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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:13:44 -0700 |
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Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + + HISTOIRE + + DE + + FRANCE + + + + + PAR + + J. MICHELET + + + + + NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE + + + + + TOME QUINZIÈME + + + + + PARIS + + LIBRAIRIE INTERNATIONALE + A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS + 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13 + + 1877 + + Tous droits de traduction et de reproduction réservés. + + + + +HISTOIRE + +DE FRANCE + + + + +PRÉFACE + + +Je fais une histoire générale et non celle d'un règne. Il m'a fallu +resserrer en un volume la période qui s'étend de 1661 à 1690, période +énormément chargée de faits et d'événements, d'actes religieux et +politiques, d'oeuvres littéraires. Forcé d'abréger ou d'omettre une +infinité de détails, j'ai d'autant plus sérieusement examiné, pesé +leur importance relative. L'histoire ne doit pas dire seulement des +choses vraies, mais les dire dans la vraie mesure, ne pas les mettre +toutes à la fois sur le premier plan, ne pas subordonner les grandes +en exagérant les petites. + +Appréciation difficile, en ce que les contemporains l'aident fort peu. +Au contraire, ils travaillent tous à nous tromper en cela. Chacun, +dans ses Mémoires, ne manque pas de mettre en saillie sa petite +importance, telle chose secondaire, qu'il a vue, sue ou faite. + +Nous-mêmes, élevés tous dans la littérature et l'histoire de ce temps, +les ayant connues de bonne heure, avant toute critique, nous gardons +des préjugés de sentiment sur telle oeuvre ou tel acte dont la +première impression s'est liée à nos souvenirs d'enfance. Nous savons +beaucoup de choses, mais fort inégalement. Tel détail est pour nous +énorme, et tel grand fait, appris plus tard, nous semble insignifiant. +Nous sommes contrariés et désorientés quand _notre_ histoire, _nos_ +anecdotes, certains mots de prédilection, établis dans notre mémoire +depuis longues années, sont réduits à leur valeur par l'histoire +sérieuse. Les _on dit_, par exemple, d'une dame de province, qui voit +bien peu Versailles et le colore de son charmant esprit, nous sont +restés agréables et chers, bien plus que les récits de ceux qui y +vivaient, qui voyaient et jugeaient; je parle des courageux Mémoires +de la grande Mademoiselle et de Madame, mère du Régent. + +C'est une oeuvre virile d'historien de résister ainsi à ses propres +préjugés d'enfance, à ceux de ses lecteurs, et enfin aux illusions que +les contemporains eux-mêmes ont consacrées. Il lui faut une certaine +force pour marcher ferme à travers tout cela, en écartant les vaines +ombres, en fondant, ou rejetant même, nombre de vérités minimes qui +encombreraient la voie. Mais s'il se garde ainsi, il a pour récompense +de voir surgir de l'océan confus la chaîne des grandes causes +vivantes. + +Connaissance généralement refusée aux contemporains qui ont vu jour +par jour, et qui, trop près des choses, se sont souvent aveuglés du +détail. Ils ont vu les victoires, les fêtes, les événements officiels, +fort rarement senti la sourde circulation de la vie, certain travail +latent qui pourtant un matin éclate avec la force souveraine des +révolutions et change le monde. + + * * * * * + +La grande prétention de ce règne est d'être un règne politique. Nos +modernes ont le tort de le prendre au mot là-dessus. Le grand fatras +diplomatique et administratif leur impose trop. Une étude attentive +montre qu'au fond, dans les classes les plus importantes, la religion +prima la politique. Sous ce rapport, le règne de Louis XIV, même en +son meilleur temps, est une réaction après l'indifférence absolue de +Mazarin et les hardiesses de la Fronde. + +La papauté remonta sous ce règne. Elle était fort déchue et un peu +oubliée. Ranke l'a remarqué. Actif et influent au traité de Vervins +(1598), le pape est simple spectateur, non demandé, non consulté, au +traité de Westphalie (1648), et n'assiste même plus au traité des +Pyrénées (1659); Mazarin lui ferme la porte. Louis XIV lui rend de +l'importance. Comme évêque des évêques, le roi toujours regarde Rome; +tantôt pour, tantôt contre, il s'en occupe toujours. Sous les formes +hautaines d'une demi-rébellion, le roi la sert dans le point désiré, +demandé cent ans par l'Église, et frappe le grand coup d'État manqué à +la Saint-Barthélemy. + + * * * * * + +La place que la _Révolution_ occupe dans le XVIIIe siècle est remplie +dans le XVIIe par la _Révocation de l'édit de Nantes_, l'émigration +des protestants et la Révolution d'Angleterre, qui en fut le +contre-coup. + +Tout le siècle gravite vers la _Révocation_. De proche en proche on +peut la voir venir. Dès la mort d'Henri IV, la France s'y achemine. +Elle ne succède à l'Espagne qu'en marchant dans les mêmes voies. Ni +Richelieu ni Colbert n'en peuvent dévier. Ils ne règnent qu'en +obéissant à cette fatalité et descendant cette pente. + +La conquête de quelques provinces qui tôt ou tard nous venaient +d'elles-mêmes, l'établissement d'un Bourbon en Espagne qui ne servit +en rien la France, ce n'est pas là le grand objet du siècle.--La +centralisation, si impuissante encore, un majestueux entassement +d'ordonnances (mal exécutées) n'est pas non plus ce grand +objet.--Encore bien moins les petites querelles intérieures du +Catholicisme. Dès 1668, le Jansénisme apparaît une impasse, une +opposition volontairement impuissante, beaucoup de bruit pour rien. La +clameur gallicane s'apaise encore plus aisément. Cette fière Église, +Bossuet en tête, au premier changement du roi, fait amende honorable à +Rome, se montrant ce qu'elle est, la servante de la royauté, rien +qu'une ombre d'Église qui s'humilie devant une ombre. + +La Révocation n'est nullement une affaire de parole. C'est une lourde +réalité, matériellement immense (effroyable moralement). + +L'émigration fut-elle moindre que celle de 1793? je n'en sais rien. +Celle de 1685 fut très-probablement de trois ou quatre cent mille +personnes. Quoi qu'il en soit, il y a une grosse différence. La +France, à celle de 93, perdit les oisifs, et à l'autre les +travailleurs. + +La Terreur de 93 frappa l'individu, et chacun craignit pour sa vie. +La Terreur de la Dragonnade frappa au coeur et dans l'honneur; on +craignit pour les siens. Les plus vaillants ne s'attendaient pas à +cela, et défaillirent. C'est la plus grave atteinte aux religions de +la Famille qui ait été osée jamais. Elle eut l'aspect, étrange et +inouï, d'une jacquerie militaire ordonnée par l'autorité, d'une guerre +en pleine paix contre les femmes et les enfants. + +Les suites en furent choquantes. Le niveau général de la moralité +publique sembla baisser. Le contrôle mutuel des deux partis n'existant +plus, l'hypocrisie ne fut plus nécessaire; le dessous des moeurs +apparut. Cette succession immense d'hommes vivants, qui s'ouvrit tout +à coup, fut une proie. Le roi jeta par les fenêtres; on se battit pour +ramasser. Scène ignoble. Ce qui resta, dura pour tout un siècle, c'est +l'existence d'un peuple d'îlotes (guère moins d'un million d'hommes) +vivant sous la Terreur, sous la Loi des suspects. + + * * * * * + +Le déplorable dénoûment du règne de Louis XIV ne peut cependant nous +faire oublier ce que la société, la civilisation d'alors, avaient eu +de beau et de grand. + +Il faut le reconnaître. Dans la fantasmagorie de ce règne, la plus +imposante qui ait surpris l'Europe, depuis la solide grandeur de +l'empire romain, tout n'était pas illusion. Nul doute qu'il n'y ait eu +là une harmonie qui ne s'est guère vue avant ou après. Elle fit +l'ascendant singulier de cette puissance qui ne fut pas seulement +redoutée, mais autorisée, imitée. Rare hommage que n'ont obtenu +nullement les grandes tyrannies militaires. + +Elle subsiste, cette autorité, continuée dans l'éducation et la +société par la grâce, par le caractère lumineux d'une littérature +aimable et tout humaine. Tous commencent par elle. Beaucoup ne la +dépassent pas. Que de temps j'y ai mis! Les trente années que je +resserre ici m'ont, je crois, coûté trente années. + +Non que j'y aie travaillé tout ce temps-là de suite. Mais, dès mon +enfance et toute ma vie, je me suis occupé du règne de Louis XIV. Ce +n'est pas qu'il y ait alors grande invention, si l'on songe à la +petite Grèce (ce miracle d'énergie féconde), à la magnifique Italie, +au nerveux et puissant XVIe siècle. Mais que voulez-vous? C'est une +harmonie. Ces gens-là se croyaient un monde complet, et ignoraient le +reste. Il en est résulté quelque chose d'agréable et de suave, qui a +aussi une grandeur relative. + +J'étais tout jeune que je lisais cet honnête Boileau, ce mélodieux +Racine; j'apprenais la fanfare, peu diversifiée, de Bossuet. +Corneille, Pascal, Molière, La Fontaine, étaient mes maîtres. La seule +chose qui m'avertit et me fit chercher ailleurs, c'est que ces +très-grands écrivains achèvent plutôt qu'ils ne commencent. Leur +originalité (pour la plupart du moins) est d'amener à une forme +exquise, des choses infiniment plus grandioses de l'Antiquité et de la +Renaissance. + +Rien chez eux qui atteigne la hauteur colossale du drame grec, de +Dante, de Shakespeare ou de Rabelais. + + * * * * * + +On a très-justement vanté le caractère littéraire de l'administration +d'alors. Ses actes ont une élégance de style, une noblesse peu +communes. Tels diplomates écrivent comme madame de Sévigné. Tout cela +est plein d'intérêt, et je ne m'étonne pas de l'admiration passionnée +avec laquelle mes amis ont publié ces documents. La valeur en est +très-réelle. Toutefois ne l'exagérons pas. Derrière cette pyramide +superbe des ordonnances de Colbert, derrière cette diplomatie si +vivante et si amusante de Lyonne, etc., il y a bien autre chose, une +puissance supérieure et souvent contraire,--le maître même, son +tempérament, son action personnelle qui, par moments, se jette, +brusque, sans ménagements, tout au travers des idées de Colbert, n'en +tient compte, parfois même semble les ignorer. Exemple (1668): au +moment où le ministre organise laborieusement son grand système +commercial et industriel, le roi, bien au-dessus de ces basses idées +mercantiles, écrit en Angleterre, comme un Alexandre le Grand, que, +«si les Anglais se contentent d'être les marchands de la terre et de +le laisser conquérir, on s'arrangera aisément. Du commerce du monde, +les trois quarts aux Anglais et un quart à la France,» etc. (_Négoc. +de la succ. d'Esp._, Mignet, III, 63.) + +On dira qu'il voulait tromper, amuser les Anglais. Erreur. Ce n'est +point une ruse. Et ce n'est une boutade. Sa conduite y est +conséquente. + +Leibnitz, jeune et crédule en 1672, s'imagine que le roi est un +politique, qu'on peut le détourner de sa guerre de Hollande par la +facilité de conquérir en Orient. Il ne sait pas, ou ne veut pas savoir +ce que le roi et Louvois avaient dit: «C'est une guerre religieuse.» +Si elle eût réussi, elle commençait la croisade générale d'Angleterre +et d'Europe qu'espérait l'Église de France. + + * * * * * + +La publication de la _Correspondance administrative_ nous a rendu un +grand service. Ce n'est qu'un spécimen (4,000 pages in-4º). Les +matières les plus vastes y sont réduites à quelques pièces. La grande +affaire du siècle, celle des protestants et de la Révocation, n'y +occupe que peu de pages. Les introductions sommaires de l'éditeur, M. +Depping, sont loin de suppléer à la prodigieuse quantité de pièces +qu'il a écartées. Cependant du peu qu'il donne on tire de grandes +lumières. Pour la première fois, on a vu le dessous, on a pu passer +derrière cette colossale machine de Marly qui imposait tellement par +l'immensité de ses rouages. La machine, vue ainsi, reste grande, +certainement, mais plus grossière qu'on n'aurait cru. Ce sont +d'énormes roues en bois, mal engrenées, dont les frottements sont fort +pénibles, qui gémit, qui crie, grince, qui souvent tournerait à +rebours si on n'y avait la main. Il faut qu'à chaque instant elle +intervienne, cette main humaine, pour rajuster, refaire, faciliter, +pour forcer un obstacle qui arrêterait. On voit même que, de temps en +temps, il y a des parties de la machine qui ne vont plus; ou, si elles +vont, c'est qu'elles sont poussées, et quelqu'un travaille à leur +place. Le grand machinateur Colbert, à chaque instant, se fait machine +et roue. On souffre, on peine à voir que généralement, sous cette +vaine montre d'une mécanique impuissante, l'agent réel c'est un homme +vivant. + +Vu par devant et à bonne distance, cela fonctionne avec des effets +assez réguliers. On admire. On respecte. On se souvient de +Montesquieu, du noble effort de l'homme pour ressembler à Dieu «qui +obéit toujours à ce qu'il a ordonné une fois.» De près, c'est autre +chose. Rien de général, la loi est peu, l'administration est tout. +Dans l'administration même, certaine volonté violente intervient et +trouble la règle d'exceptions fantasques. Variations d'autant plus +saisissantes qu'elles contrastent avec la pose des grands acteurs, la +redoutable gravité de Colbert, la majestueuse immobilité de Louis XIV. +Du centre immobile, ou cru tel, par l'irrégularité. Le gouvernail, +dans la main de Colbert, sous la main supérieure, à chaque instant +gauchit. C'est bien pis, après lui. Dès que le grand administrateur a +disparu, l'administration, déjà surchargée, va s'emmêlant de plus en +plus, elle tombe au détail des rapports individuels, dans la +surprenante entreprise de _diriger_ la France, homme par homme, +_diriger_ non-seulement la conduite, mais l'âme, la forcer de faire +son salut. + +Qui tient trop, ne tient rien. Les grands objets échappent. On a trop +à faire des petits. Les moeurs de telle religieuse, ou telle élection +de couvent occupent plus que la paix de Ryswick. La succession +d'Espagne est une affaire: mais combien secondaire devant celle du +quiétisme! Le testament de Charles II ne tient pas plus de place dans +les pensées du roi de France que la réforme de Saint-Cyr et ses dames +cloîtrées malgré elles, que le mortel combat de Bossuet et de Fénelon +pour madame de la Maisonfort. + + * * * * * + +Il faut des procédés très-divers pour étudier ce règne. Une fine +interprétation est nécessaire pour lire certains mémoires. Mais, +généralement, c'est par une méthode simple, forte, disons mieux, +grossière, qu'on peut comprendre la matérialité du temps. Ne vous y +trompez pas. Il s'agit, avant tout, d'un homme, d'importance énorme, +j'allais dire unique, qui, dans les choses décisives, tranche, selon +son humeur et son tempérament variable. Avec toute cette masse de +documents politiques, on se tromperait à chaque instant, si l'on +n'avait une boussole dans l'histoire minutieuse _et datée +attentivement_ des révolutions de la cour, mieux encore, dans le livre +d'or où, mois par mois, nous pouvons étudier la santé de Louis XIV, +racontée par ses médecins, MM. Vallot, d'Acquin et Fagon. + +L'immutabilité de la santé du roi est une fable ridicule. Il faut en +croire ces docteurs qui l'ont connu toute sa vie, et non pas +Saint-Simon, qui ne l'a vu que dans ses dernières années où il était +ossifié et ne changeait plus guère. + +Nous sommes maintenant si cultivés, si raffinés, que nous revenons +difficilement à l'intelligence de cette robuste matérialité de +l'incarnation monarchique. Ce n'est plus dans notre Europe actuelle, +c'est au Thibet et chez le grand Lama qu'il faut étudier cela. Du +moins pénétrons-nous du journal des médecins, livre admirable, dont le +positif intrépide n'atténue pas l'adoration. Le roi, de page en page, +est purgé et chanté. Imbibons-nous encore de la légende de Dangeau, si +scrupuleux, si ponctuel à noter cette vie divine en tous ses +accidents. Élevons-nous, si nous pouvons, aux amours extatiques de +Lauzun pour son maître, lorsque disgracié il jure de ne plus se raser. +Mieux encore, comprenons les dévotions de La Feuillade, qui, de sa +statue, fit chapelle, voulut y mettre un luminaire. La Madone était +détrônée. + +Voilà nos maîtres. Eux seuls font bien comprendre le règne de Louis +XIV. + + * * * * * + +Ce qui donne une idée bien forte de l'ascendant de terreur qu'exerçait +ce Dieu en Europe, c'est la multitude de faits qu'on n'ose écrire +pendant longtemps, même hors de France, et qui ne se révèlent que fort +tard, vers la fin du règne. Les souvenirs de la Fronde, qui l'avait +fait fuir de Paris, lui rendaient la presse odieuse. Il la ménagea +peu. Les faiseurs de brochures furent poursuivis à mort. En 94, +l'imprimeur d'un pamphlet est pendu, sans procès, sur un simple ordre +du lieutenant de police, et le relieur même est pendu. Nombre de +personnes, pour la même affaire, sont mises à la question et meurent à +la Bastille. + +On savait que le roi _avait les bras longs_ hors de France, et faisait +enlever en pays neutres les gens qui parlaient mal ou qui agissaient +contre lui. L'enlèvement de Marcilly en Suisse effraya tout le monde. +Celui du patriarche arménien Avedyk n'eut pas un moindre effet. On se +contait tout bas, portes fermées, le mystère du Masque de fer. La +fameuse cage de Saint-Michel, où Louis XI enferma La Balue, fut +occupée sous Louis XIV par l'auteur d'un pamphlet contre l'archevêque +de Reims. + +Non moins grande était la terreur à la cour et tout près du roi. + +J'ai dit l'anxiété où fut Madame (Henriette) pour certaines choses +imprudentes qui lui étaient échappées, et comment on abusa de sa peur. +Cette timidité générale rend l'histoire de la cour obscure. La grande +Mademoiselle, et Madame, mère du Régent, ont seules leur franc parler. +Saint-Simon vient très-tard; on a tort de le citer pour les +commencements. + +Comment remplir les graves lacunes que les mémoires nous laissent? +_Nullement avec les romanciers_, anecdotiers, les Bussy, les Varillas. +_Nullement avec les pamphlétaires_; le peu qu'ils ont de vrai est mêlé +de beaucoup de faux. Il faut patiemment recueillir, rapprocher les +lueurs sérieuses que l'histoire littéraire et les correspondances +politiques donnent sur l'histoire intérieure de la cour. Il faut +surtout dater les moindres faits par mois, par jour, autant qu'on +peut. Le seul rapport de date peut aider à trouver le rapport de +causalité. Ce qui précède dans le temps n'est pas toujours une +_cause_, mais à coup sûr ce n'est pas un _effet_. Voilà déjà une +connaissance négative, qui toutefois ouvre souvent un jour inattendu. + + * * * * * + +Ce qui domine, au reste, toute méthode, toute critique, ce qui me +semble le point de vue supérieur et essentiel, c'est ce que j'ai dit +tout à l'heure pour un des aspects de ce temps, et qui est vrai pour +tous: c'est qu'à l'exception de la machine bureaucratique, qui est sa +création propre, il _achève et finit_ beaucoup de choses, mais _n'en +commence aucune_. + +Louis XIV enterre un monde. Comme son palais de Versailles, il regarde +le couchant. Après un court moment d'espoir (1661-1666), les cinquante +ans qui suivent ont l'effet général du grand parc tristement doré en +octobre et novembre à la tombée des feuilles. Les vrais génies +d'alors, même en naissant, ne sont pas jeunes, et, quoi qu'ils +fassent, ils souffrent de l'impuissance générale. La tristesse est +partout, dans les monuments, dans les caractères; âpre dans Pascal, +dans Colbert, suave en Madame Henriette, en La Fontaine, Racine et +Fénelon. La sécurité triomphale qu'affiche Bossuet n'empêche pas le +siècle de sentir qu'il a usé ses forces dans des questions surannées. +Tous ont affirmé fort et ferme, mais un peu plus qu'ils ne croyaient. +Ils ont tâché de croire et y sont parvenus, à la rigueur, non sans +fatigue. Cet attribut divin (commun au XVIe siècle), à pas un n'est +resté: _La Joie!_ La joie, le rire des Dieux, comme on l'entendit à la +Renaissance, celui des héros, des grands inventeurs, qui voyaient +commencer un monde, on ne l'entend plus depuis Galilée. Le plus fort +du temps, son puissant comique, Molière, meurt de mélancolie. + + * * * * * + +Le siècle qui va suivre Louis XIV ne sera ni protestant ni catholique. +Les deux esprits en lutte au XVIIe, ayant fait leur suprême effort, +dès lors produiront peu dans la sphère religieuse. + +Rome, dès 1607, sur le conseil de saint François de Sales, défendit la +spéculation, la discussion se réfugia dans le silence. Le réformateur +Saint-Cyran, sincère et vrai prophète, prédit que sa réforme ne +servirait de rien. Le génie catholique suivit sa voie intime dans la +Direction (casuistique ou quiétiste), voie sinueuse, obscure, mais +illuminée à la fin par le duel de Bossuet et de Fénelon. + +Le génie protestant, théologico-politique, à travers les hommes et +les révolutions, eut sa transformation dans Milton, Sidney, Jurieu, +Locke et la constitution de 1688. Heureux événement pour toute +religion. Car la liberté politique qui garde les autres libertés, +celle surtout de l'âme religieuse, permet seule à cette âme de +chercher librement son Dieu. + +Donc, ainsi qu'un fruit mûr, rejetant une à une ses enveloppes, finit +par dévoiler son noyau intérieur, ce siècle, vers la fin, révèle le +fond mystérieux que les deux grands partis couvaient.--L'un aboutit à +la dispute sur la direction mystique, la minorité éternelle de l'âme +et la _mort de la volonté_.--Et l'autre, se posant en face, donne +l'_appel à la volonté_, le dogme du contrat social et la déclaration +des droits. + + * * * * * + +Cet appel à la volonté, nos protestants le firent en 1689. Ils +réclamèrent les États généraux. Les _Lettres_ de Jurieu, les _Soupirs +de la France esclave_, ces livres qui feront toujours vibrer les +coeurs, n'ont pas un autre sens. On y dit que la résolution +épouvantable d'une telle amputation ne pouvait pas se prendre sans +savoir de la France si elle voulait être ainsi mutilée. On y dit +qu'il ne s'agit pas seulement de faire rentrer les protestants, mais +de délivrer les catholiques et de rendre à la nation la disposition de +ses destinées. + +Grande et notable différence entre les deux émigrations. L'émigré +royaliste, le Vendéen de 93, dans leurs vaillants efforts, que +rapportaient-ils? Rien du tout. Rien que nos vieilles misères. Le +despotisme usé. L'émigré protestant, s'il eût eu ici un écho, s'il +n'eût été dispersé dans l'Europe par la jalousie des puissances, eût +rapporté la délivrance commune. + +Ce qu'il ne fit pour sa patrie, du moins il aida puissamment à le +faire pour le monde. La folie des prophètes qui réalisent à force de +prédire, le Mirabeau d'alors, Jurieu, la savante épée de Schomberg, +et, ce qui est bien plus, le brûlant dévouement des nôtres, tout cela +contribua directement et indirectement à la glorieuse révolution +anglaise. + +Je prie mes amis d'Angleterre de me permettre d'y insister un peu. Car +ce point a été trop légèrement indiqué par leurs historiens, même par +l'illustre et regretté Macaulay. Nos réfugiés donnèrent à Guillaume et +leur vie et leur dernier sou pour la croisade des libertés communes. +Outre les régiments qu'ils lui firent, ses sept cent trente-six +officiers étaient Français. Notre France n'était pas absente au jour +où l'Angleterre écrivit le grand mot moderne, le vrai droit divin, le +_libre contrat_. + +Et ce droit promulgué dans la mesure prudente d'une nation politique, +les nôtres l'universalisèrent pour toute nation dans la généralité +philosophique qui le rendait fécond et conduisait à l'appliquer. Dès +1689, Jurieu, contre Bossuet, posa le droit des peuples, en défendant +la cause de l'Angleterre devant l'Europe. Locke, comme on sait, +n'écrit qu'en 1690. Sidney (antérieur, il est vrai) n'était pas +imprimé. Dans la presse, Jurieu le devance. + +De même que Leibnitz et Newton trouvèrent en même temps le calcul de +l'infini, l'Anglais Sidney et le Français Jurieu, chacun de son côté, +formulent le contrat social. + + + + +HISTOIRE + +DE FRANCE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LE ROI ET L'EUROPE--FOUQUET--COLBERT + +1661 + + +L'Europe data, non sans raison, l'avénement du roi de la mort du +ministre (9 mars 1661), et observa curieusement quel serait le début +du règne. Le premier acte put en donner l'augure, et faire prévoir la +grande révolution qui devait en marquer la fin. + +Entre les corps et les députations qui vinrent complimenter le roi, il +fit fermer la porte aux ministres protestants, fit chasser de Paris +par un exempt le président Vignole, envoyé de leur chambre de Castres. +Il leur renouvela la défense de chanter les psaumes même chez eux, +supprima leurs colloques, enfin autorisa les enfants à se déclarer +contre leurs pères. Les filles de douze ans, les garçons de quatorze, +purent se dire catholiques, s'affranchir, élire domicile hors de la +maison paternelle. Ordre aux parents de n'y pas mettre obstacle et de +pensionner l'enfant converti, quelque part qu'il voulût aller (24 +mars). + +Trois coups en quinze jours, le dernier très-sensible. Tous les trois +étaient demandés d'avance par la dernière Assemblée du clergé, qui +avait voté ces demandes dès le 6 octobre (1660) et les remit en mars. +Accordé sans difficulté. La banqueroute imminente que Mazarin léguait +au roi le rendait fort docile pour un corps si puissant, et le seul +riche, celui qu'on pouvait dire le grand propriétaire de France, avec +qui il aurait si souvent à négocier! + +Le roi, _donné de Dieu_, était fort impatiemment attendu du clergé. +D'autre part, le peuple misérable, excédé des dix-huit années de +l'interminable ministre, plaçait un grand espoir de soulagement dans +son jeune roi. Il semblait que la France dût rajeunir. Dès le temps de +la Fronde, la blonde figure de cet enfant sévère, quand on le mettait +à cheval pour un lit de justice, charmait la foule, faisait larmoyer +les bonnes femmes, comme celle d'un ange sauveur. Il n'avait pas douze +ans, que les visionnaires, Morin, Davenne et autres, lui adressaient +leurs rêveries et le nommaient le bras de Dieu. + +Plus tard, un demi-fou, un brûlot des Jésuites, l'intime ami du +confesseur du roi, Desmarets, le promet aux dames dévotes comme un +vengeur suprême qui purgera l'Europe des Turcs, des Huguenots, surtout +des Jansénistes. + +L'objet de cette grande attente, le roi n'en était nullement étonné. +Il était né en plein miracle; il était le miracle même, demandé par +son père, consacré par sa mère dans la fondation du Val-de-Grâce, +formé, nourri dans cette religion, hors de l'humanité à une distance +prodigieuse. Ses Mémoires, écrits (ou du moins copiés) de sa main, +témoignent de sa conviction forte, paisible: il croyait Dieu en lui. + +Cela ne s'est jamais vu au même degré ni avant ni après. Comment +réussit-on à opérer ce vrai miracle d'une foi si robuste, d'un tel +culte du moi? Nulle flatterie n'y aurait suffi. Il y fallut une chose, +en réalité grande et rare, l'assentiment public et l'universelle +espérance. + +L'adoration peut faire un sot. Et, d'autre part, le plaisir et +l'empressement des femmes pouvaient faire un homme énervé. L'effet fut +autre. Il resta judicieux, haut, sec et dur, très-froid. Tout cela lui +venant comme chose due, agit peu sur lui. L'orgueil le conserva, dans +sa forte médiocrité. Même en ses passions et ses plus grands +emportements, au fond, il ne se livrait guère. + +Il avait encore une bonne chose pour rester ferme dans sa divinité, +une grande ignorance. S'il eût su un peu, il aurait douté. Il eût +hésité quelquefois. Mazarin y pourvut. Sauf quelques mots de l'Europe +au sujet du mariage, quelques conseils _in extremis_, il ne lui apprit +rien. Il dut se former lui-même, et de ce que plus tard Colbert, +Louvois, lui dirent, il ne prit que ce qu'il voulait. De là cette +sérénité, cette grâce souveraine qu'il n'eût eues jamais, s'il eût su +les obstacles et les difficultés réelles, les frottements de la +machine. Dans ses instructions à son fils, il lui conseille de se fier +à Dieu, qui agira par lui, de savoir peu, et de trancher. + +Mais ce qu'il sut très-bien, grâce à la pénurie où Mazarin l'avait +laissé dans son enfance, c'est qu'un roi qui voulait de l'argent +devait tenir les clefs de la caisse et se faire son propre intendant. +Cela lui donna une grande assiduité au conseil, et pour toute sa vie. + +Lorsqu'à la mort de Mazarin les ministres lui demandèrent à qui +désormais ils devaient s'adresser, il répondit: «À moi.» + +Dans cette déclaration, très-populaire, du roi, tout le monde admira, +bénit la grandeur de courage qu'il témoignait en prenant une telle +charge. Le surintendant des finances, Fouquet, en rit sous cape, ne +croyant pas à sa persévérance, et ne voyant pas derrière lui son +mortel ennemi, son successeur Colbert. + +Les Colbert offraient le contraste d'une origine fort roturière et de +marchands, avec une grande bravoure, le courage militaire et +l'intrépidité d'esprit. Colbert eut trois fils tués sur le champ de +bataille, ou blessés. Ce courage, dans un des membres de la famille +(leur oncle, le conseiller Pussort), tournait à la férocité. Pour le +ministre, ceux qui le virent avouent n'avoir rencontré nulle part un +homme de tant de coeur, qui eût un caractère si fort, mais si violent. + +Un honnête homme était sorti de la plus sale maison de France. Colbert +était intendant de Mazarin. Il avait manié ses vols, en gardant les +mains nettes, très-probe à l'égard de son maître. Du reste, il n'eut +pas du tout la tradition de Mazarin, mais plutôt quelque chose de +l'âme de Richelieu, son patron, son idole, et l'unique saint de son +calendrier. + +Comment prit-il le roi? par deux choses très-simples: 1º en lui +donnant dans la main plus d'argent qu'il n'en avait vu de sa vie; 2º +en lui persuadant qu'il ferait tout lui-même, lui montrant pièces et +chiffres, du moins quelques calculs sommaires, qui lui firent croire +qu'il tenait tout. + +La fortune de Mazarin, la plus grande qu'un particulier ait jamais +faite, était de cent millions d'alors. Il y avait quinze millions en +espèces, cachés dans des forteresses. Fouquet n'en dit rien, et +Colbert le dit. Le roi, en laissant à la famille la fortune apparente, +saisit la fortune cachée, et se trouva un moment le seul riche des +rois de l'Europe. + +Fouquet se croyait fort. Il était aimé de la reine mère, et il avait +gardé sa première place, celle de procureur général au Parlement. Il +ne pouvait être jugé que par ses collègues. + +Fils d'armateurs bretons, ce jeune homme plein d'esprit et de feu +avait apporté aux affaires le génie paternel, les goûts aléatoires des +grands joueurs de mer, sur terre hardis pirates. Il comprit tout +d'abord le fin du gouvernement d'alors, qui était une exploitation. +Prendre peu, c'était hasardeux. Mais, en prenant beaucoup, on pouvait +se créer une police qui tiendrait tout, le roi et les ministres même. +Police? parlons mieux, amitié avec les grands seigneurs, que lui, +Fouquet, _aiderait à soutenir leur rang_, et qui diraient ce qu'ils +verraient ou ce qu'ils auraient entendu. M. de Brancas avait eu de +Fouquet 600,000, M. de Richelieu 200,000, M. de Créqui 100,000 livres. +La Beauvais, dont les yeux, disons mieux, l'oeil unique, eut le +premier amour du roi et en qui il avait encore confiance pour ces +petites choses de jeunesse, eut aussi 100,000. Combien coûtait à +Fouquet le beau Vardes, l'homme le plus couru des belles dames, le +mieux posé pour voir, savoir, pour tirer d'elles le secret des maris? + +Avec tout cela Fouquet n'était pas fort. Et, s'il se maintint sous +Mazarin, malgré Colbert, c'est que Mazarin ne pouvait le prendre qu'en +se prenant lui-même, en ouvrant au grand jour le gouffre de la ruine +publique. Même après Mazarin, la ruine de Fouquet, effrayant la +finance, aurait arrêté la machine. On attendit l'époque principale des +rentrées de l'impôt, qui, dans ce royaume agricole, se faisaient après +la moisson. + +Retard de quatre mois (de mai en septembre). Profitons-en pour +regarder l'Europe. + +Sa situation favorise étonnamment le nouveau règne. Nous aurons beau y +regarder, nous ne pourrons y découvrir le moindre obstacle qui puisse +arrêter le jeune roi. Maître ici par l'effet d'une idolâtrie +singulière, il le sera ailleurs par l'universel épuisement. + +L'Espagne n'est plus une puissance; c'est une proie. Elle ne parvient +pas seulement à arrêter les Portugais, qui y entrent quand ils +veulent. La seule difficulté pour envahir l'Espagne, c'est désormais +de s'y nourrir. «L'alouette ne traverse les Castilles qu'en portant +son grain.» + +Mais la Flandre n'en est pas là. Elle attend désormais nos armées, +qu'elle entretiendra. + +L'Empire soutiendra-t-il l'Espagne? la lassitude de la guerre de +Trente-Ans subsiste, et les solitudes qu'elle fit ne sont pas +repeuplées. Le jeune empereur Léopold aura assez à faire et contre sa +Hongrie, et contre l'empire turc, galvanisé par les deux Kiuperli. + +Cet empire turc qu'on croit fini, le second Kiuperli le fait marcher +au Nord. Du désert turc, il tire deux cent mille hommes pour envahir +le désert de Hongrie. Voilà l'effroi de Léopold. S'il pense à +l'Occident, ce sera tout au plus pour s'entendre avec le plus fort et +retenir part dans les vols. + +Où sont donc aujourd'hui les colosses du XVIe siècle, les +Charles-Quint, les Philippe II, les Soliman et les Élisabeth? Et +l'Italie de Charles VIII, de François Ier, où est-elle? à quelle +profondeur maintenant, reculée dans la mort, enterrée deux fois, +oubliée presque! Rome même, la Rome de Jules II et de Sixte-Quint? +Plus déchue encore en Europe que solitaire en Italie. + +Le pape réel, qu'on ne s'y trompe pas, et l'_évêque des évêques_, +c'est ce jeune roi de France. Bon danseur et beau cavalier, à ces +traits il est reconnu le pilier de l'Église. La Vallière, Montespan, +Fontanges, etc., n'y feront rien. Entre lui et le pape, c'est lui que +les Jésuites suivent et choisissent (1681). En le menant, ils furent +menés eux-mêmes par l'entraînement général, en le confessant +l'adorèrent, et ne connurent guère d'autre Dieu. Rien, rien ne se +présente qui puisse l'arrêter en ce monde. + +L'Angleterre moins qu'aucune chose, comme on va le voir tout à +l'heure. + +En vérité, je ne vois sur le globe que l'imperceptible Hollande qui +pourrait le contrarier. Mais elle est gouvernée par le parti +français. + +Avant que le roi ait rien fait, tous les rois vont lui céder la +préséance. Du plus lointain orient de l'Europe, la Pologne vient lui +faire hommage, implorer la sagesse du nouveau Salomon, le prier +d'arrêter les Russes par son intervention, lui offrir la couronne +pour un Conti ou un Condé. + + + + +CHAPITRE II + +MADAME--CHUTE DE FOUQUET--LA VALLIÈRE + +1661 + + +L'aurore du nouveau règne, l'espoir illimité, vague, d'autant plus +charmant, qui s'attache aux commencements en toute chose, s'exprima +par l'apparition de madame Henriette, fille de la reine d'Angleterre +et soeur de Charles II. Elle épousa Monsieur, frère de Louis XIV, le +30 mars, vingt jours après la mort de Mazarin. + +Elle avait été élevée en France, était toute Française, et pourtant à +son mariage, à son installation dans sa cour du Palais-Royal, puis à +Fontainebleau, elle produisit tous les effets de la plus douce +surprise. Dès ce jour, les gens de mérite sentirent qu'ils étaient +vus, distingués, bien voulus, et par une personne qui sentait les +moindres nuances. «Elle seule sut distinguer les hommes, dit la Fare, +et personne après elle.» Molière, qui s'établit alors au théâtre du +Palais-Royal, reçut le premier ce regard. Le charme d'Henriette n'est +nullement étranger aux caractères de femmes qu'il traça alors et plus +tard, surtout à celui de Léonor dans l'_École des Maris_, d'Henriette +des _Femmes savantes_, etc. + +Le roi ne fut pas le moins touché. Il l'avait dédaignée enfant: femme, +il la regretta. + +Il faut remonter quelque peu pour comprendre la cour. + +La famille de Mazarin était un fléau. Le bataillon de ses nièces (fort +nombreuses) était né, formé, sous l'étoile de la reine de Suède, qui +vint à Paris en leur temps. Le cynisme altier de Christine, ses +courses errantes et son dévergondage, comme d'un vaisseau sans +gouvernail, enfin le coup royal qu'elle frappa sur Monaldeschi, tout +cela les avait éblouies, si bien qu'elles prenaient son costume, et +beaucoup trop ses moeurs. Une autre singularité de ces Mazarines, +c'est que leur frère, à l'instar des Condés, admirait, célébrait, les +charmes de ses soeurs, et vivait avec elles dans une peu édifiante +union. + +L'aînée, Marie, sombre Italienne aux grands yeux flamboyants, avec un +esprit infernal et l'énergie du bas peuple de Rome, enveloppa un +moment le froid Louis XIV d'un tourbillon de passion. Elle eût été +reine à coup sûr si son oncle n'avait découvert son ingratitude: elle +travaillait déjà à le perdre. Donc il maria le roi à l'infante +d'Espagne, «qui étoit une naine,» replète, le cou court, la taille +entassée. La question restait tout entière avec un tel mariage. Marie, +que Mazarin voulait marier en Italie, croyait bien, à sa mort, qu'elle +resterait ici, reprendrait ascendant. Mais elle eut beau prier, +pleurer, se jeter à genoux, le roi confirma son exil. + +Restait sa soeur Olympe, plus dangereuse encore, âme et visage noirs, +qui n'en avait pas moins un attrait de malice. Elle avait été pour le +jeune roi comme une camarade; elle jouait la comédie avec lui, se +prêtait à tout pour le prendre. En vain. Mais, mariée, comtesse de +Soissons, au moins par l'adultère, les basses complaisances, +l'amusement d'un salon où elle attirait les plus belles, elle tenait +le roi près d'elle, et il y venait tous les soirs. L'avénement +d'Henriette heureusement ôta au roi le faible qu'il pouvait garder +pour Olympe. Il chargea le beau Vardes de l'en débarrasser, de s'en +faire le galant. L'un semblait né pour l'autre; on n'eût pas pu +trouver un couple plus pervers. + +Henriette, au contraire, quelles qu'aient été les taches de sa vie, +était d'une extrême bonté, qui ne s'est plus retrouvée en ce siècle. +La Montespan n'amusa que par la méchanceté. Et madame de Maintenon eut +un sobre esprit négatif, toute réserve, blâmant sans blâmer, qui +séchait et stérilisait. Henriette n'était que bienveillance. Pour +briller, elle n'avait nul besoin de critique, ni même de saillies. +Elle fut toute douceur et lumière, sympathique pour tous, bonne même +pour ses ennemis. + +À dix-huit ans, elle annonçait une maturité singulière. Et, en effet, +elle avait déjà traversé une longue vie. Elle naquit d'un moment ému; +et il y paraissait. En pleine guerre, Charles Ier, le roi errant des +Cavaliers, rejoint à Exeter sa peu fidèle épouse, qui avait tant +contribué à le perdre. N'importe, sans querelle, on s'embrasse pour la +dernière fois. De là notre Henriette, qui naît attendrissante, d'une +larme et du baiser d'adieu. + +La mère accouche en pleine guerre, sous le canon, dans une place +assiégée, fuit avec un amant, se sauve en France. Le berceau reste en +gage aux mains des Puritains. Les exemples bibliques ne manquaient pas +pour les meurtres d'enfants. Cependant elle vit, et à deux ans va +rejoindre sa mère. C'était aller d'une révolution à une autre, du Long +Parlement à la Fronde, des batailles aux batailles, alterner les +misères. La cour de France fuit à son tour, et la reine d'Angleterre +est oubliée au Louvre, souvent l'hiver sans pain ni bois. L'enfant +restait au lit, faute de feu. + +Elle avait cinq ans en 1649, quand on décapita là-bas son père. Ici sa +mère, avec son bel Anglais (qu'elle épousa, dit-on), vivait fort mal: +battue, pillée par lui, dès qu'il venait un peu d'argent. C'est toute +la moralité que la petite eut sous les yeux. + +Les trois enfants, Charles II, Jacques, et Henriette bien plus jeune +qu'eux, vivaient ensemble, très-unis. Le premier, qui n'eut jamais ni +coeur ni âme, adorait pourtant sa petite soeur. Pour elle, elle +n'aima, je crois, jamais rien que ses frères, et ne vit jamais que +leur intérêt, qui fut toute sa politique, toute sa morale. Jouet du +sort et des événements, elle flottait et n'eut guère de foi que le +sentiment de famille. Elle faillit mourir un jour de la fausse +nouvelle que Jacques était tué. Pour rétablir, affermir Charles II, +elle eût voulu épouser le roi et donner à son frère l'appui de la +France. Mais elle ne fut jamais la femme matérielle qu'il fallait à +Louis XIV. Alors surtout elle était maigre; il ne sentait pas sa +grâce, ou, s'il en convenait, c'était pour regarder la charmante +enfant, sage et douce, comme une relique, une sainte de chapelle. Ce +qu'il exprimait par un mot assez sec: «J'ai peu d'appétit pour les +petits os des Saints-Innocents.» + +Henriette était élevée aux Visitandines de Chaillot, fondées par sa +mère, et dirigées par mademoiselle de La Fayette, la divinité de Louis +XIII, laquelle (on l'a vu) avait esquivé le trône de France. Cette +dame, canonisée vivante, couvrait de sa sainteté un couvent +très-mondain, un parloir très-galant, et qui de plus était un centre +politique, le foyer souterrain de la révolution catholique +d'Angleterre. Belle expiation pour la veuve, non irréprochable, de +Charles Ier. L'instrument naturel de ce grand événement pouvait être +la jeune Henriette, si elle épousait au moins Monsieur, frère de Louis +XIV, et si elle gardait son jeune ascendant sur Charles II, qui +l'avait tant aimée. + +Charles II avait fait comme son grand-père maternel Henri IV. Pour +régner, il fit «le saut périlleux.» Il jura tout haut la foi +protestante, assurant tout bas la France et l'Espagne qu'il se +referait catholique, autrement dit roi absolu. Sous le prétexte du +mariage projeté de sa soeur avec Monsieur, la reine d'Angleterre alla +le voir, le sommer de sa parole et le tenter par l'argent de Louis +XIV; sa mère venait le prier de rentrer dans les voies de Charles Ier, +dans le chemin de l'échafaud. Mais on n'espéra le corrompre qu'en lui +menant son bijou, la délicieuse Henriette. Innocente Marie Stuart, +dont on abusait pour la trahison. + +La cour de France tentait le roi et tentait la nation. Au roi, on +proposait un mariage de Portugal, énorme d'argent comptant. À la +nation, l'avantage de voler l'Espagne sur toutes les mers. Louis XIV +soldait une armée anglaise, auxiliaire du Portugal, contre son +beau-père, le roi d'Espagne, dont la veille il venait de presser la +main. + +Madame émut fort la cour d'Angleterre. Elle avait l'attrait singulier +de ceux qui ne doivent pas vivre; elle ressemblait plus au décapité +qu'à sa pétulante mère. (_Voy._ le petit portrait, si pâle, de Charles +Ier qui est au Louvre.) C'était l'ombre d'une ombre, comme une fleur +sortie du tombeau. Sur le vaisseau même qui la ramena, de violentes +passions éclatèrent. La traversée fut longue, elle fut très-malade et +dangereusement, presque à mourir. L'ambassadeur Buckingham, et +l'amiral qui la menait, se disputaient cette mourante, étaient près de +tirer l'épée. Elle se remit un peu enfin, aborda, et on put la marier. + +Pour cette personne si frêle, c'était un bonheur d'avoir un mari comme +Monsieur, qui n'était guère un homme, qui n'aimait pas les femmes, et +qui, selon toute apparence, sauverait à la sienne les fatigues de la +maternité. Jusqu'à douze ou treize ans, on l'avait élevé en jupe de +fille, et il avait l'air en effet d'une jolie petite Italienne. Il +avait beaucoup vécu chez la Choisy, femme d'un officier de sa maison, +dont le fils passa de même sa jeunesse habillé en fille, et comme +telle, accepté des dames qui couchaient parfois avec elles cette +poupée, sans danger pour leur sexe. + +Monsieur était le plastron de son frère; le roi s'en moquait tout le +jour. La reine mère, dans leurs disputes, ne manquait pas de juger +pour l'aîné et de faire fouetter l'autre. Il eut le fouet jusqu'à +quinze ans. Il faut voir dans Cosnac les efforts inutiles de ce bon +domestique pour en faire un homme. Il n'y réussit pas. Madame se +trouva avoir une fille pour mari. + +Monsieur avait vingt ans, Madame dix-sept. Mais il était resté enfant. +Il passait tout le temps à se parer, à parer les filles de la reine, +ou ses jeunes favoris. Il reçut bien Madame, mais comme un camarade +qui l'amuserait, sur qui il essayerait les modes. Il n'imaginait pas +avoir à lui dire autre chose. Il la montrait, voulait qu'on la trouvât +jolie, et pourtant, par moments, il craignait qu'elle ne le fût trop +et plus que lui, qu'elle ne lui enlevât ses petits amis, Guiche, +Marsillac et autres. + +C'était là sa seule jalousie. Quand il la vit admirée, entourée, il +fut ravi, pensant que sa cour deviendrait la vraie cour royale. Mais +il le fut encore plus quand il vit le roi amoureux d'elle, pensant +qu'elle le protégerait, que par elle il aurait ce que ses favoris +voulaient et ce que refusait son frère, un apanage, comme avait eu +Gaston, la royauté du Languedoc. + +La joie de Monsieur fut au comble, lorsqu'à Fontainebleau il vit le +roi ne pouvoir plus se passer de Madame, arranger tout pour elle, +chasses, bals et parties, et la faire enfin la vraie reine. Il pensa +qu'il gouvernerait. Madame aussi n'en était pas fâchée, et laissa +faire. Elle fut la déesse, l'idole du lieu. Quelle que fût la légèreté +de son âge, elle réfléchissait; sa puissance sur le roi était +justement ce que sa famille avait le plus désiré, ce qui assurait +Charles II sur ce trône branlant, sanglant, et tout chaud de Cromwell. +Elle servait son frère, le sauvait peut-être dans l'avenir. Sa mère, +au couvent de Chaillot, pensait que Dieu se sert de tous moyens, et +que cet entraînement du roi pourrait avoir de grandes conséquences +pour la conversion de l'Angleterre et le triomphe de la religion. +Madame essaya plus tard de faire rompre son mariage. Mais je crois +que, du premier jour, elle le trouva fort ridicule, conçut d'autres +pensées. La jeune reine pouvait mourir; quoique son gros visage +d'enfant bouffi ne fût pas sans éclat, elle venait d'une race +malsaine, d'un père usé (qui eut trente ou quarante bâtards), et les +enfants qu'elle eut, généralement ne vécurent guère. Sa survivance +revenait à Madame incontestablement. Monsieur n'aurait fait nul +obstacle; il l'aurait quittée avec joie pour épouser le Languedoc et +trôner là avec ses favoris. + +La reine, quoique enceinte à ce moment, fut oubliée tout à fait de +Louis XIV à Fontainebleau. Il s'occupa uniquement de sa belle-soeur. +Cette grande forêt mystérieuse et coupée de rochers, isolée, permet +peu l'étiquette. Leurs promenades solitaires duraient fort tard la +nuit, et jusqu'au jour (en juin). Madame, obéissante, n'objectait +rien, ni l'opinion, ni sa santé. Le roi n'y pensait pas. Il eut toute +sa vie l'insensibilité de l'homme bien portant qui ne ménage en rien +les faibles. Le bon portrait du Louvre nous le donne, comme il était, +jeune homme à cheveux bruns, à petites moustaches, l'air sec et +positif. Il a de sa mère une délicatesse de teint très-noble et peu +commune, mais la lèvre autrichienne du grand mangeur, une bouche +déplaisante, sensuelle et lourde, et qui accuse aussi le mépris de +l'espèce humaine. + +Ce que Madame avait le plus à craindre, maladive et mal mariée, +c'était une grossesse qui la tuerait peut-être ou confirmerait son +mariage. Tous tournaient autour d'elle, Buckingham surtout, +l'ambassadeur, fils de l'amant d'Anne d'Autriche, et le jeune comte de +Guiche qui professait un culte pour elle, culte éthéré pour un esprit. +Le roi était jaloux de Guiche qui était exactement de son âge, mais +bien plus agréable, et que Madame ne semblait pas haïr. Cela plus +qu'aucune autre chose dut le piquer, jaloux et absolu, comme il était. +Sa vanité en jeu eût tout brisé pour un caprice, et pour être le +maître. Madame, dès l'enfance, voyait en lui le roi, celui de qui +pouvait dépendre le sort de sa famille. Elle le dit elle-même, elle +lui fut toujours soumise et «seroit morte plutôt que de désobéir en +aucune chose.» + +Le 23 juin, Charles II, payé, marié de la main de Louis XIV, +conformément à leur traité secret, consomma son mariage avec la +Portugaise; et le 27, le jour où la cour de Fontainebleau eut la joie +de cette nouvelle, la soeur de Charles II devint enceinte. + +L'intime union des deux rois, si dangereuse à l'Angleterre, et +qui rendit la France si terrible à l'Europe, se resserra ainsi +de deux manières; mais bien aux dépens de Madame, qui redevint +très-languissante. Elle ne dormait pas dans sa grossesse, sinon +à force d'opium. Elle était toujours sur son lit. Mademoiselle +de Montpensier, qui l'y vit, lui trouva bien mauvaise mine, et +fut frappée de sa maigreur. + +Madame de Motteville et Cosnac disent qu'à la naissance des enfants de +Madame, c'était le roi qui s'en réjouissait, et qu'à leur mort, si +Monsieur n'en riait, tout au moins il n'en pleurait pas. Cela se vit +surtout à une couche où elle faillit périr; Monsieur s'en alla +s'amuser. + +Madame par trois fois eut prise sur le roi, les premières fois par +l'amour, en dernier lieu par les affaires et par le besoin qu'il eut +d'elle pour influer sur Charles II. + +Monsieur avait d'abord été ravi de l'importance nouvelle que lui +donnait sa femme. Mais on ne lui permit pas d'être si froid: on le +força d'être jaloux. La reine mère, qui l'était extrêmement de Louis +XIV, fit crier Monsieur, cria elle-même. Elle lui avait passé sa +vieille femme de chambre, une négresse et autres; elle ne lui passa +pas Madame, dont l'ascendant eût annulé le sien. De toutes parts on +travailla. On rappela doucement au roi que la reine en serait +chagrinée, et pourrait manquer son Dauphin. On lui rappela qu'il +venait d'établir un conseil de conscience pour mieux régler l'Église; +un tel amour allait-il bien avec ces prétentions d'austérité? Enfin, +ce qui agit mieux, on exalta le génie de Madame: on fit entendre au +roi qu'une personne supérieure à ce point voudrait le gouverner, ou +que du moins on le croirait mené par elle. + +Cela le rendit bien pensif. Et, d'autre part, Madame eut peur du +bruit. Il fut convenu entre eux que le roi, pour aller chez elle, +ferait semblant d'être épris d'une petite fille, la Vallière, que la +Choisy venait de donner à cette princesse. Il y eut un grand accord +pour cette affaire. Les complaisants habituels des plaisirs du roi +travaillèrent dans le même sens que la reine mère et les dévots, pour +le séparer de Madame. On poussa la Vallière, qui était très-naïve: on +agit sur son coeur; on lui fit découvrir qu'elle aimait le roi. Puis, +le bouffon Roquelaure, brutalement, chez Madame, la mène au roi tout +droit, la dénonce, lui dit qu'elle est folle de lui. Le trait porte: +le roi la voit rougissante, éperdue, abîmée dans sa honte; il devient +lui-même amoureux. + +Ce premier règne de Madame avait duré trois mois (mai-juin-juillet). +En août, la Vallière succéda. Le 17, Fouquet invita toute la cour à +son château de Vaux. Il y eut une prodigieuse fête, un dîner de six +mille personnes. Le château, premier type de ce que le roi fit plus +tard à Versailles, était une merveille d'eaux jaillissantes, une +féerie. Fouquet, qui y mit des millions, comptait, selon toute +apparence, prendre son jeune roi dans cette maison de voluptés, comme +Zamet eut chez lui Henri IV, et Montmorency Henri II. + +Molière y donna les _Fâcheux_. Fouquet lui-même, par un auteur à lui, +en fit faire le prologue, où audacieusement on exaltait la _justice_ +du roi. C'était dire que Fouquet ne craignait rien pour lui. Le roi, +outré, voulait le faire arrêter à l'heure même. Sa mère s'y opposa, +et on sut le distraire par une puissante diversion. + +Dans les _Fâcheux_, le roi avait, dit-on, dicté ou inspiré la jolie +scène du chasseur. Le vrai fond de la fête de Vaux fut réellement une +chasse. La chasse de Fouquet par ses ennemis pour le faire tomber au +filet. La chasse de la Vallière pour la livrer au roi. Les +complaisants y travaillaient. La petite personne avait deux +singularités, très-ravissantes, au défaut de grande beauté, c'est +qu'il n'y en eut jamais une si amoureuse, et pourtant si pudique, si +craintive, si honteuse du mal (jusqu'à risquer sa vie). Il fallut une +surprise. Vardes, Saint-Aignan et autres, dans le trouble de la fête, +sous je ne sais quel prétexte, l'attirèrent; on la prit au piége (17 +août). + +On devinait si bien ce grand mystère, que Fouquet, qui avait des gens +pour flairer tout, avait d'avance essayé d'acheter la protection de la +future maîtresse. On en profita contre lui; on fit croire au roi, tout +ému d'elle à ce moment, que Fouquet avait l'insolence de vouloir être +son rival, que peut-être il l'était déjà. Il y avait une figure blonde +aux peintures d'un salon; on dit au roi que c'était la Vallière; fable +absurde, mais sa fureur jalouse l'accepta sans difficulté. + +Pour perdre plus sûrement Fouquet, on le faisait très-redoutable. Et +en cela on conseillait mal le roi pour sa dignité. On lui fit faire +des choses basses, ruser, mentir, conspirer contre son sujet. Fouquet +le voleur, au contraire, se conduisit en chevalier. Sur un mot qu'on +lui dit que le roi ne pouvait lui donner certaine distinction, s'il +gardait son ancienne place de procureur général au Parlement, il la +vendit, en tira un million, et le remit au roi, qui accepta. +Dissimulation honteuse, inutile. Le Parlement était par terre et ne +pouvait se relever. La forteresse de Bellisle, que Fouquet avait +fortifiée, n'eût pas tenu pour lui. Lui-même, en ses papiers, dit +qu'il ne pouvait que se sauver; et encore, où? il ne le savait pas. Il +eût été livré, où qu'il allât. Nul État ne l'aurait gardé contre Louis +XIV. Le roi l'emmena jusqu'à Nantes pour l'arrêter (5 septembre). Il +eût pu l'arrêter partout. + +On put voir, ce jour-là, qu'il y avait deux peuples en France. Celui +d'en haut, la cour, les belles dames et les beaux esprits, pleurèrent +Fouquet. Mais le peuple d'en bas faillit le mettre en pièces. Les +gardes eurent peine à le défendre. Il avait mérité ces sentiments +divers. Sa police paraît avoir été dirigée par une dame Duplessis +Bellièvre, qui lui achetait des femmes et des secrets, d'autre part, +par le protestant Pélisson, que le roi employa plus tard à brocanter +des consciences. Il y avait dans ses pensions de gens de lettres des +choses surprenantes; il donnait, par exemple, 12,000 francs par an +(somme énorme) à Scarron; était-ce bien pour les beaux yeux du +cul-de-jatte? La très-jeune madame Scarron, jolie, froide et discrète, +tenait là un salon mêlé où tous se rencontraient, et le vieux Paris de +la Fronde et des jeunes gens du nouveau règne; elle-même était bien +chez les dames du parti dévot. + +On trouva chez Fouquet de quoi le faire pendre, un plan de guerre +contre le roi, des ordres pour fondre des balles, des serments de +capitaines prêtés à lui, Fouquet. Sa défense consistait à dire que +c'était un vieux plan, fait, non contre le roi majeur et fort, mais +contre le roi alors sous Mazarin. Quant aux vols, tout ce qu'il +disait, c'est que Mazarin volait aussi. Non content de voler, il +aidait toute la finance à faire comme lui. Les financiers ne prêtaient +plus à Mazarin, mais personnellement à Fouquet, qui se trouvait ainsi +l'emprunteur universel. Il prêtait à l'État, et pour se rembourser il +levait l'impôt, et le versait dans sa propre caisse. + +Effroyable gâchis. À la banqueroute de 1648, Mazarin avait payé en +papiers dont on ne donnait pas dix pour cent, Fouquet et ses amis les +rachetaient à ce prix, et les mettant aux caisses publiques comme bons +et valables, gagnaient ainsi 90. Le Parlement montra une lenteur, une +mollesse coupables à juger un procès si clair, et il le finit +honteusement par un arrêt de bannissement qui eût laissé Fouquet libre +d'aller s'amuser à Venise et partout en Europe. La haine personnelle +de Colbert ne le permit pas. + +Sans cette haine, on n'eût pas fait justice. En frappant les petits +voleurs on aurait épargné le grand. Le roi garda Fouquet et l'enferma +à Pignerol jusqu'à sa mort. + +Les financiers étaient un parti odieux, mais serré et compacte, qui +avait ses racines et à la cour et dans la haute bourgeoisie. Ils +avaient avec eux une classe plus intéressante, les petits rentiers, +qui était tout un peuple dans Paris. L'émeute cependant n'était pas à +redouter. Le danger était qu'on n'agît sur le roi, qu'on ne lui fît +craindre les suites de mesures hardies que l'on allait prendre; mais +la violence de Colbert trouva un ferme point d'appui dans la sèche +dureté de son maître, dans ses besoins d'argent. La succession de +Mazarin avait fourni l'été, que ferait-on l'hiver? Colbert se chargea +d'y faire face par une grande razzia sur la finance et les comptables. +La chambre de justice que l'on créa devait s'enquérir de leurs biens +et des sources de leur fortune, en remontant à Richelieu et jusqu'à +l'année 1635. Ordre de prouver en huit jours, sinon tout saisi dans un +mois. _Appel du roi au peuple_ dans toutes les chaires des églises, +pour qu'il dénonce les abus. + +La chambre de justice envoie ses agents en province pour encourager, +_rassurer les dénonciateurs_. On frappe en haut, en bas. + +Un Guénégaud (puissante famille de Paris) est mis à la Bastille, un +financier pendu, des receveurs, des sergents même. Les traités que +Fouquet avait faits pour l'État, annulés et cassés. Les rentes, +rognées par Mazarin, sont réduites encore par Colbert. + +Et, ce qui fut très-vexatoire, c'est qu'on chercha en remontant ceux +qui avaient gagné à certaines époques où l'État remboursait, et qu'on +les obligeât de restituer le gain fait par leurs pères ou par les +premiers possesseurs. Le roi crut faire grâce à plusieurs en les +réduisant des deux tiers. + +Paris fut très-ému, mais généralement la province, surtout le petit +peuple, salua _la Terreur_ de Colbert de ses applaudissements. La +vérification des dettes des villes, redoutée des notables qui en +maniaient les fonds, causa une grande joie à ceux qui n'étaient rien. +En Bourgogne particulièrement, les États et le Parlement, les +honorables bourgeois voulaient résister à Colbert; il y eut émeute, +mais contre eux. La _populace_, se choisissant pour chefs des +vignerons, des tonneliers, des savetiers, faillit tomber sur les +_défenseurs des libertés provinciales_; elle prit les armes pour le +roi, qui protégea les notables à grand'peine. + + + + +CHAPITRE III + +LE COMPLOT CONTRE MADAME--MORIN BRÛLÉ VIF + +1662-1663 + + +On fait communément deux parts dans le règne de Louis XIV: les belles +années où, sous l'influence de Colbert, il se serait maintenu +indépendant des influences du clergé, et la mauvaise époque où il céda +sans réserve. Division arbitraire. Dès les premières années, sauf un +moment très-court, le roi fut l'instrument des rigueurs +ecclésiastiques. Ce que chaque Assemblée du clergé avait voté et +demandé au roi (en retour du don gratuit) fut, dans les intervalles +d'une Assemblée à l'autre, exigé de lui par les représentants qu'elles +avaient en permanence, lesquels suivaient la cour et ne la quittaient +pas. Les ministres du roi, Colbert et le Tellier, qu'il employait +sans façon aux services les plus bas, dans ses affaires d'amour, +n'avaient nulle action dans la haute sphère morale et religieuse. Le +roi, jeune alors, dépendait peu sans doute de son confesseur ridicule, +le P. Canard (Annat), connu par ses plates brochures (le _Rabat-joie_, +l'_Étrille du Pégase des Jansénistes_, etc.). Mais l'assesseur +d'Annat, son futur successeur, le dangereux P. Ferrier, savait bien +faire peser sur le roi le poids de tous ses entourages, d'une mère +dévote et malade, de la cour, de la ville, d'une cabale immense qui +dominait Paris. + +L'archevêché en était le centre nominal. Mais le centre réel était +dans les hôtels des saintes, dans les salons dévots de mesdames +d'Aiguillon, d'Albret et Richelieu (Anne Poussart), chez mesdames de +Guénégaud et de Lamoignon, etc. Noblesse, robe et finances, tout +s'associait dans ces bonnes oeuvres. Ces dames charitables, +aveuglément zélées, faisaient par charité des actes étranges, par +exemple des enlèvements d'enfants, et cela dans l'hôtel du premier +président Lamoignon, qui avait la police du Parlement. Les dames +d'Aiguillon et Richelieu, qui n'avaient pas de famille ou la perdirent +bientôt, étaient tout entières, corps et biens, lancées de toutes +leurs passions, de leur fortune immense, dans l'intrigue dévote, et ne +reculaient devant rien. + +Ces dames, fort imaginatives et romanesques, tout aussi bien que les +mondaines, étaient menées par le roman religieux. J'appelle ainsi, non +pas un narré d'aventures, mais le manége passionné, les alternatives +orageuses de la direction mystique. Elles lisaient peu la _Clélie_, +le _Cyrus_, les longs pèlerinages de _Tendre_, qui faisaient les +délices des Précieuses et de l'hôtel de Rambouillet. Mais elles-mêmes +faisaient de bien autres voyages dans le champ des visions +allégoriques sous la direction pieuse et galante de Desmarets de +Saint-Sorlin, l'excellent ami des Jésuites. Du reste, les deux mondes +n'étaient pas séparés, autant qu'on pourrait croire. Aux parloirs des +couvents, à Chaillot, aux Carmélites de la rue du Bouloi, les +mondaines qui y donnaient des rendez-vous à leurs amants (_Voir_ +madame de La Fayette) y rencontraient aussi les saintes, négociaient +et tripotaient ensemble, une oreille à la grâce, une oreille à +l'amour. Les profanes attendrissements, les faiblesses de coeur, +n'aidaient pas peu à préparer la sensibilité mystique, voie nouvelle +où entraient alors les Jésuites, trop faibles sur le champ de la +controverse. + +Pascal venait de mourir, mais les _Provinciales_ vivaient. Les +Jésuites restaient frappés par deux choses incontestables: 1º Leur +Société entière était atteinte; chaque auteur cité par Pascal portait +l'approbation de la Société. 2º Le monde voyait trop que Pascal, par +pudeur, les avait épargnés, omettant le plus fort, leur servile +tolérance des choses sales, leur bassesse pour les avaler, enfin les +tendresses équivoques de la galanterie religieuse. + +Il avait soigneusement évité cela, craignant d'ébranler la confession +et l'Église même. C'est là qu'ils se réfugièrent. Ils enfoncèrent +précisément au lieu qu'il leur avait laissé. Ils y trouvèrent +l'_illuminisme_, l'anéantissement moral, la mort voluptueuse qu'on +appela plus tard quiétisme. C'était un grand parti sous terre qui +gouvernait beaucoup de femmes, la plupart de ces grandes dames dévotes +dont j'ai parlé. L'intendant de madame de Richelieu, l'académicien +Desmarets de Saint-Sorlin, était, quoique laïque, leur directeur à la +mode, et des salons son influence s'étendait aux couvents. Il s'offrit +aux Jésuites, mordit leurs ennemis, et devint l'ami le plus cher des +pères Annat, Ferrier, donc bien en cour et à l'archevêché. Ses livres +les plus excentriques parurent armés et cuirassés des plus hautes +approbations. + +Il n'y avait pas trente ans que le célèbre capucin, le P. Joseph, +avait dénoncé à Richelieu les _illuminés_ dont les doctrines étaient +celles de Desmarets. Le ministre controversiste aurait frappé; mais on +lui dit qu'en Picardie seulement il y en avait soixante mille. Il en +fut effrayé, et recula. Au fait, s'il eût puni, où se serait-il +arrêté? Où commençait la culpabilité? Beaucoup rasaient l'abîme ou y +avaient le pied. Tels allaient jusqu'au bout. Tels restaient à moitié +chemin. Tels, adversaires de ces doctrines, en prenaient parfois le +langage, s'égaraient par moments aux bosquets de l'_Épouse_ dans les +suavités ambiguës, dangereuses, du Cantique des cantiques. (_V._ +lettres de Bossuet à la veuve Cornuau.) + +On dit et on répète que ce siècle est toute convenance, toute +harmonie. Erreur. Les plus violentes dissonances y crient à chaque +instant. Le roi emploie Colbert pour l'accouchement de la Vallière et +pour l'allaitement du poupon. Il emploie le Tellier, son vieux et +important ministre, pour menacer la gouvernante des filles de la +reine, qui a osé griller leurs fenêtres et les garder des visites +nocturnes du roi. Dans les choses religieuses, mêmes dissonances, +effrontées. Desmarets contient déjà Molinos. Il professe, sans détour, +avec privilége du roi et l'autorisation de l'archevêque, que, si l'âme +sait s'anéantir, _quoi qu'elle fasse, elle ne pèche plus_. «Dieu fait +tout, souffre tout en nous. S'il y a des troubles par en bas, l'autre +moitié l'ignore. Les deux parties, raréfiées, finissent par se changer +en Dieu. Et Dieu habite alors avec les mouvements de la sensualité qui +sont tous sanctifiés.» + +Desmarets ne s'en tenait pas à enseigner ces belles choses aux dames +du monde. Il les insinuait «à ses colombes,» les religieuses. Chose +bien grave, si l'on songe à l'état maladif, dépendant, de ces pauvres +âmes en qui l'enseignement du directeur n'est pas, comme chez les +dames, balancé par la variété des impressions de la vie active, par la +famille qui rappelle au devoir, au bon sens. + +Ces doctrines n'étaient pas nouvelles. Desmarets les avait seulement +parées de plates allégories et des grotesques fleurs du bel esprit du +temps. Maître chez madame de Richelieu et disposant de sa fortune, il +imprimait ses dangereuses sottises avec un luxe royal, de splendides +gravures. Monument singulier d'ineptie prétentieuse, impudente. Dans +ses _Délices de l'esprit_, ce prince des sots spirituels donne +l'échelle des intelligences, s'établit au sommet, et se charge de nous +faire monter. + +Tel était le grand homme du temps et la situation religieuse, quand le +jeune roi, qui voulait établir partout la préséance de ses +ambassadeurs, fut insulté à Rome dans la personne du sien (juin 1662). +Il en poursuivit la réparation avec une âpreté d'orgueil +extraordinaire. Et nulle satisfaction ne lui suffit. Le nonce envoyé +ne fut pas reçu. Le roi demanda le passage des Alpes pour faire +marcher des troupes sur Rome. Il se tint prêt à saisir Avignon. Le +parlement de Paris et la Sorbonne firent des déclarations contre le +pouvoir illimité des papes. + +Tout le parti dévot était navré. Mais on savait très-bien, par +l'histoire du passé, que les rois et les parlements ne manquaient +guère, dans ces brouilleries avec Rome, de donner quelque signe +très-fort de leur orthodoxie. On pleura chez le roi. On lui montra +l'Église en deuil, et la nécessité de consoler la foi. Il ne fut pas +insensible à cela, et il frappa les protestants. Il avait défendu +leurs petites assemblées. Il défendit la grande qui se faisait tous +les trois ans pour formuler leurs plaintes, et faire face aux attaques +des toutes-puissantes Assemblées du clergé catholique.--Autre chose, +de conséquence: les catholiques débiteurs ont trois ans pour payer à +un créancier protestant; délai fort élastique et qui peut s'allonger. +Le commerce dès lors est impossible aux protestants. + +Mais ces persécutions n'avaient pas l'éclat suffisant. On regrettait +l'époque où nos rois, en telle occurrence, raffermissaient la foi par +un grand acte populaire, un sacrifice expiatoire, un _exemple_ qui +avertît les _libertins_. Obtiendrait-on cela? L'Édit de Nantes +couvrait les hérétiques. On ne brûlait plus guère, sauf des sorciers. +Des esprits forts, le dernier brûlé fut Vanini en 1619. Depuis, la +cour en était pleine. L'athée Bautru avait été agent très-confident de +Richelieu; sous Mazarin il amusait de ses impiétés la dévote Anne +d'Autriche. Comment, après avoir enduré tout cela, croire qu'on +reviendrait aux bûchers? + +Le parti des Jésuites en avait bon besoin pour se relever de Pascal, +faire peur aux Jansénistes. Mais le nerf et l'autorité morale leur +auraient trop manqué. Il y fallait deux choses, des fous pour allumer +le feu, et un fou à brûler. Leurs amis, les Illuminés, pouvaient +procurer l'un et l'autre. Une rare circonstance, c'est que le +Parlement, désolé de sa guerre au pape, était prêt à donner la main +aux Jésuites mêmes, s'il le fallait, pour se laver de son impiété et +glorifier la religion. Cela se fit ainsi. Cette chose énorme, et +incroyable alors, s'exécuta par ce triple concert. Le doux parti +mystique, la sainte cabale des bonnes dames, fit la chasse et prit la +victime; le Parlement brûla; les Jésuites profitèrent. + +Il faut rendre à chacun selon ses oeuvres. La gloire en est à l'hôtel +de madame de Richelieu (Anne Poussart), à son intendant Desmarets, le +charmant directeur. + +Il y avait, dans un grenier de l'île Saint-Louis, un voyant qui +s'appelait Simon Morin. Il voyait et prophétisait depuis vingt ans sur +le pavé de Paris. Ses doctrines ne différaient en rien de celles de +Desmarets. Comme lui, il croyait que le saint, l'homme anéanti en +Dieu, se déifie, donc _devient impeccable_. Dangereuse doctrine. Mais +il ne la portait pas, comme lui, jusqu'au fond des couvents, il ne +l'imposait pas à des filles enfermées, souffrantes, de molle +obéissance, qui font voeu de ne pas vouloir. Il était marié et avait +des enfants. Ses disciples étaient des gens libres, deux prêtres, deux +dames veuves (la Malherbe et la Chapelle), tous d'âge et de position à +se diriger librement. + +Morin avait été persécuté souvent, et souvent enfermé, parfois à la +Bastille, et parfois aux fous de Bicêtre, souffrant en grande +patience, et favorisé de plus en plus de célestes visions. Ses +pensées, imprimées (1647), sont fort troubles, au total, d'un pauvre +esprit, mais simple et doux. Il a fait quelquefois de très-beaux vers, +un sublime et profond: «Ne sais-tu que l'amour change en lui ce qu'il +aime?» + +De plus en plus, il se sentit changé; il aperçut que l'âme de Jésus +était devenue la sienne. Il commença à croire qu'on avait bien assez +longtemps pensé à la mort du Christ et à l'_état de grâce_ où cette +mort nous appelle, que le nouveau Jésus peut faire un pas de plus et +mettre ici l'_état de gloire_, autrement dit, le paradis. + +Cette illusion messianique, qui revient souvent dans le Moyen âge et +que nous avons vue naguère dans l'honnête et très-pur Messie polonais, +est chose naturelle à l'homme. Qu'on lui pardonne de sentir Dieu en +lui. + +Trois mois avant la mort de Mazarin, Morin, voyant que le roi allait +régner, crut de son devoir de lui notifier aussi son propre avénement +en sa qualité de Jésus. Il lui jeta dans son carrosse un opuscule +intitulé: «Avénement du Fils de l'homme.» C'était le moment où +Desmarets, dans ses «Délices de l'esprit,» venait de se poser en +prophète, en révélateur. Si Morin était le Messie, il se voyait +subordonné, ne pouvait plus être qu'Élie, saint Jean, ou +Jean-Baptiste. Cela était humiliant. + +Lui-même a raconté la persévérance admirable, la trame habile de +mensonges, de perfidies, de faux serments, par lesquels il réussit à +perdre le nouveau Messie, égalant, surpassant l'apôtre du diable, +Judas. + +Par deux fois il lui jura qu'il était son disciple, le salua Messie. +Morin le serra dans ses bras, contre son coeur, crut sentir son saint +Jean. Il lui dit tout, et des choses qui n'étaient pas trop folles: +qu'il voyait venir le règne enfin de Dieu le Père, que le roi n'était +pas celui qui ferait les oeuvres de Dieu, parce qu'il portait en lui +l'âme de Mazarin. Ce mot fut un trait de lumière pour Desmarets. Il +vit par où il pouvait perdre son maître. Il fit causer les femmes en +son absence, et la dame Malherbe, interrogée par lui, dit ce qu'il +désirait: «Que, si le roi ne se convertissait, _il faudrait qu'il +mourût_, et que Dieu agît par son fils.» Desmarets n'en voulait pas +plus. Avec cela, il court aux Jésuites et au Parlement; il a trouvé un +homme qui veut _que le roi meure_, et Morin est un Ravaillac (23 mai +1662). + +Il y avait six ans à peine que le Parlement avait déjà jugé Morin, et +bien jugé, le traitant comme fou. Il fallait obtenir que ce grand +corps se déjugeât, se démentît, le déclarât raisonnable, responsable +et digne du supplice. On y travailla fort longtemps. L'accusation +était à deux tranchants; l'idée de régicide qu'on y mêlait, absurde et +sotte, la rendait pourtant redoutable. On n'osait y répondre. Ceux qui +l'eussent trouvée ridicule craignaient qu'on ne leur dît: «Vous faites +bon marché de la vie du roi.» + +Le roi était judicieux. Il eût empêché cet acte hideux, s'il eût eu +près de lui quelqu'un qui l'avertît et lui fît voir la chose. Mais ses +ministres, en ce qui semblait toucher sa personne, n'eussent jamais +desserré les dents. Sa mère, bien moins; elle était au fond de la +cabale. Les femmes pouvaient beaucoup sur le roi, quelque dur qu'il +fût pour celles qu'il aimait. Elles seules eussent pu, à tels moments, +glisser un mot d'humanité, faire un peu contre-poids à la férocité +dévote. C'est alors qu'on put voir combien la cabale gagnait à ce que +le roi n'eût de maîtresse qu'une jeune sotte, timide à l'excès, perdue +dans son amour et ne sachant rien autre, ne voulant rien savoir, ne se +mêlant de rien. Si le roi fût resté sous l'influence de Madame, +celle-ci aurait pu lui donner un conseil, lui parler au moins pour sa +gloire. + +Légère en galanterie, elle ne l'était point en affaires. Elle y était +sensée, loyale. Par deux fois elle avait conseillé très-bien les deux +rois. + +Dans l'affaire de Fouquet, elle dit à Louis XIV qu'il s'abaissait en +faisant à Fouquet l'honneur de le craindre, en allant à cent lieues +arrêter un homme qu'on pouvait arrêter ici (La Fayette). + +Et, dans une autre affaire plus délicate, quand Louis XIV racheta +Dunkerque aux Anglais, Madame écrivit à son frère que cela le +perdrait dans l'opinion (Motteville). Ce rachat, utile à la France +sans doute, lui était cependant funeste dans l'avenir. Il recommençait +la ruine, la démolition des Stuarts, nos vrais agents en Angleterre et +nos instruments naturels. Ainsi Madame conseilla loyalement pour l'un +et pour l'autre. + +Mais, au moment où nous sommes ici, on avait habilement séparé le roi +et Madame, séparé et brouillé, occupant l'un de la Vallière et l'autre +du comte de Guiche. + +Le roi craignait et détestait l'esprit. Si la Vallière le retint, le +reprit, c'est que c'était une pauvre fille, toute nature, toute +passion, tout orage, un jouet vivant dans ses mains. La chaleur du +sang plébéien (elle n'était guère noble par sa mère) fondit un moment +la glace royale. Il vit avec surprise tant d'amour, tant d'honnêteté, +de remords. Cela le charmait. Il prit goût à ses larmes. Et il les +renouvelait sans cesse. Tantôt c'étaient des jalousies, feintes ou +vraies. Tantôt des tyrannies. Plus elle était pudique, plus elle +souffrait de blesser la reine ou Madame, sa maîtresse, plus le roi la +trouvait touchante et jolie de sa honte. Il avait avec elle des +rendez-vous furtifs. Mais, en même temps, il la forçait de paraître +avec une parure royale. Il l'entretenait des heures entières chez +Madame, dans un cabinet tout ouvert, prolongeant à dessein cette +situation cruelle, et le déplaisir de Madame, et le supplice de la +Vallière qui n'osait pas pleurer. + +La situation de Madame était fort triste. Nous la connaissons tout +entière par elle-même. Elle a fait tout écrire sous ses yeux par +madame de La Fayette, ses fautes même, autant que la décence le +permet. Ce sont celles qu'on peut attendre d'une princesse de dix-huit +ans, née en pleine corruption, en pleine intrigue, n'ayant jamais eu +d'autre exemple, ni de culture que des romans, mais avec cela d'un +coeur doux et charmant et qui ne sut jamais haïr. Dans ce très-beau +récit, modeste, mais bien transparent, on voit les chutes de Madame, +mais en même temps le noir complot qui se fit pour la faire tomber. Le +grand parti dévot, le tartufe de religion, lui avait fait perdre +crédit. Un tartufe d'amour l'humilia, faillit la faire mourir, un +moment l'annula, au moment même où sa douceur eût pu balancer près du +roi la fureur du parti dévot. + +Le triste et honteux mariage de Madame avec cette fille fardée, +minaudière et coquette qu'on appelait Monsieur, constituait une lutte +bizarre, étrangement immorale. Cela faisait deux petites cours +jalouses. Les jolis jeunes gens qu'aimait Monsieur devaient se +décider. Son premier favori, Guiche, laissa Monsieur pour Madame. Plus +tard, un autre, le chevalier de Lorraine, opta contre Madame, prit +Monsieur, la honte et l'argent. + +Quand le roi la quitta pour la Vallière, Madame, enceinte et triste, +se laissa consoler par une autre délaissée, Olympe Mancini, celle que +le roi avait cédée à Vardes. Ce don Juan espion, qui n'était pas fort +jeune, éclipsait tous les jeunes par l'agrément, l'adresse, les tours +de chat, les petites noirceurs. Olympe l'accepta, espérant par leur +ligue faire sauter la Vallière, abaisser, avilir Madame, et la rendre +impossible dans l'avenir. + +Si on pouvait d'abord obtenir de la princesse qu'elle chassât la +Vallière, celle-ci, comme un lièvre éperdu qui se réfugie dans les +jambes du chasseur, se fût laissé mener chez Olympe, qui l'aurait +achevée, égarée, effarée, et, de gré ou de force, jetée dans quelque +affreux faux pas. + +Madame était bien autrement fine, d'ailleurs, si maladive, et (malgré +ses yeux pleins d'amour) peu amoureuse. Elle ne donnait guère prise. +Mais elle s'ennuyait, aimait à rire, surtout de Monsieur. On savait +tout cela par une certaine Montalais, une de ses filles, qui l'amusait +quand elle était au lit, et qui était en même temps confidente de la +Vallière. La Montalais divertissait Madame surtout en lui parlant des +folies du duc de Guiche. Ce qui l'amusait dans l'affaire, c'est que +Monsieur y perdait Guiche et s'en désespérait. + +Guiche avait vu dans mademoiselle Scudéry et ailleurs qu'un héros de +roman ne peut écrire à la dame de ses pensées moins de quatre lettres +par jour. La Montalais en lisait quelque chose à Madame, qui en avait +bientôt assez et s'endormait, de sorte que, pour se faire lire, Guiche +assaisonna ses soupirs de ce qu'elle aimait bien mieux, de +plaisanteries sur Monsieur, enfin de traits hardis qui allaient au +ciel même, au Dieu d'alors, au roi, jusqu'à dire que c'était un +fanfaron et un dieu de théâtre. Madame était un libre esprit et cette +impiété l'amusait. + +Mais dans les romans de l'époque, les héros n'écrivent pas toujours. +Ils parlent, trouvent moyen de pénétrer chez leur princesse sous mille +déguisements. Donc, un matin, la Montalais amène chez Madame une +diseuse de bonne aventure, fort embéguinée; c'était Guiche. + +Madame de La Fayette assure qu'il n'y avait amour ni d'un côté ni de +l'autre. Mais la chose était à la mode. Lauzun allait partout suivant +la soeur de Guiche, déguisé en vieille, en valet. Ici surtout on ne +pouvait guère penser à mal. Car Madame était au plus bas; ses médecins +disaient qu'elle n'avait pas beaucoup à vivre. Pour Guiche il n'y +voulait que le péril, la vanité d'avoir aimé si haut. Jamais, en toute +sa vie, il ne fut amoureux que de lui-même. Molière l'a pris tout vif +dans ce fat (du _Misanthrope_), l'homme si content de lui et si +futile, qui perd le temps à se mirer et cracher dans un puits. +Moquerie amère du puissant mâle à ce sylphe de cour, aimable papillon +sans tête, qui ne fit rien que voltiger. + +Cette folie n'eut pas moins un effet sérieux. La Montalais la conte à +la Vallière, sous le secret. Mais celle-ci avait promis au roi de +n'avoir pas de secret. Elle est embarrassée. Comment trahir Madame? +comment cacher quelque chose au roi? Il vit qu'elle cachait quelque +chose. Elle refuse de le dire. Il est dans une colère épouvantable. La +Vallière, désespérée, veut mourir, s'enterrer au couvent de Chaillot. +Elle y court, mais on n'ose la recevoir. Elle reste au parloir couchée +par terre, hors d'elle-même. Le roi vient, en tire ce qu'il veut. Il +court en accabler Madame, toute malade qu'elle est, lui reproche +l'aventure de Guiche. Et l'on fait partir celui-ci. + +Restaient ses lettres dangereuses, ses moqueries du roi. Madame +craignait plus que la mort qu'il n'en eût connaissance. Vardes trouva +moyen de les avoir, et dès lors, Madame est à la discrétion de Vardes +et d'Olympe. Ils peuvent la perdre ou s'en servir. Ils la font d'abord +leur complice. Sous ses yeux, ils écrivent une lettre anonyme à la +reine où on lui conte les amours du roi. Le hasard voulut que la +lettre parvint au roi même. Il la montra à Vardes, qui accusa d'autres +personnes, que le roi chassa de la cour. Le roi avait confiance en +lui. Vardes lui disait chaque jour que le coeur de Madame était tout à +son frère, qu'elle le conseillait contre nous. Mais il ne disait pas +que lui, Vardes, avait persuadé à Madame que le roi ne l'aimait pas, +et qu'elle devait d'autant plus s'appuyer sur Charles II. + +Chacun voyait la disgrâce où Madame tombait, le froid mortel du roi. +Vardes, par d'ingénieuses calomnies, trouva moyen de l'isoler, de +faire partir tous ses amis. Alors, on put oser davantage contre elle. +On la tenait par ses lettres qu'elle eût voulu ravoir. Vardes les +promet, mais si Madame les veut, c'est chez Olympe, dans cette maison +suspecte et ennemie, qu'il pourra les lui rendre. L'historien de +Madame n'en dit pas plus, ne donne pas les conditions du traité. Ce +qui prouve qu'elles furent dures et étranges, c'est l'insolence que +Vardes montra dès ce jour-là. + +La vanité de Vardes fut impitoyable et féroce, autant qu'Olympe +pouvait le désirer. Pour lui, le succès en amour était d'humilier et +de désespérer. Toute sa vie se passait à cela. Naguère il avait +désolé, perdu, mis pour jamais en deuil la belle madame de Roquelaure, +qui n'en put relever. Plus tard, à cinquante ans, il séduisit une +demoiselle de vingt. Ce fut pour la briser de même. Elle mourut de +désespoir. On en fit une pièce qui eût dû le rendre exécrable. Ce fut +tout le contraire. Madame de Sévigné y pleura, mais en rit. Elle cache +mal son admiration pour un si charmant scélérat. + +Ici, vraiment, la chose était honteuse et douloureuse. C'était la +perfidie, la méchanceté calculée qui insultait, je ne dis pas la +princesse, mais la première femme de France par la grâce et l'esprit, +une personne si bonne et si douce. D'autant plus glorieux, Vardes +illustra la chose, fit voir qu'il disposait de Madame, la faisait +aller comme il voulait. Il lui donna rendez-vous au lieu le plus +public, au parloir de Chaillot, l'y fit attendre et ne daigna y venir. + +Le roi, pendant ce temps, de plus en plus brouillé avec Madame, las +par instants de la Vallière, était revenu à une demoiselle de la Mothe +qu'Olympe voulait lui donner. C'était sa préoccupation pendant le +procès de Morin et la querelle de Rome. Mais il en eut encore une +autre. Au printemps de 1663, il prit la rougeole et fut un moment +très-malade. Grand avertissement du ciel, blessé sans doute de cette +guerre impie et des amours du roi. Lui-même se crut près de mourir, +prit peur, fut brusquement dévot,--à ce point qu'au lieu de créer un +conseil de régence dans la ferme main de Colbert, il lâchait tout, et +donnait le Dauphin au dévot prince de Conti, radoteur avant l'âge, qui +(dit l'évêque Cosnac) avait les os gâtés et mourut de la syphilis. + +Le Parlement avait beau jeu, dans cette détente, pour faire un grand +coup de sa tête et se montrer terrible. On avait ri un peu de lui +depuis la Fronde. Mais il n'y eut plus de quoi rire. Les familles +parlementaires avaient été durement humiliées par Colbert. Sa chambre +de justice avait frappé la dynastie des Guénégaud (apparentés +très-haut dans la noblesse). L'un d'eux avait eu le désagrément d'être +condamné comme voleur, gracié, mais en faisant amende honorable et +recevant sa grâce à genoux. Grande douleur pour toute la robe, plus +encore au parti des saints, aux Guénégaud, Albret, Richelieu, +Lamoignon, tous parents et amis. La magistrature avait vraiment besoin +de se relever par la terreur. + +L'arrêt avait été prononcé dès le 20 décembre 1662. Il ne fut confirmé +que le 13 mars 1663, pendant la maladie du roi. Il était tel: _Morin +brûlé vif_, deux prêtres ses disciples aux galères, la dame Malherbe +flétrie, fouettée sur l'échafaud, et fouettée _nue_. Choquante +addition, inusitée, qui témoignait honteusement de la fureur des +juges. Morin n'en appela pas. Il avait toujours dit: «Je ne demanderai +pas à Dieu _qu'il détourne de moi ce calice_.» La pauvre Malherbe +appela en vain. + +Un demi-siècle s'était écoulé depuis le bûcher de Vanini, et il y +avait eu un grand changement dans les moeurs. Une si haute culture, +une cour si élégante, un monde si poli, l'excès même et le ridicule de +la politesse amoureuse dans les livres à la mode (des Scudéry et +autres), tout cela rejetait bien loin l'idée de ces horreurs du Moyen +âge. C'était précisément l'année où un illustre voyageur commençait à +réunir chez lui les savants, les observateurs, les _curieux de la +nature_. Glorieux berceau de l'Académie des sciences. Cette année, le +grand Swammerdam, le Galilée de l'infini vivant, fit à Paris l'honneur +insigne d'y apporter sa découverte, qui montrait la vie dans la vie, +l'atome organisé contenant d'autres organismes, et cela sans fin, sans +repos, sans autres bornes que la faiblesse de nos sens et +l'imperfection de l'optique. Abîme ouvert aux profondeurs de Dieu! + +Morin était un pauvre fanatique. Mais, dans la mort, il ne se montra +pas indigne des penseurs qui, avant lui, honorèrent le bûcher. +Giordano Bruno avait dit: «Vous tremblez plus à dire la sentence que +moi à l'entendre.» Et Vanini: «Jésus sua du sang, et je meurs +intrépide.» Morin se contenta de répondre à l'insulte avec une ferme +douceur. L'Italien Mariani, qui était alors à Paris, se trouvait là +(_Curiosités de la France_, Venise, 1676). La joie sauvage des juges +était telle, telle leur ivresse du sang, que le président Lamoignon ne +put s'empêcher de dire à cet homme qui allait mourir: «Il n'était pas +écrit que le nouveau Messie dût passer par le feu.» À quoi Morin +répliqua, avec présence d'esprit, par ce verset du Psaume XVI: +«Seigneur, tu m'as éprouvé par le feu. Mais on n'a pas trouvé +l'iniquité en moi.» (14 mars 1663). + + + + +CHAPITRE IV + +MOLIÈRE ET MADAME + +1663-1665 + + +Le roi se rétablit heureusement. Autrement la cruelle victoire gagnée +par le parti dévot ne se fût pas arrêtée à la mort de Morin. L'homme +le plus en péril certainement était Molière qui, dans une comédie +récente, l'_École des femmes_, s'était moqué de l'enfer. Cette pièce +avait été jouée le 26 décembre 1662, six jours après la première +condamnation de Morin, mais elle eut un succès immense, et le plus +grand que l'on eût vu depuis le _Cid_. Le public ne s'en lassait pas, +la demandait et redemandait avec fureur. Molière ne pouvait l'arrêter, +sans paraître avoir peur et s'accuser lui-même. On la joua des mois +entiers, on la joua en mars pendant l'exécution. Chaque soir, cette +terrible comédie, qui blessait, disait-on, tout ce qui doit être +respecté, famille, morale, décence, religion, revenait irriter les +haines, donner prétexte aux cabales qui poursuivaient Molière, dévots, +précieuses, et savantasses, la fade littérature du temps. + +La maladie du roi eut l'effet singulier que les beaux de la cour, les +jeunes et les brillants qui servaient et imitaient ses galanteries, se +portèrent où le vent soufflait, glissèrent à la dévotion. Ils +n'avaient pas l'audace de se faire brusquement dévots. Mais, comme +transition, ils aidèrent les dévots, et se mirent à déblatérer contre +la pièce impie. Ils n'en attaquaient pas encore l'impiété, mais la +grossièreté, l'indécence. L'élégance de cour affectait le dégoût de +cette langue forte et hardie, de cette franche plaisanterie, +bourgeoise, si l'on veut, mais le vrai génie de Paris, qui prenait sa +revanche et emportait Versailles. Les marquis s'indignèrent. L'esclave +la Feuillade, ce chien qui voulut être enterré comme un chien, aux +pieds du maître, brilla par sa colère. Il crut flatter le roi, et sans +doute aussi les dévots. + +Grande surprise: le roi un matin est guéri, et se lève. Il se retrouve +mieux portant que jamais, le même, jeune et fort, gaillard, galant. Il +le prouve à l'instant. Le triomphe de la cabale, l'affreuse exécution +avait eu lieu le 14 mars. Et le 19, la Vallière est enceinte. Elle +l'avait craint extrêmement. Mais dans ce retour à la vie, le roi mit +de côté les ménagements et pour elle et pour l'opinion, brava tout, se +moqua de tout. + +Il trouva fort mauvais qu'on osât critiquer une pièce écrite par un +homme de sa maison. Molière avait l'honneur d'être valet de chambre +tapissier du roi. Il lui permit de se défendre. De là la _Critique de +l'École des Femmes_, où les marquis figurent de façon ridicule. Cela +plut fort au roi, qui, justement alors, était excédé des étourdis qui +l'entouraient, allaient sur ses brisées. À ce point qu'une nuit, +allant chez une dame, il trouva que Lauzun l'avait prévenu et lui +fermait la porte au nez. + +Donc, cette année, 1663, il fit une Saint-Barthélemy des marquis, non +sanglante, bien entendu. Il mit Lauzun à la Bastille, avec ce mot: +«Pour avoir plu aux dames.» + +Guiche s'était sauvé en Pologne. La Feuillade, comme on va voir, +partit aussi. Vardes, peu à peu démasqué, commençait à être connu du +maître, et il eût fait une fin tragique, si Madame n'eût été la +clémence même. + +Elle reprenait peu à peu près du roi. Et, quoique les femmes maladives +eussent peu d'attrait pour lui, il l'avait fort admirée, comme tout le +monde, aux bals de l'hiver. Sa danse était une chose surprenante, dit +Cosnac; elle n'était qu'esprit, «et jusqu'aux pieds.» La grossesse de +la Vallière fit de plus en plus ménager Madame chez qui elle était, et +qui (sans le paraître) eut soin de sa rivale. Madame lui donna pour la +crise un pavillon solitaire et commode qui se trouvait dans le jardin, +vaste alors, du Palais-Royal. Les portes mystérieuses de ce jardin +permettaient les secours, les visites de médecin, celles du roi +peut-être. Mais cet état touchant de la Vallière et ses souffrances le +reportaient cependant vers d'autres distractions. La nullité de sa +maîtresse lui faisait apprécier Madame, et il l'admirait de plus en +plus. + +Elle fit une chose bien habile. Ce fut de se remettre au roi de tout, +de se fier à lui, de le prendre pour confident, j'allais dire, +confesseur. Elle lui mit en main ses relations. Le roi fut fort +touché. Il haït d'autant plus ces audacieux, ces étourdis, ces +traîtres. Il ne faut pas s'étonner des attaques de Molière contre les +marquis. + +Un hasard singulier se trouvait avoir uni les destinées de Molière et +de Madame. Les triomphes de l'une furent les libertés de l'autre. Des +dédicaces de Molière, qui sont souvent des plaisanteries, une est fort +sérieuse, attendrie, et elle est en tête de la pièce bouffonne et +douloureuse où il dit son coeur même, la torture de sa jalousie, +l'_École des Femmes_, dédiée à Madame. C'est son coeur qu'il met à ses +pieds. + +Reprenons d'un peu haut, le mystère, sinon honorable, au moins cruel, +de la vie du grand homme. + +Les _Fâcheux_, faits pour la fête de Vaux et dont le roi avait, +disait-on, inspiré une scène, montrèrent Molière en grand crédit, et +firent de lui un personnage. Une de ses actrices, la Béjart, était sa +maîtresse. Elle n'était pas jeune. Elle pouvait prévoir qu'un homme +ainsi posé et dans la force du génie, lui échapperait. Elle voulut +l'avoir pour gendre. Elle avait une jolie petite fille que Molière +aimait tendrement et comme un père. + +De qui était-elle née? dans le pêle-mêle de la vie de théâtre, la +Béjart, très-probablement, ne le savait pas bien au juste. Ce qui est +sûr, c'est que l'année 1645, où naquit la petite, était celle où +Molière devint un des amants de la mère. En 1661, elle avait seize +ans, Molière quarante. Il l'avait élevée. Que dirait le public de voir +changer les rôles, de voir l'enfant, par lui régentée ou grondée, +devenir tout à coup madame Molière? La Béjart ne s'arrêta pas à cela. +Sa cupidité l'emporta. Molière, dans la vie infernale de travail et +d'affaires qu'il menait à la fois, ne disputait guère avec elle. Il +avait plutôt fait d'obéir que de guerroyer. C'est un effet aussi de ce +violent et terrible métier, lorsque (comme Shakespeare et Molière) on +est en même temps auteur, acteur et directeur. On vit d'illusion, on +sait à peine si l'on veille ou l'on songe. État bizarre qui jette +l'âme aux hasards de la fantaisie. + +Dans cette fête de Vaux, fatale à tant de gens, où la Vallière perdit +l'esprit, la féerie des eaux jaillissantes, nouvelle alors et inouïe, +avait mis tout le monde hors du réel, dans le pays des rêves, quand +d'une coquille qui s'ouvrit brusquement, vive et svelte jaillit la +naïade, une enfant héroïque, qui dit les vers «Au plus grand roi du +monde.» Beaucoup furent saisis et ravis, et Molière plus qu'un autre, +et il tâcha de croire ce que la Béjart lui disait. + +Le théâtre n'est pas sévère, et la cour l'était moins. Les Condés, les +Nevers étaient ouvertement amoureux de leurs soeurs. Le roi, +beau-frère de madame Henriette, passait pour son amant. Le mariage +étrange de Molière ne pouvait déplaire à Madame. La chose était +hardie, mais ne pouvait lui nuire en cour. Ces pensées, peu morales, +agirent sur la Béjart et sur Molière peut-être qui voulait plaire +pour être fort, libre de tout dire au théâtre, sous la protection de +Madame et du roi. + +Ce qui porterait à croire que la Béjart savait Molière père de +l'enfant, c'est qu'elle prétendait faire un mariage nominal, faire sa +fille épouse en titre et héritière, la retenir chez elle, et rester la +vraie femme. Arrangement ridicule que Molière supporta neuf mois, et +qu'il eût supporté toujours. Mais la petite madame de Molière +n'entendait nullement rester à jamais sous sa mère. Elle rompit sa +chaîne, un matin, alla s'établir dans la chambre de son mari, en prit +possession et l'obligea de la prendre au sérieux. + +Il en était jaloux, même avant. Il en a versé la douleur dans son +chef-d'oeuvre de l'_École des Femmes_, l'oeuvre la plus personnelle +qui soit sortie de son génie. + +La _Critique_, plutôt la défense, qu'il en fit avec l'aveu du roi +(juin 1663) exaspéra les marquis. La Feuillade, rencontrant Molière, +court à lui et l'embrasse, mais en lui frottant le visage contre ses +boutons de diamant, et répétant le mot attaqué de la pièce: «Tarte à +la crème! Molière, tarte à la crème!» Faire cet affront à un homme du +roi dans le palais du roi, c'était risquer beaucoup. La Feuillade fit +comme les autres; il partit comme volontaire dans les armées de +l'Empereur. + +Les dévots aussi bien que les marquis étaient en pleine déroute. Le +roi frappa le pape (juillet), il saisit Avignon. Et il fit au clergé +une douleur plus amère encore. _Il défendit les enlèvements +d'enfants._ Il ordonna de rendre à leurs familles ceux qu'on tenait +dans les couvents (sept. 1663). Tout le parti, Jésuites et +Jansénistes, indifféremment, pleura et jeûna, prit le deuil et cria à +la persécution. Il se crut au temps de Dioclétien. Les évêques +allèrent trouver le chancelier, lui dirent que c'était une barbarie, +qu'à cet horrible édit de tolérance _ils ne se soumettraient jamais_. + +Mais d'où venait le mal? De ce que le roi certainement n'écoutait plus +ses confesseurs. Et d'où venait cela? De ce que son retour à Madame le +brouillait avec eux. Tout le mal était là. Comment l'en avertir, lui +inspirer du moins la crainte de l'opinion? Au temps du roi Robert, on +eût procédé hardiment par voie d'excommunication, et le roi, interdit, +exclu du monde et rejeté des hommes, eût mangé seul avec ses chiens. +On fit ce qu'on pouvait; on frappa, non le roi, mais à côté du roi, +sur son Molière. Le petit monde du service, gens de la bouche, etc., +déclarèrent que leur conscience ne leur permettait pas de manger avec +ce valet de chambre comédien. Cela dit haut (et sans doute bas, +l'accusation d'inceste). Le roi fut étonné, irrité. En présence de la +conscience, il s'arrêta pourtant. Mais Molière fut vengé. Le roi, par +une pension, l'adopta comme un homme à lui, et il le fit manger chez +lui dans sa propre chambre à coucher. Il y avait toujours une volaille +qu'on y mettait le soir, en cas qu'il eût faim, et qu'on appelait son +_en cas_. + +Il était bien loin de quitter Madame. Elle avait rompu avec Guiche, et +elle avait hardiment chargé le roi de la rupture. Il fut ravi, se crut +sûr d'elle, et elle eût tout son coeur. + +Mais il était sujet aux jalousies rétrospectives. Il avait fort +tourmenté la Vallière pour une vieille affaire d'un premier amour. De +plus en plus il haït Vardes pour Madame. C'est, je crois, pour ce +marquis de Vardes, pour Guiche, pour Marsillac, pour tous ceux qui +avaient aimé, courtisé, admiré Madame qu'il prit par devant elle une +vengeance, la joie d'une pièce où ils furent bâtonnés de la forte main +de Molière. + +Molière, s'il n'eût agi pour la vengeance de son maître, n'eût pas +hasardé le prologue où le marquis dans l'antichambre fait le pied de +grue avec les valets, puis la formule dure qui est restée: «_Le +marquis_ est aujourd'hui le plaisant de la comédie. Et, comme dans les +comédies anciennes, on voit toujours _un valet_ bouffon qui fait rire, +de même maintenant il nous faut _un marquis_.» + +Jamais la cour ne fut plus bas, le roi plus haut, plus libre, plus +hardi, méprisant plus l'opinion. Cinq ou six jours après cette +flagellation de ses anciens amants, Madame devint enceinte (16 octobre +1663). Elle était reine alors, et serait restée telle, si sa misérable +santé ne l'eût anéantie presque l'année suivante. + +La Vallière, avancée alors dans sa grossesse, était pourtant en +baisse. Elle accoucha (19 déc. 1663). Mais, bien loin que le roi +reconnût l'enfant, Colbert le fit prendre secrètement au pavillon +mystérieux du jardin et le fit baptiser sous un faux nom à une petite +église de la rue Saint-Denis. + +Fait très-inaperçu. On ne voyait que Madame et la guerre au pape. Le +roi, réellement, préparait une armée; il avertit le pape qu'on +marcherait sur Rome, si, le 15 février, il n'avait pas cédé. Il +devait, comme amende, rendre Castro à notre allié, le duc de Parme. Il +devait envoyer ses deux frères et deux cardinaux. Il avait fait pendre +des Corses; il dut de plus casser la garde corse, déclarer ce peuple +incapable de servir l'Église, enfin éterniser le souvenir de +l'événement par une pyramide qui rappellerait moins le crime des +Corses que l'humiliation du Saint-siége. + +Le 12 février, le pape s'humilia. Le 28, le roi et Madame, pour faire +pièce au parti dévot, firent à Molière l'honneur d'être parrain, +marraine, de son premier enfant. Solennelle justification de Molière? +Le roi eût-il voulu tenir sur les fonds le fruit de l'inceste? _Siluit +terra._ + +Molière préparait autre chose. Il ne s'endormait pas. Dès que le nonce +et l'ambassade du pape furent à Paris, il eut audience du nonce, et +mit à ses pieds humblement l'ébauche d'une pièce qui s'appelait +_Tartufe_. + +Molière avait observé que certaines gens, laïques, sans caractère et +sans autorité, sous ombre de piété, se mêlaient de _direction_, chose +impie et contraire à tout droit ecclésiastique. Ces intrus, +intrigants, hypocrites, usurpaient le spirituel, pour s'emparer du +temporel, autrement dit du bien des dupes.. (On a vu que Desmarets +était intendant de madame de Richelieu, et disposait de tout chez +elle.) Rien ne pouvait servir la religion plus que de démasquer ces +_directeurs laïques_. + +Le légat fut édifié, et vit bien qu'on l'avait trompé en disant que +les gens du roi étaient ennemis de l'Église. Muni de son approbation, +Molière eut sans difficulté celle des prélats ultramontains qui se +réglaient sur le légat. La pièce ne pouvait plus avoir pour ennemis +que de mauvais sujets suspects d'_illuminisme_, ou des gallicans +endurcis, des cuistres jansénistes. Molière expressément a fait +Tartufe _illuminé_. Il dit à son valet Laurent: «Priez Dieu que +toujours le ciel vous _illumine_.» C'est dire que, dans les trois +degrés de la vie mystique (_l'ascétisme_, _l'illumination et +l'union_), le valet est encore au second degré, _illuminatif_; mais +son maître est monté à la vie _unitive_; il est _uni_ à Dieu, perdu en +Dieu, ainsi que Desmarets. + +Molière, pour se réconcilier les courtisans et faire passer _Tartufe_, +avait fait (ou fait faire) la _Princesse d'Élide_. La princesse _fille +des rois_, dans son intention, était évidemment Madame. Mais, par un +coup désespéré de la cabale, qui sans doute connaissait d'avance +_Tartufe_ et en craignait l'effet, il y eut un revirement. Deux +complots furent tramés, l'un pour relever la Vallière, l'autre pour +perdre Madame. En haine de Madame, la simple fille, acceptée de la +cour, même des gens de la reine mère, est comme intronisée aux fêtes +de Versailles. Pour elle, on joue la _Princesse d'Élide_ (8 mai 1664), +et les premiers actes du _Tartufe_ (12 mai). Là, on obtient du roi ce +qu'on voulait; il ne trouve rien à dire à la pièce, mais la défend +_pour le public jusqu'à ce qu'elle soit achevée_. Le président +Lamoignon, dit-on, travailla fort à cela. Il y avait intérêt, comme +juge de Morin, et allié des dénonciateurs (de Desmarets-Tartufe). + +L'autre complot pour perdre Madame eut pour agent le scélérat de +Vardes. Il voyait sur la tête planer la foudre. Il agit en cadence +avec la grande cabale. Il trompa Guiche encore et le fit écrire à +Madame, mais écrire chez lui, Vardes, qui remettrait la lettre. Il la +porta tout droit au roi, la lui montra, lui dit que Madame le +trahissait. Puis, se chargeant du rôle du tentateur Satan, il porta la +lettre à Madame. Elle vit heureusement le piége et refusa la lettre. +Alors il se mit à pleurer, se roula à ses pieds, fit des serments +terribles de sa sincérité, pleurant à chaudes larmes de ce qu'elle +refusait de se mettre la corde au cou. + +Sa rage fut telle qu'il ne put la contenir. Un mignon de Monsieur, le +chevalier de Lorraine, faisait la cour à une fille de Madame; Vardes +lui dit ce mot cynique: «Pourquoi tant courir la servante? Allez plus +haut, à la maîtresse. Cela sera bien plus aisé.» + +Un tel mot, d'un tel homme, avait grande portée. L'affront, enduré de +Madame, l'eût avilie, et auprès du roi même. + +Le maître qui se croyait si maître, dépendait fort pourtant du +ridicule, s'éloignait des moqués. + +Si Madame, cette fois, n'agissait, ils prenaient un ascendant +définitif; «ils allaient être sur le trône.» (La Fayette.) + +Mais voudrait-elle agir? Elle avait jusque-là épargné ses ennemis, +souffert et abrité la Vallière, leur pauvre instrument. + +Elle avait si peu de fiel qu'on pouvait croire que, comme son +grand-père Henri IV, elle ne sentait ni le bien ni le mal. + +Elle agit cependant. + +Elle obtint que le roi vînt chez elle à Villers-Cotterets. Elle y fit +venir Molière, qui, pour la seconde fois, joua _Tartufe_. + +La cabale de la cour, qui était chez Madame avec le roi, forcée de +subir son triomphe, avertit l'autre, la cabale dévote, qui fit une +chose désespérée. On employa la reine mère, fort malade à Paris. + +On écrivit au roi qu'elle s'était trouvée très-mal. Il accourut. + +La malade lui fit la grâce inattendue de vouloir bien recevoir la +Vallière. Cela coûta beaucoup à la reine mère, elle en eut honte et +remords, en rougit devant ses domestiques. Mais les dames de haute +piété et de grande vertu, telles que madame de Montausier, déclarèrent +qu'elle avait bien fait. Et, ce qui est plus fort, on vint à bout de +le faire approuver de la jeune reine elle-même. + +Le roi ne resta pas près de sa mère ni près de la Vallière. L'attrait +de Madame était grand dans les fêtes d'automne, la saison harmonique +des grâces maladives. + +Elle était devenue enceinte l'autre année, 1663, au milieu d'octobre, +et elle avait accouché récemment, en juillet 1664. + +Cette fois encore, au même moment, presque à l'anniversaire, au milieu +du même mois d'octobre, elle eut le malheur d'être enceinte, sans être +remise encore, et au grand péril de sa vie. + +Grossesse fâcheuse en tous sens. Elle allait de nouveau être souvent +agitée, maigrir, pâlir, et baisser près du roi. + +Un beau champ pour ses ennemis, pour l'intrigue de Vardes, pour +l'entremetteuse Olympe. L'année nouvelle arrivait menaçante, +incertaine, et la cour doutait. + +Molière ne douta pas. Si prudent, il fut intrépide, se déclara et +lança _Don Juan_ (15 février 1665). + + + + +CHAPITRE V + +MOLIÈRE ET COLBERT--DON JUAN--LES GRANDS JOURS + +1665 + + +Un portrait est au Louvre, un vigoureux tableau sans nom d'auteur. Il +illumine la petite salle où il est, comme une flamme. L'artiste, un +peintre secondaire, peut-être, mais ce jour-là en face d'un tel +original, s'est trouvé transformé. Ce visage est celui d'un grand +révélateur, et non pas moins celui d'un grand créateur, dont tout +regard était un jet de vie. + +La vigueur mâle y est incomparable, avec un grand fond de bonté, de +loyauté et d'honneur. Rien de plus franc ni de plus net. La lèvre est +sensuelle et le nez un peu gros. Trait bourgeois que le peintre a cru +devoir ennoblir avec quelque peu de dentelle. À quoi bon? on n'y +songe pas. L'intensité de vie qui est dans cet oeil noir absorbe, et +l'on ne voit rien autre. On en sent la chaleur, elle brûle à dix pas. + +Ce portrait de Molière est placé à merveille, tout près de celui du +Puget. Ce sont les deux moments du siècle. Dans le premier (l'homme de +quarante ans), c'est l'élan, le combat, mais c'est l'espoir encore. +Dans le second, hélas! bien vieux, une longue habitude de souffrir et +de voir souffrir, un attendrissement maladif, ont plissé et ridé une +figure trop endolorie. + +Est-ce un contraste avec Molière? En celui-ci, volcan qui se dévore, +la souffrance, pour être au dedans, n'est pas moins transparente. Un +feu âpre en ressort qui rougit la peau, même au front. Tout médecin +dirait: «Voilà un homme d'énergie redoutable, mais qui touche à la +maladie.» + +C'est la force, la force tendue de celui qui saisit un objet +très-mobile, qui voit, surprend la vive occasion, ailée, légère et +sans retour. On dit parfois _fixer_ pour _regarder_. Ici, c'est +très-bien dit. En regardant, il fixe. On sent que ses oeuvres +profondes ont apparu pourtant dans l'incident d'un jour. Telles, +impossibles avant, furent impossibles après. Exemple, le _Tartufe_. + +Comparer Molière à Shakespeare, c'est insensé. Shakespeare n'a pas +vécu dans la chambre d'Élisabeth. Ce sublime rêveur vivait dans son +propre théâtre; quoique si occupé, il eut les loisirs de la fantaisie. +Molière fut partagé, tiraillé, entre ses deux rôles, mais avant tout +valet de chambre du roi, faisant le lit du roi, toujours sur ce +terrain de cour qui était un champ de bataille, attrapant le présent +de minute en minute, et devinant le lendemain. + +Ce grand effort dura sept ou huit ans, et Molière y périt. Avant les +_Précieuses_, improvisateur ambulant, il fait des canevas pour sa +troupe. Après le _Misanthrope_, c'est toujours un très-grand artiste +ou un puissant bouffon. Mais ce n'est plus notre Molière, j'allais +dire, le Molière de la Révolution, l'exécuteur des hypocrites. + +Revenons au _Festin de Pierre_, à _Don Juan_, au Tartufe d'amour. Ce +qui saisit dans cette fresque, brusquée sur l'heure et pour l'heure +même, c'est l'audace de l'à-propos. + +Les Italiens venaient de jouer dans leur langue cette vieille pièce +espagnole. Molière se fit demander par sa troupe de faire un _Don +Juan_ français. Hardi de ce prétexte, il intervint dans l'intrigue de +cour, et porta aux marquis le coup décisif et terrible. + +Molière y risquait tout; on ne pouvait savoir comment la crise +finirait. Madame, languissante de sa nouvelle grossesse, qui faillit +l'emporter, avait baissé, pâli. Olympe remontait. Vardes, pour +l'insulte à Madame, n'avait eu de punition qu'une petite promenade à +la Bastille, où toute la cour, marquis et belles dames, alla le +visiter. + +La pièce ne fut pas bien reçue. Le public fut de glace. Molière +persévéra, la joua quinze fois, quinze fois de suite la fit subir aux +courtisans. On regardait le roi, on s'étonnait. Mais Molière, mieux +qu'eux tous, vît la pensée du maître. Le 15 février, il joua ce qui +dut se faire au 30 mars. Que Vardes tînt cour à la Bastille, cela ne +plaisait pas au roi. Qu'il triomphât de sa disgrâce et d'avoir outragé +deux trônes, c'était exorbitant. Le roi tira de sa complice l'aveu de +leur lettre anonyme et de leurs calomnies qui allaient jusqu'à nous +brouiller avec l'Angleterre. Vrai cas de lèse-majesté. + +Colbert, dès l'année précédente, avait annoncé une grande enquête +juridique qui se ferait par toute la France. Il eût voulu que le roi, +imitant ses ancêtres, montât à cheval, prît l'épée de justice, fît en +personne sa royale chevauchée contre les petits rois de province. Quoi +de meilleur, pour ouvrir cette grande scène de jugement, que de +frapper d'abord dans son palais, chez lui, sur _ses amis_, sur cette +cour flatteuse et moqueuse, sur le brouillon perfide qui s'était joué +du roi même? + +La cour, contre Molière, admira don Juan, le trouva parfait +gentilhomme. Il ment, il trompe, désespère celles qui l'aiment. À +merveille; les larmes, c'est l'aveu du succès. Il bat celui qui lui +sauve la vie... Mais c'est un paysan, on rit. Il est brave, c'est +l'essentiel, cela rachète tout. Brave contre l'enfer même, et l'enfer +a beau l'engloutir, il n'est pas humilié. + +Donc, nul effet moral. Molière semblait manquer son coup. Il n'avait +pas osé dégrader don Juan. Le roi même ne l'eût pas goûté. Il avait au +fond du faible pour la noblesse; malgré Colbert, il fit toute sa +Maison d'officiers nobles. Le don Juan escroc (du _Bourgeois +gentilhomme_), le don Juan espion, comme avait été Vardes, auraient +indisposé le roi contre la pièce. Molière, frappant moins fort, alla +bien mieux au but. L'intérêt que la cour montra pour don Juan ne +pouvait qu'irriter le roi, et sa justice n'en fut que plus sévère. + +Le 30 mars, la main du Commandeur, cette main de pierre qui avait +muré, scellé Fouquet dans le tombeau, serra Vardes, l'enleva à deux +cents lieues, le plongea au plus bas cachot d'une citadelle. Olympe +fut chassée de Paris; on ferma son salon d'intrigante et +d'entremetteuse. + +Vardes resta là dix-huit mois, et n'en sortit que pour pourrir vingt +ans à Aigues-Mortes, vieux petit fort fiévreux. Il ne s'en tira pas +tant que vécut Colbert. Pour en sortir, il fit d'incroyables efforts +et les dernières lâchetés. Ce qui le peint au vif, c'est qu'ayant +enfin obtenu sa grâce, pour être souffert à Versailles, il eut le tact +de se faire mépriser. Il vint sous les habits du temps où il avait +quitté la cour. On rit, le roi aussi et il fut désarmé. «Sire, dit le +vieux bouffon, quand on déplaît à Votre Majesté, on n'est pas +malheureux seulement, mais ridicule.» + +Voilà ce qui manque au don Juan de Molière pour être vrai et +historique, la bassesse, la lâcheté. Les instructions de Colbert sur +les poursuites à faire contre les tyrans de province, ses enquêtes, +nous en apprennent bien plus. Là, don Juan, c'est le mangeur universel +du bien public, voleur hardi sur ses vassaux, apparenté aux juges et +spéculant sur les procès, etc. + +L'ordonnance de 1662 pour liquider les dettes des villes, apurer les +comptes de ceux qui en maniaient les fonds, fut un effrayant coup de +tocsin pour les privilégiés. Mazarin avait pris pour lui l'octroi des +villes, palpait leurs revenus; les notables, pour tout besoin +municipal, empruntaient à des conditions usuraires sans surveillance, +s'arrangeant en famille. Quand Colbert troubla ce bel ordre, un cri +immense de tous les _honnêtes gens_ de France monta au roi, et des +menaces même. Et comme cela eut lieu dans une année de famine, on +pensa faire sauter Colbert. Le petit peuple le soutint, se déclara +pour le ministre. Il eut sa récompense. Colbert, en deux années, +diminua la taille, l'impôt des pauvres gens, de huit millions. + +Une note brève, mais bien éloquente, qu'il donne au roi, met en regard +l'énorme changement qui se fit alors. En voici la substance: + +_En septembre_ 1661, le revenu était réduit à vingt et un millions, et +encore mangé pour deux ans; _aujourd'hui_ (décembre 1662), en seize +mois, il a augmenté de cinquante millions.--_Alors_, le roi payait +vingt millions d'intérêts; _aujourd'hui_, pas un sou.--Alors, le roi, +dépendant des financiers, ne pouvait faire aucune dépense +extraordinaire; _aujourd'hui_, après son achat de Dunkerque, l'Europe +l'a vu si riche, qu'elle tremblait de lui voir acheter toutes les +places à sa convenance.--_Alors_, point de marine; elle était ruinée; +_aujourd'hui_, vingt-quatre vaisseaux viennent d'être construits, +lancés; on a préparé des galères, etc. Sous cette protection, le +commerce multiplie ses vaisseaux.--_Alors_, l'art et l'éclat, le luxe, +étaient chez les ministres; _aujourd'hui_, chez le roi. Le roi n'avait +pas huit mille francs pour l'embellissement des maisons royales. Il +vient d'y mettre de deux à trois millions. + +Ceci en décembre 1662. C'est l'affermissement de Colbert. Il disposa +du roi. Mais cette force, énorme à ce moment, eut pourtant un énorme +obstacle dans l'étroite union des privilégiés. Les instructions que +Colbert donna pour son enquête nous apprennent quatre choses: 1º une +forte partie de la noblesse n'est pas noble, ou ne l'est que par +privilége des charges judiciaires, financières ou municipales; 2º les +vrais nobles, les seigneurs, ont impudemment créé et inventé de tout +nouveaux droits féodaux que n'eurent jamais leurs pères; 3º les deux +noblesses, la noblesse d'épée avec la judiciaire ou municipale, +s'entendent pour reporter sur les pauvres le poids de l'impôt, pour +dilapider les fonds des villes, pour acheter à vil prix les biens à +leur convenance; 4º enfin, tous, et nobles et notables, trouvent moyen +de faire des biens de l'Église un supplément de leur fortune, donnant +à leurs cadets oisifs et incapables les plus importants bénéfices, +peuplant les couvents de leurs filles. De là, le zèle ardent de la +noblesse pour l'Église, qui dispose de ce patrimoine immense de +l'oisiveté. + +Colbert, ayant le roi en haut, chercha la force en bas, par la réforme +des finances des villes, et celles de la justice. Il défendit aux +villes d'emprunter, de se ruiner. Il réforma les juges, il réforma la +loi. Il eut la grande idée de promener en France la loi armée, +autrement dit le roi, qui jugerait le peuple par son conseil. Les +parlements eussent été suspendus, à ce moment, et Colbert avait de +même sévèrement exclu Lamoignon et les parlementaires de la commission +chargée de réformer les tribunaux. Mais tout cela était trop haut, +trop fort. Cour, parlements, finance, tout travailla en dessous; +Colbert dut retomber à l'idée pauvre et routinière des commissions du +parlement qui tiendraient les _Grands jours_ dans les provinces du +centre. + +Aux rudes pays d'Auvergne, de Forez, de Vélay un autre Moyen âge était +revenu, mais bizarre, fantasque, et d'une férocité moqueuse. Là, un +joyeux seigneur, autorisé par trois ou quatre assassinats, se passait +toutes ses idées, celle, par exemple, de murer un homme tout vif, de +le tenir des mois dans son armoire, courbé, ni assis ni debout. Un +autre ne tuait pas; il faisait tuer à petits coups par son fils, +enfant de dix ans. Le viol était un jeu, et plus même que du temps des +serves. La femme, moins passive, amusait par son désespoir. + +Une scène laide, c'était le jour des noces. «L'aîné du paysan, dit la +loi du Béarn (éd. 1842, p. 172), est censé le fils du seigneur, car il +peut être de ses oeuvres.» On exigeait toujours que la pauvre femme +tremblante montât au château, et on marchandait devant elle. C'était +pour le seigneur le meilleur jour pour pressurer son paysan. Il tirait +parfois moitié de la dot. + +Ce qui était plus fort, c'est qu'ils faisaient la guerre au roi. Si la +justice se hasardait chez eux, c'était d'incroyables fureurs. Une +assignation royale était un outrage qu'on lavait dans le sang. + +Trois huissiers s'étaient mis ensemble pour aller assigner je ne sais +quel marquis du Forez. Il s'en tint offensé à ce point, que, non +content de les mettre à la porte, il monta à cheval, les poursuivit +jusqu'à la nuit; les rejoignant dans une auberge, il les tua tous +trois dans leur lit. Dix ans durant, il resta roi chez lui. + +Le 31 août 1665, les Grands jours sont annoncés pour tout le centre +du royaume (Auvergne, Bourbonnais, Nivernais, Forez, Beaujolais, +Lyonnais, Marche, Berri). L'année suivante, même chose dans les +montagnes du Midi (Vélay, etc.). + +Tout cela annoncé longtemps d'avance, de sorte que les coupables +eurent bien le temps de se cacher ou de dresser leurs batteries. + +Il n'y eut jamais si grande attente, jamais si petit résultat. Le +peuple s'était fait de ces _Grands jours_ un rêve merveilleux, +fantastique, apocalyptique, un vrai _Jugement dernier_, où les grands +seraient les petits. Plusieurs, par orgueil et bon coeur, offraient de +protéger les nobles. Un paysan restant couvert en présence d'un +seigneur, celui-ci lui jeta le chapeau par terre. «Ramassez-le, lui +dit le paysan, ramassez-le; sinon, le roi vous coupera la tête aux +_Grands jours_.» Le noble le ramassa. + +Il n'y eut qu'un seigneur décapité, fort peu d'exécutions réelles, +beaucoup sur le papier. Un d'eux, un meurtrier couvert de sang, brava +le jugement, et fut banni seulement. Effet admirable et charmant des +amitiés et des amours pour humaniser la justice. Les dames de Clermont +se dévouèrent pour cette bonne oeuvre. La scène est jolie dans +Fléchier. Les _chats fourrés_ n'y sont occupés que de galanterie. +Pendant ces ennuyeux procès de gens absents, ils ne perdent pas leur +temps; ils riment des vers à Iris. Cela dura trois mois, temps plus +que suffisant pour attendrir les belles. En janvier, couronnés de +roses, pleurés des dames auvergnates, ces vainqueurs revinrent à +Paris. + +«Tout père frappe à côté,» dit La Fontaine. Ce jugement du roi sur +les nobles fut si peu sérieux, que tel des plus coupables, chargé de +crimes horribles, rentra, à la faveur des guerres, et devint +lieutenant général des armées du roi. + +L'accord des deux noblesses, les égards des gens de robe pour la +noblesse d'épée, parurent dans tout leur lustre. Colbert put voir le +peu qu'on pouvait attendre des parlementaires. Les rudes magistrats du +XVIe siècle n'existaient plus. Même ceux de la Fronde, mêlés au parti +des Condés, avaient pris l'esprit de cour, les goûts, les manières des +seigneurs. Ils vivaient aux belles _ruelles_, siégeaient peu (encore +en bâillant), jugeaient au caprice des dames, de leurs nobles amis. + +Les intendants, ces commis dictateurs, créés par Richelieu, furent +l'instrument unique de Colbert. Administration, finances, travaux +publics, mouvements des troupes, même affaires du clergé, tout passa +dans leurs mains. Ils dominèrent les Gouverneurs, les Parlements. Sous +Colbert, ils prennent encore un pouvoir qu'ils n'eurent pas sous +Richelieu, le pouvoir judiciaire. Il ne leur manqua presque rien de +l'autorité illimitée qu'eurent en 93 les Représentants en mission. +L'affaire de Fargues effraya toute la France. C'était un Frondeur fort +coupable d'excès, de trahisons, mais cependant couvert par l'amnistie. +Il vivait richement, mais obscurément, oublié. Des courtisans égarés à +la chasse, et bien reçus par lui, croient le servir auprès du roi, et +louent son hospitalité. Le roi s'indigne: «Quoi! Fargues vit encore! +si près d'ici!» Le roi et la reine mère font venir Lamoignon, qui +avait la police de Paris, pour faire éplucher l'homme et lui trouver +un crime; s'il le trouve, il aura ses biens. Ainsi dit, ainsi fait. +Fargues, enlevé, est livré à une commission de petits juges +d'Abbeville, sous l'intendant Machault; le tour est fait en un moment, +et Machault le condamne à mort. (_V. S.