infanticide, du meurtre des enfants à
+celui des grandes personnes. Maris incommodes, rivaux gênants, puis
+concurrents de places, ennemis de cour, disparaissaient. Le métier
+florissait. Empoisonneuses émérites et connues, mesdames la Voisin,
+la Vigoureux, la Fillastre, associées à des prêtres qui jouaient la
+sorcellerie, avaient de grands hôtels, laquais, suisses et carrosses.
+
+Pour savoir les choses cachées, prévoir ou obtenir la mort de ses
+ennemis, on s'adressait au diable et on lui disait la messe à rebours,
+où une femme nue servait d'autel. Des prêtres officiaient ainsi,
+Lesage à Paris chez la Voisin, Guibourg à Saint-Denis dans une masure.
+Les dupes écrivaient la demande, qu'on faisait semblant de brûler. On
+la gardait, on les tenait par là, on les intimidait et on les
+exploitait. La Fillastre possédait ainsi un billet où quatre
+princesses ou duchesses demandaient «si la mort du roi viendrait
+bientôt.» L'une d'elles, pour retirer ce dangereux écrit, s'adressa au
+prêtre Lesage avec instance et larmes. Ces concurrences empêchaient le
+secret.
+
+À l'interrogatoire, ce furent les juges qui pâlirent. Le premier nom
+prononcé fut celui d'un prince (Bourbon du côté maternel), le comte de
+Clermont, qui aurait empoisonné son frère de concert avec la femme de
+ce frère, la noire Olympe Mancini. Celle-ci, avec une Polignac et
+autres, avait eu recours à la magie pour perdre la Vallière. Toute
+l'histoire des amours du roi aurait traîné au Parlement. Le 11 janvier
+1680, il lui retira l'affaire, la transporta du Palais à l'Arsenal, où
+siégea une commission de gens du Conseil.
+
+Cependant il ne crut pas encore la précaution suffisante. Il avertit
+Olympe. Elle se sauva, ainsi que Clermont. Une fois en pays étranger,
+elle fit croire qu'elle n'avait fui que par crainte de la Montespan.
+Fable évidente. Celle-ci était alors fort peu de chose. Le roi aimait
+Fontanges et donnait sa confiance sérieuse à madame de Maintenon.
+
+Olympe trouva partout sa réputation établie, l'horreur du peuple, qui
+souvent la chassa des villes. On assure qu'à Madrid elle empoisonna la
+jeune reine d'Espagne, nièce de Louis XIV. Service essentiel rendu à
+la maison d'Autriche, et qui dut aider à la fortune du fils d'Olympe,
+le fameux prince Eugène.
+
+Une autre Mancini, la soeur d'Olympe, duchesse de Bouillon, resta, et
+répondit avec une assurance altière, sachant bien que les juges
+seraient respectueux. Ensuite, cependant, elle crut sage de quitter la
+France.
+
+Le duc de Luxembourg, le spirituel et vaillant bossu, fort dépravé,
+qui avait l'âme comme le corps, fut accusé et ne s'en alarma guère. On
+avait trop besoin de lui. Il passait pour le seul qui pût succéder à
+Turenne. On ne frappa que son intendant.
+
+On crut donner le change au public sur la gravité de l'affaire en
+laissant jouer une pièce où Visé et Thomas Corneille mettaient en
+scène une _Madame Jobin_, intrigante, mais non scélérate. On la joua
+quarante-sept fois de novembre en mars, jusqu'à l'exécution de la
+Voisin. Personne n'y fut pris. On savait bien que la vraie comédie,
+honteusement tragique, se jouait entre les robes noires à l'Arsenal.
+
+L'homme qui dirigeait l'affaire, la Reynie, lieutenant de police,
+mettait au premier plan les farces des jongleurs, revenait aux procès
+de sorcellerie, clos par le chancelier en 1672. Un jeune maître des
+requêtes osa le remarquer, dit: «Le Parlement ne reçoit pas ce genre
+d'accusation. Nous sommes ici pour les poisons.--Monsieur, dit la
+Reynie, j'ai mes ordres secrets.»
+
+Le diable, mort et enterré, ressuscite ici à propos pour sauver les
+seigneurs, les prêtres. On brûla quelques misérables, la Voisin, la
+Vigoureux. Les autres échappèrent. Les prêtres Lesage et Guibourg
+(quoi qu'on ait dit) ne furent pas exécutés.
+
+Nous entrons dans l'époque sainte où le prêtre n'est jamais coupable.
+Sauf tel cas, étonnamment rare, public, et de flagrant délit, le roi
+ne punit plus, tout est enfoui, caché. Le chef lui-même de la justice,
+le chancelier, expliquera plus tard qu'il n'y a point de justice pour
+le prêtre. Si le crime n'est pas trop public, on doit seulement _le
+mettre hors d'état d'en faire d'autres_, non le poursuivre et le
+punir. (_Correspond. admin._, II, 519.)
+
+L'Église juge l'Église. Le prêtre, cité devant un tribunal de prêtres,
+celui de son évêque, peut fuir (IV, 297), ou est soustrait aux
+procédures publiques. Souvent aussi, l'affaire est portée au Conseil
+du roi. Des deux côtés, mystère, arbitraire insondable, le plus
+ténébreux inconnu.
+
+Le bon et savant Mabillon, dans sa réclamation si modérée, mais
+d'autant plus accusatrice, n'a que trop fait connaître la justice
+d'Église. Elle était ou nulle ou atroce. On ne voulait que la nuit ou
+l'oubli. L'un, impuni, après un peu de jeûne et de pain sec, était
+placé au loin dans une cure de village où il recommençait. L'autre
+disparaissait. Dans quelque couvent éloigné où on ne savait rien de
+l'affaire, on exécutait l'ordre, en le descendant aux basses-fosses.
+Sans travail, sans lumière dans ces ténèbres immondes, il devenait
+comme une bête, horreur du frère convers qui lui jetait son pain par
+un trou.
+
+Le monde de la Grâce, du fantasque arbitraire, qui a destitué la Loi,
+qui trône et qui triomphe aux dorures, aux peintures, aux glaces de la
+Grande galerie et leurs cent mille lumières, a pour base obscure les
+prisons d'État. Celles-ci, trop lumineuses encore, ont au-dessous un
+enfer plus profond, le noir _in pace_ de l'Église.
+
+ * * * * *
+
+Je m'étonne fort peu de voir l'horreur et la frayeur qu'éprouvait
+l'Angleterre pour ce système étrange. Elle frémissait de sentir autour
+d'elle et sous elle gronder ce monde de la nuit. Même avant la paix
+générale, dès que le roi eut brisé la ligue en détachant la Hollande,
+il se trouva redoutable pour tous. L'Angleterre le voyait venir
+menaçant, corrupteur, achetant Charles II et les ennemis de Charles
+II, gâtant et pourrissant ses lords par les Jésuites, et préparant un
+nouveau roi.
+
+Trois ou quatre ans avant les premières dragonnades, vers 1677,
+s'organisèrent en France les nombreuses maisons où l'on jetait les
+filles protestantes. La plus barbare mesure de la persécution,
+l'enlèvement des enfants, fut révélée ainsi dans son immense
+extension. Nos voisins purent comprendre qu'en ce système, ce n'était
+pas l'État seulement, mais la famille qui était menacée. On compta
+bientôt une foule de ces couvents-prisons. Dans celui de Paris, sous
+les yeux du public, on employait toutes les séductions de la douceur.
+Mais les autres, au loin, furent des maisons de force pour dompter les
+rebelles. Les parents, sur tous les rivages d'Angleterre, abordaient
+éperdus, désolés pour toujours. Cela parlait assez. La pitié, la
+terreur, agitaient tout le peuple. Partout, dans les rues, les _cafés_
+(très-récemment créés), vous auriez rencontré des figures sombres, de
+petits groupes conversant à voix basse, discutant, préparant les
+moyens de la résistance.
+
+«_Vaine_ panique,» dit-on. Pourquoi _vaine_? On la juge telle, parce
+qu'elle empêcha ce qu'elle craignait. L'Angleterre fut comme un
+taureau que le loup vient flairer la nuit. Il frappe de la corne au
+hasard et frappe mal; mais ses coups fortuits, qui montrent sa force
+et sa fureur, donnent à penser à l'assaillant.
+
+Grande est ici la légèreté des historiens. Ils affirment d'abord que
+le _complot papiste_ fut une fable. Puis ils prouvent eux-mêmes qu'on
+ne peut affirmer, l'accusé principal ayant eu le temps de brûler ses
+papiers. Dans le seul qu'il ne brûla pas, ce Coleman, secrétaire de la
+duchesse d'York et des Jésuites, demande secours à la Chaise pour
+_frapper le plus grand coup_ qu'ait reçu le protestantisme.
+
+Le complot très-réel fut la trahison des deux frères, Charles II,
+Jacques II, qui, vingt-cinq ans durant, annulèrent l'Angleterre ou
+même la vendirent à la France. L'hôtel d'York, le centre des Jésuites,
+fut une manufacture de traîtres.
+
+«Mais, dit-on, les Jésuites condamnés protestèrent de leur innocence.»
+L'accusateur Bedloe, qui meurt de maladie, _jure aussi en mourant
+qu'il a dit vérité_. Qui croirai-je? Je suis habitué, dans les procès
+anglais, à voir jurer ces Pères, et contre des choses prouvées. Ils
+jurèrent sous Élisabeth. Ils jurèrent sous Jacques Ier. Il n'en durait
+pas moins, pour les démentir, au milieu de Londres, le monument de la
+trop certaine Conspiration des poudres. (V. plus haut.)
+
+Ici les preuves étaient moins sûres; l'Angleterre eût mieux fait de ne
+point les frapper. Mais elle fit très-bien de désarmer les
+catholiques. La funèbre et terrible procession qui exalta le peuple
+autour du juge assassiné, cette grande machine populaire eut un effet
+immense pour le salut de l'Angleterre. La lueur des flambeaux éclaira
+le détroit et la France jusqu'à Versailles. Elle montra l'unité d'un
+grand peuple, immuablement protestant.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+CONQUÊTES EN PLEINE PAIX--FONTANGES--ASSEMBLÉE DU CLERGÉ
+
+1679-1682
+
+
+La santé de Louis XIV, que le journal des médecins nous révèle d'année
+en année, réfléchit les variations de sa vie politique. Chancelant,
+maladif, l'année de la reculade, il semble jeune et fort à la
+triomphante paix de Nimègue.
+
+Il ne ménage rien, ni la cour, ni l'Europe. Il reste armé quand les
+autres désarment, violente l'Espagne et l'Empire. Il dépense cent
+millions en pleine paix, rase Versailles pour le refaire, bâtit par
+toute la France. On s'étonne, on frémit de voir ce pénitent, ce roi du
+jubilé, relancé, à quarante et un ans, en pleine jeunesse. Colbert est
+consterné, et désespère. La Maintenon aussi, qui croyait le tenir. La
+Montespan plie, cède au temps. Elle est forcée d'accepter la
+Fontanges.
+
+Sans cette enfant, qui aurait profité du déclin de la Montespan?
+peut-être la Soubise. La Fontanges, rousse comme celle-ci, plus
+brillante et plus jeune, remplit l'entr'acte que l'autre remplissait
+fréquemment dans les couches de la Montespan. Cette Soubise n'était
+pas fière; elle ne voulait que de l'argent, enrichir son mari. Elle
+n'avait d'enfants qu'avec lui, et point avec le roi. Il n'allait pas
+chez elle, mais elle chez lui, et la nuit. Aux plafonds de l'hôtel
+Soubise, elle a fait peindre dans l'histoire de Psyché ce beau
+mystère. Mandée au moment du caprice, attendue par Bontemps qui la
+menait, elle se levait d'auprès de son mari, dormeur heureusement, le
+premier ronfleur du royaume. Une fois, ainsi pressée, elle ne trouvait
+pas ses pantoufles, cherchait sous le lit, ramonait. Le mari dit en
+songe: «Eh! mon Dieu! prends les miennes!» Et il continua de ronfler.
+
+Revenons à l'astre nouveau. Monsieur s'étant remarié à une Bavaroise,
+cette princesse, laide et spirituelle, eut une petite cour de filles
+et dames où venait fort le roi. Les la Feuillade, intelligents, y
+placèrent leur parente, une petite Limousine, la Fontanges, vierge,
+jolie et sotte, avec un minois triste d'enfant boudeur. La Montespan
+en fit galamment les honneurs, parla au roi de cette muette idole, de
+ce bijou de marbre. À une chasse, elle fit plus, la fit approcher du
+roi, la caressa et en fit l'inventaire, vantant ses beautés une à une.
+En la livrant ainsi, elle croyait la tenir, la renvoyer bientôt. Mais
+la petite n'était pas simplement sotte, elle était absurde et folle,
+ne disait rien que de travers. Cela piqua le roi. Elle était vraiment
+neuve, très-exactement belle et «de la tête aux pieds.» Ce qu'on
+n'attendait pas, c'est que, dès le lendemain, il n'y eut plus
+d'enfant. Elle fut insolente, colère, cynique, menant les gens bride
+abattue. Un avis pieux lui étant venu de la personne que le roi
+estimait le plus, de Madame de Maintenon, elle dit brutalement:
+«Est-ce qu'on quitte un roi comme on laisse tomber sa chemise?»
+
+Le roi prit la poupée au sérieux, la fit duchesse (1679), l'imposa à
+la reine. Partout elle piaffait et cavalcadait près de lui, souvent en
+homme, avec de folles plumes au chapeau. Une fois, revenant de la
+chasse, par un vent frais, elle jette son chapeau, et se fait serrer
+sa coiffure de rubans sur le front. Ce sans-façon bizarre du petit
+page devant toute la cour, c'était effronté et piquant. Le roi en fut
+ravi et la voulut toujours ainsi. La mode en vint partout. Les plus
+grandes dames du monde s'affublèrent de cette coiffure. Déjà elles
+avaient copié les robes indécemment ouvertes et flottantes où
+s'étalaient les grossesses de la Montespan.
+
+Le roi avait monté une maison à la Fontanges, lui donnait cent mille
+écus par mois, et autant en cadeaux. Lui-même, il avait augmenté
+toutes ses magnificences, avait repris les draps d'or, les plus
+brillants costumes. Il bâtissait de tous côtés. La cour ne tenait plus
+dans le petit Versailles. On le refit immense. On commença ce bâtiment
+sans fin, prolongé sans mesure, qui est resté décapité, n'ayant pas
+le couronnement qui devait en relever la platitude. On commença,
+derrière, les Ninives et les Babylones des monstrueuses casernes où
+s'entassèrent les ministères, tout l'attirail de cour et de
+gouvernement, commis, valets, gardes, chevaux, voitures. Trois cents
+millions d'alors (douze cents d'aujourd'hui).
+
+On pourrait appeler cette époque l'_avénement des pierres_. La France
+s'entoure d'une ceinture de trois cents forteresses. La guerre a
+commencé en ce siècle par Gustave-Adolphe, qui supprime les armes
+défensives. Et voilà qu'à la fin on donne une cuirasse à la France.
+OEuvre immense, en beaucoup de points tout à fait inutile. De telles
+barrières ne parent pas les grands coups. Elles n'arrêtèrent jamais
+les Gustave, les Turenne, les Frédéric, les Bonaparte. On prodigua à
+cela le génie de Vauban, et l'argent, et les hommes. Louvois imagina
+de faire faire les tranchées des places de Flandre par des paysans du
+voisinage qu'on amenait à coups de bâton, qui travaillaient gratis,
+sans nourriture, et mouraient à la peine.
+
+Parmi ces violences, ces dépenses, ce _crescendo_ d'enflure et
+d'orgueil diaboliques, la conversion du roi avançait fort. Madame de
+Maintenon y travaillait quatre heures par jour. Il délaissa Fontanges.
+Séparée de lui par ses couches, elle le fut bien plus encore par sa
+décadence rapide. Rien de plus fragile que ces blondes éblouissantes.
+Elles doivent souvent leur éclat au vice du sang. On le vit plus tard
+par la Soubise, qui mourut de scrofules, décomposée et gâtée jusqu'aux
+os. La Fontanges fondit bien plus vite. Changement à vue et
+effrayant. Hier, l'aurore, le printemps et la rose. Aujourd'hui un
+cadavre. Elle demanda elle-même à se cacher à la campagne, ce que le
+roi lui accorda de bon coeur.
+
+À qui profiterait cette révolution? À la Montespan? Grand fut
+l'étonnement quand on vit que le roi ne la visitait plus qu'un court
+moment après la messe, et non plus après son dîner.
+
+Les meilleures heures du roi, son repos, de six à dix heures du soir,
+étaient pour madame de Maintenon quatre grandes heures d'interminables
+conversations. Personne en tiers; tous deux assis. De là,
+invariablement, elle l'envoyait coucher près de la reine. Il redevint
+un vrai mari, au bout de vingt ans de mariage.
+
+Conversion édifiante. Et cependant, celle qui y avait le plus
+travaillé en dessous, la première dévote de France, madame de
+Richelieu, n'en fut point satisfaite. Elle souffrit plus que personne
+de l'ascendant exclusif, absolu, de sa protégée Maintenon. Elle se
+ligua avec la dauphine. En vain. La Maintenon n'en pesa que davantage,
+leur rendit de mauvais offices, et le chagrin les emporta bientôt.
+
+La cour avait changé d'aspect. Tout devint morne et ennuyeux, mais
+tendu en même temps, contraint, serré. On craignit de marquer et
+d'avoir de l'esprit. Le roi, n'ayant plus d'amusement de femmes,
+devint plus âpre. Il mangea, but beaucoup (_Journal des médecins_).
+Circonstance grave qui explique en partie sa violence, sa politique à
+outrance, ses actes provoquants contre toute l'Europe, sa guerre au
+pape, sa guerre aux protestants.
+
+Le roi, de plus en plus, est l'_évêque des évêques_. En revanche,
+ceux-ci sont des rois.
+
+L'évêque exerce alors des pouvoirs très-divers. On le voit par une
+lettre curieuse de l'évêque de Lodève (1673, _Corr. admin._, IV, 101).
+Non-seulement il fait communier de force des seigneurs catholiques,
+non-seulement il travaille vigoureusement à la conversion des
+huguenots, mais il arrange tous les procès civils. Il encourage,
+dit-il, l'industrie, relève la manufacture des draps de Lodève, etc.
+
+Et d'autre part, le roi semble une sorte de patriarche: 1º Il nomme
+les évêques; 2º il règle leurs assemblées (1674); 3º il se constitue
+pour ainsi dire _évêque intérimaire_; dans les vacances, il perçoit
+les revenus, nomme aux bénéfices; c'est ce qu'on appelait sa régale,
+étendue alors à tout le royaume; les fruits en étaient appliqués à
+acheter des âmes protestantes.
+
+Résistance d'Innocent XI (janvier 1681). Il excommunie ceux que le roi
+nomme aux bénéfices. On lui lâche le Parlement, qui, trop heureux de
+sortir du silence, donne arrêt contre _certain libelle qu'on attribue
+au pape_ (31 mars).
+
+Le roi n'était pas sans scrupule. Il affermit sa conscience en
+frappant l'hérésie. Il accueillit le conseil des intendants et des
+Louvois qui proposaient d'exempter de logements militaires les
+convertis, et d'en surcharger les obstinés (11 avril 1681). _Premier
+essai des dragonnades_. L'effet fut terrible aux familles. Dans les
+scènes honteuses, hideuses, de ces violences de soldats, on cachait
+surtout les enfants, ou on les faisait fuir. Nouveau coup le 17 juin:
+_Permis aux enfants de sept ans de quitter leurs parents et de se
+convertir._ Mesure dénaturée qu'inspira (chose bizarre) une émotion de
+nature. Fontanges mourut le 15 juin. Elle voulut voir encore le roi.
+Il y consentit à grand'peine, mais l'impression fut forte; le baiser
+du cadavre, cette image effrayante de la mobilité du monde, remua sa
+conscience, et, comme expiation, il fit sa cruelle ordonnance, plus
+cruellement interprétée, pour ravir les petits enfants.
+
+La réclamation de Colbert fit suspendre les dragonnades. Mais madame
+de Maintenon, flattant les tendances du roi, se déclara contre Colbert
+et appuya Louvois. Une ordonnance étrange déclare _qu'on s'est trompé
+en croyant que le roi défend de maltraiter les protestants_ (4
+juillet).
+
+L'enthousiasme catholique monta au comble, lorsqu'en octobre, le
+nouveau Théodose alla rendre au vieux culte la cathédrale de
+Strasbourg. La grande ville luthérienne du Rhin, trahie, vendue,
+terrifiée, fut enlevée à l'Empire, et compléta la conquête de
+l'Alsace, continuée pleine de paix. Nos tribunaux avaient, par simple
+arrêt, conquis quatre-vingts fiefs de Lorraine et dix villes
+impériales, plus le comté de Montbéliard.
+
+Étrange politique. Il irritait l'Allemagne et voulait pourtant la
+gagner. Par des traités d'argent, il croyait acheter l'Empire et
+s'assurait des électeurs de Bavière, Brandebourg et Saxe, pour la
+prochaine élection.
+
+La victoire des victoires eût été de dompter le pape. Par un curieux
+renversement des choses, ce pape était soutenu des jansénistes, ne les
+haïssait point, et lui-même sentait l'hérésie. Belle prise pour le roi
+orthodoxe, qui la frappait partout. Il semblait le vrai pape. Les
+Jésuites étaient pour lui et méconnaissaient Rome. Un moment, tout fut
+gallican.
+
+Le 9 novembre 1681, Bossuet ouvrit l'assemblée du clergé. Son discours
+éloquent porta, au fond, sur un point où il était sûr de persuader:
+Que saint Pierre ne fut que _le premier entre égaux_, que sa chute
+n'empêcha pas l'unité de l'Église, qu'elle est surtout dans les
+évêques.--Le roi leur rend hommage en consentant que ceux qu'il nomme
+aux bénéfices soient préalablement examinés par eux. L'assemblée est
+touchée, et, à son tour, elle cède sur la question d'argent, le laisse
+percevoir les revenus des évêchés dans les vacances.
+
+On en fût resté là; mais le grand citoyen Colbert insista pour faire
+démentir au clergé ses principes papistes de 1614. Bossuet dressa les
+_quatre articles_ (depuis si longtemps préparés): 1º le pape ne peut
+rien sur le temporel; 2º il ne peut rien contre les décisions des
+conciles; 3º ni contre les libertés des églises nationales; 4º ses
+décisions, non sanctionnées par l'Église, peuvent être réformées.
+
+Système hybride qui mêle la raison au miracle, la sagesse de
+discussion à ce que les croyants nomment eux-mêmes la folie de la foi.
+Pur expédient politique. Que sert de marchander en pleine poésie? La
+rhétorique de Bossuet ne change pas le point de départ. Le
+christianisme est un miracle: le salut de tous par un seul. Son
+gouvernement aux âges barbares se posa hardiment comme incarnation
+monarchique, l'idolâtrie d'un chef inspiré aux choses de Dieu.
+
+Maintenant où commencent, où finissent les choses de Dieu? La
+distinction du spirituel et du temporel est impossible. Tout relève de
+l'esprit. Rien dans les intérêts civils qui ne soit spirituel, rien
+dans les choses politiques. Celles-ci directement influent sur les
+idées morales et les tendances religieuses. L'État est l'accessoire,
+la dépendance de l'Église. Si l'État n'est Église et pape, il est le
+serf du pape et ne s'en affranchit que par accès, par petits efforts
+ridicules, pour retomber bientôt dans son servage.
+
+Dix ans ne se passèrent pas sans que Bossuet ne se trouvât abandonné
+du roi et des évêques. Pour que l'Église de France se soutînt dans
+cette fierté contre Rome, il lui eût fallu accepter une réforme dont
+elle était incapable. Elle demandait des sévérités contre les
+protestants, n'en exerçait pas sur elle-même. Bossuet obtint seulement
+qu'une commission serait nommée pour examiner _les principes relâchés
+des casuistes_. Ceci semblait menacer les Jésuites. Mais qui pouvait
+se dire exempt de tout reproche? qui n'avait été _relâché_ dans les
+choses de direction? Bossuet lui-même s'était montré très-faible dans
+le jubilé Montespan. Madame de Maintenon parle de sa complaisance avec
+une violence étrange.
+
+Les Jésuites allaient plus loin, trop loin, l'attaquaient sur les
+moeurs.
+
+Ce grand homme, qui remplit le siècle de son labeur immense, a
+merveilleusement prouvé qu'il vécut dans une sphère haute. Cette
+noblesse, cette grandeur soutenue, témoigne assez pour lui. Suivons
+ici, pas à pas, M. Floquet, son excellent historien.
+
+Bossuet, lorsqu'il était doyen de Metz, venait parfois à Paris, et
+descendait chez un abbé. Il y vit un jour une dame attachée à Madame
+(Henriette), qui était venue en visite avec sa nièce, une enfant de
+dix ans. Celle-ci était une petite merveille, déjà lettrée et
+distinguée. Bossuet s'intéressa aux progrès de la jeune fille, qui, de
+bonne heure, fut une savante; elle aimait, admirait et protégeait les
+vers latins.
+
+Mademoiselle Gary (c'était son nom) était fille d'un notaire au
+Châtelet, qui lui avait laissé le petit fief de Mauléon (près
+Montmorency), d'où elle était appelée mademoiselle de Mauléon. Elle
+habitait la maison patrimoniale de sa famille, près des Piliers des
+Halles. Elle avait aussi hérité de son père un étal à la Halle aux
+poissons. Place lucrative, mais sujette à un litige fatal qui dura
+trente années. Elle croyait avoir le droit d'obliger les marchands
+forains d'apporter et vendre leur poisson à cet étal. Ils niaient ce
+droit. À vingt-deux ans elle voulut l'exercer, et leur fit procès.
+Elle était sur le pied d'une protégée, ou comme d'une fille adoptive
+de Bossuet (alors précepteur du Dauphin). Le lieutenant de police lui
+donna raison; mais l'autorité rivale, l'Hôtel de Ville, lui donna
+tort. Elle ne lâcha pas prise. De tribunal en tribunal, elle plaida
+toute sa vie. Dès 1682, les frais énormes l'obligèrent d'emprunter
+quarante-cinq mille livres, que Bossuet lui fit prêter sous sa
+garantie. Il paraît qu'elle avait peu d'ordre. Il fallut plus d'une
+fois qu'il en payât les intérêts, qu'elle ne pouvait solder. Cette
+misérable affaire durait en 1705. On la poursuivait alors pour
+remboursement, et Bossuet, voulant lui sauver quelque chose, intervint
+et se porta aussi comme créancier pour certaines sommes qu'il lui
+avait avancées. Rien de plus innocent que tout cela, rien de plus
+public. De Germigny, ils écrivaient ensemble à leur amie, l'abbesse de
+Farmoutiers, ne craignant nullement de témoigner, par ces lettres
+fréquentes, les long séjours qu'elle faisait dans cette terre auprès
+de Bossuet.
+
+En 1682, elle avait vingt-sept ans, Bossuet cinquante-cinq. Malgré
+cette grande différence d'âge (de près de trente ans), on comprend
+l'avantage que les Jésuites purent tirer de la chose. Les risées
+sournoises qu'ils firent du contraste des deux procès, de la grande
+lutte gallicane, et de l'affaire de la Halle aux poissons. Ils ne
+dirent pas en face de Bossuet le mot méchant qu'on cite, mais le
+dirent par derrière: «M. de Meaux n'est ni janséniste, ni moliniste;
+il est Mauléoniste.»
+
+Louis XIV, qui n'aimait nulle grandeur que la sienne, put accueillir
+ces insinuations. Elles expliquent peut-être pourquoi il se dispensa
+de reconnaître l'obligation qu'il avait à Bossuet pour l'éducation de
+son fils, le laissa simple évêque, tandis que le jeune précepteur de
+son petit-fils, Fénelon, quoique peu agréable au roi, eut l'archevêché
+de Cambrai, qui le fit prince d'Empire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+MADAME DE MAINTENON--EXÉCUTION MILITAIRE SUR LES PROTESTANTS.--MORT DE
+COLBERT.
+
+1683
+
+
+Le roi, en 1683, fut doublement émancipé,--veuf,--et soulagé de
+Colbert.
+
+Il lui pesait, le forçait de compter, parlait toujours d'équilibrer
+les dépenses et les recettes. Dans son long ministère de vingt années,
+il avait passé par deux phases: la première, où il essaya de subsister
+du revenu; la seconde, où traîné, forcé, il emprunta et mangea
+l'avenir. Nous avons vu ce moment décisif où le roi lui signifia qu'on
+pouvait se passer de lui (1671).
+
+À la paix de Nimègue, où sa plus chère idée fut sacrifiée, il espérait
+du moins, s'il n'augmentait la richesse, diminuer la dépense.--Il
+allége un moment l'impôt, et cependant rembourse 90 millions. Mais le
+roi en dépense 100.--Plus d'espoir désormais, et nul moyen de
+s'arrêter. Le mot de Richelieu en 1626, en 1638: On ne peut plus
+aller, c'est celui que Colbert, après tant d'efforts, d'espoir trompé,
+dit à son tour: «_On ne peut plus aller._»
+
+Entre lui et le roi, la lutte était sur toute chose; en bâtiments, il
+condamnait Versailles; en religion, il soutenait les industriels
+protestants.--Le roi partant avec Louvois, en 1680, pour visiter la
+Flandre, Colbert n'osa le laisser seul et le suivit. Surchargé de cinq
+ministères, il emportait la monarchie. À la fatigue, le roi ajouta les
+dégoûts. Colbert revint malade; on put prévoir sa mort.
+
+L'autre année, autre coup. Le répit des dragonnades, qu'il obtint le
+10 mai, est violemment démenti par le roi (4 juillet). La balance,
+décidément, incline vers Louvois.--Quel poids nouveau s'y joint?
+l'influence de madame de Maintenon (V. sa lettre du 4 août).
+
+Le roi tua la reine, comme Colbert, sans s'en apercevoir. N'ayant plus
+de femme qu'elle, il l'emmena, par une grande chaleur, dans un long et
+fatigant voyage. Elle était replète, toute ronde, fort molle. Au
+retour, elle mourut (30 juillet 1683). Madame de Maintenon la quittait
+expirée et sortait de la chambre, lorsque M. de la Rochefoucauld la
+prit par le bras, lui dit: «Le roi a besoin de vous.» Et il la poussa
+chez le roi. À l'instant, tous les deux partirent pour Saint-Cloud. La
+dauphine voulait être en tiers. Pour la consigner, on lui envoya
+Louvois, qui lui dit que le roi entendait qu'elle soignât sa
+grossesse. Les médecins, à l'appui de cet ordre, la saignèrent et la
+tinrent au lit.
+
+Ainsi, tête-à-tête absolu. D'abord, madame de Maintenon, ne sachant
+pas la vraie mesure du chagrin du roi, pleurait ou faisait semblant.
+Mais il l'en dispensa. Après deux ou trois jours, il l'emmena à
+Fontainebleau, la plaisantant sur cet excès de douleur. La dauphine
+s'y traîna. Trop tard. La place était prise. Le grand appartement de
+la reine, qui lui revenait, était déjà occupé. Une autre, au bout de
+cinq jours, couchait dans le lit de Marie-Thérèse oubliée.
+
+Pas un mot là-dessus dans aucun historien. Les nôtres baissent les
+yeux devant ce mépris des convenances. Les ennemis eux-mêmes, les
+satiriques de Hollande, ne relèvent pas le scandale.
+
+Jamais le roi ne sut se contenir. On l'a vu, à la fameuse nuit de
+Compiègne (1668), braver, non la décence seulement, mais l'étiquette,
+et coucher dans un galetas. On l'a vu, au raccommodement du jubilé,
+devant des dames vénérables, faire l'éclipse hardie dont la Montespan
+fut enceinte. Nul ménagement, nul délai. La tradition convenue sur la
+délicatesse de ce temps est entièrement démentie par les faits. Les
+misères de la digestion, le plaisir animal (je ne dis pas l'amour)
+n'observaient nul mystère. Les besoins physiques s'étalent avec une
+complaisance insolente. Madame, princesse allemande, est fort
+embarrassée de cette liberté étrange où l'on ne cache nul acte de
+nature.
+
+Le jeûne et la saignée répétée quatre fois par an ne suffisaient pas à
+contenir les moines dans le célibat (V. Eudes Rigault). Dira-t-on que
+Louis XIV, à force de sobriété, put changer de vie tout à coup, rester
+deux ans dans un austère veuvage? Je vois au contraire chez ses
+médecins, que, dans ces deux années, il était devenu encore plus grand
+mangeur, faisait trois repas de viande par jour et buvait son vin pur.
+
+Madame de Maintenon était fort troublée, dit sa nièce. Elle avait des
+vapeurs, et rien ne la calmait. Je le crois bien. Personne, quel que
+fût le respect, ne pouvait se méprendre sur sa situation. Si elle ne
+se fût dévouée, madame de Montespan et l'adultère revenaient
+infailliblement. Toutefois, ce changement à vue, cette sainte obligée
+brusquement de passer à un autre rôle, c'était chose risible, et non
+sans quelque honte. Elle le sentait bien. Elle ne pouvait que
+s'abaisser dans cette grandeur qui était une chute, lever au ciel un
+oeil humilié.
+
+On l'a peinte, je crois, à ce moment. C'est le grand portrait de
+Versailles. Les quarante-sept ans qu'elle avait en 1683 sont finement
+datés, surtout par l'âge de mademoiselle de Valois, de six ans, qui se
+jette entre ses genoux. Enveloppée habilement, ne montrant que ce
+qu'elle veut, elle est mise à merveille, dans une prude coquetterie,
+un riche noir, inondé de dentelles (est-ce le deuil de la reine?).
+Tout est douteux. Elle regarde, ne regarde pas. Elle tient une rose,
+pas trop rose, un peu effeuillée, dont les tons semi-violets
+s'harmonisent fort bien au noir. Elle trône et gouverne (comme reine?
+ou comme gouvernante?). Ce qui la relève fort, c'est l'humble
+dépendance de la princesse, l'autorité qu'elle a et gardera dans la
+famille, d'avoir donné le fouet aux enfants de Louis le Grand.
+
+Elle a la tête assez petite, mais ronde et décidée. Rien de classique.
+Jeune, on l'appelait la _belle Indienne_, mais elle dut être plutôt
+jolie, une miniature créole à petits traits.
+
+Le point noté par Saint-Simon est ici manifeste. Elle avait de la
+suite par effort et par volonté; mais de nature elle était variable,
+sujette à de brusques revirements. Ce visage-là n'est pas sûr. Il ne
+révèle en rien la bonté, l'intimité douce, l'égalité d'humeur. Il
+indique plutôt un esprit inquiet, mobile, qui dira Oui et Non. Il y a
+de l'ardeur dans le regard, mais il est dur, d'une flamme sèche qu'on
+voit peu chez la femme, parfois chez le jeune garçon. Au total, tout
+est double. C'est le portrait de l'Équivoque.
+
+Plus je regarde cette femme, si peu femme, qui n'eut pas d'enfants,
+plus je sens que les misères de ses premières années, sa situation
+serrée, étouffée, eurent en elle les effets d'un _arrêt de
+développement_. Elle resta à l'âge où la fille est un peu garçon. Elle
+n'eut pas de sexe ou en eut deux. De là, une certaine masculinité de
+l'oeil et de l'esprit. Elle avait été jusque-là pour le roi un
+docteur, un prédicateur. C'était comme son directeur, dont il faisait
+une maîtresse. La sensualité du sacrilége, du plaisir dans la
+pénitence, dont il avait goûté au jubilé, se retrouvait ici. Sous ses
+dentelles noires, elle était le jubilé même.
+
+Ce funèbre portrait, l'entrée brusque de cette douteuse figure dans le
+lit d'une morte, est justement la date de l'explosion du Midi, des
+cruelles exécutions militaires sur les protestants (1683).
+
+Une averse d'édits persécuteurs les avait mis au désespoir. Toutes
+carrières fermées. La vie même impossible: défense de naître ou de
+mourir, sinon dans les mains catholiques. Les temples abattus. Ils
+conviennent d'aller encore tous une fois prier sur les ruines, et
+faire requête au roi (4 juillet). On fait peur aux catholiques d'une
+si grande assemblée, et on les arme.
+
+L'étincelle part du Dauphiné, éclate en Vivarais, en Languedoc. Les
+protestants arment aussi, on les amuse, on les divise. On ramasse des
+troupes. Ceux de Bourdeaux (Dauphiné) allaient prier hors de la ville.
+Ils voient des dragons qui s'y dirigent. Ils savaient déjà comment ces
+soldats traitaient les familles; ils ont peur pour leurs femmes,
+reviennent, reçoivent des coups de feu et les rendent. Voilà ce qu'on
+voulait, voilà le sang versé.
+
+Le gouverneur Noailles contenait jusque-là, à grand'peine, et à l'aide
+des gentilshommes catholiques, la violence du clergé. Il se décida. Il
+comprit, en courtisan habile, que cette explosion lui mettait la
+fortune en main. Aux ordres cruels de Louvois qui prescrivaient la
+_désolation_, il obéit par une exécution plus cruelle qu'on ne
+demandait (chose avouée dans ses Mémoires, p. 15).--Nombreux
+supplices, de Grenoble à Bordeaux. Massacres en Vivarais et massacres
+aux Cévennes. Toute une armée dans Nîmes, une si terrible dragonnade,
+que la ville fut convertie en vingt-quatre heures.
+
+Noailles craignit d'avoir été un peu loin. Il écrivit au roi qu'il y
+avait bien eu quelque désordre, mais que tout se passerait en _grande
+sagesse et discipline_, et qu'il promettait sur sa tête qu'avant le 25
+novembre il n'y aurait plus de huguenots en Languedoc.
+
+Ces lettres apportées au conseil n'y trouvèrent plus celui qui, en 81,
+avait sauvé les protestants des premières dragonnades. Louvois était
+le maître et Colbert se mourait.
+
+Il était mort de la ruine publique, mort de ne pouvoir rien et d'avoir
+perdu l'espérance. On lui cherchait des querelles ridicules.
+
+Le roi lui reprochait la dépense de Versailles, fait malgré lui. Il
+lui citait Louvois, ses travaux de maçonnerie et de tranchées faits
+pour rien par le soldat, le paysan, comme si les travaux d'art d'un
+palais étaient même chose. Il l'acheva en le querellant sur le prix de
+la grille de Versailles.--Colbert rentra, s'alita, ne se leva plus.
+
+Il mourut détesté, maudit. Il fallut l'enterrer de nuit pour lui
+sauver les insultes du peuple. On fit des chansons, des _ponts-neufs_
+sur la mort _du tyran_. Mot mal appliqué? non. Ce très-grand homme, en
+deux sens à la fois, avait été le tyran de la France.
+
+Tyran par la situation, le temps et la nécessité des choses; tyran par
+sa violence dans le bien, et son impatience, par l'emportement de sa
+volonté.
+
+La guerre et Louvois, le roi et la cour, Versailles, le gaspillage
+immense, sont très-justement accusés. Mais, il y a autre chose encore.
+_La situation était tyrannique._ Colbert bâtit sur un terrain ruiné
+d'avance, celui de la misère, qui progresse en ce siècle sans pouvoir
+l'arrêter. Des causes politiques et morales, venues de loin, surtout
+l'oisiveté nobiliaire et catholique, après avoir ruiné l'Espagne,
+devaient ruiner aussi la France.
+
+D'avance, Mazarin tue Colbert. L'impôt doublé vers 1648, reporté par
+la ligue des notables sur le petit cultivateur, l'obligea à vendre son
+champ au seigneur de paroisse. Mais ces champs réunis dans une main
+oisive produisirent peu. Il y eut sous Colbert famine de trois ans en
+trois ans. Pour nourrir aisément les armées, les manufactures,
+lui-même il maintint le blé à vil prix, en défendant presque toujours
+l'exportation, donc, en décourageant le travail agricole. De 1600 à
+1700, tout objet fabriqué quintuple de valeur. Le blé seul est traité
+comme une production naturelle où le travail ne serait pour rien; on
+ne fait rien pour lui; il reste au même prix. (V. Clément.)
+
+Le mal d'Espagne, la haine du travail, le goût de la vie noble étaient
+de longue date inoculés à ce pays. Colbert roula dans le cercle d'une
+contradiction fatale. Il veut _décourager l'oisif_, dit-il, il frappe
+les faux nobles. Par quoi? par l'autorité du roi, du roi des nobles,
+qui attirant tout à la cour, _nobilisant_ la nation, la ramène à
+l'oisiveté. La vie morte et improductive du courtisan, du prêtre, de
+plus en plus amortit tout.
+
+Cet homme du travail est dévoré par trois grands peuples improductifs:
+_le peuple noble_, qui de plus en plus vit sur l'État; _le peuple
+fonctionnaire_, que le progrès de l'ordre oblige de créer; troisième
+peuple, _l'armée permanente_, énormément grossie. Or le roi, tirant
+peu ou rien du grand corps riche, oisif, je veux dire du clergé,
+Colbert, triplement écrasé, est forcé d'inventer un peuple productif,
+de surexciter le travail, en repoussant l'industrie de l'étranger.
+Guerre de douanes, et bientôt guerre d'armées. Lui-même, si intéressé
+à la paix, il entre vivement dans la guerre contre la Hollande, et
+croit hériter d'elle pour la mer et pour l'industrie.
+
+L'histoire ne peut rien citer de plus grand ni de plus terrible que sa
+subite improvisation de la marine. Elle étonne, elle effraye et par
+l'énormité matérielle, et par la violence morale. Colbert demanda à la
+France le plus rude sacrifice qui jamais lui fut demandé (avant la
+conscription). Je parle du régime _des classes_, où toute la
+population des côtes, enregistrée, numérotée, reste, dans ses
+meilleures années, disponible et prête à partir, pouvant être, d'un
+moment à l'autre, enlevée par l'État. L'armement des galères, si
+précipité, si cruel (on l'a vu), fait horreur. Les procédés de 93, de
+Jean-Bon-Saint-André, qui sut en quelques mois faire une immense
+flotte, la monta, y soutint contre l'Angleterre notre jeune drapeau
+républicain, ces merveilles de la Terreur font penser à Colbert. Et
+les résultats du ministre ne furent guère plus durables que ceux de la
+Convention.
+
+Même véhémence impatiente dans les règlements de commerce, dans cette
+autre improvisation d'une industrie française. Il fut justement
+indigné de voir un peuple ingénieux, et très-artiste en bien des
+choses, attendre et recevoir d'ailleurs tous les produits des arts
+utiles. La fabrique n'est pas seulement une production de richesse,
+mais aussi une éducation, le développement spécial de telles
+facultés, de telle aptitude. Un peuple qui ne ferait qu'une chose
+serait bien bas dans l'échelle des peuples. Colbert éveilla, révéla,
+dans celui-ci, une adresse ignorée, fit éclater ici un art nouveau,
+celui surtout qui met le goût et l'élégance dans tous nos besoins
+d'intérieur, qui relève la vie matérielle d'un noble rayon de
+l'esprit.
+
+C'était beau, c'était grand en soi. Mais les moyens furent moins
+heureux. D'une part, cette industrie naissante, tout d'abord il la
+veut parfaite; cette jeune plante qui ne peut croître que des libertés
+de la vie, il l'enserre et l'étouffe dans les précautions tyranniques.
+Presque au début, ses règlements sont des lois de terreur (jusqu'à
+mettre au carcan pour une marchandise défectueuse, 1670).
+
+De cette perfection imposée, il espérait autoriser nos produits devant
+l'étranger, les faire acheter de confiance. Mais, en revanche, il
+empêchait la fabrication inférieure de satisfaire aux besoins moins
+exigeants des classes pauvres.
+
+On a dit à merveille la grandeur de cette création industrielle, mais
+pas assez sa chute, sa prompte décadence. Elle périt, et par la misère
+générale (plus d'acheteurs), et par l'émigration (les producteurs s'en
+vont même avant la mort de Colbert). Il assista de ses regards au
+détraquement de l'édifice qui bientôt allait s'écrouler.
+
+Le grand historien de la France pour cette fin du siècle est Pesant de
+Boisguillebert. Il ne sait pas les temps anciens, et il a le tort de
+croire que les maux datent de 1660. Il n'en est pas moins véridique,
+admirable, dans le tableau qu'il fait des misères du pays et des abus
+criants qui subsistèrent sous Colbert même. Les trois _Terreurs_ du
+fisc (tailles, aides, douanes) y sont en traits de feu. Il faut voir
+là marcher par les villages les malheureux collecteurs paysans qui
+lèvent la taille et en répondent. Ils n'y vont que d'ensemble, par
+bandes, de peur d'être assommés. Mais on n'arrache rien à qui n'a
+rien. Tout retombe sur eux. L'huissier du roi saisit leurs boeufs, le
+troupeau du village, puis la personne même de ces notables
+collecteurs; ils sont emprisonnés.
+
+Et que de détails effroyables j'omets! Lisez, entre autres choses, la
+mort d'une commune, celle de Fécamp, si intéressante par sa pêche
+hardie de Terre-Neuve, et qui tombe en vingt ans de cinquante à six
+baleiniers.
+
+Les _aides_! c'est bien pis. Les commis devenus marchands font une
+guerre atroce aux marchands qui veulent acheter le vin au vigneron, et
+non à eux. Toute communication est interrompue. «Ce qui vient du Japon
+ne fait que quadrupler de prix par la distance. Mais ce qui passe ici
+d'une province à l'autre devient vingt fois plus cher, vingt-quatre
+fois. Le vin d'un sou à Orléans vaut à Rouen vingt-quatre. Le commis,
+à lui seul, est six fois plus terrible que les pirates et les
+tempêtes, qu'une mer de quatre mille lieues. «La France arrache ses
+vignes. Le peuple ne boit plus que de l'eau.»
+
+La douane a tué le commerce étranger. Nul marchand n'ose plus se
+mettre aux mains d'un receveur qui lui fait un procès, s'il veut, et
+n'est jugé que par des juges à lui.
+
+Ainsi le peuple, ainsi Colbert, restèrent les misérables serfs des
+financiers, des fermiers généraux, des traitants, partisans, plus
+puissants que le roi.
+
+Colbert, à son début, avait eu le bonheur d'en pendre quelques-uns.
+
+En vain. Ils durèrent et fleurirent, et, vers la fin, ils
+l'étranglèrent,--bien plus, ils firent maudire son nom.
+
+Sous Mazarin, c'était le chaos absolu. C'est, sous Colbert, un ordre
+relatif.
+
+Les vieux abus subsistent, mais avec la force odieuse de l'ordre, que
+leur prête un gouvernement établi.
+
+Sous Mazarin, la France misérable, en guenilles, buvait encore du vin;
+mais, sous Colbert, de l'eau.
+
+Les progrès sont des maux. Sous lui, les fermes générales ne sont plus
+données à la faveur, mais à l'encan, au plus offrant, et elles
+rapportent davantage. Oui, mais à condition qu'on permette aux
+fermiers les rigueurs terribles qui font de la perception une guerre.
+
+Dans son mortel effort, Colbert agit ainsi contre lui-même. Elle lui
+échappe, quoi qu'il fasse, cette France qu'il voulait guérir,
+travaillée des recors, mangée des garnisaires, expropriée, vendue,
+_exécutée_.
+
+L'immense malédiction sous laquelle il mourait, le troubla à son lit
+de mort. Une lettre du roi lui vint, et il ne voulut pas la lire:
+
+«Si j'avais fait pour Dieu, dit-il, ce que j'ai fait pour cet homme,
+je serais sûr d'être sauvé, et je ne sais pas où je vais...»
+
+Nous le savons, héros! Vous allez dans la gloire, vous restez au coeur
+de la France. Les grandes nations, qui, avec le temps, jugent comme
+Dieu, sont équitables autant que lui, estimant l'oeuvre moins sur le
+résultat que sur l'effort, la grandeur de la volonté.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+MARIAGE DU ROI ET RÉVOCATION DE L'ÉDIT DE NANTES
+
+1684-1685
+
+
+Une chose frappe dans plusieurs des discours solennels qui ouvrent les
+assemblées du clergé; c'est qu'il se dit _persécuté_. Comment? par
+qui? je cherche en vain.
+
+Sont-ce les protestants qui le _persécutent_ de leur esprit critique?
+Ils n'ont plus guère envie de rire. Ils ne sont plus l'école qui,
+d'Orléans, de Sedan, de Saumur, troublait de ses brocards curés, prêtres
+et moines. Ils sont graves depuis Richelieu. Leur orgueil est tombé
+depuis qu'ils se sont vus découronnés de leur haute noblesse, des la
+Trémouille, des Bouillon, des Rohan. Leurs gentilshommes de campagne ne
+désirent que l'ordre et la paix. Dociles aux gouverneurs, ils les aident
+même à calmer le paysan. Le protestantisme d'alors, dans sa masse
+principale, se compose de commerçants, d'industriels,--peuple hier,
+aujourd'hui bourgeoisie, qui par l'économie s'est un peu enrichie sous
+Colbert. Sans clientèles que quelques ouvriers, ils se voient comme
+perdus dans la foule catholique, qui envie fort leur petite fortune.
+Serré entre les ordonnances qui le frappent d'en haut et les violences
+qu'on suscite en bas, ce peuple se fait petit et n'a garde de provoquer,
+de _persécuter_ ses tout-puissants ennemis.
+
+Ce mot _persécuter_ reste donc une énigme? non. L'explication est
+donnée par les plus sages catholiques et les mieux informés, les
+gouverneurs, les intendants. Ils témoignent que, ni pour les moeurs,
+ni pour l'instruction, les catholiques ne soutenaient la comparaison
+avec les protestants, ni les prêtres avec les ministres.
+
+Quelques génies ne font pas un grand corps; Bossuet et Fénelon, dont
+on parle toujours, quelques évêques habiles, ne constituent pas le
+clergé. Il faut envisager l'ensemble.
+
+L'intendant d'Aguesseau, dans son plan de réunion, dit qu'on doit
+commencer par la réforme des catholiques. Il déplore l'ignorance du
+clergé en Poitou et en Languedoc (Mém. de Noailles). L'intendant
+Foucauld (ap. Sourches, II, 315, 323) dit la même chose, et s'afflige
+des moeurs scandaleuses des curés. Le gouverneur Noailles insiste sur
+les moeurs honteuses du clergé des Cévennes, sur l'ignorance des curés
+de Languedoc, qui prêchent fort rarement et sont incapables, dit-il,
+d'instruire le peuple ou de soutenir des conférences avec les
+ministres. Il demande que les missionnaires rendent compte d'abord à
+l'intendant, plus capable que les évêques, etc.
+
+Il était arrivé au clergé ce qui arriverait à tout corps puissant qui
+aurait pour lui le gouvernement, et qui de plus se jugerait lui-même,
+donc n'aurait rien à craindre. C'est que, d'une part, il serait trop
+grand seigneur pour étudier et travaillerait peu. Port-Royal fermé,
+l'Oratoire réduit, contenu, il n'y avait de grande école que
+Saint-Sulpice, qui systématiquement fut médiocre et prudemment
+stérile. D'autre part, une classe tellement en crédit, dominante,
+opulente, se gênait peu et cherchait son plaisir. Le roi se convertit,
+mais l'archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, ne se convertit
+pas. Ses visites pastorales à ses maîtresses étaient la fable de la
+ville. La Correspondance administrative montre toute la peine que prit
+le roi pour modérer, étouffer les scandales, pour maintenir au moins
+dans la décence un corps que ses chefs ne contenaient guère, et pour
+arrêter, retarder la débâcle de l'Église.
+
+En ce sens, les protestants persécutaient, humiliaient le clergé. Leur
+vie serrée et régulière en semblait la satire, et celle même des
+catholiques en général. Le grand trait des moeurs de ce temps, la
+dévotion galante et la pénitence amoureuse, l'universalité de
+l'adultère, distinguaient fortement les deux sociétés. La grande
+France, dévote et mondaine, avait sa bête noire en la petite,
+chagrine, austère, qui, sans rien dire, contrastait par ses moeurs,
+importunait de son triste regard.
+
+On était loin de la Saint-Barthélemy, et même de la guerre de Trente
+ans. Pour qu'il y eut une grande persécution, il fallait que beaucoup
+de gens y trouvassent leur compte et y eussent leur intérêt, enfin que
+ce fût _une affaire_.
+
+L'industrie était malade. Le traité de Nimègue, qui fut la déroute de
+Colbert, sa mort et la disparition de cette grande volonté, avaient
+fort ébranlé son édifice artificiel. Les villes catholiques, Paris,
+Lyon, se plaignaient, accusaient Nîmes, les fabriques protestantes,
+l'industrie populaire du Midi, et ses produits à bon marché.
+
+La noblesse, comblée par le roi (quoi qu'en dise Saint-Simon) et
+recevant sans cesse, ne se plaignait guère moins. La vie de cour la
+ruinait. On n'osait sonder les fortunes, on n'eût vu dessous que
+l'abîme. Le roi, obligeamment, interdit la publicité des hypothèques,
+qui eût mis à jour cette gueuserie des grands seigneurs. Ruinés par le
+jeu, les loteries, la plupart attendaient un coup du sort pour
+remonter. Plusieurs faisaient le sort, au lieu d'attendre, ou en
+volant au jeu, ou par la _poudre de succession_. Les plus hauts
+mendiaient, au lever, au coucher, dévalisaient le roi de tout ce qui
+venait, office ou bénéfice. Mais tout cela, des bribes! des miettes!
+Ils périssaient, s'il ne tombait d'en haut une grande manne imprévue,
+quelque vaste confiscation.
+
+Ce miracle apparut au ciel en 1684. Six cents temples ayant été
+détruits, leurs biens, celui des pauvres, des maisons de charité,
+devaient passer aux _hôpitaux catholiques_. Les Jésuites surveillaient
+ces biens, espérant les administrer. Le P. la Chaise avait des gens à
+lui pour chasser, découvrir les débris de ce naufrage, les maisons
+clandestines de charité où les protestants continuaient à donner
+secours à leurs pauvres. Sa police, là-dessus, en remontrait au
+lieutenant du roi, la Reynie (_Corr. adm._, IV, 343). Mais la cour
+visait ce morceau. Les Jésuites crurent prudent de demander et faire
+décider que ces biens revinssent, non aux hôpitaux, mais _au roi_,
+autrement dit à ceux qu'il favoriserait ou qui mériteraient en
+poussant la persécution. Sûr moyen de la rendre efficace, victorieuse,
+irrévocable. Car l'appétit vient en mangeant. Après les biens des
+temples, ceux des particuliers suivirent. Chacun fut ardent à la
+proie. Ce fut un gouffre ouvert, une mêlée où on se jeta pour profiter
+du torrent qui passait, ramasser des lambeaux sanglants.
+
+Amènerait-on le roi aux rigueurs excessives d'une proscription
+générale? c'était la question. Quoique peu éclairé, déjà bigot, il
+avait des côtés honnêtes, voulait être honnête homme. Mais sa
+conversion même, qui lui donnait ces idées sérieuses, semblait aussi
+l'avoir attristé et aigri. On pouvait exploiter cet état de mauvaise
+humeur. Elle tenait fort à sa santé. La table, qui succéda aux femmes,
+l'avait ruiné bien plus vite. Beau encore à Nimègue, rajeuni pour
+Fontanges, il est, en peu d'années, l'homme de bois qu'a peint Rigaud
+au solennel portrait du Louvre. Plus de dents. La bouche rentrée,
+tirée par un coin sec, ne s'accorde que trop avec un oeil triste et
+aigu, plein de pointes et de petitesses.
+
+Même avant, des coliques et des ballonnements, les orages des voies
+digestives, le rendaient colérique, et il n'entendait que Louvois.
+C'est alors qu'il permit, sur un oui, sur un non, ces cruelles
+exécutions qui mirent en cendres les plus belles villes (1682-1684).
+La patience de l'Europe ne le fléchissait pas. Partout des bombes,
+avec ou sans prétextes. Pour se faire donner Luxembourg, il terrifie
+l'Espagne en prétendant rester au faubourg de Bruxelles, il écrase de
+bombes cette capitale des Pays-Bas. Et il traite de même la noble
+Gênes, un musée de l'Europe. Tout son crime était son commerce avec la
+Catalogne, qui la rendait trop espagnole. Hideuse exécution. Ce fut le
+ministre même du roi, le violent commis Seignelay, très-indigne fils
+de Colbert, qui se mit sur la flotte, et jeta quatorze mille bombes
+sur une ville sans défense, ses charmantes terrasses, ses palais et
+ses monuments. Le vieux Duquesne, à qui on fit faire cette barbarie,
+tout endurci qu'il fût, en était indigné.
+
+C'était la guerre sans la guerre,--le fort, sans péril, à son aise,
+accablant, écrasant le faible. On eut pitié des Barbaresques mêmes,
+quand nos bombes, dans Alger, pleuvant sur les mosquées pleines de
+familles tremblantes, à travers les voûtes éclatées, emportant des
+pierres et des membres, firent des volcans de chair humaine. Ils
+volaient des chrétiens, mais nous volions des musulmans. Nous
+achetions partout des Turcs pour nos galères. L'exécution d'Alger, qui
+se fit par deux fois, n'avait pour but que de montrer à l'Allemagne
+quel roi était Louis XIV, et quel protecteur elle aurait si on le
+faisait Empereur.
+
+Il vit ses armes bénies par le succès. Dieu parut déclaré pour lui.
+Son entreprise injuste sur l'Espagne fut légitimée par l'humble traité
+que la Hollande négocia pour l'Espagne et l'Empire. Le roi garda ses
+usurpations, et, de plus, le Luxembourg, au point fatal qui bride et
+l'Allemagne et les Pays-Bas, les menace à la fois (trêve de
+Ratisbonne, 1684).
+
+De l'Angleterre, plus de nouvelles. Elle n'existe plus. Charles II,
+qui s'en va, n'a pas un mot pour l'intérêt de l'Europe, et pas un pour
+l'humanité, pour cette grande foule protestante, qui attend s'il ne
+viendra pas du moins une prière en aide aux martyrs.
+
+Cette absence de résistance et d'intercession même, cette patience
+excessive de tous aurait dû adoucir le roi. Il restait triste, amer.
+Quels ennuis le maintenaient tel? Sa santé, et sans doute l'ennui
+qu'il trouvait déjà dans son nouvel intérieur.
+
+Madame de Maintenon était-elle la femme douce et bonne qui illumine le
+foyer d'un rayon de tendre amitié? On l'a supposé. Mais ses lettres
+font sentir qu'elle n'avait rien de cela. Elle était sèchement,
+tristement judicieuse, et, sous formes discrètes, sournoisement
+violente. Elle avait de l'esprit, mais un petit esprit impérieux, à
+régler le menu, à diriger dans le détail. Quant à prendre hardiment le
+grand gouvernement, à faire marcher le roi dans une voie de raison, il
+lui aurait fallu pour cela un ferme caractère et du courage, se
+risquer pour la France et pour l'humanité. Dans sa longue vie
+subalterne, elle avait pris des habitudes de déférence, de prudence
+servile (habilement sauvées par l'attitude). Elle était lâche, au
+fond. Son confesseur, Godet, n'était pas pour la soutenir en face des
+Jésuites. La médiocrité platement calculée de Saint-Sulpice, dont il
+était, ce juste-milieu pâle, et sa grossière finesse, ne la
+fortifiaient guère. Elle devait craindre les Jésuites. Nul doute
+qu'ils n'eussent préféré une personne tout à fait à eux.
+
+La conscience du roi était-elle paisible? Il avait une femme stérile
+(dont la stérilité lui comptait beaucoup près du roi). Les primitifs
+casuistes exigent que l'amour conduise à la génération. Ils y ont
+renoncé plus tard (V. Liguori). Mais, alors, la casuistique disputait
+sur cela, faisait la prude encore. Dans ses égarements mêmes, le roi
+avait suivi la règle et procréé. Ici, converti cependant, près de sa
+vieille amante, n'ayant dans le plaisir de but que le plaisir, il
+progressait dans le péché.
+
+Et dans ce péché même, l'ancien lui restait cher. Celle-ci ne donnant
+pas d'enfants, permettait au roi d'enrichir les enfants du double
+adultère. Elle en faisait les siens. Le lien entre elle et le roi,
+image burlesque de l'Amour, était le petit boiteux, le duc du Maine,
+avorton de malheur, rusé bouffon, de Scapin fait Tartufe. Lui-même se
+chargea de chasser sa mère de Versailles, et mérita par la bassesse sa
+monstrueuse grandeur. Dans la détresse du royaume, le roi, pour ses
+bâtards, trouva plus de deux cents millions. Il en fit des princes et
+des dieux, glorifia l'adultère, jouit encore de mettre sur l'autel le
+fruit du vieux plaisir, de le faire adorer.
+
+Cet endurcissement personnel lui faisait chercher d'autant plus
+l'expiation facile des persécutions protestantes. S'il donnait à ses
+bâtards des fortunes scandaleuses, en revanche, il croyait sauver
+nombre d'enfants qu'il faisait catholiques. Les moyens les plus
+violents furent employés à cette oeuvre pieuse. Beaucoup mouraient.
+L'extrême éloignement des temples conservés où l'on pouvait baptiser
+encore, causa aux nouveau-nés mille accidents cruels. Les familles,
+bravant la mer qui rend si dangereuse l'entrée de la Gironde, allaient
+les porter à Bordeaux, ou bien à la Rochelle. L'hiver fut rude. Ils
+périssaient de froid. Un grand peuple se trouva un jour à la porte du
+temple de Marennes, ses enfants dans les bras. Hélas! ils étaient
+morts, plusieurs gelés au sein. Une lamentation immense s'éleva (il y
+avait dix mille âmes), tous pleurèrent, et les hommes même. Pas un ne
+put chanter les psaumes, et il n'y eut que des sanglots.
+
+Il paraît que la chose fut racontée au roi. On lui dit que des
+enfants, tirés et disputés entre leurs pères et leurs convertisseurs,
+avaient eu des membres arrachés. Il fit donner des ordres pour qu'on
+s'adoucît en Saintonge.
+
+C'est aux protestants mêmes, à leur grand historien, Élie Benoît, que
+nous devons la connaissance de cette hésitation qui fait honneur à
+Louis XIV. Les écrivains catholiques, au contraire, nous feraient
+croire à une dureté inflexible qui n'est nullement dans la nature.
+
+Le conseil, sauf Louvois, n'inclinait pas à la violence. Le parlement
+de Paris, quelque dompté qu'il fût, avait montré timidement son avis,
+en réduisant à de légères amendes les peines cruelles qu'on lui
+demandait. Les intendants n'étaient pas d'accord. Deux seulement, je
+crois, exprimèrent un avis.
+
+L'intendant du Languedoc, d'Aguesseau, ouvrit un plan de conciliation,
+le plus hardi sans doute qu'aucun catholique eût risqué. Les
+protestants n'ont pas rendu justice à cette tentative généreuse, qui
+nuisit fort à son auteur, et lui fit perdre l'intendance du Languedoc.
+Dans ce plan, le dogme voilé était réellement immolé à l'humanité et
+au sentiment fraternel. Une dame de haut rang appuyait. Des mondains
+appuyaient. L'évêque d'Oléron, prélat aimable et tendre aux femmes,
+qui ne voulut jamais persécuter, dit aux ministres ce qu'eût dit Henri
+IV, que d'une religion à l'autre la nuance était trop légère pour
+valoir qu'on se disputât. Les ministres ne le crurent point. Une foi
+pour laquelle leur peuple souffrait tant, et qui déjà faisait tant de
+martyrs (cinquante ministres aux galères, en une fois) ne pouvait être
+ainsi trahie. Ce plan d'ailleurs, ni Rome, ni le roi, ne l'auraient
+jamais accepté, ni les gallicans même. Nicole eut le malheur, en cette
+même année 84, de publier un livre contre les victimes, fort
+d'insolence et faible de raison (V. l'excellente analyse de
+Sainte-Beuve dans son Port-Royal). Du milieu des supplices et du fond
+des galères, les ministres firent encore un appel à la discussion, et
+Bossuet répondit par un altier mépris à ces hommes livrés aux
+bourreaux.
+
+Un grand événement avait eu lieu qui portait au plus haut la confiance
+du clergé et du roi. Charles II était mort, et, contre toute attente,
+le catholique Jacques II, exclu du trône et pourtant soutenu de
+l'Église anglicane, était devenu roi d'Angleterre (16 février 1685).
+Dès le premier jour de son règne, il mendie l'argent de la France. La
+grande messe de Pâques est pompeusement célébrée à Whitehall après
+cent vingt-sept ans.
+
+Le clergé de France, assemblé en mai à Versailles, et se sentant si
+fort, si près d'arriver à son but, tint un langage modéré, demanda peu
+contre les protestants, mais remercia le roi d'avoir, _sans violence,
+fait quitter l'hérésie à toute personne raisonnable_.
+
+C'est ce qui le flattait le plus, d'entraîner tout par son ascendant
+seul. _Sans violence_, Foucauld, l'intendant du Béarn, lui promettait
+alors de faire la conversion de ce pays. «Les ministres d'eux-mêmes
+parlaient de se convertir.» On lui donna cinq mille volumes de Bossuet
+et des dragons. Mais la lecture aurait été trop longue. Tout d'abord,
+dans chaque village, les soldats menèrent le peuple à l'église. Mille
+outrages dans les maisons. Les femmes fuient aux montagnes; cinq ou
+six, serrées de trop près, aimèrent mieux périr, se précipitèrent,
+furent noyées, brisées par les gaves.
+
+Des scènes, moins obscènes peut-être, mais tout aussi cruelles, se
+passaient en Écosse. Jacques avait lancé les dragons, trop célèbres,
+de Claverhouse, contre les puritains. La prière pour le nouveau roi,
+exigée d'eux, en était le prétexte. Des femmes, des enfants furent
+martyrs. Pour plusieurs, on abrége, on leur casse la tête à coups de
+pistolet. Les autres font spectacle. Une fille liée au rocher fut
+livrée à la mer montante, et jusqu'au bout chanta ses psaumes sous les
+yeux d'une foule en larmes qui demandait en vain sa grâce (Macaulay).
+
+La tentative de Monmouth, fils naturel de Charles II, et candidat des
+puritains, fut, en juin et en juillet, étouffée dans des torrents de
+sang. Le juge favori de Jacques II, Jeffreys, se vantait d'avoir
+«exécuté plus de traîtres que l'Angleterre n'en vit depuis Guillaume
+le Conquérant.»
+
+Un de ces traîtres qu'on pendit était un chirurgien coupable d'avoir
+pansé un homme. Des filles de dix ans auraient été exécutées si les
+parents n'eussent donné de l'argent à la reine. Une vieille dame qui
+avait sauvé un proscrit fut accusée par lui, et (comble d'horreur!)
+brûlée vive.
+
+La situation de la France était autre. La question religieuse n'y
+était point compliquée de révolte. Nulle injustice, nul outrage ne
+réussissait à lasser la patience de nos protestants. Il était
+difficile de trouver à la persécution quelque prétexte politique. À
+cet effet, un pamphlet clérical, assez habile, fut lancé et troubla
+fort le roi. On y montrait les protestants comme un grand corps armé
+qui eût agi d'ensemble sous l'impulsion d'un directoire secret. Rien
+ne contribua davantage à le décider. Il croyait faire une oeuvre et
+politique et populaire, désirée de la France. De violentes explosions
+d'artisans, mendiants, etc., avaient eu lieu; des bandes, menées par
+les curés, avaient détruit des temples, malgré l'autorité. Celle-ci
+eût été trop coupable si elle eût plus longtemps contenu ce bon peuple
+dévot.
+
+Le roi était parfaitement entouré, et la lumière ne pouvait lui venir.
+
+Ce n'était pas madame de Maintenon, ex-protestante, qui aurait osé
+l'éclairer. Elle eût voulu, je crois, pouvoir se reculer, ne pas
+parler. Pour une si grande résolution, d'une portée si vaste et si
+obscure, où le roi plus tard pouvait varier, elle eût bien mieux aimé
+dire modestement qu'elle n'était qu'une femme et ne se mêlait pas de
+choses si hautes.
+
+Mais les Jésuites ne pouvaient lui permettre de s'abstenir.
+
+Madame, mère du régent, dit expressément qu'elle écrivit _un mémoire
+pour conseiller la Révocation_ (II, 128, 171). Et le bon sens indique
+qu'il en dut être ainsi. Si elle ne leur eût donné un gage décisif,
+elle n'eût jamais obtenu le consentement à la chose si difficile, qui
+faisait son sort, le mariage.
+
+Sa situation, pendant deux ans, avait été intolérable. Elle n'était
+sûre de rien, et elle était la personne la plus dépendante du monde.
+Sa garantie unique était l'altération de la santé du roi, qui
+peut-être le rendrait fidèle.
+
+Sous ce rapport, la nature la servit.
+
+Non-seulement il perdit les dents, mais une carie de la mâchoire se
+déclara, un trou se fit dans l'os. Quand il buvait, il devait
+s'observer; autrement le liquide remontait et voulait passer par les
+narines (_Journal ms. des médecins_, 1685). Cette désagréable
+infirmité accusait un état morbide plus général qui, peu après, amena
+une fistule.
+
+L'épouse devint garde-malade.
+
+Les Jésuites eurent ce qu'ils voulurent. Ce fut un pacte entre elle et
+eux. Elle se soumit, baisa la griffe, _conseilla la proscription_. Et
+ils se compromirent, _consentirent le mariage_. Mais ils ne le firent
+point, ils le laissèrent faire, se réservant sans doute de pouvoir
+dire plus tard au roi (s'il lui venait un repentir) que lui-même les
+avait forcés.
+
+Pour le roi, les deux choses étaient affaires de conscience.
+
+Par la révocation, il expiait le double adultère. Par le mariage, il
+s'amendait, légitimait et régularisait la position d'une femme dévouée
+qui l'avait guéri de la Montespan.
+
+Madame dit (II, 108) que le mariage eut lieu _deux ans après la mort
+de la reine_, donc dans les derniers mois de 1685. M. de Noailles (II,
+121) établit la même date.
+
+Pour le jour précis, on l'ignore.
+
+On doit conjecturer qu'il eut lieu après le jour de la Révocation,
+déclarée à la fin d'octobre, ce jour où le roi tint parole, accorda
+l'acte qu'elle avait consenti, et où elle fut ainsi engagée sans
+retour.
+
+Sinistre mariage. En novembre, à l'entrée du terrible hiver des
+supplices et des fuites, il se fit la nuit à Versailles, dans le plus
+grand mystère.
+
+Ils furent mariés simplement par le curé de la paroisse, Hébert, qu'on
+fit évêque pour payer sa discrétion. Il avait laissé des mémoires que
+connut la Beaumelle.
+
+Les témoins furent (non Bossuet, comme on l'a dit, mais les valets
+intérieurs), Bontemps et un autre. Le roi Louis XIV édenté et boitant
+(d'une tumeur du 28 octobre), le roi, dis-je, et madame veuve Scarron,
+dans son deuil et ses coiffes noires, s'unirent à ce moment qui, pour
+tant de familles, fut celui de la séparation éternelle.
+
+Déjà, de toutes parts, coulaient les larmes, éclataient les soupirs,
+et, si du côté de Paris le vent eût porté cette nuit, on eût entendu
+les sanglots.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+SUITE
+
+LES DRAGONNADES
+
+1685-1686
+
+
+La Révocation, si longtemps préparée, eut pourtant tous les effets
+d'une surprise. Les protestants s'efforçaient de douter. Ils avaient
+trouvé mille raisons pour se tromper eux-mêmes. L'émigration était
+très-difficile; mais son plus grand obstacle était dans l'âme même de
+ceux qui avaient à franchir ce pas. Il leur semblait trop fort de se
+déraciner d'ici, de rompre tant de fibres vivantes, de quitter amis et
+parents, toutes leurs vieilles habitudes, leur toit d'enfance, leur
+foyer de famille, les cimetières où reposaient les leurs. Cette France
+cruelle, qui si souvent s'arrache sa propre chair, on ne peut
+cependant s'en séparer sans grand effort et sans mortel regret. Nos
+protestants, le peuple laborieux de Colbert, étaient les meilleurs
+Français de France. C'étaient généralement des gens de travail,
+commerçants, fabricants à bon marché qui habillaient le peuple,
+agriculteurs surtout, et les premiers jardiniers de l'Europe. Ces
+braves gens tenaient excessivement à leurs maisons. Ils ne demandaient
+rien qu'à travailler là tranquilles, y vivre et y mourir. La seule
+idée du départ, des voyages lointains, c'était un effroi, un supplice.
+On ne voyageait pas alors comme aujourd'hui. Plusieurs, après avoir
+enduré contre toutes les persécutions, quand on les traîna dans les
+ports pour les jeter en Amérique, désespérèrent, moururent, ne pouvant
+quitter la patrie.
+
+On ignorait cela, et on prit toute précaution pour les tromper, les
+retenir, les empêcher d'emporter leur argent. En 1684 avaient eu lieu
+les grandes exécutions militaires dans tout le Midi. Mais, en 1685, il
+n'y eut que la petite affaire du Béarn. Le clergé parla bas, avec
+modération. Des petits édits vexatoires, qui les blessaient dans le
+détail, leur firent croire qu'on n'avait pas l'idée d'une proscription
+générale. On mit partout des troupes, on ferma la frontière (le
+dénonciateur de l'émigrant a _moitié de ses biens_). Mais, en même
+temps, pour leur donner espoir, on adoucit les gênes qui entravaient
+le mariage protestant. Cette faveur (du 15 septembre) les rassure
+quelque peu, de sorte que l'immense coup de la Révocation, un mois
+après (18 octobre), les trouve au gîte immobiles, hésitants, ne
+sachant ce qu'ils ont à faire.
+
+Et l'édit même de la Révocation est encore équivoque. Il supprime le
+culte, chasse les ministres, veut que les enfants deviennent
+catholiques. Sur les parents, il ne s'explique pas; il semble
+s'arrêter au seuil de la conscience, réserver l'intérieur et respecter
+la foi muette.
+
+La police, à Paris, donna le commentaire. Le 19 octobre, on dit
+brutalement aux gens de métier, aux pauvres, qu'il fallait se
+convertir sur-le-champ. Ils furent terrifiés, n'objectèrent rien. Le
+roi crut tout fini. Le 20, il autorise les bourgeois protestants à
+s'assembler pour faire d'ensemble une déclaration de conversion.
+
+Pour le Midi, Noailles demanda explication à Louvois qui répondit dans
+ces termes obscurs: «Le roi veut que _vous vous expliquiez_ durement
+avec les derniers qui s'obstineront à lui déplaire.» Noailles enfin
+comprit, et _s'expliqua_ par ses dragons.
+
+Ce mot _dragon_ veut dire ici soldat. Il y en avait de tous les corps.
+C'était l'armée entière qui était rentrée à la paix. En guerre,
+nourrie chez l'habitant, Louvois voulait encore l'entretenir ici de
+même, et il la jeta sur la France. Elle sentit cruellement les maux
+dont elle avait accablé l'étranger.
+
+On avait dragonné la Hollande, la Westphalie, le Rhin. On a vu les
+tolérances de Turenne pour son misérable soldat. Au défaut de vivres
+et de solde, on lui donnait les libertés de la guerre, une joyeuse
+royauté de gueux chez ceux qui le logeaient. Les Hollandais assurent
+que l'élève, l'ami de Condé, Luxembourg, disait bonnement:
+«Amusez-vous, enfants! pillez et violez.» Qu'il l'ait dit, c'est peu
+sûr: mais l'horreur du pays d'Utrecht prouve assez qu'il agit ainsi.
+
+En France, les gaietés du soldat avaient été devancées par le peuple.
+La canaille de la Rochelle avait fait une farce de la destruction du
+Temple. Elle avait descendu la cloche, l'avait dragonnée et fouaillée
+pour avoir servi les huguenots. On l'enterra, et on la fit renaître.
+Une dame servit de sage-femme, une autre de nourrice. Réconciliée et
+baptisée, la cloche jura qu'elle ne sonnerait plus le prêche, et fut
+honorablement remontée au clocher d'une paroisse.
+
+Ces facéties, racontées à Versailles, durent aider à tromper le roi, à
+lui faire prendre légèrement les amusements de ses dragons, les tours
+d'écoliers qu'ils jouaient à ces orgueilleux endurcis. L'usage de
+_berner_ se retrouvait partout dans notre vieille joyeuse France. Aux
+prisons, on _bernait_ (parfois à mort), on sautait sur la couverture
+celui qui ne payait pas la bienvenue (V. Marteilhe). Aux colléges, on
+_bernait_, on bafouait le mauvais camarade, trop fier, triste, morose.
+Exemple, ce neveu de Mazarin, qui, au collége de Clermont, retomba
+hors de la couverture sur le pavé, et se tua.
+
+Tel l'écolier, tel le dragon. C'était le soldat le plus gai, le soldat
+à la mode, dont on contait les tours, comme ceux du zouave
+aujourd'hui. Mais le zouave est fantassin, est peuple. M. le dragon,
+au contraire, de quelque trou de paysan qu'il vînt, une fois
+suffisamment dressé, brossé à coups de canne, était un gentilhomme,
+un marquis, à l'instar de son colonel général, Lauzun, roi de
+l'impertinence. Il avait du seigneur, il avait du laquais. Rossé par
+l'officier, il le rendait au paysan. Vrai singe, il aimait à mal
+faire, et plus mal que les autres; c'était son amour-propre. Il était
+ravi d'être craint, criait, cassait, battait, tenait à ce qu'on dît:
+Le dragon, c'est le diable à quatre.
+
+Il s'apprivoisait cependant, s'il trouvait des gens de sa sorte, à
+rire, boire avec lui. Quand il entrait en logement, chez le bourgeois
+aisé, il ne pensait d'abord qu'à faire ripaille, à user largement de
+cette abondance inaccoutumée. Il aurait volontiers mangé avec ses
+hôtes. Mais ceux-ci, les huguenots, étaient son antipode. Il tombait
+là dans une famille triste et sobre, consternée d'ailleurs, qui
+obéissait, le servait, mais était à cent lieues de s'entendre avec
+lui. Les enfants avaient peur, fuyaient. Le mari restait sombre. La
+dame, les demoiselles, effarouchées du bruit et des chansons obscènes,
+étouffées du tabac dont l'odieuse fumée remplissait la maison, avaient
+grand'peine à cacher leur dégoût.
+
+Cela seul eût gâté les choses. «Nous sommes les maîtres après tout.
+Tout est à nous ici.» Ils ne se gênaient pas, donnaient carrière à
+leur malice, gâtaient, brisaient, détruisaient pour détruire. Ne
+criant assez fort, ils se mettaient parfois à battre à la fois de
+quatre tambours. Pour crever le coeur à la dame, ils forçaient son
+armoire, gâtaient, pillaient son linge, orgueil de la femme économe,
+en prenaient le plus fin, des draps de toile de Hollande pour en faire
+litière aux chevaux.
+
+La femme protestante, bien plus que son mari, plus nettement, plus
+obstinément, montrait son horreur du papisme. Noailles dit (1684)
+qu'en Languedoc, les gentilshommes sont déjà convertis, qu'ils
+s'efforcent de convertir leurs femmes, et n'y réussissent pas. On voit
+en 1685 et 1686, qu'à Paris, les femmes obstinément s'assemblent pour
+prier (_Corresp. admin._, IV, 351). Le roi croit que la persévérance
+de certains maris ne tient qu'à celle de leurs femmes; qu'elles
+cèdent, ils céderont (IV, 349). Donc, le procureur général les
+séparera, enfermera les femmes aux couvents des Nouvelles-Catholiques
+(368).
+
+Un protestant, un catholique, dans la rue, se ressemblaient fort.
+Mais, au premier coup d'oeil, on distinguait la femme protestante.
+Celle de la bourgeoisie marchait dans le petit bonnet, la fraise, la
+jupe étroite du temps de Louis XIII. Même la dame protestante se
+reconnaissait tout de suite à je ne sais quoi de serré, de modestement
+fier, si on peut dire. Telle elle était d'enfance. Dans une famille
+sérieuse et très-fermée, comme sont les familles calvinistes et
+israélites, la demoiselle n'est point formée aux grâces mondaines par
+la société. Elle ne connaît d'homme que son père. Et ce père, qui lui
+lit le livre saint, en réalité est son prêtre. Son seul confesseur est
+sa mère. Ici tout est droit, point de courbe. Une telle fille reste
+vierge, même après qu'elle est mariée, vierge de coeur et de pudeur,
+non sans roideur, peut-être. Elle est austère d'aspect, et plutôt
+triste. Qui s'en étonnera, après tant de persécutions? Son père, en
+lui lisant la Bible, sombre histoire des fléaux de Dieu, souvent a dû
+confondre les _sept servitudes_ antiques avec celles de nos temps. Les
+massacres d'Achab ou ceux de Charles IX, pour la famille émue, c'est
+même chose. Et quelle mère, sous Louis XIV, entendit sans frémir
+l'histoire d'Hérode, la guerre aux innocents?
+
+L'enlèvement des enfants commença vingt-cinq ans avant la
+Révocation,--donc, la terreur des mères. Leur vie était tremblante,
+leur coeur toujours serré. Le mari gentilhomme, s'il n'avait plus la
+cour, avait la chasse, allait, venait. Le mari commerçant, bien plus
+distrait encore, avait les intérêts, l'application de la fabrique, le
+mouvement du commerce. Elle, rien que ses enfants et Dieu. Sédentaire,
+solitaire, elle les tenait bien près sous elle. Il eût suffi que le
+dimanche l'enfant, mené au temple, passât devant l'église, vît les
+cierges et les fleurs, dit: «Que c'est beau!» Il était catholique,
+enlevé et perdu. Pour une femme dans ces angoisses, la prière était
+l'état habituel, et le constant recours à la protection d'en haut. La
+moindre idée mondaine, de réunion, de toilette, lui eût semblé un
+grand péché. Si, par malheur, elle était belle (de pureté surtout et
+de vertu visible), elle l'était avec tremblement, en demandait pardon
+à Dieu. Les enfants, de bonne heure, étaient à l'unisson, tout sages,
+tout sérieux dès le maillot, très-discrets, point bruyants. On le vit
+dans les fuites, dans les cachettes où un rien perdait la famille; ils
+ne bougeaient, étaient muets, souffraient tout, ces pauvres petits.
+
+En décembre 1685, parut l'édit terrible pour enlever les enfants de
+cinq ans. Qu'on juge de l'arrachement! Un coup si violent supprima la
+peur même. Des cris terribles en jaillirent, des serments intrépides
+de ne changer jamais.
+
+Chaque maison devint le théâtre d'une lutte acharnée entre la
+faiblesse héroïque et les furies de la force brutale. Les soldats, ces
+esclaves de la vie militaire, formés par le bâton, voyaient pour la
+première fois les résistances courageuses de la libre conscience. Ils
+n'y comprenaient rien, étaient étonnés, indignés. Tout ce que l'homme
+peut souffrir sans mourir, ils l'infligèrent au protestant. Pincé,
+piqué, lardé, chauffé, brûlé, suffoqué presque à la bouche d'un four,
+il souffrit tout. Tel eut les ongles arrachés. Le supplice qui
+agissait le plus, à la longue, c'était la privation de sommeil. Ce
+moyen des dompteurs de lions est terrible aussi contre l'homme. La
+femme résista mieux aux veilles. Bien souvent, il était rendu qu'elle
+ne l'était pas et lui reprochait sa faiblesse, le ranimait. On
+chassait alors le bonhomme, on l'envoyait aux vivres, on le tenait
+loin de chez lui (V. le ms. de Metz).
+
+Donc, le duel restait entre la dame et vingt soldats (on en mit
+jusqu'à cent dans une maison de Nîmes). Elle devait les servir seule,
+sans domestiques (défense d'en avoir de catholiques, et le petit
+peuple protestant abjurait). Ceux qui persévéraient étaient surtout
+les gens aisés. Cela donnait aux dragonnades l'aspect d'une jacquerie.
+On voit fort bien, à plusieurs traits, que ce qui animait ainsi les
+dragons au martyr de la dame, c'est que c'était une dame, une femme
+délicate, qui, même étant simple bourgeoise, était toujours noble
+d'éducation et de tenue, déplacée dans cette vie de corps de garde.
+Elle aurait été paysanne qu'on l'eut tourmentée moins. Contre elle il
+y avait, au fond, une aigreur niveleuse dont eux-mêmes ne se rendaient
+pas compte. La renchérie, la précieuse, la prude, la dégoûtée, on
+prétendait la mettre au pas, la faire devenir bonne enfant. Portes
+closes. Tenue en chambrée, en camaraderie militaire, ils lui faisaient
+faire la cuisine, tout leur ménage de soldats. Ils ne la laissaient
+plus sortir, riant de ses souffrances, de ses prières, de ses larmes.
+Mais nulle humiliation de nature ne peut dompter l'âme. Elle se
+relevait par la prière, par la fixité de sa foi. Outrés, ils en
+venaient aux coups, et, pour l'exécution, chose cruelle, souvent
+coupaient des gaules vertes, pliantes, qui s'ensanglantaient sans
+casser. Le sang les enivrait. Ils imaginaient cent supplices. Telle
+fut lentement, cruellement épilée, telle flambée à la paille, comme un
+poulet. Telle, l'hiver, reçut sur les reins des seaux d'eau glacée.
+Parfois ils enflaient la victime (homme ou femme) avec un soufflet,
+comme on souffle un boeuf mort, jusqu'à la faire crever. Parfois, ils
+la tenaient suspendue, presque assise, à nu, sur des charbons ardents.
+(Claude, Plaintes, p. 74; Élie Benoît.)
+
+«Mais le viol était défendu.» Quelle moquerie! On ne punit personne,
+même quand il fut suivi de meurtre (E. Benoît, 350). On eut soin de
+loger les officiers ailleurs que les soldats, de peur qu'ils ne les
+gênassent. Du reste, les officiers, encore humains en 1683, en 1686
+rouaient de coups les soldats trop humains. Les généraux riaient de
+voir les huguenotes houspillées, que les soldats mettaient nues à la
+porte et faisaient courir dans la rue. Pourvu que le libertinage n'eût
+point de résultat, on ne se troublait guère. On savait bien pourtant
+que les soldats ne copiaient que trop les Villars, les Vendôme. Ce que
+Madame nous en dit, personne ne l'ignorait, ni le roi, ni la cour.
+Mais l'infamie sans trace n'était pas l'infamie. «Un petit mal pour un
+grand bien,» ce mot du casuiste fit tout passer. Madame de Maintenon
+se résigne en disant: «Dieu se sert de tous les moyens.»
+
+La Terreur de 93, en pleine guerre, devant l'ennemi, dans la misère et
+la famine, fut sauvage, mais point hypocrite, et n'eut point les
+gaietés diaboliques de 1685. Les femmes furent guillotinées, non
+insultées. Elles montèrent pures à l'échafaud; madame Roland, honorée.
+Mademoiselle Corday fut vierge sous le fer. Un valet ivre ayant touché
+sa tête, il y eut un soulèvement dans la foule, et les journaux
+tonnèrent. La Commune lui fit son procès.
+
+Du reste, tous les martyres du corps ne font rien sur un libre esprit.
+Quoi qu'on pût entasser d'outrages et de douleurs, la victime de la
+dragonnade, souvent navrée, sanglante, était plus affermie. Les démons
+demandèrent par où on la prendrait, et si, brisant le coeur, on ne
+pourrait dompter la foi. On lui martyrisait son mari sous ses yeux. On
+profanait sa fille par des sévices honteux. Autre épreuve: on liait la
+mère qui allaitait, et on lui tenait à distance son nourrisson qui
+pleurait, languissait, se mourrait. Rien ne fut plus terrible; toute
+la nature se soulevait; la douleur, la pléthore du sein qui brûlait
+d'allaiter, le violent transport au cerveau qui se faisait, c'était
+trop... La tête échappait. Elle ne se connaissait plus, et disait tout
+ce qu'on voulait pour être déliée, aller à lui et le nourrir. Mais,
+dans ce bonheur, quels regrets? L'enfant, avec le lait, recevait des
+torrents de larmes.
+
+Une des scènes les plus affreuses se vit à Montauban. On avait mis
+trente-huit cavaliers chez M. et Mme Pechels. Elle était grosse et
+très-près de son terme. Ils brisèrent, gâtèrent et vendirent ce qu'ils
+voulurent, ne laissèrent pas un lit. Ils mirent leurs hôtes dans la
+rue, et, avec cette femme enceinte, ses quatre petits enfants dont
+l'aîné avait sept ans. Ils ne permirent de rien emporter qu'un
+berceau. Pour adieu, ils leur jetèrent, au départ, des cruches d'eau
+froide dont ils restèrent mouillés, glacés. Ils erraient dans la rue,
+quand un ordre leur vint de l'intendant de rentrer dans leur maison
+pour recevoir d'autres soldats. Six fusiliers d'abord, et il en venait
+toujours d'autres. Tous mécontents de ne trouver plus rien, ils se
+vengèrent par l'insolence et leur firent souffrir mille outrages.
+Enfin, ils les chassèrent encore. La dame, prise de douleur à ce
+moment, était sur le pavé sans asile. Défense de recevoir les
+_rebelles_.
+
+Elle ne savait où aller. Son mari et une sage-femme la tenaient sous
+les bras; le moment approchait, et elle était près d'accoucher sur le
+pavé. Heureusement, la maison de sa soeur se trouva libre de soldats
+pour quelques heures. Elle y entra et accoucha la nuit. Le matin, il
+vint une bande; ils firent si grand feu dans sa chambre, qu'elle et
+l'enfant faillirent étouffer. Voilà donc cette femme, sanglante,
+faible, pâle, encore forcée de se traîner dehors. Elle fait un grand
+effort, va jusqu'à l'intendant, croyant à la pitié, croyant à la
+nature. L'affreux commis la fit mettre à la porte. Elle s'assit sur
+une pierre. Mais là même, cette infortunée ne put être tranquille. Des
+soldats la suivaient, l'entouraient, l'obsédaient, la martyrisaient de
+risées.
+
+Comment les dames catholiques enduraient-elles un si navrant
+spectacle? Elles étaient émues; mais plusieurs, par pitié pour l'âme,
+voulaient qu'on tourmentât le corps, aidaient à la persécution.
+D'autres auraient volontiers intercédé, et elles n'osaient. Aller, à
+travers les soldats, trouver un intendant insolent, libertin, pénétrer
+chez un officier brutal qui se permettait tout, comme dans une ville
+prise: il y avait de quoi faire reculer une femme. Les seigneurs mêmes
+firent des indignités. Une dame catholique qui hasarda d'aller trouver
+ainsi M. de Tessé pour avoir la grâce d'un homme, pleura, se jeta à
+ses pieds, s'y roula de douleur. Elle étouffait de sanglots. Le drôle
+trouva cela plaisant, en fit des farces; il se mit à la copier, se
+jeta aussi à genoux, bouffonna, hurla et miaula.
+
+Pour revenir, une voisine catholique de madame Pechels qui la vit de
+sa fenêtre n'y tint pas, eut le coeur percé, et, la pitié se changeant
+en fureur, elle alla accabler l'intendant d'injures, au point qu'il
+perdit contenance, la laissa faire. Elle abrita l'accouchée, qui peu
+après rejoignit son mari. Ils ne furent pas longtemps ensemble. Elle
+fut chassée de Montauban, et on lui ôta ses cinq enfants. Seule, elle
+errait dans les campagnes, suivie, traquée comme une bête. Les
+paysans catholiques la cachaient et l'avertissaient. Pechels, pendant
+ce temps, traîna de prison en prison près de deux ans. Les plus
+affreux cachots ne parvinrent pas à le tuer, et enfin on l'embarqua
+pour l'Amérique, d'où il revint plus tard. Ces époux héroïques furent
+réunis. Mais retrouvèrent-ils leurs enfants?
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+HÔPITAUX, PRISONS, GALÈRES
+
+1686
+
+
+Nos anciens hôpitaux ne différaient en rien des maisons de correction.
+Le malade, le pauvre, le prisonnier, qu'on y jetait, était envisagé
+toujours comme un pécheur frappé de Dieu, qui d'abord devait expier.
+Il subissait de cruels traitements.
+
+Une charité si terrible épouvantait. Les noms si doux d'Hôtel-_Dieu_,
+de _Charité_, de _Pitié_, de _Bon-Pasteur_, etc., ne rassuraient
+personne. Les malades se cachaient pour mourir, de peur d'y être
+traînés. Dans les famines qui, sous Mazarin et Colbert, eurent lieu de
+trois ans en trois ans, rien ne pouvait décider les affamés à aller se
+faire nourrir à l'_Hôpital général_. Mais la cour, les puissants
+n'aimaient pas à voir errer ces grands troupeaux de misérables,
+accusation vivante de l'administration. On fit la chasse aux pauvres.
+On les traqua, les ramassa par tous les moyens de police, par l'effroi
+même des supplices infamants. Obstinément ils fuyaient l'hôpital,
+comme la maison de la mort. Elle y était en permanence. Les sains et
+les malades couchaient pêle-mêle quatre, six, dans un lit. Cette
+promiscuité hideuse avec les galeux et les vénériens, des gens
+couverts d'ulcères, faisait frémir. Il y eut des scènes terribles. Un
+vieux soldat estropié qui ne voulait pas y entrer, fut marqué,
+flagellé par les rues (1659). Des femmes mêmes furent traitées ainsi
+(1656, 1669).
+
+Toute maladie contagieuse régnait là, éternisée par l'entassement des
+ordures et l'infection. L'ancienne France, négligente dans les palais
+mêmes, insoucieuse de la propreté, oubliait les soins les plus
+simples, les plus nécessaires à la vie. Nul progrès. Au contraire.
+François Ier fit faire des latrines à Chambord. Louis XIV n'en fait
+point à Versailles ni à ses bâtiments de Fontainebleau. De là, dans
+une telle splendeur, des contrastes honteux. Madame n'en a rien
+oublié.
+
+Si les palais furent tels, qu'était-ce des prisons? Les vieux
+couvents, humides et sombres, qui presque partout aujourd'hui servent
+à cet usage, quoi qu'on fasse, gardent un fond indestructible de
+malpropreté historique, une odeur indéfinissable qui, dès l'entrée,
+affadit le coeur. Les malheureux qui ont connu les prisons de Louis
+XIV, disent que l'air vicié en était le plus grand supplice. Dans
+plusieurs, on ne respirait que par d'étroites fentes ouvertes sur des
+fossés fiévreux. Les rats, les serpents même, des insectes hideux y
+pullulaient dans les ténèbres. Telles prisons de nos côtes, telles du
+côté des Alpes sous les neiges, étaient si mouillées, si moisies et si
+froides qu'on y perdait les dents et les cheveux. Plusieurs cachots
+étaient des puits où l'eau montait en certain temps; d'autres le
+passage des latrines d'un couvent, d'une ville, ou enfin d'une voirie
+où pleuvaient les charognes, où des corruptions de toutes sortes, des
+entrailles de bêtes, pourrissaient sous l'homme vivant.
+
+Dans le grand entassement des prisonniers, en 1685, on en combla les
+hôpitaux. Celui de Valence eut la gloire d'être le plus cruel. On y
+envoya des gens de partout. Quand les dragons étaient à bout, et que
+les Jésuites eux-mêmes n'avançaient pas, ils disaient: «Cet homme à
+Valence!»
+
+L'évêque de Valence, Cosnac, nous est déjà connu. C'était un homme
+d'esprit, né gueux, fier, brave, un dur Gascon. Nous l'avons vu
+aumônier de Monsieur pour le mener en guerre, tâcher d'en faire un
+homme. Par madame Henriette, il aurait voulu arranger la croisade
+d'Angleterre. Avec un très-réel mérite, il avait une mine basse et
+atroce, la laideur qui promet le crime. Un long exil où il crevait
+d'ambition, l'envenimait encore. La persécution le lâcha, ôta la bonde
+à sa férocité. Il put légalement avoir un enfer à lui, l'hôpital de
+Valence. Mais il lui fallait un bourreau. Il fit revenir en France un
+homme unique et admirable pour cela, qui, ayant un petit démêlé avec
+la justice, se promenait hors du royaume. Celui-ci vaut qu'on s'y
+arrête. Les protestants n'ont guère connu de lui que ses derniers
+exploits. Ses procès, heureusement, qui sont à la Bibliothèque et aux
+Archives, nous permettent de donner la complète histoire du héros. On
+se rappelle la musique d'Henri III et ses enfants de choeur que
+soignait le bouffon Zamet.
+
+Notre héros Guichard paraît avoir été le Zamet de Monsieur. Mais ce
+prince, dans ses jeux de page, moins dévot qu'Henri III, aimait que le
+plaisir fût assaisonné d'athéisme, de chansons contre Dieu. Guichard
+l'en amusait, et aussi de tels vilains petits tours qui pouvaient le
+mener en Grève. Un jour, il vole dans un couvent de filles les
+ornements d'église, aubes et nappes d'autel, pour en faire on n'ose
+dire quoi. Il monta vite. Au funèbre moment où la ligue se fit contre
+madame Henriette et prépara sa mort, un mois avant, Guichard devient,
+de musicien, gentilhomme ordinaire du prince.
+
+Les choses changèrent lorsque le roi (déc. 1671) fit épouser à son
+frère une princesse bavaroise. Celle-ci, laide, mais forte, énergique,
+fit marcher son petit mari par le droit chemin du devoir. Le roi
+n'avait d'enfant mâle que le Dauphin, malsain, bouffi comme sa mère.
+La Bavaroise voulut fonder la branche cadette, faire souche d'Orléans.
+Trois ans de suite, elle tint Monsieur et elle eut trois enfants
+(entre autres le régent). Guichard perdit son prince et fut comme
+déporté dans la charge des bâtiments. Il eût voulu alors diriger
+l'Opéra. Mais le roi avait donné cette direction au charmant musicien
+Lulli. Guichard, dans un repas d'acteurs, dit (devant la Molière):
+«Lulli crèvera. Qu'est-ce qu'une vie d'homme? rien. Il y suffit d'une
+prise de tabac.»
+
+Pour donner cette prise, il s'adressa à un certain Aubry, officier de
+police qui connaissait Lulli. Si le tabac manquait, on pouvait se
+rabattre sur le poignard, et Guichard pour cela avait un autre ami,
+exercé et adroit. Tout était prêt déjà, arsenic et tabac. Mais une
+soeur d'Aubry eut pitié de Lulli, et l'avertit. Le roi fit venir
+Monsieur, et le pria de trouver bon que le Parlement informât contre
+son Guichard. Celui-ci, nullement décontenancé, jeta tout sur Aubry.
+Il se croyait très-fort, étant protégé des évêques qui avaient été
+aumôniers de Monsieur, les évêques du Mans, de Valence. Le Parlement,
+influencé, frappa à côté du coupable sur le complice. Aubry fut chassé
+du royaume, et Guichard eut seulement à donner quelque argent. Aubry
+appelle, accusant nettement Lamoignon, l'homme des évêques, d'avoir
+fait rendre cette étrange sentence. Tout cela en 1675, entre les
+procès de la Brinvilliers et de Penautier. On flairait l'affaire des
+poisons. On se disait tout bas que le même Guichard avait expédié son
+beau-père. Il faussa compagnie, se mit hors de cour, hors de France.
+
+En 1685, il hasarda de rentrer. Son ancien camarade, Cosnac, le
+couvrit, le prit à Valence. Il avait fait peau neuve. Ce n'était plus
+Guichard; il s'appelait le seigneur d'Hérapine. Au grand hôpital
+général, il déploya un vrai génie. Il s'enquit des cachots les plus
+cruels de France, pour les imiter tous, mais en y ajoutant des
+aggravations inouïes. Ayant hôpital et prison, il usait des malades
+contre les prisonniers, faisait endosser à ceux-ci les chemises des
+premiers, sales, infectes, sanglantes, tachées d'ulcères. Ils
+devenaient malades eux-mêmes d'horreur et de dégoût, se sentant
+pénétrés de ces émanations et gagnés de la pourriture.
+
+Cette maison avait deux mérites. On n'y languissait pas. Puis, chose
+qui dut plaire en cour, il y avait de la décence. Les femmes y avaient
+des femmes pour bourreaux. D'Hérapine avait remarqué que l'homme le
+plus dur qui bat une femme et voit le sang partir au premier coup,
+tremble un peu de la main, parfois frappe à côté. Il avait pris de
+rudes femmes du Rhône, qui, à la vue du sang, s'irritent au contraire,
+deviennent aussi folles à frapper qu'un taureau qui a vu du rouge.
+(Lettre de Blanche Gamond à M. Murrat, insérée dans Jurieu, t. II, XV,
+356.)
+
+Personne n'est parfait. L'excellent d'Hérapine avait un défaut,
+l'avarice. Cela lui fit du tort. Il espérait nourrir tout son monde de
+coups de bâton, et n'en plaignait les rations. Mais quelques patients
+lui jouaient le tour de mourir. Un fut trouvé qui, de faim et de
+fureur, s'était mangé deux doigts. Il lui venait aussi à l'Hôpital des
+enfants, et jamais on n'en pouvait revoir aucun. S'ils étaient morts,
+il s'en lavait les mains. Mais il ne pouvait les représenter même
+morts, ni montrer leurs petits squelettes. La justice s'enquit. Pour
+la seconde fois, l'honnête homme prit peur et partit, emportant la
+caisse de l'hôpital. On supposa qu'il s'était souvenu de sa profession
+originaire, qu'il vendait les petits enfants.
+
+D'autres maisons venaient après Valence, par certaines spécialités de
+supplices. Aigues-Mortes était célèbre par ses fièvres et ses tours
+sans toit. Bordeaux avait à faire valoir son _enfer_ du château
+Trompette, loges de pierre en forme de cornue, où on était debout ou
+roulé sur soi, sans repos. L'hôpital des forçats de Marseille n'était
+point hôpital; on n'y guérissait pas, on bâtonnait; c'était la porte
+des galères, l'entrée à l'enfer éternel.
+
+Jamais on ne sortit des galères de Louis le Grand. Les condamnés à
+temps y restaient toute leur vie. J'avais l'espoir de trouver aux
+registres du bagne quelque chose sur ces martyrs, et je cherchai en
+vain. Depuis (1853), l'amiral Baudin en a retrouvé quelques-uns.
+Hélas! l'article de chacun, une destinée d'homme! n'y prend que quatre
+lignes. On y voit cependant des choses instructives, des enfants de
+quinze ans, et un même de douze, condamné par Basville à être forçat
+pour toujours; très-coupable, il a suivi son père au prêche. (_Bull.
+d'hist. prot._, I, 59.)
+
+La _Correspondance administrative_ (citée plus haut) montre la
+facilité avec laquelle on mettait aux galères des gens _non condamnés_
+(1662), un même, malgré l'opposition expresse du parlement de Toulouse
+(1671). Tout cela reste inconnu sous Louis XIV. Ce n'est qu'à son
+extrême fin, quand il est aux abois (1712) et va mourir, qu'on ose
+publier en Europe quelques détails; les légendes d'abord des saints
+forçats (Marolle, Lefebvre), mais cela pour les âmes pieuses et comme
+livres de dévotion. Dans deux ouvrages uniquement se trouve le tableau
+réel des galères. Toutefois l'Europe y fait alors peu d'attention; le
+roi s'en va et ses victimes avec; on s'y intéresse moins; un siècle
+nouveau est lancé, et les protestants mêmes semblent penser plutôt
+aux triomphes de l'Angleterre et de la Prusse. Reprenons-les, pour
+notre compte, ces chers et précieux témoignages, reliques vénérables
+des martyrs de la conscience.
+
+Ces livres, très-rares, sont: 1º celui de Jean Bion, un prêtre
+charitable, chapelain de la _Superbe_, qui eut le coeur brisé,
+s'enfuit et se fit protestant; 2º celui de Jean Marteilhe, de
+Bergerac, qui fut douze années aux galères. Ce dernier est un livre de
+premier ordre par la charmante naïveté du récit, l'angélique douceur,
+écrit comme entre terre et ciel. Comment ne le réimprime-t-on pas?
+
+Pris avec un ami, comme il fuyait de France, Marteilhe fut innocenté
+par les juges de Lille, mais condamné par un ordre du roi. Il nous a
+donné l'intérieur de la Tournelle de Paris, d'où la chaîne partait
+pour Marseille. Qu'on se figure une énorme voûte circulaire, comme
+notre Halle au blé, mais fermée, obscure comme un four. Telle était la
+Tournelle, dépôt des galériens. Là (barbarie très-inutile), ils
+étaient scellés par le cou à des poutres énormes sans pouvoir
+s'asseoir ni se coucher. Aux soupirs, aux gémissements, répondaient
+des averses effroyables de nerfs de boeuf, donnés au hasard des
+ténèbres. Des faibles, des vieillards mouraient. Pour n'être enchaîné
+que de la jambe, on payait tant par mois. Le capitaine de la chaîne,
+qui se chargeait de la conduire, n'aimait à mener que les forts pour
+éviter la dépense des chariots nécessaires aux malades. Donc, au 17
+décembre, la chaîne où était Marteilhe se trouvant déjà à Charenton,
+par une gelée à pierre fendre, on les dépouille tous pour fouiller
+leurs habits, prendre le peu qu'ils avaient d'argent. Nus de la tête
+aux pieds, deux heures durant, au vent de bise! Plusieurs sont raidis
+et gelés; les coups n'y font plus rien, ils restent. D'autres meurent
+dans la nuit, dix-huit en tout. Voilà la chaîne plus légère, et le
+chef s'en va plus content. C'était l'usage. De cinquante qu'on emmena
+de Metz, cinq étaient morts au premier jour de route. D'autres à
+chaque étape. Le capitaine en était quitte pour avertir l'église,
+prendre attestation des curés.
+
+Ceux qui voient, dans les tableaux spirituels, ternes et secs, de
+Joseph Vernet, nos galères de Toulon, se doutent peu de la réalité. Il
+n'y eut jamais machines si grossières. Point d'entre-pont. La cale
+était un petit trou où l'on mettait les vivres et où l'on jetait les
+malades. Tout le monde couchait sur le pont, ou plutôt ne couchait
+pas; faute de place, on restait assis. À un bout, une table sur quatre
+piques, où siégeait, mangeait le comite, l'âme de la galère. Courant
+près des bancs des rameurs, criant, jurant, hurlant avec la fureur
+provençale, il promenait sur cette file de dos nus l'horrible
+sifflement du nerf de boeuf, qui tantôt frappait une ampoule, tantôt
+se relevait sanglant. Par moments, épuisé de sa course effrénée, il
+allait se rasseoir sur son trône de fer. Ses bourreaux en second lui
+succédaient, et il n'y avait pas de repos. S'ils avaient molli un
+moment, le capitaine, de son château de poupe, l'eût vu, eût menacé de
+les jeter à l'eau. C'était toujours un cadet de famille, un chevalier
+de Malte, élevé dans la férocité de l'ordre, durci aux guerres des
+Barbaresques; sous l'habit de l'homme de cour, un coeur de
+soldat-moine, blasphémant tout le jour, n'invoquant que le diable,
+sans Dieu, ni foi, ni pitié, ni famille. N'ayant pour héritiers que
+Malte, ils mangeaient tout, vivaient royalement, buvaient et faisaient
+chère exquise, dans cet enfer de coups, de cris, d'hommes affamés.
+
+Rien de plus gai qu'une galère. Tout s'y faisait rhythmiquement au
+concert parfait de la rame. Si l'on s'arrêtait quelque peu, les marins
+provençaux tendaient lestement une tente. Un d'eux battait du
+tambourin. Ces furieux danseurs, comme autant de sauvages,
+trépignaient une ronde ou sautaient la _moresque_, les sonnettes aux
+genoux, sans souci du cercle lugubre des hommes enchaînés sur leurs
+bancs.
+
+Ceux qui, pendant des nuits, de longues nuits fiévreuses, sont restés
+immobiles, serrés, gênés, par exemple, comme on l'était jadis dans les
+voitures publiques (j'y ai été une fois cent heures de suite), ceux-là
+peuvent deviner quelque chose de cette vie terrible. Ce n'était pas de
+recevoir des coups, ce n'était pas d'être, par tous les temps, nu
+jusqu'à la ceinture, ce n'était pas d'être toujours mouillé (la mer
+lavant toujours le pont très-bas). Non, ce n'était pas tout cela qui
+désespérait le forçat. Non pas encore la chétive nourriture, qui le
+laissait sans force. Le désespoir, c'était d'être scellé pour toujours
+à la même place, de coucher, manger, dormir là, sous la pluie ou sous
+les étoiles, de ne pouvoir se retourner, varier l'attitude, d'y
+trembler la fièvre souvent, d'y languir, d'y mourir, toujours enchaîné
+et scellé.
+
+La cale, où quelquefois on mettait le mourant, qui eût gêné trop la
+manoeuvre, en faisait bien vite un cadavre. L'odeur y était si
+terrible, qu'on défaillait en y entrant. On y était mangé des poux.
+«Quand j'étais forcé d'y entrer, dit l'aumônier Bion, j'étais à
+l'instant suffoqué et couvert de vermine. Il me semblait marcher dans
+l'ombre de la mort. Pour confesser, il me fallait, dans ce lieu si
+étroit, me coucher le long de l'agonisant, parfois tout contre un
+autre qui déjà avait expiré.»
+
+Charité rare! les aumôniers, presque tous, étaient des Lazaristes fort
+durs. Ces disciples de Vincent de Paul, dans leur simplicité
+apparente, leur rudesse, leur malpropreté (Marteilhe, 277), avaient
+dupé les rois et les Jésuites même. Ils avaient fait une énorme
+fortune, desservaient les chapelles royales, étaient aumôniers de
+l'armée, de la flotte; ils avaient même part à la nomination des curés
+de village. Ils furent les très-cruels persécuteurs des forçats
+protestants, épiant, entravant leurs communications, les empêchant de
+recevoir les charités de leurs frères, secours si nécessaires sans
+lesquels ils mouraient de faim. Quiconque était surpris distribuant
+cet argent devait mourir sous le bâton. Bion, Marteilhe et autres,
+racontent, avec terreur encore, ce que c'était que ce supplice. Le
+patient, collé sur un canon, bras et jambes liés en dessous, le corps
+nu, attendait... Un silence horrible se faisait. On prenait pour
+bourreau un Turc des plus robustes, qui, nu lui-même, pendant
+l'exécution, était frappé derrière par le comite, qui l'éreintait,
+s'il frappait mal. Le Turc avait en main un rondin à noeud, véritable
+assommoir. La vue du corps supplicié était telle, dès les premiers
+coups, que des galériens endurcis, malfaiteurs, meurtriers, en
+détournaient les yeux (Bion).
+
+C'est le supplice qu'endura M. Sabatier, un homme de courage héroïque,
+qui aima mieux mourir que de révéler le nom du banquier qui lui
+transmettait l'argent pour ses frères. Quand la peau et la chair
+furent détachées des os, qu'on crut qu'il expirait, on mit, selon
+l'usage, du sel et du vinaigre sur cette chose informe qui restait. Il
+survécut pourtant, mais la voix ne lui revint pas, ni le cerveau. Il
+n'était ni vivant ni mort.
+
+Les Lazaristes traitèrent presque de même des protestants qui ne
+pliaient pas le genou à la messe. Cette barbarie (que le roi
+désapprouva, dès qu'il l'apprit) fut exercée dans six galères. On
+porta les patients évanouis et déchirés dans l'horreur de la cale.
+Bion, hors de lui-même, noyé de larmes, y descendit, les trouva à peu
+près sans voix, calmes et doux, non abattus moralement. Ils furent
+étonnés et touchés de ses larmes, le consolèrent. C'était trop, son
+coeur échappa. «Leur sang prêchait, dit-il, et je me sentis
+protestant.»
+
+Ce qui est curieux, c'est que le comite même, bourreau patenté des
+galères, parfois endurci trente années à déchirer la chair humaine,
+finissait par faiblir. Marteilhe en conte un fait étrange. Blessé par
+la mitraille d'une frégate anglaise, ne pouvant presque remuer le
+bras, guéri à peine, il retourne à la rame. Le comite arrive d'un air
+féroce: «Que fais-tu là, chien d'hérétique, _giffe_ (_propre à rien_,
+en provençal)? De quoi te mêles-tu, de ramer? Va-t'en donc au
+_paillot_ (c'était la chambre des vivres).»--La nuit, il le fait
+venir, lui dit: «J'ai peur de l'aumônier. Je voudrais ménager vos
+frères; s'ils sont damnés dans l'autre monde, ils seront bien assez
+punis.»
+
+Ainsi le ciel moralisait l'enfer. Le spectacle constant d'une vertu si
+douce, d'une patience si inaltérable, troublait les tigres de pitié.
+Si le comite était vaincu, jugez du peuple. Plusieurs se dévouèrent
+aux derniers périls pour aider, guider la fuite des persécutés. On put
+souvent voir à la chaîne avec le protestant, le catholique charitable
+qui avait voulu le sauver. Avec le forçat de la foi ramait le forçat
+de la charité. On y voyait le Turc, qui, de tout temps, au péril de sa
+vie, et bravant un supplice horrible, servait ses frères chrétiens, se
+dévouait à leur chercher à terre les aumônes de leurs amis. Ces hommes
+admirables avaient si bien l'élan et l'ivresse de la charité, que,
+quand ils obtenaient ce périlleux bonheur, ils remerciaient Dieu à
+genoux.
+
+Oh! noble société que celle des galères. Il semblait que toute vertu
+s'y fût réfugiée. Obscur ailleurs, là, Dieu était visible. C'est là
+qu'il eût fallu amener toute la terre. Un homme l'a senti, le Puget.
+Ses atlas de Toulon, pris évidemment sur le vif, vont tellement au
+coeur, qu'on croit sans peine qu'ils ont été saints.
+
+Ce monument sacré, que vous voyez au Louvre, semble une halte de
+rameurs. Les deux hommes, de la ceinture en bas, ne sont plus hommes,
+mais élément: ils sont devenus mer, ce n'est qu'algues et coquilles.
+Mais le reste est au ciel. Leurs yeux y sont tournés, dans une
+adorable douceur.
+
+L'un, jeune encore, naïf, oppressé de souffrances, touchant ses reins
+endoloris, n'en a pas moins son âme en haut. Il espère dans la mort et
+l'immortalité, il a aux lèvres un souffle faible, mais il voit quelque
+chose, une lumière... Il va monter, ce semble, dans un rayon de la
+foi.
+
+L'autre, d'âge plus mûr, si aimable (qui ne l'eût aimé? qui n'eût
+voulu un tel ami?) est une nature crédule, tout imaginative. Il a
+oublié la douleur, est absent du présent. La main enfoncée dans sa
+joue, il jette l'ancre dans son passé. Il a débarqué heureusement au
+paradis de sa jeunesse. Il voit là des choses charmantes. J'en suis
+sûr, c'est sa mère, sa bonne femme, ses petits enfants... Doux
+foyer!... Que je crains qu'il ne s'éveille tout à l'heure et plus
+amèrement ne pleure son bonheur écoulé!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+PRISONS DE FEMMES ET D'ENFANTS--LES REPENTIES--LES NOUVELLES
+CATHOLIQUES
+
+1686
+
+
+Des dames catholiques, pour faire leur cour, ou par excès de zèle,
+plusieurs par vraie bonté, avaient sollicité d'être geôlières. Quand
+on songe qu'en France, jusqu'à nous (1840), les femmes étaient gardées
+par des hommes, on ne peut qu'applaudir au dévouement de ces dames.
+Les hôtels de madame de Saint-Simon, de Lamoignon et autres, devaient
+être, ce semble, d'assez douces prisons. En pratique, la chose se
+trouva inexécutable. Les curés, qui régnaient absolument chez ces
+dévotes et n'en bougeaient, rendaient la vie terrible aux
+prisonnières. Dans ces maisons à eux, sans surveillance, ils se
+livraient à d'étranges fureurs. Dès le lendemain de la Révocation (7
+décembre 1685, _Corr. adm._, IV, 385), les magistrats s'affligent,
+s'inquiètent. Harlay et la Reynie se confient leurs tristesses. Ils
+écrivent «que plusieurs craignent de se faire catholiques pour n'être
+pas livrés aux dévots, aux zélés.» La Reynie mande et admoneste «un
+_bon_ curé, qui, par bonne intention, jeteroit tout par les
+fenestres.»
+
+Le zèle de ces pasteurs allait fort loin. L'évêque de Lodève (prélat
+austère, mais furieux) avait chez lui, dans sa prison épiscopale, une
+jeune demoiselle. Chaque jour, infatigablement, il allait la trouver
+et la catéchisait. Et, chaque jour, voyant qu'il réussissait peu, des
+arguments il passait aux injures et même aux voies de fait, aux coups
+de poing; il la rouait de coups (E. Benoît).
+
+Les couvents étaient, sans doute, des prisons plus convenables. On
+remit aux religieuses nombre de femmes mariées qu'on séparait de leurs
+maris. L'inconvénient, c'est que d'abord, dans leur excessive
+ignorance, elles avaient horreur de leurs prisonnières, ne les
+distinguant pas des juives, ou bien croyant qu'elles n'avaient de Dieu
+que Luther et Calvin. Les supérieures, faites à la tyrannie,
+s'exaspéraient aux plus humbles résistances. Les nonnes, vraies
+enfants, traitées comme des petites filles et soumises à toute
+humiliation, trouvaient naturel de traiter de même une dame, qui
+généralement, par son austérité, sa supériorité d'esprit et de
+culture, eût dû inspirer le respect. Dans ces maisons de femmes, avec
+leurs grilles et leurs clôtures, l'homme était maître cependant;
+l'aumônier obsédait la prisonnière dans sa cellule, réglait les
+pénitences, ordonnait les sévérités. C'est de lui, de lui seul,
+qu'elle dépendait entièrement.
+
+Celles qui furent plongées aux noirs cachots des citadelles avaient du
+moins plus de tranquillité. Le geôlier militaire (par pitié ou argent)
+les ménageait et parfois même leur permettait de se réunir et de
+chanter ensemble leurs psaumes. Les vieux donjons d'Angers et de
+Saumur, de Ham, du Pont de l'Arche, si humides et si sombres, seraient
+devenus ainsi de petites églises.
+
+De temps en temps, on vidait les prisons. On ramassait de grands
+troupeaux de femmes et de vieillards, qu'on entassait dans un vaisseau
+et qu'on jetait sur une plage d'Amérique. Un Français, des Cévennes,
+se trouvant dans un port d'Espagne, y vit un de ces vaisseaux. Sur le
+pont, quelques dames prenaient l'air; elles avaient la mort sur le
+visage. Il causa avec elles, et apprit qu'il y avait dans l'entre-pont
+des demoiselles de son pays, une de quinze, l'autre de seize ans qui
+était malade à la mort. Elles étaient justement ses cousines. Il
+descendit et trouva là, d'une part, quatre-vingts femmes ou filles sur
+des matelas, et en face, une centaine de pauvres vieux qui n'avaient
+que le souffle. Déjà dix-huit étaient morts depuis le départ de
+Marseille. Il pleurait tant qu'il ne pouvait parler. Elles lui dirent
+que sa soeur se cachait, errait dans les bois. Elles lui montraient
+beaucoup de courage. Il fut mis à l'épreuve; le malheureux vaisseau
+se brisa à la côte; on n'en sauva pas la moitié. Sauvées? mais le
+furent-elles ces infortunées sans protection, dans la vie hasardeuse
+et violente de nos colonies? (V. la lettre, Jurieu, I, XIX, 22).
+
+La noyade valait mieux encore que l'affreux sort de celles qu'on
+gardait, qu'on mettait aux dures et sales maisons des Filles
+repenties. Celles surtout qui, pour fuir, avaient pris l'habit
+d'homme, on faisait semblant de croire que c'étaient des coureuses
+(Marteilhe, 83), et on les jetait dans ces lieux de correction, dont
+l'atroce discipline était moins désolante encore que la hideuse
+société.--Enfin, celle qui n'en mourait pas, de gouffre en gouffre
+allait plus bas encore. On pouvait la plonger dans l'Hôpital général,
+ce grand cimetière, un affreux Paris dans Paris, qui a eu jusqu'à
+7,000 âmes. Condamnation barbare, et d'horrible sous-entendu. Avec le
+désordre du temps, que devenait une femme dans cette profonde mer des
+maladies, des vices, des libertés du crime, la Gomorrhe des mourants?
+Je frémis, quand j'entends de la bouche de Louis XIV: «Je lui donne
+trois mois; puis, _elle ira à l'Hôpital_.» (_Corr. adm._) Cela veut
+dire: «Jetée aux bêtes.» Mais, sut-il bien la portée de ce mot?
+Heureusement quelqu'un de plus compatissant bientôt la délivrait: la
+mort.
+
+Dans cette succession de douleurs, au fond des citadelles, des
+couvents, chez les Repenties et jusque dans cette dernière fosse,
+l'Hôpital qui l'engloutissait, que pensait-elle, cette femme, cette
+mère? Elle avait deux pensées: l'une qui la relevait, c'était Dieu;
+l'autre qui la navrait, ses enfants;--sa fille surtout, sa fille,
+seule désormais, livrée à toute chance de péché et de honte,
+cheminant par les précipices, hélas! sans que sa mère pût lui donner
+la main.
+
+En décembre 85, avait paru le terrible décret: «_De cinq ans_ à seize
+ans, tout enfant sera enlevé dans huit jours.»
+
+Un enfant de cinq ans!... À un âge si tendre l'enfant fait partie de
+la mère. Arrachez-lui plutôt un membre, à celle-ci. Tuez l'enfant. Il
+ne vivra pas. Il ne vit que d'elle et par elle, d'amour, qui est la
+vie du faible. Les parents avaient beau se convertir, on n'enlevait
+pas moins l'enfant. J'ai sous les yeux une lettre de désespoir pour
+une petite fille enlevée (_Bull. d'Hist._, 1854, p. 358-382). Quel
+changement pour l'enfant même! Combien dur, combien brusque, terrible,
+pour une si jeune tête, imaginative et peureuse, comme elles sont à
+cet âge. Tout perdu à la fois. Le petit lit si doux entouré d'une
+mère, le jardin, la grande cheminée où elle avait sa petite chaise,
+plus rien de tout cela! La voilà seule, parmi des étrangères, dans un
+grand dortoir froid, à grands corridors froids, vastes cours glaciales
+qu'on traverse l'hiver au matin, sur la neige, pour s'en aller à la
+chapelle. Là, l'agenouillement sur la pierre, les longues prières
+incomprises, l'immobilité morfondue. La nourriture maigre, indigeste,
+pauvre pour un enfant qui croît. Des classes interminables, les petits
+pieds dix heures fixés aux dalles. Les alternatives violentes d'une
+maîtresse passionnée qui a des favorites et des souffre-douleurs, en
+change, varie, baise ou châtie, au hasard du tempérament et du moment,
+qui ne sait rien, n'enseigne rien. Pour premier, dernier mot, le
+fouet.
+
+On croyait que l'enfant faiblirait aisément, qu'il oublierait le peu
+qu'on avait pu déjà lui enseigner. Point du tout. Il montrait souvent
+une ténacité singulière. Même celui qui avait un père et une mère de
+religion différente, s'attachait invariablement à la religion
+persécutée. Une fille de quatre ou cinq ans, mise au couvent par sa
+mère catholique, garde huit ans le ferme désir de retourner chez son
+père protestant. Une autre de neuf ans reste fidèle à sa mère
+protestante; enlevée plusieurs fois, elle résiste toujours. Telle est
+la noblesse instinctive, la générosité innée de l'âme humaine.
+L'enfant, constitué juge dans la famille par l'autorité insensée,
+jugeait que le vrai devait être là où il voyait le martyre.
+
+Quelles étaient les souffrances de ces petits dans ces longues
+résistances? Qui l'a su? Dès sept ans, on les traitait en hommes, et
+c'est tout dire. La sage loi ecclésiastique dit: qu'à sept ans
+_l'homme est en état de connaissance_, donc, s'il résiste, pervers,
+malicieux. De vieilles filles, aigres et colériques, les menaient
+violemment, sans savoir ce qu'est un enfant, ni se douter qu'il peut
+être brisé. Plusieurs, en sortant de leurs mains, restèrent
+épileptiques. Plusieurs moururent, comme ce petit Brun, que la
+comtesse de Marsan livra pour jouet à ses domestiques, et qui, battu,
+mis au fond des latrines, tourné en rond des heures entières,
+constamment éveillé à coups de coude, finit par ne s'éveiller plus.
+(_Bull._, 1858, 435.)
+
+Il y eut des résistances terribles et indomptables, des enfants lions.
+Les petites Mirat, orphelines de huit à dix ans, résistèrent douze
+années de suite. Enlevées de chez leur grand'mère, par les magistrats
+de Meaux et les archers, elles cassent les glaces du carrosse, se
+blessent, veulent s'élancer par la portière. Il faut les soldats pour
+les contenir. On les met chez un catholique. Elles se sauvent chez des
+parents, qui les conduisent, à qui? au président de Lamoignon, qui les
+avait fait enlever. Il les met à Charonne, dans un couvent dont elles
+sautent les murs. (Élie B., 883.) Reprises et ramenées chez lui, il
+les retient sous clef dans son hôtel. Mais là, leur fureur et leurs
+cris, la violence de leur résistance font tant de bruit, que le roi
+même les rend à leurs parents de Meaux. (_Corr. adm._) C'étaient alors
+de grandes demoiselles. On a regret de dire que l'évêque de Meaux,
+Bossuet, longtemps s'acharne à les persécuter, obtient leur
+emprisonnement. (V. ses lettres, _France prot._ de Harg., article
+_Frotté_.) Élie Benoît les a crues hors de France. Nous les voyons à
+Meaux sous la très-dure main de Bossuet.
+
+La spéculation se mêlait à tout cela. Les couvents enlevaient de
+préférence les jeunes filles adroites qui avaient des talents
+d'aiguille, faisaient de jolies choses qu'on vendait bien (Élie B.,
+III, 339). Bien plus encore on recherchait, on se disputait même
+celles qui payaient de fortes pensions (_Corr. adm._, IV. 353).
+L'évêque de Montauban en enlève une de quatorze ans, la met au couvent
+de Bordeaux: «car elle aura cent mille écus.»
+
+Quatorze ans! âge fragile, moment délicat et sacré. C'est là surtout
+qu'il faut la mère, ses tendresses, son embrassement. Comment les
+traitait-on, ces grandes filles, de sensibilité si vive, qui ont tant
+besoin de ménagement? J'en vois une privée de sa mère, qu'un père et
+un frère catholiques enferment, battent, jusqu'à plus de vingt ans;
+puis, enlevée par des soldats, jetée aux couvents de Toulouse,
+profondes oubliettes; on ne l'a plus revue. Dans les couvents de
+Nouvelles catholiques, qui se créèrent partout en France, la
+discipline était le grand moyen. Barbaries impuissantes. Les
+religieuses exaspérées en vinrent à l'idée diabolique de les châtier
+devant témoins. Celles d'Uzès avaient huit rebelles. Elles avertirent
+l'intendant Basville, et firent venir le juge d'Uzès et le major du
+régiment de Vivonne, et, devant eux, ces impudiques, ces furieuses,
+dévoilèrent les huit demoiselles (elles avaient de seize à vingt ans),
+et les fouettèrent avec des lanières armées de plomb. (V. le récit
+dans Jurieu et dans Élie Benoît, 893.) Leurs cris épouvantables
+s'entendaient de la rue.
+
+Que restait-il après des excès si énormes? Les isoler sans doute et
+les accabler une à une. Une pauvre fille en lutte contre toute une
+communauté, le coeur toujours serré, sentant partout la haine, nourrie
+du froid régime, bien calculé, qui énerve et pâlit, abreuvée
+d'humiliations, plongée parfois dans un vilain trou noir où elle a
+peur, doit sans doute à la longue défaillir ou mourir. Mais la mort,
+c'était sa victoire et son affranchissement. Si l'on craignait cela,
+on essayait tout à coup autre chose. La rebelle, par un brusque
+changement, était mise dans un régime de grande douceur. On l'ôtait à
+ces aigres nonnes, rudes béguines de province, et on la déposait dans
+les bras, les pieuses tendresses de dames séduisantes qui eussent
+apprivoisé l'oiseau le plus sauvage. La maison de Paris, comme la
+plupart des couvents de la capitale, élégante et humanisée, était
+relativement un paradis. La pauvre fille brisée ne pouvait faire, dans
+un si grand changement, qu'elle ne donnât un peu à la nature, ne
+respirât, ne détendît son coeur. L'aumônier était Fénelon.
+
+Le quartier du Palais-Royal, où était cette maison, couvert alors de
+grands hôtels, de couvents, et de leurs jardins, était tout autre
+qu'aujourd'hui. Trois grands jardins surtout: celui du palais même,
+double alors d'étendue, avec le mystérieux pavillon où accoucha la
+Vallière; celui des Jacobins, c'est maintenant le marché; celui des
+Capucines, qui est la rue de la Paix. Entre les deux premiers, la
+butte des moulins de Saint-Roch est, comme elle fut toujours dans ce
+quartier, une oasis de silence et de solitude. Là se trouvait le
+couvent des Nouvelles catholiques.
+
+L'autorité n'était pas une femme. Le supérieur (c'est le vrai titre de
+Fénelon) était cet homme charmant. Il avait vingt-sept ans quand il y
+fut nommé en 1678. Ce choix hardi fut un coup de génie de l'archevêque
+Harlay de Champvallon. Pour imposer aux protestants par un semblant
+d'austérité, on eût pu prendre un cuistre, un Godet par exemple.
+Harlay se moqua des censeurs, voulut des résultats; le spirituel
+prélat, peu scrupuleux, crut que la Grâce ne serait efficace près de
+ces raisonneuses qu'en parlant par la voix d'un homme jeune, aimable,
+pieux, mais très-habile aussi, qui les ferait déraisonner.
+
+À cet âge il était prodigieusement affiné, noble visiblement et de
+rare distinction, faible, un peu vieux dès sa naissance. Il était en
+effet le fruit du dernier amour d'un vieillard. Son père, un grand
+seigneur, M. Fénelon de Salignac, veuf, et âgé, ayant de grands
+enfants, avait épousé, malgré eux, une demoiselle noble et pauvre.
+L'enfant qui vint de ce mariage fut fort mal reçu de ses frères,
+quoique, destiné à l'Église, il ne pût leur faire tort. Cette
+situation pénible ne contribua pas peu à lui donner la grâce et la
+douceur, une certaine adresse aussi, pour se faire pardonner de vivre.
+De ses ancêtres paternels, tous diplomates, il tenait quelque chose
+d'onduleux et d'insinuant. De sa mère, qui, plus jeune, eut plus de
+part à sa naissance, il eut des dons aimables et singuliers, ces
+heureuses contradictions qui plaisent dans la femme et en font une
+énigme; humble et plein du désir de plaire, vif et subtil, et contenu;
+le génie propre au monde, mais pour le mettre aux pieds de Dieu.
+
+Écoutons Saint-Simon qui l'a vu peu avant sa mort et dans la grande
+position d'archevêque-prince de Cambrai: «Il avait du docteur, de
+l'évêque et du grand seigneur. Il fallait faire effort pour cesser de
+le regarder.» Mais les portraits qui restent (à Versailles et
+ailleurs) ajoutent des traits moins favorables, quelque chose d'usé,
+d'effacé, de trop raffiné, et je ne sais quelle obliquité, un
+mouvement fuyant de l'épaule, une allure serpentine, comme d'un
+ingénieux sophiste byzantin. Rien de faux et pourtant rien qui rassure
+assez. On sent que ce génie complexe dont le propre est l'ondulation,
+n'aura pas besoin de mentir pour varier et tromper tout le monde, que
+dis-je? pour se tromper lui-même.
+
+Élevé près de sa mère par un très-savant précepteur dans l'étude de
+l'antiquité et surtout dans les lettres grecques, il fit sa théologie
+aux Jésuites de Paris. Un oncle qui s'occupait beaucoup de lui, vit
+qu'on exploitait trop sa brillante facilité. Il risqua de l'éteindre
+pour le fortifier, et le mit à Saint-Sulpice. Cette congrégation,
+alliée, amie des Jésuites, moins compromise et plus modeste, s'en
+tenait (comme Saint-Lazare) à l'arrêt du pape, qui, dès 1604, avait
+défendu d'agiter les grandes questions de la théologie, la vitale
+question de la Grâce. L'Église devait aller les yeux fermés,
+s'interdisant surtout de se comprendre elle-même. Pour la plupart,
+ceci réalisait l'heureux mot de Pascal, son conseil: «Abêtissez-vous.»
+Pour d'autres, ce renoncement d'esprit mettant toute religion au
+coeur, pouvait les jeter au fatalisme de sentiment, d'amour, qu'on a
+appelé le _Quiétisme_.
+
+Fénelon n'en était pas là encore à Saint-Sulpice. Il lisait les Pères
+grecs, et ne rêvait que missions du Levant, apostolat d'Athènes,
+délivrance de la Grèce. On le retint ici, et on lui imposa cette
+charge de supérieur des Nouvelles catholiques.
+
+Il n'y eut jamais de situation plus dangereuse. Ces filles arrivaient
+là, à peine arrachées de leurs mères, et tout en pleurs. D'autres
+ayant déjà passé par des mains dures, ayant souffert plus qu'on n'ose
+dire, languissantes, pâlies. Et cependant, tout intéressantes qu'elles
+fussent, de leur sérieuse éducation elles restaient militantes. À
+mesure qu'elles revenaient à elles par la douceur de cette maison,
+elles se défendaient de leur mieux. Eucharis discutait. Elle luttait,
+selon sa faiblesse, pour retenir encore le cher enseignement de
+famille, si mêlé à sa vie d'enfance et à ses meilleurs souvenirs.
+Grand contraste avec le troupeau de tant de femmes domptées qui se
+ressemblaient toutes, et de vieilles brebis ennuyeuses. Seulement,
+avec ces jeunes filles, il n'y avait aucun progrès à espérer, si on
+voulait rester sur le terrain de la logique. Les tirer d'un dogme à un
+dogme, c'était presque impossible. Mais fondre tous les dogmes dans
+l'attendrissement religieux, perdre tout dans l'amour de Dieu, c'était
+la seule voie sûre. Fénelon, on le voit plus tard, avait lu beaucoup
+les mystiques. Ce n'est pas tout à coup, après son entrevue avec
+madame Guyon, qu'il se trouva avoir cette science et cet
+approfondissement. Tout cela venait de plus loin, de ces années
+obscures où il en eut le temps, l'occasion, la nécessité.
+
+Il est bien entendu qu'il ne dit rien de tout cela dans son petit
+traité de l'_Éducation des filles_ (1687), livre calculé, hors de
+toute théorie, manuel, judicieux, pratique et terre à terre, écrit
+pour mesdames de Beauvilliers et de Chevreuse, qui réussit si bien en
+cour et qui le fit précepteur du duc de Bourgogne. Un seul mot de
+mysticité, dit trop tôt, l'eût perdu près de ses maîtres de
+Saint-Sulpice, chez son patron Bossuet, et surtout à Versailles. Un
+trait essentiel de ce personnage, qui fut le plus prudent des saints,
+c'est que ses intimes amis l'ignorèrent toujours, et que chaque pas où
+il se révéla fut pour eux une surprise. Par trois fois, il les
+étonna, et quand ils le virent précepteur, et quand ils le virent
+quiétiste, enfin quand la publication du _Télémaque_ montra en lui le
+romancier sentimental et l'utopiste politique.
+
+Le Quiétisme florissait à Paris depuis longtemps. Dès 1670, madame
+Guyon l'y prêchait sous les formes de l'Amour pur. Je ne crois
+nullement que Fénelon, qui y vint alors étudier et vécut dix-huit ans
+à Paris (jusqu'en 1688), ait pu ignorer ces doctrines. Elles
+n'allaient que trop à son âme tendre et subtile, de sensibilité
+contenue. Libre de Saint-Sulpice, transplanté de ce sol ingrat dans le
+charmant jardin des fleurs malades, il lui fallut puiser pour elles à
+la seule source qu'offrît l'aridité du temps. Le Quiétisme, à son
+premier degré élémentaire (obéissance, passivité, renoncement à
+soi-même et abandon à Dieu), c'était l'enseignement naturel de la
+situation. Dans la mesure prudente où un homme si fin put administrer
+ce calmant, il devait engourdir à merveille des âmes endolories, dont
+tant de cruels souvenirs renouvelaient les blessures. Jamais, sans ce
+loto, le pauvre coeur n'eût oublié.
+
+Oublier! Mot pénible à dire. Cette maison ruinée, ce père en fuite,
+cette mère prisonnière, tout cela revenant dans les songes, avec tel
+air des psaumes, faisait pleurer encore, et les beaux yeux parfois en
+étaient rougis le matin. À la longue ces ombres austères s'en allaient
+pâlissant. On avait des amies, des compagnes caressantes, si tendres!
+qu'on eût craint d'affliger. Le parloir agissait. Par les visites de
+grandes dames venaient l'air de Versailles, les belles nouvelles,
+tout l'olympe de cour, la chronique des nobles mariages. Ajoutez
+d'autre part un appel incessant au coeur, un miracle par jour, un Dieu
+qui se donne sans cesse et veut se donner davantage. Fénelon,
+généreusement, accorde la communion fréquente, et même quotidienne.
+État prodigieux, si émouvant pour une enfant à cet âge de crise, de se
+sentir toujours son jeune sein habité de Dieu!
+
+Ainsi, très-haut, très-bas, entre une vie de miracles et une vie déjà
+semi-mondaine, entre Versailles et le dixième ciel, l'âme flottait. À
+ces brusques passages on s'affaiblit bientôt. Elle perdait surtout de
+son activité, avait de moins en moins la disposition de sa raison. Le
+meilleur directeur qui constamment dirige, nous ôte l'habitude de
+faire un seul pas de nous-mêmes. Mollement soutenu à la lisière, on
+n'aime plus à appuyer le pied. Nulle initiative. Il est bien plus
+facile de suivre et laisser faire, «d'attendre en attendant,» ce que
+dira la voix aimée d'une autorité douce, qui, par moment, sévère, est
+encore aimée d'autant plus.
+
+L'âme ainsi croit ne plus rien faire. Mais l'imagination va toujours
+son chemin. Ignoraient-elles, ces jeunes saintes, que les obéissantes,
+les charmantes et les empressées, bien connues et triées par madame de
+Maintenon, passeraient à sa maison, sous l'oeil et la spéciale
+protection? Oserai-je le dire? Quiconque a vu l'agréable uniforme,
+noble, sérieux, mais galant, de Saint-Cyr, qui ne dérobe nul avantage
+de jeunesse, au contraire fait valoir le cou, le joli bras (gravures
+de Lavallée), qui l'a vu pensera que plus d'une convertie sentit là
+l'attrait de la Grâce. Celle du roi était assurée à cette maison. Les
+demoiselles qui l'amusèrent d'_Esther_ et d'_Athalie_, y trouvèrent
+faveur et fortune, et de beaux établissements.
+
+Du reste, Fénelon lui-même, dans son _Avis à une dame de qualité sur
+l'éducation de sa fille_, conseille pour celle-ci deux choses. Il
+faut, dit-il, faire de Dieu son ami, l'ami du coeur, être avec lui
+comme avec son intime, lui dire tout sans cérémonies. Mais en même
+temps il est capital pour la jeune fille de se mettre à portée de
+trouver un sage mari, _propre à réussir dans les emplois_.
+
+Tel est cet habile homme, et tel l'étonnement qu'il donne toujours de
+le trouver visant si haut dans la dévotion, et pourtant si pratique
+dans la voie de son temps. Mais cela est-il facile à concilier? La
+préoccupation des places s'arrange-t-elle bien avec les libertés de la
+vraie vie religieuse? Qu'eût dit le Moyen âge de ces deux ambitions,
+et de ce mot si fort, qu'il dit légèrement, sans en mesurer la portée:
+Être l'intime ami de Dieu!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+LA FUITE--L'HOSPITALITÉ DE L'EUROPE
+
+1686
+
+
+Dans les révolutions de notre orageuse patrie, bien des fois les mêmes
+frontières ont vu l'émigration. Bien des fois les forêts des Ardennes,
+les gorges du Cerdon, entre Lyon et Genève, nos côtes d'Océan, leurs
+anses solitaires, connues du seul contrebandier, ont vu des fugitifs,
+sous mille déguisements, chercher leur salut dans l'exil. Toutefois,
+entre proscrits et proscrits, grande est la différence. Le protestant
+pouvait rester; on faisait effort pour le retenir. Qu'il dît un mot,
+et il gardait ses biens et sa patrie, s'épargnait des dangers
+terribles. L'émigré de 93 voulait sauver sa vie; celui de 1685 voulait
+garder sa conscience.
+
+La fuite du protestant est chose volontaire. C'est un acte de loyauté
+et de sincérité, c'est l'horreur du mensonge, c'est le respect de la
+parole. Il est glorieux pour la nature humaine qu'un si grand nombre
+d'hommes aient, pour ne pas mentir, tout sacrifié, passé de la
+richesse à la mendicité, hasardé leur vie, leur famille, dans les
+aventures d'une fuite si difficile. On a vu là des sectaires obstinés;
+j'y vois des gens d'honneur qui, par toute la terre, ont montré ce
+qu'était l'élite de la France. La stoïque devise que les libres
+penseurs ont popularisée, c'est justement le fait de l'émigration
+protestante, bravant la mort et les galères, pour rester digne et
+véridique: _Vitam impendere vero._ La vie même pour la vérité!
+
+Voilà pourquoi les chemins du passage, ces défilés, ces forêts, ces
+montagnes, ces lieux d'embarquement, sont sacrés de leur souvenir. Que
+de larmes y furent versées! Il était rare que l'on partît ensemble. La
+famille se séparait parfois pour émigrer par des lieux différents, ou
+bien par l'impossibilité de faire fuir des malades, des faibles, des
+femmes enceintes qui traînaient de petits enfants. On se quittait, le
+plus souvent, pour des destinées bien diverses. Tel périssait, telle
+était prise, enfermée, perdue pour toujours. On ne se revoyait qu'au
+ciel.
+
+Le terrible danger d'une séparation éternelle, des lois féroces,
+aggravées coup sur coup, rien ne pouvait les retenir. «Celui qui fuit,
+aux galères pour toujours. Son dénonciateur aura la moitié de ses
+biens (août 1685).»--«Celui qui aide ou guide le fugitif, est de même
+pour toujours galérien (7 mai 1686).» Et ce n'est pas assez; on ajoute
+_la mort_.
+
+Nul roman comparable pour l'intérêt des aventures et le pathétique
+des situations à ces histoires trop vraies. Un comique terrible, à
+tout moment, vient s'y mêler à la tragédie. Il n'est sorte de ruses,
+de bizarres déguisements, qu'on n'emploie pour échapper. Les femmes,
+spécialement, y furent héroïques, admirables, ne reculèrent devant nul
+danger, nulle souffrance. Plusieurs même se défigurèrent pour être
+moins reconnaissables. De jeunes demoiselles, devenues tout à coup
+intrépides et aventureuses, à quinze ans, à seize ans, se hasardaient
+dans les bois, les déserts, à la merci d'hommes de mine affreuse et
+affamés d'argent, qui eussent fort bien pu tuer, dépouiller la pauvre
+brebis sans défense, au lieu de faire pour elle un pénible voyage, qui
+pouvait leur valoir la mort. Marteilhe en cite deux, qui, habillées en
+homme, allaient échapper en plein hiver par la forêt des Ardennes,
+faire trente lieues sous les arbres chargés de givre, par des voies
+défoncées, sur un affreux verglas. Elles furent prises et mises en son
+cachot. Elles étaient de son pays et de sa ville. Elles furent si
+heureuses de la rencontre, qu'elles en pleuraient de joie. Lui, se
+défiant de sa sagesse, il n'accepta pas cette société charmante, et
+protégea les innocentes mieux qu'elles ne faisaient elles-mêmes, leur
+obtint un cachot à part.
+
+Il y a mille histoires d'embarquements aventureux. Plusieurs se
+jetaient à fond de cale dans les bâtiments qui partaient, sous des
+tonneaux de vin, même dans des tonneaux vides ou sous des monceaux de
+charbon. Une famille restait là parfois quinze jours dans les
+ténèbres, dans des gênes extrêmes, pour attendre le vent favorable.
+On allait jusqu'à prendre une simple barque. On se jetait au premier
+pêcheur pour passer l'Océan. Le comte de Marancé passa ainsi, avec sa
+femme et quarante personnes, dans une barque, malgré la plus rude
+saison. Il y avait là des femmes grosses, d'autres qui allaitaient.
+Point de vivres. On crut passer vite. Le mauvais temps retint en mer;
+on resta des jours et des nuits sous la brume glacée. Les nourrices,
+épuisées, n'avaient plus de lait, donnaient de la neige aux enfants.
+Tous étaient demi-morts quand la blanche dune d'Angleterre parut enfin
+à l'horizon.
+
+Heureux encore ceux-ci. Mais M. de Bostaguet, un autre gentilhomme
+normand, fut attaqué cruellement, et séparé des siens, au moment de
+s'embarquer. Nous avons ce récit de sa main même. Il confesse avec
+grand chagrin, dans une mâle pudeur de soldat, qu'il avait eu le
+malheur de faiblir, qu'ayant chez lui je ne sais combien de femmes,
+mère, soeurs, filles et belles-filles, nièces, enfants et sa femme
+enceinte, il n'avait pas eu le courage de les exposer aux dragons, et
+qu'il avait faibli. Mais la désolation de cette chute était si grande
+dans la famille, qu'avec tant d'embarras, une mère de quatre-vingts
+ans, des petits enfants, etc., on résolut de se remettre à Dieu, de
+laisser tout, terres et maisons, et de fuir à tout prix. Cette lourde
+et nombreuse couvée que traînait Bostaguet, ces pauvres femelles
+tremblantes, qui avançaient lentement vers la mer, tout cela fut
+rejoint bien vite par les soldats, les garde-côtes. Bostaguet et ses
+gendres, ses domestiques, se défendirent à coups de pistolet; il y eut
+des hommes tués, mais lui-même fut blessé. Cependant le troupeau de
+femmes fuyait sur les falaises le long de la mer. Situation terrible,
+car à cette heure le flux montait. Bostaguet eut le déchirement de
+sentir qu'on allait les prendre, les lui ôter sans doute pour
+toujours. Il s'enfuit, fut caché par des paysans catholiques, même par
+des curés charitables, mais mal pansé, martyrisé. Enfin, il échappa,
+entra dans l'armée de Guillaume. Longues années après, il put faire
+revenir ce qui restait de sa famille.
+
+Tels ne revinrent jamais. Capturés par les Barbaresques, ils furent
+vendus en Afrique, en Asie. D'autres prirent des brigands pour guides
+et furent assassinés. Des guides mercenaires, pour mieux tromper les
+gardes, faire évader un riche, les endormaient en leur livrant des
+pauvres. Des forbans se chargeaient de faire passer la Manche,
+prenaient des fugitifs à bord; puis, une fois en mer, leur arrachaient
+ce qu'ils avaient et les mettaient au fond de l'eau.
+
+On a réimprimé un beau et terrible récit: _Les larmes de Chambrun_,
+pasteur d'Orange. C'était un homme énergique, éloquent, né pour
+soutenir tous les autres, et qui pourtant tomba. Il était alité dans
+ce moment dans un cruel accès de goutte, à qui une fracture de la
+cuisse ajoutait d'atroces douleurs. Dans cette ville, qui appartenait
+au prince d'Orange, la dragonnade fut plus furieuse qu'ailleurs,
+proportionnée à la haine qu'on supposait au roi pour Guillaume. Le
+comte de Tessé, un officier féroce et railleur, fut envoyé là.
+
+Le logement ne fut pas plutôt fait qu'on entendit mille gémissements.
+On ne voyait dans les rues que visages inondés de larmes. La femme
+criait au secours du mari lié, roué de coups, pendu au feu, menacé du
+poignard. Le mari appelait pour sa femme mourante, qu'un coup avait
+fait avorter. Des cris d'enfants: «On tue mon père! on abîme ma mère!
+on veut mettre à la broche mon petit frère!...» Quarante-deux dragons
+s'établirent dans la chambre de Chambrun et autour de son lit. Ils
+allument cent bougies, battent de quatre tambours, se coiffent de
+serviettes, fument à son nez pour le faire étouffer. Ils boivent tant
+que le sommeil leur vient, mais leurs officiers entrent et les
+éveillent à coups de canne.
+
+Chambrun avait fait fuir sa femme. Mais on la ramène à Tessé. Le rieur
+dit cruellement: «Eh bien, tu serviras à toi seule tout le régiment.»
+Elle se roula à ses pieds, désespérée. Elle était perdue, si un
+religieux à qui Chambrun avait rendu service ne l'eût cautionnée. Sans
+la faire abjurer, par un pieux mensonge, il dit: «Elle a fait son
+devoir.»
+
+Rejointe à son mari, elle avisa à le faire emporter. Au moindre
+mouvement, il souffrait des maux indicibles. Quand on le vit partir
+sur un brancard, toute la ville pleurait, les catholiques comme les
+protestants. Les dragons mêmes étaient émus, et, dit-il, changeaient
+de couleur.
+
+Le martyre du malade s'aggrava à Valence. Un cousin de madame de
+Sévigné, La Trousse, y commandait. Il lui ôta sa courageuse femme, qui
+seule faisait sa fermeté, et le malheureux abjura. Plus tard, guéri à
+Lyon, la frontière étant moins gardée, il trouva le moyen d'échapper
+déguisé en officier général, avec grand bruit, grand train, une
+voiture à quatre chevaux. Sa pauvre femme y eut bien plus de peine,
+fuyant de son côté avec trois demoiselles de Lyon. Les guides qu'elles
+avaient payés eurent la barbarie de les laisser en pleine montagne.
+C'était l'hiver. Elles erraient et ne trouvaient pas le chemin. Elles
+restèrent neuf jours sur la neige, chassées dans le Cerdon, traquées
+le long du Rhône. Les demoiselles, vaincues de froid, de fatigue et de
+faim, voulaient revenir à Lyon et se livrer. Madame de Chambrun eut du
+coeur pour les quatre, ne leur permit pas le retour, et finit par leur
+montrer enfin des hauteurs les tours de Genève, le salut et la
+liberté.
+
+L'exemple que la petite Genève donna alors est le plus grand, je
+crois, qu'on puisse trouver dans l'histoire de la fraternité humaine.
+Cette ville de seize mille âmes, pendant près de dix ans, reçut,
+logea, nourrit quatre mille fugitifs. Énorme effort, excessive
+dépense, et soutenue avec une persévérance admirable. Augmenter
+sur-le-champ d'un quart sa population, sa consommation, c'est ce
+qu'aucune ville n'aurait supporté. Si Paris a un million d'âmes,
+représentez-vous ce que serait l'invasion subite d'un quart en plus,
+de deux cent cinquante mille âmes. Ajoutez que, de ce côté, venait la
+partie la plus pauvre de l'émigration. Nos braves paysans du Jura,
+avec des dangers incroyables, par les sapins, les précipices, en plein
+hiver, par les sentiers des chèvres, les faisaient passer un à un,
+mais dénués et sans bagages. Comme des naufragés ou comme l'enfant qui
+vient de naître, ils abordaient nus à Genève, n'apportant que leur
+corps mal vêtu, affamé, souvent martyrisé. Toujours de nouveaux
+arrivants. Ils s'écoulaient, d'autres venaient. C'était un torrent de
+fantômes; on eût dit la marche des morts vers la vallée de Josaphat.
+
+Les maisons de Genève ne sont pas grandes. La famille d'alors était
+serrée et close, d'une certaine raideur pour l'étranger et d'un
+_aparté_ puritain. Tout cela disparut. La pitié et la charité
+changèrent violemment ces choses de forme. Les portes s'ouvrirent
+grandes. On mit des lits partout, cinq ou six dans chaque chambre.
+Telle maison en eut quarante-cinq! Toutes les habitudes changées,
+complet bouleversement. La dame génevoise, concentrée jusque-là, un
+peu prude et méticuleuse, prend chez elle, avec elle, au saint des
+saints de la famille, ces pauvres inconnues. Elle coupe ses robes à
+leur taille, se dépouille pour couvrir des enfants presque nus. Grande
+table et petite chère. Pour nourrir tout ce monde, elle accepte, elle
+impose aux siens une sobriété rigoureuse. Elle vide les greniers et
+les caves. Elle prend l'eau pour elle et réserve le vin pour ces
+malheureux épuisés.
+
+Nos Français du Midi, sous la bise de Genève, au souffle du mont
+Blanc, dans ces grands courants froids que le Rhône, que l'Arve, ces
+furieux torrents, amènent là de toutes parts, supportaient avec peine
+le cruel hiver de 1686. Leurs hôtes, non contents de manger avec eux
+tout ce qu'ils avaient, s'endettèrent généreusement. De leur crédit
+chez les marchands, ils enlevèrent du drap, du linge, des chaussures,
+habillèrent tout ce peuple. Nos Français discrètement, pour ménager le
+bois de la maison et soulager leurs hôtes, les laisser respirer un
+moment, allaient presque tous chercher un peu de soleil sur la pente
+abritée que depuis on appela le _Petit Languedoc_. Cette rampe domine
+le beau Jardin des plantes que Rousseau, Candolle et Saussure, rendent
+tellement illustre. Mais ce grand souvenir de la charité génevoise
+glorifie plus encore ce beau lieu et le rend sacré.
+
+Cependant arrivaient les lettres insistantes de Louis XIV pour qu'on
+chassât les réfugiés. La petite ville, sans armes, avec ses vieux
+mauvais remparts, n'eut garde de désobéir. On ordonna à son de trompe
+leur expulsion. Il en sortit des foules par la porte de France. Mais,
+à minuit, on les faisait rentrer par la porte de Suisse. Pendant que
+les crieurs proclamaient leur bannissement, les huissiers de la ville
+en habit noir faisaient pour eux la collecte de porte en porte. Fureur
+et menaces du roi, qui va, dit-il, agir. Genève, en ce péril, décida
+que ceux qui viendraient désormais seraient conduits à Berne. Mais
+rien ne put lui faire abandonner ceux qu'elle avait reçus. Elle en
+garda trois mille. Berne et Zurich la rassurèrent en lui offrant au
+besoin une armée de trente mille hommes. (V. l'intéressant mémoire de
+M. Gaberel, tiré des actes.)
+
+Au reste, de quoi s'étonner? quoi de plus français que Genève, ce lac
+sacré, ce doux pays de Vaud? La France y recevait la France. Ceux
+qu'elle doit surtout remercier, ce sont les nations étrangères,
+d'autres langues, de moeurs opposées, qui nous ouvrirent les bras
+noblement, généreusement. L'Allemagne du Nord, dans son ingénieuse
+hospitalité, fit que ces fugitifs se crurent dans la patrie, leur fit
+exprès des villes pour vivre ensemble où on ne parla que leur langue.
+Ils eurent leurs tribunaux et se jugèrent eux-mêmes. L'Angleterre,
+magnifiquement, dépensa sans compter, sans se lasser jamais. Elle
+donna l'argent; et un de nos réfugiés, Schomberg, lui porta la
+victoire.
+
+Mais, de toute l'Europe, la plus excellente hospitalité fut celle de
+la Hollande. Elle fut l'_arche_ dans ce déluge. Peuple froid de
+parole, mais chaud en acte, solide en amitié, avare pour être
+généreux. Au jour de la Révocation tous donnèrent largement, tous,
+juifs, luthériens, anabaptistes, catholiques même. Mais, ce qui valait
+mieux, excellents organisateurs dans les choses de la charité, les
+Hollandais créèrent de nombreux établissements de refuge, et surtout
+pour les femmes. Chaque ville voulut en avoir. Ici, les dames furent
+reçues, là les femmes de ministres, ailleurs les jeunes demoiselles.
+Tout cela, par une noble attention, dirigé par des Françaises. Vivres,
+pensions, propriétés, rien ne manqua à ces établissements. Amsterdam
+bâtit mille maisons pour les nôtres. La Frise et toutes les provinces
+leur donnaient des terres et des exemptions d'impôts. Ce n'est pas
+tout. Les Hollandais, les Anglais de concert, firent savoir dans la
+Suisse, qu'ils n'avaient pas assez de pauvres, d'émigrés et de
+fugitifs, et prièrent qu'on leur en cédât.
+
+Racontons le meilleur. Dans ce grand élan de pitié, quand les
+complaintes des martyrs se chantaient partout en Hollande, le coeur le
+plus touché, le plus tendre, qui n'en disait rien, c'était la belle et
+bonne femme de Hollande. Elle qui ne vit que d'intérieur, de famille
+et de doux ménage, elle sentit à fond cette terrible révolution de la
+famille, tant d'époux séparés, de veufs et d'orphelins. Elle adoptait
+ceux-ci, accueillait ceux-là. Souvent, en donnant tout, elle voulait
+davantage et se donnait elle-même. Les dames les plus riches
+ambitionnèrent et recherchèrent la main des plus pauvres de ces
+exilés. C'était le plus souffrant, celui qui avait tout perdu, santé,
+famille, enfants, celui qui arrivait le plus frappé de Dieu, à qui
+leur coeur allait de préférence. Qu'on me permette ici de m'arrêter,
+de rappeler un fait plus ancien qui précède la Révocation, mais qui
+s'est renouvelé souvent dans ce siècle.
+
+L'antique église des vallées vaudoises des Alpes, image trop fidèle du
+christianisme primitif, dans son innocence agricole, n'était que plus
+haïe des papistes et très-spécialement des Jésuites du Piémont.
+Tout-puissants à la cour, de vingt ans en vingt ans, ils y firent
+lâcher les soldats. Dans la persécution de 1655, tout le petit pays
+étant couvert de troupes, écrasé, sauf les hauts sommets neigeux,
+inhabitables, l'intrépide pasteur Léger s'y maintint, résolu à ne pas
+quitter son troupeau. Plusieurs hivers durant, sans abri que les
+antres, vivant du peu que des hommes hardis y portaient à grand
+risque, toujours il échappa à la poursuite des dragons. Mais il
+n'échappait pas à la nature terrible de ces lieux. Plus d'une fois, la
+tourmente l'enleva, le jeta demi-brisé dans les torrents. Plus d'une
+fois, sur des pentes rapides, il fut roulé par l'avalanche. Souvent,
+couvert de givre, la barbe et les cheveux hérissés de glaçons, il
+perdait figure d'homme. On le priait en vain d'abandonner cette vie
+impossible. Il s'obstinait. Mais il devenait sourd, aveugle par la
+neige, et ses membres roidis lui refusaient le mouvement. Il fallut
+donc descendre. Il arriva en Suisse et sur le Rhin, n'ayant rien que
+sa Bible, dévasté, ruiné, une ombre d'homme, hélas! une ombre
+douloureuse, ne faisant un pas sans gémir. Il était dans son lit quand
+une lettre lui vient de Hollande, la lettre d'une dame veuve. Cette
+dame, fort riche, lui écrivait que, s'il n'était malade, elle n'eût
+pas osé s'offrir à lui, mais que, dans cet état, elle croyait pouvoir
+le prier d'accepter sa main. Cette charmante bonté eut l'effet d'un
+miracle. Notre homme, hier dans les affreux glaciers, tombe dans une
+bonne ville de Hollande. Son antre est maintenant une opulente maison,
+un nid chaud, partout tapissé. La dame qu'à sa lettre il croyait
+vieille, voici que c'est une jeune sainte, qui veut le servir à
+genoux. Il remercie Dieu, ressuscite. Son grand coeur et sa gratitude,
+son amour, le refont. Le voilà un autre homme plus vivant qu'il ne fut
+jamais, plus chaleureux. On le sent à son livre, à cette oeuvre
+admirable, la brûlante histoire des martyrs.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+MASSACRE DES VAUDOIS--LES VOIX D'EN HAUT ASSEMBLÉES DU DÉSERT
+
+1686
+
+
+«Poussons au ciel nos acclamations, dit Bossuet (25 janvier 86), et
+disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, ce que les 630
+Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine: «_Vous avez
+affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques. Roi du ciel,
+conservez le roi de la terre!_» Voilà ce que nos pères ont admiré.
+Mais ils n'ont pas vu, comme nous, les troupeaux égarés revenir, leurs
+faux pasteurs les abandonner, sans même en attendre l'ordre, et
+_heureux_ de pouvoir donner leur bannissement pour excuse.»
+
+Mot dur pour les ministres, que l'on chassa si cruellement en gardant
+leurs enfants! Ceux qui restaient furent jetés aux galères (50 en une
+fois dès 1684). Bossuet l'a oublié. Il semble croire ce que le roi
+écrit en Hollande et en Angleterre (20-27 déc. 85). «Qu'il n'y a
+_point de persécution_, que les protestants émigrent _par caprice
+d'une imagination blessée_,» etc. (V. Dépêches de d'Avaux.)
+
+Qui est persécuté? L'Église catholique. Voilà qui est étonnant et qui
+effraye. Dans son chant de triomphe, se mêle un sinistre gémissement:
+«Qu'elle est forte cette Église et que redoutable est le glaive que le
+Fils de Dieu lui a mis dans la main! Mais c'est un glaive dont les
+superbes et les incrédules ne ressentent pas le double tranchant. Elle
+est fille du Tout-Puissant; mais son père, qui la soutient au dedans,
+l'abandonne souvent aux persécuteurs; et, à l'exemple de Jésus-Christ,
+elle est obligée de crier, dans son agonie: Mon Dieu, mon Dieu,
+pourquoi m'avez-vous délaissée? Son époux est le plus puissant comme
+le plus beau et le plus parfait de tous les enfants des hommes; mais
+elle n'a entendu sa voix agréable, elle n'a joui de sa douce et
+désirable présence qu'un moment. Tout d'un coup il a pris la fuite
+avec une course rapide, et, plus vite qu'un faon de biche, il s'est
+élevé au-dessus des plus hautes montagnes. Semblable à une épouse
+désolée, l'Église ne fait que gémir et le chant de la tourterelle
+délaissée est dans sa bouche.»
+
+Cherchons qui fait pleurer l'Église. Bossuet nous l'a dit dès
+longtemps. Dès 1681, il désigne les esprits forts, les _libertins_,
+prêts à profiter des discordes du monde catholique. La presse de
+Hollande vient de créer le journalisme (Bayle, 1684). Une inquiétude
+générale semble annoncer une révolution religieuse. Le protestantisme
+branle, mais le catholicisme est-il solide?
+
+Qu'arriverait-il, si, du dogme vieilli, l'esprit nouveau faisait
+éclore un christianisme sans dogme?
+
+Longtemps, dans un repli des Alpes, avait existé une telle église,
+nue, naïve, innocente et sans théologie. Depuis un siècle à peine,
+elle avait, de confiance, adopté des ministres de Genève, mais n'en
+restait pas moins fort loin de l'esprit de Calvin, dans une heureuse
+impuissance de rien comprendre à sa doctrine. Pauvre petite église, la
+plus antique de l'Europe, par sa simplicité, elle allait se trouver
+aussi la plus moderne, et la plus près de nous. N'était-ce pas, à
+l'autel des Alpes, que la foi, la philosophie, s'épouseraient dans la
+liberté?
+
+Sans bien s'expliquer tout cela, Rome, d'une haine instinctive, avait
+poursuivi les Vaudois. Elle en semblait troublée plus que de la
+savante et disputeuse Genève. Toujours, elle avait eu à Turin un nonce
+ardent, prêt à saisir toute occasion d'obtenir la persécution. Le
+politique et rusé Savoyard, qui regardait toujours de sa montagne d'où
+soufflait le vent de l'Europe, ayant besoin du pape par moments, alors
+faisait ce qu'il voulait. La propagande organisée de longue date à
+Turin, Annecy, Grenoble, etc., par le Jésuite Possevino et le doux
+saint François de Sales, procédait par l'argent, l'intrigue, surtout
+les vols d'enfants. Mais cela ne suffisait pas; dans ces mystérieux
+conciliabules dominaient des dévotes italiennes plus ardentes que le
+clergé même, violentes, effrénées Madeleines, qui (comme la Pianesse
+en 55) se croyaient damnées sans remède si elles ne se lavaient dans
+un bain de sang.
+
+Pour être sûr d'en répandre beaucoup, il suffisait d'imposer aux
+Vaudois des logements militaires. Tout le monde connaissait, et par la
+tradition, et par le livre de Léger et ses gravures si populaires,
+l'effroyable trahison de 1655. Sous un tel souvenir, le petit peuple
+n'oserait jamais se fier aux soldats et se ferait exterminer plutôt.
+En y portant la dragonnade, on pouvait espérer cela. On travailla
+l'été de 1685. On fit comprendre au roi que tous les émigrants iraient
+à cet asile, et, dès le 12 octobre, voulant le leur fermer, il intima
+à la Savoie d'occuper militairement et de convertir les Vaudois. Il
+insista, offrit des troupes. Le duc, jeune homme de vingt ans, n'était
+pas pour lui résister.
+
+Les Vaudois effrayés envoyèrent à Turin, et ne furent pas même reçus.
+Leurs ministres disaient qu'il n'y avait rien à faire qu'à se
+soumettre et souffrir tout. Cela était-il possible? On accepte le
+martyre pour soi; mais comment l'accepter pour sa femme et ses
+enfants? Comment livrer les faibles à l'infamie, l'innocence aux
+souillures? Résister, ne résister pas, c'était même chose; la
+confiance de 55 eut même résultat que la défiance de 86. Les Vaudois
+savaient bien que, pour les dévots savoyards, pour l'idolâtrie
+piémontaise, leur terre sans madones et sans moines était la terre
+maudite, où l'on pouvait tout faire, où nul excès n'était un crime.
+D'autre part, les Français, c'étaient ceux de la dragonnade, ces
+terribles railleurs, sans pitié dans leurs jeux, cruellement
+facétieux dans l'outrage et dans les supplices. Tout leur esprit
+n'empêche pas que, si on leur trouve un mot d'ordre, un sobriquet pour
+l'ennemi, ils ne le répètent à l'aveugle, n'aboient tous à ce mot,
+comme la meute à l'hallali du cor. Ici, ce mot était _barbets_. Les
+ministres dans ce dialecte s'appelant _barbes_, on nommait _barbets_
+les Vaudois. Avec cela, on répondait à tout, et tout était permis.
+«Des hommes? non, ce sont des _barbets_.»
+
+Les Suisses et les princes allemands, dont ils implorèrent
+l'intercession, ne leur donnèrent rien qu'un conseil misérable et
+impraticable, de quitter leur pays, de passer les Alpes en janvier.
+Voyage bien difficile aux hommes, impossible aux familles. Il eût
+fallu laisser leurs femmes, leurs enfants. L'abattement de l'Europe
+était extrême. Nul ne soufflait. Un roi de France, tellement uni à
+l'Angleterre, maître en Savoie, terrible aux Espagnols, qui, voyant
+ses soldats en Béarn, avaient demandé grâce, un roi qui menaçait
+l'Empire et voulait la moitié du Palatinat, un roi tellement absolu en
+France, qui régnait jusqu'à l'âme, changeait la religion d'un
+mot,--c'était un objet de terreur pour toute la terre. La Hollande, on
+l'a vu, priait que Dieu attendrît le coeur du roi. Les réfugiés, dans
+des vers datés de 1686, prient «ce grand prince, en qui on admire tant
+de vertus, de comprendre que la rigueur qu'on lui conseille est un
+piége pour l'empêcher d'être élu empereur.» Au 1er janvier, l'éloquent
+Saurin, prêchant à la Haye, dans les voeux attendris qu'il fait pour
+la Hollande et pour ses alliés, prie aussi pour Louis XIV: «Et toi,
+prince redoutable que j'honorai comme mon roi, Dieu veuille effacer
+de son livre les maux que tu nous a faits, les pardonner à ceux qui
+nous les font souffrir.»
+
+Tel est le vrai christianisme, ennemi de la résistance. Quand il est
+conséquent, il reproduit son origine, la soumission à l'Empire, la
+résignation sous Tibère, l'oubli de la patrie pour la patrie céleste,
+un pieux consentement à la mort de la liberté. Les ministres ici
+parlent aussi bien que les évêques. Basnage ou Saurin valent Bossuet.
+En Languedoc, comme aux Alpes, les ministres empêchèrent d'armer. Il
+ne tint pas à eux que le roi n'eût un triomphe durable et éternel.
+
+Dans ce silence inouï de la terre, il montait dans l'apothéose, ne
+voyant plus ce monde, entendant tout au plus quelques plaintes
+soumises et de faibles gémissements, mélodie du triomphe, douce au
+triomphateur, quand il entend derrière l'esclave soupirer et prier.
+C'était le moment où Lebrun, faisant tomber les toiles du plafond de
+sa Galerie, dévoila tout à coup cet Empyrée, tout d'or et de peintures
+étincelantes. La monstrueuse enflure des Borées qui soufflent la
+gloire n'était rien en comparaison de l'enflure délirante des
+inscriptions, outrage aux nations qu'on voit renversées de la foudre,
+terrassées, garrottées. Le roi regarda froidement, trouva cela
+naturel, ne fit aucune objection.
+
+Ce défi à l'Europe, ce ne fut pas assez de le mettre à Versailles,
+chez le roi, on le mit à Paris sur la place publique. Les nations
+vaincues, les mains liées derrière le dos, furent exposées en bronze,
+comme au pilori de l'histoire. Un Cerbère sous le pied du roi
+figurait l'hérésie, la France protestante, moins liée qu'écrasée. À ce
+roi pape, à ce roi Dieu, qui, par delà la victoire extérieure, avait
+eu la victoire sur l'âme, ce n'était plus des sujets qu'il fallait,
+mais des adorateurs. Le dévot courageux qui, sans ménagement pour le
+roi, au risque de déplaire, dressa l'idole et l'adora, fut le duc de
+la Feuillade. Le 24 mars 1686, il donna ce spectacle à la place des
+Victoires. À la façon des madones italiennes, le dieu devait avoir
+sous lui une lampe toujours allumée, en faveur des fidèles qui
+viendraient y faire des prières ou suspendre des _ex-voto_. Ce
+luminaire fut ajourné, pour ne pas déplaire à l'Église. La Feuillade
+attendit. À sa mort, la chapelle devait être son propre tombeau. Un
+souterrain, partant de son hôtel et passant sous la place, permettait
+de placer, sous le maître le fidèle esclave.
+
+Le roi envoya le Dauphin pour l'érection de la statue. Il quittait peu
+Versailles. Son sang s'était aigri. La violente politique de ces
+dernières années, la violente alimentation qui le surexcitait, les
+furieux conseils de Louvois, bombardements, proscriptions, tout
+faisait fermenter en lui une humeur âcre. Les plus légères
+contradictions, dans cet état de colérique orgueil, deviennent
+horriblement sensibles. Le roi avait chez lui un audacieux
+contradicteur,--un homme? non, nul n'aurait osé,--mais la nature
+osait. Pendant qu'il se voyait aux plafonds de Versailles, plus
+qu'homme, un soleil de beauté, de jeunesse et de vie, cette effrontée
+nature lui disait: «Tu es homme.» Elle se permettait de le prendre à
+l'endroit par où tous sont humiliés. Il avait eu des tumeurs au genou
+et avait patienté. Elle lui en mit une à l'anus. Nul remède, que
+chirurgical, une opération très-nouvelle, partant fort solennelle, qui
+ne manquerait pas de retentir en Europe, dont la chirurgie ferait un
+triomphe, une éternelle fanfare, pour glorifier l'opérateur hardi. Il
+allait devenir, comme cet homme de Molière, _un illustre malade_, une
+victime renommée, un fameux patient. On gardait ce secret encore, mais
+il ne pouvait tarder d'éclater. Quoi de plus irritant que cette
+attente? Neuf mois entiers, il résista, recula, craignant l'éclat de
+cette affaire, pensant, non sans raison, que l'Europe en rirait, et
+s'enhardirait par le rire.
+
+Dans un gouvernement tellement personnel, la chose était très-grave.
+Un prince si cruellement contrarié au plus haut du triomphe même,
+pouvait céder aux plus cruels conseils. En réalité, Louvois régna seul
+(jusqu'en novembre, jusqu'à l'opération), et fit, avec la signature de
+ce malade, des choses excessives et féroces, insensées même, comme de
+démolir les maisons des récalcitrants. On cassait, brisait tout. Le
+prince de Condé, des fenêtres de Chantilly, voyait piller, ruiner ses
+vassaux, c'est-à-dire lui-même. Dans la banlieue même de Paris, au
+village de Villiers-le-Bel (Élie Benoît, 903), deux cents charretées
+de meubles furent enlevées, vendues par les dragons et par les faux
+dragons. Des paysans hardis prenaient cet habit pour piller.
+
+Si on agit ainsi à deux pas de Versailles, qu'était-ce au loin, dans
+les vallées vaudoises? À l'armée de Savoie, Louvois en joignit une de
+quatre mille hommes. C'étaient huit ou dix mille soldats contre deux
+mille paysans. Visiblement, on voulait écraser. Pour comble, au moment
+même, ou pour les sauver ou pour les tromper, le duc gracieusement
+leur permit de partir, ce qui les divisa. Les uns ne s'y fiaient pas,
+voulaient combattre. Les autres se soumettaient, ne s'armaient pas, se
+croyaient gardés par leur innocence. À la vallée de Saint-Germain,
+violente résistance, qui irrita et fit faire mille actes cruels. Pour
+pénétrer plus haut, ils se firent guider par des femmes dont on fit
+sauter la chemise; ces pauvres créatures, ils les faisaient marcher en
+les piquant derrière de la pointe de l'épée.
+
+Dans la vallée de Saint-Martin, tout ouvert, nulle défense. On vient
+amicalement au-devant des troupes, qui tuent, pillent, violent.
+Ailleurs, les généraux, le Français Catinat, et le Savoyard Gabriel,
+oncle du duc, donnent des paroles de paix, désarment et lient les
+hommes, les envoient à Turin. Restent les femmes, les enfants, les
+vieillards, que l'on donne au soldat. Des vieux et des petits, que
+faire, sinon de les faire souffrir? On joua aux mutilations. On brûla
+méthodiquement, membre par membre, un à chaque refus d'abjuration. On
+prit nombre d'enfants, et jusqu'à vingt personnes, pour jouer à la
+boule, jeter aux précipices. On se tenait les côtes de rire, à voir
+les ricochets, à voir les uns, légers, gambader, rebondir, les autres
+assommés, comme plomb, au fond des gouffres; tels accrochés en route
+aux rocs et éventrés, mais ne pouvant mourir, restant là aux vautours.
+Pour varier, on travailla à écorcher un vieux (Daniel Pellenc); mais
+la peau ne pouvant s'arracher des épaules, remonter par-dessus la
+tête, on mit une bonne pierre sur ce corps vivant et hurlant, pour
+qu'il fît le souper des loups. Deux soeurs, les deux Vittoria,
+martyrisées, ayant épuisé leurs assauts, furent de la même paille qui
+servit de lit, brûlées vives. D'autres, qui résistaient, furent mises
+dans une fosse, ensevelies. Une fut clouée par une épée en terre, pour
+qu'on en vînt à bout. Une détaillée à coups de sabre, tronquée des
+bras, des jambes, et ce tronc effroyable fut violé dans la mare de
+sang.
+
+_Memento._ Ce serait une chose trop commode aux tyrans si l'histoire
+leur sauvait ces exécrables souvenirs. Les délicats peut-être, les
+égoïstes, diront: «Écartez ces détails. Peignez-nous cela à grands
+traits, noblement, avec convenance. Vous nous troublez les nerfs.» À
+quoi nous répondrons: Tant mieux si vous souffrez, si votre âme glacée
+sent enfin quelque chose. L'indifférence publique, l'oubli rapide,
+c'est le fléau qui perpétue et renouvelle les maux.--Souffre et
+souviens-toi: _Memento._
+
+Pourquoi, dans les bibliothèques, des mains inconnues ont-elles
+furtivement arraché partout les gravures du livre de Léger, qui
+représentaient les martyres de 1655? Parce qu'ayant profité du crime,
+on a voulu l'enfouir dans l'oubli, le faire disparaître.--Je n'ai pas
+de gravures, mais je mets à la place ces tableaux véridiques des
+martyres de 1686, ces pages arrachées de Muston. Les archives de Turin
+lui ont été ouvertes, et l'on voit en tête de son chapitre XV les
+preuves de tout genre, qui ne permettent pas de chicaner et de faire
+semblant de douter.
+
+Nulle apparence que ces crimes fussent expiés jamais. Nulle voix ne
+s'éleva. La Suisse ne dit pas un mot, ni la Hollande, ni l'Allemagne.
+Tous étaient plus effrayés qu'indignés. Chacun tremblait pour soi. Le
+succès de la dragonnade, la conversion subite de près d'un million
+d'hommes faisait croire que la France avait enfin atteint sous ce roi
+l'unité. La tenant en sa main, cette France, comme une épée, que n'en
+pouvait-il faire? Le dernier homme et le dernier écu, il aurait pu les
+prendre. Elle ne les eût pas refusés, quand elle ne refusait pas l'âme
+et la conscience. Les puissances signent à petit bruit une alliance
+défensive. Hollande, Suède et Brandebourg, d'autre part Espagne et
+Empire, font une armée sur le papier. Armée future, possible,
+éventuelle. Le triste empereur Léopold qui, sans les Polonais, n'eût
+repoussé les Turcs, sera l'Agamemnon de cette armée hypothétique
+(Augsbourg, 9 juillet 86). En supposant qu'elle existât, on avait vu
+avec combien de peine ces corps hétérogènes agissent. C'est l'histoire
+du dragon à plusieurs têtes et plusieurs queues, dont parle la
+Fontaine, monstre effrayant, paralytique, qui ne peut faire un pas. On
+en rit à Versailles. Le roi en fut si peu ému, qu'il prit ce moment
+même pour réduire sa marine, voulant en employer l'argent à amener
+dans son parc les eaux de l'Eure. OEuvre babylonienne qui ne fut
+jamais achevée, mais dont les ruines maussades ennuient, attristent
+l'oeil. C'est l'effet général du Versailles aquatique. Les très-rares
+promeneurs qui visitent, de réservoir en réservoir, cette énorme cité
+des eaux, sont étonnés, épouvantés. Ce que les Romains firent pour
+les plus nobles buts, pour assainir, abreuver des provinces, donner à
+des peuples entiers l'élément de la vie, de la fécondité, a coûté
+moins que ce joujou.
+
+De la cour retournons au peuple. Envisageons l'aspect que présentait
+la foule des nouveaux convertis. C'était fort peu de leur avoir
+arraché une signature. Il fallait leur apprendre leur religion
+nouvelle, la leur faire pratiquer. Beaucoup tombaient malades
+sérieusement pour en venir là. Les curés étaient furieux. À
+grand'peine les tiraient-ils de leurs maisons pour les faire aller à
+l'église, où, sur des listes écrites, on les passait en revue. À la
+conversion du Béarn, on fit une procession générale où on les fit
+marcher entre des lignes de soldats. Feu d'artifice, décharges de
+mousqueterie, _Te Deum_, rien ne manquait à la fête. Ni la comédie
+désolante de ceux qu'on y poussait, et qui semblaient plus morts que
+vifs. On les mettait à genoux, on leur faisait subir la messe. Mais,
+quand il était question de les faire communier, les lèvres
+contractées, les dents serrées, se refusaient; à peine on leur
+fourrait l'hostie. Plus d'un, pâle, hâve, au retour s'alitait pour ne
+pas se relever. Une femme, menée à la communion par les dragons, ne
+parvint jamais à avaler. Elle rendit l'hostie dans un coin. Elle eût
+été brûlée vive, si elle n'eût réussi à s'évader. Elle le fut en
+effigie devant sa maison. (Lettre insérée dans Jurieu, t. II, XIII,
+387.)
+
+Dans un état si violent, on pouvait s'attendre à d'étranges choses. De
+résistance, aucune. Mais justement parce qu'il n'y avait aucun acte,
+la douleur s'exaltait et les têtes malades semblaient dans un pénible
+enfantement. État contagieux. Même les catholiques étaient troublés.
+Dès que les temples furent interdits ou détruits, vers 1685, les
+oreilles tintèrent. On croyait entendre des psaumes. La nuit, vers
+minuit ou deux heures, ils éclataient. Et cela, non pas seulement dans
+les montagnes des Cévennes où l'on eût pu y voir l'écho des chants
+lointains de secrètes assemblées, mais à Orthez en plaine découverte,
+en Champagne à Vassy. Tel en distinguait les paroles; tel y goûtait
+une vague mélodie, attendrissante, un concert d'anges, s'agenouillait,
+pleurait. Des femmes y reconnaissaient des voix plaintives. (V. les
+certificats dans Jurieu, Lettres, I, VII, 151-3.)
+
+On défendit sous peine de mille livres d'amende d'aller écouter ces
+chants de nuit. Mais on les entendait aussi bien des maisons, passer,
+repasser sur les villes. Nul moyen d'atteindre cela. On y courait, et
+il n'y avait personne. Seulement, dans les airs, une grande voix de
+douleur planant par toute la contrée.
+
+Elle prit corps, cette voix, en 1686. Au rude mois de janvier, sous le
+ciel, à la bise, par les longues nuits sombres, les ouragans neigeux
+d'hiver, le peuple, sans pasteur, pasteur lui-même et prêtre, commence
+d'officier sous le ciel. Celui qui avait sauvé sa Bible l'apportait;
+son psautier? l'apportait. Celui qui savait lire, lisait, un enfant
+parfois, une fille. Et qui savait parler, parlait. On chantait à
+mi-voix, craignant l'écho trop fort du ravin, des gorges voisines. Car
+la montagne émue eût chanté elle-même, au rhythme des forêts de
+châtaigniers battus des vents.
+
+Louvois en eut avis, mais il n'y comprit rien. Il crut que ces
+lecteurs, ces prêcheurs, étaient des ministres revenus de Genève.
+Noailles, qui connaissait mieux ce peuple, avait dit qu'on ne ferait
+rien, si on ne l'enlevait des montagnes. Opération immense et
+difficile. On recula. On essaya la ruse. L'intendant du Languedoc, le
+fils de Lamoignon, Basville, fit dire à l'homme principal, un garçon
+de vingt ans, le Cévenol Vivens, cardeur de laine, que, s'il émigrait,
+il emmènerait qui il voudrait. On le trompait indignement. On lui
+donna des guides qui le menèrent en Espagne aux pas les plus affreux
+des Pyrénées, sur terre d'inquisition. Ainsi ce pauvre peuple, qui ne
+demandait qu'à partir, fut refoulé sur lui-même, sur les dragons, sur
+les supplices. L'exaltation doubla. Bientôt les femmes tombèrent dans
+des extases. Les enfants eurent des visions.
+
+Qui aurait gardé sa raison dans ces extrémités terribles? L'un des
+esprits les plus sévères du siècle, le fort lutteur contre Bossuet,
+Jurieu, pasteur de Rotterdam, qui, à cette entrée de la Hollande,
+voyait, sans fin, arriver le naufrage, frappé profondément, parut
+délirer de douleur, s'aveugler, radoter. Tous en rirent. Le docteur
+Bayle en rit. Et le triomphateur Bossuet demande, en haussant les
+épaules, si M. Jurieu ne voit pas qu'il devient la risée des siens.
+Les _amis_ de Jurieu, ravis de le voir imbécile, firent frapper à sa
+gloire la médaille ironique, où sa maigre figure, sous un chapeau de
+quaker, cheveux courts et barbe pointue, dans son air extatique, fait
+dire: «Il est devenu fou.»
+
+Voilà un homme perdu. Voyons pourtant ce livre de dérision:
+«L'Accomplissement des prophéties, ou la Délivrance prochaine de
+l'Église.» Il paraît le 16 mars 1686, précisément cinq mois après la
+Révocation. Un de ses caractères singuliers, c'est qu'il frappe à la
+fois et les catholiques, et les protestants. Il l'adresse aux juifs de
+Hollande. Trois signes ont annoncé que Dieu va se créer un peuple,
+absolument nouveau: 1º la Renaissance, la subite éruption des
+sciences; 2º l'imbécillité catholique, qui, tout en croyant que
+l'hostie est Dieu, la profane outrageusement; le délire du roi de
+France qui abreuve les protestants d'affronts, mais ne les tue pas, et
+se crée par toute la terre de furieux ennemis; 3º le fait étonnant,
+inouï, le grand signe, c'est de voir un peuple (l'immense majorité des
+protestants) brusquement converti du blanc au noir. Spectacle
+très-contraire à celui de l'Église primitive, où les persévérants
+furent innombrables. Donc, Dieu veut abîmer ce peuple, s'en faire un,
+renouveler la face du monde.
+
+Voilà la base terrible, âprement révolutionnaire, qu'il pose pour
+bâtir par dessus. Le règne de l'Anti-Christ, commencé au Ve siècle, va
+expirer. Jurieu calcule sur les nombres de l'Apocalypse. En comptant
+les jours pour années, il trouve trois ans et demi, 42 mois. Le
+premier coup sera frappé en avril 1689.--En effet, le 11 avril 1689,
+fut couronné dans Westminster le champion du protestantisme, Guillaume
+d'Orange, et l'Angleterre ressuscitée devint, contre Louis XIV, le
+centre de la résistance européenne. Étonnante divination qui saisit
+tout le monde, et qui, prise au sérieux, ne contribua pas peu à
+réaliser l'événement à la date indiquée.
+
+Après ce coup, l'Anti-Christ languira et ne fera plus que traîner.
+Mais enfin, dans les derniers temps qui précéderont le Jugement, y
+aura-t-il encore des rois, des monarchies? Jurieu ne le sait pas. Ce
+qu'il sait, et dont il est sûr, c'est que tout doit entrer dans
+l'Unité définitive, former un seul État, la République d'Israël.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+TENSION EXCESSIVE DE LA SITUATION--LE ROI OPÉRÉ--LA DÉTENTE--LES
+SUSPECTS
+
+1686-1687
+
+
+Tel le roi, telle la France. Elle subit toutes les variations de sa
+santé. La proscription s'aigrit avec le mal du roi. L'opération amène
+une détente subite, une faiblesse, une énervation générale. Résultat
+pitoyable qui n'est point d'amélioration. La Révocation, en 86, est
+une fureur; en 87, _une affaire_. On surseoit aux martyres, on se rue
+sur les biens.
+
+Le roi, triste et violent, dans sa pénible attente, en lutte avec les
+chirurgiens qui, dès l'été, voudraient agir, en fait pâtir l'Europe. À
+la nouvelle de la ligue d'Augsbourg, quoiqu'on lui remontre humblement
+qu'elle est purement défensive, il fait sur le Rhin un acte agressif,
+plus qu'un acte, une fondation. C'est un fort qu'il bâtit sur la rive
+allemande, en face d'Huningue, et près de Bâle. Défi à la Suisse, défi
+à l'Empire. Tête de pont pour passer quand on voudra. Voilà pour le
+haut Rhin. Il y tenait déjà l'Alsace. Mais, plus bas, il réclamait une
+grande part du Palatinat au nom de la duchesse d'Orléans, soeur du duc
+de Bavière. Plus bas encore, il aurait eu Cologne, sous le nom de
+Furstemberg, son agent, son traître gagé, qui déjà lui avait fait
+ouvrir Strasbourg. Immobile cette année et ne pouvant chasser, il se
+lançait d'autant plus sur la carte avec Louvois, dans cette grande
+chasse allemande. L'électeur de Cologne, qui se mourait, était aussi
+l'évêque de Liége, et il avait encore les évêchés d'Hildesheim et de
+Munster, en Westphalie. Louvois par Furstemberg qu'il allait faire
+élire de force, donnait tout cela au roi, la Meuse centrale et le bas
+Rhin. Il plongeait au coeur de l'Empire. L'empereur, occupé des Turcs
+et des Hongrois, n'y pouvait rien.
+
+Le seul obstacle, c'était cette affaire intérieure de la Révocation
+que l'on disait finie et qui traînait. Elle était cependant menée avec
+vigueur. Mais l'on émigrait d'autant plus. L'argent fuyait par toutes
+les frontières. Les rebelles échappaient, tout au moins par la mort.
+Soumis de leur vivant, ils avaient la malice d'attendre l'agonie pour
+se dédire, rétracter tout et se dire protestants. Là, une scène
+violente. Le confesseur faisait venir le juge au lit, et l'on
+signifiait à l'agonisant qu'il allait être traîné nu sur la claie. À
+Dijon, une femme y fut mise avant d'expirer (Élie B., 985-987). À
+Arvert, près de la Rochelle, une demoiselle, près de se marier,
+meurt, et son pauvre corps, suivi du fiancé en larmes, repaît les yeux
+d'une foule cruelle. Ne l'ayant eue vivante, du moins il ne la quitta
+pas, la garda, et la nuit l'ensevelit de ses mains.
+
+À Rouen, la dame Vivien est traînée, mais non enterrée. Trois jours
+durant, elle amusa les petits garçons du collége, écoliers des
+Jésuites. À Cani, en Caux, un gardien fit une exhibition de la femme
+Diel, à tant par tête, pour voir le «corps d'une damnée.» Les
+personnes les plus respectables ne furent point exceptées. Le vicomte
+de Novion, vieil officier, la vénérable mademoiselle de Montalembert,
+qui avait quatre-vingts ans, furent ignominieusement traînés. Tels
+enterrés d'abord, mais condamnés plus tard, furent, dans l'état le
+plus horrible, exhumés, pleins de vers, empestant l'air, effrayant la
+nature. Chacun fermait ses portes et ses fenêtres au passage des
+hordes qui traînaient ces charognes. Un bourreau renonça, s'enfuit.
+Mais il lui fallut revenir sous peine de mort. Cela fit créer un
+supplice. M. Mollières de Montpellier, faible et malade, fut condamné
+à traîner un corps mort. Il tomba en faiblesse. Les soldats le
+frappèrent. En vain. Il était mort; on le mit sur la même claie.
+
+Celui au nom duquel on faisait tout cela craignait la mort lui-même.
+L'ulcération se déclarait; il fallait opérer. Auparavant, il voulut
+faire un acte de piété. Il était touché, non des maux des hommes, mais
+de l'indigne et cruel traitement que subissait l'hostie, donnée à des
+bouches indignes. Il défendit de faire communier personne qui n'y
+consentît librement. Mais qui n'y consentait, pouvait en revenant
+retrouver les dragons chez lui.
+
+L'intendant Foucauld, qui vint à Versailles au moment de l'opération,
+et qui le vit après, le trouva adouci. Il désirait du moins que la
+persécution fût plus habile, que les évêques et curés ne prissent pas
+si ouvertement les fonctions de police, qu'ils s'abstinssent dans
+leurs sermons de menaces militaires. Il blâma la férocité imprudente
+des confesseurs qui, au premier refus d'un mourant, forçaient le juge
+de venir, de procéder publiquement. Le spectacle hideux de la claie
+irritait trop. Plusieurs, exaspérés, proclamèrent qu'ils défiaient ce
+supplice, le désiraient d'avance, comme honteux aux persécuteurs. Le
+roi recommanda (8 décembre) de prendre en douceur ces refus de
+mourants et de n'en pas faire bruit. Il défendit aussi une aggravation
+révoltante qu'on donnait à ses ordonnances. Les femmes enfermées
+devaient d'abord être rasées; mais, par excès de zèle, on leur rendait
+la chose effrayante, infamante: elles étaient tondues par la main du
+bourreau (Corresp. admin., IV, 373).
+
+On commençait à réfléchir sur l'effet de la dragonnade. Lâcher ainsi
+le soldat chez les riches et les gens aisés, qu'était-ce sinon
+soulever toutes les convoitises des pauvres? Le soldat n'était rien
+qu'un paysan en uniforme qui pouvait fort bien être imité par le
+paysan. Dans les environs de Paris, plusieurs prenaient ce métier
+lucratif, s'affublaient en dragons, et, sous le terrible habit vert,
+pillaient, rançonnaient les maisons, sans trop s'informer de la foi
+des maîtres. Ainsi la jacquerie militaire, lancée à l'étourdie, eût eu
+ce noble fruit de faire un peuple de voleurs.
+
+On contint les soldats, mais comment contenir la cour? Elle était bien
+tentée. Le roi, fort affaibli, était entouré d'une foule frémissante
+dont les mains démangeaient. Le père la Chaise, tout désintéressé,
+était moins importun. Il ne prit qu'une chose, et si petite! une
+feuille de papier. Quelle? La _Feuille des bénéfices_, le maniement
+complet de l'Église de France, la nomination aux évêchés, abbayes,
+cures, etc., autrement dit, la disposition d'un bien de quatre
+milliards.
+
+Les autres grappillaient. Ils fondirent sur les biens vacants des
+fugitifs. On en donnait gratis, ou on en vendait à vil prix. Pour les
+non-émigrants, on pouvait par le zèle des dénonciations en faire des
+émigrants, les dépouiller. Si quelques catholiques s'honorèrent en
+sauvant la fortune des fugitifs, beaucoup d'autres effrontément, dans
+ce moment où tout était permis, se firent héritiers d'hommes vivants,
+nièrent même les dépôts confiés. Un exemple, illustre en ce genre, est
+celui de M. de Harlay. Ce magistrat, entre les mains duquel Ruvigny,
+en partant, avait laissé sa fortune, se fit scrupule d'être en
+contravention avec les défenses du roi, se dénonça, et, ce bien
+confisqué, il le reçut du roi en don.
+
+Cela est beau, rare, héroïque. Mais sans s'élever à ces hautes vertus,
+beaucoup s'enrichissaient par des spéculations fort simples. Madame de
+Maintenon, personne de conscience, et peu intéressée, ne voit nulle
+indélicatesse à acheter pour rien les biens pris aux proscrits. Dans
+une lettre souvent citée, elle engage son frère à s'établir grandement
+en achetant de ces terres; elle prévoit, espère «que la désolation des
+huguenots en fera encore vendre.»
+
+Ainsi baissait le niveau de la conscience publique. On commença à
+réfléchir que l'on était bien fou de retenir les huguenots et
+d'empêcher l'émigration, qu'il était plus avantageux de lâcher les
+personnes et de garder les biens. On dit au roi que, s'il les laissait
+libres de partir, peu en profiteraient, qu'ils resteraient plutôt par
+esprit de contradiction. En mars 88, on ouvre les prisons, on ouvre
+les frontières. Beaucoup sont embarqués pour l'Amérique, la plupart
+conduits par des gardes aux portes du royaume, où on leur lit leur
+bannissement, la confiscation de leurs biens.
+
+Ce fut une grande scène et bien touchante, de voir ces pauvres gens,
+dans leurs habits de prisonniers, maigris et les yeux caves, défiler
+des prisons, puis menés militairement, et souvent avec des voleurs.
+Leur douceur, leur patience, firent revenir beaucoup de catholiques.
+Déjà, dans les prisons, plusieurs avaient attendri les geôliers, les
+soldats. Élie Benoît a religieusement consigné, dans son histoire, les
+faits qui témoignent de la bonté que témoignèrent quelques dragons, et
+d'autres gens de condition différente. À Metz, M. de Boufflers avait
+d'abord montré quelque indulgence, mais il en fut réprimandé (E. B.,
+909, 981).
+
+Je dois à l'obligeance de M. Gaberel un fait touchant, sur le départ
+des Huber, devenu plus tard une gloire de Genève. Qui ne connaît les
+trois, de père en fils, illustres? _Huber des oiseaux_, _Huber des
+abeilles_, _Huber des fourmis_. Leur ancêtre, dans son journal, fait
+le récit suivant: «Nous arrivâmes, un soir, dans un petit bourg,
+enchaînés, ma femme et mes enfants, pêle-mêle avec quatorze galériens.
+Les prêtres vinrent nous proposer la délivrance moyennant
+l'abjuration. On avait convenu de garder le plus grand silence. Après
+eux, vinrent les femmes et les enfants, qui nous couvrirent de boue.
+Je fis mettre tout mon monde à genoux, et nous prononçâmes la prière
+que tous les fugitifs répétaient: «Bon Dieu, qui vois les injures où
+nous sommes exposés à toute heure, donne-nous de les supporter et de
+les pardonner charitablement. Affermis-nous de bien en mieux.» Ils
+s'étaient attendus à des injures, à des cris; nos paroles les
+étonnèrent. Nous achevâmes notre culte en chantant le psaume CXVI. Ce
+entendant, les femmes se mirent à pleurer. Elles lavèrent la boue dont
+le visage de nos enfants était couvert, obtinrent qu'on nous mît dans
+une grange séparément des galériens. Ce qui fut fait.»
+
+Dur et cruel exil! Laisser tout, partir ruiné! Voilà ce que la
+clémence du roi accorde aux protestants. N'importe. Ils en profitent.
+Toute la bourgeoisie fait sans bruit son petit paquet, se précipite à
+la frontière. Et alors le roi se repent. On fait dans les familles une
+barbare distinction. On laisse aller les hommes, mais on garde les
+femmes plus fidèles à leur foi. Elles restent enfermées aux couvents
+ou aux cachots des citadelles, pour pleurer toute leur vie, à jamais
+séparées de leurs maris, de leurs enfants.--S'ils partent, ces maris,
+c'est pour porter leur épée au prince d'Orange. Le roi regrette alors
+d'avoir été si bon; il referme les frontières, occupe les routes et
+les passages, refait de la France un cachot. Il emploie son armée à
+garder ses sujets.
+
+Du reste, la plupart étaient cloués au sol par la misère, n'ayant pas
+même le petit viatique qui rend la fuite possible. Les trois cent
+mille qui partent, ce sont des gens aisés, pour la plupart. Les sept
+ou huit cent mille qui restent sont les pauvres.
+
+Grand peuple infortuné, dont on sait peu l'histoire, sinon dans le
+Midi. Rien ou presque rien n'est connu de ce qu'il souffrit dans le
+Nord et le Centre. Il est cruel que ses douleurs ensevelies soient
+dérobées à la pitié de l'avenir! Elles subsistent seulement, les lois
+de fer qui ont pesé sur lui, lois imprimées, réimprimées aux temps de
+Louis XV, et réunies alors dans un terrible Code qu'on n'eût qu'à
+copier pour avoir les lois de 93.
+
+De temps à autre, des lettres de ministres, d'autres actes
+administratifs, nous montrent l'autorité civile réprimant faiblement
+les aggravations arbitraires que le clergé ajoutait à ces lois. Il
+sentait trop qu'il n'arrivait à rien, n'atteignait pas à l'âme. De là
+une profonde fureur, et mille outrages, mille violences capricieuses,
+contre ces foules soumises. On les faisait mentir. Puis, on leur
+disait qu'ils mentaient. On ne leur rendait pas leurs enfants enlevés.
+Si on les leur laissait, on les forçait de recevoir un enseignement
+que la mère désolée croyait idolâtrique et de damnation. Il fallait
+que l'enfant apprît et désapprît, eût deux dogmes et sût deux
+langages.
+
+On voyait aux églises, dans un coin réservé, sur des bancs séparés,
+ces malheureuses familles forcées d'assister là, toujours sous le
+regard. On les tannait d'offices indéfinis, de fêtes qu'il leur
+fallait fêter. Malgré les défenses du roi, on en faisait, sur listes,
+des appels continuels. Malgré le roi, encore, on exigeait sans cesse
+qu'ils prouvassent, par certificats, leur communion, leur assiduité à
+faire des sacriléges.
+
+La difficulté et l'angoisse étaient extrêmes aux grands moments de la
+vie. Les naissances, les mariages, ces solennels bonheurs de l'homme,
+étaient des crises d'inquiétude. On pleurait d'être mère. On avait
+peur de naître. On ne savait comment mourir. Mais vivait-on vraiment?
+En alerte toujours et l'oreille dressée, comme le lièvre au sillon.
+Cela dura cent ans, jusqu'aux premières lueurs de la Révolution.
+Pendant tout un long siècle, ce peuple de près d'un million d'âmes eut
+plus que la Terreur et plus que la _Loi des suspects_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+LES PETITS PROPHÈTES
+
+1688
+
+
+Le XVIIe siècle peut se vanter d'un fait original, unique et inouï,
+qu'on ne vit pas avant, qu'on ne vit pas après. C'est que tout un
+grand peuple, de la France méridionale, tomba malade de douleur,
+frappé d'extases et de somnambulisme. Femmes, filles, enfants,
+sanglotaient dans les convulsions, prêchaient la pénitence, voyaient
+des choses parfois très-éloignées, et parfois à venir.
+
+Isaïe fut, dit-on, scié en deux. Toute sibylle, tout prophète est
+victime. Mais dans les temps anciens, ce don cruel frappe un individu,
+non pas la race, n'est pas héréditaire. Ici, ce fut bien pis: il passa
+dans la génération, et la pauvre sibylle continua son malheur par
+l'enfantement. Le ventre de la femme prophétisa; l'enfant y
+tressaillait, trépignait de cette fureur. On eut ce spectacle
+effrayant, contre nature et monstrueux, de voir le nourrisson, sous
+l'accès meurtrier, prêcher déjà dans le berceau!
+
+Les faits sont constatés, indubitables, et, quoique étonnants,
+naturels, fort peu miraculeux. C'est le somnambulisme aggravé par
+l'horreur d'une situation unique, par l'anxiété habituelle, et devenu
+une condition de race. De là cette précocité étonnante de prédication.
+Quant aux prophéties mêmes, elles étaient généralement vagues.
+Seulement pour les circonstances présentes, le péril du moment,
+l'arrivée des dragons ou une trahison imminente, les somnambules en
+avaient connaissance et en donnaient, presque toujours à temps, des
+avis fort précis.
+
+Fléchier et les autres peuvent rire de ce désolant phénomène, en faire
+de fades plaisanteries, supposer que tout cela est artificiel et
+appris. Ils vont chercher bien loin. La vraie cause, aisée à trouver,
+c'est celle même dont ils sont coupables. Le désespoir fit ce miracle
+affreux.
+
+Ils content qu'un M. de Serre, gentilhomme verrier, avait rapporté cet
+esprit de Genève, qu'il le communiqua aux enfants des montagnes, tint
+école de prophétie, fit par centaine des héros, des martyrs, des gens
+qui riaient aux supplices. La belle explication! Est-ce qu'on enseigne
+l'héroïsme? En fait, d'ailleurs, le contraire est exact. Fléchier et
+ceux qui répètent ce conte, se démentent, étant obligés d'avouer que
+la raisonneuse Genève fut contraire à nos inspirés, les maudit, les
+chassa. Les ministres, comme prêtres, détestaient ce sacerdoce
+populaire. À Londres, ils prêchaient contre. Nos pauvres fanatiques y
+auraient été lapidés, si l'excellent Misson, avec un Anglais
+charitable, n'avait écrit pour eux son _Théâtre sacré des Cévennes_
+(1707).
+
+Une difficulté plus grave qui m'est venue, c'est de comprendre comment
+l'inquisition d'Espagne, si cruellement persécutrice, n'amena pas chez
+ses _Nouveaux chrétiens_ ce renversement de la vie nerveuse
+qu'éprouvent nos _Nouveaux catholiques_ des Cévennes. Elle brûla par
+milliers des hommes. Mais ce n'est pas la mort apparemment qui
+désespère le plus l'espèce humaine. L'inquisition, avec la grossière
+milice de ses familiers, atteignit de moins près l'existence
+intérieure. Sa barbarie n'eut pas à son service l'ordre moderne,
+l'esprit exact de la bureaucratie, cette perfection de police à
+laquelle rien n'échappe.
+
+Le clergé du Languedoc eut à ses ordres l'administration habile des
+élèves de Colbert, un administrateur de premier ordre, Basville,
+second fils de Lamoignon, un cadet qui avait sa fortune à faire, homme
+d'énergie peu commune, servit les prêtres mieux que s'il les eût
+aimés. On savait qu'en principe il n'approuvait pas la Révocation;
+d'autant plus cruellement, en pratique, il l'exécuta pour rester en
+faveur. Il avait carte blanche. On le laissa former, avec l'argent de
+la province, une armée régulière, huit régiments d'infanterie. On le
+laissa créer une milice immense, 52 régiments de catholiques. Toutes
+les confréries du Midi, ainsi armées au nom du roi, donnèrent aux
+curés double force, la violence populaire autorisée par la loi même.
+
+Les primes de cette terreur étaient très-fortes. Un curé de village
+avait le traitement de nos sous-préfets (Peyrat). Tant de maisons, de
+biens, étaient abandonnés, que les zélés n'avaient qu'à prendre.
+Ajoutez le menu casuel de la persécution. Ce qui restait de
+protestants aisés obtenaient, pour argent, certaines tolérances de
+leurs surveillants ecclésiastiques.
+
+Basville, s'il n'avait été serf du clergé, aurait compris que rien ne
+pouvait affermir un peuple si sérieux dans la foi protestante plus que
+les missions des capucins. Il était insensé de lui montrer le
+catholicisme par son aspect le plus choquant. Mais ce fut, ce semble,
+un supplice que l'on voulait lui infliger.
+
+Cet ordre avait le privilége de mener les suppliciés à l'échafaud, de
+persécuter l'agonie, et sa robe sinistre rappelait le sang des
+martyrs. D'autant plus indignaient les lazzi des moines gascons, leur
+batelage, mêlé de sorties colériques. Ces farces devant le Pont du
+Gard! dans ces paysages bibliques, au bord de ces torrents, aussi
+âpres, plus purs, que le Jourdain et le Cédron! c'était un dur
+contraste. La terre même était indignée. On doit quelque respect à de
+tels lieux. L'immense théâtre des Cévennes, cette longue chaîne de
+volcans éteints, verse, de ses cratères, aujourd'hui verdoyants, je ne
+sais combien de fleuves, la bénédiction de la France, l'Hérault au
+sud, l'Ardèche et le Gardon à l'est vers le Rhône, à l'Occident le
+Lot, le Tarn, et les deux voyageurs, la Loire et l'Allier, qui vont
+faire deux cents lieues ensemble. Quoi de plus grand? Qu'on les
+parcoure, ces lieux, ou qu'on lise le sévère et splendide tableau de
+M. Peyrat, un sentiment de religion vous saisit l'âme. Monuments
+imposants des vieilles révolutions du globe, ils ne le sont que trop
+aussi des sauvages fureurs de l'homme. Que de malheurs les ont
+frappés!
+
+Malheurs non mérités. Ces populations qu'on transforma si cruellement
+étaient des tribus pastorales, de moeurs très-pures, d'un caractère
+fort doux, dans leur sauvagerie. Les romanciers de la vie bucolique,
+les d'Urfé et les Florian, ont choisi pour théâtre de leurs bergeries
+amoureuses les versants de ces montagnes. L'Astrée, c'est le Forez, la
+Haute-Loire, et Némorin, c'est le Gardon. De tels lieux, un tel
+peuple, pouvaient inspirer mieux que ces fades fictions. La réalité y
+est fort sérieuse et la nature sévère, l'été brûlant, mais l'hiver
+dur. Sous les neiges, le cardeur de laine a de longues veillées pour
+écouter la Bible. L'idylle, s'il y en a, serait celle de l'Ancien
+Testament, dans la mélancolie de Ruth et la gravité de Tobie.
+
+Imbus de la douceur de l'Évangile, ils résistèrent longtemps à toute
+tentation de vengeance. Bien plus, en pleine guerre, alors si
+fanatiques, et effarouchés de supplices, nous les voyons par deux
+fois, par trois fois, lorsqu'ils saisissent un traître qui va les
+livrer à la mort, le renvoyer vivant, afin qu'il s'améliore, et lui
+dire seulement: «Repens-toi!» (_Théâtre sacré des Cévennes._)
+
+La patience de ce peuple, fort dispersé d'ailleurs, et faible de sa
+dispersion, encouragea à faire sur lui de cruelles expériences. Le
+chef des missions, archiprêtre des Cévennes, le violent du Chayla, en
+usa, abusa, longtemps à son plaisir. Il avait vécu en Orient dans les
+pays d'esclaves, il avait amené à Versailles l'ambassade du roi de
+Siam, qui, plus qu'aucune chose, flatta Louis XIV. Né de noble
+famille, il était de haute taille, de grande mine et guerrière,
+insolent. Dans sa longue tyrannie sans contrôle chez ces pauvres
+sauvages, qu'il regardait comme un bétail, il ne se gêna guère. Il fut
+tout à la fois dictateur et inquisiteur, sultan de la montagne. Qui
+eût osé se plaindre? Intendant, juges et généraux, tout craignait son
+crédit. Des familles de bergers, isolées dans leurs maisonnettes,
+dispersées par étages dans les hautes prairies, n'avaient ni défense,
+ni voix. La sombre Mende (un puits sous la montagne) était la capitale
+de ce terrible prêtre, d'où l'été il portait son quartier général dans
+les terres supérieures. Il ne s'en fiait pas aux lointaines autorités.
+Il avait ses soldats pour enlever les gens. Ses caves étaient fournies
+de prisonniers et prisonnières qu'il dragonnait lui-même.
+
+Cela dura seize ans. On peut juger de ce que furent (autorisés par
+cette tyrannie) les tyrans inférieurs. Chacun, dans la gorge profonde,
+gardé par ses torrents, faisait ce qu'il voulait. À la seconde année
+(88), comble fut la mesure, le désespoir extrême, l'étincelle jaillit
+de partout.
+
+On a vu en 85 qu'au premier moment du grand deuil des voix furent
+entendues du ciel. Elles résonnent encore, mais intérieures. Les
+jeunes coeurs surtout entendent, au plus profond d'eux-mêmes, ce mot
+mystérieux: «Mon enfant!»
+
+Il n'y a rien de surnaturel et rien d'artificiel. Voix de douleur,
+voix de tendre pitié, en présence de si grands malheurs! Mais nulle
+idée de résistance. Des soupirs, des larmes, et c'est tout.
+
+Cela éclate tout à coup sur une ligne de cent lieues, dans le
+Bas-Languedoc, dans les monts du Vélay, et sur la Drôme en Dauphiné.
+Presque partout ce sont des filles, innocentes sibylles, qui consolent
+le peuple de ce chant de colombes. Elles pleurent et défaillent,
+tombent dans un sommeil extatique. Les yeux fermés, à travers les
+soupirs, les sanglots, elles tirent de leur sein oppressé deux voix
+diverses, un dialogue ardent. Tantôt la voix du ciel (_Mon enfant, je
+te dis... Mon enfant retiens bien_, etc.). Tantôt répond le peuple et
+l'immense douleur: «Grâce! grâce! miséricorde!» Beaucoup de passages
+bibliques, et le tout en français. Chose toute simple, la Bible
+n'étant pas traduite dans nos langues du Midi.
+
+La plus célèbre de ces filles est la _belle Ysabeau_, si intéressante,
+que Fléchier même, qui essaye de tourner en risée ces choses
+douloureuses, ne peut s'empêcher d'en être touché. C'était une enfant
+dauphinoise. À dix ans, elle avait eu une vue terrible, qui ne la
+quitta plus. Le premier sang versé (près de Bordeaux), une grande
+scène d'incendie, de massacre. D'abord l'horreur de la cavalerie
+chargeant, sabrant, les femmes et les enfants. Un ministre intrépide
+arrêtant court trois régiments, et défendant son peuple dans le
+temple... Et puis soudain la flamme!... Tout brûlant, peuple et
+temple, la colonne de feu montant avec le chant des psaumes... Cette
+grande vision lui resta, et, gardant les troupeaux, elle la revoyait
+toujours. Son père, cardeur de laine, très-pauvre, ne pouvant la
+nourrir, l'avait mise petite servante et bergère, dans une famille,
+chez la femme de son parrain. Ces gens étaient très-fiers de
+l'admirable enfant, mais craignaient d'être compromis par sa naïveté
+héroïque. À peine elle eut quinze ans, que son coeur s'échappa; le don
+fatal lui vint, l'extase, l'éloquence du rêve. Elle versa ses larmes
+en prophéties.
+
+On venait la voir de très-loin. Un avocat vint exprès de Grenoble,
+l'observa et en fut ravi. Il a laissé une relation authentique.
+C'était une toute petite fille, fort brune, de traits irréguliers, de
+forte tête et de front large, de beaux yeux, grands et doux. Quand
+l'extase la saisissait et que le sommeil la jetait sur un lit, elle
+gardait cette présence d'esprit de se couvrir d'un drap, craignant
+l'immodestie involontaire de ses mouvements. Dans les plus grands
+transports, elle ramenait sans cesse ce drap pour garantir son sein.
+Rien de violent, mais des plaintes et des pleurs. Elle chantait
+d'abord les Commandements de Dieu, puis un psaume d'une voix basse et
+languissante. Elle se recueillait un moment. Puis commençait la
+lamentation de l'Église, torturée, exilée, aux galères, aux cachots.
+Tous ces malheurs, elle en accusait uniquement nos péchés et appelait
+à la pénitence. Là, s'attendrissant de nouveau, elle parlait
+angéliquement de la bonté divine. Son inspiration bouillonnait,
+abondante et inépuisable, comme une eau longtemps contenue. Les mots
+coulaient d'un cours impétueux, jusqu'à s'embarrasser en finissant. Sa
+parole alors était comme un chant, une douce cantilène, peu variée,
+qui allait au coeur. Elle rougissait et se transfigurait d'une beauté
+merveilleuse. Tous criaient: «C'est l'ange de Dieu.»
+
+Elle ne se cachait pas, faisant si peu de mal. On la prit et on
+l'amena à l'intendant du Dauphiné. Elle ne se troubla point et lui dit
+doucement: «Monsieur, je puis mourir. D'autres viendront qui parleront
+bien mieux.» Il la trouva très-innocente. Qu'avait-elle prêché? la
+pénitence, l'amendement des moeurs. L'on convenait que partout les
+inspirés obtenaient le succès d'une réforme morale. Qu'avait-elle
+demandé à Dieu, prédit, promis? la délivrance de l'Église? mais cette
+délivrance, on pouvait l'obtenir de la bonté du roi. Le seul danger
+était que la jeune sibylle ne devînt une légende. L'intendant jugea
+sagement que, pour cela, il fallait la montrer, la laisser voir à tout
+le monde. Elle fut mise à l'hôpital; chacun la visita et on vit une
+petite fille toute simple, dont l'humble apparence n'indiquait
+nullement de tels dons.
+
+On ne peut trop le dire, à ce début, le point où s'accordaient Genève
+et les Cévennes, les ministres et les inspirés, les raisonneurs et les
+prophètes, c'étaient le respect du roi et la résignation. L'illustre
+Brousson de Nîmes, un homme de courage, de douceur admirables, qui
+plus tard fut martyr, avait rédigé dans ce sens la supplique générale
+de 1683, et constamment il en adressa d'autres, très-touchantes, dans
+l'espoir de changer le coeur de Louis XIV. Tout au plus admettait-il
+une intercession de l'Europe, liguée pour la défense. Envoyé à Berlin
+par nos réfugiés de Suisse, il n'agit près de l'électeur que pour un
+pacte défensif qui modérât le roi, le ramenât à un esprit de paix.
+
+Jurieu, bien plus ardent, est cependant bien loin de toute idée
+agressive. S'il commence, en 88, à soutenir le droit de résistance,
+c'est qu'il y est conduit, provoqué par Bossuet.
+
+Les effrontés apologistes de la Révocation, Maimbourg, Bruéys,
+Varillas, osaient écrire et imprimer qu'on n'avait point persécuté.
+Mais Bossuet ajoutait qu'on avait le _droit_ de persécuter.
+
+«L'Église ne le fait pas, dit-il, car elle est faible. Mais les
+princes ont reçu de Dieu l'épée pour seconder l'Église et lui
+soumettre les rebelles.» Les exemples ne lui manquent pas. Il prouve
+parfaitement que, dès les premiers siècles, le christianisme, arrivé à
+l'Empire, s'aida du glaive des empereurs, que les ariens, nestoriens,
+pélagiens, furent persécutés. C'est sur ce _droit_ de forcer la
+conscience que s'engage la querelle, le duel des deux athlètes
+par-devant l'Europe, duel si grand, que la Révolution d'Angleterre
+semble n'en être qu'un incident. Jurieu commence en septembre 88 à
+publier par quinzaines, souvent par semaines, ses _Lettres
+pastorales_, redoutable journal où le monde trouvait à la fois et les
+principes et la légende, la théorie du droit de résistance et les
+actes des nouveaux martyrs. Bossuet n'échappe aux prises de Jurieu
+qu'en s'enfonçant dans sa barbare doctrine, en soutenant,--contre la
+nature, la pitié, la justice,--le faux droit de la tyrannie. Mais,
+pendant la dispute, le pied lui glisse dans le sang. Le succès de
+Guillaume, la révolution d'Angleterre et le grand changement de
+l'Europe, coupent la voix au prélat altier.
+
+Avocat de la force, la force vous échappe. Dieu la transfère ailleurs.
+Rendez hommage au jugement de Dieu.
+
+Ces lettres de Jurieu eurent un effet incalculable. Chaque semaine,
+arrivaient ensemble la voix du droit et la voix des souffrances, les
+arguments et les récits. On y lisait avidement les nouvelles de
+France, les fuites et les tortures, l'histoire des cachots, des
+galères, les saints confesseurs de la foi traînés au bagne, mourant
+sous le bâton. Une doctrine qui venait ainsi sanctifiée devait être
+invincible. Ajoutez l'émotion des grandes choses populaires, les
+psaumes qu'on entendit chantés au ciel, les touchantes assemblées du
+désert, les révélations des enfants, tout cela, transmis par Jurieu,
+allait au coeur des exilés, les exaltait au sacrifice.
+
+Ils donnèrent leur sang, leur argent, à l'entreprise d'Angleterre. Le
+peu qu'ils avaient emporté, leur dernier sou, le pain de leur famille,
+ils le jetèrent dans cette loterie.
+
+De l'argent qu'emporta Guillaume, nos réfugiés, si pauvres, donnent le
+tiers. Dans sa petite armée, ils donnent le général et presque tous
+les officiers, les chefs du génie, de l'artillerie, trois régiments
+invincibles. Mais tout ceci n'est rien. Ce qu'ils donnèrent surtout,
+c'est le souffle brûlant qui enleva la Hollande, lui fit risquer sa
+flotte, enfla les voiles de Guillaume. Le froid calculateur, en
+passant le détroit, sentait de son côté bien autre chose que l'appel
+de cinq ou six seigneurs anglais. Il avait l'âme d'un grand peuple
+immolé des Cévennes aux vallées vaudoises, et des Alpes au Palatinat.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+RÉVOLUTION D'ANGLETERRE
+
+1688
+
+
+Ni la Hollande, ni l'Angleterre, n'étaient prêtes pour l'événement.
+C'est ce qui ressort invinciblement du très-beau récit de Macaulay. On
+y sent à merveille le changement qui s'était fait en Angleterre de 78
+à 88. La violente horreur du papisme qu'elle montra en 78 était fort
+attiédie. C'était déjà un grand peuple éclairé, calme, occupé
+d'affaires, surtout de la grande affaire qui était de profiter de la
+décadence de la Hollande. Jacques, papiste obstiné, et, comme tel,
+exclu du trône, n'en avait pas moins été bien reçu par l'Église
+anglicane. Celle-ci enseignait l'obéissance à tout prince, «fût-il
+Néron même.» On était bien loin du temps de Milton. Sidney, si récent,
+était oublié. L'affaire de Monmouth et sa cruelle répression nuisit à
+Jacques bien moins qu'on n'aurait cru. L'odieux fut pour Jefferies,
+pour le roi la victoire.
+
+Les nations ont des entr'actes dans leur longue vie. On avait tant
+jasé dans les cafés de Charles II, qu'on n'avait plus envie d'agir.
+Tous les partis étaient blasés. Ce peuple très-avancé et qui avait
+passé par tant d'événements et de discussions, qui avait un trésor
+d'expériences tel que nul en Europe n'en avait un semblable, était
+très-fatigué quant aux forces de la volonté. Il savait et voyait, mais
+voulait peu, agissait peu.
+
+Loin de se défier du roi papiste, le parlement de 85 lui avait voté un
+gros revenu permanent, et lui avait arrangé à souhait les corporations
+électorales. À chaque pas qu'il fit contre les libertés publiques, il
+lui vint des adresses flatteuses. Son drapeau hypocrite, où se
+ralliaient tous les tièdes, les douteurs qui se croyaient des esprits
+forts, c'était le beau mot: _Tolérance_, suppression des lois
+restrictives, l'indulgence et la liberté.
+
+_Indulgence_ pour remplir l'armée, la flotte, de catholiques dévoués au
+pouvoir absolu.--_Indulgence_ pour mettre aux tribunaux les hommes imbus
+du droit divin, pour qui le roi est la loi même.--_Indulgence_ pour
+appeler les Irlandais sauvages ou les dragons de France.--_Indulgence_
+pour mettre les Jésuites au Conseil, et les moines partout.--Enfin, pour
+un centième du peuple, _liberté_ d'opprimer le reste.
+
+Les catholiques étant si peu nombreux, Jacques voulait d'abord les
+appuyer des anglicans. Quand nos calvinistes français arrivèrent, il
+dit qu'ils n'auraient pas un sou d'aumône, s'ils ne communiaient selon
+le rite anglican. Mais l'Église établie ne fut pas dupe de ces
+avances. Il dut se chercher des alliés ailleurs, s'adressa aux
+puritains, et parvint en effet à s'en concilier quelques-uns, tant
+les haines étaient amorties! Il s'enhardit alors, sur le conseil du
+Jésuite Pètre, ignorant et ambitieux, à faire le pas hardi. En Écosse
+d'abord, _au nom de son pouvoir absolu_, il suspendit les lois contre
+les catholiques et les dissidents modérés. De même en Angleterre (mars
+87), en ajoutant ce mot qui aigrissait plutôt: «Sauf la décision des
+chambres, _quand il nous plaira_ de les assembler.»
+
+Pour soutenir cela, il remplissait l'armée de catholiques et même
+d'Irlandais. Il fit des catholiques évêques. Il osa même, pour
+terrifier l'Église anglicane, ressusciter la commission ecclésiastique
+d'Élisabeth, qui devait s'enquérir de la conduite des évêques et faire
+au besoin leur procès. Acte agressif qui leur donna le courage de la
+résistance. Ils refusèrent de lire aux églises la Déclaration
+d'indulgence, furent arrêtés, mais absous par le jury, avec
+applaudissement général. La nation était fort aigrie, quand une
+grossesse de la reine et son accouchement avant le jour prévu, donna
+la perspective d'un futur roi papiste. On croyait l'enfant supposé.
+Sept lords appelèrent Guillaume à délivrer l'Angleterre, à chasser son
+beau-père, à faire sacrer sa femme, fille de Jacques II (30 juin
+1688).
+
+Ces sept hommes étaient-ils la nation? Avaient-ils ses pouvoirs? Elle
+était mécontente, mais cela allait-il à faire une révolution? il n'y
+avait aucune apparence. Voilà ce qui d'abord frappa Guillaume. Du
+reste, il n'y avait guère espoir d'entraîner la prudente Hollande dans
+une affaire si hasardeuse. Si on osait la proposer, la constitution du
+pays était telle, qu'une seule ville pouvait arrêter tout. Cette
+ville n'eût été rien moins que la grande Amsterdam, qui ne voyait
+d'appui pour la république contre la royauté possible de Guillaume que
+l'alliance de la France.
+
+Louis XIV pouvait seul, à force de folies, supprimer le parti
+français. Au premier moment furieux de la Révocation, on avait saisi,
+dragonné, même des étrangers, des Hollandais. Réclamation de la
+Hollande. Le roi répond durement qu'il renverra ceux qui ne sont pas
+naturalisés, mais gardera ceux qui ont pris qualité de Français.
+C'étaient des gens attirés par Colbert pour ses manufactures. Ils
+n'avaient guère prévu que toutes ces caresses aboutiraient à la
+dragonnade.
+
+Autre grief. Pour décourager l'émigration, l'ambassadeur d'Avaux se
+fit une police à la Haye. Il avait des agents habiles pour tirer des
+réfugiés leurs secrets de famille, savoir d'eux les parents qui
+devaient leur venir de France. Un certain Tillières s'était fait
+l'hôte, l'ami, le confident de nos protestants. Ceux qui arrivaient
+dénués, il les plaçait, et, en attendant, leur donnait de l'argent. Il
+savait tout, mandait tout à Paris. L'émigrant, parti pour Bruxelles,
+s'en allait tout droit à Toulon. On surveilla Tillières, on surprit
+ses rapports avec d'Avaux. On cerna sa maison. Mais le brigand ne se
+laissa pas prendre, il se fit tuer et frauda l'échafaud.
+
+Le roi fut non moins imprudent en offrant de l'argent au grand
+pensionnaire Fagel, qui le dit partout. Plus maladroitement encore, il
+irrita le commerce hollandais, prohiba le hareng et mit par là en
+grève soixante mille pêcheurs. Nos réfugiés profitèrent de
+l'irritation populaire. En longue file, habillés de deuil, ils
+allèrent prier les états généraux d'intercéder pour leurs familles,
+restées en France à la discrétion des dragons. Ce fut une grande
+scène, ils se mirent à genoux, pleurèrent abondamment. Cette
+supplication publique, continuée de rue en rue, de maison en maison,
+entraînait, emportait les coeurs. Ce fut bien pis, l'émotion devint
+une violente fureur quand le bruit se répandit que les réfugiés mêmes,
+établis en Hollande, le roi les demandait et voulait qu'on les lui
+livrât. L'honneur national en frémit, tout le monde demanda la guerre.
+
+D'Avaux, qui voyait ce mouvement et les préparatifs que commençait
+Guillaume, écrit au roi qu'il doit faire marcher son armée sur
+Maëstricht, effrayer ainsi la Hollande, et clouer Guillaume au rivage.
+Le roi croit qu'une parole agira autant qu'une armée. Il fait dire par
+d'Avaux aux états généraux qu'il regardera tout mouvement contre
+Jacques comme une attaque personnelle. Il prend aussi sous sa
+protection le cardinal de Furstemberg, son électeur de Cologne.
+Défense à la Hollande d'agir ou sur terre ou sur mer, en Angleterre ou
+sur le Rhin.
+
+L'orgueil de Jacques fut fort blessé d'être ainsi protégé. Il
+s'obstina à refuser les secours de Louis XIV. Il croyait, non sans
+apparence, qu'en acceptant ses troupes il se donnait un maître, que
+ses bons amis les Français, une fois débarqués en Angleterre, ne s'en
+iraient pas aisément. Le roi eût dû ne pas s'arrêter à cela, le
+protéger malgré lui, du moins par une flotte qui barrât le détroit et
+arrêtât Guillaume. Louvois, toujours jaloux de la marine, éloigna
+cette idée, reporta le roi vers l'armée, et l'amusa à l'idée de la
+conquête du Rhin. Le Dauphin, général en chef, et sous lui le duc du
+Maine, le fils du coeur, escamotant la gloire, voilà le projet qui
+charma le roi et madame de Maintenon. On se garda bien d'aller à
+Maëstricht, où le bâtard n'eût pu briller.
+
+Le roi n'avait désormais en Europe d'autre allié que Jacques. Il avait
+contre lui et protestants et catholiques, spécialement le pape. Les
+évêques, les Jésuites même, peu satisfaits d'Innocent XI, animaient le
+roi contre lui. Défensive en 82, sa guerre au pape devenait offensive.
+Il était tout entier à cette vieille petite question de Rome. Elle ne
+pesait guère, pourtant, dans les affaires humaines. Le pape ne
+comptait plus. Louis XIV eût pu le laisser vieillir doucement et
+marcher sans en tenir compte. Mais l'encens de son Église française
+lui porta à la tête. La gloire d'avoir martyrisé un million d'hommes
+le rendit pour Innocent XI d'exigence implacable. Il l'attaqua sur
+l'orthodoxie même, faisant faire par l'avocat général Talon un
+réquisitoire contre lui, où on le signalait et comme ami du
+Jansénisme, et comme soutien de Molinos. Il n'était que trop vrai que
+ce grand docteur en dépravation avait été approuvé en 1674, sous
+Clément XI, par le maître du sacré palais (le censeur personnel des
+papes), que, de plus, il avait été toléré par Innocent XI pendant dix
+ans. L'homme et le livre circulaient publiquement, honorablement dans
+Rome, avec toutes les approbations des inquisitions romaines et
+espagnoles, et des ordres religieux. Le pis, c'est qu'Innocent,
+honnête, mais borné, connaissait Molinos, le recevait, le croyait un
+bon prêtre. Il fallut l'insistance du roi, de son ambassadeur, pour
+qu'en 85 le pape se décida enfin à le faire arrêter. Le procès fut
+étrange. On brûla des disciples, et on emprisonna le maître. Sa
+lâcheté, l'aveu qu'il fit de ses saletés personnelles, lui
+conservèrent la vie. Il en fut quitte pour faire amende honorable en
+robe jaune et pour être enfermé. On n'enferma pas sa doctrine,
+répandue partout désormais avec la honte de Rome, qui l'avait si
+longtemps acceptée, honorée.
+
+Le pape le plus austère du siècle fut atteint de ce coup. D'autant
+plus fière était l'Église gallicane, d'autant plus durement le roi
+traitait Innocent XI. Celui-ci refusait Cologne à Furstemberg. On lui
+prit Avignon, on l'outragea dans Rome même. Le roi se fit maître chez
+lui. Une ambassade armée y entra solennellement pour maintenir le
+droit d'asile que les ambassadeurs avaient dans leur hôtel, et
+qu'Innocent, très-raisonnablement, eût voulu supprimer.
+
+Voilà la belle guerre qui occupait Louis XIV. Il voulait faire, en
+Allemagne, un archevêque malgré le pape. Son armée, en quarante jours,
+a les succès les plus rapides. Les deux frères, le Dauphin et le petit
+duc du Maine, bien menés par Vauban, assiégent et prennent
+Philippsbourg, puis Heilbron, Heidelberg, et font trembler Augsbourg,
+qui est mise à contribution. À la gauche du Rhin, Boufflers prend
+Worms, Mayence et Trêves. Furstemberg n'est pas loin de saisir son
+électorat. Tous ces succès arrivent coup sur coup. Le jour de la
+Toussaint, la cour était à la chapelle. Vif émoi: «Philippsbourg est
+pris.» Le roi interrompt le sermon, dit la grande nouvelle; puis ému,
+le coeur paternel gonflé de la gloire de ses fils, il se jette à
+genoux, remercie Dieu. On pleure de joie.
+
+On eût eu lieu de pleurer autrement. Guillaume était parti. Cela
+s'était fait sans mystère. Une expédition de quinze mille hommes ne se
+cache pas. Lui-même, dans son manifeste, disait aller en Angleterre.
+Louvois s'obstinait à croire que tout cela était une feinte, qu'il
+descendrait en Normandie. Il fit même démolir les travaux que Vauban
+venait de faire à Cherbourg, de peur qu'on ne s'en emparât.
+
+Guillaume débarqua à Torbay (15 nov. 88), et fut bientôt en possession
+d'Exeter. Il vit l'Angleterre autre qu'on ne lui avait dit, trouva un
+froid accueil. Pendant dix jours qu'il fut à Exeter, personne ne vint
+à lui. Son manifeste, combiné pour plaire à l'Église anglicane, aux
+tories, aux vieux royalistes, avait ajouté de la glace à celle qui
+déjà était dans le pays. Il venait, disait-il, défendre le
+protestantisme, mais pas un mot pour le parti avancé du
+protestantisme, presbytérien ou puritain. Les anglicans, auxquels il
+s'adressait, quoique fort mécontents de Jacques, penchaient plutôt
+pour lui, lui revenaient, gagnés par ses concessions, et ils lui
+restèrent jusqu'au bout.
+
+Heureusement, l'armée de Guillaume était ferme. Elle était précisément
+forte par cet élément calviniste qu'il répudiait en Angleterre, je
+veux dire par nos huguenots, les frères des puritains. Je m'étonne que
+M. Macaulay ait cru devoir laisser cela dans l'ombre. Je ne crois
+nullement que la grande Angleterre, avec toutes ses gloires, son
+aînesse dans la liberté, n'avoue pas noblement la part que nos
+Français eurent à sa délivrance.
+
+Dans l'énumération homérique que l'historien fait des compagnons de
+Guillaume, il compte tout, Anglais, Allemands, Hollandais, Suédois,
+Suisses, avec le détail pittoresque des armes, des uniformes, tout,
+jusqu'à trois cents nègres à turbans et plumes blanches que de riches
+Anglais ou Hollandais ont derrière eux. Il ne voit pas les nôtres.
+Apparemment, la troupe de nos proscrits, par le costume, ne fait pas
+honneur à Guillaume. Plusieurs, sans doute, ont l'habit de la fuite,
+poudreux, usé, troué.
+
+Tels quels, présentons-les ici. Les chefs du génie et de l'artillerie
+sont Cambon et Goulon. Les trois aides de camp de Guillaume sont aussi
+des Français. Trois régiments d'infanterie, en tout, deux mille deux
+cent cinquante hommes, sont Français, très-redoutable troupe, pleine
+de vieux soldats de Turenne, de gentilshommes et d'officiers, qui,
+dans cette guerre sainte, trouvaient bon d'être soldats. Ajoutez un
+escadron français de cavalerie.
+
+Bien plus, presque toute l'armée était française par ses cadres.
+Guillaume y avait dispersé dans tous les corps, comme un ferment
+d'honneur et de bravoure, sept cent trente-six de nos officiers. (Voir
+les noms dans Weiss).
+
+Ces gens-là, maintenant n'ayant rien sur la terre, nul foyer que la
+place qu'ombrageait le drapeau d'Orange, seraient morts trente fois
+plutôt que de ne le pas tenir ferme. Sous eux, les soldats achetés,
+les mercenaires ne purent que marcher droit. Une telle armée pouvait
+attendre dix jours, vingt jours ou davantage.
+
+Macaulay ne cache pas l'extrême indécision de l'Angleterre. Il avoue
+que, quand Jacques eut fui honteusement, il avait cependant pour lui
+l'armée navale, et, dans la Convention nouvelle, _la moitié des Lords,
+le tiers des Communes_.
+
+Ce tiers se serait augmenté, car l'Église anglicane était pour lui, le
+pressait de rester. Guillaume eut tout à craindre. Le sens de la
+famille est fort en Angleterre, et la vue de ce pauvre diable, détrôné
+par son gendre, sa fille aînée, trahi de la cadette, trahi du frère de
+sa maîtresse, Churchill, malmené dans sa fuite et houspillé par les
+marins, cela touchait beaucoup.
+
+Quand il rentra à Londres, si misérable, on le reçut encore en roi et
+on sonna les cloches. S'il n'eût pris peur, n'eût fui encore, il eût
+pu donner ce spectacle d'une assemblée partagée par moitié, d'une
+nation incertaine, lasse de l'un, mais n'aimant pas l'autre, et les
+rejetant tous les deux.
+
+Il est fort curieux de voir avec combien de difficultés, de façons, de
+grimaces, le Parlement avala la dure pilule que présentaient les
+whigs, avec combien de peine il fut traîné à l'acte glorieux qui
+fonda, pour l'avenir, pour l'exemple du monde, la liberté publique.
+
+On ne sait pas vraiment si l'opération se fût faite, sans une
+maladresse insigne de Jacques, qui, de France, écrivit à l'Assemblée
+de ne pas désespérer de sa clémence, assurant qu'il pardonnerait aux
+traîtres, _sauf quelques-uns qu'il ne nommait pas_. «Il annonçait à
+ceux qui disposaient de son sort, que, s'ils le rétablissaient, il
+n'en pendrait que quelques-uns.»
+
+Cela l'acheva, décida contre lui les Pairs qui le défendaient encore.
+Ils votèrent _à l'unanimité_: Plus de roi papiste;--_à la majorité de
+deux voix_: Point de régence (c'eût été un moyen indirect de continuer
+Jacques et le droit divin). Enfin, _à la majorité de neuf voix_, ils
+votèrent la grande hérésie, déjà votée par les Communes, reconnurent
+qu'il _y avait un contrat primitif entre le prince et le peuple_.
+
+Ce contrat (idéal? historique? il n'importe guère pour la vérité
+éternelle) finit l'enchantement. Hallam le dit très-bien:
+
+«Le meilleur de la constitution de 88, c'est qu'elle rompit la ligne
+de succession. Nul remède n'eût été trouvé (les préjugés étant si
+forts) contre l'éternelle conspiration du pouvoir.»
+
+Ajoutons que ce fut le salut de l'Europe. Le grand traître depuis un
+siècle était la maison de Stuart qui partout avait fait la victoire
+catholique, les succès de l'Autriche d'abord, puis le triomphe de
+Louis XIV. Ce tronc fatal, il fut coupé, et avec lui le droit divin,
+le dogme de l'hérédité.
+
+Si la monarchie se refit dans la quasi-hérédité que voulaient les
+Anglais, ce fut cependant sur la base posée par Sidney et Jurieu,
+l'élection primitive et le contrat social.
+
+Le ciel ne croula point et le tonnerre n'intervint pas. Il est vrai
+que pour rassurer la dévotion politique des Anglais, inquiète de tant
+d'audace, on eut soin de faire cette chose nouvelle avec toute espèce
+de vieilles formes. On prit les salles antiques et l'antique
+cérémonial, toutes les comédies surannées et les mascarades gothiques.
+La jeune liberté naquit sous un masque de vieille.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+ESTHER--LE PALATINAT--LES CÉVENNES--APPEL AUX ÉTATS GÉNÉRAUX
+
+1689-1690
+
+
+Les Mémoires de Dangeau, qui nous donnent l'intérieur du roi jour par
+jour, font sentir qu'il vivait dans une autre planète, à une grande
+distance des choses humaines et ne les percevait que par un écho
+affaibli. Au jour décisif où Guillaume franchit le Rubicon (je veux
+dire le détroit), 1er novembre 1688, le roi, à Fontainebleau, touchait
+les écrouelles; Jacques, à Whitehall, faisait publiquement baptiser
+par le nonce l'enfant qui ne devait pas régner.
+
+Jacques arriva le 7 janvier 1689, fut noblement accueilli et établi à
+Saint-Germain. Sa chute, terrible pour la France, avait pour le roi
+l'agrément d'augmenter de beaucoup la splendeur de sa cour et sa
+majesté personnelle. Si cette catastrophe, en réalité, lui fit perdre
+le trône du monde, pour l'effet, l'apparence, elle en fit le roi des
+rois. Les lords qui suivirent Jacques et la foule irlandaise qui vint
+bientôt, plus tard l'électeur mort-né Furstemberg, avec quelques
+Hongrois, firent autour de Louis XIV comme une représentation
+permanente de l'Europe. Cela n'était pas sans grandeur. Si quelques
+courtisans riaient un peu de Jacques, la plupart compatirent. La cour,
+sensible pour un roi (au moment qui avait brisé la famille pour un
+million d'hommes), pleurait ce père trahi par son gendre et sa fille.
+
+On fut trop heureux que le roi tournât aussi vers ces douces émotions.
+On eût craint un orage. L'imprévoyance de Louvois, qui faisait de la
+France la risée de l'Europe, pouvait assombrir de nuages le soleil de
+Versailles. Tout cela fondit doucement dans le délicieux
+attendrissement d'_Esther_, que les demoiselles de Saint-Cyr jouèrent
+le 25 janvier. Racine s'y était hasardé à célébrer d'avance la chute
+de Louvois dans celle d'Aman, le triomphe d'Esther-Maintenon. La nièce
+de celle-ci jouait Esther. Élise était représentée par sa fille de
+coeur, le bijou passager de son âme changeante, madame de la
+Maisonfort, si charmante et si malheureuse, que se disputèrent Fénelon
+et Bossuet. Spectacle délicat, sensuel autant que dévot. Dans l'ardeur
+innocente de leurs vives amitiés de filles, se révélait naïvement le
+premier éveil des jeunes coeurs. Cent choses fines ou passionnées,
+passant par ces bouches si pures, qui ne comprenaient qu'à demi,
+gagnaient un prix, un charme inestimable, faisaient sourire, presque
+pleurer. Elles chantèrent, pour le roi étranger et ses lords, les
+plaintes de l'exil et le chant du retour: «Troupe fugitive, repassez
+les monts et les mers!...» Mais quand elles en vinrent à ce mot
+émouvant: «Je reverrai ces campagnes si chères! j'irai pleurer au
+tombeau de mes pères!» devant les deux rois même, on ne put se tenir
+qu'on ne mouillât ses yeux de larmes.
+
+Les fictions attendrissantes ont cela de fâcheux qu'absorbant ce que
+nous avons de bonté disponible, elles nous en laissent fort peu pour
+la réalité. Le roi, sensible pour Esther, aussi bien que pour Jacques,
+d'autant plus aisément accorda à Louvois les ordres impitoyables qu'il
+demandait pour la désolation du Rhin et l'exécution des Cévennes.
+C'est par là qu'Aman se soutint, mieux qu'il ne faisait dans la pièce.
+Il se retrouva nécessaire pour la guerre et pour la vengeance de la
+Majesté outragée par la désobéissance des Hollandais et l'entreprise
+de Guillaume. Venger un Dieu! cela est difficile. Il y faudrait des
+peines infinies, éternelles, si j'en crois les théologiens. Dès
+février, tout nagea dans le sang. Les nouvelles premières de
+l'incendie et des massacres arrivèrent dans un carnaval que le roi,
+pour braver l'Europe, voulut fastueux, solennel, malgré l'extrême
+épuisement.
+
+Une guerre, avec le trésor vide, une guerre gueuse, trois cent mille
+hommes, et pas un sou, ce fut une terrible aggravation aux malheurs
+qu'on pouvait attendre. La dragonnade en grand! On mangea partout
+l'habitant. On vécut de pillages, de contributions sur les villes.
+Pour un jour de retard, brûlées! Des officiers s'illustrèrent par la
+férocité. Montclar, Feuquières, Duras, effacent le souvenir des
+dévastations de Turenne. La ruine imparfaite du Palatinat en 75,
+qu'est-ce auprès de sa destruction radicale en 89? Pour abréger, on
+fit sauter des villes avec la poudre. On achevait ensuite, on brûlait
+avec soin. On rasait même les villages. On coupait, arrachait, arbres,
+vignes, cultures. C'était encore l'hiver sur ce rude Rhin, encore la
+neige. Quatre cent mille personnes fuyaient et couchaient en plein
+champ. Toutes les routes couvertes de charrettes, de familles éplorées
+qui se sauvaient sans savoir où.
+
+On prétend que le roi crut que c'était assez, et ne voulut pas signer
+la ruine de Trèves; qu'indigné, il fut même au moment de frapper
+Louvois. Cette tradition ne va guère avec la sanguinaire fureur
+(autorisée certainement) que l'on montra dans les Cévennes.
+
+Pendant l'hiver, sous la protection des neiges, les assemblées du
+désert s'étaient multipliées. L'accomplissement visible des prophéties
+avait exalté dans ce peuple l'épidémie somnambulique. Nul souci de la
+mort. Ils prêchaient devant leurs bourreaux. Un jeune homme voit
+pendre son père et sa mère, est fait soldat. À peine au régiment, il
+prêche, à la tête des troupes; on ne parvient à le faire taire qu'en
+le mettant en morceaux. Au Vélay, deux frères et trois soeurs, avertis
+par l'esprit, et certains de mourir, demandent la bénédiction
+paternelle, et vont à l'assemblée où ils sont massacrés. L'une d'elles
+était enceinte et avait à la main un petit enfant qui voulut aller,
+prier, mourir avec sa mère. À minuit, on rapporta les six cadavres au
+père, qui bénit Dieu.
+
+Le 14 février, trois mille personnes, qui revenaient d'une assemblée,
+descendant la montagne en longues files, trouvent sur le passage un
+capitaine Tirbon, qui menace, injurie la foule. Elle s'irrite. Il fait
+tirer. On lui répond par des pierres, des cailloux; il est écrasé. Les
+soldats échappés se jettent dans une maison; la foule, qui pouvait les
+brûler, leur fait grâce et chante un cantique.
+
+Le 17 février, Basville, et son beau-frère, le général Broglie, avec
+un belliqueux évêque, entraînant de gré ou de force les milices et les
+gentilshommes, fondent sur l'assemblée de Privas. Elle se tenait chez
+un prophète. Il sort avec Sara, sa fille, à la tête du peuple; ils
+repoussent les assaillants à coups de pierres et de pistolets. Il est
+tué avec douze hommes, la vaillante Sara blessée, gardée pour le
+supplice.
+
+Le plus grand massacre fut aux hautes cîmes du Meilaret. À l'approche
+du colonel Folleville qui y montait, le peuple se donna le baiser de
+paix et essaya de se défendre. Il y eut trois cents morts, cinquante
+blessés seulement, preuve d'un acharnement féroce. On ramena à
+Basville des troupeaux de gens garrottés, de quoi pendre sur les
+montagnes.
+
+Les assemblées sans armes étaient traitées de même. Les seigneurs
+catholiques faisaient parfois leur cour en massacrant ce pauvre
+peuple. Vers le dimanche des Rameaux, une grande assemblée eut lieu
+dans une vallée profonde, sous un château des environs de Castres.
+Ils lurent, chantèrent, pleurèrent. Vers minuit, une étoile filante
+les rassura, les exalta encore. Une belle fille en blanc, que nul ne
+connaissait, prêcha, les exhorta au repentir; elle désignait et
+appelait ceux qui avaient reçu de l'argent pour leur conversion; ils
+fondaient en larmes et l'assemblée priait pour eux. Cependant
+quelqu'un vient: «Vous êtes perdus! voici l'ennemi!»--«Nous ne pouvons
+mourir dans un meilleur état,» disent-ils; et ils continuent de
+chanter. On leur dit encore qu'un baron ameutait les communes, venait
+les égorger. Ils ne bougèrent. D'autre part, sur leur tête sonnait le
+beffroi du château; toute la maison sortait en armes et le curé en
+tête. On était presque au jour. Des deux parts arrivent deux bandes,
+qui tirent au plus épais de la foule. Douze morts du premier coup,
+d'innombrables blessés. Deux cordonniers, un menuisier, le suisse du
+château, un laquais qui était sous-diacre, s'amusent à achever les
+femmes à coups de couteaux, de barres de fer, même à coups de
+fourchettes, coupant les doigts pour tirer les bagues, arrachant et
+jupes et chemises. Trois curés, un vicaire, deux seigneurs,
+assistaient, regardaient. Les deux derniers étaient venus par force,
+et avaient tiré en l'air. Ceux du château rentrèrent avec ces nippes
+sanglantes, et furent maudits de leurs femmes mêmes. Les morts
+restaient aux bêtes. Un juge vit le lendemain ce champ hideux, qui
+soulevait le coeur. Il y avait, entre autres, une dame écrasée à coups
+de barres, la tête aplatie, le ventre crevé, d'où coulaient les
+entrailles. Il lui sembla que le ciel, que le soleil, avaient horreur.
+Il ne s'en alla pas qu'il n'eût fait faire un trou et n'eût caché cet
+affreux pêle-mêle au fond de la terre. (V. la lettre insérée dans
+Jurieu, t. III, 450, avec les noms des morts.)
+
+Voilà la guerre civile. On commence à y prendre goût, à chercher les
+dépouilles. Peu à peu, on tue froidement. On veut le linge non
+sanglant. On déshabille avant tout les victimes. Agonie préalable, où
+le pauvre corps nu, frissonnant, prosterné, épuise toutes les affres
+dans une longue horripilation, sent et ressent vingt fois le coup
+mortel.
+
+En vérité, devant ces faits horribles, ces supplices et ces carnages,
+les villes incendiées, des émigrations de peuples entiers, la
+polémique eût pu faire trêve. J'admire de quel froid courage Bossuet,
+dans ces années lugubres, pousse sa thèse de l'obéissance sans bornes
+à l'Église, à la royauté. Son livre des _Variations_ a paru en 88; il
+y ajoute en 89 celui des _Avertissements_. OEuvres superbes
+d'outrageuse éloquence et de risée altière. Que n'y répondrait-on, si
+l'on pouvait parler du fond des galères, des cachots, des lointaines
+plages désertes? La réponse est du moins l'immense lamentation du
+Rhin, le râle des mourants des Cévennes.
+
+Le grand Jurieu (grand par le caractère, la science et la force du
+coeur) avait trouvé déjà une seconde vue dans la douleur, la prophétie
+puissante dont Guillaume fut armé. Ici l'âcre caustique appliqué par
+Bossuet sur une plaie saignante servit encore Jurieu, le força d'avoir
+du génie contre cette vaine éloquence. Un vrai génie, inventif et
+fécond.
+
+Regardons-les aux prises.
+
+Bossuet est faible et il est fort. Il est faible quand il soutient
+l'immutabilité de l'Église. Il a beau affirmer que les premiers
+chrétiens furent d'aussi grands docteurs que saint Augustin même, que
+le progrès des temps n'ajoutait rien à une doctrine née complète. Il a
+beau entasser les témoignages des Pères qui, en changeant toujours,
+disaient ne pas changer. On lui prouve invinciblement que l'Église,
+modifiée de siècle en siècle, comme un arbre vivant, a poussé de
+nouveaux rameaux. Rien d'immuable que la mort. Tout ce qui vit
+vraiment procède par évolutions successives.
+
+En revanche, Bossuet est très-fort quand il soutient que le
+christianisme défend la résistance, ordonne d'obéir aux puissances
+injustes, exige le silence et la résignation,--bref, damne la liberté.
+Dire une république chrétienne, c'est dire un triangle carré. Cela est
+évident. Et il ne s'agit pas des tendances seulement, mais du fond
+même du dogme. _Le salut par un seul_, c'est le dogme chrétien, et
+c'est aussi le dogme monarchique. MM. de Bonald et de Maistre, qui ont
+repris la thèse, n'ajoutent pas grand chose aux arguments solides,
+irréfutables, de Bossuet.
+
+Cela avait arrêté Grotius. Il établit le droit de résistance pour
+l'homme, _mais non pour le chrétien_, lié par l'Évangile. Milton ne
+reprend pied qu'en laissant l'Évangile et s'appuyant sur l'Ancien
+Testament. Il en est de même de Sidney, dans son livre si fort, si
+net, mais très-biblique encore. Milton, Sidney sont des Anglais; la
+liberté de Milton ne s'appuierait que sur une Chambre des lords non
+héréditaire, et la liberté de Sidney sur la monarchie mixte et
+tempérée des trois pouvoirs.
+
+Sidney, du reste, n'était pas imprimé. Locke n'avait pas écrit.
+Jurieu, en 1689, est seul contre Bossuet. Seul, nullement appuyé des
+siens. Bien plus, désavoué de Genève, de l'école d'obéissance. Bien
+plus, moqué de Bayle, des indifférents, des sceptiques. Le doux
+Saurin, le pacifique Basnage feront bien plus; ils agiront pour
+supprimer les résistances, et rendront à Louis XIV l'essentiel service
+d'énerver l'élan des Cévennes.
+
+Jurieu, sans se troubler, dit à Bossuet que si l'exemple des premiers
+chrétiens implique la non-résistance sans exception, il prouve trop.
+Eux-mêmes ne purent être fidèles au principe de tout souffrir. S'ils
+l'eussent appliqué à la lettre, ils n'eussent pas résisté aux voleurs,
+qui sont aussi une puissance. Ils n'eussent point conservé de bien, et
+il n'y eût pas eu de propriété chez les nations chrétiennes. De là, il
+pousse Bossuet l'épée aux reins, ne le laisse plus respirer. Il lui
+prouve que tout devoir implique un droit, que l'inférieur a droit, que
+même notre droit sur l'animal n'est pas sans bornes, ni notre droit
+sur nos enfants, que même le pouvoir _absolu_ (qui parfois sort des
+circonstances) n'est nullement _sans bornes_. La conquête ne fait pas
+droit. Le peuple ne peut qu'_engager_ la souveraineté, mais elle lui
+retourne toujours. Il fait les rois, et, comme source du droit, il
+leur est supérieur. Mais il ne peut leur donner le droit de le
+détruire, puisqu'il n'a pas ce droit lui-même.
+
+La stérilité de Bossuet est ici curieuse. Les vieilleries de la
+_paternité royale_ et de l'_État famille_, les sophismes usés de
+Hobbes, voilà tout son soutien. Il a recours aux plus pauvres moyens.
+Il croit l'embarrasser en lui demandant _où et quand_ le contrat s'est
+fait entre le prince et le peuple. Belle demande! C'est à peu près
+celle d'un élève en géométrie qui ne voudrait admettre les propriétés
+du triangle _qu'autant qu'il aurait vu des corps_ triangulaires. Que
+de tels corps existent ou n'existent pas, cela ne fait rien à
+l'affaire. Le triangle n'en subsiste pas moins d'une vérité éternelle.
+En justice, c'est comme en justesse; les rapports légitimes ne
+tiennent nullement à tel fait matériel, moins encore à la durée, à
+l'antiquité de ce fait.
+
+Si les Anglais ont dit très-justement: _Notre glorieuse Constitution_,
+ce n'est pas parce qu'ils retrouvèrent un parchemin troué dans le
+tombeau des rois normands, c'est parce que, pour la première fois, fut
+posée simplement, hors du nuage théologique, la pure lumière du droit
+invariable qui toujours avait existé.
+
+Voilà les deux athlètes. Bossuet, transpercé par Jurieu, par le bon
+sens et l'idée pure du droit, veut lui jeter le lacet de l'histoire,
+l'embarrasser par le passé, le lier d'un câble sacré. Mais le câble
+rompt comme un fil. On ne lie pas le Droit; il est la liberté, il est
+le libre souverain des mortels et des immortels. Les religions ne sont
+religions qu'autant qu'elles entrent dans le droit.
+
+C'est avec une audace, mais avec une autorité extraordinaire et
+décisive que Jurieu proclame ceci: Dieu même a fait pacte avec
+l'homme; il n'use point du pouvoir sans bornes. Il veut régner selon
+le droit. Nous devons dire que si, par impossible, Dieu pouvait cesser
+d'être juste, ruiner sans cause des sociétés innocentes, il n'aurait
+plus autorité sur elles. Si Dieu damnait un juste, il ne serait plus
+Dieu. Quelle chose monstrueuse est-ce donc d'attribuer à des hommes
+une puissance que le roi des rois ne s'attribue pas à lui-même?
+(_Lettres_, III, 377.)
+
+Telle est la base commune de toutes les libertés, religieuse, sociale,
+économique et politique, de celles du foyer et de la conscience. La
+liberté politique est logiquement la première, parce qu'elle enveloppe
+et protége les autres. L'État libre garde seul le foyer, la foi, la
+pensée. À tort, la pensée solitaire, dans son orgueil stoïque,
+croirait se sauver seule: on ne peut se sauver qu'ensemble. À tort la
+foi et la famille, s'enveloppant de leur innocence, croiraient
+subsister seules. Regardez la Révocation; voyez nos protestants,
+humbles royalistes et martyrs, que devinrent-ils au martyre de leurs
+femmes et de leurs enfants? La plupart succombèrent et ne purent
+conserver la foi.
+
+Donc, rien de plus légitime, de plus juste devant Dieu que l'évolution
+protestante de 1688, où la religion s'engendra sa gardienne, sa
+Minerve armée qui la couvre de la lance et du bouclier, la sainte
+Liberté politique en sa déclaration des droits.
+
+L'écho des deux rivages est admirable ici. Aux pleurs de la Révocation
+a répondu la Révolution d'Angleterre. À cette Révolution répond du
+continent le livre de Jurieu: _Les Soupirs de la France esclave_, qui
+paraît coup sur coup, par feuilles détachées, d'août 1689 à juillet
+1690.
+
+Livre tout politique. C'est l'évolution de Jurieu; le théologien
+devient publiciste. Il parle au nom des catholiques, pour eux, pour
+tous, pour sa pauvre patrie. Il y montre, de classe en classe, la
+terrible asphyxie où est tombée la France, et combien les classes même
+oppressives y sont opprimées. Il y invoque les États généraux.
+
+Livre chaleureux et sincère, très-noble par sa modération, par
+l'omission volontaire de certaines choses. Pas un mot sur les moeurs
+du roi. Devant les vices monarchiques, son austérité baisse les yeux.
+À tort, pourtant, à tort. Ces vices firent le destin du monde.
+
+Que de choses aussi il ignore. Que de _soupirs_ étouffés, contenus,
+eussent pu ajouter à ce livre! S'il eût vécu en France, il aurait vu
+mille détails douloureux dans l'écrasement des catholiques. Un surtout
+est frappant et trop peu remarqué, la manière outrageuse dont on
+traitait Paris, ses vieilles gaietés innocentes assommées à coups de
+bâton. Pour un mot de plaisanterie sur l'aqueduc de Maintenon, les
+bourgeois enlevés, et forcés de _gâcher_ pour les maçons, de porter la
+hotte et de faire le mortier.
+
+Partout où brille encore une faible étincelle vitale, à l'instant
+étouffée! Le Jansénisme, pour avoir persécuté les protestants, n'en
+est pas moins persécuté. Les velléités de libre pensée qui surgissent
+de l'Oratoire, sont rudement réprimées. Son grand penseur Malebranche
+est âprement censuré par Bossuet. Son grand critique, Richard Simon,
+savant dans la langue hébraïque, a le tort de deviner par quels
+accroissements a végété l'arbre mystérieux de la Bible, d'en donner
+la physiologie. Bossuet l'accable de sa fière ignorance. Menacé,
+mordu, poursuivi, il désespère et meurt, brûle ses manuscrits dont on
+eût abusé.
+
+À ce moment où la langue française s'étend et pénètre partout, elle
+est persécutée en France. L'Académie française la met sous clef et
+prétend la tenir étouffée, étranglée, dans son petit lexique du
+langage poli. Son directeur, Charpentier, immortel par le ridicule et
+la boursouflure des inscriptions, avec le concours de Bossuet, arrête
+l'entreprise séditieuse de donner à la nation sa langue complète dans
+un dictionnaire encyclopédique. Le très-savant, très-spirituel
+Furetière, qui a fait ce travail immense, meurt à la peine (1688). Son
+livre, qui paraît après sa mort et en Hollande, est à l'instant volé
+par les Jésuites, qui lui prennent tout, jusqu'à ses fautes, et ne
+suppriment que son nom. Siècle d'or pour les gens de lettres. Décimés
+par Boileau, asservis par Colbert et (pour coup mortel) _protégés_,
+ils finissent en deux académies. L'âge vert et fort du grand Corneille
+enfanta celui-ci, qui n'enfantera rien. Vers la fin du siècle, il
+tarit, attaqué du mal qui achève les vieillards, étisie et
+consomption.
+
+Qu'il faudrait ajouter encore au livre des _Soupirs_, si l'on parlait
+encore des autres classes, des parlementaires, par exemple.
+Existent-ils encore? Reconnaîtrai-je nos magistrats austères, ou même
+au moins nos frondeurs intrépides, dans ces imitateurs ridicules des
+nobles, ces danseurs, ces joueurs, qui le matin arrivent au Palais
+sans avoir le temps de changer l'habit de bal, cachant Arlequin sous
+l'hermine? La justice est évanouie!
+
+Où aura-t-il écho, ce livre des _Soupirs_, dans la servitude
+envieillie?
+
+Cependant, l'excès des misères donnait certainement une prise. Les
+expédients extraordinaires dont vécut Pontchartrain, l'un des
+successeurs de Colbert, les municipalités vendues, les maires
+héréditaires, la banqueroute des monnaies par refonte (_lisez_
+filoutage), l'essor rendu aux gens d'affaires, à l'armée des vautours,
+voilà qui pouvait bien ouvrir les oreilles du peuple aux appels de la
+liberté.
+
+À ce début de guerre immense, et dans ce dénûment, le roi jette des
+millions à Marly, en donne deux de dot à sa bâtarde. Il envoie sa
+vaisselle d'argent à la Monnaie, et il achète des diamants. Il en fait
+des loteries aux dames de la cour. L'intérieur même, madame de
+Maintenon, les honnêtes et faibles Beauvilliers et Chevreuse, leur
+ami, le nouveau précepteur Fénelon, sont effrayés de sa folie.
+
+La corde allait casser, ce semble, si, de gré ou de force, on ne
+revenait au bon sens.
+
+Le candide Vauban, bon coeur, vrai patriote, qui (hors son positif
+terrible dans l'art de tuer) était fort romanesque, osa espérer
+tellement de la magnanimité du roi qu'il rétractât tout ce qu'il avait
+fait depuis cinq ans, fît rentrer les protestants, leur rebâtît leurs
+temples, consacrât la liberté religieuse. Vain projet, où la petite
+cour dévote des honnêtes gens dont j'ai parlé se garda bien de
+l'appuyer. Même la fameuse lettre que Fénelon écrivit plus tard sur la
+misère du peuple, ne dit pas un mot pour les protestants.
+
+Tout ce qu'on fit, ce fut de dire qu'on pourrait rendre les biens des
+fugitifs aux héritiers. Mais les financiers qui les tiennent sont trop
+dévots pour les rendre, sinon aux gens bien convertis, et se
+constituent juges de leur sincérité. La maltôte devient inquisition.
+C'est à ses bureaux qu'on produit des billets de confession, la preuve
+«qu'on fait son devoir de la religion catholique.»
+
+Nul espoir de secours sans une révolution complète. Les revers les
+plus grands, dix batailles perdues n'eussent rien fait sur ce froid
+orgueil, sur un si long, si profond endurcissement. Il eût fallu
+l'abandon général, le délaissement où se trouva Jacques en Angleterre,
+un refus des armées de marcher (pieds nus et sans pain) dans une folle
+guerre où la France combattait pour sa propre destruction, se
+rencontrait elle-même, se massacrait dans les avant-gardes ennemies.
+Nos réfugiés étaient toujours en tête; perte ou victoire, n'importe,
+c'était toujours aux dépens de la France.
+
+Si l'émigration protestante ne s'était dispersée, elle avait un
+modèle. La petite tribu des Vaudois osa rentrer chez elle à main armée
+(août 89), se rétablit dans ses rochers, s'y maintint invincible,
+malgré les efforts de deux monarchies. L'histoire de ce fait
+incroyable est: _La glorieuse rentrée, par M. Arnaud, colonel et
+pasteur des Vallées._ Ils étaient mille. Leur mort semblait certaine.
+Mais les nôtres rougirent de les voir partir seuls. Ils firent en leur
+faveur une audacieuse diversion. Deux officiers (roturiers, à coup
+sûr, ils s'appelaient Bourgeois et Couteau) se chargèrent, avec une
+poignée de volontaires, de contenir Catinat et une armée de vingt
+mille hommes. Ils y périrent, mais les Vaudois passèrent.
+
+Pourquoi les nôtres n'en firent-ils pas autant chez nous? Pourquoi ne
+rentrèrent-ils pas au nom de la France sous le drapeau des États
+généraux? La chose n'était pas impossible. Ils y pensaient en Suisse,
+ils y pensaient dans les Cévennes. On se rappelle ce Vivens, un
+cardeur de laine d'Anduze, petit boiteux très-jeune, mais une âme de
+fer et de feu. Cruellement trompé par Basville qui avait cru le perdre
+avec son peuple, il se jugea délié du serment, revint fièrement en
+France. Replacé dans son droit d'homme et sa royauté de nature, il
+déclara, lui Vivens, la guerre à Louis XIV. Contre Saül il se sentit
+David, proclama sa justice, ses justes représailles, et dit qu'il
+pendrait les bourreaux. Vivens, avec un vrai génie, pensait que dix
+mille hommes aux Cévennes seraient invincibles, et il appelait à lui
+la masse des réfugiés. Elle versait son sang partout, pour tous,
+excepté pour la France. Elle aidait à la délivrance de l'Angleterre,
+des Alpes; pourquoi pas à la sienne? à celle de sa propre patrie?
+
+Les envoyés de Vivens furent saisis. Ce vaillant juge d'Israël périt
+dans une obscure rencontre. Son plan était fort raisonnable. Cependant
+nos fiers gentilshommes se seraient-ils rendus à l'appel du cardeur de
+laine? Ils songeaient à rentrer, mais par le Dauphiné.
+
+Ils envoyèrent le plan de leur expédition à Londres, pour être mis
+sous les yeux de Schomberg.
+
+La vraie difficulté du moment était celle-ci. Nos réfugiés semblaient
+devoir, avant tout, affermir Guillaume qui, solide une fois, leur
+donnerait l'appui de l'Angleterre. D'autre part, si leur rentrée en
+France ne s'exécutait en 89, tout au plus en 90, il était à craindre
+qu'elle ne se fît jamais, qu'établis peu à peu en divers États de
+l'Europe, divisés pour toujours, ils ne pussent plus agir d'ensemble.
+
+Tous voulaient revenir. M. Weiss établit parfaitement que, bien loin
+de haïr la France, ils s'obstinaient à y rentrer, et ils le voulurent
+pendant vingt-sept ans! Comment y réussir?
+
+La plupart s'arrêtèrent à l'idée de mériter ce retour par
+l'affermissement de Guillaume, qui ensuite le leur obtiendrait. C'est
+la France qu'ils cherchaient en s'en allant combattre dans les marais
+d'Irlande. Pour elle, à la bataille décisive de la Boyne, à travers la
+rivière, et contre une armée supérieure, ils firent cette première
+charge qui refoula l'ennemi. Mais Schomberg et son fils furent tués.
+Véritable malheur. C'était le seul homme de haute autorité militaire
+et morale qui aurait pu les réunir, les ramener d'ensemble, organiser
+dans le midi la légitime guerre des résistances nationales.
+
+La défaite définitive de Jacques, sa fuite misérable à la Boyne, la
+capacité, le courage que Guillaume y avait montrés, le rendaient
+inébranlable sur le trône. La ligue d'Augsbourg armait lentement, mais
+en revanche l'Angleterre confiante votait à son roi des subsides
+énormes de guerre (par an cent millions, cent vingt-cinq millions,
+sommes inouïes alors). Le contraste était grand avec l'indigence de
+Louis XIV. Guillaume se trouvait le roi le plus riche de l'Europe. Ces
+ressources immenses ne furent pas employées avec génie.