-Simon_, et le _Journal +d'Ormesson_, dans Chéruel, II, 145.) + +Ce monstrueux pouvoir des intendants n'était balancé que par une +chose, leur mobilité. Colbert changeait souvent, et, au change, il ne +gagnait guère. + +Il roulait dans le cercle d'un personnel très-peu nombreux. Les petits +dictateurs, placés pour arrêter partout les abus de la finance, de la +judicature, etc., qu'étaient-ce en général? les fils ou les parents +des juges mêmes et des financiers. + +Ces commis souverains étaient des rois tremblants. Ils redoutaient +Colbert, qui, dans mille affaires, les lançait contre les seigneurs, +les évêques, etc. Mais, d'autre part, ils redoutaient ces puissances +locales, et surtout le clergé. Leur seul moyen pour calmer les +évêques, c'était d'agir contre les protestants. + +Ils connaissaient le faible du ministre, sa passion, ses fureurs +impatientes, et, si je l'ose dire, sa férocité dans le bien. À ce +moment, il commençait l'oeuvre énorme de sa Marine, une improvisation +subite et quasi révolutionnaire, poussée avec la plus terrible +violence. Il ramassait de l'argent ou par menace, ou par prière. Il +ramassait des hommes pour ramer aux galères. Il en vint jusqu'à +acheter des forçats turcs, juifs, grecs, même des catholiques. Nul +présent ne lui était plus agréable qu'un forçat. Les intendants le +savent bien; ils poussent, pressent les tribunaux pour qu'ils fassent +plus de galériens. Trois lettres d'intendants (1662) témoignent de +leur zèle. Non contents d'exciter les juges, ils se mettent à juger +eux-mêmes. Une louable émulation s'établit entre eux et les procureurs +généraux. Ceux-ci, à Bordeaux, à Toulouse, écrivent au ministre la +_joie_ qu'ils ont d'augmenter les forçats, parfois aussi la +_confusion_ qu'ils ont d'offrir au roi si peu de galériens. On prend +pourtant tout ce qu'on peut, des mendiants, des gens trouvés en +contravention pour le sel, des enfants de quinze ans, enfin, _des +huguenots qui, aux processions, gardent le chapeau sur la tête_ (26 +juin 1662). Voilà une mine excellente, et qui promet. On ne manquera +point de forçats. + + + + +CHAPITRE VI + +LE MISANTHROPE--LE ROI DÉFIE L'EUROPE, ATTAQUE L'EUROPE + +1662-1666 + + +Dans cette même année 1665, où les Grands jours marquèrent l'apogée de +son énergie, Colbert retomba rudement. L'Assemblée du clergé qui reste +onze mois en permanence s'ouvre et finit par les cris calculés d'une +furieuse douleur, des soupirs de colère, des larmes menaçantes. Le +clergé pleure d'abord sur _les enfants rendus aux protestants_. Il +pleure les _prêtres condamnés_ aux Grands jours par des laïques, +exécutés (pour meurtres). Douleur économique qui lui permet de garder +son argent, de refuser secours au roi. Il tient bon. C'est le roi qui +cède, pour avoir quelque chose. Il abandonne la réforme du clergé, +qu'avaient demandée les Grands jours. Défense aux juges laïques +d'intervenir dans les affaires de prêtres, _l'Église juge l'Église_; +cette maxime du Moyen âge n'est pas expressément écrite, mais elle est +pratiquée. Le monde saint est désormais fermé. Une décence admirable +couvrira tout. Nul scandale ne rompra la noble harmonie de ce siècle. + +Autre concession, immense, contre les protestants. Une déclaration +royale convertit en lois générales tous les arrêts locaux rendus +contre eux depuis dix ans. + +En vain l'électeur de Brandebourg s'intéressa pour eux. En vain +Colbert voulait les ménager dans l'intérêt de ses créations +industrielles. Le roi donna de bonnes paroles à l'électeur. Et, pour +Colbert, s'il put les protéger dans le haut commerce et la grande +fabrique, il ne put empêcher qu'on ne les exclût de tous les petits +métiers (chose bien autrement importante). Exemple: les lingères de +Paris interdisaient l'aiguille aux pauvres protestantes et les +faisaient mourir de faim. + +Le clergé avait dit, quant aux enfants enlevés, qu'il n'obéirait point +au roi, et ne les rendrait pas. Il tint parole. Quand on essayait de +le faire, il ameutait son peuple de dévotes, ses mendiants, ses +marchands, etc. + +Les malades protestants, au lit de mort, étaient assaillis par les +moines. Pour arrêter ce mal, on l'aggrava. Le moine ou le curé dut +attendre à la porte; mais le juge du lieu entrait au nom du roi, +demandait au malade _dans quelle foi il voulait mourir_. Scène +cruelle et souvent meurtrière; cette entrée solennelle de l'homme de +la loi saisissait les malades; tel qui eût résisté au prêtre cédait au +juge, aux craintes qu'on lui donnait pour sa famille, mourait +désespéré, malgré lui catholique par autorité de justice. + +La reine mère meurt en janvier 1666, en laissant à son fils une +dernière prière, celle d'exterminer l'hérésie. Le roi était bon fils; +il avait par moments blessé pourtant sa mère; d'autant plus dut-il +prendre à coeur cette dernière parole par laquelle elle crut expier +les faiblesses de sa vie. On ne lui demandait, du reste, que ce qu'il +désirait lui-même. L'extinction de l'hérésie en France, en Europe, +l'humiliation des protestants, surtout de la Hollande, la conversion +de l'Angleterre (sans doute à main armée), c'était l'ambition +naturelle du chef du monde catholique, de l'héritier futur des rois +d'Espagne, du vrai successeur de Philippe II. + +Chacun voyait venir la guerre, et la cour s'en réjouissait. Deux +hommes seuls, à ce moment, les plus grands à coup sûr, Colbert, +Molière, s'attristent. Colbert adresse au roi ses premières plaintes +sur l'excès des dépenses. Il s'effraye de l'extension des couvents. Il +donne des primes à la population, une pension à qui a dix enfants. +Triste aveu de l'état du pays, sous une prospérité factice. + +Le grand esprit du siècle, celui qui, jour par jour, en écrit la +formule, Molière, comme s'il lisait la France au sourcil froncé de +Colbert, donne cette année le _Misanthrope_. Une pièce infiniment +hardie (plus que _Tartufe_ peut-être et plus que _Don Juan_). Car, si +Alceste gronde, c'est sur la cour, plus que sur Célimène. Mais +qu'est-ce que la cour, sinon le monde du roi, arrangé pour lui et par +lui? Ces mauvais choix pour les emplois publics qui révoltent Alceste, +qui donc les fait, sinon le roi? + +Le _Misanthrope_ fut joué chez Madame d'abord, et, je crois, fait pour +elle. Depuis un an, son influence avait pâli encore. On avait cru +qu'elle mourrait presque avec la reine mère. La cabale avait imprimé +en Hollande les _Amours de Madame et du comte de Guiche_. On stimulait +Monsieur; tantôt il la persécutait pour qu'elle le protégeât auprès du +roi et qu'elle lui obtînt le Languedoc; tantôt il faisait le jaloux à +froid, et lui faisait affront, pour qu'elle en crevât de dépit. +Enceinte après sa couche de 1664, elle était fort souffrante, et +l'enfant mourut dans son sein (juillet 1665). Le pis, c'est qu'elle ne +pouvait plus accoucher de ce cadavre, qui ne vint que par lambeaux. +Monsieur, le même jour, partit avec son monde, gaiement et à grand +bruit, tenant à constater que la chose ne le touchait guère. Le roi +fut convenable, mais il n'aimait pas les malades. Il était +très-flottant en cette année (1666). Cependant la Vallière, acceptée +de sa mère et du parti dévot, le reprenait toujours; elle redevint +enceinte. + +Madame, éclipsée, un peu seule, languissait au Palais-Royal, lorsque +Molière osa lui donner cette fête, une pièce d'opposition hardie, où +il a mis son coeur autant que dans l'_École des femmes_. Il y mêle la +cour, son ménage et sa jalousie, ses amours et ses haines. La prude +Arsinoé (la vraie soeur de Tartufe) est évidemment de la pieuse +cabale. La sensible Éliante, qui triomphe à la fin, a la douceur +d'Henriette. Tous les visages étaient reconnaissables. C'est ce qui +amusa le roi et lui fit supporter la pièce. Il aimait à humilier ses +amis mêmes. Lauzun fort en faveur, Guiche encore en disgrâce, y +étaient et firent rire. «Le grand flandrin,» qui perd le temps, etc., +fut reconnu pour Guiche, le chevalier de Madame. Elle demanda grâce +pour lui. Molière n'y voulut rien changer. Le roi probablement tenait +à ce passage. Molière aussi; au fond, le trait était favorable à +Madame; il répondait au libelle de Hollande, montrait le néant du +héros de ce tout romanesque amour. + +Le roi, à la mort de sa mère, avait quitté Paris, vivait à +Saint-Germain ou à Fontainebleau, en attendant qu'il se fît un palais. +Colbert craignait ce coup. Il voyait venir la terrible et ruineuse +création de Versailles (qu'on ne referait pas avec un milliard +d'aujourd'hui, dit justement M. Clément). Pour retenir le roi, Colbert +se fait maçon. Il rebâtit le Louvre, il augmente les Tuileries. Il +écrit, pour le Louvre, un pamphlet contre Versailles. Le tout en vain. +Vers 1670 s'arrêtent les travaux de Paris; Versailles dès lors absorbe +tout. + +Paris parlementaire, Paris dévot, Paris railleur, Paris plein de +cabales, tous ces Paris divers étaient insupportables au roi. Toute la +bourgeoisie parisienne avait encore le costume de Louis XIII, le noir +habit qu'adopta l'Angleterre puritaine. Choquant contraste, rébellion +visible, devant le costume de la cour, historié de cent couleurs, +pomponné de rubans, dentelles, surchargé du chapeau à plumes, et +grotesquement léonin par la vaste crinière dont le courtisan pare son +chef. Ces perruques, naguère destinées à symboliser la sagesse des +magistrats, des gens en robe, qui, par la robe, avaient en bas une +large et majestueuse base, elles étonnent sur la tête légère du +blondin à la mode, dont la jambe (un peu sèche) offre un bien léger +piédestal à l'ébouriffant édifice. Merveilleuse pyramide, large d'en +haut, maigre d'en bas, qui, d'après toute loi mécanique, devrait faire +la culbute et marcher sur la tête. Mais tout est miracle en ce règne. + +L'Europe ne rit pas. Bruxelles admire, imite, malgré les Espagnols. +Puis, peu à peu, toutes les petites cours d'Allemagne, d'Italie. Paris +seul s'endurcit et rit. Ville irrévérencieuse. Toujours on y verra des +_ruelles_ critiques chez Ninon (déjà mûre), chez la toute jeune +Mancini, duchesse de Bouillon, parmi les chats, les singes, et toutes +sortes d'animaux malins qu'elle nourrit (entre autres, La Fontaine). +Un très-mauvais esprit s'entretient là par les Chapelle, plus tard par +les Chaulieu, la société impie du _Temple_. + +Le carrousel fameux des Tuileries où le roi brilla à cheval a fermé +les fêtes de Paris. Les triomphes de Versailles ont commencé en 1664 +par une grande féerie de sept jours. Triomphe sans victoire, fête sans +but, donnée, non pour la reine, et non pour la Vallière, une maîtresse +déjà de trois années, mais donnée par le roi au roi. Louis XIV fêtait +Louis XIV, essayait-là ce monde à part, une France royale et dorée, +où il vécut comme hors de France, ne visitant plus le royaume (tant +chevauché par les Valois). Là, vu des élus seuls, dieu solitaire de +l'Empirée, il n'apparut plus aux mortels qu'aux jours où il lançait la +foudre. + +Colbert était terrifié. Il avait pris le pouvoir à une dangereuse +condition, c'était de dire toujours au roi qu'il faisait tout, créait +tout, pouvait tout. Mais le roi l'avait cru, et, sûr de sa divinité, +voilà qu'il s'en allait d'un vol d'Icare se lancer dans les cieux. +Colbert suivrait comme il pourrait. + +Le roi, «par grandeur de courage,» avait ouvert son règne en défiant +toutes les puissances. Il méprisait parfaitement les ménagements de +Mazarin. Richelieu même, si fier, n'avait jamais bravé ainsi le monde; +il fut très-attentif à se créer des alliances, et il eut toujours la +moitié de l'Europe pour lui. + +Quelle que soit mon estime pour les très-beaux travaux qu'on a faits +sur ce règne, je ne puis accorder que ceci soit une continuation de la +politique antérieure. J'y vois une déviation subite, étourdie, +violente. Le talent des agents français, la dextérité de Lyonne, +l'homme de Mazarin, ne changent rien au fond des choses. Ils n'en +rendent pas plus raisonnable ce défi qu'un roi de théâtre lance à +toute l'Europe.--Impunément, ce semble, pour le premier moment, mais +en jetant partout des germes profonds de haine, en se créant d'infinis +obstacles pour l'avenir, en préparant, de bravade en bravade, la +honte, la banqueroute, et un tel amaigrissement de la France, qu'un +siècle ne put l'en relever. + +La grande proie, visée par Mazarin, était l'Espagne. Mais, en la +poursuivant, il fallait bien savoir ce qu'on voulait. Quelle que fût +sa misère, sa faiblesse actuelle, on ne pouvait oublier qu'il y avait +là la ruine d'une grande nation. Devait-on l'affaiblir encore, en +arracher des membres un à un, ou bien agir en bon parent, en héritier, +et se mettre en voie d'obtenir un jour toute la grande succession? +L'extinction probable de cette dynastie maladive en faisait prévoir +l'ouverture pour un terme peu éloigné. + +Encore une fois, qu'était Louis XIV? Gendre de Philippe IV, ou son +ennemi? + +Sa conduite, visiblement double, fut extrêmement irritante. + +Un an à peine après son mariage avec l'infante, au mépris du traité, +il donne au Portugal une épée, un poignard, contre l'Espagne, +l'excellent général Schomberg et de bons officiers; il solde des +troupes anglaises pour envoyer aux Portugais et faire accabler son +beau-père. Il l'humilie dans Londres, où il exige la préséance pour +son ambassadeur à main armée. Mazarin avait stipulé l'égalité des deux +couronnes. Louis XIV ne s'en contente plus, et, sur cette question +d'étiquette, il menace de rompre. Beau-père et plus âgé, c'est le roi +d'Espagne qui cède; il envoie ses excuses à un gendre de vingt-trois +ans (1662). + +Ces procédés si violents n'empêchent pas qu'en même temps Louis XIV ne +veuille obtenir d'amitié l'annulation des renonciations de sa femme à +la couronne d'Espagne. Il se porte pour héritier et roi possible du +peuple qu'il vient d'outrager. + +Il négocia constamment en deux sens, contre l'Espagne et avec elle. +D'une part, il détache d'elle la Hollande et les Suisses, leur demande +de ne pas garantir les provinces espagnoles. Il s'intitule déjà duc de +Milan; il menace les Pays-Bas, il veut la Franche-Comté. Que Philippe +IV lui donne la Comté seulement et le fasse héritier (éventuel) de la +monarchie espagnole, il l'aidera contre la Hollande et l'Angleterre, +avec qui il vient de traiter. Étrange politique, double, violente, +indifférente aux principes comme aux amitiés. Il s'offre à tous, +menace ou corrompt tous, et semble avoir à tâche de leur inculquer +bien qu'il n'y a aucun fond à faire sur la parole de la France, et que +son allié le plus intime en pourra craindre tout. + +Il en est tout de même pour les puissances maritimes, l'Angleterre, la +Hollande. Le roi agit à leur égard tout à la fois en ami et en ennemi. +Et ici, chez des peuples libres, le résultat est grave. Dans l'un et +dans l'autre pays, il y avait un parti français. La France, en peu +d'années, à force d'imprudences, va anéantir ce parti. + +En 1662, lorsque le mariage de Madame semblait lier Louis XIV et +Charles II, lorsque celui-ci en Portugal faisait au profit de la +France la guerre contre l'Espagne, Louis XIV n'en irrite pas moins +l'orgueil anglais pour la question du pavillon. L'Angleterre, après la +Hollande, était la plus grande puissance maritime, et ses vaisseaux +couvraient les mers. Louis XIV exige le salut de cette grande marine +pour la sienne, qui n'est pas encore. Question d'avenir, qu'on devait +ajourner. Une lettre violente et menaçante du roi provoqua les +Anglais, humilia devant son peuple ce Charles II, instrument de la +France et qu'elle eût dû ménager à tout prix. + +Même année, autre coup, qui rend l'Angleterre irréconciliable. Le +famélique et prodigue Charles II nous vend Dunkerque (1662). +Très-importante acquisition, qui assurait notre frontière. Seulement +une telle vente perdait dans l'avenir le roi sur lequel notre cour +mettait tant d'espérance. Les Anglais surent dès lors qu'un Français +(et un catholique) siégeait sur le trône d'Angleterre. + +La même politique, inconséquente et violente, tua en Hollande le parti +de la France. Le grand citoyen, Jean de Witt, était Français dans +l'intérêt réel de sa patrie. Il y voyait grandir à l'horizon le jeune +Guillaume d'Orange, le péril futur de la république, l'espoir du parti +militaire et antimaritime, que patronnaient fort les Anglais. Jean de +Witt alla loin dans son amitié pour la France, puisqu'elle obtint par +lui que, si elle faisait la guerre à l'Espagne, la Hollande ne +défendrait pas les Pays-Bas espagnols, laisserait prendre sa barrière +naturelle de tant de places qui la couvraient. Grande et dangereuse +concession d'avenir pour laquelle de Witt obtint l'avantage présent, +très-doux au commerce hollandais, qu'on réduirait, pour ses vaisseaux, +les droits mis par Mazarin sur l'entrée des navires étrangers. + +Louis XIV haïssait la Hollande, et Colbert jalousait son énorme +prospérité. Ni l'un ni l'autre ne sentait combien il était important +pour nous de maintenir à la tête du pays de Witt et son gendre Ruyter, +l'immortel amiral, l'ennemi naturel des Anglais, autrement dit, +combien il importait de tenir divisées les deux puissances maritimes +que la victoire du parti orangiste eût réunies. Si une telle union se +faisait, il était facile à prévoir que la marine de Colbert, que +toutes ses créations, colonies, industrie, commerce, courraient de +grands hasards. + +La Hollande achetait nos vins, nos eaux-de-vie, et les portait dans +tout le Nord. En échange, elle nous donnait des draps, des toiles. Le +petit peuple de Hollande vivait de ces fabrications. La rude guerre +maritime que les Anglais, sans cause ni raison, commencèrent par la +saisie des vaisseaux hollandais, gêna fort le commerce de cette +république, et, par suite, son industrie. Louis XIV la secourut +très-faiblement. Il lui avait porté le très-sensible coup de frapper +de gros droits les draps et toiles, quarante livres par pièce de drap! +Arrêt dans la fabrication, chômage, etc. Le 13 juin, une grande +défaite de la flotte hollandaise exaspéra le peuple, fit crier à la +trahison. + +Cette situation terrible n'effraya pas de Witt. Elle fit éclater la +grandeur de son caractère. Ce politique, ce savant, cet élève de +Descartes, homme jusque-là de cabinet, monte sur la flotte. Mais la +mer est anglaise, elle le repousse à la côte. De Witt ne s'effraye +pas. Il repart après la tempête, entre dans la Tamise, et, sous les +batteries des Anglais, lui-même, hardi pilote, fait tranquillement le +sondage des passes principales du fleuve. Menace redoutable d'invasion +qui avertissait les Anglais. Ils respectèrent la flotte de Hollande, +n'acceptèrent point la bataille. Et de Witt rentra en triomphe. + +À ce moment, Louis XIV portait les derniers coups à son beau-père, +Philippe IV. Ce prince infortuné, souffrant de maladies cruelles +(paralysie, rétention d'urine, etc.) avait cédé à l'insolence de son +gendre, dans l'espoir de trouver en lui un protecteur pour son fils au +berceau, le petit Charles, qui allait rester orphelin. Cependant son +abaissement ne lui avait pas profité. Louis XIV ne lui permettait pas +seulement d'entretenir ses fortifications des Pays-Bas, d'en compléter +les garnisons. Par un luxe de perfidie qu'on ne peut expliquer, il +renouvelait à Madrid la vieille idée d'une croisade de la France et de +l'Espagne pour la conquête de l'Angleterre,--et cela au moment où le +roi d'Angleterre, en nous rendant Dunkerque, ne révélait que trop à +quel point il était Français. + +En 1665, ce qu'on avait longuement préparé arrive enfin et s'exécute. +Schomberg, nos officiers français, conduisant l'armée portugaise, +accablent celle d'Espagne à la bataille décisive de Badajoz. Et +Philippe IV en meurt. L'Espagne et l'infant Charles restent aux mains +de la veuve, une Allemande, dirigée par son confesseur, le Jésuite +autrichien Nithard. La veuve et Nithard ne font rien, ne préparent +nulle défense. Et pourquoi? Ils ne pouvaient rien; en essayant +d'armer, ils n'auraient fait que provoquer Louis XIV. C'était à lui, +époux de l'infante d'Espagne, de voir s'il voulait faire la guerre au +frère de sa femme, âgé de deux ans, à son propre neveu, son pupille +naturel, sans défense, qui, contre ses coups, n'avait d'abri que son +berceau. À lui, héritier très-probable de cet enfant malade, à lui de +voir s'il voulait outrager l'Espagne dans sa tombe, ce noble peuple, +déchu par ses fautes sans doute, mais aussi par sa grandeur même, qui +l'avait épuisé, dispersé par toute la terre. + +Le mourant, en bon Espagnol, n'avait formé qu'un voeu: que, si +l'Espagne devait recevoir un maître étranger, du moins ce fût un +maître faible qu'elle absorberait, assimilerait et ferait Espagnol. +Voilà pourquoi il avait marié sa seconde fille à son cousin +d'Autriche, et sans lui faire faire de renonciation. Au contraire, +unie à la France, l'Espagne avait à craindre de se perdre. Cette +préférence pour Léopold n'avait rien d'injurieux pour nous. On ne +voulait rien qu'exister. Mais, sous un roi si dur, si outrageusement +hautain pour ses parents (Philippe IV), pour ses amis (le roi +d'Angleterre), pour le vieux pape lui-même, l'Espagne ne pouvait +qu'attendre la honte, l'anéantissement. + +Le prétexte de l'invasion fut ridicule. Dans une province des +Pays-Bas, il était de droit civil qu'un des époux mourant, la +propriété de tous leurs fiefs passât à leurs enfants; le survivant +n'avait qu'un usufruit. Le but unique était d'empêcher ce survivant de +se remarier. Jamais cette coutume de Brabant n'avait été étendue aux +autres provinces, jamais elle n'avait eu de portée politique, n'avait +réglé la haute question de la souveraineté des États. + +Louis XIV allégua, de plus, qu'il n'avait pas reçu la dot d'argent +promise au mariage, qu'il voulait se payer en terres. Mais ne +fallait-il pas auparavant, entre parents, s'entendre et s'expliquer, +chercher un arrangement, tout au moins avertir et assigner le +débiteur, un mineur, un enfant? Fallait-il employer pour contrainte le +fer et le feu, se mettre en garnisaire chez l'orphelin, et, pour ce +payement, l'égorger. + +Du reste, Louis XIV ne dit point cela au moment naturel, à la mort de +Philippe IV. Au contraire, il rassura la veuve et Nithard. Il dupa +celui-ci, fut plus jésuite que le Jésuite. Il dit: «Le jeune roi est +mon beau-frère. Je le protégerai, lui donnerai toutes les marques +d'amitié, de tendresse, qui sont en mon pouvoir.» + +Dès lors il préparait la guerre, et, par des négociations habiles et +suivies par toute l'Europe, il assurait, complétait l'isolement de +l'orphelin. + +Un portrait admirable, gravé de la main de Nanteuil (_Bibl. de +Sainte-Geneviève_), nous donne naïvement le roi d'alors. Il triomphe +de sa fausseté, s'en félicite et s'en admire. Il cligne malicieusement +de l'oeil, semble dire: «Ah! que je suis fin!» + +À quoi bon? je ne le vois pas. Il était le seul fort. L'Espagne se +fiait à lui, était comme à ses pieds. Pour un léger secours de recrues +allemandes qu'il lui avait permis de faire venir, l'ambassadeur +reconnaissant embrassa ses genoux. L'Angleterre, frappée de la peste, +de l'incendie de Londres, des intrigues papistes, de la guerre de +Hollande, n'en pouvait plus. Et cette dernière, gouvernée par de Witt, +par le parti français, écoutait crédulement tout ce qu'il lui plaisait +de dire. + +Dès avril 1667, il avait acheté un à un les princes du Rhin pour +qu'ils ne secourussent pas l'Espagne. Il avait assuré au Portugal un +subside annuel, énorme, à condition qu'il ne ferait jamais la paix +avec l'orphelin de Madrid. + +Mais le plus admirable, un vrai tour de Scapin, c'est la manière dont +il attrape et l'Angleterre et la Hollande. Il jure aux Hollandais +qu'il ne fera rien aux Pays-Bas sans eux, bien plus, que, s'unissant à +eux, il aidera leur amiral Ruyter à forcer la Tamise. Pendant ce +temps, la bonne vieille reine d'Angleterre a accommodé les deux rois, +réglé la double trahison. Louis trahira la Hollande, aidera Charles +contre son peuple. Charles trahira l'Angleterre et laissera faire aux +Pays-Bas. + +Le premier résultat probable, c'était que les Hollandais, livrés par +le roi leur ami, arrivant seuls au terrible rendez-vous de la Tamise, +seraient éreintés, écrasés; que les boulets anglais, travaillant pour +Louis XIV, les mettraient hors d'état de se mêler de nos affaires et +d'empêcher notre conquête. + +Tout était prêt. L'Espagne n'avait aucun moyen d'empêcher rien. +Cependant, pour se moquer d'elle, le 1er mai, on la rassure; le 8, on +lui déclare la guerre (1667). + + + + +CHAPITRE VII + +LA CONQUÊTE DE LA FLANDRE--MONTESPAN--AMPHYTRION + +1667 + + +La guerre de Flandre, pour la cour, c'est le moment joyeux du règne de +Louis XIV, une amusante fête; c'est presque un tournoi de parade; +comme le fameux carrousel, le bal à cheval, donné devant les +Tuileries. Tous étaient jeunes, tous étaient gais; l'argent roulait +(la Fare). Avec la reine mère étaient partis les vieux. Un horizon +s'ouvrait de conquêtes plutôt que de guerres, seulement de brillants +coups de main, de quoi conter aux dames. Sécurité parfaite sous le +sage Turenne. Les dames aussi partirent bientôt en guerre, par +carrossées, dans les grandes et commodes voitures dorées, salons +roulants, où l'on riait, mangeait. C'est ce qui amusait le plus le +roi. Il suivait à cheval, entrait souvent dans ces carrosses, aimait à +voir manger, distinguait les belles mangeuses. Les petits accidents de +cette vie mobile, les dîners, les couchées, avaient aussi leurs +aventures. La conquête de Flandre en entraîna une autre qui changea +toute la cour, et fut hardiment célébrée par Molière dans +l'_Amphytrion_, l'imbroglio galant qui mit Jupiter chez Alcmène. + +Le digne monument de cette agréable campagne est notre porte +Saint-Martin (quoique datée d'une autre époque). Monument +héroï-comique, bas, lourd, farci de vermicels, et tout empreint de la +grasse matérialité du moment. Cette masse sourit, égayée par la figure +unique du grand acteur qui couvre tout. L'art paraît ici songer moins +à consacrer la gloire du roi que sa beauté et la perfection de ses +formes. Dans sa belle nudité classique, et grandi du cothurne, un +Hercule en perruque écrase la Belgique, qui ne combattit point, et la +Hollande, qui le fit reculer. + +Le danger n'était pas fort grand en cette guerre. Le gouverneur +espagnol, homme de coeur, avait un fort bon général français, Marsin, +mais point de troupes. Quand il avait voulu se fortifier, on l'avait +grondé de Madrid. On lui avait fait honte d'avoir de telles pensées +sur le roi très-chrétien. Tout ce qu'il put, ce fut de raser les +petites places pour se concentrer dans les grandes. Mais il n'eut pas +le temps; on le surprit le marteau à la main. + +Cependant Turenne avança avec une prudence excessive. Sa +responsabilité d'avoir là le roi en personne ajoutait encore à sa +circonspection naturelle. Le 2 juin, il prit Charleroi abandonné. Il +avait trente-cinq mille hommes; plus, deux corps d'armée le suivaient +de côté, vers le Rhin, vers la mer. Il occupait la route, fort libre, +de Bruxelles. Nos jeunes gens voulaient y aller. Turenne resta là +quinze jours, pour fortifier, disait-il, Charleroi, mais en réalité +pour savoir ce qui advenait de Ruyter. Attendait-il les Français pour +passer? ou bien s'était-il risqué seul? + +La marine formée par Cromwell était fort redoutable; elle avait tenu +tête aux Hollandais avec une extrême ténacité. Mais, d'autre part, de +Witt branlait; il avait besoin d'être raffermi par un grand coup. S'il +renonçait à cette attaque, il reculait, sur quoi? Sur la mauvaise +humeur de ce peuple muet, mais dangereux, sur la révolution peut-être. +Ruyter pensa que, puisque le vin était tiré, il fallait le boire, et +il se passa des Français. + +Nous avons son portrait au Louvre, du puissant pinceau de Jordaens. +OEuvre pantagruélique d'un burlesque sublime qui eût enchanté +Rabelais. C'est Gargantua en largeur, moitié baleine et moitié homme. +Ses gros yeux noirs, saillants sur son visage rouge, superbement +tanné, lancent la vie à flots, une redoutable bonne humeur et la +contagion de la victoire. + +C'est l'invincible et l'infaillible, c'est le pape de la mer. Dans le +tableau, il parle, et on entend le tonnerre de sa voix. Jordaens a dû +le suivre, le prendre en plein combat, dans ses gaietés royales, quand +son âme joyeuse emplissait une flotte, quand les boulets pleuvaient, +que les vaisseaux en feu sautaient autour de lui. Il lui fallait ces +grandes fêtes, comme le bal qu'il donna aux Anglais en juin 1666; il +dura trois jours et trois nuits. + +En juin 1667, il alla droit dans la Tamise, au jour dit, le 4 juin. Et +c'est justement cette ponctualité qui surprit les Anglais. Ils +croyaient qu'il n'irait pas seul. Il cassa comme un fil la chaîne qui +fermait la Medway, prit le fort de Sheerness, prit, brûla des +vaisseaux, détruisit ou enleva les magasins, remonta la Tamise vers +Londres. Les Anglais consternés eurent tout le temps de voir le +Hollandais se promener, boire sa bière et soigner ses poules; il y +tenait beaucoup et les avait toujours à bord; c'était son amusement. + +Il se trouva si bien dans la Tamise, qu'il ne voulait plus s'en aller. +Il restait à attendre pour voir si les Anglais se réveilleraient. Cela +dura plusieurs semaines. Cependant la Hollande faisait à l'Angleterre +des propositions honorables, étonnantes même. Elle voulait calmer à +tout prix l'orgueil souffrant de sa rivale. Elle lui offrait de saluer +le pavillon anglais dans les mers anglaises. Partout ailleurs, +égalité. On gardait ce qu'on avait pris des deux côtés. L'Angleterre +accepta (31 juillet 1667). Elle était furieuse, mais contre son roi +qui l'avait laissé humilier. Ce fut encore un coup fatal à notre roi +français de Londres, donc à Louis XIV même. + +On pouvait croire que l'Espagne aux abois allait appeler à son aide +les deux puissances maritimes, s'ouvrir à elles plutôt qu'à son parent +perfide. Turenne n'eut nulle envie d'avancer. Il ne quitta point le +pays wallon, s'attacha aux frontières de la langue française, s'en +alla à gauche, à Tournai, qu'il prit (21-26 juin), enfin Douai (2-6 +juillet). + +Guerre sans guerre, où pourtant les Belges assurent que les troupes de +Louis XIV faisaient beaucoup d'excès. La Hollande intervint, proposa +sa médiation (4 juillet), que le roi ne repoussa pas. Seulement il +voulait, outre la Flandre française, avoir la Franche-Comté et le +Luxembourg. Ce Luxembourg l'eût mené en Hollande. + +Il y avait sept grandes semaines que le roi était loin des dames. Il +se chargea de leur porter les drapeaux qu'on avait reçus plutôt que +pris, et il alla chercher la reine pour la montrer, réchauffer ses +nouveaux sujets, qui n'applaudissaient guère et faisaient triste mine. + +Pour qui revenait-il? Pour la Vallière alors enceinte? En partant, il +l'avait installée à Versailles et fait duchesse en légitimant ses +enfants. Pour une passion dont l'attrait avait été le mystère, ce +grand éclat n'était pas d'un bon signe. + +Les habiles le voyaient flotter. La Choisy avait tout exprès fait +venir une jolie demoiselle qui ne réussit pas. Les rieuses (la +Montespan) trouvèrent moyen de rendre ridicule la pauvre provinciale. +Le roi n'osa l'aimer. + +Avec un air si absolu, il dépendait beaucoup de l'opinion, suivait +celle de ses entourages. En ce moment, il avait pris de l'engouement +pour un fat, qui n'avait que trop d'influence sur lui. + +Lauzun, un cadet de Gascogne, simple officier au régiment de +Grammont; ses parents avaient percé par l'insolence. Il n'avait pas +les dons brillants de Vardes, ni aucun mérite solide; nul talent; on +le vit dès qu'il fut dans les hauts emplois. C'était un petit homme +blondasse, vif, hardi et bien fait, de mauvaise mine, aigrefin, l'air +méchant. Il était hargneux, provoquant, il marchait sur les femmes, et +son amour était l'insulte. Il leur plut fort. «Il est extraordinaire +en tout,» dit Mademoiselle avec enthousiasme. + +Il avait choisi pour emblème _une fusée_, pour aller au plus haut. Il +déplut; on le mit d'abord à la Bastille. Là, notre homme songea et se +retourna en gascon. Ses amis le trouvèrent désespéré, la barbe longue; +il la laisse pousser et ne la coupera pas que son maître n'ait +pardonné. Il va mourir si on ne lui pardonne. La comédie lui réussit +et lui gagna le roi. Les valets l'ennuyaient, il aima mieux ce méchant +petit dogue qui mordait tout le monde, ne léchait qu'une main, +assaisonnait la bassesse par l'impertinence. + +Le roi lui donne d'abord son régiment de dragons, un joujou personnel +qu'il s'amuse à former lui-même. Superbe occasion de dépense. Or, +Lauzun n'avait rien. Il fallait brusquer la fortune. Beaucoup de gens +trouvaient que la Vallière durait longtemps. Si l'on pouvait donner au +roi une maîtresse, la cour changeait, la pluie des grâces allait se +détourner. Lauzun vanta la Montespan. Cela n'avait pas grande chance. +Le roi la connaissait, la voyait tous les jours sans y faire +attention. Il l'avait connue demoiselle chez Madame, où elle fut +brouillonne, intrigante, se fit chasser. Elle avait épousé Montespan, +homme d'esprit, petit-fils du bouffon Zamet, et elle en avait eu un +enfant. Elle avait déjà vingt-sept ans. C'était une fort belle +Poitevine, enjouée, grande et grasse. Son portrait (à Fontainebleau) +la représente assise, nourrissant de jolis enfants, dont l'un tette +avidement ses beaux seins pleins de lait. Eh bien, ces attributs +touchants, cette plénitude charmante de la seconde jeunesse, qui +éclipse la première, ici ne charment pas du tout. On ne la sent +vraiment pas mère. Pas un enfant n'irait à elle. Elle n'aimait point +les enfants, ni les siens même, ni personne. Avec ce grand luxe de +chair, cette richesse de vie et de sang qui souvent donne au moins +certaine bonté physique, une nature ingrate perce pourtant. Le +peintre, en appelant ce portrait-là _la charité_, a l'air de se moquer +de nous. + +Elle a dit elle-même qu'elle n'était venue à la cour que dans le ferme +propos de se faire maîtresse du roi. Le roi jusque-là aimait trois +femmes très-bonnes, la reine, Madame et la Vallière. Il craignait les +méchantes. La Montespan fut patiente, elle se fit d'abord accepter de +la reine en parlant mal contre la Vallière, puis de la Vallière +elle-même, qui, craignant d'ennuyer le roi, aimait à avoir là cette +rieuse pour le divertir. + +Jamais peut-être on n'aurait réussi sans une circonstance. La reine +attendait le roi à Compiègne. Toute la cour y était; madame de +Montespan couchait chez madame de Montausier, gouvernante des enfants +de France, sous l'abri et la clef de cette reine des Précieuses, +prudence qui eût fait honneur à une jeune demoiselle, et qui semblait +de luxe pour une dame qui allait vers trente ans. + +Le roi, arrivant à Compiègne, trouva que son appartement, voisin de +celui de la reine, était pris par Mademoiselle. Chose bizarre dans une +cour tellement vouée à l'étiquette, le roi de France ne savait où +coucher. Mais il ne fut pas difficile. Il logea dans une antichambre, +fort près de l'appartement de madame de Montausier; il n'y avait rien +entre qu'un petit escalier. Cela était ingénieux, et on irrita encore +la tentation en posant, par honneur, une sentinelle sur l'escalier; +mais le roi ne l'y laissa pas. + +Madame de Montausier était la dernière représentante des temps de +Louis XIII, des amours purs d'alors entre le roi et une sainte, des +amours fidèles, patients; elle était elle-même cette fameuse Julie de +Rambouillet que le grave Montausier adora quinze années sans se +presser, et dont la virginité célèbre inspira tant de sonnets et tant +de madrigaux. Grand contraste avec l'âge nouveau, un roi jeune, +absolu, qui pouvait dire partout, comme César: _Veni, vidi, vici._ La +bonne dame pouvait deviner une invasion, une surprise militaire; ce +n'eût pas été la première. On se rappelle que la gouvernante des +filles de la reine fit griller leurs fenêtres et fut disgraciée. +Madame de Montausier eût pu tourner la clef, mais qu'aurait dit le +maître? Rien ne lui résistait alors, toutes les places se rendaient à +lui. + +En réalité, ce fut moins de la dame que de l'appartement, de +l'aventure, de la surprise, du mystère qu'il fut amoureux. La reine, +précisément, couchait au-dessous; il ne fallait pas l'éveiller, ni +madame de Montausier. Ce fut la grande séduction de la rusée d'avoir +pris domicile dans le logis de la vertu. + +Ce temps et cette cour étaient merveilleusement disciplinés. Personne +ne s'étonna, on trouva naturel que le roi logeât dans ce galetas. Il +s'y enfermait le jour, il y travaillait la nuit, disait-il, au grand +chagrin de la reine, qui s'inquiétait pour sa santé, ne le voyant +venir coucher qu'à quatre heures du matin. + +Au bout de quelques jours, il l'emmena jusqu'à La Fère, et lui-même +était en avant, à Guise, avec des troupes. Un bruit étrange se répand +chez la reine: la Vallière va arriver le lendemain. Elle est hors +d'elle-même: ses dames se désolent avec elle; madame de Montausier est +indignée de l'audace de cette fille. Madame de Montespan soupire, dit: +«Dieu me garde d'être la maîtresse du roi! si j'avais ce malheur, je +n'aurais pas l'effronterie de paraître devant la reine.» + +La Vallière arrive dès le soir. La reine, exaspérée, défend qu'on lui +donne à manger. Elle n'en avait guère besoin; la terrible nouvelle +l'avait frappée à Versailles, et elle avait volé, oubliant tout, la +reine, le bruit des convenances, n'ayant qu'une pensée, le rejoindre, +mourir à ses pieds. + +Bizarre événement! Rêvait-on? veillait-on? La Vallière audacieuse!... +Pour la connaître, il faut savoir qu'un soir, chez Madame, elle +faillit périr pour accoucher furtivement, qu'en effet elle accoucha +«pendant que Madame était à la messe,» qu'elle ne fit semblant de +rien, veilla jusqu'à minuit la tête découverte, risquant mille fois sa +vie. + +Eh bien, cette fille craintive, la voici qui brave tout. La reine +défend à son escorte de laisser partir personne avant elle, pour +parler au roi la première. Mais la Vallière est en avant; d'une +hauteur elle a vu où était l'armée, et elle y va à toutes brides. La +reine voit au loin ce carrosse lancé dans la poussière, et qui va +comme un tourbillon... «Arrêtez-la! arrêtez-la!» dit-elle. Mais elle a +trop d'avance, et elle arrive la première. + +Du reste, la pauvre reine eût pu comprendre la vanité de ce débat +entre elle et la Vallière. Le roi leur avait échappé. Tout le jour il +s'enfermait chez madame de Montausier, qui, je ne sais comment, à +chaque couchée, logeait tout à côté de lui. + +La Montespan trompait encore la reine par sa dévotion. Elle +l'édifiait, l'amusait en lui contant les soins qu'elle prenait, sur la +route, des hospices et des hôpitaux, d'un surtout d'orphelines. Elle +parlait, imitait les mines grotesques des petites Flamandes, les +contrefaisait une à une. + +Rien de plus gai que ce voyage. C'est le moment qu'a pris le bon Van +der Meulen (voir au Louvre). Le grand carrosse doré contient toute la +carrossée des dames de Louis XIV. Celui-ci, magnifique (tout idéal, ce +n'est pas un portrait), monte un gros blanc cheval normand; des +laquais de six pieds au moins, des Flamands à genoux. Le roi, bien +plus souvent, était dans le carrosse, à rire avec la Montespan. + +Le seul acte vraiment militaire de la campagne fut le siége de Lille, +où Marsin avait concentré tout ce qu'il avait de forces (août), mais +il ne réussit pas à armer, à entraîner les habitants. Le roi, déjà +très-fort, fut fortifié par le retour du corps d'armée d'Allemagne. +Les Lillois redoutaient l'assaut, ils forcèrent Marsin de se rendre +(28 août 1667). Dans sa retraite, toute l'armée tomba sur lui, et +remporta un succès trop facile. + +On fut fort étonné de voir le roi vainqueur s'arrêter court. Turenne +tâta Gand, et se retira. Déjà il avait levé le siége de Deudermonde. +Qui faisait donc avorter la conquête, si facile, des Pays-Bas? L'offre +désespérée que l'Espagne fit aux Hollandais de leur mettre ses places +en main. La Hollande intervint. Charles II n'était pas le maître de +seconder Louis XIV. + +Il y eut un moment d'arrêt. Le roi donna les récompenses de la guerre. +À Lauzun, une charge princière, celle de colonel général des dragons, +et le gouvernement d'une grande province, le Berri. À M. de +Montausier, la place naturelle du plus honnête homme de France, celle +de gouverneur du Dauphin. Choix excellent. Tous louèrent et sourirent. +Mais madame de Montausier devint dès lors malade, et plus malade +encore d'esprit. + +Le mystère de Compiègne n'était plus un mystère. M. de Montespan, +esprit bizarre, loin de se résigner, comme tant de maris patients, +s'emporta, souffleta sa femme, qui s'enfuit de chez lui. Dès lors, il +se dit veuf, il en porta le deuil. Il se promena par les rues dans un +carrosse drapé de noir; aux quatre coins, des cornes pour panaches. +Incroyable insolence, que le roi eût punie, si la dame n'eût cru qu'il +valait mieux en rire. Elle avait fait un pas hardi. Elle avait élu +domicile chez sa grande amie la Vallière, qui n'osa l'éconduire, et +dès lors ne fut plus chez elle. La rieuse effrontée fut maîtresse de +tout, la Vallière sa servante. Situation cruelle, où les ébats de +l'une étaient assaisonnés des pleurs de l'autre. La Montespan, du +reste, n'était pas exclusive; loin de pleurer, elle riait, quand le +roi revenait à l'autre et consolait cette pleureuse. + +Il manquait une chose à ces plaisirs, c'était d'être étalés, mis sur +la scène. On joua la nuit de Compiègne. Sans un ordre précis, Molière +ne l'eût jamais osé. La chose était barbare, elle navrait la reine et +la Vallière, et madame de Montausier, M. de Montespan, tant d'autres. +Molière n'eût pas fait de lui-même cette cruelle exécution. Il y +déplore sa servitude. Que peut Molière-Sosie? Il sert et servira. Car +il n'a que son maître, et contre lui toute la cour; la vieille cour à +cause de _Tartufe_, et la jeune pour le _Misanthrope_. La ville +bâillait à son théâtre, aimant mieux le divin Scaramouche, qui +justement revenait d'Italie. Il n'était pas sifflé, le roi n'eût pas +souffert qu'on manquât à son domestique. Mais le dédain, un froid de +glace, depuis deux ans frappait ses pièces. Ses propres acteurs +aigrement plaignaient son talent éclipsé. Et sa jolie femme (adorée de +ce sombre génie souffrant), parmi les blondins, les marquis, lui +prodiguait les consolations désolantes de la femme, des amis de Job. + +Pour comble, l'autre fée dont l'amour douloureux le poursuivit jusqu'à +la mort, la muse, l'art, ne lui laissait pas de relâche. Il +s'acharnait à faire jouer _Tartufe_. C'est en vain qu'il avait cousu à +la pièce, complète en trois actes (et plus forte ainsi), deux actes +qui font une autre pièce pour l'apothéose du roi. Le roi disait bien +qu'on jouât, mais n'en donnait pas l'ordre écrit. Lamoignon, si +docile, ici restait très-ferme. Molière essayait tout, priait les +nouveaux dieux, espérait dans Alcmène. S'il se pouvait qu'aux heures +où Jupiter voit trouble, elle tirât de lui l'émancipation du +_Tartufe_!.. + +Voilà le secret de Sosie, le salaire espéré de la farce, des coups de +bâton. + +Il y a dans cette pièce une verve désespérée. Dans tel mot (du +Prologue même) une crudité cynique que les seuls bouffons italiens +hasardaient jusque-là, et qui, dans la langue française, étonne et +stupéfie. Mais les dieux le voulaient ainsi. Ils voulaient, on le +voit, être joués eux-mêmes. Donc, on eut l'étonnant spectacle, la +prétendue victime de la fausse surprise expliquant la nuit de +Compiègne, Alcmène naïvement contant à son mari les plaisirs qu'en +épouse consciencieuse elle a donnés à Jupiter. + +La vengeance de Molière pour la misère où on le fait descendre, c'est +que, s'il est battu, il n'en est pas un dans l'affaire qui n'ait aussi +sa part. Mercure-Lauzun est là à l'état de valet. Tous avilis, la +vertu elle-même, la légende de l'amour pur, la fameuse Julie +(Montausier), qui, là-bas, pâle au fond des loges, regarde, est +regardée. Elle en mourra deux ans après. + +Au temps de Richelieu, Corneille avait pu dire: «Que vous reste-t-il? +_moi_.» Mais le tragique ici, c'est que ce _moi_, même est en doute. + +«Je pense, donc je suis,» disait alors Descartes. Dans le naufrage +restait l'intelligence pour affirmer la vie. Molière-Sosie dit: +«_Suis-je?_... il me semble que je pense encore?» + +Révélation cruelle sur la vie de l'acteur, qui sans cesse se nie, se +moque de lui-même, pour se croire, se sentir, dans son masque, son +rôle d'emprunt. + +Mais tous étaient acteurs, et tous étaient Sosie. La foule dorée des +imbéciles qui riaient de son doute, en qui se sentait-elle vivre? en +elle? non. Mais dans ce masque, dans ce royal acteur qui seul _était_ +et le reste un néant. + +Or, qu'était donc ce masque, et ce roi d'avant-scène? Qu'on aurait +trouvé peu de chose, si l'on eût regardé en lui! + +Le pis, c'est que Sosie avoue que le dur argument de Mercure, le +bâton, lui touche l'âme, et qu'il commence à l'admirer. Misère, misère +profonde! contre la force injuste, de ne pas garder le mépris. + + + + +CHAPITRE VIII + +GRANDEUR DU ROI--CRÉATIONS DE COLBERT--LE ROI ARRÊTÉ PAR LA HOLLANDE + +1668 + + +La nuit, bonne amie de Mercure, complaisante aux larcins d'amour, non +moins obligeamment sert partout cet hiver la politique du roi. Pendant +qu'en haut il tonne et il foudroie, il est en bas dans l'ombre le +grand tentateur de l'Europe. Il offre tout à tous, à Charles II le +pouvoir absolu, à son compétiteur Léopold l'Espagne elle-même, dont il +ne veut, dit-il, que les membres extérieurs. Notre envoyé à Vienne +reçoit du maître ce compliment d'être un adroit fripon. Mais toute +cette adresse n'eût rien fait sans l'argent. Naguère on avait acheté +le confident de Philippe IV, et l'on va acheter celui de Léopold, pour +lui faire trahir son parent. C'est aussi par l'achat d'un traître +qu'on eut la Franche-Comté. + +Dès novembre 1667, le roi visait cette province. Neutre depuis +longtemps, elle n'avait point, ne voulait point de troupes. Elle se +glorifiait, n'étant point attaquée, de se défendre elle-même. Elle +l'était en réalité par la protection de ses voisins, les Suisses. + +Il s'agissait d'endormir l'une et l'autre, la Suisse et la +Franche-Comté, la duègne et la pucelle. Ce fut comme la nuit de +Compiègne. On choisit pour Mercure l'agent le plus sérieux. Le grand +Condé, gouverneur de Bourgogne, dès longtemps en demi-disgrâce, sans +emploi dans la guerre de Flandre, vivait, aigle sauvage, dans l'aire +de Chantilly, ou les montagnes de Dijon. Ce sombre personnage qui +tenait sa femme au cachot (et l'y tint même après sa mort), était le +dernier à coup sûr dont on eût attendu une joyeuse espièglerie. La +farce fut d'autant meilleure. Il menaça le gouverneur de la Comté, +comme s'il n'eût voulu qu'en tirer de l'argent. En même temps, on +achetait son bras droit et son confident, un abbé de Watteville, qu'il +avait envoyé aux Suisses pour s'assurer de leur secours. Ce bon +prêtre, jadis pour une folie de jeunesse (rien qu'un assassinat), +avait passé aux Turcs, s'était fait Turc, puis, gracié et revenu, il +convoitait une position de prince, la coadjutorerie de l'archevêché de +Besançon. Il en eut la promesse. Il endormit les Suisses qu'il était +chargé d'éveiller. Sûr de ne rencontrer personne, Condé avec quelque +mille hommes marche vers la frontière. Tout est prêt, le roi peut +venir. Il part de Saint-Germain (2 février 1668). + +Superbe fut la mise en scène, et le décorateur Lebrun, dans ses +emphatiques peintures, n'a pas d'effet plus grand, plus réussi. Qu'on +se figure le roi, la foudre en main, dans ce noir tourbillon, roulant +par les frimas, défiant et l'hiver et l'Europe... Il arrive, tout +cède, que dis-je? il est encore en route, et déjà à Dijon, on lui +apporte les clefs de Besançon. Dôle essaye de tenir. Le roi menace de +tout tuer; on se rend. Quatorze jours ont suffi pour prendre la +Franche-Comté. + +Superbe tour d'escamotage. Tous furent éblouis, et le roi lui-même. Ce +n'étaient pas seulement les trente-six villes conquises, des châteaux +innombrables, mais la nature vaincue, aussi bien que l'Espagne. Condé +subordonné et guidé par le roi, comme Turenne l'avait été en Flandre. +Tout était dû à sa fortune, à ses victorieux auspices, à son heureux +génie. Ils l'avouaient. Les savants mêmes, les poètes que Colbert lui +payait partout, ce grand concert des lettres qui le divinisait, de qui +s'inspirait-il! de lui. Il était le héros et il était la muse. +Despréaux n'eût rimé sans lui. Molière, son domestique, vivait du roi, +ramassait ses paroles; il lui devait ses meilleurs scènes, et n'y +était que pour la mise en oeuvre. + +Puissance créatrice! un monde, une France nouvelle naissait de la +pensée du roi. Le roi voulait, et Colbert écrivait. Son ouvrier +Colbert, son commis, son boeuf de labour, le secrétaire de son génie, +venait par un mortel travail de faire ce que le roi avait conçu en se +jouant, une construction énorme, inouïe, de fantastique grandeur. + +En cette création multiple, tout se trouve à la fois. Les lois, les +instruments des lois, les choses avec les hommes, administration, +industrie, commerce, enfin, par dessus, la machine à faire marcher +tout (bien ou mal?), la bureaucratie. + +_Les lois_ (1667, 1670). Des travaux immenses du XVIe siècle qui a +tout préparé, les commissions de Colbert tirent l'Ordonnance civile et +l'Ordonnance criminelle. + +_Les voies de communication._ Le grand système de nos routes royales +est commencé. La merveille du canal des deux mers est trouvée par +Riquet, et en dix ans exécutée. Les douanes intérieures de province à +province sont supprimées, au moins pour la moitié de la France. + +_Nos colonies_ rachetées aux particuliers qui s'en étaient faits +souverains. Des compagnies de commerce créées. Hors une seule, ces +compagnies ne sont plus exclusives; on y entre en mettant des fonds. + +_La marine_ se fait par enchantement. En quatre années, 70 bâtiments; +en six, 194, dont 120 vaisseaux (1671). Mais, le plus fort, c'est la +marine vivante, le peuple des marins mis sous la main de l'État. Cette +France obéissante, en 1668, subit le régime _des classes_, où le roi +déclare siens tous les matelots, pouvant les sommer à toute heure de +quitter le service lucratif du commerce pour le service dur et pauvre +des bâtiments de guerre. + +Et, à côté de l'armée maritime, surgit de terre l'_armée +industrielle_. On ne peut nommer autrement l'organisation que Colbert +donne aux fabriques. Une France d'ouvriers en face de la France +agricole. + +Quelle sera cette création? À son premier essor (1664), on la +croirait républicaine. Colbert dans chaque ville veut que les +négociants élisent, envoient deux députés qui apportent leurs +observations. Tout litige entre le commerce et le fisc est jugé par un +comité de trois négociants et trois fermiers généraux. + +De toute l'Europe, Colbert appelle des industries nouvelles. Les +droits qu'il met, en 1664, sur les toiles et draps hollandais, +anglais, permettent aux nôtres d'essayer ces grandes fabrications. Ces +droits doublés, en 1667, fermant tout à coup le pays aux produits +étrangers, donnent un mouvement subit, violent, quasi fébrile à +l'industrie française. En 1669, la laine occupe 44,000 métiers. Lyon +tout à coup devient énorme, exporte des soieries pour 50 millions. Des +fortunes subites se font ici et là. Que sera-ce, quand l'industrie +aura gagné partout? quand la France, maîtresse des mers, ayant succédé +à l'Espagne, converti, brisé l'Angleterre, à la barbe du Hollandais, +exploitera les Indes, et, dans ses nouveaux ports de Brest, Rochefort, +Dunkerque, verra venir les galions? Mais qu'aura la Hollande? Ce qui +la fit jadis, le hareng saur et la morue. + +Telle fut l'extraordinaire ivresse et la violente fièvre qui tenaient +les plus fortes têtes, non le roi seulement, mais Colbert, mais la +France. Tout possible en paix et en guerre. L'administrateur de la +guerre, le jeune Louvois, face rouge et tête de feu, plus violent +encore que Colbert (et de famille apoplectique), brûlait de lancer sur +l'Europe le char du roi, et, quoi qu'on opposât, répondait de passer +dessus. + +Quand Charles-Quint, après Pavie, Muhlberg, eut dans ses mains +François Ier et les chefs protestants, il méprisa l'Europe et eut +envie de l'empire turc. Quand Philippe II, après Lépante, voulut +conquérir l'Angleterre, il trouva que c'était chose trop simple, +voulut conquérir la Baltique d'où partiraient ses flottes. Tel et plus +fier encore fut Louis XIV après cette surprise de deux provinces, +conquérant sans combat, et vainqueur sans victoire. Dans les trois ans +qui suivent, on le voit désirer, embrasser je ne sais combien de +choses immenses et les plus divergentes: + +1º _La succession d'Espagne._ Il en veut au moins le meilleur, le +moins usé, comme la Flandre, en donnant l'os, l'Espagne à Léopold; + +2º _L'élection d'Allemagne._ Ce Léopold tout jeune, moins âgé que lui +de quatre ans, le roi prétend lui succéder, et il va tout à l'heure +acheter la voix de la Bavière pour la future élection; + +3º _L'empire turc_ se conduit mal à notre égard, et trouve mauvais que +nos Français, en Hongrie, à Candie, soit toujours pour ses ennemis. Le +roi (1670) va faire lever des plans de l'Archipel, s'emparer de ses +îles peut-être, du chemin de Constantinople; + +4º Mais plus près, les vrais mécréants, ce sont les protestants. Donc, +à eux la première croisade. Toute la question est de savoir s'il faut +d'abord convertir l'_Angleterre_ à main armée ou frapper _la +Hollande_. + +Pour résumer, le roi, monté comme à la pointe de cette création +immense et subite de l'industrie et de la guerre, regardait la terre à +ses pieds, et se demandait seulement ce qu'il daignerait prendre. Il +se devait au monde, et, de ce qu'il était roi de France, il ne +s'ensuivait qu'il dût refuser le bienfait de son gouvernement à tant +d'autres nations. C'est ce qu'exprime sa médaille, où, sous son +emblème, un soleil, on lit: «_Un pour plusieurs_ (royaumes).» + +Le roi rentrait à Saint-Germain dans ces hautes pensées, quand +l'ambassadeur de Hollande lui notifia respectueusement ce qu'on appela +la _Triple alliance_, la ligue qui lui liait les mains. Son Charles II +l'avait lâché. Il avait eu la main forcée par l'élan de l'Angleterre +qui se joignait aux Hollandais. + +La Suède, notre fidèle alliée depuis quarante années, nous lâchait +également. + +On fut surpris. Tout traité, en Hollande, devait être soumis aux +villes qui en délibéraient. Mais de Witt, pour brusquer la chose dans +ce péril, avait risqué sa tête. Il avait hardiment signé (23 janvier +1668). + +Le curieux de l'affaire, c'est qu'elle semblait dirigée contre +l'Espagne. On la menaçait pour la protéger. La Hollande lui parlait de +sa plus grosse voix. Au contraire, elle priait le roi, lui adressait +d'humbles demandes, le chapeau à la main. De Witt faisait entendre +qu'il était tout Français, mais qu'il ne pouvait plus arrêter ce +peuple, qu'il lui échappait, qu'il agirait sans lui. Le roi chicanait +d'abord. Mais il se vit abandonné du Portugal même qu'il venait +d'acheter par un subside énorme. La reine, une Française, y avait fait +une révolution, s'était démariée, remariée, avait pris le trône. Cette +Française elle-même tourne le dos à la France, tend la main à +l'Espagne, son ennemie. Mais l'ennemi de tous, et celui que tous +craignent, c'est désormais Louis XIV. + +Le 2 mai 1668, il signe enfin la paix à Aix-la-Chapelle, et rend la +Franche-Comté. + +Il gardait la Flandre française; la Hollande la gloire. + +Elle triompha modestement par une simple médaille, sans phrase, et +vraiment historique: «Les lois sauvées, les rois défendus et +réconciliés, la paix conquise, la liberté des mers.» + +Mais le monde malin imagina et répéta qu'une médaille toute autre +avait été frappée,--hostile, hardie, véridique, après tout,--Josué et +le soleil: _Stetit sol_, il s'est arrêté. + + + + +CHAPITRE IX + +LA DÉBÂCLE DES MOEURS PUBLIQUES--DÉPOPULATION DE L'EUROPE MÉRIDIONALE + +1668 + + +La guerre est infaillible. On peut prévoir d'ici que cet orgueil +bouffi va crever en tempêtes, que la France, arrêtée dans son effort +pour se renouveler, rentrera dans la voie misérable où sont les États +du Midi. + +La guerre naturelle et fatale de la royauté catholique contre la +république protestante, l'essor effréné des dépenses et la furie des +fêtes, l'infamie triomphale des favorites et favoris, l'avénement de +madame de Montespan et du chevalier de Lorraine, la surprenante +soumission des confesseurs aux moeurs publiques, c'est le spectacle de +ce temps. + +Ces brillantes années, entre les chants de gloire de Molière, Quinault +et Lulli, sont comme un arc de triomphe qu'on croirait une porte de +cité populeuse, et qui ne conduit qu'au désert. + +On a dit que Colbert, si la guerre et Louvois ne l'avaient emporté, +eût soutenu la situation; que l'effort colossal de ce grand +résurrectioniste, à force de créer, eût dépassé l'effort, non moins +grand, du roi, pour détruire. Je ne le crois nullement. Sous les pieds +de Colbert, un terrain très-mauvais devait toujours le faire crouler. +Il bâtissait sur quoi? sur les ruines de la moralité publique. Il crée +le travail ici et là par les primes énormes que l'exclusion des +produits étrangers donne à telle industrie. Mais le goût général est à +l'oisiveté et à la vie improductive. Du plus bas au plus haut, tout +regarde la cour. Qui peut, vit noblement. Colbert obtient, exige du +clergé la suppression de quelques fêtes, et elles n'en sont pas moins +chômées. Il promet pension aux nobles qui auront dix enfants (plus +tard même aux non-nobles); mais cela ne tente personne. Les familles +connues produisent de moins en moins; beaucoup finissent avec le +siècle. Exemple, les Arnauld, famille prolifique, énergique. Le +premier, l'avocat, sous Henri IV, _a vingt enfants_ (dix sont +d'église, dont six religieuses qui meurent jeunes). Le second, Arnauld +d'Andilly, sous Louis XIII, _a quinze enfants_ (dont six religieuses +qui, la plupart, meurent jeunes). Le troisième, Arnauld de Pompone, +ministre de Louis XIV, _a cinq enfants_ (dont deux d'église), tous +éteints sans postérité. Notez que cette race vigoureuse s'est alliée +en vain à la race non moins énergique, à l'héroïque sang des Colbert. + +Que sera-ce des autres familles, des bourgeois peu aisés, des pauvres? +Deux choses les stérilisent: + +1º _L'augmentation des dépenses._ Les objets fabriqués quintuplent de +valeur en un siècle; le blé n'enchérit pas; le propriétaire est gêné, +vend mal son blé, en produit peu. Famine de trois ans en trois ans. Et +cependant le luxe augmente; on veut briller, on craint les charges de +famille. + +2º _La fluctuation morale_ d'un siècle intermédiaire qui nage entre +deux âmes, l'ancienne et la nouvelle, tient l'homme ennuyé, affadi. Il +ne tient point à se perpétuer. Parmi ses pompes solennelles, l'idée +religieuse va défaillant. Elle ne garde l'orgueil de la forme qu'en +abdiquant l'influence morale. Elle ne règne qu'à force d'obéir aux +vices publics, ne vit que pour autoriser l'esprit de mort qui +l'emporte elle-même. + +La France est sur cette pente. Mais, pour voir où elle va, il faut +d'abord bien regarder les États qui l'ont déjà descendue, les deux +empires surtout qui portèrent si haut le drapeau des religions du +Moyen âge, l'Espagne et la Turquie. Différents dans la vie, ils se +ressemblent dans la mort, et sont comme frères dans le tombeau. Une +même chose les caractérise, la dépopulation. + +Dès 1619, les Cortès ont dit ce mot funèbre: «On ne se marie plus, ou, +marié, on n'engendre plus. Personne pour cultiver les terres... Il n'y +aura pas seulement de pilotes pour fuir ailleurs. Encore un siècle, et +l'Espagne s'éteint.» + +Sous autre forme, mêmes plaintes en Turquie. Un Turc des plus +vaillants, un des héros de la guerre de Candie, déjà vieux, ne pouvait +rencontrer des femmes par les villes, sans s'écrier: «Le salut soit +sur vous, mes femmes, anges de la terre, fleurs de l'arbre +céleste!... Priez pour nous! que Dieu vous comble de ses grâces. Car +vous enfantez des soldats.» (Hammer.) + +Dès cette époque, le sérail périssait. Peu de femmes. On n'achetait +que des enfants; l'impôt sur ce commerce fut supprimé vers 1600. Les +quatre _ministres du diable_, vin, café, tabac, opium, donnèrent le +goût des plaisirs solitaires, des ivresses non partagées. De la +Turquie, les cafés se répandent en Europe, en Angleterre, bientôt en +France (1669). Avant la fin du siècle, l'ignoble tabagie a pénétré +partout. + +L'effort que Colbert fait ici pour relever la France, se fait là-bas +par moyens turcs. Un Albanais, cuisinier du sultan, Mohamed Kiuperli, +_homme doux_, dit l'histoire, fait un affreux hachis, trente-six mille +supplices en cinq ans. Il discipline les janissaires par +l'extermination, tue jusqu'aux parents du sultan. La cruauté des Turcs +redevient redoutable. Ils serrent Candie, ravagent la Hongrie. + +Le fils du cuisinier, un savant, un guerrier, Ahmed Kiuperli, submerge +la Hongrie d'un déluge de Turcs et de Tartares, qui monte au nord, et +jusqu'en Silésie. C'est surtout pour faire des esclaves; quatre-vingt +mille filles et enfants en une campagne, tandis que les Barbaresques +en ramassent sur toutes les côtes. L'empire, sous ce vizir lettré, +retourne, par calcul, à ses barbaries primitives, les grandes razzias +d'enfants grecs pour le sérail qui les donne à l'armée. Ahmed en une +fois fait deux mille pages du sultan. + +La France, de plus en plus chef de la catholicité, de moins en moins +s'entend avec les Turcs. Nos volontaires, sous la Feuillade, brillent +à Saint-Gothard, où le Turc, repoussé, n'en impose pas moins la paix à +l'Autriche, et le tribut à la Transylvanie (1664). Même événement en +Candie, où la Feuillade, Noailles, nos vaillants étourdis, +embarrassent les Vénitiens qu'ils viennent secourir. Ahmed triomphe +encore et achève de prendre Candie (1666). Ces succès, et ceux qu'il +aura sur la Pologne, n'empêchent pas que la Turquie ne s'affaisse, ne +croule, par l'énervation de la race et sa stérilité immonde. Les +casuistes turcs et le mufti lui-même (Hammer) donnent l'exemple et le +précepte. Le Coran est vaincu. Toutes les fastueuses rigueurs de +sévérité musulmane sont inutiles. Un athée brûlé vif, la fermeture des +cabarets, la défense du vin, ne relèvent pas Mahomet. Kiuperli +lui-même délaisse sa réforme; découragé, succombe. En défendant le +vin, il mourra d'eau-de-vie (1676). + +L'Espagne était plus bas, beaucoup plus bas que la Turquie. Les +Kiuperli parvinrent à créer de grandes armées. L'Espagne, contre le +Portugal qui l'envahit, trouve à peine quinze mille invalides. La +Castille n'est qu'épines et ronces; dans la Vieille seulement, trois +cents villages abandonnés, deux cents dans la Nouvelle, et deux cents +autour de Tolède. L'Estramadure est un grand pâturage, habité des +seuls mérinos. Mille villages en ruine au royaume de Cordoue. La +Catalogne voit tous ses laboureurs fuir aux montagnes et devenir +brigands. + +De saignée en saignée, l'Espagne s'est évanouie. Une fois un million +de juifs, puis deux millions de Maures, ou chassés ou détruits. Et +l'émigration d'Amérique (au calcul de M. Weiss), coûte trente millions +d'hommes en un siècle! + +Du reste, il suffisait de la vie noble pour annuler l'Espagne. Elle +tombe à six millions d'âmes, dont un million sont nobles ou prêtres. +Mais tout le pays devient noble. Le chevrier sauvage vit noblement sur +la bruyère; son fils noblement sera moine. + +En 1619, les Cortès demandent en vain (ce que voudrait Colbert en +1666) la réduction des couvents. Ils croissent, multiplient, +fleurissent de la désolation générale. Les religieuses, surtout, +augmentent au XVIIe siècle. + +Le mariage vaut la virginité; il devient infécond. On a vu le progrès +du docteur en stérilité, du grand casuiste, le Diable, qui, dans ses +fêtes du sabbat, avait enrôlé les sauvages populations du nord de +l'Espagne, des montagnes de France. Il est intéressant de voir les +premiers Espagnols qui firent une science de la casuistique, +l'ingénieux Basque Navarro et le savant Sanchez, lutter encore pour la +génération, sans laquelle tout finit à la fois, l'État et l'Église. +Pour obtenir de l'époux que la famille dure et pour qu'on naisse +encore, ils subtilisent et se tourmentent, descendent aux plus +étranges complaisances, y plient l'épouse. En vain. Tout cela n'émeut +guère le triste seigneur qui ne veut rien que finir noblement. Rien ne +gagnera l'Espagne que la stérilité permise, l'autorisation de mourir. + +Le brillant pamphlet de Pascal est loin de donner l'idée de cette +grande révolution des moeurs européennes, loin de faire soupçonner +l'étonnante élasticité avec laquelle la casuistique s'accommoda aux +besoins de chaque peuple, céda selon les lieux, les temps. + +Par exemple, en Pologne, ce qui pesait le plus à ce génie fier et +mobile, ce cavalier sans frein, c'était l'éternité du mariage, ses +empêchements, ses servitudes. On le gagna par là. Tantôt doux et +tantôt sévères, les Jésuites, parfois, dispensèrent des vieux +empêchements canoniques pour parenté. Et parfois, au contraire, pour +favoriser les divorces, ils firent valoir ces empêchements, rendirent +aux époux le service de trouver qu'ils étaient parents. Les reines +leur livrèrent les rois, et ceux-ci le royaume. Casimir fut Jésuite. +De là advint ce qu'on peut appeler le premier démembrement. Les +Cosaques, persécutés par le clergé latin, renièrent la Pologne et se +donnèrent à la Russie. + +Le mariage resta indissoluble en Italie, mais le mariage à trois. La +casuistique, ayant soulagé le mari de tout devoir envers sa femme, +consola celle-ci en lui laissant un chevalier servant, mari plus +assidu qui sauvait l'autre de l'ennui de vivre avec elle. Ces unions +étaient publiques; tous trois, confessés et absous, communiaient +ensemble aux grands jours. Elles devinrent légales, furent stipulées +dans les contrats. Un illustre vieillard de Gênes, un S., en 1840, +montrait un de ces actes parmi ses papiers de famille, acte notarié au +dernier siècle: «La noble demoiselle, âgée de dix-huit ans, consent à +prendre tel, un mari de vingt-huit, mais il lui garantit par écrit +qu'elle gardera son chevalier servant, qui en a trente-deux.» + +Ces languissantes Italiennes, dans leur oisiveté, au lieu d'avoir un +singe, un petit chien, aimaient à traîner après elles un homme-femme, +qui portait l'éventail ou donnait le mouchoir. Rien de plus froid. +L'éternel tête-à-tête se passait à bâiller. Mais le mari bâillait +aussi d'avoir à perpétuité cette ombre inséparable de sa femme, +presque toujours un cadet sans fortune, un parasite. Chaque famille +eut un enfant, sans plus. L'amour était stérile autant que le mariage. +Tout était sec, la table maigre, avec des dehors fastueux. De réforme +en réforme, on fit la plus économique, de supprimer la femme et ne +plus se marier. Plus de maison. Ils vivaient seuls dans leurs palais +déserts, avec quelques pages en guenilles. + +Nos Français n'allèrent pas si loin. Pourquoi? Faut-il admettre que +Pascal réforma la casuistique, que les _Provinciales_ produisirent une +grande réaction morale? Les Jansénistes disent: «Avant Pascal, les +fameux manuels d'Escobar et de Busenbaum eurent quarante, cinquante +éditions; après Pascal, une seule.» Vain triomphe, les choses n'en +vont pas moins leur train, et les Jésuites n'ont que faire d'imprimer. +Ces manuels deviennent inutiles, mais c'est parce qu'il sont dépassés. +Le pas nouveau, hardi, qui se fit depuis Escobar, éclate dans la +pratique. Mais on n'écrit plus presque rien. Et c'est seulement un +siècle après que la casuistique, dans son code italien, avoue +l'abandon des barrières qui, sous Escobar même, défendaient encore la +nature. + +Les moeurs turques, italiennes, adoptées d'Henri III, moquées sous +Henri IV, reprennent un peu sous Mazarin. L'opéra italien (1644), ses +travestissements, les amusements de carnaval, ramènent ces scandales. +Les Condés et Contis n'y donnent que trop. Monsieur avec éclat, ayant +contre sa femme son confesseur, le bon père Zoccoli (1667). + +Du reste, ces exemples eurent peu d'imitateurs. Les mornes plaisirs +égoïstes, leur somnolence, n'allèrent jamais aux nôtres. Ils ne +contentaient nullement le besoin de gaieté, de malice, qui est au fond +de ce peuple. La débonnaireté des casuistes alla plus loin que nos +péchés. + +La femme reste la reine du plaisir, de l'intrigue. La vieille farce du +mari trompé, si populaire chez nos aïeux, devient l'histoire +universelle, autorisée d'en haut. Qui donc sera plus sage que le +victorieux roi de France? D'Amphitryon surgit un rire inextinguible. +Cette glorieuse apothéose du cocuage par un cocu de génie qui +s'exécutait noblement, convertit tout le monde. Chacun sentit, goûta +la moralité de la pièce: Tout est divin, venant des dieux. + +Ici c'est le contraire des romans de chevalerie, où l'inférieur, le +pauvre, le vassal, est favorisé de la dame. Le mystère est plus +simple. L'amant, c'est le maître, le roi, celui de qui l'on attend +tout, celui chez qui l'on mange. Comment résister à cela? Vivonne, +frère de la Montespan, montrant ses joues rosées, rendait hommage à la +cuisine royale. Et, pour la grasse Alcmène, le secret de son coeur fut +le mot de Molière: «Le véritable amphitryon, c'est l'amphitryon où +l'on dîne.» + +Tout cela est fort gai, et le semblerait davantage s'il ne s'y mêlait +point de larmes. Mais la farce n'amuse guère si elle n'en est +assaisonnée. La Montespan eût ennuyé bien vite si elle n'eût possédé +la Vallière, n'eût eu à piquer le souffre-douleur. Elle le sent si +bien, qu'elle ne permet pas que ce jouet échappe; elle la garde, elle +s'en sert, la prend pour femme de chambre, se fait coiffer par elle. +Bien plus, ils l'avilissent, ne la comptant pas plus qu'un petit chien +que le roi lui jette un jour avec risée. + +Une autre chose qui amusait la cour, c'étaient les cris, les plaintes +de M. de Montespan. Mais il passa toute mesure en allant faire vacarme +chez madame de Montausier, malade, et qui mourut bientôt. Le roi, +alors, fit une chose nouvelle en France, qui jamais ne se vit, ni +avant ni après. Lui-même, de sa main, écrivit le divorce de M. et de +madame Montespan, envoya cet acte bizarre au Châtelet. + +Il ne s'en tint pas là. Il en tira une honteuse vengeance, le flétrit +de l'argent qu'il le força de prendre; il lui paya sa femme, le chassa +de Paris avec cent mille écus. + +Partout même spectacle. Du plus haut au plus bas, chacun avilit +bravement le faible et l'inférieur, qui avale ses larmes, tâche de +rire, et flétrit à son tour quelqu'un plus bas encore, qui ne se +vengera pas. Cascade et cataracte de honte qui va de classe en classe, +de la cour à la ville, de la ville à la France, de la France aux +nations. + +Le grand écho de la douleur, c'est celui qui, d'office, est chargé de +faire rire. Molière était malade, tout en faisant fortune, chargé +d'affronts, d'argent et de soucis. L'_Avare_ n'avait pas réussi. On ne +riait que des cocus et de la bastonnade. Il gardait pour lui seul ces +rôles de gens battus. Est-ce à dire qu'il n'en sentît rien? _Georges +Dandin_ est douloureux. _Pourceaugnac_ est horrible. «Vous n'avez qu'à +considérer cette tristesse, ces yeux rouges et hagards, ce corps menu, +grêle, noir...» Hélas! c'était Molière, et lui-même faisait son +portrait. + + + + +CHAPITRE X + +MORT DE MADAME + +1667-1670 + + +Madame avait beaucoup de l'esprit des Valois, le charme des deux +Marguerite. Cette fleur de l'ancienne France devait-elle refleurir par +elle? Verrait-on de nouveaux Valois briller près de la forte (quelque +peu lourde) branche de Bourbon? C'était un espoir de Louis XIV. On +croyait bien que l'unique enfant mâle qu'ait eu Madame, le petit duc +de Valois, pourrait être un François Ier. Il mourut au berceau. +Irréparable perte dont elle ne releva jamais bien. Les quatre années +qu'elle vécut depuis furent une suite de maladies. Elle fut deux fois +encore enceinte, non sans danger; sa taille était un peu tournée; ce +défaut de conformation devait marquer de plus en plus. + +Dans l'été de 1667, elle fit une fausse couche, et reçut en même +temps deux très-sensibles coups. Le roi qui vint de Flandre la voir, +la consoler, avait pris justement à ce moment une maîtresse, et la +plus odieuse, la méchante, la moqueuse, la Montespan. Dès l'hiver, +elle remplit tout de sa grosse personnalité. En même temps, Monsieur, +subjugué et décidément femme, eut un ami en titre, le chevalier de +Lorraine, son cavalier qui lui donnait le bras et le menait au bal, en +jupe, minaudant et fardé. + +Désormais, c'est une autre cour. Et nous sommes tombés d'un degré. La +médiocrité du roi, sa matérialité pesante apparaissent sans remède +dans l'objet de son choix. Le scandale du double adultère s'affiche +hardiment, effacé par la honte d'un frère avili. + +Avec ces moeurs grossières, le charme doux et fin de Madame n'avait +plus guère chance d'agir. À vingt-deux ans déjà, elle dut chercher +l'influence par des moyens plus sérieux. Elle avait confiance dans un +certain Gascon, Cosnac, son aumônier, évêque de Valence, qui brûlait +d'avoir le chapeau, et, pour cela, travaillait de son mieux à la +rendre ambitieuse. C'était un homme laid, à mine basse, de beaucoup +d'esprit, de vigueur peu commune. Il lui fit entendre que peut-être il +y avait encore moyen de relever Monsieur, de le tirer du bourbier. Les +deux époux, se rapprochant et s'appuyant de Charles II, auraient plus +de poids sur le roi. Pour cela, il fallait affermir Monsieur, et le +rendre un peu homme, le produire et le faire valoir. Madame entra dans +cette idée. À l'entrée de la guerre de Flandre, elle écrivit à Charles +II pour qu'il obtînt du roi que Monsieur commandât l'armée. + +Je n'ai rien vu de plus comique que ce tableau de Monsieur allant en +guerre à la remorque du prêtre qui le traîne. Cosnac ne se ménage pas; +il va à la tranchée pour que Monsieur y aille. Mais Monsieur dit qu'il +n'est pas confessé... À cela ne tienne! on l'absout, on le pousse en +avant. + +Vaines espérances des hommes! Un matin descend chez Monsieur son +chevalier de Lorraine. Monsieur redevient femme. Cosnac n'en peut plus +tirer rien. Il reste dans sa tente à se parer, farder, en quatre +miroirs. + +Trois fois par jour, il va admirer le bel ami à la tête des troupes. +Pour comble, celui-ci est blessé. C'est une égratignure, n'importe. +Monsieur en perd l'esprit. De retour à Villers-Cotterets, ne pouvant +parler d'autre chose, il se confie, à qui? à Madame, lui explique les +qualités du chevalier, la fait juge d'un si grand mérite. + +Il n'y eut jamais chose plus étrange. Sans honte ni respect humain, le +chevalier s'établit au Palais-Royal, ordonna, régla tout. Il +transforma Monsieur, et le rendit très-violent. Lui-même, depuis trois +ou quatre ans, il était quasi marié avec une fille d'honneur de +Madame. Mais il rompit avec éclat, et la fit chasser par Monsieur, qui +ne daigna pas même en parler à sa femme. Monsieur lui enleva encore +son aumônier Cosnac, et le fit exiler. Ces coups d'État montrèrent ce +que pouvait le chevalier, terrifièrent le palais, et Madame fut +abandonnée, même de ses serviteurs personnels. Son écuyer, son +capitaine des gardes, son maître d'hôtel, devinrent les agents +dévoués du favori, et elle n'eut plus en eux que des espions. + +Cette histoire d'Héliogabale en plein christianisme et dans ce siècle +lumineux, comment s'arrangeait-elle avec le confessionnal? Le roi +communiait aux grandes fêtes devant la foule, et aurait trouvé fort +mauvais que Monsieur s'abstînt, ou Madame. Son confesseur, à elle, +était un moine, un rustre, un capucin, qui ne la gênait guère, et dont +la belle barbe figurait bien dans un carrosse pour imposer au peuple +(Montpensier). + +Monsieur en avait un bien plus commode encore, le doux père Zoccoli, +basse et plate punaise italienne, qui devint le complaisant, l'agent, +le valet du favori. Cela révéla le progrès qu'on avait fait en douze +ans depuis les _Provinciales_. Ce qu'eût gêné Escobar n'embarrassa +plus Zoccoli. + +Quand on chassa la fille d'honneur (mai 1668), Madame craignit que le +chevalier, à qui Monsieur disait tout, n'eût écrit à sa maîtresse les +dangereux secrets que leur confiait Charles II. Elle arrêta, ouvrit la +cassette de cette fille, et en tira quelques lettres. La cabale prit +peur. Madame vit venir le bon Jésuite, qui, les larmes aux yeux, +prêchait la paix, vantait la paix. Il eût voulu escamoter les lettres. +Mais Madame ne les avait plus: elle les avait mises en lieu de sûreté, +dans la poche de Cosnac qui partait pour son diocèse. + +Madame voyait bien une chose, c'est que le chevalier au fond n'avait +rien à craindre du roi. Le roi avait toujours trouvé très-bon que +Monsieur fût ridicule. Elle sentit qu'en cette lutte elle ne +reprendrait le roi que par les affaires d'Angleterre, par son frère +Charles II. + +Celui-ci lui écrit (c'est-à-dire, lui répond), le 8 juillet 1668, que, +«dans toute négociation, elle aura toujours une part qui fera voir +combien il l'aime.» En août, il dit à notre ambassadeur: «Madame +souhaite passionnément une alliance entre moi et la France, et, comme +je l'aime tendrement, je serai aise de faire voir tout ce que ses +prières peuvent sur moi.» + +Il avait, même avant, encore en pleine guerre, puis en entrant dans la +Triple alliance, écrit au roi qu'il était entraîné, agissait malgré +lui. En réalité, tout le menait vers la France, et son besoin +d'argent, et l'ennui de son parlement, son caractère même, son enfance +et ses souvenirs. Sa mère (et Saint-Alban, qu'elle avait épousé) +voulait le refaire catholique, et de bonne heure, on y employa la +petite soeur. Celle-ci était poussée encore de ce côté par Cosnac, son +vaillant évêque, qui se voyait déjà, botté, le chapeau rouge en tête, +descendre en Angleterre à la tête d'une armée française. + +La facilité singulière avec laquelle ce peuple qu'on croyait si +obstiné, avait changé au XVIe siècle, trompait au XVIIe. Madame ne +croyait pas trahir. Elle croyait faire la grandeur de son frère, et +celle du pays où elle était née. À l'Angleterre la mer, à la France la +terre. La première, amie de Louis XIV, remplaçant à la fois l'Espagne +et la Hollande, eût été la reine du monde (si la France l'était de +l'Europe.) Louis XIV disait expressément, contre les idées de +Colbert, «qu'il laisserait le commerce aux Anglais, au moins pour les +trois quarts, _qu'il ne voulait que des conquêtes_.» (26 décembre +1668.) + +Mais il aurait fallu que la première conquête fût l'Angleterre +elle-même. Il en eût coûté des torrents de sang. Voilà ce que Madame, +avec sa douceur, sa bonté, ne voyait pas sans doute quand elle +s'engagea si loin dans les funestes voies de sa grand'mère Marie +Stuart. Elle n'en avait nullement la violence, mais quelque peu +l'esprit d'intrigue romanesque, et ce plaisir de femme d'avoir en main +un écheveau brouillé pour en tirer le fil. + +On sentait cependant si bien qu'il y faudrait une guerre que d'avance +Louvois disputait l'affaire à Madame. Turenne n'aurait pu, en restant +protestant, mener la nouvelle _Armada_. Il ne perdit pas un moment +pour se faire catholique, il s'instruisit, lut le livre écrit à propos +par Bossuet, l'_Exposition de la foi_, ouvrage peu agréable à Rome, +mais, sous sa forme hautaine, bien combiné pour baisser la barrière, +jeter un pont d'où passerait Turenne sur le rivage britannique. + +Donc, ce bonhomme étudie à Paris, et son ancien lieutenant, le duc +d'York, étudie de son côté à Londres. Heureux coup de la Grâce! Tous +deux sont éclairés, convertis. L'effet fut immense. Turenne était si +froid, si sage, si pesamment judicieux, que sa conversion sembla un +arrêt du bon sens. En France, on dit partout que personne n'oserait +rester protestant, sans se couvrir de ridicule. En Angleterre, York et +ses Jésuites convertisseurs centralisent le parti papiste. Et Charles +II est entraîné si vite, que, devant ses ministres, il pleure de ne +pas être encore catholique. Le seul, dans ce conseil, qui résistât +encore, quoique secrètement papiste, Arlington, dut céder, et il +écrivit à Madame qu'il lui appartenait, et ne lutterait plus contre +elle. Il fut décidé qu'on demanderait l'appui du roi de France (6 juin +1669). + +Le vrai roi du moment était le commis de la guerre, cette rouge figure +de Louvois, qui, occupant le roi de choses à sa portée, des détails du +matériel, le menait comme il voulait. Il ne ménageait rien, ni Condé, +ni Turenne. Il ne tenait pas compte de Madame, si nécessaire! Il avait +adopté le chevalier de Lorraine. De sorte que ce petit garçon, autre +Louvois dans le Palais-Royal, tête haute, ne voyait plus personne, ne +saluait plus, ne connaissait plus la maîtresse de la maison. + +Madame avait pourtant ses lettres chez Cosnac, qui, quoique fort +malade, secrètement revient, les lui rend. Louvois le sait, l'arrête, +ne lui trouve plus rien, et il en est si furieux qu'en le renvoyant à +Valence il lui fit faire cent lieues sans respirer pour qu'il en +mourût en chemin. Le roi aussi était fort irrité de ce retour de +l'exilé. Madame agit finement. Sans agir elle-même ni se servir des +lettres, elle fit savoir ici (par Charles II, sans doute) que +l'étourdi avait le secret de l'État, jasait et bavardait. Louvois +l'abandonna et le roi le fit arrêter. À ce moment, il était dans la +chambre même de Monsieur. On ne respecta pas ce sanctuaire. Tiré des +bras de son maître éploré, on le mena au château d'If, prison +très-dure des criminels d'État. + +Monsieur donna la comédie à tout le monde. Pleurant et sanglotant +comme Orphée pour son Eurydice aux forêts de la Thrace, il s'en alla +en plein hiver dans les bois de Villers-Cotterets. Madame en eut +pitié. Elle n'attendait pas un châtiment si rigoureux. Elle le fit +alléger, obtint qu'il pût envoyer de l'argent au cher ami, adoucir et +ouater sa cage. + +Cependant le traité était fait entre les deux rois. Louis XIV avait +subi des conditions exorbitantes d'argent, et une autre bien grave. +C'est que Charles II, converti, partagerait avec lui la conquête de la +Hollande, y enverrait un corps considérable, _garderait pour lui les +îles hollandaises_, le vis-à-vis de l'Angleterre, avantage si énorme +pour celle-ci, qu'il eût rendu nationale l'odieuse alliance et +glorifié la trahison. + +Deux points seuls restaient à traiter: 1º le décider à commencer la +guerre avant la conversion, chose facile à obtenir; cette conversion +l'effrayait au moment de l'exécuter; 2º ce qui était plus difficile, +c'est de gagner sur lui qu'il envoyât très-peu de troupes, trop peu +pour prendre et garder la part qu'on lui promettait. Louis XIV y mit +cent vingt mille hommes; Charles II en promit six mille, _que sa soeur +fit réduire à quatre_. + +C'est la triste, honteuse, déplorable négociation que le roi imposa à +Madame. Elle lui avait toujours obéi (comme elle le dit elle-même), et +elle lui obéit encore en ce point, rendant son frère deux fois traître +par l'abandon de la condition dernière qui atténuait sa trahison. + +Tellement pesant, fatal, fut sur elle l'ascendant de Louis XIV. Elle +avait bien besoin de lui. Monsieur avait tant pleuré, crié, près du +roi, qu'il lui avait cédé. Il le voyait comme fou, craignait quelque +esclandre de jalousie vraie ou fausse. Il lui donna la liberté du +bien-aimé, qui s'en alla en Italie. Mais Monsieur, criant de plus +belle pour qu'on le lui rendît, le roi se repentit, jura qu'il ne +reviendrait de dix ans. Fatal serment, qui jeta la cabale dans le +désespoir. Ils l'attribuèrent à Madame, et, dès lors, désirèrent sa +mort. Elle ne vit plus autour d'elle que des visages sinistres et +s'effraya tellement, qu'elle eut l'idée de se réfugier en Angleterre +et de n'en jamais revenir. + +Dès longtemps son frère l'avait demandée. En mai 1670, le roi arrangea +ce voyage. Sous prétexte de visiter ses conquêtes de Flandre, il +emmena la cour à Lille. Madame dit qu'elle voulait passer à Douvres et +voir son frère. Monsieur, qui eût voulu être de la partie, fut retenu, +en accusa Madame. Un jour, en ce voyage, la voyant alitée, il +s'échappa, dit un mot menaçant: «Qu'on lui avait toujours prédit qu'il +serait remarié.» + +Tout le monde envia ce voyage à Madame. On n'en connut guère +l'amertume (V. sa lettre à Cosnac). Le roi se fiait à elle, et ne s'y +fiait pas. Montrant grossièrement qu'il doutait de son ascendant, il +lui donna une étrange acolyte qui salit l'ambassade. C'était un don de +roi à roi, une Basse Brette hardie et jolie, enfantine poupée à petits +traits, qu'il envoyait à Charles II. Madame devait la mener, la +chaperonner. Pour cet acte de prostitution, le roi avait acheté la +petite, l'avait payée à sa famille, lui constituant une terre, et tant +par chaque bâtard qu'elle aurait de Charles II. + +Madame endura tout. Elle espérait que son frère lui obtiendrait du +pape la cassation de son mariage. Elle serait restée près de lui, +vraie reine d'Angleterre, et le gouvernant par les femmes. On se ligua +contre elle; il lui fallut revenir ici. + +Elle y trouva deux choses, non-seulement Monsieur exaspéré, envenimé, +mais, ce qu'elle n'eût pas attendu, le roi très-froid. Il avait d'elle +ce qu'il voulait avoir. Il n'alla pas au-devant d'elle, comme on +l'avait pensé. La cabale en fut enhardie. + +Elle pleura beaucoup, se voyant si peu appuyée. Monsieur l'emmena de +la cour, de son autorité d'époux, ne la laissa pas aller à Versailles. +Le roi aurait pu insister, mais il ne le fit point. Elle pleura encore +plus, se laissa conduire à Saint-Cloud. Elle était seule, et tout +contre elle, sa fille même, enfant de neuf ans; on avait réussi à lui +faire détester sa mère. + +Il faisait chaud. Elle prit un bain qui lui fit mal, mais elle s'en +remit très-bien, et fut passablement pendant deux jours, mangea, +dormit. Le 28 juin, elle demanda une tasse de chicorée, la but, et, au +moment même, rougit, pâlit, cria. Elle, toujours si patiente, elle +céda à l'excès de la douleur; ses yeux se remplirent de larmes, elle +dit qu'elle allait mourir. + +On s'informa de l'eau qu'elle avait bue, et sa femme de chambre dit, +non pas l'avoir préparée, mais bien _l'avoir fait faire_. Elle en +demanda, en but elle-même, mais cette eau n'avait-elle pas été changée +dans le trajet? + +Était-ce un choléra? comme on l'a dit. Les signes indiqués ne se +rapportent nullement à ce genre de maladies. Elle était fort usée, +pouvait mourir sans doute. Mais très-visiblement la chose fut +accélérée (comme dans l'affaire de Don Carlos); on aida la nature. Les +valets de Monsieur, qui étaient bien plus ceux du chevalier de +Lorraine, comprirent que, dans l'union croissante des deux rois et le +besoin qu'ils auraient l'un de l'autre, Madame retrouverait près de +Louis XIV un moment de tendresse et d'absolue puissance où le roi +ferait maison nette chez son frère et les chasserait. Ils +connaissaient la cour et devinèrent que, si elle mourait, on voudrait +cependant maintenir l'alliance et qu'on étoufferait la chose, qu'elle +serait pleurée, non vengée, qu'on respecterait _les faits accomplis_. + +Ils s'étaient bien gardés de confier le secret à Monsieur, même ils +avaient cru pouvoir l'éloigner, l'envoyer à Paris; un hasard le +retint. Il fut étonné, dit qu'on lui donnât du contre-poison; mais on +perdit du temps à lui faire prendre de la poudre de vipère. Elle ne +demandait que l'émétique et les médecins le lui refusèrent +obstinément. Chose étrange, le roi, qui vint et qui raisonna avec eux, +ne réussit pas davantage à lui obtenir ce qu'elle voulait. Ils tinrent +à leur opinion. Ils avaient dit _colique_, _choléra_, n'en voulurent +démordre. + +Étaient-ils du complot? Non; mais, outre l'orgueil qui les empêcha de +se démentir, ils eurent peur d'en voir plus qu'ils n'auraient voulu, +de faire très-mal leur cour, de trouver des preuves trop claires de +l'empoisonnement. L'alliance eût été brisée peut-être, les projets du +roi, du clergé, pour la croisade hollandaise et anglaise, eussent été +à vau-l'eau. On ne l'aurait jamais pardonné aux médecins. Ils furent +prudents et politiques. + +On vit là une chose cruelle, c'est que cette femme aimée de tous +n'était pas fortement aimée. Chacun s'intéressait, allait, venait; +mais personne ne se hasarda, personne n'obéit à sa dernière prière. +Elle voulait vomir, rejeter le poison, demandait l'émétique. Personne +n'osa lui en donner. + +Mademoiselle, qui arriva avec toute la cour, ne trouva personne +affligé, Monsieur un peu étonné seulement. Elle la vit sur un petit +lit, échevelée, la chemise dénouée, avec la figure d'une morte. Elle +sentait, voyait, jugeait tout, le progrès surtout de la mort. «Voyez, +dit-elle, je n'ai plus de nez, il s'est retiré.» On vit qu'en effet il +était déjà comme celui d'un corps mort de huit jours. Avec tout cela, +on se tenait au mot des médecins: «Ce n'est rien.» On était +tranquille, et quelques-uns rirent même. Mademoiselle en fut indignée, +et seule eut le courage de dire qu'au moins il fallait sauver l'âme et +lui chercher un confesseur. + +Les gens de la maison tenaient à point l'homme du lieu, le curé de +Saint-Cloud, sûrs qu'à cet inconnu Madame ne dirait pas grand'chose; +une minute, en effet, suffit. Mademoiselle insista. «Prenez Bossuet, +dit-elle, et, en attendant, M. le chanoine Feuillet.» + +Feuillet fut très-habile, prudent comme les médecins. Il obtint de +Madame qu'elle offrirait sa mort à Dieu, sans accuser personne. Elle +dit en effet au maréchal de Grammont: «On m'a empoisonnée... _mais par +mégarde_.» Elle montra une discrétion admirable et une parfaite +douceur. Elle embrassa Monsieur, et lui dit (par allusion à +l'arrestation outrageuse du chevalier) «qu'elle ne lui avait jamais +manqué.» + +L'ambassadeur d'Angleterre étant venu, elle lui parla en anglais, lui +dit de cacher à son frère qu'elle fût empoisonnée. L'abbé Feuillet, +qui ne la quitta point, surprit le mot _poison_, l'arrêta et lui dit: +«Madame, ne songez plus qu'à Dieu.» Bossuet, qui arriva, continua +Feuillet, la confirma dans ces pensées d'abnégation et de discrétion. +De longue date, elle avait songé à Bossuet pour ce grand jour. Elle +dit en anglais qu'on lui donnât après sa mort une bague d'émeraude +qu'elle avait préparée pour lui. + +Cependant, peu à peu, elle resta presque seule. Le roi était parti, +fort ému, et Monsieur aussi en pleurant. Toute la cour s'était +écoulée. Mademoiselle, trop touchée, n'osait lui dire adieu. Elle +baissait très-vite, sentit une envie de dormir, s'éveilla brusquement, +appela Bossuet, qui lui donna le crucifix, qu'elle embrassa en +expirant. Il était trois heures du matin, et la première lueur de +l'aube (29 juin 1670). + +Le roi, fort affligé, mais craignant que cette affliction n'altérât sa +santé, le jour même prit médecine. Il dit à Mademoiselle, qui vint le +voir: «Voici une place vacante, ma cousine. La voulez-vous remplir?» +Plaisanterie fort déplacée; Mademoiselle eût pu être la mère de +Monsieur. Elle ne comprit pas, et dit: «Vous êtes le maître.» Il avait +bien d'autres pensées. Le soir même, il parla à son frère de la +princesse de Bavière. + +L'ambassadeur d'Angleterre voulut assister à l'ouverture du corps, et +les médecins ne manquèrent pas de trouver qu'elle était morte du +_choléra-morbus_ (c'est le mot de Mademoiselle), qu'elle était de +longue date gangrenée, etc. Il n'en fut pas la dupe, ni Charles II, +qui, d'abord, indigné, ne voulut pas recevoir la lettre que lui +écrivit Monsieur. Mais c'eût été se brouiller et refuser l'argent de +France. Il s'adoucit et fit semblant de croire les explications qu'on +donna. + +Saint-Simon nous assure que le roi, avant de remarier son frère, +voulut savoir au vrai s'il était un empoisonneur, qu'il fit venir +Furnon, le maître d'hôtel de Madame, et sut de lui que le poison avait +été envoyé d'Italie par le chevalier de Lorraine à Beauveau, écuyer de +Madame, et à d'Effiat, son capitaine des gardes, mais que Monsieur +n'en savait rien. «C'est ce maître d'hôtel qui l'a conté lui-même, dit +Saint Simon, à M. Joly de Fleury, de qui je le tiens.» + +Récit trop vraisemblable. Mais ce qui ne l'est pas, ce qu'on ne +voudrait pas croire, et qui cependant est certain, c'est que les +empoisonneurs eurent un succès complet, que, peu après le crime, le +roi permit au chevalier de Lorraine de servir à l'armée, le nomma +maréchal de camp, le fit revenir à la cour. Comment expliquer cette +chose énorme et outrageuse à la nature? + +Le souvenir de Gaston, les embarras qu'un frère cadet pouvait donner, +l'utilité de le tenir très-bas, avaient dirigé jusque-là Louis XIV +(aussi bien que sa mère). Personne mieux que le chevalier n'aurait pu +avilir Monsieur, le tenir à l'état de femme ridicule et déshonorée. + +Il était revenu ici, et il devait être près de Monsieur dans ce grand +auditoire, le jour de l'oraison funèbre, quand Bossuet, pour la +première fois, trouva de vrais mots d'homme, celui de la lugubre nuit: +«Madame se meurt! Madame est morte!»--Et encore: «L'eût-elle cru, il y +a six mois?»--Mais que de larmes et de sanglots, quand il dit ce mot, +trop compris: «Madame fut _douce envers la mort_, comme elle l'était +pour tout le monde.» + + + + +CHAPITRE XI + +PRÉLUDES DE LA GUERRE DE HOLLANDE + +1670-1672 + + +Quatre ans avant que la guerre éclatât (1668), le colérique Louvois +s'était emporté jusqu'à dire: «C'est un plan arrêté; le roi détruira +la religion prétendue réformée partout où ses armes la rencontreront.» +Il parlait devant les envoyés des protestants d'Allemagne. + +En partant pour la guerre (1672), le roi dit froidement à peu près la +même chose: «C'est une guerre religieuse.» + +Mot grave qu'adoptera l'histoire. + +Les longs circuits diplomatiques qui précèdent cette guerre ne peuvent +faire illusion. Que cette guerre ait été politique et commerciale, +cela est secondaire; c'est l'affaire des ministres. Elle fut, dans la +pensée suprême qui les menait, une guerre de vengeance et de +religion. + +_Dieu-donné_ naquit pour cela, pour la croisade protestante de +Hollande (et d'Angleterre), et pour la croisade intérieure contre nos +protestants de France. Sa mère mourante le lui rappela.--Sauf le court +moment du Tartufe (le second règne de Madame), où le parti dévot +s'attaque aux moeurs du roi, il fut toujours docile à ce parti, +accorda d'année en année toute persécution que lui demanda le clergé. + +Le fils d'Anne d'Autriche fut (jeune et à tout âge) un catholique +littéral et dépendant des pratiques de l'Église, donc dépendant du +confessionnal. Obligé de donner l'exemple aux grandes fêtes, sans +s'amender, il s'acquittait par des concessions religieuses. Quand le +parti dévot, la reine-mère, acceptèrent la Vallière, quand le vieux +confesseur, le P. Annat, fut de plus en plus dur d'oreille, sa surdité +lui fut payée comptant (2 avril 1666) par la déclaration qui permit au +clergé de _réunir tous les arrêts locaux rendus depuis dix ans contre +les protestants_, d'en compiler le futur code de la grande +persécution. + +Les Jésuites eurent toujours près du roi un homme bien choisi, sans +éclat, souple et fort, infiniment tenace, des races montagnardes du +Midi de la France. Annat, Ferrier, étaient deux hommes de Rodez, de ce +rude pays de l'Aveyron. Leur successeur, le P. la Chaise, si doux de +forme, et plus tenace encore, fut un montagnard du Forez. Dans cette +place, il fallait un homme qui cédât, mais non pas trop vite, qui +respectueusement exigeât et obtînt. + +La grâce décente de Madame, l'amour touchant de la Vallière, +ennoblirent les premières années. Le maître s'astreignait au mystère +et respectait encore un peu les moeurs publiques. Mais, lorsqu'il ne +cacha plus rien, lorsque, régulier chez la reine, non moins chez la +Vallière, il prit la Montespan et posséda publiquement trois femmes +(quatre peut-être), la besogne était forte pour le nouveau confesseur, +le P. Ferrier. Elles communièrent ensemble à Notre-Dame-de-Liesse, la +reine récemment accouchée, la Vallière grosse de six mois, la +Montespan dans les premiers troubles d'une grossesse qui n'aboutit +point. Cependant on ne pensait pas que les choses en restassent là. +Dans ce grand essor de conquêtes où on voyait le roi, toutes rêvaient +d'être conquises. La Soubise se présenta, jeune et éblouissante, mais +ménagea la Montespan. Mademoiselle de Sévigné, fine et jolie, parut, +mais elle était trop maigre (au grand chagrin de son cousin Bussy, qui +espérait cette gloire pour la famille). La pire, la Montespan, +vainquit par l'amusement et les risées grossières. Ce qu'on en conte +(les coussins de chiens envoyés à l'église, la chaise _de commodité_, +etc.) donne une étrange idée du bon goût de Louis XIV. Quand il +défendit le mariage de Lauzun avec Mademoiselle, celui-ci, furieux +contre la Montespan, dont il avait fait la fortune et qui n'aidait pas +à la sienne, osa se cacher sous son lit, épier, écouter. Et ce qu'il +entendit fut tel, qu'elle se crut perdue si le roi n'enfermait Lauzun. + +La voir, après cela, trôner à la table royale avec tous les diamants +de la couronne (_Sévigné_) devant la reine en larmes, la voir +communier triomphalement avec le roi, c'était une honte pour +l'autorité ecclésiastique. Plus grande encore, de voir la reine subir +(pour son salut) l'indicible croix de l'avoir chez elle comme +surintendante de sa maison. Ainsi tout est pacifié, la reine ne pleure +plus. Le roi est dans une sécurité admirable de conscience. À ce +moment (1670), il fait écrire, écrit, pour l'instruction du Dauphin, +le _miracle de son règne_; il dit, à chaque ligne, que Dieu agit par +lui, et que Dieu est en lui. Monstrueuse infatuation, inexplicable, si +ses directeurs n'avaient accepté comme expiation de sa vie privée la +ruine prochaine du protestantisme, le grand complot diplomatique, et +plus que toutes choses, la perfide bonté qui abusa nos protestants, +endormit ceux de l'Europe. + +À l'extérieur, le roi prit pour ambassadeurs en Angleterre, en +Hollande et en Suède, un protestant, un Janséniste, M. de Ruvigni et +M. de Pomponne. À l'intérieur, il amusa nos réformés par une +déclaration protectrice (février 1669). Elle leur permettait de vivre +et de mourir: _de vivre_, de ne plus être envoyés aux prévôts qui +pendaient d'abord, examinaient ensuite; _de mourir_, sans que le curé +vînt (sinon appelé). On restreignit les enlèvements d'enfants. + +Vive indignation des évêques à l'Assemblée de 1670. Mais les Jésuites +savaient bien que penser. + +Un homme n'était pas dupe, et il courait le monde pour démasquer Louis +XIV. C'était le Rochelois fugitif Marsilly. En 1661, on avait mis hors +la Rochelle 300 familles, sans leur donner une heure; elles campèrent +sous les pluies de novembre. Tels moururent, tels s'enfuirent, entre +autres celui-ci. C'était un homme seul, mais de grande action, et qui +pouvait ce qu'il voulait. Il agit fortement en Suède, et jeta les +Suédois dans la ligue qui arrêta le roi. En 1669, il était en +Angleterre et il agissait sur le parlement. Il eut le tort de croire +qu'il gagnerait Charles II même. Notre ambassadeur Ruvigni, l'homme de +confiance des églises réformées, beau-père de lord Russell (le martyr +de la liberté), fut ici mauvais protestant. Il eut le malheureux +succès de faire parler Charles II, qui ne lui cacha rien sur Marsilly. +Il l'aurait livré sans scrupule. Mais l'Angleterre a là-dessus des +préjugés gênants. Marsilly ne s'y fia pas et s'en alla en Suisse. On +le suivait de près. On demanda à Turenne, qui était encore protestant, +de trouver, d'envoyer trois solides officiers protestants qui iraient +à la chasse du fugitif. Ils lui inspirent confiance, l'invitent, +l'attirent dans un coin désert des montagnes, le lient, l'apportent à +Paris. + +Le procès fut fait avec soin. On n'y épargna, ni la question la plus +_exquise_, ni les plus mielleuses promesses, ni les visites pieuses +des bons ministres protestants qui l'engageaient à soulager sa +conscience, à ne pas se damner par son obstination. Il répondait à +tout qu'il ne se sentait point coupable. Il savait bien qu'il était +mort, et jugeait en homme de sens qu'on chercherait quelque supplice +pour le faire faiblir à sa fin. Faute de mieux, il prit un morceau de +verre qu'il avait trouvé dans son cachot, et se fit une atroce +blessure (l'amputation des parties sexuelles), pensant échapper par +l'hémorrhagie. Sa pâleur le trahit, on devina. Il n'y avait pas un +moment à perdre. Il fut sur-le-champ roué vif. Le roi, averti, +ordonna qu'il y eût un ministre sur l'échafaud, pour qu'on vît qu'il +était roué comme traître, non comme protestant. Du reste, tout saigné +qu'il était, déjà de l'autre monde, il tint ferme jusqu'au bout. Le +peuple de Paris, fait aux exécutions et connaisseur aux choses de la +Grève, admira et n'aboya point, et beaucoup ôtèrent leur chapeau. + +Un ministre accordé à un protestant qui mourait, ce fut le dernier +ménagement du roi pour le parti. L'assemblée du clergé qui ouvre +(1670) s'obstine à ne pas comprendre l'avantage qu'il y a d'amuser des +protestants en France, pour les accabler en Europe. Le roi mollit. La +persécution recommence. Les parlements y poussent; Rouen absout les +enlèvements, et à Paris Lamoignon même cache les enfants volés dans +son hôtel. À Pau, c'est pis, le parlement frappe de grosses amendes +les parents qui se plaignent. + +On eût voulu pousser les protestants à une paix fourrée qu'on +méditait, une prétendue réconciliation des deux Églises. Le converti +Turenne et le converti Pélisson, quelques protestants politiques, y +travaillaient. On assurait que quarante-deux évêques donnaient parole +de supprimer le culte des images, le purgatoire, etc., presque le +catholicisme, _pourvu que les protestants se soumissent_. Et, soumis +une fois, ayant perdu leurs garanties, on eût dompté ce vil troupeau. + +Pour les rendre dociles à ces douces paroles, on avait pris un moyen +rude; c'était de les enfermer en France, de défendre l'émigration. Les +portes du royaume étaient closes sur eux; quoi qu'on fit désormais, +ils devaient rester et mourir. Leur soumission fut étonnante. Dans la +destruction de leurs temples (quatre-vingts rasés dans un seul +diocèse!), tout ce qu'ils faisaient, c'était de s'assembler sur les +ruines et de prier pour le roi. Si l'on corrompait leurs ministres, +ils prenaient seulement parmi eux des lecteurs pour lire l'Écriture +sainte. Cette guerre de Hollande, qu'on disait hautement religieuse et +contre le protestantisme, les protestants ne se crurent pas dispensés +d'y servir. + +Tout était prêt. Louis XIV, en quatre années, avait acheté la trahison +dans toute l'Europe. Pomponne réussit en Suède par un traité d'argent. + +Pour l'Empereur, on l'avait déjà gagné contre sa famille, contre +l'Espagne. On le gagna contre l'Allemagne, en achetant sa neutralité; +on lui maria sa soeur, on gorgea son ministre. Puis, contre +l'Empereur, on acheta le Bavarois, qui (Léopold mourant) dut avoir un +morceau d'Autriche; le Dauphin épousait sa fille, et, lui, devait +voter pour le roi à la première élection d'un Empereur. + +Les princes du Bas-Rhin, jaloux de la Hollande, toujours en procès +pour leur fleuve, furent contre elle (comme la Prusse en 1832). Ils +armèrent sottement pour se donner ce terrible voisin qui les eût +dévorés. L'évêque de Munster, brigand de son métier, loua sa bande au +roi. L'Électeur de Cologne le mit sur le Rhin même, recevant garnison +française dans cette petite Neuss qui jadis arrêta Charles le +Téméraire et déconcerta sa fortune. + +Le seul Électeur de Mayence fut loyal, agit fidèlement dans l'intérêt +de l'Allemagne, voulut détourner le danger. Le sultan avait mal reçu +une ambassade hautaine du roi, et celui-ci était fort irrité. +L'Électeur crut en profiter, et envoya ici le jeune Leibnitz avec un +très-beau plan pour conquérir ce qu'il appelait la _Hollande +d'Orient_, l'Égypte. Tout y était prévu; ce vaste et beau génie avait +tout embrassé. Il n'y manquait qu'une chose, la chose essentielle, la +connaissance de la vraie situation religieuse, de la conscience du +roi, et des motifs intimes, supérieurs, qui dirigeaient tout. Le +moindre courtisan d'ici eût pu dire à Leibnitz combien son idée était +vaine. Cette guerre de Hollande était le fonds du règne même, le drame +naturel où le nouveau Philippe II gravitait fatalement, aussi bien +que la guerre intérieure contre le protestantisme. + + + + +CHAPITRE XII + +GUERRE DE HOLLANDE + +1672 + + +Ce fut plus qu'une guerre étrangère. La Hollande était France. Nos +rois l'avaient soutenue. Notre meilleur sang y avait passé. Nous y +étions plus que chez nous. On vivait ici, on pensait là-bas. Les +Hollandais parlaient français. Dans les rues, les jardins d'Harlem, le +long des canaux de Rotterdam, nous n'entendions que notre langue, et +vous vous seriez cru dans votre pays, dans une France,--une France +libre, celle-ci, une France de sagesse et de raison. + +Un Français de la Haye trouva, sous les ombrages de son _Bois_ +vénérable, le mot de la pensée moderne qui en a commencé tout le +mouvement: «_Je pense, donc je suis._» Nulle raison d'être que la +libre pensée. Un Français d'Amsterdam dit le premier mot de +l'émancipation, ouvrant son livre ainsi: «_Les peuples ont fait les +rois._» + +Qui fécondait cette France de Hollande? L'admirable sécurité de ce +pays, la protection généreuse qu'il offrait à toute la terre. Pourquoi +Descartes aima-t-il ses brouillards plus que le soleil de Touraine? +Demandez à Rembrandt. C'est lui qui fait sentir encore la chaleur du +foyer béni, où la libre pensée, jouissant d'elle-même, se mirant aux +lueurs de la réflexion concentrée, vit cent choses profondes que ne +voit pas le jour du ciel. + +Il semble qu'à ce foyer de Hollande, à sa lumière touchante, la +nature, attendrie, se soit livrée plus volontiers. Elle révèle à +Swammerdam le secret des petites vies et de leurs métamorphoses. Elle +ouvre à Graaf un bien autre infini, le mystère de douleur qui fait la +femme, son charme et son soupir. Quelle poésie se dira poétique en +face de celle-ci? Quelle fiction se soutiendra devant ces +enchantements de la vérité? + +Rembrandt sait bien qu'il n'a pas besoin d'imaginer de vaines +merveilles. Il tourne le dos à la fantaisie. Il n'a que faire des +diables de Milton, des Titania de Shakespeare. Une famille, un rayon +de lumière, et pas même un rayon, une dernière lueur de l'âtre éteint, +avec cela il prend le coeur. Dans un de ces tableaux, la vieille dame +écoute ou s'endort, la jeune lit la Bible; entre elles l'enfant dans +le berceau. Mais où donc est le père? Absent. Peut-être aux Indes? Et, +s'il était noyé, qu'adviendrait-il de ce doux nid, si bien arrangé par +deux femmes? Vraiment, je ne suis pas tranquille. Les vents de la mer +grondent autour, ou peut-être, ce que j'entends, c'est un océan plus +sauvage, l'horreur de l'invasion. + +Voilà ce qui me trouble à l'approche de cette guerre, c'est que le +vrai foyer, la maison, l'intérieur, était ici bien plus qu'ailleurs. +Et c'est cela qui va être détruit. La maison nous révèle tout. Les +vastes galetas où l'on campe dans les châteaux du Moyen âge, les +casernes ennuyeuses que le XVIIe siècle fait en France et partout, +disent assez la vie communiste, le pêle-mêle misérable où l'on vivait. +C'est tard, bien tard, vers la fin de Louis XIV, qu'on imagina +l'obscur entre-sol et la _mansarde_ sous les toits, mansarde sans +cheminée, où grelotte le domestique, la fille (mal gardée) qui gèle et +coud dans les nuits de janvier. Il y a loin de là à la bonne maison +hollandaise. Quelle maison? Très-pauvre souvent, toujours très-bonne: +une chaumière avec sa cigogne et ses nids d'hirondelles, la simple +barque, la grosse barque ventrue de Hollande dont rient les sots (qui +s'entend au bonheur?). Elle n'en va pas moins, cette barque au complet +(mari, femme, enfants, chiens, oiseaux), elle va, lente et paisible, +par les mers les plus dangereuses; petit monde harmonique, si content +de lui-même qu'il se soucie peu d'arriver. + +Quand on se promène à Sardam et aux côtes voisines, qu'on entre dans +ces barques, qu'on voit l'attitude si simple de ces hommes si hardis, +on sent bien que c'est là le marin naturel, sans orgueil, sans +emphase, l'amphibie véritable. Plusieurs n'ont jamais débarqué. Race +bien supérieure à toutes celles des émigrants qu'ils ont reçus de +partout, dans leur bonhomie confiante qui leur devint si funeste au +moment de l'invasion. + +Les grands fleuves, qui aboutissent à cette dernière langue du +continent européen, l'encombrent sans pitié d'un résidu énorme: sable, +boues, débris enlevés. Le Rhin, qui se tord sur la Suisse, non content +d'emporter les terres que les torrents arrachent, recueille sur sa +route tout ce que l'Allemagne y traîne de fange, et il pousse tout +cela, par ses bouches bourbeuses, sur la Hollande, qui en serait +enterrée sans un travail énorme de curage. Eh bien, elle ne recevait +pas un moindre encombrement d'alluvions humaines. Ce torrent trouble +qui, aujourd'hui, noie la vaste Amérique, comment n'aurait-il pas +submergé le petit pays? + +La Hollande, si bien gardée par mer, ne voulut jamais vers la terre +faire des digues contre ce déluge d'hommes, la plupart affamés, +malheureux et persécutés. Tout n'était pas propre, pourtant, dans une +telle inondation. Si nos réfugiés y apportèrent des moeurs, un esprit +sobre et sage, du Nord et de partout beaucoup de lie venait, des +tourbes aventurières, soldats à vendre, compagnons paresseux qui, +après avoir traîné partout leur misère, venaient manger à la grande +marmite qui n'excluait personne. + +Ce gouvernement économe, dont le chef, M. de Witt, avait une liste +civile de trois mille livres par an, payait fort cher ses moindres +serviteurs. Il ménageait les hommes. Il s'informait, voulait qu'on fût +heureux. + +Ce n'est pas tout. Depuis la tragédie de Barneveldt, que le fanatisme +vrai ou faux tua, la Hollande, qui en eut horreur, prit un mal tout +contraire, l'excès de la tolérance. + +L'émigrant, à la seconde génération, se croyait Hollandais; à la +troisième, il en revendiquait les droits contre ses hôtes et +bienfaiteurs, contre la race héroïque qui avait brisé Philippe II, +conquis les mers, le commerce du monde. De là deux éléments funestes: +1º la bourgeoisie nouvelle des enrichis; 2º la masse encore pauvre des +arrivants, dont ces enrichis se servaient contre la vraie Hollande, +contre les Barneveldt, contre les Grotius, les de Witt, les Ruyter. Ce +gouvernement glorieux, l'honneur de la nature humaine, eût subsisté, +pourtant, si tous ces mauvais éléments n'avaient trouvé leur centre +d'action dans le prince d'Orange, chef militaire des nobles de terre +ferme et des soldats aventuriers. + +Au musée d'Amsterdam, vous pouvez voir un grand tableau du peintre Van +der Helst, qui vous donne la situation. Après la victoire sur +l'Espagne et le traité de Westphalie, à une grande table où flottent +les drapeaux vainqueurs, on voit manger ensemble, fraterniser les deux +partis. On peut dire la _Cène hollandaise_. Les glorieux marins +(habits noirs, cheveux noirs, bonnes figures tannées) fêtent leurs +douteux associés, les jaunes cavaliers de la maison d'Orange. À la +place d'honneur, un amiral, je crois, gros homme fort, de face un peu +commune, mais si gaie! si loyale! prend de sa grande main brune la +petite main blanche d'un blond capitaine orangiste, qui n'ose pas la +retirer. Mais son fâcheux visage dément sa main, et dispense le +peintre de mettre au bas le nom: _Judas_. + +Le chaos de la fausse Hollande était parfaitement représenté par +cette famille d'Orange. Elle était de l'Empire; elle avait un pied en +Provence, un autre aux Pays-Bas. Le _Taciturne_, son héros, véritable +grand homme, n'en fut pas moins étrange. On a vu son hésitation, ses +respects simulés pour l'Espagnol qu'il combattait, sa défiance pour +Coligny. Sa foi réelle, intime (sur laquelle il fut taciturne), +c'était que la patrie ne pouvait se sauver qu'en se donnant à la +maison d'Orange. Ferme _Credo_, que la famille garda, suivit par tous +moyens, celui-ci par la tolérance, en s'appuyant des catholiques; son +fils Maurice, tout au contraire, des protestants exagérés. Par eux, il +crut tuer la république en tuant Barneveldt, et il en resta exécrable. +Son neveu, qui épouse une fille de Charles Ier, gendre d'un roi, veut +être roi, échoue, meurt en laissant au ventre de Marie-Henriette la +trahison même incarnée. Elle enfanta cet enfant blême, qu'on voit à +Westminster, et l'allaita soigneusement de la tradition de famille, +l'ingratitude. Cela ne varie pas chez eux. Le Taciturne, glorieusement +ingrat, mais ingrat cependant pour le sang de Charles-Quint, qui l'a +élevé; le second, Maurice, ingrat pour le guide de son enfance, son +vrai père, le vieux Barneveldt; tous deux seront bien surpassés par +Guillaume III. + +Véritables héros modernes, sans préjugés, sans faiblesse de coeur, qui +ne connurent ni famille, ni amitié, ni services rendus, foulèrent aux +pieds père et patrie. La fort bonne figure en cire de Guillaume III, +qui est à Westminster, le montre au vrai. Il est en pied comme il fut, +mesquin, jaune, mi-Français par l'habit rubané de Louis XIV, +mi-Anglais de flegme apparent, être à sang-froid, que pousse certaine +fatalité mauvaise. Quelle? Surtout la légende diabolique de Maurice, +sa gloire et son crime. + +Xerxès fit Thémistocle. Louis XIV fit la fortune de la maison +d'Orange, fonda, créa Guillaume III, le héros négatif de la +diplomatie, Thémistocle bâtard des résistances européennes. Contre +l'énorme enflure du grand roi, son orgueil bouffi, le monde inventa et +soutint ce personnage, dont tout le sens est _Non_. + +La seconde chose qui le fit, ce fut la lourde faute de nos +gentilshommes réfugiés, qui, trouvant en lui un demi-Français, ne +s'entendirent pas avec la vraie Hollande. Ils quittaient un prince, +ils voulurent un prince, servirent, entourèrent celui-ci, et lui +firent ses succès, lui donnèrent un reflet d'eux-mêmes, parfois un +faux air de héros. + +Un mot triste à dire, c'est que M. de Witt désirait, demandait le +licenciement des troupes françaises. Il ne pouvait s'y fier; elles +étaient au prince d'Orange (Mignet, III, 598). Il voyait s'élever, de +minute en minute, ce dangereux enfant. Il prit un grand parti, digne +de son coeur. Ce fut, ne pouvant l'arrêter dans ce progrès, de +l'adopter, de le faire l'enfant de l'État, et d'essayer de le grandir +au-dessus de sa misérable ambition princière, en lui faisant +comprendre qu'il était bien plus haut d'être le premier citoyen de la +première cité du monde que de siéger maudit dans un trône usurpé. +Guillaume écouta, profita, fit le disciple, et trahit d'autant mieux. +De Witt n'en fut pas dupe. Mais sa situation était telle: il pouvait +prévoir, non prévenir. C'est tout à fait à tort qu'on lui reproche de +s'être laissé endormir. Il fut très-éveillé. Il vit et fit tout ce +qu'on peut attendre de la prudence humaine. + +Chose remarquable: sa pensée sur la situation fut justement la même +que celle de Condé. Consulté sur la guerre, Condé dit que l'intérêt +réel du roi était de limiter la guerre aux Pays-Bas espagnols, de ne +pas s'embarquer dans cette guerre difficile de Hollande, qui bientôt +lui mettrait toute l'Europe sur les bras. Cela sautait aux yeux. De +Witt jugeait, avec toute apparence, que le roi ne ferait pas à la +Hollande une guerre directe, qu'il se servirait de Guillaume, qui, +pour son fief d'Orange, était dépendant de Louis XIV; que Louis, +d'accord avec Charles II, oncle de Guillaume, pousserait le parti +orangiste, et mettrait le jeune traître à la tête de la république. La +première démarche, en effet, que notre ambassadeur Pomponne fit en +Hollande (1669) fut de remettre au petit prince, qui avait alors +dix-neuf ans, et n'était qu'homme privé, une lettre où il l'assurait +_de son affection particulière_. Honneur insigne, inattendu, qui +encouragea le parti, montra qu'il avait double chance, qu'Orange +arriverait, et que, si la Hollande ne se donnait à lui, les rois +l'aideraient à la prendre. + +M. de Witt n'oublia pas l'armée, comme on le dit. Il se tourmenta fort +pour en faire une. La difficulté était grande. Le Hollandais était +marin, rien autre chose. Tout au plus, les fils des bourgeois +entraient dans la cavalerie. La racaille (étrangère) des ports, le +paysan de Gueldres, etc., étaient les instruments grossiers des +orangistes. Donc, la masse du pays étant suspecte, le grand patriote, +pour la sauver, était forcé de chercher au dehors. Nos réfugiés se +ralliaient au prince. De Witt voulut louer des Suisses, et trouva là +l'argent du roi, la goinfrerie de leurs meneurs, pensionnés de +Versailles. Il leva des Allemands, bons soldats quoi qu'on ait dit. +Ils auraient défendu les places, si le peuple ne les eût forcés de les +rendre. Ces Allemands, qu'on fit prisonniers et qu'on renvoya +sottement pour argent, se battirent plus tard à merveille, et +justifièrent parfaitement de Witt qui les avait choisis. + +En préparant la guerre, il faisait tout pour l'éviter. Craignant moins +l'ennemi que la perfidie orangiste, il priait, suppliait Louis XIV de +suivre son intérêt réel, celui de la France. Le roi n'entendait rien. +Il n'en crut pas de Witt plus qu'il ne crut Condé. Il vit avec une +froide cruauté ce malheureux qui, de toute façon, était sûr de périr, +accablé par la France ou par les orangistes, trahi de l'Europe, trahi +de la raison, ce semble, qui n'avait servi qu'à le perdre. Mais il ne +sera pas perdu devant l'avenir. + +Jamais les Hollandais n'avaient pu deviner ni la lâcheté de Charles +II, ni la furie brutale du peuple anglais, qui, dans sa jalousie pour +leurs marins, marchait les yeux fermés à la remorque de la France. +Charles leur fit des demandes énormes, extravagantes, celles que +Cromwell, au comble de la gloire, ne fit jamais. Cromwell avait +demandé que, dans la Manche, ils reconnussent la supériorité du +pavillon anglais _de flotte à flotte_. Et Charles (au comble de la +honte, et valet payé de Louis) demande que la flotte hollandaise, +Ruyter et cent vaisseaux de ligne, saluent _toute barque_ anglaise +qui passera! Cela fut accordé. Les Hollandais encore, pour mieux +apaiser Charles II, se précipitèrent sous les pieds de son neveu +Guillaume, ils le firent capitaine général pour un an,--puis capitaine +et amiral à vie. De Witt ne pouvait plus arrêter la débâcle. Voyant +dans de telles mains l'armée qu'il avait préparée, il entreprit, avec +un courage indomptable, d'en faire une autre toute hollandaise, non +commandée par le capitaine général. Cette armée fut votée, mais +n'exista que sur le papier. + +De Witt avait ouvert un avis bien hardi. C'était de prendre +l'offensive (janvier 1672), de brûler les magasins préparés, de tomber +sur Neuss et Cologne. C'était fermer la porte de l'invasion, rendre +inutile la trahison du Rhin. Les États généraux frémirent de cette +audace. C'était, chose toute contraire à leur désir, d'apaiser +l'Angleterre et la France, en donnant le pouvoir à Guillaume, sujet +français, et neveu de l'Anglais. Ils confièrent leur défense et leur +unique armée au parent de leur ennemi. Ils offrirent à Louis XIV de la +licencier, cette armée, de se fier de leur sûreté à sa magnanimité. Il +refusa avec mépris, voulut qu'ils restassent armés, afin qu'il pût les +battre. Enfin il leur déclare la guerre le 5 avril, sans alléguer +aucun grief. Déjà son homme, Charles II, était tombé sur eux par un +acte de piraterie: le 23 mars, il attaqua une riche flotte +hollandaise. Il n'en eut que la honte; elle soutint deux jours de +combat et elle échappa presque entière. + +Le petit peuple de Hollande se montrait partout fort guerrier. On +pouvait espérer que ces places, qui, dans l'autre siècle, avaient +soutenu des siéges, arrêté les Farnèse, les Spinola, se défendraient +encore. Orange conseillait de détruire les petites pour mieux garder +les grandes; mais il était trop tard; on avait vu, en 1667, dans +quelle panique se trouva la Belgique pour être surprise ainsi en +pleine démolition. Les habitants ne l'auraient pas souffert; ils +auraient crié à la trahison; ils rugissaient, comme des lions, contre +les amis de la paix. Aux premiers coups, ces lions ne furent plus que +des chiens qui hurlaient pour qu'on se rendît, et menaçaient, +livraient leurs défenseurs. + +L'électeur de Cologne, évêque de Liége, nous donnant les passages sur +la Meuse et le Rhin, les premières opérations furent un voyage +d'agrément. Mais ensuite, ce long circuit fait, pour commencer +l'invasion on tournait le dos à l'Allemagne, qui pouvait s'éveiller, +nous prendre en queue. Condé eût mieux aimé qu'on s'assurât d'abord +solidement de la Meuse, de sa grande place Maëstricht, clef commune +des Pays-Bas et de la Hollande. Si l'on voulait pourtant absolument +s'enfoncer en pays ennemi, Condé disait très-bien qu'il fallait une +brusque attaque, lancer vers Amsterdam une forte cavalerie qui +enlèverait les États généraux, saisirait les écluses, empêcherait la +Hollande de se réfugier sous l'Océan. + +On ne fit ni l'un ni l'autre. Condé ayant été blessé dès la première +affaire, le seul général fut Turenne, le nouveau converti, bien +entendu sous le commis Louvois, qui menait le roi avec lui, +administrait, réglementait tout le long du chemin. Le roi écrivait de +sa main les règlements et les ordres du jour, et croyait diriger la +guerre. Quatre places prises ou livrées en quatre jours, puis le +passage facile du Rhin (fort ridiculement célébré), ouvraient tout le +pays. Chaque jour nous mettait en main des places, des garnisons +nombreuses. Louvois fit décider, contre l'avis de Turenne, qu'on +garderait ces places, qu'on s'y fortifierait, qu'on ne garderait pas +les soldats, qu'on les rendrait à tant par tête. Judicieux conseil qui +divisait, dispersait notre armée, rendait la sienne à l'ennemi! + +Il y avait cinquante ans que la Hollande ne voyait plus la guerre. +C'était un grand jardin, un trésor de richesse et d'art; c'était +l'asile universel des esprits pacifiques, qui ne demandaient rien que +la possession tranquille d'une libre conscience. L'apparition subite +de ce monstre de guerre, d'une armée de cent vingt mille hommes qui +couvrit, engloutit tout le petit pays, ce fut une extrême terreur et +comme le dernier jour du monde. La fausse Hollande tout d'abord se +sépara de la vraie. Les catholiques d'Utrecht avaient hâte de se +soumettre à leur prince naturel. Les Juifs d'Amsterdam traitaient +déjà, et offraient des millions. + +La Hollande n'avait guère gagné à se faire orangiste. Le prince de +vingt ans, dans cet embarras effroyable, perdit de vue l'affaire +essentielle, et le salut fut l'oeuvre d'un hasard. Guillaume, reculant +jusqu'au fond de la Hollande, ne couvrait plus ni la Haye, siége des +États, ni Amsterdam, le coeur du pays, ni le point fatal des écluses +auquel tenait la ressource dernière. Il avait peu de force; le +principal usage qu'il aurait dû en faire, c'était de garder les +écluses; sinon, la guerre était finie. Si elle ne le fut pas, c'est à +Louvois, non au prince d'Orange, que l'Europe le dut. Remercions ce +grand ministre, qui, cette fois encore, sauva les libertés du monde. + +Le roi Louvois, comme le roi Louis, était galant. Sa Montespan était +la femme du marquis de Rochefort, qu'il fit bientôt maréchal. Turenne, +qui, tout en grondant contre Louvois, savait bien cependant que sans +lui il ne serait pas connétable, ni chef de la croisade anglaise, +Turenne lui fit ce plaisir de donner à son Rochefort la brillante +mission de précéder l'armée et frapper le grand coup. + +Lancer sur Amsterdam un corps de six mille cavaliers qui s'emparerait +au passage de Muyden où sont les écluses, c'était le conseil de Condé +et de notre ex-ambassadeur; mais Turenne ne voulut pas se trop +dégarnir de cavalerie, ne donna que quatre mille chevaux à Rochefort. +Celui-ci, à son tour, non moins prudent, ne voulut pas partir sans +rations de pain (dans un pays pourtant plantureux, couvert de +troupeaux); il emmena dix-huit cents cavaliers. C'était trop peu pour +faire peur à la grande ville. Aussi il n'y alla pas; il resta près +d'Utrecht. Cent cinquante dragons seulement furent détachés sur la +route d'Amsterdam. Mais la prudence est si contagieuse que ces dragons +n'allèrent pas loin; déjà à Naërden, ils étaient fatigués; quatre +seulement eurent la curiosité d'aller voir la ville aux écluses, +Muyden. Ils la trouvent ouverte, en sont maîtres un moment; mais les +habitants se rassurent, les mettent à la porte, et reçoivent secours +d'Amsterdam. Les cent cinquante dragons avertis, accouraient. Trop +tard. Ils n'entrent point. La Hollande est sauvée (20 juin 1672). + +Dès le 7 juin, Ruyter, ayant surpris les flottes combinées +d'Angleterre et de France et leur ayant livré une terrible bataille, +l'une des plus furieuses du siècle, leur fit éprouver de telles pertes +que, dès lors, il n'y eut plus à songer à une descente. Pendant toute +l'action, Cornélius, le frère de Jean de Witt, représentant des États +généraux, quoique malade, avait bravé le feu; on le voyait, dans son +fauteuil, ce ferme magistrat, impassible sous la pluie de fer, +respecté des boulets, donnant ce grand augure que la Patrie ne +mourrait point. + +Il fallait de la foi pour y croire et la voir encore. Elle avait +disparu. Sauf la Zélande et deux ou trois villes, la Haye et +Amsterdam, la république n'était plus. Le roi la croyait sienne, et à +ce point qu'il la traitait en sujette rebelle. Dans un manifeste digne +d'Attila, il disait qu'il la _punirait_ par le sac, l'incendie des +villes. Quand le parti français, l'humble fils du bon Grotius, vint +lui demander grâce, il n'en rapporta que le désespoir. + +D'abord on refuse de le recevoir. Puis, on déclare que la paix n'est +faisable qu'à trois conditions: 1º Que la Hollande rentre dans ses +marais, sacrifiant la ceinture des provinces et places fortes qu'elle +s'est donnée au midi et à l'est, et qui, devenue française, la mettra +en état de siége éternel; 2º que la Hollande tue sa propre industrie, +en recevant les marchandises françaises; 3º qu'elle se mette au coeur +son ennemi religieux, qu'elle subisse partout le curé catholique, et +même le clergé militaire, l'ordre de Malte, l'épée du moine armé. + +Les États généraux acceptaient le premier article, livraient tout +autour d'eux les places qui les couvraient. Le roi aurait dû se +contenter de cela. Il les eût tenus si serrés, que tôt ou tard, il +aurait eu le reste. Le clergé catholique, assiégeant le pays, l'aurait +miné, pénétré en dessous comme d'une vaste infiltration, ruiné ses +digues morales. Par la complicité des tolérants, des philosophes, des +Grotius et des de Witt, il eût énervé la Hollande, comme il l'a fait +depuis avec succès. Mais alors, il avait de bien autres ambitions; il +voulait un triomphe éclatant et immédiat, qui aurait exalté les +catholiques anglais, ouvert le second acte de la guerre contre +l'hérésie. + +Si le roi avait eu un peu de coeur, une chose l'eût rendu modéré. Le +parti français de Hollande qui l'implorait le 22 juin, était en grand +péril, sous le coup d'un massacre. La veille, le 21 juin, Jean de Witt +avait été assassiné; blessé du moins; on crut l'avoir tué. Les de Witt +étaient sûrs d'avoir le sort de Barneveldt. C'était au roi de voir +s'il avait tant à désirer de donner le pouvoir au neveu du roi +d'Angleterre, s'il devait perdre, envoyer à la mort les anciens amis +de la France. + +Les historiens, soit réfugiés, soit hollandais, qui ont écrit plus +tard, sous l'influence de la maison d'Orange, ne manquent pas +d'affirmer: 1º que le parti des de Witt, des Ruyter, le parti +républicain de la vieille Hollande, qui fut la patrie même, _avait été +imprévoyant_; 2º qu'au moment de l'invasion, _il se montra faible_. +Avec ces deux allégations, ils arrivent à faire croire que la Hollande +fut sauvée par ce qui était le moins hollandais, bourgeoisie nouvelle, +issue d'émigrants, militaires français-allemands, et enfin la racaille +de toutes nations. Tout cela pour eux, c'est le _peuple_. Le peuple, à +les entendre, sauva tout, en se donnant un maître. Et, comme +l'obstacle à cela, était surtout dans les de Witt, il ne faut trop +regretter qu'on les ait tués. Belle circonstance atténuante pour la +part directe ou indirecte que la maison d'Orange eut à l'horrible +événement. + +Or, pour faire croire cela, on ne manque pas de raconter que ces +magistrats héroïques, qui s'étaient montrés des hommes d'action, que +ces frères qui, aux jours du danger, entrèrent dans la Tamise avec +Ruyter et Tromp, se trouvèrent tout à coup abattus au moment de +l'invasion. Tout périssait. Mais Orange était là. Le contraire est +exact. Ce sont précisément les mêmes historiens qui donnent de quoi +les réfuter. Il faut bien dater seulement. Cela éclaircit tout. + +Orange n'eut point l'initiative de la résistance désespérée. Loin de +là, il pria les États généraux _de le laisser négocier avec Louis XIV +dans son intérêt particulier_ et de solliciter une sauvegarde pour ses +terres (27 juin). C'est en _août_ seulement qu'il afficha et promulgua +les résolutions d'extrême défense. + +Mais, _dès la fin de juin_, les anciens magistrats, M. Hop, +d'Amsterdam, parlant aussi pour ceux de la Zélande, dit qu'il fallait +rompre les négociations et se défendre, que l'Europe viendrait au +secours, que le torrent français était déjà tari par cette quantité +de garnisons où il s'était disséminé. L'assemblée, c'est-à-dire ces +magistrats qu'on dit si faibles, l'assemblée se leva, jura de résister +jusqu'à la mort. + +L'exemple fut donné par la grande Amsterdam. Elle lâcha les écluses +d'eau douce, perça les digues, livra à l'Océan l'admirable campagne +qui l'entoure. Énorme sacrifice. Ce n'était pas là, comme ailleurs, +des prairies qu'on mettait sous l'eau. C'étaient les villas, les +palais, les plus riches maisons de la terre, les serres, les jardins +exotiques, ces trésors qui déjà faisaient de ce pays l'universel musée +du monde. Cela fut grand. Car la ville est sans terre; c'est un +comptoir, un magasin; chacun a sa chère petite terre et son foyer aimé +(_meine lust_, _meine rust_, etc.) dans la campagne voisine. On +entasse là tout ce qu'on a. Ce peuple qui vit d'intérieur, quand il a +couru au Japon, à Surinam, partout, y rapporte tout ce qu'il peut et +enterre là son âme. Voilà ce qu'on donna à la mer. + +Au prix de cette amère douleur, la Hollande affranchie se connut, et +sentit que cette âme libre n'était pas enterrée, mais sur l'Océan même +et sur cette invincible flotte qui vint majestueusement entourer +Amsterdam. Celle-ci se tint prête à combattre, à partir, à laisser +tout, s'il le fallait, se sentant en état de tout refaire, de tout +créer encore; elle eût fait une autre Hollande, et plus grande, à +Batavia. + + + + +CHAPITRE XIII + +GUILLAUME.