+
+On vit, en cette affaire, que le génie est surtout dans le coeur.
+
+Ce politique, de coeur haineux, ingrat, étendait à la France la haine
+qu'il avait pour Louis XIV. C'est la destruction de la France qu'il
+eût voulue, et non pas son salut. Toute sa vie, il avait sourdement
+combattu la liberté en Hollande: il n'avait garde de la vouloir chez
+nous. Appelé en Angleterre par quelques lords, préférant en secret les
+tories, ses ennemis, aux whigs qui l'avaient fait, libéral en religion
+par son indifférence, il eût été despote en politique, s'il avait pu.
+Au fond, il sympathisait fort peu avec nos calvinistes, dont Rohan
+avait dit: «Ils sont républicains.» Il sut se servir d'eux, mais il
+trouvait en eux une déplaisante ressemblance avec les puritains
+anglais.
+
+Ceux-ci, dans leurs plus fameux chefs, comme le chaudronnier Banyan,
+touchent nos prophètes des Cévennes. Guillaume ne craignit rien tant
+que ces enthousiastes. Il fut constamment poursuivi d'un mauvais rêve,
+de l'idée d'un parti républicain, qui, dit Macaulay, n'existait plus
+en Angleterre. Cette crainte, la vive antipathie de la majorité pour
+le puritanisme, contribua plus qu'aucune chose à rendre très-timide la
+constitution de 88, à resserrer la belle Déclaration des droits, à
+affermir les pesantes aristocraties locales.
+
+Un Anglais, M. Wall, nullement exagéré, un froid et ferme esprit, dans
+une très-belle lettre à Milton, dit que les révolutions anglaises
+n'atteignent pas les masses. Elles ne les affranchissent pas, dit-il,
+du vasselage normand des vieilles lois. Votre _Habeas corpus_ garde
+mon corps d'être en prison. Mais s'il est prisonnier de la misère et
+de la faim, serf de la volonté du riche? Le cinquième de la nation
+était à la mendicité en 1685. Sa grande liberté fut l'exil. Jean _sans
+terre_ se jette à la mer, devient le pauvre Robinson qui leur a fait
+l'empire du monde.
+
+Une telle société, foncièrement aristocratique, n'avait pas grande
+sympathie pour la démocratie calviniste.
+
+À l'arrivée des nôtres, les Anglais furent très-généreux; ils
+souscrivirent pour des sommes étonnantes. Quatre-vingt mille Français
+à Londres, bien accueillis, trouvèrent à travailler. Mais quand nos
+officiers, quand nos régiments protestants eurent amené Guillaume,
+versé leur sang à la Boyne et partout, la sympathie n'augmenta pas.
+
+Cet élément ardent de vie et trempé au feu du martyre, il eût fallu,
+dans l'intérêt commun des deux pays, le concentrer, l'unir en un
+foyer, le fortifier des fugitifs de Suisse, d'Allemagne, de Hollande,
+les porter d'ensemble aux Cévennes, où la vraie France les eût joints
+pour convoquer en Languedoc les États généraux.
+
+Il eût fallu aussi que les ministres laissassent là leur funeste
+moutonnerie chrétienne, la recommandation de se laisser égorger, ne
+secondassent plus les bourreaux; qu'au contraire, ils rappelassent
+tous nos protestants dispersés à la délivrance de la patrie.
+
+Eût-on réussi! Je ne sais. Mais l'initiative de la chose eût été de
+gloire immortelle pour l'Angleterre. Cette grande soeur, émancipée,
+aurait dû entreprendre quelque chose pour la France. On aida ceux de
+Quiberon à nous rapporter l'esclavage. Que n'aida-t-on, cent ans plus
+tôt, ceux de la Boyne et des Cévennes dans l'appel à la liberté?
+
+Hélas! la France des Cévennes, héroïque, mais si ignorante, sauvage,
+insensée de misères, les sages en eurent horreur et détournèrent les
+yeux. Elle n'eût pas été cela, si elle eût été appuyée de l'élément
+sain, calme et fort, des réfugiés, qui eût aidé ce fanatisme aveugle à
+se transformer et devenir patriotisme. Elle fut effroyable. Mais votre
+abandon la fit telle.
+
+En attendant, voilà que, pendant dix ans (jusqu'à Ryswick), dans une
+guerre maladroite où les alliés se font battre par le vieux éreinté,
+on disperse, on prodigue sur tous les champs de bataille nos réfugiés.
+Toujours à l'avant-garde, toujours cruellement décimés dans la fureur
+des premiers coups. C'est sur eux que s'essaye la nouvelle arme, la
+baïonnette meurtrière.
+
+On les use en détail. On emploie leur persévérance à résister de poste
+en poste contre les grandes armées de Louis XIV. Jamais ils ne
+reculent. À la Marsaille, massacrés; à Neerwinde, taillés en pièces.
+Les blessés bien soignés; le roi les réserve aux galères.
+
+Ceux qui survivent imaginent, à Ryswick, que l'on va stipuler pour
+eux, que Guillaume, exigeant du roi humilié qu'il le reconnaisse,
+obtiendra bien encore le retour du pauvre petit reste de tant de gens
+tués pour lui.
+
+Ils sont sacrifiés, mais ne renoncent pas. Ils gardent jusqu'à la paix
+d'Utrecht (dix-sept années de plus) leur espoir invincible, leur
+indomptable amour pour cette France cruelle, adorée.
+
+Personne, au fait, n'avait envie de renvoyer ces colonies utiles. Ils
+avaient fait un jardin des sables de la Prusse et de Holstein, porté
+la culture en Islande, donné à la rude Suisse les légumes et la vigne,
+l'horlogerie, enseigné à l'Europe les assolements, le mystère de
+fécondité. Aux bords de la Baltique, on les croyait sorciers, leur
+voyant pratiquer l'art innocent de doubler, panacher les fleurs. Par
+Lyonnet et Bonnet, ils continuaient Swammerdam, ouvraient le sein de
+la nature. Par Jurieu, Saurin, ils préparaient Rousseau. Leur Papin
+porte à l'Angleterre le secret qui, plus tard, donnera à quinze
+millions d'hommes le bras de cinq cents millions (donc la richesse et
+Waterloo).
+
+On ne les lâcha pas, et l'on se garda bien de leur rouvrir les voies
+vers la patrie.
+
+De l'Angleterre un peuple était sorti en une fois, la grande tribu des
+puritains qui a fait l'empire d'Amérique.
+
+De la France sortit une France dispersée, une rosée vivante sur
+l'Europe énervée. Toute la terre parla notre langue. L'universel
+triomphe de cette langue de lumière, commencé par l'admiration,
+s'acheva par la plainte de la liberté exilée. Aux _arbres de la
+Révocation_, que les nôtres plantèrent et qu'ils visitaient chaque
+année, tous les enfants entendaient le français. Tous comprirent et
+pleurèrent. Ils ne l'ont jamais oublié.
+
+
+
+
+NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
+
+
+NOTE I.--LA COUR, MADAME. 1661-1670.
+
+Madame Henriette, pensant vivre peu, voulut que son amie, madame la
+Fayette, écrivît son histoire sous ses yeux, et (chose singulière qui
+témoigne d'une grande supériorité d'esprit) qu'elle écrivît au vrai et
+au complet, sans passer rien, ni supprimer ses fautes. Elle croyait
+avec raison que cette franchise lui ferait obtenir des circonstances
+atténuantes au jugement de la postérité. Cette dame, la plus fine
+plume du temps, a tout conté réellement, mais avec une extrême
+délicatesse. Tout y est, rien pour l'oeil grossier. Quand on lit et
+relit, on voit reparaître à la longue maints caractères, invisibles
+d'abord, et qui reviennent peu à peu comme ce qu'on écrit avec l'encre
+de sympathie. Il faut aider ses yeux d'un bon verre un peu
+grossissant. Ce verre, je le prends dans Cosnac, ou chez la grande
+Mademoiselle, dans Molière et ses biographes, etc. Voici les
+résultats, plus nettement que dans mon récit:
+
+1º _Madame n'avait point de confesseur_ (Montpensier, année 1670).
+Pour que le peuple ne médit pas de son indifférence, elle avait soin
+d'avoir un capucin «bon à mettre dans son carrosse» et dont la belle
+barbe lui faisait honneur devant les bonnes gens. Du reste, ce n'était
+pas un esprit fort. Elle était aussi peu amoureuse que dévote. Elle
+n'aimait que ses frères, et c'est pour eux qu'elle s'immola, rechercha
+la faveur du roi. Le roi, à chaque enfant qu'elle eut, témoignait une
+vive joie (Motteville), et Monsieur de l'indifférence ou de la
+tristesse (Cosnac).--2º La Vallière, fort simple d'esprit, née pour
+l'amour et la dévotion, fut jetée sur la route de Madame par les
+jeunes amis du roi (Roquelaure, Saint-Aignan, Vardes, la Feuillade,
+etc.) lorsque la première grossesse de Madame la mettant au comble de
+la faveur fit croire que l'influence passerait à la cour de Madame et
+Monsieur, c'est-à-dire aux Grammont, Guiche, Marillac, etc. Madame,
+alors si jeune, était déjà consultée par les deux rois sur les plus
+hautes affaires. (Exemple: le roi ira-t-il arrêter Fouquet à Nantes?
+Le roi d'Angleterre vendra-t-il Dunkerque? etc.) La reine mère et les
+dévots, après avoir essayé de détacher le roi de la Vallière,
+comprirent qu'il ne la quitterait que pour retourner à Madame, ne
+luttèrent plus avec les jeunes courtisans et subirent la Vallière, peu
+dangereuse et incapable de prendre influence. Nous devons à madame de
+Motteville cette précieuse lumière qui éclaire toute l'époque. Quelle
+que soit sa faiblesse pour sa maîtresse Anne d'Autriche, elle devient
+hardie à la fin. Le roi, quoique mécontent des coquetteries de Madame,
+se rapproche d'elle en 63, et elle devient enceinte le 16 octobre. À
+ce moment, la ligue agissait vivement. Les marquis rendaient aux
+dévots le service d'attaquer la pièce de l'_École des femmes_; les
+marquis la disaient de mauvais ton, et les dévots impie. Le roi voulut
+que Molière répondît et qu'il éreintât les marquis.
+
+En réalité, la cause de Madame et de Molière semblait être la même.
+Molière-Arnolphe ne pouvait-il pas être le père d'Agnès, comme le roi
+amoureux de sa soeur (belle-soeur, c'est la même chose au point de vue
+canonique)? Le mariage de Molière restera toujours une question
+obscure. Ce qui est sûr, c'est qu'il se lia avec la mère de sa femme
+et l'admit dans sa troupe en 1648, l'année où sa femme naquit. De quel
+père? c'est ce que probablement ni Molière, ni la comédienne ne surent
+jamais au juste. Dans le pêle-mêle de la vie des coulisses, on pouvait
+s'y tromper. C'étaient les moeurs du temps, et même chez les plus
+grands seigneurs que les rapports du sang n'arrêtaient guère (j'en
+citerais de nombreux exemples). La Fontaine en plaisante dans ses
+contes. M. Beffara n'a pu trouver l'acte de naissance de madame
+Molière. L'acte de mariage qu'il a trouvé peut avoir été arrangé de
+complaisance, comme le pense M. Fortia d'Urban (brochure de 1824).
+Insoluble problème. Quoi qu'il en soit, Molière n'en est pas moins
+Molière, et Tartufe restera Tartufe.
+
+Les dates nous servent bien ici. Nous leur devons ce coup de lumière
+électrique qui éclaire, de part en part, _le D. Juan quinze jours
+avant l'arrestation de Vardes_, et la révolution de cour qui chassa
+les marquis. Autre lumière chronologique: Madame, sauf son premier
+enfant, devient toujours enceinte en automne (octobre ou novembre)
+dans les grandes fêtes de cour. Au contraire, la Vallière, en mars ou
+avril, aux environs de Pâques, dans les combats que se livraient
+l'amour et la dévotion. Ce qui fut le plus fatal à Madame, ce fut le
+coup d'octobre 1664. Elle était alors au mieux avec le roi, et se
+remettait lentement à Vincennes d'une couche (du 24 juillet). Mais le
+triomphe de la Vallière présentée par le roi à la reine mère (5
+octobre) semblait la menacer. Le roi, revenu près d'elle à Vincennes
+le 6, devait la quitter le 10, pour aller à Versailles (Motteville).
+Ses ennemis travaillaient contre elle. Elle reçut les adieux du roi le
+9, et elle resta enceinte de ce jour. Meurtrière imprudence. De là,
+une santé ruinée, une beauté éclipsée. Quoiqu'elle ait eu encore une
+grossesse, ce ne fut plus qu'une femme politique.
+
+Sa fin est triste. Sa confiance était dans un prêtre violent,
+intrigant, dangereux, Cosnac, l'évêque de Valence, qui, s'il eût pu,
+aurait noyé l'Angleterre dans le sang. Elle flottait misérablement et
+donna à son frère un très-mauvais conseil. Nul principe. On lui avait
+inculqué «que tout devoir était une bassesse.» Corrompue d'enfance,
+fatalement, presque innocemment, elle eut en elle toutes les misères
+morales de deux grandes monarchies. Et avec cela, trois hommes
+plaident pour elle dans l'avenir et voudraient désarmer l'histoire:
+Molière, qui fut très-ému d'elle à son moment sublime, qui, sans elle,
+n'eût risqué Tartufe;--Racine, qui l'a mise partout, dans Andromaque,
+Monime et Bérénice, dont la douce lueur semble un rayon de
+Madame;--enfin Bossuet, qui reçut son anneau et l'inspiration la plus
+vraie qu'il ait eue. Ils la suivent, ils la défendent et lui restent
+fidèles, comme les amants de son esprit.
+
+
+NOTE II--POLITIQUE
+
+La lumineuse histoire de mon savant ami M. Henri Martin, l'un des
+grands travaux de ce siècle, les belles publications de M. Mignet, si
+justement admirées de l'Europe, l'excellent livre de M. Chéruel sur
+l'Administration et plusieurs autres ouvrages estimables ont éclairci
+sous plusieurs rapports la politique de ce règne, les grandes vues de
+Colbert, la dextérité de Lyonne, etc. Je crois, pourtant, que ces
+écrivains auraient modifié, complété leurs tableaux, s'ils avaient
+tenu compte de tant d'actes qui font juger Louis XIV plus sévèrement.
+Pour l'administration il ne faut pas voir seulement ce que Colbert
+voulut, mais _ce qui se fit réellement_, ne pas donner seulement les
+mesures générales, mais _les innombrables mesures exceptionnelles_ qui
+les rendaient vaines, et surtout avouer que la plupart des grands
+établissements de Colbert _ne durèrent pas_, croulèrent avant sa mort.
+La _Correspondance administrative_ (éditée par M. Depping) dément à
+chaque instant les ordonnances. Nulle part, selon moi, Colbert n'est
+mieux jugé que dans le livre de M. Clément. Quant à la diplomatie, on
+a été certainement trop indulgent pour une politique (si différente de
+celle d'Henri IV et de Richelieu), qui étourdiment défie et provoque
+toute l'Europe à la fois. Nulle acquisition partielle de territoire
+n'équivaut à cette haine universelle du monde, qui réellement fit
+périr la France, autant que peuvent périr les nations. Cette haine
+n'est pas apaisée. On la retrouve brûlante, et, il faut le dire,
+souvent juste, dans le savant ouvrage d'Altmeyer (_Louis XIV et le
+Démembrement de la Belgique_, Bruxelles, 1850). On ne peut que
+respecter, même dans ses excès, cette indignation d'honnête homme.--La
+politique générale de ce temps reçoit une vive lumière de l'_Histoire
+secrète du cabinet autrichien_, par M. Alfred Michiels (1859). Je
+l'avais citée inexactement dans ma _Fronde_, ne la connaissant encore
+que par des articles de journaux et quelques faits (de 1624) qu'il
+doit à Hormayr. Il part de la guerre de Trente ans et va jusqu'à nos
+jours. C'est un travail immense et de premier mérite. Nulle part le
+système de la politique jésuitique n'a été plus savamment exposé et
+mieux interprété. Il a été déjà traduit en allemand, en hollandais, et
+le sera en toute langue.
+
+Les satires les plus violentes contre Louis XIV en disent moins sur la
+prodigieuse infatuation où il parvint que le livre grotesque de
+Pélisson, intitulé: _Mémoires de Louis XIV._ Le roi certainement en
+endura la lecture. Une partie même du manuscrit semble écrite _de sa
+main_. Mais on sait que _sa main_, c'était le bonhomme Rose, son
+faussaire patenté, dont l'écriture ne peut se distinguer de celle du
+roi. L'abbé le Gendre, très-instruit des choses du temps et confident
+d'Harlay de Champvallon, affirme que Louis XIV «_savait à peine lire
+et écrire_» (_Mag. de librairie_, 1859, V, 102). La ferme foi qu'il
+avait cependant que les rois sont éclairés d'en haut le fit trancher
+intrépidement dans les grandes choses,--de l'intérieur contre
+Colbert,--et de la guerre contre Condé. Il ne regretta ni Colbert ni
+Turenne, croyant sérieusement les remplacer de sa personne. Il n'en
+était pas à savoir les choses élémentaires. De là cette étonnante
+sécurité.--Dans un livre populaire, très-piquant et très-véridique,
+qui, grâce à Dieu, ira partout et restera, M. Pelletan a marqué
+parfaitement cette action personnelle du roi qui fut immense. Mais,
+dans un cadre resserré, il n'a pu donner les coulisses, les luttes et
+les traités des deux influences qui se disputaient cet homme superbe;
+je parle des prêtres et des maîtresses.--On a dit à tort que les
+femmes influèrent peu sur les affaires. Les maîtresses du roi et des
+ministres eurent plus d'une fois une influence désastreuse. C'est pour
+madame de Rochefort que Louvois donna à son mari l'avant-garde qui fit
+manquer la campagne de Hollande en 1672. C'est pour madame de
+Montespan que le roi nomma maréchal et vice-roi de Sicile son frère
+Vivonne, le _Gros Crevé_, qui perdit tout. C'est sur l'avis de madame
+de Maintenon que le roi, en 1686, ajourna la guerre du Rhin, qui, si
+elle eût été engagée, eût certainement empêché Guillaume de passer en
+Angleterre, eût sauvé Jacques II, etc., etc.--La critique n'a pas
+commencé sur ce règne. Mille erreurs se répètent. La plus grave, c'est
+de lui prêter des tendances populaires qu'il n'eut jamais. Le roi
+n'aima jamais que la noblesse, quoi qu'en dise Saint-Simon. L'enquête
+de Colbert sur les nobles n'est qu'une affaire fiscale; on vendit deux
+fois la noblesse. La faveur de Molière, le second mariage, n'ont rien
+du tout de démocratique. On se trompe fort aussi en étendant au delà
+de 1666 _les belles années_ de ce règne. Voir Bonnemère, _Histoire des
+paysans_.--Dès 1672, l'armée n'est plus nourrie. Sous Colbert, en
+1672, 1675, les routes sont couvertes de bandits, c'est-à-dire de
+soldats du roi mourant de faim. Les voyageurs ne partent qu'en
+préparant de l'argent pour ces voleurs. _Archives de France._
+_Extraits des cartons du Vatican, Lettres de particuliers_, L, 387.
+
+
+NOTE III.--JANSÉNISME.--COUVENTS.--HISTOIRE DE LA RELIGIEUSE DE
+LOUVIERS.
+
+On nous a tellement ennuyés, tannés de jansénisme dans les derniers
+temps, que j'ai pris le parti de n'en pas dire un mot. Cette question
+fort secondaire d'une petite secte catholique, à force d'être
+exagérée, étendue, épaissie, est devenue comme un mur pour empêcher de
+voir la grande affaire du temps, l'énorme révolution qui tua la
+France. Qu'on me laisse donc tranquille sur le jansénisme, et qu'on le
+cherche dans le très-charmant livre de Sainte-Beuve, exquis et
+pénétrant, à mon sens, le travail le plus délicat de l'époque. Au
+commencement de son troisième volume, il juge son sujet avec une rare
+indépendance d'esprit. Il pense que Jansénius, Saint-Cyran et Pascal,
+les trois grands hommes du parti, ne l'auraient pas laissé étouffer,
+et _auraient soutenu_ la Grâce (le christianisme même) _contre le
+Saint-siége_. Pascal dit: «Après que Rome a parlé et condamné la
+vérité, il faut crier d'autant plus haut. Le Port-Royal craint, et
+c'est une mauvaise politique.» Ceux qui suivirent, Arnauld en tête,
+dit très-bien Sainte-Beuve, «furent inconséquents et associèrent,
+moyennant l'appareil logique, toutes sortes de contradictions.» De là
+leur impuissance et leur stérilité réelle. La paix fourrée de 1668 que
+leur fit faire madame de Longueville n'aboutit qu'à faire de ce fier
+parti, du vieux lion rugissant Arnauld, une meute de dupes lancée (au
+profit des Jésuites) contre les protestants persécutés. Sainte-Beuve
+marque encore ici, avec une remarquable impartialité, la supériorité
+de Claude, Jurieu, etc., sur Nicole, dans cette polémique.--Avec tout
+cela, ce beau livre, minutieusement vrai, laisse pourtant une
+impression fausse, comme tout ce qu'on a écrit de nos jours sur le
+jansénisme. Il nous occupe tant d'une exception, qu'on prend le change
+sur les moeurs générales. Il n'y avait pas un couvent en France comme
+Port-Royal. Concentrer toute l'attention sur cette maison singulière
+et unique, c'est sanctifier et spiritualiser le siècle casuiste, le
+siècle quiétiste, l'âge matériel de Molinos, de Marie Alacoque, etc.
+Les trente mille directeurs quiétistes que dénonça déjà le P. Joseph
+nous donnent de bien autres idées. Le gouffre fut fermé soigneusement
+par Richelieu, et plus soigneusement par Louis XIV. Cependant la
+triste lumière éclate partout.
+
+Celui qui voudra faire l'histoire sérieuse des moeurs de ce siècle
+peut avec confiance suivre le fil que je donne ici:
+
+1º _La femme est sacrifiée au mari_ par la casuistique, qui, d'après
+une sotte physique, croit qu'elle n'est que réceptive dans la
+génération, la dispense de tout plaisir, tout en l'asservissant au
+plaisir égoïste. Elle cherche le sien ailleurs. De là, en ce siècle,
+l'universalité de l'adultère, laquelle à son tour fait l'inquiétude du
+père, qui craint d'avoir des enfants ou s'en débarrasse.
+
+2º _La fille est sacrifiée._ On crée pour elle d'abord des ordres
+assez doux et demi-libres, où son activité est occupée (Visitandines,
+Ursulines). Mais les scandales sont trop nombreux. La clôture devient
+plus sévère. Comment cette fille garderait-elle l'activité qui la
+distrait un peu? Par la langue et l'intrigue. Il y avait souvent douze
+parloirs dans un couvent (Furetière), où chacune, sans être entendue,
+pouvait parler à son amant ou à telle intrigante plus dangereuse.
+Louis XIV nettement appelle les Carmélites entremetteuses (Sévigné).
+La grille, dira-t-on, les gardait. Et cependant combien la fille
+devait être troublée quand elle recevait, par exemple, sa mère, riche,
+brillante, mondaine, triplement entourée du mari, de l'amant et du
+directeur! Quelle pénible comparaison! et quelle souffrance! Le
+célibat était alors plus difficile qu'au Moyen âge, les jeûnes, les
+saignées monastiques ayant diminué. Beaucoup mouraient de cette vie
+cruellement inactive et de pléthore nerveuse. Elles ne cachaient guère
+leur martyre, le disaient à leurs soeurs, à leur confesseur, à la
+Vierge. Chose touchante, bien plus que ridicule, et digne de pitié. On
+lit dans un registre d'une inquisition d'Italie cet aveu d'une
+religieuse; elle disait innocemment à la Madone: «De grâce, sainte
+Vierge, donne-moi quelqu'un avec qui je puisse pécher (dans Lasteyrie,
+_Confession_, p. 205). Embarras réel pour le directeur. S'il était
+âgé, il ne manquait guère, en les voyant si malheureuses, de leur
+laisser la petite consolation des amitiés de cloîtres qui font peu de
+scandale, mais souvent corrompent encore plus. Lui-même, quel que fût
+son âge, était en vrai péril. On sait l'histoire d'un certain couvent
+russe; un homme qui y entra n'en sortit pas vivant. Chez les nôtres,
+le directeur entrait et devait entrer tous les jours. Elles n'avaient
+pas besoin d'être séduites. Elles se trompaient assez elles-mêmes,
+croyant communément qu'un saint ne peut que sanctifier, et qu'un être
+pur purifie. Le peuple les appelait en riant les _sanctifiées_
+(Lestoile). Cette croyance était fort sérieuse dans les cloîtres (V.
+le capucin Esprit de Boisroger, ch. XI, p 156). Certaines visions
+triomphaient des scrupules. Souvent un ange ou un démon prenait la
+figure du directeur. Des trois directeurs successifs du couvent de
+Louviers, en trente ans, le premier, David, est _illuminé_ et
+molinosiste (avant Molinos); le second, Picart, agit _par le diable_
+et comme sorcier; le troisième, Boulé, sous la figure d'_ange_. Rien
+de plus important que ce procès de Louviers. Il nous donne l'histoire
+naïve de la direction. Le couvent de Louviers fut connu par une
+circonstance fortuite. Mais on l'eût trouvé certainement semblable à
+bien d'autres, si l'on eût fait l'enquête que demandait le P. Joseph
+pour les trente mille et que Richelieu refusa. Voici le livre capital:
+Histoire de Magdeleine Bavent, religieuse de Louviers, avec son
+interrogatoire, etc., 1652, in-4º, Rouen (Bibl. impériale, Z anc.
+1016).--La date de ce livre explique la parfaite liberté avec laquelle
+il fut écrit. Pendant la Fronde, un prêtre courageux, un oratorien,
+ayant trouvé aux prisons de Rouen cette religieuse, osa écrire sous sa
+dictée l'histoire de sa vie.
+
+Madeleine, née à Rouen en 1607, fut orpheline à neuf ans. À douze, on
+la mit en apprentissage chez une lingère. Le confesseur de la maison,
+un Franciscain, y était le maître absolu; cette lingère faisant des
+vêtements de religieuses, dépendait de l'Église. Le moine faisait
+croire aux apprenties (cuivrées sans doute par la belladone et autres
+breuvages de sorciers) qu'il les menait au sabbat, et les mariait au
+diable Dagon. Il en possédait trois, et Madeleine, à quatorze ans, fut
+la quatrième. Elle était fort dévote, surtout à saint François. Un
+monastère de Saint François venait d'être fondé à Louviers par une
+dame de Rouen, veuve du procureur Hennequin, pendu pour escroquerie.
+La dame voulait que cette oeuvre aidât au salut de son mari. Elle
+consulta là-dessus un saint homme, le vieux prêtre David, qui dirigea
+la nouvelle fondation. Aux portes de la ville, dans les bois qui
+l'entourent, ce couvent pauvre et sombre, né d'une si tragique
+origine, semblait un lieu d'austérité. David était connu par un livre
+bizarre et violent contre les abus qui salissaient les cloîtres, le
+_Fouet des paillards_ (V. Floquet, _Parl. de Norm._, t. V, 636).
+Toutefois, cet homme si sévère avait des idées fort étranges de la
+pureté. Il était _adamite_, prêchait la nudité qu'Adam eut dans son
+innocence. Dociles à ces leçons, les religieuses du cloître de
+Louviers, pour dompter et humilier les novices, les rompre à
+l'obéissance, exigeaient (en été sans doute) que ces jeunes Èves
+revinssent à l'état de la mère commune. On les exerçait ainsi dans
+certains jardins réservés et à la chapelle même. Madeleine qui, à
+seize ans, avait obtenu d'être reçue comme novice, était trop fière
+(trop pure alors peut-être) pour subir cette vie étrange. Elle déplut
+et fut grondée pour avoir, à la communion, essayé de cacher son sein
+avec la nappe de l'autel. Elle ne dévoilait pas plus volontiers son
+âme, ne se confessait pas à la supérieure (p. 42), chose ordinaire
+dans les couvents, et que les abbesses aimaient fort. Elle se confiait
+plutôt au vieux David, qui la sépara des autres. Lui-même se confiait
+à elle dans ses maladies. Il ne lui cacha point sa doctrine
+intérieure, celle du couvent, l'illuminisme: Le corps ne peut souiller
+l'âme. Il faut, par le péché qui rend humble et guérit de l'orgueil,
+tuer le péché, etc. Les religieuses, imbues de ces doctrines, les
+pratiquant sans bruit entre elles, effrayèrent Madeleine de leur
+dépravation (p. 41 et _passim_). Elle s'en éloigna, resta à part,
+dehors, obtint de devenir tourière.
+
+Elle avait dix-huit ans lorsque David mourut. Son grand âge ne lui
+avait guère permis d'aller loin avec Madeleine. Mais le curé Picart,
+son successeur, la poursuivit avec furie. À la confession, il ne lui
+parlait que d'amour. Il la fit sacristine, pour la voir seule à la
+chapelle. Il ne lui plaisait pas. Mais les religieuses lui défendaient
+tout autre confesseur, craignant qu'elle ne divulguât leurs petits
+mystères. Cela la livrait à Picart. Il l'attaqua malade, comme elle
+était presque mourante; et il l'attaqua par la peur, lui faisant
+croire que David lui avait transmis des formules diaboliques. Il
+l'attaqua enfin et réussit par la pitié, en faisant le malade
+lui-même, la priant de venir chez lui. Dès lors il en fut maître, et
+il paraît qu'il lui troubla l'esprit des breuvages du sabbat. Elle en
+eut les illusions, crut y être enlevée avec lui, être autel et victime.
+Ce qui n'était que trop vrai. Mais Picart ne s'en tint pas aux
+plaisirs stériles du sabbat. Il brave le scandale, et la rendit
+enceinte. Les religieuses, dont il savait les moeurs, le redoutaient.
+Elles dépendaient aussi de lui par l'intérêt. Son crédit, son
+activité, les aumônes et les dons qu'il attirait de toutes parts,
+avaient enrichi leur couvent. Il leur bâtissait une grande église. On
+a vu par l'affaire de Loudun quelles étaient l'ambition, les rivalités
+de ces maisons, la jalousie avec laquelle elles voulaient se surpasser
+l'une l'autre.
+
+Picart, par la confiance des personnes riches, se trouvait élevé au
+rôle de bienfaiteur et second fondateur du couvent. «Mon coeur,
+disait-il à Madeleine, c'est moi qui bâtis cette superbe église. Après
+ma mort, tu verras des merveilles... N'y consens-tu pas?»
+
+Ce seigneur ne se gênait guère. Il paya pour elle une dot, et de soeur
+laie qu'elle était, il la fit religieuse, pour que, n'étant plus
+tourière, et vivant à l'intérieur, elle pût commodément accoucher ou
+avorter. Avec certaines drogues, certaines connaissances, les couvents
+étaient dispensés d'appeler les médecins. Madeleine (_Interrog._, p.
+13) dit qu'elle accoucha plusieurs fois. Elle ne dit point ce que
+devinrent les nouveau-nés.
+
+Picart, déjà âgé, craignait la légèreté de Madeleine, qu'elle ne
+convolât un matin à quelque autre confesseur à qui elle dirait ses
+remords. Il prit un moyen exécrable pour se l'attacher sans retour. Il
+exigea d'elle un testament où elle promettait _de mourir quand il
+mourrait, et d'être où il serait_. Grande terreur pour ce pauvre
+esprit. Devait-il, avec lui, l'entraîner dans sa fosse? Devait-il la
+mettre en enfer? Elle se crut à jamais perdue. Devenue sa propriété,
+son âme damnée, il en usait et abusait pour toutes choses. Il la
+prostituait dans un sabbat à quatre, avec son vicaire Boullé et une
+autre femme. Il se servait d'elle pour gagner les autres religieuses
+par un charme magique; une hostie, trempée de son sang, enterrée au
+jardin, devait leur troubler les sens et l'esprit.
+
+C'était justement l'année où Urbain Grandier fut brûlé. On ne parlait
+par toute la France que des diables de Loudun. Le pénitencier
+d'Évreux, qui avait été un des acteurs de cette scène, en rapportait
+en Normandie les terribles récits. Madeleine se sentit possédée,
+battue des diables; un chat aux yeux de feu la poursuivait d'amour.
+Peu à peu, d'autres religieuses, par un mouvement contagieux,
+éprouvèrent des agitations bizarres, surnaturelles. Madeleine avait
+demandé secours à un capucin, puis à l'évêque d'Évreux. La supérieure,
+qui ne put l'ignorer, ne le regrettait pas, voyant la gloire et la
+richesse qu'une semblable affaire avait données au couvent de Loudun.
+Mais, pendant six années, l'évêque fit la sourde oreille. Richelieu
+essayait alors une réforme des cloîtres.
+
+Il voulait finir ces scandales. Ce ne fut guère qu'au moment de sa
+mort et de la mort de Louis XIII, dans la débâcle qui suivit, sous la
+reine et sous Mazarin, que les prêtres se remirent aux oeuvres
+surnaturelles, reprirent la guerre avec le diable. Picart était mort,
+et l'on craignait moins une affaire où cet homme dangereux eût pu en
+accuser bien d'autres. Pour répondre aux visions de Madeleine, on
+chercha, on trouva une visionnaire. On fit entrer au couvent une
+certaine soeur Anne de la Nativité, sanguine et hystérique, au besoin
+furieuse et demi-folle, jusqu'à croire ses propres mensonges. Le duel
+fut organisé comme entre dogues. Elles se lardaient de calomnies. Anne
+voyait le diable tout nu à côté de Madeleine. Madeleine jurait qu'elle
+avait vu Anne au sabbat, avec la supérieure, la mère vicaire et la
+mère des novices. Rien de nouveau du reste. C'était un réchauffé des
+deux grands procès d'Aix et de Loudun. Elles avaient et suivaient les
+relations imprimées. Nul esprit, nulle invention.
+
+L'accusatrice Anne et son diable Léviathan avaient l'appui du
+pénitencier d'Évreux, un des acteurs principaux de Loudun. Sur son
+avis, l'évêque d'Évreux ordonne de déterrer Picart, pour que son
+corps, éloigné du couvent, en éloigne les diables. Madeleine,
+condamnée sans être entendue, doit être dégradée, visitée, pour
+trouver sur elle la marque diabolique. On lui arrache le voile et la
+robe; la voilà nue, misérable jouet d'une indigne curiosité, qui eût
+voulu fouiller jusqu'à son sang pour pouvoir la brûler. Les
+religieuses ne se remirent à personne de cette cruelle visite qui
+était déjà un supplice. Ces vierges, converties en matrones,
+vérifièrent si elle était grosse, la rasèrent partout, et de leurs
+aiguilles piquées, plantées dans la chair palpitante, recherchèrent
+s'il y avait une place insensible, comme doit être le signe du diable.
+Partout elles trouvèrent la douleur; si elles n'eurent le bonheur de
+la prouver sorcière, du moins elles jouirent des larmes et des cris.
+
+Mais la soeur Anne ne se tint pas contente; sur la déclaration de son
+diable, l'évêque condamna Madeleine, que la visite justifiait, à un
+éternel _in pace_. Son départ, disait-on, calmerait le couvent. Il
+n'en fut pas ainsi. Le diable sévit encore plus; une vingtaine de
+religieuses criaient, prophétisaient, se débattaient. Ce spectacle
+attirait la foule curieuse de Rouen, et de Paris même. Un jeune
+chirurgien de Paris, Yvelin, qui déjà avait vu la farce de Loudun,
+vint voir celle de Louviers. Il avait amené avec lui un magistrat fort
+clairvoyant, conseiller des aides à Rouen. Ils y mirent une attention
+persévérante, s'établirent à Louviers, étudièrent pendant dix-sept
+jours. Du premier jour, ils virent le compérage. Une conversation
+qu'ils avaient eue avec le pénitencier d'Évreux, en entrant à la
+ville, leur fut redite (comme chose révélée) par le diable de la soeur
+Anne. Chaque fois, ils vinrent avec la foule au jardin du couvent. La
+mise en scène était fort saisissante. Les ombres de la nuit, les
+torches, les lumières vacillantes et fumeuses, produisaient des effets
+qu'on n'avait pas eus à Loudun. La méthode était simple, du reste; une
+des possédées disait: «On trouvera un charme à tel point du jardin.»
+On creusait, et on le trouvait. Par malheur, l'ami d'Yvelin, le
+magistrat sceptique, ne bougeait des côtés de l'actrice principale, la
+soeur Anne. Au bord même d'un trou que l'on venait d'ouvrir, il serre
+sa main, et la rouvrant, y trouve le charme (un petit fil noir)
+qu'elle allait jeter dans le trou.
+
+Les exorcistes, pénitencier, prêtres et capucins qui étaient là furent
+couverts de confusion. L'intrépide Yvelin, de son autorité, commença
+une enquête et vit le fond du fond. Sur cinquante-deux religieuses, il
+y en avait six _possédées_ qui eussent mérité correction. Dix-sept
+autres, les _charmées_, étaient des victimes, un troupeau de filles
+agitées du mal des cloîtres. Il le formule avec précision; elle sont
+réglées, mais hystériques, gonflées d'orages à la matrice, lunatiques
+surtout, et dévoyées d'esprit. La contagion nerveuse les a perdues. La
+première chose à faire est de les séparer. Il examine ensuite avec une
+verve voltairienne les signes auxquels les prêtres reconnaissaient le
+caractère surnaturel des possédées. _Elles prédisent_, d'accord, mais
+ce qui n'arrive pas. Elle traduisent, d'accord, mais ne comprennent
+pas (exemple: _ex parte Virginis_, veut dire le départ de la Vierge).
+_Elles savent le grec_ devant le peuple de Louviers, mais ne le
+parlent plus devant les docteurs de Paris. _Elles font des sauts, des
+tours_, les plus faciles, montent à un gros tronc d'arbre où monterait
+un enfant de trois ans. Bref, ce qu'elles font de terrible est
+vraiment _contre nature_, c'est de dire des choses sales qu'un homme
+ne dirait jamais.
+
+Ce que Madeleine dit des moeurs immondes et de la vie contre nature
+des supérieures et de leurs confidentes, est moins invraisemblable
+quand on voit leur entente dans ces ruses et leur friponnerie
+constatée. Le chirurgien rendait grand service à l'humanité en leur
+ôtant le masque. On voulait pousser loin la chose. Outre les charmes,
+on trouvait des papiers qu'on attribuait à David ou à Picart, sur
+lesquels telle ou telle personne était nommée sorcière, désignée à la
+mort. Chacun tremblait d'être nommé. De proche en proche gagnait la
+terreur ecclésiastique.
+
+C'était déjà le temps pourri de Mazarin, le début de la faible reine.
+Plus d'ordre, plus de gouvernement. «Il n'y avait plus qu'un mot dans
+la langue: _la reine est si bonne_.» Cette bonté donnait au clergé une
+chance pour dominer. L'autorité laïque étant enterrée avec Richelieu,
+évêques, prêtres et moines allaient régner. L'audace impie du
+magistrat et d'Yvelin compromettait ce doux espoir. Des voix
+gémissantes vinrent à la bonne reine, non celles des victimes, mais
+celles des fripons pris en flagrant délit. On s'en alla pleurer aux
+pieds d'Anne d'Autriche pour la religion outragée. Yvelin n'attendait
+pas ce coup; il se croyait solide en cour, ayant depuis dix ans un
+titre de chirurgien de la reine. Avant qu'il revint de Louviers à
+Paris, on obtint de la faiblesse d'Anne d'Autriche, d'autres experts,
+ceux qu'on voulait, un vieux sot en enfance, un Diafoirus de Rouen et
+son neveu, deux clients du clergé. Ils ne manquèrent pas de trouver
+que l'affaire de Louviers était surnaturelle, au-dessus de tout art
+humain. Tout autre qu'Yvelin se fût découragé. Ceux de Rouen, qui
+étaient médecins, traitaient de haut en bas ce chirurgien, ce barbier,
+ce frater. La cour ne le soutenait pas. Il s'obstina. Dans une
+brochure qui restera, il accepte ce grand duel de la science contre le
+clergé, déclare (comme Wyer au XVIe siècle) «que le vrai juge en ces
+choses n'est pas le prêtre, mais l'homme de science.» À grand'peine,
+il trouva quelqu'un qui osât imprimer, mais personne qui voulût
+vendre. Alors ce jeune homme héroïque se fit en plein soleil,
+distributeur du petit livre. Il se posta au lieu le plus passager de
+Paris, au Pont-Neuf, aux pieds d'Henri IV, donna son factum aux
+passants. On trouvait à la fin le procès-verbal de la honteuse fraude,
+le magistrat prenant dans la main des diables femelles la pièce sans
+réplique qui constatait leur infamie.
+
+Revenons à la misérable Madeleine, que le pénitencier d'Évreux, son
+ennemi, qui l'avait fait piquer (en marquant la place aux aiguilles!
+p. 67), emportait, comme sa proie, au fond de l'_in pace_ épiscopal de
+cette ville. Sous une galerie souterraine plongeait une cave, sous la
+cave une basse-fosse, où la créature humaine fut mise dans les
+ténèbres humides. Ces terribles compagnes, comptant qu'elle allait
+crever là, n'avaient pas même eu la charité de lui donner un peu de
+linge pour panser son ulcère (p. 45). Elle en souffrait et de douleur
+et de malpropreté, couchée sur son ordure. La nuit perpétuelle était
+troublée d'un va-et-vient inquiétant de rats voraces, redoutés aux
+prisons, sujets à manger des nez et des oreilles. Mais l'horreur de
+tout cela n'égalait pas encore celle que lui donnait son tyran, le
+pénitencier. Il venait chaque jour, dans la cave au-dessus, parler au
+trou de l'_in pace_, menacer, commander, et la confesser malgré elle,
+lui faire dire ceci et cela contre d'autres personnes. Elle ne
+mangeait plus. Il craignit qu'elle expirât, la tira un moment de l'_in
+pace_, la mit dans la cave supérieure. Puis, furieux du factum
+d'Yvelin, il la remit dans son égout d'en bas.--La lumière entrevue,
+un peu d'espoir saisi et perdu tout à coup, cela combla son désespoir.
+L'ulcère s'était fermé et elle avait plus de force. Elle fut prise au
+coeur d'un furieux désir de la mort. Elle avalait des araignées,
+vomissait seulement, n'en mourait pas. Elle pila du verre, l'avala. En
+vain. Ayant trouvé un méchant fer coupant, elle travailla à se couper
+la gorge, ne put. Puis, prit un endroit mou, le ventre, et s'enfonça
+le fer dans les entrailles. Quatre heures durant, elle poussa, tourna,
+saigna. Rien ne lui réussit. Cette plaie même se ferma bientôt. Pour
+comble, la vie si odieuse lui revenait plus forte. La mort du coeur
+n'y faisait rien. Elle redevint une femme, hélas! et désirable encore,
+une tentation pour ses geôliers, valets brutaux de l'évêché, qui,
+malgré l'horreur de ce lieu, l'infection et l'état de la malheureuse,
+venaient se jouer d'elle, se croyaient tout permis sur la sorcière. Un
+ange la secourut, dit-elle. Elle se défendit et des hommes et des
+rats. Mais elle ne se défendit pas d'elle-même. La prison déprave
+l'esprit. Elle rêvait le diable, l'appelait à la visiter, implorait le
+retour des joies honteuses, atroces, dont il la navrait à Louviers. Il
+ne daignait plus revenir. La puissance des songes était finie en elle,
+les sens dépravés, mais éteints. D'autant plus revint-elle au désir du
+suicide. Un geôlier lui avait donné une drogue pour détruire les rats
+du cachot. Elle allait l'avaler, un ange l'arrêta (un ange ou un
+démon?), qui la réservait pour le crime.
+
+Tombée dès lors à l'état le plus vil, à un indicible néant de
+lâcheté, de servilité, elle signa des listes interminables de crimes
+qu'elle n'avait pas faits. Valait-elle la peine qu'on la brûlât?
+Plusieurs y renonçaient. L'implacable pénitencier seul y pensait
+encore. Il offrit de l'argent à un sorcier d'Évreux qu'on tenait en
+prison s'il voulait témoigner pour faire mourir Madeleine (p. 68).
+Mais on pouvait désormais se servir d'elle pour un bien autre usage,
+en faire un faux témoin, un instrument de calomnie. Toutes les fois
+qu'on voulait perdre un homme, on la traînait à Louviers, à Évreux.
+Ombre maudite d'une morte qui ne vivait plus que pour faire des morts.
+On l'emmena ainsi pour tuer de sa langue un pauvre homme, nommé Duval.
+Le pénitencier lui dicta, elle répéta docilement; il lui dit à quel
+signe elle reconnaîtrait Duval, qu'elle n'avait jamais vu. Elle le
+reconnut et dit l'avoir vu au sabbat. Par elle, il fut brûlé! Elle
+avoue cet horrible crime, et frémit de penser qu'elle en répondra
+devant Dieu. Elle tomba dans un tel mépris, qu'on ne daigna plus la
+garder. Les portes restaient grandes ouvertes; parfois elle en avait
+les clefs. Où aurait-elle été, devenue un objet d'horreur? Le monde,
+dès lors, la repoussait, la vomissait; son seul monde était son
+cachot.
+
+Sous l'anarchie de Mazarin et de sa bonne dame, les Parlements
+restaient la seule autorité. Celui de Rouen, jusque-là le plus
+favorable au clergé, s'indigna cependant de l'arrogance avec laquelle
+il procédait, régnait, brûlait. Une simple décision d'évêque avait
+fait déterrer Picart, jeter à la voirie. Maintenant on passait au
+vicaire Boullé et on lui faisait son procès. Le Parlement écouta la
+plainte des parents de Picart et condamna l'évêque d'Évreux à le
+replacer à ses frais au tombeau de Louviers. Il fit venir Boullé, se
+chargea du procès, et, à cette occasion, tira enfin d'Évreux la
+misérable Madeleine et la prit aussi à Rouen. Il était fort à craindre
+qu'on fît comparaître et le chirurgien Yvelin et le magistrat qui
+avait pris en flagrant délit la fraude des religieuses. On courut à
+Paris. Le fripon Mazarin protégea les fripons; toute l'affaire fut
+appelée au Conseil du Roi, tribunal indulgent qui n'avait point
+d'yeux, point d'oreilles, et dont la charge était d'enterrer,
+d'étouffer, de faire la nuit en toute chose de justice. En même temps,
+des prêtres doucereux, aux cachots de Rouen, consolèrent Madeleine, la
+confessèrent, lui enjoignirent pour pénitence de demander pardon à ses
+persécutrices, les religieuses de Louviers. Dès lors, quoi qu'il
+advînt, on ne put plus faire témoigner contre elles Madeleine ainsi
+liée. Triomphe du clergé. Le capucin Esprit Boisroger, un des fourbes
+exercistes, a chanté ce triomphe dans sa _Piété affligée_, burlesque
+monument de sottise où il accuse, sans s'en apercevoir, les gens qu'il
+croit défendre. Dans mon volume de la _Fronde_, à propos de Loudun,
+j'ai cité le beau texte du capucin Esprit, où il donne pour leçons des
+anges les maximes honteuses qui eussent effrayé Molinos.
+
+La Fronde fut, je l'ai dit, une révolution d'honnêteté. Les sots n'ont
+vu que la forme, le ridicule; le fond, très-grave, fut une réaction
+morale. En août 1647, au premier souffle libre, le Parlement passa
+outre, trancha le noeud. Il ordonna: 1º qu'on détruisit la Sodome de
+Louviers, que les filles dispersées fussent remises à leurs parents;
+2º que désormais les évêques de la province envoyassent quatre fois
+par an des confesseurs extraordinaires aux maisons de religieuses,
+pour rechercher si ces abus ne se renouvelaient point. Cependant il
+fallait une consolation au clergé. On lui donna les os de Picart à
+brûler et le corps vivant de Boullé, qui, ayant fait amende honorable
+à la cathédrale, fut traîné sur la claie au Marché aux poissons, où il
+fut dévoré par les flammes (21 août 1647). Madeleine, ou plutôt son
+cadavre, resta aux prisons de Rouen.
+
+ * * * * *
+
+J'ai dit les efforts de Louis XIV pour que ces scandales énormes
+n'éclatassent plus. Le principe de l'_impunité ecclésiastique_ (sauf
+le cas du flagrant délit et du crime public, impossible à cacher) est
+non-seulement pratiqué, mais avoué et posé sans détour. Les moeurs
+suivent la jurisprudence. Dans le monde dévot, nous trouvons la
+séparation absolue de la religion et de la morale. L'affaire de la
+Brinvilliers met cela en lumière. Je l'ai donnée au long et complet,
+dans la _Revue des Deux-Mondes_ (1er avril 1860). Son procès, ayant
+été fait régulièrement en parlement, devait exister aux archives de
+France; mais les pièces ont disparu. Heureusement la Bibliothèque en
+possède un assez grand nombre de copies, et quelques-unes même
+originales. On y trouve: 1º aux manuscrits, un volume d'actes, de
+fragments d'interrogatoires, et un autre volume qui contient la
+relation de la mort de la Brinvilliers par son défenseur (_Supplément
+français_, 194, 250); 2º aux imprimés, les principaux mémoires publiés
+pour ou contre la Brinvilliers (_Collection Thoisy_, Z, 2, 284).
+
+Sauf Luxembourg, je ne vois pas qu'aucun des accusés de l'affaire des
+poisons fussent des esprits forts, des douteurs, des _libertins_,
+comme on disait. Je vois, au contraire, par la confession de
+Sainte-Croix, qu'on trouva et brûla, par celle de la Brinvilliers,
+qu'on ne brûla point, que ces gens pouvaient empoisonner, mais qu'ils
+se seraient fait trop de scrupule de ne pas satisfaire aux exigences
+des pratiques religieuses. Ils péchaient, mais ils s'accusaient. Ce
+n'étaient pas des philosophes. La société incrédule du Temple est loin
+encore; elle se forme vers la fin du siècle. Au temps dont il s'agit,
+nous sommes, au contraire, dans l'époque triomphante du mysticisme. En
+1674, Marie Alacoque est favorisée de la vision qui fit fonder quatre
+cents couvents en vingt ans. À Paris, l'innocente Mme Guyon prêche
+déjà, de 1670 à 1680, sa très-dangereuse doctrine. En 1674, à Rome,
+éclate Molinos, l'apôtre de la mort de l'âme; approbation universelle,
+à Rome, en Espagne et en France pendant onze années (jusqu'en 1685);
+vingt éditions sur-le-champ et des traductions en toute langue. Ce
+succès se comprend. Dans sa douceur morbide, ce livre répondait aux
+besoins d'inertie que sentait le siècle souffrant. Aux trois quarts de
+son cours, il eût voulu déjà finir, du moins ne plus rien faire. La
+paralysie est son idéal. Cela n'apparaît que trop dans les hautes
+théories, qui, plus fidèlement qu'on ne croit, ont le reflet des
+moeurs publiques. Spinoza supprime la cause et le mouvement,
+immobilise Dieu dans l'unité de la substance. Hobbes, dans son
+fatalisme politique, a pétrifié l'État.--Spinoza, Hobbes et Molinos,
+la mort en métaphysique, la mort en politique, la mort en morale, quel
+lugubre choeur! Ils s'accordent sans se connaître, et, sans
+s'entendre, se répondent d'un bout de l'Europe à l'autre.
+
+
+NOTE IV.--PROTESTANTS, DRAGONNADES, ETC.
+
+Les documents protestants de la Révocation méritent-ils confiance?
+N'est-il pas imprudent de croire les victimes dans leur propre cause?
+Non. Ces documents sont hautement confirmés par la meilleure autorité,
+celle de leurs ennemis. Les persécutions successives dont les
+protestants sont l'objet de 61 à 83 (sauf un court intervalle) sont:--1º
+_constatées par l'exigence des Assemblées du clergé_, qui n'accordait
+au roi de l'argent qu'à ce prix.--2º Elles sont _établies par la série
+des Ordonnances, et par la Correspondance administrative_. Ce ne sont
+pas là de ces lois simplement écrites, comme on en voit tant sous ce
+règne. Ici, l'exécution est sérieuse, était surveillée dans chaque
+localité par un corps très-puissant, dont la noblesse dépend pour avoir
+part aux bénéfices, et dont la populace oisive reçoit chaque matin la
+charité et le mot d'ordre. Les ordonnances sont non-seulement exécutées,
+mais aggravées en fait.--3º Les récits protestants, _loin d'être
+exagérés, taisent souvent_ des circonstances odieuses que nous savons
+d'ailleurs; ils épargnent souvent aux victimes, qui avaient survécu et
+qui lisaient leur propre histoire, le supplice d'y retrouver des détails
+trop amers, de désespérants souvenirs.--4º Avec une modération
+véritablement admirable, _ils fournissent des circonstances atténuantes
+pour Louis XIV_. Ils établissent très-bien qu'il fut trompé, et
+qu'indépendamment de son bigotisme et de l'expiation qu'il cherchait
+dans cette bonne oeuvre, il fut le jouet de son entourage. Tantôt on lui
+fit croire que le protestantisme n'était plus rien, qu'au premier mot
+les protestants quitteraient «cette religion de dupes,» qui leur fermait
+les places et tout avenir. Tantôt on lui fit croire, au contraire, que
+les protestants étaient encore très-fanatiques, qu'ils enlevaient les
+enfants catholiques, qu'ils formaient en dessous un grand parti armé,
+etc. Il se laissait duper des récits les plus ridicules. Parfois on
+émouvait sa sensibilité pour lui faire faire des choses cruelles. Par
+exemple, pour obtenir de lui qu'il n'y eût plus de sages-femmes
+protestantes, on lui dit que, dans les accouchements où la mère était en
+péril, elles tuaient l'enfant pour sauver la mère; la petite âme, sans
+baptême, partant, était damnée. Les protestants disent encore, en faveur
+de leur persécuteur, que, sauf certains retours de cruauté dévote qu'on
+provoqua chez lui par d'adroites piqûres (_Corr. adm._, IV, 295, 460),
+sa tendance générale fut de modérer les fureurs ecclésiastiques. Ils
+relèvent aussi avec soin les efforts que firent certains catholiques
+charitables de toutes classes, des dames, des paysans, des soldats même,
+pour faire échapper les protestants, ou diminuer les sévices qu'exerçait
+sur eux le clergé.
+
+Voilà les quatre choses, très-graves, qui garantissent l'authenticité
+de leurs récits. Ajoutez-y une candeur visible. Les pièces insérées
+dans Jurieu, employées dans Élie Benoît, ne sont nullement
+littéraires, mais de simples procès-verbaux, des exposés naïfs,
+trempés de larmes; c'est plus que la parole, c'est le fait tout chaud
+et sanglant, qui tombe là, qui saisit et qui trouble. J'ai cité dans
+mon texte les terribles livres du forçat _Marteilhe_, de _Jean Bion_,
+l'aumônier converti par les martyrs, les _Larmes de Chambrun_.
+J'aurais pu citer aussi _la Mort et les Souffrances de M. Lefebvre_,
+avocat du parlement; _les Souffrances de M. de Marolles_, conseiller
+du roi. Je ne connais rien de si touchant en aucune langue que la
+_lettre de Marolles à sa femme_, insérée dans Jurieu (étonnantes joies
+de la conscience! le paradis sur le banc des forçats!). Il y a aussi
+une sérénité merveilleuse, presque gaie, dans les lettres que les
+pieux galériens écrivent à des dames qui leur envoyaient des aumônes.
+Nombre de détails intéressants se trouvent dispersés dans la _France
+protestante_ de MM. Haag, ce monument immense qui a ressuscité un
+monde,--d'autres aussi, non moins importants dans le _Bulletin
+d'histoire protestante_, créé par l'honorable M. Read. Je regrette de
+n'avoir pu louer autant que j'aurais dû le livre très-éloquent et
+très-exact de M. Peyrat: _Pasteurs du désert_. Ceux de MM. Coquerel et
+Pelletan, sous un titre analogue, et de si grand mérite, me viendront
+au XVIIIe siècle.--M. Baudry a bien voulu me communiquer la partie
+essentielle de la _Correspondance de Louvois et Foucault_ sur les
+dragonnades qu'il va publier. Rien de plus intéressant.
+
+Je fais des voeux pour qu'on publie un ouvrage important, le manuscrit
+de M. Dumont de Bostaquet; il appartient à un de ses descendants, qui
+est aujourd'hui un dignitaire de l'Église anglicane, et qui l'a
+communiqué à MM. Macaulay, Weiss et Coquerel; ce dernier en a mis dans
+le _Lien_ un extrait dont j'ai profité. Rien de plus important pour
+faire comprendre la situation morale des protestants en Normandie,
+chez des populations réfléchies, intéressées, prudentes. Grande
+opposition avec le Midi et l'exaltation des Cévennes.
+
+Un autre ouvrage, d'importance capitale, que M. Cuvier vient de
+réimprimer, est le récit d'un notaire, M. Olry. La scène se passe à
+Metz, sous M. de Boufflers, l'honnête homme et le modéré, qui fut
+accusé d'indulgence. Elle n'en est pas moins terrible. On y voit les
+angoisses d'une famille respectable et intéressante, le père, la mère,
+une grande fille et une autre plus jeune, une servante. D'abord
+l'attente de la catastrophe, l'indécision, l'abattement. On perd du
+temps, on veut vendre ses meubles, faire de l'argent et se sauver; on
+ne peut. Tout à coup trompettes et tambours! Les troupes entrent; on
+craint le pillage. Toutes les boutiques se ferment. Le lendemain, les
+protestants terrifiés sont mandés devant Boufflers et l'intendant, qui
+ne daignent même montrer l'ordre du roi. _Se convertir sur l'heure_,
+pas un mot de plus. Ils signent, moins un seul qu'on jette au cachot.
+On va ensuite faire signer les femmes. Celle du notaire et sa fille
+signent tremblantes. Mais elles restent désespérées. La famille ne
+peut se décider à aller à la messe. Les Jésuites disent qu'elle
+conspire.--On y met dix dragons, qui envoient le père chez les
+rôtisseurs chercher de la volaille, et s'enferment avec les femmes
+dans une seule chambre. Ils se gorgent de vin et de viande, chantent
+des chansons effroyables. Les dames ont tout à craindre. Mais un
+secours vient du ciel. Une courageuse voisine ose venir voir ce qui se
+passe. Puis, un officier, qu'elles ont logé l'autre année, a pitié
+d'elles, emmène les dragons dans une autre pièce, et les enivre tout à
+fait. Mais, avant, ils ont dit qu'après souper ils reviendraient
+fouetter les femmes. Pendant qu'ils dorment et roulent sous les
+tables, toute la famille s'enfuit; le père chez un ami qui n'ose le
+garder, puis chez un juif. La petite fille et la servante trouvent une
+autre cachette. Mais la dame et la demoiselle avaient bien plus à
+craindre. Éperdues, la mère et la fille allèrent presque sous l'eau
+passer la nuit dans les saussaies. Morfondues, les infortunées
+trouvent pour la seconde nuit un trou de mur, se cachent dans des
+décombres. De là elles voyaient la chasse que l'on faisait aux
+fugitifs, attrapés dans les champs, chargés de grosses chaînes de fer,
+pour être expédiés à Toulon. Demi-mortes de froid et de peur, elles
+revinrent comme la bête qui se réfugie entre les chasseurs mêmes,
+elles rentrèrent en ville. Un juif eut la charité de leur ouvrir la
+synagogue, où elles passèrent une troisième nuit sur des dalles
+humides. Cela les acheva. Les pauvres brebis domptées, brisées aussi
+du bonheur imprévu de retrouver le père, ne résistent plus, elles se
+laissent mener chez un curé. Elles reçoivent de lui, en larmes, avec
+horreur, «la marque maudite» qui seule pourra faire sortir les
+dragons. Elles y rentrent. La maison présente un aspect désolant; tout
+saccagé, brisé. Le lendemain la famille est forcée d'aller aux
+églises, d'y entendre le catéchisme. Ce martyre ne sert à rien. Les
+délations des Jésuites triomphent, le père est déporté. Sur la route,
+en France et aux îles, il trouve de la compassion. Il se sauve aux
+îles danoises et en Hollande, retrouve ses filles. Mais sa bonne et
+chère femme est perdue à jamais, ensevelie pour toute sa vie dans un
+couvent de Besançon.
+
+Aux _registres du bagne_ de Toulon, que l'amiral Baudin a retrouvés,
+il faut joindre les _registres et dossiers de la chaîne_ qui
+généralement partait de Paris, et que possèdent les _Archives de la
+Préfecture de Police_. M. Haag, avec une patience plus que
+bénédictine, et que le coeur seul peut inspirer, a exploré l'énorme
+collection du Séquestre qui est aux _Archives de France_; elle remplit
+trois à quatre cents cartons. Un inventaire en existait jadis, fait
+par M. Tourlet. M. Haag les a de nouveau analysés. Ce qu'il m'en
+communique pour les années 1687-1690, est curieux. Nombre de bons
+parents demandent la fortune des leurs. D'autres demandent sans
+parenté, sans causes ni prétexte. Exemple, le cocher de Madame demande
+le bien d'un protestant, dont le fils est ministre en Angleterre, etc.
+À Madame d'Harcourt, le bien d'un homme suicidé (V. Lemontey).--C'est
+la curée. Et cela fait penser à une affreuse cour de Versailles, qui
+existe encore, et où l'on faisait, au soir de la chasse, la grasse
+distribution des lambeaux aux chiens affamés. Petite, très-petite
+cour, qui devait être un abîme de sang, comme un puits de carnage. Un
+léger balcon intérieur permettait aux belles dames de regarder à
+l'aise et d'en aspirer le parfum.
+
+
+FIN DU TOME QUINZIÈME
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ Pages.
+
+PRÉFACE
+
+ MÉTHODE ET CRITIQUE 1
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ LE ROI ET L'EUROPE.--FOUQUET ET COLBERT. 1661 21
+
+
+CHAPITRE II
+
+ CHUTE DE FOUQUET.--MADAME ET LA VALLIÈRE.--LA TERREUR
+ DE COLBERT 29
+
+
+CHAPITRE III
+
+ LE COMPLOT CONTRE MADAME.--LE PARTI DÉVOT PRÉVAUT CONTRE
+ ELLE.--MORIN BRÛLÉ. 1662-63 45
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ MADAME ET MOLIÈRE.--LES MARQUIS PROSCRITS. 1663-65. 63
+
+
+CHAPITRE V
+
+ MOLIÈRE ET COLBERT.--DON JUAN.--LES GRANDS JOURS. 1665 76
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ LE MISANTHROPE.--LE ROI ATTAQUE L'ESPAGNE.--PERSÉCUTIONS,
+ ENLÈVEMENTS D'ENFANTS. 1662-1666 88
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ CONQUÊTE DE FLANDRE.--MONTESPAN.--AMPHITRYON. 1667 103
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ GRANDEUR DU ROI.--CRÉATIONS DE COLBERT.--LE ROI ARRÊTÉ
+ PAR LA HOLLANDE. 1668 117
+
+
+CHAPITRE IX
+
+ LA DÉBÂCLE DES MOEURS.--DÉPOPULATION DE L'EUROPE
+ MÉRIDIONALE 125
+
+
+CHAPITRE X
+
+ MORT DE MADAME. 1667-1670 136
+
+
+CHAPITRE XI
+
+ PRÉLUDES DE LA GUERRE DE HOLLANDE. 1670-72 151
+
+
+CHAPITRE XII
+
+ GUERRE DE HOLLANDE. 1672 159
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+ GUILLAUME.--MORT DES DE WITT.--L'ALLEMAGNE ET
+ L'ANGLETERRE CONTRE LA FRANCE. 1672-73 176
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+ L'AUTRICHE ET L'ESPAGNE DÉFENDENT LES PROTESTANTS.--MORT
+ DE TURENNE. 1674-75 187
+
+
+CHAPITRE XV
+
+ LE SACRÉ COEUR. MADEMOISELLE ALACOQUE.--MOLINOS ET
+ MADAME GUYON.--TRAITÉ DE NIMÈGUE. 1675-79 204
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+ LES MOEURS.--QUIÉTISME ET POISONS.--LA BRINVILLIERS.--LA
+ VOISIN. 1676-1679 219
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+ CONQUÊTES EN PLEINE PAIX.--FONTANGES.--ASSEMBLÉE DU
+ CLERGÉ.--PREMIÈRES DRAGONNADES.--BOSSUET. 1679-82 237
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+ MORT DE COLBERT.--MADAME DE MAINTENON.--EXÉCUTION
+ MILITAIRE SUR LES PROTESTANTS. 1683 248
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+ INFIRMITÉS ET MARIAGE DU ROI.--RÉVOCATION DE L'ÉDIT
+ DE NANTES. 1684-85 261
+
+
+CHAPITRE XX
+
+ LES DRAGONNADES.--CONSTANCE ET FERMETÉ DES FEMMES.
+ 1685-86 276
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+ HÔPITAUX.--PRISONS.--CACHOTS.--GALÈRES.--LES FORÇATS
+ DE LA FOI.--LES FORÇATS DE LA CHARITÉ 289
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+ PRISONS DE FEMMES ET D'ENFANTS.--LES REPENTIES.--LES
+ NOUVELLES CATHOLIQUES.--FÉNELON 303
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+ LA FUITE.--L'HOSPITALITÉ DE L'EUROPE 318
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+ MALADIE DU ROI.--MASSACRE DES VAUDOIS.--ASSEMBLÉES
+ DU DÉSERT.--PROPHÉTIE DE JURIEU. 1686 330
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+ TENSION EXCESSIVE DE LA SITUATION.--LES MORTS TRAÎNÉS
+ SUR LA CLAIE.--LE ROI OPÉRÉ.--LES SUSPECTS. 1686-87 348
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+ LES PETITS PROPHÈTES.--LES CÉVENNES.--LA BELLE
+ YSABEAU.--JURIEU CONTRE BOSSUET. 1688 355
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+ RÉVOLUTION D'ANGLETERRE.--GUILLAUME ET NOS RÉFUGIÉS.--LA
+ DÉCLARATION DES DROITS. 1688 367
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+ ESTHER.--PALATINAT.--CÉVENNES.--LES SOUPIRS DE LA
+ FRANCE ESCLAVE, ET L'APPEL AUX ÉTATS GÉNÉRAUX.
+ 1689-1690 379
+
+
+NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
+
+ NOTE I. LA COUR.--MADAME 401
+
+ -- II. LA POLITIQUE 403
+
+ -- III. MOEURS.--HISTOIRE DE LA RELIGIEUSE DE
+ LOUVIERS 406
+
+ -- IV. HISTORIENS PROTESTANTS 417
+
+
+Paris.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1661-1690 (Volume
+15/19), by Jules Michelet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1661-1690 ***
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+
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+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Foundation
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19), by
+Jules Michelet
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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+
+Title: Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19)
+
+Author: Jules Michelet
+
+Release Date: June 1, 2012 [EBook #39877]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1661-1690 ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
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+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
+<h1><span class="smaller">HISTOIRE</span><br>
+ DE FRANCE</h1>
+<p class="small center">PAR</p>
+<p class="p2 center">J. MICHELET</p>
+<p class="p2 smaller center">NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE</p>
+<p class="p4 center">TOME QUINZIÈME</p>
+
+<p class="smaller center p4">PARIS<br>
+ LIBRAIRIE INTERNATIONALE<br>
+ A. LACROIX &amp; C<sup>e</sup>, ÉDITEURS<br>
+ 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13</p>
+
+<p class="center small">1877<br>
+ Tous droits de traduction et de reproduction réservés</p>
+
+<h1><span class="smaller">HISTOIRE</span><br>
+DE FRANCE</h1>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="pagei" name="pagei"></a>(p. i)</span> PRÉFACE</h2>
+
+<p>Je fais une histoire générale et non celle d'un règne. Il m'a fallu
+resserrer en un volume la période qui s'étend de 1661 à 1690, période
+énormément chargée de faits et d'événements, d'actes religieux et
+politiques, d'&oelig;uvres littéraires. Forcé d'abréger ou d'omettre une
+infinité de détails, j'ai d'autant plus sérieusement examiné, pesé
+leur importance relative. L'histoire ne doit pas dire seulement des
+choses vraies, mais les dire dans la vraie mesure, ne pas les mettre
+toutes à la fois sur le premier plan, ne pas subordonner les grandes
+en exagérant les petites.</p>
+
+<p>Appréciation difficile, en ce que les contemporains l'aident fort peu.
+Au contraire, ils travaillent tous à nous tromper en cela. Chacun,
+dans ses Mémoires, ne <span class="pagenum"><a id="pageii" name="pageii"></a>(p. ii)</span> manque pas de mettre en saillie sa
+petite importance, telle chose secondaire, qu'il a vue, sue ou faite.</p>
+
+<p>Nous-mêmes, élevés tous dans la littérature et l'histoire de ce temps,
+les ayant connues de bonne heure, avant toute critique, nous gardons
+des préjugés de sentiment sur telle &oelig;uvre ou tel acte dont la
+première impression s'est liée à nos souvenirs d'enfance. Nous savons
+beaucoup de choses, mais fort inégalement. Tel détail est pour nous
+énorme, et tel grand fait, appris plus tard, nous semble insignifiant.
+Nous sommes contrariés et désorientés quand <i>notre</i> histoire, <i>nos</i>
+anecdotes, certains mots de prédilection, établis dans notre mémoire
+depuis longues années, sont réduits à leur valeur par l'histoire
+sérieuse. Les <i>on dit</i>, par exemple, d'une dame de province, qui voit
+bien peu Versailles et le colore de son charmant esprit, nous sont
+restés agréables et chers, bien plus que les récits de ceux qui y
+vivaient, qui voyaient et jugeaient; je parle des courageux Mémoires
+de la grande Mademoiselle et de Madame, mère du Régent.</p>
+
+<p>C'est une &oelig;uvre virile d'historien de résister ainsi à ses propres
+préjugés d'enfance, à ceux de ses lecteurs, et enfin aux illusions que
+les contemporains eux-mêmes ont consacrées. Il lui faut une certaine
+force pour marcher ferme à travers tout cela, en écartant <span class="pagenum"><a id="pageiii" name="pageiii"></a>(p. iii)</span>
+les vaines ombres, en fondant, ou rejetant même, nombre de vérités
+minimes qui encombreraient la voie. Mais s'il se garde ainsi, il a
+pour récompense de voir surgir de l'océan confus la chaîne des grandes
+causes vivantes.</p>
+
+<p>Connaissance généralement refusée aux contemporains qui ont vu jour
+par jour, et qui, trop près des choses, se sont souvent aveuglés du
+détail. Ils ont vu les victoires, les fêtes, les événements officiels,
+fort rarement senti la sourde circulation de la vie, certain travail
+latent qui pourtant un matin éclate avec la force souveraine des
+révolutions et change le monde.</p>
+
+<hr class="hr5">
+
+<p>La grande prétention de ce règne est d'être un règne politique. Nos
+modernes ont le tort de le prendre au mot là-dessus. Le grand fatras
+diplomatique et administratif leur impose trop. Une étude attentive
+montre qu'au fond, dans les classes les plus importantes, la religion
+prima la politique. Sous ce rapport, le règne de Louis XIV, même en
+son meilleur temps, est une réaction après l'indifférence absolue de
+Mazarin et les hardiesses de la Fronde.</p>
+
+<p>La papauté remonta sous ce règne. Elle était fort <span class="pagenum"><a id="pageiv" name="pageiv"></a>(p. iv)</span> déchue et
+un peu oubliée. Ranke l'a remarqué. Actif et influent au traité de
+Vervins (1598), le pape est simple spectateur, non demandé, non
+consulté, au traité de Westphalie (1648), et n'assiste même plus au
+traité des Pyrénées (1659); Mazarin lui ferme la porte. Louis XIV lui
+rend de l'importance. Comme évêque des évêques, le roi toujours
+regarde Rome; tantôt pour, tantôt contre, il s'en occupe toujours.
+Sous les formes hautaines d'une demi-rébellion, le roi la sert dans le
+point désiré, demandé cent ans par l'Église, et frappe le grand coup
+d'État manqué à la Saint-Barthélemy.</p>
+
+<hr class="hr5">
+
+<p>La place que la <i>Révolution</i> occupe dans le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle est remplie
+dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> par la <i>Révocation de l'édit de Nantes</i>, l'émigration
+des protestants et la Révolution d'Angleterre, qui en fut le
+contre-coup.</p>
+
+<p>Tout le siècle gravite vers la <i>Révocation</i>. De proche en proche on
+peut la voir venir. Dès la mort d'Henri IV, la France s'y achemine.
+Elle ne succède à l'Espagne qu'en marchant dans les mêmes voies. Ni
+Richelieu ni Colbert n'en peuvent dévier. Ils ne règnent qu'en
+obéissant à cette fatalité et descendant cette pente.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="pagev" name="pagev"></a>(p. v)</span> La conquête de quelques provinces qui tôt ou tard nous venaient
+d'elles-mêmes, l'établissement d'un Bourbon en Espagne qui ne servit
+en rien la France, ce n'est pas là le grand objet du siècle.&mdash;La
+centralisation, si impuissante encore, un majestueux entassement
+d'ordonnances (mal exécutées) n'est pas non plus ce grand
+objet.&mdash;Encore bien moins les petites querelles intérieures du
+Catholicisme. Dès 1668, le Jansénisme apparaît une impasse, une
+opposition volontairement impuissante, beaucoup de bruit pour rien. La
+clameur gallicane s'apaise encore plus aisément. Cette fière Église,
+Bossuet en tête, au premier changement du roi, fait amende honorable à
+Rome, se montrant ce qu'elle est, la servante de la royauté, rien
+qu'une ombre d'Église qui s'humilie devant une ombre.</p>
+
+<p>La Révocation n'est nullement une affaire de parole. C'est une lourde
+réalité, matériellement immense (effroyable moralement).</p>
+
+<p>L'émigration fut-elle moindre que celle de 1793? je n'en sais rien.
+Celle de 1685 fut très-probablement de trois ou quatre cent mille
+personnes. Quoi qu'il en soit, il y a une grosse différence. La
+France, à celle de 93, perdit les oisifs, et à l'autre les
+travailleurs.</p>
+
+<p>La Terreur de 93 frappa l'individu, et chacun craignit pour sa vie.
+La Terreur de la Dragonnade <span class="pagenum"><a id="pagevi" name="pagevi"></a>(p. vi)</span> frappa au c&oelig;ur et dans
+l'honneur; on craignit pour les siens. Les plus vaillants ne
+s'attendaient pas à cela, et défaillirent. C'est la plus grave
+atteinte aux religions de la Famille qui ait été osée jamais. Elle eut
+l'aspect, étrange et inouï, d'une jacquerie militaire ordonnée par
+l'autorité, d'une guerre en pleine paix contre les femmes et les
+enfants.</p>
+
+<p>Les suites en furent choquantes. Le niveau général de la moralité
+publique sembla baisser. Le contrôle mutuel des deux partis n'existant
+plus, l'hypocrisie ne fut plus nécessaire; le dessous des m&oelig;urs
+apparut. Cette succession immense d'hommes vivants, qui s'ouvrit tout
+à coup, fut une proie. Le roi jeta par les fenêtres; on se battit pour
+ramasser. Scène ignoble. Ce qui resta, dura pour tout un siècle, c'est
+l'existence d'un peuple d'îlotes (guère moins d'un million d'hommes)
+vivant sous la Terreur, sous la Loi des suspects.</p>
+
+<hr class="hr5">
+
+<p>Le déplorable dénoûment du règne de Louis XIV ne peut cependant nous
+faire oublier ce que la société, la civilisation d'alors, avaient eu
+de beau et de grand.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="pagevii" name="pagevii"></a>(p. vii)</span> Il faut le reconnaître. Dans la fantasmagorie de ce règne, la
+plus imposante qui ait surpris l'Europe, depuis la solide grandeur de
+l'empire romain, tout n'était pas illusion. Nul doute qu'il n'y ait eu
+là une harmonie qui ne s'est guère vue avant ou après. Elle fit
+l'ascendant singulier de cette puissance qui ne fut pas seulement
+redoutée, mais autorisée, imitée. Rare hommage que n'ont obtenu
+nullement les grandes tyrannies militaires.</p>
+
+<p>Elle subsiste, cette autorité, continuée dans l'éducation et la
+société par la grâce, par le caractère lumineux d'une littérature
+aimable et tout humaine. Tous commencent par elle. Beaucoup ne la
+dépassent pas. Que de temps j'y ai mis! Les trente années que je
+resserre ici m'ont, je crois, coûté trente années.</p>
+
+<p>Non que j'y aie travaillé tout ce temps-là de suite. Mais, dès mon
+enfance et toute ma vie, je me suis occupé du règne de Louis XIV. Ce
+n'est pas qu'il y ait alors grande invention, si l'on songe à la
+petite Grèce (ce miracle d'énergie féconde), à la magnifique Italie,
+au nerveux et puissant <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Mais que voulez-vous? C'est une
+harmonie. Ces gens-là se croyaient un monde complet, et ignoraient le
+reste. Il en est résulté quelque chose d'agréable et de suave, qui a
+aussi une grandeur relative.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="pageviii" name="pageviii"></a>(p. viii)</span> J'étais tout jeune que je lisais cet honnête Boileau, ce
+mélodieux Racine; j'apprenais la fanfare, peu diversifiée, de Bossuet.
+Corneille, Pascal, Molière, La Fontaine, étaient mes maîtres. La seule
+chose qui m'avertit et me fit chercher ailleurs, c'est que ces
+très-grands écrivains achèvent plutôt qu'ils ne commencent. Leur
+originalité (pour la plupart du moins) est d'amener à une forme
+exquise, des choses infiniment plus grandioses de l'Antiquité et de la
+Renaissance.</p>
+
+<p>Rien chez eux qui atteigne la hauteur colossale du drame grec, de
+Dante, de Shakespeare ou de Rabelais.</p>
+
+<hr class="hr5">
+
+<p>On a très-justement vanté le caractère littéraire de l'administration
+d'alors. Ses actes ont une élégance de style, une noblesse peu
+communes. Tels diplomates écrivent comme madame de Sévigné. Tout cela
+est plein d'intérêt, et je ne m'étonne pas de l'admiration passionnée
+avec laquelle mes amis ont publié ces documents. La valeur en est
+très-réelle. Toutefois ne l'exagérons pas. Derrière cette pyramide
+superbe des ordonnances de Colbert, derrière cette diplomatie si
+<span class="pagenum"><a id="pageix" name="pageix"></a>(p. ix)</span> vivante et si amusante de Lyonne, etc., il y a bien autre
+chose, une puissance supérieure et souvent contraire,&mdash;le maître même,
+son tempérament, son action personnelle qui, par moments, se jette,
+brusque, sans ménagements, tout au travers des idées de Colbert, n'en
+tient compte, parfois même semble les ignorer. Exemple (1668): au
+moment où le ministre organise laborieusement son grand système
+commercial et industriel, le roi, bien au-dessus de ces basses idées
+mercantiles, écrit en Angleterre, comme un Alexandre le Grand, que,
+«si les Anglais se contentent d'être les marchands de la terre et de
+le laisser conquérir, on s'arrangera aisément. Du commerce du monde,
+les trois quarts aux Anglais et un quart à la France,» etc. (<i>Négoc.
+de la succ. d'Esp.</i>, Mignet, III, 63.)</p>
+
+<p>On dira qu'il voulait tromper, amuser les Anglais. Erreur. Ce n'est
+point une ruse. Et ce n'est une boutade. Sa conduite y est
+conséquente.</p>
+
+<p>Leibnitz, jeune et crédule en 1672, s'imagine que le roi est un
+politique, qu'on peut le détourner de sa guerre de Hollande par la
+facilité de conquérir en Orient. Il ne sait pas, ou ne veut pas savoir
+ce que le roi et Louvois avaient dit: «C'est une guerre religieuse.»
+Si elle eût réussi, elle commençait la croisade <span class="pagenum"><a id="pagex" name="pagex"></a>(p. x)</span> générale
+d'Angleterre et d'Europe qu'espérait l'Église de France.</p>
+
+<hr class="hr5">
+
+<p>La publication de la <i>Correspondance administrative</i> nous a rendu un
+grand service. Ce n'est qu'un spécimen (4,000 pages in-4<sup>o</sup>). Les
+matières les plus vastes y sont réduites à quelques pièces. La grande
+affaire du siècle, celle des protestants et de la Révocation, n'y
+occupe que peu de pages. Les introductions sommaires de l'éditeur, M.
+Depping, sont loin de suppléer à la prodigieuse quantité de pièces
+qu'il a écartées. Cependant du peu qu'il donne on tire de grandes
+lumières. Pour la première fois, on a vu le dessous, on a pu passer
+derrière cette colossale machine de Marly qui imposait tellement par
+l'immensité de ses rouages. La machine, vue ainsi, reste grande,
+certainement, mais plus grossière qu'on n'aurait cru. Ce sont
+d'énormes roues en bois, mal engrenées, dont les frottements sont fort
+pénibles, qui gémit, qui crie, grince, qui souvent tournerait à
+rebours si on n'y avait la main. Il faut qu'à chaque instant elle
+intervienne, cette main humaine, pour rajuster, refaire, faciliter,
+pour forcer un obstacle qui arrêterait. On voit même <span class="pagenum"><a id="pagexi" name="pagexi"></a>(p. xi)</span> que, de
+temps en temps, il y a des parties de la machine qui ne vont plus; ou,
+si elles vont, c'est qu'elles sont poussées, et quelqu'un travaille à
+leur place. Le grand machinateur Colbert, à chaque instant, se fait
+machine et roue. On souffre, on peine à voir que généralement, sous
+cette vaine montre d'une mécanique impuissante, l'agent réel c'est un
+homme vivant.</p>
+
+<p>Vu par devant et à bonne distance, cela fonctionne avec des effets
+assez réguliers. On admire. On respecte. On se souvient de
+Montesquieu, du noble effort de l'homme pour ressembler à Dieu «qui
+obéit toujours à ce qu'il a ordonné une fois.» De près, c'est autre
+chose. Rien de général, la loi est peu, l'administration est tout.
+Dans l'administration même, certaine volonté violente intervient et
+trouble la règle d'exceptions fantasques. Variations d'autant plus
+saisissantes qu'elles contrastent avec la pose des grands acteurs, la
+redoutable gravité de Colbert, la majestueuse immobilité de Louis XIV.
+Du centre immobile, ou cru tel, par l'irrégularité. Le gouvernail,
+dans la main de Colbert, sous la main supérieure, à chaque instant
+gauchit. C'est bien pis, après lui. Dès que le grand administrateur a
+disparu, l'administration, déjà surchargée, va s'emmêlant de plus en
+plus, elle tombe au détail des rapports individuels, dans la
+surprenante entreprise de <span class="pagenum"><a id="pagexii" name="pagexii"></a>(p. xii)</span> <i>diriger</i> la France, homme par
+homme, <i>diriger</i> non-seulement la conduite, mais l'âme, la forcer de
+faire son salut.</p>
+
+<p>Qui tient trop, ne tient rien. Les grands objets échappent. On a trop
+à faire des petits. Les m&oelig;urs de telle religieuse, ou telle
+élection de couvent occupent plus que la paix de Ryswick. La
+succession d'Espagne est une affaire: mais combien secondaire devant
+celle du quiétisme! Le testament de Charles II ne tient pas plus de
+place dans les pensées du roi de France que la réforme de Saint-Cyr et
+ses dames cloîtrées malgré elles, que le mortel combat de Bossuet et
+de Fénelon pour madame de la Maisonfort.</p>
+
+<hr class="hr5">
+
+<p>Il faut des procédés très-divers pour étudier ce règne. Une fine
+interprétation est nécessaire pour lire certains mémoires. Mais,
+généralement, c'est par une méthode simple, forte, disons mieux,
+grossière, qu'on peut comprendre la matérialité du temps. Ne vous y
+trompez pas. Il s'agit, avant tout, d'un homme, d'importance énorme,
+j'allais dire unique, qui, dans les choses décisives, tranche, selon
+son humeur et son tempérament variable. Avec toute cette masse de
+documents <span class="pagenum"><a id="pagexiii" name="pagexiii"></a>(p. xiii)</span> politiques, on se tromperait à chaque instant, si
+l'on n'avait une boussole dans l'histoire minutieuse <i>et datée
+attentivement</i> des révolutions de la cour, mieux encore, dans le livre
+d'or où, mois par mois, nous pouvons étudier la santé de Louis XIV,
+racontée par ses médecins, MM. Vallot, d'Acquin et Fagon.</p>
+
+<p>L'immutabilité de la santé du roi est une fable ridicule. Il faut en
+croire ces docteurs qui l'ont connu toute sa vie, et non pas
+Saint-Simon, qui ne l'a vu que dans ses dernières années où il était
+ossifié et ne changeait plus guère.</p>
+
+<p>Nous sommes maintenant si cultivés, si raffinés, que nous revenons
+difficilement à l'intelligence de cette robuste matérialité de
+l'incarnation monarchique. Ce n'est plus dans notre Europe actuelle,
+c'est au Thibet et chez le grand Lama qu'il faut étudier cela. Du
+moins pénétrons-nous du journal des médecins, livre admirable, dont le
+positif intrépide n'atténue pas l'adoration. Le roi, de page en page,
+est purgé et chanté. Imbibons-nous encore de la légende de Dangeau, si
+scrupuleux, si ponctuel à noter cette vie divine en tous ses
+accidents. Élevons-nous, si nous pouvons, aux amours extatiques de
+Lauzun pour son maître, lorsque disgracié il jure de ne plus se raser.
+Mieux encore, comprenons les dévotions de La Feuillade, qui, de sa
+<span class="pagenum"><a id="pagexiv" name="pagexiv"></a>(p. xiv)</span> statue, fit chapelle, voulut y mettre un luminaire. La Madone
+était détrônée.</p>
+
+<p>Voilà nos maîtres. Eux seuls font bien comprendre le règne de Louis
+XIV.</p>
+
+<hr class="hr5">
+
+<p>Ce qui donne une idée bien forte de l'ascendant de terreur qu'exerçait
+ce Dieu en Europe, c'est la multitude de faits qu'on n'ose écrire
+pendant longtemps, même hors de France, et qui ne se révèlent que fort
+tard, vers la fin du règne. Les souvenirs de la Fronde, qui l'avait
+fait fuir de Paris, lui rendaient la presse odieuse. Il la ménagea
+peu. Les faiseurs de brochures furent poursuivis à mort. En 94,
+l'imprimeur d'un pamphlet est pendu, sans procès, sur un simple ordre
+du lieutenant de police, et le relieur même est pendu. Nombre de
+personnes, pour la même affaire, sont mises à la question et meurent à
+la Bastille.</p>
+
+<p>On savait que le roi <i>avait les bras longs</i> hors de France, et faisait
+enlever en pays neutres les gens qui parlaient mal ou qui agissaient
+contre lui. L'enlèvement de Marcilly en Suisse effraya tout le monde.
+Celui du patriarche arménien Avedyk n'eut pas un moindre effet. On se
+contait tout bas, portes fermées, le mystère <span class="pagenum"><a id="pagexv" name="pagexv"></a>(p. xv)</span> du Masque de fer.
+La fameuse cage de Saint-Michel, où Louis XI enferma La Balue, fut
+occupée sous Louis XIV par l'auteur d'un pamphlet contre l'archevêque
+de Reims.</p>
+
+<p>Non moins grande était la terreur à la cour et tout près du roi.</p>
+
+<p>J'ai dit l'anxiété où fut Madame (Henriette) pour certaines choses
+imprudentes qui lui étaient échappées, et comment on abusa de sa peur.
+Cette timidité générale rend l'histoire de la cour obscure. La grande
+Mademoiselle, et Madame, mère du Régent, ont seules leur franc parler.
+Saint-Simon vient très-tard; on a tort de le citer pour les
+commencements.</p>
+
+<p>Comment remplir les graves lacunes que les mémoires nous laissent?
+<i>Nullement avec les romanciers</i>, anecdotiers, les Bussy, les Varillas.
+<i>Nullement avec les pamphlétaires</i>; le peu qu'ils ont de vrai est mêlé
+de beaucoup de faux. Il faut patiemment recueillir, rapprocher les
+lueurs sérieuses que l'histoire littéraire et les correspondances
+politiques donnent sur l'histoire intérieure de la cour. Il faut
+surtout dater les moindres faits par mois, par jour, autant qu'on
+peut. Le seul rapport de date peut aider à trouver le rapport de
+causalité. Ce qui précède dans le temps n'est pas toujours une
+<i>cause</i>, mais à coup sûr ce n'est pas un <i>effet</i>. <span class="pagenum"><a id="pagexvi" name="pagexvi"></a>(p. xvi)</span> Voilà déjà
+une connaissance négative, qui toutefois ouvre souvent un jour
+inattendu.</p>
+
+<hr class="hr5">
+
+<p>Ce qui domine, au reste, toute méthode, toute critique, ce qui me
+semble le point de vue supérieur et essentiel, c'est ce que j'ai dit
+tout à l'heure pour un des aspects de ce temps, et qui est vrai pour
+tous: c'est qu'à l'exception de la machine bureaucratique, qui est sa
+création propre, il <i>achève et finit</i> beaucoup de choses, mais <i>n'en
+commence aucune</i>.</p>
+
+<p>Louis XIV enterre un monde. Comme son palais de Versailles, il regarde
+le couchant. Après un court moment d'espoir (1661-1666), les cinquante
+ans qui suivent ont l'effet général du grand parc tristement doré en
+octobre et novembre à la tombée des feuilles. Les vrais génies
+d'alors, même en naissant, ne sont pas jeunes, et, quoi qu'ils
+fassent, ils souffrent de l'impuissance générale. La tristesse est
+partout, dans les monuments, dans les caractères; âpre dans Pascal,
+dans Colbert, suave en Madame Henriette, en La Fontaine, Racine et
+Fénelon. La sécurité triomphale qu'affiche Bossuet n'empêche pas le
+siècle de sentir qu'il a usé ses forces dans des questions surannées.
+Tous ont affirmé <span class="pagenum"><a id="pagexvii" name="pagexvii"></a>(p. xvii)</span> fort et ferme, mais un peu plus qu'ils ne
+croyaient. Ils ont tâché de croire et y sont parvenus, à la rigueur,
+non sans fatigue. Cet attribut divin (commun au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle), à pas
+un n'est resté: <i>La Joie!</i> La joie, le rire des Dieux, comme on
+l'entendit à la Renaissance, celui des héros, des grands inventeurs,
+qui voyaient commencer un monde, on ne l'entend plus depuis Galilée.
+Le plus fort du temps, son puissant comique, Molière, meurt de
+mélancolie.</p>
+
+<hr class="hr5">
+
+<p>Le siècle qui va suivre Louis XIV ne sera ni protestant ni catholique.
+Les deux esprits en lutte au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup>, ayant fait leur suprême effort,
+dès lors produiront peu dans la sphère religieuse.</p>
+
+<p>Rome, dès 1607, sur le conseil de saint François de Sales, défendit la
+spéculation, la discussion se réfugia dans le silence. Le réformateur
+Saint-Cyran, sincère et vrai prophète, prédit que sa réforme ne
+servirait de rien. Le génie catholique suivit sa voie intime dans la
+Direction (casuistique ou quiétiste), voie sinueuse, obscure, mais
+illuminée à la fin par le duel de Bossuet et de Fénelon.</p>
+
+<p>Le génie protestant, théologico-politique, à travers <span class="pagenum"><a id="pagexviii" name="pagexviii"></a>(p. xviii)</span> les
+hommes et les révolutions, eut sa transformation dans Milton, Sidney,
+Jurieu, Locke et la constitution de 1688. Heureux événement pour toute
+religion. Car la liberté politique qui garde les autres libertés,
+celle surtout de l'âme religieuse, permet seule à cette âme de
+chercher librement son Dieu.</p>
+
+<p>Donc, ainsi qu'un fruit mûr, rejetant une à une ses enveloppes, finit
+par dévoiler son noyau intérieur, ce siècle, vers la fin, révèle le
+fond mystérieux que les deux grands partis couvaient.&mdash;L'un aboutit à
+la dispute sur la direction mystique, la minorité éternelle de l'âme
+et la <i>mort de la volonté</i>.&mdash;Et l'autre, se posant en face, donne
+l'<i>appel à la volonté</i>, le dogme du contrat social et la déclaration
+des droits.</p>
+
+<hr class="hr5">
+
+<p>Cet appel à la volonté, nos protestants le firent en 1689. Ils
+réclamèrent les États généraux. Les <i>Lettres</i> de Jurieu, les <i>Soupirs
+de la France esclave</i>, ces livres qui feront toujours vibrer les
+c&oelig;urs, n'ont pas un autre sens. On y dit que la résolution
+épouvantable d'une telle amputation ne pouvait pas se prendre sans
+savoir de la France si elle voulait être ainsi mutilée. On y dit
+qu'il ne s'agit pas seulement de faire <span class="pagenum"><a id="pagexix" name="pagexix"></a>(p. xix)</span> rentrer les
+protestants, mais de délivrer les catholiques et de rendre à la nation
+la disposition de ses destinées.</p>
+
+<p>Grande et notable différence entre les deux émigrations. L'émigré
+royaliste, le Vendéen de 93, dans leurs vaillants efforts, que
+rapportaient-ils? Rien du tout. Rien que nos vieilles misères. Le
+despotisme usé. L'émigré protestant, s'il eût eu ici un écho, s'il
+n'eût été dispersé dans l'Europe par la jalousie des puissances, eût
+rapporté la délivrance commune.</p>
+
+<p>Ce qu'il ne fit pour sa patrie, du moins il aida puissamment à le
+faire pour le monde. La folie des prophètes qui réalisent à force de
+prédire, le Mirabeau d'alors, Jurieu, la savante épée de Schomberg,
+et, ce qui est bien plus, le brûlant dévouement des nôtres, tout cela
+contribua directement et indirectement à la glorieuse révolution
+anglaise.</p>
+
+<p>Je prie mes amis d'Angleterre de me permettre d'y insister un peu. Car
+ce point a été trop légèrement indiqué par leurs historiens, même par
+l'illustre et regretté Macaulay. Nos réfugiés donnèrent à Guillaume et
+leur vie et leur dernier sou pour la croisade des libertés communes.
+Outre les régiments qu'ils lui firent, ses sept cent trente-six
+officiers étaient Français. Notre France n'était pas absente au jour
+où <span class="pagenum"><a id="pagexx" name="pagexx"></a>(p. xx)</span> l'Angleterre écrivit le grand mot moderne, le vrai droit
+divin, le <i>libre contrat</i>.</p>
+
+<p>Et ce droit promulgué dans la mesure prudente d'une nation politique,
+les nôtres l'universalisèrent pour toute nation dans la généralité
+philosophique qui le rendait fécond et conduisait à l'appliquer. Dès
+1689, Jurieu, contre Bossuet, posa le droit des peuples, en défendant
+la cause de l'Angleterre devant l'Europe. Locke, comme on sait,
+n'écrit qu'en 1690. Sidney (antérieur, il est vrai) n'était pas
+imprimé. Dans la presse, Jurieu le devance.</p>
+
+<p>De même que Leibnitz et Newton trouvèrent en même temps le calcul de
+l'infini, l'Anglais Sidney et le Français Jurieu, chacun de son côté,
+formulent le contrat social.</p>
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> <span class="smaller">HISTOIRE</span><br>
+DE FRANCE</h1>
+
+<h2>CHAPITRE PREMIER<br>
+<span class="smaller">LE ROI ET L'EUROPE&mdash;FOUQUET&mdash;COLBERT<br>
+1661</span></h2>
+
+<p>L'Europe data, non sans raison, l'avénement du roi de la mort du
+ministre (9 mars 1661), et observa curieusement quel serait le début
+du règne. Le premier acte put en donner l'augure, et faire prévoir la
+grande révolution qui devait en marquer la fin.</p>
+
+<p>Entre les corps et les députations qui vinrent complimenter le roi, il
+fit fermer la porte aux ministres protestants, fit chasser de Paris
+par un exempt le président Vignole, envoyé de leur chambre de Castres.
+Il leur renouvela la défense de chanter les psaumes même chez eux,
+supprima leurs colloques, enfin autorisa les enfants à se déclarer
+contre leurs pères. Les filles de douze ans, les garçons de quatorze,
+purent se dire catholiques, s'affranchir, élire domicile hors de la
+<span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> maison paternelle. Ordre aux parents de n'y pas mettre
+obstacle et de pensionner l'enfant converti, quelque part qu'il voulût
+aller (24 mars).</p>
+
+<p>Trois coups en quinze jours, le dernier très-sensible. Tous les trois
+étaient demandés d'avance par la dernière Assemblée du clergé, qui
+avait voté ces demandes dès le 6 octobre (1660) et les remit en mars.
+Accordé sans difficulté. La banqueroute imminente que Mazarin léguait
+au roi le rendait fort docile pour un corps si puissant, et le seul
+riche, celui qu'on pouvait dire le grand propriétaire de France, avec
+qui il aurait si souvent à négocier!</p>
+
+<p>Le roi, <i>donné de Dieu</i>, était fort impatiemment attendu du clergé.
+D'autre part, le peuple misérable, excédé des dix-huit années de
+l'interminable ministre, plaçait un grand espoir de soulagement dans
+son jeune roi. Il semblait que la France dût rajeunir. Dès le temps de
+la Fronde, la blonde figure de cet enfant sévère, quand on le mettait
+à cheval pour un lit de justice, charmait la foule, faisait larmoyer
+les bonnes femmes, comme celle d'un ange sauveur. Il n'avait pas douze
+ans, que les visionnaires, Morin, Davenne et autres, lui adressaient
+leurs rêveries et le nommaient le bras de Dieu.</p>
+
+<p>Plus tard, un demi-fou, un brûlot des Jésuites, l'intime ami du
+confesseur du roi, Desmarets, le promet aux dames dévotes comme un
+vengeur suprême qui purgera l'Europe des Turcs, des Huguenots, surtout
+des Jansénistes.</p>
+
+<p>L'objet de cette grande attente, le roi n'en était nullement étonné.
+Il était né en plein miracle; il était le <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> miracle même,
+demandé par son père, consacré par sa mère dans la fondation du
+Val-de-Grâce, formé, nourri dans cette religion, hors de l'humanité à
+une distance prodigieuse. Ses Mémoires, écrits (ou du moins copiés) de
+sa main, témoignent de sa conviction forte, paisible: il croyait Dieu
+en lui.</p>
+
+<p>Cela ne s'est jamais vu au même degré ni avant ni après. Comment
+réussit-on à opérer ce vrai miracle d'une foi si robuste, d'un tel
+culte du moi? Nulle flatterie n'y aurait suffi. Il y fallut une chose,
+en réalité grande et rare, l'assentiment public et l'universelle
+espérance.</p>
+
+<p>L'adoration peut faire un sot. Et, d'autre part, le plaisir et
+l'empressement des femmes pouvaient faire un homme énervé. L'effet fut
+autre. Il resta judicieux, haut, sec et dur, très-froid. Tout cela lui
+venant comme chose due, agit peu sur lui. L'orgueil le conserva, dans
+sa forte médiocrité. Même en ses passions et ses plus grands
+emportements, au fond, il ne se livrait guère.</p>
+
+<p>Il avait encore une bonne chose pour rester ferme dans sa divinité,
+une grande ignorance. S'il eût su un peu, il aurait douté. Il eût
+hésité quelquefois. Mazarin y pourvut. Sauf quelques mots de l'Europe
+au sujet du mariage, quelques conseils <i>in extremis</i>, il ne lui apprit
+rien. Il dut se former lui-même, et de ce que plus tard Colbert,
+Louvois, lui dirent, il ne prit que ce qu'il voulait. De là cette
+sérénité, cette grâce souveraine qu'il n'eût eues jamais, s'il eût su
+les obstacles et les difficultés réelles, les frottements de la
+machine. Dans ses instructions à son fils, il lui conseille de se fier
+à Dieu, qui agira par lui, de savoir peu, et de trancher.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> Mais ce qu'il sut très-bien, grâce à la pénurie où Mazarin
+l'avait laissé dans son enfance, c'est qu'un roi qui voulait de
+l'argent devait tenir les clefs de la caisse et se faire son propre
+intendant. Cela lui donna une grande assiduité au conseil, et pour
+toute sa vie.</p>
+
+<p>Lorsqu'à la mort de Mazarin les ministres lui demandèrent à qui
+désormais ils devaient s'adresser, il répondit: «À moi.»</p>
+
+<p>Dans cette déclaration, très-populaire, du roi, tout le monde admira,
+bénit la grandeur de courage qu'il témoignait en prenant une telle
+charge. Le surintendant des finances, Fouquet, en rit sous cape, ne
+croyant pas à sa persévérance, et ne voyant pas derrière lui son
+mortel ennemi, son successeur Colbert.</p>
+
+<p>Les Colbert offraient le contraste d'une origine fort roturière et de
+marchands, avec une grande bravoure, le courage militaire et
+l'intrépidité d'esprit. Colbert eut trois fils tués sur le champ de
+bataille, ou blessés. Ce courage, dans un des membres de la famille
+(leur oncle, le conseiller Pussort), tournait à la férocité. Pour le
+ministre, ceux qui le virent avouent n'avoir rencontré nulle part un
+homme de tant de c&oelig;ur, qui eût un caractère si fort, mais si
+violent.</p>
+
+<p>Un honnête homme était sorti de la plus sale maison de France. Colbert
+était intendant de Mazarin. Il avait manié ses vols, en gardant les
+mains nettes, très-probe à l'égard de son maître. Du reste, il n'eut
+pas du tout la tradition de Mazarin, mais plutôt quelque chose de
+l'âme de Richelieu, son patron, son idole, et l'unique saint de son
+calendrier.</p>
+
+<p>Comment prit-il le roi? par deux choses très-simples: <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> 1<sup>o</sup> en
+lui donnant dans la main plus d'argent qu'il n'en avait vu de sa vie;
+2<sup>o</sup> en lui persuadant qu'il ferait tout lui-même, lui montrant pièces
+et chiffres, du moins quelques calculs sommaires, qui lui firent
+croire qu'il tenait tout.</p>
+
+<p>La fortune de Mazarin, la plus grande qu'un particulier ait jamais
+faite, était de cent millions d'alors. Il y avait quinze millions en
+espèces, cachés dans des forteresses. Fouquet n'en dit rien, et
+Colbert le dit. Le roi, en laissant à la famille la fortune apparente,
+saisit la fortune cachée, et se trouva un moment le seul riche des
+rois de l'Europe.</p>
+
+<p>Fouquet se croyait fort. Il était aimé de la reine mère, et il avait
+gardé sa première place, celle de procureur général au Parlement. Il
+ne pouvait être jugé que par ses collègues.</p>
+
+<p>Fils d'armateurs bretons, ce jeune homme plein d'esprit et de feu
+avait apporté aux affaires le génie paternel, les goûts aléatoires des
+grands joueurs de mer, sur terre hardis pirates. Il comprit tout
+d'abord le fin du gouvernement d'alors, qui était une exploitation.
+Prendre peu, c'était hasardeux. Mais, en prenant beaucoup, on pouvait
+se créer une police qui tiendrait tout, le roi et les ministres même.
+Police? parlons mieux, amitié avec les grands seigneurs, que lui,
+Fouquet, <i>aiderait à soutenir leur rang</i>, et qui diraient ce qu'ils
+verraient ou ce qu'ils auraient entendu. M. de Brancas avait eu de
+Fouquet 600,000, M. de Richelieu 200,000, M. de Créqui 100,000 livres.
+La Beauvais, dont les yeux, disons mieux, l'&oelig;il unique, eut le
+premier amour du roi et en qui il avait encore confiance <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> pour
+ces petites choses de jeunesse, eut aussi 100,000. Combien coûtait à
+Fouquet le beau Vardes, l'homme le plus couru des belles dames, le
+mieux posé pour voir, savoir, pour tirer d'elles le secret des maris?</p>
+
+<p>Avec tout cela Fouquet n'était pas fort. Et, s'il se maintint sous
+Mazarin, malgré Colbert, c'est que Mazarin ne pouvait le prendre qu'en
+se prenant lui-même, en ouvrant au grand jour le gouffre de la ruine
+publique. Même après Mazarin, la ruine de Fouquet, effrayant la
+finance, aurait arrêté la machine. On attendit l'époque principale des
+rentrées de l'impôt, qui, dans ce royaume agricole, se faisaient après
+la moisson.</p>
+
+<p>Retard de quatre mois (de mai en septembre). Profitons-en pour
+regarder l'Europe.</p>
+
+<p>Sa situation favorise étonnamment le nouveau règne. Nous aurons beau y
+regarder, nous ne pourrons y découvrir le moindre obstacle qui puisse
+arrêter le jeune roi. Maître ici par l'effet d'une idolâtrie
+singulière, il le sera ailleurs par l'universel épuisement.</p>
+
+<p>L'Espagne n'est plus une puissance; c'est une proie. Elle ne parvient
+pas seulement à arrêter les Portugais, qui y entrent quand ils
+veulent. La seule difficulté pour envahir l'Espagne, c'est désormais
+de s'y nourrir. «L'alouette ne traverse les Castilles qu'en portant
+son grain.»</p>
+
+<p>Mais la Flandre n'en est pas là. Elle attend désormais nos armées,
+qu'elle entretiendra.</p>
+
+<p>L'Empire soutiendra-t-il l'Espagne? la lassitude de la guerre de
+Trente-Ans subsiste, et les solitudes qu'elle fit ne sont pas
+repeuplées. Le jeune empereur Léopold <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> aura assez à faire et
+contre sa Hongrie, et contre l'empire turc, galvanisé par les deux
+Kiuperli.</p>
+
+<p>Cet empire turc qu'on croit fini, le second Kiuperli le fait marcher
+au Nord. Du désert turc, il tire deux cent mille hommes pour envahir
+le désert de Hongrie. Voilà l'effroi de Léopold. S'il pense à
+l'Occident, ce sera tout au plus pour s'entendre avec le plus fort et
+retenir part dans les vols.</p>
+
+<p>Où sont donc aujourd'hui les colosses du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, les
+Charles-Quint, les Philippe II, les Soliman et les Élisabeth? Et
+l'Italie de Charles VIII, de François I<sup>er</sup>, où est-elle? à quelle
+profondeur maintenant, reculée dans la mort, enterrée deux fois,
+oubliée presque! Rome même, la Rome de Jules II et de Sixte-Quint?
+Plus déchue encore en Europe que solitaire en Italie.</p>
+
+<p>Le pape réel, qu'on ne s'y trompe pas, et l'<i>évêque des évêques</i>,
+c'est ce jeune roi de France. Bon danseur et beau cavalier, à ces
+traits il est reconnu le pilier de l'Église. La Vallière, Montespan,
+Fontanges, etc., n'y feront rien. Entre lui et le pape, c'est lui que
+les Jésuites suivent et choisissent (1681). En le menant, ils furent
+menés eux-mêmes par l'entraînement général, en le confessant
+l'adorèrent, et ne connurent guère d'autre Dieu. Rien, rien ne se
+présente qui puisse l'arrêter en ce monde.</p>
+
+<p>L'Angleterre moins qu'aucune chose, comme on va le voir tout à
+l'heure.</p>
+
+<p>En vérité, je ne vois sur le globe que l'imperceptible Hollande qui
+pourrait le contrarier. Mais elle est gouvernée par le parti
+français.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> Avant que le roi ait rien fait, tous les rois vont lui céder
+la préséance. Du plus lointain orient de l'Europe, la Pologne vient
+lui faire hommage, implorer la sagesse du nouveau Salomon, le prier
+d'arrêter les Russes par son intervention, lui offrir la couronne
+pour un Conti ou un Condé.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> CHAPITRE II<br>
+<span class="smaller">MADAME&mdash;CHUTE DE FOUQUET&mdash;LA VALLIÈRE<br>
+1661</span></h2>
+
+<p>L'aurore du nouveau règne, l'espoir illimité, vague, d'autant plus
+charmant, qui s'attache aux commencements en toute chose, s'exprima
+par l'apparition de madame Henriette, fille de la reine d'Angleterre
+et s&oelig;ur de Charles II. Elle épousa Monsieur, frère de Louis XIV, le
+30 mars, vingt jours après la mort de Mazarin.</p>
+
+<p>Elle avait été élevée en France, était toute Française, et pourtant à
+son mariage, à son installation dans sa cour du Palais-Royal, puis à
+Fontainebleau, elle produisit tous les effets de la plus douce
+surprise. Dès ce jour, les gens de mérite sentirent qu'ils étaient
+vus, distingués, bien voulus, et par une personne qui sentait les
+moindres nuances. «Elle seule <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> sut distinguer les hommes, dit la
+Fare, et personne après elle.» Molière, qui s'établit alors au théâtre
+du Palais-Royal, reçut le premier ce regard. Le charme d'Henriette
+n'est nullement étranger aux caractères de femmes qu'il traça alors et
+plus tard, surtout à celui de Léonor dans l'<i>École des Maris</i>,
+d'Henriette des <i>Femmes savantes</i>, etc.</p>
+
+<p>Le roi ne fut pas le moins touché. Il l'avait dédaignée enfant: femme,
+il la regretta.</p>
+
+<p>Il faut remonter quelque peu pour comprendre la cour.</p>
+
+<p>La famille de Mazarin était un fléau. Le bataillon de ses nièces (fort
+nombreuses) était né, formé, sous l'étoile de la reine de Suède, qui
+vint à Paris en leur temps. Le cynisme altier de Christine, ses
+courses errantes et son dévergondage, comme d'un vaisseau sans
+gouvernail, enfin le coup royal qu'elle frappa sur Monaldeschi, tout
+cela les avait éblouies, si bien qu'elles prenaient son costume, et
+beaucoup trop ses m&oelig;urs. Une autre singularité de ces Mazarines,
+c'est que leur frère, à l'instar des Condés, admirait, célébrait, les
+charmes de ses s&oelig;urs, et vivait avec elles dans une peu édifiante
+union.</p>
+
+<p>L'aînée, Marie, sombre Italienne aux grands yeux flamboyants, avec un
+esprit infernal et l'énergie du bas peuple de Rome, enveloppa un
+moment le froid Louis XIV d'un tourbillon de passion. Elle eût été
+reine à coup sûr si son oncle n'avait découvert son ingratitude: elle
+travaillait déjà à le perdre. Donc il maria le roi à l'infante
+d'Espagne, «qui étoit une naine,» replète, le cou court, la taille
+entassée. La <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> question restait tout entière avec un tel
+mariage. Marie, que Mazarin voulait marier en Italie, croyait bien, à
+sa mort, qu'elle resterait ici, reprendrait ascendant. Mais elle eut
+beau prier, pleurer, se jeter à genoux, le roi confirma son exil.</p>
+
+<p>Restait sa s&oelig;ur Olympe, plus dangereuse encore, âme et visage
+noirs, qui n'en avait pas moins un attrait de malice. Elle avait été
+pour le jeune roi comme une camarade; elle jouait la comédie avec lui,
+se prêtait à tout pour le prendre. En vain. Mais, mariée, comtesse de
+Soissons, au moins par l'adultère, les basses complaisances,
+l'amusement d'un salon où elle attirait les plus belles, elle tenait
+le roi près d'elle, et il y venait tous les soirs. L'avénement
+d'Henriette heureusement ôta au roi le faible qu'il pouvait garder
+pour Olympe. Il chargea le beau Vardes de l'en débarrasser, de s'en
+faire le galant. L'un semblait né pour l'autre; on n'eût pas pu
+trouver un couple plus pervers.</p>
+
+<p>Henriette, au contraire, quelles qu'aient été les taches de sa vie,
+était d'une extrême bonté, qui ne s'est plus retrouvée en ce siècle.
+La Montespan n'amusa que par la méchanceté. Et madame de Maintenon eut
+un sobre esprit négatif, toute réserve, blâmant sans blâmer, qui
+séchait et stérilisait. Henriette n'était que bienveillance. Pour
+briller, elle n'avait nul besoin de critique, ni même de saillies.
+Elle fut toute douceur et lumière, sympathique pour tous, bonne même
+pour ses ennemis.</p>
+
+<p>À dix-huit ans, elle annonçait une maturité singulière. Et, en effet,
+elle avait déjà traversé une longue <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> vie. Elle naquit d'un
+moment ému; et il y paraissait. En pleine guerre, Charles I<sup>er</sup>, le
+roi errant des Cavaliers, rejoint à Exeter sa peu fidèle épouse, qui
+avait tant contribué à le perdre. N'importe, sans querelle, on
+s'embrasse pour la dernière fois. De là notre Henriette, qui naît
+attendrissante, d'une larme et du baiser d'adieu.</p>
+
+<p>La mère accouche en pleine guerre, sous le canon, dans une place
+assiégée, fuit avec un amant, se sauve en France. Le berceau reste en
+gage aux mains des Puritains. Les exemples bibliques ne manquaient pas
+pour les meurtres d'enfants. Cependant elle vit, et à deux ans va
+rejoindre sa mère. C'était aller d'une révolution à une autre, du Long
+Parlement à la Fronde, des batailles aux batailles, alterner les
+misères. La cour de France fuit à son tour, et la reine d'Angleterre
+est oubliée au Louvre, souvent l'hiver sans pain ni bois. L'enfant
+restait au lit, faute de feu.</p>
+
+<p>Elle avait cinq ans en 1649, quand on décapita là-bas son père. Ici sa
+mère, avec son bel Anglais (qu'elle épousa, dit-on), vivait fort mal:
+battue, pillée par lui, dès qu'il venait un peu d'argent. C'est toute
+la moralité que la petite eut sous les yeux.</p>
+
+<p>Les trois enfants, Charles II, Jacques, et Henriette bien plus jeune
+qu'eux, vivaient ensemble, très-unis. Le premier, qui n'eut jamais ni
+c&oelig;ur ni âme, adorait pourtant sa petite s&oelig;ur. Pour elle, elle
+n'aima, je crois, jamais rien que ses frères, et ne vit jamais que
+leur intérêt, qui fut toute sa politique, toute sa morale. Jouet du
+sort et des événements, elle flottait et n'eut guère de foi que le
+sentiment de famille. Elle <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> faillit mourir un jour de la fausse
+nouvelle que Jacques était tué. Pour rétablir, affermir Charles II,
+elle eût voulu épouser le roi et donner à son frère l'appui de la
+France. Mais elle ne fut jamais la femme matérielle qu'il fallait à
+Louis XIV. Alors surtout elle était maigre; il ne sentait pas sa
+grâce, ou, s'il en convenait, c'était pour regarder la charmante
+enfant, sage et douce, comme une relique, une sainte de chapelle. Ce
+qu'il exprimait par un mot assez sec: «J'ai peu d'appétit pour les
+petits os des Saints-Innocents.»</p>
+
+<p>Henriette était élevée aux Visitandines de Chaillot, fondées par sa
+mère, et dirigées par mademoiselle de La Fayette, la divinité de Louis
+XIII, laquelle (on l'a vu) avait esquivé le trône de France. Cette
+dame, canonisée vivante, couvrait de sa sainteté un couvent
+très-mondain, un parloir très-galant, et qui de plus était un centre
+politique, le foyer souterrain de la révolution catholique
+d'Angleterre. Belle expiation pour la veuve, non irréprochable, de
+Charles I<sup>er</sup>. L'instrument naturel de ce grand événement pouvait
+être la jeune Henriette, si elle épousait au moins Monsieur, frère de
+Louis XIV, et si elle gardait son jeune ascendant sur Charles II, qui
+l'avait tant aimée.</p>
+
+<p>Charles II avait fait comme son grand-père maternel Henri IV. Pour
+régner, il fit «le saut périlleux.» Il jura tout haut la foi
+protestante, assurant tout bas la France et l'Espagne qu'il se
+referait catholique, autrement dit roi absolu. Sous le prétexte du
+mariage projeté de sa s&oelig;ur avec Monsieur, la reine d'Angleterre
+alla le voir, le sommer de sa parole et le tenter par l'argent de
+Louis XIV; sa mère venait le prier de <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> rentrer dans les voies
+de Charles I<sup>er</sup>, dans le chemin de l'échafaud. Mais on n'espéra le
+corrompre qu'en lui menant son bijou, la délicieuse Henriette.
+Innocente Marie Stuart, dont on abusait pour la trahison.</p>
+
+<p>La cour de France tentait le roi et tentait la nation. Au roi, on
+proposait un mariage de Portugal, énorme d'argent comptant. À la
+nation, l'avantage de voler l'Espagne sur toutes les mers. Louis XIV
+soldait une armée anglaise, auxiliaire du Portugal, contre son
+beau-père, le roi d'Espagne, dont la veille il venait de presser la
+main.</p>
+
+<p>Madame émut fort la cour d'Angleterre. Elle avait l'attrait singulier
+de ceux qui ne doivent pas vivre; elle ressemblait plus au décapité
+qu'à sa pétulante mère. (<i>Voy.</i> le petit portrait, si pâle, de Charles
+I<sup>er</sup> qui est au Louvre.) C'était l'ombre d'une ombre, comme une
+fleur sortie du tombeau. Sur le vaisseau même qui la ramena, de
+violentes passions éclatèrent. La traversée fut longue, elle fut
+très-malade et dangereusement, presque à mourir. L'ambassadeur
+Buckingham, et l'amiral qui la menait, se disputaient cette mourante,
+étaient près de tirer l'épée. Elle se remit un peu enfin, aborda, et
+on put la marier.</p>
+
+<p>Pour cette personne si frêle, c'était un bonheur d'avoir un mari comme
+Monsieur, qui n'était guère un homme, qui n'aimait pas les femmes, et
+qui, selon toute apparence, sauverait à la sienne les fatigues de la
+maternité. Jusqu'à douze ou treize ans, on l'avait élevé en jupe de
+fille, et il avait l'air en effet d'une jolie petite Italienne. Il
+avait beaucoup vécu chez la Choisy, femme d'un officier de sa maison,
+dont le fils <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> passa de même sa jeunesse habillé en fille, et
+comme telle, accepté des dames qui couchaient parfois avec elles cette
+poupée, sans danger pour leur sexe.</p>
+
+<p>Monsieur était le plastron de son frère; le roi s'en moquait tout le
+jour. La reine mère, dans leurs disputes, ne manquait pas de juger
+pour l'aîné et de faire fouetter l'autre. Il eut le fouet jusqu'à
+quinze ans. Il faut voir dans Cosnac les efforts inutiles de ce bon
+domestique pour en faire un homme. Il n'y réussit pas. Madame se
+trouva avoir une fille pour mari.</p>
+
+<p>Monsieur avait vingt ans, Madame dix-sept. Mais il était resté enfant.
+Il passait tout le temps à se parer, à parer les filles de la reine,
+ou ses jeunes favoris. Il reçut bien Madame, mais comme un camarade
+qui l'amuserait, sur qui il essayerait les modes. Il n'imaginait pas
+avoir à lui dire autre chose. Il la montrait, voulait qu'on la trouvât
+jolie, et pourtant, par moments, il craignait qu'elle ne le fût trop
+et plus que lui, qu'elle ne lui enlevât ses petits amis, Guiche,
+Marsillac et autres.</p>
+
+<p>C'était là sa seule jalousie. Quand il la vit admirée, entourée, il
+fut ravi, pensant que sa cour deviendrait la vraie cour royale. Mais
+il le fut encore plus quand il vit le roi amoureux d'elle, pensant
+qu'elle le protégerait, que par elle il aurait ce que ses favoris
+voulaient et ce que refusait son frère, un apanage, comme avait eu
+Gaston, la royauté du Languedoc.</p>
+
+<p>La joie de Monsieur fut au comble, lorsqu'à Fontainebleau il vit le
+roi ne pouvoir plus se passer de Madame, arranger tout pour elle,
+chasses, bals et parties, et la faire enfin la vraie reine. Il pensa
+qu'il gouvernerait. <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> Madame aussi n'en était pas fâchée, et
+laissa faire. Elle fut la déesse, l'idole du lieu. Quelle que fût la
+légèreté de son âge, elle réfléchissait; sa puissance sur le roi était
+justement ce que sa famille avait le plus désiré, ce qui assurait
+Charles II sur ce trône branlant, sanglant, et tout chaud de Cromwell.
+Elle servait son frère, le sauvait peut-être dans l'avenir. Sa mère,
+au couvent de Chaillot, pensait que Dieu se sert de tous moyens, et
+que cet entraînement du roi pourrait avoir de grandes conséquences
+pour la conversion de l'Angleterre et le triomphe de la religion.
+Madame essaya plus tard de faire rompre son mariage. Mais je crois
+que, du premier jour, elle le trouva fort ridicule, conçut d'autres
+pensées. La jeune reine pouvait mourir; quoique son gros visage
+d'enfant bouffi ne fût pas sans éclat, elle venait d'une race
+malsaine, d'un père usé (qui eut trente ou quarante bâtards), et les
+enfants qu'elle eut, généralement ne vécurent guère. Sa survivance
+revenait à Madame incontestablement. Monsieur n'aurait fait nul
+obstacle; il l'aurait quittée avec joie pour épouser le Languedoc et
+trôner là avec ses favoris.</p>
+
+<p>La reine, quoique enceinte à ce moment, fut oubliée tout à fait de
+Louis XIV à Fontainebleau. Il s'occupa uniquement de sa belle-s&oelig;ur.
+Cette grande forêt mystérieuse et coupée de rochers, isolée, permet
+peu l'étiquette. Leurs promenades solitaires duraient fort tard la
+nuit, et jusqu'au jour (en juin). Madame, obéissante, n'objectait
+rien, ni l'opinion, ni sa santé. Le roi n'y pensait pas. Il eut toute
+sa vie l'insensibilité de l'homme bien portant qui ne ménage en rien
+les faibles. <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> Le bon portrait du Louvre nous le donne, comme il
+était, jeune homme à cheveux bruns, à petites moustaches, l'air sec et
+positif. Il a de sa mère une délicatesse de teint très-noble et peu
+commune, mais la lèvre autrichienne du grand mangeur, une bouche
+déplaisante, sensuelle et lourde, et qui accuse aussi le mépris de
+l'espèce humaine.</p>
+
+<p>Ce que Madame avait le plus à craindre, maladive et mal mariée,
+c'était une grossesse qui la tuerait peut-être ou confirmerait son
+mariage. Tous tournaient autour d'elle, Buckingham surtout,
+l'ambassadeur, fils de l'amant d'Anne d'Autriche, et le jeune comte de
+Guiche qui professait un culte pour elle, culte éthéré pour un esprit.
+Le roi était jaloux de Guiche qui était exactement de son âge, mais
+bien plus agréable, et que Madame ne semblait pas haïr. Cela plus
+qu'aucune autre chose dut le piquer, jaloux et absolu, comme il était.
+Sa vanité en jeu eût tout brisé pour un caprice, et pour être le
+maître. Madame, dès l'enfance, voyait en lui le roi, celui de qui
+pouvait dépendre le sort de sa famille. Elle le dit elle-même, elle
+lui fut toujours soumise et «seroit morte plutôt que de désobéir en
+aucune chose.»</p>
+
+<p>Le 23 juin, Charles II, payé, marié de la main de Louis XIV,
+conformément à leur traité secret, consomma son mariage avec la
+Portugaise; et le 27, le jour où la cour de Fontainebleau eut la joie
+de cette nouvelle, la s&oelig;ur de Charles II devint enceinte.</p>
+
+<p>L'intime union des deux rois, si dangereuse à l'Angleterre, et qui
+rendit la France si terrible à l'Europe, se resserra ainsi de deux
+manières; mais bien aux <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> dépens de Madame, qui redevint
+très-languissante. Elle ne dormait pas dans sa grossesse, sinon à
+force d'opium. Elle était toujours sur son lit. Mademoiselle de
+Montpensier, qui l'y vit, lui trouva bien mauvaise mine, et fut
+frappée de sa maigreur.</p>
+
+<p>Madame de Motteville et Cosnac disent qu'à la naissance des enfants de
+Madame, c'était le roi qui s'en réjouissait, et qu'à leur mort, si
+Monsieur n'en riait, tout au moins il n'en pleurait pas. Cela se vit
+surtout à une couche où elle faillit périr; Monsieur s'en alla
+s'amuser.</p>
+
+<p>Madame par trois fois eut prise sur le roi, les premières fois par
+l'amour, en dernier lieu par les affaires et par le besoin qu'il eut
+d'elle pour influer sur Charles II.</p>
+
+<p>Monsieur avait d'abord été ravi de l'importance nouvelle que lui
+donnait sa femme. Mais on ne lui permit pas d'être si froid: on le
+força d'être jaloux. La reine mère, qui l'était extrêmement de Louis
+XIV, fit crier Monsieur, cria elle-même. Elle lui avait passé sa
+vieille femme de chambre, une négresse et autres; elle ne lui passa
+pas Madame, dont l'ascendant eût annulé le sien. De toutes parts on
+travailla. On rappela doucement au roi que la reine en serait
+chagrinée, et pourrait manquer son Dauphin. On lui rappela qu'il
+venait d'établir un conseil de conscience pour mieux régler l'Église;
+un tel amour allait-il bien avec ces prétentions d'austérité? Enfin,
+ce qui agit mieux, on exalta le génie de Madame: on fit entendre au
+roi qu'une personne supérieure à ce point voudrait le gouverner, ou
+que du moins on le croirait mené par elle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> Cela le rendit bien pensif. Et, d'autre part, Madame eut peur
+du bruit. Il fut convenu entre eux que le roi, pour aller chez elle,
+ferait semblant d'être épris d'une petite fille, la Vallière, que la
+Choisy venait de donner à cette princesse. Il y eut un grand accord
+pour cette affaire. Les complaisants habituels des plaisirs du roi
+travaillèrent dans le même sens que la reine mère et les dévots, pour
+le séparer de Madame. On poussa la Vallière, qui était très-naïve: on
+agit sur son c&oelig;ur; on lui fit découvrir qu'elle aimait le roi.
+Puis, le bouffon Roquelaure, brutalement, chez Madame, la mène au roi
+tout droit, la dénonce, lui dit qu'elle est folle de lui. Le trait
+porte: le roi la voit rougissante, éperdue, abîmée dans sa honte; il
+devient lui-même amoureux.</p>
+
+<p>Ce premier règne de Madame avait duré trois mois (mai-juin-juillet).
+En août, la Vallière succéda. Le 17, Fouquet invita toute la cour à
+son château de Vaux. Il y eut une prodigieuse fête, un dîner de six
+mille personnes. Le château, premier type de ce que le roi fit plus
+tard à Versailles, était une merveille d'eaux jaillissantes, une
+féerie. Fouquet, qui y mit des millions, comptait, selon toute
+apparence, prendre son jeune roi dans cette maison de voluptés, comme
+Zamet eut chez lui Henri IV, et Montmorency Henri II.</p>
+
+<p>Molière y donna les <i>Fâcheux</i>. Fouquet lui-même, par un auteur à lui,
+en fit faire le prologue, où audacieusement on exaltait la <i>justice</i>
+du roi. C'était dire que Fouquet ne craignait rien pour lui. Le roi,
+outré, voulait le faire arrêter à l'heure même. Sa mère s'y opposa,
+et on sut le distraire par une puissante diversion.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> Dans les <i>Fâcheux</i>, le roi avait, dit-on, dicté ou inspiré la
+jolie scène du chasseur. Le vrai fond de la fête de Vaux fut
+réellement une chasse. La chasse de Fouquet par ses ennemis pour le
+faire tomber au filet. La chasse de la Vallière pour la livrer au roi.
+Les complaisants y travaillaient. La petite personne avait deux
+singularités, très-ravissantes, au défaut de grande beauté, c'est
+qu'il n'y en eut jamais une si amoureuse, et pourtant si pudique, si
+craintive, si honteuse du mal (jusqu'à risquer sa vie). Il fallut une
+surprise. Vardes, Saint-Aignan et autres, dans le trouble de la fête,
+sous je ne sais quel prétexte, l'attirèrent; on la prit au piége (17
+août).</p>
+
+<p>On devinait si bien ce grand mystère, que Fouquet, qui avait des gens
+pour flairer tout, avait d'avance essayé d'acheter la protection de la
+future maîtresse. On en profita contre lui; on fit croire au roi, tout
+ému d'elle à ce moment, que Fouquet avait l'insolence de vouloir être
+son rival, que peut-être il l'était déjà. Il y avait une figure blonde
+aux peintures d'un salon; on dit au roi que c'était la Vallière; fable
+absurde, mais sa fureur jalouse l'accepta sans difficulté.</p>
+
+<p>Pour perdre plus sûrement Fouquet, on le faisait très-redoutable. Et
+en cela on conseillait mal le roi pour sa dignité. On lui fit faire
+des choses basses, ruser, mentir, conspirer contre son sujet. Fouquet
+le voleur, au contraire, se conduisit en chevalier. Sur un mot qu'on
+lui dit que le roi ne pouvait lui donner certaine distinction, s'il
+gardait son ancienne place de procureur général au Parlement, il la
+vendit, en tira un million, et le remit au roi, qui accepta.
+Dissimulation <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> honteuse, inutile. Le Parlement était par terre
+et ne pouvait se relever. La forteresse de Bellisle, que Fouquet avait
+fortifiée, n'eût pas tenu pour lui. Lui-même, en ses papiers, dit
+qu'il ne pouvait que se sauver; et encore, où? il ne le savait pas. Il
+eût été livré, où qu'il allât. Nul État ne l'aurait gardé contre Louis
+XIV. Le roi l'emmena jusqu'à Nantes pour l'arrêter (5 septembre). Il
+eût pu l'arrêter partout.</p>
+
+<p>On put voir, ce jour-là, qu'il y avait deux peuples en France. Celui
+d'en haut, la cour, les belles dames et les beaux esprits, pleurèrent
+Fouquet. Mais le peuple d'en bas faillit le mettre en pièces. Les
+gardes eurent peine à le défendre. Il avait mérité ces sentiments
+divers. Sa police paraît avoir été dirigée par une dame Duplessis
+Bellièvre, qui lui achetait des femmes et des secrets, d'autre part,
+par le protestant Pélisson, que le roi employa plus tard à brocanter
+des consciences. Il y avait dans ses pensions de gens de lettres des
+choses surprenantes; il donnait, par exemple, 12,000 francs par an
+(somme énorme) à Scarron; était-ce bien pour les beaux yeux du
+cul-de-jatte? La très-jeune madame Scarron, jolie, froide et discrète,
+tenait là un salon mêlé où tous se rencontraient, et le vieux Paris de
+la Fronde et des jeunes gens du nouveau règne; elle-même était bien
+chez les dames du parti dévot.</p>
+
+<p>On trouva chez Fouquet de quoi le faire pendre, un plan de guerre
+contre le roi, des ordres pour fondre des balles, des serments de
+capitaines prêtés à lui, Fouquet. Sa défense consistait à dire que
+c'était un vieux plan, fait, non contre le roi majeur et fort, mais
+<span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> contre le roi alors sous Mazarin. Quant aux vols, tout ce
+qu'il disait, c'est que Mazarin volait aussi. Non content de voler, il
+aidait toute la finance à faire comme lui. Les financiers ne prêtaient
+plus à Mazarin, mais personnellement à Fouquet, qui se trouvait ainsi
+l'emprunteur universel. Il prêtait à l'État, et pour se rembourser il
+levait l'impôt, et le versait dans sa propre caisse.</p>
+
+<p>Effroyable gâchis. À la banqueroute de 1648, Mazarin avait payé en
+papiers dont on ne donnait pas dix pour cent, Fouquet et ses amis les
+rachetaient à ce prix, et les mettant aux caisses publiques comme bons
+et valables, gagnaient ainsi 90. Le Parlement montra une lenteur, une
+mollesse coupables à juger un procès si clair, et il le finit
+honteusement par un arrêt de bannissement qui eût laissé Fouquet libre
+d'aller s'amuser à Venise et partout en Europe. La haine personnelle
+de Colbert ne le permit pas.</p>
+
+<p>Sans cette haine, on n'eût pas fait justice. En frappant les petits
+voleurs on aurait épargné le grand. Le roi garda Fouquet et l'enferma
+à Pignerol jusqu'à sa mort.</p>
+
+<p>Les financiers étaient un parti odieux, mais serré et compacte, qui
+avait ses racines et à la cour et dans la haute bourgeoisie. Ils
+avaient avec eux une classe plus intéressante, les petits rentiers,
+qui était tout un peuple dans Paris. L'émeute cependant n'était pas à
+redouter. Le danger était qu'on n'agît sur le roi, qu'on ne lui fît
+craindre les suites de mesures hardies que l'on allait prendre; mais
+la violence de Colbert trouva un ferme point d'appui dans la sèche
+dureté de son <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> maître, dans ses besoins d'argent. La succession
+de Mazarin avait fourni l'été, que ferait-on l'hiver? Colbert se
+chargea d'y faire face par une grande razzia sur la finance et les
+comptables. La chambre de justice que l'on créa devait s'enquérir de
+leurs biens et des sources de leur fortune, en remontant à Richelieu
+et jusqu'à l'année 1635. Ordre de prouver en huit jours, sinon tout
+saisi dans un mois. <i>Appel du roi au peuple</i> dans toutes les chaires
+des églises, pour qu'il dénonce les abus.</p>
+
+<p>La chambre de justice envoie ses agents en province pour encourager,
+<i>rassurer les dénonciateurs</i>. On frappe en haut, en bas.</p>
+
+<p>Un Guénégaud (puissante famille de Paris) est mis à la Bastille, un
+financier pendu, des receveurs, des sergents même. Les traités que
+Fouquet avait faits pour l'État, annulés et cassés. Les rentes,
+rognées par Mazarin, sont réduites encore par Colbert.</p>
+
+<p>Et, ce qui fut très-vexatoire, c'est qu'on chercha en remontant ceux
+qui avaient gagné à certaines époques où l'État remboursait, et qu'on
+les obligeât de restituer le gain fait par leurs pères ou par les
+premiers possesseurs. Le roi crut faire grâce à plusieurs en les
+réduisant des deux tiers.</p>
+
+<p>Paris fut très-ému, mais généralement la province, surtout le petit
+peuple, salua <i>la Terreur</i> de Colbert de ses applaudissements. La
+vérification des dettes des villes, redoutée des notables qui en
+maniaient les fonds, causa une grande joie à ceux qui n'étaient rien.
+En Bourgogne particulièrement, les États et le Parlement, les
+honorables bourgeois voulaient résister à <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> Colbert; il y eut
+émeute, mais contre eux. La <i>populace</i>, se choisissant pour chefs des
+vignerons, des tonneliers, des savetiers, faillit tomber sur les
+<i>défenseurs des libertés provinciales</i>; elle prit les armes pour le
+roi, qui protégea les notables à grand'peine.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> CHAPITRE III<br>
+<span class="smaller">LE COMPLOT CONTRE MADAME&mdash;MORIN BRÛLÉ VIF<br>
+1662-1663</span></h2>
+
+<p>On fait communément deux parts dans le règne de Louis XIV: les belles
+années où, sous l'influence de Colbert, il se serait maintenu
+indépendant des influences du clergé, et la mauvaise époque où il céda
+sans réserve. Division arbitraire. Dès les premières années, sauf un
+moment très-court, le roi fut l'instrument des rigueurs
+ecclésiastiques. Ce que chaque Assemblée du clergé avait voté et
+demandé au roi (en retour du don gratuit) fut, dans les intervalles
+d'une Assemblée à l'autre, exigé de lui par les représentants qu'elles
+avaient en permanence, lesquels suivaient la cour et ne la quittaient
+pas. Les ministres du roi, Colbert et le Tellier, qu'il employait
+sans façon aux services <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> les plus bas, dans ses affaires
+d'amour, n'avaient nulle action dans la haute sphère morale et
+religieuse. Le roi, jeune alors, dépendait peu sans doute de son
+confesseur ridicule, le P. Canard (Annat), connu par ses plates
+brochures (le <i>Rabat-joie</i>, l'<i>Étrille du Pégase des Jansénistes</i>,
+etc.). Mais l'assesseur d'Annat, son futur successeur, le dangereux P.
+Ferrier, savait bien faire peser sur le roi le poids de tous ses
+entourages, d'une mère dévote et malade, de la cour, de la ville,
+d'une cabale immense qui dominait Paris.</p>
+
+<p>L'archevêché en était le centre nominal. Mais le centre réel était
+dans les hôtels des saintes, dans les salons dévots de mesdames
+d'Aiguillon, d'Albret et Richelieu (Anne Poussart), chez mesdames de
+Guénégaud et de Lamoignon, etc. Noblesse, robe et finances, tout
+s'associait dans ces bonnes &oelig;uvres. Ces dames charitables,
+aveuglément zélées, faisaient par charité des actes étranges, par
+exemple des enlèvements d'enfants, et cela dans l'hôtel du premier
+président Lamoignon, qui avait la police du Parlement. Les dames
+d'Aiguillon et Richelieu, qui n'avaient pas de famille ou la perdirent
+bientôt, étaient tout entières, corps et biens, lancées de toutes
+leurs passions, de leur fortune immense, dans l'intrigue dévote, et ne
+reculaient devant rien.</p>
+
+<p>Ces dames, fort imaginatives et romanesques, tout aussi bien que les
+mondaines, étaient menées par le roman religieux. J'appelle ainsi, non
+pas un narré d'aventures, mais le manége passionné, les alternatives
+orageuses de la direction mystique. Elles lisaient peu la <i>Clélie</i>,
+le <i>Cyrus</i>, les longs pèlerinages de <i>Tendre</i>, <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> qui faisaient
+les délices des Précieuses et de l'hôtel de Rambouillet. Mais
+elles-mêmes faisaient de bien autres voyages dans le champ des visions
+allégoriques sous la direction pieuse et galante de Desmarets de
+Saint-Sorlin, l'excellent ami des Jésuites. Du reste, les deux mondes
+n'étaient pas séparés, autant qu'on pourrait croire. Aux parloirs des
+couvents, à Chaillot, aux Carmélites de la rue du Bouloi, les
+mondaines qui y donnaient des rendez-vous à leurs amants (<i>Voir</i>
+madame de La Fayette) y rencontraient aussi les saintes, négociaient
+et tripotaient ensemble, une oreille à la grâce, une oreille à
+l'amour. Les profanes attendrissements, les faiblesses de c&oelig;ur,
+n'aidaient pas peu à préparer la sensibilité mystique, voie nouvelle
+où entraient alors les Jésuites, trop faibles sur le champ de la
+controverse.</p>
+
+<p>Pascal venait de mourir, mais les <i>Provinciales</i> vivaient. Les
+Jésuites restaient frappés par deux choses incontestables: 1<sup>o</sup> Leur
+Société entière était atteinte; chaque auteur cité par Pascal portait
+l'approbation de la Société. 2<sup>o</sup> Le monde voyait trop que Pascal, par
+pudeur, les avait épargnés, omettant le plus fort, leur servile
+tolérance des choses sales, leur bassesse pour les avaler, enfin les
+tendresses équivoques de la galanterie religieuse.</p>
+
+<p>Il avait soigneusement évité cela, craignant d'ébranler la confession
+et l'Église même. C'est là qu'ils se réfugièrent. Ils enfoncèrent
+précisément au lieu qu'il leur avait laissé. Ils y trouvèrent
+l'<i>illuminisme</i>, l'anéantissement moral, la mort voluptueuse qu'on
+appela plus tard quiétisme. C'était un grand parti sous terre qui
+<span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> gouvernait beaucoup de femmes, la plupart de ces grandes dames
+dévotes dont j'ai parlé. L'intendant de madame de Richelieu,
+l'académicien Desmarets de Saint-Sorlin, était, quoique laïque, leur
+directeur à la mode, et des salons son influence s'étendait aux
+couvents. Il s'offrit aux Jésuites, mordit leurs ennemis, et devint
+l'ami le plus cher des pères Annat, Ferrier, donc bien en cour et à
+l'archevêché. Ses livres les plus excentriques parurent armés et
+cuirassés des plus hautes approbations.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas trente ans que le célèbre capucin, le P. Joseph,
+avait dénoncé à Richelieu les <i>illuminés</i> dont les doctrines étaient
+celles de Desmarets. Le ministre controversiste aurait frappé; mais on
+lui dit qu'en Picardie seulement il y en avait soixante mille. Il en
+fut effrayé, et recula. Au fait, s'il eût puni, où se serait-il
+arrêté? Où commençait la culpabilité? Beaucoup rasaient l'abîme ou y
+avaient le pied. Tels allaient jusqu'au bout. Tels restaient à moitié
+chemin. Tels, adversaires de ces doctrines, en prenaient parfois le
+langage, s'égaraient par moments aux bosquets de l'<i>Épouse</i> dans les
+suavités ambiguës, dangereuses, du Cantique des cantiques. (<i>V.</i>
+lettres de Bossuet à la veuve Cornuau.)</p>
+
+<p>On dit et on répète que ce siècle est toute convenance, toute
+harmonie. Erreur. Les plus violentes dissonances y crient à chaque
+instant. Le roi emploie Colbert pour l'accouchement de la Vallière et
+pour l'allaitement du poupon. Il emploie le Tellier, son vieux et
+important ministre, pour menacer la gouvernante des filles de la
+reine, qui a osé griller leurs fenêtres <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> et les garder des
+visites nocturnes du roi. Dans les choses religieuses, mêmes
+dissonances, effrontées. Desmarets contient déjà Molinos. Il professe,
+sans détour, avec privilége du roi et l'autorisation de l'archevêque,
+que, si l'âme sait s'anéantir, <i>quoi qu'elle fasse, elle ne pèche
+plus</i>. «Dieu fait tout, souffre tout en nous. S'il y a des troubles
+par en bas, l'autre moitié l'ignore. Les deux parties, raréfiées,
+finissent par se changer en Dieu. Et Dieu habite alors avec les
+mouvements de la sensualité qui sont tous sanctifiés.»</p>
+
+<p>Desmarets ne s'en tenait pas à enseigner ces belles choses aux dames
+du monde. Il les insinuait «à ses colombes,» les religieuses. Chose
+bien grave, si l'on songe à l'état maladif, dépendant, de ces pauvres
+âmes en qui l'enseignement du directeur n'est pas, comme chez les
+dames, balancé par la variété des impressions de la vie active, par la
+famille qui rappelle au devoir, au bon sens.</p>
+
+<p>Ces doctrines n'étaient pas nouvelles. Desmarets les avait seulement
+parées de plates allégories et des grotesques fleurs du bel esprit du
+temps. Maître chez madame de Richelieu et disposant de sa fortune, il
+imprimait ses dangereuses sottises avec un luxe royal, de splendides
+gravures. Monument singulier d'ineptie prétentieuse, impudente. Dans
+ses <i>Délices de l'esprit</i>, ce prince des sots spirituels donne
+l'échelle des intelligences, s'établit au sommet, et se charge de nous
+faire monter.</p>
+
+<p>Tel était le grand homme du temps et la situation religieuse, quand le
+jeune roi, qui voulait établir partout la préséance de ses
+ambassadeurs, fut insulté à <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> Rome dans la personne du sien
+(juin 1662). Il en poursuivit la réparation avec une âpreté d'orgueil
+extraordinaire. Et nulle satisfaction ne lui suffit. Le nonce envoyé
+ne fut pas reçu. Le roi demanda le passage des Alpes pour faire
+marcher des troupes sur Rome. Il se tint prêt à saisir Avignon. Le
+parlement de Paris et la Sorbonne firent des déclarations contre le
+pouvoir illimité des papes.</p>
+
+<p>Tout le parti dévot était navré. Mais on savait très-bien, par
+l'histoire du passé, que les rois et les parlements ne manquaient
+guère, dans ces brouilleries avec Rome, de donner quelque signe
+très-fort de leur orthodoxie. On pleura chez le roi. On lui montra
+l'Église en deuil, et la nécessité de consoler la foi. Il ne fut pas
+insensible à cela, et il frappa les protestants. Il avait défendu
+leurs petites assemblées. Il défendit la grande qui se faisait tous
+les trois ans pour formuler leurs plaintes, et faire face aux attaques
+des toutes-puissantes Assemblées du clergé catholique.&mdash;Autre chose,
+de conséquence: les catholiques débiteurs ont trois ans pour payer à
+un créancier protestant; délai fort élastique et qui peut s'allonger.
+Le commerce dès lors est impossible aux protestants.</p>
+
+<p>Mais ces persécutions n'avaient pas l'éclat suffisant. On regrettait
+l'époque où nos rois, en telle occurrence, raffermissaient la foi par
+un grand acte populaire, un sacrifice expiatoire, un <i>exemple</i> qui
+avertît les <i>libertins</i>. Obtiendrait-on cela? L'Édit de Nantes
+couvrait les hérétiques. On ne brûlait plus guère, sauf des sorciers.
+Des esprits forts, le dernier brûlé <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> fut Vanini en 1619.
+Depuis, la cour en était pleine. L'athée Bautru avait été agent
+très-confident de Richelieu; sous Mazarin il amusait de ses impiétés
+la dévote Anne d'Autriche. Comment, après avoir enduré tout cela,
+croire qu'on reviendrait aux bûchers?</p>
+
+<p>Le parti des Jésuites en avait bon besoin pour se relever de Pascal,
+faire peur aux Jansénistes. Mais le nerf et l'autorité morale leur
+auraient trop manqué. Il y fallait deux choses, des fous pour allumer
+le feu, et un fou à brûler. Leurs amis, les Illuminés, pouvaient
+procurer l'un et l'autre. Une rare circonstance, c'est que le
+Parlement, désolé de sa guerre au pape, était prêt à donner la main
+aux Jésuites mêmes, s'il le fallait, pour se laver de son impiété et
+glorifier la religion. Cela se fit ainsi. Cette chose énorme, et
+incroyable alors, s'exécuta par ce triple concert. Le doux parti
+mystique, la sainte cabale des bonnes dames, fit la chasse et prit la
+victime; le Parlement brûla; les Jésuites profitèrent.</p>
+
+<p>Il faut rendre à chacun selon ses &oelig;uvres. La gloire en est à
+l'hôtel de madame de Richelieu (Anne Poussart), à son intendant
+Desmarets, le charmant directeur.</p>
+
+<p>Il y avait, dans un grenier de l'île Saint-Louis, un voyant qui
+s'appelait Simon Morin. Il voyait et prophétisait depuis vingt ans sur
+le pavé de Paris. Ses doctrines ne différaient en rien de celles de
+Desmarets. Comme lui, il croyait que le saint, l'homme anéanti en
+Dieu, se déifie, donc <i>devient impeccable</i>. Dangereuse doctrine. Mais
+il ne la portait pas, comme lui, jusqu'au fond des couvents, il ne
+l'imposait pas à des <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> filles enfermées, souffrantes, de molle
+obéissance, qui font v&oelig;u de ne pas vouloir. Il était marié et avait
+des enfants. Ses disciples étaient des gens libres, deux prêtres, deux
+dames veuves (la Malherbe et la Chapelle), tous d'âge et de position à
+se diriger librement.</p>
+
+<p>Morin avait été persécuté souvent, et souvent enfermé, parfois à la
+Bastille, et parfois aux fous de Bicêtre, souffrant en grande
+patience, et favorisé de plus en plus de célestes visions. Ses
+pensées, imprimées (1647), sont fort troubles, au total, d'un pauvre
+esprit, mais simple et doux. Il a fait quelquefois de très-beaux vers,
+un sublime et profond: «Ne sais-tu que l'amour change en lui ce qu'il
+aime?»</p>
+
+<p>De plus en plus, il se sentit changé; il aperçut que l'âme de Jésus
+était devenue la sienne. Il commença à croire qu'on avait bien assez
+longtemps pensé à la mort du Christ et à l'<i>état de grâce</i> où cette
+mort nous appelle, que le nouveau Jésus peut faire un pas de plus et
+mettre ici l'<i>état de gloire</i>, autrement dit, le paradis.</p>
+
+<p>Cette illusion messianique, qui revient souvent dans le Moyen âge et
+que nous avons vue naguère dans l'honnête et très-pur Messie polonais,
+est chose naturelle à l'homme. Qu'on lui pardonne de sentir Dieu en
+lui.</p>
+
+<p>Trois mois avant la mort de Mazarin, Morin, voyant que le roi allait
+régner, crut de son devoir de lui notifier aussi son propre avénement
+en sa qualité de Jésus. Il lui jeta dans son carrosse un opuscule
+intitulé: «Avénement du Fils de l'homme.» C'était le <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> moment
+où Desmarets, dans ses «Délices de l'esprit,» venait de se poser en
+prophète, en révélateur. Si Morin était le Messie, il se voyait
+subordonné, ne pouvait plus être qu'Élie, saint Jean, ou
+Jean-Baptiste. Cela était humiliant.</p>
+
+<p>Lui-même a raconté la persévérance admirable, la trame habile de
+mensonges, de perfidies, de faux serments, par lesquels il réussit à
+perdre le nouveau Messie, égalant, surpassant l'apôtre du diable,
+Judas.</p>
+
+<p>Par deux fois il lui jura qu'il était son disciple, le salua Messie.
+Morin le serra dans ses bras, contre son c&oelig;ur, crut sentir son
+saint Jean. Il lui dit tout, et des choses qui n'étaient pas trop
+folles: qu'il voyait venir le règne enfin de Dieu le Père, que le roi
+n'était pas celui qui ferait les &oelig;uvres de Dieu, parce qu'il
+portait en lui l'âme de Mazarin. Ce mot fut un trait de lumière pour
+Desmarets. Il vit par où il pouvait perdre son maître. Il fit causer
+les femmes en son absence, et la dame Malherbe, interrogée par lui,
+dit ce qu'il désirait: «Que, si le roi ne se convertissait, <i>il
+faudrait qu'il mourût</i>, et que Dieu agît par son fils.» Desmarets n'en
+voulait pas plus. Avec cela, il court aux Jésuites et au Parlement; il
+a trouvé un homme qui veut <i>que le roi meure</i>, et Morin est un
+Ravaillac (23 mai 1662).</p>
+
+<p>Il y avait six ans à peine que le Parlement avait déjà jugé Morin, et
+bien jugé, le traitant comme fou. Il fallait obtenir que ce grand
+corps se déjugeât, se démentît, le déclarât raisonnable, responsable
+et digne du supplice. On y travailla fort longtemps. L'accusation
+<span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> était à deux tranchants; l'idée de régicide qu'on y mêlait,
+absurde et sotte, la rendait pourtant redoutable. On n'osait y
+répondre. Ceux qui l'eussent trouvée ridicule craignaient qu'on ne
+leur dît: «Vous faites bon marché de la vie du roi.»</p>
+
+<p>Le roi était judicieux. Il eût empêché cet acte hideux, s'il eût eu
+près de lui quelqu'un qui l'avertît et lui fît voir la chose. Mais ses
+ministres, en ce qui semblait toucher sa personne, n'eussent jamais
+desserré les dents. Sa mère, bien moins; elle était au fond de la
+cabale. Les femmes pouvaient beaucoup sur le roi, quelque dur qu'il
+fût pour celles qu'il aimait. Elles seules eussent pu, à tels moments,
+glisser un mot d'humanité, faire un peu contre-poids à la férocité
+dévote. C'est alors qu'on put voir combien la cabale gagnait à ce que
+le roi n'eût de maîtresse qu'une jeune sotte, timide à l'excès, perdue
+dans son amour et ne sachant rien autre, ne voulant rien savoir, ne se
+mêlant de rien. Si le roi fût resté sous l'influence de Madame,
+celle-ci aurait pu lui donner un conseil, lui parler au moins pour sa
+gloire.</p>
+
+<p>Légère en galanterie, elle ne l'était point en affaires. Elle y était
+sensée, loyale. Par deux fois elle avait conseillé très-bien les deux
+rois.</p>
+
+<p>Dans l'affaire de Fouquet, elle dit à Louis XIV qu'il s'abaissait en
+faisant à Fouquet l'honneur de le craindre, en allant à cent lieues
+arrêter un homme qu'on pouvait arrêter ici (La Fayette).</p>
+
+<p>Et, dans une autre affaire plus délicate, quand Louis XIV racheta
+Dunkerque aux Anglais, Madame écrivit à son frère que cela le
+perdrait dans l'opinion <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> (Motteville). Ce rachat, utile à la
+France sans doute, lui était cependant funeste dans l'avenir. Il
+recommençait la ruine, la démolition des Stuarts, nos vrais agents en
+Angleterre et nos instruments naturels. Ainsi Madame conseilla
+loyalement pour l'un et pour l'autre.</p>
+
+<p>Mais, au moment où nous sommes ici, on avait habilement séparé le roi
+et Madame, séparé et brouillé, occupant l'un de la Vallière et l'autre
+du comte de Guiche.</p>
+
+<p>Le roi craignait et détestait l'esprit. Si la Vallière le retint, le
+reprit, c'est que c'était une pauvre fille, toute nature, toute
+passion, tout orage, un jouet vivant dans ses mains. La chaleur du
+sang plébéien (elle n'était guère noble par sa mère) fondit un moment
+la glace royale. Il vit avec surprise tant d'amour, tant d'honnêteté,
+de remords. Cela le charmait. Il prit goût à ses larmes. Et il les
+renouvelait sans cesse. Tantôt c'étaient des jalousies, feintes ou
+vraies. Tantôt des tyrannies. Plus elle était pudique, plus elle
+souffrait de blesser la reine ou Madame, sa maîtresse, plus le roi la
+trouvait touchante et jolie de sa honte. Il avait avec elle des
+rendez-vous furtifs. Mais, en même temps, il la forçait de paraître
+avec une parure royale. Il l'entretenait des heures entières chez
+Madame, dans un cabinet tout ouvert, prolongeant à dessein cette
+situation cruelle, et le déplaisir de Madame, et le supplice de la
+Vallière qui n'osait pas pleurer.</p>
+
+<p>La situation de Madame était fort triste. Nous la connaissons tout
+entière par elle-même. Elle a fait tout écrire sous ses yeux par
+madame de La Fayette, ses <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> fautes même, autant que la décence
+le permet. Ce sont celles qu'on peut attendre d'une princesse de
+dix-huit ans, née en pleine corruption, en pleine intrigue, n'ayant
+jamais eu d'autre exemple, ni de culture que des romans, mais avec
+cela d'un c&oelig;ur doux et charmant et qui ne sut jamais haïr. Dans ce
+très-beau récit, modeste, mais bien transparent, on voit les chutes de
+Madame, mais en même temps le noir complot qui se fit pour la faire
+tomber. Le grand parti dévot, le tartufe de religion, lui avait fait
+perdre crédit. Un tartufe d'amour l'humilia, faillit la faire mourir,
+un moment l'annula, au moment même où sa douceur eût pu balancer près
+du roi la fureur du parti dévot.</p>
+
+<p>Le triste et honteux mariage de Madame avec cette fille fardée,
+minaudière et coquette qu'on appelait Monsieur, constituait une lutte
+bizarre, étrangement immorale. Cela faisait deux petites cours
+jalouses. Les jolis jeunes gens qu'aimait Monsieur devaient se
+décider. Son premier favori, Guiche, laissa Monsieur pour Madame. Plus
+tard, un autre, le chevalier de Lorraine, opta contre Madame, prit
+Monsieur, la honte et l'argent.</p>
+
+<p>Quand le roi la quitta pour la Vallière, Madame, enceinte et triste,
+se laissa consoler par une autre délaissée, Olympe Mancini, celle que
+le roi avait cédée à Vardes. Ce don Juan espion, qui n'était pas fort
+jeune, éclipsait tous les jeunes par l'agrément, l'adresse, les tours
+de chat, les petites noirceurs. Olympe l'accepta, espérant par leur
+ligue faire sauter la Vallière, abaisser, avilir Madame, et la rendre
+impossible dans l'avenir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> Si on pouvait d'abord obtenir de la princesse qu'elle chassât
+la Vallière, celle-ci, comme un lièvre éperdu qui se réfugie dans les
+jambes du chasseur, se fût laissé mener chez Olympe, qui l'aurait
+achevée, égarée, effarée, et, de gré ou de force, jetée dans quelque
+affreux faux pas.</p>
+
+<p>Madame était bien autrement fine, d'ailleurs, si maladive, et (malgré
+ses yeux pleins d'amour) peu amoureuse. Elle ne donnait guère prise.
+Mais elle s'ennuyait, aimait à rire, surtout de Monsieur. On savait
+tout cela par une certaine Montalais, une de ses filles, qui l'amusait
+quand elle était au lit, et qui était en même temps confidente de la
+Vallière. La Montalais divertissait Madame surtout en lui parlant des
+folies du duc de Guiche. Ce qui l'amusait dans l'affaire, c'est que
+Monsieur y perdait Guiche et s'en désespérait.</p>
+
+<p>Guiche avait vu dans mademoiselle Scudéry et ailleurs qu'un héros de
+roman ne peut écrire à la dame de ses pensées moins de quatre lettres
+par jour. La Montalais en lisait quelque chose à Madame, qui en avait
+bientôt assez et s'endormait, de sorte que, pour se faire lire, Guiche
+assaisonna ses soupirs de ce qu'elle aimait bien mieux, de
+plaisanteries sur Monsieur, enfin de traits hardis qui allaient au
+ciel même, au Dieu d'alors, au roi, jusqu'à dire que c'était un
+fanfaron et un dieu de théâtre. Madame était un libre esprit et cette
+impiété l'amusait.</p>
+
+<p>Mais dans les romans de l'époque, les héros n'écrivent pas toujours.
+Ils parlent, trouvent moyen de pénétrer chez leur princesse sous mille
+déguisements. Donc, un matin, la Montalais amène chez Madame une
+<span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> diseuse de bonne aventure, fort embéguinée; c'était Guiche.</p>
+
+<p>Madame de La Fayette assure qu'il n'y avait amour ni d'un côté ni de
+l'autre. Mais la chose était à la mode. Lauzun allait partout suivant
+la s&oelig;ur de Guiche, déguisé en vieille, en valet. Ici surtout on ne
+pouvait guère penser à mal. Car Madame était au plus bas; ses médecins
+disaient qu'elle n'avait pas beaucoup à vivre. Pour Guiche il n'y
+voulait que le péril, la vanité d'avoir aimé si haut. Jamais, en toute
+sa vie, il ne fut amoureux que de lui-même. Molière l'a pris tout vif
+dans ce fat (du <i>Misanthrope</i>), l'homme si content de lui et si
+futile, qui perd le temps à se mirer et cracher dans un puits.
+Moquerie amère du puissant mâle à ce sylphe de cour, aimable papillon
+sans tête, qui ne fit rien que voltiger.</p>
+
+<p>Cette folie n'eut pas moins un effet sérieux. La Montalais la conte à
+la Vallière, sous le secret. Mais celle-ci avait promis au roi de
+n'avoir pas de secret. Elle est embarrassée. Comment trahir Madame?
+comment cacher quelque chose au roi? Il vit qu'elle cachait quelque
+chose. Elle refuse de le dire. Il est dans une colère épouvantable. La
+Vallière, désespérée, veut mourir, s'enterrer au couvent de Chaillot.
+Elle y court, mais on n'ose la recevoir. Elle reste au parloir couchée
+par terre, hors d'elle-même. Le roi vient, en tire ce qu'il veut. Il
+court en accabler Madame, toute malade qu'elle est, lui reproche
+l'aventure de Guiche. Et l'on fait partir celui-ci.</p>
+
+<p>Restaient ses lettres dangereuses, ses moqueries du roi. Madame
+craignait plus que la mort qu'il n'en eût <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> connaissance. Vardes
+trouva moyen de les avoir, et dès lors, Madame est à la discrétion de
+Vardes et d'Olympe. Ils peuvent la perdre ou s'en servir. Ils la font
+d'abord leur complice. Sous ses yeux, ils écrivent une lettre anonyme
+à la reine où on lui conte les amours du roi. Le hasard voulut que la
+lettre parvint au roi même. Il la montra à Vardes, qui accusa d'autres
+personnes, que le roi chassa de la cour. Le roi avait confiance en
+lui. Vardes lui disait chaque jour que le c&oelig;ur de Madame était tout
+à son frère, qu'elle le conseillait contre nous. Mais il ne disait pas
+que lui, Vardes, avait persuadé à Madame que le roi ne l'aimait pas,
+et qu'elle devait d'autant plus s'appuyer sur Charles II.</p>
+
+<p>Chacun voyait la disgrâce où Madame tombait, le froid mortel du roi.
+Vardes, par d'ingénieuses calomnies, trouva moyen de l'isoler, de
+faire partir tous ses amis. Alors, on put oser davantage contre elle.
+On la tenait par ses lettres qu'elle eût voulu ravoir. Vardes les
+promet, mais si Madame les veut, c'est chez Olympe, dans cette maison
+suspecte et ennemie, qu'il pourra les lui rendre. L'historien de
+Madame n'en dit pas plus, ne donne pas les conditions du traité. Ce
+qui prouve qu'elles furent dures et étranges, c'est l'insolence que
+Vardes montra dès ce jour-là.</p>
+
+<p>La vanité de Vardes fut impitoyable et féroce, autant qu'Olympe
+pouvait le désirer. Pour lui, le succès en amour était d'humilier et
+de désespérer. Toute sa vie se passait à cela. Naguère il avait
+désolé, perdu, mis pour jamais en deuil la belle madame de Roquelaure,
+qui n'en put relever. Plus tard, à cinquante ans, il séduisit <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span>
+une demoiselle de vingt. Ce fut pour la briser de même. Elle mourut de
+désespoir. On en fit une pièce qui eût dû le rendre exécrable. Ce fut
+tout le contraire. Madame de Sévigné y pleura, mais en rit. Elle cache
+mal son admiration pour un si charmant scélérat.</p>
+
+<p>Ici, vraiment, la chose était honteuse et douloureuse. C'était la
+perfidie, la méchanceté calculée qui insultait, je ne dis pas la
+princesse, mais la première femme de France par la grâce et l'esprit,
+une personne si bonne et si douce. D'autant plus glorieux, Vardes
+illustra la chose, fit voir qu'il disposait de Madame, la faisait
+aller comme il voulait. Il lui donna rendez-vous au lieu le plus
+public, au parloir de Chaillot, l'y fit attendre et ne daigna y venir.</p>
+
+<p>Le roi, pendant ce temps, de plus en plus brouillé avec Madame, las
+par instants de la Vallière, était revenu à une demoiselle de la Mothe
+qu'Olympe voulait lui donner. C'était sa préoccupation pendant le
+procès de Morin et la querelle de Rome. Mais il en eut encore une
+autre. Au printemps de 1663, il prit la rougeole et fut un moment
+très-malade. Grand avertissement du ciel, blessé sans doute de cette
+guerre impie et des amours du roi. Lui-même se crut près de mourir,
+prit peur, fut brusquement dévot,&mdash;à ce point qu'au lieu de créer un
+conseil de régence dans la ferme main de Colbert, il lâchait tout, et
+donnait le Dauphin au dévot prince de Conti, radoteur avant l'âge, qui
+(dit l'évêque Cosnac) avait les os gâtés et mourut de la syphilis.</p>
+
+<p>Le Parlement avait beau jeu, dans cette détente, pour faire un grand
+coup de sa tête et se montrer terrible. <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> On avait ri un peu de
+lui depuis la Fronde. Mais il n'y eut plus de quoi rire. Les familles
+parlementaires avaient été durement humiliées par Colbert. Sa chambre
+de justice avait frappé la dynastie des Guénégaud (apparentés
+très-haut dans la noblesse). L'un d'eux avait eu le désagrément d'être
+condamné comme voleur, gracié, mais en faisant amende honorable et
+recevant sa grâce à genoux. Grande douleur pour toute la robe, plus
+encore au parti des saints, aux Guénégaud, Albret, Richelieu,
+Lamoignon, tous parents et amis. La magistrature avait vraiment besoin
+de se relever par la terreur.</p>
+
+<p>L'arrêt avait été prononcé dès le 20 décembre 1662. Il ne fut confirmé
+que le 13 mars 1663, pendant la maladie du roi. Il était tel: <i>Morin
+brûlé vif</i>, deux prêtres ses disciples aux galères, la dame Malherbe
+flétrie, fouettée sur l'échafaud, et fouettée <i>nue</i>. Choquante
+addition, inusitée, qui témoignait honteusement de la fureur des
+juges. Morin n'en appela pas. Il avait toujours dit: «Je ne demanderai
+pas à Dieu <i>qu'il détourne de moi ce calice</i>.» La pauvre Malherbe
+appela en vain.</p>
+
+<p>Un demi-siècle s'était écoulé depuis le bûcher de Vanini, et il y
+avait eu un grand changement dans les m&oelig;urs. Une si haute culture,
+une cour si élégante, un monde si poli, l'excès même et le ridicule de
+la politesse amoureuse dans les livres à la mode (des Scudéry et
+autres), tout cela rejetait bien loin l'idée de ces horreurs du Moyen
+âge. C'était précisément l'année où un illustre voyageur commençait à
+réunir chez lui les savants, les observateurs, les <i>curieux de la
+<span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> nature</i>. Glorieux berceau de l'Académie des sciences. Cette
+année, le grand Swammerdam, le Galilée de l'infini vivant, fit à Paris
+l'honneur insigne d'y apporter sa découverte, qui montrait la vie dans
+la vie, l'atome organisé contenant d'autres organismes, et cela sans
+fin, sans repos, sans autres bornes que la faiblesse de nos sens et
+l'imperfection de l'optique. Abîme ouvert aux profondeurs de Dieu!</p>
+
+<p>Morin était un pauvre fanatique. Mais, dans la mort, il ne se montra
+pas indigne des penseurs qui, avant lui, honorèrent le bûcher.
+Giordano Bruno avait dit: «Vous tremblez plus à dire la sentence que
+moi à l'entendre.» Et Vanini: «Jésus sua du sang, et je meurs
+intrépide.» Morin se contenta de répondre à l'insulte avec une ferme
+douceur. L'Italien Mariani, qui était alors à Paris, se trouvait là
+(<i>Curiosités de la France</i>, Venise, 1676). La joie sauvage des juges
+était telle, telle leur ivresse du sang, que le président Lamoignon ne
+put s'empêcher de dire à cet homme qui allait mourir: «Il n'était pas
+écrit que le nouveau Messie dût passer par le feu.» À quoi Morin
+répliqua, avec présence d'esprit, par ce verset du Psaume <span class="smcap">XVI</span>:
+«Seigneur, tu m'as éprouvé par le feu. Mais on n'a pas trouvé
+l'iniquité en moi.» (14 mars 1663).</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> CHAPITRE IV<br>
+<span class="smaller">MOLIÈRE ET MADAME<br>
+1663-1665</span></h2>
+
+<p>Le roi se rétablit heureusement. Autrement la cruelle victoire gagnée
+par le parti dévot ne se fût pas arrêtée à la mort de Morin. L'homme
+le plus en péril certainement était Molière qui, dans une comédie
+récente, l'<i>École des femmes</i>, s'était moqué de l'enfer. Cette pièce
+avait été jouée le 26 décembre 1662, six jours après la première
+condamnation de Morin, mais elle eut un succès immense, et le plus
+grand que l'on eût vu depuis le <i>Cid</i>. Le public ne s'en lassait pas,
+la demandait et redemandait avec fureur. Molière ne pouvait l'arrêter,
+sans paraître avoir peur et s'accuser lui-même. On la joua des mois
+entiers, on la joua en mars pendant l'exécution. Chaque soir, cette
+terrible comédie, qui blessait, disait-on, tout ce qui doit être
+<span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> respecté, famille, morale, décence, religion, revenait irriter
+les haines, donner prétexte aux cabales qui poursuivaient Molière,
+dévots, précieuses, et savantasses, la fade littérature du temps.</p>
+
+<p>La maladie du roi eut l'effet singulier que les beaux de la cour, les
+jeunes et les brillants qui servaient et imitaient ses galanteries, se
+portèrent où le vent soufflait, glissèrent à la dévotion. Ils
+n'avaient pas l'audace de se faire brusquement dévots. Mais, comme
+transition, ils aidèrent les dévots, et se mirent à déblatérer contre
+la pièce impie. Ils n'en attaquaient pas encore l'impiété, mais la
+grossièreté, l'indécence. L'élégance de cour affectait le dégoût de
+cette langue forte et hardie, de cette franche plaisanterie,
+bourgeoise, si l'on veut, mais le vrai génie de Paris, qui prenait sa
+revanche et emportait Versailles. Les marquis s'indignèrent. L'esclave
+la Feuillade, ce chien qui voulut être enterré comme un chien, aux
+pieds du maître, brilla par sa colère. Il crut flatter le roi, et sans
+doute aussi les dévots.</p>
+
+<p>Grande surprise: le roi un matin est guéri, et se lève. Il se retrouve
+mieux portant que jamais, le même, jeune et fort, gaillard, galant. Il
+le prouve à l'instant. Le triomphe de la cabale, l'affreuse exécution
+avait eu lieu le 14 mars. Et le 19, la Vallière est enceinte. Elle
+l'avait craint extrêmement. Mais dans ce retour à la vie, le roi mit
+de côté les ménagements et pour elle et pour l'opinion, brava tout, se
+moqua de tout.</p>
+
+<p>Il trouva fort mauvais qu'on osât critiquer une pièce écrite par un
+homme de sa maison. Molière <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> avait l'honneur d'être valet de
+chambre tapissier du roi. Il lui permit de se défendre. De là la
+<i>Critique de l'École des Femmes</i>, où les marquis figurent de façon
+ridicule. Cela plut fort au roi, qui, justement alors, était excédé
+des étourdis qui l'entouraient, allaient sur ses brisées. À ce point
+qu'une nuit, allant chez une dame, il trouva que Lauzun l'avait
+prévenu et lui fermait la porte au nez.</p>
+
+<p>Donc, cette année, 1663, il fit une Saint-Barthélemy des marquis, non
+sanglante, bien entendu. Il mit Lauzun à la Bastille, avec ce mot:
+«Pour avoir plu aux dames.»</p>
+
+<p>Guiche s'était sauvé en Pologne. La Feuillade, comme on va voir,
+partit aussi. Vardes, peu à peu démasqué, commençait à être connu du
+maître, et il eût fait une fin tragique, si Madame n'eût été la
+clémence même.</p>
+
+<p>Elle reprenait peu à peu près du roi. Et, quoique les femmes maladives
+eussent peu d'attrait pour lui, il l'avait fort admirée, comme tout le
+monde, aux bals de l'hiver. Sa danse était une chose surprenante, dit
+Cosnac; elle n'était qu'esprit, «et jusqu'aux pieds.» La grossesse de
+la Vallière fit de plus en plus ménager Madame chez qui elle était, et
+qui (sans le paraître) eut soin de sa rivale. Madame lui donna pour la
+crise un pavillon solitaire et commode qui se trouvait dans le jardin,
+vaste alors, du Palais-Royal. Les portes mystérieuses de ce jardin
+permettaient les secours, les visites de médecin, celles du roi
+peut-être. Mais cet état touchant de la Vallière et ses souffrances le
+reportaient cependant vers d'autres distractions. La nullité <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span>
+de sa maîtresse lui faisait apprécier Madame, et il l'admirait de plus
+en plus.</p>
+
+<p>Elle fit une chose bien habile. Ce fut de se remettre au roi de tout,
+de se fier à lui, de le prendre pour confident, j'allais dire,
+confesseur. Elle lui mit en main ses relations. Le roi fut fort
+touché. Il haït d'autant plus ces audacieux, ces étourdis, ces
+traîtres. Il ne faut pas s'étonner des attaques de Molière contre les
+marquis.</p>
+
+<p>Un hasard singulier se trouvait avoir uni les destinées de Molière et
+de Madame. Les triomphes de l'une furent les libertés de l'autre. Des
+dédicaces de Molière, qui sont souvent des plaisanteries, une est fort
+sérieuse, attendrie, et elle est en tête de la pièce bouffonne et
+douloureuse où il dit son c&oelig;ur même, la torture de sa jalousie,
+l'<i>École des Femmes</i>, dédiée à Madame. C'est son c&oelig;ur qu'il met à
+ses pieds.</p>
+
+<p>Reprenons d'un peu haut, le mystère, sinon honorable, au moins cruel,
+de la vie du grand homme.</p>
+
+<p>Les <i>Fâcheux</i>, faits pour la fête de Vaux et dont le roi avait,
+disait-on, inspiré une scène, montrèrent Molière en grand crédit, et
+firent de lui un personnage. Une de ses actrices, la Béjart, était sa
+maîtresse. Elle n'était pas jeune. Elle pouvait prévoir qu'un homme
+ainsi posé et dans la force du génie, lui échapperait. Elle voulut
+l'avoir pour gendre. Elle avait une jolie petite fille que Molière
+aimait tendrement et comme un père.</p>
+
+<p>De qui était-elle née? dans le pêle-mêle de la vie de théâtre, la
+Béjart, très-probablement, ne le savait pas bien au juste. Ce qui est
+sûr, c'est que l'année 1645, <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> où naquit la petite, était celle
+où Molière devint un des amants de la mère. En 1661, elle avait seize
+ans, Molière quarante. Il l'avait élevée. Que dirait le public de voir
+changer les rôles, de voir l'enfant, par lui régentée ou grondée,
+devenir tout à coup madame Molière? La Béjart ne s'arrêta pas à cela.
+Sa cupidité l'emporta. Molière, dans la vie infernale de travail et
+d'affaires qu'il menait à la fois, ne disputait guère avec elle. Il
+avait plutôt fait d'obéir que de guerroyer. C'est un effet aussi de ce
+violent et terrible métier, lorsque (comme Shakespeare et Molière) on
+est en même temps auteur, acteur et directeur. On vit d'illusion, on
+sait à peine si l'on veille ou l'on songe. État bizarre qui jette
+l'âme aux hasards de la fantaisie.</p>
+
+<p>Dans cette fête de Vaux, fatale à tant de gens, où la Vallière perdit
+l'esprit, la féerie des eaux jaillissantes, nouvelle alors et inouïe,
+avait mis tout le monde hors du réel, dans le pays des rêves, quand
+d'une coquille qui s'ouvrit brusquement, vive et svelte jaillit la
+naïade, une enfant héroïque, qui dit les vers «Au plus grand roi du
+monde.» Beaucoup furent saisis et ravis, et Molière plus qu'un autre,
+et il tâcha de croire ce que la Béjart lui disait.</p>
+
+<p>Le théâtre n'est pas sévère, et la cour l'était moins. Les Condés, les
+Nevers étaient ouvertement amoureux de leurs s&oelig;urs. Le roi,
+beau-frère de madame Henriette, passait pour son amant. Le mariage
+étrange de Molière ne pouvait déplaire à Madame. La chose était
+hardie, mais ne pouvait lui nuire en cour. Ces pensées, peu morales,
+agirent sur la Béjart et sur Molière peut-être qui voulait plaire
+pour être fort, libre de <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> tout dire au théâtre, sous la
+protection de Madame et du roi.</p>
+
+<p>Ce qui porterait à croire que la Béjart savait Molière père de
+l'enfant, c'est qu'elle prétendait faire un mariage nominal, faire sa
+fille épouse en titre et héritière, la retenir chez elle, et rester la
+vraie femme. Arrangement ridicule que Molière supporta neuf mois, et
+qu'il eût supporté toujours. Mais la petite madame de Molière
+n'entendait nullement rester à jamais sous sa mère. Elle rompit sa
+chaîne, un matin, alla s'établir dans la chambre de son mari, en prit
+possession et l'obligea de la prendre au sérieux.</p>
+
+<p>Il en était jaloux, même avant. Il en a versé la douleur dans son
+chef-d'&oelig;uvre de l'<i>École des Femmes</i>, l'&oelig;uvre la plus
+personnelle qui soit sortie de son génie.</p>
+
+<p>La <i>Critique</i>, plutôt la défense, qu'il en fit avec l'aveu du roi
+(juin 1663) exaspéra les marquis. La Feuillade, rencontrant Molière,
+court à lui et l'embrasse, mais en lui frottant le visage contre ses
+boutons de diamant, et répétant le mot attaqué de la pièce: «Tarte à
+la crème! Molière, tarte à la crème!» Faire cet affront à un homme du
+roi dans le palais du roi, c'était risquer beaucoup. La Feuillade fit
+comme les autres; il partit comme volontaire dans les armées de
+l'Empereur.</p>
+
+<p>Les dévots aussi bien que les marquis étaient en pleine déroute. Le
+roi frappa le pape (juillet), il saisit Avignon. Et il fit au clergé
+une douleur plus amère encore. <i>Il défendit les enlèvements
+d'enfants.</i> Il ordonna de rendre à leurs familles ceux qu'on tenait
+dans les <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> couvents (sept. 1663). Tout le parti, Jésuites et
+Jansénistes, indifféremment, pleura et jeûna, prit le deuil et cria à
+la persécution. Il se crut au temps de Dioclétien. Les évêques
+allèrent trouver le chancelier, lui dirent que c'était une barbarie,
+qu'à cet horrible édit de tolérance <i>ils ne se soumettraient jamais</i>.</p>
+
+<p>Mais d'où venait le mal? De ce que le roi certainement n'écoutait plus
+ses confesseurs. Et d'où venait cela? De ce que son retour à Madame le
+brouillait avec eux. Tout le mal était là. Comment l'en avertir, lui
+inspirer du moins la crainte de l'opinion? Au temps du roi Robert, on
+eût procédé hardiment par voie d'excommunication, et le roi, interdit,
+exclu du monde et rejeté des hommes, eût mangé seul avec ses chiens.
+On fit ce qu'on pouvait; on frappa, non le roi, mais à côté du roi,
+sur son Molière. Le petit monde du service, gens de la bouche, etc.,
+déclarèrent que leur conscience ne leur permettait pas de manger avec
+ce valet de chambre comédien. Cela dit haut (et sans doute bas,
+l'accusation d'inceste). Le roi fut étonné, irrité. En présence de la
+conscience, il s'arrêta pourtant. Mais Molière fut vengé. Le roi, par
+une pension, l'adopta comme un homme à lui, et il le fit manger chez
+lui dans sa propre chambre à coucher. Il y avait toujours une volaille
+qu'on y mettait le soir, en cas qu'il eût faim, et qu'on appelait son
+<i>en cas</i>.</p>
+
+<p>Il était bien loin de quitter Madame. Elle avait rompu avec Guiche, et
+elle avait hardiment chargé le roi de la rupture. Il fut ravi, se crut
+sûr d'elle, et elle eût tout son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Mais il était sujet aux jalousies rétrospectives. Il <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> avait
+fort tourmenté la Vallière pour une vieille affaire d'un premier
+amour. De plus en plus il haït Vardes pour Madame. C'est, je crois,
+pour ce marquis de Vardes, pour Guiche, pour Marsillac, pour tous ceux
+qui avaient aimé, courtisé, admiré Madame qu'il prit par devant elle
+une vengeance, la joie d'une pièce où ils furent bâtonnés de la forte
+main de Molière.</p>
+
+<p>Molière, s'il n'eût agi pour la vengeance de son maître, n'eût pas
+hasardé le prologue où le marquis dans l'antichambre fait le pied de
+grue avec les valets, puis la formule dure qui est restée: «<i>Le
+marquis</i> est aujourd'hui le plaisant de la comédie. Et, comme dans les
+comédies anciennes, on voit toujours <i>un valet</i> bouffon qui fait rire,
+de même maintenant il nous faut <i>un marquis</i>.»</p>
+
+<p>Jamais la cour ne fut plus bas, le roi plus haut, plus libre, plus
+hardi, méprisant plus l'opinion. Cinq ou six jours après cette
+flagellation de ses anciens amants, Madame devint enceinte (16 octobre
+1663). Elle était reine alors, et serait restée telle, si sa misérable
+santé ne l'eût anéantie presque l'année suivante.</p>
+
+<p>La Vallière, avancée alors dans sa grossesse, était pourtant en
+baisse. Elle accoucha (19 déc. 1663). Mais, bien loin que le roi
+reconnût l'enfant, Colbert le fit prendre secrètement au pavillon
+mystérieux du jardin et le fit baptiser sous un faux nom à une petite
+église de la rue Saint-Denis.</p>
+
+<p>Fait très-inaperçu. On ne voyait que Madame et la guerre au pape. Le
+roi, réellement, préparait une armée; il avertit le pape qu'on
+marcherait sur Rome, si, le 15 février, il n'avait pas cédé. Il
+devait, comme <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> amende, rendre Castro à notre allié, le duc de
+Parme. Il devait envoyer ses deux frères et deux cardinaux. Il avait
+fait pendre des Corses; il dut de plus casser la garde corse, déclarer
+ce peuple incapable de servir l'Église, enfin éterniser le souvenir de
+l'événement par une pyramide qui rappellerait moins le crime des
+Corses que l'humiliation du Saint-siége.</p>
+
+<p>Le 12 février, le pape s'humilia. Le 28, le roi et Madame, pour faire
+pièce au parti dévot, firent à Molière l'honneur d'être parrain,
+marraine, de son premier enfant. Solennelle justification de Molière?
+Le roi eût-il voulu tenir sur les fonds le fruit de l'inceste? <i>Siluit
+terra.</i></p>
+
+<p>Molière préparait autre chose. Il ne s'endormait pas. Dès que le nonce
+et l'ambassade du pape furent à Paris, il eut audience du nonce, et
+mit à ses pieds humblement l'ébauche d'une pièce qui s'appelait
+<i>Tartufe</i>.</p>
+
+<p>Molière avait observé que certaines gens, laïques, sans caractère et
+sans autorité, sous ombre de piété, se mêlaient de <i>direction</i>, chose
+impie et contraire à tout droit ecclésiastique. Ces intrus,
+intrigants, hypocrites, usurpaient le spirituel, pour s'emparer du
+temporel, autrement dit du bien des dupes.. (On a vu que Desmarets
+était intendant de madame de Richelieu, et disposait de tout chez
+elle.) Rien ne pouvait servir la religion plus que de démasquer ces
+<i>directeurs laïques</i>.</p>
+
+<p>Le légat fut édifié, et vit bien qu'on l'avait trompé en disant que
+les gens du roi étaient ennemis de l'Église. Muni de son approbation,
+Molière eut sans <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> difficulté celle des prélats ultramontains
+qui se réglaient sur le légat. La pièce ne pouvait plus avoir pour
+ennemis que de mauvais sujets suspects d'<i>illuminisme</i>, ou des
+gallicans endurcis, des cuistres jansénistes. Molière expressément a
+fait Tartufe <i>illuminé</i>. Il dit à son valet Laurent: «Priez Dieu que
+toujours le ciel vous <i>illumine</i>.» C'est dire que, dans les trois
+degrés de la vie mystique (<i>l'ascétisme</i>, <i>l'illumination et
+l'union</i>), le valet est encore au second degré, <i>illuminatif</i>; mais
+son maître est monté à la vie <i>unitive</i>; il est <i>uni</i> à Dieu, perdu en
+Dieu, ainsi que Desmarets.</p>
+
+<p>Molière, pour se réconcilier les courtisans et faire passer <i>Tartufe</i>,
+avait fait (ou fait faire) la <i>Princesse d'Élide</i>. La princesse <i>fille
+des rois</i>, dans son intention, était évidemment Madame. Mais, par un
+coup désespéré de la cabale, qui sans doute connaissait d'avance
+<i>Tartufe</i> et en craignait l'effet, il y eut un revirement. Deux
+complots furent tramés, l'un pour relever la Vallière, l'autre pour
+perdre Madame. En haine de Madame, la simple fille, acceptée de la
+cour, même des gens de la reine mère, est comme intronisée aux fêtes
+de Versailles. Pour elle, on joue la <i>Princesse d'Élide</i> (8 mai 1664),
+et les premiers actes du <i>Tartufe</i> (12 mai). Là, on obtient du roi ce
+qu'on voulait; il ne trouve rien à dire à la pièce, mais la défend
+<i>pour le public jusqu'à ce qu'elle soit achevée</i>. Le président
+Lamoignon, dit-on, travailla fort à cela. Il y avait intérêt, comme
+juge de Morin, et allié des dénonciateurs (de Desmarets-Tartufe).</p>
+
+<p>L'autre complot pour perdre Madame eut pour agent le scélérat de
+Vardes. Il voyait sur la tête planer la <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> foudre. Il agit en
+cadence avec la grande cabale. Il trompa Guiche encore et le fit
+écrire à Madame, mais écrire chez lui, Vardes, qui remettrait la
+lettre. Il la porta tout droit au roi, la lui montra, lui dit que
+Madame le trahissait. Puis, se chargeant du rôle du tentateur Satan,
+il porta la lettre à Madame. Elle vit heureusement le piége et refusa
+la lettre. Alors il se mit à pleurer, se roula à ses pieds, fit des
+serments terribles de sa sincérité, pleurant à chaudes larmes de ce
+qu'elle refusait de se mettre la corde au cou.</p>
+
+<p>Sa rage fut telle qu'il ne put la contenir. Un mignon de Monsieur, le
+chevalier de Lorraine, faisait la cour à une fille de Madame; Vardes
+lui dit ce mot cynique: «Pourquoi tant courir la servante? Allez plus
+haut, à la maîtresse. Cela sera bien plus aisé.»</p>
+
+<p>Un tel mot, d'un tel homme, avait grande portée. L'affront, enduré de
+Madame, l'eût avilie, et auprès du roi même.</p>
+
+<p>Le maître qui se croyait si maître, dépendait fort pourtant du
+ridicule, s'éloignait des moqués.</p>
+
+<p>Si Madame, cette fois, n'agissait, ils prenaient un ascendant
+définitif; «ils allaient être sur le trône.» (La Fayette.)</p>
+
+<p>Mais voudrait-elle agir? Elle avait jusque-là épargné ses ennemis,
+souffert et abrité la Vallière, leur pauvre instrument.</p>
+
+<p>Elle avait si peu de fiel qu'on pouvait croire que, comme son
+grand-père Henri IV, elle ne sentait ni le bien ni le mal.</p>
+
+<p>Elle agit cependant.</p>
+
+<p>Elle obtint que le roi vînt chez elle à Villers-Cotterets. <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span>
+Elle y fit venir Molière, qui, pour la seconde fois, joua <i>Tartufe</i>.</p>
+
+<p>La cabale de la cour, qui était chez Madame avec le roi, forcée de
+subir son triomphe, avertit l'autre, la cabale dévote, qui fit une
+chose désespérée. On employa la reine mère, fort malade à Paris.</p>
+
+<p>On écrivit au roi qu'elle s'était trouvée très-mal. Il accourut.</p>
+
+<p>La malade lui fit la grâce inattendue de vouloir bien recevoir la
+Vallière. Cela coûta beaucoup à la reine mère, elle en eut honte et
+remords, en rougit devant ses domestiques. Mais les dames de haute
+piété et de grande vertu, telles que madame de Montausier, déclarèrent
+qu'elle avait bien fait. Et, ce qui est plus fort, on vint à bout de
+le faire approuver de la jeune reine elle-même.</p>
+
+<p>Le roi ne resta pas près de sa mère ni près de la Vallière. L'attrait
+de Madame était grand dans les fêtes d'automne, la saison harmonique
+des grâces maladives.</p>
+
+<p>Elle était devenue enceinte l'autre année, 1663, au milieu d'octobre,
+et elle avait accouché récemment, en juillet 1664.</p>
+
+<p>Cette fois encore, au même moment, presque à l'anniversaire, au milieu
+du même mois d'octobre, elle eut le malheur d'être enceinte, sans être
+remise encore, et au grand péril de sa vie.</p>
+
+<p>Grossesse fâcheuse en tous sens. Elle allait de nouveau être souvent
+agitée, maigrir, pâlir, et baisser près du roi.</p>
+
+<p>Un beau champ pour ses ennemis, pour l'intrigue <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> de Vardes,
+pour l'entremetteuse Olympe. L'année nouvelle arrivait menaçante,
+incertaine, et la cour doutait.</p>
+
+<p>Molière ne douta pas. Si prudent, il fut intrépide, se déclara et
+lança <i>Don Juan</i> (15 février 1665).</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> CHAPITRE V<br>
+<span class="smaller">MOLIÈRE ET COLBERT&mdash;DON JUAN&mdash;LES GRANDS JOURS<br>
+1665</span></h2>
+
+<p>Un portrait est au Louvre, un vigoureux tableau sans nom d'auteur. Il
+illumine la petite salle où il est, comme une flamme. L'artiste, un
+peintre secondaire, peut-être, mais ce jour-là en face d'un tel
+original, s'est trouvé transformé. Ce visage est celui d'un grand
+révélateur, et non pas moins celui d'un grand créateur, dont tout
+regard était un jet de vie.</p>
+
+<p>La vigueur mâle y est incomparable, avec un grand fond de bonté, de
+loyauté et d'honneur. Rien de plus franc ni de plus net. La lèvre est
+sensuelle et le nez un peu gros. Trait bourgeois que le peintre a cru
+devoir ennoblir avec quelque peu de dentelle. À quoi bon? on n'y
+songe pas. L'intensité de vie qui est dans <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> cet &oelig;il noir
+absorbe, et l'on ne voit rien autre. On en sent la chaleur, elle brûle
+à dix pas.</p>
+
+<p>Ce portrait de Molière est placé à merveille, tout près de celui du
+Puget. Ce sont les deux moments du siècle. Dans le premier (l'homme de
+quarante ans), c'est l'élan, le combat, mais c'est l'espoir encore.
+Dans le second, hélas! bien vieux, une longue habitude de souffrir et
+de voir souffrir, un attendrissement maladif, ont plissé et ridé une
+figure trop endolorie.</p>
+
+<p>Est-ce un contraste avec Molière? En celui-ci, volcan qui se dévore,
+la souffrance, pour être au dedans, n'est pas moins transparente. Un
+feu âpre en ressort qui rougit la peau, même au front. Tout médecin
+dirait: «Voilà un homme d'énergie redoutable, mais qui touche à la
+maladie.»</p>
+
+<p>C'est la force, la force tendue de celui qui saisit un objet
+très-mobile, qui voit, surprend la vive occasion, ailée, légère et
+sans retour. On dit parfois <i>fixer</i> pour <i>regarder</i>. Ici, c'est
+très-bien dit. En regardant, il fixe. On sent que ses &oelig;uvres
+profondes ont apparu pourtant dans l'incident d'un jour. Telles,
+impossibles avant, furent impossibles après. Exemple, le <i>Tartufe</i>.</p>
+
+<p>Comparer Molière à Shakespeare, c'est insensé. Shakespeare n'a pas
+vécu dans la chambre d'Élisabeth. Ce sublime rêveur vivait dans son
+propre théâtre; quoique si occupé, il eut les loisirs de la fantaisie.
+Molière fut partagé, tiraillé, entre ses deux rôles, mais avant tout
+valet de chambre du roi, faisant le lit du roi, toujours sur ce
+terrain de cour qui était un champ de bataille, attrapant le présent
+de minute en minute, et devinant le lendemain.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> Ce grand effort dura sept ou huit ans, et Molière y périt.
+Avant les <i>Précieuses</i>, improvisateur ambulant, il fait des canevas
+pour sa troupe. Après le <i>Misanthrope</i>, c'est toujours un très-grand
+artiste ou un puissant bouffon. Mais ce n'est plus notre Molière,
+j'allais dire, le Molière de la Révolution, l'exécuteur des
+hypocrites.</p>
+
+<p>Revenons au <i>Festin de Pierre</i>, à <i>Don Juan</i>, au Tartufe d'amour. Ce
+qui saisit dans cette fresque, brusquée sur l'heure et pour l'heure
+même, c'est l'audace de l'à-propos.</p>
+
+<p>Les Italiens venaient de jouer dans leur langue cette vieille pièce
+espagnole. Molière se fit demander par sa troupe de faire un <i>Don
+Juan</i> français. Hardi de ce prétexte, il intervint dans l'intrigue de
+cour, et porta aux marquis le coup décisif et terrible.</p>
+
+<p>Molière y risquait tout; on ne pouvait savoir comment la crise
+finirait. Madame, languissante de sa nouvelle grossesse, qui faillit
+l'emporter, avait baissé, pâli. Olympe remontait. Vardes, pour
+l'insulte à Madame, n'avait eu de punition qu'une petite promenade à
+la Bastille, où toute la cour, marquis et belles dames, alla le
+visiter.</p>
+
+<p>La pièce ne fut pas bien reçue. Le public fut de glace. Molière
+persévéra, la joua quinze fois, quinze fois de suite la fit subir aux
+courtisans. On regardait le roi, on s'étonnait. Mais Molière, mieux
+qu'eux tous, vît la pensée du maître. Le 15 février, il joua ce qui
+dut se faire au 30 mars. Que Vardes tînt cour à la Bastille, cela ne
+plaisait pas au roi. Qu'il triomphât de sa disgrâce et d'avoir outragé
+deux trônes, c'était exorbitant. Le roi tira de sa complice l'aveu de
+leur <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> lettre anonyme et de leurs calomnies qui allaient jusqu'à
+nous brouiller avec l'Angleterre. Vrai cas de lèse-majesté.</p>
+
+<p>Colbert, dès l'année précédente, avait annoncé une grande enquête
+juridique qui se ferait par toute la France. Il eût voulu que le roi,
+imitant ses ancêtres, montât à cheval, prît l'épée de justice, fît en
+personne sa royale chevauchée contre les petits rois de province. Quoi
+de meilleur, pour ouvrir cette grande scène de jugement, que de
+frapper d'abord dans son palais, chez lui, sur <i>ses amis</i>, sur cette
+cour flatteuse et moqueuse, sur le brouillon perfide qui s'était joué
+du roi même?</p>
+
+<p>La cour, contre Molière, admira don Juan, le trouva parfait
+gentilhomme. Il ment, il trompe, désespère celles qui l'aiment. À
+merveille; les larmes, c'est l'aveu du succès. Il bat celui qui lui
+sauve la vie... Mais c'est un paysan, on rit. Il est brave, c'est
+l'essentiel, cela rachète tout. Brave contre l'enfer même, et l'enfer
+a beau l'engloutir, il n'est pas humilié.</p>
+
+<p>Donc, nul effet moral. Molière semblait manquer son coup. Il n'avait
+pas osé dégrader don Juan. Le roi même ne l'eût pas goûté. Il avait au
+fond du faible pour la noblesse; malgré Colbert, il fit toute sa
+Maison d'officiers nobles. Le don Juan escroc (du <i>Bourgeois
+gentilhomme</i>), le don Juan espion, comme avait été Vardes, auraient
+indisposé le roi contre la pièce. Molière, frappant moins fort, alla
+bien mieux au but. L'intérêt que la cour montra pour don Juan ne
+pouvait qu'irriter le roi, et sa justice n'en fut que plus sévère.</p>
+
+<p>Le 30 mars, la main du Commandeur, cette main de <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> pierre qui
+avait muré, scellé Fouquet dans le tombeau, serra Vardes, l'enleva à
+deux cents lieues, le plongea au plus bas cachot d'une citadelle.
+Olympe fut chassée de Paris; on ferma son salon d'intrigante et
+d'entremetteuse.</p>
+
+<p>Vardes resta là dix-huit mois, et n'en sortit que pour pourrir vingt
+ans à Aigues-Mortes, vieux petit fort fiévreux. Il ne s'en tira pas
+tant que vécut Colbert. Pour en sortir, il fit d'incroyables efforts
+et les dernières lâchetés. Ce qui le peint au vif, c'est qu'ayant
+enfin obtenu sa grâce, pour être souffert à Versailles, il eut le tact
+de se faire mépriser. Il vint sous les habits du temps où il avait
+quitté la cour. On rit, le roi aussi et il fut désarmé. «Sire, dit le
+vieux bouffon, quand on déplaît à Votre Majesté, on n'est pas
+malheureux seulement, mais ridicule.»</p>
+
+<p>Voilà ce qui manque au don Juan de Molière pour être vrai et
+historique, la bassesse, la lâcheté. Les instructions de Colbert sur
+les poursuites à faire contre les tyrans de province, ses enquêtes,
+nous en apprennent bien plus. Là, don Juan, c'est le mangeur universel
+du bien public, voleur hardi sur ses vassaux, apparenté aux juges et
+spéculant sur les procès, etc.</p>
+
+<p>L'ordonnance de 1662 pour liquider les dettes des villes, apurer les
+comptes de ceux qui en maniaient les fonds, fut un effrayant coup de
+tocsin pour les privilégiés. Mazarin avait pris pour lui l'octroi des
+villes, palpait leurs revenus; les notables, pour tout besoin
+municipal, empruntaient à des conditions usuraires sans surveillance,
+s'arrangeant en famille. Quand Colbert troubla ce bel ordre, un cri
+immense de tous les <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> <i>honnêtes gens</i> de France monta au roi, et
+des menaces même. Et comme cela eut lieu dans une année de famine, on
+pensa faire sauter Colbert. Le petit peuple le soutint, se déclara
+pour le ministre. Il eut sa récompense. Colbert, en deux années,
+diminua la taille, l'impôt des pauvres gens, de huit millions.</p>
+
+<p>Une note brève, mais bien éloquente, qu'il donne au roi, met en regard
+l'énorme changement qui se fit alors. En voici la substance:</p>
+
+<p><i>En septembre</i> 1661, le revenu était réduit à vingt et un millions, et
+encore mangé pour deux ans; <i>aujourd'hui</i> (décembre 1662), en seize
+mois, il a augmenté de cinquante millions.&mdash;<i>Alors</i>, le roi payait
+vingt millions d'intérêts; <i>aujourd'hui</i>, pas un sou.&mdash;Alors, le roi,
+dépendant des financiers, ne pouvait faire aucune dépense
+extraordinaire; <i>aujourd'hui</i>, après son achat de Dunkerque, l'Europe
+l'a vu si riche, qu'elle tremblait de lui voir acheter toutes les
+places à sa convenance.&mdash;<i>Alors</i>, point de marine; elle était ruinée;
+<i>aujourd'hui</i>, vingt-quatre vaisseaux viennent d'être construits,
+lancés; on a préparé des galères, etc. Sous cette protection, le
+commerce multiplie ses vaisseaux.&mdash;<i>Alors</i>, l'art et l'éclat, le luxe,
+étaient chez les ministres; <i>aujourd'hui</i>, chez le roi. Le roi n'avait
+pas huit mille francs pour l'embellissement des maisons royales. Il
+vient d'y mettre de deux à trois millions.</p>
+
+<p>Ceci en décembre 1662. C'est l'affermissement de Colbert. Il disposa
+du roi. Mais cette force, énorme à ce moment, eut pourtant un énorme
+obstacle dans l'étroite union des privilégiés. Les instructions que
+Colbert donna pour son enquête nous apprennent quatre <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> choses:
+1<sup>o</sup> une forte partie de la noblesse n'est pas noble, ou ne l'est que
+par privilége des charges judiciaires, financières ou municipales; 2<sup>o</sup>
+les vrais nobles, les seigneurs, ont impudemment créé et inventé de
+tout nouveaux droits féodaux que n'eurent jamais leurs pères; 3<sup>o</sup> les
+deux noblesses, la noblesse d'épée avec la judiciaire ou municipale,
+s'entendent pour reporter sur les pauvres le poids de l'impôt, pour
+dilapider les fonds des villes, pour acheter à vil prix les biens à
+leur convenance; 4<sup>o</sup> enfin, tous, et nobles et notables, trouvent
+moyen de faire des biens de l'Église un supplément de leur fortune,
+donnant à leurs cadets oisifs et incapables les plus importants
+bénéfices, peuplant les couvents de leurs filles. De là, le zèle
+ardent de la noblesse pour l'Église, qui dispose de ce patrimoine
+immense de l'oisiveté.</p>
+
+<p>Colbert, ayant le roi en haut, chercha la force en bas, par la réforme
+des finances des villes, et celles de la justice. Il défendit aux
+villes d'emprunter, de se ruiner. Il réforma les juges, il réforma la
+loi. Il eut la grande idée de promener en France la loi armée,
+autrement dit le roi, qui jugerait le peuple par son conseil. Les
+parlements eussent été suspendus, à ce moment, et Colbert avait de
+même sévèrement exclu Lamoignon et les parlementaires de la commission
+chargée de réformer les tribunaux. Mais tout cela était trop haut,
+trop fort. Cour, parlements, finance, tout travailla en dessous;
+Colbert dut retomber à l'idée pauvre et routinière des commissions du
+parlement qui tiendraient les <i>Grands jours</i> dans les provinces du
+centre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> Aux rudes pays d'Auvergne, de Forez, de Vélay un autre Moyen
+âge était revenu, mais bizarre, fantasque, et d'une férocité moqueuse.
+Là, un joyeux seigneur, autorisé par trois ou quatre assassinats, se
+passait toutes ses idées, celle, par exemple, de murer un homme tout
+vif, de le tenir des mois dans son armoire, courbé, ni assis ni
+debout. Un autre ne tuait pas; il faisait tuer à petits coups par son
+fils, enfant de dix ans. Le viol était un jeu, et plus même que du
+temps des serves. La femme, moins passive, amusait par son désespoir.</p>
+
+<p>Une scène laide, c'était le jour des noces. «L'aîné du paysan, dit la
+loi du Béarn (éd. 1842, p. 172), est censé le fils du seigneur, car il
+peut être de ses &oelig;uvres.» On exigeait toujours que la pauvre femme
+tremblante montât au château, et on marchandait devant elle. C'était
+pour le seigneur le meilleur jour pour pressurer son paysan. Il tirait
+parfois moitié de la dot.</p>
+
+<p>Ce qui était plus fort, c'est qu'ils faisaient la guerre au roi. Si la
+justice se hasardait chez eux, c'était d'incroyables fureurs. Une
+assignation royale était un outrage qu'on lavait dans le sang.</p>
+
+<p>Trois huissiers s'étaient mis ensemble pour aller assigner je ne sais
+quel marquis du Forez. Il s'en tint offensé à ce point, que, non
+content de les mettre à la porte, il monta à cheval, les poursuivit
+jusqu'à la nuit; les rejoignant dans une auberge, il les tua tous
+trois dans leur lit. Dix ans durant, il resta roi chez lui.</p>
+
+<p>Le 31 août 1665, les Grands jours sont annoncés pour tout le centre
+du royaume (Auvergne, Bourbonnais, <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> Nivernais, Forez,
+Beaujolais, Lyonnais, Marche, Berri). L'année suivante, même chose
+dans les montagnes du Midi (Vélay, etc.).</p>
+
+<p>Tout cela annoncé longtemps d'avance, de sorte que les coupables
+eurent bien le temps de se cacher ou de dresser leurs batteries.</p>
+
+<p>Il n'y eut jamais si grande attente, jamais si petit résultat. Le
+peuple s'était fait de ces <i>Grands jours</i> un rêve merveilleux,
+fantastique, apocalyptique, un vrai <i>Jugement dernier</i>, où les grands
+seraient les petits. Plusieurs, par orgueil et bon c&oelig;ur, offraient
+de protéger les nobles. Un paysan restant couvert en présence d'un
+seigneur, celui-ci lui jeta le chapeau par terre. «Ramassez-le, lui
+dit le paysan, ramassez-le; sinon, le roi vous coupera la tête aux
+<i>Grands jours</i>.» Le noble le ramassa.</p>
+
+<p>Il n'y eut qu'un seigneur décapité, fort peu d'exécutions réelles,
+beaucoup sur le papier. Un d'eux, un meurtrier couvert de sang, brava
+le jugement, et fut banni seulement. Effet admirable et charmant des
+amitiés et des amours pour humaniser la justice. Les dames de Clermont
+se dévouèrent pour cette bonne &oelig;uvre. La scène est jolie dans
+Fléchier. Les <i>chats fourrés</i> n'y sont occupés que de galanterie.
+Pendant ces ennuyeux procès de gens absents, ils ne perdent pas leur
+temps; ils riment des vers à Iris. Cela dura trois mois, temps plus
+que suffisant pour attendrir les belles. En janvier, couronnés de
+roses, pleurés des dames auvergnates, ces vainqueurs revinrent à
+Paris.</p>
+
+<p>«Tout père frappe à côté,» dit La Fontaine. Ce jugement du roi sur
+les nobles fut si peu sérieux, que <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> tel des plus coupables,
+chargé de crimes horribles, rentra, à la faveur des guerres, et devint
+lieutenant général des armées du roi.</p>
+
+<p>L'accord des deux noblesses, les égards des gens de robe pour la
+noblesse d'épée, parurent dans tout leur lustre. Colbert put voir le
+peu qu'on pouvait attendre des parlementaires. Les rudes magistrats du
+<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle n'existaient plus. Même ceux de la Fronde, mêlés au parti
+des Condés, avaient pris l'esprit de cour, les goûts, les manières des
+seigneurs. Ils vivaient aux belles <i>ruelles</i>, siégeaient peu (encore
+en bâillant), jugeaient au caprice des dames, de leurs nobles amis.</p>
+
+<p>Les intendants, ces commis dictateurs, créés par Richelieu, furent
+l'instrument unique de Colbert. Administration, finances, travaux
+publics, mouvements des troupes, même affaires du clergé, tout passa
+dans leurs mains. Ils dominèrent les Gouverneurs, les Parlements. Sous
+Colbert, ils prennent encore un pouvoir qu'ils n'eurent pas sous
+Richelieu, le pouvoir judiciaire. Il ne leur manqua presque rien de
+l'autorité illimitée qu'eurent en 93 les Représentants en mission.
+L'affaire de Fargues effraya toute la France. C'était un Frondeur fort
+coupable d'excès, de trahisons, mais cependant couvert par l'amnistie.
+Il vivait richement, mais obscurément, oublié. Des courtisans égarés à
+la chasse, et bien reçus par lui, croient le servir auprès du roi, et
+louent son hospitalité. Le roi s'indigne: «Quoi! Fargues vit encore!
+si près d'ici!» Le roi et la reine mère font venir Lamoignon, qui
+avait la police de Paris, pour faire éplucher l'homme et lui trouver
+un crime; s'il le trouve, il aura ses biens. Ainsi dit, ainsi <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span>
+fait. Fargues, enlevé, est livré à une commission de petits juges
+d'Abbeville, sous l'intendant Machault; le tour est fait en un moment,
+et Machault le condamne à mort. (<i>V. S.-Simon</i>, et le <i>Journal
+d'Ormesson</i>, dans Chéruel, II, 145.)</p>
+
+<p>Ce monstrueux pouvoir des intendants n'était balancé que par une
+chose, leur mobilité. Colbert changeait souvent, et, au change, il ne
+gagnait guère.</p>
+
+<p>Il roulait dans le cercle d'un personnel très-peu nombreux. Les petits
+dictateurs, placés pour arrêter partout les abus de la finance, de la
+judicature, etc., qu'étaient-ce en général? les fils ou les parents
+des juges mêmes et des financiers.</p>
+
+<p>Ces commis souverains étaient des rois tremblants. Ils redoutaient
+Colbert, qui, dans mille affaires, les lançait contre les seigneurs,
+les évêques, etc. Mais, d'autre part, ils redoutaient ces puissances
+locales, et surtout le clergé. Leur seul moyen pour calmer les
+évêques, c'était d'agir contre les protestants.</p>
+
+<p>Ils connaissaient le faible du ministre, sa passion, ses fureurs
+impatientes, et, si je l'ose dire, sa férocité dans le bien. À ce
+moment, il commençait l'&oelig;uvre énorme de sa Marine, une
+improvisation subite et quasi révolutionnaire, poussée avec la plus
+terrible violence. Il ramassait de l'argent ou par menace, ou par
+prière. Il ramassait des hommes pour ramer aux galères. Il en vint
+jusqu'à acheter des forçats turcs, juifs, grecs, même des catholiques.
+Nul présent ne lui était plus agréable qu'un forçat. Les intendants le
+savent bien; ils poussent, pressent les tribunaux pour qu'ils fassent
+plus de galériens. Trois lettres d'intendants <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> (1662)
+témoignent de leur zèle. Non contents d'exciter les juges, ils se
+mettent à juger eux-mêmes. Une louable émulation s'établit entre eux
+et les procureurs généraux. Ceux-ci, à Bordeaux, à Toulouse, écrivent
+au ministre la <i>joie</i> qu'ils ont d'augmenter les forçats, parfois
+aussi la <i>confusion</i> qu'ils ont d'offrir au roi si peu de galériens.
+On prend pourtant tout ce qu'on peut, des mendiants, des gens trouvés
+en contravention pour le sel, des enfants de quinze ans, enfin, <i>des
+huguenots qui, aux processions, gardent le chapeau sur la tête</i> (26
+juin 1662). Voilà une mine excellente, et qui promet. On ne manquera
+point de forçats.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> CHAPITRE VI<br>
+<span class="smaller">LE MISANTHROPE&mdash;LE ROI DÉFIE L'EUROPE, ATTAQUE L'EUROPE<br>
+1662-1666</span></h2>
+
+<p>Dans cette même année 1665, où les Grands jours marquèrent l'apogée de
+son énergie, Colbert retomba rudement. L'Assemblée du clergé qui reste
+onze mois en permanence s'ouvre et finit par les cris calculés d'une
+furieuse douleur, des soupirs de colère, des larmes menaçantes. Le
+clergé pleure d'abord sur <i>les enfants rendus aux protestants</i>. Il
+pleure les <i>prêtres condamnés</i> aux Grands jours par des laïques,
+exécutés (pour meurtres). Douleur économique qui lui permet de garder
+son argent, de refuser secours au roi. Il tient bon. C'est le roi qui
+cède, pour avoir quelque chose. Il abandonne la réforme du clergé,
+qu'avaient <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> demandée les Grands jours. Défense aux juges
+laïques d'intervenir dans les affaires de prêtres, <i>l'Église juge
+l'Église</i>; cette maxime du Moyen âge n'est pas expressément écrite,
+mais elle est pratiquée. Le monde saint est désormais fermé. Une
+décence admirable couvrira tout. Nul scandale ne rompra la noble
+harmonie de ce siècle.</p>
+
+<p>Autre concession, immense, contre les protestants. Une déclaration
+royale convertit en lois générales tous les arrêts locaux rendus
+contre eux depuis dix ans.</p>
+
+<p>En vain l'électeur de Brandebourg s'intéressa pour eux. En vain
+Colbert voulait les ménager dans l'intérêt de ses créations
+industrielles. Le roi donna de bonnes paroles à l'électeur. Et, pour
+Colbert, s'il put les protéger dans le haut commerce et la grande
+fabrique, il ne put empêcher qu'on ne les exclût de tous les petits
+métiers (chose bien autrement importante). Exemple: les lingères de
+Paris interdisaient l'aiguille aux pauvres protestantes et les
+faisaient mourir de faim.</p>
+
+<p>Le clergé avait dit, quant aux enfants enlevés, qu'il n'obéirait point
+au roi, et ne les rendrait pas. Il tint parole. Quand on essayait de
+le faire, il ameutait son peuple de dévotes, ses mendiants, ses
+marchands, etc.</p>
+
+<p>Les malades protestants, au lit de mort, étaient assaillis par les
+moines. Pour arrêter ce mal, on l'aggrava. Le moine ou le curé dut
+attendre à la porte; mais le juge du lieu entrait au nom du roi,
+demandait au malade <i>dans quelle foi il voulait mourir</i>. <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span>
+Scène cruelle et souvent meurtrière; cette entrée solennelle de
+l'homme de la loi saisissait les malades; tel qui eût résisté au
+prêtre cédait au juge, aux craintes qu'on lui donnait pour sa famille,
+mourait désespéré, malgré lui catholique par autorité de justice.</p>
+
+<p>La reine mère meurt en janvier 1666, en laissant à son fils une
+dernière prière, celle d'exterminer l'hérésie. Le roi était bon fils;
+il avait par moments blessé pourtant sa mère; d'autant plus dut-il
+prendre à c&oelig;ur cette dernière parole par laquelle elle crut expier
+les faiblesses de sa vie. On ne lui demandait, du reste, que ce qu'il
+désirait lui-même. L'extinction de l'hérésie en France, en Europe,
+l'humiliation des protestants, surtout de la Hollande, la conversion
+de l'Angleterre (sans doute à main armée), c'était l'ambition
+naturelle du chef du monde catholique, de l'héritier futur des rois
+d'Espagne, du vrai successeur de Philippe II.</p>
+
+<p>Chacun voyait venir la guerre, et la cour s'en réjouissait. Deux
+hommes seuls, à ce moment, les plus grands à coup sûr, Colbert,
+Molière, s'attristent. Colbert adresse au roi ses premières plaintes
+sur l'excès des dépenses. Il s'effraye de l'extension des couvents. Il
+donne des primes à la population, une pension à qui a dix enfants.
+Triste aveu de l'état du pays, sous une prospérité factice.</p>
+
+<p>Le grand esprit du siècle, celui qui, jour par jour, en écrit la
+formule, Molière, comme s'il lisait la France au sourcil froncé de
+Colbert, donne cette année le <i>Misanthrope</i>. Une pièce infiniment
+hardie (plus <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> que <i>Tartufe</i> peut-être et plus que <i>Don Juan</i>).
+Car, si Alceste gronde, c'est sur la cour, plus que sur Célimène. Mais
+qu'est-ce que la cour, sinon le monde du roi, arrangé pour lui et par
+lui? Ces mauvais choix pour les emplois publics qui révoltent Alceste,
+qui donc les fait, sinon le roi?</p>
+
+<p>Le <i>Misanthrope</i> fut joué chez Madame d'abord, et, je crois, fait pour
+elle. Depuis un an, son influence avait pâli encore. On avait cru
+qu'elle mourrait presque avec la reine mère. La cabale avait imprimé
+en Hollande les <i>Amours de Madame et du comte de Guiche</i>. On stimulait
+Monsieur; tantôt il la persécutait pour qu'elle le protégeât auprès du
+roi et qu'elle lui obtînt le Languedoc; tantôt il faisait le jaloux à
+froid, et lui faisait affront, pour qu'elle en crevât de dépit.
+Enceinte après sa couche de 1664, elle était fort souffrante, et
+l'enfant mourut dans son sein (juillet 1665). Le pis, c'est qu'elle ne
+pouvait plus accoucher de ce cadavre, qui ne vint que par lambeaux.
+Monsieur, le même jour, partit avec son monde, gaiement et à grand
+bruit, tenant à constater que la chose ne le touchait guère. Le roi
+fut convenable, mais il n'aimait pas les malades. Il était
+très-flottant en cette année (1666). Cependant la Vallière, acceptée
+de sa mère et du parti dévot, le reprenait toujours; elle redevint
+enceinte.</p>
+
+<p>Madame, éclipsée, un peu seule, languissait au Palais-Royal, lorsque
+Molière osa lui donner cette fête, une pièce d'opposition hardie, où
+il a mis son c&oelig;ur autant que dans l'<i>École des femmes</i>. Il y mêle
+la cour, son ménage et sa jalousie, ses amours et ses <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> haines.
+La prude Arsinoé (la vraie s&oelig;ur de Tartufe) est évidemment de la
+pieuse cabale. La sensible Éliante, qui triomphe à la fin, a la
+douceur d'Henriette. Tous les visages étaient reconnaissables. C'est
+ce qui amusa le roi et lui fit supporter la pièce. Il aimait à
+humilier ses amis mêmes. Lauzun fort en faveur, Guiche encore en
+disgrâce, y étaient et firent rire. «Le grand flandrin,» qui perd le
+temps, etc., fut reconnu pour Guiche, le chevalier de Madame. Elle
+demanda grâce pour lui. Molière n'y voulut rien changer. Le roi
+probablement tenait à ce passage. Molière aussi; au fond, le trait
+était favorable à Madame; il répondait au libelle de Hollande,
+montrait le néant du héros de ce tout romanesque amour.</p>
+
+<p>Le roi, à la mort de sa mère, avait quitté Paris, vivait à
+Saint-Germain ou à Fontainebleau, en attendant qu'il se fît un palais.
+Colbert craignait ce coup. Il voyait venir la terrible et ruineuse
+création de Versailles (qu'on ne referait pas avec un milliard
+d'aujourd'hui, dit justement M. Clément). Pour retenir le roi, Colbert
+se fait maçon. Il rebâtit le Louvre, il augmente les Tuileries. Il
+écrit, pour le Louvre, un pamphlet contre Versailles. Le tout en vain.
+Vers 1670 s'arrêtent les travaux de Paris; Versailles dès lors absorbe
+tout.</p>
+
+<p>Paris parlementaire, Paris dévot, Paris railleur, Paris plein de
+cabales, tous ces Paris divers étaient insupportables au roi. Toute la
+bourgeoisie parisienne avait encore le costume de Louis XIII, le noir
+habit qu'adopta l'Angleterre puritaine. Choquant contraste, rébellion
+visible, devant le costume de la cour, <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> historié de cent
+couleurs, pomponné de rubans, dentelles, surchargé du chapeau à
+plumes, et grotesquement léonin par la vaste crinière dont le
+courtisan pare son chef. Ces perruques, naguère destinées à symboliser
+la sagesse des magistrats, des gens en robe, qui, par la robe, avaient
+en bas une large et majestueuse base, elles étonnent sur la tête
+légère du blondin à la mode, dont la jambe (un peu sèche) offre un
+bien léger piédestal à l'ébouriffant édifice. Merveilleuse pyramide,
+large d'en haut, maigre d'en bas, qui, d'après toute loi mécanique,
+devrait faire la culbute et marcher sur la tête. Mais tout est miracle
+en ce règne.</p>
+
+<p>L'Europe ne rit pas. Bruxelles admire, imite, malgré les Espagnols.
+Puis, peu à peu, toutes les petites cours d'Allemagne, d'Italie. Paris
+seul s'endurcit et rit. Ville irrévérencieuse. Toujours on y verra des
+<i>ruelles</i> critiques chez Ninon (déjà mûre), chez la toute jeune
+Mancini, duchesse de Bouillon, parmi les chats, les singes, et toutes
+sortes d'animaux malins qu'elle nourrit (entre autres, La Fontaine).
+Un très-mauvais esprit s'entretient là par les Chapelle, plus tard par
+les Chaulieu, la société impie du <i>Temple</i>.</p>
+
+<p>Le carrousel fameux des Tuileries où le roi brilla à cheval a fermé
+les fêtes de Paris. Les triomphes de Versailles ont commencé en 1664
+par une grande féerie de sept jours. Triomphe sans victoire, fête sans
+but, donnée, non pour la reine, et non pour la Vallière, une maîtresse
+déjà de trois années, mais donnée par le roi au roi. Louis XIV fêtait
+Louis XIV, essayait-là ce monde à part, une France royale et <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span>
+dorée, où il vécut comme hors de France, ne visitant plus le royaume
+(tant chevauché par les Valois). Là, vu des élus seuls, dieu solitaire
+de l'Empirée, il n'apparut plus aux mortels qu'aux jours où il lançait
+la foudre.</p>
+
+<p>Colbert était terrifié. Il avait pris le pouvoir à une dangereuse
+condition, c'était de dire toujours au roi qu'il faisait tout, créait
+tout, pouvait tout. Mais le roi l'avait cru, et, sûr de sa divinité,
+voilà qu'il s'en allait d'un vol d'Icare se lancer dans les cieux.
+Colbert suivrait comme il pourrait.</p>
+
+<p>Le roi, «par grandeur de courage,» avait ouvert son règne en défiant
+toutes les puissances. Il méprisait parfaitement les ménagements de
+Mazarin. Richelieu même, si fier, n'avait jamais bravé ainsi le monde;
+il fut très-attentif à se créer des alliances, et il eut toujours la
+moitié de l'Europe pour lui.</p>
+
+<p>Quelle que soit mon estime pour les très-beaux travaux qu'on a faits
+sur ce règne, je ne puis accorder que ceci soit une continuation de la
+politique antérieure. J'y vois une déviation subite, étourdie,
+violente. Le talent des agents français, la dextérité de Lyonne,
+l'homme de Mazarin, ne changent rien au fond des choses. Ils n'en
+rendent pas plus raisonnable ce défi qu'un roi de théâtre lance à
+toute l'Europe.&mdash;Impunément, ce semble, pour le premier moment, mais
+en jetant partout des germes profonds de haine, en se créant d'infinis
+obstacles pour l'avenir, en préparant, de bravade en bravade, la
+honte, la banqueroute, et un tel amaigrissement de la France, qu'un
+siècle ne put l'en relever.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> La grande proie, visée par Mazarin, était l'Espagne. Mais, en
+la poursuivant, il fallait bien savoir ce qu'on voulait. Quelle que
+fût sa misère, sa faiblesse actuelle, on ne pouvait oublier qu'il y
+avait là la ruine d'une grande nation. Devait-on l'affaiblir encore,
+en arracher des membres un à un, ou bien agir en bon parent, en
+héritier, et se mettre en voie d'obtenir un jour toute la grande
+succession? L'extinction probable de cette dynastie maladive en
+faisait prévoir l'ouverture pour un terme peu éloigné.</p>
+
+<p>Encore une fois, qu'était Louis XIV? Gendre de Philippe IV, ou son
+ennemi?</p>
+
+<p>Sa conduite, visiblement double, fut extrêmement irritante.</p>
+
+<p>Un an à peine après son mariage avec l'infante, au mépris du traité,
+il donne au Portugal une épée, un poignard, contre l'Espagne,
+l'excellent général Schomberg et de bons officiers; il solde des
+troupes anglaises pour envoyer aux Portugais et faire accabler son
+beau-père. Il l'humilie dans Londres, où il exige la préséance pour
+son ambassadeur à main armée. Mazarin avait stipulé l'égalité des deux
+couronnes. Louis XIV ne s'en contente plus, et, sur cette question
+d'étiquette, il menace de rompre. Beau-père et plus âgé, c'est le roi
+d'Espagne qui cède; il envoie ses excuses à un gendre de vingt-trois
+ans (1662).</p>
+
+<p>Ces procédés si violents n'empêchent pas qu'en même temps Louis XIV ne
+veuille obtenir d'amitié l'annulation des renonciations de sa femme à
+la couronne d'Espagne. Il se porte pour héritier et roi possible du
+peuple qu'il vient d'outrager.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> Il négocia constamment en deux sens, contre l'Espagne et avec
+elle. D'une part, il détache d'elle la Hollande et les Suisses, leur
+demande de ne pas garantir les provinces espagnoles. Il s'intitule
+déjà duc de Milan; il menace les Pays-Bas, il veut la Franche-Comté.
+Que Philippe IV lui donne la Comté seulement et le fasse héritier
+(éventuel) de la monarchie espagnole, il l'aidera contre la Hollande
+et l'Angleterre, avec qui il vient de traiter. Étrange politique,
+double, violente, indifférente aux principes comme aux amitiés. Il
+s'offre à tous, menace ou corrompt tous, et semble avoir à tâche de
+leur inculquer bien qu'il n'y a aucun fond à faire sur la parole de la
+France, et que son allié le plus intime en pourra craindre tout.</p>
+
+<p>Il en est tout de même pour les puissances maritimes, l'Angleterre, la
+Hollande. Le roi agit à leur égard tout à la fois en ami et en ennemi.
+Et ici, chez des peuples libres, le résultat est grave. Dans l'un et
+dans l'autre pays, il y avait un parti français. La France, en peu
+d'années, à force d'imprudences, va anéantir ce parti.</p>
+
+<p>En 1662, lorsque le mariage de Madame semblait lier Louis XIV et
+Charles II, lorsque celui-ci en Portugal faisait au profit de la
+France la guerre contre l'Espagne, Louis XIV n'en irrite pas moins
+l'orgueil anglais pour la question du pavillon. L'Angleterre, après la
+Hollande, était la plus grande puissance maritime, et ses vaisseaux
+couvraient les mers. Louis XIV exige le salut de cette grande marine
+pour la sienne, qui n'est pas encore. Question d'avenir, <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span>
+qu'on devait ajourner. Une lettre violente et menaçante du roi
+provoqua les Anglais, humilia devant son peuple ce Charles II,
+instrument de la France et qu'elle eût dû ménager à tout prix.</p>
+
+<p>Même année, autre coup, qui rend l'Angleterre irréconciliable. Le
+famélique et prodigue Charles II nous vend Dunkerque (1662).
+Très-importante acquisition, qui assurait notre frontière. Seulement
+une telle vente perdait dans l'avenir le roi sur lequel notre cour
+mettait tant d'espérance. Les Anglais surent dès lors qu'un Français
+(et un catholique) siégeait sur le trône d'Angleterre.</p>
+
+<p>La même politique, inconséquente et violente, tua en Hollande le parti
+de la France. Le grand citoyen, Jean de Witt, était Français dans
+l'intérêt réel de sa patrie. Il y voyait grandir à l'horizon le jeune
+Guillaume d'Orange, le péril futur de la république, l'espoir du parti
+militaire et antimaritime, que patronnaient fort les Anglais. Jean de
+Witt alla loin dans son amitié pour la France, puisqu'elle obtint par
+lui que, si elle faisait la guerre à l'Espagne, la Hollande ne
+défendrait pas les Pays-Bas espagnols, laisserait prendre sa barrière
+naturelle de tant de places qui la couvraient. Grande et dangereuse
+concession d'avenir pour laquelle de Witt obtint l'avantage présent,
+très-doux au commerce hollandais, qu'on réduirait, pour ses vaisseaux,
+les droits mis par Mazarin sur l'entrée des navires étrangers.</p>
+
+<p>Louis XIV haïssait la Hollande, et Colbert jalousait son énorme
+prospérité. Ni l'un ni l'autre ne sentait combien il était important
+pour nous de maintenir à <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> la tête du pays de Witt et son gendre
+Ruyter, l'immortel amiral, l'ennemi naturel des Anglais, autrement
+dit, combien il importait de tenir divisées les deux puissances
+maritimes que la victoire du parti orangiste eût réunies. Si une telle
+union se faisait, il était facile à prévoir que la marine de Colbert,
+que toutes ses créations, colonies, industrie, commerce, courraient de
+grands hasards.</p>
+
+<p>La Hollande achetait nos vins, nos eaux-de-vie, et les portait dans
+tout le Nord. En échange, elle nous donnait des draps, des toiles. Le
+petit peuple de Hollande vivait de ces fabrications. La rude guerre
+maritime que les Anglais, sans cause ni raison, commencèrent par la
+saisie des vaisseaux hollandais, gêna fort le commerce de cette
+république, et, par suite, son industrie. Louis XIV la secourut
+très-faiblement. Il lui avait porté le très-sensible coup de frapper
+de gros droits les draps et toiles, quarante livres par pièce de drap!
+Arrêt dans la fabrication, chômage, etc. Le 13 juin, une grande
+défaite de la flotte hollandaise exaspéra le peuple, fit crier à la
+trahison.</p>
+
+<p>Cette situation terrible n'effraya pas de Witt. Elle fit éclater la
+grandeur de son caractère. Ce politique, ce savant, cet élève de
+Descartes, homme jusque-là de cabinet, monte sur la flotte. Mais la
+mer est anglaise, elle le repousse à la côte. De Witt ne s'effraye
+pas. Il repart après la tempête, entre dans la Tamise, et, sous les
+batteries des Anglais, lui-même, hardi pilote, fait tranquillement le
+sondage des passes principales du fleuve. Menace redoutable d'invasion
+qui avertissait les Anglais. Ils respectèrent la flotte de Hollande,
+<span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> n'acceptèrent point la bataille. Et de Witt rentra en
+triomphe.</p>
+
+<p>À ce moment, Louis XIV portait les derniers coups à son beau-père,
+Philippe IV. Ce prince infortuné, souffrant de maladies cruelles
+(paralysie, rétention d'urine, etc.) avait cédé à l'insolence de son
+gendre, dans l'espoir de trouver en lui un protecteur pour son fils au
+berceau, le petit Charles, qui allait rester orphelin. Cependant son
+abaissement ne lui avait pas profité. Louis XIV ne lui permettait pas
+seulement d'entretenir ses fortifications des Pays-Bas, d'en compléter
+les garnisons. Par un luxe de perfidie qu'on ne peut expliquer, il
+renouvelait à Madrid la vieille idée d'une croisade de la France et de
+l'Espagne pour la conquête de l'Angleterre,&mdash;et cela au moment où le
+roi d'Angleterre, en nous rendant Dunkerque, ne révélait que trop à
+quel point il était Français.</p>
+
+<p>En 1665, ce qu'on avait longuement préparé arrive enfin et s'exécute.
+Schomberg, nos officiers français, conduisant l'armée portugaise,
+accablent celle d'Espagne à la bataille décisive de Badajoz. Et
+Philippe IV en meurt. L'Espagne et l'infant Charles restent aux mains
+de la veuve, une Allemande, dirigée par son confesseur, le Jésuite
+autrichien Nithard. La veuve et Nithard ne font rien, ne préparent
+nulle défense. Et pourquoi? Ils ne pouvaient rien; en essayant
+d'armer, ils n'auraient fait que provoquer Louis XIV. C'était à lui,
+époux de l'infante d'Espagne, de voir s'il voulait faire la guerre au
+frère de sa femme, âgé de deux ans, à son propre neveu, son pupille
+naturel, sans défense, qui, contre ses coups, n'avait d'abri que son
+berceau. <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> À lui, héritier très-probable de cet enfant malade,
+à lui de voir s'il voulait outrager l'Espagne dans sa tombe, ce noble
+peuple, déchu par ses fautes sans doute, mais aussi par sa grandeur
+même, qui l'avait épuisé, dispersé par toute la terre.</p>
+
+<p>Le mourant, en bon Espagnol, n'avait formé qu'un v&oelig;u: que, si
+l'Espagne devait recevoir un maître étranger, du moins ce fût un
+maître faible qu'elle absorberait, assimilerait et ferait Espagnol.
+Voilà pourquoi il avait marié sa seconde fille à son cousin
+d'Autriche, et sans lui faire faire de renonciation. Au contraire,
+unie à la France, l'Espagne avait à craindre de se perdre. Cette
+préférence pour Léopold n'avait rien d'injurieux pour nous. On ne
+voulait rien qu'exister. Mais, sous un roi si dur, si outrageusement
+hautain pour ses parents (Philippe IV), pour ses amis (le roi
+d'Angleterre), pour le vieux pape lui-même, l'Espagne ne pouvait
+qu'attendre la honte, l'anéantissement.</p>
+
+<p>Le prétexte de l'invasion fut ridicule. Dans une province des
+Pays-Bas, il était de droit civil qu'un des époux mourant, la
+propriété de tous leurs fiefs passât à leurs enfants; le survivant
+n'avait qu'un usufruit. Le but unique était d'empêcher ce survivant de
+se remarier. Jamais cette coutume de Brabant n'avait été étendue aux
+autres provinces, jamais elle n'avait eu de portée politique, n'avait
+réglé la haute question de la souveraineté des États.</p>
+
+<p>Louis XIV allégua, de plus, qu'il n'avait pas reçu la dot d'argent
+promise au mariage, qu'il voulait se payer en terres. Mais ne
+fallait-il pas auparavant, <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> entre parents, s'entendre et
+s'expliquer, chercher un arrangement, tout au moins avertir et
+assigner le débiteur, un mineur, un enfant? Fallait-il employer pour
+contrainte le fer et le feu, se mettre en garnisaire chez l'orphelin,
+et, pour ce payement, l'égorger.</p>
+
+<p>Du reste, Louis XIV ne dit point cela au moment naturel, à la mort de
+Philippe IV. Au contraire, il rassura la veuve et Nithard. Il dupa
+celui-ci, fut plus jésuite que le Jésuite. Il dit: «Le jeune roi est
+mon beau-frère. Je le protégerai, lui donnerai toutes les marques
+d'amitié, de tendresse, qui sont en mon pouvoir.»</p>
+
+<p>Dès lors il préparait la guerre, et, par des négociations habiles et
+suivies par toute l'Europe, il assurait, complétait l'isolement de
+l'orphelin.</p>
+
+<p>Un portrait admirable, gravé de la main de Nanteuil (<i>Bibl. de
+Sainte-Geneviève</i>), nous donne naïvement le roi d'alors. Il triomphe
+de sa fausseté, s'en félicite et s'en admire. Il cligne malicieusement
+de l'&oelig;il, semble dire: «Ah! que je suis fin!»</p>
+
+<p>À quoi bon? je ne le vois pas. Il était le seul fort. L'Espagne se
+fiait à lui, était comme à ses pieds. Pour un léger secours de recrues
+allemandes qu'il lui avait permis de faire venir, l'ambassadeur
+reconnaissant embrassa ses genoux. L'Angleterre, frappée de la peste,
+de l'incendie de Londres, des intrigues papistes, de la guerre de
+Hollande, n'en pouvait plus. Et cette dernière, gouvernée par de Witt,
+par le parti français, écoutait crédulement tout ce qu'il lui plaisait
+de dire.</p>
+
+<p>Dès avril 1667, il avait acheté un à un les princes <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> du Rhin
+pour qu'ils ne secourussent pas l'Espagne. Il avait assuré au Portugal
+un subside annuel, énorme, à condition qu'il ne ferait jamais la paix
+avec l'orphelin de Madrid.</p>
+
+<p>Mais le plus admirable, un vrai tour de Scapin, c'est la manière dont
+il attrape et l'Angleterre et la Hollande. Il jure aux Hollandais
+qu'il ne fera rien aux Pays-Bas sans eux, bien plus, que, s'unissant à
+eux, il aidera leur amiral Ruyter à forcer la Tamise. Pendant ce
+temps, la bonne vieille reine d'Angleterre a accommodé les deux rois,
+réglé la double trahison. Louis trahira la Hollande, aidera Charles
+contre son peuple. Charles trahira l'Angleterre et laissera faire aux
+Pays-Bas.</p>
+
+<p>Le premier résultat probable, c'était que les Hollandais, livrés par
+le roi leur ami, arrivant seuls au terrible rendez-vous de la Tamise,
+seraient éreintés, écrasés; que les boulets anglais, travaillant pour
+Louis XIV, les mettraient hors d'état de se mêler de nos affaires et
+d'empêcher notre conquête.</p>
+
+<p>Tout était prêt. L'Espagne n'avait aucun moyen d'empêcher rien.
+Cependant, pour se moquer d'elle, le 1<sup>er</sup> mai, on la rassure; le 8,
+on lui déclare la guerre (1667).</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> CHAPITRE VII<br>
+<span class="smaller">LA CONQUÊTE DE LA FLANDRE&mdash;MONTESPAN&mdash;AMPHYTRION<br>
+1667</span></h2>
+
+<p>La guerre de Flandre, pour la cour, c'est le moment joyeux du règne de
+Louis XIV, une amusante fête; c'est presque un tournoi de parade;
+comme le fameux carrousel, le bal à cheval, donné devant les
+Tuileries. Tous étaient jeunes, tous étaient gais; l'argent roulait
+(la Fare). Avec la reine mère étaient partis les vieux. Un horizon
+s'ouvrait de conquêtes plutôt que de guerres, seulement de brillants
+coups de main, de quoi conter aux dames. Sécurité parfaite sous le
+sage Turenne. Les dames aussi partirent bientôt en guerre, par
+carrossées, dans les grandes et commodes voitures <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> dorées,
+salons roulants, où l'on riait, mangeait. C'est ce qui amusait le plus
+le roi. Il suivait à cheval, entrait souvent dans ces carrosses,
+aimait à voir manger, distinguait les belles mangeuses. Les petits
+accidents de cette vie mobile, les dîners, les couchées, avaient aussi
+leurs aventures. La conquête de Flandre en entraîna une autre qui
+changea toute la cour, et fut hardiment célébrée par Molière dans
+l'<i>Amphytrion</i>, l'imbroglio galant qui mit Jupiter chez Alcmène.</p>
+
+<p>Le digne monument de cette agréable campagne est notre porte
+Saint-Martin (quoique datée d'une autre époque). Monument
+héroï-comique, bas, lourd, farci de vermicels, et tout empreint de la
+grasse matérialité du moment. Cette masse sourit, égayée par la figure
+unique du grand acteur qui couvre tout. L'art paraît ici songer moins
+à consacrer la gloire du roi que sa beauté et la perfection de ses
+formes. Dans sa belle nudité classique, et grandi du cothurne, un
+Hercule en perruque écrase la Belgique, qui ne combattit point, et la
+Hollande, qui le fit reculer.</p>
+
+<p>Le danger n'était pas fort grand en cette guerre. Le gouverneur
+espagnol, homme de c&oelig;ur, avait un fort bon général français,
+Marsin, mais point de troupes. Quand il avait voulu se fortifier, on
+l'avait grondé de Madrid. On lui avait fait honte d'avoir de telles
+pensées sur le roi très-chrétien. Tout ce qu'il put, ce fut de raser
+les petites places pour se concentrer dans les grandes. Mais il n'eut
+pas le temps; on le surprit le marteau à la main.</p>
+
+<p>Cependant Turenne avança avec une prudence excessive. Sa
+responsabilité d'avoir là le roi en personne <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> ajoutait encore
+à sa circonspection naturelle. Le 2 juin, il prit Charleroi abandonné.
+Il avait trente-cinq mille hommes; plus, deux corps d'armée le
+suivaient de côté, vers le Rhin, vers la mer. Il occupait la route,
+fort libre, de Bruxelles. Nos jeunes gens voulaient y aller. Turenne
+resta là quinze jours, pour fortifier, disait-il, Charleroi, mais en
+réalité pour savoir ce qui advenait de Ruyter. Attendait-il les
+Français pour passer? ou bien s'était-il risqué seul?</p>
+
+<p>La marine formée par Cromwell était fort redoutable; elle avait tenu
+tête aux Hollandais avec une extrême ténacité. Mais, d'autre part, de
+Witt branlait; il avait besoin d'être raffermi par un grand coup. S'il
+renonçait à cette attaque, il reculait, sur quoi? Sur la mauvaise
+humeur de ce peuple muet, mais dangereux, sur la révolution peut-être.
+Ruyter pensa que, puisque le vin était tiré, il fallait le boire, et
+il se passa des Français.</p>
+
+<p>Nous avons son portrait au Louvre, du puissant pinceau de Jordaens.
+&OElig;uvre pantagruélique d'un burlesque sublime qui eût enchanté
+Rabelais. C'est Gargantua en largeur, moitié baleine et moitié homme.
+Ses gros yeux noirs, saillants sur son visage rouge, superbement
+tanné, lancent la vie à flots, une redoutable bonne humeur et la
+contagion de la victoire.</p>
+
+<p>C'est l'invincible et l'infaillible, c'est le pape de la mer. Dans le
+tableau, il parle, et on entend le tonnerre de sa voix. Jordaens a dû
+le suivre, le prendre en plein combat, dans ses gaietés royales, quand
+son âme joyeuse emplissait une flotte, quand les boulets pleuvaient,
+que les vaisseaux en feu sautaient autour de <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> lui. Il lui
+fallait ces grandes fêtes, comme le bal qu'il donna aux Anglais en
+juin 1666; il dura trois jours et trois nuits.</p>
+
+<p>En juin 1667, il alla droit dans la Tamise, au jour dit, le 4 juin. Et
+c'est justement cette ponctualité qui surprit les Anglais. Ils
+croyaient qu'il n'irait pas seul. Il cassa comme un fil la chaîne qui
+fermait la Medway, prit le fort de Sheerness, prit, brûla des
+vaisseaux, détruisit ou enleva les magasins, remonta la Tamise vers
+Londres. Les Anglais consternés eurent tout le temps de voir le
+Hollandais se promener, boire sa bière et soigner ses poules; il y
+tenait beaucoup et les avait toujours à bord; c'était son amusement.</p>
+
+<p>Il se trouva si bien dans la Tamise, qu'il ne voulait plus s'en aller.
+Il restait à attendre pour voir si les Anglais se réveilleraient. Cela
+dura plusieurs semaines. Cependant la Hollande faisait à l'Angleterre
+des propositions honorables, étonnantes même. Elle voulait calmer à
+tout prix l'orgueil souffrant de sa rivale. Elle lui offrait de saluer
+le pavillon anglais dans les mers anglaises. Partout ailleurs,
+égalité. On gardait ce qu'on avait pris des deux côtés. L'Angleterre
+accepta (31 juillet 1667). Elle était furieuse, mais contre son roi
+qui l'avait laissé humilier. Ce fut encore un coup fatal à notre roi
+français de Londres, donc à Louis XIV même.</p>
+
+<p>On pouvait croire que l'Espagne aux abois allait appeler à son aide
+les deux puissances maritimes, s'ouvrir à elles plutôt qu'à son parent
+perfide. Turenne n'eut nulle envie d'avancer. Il ne quitta point le
+pays wallon, s'attacha aux frontières de la langue française,
+<span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> s'en alla à gauche, à Tournai, qu'il prit (21-26 juin), enfin
+Douai (2-6 juillet).</p>
+
+<p>Guerre sans guerre, où pourtant les Belges assurent que les troupes de
+Louis XIV faisaient beaucoup d'excès. La Hollande intervint, proposa
+sa médiation (4 juillet), que le roi ne repoussa pas. Seulement il
+voulait, outre la Flandre française, avoir la Franche-Comté et le
+Luxembourg. Ce Luxembourg l'eût mené en Hollande.</p>
+
+<p>Il y avait sept grandes semaines que le roi était loin des dames. Il
+se chargea de leur porter les drapeaux qu'on avait reçus plutôt que
+pris, et il alla chercher la reine pour la montrer, réchauffer ses
+nouveaux sujets, qui n'applaudissaient guère et faisaient triste mine.</p>
+
+<p>Pour qui revenait-il? Pour la Vallière alors enceinte? En partant, il
+l'avait installée à Versailles et fait duchesse en légitimant ses
+enfants. Pour une passion dont l'attrait avait été le mystère, ce
+grand éclat n'était pas d'un bon signe.</p>
+
+<p>Les habiles le voyaient flotter. La Choisy avait tout exprès fait
+venir une jolie demoiselle qui ne réussit pas. Les rieuses (la
+Montespan) trouvèrent moyen de rendre ridicule la pauvre provinciale.
+Le roi n'osa l'aimer.</p>
+
+<p>Avec un air si absolu, il dépendait beaucoup de l'opinion, suivait
+celle de ses entourages. En ce moment, il avait pris de l'engouement
+pour un fat, qui n'avait que trop d'influence sur lui.</p>
+
+<p>Lauzun, un cadet de Gascogne, simple officier au régiment de
+Grammont; ses parents avaient percé par <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> l'insolence. Il
+n'avait pas les dons brillants de Vardes, ni aucun mérite solide; nul
+talent; on le vit dès qu'il fut dans les hauts emplois. C'était un
+petit homme blondasse, vif, hardi et bien fait, de mauvaise mine,
+aigrefin, l'air méchant. Il était hargneux, provoquant, il marchait
+sur les femmes, et son amour était l'insulte. Il leur plut fort. «Il
+est extraordinaire en tout,» dit Mademoiselle avec enthousiasme.</p>
+
+<p>Il avait choisi pour emblème <i>une fusée</i>, pour aller au plus haut. Il
+déplut; on le mit d'abord à la Bastille. Là, notre homme songea et se
+retourna en gascon. Ses amis le trouvèrent désespéré, la barbe longue;
+il la laisse pousser et ne la coupera pas que son maître n'ait
+pardonné. Il va mourir si on ne lui pardonne. La comédie lui réussit
+et lui gagna le roi. Les valets l'ennuyaient, il aima mieux ce méchant
+petit dogue qui mordait tout le monde, ne léchait qu'une main,
+assaisonnait la bassesse par l'impertinence.</p>
+
+<p>Le roi lui donne d'abord son régiment de dragons, un joujou personnel
+qu'il s'amuse à former lui-même. Superbe occasion de dépense. Or,
+Lauzun n'avait rien. Il fallait brusquer la fortune. Beaucoup de gens
+trouvaient que la Vallière durait longtemps. Si l'on pouvait donner au
+roi une maîtresse, la cour changeait, la pluie des grâces allait se
+détourner. Lauzun vanta la Montespan. Cela n'avait pas grande chance.
+Le roi la connaissait, la voyait tous les jours sans y faire
+attention. Il l'avait connue demoiselle chez Madame, où elle fut
+brouillonne, intrigante, se fit chasser. Elle avait épousé Montespan,
+homme d'esprit, petit-fils du bouffon Zamet, et elle en avait eu un
+enfant. Elle avait <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> déjà vingt-sept ans. C'était une fort
+belle Poitevine, enjouée, grande et grasse. Son portrait (à
+Fontainebleau) la représente assise, nourrissant de jolis enfants,
+dont l'un tette avidement ses beaux seins pleins de lait. Eh bien, ces
+attributs touchants, cette plénitude charmante de la seconde jeunesse,
+qui éclipse la première, ici ne charment pas du tout. On ne la sent
+vraiment pas mère. Pas un enfant n'irait à elle. Elle n'aimait point
+les enfants, ni les siens même, ni personne. Avec ce grand luxe de
+chair, cette richesse de vie et de sang qui souvent donne au moins
+certaine bonté physique, une nature ingrate perce pourtant. Le
+peintre, en appelant ce portrait-là <i>la charité</i>, a l'air de se moquer
+de nous.</p>
+
+<p>Elle a dit elle-même qu'elle n'était venue à la cour que dans le ferme
+propos de se faire maîtresse du roi. Le roi jusque-là aimait trois
+femmes très-bonnes, la reine, Madame et la Vallière. Il craignait les
+méchantes. La Montespan fut patiente, elle se fit d'abord accepter de
+la reine en parlant mal contre la Vallière, puis de la Vallière
+elle-même, qui, craignant d'ennuyer le roi, aimait à avoir là cette
+rieuse pour le divertir.</p>
+
+<p>Jamais peut-être on n'aurait réussi sans une circonstance. La reine
+attendait le roi à Compiègne. Toute la cour y était; madame de
+Montespan couchait chez madame de Montausier, gouvernante des enfants
+de France, sous l'abri et la clef de cette reine des Précieuses,
+prudence qui eût fait honneur à une jeune demoiselle, et qui semblait
+de luxe pour une dame qui allait vers trente ans.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> Le roi, arrivant à Compiègne, trouva que son appartement,
+voisin de celui de la reine, était pris par Mademoiselle. Chose
+bizarre dans une cour tellement vouée à l'étiquette, le roi de France
+ne savait où coucher. Mais il ne fut pas difficile. Il logea dans une
+antichambre, fort près de l'appartement de madame de Montausier; il
+n'y avait rien entre qu'un petit escalier. Cela était ingénieux, et on
+irrita encore la tentation en posant, par honneur, une sentinelle sur
+l'escalier; mais le roi ne l'y laissa pas.</p>
+
+<p>Madame de Montausier était la dernière représentante des temps de
+Louis XIII, des amours purs d'alors entre le roi et une sainte, des
+amours fidèles, patients; elle était elle-même cette fameuse Julie de
+Rambouillet que le grave Montausier adora quinze années sans se
+presser, et dont la virginité célèbre inspira tant de sonnets et tant
+de madrigaux. Grand contraste avec l'âge nouveau, un roi jeune,
+absolu, qui pouvait dire partout, comme César: <i>Veni, vidi, vici.</i> La
+bonne dame pouvait deviner une invasion, une surprise militaire; ce
+n'eût pas été la première. On se rappelle que la gouvernante des
+filles de la reine fit griller leurs fenêtres et fut disgraciée.
+Madame de Montausier eût pu tourner la clef, mais qu'aurait dit le
+maître? Rien ne lui résistait alors, toutes les places se rendaient à
+lui.</p>
+
+<p>En réalité, ce fut moins de la dame que de l'appartement, de
+l'aventure, de la surprise, du mystère qu'il fut amoureux. La reine,
+précisément, couchait au-dessous; il ne fallait pas l'éveiller, ni
+madame de Montausier. Ce fut la grande séduction de la rusée d'avoir
+pris domicile dans le logis de la vertu.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> Ce temps et cette cour étaient merveilleusement disciplinés.
+Personne ne s'étonna, on trouva naturel que le roi logeât dans ce
+galetas. Il s'y enfermait le jour, il y travaillait la nuit,
+disait-il, au grand chagrin de la reine, qui s'inquiétait pour sa
+santé, ne le voyant venir coucher qu'à quatre heures du matin.</p>
+
+<p>Au bout de quelques jours, il l'emmena jusqu'à La Fère, et lui-même
+était en avant, à Guise, avec des troupes. Un bruit étrange se répand
+chez la reine: la Vallière va arriver le lendemain. Elle est hors
+d'elle-même: ses dames se désolent avec elle; madame de Montausier est
+indignée de l'audace de cette fille. Madame de Montespan soupire, dit:
+«Dieu me garde d'être la maîtresse du roi! si j'avais ce malheur, je
+n'aurais pas l'effronterie de paraître devant la reine.»</p>
+
+<p>La Vallière arrive dès le soir. La reine, exaspérée, défend qu'on lui
+donne à manger. Elle n'en avait guère besoin; la terrible nouvelle
+l'avait frappée à Versailles, et elle avait volé, oubliant tout, la
+reine, le bruit des convenances, n'ayant qu'une pensée, le rejoindre,
+mourir à ses pieds.</p>
+
+<p>Bizarre événement! Rêvait-on? veillait-on? La Vallière audacieuse!...
+Pour la connaître, il faut savoir qu'un soir, chez Madame, elle
+faillit périr pour accoucher furtivement, qu'en effet elle accoucha
+«pendant que Madame était à la messe,» qu'elle ne fit semblant de
+rien, veilla jusqu'à minuit la tête découverte, risquant mille fois sa
+vie.</p>
+
+<p>Eh bien, cette fille craintive, la voici qui brave tout. La reine
+défend à son escorte de laisser partir personne avant elle, pour
+parler au roi la première. Mais <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> la Vallière est en avant;
+d'une hauteur elle a vu où était l'armée, et elle y va à toutes
+brides. La reine voit au loin ce carrosse lancé dans la poussière, et
+qui va comme un tourbillon... «Arrêtez-la! arrêtez-la!» dit-elle. Mais
+elle a trop d'avance, et elle arrive la première.</p>
+
+<p>Du reste, la pauvre reine eût pu comprendre la vanité de ce débat
+entre elle et la Vallière. Le roi leur avait échappé. Tout le jour il
+s'enfermait chez madame de Montausier, qui, je ne sais comment, à
+chaque couchée, logeait tout à côté de lui.</p>
+
+<p>La Montespan trompait encore la reine par sa dévotion. Elle
+l'édifiait, l'amusait en lui contant les soins qu'elle prenait, sur la
+route, des hospices et des hôpitaux, d'un surtout d'orphelines. Elle
+parlait, imitait les mines grotesques des petites Flamandes, les
+contrefaisait une à une.</p>
+
+<p>Rien de plus gai que ce voyage. C'est le moment qu'a pris le bon Van
+der Meulen (voir au Louvre). Le grand carrosse doré contient toute la
+carrossée des dames de Louis XIV. Celui-ci, magnifique (tout idéal, ce
+n'est pas un portrait), monte un gros blanc cheval normand; des
+laquais de six pieds au moins, des Flamands à genoux. Le roi, bien
+plus souvent, était dans le carrosse, à rire avec la Montespan.</p>
+
+<p>Le seul acte vraiment militaire de la campagne fut le siége de Lille,
+où Marsin avait concentré tout ce qu'il avait de forces (août), mais
+il ne réussit pas à armer, à entraîner les habitants. Le roi, déjà
+très-fort, fut fortifié par le retour du corps d'armée d'Allemagne.
+Les Lillois redoutaient l'assaut, ils forcèrent Marsin <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> de se
+rendre (28 août 1667). Dans sa retraite, toute l'armée tomba sur lui,
+et remporta un succès trop facile.</p>
+
+<p>On fut fort étonné de voir le roi vainqueur s'arrêter court. Turenne
+tâta Gand, et se retira. Déjà il avait levé le siége de Deudermonde.
+Qui faisait donc avorter la conquête, si facile, des Pays-Bas? L'offre
+désespérée que l'Espagne fit aux Hollandais de leur mettre ses places
+en main. La Hollande intervint. Charles II n'était pas le maître de
+seconder Louis XIV.</p>
+
+<p>Il y eut un moment d'arrêt. Le roi donna les récompenses de la guerre.
+À Lauzun, une charge princière, celle de colonel général des dragons,
+et le gouvernement d'une grande province, le Berri. À M. de
+Montausier, la place naturelle du plus honnête homme de France, celle
+de gouverneur du Dauphin. Choix excellent. Tous louèrent et sourirent.
+Mais madame de Montausier devint dès lors malade, et plus malade
+encore d'esprit.</p>
+
+<p>Le mystère de Compiègne n'était plus un mystère. M. de Montespan,
+esprit bizarre, loin de se résigner, comme tant de maris patients,
+s'emporta, souffleta sa femme, qui s'enfuit de chez lui. Dès lors, il
+se dit veuf, il en porta le deuil. Il se promena par les rues dans un
+carrosse drapé de noir; aux quatre coins, des cornes pour panaches.
+Incroyable insolence, que le roi eût punie, si la dame n'eût cru qu'il
+valait mieux en rire. Elle avait fait un pas hardi. Elle avait élu
+domicile chez sa grande amie la Vallière, qui n'osa l'éconduire, et
+dès lors ne fut plus chez elle. La rieuse effrontée fut maîtresse de
+tout, la Vallière sa servante. Situation <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> cruelle, où les
+ébats de l'une étaient assaisonnés des pleurs de l'autre. La
+Montespan, du reste, n'était pas exclusive; loin de pleurer, elle
+riait, quand le roi revenait à l'autre et consolait cette pleureuse.</p>
+
+<p>Il manquait une chose à ces plaisirs, c'était d'être étalés, mis sur
+la scène. On joua la nuit de Compiègne. Sans un ordre précis, Molière
+ne l'eût jamais osé. La chose était barbare, elle navrait la reine et
+la Vallière, et madame de Montausier, M. de Montespan, tant d'autres.
+Molière n'eût pas fait de lui-même cette cruelle exécution. Il y
+déplore sa servitude. Que peut Molière-Sosie? Il sert et servira. Car
+il n'a que son maître, et contre lui toute la cour; la vieille cour à
+cause de <i>Tartufe</i>, et la jeune pour le <i>Misanthrope</i>. La ville
+bâillait à son théâtre, aimant mieux le divin Scaramouche, qui
+justement revenait d'Italie. Il n'était pas sifflé, le roi n'eût pas
+souffert qu'on manquât à son domestique. Mais le dédain, un froid de
+glace, depuis deux ans frappait ses pièces. Ses propres acteurs
+aigrement plaignaient son talent éclipsé. Et sa jolie femme (adorée de
+ce sombre génie souffrant), parmi les blondins, les marquis, lui
+prodiguait les consolations désolantes de la femme, des amis de Job.</p>
+
+<p>Pour comble, l'autre fée dont l'amour douloureux le poursuivit jusqu'à
+la mort, la muse, l'art, ne lui laissait pas de relâche. Il
+s'acharnait à faire jouer <i>Tartufe</i>. C'est en vain qu'il avait cousu à
+la pièce, complète en trois actes (et plus forte ainsi), deux actes
+qui font une autre pièce pour l'apothéose du roi. Le roi disait bien
+qu'on jouât, mais n'en donnait pas l'ordre écrit. Lamoignon, si
+docile, ici restait très-ferme. <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> Molière essayait tout, priait
+les nouveaux dieux, espérait dans Alcmène. S'il se pouvait qu'aux
+heures où Jupiter voit trouble, elle tirât de lui l'émancipation du
+<i>Tartufe</i>!..</p>
+
+<p>Voilà le secret de Sosie, le salaire espéré de la farce, des coups de
+bâton.</p>
+
+<p>Il y a dans cette pièce une verve désespérée. Dans tel mot (du
+Prologue même) une crudité cynique que les seuls bouffons italiens
+hasardaient jusque-là, et qui, dans la langue française, étonne et
+stupéfie. Mais les dieux le voulaient ainsi. Ils voulaient, on le
+voit, être joués eux-mêmes. Donc, on eut l'étonnant spectacle, la
+prétendue victime de la fausse surprise expliquant la nuit de
+Compiègne, Alcmène naïvement contant à son mari les plaisirs qu'en
+épouse consciencieuse elle a donnés à Jupiter.</p>
+
+<p>La vengeance de Molière pour la misère où on le fait descendre, c'est
+que, s'il est battu, il n'en est pas un dans l'affaire qui n'ait aussi
+sa part. Mercure-Lauzun est là à l'état de valet. Tous avilis, la
+vertu elle-même, la légende de l'amour pur, la fameuse Julie
+(Montausier), qui, là-bas, pâle au fond des loges, regarde, est
+regardée. Elle en mourra deux ans après.</p>
+
+<p>Au temps de Richelieu, Corneille avait pu dire: «Que vous reste-t-il?
+<i>moi</i>.» Mais le tragique ici, c'est que ce <i>moi</i>, même est en doute.</p>
+
+<p>«Je pense, donc je suis,» disait alors Descartes. Dans le naufrage
+restait l'intelligence pour affirmer la vie. Molière-Sosie dit:
+«<i>Suis-je?</i>... il me semble que je pense encore?»</p>
+
+<p>Révélation cruelle sur la vie de l'acteur, qui sans <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> cesse se
+nie, se moque de lui-même, pour se croire, se sentir, dans son masque,
+son rôle d'emprunt.</p>
+
+<p>Mais tous étaient acteurs, et tous étaient Sosie. La foule dorée des
+imbéciles qui riaient de son doute, en qui se sentait-elle vivre? en
+elle? non. Mais dans ce masque, dans ce royal acteur qui seul <i>était</i>
+et le reste un néant.</p>
+
+<p>Or, qu'était donc ce masque, et ce roi d'avant-scène? Qu'on aurait
+trouvé peu de chose, si l'on eût regardé en lui!</p>
+
+<p>Le pis, c'est que Sosie avoue que le dur argument de Mercure, le
+bâton, lui touche l'âme, et qu'il commence à l'admirer. Misère, misère
+profonde! contre la force injuste, de ne pas garder le mépris.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> CHAPITRE VIII<br>
+<span class="smaller">GRANDEUR DU ROI&mdash;CRÉATIONS DE COLBERT&mdash;LE ROI ARRÊTÉ PAR LA HOLLANDE<br>
+1668</span></h2>
+
+<p>La nuit, bonne amie de Mercure, complaisante aux larcins d'amour, non
+moins obligeamment sert partout cet hiver la politique du roi. Pendant
+qu'en haut il tonne et il foudroie, il est en bas dans l'ombre le
+grand tentateur de l'Europe. Il offre tout à tous, à Charles II le
+pouvoir absolu, à son compétiteur Léopold l'Espagne elle-même, dont il
+ne veut, dit-il, que les membres extérieurs. Notre envoyé à Vienne
+reçoit du maître ce compliment d'être un adroit fripon. Mais toute
+cette adresse n'eût rien fait sans l'argent. Naguère on avait acheté
+le confident de Philippe IV, et l'on va acheter celui de Léopold, pour
+lui faire trahir son parent. C'est aussi par l'achat d'un traître
+qu'on eut la Franche-Comté.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> Dès novembre 1667, le roi visait cette province. Neutre
+depuis longtemps, elle n'avait point, ne voulait point de troupes.
+Elle se glorifiait, n'étant point attaquée, de se défendre elle-même.
+Elle l'était en réalité par la protection de ses voisins, les Suisses.</p>
+
+<p>Il s'agissait d'endormir l'une et l'autre, la Suisse et la
+Franche-Comté, la duègne et la pucelle. Ce fut comme la nuit de
+Compiègne. On choisit pour Mercure l'agent le plus sérieux. Le grand
+Condé, gouverneur de Bourgogne, dès longtemps en demi-disgrâce, sans
+emploi dans la guerre de Flandre, vivait, aigle sauvage, dans l'aire
+de Chantilly, ou les montagnes de Dijon. Ce sombre personnage qui
+tenait sa femme au cachot (et l'y tint même après sa mort), était le
+dernier à coup sûr dont on eût attendu une joyeuse espièglerie. La
+farce fut d'autant meilleure. Il menaça le gouverneur de la Comté,
+comme s'il n'eût voulu qu'en tirer de l'argent. En même temps, on
+achetait son bras droit et son confident, un abbé de Watteville, qu'il
+avait envoyé aux Suisses pour s'assurer de leur secours. Ce bon
+prêtre, jadis pour une folie de jeunesse (rien qu'un assassinat),
+avait passé aux Turcs, s'était fait Turc, puis, gracié et revenu, il
+convoitait une position de prince, la coadjutorerie de l'archevêché de
+Besançon. Il en eut la promesse. Il endormit les Suisses qu'il était
+chargé d'éveiller. Sûr de ne rencontrer personne, Condé avec quelque
+mille hommes marche vers la frontière. Tout est prêt, le roi peut
+venir. Il part de Saint-Germain (2 février 1668).</p>
+
+<p>Superbe fut la mise en scène, et le décorateur Lebrun, dans ses
+emphatiques peintures, n'a pas d'effet <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> plus grand, plus
+réussi. Qu'on se figure le roi, la foudre en main, dans ce noir
+tourbillon, roulant par les frimas, défiant et l'hiver et l'Europe...
+Il arrive, tout cède, que dis-je? il est encore en route, et déjà à
+Dijon, on lui apporte les clefs de Besançon. Dôle essaye de tenir. Le
+roi menace de tout tuer; on se rend. Quatorze jours ont suffi pour
+prendre la Franche-Comté.</p>
+
+<p>Superbe tour d'escamotage. Tous furent éblouis, et le roi lui-même. Ce
+n'étaient pas seulement les trente-six villes conquises, des châteaux
+innombrables, mais la nature vaincue, aussi bien que l'Espagne. Condé
+subordonné et guidé par le roi, comme Turenne l'avait été en Flandre.
+Tout était dû à sa fortune, à ses victorieux auspices, à son heureux
+génie. Ils l'avouaient. Les savants mêmes, les poètes que Colbert lui
+payait partout, ce grand concert des lettres qui le divinisait, de qui
+s'inspirait-il! de lui. Il était le héros et il était la muse.
+Despréaux n'eût rimé sans lui. Molière, son domestique, vivait du roi,
+ramassait ses paroles; il lui devait ses meilleurs scènes, et n'y
+était que pour la mise en &oelig;uvre.</p>
+
+<p>Puissance créatrice! un monde, une France nouvelle naissait de la
+pensée du roi. Le roi voulait, et Colbert écrivait. Son ouvrier
+Colbert, son commis, son b&oelig;uf de labour, le secrétaire de son
+génie, venait par un mortel travail de faire ce que le roi avait conçu
+en se jouant, une construction énorme, inouïe, de fantastique
+grandeur.</p>
+
+<p>En cette création multiple, tout se trouve à la fois. Les lois, les
+instruments des lois, les choses avec les hommes, administration,
+industrie, commerce, enfin, <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> par dessus, la machine à faire
+marcher tout (bien ou mal?), la bureaucratie.</p>
+
+<p><i>Les lois</i> (1667, 1670). Des travaux immenses du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle qui a
+tout préparé, les commissions de Colbert tirent l'Ordonnance civile et
+l'Ordonnance criminelle.</p>
+
+<p><i>Les voies de communication.</i> Le grand système de nos routes royales
+est commencé. La merveille du canal des deux mers est trouvée par
+Riquet, et en dix ans exécutée. Les douanes intérieures de province à
+province sont supprimées, au moins pour la moitié de la France.</p>
+
+<p><i>Nos colonies</i> rachetées aux particuliers qui s'en étaient faits
+souverains. Des compagnies de commerce créées. Hors une seule, ces
+compagnies ne sont plus exclusives; on y entre en mettant des fonds.</p>
+
+<p><i>La marine</i> se fait par enchantement. En quatre années, 70 bâtiments;
+en six, 194, dont 120 vaisseaux (1671). Mais, le plus fort, c'est la
+marine vivante, le peuple des marins mis sous la main de l'État. Cette
+France obéissante, en 1668, subit le régime <i>des classes</i>, où le roi
+déclare siens tous les matelots, pouvant les sommer à toute heure de
+quitter le service lucratif du commerce pour le service dur et pauvre
+des bâtiments de guerre.</p>
+
+<p>Et, à côté de l'armée maritime, surgit de terre l'<i>armée
+industrielle</i>. On ne peut nommer autrement l'organisation que Colbert
+donne aux fabriques. Une France d'ouvriers en face de la France
+agricole.</p>
+
+<p>Quelle sera cette création? À son premier essor (1664), on la
+croirait républicaine. Colbert dans chaque <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> ville veut que les
+négociants élisent, envoient deux députés qui apportent leurs
+observations. Tout litige entre le commerce et le fisc est jugé par un
+comité de trois négociants et trois fermiers généraux.</p>
+
+<p>De toute l'Europe, Colbert appelle des industries nouvelles. Les
+droits qu'il met, en 1664, sur les toiles et draps hollandais,
+anglais, permettent aux nôtres d'essayer ces grandes fabrications. Ces
+droits doublés, en 1667, fermant tout à coup le pays aux produits
+étrangers, donnent un mouvement subit, violent, quasi fébrile à
+l'industrie française. En 1669, la laine occupe 44,000 métiers. Lyon
+tout à coup devient énorme, exporte des soieries pour 50 millions. Des
+fortunes subites se font ici et là. Que sera-ce, quand l'industrie
+aura gagné partout? quand la France, maîtresse des mers, ayant succédé
+à l'Espagne, converti, brisé l'Angleterre, à la barbe du Hollandais,
+exploitera les Indes, et, dans ses nouveaux ports de Brest, Rochefort,
+Dunkerque, verra venir les galions? Mais qu'aura la Hollande? Ce qui
+la fit jadis, le hareng saur et la morue.</p>
+
+<p>Telle fut l'extraordinaire ivresse et la violente fièvre qui tenaient
+les plus fortes têtes, non le roi seulement, mais Colbert, mais la
+France. Tout possible en paix et en guerre. L'administrateur de la
+guerre, le jeune Louvois, face rouge et tête de feu, plus violent
+encore que Colbert (et de famille apoplectique), brûlait de lancer sur
+l'Europe le char du roi, et, quoi qu'on opposât, répondait de passer
+dessus.</p>
+
+<p>Quand Charles-Quint, après Pavie, Muhlberg, eut dans ses mains
+François I<sup>er</sup> et les chefs protestants, il <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> méprisa l'Europe
+et eut envie de l'empire turc. Quand Philippe II, après Lépante,
+voulut conquérir l'Angleterre, il trouva que c'était chose trop
+simple, voulut conquérir la Baltique d'où partiraient ses flottes. Tel
+et plus fier encore fut Louis XIV après cette surprise de deux
+provinces, conquérant sans combat, et vainqueur sans victoire. Dans
+les trois ans qui suivent, on le voit désirer, embrasser je ne sais
+combien de choses immenses et les plus divergentes:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> <i>La succession d'Espagne.</i> Il en veut au moins le meilleur, le
+moins usé, comme la Flandre, en donnant l'os, l'Espagne à Léopold;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> <i>L'élection d'Allemagne.</i> Ce Léopold tout jeune, moins âgé que
+lui de quatre ans, le roi prétend lui succéder, et il va tout à
+l'heure acheter la voix de la Bavière pour la future élection;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> <i>L'empire turc</i> se conduit mal à notre égard, et trouve mauvais
+que nos Français, en Hongrie, à Candie, soit toujours pour ses
+ennemis. Le roi (1670) va faire lever des plans de l'Archipel,
+s'emparer de ses îles peut-être, du chemin de Constantinople;</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> Mais plus près, les vrais mécréants, ce sont les protestants.