--MORT DES DE WITT.--L'ALLEMAGNE ET L'ANGLETERRE CONTRE LA +FRANCE + +1672-1673 + + +La Hollande resta deux ans sous l'eau, attaquable l'hiver seulement +dans les gelées, aux points que couvraient les eaux douces, mais tout +à fait inaccessible partout où pénétra la mer qui ne gèle jamais. +Donc, on avait du temps. La grande et pesante Allemagne se décidait +enfin, s'ébranlait, et d'un tel mouvement que l'Empereur en fut +emporté. L'électeur de Brandebourg fut la voix de l'Empire contre +Louis XIV. Il négocia d'abord une simple alliance défensive qui sortit +Léopold du coupable équilibre où il croyait rester. + +Guillaume d'Orange qui, le 27 juin, voulait négocier pour son compte +avec le roi de France, apprit (probablement le même jour), que +l'électeur, l'Empereur bientôt l'Empire, armaient pour la Hollande. +Première lueur d'espoir qui exalta le peuple en proportion de sa peur. +Une petite ville, dont Guillaume était seigneur, commença le +mouvement. Et tout suivit. Était-ce confiance dans les talents d'un +homme de vingt ans qui n'avait rien fait? C'était, avant tout et +surtout, le parent de l'électeur de Brandebourg et du roi +d'Angleterre, qu'on portait au pouvoir pour les flatter tous deux. +C'était une satisfaction qu'on donnait aux rois de France et +d'Angleterre qui, hautement, soutenaient Guillaume. La nuit du 2 au 3 +juillet, les États le proclamèrent stathouder héréditaire. Et le 16 +juillet encore, les rois d'Angleterre et de France, renouvelant leur +traité, s'engagent à exiger ce que la Hollande a déjà fait +d'elle-même, lui imposent Guillaume d'Orange. + +Ayant pour lui la peur publique et le voeu forcé des États, acclamé +par la populace et demandé par l'ennemi, Guillaume put choisir à son +aise s'il serait l'homme national ou le vice-roi de Louis XIV. +Celui-ci lui offrait la Hollande mutilée, réduite, mais l'Empire lui +disait de la garder entière; son parent l'électeur lui répondait qu'il +serait défendu. Donc, il fut un Caton, repoussa fermement la +proposition du roi (22 juillet), qui, désoeuvré, retourna à Versailles +(23). Le 24, rassurés sur la guerre étrangère, les Orangistes +commencèrent violemment la guerre intérieure, en arrêtant le frère de +Jean de Witt. + +Le parti des deux frères occupait partout la magistrature. Pour l'en +tirer, il fallait qu'ils périssent ou par le fer, ou par la honte. +Guillaume eût mieux aimé qu'ils se déshonorassent. Il proposa +froidement à Jean de Witt de servir le stathoudérat, de défaire +l'oeuvre de sa vie, et de démolir son propre parti, offrant de le +faire son second. Il ne voulait rien que le perdre. Jean lui montra +par un mot de bon sens qu'il le devinait bien, il dit: «Que, s'il +mentait pour lui, il le servirait peu, que personne ne voudrait le +croire.» + +Restait l'assassinat. Pour y pousser le peuple, il fallait l'abuser, +ôter aux frères la garantie sacrée que leur prêtait la parenté, +l'amitié du héros national, de Ruyter. Par une calomnie exécrable, on +affirma qu'ils étaient devenus ennemis, que Corneille de Witt avait +empêché Ruyter d'achever sa victoire, qu'ils s'étaient disputés, +battus, que Corneille en restait blessé. La preuve, disait-on, c'est +qu'il est enfermé chez lui. Il y était malade; on soutint qu'il était +blessé. Ruyter, lui-même, en vain jurait le contraire. Mais on ne +voulut pas le croire, et le peuple lui sut mauvais gré de rester juste +et vrai contre sa sotte fureur. + +Le _crescendo_ des calomnies allait s'amoncelant de l'absurde à +l'absurde, jusqu'au plus atroce délire. Les assassins crièrent qu'on +voulait les assassiner, que Corneille payait des gens pour tuer le +prince, que Jean volait le trésor. Notez qu'il n'avait jamais eu un +sou dans les mains, ayant toujours refusé tout maniement des deniers +publics. Ignoble accusation, mais facile à détruire par la moindre +vérification. Jean en appela à Guillaume lui-même, qui pouvait le +sauver d'un mot, en attestant le fait. Il fut dix jours pour trouver +sa réponse. Dans cette réponse ironique qui, ne voulant rien dire, +induisait à tout croire, il avait l'air de se laver les mains de ce +que pourrait faire la justice du peuple. + +M. Mignet, quoique généralement favorable à Guillaume et à +l'établissement de la maison d'Orange, montre pourtant avec une ferme +impartialité que le peuple n'alla pas trop aveuglément de lui-même, +mais fut quelque peu dirigé. + +On le poussa d'en haut. Bourgeois contre bourgeois agirent; l'homme du +22 juin, qui crut tuer Jean de Witt, était le fils d'un magistrat. De +plus, le parti sombre et furieux des sectaires qui jadis avaient aidé +Maurice à tuer Barneveldt, les puritains de Hollande, prêchèrent +l'assassinat aux carrefours. Ces imitateurs imbéciles des vieux livres +bibliques croyaient toujours, du sang et de l'assassinat, susciter un +Juge du peuple, un sauveur d'Israël. Le juge, le sauveur, c'était ce +fin et froid Guillaume qui attendait pour profiter. + +Pour faire le crime, il fallut une suite de crimes. D'abord, enlever +Corneille à sa ville de Dordrecht, qui seule avait droit de le juger. +Le procureur de la haute cour de Hollande, le magistrat chargé de la +sûreté publique, fit cet enlèvement, un acte de bandit. Après cela la +haute cour ne voulait pas juger; on fit mine de la massacrer, et quand +les magistrats se furent sauvés, moins trois, ces trois, demi-morts de +peur, ordonnèrent la torture. Corneille y fut ce qu'il avait été dans +le combat naval, un héros de l'antiquité. À ses bourreaux bibliques, +il parla en Romain, citant Horace et la strophe immortelle: «Le juste, +de ferme volonté, persistera... La colère de la foule, la furie +grimaçante du tyran, veut en vain le crime... Il reste sur sa base, +comme, aux folies du vent, le roc de la profonde mer!» + +Les juges n'osèrent absoudre; ils auraient péri en sortant. Ils +prononcèrent lâchement le bannissement. Au peuple, donc, de le bannir +dans l'autre monde. Pour ne faire qu'un massacre, réunir les deux +frères, on alla dire à Jean que Corneille le demandait. Il se rendit +intrépide à cet appel, qui leur donnait la chance, ayant vécu ensemble +d'un même coeur, ensemble d'y mourir. + +Il n'y avait plus qu'un pouvoir en Hollande; la loi était toute en un +homme. Les États effrayés envoyèrent en hâte à cet homme demander du +secours. Il n'y fallait pas une armée. Un mot de lui, un messager, +sauvait le droit, l'humanité. Ce mot ne fut pas dit. Guillaume +s'obstina à croire que des troupes étaient nécessaires. Il ne pouvait +en envoyer. Il resta inerte et muet. + +Les États gardaient la prison avec un peu de cavalerie, qui tenait la +foule en respect. Tout à coup, quelqu'un crie: «Les marins des +villages sont en marche pour piller la ville.» Les magistrats firent +semblant de le croire, envoyèrent la cavalerie aux portes; donc, +livrèrent la prison,--forcée, et les prisonniers,--massacrés, traînés, +tout nus, honteusement mutilés et pendus sous les yeux de Simonsson, +pontife meurtrier de l'Ancien Testament, Samuel orangiste, qui crut +voir Achab et Agag, les impies sous le saint couteau. + +Longtemps après, notre Gourville, ce laquais effronté dont nous avons +parlé, devenu un gros financier, le familier des rois, osa dire à +Guillaume, _qu'on croyait_ qu'embarrassé de MM. de Witt, il avait dû +naturellement profiter de l'occasion. À cette curiosité cynique, il +répondit _qu'il n'y avait rien fait_, mais n'avait pas laissé de s'en +sentir _un peu soulagé_. + +Ce n'était pas _rien faire_, c'était agir beaucoup que d'avoir protégé +le premier assassin qui dut encourager les autres, d'avoir répondu sur +le vol de manière qu'on y crût, d'avoir refusé de faire son devoir de +stadthouder pour sauver la prison, d'avoir récompensé les chefs mêmes +des massacres; si bien que celui d'entre eux qui força la prison, +devint bailli de la Haye, le gardien de la ville où siégeaient les +États! Noble garde, belle garantie des libertés de l'Assemblée! + +Par la force des choses, le roi se détournait de la Hollande, était +forcé de faire front vers l'Empire. Il envoya Turenne (septembre) au +delà du Rhin. Condé couvrit l'Alsace. Voilà la France, tout à l'heure +conquérante, qui tourne à la défense, défense agressive, il est vrai, +qui allait chercher l'ennemi. + +Turenne n'eut pas grand mal, l'Empereur était fort hésitant, tout +occupé de sa Hongrie, les Turcs près de lui, en Pologne. Son général +Montecuculli avait l'ordre de suivre l'électeur de Brandebourg, mais +sans agir, sans attaquer. C'était l'ordre aussi de Turenne. Guillaume, +qu'ils ne purent rejoindre, mais qui eut un renfort d'Espagnols, coupa +les Pays-Bas, crut prendre Charleroi, pendant que Luxembourg, notre +général en Hollande, faisait sa pointe aussi, croyait prendre la +Haye, enlever les États. Ce vain chassé-croisé fut stérile pour l'un +et pour l'autre. La glace fondit sous les chevaux de Luxembourg, qui +revint à grand'peine. Pour se dédommager, il exécuta à la lettre sur +des populations soumises les menaces barbares que Louis XIV avait +faites aux populations résistantes. On commença alors à savoir ce que +c'était que les armées de Louis XIV, qu'on avait crues civilisées. La +fameuse administration de Louvois ne les nourrit point hors de France. +Le soldat fut un gueux vivant de vol, à jeun, mais toujours gai, +beaucoup trop gai pour l'habitant. Dans le pays d'Utrecht, il y eut +dix-sept mois de pillage. Les clefs furent défendues, afin que le +soldat put entrer à toute heure de nuit dans les maisons. Outre +d'énormes contributions générales, Luxembourg traita avec chaque +habitant pour en tirer le plus possible; sinon, brûlés ou inondés. + +La retraite des Français ne releva pas la Hollande. Elle sembla rester +sous l'Océan. La victoire de la fausse Hollande, des intrus, du parti +bâtard qui voulut un maître et le fit, fut l'enterrement de la patrie. +Plus de génies, plus d'inventeurs; ils ne se renouvellent plus. Ce que +ce pays a d'éclat, il le doit désormais surtout aux étrangers; on voit +en première ligne l'émigration française, Jurieu, Saurin, Bayle, etc., +les orateurs et les critiques. On voit d'exacts et pesants historiens, +d'éminents érudits et d'excellents compilateurs, éditeurs, gazetiers, +etc., etc. L'inondation coupe en deux cette histoire; tout avant, rien +après. Trois hommes survécurent, mais pour mourir bientôt: Swammerdam +et Ruysdaël, dont l'oeuvre est si mélancolique, Spinosa semble un +revenant, dernier hôte d'un monde détruit. Il avait fait au siècle sa +vraie philosophie, à son image, sans vie, sans air, sans mouvement, +dans la fixité du destin. + +La guerre de Trente ans a repris. Turenne qui, enfant, l'eut pour +école, la refait vieux en Allemagne. Il s'établit dans la Westphalie, +et la mange à plaisir. C'est le _père du soldat_; il ne voit nul +excès, et ne veut rien savoir. L'électeur de Brandebourg, désespéré de +cette guerre barbare, accepta un traité d'argent, avantageux, +prodigue, que lui offrait Louis XIV. À ce trait, nombre d'Allemands +sentirent, reconnurent le grand roi, acceptèrent ses subsides. Et ce +roi de l'argent, qui marchandait l'Europe, se crut si fort, après son +échec de Hollande, qu'il démasqua l'idée de succéder à Léopold vivant. +Les Allemands purent lire dans un livre de Paris, censuré et autorisé, +que l'Allemagne appartenait au roi de France. + +C'est sur la France même que retombaient ces terribles folies, sur +Colbert qui fut écrasé. Un mot sur la situation de ce grand et +malheureux homme. + +C'était, je l'ai dit, un héros plutôt qu'un homme de génie. Il ne +prévit nullement. Il avait, dans son grand effort et sa terrible +volonté, trop méprisé le temps. Il voulut, en un jour, hériter du long +travail de la Hollande, lui succéder dans l'industrie et le commerce. +Cette Hollande, tant haïe, dont 4,000 vaisseaux par an venaient +chercher nos vins, nous aidait pourtant à payer l'impôt. Colbert, un +matin, lui ferma la porte. Il dit: «Que feront-ils pour occuper leurs +matelots?» Ils firent ce qu'on a vu pendant deux siècles: Hollandais +et Anglais, de plus en plus, burent et vendirent les vins de Portugal, +d'Espagne. Donc, nos vignerons furent frappés. + +Pour l'industrie, la violente improvisation qu'en fit Colbert, coupée, +contrariée, avorta en partie et n'eut pas ses grands résultats. Les +représailles étrangères en arrêtèrent l'essor. Il étouffa dans sa +création commencée. Lui, qui sous tant de rapports avait besoin de la +paix, il en vint à souhaiter la guerre, qui tuerait la Hollande et +nous rouvrirait le monde à coups de canon. Mais cette guerre +l'accabla. Le roi lui signifia (1673) qu'il devait lui trouver +soixante millions de plus, sinon _qu'un autre les trouverait_. Il fut +anéanti, voulut s'en aller. Cela était impossible; tant de choses +étaient commencées, et tenaient à lui seul! Voilà ce malheureux +esclave traîné la corde au cou, comme lié au cheval fougueux, jeté aux +voies les plus scabreuses. Le voilà relancé aux casse-cou des Fouquet +et des Mazarin. Ministre d'un joueur, qu'il fasse donc des opérations +de joueur, qu'il mange l'avenir, qu'il plonge au gouffre de l'emprunt; +là, la voie est facile, on va la tête en bas; rien de plus doux, c'est +la gravitation. + +Les embarras du roi ne pouvaient qu'augmenter. En réduisant les +conditions offertes à la Hollande, il insistait sur le grand point, +l'établissement du culte catholique, l'introduction d'un grand clergé, +colonie redoutable qui eût travaillé là pour lui. L'Angleterre finit +par comprendre que ce qu'on demandait franchement en Hollande, on le +ferait chez elle par la trahison de Charles II. Elle s'éveilla en +sursaut et frappa juste,--sur York, sur le grand parti de Rome et de +la France, ce ténia terrible qui allait grossissant, s'agitant, dans +les entrailles du pays. + +Charles II, le roi philosophe au-dessus de tout préjugé, avait imaginé +un plan ingénieux de tolérance, couvrant d'une même protection +l'Angleterre, le patriotique parti puritain,--et la fausse Angleterre +française et catholique. Lui-même (13 novembre 1669) explique à notre +ambassadeur comme il prépare sa trahison, donnant peu à peu le +commandement des troupes, les gouvernements des places et des ports +aux catholiques déguisés, aux protestants prêts à se convertir, etc. +(Mignet, III. 162.) L'hôtel du duc d'York, repaire de gens mystérieux, +dans ses greniers ou dans ses caves, manipulait les consciences, +marchandait les fidélités. Le ministre Arlington était un bel exemple +des hautes primes de l'hypocrisie. + +Ce qui dérangea ce beau plan, ce fut la magnanimité inattendue des +puritains; ils ne voulurent pas profiter d'une tolérance qui couvrait +le complot papiste. Ils redemandèrent la persécution, l'exclusion des +charges publiques, l'obscurité, la pauvreté. Rien de plus beau ni de +plus grand. + +Le Parlement put donc hardiment lancer une pierre dont tous les +traîtres furent frappés en pleine poitrine; c'est le serment du +_Test_. Quiconque a des charges publiques doit: 1º jurer que le roi +(non le pape) est le chef de l'Église; 2º déclarer ne pas croire au +principal des dogmes catholiques. + +Mesure inefficace ailleurs, et ridicule sans doute partout où le +serment n'est rien, chez les peuples où la parole n'a pas de gravité. +Mais elle fut très-efficace en Angleterre. On se connaissait bien; qui +se fût parjuré, n'en eût pas moins été rejeté, de plus, déshonoré. Par +cette déclaration de guerre ouverte, on raffermit un grand peuple +flottant qui se fût laissé ébranler, mais qui, voyant le papisme +déclaré l'ennemi de la patrie, s'en écarta décidément. La religion de +l'intolérance ne fut plus tolérée (que dans la conscience). L'État lui +ôta l'arme dont elle aurait frappé l'État. + +La chose était si nécessaire, que lord Bristol, un catholique, mais, +avant tout, loyal Anglais, déclara que le pays était perdu sans cette +mesure contre les catholiques. Le Parlement admira cette franchise et +le dispensa du serment. + + + + +CHAPITRE XIV + +L'AUTRICHE ET L'ESPAGNE DÉFENDENT LES PROTESTANTS--MORT DE TURENNE + +1674-1675 + + +En suivant attentivement les négociations de Louis XIV dans les +lumineuses publications de M. Mignet et dans les nombreux auteurs qui, +de nos jours, ont pris plaisir à nous expliquer ces oeuvres de ruse, +je suis obligé, je l'avoue, de porter un jugement contraire au leur. +Ils en admirent l'habileté. Moi, quelque effort que je fasse, il m'est +impossible d'y voir autre chose qu'un incroyable aveuglement, une +étrange ineptie qui travaille contre elle-même. + +Comment se fait-il que, seul ici, je me voie en désaccord avec tous? +Ils ont admiré, en artistes, la dextérité du détail. Moi, je regarde, +en politique, l'inconséquence générale des actes et leurs funestes +résultats. + +La fortune fit tout pour lui. Il fit tout contre la fortune. On a vu, +d'abord en Hollande, la partialité obstinée de M. de Witt pour la +France, et la violence barbare par laquelle le roi même ruina le parti +français, créa, grandit son ennemi, le prince d'Orange. Même spectacle +en Angleterre, et même encore dans l'Empire. Il y détruisit ce qui +pouvait l'appuyer. + +Du côté de l'Empereur, les Jésuites avaient rendu à Louis XIV un +service signalé. En janvier 1672, c'est-à-dire au moment même où il +commençait la guerre, ils paralysèrent l'Autriche et la rendirent +incapable d'y prendre une part sérieuse. De l'oppression politique +qu'elle exerçait sur la Hongrie, ils firent une cruelle persécution +religieuse. Jusque-là, le ministre dirigeant, Lobkowitz, destructeur +des libertés de ce pays, avait procédé par la ruine et l'exécution des +grands. Mais, à ce moment, les Jésuites ouvrirent une croisade contre +le peuple, contre les masses protestantes. Le 2 janvier, commencèrent +les dragonnades autrichiennes, missions armées où ces Pères, menant +avec eux les soldats, entreprirent de violenter le plus fier des +peuples. Ils surprenaient, enveloppaient à la turque chaque hameau, et +brusquement convertissaient le Hongrois qui voyait sa femme, ses +enfants sous le fusil. + +«Qui a raconté les détails de tout cela? leurs ennemis?» Point du +tout. Ils n'ont cédé à personne l'honneur de consacrer le souvenir de +leurs exploits à la postérité. Le chaleureux, mais savant auteur du +_Cabinet Autrichien_, Michiels, cite les bonnes et pures sources +jésuitiques où il a puisé; grâce aux livres des exécuteurs, grâce aux +lettres de Léopold, nous savons les petits moyens qui opérèrent ces +oeuvres pies. Des ministres brûlés vifs à feu lent, des femmes +empalées au fer rouge, des troupeaux d'hommes vendus aux galères +turques et vénitiennes, voilà ce qui fit ce miracle. Les Hongrois +trouvèrent ces arguments des Jésuites irrésistibles. Tout ce qui ne +s'enfuit pas du pays fut touché et sentit la Grâce. + +Les troupes de Léopold étant occupées dans une affaire si louable, le +roi de France devait, à tout prix, éviter de l'en tirer, ne pas +irriter l'Allemagne. S'il était forcé d'y entrer par l'agression du +Brandebourg, il ne devait le faire qu'avec d'extrêmes ménagements; il +devait surtout nourrir son armée. Mais la cruelle destruction de la +Westphalie par Turenne (1672), la surprise que le roi en personne fit +de Colmar et autres villes impériales (1663), terrifièrent les +Allemands; ils coururent à Vienne, accusèrent le ministre, ami de la +France. Les Jésuites le sacrifièrent et restèrent seuls maîtres; s'ils +continuèrent en Hongrie leur grande oeuvre religieuse, il furent +forcés en Allemagne de s'accommoder au temps, d'armer contre la +France. Admirable habileté de celui-ci, qui réussit à jeter dans +l'alliance protestante le gouvernement des Jésuites! + +Les circonstances, en Angleterre, l'avaient favorisé de même, et de +même il eut l'adresse de la tourner contre lui. Ce qu'il eût dû le +plus ménager en ce monde, c'était Charles II. Le hasard, l'exil, +Henriette, l'échafaud de Charles Ier et le couvent de Chaillot, +avaient fait un roi exprès, vrai Français, faux protestant, sincère +ami de l'étranger, léger de coeur, si vous voulez, mais non pas dans +la trahison. Il fallait que le roi de France économisât cet homme si +précieux, n'en abusât pas, ne le déshonorât pas, ne le fît pas trop +connaître. Les grands politiques italiens auraient bien autrement +mûri, caressé le complot. + +Le bonheur du roi voulait que Charles II eût d'abord pour ministre +Clarendon (beau-père du duc d'York, futur chef des catholiques). Mais +le roi tua Clarendon par le rachat de Dunkerque, qui révéla Charles +II. Pour raccommoder cela, le bonheur du roi veut encore qu'il puisse +endormir l'Angleterre, envoyant deux fois comme ambassadeur l'homme de +nos protestants français, le député général de leurs églises, Ruvigny, +le beau-père de lord Russel, honorable chef de l'opposition. Ainsi, +c'est la loyauté du parti protestant même qui se charge de répondre de +Louis XIV, de couvrir le complot papiste. Mais le roi est si aveugle +qu'il détruit tous ses avantages. Tantôt il presse Charles II de se +convertir, tantôt il lui dit d'attendre. Lingard même et les +catholiques en ont haussé les épaules. + +En 1672, il lui imposa la guerre de Hollande, et, quand les flottes +anglaises furent en ligne à côté des nôtres, par deux fois notre +amiral d'Estrées se tint immobile et les laissa écraser. Nos +officiers, désespérés de ce déshonneur de la France, exigèrent une +enquête. Mais il fut prouvé invinciblement que d'Estrées _avait ordre +de trahir_. Les pièces originales existent dans nos archives et sont +tout entières imprimées. (E. Süe, _Marine_, t. III, 43, 65.) + +Loin d'apaiser, de tromper l'indignation de l'Angleterre, le roi la +porta au comble en donnant au parti papiste un centre d'organisation. +Il dota, maria de ses deniers, York, le chef des catholiques, avec +une Française italienne, une nièce de Mazarin. L'hôtel d'York, dans +Londres même, fut une France, fut une Rome, foyer d'intrigues +audacieuses, si peu cachées, que les Jésuites y tinrent leurs +assemblées solennelles qu'ils faisaient tous les trois ans. + +Il n'y eut jamais rien de si fou. Par cette série de sottises, de +tyrannies exercées sur son valet Charles II, on peut dire que le roi +de France l'étrangla de ses propres mains. Dès 1673, il est détruit, +ruiné, se remet pieds et poings liés au Parlement, qui fait le procès +des ministres, la paix avec la Hollande. Le renversement des Stuarts +est déjà tout préparé, la révolution semble mûre. Un chef manque. Ayez +patience. Voilà Guillaume d'Orange. + +Encore une fois, l'activité de ce gouvernement, le mérite de ses +agents, l'intérêt de leurs dépêches, les apparences judicieuses que +leur aimable parlage donne aux choses les plus insensées ne peuvent +faire illusion. Il est trop visible que c'est un gouvernement +d'imagination, romanesque et passionné, qui ne prévit rien, ne mesura +pas ses ressources. La guerre a commencé en 1672. Dès l'hiver on n'en +peut plus. On est obligé, pour avoir des troupes, de rappeler peu à +peu les garnisons de la Hollande. On se jette en Allemagne. L'armée +n'emporte rien; Louvois ne nourrit point Turenne. Le voilà, dès le +début de la guerre, dans la pénurie, dans les horreurs qui marquèrent +la guerre de Trente ans. Nous retournons aux Waldstein. L'Europe +reconnaît et frémit. + +Le roi recule rapidement. Notons les degrés de la reculade. + +Dès avril 1673, il se réduit à ce que les Hollandais offrirent et +qu'il refusa. Mais alors, ils ne l'offrent plus. + +En juin, se croyant relevé parce qu'il a de sa personne (sous la +direction de Vauban) pris l'importante Maëstricht, il croit que l'on +va céder; il veut bien se réduire encore, rendre Nimègue. Les +Hollandais n'en veulent pas. Ils sont vainqueurs: en juin même, Ruyter +a battu nos flottes, coupé le chemin à l'armée qu'on voulait jeter sur +la côte; le plan de descente est dès lors pour toujours abandonné. + +En septembre enfin, le roi croit calmer les Hollandais en ne gardant +que les villes qu'il a prises aux Espagnols, Ypres, Saint-Omer, +Cambrai. Mais la Hollande défend l'Espagne comme elle-même, ne veut +rien entendre. + +En Allemagne, la question est si violemment retournée que, dans cette +guerre que le roi avait lui-même déclarée _religieuse_ et catholique, +ce ne sont plus seulement les protestants qui combattent, mais la +catholique Espagne et la catholique Autriche. Le Jésuite Léopold s'en +va au pèlerinage fameux de Maria-Zell pour prier contre Louis XIV. Il +prend en main le crucifix, prêche son armée contre la France. La +croisade que Louis ouvrit, elle se fait contre lui-même. + +On peut dire qu'il fit un miracle, l'amalgame des plus opposés, la +suppression des vieilles haines, éteintes par une haine plus forte. Le +général de l'Autriche, Montecuculli, opère sa jonction avec le prince +d'Orange. Le prince des calvinistes, petit-fils du Taciturne, devient +général en chef des armées du roi Catholique, défenseur de la +monarchie espagnole. Le voilà maître du Rhin, maître des +communications entre la Hollande, les Pays-Bas et l'Allemagne. + + * * * * * + +Il fallut bien que Louis XIV, impuissant contre la Hollande, revînt à +sa première politique, la spoliation plus facile de la vieille ruine +espagnole, la guerre de catholiques contre catholiques. Singulier +revirement. Il s'adresse aux protestants. Il caresse la Hollande, veut +gagner le prince d'Orange. Il va, derrière l'Empire, encourager, +tromper les Hongrois calvinistes; il les compromet par l'espoir des +secours qu'il ne donne point. Tout le secours fut une médaille où il +s'intitule le _Libérateur des Hongrois_. En Angleterre, il paye +l'opposition du Parlement et les chefs mêmes des puritains contre +Charles II, pour que celui-ci, dans le désespoir, n'ait de ressource +qu'en lui, soit décidément forcé de trahir et d'appeler l'ennemi. + +Quelle montagne de haine s'éleva contre nous, quelle furieuse +indignation, on put en juger à Senef (11 août 1674). Elle y rendit nos +ennemis indomptables, et d'un ramas de soldats de toutes nations elle +fit une armée aussi ferme que l'armée française. Il y eut deux +batailles en un jour. L'étonnement des nôtres ne fut pas petit quand, +ayant rompu trois fois les alliés le matin, se croyant victorieux, ils +virent les prétendus vaincus se reformer obstinément dans un poste +meilleur. Là, la France reconnut la France. Il y avait force Français +sous le drapeau de Hollande. Et même les Autrichiens étaient conduits +par un Français, M. de Souches. La fureur acharnée de Condé, qui eut +trois chevaux tués sous lui, le massacre de 8,000 Français et de 8,000 +alliés, tout cela n'amena pas de résultat décisif. Condé n'en tira +d'avantage que de rester là pour enterrer les morts. Parmi ses +prisonniers allemands, il se trouvait plusieurs princes dont la +présence témoignait de la haine profonde de l'Allemagne. Ils avaient +voulu combattre en personne et se donner le bonheur de frapper +eux-mêmes un coup sur le tyran de l'Europe. + +Désormais, égalité militaire entre les armées. Mais le roi a encore +pour lui la supériorité dans la guerre de siéges, l'habileté de +Vauban. La guerre des machines et des murs commence par le +perfectionnement du génie, de l'artillerie. Chose curieuse, c'est +Vauban, cet ami de l'humanité, qui, suivant le progrès logique de son +art, et trouvant les moyens de prendre et défendre les places par des +règles invariables, créa les plus terribles aggravations de la guerre. +Il se consolait sans doute, comme toujours on l'a fait, à chaque +invention meurtrière, en se disant que les campagnes, plus courtes, +coûteraient moins de sang. Mais ces règles, une fois trouvées et +suivies de tout le monde, les places scientifiquement canonnées, +prises et reprises, sont l'objet d'une succession d'opérations +alternatives, qui peuvent toujours continuer.--De plus (Vauban y +songea-t-il?), la guerre change de nature; les bombes franchissant les +remparts, passant par-dessus la tête des soldats, vont écraser +l'habitant pacifique. Elles enfoncent les maisons du toit aux caves, +éclatent, tuent, brisent, dispersent les membres, font voler les +cervelles, des quartiers de femmes et d'enfants. Ces désespérés +s'arment contre leurs propres défenseurs; ils forcent les soldats de +se rendre. Ceux-ci, pour les contenir, les massacrent, saccagent la +ville avant qu'elle le soit par l'ennemi. Horreur dans l'horreur! un +enfer où se déchireraient les damnés entre eux, pour être torturés +ensuite et dévorés par les démons! + +Ces arts nouveaux, cette terreur des bombardements, donnaient de +rapides succès. Il ne fallut à Vauban que deux mois pour reprendre la +Franche-Comté, par les siéges de Besançon, Salins et Dôle. La Suisse y +perdit sa vraie frontière, dont la neutralité l'avait couverte deux +cents ans. Cette fois encore, comme en 1668, on avait acheté les +meneurs des montagnes. L'année suivante le roi en une fois acheta la +Suisse même, engageant à très-haut prix tout ce qu'elle avait de +soldats (1675). + +Au Nord, même marchandage d'hommes. Le roi solde les Suédois et les +fait descendre en Allemagne, pour soutenir de ces mercenaires les +traîtres gagés de l'Empire, Bavarois et Hanovriens. + +Ainsi la guerre, de plus en plus, devient une affaire d'argent. +Colbert, traîné, surmené, écrasé, écrase la France. La prodigieuse +patience de ce peuple étonne le monde. À Paris, la chose est poussée +jusqu'à vendre l'air et le soleil; les petits étalagistes des halles +payent pour la première fois leur place au pavé. Minime et misérable +taxe, mais si riche en malédictions! L'impôt du tabac, immense et +croissant immensément avec le besoin de l'oubli et de l'abrutissement, +est donné à la Montespan, pour aider au jeu furieux où un soir elle +perdait sur une carte 700,000 écus (Feuquières, IV, 227). + +Elle engraissait, cette belle, à l'instar du _gros crevé_ (sobriquet +de son frère Vivonne). Elle reluisait d'embonpoint sous sa riche +chevelure qui ondoyait de tous côtés. Déjà épaisse de taille, lourde +et pesante de croupe, elle mangeait plus que le roi, le premier +mangeur du royaume. Nul homme n'eût pu se flatter de boire en gardant +mieux sa tête. Sur un repas fort arrosé, elle se versait encore +surabondamment, par rasades, les plus fortes liqueurs d'Italie +(Madame, I, 357). + +La France, par toute l'Europe, gagnait alors le renom du peuple gueux, +_du peuple maigre_. Les Anglais disaient déjà: «Ces grenouilles de +Français.» Chose curieuse, deux voyageurs, à cent ans de distance, +portent le même témoignage sur la misère du pays. Locke, le médecin +philosophe, le vit en 1676 et 1678. L'agronome Arthur Young, vers +1784. Tous deux sont stupéfiés de la quantité de terres délaissées, de +maisons ruinées. À Montpellier, Locke écrit: «Le marchand et l'ouvrier +donnent _moitié_ de leurs gains à l'impôt. Un pauvre libraire de Niort +qui ne mange jamais de viande, loge et nourrit deux soldats à qui il +doit donner trois repas de viande par jour. En Languedoc, les terres +nobles, étant exemptes de tailles, se vendent deux ou trois fois plus +que celles des roturiers; celles-ci n'ont plus de valeur. Le fermage, +en quelques années, a diminué de moitié,» etc., etc. + +Quand le timbre et le tabac, organisés en grande ferme, vinrent encore +par dessus cette misère, la Guienne et la Bretagne firent enfin +explosion. Cela toucha le roi qui retira les impôts, calma +tout,--puis, leur jeta une armée pour garnisaire. Force gens pendus, +roués. Le port de Bordeaux ruiné. Douze cents vaisseaux étrangers +s'en allèrent à vide. Voilà comme ce gouvernement furieux allait se +ruinant lui-même, s'ôtant les ressources, se coupant les vivres et se +fermant l'avenir. + +Que serait-il arrivé si les protestants avaient donné corps aux +révoltes, ou eussent pris l'occasion pour faire entrer l'étranger? Les +Hollandais le croyaient. Leurs flottes, en 1674, étaient venues +flairer la France. Un aventurier, Rohan, leur donnait espoir. Rien ne +bougea. Nulle voix, nul signe ne leur vint de ce grand tombeau. Loin +d'appeler l'ennemi, nos protestants s'employaient avec un zèle aveugle +contre la cause commune du protestantisme. C'était leur homme, +Ruvigny, député général de leurs églises, qui allait comme ambassadeur +mentir pour Louis XIV, nier la trahison de 1673, travailler contre le +prince d'Orange et empêcher l'opposition de le mettre en Angleterre en +exigeant son mariage avec une fille d'York. + +La France, dans cette crise intérieure, eût été certainement entamée +au Nord sans les divisions intérieures des alliés, à l'Est sans la +merveilleuse habileté de Turenne. Toute une année, il tint l'Empire en +échec sur le Rhin. En cette longue campagne, il apparut ce qu'il +était, le maître des maîtres, entre Gustave et Frédéric. Il avait en +face le savant tacticien Montecuculli et une armée très-forte en +nombre. Tout le monde a admiré cette _mathématique sublime_ de la +tactique moderne (Henri Martin). Je crois pourtant qu'il est juste de +remarquer, en faveur des adversaires de Turenne, qu'ils n'avaient +nullement une armée comparable à celle du prince d'Orange à Senef. +L'empereur, occupé chez lui de sa guerre de Hongrie, agissait +mollement sur le Rhin, défendait à ses Autrichiens toute tentative +hasardeuse. L'armée de l'Empire était formée de gens neufs à la +guerre. Pendant bien des années, il n'y en avait pas eu en Allemagne. + +Turenne avait ôté à cette armée son point d'appui naturel sur la rive +droite du Rhin par la destruction calculée du Palatinat. Il fit +soigneusement manger, consommer ce qui put se consommer, puis détruire +le reste, saccager, incendier tout, faire, autant qu'on put, le +désert. Que sert de dire, comme on fait, que ce furent nos auxiliaires +qui firent cette désolation? Elle fut ordonnée et voulue. Le roi +croyait avoir reçu un outrage personnel du Palatin, son allié de +famille. Ce prince avait excusé, justifié en pleine diète, +l'enlèvement d'un traître allemand, Furstemberg, agent de Louis XIV, +qu'emprisonnèrent les Autrichiens. Turenne trouvait son compte dans la +barbare exécution qui devait empêcher l'ennemi de subsister sur cette +rive, en face de la nôtre. L'immensité d'un tel pillage lui attachait +extrêmement sa petite armée. + +Qu'il ait eu à cela quelque utilité stratégique et passagère, je ne le +nie point, mais j'affirme que les choses qui créent des haines +durables entre les nations sont mauvaises et impolitiques. Pour ma +part, lorsque, dans l'été de 1828, je vis pour la première fois ce +romantique palais d'Heidelberg, oeuvre ravissante de la Renaissance, +encore dévasté, ruiné, je me sentis Allemand, et je gémis pour ma +patrie. + +Nous avons signalé dans la guerre de Trente ans le phénomène de +l'identification absolue du général et de l'armée, l'_homme-légion_! +Quand cela se fait on voit apparaître un monstre de force. À quel prix +y arrive-t-on? à une double condition, la perfection de l'ordre au +dedans de cette armée, mais la tolérance absolue des excès contre +l'habitant. Le grand et froid tacticien, par ce moyen des temps +barbares, se fit plusieurs fois une armée à lui. La dernière, de +vingt-deux mille hommes, était dans sa main tellement, si fortement +attachée, dévouée, passionnée dans l'obéissance, qu'il hasarda avec +elle la plus scabreuse opération qui se soit jamais faite en guerre. +Ce fut de laisser l'ennemi s'établir en Alsace, de le rassurer +pleinement en séparant, dispersant sa petite armée derrière le rideau +des Vosges. Ces corps épars avaient le mot pour se réunir le 27 +décembre à Belfort, au point où finissent les Vosges. Par la saison la +plus rude, par les neiges, les précipices, les torrents, cela +s'accomplit. Et l'ennemi épouvanté vit Turenne, réuni, complet, en +forte masse, fondre sur lui. Il l'enfonce à Mulhouse, le disperse à +Colmar; dès le 11 janvier (1675) lui fait repasser le Rhin. + +Il ne fallait pas moins que ces prodiges d'audace et d'habileté pour +couvrir la décadence de Louis XIV qui se manifestait déjà. Le grand +coup, le plus terrible, quoiqu'il ne produise pas encore ses effets +les plus funestes, c'est que l'Angleterre, de plus en plus, tourne +contre nous. Résultat naturel d'une duplicité qui chaque jour se +révèle davantage. Que serait-ce si les 84 vaisseaux de l'Angleterre +s'unissaient aux 134 vaisseaux de la Hollande? Donc, notre brillante +marine, augmentée et suraugmentée par le mortel effort de Colbert, +est obligée pour le moment de s'ajourner, de s'effacer. Elle n'ose +sortir de l'Océan, et cette année ne se montre que dans la +Méditerranée. + +L'importante ville de Messine, révoltée contre l'Espagne, venait de se +donner à nous. Par une conduite habile, on eût entraîné la Sicile +entière. Le roi, avec ce tact parfait et cette connaissance des hommes +dont on l'a souvent loué, nomme vice-roi de ce royaume (que l'on +n'avait pas encore) un courtisan agréable, le paresseux, l'épicurien, +le mangeur, le dormeur Vivonne, léger de paroles et de moeurs, +admirable pour faire regretter aux Siciliens la gravité espagnole. Le +mérite de Vivonne était sa soeur, la Montespan, qui voulut, et cela se +fit. + +Le spectacle de l'Europe, c'était la lutte savante, acharnée, de +Turenne et Montecuculli dans un champ fort étroit, un espace de +quelques lieues, entre Rhin et Forêt-Noire. Cette partie d'échecs +très-serrée avait fini en juillet par tourner à l'avantage de notre +grand calculateur. Il avait gagné l'offensive, passé le Rhin; il +croyait pouvoir tourner l'ennemi. Même, il s'écria: «Je les tiens!» Il +faisait une dernière reconnaissance des batteries des impériaux, +lorsqu'un de leurs boulets le frappa à mort (27 juillet 1675?). + +L'armée le fut du même coup. Quoique Montecuculli, malade, eût perdu +deux jours, les lieutenants de Turenne, en désaccord, faillirent +périr. Il nous en coûta trois mille hommes; heureusement les vieux +soldats qui rapportaient le mort avec eux, se crurent encore gardés +par lui, et, forts de ce paladium, réparèrent, à force de vaillance, +l'ineptie de leurs généraux. + +Le moment est curieux pour observer si vraiment la France, dans le +délire de son idolâtrie royale, se faisait illusion. Il paraissait +convenu que le roi faisait tout. Tout le monde paraissait le croire, +et il le croyait lui-même. Il se fit fort, en 1671, de se passer de +Colbert. En 1673, il alla faire la guerre seul, se passant de Turenne +et de Condé. À lui seul, l'année suivante, on lui rapporta la gloire +d'avoir pris la Franche-Comté. Donc, qu'importe la mort de Turenne? Le +roi n'est-il point là? Mais ici la scène change. Personne n'est +rassuré. L'abattement, les alarmes sont extrêmes. Cette religion du +roi, cette foi sincère dans son génie, sa fortune, pour la première +fois, elle est dominée par la peur. La Champagne croit voir arriver +les armées allemandes. Un fermier voulait résilier son bail pour cas +de force majeure: «M. de Turenne étant mort, disait-il, l'ennemi va +rentrer en France.» + +Cela pouvait bien arriver si tout l'orage du Nord n'était tombé sur +nos Suédois que nous payions. Battus par le grand électeur, ils virent +fondre sur eux le Danemark et plusieurs princes allemands, furent +ruinés en Allemagne. Ils se perdirent en nous sauvant. + +Le roi, dans les Pays-Bas, avait ouvert la campagne par une sorte de +reculade. Il abandonna Liége et ses forteresses, les démantela, +renonçant visiblement à garder la moyenne Meuse. Sur l'Escaut, il prit +Condé, menaça Bouchain. Mais, quoiqu'il eût près de 50,000 hommes, +Orange, avec 35,000, entreprit d'empêcher ce siége. + +Il se mit même, en grand hasard, dans une mauvaise position, entre +l'Escaut et la Scarpe, où on pouvait le jeter. Occasion unique, +admirable. L'armée fut rangée en bataille le soir, et coucha dans cet +ordre, pour attaquer le lendemain. + +Le matin, tout le monde étant déjà à cheval, Louvois demanda un +conseil de guerre. Sans descendre, les maréchaux le tinrent; la cour +et l'armée faisaient cercle autour, à distance. Le ministre redouté +leur demanda s'ils oseraient bien faire une chose si imprudente; +c'était jouer la monarchie, faire bon marché du roi qui était là en +personne. Tout le monde baissa la tête, même Schomberg et Créqui qui +avaient voulu la bataille. + +Lorges, nouveau maréchal, hasarda pourtant de dire qu'il répondait de +l'affaire, si on le laissait charger. Mais la Feuillade, attendri, +larmoyant, s'adressa au roi lui-même, le pria, le conjura, lui baisa +les bottes, pour obtenir qu'il ne mît pas au hasard sa tête adorée. + +Le roi, touché extrêmement, loua l'ardeur des premiers, mais suivit +l'avis du dernier, pensant aussi qu'il était plus royal et plus +majestueux d'attendre. + +Orange reçut des secours, fut sauvé. Et, peu après, un trompette lui +étant venu de chez nous, avec son flegme ironique, il prit plaisir à +avouer qu'il avait eu belle peur, que, si on l'eût attaqué, il était +perdu. Il le chargea de le dire à M. de Lorges. Mais le trompette +maladroit l'alla dire au roi lui-même, en présence de toute la cour. + +Chose dure à digérer, qu'il fut ainsi constaté qu'en si belle +position, avec 50,000 hommes, on ne se fût pas cru assez fort pour en +attaquer 35,000. Cela mit le roi de mauvaise humeur, et, Bouchain +s'étant rendu, il s'ennuya, eut assez de cette piètre campagne, et +revint en plein été (4 juillet 1676). + + + + +CHAPITRE XV + +LE SACRÉ-COEUR--TRAITÉ DE NIMÈGUE + +1676-1679 + + +La monumentale histoire des digestions de nos rois, commencée à la +naissance de Louis XIII par les ordres de Henri IV, continue plus +majestueuse sous Louis le Grand, par la plume de ses médecins, Vallot, +d'Acquin et Fagon (_ms. in-folio de la Bibl._). Elle réfute la fable +trop répandue d'une santé immuable. Ces docteurs le suivent partout, +le racontent, le purgent et le chantent, mêlant à dose égale +victoires, coliques, pituites et fluxions, la gloire et la nature. +Mais il y a gloire aussi pour eux. Car si le roi combat l'Europe, ils +ont un dur combat contre l'ennemi intérieur, la bile noire, dont ils +parlent sans cesse. Ce fléau qui, dans son enfance, se jouait au +dehors en diverses efflorescences, plus grave en avançant, se trahit +par _des vapeurs_, et des chagrins sans cause, désirs de solitude, +etc., etc. Contre ce Protée, cette hydre renaissante de la bile noire, +on luttait constamment par un déluge de bouillon purgatif, de pilules, +de médecines. Mais des signes frappants montraient l'âcreté +persistante qui devait bientôt éclater en tumeurs, carie, goutte, +enfin par la célèbre fistule, dont le roi fut opéré en 1687. + +Ce qui étonne davantage, c'est la faiblesse réelle du roi sous sa +belle apparence. «Pendant dix ans, dit d'Acquin, de 1667 à 1677, il +n'eût pu faire deux lieues au galop.» + +Ces dix ans sont justement le règne de la Montespan. Elle fut une +maladie du roi, lui faisant la vie agitée, aigre de sa malice, et, +vers la fin, nauséabonde. Quand il revint, après la reculade, cette +rieuse lui fut insupportable. Le jubilé ouvert le trouva sérieux et +dévot. + +Dès 1675, on l'avait pu prévoir, le peuple, à la mort de Turenne, +avait dit: «C'est elle qui nous vaut cela.» Les ministres craignaient +et détestaient sa langue, étaient excédés surtout de l'obligation que +leur faisait le roi de venir travailler chez elle. Elle tenait Colbert +par son fils (lui ayant donné sa soeur pour maîtresse). Elle faisait +marcher Louvois comme un dogue muselé. Quand on fit sept maréchaux, +elle en prit hardiment la liste dans les poches du roi, et dit: «Mon +frère Vivonne n'en est donc pas?» Le roi, Louvois, balbutièrent, se +regardèrent, bref, dirent que c'était un oubli. + +Et Vivonne fut mis le huitième. + +En Sicile, ce Vivonne ne fit rien que manger, laisser manger, piller +ses domestiques. Les Espagnols reparurent en mer, avec le redouté +Ruyter et leurs alliés de Hollande. Vivonne n'avait rien préparé. Il +était perdu si Colbert n'eût envoyé à son secours. Il avait réussi à +obtenir du roi qu'un homme, jusque-là subalterne, mais notre premier +homme de guerre, Duquesne, commandât dans cette grande circonstance. +C'était un roturier, et un vieux calviniste, rude, inconvertissable. +Les Turcs parlaient avec terreur de ce vieux loup, «que l'ange de la +mort, disaient-ils, avait oublié.» Une furieuse bataille, entre les +deux hommes invincibles, se donna par-devant l'Etna (8 janvier 1676). +Les chances étaient contre Ruyter, à qui son gouvernement avait donné +peu de vaisseaux, et qui, d'après ses instructions, devaient encore +les diviser pour placer au centre la flotte espagnole. La bataille +resta indécise, mais avec une perte terrible pour la Hollande (et pour +l'humanité), la mort du bon et grand Ruyter. La jambe droite brisée, +l'autre emportée, il avait continué de donner ses ordres, mais mourut +peu après. Vivonne, qui était resté à terre, daigna sortir alors de +son repos et eut le succès facile d'accabler les alliés découragés. Du +reste, il rendit la victoire inutile par la haine croissante que ses +gens inspiraient pour nous. Ils traitaient la Sicile en pays que l'on +doit quitter, inventaient des conspirations pour confisquer, bien +plus, prenaient des femmes. Louvois ne manqua pas d'informer le roi en +dessous. Mais ce qui le blessait bien plus, c'est que Vivonne le +traitait en beau-frère, sans façon, ne daignant même donner de ses +nouvelles. Quand on le fit maréchal, il lui fallut deux mois pour +faire l'effort d'écrire son remercîment. + +Le roi avait assez du frère et de la soeur, d'une femme insolente, +d'une maîtresse de dix ans et qui marchait vers la quarantaine. On +guettait ce moment. Le timide père La Chaise n'en eût pas profité +peut-être. Mais la conversion du roi avait été de longue date préparée +en dessous par des mains plus hardies, celles des dames du parti +dévot, telles que madame de Richelieu (Anne Poussart). Déjà en 1663, +son intendant Desmarets profita de la maladie du roi et d'un moment +dévot pour faire brûler Morin. Cette dame, entre les saintes du sombre +hôtel de Richelieu, avait la veuve Scarron, personne prude et jolie, +fort pauvre, discrète et calculée, propre aux vues du parti. En 1669, +la Montespan, alors enceinte, voulant se faire accepter des dévotes, +comme l'avait été la Vallière, se remit à elles, et leur donna ce gage +de prendre de leurs mains une gouvernante pour le petit bâtard et ceux +qu'elle comptait procréer. Forte prise sur le coeur du roi. Elles la +saisirent sans scrupule, et chez elle on mit la Scarron. + +L'hôtel de la Montespan alors était curieux. Elle y tenait deux femmes +de grand contraste, la Vallière, la Scarron (1669-1674), la pleureuse +et la raisonnable, la Madeleine et la précieuse. Cette pauvre la +Vallière, noyée et perdue de larmes, était leur jouet, leur risée. Aux +jours sérieux paraissait la Scarron. Le roi, d'abord peu sympathique, +mais de sa nature médiocre et judicieux, apprécia cette personne +sensée, et, si j'ose dire, admirablement médiocre. Elle le prit par +un certain goût de sage spiritualité et surtout par l'influence +qu'elle eut sur les enfants. + +Pas un de ses bâtards ne lui ressemblait. Leur mère avait eu déjà un +fils de M. de Montespan. Le premier enfant du roi, le duc du Maine, ne +rappela que le mari; il en eut l'esprit gascon, la bouffonnerie; on +l'aurait cru, de ce côté, petit-fils du bouffon Zamet. Créature mixte, +manquée, maladive et bancroche, il reçut parfaitement l'empreinte de +sa garde-malade, couvrit son esprit malin, facétieux, de la fine +prudence de sa gouvernante, fut le vrai fils de la Scarron. Elle +s'empara de même des autres. Elle était sèche, mais égale, avec +beaucoup d'esprit de suite. Elle les fit tous à son image, de petits +saints de décence et de convenance. Produits dans la demi-lumière, ils +furent admirés, acceptés des âmes pieuses, qui les firent supporter de +la reine même. Leur légitimation, bien autrement scandaleuse que celle +des enfants de la Vallière, on l'osa. Le double adultère fut +enregistré, proclamé (1673). Pas hardi qu'on n'aurait pu faire sans +l'appui du parti dévot. + +Tout cela avait posé la gouvernante dans une grande faveur. Chaque +jour, le roi goûtait davantage ses pieuses conversations. En 1674, +l'année même où il eut la première humiliation de changer sa +politique, il voulut être mieux avec Dieu, finit le supplice de la +Vallière, la laissa aller au couvent; elle prit le voile aux +Carmélites (1675). Cette année même, madame Scarron prit un titre, se +fit un établissement, modeste, mais qui la posait; elle acheta 200,000 +livres la terre de Maintenon. La Montespan qui, par trahison, avait +supplanté la Vallière, se vit supplantée à son tour. À qui la faute? À +la grâce et à Dieu. Ce n'était infidélité, mais conversion. + +Quel en serait le caractère? Le roi, sec et froid, ne donnait guère +prise. Les Jésuites, trop heureux d'avoir obtenu le silence, ne +voulaient rien que gouverner en dessous. Quoique amis du vieux +Desmarets, ils n'osaient trop s'associer à la petite église quiétiste. +L'aveugle Malaval, dès 1670, avait publié son livre d'inertie passive, +autorisé du cardinal Bona. Une femme séduisante et éloquente, une +veuve de vingt ans, madame Guyon, établie à Paris de 1670 à 1680, +prêchait la mort mystique, l'anéantissement dans l'amour. En 1674, +avait paru à Rome _la Guide_, de Molinos, chaudement approuvée des +censeurs des inquisitions de Rome et d'Espagne. Elle eut vingt +éditions de toute langue en six années (1674-1680). Qui empêchait La +Chaise de faire venir au roi ces livres ou ces personnes, surtout +l'irrésistible, la pure et la charmante, encore dans l'ombre, d'autant +plus adorée? + +Cette poésie n'eût pas été au roi, et elle eût effrayé La Chaise. Le +sec, le négatif, le médiocre et le petit, le matériel surtout, +pouvaient seuls avoir action. Même la sensualité sournoise et raffinée +de Molinos aurait été trop relevée. Le confesseur jésuite, avec sa +grosse tête d'âne et ses longues oreilles (dont rit Madame), était +fin, connaissait son homme, ce qu'on pouvait faire avec lui. De la +dévotion, le roi n'entendait que les pratiques, les actes positifs. Un +acte seul pouvait mordre sur lui. Mais quel acte? Un miracle? c'était +chanceux. La sainteté janséniste y avait échoué. Combien n'eût-on pas +ri si les Jésuites, si la casuistique dont Pascal avait tant fait +rire, l'eût essayé! Ils n'en firent pas. Ils en prirent un, tout fait, +et se chargèrent de l'exploiter. + +Les Visitandines, comme on sait, attendaient la visite de l'Époux, et +s'intitulaient _Filles du Coeur de Jésus_. Cependant, il ne venait +pas. L'adoration du coeur (mais du coeur de Marie) avait surgi en +Normandie avec fort peu d'effet. Mais dans la vineuse Bourgogne, où le +sexe et le sang sont riches, une fille bourguignonne, religieuse +visitandine de Paray, reçut enfin la visite promise, et Jésus lui +permit de baiser les plaies de son coeur sanglant. + +Marie Alacoque (c'était son nom) n'avait pas été énervée, pâlie de +bonne heure par le froid régime des couvents. Cloîtrée tard, en pleine +force de vie, de jeunesse, la pauvre fille était martyre de sa +pléthore sanguine. Chaque mois, il fallait la saigner. Et, avec cela, +elle n'en eut pas moins, à vingt-sept ans, cette extase suprême de la +félicité céleste. Hors d'elle-même, elle s'en confessa à son abbesse, +femme habile qui prit une grande initiative. Elle osa traiter contrat +de mariage entre Jésus et Alacoque qui signa de son sang. La +supérieure signa hardiment pour Jésus. Le plus fort, c'est qu'on fit +les noces. Dès lors, de mois en mois, l'épouse fut visitée de l'Époux. +(V. le père Galiffet, etc.) + +Les Jésuites, directeurs des Visitandines, ne désapprouvèrent pas. +S'il y eût eu l'ombre de doctrine, de spiritualité mystique, ils +eussent été bien plus prudents. Mais ce n'était qu'un fait, un acte +matériel et charnel. Ils le dirent et le répétèrent. «C'est le culte +du vrai coeur sanglant, de la chair, du sang de Jésus.» Nul besoin du +haut mysticisme. Il suffit, disait Alacoque, de ne point haïr Dieu; de +lui-même Jésus viendra mêler son coeur au vôtre. + +Les deux femmes (Alacoque et Guyon) avaient également vingt-sept ans +en 1675. Elles changèrent le monde catholique. La spiritualité de +l'une, la matérialité de l'autre, diverses en apparence, réchauffèrent +la direction. Elle reprit surtout par le nouvel emblème, par le +douteux langage qu'il fournissait, par l'équivoque du coeur matériel +et moral dont on usa de plus en plus. En vingt-cinq ou trente ans, on +créa quatre cent vingt-huit couvents du Sacré-Coeur. + +Dès l'année même où le miracle eut lieu, le culte protestant fut +défendu à Paray. On éloigna les regards indiscrets. Le sacré coeur +devint comme un drapeau de guerre contre le protestantisme. On +l'attaqua en Angleterre et on le proscrivit en France. Le mariage +italien d'York donnait espoir aux catholiques anglais. Le confesseur, +le secrétaire de la duchesse d'York écrivaient au P. La Chaise, que, +s'il pouvait leur envoyer quelque secours, «ils porteraient à +l'hérésie le plus grand coup qu'elle eût reçu depuis Calvin.» La +Chaise donna comme premier secours le miracle et un Jésuite. + +Pour cette mission difficile, les Jésuites, s'ils étaient habiles, +devaient choisir un demi-fou ardent, rusé, un Méridional, qui enlevât +les femmes, qui inaugurât de passion ce culte du sang. Mais ils +n'eurent point le génie de la chose. Ils brisaient trop les hommes +pour trouver chez eux celui-là. Ils ne voulaient que des esprits +prudents, sobres, un peu littéraires. Ce fut un tel homme qu'ils +prirent, la Colombière, jeune professeur de rhétorique de leur collége +de Lyon, prédicateur passable, estimé de Patru. Il était déjà fatigué, +faible de la poitrine. En ferait-on un fanatique? ce n'était pas aisé. +On essaya de le chauffer un peu en lui faisant passer un an à Paray, +près du volcan. Il avait 34 ans, elle 28. Elle vit tout d'abord son +coeur et celui du Jésuite unis dans celui de Jésus. La Colombière eût +bien voulu en voir autant. Il y fit ce qu'il put, tâcha de croire, et +y parvint dans la faible mesure d'un homme épuisé, qu'énervait ce +contact brûlant. + +C'était ce poitrinaire qu'on chargeait d'envahir la robuste +Angleterre, la forte patrie de Cromwell! Caché trois ans dans l'hôtel +d'York, ne sortant pas, n'ayant nulle idée du pays, il devait +convertir les lords qu'York lui amenait mystérieusement. Plusieurs, il +est vrai, voulaient croire comme le futur roi. Ces grands +propriétaires, dont les clientèles étaient des armées, pouvaient +entraîner le pays. Mais il fallait de la prudence. On fut peu +conséquent. D'une part, on cachait le convertisseur jésuite. D'autre +part, on fit chez York l'assemblée triennale de l'ordre, fait +éclatant, impossible à cacher, qu'un Français dénonça. + +C'était un aventurier, bâtard d'une comédienne, qui avait été d'abord +compagnon d'un missionnaire, bateleur religieux. Métier commun en +France, où ce gouvernement sévère laissait pourtant carrière aux +perruquiers, tailleurs, aux ouvriers paresseux, qui, payés des curés, +vaguaient et dressaient des tréteaux pour aboyer aux protestants. Tout +leur était permis. Il se permit un faux, fila en Angleterre et écouta +aux portes. Il sut l'intrigue papiste, la dit aux chefs du Parlement. +Les papistes n'osèrent le tuer, mais le poignard sur la gorge lui +firent jurer de partir. Ce qu'il révéla encore. Les Communes +enjoignirent au lord, chef de la justice, d'ordonner l'arrestation des +prêtres catholiques. La proscription fut lancée. Une agitation +incroyable se fit dans toute l'Angleterre. L'un des ministres tombés +qui avait le plus à craindre, Arlington, papiste caché, qui avait +trahi dans un sens, pour se sauver, trahit dans l'autre, conseilla au +roi, à York, d'apaiser l'agitation en donnant au prince d'Orange la +main d'une fille d'York; bon conseil qui fit d'Orange le candidat +national, le vrai rival de son beau-père pour la succession au trône. + +Telle était la situation au jubilé de 76. La grâce travaillait +souterrainement en Angleterre, et elle agissait ici au moyen d'une +caisse qui achevait des conversions. L'assemblée du clergé, pour y +aider le roi, avait étendu son droit de régale. Bossuet semblait avoir +gagné sur lui qu'il se séparât de la Montespan. Grande victoire. +Cependant, le jubilé fini, on posa cette question: Reparaîtrait-elle à +la cour?--Pourquoi pas? disaient ses amis. Il serait dur de l'exiler, +et elle peut vivre là chrétiennement aussi bien qu'ailleurs.--On posa +le cas à Bossuet, et il faiblit. Pour qu'ils ne fussent pas trop +troublés en se revoyant, on convint que la première entrevue aurait +lieu devant madame de Richelieu et autres dames respectables. La +scène fut étrange. Ils se parlèrent bas. Puis le roi salua +profondément les bonnes dames, l'emmena dans un cabinet, d'où +l'impudique sortit triomphante et enceinte. L'enfant de ce moment, le +fruit savouré du scandale, outrage au monde, à Dieu, fut la femme du +régent; il l'appelait _madame Satan_, et l'Europe _la Fille du +Jubilé_. + +Un autre enfant de cette année, c'est _Phèdre_, ce chef-d'oeuvre où +Racine a creusé le mystère d'un coeur qui hait et veut le crime, +remords plein de désir et sensuel regret de ne pas pécher davantage. + +Les dames restaient exaspérées. Mais je crois que le roi regrettait la +chose plus qu'elles. Il s'en voulait d'avoir repris sa grosse +maîtresse, lorsqu'il voyait autour tant de jeunes fleurs. Il fut +indisposé le surlendemain (6 août). Le 28, en expiation et pour +consoler les évêques, il leur accorda que les enfants enlevés ne +vissent plus leurs parents à la grille. + +La plus belle expiation eût été la conversion de l'Angleterre. En même +temps qu'on travaillait ses lords par les Jésuites, on gageait Charles +II, on achetait la nation elle-même par un traité qui donnait moyen +aux Anglais de faire tout le commerce intermédiaire qu'avait fait la +Hollande. On leur sacrifiait Colbert, je veux dire ses manufactures, +son tarif protecteur de 1667, qui avait commencé la guerre; on +revenait aux droits modérés de 1664. Même offre à la Hollande. Le roi +croyait corrompre Orange, en lui offrant une de ses bâtardes avec le +Limbourg et Maëstricht.--Refus.--En plein hiver (février 1677), on +envahit les Pays-Bas. En mars, le roi arrive. L'infaillible Vauban +prend Valenciennes, Cambrai et Saint-Omer. Les habitants les livrent +et surtout le clergé. À Cassel, Luxembourg, ayant pour lui le nombre, +une bonne position retranchée, il arrange pour Monsieur une petite +victoire. Le bon prince, que son aumônier jadis poussait en vain, ici +mis en avant, bon gré mal gré est un héros. + +Mais, loin que la paix soit avancée par ces succès, l'Angleterre s'en +effraye; elle veut que son roi arme contre nous. On s'exagérait fort +Louis XIV. À l'Est, il ne put résister que par un coup désespéré. +Créqui brûla l'Alsace, la dévasta, comme son maître Turenne avait fait +de la Westphalie en 73, du Palatinat en 75. Funèbres dates où les +campagnes se marquent en faisant le désert. + +Charles II, traîné par son parlement, est forcé (10 janvier 1678) de +signer un traité avec la Hollande, qui ne fera pas la paix sans +l'Angleterre et en recevra une armée. Le roi fit cette fois, comme il +avait fait jusque-là, à chaque coup que lui portaient les deux +puissances maritimes, il frappa sur l'Espagne. Il y avait plaisir à +tomber sur cette Espagne désarmée, une puissance finie qui ne pouvait +plus envoyer un seul homme aux Pays-Bas. + +Le roi assiége Gand et Ypres, les prend. La Hollande croit le voir +venir à elle, recommencer l'invasion. Orange a beau repousser la paix, +on ne l'écoute plus. Sa popularité était fort compromise; on avait +découvert que ce personnage double avait promis à Charles II de +l'aider contre ses sujets. Il ne l'aurait pas fait, il ne pouvait et +ne voulait le faire. Qui trompait-il? sans doute Charles II. Mais sa +duplicité ôtait toute confiance. + +La Hollande allait traiter fort honorablement. Elle était libre en +conscience. Ses alliés n'ayant rempli nul de leurs engagements avec +elle, elle pouvait s'arranger sans eux. Le roi lui faisait un pont +d'or. Mais ayant de nouveaux succès, il fut moins pressé de traiter. +Il avait regagné pour six millions Charles II, qui licencia ses +troupes. Nos armées vinrent camper devant Bruxelles, et, d'autre part, +ouvrirent l'Espagne par la prise de Puycerda. La France présenta des +exigences et des difficultés nouvelles, tantôt l'intérêt de ses +alliés, tantôt la gloire du roi, qui voulait qu'on signât chez lui, +non à Nimègue, où se faisaient les conférences. + +Il en fit tant, que la Hollande et l'Angleterre dirent qu'elles se +liguaient contre lui, s'il n'avait signé le 11 août.--À la grande +surprise de tous, la nuit du 10 au 11, à minuit, on signa en effet le +traité avec la Hollande. Vive opposition des Anglais, et du prince +d'Orange qui, le 14 encore, sachant certainement la paix, mais n'en +ayant pas la nouvelle officielle, fondit sur Luxembourg, le surprit, +lui tua beaucoup de monde. S'il eût vaincu, il biffait le traité. + +Le roi, en s'arrangeant avec le peuple riche, le peuple banquier, qui +soldait la coalition, avançait fort la paix. Il avait frappé l'Espagne +chez elle, en Catalogne, l'Empereur chez lui, à Vienne même, par les +protestants de Hongrie qu'il animait. La paix s'accomplit par deux +trahisons (6 février 1679): + +_L'Empereur trahit l'Allemagne_, ne réclame pas les villes impériales +d'Alsace, ni les passages du Rhin. La Lorraine nous resta encore. +Enfin l'Empereur laisse le roi forcer la basse Allemagne de +satisfaire la Suède. + +_Le roi trahit la Hongrie, la Sicile._ L'abandon de Messine se fit +avec les plus odieuses circonstances. On rassura les habitants, on +promit, on jura de rester. Un matin, on s'embarque. Tout le peuple +accourt au rivage, veut partir avec nous. On part, et, sans traiter +pour eux, sans rien stipuler pour leur grâce.--La Hongrie fut trahie +de même. Quand ce peuple intrépide poussa à ce point Léopold, jusqu'à +saisir sa capitale, il se crut fort de l'amitié, des promesses du +grand roi de l'Occident. Au traité, pas un mot pour eux. On les laisse +à la vengeance de l'Autriche, comme Messine aux supplices espagnols. + +L'Europe se tut et admira. Dans son grossier matérialisme, elle vit le +roi, vainqueur de l'Espagne, qui gardait la Franche-Comté, Cambrai, +Valenciennes. Elle vit ses dernières campagnes, ses grands siéges, sa +fermeté à maintenir les conditions qu'il avait tout d'abord +posées.--Elle ne vit pas qu'il reculait sur les deux choses qui +avaient été son principe au début: + +1º _L'intérêt commercial, industriel;_ + +2º _La croisade religieuse._ + +Sous ce dernier rapport, le roi n'avait pu rien. La Hollande restait +le grand asile de la liberté de conscience. L'Angleterre, inquiétée et +exaspérée, désarma ses catholiques, exclut du trône le catholique +York. + +Quant à l'intérêt du commerce, à cette immense construction de +l'industrie nationale, commencée d'un si grand effort, on lâcha tout, +pour gagner la Hollande. Les marchandises étrangères rentrèrent chez +nous pour paralyser nos manufactures. Et, ce qui fut très-grave, +c'est que les Hollandais obtinrent que le roi ne donnerait _plus de +monopole_, terme obscur pour dire qu'il sacrifiait les compagnies des +Indes orientales et occidentales, que Colbert venait de former. + +Notre marine même, sa création favorite, si brillante et forte qu'elle +soit, que fera-t-elle maintenant que la haine de la France a +solidement marié les deux marines, jusque-là rivales, d'Angleterre et +de Hollande? Qu'elles combattent d'ensemble, et la nôtre est anéantie. +(V. 1692.) + +Donc, qu'on dresse partout des arcs de triomphe, que l'enflure de +Louvois enfle encore, s'il se peut, qu'on commence la galerie où les +tritons bouffis de Lebrun soufflent la victoire.--La France chôme +bientôt aux métiers faits la veille, ne peut se réparer. Le vaincu, +c'est Colbert. + + + + +CHAPITRE XVI + +LES MOEURS--QUIÉTISME ET POISON--LA BRINVILLIERS--LA VOISIN + +1676-1679. + + +Le roi trône en Europe, non par la force seulement, mais par +l'admiration. Nos réfugiés d'Angleterre, Saint-Évremont et autres, se +rendent, confessent sa grandeur. Elle éclate surtout dans l'harmonie +que cette monarchie, quelles que soient ses misères, présente à +l'étranger, équilibrée par Colbert et Louvois, par la gravité de +Bossuet. + +La grande époque de force étincelante, celle de Pascal et de Molière, +est close par la mort du dernier (1664). Racine s'éclipse (1676) après +_Phèdre_. Mais la Fontaine publie ses dernières Fables (1679). Mais +Bossuet est debout, et il soutient le faix du siècle par un livre +imposant, le _Discours sur l'histoire universelle_ (1681). Sous son +abri commence humblement Fénelon, qui, bientôt s'élevant, va former +avec lui la belle opposition qu'on vit dans Corneille et Racine. Une +noblesse générale est dans les choses, tendue sans doute et +emphatique, comme la grande galerie de Versailles. La vraie beauté du +tout, c'est que chaque partie paraît conspirer d'elle-même à l'effet +de l'ensemble, spontanément, de passion. C'est l'effet d'une grande +symphonie, variée à l'infini sur le même motif, la gloire du Dieu +mortel. Et rien n'y contredit. L'exquise indépendance de tel qui reste +à part (je pense à la Fontaine) n'apparaît qu'en nuances délicates +qui, loin de faire tort à l'ensemble, y mettent la grâce, au +contraire, le semblant de la liberté. + +Que serait-ce si, dans cette noble et suave harmonie, éclatait tout à +coup un désaccord de tons, si de choquantes dissonances, des monstres +de laideur apparaissaient? C'est ce qui eut lieu violemment l'année +même de la paix (1679). Mais la chose venait de plus haut. Remontons à +1676, à l'affaire célèbre de la Brinvilliers. + +Et d'abord, j'avertis qu'on sait mal cette affaire. Il faut que le +lecteur oublie le récit convenu, et qu'avec moi il suive uniquement +les pièces juridiques, en consultant et comparant les factums imprimés +et manuscrits que possède la Bibliothèque. + +Pendant dix ans, une lutte d'intrigue avait eu lieu entre deux +financiers, Hanyvel et Reich, qui se faisaient appeler seigneurs de +Saint-Laurent et de Penautier. Le premier était receveur général du +Clergé de France, place qui valait par an soixante mille livres +(200,000 d'aujourd'hui). Le second devint trésorier de la bourse des +États de Languedoc. Il enviait la place du premier. Il intéressa +l'amour-propre des évêques du Languedoc, pour qu'ils l'associassent à +Hanyvel. Mais celui-ci avait pour lui tous les évêques du Nord, la +majorité de l'Épiscopat. Enfin, Hanyvel étant mort subitement (1669), +Penautier succéda. Déjà deux morts subites l'avaient fait énormément +riche. + +Ce financier d'église, homme doux et dévot, demeurait rue des +Vieux-Augustins, fort à portée des Halles, où ses commis prêtaient à +la petite semaine. Le peuple, voyant là rouler tant d'or, imaginait +que, dans cette maison, on faisait de la fausse monnaie, de la magie +peut-être. Dans une descente de justice qui s'y fit, on ne trouva rien +de suspect, sauf une tête de mort, qui témoignait plutôt de la +dévotion de ce bon personnage et des pensées pieuses qu'au milieu des +affaires il gardait pour l'éternité. + +Il vivait hors du monde et n'avait qu'un ami. C'était un jeune +officier, mais très-pieux, le chevalier de Sainte-Croix. Ce militaire +(réellement nommé Godin), bâtard de grande maison, à l'en croire, +avait été capitaine de cavalerie. Mais depuis, touché de la grâce, il +écrivait des livres ascétiques, _philosophait_ aussi, c'est-à-dire +cherchait la pierre philosophale. + +Sainte-Croix, au retour de la guerre, avait vécu chez un ami, le +marquis de Brinvilliers, avec qui il avait servi. Celui-ci, fils d'un +président des comptes, mais devenu homme d'épée, courait le monde et +les plaisirs, négligeait trop sa jolie petite femme, qu'il avait +cependant épousée par amour. Fille d'un magistrat, M. d'Aubray, elle +avait peu de fortune, mais beaucoup de grâce et d'esprit. Elle était +parente du pieux chancelier de Marillac, le traducteur de +l'_Imitation_. Elle avait remontré à son mari qu'on jaserait peut-être +de l'amitié de Sainte-Croix. Il ne l'écouta pas, exigea, au contraire, +qu'il l'occupât, la consolât. Elle se résigna. Sa dévotion se mêla +d'un plus doux mysticisme. Desmarets, Bona, Malaval, ouvraient alors +la voie de Molinos. + +Tous trois vivaient en parfaite union. Quoique la marquise fût +obligée, par les mauvaises affaires de son mari, de se séparer de +biens, elle ne le fut point de corps, vécut toujours bien avec lui, et +lui, il l'aima jusqu'à la mort. Le vieux père de la marquise, moins +tolérant, et ne comprenant rien à la haute spiritualité, s'indignait +de ce ménage, et disait que Sainte-Croix était un fripon qui +exploitait les deux époux. Il obtint une lettre de cachet pour le +faire mettre à la Bastille. + +Là, dit-on, Sainte-Croix _philosopha_ avec un autre chercheur du Grand +oeuvre, Exili, que le peuple médisant disait fabriquer des poisons. La +légende voulait qu'il eût été à Rome empoisonneur en titre de madame +Olympia, reine de Rome sous Innocent X, et que, par ce talent, il eût +procuré à la dame cent cinquante morts subites dont elle hérita. + +La Bastille sembla porter bonheur à Sainte-Croix. Entré gueux, il en +sortit riche. Il se maria, prit hôtel, laquais, porteurs, carrosses. +Il eut un intendant, outre ses vieux serviteurs de confiance, Georges +et Lachaussée, qu'il céda pourtant, l'un à Hanyvel, l'autre à madame +de Brinvilliers, qui le plaça chez les Aubray, ses frères. Chose +bizarre, tout comme Hanyvel, ces Aubray meurent subitement. + +Sainte-Croix était en belle passe. Son ami, Penautier, allait le +cautionner pour acheter une charge dans la Maison du roi. Mais il +devint malade. Penautier s'alarma; craignant qu'il ne mourût, il +envoya chercher des papiers qu'il avait chez lui. Quoique la maladie +ne fût pas longue, Sainte-Croix eut le temps de remplir tous ses +devoirs et fit une très-bonne fin. Ce qu'on a dit d'une expérience de +chimie où il aurait péri est une fable. + +Madame de Sainte-Croix fit mettre les scellés. Mais la veuve d'Aubray, +belle-soeur et ennemie de madame de Brinvilliers qu'elle accusait de +la mort de son mari, avait trouvé moyen d'adjoindre au commissaire, un +homme à elle, un certain Cluet, sergent de police. Cet observateur +attentif trouva une cassette où Sainte-Croix avait écrit: «Par le Dieu +que j'adore, je prie qu'on remette ceci à madame de Brinvilliers.» On +ouvrit, et l'on trouva des lettres de la marquise, une obligation +souscrite par elle au profit de Sainte-Croix, et de petits paquets où +il était écrit: «À M. de Penautier.» Ces paquets étaient des poisons. + +Ce n'était pas ce qu'on croyait trouver. Les poisons n'étaient pas à +madame de Brinvilliers, mais bien les billets doux. Le commissaire +(Picard, celui qui aida à faire brûler Morin) fut tout abasourdi de +voir M. de Penautier, un tel homme, tellement compromis. Il remplit +fort mal son devoir, ne recacheta point les paquets, n'écrivit pas le +procès-verbal, le laissa écrire par Cluet, l'agent de madame +d'Aubray, qui ne pouvait manquer d'écrire à la charge de la +Brinvilliers, déchargeant d'autant Penautier. Même, ce procès-verbal +suspect, on ne le garda pas entier; il en disparut plusieurs feuilles. +La confession de Sainte-Croix avait disparu aussi. Picard dit +bonnement qu'en bon chrétien il l'avait brûlée. + +Penautier, gardé par l'Église, l'était aussi par la magistrature. Il +avait eu la sage précaution d'y avoir alliance. Il avait marié sa +soeur au fils d'un conseiller au parlement. Le lieutenant civil, à qui +revint la chose, ne voulut ni voir ni savoir l'obligation de Penautier +à Sainte-Croix. Il n'en fit point mention. Cette pièce fut négligée et +écartée; de plus, falsifiée; on en changea la date. On mit 1667, au +lieu de 1669, année de la mort d'Hanyvel, dont cette obligation eût +semblé le payement. + +Le laquais Georges avait fui le jour de la mort d'Hanyvel; mais +l'autre, Lachaussée, fut arrêté, jugé. Il avoua qu'il avait empoisonné +les frères Aubray par ordre de Sainte-Croix.--Il varia sur la +Brinvilliers, la dit tantôt coupable et tantôt innocente.--De +lui-même, au dernier moment, il commençait à dire ce qu'il savait sur +Penautier. On lui ferma la bouche. + +Celui-ci, inquiet, craignant d'être arrêté, achetait déjà des témoins +(_Acte ms. sur son commis Belleguise_.) Il n'en eut pas besoin. Tous +ceux qui avaient agi pour Sainte-Croix avaient disparu comme par +magie. Restait la Brinvilliers. Le financier lui donna deux lettres de +change pour lui faciliter la fuite. Si elle avait eu le courage de +refuser et de rester, on eût arrangé son affaire. Elle partit, laissa +le champ libre à sa belle-soeur, qui obtint contre elle un arrêt de +mort par contumace. + +Elle était réfugiée dans un couvent de Liége. Mais la belle-soeur ne +lâchait pas prise. La Brinvilliers, malgré sa dévotion, dont elle +édifiait le couvent, s'ennuyait fort avec ses nonnes. Elle était +encore agréable, mondaine au fond, et d'esprit romanesque. Forte dans +sa petite taille et de nature sanguine, elle n'était nullement +insensible aux tendres impressions. Le jargon doucereux de la dévotion +galante pouvait la prendre. On lui dépêcha un exempt agréable et +parleur facile. On le travestit en abbé. Il s'établit à Liége, +l'amusa, l'amadoua de mysticité amoureuse, et, comme elle n'était +point cloîtrée, la promena hors du couvent. Là, tout à coup il se +démasque. L'ami, l'amant, le directeur se révèle espion et bourreau. +Il la jette dans une voiture, entourée d'archers, la ramène à Paris. + +Le pis pour elle, c'est qu'on avait saisi sa confession écrite par +elle-même. L'extrait que nous en avons donne l'idée d'une pièce +bizarre et très-confuse. Elle y met à la suite, sur la même ligne, des +crimes épouvantables et des puérilités, et aussi des choses +impossibles. Elle a brûlé une maison. Elle a empoisonné son père et +ses frères. Elle a été violée à cinq ans par son frère (qui en avait +sept). Plus, tels menus péchés de petites filles, etc. Tout cela +pêle-mêle. Elle note surtout et accentue plus fortement ce qui est +contre la loi canonique et les commandements de l'Église. + +Elle avait beau dire qu'elle avait écrit dans un accès de fièvre. +Elle sentait qu'on ne s'arrêterait pas à son dire. Elle s'adressa à un +archer et crut l'avoir gagné. Il lui donna papier et encre, et elle +écrivit deux fois à Penautier d'agir pour elle. Ces lettres +n'arrivèrent pas, et servirent au procès. + +Elle était fort légère et se confiait à cet archer, qui la faisait +parler. «Penautier, disait-il, est donc intéressé à l'affaire?--Autant +que moi-même, et il doit avoir encore plus de peur. Du reste, si je +parlais, _il y a la moitié des gens de la ville_ (et de condition) +_qui en sont_, et que je perdrais; mais je ne dirai rien.» Elle le +répéta par deux fois (_interrogatoire ms. de l'archer Barbier, 15 mai +1676_). Il paraît, en effet, qu'outre le financier, d'autres personnes +étaient intéressées à ce qu'elle n'arrivât pas à Paris. Un gentilhomme +vint, tâta les archers sur la route, essaya, mais en vain, de les +apprivoiser. + +Elle avait fort compromis Penautier, surtout en lui écrivant de faire +disparaître un nommé Martin, intendant de Sainte-Croix. Cela forçait +la main au président de Lamoignon. On jasait fort, le peuple était +très-animé. On dut arrêter Penautier, dans son intérêt même, pour +avoir l'air d'examiner la chose et pouvoir le blanchir. Mais il +n'avait pas cru qu'on en vînt là, et l'huissier le surprit déchirant +une lettre et tâchant de l'avaler. Cet homme intrépide et zélé, +servant ses magistrats mieux qu'ils ne voulaient l'être, le prit à la +mâchoire et lui arracha les morceaux (_Procès-verbal ms. de l'huissier +Maison_, 15 mai 1676). C'était un billet de deux lignes où on +l'avertissait et on lui disait d'aviser «en ces maudites +conjonctures.» Heureusement pour lui, les juges s'obstinèrent à ne +comprendre rien, acceptèrent le roman qu'il donna pour explication. On +fit taire les témoins, et on ne laissa parler que sur la Brinvilliers. + +L'accusateur de Penautier, c'était la veuve de cet Hanyvel mort +subitement en 1669, sept ans auparavant. Les témoins avaient disparu. +La Brinvilliers pouvait nuire encore. Tandis que Penautier prétendait +avoir peu connu Sainte-Croix, elle disait «les avoir vus _mille fois_ +ensemble.» Il était très-urgent pour Penautier (et pour d'autres +aussi) que cette dangereuse langue fût expédiée. La difficulté, c'est +qu'il n'y avait pas de témoins sérieux contre elle, qu'il fallait que +des juges chrétiens abusassent, pour la condamner, de sa confession. +Elle les tenait par deux côtés, d'une part n'avouant rien, de l'autre +leur faisant craindre qu'elle n'accusât des gens considérables qui, +mêlés au procès, les auraient fort embarrassés. On eut ce curieux +spectacle de voir les juges émus et inquiets, cajoler l'accusée, la +prier d'avouer, mais de mourir sans bruit. Que dirait-elle à la +torture? On le craignait. Si on la lui donnait forte, on risquait de +la faire parler tout autrement qu'on ne voudrait. Un seul moyen +restait, l'attendrissement. M. de Lamoignon lui choisit de sa main un +confesseur très-propre à l'attendrir, un homme médiocre d'esprit, mais +sensible de coeur, d'ailleurs faible physiquement, qui se fondrait en +larmes, et dont l'émotion contagieuse la gagnerait. Il le fit venir et +lui dit ce qu'on voulait: _qu'elle n'étendît pas le procès_, ne parlât +que d'elle-même. + +Ce confesseur, M. Pirot, professeur de Sorbonne, tout neuf à ces +tristes spectacles, et fort effrayé de la réputation de la +Brinvilliers, trouva que le monstre était une petite femme aux yeux +bleus, doux et beaux. Nul signe de méchanceté. Elle était adorée de +ceux qui la gardaient et qui ne faisaient que pleurer. Elle montra à +M. Pirot une extrême confiance, avoua tout, dit qu'elle avait fait +empoisonner son père et ses frères. Elle parut navrée de sa honte, +surtout pour son mari (alors hors de France). Elle lui écrivit une +lettre pleine d'affection. + +On ne voit pas qu'elle se repente fort.--Elle croit que «_sa +prédestination entraînait son arrêt_,» sans doute aussi son crime. +Voilà ce que le confesseur aurait dû éclaircir. Mais le pauvre +docteur, on le voit, était un scolastique de peu d'esprit, de nulle +pénétration. Il eût été très-important de savoir d'elle-même quel +était le genre d'ascendant qu'avait exercé Sainte-Croix, quel fut ce +mysticisme dont il faisait des livres. Pour mener à de tels actes une +jeune femme douce et dévote, il fallut, outre la passion, une +perversion de la raison, un égarement d'esprit. Les précurseurs de +Molinos, qui, dès longtemps, avaient une grande action à Paris, +enseignaient que le péché est l'échelle pour monter au ciel. Plus tard +ses successeurs divinisèrent le meurtre. La béate Marie d'Aguada crut +se sanctifier en tuant des enfants, faisant des anges. De même que les +dévots étrangleurs de l'Inde, ces molinosistes tuaient pieusement. La +mort morale étant leur perfection, la mort physique était pour eux une +perfection supérieure, comme allégement de cette vie de misère, un +doux repos de l'âme en Dieu. + +Du reste, quelle qu'ait été la doctrine de Sainte-Croix, on doit +avouer qu'en général le mysticisme, enseignant trop l'indifférence à +la mort, à la vie, et l'indistinction des deux vies, mortelle et +immortelle, peut fournir aux tentations du crime de meurtriers +sophismes. Il n'est pas sans danger d'exagérer ainsi le néant +d'ici-bas. + +Pour revenir, la Brinvilliers, sur Penautier, fut très-discrète. Elle +dit _qu'elle ne le savait pas coupable_ (sans dire qu'elle le sût +innocent). Ayant si bien parlé, elle eut le lendemain l'arrêt le plus +doux qu'elle pût avoir; elle ne fut pas brûlée vive comme l'étaient +les empoisonneurs, n'eut pas le poing coupé comme les parricides, mais +dut être simplement décapitée avant d'être brûlée. On n'osa lui +épargner la question; le public aurait dit qu'on craignait de la faire +parler. Mais on la lui donna douce; en sortant elle put marcher et +demanda à manger. Des gens du plus haut rang étaient venus, inquiets +de ce qu'elle aurait dit. La comtesse de Soissons, entre autres +(Olympe Mancini), y envoya. Puis, sachant son silence, elle vint +elle-même avec des curieux de Versailles, la voir monter au tombereau. +(V. la note sur le récit du confesseur.) + +On assure qu'elle dit, au moment où elle montait l'échafaud: «Quoi! il +n'y aura pas de grâce?... Et pourquoi, de tant de coupables, suis-je +la seule que l'on fasse mourir?» Du reste, elle se résigna et mourut +dans de grands sentiments de piété. + +Bien des gens respirèrent après l'exécution. Dès lors, le silence +était sûr. Pour Penautier, le chevalier de Grammont avait fort +justement tiré l'horoscope de son procès: «Il est trop riche pour +être condamné.» Il n'avait plus à craindre que les indiscrétions de la +Brinvilliers n'appuyassent la veuve Hanyvel. Celle-ci s'était d'avance +ôté crédit par un déplorable traité avec celui qu'elle accusait. +Ruinée par la mort de son mari, chargée d'enfants, elle avait composé +avec lui. Sur sa promesse de lui faire part dans les profits de sa +charge, elle l'avait elle-même recommandé aux évêques. Il l'accablait +d'un mot: «Vous-même m'avez alors accepté, appuyé!» Elle disait +seulement: «J'étais pauvre.» + +Il aurait dû, pour son honneur, ayant si peu à craindre, faire éclater +son innocence au grand jour d'un jugement public en Parlement. Il +préféra un procès à huis clos, obtint que l'affaire serait évoquée au +Conseil. Elle y fut promptement étouffée, enterrée, et Penautier resta +un saint. + +Cependant le peuple obstiné soutenait que la grande affaire des +poisons n'était pas éclaircie. Le Parlement faisait la sourde oreille. +Une chose éclata et lui força la main: la concurrence effrontée, +impudente, la bruyante rivalité de ceux qui faisaient métier du +poison. + +Il y avait des maisons connues d'amour et d'aventures, d'accouchement +et d'avortement. Les dames qui les tenaient, obligeantes pour tous les +besoins, avaient par un progrès naturel étendu leur primitive +industrie de l'avortement à l'infanticide, du meurtre des enfants à +celui des grandes personnes. Maris incommodes, rivaux gênants, puis +concurrents de places, ennemis de cour, disparaissaient. Le métier +florissait. Empoisonneuses émérites et connues, mesdames la Voisin, +la Vigoureux, la Fillastre, associées à des prêtres qui jouaient la +sorcellerie, avaient de grands hôtels, laquais, suisses et carrosses. + +Pour savoir les choses cachées, prévoir ou obtenir la mort de ses +ennemis, on s'adressait au diable et on lui disait la messe à rebours, +où une femme nue servait d'autel. Des prêtres officiaient ainsi, +Lesage à Paris chez la Voisin, Guibourg à Saint-Denis dans une masure. +Les dupes écrivaient la demande, qu'on faisait semblant de brûler. On +la gardait, on les tenait par là, on les intimidait et on les +exploitait. La Fillastre possédait ainsi un billet où quatre +princesses ou duchesses demandaient «si la mort du roi viendrait +bientôt.» L'une d'elles, pour retirer ce dangereux écrit, s'adressa au +prêtre Lesage avec instance et larmes. Ces concurrences empêchaient le +secret. + +À l'interrogatoire, ce furent les juges qui pâlirent. Le premier nom +prononcé fut celui d'un prince (Bourbon du côté maternel), le comte de +Clermont, qui aurait empoisonné son frère de concert avec la femme de +ce frère, la noire Olympe Mancini. Celle-ci, avec une Polignac et +autres, avait eu recours à la magie pour perdre la Vallière. Toute +l'histoire des amours du roi aurait traîné au Parlement. Le 11 janvier +1680, il lui retira l'affaire, la transporta du Palais à l'Arsenal, où +siégea une commission de gens du Conseil. + +Cependant il ne crut pas encore la précaution suffisante. Il avertit +Olympe. Elle se sauva, ainsi que Clermont. Une fois en pays étranger, +elle fit croire qu'elle n'avait fui que par crainte de la Montespan. +Fable évidente. Celle-ci était alors fort peu de chose. Le roi aimait +Fontanges et donnait sa confiance sérieuse à madame de Maintenon. + +Olympe trouva partout sa réputation établie, l'horreur du peuple, qui +souvent la chassa des villes. On assure qu'à Madrid elle empoisonna la +jeune reine d'Espagne, nièce de Louis XIV. Service essentiel rendu à +la maison d'Autriche, et qui dut aider à la fortune du fils d'Olympe, +le fameux prince Eugène. + +Une autre Mancini, la soeur d'Olympe, duchesse de Bouillon, resta, et +répondit avec une assurance altière, sachant bien que les juges +seraient respectueux. Ensuite, cependant, elle crut sage de quitter la +France. + +Le duc de Luxembourg, le spirituel et vaillant bossu, fort dépravé, +qui avait l'âme comme le corps, fut accusé et ne s'en alarma guère. On +avait trop besoin de lui. Il passait pour le seul qui pût succéder à +Turenne. On ne frappa que son intendant. + +On crut donner le change au public sur la gravité de l'affaire en +laissant jouer une pièce où Visé et Thomas Corneille mettaient en +scène une _Madame Jobin_, intrigante, mais non scélérate. On la joua +quarante-sept fois de novembre en mars, jusqu'à l'exécution de la +Voisin. Personne n'y fut pris. On savait bien que la vraie comédie, +honteusement tragique, se jouait entre les robes noires à l'Arsenal. + +L'homme qui dirigeait l'affaire, la Reynie, lieutenant de police, +mettait au premier plan les farces des jongleurs, revenait aux procès +de sorcellerie, clos par le chancelier en 1672. Un jeune maître des +requêtes osa le remarquer, dit: «Le Parlement ne reçoit pas ce genre +d'accusation. Nous sommes ici pour les poisons.--Monsieur, dit la +Reynie, j'ai mes ordres secrets.» + +Le diable, mort et enterré, ressuscite ici à propos pour sauver les +seigneurs, les prêtres. On brûla quelques misérables, la Voisin, la +Vigoureux. Les autres échappèrent. Les prêtres Lesage et Guibourg +(quoi qu'on ait dit) ne furent pas exécutés. + +Nous entrons dans l'époque sainte où le prêtre n'est jamais coupable. +Sauf tel cas, étonnamment rare, public, et de flagrant délit, le roi +ne punit plus, tout est enfoui, caché. Le chef lui-même de la justice, +le chancelier, expliquera plus tard qu'il n'y a point de justice pour +le prêtre. Si le crime n'est pas trop public, on doit seulement _le +mettre hors d'état d'en faire d'autres_, non le poursuivre et le +punir. (_Correspond. admin._, II, 519.) + +L'Église juge l'Église. Le prêtre, cité devant un tribunal de prêtres, +celui de son évêque, peut fuir (IV, 297), ou est soustrait aux +procédures publiques. Souvent aussi, l'affaire est portée au Conseil +du roi. Des deux côtés, mystère, arbitraire insondable, le plus +ténébreux inconnu. + +Le bon et savant Mabillon, dans sa réclamation si modérée, mais +d'autant plus accusatrice, n'a que trop fait connaître la justice +d'Église. Elle était ou nulle ou atroce. On ne voulait que la nuit ou +l'oubli. L'un, impuni, après un peu de jeûne et de pain sec, était +placé au loin dans une cure de village où il recommençait. L'autre +disparaissait. Dans quelque couvent éloigné où on ne savait rien de +l'affaire, on exécutait l'ordre, en le descendant aux basses-fosses. +Sans travail, sans lumière dans ces ténèbres immondes, il devenait +comme une bête, horreur du frère convers qui lui jetait son pain par +un trou. + +Le monde de la Grâce, du fantasque arbitraire, qui a destitué la Loi, +qui trône et qui triomphe aux dorures, aux peintures, aux glaces de la +Grande galerie et leurs cent mille lumières, a pour base obscure les +prisons d'État. Celles-ci, trop lumineuses encore, ont au-dessous un +enfer plus profond, le noir _in pace_ de l'Église. + + * * * * * + +Je m'étonne fort peu de voir l'horreur et la frayeur qu'éprouvait +l'Angleterre pour ce système étrange. Elle frémissait de sentir autour +d'elle et sous elle gronder ce monde de la nuit. Même avant la paix +générale, dès que le roi eut brisé la ligue en détachant la Hollande, +il se trouva redoutable pour tous. L'Angleterre le voyait venir +menaçant, corrupteur, achetant Charles II et les ennemis de Charles +II, gâtant et pourrissant ses lords par les Jésuites, et préparant un +nouveau roi. + +Trois ou quatre ans avant les premières dragonnades, vers 1677, +s'organisèrent en France les nombreuses maisons où l'on jetait les +filles protestantes. La plus barbare mesure de la persécution, +l'enlèvement des enfants, fut révélée ainsi dans son immense +extension. Nos voisins purent comprendre qu'en ce système, ce n'était +pas l'État seulement, mais la famille qui était menacée. On compta +bientôt une foule de ces couvents-prisons. Dans celui de Paris, sous +les yeux du public, on employait toutes les séductions de la douceur. +Mais les autres, au loin, furent des maisons de force pour dompter les +rebelles. Les parents, sur tous les rivages d'Angleterre, abordaient +éperdus, désolés pour toujours. Cela parlait assez. La pitié, la +terreur, agitaient tout le peuple. Partout, dans les rues, les _cafés_ +(très-récemment créés), vous auriez rencontré des figures sombres, de +petits groupes conversant à voix basse, discutant, préparant les +moyens de la résistance. + +«_Vaine_ panique,» dit-on. Pourquoi _vaine_? On la juge telle, parce +qu'elle empêcha ce qu'elle craignait. L'Angleterre fut comme un +taureau que le loup vient flairer la nuit. Il frappe de la corne au +hasard et frappe mal; mais ses coups fortuits, qui montrent sa force +et sa fureur, donnent à penser à l'assaillant. + +Grande est ici la légèreté des historiens. Ils affirment d'abord que +le _complot papiste_ fut une fable. Puis ils prouvent eux-mêmes qu'on +ne peut affirmer, l'accusé principal ayant eu le temps de brûler ses +papiers. Dans le seul qu'il ne brûla pas, ce Coleman, secrétaire de la +duchesse d'York et des Jésuites, demande secours à la Chaise pour +_frapper le plus grand coup_ qu'ait reçu le protestantisme. + +Le complot très-réel fut la trahison des deux frères, Charles II, +Jacques II, qui, vingt-cinq ans durant, annulèrent l'Angleterre ou +même la vendirent à la France. L'hôtel d'York, le centre des Jésuites, +fut une manufacture de traîtres. + +«Mais, dit-on, les Jésuites condamnés protestèrent de leur innocence.» +L'accusateur Bedloe, qui meurt de maladie, _jure aussi en mourant +qu'il a dit vérité_. Qui croirai-je? Je suis habitué, dans les procès +anglais, à voir jurer ces Pères, et contre des choses prouvées. Ils +jurèrent sous Élisabeth. Ils jurèrent sous Jacques Ier. Il n'en durait +pas moins, pour les démentir, au milieu de Londres, le monument de la +trop certaine Conspiration des poudres. (V. plus haut.) + +Ici les preuves étaient moins sûres; l'Angleterre eût mieux fait de ne +point les frapper. Mais elle fit très-bien de désarmer les +catholiques. La funèbre et terrible procession qui exalta le peuple +autour du juge assassiné, cette grande machine populaire eut un effet +immense pour le salut de l'Angleterre. La lueur des flambeaux éclaira +le détroit et la France jusqu'à Versailles. Elle montra l'unité d'un +grand peuple, immuablement protestant. + + + + +CHAPITRE XVII + +CONQUÊTES EN PLEINE PAIX--FONTANGES--ASSEMBLÉE DU CLERGÉ + +1679-1682 + + +La santé de Louis XIV, que le journal des médecins nous révèle d'année +en année, réfléchit les variations de sa vie politique. Chancelant, +maladif, l'année de la reculade, il semble jeune et fort à la +triomphante paix de Nimègue. + +Il ne ménage rien, ni la cour, ni l'Europe. Il reste armé quand les +autres désarment, violente l'Espagne et l'Empire. Il dépense cent +millions en pleine paix, rase Versailles pour le refaire, bâtit par +toute la France. On s'étonne, on frémit de voir ce pénitent, ce roi du +jubilé, relancé, à quarante et un ans, en pleine jeunesse. Colbert est +consterné, et désespère. La Maintenon aussi, qui croyait le tenir. La +Montespan plie, cède au temps. Elle est forcée d'accepter la +Fontanges. + +Sans cette enfant, qui aurait profité du déclin de la Montespan? +peut-être la Soubise. La Fontanges, rousse comme celle-ci, plus +brillante et plus jeune, remplit l'entr'acte que l'autre remplissait +fréquemment dans les couches de la Montespan. Cette Soubise n'était +pas fière; elle ne voulait que de l'argent, enrichir son mari. Elle +n'avait d'enfants qu'avec lui, et point avec le roi. Il n'allait pas +chez elle, mais elle chez lui, et la nuit. Aux plafonds de l'hôtel +Soubise, elle a fait peindre dans l'histoire de Psyché ce beau +mystère. Mandée au moment du caprice, attendue par Bontemps qui la +menait, elle se levait d'auprès de son mari, dormeur heureusement, le +premier ronfleur du royaume. Une fois, ainsi pressée, elle ne trouvait +pas ses pantoufles, cherchait sous le lit, ramonait. Le mari dit en +songe: «Eh! mon Dieu! prends les miennes!» Et il continua de ronfler. + +Revenons à l'astre nouveau. Monsieur s'étant remarié à une Bavaroise, +cette princesse, laide et spirituelle, eut une petite cour de filles +et dames où venait fort le roi. Les la Feuillade, intelligents, y +placèrent leur parente, une petite Limousine, la Fontanges, vierge, +jolie et sotte, avec un minois triste d'enfant boudeur. La Montespan +en fit galamment les honneurs, parla au roi de cette muette idole, de +ce bijou de marbre. À une chasse, elle fit plus, la fit approcher du +roi, la caressa et en fit l'inventaire, vantant ses beautés une à une. +En la livrant ainsi, elle croyait la tenir, la renvoyer bientôt. Mais +la petite n'était pas simplement sotte, elle était absurde et folle, +ne disait rien que de travers. Cela piqua le roi. Elle était vraiment +neuve, très-exactement belle et «de la tête aux pieds.» Ce qu'on +n'attendait pas, c'est que, dès le lendemain, il n'y eut plus +d'enfant. Elle fut insolente, colère, cynique, menant les gens bride +abattue. Un avis pieux lui étant venu de la personne que le roi +estimait le plus, de Madame de Maintenon, elle dit brutalement: +«Est-ce qu'on quitte un roi comme on laisse tomber sa chemise?» + +Le roi prit la poupée au sérieux, la fit duchesse (1679), l'imposa à +la reine. Partout elle piaffait et cavalcadait près de lui, souvent en +homme, avec de folles plumes au chapeau. Une fois, revenant de la +chasse, par un vent frais, elle jette son chapeau, et se fait serrer +sa coiffure de rubans sur le front. Ce sans-façon bizarre du petit +page devant toute la cour, c'était effronté et piquant. Le roi en fut +ravi et la voulut toujours ainsi. La mode en vint partout. Les plus +grandes dames du monde s'affublèrent de cette coiffure. Déjà elles +avaient copié les robes indécemment ouvertes et flottantes où +s'étalaient les grossesses de la Montespan. + +Le roi avait monté une maison à la Fontanges, lui donnait cent mille +écus par mois, et autant en cadeaux. Lui-même, il avait augmenté +toutes ses magnificences, avait repris les draps d'or, les plus +brillants costumes. Il bâtissait de tous côtés. La cour ne tenait plus +dans le petit Versailles. On le refit immense. On commença ce bâtiment +sans fin, prolongé sans mesure, qui est resté décapité, n'ayant pas +le couronnement qui devait en relever la platitude. On commença, +derrière, les Ninives et les Babylones des monstrueuses casernes où +s'entassèrent les ministères, tout l'attirail de cour et de +gouvernement, commis, valets, gardes, chevaux, voitures. Trois cents +millions d'alors (douze cents d'aujourd'hui). + +On pourrait appeler cette époque l'_avénement des pierres_. La France +s'entoure d'une ceinture de trois cents forteresses. La guerre a +commencé en ce siècle par Gustave-Adolphe, qui supprime les armes +défensives. Et voilà qu'à la fin on donne une cuirasse à la France. +OEuvre immense, en beaucoup de points tout à fait inutile. De telles +barrières ne parent pas les grands coups. Elles n'arrêtèrent jamais +les Gustave, les Turenne, les Frédéric, les Bonaparte. On prodigua à +cela le génie de Vauban, et l'argent, et les hommes. Louvois imagina +de faire faire les tranchées des places de Flandre par des paysans du +voisinage qu'on amenait à coups de bâton, qui travaillaient gratis, +sans nourriture, et mouraient à la peine. + +Parmi ces violences, ces dépenses, ce _crescendo_ d'enflure et +d'orgueil diaboliques, la conversion du roi avançait fort. Madame de +Maintenon y travaillait quatre heures par jour. Il délaissa Fontanges. +Séparée de lui par ses couches, elle le fut bien plus encore par sa +décadence rapide. Rien de plus fragile que ces blondes éblouissantes. +Elles doivent souvent leur éclat au vice du sang. On le vit plus tard +par la Soubise, qui mourut de scrofules, décomposée et gâtée jusqu'aux +os. La Fontanges fondit bien plus vite. Changement à vue et +effrayant. Hier, l'aurore, le printemps et la rose. Aujourd'hui un +cadavre. Elle demanda elle-même à se cacher à la campagne, ce que le +roi lui accorda de bon coeur. + +À qui profiterait cette révolution? À la Montespan? Grand fut +l'étonnement quand on vit que le roi ne la visitait plus qu'un court +moment après la messe, et non plus après son dîner. + +Les meilleures heures du roi, son repos, de six à dix heures du soir, +étaient pour madame de Maintenon quatre grandes heures d'interminables +conversations. Personne en tiers; tous deux assis. De là, +invariablement, elle l'envoyait coucher près de la reine. Il redevint +un vrai mari, au bout de vingt ans de mariage. + +Conversion édifiante. Et cependant, celle qui y avait le plus +travaillé en dessous, la première dévote de France, madame de +Richelieu, n'en fut point satisfaite. Elle souffrit plus que personne +de l'ascendant exclusif, absolu, de sa protégée Maintenon. Elle se +ligua avec la dauphine. En vain. La Maintenon n'en pesa que davantage, +leur rendit de mauvais offices, et le chagrin les emporta bientôt. + +La cour avait changé d'aspect. Tout devint morne et ennuyeux, mais +tendu en même temps, contraint, serré. On craignit de marquer et +d'avoir de l'esprit. Le roi, n'ayant plus d'amusement de femmes, +devint plus âpre. Il mangea, but beaucoup (_Journal des médecins_). +Circonstance grave qui explique en partie sa violence, sa politique à +outrance, ses actes provoquants contre toute l'Europe, sa guerre au +pape, sa guerre aux protestants. + +Le roi, de plus en plus, est l'_évêque des évêques_. En revanche, +ceux-ci sont des rois. + +L'évêque exerce alors des pouvoirs très-divers. On le voit par une +lettre curieuse de l'évêque de Lodève (1673, _Corr. admin._, IV, 101). +Non-seulement il fait communier de force des seigneurs catholiques, +non-seulement il travaille vigoureusement à la conversion des +huguenots, mais il arrange tous les procès civils. Il encourage, +dit-il, l'industrie, relève la manufacture des draps de Lodève, etc. + +Et d'autre part, le roi semble une sorte de patriarche: 1º Il nomme +les évêques; 2º il règle leurs assemblées (1674); 3º il se constitue +pour ainsi dire _évêque intérimaire_; dans les vacances, il perçoit +les revenus, nomme aux bénéfices; c'est ce qu'on appelait sa régale, +étendue alors à tout le royaume; les fruits en étaient appliqués à +acheter des âmes protestantes. + +Résistance d'Innocent XI (janvier 1681). Il excommunie ceux que le roi +nomme aux bénéfices. On lui lâche le Parlement, qui, trop heureux de +sortir du silence, donne arrêt contre _certain libelle qu'on attribue +au pape_ (31 mars). + +Le roi n'était pas sans scrupule. Il affermit sa conscience en +frappant l'hérésie. Il accueillit le conseil des intendants et des +Louvois qui proposaient d'exempter de logements militaires les +convertis, et d'en surcharger les obstinés (11 avril 1681). _Premier +essai des dragonnades_. L'effet fut terrible aux familles. Dans les +scènes honteuses, hideuses, de ces violences de soldats, on cachait +surtout les enfants, ou on les faisait fuir. Nouveau coup le 17 juin: +_Permis aux enfants de sept ans de quitter leurs parents et de se +convertir._ Mesure dénaturée qu'inspira (chose bizarre) une émotion de +nature. Fontanges mourut le 15 juin. Elle voulut voir encore le roi. +Il y consentit à grand'peine, mais l'impression fut forte; le baiser +du cadavre, cette image effrayante de la mobilité du monde, remua sa +conscience, et, comme expiation, il fit sa cruelle ordonnance, plus +cruellement interprétée, pour ravir les petits enfants. + +La réclamation de Colbert fit suspendre les dragonnades. Mais madame +de Maintenon, flattant les tendances du roi, se déclara contre Colbert +et appuya Louvois. Une ordonnance étrange déclare _qu'on s'est trompé +en croyant que le roi défend de maltraiter les protestants_ (4 +juillet). + +L'enthousiasme catholique monta au comble, lorsqu'en octobre, le +nouveau Théodose alla rendre au vieux culte la cathédrale de +Strasbourg. La grande ville luthérienne du Rhin, trahie, vendue, +terrifiée, fut enlevée à l'Empire, et compléta la conquête de +l'Alsace, continuée pleine de paix. Nos tribunaux avaient, par simple +arrêt, conquis quatre-vingts fiefs de Lorraine et dix villes +impériales, plus le comté de Montbéliard. + +Étrange politique. Il irritait l'Allemagne et voulait pourtant la +gagner. Par des traités d'argent, il croyait acheter l'Empire et +s'assurait des électeurs de Bavière, Brandebourg et Saxe, pour la +prochaine élection. + +La victoire des victoires eût été de dompter le pape. Par un curieux +renversement des choses, ce pape était soutenu des jansénistes, ne les +haïssait point, et lui-même sentait l'hérésie. Belle prise pour le roi +orthodoxe, qui la frappait partout. Il semblait le vrai pape. Les +Jésuites étaient pour lui et méconnaissaient Rome. Un moment, tout fut +gallican. + +Le 9 novembre 1681, Bossuet ouvrit l'assemblée du clergé. Son discours +éloquent porta, au fond, sur un point où il était sûr de persuader: +Que saint Pierre ne fut que _le premier entre égaux_, que sa chute +n'empêcha pas l'unité de l'Église, qu'elle est surtout dans les +évêques.