+Donc, à eux la première croisade. Toute la question est de savoir s'il
+faut d'abord convertir l'<i>Angleterre</i> à main armée ou frapper <i>la
+Hollande</i>.</p>
+
+<p>Pour résumer, le roi, monté comme à la pointe de cette création
+immense et subite de l'industrie et de la guerre, regardait la terre à
+ses pieds, et se demandait seulement ce qu'il daignerait prendre. Il
+se devait au monde, et, de ce qu'il était roi de France, il ne
+<span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> s'ensuivait qu'il dût refuser le bienfait de son gouvernement
+à tant d'autres nations. C'est ce qu'exprime sa médaille, où, sous son
+emblème, un soleil, on lit: «<i>Un pour plusieurs</i> (royaumes).»</p>
+
+<p>Le roi rentrait à Saint-Germain dans ces hautes pensées, quand
+l'ambassadeur de Hollande lui notifia respectueusement ce qu'on appela
+la <i>Triple alliance</i>, la ligue qui lui liait les mains. Son Charles II
+l'avait lâché. Il avait eu la main forcée par l'élan de l'Angleterre
+qui se joignait aux Hollandais.</p>
+
+<p>La Suède, notre fidèle alliée depuis quarante années, nous lâchait
+également.</p>
+
+<p>On fut surpris. Tout traité, en Hollande, devait être soumis aux
+villes qui en délibéraient. Mais de Witt, pour brusquer la chose dans
+ce péril, avait risqué sa tête. Il avait hardiment signé (23 janvier
+1668).</p>
+
+<p>Le curieux de l'affaire, c'est qu'elle semblait dirigée contre
+l'Espagne. On la menaçait pour la protéger. La Hollande lui parlait de
+sa plus grosse voix. Au contraire, elle priait le roi, lui adressait
+d'humbles demandes, le chapeau à la main. De Witt faisait entendre
+qu'il était tout Français, mais qu'il ne pouvait plus arrêter ce
+peuple, qu'il lui échappait, qu'il agirait sans lui. Le roi chicanait
+d'abord. Mais il se vit abandonné du Portugal même qu'il venait
+d'acheter par un subside énorme. La reine, une Française, y avait fait
+une révolution, s'était démariée, remariée, avait pris le trône. Cette
+Française elle-même tourne le dos à la France, tend la main à
+l'Espagne, son ennemie. Mais l'ennemi de tous, et celui que tous
+craignent, c'est désormais Louis XIV.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> Le 2 mai 1668, il signe enfin la paix à Aix-la-Chapelle, et
+rend la Franche-Comté.</p>
+
+<p>Il gardait la Flandre française; la Hollande la gloire.</p>
+
+<p>Elle triompha modestement par une simple médaille, sans phrase, et
+vraiment historique: «Les lois sauvées, les rois défendus et
+réconciliés, la paix conquise, la liberté des mers.»</p>
+
+<p>Mais le monde malin imagina et répéta qu'une médaille toute autre
+avait été frappée,&mdash;hostile, hardie, véridique, après tout,&mdash;Josué et
+le soleil: <i>Stetit sol</i>, il s'est arrêté.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> CHAPITRE IX<br>
+<span class="smaller">LA DÉBÂCLE DES M&OElig;URS PUBLIQUES&mdash;DÉPOPULATION DE L'EUROPE
+MÉRIDIONALE<br>
+1668</span></h2>
+
+<p>La guerre est infaillible. On peut prévoir d'ici que cet orgueil
+bouffi va crever en tempêtes, que la France, arrêtée dans son effort
+pour se renouveler, rentrera dans la voie misérable où sont les États
+du Midi.</p>
+
+<p>La guerre naturelle et fatale de la royauté catholique contre la
+république protestante, l'essor effréné des dépenses et la furie des
+fêtes, l'infamie triomphale des favorites et favoris, l'avénement de
+madame de Montespan et du chevalier de Lorraine, la surprenante
+soumission des confesseurs aux m&oelig;urs publiques, c'est le spectacle
+de ce temps.</p>
+
+<p>Ces brillantes années, entre les chants de gloire de Molière, Quinault
+et Lulli, sont comme un arc de triomphe qu'on croirait une porte de
+cité populeuse, et qui ne conduit qu'au désert.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> On a dit que Colbert, si la guerre et Louvois ne l'avaient
+emporté, eût soutenu la situation; que l'effort colossal de ce grand
+résurrectioniste, à force de créer, eût dépassé l'effort, non moins
+grand, du roi, pour détruire. Je ne le crois nullement. Sous les pieds
+de Colbert, un terrain très-mauvais devait toujours le faire crouler.
+Il bâtissait sur quoi? sur les ruines de la moralité publique. Il crée
+le travail ici et là par les primes énormes que l'exclusion des
+produits étrangers donne à telle industrie. Mais le goût général est à
+l'oisiveté et à la vie improductive. Du plus bas au plus haut, tout
+regarde la cour. Qui peut, vit noblement. Colbert obtient, exige du
+clergé la suppression de quelques fêtes, et elles n'en sont pas moins
+chômées. Il promet pension aux nobles qui auront dix enfants (plus
+tard même aux non-nobles); mais cela ne tente personne. Les familles
+connues produisent de moins en moins; beaucoup finissent avec le
+siècle. Exemple, les Arnauld, famille prolifique, énergique. Le
+premier, l'avocat, sous Henri IV, <i>a vingt enfants</i> (dix sont
+d'église, dont six religieuses qui meurent jeunes). Le second, Arnauld
+d'Andilly, sous Louis XIII, <i>a quinze enfants</i> (dont six religieuses
+qui, la plupart, meurent jeunes). Le troisième, Arnauld de Pompone,
+ministre de Louis XIV, <i>a cinq enfants</i> (dont deux d'église), tous
+éteints sans postérité. Notez que cette race vigoureuse s'est alliée
+en vain à la race non moins énergique, à l'héroïque sang des Colbert.</p>
+
+<p>Que sera-ce des autres familles, des bourgeois peu aisés, des pauvres?
+Deux choses les stérilisent:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> <i>L'augmentation des dépenses.</i> Les objets fabriqués <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span>
+quintuplent de valeur en un siècle; le blé n'enchérit pas; le
+propriétaire est gêné, vend mal son blé, en produit peu. Famine de
+trois ans en trois ans. Et cependant le luxe augmente; on veut
+briller, on craint les charges de famille.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> <i>La fluctuation morale</i> d'un siècle intermédiaire qui nage entre
+deux âmes, l'ancienne et la nouvelle, tient l'homme ennuyé, affadi. Il
+ne tient point à se perpétuer. Parmi ses pompes solennelles, l'idée
+religieuse va défaillant. Elle ne garde l'orgueil de la forme qu'en
+abdiquant l'influence morale. Elle ne règne qu'à force d'obéir aux
+vices publics, ne vit que pour autoriser l'esprit de mort qui
+l'emporte elle-même.</p>
+
+<p>La France est sur cette pente. Mais, pour voir où elle va, il faut
+d'abord bien regarder les États qui l'ont déjà descendue, les deux
+empires surtout qui portèrent si haut le drapeau des religions du
+Moyen âge, l'Espagne et la Turquie. Différents dans la vie, ils se
+ressemblent dans la mort, et sont comme frères dans le tombeau. Une
+même chose les caractérise, la dépopulation.</p>
+
+<p>Dès 1619, les Cortès ont dit ce mot funèbre: «On ne se marie plus, ou,
+marié, on n'engendre plus. Personne pour cultiver les terres... Il n'y
+aura pas seulement de pilotes pour fuir ailleurs. Encore un siècle, et
+l'Espagne s'éteint.»</p>
+
+<p>Sous autre forme, mêmes plaintes en Turquie. Un Turc des plus
+vaillants, un des héros de la guerre de Candie, déjà vieux, ne pouvait
+rencontrer des femmes par les villes, sans s'écrier: «Le salut soit
+sur vous, mes femmes, anges de la terre, fleurs de l'arbre
+céleste!... <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> Priez pour nous! que Dieu vous comble de ses
+grâces. Car vous enfantez des soldats.» (Hammer.)</p>
+
+<p>Dès cette époque, le sérail périssait. Peu de femmes. On n'achetait
+que des enfants; l'impôt sur ce commerce fut supprimé vers 1600. Les
+quatre <i>ministres du diable</i>, vin, café, tabac, opium, donnèrent le
+goût des plaisirs solitaires, des ivresses non partagées. De la
+Turquie, les cafés se répandent en Europe, en Angleterre, bientôt en
+France (1669). Avant la fin du siècle, l'ignoble tabagie a pénétré
+partout.</p>
+
+<p>L'effort que Colbert fait ici pour relever la France, se fait là-bas
+par moyens turcs. Un Albanais, cuisinier du sultan, Mohamed Kiuperli,
+<i>homme doux</i>, dit l'histoire, fait un affreux hachis, trente-six mille
+supplices en cinq ans. Il discipline les janissaires par
+l'extermination, tue jusqu'aux parents du sultan. La cruauté des Turcs
+redevient redoutable. Ils serrent Candie, ravagent la Hongrie.</p>
+
+<p>Le fils du cuisinier, un savant, un guerrier, Ahmed Kiuperli, submerge
+la Hongrie d'un déluge de Turcs et de Tartares, qui monte au nord, et
+jusqu'en Silésie. C'est surtout pour faire des esclaves; quatre-vingt
+mille filles et enfants en une campagne, tandis que les Barbaresques
+en ramassent sur toutes les côtes. L'empire, sous ce vizir lettré,
+retourne, par calcul, à ses barbaries primitives, les grandes razzias
+d'enfants grecs pour le sérail qui les donne à l'armée. Ahmed en une
+fois fait deux mille pages du sultan.</p>
+
+<p>La France, de plus en plus chef de la catholicité, de moins en moins
+s'entend avec les Turcs. Nos volontaires, <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> sous la Feuillade,
+brillent à Saint-Gothard, où le Turc, repoussé, n'en impose pas moins
+la paix à l'Autriche, et le tribut à la Transylvanie (1664). Même
+événement en Candie, où la Feuillade, Noailles, nos vaillants
+étourdis, embarrassent les Vénitiens qu'ils viennent secourir. Ahmed
+triomphe encore et achève de prendre Candie (1666). Ces succès, et
+ceux qu'il aura sur la Pologne, n'empêchent pas que la Turquie ne
+s'affaisse, ne croule, par l'énervation de la race et sa stérilité
+immonde. Les casuistes turcs et le mufti lui-même (Hammer) donnent
+l'exemple et le précepte. Le Coran est vaincu. Toutes les fastueuses
+rigueurs de sévérité musulmane sont inutiles. Un athée brûlé vif, la
+fermeture des cabarets, la défense du vin, ne relèvent pas Mahomet.
+Kiuperli lui-même délaisse sa réforme; découragé, succombe. En
+défendant le vin, il mourra d'eau-de-vie (1676).</p>
+
+<p>L'Espagne était plus bas, beaucoup plus bas que la Turquie. Les
+Kiuperli parvinrent à créer de grandes armées. L'Espagne, contre le
+Portugal qui l'envahit, trouve à peine quinze mille invalides. La
+Castille n'est qu'épines et ronces; dans la Vieille seulement, trois
+cents villages abandonnés, deux cents dans la Nouvelle, et deux cents
+autour de Tolède. L'Estramadure est un grand pâturage, habité des
+seuls mérinos. Mille villages en ruine au royaume de Cordoue. La
+Catalogne voit tous ses laboureurs fuir aux montagnes et devenir
+brigands.</p>
+
+<p>De saignée en saignée, l'Espagne s'est évanouie. Une fois un million
+de juifs, puis deux millions de Maures, ou chassés ou détruits. Et
+l'émigration d'Amérique (au <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> calcul de M. Weiss), coûte trente
+millions d'hommes en un siècle!</p>
+
+<p>Du reste, il suffisait de la vie noble pour annuler l'Espagne. Elle
+tombe à six millions d'âmes, dont un million sont nobles ou prêtres.
+Mais tout le pays devient noble. Le chevrier sauvage vit noblement sur
+la bruyère; son fils noblement sera moine.</p>
+
+<p>En 1619, les Cortès demandent en vain (ce que voudrait Colbert en
+1666) la réduction des couvents. Ils croissent, multiplient,
+fleurissent de la désolation générale. Les religieuses, surtout,
+augmentent au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Le mariage vaut la virginité; il devient infécond. On a vu le progrès
+du docteur en stérilité, du grand casuiste, le Diable, qui, dans ses
+fêtes du sabbat, avait enrôlé les sauvages populations du nord de
+l'Espagne, des montagnes de France. Il est intéressant de voir les
+premiers Espagnols qui firent une science de la casuistique,
+l'ingénieux Basque Navarro et le savant Sanchez, lutter encore pour la
+génération, sans laquelle tout finit à la fois, l'État et l'Église.
+Pour obtenir de l'époux que la famille dure et pour qu'on naisse
+encore, ils subtilisent et se tourmentent, descendent aux plus
+étranges complaisances, y plient l'épouse. En vain. Tout cela n'émeut
+guère le triste seigneur qui ne veut rien que finir noblement. Rien ne
+gagnera l'Espagne que la stérilité permise, l'autorisation de mourir.</p>
+
+<p>Le brillant pamphlet de Pascal est loin de donner l'idée de cette
+grande révolution des m&oelig;urs européennes, loin de faire soupçonner
+l'étonnante élasticité avec laquelle la casuistique s'accommoda aux
+besoins <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> de chaque peuple, céda selon les lieux, les temps.</p>
+
+<p>Par exemple, en Pologne, ce qui pesait le plus à ce génie fier et
+mobile, ce cavalier sans frein, c'était l'éternité du mariage, ses
+empêchements, ses servitudes. On le gagna par là. Tantôt doux et
+tantôt sévères, les Jésuites, parfois, dispensèrent des vieux
+empêchements canoniques pour parenté. Et parfois, au contraire, pour
+favoriser les divorces, ils firent valoir ces empêchements, rendirent
+aux époux le service de trouver qu'ils étaient parents. Les reines
+leur livrèrent les rois, et ceux-ci le royaume. Casimir fut Jésuite.
+De là advint ce qu'on peut appeler le premier démembrement. Les
+Cosaques, persécutés par le clergé latin, renièrent la Pologne et se
+donnèrent à la Russie.</p>
+
+<p>Le mariage resta indissoluble en Italie, mais le mariage à trois. La
+casuistique, ayant soulagé le mari de tout devoir envers sa femme,
+consola celle-ci en lui laissant un chevalier servant, mari plus
+assidu qui sauvait l'autre de l'ennui de vivre avec elle. Ces unions
+étaient publiques; tous trois, confessés et absous, communiaient
+ensemble aux grands jours. Elles devinrent légales, furent stipulées
+dans les contrats. Un illustre vieillard de Gênes, un S., en 1840,
+montrait un de ces actes parmi ses papiers de famille, acte notarié au
+dernier siècle: «La noble demoiselle, âgée de dix-huit ans, consent à
+prendre tel, un mari de vingt-huit, mais il lui garantit par écrit
+qu'elle gardera son chevalier servant, qui en a trente-deux.»</p>
+
+<p>Ces languissantes Italiennes, dans leur oisiveté, au lieu d'avoir un
+singe, un petit chien, aimaient à traîner <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> après elles un
+homme-femme, qui portait l'éventail ou donnait le mouchoir. Rien de
+plus froid. L'éternel tête-à-tête se passait à bâiller. Mais le mari
+bâillait aussi d'avoir à perpétuité cette ombre inséparable de sa
+femme, presque toujours un cadet sans fortune, un parasite. Chaque
+famille eut un enfant, sans plus. L'amour était stérile autant que le
+mariage. Tout était sec, la table maigre, avec des dehors fastueux. De
+réforme en réforme, on fit la plus économique, de supprimer la femme
+et ne plus se marier. Plus de maison. Ils vivaient seuls dans leurs
+palais déserts, avec quelques pages en guenilles.</p>
+
+<p>Nos Français n'allèrent pas si loin. Pourquoi? Faut-il admettre que
+Pascal réforma la casuistique, que les <i>Provinciales</i> produisirent une
+grande réaction morale? Les Jansénistes disent: «Avant Pascal, les
+fameux manuels d'Escobar et de Busenbaum eurent quarante, cinquante
+éditions; après Pascal, une seule.» Vain triomphe, les choses n'en
+vont pas moins leur train, et les Jésuites n'ont que faire d'imprimer.
+Ces manuels deviennent inutiles, mais c'est parce qu'il sont dépassés.
+Le pas nouveau, hardi, qui se fit depuis Escobar, éclate dans la
+pratique. Mais on n'écrit plus presque rien. Et c'est seulement un
+siècle après que la casuistique, dans son code italien, avoue
+l'abandon des barrières qui, sous Escobar même, défendaient encore la
+nature.</p>
+
+<p>Les m&oelig;urs turques, italiennes, adoptées d'Henri III, moquées sous
+Henri IV, reprennent un peu sous Mazarin. L'opéra italien (1644), ses
+travestissements, les amusements de carnaval, ramènent ces scandales.
+Les <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> Condés et Contis n'y donnent que trop. Monsieur avec
+éclat, ayant contre sa femme son confesseur, le bon père Zoccoli
+(1667).</p>
+
+<p>Du reste, ces exemples eurent peu d'imitateurs. Les mornes plaisirs
+égoïstes, leur somnolence, n'allèrent jamais aux nôtres. Ils ne
+contentaient nullement le besoin de gaieté, de malice, qui est au fond
+de ce peuple. La débonnaireté des casuistes alla plus loin que nos
+péchés.</p>
+
+<p>La femme reste la reine du plaisir, de l'intrigue. La vieille farce du
+mari trompé, si populaire chez nos aïeux, devient l'histoire
+universelle, autorisée d'en haut. Qui donc sera plus sage que le
+victorieux roi de France? D'Amphitryon surgit un rire inextinguible.
+Cette glorieuse apothéose du cocuage par un cocu de génie qui
+s'exécutait noblement, convertit tout le monde. Chacun sentit, goûta
+la moralité de la pièce: Tout est divin, venant des dieux.</p>
+
+<p>Ici c'est le contraire des romans de chevalerie, où l'inférieur, le
+pauvre, le vassal, est favorisé de la dame. Le mystère est plus
+simple. L'amant, c'est le maître, le roi, celui de qui l'on attend
+tout, celui chez qui l'on mange. Comment résister à cela? Vivonne,
+frère de la Montespan, montrant ses joues rosées, rendait hommage à la
+cuisine royale. Et, pour la grasse Alcmène, le secret de son c&oelig;ur
+fut le mot de Molière: «Le véritable amphitryon, c'est l'amphitryon où
+l'on dîne.»</p>
+
+<p>Tout cela est fort gai, et le semblerait davantage s'il ne s'y mêlait
+point de larmes. Mais la farce n'amuse guère si elle n'en est
+assaisonnée. La Montespan eût ennuyé bien vite si elle n'eût possédé
+la Vallière, n'eût <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> eu à piquer le souffre-douleur. Elle le
+sent si bien, qu'elle ne permet pas que ce jouet échappe; elle la
+garde, elle s'en sert, la prend pour femme de chambre, se fait coiffer
+par elle. Bien plus, ils l'avilissent, ne la comptant pas plus qu'un
+petit chien que le roi lui jette un jour avec risée.</p>
+
+<p>Une autre chose qui amusait la cour, c'étaient les cris, les plaintes
+de M. de Montespan. Mais il passa toute mesure en allant faire vacarme
+chez madame de Montausier, malade, et qui mourut bientôt. Le roi,
+alors, fit une chose nouvelle en France, qui jamais ne se vit, ni
+avant ni après. Lui-même, de sa main, écrivit le divorce de M. et de
+madame Montespan, envoya cet acte bizarre au Châtelet.</p>
+
+<p>Il ne s'en tint pas là. Il en tira une honteuse vengeance, le flétrit
+de l'argent qu'il le força de prendre; il lui paya sa femme, le chassa
+de Paris avec cent mille écus.</p>
+
+<p>Partout même spectacle. Du plus haut au plus bas, chacun avilit
+bravement le faible et l'inférieur, qui avale ses larmes, tâche de
+rire, et flétrit à son tour quelqu'un plus bas encore, qui ne se
+vengera pas. Cascade et cataracte de honte qui va de classe en classe,
+de la cour à la ville, de la ville à la France, de la France aux
+nations.</p>
+
+<p>Le grand écho de la douleur, c'est celui qui, d'office, est chargé de
+faire rire. Molière était malade, tout en faisant fortune, chargé
+d'affronts, d'argent et de soucis. L'<i>Avare</i> n'avait pas réussi. On ne
+riait que des cocus et de la bastonnade. Il gardait pour lui seul ces
+rôles de gens battus. Est-ce à dire qu'il n'en sentît <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> rien?
+<i>Georges Dandin</i> est douloureux. <i>Pourceaugnac</i> est horrible. «Vous
+n'avez qu'à considérer cette tristesse, ces yeux rouges et hagards, ce
+corps menu, grêle, noir...» Hélas! c'était Molière, et lui-même
+faisait son portrait.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> CHAPITRE X<br>
+<span class="smaller">MORT DE MADAME<br>
+1667-1670</span></h2>
+
+<p>Madame avait beaucoup de l'esprit des Valois, le charme des deux
+Marguerite. Cette fleur de l'ancienne France devait-elle refleurir par
+elle? Verrait-on de nouveaux Valois briller près de la forte (quelque
+peu lourde) branche de Bourbon? C'était un espoir de Louis XIV. On
+croyait bien que l'unique enfant mâle qu'ait eu Madame, le petit duc
+de Valois, pourrait être un François I<sup>er</sup>. Il mourut au berceau.
+Irréparable perte dont elle ne releva jamais bien. Les quatre années
+qu'elle vécut depuis furent une suite de maladies. Elle fut deux fois
+encore enceinte, non sans danger; sa taille était un peu tournée; ce
+défaut de conformation devait marquer de plus en plus.</p>
+
+<p>Dans l'été de 1667, elle fit une fausse couche, et reçut <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> en
+même temps deux très-sensibles coups. Le roi qui vint de Flandre la
+voir, la consoler, avait pris justement à ce moment une maîtresse, et
+la plus odieuse, la méchante, la moqueuse, la Montespan. Dès l'hiver,
+elle remplit tout de sa grosse personnalité. En même temps, Monsieur,
+subjugué et décidément femme, eut un ami en titre, le chevalier de
+Lorraine, son cavalier qui lui donnait le bras et le menait au bal, en
+jupe, minaudant et fardé.</p>
+
+<p>Désormais, c'est une autre cour. Et nous sommes tombés d'un degré. La
+médiocrité du roi, sa matérialité pesante apparaissent sans remède
+dans l'objet de son choix. Le scandale du double adultère s'affiche
+hardiment, effacé par la honte d'un frère avili.</p>
+
+<p>Avec ces m&oelig;urs grossières, le charme doux et fin de Madame n'avait
+plus guère chance d'agir. À vingt-deux ans déjà, elle dut chercher
+l'influence par des moyens plus sérieux. Elle avait confiance dans un
+certain Gascon, Cosnac, son aumônier, évêque de Valence, qui brûlait
+d'avoir le chapeau, et, pour cela, travaillait de son mieux à la
+rendre ambitieuse. C'était un homme laid, à mine basse, de beaucoup
+d'esprit, de vigueur peu commune. Il lui fit entendre que peut-être il
+y avait encore moyen de relever Monsieur, de le tirer du bourbier. Les
+deux époux, se rapprochant et s'appuyant de Charles II, auraient plus
+de poids sur le roi. Pour cela, il fallait affermir Monsieur, et le
+rendre un peu homme, le produire et le faire valoir. Madame entra dans
+cette idée. À l'entrée de la guerre de Flandre, elle écrivit à Charles
+II pour qu'il obtînt du roi que Monsieur commandât l'armée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> Je n'ai rien vu de plus comique que ce tableau de Monsieur
+allant en guerre à la remorque du prêtre qui le traîne. Cosnac ne se
+ménage pas; il va à la tranchée pour que Monsieur y aille. Mais
+Monsieur dit qu'il n'est pas confessé... À cela ne tienne! on
+l'absout, on le pousse en avant.</p>
+
+<p>Vaines espérances des hommes! Un matin descend chez Monsieur son
+chevalier de Lorraine. Monsieur redevient femme. Cosnac n'en peut plus
+tirer rien. Il reste dans sa tente à se parer, farder, en quatre
+miroirs.</p>
+
+<p>Trois fois par jour, il va admirer le bel ami à la tête des troupes.
+Pour comble, celui-ci est blessé. C'est une égratignure, n'importe.
+Monsieur en perd l'esprit. De retour à Villers-Cotterets, ne pouvant
+parler d'autre chose, il se confie, à qui? à Madame, lui explique les
+qualités du chevalier, la fait juge d'un si grand mérite.</p>
+
+<p>Il n'y eut jamais chose plus étrange. Sans honte ni respect humain, le
+chevalier s'établit au Palais-Royal, ordonna, régla tout. Il
+transforma Monsieur, et le rendit très-violent. Lui-même, depuis trois
+ou quatre ans, il était quasi marié avec une fille d'honneur de
+Madame. Mais il rompit avec éclat, et la fit chasser par Monsieur, qui
+ne daigna pas même en parler à sa femme. Monsieur lui enleva encore
+son aumônier Cosnac, et le fit exiler. Ces coups d'État montrèrent ce
+que pouvait le chevalier, terrifièrent le palais, et Madame fut
+abandonnée, même de ses serviteurs personnels. Son écuyer, son
+capitaine des gardes, son maître d'hôtel, devinrent les agents
+dévoués <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> du favori, et elle n'eut plus en eux que des espions.</p>
+
+<p>Cette histoire d'Héliogabale en plein christianisme et dans ce siècle
+lumineux, comment s'arrangeait-elle avec le confessionnal? Le roi
+communiait aux grandes fêtes devant la foule, et aurait trouvé fort
+mauvais que Monsieur s'abstînt, ou Madame. Son confesseur, à elle,
+était un moine, un rustre, un capucin, qui ne la gênait guère, et dont
+la belle barbe figurait bien dans un carrosse pour imposer au peuple
+(Montpensier).</p>
+
+<p>Monsieur en avait un bien plus commode encore, le doux père Zoccoli,
+basse et plate punaise italienne, qui devint le complaisant, l'agent,
+le valet du favori. Cela révéla le progrès qu'on avait fait en douze
+ans depuis les <i>Provinciales</i>. Ce qu'eût gêné Escobar n'embarrassa
+plus Zoccoli.</p>
+
+<p>Quand on chassa la fille d'honneur (mai 1668), Madame craignit que le
+chevalier, à qui Monsieur disait tout, n'eût écrit à sa maîtresse les
+dangereux secrets que leur confiait Charles II. Elle arrêta, ouvrit la
+cassette de cette fille, et en tira quelques lettres. La cabale prit
+peur. Madame vit venir le bon Jésuite, qui, les larmes aux yeux,
+prêchait la paix, vantait la paix. Il eût voulu escamoter les lettres.
+Mais Madame ne les avait plus: elle les avait mises en lieu de sûreté,
+dans la poche de Cosnac qui partait pour son diocèse.</p>
+
+<p>Madame voyait bien une chose, c'est que le chevalier au fond n'avait
+rien à craindre du roi. Le roi avait toujours trouvé très-bon que
+Monsieur fût ridicule. Elle sentit qu'en cette lutte elle ne
+reprendrait <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> le roi que par les affaires d'Angleterre, par son
+frère Charles II.</p>
+
+<p>Celui-ci lui écrit (c'est-à-dire, lui répond), le 8 juillet 1668, que,
+«dans toute négociation, elle aura toujours une part qui fera voir
+combien il l'aime.» En août, il dit à notre ambassadeur: «Madame
+souhaite passionnément une alliance entre moi et la France, et, comme
+je l'aime tendrement, je serai aise de faire voir tout ce que ses
+prières peuvent sur moi.»</p>
+
+<p>Il avait, même avant, encore en pleine guerre, puis en entrant dans la
+Triple alliance, écrit au roi qu'il était entraîné, agissait malgré
+lui. En réalité, tout le menait vers la France, et son besoin
+d'argent, et l'ennui de son parlement, son caractère même, son enfance
+et ses souvenirs. Sa mère (et Saint-Alban, qu'elle avait épousé)
+voulait le refaire catholique, et de bonne heure, on y employa la
+petite s&oelig;ur. Celle-ci était poussée encore de ce côté par Cosnac,
+son vaillant évêque, qui se voyait déjà, botté, le chapeau rouge en
+tête, descendre en Angleterre à la tête d'une armée française.</p>
+
+<p>La facilité singulière avec laquelle ce peuple qu'on croyait si
+obstiné, avait changé au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, trompait au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup>. Madame ne
+croyait pas trahir. Elle croyait faire la grandeur de son frère, et
+celle du pays où elle était née. À l'Angleterre la mer, à la France la
+terre. La première, amie de Louis XIV, remplaçant à la fois l'Espagne
+et la Hollande, eût été la reine du monde (si la France l'était de
+l'Europe.) Louis XIV disait expressément, contre les idées de
+Colbert, «qu'il laisserait le commerce aux Anglais, <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> au moins
+pour les trois quarts, <i>qu'il ne voulait que des conquêtes</i>.» (26
+décembre 1668.)</p>
+
+<p>Mais il aurait fallu que la première conquête fût l'Angleterre
+elle-même. Il en eût coûté des torrents de sang. Voilà ce que Madame,
+avec sa douceur, sa bonté, ne voyait pas sans doute quand elle
+s'engagea si loin dans les funestes voies de sa grand'mère Marie
+Stuart. Elle n'en avait nullement la violence, mais quelque peu
+l'esprit d'intrigue romanesque, et ce plaisir de femme d'avoir en main
+un écheveau brouillé pour en tirer le fil.</p>
+
+<p>On sentait cependant si bien qu'il y faudrait une guerre que d'avance
+Louvois disputait l'affaire à Madame. Turenne n'aurait pu, en restant
+protestant, mener la nouvelle <i>Armada</i>. Il ne perdit pas un moment
+pour se faire catholique, il s'instruisit, lut le livre écrit à propos
+par Bossuet, l'<i>Exposition de la foi</i>, ouvrage peu agréable à Rome,
+mais, sous sa forme hautaine, bien combiné pour baisser la barrière,
+jeter un pont d'où passerait Turenne sur le rivage britannique.</p>
+
+<p>Donc, ce bonhomme étudie à Paris, et son ancien lieutenant, le duc
+d'York, étudie de son côté à Londres. Heureux coup de la Grâce! Tous
+deux sont éclairés, convertis. L'effet fut immense. Turenne était si
+froid, si sage, si pesamment judicieux, que sa conversion sembla un
+arrêt du bon sens. En France, on dit partout que personne n'oserait
+rester protestant, sans se couvrir de ridicule. En Angleterre, York et
+ses Jésuites convertisseurs centralisent le parti papiste. Et Charles
+II est entraîné si vite, que, devant <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> ses ministres, il pleure
+de ne pas être encore catholique. Le seul, dans ce conseil, qui
+résistât encore, quoique secrètement papiste, Arlington, dut céder, et
+il écrivit à Madame qu'il lui appartenait, et ne lutterait plus contre
+elle. Il fut décidé qu'on demanderait l'appui du roi de France (6 juin
+1669).</p>
+
+<p>Le vrai roi du moment était le commis de la guerre, cette rouge figure
+de Louvois, qui, occupant le roi de choses à sa portée, des détails du
+matériel, le menait comme il voulait. Il ne ménageait rien, ni Condé,
+ni Turenne. Il ne tenait pas compte de Madame, si nécessaire! Il avait
+adopté le chevalier de Lorraine. De sorte que ce petit garçon, autre
+Louvois dans le Palais-Royal, tête haute, ne voyait plus personne, ne
+saluait plus, ne connaissait plus la maîtresse de la maison.</p>
+
+<p>Madame avait pourtant ses lettres chez Cosnac, qui, quoique fort
+malade, secrètement revient, les lui rend. Louvois le sait, l'arrête,
+ne lui trouve plus rien, et il en est si furieux qu'en le renvoyant à
+Valence il lui fit faire cent lieues sans respirer pour qu'il en
+mourût en chemin. Le roi aussi était fort irrité de ce retour de
+l'exilé. Madame agit finement. Sans agir elle-même ni se servir des
+lettres, elle fit savoir ici (par Charles II, sans doute) que
+l'étourdi avait le secret de l'État, jasait et bavardait. Louvois
+l'abandonna et le roi le fit arrêter. À ce moment, il était dans la
+chambre même de Monsieur. On ne respecta pas ce sanctuaire. Tiré des
+bras de son maître éploré, on le mena au château d'If, prison
+très-dure des criminels d'État.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> Monsieur donna la comédie à tout le monde. Pleurant et
+sanglotant comme Orphée pour son Eurydice aux forêts de la Thrace, il
+s'en alla en plein hiver dans les bois de Villers-Cotterets. Madame en
+eut pitié. Elle n'attendait pas un châtiment si rigoureux. Elle le fit
+alléger, obtint qu'il pût envoyer de l'argent au cher ami, adoucir et
+ouater sa cage.</p>
+
+<p>Cependant le traité était fait entre les deux rois. Louis XIV avait
+subi des conditions exorbitantes d'argent, et une autre bien grave.
+C'est que Charles II, converti, partagerait avec lui la conquête de la
+Hollande, y enverrait un corps considérable, <i>garderait pour lui les
+îles hollandaises</i>, le vis-à-vis de l'Angleterre, avantage si énorme
+pour celle-ci, qu'il eût rendu nationale l'odieuse alliance et
+glorifié la trahison.</p>
+
+<p>Deux points seuls restaient à traiter: 1<sup>o</sup> le décider à commencer la
+guerre avant la conversion, chose facile à obtenir; cette conversion
+l'effrayait au moment de l'exécuter; 2<sup>o</sup> ce qui était plus
+difficile, c'est de gagner sur lui qu'il envoyât très-peu de troupes,
+trop peu pour prendre et garder la part qu'on lui promettait. Louis
+XIV y mit cent vingt mille hommes; Charles II en promit six mille,
+<i>que sa s&oelig;ur fit réduire à quatre</i>.</p>
+
+<p>C'est la triste, honteuse, déplorable négociation que le roi imposa à
+Madame. Elle lui avait toujours obéi (comme elle le dit elle-même), et
+elle lui obéit encore en ce point, rendant son frère deux fois traître
+par l'abandon de la condition dernière qui atténuait sa trahison.</p>
+
+<p>Tellement pesant, fatal, fut sur elle l'ascendant de Louis XIV. Elle
+avait bien besoin de lui. Monsieur <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> avait tant pleuré, crié,
+près du roi, qu'il lui avait cédé. Il le voyait comme fou, craignait
+quelque esclandre de jalousie vraie ou fausse. Il lui donna la liberté
+du bien-aimé, qui s'en alla en Italie. Mais Monsieur, criant de plus
+belle pour qu'on le lui rendît, le roi se repentit, jura qu'il ne
+reviendrait de dix ans. Fatal serment, qui jeta la cabale dans le
+désespoir. Ils l'attribuèrent à Madame, et, dès lors, désirèrent sa
+mort. Elle ne vit plus autour d'elle que des visages sinistres et
+s'effraya tellement, qu'elle eut l'idée de se réfugier en Angleterre
+et de n'en jamais revenir.</p>
+
+<p>Dès longtemps son frère l'avait demandée. En mai 1670, le roi arrangea
+ce voyage. Sous prétexte de visiter ses conquêtes de Flandre, il
+emmena la cour à Lille. Madame dit qu'elle voulait passer à Douvres et
+voir son frère. Monsieur, qui eût voulu être de la partie, fut retenu,
+en accusa Madame. Un jour, en ce voyage, la voyant alitée, il
+s'échappa, dit un mot menaçant: «Qu'on lui avait toujours prédit qu'il
+serait remarié.»</p>
+
+<p>Tout le monde envia ce voyage à Madame. On n'en connut guère
+l'amertume (V. sa lettre à Cosnac). Le roi se fiait à elle, et ne s'y
+fiait pas. Montrant grossièrement qu'il doutait de son ascendant, il
+lui donna une étrange acolyte qui salit l'ambassade. C'était un don de
+roi à roi, une Basse Brette hardie et jolie, enfantine poupée à petits
+traits, qu'il envoyait à Charles II. Madame devait la mener, la
+chaperonner. Pour cet acte de prostitution, le roi avait acheté la
+petite, l'avait payée à sa famille, lui constituant une terre, et tant
+par chaque bâtard qu'elle aurait de Charles II.</p>
+
+<p>Madame endura tout. Elle espérait que son frère lui <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span>
+obtiendrait du pape la cassation de son mariage. Elle serait restée
+près de lui, vraie reine d'Angleterre, et le gouvernant par les
+femmes. On se ligua contre elle; il lui fallut revenir ici.</p>
+
+<p>Elle y trouva deux choses, non-seulement Monsieur exaspéré, envenimé,
+mais, ce qu'elle n'eût pas attendu, le roi très-froid. Il avait d'elle
+ce qu'il voulait avoir. Il n'alla pas au-devant d'elle, comme on
+l'avait pensé. La cabale en fut enhardie.</p>
+
+<p>Elle pleura beaucoup, se voyant si peu appuyée. Monsieur l'emmena de
+la cour, de son autorité d'époux, ne la laissa pas aller à Versailles.
+Le roi aurait pu insister, mais il ne le fit point. Elle pleura encore
+plus, se laissa conduire à Saint-Cloud. Elle était seule, et tout
+contre elle, sa fille même, enfant de neuf ans; on avait réussi à lui
+faire détester sa mère.</p>
+
+<p>Il faisait chaud. Elle prit un bain qui lui fit mal, mais elle s'en
+remit très-bien, et fut passablement pendant deux jours, mangea,
+dormit. Le 28 juin, elle demanda une tasse de chicorée, la but, et, au
+moment même, rougit, pâlit, cria. Elle, toujours si patiente, elle
+céda à l'excès de la douleur; ses yeux se remplirent de larmes, elle
+dit qu'elle allait mourir.</p>
+
+<p>On s'informa de l'eau qu'elle avait bue, et sa femme de chambre dit,
+non pas l'avoir préparée, mais bien <i>l'avoir fait faire</i>. Elle en
+demanda, en but elle-même, mais cette eau n'avait-elle pas été changée
+dans le trajet?</p>
+
+<p>Était-ce un choléra? comme on l'a dit. Les signes indiqués ne se
+rapportent nullement à ce genre de maladies. Elle était fort usée,
+pouvait mourir sans <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> doute. Mais très-visiblement la chose fut
+accélérée (comme dans l'affaire de Don Carlos); on aida la nature. Les
+valets de Monsieur, qui étaient bien plus ceux du chevalier de
+Lorraine, comprirent que, dans l'union croissante des deux rois et le
+besoin qu'ils auraient l'un de l'autre, Madame retrouverait près de
+Louis XIV un moment de tendresse et d'absolue puissance où le roi
+ferait maison nette chez son frère et les chasserait. Ils
+connaissaient la cour et devinèrent que, si elle mourait, on voudrait
+cependant maintenir l'alliance et qu'on étoufferait la chose, qu'elle
+serait pleurée, non vengée, qu'on respecterait <i>les faits accomplis</i>.</p>
+
+<p>Ils s'étaient bien gardés de confier le secret à Monsieur, même ils
+avaient cru pouvoir l'éloigner, l'envoyer à Paris; un hasard le
+retint. Il fut étonné, dit qu'on lui donnât du contre-poison; mais on
+perdit du temps à lui faire prendre de la poudre de vipère. Elle ne
+demandait que l'émétique et les médecins le lui refusèrent
+obstinément. Chose étrange, le roi, qui vint et qui raisonna avec eux,
+ne réussit pas davantage à lui obtenir ce qu'elle voulait. Ils tinrent
+à leur opinion. Ils avaient dit <i>colique</i>, <i>choléra</i>, n'en voulurent
+démordre.</p>
+
+<p>Étaient-ils du complot? Non; mais, outre l'orgueil qui les empêcha de
+se démentir, ils eurent peur d'en voir plus qu'ils n'auraient voulu,
+de faire très-mal leur cour, de trouver des preuves trop claires de
+l'empoisonnement. L'alliance eût été brisée peut-être, les projets du
+roi, du clergé, pour la croisade hollandaise et anglaise, eussent été
+à vau-l'eau. On ne l'aurait jamais <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> pardonné aux médecins. Ils
+furent prudents et politiques.</p>
+
+<p>On vit là une chose cruelle, c'est que cette femme aimée de tous
+n'était pas fortement aimée. Chacun s'intéressait, allait, venait;
+mais personne ne se hasarda, personne n'obéit à sa dernière prière.
+Elle voulait vomir, rejeter le poison, demandait l'émétique. Personne
+n'osa lui en donner.</p>
+
+<p>Mademoiselle, qui arriva avec toute la cour, ne trouva personne
+affligé, Monsieur un peu étonné seulement. Elle la vit sur un petit
+lit, échevelée, la chemise dénouée, avec la figure d'une morte. Elle
+sentait, voyait, jugeait tout, le progrès surtout de la mort. «Voyez,
+dit-elle, je n'ai plus de nez, il s'est retiré.» On vit qu'en effet il
+était déjà comme celui d'un corps mort de huit jours. Avec tout cela,
+on se tenait au mot des médecins: «Ce n'est rien.» On était
+tranquille, et quelques-uns rirent même. Mademoiselle en fut indignée,
+et seule eut le courage de dire qu'au moins il fallait sauver l'âme et
+lui chercher un confesseur.</p>
+
+<p>Les gens de la maison tenaient à point l'homme du lieu, le curé de
+Saint-Cloud, sûrs qu'à cet inconnu Madame ne dirait pas grand'chose;
+une minute, en effet, suffit. Mademoiselle insista. «Prenez Bossuet,
+dit-elle, et, en attendant, M. le chanoine Feuillet.»</p>
+
+<p>Feuillet fut très-habile, prudent comme les médecins. Il obtint de
+Madame qu'elle offrirait sa mort à Dieu, sans accuser personne. Elle
+dit en effet au maréchal de Grammont: «On m'a empoisonnée... <i>mais par
+mégarde</i>.» Elle montra une discrétion admirable et une parfaite
+douceur. Elle embrassa Monsieur, et <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> lui dit (par allusion à
+l'arrestation outrageuse du chevalier) «qu'elle ne lui avait jamais
+manqué.»</p>
+
+<p>L'ambassadeur d'Angleterre étant venu, elle lui parla en anglais, lui
+dit de cacher à son frère qu'elle fût empoisonnée. L'abbé Feuillet,
+qui ne la quitta point, surprit le mot <i>poison</i>, l'arrêta et lui dit:
+«Madame, ne songez plus qu'à Dieu.» Bossuet, qui arriva, continua
+Feuillet, la confirma dans ces pensées d'abnégation et de discrétion.
+De longue date, elle avait songé à Bossuet pour ce grand jour. Elle
+dit en anglais qu'on lui donnât après sa mort une bague d'émeraude
+qu'elle avait préparée pour lui.</p>
+
+<p>Cependant, peu à peu, elle resta presque seule. Le roi était parti,
+fort ému, et Monsieur aussi en pleurant. Toute la cour s'était
+écoulée. Mademoiselle, trop touchée, n'osait lui dire adieu. Elle
+baissait très-vite, sentit une envie de dormir, s'éveilla brusquement,
+appela Bossuet, qui lui donna le crucifix, qu'elle embrassa en
+expirant. Il était trois heures du matin, et la première lueur de
+l'aube (29 juin 1670).</p>
+
+<p>Le roi, fort affligé, mais craignant que cette affliction n'altérât sa
+santé, le jour même prit médecine. Il dit à Mademoiselle, qui vint le
+voir: «Voici une place vacante, ma cousine. La voulez-vous remplir?»
+Plaisanterie fort déplacée; Mademoiselle eût pu être la mère de
+Monsieur. Elle ne comprit pas, et dit: «Vous êtes le maître.» Il avait
+bien d'autres pensées. Le soir même, il parla à son frère de la
+princesse de Bavière.</p>
+
+<p>L'ambassadeur d'Angleterre voulut assister à l'ouverture du corps, et
+les médecins ne manquèrent pas <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> de trouver qu'elle était morte
+du <i>choléra-morbus</i> (c'est le mot de Mademoiselle), qu'elle était de
+longue date gangrenée, etc. Il n'en fut pas la dupe, ni Charles II,
+qui, d'abord, indigné, ne voulut pas recevoir la lettre que lui
+écrivit Monsieur. Mais c'eût été se brouiller et refuser l'argent de
+France. Il s'adoucit et fit semblant de croire les explications qu'on
+donna.</p>
+
+<p>Saint-Simon nous assure que le roi, avant de remarier son frère,
+voulut savoir au vrai s'il était un empoisonneur, qu'il fit venir
+Furnon, le maître d'hôtel de Madame, et sut de lui que le poison avait
+été envoyé d'Italie par le chevalier de Lorraine à Beauveau, écuyer de
+Madame, et à d'Effiat, son capitaine des gardes, mais que Monsieur
+n'en savait rien. «C'est ce maître d'hôtel qui l'a conté lui-même, dit
+Saint Simon, à M. Joly de Fleury, de qui je le tiens.»</p>
+
+<p>Récit trop vraisemblable. Mais ce qui ne l'est pas, ce qu'on ne
+voudrait pas croire, et qui cependant est certain, c'est que les
+empoisonneurs eurent un succès complet, que, peu après le crime, le
+roi permit au chevalier de Lorraine de servir à l'armée, le nomma
+maréchal de camp, le fit revenir à la cour. Comment expliquer cette
+chose énorme et outrageuse à la nature?</p>
+
+<p>Le souvenir de Gaston, les embarras qu'un frère cadet pouvait donner,
+l'utilité de le tenir très-bas, avaient dirigé jusque-là Louis XIV
+(aussi bien que sa mère). Personne mieux que le chevalier n'aurait pu
+avilir Monsieur, le tenir à l'état de femme ridicule et déshonorée.</p>
+
+<p>Il était revenu ici, et il devait être près de Monsieur <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> dans
+ce grand auditoire, le jour de l'oraison funèbre, quand Bossuet, pour
+la première fois, trouva de vrais mots d'homme, celui de la lugubre
+nuit: «Madame se meurt! Madame est morte!»&mdash;Et encore: «L'eût-elle
+cru, il y a six mois?»&mdash;Mais que de larmes et de sanglots, quand il
+dit ce mot, trop compris: «Madame fut <i>douce envers la mort</i>, comme
+elle l'était pour tout le monde.»</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> CHAPITRE XI<br>
+<span class="smaller">PRÉLUDES DE LA GUERRE DE HOLLANDE<br>
+1670-1672</span></h2>
+
+<p>Quatre ans avant que la guerre éclatât (1668), le colérique Louvois
+s'était emporté jusqu'à dire: «C'est un plan arrêté; le roi détruira
+la religion prétendue réformée partout où ses armes la rencontreront.»
+Il parlait devant les envoyés des protestants d'Allemagne.</p>
+
+<p>En partant pour la guerre (1672), le roi dit froidement à peu près la
+même chose: «C'est une guerre religieuse.»</p>
+
+<p>Mot grave qu'adoptera l'histoire.</p>
+
+<p>Les longs circuits diplomatiques qui précèdent cette guerre ne peuvent
+faire illusion. Que cette guerre ait été politique et commerciale,
+cela est secondaire; c'est l'affaire des ministres. Elle fut, dans la
+pensée suprême qui les menait, une guerre de vengeance et de
+religion.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> <i>Dieu-donné</i> naquit pour cela, pour la croisade protestante
+de Hollande (et d'Angleterre), et pour la croisade intérieure contre
+nos protestants de France. Sa mère mourante le lui rappela.&mdash;Sauf le
+court moment du Tartufe (le second règne de Madame), où le parti dévot
+s'attaque aux m&oelig;urs du roi, il fut toujours docile à ce parti,
+accorda d'année en année toute persécution que lui demanda le clergé.</p>
+
+<p>Le fils d'Anne d'Autriche fut (jeune et à tout âge) un catholique
+littéral et dépendant des pratiques de l'Église, donc dépendant du
+confessionnal. Obligé de donner l'exemple aux grandes fêtes, sans
+s'amender, il s'acquittait par des concessions religieuses. Quand le
+parti dévot, la reine-mère, acceptèrent la Vallière, quand le vieux
+confesseur, le P. Annat, fut de plus en plus dur d'oreille, sa surdité
+lui fut payée comptant (2 avril 1666) par la déclaration qui permit au
+clergé de <i>réunir tous les arrêts locaux rendus depuis dix ans contre
+les protestants</i>, d'en compiler le futur code de la grande
+persécution.</p>
+
+<p>Les Jésuites eurent toujours près du roi un homme bien choisi, sans
+éclat, souple et fort, infiniment tenace, des races montagnardes du
+Midi de la France. Annat, Ferrier, étaient deux hommes de Rodez, de ce
+rude pays de l'Aveyron. Leur successeur, le P. la Chaise, si doux de
+forme, et plus tenace encore, fut un montagnard du Forez. Dans cette
+place, il fallait un homme qui cédât, mais non pas trop vite, qui
+respectueusement exigeât et obtînt.</p>
+
+<p>La grâce décente de Madame, l'amour touchant de la Vallière,
+ennoblirent les premières années. Le <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> maître s'astreignait au
+mystère et respectait encore un peu les m&oelig;urs publiques. Mais,
+lorsqu'il ne cacha plus rien, lorsque, régulier chez la reine, non
+moins chez la Vallière, il prit la Montespan et posséda publiquement
+trois femmes (quatre peut-être), la besogne était forte pour le
+nouveau confesseur, le P. Ferrier. Elles communièrent ensemble à
+Notre-Dame-de-Liesse, la reine récemment accouchée, la Vallière grosse
+de six mois, la Montespan dans les premiers troubles d'une grossesse
+qui n'aboutit point. Cependant on ne pensait pas que les choses en
+restassent là. Dans ce grand essor de conquêtes où on voyait le roi,
+toutes rêvaient d'être conquises. La Soubise se présenta, jeune et
+éblouissante, mais ménagea la Montespan. Mademoiselle de Sévigné, fine
+et jolie, parut, mais elle était trop maigre (au grand chagrin de son
+cousin Bussy, qui espérait cette gloire pour la famille). La pire, la
+Montespan, vainquit par l'amusement et les risées grossières. Ce qu'on
+en conte (les coussins de chiens envoyés à l'église, la chaise <i>de
+commodité</i>, etc.) donne une étrange idée du bon goût de Louis XIV.
+Quand il défendit le mariage de Lauzun avec Mademoiselle, celui-ci,
+furieux contre la Montespan, dont il avait fait la fortune et qui
+n'aidait pas à la sienne, osa se cacher sous son lit, épier, écouter.
+Et ce qu'il entendit fut tel, qu'elle se crut perdue si le roi
+n'enfermait Lauzun.</p>
+
+<p>La voir, après cela, trôner à la table royale avec tous les diamants
+de la couronne (<i>Sévigné</i>) devant la reine en larmes, la voir
+communier triomphalement avec le roi, c'était une honte pour
+l'autorité ecclésiastique. <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> Plus grande encore, de voir la
+reine subir (pour son salut) l'indicible croix de l'avoir chez elle
+comme surintendante de sa maison. Ainsi tout est pacifié, la reine ne
+pleure plus. Le roi est dans une sécurité admirable de conscience. À
+ce moment (1670), il fait écrire, écrit, pour l'instruction du
+Dauphin, le <i>miracle de son règne</i>; il dit, à chaque ligne, que Dieu
+agit par lui, et que Dieu est en lui. Monstrueuse infatuation,
+inexplicable, si ses directeurs n'avaient accepté comme expiation de
+sa vie privée la ruine prochaine du protestantisme, le grand complot
+diplomatique, et plus que toutes choses, la perfide bonté qui abusa
+nos protestants, endormit ceux de l'Europe.</p>
+
+<p>À l'extérieur, le roi prit pour ambassadeurs en Angleterre, en
+Hollande et en Suède, un protestant, un Janséniste, M. de Ruvigni et
+M. de Pomponne. À l'intérieur, il amusa nos réformés par une
+déclaration protectrice (février 1669). Elle leur permettait de vivre
+et de mourir: <i>de vivre</i>, de ne plus être envoyés aux prévôts qui
+pendaient d'abord, examinaient ensuite; <i>de mourir</i>, sans que le curé
+vînt (sinon appelé). On restreignit les enlèvements d'enfants.</p>
+
+<p>Vive indignation des évêques à l'Assemblée de 1670. Mais les Jésuites
+savaient bien que penser.</p>
+
+<p>Un homme n'était pas dupe, et il courait le monde pour démasquer Louis
+XIV. C'était le Rochelois fugitif Marsilly. En 1661, on avait mis hors
+la Rochelle 300 familles, sans leur donner une heure; elles campèrent
+sous les pluies de novembre. Tels moururent, tels s'enfuirent, entre
+autres celui-ci. C'était un homme seul, mais de grande action, et qui
+pouvait ce <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> qu'il voulait. Il agit fortement en Suède, et jeta
+les Suédois dans la ligue qui arrêta le roi. En 1669, il était en
+Angleterre et il agissait sur le parlement. Il eut le tort de croire
+qu'il gagnerait Charles II même. Notre ambassadeur Ruvigni, l'homme de
+confiance des églises réformées, beau-père de lord Russell (le martyr
+de la liberté), fut ici mauvais protestant. Il eut le malheureux
+succès de faire parler Charles II, qui ne lui cacha rien sur Marsilly.
+Il l'aurait livré sans scrupule. Mais l'Angleterre a là-dessus des
+préjugés gênants. Marsilly ne s'y fia pas et s'en alla en Suisse. On
+le suivait de près. On demanda à Turenne, qui était encore protestant,
+de trouver, d'envoyer trois solides officiers protestants qui iraient
+à la chasse du fugitif. Ils lui inspirent confiance, l'invitent,
+l'attirent dans un coin désert des montagnes, le lient, l'apportent à
+Paris.</p>
+
+<p>Le procès fut fait avec soin. On n'y épargna, ni la question la plus
+<i>exquise</i>, ni les plus mielleuses promesses, ni les visites pieuses
+des bons ministres protestants qui l'engageaient à soulager sa
+conscience, à ne pas se damner par son obstination. Il répondait à
+tout qu'il ne se sentait point coupable. Il savait bien qu'il était
+mort, et jugeait en homme de sens qu'on chercherait quelque supplice
+pour le faire faiblir à sa fin. Faute de mieux, il prit un morceau de
+verre qu'il avait trouvé dans son cachot, et se fit une atroce
+blessure (l'amputation des parties sexuelles), pensant échapper par
+l'hémorrhagie. Sa pâleur le trahit, on devina. Il n'y avait pas un
+moment à perdre. Il fut sur-le-champ roué vif. Le roi, averti,
+ordonna qu'il y <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> eût un ministre sur l'échafaud, pour qu'on
+vît qu'il était roué comme traître, non comme protestant. Du reste,
+tout saigné qu'il était, déjà de l'autre monde, il tint ferme jusqu'au
+bout. Le peuple de Paris, fait aux exécutions et connaisseur aux
+choses de la Grève, admira et n'aboya point, et beaucoup ôtèrent leur
+chapeau.</p>
+
+<p>Un ministre accordé à un protestant qui mourait, ce fut le dernier
+ménagement du roi pour le parti. L'assemblée du clergé qui ouvre
+(1670) s'obstine à ne pas comprendre l'avantage qu'il y a d'amuser des
+protestants en France, pour les accabler en Europe. Le roi mollit. La
+persécution recommence. Les parlements y poussent; Rouen absout les
+enlèvements, et à Paris Lamoignon même cache les enfants volés dans
+son hôtel. À Pau, c'est pis, le parlement frappe de grosses amendes
+les parents qui se plaignent.</p>
+
+<p>On eût voulu pousser les protestants à une paix fourrée qu'on
+méditait, une prétendue réconciliation des deux Églises. Le converti
+Turenne et le converti Pélisson, quelques protestants politiques, y
+travaillaient. On assurait que quarante-deux évêques donnaient parole
+de supprimer le culte des images, le purgatoire, etc., presque le
+catholicisme, <i>pourvu que les protestants se soumissent</i>. Et, soumis
+une fois, ayant perdu leurs garanties, on eût dompté ce vil troupeau.</p>
+
+<p>Pour les rendre dociles à ces douces paroles, on avait pris un moyen
+rude; c'était de les enfermer en France, de défendre l'émigration. Les
+portes du royaume étaient closes sur eux; quoi qu'on fit désormais,
+ils devaient rester et mourir. Leur soumission <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> fut
+étonnante. Dans la destruction de leurs temples (quatre-vingts rasés
+dans un seul diocèse!), tout ce qu'ils faisaient, c'était de
+s'assembler sur les ruines et de prier pour le roi. Si l'on corrompait
+leurs ministres, ils prenaient seulement parmi eux des lecteurs pour
+lire l'Écriture sainte. Cette guerre de Hollande, qu'on disait
+hautement religieuse et contre le protestantisme, les protestants ne
+se crurent pas dispensés d'y servir.</p>
+
+<p>Tout était prêt. Louis XIV, en quatre années, avait acheté la trahison
+dans toute l'Europe. Pomponne réussit en Suède par un traité d'argent.</p>
+
+<p>Pour l'Empereur, on l'avait déjà gagné contre sa famille, contre
+l'Espagne. On le gagna contre l'Allemagne, en achetant sa neutralité;
+on lui maria sa s&oelig;ur, on gorgea son ministre. Puis, contre
+l'Empereur, on acheta le Bavarois, qui (Léopold mourant) dut avoir un
+morceau d'Autriche; le Dauphin épousait sa fille, et, lui, devait
+voter pour le roi à la première élection d'un Empereur.</p>
+
+<p>Les princes du Bas-Rhin, jaloux de la Hollande, toujours en procès
+pour leur fleuve, furent contre elle (comme la Prusse en 1832). Ils
+armèrent sottement pour se donner ce terrible voisin qui les eût
+dévorés. L'évêque de Munster, brigand de son métier, loua sa bande au
+roi. L'Électeur de Cologne le mit sur le Rhin même, recevant garnison
+française dans cette petite Neuss qui jadis arrêta Charles le
+Téméraire et déconcerta sa fortune.</p>
+
+<p>Le seul Électeur de Mayence fut loyal, agit fidèlement dans l'intérêt
+de l'Allemagne, voulut détourner <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> le danger. Le sultan avait
+mal reçu une ambassade hautaine du roi, et celui-ci était fort irrité.
+L'Électeur crut en profiter, et envoya ici le jeune Leibnitz avec un
+très-beau plan pour conquérir ce qu'il appelait la <i>Hollande
+d'Orient</i>, l'Égypte. Tout y était prévu; ce vaste et beau génie avait
+tout embrassé. Il n'y manquait qu'une chose, la chose essentielle, la
+connaissance de la vraie situation religieuse, de la conscience du
+roi, et des motifs intimes, supérieurs, qui dirigeaient tout. Le
+moindre courtisan d'ici eût pu dire à Leibnitz combien son idée était
+vaine. Cette guerre de Hollande était le fonds du règne même, le drame
+naturel où le nouveau Philippe II gravitait fatalement, aussi bien
+que la guerre intérieure contre le protestantisme.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> CHAPITRE XII<br>
+<span class="smaller">GUERRE DE HOLLANDE<br>
+1672</span></h2>
+
+<p>Ce fut plus qu'une guerre étrangère. La Hollande était France. Nos
+rois l'avaient soutenue. Notre meilleur sang y avait passé. Nous y
+étions plus que chez nous. On vivait ici, on pensait là-bas. Les
+Hollandais parlaient français. Dans les rues, les jardins d'Harlem, le
+long des canaux de Rotterdam, nous n'entendions que notre langue, et
+vous vous seriez cru dans votre pays, dans une France,&mdash;une France
+libre, celle-ci, une France de sagesse et de raison.</p>
+
+<p>Un Français de la Haye trouva, sous les ombrages de son <i>Bois</i>
+vénérable, le mot de la pensée moderne qui en a commencé tout le
+mouvement: «<i>Je pense, donc je suis.</i>» Nulle raison d'être que la
+libre pensée. Un Français d'Amsterdam dit le premier mot de
+l'émancipation, ouvrant son livre ainsi: «<i>Les peuples ont fait les
+rois.</i>»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> Qui fécondait cette France de Hollande? L'admirable sécurité
+de ce pays, la protection généreuse qu'il offrait à toute la terre.
+Pourquoi Descartes aima-t-il ses brouillards plus que le soleil de
+Touraine? Demandez à Rembrandt. C'est lui qui fait sentir encore la
+chaleur du foyer béni, où la libre pensée, jouissant d'elle-même, se
+mirant aux lueurs de la réflexion concentrée, vit cent choses
+profondes que ne voit pas le jour du ciel.</p>
+
+<p>Il semble qu'à ce foyer de Hollande, à sa lumière touchante, la
+nature, attendrie, se soit livrée plus volontiers. Elle révèle à
+Swammerdam le secret des petites vies et de leurs métamorphoses. Elle
+ouvre à Graaf un bien autre infini, le mystère de douleur qui fait la
+femme, son charme et son soupir. Quelle poésie se dira poétique en
+face de celle-ci? Quelle fiction se soutiendra devant ces
+enchantements de la vérité?</p>
+
+<p>Rembrandt sait bien qu'il n'a pas besoin d'imaginer de vaines
+merveilles. Il tourne le dos à la fantaisie. Il n'a que faire des
+diables de Milton, des Titania de Shakespeare. Une famille, un rayon
+de lumière, et pas même un rayon, une dernière lueur de l'âtre éteint,
+avec cela il prend le c&oelig;ur. Dans un de ces tableaux, la vieille
+dame écoute ou s'endort, la jeune lit la Bible; entre elles l'enfant
+dans le berceau. Mais où donc est le père? Absent. Peut-être aux
+Indes? Et, s'il était noyé, qu'adviendrait-il de ce doux nid, si bien
+arrangé par deux femmes? Vraiment, je ne suis pas tranquille. Les
+vents de la mer grondent autour, ou peut-être, ce que j'entends, c'est
+un océan plus sauvage, l'horreur de l'invasion.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> Voilà ce qui me trouble à l'approche de cette guerre, c'est
+que le vrai foyer, la maison, l'intérieur, était ici bien plus
+qu'ailleurs. Et c'est cela qui va être détruit. La maison nous révèle
+tout. Les vastes galetas où l'on campe dans les châteaux du Moyen âge,
+les casernes ennuyeuses que le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle fait en France et
+partout, disent assez la vie communiste, le pêle-mêle misérable où
+l'on vivait. C'est tard, bien tard, vers la fin de Louis XIV, qu'on
+imagina l'obscur entre-sol et la <i>mansarde</i> sous les toits, mansarde
+sans cheminée, où grelotte le domestique, la fille (mal gardée) qui
+gèle et coud dans les nuits de janvier. Il y a loin de là à la bonne
+maison hollandaise. Quelle maison? Très-pauvre souvent, toujours
+très-bonne: une chaumière avec sa cigogne et ses nids d'hirondelles,
+la simple barque, la grosse barque ventrue de Hollande dont rient les
+sots (qui s'entend au bonheur?). Elle n'en va pas moins, cette barque
+au complet (mari, femme, enfants, chiens, oiseaux), elle va, lente et
+paisible, par les mers les plus dangereuses; petit monde harmonique,
+si content de lui-même qu'il se soucie peu d'arriver.</p>
+
+<p>Quand on se promène à Sardam et aux côtes voisines, qu'on entre dans
+ces barques, qu'on voit l'attitude si simple de ces hommes si hardis,
+on sent bien que c'est là le marin naturel, sans orgueil, sans
+emphase, l'amphibie véritable. Plusieurs n'ont jamais débarqué. Race
+bien supérieure à toutes celles des émigrants qu'ils ont reçus de
+partout, dans leur bonhomie confiante qui leur devint si funeste au
+moment de l'invasion.</p>
+
+<p>Les grands fleuves, qui aboutissent à cette dernière <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> langue
+du continent européen, l'encombrent sans pitié d'un résidu énorme:
+sable, boues, débris enlevés. Le Rhin, qui se tord sur la Suisse, non
+content d'emporter les terres que les torrents arrachent, recueille
+sur sa route tout ce que l'Allemagne y traîne de fange, et il pousse
+tout cela, par ses bouches bourbeuses, sur la Hollande, qui en serait
+enterrée sans un travail énorme de curage. Eh bien, elle ne recevait
+pas un moindre encombrement d'alluvions humaines. Ce torrent trouble
+qui, aujourd'hui, noie la vaste Amérique, comment n'aurait-il pas
+submergé le petit pays?</p>
+
+<p>La Hollande, si bien gardée par mer, ne voulut jamais vers la terre
+faire des digues contre ce déluge d'hommes, la plupart affamés,
+malheureux et persécutés. Tout n'était pas propre, pourtant, dans une
+telle inondation. Si nos réfugiés y apportèrent des m&oelig;urs, un
+esprit sobre et sage, du Nord et de partout beaucoup de lie venait,
+des tourbes aventurières, soldats à vendre, compagnons paresseux qui,
+après avoir traîné partout leur misère, venaient manger à la grande
+marmite qui n'excluait personne.</p>
+
+<p>Ce gouvernement économe, dont le chef, M. de Witt, avait une liste
+civile de trois mille livres par an, payait fort cher ses moindres
+serviteurs. Il ménageait les hommes. Il s'informait, voulait qu'on fût
+heureux.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout. Depuis la tragédie de Barneveldt, que le fanatisme
+vrai ou faux tua, la Hollande, qui en eut horreur, prit un mal tout
+contraire, l'excès de la tolérance.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> L'émigrant, à la seconde génération, se croyait Hollandais; à
+la troisième, il en revendiquait les droits contre ses hôtes et
+bienfaiteurs, contre la race héroïque qui avait brisé Philippe II,
+conquis les mers, le commerce du monde. De là deux éléments funestes:
+1<sup>o</sup> la bourgeoisie nouvelle des enrichis; 2<sup>o</sup> la masse encore
+pauvre des arrivants, dont ces enrichis se servaient contre la vraie
+Hollande, contre les Barneveldt, contre les Grotius, les de Witt, les
+Ruyter. Ce gouvernement glorieux, l'honneur de la nature humaine, eût
+subsisté, pourtant, si tous ces mauvais éléments n'avaient trouvé leur
+centre d'action dans le prince d'Orange, chef militaire des nobles de
+terre ferme et des soldats aventuriers.</p>
+
+<p>Au musée d'Amsterdam, vous pouvez voir un grand tableau du peintre Van
+der Helst, qui vous donne la situation. Après la victoire sur
+l'Espagne et le traité de Westphalie, à une grande table où flottent
+les drapeaux vainqueurs, on voit manger ensemble, fraterniser les deux
+partis. On peut dire la <i>Cène hollandaise</i>. Les glorieux marins
+(habits noirs, cheveux noirs, bonnes figures tannées) fêtent leurs
+douteux associés, les jaunes cavaliers de la maison d'Orange. À la
+place d'honneur, un amiral, je crois, gros homme fort, de face un peu
+commune, mais si gaie! si loyale! prend de sa grande main brune la
+petite main blanche d'un blond capitaine orangiste, qui n'ose pas la
+retirer. Mais son fâcheux visage dément sa main, et dispense le
+peintre de mettre au bas le nom: <i>Judas</i>.</p>
+
+<p>Le chaos de la fausse Hollande était parfaitement représenté par
+cette famille d'Orange. Elle était de <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> l'Empire; elle avait un
+pied en Provence, un autre aux Pays-Bas. Le <i>Taciturne</i>, son héros,
+véritable grand homme, n'en fut pas moins étrange. On a vu son
+hésitation, ses respects simulés pour l'Espagnol qu'il combattait, sa
+défiance pour Coligny. Sa foi réelle, intime (sur laquelle il fut
+taciturne), c'était que la patrie ne pouvait se sauver qu'en se
+donnant à la maison d'Orange. Ferme <i>Credo</i>, que la famille garda,
+suivit par tous moyens, celui-ci par la tolérance, en s'appuyant des
+catholiques; son fils Maurice, tout au contraire, des protestants
+exagérés. Par eux, il crut tuer la république en tuant Barneveldt, et
+il en resta exécrable. Son neveu, qui épouse une fille de Charles
+I<sup>er</sup>, gendre d'un roi, veut être roi, échoue, meurt en laissant au
+ventre de Marie-Henriette la trahison même incarnée. Elle enfanta cet
+enfant blême, qu'on voit à Westminster, et l'allaita soigneusement de
+la tradition de famille, l'ingratitude. Cela ne varie pas chez eux. Le
+Taciturne, glorieusement ingrat, mais ingrat cependant pour le sang de
+Charles-Quint, qui l'a élevé; le second, Maurice, ingrat pour le guide
+de son enfance, son vrai père, le vieux Barneveldt; tous deux seront
+bien surpassés par Guillaume III.</p>
+
+<p>Véritables héros modernes, sans préjugés, sans faiblesse de c&oelig;ur,
+qui ne connurent ni famille, ni amitié, ni services rendus, foulèrent
+aux pieds père et patrie. La fort bonne figure en cire de Guillaume
+III, qui est à Westminster, le montre au vrai. Il est en pied comme il
+fut, mesquin, jaune, mi-Français par l'habit rubané de Louis XIV,
+mi-Anglais de flegme apparent, être à sang-froid, que pousse certaine
+fatalité mauvaise. <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> Quelle? Surtout la légende diabolique de
+Maurice, sa gloire et son crime.</p>
+
+<p>Xerxès fit Thémistocle. Louis XIV fit la fortune de la maison
+d'Orange, fonda, créa Guillaume III, le héros négatif de la
+diplomatie, Thémistocle bâtard des résistances européennes. Contre
+l'énorme enflure du grand roi, son orgueil bouffi, le monde inventa et
+soutint ce personnage, dont tout le sens est <i>Non</i>.</p>
+
+<p>La seconde chose qui le fit, ce fut la lourde faute de nos
+gentilshommes réfugiés, qui, trouvant en lui un demi-Français, ne
+s'entendirent pas avec la vraie Hollande. Ils quittaient un prince,
+ils voulurent un prince, servirent, entourèrent celui-ci, et lui
+firent ses succès, lui donnèrent un reflet d'eux-mêmes, parfois un
+faux air de héros.</p>
+
+<p>Un mot triste à dire, c'est que M. de Witt désirait, demandait le
+licenciement des troupes françaises. Il ne pouvait s'y fier; elles
+étaient au prince d'Orange (Mignet, III, 598). Il voyait s'élever, de
+minute en minute, ce dangereux enfant. Il prit un grand parti, digne
+de son c&oelig;ur. Ce fut, ne pouvant l'arrêter dans ce progrès, de
+l'adopter, de le faire l'enfant de l'État, et d'essayer de le grandir
+au-dessus de sa misérable ambition princière, en lui faisant
+comprendre qu'il était bien plus haut d'être le premier citoyen de la
+première cité du monde que de siéger maudit dans un trône usurpé.
+Guillaume écouta, profita, fit le disciple, et trahit d'autant mieux.
+De Witt n'en fut pas dupe. Mais sa situation était telle: il pouvait
+prévoir, non prévenir. C'est tout à fait à tort qu'on lui reproche de
+s'être laissé endormir. Il fut très-éveillé. Il vit et <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> fit
+tout ce qu'on peut attendre de la prudence humaine.</p>
+
+<p>Chose remarquable: sa pensée sur la situation fut justement la même
+que celle de Condé. Consulté sur la guerre, Condé dit que l'intérêt
+réel du roi était de limiter la guerre aux Pays-Bas espagnols, de ne
+pas s'embarquer dans cette guerre difficile de Hollande, qui bientôt
+lui mettrait toute l'Europe sur les bras. Cela sautait aux yeux. De
+Witt jugeait, avec toute apparence, que le roi ne ferait pas à la
+Hollande une guerre directe, qu'il se servirait de Guillaume, qui,
+pour son fief d'Orange, était dépendant de Louis XIV; que Louis,
+d'accord avec Charles II, oncle de Guillaume, pousserait le parti
+orangiste, et mettrait le jeune traître à la tête de la république. La
+première démarche, en effet, que notre ambassadeur Pomponne fit en
+Hollande (1669) fut de remettre au petit prince, qui avait alors
+dix-neuf ans, et n'était qu'homme privé, une lettre où il l'assurait
+<i>de son affection particulière</i>. Honneur insigne, inattendu, qui
+encouragea le parti, montra qu'il avait double chance, qu'Orange
+arriverait, et que, si la Hollande ne se donnait à lui, les rois
+l'aideraient à la prendre.</p>
+
+<p>M. de Witt n'oublia pas l'armée, comme on le dit. Il se tourmenta fort
+pour en faire une. La difficulté était grande. Le Hollandais était
+marin, rien autre chose. Tout au plus, les fils des bourgeois
+entraient dans la cavalerie. La racaille (étrangère) des ports, le
+paysan de Gueldres, etc., étaient les instruments grossiers des
+orangistes. Donc, la masse du pays étant suspecte, le grand patriote,
+pour la sauver, était forcé <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> de chercher au dehors. Nos
+réfugiés se ralliaient au prince. De Witt voulut louer des Suisses, et
+trouva là l'argent du roi, la goinfrerie de leurs meneurs, pensionnés
+de Versailles. Il leva des Allemands, bons soldats quoi qu'on ait dit.
+Ils auraient défendu les places, si le peuple ne les eût forcés de les
+rendre. Ces Allemands, qu'on fit prisonniers et qu'on renvoya
+sottement pour argent, se battirent plus tard à merveille, et
+justifièrent parfaitement de Witt qui les avait choisis.</p>
+
+<p>En préparant la guerre, il faisait tout pour l'éviter. Craignant moins
+l'ennemi que la perfidie orangiste, il priait, suppliait Louis XIV de
+suivre son intérêt réel, celui de la France. Le roi n'entendait rien.
+Il n'en crut pas de Witt plus qu'il ne crut Condé. Il vit avec une
+froide cruauté ce malheureux qui, de toute façon, était sûr de périr,
+accablé par la France ou par les orangistes, trahi de l'Europe, trahi
+de la raison, ce semble, qui n'avait servi qu'à le perdre. Mais il ne
+sera pas perdu devant l'avenir.</p>
+
+<p>Jamais les Hollandais n'avaient pu deviner ni la lâcheté de Charles
+II, ni la furie brutale du peuple anglais, qui, dans sa jalousie pour
+leurs marins, marchait les yeux fermés à la remorque de la France.
+Charles leur fit des demandes énormes, extravagantes, celles que
+Cromwell, au comble de la gloire, ne fit jamais. Cromwell avait
+demandé que, dans la Manche, ils reconnussent la supériorité du
+pavillon anglais <i>de flotte à flotte</i>. Et Charles (au comble de la
+honte, et valet payé de Louis) demande que la flotte hollandaise,
+Ruyter et cent vaisseaux de ligne, saluent <i>toute <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> barque</i>
+anglaise qui passera! Cela fut accordé. Les Hollandais encore, pour
+mieux apaiser Charles II, se précipitèrent sous les pieds de son neveu
+Guillaume, ils le firent capitaine général pour un an,&mdash;puis capitaine
+et amiral à vie. De Witt ne pouvait plus arrêter la débâcle. Voyant
+dans de telles mains l'armée qu'il avait préparée, il entreprit, avec
+un courage indomptable, d'en faire une autre toute hollandaise, non
+commandée par le capitaine général. Cette armée fut votée, mais
+n'exista que sur le papier.</p>
+
+<p>De Witt avait ouvert un avis bien hardi. C'était de prendre
+l'offensive (janvier 1672), de brûler les magasins préparés, de tomber
+sur Neuss et Cologne. C'était fermer la porte de l'invasion, rendre
+inutile la trahison du Rhin. Les États généraux frémirent de cette
+audace. C'était, chose toute contraire à leur désir, d'apaiser
+l'Angleterre et la France, en donnant le pouvoir à Guillaume, sujet
+français, et neveu de l'Anglais. Ils confièrent leur défense et leur
+unique armée au parent de leur ennemi. Ils offrirent à Louis XIV de la
+licencier, cette armée, de se fier de leur sûreté à sa magnanimité. Il
+refusa avec mépris, voulut qu'ils restassent armés, afin qu'il pût les
+battre. Enfin il leur déclare la guerre le 5 avril, sans alléguer
+aucun grief. Déjà son homme, Charles II, était tombé sur eux par un
+acte de piraterie: le 23 mars, il attaqua une riche flotte
+hollandaise. Il n'en eut que la honte; elle soutint deux jours de
+combat et elle échappa presque entière.</p>
+
+<p>Le petit peuple de Hollande se montrait partout fort guerrier. On
+pouvait espérer que ces places, qui, <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> dans l'autre siècle,
+avaient soutenu des siéges, arrêté les Farnèse, les Spinola, se
+défendraient encore. Orange conseillait de détruire les petites pour
+mieux garder les grandes; mais il était trop tard; on avait vu, en
+1667, dans quelle panique se trouva la Belgique pour être surprise
+ainsi en pleine démolition. Les habitants ne l'auraient pas souffert;
+ils auraient crié à la trahison; ils rugissaient, comme des lions,
+contre les amis de la paix. Aux premiers coups, ces lions ne furent
+plus que des chiens qui hurlaient pour qu'on se rendît, et menaçaient,
+livraient leurs défenseurs.</p>
+
+<p>L'électeur de Cologne, évêque de Liége, nous donnant les passages sur
+la Meuse et le Rhin, les premières opérations furent un voyage
+d'agrément. Mais ensuite, ce long circuit fait, pour commencer
+l'invasion on tournait le dos à l'Allemagne, qui pouvait s'éveiller,
+nous prendre en queue. Condé eût mieux aimé qu'on s'assurât d'abord
+solidement de la Meuse, de sa grande place Maëstricht, clef commune
+des Pays-Bas et de la Hollande. Si l'on voulait pourtant absolument
+s'enfoncer en pays ennemi, Condé disait très-bien qu'il fallait une
+brusque attaque, lancer vers Amsterdam une forte cavalerie qui
+enlèverait les États généraux, saisirait les écluses, empêcherait la
+Hollande de se réfugier sous l'Océan.</p>
+
+<p>On ne fit ni l'un ni l'autre. Condé ayant été blessé dès la première
+affaire, le seul général fut Turenne, le nouveau converti, bien
+entendu sous le commis Louvois, qui menait le roi avec lui,
+administrait, réglementait tout le long du chemin. Le roi écrivait de
+sa main les règlements et les ordres du jour, et <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> croyait
+diriger la guerre. Quatre places prises ou livrées en quatre jours,
+puis le passage facile du Rhin (fort ridiculement célébré), ouvraient
+tout le pays. Chaque jour nous mettait en main des places, des
+garnisons nombreuses. Louvois fit décider, contre l'avis de Turenne,
+qu'on garderait ces places, qu'on s'y fortifierait, qu'on ne garderait
+pas les soldats, qu'on les rendrait à tant par tête. Judicieux conseil
+qui divisait, dispersait notre armée, rendait la sienne à l'ennemi!</p>
+
+<p>Il y avait cinquante ans que la Hollande ne voyait plus la guerre.
+C'était un grand jardin, un trésor de richesse et d'art; c'était
+l'asile universel des esprits pacifiques, qui ne demandaient rien que
+la possession tranquille d'une libre conscience. L'apparition subite
+de ce monstre de guerre, d'une armée de cent vingt mille hommes qui
+couvrit, engloutit tout le petit pays, ce fut une extrême terreur et
+comme le dernier jour du monde. La fausse Hollande tout d'abord se
+sépara de la vraie. Les catholiques d'Utrecht avaient hâte de se
+soumettre à leur prince naturel. Les Juifs d'Amsterdam traitaient
+déjà, et offraient des millions.</p>
+
+<p>La Hollande n'avait guère gagné à se faire orangiste. Le prince de
+vingt ans, dans cet embarras effroyable, perdit de vue l'affaire
+essentielle, et le salut fut l'&oelig;uvre d'un hasard. Guillaume,
+reculant jusqu'au fond de la Hollande, ne couvrait plus ni la Haye,
+siége des États, ni Amsterdam, le c&oelig;ur du pays, ni le point fatal
+des écluses auquel tenait la ressource dernière. Il avait peu de
+force; le principal usage qu'il aurait dû en faire, c'était de garder
+les <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> écluses; sinon, la guerre était finie. Si elle ne le fut
+pas, c'est à Louvois, non au prince d'Orange, que l'Europe le dut.
+Remercions ce grand ministre, qui, cette fois encore, sauva les
+libertés du monde.</p>
+
+<p>Le roi Louvois, comme le roi Louis, était galant. Sa Montespan était
+la femme du marquis de Rochefort, qu'il fit bientôt maréchal. Turenne,
+qui, tout en grondant contre Louvois, savait bien cependant que sans
+lui il ne serait pas connétable, ni chef de la croisade anglaise,
+Turenne lui fit ce plaisir de donner à son Rochefort la brillante
+mission de précéder l'armée et frapper le grand coup.</p>
+
+<p>Lancer sur Amsterdam un corps de six mille cavaliers qui s'emparerait
+au passage de Muyden où sont les écluses, c'était le conseil de Condé
+et de notre ex-ambassadeur; mais Turenne ne voulut pas se trop
+dégarnir de cavalerie, ne donna que quatre mille chevaux à Rochefort.
+Celui-ci, à son tour, non moins prudent, ne voulut pas partir sans
+rations de pain (dans un pays pourtant plantureux, couvert de
+troupeaux); il emmena dix-huit cents cavaliers. C'était trop peu pour
+faire peur à la grande ville. Aussi il n'y alla pas; il resta près
+d'Utrecht. Cent cinquante dragons seulement furent détachés sur la
+route d'Amsterdam. Mais la prudence est si contagieuse que ces dragons
+n'allèrent pas loin; déjà à Naërden, ils étaient fatigués; quatre
+seulement eurent la curiosité d'aller voir la ville aux écluses,
+Muyden. Ils la trouvent ouverte, en sont maîtres un moment; mais les
+habitants se rassurent, les mettent à la porte, et reçoivent secours
+d'Amsterdam. Les cent cinquante dragons <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> avertis, accouraient.
+Trop tard. Ils n'entrent point. La Hollande est sauvée (20 juin 1672).</p>
+
+<p>Dès le 7 juin, Ruyter, ayant surpris les flottes combinées
+d'Angleterre et de France et leur ayant livré une terrible bataille,
+l'une des plus furieuses du siècle, leur fit éprouver de telles pertes
+que, dès lors, il n'y eut plus à songer à une descente. Pendant toute
+l'action, Cornélius, le frère de Jean de Witt, représentant des États
+généraux, quoique malade, avait bravé le feu; on le voyait, dans son
+fauteuil, ce ferme magistrat, impassible sous la pluie de fer,
+respecté des boulets, donnant ce grand augure que la Patrie ne
+mourrait point.</p>
+
+<p>Il fallait de la foi pour y croire et la voir encore. Elle avait
+disparu. Sauf la Zélande et deux ou trois villes, la Haye et
+Amsterdam, la république n'était plus. Le roi la croyait sienne, et à
+ce point qu'il la traitait en sujette rebelle. Dans un manifeste digne
+d'Attila, il disait qu'il la <i>punirait</i> par le sac, l'incendie des
+villes. Quand le parti français, l'humble fils du bon Grotius, vint
+lui demander grâce, il n'en rapporta que le désespoir.</p>
+
+<p>D'abord on refuse de le recevoir. Puis, on déclare que la paix n'est
+faisable qu'à trois conditions: 1<sup>o</sup> Que la Hollande rentre dans ses
+marais, sacrifiant la ceinture des provinces et places fortes qu'elle
+s'est donnée au midi et à l'est, et qui, devenue française, la mettra
+en état de siége éternel; 2<sup>o</sup> que la Hollande tue sa propre
+industrie, en recevant les marchandises françaises; 3<sup>o</sup> qu'elle se
+mette au c&oelig;ur son ennemi religieux, qu'elle subisse partout le
+curé catholique, et <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> même le clergé militaire, l'ordre de
+Malte, l'épée du moine armé.</p>
+
+<p>Les États généraux acceptaient le premier article, livraient tout
+autour d'eux les places qui les couvraient. Le roi aurait dû se
+contenter de cela. Il les eût tenus si serrés, que tôt ou tard, il
+aurait eu le reste. Le clergé catholique, assiégeant le pays, l'aurait
+miné, pénétré en dessous comme d'une vaste infiltration, ruiné ses
+digues morales. Par la complicité des tolérants, des philosophes, des
+Grotius et des de Witt, il eût énervé la Hollande, comme il l'a fait
+depuis avec succès. Mais alors, il avait de bien autres ambitions; il
+voulait un triomphe éclatant et immédiat, qui aurait exalté les
+catholiques anglais, ouvert le second acte de la guerre contre
+l'hérésie.</p>
+
+<p>Si le roi avait eu un peu de c&oelig;ur, une chose l'eût rendu modéré. Le
+parti français de Hollande qui l'implorait le 22 juin, était en grand
+péril, sous le coup d'un massacre. La veille, le 21 juin, Jean de Witt
+avait été assassiné; blessé du moins; on crut l'avoir tué. Les de Witt
+étaient sûrs d'avoir le sort de Barneveldt. C'était au roi de voir
+s'il avait tant à désirer de donner le pouvoir au neveu du roi
+d'Angleterre, s'il devait perdre, envoyer à la mort les anciens amis
+de la France.</p>
+
+<p>Les historiens, soit réfugiés, soit hollandais, qui ont écrit plus
+tard, sous l'influence de la maison d'Orange, ne manquent pas
+d'affirmer: 1<sup>o</sup> que le parti des de Witt, des Ruyter, le parti
+républicain de la vieille Hollande, qui fut la patrie même, <i>avait été
+imprévoyant</i>; 2<sup>o</sup> qu'au moment de l'invasion, <i>il se montra
+faible</i>. <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> Avec ces deux allégations, ils arrivent à faire
+croire que la Hollande fut sauvée par ce qui était le moins
+hollandais, bourgeoisie nouvelle, issue d'émigrants, militaires
+français-allemands, et enfin la racaille de toutes nations. Tout cela
+pour eux, c'est le <i>peuple</i>. Le peuple, à les entendre, sauva tout, en
+se donnant un maître. Et, comme l'obstacle à cela, était surtout dans
+les de Witt, il ne faut trop regretter qu'on les ait tués. Belle
+circonstance atténuante pour la part directe ou indirecte que la
+maison d'Orange eut à l'horrible événement.</p>
+
+<p>Or, pour faire croire cela, on ne manque pas de raconter que ces
+magistrats héroïques, qui s'étaient montrés des hommes d'action, que
+ces frères qui, aux jours du danger, entrèrent dans la Tamise avec
+Ruyter et Tromp, se trouvèrent tout à coup abattus au moment de
+l'invasion. Tout périssait. Mais Orange était là. Le contraire est
+exact. Ce sont précisément les mêmes historiens qui donnent de quoi
+les réfuter. Il faut bien dater seulement. Cela éclaircit tout.</p>
+
+<p>Orange n'eut point l'initiative de la résistance désespérée. Loin de
+là, il pria les États généraux <i>de le laisser négocier avec Louis XIV
+dans son intérêt particulier</i> et de solliciter une sauvegarde pour ses
+terres (27 juin). C'est en <i>août</i> seulement qu'il afficha et promulgua
+les résolutions d'extrême défense.</p>
+
+<p>Mais, <i>dès la fin de juin</i>, les anciens magistrats, M. Hop,
+d'Amsterdam, parlant aussi pour ceux de la Zélande, dit qu'il fallait
+rompre les négociations et se défendre, que l'Europe viendrait au
+secours, que le torrent français était déjà tari par cette quantité
+de <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> garnisons où il s'était disséminé. L'assemblée,
+c'est-à-dire ces magistrats qu'on dit si faibles, l'assemblée se leva,
+jura de résister jusqu'à la mort.</p>
+
+<p>L'exemple fut donné par la grande Amsterdam. Elle lâcha les écluses
+d'eau douce, perça les digues, livra à l'Océan l'admirable campagne
+qui l'entoure. Énorme sacrifice. Ce n'était pas là, comme ailleurs,
+des prairies qu'on mettait sous l'eau. C'étaient les villas, les
+palais, les plus riches maisons de la terre, les serres, les jardins
+exotiques, ces trésors qui déjà faisaient de ce pays l'universel musée
+du monde. Cela fut grand. Car la ville est sans terre; c'est un
+comptoir, un magasin; chacun a sa chère petite terre et son foyer aimé
+(<i>meine lust</i>, <i>meine rust</i>, etc.) dans la campagne voisine. On
+entasse là tout ce qu'on a. Ce peuple qui vit d'intérieur, quand il a
+couru au Japon, à Surinam, partout, y rapporte tout ce qu'il peut et
+enterre là son âme. Voilà ce qu'on donna à la mer.</p>
+
+<p>Au prix de cette amère douleur, la Hollande affranchie se connut, et
+sentit que cette âme libre n'était pas enterrée, mais sur l'Océan même
+et sur cette invincible flotte qui vint majestueusement entourer
+Amsterdam. Celle-ci se tint prête à combattre, à partir, à laisser
+tout, s'il le fallait, se sentant en état de tout refaire, de tout
+créer encore; elle eût fait une autre Hollande, et plus grande, à
+Batavia.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> CHAPITRE XIII<br>
+<span class="smaller">GUILLAUME.&mdash;MORT DES DE WITT.&mdash;L'ALLEMAGNE ET L'ANGLETERRE CONTRE LA
+FRANCE<br>
+1672-1673</span></h2>
+
+<p>La Hollande resta deux ans sous l'eau, attaquable l'hiver seulement
+dans les gelées, aux points que couvraient les eaux douces, mais tout
+à fait inaccessible partout où pénétra la mer qui ne gèle jamais.
+Donc, on avait du temps. La grande et pesante Allemagne se décidait
+enfin, s'ébranlait, et d'un tel mouvement que l'Empereur en fut
+emporté. L'électeur de Brandebourg fut la voix de l'Empire contre
+Louis XIV. Il négocia d'abord une simple alliance défensive qui sortit
+Léopold du coupable équilibre où il croyait rester.</p>
+
+<p>Guillaume d'Orange qui, le 27 juin, voulait négocier pour son compte
+avec le roi de France, apprit (probablement <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> le même jour),
+que l'électeur, l'Empereur bientôt l'Empire, armaient pour la
+Hollande. Première lueur d'espoir qui exalta le peuple en proportion
+de sa peur. Une petite ville, dont Guillaume était seigneur, commença
+le mouvement. Et tout suivit. Était-ce confiance dans les talents d'un
+homme de vingt ans qui n'avait rien fait? C'était, avant tout et
+surtout, le parent de l'électeur de Brandebourg et du roi
+d'Angleterre, qu'on portait au pouvoir pour les flatter tous deux.
+C'était une satisfaction qu'on donnait aux rois de France et
+d'Angleterre qui, hautement, soutenaient Guillaume. La nuit du 2 au 3
+juillet, les États le proclamèrent stathouder héréditaire. Et le 16
+juillet encore, les rois d'Angleterre et de France, renouvelant leur
+traité, s'engagent à exiger ce que la Hollande a déjà fait
+d'elle-même, lui imposent Guillaume d'Orange.</p>
+
+<p>Ayant pour lui la peur publique et le v&oelig;u forcé des États, acclamé
+par la populace et demandé par l'ennemi, Guillaume put choisir à son
+aise s'il serait l'homme national ou le vice-roi de Louis XIV.
+Celui-ci lui offrait la Hollande mutilée, réduite, mais l'Empire lui
+disait de la garder entière; son parent l'électeur lui répondait qu'il
+serait défendu. Donc, il fut un Caton, repoussa fermement la
+proposition du roi (22 juillet), qui, dés&oelig;uvré, retourna à
+Versailles (23). Le 24, rassurés sur la guerre étrangère, les
+Orangistes commencèrent violemment la guerre intérieure, en arrêtant
+le frère de Jean de Witt.</p>
+
+<p>Le parti des deux frères occupait partout la magistrature. Pour l'en
+tirer, il fallait qu'ils périssent ou <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> par le fer, ou par la
+honte. Guillaume eût mieux aimé qu'ils se déshonorassent. Il proposa
+froidement à Jean de Witt de servir le stathoudérat, de défaire
+l'&oelig;uvre de sa vie, et de démolir son propre parti, offrant de le
+faire son second. Il ne voulait rien que le perdre. Jean lui montra
+par un mot de bon sens qu'il le devinait bien, il dit: «Que, s'il
+mentait pour lui, il le servirait peu, que personne ne voudrait le
+croire.»</p>
+
+<p>Restait l'assassinat. Pour y pousser le peuple, il fallait l'abuser,
+ôter aux frères la garantie sacrée que leur prêtait la parenté,
+l'amitié du héros national, de Ruyter. Par une calomnie exécrable, on
+affirma qu'ils étaient devenus ennemis, que Corneille de Witt avait
+empêché Ruyter d'achever sa victoire, qu'ils s'étaient disputés,
+battus, que Corneille en restait blessé. La preuve, disait-on, c'est
+qu'il est enfermé chez lui. Il y était malade; on soutint qu'il était
+blessé. Ruyter, lui-même, en vain jurait le contraire. Mais on ne
+voulut pas le croire, et le peuple lui sut mauvais gré de rester juste
+et vrai contre sa sotte fureur.</p>
+
+<p>Le <i>crescendo</i> des calomnies allait s'amoncelant de l'absurde à
+l'absurde, jusqu'au plus atroce délire. Les assassins crièrent qu'on
+voulait les assassiner, que Corneille payait des gens pour tuer le
+prince, que Jean volait le trésor. Notez qu'il n'avait jamais eu un
+sou dans les mains, ayant toujours refusé tout maniement des deniers
+publics. Ignoble accusation, mais facile à détruire par la moindre
+vérification. Jean en appela à Guillaume lui-même, qui pouvait le
+sauver d'un mot, en attestant le fait. Il fut dix jours pour trouver
+sa réponse. Dans cette réponse ironique qui, ne voulant <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> rien
+dire, induisait à tout croire, il avait l'air de se laver les mains de
+ce que pourrait faire la justice du peuple.</p>
+
+<p>M. Mignet, quoique généralement favorable à Guillaume et à
+l'établissement de la maison d'Orange, montre pourtant avec une ferme
+impartialité que le peuple n'alla pas trop aveuglément de lui-même,
+mais fut quelque peu dirigé.</p>
+
+<p>On le poussa d'en haut. Bourgeois contre bourgeois agirent; l'homme du
+22 juin, qui crut tuer Jean de Witt, était le fils d'un magistrat. De
+plus, le parti sombre et furieux des sectaires qui jadis avaient aidé
+Maurice à tuer Barneveldt, les puritains de Hollande, prêchèrent
+l'assassinat aux carrefours. Ces imitateurs imbéciles des vieux livres
+bibliques croyaient toujours, du sang et de l'assassinat, susciter un
+Juge du peuple, un sauveur d'Israël. Le juge, le sauveur, c'était ce
+fin et froid Guillaume qui attendait pour profiter.</p>
+
+<p>Pour faire le crime, il fallut une suite de crimes. D'abord, enlever
+Corneille à sa ville de Dordrecht, qui seule avait droit de le juger.
+Le procureur de la haute cour de Hollande, le magistrat chargé de la
+sûreté publique, fit cet enlèvement, un acte de bandit. Après cela la
+haute cour ne voulait pas juger; on fit mine de la massacrer, et quand
+les magistrats se furent sauvés, moins trois, ces trois, demi-morts de
+peur, ordonnèrent la torture. Corneille y fut ce qu'il avait été dans
+le combat naval, un héros de l'antiquité. À ses bourreaux bibliques,
+il parla en Romain, citant Horace et la strophe immortelle: «Le juste,
+de ferme volonté, persistera... La colère de la foule, la furie
+grimaçante <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> du tyran, veut en vain le crime... Il reste sur sa
+base, comme, aux folies du vent, le roc de la profonde mer!»</p>
+
+<p>Les juges n'osèrent absoudre; ils auraient péri en sortant. Ils
+prononcèrent lâchement le bannissement. Au peuple, donc, de le bannir
+dans l'autre monde. Pour ne faire qu'un massacre, réunir les deux
+frères, on alla dire à Jean que Corneille le demandait. Il se rendit
+intrépide à cet appel, qui leur donnait la chance, ayant vécu ensemble
+d'un même c&oelig;ur, ensemble d'y mourir.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus qu'un pouvoir en Hollande; la loi était toute en un
+homme. Les États effrayés envoyèrent en hâte à cet homme demander du
+secours. Il n'y fallait pas une armée. Un mot de lui, un messager,
+sauvait le droit, l'humanité. Ce mot ne fut pas dit. Guillaume
+s'obstina à croire que des troupes étaient nécessaires. Il ne pouvait
+en envoyer. Il resta inerte et muet.</p>
+
+<p>Les États gardaient la prison avec un peu de cavalerie, qui tenait la
+foule en respect. Tout à coup, quelqu'un crie: «Les marins des
+villages sont en marche pour piller la ville.» Les magistrats firent
+semblant de le croire, envoyèrent la cavalerie aux portes; donc,
+livrèrent la prison,&mdash;forcée, et les prisonniers,&mdash;massacrés, traînés,
+tout nus, honteusement mutilés et pendus sous les yeux de Simonsson,
+pontife meurtrier de l'Ancien Testament, Samuel orangiste, qui crut
+voir Achab et Agag, les impies sous le saint couteau.</p>
+
+<p>Longtemps après, notre Gourville, ce laquais effronté <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> dont
+nous avons parlé, devenu un gros financier, le familier des rois, osa
+dire à Guillaume, <i>qu'on croyait</i> qu'embarrassé de MM. de Witt, il
+avait dû naturellement profiter de l'occasion. À cette curiosité
+cynique, il répondit <i>qu'il n'y avait rien fait</i>, mais n'avait pas
+laissé de s'en sentir <i>un peu soulagé</i>.</p>
+
+<p>Ce n'était pas <i>rien faire</i>, c'était agir beaucoup que d'avoir protégé
+le premier assassin qui dut encourager les autres, d'avoir répondu sur
+le vol de manière qu'on y crût, d'avoir refusé de faire son devoir de
+stadthouder pour sauver la prison, d'avoir récompensé les chefs mêmes
+des massacres; si bien que celui d'entre eux qui força la prison,
+devint bailli de la Haye, le gardien de la ville où siégeaient les
+États! Noble garde, belle garantie des libertés de l'Assemblée!</p>
+
+<p>Par la force des choses, le roi se détournait de la Hollande, était
+forcé de faire front vers l'Empire. Il envoya Turenne (septembre) au
+delà du Rhin. Condé couvrit l'Alsace. Voilà la France, tout à l'heure
+conquérante, qui tourne à la défense, défense agressive, il est vrai,
+qui allait chercher l'ennemi.</p>
+
+<p>Turenne n'eut pas grand mal, l'Empereur était fort hésitant, tout
+occupé de sa Hongrie, les Turcs près de lui, en Pologne. Son général
+Montecuculli avait l'ordre de suivre l'électeur de Brandebourg, mais
+sans agir, sans attaquer. C'était l'ordre aussi de Turenne. Guillaume,
+qu'ils ne purent rejoindre, mais qui eut un renfort d'Espagnols, coupa
+les Pays-Bas, crut prendre Charleroi, pendant que Luxembourg, notre
+général en Hollande, faisait sa pointe aussi, croyait <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span>
+prendre la Haye, enlever les États. Ce vain chassé-croisé fut stérile
+pour l'un et pour l'autre. La glace fondit sous les chevaux de
+Luxembourg, qui revint à grand'peine. Pour se dédommager, il exécuta à
+la lettre sur des populations soumises les menaces barbares que Louis
+XIV avait faites aux populations résistantes. On commença alors à
+savoir ce que c'était que les armées de Louis XIV, qu'on avait crues
+civilisées. La fameuse administration de Louvois ne les nourrit point
+hors de France. Le soldat fut un gueux vivant de vol, à jeun, mais
+toujours gai, beaucoup trop gai pour l'habitant. Dans le pays
+d'Utrecht, il y eut dix-sept mois de pillage. Les clefs furent
+défendues, afin que le soldat put entrer à toute heure de nuit dans
+les maisons. Outre d'énormes contributions générales, Luxembourg
+traita avec chaque habitant pour en tirer le plus possible; sinon,
+brûlés ou inondés.</p>
+
+<p>La retraite des Français ne releva pas la Hollande. Elle sembla rester
+sous l'Océan. La victoire de la fausse Hollande, des intrus, du parti
+bâtard qui voulut un maître et le fit, fut l'enterrement de la patrie.
+Plus de génies, plus d'inventeurs; ils ne se renouvellent plus. Ce que
+ce pays a d'éclat, il le doit désormais surtout aux étrangers; on voit
+en première ligne l'émigration française, Jurieu, Saurin, Bayle, etc.,
+les orateurs et les critiques. On voit d'exacts et pesants historiens,
+d'éminents érudits et d'excellents compilateurs, éditeurs, gazetiers,
+etc., etc. L'inondation coupe en deux cette histoire; tout avant, rien
+après. Trois hommes survécurent, mais pour mourir bientôt: Swammerdam
+et Ruysdaël, dont l'&oelig;uvre est si mélancolique, <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> Spinosa
+semble un revenant, dernier hôte d'un monde détruit. Il avait fait au
+siècle sa vraie philosophie, à son image, sans vie, sans air, sans
+mouvement, dans la fixité du destin.</p>
+
+<p>La guerre de Trente ans a repris. Turenne qui, enfant, l'eut pour
+école, la refait vieux en Allemagne. Il s'établit dans la Westphalie,
+et la mange à plaisir. C'est le <i>père du soldat</i>; il ne voit nul
+excès, et ne veut rien savoir. L'électeur de Brandebourg, désespéré de
+cette guerre barbare, accepta un traité d'argent, avantageux,
+prodigue, que lui offrait Louis XIV. À ce trait, nombre d'Allemands
+sentirent, reconnurent le grand roi, acceptèrent ses subsides. Et ce
+roi de l'argent, qui marchandait l'Europe, se crut si fort, après son
+échec de Hollande, qu'il démasqua l'idée de succéder à Léopold vivant.
+Les Allemands purent lire dans un livre de Paris, censuré et autorisé,
+que l'Allemagne appartenait au roi de France.</p>
+
+<p>C'est sur la France même que retombaient ces terribles folies, sur
+Colbert qui fut écrasé. Un mot sur la situation de ce grand et
+malheureux homme.</p>
+
+<p>C'était, je l'ai dit, un héros plutôt qu'un homme de génie. Il ne
+prévit nullement. Il avait, dans son grand effort et sa terrible
+volonté, trop méprisé le temps. Il voulut, en un jour, hériter du long
+travail de la Hollande, lui succéder dans l'industrie et le commerce.
+Cette Hollande, tant haïe, dont 4,000 vaisseaux par an venaient
+chercher nos vins, nous aidait pourtant à payer l'impôt. Colbert, un
+matin, lui ferma la porte. Il dit: «Que feront-ils pour occuper leurs
+matelots?» Ils firent ce qu'on a vu pendant deux siècles: Hollandais
+<span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> et Anglais, de plus en plus, burent et vendirent les vins de
+Portugal, d'Espagne. Donc, nos vignerons furent frappés.</p>
+
+<p>Pour l'industrie, la violente improvisation qu'en fit Colbert, coupée,
+contrariée, avorta en partie et n'eut pas ses grands résultats. Les
+représailles étrangères en arrêtèrent l'essor. Il étouffa dans sa
+création commencée. Lui, qui sous tant de rapports avait besoin de la
+paix, il en vint à souhaiter la guerre, qui tuerait la Hollande et
+nous rouvrirait le monde à coups de canon. Mais cette guerre
+l'accabla. Le roi lui signifia (1673) qu'il devait lui trouver
+soixante millions de plus, sinon <i>qu'un autre les trouverait</i>. Il fut
+anéanti, voulut s'en aller. Cela était impossible; tant de choses
+étaient commencées, et tenaient à lui seul! Voilà ce malheureux
+esclave traîné la corde au cou, comme lié au cheval fougueux, jeté aux
+voies les plus scabreuses. Le voilà relancé aux casse-cou des Fouquet
+et des Mazarin. Ministre d'un joueur, qu'il fasse donc des opérations
+de joueur, qu'il mange l'avenir, qu'il plonge au gouffre de l'emprunt;
+là, la voie est facile, on va la tête en bas; rien de plus doux, c'est
+la gravitation.</p>
+
+<p>Les embarras du roi ne pouvaient qu'augmenter. En réduisant les
+conditions offertes à la Hollande, il insistait sur le grand point,
+l'établissement du culte catholique, l'introduction d'un grand clergé,
+colonie redoutable qui eût travaillé là pour lui. L'Angleterre finit
+par comprendre que ce qu'on demandait franchement en Hollande, on le
+ferait chez elle par la trahison de Charles II. Elle s'éveilla en
+sursaut et frappa juste,&mdash;sur <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> York, sur le grand parti de
+Rome et de la France, ce ténia terrible qui allait grossissant,
+s'agitant, dans les entrailles du pays.</p>
+
+<p>Charles II, le roi philosophe au-dessus de tout préjugé, avait imaginé
+un plan ingénieux de tolérance, couvrant d'une même protection
+l'Angleterre, le patriotique parti puritain,&mdash;et la fausse Angleterre
+française et catholique. Lui-même (13 novembre 1669) explique à notre
+ambassadeur comme il prépare sa trahison, donnant peu à peu le
+commandement des troupes, les gouvernements des places et des ports
+aux catholiques déguisés, aux protestants prêts à se convertir, etc.
+(Mignet, III. 162.) L'hôtel du duc d'York, repaire de gens mystérieux,
+dans ses greniers ou dans ses caves, manipulait les consciences,
+marchandait les fidélités. Le ministre Arlington était un bel exemple
+des hautes primes de l'hypocrisie.</p>
+
+<p>Ce qui dérangea ce beau plan, ce fut la magnanimité inattendue des
+puritains; ils ne voulurent pas profiter d'une tolérance qui couvrait
+le complot papiste. Ils redemandèrent la persécution, l'exclusion des
+charges publiques, l'obscurité, la pauvreté. Rien de plus beau ni de
+plus grand.</p>
+
+<p>Le Parlement put donc hardiment lancer une pierre dont tous les
+traîtres furent frappés en pleine poitrine; c'est le serment du
+<i>Test</i>. Quiconque a des charges publiques doit: 1<sup>o</sup> jurer que le roi
+(non le pape) est le chef de l'Église; 2<sup>o</sup> déclarer ne pas croire au
+principal des dogmes catholiques.</p>
+
+<p>Mesure inefficace ailleurs, et ridicule sans doute partout où le
+serment n'est rien, chez les peuples où la <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> parole n'a pas de
+gravité. Mais elle fut très-efficace en Angleterre. On se connaissait
+bien; qui se fût parjuré, n'en eût pas moins été rejeté, de plus,
+déshonoré. Par cette déclaration de guerre ouverte, on raffermit un
+grand peuple flottant qui se fût laissé ébranler, mais qui, voyant le
+papisme déclaré l'ennemi de la patrie, s'en écarta décidément. La
+religion de l'intolérance ne fut plus tolérée (que dans la
+conscience). L'État lui ôta l'arme dont elle aurait frappé l'État.</p>
+
+<p>La chose était si nécessaire, que lord Bristol, un catholique, mais,
+avant tout, loyal Anglais, déclara que le pays était perdu sans cette
+mesure contre les catholiques. Le Parlement admira cette franchise et
+le dispensa du serment.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> CHAPITRE XIV<br>
+<span class="smaller">L'AUTRICHE ET L'ESPAGNE DÉFENDENT LES PROTESTANTS&mdash;MORT DE TURENNE<br>
+1674-1675</span></h2>
+
+<p>En suivant attentivement les négociations de Louis XIV dans les
+lumineuses publications de M. Mignet et dans les nombreux auteurs qui,
+de nos jours, ont pris plaisir à nous expliquer ces &oelig;uvres de ruse,
+je suis obligé, je l'avoue, de porter un jugement contraire au leur.
+Ils en admirent l'habileté. Moi, quelque effort que je fasse, il m'est
+impossible d'y voir autre chose qu'un incroyable aveuglement, une
+étrange ineptie qui travaille contre elle-même.</p>
+
+<p>Comment se fait-il que, seul ici, je me voie en désaccord avec tous?
+Ils ont admiré, en artistes, la dextérité du détail. Moi, je regarde,
+en politique, l'inconséquence générale des actes et leurs funestes
+résultats.</p>
+
+<p>La fortune fit tout pour lui. Il fit tout contre la fortune. On a vu,
+d'abord en Hollande, la partialité <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> obstinée de M. de Witt
+pour la France, et la violence barbare par laquelle le roi même ruina
+le parti français, créa, grandit son ennemi, le prince d'Orange. Même
+spectacle en Angleterre, et même encore dans l'Empire. Il y détruisit
+ce qui pouvait l'appuyer.</p>
+
+<p>Du côté de l'Empereur, les Jésuites avaient rendu à Louis XIV un
+service signalé. En janvier 1672, c'est-à-dire au moment même où il
+commençait la guerre, ils paralysèrent l'Autriche et la rendirent
+incapable d'y prendre une part sérieuse. De l'oppression politique
+qu'elle exerçait sur la Hongrie, ils firent une cruelle persécution
+religieuse. Jusque-là, le ministre dirigeant, Lobkowitz, destructeur
+des libertés de ce pays, avait procédé par la ruine et l'exécution des
+grands. Mais, à ce moment, les Jésuites ouvrirent une croisade contre
+le peuple, contre les masses protestantes. Le 2 janvier, commencèrent
+les dragonnades autrichiennes, missions armées où ces Pères, menant
+avec eux les soldats, entreprirent de violenter le plus fier des
+peuples. Ils surprenaient, enveloppaient à la turque chaque hameau, et
+brusquement convertissaient le Hongrois qui voyait sa femme, ses
+enfants sous le fusil.</p>
+
+<p>«Qui a raconté les détails de tout cela? leurs ennemis?» Point du
+tout. Ils n'ont cédé à personne l'honneur de consacrer le souvenir de
+leurs exploits à la postérité. Le chaleureux, mais savant auteur du
+<i>Cabinet Autrichien</i>, Michiels, cite les bonnes et pures sources
+jésuitiques où il a puisé; grâce aux livres des exécuteurs, grâce aux
+lettres de Léopold, nous savons les petits moyens qui opérèrent ces
+&oelig;uvres pies. Des <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> ministres brûlés vifs à feu lent, des
+femmes empalées au fer rouge, des troupeaux d'hommes vendus aux
+galères turques et vénitiennes, voilà ce qui fit ce miracle. Les
+Hongrois trouvèrent ces arguments des Jésuites irrésistibles. Tout ce
+qui ne s'enfuit pas du pays fut touché et sentit la Grâce.</p>
+
+<p>Les troupes de Léopold étant occupées dans une affaire si louable, le
+roi de France devait, à tout prix, éviter de l'en tirer, ne pas
+irriter l'Allemagne. S'il était forcé d'y entrer par l'agression du
+Brandebourg, il ne devait le faire qu'avec d'extrêmes ménagements; il
+devait surtout nourrir son armée. Mais la cruelle destruction de la
+Westphalie par Turenne (1672), la surprise que le roi en personne fit
+de Colmar et autres villes impériales (1663), terrifièrent les
+Allemands; ils coururent à Vienne, accusèrent le ministre, ami de la
+France. Les Jésuites le sacrifièrent et restèrent seuls maîtres; s'ils
+continuèrent en Hongrie leur grande &oelig;uvre religieuse, il furent
+forcés en Allemagne de s'accommoder au temps, d'armer contre la
+France. Admirable habileté de celui-ci, qui réussit à jeter dans
+l'alliance protestante le gouvernement des Jésuites!</p>
+
+<p>Les circonstances, en Angleterre, l'avaient favorisé de même, et de
+même il eut l'adresse de la tourner contre lui. Ce qu'il eût dû le
+plus ménager en ce monde, c'était Charles II. Le hasard, l'exil,
+Henriette, l'échafaud de Charles I<sup>er</sup> et le couvent de Chaillot,
+avaient fait un roi exprès, vrai Français, faux protestant, sincère
+ami de l'étranger, léger de c&oelig;ur, si vous voulez, mais non pas dans
+la trahison. Il fallait que le roi de France économisât cet homme si
+précieux, n'en abusât <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> pas, ne le déshonorât pas, ne le fît
+pas trop connaître. Les grands politiques italiens auraient bien
+autrement mûri, caressé le complot.</p>
+
+<p>Le bonheur du roi voulait que Charles II eût d'abord pour ministre
+Clarendon (beau-père du duc d'York, futur chef des catholiques). Mais
+le roi tua Clarendon par le rachat de Dunkerque, qui révéla Charles
+II. Pour raccommoder cela, le bonheur du roi veut encore qu'il puisse
+endormir l'Angleterre, envoyant deux fois comme ambassadeur l'homme de
+nos protestants français, le député général de leurs églises, Ruvigny,
+le beau-père de lord Russel, honorable chef de l'opposition. Ainsi,
+c'est la loyauté du parti protestant même qui se charge de répondre de
+Louis XIV, de couvrir le complot papiste. Mais le roi est si aveugle
+qu'il détruit tous ses avantages. Tantôt il presse Charles II de se
+convertir, tantôt il lui dit d'attendre. Lingard même et les
+catholiques en ont haussé les épaules.</p>
+
+<p>En 1672, il lui imposa la guerre de Hollande, et, quand les flottes
+anglaises furent en ligne à côté des nôtres, par deux fois notre
+amiral d'Estrées se tint immobile et les laissa écraser. Nos
+officiers, désespérés de ce déshonneur de la France, exigèrent une
+enquête. Mais il fut prouvé invinciblement que d'Estrées <i>avait ordre
+de trahir</i>. Les pièces originales existent dans nos archives et sont
+tout entières imprimées. (E. Süe, <i>Marine</i>, t. III, 43, 65.)</p>
+
+<p>Loin d'apaiser, de tromper l'indignation de l'Angleterre, le roi la
+porta au comble en donnant au parti papiste un centre d'organisation.
+Il dota, maria de ses deniers, York, le chef des catholiques, avec
+<span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> une Française italienne, une nièce de Mazarin. L'hôtel
+d'York, dans Londres même, fut une France, fut une Rome, foyer
+d'intrigues audacieuses, si peu cachées, que les Jésuites y tinrent
+leurs assemblées solennelles qu'ils faisaient tous les trois ans.</p>
+
+<p>Il n'y eut jamais rien de si fou. Par cette série de sottises, de
+tyrannies exercées sur son valet Charles II, on peut dire que le roi
+de France l'étrangla de ses propres mains. Dès 1673, il est détruit,
+ruiné, se remet pieds et poings liés au Parlement, qui fait le procès
+des ministres, la paix avec la Hollande. Le renversement des Stuarts
+est déjà tout préparé, la révolution semble mûre. Un chef manque. Ayez
+patience. Voilà Guillaume d'Orange.</p>
+
+<p>Encore une fois, l'activité de ce gouvernement, le mérite de ses
+agents, l'intérêt de leurs dépêches, les apparences judicieuses que
+leur aimable parlage donne aux choses les plus insensées ne peuvent
+faire illusion. Il est trop visible que c'est un gouvernement
+d'imagination, romanesque et passionné, qui ne prévit rien, ne mesura
+pas ses ressources. La guerre a commencé en 1672. Dès l'hiver on n'en
+peut plus. On est obligé, pour avoir des troupes, de rappeler peu à
+peu les garnisons de la Hollande. On se jette en Allemagne. L'armée
+n'emporte rien; Louvois ne nourrit point Turenne. Le voilà, dès le
+début de la guerre, dans la pénurie, dans les horreurs qui marquèrent
+la guerre de Trente ans. Nous retournons aux Waldstein. L'Europe
+reconnaît et frémit.</p>
+
+<p>Le roi recule rapidement. Notons les degrés de la reculade.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> Dès avril 1673, il se réduit à ce que les Hollandais
+offrirent et qu'il refusa. Mais alors, ils ne l'offrent plus.</p>
+
+<p>En juin, se croyant relevé parce qu'il a de sa personne (sous la
+direction de Vauban) pris l'importante Maëstricht, il croit que l'on
+va céder; il veut bien se réduire encore, rendre Nimègue. Les
+Hollandais n'en veulent pas. Ils sont vainqueurs: en juin même, Ruyter
+a battu nos flottes, coupé le chemin à l'armée qu'on voulait jeter sur
+la côte; le plan de descente est dès lors pour toujours abandonné.</p>
+
+<p>En septembre enfin, le roi croit calmer les Hollandais en ne gardant
+que les villes qu'il a prises aux Espagnols, Ypres, Saint-Omer,
+Cambrai. Mais la Hollande défend l'Espagne comme elle-même, ne veut
+rien entendre.</p>
+
+<p>En Allemagne, la question est si violemment retournée que, dans cette
+guerre que le roi avait lui-même déclarée <i>religieuse</i> et catholique,
+ce ne sont plus seulement les protestants qui combattent, mais la
+catholique Espagne et la catholique Autriche. Le Jésuite Léopold s'en
+va au pèlerinage fameux de Maria-Zell pour prier contre Louis XIV. Il
+prend en main le crucifix, prêche son armée contre la France. La
+croisade que Louis ouvrit, elle se fait contre lui-même.</p>
+
+<p>On peut dire qu'il fit un miracle, l'amalgame des plus opposés, la
+suppression des vieilles haines, éteintes par une haine plus forte. Le
+général de l'Autriche, Montecuculli, opère sa jonction avec le prince
+d'Orange. Le prince des calvinistes, petit-fils du Taciturne, devient
+général en chef des armées du roi Catholique, <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> défenseur de
+la monarchie espagnole. Le voilà maître du Rhin, maître des
+communications entre la Hollande, les Pays-Bas et l'Allemagne.</p>
+
+<p class="p2">Il fallut bien que Louis XIV, impuissant contre la Hollande, revînt à
+sa première politique, la spoliation plus facile de la vieille ruine
+espagnole, la guerre de catholiques contre catholiques. Singulier
+revirement. Il s'adresse aux protestants. Il caresse la Hollande, veut
+gagner le prince d'Orange. Il va, derrière l'Empire, encourager,
+tromper les Hongrois calvinistes; il les compromet par l'espoir des
+secours qu'il ne donne point. Tout le secours fut une médaille où il
+s'intitule le <i>Libérateur des Hongrois</i>. En Angleterre, il paye
+l'opposition du Parlement et les chefs mêmes des puritains contre
+Charles II, pour que celui-ci, dans le désespoir, n'ait de ressource
+qu'en lui, soit décidément forcé de trahir et d'appeler l'ennemi.</p>
+
+<p>Quelle montagne de haine s'éleva contre nous, quelle furieuse
+indignation, on put en juger à Senef (11 août 1674). Elle y rendit nos
+ennemis indomptables, et d'un ramas de soldats de toutes nations elle
+fit une armée aussi ferme que l'armée française. Il y eut deux
+batailles en un jour. L'étonnement des nôtres ne fut pas petit quand,
+ayant rompu trois fois les alliés le matin, se croyant victorieux, ils
+virent les prétendus vaincus se reformer obstinément dans un poste
+meilleur. Là, la France reconnut la France. Il y avait force Français
+sous le drapeau de Hollande. Et même les Autrichiens étaient conduits
+par un Français, M. de Souches. La fureur acharnée de Condé, qui eut
+trois chevaux tués <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> sous lui, le massacre de 8,000 Français et
+de 8,000 alliés, tout cela n'amena pas de résultat décisif. Condé n'en
+tira d'avantage que de rester là pour enterrer les morts. Parmi ses
+prisonniers allemands, il se trouvait plusieurs princes dont la
+présence témoignait de la haine profonde de l'Allemagne. Ils avaient
+voulu combattre en personne et se donner le bonheur de frapper
+eux-mêmes un coup sur le tyran de l'Europe.</p>
+
+<p>Désormais, égalité militaire entre les armées. Mais le roi a encore
+pour lui la supériorité dans la guerre de siéges, l'habileté de
+Vauban. La guerre des machines et des murs commence par le
+perfectionnement du génie, de l'artillerie. Chose curieuse, c'est
+Vauban, cet ami de l'humanité, qui, suivant le progrès logique de son
+art, et trouvant les moyens de prendre et défendre les places par des
+règles invariables, créa les plus terribles aggravations de la guerre.
+Il se consolait sans doute, comme toujours on l'a fait, à chaque
+invention meurtrière, en se disant que les campagnes, plus courtes,
+coûteraient moins de sang. Mais ces règles, une fois trouvées et
+suivies de tout le monde, les places scientifiquement canonnées,
+prises et reprises, sont l'objet d'une succession d'opérations
+alternatives, qui peuvent toujours continuer.&mdash;De plus (Vauban y
+songea-t-il?), la guerre change de nature; les bombes franchissant les
+remparts, passant par-dessus la tête des soldats, vont écraser
+l'habitant pacifique. Elles enfoncent les maisons du toit aux caves,
+éclatent, tuent, brisent, dispersent les membres, font voler les
+cervelles, des quartiers de femmes et d'enfants. Ces désespérés
+s'arment contre leurs propres défenseurs; ils <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> forcent les
+soldats de se rendre. Ceux-ci, pour les contenir, les massacrent,
+saccagent la ville avant qu'elle le soit par l'ennemi. Horreur dans
+l'horreur! un enfer où se déchireraient les damnés entre eux, pour
+être torturés ensuite et dévorés par les démons!</p>
+
+<p>Ces arts nouveaux, cette terreur des bombardements, donnaient de
+rapides succès. Il ne fallut à Vauban que deux mois pour reprendre la
+Franche-Comté, par les siéges de Besançon, Salins et Dôle. La Suisse y
+perdit sa vraie frontière, dont la neutralité l'avait couverte deux
+cents ans. Cette fois encore, comme en 1668, on avait acheté les
+meneurs des montagnes. L'année suivante le roi en une fois acheta la
+Suisse même, engageant à très-haut prix tout ce qu'elle avait de
+soldats (1675).</p>
+
+<p>Au Nord, même marchandage d'hommes. Le roi solde les Suédois et les
+fait descendre en Allemagne, pour soutenir de ces mercenaires les
+traîtres gagés de l'Empire, Bavarois et Hanovriens.</p>
+
+<p>Ainsi la guerre, de plus en plus, devient une affaire d'argent.
+Colbert, traîné, surmené, écrasé, écrase la France. La prodigieuse
+patience de ce peuple étonne le monde. À Paris, la chose est poussée
+jusqu'à vendre l'air et le soleil; les petits étalagistes des halles
+payent pour la première fois leur place au pavé. Minime et misérable
+taxe, mais si riche en malédictions! L'impôt du tabac, immense et
+croissant immensément avec le besoin de l'oubli et de l'abrutissement,
+est donné à la Montespan, pour aider au jeu furieux où un soir elle
+perdait sur une carte 700,000 écus (Feuquières, IV, 227).</p>
+
+<p>Elle engraissait, cette belle, à l'instar du <i>gros crevé</i> <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span>
+(sobriquet de son frère Vivonne). Elle reluisait d'embonpoint sous sa
+riche chevelure qui ondoyait de tous côtés. Déjà épaisse de taille,
+lourde et pesante de croupe, elle mangeait plus que le roi, le premier
+mangeur du royaume. Nul homme n'eût pu se flatter de boire en gardant
+mieux sa tête. Sur un repas fort arrosé, elle se versait encore
+surabondamment, par rasades, les plus fortes liqueurs d'Italie
+(Madame, I, 357).</p>
+
+<p>La France, par toute l'Europe, gagnait alors le renom du peuple gueux,
+<i>du peuple maigre</i>. Les Anglais disaient déjà: «Ces grenouilles de
+Français.» Chose curieuse, deux voyageurs, à cent ans de distance,
+portent le même témoignage sur la misère du pays. Locke, le médecin
+philosophe, le vit en 1676 et 1678. L'agronome Arthur Young, vers
+1784. Tous deux sont stupéfiés de la quantité de terres délaissées, de
+maisons ruinées. À Montpellier, Locke écrit: «Le marchand et l'ouvrier
+donnent <i>moitié</i> de leurs gains à l'impôt. Un pauvre libraire de Niort
+qui ne mange jamais de viande, loge et nourrit deux soldats à qui il
+doit donner trois repas de viande par jour. En Languedoc, les terres
+nobles, étant exemptes de tailles, se vendent deux ou trois fois plus
+que celles des roturiers; celles-ci n'ont plus de valeur. Le fermage,
+en quelques années, a diminué de moitié,» etc., etc.</p>
+
+<p>Quand le timbre et le tabac, organisés en grande ferme, vinrent encore
+par dessus cette misère, la Guienne et la Bretagne firent enfin
+explosion. Cela toucha le roi qui retira les impôts, calma
+tout,&mdash;puis, leur jeta une armée pour garnisaire. Force gens pendus,
+roués. Le port de Bordeaux ruiné. Douze cents <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> vaisseaux
+étrangers s'en allèrent à vide. Voilà comme ce gouvernement furieux
+allait se ruinant lui-même, s'ôtant les ressources, se coupant les
+vivres et se fermant l'avenir.</p>
+
+<p>Que serait-il arrivé si les protestants avaient donné corps aux
+révoltes, ou eussent pris l'occasion pour faire entrer l'étranger? Les
+Hollandais le croyaient. Leurs flottes, en 1674, étaient venues
+flairer la France. Un aventurier, Rohan, leur donnait espoir. Rien ne
+bougea. Nulle voix, nul signe ne leur vint de ce grand tombeau. Loin
+d'appeler l'ennemi, nos protestants s'employaient avec un zèle aveugle
+contre la cause commune du protestantisme. C'était leur homme,
+Ruvigny, député général de leurs églises, qui allait comme ambassadeur
+mentir pour Louis XIV, nier la trahison de 1673, travailler contre le
+prince d'Orange et empêcher l'opposition de le mettre en Angleterre en
+exigeant son mariage avec une fille d'York.</p>
+
+<p>La France, dans cette crise intérieure, eût été certainement entamée
+au Nord sans les divisions intérieures des alliés, à l'Est sans la
+merveilleuse habileté de Turenne. Toute une année, il tint l'Empire en
+échec sur le Rhin. En cette longue campagne, il apparut ce qu'il
+était, le maître des maîtres, entre Gustave et Frédéric. Il avait en
+face le savant tacticien Montecuculli et une armée très-forte en
+nombre. Tout le monde a admiré cette <i>mathématique sublime</i> de la
+tactique moderne (Henri Martin). Je crois pourtant qu'il est juste de
+remarquer, en faveur des adversaires de Turenne, qu'ils n'avaient
+nullement une armée comparable à celle du prince d'Orange à Senef.
+L'empereur, occupé <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> chez lui de sa guerre de Hongrie, agissait
+mollement sur le Rhin, défendait à ses Autrichiens toute tentative
+hasardeuse. L'armée de l'Empire était formée de gens neufs à la
+guerre. Pendant bien des années, il n'y en avait pas eu en Allemagne.</p>
+
+<p>Turenne avait ôté à cette armée son point d'appui naturel sur la rive
+droite du Rhin par la destruction calculée du Palatinat. Il fit
+soigneusement manger, consommer ce qui put se consommer, puis détruire
+le reste, saccager, incendier tout, faire, autant qu'on put, le
+désert. Que sert de dire, comme on fait, que ce furent nos auxiliaires
+qui firent cette désolation? Elle fut ordonnée et voulue. Le roi
+croyait avoir reçu un outrage personnel du Palatin, son allié de
+famille. Ce prince avait excusé, justifié en pleine diète,
+l'enlèvement d'un traître allemand, Furstemberg, agent de Louis XIV,
+qu'emprisonnèrent les Autrichiens. Turenne trouvait son compte dans la
+barbare exécution qui devait empêcher l'ennemi de subsister sur cette
+rive, en face de la nôtre. L'immensité d'un tel pillage lui attachait
+extrêmement sa petite armée.</p>
+
+<p>Qu'il ait eu à cela quelque utilité stratégique et passagère, je ne le
+nie point, mais j'affirme que les choses qui créent des haines
+durables entre les nations sont mauvaises et impolitiques. Pour ma
+part, lorsque, dans l'été de 1828, je vis pour la première fois ce
+romantique palais d'Heidelberg, &oelig;uvre ravissante de la Renaissance,
+encore dévasté, ruiné, je me sentis Allemand, et je gémis pour ma
+patrie.</p>
+
+<p>Nous avons signalé dans la guerre de Trente ans le phénomène de
+l'identification absolue du général et <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> de l'armée,
+l'<i>homme-légion</i>! Quand cela se fait on voit apparaître un monstre de
+force. À quel prix y arrive-t-on? à une double condition, la
+perfection de l'ordre au dedans de cette armée, mais la tolérance
+absolue des excès contre l'habitant. Le grand et froid tacticien, par
+ce moyen des temps barbares, se fit plusieurs fois une armée à lui. La
+dernière, de vingt-deux mille hommes, était dans sa main tellement, si
+fortement attachée, dévouée, passionnée dans l'obéissance, qu'il
+hasarda avec elle la plus scabreuse opération qui se soit jamais faite
+en guerre. Ce fut de laisser l'ennemi s'établir en Alsace, de le
+rassurer pleinement en séparant, dispersant sa petite armée derrière
+le rideau des Vosges. Ces corps épars avaient le mot pour se réunir le
+27 décembre à Belfort, au point où finissent les Vosges. Par la saison
+la plus rude, par les neiges, les précipices, les torrents, cela
+s'accomplit. Et l'ennemi épouvanté vit Turenne, réuni, complet, en
+forte masse, fondre sur lui. Il l'enfonce à Mulhouse, le disperse à
+Colmar; dès le 11 janvier (1675) lui fait repasser le Rhin.</p>
+
+<p>Il ne fallait pas moins que ces prodiges d'audace et d'habileté pour
+couvrir la décadence de Louis XIV qui se manifestait déjà. Le grand
+coup, le plus terrible, quoiqu'il ne produise pas encore ses effets
+les plus funestes, c'est que l'Angleterre, de plus en plus, tourne
+contre nous. Résultat naturel d'une duplicité qui chaque jour se
+révèle davantage. Que serait-ce si les 84 vaisseaux de l'Angleterre
+s'unissaient aux 134 vaisseaux de la Hollande? Donc, notre brillante
+marine, augmentée et suraugmentée par le mortel <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> effort de
+Colbert, est obligée pour le moment de s'ajourner, de s'effacer. Elle
+n'ose sortir de l'Océan, et cette année ne se montre que dans la
+Méditerranée.</p>
+
+<p>L'importante ville de Messine, révoltée contre l'Espagne, venait de se
+donner à nous. Par une conduite habile, on eût entraîné la Sicile
+entière. Le roi, avec ce tact parfait et cette connaissance des hommes
+dont on l'a souvent loué, nomme vice-roi de ce royaume (que l'on
+n'avait pas encore) un courtisan agréable, le paresseux, l'épicurien,
+le mangeur, le dormeur Vivonne, léger de paroles et de m&oelig;urs,
+admirable pour faire regretter aux Siciliens la gravité espagnole. Le
+mérite de Vivonne était sa s&oelig;ur, la Montespan, qui voulut, et cela
+se fit.</p>
+
+<p>Le spectacle de l'Europe, c'était la lutte savante, acharnée, de
+Turenne et Montecuculli dans un champ fort étroit, un espace de
+quelques lieues, entre Rhin et Forêt-Noire. Cette partie d'échecs
+très-serrée avait fini en juillet par tourner à l'avantage de notre
+grand calculateur. Il avait gagné l'offensive, passé le Rhin; il
+croyait pouvoir tourner l'ennemi. Même, il s'écria: «Je les tiens!» Il
+faisait une dernière reconnaissance des batteries des impériaux,
+lorsqu'un de leurs boulets le frappa à mort (27 juillet 1675?).</p>
+
+<p>L'armée le fut du même coup. Quoique Montecuculli, malade, eût perdu
+deux jours, les lieutenants de Turenne, en désaccord, faillirent
+périr. Il nous en coûta trois mille hommes; heureusement les vieux
+soldats qui rapportaient le mort avec eux, se crurent encore gardés
+par lui, et, forts de ce paladium, réparèrent, <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> à force de
+vaillance, l'ineptie de leurs généraux.</p>
+
+<p>Le moment est curieux pour observer si vraiment la France, dans le
+délire de son idolâtrie royale, se faisait illusion. Il paraissait
+convenu que le roi faisait tout. Tout le monde paraissait le croire,
+et il le croyait lui-même. Il se fit fort, en 1671, de se passer de
+Colbert. En 1673, il alla faire la guerre seul, se passant de Turenne
+et de Condé. À lui seul, l'année suivante, on lui rapporta la gloire
+d'avoir pris la Franche-Comté. Donc, qu'importe la mort de Turenne? Le
+roi n'est-il point là? Mais ici la scène change. Personne n'est
+rassuré. L'abattement, les alarmes sont extrêmes. Cette religion du
+roi, cette foi sincère dans son génie, sa fortune, pour la première
+fois, elle est dominée par la peur. La Champagne croit voir arriver
+les armées allemandes. Un fermier voulait résilier son bail pour cas
+de force majeure: «M. de Turenne étant mort, disait-il, l'ennemi va
+rentrer en France.»</p>
+
+<p>Cela pouvait bien arriver si tout l'orage du Nord n'était tombé sur
+nos Suédois que nous payions. Battus par le grand électeur, ils virent
+fondre sur eux le Danemark et plusieurs princes allemands, furent
+ruinés en Allemagne. Ils se perdirent en nous sauvant.</p>
+
+<p>Le roi, dans les Pays-Bas, avait ouvert la campagne par une sorte de
+reculade. Il abandonna Liége et ses forteresses, les démantela,
+renonçant visiblement à garder la moyenne Meuse. Sur l'Escaut, il prit
+Condé, menaça Bouchain. Mais, quoiqu'il eût près de 50,000 hommes,
+Orange, avec 35,000, entreprit d'empêcher ce siége.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> Il se mit même, en grand hasard, dans une mauvaise position,
+entre l'Escaut et la Scarpe, où on pouvait le jeter. Occasion unique,
+admirable. L'armée fut rangée en bataille le soir, et coucha dans cet
+ordre, pour attaquer le lendemain.</p>
+
+<p>Le matin, tout le monde étant déjà à cheval, Louvois demanda un
+conseil de guerre. Sans descendre, les maréchaux le tinrent; la cour
+et l'armée faisaient cercle autour, à distance. Le ministre redouté
+leur demanda s'ils oseraient bien faire une chose si imprudente;
+c'était jouer la monarchie, faire bon marché du roi qui était là en
+personne. Tout le monde baissa la tête, même Schomberg et Créqui qui
+avaient voulu la bataille.</p>
+
+<p>Lorges, nouveau maréchal, hasarda pourtant de dire qu'il répondait de
+l'affaire, si on le laissait charger. Mais la Feuillade, attendri,
+larmoyant, s'adressa au roi lui-même, le pria, le conjura, lui baisa
+les bottes, pour obtenir qu'il ne mît pas au hasard sa tête adorée.</p>
+
+<p>Le roi, touché extrêmement, loua l'ardeur des premiers, mais suivit
+l'avis du dernier, pensant aussi qu'il était plus royal et plus
+majestueux d'attendre.</p>
+
+<p>Orange reçut des secours, fut sauvé. Et, peu après, un trompette lui
+étant venu de chez nous, avec son flegme ironique, il prit plaisir à
+avouer qu'il avait eu belle peur, que, si on l'eût attaqué, il était
+perdu. Il le chargea de le dire à M. de Lorges. Mais le trompette
+maladroit l'alla dire au roi lui-même, en présence de toute la cour.</p>
+
+<p>Chose dure à digérer, qu'il fut ainsi constaté qu'en <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> si
+belle position, avec 50,000 hommes, on ne se fût pas cru assez fort
+pour en attaquer 35,000. Cela mit le roi de mauvaise humeur, et,
+Bouchain s'étant rendu, il s'ennuya, eut assez de cette piètre
+campagne, et revint en plein été (4 juillet 1676).</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> CHAPITRE XV<br>
+<span class="smaller">LE SACRÉ-C&OElig;UR&mdash;TRAITÉ DE NIMÈGUE<br>
+1676-1679</span></h2>
+
+<p>La monumentale histoire des digestions de nos rois, commencée à la
+naissance de Louis XIII par les ordres de Henri IV, continue plus
+majestueuse sous Louis le Grand, par la plume de ses médecins, Vallot,
+d'Acquin et Fagon (<i>ms. in-folio de la Bibl.</i>). Elle réfute la fable
+trop répandue d'une santé immuable. Ces docteurs le suivent partout,
+le racontent, le purgent et le chantent, mêlant à dose égale
+victoires, coliques, pituites et fluxions, la gloire et la nature.
+Mais il y a gloire aussi pour eux. Car si le roi combat l'Europe, ils
+ont un dur combat contre l'ennemi intérieur, la bile noire, dont ils
+parlent sans cesse. Ce fléau qui, dans son enfance, se jouait au
+dehors en diverses efflorescences, <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> plus grave en avançant, se
+trahit par <i>des vapeurs</i>, et des chagrins sans cause, désirs de
+solitude, etc., etc. Contre ce Protée, cette hydre renaissante de la
+bile noire, on luttait constamment par un déluge de bouillon purgatif,
+de pilules, de médecines. Mais des signes frappants montraient
+l'âcreté persistante qui devait bientôt éclater en tumeurs, carie,
+goutte, enfin par la célèbre fistule, dont le roi fut opéré en 1687.</p>
+
+<p>Ce qui étonne davantage, c'est la faiblesse réelle du roi sous sa
+belle apparence. «Pendant dix ans, dit d'Acquin, de 1667 à 1677, il
+n'eût pu faire deux lieues au galop.»</p>
+
+<p>Ces dix ans sont justement le règne de la Montespan. Elle fut une
+maladie du roi, lui faisant la vie agitée, aigre de sa malice, et,
+vers la fin, nauséabonde. Quand il revint, après la reculade, cette
+rieuse lui fut insupportable. Le jubilé ouvert le trouva sérieux et
+dévot.</p>
+
+<p>Dès 1675, on l'avait pu prévoir, le peuple, à la mort de Turenne,
+avait dit: «C'est elle qui nous vaut cela.» Les ministres craignaient
+et détestaient sa langue, étaient excédés surtout de l'obligation que
+leur faisait le roi de venir travailler chez elle. Elle tenait Colbert
+par son fils (lui ayant donné sa s&oelig;ur pour maîtresse). Elle faisait
+marcher Louvois comme un dogue muselé. Quand on fit sept maréchaux,
+elle en prit hardiment la liste dans les poches du roi, et dit: «Mon
+frère Vivonne n'en est donc pas?» Le roi, Louvois, balbutièrent, se
+regardèrent, bref, dirent que c'était un oubli.</p>
+
+<p>Et Vivonne fut mis le huitième.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> En Sicile, ce Vivonne ne fit rien que manger, laisser manger,
+piller ses domestiques. Les Espagnols reparurent en mer, avec le
+redouté Ruyter et leurs alliés de Hollande. Vivonne n'avait rien
+préparé. Il était perdu si Colbert n'eût envoyé à son secours. Il
+avait réussi à obtenir du roi qu'un homme, jusque-là subalterne, mais
+notre premier homme de guerre, Duquesne, commandât dans cette grande
+circonstance. C'était un roturier, et un vieux calviniste, rude,
+inconvertissable. Les Turcs parlaient avec terreur de ce vieux loup,
+«que l'ange de la mort, disaient-ils, avait oublié.» Une furieuse
+bataille, entre les deux hommes invincibles, se donna par-devant
+l'Etna (8 janvier 1676). Les chances étaient contre Ruyter, à qui son
+gouvernement avait donné peu de vaisseaux, et qui, d'après ses
+instructions, devaient encore les diviser pour placer au centre la
+flotte espagnole. La bataille resta indécise, mais avec une perte
+terrible pour la Hollande (et pour l'humanité), la mort du bon et
+grand Ruyter. La jambe droite brisée, l'autre emportée, il avait
+continué de donner ses ordres, mais mourut peu après. Vivonne, qui
+était resté à terre, daigna sortir alors de son repos et eut le succès
+facile d'accabler les alliés découragés. Du reste, il rendit la
+victoire inutile par la haine croissante que ses gens inspiraient pour
+nous. Ils traitaient la Sicile en pays que l'on doit quitter,
+inventaient des conspirations pour confisquer, bien plus, prenaient
+des femmes. Louvois ne manqua pas d'informer le roi en dessous. Mais
+ce qui le blessait bien plus, c'est que Vivonne le traitait en
+beau-frère, sans façon, ne daignant même donner de ses nouvelles.
+Quand on <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> le fit maréchal, il lui fallut deux mois pour faire
+l'effort d'écrire son remercîment.</p>
+
+<p>Le roi avait assez du frère et de la s&oelig;ur, d'une femme insolente,
+d'une maîtresse de dix ans et qui marchait vers la quarantaine. On
+guettait ce moment. Le timide père La Chaise n'en eût pas profité
+peut-être. Mais la conversion du roi avait été de longue date préparée
+en dessous par des mains plus hardies, celles des dames du parti
+dévot, telles que madame de Richelieu (Anne Poussart). Déjà en 1663,
+son intendant Desmarets profita de la maladie du roi et d'un moment
+dévot pour faire brûler Morin. Cette dame, entre les saintes du sombre
+hôtel de Richelieu, avait la veuve Scarron, personne prude et jolie,
+fort pauvre, discrète et calculée, propre aux vues du parti. En 1669,
+la Montespan, alors enceinte, voulant se faire accepter des dévotes,
+comme l'avait été la Vallière, se remit à elles, et leur donna ce gage
+de prendre de leurs mains une gouvernante pour le petit bâtard et ceux
+qu'elle comptait procréer. Forte prise sur le c&oelig;ur du roi. Elles la
+saisirent sans scrupule, et chez elle on mit la Scarron.</p>
+
+<p>L'hôtel de la Montespan alors était curieux. Elle y tenait deux femmes
+de grand contraste, la Vallière, la Scarron (1669-1674), la pleureuse
+et la raisonnable, la Madeleine et la précieuse. Cette pauvre la
+Vallière, noyée et perdue de larmes, était leur jouet, leur risée. Aux
+jours sérieux paraissait la Scarron. Le roi, d'abord peu sympathique,
+mais de sa nature médiocre et judicieux, apprécia cette personne
+sensée, et, si j'ose dire, admirablement médiocre. Elle le prit
+<span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> par un certain goût de sage spiritualité et surtout par
+l'influence qu'elle eut sur les enfants.</p>
+
+<p>Pas un de ses bâtards ne lui ressemblait. Leur mère avait eu déjà un
+fils de M. de Montespan. Le premier enfant du roi, le duc du Maine, ne
+rappela que le mari; il en eut l'esprit gascon, la bouffonnerie; on
+l'aurait cru, de ce côté, petit-fils du bouffon Zamet. Créature mixte,
+manquée, maladive et bancroche, il reçut parfaitement l'empreinte de
+sa garde-malade, couvrit son esprit malin, facétieux, de la fine
+prudence de sa gouvernante, fut le vrai fils de la Scarron. Elle
+s'empara de même des autres. Elle était sèche, mais égale, avec
+beaucoup d'esprit de suite. Elle les fit tous à son image, de petits
+saints de décence et de convenance. Produits dans la demi-lumière, ils
+furent admirés, acceptés des âmes pieuses, qui les firent supporter de
+la reine même. Leur légitimation, bien autrement scandaleuse que celle
+des enfants de la Vallière, on l'osa. Le double adultère fut
+enregistré, proclamé (1673). Pas hardi qu'on n'aurait pu faire sans
+l'appui du parti dévot.</p>
+
+<p>Tout cela avait posé la gouvernante dans une grande faveur. Chaque
+jour, le roi goûtait davantage ses pieuses conversations. En 1674,
+l'année même où il eut la première humiliation de changer sa
+politique, il voulut être mieux avec Dieu, finit le supplice de la
+Vallière, la laissa aller au couvent; elle prit le voile aux
+Carmélites (1675). Cette année même, madame Scarron prit un titre, se
+fit un établissement, modeste, mais qui la posait; elle acheta 200,000
+livres la terre de Maintenon. La Montespan qui, par trahison, avait
+<span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> supplanté la Vallière, se vit supplantée à son tour. À qui la
+faute? À la grâce et à Dieu. Ce n'était infidélité, mais conversion.</p>
+
+<p>Quel en serait le caractère? Le roi, sec et froid, ne donnait guère
+prise. Les Jésuites, trop heureux d'avoir obtenu le silence, ne
+voulaient rien que gouverner en dessous. Quoique amis du vieux
+Desmarets, ils n'osaient trop s'associer à la petite église quiétiste.
+L'aveugle Malaval, dès 1670, avait publié son livre d'inertie passive,
+autorisé du cardinal Bona. Une femme séduisante et éloquente, une
+veuve de vingt ans, madame Guyon, établie à Paris de 1670 à 1680,
+prêchait la mort mystique, l'anéantissement dans l'amour. En 1674,
+avait paru à Rome <i>la Guide</i>, de Molinos, chaudement approuvée des
+censeurs des inquisitions de Rome et d'Espagne. Elle eut vingt
+éditions de toute langue en six années (1674-1680). Qui empêchait La
+Chaise de faire venir au roi ces livres ou ces personnes, surtout
+l'irrésistible, la pure et la charmante, encore dans l'ombre, d'autant
+plus adorée?</p>
+
+<p>Cette poésie n'eût pas été au roi, et elle eût effrayé La Chaise. Le
+sec, le négatif, le médiocre et le petit, le matériel surtout,
+pouvaient seuls avoir action. Même la sensualité sournoise et raffinée
+de Molinos aurait été trop relevée. Le confesseur jésuite, avec sa
+grosse tête d'âne et ses longues oreilles (dont rit Madame), était
+fin, connaissait son homme, ce qu'on pouvait faire avec lui. De la
+dévotion, le roi n'entendait que les pratiques, les actes positifs. Un
+acte seul pouvait mordre sur lui. Mais quel acte? Un miracle? c'était
+chanceux. La sainteté janséniste y avait <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> échoué. Combien
+n'eût-on pas ri si les Jésuites, si la casuistique dont Pascal avait
+tant fait rire, l'eût essayé! Ils n'en firent pas. Ils en prirent un,
+tout fait, et se chargèrent de l'exploiter.</p>
+
+<p>Les Visitandines, comme on sait, attendaient la visite de l'Époux, et
+s'intitulaient <i>Filles du C&oelig;ur de Jésus</i>. Cependant, il ne venait
+pas. L'adoration du c&oelig;ur (mais du c&oelig;ur de Marie) avait surgi en
+Normandie avec fort peu d'effet. Mais dans la vineuse Bourgogne, où le
+sexe et le sang sont riches, une fille bourguignonne, religieuse
+visitandine de Paray, reçut enfin la visite promise, et Jésus lui
+permit de baiser les plaies de son c&oelig;ur sanglant.</p>
+
+<p>Marie Alacoque (c'était son nom) n'avait pas été énervée, pâlie de
+bonne heure par le froid régime des couvents. Cloîtrée tard, en pleine
+force de vie, de jeunesse, la pauvre fille était martyre de sa
+pléthore sanguine. Chaque mois, il fallait la saigner. Et, avec cela,
+elle n'en eut pas moins, à vingt-sept ans, cette extase suprême de la
+félicité céleste. Hors d'elle-même, elle s'en confessa à son abbesse,
+femme habile qui prit une grande initiative. Elle osa traiter contrat
+de mariage entre Jésus et Alacoque qui signa de son sang. La
+supérieure signa hardiment pour Jésus. Le plus fort, c'est qu'on fit
+les noces. Dès lors, de mois en mois, l'épouse fut visitée de l'Époux.
+(V. le père Galiffet, etc.)</p>
+
+<p>Les Jésuites, directeurs des Visitandines, ne désapprouvèrent pas.
+S'il y eût eu l'ombre de doctrine, de spiritualité mystique, ils
+eussent été bien plus prudents. Mais ce n'était qu'un fait, un acte
+matériel et charnel. Ils le dirent et le répétèrent. «C'est le culte
+<span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> du vrai c&oelig;ur sanglant, de la chair, du sang de Jésus.» Nul
+besoin du haut mysticisme. Il suffit, disait Alacoque, de ne point
+haïr Dieu; de lui-même Jésus viendra mêler son c&oelig;ur au vôtre.</p>
+
+<p>Les deux femmes (Alacoque et Guyon) avaient également vingt-sept ans
+en 1675. Elles changèrent le monde catholique. La spiritualité de
+l'une, la matérialité de l'autre, diverses en apparence, réchauffèrent
+la direction. Elle reprit surtout par le nouvel emblème, par le
+douteux langage qu'il fournissait, par l'équivoque du c&oelig;ur matériel
+et moral dont on usa de plus en plus. En vingt-cinq ou trente ans, on
+créa quatre cent vingt-huit couvents du Sacré-C&oelig;ur.</p>
+
+<p>Dès l'année même où le miracle eut lieu, le culte protestant fut
+défendu à Paray. On éloigna les regards indiscrets. Le sacré c&oelig;ur
+devint comme un drapeau de guerre contre le protestantisme. On
+l'attaqua en Angleterre et on le proscrivit en France. Le mariage
+italien d'York donnait espoir aux catholiques anglais. Le confesseur,
+le secrétaire de la duchesse d'York écrivaient au P. La Chaise, que,
+s'il pouvait leur envoyer quelque secours, «ils porteraient à
+l'hérésie le plus grand coup qu'elle eût reçu depuis Calvin.» La
+Chaise donna comme premier secours le miracle et un Jésuite.</p>
+
+<p>Pour cette mission difficile, les Jésuites, s'ils étaient habiles,
+devaient choisir un demi-fou ardent, rusé, un Méridional, qui enlevât
+les femmes, qui inaugurât de passion ce culte du sang. Mais ils
+n'eurent point le génie de la chose. Ils brisaient trop les hommes
+pour trouver chez eux celui-là. Ils ne voulaient que des <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span>
+esprits prudents, sobres, un peu littéraires. Ce fut un tel homme
+qu'ils prirent, la Colombière, jeune professeur de rhétorique de leur
+collége de Lyon, prédicateur passable, estimé de Patru. Il était déjà
+fatigué, faible de la poitrine. En ferait-on un fanatique? ce n'était
+pas aisé. On essaya de le chauffer un peu en lui faisant passer un an
+à Paray, près du volcan. Il avait 34 ans, elle 28. Elle vit tout
+d'abord son c&oelig;ur et celui du Jésuite unis dans celui de Jésus. La
+Colombière eût bien voulu en voir autant. Il y fit ce qu'il put, tâcha
+de croire, et y parvint dans la faible mesure d'un homme épuisé,
+qu'énervait ce contact brûlant.</p>
+
+<p>C'était ce poitrinaire qu'on chargeait d'envahir la robuste
+Angleterre, la forte patrie de Cromwell! Caché trois ans dans l'hôtel
+d'York, ne sortant pas, n'ayant nulle idée du pays, il devait
+convertir les lords qu'York lui amenait mystérieusement. Plusieurs, il
+est vrai, voulaient croire comme le futur roi. Ces grands
+propriétaires, dont les clientèles étaient des armées, pouvaient
+entraîner le pays. Mais il fallait de la prudence. On fut peu
+conséquent. D'une part, on cachait le convertisseur jésuite. D'autre
+part, on fit chez York l'assemblée triennale de l'ordre, fait
+éclatant, impossible à cacher, qu'un Français dénonça.</p>
+
+<p>C'était un aventurier, bâtard d'une comédienne, qui avait été d'abord
+compagnon d'un missionnaire, bateleur religieux. Métier commun en
+France, où ce gouvernement sévère laissait pourtant carrière aux
+perruquiers, tailleurs, aux ouvriers paresseux, qui, payés des curés,
+vaguaient et dressaient des tréteaux pour <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> aboyer aux
+protestants. Tout leur était permis. Il se permit un faux, fila en
+Angleterre et écouta aux portes. Il sut l'intrigue papiste, la dit aux
+chefs du Parlement. Les papistes n'osèrent le tuer, mais le poignard
+sur la gorge lui firent jurer de partir. Ce qu'il révéla encore. Les
+Communes enjoignirent au lord, chef de la justice, d'ordonner
+l'arrestation des prêtres catholiques. La proscription fut lancée. Une
+agitation incroyable se fit dans toute l'Angleterre. L'un des
+ministres tombés qui avait le plus à craindre, Arlington, papiste
+caché, qui avait trahi dans un sens, pour se sauver, trahit dans
+l'autre, conseilla au roi, à York, d'apaiser l'agitation en donnant au
+prince d'Orange la main d'une fille d'York; bon conseil qui fit
+d'Orange le candidat national, le vrai rival de son beau-père pour la
+succession au trône.</p>
+
+<p>Telle était la situation au jubilé de 76. La grâce travaillait
+souterrainement en Angleterre, et elle agissait ici au moyen d'une
+caisse qui achevait des conversions. L'assemblée du clergé, pour y
+aider le roi, avait étendu son droit de régale. Bossuet semblait avoir
+gagné sur lui qu'il se séparât de la Montespan. Grande victoire.
+Cependant, le jubilé fini, on posa cette question: Reparaîtrait-elle à
+la cour?&mdash;Pourquoi pas? disaient ses amis. Il serait dur de l'exiler,
+et elle peut vivre là chrétiennement aussi bien qu'ailleurs.&mdash;On posa
+le cas à Bossuet, et il faiblit. Pour qu'ils ne fussent pas trop
+troublés en se revoyant, on convint que la première entrevue aurait
+lieu devant madame de Richelieu et autres dames respectables. La
+scène fut étrange. Ils se parlèrent bas. <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> Puis le roi salua
+profondément les bonnes dames, l'emmena dans un cabinet, d'où
+l'impudique sortit triomphante et enceinte. L'enfant de ce moment, le
+fruit savouré du scandale, outrage au monde, à Dieu, fut la femme du
+régent; il l'appelait <i>madame Satan</i>, et l'Europe <i>la Fille du
+Jubilé</i>.</p>
+
+<p>Un autre enfant de cette année, c'est <i>Phèdre</i>, ce chef-d'&oelig;uvre où
+Racine a creusé le mystère d'un c&oelig;ur qui hait et veut le crime,
+remords plein de désir et sensuel regret de ne pas pécher davantage.</p>
+
+<p>Les dames restaient exaspérées. Mais je crois que le roi regrettait la
+chose plus qu'elles. Il s'en voulait d'avoir repris sa grosse
+maîtresse, lorsqu'il voyait autour tant de jeunes fleurs. Il fut
+indisposé le surlendemain (6 août). Le 28, en expiation et pour
+consoler les évêques, il leur accorda que les enfants enlevés ne
+vissent plus leurs parents à la grille.</p>
+
+<p>La plus belle expiation eût été la conversion de l'Angleterre. En même
+temps qu'on travaillait ses lords par les Jésuites, on gageait Charles
+II, on achetait la nation elle-même par un traité qui donnait moyen
+aux Anglais de faire tout le commerce intermédiaire qu'avait fait la
+Hollande. On leur sacrifiait Colbert, je veux dire ses manufactures,
+son tarif protecteur de 1667, qui avait commencé la guerre; on
+revenait aux droits modérés de 1664. Même offre à la Hollande. Le roi
+croyait corrompre Orange, en lui offrant une de ses bâtardes avec le
+Limbourg et Maëstricht.&mdash;Refus.&mdash;En plein hiver (février 1677), on
+envahit les Pays-Bas. En mars, le roi arrive. L'infaillible Vauban
+prend Valenciennes, Cambrai et Saint-Omer. Les habitants <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> les
+livrent et surtout le clergé. À Cassel, Luxembourg, ayant pour lui le
+nombre, une bonne position retranchée, il arrange pour Monsieur une
+petite victoire. Le bon prince, que son aumônier jadis poussait en
+vain, ici mis en avant, bon gré mal gré est un héros.</p>
+
+<p>Mais, loin que la paix soit avancée par ces succès, l'Angleterre s'en
+effraye; elle veut que son roi arme contre nous. On s'exagérait fort
+Louis XIV. À l'Est, il ne put résister que par un coup désespéré.
+Créqui brûla l'Alsace, la dévasta, comme son maître Turenne avait fait
+de la Westphalie en 73, du Palatinat en 75. Funèbres dates où les
+campagnes se marquent en faisant le désert.</p>
+
+<p>Charles II, traîné par son parlement, est forcé (10 janvier 1678) de
+signer un traité avec la Hollande, qui ne fera pas la paix sans
+l'Angleterre et en recevra une armée. Le roi fit cette fois, comme il
+avait fait jusque-là, à chaque coup que lui portaient les deux
+puissances maritimes, il frappa sur l'Espagne. Il y avait plaisir à
+tomber sur cette Espagne désarmée, une puissance finie qui ne pouvait
+plus envoyer un seul homme aux Pays-Bas.</p>
+
+<p>Le roi assiége Gand et Ypres, les prend. La Hollande croit le voir
+venir à elle, recommencer l'invasion. Orange a beau repousser la paix,
+on ne l'écoute plus. Sa popularité était fort compromise; on avait
+découvert que ce personnage double avait promis à Charles II de
+l'aider contre ses sujets. Il ne l'aurait pas fait, il ne pouvait et
+ne voulait le faire. Qui trompait-il? sans doute Charles II. Mais sa
+duplicité ôtait toute confiance.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> La Hollande allait traiter fort honorablement. Elle était
+libre en conscience. Ses alliés n'ayant rempli nul de leurs
+engagements avec elle, elle pouvait s'arranger sans eux. Le roi lui
+faisait un pont d'or. Mais ayant de nouveaux succès, il fut moins
+pressé de traiter. Il avait regagné pour six millions Charles II, qui
+licencia ses troupes. Nos armées vinrent camper devant Bruxelles, et,
+d'autre part, ouvrirent l'Espagne par la prise de Puycerda. La France
+présenta des exigences et des difficultés nouvelles, tantôt l'intérêt
+de ses alliés, tantôt la gloire du roi, qui voulait qu'on signât chez
+lui, non à Nimègue, où se faisaient les conférences.</p>
+
+<p>Il en fit tant, que la Hollande et l'Angleterre dirent qu'elles se
+liguaient contre lui, s'il n'avait signé le 11 août.&mdash;À la grande
+surprise de tous, la nuit du 10 au 11, à minuit, on signa en effet le
+traité avec la Hollande. Vive opposition des Anglais, et du prince
+d'Orange qui, le 14 encore, sachant certainement la paix, mais n'en
+ayant pas la nouvelle officielle, fondit sur Luxembourg, le surprit,
+lui tua beaucoup de monde. S'il eût vaincu, il biffait le traité.</p>
+
+<p>Le roi, en s'arrangeant avec le peuple riche, le peuple banquier, qui
+soldait la coalition, avançait fort la paix. Il avait frappé l'Espagne
+chez elle, en Catalogne, l'Empereur chez lui, à Vienne même, par les
+protestants de Hongrie qu'il animait. La paix s'accomplit par deux
+trahisons (6 février 1679):</p>
+
+<p><i>L'Empereur trahit l'Allemagne</i>, ne réclame pas les villes impériales
+d'Alsace, ni les passages du Rhin. La Lorraine nous resta encore.
+Enfin l'Empereur laisse le roi forcer la basse Allemagne de
+satisfaire la Suède.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> <i>Le roi trahit la Hongrie, la Sicile.</i> L'abandon de Messine
+se fit avec les plus odieuses circonstances. On rassura les habitants,
+on promit, on jura de rester. Un matin, on s'embarque. Tout le peuple
+accourt au rivage, veut partir avec nous. On part, et, sans traiter
+pour eux, sans rien stipuler pour leur grâce.&mdash;La Hongrie fut trahie
+de même. Quand ce peuple intrépide poussa à ce point Léopold, jusqu'à
+saisir sa capitale, il se crut fort de l'amitié, des promesses du
+grand roi de l'Occident. Au traité, pas un mot pour eux. On les laisse
+à la vengeance de l'Autriche, comme Messine aux supplices espagnols.</p>
+
+<p>L'Europe se tut et admira. Dans son grossier matérialisme, elle vit le
+roi, vainqueur de l'Espagne, qui gardait la Franche-Comté, Cambrai,
+Valenciennes. Elle vit ses dernières campagnes, ses grands siéges, sa
+fermeté à maintenir les conditions qu'il avait tout d'abord
+posées.&mdash;Elle ne vit pas qu'il reculait sur les deux choses qui
+avaient été son principe au début:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> <i>L'intérêt commercial, industriel;</i></p>
+
+<p>2<sup>o</sup> <i>La croisade religieuse.</i></p>
+
+<p>Sous ce dernier rapport, le roi n'avait pu rien. La Hollande restait
+le grand asile de la liberté de conscience. L'Angleterre, inquiétée et
+exaspérée, désarma ses catholiques, exclut du trône le catholique
+York.</p>
+
+<p>Quant à l'intérêt du commerce, à cette immense construction de
+l'industrie nationale, commencée d'un si grand effort, on lâcha tout,
+pour gagner la Hollande. Les marchandises étrangères rentrèrent chez
+nous pour paralyser nos manufactures. Et, ce qui fut très-grave,
+c'est que les Hollandais obtinrent que le <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> roi ne donnerait
+<i>plus de monopole</i>, terme obscur pour dire qu'il sacrifiait les
+compagnies des Indes orientales et occidentales, que Colbert venait de
+former.</p>
+
+<p>Notre marine même, sa création favorite, si brillante et forte qu'elle
+soit, que fera-t-elle maintenant que la haine de la France a
+solidement marié les deux marines, jusque-là rivales, d'Angleterre et
+de Hollande? Qu'elles combattent d'ensemble, et la nôtre est anéantie.
+(V. 1692.)</p>
+
+<p>Donc, qu'on dresse partout des arcs de triomphe, que l'enflure de
+Louvois enfle encore, s'il se peut, qu'on commence la galerie où les
+tritons bouffis de Lebrun soufflent la victoire.&mdash;La France chôme
+bientôt aux métiers faits la veille, ne peut se réparer. Le vaincu,
+c'est Colbert.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> CHAPITRE XVI<br>
+<span class="smaller">LES M&OElig;URS&mdash;QUIÉTISME ET POISON&mdash;LA BRINVILLIERS&mdash;LA VOISIN<br>
+1676-1679.</span></h2>
+
+<p>Le roi trône en Europe, non par la force seulement, mais par
+l'admiration. Nos réfugiés d'Angleterre, Saint-Évremont et autres, se
+rendent, confessent sa grandeur. Elle éclate surtout dans l'harmonie
+que cette monarchie, quelles que soient ses misères, présente à
+l'étranger, équilibrée par Colbert et Louvois, par la gravité de
+Bossuet.</p>
+
+<p>La grande époque de force étincelante, celle de Pascal et de Molière,
+est close par la mort du dernier (1664). Racine s'éclipse (1676) après
+<i>Phèdre</i>. Mais la Fontaine publie ses dernières Fables (1679). Mais
+Bossuet est debout, et il soutient le faix du siècle par un livre
+imposant, le <i>Discours sur l'histoire universelle</i> <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> (1681).
+Sous son abri commence humblement Fénelon, qui, bientôt s'élevant, va
+former avec lui la belle opposition qu'on vit dans Corneille et
+Racine. Une noblesse générale est dans les choses, tendue sans doute
+et emphatique, comme la grande galerie de Versailles. La vraie beauté
+du tout, c'est que chaque partie paraît conspirer d'elle-même à
+l'effet de l'ensemble, spontanément, de passion. C'est l'effet d'une
+grande symphonie, variée à l'infini sur le même motif, la gloire du
+Dieu mortel. Et rien n'y contredit. L'exquise indépendance de tel qui
+reste à part (je pense à la Fontaine) n'apparaît qu'en nuances
+délicates qui, loin de faire tort à l'ensemble, y mettent la grâce, au
+contraire, le semblant de la liberté.</p>
+
+<p>Que serait-ce si, dans cette noble et suave harmonie, éclatait tout à
+coup un désaccord de tons, si de choquantes dissonances, des monstres
+de laideur apparaissaient? C'est ce qui eut lieu violemment l'année
+même de la paix (1679). Mais la chose venait de plus haut. Remontons à
+1676, à l'affaire célèbre de la Brinvilliers.</p>
+
+<p>Et d'abord, j'avertis qu'on sait mal cette affaire. Il faut que le
+lecteur oublie le récit convenu, et qu'avec moi il suive uniquement
+les pièces juridiques, en consultant et comparant les factums imprimés
+et manuscrits que possède la Bibliothèque.</p>
+
+<p>Pendant dix ans, une lutte d'intrigue avait eu lieu entre deux
+financiers, Hanyvel et Reich, qui se faisaient appeler seigneurs de
+Saint-Laurent et de Penautier. Le premier était receveur général du
+Clergé de France, place qui valait par an soixante mille livres
+<span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> (200,000 d'aujourd'hui). Le second devint trésorier de la
+bourse des États de Languedoc. Il enviait la place du premier. Il
+intéressa l'amour-propre des évêques du Languedoc, pour qu'ils
+l'associassent à Hanyvel. Mais celui-ci avait pour lui tous les
+évêques du Nord, la majorité de l'Épiscopat. Enfin, Hanyvel étant mort
+subitement (1669), Penautier succéda. Déjà deux morts subites
+l'avaient fait énormément riche.</p>
+
+<p>Ce financier d'église, homme doux et dévot, demeurait rue des
+Vieux-Augustins, fort à portée des Halles, où ses commis prêtaient à
+la petite semaine. Le peuple, voyant là rouler tant d'or, imaginait
+que, dans cette maison, on faisait de la fausse monnaie, de la magie
+peut-être. Dans une descente de justice qui s'y fit, on ne trouva rien
+de suspect, sauf une tête de mort, qui témoignait plutôt de la
+dévotion de ce bon personnage et des pensées pieuses qu'au milieu des
+affaires il gardait pour l'éternité.</p>
+
+<p>Il vivait hors du monde et n'avait qu'un ami. C'était un jeune
+officier, mais très-pieux, le chevalier de Sainte-Croix. Ce militaire
+(réellement nommé Godin), bâtard de grande maison, à l'en croire,
+avait été capitaine de cavalerie. Mais depuis, touché de la grâce, il
+écrivait des livres ascétiques, <i>philosophait</i> aussi, c'est-à-dire
+cherchait la pierre philosophale.</p>
+
+<p>Sainte-Croix, au retour de la guerre, avait vécu chez un ami, le
+marquis de Brinvilliers, avec qui il avait servi. Celui-ci, fils d'un
+président des comptes, mais devenu homme d'épée, courait le monde et
+les plaisirs, négligeait trop sa jolie petite femme, qu'il avait
+cependant épousée par amour. Fille d'un magistrat, <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> M.
+d'Aubray, elle avait peu de fortune, mais beaucoup de grâce et
+d'esprit. Elle était parente du pieux chancelier de Marillac, le
+traducteur de l'<i>Imitation</i>. Elle avait remontré à son mari qu'on
+jaserait peut-être de l'amitié de Sainte-Croix. Il ne l'écouta pas,
+exigea, au contraire, qu'il l'occupât, la consolât. Elle se résigna.
+Sa dévotion se mêla d'un plus doux mysticisme. Desmarets, Bona,
+Malaval, ouvraient alors la voie de Molinos.</p>
+
+<p>Tous trois vivaient en parfaite union. Quoique la marquise fût
+obligée, par les mauvaises affaires de son mari, de se séparer de
+biens, elle ne le fut point de corps, vécut toujours bien avec lui, et
+lui, il l'aima jusqu'à la mort. Le vieux père de la marquise, moins
+tolérant, et ne comprenant rien à la haute spiritualité, s'indignait
+de ce ménage, et disait que Sainte-Croix était un fripon qui
+exploitait les deux époux. Il obtint une lettre de cachet pour le
+faire mettre à la Bastille.</p>
+
+<p>Là, dit-on, Sainte-Croix <i>philosopha</i> avec un autre chercheur du Grand
+&oelig;uvre, Exili, que le peuple médisant disait fabriquer des poisons.
+La légende voulait qu'il eût été à Rome empoisonneur en titre de
+madame Olympia, reine de Rome sous Innocent X, et que, par ce talent,
+il eût procuré à la dame cent cinquante morts subites dont elle
+hérita.</p>
+
+<p>La Bastille sembla porter bonheur à Sainte-Croix. Entré gueux, il en
+sortit riche. Il se maria, prit hôtel, laquais, porteurs, carrosses.
+Il eut un intendant, outre ses vieux serviteurs de confiance, Georges
+et Lachaussée, qu'il céda pourtant, l'un à Hanyvel, l'autre à madame
+de Brinvilliers, qui le plaça chez les Aubray, ses <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> frères.
+Chose bizarre, tout comme Hanyvel, ces Aubray meurent subitement.</p>
+
+<p>Sainte-Croix était en belle passe. Son ami, Penautier, allait le
+cautionner pour acheter une charge dans la Maison du roi. Mais il
+devint malade. Penautier s'alarma; craignant qu'il ne mourût, il
+envoya chercher des papiers qu'il avait chez lui. Quoique la maladie
+ne fût pas longue, Sainte-Croix eut le temps de remplir tous ses
+devoirs et fit une très-bonne fin. Ce qu'on a dit d'une expérience de
+chimie où il aurait péri est une fable.</p>
+
+<p>Madame de Sainte-Croix fit mettre les scellés. Mais la veuve d'Aubray,
+belle-s&oelig;ur et ennemie de madame de Brinvilliers qu'elle accusait de
+la mort de son mari, avait trouvé moyen d'adjoindre au commissaire, un
+homme à elle, un certain Cluet, sergent de police. Cet observateur
+attentif trouva une cassette où Sainte-Croix avait écrit: «Par le Dieu
+que j'adore, je prie qu'on remette ceci à madame de Brinvilliers.» On
+ouvrit, et l'on trouva des lettres de la marquise, une obligation
+souscrite par elle au profit de Sainte-Croix, et de petits paquets où
+il était écrit: «À M. de Penautier.» Ces paquets étaient des poisons.</p>
+
+<p>Ce n'était pas ce qu'on croyait trouver. Les poisons n'étaient pas à
+madame de Brinvilliers, mais bien les billets doux. Le commissaire
+(Picard, celui qui aida à faire brûler Morin) fut tout abasourdi de
+voir M. de Penautier, un tel homme, tellement compromis. Il remplit
+fort mal son devoir, ne recacheta point les paquets, n'écrivit pas le
+procès-verbal, le laissa écrire par Cluet, l'agent de madame
+d'Aubray, qui ne pouvait <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> manquer d'écrire à la charge de la
+Brinvilliers, déchargeant d'autant Penautier. Même, ce procès-verbal
+suspect, on ne le garda pas entier; il en disparut plusieurs feuilles.
+La confession de Sainte-Croix avait disparu aussi. Picard dit
+bonnement qu'en bon chrétien il l'avait brûlée.</p>
+
+<p>Penautier, gardé par l'Église, l'était aussi par la magistrature. Il
+avait eu la sage précaution d'y avoir alliance. Il avait marié sa
+s&oelig;ur au fils d'un conseiller au parlement. Le lieutenant civil, à
+qui revint la chose, ne voulut ni voir ni savoir l'obligation de
+Penautier à Sainte-Croix. Il n'en fit point mention. Cette pièce fut
+négligée et écartée; de plus, falsifiée; on en changea la date. On mit
+1667, au lieu de 1669, année de la mort d'Hanyvel, dont cette
+obligation eût semblé le payement.</p>
+
+<p>Le laquais Georges avait fui le jour de la mort d'Hanyvel; mais
+l'autre, Lachaussée, fut arrêté, jugé. Il avoua qu'il avait empoisonné
+les frères Aubray par ordre de Sainte-Croix.&mdash;Il varia sur la
+Brinvilliers, la dit tantôt coupable et tantôt innocente.&mdash;De
+lui-même, au dernier moment, il commençait à dire ce qu'il savait sur
+Penautier. On lui ferma la bouche.</p>
+
+<p>Celui-ci, inquiet, craignant d'être arrêté, achetait déjà des témoins
+(<i>Acte ms. sur son commis Belleguise</i>.) Il n'en eut pas besoin. Tous
+ceux qui avaient agi pour Sainte-Croix avaient disparu comme par
+magie. Restait la Brinvilliers. Le financier lui donna deux lettres de
+change pour lui faciliter la fuite. Si elle avait eu le courage de
+refuser et de rester, on eût arrangé son affaire. Elle partit, laissa
+le champ libre à sa belle-s&oelig;ur, <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> qui obtint contre elle un
+arrêt de mort par contumace.</p>
+
+<p>Elle était réfugiée dans un couvent de Liége. Mais la belle-s&oelig;ur ne
+lâchait pas prise. La Brinvilliers, malgré sa dévotion, dont elle
+édifiait le couvent, s'ennuyait fort avec ses nonnes. Elle était
+encore agréable, mondaine au fond, et d'esprit romanesque. Forte dans
+sa petite taille et de nature sanguine, elle n'était nullement
+insensible aux tendres impressions. Le jargon doucereux de la dévotion
+galante pouvait la prendre. On lui dépêcha un exempt agréable et
+parleur facile. On le travestit en abbé. Il s'établit à Liége,
+l'amusa, l'amadoua de mysticité amoureuse, et, comme elle n'était
+point cloîtrée, la promena hors du couvent. Là, tout à coup il se
+démasque. L'ami, l'amant, le directeur se révèle espion et bourreau.
+Il la jette dans une voiture, entourée d'archers, la ramène à Paris.</p>
+
+<p>Le pis pour elle, c'est qu'on avait saisi sa confession écrite par
+elle-même. L'extrait que nous en avons donne l'idée d'une pièce
+bizarre et très-confuse. Elle y met à la suite, sur la même ligne, des
+crimes épouvantables et des puérilités, et aussi des choses
+impossibles. Elle a brûlé une maison. Elle a empoisonné son père et
+ses frères. Elle a été violée à cinq ans par son frère (qui en avait
+sept). Plus, tels menus péchés de petites filles, etc. Tout cela
+pêle-mêle. Elle note surtout et accentue plus fortement ce qui est
+contre la loi canonique et les commandements de l'Église.</p>
+
+<p>Elle avait beau dire qu'elle avait écrit dans un accès de fièvre.
+Elle sentait qu'on ne s'arrêterait pas à <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> son dire. Elle
+s'adressa à un archer et crut l'avoir gagné. Il lui donna papier et
+encre, et elle écrivit deux fois à Penautier d'agir pour elle. Ces
+lettres n'arrivèrent pas, et servirent au procès.</p>
+
+<p>Elle était fort légère et se confiait à cet archer, qui la faisait
+parler. «Penautier, disait-il, est donc intéressé à l'affaire?&mdash;Autant
+que moi-même, et il doit avoir encore plus de peur. Du reste, si je
+parlais, <i>il y a la moitié des gens de la ville</i> (et de condition)
+<i>qui en sont</i>, et que je perdrais; mais je ne dirai rien.» Elle le
+répéta par deux fois (<i>interrogatoire ms. de l'archer Barbier, 15 mai
+1676</i>). Il paraît, en effet, qu'outre le financier, d'autres personnes
+étaient intéressées à ce qu'elle n'arrivât pas à Paris. Un gentilhomme
+vint, tâta les archers sur la route, essaya, mais en vain, de les
+apprivoiser.</p>
+
+<p>Elle avait fort compromis Penautier, surtout en lui écrivant de faire
+disparaître un nommé Martin, intendant de Sainte-Croix. Cela forçait
+la main au président de Lamoignon. On jasait fort, le peuple était
+très-animé. On dut arrêter Penautier, dans son intérêt même, pour
+avoir l'air d'examiner la chose et pouvoir le blanchir. Mais il
+n'avait pas cru qu'on en vînt là, et l'huissier le surprit déchirant
+une lettre et tâchant de l'avaler. Cet homme intrépide et zélé,
+servant ses magistrats mieux qu'ils ne voulaient l'être, le prit à la
+mâchoire et lui arracha les morceaux (<i>Procès-verbal ms. de l'huissier
+Maison</i>, 15 mai 1676). C'était un billet de deux lignes où on
+l'avertissait et on lui disait d'aviser «en ces maudites
+conjonctures.» Heureusement pour lui, les juges s'obstinèrent à ne
+comprendre rien, <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> acceptèrent le roman qu'il donna pour
+explication. On fit taire les témoins, et on ne laissa parler que sur
+la Brinvilliers.</p>
+
+<p>L'accusateur de Penautier, c'était la veuve de cet Hanyvel mort
+subitement en 1669, sept ans auparavant. Les témoins avaient disparu.
+La Brinvilliers pouvait nuire encore. Tandis que Penautier prétendait
+avoir peu connu Sainte-Croix, elle disait «les avoir vus <i>mille fois</i>
+ensemble.» Il était très-urgent pour Penautier (et pour d'autres
+aussi) que cette dangereuse langue fût expédiée. La difficulté, c'est
+qu'il n'y avait pas de témoins sérieux contre elle, qu'il fallait que
+des juges chrétiens abusassent, pour la condamner, de sa confession.
+Elle les tenait par deux côtés, d'une part n'avouant rien, de l'autre
+leur faisant craindre qu'elle n'accusât des gens considérables qui,
+mêlés au procès, les auraient fort embarrassés. On eut ce curieux
+spectacle de voir les juges émus et inquiets, cajoler l'accusée, la
+prier d'avouer, mais de mourir sans bruit. Que dirait-elle à la
+torture? On le craignait. Si on la lui donnait forte, on risquait de
+la faire parler tout autrement qu'on ne voudrait. Un seul moyen
+restait, l'attendrissement. M. de Lamoignon lui choisit de sa main un
+confesseur très-propre à l'attendrir, un homme médiocre d'esprit, mais
+sensible de c&oelig;ur, d'ailleurs faible physiquement, qui se fondrait
+en larmes, et dont l'émotion contagieuse la gagnerait. Il le fit venir
+et lui dit ce qu'on voulait: <i>qu'elle n'étendît pas le procès</i>, ne
+parlât que d'elle-même.</p>
+
+<p>Ce confesseur, M. Pirot, professeur de Sorbonne, tout neuf à ces
+tristes spectacles, et fort effrayé de la <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> réputation de la
+Brinvilliers, trouva que le monstre était une petite femme aux yeux
+bleus, doux et beaux. Nul signe de méchanceté. Elle était adorée de
+ceux qui la gardaient et qui ne faisaient que pleurer. Elle montra à
+M. Pirot une extrême confiance, avoua tout, dit qu'elle avait fait
+empoisonner son père et ses frères. Elle parut navrée de sa honte,
+surtout pour son mari (alors hors de France). Elle lui écrivit une
+lettre pleine d'affection.</p>
+
+<p>On ne voit pas qu'elle se repente fort.&mdash;Elle croit que «<i>sa
+prédestination entraînait son arrêt</i>,» sans doute aussi son crime.
+Voilà ce que le confesseur aurait dû éclaircir. Mais le pauvre
+docteur, on le voit, était un scolastique de peu d'esprit, de nulle
+pénétration. Il eût été très-important de savoir d'elle-même quel
+était le genre d'ascendant qu'avait exercé Sainte-Croix, quel fut ce
+mysticisme dont il faisait des livres. Pour mener à de tels actes une
+jeune femme douce et dévote, il fallut, outre la passion, une
+perversion de la raison, un égarement d'esprit. Les précurseurs de
+Molinos, qui, dès longtemps, avaient une grande action à Paris,
+enseignaient que le péché est l'échelle pour monter au ciel. Plus tard
+ses successeurs divinisèrent le meurtre. La béate Marie d'Aguada crut
+se sanctifier en tuant des enfants, faisant des anges. De même que les
+dévots étrangleurs de l'Inde, ces molinosistes tuaient pieusement. La
+mort morale étant leur perfection, la mort physique était pour eux une
+perfection supérieure, comme allégement de cette vie de misère, un
+doux repos de l'âme en Dieu.</p>
+
+<p>Du reste, quelle qu'ait été la doctrine de Sainte-Croix, <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> on
+doit avouer qu'en général le mysticisme, enseignant trop
+l'indifférence à la mort, à la vie, et l'indistinction des deux vies,
+mortelle et immortelle, peut fournir aux tentations du crime de
+meurtriers sophismes. Il n'est pas sans danger d'exagérer ainsi le
+néant d'ici-bas.</p>
+
+<p>Pour revenir, la Brinvilliers, sur Penautier, fut très-discrète. Elle
+dit <i>qu'elle ne le savait pas coupable</i> (sans dire qu'elle le sût
+innocent). Ayant si bien parlé, elle eut le lendemain l'arrêt le plus
+doux qu'elle pût avoir; elle ne fut pas brûlée vive comme l'étaient
+les empoisonneurs, n'eut pas le poing coupé comme les parricides, mais
+dut être simplement décapitée avant d'être brûlée. On n'osa lui
+épargner la question; le public aurait dit qu'on craignait de la faire
+parler. Mais on la lui donna douce; en sortant elle put marcher et
+demanda à manger. Des gens du plus haut rang étaient venus, inquiets
+de ce qu'elle aurait dit. La comtesse de Soissons, entre autres
+(Olympe Mancini), y envoya. Puis, sachant son silence, elle vint
+elle-même avec des curieux de Versailles, la voir monter au tombereau.
+(V. la note sur le récit du confesseur.)</p>
+
+<p>On assure qu'elle dit, au moment où elle montait l'échafaud: «Quoi! il
+n'y aura pas de grâce?... Et pourquoi, de tant de coupables, suis-je
+la seule que l'on fasse mourir?» Du reste, elle se résigna et mourut
+dans de grands sentiments de piété.</p>
+
+<p>Bien des gens respirèrent après l'exécution. Dès lors, le silence
+était sûr. Pour Penautier, le chevalier de Grammont avait fort
+justement tiré l'horoscope de son procès: «Il est trop riche pour
+être condamné.» <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> Il n'avait plus à craindre que les
+indiscrétions de la Brinvilliers n'appuyassent la veuve Hanyvel.
+Celle-ci s'était d'avance ôté crédit par un déplorable traité avec
+celui qu'elle accusait. Ruinée par la mort de son mari, chargée
+d'enfants, elle avait composé avec lui. Sur sa promesse de lui faire
+part dans les profits de sa charge, elle l'avait elle-même recommandé
+aux évêques. Il l'accablait d'un mot: «Vous-même m'avez alors accepté,
+appuyé!» Elle disait seulement: «J'étais pauvre.»</p>
+
+<p>Il aurait dû, pour son honneur, ayant si peu à craindre, faire éclater
+son innocence au grand jour d'un jugement public en Parlement. Il
+préféra un procès à huis clos, obtint que l'affaire serait évoquée au
+Conseil. Elle y fut promptement étouffée, enterrée, et Penautier resta
+un saint.</p>
+
+<p>Cependant le peuple obstiné soutenait que la grande affaire des
+poisons n'était pas éclaircie. Le Parlement faisait la sourde oreille.
+Une chose éclata et lui força la main: la concurrence effrontée,
+impudente, la bruyante rivalité de ceux qui faisaient métier du
+poison.</p>
+
+<p>Il y avait des maisons connues d'amour et d'aventures, d'accouchement
+et d'avortement. Les dames qui les tenaient, obligeantes pour tous les
+besoins, avaient par un progrès naturel étendu leur primitive
+industrie de l'avortement à l'infanticide, du meurtre des enfants à
+celui des grandes personnes. Maris incommodes, rivaux gênants, puis
+concurrents de places, ennemis de cour, disparaissaient. Le métier
+florissait. Empoisonneuses émérites et connues, mesdames la <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span>
+Voisin, la Vigoureux, la Fillastre, associées à des prêtres qui
+jouaient la sorcellerie, avaient de grands hôtels, laquais, suisses et
+carrosses.</p>
+
+<p>Pour savoir les choses cachées, prévoir ou obtenir la mort de ses
+ennemis, on s'adressait au diable et on lui disait la messe à rebours,
+où une femme nue servait d'autel. Des prêtres officiaient ainsi,
+Lesage à Paris chez la Voisin, Guibourg à Saint-Denis dans une masure.
+Les dupes écrivaient la demande, qu'on faisait semblant de brûler. On
+la gardait, on les tenait par là, on les intimidait et on les
+exploitait. La Fillastre possédait ainsi un billet où quatre
+princesses ou duchesses demandaient «si la mort du roi viendrait
+bientôt.» L'une d'elles, pour retirer ce dangereux écrit, s'adressa au
+prêtre Lesage avec instance et larmes. Ces concurrences empêchaient le
+secret.</p>
+
+<p>À l'interrogatoire, ce furent les juges qui pâlirent. Le premier nom
+prononcé fut celui d'un prince (Bourbon du côté maternel), le comte de
+Clermont, qui aurait empoisonné son frère de concert avec la femme de
+ce frère, la noire Olympe Mancini. Celle-ci, avec une Polignac et
+autres, avait eu recours à la magie pour perdre la Vallière. Toute
+l'histoire des amours du roi aurait traîné au Parlement. Le 11 janvier
+1680, il lui retira l'affaire, la transporta du Palais à l'Arsenal, où
+siégea une commission de gens du Conseil.</p>
+
+<p>Cependant il ne crut pas encore la précaution suffisante. Il avertit
+Olympe. Elle se sauva, ainsi que Clermont. Une fois en pays étranger,
+elle fit croire qu'elle n'avait fui que par crainte de la Montespan.
+Fable évidente. Celle-ci était alors fort peu de chose. <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> Le
+roi aimait Fontanges et donnait sa confiance sérieuse à madame de
+Maintenon.</p>
+
+<p>Olympe trouva partout sa réputation établie, l'horreur du peuple, qui
+souvent la chassa des villes. On assure qu'à Madrid elle empoisonna la
+jeune reine d'Espagne, nièce de Louis XIV. Service essentiel rendu à
+la maison d'Autriche, et qui dut aider à la fortune du fils d'Olympe,
+le fameux prince Eugène.</p>
+
+<p>Une autre Mancini, la s&oelig;ur d'Olympe, duchesse de Bouillon, resta,
+et répondit avec une assurance altière, sachant bien que les juges
+seraient respectueux. Ensuite, cependant, elle crut sage de quitter la
+France.</p>
+
+<p>Le duc de Luxembourg, le spirituel et vaillant bossu, fort dépravé,
+qui avait l'âme comme le corps, fut accusé et ne s'en alarma guère. On
+avait trop besoin de lui. Il passait pour le seul qui pût succéder à
+Turenne. On ne frappa que son intendant.</p>
+
+<p>On crut donner le change au public sur la gravité de l'affaire en
+laissant jouer une pièce où Visé et Thomas Corneille mettaient en
+scène une <i>Madame Jobin</i>, intrigante, mais non scélérate. On la joua
+quarante-sept fois de novembre en mars, jusqu'à l'exécution de la
+Voisin. Personne n'y fut pris. On savait bien que la vraie comédie,
+honteusement tragique, se jouait entre les robes noires à l'Arsenal.</p>
+
+<p>L'homme qui dirigeait l'affaire, la Reynie, lieutenant de police,
+mettait au premier plan les farces des jongleurs, revenait aux procès
+de sorcellerie, clos par le chancelier en 1672. Un jeune maître des
+requêtes osa le remarquer, dit: «Le Parlement ne reçoit pas ce genre
+d'accusation. Nous sommes ici pour <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> les poisons.&mdash;Monsieur,
+dit la Reynie, j'ai mes ordres secrets.»</p>
+
+<p>Le diable, mort et enterré, ressuscite ici à propos pour sauver les
+seigneurs, les prêtres. On brûla quelques misérables, la Voisin, la
+Vigoureux. Les autres échappèrent. Les prêtres Lesage et Guibourg
+(quoi qu'on ait dit) ne furent pas exécutés.</p>
+
+<p>Nous entrons dans l'époque sainte où le prêtre n'est jamais coupable.
+Sauf tel cas, étonnamment rare, public, et de flagrant délit, le roi
+ne punit plus, tout est enfoui, caché. Le chef lui-même de la justice,
+le chancelier, expliquera plus tard qu'il n'y a point de justice pour
+le prêtre. Si le crime n'est pas trop public, on doit seulement <i>le
+mettre hors d'état d'en faire d'autres</i>, non le poursuivre et le
+punir. (<i>Correspond. admin.</i>, II, 519.)</p>
+
+<p>L'Église juge l'Église. Le prêtre, cité devant un tribunal de prêtres,
+celui de son évêque, peut fuir (IV, 297), ou est soustrait aux
+procédures publiques. Souvent aussi, l'affaire est portée au Conseil
+du roi. Des deux côtés, mystère, arbitraire insondable, le plus
+ténébreux inconnu.</p>
+
+<p>Le bon et savant Mabillon, dans sa réclamation si modérée, mais
+d'autant plus accusatrice, n'a que trop fait connaître la justice
+d'Église. Elle était ou nulle ou atroce. On ne voulait que la nuit ou
+l'oubli. L'un, impuni, après un peu de jeûne et de pain sec, était
+placé au loin dans une cure de village où il recommençait. L'autre
+disparaissait. Dans quelque couvent éloigné où on ne savait rien de
+l'affaire, on exécutait l'ordre, en le descendant aux basses-fosses.
+Sans travail, <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> sans lumière dans ces ténèbres immondes, il
+devenait comme une bête, horreur du frère convers qui lui jetait son
+pain par un trou.</p>
+
+<p>Le monde de la Grâce, du fantasque arbitraire, qui a destitué la Loi,
+qui trône et qui triomphe aux dorures, aux peintures, aux glaces de la
+Grande galerie et leurs cent mille lumières, a pour base obscure les
+prisons d'État. Celles-ci, trop lumineuses encore, ont au-dessous un
+enfer plus profond, le noir <i>in pace</i> de l'Église.</p>
+
+<p class="p2">Je m'étonne fort peu de voir l'horreur et la frayeur qu'éprouvait
+l'Angleterre pour ce système étrange. Elle frémissait de sentir autour
+d'elle et sous elle gronder ce monde de la nuit. Même avant la paix
+générale, dès que le roi eut brisé la ligue en détachant la Hollande,
+il se trouva redoutable pour tous. L'Angleterre le voyait venir
+menaçant, corrupteur, achetant Charles II et les ennemis de Charles
+II, gâtant et pourrissant ses lords par les Jésuites, et préparant un
+nouveau roi.</p>
+
+<p>Trois ou quatre ans avant les premières dragonnades, vers 1677,
+s'organisèrent en France les nombreuses maisons où l'on jetait les
+filles protestantes. La plus barbare mesure de la persécution,
+l'enlèvement des enfants, fut révélée ainsi dans son immense
+extension. Nos voisins purent comprendre qu'en ce système, ce n'était
+pas l'État seulement, mais la famille qui était menacée. On compta
+bientôt une foule de ces couvents-prisons. Dans celui de Paris, sous
+les yeux du public, on employait toutes les séductions de la <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span>
+douceur. Mais les autres, au loin, furent des maisons de force pour
+dompter les rebelles. Les parents, sur tous les rivages d'Angleterre,
+abordaient éperdus, désolés pour toujours. Cela parlait assez. La
+pitié, la terreur, agitaient tout le peuple. Partout, dans les rues,
+les <i>cafés</i> (très-récemment créés), vous auriez rencontré des figures
+sombres, de petits groupes conversant à voix basse, discutant,
+préparant les moyens de la résistance.</p>
+
+<p>«<i>Vaine</i> panique,» dit-on. Pourquoi <i>vaine</i>? On la juge telle, parce
+qu'elle empêcha ce qu'elle craignait. L'Angleterre fut comme un
+taureau que le loup vient flairer la nuit. Il frappe de la corne au
+hasard et frappe mal; mais ses coups fortuits, qui montrent sa force
+et sa fureur, donnent à penser à l'assaillant.</p>
+
+<p>Grande est ici la légèreté des historiens. Ils affirment d'abord que
+le <i>complot papiste</i> fut une fable. Puis ils prouvent eux-mêmes qu'on
+ne peut affirmer, l'accusé principal ayant eu le temps de brûler ses
+papiers. Dans le seul qu'il ne brûla pas, ce Coleman, secrétaire de la
+duchesse d'York et des Jésuites, demande secours à la Chaise pour
+<i>frapper le plus grand coup</i> qu'ait reçu le protestantisme.</p>
+
+<p>Le complot très-réel fut la trahison des deux frères, Charles II,
+Jacques II, qui, vingt-cinq ans durant, annulèrent l'Angleterre ou
+même la vendirent à la France. L'hôtel d'York, le centre des Jésuites,
+fut une manufacture de traîtres.</p>
+
+<p>«Mais, dit-on, les Jésuites condamnés protestèrent de leur innocence.»
+L'accusateur Bedloe, qui meurt de maladie, <i>jure aussi en mourant
+qu'il a dit vérité</i>. <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> Qui croirai-je? Je suis habitué, dans
+les procès anglais, à voir jurer ces Pères, et contre des choses
+prouvées. Ils jurèrent sous Élisabeth. Ils jurèrent sous Jacques I<sup>er</sup>.
+Il n'en durait pas moins, pour les démentir, au milieu de Londres, le
+monument de la trop certaine Conspiration des poudres. (V. plus haut.)</p>
+
+<p>Ici les preuves étaient moins sûres; l'Angleterre eût mieux fait de ne
+point les frapper. Mais elle fit très-bien de désarmer les
+catholiques. La funèbre et terrible procession qui exalta le peuple
+autour du juge assassiné, cette grande machine populaire eut un effet
+immense pour le salut de l'Angleterre. La lueur des flambeaux éclaira
+le détroit et la France jusqu'à Versailles. Elle montra l'unité d'un
+grand peuple, immuablement protestant.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> CHAPITRE XVII<br>
+<span class="smaller">CONQUÊTES EN PLEINE PAIX&mdash;FONTANGES&mdash;ASSEMBLÉE DU CLERGÉ<br>
+1679-1682</span></h2>
+
+<p>La santé de Louis XIV, que le journal des médecins nous révèle d'année
+en année, réfléchit les variations de sa vie politique. Chancelant,
+maladif, l'année de la reculade, il semble jeune et fort à la
+triomphante paix de Nimègue.</p>
+
+<p>Il ne ménage rien, ni la cour, ni l'Europe. Il reste armé quand les
+autres désarment, violente l'Espagne et l'Empire. Il dépense cent
+millions en pleine paix, rase Versailles pour le refaire, bâtit par
+toute la France. On s'étonne, on frémit de voir ce pénitent, ce roi du
+jubilé, relancé, à quarante et un ans, en pleine jeunesse. Colbert est
+consterné, et désespère. La Maintenon aussi, qui croyait le tenir. La
+Montespan <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> plie, cède au temps. Elle est forcée d'accepter la
+Fontanges.</p>
+
+<p>Sans cette enfant, qui aurait profité du déclin de la Montespan?
+peut-être la Soubise. La Fontanges, rousse comme celle-ci, plus
+brillante et plus jeune, remplit l'entr'acte que l'autre remplissait
+fréquemment dans les couches de la Montespan. Cette Soubise n'était
+pas fière; elle ne voulait que de l'argent, enrichir son mari. Elle
+n'avait d'enfants qu'avec lui, et point avec le roi. Il n'allait pas
+chez elle, mais elle chez lui, et la nuit. Aux plafonds de l'hôtel
+Soubise, elle a fait peindre dans l'histoire de Psyché ce beau
+mystère. Mandée au moment du caprice, attendue par Bontemps qui la
+menait, elle se levait d'auprès de son mari, dormeur heureusement, le
+premier ronfleur du royaume. Une fois, ainsi pressée, elle ne trouvait
+pas ses pantoufles, cherchait sous le lit, ramonait. Le mari dit en
+songe: «Eh! mon Dieu! prends les miennes!» Et il continua de ronfler.</p>
+
+<p>Revenons à l'astre nouveau. Monsieur s'étant remarié à une Bavaroise,
+cette princesse, laide et spirituelle, eut une petite cour de filles
+et dames où venait fort le roi. Les la Feuillade, intelligents, y
+placèrent leur parente, une petite Limousine, la Fontanges, vierge,
+jolie et sotte, avec un minois triste d'enfant boudeur. La Montespan
+en fit galamment les honneurs, parla au roi de cette muette idole, de
+ce bijou de marbre. À une chasse, elle fit plus, la fit approcher du
+roi, la caressa et en fit l'inventaire, vantant ses beautés une à une.
+En la livrant ainsi, elle croyait la tenir, la renvoyer bientôt. Mais
+la petite n'était pas <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> simplement sotte, elle était absurde et
+folle, ne disait rien que de travers. Cela piqua le roi. Elle était
+vraiment neuve, très-exactement belle et «de la tête aux pieds.» Ce
+qu'on n'attendait pas, c'est que, dès le lendemain, il n'y eut plus
+d'enfant. Elle fut insolente, colère, cynique, menant les gens bride
+abattue. Un avis pieux lui étant venu de la personne que le roi
+estimait le plus, de Madame de Maintenon, elle dit brutalement:
+«Est-ce qu'on quitte un roi comme on laisse tomber sa chemise?»</p>
+
+<p>Le roi prit la poupée au sérieux, la fit duchesse (1679), l'imposa à
+la reine. Partout elle piaffait et cavalcadait près de lui, souvent en
+homme, avec de folles plumes au chapeau. Une fois, revenant de la
+chasse, par un vent frais, elle jette son chapeau, et se fait serrer
+sa coiffure de rubans sur le front. Ce sans-façon bizarre du petit
+page devant toute la cour, c'était effronté et piquant. Le roi en fut
+ravi et la voulut toujours ainsi. La mode en vint partout. Les plus
+grandes dames du monde s'affublèrent de cette coiffure. Déjà elles
+avaient copié les robes indécemment ouvertes et flottantes où
+s'étalaient les grossesses de la Montespan.</p>
+
+<p>Le roi avait monté une maison à la Fontanges, lui donnait cent mille
+écus par mois, et autant en cadeaux. Lui-même, il avait augmenté
+toutes ses magnificences, avait repris les draps d'or, les plus
+brillants costumes. Il bâtissait de tous côtés. La cour ne tenait plus
+dans le petit Versailles. On le refit immense. On commença ce bâtiment
+sans fin, prolongé sans mesure, qui est resté décapité, n'ayant pas
+le <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> couronnement qui devait en relever la platitude. On
+commença, derrière, les Ninives et les Babylones des monstrueuses
+casernes où s'entassèrent les ministères, tout l'attirail de cour et
+de gouvernement, commis, valets, gardes, chevaux, voitures. Trois
+cents millions d'alors (douze cents d'aujourd'hui).</p>
+
+<p>On pourrait appeler cette époque l'<i>avénement des pierres</i>. La France
+s'entoure d'une ceinture de trois cents forteresses. La guerre a
+commencé en ce siècle par Gustave-Adolphe, qui supprime les armes
+défensives. Et voilà qu'à la fin on donne une cuirasse à la France.
+&OElig;uvre immense, en beaucoup de points tout à fait inutile. De telles
+barrières ne parent pas les grands coups. Elles n'arrêtèrent jamais
+les Gustave, les Turenne, les Frédéric, les Bonaparte. On prodigua à
+cela le génie de Vauban, et l'argent, et les hommes. Louvois imagina
+de faire faire les tranchées des places de Flandre par des paysans du
+voisinage qu'on amenait à coups de bâton, qui travaillaient gratis,
+sans nourriture, et mouraient à la peine.</p>
+
+<p>Parmi ces violences, ces dépenses, ce <i>crescendo</i> d'enflure et
+d'orgueil diaboliques, la conversion du roi avançait fort. Madame de
+Maintenon y travaillait quatre heures par jour. Il délaissa Fontanges.
+Séparée de lui par ses couches, elle le fut bien plus encore par sa
+décadence rapide. Rien de plus fragile que ces blondes éblouissantes.
+Elles doivent souvent leur éclat au vice du sang. On le vit plus tard
+par la Soubise, qui mourut de scrofules, décomposée et gâtée jusqu'aux
+os. La Fontanges fondit bien plus vite. Changement à vue et
+effrayant. Hier, l'aurore, le printemps <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> et la rose.
+Aujourd'hui un cadavre. Elle demanda elle-même à se cacher à la
+campagne, ce que le roi lui accorda de bon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>À qui profiterait cette révolution? À la Montespan? Grand fut
+l'étonnement quand on vit que le roi ne la visitait plus qu'un court
+moment après la messe, et non plus après son dîner.</p>
+
+<p>Les meilleures heures du roi, son repos, de six à dix heures du soir,
+étaient pour madame de Maintenon quatre grandes heures d'interminables
+conversations. Personne en tiers; tous deux assis. De là,
+invariablement, elle l'envoyait coucher près de la reine. Il redevint
+un vrai mari, au bout de vingt ans de mariage.</p>
+
+<p>Conversion édifiante. Et cependant, celle qui y avait le plus
+travaillé en dessous, la première dévote de France, madame de
+Richelieu, n'en fut point satisfaite. Elle souffrit plus que personne
+de l'ascendant exclusif, absolu, de sa protégée Maintenon. Elle se
+ligua avec la dauphine. En vain. La Maintenon n'en pesa que davantage,
+leur rendit de mauvais offices, et le chagrin les emporta bientôt.</p>
+
+<p>La cour avait changé d'aspect. Tout devint morne et ennuyeux, mais
+tendu en même temps, contraint, serré. On craignit de marquer et
+d'avoir de l'esprit. Le roi, n'ayant plus d'amusement de femmes,
+devint plus âpre. Il mangea, but beaucoup (<i>Journal des médecins</i>).
+Circonstance grave qui explique en partie sa violence, sa politique à
+outrance, ses actes provoquants contre toute l'Europe, sa guerre au
+pape, sa guerre aux protestants.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> Le roi, de plus en plus, est l'<i>évêque des évêques</i>. En
+revanche, ceux-ci sont des rois.</p>
+
+<p>L'évêque exerce alors des pouvoirs très-divers. On le voit par une
+lettre curieuse de l'évêque de Lodève (1673, <i>Corr. admin.</i>, IV, 101).
+Non-seulement il fait communier de force des seigneurs catholiques,
+non-seulement il travaille vigoureusement à la conversion des
+huguenots, mais il arrange tous les procès civils. Il encourage,
+dit-il, l'industrie, relève la manufacture des draps de Lodève, etc.</p>
+
+<p>Et d'autre part, le roi semble une sorte de patriarche: 1<sup>o</sup> Il nomme
+les évêques; 2<sup>o</sup> il règle leurs assemblées (1674); 3<sup>o</sup> il se constitue
+pour ainsi dire <i>évêque intérimaire</i>; dans les vacances, il perçoit
+les revenus, nomme aux bénéfices; c'est ce qu'on appelait sa régale,
+étendue alors à tout le royaume; les fruits en étaient appliqués à
+acheter des âmes protestantes.</p>
+
+<p>Résistance d'Innocent XI (janvier 1681). Il excommunie ceux que le roi
+nomme aux bénéfices. On lui lâche le Parlement, qui, trop heureux de
+sortir du silence, donne arrêt contre <i>certain libelle qu'on attribue
+au pape</i> (31 mars).</p>
+
+<p>Le roi n'était pas sans scrupule. Il affermit sa conscience en
+frappant l'hérésie. Il accueillit le conseil des intendants et des
+Louvois qui proposaient d'exempter de logements militaires les
+convertis, et d'en surcharger les obstinés (11 avril 1681). <i>Premier
+essai des dragonnades</i>. L'effet fut terrible aux familles. Dans les
+scènes honteuses, hideuses, de ces violences de soldats, on cachait
+surtout les enfants, ou on les <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> faisait fuir. Nouveau coup le
+17 juin: <i>Permis aux enfants de sept ans de quitter leurs parents et
+de se convertir.</i> Mesure dénaturée qu'inspira (chose bizarre) une
+émotion de nature. Fontanges mourut le 15 juin. Elle voulut voir
+encore le roi. Il y consentit à grand'peine, mais l'impression fut
+forte; le baiser du cadavre, cette image effrayante de la mobilité du
+monde, remua sa conscience, et, comme expiation, il fit sa cruelle
+ordonnance, plus cruellement interprétée, pour ravir les petits
+enfants.</p>
+
+<p>La réclamation de Colbert fit suspendre les dragonnades. Mais madame
+de Maintenon, flattant les tendances du roi, se déclara contre Colbert
+et appuya Louvois. Une ordonnance étrange déclare <i>qu'on s'est trompé
+en croyant que le roi défend de maltraiter les protestants</i> (4
+juillet).</p>
+
+<p>L'enthousiasme catholique monta au comble, lorsqu'en octobre, le
+nouveau Théodose alla rendre au vieux culte la cathédrale de
+Strasbourg. La grande ville luthérienne du Rhin, trahie, vendue,
+terrifiée, fut enlevée à l'Empire, et compléta la conquête de
+l'Alsace, continuée pleine de paix. Nos tribunaux avaient, par simple
+arrêt, conquis quatre-vingts fiefs de Lorraine et dix villes
+impériales, plus le comté de Montbéliard.</p>
+
+<p>Étrange politique. Il irritait l'Allemagne et voulait pourtant la
+gagner. Par des traités d'argent, il croyait acheter l'Empire et
+s'assurait des électeurs de Bavière, Brandebourg et Saxe, pour la
+prochaine élection.</p>
+
+<p>La victoire des victoires eût été de dompter le pape. <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> Par un
+curieux renversement des choses, ce pape était soutenu des
+jansénistes, ne les haïssait point, et lui-même sentait l'hérésie.
+Belle prise pour le roi orthodoxe, qui la frappait partout. Il
+semblait le vrai pape. Les Jésuites étaient pour lui et
+méconnaissaient Rome. Un moment, tout fut gallican.</p>
+
+<p>Le 9 novembre 1681, Bossuet ouvrit l'assemblée du clergé. Son discours
+éloquent porta, au fond, sur un point où il était sûr de persuader:
+Que saint Pierre ne fut que <i>le premier entre égaux</i>, que sa chute
+n'empêcha pas l'unité de l'Église, qu'elle est surtout dans les
+évêques.&mdash;Le roi leur rend hommage en consentant que ceux qu'il nomme
+aux bénéfices soient préalablement examinés par eux. L'assemblée est
+touchée, et, à son tour, elle cède sur la question d'argent, le laisse
+percevoir les revenus des évêchés dans les vacances.</p>
+
+<p>On en fût resté là; mais le grand citoyen Colbert insista pour faire
+démentir au clergé ses principes papistes de 1614. Bossuet dressa les
+<i>quatre articles</i> (depuis si longtemps préparés): 1<sup>o</sup> le pape ne peut
+rien sur le temporel; 2<sup>o</sup> il ne peut rien contre les décisions des
+conciles; 3<sup>o</sup> ni contre les libertés des églises nationales; 4<sup>o</sup> ses
+décisions, non sanctionnées par l'Église, peuvent être réformées.</p>
+
+<p>Système hybride qui mêle la raison au miracle, la sagesse de
+discussion à ce que les croyants nomment eux-mêmes la folie de la foi.
+Pur expédient politique. Que sert de marchander en pleine poésie? La
+rhétorique de Bossuet ne change pas le point de départ. Le
+christianisme est un miracle: le salut de tous par un seul. Son
+gouvernement aux âges barbares se posa <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> hardiment comme
+incarnation monarchique, l'idolâtrie d'un chef inspiré aux choses de
+Dieu.</p>
+
+<p>Maintenant où commencent, où finissent les choses de Dieu? La
+distinction du spirituel et du temporel est impossible. Tout relève de
+l'esprit. Rien dans les intérêts civils qui ne soit spirituel, rien
+dans les choses politiques. Celles-ci directement influent sur les
+idées morales et les tendances religieuses. L'État est l'accessoire,
+la dépendance de l'Église. Si l'État n'est Église et pape, il est le
+serf du pape et ne s'en affranchit que par accès, par petits efforts
+ridicules, pour retomber bientôt dans son servage.</p>
+
+<p>Dix ans ne se passèrent pas sans que Bossuet ne se trouvât abandonné
+du roi et des évêques. Pour que l'Église de France se soutînt dans
+cette fierté contre Rome, il lui eût fallu accepter une réforme dont
+elle était incapable. Elle demandait des sévérités contre les
+protestants, n'en exerçait pas sur elle-même. Bossuet obtint seulement
+qu'une commission serait nommée pour examiner <i>les principes relâchés
+des casuistes</i>. Ceci semblait menacer les Jésuites. Mais qui pouvait
+se dire exempt de tout reproche? qui n'avait été <i>relâché</i> dans les
+choses de direction? Bossuet lui-même s'était montré très-faible dans
+le jubilé Montespan. Madame de Maintenon parle de sa complaisance avec
+une violence étrange.</p>
+
+<p>Les Jésuites allaient plus loin, trop loin, l'attaquaient sur les
+m&oelig;urs.</p>
+
+<p>Ce grand homme, qui remplit le siècle de son labeur immense, a
+merveilleusement prouvé qu'il vécut dans une sphère haute. Cette
+noblesse, cette grandeur soutenue, <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> témoigne assez pour lui.
+Suivons ici, pas à pas, M. Floquet, son excellent historien.</p>
+
+<p>Bossuet, lorsqu'il était doyen de Metz, venait parfois à Paris, et
+descendait chez un abbé. Il y vit un jour une dame attachée à Madame
+(Henriette), qui était venue en visite avec sa nièce, une enfant de
+dix ans. Celle-ci était une petite merveille, déjà lettrée et
+distinguée. Bossuet s'intéressa aux progrès de la jeune fille, qui, de
+bonne heure, fut une savante; elle aimait, admirait et protégeait les
+vers latins.</p>
+
+<p>Mademoiselle Gary (c'était son nom) était fille d'un notaire au
+Châtelet, qui lui avait laissé le petit fief de Mauléon (près
+Montmorency), d'où elle était appelée mademoiselle de Mauléon. Elle
+habitait la maison patrimoniale de sa famille, près des Piliers des
+Halles. Elle avait aussi hérité de son père un étal à la Halle aux
+poissons. Place lucrative, mais sujette à un litige fatal qui dura
+trente années. Elle croyait avoir le droit d'obliger les marchands
+forains d'apporter et vendre leur poisson à cet étal. Ils niaient ce
+droit. À vingt-deux ans elle voulut l'exercer, et leur fit procès.
+Elle était sur le pied d'une protégée, ou comme d'une fille adoptive
+de Bossuet (alors précepteur du Dauphin). Le lieutenant de police lui
+donna raison; mais l'autorité rivale, l'Hôtel de Ville, lui donna
+tort. Elle ne lâcha pas prise. De tribunal en tribunal, elle plaida
+toute sa vie. Dès 1682, les frais énormes l'obligèrent d'emprunter
+quarante-cinq mille livres, que Bossuet lui fit prêter sous sa
+garantie. Il paraît qu'elle avait peu d'ordre. Il fallut plus d'une
+fois qu'il en payât les intérêts, qu'elle ne pouvait solder. Cette
+misérable affaire <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> durait en 1705. On la poursuivait alors
+pour remboursement, et Bossuet, voulant lui sauver quelque chose,
+intervint et se porta aussi comme créancier pour certaines sommes
+qu'il lui avait avancées. Rien de plus innocent que tout cela, rien de
+plus public. De Germigny, ils écrivaient ensemble à leur amie,
+l'abbesse de Farmoutiers, ne craignant nullement de témoigner, par ces
+lettres fréquentes, les long séjours qu'elle faisait dans cette terre
+auprès de Bossuet.</p>
+
+<p>En 1682, elle avait vingt-sept ans, Bossuet cinquante-cinq. Malgré
+cette grande différence d'âge (de près de trente ans), on comprend
+l'avantage que les Jésuites purent tirer de la chose. Les risées
+sournoises qu'ils firent du contraste des deux procès, de la grande
+lutte gallicane, et de l'affaire de la Halle aux poissons. Ils ne
+dirent pas en face de Bossuet le mot méchant qu'on cite, mais le
+dirent par derrière: «M. de Meaux n'est ni janséniste, ni moliniste;
+il est Mauléoniste.»</p>
+
+<p>Louis XIV, qui n'aimait nulle grandeur que la sienne, put accueillir
+ces insinuations. Elles expliquent peut-être pourquoi il se dispensa
+de reconnaître l'obligation qu'il avait à Bossuet pour l'éducation de
+son fils, le laissa simple évêque, tandis que le jeune précepteur de
+son petit-fils, Fénelon, quoique peu agréable au roi, eut l'archevêché
+de Cambrai, qui le fit prince d'Empire.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> CHAPITRE XVIII<br>
+<span class="smaller">MADAME DE MAINTENON&mdash;EXÉCUTION MILITAIRE SUR LES PROTESTANTS.&mdash;MORT DE
+COLBERT.<br>
+1683</span></h2>
+
+<p>Le roi, en 1683, fut doublement émancipé,&mdash;veuf,&mdash;et soulagé de
+Colbert.</p>
+
+<p>Il lui pesait, le forçait de compter, parlait toujours d'équilibrer
+les dépenses et les recettes. Dans son long ministère de vingt années,
+il avait passé par deux phases: la première, où il essaya de subsister
+du revenu; la seconde, où traîné, forcé, il emprunta et mangea
+l'avenir. Nous avons vu ce moment décisif où le roi lui signifia qu'on
+pouvait se passer de lui (1671).</p>
+
+<p>À la paix de Nimègue, où sa plus chère idée fut sacrifiée, il espérait
+du moins, s'il n'augmentait la richesse, diminuer la dépense.&mdash;Il
+allége un moment l'impôt, et cependant rembourse 90 millions. Mais le
+roi en dépense 100.&mdash;Plus d'espoir désormais, et nul moyen de
+s'arrêter. Le mot de Richelieu en 1626, en 1638: On ne peut plus
+aller, c'est celui que Colbert, <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> après tant d'efforts,
+d'espoir trompé, dit à son tour: «<i>On ne peut plus aller.</i>»</p>
+
+<p>Entre lui et le roi, la lutte était sur toute chose; en bâtiments, il
+condamnait Versailles; en religion, il soutenait les industriels
+protestants.&mdash;Le roi partant avec Louvois, en 1680, pour visiter la
+Flandre, Colbert n'osa le laisser seul et le suivit. Surchargé de cinq
+ministères, il emportait la monarchie. À la fatigue, le roi ajouta les
+dégoûts. Colbert revint malade; on put prévoir sa mort.</p>
+
+<p>L'autre année, autre coup. Le répit des dragonnades, qu'il obtint le
+10 mai, est violemment démenti par le roi (4 juillet). La balance,
+décidément, incline vers Louvois.&mdash;Quel poids nouveau s'y joint?
+l'influence de madame de Maintenon (V. sa lettre du 4 août).</p>
+
+<p>Le roi tua la reine, comme Colbert, sans s'en apercevoir. N'ayant plus
+de femme qu'elle, il l'emmena, par une grande chaleur, dans un long et
+fatigant voyage. Elle était replète, toute ronde, fort molle. Au
+retour, elle mourut (30 juillet 1683). Madame de Maintenon la quittait
+expirée et sortait de la chambre, lorsque M. de la Rochefoucauld la
+prit par le bras, lui dit: «Le roi a besoin de vous.» Et il la poussa
+chez le roi. À l'instant, tous les deux partirent pour Saint-Cloud. La
+dauphine voulait être en tiers. Pour la consigner, on lui envoya
+Louvois, qui lui dit que le roi entendait qu'elle soignât sa
+grossesse. Les médecins, à l'appui de cet ordre, la saignèrent et la
+tinrent au lit.</p>
+
+<p>Ainsi, tête-à-tête absolu. D'abord, madame de Maintenon, <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> ne
+sachant pas la vraie mesure du chagrin du roi, pleurait ou faisait
+semblant. Mais il l'en dispensa. Après deux ou trois jours, il
+l'emmena à Fontainebleau, la plaisantant sur cet excès de douleur. La
+dauphine s'y traîna. Trop tard. La place était prise. Le grand
+appartement de la reine, qui lui revenait, était déjà occupé. Une
+autre, au bout de cinq jours, couchait dans le lit de Marie-Thérèse
+oubliée.</p>
+
+<p>Pas un mot là-dessus dans aucun historien. Les nôtres baissent les
+yeux devant ce mépris des convenances. Les ennemis eux-mêmes, les
+satiriques de Hollande, ne relèvent pas le scandale.</p>
+
+<p>Jamais le roi ne sut se contenir. On l'a vu, à la fameuse nuit de
+Compiègne (1668), braver, non la décence seulement, mais l'étiquette,
+et coucher dans un galetas. On l'a vu, au raccommodement du jubilé,
+devant des dames vénérables, faire l'éclipse hardie dont la Montespan
+fut enceinte. Nul ménagement, nul délai. La tradition convenue sur la
+délicatesse de ce temps est entièrement démentie par les faits. Les
+misères de la digestion, le plaisir animal (je ne dis pas l'amour)
+n'observaient nul mystère. Les besoins physiques s'étalent avec une
+complaisance insolente. Madame, princesse allemande, est fort
+embarrassée de cette liberté étrange où l'on ne cache nul acte de
+nature.</p>
+
+<p>Le jeûne et la saignée répétée quatre fois par an ne suffisaient pas à
+contenir les moines dans le célibat (V. Eudes Rigault). Dira-t-on que
+Louis XIV, à force de sobriété, put changer de vie tout à coup, rester
+deux ans dans un austère veuvage? Je vois au <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> contraire chez
+ses médecins, que, dans ces deux années, il était devenu encore plus
+grand mangeur, faisait trois repas de viande par jour et buvait son
+vin pur.</p>
+
+<p>Madame de Maintenon était fort troublée, dit sa nièce. Elle avait des
+vapeurs, et rien ne la calmait. Je le crois bien. Personne, quel que
+fût le respect, ne pouvait se méprendre sur sa situation. Si elle ne
+se fût dévouée, madame de Montespan et l'adultère revenaient
+infailliblement. Toutefois, ce changement à vue, cette sainte obligée
+brusquement de passer à un autre rôle, c'était chose risible, et non
+sans quelque honte. Elle le sentait bien. Elle ne pouvait que
+s'abaisser dans cette grandeur qui était une chute, lever au ciel un
+&oelig;il humilié.</p>
+
+<p>On l'a peinte, je crois, à ce moment. C'est le grand portrait de
+Versailles. Les quarante-sept ans qu'elle avait en 1683 sont finement
+datés, surtout par l'âge de mademoiselle de Valois, de six ans, qui se
+jette entre ses genoux. Enveloppée habilement, ne montrant que ce
+qu'elle veut, elle est mise à merveille, dans une prude coquetterie,
+un riche noir, inondé de dentelles (est-ce le deuil de la reine?).
+Tout est douteux. Elle regarde, ne regarde pas. Elle tient une rose,
+pas trop rose, un peu effeuillée, dont les tons semi-violets
+s'harmonisent fort bien au noir. Elle trône et gouverne (comme reine?
+ou comme gouvernante?). Ce qui la relève fort, c'est l'humble
+dépendance de la princesse, l'autorité qu'elle a et gardera dans la
+famille, d'avoir donné le fouet aux enfants de Louis le Grand.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> Elle a la tête assez petite, mais ronde et décidée. Rien de
+classique. Jeune, on l'appelait la <i>belle Indienne</i>, mais elle dut
+être plutôt jolie, une miniature créole à petits traits.</p>
+
+<p>Le point noté par Saint-Simon est ici manifeste. Elle avait de la
+suite par effort et par volonté; mais de nature elle était variable,
+sujette à de brusques revirements. Ce visage-là n'est pas sûr. Il ne
+révèle en rien la bonté, l'intimité douce, l'égalité d'humeur. Il
+indique plutôt un esprit inquiet, mobile, qui dira Oui et Non. Il y a
+de l'ardeur dans le regard, mais il est dur, d'une flamme sèche qu'on
+voit peu chez la femme, parfois chez le jeune garçon. Au total, tout
+est double. C'est le portrait de l'Équivoque.</p>
+
+<p>Plus je regarde cette femme, si peu femme, qui n'eut pas d'enfants,
+plus je sens que les misères de ses premières années, sa situation
+serrée, étouffée, eurent en elle les effets d'un <i>arrêt de
+développement</i>. Elle resta à l'âge où la fille est un peu garçon. Elle
+n'eut pas de sexe ou en eut deux. De là, une certaine masculinité de
+l'&oelig;il et de l'esprit. Elle avait été jusque-là pour le roi un
+docteur, un prédicateur. C'était comme son directeur, dont il faisait
+une maîtresse. La sensualité du sacrilége, du plaisir dans la
+pénitence, dont il avait goûté au jubilé, se retrouvait ici. Sous ses
+dentelles noires, elle était le jubilé même.</p>
+
+<p>Ce funèbre portrait, l'entrée brusque de cette douteuse figure dans le
+lit d'une morte, est justement la date de l'explosion du Midi, des
+cruelles exécutions militaires sur les protestants (1683).</p>
+
+<p>Une averse d'édits persécuteurs les avait mis au <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> désespoir.
+Toutes carrières fermées. La vie même impossible: défense de naître ou
+de mourir, sinon dans les mains catholiques. Les temples abattus. Ils
+conviennent d'aller encore tous une fois prier sur les ruines, et
+faire requête au roi (4 juillet). On fait peur aux catholiques d'une
+si grande assemblée, et on les arme.</p>
+
+<p>L'étincelle part du Dauphiné, éclate en Vivarais, en Languedoc. Les
+protestants arment aussi, on les amuse, on les divise. On ramasse des
+troupes. Ceux de Bourdeaux (Dauphiné) allaient prier hors de la ville.
+Ils voient des dragons qui s'y dirigent. Ils savaient déjà comment ces
+soldats traitaient les familles; ils ont peur pour leurs femmes,
+reviennent, reçoivent des coups de feu et les rendent. Voilà ce qu'on
+voulait, voilà le sang versé.</p>
+
+<p>Le gouverneur Noailles contenait jusque-là, à grand'peine, et à l'aide
+des gentilshommes catholiques, la violence du clergé. Il se décida. Il
+comprit, en courtisan habile, que cette explosion lui mettait la
+fortune en main. Aux ordres cruels de Louvois qui prescrivaient la
+<i>désolation</i>, il obéit par une exécution plus cruelle qu'on ne
+demandait (chose avouée dans ses Mémoires, p. 15).&mdash;Nombreux
+supplices, de Grenoble à Bordeaux. Massacres en Vivarais et massacres
+aux Cévennes. Toute une armée dans Nîmes, une si terrible dragonnade,
+que la ville fut convertie en vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>Noailles craignit d'avoir été un peu loin. Il écrivit au roi qu'il y
+avait bien eu quelque désordre, mais que tout se passerait en <i>grande
+sagesse et discipline</i>, <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> et qu'il promettait sur sa tête
+qu'avant le 25 novembre il n'y aurait plus de huguenots en Languedoc.</p>
+
+<p>Ces lettres apportées au conseil n'y trouvèrent plus celui qui, en 81,
+avait sauvé les protestants des premières dragonnades. Louvois était
+le maître et Colbert se mourait.</p>
+
+<p>Il était mort de la ruine publique, mort de ne pouvoir rien et d'avoir
+perdu l'espérance. On lui cherchait des querelles ridicules.</p>
+
+<p>Le roi lui reprochait la dépense de Versailles, fait malgré lui. Il
+lui citait Louvois, ses travaux de maçonnerie et de tranchées faits
+pour rien par le soldat, le paysan, comme si les travaux d'art d'un
+palais étaient même chose. Il l'acheva en le querellant sur le prix de
+la grille de Versailles.&mdash;Colbert rentra, s'alita, ne se leva plus.</p>
+
+<p>Il mourut détesté, maudit. Il fallut l'enterrer de nuit pour lui
+sauver les insultes du peuple. On fit des chansons, des <i>ponts-neufs</i>
+sur la mort <i>du tyran</i>. Mot mal appliqué? non. Ce très-grand homme, en
+deux sens à la fois, avait été le tyran de la France.</p>
+
+<p>Tyran par la situation, le temps et la nécessité des choses; tyran par
+sa violence dans le bien, et son impatience, par l'emportement de sa
+volonté.</p>
+
+<p>La guerre et Louvois, le roi et la cour, Versailles, le gaspillage
+immense, sont très-justement accusés. Mais, il y a autre chose encore.
+<i>La situation était tyrannique.</i> Colbert bâtit sur un terrain ruiné
+d'avance, celui de la misère, qui progresse en ce siècle sans pouvoir
+l'arrêter. Des causes politiques et morales, venues de loin, surtout
+l'oisiveté nobiliaire et catholique, <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> après avoir ruiné
+l'Espagne, devaient ruiner aussi la France.</p>
+
+<p>D'avance, Mazarin tue Colbert. L'impôt doublé vers 1648, reporté par
+la ligue des notables sur le petit cultivateur, l'obligea à vendre son
+champ au seigneur de paroisse. Mais ces champs réunis dans une main
+oisive produisirent peu. Il y eut sous Colbert famine de trois ans en
+trois ans. Pour nourrir aisément les armées, les manufactures,
+lui-même il maintint le blé à vil prix, en défendant presque toujours
+l'exportation, donc, en décourageant le travail agricole. De 1600 à
+1700, tout objet fabriqué quintuple de valeur. Le blé seul est traité
+comme une production naturelle où le travail ne serait pour rien; on
+ne fait rien pour lui; il reste au même prix. (V. Clément.)</p>
+
+<p>Le mal d'Espagne, la haine du travail, le goût de la vie noble étaient
+de longue date inoculés à ce pays. Colbert roula dans le cercle d'une
+contradiction fatale. Il veut <i>décourager l'oisif</i>, dit-il, il frappe
+les faux nobles. Par quoi? par l'autorité du roi, du roi des nobles,
+qui attirant tout à la cour, <i>nobilisant</i> la nation, la ramène à
+l'oisiveté. La vie morte et improductive du courtisan, du prêtre, de
+plus en plus amortit tout.</p>
+
+<p>Cet homme du travail est dévoré par trois grands peuples improductifs:
+<i>le peuple noble</i>, qui de plus en plus vit sur l'État; <i>le peuple
+fonctionnaire</i>, que le progrès de l'ordre oblige de créer; troisième
+peuple, <i>l'armée permanente</i>, énormément grossie. Or le roi, tirant
+peu ou rien du grand corps riche, oisif, je veux dire du clergé,
+Colbert, triplement écrasé, est forcé d'inventer <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> un peuple
+productif, de surexciter le travail, en repoussant l'industrie de
+l'étranger. Guerre de douanes, et bientôt guerre d'armées. Lui-même,
+si intéressé à la paix, il entre vivement dans la guerre contre la
+Hollande, et croit hériter d'elle pour la mer et pour l'industrie.</p>
+
+<p>L'histoire ne peut rien citer de plus grand ni de plus terrible que sa
+subite improvisation de la marine. Elle étonne, elle effraye et par
+l'énormité matérielle, et par la violence morale. Colbert demanda à la
+France le plus rude sacrifice qui jamais lui fut demandé (avant la
+conscription). Je parle du régime <i>des classes</i>, où toute la
+population des côtes, enregistrée, numérotée, reste, dans ses
+meilleures années, disponible et prête à partir, pouvant être, d'un
+moment à l'autre, enlevée par l'État. L'armement des galères, si
+précipité, si cruel (on l'a vu), fait horreur. Les procédés de 93, de
+Jean-Bon-Saint-André, qui sut en quelques mois faire une immense
+flotte, la monta, y soutint contre l'Angleterre notre jeune drapeau
+républicain, ces merveilles de la Terreur font penser à Colbert. Et
+les résultats du ministre ne furent guère plus durables que ceux de la
+Convention.</p>
+
+<p>Même véhémence impatiente dans les règlements de commerce, dans cette
+autre improvisation d'une industrie française. Il fut justement
+indigné de voir un peuple ingénieux, et très-artiste en bien des
+choses, attendre et recevoir d'ailleurs tous les produits des arts
+utiles. La fabrique n'est pas seulement une production de richesse,
+mais aussi une éducation, le développement spécial de telles
+facultés, de telle aptitude. <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> Un peuple qui ne ferait qu'une
+chose serait bien bas dans l'échelle des peuples. Colbert éveilla,
+révéla, dans celui-ci, une adresse ignorée, fit éclater ici un art
+nouveau, celui surtout qui met le goût et l'élégance dans tous nos
+besoins d'intérieur, qui relève la vie matérielle d'un noble rayon de
+l'esprit.</p>
+
+<p>C'était beau, c'était grand en soi. Mais les moyens furent moins
+heureux. D'une part, cette industrie naissante, tout d'abord il la
+veut parfaite; cette jeune plante qui ne peut croître que des libertés
+de la vie, il l'enserre et l'étouffe dans les précautions tyranniques.
+Presque au début, ses règlements sont des lois de terreur (jusqu'à
+mettre au carcan pour une marchandise défectueuse, 1670).</p>
+
+<p>De cette perfection imposée, il espérait autoriser nos produits devant
+l'étranger, les faire acheter de confiance. Mais, en revanche, il
+empêchait la fabrication inférieure de satisfaire aux besoins moins
+exigeants des classes pauvres.</p>
+
+<p>On a dit à merveille la grandeur de cette création industrielle, mais
+pas assez sa chute, sa prompte décadence. Elle périt, et par la misère
+générale (plus d'acheteurs), et par l'émigration (les producteurs s'en
+vont même avant la mort de Colbert). Il assista de ses regards au
+détraquement de l'édifice qui bientôt allait s'écrouler.</p>
+
+<p>Le grand historien de la France pour cette fin du siècle est Pesant de
+Boisguillebert. Il ne sait pas les temps anciens, et il a le tort de
+croire que les maux datent de 1660. Il n'en est pas moins véridique,
+admirable, dans le tableau qu'il fait des misères du pays et <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span>
+des abus criants qui subsistèrent sous Colbert même. Les trois
+<i>Terreurs</i> du fisc (tailles, aides, douanes) y sont en traits de feu.
+Il faut voir là marcher par les villages les malheureux collecteurs
+paysans qui lèvent la taille et en répondent. Ils n'y vont que
+d'ensemble, par bandes, de peur d'être assommés. Mais on n'arrache
+rien à qui n'a rien. Tout retombe sur eux. L'huissier du roi saisit
+leurs b&oelig;ufs, le troupeau du village, puis la personne même de ces
+notables collecteurs; ils sont emprisonnés.</p>
+
+<p>Et que de détails effroyables j'omets! Lisez, entre autres choses, la
+mort d'une commune, celle de Fécamp, si intéressante par sa pêche
+hardie de Terre-Neuve, et qui tombe en vingt ans de cinquante à six
+baleiniers.</p>
+
+<p>Les <i>aides</i>! c'est bien pis. Les commis devenus marchands font une
+guerre atroce aux marchands qui veulent acheter le vin au vigneron, et
+non à eux. Toute communication est interrompue. «Ce qui vient du Japon
+ne fait que quadrupler de prix par la distance. Mais ce qui passe ici
+d'une province à l'autre devient vingt fois plus cher, vingt-quatre
+fois. Le vin d'un sou à Orléans vaut à Rouen vingt-quatre. Le commis,
+à lui seul, est six fois plus terrible que les pirates et les
+tempêtes, qu'une mer de quatre mille lieues. «La France arrache ses
+vignes. Le peuple ne boit plus que de l'eau.»</p>
+
+<p>La douane a tué le commerce étranger. Nul marchand n'ose plus se
+mettre aux mains d'un receveur qui lui fait un procès, s'il veut, et
+n'est jugé que par des juges à lui.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> Ainsi le peuple, ainsi Colbert, restèrent les misérables
+serfs des financiers, des fermiers généraux, des traitants, partisans,
+plus puissants que le roi.</p>
+
+<p>Colbert, à son début, avait eu le bonheur d'en pendre quelques-uns.</p>
+
+<p>En vain. Ils durèrent et fleurirent, et, vers la fin, ils
+l'étranglèrent,&mdash;bien plus, ils firent maudire son nom.</p>
+
+<p>Sous Mazarin, c'était le chaos absolu. C'est, sous Colbert, un ordre
+relatif.</p>
+
+<p>Les vieux abus subsistent, mais avec la force odieuse de l'ordre, que
+leur prête un gouvernement établi.</p>
+
+<p>Sous Mazarin, la France misérable, en guenilles, buvait encore du vin;
+mais, sous Colbert, de l'eau.</p>
+
+<p>Les progrès sont des maux. Sous lui, les fermes générales ne sont plus
+données à la faveur, mais à l'encan, au plus offrant, et elles
+rapportent davantage. Oui, mais à condition qu'on permette aux
+fermiers les rigueurs terribles qui font de la perception une guerre.</p>
+
+<p>Dans son mortel effort, Colbert agit ainsi contre lui-même. Elle lui
+échappe, quoi qu'il fasse, cette France qu'il voulait guérir,
+travaillée des recors, mangée des garnisaires, expropriée, vendue,
+<i>exécutée</i>.</p>
+
+<p>L'immense malédiction sous laquelle il mourait, le troubla à son lit
+de mort. Une lettre du roi lui vint, et il ne voulut pas la lire:</p>
+
+<p>«Si j'avais fait pour Dieu, dit-il, ce que j'ai fait pour cet homme,
+je serais sûr d'être sauvé, et je ne sais pas où je vais...»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> Nous le savons, héros! Vous allez dans la gloire, vous restez
+au c&oelig;ur de la France. Les grandes nations, qui, avec le temps,
+jugent comme Dieu, sont équitables autant que lui, estimant l'&oelig;uvre
+moins sur le résultat que sur l'effort, la grandeur de la volonté.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> CHAPITRE XIX<br>
+<span class="smaller">MARIAGE DU ROI ET RÉVOCATION DE L'ÉDIT DE NANTES<br>
+1684-1685</span></h2>
+
+<p>Une chose frappe dans plusieurs des discours solennels qui ouvrent les
+assemblées du clergé; c'est qu'il se dit <i>persécuté</i>. Comment? par
+qui? je cherche en vain.</p>
+
+<p>Sont-ce les protestants qui le <i>persécutent</i> de leur esprit critique?
+Ils n'ont plus guère envie de rire. Ils ne sont plus l'école qui,
+d'Orléans, de Sedan, de Saumur, troublait de ses brocards curés,
+prêtres et moines. Ils sont graves depuis Richelieu. Leur orgueil est
+tombé depuis qu'ils se sont vus découronnés de leur haute noblesse,
+des la Trémouille, des Bouillon, des Rohan. Leurs gentilshommes de
+campagne ne désirent que l'ordre et la paix. Dociles aux gouverneurs,
+ils les aident même à calmer le paysan. Le protestantisme d'alors,
+dans sa masse principale, se compose <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> de commerçants,
+d'industriels,&mdash;peuple hier, aujourd'hui bourgeoisie, qui par
+l'économie s'est un peu enrichie sous Colbert. Sans clientèles que
+quelques ouvriers, ils se voient comme perdus dans la foule
+catholique, qui envie fort leur petite fortune. Serré entre les
+ordonnances qui le frappent d'en haut et les violences qu'on suscite
+en bas, ce peuple se fait petit et n'a garde de provoquer, de
+<i>persécuter</i> ses tout-puissants ennemis.</p>
+
+<p>Ce mot <i>persécuter</i> reste donc une énigme? non. L'explication est
+donnée par les plus sages catholiques et les mieux informés, les
+gouverneurs, les intendants. Ils témoignent que, ni pour les m&oelig;urs,
+ni pour l'instruction, les catholiques ne soutenaient la comparaison
+avec les protestants, ni les prêtres avec les ministres.</p>
+
+<p>Quelques génies ne font pas un grand corps; Bossuet et Fénelon, dont
+on parle toujours, quelques évêques habiles, ne constituent pas le
+clergé. Il faut envisager l'ensemble.</p>
+
+<p>L'intendant d'Aguesseau, dans son plan de réunion, dit qu'on doit
+commencer par la réforme des catholiques. Il déplore l'ignorance du
+clergé en Poitou et en Languedoc (Mém. de Noailles). L'intendant
+Foucauld (ap. Sourches, II, 315, 323) dit la même chose, et s'afflige
+des m&oelig;urs scandaleuses des curés. Le gouverneur Noailles insiste
+sur les m&oelig;urs honteuses du clergé des Cévennes, sur l'ignorance des
+curés de Languedoc, qui prêchent fort rarement et sont incapables,
+dit-il, d'instruire le peuple ou de soutenir des conférences avec les
+ministres. Il demande que les <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> missionnaires rendent compte
+d'abord à l'intendant, plus capable que les évêques, etc.</p>
+
+<p>Il était arrivé au clergé ce qui arriverait à tout corps puissant qui
+aurait pour lui le gouvernement, et qui de plus se jugerait lui-même,
+donc n'aurait rien à craindre. C'est que, d'une part, il serait trop
+grand seigneur pour étudier et travaillerait peu. Port-Royal fermé,
+l'Oratoire réduit, contenu, il n'y avait de grande école que
+Saint-Sulpice, qui systématiquement fut médiocre et prudemment
+stérile. D'autre part, une classe tellement en crédit, dominante,
+opulente, se gênait peu et cherchait son plaisir. Le roi se convertit,
+mais l'archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, ne se convertit
+pas. Ses visites pastorales à ses maîtresses étaient la fable de la
+ville. La Correspondance administrative montre toute la peine que prit
+le roi pour modérer, étouffer les scandales, pour maintenir au moins
+dans la décence un corps que ses chefs ne contenaient guère, et pour
+arrêter, retarder la débâcle de l'Église.</p>
+
+<p>En ce sens, les protestants persécutaient, humiliaient le clergé. Leur
+vie serrée et régulière en semblait la satire, et celle même des
+catholiques en général. Le grand trait des m&oelig;urs de ce temps, la
+dévotion galante et la pénitence amoureuse, l'universalité de
+l'adultère, distinguaient fortement les deux sociétés. La grande
+France, dévote et mondaine, avait sa bête noire en la petite,
+chagrine, austère, qui, sans rien dire, contrastait par ses m&oelig;urs,
+importunait de son triste regard.</p>
+
+<p>On était loin de la Saint-Barthélemy, et même de la <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> guerre
+de Trente ans. Pour qu'il y eut une grande persécution, il fallait que
+beaucoup de gens y trouvassent leur compte et y eussent leur intérêt,
+enfin que ce fût <i>une affaire</i>.</p>
+
+<p>L'industrie était malade. Le traité de Nimègue, qui fut la déroute de
+Colbert, sa mort et la disparition de cette grande volonté, avaient
+fort ébranlé son édifice artificiel. Les villes catholiques, Paris,
+Lyon, se plaignaient, accusaient Nîmes, les fabriques protestantes,
+l'industrie populaire du Midi, et ses produits à bon marché.</p>
+
+<p>La noblesse, comblée par le roi (quoi qu'en dise Saint-Simon) et
+recevant sans cesse, ne se plaignait guère moins. La vie de cour la
+ruinait. On n'osait sonder les fortunes, on n'eût vu dessous que
+l'abîme. Le roi, obligeamment, interdit la publicité des hypothèques,
+qui eût mis à jour cette gueuserie des grands seigneurs. Ruinés par le
+jeu, les loteries, la plupart attendaient un coup du sort pour
+remonter. Plusieurs faisaient le sort, au lieu d'attendre, ou en
+volant au jeu, ou par la <i>poudre de succession</i>. Les plus hauts
+mendiaient, au lever, au coucher, dévalisaient le roi de tout ce qui
+venait, office ou bénéfice. Mais tout cela, des bribes! des miettes!
+Ils périssaient, s'il ne tombait d'en haut une grande manne imprévue,
+quelque vaste confiscation.</p>
+
+<p>Ce miracle apparut au ciel en 1684. Six cents temples ayant été
+détruits, leurs biens, celui des pauvres, des maisons de charité,
+devaient passer aux <i>hôpitaux catholiques</i>. Les Jésuites surveillaient
+ces biens, espérant les administrer. Le P. la Chaise avait des gens
+<span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> à lui pour chasser, découvrir les débris de ce naufrage, les
+maisons clandestines de charité où les protestants continuaient à
+donner secours à leurs pauvres. Sa police, là-dessus, en remontrait au
+lieutenant du roi, la Reynie (<i>Corr. adm.</i>, IV, 343). Mais la cour
+visait ce morceau. Les Jésuites crurent prudent de demander et faire
+décider que ces biens revinssent, non aux hôpitaux, mais <i>au roi</i>,
+autrement dit à ceux qu'il favoriserait ou qui mériteraient en
+poussant la persécution. Sûr moyen de la rendre efficace, victorieuse,
+irrévocable. Car l'appétit vient en mangeant. Après les biens des
+temples, ceux des particuliers suivirent. Chacun fut ardent à la
+proie. Ce fut un gouffre ouvert, une mêlée où on se jeta pour profiter
+du torrent qui passait, ramasser des lambeaux sanglants.</p>
+
+<p>Amènerait-on le roi aux rigueurs excessives d'une proscription
+générale? c'était la question. Quoique peu éclairé, déjà bigot, il
+avait des côtés honnêtes, voulait être honnête homme. Mais sa
+conversion même, qui lui donnait ces idées sérieuses, semblait aussi
+l'avoir attristé et aigri. On pouvait exploiter cet état de mauvaise
+humeur. Elle tenait fort à sa santé. La table, qui succéda aux femmes,
+l'avait ruiné bien plus vite. Beau encore à Nimègue, rajeuni pour
+Fontanges, il est, en peu d'années, l'homme de bois qu'a peint Rigaud
+au solennel portrait du Louvre. Plus de dents. La bouche rentrée,
+tirée par un coin sec, ne s'accorde que trop avec un &oelig;il triste et
+aigu, plein de pointes et de petitesses.</p>
+
+<p>Même avant, des coliques et des ballonnements, les orages des voies
+digestives, le rendaient colérique, et <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> il n'entendait que
+Louvois. C'est alors qu'il permit, sur un oui, sur un non, ces
+cruelles exécutions qui mirent en cendres les plus belles villes
+(1682-1684). La patience de l'Europe ne le fléchissait pas. Partout
+des bombes, avec ou sans prétextes. Pour se faire donner Luxembourg,
+il terrifie l'Espagne en prétendant rester au faubourg de Bruxelles,
+il écrase de bombes cette capitale des Pays-Bas. Et il traite de même
+la noble Gênes, un musée de l'Europe. Tout son crime était son
+commerce avec la Catalogne, qui la rendait trop espagnole. Hideuse
+exécution. Ce fut le ministre même du roi, le violent commis
+Seignelay, très-indigne fils de Colbert, qui se mit sur la flotte, et
+jeta quatorze mille bombes sur une ville sans défense, ses charmantes
+terrasses, ses palais et ses monuments. Le vieux Duquesne, à qui on
+fit faire cette barbarie, tout endurci qu'il fût, en était indigné.</p>
+
+<p>C'était la guerre sans la guerre,&mdash;le fort, sans péril, à son aise,
+accablant, écrasant le faible. On eut pitié des Barbaresques mêmes,
+quand nos bombes, dans Alger, pleuvant sur les mosquées pleines de
+familles tremblantes, à travers les voûtes éclatées, emportant des
+pierres et des membres, firent des volcans de chair humaine. Ils
+volaient des chrétiens, mais nous volions des musulmans. Nous
+achetions partout des Turcs pour nos galères. L'exécution d'Alger, qui
+se fit par deux fois, n'avait pour but que de montrer à l'Allemagne
+quel roi était Louis XIV, et quel protecteur elle aurait si on le
+faisait Empereur.</p>
+
+<p>Il vit ses armes bénies par le succès. Dieu parut déclaré pour lui.
+Son entreprise injuste sur l'Espagne <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> fut légitimée par
+l'humble traité que la Hollande négocia pour l'Espagne et l'Empire. Le
+roi garda ses usurpations, et, de plus, le Luxembourg, au point fatal
+qui bride et l'Allemagne et les Pays-Bas, les menace à la fois (trêve
+de Ratisbonne, 1684).</p>
+
+<p>De l'Angleterre, plus de nouvelles. Elle n'existe plus. Charles II,
+qui s'en va, n'a pas un mot pour l'intérêt de l'Europe, et pas un pour
+l'humanité, pour cette grande foule protestante, qui attend s'il ne
+viendra pas du moins une prière en aide aux martyrs.</p>
+
+<p>Cette absence de résistance et d'intercession même, cette patience
+excessive de tous aurait dû adoucir le roi. Il restait triste, amer.
+Quels ennuis le maintenaient tel? Sa santé, et sans doute l'ennui
+qu'il trouvait déjà dans son nouvel intérieur.</p>
+
+<p>Madame de Maintenon était-elle la femme douce et bonne qui illumine le
+foyer d'un rayon de tendre amitié? On l'a supposé. Mais ses lettres
+font sentir qu'elle n'avait rien de cela. Elle était sèchement,
+tristement judicieuse, et, sous formes discrètes, sournoisement
+violente. Elle avait de l'esprit, mais un petit esprit impérieux, à
+régler le menu, à diriger dans le détail. Quant à prendre hardiment le
+grand gouvernement, à faire marcher le roi dans une voie de raison, il
+lui aurait fallu pour cela un ferme caractère et du courage, se
+risquer pour la France et pour l'humanité. Dans sa longue vie
+subalterne, elle avait pris des habitudes de déférence, de prudence
+servile (habilement sauvées par l'attitude). Elle était lâche, au
+fond. Son confesseur, Godet, n'était pas pour la soutenir en face des
+Jésuites. La médiocrité platement calculée de Saint-Sulpice, <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span>
+dont il était, ce juste-milieu pâle, et sa grossière finesse, ne la
+fortifiaient guère. Elle devait craindre les Jésuites. Nul doute
+qu'ils n'eussent préféré une personne tout à fait à eux.</p>
+
+<p>La conscience du roi était-elle paisible? Il avait une femme stérile
+(dont la stérilité lui comptait beaucoup près du roi). Les primitifs
+casuistes exigent que l'amour conduise à la génération. Ils y ont
+renoncé plus tard (V. Liguori). Mais, alors, la casuistique disputait
+sur cela, faisait la prude encore. Dans ses égarements mêmes, le roi
+avait suivi la règle et procréé. Ici, converti cependant, près de sa
+vieille amante, n'ayant dans le plaisir de but que le plaisir, il
+progressait dans le péché.</p>
+
+<p>Et dans ce péché même, l'ancien lui restait cher. Celle-ci ne donnant
+pas d'enfants, permettait au roi d'enrichir les enfants du double
+adultère. Elle en faisait les siens. Le lien entre elle et le roi,
+image burlesque de l'Amour, était le petit boiteux, le duc du Maine,
+avorton de malheur, rusé bouffon, de Scapin fait Tartufe. Lui-même se
+chargea de chasser sa mère de Versailles, et mérita par la bassesse sa
+monstrueuse grandeur. Dans la détresse du royaume, le roi, pour ses
+bâtards, trouva plus de deux cents millions. Il en fit des princes et
+des dieux, glorifia l'adultère, jouit encore de mettre sur l'autel le
+fruit du vieux plaisir, de le faire adorer.</p>
+
+<p>Cet endurcissement personnel lui faisait chercher d'autant plus
+l'expiation facile des persécutions protestantes. S'il donnait à ses
+bâtards des fortunes scandaleuses, en revanche, il croyait sauver
+nombre d'enfants <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> qu'il faisait catholiques. Les moyens les
+plus violents furent employés à cette &oelig;uvre pieuse. Beaucoup
+mouraient. L'extrême éloignement des temples conservés où l'on pouvait
+baptiser encore, causa aux nouveau-nés mille accidents cruels. Les
+familles, bravant la mer qui rend si dangereuse l'entrée de la
+Gironde, allaient les porter à Bordeaux, ou bien à la Rochelle.
+L'hiver fut rude. Ils périssaient de froid. Un grand peuple se trouva
+un jour à la porte du temple de Marennes, ses enfants dans les bras.
+Hélas! ils étaient morts, plusieurs gelés au sein. Une lamentation
+immense s'éleva (il y avait dix mille âmes), tous pleurèrent, et les
+hommes même. Pas un ne put chanter les psaumes, et il n'y eut que des
+sanglots.</p>
+
+<p>Il paraît que la chose fut racontée au roi. On lui dit que des
+enfants, tirés et disputés entre leurs pères et leurs convertisseurs,
+avaient eu des membres arrachés. Il fit donner des ordres pour qu'on
+s'adoucît en Saintonge.</p>
+
+<p>C'est aux protestants mêmes, à leur grand historien, Élie Benoît, que
+nous devons la connaissance de cette hésitation qui fait honneur à
+Louis XIV. Les écrivains catholiques, au contraire, nous feraient
+croire à une dureté inflexible qui n'est nullement dans la nature.</p>
+
+<p>Le conseil, sauf Louvois, n'inclinait pas à la violence. Le parlement
+de Paris, quelque dompté qu'il fût, avait montré timidement son avis,
+en réduisant à de légères amendes les peines cruelles qu'on lui
+demandait. Les intendants n'étaient pas d'accord. Deux seulement, je
+crois, exprimèrent un avis.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> L'intendant du Languedoc, d'Aguesseau, ouvrit un plan de
+conciliation, le plus hardi sans doute qu'aucun catholique eût risqué.
+Les protestants n'ont pas rendu justice à cette tentative généreuse,
+qui nuisit fort à son auteur, et lui fit perdre l'intendance du
+Languedoc. Dans ce plan, le dogme voilé était réellement immolé à
+l'humanité et au sentiment fraternel. Une dame de haut rang appuyait.
+Des mondains appuyaient. L'évêque d'Oléron, prélat aimable et tendre
+aux femmes, qui ne voulut jamais persécuter, dit aux ministres ce
+qu'eût dit Henri IV, que d'une religion à l'autre la nuance était trop
+légère pour valoir qu'on se disputât. Les ministres ne le crurent
+point. Une foi pour laquelle leur peuple souffrait tant, et qui déjà
+faisait tant de martyrs (cinquante ministres aux galères, en une fois)
+ne pouvait être ainsi trahie. Ce plan d'ailleurs, ni Rome, ni le roi,
+ne l'auraient jamais accepté, ni les gallicans même. Nicole eut le
+malheur, en cette même année 84, de publier un livre contre les
+victimes, fort d'insolence et faible de raison (V. l'excellente
+analyse de Sainte-Beuve dans son Port-Royal). Du milieu des supplices
+et du fond des galères, les ministres firent encore un appel à la
+discussion, et Bossuet répondit par un altier mépris à ces hommes
+livrés aux bourreaux.</p>
+
+<p>Un grand événement avait eu lieu qui portait au plus haut la confiance
+du clergé et du roi. Charles II était mort, et, contre toute attente,
+le catholique Jacques II, exclu du trône et pourtant soutenu de
+l'Église anglicane, était devenu roi d'Angleterre (16 février 1685).
+Dès le premier jour de son règne, il mendie <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> l'argent de la
+France. La grande messe de Pâques est pompeusement célébrée à
+Whitehall après cent vingt-sept ans.</p>
+
+<p>Le clergé de France, assemblé en mai à Versailles, et se sentant si
+fort, si près d'arriver à son but, tint un langage modéré, demanda peu
+contre les protestants, mais remercia le roi d'avoir, <i>sans violence,
+fait quitter l'hérésie à toute personne raisonnable</i>.</p>
+
+<p>C'est ce qui le flattait le plus, d'entraîner tout par son ascendant
+seul. <i>Sans violence</i>, Foucauld, l'intendant du Béarn, lui promettait
+alors de faire la conversion de ce pays. «Les ministres d'eux-mêmes
+parlaient de se convertir.» On lui donna cinq mille volumes de Bossuet
+et des dragons. Mais la lecture aurait été trop longue. Tout d'abord,
+dans chaque village, les soldats menèrent le peuple à l'église. Mille
+outrages dans les maisons. Les femmes fuient aux montagnes; cinq ou
+six, serrées de trop près, aimèrent mieux périr, se précipitèrent,
+furent noyées, brisées par les gaves.</p>
+
+<p>Des scènes, moins obscènes peut-être, mais tout aussi cruelles, se
+passaient en Écosse. Jacques avait lancé les dragons, trop célèbres,
+de Claverhouse, contre les puritains. La prière pour le nouveau roi,
+exigée d'eux, en était le prétexte. Des femmes, des enfants furent
+martyrs. Pour plusieurs, on abrége, on leur casse la tête à coups de
+pistolet. Les autres font spectacle. Une fille liée au rocher fut
+livrée à la mer montante, et jusqu'au bout chanta ses psaumes sous les
+yeux d'une foule en larmes qui demandait en vain sa grâce (Macaulay).</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> La tentative de Monmouth, fils naturel de Charles II, et
+candidat des puritains, fut, en juin et en juillet, étouffée dans des
+torrents de sang. Le juge favori de Jacques II, Jeffreys, se vantait
+d'avoir «exécuté plus de traîtres que l'Angleterre n'en vit depuis
+Guillaume le Conquérant.»</p>
+
+<p>Un de ces traîtres qu'on pendit était un chirurgien coupable d'avoir
+pansé un homme. Des filles de dix ans auraient été exécutées si les
+parents n'eussent donné de l'argent à la reine. Une vieille dame qui
+avait sauvé un proscrit fut accusée par lui, et (comble d'horreur!)
+brûlée vive.</p>
+
+<p>La situation de la France était autre. La question religieuse n'y
+était point compliquée de révolte. Nulle injustice, nul outrage ne
+réussissait à lasser la patience de nos protestants. Il était
+difficile de trouver à la persécution quelque prétexte politique. À
+cet effet, un pamphlet clérical, assez habile, fut lancé et troubla
+fort le roi. On y montrait les protestants comme un grand corps armé
+qui eût agi d'ensemble sous l'impulsion d'un directoire secret. Rien
+ne contribua davantage à le décider. Il croyait faire une &oelig;uvre et
+politique et populaire, désirée de la France. De violentes explosions
+d'artisans, mendiants, etc., avaient eu lieu; des bandes, menées par
+les curés, avaient détruit des temples, malgré l'autorité. Celle-ci
+eût été trop coupable si elle eût plus longtemps contenu ce bon peuple
+dévot.</p>
+
+<p>Le roi était parfaitement entouré, et la lumière ne pouvait lui venir.</p>
+
+<p>Ce n'était pas madame de Maintenon, ex-protestante, <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> qui
+aurait osé l'éclairer. Elle eût voulu, je crois, pouvoir se reculer,
+ne pas parler. Pour une si grande résolution, d'une portée si vaste et
+si obscure, où le roi plus tard pouvait varier, elle eût bien mieux
+aimé dire modestement qu'elle n'était qu'une femme et ne se mêlait pas
+de choses si hautes.</p>
+
+<p>Mais les Jésuites ne pouvaient lui permettre de s'abstenir.</p>
+
+<p>Madame, mère du régent, dit expressément qu'elle écrivit <i>un mémoire
+pour conseiller la Révocation</i> (II, 128, 171). Et le bon sens indique
+qu'il en dut être ainsi. Si elle ne leur eût donné un gage décisif,
+elle n'eût jamais obtenu le consentement à la chose si difficile, qui
+faisait son sort, le mariage.</p>
+
+<p>Sa situation, pendant deux ans, avait été intolérable. Elle n'était
+sûre de rien, et elle était la personne la plus dépendante du monde.
+Sa garantie unique était l'altération de la santé du roi, qui
+peut-être le rendrait fidèle.</p>
+
+<p>Sous ce rapport, la nature la servit.</p>
+
+<p>Non-seulement il perdit les dents, mais une carie de la mâchoire se
+déclara, un trou se fit dans l'os. Quand il buvait, il devait
+s'observer; autrement le liquide remontait et voulait passer par les
+narines (<i>Journal ms. des médecins</i>, 1685). Cette désagréable
+infirmité accusait un état morbide plus général qui, peu après, amena
+une fistule.</p>
+
+<p>L'épouse devint garde-malade.</p>
+
+<p>Les Jésuites eurent ce qu'ils voulurent. Ce fut un pacte entre elle et
+eux. Elle se soumit, baisa la griffe, <i>conseilla la proscription</i>. Et
+ils se compromirent, <i>consentirent <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> le mariage</i>. Mais ils ne
+le firent point, ils le laissèrent faire, se réservant sans doute de
+pouvoir dire plus tard au roi (s'il lui venait un repentir) que
+lui-même les avait forcés.</p>
+
+<p>Pour le roi, les deux choses étaient affaires de conscience.</p>
+
+<p>Par la révocation, il expiait le double adultère. Par le mariage, il
+s'amendait, légitimait et régularisait la position d'une femme dévouée
+qui l'avait guéri de la Montespan.</p>
+
+<p>Madame dit (II, 108) que le mariage eut lieu <i>deux ans après la mort
+de la reine</i>, donc dans les derniers mois de 1685. M. de Noailles (II,
+121) établit la même date.</p>
+
+<p>Pour le jour précis, on l'ignore.</p>
+
+<p>On doit conjecturer qu'il eut lieu après le jour de la Révocation,
+déclarée à la fin d'octobre, ce jour où le roi tint parole, accorda
+l'acte qu'elle avait consenti, et où elle fut ainsi engagée sans
+retour.</p>
+
+<p>Sinistre mariage. En novembre, à l'entrée du terrible hiver des
+supplices et des fuites, il se fit la nuit à Versailles, dans le plus
+grand mystère.</p>
+
+<p>Ils furent mariés simplement par le curé de la paroisse, Hébert, qu'on
+fit évêque pour payer sa discrétion. Il avait laissé des mémoires que
+connut la Beaumelle.</p>
+
+<p>Les témoins furent (non Bossuet, comme on l'a dit, mais les valets
+intérieurs), Bontemps et un autre. Le roi Louis XIV édenté et boitant
+(d'une tumeur du 28 octobre), le roi, dis-je, et madame veuve Scarron,
+dans son deuil et ses coiffes noires, s'unirent <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> à ce moment
+qui, pour tant de familles, fut celui de la séparation éternelle.</p>
+
+<p>Déjà, de toutes parts, coulaient les larmes, éclataient les soupirs,
+et, si du côté de Paris le vent eût porté cette nuit, on eût entendu
+les sanglots.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> CHAPITRE XX<br>
+<span class="smaller">SUITE<br>
+LES DRAGONNADES<br>
+1685-1686</span></h2>
+
+<p>La Révocation, si longtemps préparée, eut pourtant tous les effets
+d'une surprise. Les protestants s'efforçaient de douter. Ils avaient
+trouvé mille raisons pour se tromper eux-mêmes. L'émigration était
+très-difficile; mais son plus grand obstacle était dans l'âme même de
+ceux qui avaient à franchir ce pas. Il leur semblait trop fort de se
+déraciner d'ici, de rompre tant de fibres vivantes, de quitter amis et
+parents, toutes leurs vieilles habitudes, leur toit d'enfance, leur
+foyer de famille, les cimetières où reposaient les <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> leurs.
+Cette France cruelle, qui si souvent s'arrache sa propre chair, on ne
+peut cependant s'en séparer sans grand effort et sans mortel regret.
+Nos protestants, le peuple laborieux de Colbert, étaient les meilleurs
+Français de France. C'étaient généralement des gens de travail,
+commerçants, fabricants à bon marché qui habillaient le peuple,
+agriculteurs surtout, et les premiers jardiniers de l'Europe. Ces
+braves gens tenaient excessivement à leurs maisons. Ils ne demandaient
+rien qu'à travailler là tranquilles, y vivre et y mourir. La seule
+idée du départ, des voyages lointains, c'était un effroi, un supplice.
+On ne voyageait pas alors comme aujourd'hui. Plusieurs, après avoir
+enduré contre toutes les persécutions, quand on les traîna dans les
+ports pour les jeter en Amérique, désespérèrent, moururent, ne pouvant
+quitter la patrie.</p>
+
+<p>On ignorait cela, et on prit toute précaution pour les tromper, les
+retenir, les empêcher d'emporter leur argent. En 1684 avaient eu lieu
+les grandes exécutions militaires dans tout le Midi. Mais, en 1685, il
+n'y eut que la petite affaire du Béarn. Le clergé parla bas, avec
+modération. Des petits édits vexatoires, qui les blessaient dans le
+détail, leur firent croire qu'on n'avait pas l'idée d'une proscription
+générale. On mit partout des troupes, on ferma la frontière (le
+dénonciateur de l'émigrant a <i>moitié de ses biens</i>). Mais, en même
+temps, pour leur donner espoir, on adoucit les gênes qui entravaient
+le mariage protestant. Cette faveur (du 15 septembre) les rassure
+quelque peu, de sorte que l'immense coup de la Révocation, un mois
+après (18 octobre), les trouve <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> au gîte immobiles, hésitants,
+ne sachant ce qu'ils ont à faire.</p>
+
+<p>Et l'édit même de la Révocation est encore équivoque. Il supprime le
+culte, chasse les ministres, veut que les enfants deviennent
+catholiques. Sur les parents, il ne s'explique pas; il semble
+s'arrêter au seuil de la conscience, réserver l'intérieur et respecter
+la foi muette.</p>
+
+<p>La police, à Paris, donna le commentaire. Le 19 octobre, on dit
+brutalement aux gens de métier, aux pauvres, qu'il fallait se
+convertir sur-le-champ. Ils furent terrifiés, n'objectèrent rien. Le
+roi crut tout fini. Le 20, il autorise les bourgeois protestants à
+s'assembler pour faire d'ensemble une déclaration de conversion.</p>
+
+<p>Pour le Midi, Noailles demanda explication à Louvois qui répondit dans
+ces termes obscurs: «Le roi veut que <i>vous vous expliquiez</i> durement
+avec les derniers qui s'obstineront à lui déplaire.» Noailles enfin
+comprit, et <i>s'expliqua</i> par ses dragons.</p>
+
+<p>Ce mot <i>dragon</i> veut dire ici soldat. Il y en avait de tous les corps.
+C'était l'armée entière qui était rentrée à la paix. En guerre,
+nourrie chez l'habitant, Louvois voulait encore l'entretenir ici de
+même, et il la jeta sur la France. Elle sentit cruellement les maux
+dont elle avait accablé l'étranger.</p>
+
+<p>On avait dragonné la Hollande, la Westphalie, le Rhin. On a vu les
+tolérances de Turenne pour son misérable soldat. Au défaut de vivres
+et de solde, on lui donnait les libertés de la guerre, une joyeuse
+royauté de gueux chez ceux qui le logeaient. Les Hollandais <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span>
+assurent que l'élève, l'ami de Condé, Luxembourg, disait bonnement:
+«Amusez-vous, enfants! pillez et violez.» Qu'il l'ait dit, c'est peu
+sûr: mais l'horreur du pays d'Utrecht prouve assez qu'il agit ainsi.</p>
+
+<p>En France, les gaietés du soldat avaient été devancées par le peuple.
+La canaille de la Rochelle avait fait une farce de la destruction du
+Temple. Elle avait descendu la cloche, l'avait dragonnée et fouaillée
+pour avoir servi les huguenots. On l'enterra, et on la fit renaître.
+Une dame servit de sage-femme, une autre de nourrice. Réconciliée et
+baptisée, la cloche jura qu'elle ne sonnerait plus le prêche, et fut
+honorablement remontée au clocher d'une paroisse.</p>
+
+<p>Ces facéties, racontées à Versailles, durent aider à tromper le roi, à
+lui faire prendre légèrement les amusements de ses dragons, les tours
+d'écoliers qu'ils jouaient à ces orgueilleux endurcis. L'usage de
+<i>berner</i> se retrouvait partout dans notre vieille joyeuse France. Aux
+prisons, on <i>bernait</i> (parfois à mort), on sautait sur la couverture
+celui qui ne payait pas la bienvenue (V. Marteilhe). Aux colléges, on
+<i>bernait</i>, on bafouait le mauvais camarade, trop fier, triste, morose.
+Exemple, ce neveu de Mazarin, qui, au collége de Clermont, retomba
+hors de la couverture sur le pavé, et se tua.</p>
+
+<p>Tel l'écolier, tel le dragon. C'était le soldat le plus gai, le soldat
+à la mode, dont on contait les tours, comme ceux du zouave
+aujourd'hui. Mais le zouave est fantassin, est peuple. M. le dragon,
+au contraire, de quelque trou de paysan qu'il vînt, une fois
+suffisamment dressé, brossé à coups de canne, était un <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span>
+gentilhomme, un marquis, à l'instar de son colonel général, Lauzun,
+roi de l'impertinence. Il avait du seigneur, il avait du laquais.