--Le roi leur rend hommage en consentant que ceux qu'il nomme +aux bénéfices soient préalablement examinés par eux. L'assemblée est +touchée, et, à son tour, elle cède sur la question d'argent, le laisse +percevoir les revenus des évêchés dans les vacances. + +On en fût resté là; mais le grand citoyen Colbert insista pour faire +démentir au clergé ses principes papistes de 1614. Bossuet dressa les +_quatre articles_ (depuis si longtemps préparés): 1º le pape ne peut +rien sur le temporel; 2º il ne peut rien contre les décisions des +conciles; 3º ni contre les libertés des églises nationales; 4º ses +décisions, non sanctionnées par l'Église, peuvent être réformées. + +Système hybride qui mêle la raison au miracle, la sagesse de +discussion à ce que les croyants nomment eux-mêmes la folie de la foi. +Pur expédient politique. Que sert de marchander en pleine poésie? La +rhétorique de Bossuet ne change pas le point de départ. Le +christianisme est un miracle: le salut de tous par un seul. Son +gouvernement aux âges barbares se posa hardiment comme incarnation +monarchique, l'idolâtrie d'un chef inspiré aux choses de Dieu. + +Maintenant où commencent, où finissent les choses de Dieu? La +distinction du spirituel et du temporel est impossible. Tout relève de +l'esprit. Rien dans les intérêts civils qui ne soit spirituel, rien +dans les choses politiques. Celles-ci directement influent sur les +idées morales et les tendances religieuses. L'État est l'accessoire, +la dépendance de l'Église. Si l'État n'est Église et pape, il est le +serf du pape et ne s'en affranchit que par accès, par petits efforts +ridicules, pour retomber bientôt dans son servage. + +Dix ans ne se passèrent pas sans que Bossuet ne se trouvât abandonné +du roi et des évêques. Pour que l'Église de France se soutînt dans +cette fierté contre Rome, il lui eût fallu accepter une réforme dont +elle était incapable. Elle demandait des sévérités contre les +protestants, n'en exerçait pas sur elle-même. Bossuet obtint seulement +qu'une commission serait nommée pour examiner _les principes relâchés +des casuistes_. Ceci semblait menacer les Jésuites. Mais qui pouvait +se dire exempt de tout reproche? qui n'avait été _relâché_ dans les +choses de direction? Bossuet lui-même s'était montré très-faible dans +le jubilé Montespan. Madame de Maintenon parle de sa complaisance avec +une violence étrange. + +Les Jésuites allaient plus loin, trop loin, l'attaquaient sur les +moeurs. + +Ce grand homme, qui remplit le siècle de son labeur immense, a +merveilleusement prouvé qu'il vécut dans une sphère haute. Cette +noblesse, cette grandeur soutenue, témoigne assez pour lui. Suivons +ici, pas à pas, M. Floquet, son excellent historien. + +Bossuet, lorsqu'il était doyen de Metz, venait parfois à Paris, et +descendait chez un abbé. Il y vit un jour une dame attachée à Madame +(Henriette), qui était venue en visite avec sa nièce, une enfant de +dix ans. Celle-ci était une petite merveille, déjà lettrée et +distinguée. Bossuet s'intéressa aux progrès de la jeune fille, qui, de +bonne heure, fut une savante; elle aimait, admirait et protégeait les +vers latins. + +Mademoiselle Gary (c'était son nom) était fille d'un notaire au +Châtelet, qui lui avait laissé le petit fief de Mauléon (près +Montmorency), d'où elle était appelée mademoiselle de Mauléon. Elle +habitait la maison patrimoniale de sa famille, près des Piliers des +Halles. Elle avait aussi hérité de son père un étal à la Halle aux +poissons. Place lucrative, mais sujette à un litige fatal qui dura +trente années. Elle croyait avoir le droit d'obliger les marchands +forains d'apporter et vendre leur poisson à cet étal. Ils niaient ce +droit. À vingt-deux ans elle voulut l'exercer, et leur fit procès. +Elle était sur le pied d'une protégée, ou comme d'une fille adoptive +de Bossuet (alors précepteur du Dauphin). Le lieutenant de police lui +donna raison; mais l'autorité rivale, l'Hôtel de Ville, lui donna +tort. Elle ne lâcha pas prise. De tribunal en tribunal, elle plaida +toute sa vie. Dès 1682, les frais énormes l'obligèrent d'emprunter +quarante-cinq mille livres, que Bossuet lui fit prêter sous sa +garantie. Il paraît qu'elle avait peu d'ordre. Il fallut plus d'une +fois qu'il en payât les intérêts, qu'elle ne pouvait solder. Cette +misérable affaire durait en 1705. On la poursuivait alors pour +remboursement, et Bossuet, voulant lui sauver quelque chose, intervint +et se porta aussi comme créancier pour certaines sommes qu'il lui +avait avancées. Rien de plus innocent que tout cela, rien de plus +public. De Germigny, ils écrivaient ensemble à leur amie, l'abbesse de +Farmoutiers, ne craignant nullement de témoigner, par ces lettres +fréquentes, les long séjours qu'elle faisait dans cette terre auprès +de Bossuet. + +En 1682, elle avait vingt-sept ans, Bossuet cinquante-cinq. Malgré +cette grande différence d'âge (de près de trente ans), on comprend +l'avantage que les Jésuites purent tirer de la chose. Les risées +sournoises qu'ils firent du contraste des deux procès, de la grande +lutte gallicane, et de l'affaire de la Halle aux poissons. Ils ne +dirent pas en face de Bossuet le mot méchant qu'on cite, mais le +dirent par derrière: «M. de Meaux n'est ni janséniste, ni moliniste; +il est Mauléoniste.» + +Louis XIV, qui n'aimait nulle grandeur que la sienne, put accueillir +ces insinuations. Elles expliquent peut-être pourquoi il se dispensa +de reconnaître l'obligation qu'il avait à Bossuet pour l'éducation de +son fils, le laissa simple évêque, tandis que le jeune précepteur de +son petit-fils, Fénelon, quoique peu agréable au roi, eut l'archevêché +de Cambrai, qui le fit prince d'Empire. + + + + +CHAPITRE XVIII + +MADAME DE MAINTENON--EXÉCUTION MILITAIRE SUR LES PROTESTANTS.--MORT DE +COLBERT. + +1683 + + +Le roi, en 1683, fut doublement émancipé,--veuf,--et soulagé de +Colbert. + +Il lui pesait, le forçait de compter, parlait toujours d'équilibrer +les dépenses et les recettes. Dans son long ministère de vingt années, +il avait passé par deux phases: la première, où il essaya de subsister +du revenu; la seconde, où traîné, forcé, il emprunta et mangea +l'avenir. Nous avons vu ce moment décisif où le roi lui signifia qu'on +pouvait se passer de lui (1671). + +À la paix de Nimègue, où sa plus chère idée fut sacrifiée, il espérait +du moins, s'il n'augmentait la richesse, diminuer la dépense.--Il +allége un moment l'impôt, et cependant rembourse 90 millions. Mais le +roi en dépense 100.--Plus d'espoir désormais, et nul moyen de +s'arrêter. Le mot de Richelieu en 1626, en 1638: On ne peut plus +aller, c'est celui que Colbert, après tant d'efforts, d'espoir trompé, +dit à son tour: «_On ne peut plus aller._» + +Entre lui et le roi, la lutte était sur toute chose; en bâtiments, il +condamnait Versailles; en religion, il soutenait les industriels +protestants.--Le roi partant avec Louvois, en 1680, pour visiter la +Flandre, Colbert n'osa le laisser seul et le suivit. Surchargé de cinq +ministères, il emportait la monarchie. À la fatigue, le roi ajouta les +dégoûts. Colbert revint malade; on put prévoir sa mort. + +L'autre année, autre coup. Le répit des dragonnades, qu'il obtint le +10 mai, est violemment démenti par le roi (4 juillet). La balance, +décidément, incline vers Louvois.--Quel poids nouveau s'y joint? +l'influence de madame de Maintenon (V. sa lettre du 4 août). + +Le roi tua la reine, comme Colbert, sans s'en apercevoir. N'ayant plus +de femme qu'elle, il l'emmena, par une grande chaleur, dans un long et +fatigant voyage. Elle était replète, toute ronde, fort molle. Au +retour, elle mourut (30 juillet 1683). Madame de Maintenon la quittait +expirée et sortait de la chambre, lorsque M. de la Rochefoucauld la +prit par le bras, lui dit: «Le roi a besoin de vous.» Et il la poussa +chez le roi. À l'instant, tous les deux partirent pour Saint-Cloud. La +dauphine voulait être en tiers. Pour la consigner, on lui envoya +Louvois, qui lui dit que le roi entendait qu'elle soignât sa +grossesse. Les médecins, à l'appui de cet ordre, la saignèrent et la +tinrent au lit. + +Ainsi, tête-à-tête absolu. D'abord, madame de Maintenon, ne sachant +pas la vraie mesure du chagrin du roi, pleurait ou faisait semblant. +Mais il l'en dispensa. Après deux ou trois jours, il l'emmena à +Fontainebleau, la plaisantant sur cet excès de douleur. La dauphine +s'y traîna. Trop tard. La place était prise. Le grand appartement de +la reine, qui lui revenait, était déjà occupé. Une autre, au bout de +cinq jours, couchait dans le lit de Marie-Thérèse oubliée. + +Pas un mot là-dessus dans aucun historien. Les nôtres baissent les +yeux devant ce mépris des convenances. Les ennemis eux-mêmes, les +satiriques de Hollande, ne relèvent pas le scandale. + +Jamais le roi ne sut se contenir. On l'a vu, à la fameuse nuit de +Compiègne (1668), braver, non la décence seulement, mais l'étiquette, +et coucher dans un galetas. On l'a vu, au raccommodement du jubilé, +devant des dames vénérables, faire l'éclipse hardie dont la Montespan +fut enceinte. Nul ménagement, nul délai. La tradition convenue sur la +délicatesse de ce temps est entièrement démentie par les faits. Les +misères de la digestion, le plaisir animal (je ne dis pas l'amour) +n'observaient nul mystère. Les besoins physiques s'étalent avec une +complaisance insolente. Madame, princesse allemande, est fort +embarrassée de cette liberté étrange où l'on ne cache nul acte de +nature. + +Le jeûne et la saignée répétée quatre fois par an ne suffisaient pas à +contenir les moines dans le célibat (V. Eudes Rigault). Dira-t-on que +Louis XIV, à force de sobriété, put changer de vie tout à coup, rester +deux ans dans un austère veuvage? Je vois au contraire chez ses +médecins, que, dans ces deux années, il était devenu encore plus grand +mangeur, faisait trois repas de viande par jour et buvait son vin pur. + +Madame de Maintenon était fort troublée, dit sa nièce. Elle avait des +vapeurs, et rien ne la calmait. Je le crois bien. Personne, quel que +fût le respect, ne pouvait se méprendre sur sa situation. Si elle ne +se fût dévouée, madame de Montespan et l'adultère revenaient +infailliblement. Toutefois, ce changement à vue, cette sainte obligée +brusquement de passer à un autre rôle, c'était chose risible, et non +sans quelque honte. Elle le sentait bien. Elle ne pouvait que +s'abaisser dans cette grandeur qui était une chute, lever au ciel un +oeil humilié. + +On l'a peinte, je crois, à ce moment. C'est le grand portrait de +Versailles. Les quarante-sept ans qu'elle avait en 1683 sont finement +datés, surtout par l'âge de mademoiselle de Valois, de six ans, qui se +jette entre ses genoux. Enveloppée habilement, ne montrant que ce +qu'elle veut, elle est mise à merveille, dans une prude coquetterie, +un riche noir, inondé de dentelles (est-ce le deuil de la reine?). +Tout est douteux. Elle regarde, ne regarde pas. Elle tient une rose, +pas trop rose, un peu effeuillée, dont les tons semi-violets +s'harmonisent fort bien au noir. Elle trône et gouverne (comme reine? +ou comme gouvernante?). Ce qui la relève fort, c'est l'humble +dépendance de la princesse, l'autorité qu'elle a et gardera dans la +famille, d'avoir donné le fouet aux enfants de Louis le Grand. + +Elle a la tête assez petite, mais ronde et décidée. Rien de classique. +Jeune, on l'appelait la _belle Indienne_, mais elle dut être plutôt +jolie, une miniature créole à petits traits. + +Le point noté par Saint-Simon est ici manifeste. Elle avait de la +suite par effort et par volonté; mais de nature elle était variable, +sujette à de brusques revirements. Ce visage-là n'est pas sûr. Il ne +révèle en rien la bonté, l'intimité douce, l'égalité d'humeur. Il +indique plutôt un esprit inquiet, mobile, qui dira Oui et Non. Il y a +de l'ardeur dans le regard, mais il est dur, d'une flamme sèche qu'on +voit peu chez la femme, parfois chez le jeune garçon. Au total, tout +est double. C'est le portrait de l'Équivoque. + +Plus je regarde cette femme, si peu femme, qui n'eut pas d'enfants, +plus je sens que les misères de ses premières années, sa situation +serrée, étouffée, eurent en elle les effets d'un _arrêt de +développement_. Elle resta à l'âge où la fille est un peu garçon. Elle +n'eut pas de sexe ou en eut deux. De là, une certaine masculinité de +l'oeil et de l'esprit. Elle avait été jusque-là pour le roi un +docteur, un prédicateur. C'était comme son directeur, dont il faisait +une maîtresse. La sensualité du sacrilége, du plaisir dans la +pénitence, dont il avait goûté au jubilé, se retrouvait ici. Sous ses +dentelles noires, elle était le jubilé même. + +Ce funèbre portrait, l'entrée brusque de cette douteuse figure dans le +lit d'une morte, est justement la date de l'explosion du Midi, des +cruelles exécutions militaires sur les protestants (1683). + +Une averse d'édits persécuteurs les avait mis au désespoir. Toutes +carrières fermées. La vie même impossible: défense de naître ou de +mourir, sinon dans les mains catholiques. Les temples abattus. Ils +conviennent d'aller encore tous une fois prier sur les ruines, et +faire requête au roi (4 juillet). On fait peur aux catholiques d'une +si grande assemblée, et on les arme. + +L'étincelle part du Dauphiné, éclate en Vivarais, en Languedoc. Les +protestants arment aussi, on les amuse, on les divise. On ramasse des +troupes. Ceux de Bourdeaux (Dauphiné) allaient prier hors de la ville. +Ils voient des dragons qui s'y dirigent. Ils savaient déjà comment ces +soldats traitaient les familles; ils ont peur pour leurs femmes, +reviennent, reçoivent des coups de feu et les rendent. Voilà ce qu'on +voulait, voilà le sang versé. + +Le gouverneur Noailles contenait jusque-là, à grand'peine, et à l'aide +des gentilshommes catholiques, la violence du clergé. Il se décida. Il +comprit, en courtisan habile, que cette explosion lui mettait la +fortune en main. Aux ordres cruels de Louvois qui prescrivaient la +_désolation_, il obéit par une exécution plus cruelle qu'on ne +demandait (chose avouée dans ses Mémoires, p. 15).--Nombreux +supplices, de Grenoble à Bordeaux. Massacres en Vivarais et massacres +aux Cévennes. Toute une armée dans Nîmes, une si terrible dragonnade, +que la ville fut convertie en vingt-quatre heures. + +Noailles craignit d'avoir été un peu loin. Il écrivit au roi qu'il y +avait bien eu quelque désordre, mais que tout se passerait en _grande +sagesse et discipline_, et qu'il promettait sur sa tête qu'avant le 25 +novembre il n'y aurait plus de huguenots en Languedoc. + +Ces lettres apportées au conseil n'y trouvèrent plus celui qui, en 81, +avait sauvé les protestants des premières dragonnades. Louvois était +le maître et Colbert se mourait. + +Il était mort de la ruine publique, mort de ne pouvoir rien et d'avoir +perdu l'espérance. On lui cherchait des querelles ridicules. + +Le roi lui reprochait la dépense de Versailles, fait malgré lui. Il +lui citait Louvois, ses travaux de maçonnerie et de tranchées faits +pour rien par le soldat, le paysan, comme si les travaux d'art d'un +palais étaient même chose. Il l'acheva en le querellant sur le prix de +la grille de Versailles.--Colbert rentra, s'alita, ne se leva plus. + +Il mourut détesté, maudit. Il fallut l'enterrer de nuit pour lui +sauver les insultes du peuple. On fit des chansons, des _ponts-neufs_ +sur la mort _du tyran_. Mot mal appliqué? non. Ce très-grand homme, en +deux sens à la fois, avait été le tyran de la France. + +Tyran par la situation, le temps et la nécessité des choses; tyran par +sa violence dans le bien, et son impatience, par l'emportement de sa +volonté. + +La guerre et Louvois, le roi et la cour, Versailles, le gaspillage +immense, sont très-justement accusés. Mais, il y a autre chose encore. +_La situation était tyrannique._ Colbert bâtit sur un terrain ruiné +d'avance, celui de la misère, qui progresse en ce siècle sans pouvoir +l'arrêter. Des causes politiques et morales, venues de loin, surtout +l'oisiveté nobiliaire et catholique, après avoir ruiné l'Espagne, +devaient ruiner aussi la France. + +D'avance, Mazarin tue Colbert. L'impôt doublé vers 1648, reporté par +la ligue des notables sur le petit cultivateur, l'obligea à vendre son +champ au seigneur de paroisse. Mais ces champs réunis dans une main +oisive produisirent peu. Il y eut sous Colbert famine de trois ans en +trois ans. Pour nourrir aisément les armées, les manufactures, +lui-même il maintint le blé à vil prix, en défendant presque toujours +l'exportation, donc, en décourageant le travail agricole. De 1600 à +1700, tout objet fabriqué quintuple de valeur. Le blé seul est traité +comme une production naturelle où le travail ne serait pour rien; on +ne fait rien pour lui; il reste au même prix. (V. Clément.) + +Le mal d'Espagne, la haine du travail, le goût de la vie noble étaient +de longue date inoculés à ce pays. Colbert roula dans le cercle d'une +contradiction fatale. Il veut _décourager l'oisif_, dit-il, il frappe +les faux nobles. Par quoi? par l'autorité du roi, du roi des nobles, +qui attirant tout à la cour, _nobilisant_ la nation, la ramène à +l'oisiveté. La vie morte et improductive du courtisan, du prêtre, de +plus en plus amortit tout. + +Cet homme du travail est dévoré par trois grands peuples improductifs: +_le peuple noble_, qui de plus en plus vit sur l'État; _le peuple +fonctionnaire_, que le progrès de l'ordre oblige de créer; troisième +peuple, _l'armée permanente_, énormément grossie. Or le roi, tirant +peu ou rien du grand corps riche, oisif, je veux dire du clergé, +Colbert, triplement écrasé, est forcé d'inventer un peuple productif, +de surexciter le travail, en repoussant l'industrie de l'étranger. +Guerre de douanes, et bientôt guerre d'armées. Lui-même, si intéressé +à la paix, il entre vivement dans la guerre contre la Hollande, et +croit hériter d'elle pour la mer et pour l'industrie. + +L'histoire ne peut rien citer de plus grand ni de plus terrible que sa +subite improvisation de la marine. Elle étonne, elle effraye et par +l'énormité matérielle, et par la violence morale. Colbert demanda à la +France le plus rude sacrifice qui jamais lui fut demandé (avant la +conscription). Je parle du régime _des classes_, où toute la +population des côtes, enregistrée, numérotée, reste, dans ses +meilleures années, disponible et prête à partir, pouvant être, d'un +moment à l'autre, enlevée par l'État. L'armement des galères, si +précipité, si cruel (on l'a vu), fait horreur. Les procédés de 93, de +Jean-Bon-Saint-André, qui sut en quelques mois faire une immense +flotte, la monta, y soutint contre l'Angleterre notre jeune drapeau +républicain, ces merveilles de la Terreur font penser à Colbert. Et +les résultats du ministre ne furent guère plus durables que ceux de la +Convention. + +Même véhémence impatiente dans les règlements de commerce, dans cette +autre improvisation d'une industrie française. Il fut justement +indigné de voir un peuple ingénieux, et très-artiste en bien des +choses, attendre et recevoir d'ailleurs tous les produits des arts +utiles. La fabrique n'est pas seulement une production de richesse, +mais aussi une éducation, le développement spécial de telles +facultés, de telle aptitude. Un peuple qui ne ferait qu'une chose +serait bien bas dans l'échelle des peuples. Colbert éveilla, révéla, +dans celui-ci, une adresse ignorée, fit éclater ici un art nouveau, +celui surtout qui met le goût et l'élégance dans tous nos besoins +d'intérieur, qui relève la vie matérielle d'un noble rayon de +l'esprit. + +C'était beau, c'était grand en soi. Mais les moyens furent moins +heureux. D'une part, cette industrie naissante, tout d'abord il la +veut parfaite; cette jeune plante qui ne peut croître que des libertés +de la vie, il l'enserre et l'étouffe dans les précautions tyranniques. +Presque au début, ses règlements sont des lois de terreur (jusqu'à +mettre au carcan pour une marchandise défectueuse, 1670). + +De cette perfection imposée, il espérait autoriser nos produits devant +l'étranger, les faire acheter de confiance. Mais, en revanche, il +empêchait la fabrication inférieure de satisfaire aux besoins moins +exigeants des classes pauvres. + +On a dit à merveille la grandeur de cette création industrielle, mais +pas assez sa chute, sa prompte décadence. Elle périt, et par la misère +générale (plus d'acheteurs), et par l'émigration (les producteurs s'en +vont même avant la mort de Colbert). Il assista de ses regards au +détraquement de l'édifice qui bientôt allait s'écrouler. + +Le grand historien de la France pour cette fin du siècle est Pesant de +Boisguillebert. Il ne sait pas les temps anciens, et il a le tort de +croire que les maux datent de 1660. Il n'en est pas moins véridique, +admirable, dans le tableau qu'il fait des misères du pays et des abus +criants qui subsistèrent sous Colbert même. Les trois _Terreurs_ du +fisc (tailles, aides, douanes) y sont en traits de feu. Il faut voir +là marcher par les villages les malheureux collecteurs paysans qui +lèvent la taille et en répondent. Ils n'y vont que d'ensemble, par +bandes, de peur d'être assommés. Mais on n'arrache rien à qui n'a +rien. Tout retombe sur eux. L'huissier du roi saisit leurs boeufs, le +troupeau du village, puis la personne même de ces notables +collecteurs; ils sont emprisonnés. + +Et que de détails effroyables j'omets! Lisez, entre autres choses, la +mort d'une commune, celle de Fécamp, si intéressante par sa pêche +hardie de Terre-Neuve, et qui tombe en vingt ans de cinquante à six +baleiniers. + +Les _aides_! c'est bien pis. Les commis devenus marchands font une +guerre atroce aux marchands qui veulent acheter le vin au vigneron, et +non à eux. Toute communication est interrompue. «Ce qui vient du Japon +ne fait que quadrupler de prix par la distance. Mais ce qui passe ici +d'une province à l'autre devient vingt fois plus cher, vingt-quatre +fois. Le vin d'un sou à Orléans vaut à Rouen vingt-quatre. Le commis, +à lui seul, est six fois plus terrible que les pirates et les +tempêtes, qu'une mer de quatre mille lieues. «La France arrache ses +vignes. Le peuple ne boit plus que de l'eau.» + +La douane a tué le commerce étranger. Nul marchand n'ose plus se +mettre aux mains d'un receveur qui lui fait un procès, s'il veut, et +n'est jugé que par des juges à lui. + +Ainsi le peuple, ainsi Colbert, restèrent les misérables serfs des +financiers, des fermiers généraux, des traitants, partisans, plus +puissants que le roi. + +Colbert, à son début, avait eu le bonheur d'en pendre quelques-uns. + +En vain. Ils durèrent et fleurirent, et, vers la fin, ils +l'étranglèrent,--bien plus, ils firent maudire son nom. + +Sous Mazarin, c'était le chaos absolu. C'est, sous Colbert, un ordre +relatif. + +Les vieux abus subsistent, mais avec la force odieuse de l'ordre, que +leur prête un gouvernement établi. + +Sous Mazarin, la France misérable, en guenilles, buvait encore du vin; +mais, sous Colbert, de l'eau. + +Les progrès sont des maux. Sous lui, les fermes générales ne sont plus +données à la faveur, mais à l'encan, au plus offrant, et elles +rapportent davantage. Oui, mais à condition qu'on permette aux +fermiers les rigueurs terribles qui font de la perception une guerre. + +Dans son mortel effort, Colbert agit ainsi contre lui-même. Elle lui +échappe, quoi qu'il fasse, cette France qu'il voulait guérir, +travaillée des recors, mangée des garnisaires, expropriée, vendue, +_exécutée_. + +L'immense malédiction sous laquelle il mourait, le troubla à son lit +de mort. Une lettre du roi lui vint, et il ne voulut pas la lire: + +«Si j'avais fait pour Dieu, dit-il, ce que j'ai fait pour cet homme, +je serais sûr d'être sauvé, et je ne sais pas où je vais...» + +Nous le savons, héros! Vous allez dans la gloire, vous restez au coeur +de la France. Les grandes nations, qui, avec le temps, jugent comme +Dieu, sont équitables autant que lui, estimant l'oeuvre moins sur le +résultat que sur l'effort, la grandeur de la volonté. + + + + +CHAPITRE XIX + +MARIAGE DU ROI ET RÉVOCATION DE L'ÉDIT DE NANTES + +1684-1685 + + +Une chose frappe dans plusieurs des discours solennels qui ouvrent les +assemblées du clergé; c'est qu'il se dit _persécuté_. Comment? par +qui? je cherche en vain. + +Sont-ce les protestants qui le _persécutent_ de leur esprit critique? +Ils n'ont plus guère envie de rire. Ils ne sont plus l'école qui, +d'Orléans, de Sedan, de Saumur, troublait de ses brocards curés, prêtres +et moines. Ils sont graves depuis Richelieu. Leur orgueil est tombé +depuis qu'ils se sont vus découronnés de leur haute noblesse, des la +Trémouille, des Bouillon, des Rohan. Leurs gentilshommes de campagne ne +désirent que l'ordre et la paix. Dociles aux gouverneurs, ils les aident +même à calmer le paysan. Le protestantisme d'alors, dans sa masse +principale, se compose de commerçants, d'industriels,--peuple hier, +aujourd'hui bourgeoisie, qui par l'économie s'est un peu enrichie sous +Colbert. Sans clientèles que quelques ouvriers, ils se voient comme +perdus dans la foule catholique, qui envie fort leur petite fortune. +Serré entre les ordonnances qui le frappent d'en haut et les violences +qu'on suscite en bas, ce peuple se fait petit et n'a garde de provoquer, +de _persécuter_ ses tout-puissants ennemis. + +Ce mot _persécuter_ reste donc une énigme? non. L'explication est +donnée par les plus sages catholiques et les mieux informés, les +gouverneurs, les intendants. Ils témoignent que, ni pour les moeurs, +ni pour l'instruction, les catholiques ne soutenaient la comparaison +avec les protestants, ni les prêtres avec les ministres. + +Quelques génies ne font pas un grand corps; Bossuet et Fénelon, dont +on parle toujours, quelques évêques habiles, ne constituent pas le +clergé. Il faut envisager l'ensemble. + +L'intendant d'Aguesseau, dans son plan de réunion, dit qu'on doit +commencer par la réforme des catholiques. Il déplore l'ignorance du +clergé en Poitou et en Languedoc (Mém. de Noailles). L'intendant +Foucauld (ap. Sourches, II, 315, 323) dit la même chose, et s'afflige +des moeurs scandaleuses des curés. Le gouverneur Noailles insiste sur +les moeurs honteuses du clergé des Cévennes, sur l'ignorance des curés +de Languedoc, qui prêchent fort rarement et sont incapables, dit-il, +d'instruire le peuple ou de soutenir des conférences avec les +ministres. Il demande que les missionnaires rendent compte d'abord à +l'intendant, plus capable que les évêques, etc. + +Il était arrivé au clergé ce qui arriverait à tout corps puissant qui +aurait pour lui le gouvernement, et qui de plus se jugerait lui-même, +donc n'aurait rien à craindre. C'est que, d'une part, il serait trop +grand seigneur pour étudier et travaillerait peu. Port-Royal fermé, +l'Oratoire réduit, contenu, il n'y avait de grande école que +Saint-Sulpice, qui systématiquement fut médiocre et prudemment +stérile. D'autre part, une classe tellement en crédit, dominante, +opulente, se gênait peu et cherchait son plaisir. Le roi se convertit, +mais l'archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, ne se convertit +pas. Ses visites pastorales à ses maîtresses étaient la fable de la +ville. La Correspondance administrative montre toute la peine que prit +le roi pour modérer, étouffer les scandales, pour maintenir au moins +dans la décence un corps que ses chefs ne contenaient guère, et pour +arrêter, retarder la débâcle de l'Église. + +En ce sens, les protestants persécutaient, humiliaient le clergé. Leur +vie serrée et régulière en semblait la satire, et celle même des +catholiques en général. Le grand trait des moeurs de ce temps, la +dévotion galante et la pénitence amoureuse, l'universalité de +l'adultère, distinguaient fortement les deux sociétés. La grande +France, dévote et mondaine, avait sa bête noire en la petite, +chagrine, austère, qui, sans rien dire, contrastait par ses moeurs, +importunait de son triste regard. + +On était loin de la Saint-Barthélemy, et même de la guerre de Trente +ans. Pour qu'il y eut une grande persécution, il fallait que beaucoup +de gens y trouvassent leur compte et y eussent leur intérêt, enfin que +ce fût _une affaire_. + +L'industrie était malade. Le traité de Nimègue, qui fut la déroute de +Colbert, sa mort et la disparition de cette grande volonté, avaient +fort ébranlé son édifice artificiel. Les villes catholiques, Paris, +Lyon, se plaignaient, accusaient Nîmes, les fabriques protestantes, +l'industrie populaire du Midi, et ses produits à bon marché. + +La noblesse, comblée par le roi (quoi qu'en dise Saint-Simon) et +recevant sans cesse, ne se plaignait guère moins. La vie de cour la +ruinait. On n'osait sonder les fortunes, on n'eût vu dessous que +l'abîme. Le roi, obligeamment, interdit la publicité des hypothèques, +qui eût mis à jour cette gueuserie des grands seigneurs. Ruinés par le +jeu, les loteries, la plupart attendaient un coup du sort pour +remonter. Plusieurs faisaient le sort, au lieu d'attendre, ou en +volant au jeu, ou par la _poudre de succession_. Les plus hauts +mendiaient, au lever, au coucher, dévalisaient le roi de tout ce qui +venait, office ou bénéfice. Mais tout cela, des bribes! des miettes! +Ils périssaient, s'il ne tombait d'en haut une grande manne imprévue, +quelque vaste confiscation. + +Ce miracle apparut au ciel en 1684. Six cents temples ayant été +détruits, leurs biens, celui des pauvres, des maisons de charité, +devaient passer aux _hôpitaux catholiques_. Les Jésuites surveillaient +ces biens, espérant les administrer. Le P. la Chaise avait des gens à +lui pour chasser, découvrir les débris de ce naufrage, les maisons +clandestines de charité où les protestants continuaient à donner +secours à leurs pauvres. Sa police, là-dessus, en remontrait au +lieutenant du roi, la Reynie (_Corr. adm._, IV, 343). Mais la cour +visait ce morceau. Les Jésuites crurent prudent de demander et faire +décider que ces biens revinssent, non aux hôpitaux, mais _au roi_, +autrement dit à ceux qu'il favoriserait ou qui mériteraient en +poussant la persécution. Sûr moyen de la rendre efficace, victorieuse, +irrévocable. Car l'appétit vient en mangeant. Après les biens des +temples, ceux des particuliers suivirent. Chacun fut ardent à la +proie. Ce fut un gouffre ouvert, une mêlée où on se jeta pour profiter +du torrent qui passait, ramasser des lambeaux sanglants. + +Amènerait-on le roi aux rigueurs excessives d'une proscription +générale? c'était la question. Quoique peu éclairé, déjà bigot, il +avait des côtés honnêtes, voulait être honnête homme. Mais sa +conversion même, qui lui donnait ces idées sérieuses, semblait aussi +l'avoir attristé et aigri. On pouvait exploiter cet état de mauvaise +humeur. Elle tenait fort à sa santé. La table, qui succéda aux femmes, +l'avait ruiné bien plus vite. Beau encore à Nimègue, rajeuni pour +Fontanges, il est, en peu d'années, l'homme de bois qu'a peint Rigaud +au solennel portrait du Louvre. Plus de dents. La bouche rentrée, +tirée par un coin sec, ne s'accorde que trop avec un oeil triste et +aigu, plein de pointes et de petitesses. + +Même avant, des coliques et des ballonnements, les orages des voies +digestives, le rendaient colérique, et il n'entendait que Louvois. +C'est alors qu'il permit, sur un oui, sur un non, ces cruelles +exécutions qui mirent en cendres les plus belles villes (1682-1684). +La patience de l'Europe ne le fléchissait pas. Partout des bombes, +avec ou sans prétextes. Pour se faire donner Luxembourg, il terrifie +l'Espagne en prétendant rester au faubourg de Bruxelles, il écrase de +bombes cette capitale des Pays-Bas. Et il traite de même la noble +Gênes, un musée de l'Europe. Tout son crime était son commerce avec la +Catalogne, qui la rendait trop espagnole. Hideuse exécution. Ce fut le +ministre même du roi, le violent commis Seignelay, très-indigne fils +de Colbert, qui se mit sur la flotte, et jeta quatorze mille bombes +sur une ville sans défense, ses charmantes terrasses, ses palais et +ses monuments. Le vieux Duquesne, à qui on fit faire cette barbarie, +tout endurci qu'il fût, en était indigné. + +C'était la guerre sans la guerre,--le fort, sans péril, à son aise, +accablant, écrasant le faible. On eut pitié des Barbaresques mêmes, +quand nos bombes, dans Alger, pleuvant sur les mosquées pleines de +familles tremblantes, à travers les voûtes éclatées, emportant des +pierres et des membres, firent des volcans de chair humaine. Ils +volaient des chrétiens, mais nous volions des musulmans. Nous +achetions partout des Turcs pour nos galères. L'exécution d'Alger, qui +se fit par deux fois, n'avait pour but que de montrer à l'Allemagne +quel roi était Louis XIV, et quel protecteur elle aurait si on le +faisait Empereur. + +Il vit ses armes bénies par le succès. Dieu parut déclaré pour lui. +Son entreprise injuste sur l'Espagne fut légitimée par l'humble traité +que la Hollande négocia pour l'Espagne et l'Empire. Le roi garda ses +usurpations, et, de plus, le Luxembourg, au point fatal qui bride et +l'Allemagne et les Pays-Bas, les menace à la fois (trêve de +Ratisbonne, 1684). + +De l'Angleterre, plus de nouvelles. Elle n'existe plus. Charles II, +qui s'en va, n'a pas un mot pour l'intérêt de l'Europe, et pas un pour +l'humanité, pour cette grande foule protestante, qui attend s'il ne +viendra pas du moins une prière en aide aux martyrs. + +Cette absence de résistance et d'intercession même, cette patience +excessive de tous aurait dû adoucir le roi. Il restait triste, amer. +Quels ennuis le maintenaient tel? Sa santé, et sans doute l'ennui +qu'il trouvait déjà dans son nouvel intérieur. + +Madame de Maintenon était-elle la femme douce et bonne qui illumine le +foyer d'un rayon de tendre amitié? On l'a supposé. Mais ses lettres +font sentir qu'elle n'avait rien de cela. Elle était sèchement, +tristement judicieuse, et, sous formes discrètes, sournoisement +violente. Elle avait de l'esprit, mais un petit esprit impérieux, à +régler le menu, à diriger dans le détail. Quant à prendre hardiment le +grand gouvernement, à faire marcher le roi dans une voie de raison, il +lui aurait fallu pour cela un ferme caractère et du courage, se +risquer pour la France et pour l'humanité. Dans sa longue vie +subalterne, elle avait pris des habitudes de déférence, de prudence +servile (habilement sauvées par l'attitude). Elle était lâche, au +fond. Son confesseur, Godet, n'était pas pour la soutenir en face des +Jésuites. La médiocrité platement calculée de Saint-Sulpice, dont il +était, ce juste-milieu pâle, et sa grossière finesse, ne la +fortifiaient guère. Elle devait craindre les Jésuites. Nul doute +qu'ils n'eussent préféré une personne tout à fait à eux. + +La conscience du roi était-elle paisible? Il avait une femme stérile +(dont la stérilité lui comptait beaucoup près du roi). Les primitifs +casuistes exigent que l'amour conduise à la génération. Ils y ont +renoncé plus tard (V. Liguori). Mais, alors, la casuistique disputait +sur cela, faisait la prude encore. Dans ses égarements mêmes, le roi +avait suivi la règle et procréé. Ici, converti cependant, près de sa +vieille amante, n'ayant dans le plaisir de but que le plaisir, il +progressait dans le péché. + +Et dans ce péché même, l'ancien lui restait cher. Celle-ci ne donnant +pas d'enfants, permettait au roi d'enrichir les enfants du double +adultère. Elle en faisait les siens. Le lien entre elle et le roi, +image burlesque de l'Amour, était le petit boiteux, le duc du Maine, +avorton de malheur, rusé bouffon, de Scapin fait Tartufe. Lui-même se +chargea de chasser sa mère de Versailles, et mérita par la bassesse sa +monstrueuse grandeur. Dans la détresse du royaume, le roi, pour ses +bâtards, trouva plus de deux cents millions. Il en fit des princes et +des dieux, glorifia l'adultère, jouit encore de mettre sur l'autel le +fruit du vieux plaisir, de le faire adorer. + +Cet endurcissement personnel lui faisait chercher d'autant plus +l'expiation facile des persécutions protestantes. S'il donnait à ses +bâtards des fortunes scandaleuses, en revanche, il croyait sauver +nombre d'enfants qu'il faisait catholiques. Les moyens les plus +violents furent employés à cette oeuvre pieuse. Beaucoup mouraient. +L'extrême éloignement des temples conservés où l'on pouvait baptiser +encore, causa aux nouveau-nés mille accidents cruels. Les familles, +bravant la mer qui rend si dangereuse l'entrée de la Gironde, allaient +les porter à Bordeaux, ou bien à la Rochelle. L'hiver fut rude. Ils +périssaient de froid. Un grand peuple se trouva un jour à la porte du +temple de Marennes, ses enfants dans les bras. Hélas! ils étaient +morts, plusieurs gelés au sein. Une lamentation immense s'éleva (il y +avait dix mille âmes), tous pleurèrent, et les hommes même. Pas un ne +put chanter les psaumes, et il n'y eut que des sanglots. + +Il paraît que la chose fut racontée au roi. On lui dit que des +enfants, tirés et disputés entre leurs pères et leurs convertisseurs, +avaient eu des membres arrachés. Il fit donner des ordres pour qu'on +s'adoucît en Saintonge. + +C'est aux protestants mêmes, à leur grand historien, Élie Benoît, que +nous devons la connaissance de cette hésitation qui fait honneur à +Louis XIV. Les écrivains catholiques, au contraire, nous feraient +croire à une dureté inflexible qui n'est nullement dans la nature. + +Le conseil, sauf Louvois, n'inclinait pas à la violence. Le parlement +de Paris, quelque dompté qu'il fût, avait montré timidement son avis, +en réduisant à de légères amendes les peines cruelles qu'on lui +demandait. Les intendants n'étaient pas d'accord. Deux seulement, je +crois, exprimèrent un avis. + +L'intendant du Languedoc, d'Aguesseau, ouvrit un plan de conciliation, +le plus hardi sans doute qu'aucun catholique eût risqué. Les +protestants n'ont pas rendu justice à cette tentative généreuse, qui +nuisit fort à son auteur, et lui fit perdre l'intendance du Languedoc. +Dans ce plan, le dogme voilé était réellement immolé à l'humanité et +au sentiment fraternel. Une dame de haut rang appuyait. Des mondains +appuyaient. L'évêque d'Oléron, prélat aimable et tendre aux femmes, +qui ne voulut jamais persécuter, dit aux ministres ce qu'eût dit Henri +IV, que d'une religion à l'autre la nuance était trop légère pour +valoir qu'on se disputât. Les ministres ne le crurent point. Une foi +pour laquelle leur peuple souffrait tant, et qui déjà faisait tant de +martyrs (cinquante ministres aux galères, en une fois) ne pouvait être +ainsi trahie. Ce plan d'ailleurs, ni Rome, ni le roi, ne l'auraient +jamais accepté, ni les gallicans même. Nicole eut le malheur, en cette +même année 84, de publier un livre contre les victimes, fort +d'insolence et faible de raison (V. l'excellente analyse de +Sainte-Beuve dans son Port-Royal). Du milieu des supplices et du fond +des galères, les ministres firent encore un appel à la discussion, et +Bossuet répondit par un altier mépris à ces hommes livrés aux +bourreaux. + +Un grand événement avait eu lieu qui portait au plus haut la confiance +du clergé et du roi. Charles II était mort, et, contre toute attente, +le catholique Jacques II, exclu du trône et pourtant soutenu de +l'Église anglicane, était devenu roi d'Angleterre (16 février 1685). +Dès le premier jour de son règne, il mendie l'argent de la France. La +grande messe de Pâques est pompeusement célébrée à Whitehall après +cent vingt-sept ans. + +Le clergé de France, assemblé en mai à Versailles, et se sentant si +fort, si près d'arriver à son but, tint un langage modéré, demanda peu +contre les protestants, mais remercia le roi d'avoir, _sans violence, +fait quitter l'hérésie à toute personne raisonnable_. + +C'est ce qui le flattait le plus, d'entraîner tout par son ascendant +seul. _Sans violence_, Foucauld, l'intendant du Béarn, lui promettait +alors de faire la conversion de ce pays. «Les ministres d'eux-mêmes +parlaient de se convertir.» On lui donna cinq mille volumes de Bossuet +et des dragons. Mais la lecture aurait été trop longue. Tout d'abord, +dans chaque village, les soldats menèrent le peuple à l'église. Mille +outrages dans les maisons. Les femmes fuient aux montagnes; cinq ou +six, serrées de trop près, aimèrent mieux périr, se précipitèrent, +furent noyées, brisées par les gaves. + +Des scènes, moins obscènes peut-être, mais tout aussi cruelles, se +passaient en Écosse. Jacques avait lancé les dragons, trop célèbres, +de Claverhouse, contre les puritains. La prière pour le nouveau roi, +exigée d'eux, en était le prétexte. Des femmes, des enfants furent +martyrs. Pour plusieurs, on abrége, on leur casse la tête à coups de +pistolet. Les autres font spectacle. Une fille liée au rocher fut +livrée à la mer montante, et jusqu'au bout chanta ses psaumes sous les +yeux d'une foule en larmes qui demandait en vain sa grâce (Macaulay). + +La tentative de Monmouth, fils naturel de Charles II, et candidat des +puritains, fut, en juin et en juillet, étouffée dans des torrents de +sang. Le juge favori de Jacques II, Jeffreys, se vantait d'avoir +«exécuté plus de traîtres que l'Angleterre n'en vit depuis Guillaume +le Conquérant.» + +Un de ces traîtres qu'on pendit était un chirurgien coupable d'avoir +pansé un homme. Des filles de dix ans auraient été exécutées si les +parents n'eussent donné de l'argent à la reine. Une vieille dame qui +avait sauvé un proscrit fut accusée par lui, et (comble d'horreur!) +brûlée vive. + +La situation de la France était autre. La question religieuse n'y +était point compliquée de révolte. Nulle injustice, nul outrage ne +réussissait à lasser la patience de nos protestants. Il était +difficile de trouver à la persécution quelque prétexte politique. À +cet effet, un pamphlet clérical, assez habile, fut lancé et troubla +fort le roi. On y montrait les protestants comme un grand corps armé +qui eût agi d'ensemble sous l'impulsion d'un directoire secret. Rien +ne contribua davantage à le décider. Il croyait faire une oeuvre et +politique et populaire, désirée de la France. De violentes explosions +d'artisans, mendiants, etc., avaient eu lieu; des bandes, menées par +les curés, avaient détruit des temples, malgré l'autorité. Celle-ci +eût été trop coupable si elle eût plus longtemps contenu ce bon peuple +dévot. + +Le roi était parfaitement entouré, et la lumière ne pouvait lui venir. + +Ce n'était pas madame de Maintenon, ex-protestante, qui aurait osé +l'éclairer. Elle eût voulu, je crois, pouvoir se reculer, ne pas +parler. Pour une si grande résolution, d'une portée si vaste et si +obscure, où le roi plus tard pouvait varier, elle eût bien mieux aimé +dire modestement qu'elle n'était qu'une femme et ne se mêlait pas de +choses si hautes. + +Mais les Jésuites ne pouvaient lui permettre de s'abstenir. + +Madame, mère du régent, dit expressément qu'elle écrivit _un mémoire +pour conseiller la Révocation_ (II, 128, 171). Et le bon sens indique +qu'il en dut être ainsi. Si elle ne leur eût donné un gage décisif, +elle n'eût jamais obtenu le consentement à la chose si difficile, qui +faisait son sort, le mariage. + +Sa situation, pendant deux ans, avait été intolérable. Elle n'était +sûre de rien, et elle était la personne la plus dépendante du monde. +Sa garantie unique était l'altération de la santé du roi, qui +peut-être le rendrait fidèle. + +Sous ce rapport, la nature la servit. + +Non-seulement il perdit les dents, mais une carie de la mâchoire se +déclara, un trou se fit dans l'os. Quand il buvait, il devait +s'observer; autrement le liquide remontait et voulait passer par les +narines (_Journal ms. des médecins_, 1685). Cette désagréable +infirmité accusait un état morbide plus général qui, peu après, amena +une fistule. + +L'épouse devint garde-malade. + +Les Jésuites eurent ce qu'ils voulurent. Ce fut un pacte entre elle et +eux. Elle se soumit, baisa la griffe, _conseilla la proscription_. Et +ils se compromirent, _consentirent le mariage_. Mais ils ne le firent +point, ils le laissèrent faire, se réservant sans doute de pouvoir +dire plus tard au roi (s'il lui venait un repentir) que lui-même les +avait forcés. + +Pour le roi, les deux choses étaient affaires de conscience. + +Par la révocation, il expiait le double adultère. Par le mariage, il +s'amendait, légitimait et régularisait la position d'une femme dévouée +qui l'avait guéri de la Montespan. + +Madame dit (II, 108) que le mariage eut lieu _deux ans après la mort +de la reine_, donc dans les derniers mois de 1685. M. de Noailles (II, +121) établit la même date. + +Pour le jour précis, on l'ignore. + +On doit conjecturer qu'il eut lieu après le jour de la Révocation, +déclarée à la fin d'octobre, ce jour où le roi tint parole, accorda +l'acte qu'elle avait consenti, et où elle fut ainsi engagée sans +retour. + +Sinistre mariage. En novembre, à l'entrée du terrible hiver des +supplices et des fuites, il se fit la nuit à Versailles, dans le plus +grand mystère. + +Ils furent mariés simplement par le curé de la paroisse, Hébert, qu'on +fit évêque pour payer sa discrétion. Il avait laissé des mémoires que +connut la Beaumelle. + +Les témoins furent (non Bossuet, comme on l'a dit, mais les valets +intérieurs), Bontemps et un autre. Le roi Louis XIV édenté et boitant +(d'une tumeur du 28 octobre), le roi, dis-je, et madame veuve Scarron, +dans son deuil et ses coiffes noires, s'unirent à ce moment qui, pour +tant de familles, fut celui de la séparation éternelle. + +Déjà, de toutes parts, coulaient les larmes, éclataient les soupirs, +et, si du côté de Paris le vent eût porté cette nuit, on eût entendu +les sanglots. + + + + +CHAPITRE XX + +SUITE + +LES DRAGONNADES + +1685-1686 + + +La Révocation, si longtemps préparée, eut pourtant tous les effets +d'une surprise. Les protestants s'efforçaient de douter. Ils avaient +trouvé mille raisons pour se tromper eux-mêmes. L'émigration était +très-difficile; mais son plus grand obstacle était dans l'âme même de +ceux qui avaient à franchir ce pas. Il leur semblait trop fort de se +déraciner d'ici, de rompre tant de fibres vivantes, de quitter amis et +parents, toutes leurs vieilles habitudes, leur toit d'enfance, leur +foyer de famille, les cimetières où reposaient les leurs. Cette France +cruelle, qui si souvent s'arrache sa propre chair, on ne peut +cependant s'en séparer sans grand effort et sans mortel regret. Nos +protestants, le peuple laborieux de Colbert, étaient les meilleurs +Français de France. C'étaient généralement des gens de travail, +commerçants, fabricants à bon marché qui habillaient le peuple, +agriculteurs surtout, et les premiers jardiniers de l'Europe. Ces +braves gens tenaient excessivement à leurs maisons. Ils ne demandaient +rien qu'à travailler là tranquilles, y vivre et y mourir. La seule +idée du départ, des voyages lointains, c'était un effroi, un supplice. +On ne voyageait pas alors comme aujourd'hui. Plusieurs, après avoir +enduré contre toutes les persécutions, quand on les traîna dans les +ports pour les jeter en Amérique, désespérèrent, moururent, ne pouvant +quitter la patrie. + +On ignorait cela, et on prit toute précaution pour les tromper, les +retenir, les empêcher d'emporter leur argent. En 1684 avaient eu lieu +les grandes exécutions militaires dans tout le Midi. Mais, en 1685, il +n'y eut que la petite affaire du Béarn. Le clergé parla bas, avec +modération. Des petits édits vexatoires, qui les blessaient dans le +détail, leur firent croire qu'on n'avait pas l'idée d'une proscription +générale. On mit partout des troupes, on ferma la frontière (le +dénonciateur de l'émigrant a _moitié de ses biens_). Mais, en même +temps, pour leur donner espoir, on adoucit les gênes qui entravaient +le mariage protestant. Cette faveur (du 15 septembre) les rassure +quelque peu, de sorte que l'immense coup de la Révocation, un mois +après (18 octobre), les trouve au gîte immobiles, hésitants, ne +sachant ce qu'ils ont à faire. + +Et l'édit même de la Révocation est encore équivoque. Il supprime le +culte, chasse les ministres, veut que les enfants deviennent +catholiques. Sur les parents, il ne s'explique pas; il semble +s'arrêter au seuil de la conscience, réserver l'intérieur et respecter +la foi muette. + +La police, à Paris, donna le commentaire. Le 19 octobre, on dit +brutalement aux gens de métier, aux pauvres, qu'il fallait se +convertir sur-le-champ. Ils furent terrifiés, n'objectèrent rien. Le +roi crut tout fini. Le 20, il autorise les bourgeois protestants à +s'assembler pour faire d'ensemble une déclaration de conversion. + +Pour le Midi, Noailles demanda explication à Louvois qui répondit dans +ces termes obscurs: «Le roi veut que _vous vous expliquiez_ durement +avec les derniers qui s'obstineront à lui déplaire.» Noailles enfin +comprit, et _s'expliqua_ par ses dragons. + +Ce mot _dragon_ veut dire ici soldat. Il y en avait de tous les corps. +C'était l'armée entière qui était rentrée à la paix. En guerre, +nourrie chez l'habitant, Louvois voulait encore l'entretenir ici de +même, et il la jeta sur la France. Elle sentit cruellement les maux +dont elle avait accablé l'étranger. + +On avait dragonné la Hollande, la Westphalie, le Rhin. On a vu les +tolérances de Turenne pour son misérable soldat. Au défaut de vivres +et de solde, on lui donnait les libertés de la guerre, une joyeuse +royauté de gueux chez ceux qui le logeaient. Les Hollandais assurent +que l'élève, l'ami de Condé, Luxembourg, disait bonnement: +«Amusez-vous, enfants! pillez et violez.» Qu'il l'ait dit, c'est peu +sûr: mais l'horreur du pays d'Utrecht prouve assez qu'il agit ainsi. + +En France, les gaietés du soldat avaient été devancées par le peuple. +La canaille de la Rochelle avait fait une farce de la destruction du +Temple. Elle avait descendu la cloche, l'avait dragonnée et fouaillée +pour avoir servi les huguenots. On l'enterra, et on la fit renaître. +Une dame servit de sage-femme, une autre de nourrice. Réconciliée et +baptisée, la cloche jura qu'elle ne sonnerait plus le prêche, et fut +honorablement remontée au clocher d'une paroisse. + +Ces facéties, racontées à Versailles, durent aider à tromper le roi, à +lui faire prendre légèrement les amusements de ses dragons, les tours +d'écoliers qu'ils jouaient à ces orgueilleux endurcis. L'usage de +_berner_ se retrouvait partout dans notre vieille joyeuse France. Aux +prisons, on _bernait_ (parfois à mort), on sautait sur la couverture +celui qui ne payait pas la bienvenue (V. Marteilhe). Aux colléges, on +_bernait_, on bafouait le mauvais camarade, trop fier, triste, morose. +Exemple, ce neveu de Mazarin, qui, au collége de Clermont, retomba +hors de la couverture sur le pavé, et se tua. + +Tel l'écolier, tel le dragon. C'était le soldat le plus gai, le soldat +à la mode, dont on contait les tours, comme ceux du zouave +aujourd'hui. Mais le zouave est fantassin, est peuple. M. le dragon, +au contraire, de quelque trou de paysan qu'il vînt, une fois +suffisamment dressé, brossé à coups de canne, était un gentilhomme, +un marquis, à l'instar de son colonel général, Lauzun, roi de +l'impertinence. Il avait du seigneur, il avait du laquais. Rossé par +l'officier, il le rendait au paysan. Vrai singe, il aimait à mal +faire, et plus mal que les autres; c'était son amour-propre. Il était +ravi d'être craint, criait, cassait, battait, tenait à ce qu'on dît: +Le dragon, c'est le diable à quatre. + +Il s'apprivoisait cependant, s'il trouvait des gens de sa sorte, à +rire, boire avec lui. Quand il entrait en logement, chez le bourgeois +aisé, il ne pensait d'abord qu'à faire ripaille, à user largement de +cette abondance inaccoutumée. Il aurait volontiers mangé avec ses +hôtes. Mais ceux-ci, les huguenots, étaient son antipode. Il tombait +là dans une famille triste et sobre, consternée d'ailleurs, qui +obéissait, le servait, mais était à cent lieues de s'entendre avec +lui. Les enfants avaient peur, fuyaient. Le mari restait sombre. La +dame, les demoiselles, effarouchées du bruit et des chansons obscènes, +étouffées du tabac dont l'odieuse fumée remplissait la maison, avaient +grand'peine à cacher leur dégoût. + +Cela seul eût gâté les choses. «Nous sommes les maîtres après tout. +Tout est à nous ici.» Ils ne se gênaient pas, donnaient carrière à +leur malice, gâtaient, brisaient, détruisaient pour détruire. Ne +criant assez fort, ils se mettaient parfois à battre à la fois de +quatre tambours. Pour crever le coeur à la dame, ils forçaient son +armoire, gâtaient, pillaient son linge, orgueil de la femme économe, +en prenaient le plus fin, des draps de toile de Hollande pour en faire +litière aux chevaux. + +La femme protestante, bien plus que son mari, plus nettement, plus +obstinément, montrait son horreur du papisme. Noailles dit (1684) +qu'en Languedoc, les gentilshommes sont déjà convertis, qu'ils +s'efforcent de convertir leurs femmes, et n'y réussissent pas. On voit +en 1685 et 1686, qu'à Paris, les femmes obstinément s'assemblent pour +prier (_Corresp. admin._, IV, 351). Le roi croit que la persévérance +de certains maris ne tient qu'à celle de leurs femmes; qu'elles +cèdent, ils céderont (IV, 349). Donc, le procureur général les +séparera, enfermera les femmes aux couvents des Nouvelles-Catholiques +(368). + +Un protestant, un catholique, dans la rue, se ressemblaient fort. +Mais, au premier coup d'oeil, on distinguait la femme protestante. +Celle de la bourgeoisie marchait dans le petit bonnet, la fraise, la +jupe étroite du temps de Louis XIII. Même la dame protestante se +reconnaissait tout de suite à je ne sais quoi de serré, de modestement +fier, si on peut dire. Telle elle était d'enfance. Dans une famille +sérieuse et très-fermée, comme sont les familles calvinistes et +israélites, la demoiselle n'est point formée aux grâces mondaines par +la société. Elle ne connaît d'homme que son père. Et ce père, qui lui +lit le livre saint, en réalité est son prêtre. Son seul confesseur est +sa mère. Ici tout est droit, point de courbe. Une telle fille reste +vierge, même après qu'elle est mariée, vierge de coeur et de pudeur, +non sans roideur, peut-être. Elle est austère d'aspect, et plutôt +triste. Qui s'en étonnera, après tant de persécutions? Son père, en +lui lisant la Bible, sombre histoire des fléaux de Dieu, souvent a dû +confondre les _sept servitudes_ antiques avec celles de nos temps. Les +massacres d'Achab ou ceux de Charles IX, pour la famille émue, c'est +même chose. Et quelle mère, sous Louis XIV, entendit sans frémir +l'histoire d'Hérode, la guerre aux innocents? + +L'enlèvement des enfants commença vingt-cinq ans avant la +Révocation,--donc, la terreur des mères. Leur vie était tremblante, +leur coeur toujours serré. Le mari gentilhomme, s'il n'avait plus la +cour, avait la chasse, allait, venait. Le mari commerçant, bien plus +distrait encore, avait les intérêts, l'application de la fabrique, le +mouvement du commerce. Elle, rien que ses enfants et Dieu. Sédentaire, +solitaire, elle les tenait bien près sous elle. Il eût suffi que le +dimanche l'enfant, mené au temple, passât devant l'église, vît les +cierges et les fleurs, dit: «Que c'est beau!» Il était catholique, +enlevé et perdu. Pour une femme dans ces angoisses, la prière était +l'état habituel, et le constant recours à la protection d'en haut. La +moindre idée mondaine, de réunion, de toilette, lui eût semblé un +grand péché. Si, par malheur, elle était belle (de pureté surtout et +de vertu visible), elle l'était avec tremblement, en demandait pardon +à Dieu. Les enfants, de bonne heure, étaient à l'unisson, tout sages, +tout sérieux dès le maillot, très-discrets, point bruyants. On le vit +dans les fuites, dans les cachettes où un rien perdait la famille; ils +ne bougeaient, étaient muets, souffraient tout, ces pauvres petits. + +En décembre 1685, parut l'édit terrible pour enlever les enfants de +cinq ans. Qu'on juge de l'arrachement! Un coup si violent supprima la +peur même. Des cris terribles en jaillirent, des serments intrépides +de ne changer jamais. + +Chaque maison devint le théâtre d'une lutte acharnée entre la +faiblesse héroïque et les furies de la force brutale. Les soldats, ces +esclaves de la vie militaire, formés par le bâton, voyaient pour la +première fois les résistances courageuses de la libre conscience. Ils +n'y comprenaient rien, étaient étonnés, indignés. Tout ce que l'homme +peut souffrir sans mourir, ils l'infligèrent au protestant. Pincé, +piqué, lardé, chauffé, brûlé, suffoqué presque à la bouche d'un four, +il souffrit tout. Tel eut les ongles arrachés. Le supplice qui +agissait le plus, à la longue, c'était la privation de sommeil. Ce +moyen des dompteurs de lions est terrible aussi contre l'homme. La +femme résista mieux aux veilles. Bien souvent, il était rendu qu'elle +ne l'était pas et lui reprochait sa faiblesse, le ranimait. On +chassait alors le bonhomme, on l'envoyait aux vivres, on le tenait +loin de chez lui (V. le ms. de Metz). + +Donc, le duel restait entre la dame et vingt soldats (on en mit +jusqu'à cent dans une maison de Nîmes). Elle devait les servir seule, +sans domestiques (défense d'en avoir de catholiques, et le petit +peuple protestant abjurait). Ceux qui persévéraient étaient surtout +les gens aisés. Cela donnait aux dragonnades l'aspect d'une jacquerie. +On voit fort bien, à plusieurs traits, que ce qui animait ainsi les +dragons au martyr de la dame, c'est que c'était une dame, une femme +délicate, qui, même étant simple bourgeoise, était toujours noble +d'éducation et de tenue, déplacée dans cette vie de corps de garde. +Elle aurait été paysanne qu'on l'eut tourmentée moins. Contre elle il +y avait, au fond, une aigreur niveleuse dont eux-mêmes ne se rendaient +pas compte. La renchérie, la précieuse, la prude, la dégoûtée, on +prétendait la mettre au pas, la faire devenir bonne enfant. Portes +closes. Tenue en chambrée, en camaraderie militaire, ils lui faisaient +faire la cuisine, tout leur ménage de soldats. Ils ne la laissaient +plus sortir, riant de ses souffrances, de ses prières, de ses larmes. +Mais nulle humiliation de nature ne peut dompter l'âme. Elle se +relevait par la prière, par la fixité de sa foi. Outrés, ils en +venaient aux coups, et, pour l'exécution, chose cruelle, souvent +coupaient des gaules vertes, pliantes, qui s'ensanglantaient sans +casser. Le sang les enivrait. Ils imaginaient cent supplices. Telle +fut lentement, cruellement épilée, telle flambée à la paille, comme un +poulet. Telle, l'hiver, reçut sur les reins des seaux d'eau glacée. +Parfois ils enflaient la victime (homme ou femme) avec un soufflet, +comme on souffle un boeuf mort, jusqu'à la faire crever. Parfois, ils +la tenaient suspendue, presque assise, à nu, sur des charbons ardents. +(Claude, Plaintes, p. 74; Élie Benoît.) + +«Mais le viol était défendu.» Quelle moquerie! On ne punit personne, +même quand il fut suivi de meurtre (E. Benoît, 350). On eut soin de +loger les officiers ailleurs que les soldats, de peur qu'ils ne les +gênassent. Du reste, les officiers, encore humains en 1683, en 1686 +rouaient de coups les soldats trop humains. Les généraux riaient de +voir les huguenotes houspillées, que les soldats mettaient nues à la +porte et faisaient courir dans la rue. Pourvu que le libertinage n'eût +point de résultat, on ne se troublait guère. On savait bien pourtant +que les soldats ne copiaient que trop les Villars, les Vendôme. Ce que +Madame nous en dit, personne ne l'ignorait, ni le roi, ni la cour. +Mais l'infamie sans trace n'était pas l'infamie. «Un petit mal pour un +grand bien,» ce mot du casuiste fit tout passer. Madame de Maintenon +se résigne en disant: «Dieu se sert de tous les moyens.» + +La Terreur de 93, en pleine guerre, devant l'ennemi, dans la misère et +la famine, fut sauvage, mais point hypocrite, et n'eut point les +gaietés diaboliques de 1685. Les femmes furent guillotinées, non +insultées. Elles montèrent pures à l'échafaud; madame Roland, honorée. +Mademoiselle Corday fut vierge sous le fer. Un valet ivre ayant touché +sa tête, il y eut un soulèvement dans la foule, et les journaux +tonnèrent. La Commune lui fit son procès. + +Du reste, tous les martyres du corps ne font rien sur un libre esprit. +Quoi qu'on pût entasser d'outrages et de douleurs, la victime de la +dragonnade, souvent navrée, sanglante, était plus affermie. Les démons +demandèrent par où on la prendrait, et si, brisant le coeur, on ne +pourrait dompter la foi. On lui martyrisait son mari sous ses yeux. On +profanait sa fille par des sévices honteux. Autre épreuve: on liait la +mère qui allaitait, et on lui tenait à distance son nourrisson qui +pleurait, languissait, se mourrait. Rien ne fut plus terrible; toute +la nature se soulevait; la douleur, la pléthore du sein qui brûlait +d'allaiter, le violent transport au cerveau qui se faisait, c'était +trop... La tête échappait. Elle ne se connaissait plus, et disait tout +ce qu'on voulait pour être déliée, aller à lui et le nourrir. Mais, +dans ce bonheur, quels regrets? L'enfant, avec le lait, recevait des +torrents de larmes. + +Une des scènes les plus affreuses se vit à Montauban. On avait mis +trente-huit cavaliers chez M. et Mme Pechels. Elle était grosse et +très-près de son terme. Ils brisèrent, gâtèrent et vendirent ce qu'ils +voulurent, ne laissèrent pas un lit. Ils mirent leurs hôtes dans la +rue, et, avec cette femme enceinte, ses quatre petits enfants dont +l'aîné avait sept ans. Ils ne permirent de rien emporter qu'un +berceau. Pour adieu, ils leur jetèrent, au départ, des cruches d'eau +froide dont ils restèrent mouillés, glacés. Ils erraient dans la rue, +quand un ordre leur vint de l'intendant de rentrer dans leur maison +pour recevoir d'autres soldats. Six fusiliers d'abord, et il en venait +toujours d'autres. Tous mécontents de ne trouver plus rien, ils se +vengèrent par l'insolence et leur firent souffrir mille outrages. +Enfin, ils les chassèrent encore. La dame, prise de douleur à ce +moment, était sur le pavé sans asile. Défense de recevoir les +_rebelles_. + +Elle ne savait où aller. Son mari et une sage-femme la tenaient sous +les bras; le moment approchait, et elle était près d'accoucher sur le +pavé. Heureusement, la maison de sa soeur se trouva libre de soldats +pour quelques heures. Elle y entra et accoucha la nuit. Le matin, il +vint une bande; ils firent si grand feu dans sa chambre, qu'elle et +l'enfant faillirent étouffer. Voilà donc cette femme, sanglante, +faible, pâle, encore forcée de se traîner dehors. Elle fait un grand +effort, va jusqu'à l'intendant, croyant à la pitié, croyant à la +nature. L'affreux commis la fit mettre à la porte. Elle s'assit sur +une pierre. Mais là même, cette infortunée ne put être tranquille. Des +soldats la suivaient, l'entouraient, l'obsédaient, la martyrisaient de +risées. + +Comment les dames catholiques enduraient-elles un si navrant +spectacle? Elles étaient émues; mais plusieurs, par pitié pour l'âme, +voulaient qu'on tourmentât le corps, aidaient à la persécution. +D'autres auraient volontiers intercédé, et elles n'osaient. Aller, à +travers les soldats, trouver un intendant insolent, libertin, pénétrer +chez un officier brutal qui se permettait tout, comme dans une ville +prise: il y avait de quoi faire reculer une femme. Les seigneurs mêmes +firent des indignités. Une dame catholique qui hasarda d'aller trouver +ainsi M. de Tessé pour avoir la grâce d'un homme, pleura, se jeta à +ses pieds, s'y roula de douleur. Elle étouffait de sanglots. Le drôle +trouva cela plaisant, en fit des farces; il se mit à la copier, se +jeta aussi à genoux, bouffonna, hurla et miaula. + +Pour revenir, une voisine catholique de madame Pechels qui la vit de +sa fenêtre n'y tint pas, eut le coeur percé, et, la pitié se changeant +en fureur, elle alla accabler l'intendant d'injures, au point qu'il +perdit contenance, la laissa faire. Elle abrita l'accouchée, qui peu +après rejoignit son mari. Ils ne furent pas longtemps ensemble. Elle +fut chassée de Montauban, et on lui ôta ses cinq enfants. Seule, elle +errait dans les campagnes, suivie, traquée comme une bête. Les +paysans catholiques la cachaient et l'avertissaient. Pechels, pendant +ce temps, traîna de prison en prison près de deux ans. Les plus +affreux cachots ne parvinrent pas à le tuer, et enfin on l'embarqua +pour l'Amérique, d'où il revint plus tard. Ces époux héroïques furent +réunis. Mais retrouvèrent-ils leurs enfants? + + + + +CHAPITRE XXI + +HÔPITAUX, PRISONS, GALÈRES + +1686 + + +Nos anciens hôpitaux ne différaient en rien des maisons de correction. +Le malade, le pauvre, le prisonnier, qu'on y jetait, était envisagé +toujours comme un pécheur frappé de Dieu, qui d'abord devait expier. +Il subissait de cruels traitements. + +Une charité si terrible épouvantait. Les noms si doux d'Hôtel-_Dieu_, +de _Charité_, de _Pitié_, de _Bon-Pasteur_, etc., ne rassuraient +personne. Les malades se cachaient pour mourir, de peur d'y être +traînés. Dans les famines qui, sous Mazarin et Colbert, eurent lieu de +trois ans en trois ans, rien ne pouvait décider les affamés à aller se +faire nourrir à l'_Hôpital général_. Mais la cour, les puissants +n'aimaient pas à voir errer ces grands troupeaux de misérables, +accusation vivante de l'administration. On fit la chasse aux pauvres. +On les traqua, les ramassa par tous les moyens de police, par l'effroi +même des supplices infamants. Obstinément ils fuyaient l'hôpital, +comme la maison de la mort. Elle y était en permanence. Les sains et +les malades couchaient pêle-mêle quatre, six, dans un lit. Cette +promiscuité hideuse avec les galeux et les vénériens, des gens +couverts d'ulcères, faisait frémir. Il y eut des scènes terribles. Un +vieux soldat estropié qui ne voulait pas y entrer, fut marqué, +flagellé par les rues (1659). Des femmes mêmes furent traitées ainsi +(1656, 1669). + +Toute maladie contagieuse régnait là, éternisée par l'entassement des +ordures et l'infection. L'ancienne France, négligente dans les palais +mêmes, insoucieuse de la propreté, oubliait les soins les plus +simples, les plus nécessaires à la vie. Nul progrès. Au contraire. +François Ier fit faire des latrines à Chambord. Louis XIV n'en fait +point à Versailles ni à ses bâtiments de Fontainebleau. De là, dans +une telle splendeur, des contrastes honteux. Madame n'en a rien +oublié. + +Si les palais furent tels, qu'était-ce des prisons? Les vieux +couvents, humides et sombres, qui presque partout aujourd'hui servent +à cet usage, quoi qu'on fasse, gardent un fond indestructible de +malpropreté historique, une odeur indéfinissable qui, dès l'entrée, +affadit le coeur. Les malheureux qui ont connu les prisons de Louis +XIV, disent que l'air vicié en était le plus grand supplice. Dans +plusieurs, on ne respirait que par d'étroites fentes ouvertes sur des +fossés fiévreux. Les rats, les serpents même, des insectes hideux y +pullulaient dans les ténèbres. Telles prisons de nos côtes, telles du +côté des Alpes sous les neiges, étaient si mouillées, si moisies et si +froides qu'on y perdait les dents et les cheveux. Plusieurs cachots +étaient des puits où l'eau montait en certain temps; d'autres le +passage des latrines d'un couvent, d'une ville, ou enfin d'une voirie +où pleuvaient les charognes, où des corruptions de toutes sortes, des +entrailles de bêtes, pourrissaient sous l'homme vivant. + +Dans le grand entassement des prisonniers, en 1685, on en combla les +hôpitaux. Celui de Valence eut la gloire d'être le plus cruel. On y +envoya des gens de partout. Quand les dragons étaient à bout, et que +les Jésuites eux-mêmes n'avançaient pas, ils disaient: «Cet homme à +Valence!» + +L'évêque de Valence, Cosnac, nous est déjà connu. C'était un homme +d'esprit, né gueux, fier, brave, un dur Gascon. Nous l'avons vu +aumônier de Monsieur pour le mener en guerre, tâcher d'en faire un +homme. Par madame Henriette, il aurait voulu arranger la croisade +d'Angleterre. Avec un très-réel mérite, il avait une mine basse et +atroce, la laideur qui promet le crime. Un long exil où il crevait +d'ambition, l'envenimait encore. La persécution le lâcha, ôta la bonde +à sa férocité. Il put légalement avoir un enfer à lui, l'hôpital de +Valence. Mais il lui fallait un bourreau. Il fit revenir en France un +homme unique et admirable pour cela, qui, ayant un petit démêlé avec +la justice, se promenait hors du royaume. Celui-ci vaut qu'on s'y +arrête. Les protestants n'ont guère connu de lui que ses derniers +exploits. Ses procès, heureusement, qui sont à la Bibliothèque et aux +Archives, nous permettent de donner la complète histoire du héros. On +se rappelle la musique d'Henri III et ses enfants de choeur que +soignait le bouffon Zamet. + +Notre héros Guichard paraît avoir été le Zamet de Monsieur. Mais ce +prince, dans ses jeux de page, moins dévot qu'Henri III, aimait que le +plaisir fût assaisonné d'athéisme, de chansons contre Dieu. Guichard +l'en amusait, et aussi de tels vilains petits tours qui pouvaient le +mener en Grève. Un jour, il vole dans un couvent de filles les +ornements d'église, aubes et nappes d'autel, pour en faire on n'ose +dire quoi. Il monta vite. Au funèbre moment où la ligue se fit contre +madame Henriette et prépara sa mort, un mois avant, Guichard devient, +de musicien, gentilhomme ordinaire du prince. + +Les choses changèrent lorsque le roi (déc. 1671) fit épouser à son +frère une princesse bavaroise. Celle-ci, laide, mais forte, énergique, +fit marcher son petit mari par le droit chemin du devoir. Le roi +n'avait d'enfant mâle que le Dauphin, malsain, bouffi comme sa mère. +La Bavaroise voulut fonder la branche cadette, faire souche d'Orléans. +Trois ans de suite, elle tint Monsieur et elle eut trois enfants +(entre autres le régent). Guichard perdit son prince et fut comme +déporté dans la charge des bâtiments. Il eût voulu alors diriger +l'Opéra. Mais le roi avait donné cette direction au charmant musicien +Lulli. Guichard, dans un repas d'acteurs, dit (devant la Molière): +«Lulli crèvera. Qu'est-ce qu'une vie d'homme? rien. Il y suffit d'une +prise de tabac.» + +Pour donner cette prise, il s'adressa à un certain Aubry, officier de +police qui connaissait Lulli. Si le tabac manquait, on pouvait se +rabattre sur le poignard, et Guichard pour cela avait un autre ami, +exercé et adroit. Tout était prêt déjà, arsenic et tabac. Mais une +soeur d'Aubry eut pitié de Lulli, et l'avertit. Le roi fit venir +Monsieur, et le pria de trouver bon que le Parlement informât contre +son Guichard. Celui-ci, nullement décontenancé, jeta tout sur Aubry. +Il se croyait très-fort, étant protégé des évêques qui avaient été +aumôniers de Monsieur, les évêques du Mans, de Valence. Le Parlement, +influencé, frappa à côté du coupable sur le complice. Aubry fut chassé +du royaume, et Guichard eut seulement à donner quelque argent. Aubry +appelle, accusant nettement Lamoignon, l'homme des évêques, d'avoir +fait rendre cette étrange sentence. Tout cela en 1675, entre les +procès de la Brinvilliers et de Penautier. On flairait l'affaire des +poisons. On se disait tout bas que le même Guichard avait expédié son +beau-père. Il faussa compagnie, se mit hors de cour, hors de France. + +En 1685, il hasarda de rentrer. Son ancien camarade, Cosnac, le +couvrit, le prit à Valence. Il avait fait peau neuve. Ce n'était plus +Guichard; il s'appelait le seigneur d'Hérapine. Au grand hôpital +général, il déploya un vrai génie. Il s'enquit des cachots les plus +cruels de France, pour les imiter tous, mais en y ajoutant des +aggravations inouïes. Ayant hôpital et prison, il usait des malades +contre les prisonniers, faisait endosser à ceux-ci les chemises des +premiers, sales, infectes, sanglantes, tachées d'ulcères. Ils +devenaient malades eux-mêmes d'horreur et de dégoût, se sentant +pénétrés de ces émanations et gagnés de la pourriture. + +Cette maison avait deux mérites. On n'y languissait pas. Puis, chose +qui dut plaire en cour, il y avait de la décence. Les femmes y avaient +des femmes pour bourreaux. D'Hérapine avait remarqué que l'homme le +plus dur qui bat une femme et voit le sang partir au premier coup, +tremble un peu de la main, parfois frappe à côté. Il avait pris de +rudes femmes du Rhône, qui, à la vue du sang, s'irritent au contraire, +deviennent aussi folles à frapper qu'un taureau qui a vu du rouge. +(Lettre de Blanche Gamond à M. Murrat, insérée dans Jurieu, t. II, XV, +356.) + +Personne n'est parfait. L'excellent d'Hérapine avait un défaut, +l'avarice. Cela lui fit du tort. Il espérait nourrir tout son monde de +coups de bâton, et n'en plaignait les rations. Mais quelques patients +lui jouaient le tour de mourir. Un fut trouvé qui, de faim et de +fureur, s'était mangé deux doigts. Il lui venait aussi à l'Hôpital des +enfants, et jamais on n'en pouvait revoir aucun. S'ils étaient morts, +il s'en lavait les mains. Mais il ne pouvait les représenter même +morts, ni montrer leurs petits squelettes. La justice s'enquit. Pour +la seconde fois, l'honnête homme prit peur et partit, emportant la +caisse de l'hôpital. On supposa qu'il s'était souvenu de sa profession +originaire, qu'il vendait les petits enfants. + +D'autres maisons venaient après Valence, par certaines spécialités de +supplices. Aigues-Mortes était célèbre par ses fièvres et ses tours +sans toit. Bordeaux avait à faire valoir son _enfer_ du château +Trompette, loges de pierre en forme de cornue, où on était debout ou +roulé sur soi, sans repos. L'hôpital des forçats de Marseille n'était +point hôpital; on n'y guérissait pas, on bâtonnait; c'était la porte +des galères, l'entrée à l'enfer éternel. + +Jamais on ne sortit des galères de Louis le Grand. Les condamnés à +temps y restaient toute leur vie. J'avais l'espoir de trouver aux +registres du bagne quelque chose sur ces martyrs, et je cherchai en +vain. Depuis (1853), l'amiral Baudin en a retrouvé quelques-uns. +Hélas! l'article de chacun, une destinée d'homme! n'y prend que quatre +lignes. On y voit cependant des choses instructives, des enfants de +quinze ans, et un même de douze, condamné par Basville à être forçat +pour toujours; très-coupable, il a suivi son père au prêche. (_Bull. +d'hist. prot._, I, 59.) + +La _Correspondance administrative_ (citée plus haut) montre la +facilité avec laquelle on mettait aux galères des gens _non condamnés_ +(1662), un même, malgré l'opposition expresse du parlement de Toulouse +(1671). Tout cela reste inconnu sous Louis XIV. Ce n'est qu'à son +extrême fin, quand il est aux abois (1712) et va mourir, qu'on ose +publier en Europe quelques détails; les légendes d'abord des saints +forçats (Marolle, Lefebvre), mais cela pour les âmes pieuses et comme +livres de dévotion. Dans deux ouvrages uniquement se trouve le tableau +réel des galères. Toutefois l'Europe y fait alors peu d'attention; le +roi s'en va et ses victimes avec; on s'y intéresse moins; un siècle +nouveau est lancé, et les protestants mêmes semblent penser plutôt +aux triomphes de l'Angleterre et de la Prusse. Reprenons-les, pour +notre compte, ces chers et précieux témoignages, reliques vénérables +des martyrs de la conscience. + +Ces livres, très-rares, sont: 1º celui de Jean Bion, un prêtre +charitable, chapelain de la _Superbe_, qui eut le coeur brisé, +s'enfuit et se fit protestant; 2º celui de Jean Marteilhe, de +Bergerac, qui fut douze années aux galères. Ce dernier est un livre de +premier ordre par la charmante naïveté du récit, l'angélique douceur, +écrit comme entre terre et ciel. Comment ne le réimprime-t-on pas? + +Pris avec un ami, comme il fuyait de France, Marteilhe fut innocenté +par les juges de Lille, mais condamné par un ordre du roi. Il nous a +donné l'intérieur de la Tournelle de Paris, d'où la chaîne partait +pour Marseille. Qu'on se figure une énorme voûte circulaire, comme +notre Halle au blé, mais fermée, obscure comme un four. Telle était la +Tournelle, dépôt des galériens. Là (barbarie très-inutile), ils +étaient scellés par le cou à des poutres énormes sans pouvoir +s'asseoir ni se coucher. Aux soupirs, aux gémissements, répondaient +des averses effroyables de nerfs de boeuf, donnés au hasard des +ténèbres. Des faibles, des vieillards mouraient. Pour n'être enchaîné +que de la jambe, on payait tant par mois. Le capitaine de la chaîne, +qui se chargeait de la conduire, n'aimait à mener que les forts pour +éviter la dépense des chariots nécessaires aux malades. Donc, au 17 +décembre, la chaîne où était Marteilhe se trouvant déjà à Charenton, +par une gelée à pierre fendre, on les dépouille tous pour fouiller +leurs habits, prendre le peu qu'ils avaient d'argent. Nus de la tête +aux pieds, deux heures durant, au vent de bise! Plusieurs sont raidis +et gelés; les coups n'y font plus rien, ils restent. D'autres meurent +dans la nuit, dix-huit en tout. Voilà la chaîne plus légère, et le +chef s'en va plus content. C'était l'usage. De cinquante qu'on emmena +de Metz, cinq étaient morts au premier jour de route. D'autres à +chaque étape. Le capitaine en était quitte pour avertir l'église, +prendre attestation des curés. + +Ceux qui voient, dans les tableaux spirituels, ternes et secs, de +Joseph Vernet, nos galères de Toulon, se doutent peu de la réalité. Il +n'y eut jamais machines si grossières. Point d'entre-pont. La cale +était un petit trou où l'on mettait les vivres et où l'on jetait les +malades. Tout le monde couchait sur le pont, ou plutôt ne couchait +pas; faute de place, on restait assis. À un bout, une table sur quatre +piques, où siégeait, mangeait le comite, l'âme de la galère. Courant +près des bancs des rameurs, criant, jurant, hurlant avec la fureur +provençale, il promenait sur cette file de dos nus l'horrible +sifflement du nerf de boeuf, qui tantôt frappait une ampoule, tantôt +se relevait sanglant. Par moments, épuisé de sa course effrénée, il +allait se rasseoir sur son trône de fer. Ses bourreaux en second lui +succédaient, et il n'y avait pas de repos. S'ils avaient molli un +moment, le capitaine, de son château de poupe, l'eût vu, eût menacé de +les jeter à l'eau. C'était toujours un cadet de famille, un chevalier +de Malte, élevé dans la férocité de l'ordre, durci aux guerres des +Barbaresques; sous l'habit de l'homme de cour, un coeur de +soldat-moine, blasphémant tout le jour, n'invoquant que le diable, +sans Dieu, ni foi, ni pitié, ni famille. N'ayant pour héritiers que +Malte, ils mangeaient tout, vivaient royalement, buvaient et faisaient +chère exquise, dans cet enfer de coups, de cris, d'hommes affamés. + +Rien de plus gai qu'une galère. Tout s'y faisait rhythmiquement au +concert parfait de la rame. Si l'on s'arrêtait quelque peu, les marins +provençaux tendaient lestement une tente. Un d'eux battait du +tambourin. Ces furieux danseurs, comme autant de sauvages, +trépignaient une ronde ou sautaient la _moresque_, les sonnettes aux +genoux, sans souci du cercle lugubre des hommes enchaînés sur leurs +bancs. + +Ceux qui, pendant des nuits, de longues nuits fiévreuses, sont restés +immobiles, serrés, gênés, par exemple, comme on l'était jadis dans les +voitures publiques (j'y ai été une fois cent heures de suite), ceux-là +peuvent deviner quelque chose de cette vie terrible. Ce n'était pas de +recevoir des coups, ce n'était pas d'être, par tous les temps, nu +jusqu'à la ceinture, ce n'était pas d'être toujours mouillé (la mer +lavant toujours le pont très-bas). Non, ce n'était pas tout cela qui +désespérait le forçat. Non pas encore la chétive nourriture, qui le +laissait sans force. Le désespoir, c'était d'être scellé pour toujours +à la même place, de coucher, manger, dormir là, sous la pluie ou sous +les étoiles, de ne pouvoir se retourner, varier l'attitude, d'y +trembler la fièvre souvent, d'y languir, d'y mourir, toujours enchaîné +et scellé. + +La cale, où quelquefois on mettait le mourant, qui eût gêné trop la +manoeuvre, en faisait bien vite un cadavre. L'odeur y était si +terrible, qu'on défaillait en y entrant. On y était mangé des poux. +«Quand j'étais forcé d'y entrer, dit l'aumônier Bion, j'étais à +l'instant suffoqué et couvert de vermine. Il me semblait marcher dans +l'ombre de la mort. Pour confesser, il me fallait, dans ce lieu si +étroit, me coucher le long de l'agonisant, parfois tout contre un +autre qui déjà avait expiré.» + +Charité rare! les aumôniers, presque tous, étaient des Lazaristes fort +durs. Ces disciples de Vincent de Paul, dans leur simplicité +apparente, leur rudesse, leur malpropreté (Marteilhe, 277), avaient +dupé les rois et les Jésuites même. Ils avaient fait une énorme +fortune, desservaient les chapelles royales, étaient aumôniers de +l'armée, de la flotte; ils avaient même part à la nomination des curés +de village. Ils furent les très-cruels persécuteurs des forçats +protestants, épiant, entravant leurs communications, les empêchant de +recevoir les charités de leurs frères, secours si nécessaires sans +lesquels ils mouraient de faim. Quiconque était surpris distribuant +cet argent devait mourir sous le bâton. Bion, Marteilhe et autres, +racontent, avec terreur encore, ce que c'était que ce supplice. Le +patient, collé sur un canon, bras et jambes liés en dessous, le corps +nu, attendait... Un silence horrible se faisait. On prenait pour +bourreau un Turc des plus robustes, qui, nu lui-même, pendant +l'exécution, était frappé derrière par le comite, qui l'éreintait, +s'il frappait mal. Le Turc avait en main un rondin à noeud, véritable +assommoir. La vue du corps supplicié était telle, dès les premiers +coups, que des galériens endurcis, malfaiteurs, meurtriers, en +détournaient les yeux (Bion). + +C'est le supplice qu'endura M. Sabatier, un homme de courage héroïque, +qui aima mieux mourir que de révéler le nom du banquier qui lui +transmettait l'argent pour ses frères. Quand la peau et la chair +furent détachées des os, qu'on crut qu'il expirait, on mit, selon +l'usage, du sel et du vinaigre sur cette chose informe qui restait. Il +survécut pourtant, mais la voix ne lui revint pas, ni le cerveau. Il +n'était ni vivant ni mort. + +Les Lazaristes traitèrent presque de même des protestants qui ne +pliaient pas le genou à la messe. Cette barbarie (que le roi +désapprouva, dès qu'il l'apprit) fut exercée dans six galères. On +porta les patients évanouis et déchirés dans l'horreur de la cale. +Bion, hors de lui-même, noyé de larmes, y descendit, les trouva à peu +près sans voix, calmes et doux, non abattus moralement. Ils furent +étonnés et touchés de ses larmes, le consolèrent. C'était trop, son +coeur échappa. «Leur sang prêchait, dit-il, et je me sentis +protestant.» + +Ce qui est curieux, c'est que le comite même, bourreau patenté des +galères, parfois endurci trente années à déchirer la chair humaine, +finissait par faiblir. Marteilhe en conte un fait étrange. Blessé par +la mitraille d'une frégate anglaise, ne pouvant presque remuer le +bras, guéri à peine, il retourne à la rame. Le comite arrive d'un air +féroce: «Que fais-tu là, chien d'hérétique, _giffe_ (_propre à rien_, +en provençal)? De quoi te mêles-tu, de ramer? Va-t'en donc au +_paillot_ (c'était la chambre des vivres).»--La nuit, il le fait +venir, lui dit: «J'ai peur de l'aumônier. Je voudrais ménager vos +frères; s'ils sont damnés dans l'autre monde, ils seront bien assez +punis.» + +Ainsi le ciel moralisait l'enfer. Le spectacle constant d'une vertu si +douce, d'une patience si inaltérable, troublait les tigres de pitié. +Si le comite était vaincu, jugez du peuple. Plusieurs se dévouèrent +aux derniers périls pour aider, guider la fuite des persécutés. On put +souvent voir à la chaîne avec le protestant, le catholique charitable +qui avait voulu le sauver. Avec le forçat de la foi ramait le forçat +de la charité. On y voyait le Turc, qui, de tout temps, au péril de sa +vie, et bravant un supplice horrible, servait ses frères chrétiens, se +dévouait à leur chercher à terre les aumônes de leurs amis. Ces hommes +admirables avaient si bien l'élan et l'ivresse de la charité, que, +quand ils obtenaient ce périlleux bonheur, ils remerciaient Dieu à +genoux. + +Oh! noble société que celle des galères. Il semblait que toute vertu +s'y fût réfugiée. Obscur ailleurs, là, Dieu était visible. C'est là +qu'il eût fallu amener toute la terre. Un homme l'a senti, le Puget. +Ses atlas de Toulon, pris évidemment sur le vif, vont tellement au +coeur, qu'on croit sans peine qu'ils ont été saints. + +Ce monument sacré, que vous voyez au Louvre, semble une halte de +rameurs. Les deux hommes, de la ceinture en bas, ne sont plus hommes, +mais élément: ils sont devenus mer, ce n'est qu'algues et coquilles. +Mais le reste est au ciel. Leurs yeux y sont tournés, dans une +adorable douceur. + +L'un, jeune encore, naïf, oppressé de souffrances, touchant ses reins +endoloris, n'en a pas moins son âme en haut. Il espère dans la mort et +l'immortalité, il a aux lèvres un souffle faible, mais il voit quelque +chose, une lumière... Il va monter, ce semble, dans un rayon de la +foi. + +L'autre, d'âge plus mûr, si aimable (qui ne l'eût aimé? qui n'eût +voulu un tel ami?) est une nature crédule, tout imaginative. Il a +oublié la douleur, est absent du présent. La main enfoncée dans sa +joue, il jette l'ancre dans son passé. Il a débarqué heureusement au +paradis de sa jeunesse. Il voit là des choses charmantes. J'en suis +sûr, c'est sa mère, sa bonne femme, ses petits enfants... Doux +foyer!... Que je crains qu'il ne s'éveille tout à l'heure et plus +amèrement ne pleure son bonheur écoulé! + + + + +CHAPITRE XXII + +PRISONS DE FEMMES ET D'ENFANTS--LES REPENTIES--LES NOUVELLES +CATHOLIQUES + +1686 + + +Des dames catholiques, pour faire leur cour, ou par excès de zèle, +plusieurs par vraie bonté, avaient sollicité d'être geôlières. Quand +on songe qu'en France, jusqu'à nous (1840), les femmes étaient gardées +par des hommes, on ne peut qu'applaudir au dévouement de ces dames. +Les hôtels de madame de Saint-Simon, de Lamoignon et autres, devaient +être, ce semble, d'assez douces prisons. En pratique, la chose se +trouva inexécutable. Les curés, qui régnaient absolument chez ces +dévotes et n'en bougeaient, rendaient la vie terrible aux +prisonnières. Dans ces maisons à eux, sans surveillance, ils se +livraient à d'étranges fureurs. Dès le lendemain de la Révocation (7 +décembre 1685, _Corr. adm._, IV, 385), les magistrats s'affligent, +s'inquiètent. Harlay et la Reynie se confient leurs tristesses. Ils +écrivent «que plusieurs craignent de se faire catholiques pour n'être +pas livrés aux dévots, aux zélés.» La Reynie mande et admoneste «un +_bon_ curé, qui, par bonne intention, jeteroit tout par les +fenestres.» + +Le zèle de ces pasteurs allait fort loin. L'évêque de Lodève (prélat +austère, mais furieux) avait chez lui, dans sa prison épiscopale, une +jeune demoiselle. Chaque jour, infatigablement, il allait la trouver +et la catéchisait. Et, chaque jour, voyant qu'il réussissait peu, des +arguments il passait aux injures et même aux voies de fait, aux coups +de poing; il la rouait de coups (E. Benoît). + +Les couvents étaient, sans doute, des prisons plus convenables. On +remit aux religieuses nombre de femmes mariées qu'on séparait de leurs +maris. L'inconvénient, c'est que d'abord, dans leur excessive +ignorance, elles avaient horreur de leurs prisonnières, ne les +distinguant pas des juives, ou bien croyant qu'elles n'avaient de Dieu +que Luther et Calvin. Les supérieures, faites à la tyrannie, +s'exaspéraient aux plus humbles résistances. Les nonnes, vraies +enfants, traitées comme des petites filles et soumises à toute +humiliation, trouvaient naturel de traiter de même une dame, qui +généralement, par son austérité, sa supériorité d'esprit et de +culture, eût dû inspirer le respect. Dans ces maisons de femmes, avec +leurs grilles et leurs clôtures, l'homme était maître cependant; +l'aumônier obsédait la prisonnière dans sa cellule, réglait les +pénitences, ordonnait les sévérités. C'est de lui, de lui seul, +qu'elle dépendait entièrement. + +Celles qui furent plongées aux noirs cachots des citadelles avaient du +moins plus de tranquillité. Le geôlier militaire (par pitié ou argent) +les ménageait et parfois même leur permettait de se réunir et de +chanter ensemble leurs psaumes. Les vieux donjons d'Angers et de +Saumur, de Ham, du Pont de l'Arche, si humides et si sombres, seraient +devenus ainsi de petites églises. + +De temps en temps, on vidait les prisons. On ramassait de grands +troupeaux de femmes et de vieillards, qu'on entassait dans un vaisseau +et qu'on jetait sur une plage d'Amérique. Un Français, des Cévennes, +se trouvant dans un port d'Espagne, y vit un de ces vaisseaux. Sur le +pont, quelques dames prenaient l'air; elles avaient la mort sur le +visage. Il causa avec elles, et apprit qu'il y avait dans l'entre-pont +des demoiselles de son pays, une de quinze, l'autre de seize ans qui +était malade à la mort. Elles étaient justement ses cousines. Il +descendit et trouva là, d'une part, quatre-vingts femmes ou filles sur +des matelas, et en face, une centaine de pauvres vieux qui n'avaient +que le souffle. Déjà dix-huit étaient morts depuis le départ de +Marseille. Il pleurait tant qu'il ne pouvait parler. Elles lui dirent +que sa soeur se cachait, errait dans les bois. Elles lui montraient +beaucoup de courage. Il fut mis à l'épreuve; le malheureux vaisseau +se brisa à la côte; on n'en sauva pas la moitié. Sauvées? mais le +furent-elles ces infortunées sans protection, dans la vie hasardeuse +et violente de nos colonies? (V. la lettre, Jurieu, I, XIX, 22). + +La noyade valait mieux encore que l'affreux sort de celles qu'on +gardait, qu'on mettait aux dures et sales maisons des Filles +repenties. Celles surtout qui, pour fuir, avaient pris l'habit +d'homme, on faisait semblant de croire que c'étaient des coureuses +(Marteilhe, 83), et on les jetait dans ces lieux de correction, dont +l'atroce discipline était moins désolante encore que la hideuse +société.--Enfin, celle qui n'en mourait pas, de gouffre en gouffre +allait plus bas encore. On pouvait la plonger dans l'Hôpital général, +ce grand cimetière, un affreux Paris dans Paris, qui a eu jusqu'à +7,000 âmes. Condamnation barbare, et d'horrible sous-entendu. Avec le +désordre du temps, que devenait une femme dans cette profonde mer des +maladies, des vices, des libertés du crime, la Gomorrhe des mourants? +Je frémis, quand j'entends de la bouche de Louis XIV: «Je lui donne +trois mois; puis, _elle ira à l'Hôpital_.» (_Corr. adm._) Cela veut +dire: «Jetée aux bêtes.» Mais, sut-il bien la portée de ce mot? +Heureusement quelqu'un de plus compatissant bientôt la délivrait: la +mort. + +Dans cette succession de douleurs, au fond des citadelles, des +couvents, chez les Repenties et jusque dans cette dernière fosse, +l'Hôpital qui l'engloutissait, que pensait-elle, cette femme, cette +mère? Elle avait deux pensées: l'une qui la relevait, c'était Dieu; +l'autre qui la navrait, ses enfants;--sa fille surtout, sa fille, +seule désormais, livrée à toute chance de péché et de honte, +cheminant par les précipices, hélas! sans que sa mère pût lui donner +la main. + +En décembre 85, avait paru le terrible décret: «_De cinq ans_ à seize +ans, tout enfant sera enlevé dans huit jours.» + +Un enfant de cinq ans!... À un âge si tendre l'enfant fait partie de +la mère. Arrachez-lui plutôt un membre, à celle-ci. Tuez l'enfant. Il +ne vivra pas. Il ne vit que d'elle et par elle, d'amour, qui est la +vie du faible. Les parents avaient beau se convertir, on n'enlevait +pas moins l'enfant. J'ai sous les yeux une lettre de désespoir pour +une petite fille enlevée (_Bull. d'Hist._, 1854, p. 358-382). Quel +changement pour l'enfant même! Combien dur, combien brusque, terrible, +pour une si jeune tête, imaginative et peureuse, comme elles sont à +cet âge. Tout perdu à la fois. Le petit lit si doux entouré d'une +mère, le jardin, la grande cheminée où elle avait sa petite chaise, +plus rien de tout cela! La voilà seule, parmi des étrangères, dans un +grand dortoir froid, à grands corridors froids, vastes cours glaciales +qu'on traverse l'hiver au matin, sur la neige, pour s'en aller à la +chapelle. Là, l'agenouillement sur la pierre, les longues prières +incomprises, l'immobilité morfondue. La nourriture maigre, indigeste, +pauvre pour un enfant qui croît. Des classes interminables, les petits +pieds dix heures fixés aux dalles. Les alternatives violentes d'une +maîtresse passionnée qui a des favorites et des souffre-douleurs, en +change, varie, baise ou châtie, au hasard du tempérament et du moment, +qui ne sait rien, n'enseigne rien. Pour premier, dernier mot, le +fouet. + +On croyait que l'enfant faiblirait aisément, qu'il oublierait le peu +qu'on avait pu déjà lui enseigner. Point du tout. Il montrait souvent +une ténacité singulière. Même celui qui avait un père et une mère de +religion différente, s'attachait invariablement à la religion +persécutée. Une fille de quatre ou cinq ans, mise au couvent par sa +mère catholique, garde huit ans le ferme désir de retourner chez son +père protestant. Une autre de neuf ans reste fidèle à sa mère +protestante; enlevée plusieurs fois, elle résiste toujours. Telle est +la noblesse instinctive, la générosité innée de l'âme humaine. +L'enfant, constitué juge dans la famille par l'autorité insensée, +jugeait que le vrai devait être là où il voyait le martyre. + +Quelles étaient les souffrances de ces petits dans ces longues +résistances? Qui l'a su? Dès sept ans, on les traitait en hommes, et +c'est tout dire. La sage loi ecclésiastique dit: qu'à sept ans +_l'homme est en état de connaissance_, donc, s'il résiste, pervers, +malicieux. De vieilles filles, aigres et colériques, les menaient +violemment, sans savoir ce qu'est un enfant, ni se douter qu'il peut +être brisé. Plusieurs, en sortant de leurs mains, restèrent +épileptiques. Plusieurs moururent, comme ce petit Brun, que la +comtesse de Marsan livra pour jouet à ses domestiques, et qui, battu, +mis au fond des latrines, tourné en rond des heures entières, +constamment éveillé à coups de coude, finit par ne s'éveiller plus. +(_Bull._, 1858, 435.) + +Il y eut des résistances terribles et indomptables, des enfants lions. +Les petites Mirat, orphelines de huit à dix ans, résistèrent douze +années de suite. Enlevées de chez leur grand'mère, par les magistrats +de Meaux et les archers, elles cassent les glaces du carrosse, se +blessent, veulent s'élancer par la portière. Il faut les soldats pour +les contenir. On les met chez un catholique. Elles se sauvent chez des +parents, qui les conduisent, à qui? au président de Lamoignon, qui les +avait fait enlever. Il les met à Charonne, dans un couvent dont elles +sautent les murs. (Élie B., 883.) Reprises et ramenées chez lui, il +les retient sous clef dans son hôtel. Mais là, leur fureur et leurs +cris, la violence de leur résistance font tant de bruit, que le roi +même les rend à leurs parents de Meaux. (_Corr. adm._) C'étaient alors +de grandes demoiselles. On a regret de dire que l'évêque de Meaux, +Bossuet, longtemps s'acharne à les persécuter, obtient leur +emprisonnement. (V. ses lettres, _France prot._ de Harg., article +_Frotté_.) Élie Benoît les a crues hors de France. Nous les voyons à +Meaux sous la très-dure main de Bossuet. + +La spéculation se mêlait à tout cela. Les couvents enlevaient de +préférence les jeunes filles adroites qui avaient des talents +d'aiguille, faisaient de jolies choses qu'on vendait bien (Élie B., +III, 339). Bien plus encore on recherchait, on se disputait même +celles qui payaient de fortes pensions (_Corr. adm._, IV. 353). +L'évêque de Montauban en enlève une de quatorze ans, la met au couvent +de Bordeaux: «car elle aura cent mille écus.» + +Quatorze ans! âge fragile, moment délicat et sacré. C'est là surtout +qu'il faut la mère, ses tendresses, son embrassement. Comment les +traitait-on, ces grandes filles, de sensibilité si vive, qui ont tant +besoin de ménagement? J'en vois une privée de sa mère, qu'un père et +un frère catholiques enferment, battent, jusqu'à plus de vingt ans; +puis, enlevée par des soldats, jetée aux couvents de Toulouse, +profondes oubliettes; on ne l'a plus revue. Dans les couvents de +Nouvelles catholiques, qui se créèrent partout en France, la +discipline était le grand moyen. Barbaries impuissantes. Les +religieuses exaspérées en vinrent à l'idée diabolique de les châtier +devant témoins. Celles d'Uzès avaient huit rebelles. Elles avertirent +l'intendant Basville, et firent venir le juge d'Uzès et le major du +régiment de Vivonne, et, devant eux, ces impudiques, ces furieuses, +dévoilèrent les huit demoiselles (elles avaient de seize à vingt ans), +et les fouettèrent avec des lanières armées de plomb. (V. le récit +dans Jurieu et dans Élie Benoît, 893.) Leurs cris épouvantables +s'entendaient de la rue. + +Que restait-il après des excès si énormes? Les isoler sans doute et +les accabler une à une. Une pauvre fille en lutte contre toute une +communauté, le coeur toujours serré, sentant partout la haine, nourrie +du froid régime, bien calculé, qui énerve et pâlit, abreuvée +d'humiliations, plongée parfois dans un vilain trou noir où elle a +peur, doit sans doute à la longue défaillir ou mourir. Mais la mort, +c'était sa victoire et son affranchissement. Si l'on craignait cela, +on essayait tout à coup autre chose. La rebelle, par un brusque +changement, était mise dans un régime de grande douceur. On l'ôtait à +ces aigres nonnes, rudes béguines de province, et on la déposait dans +les bras, les pieuses tendresses de dames séduisantes qui eussent +apprivoisé l'oiseau le plus sauvage. La maison de Paris, comme la +plupart des couvents de la capitale, élégante et humanisée, était +relativement un paradis. La pauvre fille brisée ne pouvait faire, dans +un si grand changement, qu'elle ne donnât un peu à la nature, ne +respirât, ne détendît son coeur. L'aumônier était Fénelon. + +Le quartier du Palais-Royal, où était cette maison, couvert alors de +grands hôtels, de couvents, et de leurs jardins, était tout autre +qu'aujourd'hui. Trois grands jardins surtout: celui du palais même, +double alors d'étendue, avec le mystérieux pavillon où accoucha la +Vallière; celui des Jacobins, c'est maintenant le marché; celui des +Capucines, qui est la rue de la Paix. Entre les deux premiers, la +butte des moulins de Saint-Roch est, comme elle fut toujours dans ce +quartier, une oasis de silence et de solitude. Là se trouvait le +couvent des Nouvelles catholiques. + +L'autorité n'était pas une femme. Le supérieur (c'est le vrai titre de +Fénelon) était cet homme charmant. Il avait vingt-sept ans quand il y +fut nommé en 1678. Ce choix hardi fut un coup de génie de l'archevêque +Harlay de Champvallon. Pour imposer aux protestants par un semblant +d'austérité, on eût pu prendre un cuistre, un Godet par exemple. +Harlay se moqua des censeurs, voulut des résultats; le spirituel +prélat, peu scrupuleux, crut que la Grâce ne serait efficace près de +ces raisonneuses qu'en parlant par la voix d'un homme jeune, aimable, +pieux, mais très-habile aussi, qui les ferait déraisonner. + +À cet âge il était prodigieusement affiné, noble visiblement et de +rare distinction, faible, un peu vieux dès sa naissance. Il était en +effet le fruit du dernier amour d'un vieillard. Son père, un grand +seigneur, M. Fénelon de Salignac, veuf, et âgé, ayant de grands +enfants, avait épousé, malgré eux, une demoiselle noble et pauvre. +L'enfant qui vint de ce mariage fut fort mal reçu de ses frères, +quoique, destiné à l'Église, il ne pût leur faire tort. Cette +situation pénible ne contribua pas peu à lui donner la grâce et la +douceur, une certaine adresse aussi, pour se faire pardonner de vivre. +De ses ancêtres paternels, tous diplomates, il tenait quelque chose +d'onduleux et d'insinuant. De sa mère, qui, plus jeune, eut plus de +part à sa naissance, il eut des dons aimables et singuliers, ces +heureuses contradictions qui plaisent dans la femme et en font une +énigme; humble et plein du désir de plaire, vif et subtil, et contenu; +le génie propre au monde, mais pour le mettre aux pieds de Dieu. + +Écoutons Saint-Simon qui l'a vu peu avant sa mort et dans la grande +position d'archevêque-prince de Cambrai: «Il avait du docteur, de +l'évêque et du grand seigneur. Il fallait faire effort pour cesser de +le regarder.» Mais les portraits qui restent (à Versailles et +ailleurs) ajoutent des traits moins favorables, quelque chose d'usé, +d'effacé, de trop raffiné, et je ne sais quelle obliquité, un +mouvement fuyant de l'épaule, une allure serpentine, comme d'un +ingénieux sophiste byzantin. Rien de faux et pourtant rien qui rassure +assez. On sent que ce génie complexe dont le propre est l'ondulation, +n'aura pas besoin de mentir pour varier et tromper tout le monde, que +dis-je? pour se tromper lui-même. + +Élevé près de sa mère par un très-savant précepteur dans l'étude de +l'antiquité et surtout dans les lettres grecques, il fit sa théologie +aux Jésuites de Paris. Un oncle qui s'occupait beaucoup de lui, vit +qu'on exploitait trop sa brillante facilité. Il risqua de l'éteindre +pour le fortifier, et le mit à Saint-Sulpice. Cette congrégation, +alliée, amie des Jésuites, moins compromise et plus modeste, s'en +tenait (comme Saint-Lazare) à l'arrêt du pape, qui, dès 1604, avait +défendu d'agiter les grandes questions de la théologie, la vitale +question de la Grâce. L'Église devait aller les yeux fermés, +s'interdisant surtout de se comprendre elle-même. Pour la plupart, +ceci réalisait l'heureux mot de Pascal, son conseil: «Abêtissez-vous.» +Pour d'autres, ce renoncement d'esprit mettant toute religion au +coeur, pouvait les jeter au fatalisme de sentiment, d'amour, qu'on a +appelé le _Quiétisme_. + +Fénelon n'en était pas là encore à Saint-Sulpice. Il lisait les Pères +grecs, et ne rêvait que missions du Levant, apostolat d'Athènes, +délivrance de la Grèce. On le retint ici, et on lui imposa cette +charge de supérieur des Nouvelles catholiques. + +Il n'y eut jamais de situation plus dangereuse. Ces filles arrivaient +là, à peine arrachées de leurs mères, et tout en pleurs. D'autres +ayant déjà passé par des mains dures, ayant souffert plus qu'on n'ose +dire, languissantes, pâlies. Et cependant, tout intéressantes qu'elles +fussent, de leur sérieuse éducation elles restaient militantes. À +mesure qu'elles revenaient à elles par la douceur de cette maison, +elles se défendaient de leur mieux. Eucharis discutait. Elle luttait, +selon sa faiblesse, pour retenir encore le cher enseignement de +famille, si mêlé à sa vie d'enfance et à ses meilleurs souvenirs. +Grand contraste avec le troupeau de tant de femmes domptées qui se +ressemblaient toutes, et de vieilles brebis ennuyeuses. Seulement, +avec ces jeunes filles, il n'y avait aucun progrès à espérer, si on +voulait rester sur le terrain de la logique. Les tirer d'un dogme à un +dogme, c'était presque impossible. Mais fondre tous les dogmes dans +l'attendrissement religieux, perdre tout dans l'amour de Dieu, c'était +la seule voie sûre. Fénelon, on le voit plus tard, avait lu beaucoup +les mystiques. Ce n'est pas tout à coup, après son entrevue avec +madame Guyon, qu'il se trouva avoir cette science et cet +approfondissement. Tout cela venait de plus loin, de ces années +obscures où il en eut le temps, l'occasion, la nécessité. + +Il est bien entendu qu'il ne dit rien de tout cela dans son petit +traité de l'_Éducation des filles_ (1687), livre calculé, hors de +toute théorie, manuel, judicieux, pratique et terre à terre, écrit +pour mesdames de Beauvilliers et de Chevreuse, qui réussit si bien en +cour et qui le fit précepteur du duc de Bourgogne. Un seul mot de +mysticité, dit trop tôt, l'eût perdu près de ses maîtres de +Saint-Sulpice, chez son patron Bossuet, et surtout à Versailles. Un +trait essentiel de ce personnage, qui fut le plus prudent des saints, +c'est que ses intimes amis l'ignorèrent toujours, et que chaque pas où +il se révéla fut pour eux une surprise. Par trois fois, il les +étonna, et quand ils le virent précepteur, et quand ils le virent +quiétiste, enfin quand la publication du _Télémaque_ montra en lui le +romancier sentimental et l'utopiste politique. + +Le Quiétisme florissait à Paris depuis longtemps. Dès 1670, madame +Guyon l'y prêchait sous les formes de l'Amour pur. Je ne crois +nullement que Fénelon, qui y vint alors étudier et vécut dix-huit ans +à Paris (jusqu'en 1688), ait pu ignorer ces doctrines. Elles +n'allaient que trop à son âme tendre et subtile, de sensibilité +contenue. Libre de Saint-Sulpice, transplanté de ce sol ingrat dans le +charmant jardin des fleurs malades, il lui fallut puiser pour elles à +la seule source qu'offrît l'aridité du temps. Le Quiétisme, à son +premier degré élémentaire (obéissance, passivité, renoncement à +soi-même et abandon à Dieu), c'était l'enseignement naturel de la +situation. Dans la mesure prudente où un homme si fin put administrer +ce calmant, il devait engourdir à merveille des âmes endolories, dont +tant de cruels souvenirs renouvelaient les blessures. Jamais, sans ce +loto, le pauvre coeur n'eût oublié. + +Oublier! Mot pénible à dire. Cette maison ruinée, ce père en fuite, +cette mère prisonnière, tout cela revenant dans les songes, avec tel +air des psaumes, faisait pleurer encore, et les beaux yeux parfois en +étaient rougis le matin. À la longue ces ombres austères s'en allaient +pâlissant. On avait des amies, des compagnes caressantes, si tendres! +qu'on eût craint d'affliger. Le parloir agissait. Par les visites de +grandes dames venaient l'air de Versailles, les belles nouvelles, +tout l'olympe de cour, la chronique des nobles mariages. Ajoutez +d'autre part un appel incessant au coeur, un miracle par jour, un Dieu +qui se donne sans cesse et veut se donner davantage. Fénelon, +généreusement, accorde la communion fréquente, et même quotidienne. +État prodigieux, si émouvant pour une enfant à cet âge de crise, de se +sentir toujours son jeune sein habité de Dieu! + +Ainsi, très-haut, très-bas, entre une vie de miracles et une vie déjà +semi-mondaine, entre Versailles et le dixième ciel, l'âme flottait. À +ces brusques passages on s'affaiblit bientôt. Elle perdait surtout de +son activité, avait de moins en moins la disposition de sa raison. Le +meilleur directeur qui constamment dirige, nous ôte l'habitude de +faire un seul pas de nous-mêmes. Mollement soutenu à la lisière, on +n'aime plus à appuyer le pied. Nulle initiative. Il est bien plus +facile de suivre et laisser faire, «d'attendre en attendant,» ce que +dira la voix aimée d'une autorité douce, qui, par moment, sévère, est +encore aimée d'autant plus. + +L'âme ainsi croit ne plus rien faire. Mais l'imagination va toujours +son chemin. Ignoraient-elles, ces jeunes saintes, que les obéissantes, +les charmantes et les empressées, bien connues et triées par madame de +Maintenon, passeraient à sa maison, sous l'oeil et la spéciale +protection? Oserai-je le dire? Quiconque a vu l'agréable uniforme, +noble, sérieux, mais galant, de Saint-Cyr, qui ne dérobe nul avantage +de jeunesse, au contraire fait valoir le cou, le joli bras (gravures +de Lavallée), qui l'a vu pensera que plus d'une convertie sentit là +l'attrait de la Grâce. Celle du roi était assurée à cette maison. Les +demoiselles qui l'amusèrent d'_Esther_ et d'_Athalie_, y trouvèrent +faveur et fortune, et de beaux établissements. + +Du reste, Fénelon lui-même, dans son _Avis à une dame de qualité sur +l'éducation de sa fille_, conseille pour celle-ci deux choses. Il +faut, dit-il, faire de Dieu son ami, l'ami du coeur, être avec lui +comme avec son intime, lui dire tout sans cérémonies. Mais en même +temps il est capital pour la jeune fille de se mettre à portée de +trouver un sage mari, _propre à réussir dans les emplois_. + +Tel est cet habile homme, et tel l'étonnement qu'il donne toujours de +le trouver visant si haut dans la dévotion, et pourtant si pratique +dans la voie de son temps. Mais cela est-il facile à concilier? La +préoccupation des places s'arrange-t-elle bien avec les libertés de la +vraie vie religieuse? Qu'eût dit le Moyen âge de ces deux ambitions, +et de ce mot si fort, qu'il dit légèrement, sans en mesurer la portée: +Être l'intime ami de Dieu! + + + + +CHAPITRE XXIII + +LA FUITE--L'HOSPITALITÉ DE L'EUROPE + +1686 + + +Dans les révolutions de notre orageuse patrie, bien des fois les mêmes +frontières ont vu l'émigration. Bien des fois les forêts des Ardennes, +les gorges du Cerdon, entre Lyon et Genève, nos côtes d'Océan, leurs +anses solitaires, connues du seul contrebandier, ont vu des fugitifs, +sous mille déguisements, chercher leur salut dans l'exil. Toutefois, +entre proscrits et proscrits, grande est la différence. Le protestant +pouvait rester; on faisait effort pour le retenir. Qu'il dît un mot, +et il gardait ses biens et sa patrie, s'épargnait des dangers +terribles. L'émigré de 93 voulait sauver sa vie; celui de 1685 voulait +garder sa conscience. + +La fuite du protestant est chose volontaire. C'est un acte de loyauté +et de sincérité, c'est l'horreur du mensonge, c'est le respect de la +parole. Il est glorieux pour la nature humaine qu'un si grand nombre +d'hommes aient, pour ne pas mentir, tout sacrifié, passé de la +richesse à la mendicité, hasardé leur vie, leur famille, dans les +aventures d'une fuite si difficile. On a vu là des sectaires obstinés; +j'y vois des gens d'honneur qui, par toute la terre, ont montré ce +qu'était l'élite de la France. La stoïque devise que les libres +penseurs ont popularisée, c'est justement le fait de l'émigration +protestante, bravant la mort et les galères, pour rester digne et +véridique: _Vitam impendere vero._ La vie même pour la vérité! + +Voilà pourquoi les chemins du passage, ces défilés, ces forêts, ces +montagnes, ces lieux d'embarquement, sont sacrés de leur souvenir. Que +de larmes y furent versées! Il était rare que l'on partît ensemble. La +famille se séparait parfois pour émigrer par des lieux différents, ou +bien par l'impossibilité de faire fuir des malades, des faibles, des +femmes enceintes qui traînaient de petits enfants. On se quittait, le +plus souvent, pour des destinées bien diverses. Tel périssait, telle +était prise, enfermée, perdue pour toujours. On ne se revoyait qu'au +ciel. + +Le terrible danger d'une séparation éternelle, des lois féroces, +aggravées coup sur coup, rien ne pouvait les retenir. «Celui qui fuit, +aux galères pour toujours. Son dénonciateur aura la moitié de ses +biens (août 1685).»