+Rossé par l'officier, il le rendait au paysan. Vrai singe, il aimait à
+mal faire, et plus mal que les autres; c'était son amour-propre. Il
+était ravi d'être craint, criait, cassait, battait, tenait à ce qu'on
+dît: Le dragon, c'est le diable à quatre.</p>
+
+<p>Il s'apprivoisait cependant, s'il trouvait des gens de sa sorte, à
+rire, boire avec lui. Quand il entrait en logement, chez le bourgeois
+aisé, il ne pensait d'abord qu'à faire ripaille, à user largement de
+cette abondance inaccoutumée. Il aurait volontiers mangé avec ses
+hôtes. Mais ceux-ci, les huguenots, étaient son antipode. Il tombait
+là dans une famille triste et sobre, consternée d'ailleurs, qui
+obéissait, le servait, mais était à cent lieues de s'entendre avec
+lui. Les enfants avaient peur, fuyaient. Le mari restait sombre. La
+dame, les demoiselles, effarouchées du bruit et des chansons obscènes,
+étouffées du tabac dont l'odieuse fumée remplissait la maison, avaient
+grand'peine à cacher leur dégoût.</p>
+
+<p>Cela seul eût gâté les choses. «Nous sommes les maîtres après tout.
+Tout est à nous ici.» Ils ne se gênaient pas, donnaient carrière à
+leur malice, gâtaient, brisaient, détruisaient pour détruire. Ne
+criant assez fort, ils se mettaient parfois à battre à la fois de
+quatre tambours. Pour crever le c&oelig;ur à la dame, ils forçaient son
+armoire, gâtaient, pillaient son linge, orgueil de la femme économe,
+en prenaient le plus fin, des draps de toile de Hollande pour en faire
+litière aux chevaux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> La femme protestante, bien plus que son mari, plus nettement,
+plus obstinément, montrait son horreur du papisme. Noailles dit (1684)
+qu'en Languedoc, les gentilshommes sont déjà convertis, qu'ils
+s'efforcent de convertir leurs femmes, et n'y réussissent pas. On voit
+en 1685 et 1686, qu'à Paris, les femmes obstinément s'assemblent pour
+prier (<i>Corresp. admin.</i>, IV, 351). Le roi croit que la persévérance
+de certains maris ne tient qu'à celle de leurs femmes; qu'elles
+cèdent, ils céderont (IV, 349). Donc, le procureur général les
+séparera, enfermera les femmes aux couvents des Nouvelles-Catholiques
+(368).</p>
+
+<p>Un protestant, un catholique, dans la rue, se ressemblaient fort.
+Mais, au premier coup d'&oelig;il, on distinguait la femme protestante.
+Celle de la bourgeoisie marchait dans le petit bonnet, la fraise, la
+jupe étroite du temps de Louis XIII. Même la dame protestante se
+reconnaissait tout de suite à je ne sais quoi de serré, de modestement
+fier, si on peut dire. Telle elle était d'enfance. Dans une famille
+sérieuse et très-fermée, comme sont les familles calvinistes et
+israélites, la demoiselle n'est point formée aux grâces mondaines par
+la société. Elle ne connaît d'homme que son père. Et ce père, qui lui
+lit le livre saint, en réalité est son prêtre. Son seul confesseur est
+sa mère. Ici tout est droit, point de courbe. Une telle fille reste
+vierge, même après qu'elle est mariée, vierge de c&oelig;ur et de pudeur,
+non sans roideur, peut-être. Elle est austère d'aspect, et plutôt
+triste. Qui s'en étonnera, après tant de persécutions? Son père, en
+lui lisant la Bible, sombre histoire des fléaux de Dieu, souvent a dû
+confondre <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> les <i>sept servitudes</i> antiques avec celles de nos
+temps. Les massacres d'Achab ou ceux de Charles IX, pour la famille
+émue, c'est même chose. Et quelle mère, sous Louis XIV, entendit sans
+frémir l'histoire d'Hérode, la guerre aux innocents?</p>
+
+<p>L'enlèvement des enfants commença vingt-cinq ans avant la
+Révocation,&mdash;donc, la terreur des mères. Leur vie était tremblante,
+leur c&oelig;ur toujours serré. Le mari gentilhomme, s'il n'avait plus la
+cour, avait la chasse, allait, venait. Le mari commerçant, bien plus
+distrait encore, avait les intérêts, l'application de la fabrique, le
+mouvement du commerce. Elle, rien que ses enfants et Dieu. Sédentaire,
+solitaire, elle les tenait bien près sous elle. Il eût suffi que le
+dimanche l'enfant, mené au temple, passât devant l'église, vît les
+cierges et les fleurs, dit: «Que c'est beau!» Il était catholique,
+enlevé et perdu. Pour une femme dans ces angoisses, la prière était
+l'état habituel, et le constant recours à la protection d'en haut. La
+moindre idée mondaine, de réunion, de toilette, lui eût semblé un
+grand péché. Si, par malheur, elle était belle (de pureté surtout et
+de vertu visible), elle l'était avec tremblement, en demandait pardon
+à Dieu. Les enfants, de bonne heure, étaient à l'unisson, tout sages,
+tout sérieux dès le maillot, très-discrets, point bruyants. On le vit
+dans les fuites, dans les cachettes où un rien perdait la famille; ils
+ne bougeaient, étaient muets, souffraient tout, ces pauvres petits.</p>
+
+<p>En décembre 1685, parut l'édit terrible pour enlever les enfants de
+cinq ans. Qu'on juge de l'arrachement! Un coup si violent supprima la
+peur même. Des <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> cris terribles en jaillirent, des serments
+intrépides de ne changer jamais.</p>
+
+<p>Chaque maison devint le théâtre d'une lutte acharnée entre la
+faiblesse héroïque et les furies de la force brutale. Les soldats, ces
+esclaves de la vie militaire, formés par le bâton, voyaient pour la
+première fois les résistances courageuses de la libre conscience. Ils
+n'y comprenaient rien, étaient étonnés, indignés. Tout ce que l'homme
+peut souffrir sans mourir, ils l'infligèrent au protestant. Pincé,
+piqué, lardé, chauffé, brûlé, suffoqué presque à la bouche d'un four,
+il souffrit tout. Tel eut les ongles arrachés. Le supplice qui
+agissait le plus, à la longue, c'était la privation de sommeil. Ce
+moyen des dompteurs de lions est terrible aussi contre l'homme. La
+femme résista mieux aux veilles. Bien souvent, il était rendu qu'elle
+ne l'était pas et lui reprochait sa faiblesse, le ranimait. On
+chassait alors le bonhomme, on l'envoyait aux vivres, on le tenait
+loin de chez lui (V. le ms. de Metz).</p>
+
+<p>Donc, le duel restait entre la dame et vingt soldats (on en mit
+jusqu'à cent dans une maison de Nîmes). Elle devait les servir seule,
+sans domestiques (défense d'en avoir de catholiques, et le petit
+peuple protestant abjurait). Ceux qui persévéraient étaient surtout
+les gens aisés. Cela donnait aux dragonnades l'aspect d'une jacquerie.
+On voit fort bien, à plusieurs traits, que ce qui animait ainsi les
+dragons au martyr de la dame, c'est que c'était une dame, une femme
+délicate, qui, même étant simple bourgeoise, était toujours noble
+d'éducation et de tenue, déplacée dans cette vie <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> de corps de
+garde. Elle aurait été paysanne qu'on l'eut tourmentée moins. Contre
+elle il y avait, au fond, une aigreur niveleuse dont eux-mêmes ne se
+rendaient pas compte. La renchérie, la précieuse, la prude, la
+dégoûtée, on prétendait la mettre au pas, la faire devenir bonne
+enfant. Portes closes. Tenue en chambrée, en camaraderie militaire,
+ils lui faisaient faire la cuisine, tout leur ménage de soldats. Ils
+ne la laissaient plus sortir, riant de ses souffrances, de ses
+prières, de ses larmes. Mais nulle humiliation de nature ne peut
+dompter l'âme. Elle se relevait par la prière, par la fixité de sa
+foi. Outrés, ils en venaient aux coups, et, pour l'exécution, chose
+cruelle, souvent coupaient des gaules vertes, pliantes, qui
+s'ensanglantaient sans casser. Le sang les enivrait. Ils imaginaient
+cent supplices. Telle fut lentement, cruellement épilée, telle flambée
+à la paille, comme un poulet. Telle, l'hiver, reçut sur les reins des
+seaux d'eau glacée. Parfois ils enflaient la victime (homme ou femme)
+avec un soufflet, comme on souffle un b&oelig;uf mort, jusqu'à la faire
+crever. Parfois, ils la tenaient suspendue, presque assise, à nu, sur
+des charbons ardents. (Claude, Plaintes, p. 74; Élie Benoît.)</p>
+
+<p>«Mais le viol était défendu.» Quelle moquerie! On ne punit personne,
+même quand il fut suivi de meurtre (E. Benoît, 350). On eut soin de
+loger les officiers ailleurs que les soldats, de peur qu'ils ne les
+gênassent. Du reste, les officiers, encore humains en 1683, en 1686
+rouaient de coups les soldats trop humains. Les généraux riaient de
+voir les huguenotes houspillées, que les soldats mettaient nues à la
+porte et faisaient <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> courir dans la rue. Pourvu que le
+libertinage n'eût point de résultat, on ne se troublait guère. On
+savait bien pourtant que les soldats ne copiaient que trop les
+Villars, les Vendôme. Ce que Madame nous en dit, personne ne
+l'ignorait, ni le roi, ni la cour. Mais l'infamie sans trace n'était
+pas l'infamie. «Un petit mal pour un grand bien,» ce mot du casuiste
+fit tout passer. Madame de Maintenon se résigne en disant: «Dieu se
+sert de tous les moyens.»</p>
+
+<p>La Terreur de 93, en pleine guerre, devant l'ennemi, dans la misère et
+la famine, fut sauvage, mais point hypocrite, et n'eut point les
+gaietés diaboliques de 1685. Les femmes furent guillotinées, non
+insultées. Elles montèrent pures à l'échafaud; madame Roland, honorée.
+Mademoiselle Corday fut vierge sous le fer. Un valet ivre ayant touché
+sa tête, il y eut un soulèvement dans la foule, et les journaux
+tonnèrent. La Commune lui fit son procès.</p>
+
+<p>Du reste, tous les martyres du corps ne font rien sur un libre esprit.
+Quoi qu'on pût entasser d'outrages et de douleurs, la victime de la
+dragonnade, souvent navrée, sanglante, était plus affermie. Les démons
+demandèrent par où on la prendrait, et si, brisant le c&oelig;ur, on ne
+pourrait dompter la foi. On lui martyrisait son mari sous ses yeux. On
+profanait sa fille par des sévices honteux. Autre épreuve: on liait la
+mère qui allaitait, et on lui tenait à distance son nourrisson qui
+pleurait, languissait, se mourrait. Rien ne fut plus terrible; toute
+la nature se soulevait; la douleur, la pléthore du sein qui brûlait
+d'allaiter, le violent transport au cerveau qui se faisait, c'était
+<span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> trop... La tête échappait. Elle ne se connaissait plus, et
+disait tout ce qu'on voulait pour être déliée, aller à lui et le
+nourrir. Mais, dans ce bonheur, quels regrets? L'enfant, avec le lait,
+recevait des torrents de larmes.</p>
+
+<p>Une des scènes les plus affreuses se vit à Montauban. On avait mis
+trente-huit cavaliers chez M. et M<sup>me</sup> Pechels. Elle était grosse et
+très-près de son terme. Ils brisèrent, gâtèrent et vendirent ce qu'ils
+voulurent, ne laissèrent pas un lit. Ils mirent leurs hôtes dans la
+rue, et, avec cette femme enceinte, ses quatre petits enfants dont
+l'aîné avait sept ans. Ils ne permirent de rien emporter qu'un
+berceau. Pour adieu, ils leur jetèrent, au départ, des cruches d'eau
+froide dont ils restèrent mouillés, glacés. Ils erraient dans la rue,
+quand un ordre leur vint de l'intendant de rentrer dans leur maison
+pour recevoir d'autres soldats. Six fusiliers d'abord, et il en venait
+toujours d'autres. Tous mécontents de ne trouver plus rien, ils se
+vengèrent par l'insolence et leur firent souffrir mille outrages.
+Enfin, ils les chassèrent encore. La dame, prise de douleur à ce
+moment, était sur le pavé sans asile. Défense de recevoir les
+<i>rebelles</i>.</p>
+
+<p>Elle ne savait où aller. Son mari et une sage-femme la tenaient sous
+les bras; le moment approchait, et elle était près d'accoucher sur le
+pavé. Heureusement, la maison de sa s&oelig;ur se trouva libre de soldats
+pour quelques heures. Elle y entra et accoucha la nuit. Le matin, il
+vint une bande; ils firent si grand feu dans sa chambre, qu'elle et
+l'enfant faillirent étouffer. Voilà donc cette femme, sanglante,
+faible, pâle, encore forcée <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> de se traîner dehors. Elle fait
+un grand effort, va jusqu'à l'intendant, croyant à la pitié, croyant à
+la nature. L'affreux commis la fit mettre à la porte. Elle s'assit sur
+une pierre. Mais là même, cette infortunée ne put être tranquille. Des
+soldats la suivaient, l'entouraient, l'obsédaient, la martyrisaient de
+risées.</p>
+
+<p>Comment les dames catholiques enduraient-elles un si navrant
+spectacle? Elles étaient émues; mais plusieurs, par pitié pour l'âme,
+voulaient qu'on tourmentât le corps, aidaient à la persécution.
+D'autres auraient volontiers intercédé, et elles n'osaient. Aller, à
+travers les soldats, trouver un intendant insolent, libertin, pénétrer
+chez un officier brutal qui se permettait tout, comme dans une ville
+prise: il y avait de quoi faire reculer une femme. Les seigneurs mêmes
+firent des indignités. Une dame catholique qui hasarda d'aller trouver
+ainsi M. de Tessé pour avoir la grâce d'un homme, pleura, se jeta à
+ses pieds, s'y roula de douleur. Elle étouffait de sanglots. Le drôle
+trouva cela plaisant, en fit des farces; il se mit à la copier, se
+jeta aussi à genoux, bouffonna, hurla et miaula.</p>
+
+<p>Pour revenir, une voisine catholique de madame Pechels qui la vit de
+sa fenêtre n'y tint pas, eut le c&oelig;ur percé, et, la pitié se
+changeant en fureur, elle alla accabler l'intendant d'injures, au
+point qu'il perdit contenance, la laissa faire. Elle abrita
+l'accouchée, qui peu après rejoignit son mari. Ils ne furent pas
+longtemps ensemble. Elle fut chassée de Montauban, et on lui ôta ses
+cinq enfants. Seule, elle errait dans les campagnes, suivie, traquée
+comme une bête. Les paysans catholiques la cachaient et
+l'avertissaient. <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> Pechels, pendant ce temps, traîna de prison
+en prison près de deux ans. Les plus affreux cachots ne parvinrent pas
+à le tuer, et enfin on l'embarqua pour l'Amérique, d'où il revint plus
+tard. Ces époux héroïques furent réunis. Mais retrouvèrent-ils leurs
+enfants?</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> CHAPITRE XXI<br>
+<span class="smaller">HÔPITAUX, PRISONS, GALÈRES<br>
+1686</span></h2>
+
+<p>Nos anciens hôpitaux ne différaient en rien des maisons de correction.
+Le malade, le pauvre, le prisonnier, qu'on y jetait, était envisagé
+toujours comme un pécheur frappé de Dieu, qui d'abord devait expier.
+Il subissait de cruels traitements.</p>
+
+<p>Une charité si terrible épouvantait. Les noms si doux d'Hôtel-<i>Dieu</i>,
+de <i>Charité</i>, de <i>Pitié</i>, de <i>Bon-Pasteur</i>, etc., ne rassuraient
+personne. Les malades se cachaient pour mourir, de peur d'y être
+traînés. Dans les famines qui, sous Mazarin et Colbert, eurent lieu de
+trois ans en trois ans, rien ne pouvait décider les affamés à aller se
+faire nourrir à l'<i>Hôpital général</i>. Mais la cour, les puissants
+n'aimaient pas à voir errer ces grands troupeaux de misérables,
+accusation vivante de l'administration. On fit la chasse aux pauvres.
+<span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> On les traqua, les ramassa par tous les moyens de police, par
+l'effroi même des supplices infamants. Obstinément ils fuyaient
+l'hôpital, comme la maison de la mort. Elle y était en permanence. Les
+sains et les malades couchaient pêle-mêle quatre, six, dans un lit.
+Cette promiscuité hideuse avec les galeux et les vénériens, des gens
+couverts d'ulcères, faisait frémir. Il y eut des scènes terribles. Un
+vieux soldat estropié qui ne voulait pas y entrer, fut marqué,
+flagellé par les rues (1659). Des femmes mêmes furent traitées ainsi
+(1656, 1669).</p>
+
+<p>Toute maladie contagieuse régnait là, éternisée par l'entassement des
+ordures et l'infection. L'ancienne France, négligente dans les palais
+mêmes, insoucieuse de la propreté, oubliait les soins les plus
+simples, les plus nécessaires à la vie. Nul progrès. Au contraire.
+François I<sup>er</sup> fit faire des latrines à Chambord. Louis XIV n'en fait
+point à Versailles ni à ses bâtiments de Fontainebleau. De là, dans
+une telle splendeur, des contrastes honteux. Madame n'en a rien
+oublié.</p>
+
+<p>Si les palais furent tels, qu'était-ce des prisons? Les vieux
+couvents, humides et sombres, qui presque partout aujourd'hui servent
+à cet usage, quoi qu'on fasse, gardent un fond indestructible de
+malpropreté historique, une odeur indéfinissable qui, dès l'entrée,
+affadit le c&oelig;ur. Les malheureux qui ont connu les prisons de Louis
+XIV, disent que l'air vicié en était le plus grand supplice. Dans
+plusieurs, on ne respirait que par d'étroites fentes ouvertes sur des
+fossés fiévreux. Les rats, les serpents même, des insectes hideux y
+pullulaient dans les ténèbres. Telles prisons <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> de nos côtes,
+telles du côté des Alpes sous les neiges, étaient si mouillées, si
+moisies et si froides qu'on y perdait les dents et les cheveux.
+Plusieurs cachots étaient des puits où l'eau montait en certain temps;
+d'autres le passage des latrines d'un couvent, d'une ville, ou enfin
+d'une voirie où pleuvaient les charognes, où des corruptions de toutes
+sortes, des entrailles de bêtes, pourrissaient sous l'homme vivant.</p>
+
+<p>Dans le grand entassement des prisonniers, en 1685, on en combla les
+hôpitaux. Celui de Valence eut la gloire d'être le plus cruel. On y
+envoya des gens de partout. Quand les dragons étaient à bout, et que
+les Jésuites eux-mêmes n'avançaient pas, ils disaient: «Cet homme à
+Valence!»</p>
+
+<p>L'évêque de Valence, Cosnac, nous est déjà connu. C'était un homme
+d'esprit, né gueux, fier, brave, un dur Gascon. Nous l'avons vu
+aumônier de Monsieur pour le mener en guerre, tâcher d'en faire un
+homme. Par madame Henriette, il aurait voulu arranger la croisade
+d'Angleterre. Avec un très-réel mérite, il avait une mine basse et
+atroce, la laideur qui promet le crime. Un long exil où il crevait
+d'ambition, l'envenimait encore. La persécution le lâcha, ôta la bonde
+à sa férocité. Il put légalement avoir un enfer à lui, l'hôpital de
+Valence. Mais il lui fallait un bourreau. Il fit revenir en France un
+homme unique et admirable pour cela, qui, ayant un petit démêlé avec
+la justice, se promenait hors du royaume. Celui-ci vaut qu'on s'y
+arrête. Les protestants n'ont guère connu de lui que ses derniers
+exploits. Ses procès, heureusement, qui sont à la Bibliothèque et aux
+Archives, nous <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> permettent de donner la complète histoire du
+héros. On se rappelle la musique d'Henri III et ses enfants de
+ch&oelig;ur que soignait le bouffon Zamet.</p>
+
+<p>Notre héros Guichard paraît avoir été le Zamet de Monsieur. Mais ce
+prince, dans ses jeux de page, moins dévot qu'Henri III, aimait que le
+plaisir fût assaisonné d'athéisme, de chansons contre Dieu. Guichard
+l'en amusait, et aussi de tels vilains petits tours qui pouvaient le
+mener en Grève. Un jour, il vole dans un couvent de filles les
+ornements d'église, aubes et nappes d'autel, pour en faire on n'ose
+dire quoi. Il monta vite. Au funèbre moment où la ligue se fit contre
+madame Henriette et prépara sa mort, un mois avant, Guichard devient,
+de musicien, gentilhomme ordinaire du prince.</p>
+
+<p>Les choses changèrent lorsque le roi (déc. 1671) fit épouser à son
+frère une princesse bavaroise. Celle-ci, laide, mais forte, énergique,
+fit marcher son petit mari par le droit chemin du devoir. Le roi
+n'avait d'enfant mâle que le Dauphin, malsain, bouffi comme sa mère.
+La Bavaroise voulut fonder la branche cadette, faire souche d'Orléans.
+Trois ans de suite, elle tint Monsieur et elle eut trois enfants
+(entre autres le régent). Guichard perdit son prince et fut comme
+déporté dans la charge des bâtiments. Il eût voulu alors diriger
+l'Opéra. Mais le roi avait donné cette direction au charmant musicien
+Lulli. Guichard, dans un repas d'acteurs, dit (devant la Molière):
+«Lulli crèvera. Qu'est-ce qu'une vie d'homme? rien. Il y suffit d'une
+prise de tabac.»</p>
+
+<p>Pour donner cette prise, il s'adressa à un certain <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> Aubry,
+officier de police qui connaissait Lulli. Si le tabac manquait, on
+pouvait se rabattre sur le poignard, et Guichard pour cela avait un
+autre ami, exercé et adroit. Tout était prêt déjà, arsenic et tabac.
+Mais une s&oelig;ur d'Aubry eut pitié de Lulli, et l'avertit. Le roi fit
+venir Monsieur, et le pria de trouver bon que le Parlement informât
+contre son Guichard. Celui-ci, nullement décontenancé, jeta tout sur
+Aubry. Il se croyait très-fort, étant protégé des évêques qui avaient
+été aumôniers de Monsieur, les évêques du Mans, de Valence. Le
+Parlement, influencé, frappa à côté du coupable sur le complice. Aubry
+fut chassé du royaume, et Guichard eut seulement à donner quelque
+argent. Aubry appelle, accusant nettement Lamoignon, l'homme des
+évêques, d'avoir fait rendre cette étrange sentence. Tout cela en
+1675, entre les procès de la Brinvilliers et de Penautier. On flairait
+l'affaire des poisons. On se disait tout bas que le même Guichard
+avait expédié son beau-père. Il faussa compagnie, se mit hors de cour,
+hors de France.</p>
+
+<p>En 1685, il hasarda de rentrer. Son ancien camarade, Cosnac, le
+couvrit, le prit à Valence. Il avait fait peau neuve. Ce n'était plus
+Guichard; il s'appelait le seigneur d'Hérapine. Au grand hôpital
+général, il déploya un vrai génie. Il s'enquit des cachots les plus
+cruels de France, pour les imiter tous, mais en y ajoutant des
+aggravations inouïes. Ayant hôpital et prison, il usait des malades
+contre les prisonniers, faisait endosser à ceux-ci les chemises des
+premiers, sales, infectes, sanglantes, tachées d'ulcères. Ils
+devenaient malades eux-mêmes d'horreur et de dégoût, <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> se
+sentant pénétrés de ces émanations et gagnés de la pourriture.</p>
+
+<p>Cette maison avait deux mérites. On n'y languissait pas. Puis, chose
+qui dut plaire en cour, il y avait de la décence. Les femmes y avaient
+des femmes pour bourreaux. D'Hérapine avait remarqué que l'homme le
+plus dur qui bat une femme et voit le sang partir au premier coup,
+tremble un peu de la main, parfois frappe à côté. Il avait pris de
+rudes femmes du Rhône, qui, à la vue du sang, s'irritent au contraire,
+deviennent aussi folles à frapper qu'un taureau qui a vu du rouge.
+(Lettre de Blanche Gamond à M. Murrat, insérée dans Jurieu, t. II, <span class="smcap">XV</span>,
+356.)</p>
+
+<p>Personne n'est parfait. L'excellent d'Hérapine avait un défaut,
+l'avarice. Cela lui fit du tort. Il espérait nourrir tout son monde de
+coups de bâton, et n'en plaignait les rations. Mais quelques patients
+lui jouaient le tour de mourir. Un fut trouvé qui, de faim et de
+fureur, s'était mangé deux doigts. Il lui venait aussi à l'Hôpital des
+enfants, et jamais on n'en pouvait revoir aucun. S'ils étaient morts,
+il s'en lavait les mains. Mais il ne pouvait les représenter même
+morts, ni montrer leurs petits squelettes. La justice s'enquit. Pour
+la seconde fois, l'honnête homme prit peur et partit, emportant la
+caisse de l'hôpital. On supposa qu'il s'était souvenu de sa profession
+originaire, qu'il vendait les petits enfants.</p>
+
+<p>D'autres maisons venaient après Valence, par certaines spécialités de
+supplices. Aigues-Mortes était célèbre par ses fièvres et ses tours
+sans toit. Bordeaux avait à faire valoir son <i>enfer</i> du château
+Trompette, <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> loges de pierre en forme de cornue, où on était
+debout ou roulé sur soi, sans repos. L'hôpital des forçats de
+Marseille n'était point hôpital; on n'y guérissait pas, on bâtonnait;
+c'était la porte des galères, l'entrée à l'enfer éternel.</p>
+
+<p>Jamais on ne sortit des galères de Louis le Grand. Les condamnés à
+temps y restaient toute leur vie. J'avais l'espoir de trouver aux
+registres du bagne quelque chose sur ces martyrs, et je cherchai en
+vain. Depuis (1853), l'amiral Baudin en a retrouvé quelques-uns.
+Hélas! l'article de chacun, une destinée d'homme! n'y prend que quatre
+lignes. On y voit cependant des choses instructives, des enfants de
+quinze ans, et un même de douze, condamné par Basville à être forçat
+pour toujours; très-coupable, il a suivi son père au prêche. (<i>Bull.
+d'hist. prot.</i>, I, 59.)</p>
+
+<p>La <i>Correspondance administrative</i> (citée plus haut) montre la
+facilité avec laquelle on mettait aux galères des gens <i>non condamnés</i>
+(1662), un même, malgré l'opposition expresse du parlement de Toulouse
+(1671). Tout cela reste inconnu sous Louis XIV. Ce n'est qu'à son
+extrême fin, quand il est aux abois (1712) et va mourir, qu'on ose
+publier en Europe quelques détails; les légendes d'abord des saints
+forçats (Marolle, Lefebvre), mais cela pour les âmes pieuses et comme
+livres de dévotion. Dans deux ouvrages uniquement se trouve le tableau
+réel des galères. Toutefois l'Europe y fait alors peu d'attention; le
+roi s'en va et ses victimes avec; on s'y intéresse moins; un siècle
+nouveau est lancé, et les protestants mêmes semblent penser plutôt
+aux triomphes de l'Angleterre et de la <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> Prusse. Reprenons-les,
+pour notre compte, ces chers et précieux témoignages, reliques
+vénérables des martyrs de la conscience.</p>
+
+<p>Ces livres, très-rares, sont: 1<sup>o</sup> celui de Jean Bion, un prêtre
+charitable, chapelain de la <i>Superbe</i>, qui eut le c&oelig;ur brisé,
+s'enfuit et se fit protestant; 2<sup>o</sup> celui de Jean Marteilhe, de
+Bergerac, qui fut douze années aux galères. Ce dernier est un livre de
+premier ordre par la charmante naïveté du récit, l'angélique douceur,
+écrit comme entre terre et ciel. Comment ne le réimprime-t-on pas?</p>
+
+<p>Pris avec un ami, comme il fuyait de France, Marteilhe fut innocenté
+par les juges de Lille, mais condamné par un ordre du roi. Il nous a
+donné l'intérieur de la Tournelle de Paris, d'où la chaîne partait
+pour Marseille. Qu'on se figure une énorme voûte circulaire, comme
+notre Halle au blé, mais fermée, obscure comme un four. Telle était la
+Tournelle, dépôt des galériens. Là (barbarie très-inutile), ils
+étaient scellés par le cou à des poutres énormes sans pouvoir
+s'asseoir ni se coucher. Aux soupirs, aux gémissements, répondaient
+des averses effroyables de nerfs de b&oelig;uf, donnés au hasard des
+ténèbres. Des faibles, des vieillards mouraient. Pour n'être enchaîné
+que de la jambe, on payait tant par mois. Le capitaine de la chaîne,
+qui se chargeait de la conduire, n'aimait à mener que les forts pour
+éviter la dépense des chariots nécessaires aux malades. Donc, au 17
+décembre, la chaîne où était Marteilhe se trouvant déjà à Charenton,
+par une gelée à pierre fendre, on les dépouille tous pour fouiller
+leurs habits, prendre le peu qu'ils <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> avaient d'argent. Nus de
+la tête aux pieds, deux heures durant, au vent de bise! Plusieurs sont
+raidis et gelés; les coups n'y font plus rien, ils restent. D'autres
+meurent dans la nuit, dix-huit en tout. Voilà la chaîne plus légère,
+et le chef s'en va plus content. C'était l'usage. De cinquante qu'on
+emmena de Metz, cinq étaient morts au premier jour de route. D'autres
+à chaque étape. Le capitaine en était quitte pour avertir l'église,
+prendre attestation des curés.</p>
+
+<p>Ceux qui voient, dans les tableaux spirituels, ternes et secs, de
+Joseph Vernet, nos galères de Toulon, se doutent peu de la réalité. Il
+n'y eut jamais machines si grossières. Point d'entre-pont. La cale
+était un petit trou où l'on mettait les vivres et où l'on jetait les
+malades. Tout le monde couchait sur le pont, ou plutôt ne couchait
+pas; faute de place, on restait assis. À un bout, une table sur quatre
+piques, où siégeait, mangeait le comite, l'âme de la galère. Courant
+près des bancs des rameurs, criant, jurant, hurlant avec la fureur
+provençale, il promenait sur cette file de dos nus l'horrible
+sifflement du nerf de b&oelig;uf, qui tantôt frappait une ampoule, tantôt
+se relevait sanglant. Par moments, épuisé de sa course effrénée, il
+allait se rasseoir sur son trône de fer. Ses bourreaux en second lui
+succédaient, et il n'y avait pas de repos. S'ils avaient molli un
+moment, le capitaine, de son château de poupe, l'eût vu, eût menacé de
+les jeter à l'eau. C'était toujours un cadet de famille, un chevalier
+de Malte, élevé dans la férocité de l'ordre, durci aux guerres des
+Barbaresques; sous l'habit de l'homme de cour, un c&oelig;ur de
+soldat-moine, blasphémant tout le <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> jour, n'invoquant que le
+diable, sans Dieu, ni foi, ni pitié, ni famille. N'ayant pour
+héritiers que Malte, ils mangeaient tout, vivaient royalement,
+buvaient et faisaient chère exquise, dans cet enfer de coups, de cris,
+d'hommes affamés.</p>
+
+<p>Rien de plus gai qu'une galère. Tout s'y faisait rhythmiquement au
+concert parfait de la rame. Si l'on s'arrêtait quelque peu, les marins
+provençaux tendaient lestement une tente. Un d'eux battait du
+tambourin. Ces furieux danseurs, comme autant de sauvages,
+trépignaient une ronde ou sautaient la <i>moresque</i>, les sonnettes aux
+genoux, sans souci du cercle lugubre des hommes enchaînés sur leurs
+bancs.</p>
+
+<p>Ceux qui, pendant des nuits, de longues nuits fiévreuses, sont restés
+immobiles, serrés, gênés, par exemple, comme on l'était jadis dans les
+voitures publiques (j'y ai été une fois cent heures de suite), ceux-là
+peuvent deviner quelque chose de cette vie terrible. Ce n'était pas de
+recevoir des coups, ce n'était pas d'être, par tous les temps, nu
+jusqu'à la ceinture, ce n'était pas d'être toujours mouillé (la mer
+lavant toujours le pont très-bas). Non, ce n'était pas tout cela qui
+désespérait le forçat. Non pas encore la chétive nourriture, qui le
+laissait sans force. Le désespoir, c'était d'être scellé pour toujours
+à la même place, de coucher, manger, dormir là, sous la pluie ou sous
+les étoiles, de ne pouvoir se retourner, varier l'attitude, d'y
+trembler la fièvre souvent, d'y languir, d'y mourir, toujours enchaîné
+et scellé.</p>
+
+<p>La cale, où quelquefois on mettait le mourant, qui eût gêné trop la
+man&oelig;uvre, en faisait bien vite un <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> cadavre. L'odeur y était
+si terrible, qu'on défaillait en y entrant. On y était mangé des poux.
+«Quand j'étais forcé d'y entrer, dit l'aumônier Bion, j'étais à
+l'instant suffoqué et couvert de vermine. Il me semblait marcher dans
+l'ombre de la mort. Pour confesser, il me fallait, dans ce lieu si
+étroit, me coucher le long de l'agonisant, parfois tout contre un
+autre qui déjà avait expiré.»</p>
+
+<p>Charité rare! les aumôniers, presque tous, étaient des Lazaristes fort
+durs. Ces disciples de Vincent de Paul, dans leur simplicité
+apparente, leur rudesse, leur malpropreté (Marteilhe, 277), avaient
+dupé les rois et les Jésuites même. Ils avaient fait une énorme
+fortune, desservaient les chapelles royales, étaient aumôniers de
+l'armée, de la flotte; ils avaient même part à la nomination des curés
+de village. Ils furent les très-cruels persécuteurs des forçats
+protestants, épiant, entravant leurs communications, les empêchant de
+recevoir les charités de leurs frères, secours si nécessaires sans
+lesquels ils mouraient de faim. Quiconque était surpris distribuant
+cet argent devait mourir sous le bâton. Bion, Marteilhe et autres,
+racontent, avec terreur encore, ce que c'était que ce supplice. Le
+patient, collé sur un canon, bras et jambes liés en dessous, le corps
+nu, attendait... Un silence horrible se faisait. On prenait pour
+bourreau un Turc des plus robustes, qui, nu lui-même, pendant
+l'exécution, était frappé derrière par le comite, qui l'éreintait,
+s'il frappait mal. Le Turc avait en main un rondin à n&oelig;ud,
+véritable assommoir. La vue du corps supplicié était telle, dès les
+premiers coups, que des galériens endurcis, <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> malfaiteurs,
+meurtriers, en détournaient les yeux (Bion).</p>
+
+<p>C'est le supplice qu'endura M. Sabatier, un homme de courage héroïque,
+qui aima mieux mourir que de révéler le nom du banquier qui lui
+transmettait l'argent pour ses frères. Quand la peau et la chair
+furent détachées des os, qu'on crut qu'il expirait, on mit, selon
+l'usage, du sel et du vinaigre sur cette chose informe qui restait. Il
+survécut pourtant, mais la voix ne lui revint pas, ni le cerveau. Il
+n'était ni vivant ni mort.</p>
+
+<p>Les Lazaristes traitèrent presque de même des protestants qui ne
+pliaient pas le genou à la messe. Cette barbarie (que le roi
+désapprouva, dès qu'il l'apprit) fut exercée dans six galères. On
+porta les patients évanouis et déchirés dans l'horreur de la cale.
+Bion, hors de lui-même, noyé de larmes, y descendit, les trouva à peu
+près sans voix, calmes et doux, non abattus moralement. Ils furent
+étonnés et touchés de ses larmes, le consolèrent. C'était trop, son
+c&oelig;ur échappa. «Leur sang prêchait, dit-il, et je me sentis
+protestant.»</p>
+
+<p>Ce qui est curieux, c'est que le comite même, bourreau patenté des
+galères, parfois endurci trente années à déchirer la chair humaine,
+finissait par faiblir. Marteilhe en conte un fait étrange. Blessé par
+la mitraille d'une frégate anglaise, ne pouvant presque remuer le
+bras, guéri à peine, il retourne à la rame. Le comite arrive d'un air
+féroce: «Que fais-tu là, chien d'hérétique, <i>giffe</i> (<i>propre à rien</i>,
+en provençal)? De quoi te mêles-tu, de ramer? Va-t'en donc au
+<i>paillot</i> <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> (c'était la chambre des vivres).»&mdash;La nuit, il le
+fait venir, lui dit: «J'ai peur de l'aumônier. Je voudrais ménager vos
+frères; s'ils sont damnés dans l'autre monde, ils seront bien assez
+punis.»</p>
+
+<p>Ainsi le ciel moralisait l'enfer. Le spectacle constant d'une vertu si
+douce, d'une patience si inaltérable, troublait les tigres de pitié.
+Si le comite était vaincu, jugez du peuple. Plusieurs se dévouèrent
+aux derniers périls pour aider, guider la fuite des persécutés. On put
+souvent voir à la chaîne avec le protestant, le catholique charitable
+qui avait voulu le sauver. Avec le forçat de la foi ramait le forçat
+de la charité. On y voyait le Turc, qui, de tout temps, au péril de sa
+vie, et bravant un supplice horrible, servait ses frères chrétiens, se
+dévouait à leur chercher à terre les aumônes de leurs amis. Ces hommes
+admirables avaient si bien l'élan et l'ivresse de la charité, que,
+quand ils obtenaient ce périlleux bonheur, ils remerciaient Dieu à
+genoux.</p>
+
+<p>Oh! noble société que celle des galères. Il semblait que toute vertu
+s'y fût réfugiée. Obscur ailleurs, là, Dieu était visible. C'est là
+qu'il eût fallu amener toute la terre. Un homme l'a senti, le Puget.
+Ses atlas de Toulon, pris évidemment sur le vif, vont tellement au
+c&oelig;ur, qu'on croit sans peine qu'ils ont été saints.</p>
+
+<p>Ce monument sacré, que vous voyez au Louvre, semble une halte de
+rameurs. Les deux hommes, de la ceinture en bas, ne sont plus hommes,
+mais élément: ils sont devenus mer, ce n'est qu'algues et coquilles.
+Mais le reste est au ciel. Leurs yeux y sont tournés, dans une
+adorable douceur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> L'un, jeune encore, naïf, oppressé de souffrances, touchant
+ses reins endoloris, n'en a pas moins son âme en haut. Il espère dans
+la mort et l'immortalité, il a aux lèvres un souffle faible, mais il
+voit quelque chose, une lumière... Il va monter, ce semble, dans un
+rayon de la foi.</p>
+
+<p>L'autre, d'âge plus mûr, si aimable (qui ne l'eût aimé? qui n'eût
+voulu un tel ami?) est une nature crédule, tout imaginative. Il a
+oublié la douleur, est absent du présent. La main enfoncée dans sa
+joue, il jette l'ancre dans son passé. Il a débarqué heureusement au
+paradis de sa jeunesse. Il voit là des choses charmantes. J'en suis
+sûr, c'est sa mère, sa bonne femme, ses petits enfants... Doux
+foyer!... Que je crains qu'il ne s'éveille tout à l'heure et plus
+amèrement ne pleure son bonheur écoulé!</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> CHAPITRE XXII<br>
+<span class="smaller">PRISONS DE FEMMES ET D'ENFANTS&mdash;LES REPENTIES&mdash;LES NOUVELLES
+CATHOLIQUES<br>
+1686</span></h2>
+
+<p>Des dames catholiques, pour faire leur cour, ou par excès de zèle,
+plusieurs par vraie bonté, avaient sollicité d'être geôlières. Quand
+on songe qu'en France, jusqu'à nous (1840), les femmes étaient gardées
+par des hommes, on ne peut qu'applaudir au dévouement de ces dames.
+Les hôtels de madame de Saint-Simon, de Lamoignon et autres, devaient
+être, ce semble, d'assez douces prisons. En pratique, la chose se
+trouva inexécutable. Les curés, qui régnaient absolument chez ces
+dévotes et n'en bougeaient, rendaient la vie terrible aux
+prisonnières. Dans ces maisons à eux, sans <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> surveillance, ils
+se livraient à d'étranges fureurs. Dès le lendemain de la Révocation
+(7 décembre 1685, <i>Corr. adm.</i>, IV, 385), les magistrats s'affligent,
+s'inquiètent. Harlay et la Reynie se confient leurs tristesses. Ils
+écrivent «que plusieurs craignent de se faire catholiques pour n'être
+pas livrés aux dévots, aux zélés.» La Reynie mande et admoneste «un
+<i>bon</i> curé, qui, par bonne intention, jeteroit tout par les
+fenestres.»</p>
+
+<p>Le zèle de ces pasteurs allait fort loin. L'évêque de Lodève (prélat
+austère, mais furieux) avait chez lui, dans sa prison épiscopale, une
+jeune demoiselle. Chaque jour, infatigablement, il allait la trouver
+et la catéchisait. Et, chaque jour, voyant qu'il réussissait peu, des
+arguments il passait aux injures et même aux voies de fait, aux coups
+de poing; il la rouait de coups (E. Benoît).</p>
+
+<p>Les couvents étaient, sans doute, des prisons plus convenables. On
+remit aux religieuses nombre de femmes mariées qu'on séparait de leurs
+maris. L'inconvénient, c'est que d'abord, dans leur excessive
+ignorance, elles avaient horreur de leurs prisonnières, ne les
+distinguant pas des juives, ou bien croyant qu'elles n'avaient de Dieu
+que Luther et Calvin. Les supérieures, faites à la tyrannie,
+s'exaspéraient aux plus humbles résistances. Les nonnes, vraies
+enfants, traitées comme des petites filles et soumises à toute
+humiliation, trouvaient naturel de traiter de même une dame, qui
+généralement, par son austérité, sa supériorité d'esprit et de
+culture, eût dû inspirer le respect. Dans ces maisons de femmes, avec
+leurs grilles et leurs clôtures, l'homme était maître cependant;
+<span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> l'aumônier obsédait la prisonnière dans sa cellule, réglait
+les pénitences, ordonnait les sévérités. C'est de lui, de lui seul,
+qu'elle dépendait entièrement.</p>
+
+<p>Celles qui furent plongées aux noirs cachots des citadelles avaient du
+moins plus de tranquillité. Le geôlier militaire (par pitié ou argent)
+les ménageait et parfois même leur permettait de se réunir et de
+chanter ensemble leurs psaumes. Les vieux donjons d'Angers et de
+Saumur, de Ham, du Pont de l'Arche, si humides et si sombres, seraient
+devenus ainsi de petites églises.</p>
+
+<p>De temps en temps, on vidait les prisons. On ramassait de grands
+troupeaux de femmes et de vieillards, qu'on entassait dans un vaisseau
+et qu'on jetait sur une plage d'Amérique. Un Français, des Cévennes,
+se trouvant dans un port d'Espagne, y vit un de ces vaisseaux. Sur le
+pont, quelques dames prenaient l'air; elles avaient la mort sur le
+visage. Il causa avec elles, et apprit qu'il y avait dans l'entre-pont
+des demoiselles de son pays, une de quinze, l'autre de seize ans qui
+était malade à la mort. Elles étaient justement ses cousines. Il
+descendit et trouva là, d'une part, quatre-vingts femmes ou filles sur
+des matelas, et en face, une centaine de pauvres vieux qui n'avaient
+que le souffle. Déjà dix-huit étaient morts depuis le départ de
+Marseille. Il pleurait tant qu'il ne pouvait parler. Elles lui dirent
+que sa s&oelig;ur se cachait, errait dans les bois. Elles lui montraient
+beaucoup de courage. Il fut mis à l'épreuve; le malheureux vaisseau
+se brisa à la côte; on n'en sauva pas la moitié. <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> Sauvées?
+mais le furent-elles ces infortunées sans protection, dans la vie
+hasardeuse et violente de nos colonies? (V. la lettre, Jurieu, I, <span class="smcap">XIX</span>,
+22).</p>
+
+<p>La noyade valait mieux encore que l'affreux sort de celles qu'on
+gardait, qu'on mettait aux dures et sales maisons des Filles
+repenties. Celles surtout qui, pour fuir, avaient pris l'habit
+d'homme, on faisait semblant de croire que c'étaient des coureuses
+(Marteilhe, 83), et on les jetait dans ces lieux de correction, dont
+l'atroce discipline était moins désolante encore que la hideuse
+société.&mdash;Enfin, celle qui n'en mourait pas, de gouffre en gouffre
+allait plus bas encore. On pouvait la plonger dans l'Hôpital général,
+ce grand cimetière, un affreux Paris dans Paris, qui a eu jusqu'à
+7,000 âmes. Condamnation barbare, et d'horrible sous-entendu. Avec le
+désordre du temps, que devenait une femme dans cette profonde mer des
+maladies, des vices, des libertés du crime, la Gomorrhe des mourants?
+Je frémis, quand j'entends de la bouche de Louis XIV: «Je lui donne
+trois mois; puis, <i>elle ira à l'Hôpital</i>.» (<i>Corr. adm.</i>) Cela veut
+dire: «Jetée aux bêtes.» Mais, sut-il bien la portée de ce mot?
+Heureusement quelqu'un de plus compatissant bientôt la délivrait: la
+mort.</p>
+
+<p>Dans cette succession de douleurs, au fond des citadelles, des
+couvents, chez les Repenties et jusque dans cette dernière fosse,
+l'Hôpital qui l'engloutissait, que pensait-elle, cette femme, cette
+mère? Elle avait deux pensées: l'une qui la relevait, c'était Dieu;
+l'autre qui la navrait, ses enfants;&mdash;sa fille surtout, sa fille,
+seule désormais, livrée à toute chance de péché et de <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> honte,
+cheminant par les précipices, hélas! sans que sa mère pût lui donner
+la main.</p>
+
+<p>En décembre 85, avait paru le terrible décret: «<i>De cinq ans</i> à seize
+ans, tout enfant sera enlevé dans huit jours.»</p>
+
+<p>Un enfant de cinq ans!... À un âge si tendre l'enfant fait partie de
+la mère. Arrachez-lui plutôt un membre, à celle-ci. Tuez l'enfant. Il
+ne vivra pas. Il ne vit que d'elle et par elle, d'amour, qui est la
+vie du faible. Les parents avaient beau se convertir, on n'enlevait
+pas moins l'enfant. J'ai sous les yeux une lettre de désespoir pour
+une petite fille enlevée (<i>Bull. d'Hist.</i>, 1854, p. 358-382). Quel
+changement pour l'enfant même! Combien dur, combien brusque, terrible,
+pour une si jeune tête, imaginative et peureuse, comme elles sont à
+cet âge. Tout perdu à la fois. Le petit lit si doux entouré d'une
+mère, le jardin, la grande cheminée où elle avait sa petite chaise,
+plus rien de tout cela! La voilà seule, parmi des étrangères, dans un
+grand dortoir froid, à grands corridors froids, vastes cours glaciales
+qu'on traverse l'hiver au matin, sur la neige, pour s'en aller à la
+chapelle. Là, l'agenouillement sur la pierre, les longues prières
+incomprises, l'immobilité morfondue. La nourriture maigre, indigeste,
+pauvre pour un enfant qui croît. Des classes interminables, les petits
+pieds dix heures fixés aux dalles. Les alternatives violentes d'une
+maîtresse passionnée qui a des favorites et des souffre-douleurs, en
+change, varie, baise ou châtie, au hasard du tempérament et du moment,
+qui ne sait rien, n'enseigne rien. Pour premier, dernier mot, le
+fouet.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> On croyait que l'enfant faiblirait aisément, qu'il oublierait
+le peu qu'on avait pu déjà lui enseigner. Point du tout. Il montrait
+souvent une ténacité singulière. Même celui qui avait un père et une
+mère de religion différente, s'attachait invariablement à la religion
+persécutée. Une fille de quatre ou cinq ans, mise au couvent par sa
+mère catholique, garde huit ans le ferme désir de retourner chez son
+père protestant. Une autre de neuf ans reste fidèle à sa mère
+protestante; enlevée plusieurs fois, elle résiste toujours. Telle est
+la noblesse instinctive, la générosité innée de l'âme humaine.
+L'enfant, constitué juge dans la famille par l'autorité insensée,
+jugeait que le vrai devait être là où il voyait le martyre.</p>
+
+<p>Quelles étaient les souffrances de ces petits dans ces longues
+résistances? Qui l'a su? Dès sept ans, on les traitait en hommes, et
+c'est tout dire. La sage loi ecclésiastique dit: qu'à sept ans
+<i>l'homme est en état de connaissance</i>, donc, s'il résiste, pervers,
+malicieux. De vieilles filles, aigres et colériques, les menaient
+violemment, sans savoir ce qu'est un enfant, ni se douter qu'il peut
+être brisé. Plusieurs, en sortant de leurs mains, restèrent
+épileptiques. Plusieurs moururent, comme ce petit Brun, que la
+comtesse de Marsan livra pour jouet à ses domestiques, et qui, battu,
+mis au fond des latrines, tourné en rond des heures entières,
+constamment éveillé à coups de coude, finit par ne s'éveiller plus.
+(<i>Bull.</i>, 1858, 435.)</p>
+
+<p>Il y eut des résistances terribles et indomptables, des enfants lions.
+Les petites Mirat, orphelines de huit à dix ans, résistèrent douze
+années de suite. Enlevées <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> de chez leur grand'mère, par les
+magistrats de Meaux et les archers, elles cassent les glaces du
+carrosse, se blessent, veulent s'élancer par la portière. Il faut les
+soldats pour les contenir. On les met chez un catholique. Elles se
+sauvent chez des parents, qui les conduisent, à qui? au président de
+Lamoignon, qui les avait fait enlever. Il les met à Charonne, dans un
+couvent dont elles sautent les murs. (Élie B., 883.) Reprises et
+ramenées chez lui, il les retient sous clef dans son hôtel. Mais là,
+leur fureur et leurs cris, la violence de leur résistance font tant de
+bruit, que le roi même les rend à leurs parents de Meaux. (<i>Corr.
+adm.</i>) C'étaient alors de grandes demoiselles. On a regret de dire que
+l'évêque de Meaux, Bossuet, longtemps s'acharne à les persécuter,
+obtient leur emprisonnement. (V. ses lettres, <i>France prot.</i> de Harg.,
+article <i>Frotté</i>.) Élie Benoît les a crues hors de France. Nous les
+voyons à Meaux sous la très-dure main de Bossuet.</p>
+
+<p>La spéculation se mêlait à tout cela. Les couvents enlevaient de
+préférence les jeunes filles adroites qui avaient des talents
+d'aiguille, faisaient de jolies choses qu'on vendait bien (Élie B.,
+III, 339). Bien plus encore on recherchait, on se disputait même
+celles qui payaient de fortes pensions (<i>Corr. adm.</i>, IV. 353).
+L'évêque de Montauban en enlève une de quatorze ans, la met au couvent
+de Bordeaux: «car elle aura cent mille écus.»</p>
+
+<p>Quatorze ans! âge fragile, moment délicat et sacré. C'est là surtout
+qu'il faut la mère, ses tendresses, son embrassement. Comment les
+traitait-on, ces grandes filles, de sensibilité si vive, qui ont tant
+besoin de ménagement? J'en vois une privée de sa mère, qu'un père
+<span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> et un frère catholiques enferment, battent, jusqu'à plus de
+vingt ans; puis, enlevée par des soldats, jetée aux couvents de
+Toulouse, profondes oubliettes; on ne l'a plus revue. Dans les
+couvents de Nouvelles catholiques, qui se créèrent partout en France,
+la discipline était le grand moyen. Barbaries impuissantes. Les
+religieuses exaspérées en vinrent à l'idée diabolique de les châtier
+devant témoins. Celles d'Uzès avaient huit rebelles. Elles avertirent
+l'intendant Basville, et firent venir le juge d'Uzès et le major du
+régiment de Vivonne, et, devant eux, ces impudiques, ces furieuses,
+dévoilèrent les huit demoiselles (elles avaient de seize à vingt ans),
+et les fouettèrent avec des lanières armées de plomb. (V. le récit
+dans Jurieu et dans Élie Benoît, 893.) Leurs cris épouvantables
+s'entendaient de la rue.</p>
+
+<p>Que restait-il après des excès si énormes? Les isoler sans doute et
+les accabler une à une. Une pauvre fille en lutte contre toute une
+communauté, le c&oelig;ur toujours serré, sentant partout la haine,
+nourrie du froid régime, bien calculé, qui énerve et pâlit, abreuvée
+d'humiliations, plongée parfois dans un vilain trou noir où elle a
+peur, doit sans doute à la longue défaillir ou mourir. Mais la mort,
+c'était sa victoire et son affranchissement. Si l'on craignait cela,
+on essayait tout à coup autre chose. La rebelle, par un brusque
+changement, était mise dans un régime de grande douceur. On l'ôtait à
+ces aigres nonnes, rudes béguines de province, et on la déposait dans
+les bras, les pieuses tendresses de dames séduisantes qui eussent
+apprivoisé l'oiseau le plus sauvage. La maison de Paris, <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span>
+comme la plupart des couvents de la capitale, élégante et humanisée,
+était relativement un paradis. La pauvre fille brisée ne pouvait
+faire, dans un si grand changement, qu'elle ne donnât un peu à la
+nature, ne respirât, ne détendît son c&oelig;ur. L'aumônier était
+Fénelon.</p>
+
+<p>Le quartier du Palais-Royal, où était cette maison, couvert alors de
+grands hôtels, de couvents, et de leurs jardins, était tout autre
+qu'aujourd'hui. Trois grands jardins surtout: celui du palais même,
+double alors d'étendue, avec le mystérieux pavillon où accoucha la
+Vallière; celui des Jacobins, c'est maintenant le marché; celui des
+Capucines, qui est la rue de la Paix. Entre les deux premiers, la
+butte des moulins de Saint-Roch est, comme elle fut toujours dans ce
+quartier, une oasis de silence et de solitude. Là se trouvait le
+couvent des Nouvelles catholiques.</p>
+
+<p>L'autorité n'était pas une femme. Le supérieur (c'est le vrai titre de
+Fénelon) était cet homme charmant. Il avait vingt-sept ans quand il y
+fut nommé en 1678. Ce choix hardi fut un coup de génie de l'archevêque
+Harlay de Champvallon. Pour imposer aux protestants par un semblant
+d'austérité, on eût pu prendre un cuistre, un Godet par exemple.
+Harlay se moqua des censeurs, voulut des résultats; le spirituel
+prélat, peu scrupuleux, crut que la Grâce ne serait efficace près de
+ces raisonneuses qu'en parlant par la voix d'un homme jeune, aimable,
+pieux, mais très-habile aussi, qui les ferait déraisonner.</p>
+
+<p>À cet âge il était prodigieusement affiné, noble visiblement et de
+rare distinction, faible, un peu vieux <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> dès sa naissance. Il
+était en effet le fruit du dernier amour d'un vieillard. Son père, un
+grand seigneur, M. Fénelon de Salignac, veuf, et âgé, ayant de grands
+enfants, avait épousé, malgré eux, une demoiselle noble et pauvre.
+L'enfant qui vint de ce mariage fut fort mal reçu de ses frères,
+quoique, destiné à l'Église, il ne pût leur faire tort. Cette
+situation pénible ne contribua pas peu à lui donner la grâce et la
+douceur, une certaine adresse aussi, pour se faire pardonner de vivre.
+De ses ancêtres paternels, tous diplomates, il tenait quelque chose
+d'onduleux et d'insinuant. De sa mère, qui, plus jeune, eut plus de
+part à sa naissance, il eut des dons aimables et singuliers, ces
+heureuses contradictions qui plaisent dans la femme et en font une
+énigme; humble et plein du désir de plaire, vif et subtil, et contenu;
+le génie propre au monde, mais pour le mettre aux pieds de Dieu.</p>
+
+<p>Écoutons Saint-Simon qui l'a vu peu avant sa mort et dans la grande
+position d'archevêque-prince de Cambrai: «Il avait du docteur, de
+l'évêque et du grand seigneur. Il fallait faire effort pour cesser de
+le regarder.» Mais les portraits qui restent (à Versailles et
+ailleurs) ajoutent des traits moins favorables, quelque chose d'usé,
+d'effacé, de trop raffiné, et je ne sais quelle obliquité, un
+mouvement fuyant de l'épaule, une allure serpentine, comme d'un
+ingénieux sophiste byzantin. Rien de faux et pourtant rien qui rassure
+assez. On sent que ce génie complexe dont le propre est l'ondulation,
+n'aura pas besoin de mentir pour varier et tromper tout le monde, que
+dis-je? pour se tromper lui-même.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> Élevé près de sa mère par un très-savant précepteur dans
+l'étude de l'antiquité et surtout dans les lettres grecques, il fit sa
+théologie aux Jésuites de Paris. Un oncle qui s'occupait beaucoup de
+lui, vit qu'on exploitait trop sa brillante facilité. Il risqua de
+l'éteindre pour le fortifier, et le mit à Saint-Sulpice. Cette
+congrégation, alliée, amie des Jésuites, moins compromise et plus
+modeste, s'en tenait (comme Saint-Lazare) à l'arrêt du pape, qui, dès
+1604, avait défendu d'agiter les grandes questions de la théologie, la
+vitale question de la Grâce. L'Église devait aller les yeux fermés,
+s'interdisant surtout de se comprendre elle-même. Pour la plupart,
+ceci réalisait l'heureux mot de Pascal, son conseil: «Abêtissez-vous.»
+Pour d'autres, ce renoncement d'esprit mettant toute religion au
+c&oelig;ur, pouvait les jeter au fatalisme de sentiment, d'amour, qu'on a
+appelé le <i>Quiétisme</i>.</p>
+
+<p>Fénelon n'en était pas là encore à Saint-Sulpice. Il lisait les Pères
+grecs, et ne rêvait que missions du Levant, apostolat d'Athènes,
+délivrance de la Grèce. On le retint ici, et on lui imposa cette
+charge de supérieur des Nouvelles catholiques.</p>
+
+<p>Il n'y eut jamais de situation plus dangereuse. Ces filles arrivaient
+là, à peine arrachées de leurs mères, et tout en pleurs. D'autres
+ayant déjà passé par des mains dures, ayant souffert plus qu'on n'ose
+dire, languissantes, pâlies. Et cependant, tout intéressantes qu'elles
+fussent, de leur sérieuse éducation elles restaient militantes. À
+mesure qu'elles revenaient à elles par la douceur de cette maison,
+elles se défendaient <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> de leur mieux. Eucharis discutait. Elle
+luttait, selon sa faiblesse, pour retenir encore le cher enseignement
+de famille, si mêlé à sa vie d'enfance et à ses meilleurs souvenirs.
+Grand contraste avec le troupeau de tant de femmes domptées qui se
+ressemblaient toutes, et de vieilles brebis ennuyeuses. Seulement,
+avec ces jeunes filles, il n'y avait aucun progrès à espérer, si on
+voulait rester sur le terrain de la logique. Les tirer d'un dogme à un
+dogme, c'était presque impossible. Mais fondre tous les dogmes dans
+l'attendrissement religieux, perdre tout dans l'amour de Dieu, c'était
+la seule voie sûre. Fénelon, on le voit plus tard, avait lu beaucoup
+les mystiques. Ce n'est pas tout à coup, après son entrevue avec
+madame Guyon, qu'il se trouva avoir cette science et cet
+approfondissement. Tout cela venait de plus loin, de ces années
+obscures où il en eut le temps, l'occasion, la nécessité.</p>
+
+<p>Il est bien entendu qu'il ne dit rien de tout cela dans son petit
+traité de l'<i>Éducation des filles</i> (1687), livre calculé, hors de
+toute théorie, manuel, judicieux, pratique et terre à terre, écrit
+pour mesdames de Beauvilliers et de Chevreuse, qui réussit si bien en
+cour et qui le fit précepteur du duc de Bourgogne. Un seul mot de
+mysticité, dit trop tôt, l'eût perdu près de ses maîtres de
+Saint-Sulpice, chez son patron Bossuet, et surtout à Versailles. Un
+trait essentiel de ce personnage, qui fut le plus prudent des saints,
+c'est que ses intimes amis l'ignorèrent toujours, et que chaque pas où
+il se révéla fut pour eux une surprise. Par trois fois, il les
+étonna, et quand ils le <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> virent précepteur, et quand ils le
+virent quiétiste, enfin quand la publication du <i>Télémaque</i> montra en
+lui le romancier sentimental et l'utopiste politique.</p>
+
+<p>Le Quiétisme florissait à Paris depuis longtemps. Dès 1670, madame
+Guyon l'y prêchait sous les formes de l'Amour pur. Je ne crois
+nullement que Fénelon, qui y vint alors étudier et vécut dix-huit ans
+à Paris (jusqu'en 1688), ait pu ignorer ces doctrines. Elles
+n'allaient que trop à son âme tendre et subtile, de sensibilité
+contenue. Libre de Saint-Sulpice, transplanté de ce sol ingrat dans le
+charmant jardin des fleurs malades, il lui fallut puiser pour elles à
+la seule source qu'offrît l'aridité du temps. Le Quiétisme, à son
+premier degré élémentaire (obéissance, passivité, renoncement à
+soi-même et abandon à Dieu), c'était l'enseignement naturel de la
+situation. Dans la mesure prudente où un homme si fin put administrer
+ce calmant, il devait engourdir à merveille des âmes endolories, dont
+tant de cruels souvenirs renouvelaient les blessures. Jamais, sans ce
+loto, le pauvre c&oelig;ur n'eût oublié.</p>
+
+<p>Oublier! Mot pénible à dire. Cette maison ruinée, ce père en fuite,
+cette mère prisonnière, tout cela revenant dans les songes, avec tel
+air des psaumes, faisait pleurer encore, et les beaux yeux parfois en
+étaient rougis le matin. À la longue ces ombres austères s'en allaient
+pâlissant. On avait des amies, des compagnes caressantes, si tendres!
+qu'on eût craint d'affliger. Le parloir agissait. Par les visites de
+grandes dames venaient l'air de Versailles, les belles nouvelles,
+tout l'olympe de cour, la chronique des <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> nobles mariages.
+Ajoutez d'autre part un appel incessant au c&oelig;ur, un miracle par
+jour, un Dieu qui se donne sans cesse et veut se donner davantage.
+Fénelon, généreusement, accorde la communion fréquente, et même
+quotidienne. État prodigieux, si émouvant pour une enfant à cet âge de
+crise, de se sentir toujours son jeune sein habité de Dieu!</p>
+
+<p>Ainsi, très-haut, très-bas, entre une vie de miracles et une vie déjà
+semi-mondaine, entre Versailles et le dixième ciel, l'âme flottait. À
+ces brusques passages on s'affaiblit bientôt. Elle perdait surtout de
+son activité, avait de moins en moins la disposition de sa raison. Le
+meilleur directeur qui constamment dirige, nous ôte l'habitude de
+faire un seul pas de nous-mêmes. Mollement soutenu à la lisière, on
+n'aime plus à appuyer le pied. Nulle initiative. Il est bien plus
+facile de suivre et laisser faire, «d'attendre en attendant,» ce que
+dira la voix aimée d'une autorité douce, qui, par moment, sévère, est
+encore aimée d'autant plus.</p>
+
+<p>L'âme ainsi croit ne plus rien faire. Mais l'imagination va toujours
+son chemin. Ignoraient-elles, ces jeunes saintes, que les obéissantes,
+les charmantes et les empressées, bien connues et triées par madame de
+Maintenon, passeraient à sa maison, sous l'&oelig;il et la spéciale
+protection? Oserai-je le dire? Quiconque a vu l'agréable uniforme,
+noble, sérieux, mais galant, de Saint-Cyr, qui ne dérobe nul avantage
+de jeunesse, au contraire fait valoir le cou, le joli bras (gravures
+de Lavallée), qui l'a vu pensera que plus d'une convertie sentit là
+l'attrait de la Grâce. Celle du roi était <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> assurée à cette
+maison. Les demoiselles qui l'amusèrent d'<i>Esther</i> et d'<i>Athalie</i>, y
+trouvèrent faveur et fortune, et de beaux établissements.</p>
+
+<p>Du reste, Fénelon lui-même, dans son <i>Avis à une dame de qualité sur
+l'éducation de sa fille</i>, conseille pour celle-ci deux choses. Il
+faut, dit-il, faire de Dieu son ami, l'ami du c&oelig;ur, être avec lui
+comme avec son intime, lui dire tout sans cérémonies. Mais en même
+temps il est capital pour la jeune fille de se mettre à portée de
+trouver un sage mari, <i>propre à réussir dans les emplois</i>.</p>
+
+<p>Tel est cet habile homme, et tel l'étonnement qu'il donne toujours de
+le trouver visant si haut dans la dévotion, et pourtant si pratique
+dans la voie de son temps. Mais cela est-il facile à concilier? La
+préoccupation des places s'arrange-t-elle bien avec les libertés de la
+vraie vie religieuse? Qu'eût dit le Moyen âge de ces deux ambitions,
+et de ce mot si fort, qu'il dit légèrement, sans en mesurer la portée:
+Être l'intime ami de Dieu!</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> CHAPITRE XXIII<br>
+<span class="smaller">LA FUITE&mdash;L'HOSPITALITÉ DE L'EUROPE<br>
+1686</span></h2>
+
+<p>Dans les révolutions de notre orageuse patrie, bien des fois les mêmes
+frontières ont vu l'émigration. Bien des fois les forêts des Ardennes,
+les gorges du Cerdon, entre Lyon et Genève, nos côtes d'Océan, leurs
+anses solitaires, connues du seul contrebandier, ont vu des fugitifs,
+sous mille déguisements, chercher leur salut dans l'exil. Toutefois,
+entre proscrits et proscrits, grande est la différence. Le protestant
+pouvait rester; on faisait effort pour le retenir. Qu'il dît un mot,
+et il gardait ses biens et sa patrie, s'épargnait des dangers
+terribles. L'émigré de 93 voulait sauver sa vie; celui de 1685 voulait
+garder sa conscience.</p>
+
+<p>La fuite du protestant est chose volontaire. C'est un acte de loyauté
+et de sincérité, c'est l'horreur du mensonge, <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> c'est le
+respect de la parole. Il est glorieux pour la nature humaine qu'un si
+grand nombre d'hommes aient, pour ne pas mentir, tout sacrifié, passé
+de la richesse à la mendicité, hasardé leur vie, leur famille, dans
+les aventures d'une fuite si difficile. On a vu là des sectaires
+obstinés; j'y vois des gens d'honneur qui, par toute la terre, ont
+montré ce qu'était l'élite de la France. La stoïque devise que les
+libres penseurs ont popularisée, c'est justement le fait de
+l'émigration protestante, bravant la mort et les galères, pour rester
+digne et véridique: <i>Vitam impendere vero.</i> La vie même pour la
+vérité!</p>
+
+<p>Voilà pourquoi les chemins du passage, ces défilés, ces forêts, ces
+montagnes, ces lieux d'embarquement, sont sacrés de leur souvenir. Que
+de larmes y furent versées! Il était rare que l'on partît ensemble. La
+famille se séparait parfois pour émigrer par des lieux différents, ou
+bien par l'impossibilité de faire fuir des malades, des faibles, des
+femmes enceintes qui traînaient de petits enfants. On se quittait, le
+plus souvent, pour des destinées bien diverses. Tel périssait, telle
+était prise, enfermée, perdue pour toujours. On ne se revoyait qu'au
+ciel.</p>
+
+<p>Le terrible danger d'une séparation éternelle, des lois féroces,
+aggravées coup sur coup, rien ne pouvait les retenir. «Celui qui fuit,
+aux galères pour toujours. Son dénonciateur aura la moitié de ses
+biens (août 1685).»&mdash;«Celui qui aide ou guide le fugitif, est de même
+pour toujours galérien (7 mai 1686).» Et ce n'est pas assez; on ajoute
+<i>la mort</i>.</p>
+
+<p>Nul roman comparable pour l'intérêt des aventures <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> et le
+pathétique des situations à ces histoires trop vraies. Un comique
+terrible, à tout moment, vient s'y mêler à la tragédie. Il n'est sorte
+de ruses, de bizarres déguisements, qu'on n'emploie pour échapper. Les
+femmes, spécialement, y furent héroïques, admirables, ne reculèrent
+devant nul danger, nulle souffrance. Plusieurs même se défigurèrent
+pour être moins reconnaissables. De jeunes demoiselles, devenues tout
+à coup intrépides et aventureuses, à quinze ans, à seize ans, se
+hasardaient dans les bois, les déserts, à la merci d'hommes de mine
+affreuse et affamés d'argent, qui eussent fort bien pu tuer,
+dépouiller la pauvre brebis sans défense, au lieu de faire pour elle
+un pénible voyage, qui pouvait leur valoir la mort. Marteilhe en cite
+deux, qui, habillées en homme, allaient échapper en plein hiver par la
+forêt des Ardennes, faire trente lieues sous les arbres chargés de
+givre, par des voies défoncées, sur un affreux verglas. Elles furent
+prises et mises en son cachot. Elles étaient de son pays et de sa
+ville. Elles furent si heureuses de la rencontre, qu'elles en
+pleuraient de joie. Lui, se défiant de sa sagesse, il n'accepta pas
+cette société charmante, et protégea les innocentes mieux qu'elles ne
+faisaient elles-mêmes, leur obtint un cachot à part.</p>
+
+<p>Il y a mille histoires d'embarquements aventureux. Plusieurs se
+jetaient à fond de cale dans les bâtiments qui partaient, sous des
+tonneaux de vin, même dans des tonneaux vides ou sous des monceaux de
+charbon. Une famille restait là parfois quinze jours dans les
+ténèbres, dans des gênes extrêmes, pour attendre le vent favorable.
+On allait jusqu'à prendre une simple <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> barque. On se jetait au
+premier pêcheur pour passer l'Océan. Le comte de Marancé passa ainsi,
+avec sa femme et quarante personnes, dans une barque, malgré la plus
+rude saison. Il y avait là des femmes grosses, d'autres qui
+allaitaient. Point de vivres. On crut passer vite. Le mauvais temps
+retint en mer; on resta des jours et des nuits sous la brume glacée.
+Les nourrices, épuisées, n'avaient plus de lait, donnaient de la neige
+aux enfants. Tous étaient demi-morts quand la blanche dune
+d'Angleterre parut enfin à l'horizon.</p>
+
+<p>Heureux encore ceux-ci. Mais M. de Bostaguet, un autre gentilhomme
+normand, fut attaqué cruellement, et séparé des siens, au moment de
+s'embarquer. Nous avons ce récit de sa main même. Il confesse avec
+grand chagrin, dans une mâle pudeur de soldat, qu'il avait eu le
+malheur de faiblir, qu'ayant chez lui je ne sais combien de femmes,
+mère, s&oelig;urs, filles et belles-filles, nièces, enfants et sa femme
+enceinte, il n'avait pas eu le courage de les exposer aux dragons, et
+qu'il avait faibli. Mais la désolation de cette chute était si grande
+dans la famille, qu'avec tant d'embarras, une mère de quatre-vingts
+ans, des petits enfants, etc., on résolut de se remettre à Dieu, de
+laisser tout, terres et maisons, et de fuir à tout prix. Cette lourde
+et nombreuse couvée que traînait Bostaguet, ces pauvres femelles
+tremblantes, qui avançaient lentement vers la mer, tout cela fut
+rejoint bien vite par les soldats, les garde-côtes. Bostaguet et ses
+gendres, ses domestiques, se défendirent à coups de pistolet; il y eut
+des hommes tués, mais lui-même fut blessé. Cependant le troupeau de
+femmes fuyait sur les falaises le long de <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> la mer. Situation
+terrible, car à cette heure le flux montait. Bostaguet eut le
+déchirement de sentir qu'on allait les prendre, les lui ôter sans
+doute pour toujours. Il s'enfuit, fut caché par des paysans
+catholiques, même par des curés charitables, mais mal pansé,
+martyrisé. Enfin, il échappa, entra dans l'armée de Guillaume. Longues
+années après, il put faire revenir ce qui restait de sa famille.</p>
+
+<p>Tels ne revinrent jamais. Capturés par les Barbaresques, ils furent
+vendus en Afrique, en Asie. D'autres prirent des brigands pour guides
+et furent assassinés. Des guides mercenaires, pour mieux tromper les
+gardes, faire évader un riche, les endormaient en leur livrant des
+pauvres. Des forbans se chargeaient de faire passer la Manche,
+prenaient des fugitifs à bord; puis, une fois en mer, leur arrachaient
+ce qu'ils avaient et les mettaient au fond de l'eau.</p>
+
+<p>On a réimprimé un beau et terrible récit: <i>Les larmes de Chambrun</i>,
+pasteur d'Orange. C'était un homme énergique, éloquent, né pour
+soutenir tous les autres, et qui pourtant tomba. Il était alité dans
+ce moment dans un cruel accès de goutte, à qui une fracture de la
+cuisse ajoutait d'atroces douleurs. Dans cette ville, qui appartenait
+au prince d'Orange, la dragonnade fut plus furieuse qu'ailleurs,
+proportionnée à la haine qu'on supposait au roi pour Guillaume. Le
+comte de Tessé, un officier féroce et railleur, fut envoyé là.</p>
+
+<p>Le logement ne fut pas plutôt fait qu'on entendit mille gémissements.
+On ne voyait dans les rues que visages inondés de larmes. La femme
+criait au secours du mari lié, roué de coups, pendu au feu, menacé du
+<span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> poignard. Le mari appelait pour sa femme mourante, qu'un coup
+avait fait avorter. Des cris d'enfants: «On tue mon père! on abîme ma
+mère! on veut mettre à la broche mon petit frère!...» Quarante-deux
+dragons s'établirent dans la chambre de Chambrun et autour de son lit.
+Ils allument cent bougies, battent de quatre tambours, se coiffent de
+serviettes, fument à son nez pour le faire étouffer. Ils boivent tant
+que le sommeil leur vient, mais leurs officiers entrent et les
+éveillent à coups de canne.</p>
+
+<p>Chambrun avait fait fuir sa femme. Mais on la ramène à Tessé. Le rieur
+dit cruellement: «Eh bien, tu serviras à toi seule tout le régiment.»
+Elle se roula à ses pieds, désespérée. Elle était perdue, si un
+religieux à qui Chambrun avait rendu service ne l'eût cautionnée. Sans
+la faire abjurer, par un pieux mensonge, il dit: «Elle a fait son
+devoir.»</p>
+
+<p>Rejointe à son mari, elle avisa à le faire emporter. Au moindre
+mouvement, il souffrait des maux indicibles. Quand on le vit partir
+sur un brancard, toute la ville pleurait, les catholiques comme les
+protestants. Les dragons mêmes étaient émus, et, dit-il, changeaient
+de couleur.</p>
+
+<p>Le martyre du malade s'aggrava à Valence. Un cousin de madame de
+Sévigné, La Trousse, y commandait. Il lui ôta sa courageuse femme, qui
+seule faisait sa fermeté, et le malheureux abjura. Plus tard, guéri à
+Lyon, la frontière étant moins gardée, il trouva le moyen d'échapper
+déguisé en officier général, avec grand bruit, grand train, une
+voiture à quatre chevaux. Sa pauvre femme y eut bien plus de peine,
+<span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> fuyant de son côté avec trois demoiselles de Lyon. Les guides
+qu'elles avaient payés eurent la barbarie de les laisser en pleine
+montagne. C'était l'hiver. Elles erraient et ne trouvaient pas le
+chemin. Elles restèrent neuf jours sur la neige, chassées dans le
+Cerdon, traquées le long du Rhône. Les demoiselles, vaincues de froid,
+de fatigue et de faim, voulaient revenir à Lyon et se livrer. Madame
+de Chambrun eut du c&oelig;ur pour les quatre, ne leur permit pas le
+retour, et finit par leur montrer enfin des hauteurs les tours de
+Genève, le salut et la liberté.</p>
+
+<p>L'exemple que la petite Genève donna alors est le plus grand, je
+crois, qu'on puisse trouver dans l'histoire de la fraternité humaine.
+Cette ville de seize mille âmes, pendant près de dix ans, reçut,
+logea, nourrit quatre mille fugitifs. Énorme effort, excessive
+dépense, et soutenue avec une persévérance admirable. Augmenter
+sur-le-champ d'un quart sa population, sa consommation, c'est ce
+qu'aucune ville n'aurait supporté. Si Paris a un million d'âmes,
+représentez-vous ce que serait l'invasion subite d'un quart en plus,
+de deux cent cinquante mille âmes. Ajoutez que, de ce côté, venait la
+partie la plus pauvre de l'émigration. Nos braves paysans du Jura,
+avec des dangers incroyables, par les sapins, les précipices, en plein
+hiver, par les sentiers des chèvres, les faisaient passer un à un,
+mais dénués et sans bagages. Comme des naufragés ou comme l'enfant qui
+vient de naître, ils abordaient nus à Genève, n'apportant que leur
+corps mal vêtu, affamé, souvent martyrisé. Toujours de nouveaux
+arrivants. Ils s'écoulaient, d'autres venaient. C'était <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> un
+torrent de fantômes; on eût dit la marche des morts vers la vallée de
+Josaphat.</p>
+
+<p>Les maisons de Genève ne sont pas grandes. La famille d'alors était
+serrée et close, d'une certaine raideur pour l'étranger et d'un
+<i>aparté</i> puritain. Tout cela disparut. La pitié et la charité
+changèrent violemment ces choses de forme. Les portes s'ouvrirent
+grandes. On mit des lits partout, cinq ou six dans chaque chambre.
+Telle maison en eut quarante-cinq! Toutes les habitudes changées,
+complet bouleversement. La dame génevoise, concentrée jusque-là, un
+peu prude et méticuleuse, prend chez elle, avec elle, au saint des
+saints de la famille, ces pauvres inconnues. Elle coupe ses robes à
+leur taille, se dépouille pour couvrir des enfants presque nus. Grande
+table et petite chère. Pour nourrir tout ce monde, elle accepte, elle
+impose aux siens une sobriété rigoureuse. Elle vide les greniers et
+les caves. Elle prend l'eau pour elle et réserve le vin pour ces
+malheureux épuisés.</p>
+
+<p>Nos Français du Midi, sous la bise de Genève, au souffle du mont
+Blanc, dans ces grands courants froids que le Rhône, que l'Arve, ces
+furieux torrents, amènent là de toutes parts, supportaient avec peine
+le cruel hiver de 1686. Leurs hôtes, non contents de manger avec eux
+tout ce qu'ils avaient, s'endettèrent généreusement. De leur crédit
+chez les marchands, ils enlevèrent du drap, du linge, des chaussures,
+habillèrent tout ce peuple. Nos Français discrètement, pour ménager le
+bois de la maison et soulager leurs hôtes, les laisser respirer un
+moment, allaient presque tous chercher un peu de soleil sur la pente
+abritée <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> que depuis on appela le <i>Petit Languedoc</i>. Cette
+rampe domine le beau Jardin des plantes que Rousseau, Candolle et
+Saussure, rendent tellement illustre. Mais ce grand souvenir de la
+charité génevoise glorifie plus encore ce beau lieu et le rend sacré.</p>
+
+<p>Cependant arrivaient les lettres insistantes de Louis XIV pour qu'on
+chassât les réfugiés. La petite ville, sans armes, avec ses vieux
+mauvais remparts, n'eut garde de désobéir. On ordonna à son de trompe
+leur expulsion. Il en sortit des foules par la porte de France. Mais,
+à minuit, on les faisait rentrer par la porte de Suisse. Pendant que
+les crieurs proclamaient leur bannissement, les huissiers de la ville
+en habit noir faisaient pour eux la collecte de porte en porte. Fureur
+et menaces du roi, qui va, dit-il, agir. Genève, en ce péril, décida
+que ceux qui viendraient désormais seraient conduits à Berne. Mais
+rien ne put lui faire abandonner ceux qu'elle avait reçus. Elle en
+garda trois mille. Berne et Zurich la rassurèrent en lui offrant au
+besoin une armée de trente mille hommes. (V. l'intéressant mémoire de
+M. Gaberel, tiré des actes.)</p>
+
+<p>Au reste, de quoi s'étonner? quoi de plus français que Genève, ce lac
+sacré, ce doux pays de Vaud? La France y recevait la France. Ceux
+qu'elle doit surtout remercier, ce sont les nations étrangères,
+d'autres langues, de m&oelig;urs opposées, qui nous ouvrirent les bras
+noblement, généreusement. L'Allemagne du Nord, dans son ingénieuse
+hospitalité, fit que ces fugitifs se crurent dans la patrie, leur fit
+exprès des villes pour vivre ensemble où on ne parla que leur
+<span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> langue. Ils eurent leurs tribunaux et se jugèrent eux-mêmes.
+L'Angleterre, magnifiquement, dépensa sans compter, sans se lasser
+jamais. Elle donna l'argent; et un de nos réfugiés, Schomberg, lui
+porta la victoire.</p>
+
+<p>Mais, de toute l'Europe, la plus excellente hospitalité fut celle de
+la Hollande. Elle fut l'<i>arche</i> dans ce déluge. Peuple froid de
+parole, mais chaud en acte, solide en amitié, avare pour être
+généreux. Au jour de la Révocation tous donnèrent largement, tous,
+juifs, luthériens, anabaptistes, catholiques même. Mais, ce qui valait
+mieux, excellents organisateurs dans les choses de la charité, les
+Hollandais créèrent de nombreux établissements de refuge, et surtout
+pour les femmes. Chaque ville voulut en avoir. Ici, les dames furent
+reçues, là les femmes de ministres, ailleurs les jeunes demoiselles.
+Tout cela, par une noble attention, dirigé par des Françaises. Vivres,
+pensions, propriétés, rien ne manqua à ces établissements. Amsterdam
+bâtit mille maisons pour les nôtres. La Frise et toutes les provinces
+leur donnaient des terres et des exemptions d'impôts. Ce n'est pas
+tout. Les Hollandais, les Anglais de concert, firent savoir dans la
+Suisse, qu'ils n'avaient pas assez de pauvres, d'émigrés et de
+fugitifs, et prièrent qu'on leur en cédât.</p>
+
+<p>Racontons le meilleur. Dans ce grand élan de pitié, quand les
+complaintes des martyrs se chantaient partout en Hollande, le c&oelig;ur
+le plus touché, le plus tendre, qui n'en disait rien, c'était la belle
+et bonne femme de Hollande. Elle qui ne vit que d'intérieur, de
+famille et de doux ménage, elle sentit <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> à fond cette terrible
+révolution de la famille, tant d'époux séparés, de veufs et
+d'orphelins. Elle adoptait ceux-ci, accueillait ceux-là. Souvent, en
+donnant tout, elle voulait davantage et se donnait elle-même. Les
+dames les plus riches ambitionnèrent et recherchèrent la main des plus
+pauvres de ces exilés. C'était le plus souffrant, celui qui avait tout
+perdu, santé, famille, enfants, celui qui arrivait le plus frappé de
+Dieu, à qui leur c&oelig;ur allait de préférence. Qu'on me permette ici
+de m'arrêter, de rappeler un fait plus ancien qui précède la
+Révocation, mais qui s'est renouvelé souvent dans ce siècle.</p>
+
+<p>L'antique église des vallées vaudoises des Alpes, image trop fidèle du
+christianisme primitif, dans son innocence agricole, n'était que plus
+haïe des papistes et très-spécialement des Jésuites du Piémont.
+Tout-puissants à la cour, de vingt ans en vingt ans, ils y firent
+lâcher les soldats. Dans la persécution de 1655, tout le petit pays
+étant couvert de troupes, écrasé, sauf les hauts sommets neigeux,
+inhabitables, l'intrépide pasteur Léger s'y maintint, résolu à ne pas
+quitter son troupeau. Plusieurs hivers durant, sans abri que les
+antres, vivant du peu que des hommes hardis y portaient à grand
+risque, toujours il échappa à la poursuite des dragons. Mais il
+n'échappait pas à la nature terrible de ces lieux. Plus d'une fois, la
+tourmente l'enleva, le jeta demi-brisé dans les torrents. Plus d'une
+fois, sur des pentes rapides, il fut roulé par l'avalanche. Souvent,
+couvert de givre, la barbe et les cheveux hérissés de glaçons, il
+perdait figure d'homme. On le priait en vain d'abandonner <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span>
+cette vie impossible. Il s'obstinait. Mais il devenait sourd, aveugle
+par la neige, et ses membres roidis lui refusaient le mouvement. Il
+fallut donc descendre. Il arriva en Suisse et sur le Rhin, n'ayant
+rien que sa Bible, dévasté, ruiné, une ombre d'homme, hélas! une ombre
+douloureuse, ne faisant un pas sans gémir. Il était dans son lit quand
+une lettre lui vient de Hollande, la lettre d'une dame veuve. Cette
+dame, fort riche, lui écrivait que, s'il n'était malade, elle n'eût
+pas osé s'offrir à lui, mais que, dans cet état, elle croyait pouvoir
+le prier d'accepter sa main. Cette charmante bonté eut l'effet d'un
+miracle. Notre homme, hier dans les affreux glaciers, tombe dans une
+bonne ville de Hollande. Son antre est maintenant une opulente maison,
+un nid chaud, partout tapissé. La dame qu'à sa lettre il croyait
+vieille, voici que c'est une jeune sainte, qui veut le servir à
+genoux. Il remercie Dieu, ressuscite. Son grand c&oelig;ur et sa
+gratitude, son amour, le refont. Le voilà un autre homme plus vivant
+qu'il ne fut jamais, plus chaleureux. On le sent à son livre, à cette
+&oelig;uvre admirable, la brûlante histoire des martyrs.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> CHAPITRE XXIV<br>
+<span class="smaller">MASSACRE DES VAUDOIS&mdash;LES VOIX D'EN HAUT ASSEMBLÉES DU DÉSERT<br>
+1686</span></h2>
+
+<p>«Poussons au ciel nos acclamations, dit Bossuet (25 janvier 86), et
+disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, ce que les 630
+Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine: «<i>Vous avez
+affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques. Roi du ciel,
+conservez le roi de la terre!</i>» Voilà ce que nos pères ont admiré.
+Mais ils n'ont pas vu, comme nous, les troupeaux égarés revenir, leurs
+faux pasteurs les abandonner, sans même en attendre l'ordre, et
+<i>heureux</i> de pouvoir donner leur bannissement pour excuse.»</p>
+
+<p>Mot dur pour les ministres, que l'on chassa si cruellement en gardant
+leurs enfants! Ceux qui restaient furent jetés aux galères (50 en une
+fois dès <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> 1684). Bossuet l'a oublié. Il semble croire ce que
+le roi écrit en Hollande et en Angleterre (20-27 déc. 85). «Qu'il n'y
+a <i>point de persécution</i>, que les protestants émigrent <i>par caprice
+d'une imagination blessée</i>,» etc. (V. Dépêches de d'Avaux.)</p>
+
+<p>Qui est persécuté? L'Église catholique. Voilà qui est étonnant et qui
+effraye. Dans son chant de triomphe, se mêle un sinistre gémissement:
+«Qu'elle est forte cette Église et que redoutable est le glaive que le
+Fils de Dieu lui a mis dans la main! Mais c'est un glaive dont les
+superbes et les incrédules ne ressentent pas le double tranchant. Elle
+est fille du Tout-Puissant; mais son père, qui la soutient au dedans,
+l'abandonne souvent aux persécuteurs; et, à l'exemple de Jésus-Christ,
+elle est obligée de crier, dans son agonie: Mon Dieu, mon Dieu,
+pourquoi m'avez-vous délaissée? Son époux est le plus puissant comme
+le plus beau et le plus parfait de tous les enfants des hommes; mais
+elle n'a entendu sa voix agréable, elle n'a joui de sa douce et
+désirable présence qu'un moment. Tout d'un coup il a pris la fuite
+avec une course rapide, et, plus vite qu'un faon de biche, il s'est
+élevé au-dessus des plus hautes montagnes. Semblable à une épouse
+désolée, l'Église ne fait que gémir et le chant de la tourterelle
+délaissée est dans sa bouche.»</p>
+
+<p>Cherchons qui fait pleurer l'Église. Bossuet nous l'a dit dès
+longtemps. Dès 1681, il désigne les esprits forts, les <i>libertins</i>,
+prêts à profiter des discordes du monde catholique. La presse de
+Hollande vient de créer le journalisme (Bayle, 1684). Une inquiétude
+générale semble annoncer une révolution religieuse. <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> Le
+protestantisme branle, mais le catholicisme est-il solide?</p>
+
+<p>Qu'arriverait-il, si, du dogme vieilli, l'esprit nouveau faisait
+éclore un christianisme sans dogme?</p>
+
+<p>Longtemps, dans un repli des Alpes, avait existé une telle église,
+nue, naïve, innocente et sans théologie. Depuis un siècle à peine,
+elle avait, de confiance, adopté des ministres de Genève, mais n'en
+restait pas moins fort loin de l'esprit de Calvin, dans une heureuse
+impuissance de rien comprendre à sa doctrine. Pauvre petite église, la
+plus antique de l'Europe, par sa simplicité, elle allait se trouver
+aussi la plus moderne, et la plus près de nous. N'était-ce pas, à
+l'autel des Alpes, que la foi, la philosophie, s'épouseraient dans la
+liberté?</p>
+
+<p>Sans bien s'expliquer tout cela, Rome, d'une haine instinctive, avait
+poursuivi les Vaudois. Elle en semblait troublée plus que de la
+savante et disputeuse Genève. Toujours, elle avait eu à Turin un nonce
+ardent, prêt à saisir toute occasion d'obtenir la persécution. Le
+politique et rusé Savoyard, qui regardait toujours de sa montagne d'où
+soufflait le vent de l'Europe, ayant besoin du pape par moments, alors
+faisait ce qu'il voulait. La propagande organisée de longue date à
+Turin, Annecy, Grenoble, etc., par le Jésuite Possevino et le doux
+saint François de Sales, procédait par l'argent, l'intrigue, surtout
+les vols d'enfants. Mais cela ne suffisait pas; dans ces mystérieux
+conciliabules dominaient des dévotes italiennes plus ardentes que le
+clergé même, violentes, effrénées Madeleines, qui (comme la Pianesse
+en 55) se croyaient <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> damnées sans remède si elles ne se
+lavaient dans un bain de sang.</p>
+
+<p>Pour être sûr d'en répandre beaucoup, il suffisait d'imposer aux
+Vaudois des logements militaires. Tout le monde connaissait, et par la
+tradition, et par le livre de Léger et ses gravures si populaires,
+l'effroyable trahison de 1655. Sous un tel souvenir, le petit peuple
+n'oserait jamais se fier aux soldats et se ferait exterminer plutôt.
+En y portant la dragonnade, on pouvait espérer cela. On travailla
+l'été de 1685. On fit comprendre au roi que tous les émigrants iraient
+à cet asile, et, dès le 12 octobre, voulant le leur fermer, il intima
+à la Savoie d'occuper militairement et de convertir les Vaudois. Il
+insista, offrit des troupes. Le duc, jeune homme de vingt ans, n'était
+pas pour lui résister.</p>
+
+<p>Les Vaudois effrayés envoyèrent à Turin, et ne furent pas même reçus.
+Leurs ministres disaient qu'il n'y avait rien à faire qu'à se
+soumettre et souffrir tout. Cela était-il possible? On accepte le
+martyre pour soi; mais comment l'accepter pour sa femme et ses
+enfants? Comment livrer les faibles à l'infamie, l'innocence aux
+souillures? Résister, ne résister pas, c'était même chose; la
+confiance de 55 eut même résultat que la défiance de 86. Les Vaudois
+savaient bien que, pour les dévots savoyards, pour l'idolâtrie
+piémontaise, leur terre sans madones et sans moines était la terre
+maudite, où l'on pouvait tout faire, où nul excès n'était un crime.
+D'autre part, les Français, c'étaient ceux de la dragonnade, ces
+terribles railleurs, sans pitié dans leurs jeux, cruellement
+facétieux dans l'outrage <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> et dans les supplices. Tout leur
+esprit n'empêche pas que, si on leur trouve un mot d'ordre, un
+sobriquet pour l'ennemi, ils ne le répètent à l'aveugle, n'aboient
+tous à ce mot, comme la meute à l'hallali du cor. Ici, ce mot était
+<i>barbets</i>. Les ministres dans ce dialecte s'appelant <i>barbes</i>, on
+nommait <i>barbets</i> les Vaudois. Avec cela, on répondait à tout, et tout
+était permis. «Des hommes? non, ce sont des <i>barbets</i>.»</p>
+
+<p>Les Suisses et les princes allemands, dont ils implorèrent
+l'intercession, ne leur donnèrent rien qu'un conseil misérable et
+impraticable, de quitter leur pays, de passer les Alpes en janvier.
+Voyage bien difficile aux hommes, impossible aux familles. Il eût
+fallu laisser leurs femmes, leurs enfants. L'abattement de l'Europe
+était extrême. Nul ne soufflait. Un roi de France, tellement uni à
+l'Angleterre, maître en Savoie, terrible aux Espagnols, qui, voyant
+ses soldats en Béarn, avaient demandé grâce, un roi qui menaçait
+l'Empire et voulait la moitié du Palatinat, un roi tellement absolu en
+France, qui régnait jusqu'à l'âme, changeait la religion d'un
+mot,&mdash;c'était un objet de terreur pour toute la terre. La Hollande, on
+l'a vu, priait que Dieu attendrît le c&oelig;ur du roi. Les réfugiés,
+dans des vers datés de 1686, prient «ce grand prince, en qui on admire
+tant de vertus, de comprendre que la rigueur qu'on lui conseille est
+un piége pour l'empêcher d'être élu empereur.» Au 1<sup>er</sup> janvier,
+l'éloquent Saurin, prêchant à la Haye, dans les v&oelig;ux attendris
+qu'il fait pour la Hollande et pour ses alliés, prie aussi pour Louis
+XIV: «Et toi, prince redoutable que j'honorai comme mon roi, Dieu
+veuille effacer de <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> son livre les maux que tu nous a faits,
+les pardonner à ceux qui nous les font souffrir.»</p>
+
+<p>Tel est le vrai christianisme, ennemi de la résistance. Quand il est
+conséquent, il reproduit son origine, la soumission à l'Empire, la
+résignation sous Tibère, l'oubli de la patrie pour la patrie céleste,
+un pieux consentement à la mort de la liberté. Les ministres ici
+parlent aussi bien que les évêques. Basnage ou Saurin valent Bossuet.
+En Languedoc, comme aux Alpes, les ministres empêchèrent d'armer. Il
+ne tint pas à eux que le roi n'eût un triomphe durable et éternel.</p>
+
+<p>Dans ce silence inouï de la terre, il montait dans l'apothéose, ne
+voyant plus ce monde, entendant tout au plus quelques plaintes
+soumises et de faibles gémissements, mélodie du triomphe, douce au
+triomphateur, quand il entend derrière l'esclave soupirer et prier.
+C'était le moment où Lebrun, faisant tomber les toiles du plafond de
+sa Galerie, dévoila tout à coup cet Empyrée, tout d'or et de peintures
+étincelantes. La monstrueuse enflure des Borées qui soufflent la
+gloire n'était rien en comparaison de l'enflure délirante des
+inscriptions, outrage aux nations qu'on voit renversées de la foudre,
+terrassées, garrottées. Le roi regarda froidement, trouva cela
+naturel, ne fit aucune objection.</p>
+
+<p>Ce défi à l'Europe, ce ne fut pas assez de le mettre à Versailles,
+chez le roi, on le mit à Paris sur la place publique. Les nations
+vaincues, les mains liées derrière le dos, furent exposées en bronze,
+comme au pilori de l'histoire. Un Cerbère sous le pied du roi
+figurait <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> l'hérésie, la France protestante, moins liée
+qu'écrasée. À ce roi pape, à ce roi Dieu, qui, par delà la victoire
+extérieure, avait eu la victoire sur l'âme, ce n'était plus des sujets
+qu'il fallait, mais des adorateurs. Le dévot courageux qui, sans
+ménagement pour le roi, au risque de déplaire, dressa l'idole et
+l'adora, fut le duc de la Feuillade. Le 24 mars 1686, il donna ce
+spectacle à la place des Victoires. À la façon des madones italiennes,
+le dieu devait avoir sous lui une lampe toujours allumée, en faveur
+des fidèles qui viendraient y faire des prières ou suspendre des
+<i>ex-voto</i>. Ce luminaire fut ajourné, pour ne pas déplaire à l'Église.
+La Feuillade attendit. À sa mort, la chapelle devait être son propre
+tombeau. Un souterrain, partant de son hôtel et passant sous la place,
+permettait de placer, sous le maître le fidèle esclave.</p>
+
+<p>Le roi envoya le Dauphin pour l'érection de la statue. Il quittait peu
+Versailles. Son sang s'était aigri. La violente politique de ces
+dernières années, la violente alimentation qui le surexcitait, les
+furieux conseils de Louvois, bombardements, proscriptions, tout
+faisait fermenter en lui une humeur âcre. Les plus légères
+contradictions, dans cet état de colérique orgueil, deviennent
+horriblement sensibles. Le roi avait chez lui un audacieux
+contradicteur,&mdash;un homme? non, nul n'aurait osé,&mdash;mais la nature
+osait. Pendant qu'il se voyait aux plafonds de Versailles, plus
+qu'homme, un soleil de beauté, de jeunesse et de vie, cette effrontée
+nature lui disait: «Tu es homme.» Elle se permettait de le prendre à
+l'endroit par où tous sont humiliés. Il avait eu des tumeurs au genou
+et <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> avait patienté. Elle lui en mit une à l'anus. Nul remède,
+que chirurgical, une opération très-nouvelle, partant fort solennelle,
+qui ne manquerait pas de retentir en Europe, dont la chirurgie ferait
+un triomphe, une éternelle fanfare, pour glorifier l'opérateur hardi.
+Il allait devenir, comme cet homme de Molière, <i>un illustre malade</i>,
+une victime renommée, un fameux patient. On gardait ce secret encore,
+mais il ne pouvait tarder d'éclater. Quoi de plus irritant que cette
+attente? Neuf mois entiers, il résista, recula, craignant l'éclat de
+cette affaire, pensant, non sans raison, que l'Europe en rirait, et
+s'enhardirait par le rire.</p>
+
+<p>Dans un gouvernement tellement personnel, la chose était très-grave.
+Un prince si cruellement contrarié au plus haut du triomphe même,
+pouvait céder aux plus cruels conseils. En réalité, Louvois régna seul
+(jusqu'en novembre, jusqu'à l'opération), et fit, avec la signature de
+ce malade, des choses excessives et féroces, insensées même, comme de
+démolir les maisons des récalcitrants. On cassait, brisait tout. Le
+prince de Condé, des fenêtres de Chantilly, voyait piller, ruiner ses
+vassaux, c'est-à-dire lui-même. Dans la banlieue même de Paris, au
+village de Villiers-le-Bel (Élie Benoît, 903), deux cents charretées
+de meubles furent enlevées, vendues par les dragons et par les faux
+dragons. Des paysans hardis prenaient cet habit pour piller.</p>
+
+<p>Si on agit ainsi à deux pas de Versailles, qu'était-ce au loin, dans
+les vallées vaudoises? À l'armée de Savoie, Louvois en joignit une de
+quatre mille hommes. C'étaient huit ou dix mille soldats contre deux
+mille <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> paysans. Visiblement, on voulait écraser. Pour comble,
+au moment même, ou pour les sauver ou pour les tromper, le duc
+gracieusement leur permit de partir, ce qui les divisa. Les uns ne s'y
+fiaient pas, voulaient combattre. Les autres se soumettaient, ne
+s'armaient pas, se croyaient gardés par leur innocence. À la vallée de
+Saint-Germain, violente résistance, qui irrita et fit faire mille
+actes cruels. Pour pénétrer plus haut, ils se firent guider par des
+femmes dont on fit sauter la chemise; ces pauvres créatures, ils les
+faisaient marcher en les piquant derrière de la pointe de l'épée.</p>
+
+<p>Dans la vallée de Saint-Martin, tout ouvert, nulle défense. On vient
+amicalement au-devant des troupes, qui tuent, pillent, violent.
+Ailleurs, les généraux, le Français Catinat, et le Savoyard Gabriel,
+oncle du duc, donnent des paroles de paix, désarment et lient les
+hommes, les envoient à Turin. Restent les femmes, les enfants, les
+vieillards, que l'on donne au soldat. Des vieux et des petits, que
+faire, sinon de les faire souffrir? On joua aux mutilations. On brûla
+méthodiquement, membre par membre, un à chaque refus d'abjuration. On
+prit nombre d'enfants, et jusqu'à vingt personnes, pour jouer à la
+boule, jeter aux précipices. On se tenait les côtes de rire, à voir
+les ricochets, à voir les uns, légers, gambader, rebondir, les autres
+assommés, comme plomb, au fond des gouffres; tels accrochés en route
+aux rocs et éventrés, mais ne pouvant mourir, restant là aux vautours.
+Pour varier, on travailla à écorcher un vieux (Daniel Pellenc); mais
+la peau ne pouvant s'arracher des épaules, remonter par-dessus
+<span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> la tête, on mit une bonne pierre sur ce corps vivant et
+hurlant, pour qu'il fît le souper des loups. Deux s&oelig;urs, les deux
+Vittoria, martyrisées, ayant épuisé leurs assauts, furent de la même
+paille qui servit de lit, brûlées vives. D'autres, qui résistaient,
+furent mises dans une fosse, ensevelies. Une fut clouée par une épée
+en terre, pour qu'on en vînt à bout. Une détaillée à coups de sabre,
+tronquée des bras, des jambes, et ce tronc effroyable fut violé dans
+la mare de sang.</p>
+
+<p><i>Memento.</i> Ce serait une chose trop commode aux tyrans si l'histoire
+leur sauvait ces exécrables souvenirs. Les délicats peut-être, les
+égoïstes, diront: «Écartez ces détails. Peignez-nous cela à grands
+traits, noblement, avec convenance. Vous nous troublez les nerfs.» À
+quoi nous répondrons: Tant mieux si vous souffrez, si votre âme glacée
+sent enfin quelque chose. L'indifférence publique, l'oubli rapide,
+c'est le fléau qui perpétue et renouvelle les maux.&mdash;Souffre et
+souviens-toi: <i>Memento.</i></p>
+
+<p>Pourquoi, dans les bibliothèques, des mains inconnues ont-elles
+furtivement arraché partout les gravures du livre de Léger, qui
+représentaient les martyres de 1655? Parce qu'ayant profité du crime,
+on a voulu l'enfouir dans l'oubli, le faire disparaître.&mdash;Je n'ai pas
+de gravures, mais je mets à la place ces tableaux véridiques des
+martyres de 1686, ces pages arrachées de Muston. Les archives de Turin
+lui ont été ouvertes, et l'on voit en tête de son chapitre <span class="smcap">XV</span> les
+preuves de tout genre, qui ne permettent pas de chicaner et de faire
+semblant de douter.</p>
+
+<p>Nulle apparence que ces crimes fussent expiés jamais. <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> Nulle
+voix ne s'éleva. La Suisse ne dit pas un mot, ni la Hollande, ni
+l'Allemagne. Tous étaient plus effrayés qu'indignés. Chacun tremblait
+pour soi. Le succès de la dragonnade, la conversion subite de près
+d'un million d'hommes faisait croire que la France avait enfin atteint
+sous ce roi l'unité. La tenant en sa main, cette France, comme une
+épée, que n'en pouvait-il faire? Le dernier homme et le dernier écu,
+il aurait pu les prendre. Elle ne les eût pas refusés, quand elle ne
+refusait pas l'âme et la conscience. Les puissances signent à petit
+bruit une alliance défensive. Hollande, Suède et Brandebourg, d'autre
+part Espagne et Empire, font une armée sur le papier. Armée future,
+possible, éventuelle. Le triste empereur Léopold qui, sans les
+Polonais, n'eût repoussé les Turcs, sera l'Agamemnon de cette armée
+hypothétique (Augsbourg, 9 juillet 86). En supposant qu'elle existât,
+on avait vu avec combien de peine ces corps hétérogènes agissent.
+C'est l'histoire du dragon à plusieurs têtes et plusieurs queues, dont
+parle la Fontaine, monstre effrayant, paralytique, qui ne peut faire
+un pas. On en rit à Versailles. Le roi en fut si peu ému, qu'il prit
+ce moment même pour réduire sa marine, voulant en employer l'argent à
+amener dans son parc les eaux de l'Eure. &OElig;uvre babylonienne qui ne
+fut jamais achevée, mais dont les ruines maussades ennuient,
+attristent l'&oelig;il. C'est l'effet général du Versailles aquatique.
+Les très-rares promeneurs qui visitent, de réservoir en réservoir,
+cette énorme cité des eaux, sont étonnés, épouvantés. Ce que les
+Romains firent pour les plus nobles buts, pour assainir, <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span>
+abreuver des provinces, donner à des peuples entiers l'élément de la
+vie, de la fécondité, a coûté moins que ce joujou.</p>
+
+<p>De la cour retournons au peuple. Envisageons l'aspect que présentait
+la foule des nouveaux convertis. C'était fort peu de leur avoir
+arraché une signature. Il fallait leur apprendre leur religion
+nouvelle, la leur faire pratiquer. Beaucoup tombaient malades
+sérieusement pour en venir là. Les curés étaient furieux. À
+grand'peine les tiraient-ils de leurs maisons pour les faire aller à
+l'église, où, sur des listes écrites, on les passait en revue. À la
+conversion du Béarn, on fit une procession générale où on les fit
+marcher entre des lignes de soldats. Feu d'artifice, décharges de
+mousqueterie, <i>Te Deum</i>, rien ne manquait à la fête. Ni la comédie
+désolante de ceux qu'on y poussait, et qui semblaient plus morts que
+vifs. On les mettait à genoux, on leur faisait subir la messe. Mais,
+quand il était question de les faire communier, les lèvres
+contractées, les dents serrées, se refusaient; à peine on leur
+fourrait l'hostie. Plus d'un, pâle, hâve, au retour s'alitait pour ne
+pas se relever. Une femme, menée à la communion par les dragons, ne
+parvint jamais à avaler. Elle rendit l'hostie dans un coin. Elle eût
+été brûlée vive, si elle n'eût réussi à s'évader. Elle le fut en
+effigie devant sa maison. (Lettre insérée dans Jurieu, t. II, <span class="smcap">XIII</span>,
+387.)</p>
+
+<p>Dans un état si violent, on pouvait s'attendre à d'étranges choses. De
+résistance, aucune. Mais justement parce qu'il n'y avait aucun acte,
+la douleur s'exaltait et les têtes malades semblaient dans un
+<span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> pénible enfantement. État contagieux. Même les catholiques
+étaient troublés. Dès que les temples furent interdits ou détruits,
+vers 1685, les oreilles tintèrent. On croyait entendre des psaumes. La
+nuit, vers minuit ou deux heures, ils éclataient. Et cela, non pas
+seulement dans les montagnes des Cévennes où l'on eût pu y voir l'écho
+des chants lointains de secrètes assemblées, mais à Orthez en plaine
+découverte, en Champagne à Vassy. Tel en distinguait les paroles; tel
+y goûtait une vague mélodie, attendrissante, un concert d'anges,
+s'agenouillait, pleurait. Des femmes y reconnaissaient des voix
+plaintives. (V. les certificats dans Jurieu, Lettres, I, <span class="smcap">VII</span>, 151-3.)</p>
+
+<p>On défendit sous peine de mille livres d'amende d'aller écouter ces
+chants de nuit. Mais on les entendait aussi bien des maisons, passer,
+repasser sur les villes. Nul moyen d'atteindre cela. On y courait, et
+il n'y avait personne. Seulement, dans les airs, une grande voix de
+douleur planant par toute la contrée.</p>
+
+<p>Elle prit corps, cette voix, en 1686. Au rude mois de janvier, sous le
+ciel, à la bise, par les longues nuits sombres, les ouragans neigeux
+d'hiver, le peuple, sans pasteur, pasteur lui-même et prêtre, commence
+d'officier sous le ciel. Celui qui avait sauvé sa Bible l'apportait;
+son psautier? l'apportait. Celui qui savait lire, lisait, un enfant
+parfois, une fille. Et qui savait parler, parlait. On chantait à
+mi-voix, craignant l'écho trop fort du ravin, des gorges voisines. Car
+la montagne émue eût chanté elle-même, au rhythme des forêts de
+châtaigniers battus des vents.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> Louvois en eut avis, mais il n'y comprit rien. Il crut que
+ces lecteurs, ces prêcheurs, étaient des ministres revenus de Genève.
+Noailles, qui connaissait mieux ce peuple, avait dit qu'on ne ferait
+rien, si on ne l'enlevait des montagnes. Opération immense et
+difficile. On recula. On essaya la ruse. L'intendant du Languedoc, le
+fils de Lamoignon, Basville, fit dire à l'homme principal, un garçon
+de vingt ans, le Cévenol Vivens, cardeur de laine, que, s'il émigrait,
+il emmènerait qui il voudrait. On le trompait indignement. On lui
+donna des guides qui le menèrent en Espagne aux pas les plus affreux
+des Pyrénées, sur terre d'inquisition. Ainsi ce pauvre peuple, qui ne
+demandait qu'à partir, fut refoulé sur lui-même, sur les dragons, sur
+les supplices. L'exaltation doubla. Bientôt les femmes tombèrent dans
+des extases. Les enfants eurent des visions.</p>
+
+<p>Qui aurait gardé sa raison dans ces extrémités terribles? L'un des
+esprits les plus sévères du siècle, le fort lutteur contre Bossuet,
+Jurieu, pasteur de Rotterdam, qui, à cette entrée de la Hollande,
+voyait, sans fin, arriver le naufrage, frappé profondément, parut
+délirer de douleur, s'aveugler, radoter. Tous en rirent. Le docteur
+Bayle en rit. Et le triomphateur Bossuet demande, en haussant les
+épaules, si M. Jurieu ne voit pas qu'il devient la risée des siens.
+Les <i>amis</i> de Jurieu, ravis de le voir imbécile, firent frapper à sa
+gloire la médaille ironique, où sa maigre figure, sous un chapeau de
+quaker, cheveux courts et barbe pointue, dans son air extatique, fait
+dire: «Il est devenu fou.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> Voilà un homme perdu. Voyons pourtant ce livre de dérision:
+«L'Accomplissement des prophéties, ou la Délivrance prochaine de
+l'Église.» Il paraît le 16 mars 1686, précisément cinq mois après la
+Révocation. Un de ses caractères singuliers, c'est qu'il frappe à la
+fois et les catholiques, et les protestants. Il l'adresse aux juifs de
+Hollande. Trois signes ont annoncé que Dieu va se créer un peuple,
+absolument nouveau: 1<sup>o</sup> la Renaissance, la subite éruption des
+sciences; 2<sup>o</sup> l'imbécillité catholique, qui, tout en croyant que
+l'hostie est Dieu, la profane outrageusement; le délire du roi de
+France qui abreuve les protestants d'affronts, mais ne les tue pas, et
+se crée par toute la terre de furieux ennemis; 3<sup>o</sup> le fait étonnant,
+inouï, le grand signe, c'est de voir un peuple (l'immense majorité des
+protestants) brusquement converti du blanc au noir. Spectacle
+très-contraire à celui de l'Église primitive, où les persévérants
+furent innombrables. Donc, Dieu veut abîmer ce peuple, s'en faire un,
+renouveler la face du monde.</p>
+
+<p>Voilà la base terrible, âprement révolutionnaire, qu'il pose pour
+bâtir par dessus. Le règne de l'Anti-Christ, commencé au <span class="smcap">V</span><sup>e</sup> siècle,
+va expirer. Jurieu calcule sur les nombres de l'Apocalypse. En
+comptant les jours pour années, il trouve trois ans et demi, 42 mois.
+Le premier coup sera frappé en avril 1689.&mdash;En effet, le 11 avril
+1689, fut couronné dans Westminster le champion du protestantisme,
+Guillaume d'Orange, et l'Angleterre ressuscitée devint, contre Louis
+XIV, le centre de la résistance européenne. Étonnante divination qui
+saisit tout le monde, et qui, <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> prise au sérieux, ne contribua
+pas peu à réaliser l'événement à la date indiquée.</p>
+
+<p>Après ce coup, l'Anti-Christ languira et ne fera plus que traîner.
+Mais enfin, dans les derniers temps qui précéderont le Jugement, y
+aura-t-il encore des rois, des monarchies? Jurieu ne le sait pas. Ce
+qu'il sait, et dont il est sûr, c'est que tout doit entrer dans
+l'Unité définitive, former un seul État, la République d'Israël.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> CHAPITRE XXV<br>
+<span class="smaller">TENSION EXCESSIVE DE LA SITUATION&mdash;LE ROI OPÉRÉ&mdash;LA DÉTENTE&mdash;LES
+SUSPECTS<br>
+1686-1687</span></h2>
+
+<p>Tel le roi, telle la France. Elle subit toutes les variations de sa
+santé. La proscription s'aigrit avec le mal du roi. L'opération amène
+une détente subite, une faiblesse, une énervation générale. Résultat
+pitoyable qui n'est point d'amélioration. La Révocation, en 86, est
+une fureur; en 87, <i>une affaire</i>. On surseoit aux martyres, on se rue
+sur les biens.</p>
+
+<p>Le roi, triste et violent, dans sa pénible attente, en lutte avec les
+chirurgiens qui, dès l'été, voudraient agir, en fait pâtir l'Europe. À
+la nouvelle de la ligue d'Augsbourg, quoiqu'on lui remontre humblement
+qu'elle est purement défensive, il fait sur le Rhin un acte agressif,
+plus qu'un acte, une fondation. C'est un <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> fort qu'il bâtit sur
+la rive allemande, en face d'Huningue, et près de Bâle. Défi à la
+Suisse, défi à l'Empire. Tête de pont pour passer quand on voudra.
+Voilà pour le haut Rhin. Il y tenait déjà l'Alsace. Mais, plus bas, il
+réclamait une grande part du Palatinat au nom de la duchesse
+d'Orléans, s&oelig;ur du duc de Bavière. Plus bas encore, il aurait eu
+Cologne, sous le nom de Furstemberg, son agent, son traître gagé, qui
+déjà lui avait fait ouvrir Strasbourg. Immobile cette année et ne
+pouvant chasser, il se lançait d'autant plus sur la carte avec
+Louvois, dans cette grande chasse allemande. L'électeur de Cologne,
+qui se mourait, était aussi l'évêque de Liége, et il avait encore les
+évêchés d'Hildesheim et de Munster, en Westphalie. Louvois par
+Furstemberg qu'il allait faire élire de force, donnait tout cela au
+roi, la Meuse centrale et le bas Rhin. Il plongeait au c&oelig;ur de
+l'Empire. L'empereur, occupé des Turcs et des Hongrois, n'y pouvait
+rien.</p>
+
+<p>Le seul obstacle, c'était cette affaire intérieure de la Révocation
+que l'on disait finie et qui traînait. Elle était cependant menée avec
+vigueur. Mais l'on émigrait d'autant plus. L'argent fuyait par toutes
+les frontières. Les rebelles échappaient, tout au moins par la mort.
+Soumis de leur vivant, ils avaient la malice d'attendre l'agonie pour
+se dédire, rétracter tout et se dire protestants. Là, une scène
+violente. Le confesseur faisait venir le juge au lit, et l'on
+signifiait à l'agonisant qu'il allait être traîné nu sur la claie. À
+Dijon, une femme y fut mise avant d'expirer (Élie B., 985-987). À
+Arvert, près de la Rochelle, une demoiselle, près de se marier,
+meurt, et son pauvre corps, <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> suivi du fiancé en larmes, repaît
+les yeux d'une foule cruelle. Ne l'ayant eue vivante, du moins il ne
+la quitta pas, la garda, et la nuit l'ensevelit de ses mains.</p>
+
+<p>À Rouen, la dame Vivien est traînée, mais non enterrée. Trois jours
+durant, elle amusa les petits garçons du collége, écoliers des
+Jésuites. À Cani, en Caux, un gardien fit une exhibition de la femme
+Diel, à tant par tête, pour voir le «corps d'une damnée.» Les
+personnes les plus respectables ne furent point exceptées. Le vicomte
+de Novion, vieil officier, la vénérable mademoiselle de Montalembert,
+qui avait quatre-vingts ans, furent ignominieusement traînés. Tels
+enterrés d'abord, mais condamnés plus tard, furent, dans l'état le
+plus horrible, exhumés, pleins de vers, empestant l'air, effrayant la
+nature. Chacun fermait ses portes et ses fenêtres au passage des
+hordes qui traînaient ces charognes. Un bourreau renonça, s'enfuit.
+Mais il lui fallut revenir sous peine de mort. Cela fit créer un
+supplice. M. Mollières de Montpellier, faible et malade, fut condamné
+à traîner un corps mort. Il tomba en faiblesse. Les soldats le
+frappèrent. En vain. Il était mort; on le mit sur la même claie.</p>
+
+<p>Celui au nom duquel on faisait tout cela craignait la mort lui-même.
+L'ulcération se déclarait; il fallait opérer. Auparavant, il voulut
+faire un acte de piété. Il était touché, non des maux des hommes, mais
+de l'indigne et cruel traitement que subissait l'hostie, donnée à des
+bouches indignes. Il défendit de faire communier personne qui n'y
+consentît librement. Mais <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> qui n'y consentait, pouvait en
+revenant retrouver les dragons chez lui.</p>
+
+<p>L'intendant Foucauld, qui vint à Versailles au moment de l'opération,
+et qui le vit après, le trouva adouci. Il désirait du moins que la
+persécution fût plus habile, que les évêques et curés ne prissent pas
+si ouvertement les fonctions de police, qu'ils s'abstinssent dans
+leurs sermons de menaces militaires. Il blâma la férocité imprudente
+des confesseurs qui, au premier refus d'un mourant, forçaient le juge
+de venir, de procéder publiquement. Le spectacle hideux de la claie
+irritait trop. Plusieurs, exaspérés, proclamèrent qu'ils défiaient ce
+supplice, le désiraient d'avance, comme honteux aux persécuteurs. Le
+roi recommanda (8 décembre) de prendre en douceur ces refus de
+mourants et de n'en pas faire bruit. Il défendit aussi une aggravation
+révoltante qu'on donnait à ses ordonnances. Les femmes enfermées
+devaient d'abord être rasées; mais, par excès de zèle, on leur rendait
+la chose effrayante, infamante: elles étaient tondues par la main du
+bourreau (Corresp. admin., IV, 373).</p>
+
+<p>On commençait à réfléchir sur l'effet de la dragonnade. Lâcher ainsi
+le soldat chez les riches et les gens aisés, qu'était-ce sinon
+soulever toutes les convoitises des pauvres? Le soldat n'était rien
+qu'un paysan en uniforme qui pouvait fort bien être imité par le
+paysan. Dans les environs de Paris, plusieurs prenaient ce métier
+lucratif, s'affublaient en dragons, et, sous le terrible habit vert,
+pillaient, rançonnaient les maisons, sans trop s'informer de la foi
+des maîtres. <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> Ainsi la jacquerie militaire, lancée à
+l'étourdie, eût eu ce noble fruit de faire un peuple de voleurs.</p>
+
+<p>On contint les soldats, mais comment contenir la cour? Elle était bien
+tentée. Le roi, fort affaibli, était entouré d'une foule frémissante
+dont les mains démangeaient. Le père la Chaise, tout désintéressé,
+était moins importun. Il ne prit qu'une chose, et si petite! une
+feuille de papier. Quelle? La <i>Feuille des bénéfices</i>, le maniement
+complet de l'Église de France, la nomination aux évêchés, abbayes,
+cures, etc., autrement dit, la disposition d'un bien de quatre
+milliards.</p>
+
+<p>Les autres grappillaient. Ils fondirent sur les biens vacants des
+fugitifs. On en donnait gratis, ou on en vendait à vil prix. Pour les
+non-émigrants, on pouvait par le zèle des dénonciations en faire des
+émigrants, les dépouiller. Si quelques catholiques s'honorèrent en
+sauvant la fortune des fugitifs, beaucoup d'autres effrontément, dans
+ce moment où tout était permis, se firent héritiers d'hommes vivants,
+nièrent même les dépôts confiés. Un exemple, illustre en ce genre, est
+celui de M. de Harlay. Ce magistrat, entre les mains duquel Ruvigny,
+en partant, avait laissé sa fortune, se fit scrupule d'être en
+contravention avec les défenses du roi, se dénonça, et, ce bien
+confisqué, il le reçut du roi en don.</p>
+
+<p>Cela est beau, rare, héroïque. Mais sans s'élever à ces hautes vertus,
+beaucoup s'enrichissaient par des spéculations fort simples. Madame de
+Maintenon, personne de conscience, et peu intéressée, ne voit nulle
+indélicatesse à acheter pour rien les biens pris aux proscrits. Dans
+une lettre souvent citée, elle engage <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> son frère à s'établir
+grandement en achetant de ces terres; elle prévoit, espère «que la
+désolation des huguenots en fera encore vendre.»</p>
+
+<p>Ainsi baissait le niveau de la conscience publique. On commença à
+réfléchir que l'on était bien fou de retenir les huguenots et
+d'empêcher l'émigration, qu'il était plus avantageux de lâcher les
+personnes et de garder les biens. On dit au roi que, s'il les laissait
+libres de partir, peu en profiteraient, qu'ils resteraient plutôt par
+esprit de contradiction. En mars 88, on ouvre les prisons, on ouvre
+les frontières. Beaucoup sont embarqués pour l'Amérique, la plupart
+conduits par des gardes aux portes du royaume, où on leur lit leur
+bannissement, la confiscation de leurs biens.</p>
+
+<p>Ce fut une grande scène et bien touchante, de voir ces pauvres gens,
+dans leurs habits de prisonniers, maigris et les yeux caves, défiler
+des prisons, puis menés militairement, et souvent avec des voleurs.
+Leur douceur, leur patience, firent revenir beaucoup de catholiques.
+Déjà, dans les prisons, plusieurs avaient attendri les geôliers, les
+soldats. Élie Benoît a religieusement consigné, dans son histoire, les
+faits qui témoignent de la bonté que témoignèrent quelques dragons, et
+d'autres gens de condition différente. À Metz, M. de Boufflers avait
+d'abord montré quelque indulgence, mais il en fut réprimandé (E. B.,
+909, 981).</p>
+
+<p>Je dois à l'obligeance de M. Gaberel un fait touchant, sur le départ
+des Huber, devenu plus tard une gloire de Genève. Qui ne connaît les
+trois, de père en fils, illustres? <i>Huber des oiseaux</i>, <i>Huber des
+abeilles</i>, <i>Huber des <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> fourmis</i>. Leur ancêtre, dans son
+journal, fait le récit suivant: «Nous arrivâmes, un soir, dans un
+petit bourg, enchaînés, ma femme et mes enfants, pêle-mêle avec
+quatorze galériens. Les prêtres vinrent nous proposer la délivrance
+moyennant l'abjuration. On avait convenu de garder le plus grand
+silence. Après eux, vinrent les femmes et les enfants, qui nous
+couvrirent de boue. Je fis mettre tout mon monde à genoux, et nous
+prononçâmes la prière que tous les fugitifs répétaient: «Bon Dieu, qui
+vois les injures où nous sommes exposés à toute heure, donne-nous de
+les supporter et de les pardonner charitablement. Affermis-nous de
+bien en mieux.» Ils s'étaient attendus à des injures, à des cris; nos
+paroles les étonnèrent. Nous achevâmes notre culte en chantant le
+psaume <span class="smcap">CXVI</span>. Ce entendant, les femmes se mirent à pleurer. Elles
+lavèrent la boue dont le visage de nos enfants était couvert,
+obtinrent qu'on nous mît dans une grange séparément des galériens. Ce
+qui fut fait.»</p>
+
+<p>Dur et cruel exil! Laisser tout, partir ruiné! Voilà ce que la
+clémence du roi accorde aux protestants. N'importe. Ils en profitent.
+Toute la bourgeoisie fait sans bruit son petit paquet, se précipite à
+la frontière. Et alors le roi se repent. On fait dans les familles une
+barbare distinction. On laisse aller les hommes, mais on garde les
+femmes plus fidèles à leur foi. Elles restent enfermées aux couvents
+ou aux cachots des citadelles, pour pleurer toute leur vie, à jamais
+séparées de leurs maris, de leurs enfants.&mdash;S'ils partent, ces maris,
+c'est pour porter leur épée au prince d'Orange. <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> Le roi
+regrette alors d'avoir été si bon; il referme les frontières, occupe
+les routes et les passages, refait de la France un cachot. Il emploie
+son armée à garder ses sujets.</p>
+
+<p>Du reste, la plupart étaient cloués au sol par la misère, n'ayant pas
+même le petit viatique qui rend la fuite possible. Les trois cent
+mille qui partent, ce sont des gens aisés, pour la plupart. Les sept
+ou huit cent mille qui restent sont les pauvres.</p>
+
+<p>Grand peuple infortuné, dont on sait peu l'histoire, sinon dans le
+Midi. Rien ou presque rien n'est connu de ce qu'il souffrit dans le
+Nord et le Centre. Il est cruel que ses douleurs ensevelies soient
+dérobées à la pitié de l'avenir! Elles subsistent seulement, les lois
+de fer qui ont pesé sur lui, lois imprimées, réimprimées aux temps de
+Louis XV, et réunies alors dans un terrible Code qu'on n'eût qu'à
+copier pour avoir les lois de 93.</p>
+
+<p>De temps à autre, des lettres de ministres, d'autres actes
+administratifs, nous montrent l'autorité civile réprimant faiblement
+les aggravations arbitraires que le clergé ajoutait à ces lois. Il
+sentait trop qu'il n'arrivait à rien, n'atteignait pas à l'âme. De là
+une profonde fureur, et mille outrages, mille violences capricieuses,
+contre ces foules soumises. On les faisait mentir. Puis, on leur
+disait qu'ils mentaient. On ne leur rendait pas leurs enfants enlevés.
+Si on les leur laissait, on les forçait de recevoir un enseignement
+que la mère désolée croyait idolâtrique et de damnation. Il fallait
+que l'enfant apprît et désapprît, eût deux dogmes et sût deux
+langages.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> On voyait aux églises, dans un coin réservé, sur des bancs
+séparés, ces malheureuses familles forcées d'assister là, toujours
+sous le regard. On les tannait d'offices indéfinis, de fêtes qu'il
+leur fallait fêter. Malgré les défenses du roi, on en faisait, sur
+listes, des appels continuels. Malgré le roi, encore, on exigeait sans
+cesse qu'ils prouvassent, par certificats, leur communion, leur
+assiduité à faire des sacriléges.</p>
+
+<p>La difficulté et l'angoisse étaient extrêmes aux grands moments de la
+vie. Les naissances, les mariages, ces solennels bonheurs de l'homme,
+étaient des crises d'inquiétude. On pleurait d'être mère. On avait
+peur de naître. On ne savait comment mourir. Mais vivait-on vraiment?
+En alerte toujours et l'oreille dressée, comme le lièvre au sillon.
+Cela dura cent ans, jusqu'aux premières lueurs de la Révolution.
+Pendant tout un long siècle, ce peuple de près d'un million d'âmes eut
+plus que la Terreur et plus que la <i>Loi des suspects</i>.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> CHAPITRE XXVI<br>
+<span class="smaller">LES PETITS PROPHÈTES<br>
+1688</span></h2>
+
+<p>Le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle peut se vanter d'un fait original, unique et inouï,
+qu'on ne vit pas avant, qu'on ne vit pas après. C'est que tout un
+grand peuple, de la France méridionale, tomba malade de douleur,
+frappé d'extases et de somnambulisme. Femmes, filles, enfants,
+sanglotaient dans les convulsions, prêchaient la pénitence, voyaient
+des choses parfois très-éloignées, et parfois à venir.</p>
+
+<p>Isaïe fut, dit-on, scié en deux. Toute sibylle, tout prophète est
+victime. Mais dans les temps anciens, ce don cruel frappe un individu,
+non pas la race, n'est pas héréditaire. Ici, ce fut bien pis: il passa
+dans la génération, et la pauvre sibylle continua son malheur
+<span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> par l'enfantement. Le ventre de la femme prophétisa; l'enfant
+y tressaillait, trépignait de cette fureur. On eut ce spectacle
+effrayant, contre nature et monstrueux, de voir le nourrisson, sous
+l'accès meurtrier, prêcher déjà dans le berceau!</p>
+
+<p>Les faits sont constatés, indubitables, et, quoique étonnants,
+naturels, fort peu miraculeux. C'est le somnambulisme aggravé par
+l'horreur d'une situation unique, par l'anxiété habituelle, et devenu
+une condition de race. De là cette précocité étonnante de prédication.
+Quant aux prophéties mêmes, elles étaient généralement vagues.
+Seulement pour les circonstances présentes, le péril du moment,
+l'arrivée des dragons ou une trahison imminente, les somnambules en
+avaient connaissance et en donnaient, presque toujours à temps, des
+avis fort précis.</p>
+
+<p>Fléchier et les autres peuvent rire de ce désolant phénomène, en faire
+de fades plaisanteries, supposer que tout cela est artificiel et
+appris. Ils vont chercher bien loin. La vraie cause, aisée à trouver,
+c'est celle même dont ils sont coupables. Le désespoir fit ce miracle
+affreux.</p>
+
+<p>Ils content qu'un M. de Serre, gentilhomme verrier, avait rapporté cet
+esprit de Genève, qu'il le communiqua aux enfants des montagnes, tint
+école de prophétie, fit par centaine des héros, des martyrs, des gens
+qui riaient aux supplices. La belle explication! Est-ce qu'on enseigne
+l'héroïsme? En fait, d'ailleurs, le contraire est exact. Fléchier et
+ceux qui répètent ce conte, se démentent, étant obligés d'avouer que
+la raisonneuse Genève fut contraire à nos inspirés, les <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span>
+maudit, les chassa. Les ministres, comme prêtres, détestaient ce
+sacerdoce populaire. À Londres, ils prêchaient contre. Nos pauvres
+fanatiques y auraient été lapidés, si l'excellent Misson, avec un
+Anglais charitable, n'avait écrit pour eux son <i>Théâtre sacré des
+Cévennes</i> (1707).</p>
+
+<p>Une difficulté plus grave qui m'est venue, c'est de comprendre comment
+l'inquisition d'Espagne, si cruellement persécutrice, n'amena pas chez
+ses <i>Nouveaux chrétiens</i> ce renversement de la vie nerveuse
+qu'éprouvent nos <i>Nouveaux catholiques</i> des Cévennes. Elle brûla par
+milliers des hommes. Mais ce n'est pas la mort apparemment qui
+désespère le plus l'espèce humaine. L'inquisition, avec la grossière
+milice de ses familiers, atteignit de moins près l'existence
+intérieure. Sa barbarie n'eut pas à son service l'ordre moderne,
+l'esprit exact de la bureaucratie, cette perfection de police à
+laquelle rien n'échappe.</p>
+
+<p>Le clergé du Languedoc eut à ses ordres l'administration habile des
+élèves de Colbert, un administrateur de premier ordre, Basville,
+second fils de Lamoignon, un cadet qui avait sa fortune à faire, homme
+d'énergie peu commune, servit les prêtres mieux que s'il les eût
+aimés. On savait qu'en principe il n'approuvait pas la Révocation;
+d'autant plus cruellement, en pratique, il l'exécuta pour rester en
+faveur. Il avait carte blanche. On le laissa former, avec l'argent de
+la province, une armée régulière, huit régiments d'infanterie. On le
+laissa créer une milice immense, 52 régiments de catholiques. Toutes
+les confréries du Midi, ainsi armées au nom du roi, donnèrent
+<span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> aux curés double force, la violence populaire autorisée par
+la loi même.</p>
+
+<p>Les primes de cette terreur étaient très-fortes. Un curé de village
+avait le traitement de nos sous-préfets (Peyrat). Tant de maisons, de
+biens, étaient abandonnés, que les zélés n'avaient qu'à prendre.