--«Celui qui aide ou guide le fugitif, est de même +pour toujours galérien (7 mai 1686).» Et ce n'est pas assez; on ajoute +_la mort_. + +Nul roman comparable pour l'intérêt des aventures et le pathétique +des situations à ces histoires trop vraies. Un comique terrible, à +tout moment, vient s'y mêler à la tragédie. Il n'est sorte de ruses, +de bizarres déguisements, qu'on n'emploie pour échapper. Les femmes, +spécialement, y furent héroïques, admirables, ne reculèrent devant nul +danger, nulle souffrance. Plusieurs même se défigurèrent pour être +moins reconnaissables. De jeunes demoiselles, devenues tout à coup +intrépides et aventureuses, à quinze ans, à seize ans, se hasardaient +dans les bois, les déserts, à la merci d'hommes de mine affreuse et +affamés d'argent, qui eussent fort bien pu tuer, dépouiller la pauvre +brebis sans défense, au lieu de faire pour elle un pénible voyage, qui +pouvait leur valoir la mort. Marteilhe en cite deux, qui, habillées en +homme, allaient échapper en plein hiver par la forêt des Ardennes, +faire trente lieues sous les arbres chargés de givre, par des voies +défoncées, sur un affreux verglas. Elles furent prises et mises en son +cachot. Elles étaient de son pays et de sa ville. Elles furent si +heureuses de la rencontre, qu'elles en pleuraient de joie. Lui, se +défiant de sa sagesse, il n'accepta pas cette société charmante, et +protégea les innocentes mieux qu'elles ne faisaient elles-mêmes, leur +obtint un cachot à part. + +Il y a mille histoires d'embarquements aventureux. Plusieurs se +jetaient à fond de cale dans les bâtiments qui partaient, sous des +tonneaux de vin, même dans des tonneaux vides ou sous des monceaux de +charbon. Une famille restait là parfois quinze jours dans les +ténèbres, dans des gênes extrêmes, pour attendre le vent favorable. +On allait jusqu'à prendre une simple barque. On se jetait au premier +pêcheur pour passer l'Océan. Le comte de Marancé passa ainsi, avec sa +femme et quarante personnes, dans une barque, malgré la plus rude +saison. Il y avait là des femmes grosses, d'autres qui allaitaient. +Point de vivres. On crut passer vite. Le mauvais temps retint en mer; +on resta des jours et des nuits sous la brume glacée. Les nourrices, +épuisées, n'avaient plus de lait, donnaient de la neige aux enfants. +Tous étaient demi-morts quand la blanche dune d'Angleterre parut enfin +à l'horizon. + +Heureux encore ceux-ci. Mais M. de Bostaguet, un autre gentilhomme +normand, fut attaqué cruellement, et séparé des siens, au moment de +s'embarquer. Nous avons ce récit de sa main même. Il confesse avec +grand chagrin, dans une mâle pudeur de soldat, qu'il avait eu le +malheur de faiblir, qu'ayant chez lui je ne sais combien de femmes, +mère, soeurs, filles et belles-filles, nièces, enfants et sa femme +enceinte, il n'avait pas eu le courage de les exposer aux dragons, et +qu'il avait faibli. Mais la désolation de cette chute était si grande +dans la famille, qu'avec tant d'embarras, une mère de quatre-vingts +ans, des petits enfants, etc., on résolut de se remettre à Dieu, de +laisser tout, terres et maisons, et de fuir à tout prix. Cette lourde +et nombreuse couvée que traînait Bostaguet, ces pauvres femelles +tremblantes, qui avançaient lentement vers la mer, tout cela fut +rejoint bien vite par les soldats, les garde-côtes. Bostaguet et ses +gendres, ses domestiques, se défendirent à coups de pistolet; il y eut +des hommes tués, mais lui-même fut blessé. Cependant le troupeau de +femmes fuyait sur les falaises le long de la mer. Situation terrible, +car à cette heure le flux montait. Bostaguet eut le déchirement de +sentir qu'on allait les prendre, les lui ôter sans doute pour +toujours. Il s'enfuit, fut caché par des paysans catholiques, même par +des curés charitables, mais mal pansé, martyrisé. Enfin, il échappa, +entra dans l'armée de Guillaume. Longues années après, il put faire +revenir ce qui restait de sa famille. + +Tels ne revinrent jamais. Capturés par les Barbaresques, ils furent +vendus en Afrique, en Asie. D'autres prirent des brigands pour guides +et furent assassinés. Des guides mercenaires, pour mieux tromper les +gardes, faire évader un riche, les endormaient en leur livrant des +pauvres. Des forbans se chargeaient de faire passer la Manche, +prenaient des fugitifs à bord; puis, une fois en mer, leur arrachaient +ce qu'ils avaient et les mettaient au fond de l'eau. + +On a réimprimé un beau et terrible récit: _Les larmes de Chambrun_, +pasteur d'Orange. C'était un homme énergique, éloquent, né pour +soutenir tous les autres, et qui pourtant tomba. Il était alité dans +ce moment dans un cruel accès de goutte, à qui une fracture de la +cuisse ajoutait d'atroces douleurs. Dans cette ville, qui appartenait +au prince d'Orange, la dragonnade fut plus furieuse qu'ailleurs, +proportionnée à la haine qu'on supposait au roi pour Guillaume. Le +comte de Tessé, un officier féroce et railleur, fut envoyé là. + +Le logement ne fut pas plutôt fait qu'on entendit mille gémissements. +On ne voyait dans les rues que visages inondés de larmes. La femme +criait au secours du mari lié, roué de coups, pendu au feu, menacé du +poignard. Le mari appelait pour sa femme mourante, qu'un coup avait +fait avorter. Des cris d'enfants: «On tue mon père! on abîme ma mère! +on veut mettre à la broche mon petit frère!...» Quarante-deux dragons +s'établirent dans la chambre de Chambrun et autour de son lit. Ils +allument cent bougies, battent de quatre tambours, se coiffent de +serviettes, fument à son nez pour le faire étouffer. Ils boivent tant +que le sommeil leur vient, mais leurs officiers entrent et les +éveillent à coups de canne. + +Chambrun avait fait fuir sa femme. Mais on la ramène à Tessé. Le rieur +dit cruellement: «Eh bien, tu serviras à toi seule tout le régiment.» +Elle se roula à ses pieds, désespérée. Elle était perdue, si un +religieux à qui Chambrun avait rendu service ne l'eût cautionnée. Sans +la faire abjurer, par un pieux mensonge, il dit: «Elle a fait son +devoir.» + +Rejointe à son mari, elle avisa à le faire emporter. Au moindre +mouvement, il souffrait des maux indicibles. Quand on le vit partir +sur un brancard, toute la ville pleurait, les catholiques comme les +protestants. Les dragons mêmes étaient émus, et, dit-il, changeaient +de couleur. + +Le martyre du malade s'aggrava à Valence. Un cousin de madame de +Sévigné, La Trousse, y commandait. Il lui ôta sa courageuse femme, qui +seule faisait sa fermeté, et le malheureux abjura. Plus tard, guéri à +Lyon, la frontière étant moins gardée, il trouva le moyen d'échapper +déguisé en officier général, avec grand bruit, grand train, une +voiture à quatre chevaux. Sa pauvre femme y eut bien plus de peine, +fuyant de son côté avec trois demoiselles de Lyon. Les guides qu'elles +avaient payés eurent la barbarie de les laisser en pleine montagne. +C'était l'hiver. Elles erraient et ne trouvaient pas le chemin. Elles +restèrent neuf jours sur la neige, chassées dans le Cerdon, traquées +le long du Rhône. Les demoiselles, vaincues de froid, de fatigue et de +faim, voulaient revenir à Lyon et se livrer. Madame de Chambrun eut du +coeur pour les quatre, ne leur permit pas le retour, et finit par leur +montrer enfin des hauteurs les tours de Genève, le salut et la +liberté. + +L'exemple que la petite Genève donna alors est le plus grand, je +crois, qu'on puisse trouver dans l'histoire de la fraternité humaine. +Cette ville de seize mille âmes, pendant près de dix ans, reçut, +logea, nourrit quatre mille fugitifs. Énorme effort, excessive +dépense, et soutenue avec une persévérance admirable. Augmenter +sur-le-champ d'un quart sa population, sa consommation, c'est ce +qu'aucune ville n'aurait supporté. Si Paris a un million d'âmes, +représentez-vous ce que serait l'invasion subite d'un quart en plus, +de deux cent cinquante mille âmes. Ajoutez que, de ce côté, venait la +partie la plus pauvre de l'émigration. Nos braves paysans du Jura, +avec des dangers incroyables, par les sapins, les précipices, en plein +hiver, par les sentiers des chèvres, les faisaient passer un à un, +mais dénués et sans bagages. Comme des naufragés ou comme l'enfant qui +vient de naître, ils abordaient nus à Genève, n'apportant que leur +corps mal vêtu, affamé, souvent martyrisé. Toujours de nouveaux +arrivants. Ils s'écoulaient, d'autres venaient. C'était un torrent de +fantômes; on eût dit la marche des morts vers la vallée de Josaphat. + +Les maisons de Genève ne sont pas grandes. La famille d'alors était +serrée et close, d'une certaine raideur pour l'étranger et d'un +_aparté_ puritain. Tout cela disparut. La pitié et la charité +changèrent violemment ces choses de forme. Les portes s'ouvrirent +grandes. On mit des lits partout, cinq ou six dans chaque chambre. +Telle maison en eut quarante-cinq! Toutes les habitudes changées, +complet bouleversement. La dame génevoise, concentrée jusque-là, un +peu prude et méticuleuse, prend chez elle, avec elle, au saint des +saints de la famille, ces pauvres inconnues. Elle coupe ses robes à +leur taille, se dépouille pour couvrir des enfants presque nus. Grande +table et petite chère. Pour nourrir tout ce monde, elle accepte, elle +impose aux siens une sobriété rigoureuse. Elle vide les greniers et +les caves. Elle prend l'eau pour elle et réserve le vin pour ces +malheureux épuisés. + +Nos Français du Midi, sous la bise de Genève, au souffle du mont +Blanc, dans ces grands courants froids que le Rhône, que l'Arve, ces +furieux torrents, amènent là de toutes parts, supportaient avec peine +le cruel hiver de 1686. Leurs hôtes, non contents de manger avec eux +tout ce qu'ils avaient, s'endettèrent généreusement. De leur crédit +chez les marchands, ils enlevèrent du drap, du linge, des chaussures, +habillèrent tout ce peuple. Nos Français discrètement, pour ménager le +bois de la maison et soulager leurs hôtes, les laisser respirer un +moment, allaient presque tous chercher un peu de soleil sur la pente +abritée que depuis on appela le _Petit Languedoc_. Cette rampe domine +le beau Jardin des plantes que Rousseau, Candolle et Saussure, rendent +tellement illustre. Mais ce grand souvenir de la charité génevoise +glorifie plus encore ce beau lieu et le rend sacré. + +Cependant arrivaient les lettres insistantes de Louis XIV pour qu'on +chassât les réfugiés. La petite ville, sans armes, avec ses vieux +mauvais remparts, n'eut garde de désobéir. On ordonna à son de trompe +leur expulsion. Il en sortit des foules par la porte de France. Mais, +à minuit, on les faisait rentrer par la porte de Suisse. Pendant que +les crieurs proclamaient leur bannissement, les huissiers de la ville +en habit noir faisaient pour eux la collecte de porte en porte. Fureur +et menaces du roi, qui va, dit-il, agir. Genève, en ce péril, décida +que ceux qui viendraient désormais seraient conduits à Berne. Mais +rien ne put lui faire abandonner ceux qu'elle avait reçus. Elle en +garda trois mille. Berne et Zurich la rassurèrent en lui offrant au +besoin une armée de trente mille hommes. (V. l'intéressant mémoire de +M. Gaberel, tiré des actes.) + +Au reste, de quoi s'étonner? quoi de plus français que Genève, ce lac +sacré, ce doux pays de Vaud? La France y recevait la France. Ceux +qu'elle doit surtout remercier, ce sont les nations étrangères, +d'autres langues, de moeurs opposées, qui nous ouvrirent les bras +noblement, généreusement. L'Allemagne du Nord, dans son ingénieuse +hospitalité, fit que ces fugitifs se crurent dans la patrie, leur fit +exprès des villes pour vivre ensemble où on ne parla que leur langue. +Ils eurent leurs tribunaux et se jugèrent eux-mêmes. L'Angleterre, +magnifiquement, dépensa sans compter, sans se lasser jamais. Elle +donna l'argent; et un de nos réfugiés, Schomberg, lui porta la +victoire. + +Mais, de toute l'Europe, la plus excellente hospitalité fut celle de +la Hollande. Elle fut l'_arche_ dans ce déluge. Peuple froid de +parole, mais chaud en acte, solide en amitié, avare pour être +généreux. Au jour de la Révocation tous donnèrent largement, tous, +juifs, luthériens, anabaptistes, catholiques même. Mais, ce qui valait +mieux, excellents organisateurs dans les choses de la charité, les +Hollandais créèrent de nombreux établissements de refuge, et surtout +pour les femmes. Chaque ville voulut en avoir. Ici, les dames furent +reçues, là les femmes de ministres, ailleurs les jeunes demoiselles. +Tout cela, par une noble attention, dirigé par des Françaises. Vivres, +pensions, propriétés, rien ne manqua à ces établissements. Amsterdam +bâtit mille maisons pour les nôtres. La Frise et toutes les provinces +leur donnaient des terres et des exemptions d'impôts. Ce n'est pas +tout. Les Hollandais, les Anglais de concert, firent savoir dans la +Suisse, qu'ils n'avaient pas assez de pauvres, d'émigrés et de +fugitifs, et prièrent qu'on leur en cédât. + +Racontons le meilleur. Dans ce grand élan de pitié, quand les +complaintes des martyrs se chantaient partout en Hollande, le coeur le +plus touché, le plus tendre, qui n'en disait rien, c'était la belle et +bonne femme de Hollande. Elle qui ne vit que d'intérieur, de famille +et de doux ménage, elle sentit à fond cette terrible révolution de la +famille, tant d'époux séparés, de veufs et d'orphelins. Elle adoptait +ceux-ci, accueillait ceux-là. Souvent, en donnant tout, elle voulait +davantage et se donnait elle-même. Les dames les plus riches +ambitionnèrent et recherchèrent la main des plus pauvres de ces +exilés. C'était le plus souffrant, celui qui avait tout perdu, santé, +famille, enfants, celui qui arrivait le plus frappé de Dieu, à qui +leur coeur allait de préférence. Qu'on me permette ici de m'arrêter, +de rappeler un fait plus ancien qui précède la Révocation, mais qui +s'est renouvelé souvent dans ce siècle. + +L'antique église des vallées vaudoises des Alpes, image trop fidèle du +christianisme primitif, dans son innocence agricole, n'était que plus +haïe des papistes et très-spécialement des Jésuites du Piémont. +Tout-puissants à la cour, de vingt ans en vingt ans, ils y firent +lâcher les soldats. Dans la persécution de 1655, tout le petit pays +étant couvert de troupes, écrasé, sauf les hauts sommets neigeux, +inhabitables, l'intrépide pasteur Léger s'y maintint, résolu à ne pas +quitter son troupeau. Plusieurs hivers durant, sans abri que les +antres, vivant du peu que des hommes hardis y portaient à grand +risque, toujours il échappa à la poursuite des dragons. Mais il +n'échappait pas à la nature terrible de ces lieux. Plus d'une fois, la +tourmente l'enleva, le jeta demi-brisé dans les torrents. Plus d'une +fois, sur des pentes rapides, il fut roulé par l'avalanche. Souvent, +couvert de givre, la barbe et les cheveux hérissés de glaçons, il +perdait figure d'homme. On le priait en vain d'abandonner cette vie +impossible. Il s'obstinait. Mais il devenait sourd, aveugle par la +neige, et ses membres roidis lui refusaient le mouvement. Il fallut +donc descendre. Il arriva en Suisse et sur le Rhin, n'ayant rien que +sa Bible, dévasté, ruiné, une ombre d'homme, hélas! une ombre +douloureuse, ne faisant un pas sans gémir. Il était dans son lit quand +une lettre lui vient de Hollande, la lettre d'une dame veuve. Cette +dame, fort riche, lui écrivait que, s'il n'était malade, elle n'eût +pas osé s'offrir à lui, mais que, dans cet état, elle croyait pouvoir +le prier d'accepter sa main. Cette charmante bonté eut l'effet d'un +miracle. Notre homme, hier dans les affreux glaciers, tombe dans une +bonne ville de Hollande. Son antre est maintenant une opulente maison, +un nid chaud, partout tapissé. La dame qu'à sa lettre il croyait +vieille, voici que c'est une jeune sainte, qui veut le servir à +genoux. Il remercie Dieu, ressuscite. Son grand coeur et sa gratitude, +son amour, le refont. Le voilà un autre homme plus vivant qu'il ne fut +jamais, plus chaleureux. On le sent à son livre, à cette oeuvre +admirable, la brûlante histoire des martyrs. + + + + +CHAPITRE XXIV + +MASSACRE DES VAUDOIS--LES VOIX D'EN HAUT ASSEMBLÉES DU DÉSERT + +1686 + + +«Poussons au ciel nos acclamations, dit Bossuet (25 janvier 86), et +disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, ce que les 630 +Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine: «_Vous avez +affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques. Roi du ciel, +conservez le roi de la terre!_» Voilà ce que nos pères ont admiré. +Mais ils n'ont pas vu, comme nous, les troupeaux égarés revenir, leurs +faux pasteurs les abandonner, sans même en attendre l'ordre, et +_heureux_ de pouvoir donner leur bannissement pour excuse.» + +Mot dur pour les ministres, que l'on chassa si cruellement en gardant +leurs enfants! Ceux qui restaient furent jetés aux galères (50 en une +fois dès 1684). Bossuet l'a oublié. Il semble croire ce que le roi +écrit en Hollande et en Angleterre (20-27 déc. 85). «Qu'il n'y a +_point de persécution_, que les protestants émigrent _par caprice +d'une imagination blessée_,» etc. (V. Dépêches de d'Avaux.) + +Qui est persécuté? L'Église catholique. Voilà qui est étonnant et qui +effraye. Dans son chant de triomphe, se mêle un sinistre gémissement: +«Qu'elle est forte cette Église et que redoutable est le glaive que le +Fils de Dieu lui a mis dans la main! Mais c'est un glaive dont les +superbes et les incrédules ne ressentent pas le double tranchant. Elle +est fille du Tout-Puissant; mais son père, qui la soutient au dedans, +l'abandonne souvent aux persécuteurs; et, à l'exemple de Jésus-Christ, +elle est obligée de crier, dans son agonie: Mon Dieu, mon Dieu, +pourquoi m'avez-vous délaissée? Son époux est le plus puissant comme +le plus beau et le plus parfait de tous les enfants des hommes; mais +elle n'a entendu sa voix agréable, elle n'a joui de sa douce et +désirable présence qu'un moment. Tout d'un coup il a pris la fuite +avec une course rapide, et, plus vite qu'un faon de biche, il s'est +élevé au-dessus des plus hautes montagnes. Semblable à une épouse +désolée, l'Église ne fait que gémir et le chant de la tourterelle +délaissée est dans sa bouche.» + +Cherchons qui fait pleurer l'Église. Bossuet nous l'a dit dès +longtemps. Dès 1681, il désigne les esprits forts, les _libertins_, +prêts à profiter des discordes du monde catholique. La presse de +Hollande vient de créer le journalisme (Bayle, 1684). Une inquiétude +générale semble annoncer une révolution religieuse. Le protestantisme +branle, mais le catholicisme est-il solide? + +Qu'arriverait-il, si, du dogme vieilli, l'esprit nouveau faisait +éclore un christianisme sans dogme? + +Longtemps, dans un repli des Alpes, avait existé une telle église, +nue, naïve, innocente et sans théologie. Depuis un siècle à peine, +elle avait, de confiance, adopté des ministres de Genève, mais n'en +restait pas moins fort loin de l'esprit de Calvin, dans une heureuse +impuissance de rien comprendre à sa doctrine. Pauvre petite église, la +plus antique de l'Europe, par sa simplicité, elle allait se trouver +aussi la plus moderne, et la plus près de nous. N'était-ce pas, à +l'autel des Alpes, que la foi, la philosophie, s'épouseraient dans la +liberté? + +Sans bien s'expliquer tout cela, Rome, d'une haine instinctive, avait +poursuivi les Vaudois. Elle en semblait troublée plus que de la +savante et disputeuse Genève. Toujours, elle avait eu à Turin un nonce +ardent, prêt à saisir toute occasion d'obtenir la persécution. Le +politique et rusé Savoyard, qui regardait toujours de sa montagne d'où +soufflait le vent de l'Europe, ayant besoin du pape par moments, alors +faisait ce qu'il voulait. La propagande organisée de longue date à +Turin, Annecy, Grenoble, etc., par le Jésuite Possevino et le doux +saint François de Sales, procédait par l'argent, l'intrigue, surtout +les vols d'enfants. Mais cela ne suffisait pas; dans ces mystérieux +conciliabules dominaient des dévotes italiennes plus ardentes que le +clergé même, violentes, effrénées Madeleines, qui (comme la Pianesse +en 55) se croyaient damnées sans remède si elles ne se lavaient dans +un bain de sang. + +Pour être sûr d'en répandre beaucoup, il suffisait d'imposer aux +Vaudois des logements militaires. Tout le monde connaissait, et par la +tradition, et par le livre de Léger et ses gravures si populaires, +l'effroyable trahison de 1655. Sous un tel souvenir, le petit peuple +n'oserait jamais se fier aux soldats et se ferait exterminer plutôt. +En y portant la dragonnade, on pouvait espérer cela. On travailla +l'été de 1685. On fit comprendre au roi que tous les émigrants iraient +à cet asile, et, dès le 12 octobre, voulant le leur fermer, il intima +à la Savoie d'occuper militairement et de convertir les Vaudois. Il +insista, offrit des troupes. Le duc, jeune homme de vingt ans, n'était +pas pour lui résister. + +Les Vaudois effrayés envoyèrent à Turin, et ne furent pas même reçus. +Leurs ministres disaient qu'il n'y avait rien à faire qu'à se +soumettre et souffrir tout. Cela était-il possible? On accepte le +martyre pour soi; mais comment l'accepter pour sa femme et ses +enfants? Comment livrer les faibles à l'infamie, l'innocence aux +souillures? Résister, ne résister pas, c'était même chose; la +confiance de 55 eut même résultat que la défiance de 86. Les Vaudois +savaient bien que, pour les dévots savoyards, pour l'idolâtrie +piémontaise, leur terre sans madones et sans moines était la terre +maudite, où l'on pouvait tout faire, où nul excès n'était un crime. +D'autre part, les Français, c'étaient ceux de la dragonnade, ces +terribles railleurs, sans pitié dans leurs jeux, cruellement +facétieux dans l'outrage et dans les supplices. Tout leur esprit +n'empêche pas que, si on leur trouve un mot d'ordre, un sobriquet pour +l'ennemi, ils ne le répètent à l'aveugle, n'aboient tous à ce mot, +comme la meute à l'hallali du cor. Ici, ce mot était _barbets_. Les +ministres dans ce dialecte s'appelant _barbes_, on nommait _barbets_ +les Vaudois. Avec cela, on répondait à tout, et tout était permis. +«Des hommes? non, ce sont des _barbets_.» + +Les Suisses et les princes allemands, dont ils implorèrent +l'intercession, ne leur donnèrent rien qu'un conseil misérable et +impraticable, de quitter leur pays, de passer les Alpes en janvier. +Voyage bien difficile aux hommes, impossible aux familles. Il eût +fallu laisser leurs femmes, leurs enfants. L'abattement de l'Europe +était extrême. Nul ne soufflait. Un roi de France, tellement uni à +l'Angleterre, maître en Savoie, terrible aux Espagnols, qui, voyant +ses soldats en Béarn, avaient demandé grâce, un roi qui menaçait +l'Empire et voulait la moitié du Palatinat, un roi tellement absolu en +France, qui régnait jusqu'à l'âme, changeait la religion d'un +mot,--c'était un objet de terreur pour toute la terre. La Hollande, on +l'a vu, priait que Dieu attendrît le coeur du roi. Les réfugiés, dans +des vers datés de 1686, prient «ce grand prince, en qui on admire tant +de vertus, de comprendre que la rigueur qu'on lui conseille est un +piége pour l'empêcher d'être élu empereur.» Au 1er janvier, l'éloquent +Saurin, prêchant à la Haye, dans les voeux attendris qu'il fait pour +la Hollande et pour ses alliés, prie aussi pour Louis XIV: «Et toi, +prince redoutable que j'honorai comme mon roi, Dieu veuille effacer +de son livre les maux que tu nous a faits, les pardonner à ceux qui +nous les font souffrir.» + +Tel est le vrai christianisme, ennemi de la résistance. Quand il est +conséquent, il reproduit son origine, la soumission à l'Empire, la +résignation sous Tibère, l'oubli de la patrie pour la patrie céleste, +un pieux consentement à la mort de la liberté. Les ministres ici +parlent aussi bien que les évêques. Basnage ou Saurin valent Bossuet. +En Languedoc, comme aux Alpes, les ministres empêchèrent d'armer. Il +ne tint pas à eux que le roi n'eût un triomphe durable et éternel. + +Dans ce silence inouï de la terre, il montait dans l'apothéose, ne +voyant plus ce monde, entendant tout au plus quelques plaintes +soumises et de faibles gémissements, mélodie du triomphe, douce au +triomphateur, quand il entend derrière l'esclave soupirer et prier. +C'était le moment où Lebrun, faisant tomber les toiles du plafond de +sa Galerie, dévoila tout à coup cet Empyrée, tout d'or et de peintures +étincelantes. La monstrueuse enflure des Borées qui soufflent la +gloire n'était rien en comparaison de l'enflure délirante des +inscriptions, outrage aux nations qu'on voit renversées de la foudre, +terrassées, garrottées. Le roi regarda froidement, trouva cela +naturel, ne fit aucune objection. + +Ce défi à l'Europe, ce ne fut pas assez de le mettre à Versailles, +chez le roi, on le mit à Paris sur la place publique. Les nations +vaincues, les mains liées derrière le dos, furent exposées en bronze, +comme au pilori de l'histoire. Un Cerbère sous le pied du roi +figurait l'hérésie, la France protestante, moins liée qu'écrasée. À ce +roi pape, à ce roi Dieu, qui, par delà la victoire extérieure, avait +eu la victoire sur l'âme, ce n'était plus des sujets qu'il fallait, +mais des adorateurs. Le dévot courageux qui, sans ménagement pour le +roi, au risque de déplaire, dressa l'idole et l'adora, fut le duc de +la Feuillade. Le 24 mars 1686, il donna ce spectacle à la place des +Victoires. À la façon des madones italiennes, le dieu devait avoir +sous lui une lampe toujours allumée, en faveur des fidèles qui +viendraient y faire des prières ou suspendre des _ex-voto_. Ce +luminaire fut ajourné, pour ne pas déplaire à l'Église. La Feuillade +attendit. À sa mort, la chapelle devait être son propre tombeau. Un +souterrain, partant de son hôtel et passant sous la place, permettait +de placer, sous le maître le fidèle esclave. + +Le roi envoya le Dauphin pour l'érection de la statue. Il quittait peu +Versailles. Son sang s'était aigri. La violente politique de ces +dernières années, la violente alimentation qui le surexcitait, les +furieux conseils de Louvois, bombardements, proscriptions, tout +faisait fermenter en lui une humeur âcre. Les plus légères +contradictions, dans cet état de colérique orgueil, deviennent +horriblement sensibles. Le roi avait chez lui un audacieux +contradicteur,--un homme? non, nul n'aurait osé,--mais la nature +osait. Pendant qu'il se voyait aux plafonds de Versailles, plus +qu'homme, un soleil de beauté, de jeunesse et de vie, cette effrontée +nature lui disait: «Tu es homme.» Elle se permettait de le prendre à +l'endroit par où tous sont humiliés. Il avait eu des tumeurs au genou +et avait patienté. Elle lui en mit une à l'anus. Nul remède, que +chirurgical, une opération très-nouvelle, partant fort solennelle, qui +ne manquerait pas de retentir en Europe, dont la chirurgie ferait un +triomphe, une éternelle fanfare, pour glorifier l'opérateur hardi. Il +allait devenir, comme cet homme de Molière, _un illustre malade_, une +victime renommée, un fameux patient. On gardait ce secret encore, mais +il ne pouvait tarder d'éclater. Quoi de plus irritant que cette +attente? Neuf mois entiers, il résista, recula, craignant l'éclat de +cette affaire, pensant, non sans raison, que l'Europe en rirait, et +s'enhardirait par le rire. + +Dans un gouvernement tellement personnel, la chose était très-grave. +Un prince si cruellement contrarié au plus haut du triomphe même, +pouvait céder aux plus cruels conseils. En réalité, Louvois régna seul +(jusqu'en novembre, jusqu'à l'opération), et fit, avec la signature de +ce malade, des choses excessives et féroces, insensées même, comme de +démolir les maisons des récalcitrants. On cassait, brisait tout. Le +prince de Condé, des fenêtres de Chantilly, voyait piller, ruiner ses +vassaux, c'est-à-dire lui-même. Dans la banlieue même de Paris, au +village de Villiers-le-Bel (Élie Benoît, 903), deux cents charretées +de meubles furent enlevées, vendues par les dragons et par les faux +dragons. Des paysans hardis prenaient cet habit pour piller. + +Si on agit ainsi à deux pas de Versailles, qu'était-ce au loin, dans +les vallées vaudoises? À l'armée de Savoie, Louvois en joignit une de +quatre mille hommes. C'étaient huit ou dix mille soldats contre deux +mille paysans. Visiblement, on voulait écraser. Pour comble, au moment +même, ou pour les sauver ou pour les tromper, le duc gracieusement +leur permit de partir, ce qui les divisa. Les uns ne s'y fiaient pas, +voulaient combattre. Les autres se soumettaient, ne s'armaient pas, se +croyaient gardés par leur innocence. À la vallée de Saint-Germain, +violente résistance, qui irrita et fit faire mille actes cruels. Pour +pénétrer plus haut, ils se firent guider par des femmes dont on fit +sauter la chemise; ces pauvres créatures, ils les faisaient marcher en +les piquant derrière de la pointe de l'épée. + +Dans la vallée de Saint-Martin, tout ouvert, nulle défense. On vient +amicalement au-devant des troupes, qui tuent, pillent, violent. +Ailleurs, les généraux, le Français Catinat, et le Savoyard Gabriel, +oncle du duc, donnent des paroles de paix, désarment et lient les +hommes, les envoient à Turin. Restent les femmes, les enfants, les +vieillards, que l'on donne au soldat. Des vieux et des petits, que +faire, sinon de les faire souffrir? On joua aux mutilations. On brûla +méthodiquement, membre par membre, un à chaque refus d'abjuration. On +prit nombre d'enfants, et jusqu'à vingt personnes, pour jouer à la +boule, jeter aux précipices. On se tenait les côtes de rire, à voir +les ricochets, à voir les uns, légers, gambader, rebondir, les autres +assommés, comme plomb, au fond des gouffres; tels accrochés en route +aux rocs et éventrés, mais ne pouvant mourir, restant là aux vautours. +Pour varier, on travailla à écorcher un vieux (Daniel Pellenc); mais +la peau ne pouvant s'arracher des épaules, remonter par-dessus la +tête, on mit une bonne pierre sur ce corps vivant et hurlant, pour +qu'il fît le souper des loups. Deux soeurs, les deux Vittoria, +martyrisées, ayant épuisé leurs assauts, furent de la même paille qui +servit de lit, brûlées vives. D'autres, qui résistaient, furent mises +dans une fosse, ensevelies. Une fut clouée par une épée en terre, pour +qu'on en vînt à bout. Une détaillée à coups de sabre, tronquée des +bras, des jambes, et ce tronc effroyable fut violé dans la mare de +sang. + +_Memento._ Ce serait une chose trop commode aux tyrans si l'histoire +leur sauvait ces exécrables souvenirs. Les délicats peut-être, les +égoïstes, diront: «Écartez ces détails. Peignez-nous cela à grands +traits, noblement, avec convenance. Vous nous troublez les nerfs.» À +quoi nous répondrons: Tant mieux si vous souffrez, si votre âme glacée +sent enfin quelque chose. L'indifférence publique, l'oubli rapide, +c'est le fléau qui perpétue et renouvelle les maux.--Souffre et +souviens-toi: _Memento._ + +Pourquoi, dans les bibliothèques, des mains inconnues ont-elles +furtivement arraché partout les gravures du livre de Léger, qui +représentaient les martyres de 1655? Parce qu'ayant profité du crime, +on a voulu l'enfouir dans l'oubli, le faire disparaître.--Je n'ai pas +de gravures, mais je mets à la place ces tableaux véridiques des +martyres de 1686, ces pages arrachées de Muston. Les archives de Turin +lui ont été ouvertes, et l'on voit en tête de son chapitre XV les +preuves de tout genre, qui ne permettent pas de chicaner et de faire +semblant de douter. + +Nulle apparence que ces crimes fussent expiés jamais. Nulle voix ne +s'éleva. La Suisse ne dit pas un mot, ni la Hollande, ni l'Allemagne. +Tous étaient plus effrayés qu'indignés. Chacun tremblait pour soi. Le +succès de la dragonnade, la conversion subite de près d'un million +d'hommes faisait croire que la France avait enfin atteint sous ce roi +l'unité. La tenant en sa main, cette France, comme une épée, que n'en +pouvait-il faire? Le dernier homme et le dernier écu, il aurait pu les +prendre. Elle ne les eût pas refusés, quand elle ne refusait pas l'âme +et la conscience. Les puissances signent à petit bruit une alliance +défensive. Hollande, Suède et Brandebourg, d'autre part Espagne et +Empire, font une armée sur le papier. Armée future, possible, +éventuelle. Le triste empereur Léopold qui, sans les Polonais, n'eût +repoussé les Turcs, sera l'Agamemnon de cette armée hypothétique +(Augsbourg, 9 juillet 86). En supposant qu'elle existât, on avait vu +avec combien de peine ces corps hétérogènes agissent. C'est l'histoire +du dragon à plusieurs têtes et plusieurs queues, dont parle la +Fontaine, monstre effrayant, paralytique, qui ne peut faire un pas. On +en rit à Versailles. Le roi en fut si peu ému, qu'il prit ce moment +même pour réduire sa marine, voulant en employer l'argent à amener +dans son parc les eaux de l'Eure. OEuvre babylonienne qui ne fut +jamais achevée, mais dont les ruines maussades ennuient, attristent +l'oeil. C'est l'effet général du Versailles aquatique. Les très-rares +promeneurs qui visitent, de réservoir en réservoir, cette énorme cité +des eaux, sont étonnés, épouvantés. Ce que les Romains firent pour +les plus nobles buts, pour assainir, abreuver des provinces, donner à +des peuples entiers l'élément de la vie, de la fécondité, a coûté +moins que ce joujou. + +De la cour retournons au peuple. Envisageons l'aspect que présentait +la foule des nouveaux convertis. C'était fort peu de leur avoir +arraché une signature. Il fallait leur apprendre leur religion +nouvelle, la leur faire pratiquer. Beaucoup tombaient malades +sérieusement pour en venir là. Les curés étaient furieux. À +grand'peine les tiraient-ils de leurs maisons pour les faire aller à +l'église, où, sur des listes écrites, on les passait en revue. À la +conversion du Béarn, on fit une procession générale où on les fit +marcher entre des lignes de soldats. Feu d'artifice, décharges de +mousqueterie, _Te Deum_, rien ne manquait à la fête. Ni la comédie +désolante de ceux qu'on y poussait, et qui semblaient plus morts que +vifs. On les mettait à genoux, on leur faisait subir la messe. Mais, +quand il était question de les faire communier, les lèvres +contractées, les dents serrées, se refusaient; à peine on leur +fourrait l'hostie. Plus d'un, pâle, hâve, au retour s'alitait pour ne +pas se relever. Une femme, menée à la communion par les dragons, ne +parvint jamais à avaler. Elle rendit l'hostie dans un coin. Elle eût +été brûlée vive, si elle n'eût réussi à s'évader. Elle le fut en +effigie devant sa maison. (Lettre insérée dans Jurieu, t. II, XIII, +387.) + +Dans un état si violent, on pouvait s'attendre à d'étranges choses. De +résistance, aucune. Mais justement parce qu'il n'y avait aucun acte, +la douleur s'exaltait et les têtes malades semblaient dans un pénible +enfantement. État contagieux. Même les catholiques étaient troublés. +Dès que les temples furent interdits ou détruits, vers 1685, les +oreilles tintèrent. On croyait entendre des psaumes. La nuit, vers +minuit ou deux heures, ils éclataient. Et cela, non pas seulement dans +les montagnes des Cévennes où l'on eût pu y voir l'écho des chants +lointains de secrètes assemblées, mais à Orthez en plaine découverte, +en Champagne à Vassy. Tel en distinguait les paroles; tel y goûtait +une vague mélodie, attendrissante, un concert d'anges, s'agenouillait, +pleurait. Des femmes y reconnaissaient des voix plaintives. (V. les +certificats dans Jurieu, Lettres, I, VII, 151-3.) + +On défendit sous peine de mille livres d'amende d'aller écouter ces +chants de nuit. Mais on les entendait aussi bien des maisons, passer, +repasser sur les villes. Nul moyen d'atteindre cela. On y courait, et +il n'y avait personne. Seulement, dans les airs, une grande voix de +douleur planant par toute la contrée. + +Elle prit corps, cette voix, en 1686. Au rude mois de janvier, sous le +ciel, à la bise, par les longues nuits sombres, les ouragans neigeux +d'hiver, le peuple, sans pasteur, pasteur lui-même et prêtre, commence +d'officier sous le ciel. Celui qui avait sauvé sa Bible l'apportait; +son psautier? l'apportait. Celui qui savait lire, lisait, un enfant +parfois, une fille. Et qui savait parler, parlait. On chantait à +mi-voix, craignant l'écho trop fort du ravin, des gorges voisines. Car +la montagne émue eût chanté elle-même, au rhythme des forêts de +châtaigniers battus des vents. + +Louvois en eut avis, mais il n'y comprit rien. Il crut que ces +lecteurs, ces prêcheurs, étaient des ministres revenus de Genève. +Noailles, qui connaissait mieux ce peuple, avait dit qu'on ne ferait +rien, si on ne l'enlevait des montagnes. Opération immense et +difficile. On recula. On essaya la ruse. L'intendant du Languedoc, le +fils de Lamoignon, Basville, fit dire à l'homme principal, un garçon +de vingt ans, le Cévenol Vivens, cardeur de laine, que, s'il émigrait, +il emmènerait qui il voudrait. On le trompait indignement. On lui +donna des guides qui le menèrent en Espagne aux pas les plus affreux +des Pyrénées, sur terre d'inquisition. Ainsi ce pauvre peuple, qui ne +demandait qu'à partir, fut refoulé sur lui-même, sur les dragons, sur +les supplices. L'exaltation doubla. Bientôt les femmes tombèrent dans +des extases. Les enfants eurent des visions. + +Qui aurait gardé sa raison dans ces extrémités terribles? L'un des +esprits les plus sévères du siècle, le fort lutteur contre Bossuet, +Jurieu, pasteur de Rotterdam, qui, à cette entrée de la Hollande, +voyait, sans fin, arriver le naufrage, frappé profondément, parut +délirer de douleur, s'aveugler, radoter. Tous en rirent. Le docteur +Bayle en rit. Et le triomphateur Bossuet demande, en haussant les +épaules, si M. Jurieu ne voit pas qu'il devient la risée des siens. +Les _amis_ de Jurieu, ravis de le voir imbécile, firent frapper à sa +gloire la médaille ironique, où sa maigre figure, sous un chapeau de +quaker, cheveux courts et barbe pointue, dans son air extatique, fait +dire: «Il est devenu fou.» + +Voilà un homme perdu. Voyons pourtant ce livre de dérision: +«L'Accomplissement des prophéties, ou la Délivrance prochaine de +l'Église.» Il paraît le 16 mars 1686, précisément cinq mois après la +Révocation. Un de ses caractères singuliers, c'est qu'il frappe à la +fois et les catholiques, et les protestants. Il l'adresse aux juifs de +Hollande. Trois signes ont annoncé que Dieu va se créer un peuple, +absolument nouveau: 1º la Renaissance, la subite éruption des +sciences; 2º l'imbécillité catholique, qui, tout en croyant que +l'hostie est Dieu, la profane outrageusement; le délire du roi de +France qui abreuve les protestants d'affronts, mais ne les tue pas, et +se crée par toute la terre de furieux ennemis; 3º le fait étonnant, +inouï, le grand signe, c'est de voir un peuple (l'immense majorité des +protestants) brusquement converti du blanc au noir. Spectacle +très-contraire à celui de l'Église primitive, où les persévérants +furent innombrables. Donc, Dieu veut abîmer ce peuple, s'en faire un, +renouveler la face du monde. + +Voilà la base terrible, âprement révolutionnaire, qu'il pose pour +bâtir par dessus. Le règne de l'Anti-Christ, commencé au Ve siècle, va +expirer. Jurieu calcule sur les nombres de l'Apocalypse. En comptant +les jours pour années, il trouve trois ans et demi, 42 mois. Le +premier coup sera frappé en avril 1689.--En effet, le 11 avril 1689, +fut couronné dans Westminster le champion du protestantisme, Guillaume +d'Orange, et l'Angleterre ressuscitée devint, contre Louis XIV, le +centre de la résistance européenne. Étonnante divination qui saisit +tout le monde, et qui, prise au sérieux, ne contribua pas peu à +réaliser l'événement à la date indiquée. + +Après ce coup, l'Anti-Christ languira et ne fera plus que traîner. +Mais enfin, dans les derniers temps qui précéderont le Jugement, y +aura-t-il encore des rois, des monarchies? Jurieu ne le sait pas. Ce +qu'il sait, et dont il est sûr, c'est que tout doit entrer dans +l'Unité définitive, former un seul État, la République d'Israël. + + + + +CHAPITRE XXV + +TENSION EXCESSIVE DE LA SITUATION--LE ROI OPÉRÉ--LA DÉTENTE--LES +SUSPECTS + +1686-1687 + + +Tel le roi, telle la France. Elle subit toutes les variations de sa +santé. La proscription s'aigrit avec le mal du roi. L'opération amène +une détente subite, une faiblesse, une énervation générale. Résultat +pitoyable qui n'est point d'amélioration. La Révocation, en 86, est +une fureur; en 87, _une affaire_. On surseoit aux martyres, on se rue +sur les biens. + +Le roi, triste et violent, dans sa pénible attente, en lutte avec les +chirurgiens qui, dès l'été, voudraient agir, en fait pâtir l'Europe. À +la nouvelle de la ligue d'Augsbourg, quoiqu'on lui remontre humblement +qu'elle est purement défensive, il fait sur le Rhin un acte agressif, +plus qu'un acte, une fondation. C'est un fort qu'il bâtit sur la rive +allemande, en face d'Huningue, et près de Bâle. Défi à la Suisse, défi +à l'Empire. Tête de pont pour passer quand on voudra. Voilà pour le +haut Rhin. Il y tenait déjà l'Alsace. Mais, plus bas, il réclamait une +grande part du Palatinat au nom de la duchesse d'Orléans, soeur du duc +de Bavière. Plus bas encore, il aurait eu Cologne, sous le nom de +Furstemberg, son agent, son traître gagé, qui déjà lui avait fait +ouvrir Strasbourg. Immobile cette année et ne pouvant chasser, il se +lançait d'autant plus sur la carte avec Louvois, dans cette grande +chasse allemande. L'électeur de Cologne, qui se mourait, était aussi +l'évêque de Liége, et il avait encore les évêchés d'Hildesheim et de +Munster, en Westphalie. Louvois par Furstemberg qu'il allait faire +élire de force, donnait tout cela au roi, la Meuse centrale et le bas +Rhin. Il plongeait au coeur de l'Empire. L'empereur, occupé des Turcs +et des Hongrois, n'y pouvait rien. + +Le seul obstacle, c'était cette affaire intérieure de la Révocation +que l'on disait finie et qui traînait. Elle était cependant menée avec +vigueur. Mais l'on émigrait d'autant plus. L'argent fuyait par toutes +les frontières. Les rebelles échappaient, tout au moins par la mort. +Soumis de leur vivant, ils avaient la malice d'attendre l'agonie pour +se dédire, rétracter tout et se dire protestants. Là, une scène +violente. Le confesseur faisait venir le juge au lit, et l'on +signifiait à l'agonisant qu'il allait être traîné nu sur la claie. À +Dijon, une femme y fut mise avant d'expirer (Élie B., 985-987). À +Arvert, près de la Rochelle, une demoiselle, près de se marier, +meurt, et son pauvre corps, suivi du fiancé en larmes, repaît les yeux +d'une foule cruelle. Ne l'ayant eue vivante, du moins il ne la quitta +pas, la garda, et la nuit l'ensevelit de ses mains. + +À Rouen, la dame Vivien est traînée, mais non enterrée. Trois jours +durant, elle amusa les petits garçons du collége, écoliers des +Jésuites. À Cani, en Caux, un gardien fit une exhibition de la femme +Diel, à tant par tête, pour voir le «corps d'une damnée.» Les +personnes les plus respectables ne furent point exceptées. Le vicomte +de Novion, vieil officier, la vénérable mademoiselle de Montalembert, +qui avait quatre-vingts ans, furent ignominieusement traînés. Tels +enterrés d'abord, mais condamnés plus tard, furent, dans l'état le +plus horrible, exhumés, pleins de vers, empestant l'air, effrayant la +nature. Chacun fermait ses portes et ses fenêtres au passage des +hordes qui traînaient ces charognes. Un bourreau renonça, s'enfuit. +Mais il lui fallut revenir sous peine de mort. Cela fit créer un +supplice. M. Mollières de Montpellier, faible et malade, fut condamné +à traîner un corps mort. Il tomba en faiblesse. Les soldats le +frappèrent. En vain. Il était mort; on le mit sur la même claie. + +Celui au nom duquel on faisait tout cela craignait la mort lui-même. +L'ulcération se déclarait; il fallait opérer. Auparavant, il voulut +faire un acte de piété. Il était touché, non des maux des hommes, mais +de l'indigne et cruel traitement que subissait l'hostie, donnée à des +bouches indignes. Il défendit de faire communier personne qui n'y +consentît librement. Mais qui n'y consentait, pouvait en revenant +retrouver les dragons chez lui. + +L'intendant Foucauld, qui vint à Versailles au moment de l'opération, +et qui le vit après, le trouva adouci. Il désirait du moins que la +persécution fût plus habile, que les évêques et curés ne prissent pas +si ouvertement les fonctions de police, qu'ils s'abstinssent dans +leurs sermons de menaces militaires. Il blâma la férocité imprudente +des confesseurs qui, au premier refus d'un mourant, forçaient le juge +de venir, de procéder publiquement. Le spectacle hideux de la claie +irritait trop. Plusieurs, exaspérés, proclamèrent qu'ils défiaient ce +supplice, le désiraient d'avance, comme honteux aux persécuteurs. Le +roi recommanda (8 décembre) de prendre en douceur ces refus de +mourants et de n'en pas faire bruit. Il défendit aussi une aggravation +révoltante qu'on donnait à ses ordonnances. Les femmes enfermées +devaient d'abord être rasées; mais, par excès de zèle, on leur rendait +la chose effrayante, infamante: elles étaient tondues par la main du +bourreau (Corresp. admin., IV, 373). + +On commençait à réfléchir sur l'effet de la dragonnade. Lâcher ainsi +le soldat chez les riches et les gens aisés, qu'était-ce sinon +soulever toutes les convoitises des pauvres? Le soldat n'était rien +qu'un paysan en uniforme qui pouvait fort bien être imité par le +paysan. Dans les environs de Paris, plusieurs prenaient ce métier +lucratif, s'affublaient en dragons, et, sous le terrible habit vert, +pillaient, rançonnaient les maisons, sans trop s'informer de la foi +des maîtres. Ainsi la jacquerie militaire, lancée à l'étourdie, eût eu +ce noble fruit de faire un peuple de voleurs. + +On contint les soldats, mais comment contenir la cour? Elle était bien +tentée. Le roi, fort affaibli, était entouré d'une foule frémissante +dont les mains démangeaient. Le père la Chaise, tout désintéressé, +était moins importun. Il ne prit qu'une chose, et si petite! une +feuille de papier. Quelle? La _Feuille des bénéfices_, le maniement +complet de l'Église de France, la nomination aux évêchés, abbayes, +cures, etc., autrement dit, la disposition d'un bien de quatre +milliards. + +Les autres grappillaient. Ils fondirent sur les biens vacants des +fugitifs. On en donnait gratis, ou on en vendait à vil prix. Pour les +non-émigrants, on pouvait par le zèle des dénonciations en faire des +émigrants, les dépouiller. Si quelques catholiques s'honorèrent en +sauvant la fortune des fugitifs, beaucoup d'autres effrontément, dans +ce moment où tout était permis, se firent héritiers d'hommes vivants, +nièrent même les dépôts confiés. Un exemple, illustre en ce genre, est +celui de M. de Harlay. Ce magistrat, entre les mains duquel Ruvigny, +en partant, avait laissé sa fortune, se fit scrupule d'être en +contravention avec les défenses du roi, se dénonça, et, ce bien +confisqué, il le reçut du roi en don. + +Cela est beau, rare, héroïque. Mais sans s'élever à ces hautes vertus, +beaucoup s'enrichissaient par des spéculations fort simples. Madame de +Maintenon, personne de conscience, et peu intéressée, ne voit nulle +indélicatesse à acheter pour rien les biens pris aux proscrits. Dans +une lettre souvent citée, elle engage son frère à s'établir grandement +en achetant de ces terres; elle prévoit, espère «que la désolation des +huguenots en fera encore vendre.» + +Ainsi baissait le niveau de la conscience publique. On commença à +réfléchir que l'on était bien fou de retenir les huguenots et +d'empêcher l'émigration, qu'il était plus avantageux de lâcher les +personnes et de garder les biens. On dit au roi que, s'il les laissait +libres de partir, peu en profiteraient, qu'ils resteraient plutôt par +esprit de contradiction. En mars 88, on ouvre les prisons, on ouvre +les frontières. Beaucoup sont embarqués pour l'Amérique, la plupart +conduits par des gardes aux portes du royaume, où on leur lit leur +bannissement, la confiscation de leurs biens. + +Ce fut une grande scène et bien touchante, de voir ces pauvres gens, +dans leurs habits de prisonniers, maigris et les yeux caves, défiler +des prisons, puis menés militairement, et souvent avec des voleurs. +Leur douceur, leur patience, firent revenir beaucoup de catholiques. +Déjà, dans les prisons, plusieurs avaient attendri les geôliers, les +soldats. Élie Benoît a religieusement consigné, dans son histoire, les +faits qui témoignent de la bonté que témoignèrent quelques dragons, et +d'autres gens de condition différente. À Metz, M. de Boufflers avait +d'abord montré quelque indulgence, mais il en fut réprimandé (E. B., +909, 981). + +Je dois à l'obligeance de M. Gaberel un fait touchant, sur le départ +des Huber, devenu plus tard une gloire de Genève. Qui ne connaît les +trois, de père en fils, illustres? _Huber des oiseaux_, _Huber des +abeilles_, _Huber des fourmis_. Leur ancêtre, dans son journal, fait +le récit suivant: «Nous arrivâmes, un soir, dans un petit bourg, +enchaînés, ma femme et mes enfants, pêle-mêle avec quatorze galériens. +Les prêtres vinrent nous proposer la délivrance moyennant +l'abjuration. On avait convenu de garder le plus grand silence. Après +eux, vinrent les femmes et les enfants, qui nous couvrirent de boue. +Je fis mettre tout mon monde à genoux, et nous prononçâmes la prière +que tous les fugitifs répétaient: «Bon Dieu, qui vois les injures où +nous sommes exposés à toute heure, donne-nous de les supporter et de +les pardonner charitablement. Affermis-nous de bien en mieux.» Ils +s'étaient attendus à des injures, à des cris; nos paroles les +étonnèrent. Nous achevâmes notre culte en chantant le psaume CXVI. Ce +entendant, les femmes se mirent à pleurer. Elles lavèrent la boue dont +le visage de nos enfants était couvert, obtinrent qu'on nous mît dans +une grange séparément des galériens. Ce qui fut fait.» + +Dur et cruel exil! Laisser tout, partir ruiné! Voilà ce que la +clémence du roi accorde aux protestants. N'importe. Ils en profitent. +Toute la bourgeoisie fait sans bruit son petit paquet, se précipite à +la frontière. Et alors le roi se repent. On fait dans les familles une +barbare distinction. On laisse aller les hommes, mais on garde les +femmes plus fidèles à leur foi. Elles restent enfermées aux couvents +ou aux cachots des citadelles, pour pleurer toute leur vie, à jamais +séparées de leurs maris, de leurs enfants.--S'ils partent, ces maris, +c'est pour porter leur épée au prince d'Orange. Le roi regrette alors +d'avoir été si bon; il referme les frontières, occupe les routes et +les passages, refait de la France un cachot. Il emploie son armée à +garder ses sujets. + +Du reste, la plupart étaient cloués au sol par la misère, n'ayant pas +même le petit viatique qui rend la fuite possible. Les trois cent +mille qui partent, ce sont des gens aisés, pour la plupart. Les sept +ou huit cent mille qui restent sont les pauvres. + +Grand peuple infortuné, dont on sait peu l'histoire, sinon dans le +Midi. Rien ou presque rien n'est connu de ce qu'il souffrit dans le +Nord et le Centre. Il est cruel que ses douleurs ensevelies soient +dérobées à la pitié de l'avenir! Elles subsistent seulement, les lois +de fer qui ont pesé sur lui, lois imprimées, réimprimées aux temps de +Louis XV, et réunies alors dans un terrible Code qu'on n'eût qu'à +copier pour avoir les lois de 93. + +De temps à autre, des lettres de ministres, d'autres actes +administratifs, nous montrent l'autorité civile réprimant faiblement +les aggravations arbitraires que le clergé ajoutait à ces lois. Il +sentait trop qu'il n'arrivait à rien, n'atteignait pas à l'âme. De là +une profonde fureur, et mille outrages, mille violences capricieuses, +contre ces foules soumises. On les faisait mentir. Puis, on leur +disait qu'ils mentaient. On ne leur rendait pas leurs enfants enlevés. +Si on les leur laissait, on les forçait de recevoir un enseignement +que la mère désolée croyait idolâtrique et de damnation. Il fallait +que l'enfant apprît et désapprît, eût deux dogmes et sût deux +langages. + +On voyait aux églises, dans un coin réservé, sur des bancs séparés, +ces malheureuses familles forcées d'assister là, toujours sous le +regard. On les tannait d'offices indéfinis, de fêtes qu'il leur +fallait fêter. Malgré les défenses du roi, on en faisait, sur listes, +des appels continuels. Malgré le roi, encore, on exigeait sans cesse +qu'ils prouvassent, par certificats, leur communion, leur assiduité à +faire des sacriléges. + +La difficulté et l'angoisse étaient extrêmes aux grands moments de la +vie. Les naissances, les mariages, ces solennels bonheurs de l'homme, +étaient des crises d'inquiétude. On pleurait d'être mère. On avait +peur de naître. On ne savait comment mourir. Mais vivait-on vraiment? +En alerte toujours et l'oreille dressée, comme le lièvre au sillon. +Cela dura cent ans, jusqu'aux premières lueurs de la Révolution. +Pendant tout un long siècle, ce peuple de près d'un million d'âmes eut +plus que la Terreur et plus que la _Loi des suspects_. + + + + +CHAPITRE XXVI + +LES PETITS PROPHÈTES + +1688 + + +Le XVIIe siècle peut se vanter d'un fait original, unique et inouï, +qu'on ne vit pas avant, qu'on ne vit pas après. C'est que tout un +grand peuple, de la France méridionale, tomba malade de douleur, +frappé d'extases et de somnambulisme. Femmes, filles, enfants, +sanglotaient dans les convulsions, prêchaient la pénitence, voyaient +des choses parfois très-éloignées, et parfois à venir. + +Isaïe fut, dit-on, scié en deux. Toute sibylle, tout prophète est +victime. Mais dans les temps anciens, ce don cruel frappe un individu, +non pas la race, n'est pas héréditaire. Ici, ce fut bien pis: il passa +dans la génération, et la pauvre sibylle continua son malheur par +l'enfantement. Le ventre de la femme prophétisa; l'enfant y +tressaillait, trépignait de cette fureur. On eut ce spectacle +effrayant, contre nature et monstrueux, de voir le nourrisson, sous +l'accès meurtrier, prêcher déjà dans le berceau! + +Les faits sont constatés, indubitables, et, quoique étonnants, +naturels, fort peu miraculeux. C'est le somnambulisme aggravé par +l'horreur d'une situation unique, par l'anxiété habituelle, et devenu +une condition de race. De là cette précocité étonnante de prédication. +Quant aux prophéties mêmes, elles étaient généralement vagues. +Seulement pour les circonstances présentes, le péril du moment, +l'arrivée des dragons ou une trahison imminente, les somnambules en +avaient connaissance et en donnaient, presque toujours à temps, des +avis fort précis. + +Fléchier et les autres peuvent rire de ce désolant phénomène, en faire +de fades plaisanteries, supposer que tout cela est artificiel et +appris. Ils vont chercher bien loin. La vraie cause, aisée à trouver, +c'est celle même dont ils sont coupables. Le désespoir fit ce miracle +affreux. + +Ils content qu'un M. de Serre, gentilhomme verrier, avait rapporté cet +esprit de Genève, qu'il le communiqua aux enfants des montagnes, tint +école de prophétie, fit par centaine des héros, des martyrs, des gens +qui riaient aux supplices. La belle explication! Est-ce qu'on enseigne +l'héroïsme? En fait, d'ailleurs, le contraire est exact. Fléchier et +ceux qui répètent ce conte, se démentent, étant obligés d'avouer que +la raisonneuse Genève fut contraire à nos inspirés, les maudit, les +chassa. Les ministres, comme prêtres, détestaient ce sacerdoce +populaire. À Londres, ils prêchaient contre. Nos pauvres fanatiques y +auraient été lapidés, si l'excellent Misson, avec un Anglais +charitable, n'avait écrit pour eux son _Théâtre sacré des Cévennes_ +(1707). + +Une difficulté plus grave qui m'est venue, c'est de comprendre comment +l'inquisition d'Espagne, si cruellement persécutrice, n'amena pas chez +ses _Nouveaux chrétiens_ ce renversement de la vie nerveuse +qu'éprouvent nos _Nouveaux catholiques_ des Cévennes. Elle brûla par +milliers des hommes. Mais ce n'est pas la mort apparemment qui +désespère le plus l'espèce humaine. L'inquisition, avec la grossière +milice de ses familiers, atteignit de moins près l'existence +intérieure. Sa barbarie n'eut pas à son service l'ordre moderne, +l'esprit exact de la bureaucratie, cette perfection de police à +laquelle rien n'échappe. + +Le clergé du Languedoc eut à ses ordres l'administration habile des +élèves de Colbert, un administrateur de premier ordre, Basville, +second fils de Lamoignon, un cadet qui avait sa fortune à faire, homme +d'énergie peu commune, servit les prêtres mieux que s'il les eût +aimés. On savait qu'en principe il n'approuvait pas la Révocation; +d'autant plus cruellement, en pratique, il l'exécuta pour rester en +faveur. Il avait carte blanche. On le laissa former, avec l'argent de +la province, une armée régulière, huit régiments d'infanterie. On le +laissa créer une milice immense, 52 régiments de catholiques. Toutes +les confréries du Midi, ainsi armées au nom du roi, donnèrent aux +curés double force, la violence populaire autorisée par la loi même. + +Les primes de cette terreur étaient très-fortes. Un curé de village +avait le traitement de nos sous-préfets (Peyrat). Tant de maisons, de +biens, étaient abandonnés, que les zélés n'avaient qu'à prendre. +Ajoutez le menu casuel de la persécution. Ce qui restait de +protestants aisés obtenaient, pour argent, certaines tolérances de +leurs surveillants ecclésiastiques. + +Basville, s'il n'avait été serf du clergé, aurait compris que rien ne +pouvait affermir un peuple si sérieux dans la foi protestante plus que +les missions des capucins. Il était insensé de lui montrer le +catholicisme par son aspect le plus choquant. Mais ce fut, ce semble, +un supplice que l'on voulait lui infliger. + +Cet ordre avait le privilége de mener les suppliciés à l'échafaud, de +persécuter l'agonie, et sa robe sinistre rappelait le sang des +martyrs. D'autant plus indignaient les lazzi des moines gascons, leur +batelage, mêlé de sorties colériques. Ces farces devant le Pont du +Gard! dans ces paysages bibliques, au bord de ces torrents, aussi +âpres, plus purs, que le Jourdain et le Cédron! c'était un dur +contraste. La terre même était indignée. On doit quelque respect à de +tels lieux. L'immense théâtre des Cévennes, cette longue chaîne de +volcans éteints, verse, de ses cratères, aujourd'hui verdoyants, je ne +sais combien de fleuves, la bénédiction de la France, l'Hérault au +sud, l'Ardèche et le Gardon à l'est vers le Rhône, à l'Occident le +Lot, le Tarn, et les deux voyageurs, la Loire et l'Allier, qui vont +faire deux cents lieues ensemble. Quoi de plus grand? Qu'on les +parcoure, ces lieux, ou qu'on lise le sévère et splendide tableau de +M. Peyrat, un sentiment de religion vous saisit l'âme. Monuments +imposants des vieilles révolutions du globe, ils ne le sont que trop +aussi des sauvages fureurs de l'homme. Que de malheurs les ont +frappés! + +Malheurs non mérités. Ces populations qu'on transforma si cruellement +étaient des tribus pastorales, de moeurs très-pures, d'un caractère +fort doux, dans leur sauvagerie. Les romanciers de la vie bucolique, +les d'Urfé et les Florian, ont choisi pour théâtre de leurs bergeries +amoureuses les versants de ces montagnes. L'Astrée, c'est le Forez, la +Haute-Loire, et Némorin, c'est le Gardon. De tels lieux, un tel +peuple, pouvaient inspirer mieux que ces fades fictions. La réalité y +est fort sérieuse et la nature sévère, l'été brûlant, mais l'hiver +dur. Sous les neiges, le cardeur de laine a de longues veillées pour +écouter la Bible. L'idylle, s'il y en a, serait celle de l'Ancien +Testament, dans la mélancolie de Ruth et la gravité de Tobie. + +Imbus de la douceur de l'Évangile, ils résistèrent longtemps à toute +tentation de vengeance. Bien plus, en pleine guerre, alors si +fanatiques, et effarouchés de supplices, nous les voyons par deux +fois, par trois fois, lorsqu'ils saisissent un traître qui va les +livrer à la mort, le renvoyer vivant, afin qu'il s'améliore, et lui +dire seulement: «Repens-toi!» (_Théâtre sacré des Cévennes._) + +La patience de ce peuple, fort dispersé d'ailleurs, et faible de sa +dispersion, encouragea à faire sur lui de cruelles expériences. Le +chef des missions, archiprêtre des Cévennes, le violent du Chayla, en +usa, abusa, longtemps à son plaisir. Il avait vécu en Orient dans les +pays d'esclaves, il avait amené à Versailles l'ambassade du roi de +Siam, qui, plus qu'aucune chose, flatta Louis XIV. Né de noble +famille, il était de haute taille, de grande mine et guerrière, +insolent. Dans sa longue tyrannie sans contrôle chez ces pauvres +sauvages, qu'il regardait comme un bétail, il ne se gêna guère. Il fut +tout à la fois dictateur et inquisiteur, sultan de la montagne. Qui +eût osé se plaindre? Intendant, juges et généraux, tout craignait son +crédit. Des familles de bergers, isolées dans leurs maisonnettes, +dispersées par étages dans les hautes prairies, n'avaient ni défense, +ni voix. La sombre Mende (un puits sous la montagne) était la capitale +de ce terrible prêtre, d'où l'été il portait son quartier général dans +les terres supérieures. Il ne s'en fiait pas aux lointaines autorités. +Il avait ses soldats pour enlever les gens. Ses caves étaient fournies +de prisonniers et prisonnières qu'il dragonnait lui-même. + +Cela dura seize ans. On peut juger de ce que furent (autorisés par +cette tyrannie) les tyrans inférieurs. Chacun, dans la gorge profonde, +gardé par ses torrents, faisait ce qu'il voulait. À la seconde année +(88), comble fut la mesure, le désespoir extrême, l'étincelle jaillit +de partout. + +On a vu en 85 qu'au premier moment du grand deuil des voix furent +entendues du ciel. Elles résonnent encore, mais intérieures. Les +jeunes coeurs surtout entendent, au plus profond d'eux-mêmes, ce mot +mystérieux: «Mon enfant!» + +Il n'y a rien de surnaturel et rien d'artificiel. Voix de douleur, +voix de tendre pitié, en présence de si grands malheurs! Mais nulle +idée de résistance. Des soupirs, des larmes, et c'est tout. + +Cela éclate tout à coup sur une ligne de cent lieues, dans le +Bas-Languedoc, dans les monts du Vélay, et sur la Drôme en Dauphiné. +Presque partout ce sont des filles, innocentes sibylles, qui consolent +le peuple de ce chant de colombes. Elles pleurent et défaillent, +tombent dans un sommeil extatique. Les yeux fermés, à travers les +soupirs, les sanglots, elles tirent de leur sein oppressé deux voix +diverses, un dialogue ardent. Tantôt la voix du ciel (_Mon enfant, je +te dis... Mon enfant retiens bien_, etc.). Tantôt répond le peuple et +l'immense douleur: «Grâce! grâce! miséricorde!» Beaucoup de passages +bibliques, et le tout en français. Chose toute simple, la Bible +n'étant pas traduite dans nos langues du Midi. + +La plus célèbre de ces filles est la _belle Ysabeau_, si intéressante, +que Fléchier même, qui essaye de tourner en risée ces choses +douloureuses, ne peut s'empêcher d'en être touché. C'était une enfant +dauphinoise. À dix ans, elle avait eu une vue terrible, qui ne la +quitta plus. Le premier sang versé (près de Bordeaux), une grande +scène d'incendie, de massacre. D'abord l'horreur de la cavalerie +chargeant, sabrant, les femmes et les enfants. Un ministre intrépide +arrêtant court trois régiments, et défendant son peuple dans le +temple... Et puis soudain la flamme!... Tout brûlant, peuple et +temple, la colonne de feu montant avec le chant des psaumes... Cette +grande vision lui resta, et, gardant les troupeaux, elle la revoyait +toujours. Son père, cardeur de laine, très-pauvre, ne pouvant la +nourrir, l'avait mise petite servante et bergère, dans une famille, +chez la femme de son parrain. Ces gens étaient très-fiers de +l'admirable enfant, mais craignaient d'être compromis par sa naïveté +héroïque. À peine elle eut quinze ans, que son coeur s'échappa; le don +fatal lui vint, l'extase, l'éloquence du rêve. Elle versa ses larmes +en prophéties. + +On venait la voir de très-loin. Un avocat vint exprès de Grenoble, +l'observa et en fut ravi. Il a laissé une relation authentique. +C'était une toute petite fille, fort brune, de traits irréguliers, de +forte tête et de front large, de beaux yeux, grands et doux. Quand +l'extase la saisissait et que le sommeil la jetait sur un lit, elle +gardait cette présence d'esprit de se couvrir d'un drap, craignant +l'immodestie involontaire de ses mouvements. Dans les plus grands +transports, elle ramenait sans cesse ce drap pour garantir son sein. +Rien de violent, mais des plaintes et des pleurs. Elle chantait +d'abord les Commandements de Dieu, puis un psaume d'une voix basse et +languissante. Elle se recueillait un moment. Puis commençait la +lamentation de l'Église, torturée, exilée, aux galères, aux cachots. +Tous ces malheurs, elle en accusait uniquement nos péchés et appelait +à la pénitence. Là, s'attendrissant de nouveau, elle parlait +angéliquement de la bonté divine. Son inspiration bouillonnait, +abondante et inépuisable, comme une eau longtemps contenue. Les mots +coulaient d'un cours impétueux, jusqu'à s'embarrasser en finissant. Sa +parole alors était comme un chant, une douce cantilène, peu variée, +qui allait au coeur. Elle rougissait et se transfigurait d'une beauté +merveilleuse. Tous criaient: «C'est l'ange de Dieu.» + +Elle ne se cachait pas, faisant si peu de mal. On la prit et on +l'amena à l'intendant du Dauphiné. Elle ne se troubla point et lui dit +doucement: «Monsieur, je puis mourir. D'autres viendront qui parleront +bien mieux.» Il la trouva très-innocente. Qu'avait-elle prêché? la +pénitence, l'amendement des moeurs. L'on convenait que partout les +inspirés obtenaient le succès d'une réforme morale. Qu'avait-elle +demandé à Dieu, prédit, promis? la délivrance de l'Église? mais cette +délivrance, on pouvait l'obtenir de la bonté du roi. Le seul danger +était que la jeune sibylle ne devînt une légende. L'intendant jugea +sagement que, pour cela, il fallait la montrer, la laisser voir à tout +le monde. Elle fut mise à l'hôpital; chacun la visita et on vit une +petite fille toute simple, dont l'humble apparence n'indiquait +nullement de tels dons. + +On ne peut trop le dire, à ce début, le point où s'accordaient Genève +et les Cévennes, les ministres et les inspirés, les raisonneurs et les +prophètes, c'étaient le respect du roi et la résignation. L'illustre +Brousson de Nîmes, un homme de courage, de douceur admirables, qui +plus tard fut martyr, avait rédigé dans ce sens la supplique générale +de 1683, et constamment il en adressa d'autres, très-touchantes, dans +l'espoir de changer le coeur de Louis XIV. Tout au plus admettait-il +une intercession de l'Europe, liguée pour la défense. Envoyé à Berlin +par nos réfugiés de Suisse, il n'agit près de l'électeur que pour un +pacte défensif qui modérât le roi, le ramenât à un esprit de paix. + +Jurieu, bien plus ardent, est cependant bien loin de toute idée +agressive. S'il commence, en 88, à soutenir le droit de résistance, +c'est qu'il y est conduit, provoqué par Bossuet. + +Les effrontés apologistes de la Révocation, Maimbourg, Bruéys, +Varillas, osaient écrire et imprimer qu'on n'avait point persécuté. +Mais Bossuet ajoutait qu'on avait le _droit_ de persécuter. + +«L'Église ne le fait pas, dit-il, car elle est faible. Mais les +princes ont reçu de Dieu l'épée pour seconder l'Église et lui +soumettre les rebelles.» Les exemples ne lui manquent pas. Il prouve +parfaitement que, dès les premiers siècles, le christianisme, arrivé à +l'Empire, s'aida du glaive des empereurs, que les ariens, nestoriens, +pélagiens, furent persécutés. C'est sur ce _droit_ de forcer la +conscience que s'engage la querelle, le duel des deux athlètes +par-devant l'Europe, duel si grand, que la Révolution d'Angleterre +semble n'en être qu'un incident. Jurieu commence en septembre 88 à +publier par quinzaines, souvent par semaines, ses _Lettres +pastorales_, redoutable journal où le monde trouvait à la fois et les +principes et la légende, la théorie du droit de résistance et les +actes des nouveaux martyrs. Bossuet n'échappe aux prises de Jurieu +qu'en s'enfonçant dans sa barbare doctrine, en soutenant,--contre la +nature, la pitié, la justice,--le faux droit de la tyrannie. Mais, +pendant la dispute, le pied lui glisse dans le sang. Le succès de +Guillaume, la révolution d'Angleterre et le grand changement de +l'Europe, coupent la voix au prélat altier. + +Avocat de la force, la force vous échappe. Dieu la transfère ailleurs. +Rendez hommage au jugement de Dieu. + +Ces lettres de Jurieu eurent un effet incalculable. Chaque semaine, +arrivaient ensemble la voix du droit et la voix des souffrances, les +arguments et les récits. On y lisait avidement les nouvelles de +France, les fuites et les tortures, l'histoire des cachots, des +galères, les saints confesseurs de la foi traînés au bagne, mourant +sous le bâton. Une doctrine qui venait ainsi sanctifiée devait être +invincible. Ajoutez l'émotion des grandes choses populaires, les +psaumes qu'on entendit chantés au ciel, les touchantes assemblées du +désert, les révélations des enfants, tout cela, transmis par Jurieu, +allait au coeur des exilés, les exaltait au sacrifice. + +Ils donnèrent leur sang, leur argent, à l'entreprise d'Angleterre. Le +peu qu'ils avaient emporté, leur dernier sou, le pain de leur famille, +ils le jetèrent dans cette loterie. + +De l'argent qu'emporta Guillaume, nos réfugiés, si pauvres, donnent le +tiers. Dans sa petite armée, ils donnent le général et presque tous +les officiers, les chefs du génie, de l'artillerie, trois régiments +invincibles. Mais tout ceci n'est rien. Ce qu'ils donnèrent surtout, +c'est le souffle brûlant qui enleva la Hollande, lui fit risquer sa +flotte, enfla les voiles de Guillaume. Le froid calculateur, en +passant le détroit, sentait de son côté bien autre chose que l'appel +de cinq ou six seigneurs anglais. Il avait l'âme d'un grand peuple +immolé des Cévennes aux vallées vaudoises, et des Alpes au Palatinat. + + + + +CHAPITRE XXVII + +RÉVOLUTION D'ANGLETERRE + +1688 + + +Ni la Hollande, ni l'Angleterre, n'étaient prêtes pour l'événement. +C'est ce qui ressort invinciblement du très-beau récit de Macaulay. On +y sent à merveille le changement qui s'était fait en Angleterre de 78 +à 88. La violente horreur du papisme qu'elle montra en 78 était fort +attiédie. C'était déjà un grand peuple éclairé, calme, occupé +d'affaires, surtout de la grande affaire qui était de profiter de la +décadence de la Hollande. Jacques, papiste obstiné, et, comme tel, +exclu du trône, n'en avait pas moins été bien reçu par l'Église +anglicane. Celle-ci enseignait l'obéissance à tout prince, «fût-il +Néron même.» On était bien loin du temps de Milton. Sidney, si récent, +était oublié. L'affaire de Monmouth et sa cruelle répression nuisit à +Jacques bien moins qu'on n'aurait cru. L'odieux fut pour Jefferies, +pour le roi la victoire. + +Les nations ont des entr'actes dans leur longue vie. On avait tant +jasé dans les cafés de Charles II, qu'on n'avait plus envie d'agir. +Tous les partis étaient blasés. Ce peuple très-avancé et qui avait +passé par tant d'événements et de discussions, qui avait un trésor +d'expériences tel que nul en Europe n'en avait un semblable, était +très-fatigué quant aux forces de la volonté. Il savait et voyait, mais +voulait peu, agissait peu. + +Loin de se défier du roi papiste, le parlement de 85 lui avait voté un +gros revenu permanent, et lui avait arrangé à souhait les corporations +électorales. À chaque pas qu'il fit contre les libertés publiques, il +lui vint des adresses flatteuses. Son drapeau hypocrite, où se +ralliaient tous les tièdes, les douteurs qui se croyaient des esprits +forts, c'était le beau mot: _Tolérance_, suppression des lois +restrictives, l'indulgence et la liberté. + +_Indulgence_ pour remplir l'armée, la flotte, de catholiques dévoués au +pouvoir absolu.--_Indulgence_ pour mettre aux tribunaux les hommes imbus +du droit divin, pour qui le roi est la loi même.--_Indulgence_ pour +appeler les Irlandais sauvages ou les dragons de France.--_Indulgence_ +pour mettre les Jésuites au Conseil, et les moines partout.--Enfin, pour +un centième du peuple, _liberté_ d'opprimer le reste. + +Les catholiques étant si peu nombreux, Jacques voulait d'abord les +appuyer des anglicans. Quand nos calvinistes français arrivèrent, il +dit qu'ils n'auraient pas un sou d'aumône, s'ils ne communiaient selon +le rite anglican. Mais l'Église établie ne fut pas dupe de ces +avances. Il dut se chercher des alliés ailleurs, s'adressa aux +puritains, et parvint en effet à s'en concilier quelques-uns, tant +les haines étaient amorties! Il s'enhardit alors, sur le conseil du +Jésuite Pètre, ignorant et ambitieux, à faire le pas hardi. En Écosse +d'abord, _au nom de son pouvoir absolu_, il suspendit les lois contre +les catholiques et les dissidents modérés. De même en Angleterre (mars +87), en ajoutant ce mot qui aigrissait plutôt: «Sauf la décision des +chambres, _quand il nous plaira_ de les assembler.» + +Pour soutenir cela, il remplissait l'armée de catholiques et même +d'Irlandais. Il fit des catholiques évêques. Il osa même, pour +terrifier l'Église anglicane, ressusciter la commission ecclésiastique +d'Élisabeth, qui devait s'enquérir de la conduite des évêques et faire +au besoin leur procès. Acte agressif qui leur donna le courage de la +résistance. Ils refusèrent de lire aux églises la Déclaration +d'indulgence, furent arrêtés, mais absous par le jury, avec +applaudissement général. La nation était fort aigrie, quand une +grossesse de la reine et son accouchement avant le jour prévu, donna +la perspective d'un futur roi papiste. On croyait l'enfant supposé. +Sept lords appelèrent Guillaume à délivrer l'Angleterre, à chasser son +beau-père, à faire sacrer sa femme, fille de Jacques II (30 juin +1688). + +Ces sept hommes étaient-ils la nation? Avaient-ils ses pouvoirs? Elle +était mécontente, mais cela allait-il à faire une révolution? il n'y +avait aucune apparence. Voilà ce qui d'abord frappa Guillaume. Du +reste, il n'y avait guère espoir d'entraîner la prudente Hollande dans +une affaire si hasardeuse. Si on osait la proposer, la constitution du +pays était telle, qu'une seule ville pouvait arrêter tout. Cette +ville n'eût été rien moins que la grande Amsterdam, qui ne voyait +d'appui pour la république contre la royauté possible de Guillaume que +l'alliance de la France. + +Louis XIV pouvait seul, à force de folies, supprimer le parti +français. Au premier moment furieux de la Révocation, on avait saisi, +dragonné, même des étrangers, des Hollandais. Réclamation de la +Hollande. Le roi répond durement qu'il renverra ceux qui ne sont pas +naturalisés, mais gardera ceux qui ont pris qualité de Français. +C'étaient des gens attirés par Colbert pour ses manufactures. Ils +n'avaient guère prévu que toutes ces caresses aboutiraient à la +dragonnade. + +Autre grief. Pour décourager l'émigration, l'ambassadeur d'Avaux se +fit une police à la Haye. Il avait des agents habiles pour tirer des +réfugiés leurs secrets de famille, savoir d'eux les parents qui +devaient leur venir de France. Un certain Tillières s'était fait +l'hôte, l'ami, le confident de nos protestants. Ceux qui arrivaient +dénués, il les plaçait, et, en attendant, leur donnait de l'argent. Il +savait tout, mandait tout à Paris. L'émigrant, parti pour Bruxelles, +s'en allait tout droit à Toulon. On surveilla Tillières, on surprit +ses rapports avec d'Avaux. On cerna sa maison. Mais le brigand ne se +laissa pas prendre, il se fit tuer et frauda l'échafaud. + +Le roi fut non moins imprudent en offrant de l'argent au grand +pensionnaire Fagel, qui le dit partout. Plus maladroitement encore, il +irrita le commerce hollandais, prohiba le hareng et mit par là en +grève soixante mille pêcheurs. Nos réfugiés profitèrent de +l'irritation populaire. En longue file, habillés de deuil, ils +allèrent prier les états généraux d'intercéder pour leurs familles, +restées en France à la discrétion des dragons. Ce fut une grande +scène, ils se mirent à genoux, pleurèrent abondamment. Cette +supplication publique, continuée de rue en rue, de maison en maison, +entraînait, emportait les coeurs. Ce fut bien pis, l'émotion devint +une violente fureur quand le bruit se répandit que les réfugiés mêmes, +établis en Hollande, le roi les demandait et voulait qu'on les lui +livrât. L'honneur national en frémit, tout le monde demanda la guerre. + +D'Avaux, qui voyait ce mouvement et les préparatifs que commençait +Guillaume, écrit au roi qu'il doit faire marcher son armée sur +Maëstricht, effrayer ainsi la Hollande, et clouer Guillaume au rivage. +Le roi croit qu'une parole agira autant qu'une armée. Il fait dire par +d'Avaux aux états généraux qu'il regardera tout mouvement contre +Jacques comme une attaque personnelle. Il prend aussi sous sa +protection le cardinal de Furstemberg, son électeur de Cologne. +Défense à la Hollande d'agir ou sur terre ou sur mer, en Angleterre ou +sur le Rhin. + +L'orgueil de Jacques fut fort blessé d'être ainsi protégé. Il +s'obstina à refuser les secours de Louis XIV. Il croyait, non sans +apparence, qu'en acceptant ses troupes il se donnait un maître, que +ses bons amis les Français, une fois débarqués en Angleterre, ne s'en +iraient pas aisément. Le roi eût dû ne pas s'arrêter à cela, le +protéger malgré lui, du moins par une flotte qui barrât le détroit et +arrêtât Guillaume. Louvois, toujours jaloux de la marine, éloigna +cette idée, reporta le roi vers l'armée, et l'amusa à l'idée de la +conquête du Rhin. Le Dauphin, général en chef, et sous lui le duc du +Maine, le fils du coeur, escamotant la gloire, voilà le projet qui +charma le roi et madame de Maintenon. On se garda bien d'aller à +Maëstricht, où le bâtard n'eût pu briller. + +Le roi n'avait désormais en Europe d'autre allié que Jacques. Il avait +contre lui et protestants et catholiques, spécialement le pape. Les +évêques, les Jésuites même, peu satisfaits d'Innocent XI, animaient le +roi contre lui. Défensive en 82, sa guerre au pape devenait offensive. +Il était tout entier à cette vieille petite question de Rome. Elle ne +pesait guère, pourtant, dans les affaires humaines. Le pape ne +comptait plus. Louis XIV eût pu le laisser vieillir doucement et +marcher sans en tenir compte. Mais l'encens de son Église française +lui porta à la tête. La gloire d'avoir martyrisé un million d'hommes +le rendit pour Innocent XI d'exigence implacable. Il l'attaqua sur +l'orthodoxie même, faisant faire par l'avocat général Talon un +réquisitoire contre lui, où on le signalait et comme ami du +Jansénisme, et comme soutien de Molinos. Il n'était que trop vrai que +ce grand docteur en dépravation avait été approuvé en 1674, sous +Clément XI, par le maître du sacré palais (le censeur personnel des +papes), que, de plus, il avait été toléré par Innocent XI pendant dix +ans. L'homme et le livre circulaient publiquement, honorablement dans +Rome, avec toutes les approbations des inquisitions romaines et +espagnoles, et des ordres religieux. Le pis, c'est qu'Innocent, +honnête, mais borné, connaissait Molinos, le recevait, le croyait un +bon prêtre. Il fallut l'insistance du roi, de son ambassadeur, pour +qu'en 85 le pape se décida enfin à le faire arrêter. Le procès fut +étrange. On brûla des disciples, et on emprisonna le maître. Sa +lâcheté, l'aveu qu'il fit de ses saletés personnelles, lui +conservèrent la vie. Il en fut quitte pour faire amende honorable en +robe jaune et pour être enfermé. On n'enferma pas sa doctrine, +répandue partout désormais avec la honte de Rome, qui l'avait si +longtemps acceptée, honorée. + +Le pape le plus austère du siècle fut atteint de ce coup. D'autant +plus fière était l'Église gallicane, d'autant plus durement le roi +traitait Innocent XI. Celui-ci refusait Cologne à Furstemberg. On lui +prit Avignon, on l'outragea dans Rome même. Le roi se fit maître chez +lui. Une ambassade armée y entra solennellement pour maintenir le +droit d'asile que les ambassadeurs avaient dans leur hôtel, et +qu'Innocent, très-raisonnablement, eût voulu supprimer. + +Voilà la belle guerre qui occupait Louis XIV. Il voulait faire, en +Allemagne, un archevêque malgré le pape. Son armée, en quarante jours, +a les succès les plus rapides. Les deux frères, le Dauphin et le petit +duc du Maine, bien menés par Vauban, assiégent et prennent +Philippsbourg, puis Heilbron, Heidelberg, et font trembler Augsbourg, +qui est mise à contribution. À la gauche du Rhin, Boufflers prend +Worms, Mayence et Trêves. Furstemberg n'est pas loin de saisir son +électorat. Tous ces succès arrivent coup sur coup. Le jour de la +Toussaint, la cour était à la chapelle. Vif émoi: «Philippsbourg est +pris.» Le roi interrompt le sermon, dit la grande nouvelle; puis ému, +le coeur paternel gonflé de la gloire de ses fils, il se jette à +genoux, remercie Dieu. On pleure de joie. + +On eût eu lieu de pleurer autrement. Guillaume était parti. Cela +s'était fait sans mystère. Une expédition de quinze mille hommes ne se +cache pas. Lui-même, dans son manifeste, disait aller en Angleterre. +Louvois s'obstinait à croire que tout cela était une feinte, qu'il +descendrait en Normandie. Il fit même démolir les travaux que Vauban +venait de faire à Cherbourg, de peur qu'on ne s'en emparât. + +Guillaume débarqua à Torbay (15 nov. 88), et fut bientôt en possession +d'Exeter. Il vit l'Angleterre autre qu'on ne lui avait dit, trouva un +froid accueil. Pendant dix jours qu'il fut à Exeter, personne ne vint +à lui. Son manifeste, combiné pour plaire à l'Église anglicane, aux +tories, aux vieux royalistes, avait ajouté de la glace à celle qui +déjà était dans le pays. Il venait, disait-il, défendre le +protestantisme, mais pas un mot pour le parti avancé du +protestantisme, presbytérien ou puritain. Les anglicans, auxquels il +s'adressait, quoique fort mécontents de Jacques, penchaient plutôt +pour lui, lui revenaient, gagnés par ses concessions, et ils lui +restèrent jusqu'au bout. + +Heureusement, l'armée de Guillaume était ferme. Elle était précisément +forte par cet élément calviniste qu'il répudiait en Angleterre, je +veux dire par nos huguenots, les frères des puritains. Je m'étonne que +M. Macaulay ait cru devoir laisser cela dans l'ombre. Je ne crois +nullement que la grande Angleterre, avec toutes ses gloires, son +aînesse dans la liberté, n'avoue pas noblement la part que nos +Français eurent à sa délivrance. + +Dans l'énumération homérique que l'historien fait des compagnons de +Guillaume, il compte tout, Anglais, Allemands, Hollandais, Suédois, +Suisses, avec le détail pittoresque des armes, des uniformes, tout, +jusqu'à trois cents nègres à turbans et plumes blanches que de riches +Anglais ou Hollandais ont derrière eux. Il ne voit pas les nôtres. +Apparemment, la troupe de nos proscrits, par le costume, ne fait pas +honneur à Guillaume. Plusieurs, sans doute, ont l'habit de la fuite, +poudreux, usé, troué. + +Tels quels, présentons-les ici. Les chefs du génie et de l'artillerie +sont Cambon et Goulon. Les trois aides de camp de Guillaume sont aussi +des Français. Trois régiments d'infanterie, en tout, deux mille deux +cent cinquante hommes, sont Français, très-redoutable troupe, pleine +de vieux soldats de Turenne, de gentilshommes et d'officiers, qui, +dans cette guerre sainte, trouvaient bon d'être soldats. Ajoutez un +escadron français de cavalerie. + +Bien plus, presque toute l'armée était française par ses cadres. +Guillaume y avait dispersé dans tous les corps, comme un ferment +d'honneur et de bravoure, sept cent trente-six de nos officiers. (Voir +les noms dans Weiss). + +Ces gens-là, maintenant n'ayant rien sur la terre, nul foyer que la +place qu'ombrageait le drapeau d'Orange, seraient morts trente fois +plutôt que de ne le pas tenir ferme. Sous eux, les soldats achetés, +les mercenaires ne purent que marcher droit. Une telle armée pouvait +attendre dix jours, vingt jours ou davantage. + +Macaulay ne cache pas l'extrême indécision de l'Angleterre. Il avoue +que, quand Jacques eut fui honteusement, il avait cependant pour lui +l'armée navale, et, dans la Convention nouvelle, _la moitié des Lords, +le tiers des Communes_. + +Ce tiers se serait augmenté, car l'Église anglicane était pour lui, le +pressait de rester. Guillaume eut tout à craindre. Le sens de la +famille est fort en Angleterre, et la vue de ce pauvre diable, détrôné +par son gendre, sa fille aînée, trahi de la cadette, trahi du frère de +sa maîtresse, Churchill, malmené dans sa fuite et houspillé par les +marins, cela touchait beaucoup. + +Quand il rentra à Londres, si misérable, on le reçut encore en roi et +on sonna les cloches. S'il n'eût pris peur, n'eût fui encore, il eût +pu donner ce spectacle d'une assemblée partagée par moitié, d'une +nation incertaine, lasse de l'un, mais n'aimant pas l'autre, et les +rejetant tous les deux. + +Il est fort curieux de voir avec combien de difficultés, de façons, de +grimaces, le Parlement avala la dure pilule que présentaient les +whigs, avec combien de peine il fut traîné à l'acte glorieux qui +fonda, pour l'avenir, pour l'exemple du monde, la liberté publique. + +On ne sait pas vraiment si l'opération se fût faite, sans une +maladresse insigne de Jacques, qui, de France, écrivit à l'Assemblée +de ne pas désespérer de sa clémence, assurant qu'il pardonnerait aux +traîtres, _sauf quelques-uns qu'il ne nommait pas_. «Il annonçait à +ceux qui disposaient de son sort, que, s'ils le rétablissaient, il +n'en pendrait que quelques-uns.» + +Cela l'acheva, décida contre lui les Pairs qui le défendaient encore. +Ils votèrent _à l'unanimité_: Plus de roi papiste;--_à la majorité de +deux voix_: Point de régence (c'eût été un moyen indirect de continuer +Jacques et le droit divin). Enfin, _à la majorité de neuf voix_, ils +votèrent la grande hérésie, déjà votée par les Communes, reconnurent +qu'il _y avait un contrat primitif entre le prince et le peuple_. + +Ce contrat (idéal? historique? il n'importe guère pour la vérité +éternelle) finit l'enchantement. Hallam le dit très-bien: + +«Le meilleur de la constitution de 88, c'est qu'elle rompit la ligne +de succession. Nul remède n'eût été trouvé (les préjugés étant si +forts) contre l'éternelle conspiration du pouvoir.» + +Ajoutons que ce fut le salut de l'Europe. Le grand traître depuis un +siècle était la maison de Stuart qui partout avait fait la victoire +catholique, les succès de l'Autriche d'abord, puis le triomphe de +Louis XIV. Ce tronc fatal, il fut coupé, et avec lui le droit divin, +le dogme de l'hérédité. + +Si la monarchie se refit dans la quasi-hérédité que voulaient les +Anglais, ce fut cependant sur la base posée par Sidney et Jurieu, +l'élection primitive et le contrat social. + +Le ciel ne croula point et le tonnerre n'intervint pas. Il est vrai +que pour rassurer la dévotion politique des Anglais, inquiète de tant +d'audace, on eut soin de faire cette chose nouvelle avec toute espèce +de vieilles formes. On prit les salles antiques et l'antique +cérémonial, toutes les comédies surannées et les mascarades gothiques. +La jeune liberté naquit sous un masque de vieille. + + + + +CHAPITRE XXVIII + +ESTHER--LE PALATINAT--LES CÉVENNES--APPEL AUX ÉTATS GÉNÉRAUX + +1689-1690 + + +Les Mémoires de Dangeau, qui nous donnent l'intérieur du roi jour par +jour, font sentir qu'il vivait dans une autre planète, à une grande +distance des choses humaines et ne les percevait que par un écho +affaibli. Au jour décisif où Guillaume franchit le Rubicon (je veux +dire le détroit), 1er novembre 1688, le roi, à Fontainebleau, touchait +les écrouelles; Jacques, à Whitehall, faisait publiquement baptiser +par le nonce l'enfant qui ne devait pas régner. + +Jacques arriva le 7 janvier 1689, fut noblement accueilli et établi à +Saint-Germain. Sa chute, terrible pour la France, avait pour le roi +l'agrément d'augmenter de beaucoup la splendeur de sa cour et sa +majesté personnelle. Si cette catastrophe, en réalité, lui fit perdre +le trône du monde, pour l'effet, l'apparence, elle en fit le roi des +rois. Les lords qui suivirent Jacques et la foule irlandaise qui vint +bientôt, plus tard l'électeur mort-né Furstemberg, avec quelques +Hongrois, firent autour de Louis XIV comme une représentation +permanente de l'Europe. Cela n'était pas sans grandeur. Si quelques +courtisans riaient un peu de Jacques, la plupart compatirent. La cour, +sensible pour un roi (au moment qui avait brisé la famille pour un +million d'hommes), pleurait ce père trahi par son gendre et sa fille. + +On fut trop heureux que le roi tournât aussi vers ces douces émotions. +On eût craint un orage. L'imprévoyance de Louvois, qui faisait de la +France la risée de l'Europe, pouvait assombrir de nuages le soleil de +Versailles. Tout cela fondit doucement dans le délicieux +attendrissement d'_Esther_, que les demoiselles de Saint-Cyr jouèrent +le 25 janvier. Racine s'y était hasardé à célébrer d'avance la chute +de Louvois dans celle d'Aman, le triomphe d'Esther-Maintenon. La nièce +de celle-ci jouait Esther. Élise était représentée par sa fille de +coeur, le bijou passager de son âme changeante, madame de la +Maisonfort, si charmante et si malheureuse, que se disputèrent Fénelon +et Bossuet. Spectacle délicat, sensuel autant que dévot. Dans l'ardeur +innocente de leurs vives amitiés de filles, se révélait naïvement le +premier éveil des jeunes coeurs. Cent choses fines ou passionnées, +passant par ces bouches si pures, qui ne comprenaient qu'à demi, +gagnaient un prix, un charme inestimable, faisaient sourire, presque +pleurer. Elles chantèrent, pour le roi étranger et ses lords, les +plaintes de l'exil et le chant du retour: «Troupe fugitive, repassez +les monts et les mers!...» Mais quand elles en vinrent à ce mot +émouvant: «Je reverrai ces campagnes si chères! j'irai pleurer au +tombeau de mes pères!» devant les deux rois même, on ne put se tenir +qu'on ne mouillât ses yeux de larmes. + +Les fictions attendrissantes ont cela de fâcheux qu'absorbant ce que +nous avons de bonté disponible, elles nous en laissent fort peu pour +la réalité. Le roi, sensible pour Esther, aussi bien que pour Jacques, +d'autant plus aisément accorda à Louvois les ordres impitoyables qu'il +demandait pour la désolation du Rhin et l'exécution des Cévennes. +C'est par là qu'Aman se soutint, mieux qu'il ne faisait dans la pièce. +Il se retrouva nécessaire pour la guerre et pour la vengeance de la +Majesté outragée par la désobéissance des Hollandais et l'entreprise +de Guillaume. Venger un Dieu! cela est difficile. Il y faudrait des +peines infinies, éternelles, si j'en crois les théologiens. Dès +février, tout nagea dans le sang. Les nouvelles premières de +l'incendie et des massacres arrivèrent dans un carnaval que le roi, +pour braver l'Europe, voulut fastueux, solennel, malgré l'extrême +épuisement. + +Une guerre, avec le trésor vide, une guerre gueuse, trois cent mille +hommes, et pas un sou, ce fut une terrible aggravation aux malheurs +qu'on pouvait attendre. La dragonnade en grand! On mangea partout +l'habitant. On vécut de pillages, de contributions sur les villes. +Pour un jour de retard, brûlées! Des officiers s'illustrèrent par la +férocité. Montclar, Feuquières, Duras, effacent le souvenir des +dévastations de Turenne. La ruine imparfaite du Palatinat en 75, +qu'est-ce auprès de sa destruction radicale en 89? Pour abréger, on +fit sauter des villes avec la poudre. On achevait ensuite, on brûlait +avec soin. On rasait même les villages. On coupait, arrachait, arbres, +vignes, cultures. C'était encore l'hiver sur ce rude Rhin, encore la +neige. Quatre cent mille personnes fuyaient et couchaient en plein +champ. Toutes les routes couvertes de charrettes, de familles éplorées +qui se sauvaient sans savoir où. + +On prétend que le roi crut que c'était assez, et ne voulut pas signer +la ruine de Trèves; qu'indigné, il fut même au moment de frapper +Louvois. Cette tradition ne va guère avec la sanguinaire fureur +(autorisée certainement) que l'on montra dans les Cévennes. + +Pendant l'hiver, sous la protection des neiges, les assemblées du +désert s'étaient multipliées. L'accomplissement visible des prophéties +avait exalté dans ce peuple l'épidémie somnambulique. Nul souci de la +mort. Ils prêchaient devant leurs bourreaux. Un jeune homme voit +pendre son père et sa mère, est fait soldat. À peine au régiment, il +prêche, à la tête des troupes; on ne parvient à le faire taire qu'en +le mettant en morceaux. Au Vélay, deux frères et trois soeurs, avertis +par l'esprit, et certains de mourir, demandent la bénédiction +paternelle, et vont à l'assemblée où ils sont massacrés. L'une d'elles +était enceinte et avait à la main un petit enfant qui voulut aller, +prier, mourir avec sa mère. À minuit, on rapporta les six cadavres au +père, qui bénit Dieu. + +Le 14 février, trois mille personnes, qui revenaient d'une assemblée, +descendant la montagne en longues files, trouvent sur le passage un +capitaine Tirbon, qui menace, injurie la foule. Elle s'irrite. Il fait +tirer. On lui répond par des pierres, des cailloux; il est écrasé. Les +soldats échappés se jettent dans une maison; la foule, qui pouvait les +brûler, leur fait grâce et chante un cantique. + +Le 17 février, Basville, et son beau-frère, le général Broglie, avec +un belliqueux évêque, entraînant de gré ou de force les milices et les +gentilshommes, fondent sur l'assemblée de Privas. Elle se tenait chez +un prophète. Il sort avec Sara, sa fille, à la tête du peuple; ils +repoussent les assaillants à coups de pierres et de pistolets. Il est +tué avec douze hommes, la vaillante Sara blessée, gardée pour le +supplice. + +Le plus grand massacre fut aux hautes cîmes du Meilaret. À l'approche +du colonel Folleville qui y montait, le peuple se donna le baiser de +paix et essaya de se défendre. Il y eut trois cents morts, cinquante +blessés seulement, preuve d'un acharnement féroce. On ramena à +Basville des troupeaux de gens garrottés, de quoi pendre sur les +montagnes. + +Les assemblées sans armes étaient traitées de même. Les seigneurs +catholiques faisaient parfois leur cour en massacrant ce pauvre +peuple. Vers le dimanche des Rameaux, une grande assemblée eut lieu +dans une vallée profonde, sous un château des environs de Castres. +Ils lurent, chantèrent, pleurèrent. Vers minuit, une étoile filante +les rassura, les exalta encore. Une belle fille en blanc, que nul ne +connaissait, prêcha, les exhorta au repentir; elle désignait et +appelait ceux qui avaient reçu de l'argent pour leur conversion; ils +fondaient en larmes et l'assemblée priait pour eux. Cependant +quelqu'un vient: «Vous êtes perdus! voici l'ennemi!»--«Nous ne pouvons +mourir dans un meilleur état,» disent-ils; et ils continuent de +chanter. On leur dit encore qu'un baron ameutait les communes, venait +les égorger. Ils ne bougèrent. D'autre part, sur leur tête sonnait le +beffroi du château; toute la maison sortait en armes et le curé en +tête. On était presque au jour. Des deux parts arrivent deux bandes, +qui tirent au plus épais de la foule. Douze morts du premier coup, +d'innombrables blessés. Deux cordonniers, un menuisier, le suisse du +château, un laquais qui était sous-diacre, s'amusent à achever les +femmes à coups de couteaux, de barres de fer, même à coups de +fourchettes, coupant les doigts pour tirer les bagues, arrachant et +jupes et chemises. Trois curés, un vicaire, deux seigneurs, +assistaient, regardaient. Les deux derniers étaient venus par force, +et avaient tiré en l'air. Ceux du château rentrèrent avec ces nippes +sanglantes, et furent maudits de leurs femmes mêmes. Les morts +restaient aux bêtes. Un juge vit le lendemain ce champ hideux, qui +soulevait le coeur. Il y avait, entre autres, une dame écrasée à coups +de barres, la tête aplatie, le ventre crevé, d'où coulaient les +entrailles. Il lui sembla que le ciel, que le soleil, avaient horreur. +Il ne s'en alla pas qu'il n'eût fait faire un trou et n'eût caché cet +affreux pêle-mêle au fond de la terre. (V. la lettre insérée dans +Jurieu, t. III, 450, avec les noms des morts.) + +Voilà la guerre civile. On commence à y prendre goût, à chercher les +dépouilles. Peu à peu, on tue froidement. On veut le linge non +sanglant. On déshabille avant tout les victimes. Agonie préalable, où +le pauvre corps nu, frissonnant, prosterné, épuise toutes les affres +dans une longue horripilation, sent et ressent vingt fois le coup +mortel. + +En vérité, devant ces faits horribles, ces supplices et ces carnages, +les villes incendiées, des émigrations de peuples entiers, la +polémique eût pu faire trêve. J'admire de quel froid courage Bossuet, +dans ces années lugubres, pousse sa thèse de l'obéissance sans bornes +à l'Église, à la royauté. Son livre des _Variations_ a paru en 88; il +y ajoute en 89 celui des _Avertissements_. OEuvres superbes +d'outrageuse éloquence et de risée altière. Que n'y répondrait-on, si +l'on pouvait parler du fond des galères, des cachots, des lointaines +plages désertes? La réponse est du moins l'immense lamentation du +Rhin, le râle des mourants des Cévennes. + +Le grand Jurieu (grand par le caractère, la science et la force du +coeur) avait trouvé déjà une seconde vue dans la douleur, la prophétie +puissante dont Guillaume fut armé. Ici l'âcre caustique appliqué par +Bossuet sur une plaie saignante servit encore Jurieu, le força d'avoir +du génie contre cette vaine éloquence. Un vrai génie, inventif et +fécond. + +Regardons-les aux prises. + +Bossuet est faible et il est fort. Il est faible quand il soutient +l'immutabilité de l'Église. Il a beau affirmer que les premiers +chrétiens furent d'aussi grands docteurs que saint Augustin même, que +le progrès des temps n'ajoutait rien à une doctrine née complète. Il a +beau entasser les témoignages des Pères qui, en changeant toujours, +disaient ne pas changer. On lui prouve invinciblement que l'Église, +modifiée de siècle en siècle, comme un arbre vivant, a poussé de +nouveaux rameaux. Rien d'immuable que la mort. Tout ce qui vit +vraiment procède par évolutions successives. + +En revanche, Bossuet est très-fort quand il soutient que le +christianisme défend la résistance, ordonne d'obéir aux puissances +injustes, exige le silence et la résignation,--bref, damne la liberté. +Dire une république chrétienne, c'est dire un triangle carré. Cela est +évident. Et il ne s'agit pas des tendances seulement, mais du fond +même du dogme. _Le salut par un seul_, c'est le dogme chrétien, et +c'est aussi le dogme monarchique. MM. de Bonald et de Maistre, qui ont +repris la thèse, n'ajoutent pas grand chose aux arguments solides, +irréfutables, de Bossuet. + +Cela avait arrêté Grotius. Il établit le droit de résistance pour +l'homme, _mais non pour le chrétien_, lié par l'Évangile. Milton ne +reprend pied qu'en laissant l'Évangile et s'appuyant sur l'Ancien +Testament. Il en est de même de Sidney, dans son livre si fort, si +net, mais très-biblique encore. Milton, Sidney sont des Anglais; la +liberté de Milton ne s'appuierait que sur une Chambre des lords non +héréditaire, et la liberté de Sidney sur la monarchie mixte et +tempérée des trois pouvoirs. + +Sidney, du reste, n'était pas imprimé. Locke n'avait pas écrit. +Jurieu, en 1689, est seul contre Bossuet. Seul, nullement appuyé des +siens. Bien plus, désavoué de Genève, de l'école d'obéissance. Bien +plus, moqué de Bayle, des indifférents, des sceptiques. Le doux +Saurin, le pacifique Basnage feront bien plus; ils agiront pour +supprimer les résistances, et rendront à Louis XIV l'essentiel service +d'énerver l'élan des Cévennes. + +Jurieu, sans se troubler, dit à Bossuet que si l'exemple des premiers +chrétiens implique la non-résistance sans exception, il prouve trop. +Eux-mêmes ne purent être fidèles au principe de tout souffrir. S'ils +l'eussent appliqué à la lettre, ils n'eussent pas résisté aux voleurs, +qui sont aussi une puissance. Ils n'eussent point conservé de bien, et +il n'y eût pas eu de propriété chez les nations chrétiennes. De là, il +pousse Bossuet l'épée aux reins, ne le laisse plus respirer. Il lui +prouve que tout devoir implique un droit, que l'inférieur a droit, que +même notre droit sur l'animal n'est pas sans bornes, ni notre droit +sur nos enfants, que même le pouvoir _absolu_ (qui parfois sort des +circonstances) n'est nullement _sans bornes_. La conquête ne fait pas +droit. Le peuple ne peut qu'_engager_ la souveraineté, mais elle lui +retourne toujours. Il fait les rois, et, comme source du droit, il +leur est supérieur. Mais il ne peut leur donner le droit de le +détruire, puisqu'il n'a pas ce droit lui-même. + +La stérilité de Bossuet est ici curieuse. Les vieilleries de la +_paternité royale_ et de l'_État famille_, les sophismes usés de +Hobbes, voilà tout son soutien. Il a recours aux plus pauvres moyens. +Il croit l'embarrasser en lui demandant _où et quand_ le contrat s'est +fait entre le prince et le peuple. Belle demande! C'est à peu près +celle d'un élève en géométrie qui ne voudrait admettre les propriétés +du triangle _qu'autant qu'il aurait vu des corps_ triangulaires. Que +de tels corps existent ou n'existent pas, cela ne fait rien à +l'affaire. Le triangle n'en subsiste pas moins d'une vérité éternelle. +En justice, c'est comme en justesse; les rapports légitimes ne +tiennent nullement à tel fait matériel, moins encore à la durée, à +l'antiquité de ce fait. + +Si les Anglais ont dit très-justement: _Notre glorieuse Constitution_, +ce n'est pas parce qu'ils retrouvèrent un parchemin troué dans le +tombeau des rois normands, c'est parce que, pour la première fois, fut +posée simplement, hors du nuage théologique, la pure lumière du droit +invariable qui toujours avait existé. + +Voilà les deux athlètes. Bossuet, transpercé par Jurieu, par le bon +sens et l'idée pure du droit, veut lui jeter le lacet de l'histoire, +l'embarrasser par le passé, le lier d'un câble sacré. Mais le câble +rompt comme un fil. On ne lie pas le Droit; il est la liberté, il est +le libre souverain des mortels et des immortels. Les religions ne sont +religions qu'autant qu'elles entrent dans le droit. + +C'est avec une audace, mais avec une autorité extraordinaire et +décisive que Jurieu proclame ceci: Dieu même a fait pacte avec +l'homme; il n'use point du pouvoir sans bornes. Il veut régner selon +le droit. Nous devons dire que si, par impossible, Dieu pouvait cesser +d'être juste, ruiner sans cause des sociétés innocentes, il n'aurait +plus autorité sur elles. Si Dieu damnait un juste, il ne serait plus +Dieu. Quelle chose monstrueuse est-ce donc d'attribuer à des hommes +une puissance que le roi des rois ne s'attribue pas à lui-même? +(_Lettres_, III, 377.) + +Telle est la base commune de toutes les libertés, religieuse, sociale, +économique et politique, de celles du foyer et de la conscience. La +liberté politique est logiquement la première, parce qu'elle enveloppe +et protége les autres. L'État libre garde seul le foyer, la foi, la +pensée. À tort, la pensée solitaire, dans son orgueil stoïque, +croirait se sauver seule: on ne peut se sauver qu'ensemble. À tort la +foi et la famille, s'enveloppant de leur innocence, croiraient +subsister seules. Regardez la Révocation; voyez nos protestants, +humbles royalistes et martyrs, que devinrent-ils au martyre de leurs +femmes et de leurs enfants? La plupart succombèrent et ne purent +conserver la foi. + +Donc, rien de plus légitime, de plus juste devant Dieu que l'évolution +protestante de 1688, où la religion s'engendra sa gardienne, sa +Minerve armée qui la couvre de la lance et du bouclier, la sainte +Liberté politique en sa déclaration des droits. + +L'écho des deux rivages est admirable ici. Aux pleurs de la Révocation +a répondu la Révolution d'Angleterre. À cette Révolution répond du +continent le livre de Jurieu: _Les Soupirs de la France esclave_, qui +paraît coup sur coup, par feuilles détachées, d'août 1689 à juillet +1690. + +Livre tout politique. C'est l'évolution de Jurieu; le théologien +devient publiciste. Il parle au nom des catholiques, pour eux, pour +tous, pour sa pauvre patrie. Il y montre, de classe en classe, la +terrible asphyxie où est tombée la France, et combien les classes même +oppressives y sont opprimées. Il y invoque les États généraux. + +Livre chaleureux et sincère, très-noble par sa modération, par +l'omission volontaire de certaines choses. Pas un mot sur les moeurs +du roi. Devant les vices monarchiques, son austérité baisse les yeux. +À tort, pourtant, à tort. Ces vices firent le destin du monde. + +Que de choses aussi il ignore. Que de _soupirs_ étouffés, contenus, +eussent pu ajouter à ce livre! S'il eût vécu en France, il aurait vu +mille détails douloureux dans l'écrasement des catholiques. Un surtout +est frappant et trop peu remarqué, la manière outrageuse dont on +traitait Paris, ses vieilles gaietés innocentes assommées à coups de +bâton. Pour un mot de plaisanterie sur l'aqueduc de Maintenon, les +bourgeois enlevés, et forcés de _gâcher_ pour les maçons, de porter la +hotte et de faire le mortier. + +Partout où brille encore une faible étincelle vitale, à l'instant +étouffée! Le Jansénisme, pour avoir persécuté les protestants, n'en +est pas moins persécuté. Les velléités de libre pensée qui surgissent +de l'Oratoire, sont rudement réprimées. Son grand penseur Malebranche +est âprement censuré par Bossuet. Son grand critique, Richard Simon, +savant dans la langue hébraïque, a le tort de deviner par quels +accroissements a végété l'arbre mystérieux de la Bible, d'en donner +la physiologie. Bossuet l'accable de sa fière ignorance. Menacé, +mordu, poursuivi, il désespère et meurt, brûle ses manuscrits dont on +eût abusé. + +À ce moment où la langue française s'étend et pénètre partout, elle +est persécutée en France. L'Académie française la met sous clef et +prétend la tenir étouffée, étranglée, dans son petit lexique du +langage poli. Son directeur, Charpentier, immortel par le ridicule et +la boursouflure des inscriptions, avec le concours de Bossuet, arrête +l'entreprise séditieuse de donner à la nation sa langue complète dans +un dictionnaire encyclopédique. Le très-savant, très-spirituel +Furetière, qui a fait ce travail immense, meurt à la peine (1688). Son +livre, qui paraît après sa mort et en Hollande, est à l'instant volé +par les Jésuites, qui lui prennent tout, jusqu'à ses fautes, et ne +suppriment que son nom. Siècle d'or pour les gens de lettres. Décimés +par Boileau, asservis par Colbert et (pour coup mortel) _protégés_, +ils finissent en deux académies. L'âge vert et fort du grand Corneille +enfanta celui-ci, qui n'enfantera rien. Vers la fin du siècle, il +tarit, attaqué du mal qui achève les vieillards, étisie et +consomption. + +Qu'il faudrait ajouter encore au livre des _Soupirs_, si l'on parlait +encore des autres classes, des parlementaires, par exemple. +Existent-ils encore? Reconnaîtrai-je nos magistrats austères, ou même +au moins nos frondeurs intrépides, dans ces imitateurs ridicules des +nobles, ces danseurs, ces joueurs, qui le matin arrivent au Palais +sans avoir le temps de changer l'habit de bal, cachant Arlequin sous +l'hermine? La justice est évanouie! + +Où aura-t-il écho, ce livre des _Soupirs_, dans la servitude +envieillie? + +Cependant, l'excès des misères donnait certainement une prise. Les +expédients extraordinaires dont vécut Pontchartrain, l'un des +successeurs de Colbert, les municipalités vendues, les maires +héréditaires, la banqueroute des monnaies par refonte (_lisez_ +filoutage), l'essor rendu aux gens d'affaires, à l'armée des vautours, +voilà qui pouvait bien ouvrir les oreilles du peuple aux appels de la +liberté. + +À ce début de guerre immense, et dans ce dénûment, le roi jette des +millions à Marly, en donne deux de dot à sa bâtarde. Il envoie sa +vaisselle d'argent à la Monnaie, et il achète des diamants. Il en fait +des loteries aux dames de la cour. L'intérieur même, madame de +Maintenon, les honnêtes et faibles Beauvilliers et Chevreuse, leur +ami, le nouveau précepteur Fénelon, sont effrayés de sa folie. + +La corde allait casser, ce semble, si, de gré ou de force, on ne +revenait au bon sens. + +Le candide Vauban, bon coeur, vrai patriote, qui (hors son positif +terrible dans l'art de tuer) était fort romanesque, osa espérer +tellement de la magnanimité du roi qu'il rétractât tout ce qu'il avait +fait depuis cinq ans, fît rentrer les protestants, leur rebâtît leurs +temples, consacrât la liberté religieuse. Vain projet, où la petite +cour dévote des honnêtes gens dont j'ai parlé se garda bien de +l'appuyer. Même la fameuse lettre que Fénelon écrivit plus tard sur la +misère du peuple, ne dit pas un mot pour les protestants. + +Tout ce qu'on fit, ce fut de dire qu'on pourrait rendre les biens des +fugitifs aux héritiers. Mais les financiers qui les tiennent sont trop +dévots pour les rendre, sinon aux gens bien convertis, et se +constituent juges de leur sincérité. La maltôte devient inquisition. +C'est à ses bureaux qu'on produit des billets de confession, la preuve +«qu'on fait son devoir de la religion catholique.» + +Nul espoir de secours sans une révolution complète. Les revers les +plus grands, dix batailles perdues n'eussent rien fait sur ce froid +orgueil, sur un si long, si profond endurcissement. Il eût fallu +l'abandon général, le délaissement où se trouva Jacques en Angleterre, +un refus des armées de marcher (pieds nus et sans pain) dans une folle +guerre où la France combattait pour sa propre destruction, se +rencontrait elle-même, se massacrait dans les avant-gardes ennemies. +Nos réfugiés étaient toujours en tête; perte ou victoire, n'importe, +c'était toujours aux dépens de la France. + +Si l'émigration protestante ne s'était dispersée, elle avait un +modèle. La petite tribu des Vaudois osa rentrer chez elle à main armée +(août 89), se rétablit dans ses rochers, s'y maintint invincible, +malgré les efforts de deux monarchies. L'histoire de ce fait +incroyable est: _La glorieuse rentrée, par M. Arnaud, colonel et +pasteur des Vallées._ Ils étaient mille. Leur mort semblait certaine. +Mais les nôtres rougirent de les voir partir seuls. Ils firent en leur +faveur une audacieuse diversion. Deux officiers (roturiers, à coup +sûr, ils s'appelaient Bourgeois et Couteau) se chargèrent, avec une +poignée de volontaires, de contenir Catinat et une armée de vingt +mille hommes. Ils y périrent, mais les Vaudois passèrent. + +Pourquoi les nôtres n'en firent-ils pas autant chez nous? Pourquoi ne +rentrèrent-ils pas au nom de la France sous le drapeau des États +généraux? La chose n'était pas impossible. Ils y pensaient en Suisse, +ils y pensaient dans les Cévennes. On se rappelle ce Vivens, un +cardeur de laine d'Anduze, petit boiteux très-jeune, mais une âme de +fer et de feu. Cruellement trompé par Basville qui avait cru le perdre +avec son peuple, il se jugea délié du serment, revint fièrement en +France. Replacé dans son droit d'homme et sa royauté de nature, il +déclara, lui Vivens, la guerre à Louis XIV. Contre Saül il se sentit +David, proclama sa justice, ses justes représailles, et dit qu'il +pendrait les bourreaux. Vivens, avec un vrai génie, pensait que dix +mille hommes aux Cévennes seraient invincibles, et il appelait à lui +la masse des réfugiés. Elle versait son sang partout, pour tous, +excepté pour la France. Elle aidait à la délivrance de l'Angleterre, +des Alpes; pourquoi pas à la sienne? à celle de sa propre patrie? + +Les envoyés de Vivens furent saisis. Ce vaillant juge d'Israël périt +dans une obscure rencontre. Son plan était fort raisonnable. Cependant +nos fiers gentilshommes se seraient-ils rendus à l'appel du cardeur de +laine? Ils songeaient à rentrer, mais par le Dauphiné. + +Ils envoyèrent le plan de leur expédition à Londres, pour être mis +sous les yeux de Schomberg. + +La vraie difficulté du moment était celle-ci. Nos réfugiés semblaient +devoir, avant tout, affermir Guillaume qui, solide une fois, leur +donnerait l'appui de l'Angleterre. D'autre part, si leur rentrée en +France ne s'exécutait en 89, tout au plus en 90, il était à craindre +qu'elle ne se fît jamais, qu'établis peu à peu en divers États de +l'Europe, divisés pour toujours, ils ne pussent plus agir d'ensemble. + +Tous voulaient revenir. M. Weiss établit parfaitement que, bien loin +de haïr la France, ils s'obstinaient à y rentrer, et ils le voulurent +pendant vingt-sept ans! Comment y réussir? + +La plupart s'arrêtèrent à l'idée de mériter ce retour par +l'affermissement de Guillaume, qui ensuite le leur obtiendrait. C'est +la France qu'ils cherchaient en s'en allant combattre dans les marais +d'Irlande. Pour elle, à la bataille décisive de la Boyne, à travers la +rivière, et contre une armée supérieure, ils firent cette première +charge qui refoula l'ennemi. Mais Schomberg et son fils furent tués. +Véritable malheur. C'était le seul homme de haute autorité militaire +et morale qui aurait pu les réunir, les ramener d'ensemble, organiser +dans le midi la légitime guerre des résistances nationales. + +La défaite définitive de Jacques, sa fuite misérable à la Boyne, la +capacité, le courage que Guillaume y avait montrés, le rendaient +inébranlable sur le trône. La ligue d'Augsbourg armait lentement, mais +en revanche l'Angleterre confiante votait à son roi des subsides +énormes de guerre (par an cent millions, cent vingt-cinq millions, +sommes inouïes alors). Le contraste était grand avec l'indigence de +Louis XIV. Guillaume se trouvait le roi le plus riche de l'Europe. Ces +ressources immenses ne furent pas employées avec génie. + +On vit, en cette affaire, que le génie est surtout dans le coeur. + +Ce politique, de coeur haineux, ingrat, étendait à la France la haine +qu'il avait pour Louis XIV. C'est la destruction de la France qu'il +eût voulue, et non pas son salut. Toute sa vie, il avait sourdement +combattu la liberté en Hollande: il n'avait garde de la vouloir chez +nous. Appelé en Angleterre par quelques lords, préférant en secret les +tories, ses ennemis, aux whigs qui l'avaient fait, libéral en religion +par son indifférence, il eût été despote en politique, s'il avait pu. +Au fond, il sympathisait fort peu avec nos calvinistes, dont Rohan +avait dit: «Ils sont républicains.» Il sut se servir d'eux, mais il +trouvait en eux une déplaisante ressemblance avec les puritains +anglais. + +Ceux-ci, dans leurs plus fameux chefs, comme le chaudronnier Banyan, +touchent nos prophètes des Cévennes. Guillaume ne craignit rien tant +que ces enthousiastes. Il fut constamment poursuivi d'un mauvais rêve, +de l'idée d'un parti républicain, qui, dit Macaulay, n'existait plus +en Angleterre. Cette crainte, la vive antipathie de la majorité pour +le puritanisme, contribua plus qu'aucune chose à rendre très-timide la +constitution de 88, à resserrer la belle Déclaration des droits, à +affermir les pesantes aristocraties locales. + +Un Anglais, M. Wall, nullement exagéré, un froid et ferme esprit, dans +une très-belle lettre à Milton, dit que les révolutions anglaises +n'atteignent pas les masses. Elles ne les affranchissent pas, dit-il, +du vasselage normand des vieilles lois. Votre _Habeas corpus_ garde +mon corps d'être en prison. Mais s'il est prisonnier de la misère et +de la faim, serf de la volonté du riche? Le cinquième de la nation +était à la mendicité en 1685. Sa grande liberté fut l'exil. Jean _sans +terre_ se jette à la mer, devient le pauvre Robinson qui leur a fait +l'empire du monde. + +Une telle société, foncièrement aristocratique, n'avait pas grande +sympathie pour la démocratie calviniste. + +À l'arrivée des nôtres, les Anglais furent très-généreux; ils +souscrivirent pour des sommes étonnantes. Quatre-vingt mille Français +à Londres, bien accueillis, trouvèrent à travailler. Mais quand nos +officiers, quand nos régiments protestants eurent amené Guillaume, +versé leur sang à la Boyne et partout, la sympathie n'augmenta pas. + +Cet élément ardent de vie et trempé au feu du martyre, il eût fallu, +dans l'intérêt commun des deux pays, le concentrer, l'unir en un +foyer, le fortifier des fugitifs de Suisse, d'Allemagne, de Hollande, +les porter d'ensemble aux Cévennes, où la vraie France les eût joints +pour convoquer en Languedoc les États généraux. + +Il eût fallu aussi que les ministres laissassent là leur funeste +moutonnerie chrétienne, la recommandation de se laisser égorger, ne +secondassent plus les bourreaux; qu'au contraire, ils rappelassent +tous nos protestants dispersés à la délivrance de la patrie. + +Eût-on réussi! Je ne sais. Mais l'initiative de la chose eût été de +gloire immortelle pour l'Angleterre. Cette grande soeur, émancipée, +aurait dû entreprendre quelque chose pour la France. On aida ceux de +Quiberon à nous rapporter l'esclavage. Que n'aida-t-on, cent ans plus +tôt, ceux de la Boyne et des Cévennes dans l'appel à la liberté? + +Hélas! la France des Cévennes, héroïque, mais si ignorante, sauvage, +insensée de misères, les sages en eurent horreur et détournèrent les +yeux. Elle n'eût pas été cela, si elle eût été appuyée de l'élément +sain, calme et fort, des réfugiés, qui eût aidé ce fanatisme aveugle à +se transformer et devenir patriotisme. Elle fut effroyable. Mais votre +abandon la fit telle. + +En attendant, voilà que, pendant dix ans (jusqu'à Ryswick), dans une +guerre maladroite où les alliés se font battre par le vieux éreinté, +on disperse, on prodigue sur tous les champs de bataille nos réfugiés. +Toujours à l'avant-garde, toujours cruellement décimés dans la fureur +des premiers coups. C'est sur eux que s'essaye la nouvelle arme, la +baïonnette meurtrière. + +On les use en détail. On emploie leur persévérance à résister de poste +en poste contre les grandes armées de Louis XIV. Jamais ils ne +reculent. À la Marsaille, massacrés; à Neerwinde, taillés en pièces. +Les blessés bien soignés; le roi les réserve aux galères. + +Ceux qui survivent imaginent, à Ryswick, que l'on va stipuler pour +eux, que Guillaume, exigeant du roi humilié qu'il le reconnaisse, +obtiendra bien encore le retour du pauvre petit reste de tant de gens +tués pour lui. + +Ils sont sacrifiés, mais ne renoncent pas. Ils gardent jusqu'à la paix +d'Utrecht (dix-sept années de plus) leur espoir invincible, leur +indomptable amour pour cette France cruelle, adorée. + +Personne, au fait, n'avait envie de renvoyer ces colonies utiles. Ils +avaient fait un jardin des sables de la Prusse et de Holstein, porté +la culture en Islande, donné à la rude Suisse les légumes et la vigne, +l'horlogerie, enseigné à l'Europe les assolements, le mystère de +fécondité. Aux bords de la Baltique, on les croyait sorciers, leur +voyant pratiquer l'art innocent de doubler, panacher les fleurs. Par +Lyonnet et Bonnet, ils continuaient Swammerdam, ouvraient le sein de +la nature. Par Jurieu, Saurin, ils préparaient Rousseau. Leur Papin +porte à l'Angleterre le secret qui, plus tard, donnera à quinze +millions d'hommes le bras de cinq cents millions (donc la richesse et +Waterloo). + +On ne les lâcha pas, et l'on se garda bien de leur rouvrir les voies +vers la patrie. + +De l'Angleterre un peuple était sorti en une fois, la grande tribu des +puritains qui a fait l'empire d'Amérique. + +De la France sortit une France dispersée, une rosée vivante sur +l'Europe énervée. Toute la terre parla notre langue. L'universel +triomphe de cette langue de lumière, commencé par l'admiration, +s'acheva par la plainte de la liberté exilée. Aux _arbres de la +Révocation_, que les nôtres plantèrent et qu'ils visitaient chaque +année, tous les enfants entendaient le français. Tous comprirent et +pleurèrent. Ils ne l'ont jamais oublié. + + + + +NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS + + +NOTE I.--LA COUR, MADAME. 1661-1670. + +Madame Henriette, pensant vivre peu, voulut que son amie, madame la +Fayette, écrivît son histoire sous ses yeux, et (chose singulière qui +témoigne d'une grande supériorité d'esprit) qu'elle écrivît au vrai et +au complet, sans passer rien, ni supprimer ses fautes. Elle croyait +avec raison que cette franchise lui ferait obtenir des circonstances +atténuantes au jugement de la postérité. Cette dame, la plus fine +plume du temps, a tout conté réellement, mais avec une extrême +délicatesse. Tout y est, rien pour l'oeil grossier. Quand on lit et +relit, on voit reparaître à la longue maints caractères, invisibles +d'abord, et qui reviennent peu à peu comme ce qu'on écrit avec l'encre +de sympathie. Il faut aider ses yeux d'un bon verre un peu +grossissant. Ce verre, je le prends dans Cosnac, ou chez la grande +Mademoiselle, dans Molière et ses biographes, etc. Voici les +résultats, plus nettement que dans mon récit: + +1º _Madame n'avait point de confesseur_ (Montpensier, année 1670). +Pour que le peuple ne médit pas de son indifférence, elle avait soin +d'avoir un capucin «bon à mettre dans son carrosse» et dont la belle +barbe lui faisait honneur devant les bonnes gens. Du reste, ce n'était +pas un esprit fort. Elle était aussi peu amoureuse que dévote. Elle +n'aimait que ses frères, et c'est pour eux qu'elle s'immola, rechercha +la faveur du roi. Le roi, à chaque enfant qu'elle eut, témoignait une +vive joie (Motteville), et Monsieur de l'indifférence ou de la +tristesse (Cosnac).--2º La Vallière, fort simple d'esprit, née pour +l'amour et la dévotion, fut jetée sur la route de Madame par les +jeunes amis du roi (Roquelaure, Saint-Aignan, Vardes, la Feuillade, +etc.) lorsque la première grossesse de Madame la mettant au comble de +la faveur fit croire que l'influence passerait à la cour de Madame et +Monsieur, c'est-à-dire aux Grammont, Guiche, Marillac, etc. Madame, +alors si jeune, était déjà consultée par les deux rois sur les plus +hautes affaires. (Exemple: le roi ira-t-il arrêter Fouquet à Nantes? +Le roi d'Angleterre vendra-t-il Dunkerque? etc.) La reine mère et les +dévots, après avoir essayé de détacher le roi de la Vallière, +comprirent qu'il ne la quitterait que pour retourner à Madame, ne +luttèrent plus avec les jeunes courtisans et subirent la Vallière, peu +dangereuse et incapable de prendre influence. Nous devons à madame de +Motteville cette précieuse lumière qui éclaire toute l'époque. Quelle +que soit sa faiblesse pour sa maîtresse Anne d'Autriche, elle devient +hardie à la fin. Le roi, quoique mécontent des coquetteries de Madame, +se rapproche d'elle en 63, et elle devient enceinte le 16 octobre. À +ce moment, la ligue agissait vivement. Les marquis rendaient aux +dévots le service d'attaquer la pièce de l'_École des femmes_; les +marquis la disaient de mauvais ton, et les dévots impie. Le roi voulut +que Molière répondît et qu'il éreintât les marquis. + +En réalité, la cause de Madame et de Molière semblait être la même. +Molière-Arnolphe ne pouvait-il pas être le père d'Agnès, comme le roi +amoureux de sa soeur (belle-soeur, c'est la même chose au point de vue +canonique)? Le mariage de Molière restera toujours une question +obscure. Ce qui est sûr, c'est qu'il se lia avec la mère de sa femme +et l'admit dans sa troupe en 1648, l'année où sa femme naquit. De quel +père? c'est ce que probablement ni Molière, ni la comédienne ne surent +jamais au juste. Dans le pêle-mêle de la vie des coulisses, on pouvait +s'y tromper. C'étaient les moeurs du temps, et même chez les plus +grands seigneurs que les rapports du sang n'arrêtaient guère (j'en +citerais de nombreux exemples). La Fontaine en plaisante dans ses +contes. M. Beffara n'a pu trouver l'acte de naissance de madame +Molière. L'acte de mariage qu'il a trouvé peut avoir été arrangé de +complaisance, comme le pense M. Fortia d'Urban (brochure de 1824). +Insoluble problème. Quoi qu'il en soit, Molière n'en est pas moins +Molière, et Tartufe restera Tartufe. + +Les dates nous servent bien ici. Nous leur devons ce coup de lumière +électrique qui éclaire, de part en part, _le D. Juan quinze jours +avant l'arrestation de Vardes_, et la révolution de cour qui chassa +les marquis. Autre lumière chronologique: Madame, sauf son premier +enfant, devient toujours enceinte en automne (octobre ou novembre) +dans les grandes fêtes de cour. Au contraire, la Vallière, en mars ou +avril, aux environs de Pâques, dans les combats que se livraient +l'amour et la dévotion. Ce qui fut le plus fatal à Madame, ce fut le +coup d'octobre 1664. Elle était alors au mieux avec le roi, et se +remettait lentement à Vincennes d'une couche (du 24 juillet). Mais le +triomphe de la Vallière présentée par le roi à la reine mère (5 +octobre) semblait la menacer. Le roi, revenu près d'elle à Vincennes +le 6, devait la quitter le 10, pour aller à Versailles (Motteville). +Ses ennemis travaillaient contre elle. Elle reçut les adieux du roi le +9, et elle resta enceinte de ce jour. Meurtrière imprudence. De là, +une santé ruinée, une beauté éclipsée. Quoiqu'elle ait eu encore une +grossesse, ce ne fut plus qu'une femme politique. + +Sa fin est triste. Sa confiance était dans un prêtre violent, +intrigant, dangereux, Cosnac, l'évêque de Valence, qui, s'il eût pu, +aurait noyé l'Angleterre dans le sang. Elle flottait misérablement et +donna à son frère un très-mauvais conseil. Nul principe. On lui avait +inculqué «que tout devoir était une bassesse.» Corrompue d'enfance, +fatalement, presque innocemment, elle eut en elle toutes les misères +morales de deux grandes monarchies. Et avec cela, trois hommes +plaident pour elle dans l'avenir et voudraient désarmer l'histoire: +Molière, qui fut très-ému d'elle à son moment sublime, qui, sans elle, +n'eût risqué Tartufe;--Racine, qui l'a mise partout, dans Andromaque, +Monime et Bérénice, dont la douce lueur semble un rayon de +Madame;--enfin Bossuet, qui reçut son anneau et l'inspiration la plus +vraie qu'il ait eue. Ils la suivent, ils la défendent et lui restent +fidèles, comme les amants de son esprit. + + +NOTE II--POLITIQUE + +La lumineuse histoire de mon savant ami M. Henri Martin, l'un des +grands travaux de ce siècle, les belles publications de M. Mignet, si +justement admirées de l'Europe, l'excellent livre de M. Chéruel sur +l'Administration et plusieurs autres ouvrages estimables ont éclairci +sous plusieurs rapports la politique de ce règne, les grandes vues de +Colbert, la dextérité de Lyonne, etc. Je crois, pourtant, que ces +écrivains auraient modifié, complété leurs tableaux, s'ils avaient +tenu compte de tant d'actes qui font juger Louis XIV plus sévèrement. +Pour l'administration il ne faut pas voir seulement ce que Colbert +voulut, mais _ce qui se fit réellement_, ne pas donner seulement les +mesures générales, mais _les innombrables mesures exceptionnelles_ qui +les rendaient vaines, et surtout avouer que la plupart des grands +établissements de Colbert _ne durèrent pas_, croulèrent avant sa mort. +La _Correspondance administrative_ (éditée par M. Depping) dément à +chaque instant les ordonnances. Nulle part, selon moi, Colbert n'est +mieux jugé que dans le livre de M. Clément. Quant à la diplomatie, on +a été certainement trop indulgent pour une politique (si différente de +celle d'Henri IV et de Richelieu), qui étourdiment défie et provoque +toute l'Europe à la fois. Nulle acquisition partielle de territoire +n'équivaut à cette haine universelle du monde, qui réellement fit +périr la France, autant que peuvent périr les nations. Cette haine +n'est pas apaisée. On la retrouve brûlante, et, il faut le dire, +souvent juste, dans le savant ouvrage d'Altmeyer (_Louis XIV et le +Démembrement de la Belgique_, Bruxelles, 1850). On ne peut que +respecter, même dans ses excès, cette indignation d'honnête homme.--La +politique générale de ce temps reçoit une vive lumière de l'_Histoire +secrète du cabinet autrichien_, par M. Alfred Michiels (1859). Je +l'avais citée inexactement dans ma _Fronde_, ne la connaissant encore +que par des articles de journaux et quelques faits (de 1624) qu'il +doit à Hormayr. Il part de la guerre de Trente ans et va jusqu'à nos +jours. C'est un travail immense et de premier mérite. Nulle part le +système de la politique jésuitique n'a été plus savamment exposé et +mieux interprété. Il a été déjà traduit en allemand, en hollandais, et +le sera en toute langue. + +Les satires les plus violentes contre Louis XIV en disent moins sur la +prodigieuse infatuation où il parvint que le livre grotesque de +Pélisson, intitulé: _Mémoires de Louis XIV._ Le roi certainement en +endura la lecture. Une partie même du manuscrit semble écrite _de sa +main_. Mais on sait que _sa main_, c'était le bonhomme Rose, son +faussaire patenté, dont l'écriture ne peut se distinguer de celle du +roi. L'abbé le Gendre, très-instruit des choses du temps et confident +d'Harlay de Champvallon, affirme que Louis XIV «_savait à peine lire +et écrire_» (_Mag. de librairie_, 1859, V, 102). La ferme foi qu'il +avait cependant que les rois sont éclairés d'en haut le fit trancher +intrépidement dans les grandes choses,--de l'intérieur contre +Colbert,--et de la guerre contre Condé. Il ne regretta ni Colbert ni +Turenne, croyant sérieusement les remplacer de sa personne. Il n'en +était pas à savoir les choses élémentaires. De là cette étonnante +sécurité.--Dans un livre populaire, très-piquant et très-véridique, +qui, grâce à Dieu, ira partout et restera, M. Pelletan a marqué +parfaitement cette action personnelle du roi qui fut immense. Mais, +dans un cadre resserré, il n'a pu donner les coulisses, les luttes et +les traités des deux influences qui se disputaient cet homme superbe; +je parle des prêtres et des maîtresses.--On a dit à tort que les +femmes influèrent peu sur les affaires. Les maîtresses du roi et des +ministres eurent plus d'une fois une influence désastreuse. C'est pour +madame de Rochefort que Louvois donna à son mari l'avant-garde qui fit +manquer la campagne de Hollande en 1672. C'est pour madame de +Montespan que le roi nomma maréchal et vice-roi de Sicile son frère +Vivonne, le _Gros Crevé_, qui perdit tout. C'est sur l'avis de madame +de Maintenon que le roi, en 1686, ajourna la guerre du Rhin, qui, si +elle eût été engagée, eût certainement empêché Guillaume de passer en +Angleterre, eût sauvé Jacques II, etc., etc.--La critique n'a pas +commencé sur ce règne. Mille erreurs se répètent. La plus grave, c'est +de lui prêter des tendances populaires qu'il n'eut jamais. Le roi +n'aima jamais que la noblesse, quoi qu'en dise Saint-Simon. L'enquête +de Colbert sur les nobles n'est qu'une affaire fiscale; on vendit deux +fois la noblesse. La faveur de Molière, le second mariage, n'ont rien +du tout de démocratique. On se trompe fort aussi en étendant au delà +de 1666 _les belles années_ de ce règne. Voir Bonnemère, _Histoire des +paysans_.--Dès 1672, l'armée n'est plus nourrie. Sous Colbert, en +1672, 1675, les routes sont couvertes de bandits, c'est-à-dire de +soldats du roi mourant de faim. Les voyageurs ne partent qu'en +préparant de l'argent pour ces voleurs. _Archives de France._ +_Extraits des cartons du Vatican, Lettres de particuliers_, L, 387. + + +NOTE III.--JANSÉNISME.--COUVENTS.--HISTOIRE DE LA RELIGIEUSE DE +LOUVIERS. + +On nous a tellement ennuyés, tannés de jansénisme dans les derniers +temps, que j'ai pris le parti de n'en pas dire un mot. Cette question +fort secondaire d'une petite secte catholique, à force d'être +exagérée, étendue, épaissie, est devenue comme un mur pour empêcher de +voir la grande affaire du temps, l'énorme révolution qui tua la +France. Qu'on me laisse donc tranquille sur le jansénisme, et qu'on le +cherche dans le très-charmant livre de Sainte-Beuve, exquis et +pénétrant, à mon sens, le travail le plus délicat de l'époque. Au +commencement de son troisième volume, il juge son sujet avec une rare +indépendance d'esprit. Il pense que Jansénius, Saint-Cyran et Pascal, +les trois grands hommes du parti, ne l'auraient pas laissé étouffer, +et _auraient soutenu_ la Grâce (le christianisme même) _contre le +Saint-siége_. Pascal dit: «Après que Rome a parlé et condamné la +vérité, il faut crier d'autant plus haut. Le Port-Royal craint, et +c'est une mauvaise politique.» Ceux qui suivirent, Arnauld en tête, +dit très-bien Sainte-Beuve, «furent inconséquents et associèrent, +moyennant l'appareil logique, toutes sortes de contradictions.» De là +leur impuissance et leur stérilité réelle. La paix fourrée de 1668 que +leur fit faire madame de Longueville n'aboutit qu'à faire de ce fier +parti, du vieux lion rugissant Arnauld, une meute de dupes lancée (au +profit des Jésuites) contre les protestants persécutés. Sainte-Beuve +marque encore ici, avec une remarquable impartialité, la supériorité +de Claude, Jurieu, etc., sur Nicole, dans cette polémique.--Avec tout +cela, ce beau livre, minutieusement vrai, laisse pourtant une +impression fausse, comme tout ce qu'on a écrit de nos jours sur le +jansénisme. Il nous occupe tant d'une exception, qu'on prend le change +sur les moeurs générales. Il n'y avait pas un couvent en France comme +Port-Royal. Concentrer toute l'attention sur cette maison singulière +et unique, c'est sanctifier et spiritualiser le siècle casuiste, le +siècle quiétiste, l'âge matériel de Molinos, de Marie Alacoque, etc. +Les trente mille directeurs quiétistes que dénonça déjà le P. Joseph +nous donnent de bien autres idées. Le gouffre fut fermé soigneusement +par Richelieu, et plus soigneusement par Louis XIV. Cependant la +triste lumière éclate partout. + +Celui qui voudra faire l'histoire sérieuse des moeurs de ce siècle +peut avec confiance suivre le fil que je donne ici: + +1º _La femme est sacrifiée au mari_ par la casuistique, qui, d'après +une sotte physique, croit qu'elle n'est que réceptive dans la +génération, la dispense de tout plaisir, tout en l'asservissant au +plaisir égoïste. Elle cherche le sien ailleurs. De là, en ce siècle, +l'universalité de l'adultère, laquelle à son tour fait l'inquiétude du +père, qui craint d'avoir des enfants ou s'en débarrasse. + +2º _La fille est sacrifiée._ On crée pour elle d'abord des ordres +assez doux et demi-libres, où son activité est occupée (Visitandines, +Ursulines). Mais les scandales sont trop nombreux. La clôture devient +plus sévère. Comment cette fille garderait-elle l'activité qui la +distrait un peu? Par la langue et l'intrigue. Il y avait souvent douze +parloirs dans un couvent (Furetière), où chacune, sans être entendue, +pouvait parler à son amant ou à telle intrigante plus dangereuse. +Louis XIV nettement appelle les Carmélites entremetteuses (Sévigné). +La grille, dira-t-on, les gardait. Et cependant combien la fille +devait être troublée quand elle recevait, par exemple, sa mère, riche, +brillante, mondaine, triplement entourée du mari, de l'amant et du +directeur! Quelle pénible comparaison! et quelle souffrance! Le +célibat était alors plus difficile qu'au Moyen âge, les jeûnes, les +saignées monastiques ayant diminué. Beaucoup mouraient de cette vie +cruellement inactive et de pléthore nerveuse. Elles ne cachaient guère +leur martyre, le disaient à leurs soeurs, à leur confesseur, à la +Vierge. Chose touchante, bien plus que ridicule, et digne de pitié. On +lit dans un registre d'une inquisition d'Italie cet aveu d'une +religieuse; elle disait innocemment à la Madone: «De grâce, sainte +Vierge, donne-moi quelqu'un avec qui je puisse pécher (dans Lasteyrie, +_Confession_, p. 205). Embarras réel pour le directeur. S'il était +âgé, il ne manquait guère, en les voyant si malheureuses, de leur +laisser la petite consolation des amitiés de cloîtres qui font peu de +scandale, mais souvent corrompent encore plus. Lui-même, quel que fût +son âge, était en vrai péril. On sait l'histoire d'un certain couvent +russe; un homme qui y entra n'en sortit pas vivant. Chez les nôtres, +le directeur entrait et devait entrer tous les jours. Elles n'avaient +pas besoin d'être séduites. Elles se trompaient assez elles-mêmes, +croyant communément qu'un saint ne peut que sanctifier, et qu'un être +pur purifie. Le peuple les appelait en riant les _sanctifiées_ +(Lestoile). Cette croyance était fort sérieuse dans les cloîtres (V. +le capucin Esprit de Boisroger, ch. XI, p 156). Certaines visions +triomphaient des scrupules. Souvent un ange ou un démon prenait la +figure du directeur. Des trois directeurs successifs du couvent de +Louviers, en trente ans, le premier, David, est _illuminé_ et +molinosiste (avant Molinos); le second, Picart, agit _par le diable_ +et comme sorcier; le troisième, Boulé, sous la figure d'_ange_. Rien +de plus important que ce procès de Louviers. Il nous donne l'histoire +naïve de la direction. Le couvent de Louviers fut connu par une +circonstance fortuite. Mais on l'eût trouvé certainement semblable à +bien d'autres, si l'on eût fait l'enquête que demandait le P. Joseph +pour les trente mille et que Richelieu refusa. Voici le livre capital: +Histoire de Magdeleine Bavent, religieuse de Louviers, avec son +interrogatoire, etc., 1652, in-4º, Rouen (Bibl. impériale, Z anc. +1016).--La date de ce livre explique la parfaite liberté avec laquelle +il fut écrit. Pendant la Fronde, un prêtre courageux, un oratorien, +ayant trouvé aux prisons de Rouen cette religieuse, osa écrire sous sa +dictée l'histoire de sa vie. + +Madeleine, née à Rouen en 1607, fut orpheline à neuf ans. À douze, on +la mit en apprentissage chez une lingère. Le confesseur de la maison, +un Franciscain, y était le maître absolu; cette lingère faisant des +vêtements de religieuses, dépendait de l'Église. Le moine faisait +croire aux apprenties (cuivrées sans doute par la belladone et autres +breuvages de sorciers) qu'il les menait au sabbat, et les mariait au +diable Dagon. Il en possédait trois, et Madeleine, à quatorze ans, fut +la quatrième. Elle était fort dévote, surtout à saint François. Un +monastère de Saint François venait d'être fondé à Louviers par une +dame de Rouen, veuve du procureur Hennequin, pendu pour escroquerie. +La dame voulait que cette oeuvre aidât au salut de son mari. Elle +consulta là-dessus un saint homme, le vieux prêtre David, qui dirigea +la nouvelle fondation. Aux portes de la ville, dans les bois qui +l'entourent, ce couvent pauvre et sombre, né d'une si tragique +origine, semblait un lieu d'austérité. David était connu par un livre +bizarre et violent contre les abus qui salissaient les cloîtres, le +_Fouet des paillards_ (V. Floquet, _Parl. de Norm._, t. V, 636). +Toutefois, cet homme si sévère avait des idées fort étranges de la +pureté. Il était _adamite_, prêchait la nudité qu'Adam eut dans son +innocence. Dociles à ces leçons, les religieuses du cloître de +Louviers, pour dompter et humilier les novices, les rompre à +l'obéissance, exigeaient (en été sans doute) que ces jeunes Èves +revinssent à l'état de la mère commune. On les exerçait ainsi dans +certains jardins réservés et à la chapelle même. Madeleine qui, à +seize ans, avait obtenu d'être reçue comme novice, était trop fière +(trop pure alors peut-être) pour subir cette vie étrange. Elle déplut +et fut grondée pour avoir, à la communion, essayé de cacher son sein +avec la nappe de l'autel. Elle ne dévoilait pas plus volontiers son +âme, ne se confessait pas à la supérieure (p. 42), chose ordinaire +dans les couvents, et que les abbesses aimaient fort. Elle se confiait +plutôt au vieux David, qui la sépara des autres. Lui-même se confiait +à elle dans ses maladies. Il ne lui cacha point sa doctrine +intérieure, celle du couvent, l'illuminisme: Le corps ne peut souiller +l'âme. Il faut, par le péché qui rend humble et guérit de l'orgueil, +tuer le péché, etc. Les religieuses, imbues de ces doctrines, les +pratiquant sans bruit entre elles, effrayèrent Madeleine de leur +dépravation (p. 41 et _passim_). Elle s'en éloigna, resta à part, +dehors, obtint de devenir tourière. + +Elle avait dix-huit ans lorsque David mourut. Son grand âge ne lui +avait guère permis d'aller loin avec Madeleine. Mais le curé Picart, +son successeur, la poursuivit avec furie. À la confession, il ne lui +parlait que d'amour. Il la fit sacristine, pour la voir seule à la +chapelle. Il ne lui plaisait pas. Mais les religieuses lui défendaient +tout autre confesseur, craignant qu'elle ne divulguât leurs petits +mystères. Cela la livrait à Picart. Il l'attaqua malade, comme elle +était presque mourante; et il l'attaqua par la peur, lui faisant +croire que David lui avait transmis des formules diaboliques. Il +l'attaqua enfin et réussit par la pitié, en faisant le malade +lui-même, la priant de venir chez lui. Dès lors il en fut maître, et +il paraît qu'il lui troubla l'esprit des breuvages du sabbat. Elle en +eut les illusions, crut y être enlevée avec lui, être autel et victime. +Ce qui n'était que trop vrai. Mais Picart ne s'en tint pas aux +plaisirs stériles du sabbat. Il brave le scandale, et la rendit +enceinte. Les religieuses, dont il savait les moeurs, le redoutaient. +Elles dépendaient aussi de lui par l'intérêt. Son crédit, son +activité, les aumônes et les dons qu'il attirait de toutes parts, +avaient enrichi leur couvent. Il leur bâtissait une grande église. On +a vu par l'affaire de Loudun quelles étaient l'ambition, les rivalités +de ces maisons, la jalousie avec laquelle elles voulaient se surpasser +l'une l'autre. + +Picart, par la confiance des personnes riches, se trouvait élevé au +rôle de bienfaiteur et second fondateur du couvent. «Mon coeur, +disait-il à Madeleine, c'est moi qui bâtis cette superbe église. Après +ma mort, tu verras des merveilles... N'y consens-tu pas?» + +Ce seigneur ne se gênait guère. Il paya pour elle une dot, et de soeur +laie qu'elle était, il la fit religieuse, pour que, n'étant plus +tourière, et vivant à l'intérieur, elle pût commodément accoucher ou +avorter. Avec certaines drogues, certaines connaissances, les couvents +étaient dispensés d'appeler les médecins. Madeleine (_Interrog._, p. +13) dit qu'elle accoucha plusieurs fois. Elle ne dit point ce que +devinrent les nouveau-nés. + +Picart, déjà âgé, craignait la légèreté de Madeleine, qu'elle ne +convolât un matin à quelque autre confesseur à qui elle dirait ses +remords. Il prit un moyen exécrable pour se l'attacher sans retour. Il +exigea d'elle un testament où elle promettait _de mourir quand il +mourrait, et d'être où il serait_. Grande terreur pour ce pauvre +esprit. Devait-il, avec lui, l'entraîner dans sa fosse? Devait-il la +mettre en enfer? Elle se crut à jamais perdue. Devenue sa propriété, +son âme damnée, il en usait et abusait pour toutes choses. Il la +prostituait dans un sabbat à quatre, avec son vicaire Boullé et une +autre femme. Il se servait d'elle pour gagner les autres religieuses +par un charme magique; une hostie, trempée de son sang, enterrée au +jardin, devait leur troubler les sens et l'esprit. + +C'était justement l'année où Urbain Grandier fut brûlé. On ne parlait +par toute la France que des diables de Loudun. Le pénitencier +d'Évreux, qui avait été un des acteurs de cette scène, en rapportait +en Normandie les terribles récits. Madeleine se sentit possédée, +battue des diables; un chat aux yeux de feu la poursuivait d'amour. +Peu à peu, d'autres religieuses, par un mouvement contagieux, +éprouvèrent des agitations bizarres, surnaturelles. Madeleine avait +demandé secours à un capucin, puis à l'évêque d'Évreux. La supérieure, +qui ne put l'ignorer, ne le regrettait pas, voyant la gloire et la +richesse qu'une semblable affaire avait données au couvent de Loudun. +Mais, pendant six années, l'évêque fit la sourde oreille. Richelieu +essayait alors une réforme des cloîtres. + +Il voulait finir ces scandales. Ce ne fut guère qu'au moment de sa +mort et de la mort de Louis XIII, dans la débâcle qui suivit, sous la +reine et sous Mazarin, que les prêtres se remirent aux oeuvres +surnaturelles, reprirent la guerre avec le diable. Picart était mort, +et l'on craignait moins une affaire où cet homme dangereux eût pu en +accuser bien d'autres. Pour répondre aux visions de Madeleine, on +chercha, on trouva une visionnaire. On fit entrer au couvent une +certaine soeur Anne de la Nativité, sanguine et hystérique, au besoin +furieuse et demi-folle, jusqu'à croire ses propres mensonges. Le duel +fut organisé comme entre dogues. Elles se lardaient de calomnies. Anne +voyait le diable tout nu à côté de Madeleine. Madeleine jurait qu'elle +avait vu Anne au sabbat, avec la supérieure, la mère vicaire et la +mère des novices. Rien de nouveau du reste. C'était un réchauffé des +deux grands procès d'Aix et de Loudun. Elles avaient et suivaient les +relations imprimées. Nul esprit, nulle invention. + +L'accusatrice Anne et son diable Léviathan avaient l'appui du +pénitencier d'Évreux, un des acteurs principaux de Loudun. Sur son +avis, l'évêque d'Évreux ordonne de déterrer Picart, pour que son +corps, éloigné du couvent, en éloigne les diables. Madeleine, +condamnée sans être entendue, doit être dégradée, visitée, pour +trouver sur elle la marque diabolique. On lui arrache le voile et la +robe; la voilà nue, misérable jouet d'une indigne curiosité, qui eût +voulu fouiller jusqu'à son sang pour pouvoir la brûler. Les +religieuses ne se remirent à personne de cette cruelle visite qui +était déjà un supplice. Ces vierges, converties en matrones, +vérifièrent si elle était grosse, la rasèrent partout, et de leurs +aiguilles piquées, plantées dans la chair palpitante, recherchèrent +s'il y avait une place insensible, comme doit être le signe du diable. +Partout elles trouvèrent la douleur; si elles n'eurent le bonheur de +la prouver sorcière, du moins elles jouirent des larmes et des cris. + +Mais la soeur Anne ne se tint pas contente; sur la déclaration de son +diable, l'évêque condamna Madeleine, que la visite justifiait, à un +éternel _in pace_. Son départ, disait-on, calmerait le couvent. Il +n'en fut pas ainsi. Le diable sévit encore plus; une vingtaine de +religieuses criaient, prophétisaient, se débattaient. Ce spectacle +attirait la foule curieuse de Rouen, et de Paris même. Un jeune +chirurgien de Paris, Yvelin, qui déjà avait vu la farce de Loudun, +vint voir celle de Louviers. Il avait amené avec lui un magistrat fort +clairvoyant, conseiller des aides à Rouen. Ils y mirent une attention +persévérante, s'établirent à Louviers, étudièrent pendant dix-sept +jours. Du premier jour, ils virent le compérage. Une conversation +qu'ils avaient eue avec le pénitencier d'Évreux, en entrant à la +ville, leur fut redite (comme chose révélée) par le diable de la soeur +Anne. Chaque fois, ils vinrent avec la foule au jardin du couvent. La +mise en scène était fort saisissante. Les ombres de la nuit, les +torches, les lumières vacillantes et fumeuses, produisaient des effets +qu'on n'avait pas eus à Loudun. La méthode était simple, du reste; une +des possédées disait: «On trouvera un charme à tel point du jardin.» +On creusait, et on le trouvait. Par malheur, l'ami d'Yvelin, le +magistrat sceptique, ne bougeait des côtés de l'actrice principale, la +soeur Anne. Au bord même d'un trou que l'on venait d'ouvrir, il serre +sa main, et la rouvrant, y trouve le charme (un petit fil noir) +qu'elle allait jeter dans le trou. + +Les exorcistes, pénitencier, prêtres et capucins qui étaient là furent +couverts de confusion. L'intrépide Yvelin, de son autorité, commença +une enquête et vit le fond du fond. Sur cinquante-deux religieuses, il +y en avait six _possédées_ qui eussent mérité correction. Dix-sept +autres, les _charmées_, étaient des victimes, un troupeau de filles +agitées du mal des cloîtres. Il le formule avec précision; elle sont +réglées, mais hystériques, gonflées d'orages à la matrice, lunatiques +surtout, et dévoyées d'esprit. La contagion nerveuse les a perdues. La +première chose à faire est de les séparer. Il examine ensuite avec une +verve voltairienne les signes auxquels les prêtres reconnaissaient le +caractère surnaturel des possédées. _Elles prédisent_, d'accord, mais +ce qui n'arrive pas. Elle traduisent, d'accord, mais ne comprennent +pas (exemple: _ex parte Virginis_, veut dire le départ de la Vierge). +_Elles savent le grec_ devant le peuple de Louviers, mais ne le +parlent plus devant les docteurs de Paris. _Elles font des sauts, des +tours_, les plus faciles, montent à un gros tronc d'arbre où monterait +un enfant de trois ans. Bref, ce qu'elles font de terrible est +vraiment _contre nature_, c'est de dire des choses sales qu'un homme +ne dirait jamais. + +Ce que Madeleine dit des moeurs immondes et de la vie contre nature +des supérieures et de leurs confidentes, est moins invraisemblable +quand on voit leur entente dans ces ruses et leur friponnerie +constatée. Le chirurgien rendait grand service à l'humanité en leur +ôtant le masque. On voulait pousser loin la chose. Outre les charmes, +on trouvait des papiers qu'on attribuait à David ou à Picart, sur +lesquels telle ou telle personne était nommée sorcière, désignée à la +mort. Chacun tremblait d'être nommé. De proche en proche gagnait la +terreur ecclésiastique. + +C'était déjà le temps pourri de Mazarin, le début de la faible reine. +Plus d'ordre, plus de gouvernement. «Il n'y avait plus qu'un mot dans +la langue: _la reine est si bonne_.» Cette bonté donnait au clergé une +chance pour dominer. L'autorité laïque étant enterrée avec Richelieu, +évêques, prêtres et moines allaient régner. L'audace impie du +magistrat et d'Yvelin compromettait ce doux espoir. Des voix +gémissantes vinrent à la bonne reine, non celles des victimes, mais +celles des fripons pris en flagrant délit. On s'en alla pleurer aux +pieds d'Anne d'Autriche pour la religion outragée. Yvelin n'attendait +pas ce coup; il se croyait solide en cour, ayant depuis dix ans un +titre de chirurgien de la reine. Avant qu'il revint de Louviers à +Paris, on obtint de la faiblesse d'Anne d'Autriche, d'autres experts, +ceux qu'on voulait, un vieux sot en enfance, un Diafoirus de Rouen et +son neveu, deux clients du clergé. Ils ne manquèrent pas de trouver +que l'affaire de Louviers était surnaturelle, au-dessus de tout art +humain. Tout autre qu'Yvelin se fût découragé. Ceux de Rouen, qui +étaient médecins, traitaient de haut en bas ce chirurgien, ce barbier, +ce frater. La cour ne le soutenait pas. Il s'obstina. Dans une +brochure qui restera, il accepte ce grand duel de la science contre le +clergé, déclare (comme Wyer au XVIe siècle) «que le vrai juge en ces +choses n'est pas le prêtre, mais l'homme de science.» À grand'peine, +il trouva quelqu'un qui osât imprimer, mais personne qui voulût +vendre. Alors ce jeune homme héroïque se fit en plein soleil, +distributeur du petit livre. Il se posta au lieu le plus passager de +Paris, au Pont-Neuf, aux pieds d'Henri IV, donna son factum aux +passants. On trouvait à la fin le procès-verbal de la honteuse fraude, +le magistrat prenant dans la main des diables femelles la pièce sans +réplique qui constatait leur infamie. + +Revenons à la misérable Madeleine, que le pénitencier d'Évreux, son +ennemi, qui l'avait fait piquer (en marquant la place aux aiguilles! +p. 67), emportait, comme sa proie, au fond de l'_in pace_ épiscopal de +cette ville. Sous une galerie souterraine plongeait une cave, sous la +cave une basse-fosse, où la créature humaine fut mise dans les +ténèbres humides. Ces terribles compagnes, comptant qu'elle allait +crever là, n'avaient pas même eu la charité de lui donner un peu de +linge pour panser son ulcère (p. 45). Elle en souffrait et de douleur +et de malpropreté, couchée sur son ordure. La nuit perpétuelle était +troublée d'un va-et-vient inquiétant de rats voraces, redoutés aux +prisons, sujets à manger des nez et des oreilles. Mais l'horreur de +tout cela n'égalait pas encore celle que lui donnait son tyran, le +pénitencier. Il venait chaque jour, dans la cave au-dessus, parler au +trou de l'_in pace_, menacer, commander, et la confesser malgré elle, +lui faire dire ceci et cela contre d'autres personnes. Elle ne +mangeait plus. Il craignit qu'elle expirât, la tira un moment de l'_in +pace_, la mit dans la cave supérieure. Puis, furieux du factum +d'Yvelin, il la remit dans son égout d'en bas.--La lumière entrevue, +un peu d'espoir saisi et perdu tout à coup, cela combla son désespoir. +L'ulcère s'était fermé et elle avait plus de force. Elle fut prise au +coeur d'un furieux désir de la mort. Elle avalait des araignées, +vomissait seulement, n'en mourait pas. Elle pila du verre, l'avala. En +vain. Ayant trouvé un méchant fer coupant, elle travailla à se couper +la gorge, ne put. Puis, prit un endroit mou, le ventre, et s'enfonça +le fer dans les entrailles. Quatre heures durant, elle poussa, tourna, +saigna. Rien ne lui réussit. Cette plaie même se ferma bientôt. Pour +comble, la vie si odieuse lui revenait plus forte. La mort du coeur +n'y faisait rien. Elle redevint une femme, hélas! et désirable encore, +une tentation pour ses geôliers, valets brutaux de l'évêché, qui, +malgré l'horreur de ce lieu, l'infection et l'état de la malheureuse, +venaient se jouer d'elle, se croyaient tout permis sur la sorcière. Un +ange la secourut, dit-elle. Elle se défendit et des hommes et des +rats. Mais elle ne se défendit pas d'elle-même. La prison déprave +l'esprit. Elle rêvait le diable, l'appelait à la visiter, implorait le +retour des joies honteuses, atroces, dont il la navrait à Louviers. Il +ne daignait plus revenir. La puissance des songes était finie en elle, +les sens dépravés, mais éteints. D'autant plus revint-elle au désir du +suicide. Un geôlier lui avait donné une drogue pour détruire les rats +du cachot. Elle allait l'avaler, un ange l'arrêta (un ange ou un +démon?), qui la réservait pour le crime. + +Tombée dès lors à l'état le plus vil, à un indicible néant de +lâcheté, de servilité, elle signa des listes interminables de crimes +qu'elle n'avait pas faits. Valait-elle la peine qu'on la brûlât? +Plusieurs y renonçaient. L'implacable pénitencier seul y pensait +encore. Il offrit de l'argent à un sorcier d'Évreux qu'on tenait en +prison s'il voulait témoigner pour faire mourir Madeleine (p. 68). +Mais on pouvait désormais se servir d'elle pour un bien autre usage, +en faire un faux témoin, un instrument de calomnie. Toutes les fois +qu'on voulait perdre un homme, on la traînait à Louviers, à Évreux. +Ombre maudite d'une morte qui ne vivait plus que pour faire des morts. +On l'emmena ainsi pour tuer de sa langue un pauvre homme, nommé Duval. +Le pénitencier lui dicta, elle répéta docilement; il lui dit à quel +signe elle reconnaîtrait Duval, qu'elle n'avait jamais vu. Elle le +reconnut et dit l'avoir vu au sabbat. Par elle, il fut brûlé! Elle +avoue cet horrible crime, et frémit de penser qu'elle en répondra +devant Dieu. Elle tomba dans un tel mépris, qu'on ne daigna plus la +garder. Les portes restaient grandes ouvertes; parfois elle en avait +les clefs. Où aurait-elle été, devenue un objet d'horreur? Le monde, +dès lors, la repoussait, la vomissait; son seul monde était son +cachot. + +Sous l'anarchie de Mazarin et de sa bonne dame, les Parlements +restaient la seule autorité. Celui de Rouen, jusque-là le plus +favorable au clergé, s'indigna cependant de l'arrogance avec laquelle +il procédait, régnait, brûlait. Une simple décision d'évêque avait +fait déterrer Picart, jeter à la voirie. Maintenant on passait au +vicaire Boullé et on lui faisait son procès. Le Parlement écouta la +plainte des parents de Picart et condamna l'évêque d'Évreux à le +replacer à ses frais au tombeau de Louviers. Il fit venir Boullé, se +chargea du procès, et, à cette occasion, tira enfin d'Évreux la +misérable Madeleine et la prit aussi à Rouen. Il était fort à craindre +qu'on fît comparaître et le chirurgien Yvelin et le magistrat qui +avait pris en flagrant délit la fraude des religieuses. On courut à +Paris. Le fripon Mazarin protégea les fripons; toute l'affaire fut +appelée au Conseil du Roi, tribunal indulgent qui n'avait point +d'yeux, point d'oreilles, et dont la charge était d'enterrer, +d'étouffer, de faire la nuit en toute chose de justice. En même temps, +des prêtres doucereux, aux cachots de Rouen, consolèrent Madeleine, la +confessèrent, lui enjoignirent pour pénitence de demander pardon à ses +persécutrices, les religieuses de Louviers. Dès lors, quoi qu'il +advînt, on ne put plus faire témoigner contre elles Madeleine ainsi +liée. Triomphe du clergé. Le capucin Esprit Boisroger, un des fourbes +exercistes, a chanté ce triomphe dans sa _Piété affligée_, burlesque +monument de sottise où il accuse, sans s'en apercevoir, les gens qu'il +croit défendre. Dans mon volume de la _Fronde_, à propos de Loudun, +j'ai cité le beau texte du capucin Esprit, où il donne pour leçons des +anges les maximes honteuses qui eussent effrayé Molinos. + +La Fronde fut, je l'ai dit, une révolution d'honnêteté. Les sots n'ont +vu que la forme, le ridicule; le fond, très-grave, fut une réaction +morale. En août 1647, au premier souffle libre, le Parlement passa +outre, trancha le noeud. Il ordonna: 1º qu'on détruisit la Sodome de +Louviers, que les filles dispersées fussent remises à leurs parents; +2º que désormais les évêques de la province envoyassent quatre fois +par an des confesseurs extraordinaires aux maisons de religieuses, +pour rechercher si ces abus ne se renouvelaient point. Cependant il +fallait une consolation au clergé. On lui donna les os de Picart à +brûler et le corps vivant de Boullé, qui, ayant fait amende honorable +à la cathédrale, fut traîné sur la claie au Marché aux poissons, où il +fut dévoré par les flammes (21 août 1647). Madeleine, ou plutôt son +cadavre, resta aux prisons de Rouen. + + * * * * * + +J'ai dit les efforts de Louis XIV pour que ces scandales énormes +n'éclatassent plus. Le principe de l'_impunité ecclésiastique_ (sauf +le cas du flagrant délit et du crime public, impossible à cacher) est +non-seulement pratiqué, mais avoué et posé sans détour. Les moeurs +suivent la jurisprudence. Dans le monde dévot, nous trouvons la +séparation absolue de la religion et de la morale. L'affaire de la +Brinvilliers met cela en lumière. Je l'ai donnée au long et complet, +dans la _Revue des Deux-Mondes_ (1er avril 1860). Son procès, ayant +été fait régulièrement en parlement, devait exister aux archives de +France; mais les pièces ont disparu. Heureusement la Bibliothèque en +possède un assez grand nombre de copies, et quelques-unes même +originales. On y trouve: 1º aux manuscrits, un volume d'actes, de +fragments d'interrogatoires, et un autre volume qui contient la +relation de la mort de la Brinvilliers par son défenseur (_Supplément +français_, 194, 250); 2º aux imprimés, les principaux mémoires publiés +pour ou contre la Brinvilliers (_Collection Thoisy_, Z, 2, 284). + +Sauf Luxembourg, je ne vois pas qu'aucun des accusés de l'affaire des +poisons fussent des esprits forts, des douteurs, des _libertins_, +comme on disait. Je vois, au contraire, par la confession de +Sainte-Croix, qu'on trouva et brûla, par celle de la Brinvilliers, +qu'on ne brûla point, que ces gens pouvaient empoisonner, mais qu'ils +se seraient fait trop de scrupule de ne pas satisfaire aux exigences +des pratiques religieuses. Ils péchaient, mais ils s'accusaient. Ce +n'étaient pas des philosophes. La société incrédule du Temple est loin +encore; elle se forme vers la fin du siècle. Au temps dont il s'agit, +nous sommes, au contraire, dans l'époque triomphante du mysticisme. En +1674, Marie Alacoque est favorisée de la vision qui fit fonder quatre +cents couvents en vingt ans. À Paris, l'innocente Mme Guyon prêche +déjà, de 1670 à 1680, sa très-dangereuse doctrine. En 1674, à Rome, +éclate Molinos, l'apôtre de la mort de l'âme; approbation universelle, +à Rome, en Espagne et en France pendant onze années (jusqu'en 1685); +vingt éditions sur-le-champ et des traductions en toute langue. Ce +succès se comprend. Dans sa douceur morbide, ce livre répondait aux +besoins d'inertie que sentait le siècle souffrant. Aux trois quarts de +son cours, il eût voulu déjà finir, du moins ne plus rien faire. La +paralysie est son idéal. Cela n'apparaît que trop dans les hautes +théories, qui, plus fidèlement qu'on ne croit, ont le reflet des +moeurs publiques. Spinoza supprime la cause et le mouvement, +immobilise Dieu dans l'unité de la substance. Hobbes, dans son +fatalisme politique, a pétrifié l'État.--Spinoza, Hobbes et Molinos, +la mort en métaphysique, la mort en politique, la mort en morale, quel +lugubre choeur! Ils s'accordent sans se connaître, et, sans +s'entendre, se répondent d'un bout de l'Europe à l'autre. + + +NOTE IV.--PROTESTANTS, DRAGONNADES, ETC. + +Les documents protestants de la Révocation méritent-ils confiance? +N'est-il pas imprudent de croire les victimes dans leur propre cause? +Non. Ces documents sont hautement confirmés par la meilleure autorité, +celle de leurs ennemis. Les persécutions successives dont les +protestants sont l'objet de 61 à 83 (sauf un court intervalle) sont:--1º +_constatées par l'exigence des Assemblées du clergé_, qui n'accordait +au roi de l'argent qu'à ce prix.--2º Elles sont _établies par la série +des Ordonnances, et par la Correspondance administrative_. Ce ne sont +pas là de ces lois simplement écrites, comme on en voit tant sous ce +règne. Ici, l'exécution est sérieuse, était surveillée dans chaque +localité par un corps très-puissant, dont la noblesse dépend pour avoir +part aux bénéfices, et dont la populace oisive reçoit chaque matin la +charité et le mot d'ordre. Les ordonnances sont non-seulement exécutées, +mais aggravées en fait.--3º Les récits protestants, _loin d'être +exagérés, taisent souvent_ des circonstances odieuses que nous savons +d'ailleurs; ils épargnent souvent aux victimes, qui avaient survécu et +qui lisaient leur propre histoire, le supplice d'y retrouver des détails +trop amers, de désespérants souvenirs.--4º Avec une modération +véritablement admirable, _ils fournissent des circonstances atténuantes +pour Louis XIV_. Ils établissent très-bien qu'il fut trompé, et +qu'indépendamment de son bigotisme et de l'expiation qu'il cherchait +dans cette bonne oeuvre, il fut le jouet de son entourage. Tantôt on lui +fit croire que le protestantisme n'était plus rien, qu'au premier mot +les protestants quitteraient «cette religion de dupes,» qui leur fermait +les places et tout avenir. Tantôt on lui fit croire, au contraire, que +les protestants étaient encore très-fanatiques, qu'ils enlevaient les +enfants catholiques, qu'ils formaient en dessous un grand parti armé, +etc. Il se laissait duper des récits les plus ridicules. Parfois on +émouvait sa sensibilité pour lui faire faire des choses cruelles. Par +exemple, pour obtenir de lui qu'il n'y eût plus de sages-femmes +protestantes, on lui dit que, dans les accouchements où la mère était en +péril, elles tuaient l'enfant pour sauver la mère; la petite âme, sans +baptême, partant, était damnée. Les protestants disent encore, en faveur +de leur persécuteur, que, sauf certains retours de cruauté dévote qu'on +provoqua chez lui par d'adroites piqûres (_Corr. adm._, IV, 295, 460), +sa tendance générale fut de modérer les fureurs ecclésiastiques. Ils +relèvent aussi avec soin les efforts que firent certains catholiques +charitables de toutes classes, des dames, des paysans, des soldats même, +pour faire échapper les protestants, ou diminuer les sévices qu'exerçait +sur eux le clergé. + +Voilà les quatre choses, très-graves, qui garantissent l'authenticité +de leurs récits. Ajoutez-y une candeur visible. Les pièces insérées +dans Jurieu, employées dans Élie Benoît, ne sont nullement +littéraires, mais de simples procès-verbaux, des exposés naïfs, +trempés de larmes; c'est plus que la parole, c'est le fait tout chaud +et sanglant, qui tombe là, qui saisit et qui trouble. J'ai cité dans +mon texte les terribles livres du forçat _Marteilhe_, de _Jean Bion_, +l'aumônier converti par les martyrs, les _Larmes de Chambrun_. +J'aurais pu citer aussi _la Mort et les Souffrances de M. Lefebvre_, +avocat du parlement; _les Souffrances de M. de Marolles_, conseiller +du roi. Je ne connais rien de si touchant en aucune langue que la +_lettre de Marolles à sa femme_, insérée dans Jurieu (étonnantes joies +de la conscience! le paradis sur le banc des forçats!). Il y a aussi +une sérénité merveilleuse, presque gaie, dans les lettres que les +pieux galériens écrivent à des dames qui leur envoyaient des aumônes. +Nombre de détails intéressants se trouvent dispersés dans la _France +protestante_ de MM. Haag, ce monument immense qui a ressuscité un +monde,--d'autres aussi, non moins importants dans le _Bulletin +d'histoire protestante_, créé par l'honorable M. Read. Je regrette de +n'avoir pu louer autant que j'aurais dû le livre très-éloquent et +très-exact de M. Peyrat: _Pasteurs du désert_. Ceux de MM. Coquerel et +Pelletan, sous un titre analogue, et de si grand mérite, me viendront +au XVIIIe siècle.--M. Baudry a bien voulu me communiquer la partie +essentielle de la _Correspondance de Louvois et Foucault_ sur les +dragonnades qu'il va publier. Rien de plus intéressant. + +Je fais des voeux pour qu'on publie un ouvrage important, le manuscrit +de M. Dumont de Bostaquet; il appartient à un de ses descendants, qui +est aujourd'hui un dignitaire de l'Église anglicane, et qui l'a +communiqué à MM. Macaulay, Weiss et Coquerel; ce dernier en a mis dans +le _Lien_ un extrait dont j'ai profité. Rien de plus important pour +faire comprendre la situation morale des protestants en Normandie, +chez des populations réfléchies, intéressées, prudentes. Grande +opposition avec le Midi et l'exaltation des Cévennes. + +Un autre ouvrage, d'importance capitale, que M. Cuvier vient de +réimprimer, est le récit d'un notaire, M. Olry. La scène se passe à +Metz, sous M. de Boufflers, l'honnête homme et le modéré, qui fut +accusé d'indulgence. Elle n'en est pas moins terrible. On y voit les +angoisses d'une famille respectable et intéressante, le père, la mère, +une grande fille et une autre plus jeune, une servante. D'abord +l'attente de la catastrophe, l'indécision, l'abattement. On perd du +temps, on veut vendre ses meubles, faire de l'argent et se sauver; on +ne peut. Tout à coup trompettes et tambours! Les troupes entrent; on +craint le pillage. Toutes les boutiques se ferment. Le lendemain, les +protestants terrifiés sont mandés devant Boufflers et l'intendant, qui +ne daignent même montrer l'ordre du roi. _Se convertir sur l'heure_, +pas un mot de plus. Ils signent, moins un seul qu'on jette au cachot. +On va ensuite faire signer les femmes. Celle du notaire et sa fille +signent tremblantes. Mais elles restent désespérées. La famille ne +peut se décider à aller à la messe. Les Jésuites disent qu'elle +conspire.--On y met dix dragons, qui envoient le père chez les +rôtisseurs chercher de la volaille, et s'enferment avec les femmes +dans une seule chambre. Ils se gorgent de vin et de viande, chantent +des chansons effroyables. Les dames ont tout à craindre. Mais un +secours vient du ciel. Une courageuse voisine ose venir voir ce qui se +passe. Puis, un officier, qu'elles ont logé l'autre année, a pitié +d'elles, emmène les dragons dans une autre pièce, et les enivre tout à +fait. Mais, avant, ils ont dit qu'après souper ils reviendraient +fouetter les femmes. Pendant qu'ils dorment et roulent sous les +tables, toute la famille s'enfuit; le père chez un ami qui n'ose le +garder, puis chez un juif. La petite fille et la servante trouvent une +autre cachette. Mais la dame et la demoiselle avaient bien plus à +craindre. Éperdues, la mère et la fille allèrent presque sous l'eau +passer la nuit dans les saussaies. Morfondues, les infortunées +trouvent pour la seconde nuit un trou de mur, se cachent dans des +décombres. De là elles voyaient la chasse que l'on faisait aux +fugitifs, attrapés dans les champs, chargés de grosses chaînes de fer, +pour être expédiés à Toulon. Demi-mortes de froid et de peur, elles +revinrent comme la bête qui se réfugie entre les chasseurs mêmes, +elles rentrèrent en ville. Un juif eut la charité de leur ouvrir la +synagogue, où elles passèrent une troisième nuit sur des dalles +humides. Cela les acheva. Les pauvres brebis domptées, brisées aussi +du bonheur imprévu de retrouver le père, ne résistent plus, elles se +laissent mener chez un curé. Elles reçoivent de lui, en larmes, avec +horreur, «la marque maudite» qui seule pourra faire sortir les +dragons. Elles y rentrent. La maison présente un aspect désolant; tout +saccagé, brisé. Le lendemain la famille est forcée d'aller aux +églises, d'y entendre le catéchisme. Ce martyre ne sert à rien. Les +délations des Jésuites triomphent, le père est déporté. Sur la route, +en France et aux îles, il trouve de la compassion. Il se sauve aux +îles danoises et en Hollande, retrouve ses filles. Mais sa bonne et +chère femme est perdue à jamais, ensevelie pour toute sa vie dans un +couvent de Besançon. + +Aux _registres du bagne_ de Toulon, que l'amiral Baudin a retrouvés, +il faut joindre les _registres et dossiers de la chaîne_ qui +généralement partait de Paris, et que possèdent les _Archives de la +Préfecture de Police_. M. Haag, avec une patience plus que +bénédictine, et que le coeur seul peut inspirer, a exploré l'énorme +collection du Séquestre qui est aux _Archives de France_; elle remplit +trois à quatre cents cartons. Un inventaire en existait jadis, fait +par M. Tourlet. M. Haag les a de nouveau analysés. Ce qu'il m'en +communique pour les années 1687-1690, est curieux. Nombre de bons +parents demandent la fortune des leurs. D'autres demandent sans +parenté, sans causes ni prétexte. Exemple, le cocher de Madame demande +le bien d'un protestant, dont le fils est ministre en Angleterre, etc. +À Madame d'Harcourt, le bien d'un homme suicidé (V. Lemontey).--C'est +la curée. Et cela fait penser à une affreuse cour de Versailles, qui +existe encore, et où l'on faisait, au soir de la chasse, la grasse +distribution des lambeaux aux chiens affamés. Petite, très-petite +cour, qui devait être un abîme de sang, comme un puits de carnage. Un +léger balcon intérieur permettait aux belles dames de regarder à +l'aise et d'en aspirer le parfum. + + +FIN DU TOME QUINZIÈME + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + Pages. + +PRÉFACE + + MÉTHODE ET CRITIQUE 1 + + +CHAPITRE PREMIER + + LE ROI ET L'EUROPE.--FOUQUET ET COLBERT. 1661 21 + + +CHAPITRE II + + CHUTE DE FOUQUET.--MADAME ET LA VALLIÈRE.--LA TERREUR + DE COLBERT 29 + + +CHAPITRE III + + LE COMPLOT CONTRE MADAME.--LE PARTI DÉVOT PRÉVAUT CONTRE + ELLE.--MORIN BRÛLÉ. 1662-63 45 + + +CHAPITRE IV + + MADAME ET MOLIÈRE.--LES MARQUIS PROSCRITS. 1663-65. 63 + + +CHAPITRE V + + MOLIÈRE ET COLBERT.--DON JUAN.--LES GRANDS JOURS. 1665 76 + + +CHAPITRE VI + + LE MISANTHROPE.--LE ROI ATTAQUE L'ESPAGNE.--PERSÉCUTIONS, + ENLÈVEMENTS D'ENFANTS. 1662-1666 88 + + +CHAPITRE VII + + CONQUÊTE DE FLANDRE.--MONTESPAN.--AMPHITRYON. 1667 103 + + +CHAPITRE VIII + + GRANDEUR DU ROI.--CRÉATIONS DE COLBERT.--LE ROI ARRÊTÉ + PAR LA HOLLANDE. 1668 117 + + +CHAPITRE IX + + LA DÉBÂCLE DES MOEURS.--DÉPOPULATION DE L'EUROPE + MÉRIDIONALE 125 + + +CHAPITRE X + + MORT DE MADAME. 1667-1670 136 + + +CHAPITRE XI + + PRÉLUDES DE LA GUERRE DE HOLLANDE. 1670-72 151 + + +CHAPITRE XII + + GUERRE DE HOLLANDE. 1672 159 + + +CHAPITRE XIII + + GUILLAUME.--MORT DES DE WITT.--L'ALLEMAGNE ET + L'ANGLETERRE CONTRE LA FRANCE. 1672-73 176 + + +CHAPITRE XIV + + L'AUTRICHE ET L'ESPAGNE DÉFENDENT LES PROTESTANTS.--MORT + DE TURENNE. 1674-75 187 + + +CHAPITRE XV + + LE SACRÉ COEUR. MADEMOISELLE ALACOQUE.--MOLINOS ET + MADAME GUYON.--TRAITÉ DE NIMÈGUE. 1675-79 204 + + +CHAPITRE XVI + + LES MOEURS.--QUIÉTISME ET POISONS.--LA BRINVILLIERS.--LA + VOISIN. 1676-1679 219 + + +CHAPITRE XVII + + CONQUÊTES EN PLEINE PAIX.--FONTANGES.--ASSEMBLÉE DU + CLERGÉ.--PREMIÈRES DRAGONNADES.--BOSSUET. 1679-82 237 + + +CHAPITRE XVIII + + MORT DE COLBERT.--MADAME DE MAINTENON.--EXÉCUTION + MILITAIRE SUR LES PROTESTANTS. 1683 248 + + +CHAPITRE XIX + + INFIRMITÉS ET MARIAGE DU ROI.--RÉVOCATION DE L'ÉDIT + DE NANTES. 1684-85 261 + + +CHAPITRE XX + + LES DRAGONNADES.--CONSTANCE ET FERMETÉ DES FEMMES. + 1685-86 276 + + +CHAPITRE XXI + + HÔPITAUX.--PRISONS.--CACHOTS.--GALÈRES.--LES FORÇATS + DE LA FOI.--LES FORÇATS DE LA CHARITÉ 289 + + +CHAPITRE XXII + + PRISONS DE FEMMES ET D'ENFANTS.--LES REPENTIES.--LES + NOUVELLES CATHOLIQUES.--FÉNELON 303 + + +CHAPITRE XXIII + + LA FUITE.--L'HOSPITALITÉ DE L'EUROPE 318 + + +CHAPITRE XXIV + + MALADIE DU ROI.--MASSACRE DES VAUDOIS.--ASSEMBLÉES + DU DÉSERT.--PROPHÉTIE DE JURIEU. 1686 330 + + +CHAPITRE XXV + + TENSION EXCESSIVE DE LA SITUATION.--LES MORTS TRAÎNÉS + SUR LA CLAIE.--LE ROI OPÉRÉ.--LES SUSPECTS. 1686-87 348 + + +CHAPITRE XXVI + + LES PETITS PROPHÈTES.--LES CÉVENNES.--LA BELLE + YSABEAU.--JURIEU CONTRE BOSSUET. 1688 355 + + +CHAPITRE XXVII + + RÉVOLUTION D'ANGLETERRE.--GUILLAUME ET NOS RÉFUGIÉS.--LA + DÉCLARATION DES DROITS. 1688 367 + + +CHAPITRE XXVIII + + ESTHER.--PALATINAT.--CÉVENNES.--LES SOUPIRS DE LA + FRANCE ESCLAVE, ET L'APPEL AUX ÉTATS GÉNÉRAUX. + 1689-1690 379 + + +NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS + + NOTE I. LA COUR.--MADAME 401 + + -- II. LA POLITIQUE 403 + + -- III. MOEURS.--HISTOIRE DE LA RELIGIEUSE DE + LOUVIERS 406 + + -- IV. HISTORIENS PROTESTANTS 417 + + +Paris.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1661-1690 (Volume +15/19), by Jules Michelet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1661-1690 *** + +***** This file should be named 39877-8.txt or 39877-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/8/7/39877/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19) + +Author: Jules Michelet + +Release Date: June 1, 2012 [EBook #39877] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1661-1690 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h1><span class="smaller">HISTOIRE</span><br> + DE FRANCE</h1> +<p class="small center">PAR</p> +<p class="p2 center">J. MICHELET</p> +<p class="p2 smaller center">NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE</p> +<p class="p4 center">TOME QUINZIÈME</p> + +<p class="smaller center p4">PARIS<br> + LIBRAIRIE INTERNATIONALE<br> + A. LACROIX & C<sup>e</sup>, ÉDITEURS<br> + 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13</p> + +<p class="center small">1877<br> + Tous droits de traduction et de reproduction réservés</p> + +<h1><span class="smaller">HISTOIRE</span><br> +DE FRANCE</h1> + +<h2><span class="pagenum"><a id="pagei" name="pagei"></a>(p. i)</span> PRÉFACE</h2> + +<p>Je fais une histoire générale et non celle d'un règne. Il m'a fallu +resserrer en un volume la période qui s'étend de 1661 à 1690, période +énormément chargée de faits et d'événements, d'actes religieux et +politiques, d'œuvres littéraires. Forcé d'abréger ou d'omettre une +infinité de détails, j'ai d'autant plus sérieusement examiné, pesé +leur importance relative. L'histoire ne doit pas dire seulement des +choses vraies, mais les dire dans la vraie mesure, ne pas les mettre +toutes à la fois sur le premier plan, ne pas subordonner les grandes +en exagérant les petites.</p> + +<p>Appréciation difficile, en ce que les contemporains l'aident fort peu. +Au contraire, ils travaillent tous à nous tromper en cela. Chacun, +dans ses Mémoires, ne <span class="pagenum"><a id="pageii" name="pageii"></a>(p. ii)</span> manque pas de mettre en saillie sa +petite importance, telle chose secondaire, qu'il a vue, sue ou faite.</p> + +<p>Nous-mêmes, élevés tous dans la littérature et l'histoire de ce temps, +les ayant connues de bonne heure, avant toute critique, nous gardons +des préjugés de sentiment sur telle œuvre ou tel acte dont la +première impression s'est liée à nos souvenirs d'enfance. Nous savons +beaucoup de choses, mais fort inégalement. Tel détail est pour nous +énorme, et tel grand fait, appris plus tard, nous semble insignifiant. +Nous sommes contrariés et désorientés quand <i>notre</i> histoire, <i>nos</i> +anecdotes, certains mots de prédilection, établis dans notre mémoire +depuis longues années, sont réduits à leur valeur par l'histoire +sérieuse. Les <i>on dit</i>, par exemple, d'une dame de province, qui voit +bien peu Versailles et le colore de son charmant esprit, nous sont +restés agréables et chers, bien plus que les récits de ceux qui y +vivaient, qui voyaient et jugeaient; je parle des courageux Mémoires +de la grande Mademoiselle et de Madame, mère du Régent.</p> + +<p>C'est une œuvre virile d'historien de résister ainsi à ses propres +préjugés d'enfance, à ceux de ses lecteurs, et enfin aux illusions que +les contemporains eux-mêmes ont consacrées. Il lui faut une certaine +force pour marcher ferme à travers tout cela, en écartant <span class="pagenum"><a id="pageiii" name="pageiii"></a>(p. iii)</span> +les vaines ombres, en fondant, ou rejetant même, nombre de vérités +minimes qui encombreraient la voie. Mais s'il se garde ainsi, il a +pour récompense de voir surgir de l'océan confus la chaîne des grandes +causes vivantes.</p> + +<p>Connaissance généralement refusée aux contemporains qui ont vu jour +par jour, et qui, trop près des choses, se sont souvent aveuglés du +détail. Ils ont vu les victoires, les fêtes, les événements officiels, +fort rarement senti la sourde circulation de la vie, certain travail +latent qui pourtant un matin éclate avec la force souveraine des +révolutions et change le monde.</p> + +<hr class="hr5"> + +<p>La grande prétention de ce règne est d'être un règne politique. Nos +modernes ont le tort de le prendre au mot là-dessus. Le grand fatras +diplomatique et administratif leur impose trop. Une étude attentive +montre qu'au fond, dans les classes les plus importantes, la religion +prima la politique. Sous ce rapport, le règne de Louis XIV, même en +son meilleur temps, est une réaction après l'indifférence absolue de +Mazarin et les hardiesses de la Fronde.</p> + +<p>La papauté remonta sous ce règne. Elle était fort <span class="pagenum"><a id="pageiv" name="pageiv"></a>(p. iv)</span> déchue et +un peu oubliée. Ranke l'a remarqué. Actif et influent au traité de +Vervins (1598), le pape est simple spectateur, non demandé, non +consulté, au traité de Westphalie (1648), et n'assiste même plus au +traité des Pyrénées (1659); Mazarin lui ferme la porte. Louis XIV lui +rend de l'importance. Comme évêque des évêques, le roi toujours +regarde Rome; tantôt pour, tantôt contre, il s'en occupe toujours. +Sous les formes hautaines d'une demi-rébellion, le roi la sert dans le +point désiré, demandé cent ans par l'Église, et frappe le grand coup +d'État manqué à la Saint-Barthélemy.</p> + +<hr class="hr5"> + +<p>La place que la <i>Révolution</i> occupe dans le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle est remplie +dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> par la <i>Révocation de l'édit de Nantes</i>, l'émigration +des protestants et la Révolution d'Angleterre, qui en fut le +contre-coup.</p> + +<p>Tout le siècle gravite vers la <i>Révocation</i>. De proche en proche on +peut la voir venir. Dès la mort d'Henri IV, la France s'y achemine. +Elle ne succède à l'Espagne qu'en marchant dans les mêmes voies. Ni +Richelieu ni Colbert n'en peuvent dévier. Ils ne règnent qu'en +obéissant à cette fatalité et descendant cette pente.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pagev" name="pagev"></a>(p. v)</span> La conquête de quelques provinces qui tôt ou tard nous venaient +d'elles-mêmes, l'établissement d'un Bourbon en Espagne qui ne servit +en rien la France, ce n'est pas là le grand objet du siècle.—La +centralisation, si impuissante encore, un majestueux entassement +d'ordonnances (mal exécutées) n'est pas non plus ce grand +objet.—Encore bien moins les petites querelles intérieures du +Catholicisme. Dès 1668, le Jansénisme apparaît une impasse, une +opposition volontairement impuissante, beaucoup de bruit pour rien. La +clameur gallicane s'apaise encore plus aisément. Cette fière Église, +Bossuet en tête, au premier changement du roi, fait amende honorable à +Rome, se montrant ce qu'elle est, la servante de la royauté, rien +qu'une ombre d'Église qui s'humilie devant une ombre.</p> + +<p>La Révocation n'est nullement une affaire de parole. C'est une lourde +réalité, matériellement immense (effroyable moralement).</p> + +<p>L'émigration fut-elle moindre que celle de 1793? je n'en sais rien. +Celle de 1685 fut très-probablement de trois ou quatre cent mille +personnes. Quoi qu'il en soit, il y a une grosse différence. La +France, à celle de 93, perdit les oisifs, et à l'autre les +travailleurs.</p> + +<p>La Terreur de 93 frappa l'individu, et chacun craignit pour sa vie. +La Terreur de la Dragonnade <span class="pagenum"><a id="pagevi" name="pagevi"></a>(p. vi)</span> frappa au cœur et dans +l'honneur; on craignit pour les siens. Les plus vaillants ne +s'attendaient pas à cela, et défaillirent. C'est la plus grave +atteinte aux religions de la Famille qui ait été osée jamais. Elle eut +l'aspect, étrange et inouï, d'une jacquerie militaire ordonnée par +l'autorité, d'une guerre en pleine paix contre les femmes et les +enfants.</p> + +<p>Les suites en furent choquantes. Le niveau général de la moralité +publique sembla baisser. Le contrôle mutuel des deux partis n'existant +plus, l'hypocrisie ne fut plus nécessaire; le dessous des mœurs +apparut. Cette succession immense d'hommes vivants, qui s'ouvrit tout +à coup, fut une proie. Le roi jeta par les fenêtres; on se battit pour +ramasser. Scène ignoble. Ce qui resta, dura pour tout un siècle, c'est +l'existence d'un peuple d'îlotes (guère moins d'un million d'hommes) +vivant sous la Terreur, sous la Loi des suspects.</p> + +<hr class="hr5"> + +<p>Le déplorable dénoûment du règne de Louis XIV ne peut cependant nous +faire oublier ce que la société, la civilisation d'alors, avaient eu +de beau et de grand.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pagevii" name="pagevii"></a>(p. vii)</span> Il faut le reconnaître. Dans la fantasmagorie de ce règne, la +plus imposante qui ait surpris l'Europe, depuis la solide grandeur de +l'empire romain, tout n'était pas illusion. Nul doute qu'il n'y ait eu +là une harmonie qui ne s'est guère vue avant ou après. Elle fit +l'ascendant singulier de cette puissance qui ne fut pas seulement +redoutée, mais autorisée, imitée. Rare hommage que n'ont obtenu +nullement les grandes tyrannies militaires.</p> + +<p>Elle subsiste, cette autorité, continuée dans l'éducation et la +société par la grâce, par le caractère lumineux d'une littérature +aimable et tout humaine. Tous commencent par elle. Beaucoup ne la +dépassent pas. Que de temps j'y ai mis! Les trente années que je +resserre ici m'ont, je crois, coûté trente années.</p> + +<p>Non que j'y aie travaillé tout ce temps-là de suite. Mais, dès mon +enfance et toute ma vie, je me suis occupé du règne de Louis XIV. Ce +n'est pas qu'il y ait alors grande invention, si l'on songe à la +petite Grèce (ce miracle d'énergie féconde), à la magnifique Italie, +au nerveux et puissant <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Mais que voulez-vous? C'est une +harmonie. Ces gens-là se croyaient un monde complet, et ignoraient le +reste. Il en est résulté quelque chose d'agréable et de suave, qui a +aussi une grandeur relative.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pageviii" name="pageviii"></a>(p. viii)</span> J'étais tout jeune que je lisais cet honnête Boileau, ce +mélodieux Racine; j'apprenais la fanfare, peu diversifiée, de Bossuet. +Corneille, Pascal, Molière, La Fontaine, étaient mes maîtres. La seule +chose qui m'avertit et me fit chercher ailleurs, c'est que ces +très-grands écrivains achèvent plutôt qu'ils ne commencent. Leur +originalité (pour la plupart du moins) est d'amener à une forme +exquise, des choses infiniment plus grandioses de l'Antiquité et de la +Renaissance.</p> + +<p>Rien chez eux qui atteigne la hauteur colossale du drame grec, de +Dante, de Shakespeare ou de Rabelais.</p> + +<hr class="hr5"> + +<p>On a très-justement vanté le caractère littéraire de l'administration +d'alors. Ses actes ont une élégance de style, une noblesse peu +communes. Tels diplomates écrivent comme madame de Sévigné. Tout cela +est plein d'intérêt, et je ne m'étonne pas de l'admiration passionnée +avec laquelle mes amis ont publié ces documents. La valeur en est +très-réelle. Toutefois ne l'exagérons pas. Derrière cette pyramide +superbe des ordonnances de Colbert, derrière cette diplomatie si +<span class="pagenum"><a id="pageix" name="pageix"></a>(p. ix)</span> vivante et si amusante de Lyonne, etc., il y a bien autre +chose, une puissance supérieure et souvent contraire,—le maître même, +son tempérament, son action personnelle qui, par moments, se jette, +brusque, sans ménagements, tout au travers des idées de Colbert, n'en +tient compte, parfois même semble les ignorer. Exemple (1668): au +moment où le ministre organise laborieusement son grand système +commercial et industriel, le roi, bien au-dessus de ces basses idées +mercantiles, écrit en Angleterre, comme un Alexandre le Grand, que, +«si les Anglais se contentent d'être les marchands de la terre et de +le laisser conquérir, on s'arrangera aisément. Du commerce du monde, +les trois quarts aux Anglais et un quart à la France,» etc. (<i>Négoc. +de la succ. d'Esp.</i>, Mignet, III, 63.)</p> + +<p>On dira qu'il voulait tromper, amuser les Anglais. Erreur. Ce n'est +point une ruse. Et ce n'est une boutade. Sa conduite y est +conséquente.</p> + +<p>Leibnitz, jeune et crédule en 1672, s'imagine que le roi est un +politique, qu'on peut le détourner de sa guerre de Hollande par la +facilité de conquérir en Orient. Il ne sait pas, ou ne veut pas savoir +ce que le roi et Louvois avaient dit: «C'est une guerre religieuse.» +Si elle eût réussi, elle commençait la croisade <span class="pagenum"><a id="pagex" name="pagex"></a>(p. x)</span> générale +d'Angleterre et d'Europe qu'espérait l'Église de France.</p> + +<hr class="hr5"> + +<p>La publication de la <i>Correspondance administrative</i> nous a rendu un +grand service. Ce n'est qu'un spécimen (4,000 pages in-4<sup>o</sup>). Les +matières les plus vastes y sont réduites à quelques pièces. La grande +affaire du siècle, celle des protestants et de la Révocation, n'y +occupe que peu de pages. Les introductions sommaires de l'éditeur, M. +Depping, sont loin de suppléer à la prodigieuse quantité de pièces +qu'il a écartées. Cependant du peu qu'il donne on tire de grandes +lumières. Pour la première fois, on a vu le dessous, on a pu passer +derrière cette colossale machine de Marly qui imposait tellement par +l'immensité de ses rouages. La machine, vue ainsi, reste grande, +certainement, mais plus grossière qu'on n'aurait cru. Ce sont +d'énormes roues en bois, mal engrenées, dont les frottements sont fort +pénibles, qui gémit, qui crie, grince, qui souvent tournerait à +rebours si on n'y avait la main. Il faut qu'à chaque instant elle +intervienne, cette main humaine, pour rajuster, refaire, faciliter, +pour forcer un obstacle qui arrêterait. On voit même <span class="pagenum"><a id="pagexi" name="pagexi"></a>(p. xi)</span> que, de +temps en temps, il y a des parties de la machine qui ne vont plus; ou, +si elles vont, c'est qu'elles sont poussées, et quelqu'un travaille à +leur place. Le grand machinateur Colbert, à chaque instant, se fait +machine et roue. On souffre, on peine à voir que généralement, sous +cette vaine montre d'une mécanique impuissante, l'agent réel c'est un +homme vivant.</p> + +<p>Vu par devant et à bonne distance, cela fonctionne avec des effets +assez réguliers. On admire. On respecte. On se souvient de +Montesquieu, du noble effort de l'homme pour ressembler à Dieu «qui +obéit toujours à ce qu'il a ordonné une fois.» De près, c'est autre +chose. Rien de général, la loi est peu, l'administration est tout. +Dans l'administration même, certaine volonté violente intervient et +trouble la règle d'exceptions fantasques. Variations d'autant plus +saisissantes qu'elles contrastent avec la pose des grands acteurs, la +redoutable gravité de Colbert, la majestueuse immobilité de Louis XIV. +Du centre immobile, ou cru tel, par l'irrégularité. Le gouvernail, +dans la main de Colbert, sous la main supérieure, à chaque instant +gauchit. C'est bien pis, après lui. Dès que le grand administrateur a +disparu, l'administration, déjà surchargée, va s'emmêlant de plus en +plus, elle tombe au détail des rapports individuels, dans la +surprenante entreprise de <span class="pagenum"><a id="pagexii" name="pagexii"></a>(p. xii)</span> <i>diriger</i> la France, homme par +homme, <i>diriger</i> non-seulement la conduite, mais l'âme, la forcer de +faire son salut.</p> + +<p>Qui tient trop, ne tient rien. Les grands objets échappent. On a trop +à faire des petits. Les mœurs de telle religieuse, ou telle +élection de couvent occupent plus que la paix de Ryswick. La +succession d'Espagne est une affaire: mais combien secondaire devant +celle du quiétisme! Le testament de Charles II ne tient pas plus de +place dans les pensées du roi de France que la réforme de Saint-Cyr et +ses dames cloîtrées malgré elles, que le mortel combat de Bossuet et +de Fénelon pour madame de la Maisonfort.</p> + +<hr class="hr5"> + +<p>Il faut des procédés très-divers pour étudier ce règne. Une fine +interprétation est nécessaire pour lire certains mémoires. Mais, +généralement, c'est par une méthode simple, forte, disons mieux, +grossière, qu'on peut comprendre la matérialité du temps. Ne vous y +trompez pas. Il s'agit, avant tout, d'un homme, d'importance énorme, +j'allais dire unique, qui, dans les choses décisives, tranche, selon +son humeur et son tempérament variable. Avec toute cette masse de +documents <span class="pagenum"><a id="pagexiii" name="pagexiii"></a>(p. xiii)</span> politiques, on se tromperait à chaque instant, si +l'on n'avait une boussole dans l'histoire minutieuse <i>et datée +attentivement</i> des révolutions de la cour, mieux encore, dans le livre +d'or où, mois par mois, nous pouvons étudier la santé de Louis XIV, +racontée par ses médecins, MM. Vallot, d'Acquin et Fagon.</p> + +<p>L'immutabilité de la santé du roi est une fable ridicule. Il faut en +croire ces docteurs qui l'ont connu toute sa vie, et non pas +Saint-Simon, qui ne l'a vu que dans ses dernières années où il était +ossifié et ne changeait plus guère.</p> + +<p>Nous sommes maintenant si cultivés, si raffinés, que nous revenons +difficilement à l'intelligence de cette robuste matérialité de +l'incarnation monarchique. Ce n'est plus dans notre Europe actuelle, +c'est au Thibet et chez le grand Lama qu'il faut étudier cela. Du +moins pénétrons-nous du journal des médecins, livre admirable, dont le +positif intrépide n'atténue pas l'adoration. Le roi, de page en page, +est purgé et chanté. Imbibons-nous encore de la légende de Dangeau, si +scrupuleux, si ponctuel à noter cette vie divine en tous ses +accidents. Élevons-nous, si nous pouvons, aux amours extatiques de +Lauzun pour son maître, lorsque disgracié il jure de ne plus se raser. +Mieux encore, comprenons les dévotions de La Feuillade, qui, de sa +<span class="pagenum"><a id="pagexiv" name="pagexiv"></a>(p. xiv)</span> statue, fit chapelle, voulut y mettre un luminaire. La Madone +était détrônée.</p> + +<p>Voilà nos maîtres. Eux seuls font bien comprendre le règne de Louis +XIV.</p> + +<hr class="hr5"> + +<p>Ce qui donne une idée bien forte de l'ascendant de terreur qu'exerçait +ce Dieu en Europe, c'est la multitude de faits qu'on n'ose écrire +pendant longtemps, même hors de France, et qui ne se révèlent que fort +tard, vers la fin du règne. Les souvenirs de la Fronde, qui l'avait +fait fuir de Paris, lui rendaient la presse odieuse. Il la ménagea +peu. Les faiseurs de brochures furent poursuivis à mort. En 94, +l'imprimeur d'un pamphlet est pendu, sans procès, sur un simple ordre +du lieutenant de police, et le relieur même est pendu. Nombre de +personnes, pour la même affaire, sont mises à la question et meurent à +la Bastille.</p> + +<p>On savait que le roi <i>avait les bras longs</i> hors de France, et faisait +enlever en pays neutres les gens qui parlaient mal ou qui agissaient +contre lui. L'enlèvement de Marcilly en Suisse effraya tout le monde. +Celui du patriarche arménien Avedyk n'eut pas un moindre effet. On se +contait tout bas, portes fermées, le mystère <span class="pagenum"><a id="pagexv" name="pagexv"></a>(p. xv)</span> du Masque de fer. +La fameuse cage de Saint-Michel, où Louis XI enferma La Balue, fut +occupée sous Louis XIV par l'auteur d'un pamphlet contre l'archevêque +de Reims.</p> + +<p>Non moins grande était la terreur à la cour et tout près du roi.</p> + +<p>J'ai dit l'anxiété où fut Madame (Henriette) pour certaines choses +imprudentes qui lui étaient échappées, et comment on abusa de sa peur. +Cette timidité générale rend l'histoire de la cour obscure. La grande +Mademoiselle, et Madame, mère du Régent, ont seules leur franc parler. +Saint-Simon vient très-tard; on a tort de le citer pour les +commencements.</p> + +<p>Comment remplir les graves lacunes que les mémoires nous laissent? +<i>Nullement avec les romanciers</i>, anecdotiers, les Bussy, les Varillas. +<i>Nullement avec les pamphlétaires</i>; le peu qu'ils ont de vrai est mêlé +de beaucoup de faux. Il faut patiemment recueillir, rapprocher les +lueurs sérieuses que l'histoire littéraire et les correspondances +politiques donnent sur l'histoire intérieure de la cour. Il faut +surtout dater les moindres faits par mois, par jour, autant qu'on +peut. Le seul rapport de date peut aider à trouver le rapport de +causalité. Ce qui précède dans le temps n'est pas toujours une +<i>cause</i>, mais à coup sûr ce n'est pas un <i>effet</i>. <span class="pagenum"><a id="pagexvi" name="pagexvi"></a>(p. xvi)</span> Voilà déjà +une connaissance négative, qui toutefois ouvre souvent un jour +inattendu.</p> + +<hr class="hr5"> + +<p>Ce qui domine, au reste, toute méthode, toute critique, ce qui me +semble le point de vue supérieur et essentiel, c'est ce que j'ai dit +tout à l'heure pour un des aspects de ce temps, et qui est vrai pour +tous: c'est qu'à l'exception de la machine bureaucratique, qui est sa +création propre, il <i>achève et finit</i> beaucoup de choses, mais <i>n'en +commence aucune</i>.</p> + +<p>Louis XIV enterre un monde. Comme son palais de Versailles, il regarde +le couchant. Après un court moment d'espoir (1661-1666), les cinquante +ans qui suivent ont l'effet général du grand parc tristement doré en +octobre et novembre à la tombée des feuilles. Les vrais génies +d'alors, même en naissant, ne sont pas jeunes, et, quoi qu'ils +fassent, ils souffrent de l'impuissance générale. La tristesse est +partout, dans les monuments, dans les caractères; âpre dans Pascal, +dans Colbert, suave en Madame Henriette, en La Fontaine, Racine et +Fénelon. La sécurité triomphale qu'affiche Bossuet n'empêche pas le +siècle de sentir qu'il a usé ses forces dans des questions surannées. +Tous ont affirmé <span class="pagenum"><a id="pagexvii" name="pagexvii"></a>(p. xvii)</span> fort et ferme, mais un peu plus qu'ils ne +croyaient. Ils ont tâché de croire et y sont parvenus, à la rigueur, +non sans fatigue. Cet attribut divin (commun au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle), à pas +un n'est resté: <i>La Joie!</i> La joie, le rire des Dieux, comme on +l'entendit à la Renaissance, celui des héros, des grands inventeurs, +qui voyaient commencer un monde, on ne l'entend plus depuis Galilée. +Le plus fort du temps, son puissant comique, Molière, meurt de +mélancolie.</p> + +<hr class="hr5"> + +<p>Le siècle qui va suivre Louis XIV ne sera ni protestant ni catholique. +Les deux esprits en lutte au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup>, ayant fait leur suprême effort, +dès lors produiront peu dans la sphère religieuse.</p> + +<p>Rome, dès 1607, sur le conseil de saint François de Sales, défendit la +spéculation, la discussion se réfugia dans le silence. Le réformateur +Saint-Cyran, sincère et vrai prophète, prédit que sa réforme ne +servirait de rien. Le génie catholique suivit sa voie intime dans la +Direction (casuistique ou quiétiste), voie sinueuse, obscure, mais +illuminée à la fin par le duel de Bossuet et de Fénelon.</p> + +<p>Le génie protestant, théologico-politique, à travers <span class="pagenum"><a id="pagexviii" name="pagexviii"></a>(p. xviii)</span> les +hommes et les révolutions, eut sa transformation dans Milton, Sidney, +Jurieu, Locke et la constitution de 1688. Heureux événement pour toute +religion. Car la liberté politique qui garde les autres libertés, +celle surtout de l'âme religieuse, permet seule à cette âme de +chercher librement son Dieu.</p> + +<p>Donc, ainsi qu'un fruit mûr, rejetant une à une ses enveloppes, finit +par dévoiler son noyau intérieur, ce siècle, vers la fin, révèle le +fond mystérieux que les deux grands partis couvaient.—L'un aboutit à +la dispute sur la direction mystique, la minorité éternelle de l'âme +et la <i>mort de la volonté</i>.—Et l'autre, se posant en face, donne +l'<i>appel à la volonté</i>, le dogme du contrat social et la déclaration +des droits.</p> + +<hr class="hr5"> + +<p>Cet appel à la volonté, nos protestants le firent en 1689. Ils +réclamèrent les États généraux. Les <i>Lettres</i> de Jurieu, les <i>Soupirs +de la France esclave</i>, ces livres qui feront toujours vibrer les +cœurs, n'ont pas un autre sens. On y dit que la résolution +épouvantable d'une telle amputation ne pouvait pas se prendre sans +savoir de la France si elle voulait être ainsi mutilée. On y dit +qu'il ne s'agit pas seulement de faire <span class="pagenum"><a id="pagexix" name="pagexix"></a>(p. xix)</span> rentrer les +protestants, mais de délivrer les catholiques et de rendre à la nation +la disposition de ses destinées.</p> + +<p>Grande et notable différence entre les deux émigrations. L'émigré +royaliste, le Vendéen de 93, dans leurs vaillants efforts, que +rapportaient-ils? Rien du tout. Rien que nos vieilles misères. Le +despotisme usé. L'émigré protestant, s'il eût eu ici un écho, s'il +n'eût été dispersé dans l'Europe par la jalousie des puissances, eût +rapporté la délivrance commune.</p> + +<p>Ce qu'il ne fit pour sa patrie, du moins il aida puissamment à le +faire pour le monde. La folie des prophètes qui réalisent à force de +prédire, le Mirabeau d'alors, Jurieu, la savante épée de Schomberg, +et, ce qui est bien plus, le brûlant dévouement des nôtres, tout cela +contribua directement et indirectement à la glorieuse révolution +anglaise.</p> + +<p>Je prie mes amis d'Angleterre de me permettre d'y insister un peu. Car +ce point a été trop légèrement indiqué par leurs historiens, même par +l'illustre et regretté Macaulay. Nos réfugiés donnèrent à Guillaume et +leur vie et leur dernier sou pour la croisade des libertés communes. +Outre les régiments qu'ils lui firent, ses sept cent trente-six +officiers étaient Français. Notre France n'était pas absente au jour +où <span class="pagenum"><a id="pagexx" name="pagexx"></a>(p. xx)</span> l'Angleterre écrivit le grand mot moderne, le vrai droit +divin, le <i>libre contrat</i>.</p> + +<p>Et ce droit promulgué dans la mesure prudente d'une nation politique, +les nôtres l'universalisèrent pour toute nation dans la généralité +philosophique qui le rendait fécond et conduisait à l'appliquer. Dès +1689, Jurieu, contre Bossuet, posa le droit des peuples, en défendant +la cause de l'Angleterre devant l'Europe. Locke, comme on sait, +n'écrit qu'en 1690. Sidney (antérieur, il est vrai) n'était pas +imprimé. Dans la presse, Jurieu le devance.</p> + +<p>De même que Leibnitz et Newton trouvèrent en même temps le calcul de +l'infini, l'Anglais Sidney et le Français Jurieu, chacun de son côté, +formulent le contrat social.</p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> <span class="smaller">HISTOIRE</span><br> +DE FRANCE</h1> + +<h2>CHAPITRE PREMIER<br> +<span class="smaller">LE ROI ET L'EUROPE—FOUQUET—COLBERT<br> +1661</span></h2> + +<p>L'Europe data, non sans raison, l'avénement du roi de la mort du +ministre (9 mars 1661), et observa curieusement quel serait le début +du règne. Le premier acte put en donner l'augure, et faire prévoir la +grande révolution qui devait en marquer la fin.</p> + +<p>Entre les corps et les députations qui vinrent complimenter le roi, il +fit fermer la porte aux ministres protestants, fit chasser de Paris +par un exempt le président Vignole, envoyé de leur chambre de Castres. +Il leur renouvela la défense de chanter les psaumes même chez eux, +supprima leurs colloques, enfin autorisa les enfants à se déclarer +contre leurs pères. Les filles de douze ans, les garçons de quatorze, +purent se dire catholiques, s'affranchir, élire domicile hors de la +<span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> maison paternelle. Ordre aux parents de n'y pas mettre +obstacle et de pensionner l'enfant converti, quelque part qu'il voulût +aller (24 mars).</p> + +<p>Trois coups en quinze jours, le dernier très-sensible. Tous les trois +étaient demandés d'avance par la dernière Assemblée du clergé, qui +avait voté ces demandes dès le 6 octobre (1660) et les remit en mars. +Accordé sans difficulté. La banqueroute imminente que Mazarin léguait +au roi le rendait fort docile pour un corps si puissant, et le seul +riche, celui qu'on pouvait dire le grand propriétaire de France, avec +qui il aurait si souvent à négocier!</p> + +<p>Le roi, <i>donné de Dieu</i>, était fort impatiemment attendu du clergé. +D'autre part, le peuple misérable, excédé des dix-huit années de +l'interminable ministre, plaçait un grand espoir de soulagement dans +son jeune roi. Il semblait que la France dût rajeunir. Dès le temps de +la Fronde, la blonde figure de cet enfant sévère, quand on le mettait +à cheval pour un lit de justice, charmait la foule, faisait larmoyer +les bonnes femmes, comme celle d'un ange sauveur. Il n'avait pas douze +ans, que les visionnaires, Morin, Davenne et autres, lui adressaient +leurs rêveries et le nommaient le bras de Dieu.</p> + +<p>Plus tard, un demi-fou, un brûlot des Jésuites, l'intime ami du +confesseur du roi, Desmarets, le promet aux dames dévotes comme un +vengeur suprême qui purgera l'Europe des Turcs, des Huguenots, surtout +des Jansénistes.</p> + +<p>L'objet de cette grande attente, le roi n'en était nullement étonné. +Il était né en plein miracle; il était le <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> miracle même, +demandé par son père, consacré par sa mère dans la fondation du +Val-de-Grâce, formé, nourri dans cette religion, hors de l'humanité à +une distance prodigieuse. Ses Mémoires, écrits (ou du moins copiés) de +sa main, témoignent de sa conviction forte, paisible: il croyait Dieu +en lui.</p> + +<p>Cela ne s'est jamais vu au même degré ni avant ni après. Comment +réussit-on à opérer ce vrai miracle d'une foi si robuste, d'un tel +culte du moi? Nulle flatterie n'y aurait suffi. Il y fallut une chose, +en réalité grande et rare, l'assentiment public et l'universelle +espérance.</p> + +<p>L'adoration peut faire un sot. Et, d'autre part, le plaisir et +l'empressement des femmes pouvaient faire un homme énervé. L'effet fut +autre. Il resta judicieux, haut, sec et dur, très-froid. Tout cela lui +venant comme chose due, agit peu sur lui. L'orgueil le conserva, dans +sa forte médiocrité. Même en ses passions et ses plus grands +emportements, au fond, il ne se livrait guère.</p> + +<p>Il avait encore une bonne chose pour rester ferme dans sa divinité, +une grande ignorance. S'il eût su un peu, il aurait douté. Il eût +hésité quelquefois. Mazarin y pourvut. Sauf quelques mots de l'Europe +au sujet du mariage, quelques conseils <i>in extremis</i>, il ne lui apprit +rien. Il dut se former lui-même, et de ce que plus tard Colbert, +Louvois, lui dirent, il ne prit que ce qu'il voulait. De là cette +sérénité, cette grâce souveraine qu'il n'eût eues jamais, s'il eût su +les obstacles et les difficultés réelles, les frottements de la +machine. Dans ses instructions à son fils, il lui conseille de se fier +à Dieu, qui agira par lui, de savoir peu, et de trancher.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> Mais ce qu'il sut très-bien, grâce à la pénurie où Mazarin +l'avait laissé dans son enfance, c'est qu'un roi qui voulait de +l'argent devait tenir les clefs de la caisse et se faire son propre +intendant. Cela lui donna une grande assiduité au conseil, et pour +toute sa vie.</p> + +<p>Lorsqu'à la mort de Mazarin les ministres lui demandèrent à qui +désormais ils devaient s'adresser, il répondit: «À moi.»</p> + +<p>Dans cette déclaration, très-populaire, du roi, tout le monde admira, +bénit la grandeur de courage qu'il témoignait en prenant une telle +charge. Le surintendant des finances, Fouquet, en rit sous cape, ne +croyant pas à sa persévérance, et ne voyant pas derrière lui son +mortel ennemi, son successeur Colbert.</p> + +<p>Les Colbert offraient le contraste d'une origine fort roturière et de +marchands, avec une grande bravoure, le courage militaire et +l'intrépidité d'esprit. Colbert eut trois fils tués sur le champ de +bataille, ou blessés. Ce courage, dans un des membres de la famille +(leur oncle, le conseiller Pussort), tournait à la férocité. Pour le +ministre, ceux qui le virent avouent n'avoir rencontré nulle part un +homme de tant de cœur, qui eût un caractère si fort, mais si +violent.</p> + +<p>Un honnête homme était sorti de la plus sale maison de France. Colbert +était intendant de Mazarin. Il avait manié ses vols, en gardant les +mains nettes, très-probe à l'égard de son maître. Du reste, il n'eut +pas du tout la tradition de Mazarin, mais plutôt quelque chose de +l'âme de Richelieu, son patron, son idole, et l'unique saint de son +calendrier.</p> + +<p>Comment prit-il le roi? par deux choses très-simples: <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> 1<sup>o</sup> en +lui donnant dans la main plus d'argent qu'il n'en avait vu de sa vie; +2<sup>o</sup> en lui persuadant qu'il ferait tout lui-même, lui montrant pièces +et chiffres, du moins quelques calculs sommaires, qui lui firent +croire qu'il tenait tout.</p> + +<p>La fortune de Mazarin, la plus grande qu'un particulier ait jamais +faite, était de cent millions d'alors. Il y avait quinze millions en +espèces, cachés dans des forteresses. Fouquet n'en dit rien, et +Colbert le dit. Le roi, en laissant à la famille la fortune apparente, +saisit la fortune cachée, et se trouva un moment le seul riche des +rois de l'Europe.</p> + +<p>Fouquet se croyait fort. Il était aimé de la reine mère, et il avait +gardé sa première place, celle de procureur général au Parlement. Il +ne pouvait être jugé que par ses collègues.</p> + +<p>Fils d'armateurs bretons, ce jeune homme plein d'esprit et de feu +avait apporté aux affaires le génie paternel, les goûts aléatoires des +grands joueurs de mer, sur terre hardis pirates. Il comprit tout +d'abord le fin du gouvernement d'alors, qui était une exploitation. +Prendre peu, c'était hasardeux. Mais, en prenant beaucoup, on pouvait +se créer une police qui tiendrait tout, le roi et les ministres même. +Police? parlons mieux, amitié avec les grands seigneurs, que lui, +Fouquet, <i>aiderait à soutenir leur rang</i>, et qui diraient ce qu'ils +verraient ou ce qu'ils auraient entendu. M. de Brancas avait eu de +Fouquet 600,000, M. de Richelieu 200,000, M. de Créqui 100,000 livres. +La Beauvais, dont les yeux, disons mieux, l'œil unique, eut le +premier amour du roi et en qui il avait encore confiance <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> pour +ces petites choses de jeunesse, eut aussi 100,000. Combien coûtait à +Fouquet le beau Vardes, l'homme le plus couru des belles dames, le +mieux posé pour voir, savoir, pour tirer d'elles le secret des maris?</p> + +<p>Avec tout cela Fouquet n'était pas fort. Et, s'il se maintint sous +Mazarin, malgré Colbert, c'est que Mazarin ne pouvait le prendre qu'en +se prenant lui-même, en ouvrant au grand jour le gouffre de la ruine +publique. Même après Mazarin, la ruine de Fouquet, effrayant la +finance, aurait arrêté la machine. On attendit l'époque principale des +rentrées de l'impôt, qui, dans ce royaume agricole, se faisaient après +la moisson.</p> + +<p>Retard de quatre mois (de mai en septembre). Profitons-en pour +regarder l'Europe.</p> + +<p>Sa situation favorise étonnamment le nouveau règne. Nous aurons beau y +regarder, nous ne pourrons y découvrir le moindre obstacle qui puisse +arrêter le jeune roi. Maître ici par l'effet d'une idolâtrie +singulière, il le sera ailleurs par l'universel épuisement.</p> + +<p>L'Espagne n'est plus une puissance; c'est une proie. Elle ne parvient +pas seulement à arrêter les Portugais, qui y entrent quand ils +veulent. La seule difficulté pour envahir l'Espagne, c'est désormais +de s'y nourrir. «L'alouette ne traverse les Castilles qu'en portant +son grain.»</p> + +<p>Mais la Flandre n'en est pas là. Elle attend désormais nos armées, +qu'elle entretiendra.</p> + +<p>L'Empire soutiendra-t-il l'Espagne? la lassitude de la guerre de +Trente-Ans subsiste, et les solitudes qu'elle fit ne sont pas +repeuplées. Le jeune empereur Léopold <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> aura assez à faire et +contre sa Hongrie, et contre l'empire turc, galvanisé par les deux +Kiuperli.</p> + +<p>Cet empire turc qu'on croit fini, le second Kiuperli le fait marcher +au Nord. Du désert turc, il tire deux cent mille hommes pour envahir +le désert de Hongrie. Voilà l'effroi de Léopold. S'il pense à +l'Occident, ce sera tout au plus pour s'entendre avec le plus fort et +retenir part dans les vols.</p> + +<p>Où sont donc aujourd'hui les colosses du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, les +Charles-Quint, les Philippe II, les Soliman et les Élisabeth? Et +l'Italie de Charles VIII, de François I<sup>er</sup>, où est-elle? à quelle +profondeur maintenant, reculée dans la mort, enterrée deux fois, +oubliée presque! Rome même, la Rome de Jules II et de Sixte-Quint? +Plus déchue encore en Europe que solitaire en Italie.</p> + +<p>Le pape réel, qu'on ne s'y trompe pas, et l'<i>évêque des évêques</i>, +c'est ce jeune roi de France. Bon danseur et beau cavalier, à ces +traits il est reconnu le pilier de l'Église. La Vallière, Montespan, +Fontanges, etc., n'y feront rien. Entre lui et le pape, c'est lui que +les Jésuites suivent et choisissent (1681). En le menant, ils furent +menés eux-mêmes par l'entraînement général, en le confessant +l'adorèrent, et ne connurent guère d'autre Dieu. Rien, rien ne se +présente qui puisse l'arrêter en ce monde.</p> + +<p>L'Angleterre moins qu'aucune chose, comme on va le voir tout à +l'heure.</p> + +<p>En vérité, je ne vois sur le globe que l'imperceptible Hollande qui +pourrait le contrarier. Mais elle est gouvernée par le parti +français.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> Avant que le roi ait rien fait, tous les rois vont lui céder +la préséance. Du plus lointain orient de l'Europe, la Pologne vient +lui faire hommage, implorer la sagesse du nouveau Salomon, le prier +d'arrêter les Russes par son intervention, lui offrir la couronne +pour un Conti ou un Condé.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> CHAPITRE II<br> +<span class="smaller">MADAME—CHUTE DE FOUQUET—LA VALLIÈRE<br> +1661</span></h2> + +<p>L'aurore du nouveau règne, l'espoir illimité, vague, d'autant plus +charmant, qui s'attache aux commencements en toute chose, s'exprima +par l'apparition de madame Henriette, fille de la reine d'Angleterre +et sœur de Charles II. Elle épousa Monsieur, frère de Louis XIV, le +30 mars, vingt jours après la mort de Mazarin.</p> + +<p>Elle avait été élevée en France, était toute Française, et pourtant à +son mariage, à son installation dans sa cour du Palais-Royal, puis à +Fontainebleau, elle produisit tous les effets de la plus douce +surprise. Dès ce jour, les gens de mérite sentirent qu'ils étaient +vus, distingués, bien voulus, et par une personne qui sentait les +moindres nuances. «Elle seule <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> sut distinguer les hommes, dit la +Fare, et personne après elle.» Molière, qui s'établit alors au théâtre +du Palais-Royal, reçut le premier ce regard. Le charme d'Henriette +n'est nullement étranger aux caractères de femmes qu'il traça alors et +plus tard, surtout à celui de Léonor dans l'<i>École des Maris</i>, +d'Henriette des <i>Femmes savantes</i>, etc.</p> + +<p>Le roi ne fut pas le moins touché. Il l'avait dédaignée enfant: femme, +il la regretta.</p> + +<p>Il faut remonter quelque peu pour comprendre la cour.</p> + +<p>La famille de Mazarin était un fléau. Le bataillon de ses nièces (fort +nombreuses) était né, formé, sous l'étoile de la reine de Suède, qui +vint à Paris en leur temps. Le cynisme altier de Christine, ses +courses errantes et son dévergondage, comme d'un vaisseau sans +gouvernail, enfin le coup royal qu'elle frappa sur Monaldeschi, tout +cela les avait éblouies, si bien qu'elles prenaient son costume, et +beaucoup trop ses mœurs. Une autre singularité de ces Mazarines, +c'est que leur frère, à l'instar des Condés, admirait, célébrait, les +charmes de ses sœurs, et vivait avec elles dans une peu édifiante +union.</p> + +<p>L'aînée, Marie, sombre Italienne aux grands yeux flamboyants, avec un +esprit infernal et l'énergie du bas peuple de Rome, enveloppa un +moment le froid Louis XIV d'un tourbillon de passion. Elle eût été +reine à coup sûr si son oncle n'avait découvert son ingratitude: elle +travaillait déjà à le perdre. Donc il maria le roi à l'infante +d'Espagne, «qui étoit une naine,» replète, le cou court, la taille +entassée. La <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> question restait tout entière avec un tel +mariage. Marie, que Mazarin voulait marier en Italie, croyait bien, à +sa mort, qu'elle resterait ici, reprendrait ascendant. Mais elle eut +beau prier, pleurer, se jeter à genoux, le roi confirma son exil.</p> + +<p>Restait sa sœur Olympe, plus dangereuse encore, âme et visage +noirs, qui n'en avait pas moins un attrait de malice. Elle avait été +pour le jeune roi comme une camarade; elle jouait la comédie avec lui, +se prêtait à tout pour le prendre. En vain. Mais, mariée, comtesse de +Soissons, au moins par l'adultère, les basses complaisances, +l'amusement d'un salon où elle attirait les plus belles, elle tenait +le roi près d'elle, et il y venait tous les soirs. L'avénement +d'Henriette heureusement ôta au roi le faible qu'il pouvait garder +pour Olympe. Il chargea le beau Vardes de l'en débarrasser, de s'en +faire le galant. L'un semblait né pour l'autre; on n'eût pas pu +trouver un couple plus pervers.</p> + +<p>Henriette, au contraire, quelles qu'aient été les taches de sa vie, +était d'une extrême bonté, qui ne s'est plus retrouvée en ce siècle. +La Montespan n'amusa que par la méchanceté. Et madame de Maintenon eut +un sobre esprit négatif, toute réserve, blâmant sans blâmer, qui +séchait et stérilisait. Henriette n'était que bienveillance. Pour +briller, elle n'avait nul besoin de critique, ni même de saillies. +Elle fut toute douceur et lumière, sympathique pour tous, bonne même +pour ses ennemis.</p> + +<p>À dix-huit ans, elle annonçait une maturité singulière. Et, en effet, +elle avait déjà traversé une longue <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> vie. Elle naquit d'un +moment ému; et il y paraissait. En pleine guerre, Charles I<sup>er</sup>, le +roi errant des Cavaliers, rejoint à Exeter sa peu fidèle épouse, qui +avait tant contribué à le perdre. N'importe, sans querelle, on +s'embrasse pour la dernière fois. De là notre Henriette, qui naît +attendrissante, d'une larme et du baiser d'adieu.</p> + +<p>La mère accouche en pleine guerre, sous le canon, dans une place +assiégée, fuit avec un amant, se sauve en France. Le berceau reste en +gage aux mains des Puritains. Les exemples bibliques ne manquaient pas +pour les meurtres d'enfants. Cependant elle vit, et à deux ans va +rejoindre sa mère. C'était aller d'une révolution à une autre, du Long +Parlement à la Fronde, des batailles aux batailles, alterner les +misères. La cour de France fuit à son tour, et la reine d'Angleterre +est oubliée au Louvre, souvent l'hiver sans pain ni bois. L'enfant +restait au lit, faute de feu.</p> + +<p>Elle avait cinq ans en 1649, quand on décapita là-bas son père. Ici sa +mère, avec son bel Anglais (qu'elle épousa, dit-on), vivait fort mal: +battue, pillée par lui, dès qu'il venait un peu d'argent. C'est toute +la moralité que la petite eut sous les yeux.</p> + +<p>Les trois enfants, Charles II, Jacques, et Henriette bien plus jeune +qu'eux, vivaient ensemble, très-unis. Le premier, qui n'eut jamais ni +cœur ni âme, adorait pourtant sa petite sœur. Pour elle, elle +n'aima, je crois, jamais rien que ses frères, et ne vit jamais que +leur intérêt, qui fut toute sa politique, toute sa morale. Jouet du +sort et des événements, elle flottait et n'eut guère de foi que le +sentiment de famille. Elle <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> faillit mourir un jour de la fausse +nouvelle que Jacques était tué. Pour rétablir, affermir Charles II, +elle eût voulu épouser le roi et donner à son frère l'appui de la +France. Mais elle ne fut jamais la femme matérielle qu'il fallait à +Louis XIV. Alors surtout elle était maigre; il ne sentait pas sa +grâce, ou, s'il en convenait, c'était pour regarder la charmante +enfant, sage et douce, comme une relique, une sainte de chapelle. Ce +qu'il exprimait par un mot assez sec: «J'ai peu d'appétit pour les +petits os des Saints-Innocents.»</p> + +<p>Henriette était élevée aux Visitandines de Chaillot, fondées par sa +mère, et dirigées par mademoiselle de La Fayette, la divinité de Louis +XIII, laquelle (on l'a vu) avait esquivé le trône de France. Cette +dame, canonisée vivante, couvrait de sa sainteté un couvent +très-mondain, un parloir très-galant, et qui de plus était un centre +politique, le foyer souterrain de la révolution catholique +d'Angleterre. Belle expiation pour la veuve, non irréprochable, de +Charles I<sup>er</sup>. L'instrument naturel de ce grand événement pouvait +être la jeune Henriette, si elle épousait au moins Monsieur, frère de +Louis XIV, et si elle gardait son jeune ascendant sur Charles II, qui +l'avait tant aimée.</p> + +<p>Charles II avait fait comme son grand-père maternel Henri IV. Pour +régner, il fit «le saut périlleux.» Il jura tout haut la foi +protestante, assurant tout bas la France et l'Espagne qu'il se +referait catholique, autrement dit roi absolu. Sous le prétexte du +mariage projeté de sa sœur avec Monsieur, la reine d'Angleterre +alla le voir, le sommer de sa parole et le tenter par l'argent de +Louis XIV; sa mère venait le prier de <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> rentrer dans les voies +de Charles I<sup>er</sup>, dans le chemin de l'échafaud. Mais on n'espéra le +corrompre qu'en lui menant son bijou, la délicieuse Henriette. +Innocente Marie Stuart, dont on abusait pour la trahison.</p> + +<p>La cour de France tentait le roi et tentait la nation. Au roi, on +proposait un mariage de Portugal, énorme d'argent comptant. À la +nation, l'avantage de voler l'Espagne sur toutes les mers. Louis XIV +soldait une armée anglaise, auxiliaire du Portugal, contre son +beau-père, le roi d'Espagne, dont la veille il venait de presser la +main.</p> + +<p>Madame émut fort la cour d'Angleterre. Elle avait l'attrait singulier +de ceux qui ne doivent pas vivre; elle ressemblait plus au décapité +qu'à sa pétulante mère. (<i>Voy.</i> le petit portrait, si pâle, de Charles +I<sup>er</sup> qui est au Louvre.) C'était l'ombre d'une ombre, comme une +fleur sortie du tombeau. Sur le vaisseau même qui la ramena, de +violentes passions éclatèrent. La traversée fut longue, elle fut +très-malade et dangereusement, presque à mourir. L'ambassadeur +Buckingham, et l'amiral qui la menait, se disputaient cette mourante, +étaient près de tirer l'épée. Elle se remit un peu enfin, aborda, et +on put la marier.</p> + +<p>Pour cette personne si frêle, c'était un bonheur d'avoir un mari comme +Monsieur, qui n'était guère un homme, qui n'aimait pas les femmes, et +qui, selon toute apparence, sauverait à la sienne les fatigues de la +maternité. Jusqu'à douze ou treize ans, on l'avait élevé en jupe de +fille, et il avait l'air en effet d'une jolie petite Italienne. Il +avait beaucoup vécu chez la Choisy, femme d'un officier de sa maison, +dont le fils <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> passa de même sa jeunesse habillé en fille, et +comme telle, accepté des dames qui couchaient parfois avec elles cette +poupée, sans danger pour leur sexe.</p> + +<p>Monsieur était le plastron de son frère; le roi s'en moquait tout le +jour. La reine mère, dans leurs disputes, ne manquait pas de juger +pour l'aîné et de faire fouetter l'autre. Il eut le fouet jusqu'à +quinze ans. Il faut voir dans Cosnac les efforts inutiles de ce bon +domestique pour en faire un homme. Il n'y réussit pas. Madame se +trouva avoir une fille pour mari.</p> + +<p>Monsieur avait vingt ans, Madame dix-sept. Mais il était resté enfant. +Il passait tout le temps à se parer, à parer les filles de la reine, +ou ses jeunes favoris. Il reçut bien Madame, mais comme un camarade +qui l'amuserait, sur qui il essayerait les modes. Il n'imaginait pas +avoir à lui dire autre chose. Il la montrait, voulait qu'on la trouvât +jolie, et pourtant, par moments, il craignait qu'elle ne le fût trop +et plus que lui, qu'elle ne lui enlevât ses petits amis, Guiche, +Marsillac et autres.</p> + +<p>C'était là sa seule jalousie. Quand il la vit admirée, entourée, il +fut ravi, pensant que sa cour deviendrait la vraie cour royale. Mais +il le fut encore plus quand il vit le roi amoureux d'elle, pensant +qu'elle le protégerait, que par elle il aurait ce que ses favoris +voulaient et ce que refusait son frère, un apanage, comme avait eu +Gaston, la royauté du Languedoc.</p> + +<p>La joie de Monsieur fut au comble, lorsqu'à Fontainebleau il vit le +roi ne pouvoir plus se passer de Madame, arranger tout pour elle, +chasses, bals et parties, et la faire enfin la vraie reine. Il pensa +qu'il gouvernerait. <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> Madame aussi n'en était pas fâchée, et +laissa faire. Elle fut la déesse, l'idole du lieu. Quelle que fût la +légèreté de son âge, elle réfléchissait; sa puissance sur le roi était +justement ce que sa famille avait le plus désiré, ce qui assurait +Charles II sur ce trône branlant, sanglant, et tout chaud de Cromwell. +Elle servait son frère, le sauvait peut-être dans l'avenir. Sa mère, +au couvent de Chaillot, pensait que Dieu se sert de tous moyens, et +que cet entraînement du roi pourrait avoir de grandes conséquences +pour la conversion de l'Angleterre et le triomphe de la religion. +Madame essaya plus tard de faire rompre son mariage. Mais je crois +que, du premier jour, elle le trouva fort ridicule, conçut d'autres +pensées. La jeune reine pouvait mourir; quoique son gros visage +d'enfant bouffi ne fût pas sans éclat, elle venait d'une race +malsaine, d'un père usé (qui eut trente ou quarante bâtards), et les +enfants qu'elle eut, généralement ne vécurent guère. Sa survivance +revenait à Madame incontestablement. Monsieur n'aurait fait nul +obstacle; il l'aurait quittée avec joie pour épouser le Languedoc et +trôner là avec ses favoris.</p> + +<p>La reine, quoique enceinte à ce moment, fut oubliée tout à fait de +Louis XIV à Fontainebleau. Il s'occupa uniquement de sa belle-sœur. +Cette grande forêt mystérieuse et coupée de rochers, isolée, permet +peu l'étiquette. Leurs promenades solitaires duraient fort tard la +nuit, et jusqu'au jour (en juin). Madame, obéissante, n'objectait +rien, ni l'opinion, ni sa santé. Le roi n'y pensait pas. Il eut toute +sa vie l'insensibilité de l'homme bien portant qui ne ménage en rien +les faibles. <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> Le bon portrait du Louvre nous le donne, comme il +était, jeune homme à cheveux bruns, à petites moustaches, l'air sec et +positif. Il a de sa mère une délicatesse de teint très-noble et peu +commune, mais la lèvre autrichienne du grand mangeur, une bouche +déplaisante, sensuelle et lourde, et qui accuse aussi le mépris de +l'espèce humaine.</p> + +<p>Ce que Madame avait le plus à craindre, maladive et mal mariée, +c'était une grossesse qui la tuerait peut-être ou confirmerait son +mariage. Tous tournaient autour d'elle, Buckingham surtout, +l'ambassadeur, fils de l'amant d'Anne d'Autriche, et le jeune comte de +Guiche qui professait un culte pour elle, culte éthéré pour un esprit. +Le roi était jaloux de Guiche qui était exactement de son âge, mais +bien plus agréable, et que Madame ne semblait pas haïr. Cela plus +qu'aucune autre chose dut le piquer, jaloux et absolu, comme il était. +Sa vanité en jeu eût tout brisé pour un caprice, et pour être le +maître. Madame, dès l'enfance, voyait en lui le roi, celui de qui +pouvait dépendre le sort de sa famille. Elle le dit elle-même, elle +lui fut toujours soumise et «seroit morte plutôt que de désobéir en +aucune chose.»</p> + +<p>Le 23 juin, Charles II, payé, marié de la main de Louis XIV, +conformément à leur traité secret, consomma son mariage avec la +Portugaise; et le 27, le jour où la cour de Fontainebleau eut la joie +de cette nouvelle, la sœur de Charles II devint enceinte.</p> + +<p>L'intime union des deux rois, si dangereuse à l'Angleterre, et qui +rendit la France si terrible à l'Europe, se resserra ainsi de deux +manières; mais bien aux <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> dépens de Madame, qui redevint +très-languissante. Elle ne dormait pas dans sa grossesse, sinon à +force d'opium. Elle était toujours sur son lit. Mademoiselle de +Montpensier, qui l'y vit, lui trouva bien mauvaise mine, et fut +frappée de sa maigreur.</p> + +<p>Madame de Motteville et Cosnac disent qu'à la naissance des enfants de +Madame, c'était le roi qui s'en réjouissait, et qu'à leur mort, si +Monsieur n'en riait, tout au moins il n'en pleurait pas. Cela se vit +surtout à une couche où elle faillit périr; Monsieur s'en alla +s'amuser.</p> + +<p>Madame par trois fois eut prise sur le roi, les premières fois par +l'amour, en dernier lieu par les affaires et par le besoin qu'il eut +d'elle pour influer sur Charles II.</p> + +<p>Monsieur avait d'abord été ravi de l'importance nouvelle que lui +donnait sa femme. Mais on ne lui permit pas d'être si froid: on le +força d'être jaloux. La reine mère, qui l'était extrêmement de Louis +XIV, fit crier Monsieur, cria elle-même. Elle lui avait passé sa +vieille femme de chambre, une négresse et autres; elle ne lui passa +pas Madame, dont l'ascendant eût annulé le sien. De toutes parts on +travailla. On rappela doucement au roi que la reine en serait +chagrinée, et pourrait manquer son Dauphin. On lui rappela qu'il +venait d'établir un conseil de conscience pour mieux régler l'Église; +un tel amour allait-il bien avec ces prétentions d'austérité? Enfin, +ce qui agit mieux, on exalta le génie de Madame: on fit entendre au +roi qu'une personne supérieure à ce point voudrait le gouverner, ou +que du moins on le croirait mené par elle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> Cela le rendit bien pensif. Et, d'autre part, Madame eut peur +du bruit. Il fut convenu entre eux que le roi, pour aller chez elle, +ferait semblant d'être épris d'une petite fille, la Vallière, que la +Choisy venait de donner à cette princesse. Il y eut un grand accord +pour cette affaire. Les complaisants habituels des plaisirs du roi +travaillèrent dans le même sens que la reine mère et les dévots, pour +le séparer de Madame. On poussa la Vallière, qui était très-naïve: on +agit sur son cœur; on lui fit découvrir qu'elle aimait le roi. +Puis, le bouffon Roquelaure, brutalement, chez Madame, la mène au roi +tout droit, la dénonce, lui dit qu'elle est folle de lui. Le trait +porte: le roi la voit rougissante, éperdue, abîmée dans sa honte; il +devient lui-même amoureux.</p> + +<p>Ce premier règne de Madame avait duré trois mois (mai-juin-juillet). +En août, la Vallière succéda. Le 17, Fouquet invita toute la cour à +son château de Vaux. Il y eut une prodigieuse fête, un dîner de six +mille personnes. Le château, premier type de ce que le roi fit plus +tard à Versailles, était une merveille d'eaux jaillissantes, une +féerie. Fouquet, qui y mit des millions, comptait, selon toute +apparence, prendre son jeune roi dans cette maison de voluptés, comme +Zamet eut chez lui Henri IV, et Montmorency Henri II.</p> + +<p>Molière y donna les <i>Fâcheux</i>. Fouquet lui-même, par un auteur à lui, +en fit faire le prologue, où audacieusement on exaltait la <i>justice</i> +du roi. C'était dire que Fouquet ne craignait rien pour lui. Le roi, +outré, voulait le faire arrêter à l'heure même. Sa mère s'y opposa, +et on sut le distraire par une puissante diversion.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> Dans les <i>Fâcheux</i>, le roi avait, dit-on, dicté ou inspiré la +jolie scène du chasseur. Le vrai fond de la fête de Vaux fut +réellement une chasse. La chasse de Fouquet par ses ennemis pour le +faire tomber au filet. La chasse de la Vallière pour la livrer au roi. +Les complaisants y travaillaient. La petite personne avait deux +singularités, très-ravissantes, au défaut de grande beauté, c'est +qu'il n'y en eut jamais une si amoureuse, et pourtant si pudique, si +craintive, si honteuse du mal (jusqu'à risquer sa vie). Il fallut une +surprise. Vardes, Saint-Aignan et autres, dans le trouble de la fête, +sous je ne sais quel prétexte, l'attirèrent; on la prit au piége (17 +août).</p> + +<p>On devinait si bien ce grand mystère, que Fouquet, qui avait des gens +pour flairer tout, avait d'avance essayé d'acheter la protection de la +future maîtresse. On en profita contre lui; on fit croire au roi, tout +ému d'elle à ce moment, que Fouquet avait l'insolence de vouloir être +son rival, que peut-être il l'était déjà. Il y avait une figure blonde +aux peintures d'un salon; on dit au roi que c'était la Vallière; fable +absurde, mais sa fureur jalouse l'accepta sans difficulté.</p> + +<p>Pour perdre plus sûrement Fouquet, on le faisait très-redoutable. Et +en cela on conseillait mal le roi pour sa dignité. On lui fit faire +des choses basses, ruser, mentir, conspirer contre son sujet. Fouquet +le voleur, au contraire, se conduisit en chevalier. Sur un mot qu'on +lui dit que le roi ne pouvait lui donner certaine distinction, s'il +gardait son ancienne place de procureur général au Parlement, il la +vendit, en tira un million, et le remit au roi, qui accepta. +Dissimulation <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> honteuse, inutile. Le Parlement était par terre +et ne pouvait se relever. La forteresse de Bellisle, que Fouquet avait +fortifiée, n'eût pas tenu pour lui. Lui-même, en ses papiers, dit +qu'il ne pouvait que se sauver; et encore, où? il ne le savait pas. Il +eût été livré, où qu'il allât. Nul État ne l'aurait gardé contre Louis +XIV. Le roi l'emmena jusqu'à Nantes pour l'arrêter (5 septembre). Il +eût pu l'arrêter partout.</p> + +<p>On put voir, ce jour-là, qu'il y avait deux peuples en France. Celui +d'en haut, la cour, les belles dames et les beaux esprits, pleurèrent +Fouquet. Mais le peuple d'en bas faillit le mettre en pièces. Les +gardes eurent peine à le défendre. Il avait mérité ces sentiments +divers. Sa police paraît avoir été dirigée par une dame Duplessis +Bellièvre, qui lui achetait des femmes et des secrets, d'autre part, +par le protestant Pélisson, que le roi employa plus tard à brocanter +des consciences. Il y avait dans ses pensions de gens de lettres des +choses surprenantes; il donnait, par exemple, 12,000 francs par an +(somme énorme) à Scarron; était-ce bien pour les beaux yeux du +cul-de-jatte? La très-jeune madame Scarron, jolie, froide et discrète, +tenait là un salon mêlé où tous se rencontraient, et le vieux Paris de +la Fronde et des jeunes gens du nouveau règne; elle-même était bien +chez les dames du parti dévot.</p> + +<p>On trouva chez Fouquet de quoi le faire pendre, un plan de guerre +contre le roi, des ordres pour fondre des balles, des serments de +capitaines prêtés à lui, Fouquet. Sa défense consistait à dire que +c'était un vieux plan, fait, non contre le roi majeur et fort, mais +<span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> contre le roi alors sous Mazarin. Quant aux vols, tout ce +qu'il disait, c'est que Mazarin volait aussi. Non content de voler, il +aidait toute la finance à faire comme lui. Les financiers ne prêtaient +plus à Mazarin, mais personnellement à Fouquet, qui se trouvait ainsi +l'emprunteur universel. Il prêtait à l'État, et pour se rembourser il +levait l'impôt, et le versait dans sa propre caisse.</p> + +<p>Effroyable gâchis. À la banqueroute de 1648, Mazarin avait payé en +papiers dont on ne donnait pas dix pour cent, Fouquet et ses amis les +rachetaient à ce prix, et les mettant aux caisses publiques comme bons +et valables, gagnaient ainsi 90. Le Parlement montra une lenteur, une +mollesse coupables à juger un procès si clair, et il le finit +honteusement par un arrêt de bannissement qui eût laissé Fouquet libre +d'aller s'amuser à Venise et partout en Europe. La haine personnelle +de Colbert ne le permit pas.</p> + +<p>Sans cette haine, on n'eût pas fait justice. En frappant les petits +voleurs on aurait épargné le grand. Le roi garda Fouquet et l'enferma +à Pignerol jusqu'à sa mort.</p> + +<p>Les financiers étaient un parti odieux, mais serré et compacte, qui +avait ses racines et à la cour et dans la haute bourgeoisie. Ils +avaient avec eux une classe plus intéressante, les petits rentiers, +qui était tout un peuple dans Paris. L'émeute cependant n'était pas à +redouter. Le danger était qu'on n'agît sur le roi, qu'on ne lui fît +craindre les suites de mesures hardies que l'on allait prendre; mais +la violence de Colbert trouva un ferme point d'appui dans la sèche +dureté de son <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> maître, dans ses besoins d'argent. La succession +de Mazarin avait fourni l'été, que ferait-on l'hiver? Colbert se +chargea d'y faire face par une grande razzia sur la finance et les +comptables. La chambre de justice que l'on créa devait s'enquérir de +leurs biens et des sources de leur fortune, en remontant à Richelieu +et jusqu'à l'année 1635. Ordre de prouver en huit jours, sinon tout +saisi dans un mois. <i>Appel du roi au peuple</i> dans toutes les chaires +des églises, pour qu'il dénonce les abus.</p> + +<p>La chambre de justice envoie ses agents en province pour encourager, +<i>rassurer les dénonciateurs</i>. On frappe en haut, en bas.</p> + +<p>Un Guénégaud (puissante famille de Paris) est mis à la Bastille, un +financier pendu, des receveurs, des sergents même. Les traités que +Fouquet avait faits pour l'État, annulés et cassés. Les rentes, +rognées par Mazarin, sont réduites encore par Colbert.</p> + +<p>Et, ce qui fut très-vexatoire, c'est qu'on chercha en remontant ceux +qui avaient gagné à certaines époques où l'État remboursait, et qu'on +les obligeât de restituer le gain fait par leurs pères ou par les +premiers possesseurs. Le roi crut faire grâce à plusieurs en les +réduisant des deux tiers.</p> + +<p>Paris fut très-ému, mais généralement la province, surtout le petit +peuple, salua <i>la Terreur</i> de Colbert de ses applaudissements. La +vérification des dettes des villes, redoutée des notables qui en +maniaient les fonds, causa une grande joie à ceux qui n'étaient rien. +En Bourgogne particulièrement, les États et le Parlement, les +honorables bourgeois voulaient résister à <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> Colbert; il y eut +émeute, mais contre eux. La <i>populace</i>, se choisissant pour chefs des +vignerons, des tonneliers, des savetiers, faillit tomber sur les +<i>défenseurs des libertés provinciales</i>; elle prit les armes pour le +roi, qui protégea les notables à grand'peine.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> CHAPITRE III<br> +<span class="smaller">LE COMPLOT CONTRE MADAME—MORIN BRÛLÉ VIF<br> +1662-1663</span></h2> + +<p>On fait communément deux parts dans le règne de Louis XIV: les belles +années où, sous l'influence de Colbert, il se serait maintenu +indépendant des influences du clergé, et la mauvaise époque où il céda +sans réserve. Division arbitraire. Dès les premières années, sauf un +moment très-court, le roi fut l'instrument des rigueurs +ecclésiastiques. Ce que chaque Assemblée du clergé avait voté et +demandé au roi (en retour du don gratuit) fut, dans les intervalles +d'une Assemblée à l'autre, exigé de lui par les représentants qu'elles +avaient en permanence, lesquels suivaient la cour et ne la quittaient +pas. Les ministres du roi, Colbert et le Tellier, qu'il employait +sans façon aux services <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> les plus bas, dans ses affaires +d'amour, n'avaient nulle action dans la haute sphère morale et +religieuse. Le roi, jeune alors, dépendait peu sans doute de son +confesseur ridicule, le P. Canard (Annat), connu par ses plates +brochures (le <i>Rabat-joie</i>, l'<i>Étrille du Pégase des Jansénistes</i>, +etc.). Mais l'assesseur d'Annat, son futur successeur, le dangereux P. +Ferrier, savait bien faire peser sur le roi le poids de tous ses +entourages, d'une mère dévote et malade, de la cour, de la ville, +d'une cabale immense qui dominait Paris.</p> + +<p>L'archevêché en était le centre nominal. Mais le centre réel était +dans les hôtels des saintes, dans les salons dévots de mesdames +d'Aiguillon, d'Albret et Richelieu (Anne Poussart), chez mesdames de +Guénégaud et de Lamoignon, etc. Noblesse, robe et finances, tout +s'associait dans ces bonnes œuvres. Ces dames charitables, +aveuglément zélées, faisaient par charité des actes étranges, par +exemple des enlèvements d'enfants, et cela dans l'hôtel du premier +président Lamoignon, qui avait la police du Parlement. Les dames +d'Aiguillon et Richelieu, qui n'avaient pas de famille ou la perdirent +bientôt, étaient tout entières, corps et biens, lancées de toutes +leurs passions, de leur fortune immense, dans l'intrigue dévote, et ne +reculaient devant rien.