+Ajoutez le menu casuel de la persécution. Ce qui restait de
+protestants aisés obtenaient, pour argent, certaines tolérances de
+leurs surveillants ecclésiastiques.</p>
+
+<p>Basville, s'il n'avait été serf du clergé, aurait compris que rien ne
+pouvait affermir un peuple si sérieux dans la foi protestante plus que
+les missions des capucins. Il était insensé de lui montrer le
+catholicisme par son aspect le plus choquant. Mais ce fut, ce semble,
+un supplice que l'on voulait lui infliger.</p>
+
+<p>Cet ordre avait le privilége de mener les suppliciés à l'échafaud, de
+persécuter l'agonie, et sa robe sinistre rappelait le sang des
+martyrs. D'autant plus indignaient les lazzi des moines gascons, leur
+batelage, mêlé de sorties colériques. Ces farces devant le Pont du
+Gard! dans ces paysages bibliques, au bord de ces torrents, aussi
+âpres, plus purs, que le Jourdain et le Cédron! c'était un dur
+contraste. La terre même était indignée. On doit quelque respect à de
+tels lieux. L'immense théâtre des Cévennes, cette longue chaîne de
+volcans éteints, verse, de ses cratères, aujourd'hui verdoyants, je ne
+sais combien de fleuves, la bénédiction de la France, l'Hérault au
+sud, l'Ardèche et le Gardon à l'est vers le Rhône, à l'Occident le
+Lot, le Tarn, et les deux voyageurs, la Loire et l'Allier, qui vont
+faire deux cents lieues ensemble. Quoi de plus <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> grand? Qu'on
+les parcoure, ces lieux, ou qu'on lise le sévère et splendide tableau
+de M. Peyrat, un sentiment de religion vous saisit l'âme. Monuments
+imposants des vieilles révolutions du globe, ils ne le sont que trop
+aussi des sauvages fureurs de l'homme. Que de malheurs les ont
+frappés!</p>
+
+<p>Malheurs non mérités. Ces populations qu'on transforma si cruellement
+étaient des tribus pastorales, de m&oelig;urs très-pures, d'un caractère
+fort doux, dans leur sauvagerie. Les romanciers de la vie bucolique,
+les d'Urfé et les Florian, ont choisi pour théâtre de leurs bergeries
+amoureuses les versants de ces montagnes. L'Astrée, c'est le Forez, la
+Haute-Loire, et Némorin, c'est le Gardon. De tels lieux, un tel
+peuple, pouvaient inspirer mieux que ces fades fictions. La réalité y
+est fort sérieuse et la nature sévère, l'été brûlant, mais l'hiver
+dur. Sous les neiges, le cardeur de laine a de longues veillées pour
+écouter la Bible. L'idylle, s'il y en a, serait celle de l'Ancien
+Testament, dans la mélancolie de Ruth et la gravité de Tobie.</p>
+
+<p>Imbus de la douceur de l'Évangile, ils résistèrent longtemps à toute
+tentation de vengeance. Bien plus, en pleine guerre, alors si
+fanatiques, et effarouchés de supplices, nous les voyons par deux
+fois, par trois fois, lorsqu'ils saisissent un traître qui va les
+livrer à la mort, le renvoyer vivant, afin qu'il s'améliore, et lui
+dire seulement: «Repens-toi!» (<i>Théâtre sacré des Cévennes.</i>)</p>
+
+<p>La patience de ce peuple, fort dispersé d'ailleurs, et faible de sa
+dispersion, encouragea à faire sur lui <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> de cruelles
+expériences. Le chef des missions, archiprêtre des Cévennes, le
+violent du Chayla, en usa, abusa, longtemps à son plaisir. Il avait
+vécu en Orient dans les pays d'esclaves, il avait amené à Versailles
+l'ambassade du roi de Siam, qui, plus qu'aucune chose, flatta Louis
+XIV. Né de noble famille, il était de haute taille, de grande mine et
+guerrière, insolent. Dans sa longue tyrannie sans contrôle chez ces
+pauvres sauvages, qu'il regardait comme un bétail, il ne se gêna
+guère. Il fut tout à la fois dictateur et inquisiteur, sultan de la
+montagne. Qui eût osé se plaindre? Intendant, juges et généraux, tout
+craignait son crédit. Des familles de bergers, isolées dans leurs
+maisonnettes, dispersées par étages dans les hautes prairies,
+n'avaient ni défense, ni voix. La sombre Mende (un puits sous la
+montagne) était la capitale de ce terrible prêtre, d'où l'été il
+portait son quartier général dans les terres supérieures. Il ne s'en
+fiait pas aux lointaines autorités. Il avait ses soldats pour enlever
+les gens. Ses caves étaient fournies de prisonniers et prisonnières
+qu'il dragonnait lui-même.</p>
+
+<p>Cela dura seize ans. On peut juger de ce que furent (autorisés par
+cette tyrannie) les tyrans inférieurs. Chacun, dans la gorge profonde,
+gardé par ses torrents, faisait ce qu'il voulait. À la seconde année
+(88), comble fut la mesure, le désespoir extrême, l'étincelle jaillit
+de partout.</p>
+
+<p>On a vu en 85 qu'au premier moment du grand deuil des voix furent
+entendues du ciel. Elles résonnent encore, mais intérieures. Les
+jeunes c&oelig;urs surtout <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> entendent, au plus profond
+d'eux-mêmes, ce mot mystérieux: «Mon enfant!»</p>
+
+<p>Il n'y a rien de surnaturel et rien d'artificiel. Voix de douleur,
+voix de tendre pitié, en présence de si grands malheurs! Mais nulle
+idée de résistance. Des soupirs, des larmes, et c'est tout.</p>
+
+<p>Cela éclate tout à coup sur une ligne de cent lieues, dans le
+Bas-Languedoc, dans les monts du Vélay, et sur la Drôme en Dauphiné.
+Presque partout ce sont des filles, innocentes sibylles, qui consolent
+le peuple de ce chant de colombes. Elles pleurent et défaillent,
+tombent dans un sommeil extatique. Les yeux fermés, à travers les
+soupirs, les sanglots, elles tirent de leur sein oppressé deux voix
+diverses, un dialogue ardent. Tantôt la voix du ciel (<i>Mon enfant, je
+te dis... Mon enfant retiens bien</i>, etc.). Tantôt répond le peuple et
+l'immense douleur: «Grâce! grâce! miséricorde!» Beaucoup de passages
+bibliques, et le tout en français. Chose toute simple, la Bible
+n'étant pas traduite dans nos langues du Midi.</p>
+
+<p>La plus célèbre de ces filles est la <i>belle Ysabeau</i>, si intéressante,
+que Fléchier même, qui essaye de tourner en risée ces choses
+douloureuses, ne peut s'empêcher d'en être touché. C'était une enfant
+dauphinoise. À dix ans, elle avait eu une vue terrible, qui ne la
+quitta plus. Le premier sang versé (près de Bordeaux), une grande
+scène d'incendie, de massacre. D'abord l'horreur de la cavalerie
+chargeant, sabrant, les femmes et les enfants. Un ministre intrépide
+arrêtant court trois régiments, et défendant son peuple dans le
+temple... Et puis soudain la flamme!... Tout <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> brûlant, peuple
+et temple, la colonne de feu montant avec le chant des psaumes...
+Cette grande vision lui resta, et, gardant les troupeaux, elle la
+revoyait toujours. Son père, cardeur de laine, très-pauvre, ne pouvant
+la nourrir, l'avait mise petite servante et bergère, dans une famille,
+chez la femme de son parrain. Ces gens étaient très-fiers de
+l'admirable enfant, mais craignaient d'être compromis par sa naïveté
+héroïque. À peine elle eut quinze ans, que son c&oelig;ur s'échappa; le
+don fatal lui vint, l'extase, l'éloquence du rêve. Elle versa ses
+larmes en prophéties.</p>
+
+<p>On venait la voir de très-loin. Un avocat vint exprès de Grenoble,
+l'observa et en fut ravi. Il a laissé une relation authentique.
+C'était une toute petite fille, fort brune, de traits irréguliers, de
+forte tête et de front large, de beaux yeux, grands et doux. Quand
+l'extase la saisissait et que le sommeil la jetait sur un lit, elle
+gardait cette présence d'esprit de se couvrir d'un drap, craignant
+l'immodestie involontaire de ses mouvements. Dans les plus grands
+transports, elle ramenait sans cesse ce drap pour garantir son sein.
+Rien de violent, mais des plaintes et des pleurs. Elle chantait
+d'abord les Commandements de Dieu, puis un psaume d'une voix basse et
+languissante. Elle se recueillait un moment. Puis commençait la
+lamentation de l'Église, torturée, exilée, aux galères, aux cachots.
+Tous ces malheurs, elle en accusait uniquement nos péchés et appelait
+à la pénitence. Là, s'attendrissant de nouveau, elle parlait
+angéliquement de la bonté divine. Son inspiration bouillonnait,
+abondante et inépuisable, comme une eau longtemps contenue. <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span>
+Les mots coulaient d'un cours impétueux, jusqu'à s'embarrasser en
+finissant. Sa parole alors était comme un chant, une douce cantilène,
+peu variée, qui allait au c&oelig;ur. Elle rougissait et se transfigurait
+d'une beauté merveilleuse. Tous criaient: «C'est l'ange de Dieu.»</p>
+
+<p>Elle ne se cachait pas, faisant si peu de mal. On la prit et on
+l'amena à l'intendant du Dauphiné. Elle ne se troubla point et lui dit
+doucement: «Monsieur, je puis mourir. D'autres viendront qui parleront
+bien mieux.» Il la trouva très-innocente. Qu'avait-elle prêché? la
+pénitence, l'amendement des m&oelig;urs. L'on convenait que partout les
+inspirés obtenaient le succès d'une réforme morale. Qu'avait-elle
+demandé à Dieu, prédit, promis? la délivrance de l'Église? mais cette
+délivrance, on pouvait l'obtenir de la bonté du roi. Le seul danger
+était que la jeune sibylle ne devînt une légende. L'intendant jugea
+sagement que, pour cela, il fallait la montrer, la laisser voir à tout
+le monde. Elle fut mise à l'hôpital; chacun la visita et on vit une
+petite fille toute simple, dont l'humble apparence n'indiquait
+nullement de tels dons.</p>
+
+<p>On ne peut trop le dire, à ce début, le point où s'accordaient Genève
+et les Cévennes, les ministres et les inspirés, les raisonneurs et les
+prophètes, c'étaient le respect du roi et la résignation. L'illustre
+Brousson de Nîmes, un homme de courage, de douceur admirables, qui
+plus tard fut martyr, avait rédigé dans ce sens la supplique générale
+de 1683, et constamment il en adressa d'autres, très-touchantes, dans
+l'espoir de changer le c&oelig;ur de Louis XIV. Tout au plus <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span>
+admettait-il une intercession de l'Europe, liguée pour la défense.
+Envoyé à Berlin par nos réfugiés de Suisse, il n'agit près de
+l'électeur que pour un pacte défensif qui modérât le roi, le ramenât à
+un esprit de paix.</p>
+
+<p>Jurieu, bien plus ardent, est cependant bien loin de toute idée
+agressive. S'il commence, en 88, à soutenir le droit de résistance,
+c'est qu'il y est conduit, provoqué par Bossuet.</p>
+
+<p>Les effrontés apologistes de la Révocation, Maimbourg, Bruéys,
+Varillas, osaient écrire et imprimer qu'on n'avait point persécuté.
+Mais Bossuet ajoutait qu'on avait le <i>droit</i> de persécuter.</p>
+
+<p>«L'Église ne le fait pas, dit-il, car elle est faible. Mais les
+princes ont reçu de Dieu l'épée pour seconder l'Église et lui
+soumettre les rebelles.» Les exemples ne lui manquent pas. Il prouve
+parfaitement que, dès les premiers siècles, le christianisme, arrivé à
+l'Empire, s'aida du glaive des empereurs, que les ariens, nestoriens,
+pélagiens, furent persécutés. C'est sur ce <i>droit</i> de forcer la
+conscience que s'engage la querelle, le duel des deux athlètes
+par-devant l'Europe, duel si grand, que la Révolution d'Angleterre
+semble n'en être qu'un incident. Jurieu commence en septembre 88 à
+publier par quinzaines, souvent par semaines, ses <i>Lettres
+pastorales</i>, redoutable journal où le monde trouvait à la fois et les
+principes et la légende, la théorie du droit de résistance et les
+actes des nouveaux martyrs. Bossuet n'échappe aux prises de Jurieu
+qu'en s'enfonçant dans sa barbare doctrine, en soutenant,&mdash;contre la
+nature, la pitié, la justice,&mdash;le <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> faux droit de la tyrannie.
+Mais, pendant la dispute, le pied lui glisse dans le sang. Le succès
+de Guillaume, la révolution d'Angleterre et le grand changement de
+l'Europe, coupent la voix au prélat altier.</p>
+
+<p>Avocat de la force, la force vous échappe. Dieu la transfère ailleurs.
+Rendez hommage au jugement de Dieu.</p>
+
+<p>Ces lettres de Jurieu eurent un effet incalculable. Chaque semaine,
+arrivaient ensemble la voix du droit et la voix des souffrances, les
+arguments et les récits. On y lisait avidement les nouvelles de
+France, les fuites et les tortures, l'histoire des cachots, des
+galères, les saints confesseurs de la foi traînés au bagne, mourant
+sous le bâton. Une doctrine qui venait ainsi sanctifiée devait être
+invincible. Ajoutez l'émotion des grandes choses populaires, les
+psaumes qu'on entendit chantés au ciel, les touchantes assemblées du
+désert, les révélations des enfants, tout cela, transmis par Jurieu,
+allait au c&oelig;ur des exilés, les exaltait au sacrifice.</p>
+
+<p>Ils donnèrent leur sang, leur argent, à l'entreprise d'Angleterre. Le
+peu qu'ils avaient emporté, leur dernier sou, le pain de leur famille,
+ils le jetèrent dans cette loterie.</p>
+
+<p>De l'argent qu'emporta Guillaume, nos réfugiés, si pauvres, donnent le
+tiers. Dans sa petite armée, ils donnent le général et presque tous
+les officiers, les chefs du génie, de l'artillerie, trois régiments
+invincibles. Mais tout ceci n'est rien. Ce qu'ils donnèrent surtout,
+c'est le souffle brûlant qui enleva la Hollande, lui fit risquer sa
+flotte, enfla les voiles de Guillaume. <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> Le froid calculateur,
+en passant le détroit, sentait de son côté bien autre chose que
+l'appel de cinq ou six seigneurs anglais. Il avait l'âme d'un grand
+peuple immolé des Cévennes aux vallées vaudoises, et des Alpes au
+Palatinat.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> CHAPITRE XXVII<br>
+<span class="smaller">RÉVOLUTION D'ANGLETERRE<br>
+1688</span></h2>
+
+<p>Ni la Hollande, ni l'Angleterre, n'étaient prêtes pour l'événement.
+C'est ce qui ressort invinciblement du très-beau récit de Macaulay. On
+y sent à merveille le changement qui s'était fait en Angleterre de 78
+à 88. La violente horreur du papisme qu'elle montra en 78 était fort
+attiédie. C'était déjà un grand peuple éclairé, calme, occupé
+d'affaires, surtout de la grande affaire qui était de profiter de la
+décadence de la Hollande. Jacques, papiste obstiné, et, comme tel,
+exclu du trône, n'en avait pas moins été bien reçu par l'Église
+anglicane. Celle-ci enseignait l'obéissance à tout prince, «fût-il
+Néron même.» On était bien loin du temps de Milton. Sidney, si récent,
+était oublié. L'affaire de Monmouth et sa cruelle répression nuisit à
+Jacques bien moins qu'on n'aurait cru. L'odieux fut pour Jefferies,
+pour le roi la victoire.</p>
+
+<p>Les nations ont des entr'actes dans leur longue vie. On avait tant
+jasé dans les cafés de Charles II, qu'on n'avait plus envie d'agir.
+Tous les partis étaient blasés. <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> Ce peuple très-avancé et qui
+avait passé par tant d'événements et de discussions, qui avait un
+trésor d'expériences tel que nul en Europe n'en avait un semblable,
+était très-fatigué quant aux forces de la volonté. Il savait et
+voyait, mais voulait peu, agissait peu.</p>
+
+<p>Loin de se défier du roi papiste, le parlement de 85 lui avait voté un
+gros revenu permanent, et lui avait arrangé à souhait les corporations
+électorales. À chaque pas qu'il fit contre les libertés publiques, il
+lui vint des adresses flatteuses. Son drapeau hypocrite, où se
+ralliaient tous les tièdes, les douteurs qui se croyaient des esprits
+forts, c'était le beau mot: <i>Tolérance</i>, suppression des lois
+restrictives, l'indulgence et la liberté.</p>
+
+<p><i>Indulgence</i> pour remplir l'armée, la flotte, de catholiques dévoués
+au pouvoir absolu.&mdash;<i>Indulgence</i> pour mettre aux tribunaux les hommes
+imbus du droit divin, pour qui le roi est la loi même.&mdash;<i>Indulgence</i>
+pour appeler les Irlandais sauvages ou les dragons de
+France.&mdash;<i>Indulgence</i> pour mettre les Jésuites au Conseil, et les
+moines partout.&mdash;Enfin, pour un centième du peuple, <i>liberté</i>
+d'opprimer le reste.</p>
+
+<p>Les catholiques étant si peu nombreux, Jacques voulait d'abord les
+appuyer des anglicans. Quand nos calvinistes français arrivèrent, il
+dit qu'ils n'auraient pas un sou d'aumône, s'ils ne communiaient selon
+le rite anglican. Mais l'Église établie ne fut pas dupe de ces
+avances. Il dut se chercher des alliés ailleurs, s'adressa aux
+puritains, et parvint en effet à s'en concilier quelques-uns, tant
+les haines étaient amorties! <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> Il s'enhardit alors, sur le
+conseil du Jésuite Pètre, ignorant et ambitieux, à faire le pas hardi.
+En Écosse d'abord, <i>au nom de son pouvoir absolu</i>, il suspendit les
+lois contre les catholiques et les dissidents modérés. De même en
+Angleterre (mars 87), en ajoutant ce mot qui aigrissait plutôt: «Sauf
+la décision des chambres, <i>quand il nous plaira</i> de les assembler.»</p>
+
+<p>Pour soutenir cela, il remplissait l'armée de catholiques et même
+d'Irlandais. Il fit des catholiques évêques. Il osa même, pour
+terrifier l'Église anglicane, ressusciter la commission ecclésiastique
+d'Élisabeth, qui devait s'enquérir de la conduite des évêques et faire
+au besoin leur procès. Acte agressif qui leur donna le courage de la
+résistance. Ils refusèrent de lire aux églises la Déclaration
+d'indulgence, furent arrêtés, mais absous par le jury, avec
+applaudissement général. La nation était fort aigrie, quand une
+grossesse de la reine et son accouchement avant le jour prévu, donna
+la perspective d'un futur roi papiste. On croyait l'enfant supposé.
+Sept lords appelèrent Guillaume à délivrer l'Angleterre, à chasser son
+beau-père, à faire sacrer sa femme, fille de Jacques II (30 juin
+1688).</p>
+
+<p>Ces sept hommes étaient-ils la nation? Avaient-ils ses pouvoirs? Elle
+était mécontente, mais cela allait-il à faire une révolution? il n'y
+avait aucune apparence. Voilà ce qui d'abord frappa Guillaume. Du
+reste, il n'y avait guère espoir d'entraîner la prudente Hollande dans
+une affaire si hasardeuse. Si on osait la proposer, la constitution du
+pays était telle, qu'une seule ville pouvait arrêter tout. Cette
+ville n'eût été rien <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> moins que la grande Amsterdam, qui ne
+voyait d'appui pour la république contre la royauté possible de
+Guillaume que l'alliance de la France.</p>
+
+<p>Louis XIV pouvait seul, à force de folies, supprimer le parti
+français. Au premier moment furieux de la Révocation, on avait saisi,
+dragonné, même des étrangers, des Hollandais. Réclamation de la
+Hollande. Le roi répond durement qu'il renverra ceux qui ne sont pas
+naturalisés, mais gardera ceux qui ont pris qualité de Français.
+C'étaient des gens attirés par Colbert pour ses manufactures. Ils
+n'avaient guère prévu que toutes ces caresses aboutiraient à la
+dragonnade.</p>
+
+<p>Autre grief. Pour décourager l'émigration, l'ambassadeur d'Avaux se
+fit une police à la Haye. Il avait des agents habiles pour tirer des
+réfugiés leurs secrets de famille, savoir d'eux les parents qui
+devaient leur venir de France. Un certain Tillières s'était fait
+l'hôte, l'ami, le confident de nos protestants. Ceux qui arrivaient
+dénués, il les plaçait, et, en attendant, leur donnait de l'argent. Il
+savait tout, mandait tout à Paris. L'émigrant, parti pour Bruxelles,
+s'en allait tout droit à Toulon. On surveilla Tillières, on surprit
+ses rapports avec d'Avaux. On cerna sa maison. Mais le brigand ne se
+laissa pas prendre, il se fit tuer et frauda l'échafaud.</p>
+
+<p>Le roi fut non moins imprudent en offrant de l'argent au grand
+pensionnaire Fagel, qui le dit partout. Plus maladroitement encore, il
+irrita le commerce hollandais, prohiba le hareng et mit par là en
+grève soixante mille pêcheurs. Nos réfugiés profitèrent de
+l'irritation populaire. En longue file, habillés de deuil, <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span>
+ils allèrent prier les états généraux d'intercéder pour leurs
+familles, restées en France à la discrétion des dragons. Ce fut une
+grande scène, ils se mirent à genoux, pleurèrent abondamment. Cette
+supplication publique, continuée de rue en rue, de maison en maison,
+entraînait, emportait les c&oelig;urs. Ce fut bien pis, l'émotion devint
+une violente fureur quand le bruit se répandit que les réfugiés mêmes,
+établis en Hollande, le roi les demandait et voulait qu'on les lui
+livrât. L'honneur national en frémit, tout le monde demanda la guerre.</p>
+
+<p>D'Avaux, qui voyait ce mouvement et les préparatifs que commençait
+Guillaume, écrit au roi qu'il doit faire marcher son armée sur
+Maëstricht, effrayer ainsi la Hollande, et clouer Guillaume au rivage.
+Le roi croit qu'une parole agira autant qu'une armée. Il fait dire par
+d'Avaux aux états généraux qu'il regardera tout mouvement contre
+Jacques comme une attaque personnelle. Il prend aussi sous sa
+protection le cardinal de Furstemberg, son électeur de Cologne.
+Défense à la Hollande d'agir ou sur terre ou sur mer, en Angleterre ou
+sur le Rhin.</p>
+
+<p>L'orgueil de Jacques fut fort blessé d'être ainsi protégé. Il
+s'obstina à refuser les secours de Louis XIV. Il croyait, non sans
+apparence, qu'en acceptant ses troupes il se donnait un maître, que
+ses bons amis les Français, une fois débarqués en Angleterre, ne s'en
+iraient pas aisément. Le roi eût dû ne pas s'arrêter à cela, le
+protéger malgré lui, du moins par une flotte qui barrât le détroit et
+arrêtât Guillaume. Louvois, toujours jaloux de la marine, éloigna
+cette idée, reporta <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> le roi vers l'armée, et l'amusa à l'idée
+de la conquête du Rhin. Le Dauphin, général en chef, et sous lui le
+duc du Maine, le fils du c&oelig;ur, escamotant la gloire, voilà le
+projet qui charma le roi et madame de Maintenon. On se garda bien
+d'aller à Maëstricht, où le bâtard n'eût pu briller.</p>
+
+<p>Le roi n'avait désormais en Europe d'autre allié que Jacques. Il avait
+contre lui et protestants et catholiques, spécialement le pape. Les
+évêques, les Jésuites même, peu satisfaits d'Innocent XI, animaient le
+roi contre lui. Défensive en 82, sa guerre au pape devenait offensive.
+Il était tout entier à cette vieille petite question de Rome. Elle ne
+pesait guère, pourtant, dans les affaires humaines. Le pape ne
+comptait plus. Louis XIV eût pu le laisser vieillir doucement et
+marcher sans en tenir compte. Mais l'encens de son Église française
+lui porta à la tête. La gloire d'avoir martyrisé un million d'hommes
+le rendit pour Innocent XI d'exigence implacable. Il l'attaqua sur
+l'orthodoxie même, faisant faire par l'avocat général Talon un
+réquisitoire contre lui, où on le signalait et comme ami du
+Jansénisme, et comme soutien de Molinos. Il n'était que trop vrai que
+ce grand docteur en dépravation avait été approuvé en 1674, sous
+Clément XI, par le maître du sacré palais (le censeur personnel des
+papes), que, de plus, il avait été toléré par Innocent XI pendant dix
+ans. L'homme et le livre circulaient publiquement, honorablement dans
+Rome, avec toutes les approbations des inquisitions romaines et
+espagnoles, et des ordres religieux. Le pis, c'est qu'Innocent,
+honnête, mais borné, connaissait Molinos, <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> le recevait, le
+croyait un bon prêtre. Il fallut l'insistance du roi, de son
+ambassadeur, pour qu'en 85 le pape se décida enfin à le faire arrêter.
+Le procès fut étrange. On brûla des disciples, et on emprisonna le
+maître. Sa lâcheté, l'aveu qu'il fit de ses saletés personnelles, lui
+conservèrent la vie. Il en fut quitte pour faire amende honorable en
+robe jaune et pour être enfermé. On n'enferma pas sa doctrine,
+répandue partout désormais avec la honte de Rome, qui l'avait si
+longtemps acceptée, honorée.</p>
+
+<p>Le pape le plus austère du siècle fut atteint de ce coup. D'autant
+plus fière était l'Église gallicane, d'autant plus durement le roi
+traitait Innocent XI. Celui-ci refusait Cologne à Furstemberg. On lui
+prit Avignon, on l'outragea dans Rome même. Le roi se fit maître chez
+lui. Une ambassade armée y entra solennellement pour maintenir le
+droit d'asile que les ambassadeurs avaient dans leur hôtel, et
+qu'Innocent, très-raisonnablement, eût voulu supprimer.</p>
+
+<p>Voilà la belle guerre qui occupait Louis XIV. Il voulait faire, en
+Allemagne, un archevêque malgré le pape. Son armée, en quarante jours,
+a les succès les plus rapides. Les deux frères, le Dauphin et le petit
+duc du Maine, bien menés par Vauban, assiégent et prennent
+Philippsbourg, puis Heilbron, Heidelberg, et font trembler Augsbourg,
+qui est mise à contribution. À la gauche du Rhin, Boufflers prend
+Worms, Mayence et Trêves. Furstemberg n'est pas loin de saisir son
+électorat. Tous ces succès arrivent coup sur coup. Le jour de la
+Toussaint, la cour était à la chapelle. Vif émoi: «Philippsbourg est
+pris.» Le roi interrompt le <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> sermon, dit la grande nouvelle;
+puis ému, le c&oelig;ur paternel gonflé de la gloire de ses fils, il se
+jette à genoux, remercie Dieu. On pleure de joie.</p>
+
+<p>On eût eu lieu de pleurer autrement. Guillaume était parti. Cela
+s'était fait sans mystère. Une expédition de quinze mille hommes ne se
+cache pas. Lui-même, dans son manifeste, disait aller en Angleterre.
+Louvois s'obstinait à croire que tout cela était une feinte, qu'il
+descendrait en Normandie. Il fit même démolir les travaux que Vauban
+venait de faire à Cherbourg, de peur qu'on ne s'en emparât.</p>
+
+<p>Guillaume débarqua à Torbay (15 nov. 88), et fut bientôt en possession
+d'Exeter. Il vit l'Angleterre autre qu'on ne lui avait dit, trouva un
+froid accueil. Pendant dix jours qu'il fut à Exeter, personne ne vint
+à lui. Son manifeste, combiné pour plaire à l'Église anglicane, aux
+tories, aux vieux royalistes, avait ajouté de la glace à celle qui
+déjà était dans le pays. Il venait, disait-il, défendre le
+protestantisme, mais pas un mot pour le parti avancé du
+protestantisme, presbytérien ou puritain. Les anglicans, auxquels il
+s'adressait, quoique fort mécontents de Jacques, penchaient plutôt
+pour lui, lui revenaient, gagnés par ses concessions, et ils lui
+restèrent jusqu'au bout.</p>
+
+<p>Heureusement, l'armée de Guillaume était ferme. Elle était précisément
+forte par cet élément calviniste qu'il répudiait en Angleterre, je
+veux dire par nos huguenots, les frères des puritains. Je m'étonne que
+M. Macaulay ait cru devoir laisser cela dans l'ombre. Je ne crois
+nullement que la grande Angleterre, avec toutes ses gloires, son
+aînesse dans la liberté, n'avoue <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> pas noblement la part que
+nos Français eurent à sa délivrance.</p>
+
+<p>Dans l'énumération homérique que l'historien fait des compagnons de
+Guillaume, il compte tout, Anglais, Allemands, Hollandais, Suédois,
+Suisses, avec le détail pittoresque des armes, des uniformes, tout,
+jusqu'à trois cents nègres à turbans et plumes blanches que de riches
+Anglais ou Hollandais ont derrière eux. Il ne voit pas les nôtres.
+Apparemment, la troupe de nos proscrits, par le costume, ne fait pas
+honneur à Guillaume. Plusieurs, sans doute, ont l'habit de la fuite,
+poudreux, usé, troué.</p>
+
+<p>Tels quels, présentons-les ici. Les chefs du génie et de l'artillerie
+sont Cambon et Goulon. Les trois aides de camp de Guillaume sont aussi
+des Français. Trois régiments d'infanterie, en tout, deux mille deux
+cent cinquante hommes, sont Français, très-redoutable troupe, pleine
+de vieux soldats de Turenne, de gentilshommes et d'officiers, qui,
+dans cette guerre sainte, trouvaient bon d'être soldats. Ajoutez un
+escadron français de cavalerie.</p>
+
+<p>Bien plus, presque toute l'armée était française par ses cadres.
+Guillaume y avait dispersé dans tous les corps, comme un ferment
+d'honneur et de bravoure, sept cent trente-six de nos officiers. (Voir
+les noms dans Weiss).</p>
+
+<p>Ces gens-là, maintenant n'ayant rien sur la terre, nul foyer que la
+place qu'ombrageait le drapeau d'Orange, seraient morts trente fois
+plutôt que de ne le pas tenir ferme. Sous eux, les soldats achetés,
+les mercenaires ne purent que marcher droit. Une telle <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> armée
+pouvait attendre dix jours, vingt jours ou davantage.</p>
+
+<p>Macaulay ne cache pas l'extrême indécision de l'Angleterre. Il avoue
+que, quand Jacques eut fui honteusement, il avait cependant pour lui
+l'armée navale, et, dans la Convention nouvelle, <i>la moitié des Lords,
+le tiers des Communes</i>.</p>
+
+<p>Ce tiers se serait augmenté, car l'Église anglicane était pour lui, le
+pressait de rester. Guillaume eut tout à craindre. Le sens de la
+famille est fort en Angleterre, et la vue de ce pauvre diable, détrôné
+par son gendre, sa fille aînée, trahi de la cadette, trahi du frère de
+sa maîtresse, Churchill, malmené dans sa fuite et houspillé par les
+marins, cela touchait beaucoup.</p>
+
+<p>Quand il rentra à Londres, si misérable, on le reçut encore en roi et
+on sonna les cloches. S'il n'eût pris peur, n'eût fui encore, il eût
+pu donner ce spectacle d'une assemblée partagée par moitié, d'une
+nation incertaine, lasse de l'un, mais n'aimant pas l'autre, et les
+rejetant tous les deux.</p>
+
+<p>Il est fort curieux de voir avec combien de difficultés, de façons, de
+grimaces, le Parlement avala la dure pilule que présentaient les
+whigs, avec combien de peine il fut traîné à l'acte glorieux qui
+fonda, pour l'avenir, pour l'exemple du monde, la liberté publique.</p>
+
+<p>On ne sait pas vraiment si l'opération se fût faite, sans une
+maladresse insigne de Jacques, qui, de France, écrivit à l'Assemblée
+de ne pas désespérer de sa clémence, assurant qu'il pardonnerait aux
+traîtres, <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> <i>sauf quelques-uns qu'il ne nommait pas</i>. «Il
+annonçait à ceux qui disposaient de son sort, que, s'ils le
+rétablissaient, il n'en pendrait que quelques-uns.»</p>
+
+<p>Cela l'acheva, décida contre lui les Pairs qui le défendaient encore.
+Ils votèrent <i>à l'unanimité</i>: Plus de roi papiste;&mdash;<i>à la majorité de
+deux voix</i>: Point de régence (c'eût été un moyen indirect de continuer
+Jacques et le droit divin). Enfin, <i>à la majorité de neuf voix</i>, ils
+votèrent la grande hérésie, déjà votée par les Communes, reconnurent
+qu'il <i>y avait un contrat primitif entre le prince et le peuple</i>.</p>
+
+<p>Ce contrat (idéal? historique? il n'importe guère pour la vérité
+éternelle) finit l'enchantement. Hallam le dit très-bien:</p>
+
+<p>«Le meilleur de la constitution de 88, c'est qu'elle rompit la ligne
+de succession. Nul remède n'eût été trouvé (les préjugés étant si
+forts) contre l'éternelle conspiration du pouvoir.»</p>
+
+<p>Ajoutons que ce fut le salut de l'Europe. Le grand traître depuis un
+siècle était la maison de Stuart qui partout avait fait la victoire
+catholique, les succès de l'Autriche d'abord, puis le triomphe de
+Louis XIV. Ce tronc fatal, il fut coupé, et avec lui le droit divin,
+le dogme de l'hérédité.</p>
+
+<p>Si la monarchie se refit dans la quasi-hérédité que voulaient les
+Anglais, ce fut cependant sur la base posée par Sidney et Jurieu,
+l'élection primitive et le contrat social.</p>
+
+<p>Le ciel ne croula point et le tonnerre n'intervint pas. Il est vrai
+que pour rassurer la dévotion politique des Anglais, inquiète de tant
+d'audace, on eut soin de <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> faire cette chose nouvelle avec
+toute espèce de vieilles formes. On prit les salles antiques et
+l'antique cérémonial, toutes les comédies surannées et les mascarades
+gothiques. La jeune liberté naquit sous un masque de vieille.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> CHAPITRE XXVIII<br>
+<span class="smaller">ESTHER&mdash;LE PALATINAT&mdash;LES CÉVENNES&mdash;APPEL AUX ÉTATS GÉNÉRAUX<br>
+1689-1690</span></h2>
+
+<p>Les Mémoires de Dangeau, qui nous donnent l'intérieur du roi jour par
+jour, font sentir qu'il vivait dans une autre planète, à une grande
+distance des choses humaines et ne les percevait que par un écho
+affaibli. Au jour décisif où Guillaume franchit le Rubicon (je veux
+dire le détroit), 1<sup>er</sup> novembre 1688, le roi, à Fontainebleau,
+touchait les écrouelles; Jacques, à Whitehall, faisait publiquement
+baptiser par le nonce l'enfant qui ne devait pas régner.</p>
+
+<p>Jacques arriva le 7 janvier 1689, fut noblement accueilli et établi à
+Saint-Germain. Sa chute, terrible pour la France, avait pour le roi
+l'agrément d'augmenter de beaucoup la splendeur de sa cour et sa
+<span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> majesté personnelle. Si cette catastrophe, en réalité, lui
+fit perdre le trône du monde, pour l'effet, l'apparence, elle en fit
+le roi des rois. Les lords qui suivirent Jacques et la foule
+irlandaise qui vint bientôt, plus tard l'électeur mort-né Furstemberg,
+avec quelques Hongrois, firent autour de Louis XIV comme une
+représentation permanente de l'Europe. Cela n'était pas sans grandeur.
+Si quelques courtisans riaient un peu de Jacques, la plupart
+compatirent. La cour, sensible pour un roi (au moment qui avait brisé
+la famille pour un million d'hommes), pleurait ce père trahi par son
+gendre et sa fille.</p>
+
+<p>On fut trop heureux que le roi tournât aussi vers ces douces émotions.
+On eût craint un orage. L'imprévoyance de Louvois, qui faisait de la
+France la risée de l'Europe, pouvait assombrir de nuages le soleil de
+Versailles. Tout cela fondit doucement dans le délicieux
+attendrissement d'<i>Esther</i>, que les demoiselles de Saint-Cyr jouèrent
+le 25 janvier. Racine s'y était hasardé à célébrer d'avance la chute
+de Louvois dans celle d'Aman, le triomphe d'Esther-Maintenon. La nièce
+de celle-ci jouait Esther. Élise était représentée par sa fille de
+c&oelig;ur, le bijou passager de son âme changeante, madame de la
+Maisonfort, si charmante et si malheureuse, que se disputèrent Fénelon
+et Bossuet. Spectacle délicat, sensuel autant que dévot. Dans l'ardeur
+innocente de leurs vives amitiés de filles, se révélait naïvement le
+premier éveil des jeunes c&oelig;urs. Cent choses fines ou passionnées,
+passant par ces bouches si pures, qui ne comprenaient qu'à demi,
+gagnaient un prix, un charme inestimable, faisaient <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> sourire,
+presque pleurer. Elles chantèrent, pour le roi étranger et ses lords,
+les plaintes de l'exil et le chant du retour: «Troupe fugitive,
+repassez les monts et les mers!...» Mais quand elles en vinrent à ce
+mot émouvant: «Je reverrai ces campagnes si chères! j'irai pleurer au
+tombeau de mes pères!» devant les deux rois même, on ne put se tenir
+qu'on ne mouillât ses yeux de larmes.</p>
+
+<p>Les fictions attendrissantes ont cela de fâcheux qu'absorbant ce que
+nous avons de bonté disponible, elles nous en laissent fort peu pour
+la réalité. Le roi, sensible pour Esther, aussi bien que pour Jacques,
+d'autant plus aisément accorda à Louvois les ordres impitoyables qu'il
+demandait pour la désolation du Rhin et l'exécution des Cévennes.
+C'est par là qu'Aman se soutint, mieux qu'il ne faisait dans la pièce.
+Il se retrouva nécessaire pour la guerre et pour la vengeance de la
+Majesté outragée par la désobéissance des Hollandais et l'entreprise
+de Guillaume. Venger un Dieu! cela est difficile. Il y faudrait des
+peines infinies, éternelles, si j'en crois les théologiens. Dès
+février, tout nagea dans le sang. Les nouvelles premières de
+l'incendie et des massacres arrivèrent dans un carnaval que le roi,
+pour braver l'Europe, voulut fastueux, solennel, malgré l'extrême
+épuisement.</p>
+
+<p>Une guerre, avec le trésor vide, une guerre gueuse, trois cent mille
+hommes, et pas un sou, ce fut une terrible aggravation aux malheurs
+qu'on pouvait attendre. La dragonnade en grand! On mangea partout
+l'habitant. On vécut de pillages, de contributions sur les villes.
+Pour un jour de retard, brûlées! Des <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> officiers s'illustrèrent
+par la férocité. Montclar, Feuquières, Duras, effacent le souvenir des
+dévastations de Turenne. La ruine imparfaite du Palatinat en 75,
+qu'est-ce auprès de sa destruction radicale en 89? Pour abréger, on
+fit sauter des villes avec la poudre. On achevait ensuite, on brûlait
+avec soin. On rasait même les villages. On coupait, arrachait, arbres,
+vignes, cultures. C'était encore l'hiver sur ce rude Rhin, encore la
+neige. Quatre cent mille personnes fuyaient et couchaient en plein
+champ. Toutes les routes couvertes de charrettes, de familles éplorées
+qui se sauvaient sans savoir où.</p>
+
+<p>On prétend que le roi crut que c'était assez, et ne voulut pas signer
+la ruine de Trèves; qu'indigné, il fut même au moment de frapper
+Louvois. Cette tradition ne va guère avec la sanguinaire fureur
+(autorisée certainement) que l'on montra dans les Cévennes.</p>
+
+<p>Pendant l'hiver, sous la protection des neiges, les assemblées du
+désert s'étaient multipliées. L'accomplissement visible des prophéties
+avait exalté dans ce peuple l'épidémie somnambulique. Nul souci de la
+mort. Ils prêchaient devant leurs bourreaux. Un jeune homme voit
+pendre son père et sa mère, est fait soldat. À peine au régiment, il
+prêche, à la tête des troupes; on ne parvient à le faire taire qu'en
+le mettant en morceaux. Au Vélay, deux frères et trois s&oelig;urs,
+avertis par l'esprit, et certains de mourir, demandent la bénédiction
+paternelle, et vont à l'assemblée où ils sont massacrés. L'une d'elles
+était enceinte et avait à la main un petit enfant qui voulut aller,
+prier, <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> mourir avec sa mère. À minuit, on rapporta les six
+cadavres au père, qui bénit Dieu.</p>
+
+<p>Le 14 février, trois mille personnes, qui revenaient d'une assemblée,
+descendant la montagne en longues files, trouvent sur le passage un
+capitaine Tirbon, qui menace, injurie la foule. Elle s'irrite. Il fait
+tirer. On lui répond par des pierres, des cailloux; il est écrasé. Les
+soldats échappés se jettent dans une maison; la foule, qui pouvait les
+brûler, leur fait grâce et chante un cantique.</p>
+
+<p>Le 17 février, Basville, et son beau-frère, le général Broglie, avec
+un belliqueux évêque, entraînant de gré ou de force les milices et les
+gentilshommes, fondent sur l'assemblée de Privas. Elle se tenait chez
+un prophète. Il sort avec Sara, sa fille, à la tête du peuple; ils
+repoussent les assaillants à coups de pierres et de pistolets. Il est
+tué avec douze hommes, la vaillante Sara blessée, gardée pour le
+supplice.</p>
+
+<p>Le plus grand massacre fut aux hautes cîmes du Meilaret. À l'approche
+du colonel Folleville qui y montait, le peuple se donna le baiser de
+paix et essaya de se défendre. Il y eut trois cents morts, cinquante
+blessés seulement, preuve d'un acharnement féroce. On ramena à
+Basville des troupeaux de gens garrottés, de quoi pendre sur les
+montagnes.</p>
+
+<p>Les assemblées sans armes étaient traitées de même. Les seigneurs
+catholiques faisaient parfois leur cour en massacrant ce pauvre
+peuple. Vers le dimanche des Rameaux, une grande assemblée eut lieu
+dans une vallée profonde, sous un château des environs de Castres.
+Ils lurent, chantèrent, pleurèrent. Vers minuit, <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> une étoile
+filante les rassura, les exalta encore. Une belle fille en blanc, que
+nul ne connaissait, prêcha, les exhorta au repentir; elle désignait et
+appelait ceux qui avaient reçu de l'argent pour leur conversion; ils
+fondaient en larmes et l'assemblée priait pour eux. Cependant
+quelqu'un vient: «Vous êtes perdus! voici l'ennemi!»&mdash;«Nous ne pouvons
+mourir dans un meilleur état,» disent-ils; et ils continuent de
+chanter. On leur dit encore qu'un baron ameutait les communes, venait
+les égorger. Ils ne bougèrent. D'autre part, sur leur tête sonnait le
+beffroi du château; toute la maison sortait en armes et le curé en
+tête. On était presque au jour. Des deux parts arrivent deux bandes,
+qui tirent au plus épais de la foule. Douze morts du premier coup,
+d'innombrables blessés. Deux cordonniers, un menuisier, le suisse du
+château, un laquais qui était sous-diacre, s'amusent à achever les
+femmes à coups de couteaux, de barres de fer, même à coups de
+fourchettes, coupant les doigts pour tirer les bagues, arrachant et
+jupes et chemises. Trois curés, un vicaire, deux seigneurs,
+assistaient, regardaient. Les deux derniers étaient venus par force,
+et avaient tiré en l'air. Ceux du château rentrèrent avec ces nippes
+sanglantes, et furent maudits de leurs femmes mêmes. Les morts
+restaient aux bêtes. Un juge vit le lendemain ce champ hideux, qui
+soulevait le c&oelig;ur. Il y avait, entre autres, une dame écrasée à
+coups de barres, la tête aplatie, le ventre crevé, d'où coulaient les
+entrailles. Il lui sembla que le ciel, que le soleil, avaient horreur.
+Il ne s'en alla pas qu'il n'eût fait faire un trou <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> et n'eût
+caché cet affreux pêle-mêle au fond de la terre. (V. la lettre insérée
+dans Jurieu, t. III, 450, avec les noms des morts.)</p>
+
+<p>Voilà la guerre civile. On commence à y prendre goût, à chercher les
+dépouilles. Peu à peu, on tue froidement. On veut le linge non
+sanglant. On déshabille avant tout les victimes. Agonie préalable, où
+le pauvre corps nu, frissonnant, prosterné, épuise toutes les affres
+dans une longue horripilation, sent et ressent vingt fois le coup
+mortel.</p>
+
+<p>En vérité, devant ces faits horribles, ces supplices et ces carnages,
+les villes incendiées, des émigrations de peuples entiers, la
+polémique eût pu faire trêve. J'admire de quel froid courage Bossuet,
+dans ces années lugubres, pousse sa thèse de l'obéissance sans bornes
+à l'Église, à la royauté. Son livre des <i>Variations</i> a paru en 88; il
+y ajoute en 89 celui des <i>Avertissements</i>. &OElig;uvres superbes
+d'outrageuse éloquence et de risée altière. Que n'y répondrait-on, si
+l'on pouvait parler du fond des galères, des cachots, des lointaines
+plages désertes? La réponse est du moins l'immense lamentation du
+Rhin, le râle des mourants des Cévennes.</p>
+
+<p>Le grand Jurieu (grand par le caractère, la science et la force du
+c&oelig;ur) avait trouvé déjà une seconde vue dans la douleur, la
+prophétie puissante dont Guillaume fut armé. Ici l'âcre caustique
+appliqué par Bossuet sur une plaie saignante servit encore Jurieu, le
+força d'avoir du génie contre cette vaine éloquence. Un vrai génie,
+inventif et fécond.</p>
+
+<p>Regardons-les aux prises.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> Bossuet est faible et il est fort. Il est faible quand il
+soutient l'immutabilité de l'Église. Il a beau affirmer que les
+premiers chrétiens furent d'aussi grands docteurs que saint Augustin
+même, que le progrès des temps n'ajoutait rien à une doctrine née
+complète. Il a beau entasser les témoignages des Pères qui, en
+changeant toujours, disaient ne pas changer. On lui prouve
+invinciblement que l'Église, modifiée de siècle en siècle, comme un
+arbre vivant, a poussé de nouveaux rameaux. Rien d'immuable que la
+mort. Tout ce qui vit vraiment procède par évolutions successives.</p>
+
+<p>En revanche, Bossuet est très-fort quand il soutient que le
+christianisme défend la résistance, ordonne d'obéir aux puissances
+injustes, exige le silence et la résignation,&mdash;bref, damne la liberté.
+Dire une république chrétienne, c'est dire un triangle carré. Cela est
+évident. Et il ne s'agit pas des tendances seulement, mais du fond
+même du dogme. <i>Le salut par un seul</i>, c'est le dogme chrétien, et
+c'est aussi le dogme monarchique. MM. de Bonald et de Maistre, qui ont
+repris la thèse, n'ajoutent pas grand chose aux arguments solides,
+irréfutables, de Bossuet.</p>
+
+<p>Cela avait arrêté Grotius. Il établit le droit de résistance pour
+l'homme, <i>mais non pour le chrétien</i>, lié par l'Évangile. Milton ne
+reprend pied qu'en laissant l'Évangile et s'appuyant sur l'Ancien
+Testament. Il en est de même de Sidney, dans son livre si fort, si
+net, mais très-biblique encore. Milton, Sidney sont des Anglais; la
+liberté de Milton ne s'appuierait que sur une Chambre des lords non
+héréditaire, et la liberté <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> de Sidney sur la monarchie mixte
+et tempérée des trois pouvoirs.</p>
+
+<p>Sidney, du reste, n'était pas imprimé. Locke n'avait pas écrit.
+Jurieu, en 1689, est seul contre Bossuet. Seul, nullement appuyé des
+siens. Bien plus, désavoué de Genève, de l'école d'obéissance. Bien
+plus, moqué de Bayle, des indifférents, des sceptiques. Le doux
+Saurin, le pacifique Basnage feront bien plus; ils agiront pour
+supprimer les résistances, et rendront à Louis XIV l'essentiel service
+d'énerver l'élan des Cévennes.</p>
+
+<p>Jurieu, sans se troubler, dit à Bossuet que si l'exemple des premiers
+chrétiens implique la non-résistance sans exception, il prouve trop.
+Eux-mêmes ne purent être fidèles au principe de tout souffrir. S'ils
+l'eussent appliqué à la lettre, ils n'eussent pas résisté aux voleurs,
+qui sont aussi une puissance. Ils n'eussent point conservé de bien, et
+il n'y eût pas eu de propriété chez les nations chrétiennes. De là, il
+pousse Bossuet l'épée aux reins, ne le laisse plus respirer. Il lui
+prouve que tout devoir implique un droit, que l'inférieur a droit, que
+même notre droit sur l'animal n'est pas sans bornes, ni notre droit
+sur nos enfants, que même le pouvoir <i>absolu</i> (qui parfois sort des
+circonstances) n'est nullement <i>sans bornes</i>. La conquête ne fait pas
+droit. Le peuple ne peut qu'<i>engager</i> la souveraineté, mais elle lui
+retourne toujours. Il fait les rois, et, comme source du droit, il
+leur est supérieur. Mais il ne peut leur donner le droit de le
+détruire, puisqu'il n'a pas ce droit lui-même.</p>
+
+<p>La stérilité de Bossuet est ici curieuse. Les vieilleries <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> de
+la <i>paternité royale</i> et de l'<i>État famille</i>, les sophismes usés de
+Hobbes, voilà tout son soutien. Il a recours aux plus pauvres moyens.
+Il croit l'embarrasser en lui demandant <i>où et quand</i> le contrat s'est
+fait entre le prince et le peuple. Belle demande! C'est à peu près
+celle d'un élève en géométrie qui ne voudrait admettre les propriétés
+du triangle <i>qu'autant qu'il aurait vu des corps</i> triangulaires. Que
+de tels corps existent ou n'existent pas, cela ne fait rien à
+l'affaire. Le triangle n'en subsiste pas moins d'une vérité éternelle.
+En justice, c'est comme en justesse; les rapports légitimes ne
+tiennent nullement à tel fait matériel, moins encore à la durée, à
+l'antiquité de ce fait.</p>
+
+<p>Si les Anglais ont dit très-justement: <i>Notre glorieuse Constitution</i>,
+ce n'est pas parce qu'ils retrouvèrent un parchemin troué dans le
+tombeau des rois normands, c'est parce que, pour la première fois, fut
+posée simplement, hors du nuage théologique, la pure lumière du droit
+invariable qui toujours avait existé.</p>
+
+<p>Voilà les deux athlètes. Bossuet, transpercé par Jurieu, par le bon
+sens et l'idée pure du droit, veut lui jeter le lacet de l'histoire,
+l'embarrasser par le passé, le lier d'un câble sacré. Mais le câble
+rompt comme un fil. On ne lie pas le Droit; il est la liberté, il est
+le libre souverain des mortels et des immortels. Les religions ne sont
+religions qu'autant qu'elles entrent dans le droit.</p>
+
+<p>C'est avec une audace, mais avec une autorité extraordinaire et
+décisive que Jurieu proclame ceci: Dieu même a fait pacte avec
+l'homme; il n'use point du pouvoir sans bornes. Il veut régner selon
+le droit. <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> Nous devons dire que si, par impossible, Dieu
+pouvait cesser d'être juste, ruiner sans cause des sociétés
+innocentes, il n'aurait plus autorité sur elles. Si Dieu damnait un
+juste, il ne serait plus Dieu. Quelle chose monstrueuse est-ce donc
+d'attribuer à des hommes une puissance que le roi des rois ne
+s'attribue pas à lui-même? (<i>Lettres</i>, III, 377.)</p>
+
+<p>Telle est la base commune de toutes les libertés, religieuse, sociale,
+économique et politique, de celles du foyer et de la conscience. La
+liberté politique est logiquement la première, parce qu'elle enveloppe
+et protége les autres. L'État libre garde seul le foyer, la foi, la
+pensée. À tort, la pensée solitaire, dans son orgueil stoïque,
+croirait se sauver seule: on ne peut se sauver qu'ensemble. À tort la
+foi et la famille, s'enveloppant de leur innocence, croiraient
+subsister seules. Regardez la Révocation; voyez nos protestants,
+humbles royalistes et martyrs, que devinrent-ils au martyre de leurs
+femmes et de leurs enfants? La plupart succombèrent et ne purent
+conserver la foi.</p>
+
+<p>Donc, rien de plus légitime, de plus juste devant Dieu que l'évolution
+protestante de 1688, où la religion s'engendra sa gardienne, sa
+Minerve armée qui la couvre de la lance et du bouclier, la sainte
+Liberté politique en sa déclaration des droits.</p>
+
+<p>L'écho des deux rivages est admirable ici. Aux pleurs de la Révocation
+a répondu la Révolution d'Angleterre. À cette Révolution répond du
+continent le livre de Jurieu: <i>Les Soupirs de la France esclave</i>, qui
+paraît coup sur coup, par feuilles détachées, d'août 1689 à juillet
+1690.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> Livre tout politique. C'est l'évolution de Jurieu; le
+théologien devient publiciste. Il parle au nom des catholiques, pour
+eux, pour tous, pour sa pauvre patrie. Il y montre, de classe en
+classe, la terrible asphyxie où est tombée la France, et combien les
+classes même oppressives y sont opprimées. Il y invoque les États
+généraux.</p>
+
+<p>Livre chaleureux et sincère, très-noble par sa modération, par
+l'omission volontaire de certaines choses. Pas un mot sur les m&oelig;urs
+du roi. Devant les vices monarchiques, son austérité baisse les yeux.
+À tort, pourtant, à tort. Ces vices firent le destin du monde.</p>
+
+<p>Que de choses aussi il ignore. Que de <i>soupirs</i> étouffés, contenus,
+eussent pu ajouter à ce livre! S'il eût vécu en France, il aurait vu
+mille détails douloureux dans l'écrasement des catholiques. Un surtout
+est frappant et trop peu remarqué, la manière outrageuse dont on
+traitait Paris, ses vieilles gaietés innocentes assommées à coups de
+bâton. Pour un mot de plaisanterie sur l'aqueduc de Maintenon, les
+bourgeois enlevés, et forcés de <i>gâcher</i> pour les maçons, de porter la
+hotte et de faire le mortier.</p>
+
+<p>Partout où brille encore une faible étincelle vitale, à l'instant
+étouffée! Le Jansénisme, pour avoir persécuté les protestants, n'en
+est pas moins persécuté. Les velléités de libre pensée qui surgissent
+de l'Oratoire, sont rudement réprimées. Son grand penseur Malebranche
+est âprement censuré par Bossuet. Son grand critique, Richard Simon,
+savant dans la langue hébraïque, a le tort de deviner par quels
+accroissements a végété l'arbre mystérieux de la Bible, d'en donner
+<span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> la physiologie. Bossuet l'accable de sa fière ignorance.
+Menacé, mordu, poursuivi, il désespère et meurt, brûle ses manuscrits
+dont on eût abusé.</p>
+
+<p>À ce moment où la langue française s'étend et pénètre partout, elle
+est persécutée en France. L'Académie française la met sous clef et
+prétend la tenir étouffée, étranglée, dans son petit lexique du
+langage poli. Son directeur, Charpentier, immortel par le ridicule et
+la boursouflure des inscriptions, avec le concours de Bossuet, arrête
+l'entreprise séditieuse de donner à la nation sa langue complète dans
+un dictionnaire encyclopédique. Le très-savant, très-spirituel
+Furetière, qui a fait ce travail immense, meurt à la peine (1688). Son
+livre, qui paraît après sa mort et en Hollande, est à l'instant volé
+par les Jésuites, qui lui prennent tout, jusqu'à ses fautes, et ne
+suppriment que son nom. Siècle d'or pour les gens de lettres. Décimés
+par Boileau, asservis par Colbert et (pour coup mortel) <i>protégés</i>,
+ils finissent en deux académies. L'âge vert et fort du grand Corneille
+enfanta celui-ci, qui n'enfantera rien. Vers la fin du siècle, il
+tarit, attaqué du mal qui achève les vieillards, étisie et
+consomption.</p>
+
+<p>Qu'il faudrait ajouter encore au livre des <i>Soupirs</i>, si l'on parlait
+encore des autres classes, des parlementaires, par exemple.
+Existent-ils encore? Reconnaîtrai-je nos magistrats austères, ou même
+au moins nos frondeurs intrépides, dans ces imitateurs ridicules des
+nobles, ces danseurs, ces joueurs, qui le matin arrivent au Palais
+sans avoir le temps de changer l'habit de bal, cachant Arlequin sous
+l'hermine? La justice est évanouie!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> Où aura-t-il écho, ce livre des <i>Soupirs</i>, dans la servitude
+envieillie?</p>
+
+<p>Cependant, l'excès des misères donnait certainement une prise. Les
+expédients extraordinaires dont vécut Pontchartrain, l'un des
+successeurs de Colbert, les municipalités vendues, les maires
+héréditaires, la banqueroute des monnaies par refonte (<i>lisez</i>
+filoutage), l'essor rendu aux gens d'affaires, à l'armée des vautours,
+voilà qui pouvait bien ouvrir les oreilles du peuple aux appels de la
+liberté.</p>
+
+<p>À ce début de guerre immense, et dans ce dénûment, le roi jette des
+millions à Marly, en donne deux de dot à sa bâtarde. Il envoie sa
+vaisselle d'argent à la Monnaie, et il achète des diamants. Il en fait
+des loteries aux dames de la cour. L'intérieur même, madame de
+Maintenon, les honnêtes et faibles Beauvilliers et Chevreuse, leur
+ami, le nouveau précepteur Fénelon, sont effrayés de sa folie.</p>
+
+<p>La corde allait casser, ce semble, si, de gré ou de force, on ne
+revenait au bon sens.</p>
+
+<p>Le candide Vauban, bon c&oelig;ur, vrai patriote, qui (hors son positif
+terrible dans l'art de tuer) était fort romanesque, osa espérer
+tellement de la magnanimité du roi qu'il rétractât tout ce qu'il avait
+fait depuis cinq ans, fît rentrer les protestants, leur rebâtît leurs
+temples, consacrât la liberté religieuse. Vain projet, où la petite
+cour dévote des honnêtes gens dont j'ai parlé se garda bien de
+l'appuyer. Même la fameuse lettre que Fénelon écrivit plus tard sur la
+misère du peuple, ne dit pas un mot pour les protestants.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> Tout ce qu'on fit, ce fut de dire qu'on pourrait rendre les
+biens des fugitifs aux héritiers. Mais les financiers qui les tiennent
+sont trop dévots pour les rendre, sinon aux gens bien convertis, et se
+constituent juges de leur sincérité. La maltôte devient inquisition.
+C'est à ses bureaux qu'on produit des billets de confession, la preuve
+«qu'on fait son devoir de la religion catholique.»</p>
+
+<p>Nul espoir de secours sans une révolution complète. Les revers les
+plus grands, dix batailles perdues n'eussent rien fait sur ce froid
+orgueil, sur un si long, si profond endurcissement. Il eût fallu
+l'abandon général, le délaissement où se trouva Jacques en Angleterre,
+un refus des armées de marcher (pieds nus et sans pain) dans une folle
+guerre où la France combattait pour sa propre destruction, se
+rencontrait elle-même, se massacrait dans les avant-gardes ennemies.
+Nos réfugiés étaient toujours en tête; perte ou victoire, n'importe,
+c'était toujours aux dépens de la France.</p>
+
+<p>Si l'émigration protestante ne s'était dispersée, elle avait un
+modèle. La petite tribu des Vaudois osa rentrer chez elle à main armée
+(août 89), se rétablit dans ses rochers, s'y maintint invincible,
+malgré les efforts de deux monarchies. L'histoire de ce fait
+incroyable est: <i>La glorieuse rentrée, par M. Arnaud, colonel et
+pasteur des Vallées.</i> Ils étaient mille. Leur mort semblait certaine.
+Mais les nôtres rougirent de les voir partir seuls. Ils firent en leur
+faveur une audacieuse diversion. Deux officiers (roturiers, à coup
+sûr, ils s'appelaient Bourgeois et Couteau) se chargèrent, avec une
+<span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> poignée de volontaires, de contenir Catinat et une armée de
+vingt mille hommes. Ils y périrent, mais les Vaudois passèrent.</p>
+
+<p>Pourquoi les nôtres n'en firent-ils pas autant chez nous? Pourquoi ne
+rentrèrent-ils pas au nom de la France sous le drapeau des États
+généraux? La chose n'était pas impossible. Ils y pensaient en Suisse,
+ils y pensaient dans les Cévennes. On se rappelle ce Vivens, un
+cardeur de laine d'Anduze, petit boiteux très-jeune, mais une âme de
+fer et de feu. Cruellement trompé par Basville qui avait cru le perdre
+avec son peuple, il se jugea délié du serment, revint fièrement en
+France. Replacé dans son droit d'homme et sa royauté de nature, il
+déclara, lui Vivens, la guerre à Louis XIV. Contre Saül il se sentit
+David, proclama sa justice, ses justes représailles, et dit qu'il
+pendrait les bourreaux. Vivens, avec un vrai génie, pensait que dix
+mille hommes aux Cévennes seraient invincibles, et il appelait à lui
+la masse des réfugiés. Elle versait son sang partout, pour tous,
+excepté pour la France. Elle aidait à la délivrance de l'Angleterre,
+des Alpes; pourquoi pas à la sienne? à celle de sa propre patrie?</p>
+
+<p>Les envoyés de Vivens furent saisis. Ce vaillant juge d'Israël périt
+dans une obscure rencontre. Son plan était fort raisonnable. Cependant
+nos fiers gentilshommes se seraient-ils rendus à l'appel du cardeur de
+laine? Ils songeaient à rentrer, mais par le Dauphiné.</p>
+
+<p>Ils envoyèrent le plan de leur expédition à Londres, pour être mis
+sous les yeux de Schomberg.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> La vraie difficulté du moment était celle-ci. Nos réfugiés
+semblaient devoir, avant tout, affermir Guillaume qui, solide une
+fois, leur donnerait l'appui de l'Angleterre. D'autre part, si leur
+rentrée en France ne s'exécutait en 89, tout au plus en 90, il était à
+craindre qu'elle ne se fît jamais, qu'établis peu à peu en divers
+États de l'Europe, divisés pour toujours, ils ne pussent plus agir
+d'ensemble.</p>
+
+<p>Tous voulaient revenir. M. Weiss établit parfaitement que, bien loin
+de haïr la France, ils s'obstinaient à y rentrer, et ils le voulurent
+pendant vingt-sept ans! Comment y réussir?</p>
+
+<p>La plupart s'arrêtèrent à l'idée de mériter ce retour par
+l'affermissement de Guillaume, qui ensuite le leur obtiendrait. C'est
+la France qu'ils cherchaient en s'en allant combattre dans les marais
+d'Irlande. Pour elle, à la bataille décisive de la Boyne, à travers la
+rivière, et contre une armée supérieure, ils firent cette première
+charge qui refoula l'ennemi. Mais Schomberg et son fils furent tués.
+Véritable malheur. C'était le seul homme de haute autorité militaire
+et morale qui aurait pu les réunir, les ramener d'ensemble, organiser
+dans le midi la légitime guerre des résistances nationales.</p>
+
+<p>La défaite définitive de Jacques, sa fuite misérable à la Boyne, la
+capacité, le courage que Guillaume y avait montrés, le rendaient
+inébranlable sur le trône. La ligue d'Augsbourg armait lentement, mais
+en revanche l'Angleterre confiante votait à son roi des subsides
+énormes de guerre (par an cent millions, cent vingt-cinq millions,
+sommes inouïes alors). Le <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> contraste était grand avec
+l'indigence de Louis XIV. Guillaume se trouvait le roi le plus riche
+de l'Europe. Ces ressources immenses ne furent pas employées avec
+génie.</p>
+
+<p>On vit, en cette affaire, que le génie est surtout dans le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Ce politique, de c&oelig;ur haineux, ingrat, étendait à la France la
+haine qu'il avait pour Louis XIV. C'est la destruction de la France
+qu'il eût voulue, et non pas son salut. Toute sa vie, il avait
+sourdement combattu la liberté en Hollande: il n'avait garde de la
+vouloir chez nous. Appelé en Angleterre par quelques lords, préférant
+en secret les tories, ses ennemis, aux whigs qui l'avaient fait,
+libéral en religion par son indifférence, il eût été despote en
+politique, s'il avait pu. Au fond, il sympathisait fort peu avec nos
+calvinistes, dont Rohan avait dit: «Ils sont républicains.» Il sut se
+servir d'eux, mais il trouvait en eux une déplaisante ressemblance
+avec les puritains anglais.</p>
+
+<p>Ceux-ci, dans leurs plus fameux chefs, comme le chaudronnier Banyan,
+touchent nos prophètes des Cévennes. Guillaume ne craignit rien tant
+que ces enthousiastes. Il fut constamment poursuivi d'un mauvais rêve,
+de l'idée d'un parti républicain, qui, dit Macaulay, n'existait plus
+en Angleterre. Cette crainte, la vive antipathie de la majorité pour
+le puritanisme, contribua plus qu'aucune chose à rendre très-timide la
+constitution de 88, à resserrer la belle Déclaration des droits, à
+affermir les pesantes aristocraties locales.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> Un Anglais, M. Wall, nullement exagéré, un froid et ferme
+esprit, dans une très-belle lettre à Milton, dit que les révolutions
+anglaises n'atteignent pas les masses. Elles ne les affranchissent
+pas, dit-il, du vasselage normand des vieilles lois. Votre <i>Habeas
+corpus</i> garde mon corps d'être en prison. Mais s'il est prisonnier de
+la misère et de la faim, serf de la volonté du riche? Le cinquième de
+la nation était à la mendicité en 1685. Sa grande liberté fut l'exil.
+Jean <i>sans terre</i> se jette à la mer, devient le pauvre Robinson qui
+leur a fait l'empire du monde.</p>
+
+<p>Une telle société, foncièrement aristocratique, n'avait pas grande
+sympathie pour la démocratie calviniste.</p>
+
+<p>À l'arrivée des nôtres, les Anglais furent très-généreux; ils
+souscrivirent pour des sommes étonnantes. Quatre-vingt mille Français
+à Londres, bien accueillis, trouvèrent à travailler. Mais quand nos
+officiers, quand nos régiments protestants eurent amené Guillaume,
+versé leur sang à la Boyne et partout, la sympathie n'augmenta pas.</p>
+
+<p>Cet élément ardent de vie et trempé au feu du martyre, il eût fallu,
+dans l'intérêt commun des deux pays, le concentrer, l'unir en un
+foyer, le fortifier des fugitifs de Suisse, d'Allemagne, de Hollande,
+les porter d'ensemble aux Cévennes, où la vraie France les eût joints
+pour convoquer en Languedoc les États généraux.</p>
+
+<p>Il eût fallu aussi que les ministres laissassent là leur funeste
+moutonnerie chrétienne, la recommandation de se laisser égorger, ne
+secondassent plus les <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> bourreaux; qu'au contraire, ils
+rappelassent tous nos protestants dispersés à la délivrance de la
+patrie.</p>
+
+<p>Eût-on réussi! Je ne sais. Mais l'initiative de la chose eût été de
+gloire immortelle pour l'Angleterre. Cette grande s&oelig;ur, émancipée,
+aurait dû entreprendre quelque chose pour la France. On aida ceux de
+Quiberon à nous rapporter l'esclavage. Que n'aida-t-on, cent ans plus
+tôt, ceux de la Boyne et des Cévennes dans l'appel à la liberté?</p>
+
+<p>Hélas! la France des Cévennes, héroïque, mais si ignorante, sauvage,
+insensée de misères, les sages en eurent horreur et détournèrent les
+yeux. Elle n'eût pas été cela, si elle eût été appuyée de l'élément
+sain, calme et fort, des réfugiés, qui eût aidé ce fanatisme aveugle à
+se transformer et devenir patriotisme. Elle fut effroyable. Mais votre
+abandon la fit telle.</p>
+
+<p>En attendant, voilà que, pendant dix ans (jusqu'à Ryswick), dans une
+guerre maladroite où les alliés se font battre par le vieux éreinté,
+on disperse, on prodigue sur tous les champs de bataille nos réfugiés.
+Toujours à l'avant-garde, toujours cruellement décimés dans la fureur
+des premiers coups. C'est sur eux que s'essaye la nouvelle arme, la
+baïonnette meurtrière.</p>
+
+<p>On les use en détail. On emploie leur persévérance à résister de poste
+en poste contre les grandes armées de Louis XIV. Jamais ils ne
+reculent. À la Marsaille, massacrés; à Neerwinde, taillés en pièces.
+Les blessés bien soignés; le roi les réserve aux galères.</p>
+
+<p>Ceux qui survivent imaginent, à Ryswick, que l'on <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> va
+stipuler pour eux, que Guillaume, exigeant du roi humilié qu'il le
+reconnaisse, obtiendra bien encore le retour du pauvre petit reste de
+tant de gens tués pour lui.</p>
+
+<p>Ils sont sacrifiés, mais ne renoncent pas. Ils gardent jusqu'à la paix
+d'Utrecht (dix-sept années de plus) leur espoir invincible, leur
+indomptable amour pour cette France cruelle, adorée.</p>
+
+<p>Personne, au fait, n'avait envie de renvoyer ces colonies utiles. Ils
+avaient fait un jardin des sables de la Prusse et de Holstein, porté
+la culture en Islande, donné à la rude Suisse les légumes et la vigne,
+l'horlogerie, enseigné à l'Europe les assolements, le mystère de
+fécondité. Aux bords de la Baltique, on les croyait sorciers, leur
+voyant pratiquer l'art innocent de doubler, panacher les fleurs. Par
+Lyonnet et Bonnet, ils continuaient Swammerdam, ouvraient le sein de
+la nature. Par Jurieu, Saurin, ils préparaient Rousseau. Leur Papin
+porte à l'Angleterre le secret qui, plus tard, donnera à quinze
+millions d'hommes le bras de cinq cents millions (donc la richesse et
+Waterloo).</p>
+
+<p>On ne les lâcha pas, et l'on se garda bien de leur rouvrir les voies
+vers la patrie.</p>
+
+<p>De l'Angleterre un peuple était sorti en une fois, la grande tribu des
+puritains qui a fait l'empire d'Amérique.</p>
+
+<p>De la France sortit une France dispersée, une rosée vivante sur
+l'Europe énervée. Toute la terre parla notre langue. L'universel
+triomphe de cette langue de lumière, commencé par l'admiration,
+s'acheva par la <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> plainte de la liberté exilée. Aux <i>arbres de
+la Révocation</i>, que les nôtres plantèrent et qu'ils visitaient chaque
+année, tous les enfants entendaient le français. Tous comprirent et
+pleurèrent. Ils ne l'ont jamais oublié.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS</h2>
+
+<h3>NOTE I.&mdash;LA COUR, MADAME. 1661-1670.</h3>
+
+<p>Madame Henriette, pensant vivre peu, voulut que son amie, madame la
+Fayette, écrivît son histoire sous ses yeux, et (chose singulière qui
+témoigne d'une grande supériorité d'esprit) qu'elle écrivît au vrai et
+au complet, sans passer rien, ni supprimer ses fautes. Elle croyait
+avec raison que cette franchise lui ferait obtenir des circonstances
+atténuantes au jugement de la postérité. Cette dame, la plus fine
+plume du temps, a tout conté réellement, mais avec une extrême
+délicatesse. Tout y est, rien pour l'&oelig;il grossier. Quand on lit et
+relit, on voit reparaître à la longue maints caractères, invisibles
+d'abord, et qui reviennent peu à peu comme ce qu'on écrit avec l'encre
+de sympathie. Il faut aider ses yeux d'un bon verre un peu
+grossissant. Ce verre, je le prends dans Cosnac, ou chez la grande
+Mademoiselle, dans Molière et ses biographes, etc. Voici les
+résultats, plus nettement que dans mon récit:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> <i>Madame n'avait point de confesseur</i> (Montpensier, année 1670).
+Pour que le peuple ne médit pas de son indifférence, elle avait soin
+d'avoir un capucin «bon à mettre dans son carrosse» et dont la belle
+barbe lui faisait honneur devant les bonnes gens. Du reste, ce n'était
+pas un esprit fort. Elle était aussi peu amoureuse que dévote. Elle
+n'aimait que ses frères, et c'est pour eux qu'elle s'immola, rechercha
+la faveur du roi. Le roi, à chaque enfant qu'elle eut, témoignait une
+vive joie (Motteville), et Monsieur <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> de l'indifférence ou de
+la tristesse (Cosnac).&mdash;2<sup>o</sup> La Vallière, fort simple d'esprit, née
+pour l'amour et la dévotion, fut jetée sur la route de Madame par les
+jeunes amis du roi (Roquelaure, Saint-Aignan, Vardes, la Feuillade,
+etc.) lorsque la première grossesse de Madame la mettant au comble de
+la faveur fit croire que l'influence passerait à la cour de Madame et
+Monsieur, c'est-à-dire aux Grammont, Guiche, Marillac, etc. Madame,
+alors si jeune, était déjà consultée par les deux rois sur les plus
+hautes affaires. (Exemple: le roi ira-t-il arrêter Fouquet à Nantes?
+Le roi d'Angleterre vendra-t-il Dunkerque? etc.) La reine mère et les
+dévots, après avoir essayé de détacher le roi de la Vallière,
+comprirent qu'il ne la quitterait que pour retourner à Madame, ne
+luttèrent plus avec les jeunes courtisans et subirent la Vallière, peu
+dangereuse et incapable de prendre influence. Nous devons à madame de
+Motteville cette précieuse lumière qui éclaire toute l'époque. Quelle
+que soit sa faiblesse pour sa maîtresse Anne d'Autriche, elle devient
+hardie à la fin. Le roi, quoique mécontent des coquetteries de Madame,
+se rapproche d'elle en 63, et elle devient enceinte le 16 octobre. À
+ce moment, la ligue agissait vivement. Les marquis rendaient aux
+dévots le service d'attaquer la pièce de l'<i>École des femmes</i>; les
+marquis la disaient de mauvais ton, et les dévots impie. Le roi voulut
+que Molière répondît et qu'il éreintât les marquis.</p>
+
+<p>En réalité, la cause de Madame et de Molière semblait être la même.
+Molière-Arnolphe ne pouvait-il pas être le père d'Agnès, comme le roi
+amoureux de sa s&oelig;ur (belle-s&oelig;ur, c'est la même chose au point de
+vue canonique)? Le mariage de Molière restera toujours une question
+obscure. Ce qui est sûr, c'est qu'il se lia avec la mère de sa femme
+et l'admit dans sa troupe en 1648, l'année où sa femme naquit. De quel
+père? c'est ce que probablement ni Molière, ni la comédienne ne surent
+jamais au juste. Dans le pêle-mêle de la vie des coulisses, on pouvait
+s'y tromper. C'étaient les m&oelig;urs du temps, et même chez les plus
+grands seigneurs que les rapports du sang n'arrêtaient guère (j'en
+citerais de nombreux exemples). La Fontaine en plaisante dans ses
+contes. M. Beffara n'a pu trouver l'acte de naissance de madame
+Molière. L'acte de mariage qu'il a trouvé peut avoir été arrangé de
+complaisance, comme le pense M. Fortia d'Urban (brochure de 1824).
+Insoluble problème. Quoi qu'il en soit, Molière n'en est pas moins
+Molière, et Tartufe restera Tartufe.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> Les dates nous servent bien ici. Nous leur devons ce coup de
+lumière électrique qui éclaire, de part en part, <i>le D. Juan quinze
+jours avant l'arrestation de Vardes</i>, et la révolution de cour qui
+chassa les marquis. Autre lumière chronologique: Madame, sauf son
+premier enfant, devient toujours enceinte en automne (octobre ou
+novembre) dans les grandes fêtes de cour. Au contraire, la Vallière,
+en mars ou avril, aux environs de Pâques, dans les combats que se
+livraient l'amour et la dévotion. Ce qui fut le plus fatal à Madame,
+ce fut le coup d'octobre 1664. Elle était alors au mieux avec le roi,
+et se remettait lentement à Vincennes d'une couche (du 24 juillet).
+Mais le triomphe de la Vallière présentée par le roi à la reine mère
+(5 octobre) semblait la menacer. Le roi, revenu près d'elle à
+Vincennes le 6, devait la quitter le 10, pour aller à Versailles
+(Motteville). Ses ennemis travaillaient contre elle. Elle reçut les
+adieux du roi le 9, et elle resta enceinte de ce jour. Meurtrière
+imprudence. De là, une santé ruinée, une beauté éclipsée. Quoiqu'elle
+ait eu encore une grossesse, ce ne fut plus qu'une femme politique.</p>
+
+<p>Sa fin est triste. Sa confiance était dans un prêtre violent,
+intrigant, dangereux, Cosnac, l'évêque de Valence, qui, s'il eût pu,
+aurait noyé l'Angleterre dans le sang. Elle flottait misérablement et
+donna à son frère un très-mauvais conseil. Nul principe. On lui avait
+inculqué «que tout devoir était une bassesse.» Corrompue d'enfance,
+fatalement, presque innocemment, elle eut en elle toutes les misères
+morales de deux grandes monarchies. Et avec cela, trois hommes
+plaident pour elle dans l'avenir et voudraient désarmer l'histoire:
+Molière, qui fut très-ému d'elle à son moment sublime, qui, sans elle,
+n'eût risqué Tartufe;&mdash;Racine, qui l'a mise partout, dans Andromaque,
+Monime et Bérénice, dont la douce lueur semble un rayon de
+Madame;&mdash;enfin Bossuet, qui reçut son anneau et l'inspiration la plus
+vraie qu'il ait eue. Ils la suivent, ils la défendent et lui restent
+fidèles, comme les amants de son esprit.</p>
+
+<h3>NOTE II&mdash;POLITIQUE</h3>
+
+<p>La lumineuse histoire de mon savant ami M. Henri Martin, l'un des
+grands travaux de ce siècle, les belles publications de M. Mignet, si
+justement admirées de l'Europe, l'excellent livre <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> de M.
+Chéruel sur l'Administration et plusieurs autres ouvrages estimables
+ont éclairci sous plusieurs rapports la politique de ce règne, les
+grandes vues de Colbert, la dextérité de Lyonne, etc. Je crois,
+pourtant, que ces écrivains auraient modifié, complété leurs tableaux,
+s'ils avaient tenu compte de tant d'actes qui font juger Louis XIV
+plus sévèrement. Pour l'administration il ne faut pas voir seulement
+ce que Colbert voulut, mais <i>ce qui se fit réellement</i>, ne pas donner
+seulement les mesures générales, mais <i>les innombrables mesures
+exceptionnelles</i> qui les rendaient vaines, et surtout avouer que la
+plupart des grands établissements de Colbert <i>ne durèrent pas</i>,
+croulèrent avant sa mort. La <i>Correspondance administrative</i> (éditée
+par M. Depping) dément à chaque instant les ordonnances. Nulle part,
+selon moi, Colbert n'est mieux jugé que dans le livre de M. Clément.
+Quant à la diplomatie, on a été certainement trop indulgent pour une
+politique (si différente de celle d'Henri IV et de Richelieu), qui
+étourdiment défie et provoque toute l'Europe à la fois. Nulle
+acquisition partielle de territoire n'équivaut à cette haine
+universelle du monde, qui réellement fit périr la France, autant que
+peuvent périr les nations. Cette haine n'est pas apaisée. On la
+retrouve brûlante, et, il faut le dire, souvent juste, dans le savant
+ouvrage d'Altmeyer (<i>Louis XIV et le Démembrement de la Belgique</i>,
+Bruxelles, 1850). On ne peut que respecter, même dans ses excès, cette
+indignation d'honnête homme.&mdash;La politique générale de ce temps reçoit
+une vive lumière de l'<i>Histoire secrète du cabinet autrichien</i>, par M.
+Alfred Michiels (1859). Je l'avais citée inexactement dans ma
+<i>Fronde</i>, ne la connaissant encore que par des articles de journaux et
+quelques faits (de 1624) qu'il doit à Hormayr. Il part de la guerre de
+Trente ans et va jusqu'à nos jours. C'est un travail immense et de
+premier mérite. Nulle part le système de la politique jésuitique n'a
+été plus savamment exposé et mieux interprété. Il a été déjà traduit
+en allemand, en hollandais, et le sera en toute langue.</p>
+
+<p>Les satires les plus violentes contre Louis XIV en disent moins sur la
+prodigieuse infatuation où il parvint que le livre grotesque de
+Pélisson, intitulé: <i>Mémoires de Louis XIV.</i> Le roi certainement en
+endura la lecture. Une partie même du manuscrit semble écrite <i>de sa
+main</i>. Mais on sait que <i>sa main</i>, c'était le bonhomme Rose, son
+faussaire patenté, dont l'écriture ne peut se distinguer de celle du
+roi. L'abbé le Gendre, très-instruit des <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> choses du temps et
+confident d'Harlay de Champvallon, affirme que Louis XIV «<i>savait à
+peine lire et écrire</i>» (<i>Mag. de librairie</i>, 1859, V, 102). La ferme
+foi qu'il avait cependant que les rois sont éclairés d'en haut le fit
+trancher intrépidement dans les grandes choses,&mdash;de l'intérieur contre
+Colbert,&mdash;et de la guerre contre Condé. Il ne regretta ni Colbert ni
+Turenne, croyant sérieusement les remplacer de sa personne. Il n'en
+était pas à savoir les choses élémentaires. De là cette étonnante
+sécurité.&mdash;Dans un livre populaire, très-piquant et très-véridique,
+qui, grâce à Dieu, ira partout et restera, M. Pelletan a marqué
+parfaitement cette action personnelle du roi qui fut immense. Mais,
+dans un cadre resserré, il n'a pu donner les coulisses, les luttes et
+les traités des deux influences qui se disputaient cet homme superbe;
+je parle des prêtres et des maîtresses.&mdash;On a dit à tort que les
+femmes influèrent peu sur les affaires. Les maîtresses du roi et des
+ministres eurent plus d'une fois une influence désastreuse. C'est pour
+madame de Rochefort que Louvois donna à son mari l'avant-garde qui fit
+manquer la campagne de Hollande en 1672. C'est pour madame de
+Montespan que le roi nomma maréchal et vice-roi de Sicile son frère
+Vivonne, le <i>Gros Crevé</i>, qui perdit tout. C'est sur l'avis de madame
+de Maintenon que le roi, en 1686, ajourna la guerre du Rhin, qui, si
+elle eût été engagée, eût certainement empêché Guillaume de passer en
+Angleterre, eût sauvé Jacques II, etc., etc.&mdash;La critique n'a pas
+commencé sur ce règne. Mille erreurs se répètent. La plus grave, c'est
+de lui prêter des tendances populaires qu'il n'eut jamais. Le roi
+n'aima jamais que la noblesse, quoi qu'en dise Saint-Simon. L'enquête
+de Colbert sur les nobles n'est qu'une affaire fiscale; on vendit deux
+fois la noblesse. La faveur de Molière, le second mariage, n'ont rien
+du tout de démocratique. On se trompe fort aussi en étendant au delà
+de 1666 <i>les belles années</i> de ce règne. Voir Bonnemère, <i>Histoire des
+paysans</i>.&mdash;Dès 1672, l'armée n'est plus nourrie. Sous Colbert, en
+1672, 1675, les routes sont couvertes de bandits, c'est-à-dire de
+soldats du roi mourant de faim. Les voyageurs ne partent qu'en
+préparant de l'argent pour ces voleurs. <i>Archives de France.</i>
+<i>Extraits des cartons du Vatican, Lettres de particuliers</i>, L, 387.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> NOTE III.&mdash;JANSÉNISME.&mdash;COUVENTS.&mdash;HISTOIRE DE LA RELIGIEUSE
+DE LOUVIERS.</h3>
+
+<p>On nous a tellement ennuyés, tannés de jansénisme dans les derniers
+temps, que j'ai pris le parti de n'en pas dire un mot. Cette question
+fort secondaire d'une petite secte catholique, à force d'être
+exagérée, étendue, épaissie, est devenue comme un mur pour empêcher de
+voir la grande affaire du temps, l'énorme révolution qui tua la
+France. Qu'on me laisse donc tranquille sur le jansénisme, et qu'on le
+cherche dans le très-charmant livre de Sainte-Beuve, exquis et
+pénétrant, à mon sens, le travail le plus délicat de l'époque. Au
+commencement de son troisième volume, il juge son sujet avec une rare
+indépendance d'esprit. Il pense que Jansénius, Saint-Cyran et Pascal,
+les trois grands hommes du parti, ne l'auraient pas laissé étouffer,
+et <i>auraient soutenu</i> la Grâce (le christianisme même) <i>contre le
+Saint-siége</i>. Pascal dit: «Après que Rome a parlé et condamné la
+vérité, il faut crier d'autant plus haut. Le Port-Royal craint, et
+c'est une mauvaise politique.» Ceux qui suivirent, Arnauld en tête,
+dit très-bien Sainte-Beuve, «furent inconséquents et associèrent,
+moyennant l'appareil logique, toutes sortes de contradictions.» De là
+leur impuissance et leur stérilité réelle. La paix fourrée de 1668 que
+leur fit faire madame de Longueville n'aboutit qu'à faire de ce fier
+parti, du vieux lion rugissant Arnauld, une meute de dupes lancée (au
+profit des Jésuites) contre les protestants persécutés. Sainte-Beuve
+marque encore ici, avec une remarquable impartialité, la supériorité
+de Claude, Jurieu, etc., sur Nicole, dans cette polémique.&mdash;Avec tout
+cela, ce beau livre, minutieusement vrai, laisse pourtant une
+impression fausse, comme tout ce qu'on a écrit de nos jours sur le
+jansénisme. Il nous occupe tant d'une exception, qu'on prend le change
+sur les m&oelig;urs générales. Il n'y avait pas un couvent en France
+comme Port-Royal. Concentrer toute l'attention sur cette maison
+singulière et unique, c'est sanctifier et spiritualiser le siècle
+casuiste, le siècle quiétiste, l'âge matériel de Molinos, de Marie
+Alacoque, etc. Les trente mille directeurs quiétistes que dénonça déjà
+le P. Joseph nous donnent de bien autres idées. Le gouffre fut fermé
+soigneusement par Richelieu, <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> et plus soigneusement par Louis
+XIV. Cependant la triste lumière éclate partout.</p>
+
+<p>Celui qui voudra faire l'histoire sérieuse des m&oelig;urs de ce siècle
+peut avec confiance suivre le fil que je donne ici:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> <i>La femme est sacrifiée au mari</i> par la casuistique, qui, d'après
+une sotte physique, croit qu'elle n'est que réceptive dans la
+génération, la dispense de tout plaisir, tout en l'asservissant au
+plaisir égoïste. Elle cherche le sien ailleurs. De là, en ce siècle,
+l'universalité de l'adultère, laquelle à son tour fait l'inquiétude du
+père, qui craint d'avoir des enfants ou s'en débarrasse.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> <i>La fille est sacrifiée.</i> On crée pour elle d'abord des ordres
+assez doux et demi-libres, où son activité est occupée (Visitandines,
+Ursulines). Mais les scandales sont trop nombreux. La clôture devient
+plus sévère. Comment cette fille garderait-elle l'activité qui la
+distrait un peu? Par la langue et l'intrigue. Il y avait souvent douze
+parloirs dans un couvent (Furetière), où chacune, sans être entendue,
+pouvait parler à son amant ou à telle intrigante plus dangereuse.
+Louis XIV nettement appelle les Carmélites entremetteuses (Sévigné).
+La grille, dira-t-on, les gardait. Et cependant combien la fille
+devait être troublée quand elle recevait, par exemple, sa mère, riche,
+brillante, mondaine, triplement entourée du mari, de l'amant et du
+directeur! Quelle pénible comparaison! et quelle souffrance! Le
+célibat était alors plus difficile qu'au Moyen âge, les jeûnes, les
+saignées monastiques ayant diminué. Beaucoup mouraient de cette vie
+cruellement inactive et de pléthore nerveuse. Elles ne cachaient guère
+leur martyre, le disaient à leurs s&oelig;urs, à leur confesseur, à la
+Vierge. Chose touchante, bien plus que ridicule, et digne de pitié. On
+lit dans un registre d'une inquisition d'Italie cet aveu d'une
+religieuse; elle disait innocemment à la Madone: «De grâce, sainte
+Vierge, donne-moi quelqu'un avec qui je puisse pécher (dans Lasteyrie,
+<i>Confession</i>, p. 205). Embarras réel pour le directeur. S'il était
+âgé, il ne manquait guère, en les voyant si malheureuses, de leur
+laisser la petite consolation des amitiés de cloîtres qui font peu de
+scandale, mais souvent corrompent encore plus. Lui-même, quel que fût
+son âge, était en vrai péril. On sait l'histoire d'un certain couvent
+russe; un homme qui y entra n'en sortit pas vivant. Chez les nôtres,
+le directeur entrait et devait entrer tous les jours. Elles n'avaient
+pas besoin d'être séduites. Elles se trompaient assez elles-mêmes,
+croyant communément qu'un saint ne peut <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> que sanctifier, et
+qu'un être pur purifie. Le peuple les appelait en riant les
+<i>sanctifiées</i> (Lestoile). Cette croyance était fort sérieuse dans les
+cloîtres (V. le capucin Esprit de Boisroger, ch. <span class="smcap">XI</span>, p 156). Certaines
+visions triomphaient des scrupules. Souvent un ange ou un démon
+prenait la figure du directeur. Des trois directeurs successifs du
+couvent de Louviers, en trente ans, le premier, David, est <i>illuminé</i>
+et molinosiste (avant Molinos); le second, Picart, agit <i>par le
+diable</i> et comme sorcier; le troisième, Boulé, sous la figure
+d'<i>ange</i>. Rien de plus important que ce procès de Louviers. Il nous
+donne l'histoire naïve de la direction. Le couvent de Louviers fut
+connu par une circonstance fortuite. Mais on l'eût trouvé certainement
+semblable à bien d'autres, si l'on eût fait l'enquête que demandait le
+P. Joseph pour les trente mille et que Richelieu refusa. Voici le
+livre capital: Histoire de Magdeleine Bavent, religieuse de Louviers,
+avec son interrogatoire, etc., 1652, in-4<sup>o</sup>, Rouen (Bibl. impériale, Z
+anc. 1016).&mdash;La date de ce livre explique la parfaite liberté avec
+laquelle il fut écrit. Pendant la Fronde, un prêtre courageux, un
+oratorien, ayant trouvé aux prisons de Rouen cette religieuse, osa
+écrire sous sa dictée l'histoire de sa vie.</p>
+
+<p>Madeleine, née à Rouen en 1607, fut orpheline à neuf ans. À douze, on
+la mit en apprentissage chez une lingère. Le confesseur de la maison,
+un Franciscain, y était le maître absolu; cette lingère faisant des
+vêtements de religieuses, dépendait de l'Église. Le moine faisait
+croire aux apprenties (cuivrées sans doute par la belladone et autres
+breuvages de sorciers) qu'il les menait au sabbat, et les mariait au
+diable Dagon. Il en possédait trois, et Madeleine, à quatorze ans, fut
+la quatrième. Elle était fort dévote, surtout à saint François. Un
+monastère de Saint François venait d'être fondé à Louviers par une
+dame de Rouen, veuve du procureur Hennequin, pendu pour escroquerie.
+La dame voulait que cette &oelig;uvre aidât au salut de son mari. Elle
+consulta là-dessus un saint homme, le vieux prêtre David, qui dirigea
+la nouvelle fondation. Aux portes de la ville, dans les bois qui
+l'entourent, ce couvent pauvre et sombre, né d'une si tragique
+origine, semblait un lieu d'austérité. David était connu par un livre
+bizarre et violent contre les abus qui salissaient les cloîtres, le
+<i>Fouet des paillards</i> (V. Floquet, <i>Parl. de Norm.</i>, t. V, 636).
+Toutefois, cet homme si sévère avait des idées fort étranges de la
+pureté. Il était <i>adamite</i>, prêchait la <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> nudité qu'Adam eut
+dans son innocence. Dociles à ces leçons, les religieuses du cloître
+de Louviers, pour dompter et humilier les novices, les rompre à
+l'obéissance, exigeaient (en été sans doute) que ces jeunes Èves
+revinssent à l'état de la mère commune. On les exerçait ainsi dans
+certains jardins réservés et à la chapelle même. Madeleine qui, à
+seize ans, avait obtenu d'être reçue comme novice, était trop fière
+(trop pure alors peut-être) pour subir cette vie étrange. Elle déplut
+et fut grondée pour avoir, à la communion, essayé de cacher son sein
+avec la nappe de l'autel. Elle ne dévoilait pas plus volontiers son
+âme, ne se confessait pas à la supérieure (p. 42), chose ordinaire
+dans les couvents, et que les abbesses aimaient fort. Elle se confiait
+plutôt au vieux David, qui la sépara des autres. Lui-même se confiait
+à elle dans ses maladies. Il ne lui cacha point sa doctrine
+intérieure, celle du couvent, l'illuminisme: Le corps ne peut souiller
+l'âme. Il faut, par le péché qui rend humble et guérit de l'orgueil,
+tuer le péché, etc. Les religieuses, imbues de ces doctrines, les
+pratiquant sans bruit entre elles, effrayèrent Madeleine de leur
+dépravation (p. 41 et <i>passim</i>). Elle s'en éloigna, resta à part,
+dehors, obtint de devenir tourière.</p>
+
+<p>Elle avait dix-huit ans lorsque David mourut. Son grand âge ne lui
+avait guère permis d'aller loin avec Madeleine. Mais le curé Picart,
+son successeur, la poursuivit avec furie. À la confession, il ne lui
+parlait que d'amour. Il la fit sacristine, pour la voir seule à la
+chapelle. Il ne lui plaisait pas. Mais les religieuses lui défendaient
+tout autre confesseur, craignant qu'elle ne divulguât leurs petits
+mystères. Cela la livrait à Picart. Il l'attaqua malade, comme elle
+était presque mourante; et il l'attaqua par la peur, lui faisant
+croire que David lui avait transmis des formules diaboliques. Il
+l'attaqua enfin et réussit par la pitié, en faisant le malade
+lui-même, la priant de venir chez lui. Dès lors il en fut maître, et
+il paraît qu'il lui troubla l'esprit des breuvages du sabbat. Elle en
+eut les illusions, crut y être enlevée avec lui, être autel et victime.
+Ce qui n'était que trop vrai. Mais Picart ne s'en tint pas aux
+plaisirs stériles du sabbat. Il brave le scandale, et la rendit
+enceinte. Les religieuses, dont il savait les m&oelig;urs, le
+redoutaient. Elles dépendaient aussi de lui par l'intérêt. Son crédit,
+son activité, les aumônes et les dons qu'il attirait de toutes parts,
+avaient enrichi <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> leur couvent. Il leur bâtissait une grande
+église. On a vu par l'affaire de Loudun quelles étaient l'ambition,
+les rivalités de ces maisons, la jalousie avec laquelle elles
+voulaient se surpasser l'une l'autre.</p>
+
+<p>Picart, par la confiance des personnes riches, se trouvait élevé au
+rôle de bienfaiteur et second fondateur du couvent. «Mon c&oelig;ur,
+disait-il à Madeleine, c'est moi qui bâtis cette superbe église. Après
+ma mort, tu verras des merveilles... N'y consens-tu pas?»</p>
+
+<p>Ce seigneur ne se gênait guère. Il paya pour elle une dot, et de
+s&oelig;ur laie qu'elle était, il la fit religieuse, pour que, n'étant
+plus tourière, et vivant à l'intérieur, elle pût commodément accoucher
+ou avorter. Avec certaines drogues, certaines connaissances, les
+couvents étaient dispensés d'appeler les médecins. Madeleine
+(<i>Interrog.</i>, p. 13) dit qu'elle accoucha plusieurs fois. Elle ne dit
+point ce que devinrent les nouveau-nés.</p>
+
+<p>Picart, déjà âgé, craignait la légèreté de Madeleine, qu'elle ne
+convolât un matin à quelque autre confesseur à qui elle dirait ses
+remords. Il prit un moyen exécrable pour se l'attacher sans retour. Il
+exigea d'elle un testament où elle promettait <i>de mourir quand il
+mourrait, et d'être où il serait</i>. Grande terreur pour ce pauvre
+esprit. Devait-il, avec lui, l'entraîner dans sa fosse? Devait-il la
+mettre en enfer? Elle se crut à jamais perdue. Devenue sa propriété,
+son âme damnée, il en usait et abusait pour toutes choses. Il la
+prostituait dans un sabbat à quatre, avec son vicaire Boullé et une
+autre femme. Il se servait d'elle pour gagner les autres religieuses
+par un charme magique; une hostie, trempée de son sang, enterrée au
+jardin, devait leur troubler les sens et l'esprit.</p>
+
+<p>C'était justement l'année où Urbain Grandier fut brûlé. On ne parlait
+par toute la France que des diables de Loudun. Le pénitencier
+d'Évreux, qui avait été un des acteurs de cette scène, en rapportait
+en Normandie les terribles récits. Madeleine se sentit possédée,
+battue des diables; un chat aux yeux de feu la poursuivait d'amour.
+Peu à peu, d'autres religieuses, par un mouvement contagieux,
+éprouvèrent des agitations bizarres, surnaturelles. Madeleine avait
+demandé secours à un capucin, puis à l'évêque d'Évreux. La supérieure,
+qui ne put l'ignorer, ne le regrettait pas, voyant la gloire et la
+richesse qu'une semblable affaire avait données au couvent de Loudun.
+Mais, pendant six années, l'évêque <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> fit la sourde oreille.
+Richelieu essayait alors une réforme des cloîtres.</p>
+
+<p>Il voulait finir ces scandales. Ce ne fut guère qu'au moment de sa
+mort et de la mort de Louis XIII, dans la débâcle qui suivit, sous la
+reine et sous Mazarin, que les prêtres se remirent aux &oelig;uvres
+surnaturelles, reprirent la guerre avec le diable. Picart était mort,
+et l'on craignait moins une affaire où cet homme dangereux eût pu en
+accuser bien d'autres. Pour répondre aux visions de Madeleine, on
+chercha, on trouva une visionnaire. On fit entrer au couvent une
+certaine s&oelig;ur Anne de la Nativité, sanguine et hystérique, au
+besoin furieuse et demi-folle, jusqu'à croire ses propres mensonges.
+Le duel fut organisé comme entre dogues. Elles se lardaient de
+calomnies. Anne voyait le diable tout nu à côté de Madeleine.
+Madeleine jurait qu'elle avait vu Anne au sabbat, avec la supérieure,
+la mère vicaire et la mère des novices. Rien de nouveau du reste.
+C'était un réchauffé des deux grands procès d'Aix et de Loudun. Elles
+avaient et suivaient les relations imprimées. Nul esprit, nulle
+invention.</p>
+
+<p>L'accusatrice Anne et son diable Léviathan avaient l'appui du
+pénitencier d'Évreux, un des acteurs principaux de Loudun. Sur son
+avis, l'évêque d'Évreux ordonne de déterrer Picart, pour que son
+corps, éloigné du couvent, en éloigne les diables. Madeleine,
+condamnée sans être entendue, doit être dégradée, visitée, pour
+trouver sur elle la marque diabolique. On lui arrache le voile et la
+robe; la voilà nue, misérable jouet d'une indigne curiosité, qui eût
+voulu fouiller jusqu'à son sang pour pouvoir la brûler. Les
+religieuses ne se remirent à personne de cette cruelle visite qui
+était déjà un supplice. Ces vierges, converties en matrones,
+vérifièrent si elle était grosse, la rasèrent partout, et de leurs
+aiguilles piquées, plantées dans la chair palpitante, recherchèrent
+s'il y avait une place insensible, comme doit être le signe du diable.
+Partout elles trouvèrent la douleur; si elles n'eurent le bonheur de
+la prouver sorcière, du moins elles jouirent des larmes et des cris.</p>
+
+<p>Mais la s&oelig;ur Anne ne se tint pas contente; sur la déclaration de
+son diable, l'évêque condamna Madeleine, que la visite justifiait, à
+un éternel <i>in pace</i>. Son départ, disait-on, calmerait le couvent. Il
+n'en fut pas ainsi. Le diable sévit encore plus; une vingtaine de
+religieuses criaient, prophétisaient, se débattaient. Ce spectacle
+attirait la foule curieuse de Rouen, et de Paris même. <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> Un
+jeune chirurgien de Paris, Yvelin, qui déjà avait vu la farce de
+Loudun, vint voir celle de Louviers. Il avait amené avec lui un
+magistrat fort clairvoyant, conseiller des aides à Rouen. Ils y mirent
+une attention persévérante, s'établirent à Louviers, étudièrent
+pendant dix-sept jours. Du premier jour, ils virent le compérage. Une
+conversation qu'ils avaient eue avec le pénitencier d'Évreux, en
+entrant à la ville, leur fut redite (comme chose révélée) par le
+diable de la s&oelig;ur Anne. Chaque fois, ils vinrent avec la foule au
+jardin du couvent. La mise en scène était fort saisissante. Les ombres
+de la nuit, les torches, les lumières vacillantes et fumeuses,
+produisaient des effets qu'on n'avait pas eus à Loudun. La méthode
+était simple, du reste; une des possédées disait: «On trouvera un
+charme à tel point du jardin.» On creusait, et on le trouvait. Par
+malheur, l'ami d'Yvelin, le magistrat sceptique, ne bougeait des côtés
+de l'actrice principale, la s&oelig;ur Anne. Au bord même d'un trou que
+l'on venait d'ouvrir, il serre sa main, et la rouvrant, y trouve le
+charme (un petit fil noir) qu'elle allait jeter dans le trou.</p>
+
+<p>Les exorcistes, pénitencier, prêtres et capucins qui étaient là furent
+couverts de confusion. L'intrépide Yvelin, de son autorité, commença
+une enquête et vit le fond du fond. Sur cinquante-deux religieuses, il
+y en avait six <i>possédées</i> qui eussent mérité correction. Dix-sept
+autres, les <i>charmées</i>, étaient des victimes, un troupeau de filles
+agitées du mal des cloîtres. Il le formule avec précision; elle sont
+réglées, mais hystériques, gonflées d'orages à la matrice, lunatiques
+surtout, et dévoyées d'esprit. La contagion nerveuse les a perdues. La
+première chose à faire est de les séparer. Il examine ensuite avec une
+verve voltairienne les signes auxquels les prêtres reconnaissaient le
+caractère surnaturel des possédées. <i>Elles prédisent</i>, d'accord, mais
+ce qui n'arrive pas. Elle traduisent, d'accord, mais ne comprennent
+pas (exemple: <i>ex parte Virginis</i>, veut dire le départ de la Vierge).
+<i>Elles savent le grec</i> devant le peuple de Louviers, mais ne le
+parlent plus devant les docteurs de Paris. <i>Elles font des sauts, des
+tours</i>, les plus faciles, montent à un gros tronc d'arbre où monterait
+un enfant de trois ans. Bref, ce qu'elles font de terrible est
+vraiment <i>contre nature</i>, c'est de dire des choses sales qu'un homme
+ne dirait jamais.</p>
+
+<p>Ce que Madeleine dit des m&oelig;urs immondes et de la vie contre nature
+des supérieures et de leurs confidentes, est moins invraisemblable
+<span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> quand on voit leur entente dans ces ruses et leur friponnerie
+constatée. Le chirurgien rendait grand service à l'humanité en leur
+ôtant le masque. On voulait pousser loin la chose. Outre les charmes,
+on trouvait des papiers qu'on attribuait à David ou à Picart, sur
+lesquels telle ou telle personne était nommée sorcière, désignée à la
+mort. Chacun tremblait d'être nommé. De proche en proche gagnait la
+terreur ecclésiastique.</p>
+
+<p>C'était déjà le temps pourri de Mazarin, le début de la faible reine.
+Plus d'ordre, plus de gouvernement. «Il n'y avait plus qu'un mot dans
+la langue: <i>la reine est si bonne</i>.» Cette bonté donnait au clergé une
+chance pour dominer. L'autorité laïque étant enterrée avec Richelieu,
+évêques, prêtres et moines allaient régner. L'audace impie du
+magistrat et d'Yvelin compromettait ce doux espoir. Des voix
+gémissantes vinrent à la bonne reine, non celles des victimes, mais
+celles des fripons pris en flagrant délit. On s'en alla pleurer aux
+pieds d'Anne d'Autriche pour la religion outragée. Yvelin n'attendait
+pas ce coup; il se croyait solide en cour, ayant depuis dix ans un
+titre de chirurgien de la reine. Avant qu'il revint de Louviers à
+Paris, on obtint de la faiblesse d'Anne d'Autriche, d'autres experts,
+ceux qu'on voulait, un vieux sot en enfance, un Diafoirus de Rouen et
+son neveu, deux clients du clergé. Ils ne manquèrent pas de trouver
+que l'affaire de Louviers était surnaturelle, au-dessus de tout art
+humain. Tout autre qu'Yvelin se fût découragé. Ceux de Rouen, qui
+étaient médecins, traitaient de haut en bas ce chirurgien, ce barbier,
+ce frater. La cour ne le soutenait pas. Il s'obstina. Dans une
+brochure qui restera, il accepte ce grand duel de la science contre le
+clergé, déclare (comme Wyer au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle) «que le vrai juge en ces
+choses n'est pas le prêtre, mais l'homme de science.» À grand'peine,
+il trouva quelqu'un qui osât imprimer, mais personne qui voulût
+vendre. Alors ce jeune homme héroïque se fit en plein soleil,
+distributeur du petit livre. Il se posta au lieu le plus passager de
+Paris, au Pont-Neuf, aux pieds d'Henri IV, donna son factum aux
+passants. On trouvait à la fin le procès-verbal de la honteuse fraude,
+le magistrat prenant dans la main des diables femelles la pièce sans
+réplique qui constatait leur infamie.</p>
+
+<p>Revenons à la misérable Madeleine, que le pénitencier d'Évreux, son
+ennemi, qui l'avait fait piquer (en marquant la place aux aiguilles!
+p. 67), emportait, comme sa proie, au fond de l'<i>in pace</i> <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span>
+épiscopal de cette ville. Sous une galerie souterraine plongeait une
+cave, sous la cave une basse-fosse, où la créature humaine fut mise
+dans les ténèbres humides. Ces terribles compagnes, comptant qu'elle
+allait crever là, n'avaient pas même eu la charité de lui donner un
+peu de linge pour panser son ulcère (p. 45). Elle en souffrait et de
+douleur et de malpropreté, couchée sur son ordure. La nuit perpétuelle
+était troublée d'un va-et-vient inquiétant de rats voraces, redoutés
+aux prisons, sujets à manger des nez et des oreilles. Mais l'horreur
+de tout cela n'égalait pas encore celle que lui donnait son tyran, le
+pénitencier. Il venait chaque jour, dans la cave au-dessus, parler au
+trou de l'<i>in pace</i>, menacer, commander, et la confesser malgré elle,
+lui faire dire ceci et cela contre d'autres personnes. Elle ne
+mangeait plus. Il craignit qu'elle expirât, la tira un moment de l'<i>in
+pace</i>, la mit dans la cave supérieure. Puis, furieux du factum
+d'Yvelin, il la remit dans son égout d'en bas.&mdash;La lumière entrevue,
+un peu d'espoir saisi et perdu tout à coup, cela combla son désespoir.
+L'ulcère s'était fermé et elle avait plus de force. Elle fut prise au
+c&oelig;ur d'un furieux désir de la mort. Elle avalait des araignées,
+vomissait seulement, n'en mourait pas. Elle pila du verre, l'avala. En
+vain. Ayant trouvé un méchant fer coupant, elle travailla à se couper
+la gorge, ne put. Puis, prit un endroit mou, le ventre, et s'enfonça
+le fer dans les entrailles. Quatre heures durant, elle poussa, tourna,
+saigna. Rien ne lui réussit. Cette plaie même se ferma bientôt. Pour
+comble, la vie si odieuse lui revenait plus forte. La mort du c&oelig;ur
+n'y faisait rien. Elle redevint une femme, hélas! et désirable encore,
+une tentation pour ses geôliers, valets brutaux de l'évêché, qui,
+malgré l'horreur de ce lieu, l'infection et l'état de la malheureuse,
+venaient se jouer d'elle, se croyaient tout permis sur la sorcière. Un
+ange la secourut, dit-elle. Elle se défendit et des hommes et des
+rats. Mais elle ne se défendit pas d'elle-même. La prison déprave
+l'esprit. Elle rêvait le diable, l'appelait à la visiter, implorait le
+retour des joies honteuses, atroces, dont il la navrait à Louviers. Il
+ne daignait plus revenir. La puissance des songes était finie en elle,
+les sens dépravés, mais éteints. D'autant plus revint-elle au désir du
+suicide. Un geôlier lui avait donné une drogue pour détruire les rats
+du cachot. Elle allait l'avaler, un ange l'arrêta (un ange ou un
+démon?), qui la réservait pour le crime.</p>
+
+<p>Tombée dès lors à l'état le plus vil, à un indicible néant de
+lâcheté, <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> de servilité, elle signa des listes interminables de
+crimes qu'elle n'avait pas faits. Valait-elle la peine qu'on la
+brûlât? Plusieurs y renonçaient. L'implacable pénitencier seul y
+pensait encore. Il offrit de l'argent à un sorcier d'Évreux qu'on
+tenait en prison s'il voulait témoigner pour faire mourir Madeleine
+(p. 68). Mais on pouvait désormais se servir d'elle pour un bien autre
+usage, en faire un faux témoin, un instrument de calomnie. Toutes les
+fois qu'on voulait perdre un homme, on la traînait à Louviers, à
+Évreux. Ombre maudite d'une morte qui ne vivait plus que pour faire
+des morts. On l'emmena ainsi pour tuer de sa langue un pauvre homme,
+nommé Duval. Le pénitencier lui dicta, elle répéta docilement; il lui
+dit à quel signe elle reconnaîtrait Duval, qu'elle n'avait jamais vu.
+Elle le reconnut et dit l'avoir vu au sabbat. Par elle, il fut brûlé!
+Elle avoue cet horrible crime, et frémit de penser qu'elle en répondra
+devant Dieu. Elle tomba dans un tel mépris, qu'on ne daigna plus la
+garder. Les portes restaient grandes ouvertes; parfois elle en avait
+les clefs. Où aurait-elle été, devenue un objet d'horreur? Le monde,
+dès lors, la repoussait, la vomissait; son seul monde était son
+cachot.</p>
+
+<p>Sous l'anarchie de Mazarin et de sa bonne dame, les Parlements
+restaient la seule autorité. Celui de Rouen, jusque-là le plus
+favorable au clergé, s'indigna cependant de l'arrogance avec laquelle
+il procédait, régnait, brûlait. Une simple décision d'évêque avait
+fait déterrer Picart, jeter à la voirie. Maintenant on passait au
+vicaire Boullé et on lui faisait son procès. Le Parlement écouta la
+plainte des parents de Picart et condamna l'évêque d'Évreux à le
+replacer à ses frais au tombeau de Louviers. Il fit venir Boullé, se
+chargea du procès, et, à cette occasion, tira enfin d'Évreux la
+misérable Madeleine et la prit aussi à Rouen. Il était fort à craindre
+qu'on fît comparaître et le chirurgien Yvelin et le magistrat qui
+avait pris en flagrant délit la fraude des religieuses. On courut à
+Paris. Le fripon Mazarin protégea les fripons; toute l'affaire fut
+appelée au Conseil du Roi, tribunal indulgent qui n'avait point
+d'yeux, point d'oreilles, et dont la charge était d'enterrer,
+d'étouffer, de faire la nuit en toute chose de justice. En même temps,
+des prêtres doucereux, aux cachots de Rouen, consolèrent Madeleine, la
+confessèrent, lui enjoignirent pour pénitence de demander pardon à ses
+persécutrices, les religieuses de Louviers. Dès lors, quoi qu'il
+advînt, on ne put plus faire témoigner <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> contre elles Madeleine
+ainsi liée. Triomphe du clergé. Le capucin Esprit Boisroger, un des
+fourbes exercistes, a chanté ce triomphe dans sa <i>Piété affligée</i>,
+burlesque monument de sottise où il accuse, sans s'en apercevoir, les
+gens qu'il croit défendre. Dans mon volume de la <i>Fronde</i>, à propos de
+Loudun, j'ai cité le beau texte du capucin Esprit, où il donne pour
+leçons des anges les maximes honteuses qui eussent effrayé Molinos.</p>
+
+<p>La Fronde fut, je l'ai dit, une révolution d'honnêteté. Les sots n'ont
+vu que la forme, le ridicule; le fond, très-grave, fut une réaction
+morale. En août 1647, au premier souffle libre, le Parlement passa
+outre, trancha le n&oelig;ud. Il ordonna: 1<sup>o</sup> qu'on détruisit la Sodome
+de Louviers, que les filles dispersées fussent remises à leurs
+parents; 2<sup>o</sup> que désormais les évêques de la province envoyassent
+quatre fois par an des confesseurs extraordinaires aux maisons de
+religieuses, pour rechercher si ces abus ne se renouvelaient point.
+Cependant il fallait une consolation au clergé. On lui donna les os de
+Picart à brûler et le corps vivant de Boullé, qui, ayant fait amende
+honorable à la cathédrale, fut traîné sur la claie au Marché aux
+poissons, où il fut dévoré par les flammes (21 août 1647). Madeleine,
+ou plutôt son cadavre, resta aux prisons de Rouen.</p>
+
+<p class="p2">J'ai dit les efforts de Louis XIV pour que ces scandales énormes
+n'éclatassent plus. Le principe de l'<i>impunité ecclésiastique</i> (sauf
+le cas du flagrant délit et du crime public, impossible à cacher) est
+non-seulement pratiqué, mais avoué et posé sans détour. Les m&oelig;urs
+suivent la jurisprudence. Dans le monde dévot, nous trouvons la
+séparation absolue de la religion et de la morale. L'affaire de la
+Brinvilliers met cela en lumière. Je l'ai donnée au long et complet,
+dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i> (1<sup>er</sup> avril 1860). Son procès, ayant
+été fait régulièrement en parlement, devait exister aux archives de
+France; mais les pièces ont disparu. Heureusement la Bibliothèque en
+possède un assez grand nombre de copies, et quelques-unes même
+originales. On y trouve: 1<sup>o</sup> aux manuscrits, un volume d'actes, de
+fragments d'interrogatoires, et un autre volume qui contient la
+relation de la mort de la Brinvilliers par son défenseur (<i>Supplément
+français</i>, 194, 250); 2<sup>o</sup> aux imprimés, les principaux mémoires
+publiés pour ou contre la Brinvilliers (<i>Collection Thoisy</i>, Z, 2,
+284).</p>
+
+<p>Sauf Luxembourg, je ne vois pas qu'aucun des accusés de l'affaire
+<span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> des poisons fussent des esprits forts, des douteurs, des
+<i>libertins</i>, comme on disait. Je vois, au contraire, par la confession
+de Sainte-Croix, qu'on trouva et brûla, par celle de la Brinvilliers,
+qu'on ne brûla point, que ces gens pouvaient empoisonner, mais qu'ils
+se seraient fait trop de scrupule de ne pas satisfaire aux exigences
+des pratiques religieuses. Ils péchaient, mais ils s'accusaient. Ce
+n'étaient pas des philosophes. La société incrédule du Temple est loin
+encore; elle se forme vers la fin du siècle. Au temps dont il s'agit,
+nous sommes, au contraire, dans l'époque triomphante du mysticisme. En
+1674, Marie Alacoque est favorisée de la vision qui fit fonder quatre
+cents couvents en vingt ans. À Paris, l'innocente M<sup>me</sup> Guyon prêche
+déjà, de 1670 à 1680, sa très-dangereuse doctrine. En 1674, à Rome,
+éclate Molinos, l'apôtre de la mort de l'âme; approbation universelle,
+à Rome, en Espagne et en France pendant onze années (jusqu'en 1685);
+vingt éditions sur-le-champ et des traductions en toute langue. Ce
+succès se comprend. Dans sa douceur morbide, ce livre répondait aux
+besoins d'inertie que sentait le siècle souffrant. Aux trois quarts de
+son cours, il eût voulu déjà finir, du moins ne plus rien faire. La
+paralysie est son idéal. Cela n'apparaît que trop dans les hautes
+théories, qui, plus fidèlement qu'on ne croit, ont le reflet des
+m&oelig;urs publiques. Spinoza supprime la cause et le mouvement,
+immobilise Dieu dans l'unité de la substance. Hobbes, dans son
+fatalisme politique, a pétrifié l'État.&mdash;Spinoza, Hobbes et Molinos,
+la mort en métaphysique, la mort en politique, la mort en morale, quel
+lugubre ch&oelig;ur! Ils s'accordent sans se connaître, et, sans
+s'entendre, se répondent d'un bout de l'Europe à l'autre.</p>
+
+<h3>NOTE IV.&mdash;PROTESTANTS, DRAGONNADES, ETC.</h3>
+
+<p>Les documents protestants de la Révocation méritent-ils confiance?
+N'est-il pas imprudent de croire les victimes dans leur propre cause?
+Non. Ces documents sont hautement confirmés par la meilleure autorité,
+celle de leurs ennemis. Les persécutions successives dont les
+protestants sont l'objet de 61 à 83 (sauf un court intervalle)
+sont:&mdash;1<sup>o</sup> <i>constatées par l'exigence des Assemblées du clergé</i>, qui
+n'accordait au roi de l'argent qu'à <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> ce prix.&mdash;2<sup>o</sup> Elles sont
+<i>établies par la série des Ordonnances, et par la Correspondance
+administrative</i>. Ce ne sont pas là de ces lois simplement écrites,
+comme on en voit tant sous ce règne. Ici, l'exécution est sérieuse,
+était surveillée dans chaque localité par un corps très-puissant, dont
+la noblesse dépend pour avoir part aux bénéfices, et dont la populace
+oisive reçoit chaque matin la charité et le mot d'ordre. Les
+ordonnances sont non-seulement exécutées, mais aggravées en fait.&mdash;3<sup>o</sup>
+Les récits protestants, <i>loin d'être exagérés, taisent souvent</i> des
+circonstances odieuses que nous savons d'ailleurs; ils épargnent
+souvent aux victimes, qui avaient survécu et qui lisaient leur propre
+histoire, le supplice d'y retrouver des détails trop amers, de
+désespérants souvenirs.&mdash;4<sup>o</sup> Avec une modération véritablement
+admirable, <i>ils fournissent des circonstances atténuantes pour Louis
+XIV</i>. Ils établissent très-bien qu'il fut trompé, et qu'indépendamment
+de son bigotisme et de l'expiation qu'il cherchait dans cette bonne
+&oelig;uvre, il fut le jouet de son entourage. Tantôt on lui fit croire
+que le protestantisme n'était plus rien, qu'au premier mot les
+protestants quitteraient «cette religion de dupes,» qui leur fermait
+les places et tout avenir. Tantôt on lui fit croire, au contraire, que
+les protestants étaient encore très-fanatiques, qu'ils enlevaient les
+enfants catholiques, qu'ils formaient en dessous un grand parti armé,
+etc. Il se laissait duper des récits les plus ridicules. Parfois on
+émouvait sa sensibilité pour lui faire faire des choses cruelles. Par
+exemple, pour obtenir de lui qu'il n'y eût plus de sages-femmes
+protestantes, on lui dit que, dans les accouchements où la mère était
+en péril, elles tuaient l'enfant pour sauver la mère; la petite âme,
+sans baptême, partant, était damnée. Les protestants disent encore, en
+faveur de leur persécuteur, que, sauf certains retours de cruauté
+dévote qu'on provoqua chez lui par d'adroites piqûres (<i>Corr. adm.</i>,
+IV, 295, 460), sa tendance générale fut de modérer les fureurs
+ecclésiastiques. Ils relèvent aussi avec soin les efforts que firent
+certains catholiques charitables de toutes classes, des dames, des
+paysans, des soldats même, pour faire échapper les protestants, ou
+diminuer les sévices qu'exerçait sur eux le clergé.</p>
+
+<p>Voilà les quatre choses, très-graves, qui garantissent l'authenticité
+de leurs récits. Ajoutez-y une candeur visible. Les pièces insérées
+dans Jurieu, employées dans Élie Benoît, ne sont <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> nullement
+littéraires, mais de simples procès-verbaux, des exposés naïfs,
+trempés de larmes; c'est plus que la parole, c'est le fait tout chaud
+et sanglant, qui tombe là, qui saisit et qui trouble. J'ai cité dans
+mon texte les terribles livres du forçat <i>Marteilhe</i>, de <i>Jean Bion</i>,
+l'aumônier converti par les martyrs, les <i>Larmes de Chambrun</i>.
+J'aurais pu citer aussi <i>la Mort et les Souffrances de M. Lefebvre</i>,
+avocat du parlement; <i>les Souffrances de M. de Marolles</i>, conseiller
+du roi. Je ne connais rien de si touchant en aucune langue que la
+<i>lettre de Marolles à sa femme</i>, insérée dans Jurieu (étonnantes joies
+de la conscience! le paradis sur le banc des forçats!). Il y a aussi
+une sérénité merveilleuse, presque gaie, dans les lettres que les
+pieux galériens écrivent à des dames qui leur envoyaient des aumônes.
+Nombre de détails intéressants se trouvent dispersés dans la <i>France
+protestante</i> de MM. Haag, ce monument immense qui a ressuscité un
+monde,&mdash;d'autres aussi, non moins importants dans le <i>Bulletin
+d'histoire protestante</i>, créé par l'honorable M. Read. Je regrette de
+n'avoir pu louer autant que j'aurais dû le livre très-éloquent et
+très-exact de M. Peyrat: <i>Pasteurs du désert</i>. Ceux de MM. Coquerel et
+Pelletan, sous un titre analogue, et de si grand mérite, me viendront
+au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.&mdash;M. Baudry a bien voulu me communiquer la partie
+essentielle de la <i>Correspondance de Louvois et Foucault</i> sur les
+dragonnades qu'il va publier. Rien de plus intéressant.</p>
+
+<p>Je fais des v&oelig;ux pour qu'on publie un ouvrage important, le
+manuscrit de M. Dumont de Bostaquet; il appartient à un de ses
+descendants, qui est aujourd'hui un dignitaire de l'Église anglicane,
+et qui l'a communiqué à MM. Macaulay, Weiss et Coquerel; ce dernier en
+a mis dans le <i>Lien</i> un extrait dont j'ai profité. Rien de plus
+important pour faire comprendre la situation morale des protestants en
+Normandie, chez des populations réfléchies, intéressées, prudentes.
+Grande opposition avec le Midi et l'exaltation des Cévennes.</p>
+
+<p>Un autre ouvrage, d'importance capitale, que M. Cuvier vient de
+réimprimer, est le récit d'un notaire, M. Olry. La scène se passe à
+Metz, sous M. de Boufflers, l'honnête homme et le modéré, qui fut
+accusé d'indulgence. Elle n'en est pas moins terrible. On y voit les
+angoisses d'une famille respectable et intéressante, le père, la mère,
+une grande fille et une autre plus jeune, une servante. D'abord
+l'attente de la catastrophe, l'indécision, l'abattement. <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> On
+perd du temps, on veut vendre ses meubles, faire de l'argent et se
+sauver; on ne peut. Tout à coup trompettes et tambours! Les troupes
+entrent; on craint le pillage. Toutes les boutiques se ferment. Le
+lendemain, les protestants terrifiés sont mandés devant Boufflers et
+l'intendant, qui ne daignent même montrer l'ordre du roi. <i>Se
+convertir sur l'heure</i>, pas un mot de plus. Ils signent, moins un seul
+qu'on jette au cachot. On va ensuite faire signer les femmes. Celle du
+notaire et sa fille signent tremblantes. Mais elles restent
+désespérées. La famille ne peut se décider à aller à la messe. Les
+Jésuites disent qu'elle conspire.&mdash;On y met dix dragons, qui envoient
+le père chez les rôtisseurs chercher de la volaille, et s'enferment
+avec les femmes dans une seule chambre. Ils se gorgent de vin et de
+viande, chantent des chansons effroyables. Les dames ont tout à
+craindre. Mais un secours vient du ciel. Une courageuse voisine ose
+venir voir ce qui se passe. Puis, un officier, qu'elles ont logé
+l'autre année, a pitié d'elles, emmène les dragons dans une autre
+pièce, et les enivre tout à fait. Mais, avant, ils ont dit qu'après
+souper ils reviendraient fouetter les femmes. Pendant qu'ils dorment
+et roulent sous les tables, toute la famille s'enfuit; le père chez un
+ami qui n'ose le garder, puis chez un juif. La petite fille et la
+servante trouvent une autre cachette. Mais la dame et la demoiselle
+avaient bien plus à craindre. Éperdues, la mère et la fille allèrent
+presque sous l'eau passer la nuit dans les saussaies. Morfondues, les
+infortunées trouvent pour la seconde nuit un trou de mur, se cachent
+dans des décombres. De là elles voyaient la chasse que l'on faisait
+aux fugitifs, attrapés dans les champs, chargés de grosses chaînes de
+fer, pour être expédiés à Toulon. Demi-mortes de froid et de peur,
+elles revinrent comme la bête qui se réfugie entre les chasseurs
+mêmes, elles rentrèrent en ville. Un juif eut la charité de leur
+ouvrir la synagogue, où elles passèrent une troisième nuit sur des
+dalles humides. Cela les acheva. Les pauvres brebis domptées, brisées
+aussi du bonheur imprévu de retrouver le père, ne résistent plus,
+elles se laissent mener chez un curé. Elles reçoivent de lui, en
+larmes, avec horreur, «la marque maudite» qui seule pourra faire
+sortir les dragons. Elles y rentrent. La maison présente un aspect
+désolant; tout saccagé, brisé. Le lendemain la famille est forcée
+d'aller aux églises, d'y entendre le catéchisme. Ce martyre ne sert à
+rien. Les délations des Jésuites triomphent, le père est déporté. Sur
+la route, en France et aux îles, il trouve <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> de la compassion.
+Il se sauve aux îles danoises et en Hollande, retrouve ses filles.
+Mais sa bonne et chère femme est perdue à jamais, ensevelie pour toute
+sa vie dans un couvent de Besançon.</p>
+
+<p>Aux <i>registres du bagne</i> de Toulon, que l'amiral Baudin a retrouvés,
+il faut joindre les <i>registres et dossiers de la chaîne</i> qui
+généralement partait de Paris, et que possèdent les <i>Archives de la
+Préfecture de Police</i>. M. Haag, avec une patience plus que
+bénédictine, et que le c&oelig;ur seul peut inspirer, a exploré l'énorme
+collection du Séquestre qui est aux <i>Archives de France</i>; elle remplit
+trois à quatre cents cartons. Un inventaire en existait jadis, fait
+par M. Tourlet. M. Haag les a de nouveau analysés. Ce qu'il m'en
+communique pour les années 1687-1690, est curieux. Nombre de bons
+parents demandent la fortune des leurs. D'autres demandent sans
+parenté, sans causes ni prétexte. Exemple, le cocher de Madame demande
+le bien d'un protestant, dont le fils est ministre en Angleterre, etc.
+À Madame d'Harcourt, le bien d'un homme suicidé (V. Lemontey).&mdash;C'est
+la curée. Et cela fait penser à une affreuse cour de Versailles, qui
+existe encore, et où l'on faisait, au soir de la chasse, la grasse
+distribution des lambeaux aux chiens affamés. Petite, très-petite
+cour, qui devait être un abîme de sang, comme un puits de carnage. Un
+léger balcon intérieur permettait aux belles dames de regarder à
+l'aise et d'en aspirer le parfum.</p>
+
+<p class="p2 center">FIN DU TOME QUINZIÈME</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<div class="index">
+<p><span class="index-3">PRÉFACE</span>
+<span class="ralign">Pages.</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Méthode et Critique</span>
+<span class="ralign"><a href="#pagei">1</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE PREMIER</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Le roi et l'Europe.&mdash;Fouquet et Colbert. 1661</span>
+<span class="ralign"><a href="#page21">21</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE II</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Chute de Fouquet.&mdash;Madame et la Vallière.&mdash;La
+ Terreur de Colbert</span>
+<span class="ralign"><a href="#page29">29</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> <span class="index-3">CHAPITRE III</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Le complot contre Madame.&mdash;Le parti dévot prévaut
+ contre elle.&mdash;Morin brûlé. 1662-63</span>
+<span class="ralign"><a href="#page45">45</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE IV</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Madame et Molière.&mdash;Les marquis proscrits. 1663-65.</span>
+<span class="ralign"><a href="#page63">63</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE V</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Molière et Colbert.&mdash;Don Juan.&mdash;Les Grands
+ jours. 1665</span>
+<span class="ralign"><a href="#page76">76</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE VI</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Le Misanthrope.&mdash;Le roi attaque l'Espagne.&mdash;Persécutions,
+ enlèvements d'enfants. 1662-1666</span>
+<span class="ralign"><a href="#page88">88</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE VII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Conquête de Flandre.&mdash;Montespan.&mdash;Amphitryon.
+ 1667</span>
+<span class="ralign"><a href="#page103">103</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE VIII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Grandeur du roi.&mdash;Créations de Colbert.&mdash;Le
+ roi arrêté par la Hollande. 1668</span>
+<span class="ralign"><a href="#page117">117</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> <span class="index-3">CHAPITRE IX</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">La débâcle des m&oelig;urs.&mdash;Dépopulation de l'Europe
+ méridionale</span>
+<span class="ralign"><a href="#page125">125</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE X</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Mort de Madame. 1667-1670</span>
+<span class="ralign"><a href="#page136">136</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XI</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Préludes de la guerre de Hollande. 1670-72</span>
+<span class="ralign"><a href="#page151">151</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Guerre de Hollande. 1672</span>
+<span class="ralign"><a href="#page159">159</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XIII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Guillaume.&mdash;Mort des de Witt.&mdash;L'Allemagne et
+ l'Angleterre contre la France. 1672-73</span>
+<span class="ralign"><a href="#page176">176</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XIV</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">L'Autriche et l'Espagne défendent les protestants.&mdash;Mort
+ de Turenne. 1674-75</span>
+<span class="ralign"><a href="#page187">187</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> <span class="index-3">CHAPITRE XV</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Le Sacré C&oelig;ur. Mademoiselle Alacoque.&mdash;Molinos
+ et madame Guyon.&mdash;Traité de Nimègue. 1675-79</span>
+<span class="ralign"><a href="#page204">204</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XVI</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Les m&oelig;urs.&mdash;Quiétisme et poisons.&mdash;La Brinvilliers.&mdash;La
+ Voisin. 1676-1679</span>
+<span class="ralign"><a href="#page219">219</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XVII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Conquêtes en pleine paix.&mdash;Fontanges.&mdash;Assemblée
+ du clergé.&mdash;Premières dragonnades.&mdash;Bossuet.
+ 1679-82</span>
+<span class="ralign"><a href="#page237">237</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XVIII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Mort de Colbert.&mdash;Madame de Maintenon.&mdash;Exécution
+ militaire sur les protestants. 1683</span>
+<span class="ralign"><a href="#page248">248</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XIX</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Infirmités et mariage du roi.&mdash;Révocation de
+ l'Édit de Nantes. 1684-85</span>
+<span class="ralign"><a href="#page261">261</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> <span class="index-3">CHAPITRE XX</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Les dragonnades.&mdash;Constance et fermeté des femmes.
+ 1685-86</span>
+<span class="ralign"><a href="#page276">276</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XXI</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Hôpitaux.&mdash;Prisons.&mdash;Cachots.&mdash;Galères.&mdash;Les
+ forçats de la foi.&mdash;Les forçats de la
+ charité</span>
+<span class="ralign"><a href="#page289">289</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XXII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Prisons de femmes et d'enfants.&mdash;Les Repenties.&mdash;Les
+ Nouvelles catholiques.&mdash;Fénelon</span>
+<span class="ralign"><a href="#page303">303</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XXIII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">La fuite.&mdash;L'hospitalité de l'Europe</span>
+<span class="ralign"><a href="#page318">318</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XXIV</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Maladie du roi.&mdash;Massacre des Vaudois.&mdash;Assemblées
+ du désert.&mdash;Prophétie de Jurieu. 1686</span>
+<span class="ralign"><a href="#page330">330</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> <span class="index-3">CHAPITRE XXV</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Tension excessive de la situation.&mdash;Les morts
+ traînés sur la claie.&mdash;Le roi opéré.&mdash;Les
+ suspects. 1686-87</span>
+<span class="ralign"><a href="#page348">348</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XXVI</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Les petits prophètes.&mdash;Les Cévennes.&mdash;La belle
+ Ysabeau.&mdash;Jurieu contre Bossuet. 1688</span>
+<span class="ralign"><a href="#page355">355</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XXVII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Révolution d'Angleterre.&mdash;Guillaume et nos réfugiés.&mdash;La
+ Déclaration des droits. 1688</span>
+<span class="ralign"><a href="#page367">367</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XXVIII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Esther.&mdash;Palatinat.&mdash;Cévennes.&mdash;Les Soupirs de
+ la France esclave, et l'appel aux états généraux.
+ 1689-1690</span>
+<span class="ralign"><a href="#page379">379</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> <span class="index-3">NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Note I. La cour.&mdash;Madame</span>
+<span class="ralign"><a href="#page401">401</a></span></li>
+
+<li class="min2em"><span class="add1em"> &mdash; </span><span class="smcap">II. La politique</span>
+<span class="ralign"><a href="#page403">403</a></span></li>
+
+<li class="min2em"><span class="add1em"> &mdash; </span><span class="smcap">III. M&oelig;urs.&mdash;Histoire de la religieuse de
+ Louviers</span>
+<span class="ralign"><a href="#page406">406</a></span></li>
+
+<li class="min2em"><span class="add1em"> &mdash; </span><span class="smcap">IV. Historiens protestants</span>
+<span class="ralign"><a href="#page417">417</a></span></li>
+</ul>
+</div>
+
+<p class="p2 center">Paris.&mdash;<span class="smcap">Imprimerie Moderne</span> (Barthier, d<sup>r</sup>), rue J.-J.-Rousseau, 61.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1661-1690 (Volume
+15/19), by Jules Michelet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1661-1690 ***
+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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