</p> + +<p>Ces dames, fort imaginatives et romanesques, tout aussi bien que les +mondaines, étaient menées par le roman religieux. J'appelle ainsi, non +pas un narré d'aventures, mais le manége passionné, les alternatives +orageuses de la direction mystique. Elles lisaient peu la <i>Clélie</i>, +le <i>Cyrus</i>, les longs pèlerinages de <i>Tendre</i>, <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> qui faisaient +les délices des Précieuses et de l'hôtel de Rambouillet. Mais +elles-mêmes faisaient de bien autres voyages dans le champ des visions +allégoriques sous la direction pieuse et galante de Desmarets de +Saint-Sorlin, l'excellent ami des Jésuites. Du reste, les deux mondes +n'étaient pas séparés, autant qu'on pourrait croire. Aux parloirs des +couvents, à Chaillot, aux Carmélites de la rue du Bouloi, les +mondaines qui y donnaient des rendez-vous à leurs amants (<i>Voir</i> +madame de La Fayette) y rencontraient aussi les saintes, négociaient +et tripotaient ensemble, une oreille à la grâce, une oreille à +l'amour. Les profanes attendrissements, les faiblesses de cœur, +n'aidaient pas peu à préparer la sensibilité mystique, voie nouvelle +où entraient alors les Jésuites, trop faibles sur le champ de la +controverse.</p> + +<p>Pascal venait de mourir, mais les <i>Provinciales</i> vivaient. Les +Jésuites restaient frappés par deux choses incontestables: 1<sup>o</sup> Leur +Société entière était atteinte; chaque auteur cité par Pascal portait +l'approbation de la Société. 2<sup>o</sup> Le monde voyait trop que Pascal, par +pudeur, les avait épargnés, omettant le plus fort, leur servile +tolérance des choses sales, leur bassesse pour les avaler, enfin les +tendresses équivoques de la galanterie religieuse.</p> + +<p>Il avait soigneusement évité cela, craignant d'ébranler la confession +et l'Église même. C'est là qu'ils se réfugièrent. Ils enfoncèrent +précisément au lieu qu'il leur avait laissé. Ils y trouvèrent +l'<i>illuminisme</i>, l'anéantissement moral, la mort voluptueuse qu'on +appela plus tard quiétisme. C'était un grand parti sous terre qui +<span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> gouvernait beaucoup de femmes, la plupart de ces grandes dames +dévotes dont j'ai parlé. L'intendant de madame de Richelieu, +l'académicien Desmarets de Saint-Sorlin, était, quoique laïque, leur +directeur à la mode, et des salons son influence s'étendait aux +couvents. Il s'offrit aux Jésuites, mordit leurs ennemis, et devint +l'ami le plus cher des pères Annat, Ferrier, donc bien en cour et à +l'archevêché. Ses livres les plus excentriques parurent armés et +cuirassés des plus hautes approbations.</p> + +<p>Il n'y avait pas trente ans que le célèbre capucin, le P. Joseph, +avait dénoncé à Richelieu les <i>illuminés</i> dont les doctrines étaient +celles de Desmarets. Le ministre controversiste aurait frappé; mais on +lui dit qu'en Picardie seulement il y en avait soixante mille. Il en +fut effrayé, et recula. Au fait, s'il eût puni, où se serait-il +arrêté? Où commençait la culpabilité? Beaucoup rasaient l'abîme ou y +avaient le pied. Tels allaient jusqu'au bout. Tels restaient à moitié +chemin. Tels, adversaires de ces doctrines, en prenaient parfois le +langage, s'égaraient par moments aux bosquets de l'<i>Épouse</i> dans les +suavités ambiguës, dangereuses, du Cantique des cantiques. (<i>V.</i> +lettres de Bossuet à la veuve Cornuau.)</p> + +<p>On dit et on répète que ce siècle est toute convenance, toute +harmonie. Erreur. Les plus violentes dissonances y crient à chaque +instant. Le roi emploie Colbert pour l'accouchement de la Vallière et +pour l'allaitement du poupon. Il emploie le Tellier, son vieux et +important ministre, pour menacer la gouvernante des filles de la +reine, qui a osé griller leurs fenêtres <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> et les garder des +visites nocturnes du roi. Dans les choses religieuses, mêmes +dissonances, effrontées. Desmarets contient déjà Molinos. Il professe, +sans détour, avec privilége du roi et l'autorisation de l'archevêque, +que, si l'âme sait s'anéantir, <i>quoi qu'elle fasse, elle ne pèche +plus</i>. «Dieu fait tout, souffre tout en nous. S'il y a des troubles +par en bas, l'autre moitié l'ignore. Les deux parties, raréfiées, +finissent par se changer en Dieu. Et Dieu habite alors avec les +mouvements de la sensualité qui sont tous sanctifiés.»</p> + +<p>Desmarets ne s'en tenait pas à enseigner ces belles choses aux dames +du monde. Il les insinuait «à ses colombes,» les religieuses. Chose +bien grave, si l'on songe à l'état maladif, dépendant, de ces pauvres +âmes en qui l'enseignement du directeur n'est pas, comme chez les +dames, balancé par la variété des impressions de la vie active, par la +famille qui rappelle au devoir, au bon sens.</p> + +<p>Ces doctrines n'étaient pas nouvelles. Desmarets les avait seulement +parées de plates allégories et des grotesques fleurs du bel esprit du +temps. Maître chez madame de Richelieu et disposant de sa fortune, il +imprimait ses dangereuses sottises avec un luxe royal, de splendides +gravures. Monument singulier d'ineptie prétentieuse, impudente. Dans +ses <i>Délices de l'esprit</i>, ce prince des sots spirituels donne +l'échelle des intelligences, s'établit au sommet, et se charge de nous +faire monter.</p> + +<p>Tel était le grand homme du temps et la situation religieuse, quand le +jeune roi, qui voulait établir partout la préséance de ses +ambassadeurs, fut insulté à <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> Rome dans la personne du sien +(juin 1662). Il en poursuivit la réparation avec une âpreté d'orgueil +extraordinaire. Et nulle satisfaction ne lui suffit. Le nonce envoyé +ne fut pas reçu. Le roi demanda le passage des Alpes pour faire +marcher des troupes sur Rome. Il se tint prêt à saisir Avignon. Le +parlement de Paris et la Sorbonne firent des déclarations contre le +pouvoir illimité des papes.</p> + +<p>Tout le parti dévot était navré. Mais on savait très-bien, par +l'histoire du passé, que les rois et les parlements ne manquaient +guère, dans ces brouilleries avec Rome, de donner quelque signe +très-fort de leur orthodoxie. On pleura chez le roi. On lui montra +l'Église en deuil, et la nécessité de consoler la foi. Il ne fut pas +insensible à cela, et il frappa les protestants. Il avait défendu +leurs petites assemblées. Il défendit la grande qui se faisait tous +les trois ans pour formuler leurs plaintes, et faire face aux attaques +des toutes-puissantes Assemblées du clergé catholique.—Autre chose, +de conséquence: les catholiques débiteurs ont trois ans pour payer à +un créancier protestant; délai fort élastique et qui peut s'allonger. +Le commerce dès lors est impossible aux protestants.</p> + +<p>Mais ces persécutions n'avaient pas l'éclat suffisant. On regrettait +l'époque où nos rois, en telle occurrence, raffermissaient la foi par +un grand acte populaire, un sacrifice expiatoire, un <i>exemple</i> qui +avertît les <i>libertins</i>. Obtiendrait-on cela? L'Édit de Nantes +couvrait les hérétiques. On ne brûlait plus guère, sauf des sorciers. +Des esprits forts, le dernier brûlé <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> fut Vanini en 1619. +Depuis, la cour en était pleine. L'athée Bautru avait été agent +très-confident de Richelieu; sous Mazarin il amusait de ses impiétés +la dévote Anne d'Autriche. Comment, après avoir enduré tout cela, +croire qu'on reviendrait aux bûchers?</p> + +<p>Le parti des Jésuites en avait bon besoin pour se relever de Pascal, +faire peur aux Jansénistes. Mais le nerf et l'autorité morale leur +auraient trop manqué. Il y fallait deux choses, des fous pour allumer +le feu, et un fou à brûler. Leurs amis, les Illuminés, pouvaient +procurer l'un et l'autre. Une rare circonstance, c'est que le +Parlement, désolé de sa guerre au pape, était prêt à donner la main +aux Jésuites mêmes, s'il le fallait, pour se laver de son impiété et +glorifier la religion. Cela se fit ainsi. Cette chose énorme, et +incroyable alors, s'exécuta par ce triple concert. Le doux parti +mystique, la sainte cabale des bonnes dames, fit la chasse et prit la +victime; le Parlement brûla; les Jésuites profitèrent.</p> + +<p>Il faut rendre à chacun selon ses œuvres. La gloire en est à +l'hôtel de madame de Richelieu (Anne Poussart), à son intendant +Desmarets, le charmant directeur.</p> + +<p>Il y avait, dans un grenier de l'île Saint-Louis, un voyant qui +s'appelait Simon Morin. Il voyait et prophétisait depuis vingt ans sur +le pavé de Paris. Ses doctrines ne différaient en rien de celles de +Desmarets. Comme lui, il croyait que le saint, l'homme anéanti en +Dieu, se déifie, donc <i>devient impeccable</i>. Dangereuse doctrine. Mais +il ne la portait pas, comme lui, jusqu'au fond des couvents, il ne +l'imposait pas à des <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> filles enfermées, souffrantes, de molle +obéissance, qui font vœu de ne pas vouloir. Il était marié et avait +des enfants. Ses disciples étaient des gens libres, deux prêtres, deux +dames veuves (la Malherbe et la Chapelle), tous d'âge et de position à +se diriger librement.</p> + +<p>Morin avait été persécuté souvent, et souvent enfermé, parfois à la +Bastille, et parfois aux fous de Bicêtre, souffrant en grande +patience, et favorisé de plus en plus de célestes visions. Ses +pensées, imprimées (1647), sont fort troubles, au total, d'un pauvre +esprit, mais simple et doux. Il a fait quelquefois de très-beaux vers, +un sublime et profond: «Ne sais-tu que l'amour change en lui ce qu'il +aime?»</p> + +<p>De plus en plus, il se sentit changé; il aperçut que l'âme de Jésus +était devenue la sienne. Il commença à croire qu'on avait bien assez +longtemps pensé à la mort du Christ et à l'<i>état de grâce</i> où cette +mort nous appelle, que le nouveau Jésus peut faire un pas de plus et +mettre ici l'<i>état de gloire</i>, autrement dit, le paradis.</p> + +<p>Cette illusion messianique, qui revient souvent dans le Moyen âge et +que nous avons vue naguère dans l'honnête et très-pur Messie polonais, +est chose naturelle à l'homme. Qu'on lui pardonne de sentir Dieu en +lui.</p> + +<p>Trois mois avant la mort de Mazarin, Morin, voyant que le roi allait +régner, crut de son devoir de lui notifier aussi son propre avénement +en sa qualité de Jésus. Il lui jeta dans son carrosse un opuscule +intitulé: «Avénement du Fils de l'homme.» C'était le <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> moment +où Desmarets, dans ses «Délices de l'esprit,» venait de se poser en +prophète, en révélateur. Si Morin était le Messie, il se voyait +subordonné, ne pouvait plus être qu'Élie, saint Jean, ou +Jean-Baptiste. Cela était humiliant.</p> + +<p>Lui-même a raconté la persévérance admirable, la trame habile de +mensonges, de perfidies, de faux serments, par lesquels il réussit à +perdre le nouveau Messie, égalant, surpassant l'apôtre du diable, +Judas.</p> + +<p>Par deux fois il lui jura qu'il était son disciple, le salua Messie. +Morin le serra dans ses bras, contre son cœur, crut sentir son +saint Jean. Il lui dit tout, et des choses qui n'étaient pas trop +folles: qu'il voyait venir le règne enfin de Dieu le Père, que le roi +n'était pas celui qui ferait les œuvres de Dieu, parce qu'il +portait en lui l'âme de Mazarin. Ce mot fut un trait de lumière pour +Desmarets. Il vit par où il pouvait perdre son maître. Il fit causer +les femmes en son absence, et la dame Malherbe, interrogée par lui, +dit ce qu'il désirait: «Que, si le roi ne se convertissait, <i>il +faudrait qu'il mourût</i>, et que Dieu agît par son fils.» Desmarets n'en +voulait pas plus. Avec cela, il court aux Jésuites et au Parlement; il +a trouvé un homme qui veut <i>que le roi meure</i>, et Morin est un +Ravaillac (23 mai 1662).</p> + +<p>Il y avait six ans à peine que le Parlement avait déjà jugé Morin, et +bien jugé, le traitant comme fou. Il fallait obtenir que ce grand +corps se déjugeât, se démentît, le déclarât raisonnable, responsable +et digne du supplice. On y travailla fort longtemps. L'accusation +<span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> était à deux tranchants; l'idée de régicide qu'on y mêlait, +absurde et sotte, la rendait pourtant redoutable. On n'osait y +répondre. Ceux qui l'eussent trouvée ridicule craignaient qu'on ne +leur dît: «Vous faites bon marché de la vie du roi.»</p> + +<p>Le roi était judicieux. Il eût empêché cet acte hideux, s'il eût eu +près de lui quelqu'un qui l'avertît et lui fît voir la chose. Mais ses +ministres, en ce qui semblait toucher sa personne, n'eussent jamais +desserré les dents. Sa mère, bien moins; elle était au fond de la +cabale. Les femmes pouvaient beaucoup sur le roi, quelque dur qu'il +fût pour celles qu'il aimait. Elles seules eussent pu, à tels moments, +glisser un mot d'humanité, faire un peu contre-poids à la férocité +dévote. C'est alors qu'on put voir combien la cabale gagnait à ce que +le roi n'eût de maîtresse qu'une jeune sotte, timide à l'excès, perdue +dans son amour et ne sachant rien autre, ne voulant rien savoir, ne se +mêlant de rien. Si le roi fût resté sous l'influence de Madame, +celle-ci aurait pu lui donner un conseil, lui parler au moins pour sa +gloire.</p> + +<p>Légère en galanterie, elle ne l'était point en affaires. Elle y était +sensée, loyale. Par deux fois elle avait conseillé très-bien les deux +rois.</p> + +<p>Dans l'affaire de Fouquet, elle dit à Louis XIV qu'il s'abaissait en +faisant à Fouquet l'honneur de le craindre, en allant à cent lieues +arrêter un homme qu'on pouvait arrêter ici (La Fayette).</p> + +<p>Et, dans une autre affaire plus délicate, quand Louis XIV racheta +Dunkerque aux Anglais, Madame écrivit à son frère que cela le +perdrait dans l'opinion <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> (Motteville). Ce rachat, utile à la +France sans doute, lui était cependant funeste dans l'avenir. Il +recommençait la ruine, la démolition des Stuarts, nos vrais agents en +Angleterre et nos instruments naturels. Ainsi Madame conseilla +loyalement pour l'un et pour l'autre.</p> + +<p>Mais, au moment où nous sommes ici, on avait habilement séparé le roi +et Madame, séparé et brouillé, occupant l'un de la Vallière et l'autre +du comte de Guiche.</p> + +<p>Le roi craignait et détestait l'esprit. Si la Vallière le retint, le +reprit, c'est que c'était une pauvre fille, toute nature, toute +passion, tout orage, un jouet vivant dans ses mains. La chaleur du +sang plébéien (elle n'était guère noble par sa mère) fondit un moment +la glace royale. Il vit avec surprise tant d'amour, tant d'honnêteté, +de remords. Cela le charmait. Il prit goût à ses larmes. Et il les +renouvelait sans cesse. Tantôt c'étaient des jalousies, feintes ou +vraies. Tantôt des tyrannies. Plus elle était pudique, plus elle +souffrait de blesser la reine ou Madame, sa maîtresse, plus le roi la +trouvait touchante et jolie de sa honte. Il avait avec elle des +rendez-vous furtifs. Mais, en même temps, il la forçait de paraître +avec une parure royale. Il l'entretenait des heures entières chez +Madame, dans un cabinet tout ouvert, prolongeant à dessein cette +situation cruelle, et le déplaisir de Madame, et le supplice de la +Vallière qui n'osait pas pleurer.</p> + +<p>La situation de Madame était fort triste. Nous la connaissons tout +entière par elle-même. Elle a fait tout écrire sous ses yeux par +madame de La Fayette, ses <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> fautes même, autant que la décence +le permet. Ce sont celles qu'on peut attendre d'une princesse de +dix-huit ans, née en pleine corruption, en pleine intrigue, n'ayant +jamais eu d'autre exemple, ni de culture que des romans, mais avec +cela d'un cœur doux et charmant et qui ne sut jamais haïr. Dans ce +très-beau récit, modeste, mais bien transparent, on voit les chutes de +Madame, mais en même temps le noir complot qui se fit pour la faire +tomber. Le grand parti dévot, le tartufe de religion, lui avait fait +perdre crédit. Un tartufe d'amour l'humilia, faillit la faire mourir, +un moment l'annula, au moment même où sa douceur eût pu balancer près +du roi la fureur du parti dévot.</p> + +<p>Le triste et honteux mariage de Madame avec cette fille fardée, +minaudière et coquette qu'on appelait Monsieur, constituait une lutte +bizarre, étrangement immorale. Cela faisait deux petites cours +jalouses. Les jolis jeunes gens qu'aimait Monsieur devaient se +décider. Son premier favori, Guiche, laissa Monsieur pour Madame. Plus +tard, un autre, le chevalier de Lorraine, opta contre Madame, prit +Monsieur, la honte et l'argent.</p> + +<p>Quand le roi la quitta pour la Vallière, Madame, enceinte et triste, +se laissa consoler par une autre délaissée, Olympe Mancini, celle que +le roi avait cédée à Vardes. Ce don Juan espion, qui n'était pas fort +jeune, éclipsait tous les jeunes par l'agrément, l'adresse, les tours +de chat, les petites noirceurs. Olympe l'accepta, espérant par leur +ligue faire sauter la Vallière, abaisser, avilir Madame, et la rendre +impossible dans l'avenir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> Si on pouvait d'abord obtenir de la princesse qu'elle chassât +la Vallière, celle-ci, comme un lièvre éperdu qui se réfugie dans les +jambes du chasseur, se fût laissé mener chez Olympe, qui l'aurait +achevée, égarée, effarée, et, de gré ou de force, jetée dans quelque +affreux faux pas.</p> + +<p>Madame était bien autrement fine, d'ailleurs, si maladive, et (malgré +ses yeux pleins d'amour) peu amoureuse. Elle ne donnait guère prise. +Mais elle s'ennuyait, aimait à rire, surtout de Monsieur. On savait +tout cela par une certaine Montalais, une de ses filles, qui l'amusait +quand elle était au lit, et qui était en même temps confidente de la +Vallière. La Montalais divertissait Madame surtout en lui parlant des +folies du duc de Guiche. Ce qui l'amusait dans l'affaire, c'est que +Monsieur y perdait Guiche et s'en désespérait.</p> + +<p>Guiche avait vu dans mademoiselle Scudéry et ailleurs qu'un héros de +roman ne peut écrire à la dame de ses pensées moins de quatre lettres +par jour. La Montalais en lisait quelque chose à Madame, qui en avait +bientôt assez et s'endormait, de sorte que, pour se faire lire, Guiche +assaisonna ses soupirs de ce qu'elle aimait bien mieux, de +plaisanteries sur Monsieur, enfin de traits hardis qui allaient au +ciel même, au Dieu d'alors, au roi, jusqu'à dire que c'était un +fanfaron et un dieu de théâtre. Madame était un libre esprit et cette +impiété l'amusait.</p> + +<p>Mais dans les romans de l'époque, les héros n'écrivent pas toujours. +Ils parlent, trouvent moyen de pénétrer chez leur princesse sous mille +déguisements. Donc, un matin, la Montalais amène chez Madame une +<span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> diseuse de bonne aventure, fort embéguinée; c'était Guiche.</p> + +<p>Madame de La Fayette assure qu'il n'y avait amour ni d'un côté ni de +l'autre. Mais la chose était à la mode. Lauzun allait partout suivant +la sœur de Guiche, déguisé en vieille, en valet. Ici surtout on ne +pouvait guère penser à mal. Car Madame était au plus bas; ses médecins +disaient qu'elle n'avait pas beaucoup à vivre. Pour Guiche il n'y +voulait que le péril, la vanité d'avoir aimé si haut. Jamais, en toute +sa vie, il ne fut amoureux que de lui-même. Molière l'a pris tout vif +dans ce fat (du <i>Misanthrope</i>), l'homme si content de lui et si +futile, qui perd le temps à se mirer et cracher dans un puits. +Moquerie amère du puissant mâle à ce sylphe de cour, aimable papillon +sans tête, qui ne fit rien que voltiger.</p> + +<p>Cette folie n'eut pas moins un effet sérieux. La Montalais la conte à +la Vallière, sous le secret. Mais celle-ci avait promis au roi de +n'avoir pas de secret. Elle est embarrassée. Comment trahir Madame? +comment cacher quelque chose au roi? Il vit qu'elle cachait quelque +chose. Elle refuse de le dire. Il est dans une colère épouvantable. La +Vallière, désespérée, veut mourir, s'enterrer au couvent de Chaillot. +Elle y court, mais on n'ose la recevoir. Elle reste au parloir couchée +par terre, hors d'elle-même. Le roi vient, en tire ce qu'il veut. Il +court en accabler Madame, toute malade qu'elle est, lui reproche +l'aventure de Guiche. Et l'on fait partir celui-ci.</p> + +<p>Restaient ses lettres dangereuses, ses moqueries du roi. Madame +craignait plus que la mort qu'il n'en eût <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> connaissance. Vardes +trouva moyen de les avoir, et dès lors, Madame est à la discrétion de +Vardes et d'Olympe. Ils peuvent la perdre ou s'en servir. Ils la font +d'abord leur complice. Sous ses yeux, ils écrivent une lettre anonyme +à la reine où on lui conte les amours du roi. Le hasard voulut que la +lettre parvint au roi même. Il la montra à Vardes, qui accusa d'autres +personnes, que le roi chassa de la cour. Le roi avait confiance en +lui. Vardes lui disait chaque jour que le cœur de Madame était tout +à son frère, qu'elle le conseillait contre nous. Mais il ne disait pas +que lui, Vardes, avait persuadé à Madame que le roi ne l'aimait pas, +et qu'elle devait d'autant plus s'appuyer sur Charles II.</p> + +<p>Chacun voyait la disgrâce où Madame tombait, le froid mortel du roi. +Vardes, par d'ingénieuses calomnies, trouva moyen de l'isoler, de +faire partir tous ses amis. Alors, on put oser davantage contre elle. +On la tenait par ses lettres qu'elle eût voulu ravoir. Vardes les +promet, mais si Madame les veut, c'est chez Olympe, dans cette maison +suspecte et ennemie, qu'il pourra les lui rendre. L'historien de +Madame n'en dit pas plus, ne donne pas les conditions du traité. Ce +qui prouve qu'elles furent dures et étranges, c'est l'insolence que +Vardes montra dès ce jour-là.</p> + +<p>La vanité de Vardes fut impitoyable et féroce, autant qu'Olympe +pouvait le désirer. Pour lui, le succès en amour était d'humilier et +de désespérer. Toute sa vie se passait à cela. Naguère il avait +désolé, perdu, mis pour jamais en deuil la belle madame de Roquelaure, +qui n'en put relever. Plus tard, à cinquante ans, il séduisit <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> +une demoiselle de vingt. Ce fut pour la briser de même. Elle mourut de +désespoir. On en fit une pièce qui eût dû le rendre exécrable. Ce fut +tout le contraire. Madame de Sévigné y pleura, mais en rit. Elle cache +mal son admiration pour un si charmant scélérat.</p> + +<p>Ici, vraiment, la chose était honteuse et douloureuse. C'était la +perfidie, la méchanceté calculée qui insultait, je ne dis pas la +princesse, mais la première femme de France par la grâce et l'esprit, +une personne si bonne et si douce. D'autant plus glorieux, Vardes +illustra la chose, fit voir qu'il disposait de Madame, la faisait +aller comme il voulait. Il lui donna rendez-vous au lieu le plus +public, au parloir de Chaillot, l'y fit attendre et ne daigna y venir.</p> + +<p>Le roi, pendant ce temps, de plus en plus brouillé avec Madame, las +par instants de la Vallière, était revenu à une demoiselle de la Mothe +qu'Olympe voulait lui donner. C'était sa préoccupation pendant le +procès de Morin et la querelle de Rome. Mais il en eut encore une +autre. Au printemps de 1663, il prit la rougeole et fut un moment +très-malade. Grand avertissement du ciel, blessé sans doute de cette +guerre impie et des amours du roi. Lui-même se crut près de mourir, +prit peur, fut brusquement dévot,—à ce point qu'au lieu de créer un +conseil de régence dans la ferme main de Colbert, il lâchait tout, et +donnait le Dauphin au dévot prince de Conti, radoteur avant l'âge, qui +(dit l'évêque Cosnac) avait les os gâtés et mourut de la syphilis.</p> + +<p>Le Parlement avait beau jeu, dans cette détente, pour faire un grand +coup de sa tête et se montrer terrible. <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> On avait ri un peu de +lui depuis la Fronde. Mais il n'y eut plus de quoi rire. Les familles +parlementaires avaient été durement humiliées par Colbert. Sa chambre +de justice avait frappé la dynastie des Guénégaud (apparentés +très-haut dans la noblesse). L'un d'eux avait eu le désagrément d'être +condamné comme voleur, gracié, mais en faisant amende honorable et +recevant sa grâce à genoux. Grande douleur pour toute la robe, plus +encore au parti des saints, aux Guénégaud, Albret, Richelieu, +Lamoignon, tous parents et amis. La magistrature avait vraiment besoin +de se relever par la terreur.</p> + +<p>L'arrêt avait été prononcé dès le 20 décembre 1662. Il ne fut confirmé +que le 13 mars 1663, pendant la maladie du roi. Il était tel: <i>Morin +brûlé vif</i>, deux prêtres ses disciples aux galères, la dame Malherbe +flétrie, fouettée sur l'échafaud, et fouettée <i>nue</i>. Choquante +addition, inusitée, qui témoignait honteusement de la fureur des +juges. Morin n'en appela pas. Il avait toujours dit: «Je ne demanderai +pas à Dieu <i>qu'il détourne de moi ce calice</i>.» La pauvre Malherbe +appela en vain.</p> + +<p>Un demi-siècle s'était écoulé depuis le bûcher de Vanini, et il y +avait eu un grand changement dans les mœurs. Une si haute culture, +une cour si élégante, un monde si poli, l'excès même et le ridicule de +la politesse amoureuse dans les livres à la mode (des Scudéry et +autres), tout cela rejetait bien loin l'idée de ces horreurs du Moyen +âge. C'était précisément l'année où un illustre voyageur commençait à +réunir chez lui les savants, les observateurs, les <i>curieux de la +<span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> nature</i>. Glorieux berceau de l'Académie des sciences. Cette +année, le grand Swammerdam, le Galilée de l'infini vivant, fit à Paris +l'honneur insigne d'y apporter sa découverte, qui montrait la vie dans +la vie, l'atome organisé contenant d'autres organismes, et cela sans +fin, sans repos, sans autres bornes que la faiblesse de nos sens et +l'imperfection de l'optique. Abîme ouvert aux profondeurs de Dieu!</p> + +<p>Morin était un pauvre fanatique. Mais, dans la mort, il ne se montra +pas indigne des penseurs qui, avant lui, honorèrent le bûcher. +Giordano Bruno avait dit: «Vous tremblez plus à dire la sentence que +moi à l'entendre.» Et Vanini: «Jésus sua du sang, et je meurs +intrépide.» Morin se contenta de répondre à l'insulte avec une ferme +douceur. L'Italien Mariani, qui était alors à Paris, se trouvait là +(<i>Curiosités de la France</i>, Venise, 1676). La joie sauvage des juges +était telle, telle leur ivresse du sang, que le président Lamoignon ne +put s'empêcher de dire à cet homme qui allait mourir: «Il n'était pas +écrit que le nouveau Messie dût passer par le feu.» À quoi Morin +répliqua, avec présence d'esprit, par ce verset du Psaume <span class="smcap">XVI</span>: +«Seigneur, tu m'as éprouvé par le feu. Mais on n'a pas trouvé +l'iniquité en moi.» (14 mars 1663).</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> CHAPITRE IV<br> +<span class="smaller">MOLIÈRE ET MADAME<br> +1663-1665</span></h2> + +<p>Le roi se rétablit heureusement. Autrement la cruelle victoire gagnée +par le parti dévot ne se fût pas arrêtée à la mort de Morin. L'homme +le plus en péril certainement était Molière qui, dans une comédie +récente, l'<i>École des femmes</i>, s'était moqué de l'enfer. Cette pièce +avait été jouée le 26 décembre 1662, six jours après la première +condamnation de Morin, mais elle eut un succès immense, et le plus +grand que l'on eût vu depuis le <i>Cid</i>. Le public ne s'en lassait pas, +la demandait et redemandait avec fureur. Molière ne pouvait l'arrêter, +sans paraître avoir peur et s'accuser lui-même. On la joua des mois +entiers, on la joua en mars pendant l'exécution. Chaque soir, cette +terrible comédie, qui blessait, disait-on, tout ce qui doit être +<span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> respecté, famille, morale, décence, religion, revenait irriter +les haines, donner prétexte aux cabales qui poursuivaient Molière, +dévots, précieuses, et savantasses, la fade littérature du temps.</p> + +<p>La maladie du roi eut l'effet singulier que les beaux de la cour, les +jeunes et les brillants qui servaient et imitaient ses galanteries, se +portèrent où le vent soufflait, glissèrent à la dévotion. Ils +n'avaient pas l'audace de se faire brusquement dévots. Mais, comme +transition, ils aidèrent les dévots, et se mirent à déblatérer contre +la pièce impie. Ils n'en attaquaient pas encore l'impiété, mais la +grossièreté, l'indécence. L'élégance de cour affectait le dégoût de +cette langue forte et hardie, de cette franche plaisanterie, +bourgeoise, si l'on veut, mais le vrai génie de Paris, qui prenait sa +revanche et emportait Versailles. Les marquis s'indignèrent. L'esclave +la Feuillade, ce chien qui voulut être enterré comme un chien, aux +pieds du maître, brilla par sa colère. Il crut flatter le roi, et sans +doute aussi les dévots.</p> + +<p>Grande surprise: le roi un matin est guéri, et se lève. Il se retrouve +mieux portant que jamais, le même, jeune et fort, gaillard, galant. Il +le prouve à l'instant. Le triomphe de la cabale, l'affreuse exécution +avait eu lieu le 14 mars. Et le 19, la Vallière est enceinte. Elle +l'avait craint extrêmement. Mais dans ce retour à la vie, le roi mit +de côté les ménagements et pour elle et pour l'opinion, brava tout, se +moqua de tout.</p> + +<p>Il trouva fort mauvais qu'on osât critiquer une pièce écrite par un +homme de sa maison. Molière <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> avait l'honneur d'être valet de +chambre tapissier du roi. Il lui permit de se défendre. De là la +<i>Critique de l'École des Femmes</i>, où les marquis figurent de façon +ridicule. Cela plut fort au roi, qui, justement alors, était excédé +des étourdis qui l'entouraient, allaient sur ses brisées. À ce point +qu'une nuit, allant chez une dame, il trouva que Lauzun l'avait +prévenu et lui fermait la porte au nez.</p> + +<p>Donc, cette année, 1663, il fit une Saint-Barthélemy des marquis, non +sanglante, bien entendu. Il mit Lauzun à la Bastille, avec ce mot: +«Pour avoir plu aux dames.»</p> + +<p>Guiche s'était sauvé en Pologne. La Feuillade, comme on va voir, +partit aussi. Vardes, peu à peu démasqué, commençait à être connu du +maître, et il eût fait une fin tragique, si Madame n'eût été la +clémence même.</p> + +<p>Elle reprenait peu à peu près du roi. Et, quoique les femmes maladives +eussent peu d'attrait pour lui, il l'avait fort admirée, comme tout le +monde, aux bals de l'hiver. Sa danse était une chose surprenante, dit +Cosnac; elle n'était qu'esprit, «et jusqu'aux pieds.» La grossesse de +la Vallière fit de plus en plus ménager Madame chez qui elle était, et +qui (sans le paraître) eut soin de sa rivale. Madame lui donna pour la +crise un pavillon solitaire et commode qui se trouvait dans le jardin, +vaste alors, du Palais-Royal. Les portes mystérieuses de ce jardin +permettaient les secours, les visites de médecin, celles du roi +peut-être. Mais cet état touchant de la Vallière et ses souffrances le +reportaient cependant vers d'autres distractions. La nullité <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> +de sa maîtresse lui faisait apprécier Madame, et il l'admirait de plus +en plus.</p> + +<p>Elle fit une chose bien habile. Ce fut de se remettre au roi de tout, +de se fier à lui, de le prendre pour confident, j'allais dire, +confesseur. Elle lui mit en main ses relations. Le roi fut fort +touché. Il haït d'autant plus ces audacieux, ces étourdis, ces +traîtres. Il ne faut pas s'étonner des attaques de Molière contre les +marquis.</p> + +<p>Un hasard singulier se trouvait avoir uni les destinées de Molière et +de Madame. Les triomphes de l'une furent les libertés de l'autre. Des +dédicaces de Molière, qui sont souvent des plaisanteries, une est fort +sérieuse, attendrie, et elle est en tête de la pièce bouffonne et +douloureuse où il dit son cœur même, la torture de sa jalousie, +l'<i>École des Femmes</i>, dédiée à Madame. C'est son cœur qu'il met à +ses pieds.</p> + +<p>Reprenons d'un peu haut, le mystère, sinon honorable, au moins cruel, +de la vie du grand homme.</p> + +<p>Les <i>Fâcheux</i>, faits pour la fête de Vaux et dont le roi avait, +disait-on, inspiré une scène, montrèrent Molière en grand crédit, et +firent de lui un personnage. Une de ses actrices, la Béjart, était sa +maîtresse. Elle n'était pas jeune. Elle pouvait prévoir qu'un homme +ainsi posé et dans la force du génie, lui échapperait. Elle voulut +l'avoir pour gendre. Elle avait une jolie petite fille que Molière +aimait tendrement et comme un père.</p> + +<p>De qui était-elle née? dans le pêle-mêle de la vie de théâtre, la +Béjart, très-probablement, ne le savait pas bien au juste. Ce qui est +sûr, c'est que l'année 1645, <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> où naquit la petite, était celle +où Molière devint un des amants de la mère. En 1661, elle avait seize +ans, Molière quarante. Il l'avait élevée. Que dirait le public de voir +changer les rôles, de voir l'enfant, par lui régentée ou grondée, +devenir tout à coup madame Molière? La Béjart ne s'arrêta pas à cela. +Sa cupidité l'emporta. Molière, dans la vie infernale de travail et +d'affaires qu'il menait à la fois, ne disputait guère avec elle. Il +avait plutôt fait d'obéir que de guerroyer. C'est un effet aussi de ce +violent et terrible métier, lorsque (comme Shakespeare et Molière) on +est en même temps auteur, acteur et directeur. On vit d'illusion, on +sait à peine si l'on veille ou l'on songe. État bizarre qui jette +l'âme aux hasards de la fantaisie.</p> + +<p>Dans cette fête de Vaux, fatale à tant de gens, où la Vallière perdit +l'esprit, la féerie des eaux jaillissantes, nouvelle alors et inouïe, +avait mis tout le monde hors du réel, dans le pays des rêves, quand +d'une coquille qui s'ouvrit brusquement, vive et svelte jaillit la +naïade, une enfant héroïque, qui dit les vers «Au plus grand roi du +monde.» Beaucoup furent saisis et ravis, et Molière plus qu'un autre, +et il tâcha de croire ce que la Béjart lui disait.</p> + +<p>Le théâtre n'est pas sévère, et la cour l'était moins. Les Condés, les +Nevers étaient ouvertement amoureux de leurs sœurs. Le roi, +beau-frère de madame Henriette, passait pour son amant. Le mariage +étrange de Molière ne pouvait déplaire à Madame. La chose était +hardie, mais ne pouvait lui nuire en cour. Ces pensées, peu morales, +agirent sur la Béjart et sur Molière peut-être qui voulait plaire +pour être fort, libre de <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> tout dire au théâtre, sous la +protection de Madame et du roi.</p> + +<p>Ce qui porterait à croire que la Béjart savait Molière père de +l'enfant, c'est qu'elle prétendait faire un mariage nominal, faire sa +fille épouse en titre et héritière, la retenir chez elle, et rester la +vraie femme. Arrangement ridicule que Molière supporta neuf mois, et +qu'il eût supporté toujours. Mais la petite madame de Molière +n'entendait nullement rester à jamais sous sa mère. Elle rompit sa +chaîne, un matin, alla s'établir dans la chambre de son mari, en prit +possession et l'obligea de la prendre au sérieux.</p> + +<p>Il en était jaloux, même avant. Il en a versé la douleur dans son +chef-d'œuvre de l'<i>École des Femmes</i>, l'œuvre la plus +personnelle qui soit sortie de son génie.</p> + +<p>La <i>Critique</i>, plutôt la défense, qu'il en fit avec l'aveu du roi +(juin 1663) exaspéra les marquis. La Feuillade, rencontrant Molière, +court à lui et l'embrasse, mais en lui frottant le visage contre ses +boutons de diamant, et répétant le mot attaqué de la pièce: «Tarte à +la crème! Molière, tarte à la crème!» Faire cet affront à un homme du +roi dans le palais du roi, c'était risquer beaucoup. La Feuillade fit +comme les autres; il partit comme volontaire dans les armées de +l'Empereur.</p> + +<p>Les dévots aussi bien que les marquis étaient en pleine déroute. Le +roi frappa le pape (juillet), il saisit Avignon. Et il fit au clergé +une douleur plus amère encore. <i>Il défendit les enlèvements +d'enfants.</i> Il ordonna de rendre à leurs familles ceux qu'on tenait +dans les <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> couvents (sept. 1663). Tout le parti, Jésuites et +Jansénistes, indifféremment, pleura et jeûna, prit le deuil et cria à +la persécution. Il se crut au temps de Dioclétien. Les évêques +allèrent trouver le chancelier, lui dirent que c'était une barbarie, +qu'à cet horrible édit de tolérance <i>ils ne se soumettraient jamais</i>.</p> + +<p>Mais d'où venait le mal? De ce que le roi certainement n'écoutait plus +ses confesseurs. Et d'où venait cela? De ce que son retour à Madame le +brouillait avec eux. Tout le mal était là. Comment l'en avertir, lui +inspirer du moins la crainte de l'opinion? Au temps du roi Robert, on +eût procédé hardiment par voie d'excommunication, et le roi, interdit, +exclu du monde et rejeté des hommes, eût mangé seul avec ses chiens. +On fit ce qu'on pouvait; on frappa, non le roi, mais à côté du roi, +sur son Molière. Le petit monde du service, gens de la bouche, etc., +déclarèrent que leur conscience ne leur permettait pas de manger avec +ce valet de chambre comédien. Cela dit haut (et sans doute bas, +l'accusation d'inceste). Le roi fut étonné, irrité. En présence de la +conscience, il s'arrêta pourtant. Mais Molière fut vengé. Le roi, par +une pension, l'adopta comme un homme à lui, et il le fit manger chez +lui dans sa propre chambre à coucher. Il y avait toujours une volaille +qu'on y mettait le soir, en cas qu'il eût faim, et qu'on appelait son +<i>en cas</i>.</p> + +<p>Il était bien loin de quitter Madame. Elle avait rompu avec Guiche, et +elle avait hardiment chargé le roi de la rupture. Il fut ravi, se crut +sûr d'elle, et elle eût tout son cœur.</p> + +<p>Mais il était sujet aux jalousies rétrospectives. Il <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> avait +fort tourmenté la Vallière pour une vieille affaire d'un premier +amour. De plus en plus il haït Vardes pour Madame. C'est, je crois, +pour ce marquis de Vardes, pour Guiche, pour Marsillac, pour tous ceux +qui avaient aimé, courtisé, admiré Madame qu'il prit par devant elle +une vengeance, la joie d'une pièce où ils furent bâtonnés de la forte +main de Molière.</p> + +<p>Molière, s'il n'eût agi pour la vengeance de son maître, n'eût pas +hasardé le prologue où le marquis dans l'antichambre fait le pied de +grue avec les valets, puis la formule dure qui est restée: «<i>Le +marquis</i> est aujourd'hui le plaisant de la comédie. Et, comme dans les +comédies anciennes, on voit toujours <i>un valet</i> bouffon qui fait rire, +de même maintenant il nous faut <i>un marquis</i>.»</p> + +<p>Jamais la cour ne fut plus bas, le roi plus haut, plus libre, plus +hardi, méprisant plus l'opinion. Cinq ou six jours après cette +flagellation de ses anciens amants, Madame devint enceinte (16 octobre +1663). Elle était reine alors, et serait restée telle, si sa misérable +santé ne l'eût anéantie presque l'année suivante.</p> + +<p>La Vallière, avancée alors dans sa grossesse, était pourtant en +baisse. Elle accoucha (19 déc. 1663). Mais, bien loin que le roi +reconnût l'enfant, Colbert le fit prendre secrètement au pavillon +mystérieux du jardin et le fit baptiser sous un faux nom à une petite +église de la rue Saint-Denis.</p> + +<p>Fait très-inaperçu. On ne voyait que Madame et la guerre au pape. Le +roi, réellement, préparait une armée; il avertit le pape qu'on +marcherait sur Rome, si, le 15 février, il n'avait pas cédé. Il +devait, comme <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> amende, rendre Castro à notre allié, le duc de +Parme. Il devait envoyer ses deux frères et deux cardinaux. Il avait +fait pendre des Corses; il dut de plus casser la garde corse, déclarer +ce peuple incapable de servir l'Église, enfin éterniser le souvenir de +l'événement par une pyramide qui rappellerait moins le crime des +Corses que l'humiliation du Saint-siége.</p> + +<p>Le 12 février, le pape s'humilia. Le 28, le roi et Madame, pour faire +pièce au parti dévot, firent à Molière l'honneur d'être parrain, +marraine, de son premier enfant. Solennelle justification de Molière? +Le roi eût-il voulu tenir sur les fonds le fruit de l'inceste? <i>Siluit +terra.</i></p> + +<p>Molière préparait autre chose. Il ne s'endormait pas. Dès que le nonce +et l'ambassade du pape furent à Paris, il eut audience du nonce, et +mit à ses pieds humblement l'ébauche d'une pièce qui s'appelait +<i>Tartufe</i>.</p> + +<p>Molière avait observé que certaines gens, laïques, sans caractère et +sans autorité, sous ombre de piété, se mêlaient de <i>direction</i>, chose +impie et contraire à tout droit ecclésiastique. Ces intrus, +intrigants, hypocrites, usurpaient le spirituel, pour s'emparer du +temporel, autrement dit du bien des dupes.. (On a vu que Desmarets +était intendant de madame de Richelieu, et disposait de tout chez +elle.) Rien ne pouvait servir la religion plus que de démasquer ces +<i>directeurs laïques</i>.</p> + +<p>Le légat fut édifié, et vit bien qu'on l'avait trompé en disant que +les gens du roi étaient ennemis de l'Église. Muni de son approbation, +Molière eut sans <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> difficulté celle des prélats ultramontains +qui se réglaient sur le légat. La pièce ne pouvait plus avoir pour +ennemis que de mauvais sujets suspects d'<i>illuminisme</i>, ou des +gallicans endurcis, des cuistres jansénistes. Molière expressément a +fait Tartufe <i>illuminé</i>. Il dit à son valet Laurent: «Priez Dieu que +toujours le ciel vous <i>illumine</i>.» C'est dire que, dans les trois +degrés de la vie mystique (<i>l'ascétisme</i>, <i>l'illumination et +l'union</i>), le valet est encore au second degré, <i>illuminatif</i>; mais +son maître est monté à la vie <i>unitive</i>; il est <i>uni</i> à Dieu, perdu en +Dieu, ainsi que Desmarets.</p> + +<p>Molière, pour se réconcilier les courtisans et faire passer <i>Tartufe</i>, +avait fait (ou fait faire) la <i>Princesse d'Élide</i>. La princesse <i>fille +des rois</i>, dans son intention, était évidemment Madame. Mais, par un +coup désespéré de la cabale, qui sans doute connaissait d'avance +<i>Tartufe</i> et en craignait l'effet, il y eut un revirement. Deux +complots furent tramés, l'un pour relever la Vallière, l'autre pour +perdre Madame. En haine de Madame, la simple fille, acceptée de la +cour, même des gens de la reine mère, est comme intronisée aux fêtes +de Versailles. Pour elle, on joue la <i>Princesse d'Élide</i> (8 mai 1664), +et les premiers actes du <i>Tartufe</i> (12 mai). Là, on obtient du roi ce +qu'on voulait; il ne trouve rien à dire à la pièce, mais la défend +<i>pour le public jusqu'à ce qu'elle soit achevée</i>. Le président +Lamoignon, dit-on, travailla fort à cela. Il y avait intérêt, comme +juge de Morin, et allié des dénonciateurs (de Desmarets-Tartufe).</p> + +<p>L'autre complot pour perdre Madame eut pour agent le scélérat de +Vardes. Il voyait sur la tête planer la <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> foudre. Il agit en +cadence avec la grande cabale. Il trompa Guiche encore et le fit +écrire à Madame, mais écrire chez lui, Vardes, qui remettrait la +lettre. Il la porta tout droit au roi, la lui montra, lui dit que +Madame le trahissait. Puis, se chargeant du rôle du tentateur Satan, +il porta la lettre à Madame. Elle vit heureusement le piége et refusa +la lettre. Alors il se mit à pleurer, se roula à ses pieds, fit des +serments terribles de sa sincérité, pleurant à chaudes larmes de ce +qu'elle refusait de se mettre la corde au cou.</p> + +<p>Sa rage fut telle qu'il ne put la contenir. Un mignon de Monsieur, le +chevalier de Lorraine, faisait la cour à une fille de Madame; Vardes +lui dit ce mot cynique: «Pourquoi tant courir la servante? Allez plus +haut, à la maîtresse. Cela sera bien plus aisé.»</p> + +<p>Un tel mot, d'un tel homme, avait grande portée. L'affront, enduré de +Madame, l'eût avilie, et auprès du roi même.</p> + +<p>Le maître qui se croyait si maître, dépendait fort pourtant du +ridicule, s'éloignait des moqués.</p> + +<p>Si Madame, cette fois, n'agissait, ils prenaient un ascendant +définitif; «ils allaient être sur le trône.» (La Fayette.)</p> + +<p>Mais voudrait-elle agir? Elle avait jusque-là épargné ses ennemis, +souffert et abrité la Vallière, leur pauvre instrument.</p> + +<p>Elle avait si peu de fiel qu'on pouvait croire que, comme son +grand-père Henri IV, elle ne sentait ni le bien ni le mal.</p> + +<p>Elle agit cependant.</p> + +<p>Elle obtint que le roi vînt chez elle à Villers-Cotterets. <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> +Elle y fit venir Molière, qui, pour la seconde fois, joua <i>Tartufe</i>.</p> + +<p>La cabale de la cour, qui était chez Madame avec le roi, forcée de +subir son triomphe, avertit l'autre, la cabale dévote, qui fit une +chose désespérée. On employa la reine mère, fort malade à Paris.</p> + +<p>On écrivit au roi qu'elle s'était trouvée très-mal. Il accourut.</p> + +<p>La malade lui fit la grâce inattendue de vouloir bien recevoir la +Vallière. Cela coûta beaucoup à la reine mère, elle en eut honte et +remords, en rougit devant ses domestiques. Mais les dames de haute +piété et de grande vertu, telles que madame de Montausier, déclarèrent +qu'elle avait bien fait. Et, ce qui est plus fort, on vint à bout de +le faire approuver de la jeune reine elle-même.</p> + +<p>Le roi ne resta pas près de sa mère ni près de la Vallière. L'attrait +de Madame était grand dans les fêtes d'automne, la saison harmonique +des grâces maladives.</p> + +<p>Elle était devenue enceinte l'autre année, 1663, au milieu d'octobre, +et elle avait accouché récemment, en juillet 1664.</p> + +<p>Cette fois encore, au même moment, presque à l'anniversaire, au milieu +du même mois d'octobre, elle eut le malheur d'être enceinte, sans être +remise encore, et au grand péril de sa vie.</p> + +<p>Grossesse fâcheuse en tous sens. Elle allait de nouveau être souvent +agitée, maigrir, pâlir, et baisser près du roi.</p> + +<p>Un beau champ pour ses ennemis, pour l'intrigue <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> de Vardes, +pour l'entremetteuse Olympe. L'année nouvelle arrivait menaçante, +incertaine, et la cour doutait.</p> + +<p>Molière ne douta pas. Si prudent, il fut intrépide, se déclara et +lança <i>Don Juan</i> (15 février 1665).</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> CHAPITRE V<br> +<span class="smaller">MOLIÈRE ET COLBERT—DON JUAN—LES GRANDS JOURS<br> +1665</span></h2> + +<p>Un portrait est au Louvre, un vigoureux tableau sans nom d'auteur. Il +illumine la petite salle où il est, comme une flamme. L'artiste, un +peintre secondaire, peut-être, mais ce jour-là en face d'un tel +original, s'est trouvé transformé. Ce visage est celui d'un grand +révélateur, et non pas moins celui d'un grand créateur, dont tout +regard était un jet de vie.</p> + +<p>La vigueur mâle y est incomparable, avec un grand fond de bonté, de +loyauté et d'honneur. Rien de plus franc ni de plus net. La lèvre est +sensuelle et le nez un peu gros. Trait bourgeois que le peintre a cru +devoir ennoblir avec quelque peu de dentelle. À quoi bon? on n'y +songe pas. L'intensité de vie qui est dans <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> cet œil noir +absorbe, et l'on ne voit rien autre. On en sent la chaleur, elle brûle +à dix pas.</p> + +<p>Ce portrait de Molière est placé à merveille, tout près de celui du +Puget. Ce sont les deux moments du siècle. Dans le premier (l'homme de +quarante ans), c'est l'élan, le combat, mais c'est l'espoir encore. +Dans le second, hélas! bien vieux, une longue habitude de souffrir et +de voir souffrir, un attendrissement maladif, ont plissé et ridé une +figure trop endolorie.</p> + +<p>Est-ce un contraste avec Molière? En celui-ci, volcan qui se dévore, +la souffrance, pour être au dedans, n'est pas moins transparente. Un +feu âpre en ressort qui rougit la peau, même au front. Tout médecin +dirait: «Voilà un homme d'énergie redoutable, mais qui touche à la +maladie.»</p> + +<p>C'est la force, la force tendue de celui qui saisit un objet +très-mobile, qui voit, surprend la vive occasion, ailée, légère et +sans retour. On dit parfois <i>fixer</i> pour <i>regarder</i>. Ici, c'est +très-bien dit. En regardant, il fixe. On sent que ses œuvres +profondes ont apparu pourtant dans l'incident d'un jour. Telles, +impossibles avant, furent impossibles après. Exemple, le <i>Tartufe</i>.</p> + +<p>Comparer Molière à Shakespeare, c'est insensé. Shakespeare n'a pas +vécu dans la chambre d'Élisabeth. Ce sublime rêveur vivait dans son +propre théâtre; quoique si occupé, il eut les loisirs de la fantaisie. +Molière fut partagé, tiraillé, entre ses deux rôles, mais avant tout +valet de chambre du roi, faisant le lit du roi, toujours sur ce +terrain de cour qui était un champ de bataille, attrapant le présent +de minute en minute, et devinant le lendemain.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> Ce grand effort dura sept ou huit ans, et Molière y périt. +Avant les <i>Précieuses</i>, improvisateur ambulant, il fait des canevas +pour sa troupe. Après le <i>Misanthrope</i>, c'est toujours un très-grand +artiste ou un puissant bouffon. Mais ce n'est plus notre Molière, +j'allais dire, le Molière de la Révolution, l'exécuteur des +hypocrites.</p> + +<p>Revenons au <i>Festin de Pierre</i>, à <i>Don Juan</i>, au Tartufe d'amour. Ce +qui saisit dans cette fresque, brusquée sur l'heure et pour l'heure +même, c'est l'audace de l'à-propos.</p> + +<p>Les Italiens venaient de jouer dans leur langue cette vieille pièce +espagnole. Molière se fit demander par sa troupe de faire un <i>Don +Juan</i> français. Hardi de ce prétexte, il intervint dans l'intrigue de +cour, et porta aux marquis le coup décisif et terrible.</p> + +<p>Molière y risquait tout; on ne pouvait savoir comment la crise +finirait. Madame, languissante de sa nouvelle grossesse, qui faillit +l'emporter, avait baissé, pâli. Olympe remontait. Vardes, pour +l'insulte à Madame, n'avait eu de punition qu'une petite promenade à +la Bastille, où toute la cour, marquis et belles dames, alla le +visiter.</p> + +<p>La pièce ne fut pas bien reçue. Le public fut de glace. Molière +persévéra, la joua quinze fois, quinze fois de suite la fit subir aux +courtisans. On regardait le roi, on s'étonnait. Mais Molière, mieux +qu'eux tous, vît la pensée du maître. Le 15 février, il joua ce qui +dut se faire au 30 mars. Que Vardes tînt cour à la Bastille, cela ne +plaisait pas au roi. Qu'il triomphât de sa disgrâce et d'avoir outragé +deux trônes, c'était exorbitant. Le roi tira de sa complice l'aveu de +leur <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> lettre anonyme et de leurs calomnies qui allaient jusqu'à +nous brouiller avec l'Angleterre. Vrai cas de lèse-majesté.</p> + +<p>Colbert, dès l'année précédente, avait annoncé une grande enquête +juridique qui se ferait par toute la France. Il eût voulu que le roi, +imitant ses ancêtres, montât à cheval, prît l'épée de justice, fît en +personne sa royale chevauchée contre les petits rois de province. Quoi +de meilleur, pour ouvrir cette grande scène de jugement, que de +frapper d'abord dans son palais, chez lui, sur <i>ses amis</i>, sur cette +cour flatteuse et moqueuse, sur le brouillon perfide qui s'était joué +du roi même?</p> + +<p>La cour, contre Molière, admira don Juan, le trouva parfait +gentilhomme. Il ment, il trompe, désespère celles qui l'aiment. À +merveille; les larmes, c'est l'aveu du succès. Il bat celui qui lui +sauve la vie... Mais c'est un paysan, on rit. Il est brave, c'est +l'essentiel, cela rachète tout. Brave contre l'enfer même, et l'enfer +a beau l'engloutir, il n'est pas humilié.</p> + +<p>Donc, nul effet moral. Molière semblait manquer son coup. Il n'avait +pas osé dégrader don Juan. Le roi même ne l'eût pas goûté. Il avait au +fond du faible pour la noblesse; malgré Colbert, il fit toute sa +Maison d'officiers nobles. Le don Juan escroc (du <i>Bourgeois +gentilhomme</i>), le don Juan espion, comme avait été Vardes, auraient +indisposé le roi contre la pièce. Molière, frappant moins fort, alla +bien mieux au but. L'intérêt que la cour montra pour don Juan ne +pouvait qu'irriter le roi, et sa justice n'en fut que plus sévère.</p> + +<p>Le 30 mars, la main du Commandeur, cette main de <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> pierre qui +avait muré, scellé Fouquet dans le tombeau, serra Vardes, l'enleva à +deux cents lieues, le plongea au plus bas cachot d'une citadelle. +Olympe fut chassée de Paris; on ferma son salon d'intrigante et +d'entremetteuse.</p> + +<p>Vardes resta là dix-huit mois, et n'en sortit que pour pourrir vingt +ans à Aigues-Mortes, vieux petit fort fiévreux. Il ne s'en tira pas +tant que vécut Colbert. Pour en sortir, il fit d'incroyables efforts +et les dernières lâchetés. Ce qui le peint au vif, c'est qu'ayant +enfin obtenu sa grâce, pour être souffert à Versailles, il eut le tact +de se faire mépriser. Il vint sous les habits du temps où il avait +quitté la cour. On rit, le roi aussi et il fut désarmé. «Sire, dit le +vieux bouffon, quand on déplaît à Votre Majesté, on n'est pas +malheureux seulement, mais ridicule.»</p> + +<p>Voilà ce qui manque au don Juan de Molière pour être vrai et +historique, la bassesse, la lâcheté. Les instructions de Colbert sur +les poursuites à faire contre les tyrans de province, ses enquêtes, +nous en apprennent bien plus. Là, don Juan, c'est le mangeur universel +du bien public, voleur hardi sur ses vassaux, apparenté aux juges et +spéculant sur les procès, etc.</p> + +<p>L'ordonnance de 1662 pour liquider les dettes des villes, apurer les +comptes de ceux qui en maniaient les fonds, fut un effrayant coup de +tocsin pour les privilégiés. Mazarin avait pris pour lui l'octroi des +villes, palpait leurs revenus; les notables, pour tout besoin +municipal, empruntaient à des conditions usuraires sans surveillance, +s'arrangeant en famille. Quand Colbert troubla ce bel ordre, un cri +immense de tous les <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> <i>honnêtes gens</i> de France monta au roi, et +des menaces même. Et comme cela eut lieu dans une année de famine, on +pensa faire sauter Colbert. Le petit peuple le soutint, se déclara +pour le ministre. Il eut sa récompense. Colbert, en deux années, +diminua la taille, l'impôt des pauvres gens, de huit millions.</p> + +<p>Une note brève, mais bien éloquente, qu'il donne au roi, met en regard +l'énorme changement qui se fit alors. En voici la substance:</p> + +<p><i>En septembre</i> 1661, le revenu était réduit à vingt et un millions, et +encore mangé pour deux ans; <i>aujourd'hui</i> (décembre 1662), en seize +mois, il a augmenté de cinquante millions.—<i>Alors</i>, le roi payait +vingt millions d'intérêts; <i>aujourd'hui</i>, pas un sou.—Alors, le roi, +dépendant des financiers, ne pouvait faire aucune dépense +extraordinaire; <i>aujourd'hui</i>, après son achat de Dunkerque, l'Europe +l'a vu si riche, qu'elle tremblait de lui voir acheter toutes les +places à sa convenance.—<i>Alors</i>, point de marine; elle était ruinée; +<i>aujourd'hui</i>, vingt-quatre vaisseaux viennent d'être construits, +lancés; on a préparé des galères, etc. Sous cette protection, le +commerce multiplie ses vaisseaux.—<i>Alors</i>, l'art et l'éclat, le luxe, +étaient chez les ministres; <i>aujourd'hui</i>, chez le roi. Le roi n'avait +pas huit mille francs pour l'embellissement des maisons royales. Il +vient d'y mettre de deux à trois millions.</p> + +<p>Ceci en décembre 1662. C'est l'affermissement de Colbert. Il disposa +du roi. Mais cette force, énorme à ce moment, eut pourtant un énorme +obstacle dans l'étroite union des privilégiés. Les instructions que +Colbert donna pour son enquête nous apprennent quatre <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> choses: +1<sup>o</sup> une forte partie de la noblesse n'est pas noble, ou ne l'est que +par privilége des charges judiciaires, financières ou municipales; 2<sup>o</sup> +les vrais nobles, les seigneurs, ont impudemment créé et inventé de +tout nouveaux droits féodaux que n'eurent jamais leurs pères; 3<sup>o</sup> les +deux noblesses, la noblesse d'épée avec la judiciaire ou municipale, +s'entendent pour reporter sur les pauvres le poids de l'impôt, pour +dilapider les fonds des villes, pour acheter à vil prix les biens à +leur convenance; 4<sup>o</sup> enfin, tous, et nobles et notables, trouvent +moyen de faire des biens de l'Église un supplément de leur fortune, +donnant à leurs cadets oisifs et incapables les plus importants +bénéfices, peuplant les couvents de leurs filles. De là, le zèle +ardent de la noblesse pour l'Église, qui dispose de ce patrimoine +immense de l'oisiveté.</p> + +<p>Colbert, ayant le roi en haut, chercha la force en bas, par la réforme +des finances des villes, et celles de la justice. Il défendit aux +villes d'emprunter, de se ruiner. Il réforma les juges, il réforma la +loi. Il eut la grande idée de promener en France la loi armée, +autrement dit le roi, qui jugerait le peuple par son conseil. Les +parlements eussent été suspendus, à ce moment, et Colbert avait de +même sévèrement exclu Lamoignon et les parlementaires de la commission +chargée de réformer les tribunaux. Mais tout cela était trop haut, +trop fort. Cour, parlements, finance, tout travailla en dessous; +Colbert dut retomber à l'idée pauvre et routinière des commissions du +parlement qui tiendraient les <i>Grands jours</i> dans les provinces du +centre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> Aux rudes pays d'Auvergne, de Forez, de Vélay un autre Moyen +âge était revenu, mais bizarre, fantasque, et d'une férocité moqueuse. +Là, un joyeux seigneur, autorisé par trois ou quatre assassinats, se +passait toutes ses idées, celle, par exemple, de murer un homme tout +vif, de le tenir des mois dans son armoire, courbé, ni assis ni +debout. Un autre ne tuait pas; il faisait tuer à petits coups par son +fils, enfant de dix ans. Le viol était un jeu, et plus même que du +temps des serves. La femme, moins passive, amusait par son désespoir.</p> + +<p>Une scène laide, c'était le jour des noces. «L'aîné du paysan, dit la +loi du Béarn (éd. 1842, p. 172), est censé le fils du seigneur, car il +peut être de ses œuvres.» On exigeait toujours que la pauvre femme +tremblante montât au château, et on marchandait devant elle. C'était +pour le seigneur le meilleur jour pour pressurer son paysan. Il tirait +parfois moitié de la dot.</p> + +<p>Ce qui était plus fort, c'est qu'ils faisaient la guerre au roi. Si la +justice se hasardait chez eux, c'était d'incroyables fureurs. Une +assignation royale était un outrage qu'on lavait dans le sang.</p> + +<p>Trois huissiers s'étaient mis ensemble pour aller assigner je ne sais +quel marquis du Forez. Il s'en tint offensé à ce point, que, non +content de les mettre à la porte, il monta à cheval, les poursuivit +jusqu'à la nuit; les rejoignant dans une auberge, il les tua tous +trois dans leur lit. Dix ans durant, il resta roi chez lui.</p> + +<p>Le 31 août 1665, les Grands jours sont annoncés pour tout le centre +du royaume (Auvergne, Bourbonnais, <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> Nivernais, Forez, +Beaujolais, Lyonnais, Marche, Berri). L'année suivante, même chose +dans les montagnes du Midi (Vélay, etc.).</p> + +<p>Tout cela annoncé longtemps d'avance, de sorte que les coupables +eurent bien le temps de se cacher ou de dresser leurs batteries.</p> + +<p>Il n'y eut jamais si grande attente, jamais si petit résultat. Le +peuple s'était fait de ces <i>Grands jours</i> un rêve merveilleux, +fantastique, apocalyptique, un vrai <i>Jugement dernier</i>, où les grands +seraient les petits. Plusieurs, par orgueil et bon cœur, offraient +de protéger les nobles. Un paysan restant couvert en présence d'un +seigneur, celui-ci lui jeta le chapeau par terre. «Ramassez-le, lui +dit le paysan, ramassez-le; sinon, le roi vous coupera la tête aux +<i>Grands jours</i>.» Le noble le ramassa.</p> + +<p>Il n'y eut qu'un seigneur décapité, fort peu d'exécutions réelles, +beaucoup sur le papier. Un d'eux, un meurtrier couvert de sang, brava +le jugement, et fut banni seulement. Effet admirable et charmant des +amitiés et des amours pour humaniser la justice. Les dames de Clermont +se dévouèrent pour cette bonne œuvre. La scène est jolie dans +Fléchier. Les <i>chats fourrés</i> n'y sont occupés que de galanterie. +Pendant ces ennuyeux procès de gens absents, ils ne perdent pas leur +temps; ils riment des vers à Iris. Cela dura trois mois, temps plus +que suffisant pour attendrir les belles. En janvier, couronnés de +roses, pleurés des dames auvergnates, ces vainqueurs revinrent à +Paris.</p> + +<p>«Tout père frappe à côté,» dit La Fontaine. Ce jugement du roi sur +les nobles fut si peu sérieux, que <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> tel des plus coupables, +chargé de crimes horribles, rentra, à la faveur des guerres, et devint +lieutenant général des armées du roi.</p> + +<p>L'accord des deux noblesses, les égards des gens de robe pour la +noblesse d'épée, parurent dans tout leur lustre. Colbert put voir le +peu qu'on pouvait attendre des parlementaires. Les rudes magistrats du +<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle n'existaient plus. Même ceux de la Fronde, mêlés au parti +des Condés, avaient pris l'esprit de cour, les goûts, les manières des +seigneurs. Ils vivaient aux belles <i>ruelles</i>, siégeaient peu (encore +en bâillant), jugeaient au caprice des dames, de leurs nobles amis.</p> + +<p>Les intendants, ces commis dictateurs, créés par Richelieu, furent +l'instrument unique de Colbert. Administration, finances, travaux +publics, mouvements des troupes, même affaires du clergé, tout passa +dans leurs mains. Ils dominèrent les Gouverneurs, les Parlements. Sous +Colbert, ils prennent encore un pouvoir qu'ils n'eurent pas sous +Richelieu, le pouvoir judiciaire. Il ne leur manqua presque rien de +l'autorité illimitée qu'eurent en 93 les Représentants en mission. +L'affaire de Fargues effraya toute la France. C'était un Frondeur fort +coupable d'excès, de trahisons, mais cependant couvert par l'amnistie. +Il vivait richement, mais obscurément, oublié. Des courtisans égarés à +la chasse, et bien reçus par lui, croient le servir auprès du roi, et +louent son hospitalité. Le roi s'indigne: «Quoi! Fargues vit encore! +si près d'ici!» Le roi et la reine mère font venir Lamoignon, qui +avait la police de Paris, pour faire éplucher l'homme et lui trouver +un crime; s'il le trouve, il aura ses biens. Ainsi dit, ainsi <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> +fait. Fargues, enlevé, est livré à une commission de petits juges +d'Abbeville, sous l'intendant Machault; le tour est fait en un moment, +et Machault le condamne à mort. (<i>V. S.-Simon</i>, et le <i>Journal +d'Ormesson</i>, dans Chéruel, II, 145.)</p> + +<p>Ce monstrueux pouvoir des intendants n'était balancé que par une +chose, leur mobilité. Colbert changeait souvent, et, au change, il ne +gagnait guère.</p> + +<p>Il roulait dans le cercle d'un personnel très-peu nombreux. Les petits +dictateurs, placés pour arrêter partout les abus de la finance, de la +judicature, etc., qu'étaient-ce en général? les fils ou les parents +des juges mêmes et des financiers.</p> + +<p>Ces commis souverains étaient des rois tremblants. Ils redoutaient +Colbert, qui, dans mille affaires, les lançait contre les seigneurs, +les évêques, etc. Mais, d'autre part, ils redoutaient ces puissances +locales, et surtout le clergé. Leur seul moyen pour calmer les +évêques, c'était d'agir contre les protestants.</p> + +<p>Ils connaissaient le faible du ministre, sa passion, ses fureurs +impatientes, et, si je l'ose dire, sa férocité dans le bien. À ce +moment, il commençait l'œuvre énorme de sa Marine, une +improvisation subite et quasi révolutionnaire, poussée avec la plus +terrible violence. Il ramassait de l'argent ou par menace, ou par +prière. Il ramassait des hommes pour ramer aux galères. Il en vint +jusqu'à acheter des forçats turcs, juifs, grecs, même des catholiques. +Nul présent ne lui était plus agréable qu'un forçat. Les intendants le +savent bien; ils poussent, pressent les tribunaux pour qu'ils fassent +plus de galériens. Trois lettres d'intendants <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> (1662) +témoignent de leur zèle. Non contents d'exciter les juges, ils se +mettent à juger eux-mêmes. Une louable émulation s'établit entre eux +et les procureurs généraux. Ceux-ci, à Bordeaux, à Toulouse, écrivent +au ministre la <i>joie</i> qu'ils ont d'augmenter les forçats, parfois +aussi la <i>confusion</i> qu'ils ont d'offrir au roi si peu de galériens. +On prend pourtant tout ce qu'on peut, des mendiants, des gens trouvés +en contravention pour le sel, des enfants de quinze ans, enfin, <i>des +huguenots qui, aux processions, gardent le chapeau sur la tête</i> (26 +juin 1662). Voilà une mine excellente, et qui promet. On ne manquera +point de forçats.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> CHAPITRE VI<br> +<span class="smaller">LE MISANTHROPE—LE ROI DÉFIE L'EUROPE, ATTAQUE L'EUROPE<br> +1662-1666</span></h2> + +<p>Dans cette même année 1665, où les Grands jours marquèrent l'apogée de +son énergie, Colbert retomba rudement. L'Assemblée du clergé qui reste +onze mois en permanence s'ouvre et finit par les cris calculés d'une +furieuse douleur, des soupirs de colère, des larmes menaçantes. Le +clergé pleure d'abord sur <i>les enfants rendus aux protestants</i>. Il +pleure les <i>prêtres condamnés</i> aux Grands jours par des laïques, +exécutés (pour meurtres). Douleur économique qui lui permet de garder +son argent, de refuser secours au roi. Il tient bon. C'est le roi qui +cède, pour avoir quelque chose. Il abandonne la réforme du clergé, +qu'avaient <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> demandée les Grands jours. Défense aux juges +laïques d'intervenir dans les affaires de prêtres, <i>l'Église juge +l'Église</i>; cette maxime du Moyen âge n'est pas expressément écrite, +mais elle est pratiquée. Le monde saint est désormais fermé. Une +décence admirable couvrira tout. Nul scandale ne rompra la noble +harmonie de ce siècle.</p> + +<p>Autre concession, immense, contre les protestants. Une déclaration +royale convertit en lois générales tous les arrêts locaux rendus +contre eux depuis dix ans.</p> + +<p>En vain l'électeur de Brandebourg s'intéressa pour eux. En vain +Colbert voulait les ménager dans l'intérêt de ses créations +industrielles. Le roi donna de bonnes paroles à l'électeur. Et, pour +Colbert, s'il put les protéger dans le haut commerce et la grande +fabrique, il ne put empêcher qu'on ne les exclût de tous les petits +métiers (chose bien autrement importante). Exemple: les lingères de +Paris interdisaient l'aiguille aux pauvres protestantes et les +faisaient mourir de faim.</p> + +<p>Le clergé avait dit, quant aux enfants enlevés, qu'il n'obéirait point +au roi, et ne les rendrait pas. Il tint parole. Quand on essayait de +le faire, il ameutait son peuple de dévotes, ses mendiants, ses +marchands, etc.</p> + +<p>Les malades protestants, au lit de mort, étaient assaillis par les +moines. Pour arrêter ce mal, on l'aggrava. Le moine ou le curé dut +attendre à la porte; mais le juge du lieu entrait au nom du roi, +demandait au malade <i>dans quelle foi il voulait mourir</i>. <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> +Scène cruelle et souvent meurtrière; cette entrée solennelle de +l'homme de la loi saisissait les malades; tel qui eût résisté au +prêtre cédait au juge, aux craintes qu'on lui donnait pour sa famille, +mourait désespéré, malgré lui catholique par autorité de justice.</p> + +<p>La reine mère meurt en janvier 1666, en laissant à son fils une +dernière prière, celle d'exterminer l'hérésie. Le roi était bon fils; +il avait par moments blessé pourtant sa mère; d'autant plus dut-il +prendre à cœur cette dernière parole par laquelle elle crut expier +les faiblesses de sa vie. On ne lui demandait, du reste, que ce qu'il +désirait lui-même. L'extinction de l'hérésie en France, en Europe, +l'humiliation des protestants, surtout de la Hollande, la conversion +de l'Angleterre (sans doute à main armée), c'était l'ambition +naturelle du chef du monde catholique, de l'héritier futur des rois +d'Espagne, du vrai successeur de Philippe II.</p> + +<p>Chacun voyait venir la guerre, et la cour s'en réjouissait. Deux +hommes seuls, à ce moment, les plus grands à coup sûr, Colbert, +Molière, s'attristent. Colbert adresse au roi ses premières plaintes +sur l'excès des dépenses. Il s'effraye de l'extension des couvents. Il +donne des primes à la population, une pension à qui a dix enfants. +Triste aveu de l'état du pays, sous une prospérité factice.</p> + +<p>Le grand esprit du siècle, celui qui, jour par jour, en écrit la +formule, Molière, comme s'il lisait la France au sourcil froncé de +Colbert, donne cette année le <i>Misanthrope</i>. Une pièce infiniment +hardie (plus <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> que <i>Tartufe</i> peut-être et plus que <i>Don Juan</i>). +Car, si Alceste gronde, c'est sur la cour, plus que sur Célimène. Mais +qu'est-ce que la cour, sinon le monde du roi, arrangé pour lui et par +lui? Ces mauvais choix pour les emplois publics qui révoltent Alceste, +qui donc les fait, sinon le roi?</p> + +<p>Le <i>Misanthrope</i> fut joué chez Madame d'abord, et, je crois, fait pour +elle. Depuis un an, son influence avait pâli encore. On avait cru +qu'elle mourrait presque avec la reine mère. La cabale avait imprimé +en Hollande les <i>Amours de Madame et du comte de Guiche</i>. On stimulait +Monsieur; tantôt il la persécutait pour qu'elle le protégeât auprès du +roi et qu'elle lui obtînt le Languedoc; tantôt il faisait le jaloux à +froid, et lui faisait affront, pour qu'elle en crevât de dépit. +Enceinte après sa couche de 1664, elle était fort souffrante, et +l'enfant mourut dans son sein (juillet 1665). Le pis, c'est qu'elle ne +pouvait plus accoucher de ce cadavre, qui ne vint que par lambeaux. +Monsieur, le même jour, partit avec son monde, gaiement et à grand +bruit, tenant à constater que la chose ne le touchait guère. Le roi +fut convenable, mais il n'aimait pas les malades. Il était +très-flottant en cette année (1666). Cependant la Vallière, acceptée +de sa mère et du parti dévot, le reprenait toujours; elle redevint +enceinte.</p> + +<p>Madame, éclipsée, un peu seule, languissait au Palais-Royal, lorsque +Molière osa lui donner cette fête, une pièce d'opposition hardie, où +il a mis son cœur autant que dans l'<i>École des femmes</i>. Il y mêle +la cour, son ménage et sa jalousie, ses amours et ses <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> haines. +La prude Arsinoé (la vraie sœur de Tartufe) est évidemment de la +pieuse cabale. La sensible Éliante, qui triomphe à la fin, a la +douceur d'Henriette. Tous les visages étaient reconnaissables. C'est +ce qui amusa le roi et lui fit supporter la pièce. Il aimait à +humilier ses amis mêmes. Lauzun fort en faveur, Guiche encore en +disgrâce, y étaient et firent rire. «Le grand flandrin,» qui perd le +temps, etc., fut reconnu pour Guiche, le chevalier de Madame. Elle +demanda grâce pour lui. Molière n'y voulut rien changer. Le roi +probablement tenait à ce passage. Molière aussi; au fond, le trait +était favorable à Madame; il répondait au libelle de Hollande, +montrait le néant du héros de ce tout romanesque amour.</p> + +<p>Le roi, à la mort de sa mère, avait quitté Paris, vivait à +Saint-Germain ou à Fontainebleau, en attendant qu'il se fît un palais. +Colbert craignait ce coup. Il voyait venir la terrible et ruineuse +création de Versailles (qu'on ne referait pas avec un milliard +d'aujourd'hui, dit justement M. Clément). Pour retenir le roi, Colbert +se fait maçon. Il rebâtit le Louvre, il augmente les Tuileries. Il +écrit, pour le Louvre, un pamphlet contre Versailles. Le tout en vain. +Vers 1670 s'arrêtent les travaux de Paris; Versailles dès lors absorbe +tout.</p> + +<p>Paris parlementaire, Paris dévot, Paris railleur, Paris plein de +cabales, tous ces Paris divers étaient insupportables au roi. Toute la +bourgeoisie parisienne avait encore le costume de Louis XIII, le noir +habit qu'adopta l'Angleterre puritaine. Choquant contraste, rébellion +visible, devant le costume de la cour, <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> historié de cent +couleurs, pomponné de rubans, dentelles, surchargé du chapeau à +plumes, et grotesquement léonin par la vaste crinière dont le +courtisan pare son chef. Ces perruques, naguère destinées à symboliser +la sagesse des magistrats, des gens en robe, qui, par la robe, avaient +en bas une large et majestueuse base, elles étonnent sur la tête +légère du blondin à la mode, dont la jambe (un peu sèche) offre un +bien léger piédestal à l'ébouriffant édifice. Merveilleuse pyramide, +large d'en haut, maigre d'en bas, qui, d'après toute loi mécanique, +devrait faire la culbute et marcher sur la tête. Mais tout est miracle +en ce règne.</p> + +<p>L'Europe ne rit pas. Bruxelles admire, imite, malgré les Espagnols. +Puis, peu à peu, toutes les petites cours d'Allemagne, d'Italie. Paris +seul s'endurcit et rit. Ville irrévérencieuse. Toujours on y verra des +<i>ruelles</i> critiques chez Ninon (déjà mûre), chez la toute jeune +Mancini, duchesse de Bouillon, parmi les chats, les singes, et toutes +sortes d'animaux malins qu'elle nourrit (entre autres, La Fontaine). +Un très-mauvais esprit s'entretient là par les Chapelle, plus tard par +les Chaulieu, la société impie du <i>Temple</i>.</p> + +<p>Le carrousel fameux des Tuileries où le roi brilla à cheval a fermé +les fêtes de Paris. Les triomphes de Versailles ont commencé en 1664 +par une grande féerie de sept jours. Triomphe sans victoire, fête sans +but, donnée, non pour la reine, et non pour la Vallière, une maîtresse +déjà de trois années, mais donnée par le roi au roi. Louis XIV fêtait +Louis XIV, essayait-là ce monde à part, une France royale et <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> +dorée, où il vécut comme hors de France, ne visitant plus le royaume +(tant chevauché par les Valois). Là, vu des élus seuls, dieu solitaire +de l'Empirée, il n'apparut plus aux mortels qu'aux jours où il lançait +la foudre.</p> + +<p>Colbert était terrifié. Il avait pris le pouvoir à une dangereuse +condition, c'était de dire toujours au roi qu'il faisait tout, créait +tout, pouvait tout. Mais le roi l'avait cru, et, sûr de sa divinité, +voilà qu'il s'en allait d'un vol d'Icare se lancer dans les cieux. +Colbert suivrait comme il pourrait.</p> + +<p>Le roi, «par grandeur de courage,» avait ouvert son règne en défiant +toutes les puissances. Il méprisait parfaitement les ménagements de +Mazarin. Richelieu même, si fier, n'avait jamais bravé ainsi le monde; +il fut très-attentif à se créer des alliances, et il eut toujours la +moitié de l'Europe pour lui.</p> + +<p>Quelle que soit mon estime pour les très-beaux travaux qu'on a faits +sur ce règne, je ne puis accorder que ceci soit une continuation de la +politique antérieure. J'y vois une déviation subite, étourdie, +violente. Le talent des agents français, la dextérité de Lyonne, +l'homme de Mazarin, ne changent rien au fond des choses. Ils n'en +rendent pas plus raisonnable ce défi qu'un roi de théâtre lance à +toute l'Europe.—Impunément, ce semble, pour le premier moment, mais +en jetant partout des germes profonds de haine, en se créant d'infinis +obstacles pour l'avenir, en préparant, de bravade en bravade, la +honte, la banqueroute, et un tel amaigrissement de la France, qu'un +siècle ne put l'en relever.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> La grande proie, visée par Mazarin, était l'Espagne. Mais, en +la poursuivant, il fallait bien savoir ce qu'on voulait. Quelle que +fût sa misère, sa faiblesse actuelle, on ne pouvait oublier qu'il y +avait là la ruine d'une grande nation. Devait-on l'affaiblir encore, +en arracher des membres un à un, ou bien agir en bon parent, en +héritier, et se mettre en voie d'obtenir un jour toute la grande +succession? L'extinction probable de cette dynastie maladive en +faisait prévoir l'ouverture pour un terme peu éloigné.</p> + +<p>Encore une fois, qu'était Louis XIV? Gendre de Philippe IV, ou son +ennemi?</p> + +<p>Sa conduite, visiblement double, fut extrêmement irritante.</p> + +<p>Un an à peine après son mariage avec l'infante, au mépris du traité, +il donne au Portugal une épée, un poignard, contre l'Espagne, +l'excellent général Schomberg et de bons officiers; il solde des +troupes anglaises pour envoyer aux Portugais et faire accabler son +beau-père. Il l'humilie dans Londres, où il exige la préséance pour +son ambassadeur à main armée. Mazarin avait stipulé l'égalité des deux +couronnes. Louis XIV ne s'en contente plus, et, sur cette question +d'étiquette, il menace de rompre. Beau-père et plus âgé, c'est le roi +d'Espagne qui cède; il envoie ses excuses à un gendre de vingt-trois +ans (1662).</p> + +<p>Ces procédés si violents n'empêchent pas qu'en même temps Louis XIV ne +veuille obtenir d'amitié l'annulation des renonciations de sa femme à +la couronne d'Espagne. Il se porte pour héritier et roi possible du +peuple qu'il vient d'outrager.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> Il négocia constamment en deux sens, contre l'Espagne et avec +elle. D'une part, il détache d'elle la Hollande et les Suisses, leur +demande de ne pas garantir les provinces espagnoles. Il s'intitule +déjà duc de Milan; il menace les Pays-Bas, il veut la Franche-Comté. +Que Philippe IV lui donne la Comté seulement et le fasse héritier +(éventuel) de la monarchie espagnole, il l'aidera contre la Hollande +et l'Angleterre, avec qui il vient de traiter. Étrange politique, +double, violente, indifférente aux principes comme aux amitiés. Il +s'offre à tous, menace ou corrompt tous, et semble avoir à tâche de +leur inculquer bien qu'il n'y a aucun fond à faire sur la parole de la +France, et que son allié le plus intime en pourra craindre tout.</p> + +<p>Il en est tout de même pour les puissances maritimes, l'Angleterre, la +Hollande. Le roi agit à leur égard tout à la fois en ami et en ennemi. +Et ici, chez des peuples libres, le résultat est grave. Dans l'un et +dans l'autre pays, il y avait un parti français. La France, en peu +d'années, à force d'imprudences, va anéantir ce parti.</p> + +<p>En 1662, lorsque le mariage de Madame semblait lier Louis XIV et +Charles II, lorsque celui-ci en Portugal faisait au profit de la +France la guerre contre l'Espagne, Louis XIV n'en irrite pas moins +l'orgueil anglais pour la question du pavillon. L'Angleterre, après la +Hollande, était la plus grande puissance maritime, et ses vaisseaux +couvraient les mers. Louis XIV exige le salut de cette grande marine +pour la sienne, qui n'est pas encore. Question d'avenir, <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> +qu'on devait ajourner. Une lettre violente et menaçante du roi +provoqua les Anglais, humilia devant son peuple ce Charles II, +instrument de la France et qu'elle eût dû ménager à tout prix.</p> + +<p>Même année, autre coup, qui rend l'Angleterre irréconciliable. Le +famélique et prodigue Charles II nous vend Dunkerque (1662). +Très-importante acquisition, qui assurait notre frontière. Seulement +une telle vente perdait dans l'avenir le roi sur lequel notre cour +mettait tant d'espérance. Les Anglais surent dès lors qu'un Français +(et un catholique) siégeait sur le trône d'Angleterre.</p> + +<p>La même politique, inconséquente et violente, tua en Hollande le parti +de la France. Le grand citoyen, Jean de Witt, était Français dans +l'intérêt réel de sa patrie. Il y voyait grandir à l'horizon le jeune +Guillaume d'Orange, le péril futur de la république, l'espoir du parti +militaire et antimaritime, que patronnaient fort les Anglais. Jean de +Witt alla loin dans son amitié pour la France, puisqu'elle obtint par +lui que, si elle faisait la guerre à l'Espagne, la Hollande ne +défendrait pas les Pays-Bas espagnols, laisserait prendre sa barrière +naturelle de tant de places qui la couvraient. Grande et dangereuse +concession d'avenir pour laquelle de Witt obtint l'avantage présent, +très-doux au commerce hollandais, qu'on réduirait, pour ses vaisseaux, +les droits mis par Mazarin sur l'entrée des navires étrangers.</p> + +<p>Louis XIV haïssait la Hollande, et Colbert jalousait son énorme +prospérité. Ni l'un ni l'autre ne sentait combien il était important +pour nous de maintenir à <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> la tête du pays de Witt et son gendre +Ruyter, l'immortel amiral, l'ennemi naturel des Anglais, autrement +dit, combien il importait de tenir divisées les deux puissances +maritimes que la victoire du parti orangiste eût réunies. Si une telle +union se faisait, il était facile à prévoir que la marine de Colbert, +que toutes ses créations, colonies, industrie, commerce, courraient de +grands hasards.</p> + +<p>La Hollande achetait nos vins, nos eaux-de-vie, et les portait dans +tout le Nord. En échange, elle nous donnait des draps, des toiles. Le +petit peuple de Hollande vivait de ces fabrications. La rude guerre +maritime que les Anglais, sans cause ni raison, commencèrent par la +saisie des vaisseaux hollandais, gêna fort le commerce de cette +république, et, par suite, son industrie. Louis XIV la secourut +très-faiblement. Il lui avait porté le très-sensible coup de frapper +de gros droits les draps et toiles, quarante livres par pièce de drap! +Arrêt dans la fabrication, chômage, etc. Le 13 juin, une grande +défaite de la flotte hollandaise exaspéra le peuple, fit crier à la +trahison.</p> + +<p>Cette situation terrible n'effraya pas de Witt. Elle fit éclater la +grandeur de son caractère. Ce politique, ce savant, cet élève de +Descartes, homme jusque-là de cabinet, monte sur la flotte. Mais la +mer est anglaise, elle le repousse à la côte. De Witt ne s'effraye +pas. Il repart après la tempête, entre dans la Tamise, et, sous les +batteries des Anglais, lui-même, hardi pilote, fait tranquillement le +sondage des passes principales du fleuve. Menace redoutable d'invasion +qui avertissait les Anglais. Ils respectèrent la flotte de Hollande, +<span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> n'acceptèrent point la bataille. Et de Witt rentra en +triomphe.</p> + +<p>À ce moment, Louis XIV portait les derniers coups à son beau-père, +Philippe IV. Ce prince infortuné, souffrant de maladies cruelles +(paralysie, rétention d'urine, etc.) avait cédé à l'insolence de son +gendre, dans l'espoir de trouver en lui un protecteur pour son fils au +berceau, le petit Charles, qui allait rester orphelin. Cependant son +abaissement ne lui avait pas profité. Louis XIV ne lui permettait pas +seulement d'entretenir ses fortifications des Pays-Bas, d'en compléter +les garnisons. Par un luxe de perfidie qu'on ne peut expliquer, il +renouvelait à Madrid la vieille idée d'une croisade de la France et de +l'Espagne pour la conquête de l'Angleterre,—et cela au moment où le +roi d'Angleterre, en nous rendant Dunkerque, ne révélait que trop à +quel point il était Français.</p> + +<p>En 1665, ce qu'on avait longuement préparé arrive enfin et s'exécute. +Schomberg, nos officiers français, conduisant l'armée portugaise, +accablent celle d'Espagne à la bataille décisive de Badajoz. Et +Philippe IV en meurt. L'Espagne et l'infant Charles restent aux mains +de la veuve, une Allemande, dirigée par son confesseur, le Jésuite +autrichien Nithard. La veuve et Nithard ne font rien, ne préparent +nulle défense. Et pourquoi? Ils ne pouvaient rien; en essayant +d'armer, ils n'auraient fait que provoquer Louis XIV. C'était à lui, +époux de l'infante d'Espagne, de voir s'il voulait faire la guerre au +frère de sa femme, âgé de deux ans, à son propre neveu, son pupille +naturel, sans défense, qui, contre ses coups, n'avait d'abri que son +berceau. <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> À lui, héritier très-probable de cet enfant malade, +à lui de voir s'il voulait outrager l'Espagne dans sa tombe, ce noble +peuple, déchu par ses fautes sans doute, mais aussi par sa grandeur +même, qui l'avait épuisé, dispersé par toute la terre.</p> + +<p>Le mourant, en bon Espagnol, n'avait formé qu'un vœu: que, si +l'Espagne devait recevoir un maître étranger, du moins ce fût un +maître faible qu'elle absorberait, assimilerait et ferait Espagnol. +Voilà pourquoi il avait marié sa seconde fille à son cousin +d'Autriche, et sans lui faire faire de renonciation. Au contraire, +unie à la France, l'Espagne avait à craindre de se perdre. Cette +préférence pour Léopold n'avait rien d'injurieux pour nous. On ne +voulait rien qu'exister. Mais, sous un roi si dur, si outrageusement +hautain pour ses parents (Philippe IV), pour ses amis (le roi +d'Angleterre), pour le vieux pape lui-même, l'Espagne ne pouvait +qu'attendre la honte, l'anéantissement.</p> + +<p>Le prétexte de l'invasion fut ridicule. Dans une province des +Pays-Bas, il était de droit civil qu'un des époux mourant, la +propriété de tous leurs fiefs passât à leurs enfants; le survivant +n'avait qu'un usufruit. Le but unique était d'empêcher ce survivant de +se remarier. Jamais cette coutume de Brabant n'avait été étendue aux +autres provinces, jamais elle n'avait eu de portée politique, n'avait +réglé la haute question de la souveraineté des États.</p> + +<p>Louis XIV allégua, de plus, qu'il n'avait pas reçu la dot d'argent +promise au mariage, qu'il voulait se payer en terres. Mais ne +fallait-il pas auparavant, <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> entre parents, s'entendre et +s'expliquer, chercher un arrangement, tout au moins avertir et +assigner le débiteur, un mineur, un enfant? Fallait-il employer pour +contrainte le fer et le feu, se mettre en garnisaire chez l'orphelin, +et, pour ce payement, l'égorger.</p> + +<p>Du reste, Louis XIV ne dit point cela au moment naturel, à la mort de +Philippe IV. Au contraire, il rassura la veuve et Nithard. Il dupa +celui-ci, fut plus jésuite que le Jésuite. Il dit: «Le jeune roi est +mon beau-frère. Je le protégerai, lui donnerai toutes les marques +d'amitié, de tendresse, qui sont en mon pouvoir.»</p> + +<p>Dès lors il préparait la guerre, et, par des négociations habiles et +suivies par toute l'Europe, il assurait, complétait l'isolement de +l'orphelin.</p> + +<p>Un portrait admirable, gravé de la main de Nanteuil (<i>Bibl. de +Sainte-Geneviève</i>), nous donne naïvement le roi d'alors. Il triomphe +de sa fausseté, s'en félicite et s'en admire. Il cligne malicieusement +de l'œil, semble dire: «Ah! que je suis fin!»</p> + +<p>À quoi bon? je ne le vois pas. Il était le seul fort. L'Espagne se +fiait à lui, était comme à ses pieds. Pour un léger secours de recrues +allemandes qu'il lui avait permis de faire venir, l'ambassadeur +reconnaissant embrassa ses genoux. L'Angleterre, frappée de la peste, +de l'incendie de Londres, des intrigues papistes, de la guerre de +Hollande, n'en pouvait plus. Et cette dernière, gouvernée par de Witt, +par le parti français, écoutait crédulement tout ce qu'il lui plaisait +de dire.</p> + +<p>Dès avril 1667, il avait acheté un à un les princes <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> du Rhin +pour qu'ils ne secourussent pas l'Espagne. Il avait assuré au Portugal +un subside annuel, énorme, à condition qu'il ne ferait jamais la paix +avec l'orphelin de Madrid.</p> + +<p>Mais le plus admirable, un vrai tour de Scapin, c'est la manière dont +il attrape et l'Angleterre et la Hollande. Il jure aux Hollandais +qu'il ne fera rien aux Pays-Bas sans eux, bien plus, que, s'unissant à +eux, il aidera leur amiral Ruyter à forcer la Tamise. Pendant ce +temps, la bonne vieille reine d'Angleterre a accommodé les deux rois, +réglé la double trahison. Louis trahira la Hollande, aidera Charles +contre son peuple. Charles trahira l'Angleterre et laissera faire aux +Pays-Bas.</p> + +<p>Le premier résultat probable, c'était que les Hollandais, livrés par +le roi leur ami, arrivant seuls au terrible rendez-vous de la Tamise, +seraient éreintés, écrasés; que les boulets anglais, travaillant pour +Louis XIV, les mettraient hors d'état de se mêler de nos affaires et +d'empêcher notre conquête.</p> + +<p>Tout était prêt. L'Espagne n'avait aucun moyen d'empêcher rien. +Cependant, pour se moquer d'elle, le 1<sup>er</sup> mai, on la rassure; le 8, +on lui déclare la guerre (1667).</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> CHAPITRE VII<br> +<span class="smaller">LA CONQUÊTE DE LA FLANDRE—MONTESPAN—AMPHYTRION<br> +1667</span></h2> + +<p>La guerre de Flandre, pour la cour, c'est le moment joyeux du règne de +Louis XIV, une amusante fête; c'est presque un tournoi de parade; +comme le fameux carrousel, le bal à cheval, donné devant les +Tuileries. Tous étaient jeunes, tous étaient gais; l'argent roulait +(la Fare). Avec la reine mère étaient partis les vieux. Un horizon +s'ouvrait de conquêtes plutôt que de guerres, seulement de brillants +coups de main, de quoi conter aux dames. Sécurité parfaite sous le +sage Turenne. Les dames aussi partirent bientôt en guerre, par +carrossées, dans les grandes et commodes voitures <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> dorées, +salons roulants, où l'on riait, mangeait. C'est ce qui amusait le plus +le roi. Il suivait à cheval, entrait souvent dans ces carrosses, +aimait à voir manger, distinguait les belles mangeuses. Les petits +accidents de cette vie mobile, les dîners, les couchées, avaient aussi +leurs aventures. La conquête de Flandre en entraîna une autre qui +changea toute la cour, et fut hardiment célébrée par Molière dans +l'<i>Amphytrion</i>, l'imbroglio galant qui mit Jupiter chez Alcmène.</p> + +<p>Le digne monument de cette agréable campagne est notre porte +Saint-Martin (quoique datée d'une autre époque). Monument +héroï-comique, bas, lourd, farci de vermicels, et tout empreint de la +grasse matérialité du moment. Cette masse sourit, égayée par la figure +unique du grand acteur qui couvre tout. L'art paraît ici songer moins +à consacrer la gloire du roi que sa beauté et la perfection de ses +formes. Dans sa belle nudité classique, et grandi du cothurne, un +Hercule en perruque écrase la Belgique, qui ne combattit point, et la +Hollande, qui le fit reculer.</p> + +<p>Le danger n'était pas fort grand en cette guerre. Le gouverneur +espagnol, homme de cœur, avait un fort bon général français, +Marsin, mais point de troupes. Quand il avait voulu se fortifier, on +l'avait grondé de Madrid. On lui avait fait honte d'avoir de telles +pensées sur le roi très-chrétien. Tout ce qu'il put, ce fut de raser +les petites places pour se concentrer dans les grandes. Mais il n'eut +pas le temps; on le surprit le marteau à la main.</p> + +<p>Cependant Turenne avança avec une prudence excessive. Sa +responsabilité d'avoir là le roi en personne <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> ajoutait encore +à sa circonspection naturelle. Le 2 juin, il prit Charleroi abandonné. +Il avait trente-cinq mille hommes; plus, deux corps d'armée le +suivaient de côté, vers le Rhin, vers la mer. Il occupait la route, +fort libre, de Bruxelles. Nos jeunes gens voulaient y aller. Turenne +resta là quinze jours, pour fortifier, disait-il, Charleroi, mais en +réalité pour savoir ce qui advenait de Ruyter. Attendait-il les +Français pour passer? ou bien s'était-il risqué seul?</p> + +<p>La marine formée par Cromwell était fort redoutable; elle avait tenu +tête aux Hollandais avec une extrême ténacité. Mais, d'autre part, de +Witt branlait; il avait besoin d'être raffermi par un grand coup. S'il +renonçait à cette attaque, il reculait, sur quoi? Sur la mauvaise +humeur de ce peuple muet, mais dangereux, sur la révolution peut-être. +Ruyter pensa que, puisque le vin était tiré, il fallait le boire, et +il se passa des Français.</p> + +<p>Nous avons son portrait au Louvre, du puissant pinceau de Jordaens. +Œuvre pantagruélique d'un burlesque sublime qui eût enchanté +Rabelais. C'est Gargantua en largeur, moitié baleine et moitié homme. +Ses gros yeux noirs, saillants sur son visage rouge, superbement +tanné, lancent la vie à flots, une redoutable bonne humeur et la +contagion de la victoire.</p> + +<p>C'est l'invincible et l'infaillible, c'est le pape de la mer. Dans le +tableau, il parle, et on entend le tonnerre de sa voix. Jordaens a dû +le suivre, le prendre en plein combat, dans ses gaietés royales, quand +son âme joyeuse emplissait une flotte, quand les boulets pleuvaient, +que les vaisseaux en feu sautaient autour de <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> lui. Il lui +fallait ces grandes fêtes, comme le bal qu'il donna aux Anglais en +juin 1666; il dura trois jours et trois nuits.</p> + +<p>En juin 1667, il alla droit dans la Tamise, au jour dit, le 4 juin. Et +c'est justement cette ponctualité qui surprit les Anglais. Ils +croyaient qu'il n'irait pas seul. Il cassa comme un fil la chaîne qui +fermait la Medway, prit le fort de Sheerness, prit, brûla des +vaisseaux, détruisit ou enleva les magasins, remonta la Tamise vers +Londres. Les Anglais consternés eurent tout le temps de voir le +Hollandais se promener, boire sa bière et soigner ses poules; il y +tenait beaucoup et les avait toujours à bord; c'était son amusement.</p> + +<p>Il se trouva si bien dans la Tamise, qu'il ne voulait plus s'en aller. +Il restait à attendre pour voir si les Anglais se réveilleraient. Cela +dura plusieurs semaines. Cependant la Hollande faisait à l'Angleterre +des propositions honorables, étonnantes même. Elle voulait calmer à +tout prix l'orgueil souffrant de sa rivale. Elle lui offrait de saluer +le pavillon anglais dans les mers anglaises. Partout ailleurs, +égalité. On gardait ce qu'on avait pris des deux côtés. L'Angleterre +accepta (31 juillet 1667). Elle était furieuse, mais contre son roi +qui l'avait laissé humilier. Ce fut encore un coup fatal à notre roi +français de Londres, donc à Louis XIV même.</p> + +<p>On pouvait croire que l'Espagne aux abois allait appeler à son aide +les deux puissances maritimes, s'ouvrir à elles plutôt qu'à son parent +perfide. Turenne n'eut nulle envie d'avancer. Il ne quitta point le +pays wallon, s'attacha aux frontières de la langue française, +<span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> s'en alla à gauche, à Tournai, qu'il prit (21-26 juin), enfin +Douai (2-6 juillet).</p> + +<p>Guerre sans guerre, où pourtant les Belges assurent que les troupes de +Louis XIV faisaient beaucoup d'excès. La Hollande intervint, proposa +sa médiation (4 juillet), que le roi ne repoussa pas. Seulement il +voulait, outre la Flandre française, avoir la Franche-Comté et le +Luxembourg. Ce Luxembourg l'eût mené en Hollande.</p> + +<p>Il y avait sept grandes semaines que le roi était loin des dames. Il +se chargea de leur porter les drapeaux qu'on avait reçus plutôt que +pris, et il alla chercher la reine pour la montrer, réchauffer ses +nouveaux sujets, qui n'applaudissaient guère et faisaient triste mine.</p> + +<p>Pour qui revenait-il? Pour la Vallière alors enceinte? En partant, il +l'avait installée à Versailles et fait duchesse en légitimant ses +enfants. Pour une passion dont l'attrait avait été le mystère, ce +grand éclat n'était pas d'un bon signe.</p> + +<p>Les habiles le voyaient flotter. La Choisy avait tout exprès fait +venir une jolie demoiselle qui ne réussit pas. Les rieuses (la +Montespan) trouvèrent moyen de rendre ridicule la pauvre provinciale. +Le roi n'osa l'aimer.</p> + +<p>Avec un air si absolu, il dépendait beaucoup de l'opinion, suivait +celle de ses entourages. En ce moment, il avait pris de l'engouement +pour un fat, qui n'avait que trop d'influence sur lui.</p> + +<p>Lauzun, un cadet de Gascogne, simple officier au régiment de +Grammont; ses parents avaient percé par <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> l'insolence. Il +n'avait pas les dons brillants de Vardes, ni aucun mérite solide; nul +talent; on le vit dès qu'il fut dans les hauts emplois. C'était un +petit homme blondasse, vif, hardi et bien fait, de mauvaise mine, +aigrefin, l'air méchant. Il était hargneux, provoquant, il marchait +sur les femmes, et son amour était l'insulte. Il leur plut fort. «Il +est extraordinaire en tout,» dit Mademoiselle avec enthousiasme.</p> + +<p>Il avait choisi pour emblème <i>une fusée</i>, pour aller au plus haut. Il +déplut; on le mit d'abord à la Bastille. Là, notre homme songea et se +retourna en gascon. Ses amis le trouvèrent désespéré, la barbe longue; +il la laisse pousser et ne la coupera pas que son maître n'ait +pardonné. Il va mourir si on ne lui pardonne. La comédie lui réussit +et lui gagna le roi. Les valets l'ennuyaient, il aima mieux ce méchant +petit dogue qui mordait tout le monde, ne léchait qu'une main, +assaisonnait la bassesse par l'impertinence.</p> + +<p>Le roi lui donne d'abord son régiment de dragons, un joujou personnel +qu'il s'amuse à former lui-même. Superbe occasion de dépense. Or, +Lauzun n'avait rien. Il fallait brusquer la fortune. Beaucoup de gens +trouvaient que la Vallière durait longtemps. Si l'on pouvait donner au +roi une maîtresse, la cour changeait, la pluie des grâces allait se +détourner. Lauzun vanta la Montespan. Cela n'avait pas grande chance. +Le roi la connaissait, la voyait tous les jours sans y faire +attention. Il l'avait connue demoiselle chez Madame, où elle fut +brouillonne, intrigante, se fit chasser. Elle avait épousé Montespan, +homme d'esprit, petit-fils du bouffon Zamet, et elle en avait eu un +enfant. Elle avait <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> déjà vingt-sept ans. C'était une fort +belle Poitevine, enjouée, grande et grasse. Son portrait (à +Fontainebleau) la représente assise, nourrissant de jolis enfants, +dont l'un tette avidement ses beaux seins pleins de lait. Eh bien, ces +attributs touchants, cette plénitude charmante de la seconde jeunesse, +qui éclipse la première, ici ne charment pas du tout. On ne la sent +vraiment pas mère. Pas un enfant n'irait à elle. Elle n'aimait point +les enfants, ni les siens même, ni personne. Avec ce grand luxe de +chair, cette richesse de vie et de sang qui souvent donne au moins +certaine bonté physique, une nature ingrate perce pourtant. Le +peintre, en appelant ce portrait-là <i>la charité</i>, a l'air de se moquer +de nous.</p> + +<p>Elle a dit elle-même qu'elle n'était venue à la cour que dans le ferme +propos de se faire maîtresse du roi. Le roi jusque-là aimait trois +femmes très-bonnes, la reine, Madame et la Vallière. Il craignait les +méchantes. La Montespan fut patiente, elle se fit d'abord accepter de +la reine en parlant mal contre la Vallière, puis de la Vallière +elle-même, qui, craignant d'ennuyer le roi, aimait à avoir là cette +rieuse pour le divertir.</p> + +<p>Jamais peut-être on n'aurait réussi sans une circonstance. La reine +attendait le roi à Compiègne. Toute la cour y était; madame de +Montespan couchait chez madame de Montausier, gouvernante des enfants +de France, sous l'abri et la clef de cette reine des Précieuses, +prudence qui eût fait honneur à une jeune demoiselle, et qui semblait +de luxe pour une dame qui allait vers trente ans.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> Le roi, arrivant à Compiègne, trouva que son appartement, +voisin de celui de la reine, était pris par Mademoiselle. Chose +bizarre dans une cour tellement vouée à l'étiquette, le roi de France +ne savait où coucher. Mais il ne fut pas difficile. Il logea dans une +antichambre, fort près de l'appartement de madame de Montausier; il +n'y avait rien entre qu'un petit escalier. Cela était ingénieux, et on +irrita encore la tentation en posant, par honneur, une sentinelle sur +l'escalier; mais le roi ne l'y laissa pas.</p> + +<p>Madame de Montausier était la dernière représentante des temps de +Louis XIII, des amours purs d'alors entre le roi et une sainte, des +amours fidèles, patients; elle était elle-même cette fameuse Julie de +Rambouillet que le grave Montausier adora quinze années sans se +presser, et dont la virginité célèbre inspira tant de sonnets et tant +de madrigaux. Grand contraste avec l'âge nouveau, un roi jeune, +absolu, qui pouvait dire partout, comme César: <i>Veni, vidi, vici.</i> La +bonne dame pouvait deviner une invasion, une surprise militaire; ce +n'eût pas été la première. On se rappelle que la gouvernante des +filles de la reine fit griller leurs fenêtres et fut disgraciée. +Madame de Montausier eût pu tourner la clef, mais qu'aurait dit le +maître? Rien ne lui résistait alors, toutes les places se rendaient à +lui.</p> + +<p>En réalité, ce fut moins de la dame que de l'appartement, de +l'aventure, de la surprise, du mystère qu'il fut amoureux. La reine, +précisément, couchait au-dessous; il ne fallait pas l'éveiller, ni +madame de Montausier. Ce fut la grande séduction de la rusée d'avoir +pris domicile dans le logis de la vertu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> Ce temps et cette cour étaient merveilleusement disciplinés. +Personne ne s'étonna, on trouva naturel que le roi logeât dans ce +galetas. Il s'y enfermait le jour, il y travaillait la nuit, +disait-il, au grand chagrin de la reine, qui s'inquiétait pour sa +santé, ne le voyant venir coucher qu'à quatre heures du matin.</p> + +<p>Au bout de quelques jours, il l'emmena jusqu'à La Fère, et lui-même +était en avant, à Guise, avec des troupes. Un bruit étrange se répand +chez la reine: la Vallière va arriver le lendemain. Elle est hors +d'elle-même: ses dames se désolent avec elle; madame de Montausier est +indignée de l'audace de cette fille. Madame de Montespan soupire, dit: +«Dieu me garde d'être la maîtresse du roi! si j'avais ce malheur, je +n'aurais pas l'effronterie de paraître devant la reine.»</p> + +<p>La Vallière arrive dès le soir. La reine, exaspérée, défend qu'on lui +donne à manger. Elle n'en avait guère besoin; la terrible nouvelle +l'avait frappée à Versailles, et elle avait volé, oubliant tout, la +reine, le bruit des convenances, n'ayant qu'une pensée, le rejoindre, +mourir à ses pieds.</p> + +<p>Bizarre événement! Rêvait-on? veillait-on? La Vallière audacieuse!... +Pour la connaître, il faut savoir qu'un soir, chez Madame, elle +faillit périr pour accoucher furtivement, qu'en effet elle accoucha +«pendant que Madame était à la messe,» qu'elle ne fit semblant de +rien, veilla jusqu'à minuit la tête découverte, risquant mille fois sa +vie.</p> + +<p>Eh bien, cette fille craintive, la voici qui brave tout. La reine +défend à son escorte de laisser partir personne avant elle, pour +parler au roi la première. Mais <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> la Vallière est en avant; +d'une hauteur elle a vu où était l'armée, et elle y va à toutes +brides. La reine voit au loin ce carrosse lancé dans la poussière, et +qui va comme un tourbillon... «Arrêtez-la! arrêtez-la!» dit-elle. Mais +elle a trop d'avance, et elle arrive la première.</p> + +<p>Du reste, la pauvre reine eût pu comprendre la vanité de ce débat +entre elle et la Vallière. Le roi leur avait échappé. Tout le jour il +s'enfermait chez madame de Montausier, qui, je ne sais comment, à +chaque couchée, logeait tout à côté de lui.</p> + +<p>La Montespan trompait encore la reine par sa dévotion. Elle +l'édifiait, l'amusait en lui contant les soins qu'elle prenait, sur la +route, des hospices et des hôpitaux, d'un surtout d'orphelines. Elle +parlait, imitait les mines grotesques des petites Flamandes, les +contrefaisait une à une.</p> + +<p>Rien de plus gai que ce voyage. C'est le moment qu'a pris le bon Van +der Meulen (voir au Louvre). Le grand carrosse doré contient toute la +carrossée des dames de Louis XIV. Celui-ci, magnifique (tout idéal, ce +n'est pas un portrait), monte un gros blanc cheval normand; des +laquais de six pieds au moins, des Flamands à genoux. Le roi, bien +plus souvent, était dans le carrosse, à rire avec la Montespan.</p> + +<p>Le seul acte vraiment militaire de la campagne fut le siége de Lille, +où Marsin avait concentré tout ce qu'il avait de forces (août), mais +il ne réussit pas à armer, à entraîner les habitants. Le roi, déjà +très-fort, fut fortifié par le retour du corps d'armée d'Allemagne. +Les Lillois redoutaient l'assaut, ils forcèrent Marsin <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> de se +rendre (28 août 1667). Dans sa retraite, toute l'armée tomba sur lui, +et remporta un succès trop facile.</p> + +<p>On fut fort étonné de voir le roi vainqueur s'arrêter court. Turenne +tâta Gand, et se retira. Déjà il avait levé le siége de Deudermonde. +Qui faisait donc avorter la conquête, si facile, des Pays-Bas? L'offre +désespérée que l'Espagne fit aux Hollandais de leur mettre ses places +en main. La Hollande intervint. Charles II n'était pas le maître de +seconder Louis XIV.</p> + +<p>Il y eut un moment d'arrêt. Le roi donna les récompenses de la guerre. +À Lauzun, une charge princière, celle de colonel général des dragons, +et le gouvernement d'une grande province, le Berri. À M. de +Montausier, la place naturelle du plus honnête homme de France, celle +de gouverneur du Dauphin. Choix excellent. Tous louèrent et sourirent. +Mais madame de Montausier devint dès lors malade, et plus malade +encore d'esprit.</p> + +<p>Le mystère de Compiègne n'était plus un mystère. M. de Montespan, +esprit bizarre, loin de se résigner, comme tant de maris patients, +s'emporta, souffleta sa femme, qui s'enfuit de chez lui. Dès lors, il +se dit veuf, il en porta le deuil. Il se promena par les rues dans un +carrosse drapé de noir; aux quatre coins, des cornes pour panaches. +Incroyable insolence, que le roi eût punie, si la dame n'eût cru qu'il +valait mieux en rire. Elle avait fait un pas hardi. Elle avait élu +domicile chez sa grande amie la Vallière, qui n'osa l'éconduire, et +dès lors ne fut plus chez elle. La rieuse effrontée fut maîtresse de +tout, la Vallière sa servante. Situation <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> cruelle, où les +ébats de l'une étaient assaisonnés des pleurs de l'autre. La +Montespan, du reste, n'était pas exclusive; loin de pleurer, elle +riait, quand le roi revenait à l'autre et consolait cette pleureuse.</p> + +<p>Il manquait une chose à ces plaisirs, c'était d'être étalés, mis sur +la scène. On joua la nuit de Compiègne. Sans un ordre précis, Molière +ne l'eût jamais osé. La chose était barbare, elle navrait la reine et +la Vallière, et madame de Montausier, M. de Montespan, tant d'autres. +Molière n'eût pas fait de lui-même cette cruelle exécution. Il y +déplore sa servitude. Que peut Molière-Sosie? Il sert et servira. Car +il n'a que son maître, et contre lui toute la cour; la vieille cour à +cause de <i>Tartufe</i>, et la jeune pour le <i>Misanthrope</i>. La ville +bâillait à son théâtre, aimant mieux le divin Scaramouche, qui +justement revenait d'Italie. Il n'était pas sifflé, le roi n'eût pas +souffert qu'on manquât à son domestique. Mais le dédain, un froid de +glace, depuis deux ans frappait ses pièces. Ses propres acteurs +aigrement plaignaient son talent éclipsé. Et sa jolie femme (adorée de +ce sombre génie souffrant), parmi les blondins, les marquis, lui +prodiguait les consolations désolantes de la femme, des amis de Job.</p> + +<p>Pour comble, l'autre fée dont l'amour douloureux le poursuivit jusqu'à +la mort, la muse, l'art, ne lui laissait pas de relâche. Il +s'acharnait à faire jouer <i>Tartufe</i>. C'est en vain qu'il avait cousu à +la pièce, complète en trois actes (et plus forte ainsi), deux actes +qui font une autre pièce pour l'apothéose du roi. Le roi disait bien +qu'on jouât, mais n'en donnait pas l'ordre écrit. Lamoignon, si +docile, ici restait très-ferme. <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> Molière essayait tout, priait +les nouveaux dieux, espérait dans Alcmène. S'il se pouvait qu'aux +heures où Jupiter voit trouble, elle tirât de lui l'émancipation du +<i>Tartufe</i>!..</p> + +<p>Voilà le secret de Sosie, le salaire espéré de la farce, des coups de +bâton.</p> + +<p>Il y a dans cette pièce une verve désespérée. Dans tel mot (du +Prologue même) une crudité cynique que les seuls bouffons italiens +hasardaient jusque-là, et qui, dans la langue française, étonne et +stupéfie. Mais les dieux le voulaient ainsi. Ils voulaient, on le +voit, être joués eux-mêmes. Donc, on eut l'étonnant spectacle, la +prétendue victime de la fausse surprise expliquant la nuit de +Compiègne, Alcmène naïvement contant à son mari les plaisirs qu'en +épouse consciencieuse elle a donnés à Jupiter.</p> + +<p>La vengeance de Molière pour la misère où on le fait descendre, c'est +que, s'il est battu, il n'en est pas un dans l'affaire qui n'ait aussi +sa part. Mercure-Lauzun est là à l'état de valet. Tous avilis, la +vertu elle-même, la légende de l'amour pur, la fameuse Julie +(Montausier), qui, là-bas, pâle au fond des loges, regarde, est +regardée. Elle en mourra deux ans après.</p> + +<p>Au temps de Richelieu, Corneille avait pu dire: «Que vous reste-t-il? +<i>moi</i>.» Mais le tragique ici, c'est que ce <i>moi</i>, même est en doute.</p> + +<p>«Je pense, donc je suis,» disait alors Descartes. Dans le naufrage +restait l'intelligence pour affirmer la vie. Molière-Sosie dit: +«<i>Suis-je?</i>... il me semble que je pense encore?»</p> + +<p>Révélation cruelle sur la vie de l'acteur, qui sans <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> cesse se +nie, se moque de lui-même, pour se croire, se sentir, dans son masque, +son rôle d'emprunt.</p> + +<p>Mais tous étaient acteurs, et tous étaient Sosie. La foule dorée des +imbéciles qui riaient de son doute, en qui se sentait-elle vivre? en +elle? non. Mais dans ce masque, dans ce royal acteur qui seul <i>était</i> +et le reste un néant.</p> + +<p>Or, qu'était donc ce masque, et ce roi d'avant-scène? Qu'on aurait +trouvé peu de chose, si l'on eût regardé en lui!</p> + +<p>Le pis, c'est que Sosie avoue que le dur argument de Mercure, le +bâton, lui touche l'âme, et qu'il commence à l'admirer. Misère, misère +profonde! contre la force injuste, de ne pas garder le mépris.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> CHAPITRE VIII<br> +<span class="smaller">GRANDEUR DU ROI—CRÉATIONS DE COLBERT—LE ROI ARRÊTÉ PAR LA HOLLANDE<br> +1668</span></h2> + +<p>La nuit, bonne amie de Mercure, complaisante aux larcins d'amour, non +moins obligeamment sert partout cet hiver la politique du roi. Pendant +qu'en haut il tonne et il foudroie, il est en bas dans l'ombre le +grand tentateur de l'Europe. Il offre tout à tous, à Charles II le +pouvoir absolu, à son compétiteur Léopold l'Espagne elle-même, dont il +ne veut, dit-il, que les membres extérieurs. Notre envoyé à Vienne +reçoit du maître ce compliment d'être un adroit fripon. Mais toute +cette adresse n'eût rien fait sans l'argent. Naguère on avait acheté +le confident de Philippe IV, et l'on va acheter celui de Léopold, pour +lui faire trahir son parent. C'est aussi par l'achat d'un traître +qu'on eut la Franche-Comté.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> Dès novembre 1667, le roi visait cette province. Neutre +depuis longtemps, elle n'avait point, ne voulait point de troupes. +Elle se glorifiait, n'étant point attaquée, de se défendre elle-même. +Elle l'était en réalité par la protection de ses voisins, les Suisses.</p> + +<p>Il s'agissait d'endormir l'une et l'autre, la Suisse et la +Franche-Comté, la duègne et la pucelle. Ce fut comme la nuit de +Compiègne. On choisit pour Mercure l'agent le plus sérieux. Le grand +Condé, gouverneur de Bourgogne, dès longtemps en demi-disgrâce, sans +emploi dans la guerre de Flandre, vivait, aigle sauvage, dans l'aire +de Chantilly, ou les montagnes de Dijon. Ce sombre personnage qui +tenait sa femme au cachot (et l'y tint même après sa mort), était le +dernier à coup sûr dont on eût attendu une joyeuse espièglerie. La +farce fut d'autant meilleure. Il menaça le gouverneur de la Comté, +comme s'il n'eût voulu qu'en tirer de l'argent. En même temps, on +achetait son bras droit et son confident, un abbé de Watteville, qu'il +avait envoyé aux Suisses pour s'assurer de leur secours. Ce bon +prêtre, jadis pour une folie de jeunesse (rien qu'un assassinat), +avait passé aux Turcs, s'était fait Turc, puis, gracié et revenu, il +convoitait une position de prince, la coadjutorerie de l'archevêché de +Besançon. Il en eut la promesse. Il endormit les Suisses qu'il était +chargé d'éveiller. Sûr de ne rencontrer personne, Condé avec quelque +mille hommes marche vers la frontière. Tout est prêt, le roi peut +venir. Il part de Saint-Germain (2 février 1668).</p> + +<p>Superbe fut la mise en scène, et le décorateur Lebrun, dans ses +emphatiques peintures, n'a pas d'effet <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> plus grand, plus +réussi. Qu'on se figure le roi, la foudre en main, dans ce noir +tourbillon, roulant par les frimas, défiant et l'hiver et l'Europe... +Il arrive, tout cède, que dis-je? il est encore en route, et déjà à +Dijon, on lui apporte les clefs de Besançon. Dôle essaye de tenir. Le +roi menace de tout tuer; on se rend. Quatorze jours ont suffi pour +prendre la Franche-Comté.</p> + +<p>Superbe tour d'escamotage. Tous furent éblouis, et le roi lui-même. Ce +n'étaient pas seulement les trente-six villes conquises, des châteaux +innombrables, mais la nature vaincue, aussi bien que l'Espagne. Condé +subordonné et guidé par le roi, comme Turenne l'avait été en Flandre. +Tout était dû à sa fortune, à ses victorieux auspices, à son heureux +génie. Ils l'avouaient. Les savants mêmes, les poètes que Colbert lui +payait partout, ce grand concert des lettres qui le divinisait, de qui +s'inspirait-il! de lui. Il était le héros et il était la muse. +Despréaux n'eût rimé sans lui. Molière, son domestique, vivait du roi, +ramassait ses paroles; il lui devait ses meilleurs scènes, et n'y +était que pour la mise en œuvre.</p> + +<p>Puissance créatrice! un monde, une France nouvelle naissait de la +pensée du roi. Le roi voulait, et Colbert écrivait. Son ouvrier +Colbert, son commis, son bœuf de labour, le secrétaire de son +génie, venait par un mortel travail de faire ce que le roi avait conçu +en se jouant, une construction énorme, inouïe, de fantastique +grandeur.</p> + +<p>En cette création multiple, tout se trouve à la fois. Les lois, les +instruments des lois, les choses avec les hommes, administration, +industrie, commerce, enfin, <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> par dessus, la machine à faire +marcher tout (bien ou mal?), la bureaucratie.</p> + +<p><i>Les lois</i> (1667, 1670). Des travaux immenses du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle qui a +tout préparé, les commissions de Colbert tirent l'Ordonnance civile et +l'Ordonnance criminelle.</p> + +<p><i>Les voies de communication.</i> Le grand système de nos routes royales +est commencé. La merveille du canal des deux mers est trouvée par +Riquet, et en dix ans exécutée. Les douanes intérieures de province à +province sont supprimées, au moins pour la moitié de la France.</p> + +<p><i>Nos colonies</i> rachetées aux particuliers qui s'en étaient faits +souverains. Des compagnies de commerce créées. Hors une seule, ces +compagnies ne sont plus exclusives; on y entre en mettant des fonds.</p> + +<p><i>La marine</i> se fait par enchantement. En quatre années, 70 bâtiments; +en six, 194, dont 120 vaisseaux (1671). Mais, le plus fort, c'est la +marine vivante, le peuple des marins mis sous la main de l'État. Cette +France obéissante, en 1668, subit le régime <i>des classes</i>, où le roi +déclare siens tous les matelots, pouvant les sommer à toute heure de +quitter le service lucratif du commerce pour le service dur et pauvre +des bâtiments de guerre.</p> + +<p>Et, à côté de l'armée maritime, surgit de terre l'<i>armée +industrielle</i>. On ne peut nommer autrement l'organisation que Colbert +donne aux fabriques. Une France d'ouvriers en face de la France +agricole.</p> + +<p>Quelle sera cette création? À son premier essor (1664), on la +croirait républicaine. Colbert dans chaque <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> ville veut que les +négociants élisent, envoient deux députés qui apportent leurs +observations. Tout litige entre le commerce et le fisc est jugé par un +comité de trois négociants et trois fermiers généraux.</p> + +<p>De toute l'Europe, Colbert appelle des industries nouvelles. Les +droits qu'il met, en 1664, sur les toiles et draps hollandais, +anglais, permettent aux nôtres d'essayer ces grandes fabrications. Ces +droits doublés, en 1667, fermant tout à coup le pays aux produits +étrangers, donnent un mouvement subit, violent, quasi fébrile à +l'industrie française. En 1669, la laine occupe 44,000 métiers. Lyon +tout à coup devient énorme, exporte des soieries pour 50 millions. Des +fortunes subites se font ici et là. Que sera-ce, quand l'industrie +aura gagné partout? quand la France, maîtresse des mers, ayant succédé +à l'Espagne, converti, brisé l'Angleterre, à la barbe du Hollandais, +exploitera les Indes, et, dans ses nouveaux ports de Brest, Rochefort, +Dunkerque, verra venir les galions? Mais qu'aura la Hollande? Ce qui +la fit jadis, le hareng saur et la morue.</p> + +<p>Telle fut l'extraordinaire ivresse et la violente fièvre qui tenaient +les plus fortes têtes, non le roi seulement, mais Colbert, mais la +France. Tout possible en paix et en guerre. L'administrateur de la +guerre, le jeune Louvois, face rouge et tête de feu, plus violent +encore que Colbert (et de famille apoplectique), brûlait de lancer sur +l'Europe le char du roi, et, quoi qu'on opposât, répondait de passer +dessus.</p> + +<p>Quand Charles-Quint, après Pavie, Muhlberg, eut dans ses mains +François I<sup>er</sup> et les chefs protestants, il <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> méprisa l'Europe +et eut envie de l'empire turc. Quand Philippe II, après Lépante, +voulut conquérir l'Angleterre, il trouva que c'était chose trop +simple, voulut conquérir la Baltique d'où partiraient ses flottes. Tel +et plus fier encore fut Louis XIV après cette surprise de deux +provinces, conquérant sans combat, et vainqueur sans victoire. Dans +les trois ans qui suivent, on le voit désirer, embrasser je ne sais +combien de choses immenses et les plus divergentes:</p> + +<p>1<sup>o</sup> <i>La succession d'Espagne.</i> Il en veut au moins le meilleur, le +moins usé, comme la Flandre, en donnant l'os, l'Espagne à Léopold;</p> + +<p>2<sup>o</sup> <i>L'élection d'Allemagne.</i> Ce Léopold tout jeune, moins âgé que +lui de quatre ans, le roi prétend lui succéder, et il va tout à +l'heure acheter la voix de la Bavière pour la future élection;</p> + +<p>3<sup>o</sup> <i>L'empire turc</i> se conduit mal à notre égard, et trouve mauvais +que nos Français, en Hongrie, à Candie, soit toujours pour ses +ennemis. Le roi (1670) va faire lever des plans de l'Archipel, +s'emparer de ses îles peut-être, du chemin de Constantinople;</p> + +<p>4<sup>o</sup> Mais plus près, les vrais mécréants, ce sont les protestants. +Donc, à eux la première croisade. Toute la question est de savoir s'il +faut d'abord convertir l'<i>Angleterre</i> à main armée ou frapper <i>la +Hollande</i>.</p> + +<p>Pour résumer, le roi, monté comme à la pointe de cette création +immense et subite de l'industrie et de la guerre, regardait la terre à +ses pieds, et se demandait seulement ce qu'il daignerait prendre. Il +se devait au monde, et, de ce qu'il était roi de France, il ne +<span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> s'ensuivait qu'il dût refuser le bienfait de son gouvernement +à tant d'autres nations. C'est ce qu'exprime sa médaille, où, sous son +emblème, un soleil, on lit: «<i>Un pour plusieurs</i> (royaumes).»</p> + +<p>Le roi rentrait à Saint-Germain dans ces hautes pensées, quand +l'ambassadeur de Hollande lui notifia respectueusement ce qu'on appela +la <i>Triple alliance</i>, la ligue qui lui liait les mains. Son Charles II +l'avait lâché. Il avait eu la main forcée par l'élan de l'Angleterre +qui se joignait aux Hollandais.</p> + +<p>La Suède, notre fidèle alliée depuis quarante années, nous lâchait +également.</p> + +<p>On fut surpris. Tout traité, en Hollande, devait être soumis aux +villes qui en délibéraient. Mais de Witt, pour brusquer la chose dans +ce péril, avait risqué sa tête. Il avait hardiment signé (23 janvier +1668).</p> + +<p>Le curieux de l'affaire, c'est qu'elle semblait dirigée contre +l'Espagne. On la menaçait pour la protéger. La Hollande lui parlait de +sa plus grosse voix. Au contraire, elle priait le roi, lui adressait +d'humbles demandes, le chapeau à la main. De Witt faisait entendre +qu'il était tout Français, mais qu'il ne pouvait plus arrêter ce +peuple, qu'il lui échappait, qu'il agirait sans lui. Le roi chicanait +d'abord. Mais il se vit abandonné du Portugal même qu'il venait +d'acheter par un subside énorme. La reine, une Française, y avait fait +une révolution, s'était démariée, remariée, avait pris le trône. Cette +Française elle-même tourne le dos à la France, tend la main à +l'Espagne, son ennemie. Mais l'ennemi de tous, et celui que tous +craignent, c'est désormais Louis XIV.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> Le 2 mai 1668, il signe enfin la paix à Aix-la-Chapelle, et +rend la Franche-Comté.</p> + +<p>Il gardait la Flandre française; la Hollande la gloire.</p> + +<p>Elle triompha modestement par une simple médaille, sans phrase, et +vraiment historique: «Les lois sauvées, les rois défendus et +réconciliés, la paix conquise, la liberté des mers.»</p> + +<p>Mais le monde malin imagina et répéta qu'une médaille toute autre +avait été frappée,—hostile, hardie, véridique, après tout,—Josué et +le soleil: <i>Stetit sol</i>, il s'est arrêté.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> CHAPITRE IX<br> +<span class="smaller">LA DÉBÂCLE DES MŒURS PUBLIQUES—DÉPOPULATION DE L'EUROPE +MÉRIDIONALE<br> +1668</span></h2> + +<p>La guerre est infaillible. On peut prévoir d'ici que cet orgueil +bouffi va crever en tempêtes, que la France, arrêtée dans son effort +pour se renouveler, rentrera dans la voie misérable où sont les États +du Midi.</p> + +<p>La guerre naturelle et fatale de la royauté catholique contre la +république protestante, l'essor effréné des dépenses et la furie des +fêtes, l'infamie triomphale des favorites et favoris, l'avénement de +madame de Montespan et du chevalier de Lorraine, la surprenante +soumission des confesseurs aux mœurs publiques, c'est le spectacle +de ce temps.</p> + +<p>Ces brillantes années, entre les chants de gloire de Molière, Quinault +et Lulli, sont comme un arc de triomphe qu'on croirait une porte de +cité populeuse, et qui ne conduit qu'au désert.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> On a dit que Colbert, si la guerre et Louvois ne l'avaient +emporté, eût soutenu la situation; que l'effort colossal de ce grand +résurrectioniste, à force de créer, eût dépassé l'effort, non moins +grand, du roi, pour détruire. Je ne le crois nullement. Sous les pieds +de Colbert, un terrain très-mauvais devait toujours le faire crouler. +Il bâtissait sur quoi? sur les ruines de la moralité publique. Il crée +le travail ici et là par les primes énormes que l'exclusion des +produits étrangers donne à telle industrie. Mais le goût général est à +l'oisiveté et à la vie improductive. Du plus bas au plus haut, tout +regarde la cour. Qui peut, vit noblement. Colbert obtient, exige du +clergé la suppression de quelques fêtes, et elles n'en sont pas moins +chômées. Il promet pension aux nobles qui auront dix enfants (plus +tard même aux non-nobles); mais cela ne tente personne. Les familles +connues produisent de moins en moins; beaucoup finissent avec le +siècle. Exemple, les Arnauld, famille prolifique, énergique. Le +premier, l'avocat, sous Henri IV, <i>a vingt enfants</i> (dix sont +d'église, dont six religieuses qui meurent jeunes). Le second, Arnauld +d'Andilly, sous Louis XIII, <i>a quinze enfants</i> (dont six religieuses +qui, la plupart, meurent jeunes). Le troisième, Arnauld de Pompone, +ministre de Louis XIV, <i>a cinq enfants</i> (dont deux d'église), tous +éteints sans postérité. Notez que cette race vigoureuse s'est alliée +en vain à la race non moins énergique, à l'héroïque sang des Colbert.</p> + +<p>Que sera-ce des autres familles, des bourgeois peu aisés, des pauvres? +Deux choses les stérilisent:</p> + +<p>1<sup>o</sup> <i>L'augmentation des dépenses.</i> Les objets fabriqués <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> +quintuplent de valeur en un siècle; le blé n'enchérit pas; le +propriétaire est gêné, vend mal son blé, en produit peu. Famine de +trois ans en trois ans. Et cependant le luxe augmente; on veut +briller, on craint les charges de famille.</p> + +<p>2<sup>o</sup> <i>La fluctuation morale</i> d'un siècle intermédiaire qui nage entre +deux âmes, l'ancienne et la nouvelle, tient l'homme ennuyé, affadi. Il +ne tient point à se perpétuer. Parmi ses pompes solennelles, l'idée +religieuse va défaillant. Elle ne garde l'orgueil de la forme qu'en +abdiquant l'influence morale. Elle ne règne qu'à force d'obéir aux +vices publics, ne vit que pour autoriser l'esprit de mort qui +l'emporte elle-même.</p> + +<p>La France est sur cette pente. Mais, pour voir où elle va, il faut +d'abord bien regarder les États qui l'ont déjà descendue, les deux +empires surtout qui portèrent si haut le drapeau des religions du +Moyen âge, l'Espagne et la Turquie. Différents dans la vie, ils se +ressemblent dans la mort, et sont comme frères dans le tombeau. Une +même chose les caractérise, la dépopulation.</p> + +<p>Dès 1619, les Cortès ont dit ce mot funèbre: «On ne se marie plus, ou, +marié, on n'engendre plus. Personne pour cultiver les terres... Il n'y +aura pas seulement de pilotes pour fuir ailleurs. Encore un siècle, et +l'Espagne s'éteint.»</p> + +<p>Sous autre forme, mêmes plaintes en Turquie. Un Turc des plus +vaillants, un des héros de la guerre de Candie, déjà vieux, ne pouvait +rencontrer des femmes par les villes, sans s'écrier: «Le salut soit +sur vous, mes femmes, anges de la terre, fleurs de l'arbre +céleste!... <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> Priez pour nous! que Dieu vous comble de ses +grâces. Car vous enfantez des soldats.» (Hammer.)</p> + +<p>Dès cette époque, le sérail périssait. Peu de femmes. On n'achetait +que des enfants; l'impôt sur ce commerce fut supprimé vers 1600. Les +quatre <i>ministres du diable</i>, vin, café, tabac, opium, donnèrent le +goût des plaisirs solitaires, des ivresses non partagées. De la +Turquie, les cafés se répandent en Europe, en Angleterre, bientôt en +France (1669). Avant la fin du siècle, l'ignoble tabagie a pénétré +partout.</p> + +<p>L'effort que Colbert fait ici pour relever la France, se fait là-bas +par moyens turcs. Un Albanais, cuisinier du sultan, Mohamed Kiuperli, +<i>homme doux</i>, dit l'histoire, fait un affreux hachis, trente-six mille +supplices en cinq ans. Il discipline les janissaires par +l'extermination, tue jusqu'aux parents du sultan. La cruauté des Turcs +redevient redoutable. Ils serrent Candie, ravagent la Hongrie.</p> + +<p>Le fils du cuisinier, un savant, un guerrier, Ahmed Kiuperli, submerge +la Hongrie d'un déluge de Turcs et de Tartares, qui monte au nord, et +jusqu'en Silésie. C'est surtout pour faire des esclaves; quatre-vingt +mille filles et enfants en une campagne, tandis que les Barbaresques +en ramassent sur toutes les côtes. L'empire, sous ce vizir lettré, +retourne, par calcul, à ses barbaries primitives, les grandes razzias +d'enfants grecs pour le sérail qui les donne à l'armée. Ahmed en une +fois fait deux mille pages du sultan.</p> + +<p>La France, de plus en plus chef de la catholicité, de moins en moins +s'entend avec les Turcs. Nos volontaires, <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> sous la Feuillade, +brillent à Saint-Gothard, où le Turc, repoussé, n'en impose pas moins +la paix à l'Autriche, et le tribut à la Transylvanie (1664). Même +événement en Candie, où la Feuillade, Noailles, nos vaillants +étourdis, embarrassent les Vénitiens qu'ils viennent secourir. Ahmed +triomphe encore et achève de prendre Candie (1666). Ces succès, et +ceux qu'il aura sur la Pologne, n'empêchent pas que la Turquie ne +s'affaisse, ne croule, par l'énervation de la race et sa stérilité +immonde. Les casuistes turcs et le mufti lui-même (Hammer) donnent +l'exemple et le précepte. Le Coran est vaincu. Toutes les fastueuses +rigueurs de sévérité musulmane sont inutiles. Un athée brûlé vif, la +fermeture des cabarets, la défense du vin, ne relèvent pas Mahomet. +Kiuperli lui-même délaisse sa réforme; découragé, succombe. En +défendant le vin, il mourra d'eau-de-vie (1676).</p> + +<p>L'Espagne était plus bas, beaucoup plus bas que la Turquie. Les +Kiuperli parvinrent à créer de grandes armées. L'Espagne, contre le +Portugal qui l'envahit, trouve à peine quinze mille invalides. La +Castille n'est qu'épines et ronces; dans la Vieille seulement, trois +cents villages abandonnés, deux cents dans la Nouvelle, et deux cents +autour de Tolède. L'Estramadure est un grand pâturage, habité des +seuls mérinos. Mille villages en ruine au royaume de Cordoue. La +Catalogne voit tous ses laboureurs fuir aux montagnes et devenir +brigands.</p> + +<p>De saignée en saignée, l'Espagne s'est évanouie. Une fois un million +de juifs, puis deux millions de Maures, ou chassés ou détruits. Et +l'émigration d'Amérique (au <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> calcul de M. Weiss), coûte trente +millions d'hommes en un siècle!</p> + +<p>Du reste, il suffisait de la vie noble pour annuler l'Espagne. Elle +tombe à six millions d'âmes, dont un million sont nobles ou prêtres. +Mais tout le pays devient noble. Le chevrier sauvage vit noblement sur +la bruyère; son fils noblement sera moine.</p> + +<p>En 1619, les Cortès demandent en vain (ce que voudrait Colbert en +1666) la réduction des couvents. Ils croissent, multiplient, +fleurissent de la désolation générale. Les religieuses, surtout, +augmentent au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Le mariage vaut la virginité; il devient infécond. On a vu le progrès +du docteur en stérilité, du grand casuiste, le Diable, qui, dans ses +fêtes du sabbat, avait enrôlé les sauvages populations du nord de +l'Espagne, des montagnes de France. Il est intéressant de voir les +premiers Espagnols qui firent une science de la casuistique, +l'ingénieux Basque Navarro et le savant Sanchez, lutter encore pour la +génération, sans laquelle tout finit à la fois, l'État et l'Église. +Pour obtenir de l'époux que la famille dure et pour qu'on naisse +encore, ils subtilisent et se tourmentent, descendent aux plus +étranges complaisances, y plient l'épouse. En vain. Tout cela n'émeut +guère le triste seigneur qui ne veut rien que finir noblement. Rien ne +gagnera l'Espagne que la stérilité permise, l'autorisation de mourir.</p> + +<p>Le brillant pamphlet de Pascal est loin de donner l'idée de cette +grande révolution des mœurs européennes, loin de faire soupçonner +l'étonnante élasticité avec laquelle la casuistique s'accommoda aux +besoins <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> de chaque peuple, céda selon les lieux, les temps.</p> + +<p>Par exemple, en Pologne, ce qui pesait le plus à ce génie fier et +mobile, ce cavalier sans frein, c'était l'éternité du mariage, ses +empêchements, ses servitudes. On le gagna par là. Tantôt doux et +tantôt sévères, les Jésuites, parfois, dispensèrent des vieux +empêchements canoniques pour parenté. Et parfois, au contraire, pour +favoriser les divorces, ils firent valoir ces empêchements, rendirent +aux époux le service de trouver qu'ils étaient parents. Les reines +leur livrèrent les rois, et ceux-ci le royaume. Casimir fut Jésuite. +De là advint ce qu'on peut appeler le premier démembrement. Les +Cosaques, persécutés par le clergé latin, renièrent la Pologne et se +donnèrent à la Russie.</p> + +<p>Le mariage resta indissoluble en Italie, mais le mariage à trois. La +casuistique, ayant soulagé le mari de tout devoir envers sa femme, +consola celle-ci en lui laissant un chevalier servant, mari plus +assidu qui sauvait l'autre de l'ennui de vivre avec elle. Ces unions +étaient publiques; tous trois, confessés et absous, communiaient +ensemble aux grands jours. Elles devinrent légales, furent stipulées +dans les contrats. Un illustre vieillard de Gênes, un S., en 1840, +montrait un de ces actes parmi ses papiers de famille, acte notarié au +dernier siècle: «La noble demoiselle, âgée de dix-huit ans, consent à +prendre tel, un mari de vingt-huit, mais il lui garantit par écrit +qu'elle gardera son chevalier servant, qui en a trente-deux.»</p> + +<p>Ces languissantes Italiennes, dans leur oisiveté, au lieu d'avoir un +singe, un petit chien, aimaient à traîner <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> après elles un +homme-femme, qui portait l'éventail ou donnait le mouchoir. Rien de +plus froid. L'éternel tête-à-tête se passait à bâiller. Mais le mari +bâillait aussi d'avoir à perpétuité cette ombre inséparable de sa +femme, presque toujours un cadet sans fortune, un parasite. Chaque +famille eut un enfant, sans plus. L'amour était stérile autant que le +mariage. Tout était sec, la table maigre, avec des dehors fastueux. De +réforme en réforme, on fit la plus économique, de supprimer la femme +et ne plus se marier. Plus de maison. Ils vivaient seuls dans leurs +palais déserts, avec quelques pages en guenilles.</p> + +<p>Nos Français n'allèrent pas si loin. Pourquoi? Faut-il admettre que +Pascal réforma la casuistique, que les <i>Provinciales</i> produisirent une +grande réaction morale? Les Jansénistes disent: «Avant Pascal, les +fameux manuels d'Escobar et de Busenbaum eurent quarante, cinquante +éditions; après Pascal, une seule.» Vain triomphe, les choses n'en +vont pas moins leur train, et les Jésuites n'ont que faire d'imprimer. +Ces manuels deviennent inutiles, mais c'est parce qu'il sont dépassés. +Le pas nouveau, hardi, qui se fit depuis Escobar, éclate dans la +pratique. Mais on n'écrit plus presque rien. Et c'est seulement un +siècle après que la casuistique, dans son code italien, avoue +l'abandon des barrières qui, sous Escobar même, défendaient encore la +nature.</p> + +<p>Les mœurs turques, italiennes, adoptées d'Henri III, moquées sous +Henri IV, reprennent un peu sous Mazarin. L'opéra italien (1644), ses +travestissements, les amusements de carnaval, ramènent ces scandales. +Les <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> Condés et Contis n'y donnent que trop. Monsieur avec +éclat, ayant contre sa femme son confesseur, le bon père Zoccoli +(1667).</p> + +<p>Du reste, ces exemples eurent peu d'imitateurs. Les mornes plaisirs +égoïstes, leur somnolence, n'allèrent jamais aux nôtres. Ils ne +contentaient nullement le besoin de gaieté, de malice, qui est au fond +de ce peuple. La débonnaireté des casuistes alla plus loin que nos +péchés.</p> + +<p>La femme reste la reine du plaisir, de l'intrigue. La vieille farce du +mari trompé, si populaire chez nos aïeux, devient l'histoire +universelle, autorisée d'en haut. Qui donc sera plus sage que le +victorieux roi de France? D'Amphitryon surgit un rire inextinguible. +Cette glorieuse apothéose du cocuage par un cocu de génie qui +s'exécutait noblement, convertit tout le monde. Chacun sentit, goûta +la moralité de la pièce: Tout est divin, venant des dieux.</p> + +<p>Ici c'est le contraire des romans de chevalerie, où l'inférieur, le +pauvre, le vassal, est favorisé de la dame. Le mystère est plus +simple. L'amant, c'est le maître, le roi, celui de qui l'on attend +tout, celui chez qui l'on mange. Comment résister à cela? Vivonne, +frère de la Montespan, montrant ses joues rosées, rendait hommage à la +cuisine royale. Et, pour la grasse Alcmène, le secret de son cœur +fut le mot de Molière: «Le véritable amphitryon, c'est l'amphitryon où +l'on dîne.»</p> + +<p>Tout cela est fort gai, et le semblerait davantage s'il ne s'y mêlait +point de larmes. Mais la farce n'amuse guère si elle n'en est +assaisonnée. La Montespan eût ennuyé bien vite si elle n'eût possédé +la Vallière, n'eût <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> eu à piquer le souffre-douleur. Elle le +sent si bien, qu'elle ne permet pas que ce jouet échappe; elle la +garde, elle s'en sert, la prend pour femme de chambre, se fait coiffer +par elle. Bien plus, ils l'avilissent, ne la comptant pas plus qu'un +petit chien que le roi lui jette un jour avec risée.</p> + +<p>Une autre chose qui amusait la cour, c'étaient les cris, les plaintes +de M. de Montespan. Mais il passa toute mesure en allant faire vacarme +chez madame de Montausier, malade, et qui mourut bientôt. Le roi, +alors, fit une chose nouvelle en France, qui jamais ne se vit, ni +avant ni après. Lui-même, de sa main, écrivit le divorce de M. et de +madame Montespan, envoya cet acte bizarre au Châtelet.</p> + +<p>Il ne s'en tint pas là. Il en tira une honteuse vengeance, le flétrit +de l'argent qu'il le força de prendre; il lui paya sa femme, le chassa +de Paris avec cent mille écus.</p> + +<p>Partout même spectacle. Du plus haut au plus bas, chacun avilit +bravement le faible et l'inférieur, qui avale ses larmes, tâche de +rire, et flétrit à son tour quelqu'un plus bas encore, qui ne se +vengera pas. Cascade et cataracte de honte qui va de classe en classe, +de la cour à la ville, de la ville à la France, de la France aux +nations.</p> + +<p>Le grand écho de la douleur, c'est celui qui, d'office, est chargé de +faire rire. Molière était malade, tout en faisant fortune, chargé +d'affronts, d'argent et de soucis. L'<i>Avare</i> n'avait pas réussi. On ne +riait que des cocus et de la bastonnade. Il gardait pour lui seul ces +rôles de gens battus. Est-ce à dire qu'il n'en sentît <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> rien? +<i>Georges Dandin</i> est douloureux. <i>Pourceaugnac</i> est horrible. «Vous +n'avez qu'à considérer cette tristesse, ces yeux rouges et hagards, ce +corps menu, grêle, noir...» Hélas! c'était Molière, et lui-même +faisait son portrait.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> CHAPITRE X<br> +<span class="smaller">MORT DE MADAME<br> +1667-1670</span></h2> + +<p>Madame avait beaucoup de l'esprit des Valois, le charme des deux +Marguerite. Cette fleur de l'ancienne France devait-elle refleurir par +elle? Verrait-on de nouveaux Valois briller près de la forte (quelque +peu lourde) branche de Bourbon? C'était un espoir de Louis XIV. On +croyait bien que l'unique enfant mâle qu'ait eu Madame, le petit duc +de Valois, pourrait être un François I<sup>er</sup>. Il mourut au berceau. +Irréparable perte dont elle ne releva jamais bien. Les quatre années +qu'elle vécut depuis furent une suite de maladies. Elle fut deux fois +encore enceinte, non sans danger; sa taille était un peu tournée; ce +défaut de conformation devait marquer de plus en plus.</p> + +<p>Dans l'été de 1667, elle fit une fausse couche, et reçut <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> en +même temps deux très-sensibles coups. Le roi qui vint de Flandre la +voir, la consoler, avait pris justement à ce moment une maîtresse, et +la plus odieuse, la méchante, la moqueuse, la Montespan. Dès l'hiver, +elle remplit tout de sa grosse personnalité. En même temps, Monsieur, +subjugué et décidément femme, eut un ami en titre, le chevalier de +Lorraine, son cavalier qui lui donnait le bras et le menait au bal, en +jupe, minaudant et fardé.</p> + +<p>Désormais, c'est une autre cour. Et nous sommes tombés d'un degré. La +médiocrité du roi, sa matérialité pesante apparaissent sans remède +dans l'objet de son choix. Le scandale du double adultère s'affiche +hardiment, effacé par la honte d'un frère avili.</p> + +<p>Avec ces mœurs grossières, le charme doux et fin de Madame n'avait +plus guère chance d'agir. À vingt-deux ans déjà, elle dut chercher +l'influence par des moyens plus sérieux. Elle avait confiance dans un +certain Gascon, Cosnac, son aumônier, évêque de Valence, qui brûlait +d'avoir le chapeau, et, pour cela, travaillait de son mieux à la +rendre ambitieuse. C'était un homme laid, à mine basse, de beaucoup +d'esprit, de vigueur peu commune. Il lui fit entendre que peut-être il +y avait encore moyen de relever Monsieur, de le tirer du bourbier. Les +deux époux, se rapprochant et s'appuyant de Charles II, auraient plus +de poids sur le roi. Pour cela, il fallait affermir Monsieur, et le +rendre un peu homme, le produire et le faire valoir. Madame entra dans +cette idée. À l'entrée de la guerre de Flandre, elle écrivit à Charles +II pour qu'il obtînt du roi que Monsieur commandât l'armée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> Je n'ai rien vu de plus comique que ce tableau de Monsieur +allant en guerre à la remorque du prêtre qui le traîne. Cosnac ne se +ménage pas; il va à la tranchée pour que Monsieur y aille. Mais +Monsieur dit qu'il n'est pas confessé... À cela ne tienne! on +l'absout, on le pousse en avant.</p> + +<p>Vaines espérances des hommes! Un matin descend chez Monsieur son +chevalier de Lorraine. Monsieur redevient femme. Cosnac n'en peut plus +tirer rien. Il reste dans sa tente à se parer, farder, en quatre +miroirs.</p> + +<p>Trois fois par jour, il va admirer le bel ami à la tête des troupes. +Pour comble, celui-ci est blessé. C'est une égratignure, n'importe. +Monsieur en perd l'esprit. De retour à Villers-Cotterets, ne pouvant +parler d'autre chose, il se confie, à qui? à Madame, lui explique les +qualités du chevalier, la fait juge d'un si grand mérite.</p> + +<p>Il n'y eut jamais chose plus étrange. Sans honte ni respect humain, le +chevalier s'établit au Palais-Royal, ordonna, régla tout. Il +transforma Monsieur, et le rendit très-violent. Lui-même, depuis trois +ou quatre ans, il était quasi marié avec une fille d'honneur de +Madame. Mais il rompit avec éclat, et la fit chasser par Monsieur, qui +ne daigna pas même en parler à sa femme. Monsieur lui enleva encore +son aumônier Cosnac, et le fit exiler. Ces coups d'État montrèrent ce +que pouvait le chevalier, terrifièrent le palais, et Madame fut +abandonnée, même de ses serviteurs personnels. Son écuyer, son +capitaine des gardes, son maître d'hôtel, devinrent les agents +dévoués <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> du favori, et elle n'eut plus en eux que des espions.</p> + +<p>Cette histoire d'Héliogabale en plein christianisme et dans ce siècle +lumineux, comment s'arrangeait-elle avec le confessionnal? Le roi +communiait aux grandes fêtes devant la foule, et aurait trouvé fort +mauvais que Monsieur s'abstînt, ou Madame. Son confesseur, à elle, +était un moine, un rustre, un capucin, qui ne la gênait guère, et dont +la belle barbe figurait bien dans un carrosse pour imposer au peuple +(Montpensier).</p> + +<p>Monsieur en avait un bien plus commode encore, le doux père Zoccoli, +basse et plate punaise italienne, qui devint le complaisant, l'agent, +le valet du favori. Cela révéla le progrès qu'on avait fait en douze +ans depuis les <i>Provinciales</i>. Ce qu'eût gêné Escobar n'embarrassa +plus Zoccoli.</p> + +<p>Quand on chassa la fille d'honneur (mai 1668), Madame craignit que le +chevalier, à qui Monsieur disait tout, n'eût écrit à sa maîtresse les +dangereux secrets que leur confiait Charles II. Elle arrêta, ouvrit la +cassette de cette fille, et en tira quelques lettres. La cabale prit +peur. Madame vit venir le bon Jésuite, qui, les larmes aux yeux, +prêchait la paix, vantait la paix. Il eût voulu escamoter les lettres. +Mais Madame ne les avait plus: elle les avait mises en lieu de sûreté, +dans la poche de Cosnac qui partait pour son diocèse.</p> + +<p>Madame voyait bien une chose, c'est que le chevalier au fond n'avait +rien à craindre du roi. Le roi avait toujours trouvé très-bon que +Monsieur fût ridicule. Elle sentit qu'en cette lutte elle ne +reprendrait <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> le roi que par les affaires d'Angleterre, par son +frère Charles II.</p> + +<p>Celui-ci lui écrit (c'est-à-dire, lui répond), le 8 juillet 1668, que, +«dans toute négociation, elle aura toujours une part qui fera voir +combien il l'aime.» En août, il dit à notre ambassadeur: «Madame +souhaite passionnément une alliance entre moi et la France, et, comme +je l'aime tendrement, je serai aise de faire voir tout ce que ses +prières peuvent sur moi.»</p> + +<p>Il avait, même avant, encore en pleine guerre, puis en entrant dans la +Triple alliance, écrit au roi qu'il était entraîné, agissait malgré +lui. En réalité, tout le menait vers la France, et son besoin +d'argent, et l'ennui de son parlement, son caractère même, son enfance +et ses souvenirs. Sa mère (et Saint-Alban, qu'elle avait épousé) +voulait le refaire catholique, et de bonne heure, on y employa la +petite sœur. Celle-ci était poussée encore de ce côté par Cosnac, +son vaillant évêque, qui se voyait déjà, botté, le chapeau rouge en +tête, descendre en Angleterre à la tête d'une armée française.</p> + +<p>La facilité singulière avec laquelle ce peuple qu'on croyait si +obstiné, avait changé au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, trompait au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup>. Madame ne +croyait pas trahir. Elle croyait faire la grandeur de son frère, et +celle du pays où elle était née. À l'Angleterre la mer, à la France la +terre. La première, amie de Louis XIV, remplaçant à la fois l'Espagne +et la Hollande, eût été la reine du monde (si la France l'était de +l'Europe.) Louis XIV disait expressément, contre les idées de +Colbert, «qu'il laisserait le commerce aux Anglais, <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> au moins +pour les trois quarts, <i>qu'il ne voulait que des conquêtes</i>.» (26 +décembre 1668.)</p> + +<p>Mais il aurait fallu que la première conquête fût l'Angleterre +elle-même. Il en eût coûté des torrents de sang. Voilà ce que Madame, +avec sa douceur, sa bonté, ne voyait pas sans doute quand elle +s'engagea si loin dans les funestes voies de sa grand'mère Marie +Stuart. Elle n'en avait nullement la violence, mais quelque peu +l'esprit d'intrigue romanesque, et ce plaisir de femme d'avoir en main +un écheveau brouillé pour en tirer le fil.</p> + +<p>On sentait cependant si bien qu'il y faudrait une guerre que d'avance +Louvois disputait l'affaire à Madame. Turenne n'aurait pu, en restant +protestant, mener la nouvelle <i>Armada</i>. Il ne perdit pas un moment +pour se faire catholique, il s'instruisit, lut le livre écrit à propos +par Bossuet, l'<i>Exposition de la foi</i>, ouvrage peu agréable à Rome, +mais, sous sa forme hautaine, bien combiné pour baisser la barrière, +jeter un pont d'où passerait Turenne sur le rivage britannique.</p> + +<p>Donc, ce bonhomme étudie à Paris, et son ancien lieutenant, le duc +d'York, étudie de son côté à Londres. Heureux coup de la Grâce! Tous +deux sont éclairés, convertis. L'effet fut immense. Turenne était si +froid, si sage, si pesamment judicieux, que sa conversion sembla un +arrêt du bon sens. En France, on dit partout que personne n'oserait +rester protestant, sans se couvrir de ridicule. En Angleterre, York et +ses Jésuites convertisseurs centralisent le parti papiste. Et Charles +II est entraîné si vite, que, devant <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> ses ministres, il pleure +de ne pas être encore catholique. Le seul, dans ce conseil, qui +résistât encore, quoique secrètement papiste, Arlington, dut céder, et +il écrivit à Madame qu'il lui appartenait, et ne lutterait plus contre +elle. Il fut décidé qu'on demanderait l'appui du roi de France (6 juin +1669).</p> + +<p>Le vrai roi du moment était le commis de la guerre, cette rouge figure +de Louvois, qui, occupant le roi de choses à sa portée, des détails du +matériel, le menait comme il voulait. Il ne ménageait rien, ni Condé, +ni Turenne. Il ne tenait pas compte de Madame, si nécessaire! Il avait +adopté le chevalier de Lorraine. De sorte que ce petit garçon, autre +Louvois dans le Palais-Royal, tête haute, ne voyait plus personne, ne +saluait plus, ne connaissait plus la maîtresse de la maison.</p> + +<p>Madame avait pourtant ses lettres chez Cosnac, qui, quoique fort +malade, secrètement revient, les lui rend. Louvois le sait, l'arrête, +ne lui trouve plus rien, et il en est si furieux qu'en le renvoyant à +Valence il lui fit faire cent lieues sans respirer pour qu'il en +mourût en chemin. Le roi aussi était fort irrité de ce retour de +l'exilé. Madame agit finement. Sans agir elle-même ni se servir des +lettres, elle fit savoir ici (par Charles II, sans doute) que +l'étourdi avait le secret de l'État, jasait et bavardait. Louvois +l'abandonna et le roi le fit arrêter. À ce moment, il était dans la +chambre même de Monsieur. On ne respecta pas ce sanctuaire. Tiré des +bras de son maître éploré, on le mena au château d'If, prison +très-dure des criminels d'État.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> Monsieur donna la comédie à tout le monde. Pleurant et +sanglotant comme Orphée pour son Eurydice aux forêts de la Thrace, il +s'en alla en plein hiver dans les bois de Villers-Cotterets. Madame en +eut pitié. Elle n'attendait pas un châtiment si rigoureux. Elle le fit +alléger, obtint qu'il pût envoyer de l'argent au cher ami, adoucir et +ouater sa cage.</p> + +<p>Cependant le traité était fait entre les deux rois. Louis XIV avait +subi des conditions exorbitantes d'argent, et une autre bien grave. +C'est que Charles II, converti, partagerait avec lui la conquête de la +Hollande, y enverrait un corps considérable, <i>garderait pour lui les +îles hollandaises</i>, le vis-à-vis de l'Angleterre, avantage si énorme +pour celle-ci, qu'il eût rendu nationale l'odieuse alliance et +glorifié la trahison.</p> + +<p>Deux points seuls restaient à traiter: 1<sup>o</sup> le décider à commencer la +guerre avant la conversion, chose facile à obtenir; cette conversion +l'effrayait au moment de l'exécuter; 2<sup>o</sup> ce qui était plus +difficile, c'est de gagner sur lui qu'il envoyât très-peu de troupes, +trop peu pour prendre et garder la part qu'on lui promettait. Louis +XIV y mit cent vingt mille hommes; Charles II en promit six mille, +<i>que sa sœur fit réduire à quatre</i>.</p> + +<p>C'est la triste, honteuse, déplorable négociation que le roi imposa à +Madame. Elle lui avait toujours obéi (comme elle le dit elle-même), et +elle lui obéit encore en ce point, rendant son frère deux fois traître +par l'abandon de la condition dernière qui atténuait sa trahison.</p> + +<p>Tellement pesant, fatal, fut sur elle l'ascendant de Louis XIV. Elle +avait bien besoin de lui. Monsieur <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> avait tant pleuré, crié, +près du roi, qu'il lui avait cédé. Il le voyait comme fou, craignait +quelque esclandre de jalousie vraie ou fausse. Il lui donna la liberté +du bien-aimé, qui s'en alla en Italie. Mais Monsieur, criant de plus +belle pour qu'on le lui rendît, le roi se repentit, jura qu'il ne +reviendrait de dix ans. Fatal serment, qui jeta la cabale dans le +désespoir. Ils l'attribuèrent à Madame, et, dès lors, désirèrent sa +mort. Elle ne vit plus autour d'elle que des visages sinistres et +s'effraya tellement, qu'elle eut l'idée de se réfugier en Angleterre +et de n'en jamais revenir.</p> + +<p>Dès longtemps son frère l'avait demandée. En mai 1670, le roi arrangea +ce voyage. Sous prétexte de visiter ses conquêtes de Flandre, il +emmena la cour à Lille. Madame dit qu'elle voulait passer à Douvres et +voir son frère. Monsieur, qui eût voulu être de la partie, fut retenu, +en accusa Madame. Un jour, en ce voyage, la voyant alitée, il +s'échappa, dit un mot menaçant: «Qu'on lui avait toujours prédit qu'il +serait remarié.»</p> + +<p>Tout le monde envia ce voyage à Madame. On n'en connut guère +l'amertume (V. sa lettre à Cosnac). Le roi se fiait à elle, et ne s'y +fiait pas. Montrant grossièrement qu'il doutait de son ascendant, il +lui donna une étrange acolyte qui salit l'ambassade. C'était un don de +roi à roi, une Basse Brette hardie et jolie, enfantine poupée à petits +traits, qu'il envoyait à Charles II. Madame devait la mener, la +chaperonner. Pour cet acte de prostitution, le roi avait acheté la +petite, l'avait payée à sa famille, lui constituant une terre, et tant +par chaque bâtard qu'elle aurait de Charles II.</p> + +<p>Madame endura tout. Elle espérait que son frère lui <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> +obtiendrait du pape la cassation de son mariage. Elle serait restée +près de lui, vraie reine d'Angleterre, et le gouvernant par les +femmes. On se ligua contre elle; il lui fallut revenir ici.</p> + +<p>Elle y trouva deux choses, non-seulement Monsieur exaspéré, envenimé, +mais, ce qu'elle n'eût pas attendu, le roi très-froid. Il avait d'elle +ce qu'il voulait avoir. Il n'alla pas au-devant d'elle, comme on +l'avait pensé. La cabale en fut enhardie.</p> + +<p>Elle pleura beaucoup, se voyant si peu appuyée. Monsieur l'emmena de +la cour, de son autorité d'époux, ne la laissa pas aller à Versailles. +Le roi aurait pu insister, mais il ne le fit point. Elle pleura encore +plus, se laissa conduire à Saint-Cloud. Elle était seule, et tout +contre elle, sa fille même, enfant de neuf ans; on avait réussi à lui +faire détester sa mère.</p> + +<p>Il faisait chaud. Elle prit un bain qui lui fit mal, mais elle s'en +remit très-bien, et fut passablement pendant deux jours, mangea, +dormit. Le 28 juin, elle demanda une tasse de chicorée, la but, et, au +moment même, rougit, pâlit, cria. Elle, toujours si patiente, elle +céda à l'excès de la douleur; ses yeux se remplirent de larmes, elle +dit qu'elle allait mourir.</p> + +<p>On s'informa de l'eau qu'elle avait bue, et sa femme de chambre dit, +non pas l'avoir préparée, mais bien <i>l'avoir fait faire</i>. Elle en +demanda, en but elle-même, mais cette eau n'avait-elle pas été changée +dans le trajet?</p> + +<p>Était-ce un choléra? comme on l'a dit. Les signes indiqués ne se +rapportent nullement à ce genre de maladies. Elle était fort usée, +pouvait mourir sans <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> doute. Mais très-visiblement la chose fut +accélérée (comme dans l'affaire de Don Carlos); on aida la nature. Les +valets de Monsieur, qui étaient bien plus ceux du chevalier de +Lorraine, comprirent que, dans l'union croissante des deux rois et le +besoin qu'ils auraient l'un de l'autre, Madame retrouverait près de +Louis XIV un moment de tendresse et d'absolue puissance où le roi +ferait maison nette chez son frère et les chasserait. Ils +connaissaient la cour et devinèrent que, si elle mourait, on voudrait +cependant maintenir l'alliance et qu'on étoufferait la chose, qu'elle +serait pleurée, non vengée, qu'on respecterait <i>les faits accomplis</i>.</p> + +<p>Ils s'étaient bien gardés de confier le secret à Monsieur, même ils +avaient cru pouvoir l'éloigner, l'envoyer à Paris; un hasard le +retint. Il fut étonné, dit qu'on lui donnât du contre-poison; mais on +perdit du temps à lui faire prendre de la poudre de vipère. Elle ne +demandait que l'émétique et les médecins le lui refusèrent +obstinément. Chose étrange, le roi, qui vint et qui raisonna avec eux, +ne réussit pas davantage à lui obtenir ce qu'elle voulait. Ils tinrent +à leur opinion. Ils avaient dit <i>colique</i>, <i>choléra</i>, n'en voulurent +démordre.</p> + +<p>Étaient-ils du complot? Non; mais, outre l'orgueil qui les empêcha de +se démentir, ils eurent peur d'en voir plus qu'ils n'auraient voulu, +de faire très-mal leur cour, de trouver des preuves trop claires de +l'empoisonnement. L'alliance eût été brisée peut-être, les projets du +roi, du clergé, pour la croisade hollandaise et anglaise, eussent été +à vau-l'eau. On ne l'aurait jamais <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> pardonné aux médecins. Ils +furent prudents et politiques.</p> + +<p>On vit là une chose cruelle, c'est que cette femme aimée de tous +n'était pas fortement aimée. Chacun s'intéressait, allait, venait; +mais personne ne se hasarda, personne n'obéit à sa dernière prière. +Elle voulait vomir, rejeter le poison, demandait l'émétique. Personne +n'osa lui en donner.</p> + +<p>Mademoiselle, qui arriva avec toute la cour, ne trouva personne +affligé, Monsieur un peu étonné seulement. Elle la vit sur un petit +lit, échevelée, la chemise dénouée, avec la figure d'une morte. Elle +sentait, voyait, jugeait tout, le progrès surtout de la mort. «Voyez, +dit-elle, je n'ai plus de nez, il s'est retiré.» On vit qu'en effet il +était déjà comme celui d'un corps mort de huit jours. Avec tout cela, +on se tenait au mot des médecins: «Ce n'est rien.» On était +tranquille, et quelques-uns rirent même. Mademoiselle en fut indignée, +et seule eut le courage de dire qu'au moins il fallait sauver l'âme et +lui chercher un confesseur.</p> + +<p>Les gens de la maison tenaient à point l'homme du lieu, le curé de +Saint-Cloud, sûrs qu'à cet inconnu Madame ne dirait pas grand'chose; +une minute, en effet, suffit. Mademoiselle insista. «Prenez Bossuet, +dit-elle, et, en attendant, M. le chanoine Feuillet.»</p> + +<p>Feuillet fut très-habile, prudent comme les médecins. Il obtint de +Madame qu'elle offrirait sa mort à Dieu, sans accuser personne. Elle +dit en effet au maréchal de Grammont: «On m'a empoisonnée... <i>mais par +mégarde</i>.» Elle montra une discrétion admirable et une parfaite +douceur. Elle embrassa Monsieur, et <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> lui dit (par allusion à +l'arrestation outrageuse du chevalier) «qu'elle ne lui avait jamais +manqué.»</p> + +<p>L'ambassadeur d'Angleterre étant venu, elle lui parla en anglais, lui +dit de cacher à son frère qu'elle fût empoisonnée. L'abbé Feuillet, +qui ne la quitta point, surprit le mot <i>poison</i>, l'arrêta et lui dit: +«Madame, ne songez plus qu'à Dieu.» Bossuet, qui arriva, continua +Feuillet, la confirma dans ces pensées d'abnégation et de discrétion. +De longue date, elle avait songé à Bossuet pour ce grand jour. Elle +dit en anglais qu'on lui donnât après sa mort une bague d'émeraude +qu'elle avait préparée pour lui.</p> + +<p>Cependant, peu à peu, elle resta presque seule. Le roi était parti, +fort ému, et Monsieur aussi en pleurant. Toute la cour s'était +écoulée. Mademoiselle, trop touchée, n'osait lui dire adieu. Elle +baissait très-vite, sentit une envie de dormir, s'éveilla brusquement, +appela Bossuet, qui lui donna le crucifix, qu'elle embrassa en +expirant. Il était trois heures du matin, et la première lueur de +l'aube (29 juin 1670).</p> + +<p>Le roi, fort affligé, mais craignant que cette affliction n'altérât sa +santé, le jour même prit médecine. Il dit à Mademoiselle, qui vint le +voir: «Voici une place vacante, ma cousine. La voulez-vous remplir?» +Plaisanterie fort déplacée; Mademoiselle eût pu être la mère de +Monsieur. Elle ne comprit pas, et dit: «Vous êtes le maître.» Il avait +bien d'autres pensées. Le soir même, il parla à son frère de la +princesse de Bavière.</p> + +<p>L'ambassadeur d'Angleterre voulut assister à l'ouverture du corps, et +les médecins ne manquèrent pas <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> de trouver qu'elle était morte +du <i>choléra-morbus</i> (c'est le mot de Mademoiselle), qu'elle était de +longue date gangrenée, etc. Il n'en fut pas la dupe, ni Charles II, +qui, d'abord, indigné, ne voulut pas recevoir la lettre que lui +écrivit Monsieur. Mais c'eût été se brouiller et refuser l'argent de +France. Il s'adoucit et fit semblant de croire les explications qu'on +donna.</p> + +<p>Saint-Simon nous assure que le roi, avant de remarier son frère, +voulut savoir au vrai s'il était un empoisonneur, qu'il fit venir +Furnon, le maître d'hôtel de Madame, et sut de lui que le poison avait +été envoyé d'Italie par le chevalier de Lorraine à Beauveau, écuyer de +Madame, et à d'Effiat, son capitaine des gardes, mais que Monsieur +n'en savait rien. «C'est ce maître d'hôtel qui l'a conté lui-même, dit +Saint Simon, à M. Joly de Fleury, de qui je le tiens.»</p> + +<p>Récit trop vraisemblable. Mais ce qui ne l'est pas, ce qu'on ne +voudrait pas croire, et qui cependant est certain, c'est que les +empoisonneurs eurent un succès complet, que, peu après le crime, le +roi permit au chevalier de Lorraine de servir à l'armée, le nomma +maréchal de camp, le fit revenir à la cour. Comment expliquer cette +chose énorme et outrageuse à la nature?</p> + +<p>Le souvenir de Gaston, les embarras qu'un frère cadet pouvait donner, +l'utilité de le tenir très-bas, avaient dirigé jusque-là Louis XIV +(aussi bien que sa mère). Personne mieux que le chevalier n'aurait pu +avilir Monsieur, le tenir à l'état de femme ridicule et déshonorée.</p> + +<p>Il était revenu ici, et il devait être près de Monsieur <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> dans +ce grand auditoire, le jour de l'oraison funèbre, quand Bossuet, pour +la première fois, trouva de vrais mots d'homme, celui de la lugubre +nuit: «Madame se meurt! Madame est morte!»—Et encore: «L'eût-elle +cru, il y a six mois?»—Mais que de larmes et de sanglots, quand il +dit ce mot, trop compris: «Madame fut <i>douce envers la mort</i>, comme +elle l'était pour tout le monde.»</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> CHAPITRE XI<br> +<span class="smaller">PRÉLUDES DE LA GUERRE DE HOLLANDE<br> +1670-1672</span></h2> + +<p>Quatre ans avant que la guerre éclatât (1668), le colérique Louvois +s'était emporté jusqu'à dire: «C'est un plan arrêté; le roi détruira +la religion prétendue réformée partout où ses armes la rencontreront.» +Il parlait devant les envoyés des protestants d'Allemagne.</p> + +<p>En partant pour la guerre (1672), le roi dit froidement à peu près la +même chose: «C'est une guerre religieuse.»</p> + +<p>Mot grave qu'adoptera l'histoire.</p> + +<p>Les longs circuits diplomatiques qui précèdent cette guerre ne peuvent +faire illusion. Que cette guerre ait été politique et commerciale, +cela est secondaire; c'est l'affaire des ministres. Elle fut, dans la +pensée suprême qui les menait, une guerre de vengeance et de +religion.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> <i>Dieu-donné</i> naquit pour cela, pour la croisade protestante +de Hollande (et d'Angleterre), et pour la croisade intérieure contre +nos protestants de France. Sa mère mourante le lui rappela.—Sauf le +court moment du Tartufe (le second règne de Madame), où le parti dévot +s'attaque aux mœurs du roi, il fut toujours docile à ce parti, +accorda d'année en année toute persécution que lui demanda le clergé.</p> + +<p>Le fils d'Anne d'Autriche fut (jeune et à tout âge) un catholique +littéral et dépendant des pratiques de l'Église, donc dépendant du +confessionnal. Obligé de donner l'exemple aux grandes fêtes, sans +s'amender, il s'acquittait par des concessions religieuses. Quand le +parti dévot, la reine-mère, acceptèrent la Vallière, quand le vieux +confesseur, le P. Annat, fut de plus en plus dur d'oreille, sa surdité +lui fut payée comptant (2 avril 1666) par la déclaration qui permit au +clergé de <i>réunir tous les arrêts locaux rendus depuis dix ans contre +les protestants</i>, d'en compiler le futur code de la grande +persécution.</p> + +<p>Les Jésuites eurent toujours près du roi un homme bien choisi, sans +éclat, souple et fort, infiniment tenace, des races montagnardes du +Midi de la France. Annat, Ferrier, étaient deux hommes de Rodez, de ce +rude pays de l'Aveyron. Leur successeur, le P. la Chaise, si doux de +forme, et plus tenace encore, fut un montagnard du Forez. Dans cette +place, il fallait un homme qui cédât, mais non pas trop vite, qui +respectueusement exigeât et obtînt.</p> + +<p>La grâce décente de Madame, l'amour touchant de la Vallière, +ennoblirent les premières années. Le <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> maître s'astreignait au +mystère et respectait encore un peu les mœurs publiques. Mais, +lorsqu'il ne cacha plus rien, lorsque, régulier chez la reine, non +moins chez la Vallière, il prit la Montespan et posséda publiquement +trois femmes (quatre peut-être), la besogne était forte pour le +nouveau confesseur, le P. Ferrier. Elles communièrent ensemble à +Notre-Dame-de-Liesse, la reine récemment accouchée, la Vallière grosse +de six mois, la Montespan dans les premiers troubles d'une grossesse +qui n'aboutit point. Cependant on ne pensait pas que les choses en +restassent là. Dans ce grand essor de conquêtes où on voyait le roi, +toutes rêvaient d'être conquises. La Soubise se présenta, jeune et +éblouissante, mais ménagea la Montespan. Mademoiselle de Sévigné, fine +et jolie, parut, mais elle était trop maigre (au grand chagrin de son +cousin Bussy, qui espérait cette gloire pour la famille). La pire, la +Montespan, vainquit par l'amusement et les risées grossières. Ce qu'on +en conte (les coussins de chiens envoyés à l'église, la chaise <i>de +commodité</i>, etc.) donne une étrange idée du bon goût de Louis XIV. +Quand il défendit le mariage de Lauzun avec Mademoiselle, celui-ci, +furieux contre la Montespan, dont il avait fait la fortune et qui +n'aidait pas à la sienne, osa se cacher sous son lit, épier, écouter. +Et ce qu'il entendit fut tel, qu'elle se crut perdue si le roi +n'enfermait Lauzun.</p> + +<p>La voir, après cela, trôner à la table royale avec tous les diamants +de la couronne (<i>Sévigné</i>) devant la reine en larmes, la voir +communier triomphalement avec le roi, c'était une honte pour +l'autorité ecclésiastique. <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> Plus grande encore, de voir la +reine subir (pour son salut) l'indicible croix de l'avoir chez elle +comme surintendante de sa maison. Ainsi tout est pacifié, la reine ne +pleure plus. Le roi est dans une sécurité admirable de conscience. À +ce moment (1670), il fait écrire, écrit, pour l'instruction du +Dauphin, le <i>miracle de son règne</i>; il dit, à chaque ligne, que Dieu +agit par lui, et que Dieu est en lui. Monstrueuse infatuation, +inexplicable, si ses directeurs n'avaient accepté comme expiation de +sa vie privée la ruine prochaine du protestantisme, le grand complot +diplomatique, et plus que toutes choses, la perfide bonté qui abusa +nos protestants, endormit ceux de l'Europe.</p> + +<p>À l'extérieur, le roi prit pour ambassadeurs en Angleterre, en +Hollande et en Suède, un protestant, un Janséniste, M. de Ruvigni et +M. de Pomponne. À l'intérieur, il amusa nos réformés par une +déclaration protectrice (février 1669). Elle leur permettait de vivre +et de mourir: <i>de vivre</i>, de ne plus être envoyés aux prévôts qui +pendaient d'abord, examinaient ensuite; <i>de mourir</i>, sans que le curé +vînt (sinon appelé). On restreignit les enlèvements d'enfants.</p> + +<p>Vive indignation des évêques à l'Assemblée de 1670. Mais les Jésuites +savaient bien que penser.</p> + +<p>Un homme n'était pas dupe, et il courait le monde pour démasquer Louis +XIV. C'était le Rochelois fugitif Marsilly. En 1661, on avait mis hors +la Rochelle 300 familles, sans leur donner une heure; elles campèrent +sous les pluies de novembre. Tels moururent, tels s'enfuirent, entre +autres celui-ci. C'était un homme seul, mais de grande action, et qui +pouvait ce <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> qu'il voulait. Il agit fortement en Suède, et jeta +les Suédois dans la ligue qui arrêta le roi. En 1669, il était en +Angleterre et il agissait sur le parlement. Il eut le tort de croire +qu'il gagnerait Charles II même. Notre ambassadeur Ruvigni, l'homme de +confiance des églises réformées, beau-père de lord Russell (le martyr +de la liberté), fut ici mauvais protestant. Il eut le malheureux +succès de faire parler Charles II, qui ne lui cacha rien sur Marsilly. +Il l'aurait livré sans scrupule. Mais l'Angleterre a là-dessus des +préjugés gênants. Marsilly ne s'y fia pas et s'en alla en Suisse. On +le suivait de près. On demanda à Turenne, qui était encore protestant, +de trouver, d'envoyer trois solides officiers protestants qui iraient +à la chasse du fugitif. Ils lui inspirent confiance, l'invitent, +l'attirent dans un coin désert des montagnes, le lient, l'apportent à +Paris.</p> + +<p>Le procès fut fait avec soin. On n'y épargna, ni la question la plus +<i>exquise</i>, ni les plus mielleuses promesses, ni les visites pieuses +des bons ministres protestants qui l'engageaient à soulager sa +conscience, à ne pas se damner par son obstination. Il répondait à +tout qu'il ne se sentait point coupable. Il savait bien qu'il était +mort, et jugeait en homme de sens qu'on chercherait quelque supplice +pour le faire faiblir à sa fin. Faute de mieux, il prit un morceau de +verre qu'il avait trouvé dans son cachot, et se fit une atroce +blessure (l'amputation des parties sexuelles), pensant échapper par +l'hémorrhagie. Sa pâleur le trahit, on devina. Il n'y avait pas un +moment à perdre. Il fut sur-le-champ roué vif. Le roi, averti, +ordonna qu'il y <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> eût un ministre sur l'échafaud, pour qu'on +vît qu'il était roué comme traître, non comme protestant. Du reste, +tout saigné qu'il était, déjà de l'autre monde, il tint ferme jusqu'au +bout. Le peuple de Paris, fait aux exécutions et connaisseur aux +choses de la Grève, admira et n'aboya point, et beaucoup ôtèrent leur +chapeau.</p> + +<p>Un ministre accordé à un protestant qui mourait, ce fut le dernier +ménagement du roi pour le parti. L'assemblée du clergé qui ouvre +(1670) s'obstine à ne pas comprendre l'avantage qu'il y a d'amuser des +protestants en France, pour les accabler en Europe. Le roi mollit. La +persécution recommence. Les parlements y poussent; Rouen absout les +enlèvements, et à Paris Lamoignon même cache les enfants volés dans +son hôtel. À Pau, c'est pis, le parlement frappe de grosses amendes +les parents qui se plaignent.</p> + +<p>On eût voulu pousser les protestants à une paix fourrée qu'on +méditait, une prétendue réconciliation des deux Églises. Le converti +Turenne et le converti Pélisson, quelques protestants politiques, y +travaillaient. On assurait que quarante-deux évêques donnaient parole +de supprimer le culte des images, le purgatoire, etc., presque le +catholicisme, <i>pourvu que les protestants se soumissent</i>. Et, soumis +une fois, ayant perdu leurs garanties, on eût dompté ce vil troupeau.</p> + +<p>Pour les rendre dociles à ces douces paroles, on avait pris un moyen +rude; c'était de les enfermer en France, de défendre l'émigration. Les +portes du royaume étaient closes sur eux; quoi qu'on fit désormais, +ils devaient rester et mourir. Leur soumission <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> fut +étonnante. Dans la destruction de leurs temples (quatre-vingts rasés +dans un seul diocèse!), tout ce qu'ils faisaient, c'était de +s'assembler sur les ruines et de prier pour le roi. Si l'on corrompait +leurs ministres, ils prenaient seulement parmi eux des lecteurs pour +lire l'Écriture sainte. Cette guerre de Hollande, qu'on disait +hautement religieuse et contre le protestantisme, les protestants ne +se crurent pas dispensés d'y servir.</p> + +<p>Tout était prêt. Louis XIV, en quatre années, avait acheté la trahison +dans toute l'Europe. Pomponne réussit en Suède par un traité d'argent.</p> + +<p>Pour l'Empereur, on l'avait déjà gagné contre sa famille, contre +l'Espagne. On le gagna contre l'Allemagne, en achetant sa neutralité; +on lui maria sa sœur, on gorgea son ministre. Puis, contre +l'Empereur, on acheta le Bavarois, qui (Léopold mourant) dut avoir un +morceau d'Autriche; le Dauphin épousait sa fille, et, lui, devait +voter pour le roi à la première élection d'un Empereur.</p> + +<p>Les princes du Bas-Rhin, jaloux de la Hollande, toujours en procès +pour leur fleuve, furent contre elle (comme la Prusse en 1832). Ils +armèrent sottement pour se donner ce terrible voisin qui les eût +dévorés. L'évêque de Munster, brigand de son métier, loua sa bande au +roi. L'Électeur de Cologne le mit sur le Rhin même, recevant garnison +française dans cette petite Neuss qui jadis arrêta Charles le +Téméraire et déconcerta sa fortune.</p> + +<p>Le seul Électeur de Mayence fut loyal, agit fidèlement dans l'intérêt +de l'Allemagne, voulut détourner <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> le danger. Le sultan avait +mal reçu une ambassade hautaine du roi, et celui-ci était fort irrité. +L'Électeur crut en profiter, et envoya ici le jeune Leibnitz avec un +très-beau plan pour conquérir ce qu'il appelait la <i>Hollande +d'Orient</i>, l'Égypte. Tout y était prévu; ce vaste et beau génie avait +tout embrassé. Il n'y manquait qu'une chose, la chose essentielle, la +connaissance de la vraie situation religieuse, de la conscience du +roi, et des motifs intimes, supérieurs, qui dirigeaient tout. Le +moindre courtisan d'ici eût pu dire à Leibnitz combien son idée était +vaine. Cette guerre de Hollande était le fonds du règne même, le drame +naturel où le nouveau Philippe II gravitait fatalement, aussi bien +que la guerre intérieure contre le protestantisme.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> CHAPITRE XII<br> +<span class="smaller">GUERRE DE HOLLANDE<br> +1672</span></h2> + +<p>Ce fut plus qu'une guerre étrangère. La Hollande était France. Nos +rois l'avaient soutenue. Notre meilleur sang y avait passé. Nous y +étions plus que chez nous. On vivait ici, on pensait là-bas. Les +Hollandais parlaient français. Dans les rues, les jardins d'Harlem, le +long des canaux de Rotterdam, nous n'entendions que notre langue, et +vous vous seriez cru dans votre pays, dans une France,—une France +libre, celle-ci, une France de sagesse et de raison.</p> + +<p>Un Français de la Haye trouva, sous les ombrages de son <i>Bois</i> +vénérable, le mot de la pensée moderne qui en a commencé tout le +mouvement: «<i>Je pense, donc je suis.</i>» Nulle raison d'être que la +libre pensée. Un Français d'Amsterdam dit le premier mot de +l'émancipation, ouvrant son livre ainsi: «<i>Les peuples ont fait les +rois.</i>»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> Qui fécondait cette France de Hollande? L'admirable sécurité +de ce pays, la protection généreuse qu'il offrait à toute la terre. +Pourquoi Descartes aima-t-il ses brouillards plus que le soleil de +Touraine? Demandez à Rembrandt. C'est lui qui fait sentir encore la +chaleur du foyer béni, où la libre pensée, jouissant d'elle-même, se +mirant aux lueurs de la réflexion concentrée, vit cent choses +profondes que ne voit pas le jour du ciel.</p> + +<p>Il semble qu'à ce foyer de Hollande, à sa lumière touchante, la +nature, attendrie, se soit livrée plus volontiers. Elle révèle à +Swammerdam le secret des petites vies et de leurs métamorphoses. Elle +ouvre à Graaf un bien autre infini, le mystère de douleur qui fait la +femme, son charme et son soupir. Quelle poésie se dira poétique en +face de celle-ci? Quelle fiction se soutiendra devant ces +enchantements de la vérité?</p> + +<p>Rembrandt sait bien qu'il n'a pas besoin d'imaginer de vaines +merveilles. Il tourne le dos à la fantaisie. Il n'a que faire des +diables de Milton, des Titania de Shakespeare. Une famille, un rayon +de lumière, et pas même un rayon, une dernière lueur de l'âtre éteint, +avec cela il prend le cœur. Dans un de ces tableaux, la vieille +dame écoute ou s'endort, la jeune lit la Bible; entre elles l'enfant +dans le berceau. Mais où donc est le père? Absent. Peut-être aux +Indes? Et, s'il était noyé, qu'adviendrait-il de ce doux nid, si bien +arrangé par deux femmes? Vraiment, je ne suis pas tranquille. Les +vents de la mer grondent autour, ou peut-être, ce que j'entends, c'est +un océan plus sauvage, l'horreur de l'invasion.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> Voilà ce qui me trouble à l'approche de cette guerre, c'est +que le vrai foyer, la maison, l'intérieur, était ici bien plus +qu'ailleurs. Et c'est cela qui va être détruit. La maison nous révèle +tout. Les vastes galetas où l'on campe dans les châteaux du Moyen âge, +les casernes ennuyeuses que le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle fait en France et +partout, disent assez la vie communiste, le pêle-mêle misérable où +l'on vivait. C'est tard, bien tard, vers la fin de Louis XIV, qu'on +imagina l'obscur entre-sol et la <i>mansarde</i> sous les toits, mansarde +sans cheminée, où grelotte le domestique, la fille (mal gardée) qui +gèle et coud dans les nuits de janvier. Il y a loin de là à la bonne +maison hollandaise. Quelle maison? Très-pauvre souvent, toujours +très-bonne: une chaumière avec sa cigogne et ses nids d'hirondelles, +la simple barque, la grosse barque ventrue de Hollande dont rient les +sots (qui s'entend au bonheur?). Elle n'en va pas moins, cette barque +au complet (mari, femme, enfants, chiens, oiseaux), elle va, lente et +paisible, par les mers les plus dangereuses; petit monde harmonique, +si content de lui-même qu'il se soucie peu d'arriver.</p> + +<p>Quand on se promène à Sardam et aux côtes voisines, qu'on entre dans +ces barques, qu'on voit l'attitude si simple de ces hommes si hardis, +on sent bien que c'est là le marin naturel, sans orgueil, sans +emphase, l'amphibie véritable. Plusieurs n'ont jamais débarqué. Race +bien supérieure à toutes celles des émigrants qu'ils ont reçus de +partout, dans leur bonhomie confiante qui leur devint si funeste au +moment de l'invasion.</p> + +<p>Les grands fleuves, qui aboutissent à cette dernière <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> langue +du continent européen, l'encombrent sans pitié d'un résidu énorme: +sable, boues, débris enlevés. Le Rhin, qui se tord sur la Suisse, non +content d'emporter les terres que les torrents arrachent, recueille +sur sa route tout ce que l'Allemagne y traîne de fange, et il pousse +tout cela, par ses bouches bourbeuses, sur la Hollande, qui en serait +enterrée sans un travail énorme de curage. Eh bien, elle ne recevait +pas un moindre encombrement d'alluvions humaines. Ce torrent trouble +qui, aujourd'hui, noie la vaste Amérique, comment n'aurait-il pas +submergé le petit pays?</p> + +<p>La Hollande, si bien gardée par mer, ne voulut jamais vers la terre +faire des digues contre ce déluge d'hommes, la plupart affamés, +malheureux et persécutés. Tout n'était pas propre, pourtant, dans une +telle inondation. Si nos réfugiés y apportèrent des mœurs, un +esprit sobre et sage, du Nord et de partout beaucoup de lie venait, +des tourbes aventurières, soldats à vendre, compagnons paresseux qui, +après avoir traîné partout leur misère, venaient manger à la grande +marmite qui n'excluait personne.</p> + +<p>Ce gouvernement économe, dont le chef, M. de Witt, avait une liste +civile de trois mille livres par an, payait fort cher ses moindres +serviteurs. Il ménageait les hommes. Il s'informait, voulait qu'on fût +heureux.</p> + +<p>Ce n'est pas tout. Depuis la tragédie de Barneveldt, que le fanatisme +vrai ou faux tua, la Hollande, qui en eut horreur, prit un mal tout +contraire, l'excès de la tolérance.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> L'émigrant, à la seconde génération, se croyait Hollandais; à +la troisième, il en revendiquait les droits contre ses hôtes et +bienfaiteurs, contre la race héroïque qui avait brisé Philippe II, +conquis les mers, le commerce du monde. De là deux éléments funestes: +1<sup>o</sup> la bourgeoisie nouvelle des enrichis; 2<sup>o</sup> la masse encore +pauvre des arrivants, dont ces enrichis se servaient contre la vraie +Hollande, contre les Barneveldt, contre les Grotius, les de Witt, les +Ruyter. Ce gouvernement glorieux, l'honneur de la nature humaine, eût +subsisté, pourtant, si tous ces mauvais éléments n'avaient trouvé leur +centre d'action dans le prince d'Orange, chef militaire des nobles de +terre ferme et des soldats aventuriers.</p> + +<p>Au musée d'Amsterdam, vous pouvez voir un grand tableau du peintre Van +der Helst, qui vous donne la situation. Après la victoire sur +l'Espagne et le traité de Westphalie, à une grande table où flottent +les drapeaux vainqueurs, on voit manger ensemble, fraterniser les deux +partis. On peut dire la <i>Cène hollandaise</i>. Les glorieux marins +(habits noirs, cheveux noirs, bonnes figures tannées) fêtent leurs +douteux associés, les jaunes cavaliers de la maison d'Orange. À la +place d'honneur, un amiral, je crois, gros homme fort, de face un peu +commune, mais si gaie! si loyale! prend de sa grande main brune la +petite main blanche d'un blond capitaine orangiste, qui n'ose pas la +retirer. Mais son fâcheux visage dément sa main, et dispense le +peintre de mettre au bas le nom: <i>Judas</i>.</p> + +<p>Le chaos de la fausse Hollande était parfaitement représenté par +cette famille d'Orange. Elle était de <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> l'Empire; elle avait un +pied en Provence, un autre aux Pays-Bas. Le <i>Taciturne</i>, son héros, +véritable grand homme, n'en fut pas moins étrange. On a vu son +hésitation, ses respects simulés pour l'Espagnol qu'il combattait, sa +défiance pour Coligny. Sa foi réelle, intime (sur laquelle il fut +taciturne), c'était que la patrie ne pouvait se sauver qu'en se +donnant à la maison d'Orange. Ferme <i>Credo</i>, que la famille garda, +suivit par tous moyens, celui-ci par la tolérance, en s'appuyant des +catholiques; son fils Maurice, tout au contraire, des protestants +exagérés. Par eux, il crut tuer la république en tuant Barneveldt, et +il en resta exécrable. Son neveu, qui épouse une fille de Charles +I<sup>er</sup>, gendre d'un roi, veut être roi, échoue, meurt en laissant au +ventre de Marie-Henriette la trahison même incarnée. Elle enfanta cet +enfant blême, qu'on voit à Westminster, et l'allaita soigneusement de +la tradition de famille, l'ingratitude. Cela ne varie pas chez eux. Le +Taciturne, glorieusement ingrat, mais ingrat cependant pour le sang de +Charles-Quint, qui l'a élevé; le second, Maurice, ingrat pour le guide +de son enfance, son vrai père, le vieux Barneveldt; tous deux seront +bien surpassés par Guillaume III.</p> + +<p>Véritables héros modernes, sans préjugés, sans faiblesse de cœur, +qui ne connurent ni famille, ni amitié, ni services rendus, foulèrent +aux pieds père et patrie. La fort bonne figure en cire de Guillaume +III, qui est à Westminster, le montre au vrai. Il est en pied comme il +fut, mesquin, jaune, mi-Français par l'habit rubané de Louis XIV, +mi-Anglais de flegme apparent, être à sang-froid, que pousse certaine +fatalité mauvaise. <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> Quelle? Surtout la légende diabolique de +Maurice, sa gloire et son crime.</p> + +<p>Xerxès fit Thémistocle. Louis XIV fit la fortune de la maison +d'Orange, fonda, créa Guillaume III, le héros négatif de la +diplomatie, Thémistocle bâtard des résistances européennes. Contre +l'énorme enflure du grand roi, son orgueil bouffi, le monde inventa et +soutint ce personnage, dont tout le sens est <i>Non</i>.</p> + +<p>La seconde chose qui le fit, ce fut la lourde faute de nos +gentilshommes réfugiés, qui, trouvant en lui un demi-Français, ne +s'entendirent pas avec la vraie Hollande. Ils quittaient un prince, +ils voulurent un prince, servirent, entourèrent celui-ci, et lui +firent ses succès, lui donnèrent un reflet d'eux-mêmes, parfois un +faux air de héros.</p> + +<p>Un mot triste à dire, c'est que M. de Witt désirait, demandait le +licenciement des troupes françaises. Il ne pouvait s'y fier; elles +étaient au prince d'Orange (Mignet, III, 598). Il voyait s'élever, de +minute en minute, ce dangereux enfant. Il prit un grand parti, digne +de son cœur. Ce fut, ne pouvant l'arrêter dans ce progrès, de +l'adopter, de le faire l'enfant de l'État, et d'essayer de le grandir +au-dessus de sa misérable ambition princière, en lui faisant +comprendre qu'il était bien plus haut d'être le premier citoyen de la +première cité du monde que de siéger maudit dans un trône usurpé. +Guillaume écouta, profita, fit le disciple, et trahit d'autant mieux. +De Witt n'en fut pas dupe. Mais sa situation était telle: il pouvait +prévoir, non prévenir. C'est tout à fait à tort qu'on lui reproche de +s'être laissé endormir. Il fut très-éveillé. Il vit et <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> fit +tout ce qu'on peut attendre de la prudence humaine.</p> + +<p>Chose remarquable: sa pensée sur la situation fut justement la même +que celle de Condé. Consulté sur la guerre, Condé dit que l'intérêt +réel du roi était de limiter la guerre aux Pays-Bas espagnols, de ne +pas s'embarquer dans cette guerre difficile de Hollande, qui bientôt +lui mettrait toute l'Europe sur les bras. Cela sautait aux yeux. De +Witt jugeait, avec toute apparence, que le roi ne ferait pas à la +Hollande une guerre directe, qu'il se servirait de Guillaume, qui, +pour son fief d'Orange, était dépendant de Louis XIV; que Louis, +d'accord avec Charles II, oncle de Guillaume, pousserait le parti +orangiste, et mettrait le jeune traître à la tête de la république. La +première démarche, en effet, que notre ambassadeur Pomponne fit en +Hollande (1669) fut de remettre au petit prince, qui avait alors +dix-neuf ans, et n'était qu'homme privé, une lettre où il l'assurait +<i>de son affection particulière</i>. Honneur insigne, inattendu, qui +encouragea le parti, montra qu'il avait double chance, qu'Orange +arriverait, et que, si la Hollande ne se donnait à lui, les rois +l'aideraient à la prendre.</p> + +<p>M. de Witt n'oublia pas l'armée, comme on le dit. Il se tourmenta fort +pour en faire une. La difficulté était grande. Le Hollandais était +marin, rien autre chose. Tout au plus, les fils des bourgeois +entraient dans la cavalerie. La racaille (étrangère) des ports, le +paysan de Gueldres, etc., étaient les instruments grossiers des +orangistes. Donc, la masse du pays étant suspecte, le grand patriote, +pour la sauver, était forcé <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> de chercher au dehors. Nos +réfugiés se ralliaient au prince. De Witt voulut louer des Suisses, et +trouva là l'argent du roi, la goinfrerie de leurs meneurs, pensionnés +de Versailles. Il leva des Allemands, bons soldats quoi qu'on ait dit. +Ils auraient défendu les places, si le peuple ne les eût forcés de les +rendre. Ces Allemands, qu'on fit prisonniers et qu'on renvoya +sottement pour argent, se battirent plus tard à merveille, et +justifièrent parfaitement de Witt qui les avait choisis.</p> + +<p>En préparant la guerre, il faisait tout pour l'éviter. Craignant moins +l'ennemi que la perfidie orangiste, il priait, suppliait Louis XIV de +suivre son intérêt réel, celui de la France. Le roi n'entendait rien. +Il n'en crut pas de Witt plus qu'il ne crut Condé. Il vit avec une +froide cruauté ce malheureux qui, de toute façon, était sûr de périr, +accablé par la France ou par les orangistes, trahi de l'Europe, trahi +de la raison, ce semble, qui n'avait servi qu'à le perdre. Mais il ne +sera pas perdu devant l'avenir.</p> + +<p>Jamais les Hollandais n'avaient pu deviner ni la lâcheté de Charles +II, ni la furie brutale du peuple anglais, qui, dans sa jalousie pour +leurs marins, marchait les yeux fermés à la remorque de la France. +Charles leur fit des demandes énormes, extravagantes, celles que +Cromwell, au comble de la gloire, ne fit jamais. Cromwell avait +demandé que, dans la Manche, ils reconnussent la supériorité du +pavillon anglais <i>de flotte à flotte</i>. Et Charles (au comble de la +honte, et valet payé de Louis) demande que la flotte hollandaise, +Ruyter et cent vaisseaux de ligne, saluent <i>toute <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> barque</i> +anglaise qui passera! Cela fut accordé. Les Hollandais encore, pour +mieux apaiser Charles II, se précipitèrent sous les pieds de son neveu +Guillaume, ils le firent capitaine général pour un an,—puis capitaine +et amiral à vie. De Witt ne pouvait plus arrêter la débâcle. Voyant +dans de telles mains l'armée qu'il avait préparée, il entreprit, avec +un courage indomptable, d'en faire une autre toute hollandaise, non +commandée par le capitaine général. Cette armée fut votée, mais +n'exista que sur le papier.</p> + +<p>De Witt avait ouvert un avis bien hardi. C'était de prendre +l'offensive (janvier 1672), de brûler les magasins préparés, de tomber +sur Neuss et Cologne. C'était fermer la porte de l'invasion, rendre +inutile la trahison du Rhin. Les États généraux frémirent de cette +audace. C'était, chose toute contraire à leur désir, d'apaiser +l'Angleterre et la France, en donnant le pouvoir à Guillaume, sujet +français, et neveu de l'Anglais. Ils confièrent leur défense et leur +unique armée au parent de leur ennemi. Ils offrirent à Louis XIV de la +licencier, cette armée, de se fier de leur sûreté à sa magnanimité. Il +refusa avec mépris, voulut qu'ils restassent armés, afin qu'il pût les +battre. Enfin il leur déclare la guerre le 5 avril, sans alléguer +aucun grief. Déjà son homme, Charles II, était tombé sur eux par un +acte de piraterie: le 23 mars, il attaqua une riche flotte +hollandaise. Il n'en eut que la honte; elle soutint deux jours de +combat et elle échappa presque entière.</p> + +<p>Le petit peuple de Hollande se montrait partout fort guerrier. On +pouvait espérer que ces places, qui, <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> dans l'autre siècle, +avaient soutenu des siéges, arrêté les Farnèse, les Spinola, se +défendraient encore. Orange conseillait de détruire les petites pour +mieux garder les grandes; mais il était trop tard; on avait vu, en +1667, dans quelle panique se trouva la Belgique pour être surprise +ainsi en pleine démolition. Les habitants ne l'auraient pas souffert; +ils auraient crié à la trahison; ils rugissaient, comme des lions, +contre les amis de la paix. Aux premiers coups, ces lions ne furent +plus que des chiens qui hurlaient pour qu'on se rendît, et menaçaient, +livraient leurs défenseurs.</p> + +<p>L'électeur de Cologne, évêque de Liége, nous donnant les passages sur +la Meuse et le Rhin, les premières opérations furent un voyage +d'agrément. Mais ensuite, ce long circuit fait, pour commencer +l'invasion on tournait le dos à l'Allemagne, qui pouvait s'éveiller, +nous prendre en queue. Condé eût mieux aimé qu'on s'assurât d'abord +solidement de la Meuse, de sa grande place Maëstricht, clef commune +des Pays-Bas et de la Hollande. Si l'on voulait pourtant absolument +s'enfoncer en pays ennemi, Condé disait très-bien qu'il fallait une +brusque attaque, lancer vers Amsterdam une forte cavalerie qui +enlèverait les États généraux, saisirait les écluses, empêcherait la +Hollande de se réfugier sous l'Océan.</p> + +<p>On ne fit ni l'un ni l'autre. Condé ayant été blessé dès la première +affaire, le seul général fut Turenne, le nouveau converti, bien +entendu sous le commis Louvois, qui menait le roi avec lui, +administrait, réglementait tout le long du chemin. Le roi écrivait de +sa main les règlements et les ordres du jour, et <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> croyait +diriger la guerre. Quatre places prises ou livrées en quatre jours, +puis le passage facile du Rhin (fort ridiculement célébré), ouvraient +tout le pays. Chaque jour nous mettait en main des places, des +garnisons nombreuses. Louvois fit décider, contre l'avis de Turenne, +qu'on garderait ces places, qu'on s'y fortifierait, qu'on ne garderait +pas les soldats, qu'on les rendrait à tant par tête. Judicieux conseil +qui divisait, dispersait notre armée, rendait la sienne à l'ennemi!</p> + +<p>Il y avait cinquante ans que la Hollande ne voyait plus la guerre. +C'était un grand jardin, un trésor de richesse et d'art; c'était +l'asile universel des esprits pacifiques, qui ne demandaient rien que +la possession tranquille d'une libre conscience. L'apparition subite +de ce monstre de guerre, d'une armée de cent vingt mille hommes qui +couvrit, engloutit tout le petit pays, ce fut une extrême terreur et +comme le dernier jour du monde. La fausse Hollande tout d'abord se +sépara de la vraie. Les catholiques d'Utrecht avaient hâte de se +soumettre à leur prince naturel. Les Juifs d'Amsterdam traitaient +déjà, et offraient des millions.</p> + +<p>La Hollande n'avait guère gagné à se faire orangiste. Le prince de +vingt ans, dans cet embarras effroyable, perdit de vue l'affaire +essentielle, et le salut fut l'œuvre d'un hasard. Guillaume, +reculant jusqu'au fond de la Hollande, ne couvrait plus ni la Haye, +siége des États, ni Amsterdam, le cœur du pays, ni le point fatal +des écluses auquel tenait la ressource dernière. Il avait peu de +force; le principal usage qu'il aurait dû en faire, c'était de garder +les <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> écluses; sinon, la guerre était finie. Si elle ne le fut +pas, c'est à Louvois, non au prince d'Orange, que l'Europe le dut. +Remercions ce grand ministre, qui, cette fois encore, sauva les +libertés du monde.</p> + +<p>Le roi Louvois, comme le roi Louis, était galant. Sa Montespan était +la femme du marquis de Rochefort, qu'il fit bientôt maréchal. Turenne, +qui, tout en grondant contre Louvois, savait bien cependant que sans +lui il ne serait pas connétable, ni chef de la croisade anglaise, +Turenne lui fit ce plaisir de donner à son Rochefort la brillante +mission de précéder l'armée et frapper le grand coup.</p> + +<p>Lancer sur Amsterdam un corps de six mille cavaliers qui s'emparerait +au passage de Muyden où sont les écluses, c'était le conseil de Condé +et de notre ex-ambassadeur; mais Turenne ne voulut pas se trop +dégarnir de cavalerie, ne donna que quatre mille chevaux à Rochefort. +Celui-ci, à son tour, non moins prudent, ne voulut pas partir sans +rations de pain (dans un pays pourtant plantureux, couvert de +troupeaux); il emmena dix-huit cents cavaliers. C'était trop peu pour +faire peur à la grande ville. Aussi il n'y alla pas; il resta près +d'Utrecht. Cent cinquante dragons seulement furent détachés sur la +route d'Amsterdam. Mais la prudence est si contagieuse que ces dragons +n'allèrent pas loin; déjà à Naërden, ils étaient fatigués; quatre +seulement eurent la curiosité d'aller voir la ville aux écluses, +Muyden. Ils la trouvent ouverte, en sont maîtres un moment; mais les +habitants se rassurent, les mettent à la porte, et reçoivent secours +d'Amsterdam. Les cent cinquante dragons <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> avertis, accouraient. +Trop tard. Ils n'entrent point. La Hollande est sauvée (20 juin 1672).</p> + +<p>Dès le 7 juin, Ruyter, ayant surpris les flottes combinées +d'Angleterre et de France et leur ayant livré une terrible bataille, +l'une des plus furieuses du siècle, leur fit éprouver de telles pertes +que, dès lors, il n'y eut plus à songer à une descente. Pendant toute +l'action, Cornélius, le frère de Jean de Witt, représentant des États +généraux, quoique malade, avait bravé le feu; on le voyait, dans son +fauteuil, ce ferme magistrat, impassible sous la pluie de fer, +respecté des boulets, donnant ce grand augure que la Patrie ne +mourrait point.</p> + +<p>Il fallait de la foi pour y croire et la voir encore. Elle avait +disparu. Sauf la Zélande et deux ou trois villes, la Haye et +Amsterdam, la république n'était plus. Le roi la croyait sienne, et à +ce point qu'il la traitait en sujette rebelle. Dans un manifeste digne +d'Attila, il disait qu'il la <i>punirait</i> par le sac, l'incendie des +villes. Quand le parti français, l'humble fils du bon Grotius, vint +lui demander grâce, il n'en rapporta que le désespoir.</p> + +<p>D'abord on refuse de le recevoir. Puis, on déclare que la paix n'est +faisable qu'à trois conditions: 1<sup>o</sup> Que la Hollande rentre dans ses +marais, sacrifiant la ceinture des provinces et places fortes qu'elle +s'est donnée au midi et à l'est, et qui, devenue française, la mettra +en état de siége éternel; 2<sup>o</sup> que la Hollande tue sa propre +industrie, en recevant les marchandises françaises; 3<sup>o</sup> qu'elle se +mette au cœur son ennemi religieux, qu'elle subisse partout le +curé catholique, et <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> même le clergé militaire, l'ordre de +Malte, l'épée du moine armé.</p> + +<p>Les États généraux acceptaient le premier article, livraient tout +autour d'eux les places qui les couvraient. Le roi aurait dû se +contenter de cela. Il les eût tenus si serrés, que tôt ou tard, il +aurait eu le reste. Le clergé catholique, assiégeant le pays, l'aurait +miné, pénétré en dessous comme d'une vaste infiltration, ruiné ses +digues morales. Par la complicité des tolérants, des philosophes, des +Grotius et des de Witt, il eût énervé la Hollande, comme il l'a fait +depuis avec succès. Mais alors, il avait de bien autres ambitions; il +voulait un triomphe éclatant et immédiat, qui aurait exalté les +catholiques anglais, ouvert le second acte de la guerre contre +l'hérésie.</p> + +<p>Si le roi avait eu un peu de cœur, une chose l'eût rendu modéré. Le +parti français de Hollande qui l'implorait le 22 juin, était en grand +péril, sous le coup d'un massacre. La veille, le 21 juin, Jean de Witt +avait été assassiné; blessé du moins; on crut l'avoir tué. Les de Witt +étaient sûrs d'avoir le sort de Barneveldt. C'était au roi de voir +s'il avait tant à désirer de donner le pouvoir au neveu du roi +d'Angleterre, s'il devait perdre, envoyer à la mort les anciens amis +de la France.</p> + +<p>Les historiens, soit réfugiés, soit hollandais, qui ont écrit plus +tard, sous l'influence de la maison d'Orange, ne manquent pas +d'affirmer: 1<sup>o</sup> que le parti des de Witt, des Ruyter, le parti +républicain de la vieille Hollande, qui fut la patrie même, <i>avait été +imprévoyant</i>; 2<sup>o</sup> qu'au moment de l'invasion, <i>il se montra +faible</i>. <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> Avec ces deux allégations, ils arrivent à faire +croire que la Hollande fut sauvée par ce qui était le moins +hollandais, bourgeoisie nouvelle, issue d'émigrants, militaires +français-allemands, et enfin la racaille de toutes nations. Tout cela +pour eux, c'est le <i>peuple</i>. Le peuple, à les entendre, sauva tout, en +se donnant un maître. Et, comme l'obstacle à cela, était surtout dans +les de Witt, il ne faut trop regretter qu'on les ait tués. Belle +circonstance atténuante pour la part directe ou indirecte que la +maison d'Orange eut à l'horrible événement.</p> + +<p>Or, pour faire croire cela, on ne manque pas de raconter que ces +magistrats héroïques, qui s'étaient montrés des hommes d'action, que +ces frères qui, aux jours du danger, entrèrent dans la Tamise avec +Ruyter et Tromp, se trouvèrent tout à coup abattus au moment de +l'invasion. Tout périssait. Mais Orange était là. Le contraire est +exact. Ce sont précisément les mêmes historiens qui donnent de quoi +les réfuter. Il faut bien dater seulement. Cela éclaircit tout.</p> + +<p>Orange n'eut point l'initiative de la résistance désespérée. Loin de +là, il pria les États généraux <i>de le laisser négocier avec Louis XIV +dans son intérêt particulier</i> et de solliciter une sauvegarde pour ses +terres (27 juin). C'est en <i>août</i> seulement qu'il afficha et promulgua +les résolutions d'extrême défense.</p> + +<p>Mais, <i>dès la fin de juin</i>, les anciens magistrats, M. Hop, +d'Amsterdam, parlant aussi pour ceux de la Zélande, dit qu'il fallait +rompre les négociations et se défendre, que l'Europe viendrait au +secours, que le torrent français était déjà tari par cette quantité +de <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> garnisons où il s'était disséminé. L'assemblée, +c'est-à-dire ces magistrats qu'on dit si faibles, l'assemblée se leva, +jura de résister jusqu'à la mort.</p> + +<p>L'exemple fut donné par la grande Amsterdam. Elle lâcha les écluses +d'eau douce, perça les digues, livra à l'Océan l'admirable campagne +qui l'entoure. Énorme sacrifice. Ce n'était pas là, comme ailleurs, +des prairies qu'on mettait sous l'eau. C'étaient les villas, les +palais, les plus riches maisons de la terre, les serres, les jardins +exotiques, ces trésors qui déjà faisaient de ce pays l'universel musée +du monde. Cela fut grand. Car la ville est sans terre; c'est un +comptoir, un magasin; chacun a sa chère petite terre et son foyer aimé +(<i>meine lust</i>, <i>meine rust</i>, etc.) dans la campagne voisine. On +entasse là tout ce qu'on a. Ce peuple qui vit d'intérieur, quand il a +couru au Japon, à Surinam, partout, y rapporte tout ce qu'il peut et +enterre là son âme. Voilà ce qu'on donna à la mer.</p> + +<p>Au prix de cette amère douleur, la Hollande affranchie se connut, et +sentit que cette âme libre n'était pas enterrée, mais sur l'Océan même +et sur cette invincible flotte qui vint majestueusement entourer +Amsterdam. Celle-ci se tint prête à combattre, à partir, à laisser +tout, s'il le fallait, se sentant en état de tout refaire, de tout +créer encore; elle eût fait une autre Hollande, et plus grande, à +Batavia.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> CHAPITRE XIII<br> +<span class="smaller">GUILLAUME.—MORT DES DE WITT.—L'ALLEMAGNE ET L'ANGLETERRE CONTRE LA +FRANCE<br> +1672-1673</span></h2> + +<p>La Hollande resta deux ans sous l'eau, attaquable l'hiver seulement +dans les gelées, aux points que couvraient les eaux douces, mais tout +à fait inaccessible partout où pénétra la mer qui ne gèle jamais. +Donc, on avait du temps. La grande et pesante Allemagne se décidait +enfin, s'ébranlait, et d'un tel mouvement que l'Empereur en fut +emporté. L'électeur de Brandebourg fut la voix de l'Empire contre +Louis XIV. Il négocia d'abord une simple alliance défensive qui sortit +Léopold du coupable équilibre où il croyait rester.</p> + +<p>Guillaume d'Orange qui, le 27 juin, voulait négocier pour son compte +avec le roi de France, apprit (probablement <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> le même jour), +que l'électeur, l'Empereur bientôt l'Empire, armaient pour la +Hollande. Première lueur d'espoir qui exalta le peuple en proportion +de sa peur. Une petite ville, dont Guillaume était seigneur, commença +le mouvement. Et tout suivit. Était-ce confiance dans les talents d'un +homme de vingt ans qui n'avait rien fait? C'était, avant tout et +surtout, le parent de l'électeur de Brandebourg et du roi +d'Angleterre, qu'on portait au pouvoir pour les flatter tous deux. +C'était une satisfaction qu'on donnait aux rois de France et +d'Angleterre qui, hautement, soutenaient Guillaume. La nuit du 2 au 3 +juillet, les États le proclamèrent stathouder héréditaire. Et le 16 +juillet encore, les rois d'Angleterre et de France, renouvelant leur +traité, s'engagent à exiger ce que la Hollande a déjà fait +d'elle-même, lui imposent Guillaume d'Orange.</p> + +<p>Ayant pour lui la peur publique et le vœu forcé des États, acclamé +par la populace et demandé par l'ennemi, Guillaume put choisir à son +aise s'il serait l'homme national ou le vice-roi de Louis XIV. +Celui-ci lui offrait la Hollande mutilée, réduite, mais l'Empire lui +disait de la garder entière; son parent l'électeur lui répondait qu'il +serait défendu. Donc, il fut un Caton, repoussa fermement la +proposition du roi (22 juillet), qui, désœuvré, retourna à +Versailles (23). Le 24, rassurés sur la guerre étrangère, les +Orangistes commencèrent violemment la guerre intérieure, en arrêtant +le frère de Jean de Witt.</p> + +<p>Le parti des deux frères occupait partout la magistrature. Pour l'en +tirer, il fallait qu'ils périssent ou <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> par le fer, ou par la +honte. Guillaume eût mieux aimé qu'ils se déshonorassent. Il proposa +froidement à Jean de Witt de servir le stathoudérat, de défaire +l'œuvre de sa vie, et de démolir son propre parti, offrant de le +faire son second. Il ne voulait rien que le perdre. Jean lui montra +par un mot de bon sens qu'il le devinait bien, il dit: «Que, s'il +mentait pour lui, il le servirait peu, que personne ne voudrait le +croire.»</p> + +<p>Restait l'assassinat. Pour y pousser le peuple, il fallait l'abuser, +ôter aux frères la garantie sacrée que leur prêtait la parenté, +l'amitié du héros national, de Ruyter. Par une calomnie exécrable, on +affirma qu'ils étaient devenus ennemis, que Corneille de Witt avait +empêché Ruyter d'achever sa victoire, qu'ils s'étaient disputés, +battus, que Corneille en restait blessé. La preuve, disait-on, c'est +qu'il est enfermé chez lui. Il y était malade; on soutint qu'il était +blessé. Ruyter, lui-même, en vain jurait le contraire. Mais on ne +voulut pas le croire, et le peuple lui sut mauvais gré de rester juste +et vrai contre sa sotte fureur.</p> + +<p>Le <i>crescendo</i> des calomnies allait s'amoncelant de l'absurde à +l'absurde, jusqu'au plus atroce délire. Les assassins crièrent qu'on +voulait les assassiner, que Corneille payait des gens pour tuer le +prince, que Jean volait le trésor. Notez qu'il n'avait jamais eu un +sou dans les mains, ayant toujours refusé tout maniement des deniers +publics. Ignoble accusation, mais facile à détruire par la moindre +vérification. Jean en appela à Guillaume lui-même, qui pouvait le +sauver d'un mot, en attestant le fait. Il fut dix jours pour trouver +sa réponse. Dans cette réponse ironique qui, ne voulant <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> rien +dire, induisait à tout croire, il avait l'air de se laver les mains de +ce que pourrait faire la justice du peuple.</p> + +<p>M. Mignet, quoique généralement favorable à Guillaume et à +l'établissement de la maison d'Orange, montre pourtant avec une ferme +impartialité que le peuple n'alla pas trop aveuglément de lui-même, +mais fut quelque peu dirigé.</p> + +<p>On le poussa d'en haut. Bourgeois contre bourgeois agirent; l'homme du +22 juin, qui crut tuer Jean de Witt, était le fils d'un magistrat. De +plus, le parti sombre et furieux des sectaires qui jadis avaient aidé +Maurice à tuer Barneveldt, les puritains de Hollande, prêchèrent +l'assassinat aux carrefours. Ces imitateurs imbéciles des vieux livres +bibliques croyaient toujours, du sang et de l'assassinat, susciter un +Juge du peuple, un sauveur d'Israël. Le juge, le sauveur, c'était ce +fin et froid Guillaume qui attendait pour profiter.</p> + +<p>Pour faire le crime, il fallut une suite de crimes. D'abord, enlever +Corneille à sa ville de Dordrecht, qui seule avait droit de le juger. +Le procureur de la haute cour de Hollande, le magistrat chargé de la +sûreté publique, fit cet enlèvement, un acte de bandit. Après cela la +haute cour ne voulait pas juger; on fit mine de la massacrer, et quand +les magistrats se furent sauvés, moins trois, ces trois, demi-morts de +peur, ordonnèrent la torture. Corneille y fut ce qu'il avait été dans +le combat naval, un héros de l'antiquité. À ses bourreaux bibliques, +il parla en Romain, citant Horace et la strophe immortelle: «Le juste, +de ferme volonté, persistera... La colère de la foule, la furie +grimaçante <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> du tyran, veut en vain le crime... Il reste sur sa +base, comme, aux folies du vent, le roc de la profonde mer!»</p> + +<p>Les juges n'osèrent absoudre; ils auraient péri en sortant. Ils +prononcèrent lâchement le bannissement. Au peuple, donc, de le bannir +dans l'autre monde. Pour ne faire qu'un massacre, réunir les deux +frères, on alla dire à Jean que Corneille le demandait. Il se rendit +intrépide à cet appel, qui leur donnait la chance, ayant vécu ensemble +d'un même cœur, ensemble d'y mourir.</p> + +<p>Il n'y avait plus qu'un pouvoir en Hollande; la loi était toute en un +homme. Les États effrayés envoyèrent en hâte à cet homme demander du +secours. Il n'y fallait pas une armée. Un mot de lui, un messager, +sauvait le droit, l'humanité. Ce mot ne fut pas dit. Guillaume +s'obstina à croire que des troupes étaient nécessaires. Il ne pouvait +en envoyer. Il resta inerte et muet.</p> + +<p>Les États gardaient la prison avec un peu de cavalerie, qui tenait la +foule en respect. Tout à coup, quelqu'un crie: «Les marins des +villages sont en marche pour piller la ville.» Les magistrats firent +semblant de le croire, envoyèrent la cavalerie aux portes; donc, +livrèrent la prison,—forcée, et les prisonniers,—massacrés, traînés, +tout nus, honteusement mutilés et pendus sous les yeux de Simonsson, +pontife meurtrier de l'Ancien Testament, Samuel orangiste, qui crut +voir Achab et Agag, les impies sous le saint couteau.</p> + +<p>Longtemps après, notre Gourville, ce laquais effronté <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> dont +nous avons parlé, devenu un gros financier, le familier des rois, osa +dire à Guillaume, <i>qu'on croyait</i> qu'embarrassé de MM. de Witt, il +avait dû naturellement profiter de l'occasion. À cette curiosité +cynique, il répondit <i>qu'il n'y avait rien fait</i>, mais n'avait pas +laissé de s'en sentir <i>un peu soulagé</i>.</p> + +<p>Ce n'était pas <i>rien faire</i>, c'était agir beaucoup que d'avoir protégé +le premier assassin qui dut encourager les autres, d'avoir répondu sur +le vol de manière qu'on y crût, d'avoir refusé de faire son devoir de +stadthouder pour sauver la prison, d'avoir récompensé les chefs mêmes +des massacres; si bien que celui d'entre eux qui força la prison, +devint bailli de la Haye, le gardien de la ville où siégeaient les +États! Noble garde, belle garantie des libertés de l'Assemblée!</p> + +<p>Par la force des choses, le roi se détournait de la Hollande, était +forcé de faire front vers l'Empire. Il envoya Turenne (septembre) au +delà du Rhin. Condé couvrit l'Alsace. Voilà la France, tout à l'heure +conquérante, qui tourne à la défense, défense agressive, il est vrai, +qui allait chercher l'ennemi.</p> + +<p>Turenne n'eut pas grand mal, l'Empereur était fort hésitant, tout +occupé de sa Hongrie, les Turcs près de lui, en Pologne. Son général +Montecuculli avait l'ordre de suivre l'électeur de Brandebourg, mais +sans agir, sans attaquer. C'était l'ordre aussi de Turenne. Guillaume, +qu'ils ne purent rejoindre, mais qui eut un renfort d'Espagnols, coupa +les Pays-Bas, crut prendre Charleroi, pendant que Luxembourg, notre +général en Hollande, faisait sa pointe aussi, croyait <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> +prendre la Haye, enlever les États. Ce vain chassé-croisé fut stérile +pour l'un et pour l'autre. La glace fondit sous les chevaux de +Luxembourg, qui revint à grand'peine. Pour se dédommager, il exécuta à +la lettre sur des populations soumises les menaces barbares que Louis +XIV avait faites aux populations résistantes. On commença alors à +savoir ce que c'était que les armées de Louis XIV, qu'on avait crues +civilisées. La fameuse administration de Louvois ne les nourrit point +hors de France. Le soldat fut un gueux vivant de vol, à jeun, mais +toujours gai, beaucoup trop gai pour l'habitant. Dans le pays +d'Utrecht, il y eut dix-sept mois de pillage. Les clefs furent +défendues, afin que le soldat put entrer à toute heure de nuit dans +les maisons. Outre d'énormes contributions générales, Luxembourg +traita avec chaque habitant pour en tirer le plus possible; sinon, +brûlés ou inondés.</p> + +<p>La retraite des Français ne releva pas la Hollande. Elle sembla rester +sous l'Océan. La victoire de la fausse Hollande, des intrus, du parti +bâtard qui voulut un maître et le fit, fut l'enterrement de la patrie. +Plus de génies, plus d'inventeurs; ils ne se renouvellent plus. Ce que +ce pays a d'éclat, il le doit désormais surtout aux étrangers; on voit +en première ligne l'émigration française, Jurieu, Saurin, Bayle, etc., +les orateurs et les critiques. On voit d'exacts et pesants historiens, +d'éminents érudits et d'excellents compilateurs, éditeurs, gazetiers, +etc., etc. L'inondation coupe en deux cette histoire; tout avant, rien +après. Trois hommes survécurent, mais pour mourir bientôt: Swammerdam +et Ruysdaël, dont l'œuvre est si mélancolique, <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> Spinosa +semble un revenant, dernier hôte d'un monde détruit. Il avait fait au +siècle sa vraie philosophie, à son image, sans vie, sans air, sans +mouvement, dans la fixité du destin.</p> + +<p>La guerre de Trente ans a repris. Turenne qui, enfant, l'eut pour +école, la refait vieux en Allemagne. Il s'établit dans la Westphalie, +et la mange à plaisir. C'est le <i>père du soldat</i>; il ne voit nul +excès, et ne veut rien savoir. L'électeur de Brandebourg, désespéré de +cette guerre barbare, accepta un traité d'argent, avantageux, +prodigue, que lui offrait Louis XIV. À ce trait, nombre d'Allemands +sentirent, reconnurent le grand roi, acceptèrent ses subsides. Et ce +roi de l'argent, qui marchandait l'Europe, se crut si fort, après son +échec de Hollande, qu'il démasqua l'idée de succéder à Léopold vivant. +Les Allemands purent lire dans un livre de Paris, censuré et autorisé, +que l'Allemagne appartenait au roi de France.</p> + +<p>C'est sur la France même que retombaient ces terribles folies, sur +Colbert qui fut écrasé. Un mot sur la situation de ce grand et +malheureux homme.</p> + +<p>C'était, je l'ai dit, un héros plutôt qu'un homme de génie. Il ne +prévit nullement. Il avait, dans son grand effort et sa terrible +volonté, trop méprisé le temps. Il voulut, en un jour, hériter du long +travail de la Hollande, lui succéder dans l'industrie et le commerce. +Cette Hollande, tant haïe, dont 4,000 vaisseaux par an venaient +chercher nos vins, nous aidait pourtant à payer l'impôt. Colbert, un +matin, lui ferma la porte. Il dit: «Que feront-ils pour occuper leurs +matelots?» Ils firent ce qu'on a vu pendant deux siècles: Hollandais +<span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> et Anglais, de plus en plus, burent et vendirent les vins de +Portugal, d'Espagne. Donc, nos vignerons furent frappés.</p> + +<p>Pour l'industrie, la violente improvisation qu'en fit Colbert, coupée, +contrariée, avorta en partie et n'eut pas ses grands résultats. Les +représailles étrangères en arrêtèrent l'essor. Il étouffa dans sa +création commencée. Lui, qui sous tant de rapports avait besoin de la +paix, il en vint à souhaiter la guerre, qui tuerait la Hollande et +nous rouvrirait le monde à coups de canon. Mais cette guerre +l'accabla. Le roi lui signifia (1673) qu'il devait lui trouver +soixante millions de plus, sinon <i>qu'un autre les trouverait</i>. Il fut +anéanti, voulut s'en aller. Cela était impossible; tant de choses +étaient commencées, et tenaient à lui seul! Voilà ce malheureux +esclave traîné la corde au cou, comme lié au cheval fougueux, jeté aux +voies les plus scabreuses. Le voilà relancé aux casse-cou des Fouquet +et des Mazarin. Ministre d'un joueur, qu'il fasse donc des opérations +de joueur, qu'il mange l'avenir, qu'il plonge au gouffre de l'emprunt; +là, la voie est facile, on va la tête en bas; rien de plus doux, c'est +la gravitation.</p> + +<p>Les embarras du roi ne pouvaient qu'augmenter. En réduisant les +conditions offertes à la Hollande, il insistait sur le grand point, +l'établissement du culte catholique, l'introduction d'un grand clergé, +colonie redoutable qui eût travaillé là pour lui. L'Angleterre finit +par comprendre que ce qu'on demandait franchement en Hollande, on le +ferait chez elle par la trahison de Charles II. Elle s'éveilla en +sursaut et frappa juste,—sur <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> York, sur le grand parti de +Rome et de la France, ce ténia terrible qui allait grossissant, +s'agitant, dans les entrailles du pays.</p> + +<p>Charles II, le roi philosophe au-dessus de tout préjugé, avait imaginé +un plan ingénieux de tolérance, couvrant d'une même protection +l'Angleterre, le patriotique parti puritain,—et la fausse Angleterre +française et catholique. Lui-même (13 novembre 1669) explique à notre +ambassadeur comme il prépare sa trahison, donnant peu à peu le +commandement des troupes, les gouvernements des places et des ports +aux catholiques déguisés, aux protestants prêts à se convertir, etc. +(Mignet, III. 162.) L'hôtel du duc d'York, repaire de gens mystérieux, +dans ses greniers ou dans ses caves, manipulait les consciences, +marchandait les fidélités. Le ministre Arlington était un bel exemple +des hautes primes de l'hypocrisie.</p> + +<p>Ce qui dérangea ce beau plan, ce fut la magnanimité inattendue des +puritains; ils ne voulurent pas profiter d'une tolérance qui couvrait +le complot papiste. Ils redemandèrent la persécution, l'exclusion des +charges publiques, l'obscurité, la pauvreté. Rien de plus beau ni de +plus grand.</p> + +<p>Le Parlement put donc hardiment lancer une pierre dont tous les +traîtres furent frappés en pleine poitrine; c'est le serment du +<i>Test</i>. Quiconque a des charges publiques doit: 1<sup>o</sup> jurer que le roi +(non le pape) est le chef de l'Église; 2<sup>o</sup> déclarer ne pas croire au +principal des dogmes catholiques.</p> + +<p>Mesure inefficace ailleurs, et ridicule sans doute partout où le +serment n'est rien, chez les peuples où la <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> parole n'a pas de +gravité. Mais elle fut très-efficace en Angleterre. On se connaissait +bien; qui se fût parjuré, n'en eût pas moins été rejeté, de plus, +déshonoré. Par cette déclaration de guerre ouverte, on raffermit un +grand peuple flottant qui se fût laissé ébranler, mais qui, voyant le +papisme déclaré l'ennemi de la patrie, s'en écarta décidément. La +religion de l'intolérance ne fut plus tolérée (que dans la +conscience). L'État lui ôta l'arme dont elle aurait frappé l'État.</p> + +<p>La chose était si nécessaire, que lord Bristol, un catholique, mais, +avant tout, loyal Anglais, déclara que le pays était perdu sans cette +mesure contre les catholiques. Le Parlement admira cette franchise et +le dispensa du serment.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> CHAPITRE XIV<br> +<span class="smaller">L'AUTRICHE ET L'ESPAGNE DÉFENDENT LES PROTESTANTS—MORT DE TURENNE<br> +1674-1675</span></h2> + +<p>En suivant attentivement les négociations de Louis XIV dans les +lumineuses publications de M. Mignet et dans les nombreux auteurs qui, +de nos jours, ont pris plaisir à nous expliquer ces œuvres de ruse, +je suis obligé, je l'avoue, de porter un jugement contraire au leur. +Ils en admirent l'habileté. Moi, quelque effort que je fasse, il m'est +impossible d'y voir autre chose qu'un incroyable aveuglement, une +étrange ineptie qui travaille contre elle-même.</p> + +<p>Comment se fait-il que, seul ici, je me voie en désaccord avec tous? +Ils ont admiré, en artistes, la dextérité du détail. Moi, je regarde, +en politique, l'inconséquence générale des actes et leurs funestes +résultats.</p> + +<p>La fortune fit tout pour lui. Il fit tout contre la fortune. On a vu, +d'abord en Hollande, la partialité <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> obstinée de M. de Witt +pour la France, et la violence barbare par laquelle le roi même ruina +le parti français, créa, grandit son ennemi, le prince d'Orange. Même +spectacle en Angleterre, et même encore dans l'Empire. Il y détruisit +ce qui pouvait l'appuyer.</p> + +<p>Du côté de l'Empereur, les Jésuites avaient rendu à Louis XIV un +service signalé. En janvier 1672, c'est-à-dire au moment même où il +commençait la guerre, ils paralysèrent l'Autriche et la rendirent +incapable d'y prendre une part sérieuse. De l'oppression politique +qu'elle exerçait sur la Hongrie, ils firent une cruelle persécution +religieuse. Jusque-là, le ministre dirigeant, Lobkowitz, destructeur +des libertés de ce pays, avait procédé par la ruine et l'exécution des +grands. Mais, à ce moment, les Jésuites ouvrirent une croisade contre +le peuple, contre les masses protestantes. Le 2 janvier, commencèrent +les dragonnades autrichiennes, missions armées où ces Pères, menant +avec eux les soldats, entreprirent de violenter le plus fier des +peuples. Ils surprenaient, enveloppaient à la turque chaque hameau, et +brusquement convertissaient le Hongrois qui voyait sa femme, ses +enfants sous le fusil.</p> + +<p>«Qui a raconté les détails de tout cela? leurs ennemis?» Point du +tout. Ils n'ont cédé à personne l'honneur de consacrer le souvenir de +leurs exploits à la postérité. Le chaleureux, mais savant auteur du +<i>Cabinet Autrichien</i>, Michiels, cite les bonnes et pures sources +jésuitiques où il a puisé; grâce aux livres des exécuteurs, grâce aux +lettres de Léopold, nous savons les petits moyens qui opérèrent ces +œuvres pies. Des <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> ministres brûlés vifs à feu lent, des +femmes empalées au fer rouge, des troupeaux d'hommes vendus aux +galères turques et vénitiennes, voilà ce qui fit ce miracle. Les +Hongrois trouvèrent ces arguments des Jésuites irrésistibles. Tout ce +qui ne s'enfuit pas du pays fut touché et sentit la Grâce.</p> + +<p>Les troupes de Léopold étant occupées dans une affaire si louable, le +roi de France devait, à tout prix, éviter de l'en tirer, ne pas +irriter l'Allemagne. S'il était forcé d'y entrer par l'agression du +Brandebourg, il ne devait le faire qu'avec d'extrêmes ménagements; il +devait surtout nourrir son armée. Mais la cruelle destruction de la +Westphalie par Turenne (1672), la surprise que le roi en personne fit +de Colmar et autres villes impériales (1663), terrifièrent les +Allemands; ils coururent à Vienne, accusèrent le ministre, ami de la +France. Les Jésuites le sacrifièrent et restèrent seuls maîtres; s'ils +continuèrent en Hongrie leur grande œuvre religieuse, il furent +forcés en Allemagne de s'accommoder au temps, d'armer contre la +France. Admirable habileté de celui-ci, qui réussit à jeter dans +l'alliance protestante le gouvernement des Jésuites!</p> + +<p>Les circonstances, en Angleterre, l'avaient favorisé de même, et de +même il eut l'adresse de la tourner contre lui. Ce qu'il eût dû le +plus ménager en ce monde, c'était Charles II. Le hasard, l'exil, +Henriette, l'échafaud de Charles I<sup>er</sup> et le couvent de Chaillot, +avaient fait un roi exprès, vrai Français, faux protestant, sincère +ami de l'étranger, léger de cœur, si vous voulez, mais non pas dans +la trahison. Il fallait que le roi de France économisât cet homme si +précieux, n'en abusât <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> pas, ne le déshonorât pas, ne le fît +pas trop connaître. Les grands politiques italiens auraient bien +autrement mûri, caressé le complot.</p> + +<p>Le bonheur du roi voulait que Charles II eût d'abord pour ministre +Clarendon (beau-père du duc d'York, futur chef des catholiques). Mais +le roi tua Clarendon par le rachat de Dunkerque, qui révéla Charles +II. Pour raccommoder cela, le bonheur du roi veut encore qu'il puisse +endormir l'Angleterre, envoyant deux fois comme ambassadeur l'homme de +nos protestants français, le député général de leurs églises, Ruvigny, +le beau-père de lord Russel, honorable chef de l'opposition. Ainsi, +c'est la loyauté du parti protestant même qui se charge de répondre de +Louis XIV, de couvrir le complot papiste. Mais le roi est si aveugle +qu'il détruit tous ses avantages. Tantôt il presse Charles II de se +convertir, tantôt il lui dit d'attendre. Lingard même et les +catholiques en ont haussé les épaules.</p> + +<p>En 1672, il lui imposa la guerre de Hollande, et, quand les flottes +anglaises furent en ligne à côté des nôtres, par deux fois notre +amiral d'Estrées se tint immobile et les laissa écraser. Nos +officiers, désespérés de ce déshonneur de la France, exigèrent une +enquête. Mais il fut prouvé invinciblement que d'Estrées <i>avait ordre +de trahir</i>. Les pièces originales existent dans nos archives et sont +tout entières imprimées. (E. Süe, <i>Marine</i>, t. III, 43, 65.)</p> + +<p>Loin d'apaiser, de tromper l'indignation de l'Angleterre, le roi la +porta au comble en donnant au parti papiste un centre d'organisation. +Il dota, maria de ses deniers, York, le chef des catholiques, avec +<span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> une Française italienne, une nièce de Mazarin. L'hôtel +d'York, dans Londres même, fut une France, fut une Rome, foyer +d'intrigues audacieuses, si peu cachées, que les Jésuites y tinrent +leurs assemblées solennelles qu'ils faisaient tous les trois ans.</p> + +<p>Il n'y eut jamais rien de si fou. Par cette série de sottises, de +tyrannies exercées sur son valet Charles II, on peut dire que le roi +de France l'étrangla de ses propres mains. Dès 1673, il est détruit, +ruiné, se remet pieds et poings liés au Parlement, qui fait le procès +des ministres, la paix avec la Hollande. Le renversement des Stuarts +est déjà tout préparé, la révolution semble mûre. Un chef manque. Ayez +patience. Voilà Guillaume d'Orange.</p> + +<p>Encore une fois, l'activité de ce gouvernement, le mérite de ses +agents, l'intérêt de leurs dépêches, les apparences judicieuses que +leur aimable parlage donne aux choses les plus insensées ne peuvent +faire illusion. Il est trop visible que c'est un gouvernement +d'imagination, romanesque et passionné, qui ne prévit rien, ne mesura +pas ses ressources. La guerre a commencé en 1672. Dès l'hiver on n'en +peut plus. On est obligé, pour avoir des troupes, de rappeler peu à +peu les garnisons de la Hollande. On se jette en Allemagne. L'armée +n'emporte rien; Louvois ne nourrit point Turenne. Le voilà, dès le +début de la guerre, dans la pénurie, dans les horreurs qui marquèrent +la guerre de Trente ans. Nous retournons aux Waldstein. L'Europe +reconnaît et frémit.</p> + +<p>Le roi recule rapidement. Notons les degrés de la reculade.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> Dès avril 1673, il se réduit à ce que les Hollandais +offrirent et qu'il refusa. Mais alors, ils ne l'offrent plus.</p> + +<p>En juin, se croyant relevé parce qu'il a de sa personne (sous la +direction de Vauban) pris l'importante Maëstricht, il croit que l'on +va céder; il veut bien se réduire encore, rendre Nimègue. Les +Hollandais n'en veulent pas. Ils sont vainqueurs: en juin même, Ruyter +a battu nos flottes, coupé le chemin à l'armée qu'on voulait jeter sur +la côte; le plan de descente est dès lors pour toujours abandonné.</p> + +<p>En septembre enfin, le roi croit calmer les Hollandais en ne gardant +que les villes qu'il a prises aux Espagnols, Ypres, Saint-Omer, +Cambrai. Mais la Hollande défend l'Espagne comme elle-même, ne veut +rien entendre.</p> + +<p>En Allemagne, la question est si violemment retournée que, dans cette +guerre que le roi avait lui-même déclarée <i>religieuse</i> et catholique, +ce ne sont plus seulement les protestants qui combattent, mais la +catholique Espagne et la catholique Autriche. Le Jésuite Léopold s'en +va au pèlerinage fameux de Maria-Zell pour prier contre Louis XIV. Il +prend en main le crucifix, prêche son armée contre la France. La +croisade que Louis ouvrit, elle se fait contre lui-même.</p> + +<p>On peut dire qu'il fit un miracle, l'amalgame des plus opposés, la +suppression des vieilles haines, éteintes par une haine plus forte. Le +général de l'Autriche, Montecuculli, opère sa jonction avec le prince +d'Orange. Le prince des calvinistes, petit-fils du Taciturne, devient +général en chef des armées du roi Catholique, <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> défenseur de +la monarchie espagnole. Le voilà maître du Rhin, maître des +communications entre la Hollande, les Pays-Bas et l'Allemagne.</p> + +<p class="p2">Il fallut bien que Louis XIV, impuissant contre la Hollande, revînt à +sa première politique, la spoliation plus facile de la vieille ruine +espagnole, la guerre de catholiques contre catholiques. Singulier +revirement. Il s'adresse aux protestants. Il caresse la Hollande, veut +gagner le prince d'Orange. Il va, derrière l'Empire, encourager, +tromper les Hongrois calvinistes; il les compromet par l'espoir des +secours qu'il ne donne point. Tout le secours fut une médaille où il +s'intitule le <i>Libérateur des Hongrois</i>. En Angleterre, il paye +l'opposition du Parlement et les chefs mêmes des puritains contre +Charles II, pour que celui-ci, dans le désespoir, n'ait de ressource +qu'en lui, soit décidément forcé de trahir et d'appeler l'ennemi.</p> + +<p>Quelle montagne de haine s'éleva contre nous, quelle furieuse +indignation, on put en juger à Senef (11 août 1674). Elle y rendit nos +ennemis indomptables, et d'un ramas de soldats de toutes nations elle +fit une armée aussi ferme que l'armée française. Il y eut deux +batailles en un jour. L'étonnement des nôtres ne fut pas petit quand, +ayant rompu trois fois les alliés le matin, se croyant victorieux, ils +virent les prétendus vaincus se reformer obstinément dans un poste +meilleur. Là, la France reconnut la France. Il y avait force Français +sous le drapeau de Hollande. Et même les Autrichiens étaient conduits +par un Français, M. de Souches. La fureur acharnée de Condé, qui eut +trois chevaux tués <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> sous lui, le massacre de 8,000 Français et +de 8,000 alliés, tout cela n'amena pas de résultat décisif. Condé n'en +tira d'avantage que de rester là pour enterrer les morts. Parmi ses +prisonniers allemands, il se trouvait plusieurs princes dont la +présence témoignait de la haine profonde de l'Allemagne. Ils avaient +voulu combattre en personne et se donner le bonheur de frapper +eux-mêmes un coup sur le tyran de l'Europe.</p> + +<p>Désormais, égalité militaire entre les armées. Mais le roi a encore +pour lui la supériorité dans la guerre de siéges, l'habileté de +Vauban. La guerre des machines et des murs commence par le +perfectionnement du génie, de l'artillerie. Chose curieuse, c'est +Vauban, cet ami de l'humanité, qui, suivant le progrès logique de son +art, et trouvant les moyens de prendre et défendre les places par des +règles invariables, créa les plus terribles aggravations de la guerre. +Il se consolait sans doute, comme toujours on l'a fait, à chaque +invention meurtrière, en se disant que les campagnes, plus courtes, +coûteraient moins de sang. Mais ces règles, une fois trouvées et +suivies de tout le monde, les places scientifiquement canonnées, +prises et reprises, sont l'objet d'une succession d'opérations +alternatives, qui peuvent toujours continuer.—De plus (Vauban y +songea-t-il?), la guerre change de nature; les bombes franchissant les +remparts, passant par-dessus la tête des soldats, vont écraser +l'habitant pacifique. Elles enfoncent les maisons du toit aux caves, +éclatent, tuent, brisent, dispersent les membres, font voler les +cervelles, des quartiers de femmes et d'enfants. Ces désespérés +s'arment contre leurs propres défenseurs; ils <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> forcent les +soldats de se rendre. Ceux-ci, pour les contenir, les massacrent, +saccagent la ville avant qu'elle le soit par l'ennemi. Horreur dans +l'horreur! un enfer où se déchireraient les damnés entre eux, pour +être torturés ensuite et dévorés par les démons!</p> + +<p>Ces arts nouveaux, cette terreur des bombardements, donnaient de +rapides succès. Il ne fallut à Vauban que deux mois pour reprendre la +Franche-Comté, par les siéges de Besançon, Salins et Dôle. La Suisse y +perdit sa vraie frontière, dont la neutralité l'avait couverte deux +cents ans. Cette fois encore, comme en 1668, on avait acheté les +meneurs des montagnes. L'année suivante le roi en une fois acheta la +Suisse même, engageant à très-haut prix tout ce qu'elle avait de +soldats (1675).</p> + +<p>Au Nord, même marchandage d'hommes. Le roi solde les Suédois et les +fait descendre en Allemagne, pour soutenir de ces mercenaires les +traîtres gagés de l'Empire, Bavarois et Hanovriens.</p> + +<p>Ainsi la guerre, de plus en plus, devient une affaire d'argent. +Colbert, traîné, surmené, écrasé, écrase la France. La prodigieuse +patience de ce peuple étonne le monde. À Paris, la chose est poussée +jusqu'à vendre l'air et le soleil; les petits étalagistes des halles +payent pour la première fois leur place au pavé. Minime et misérable +taxe, mais si riche en malédictions! L'impôt du tabac, immense et +croissant immensément avec le besoin de l'oubli et de l'abrutissement, +est donné à la Montespan, pour aider au jeu furieux où un soir elle +perdait sur une carte 700,000 écus (Feuquières, IV, 227).</p> + +<p>Elle engraissait, cette belle, à l'instar du <i>gros crevé</i> <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> +(sobriquet de son frère Vivonne). Elle reluisait d'embonpoint sous sa +riche chevelure qui ondoyait de tous côtés. Déjà épaisse de taille, +lourde et pesante de croupe, elle mangeait plus que le roi, le premier +mangeur du royaume. Nul homme n'eût pu se flatter de boire en gardant +mieux sa tête. Sur un repas fort arrosé, elle se versait encore +surabondamment, par rasades, les plus fortes liqueurs d'Italie +(Madame, I, 357).</p> + +<p>La France, par toute l'Europe, gagnait alors le renom du peuple gueux, +<i>du peuple maigre</i>. Les Anglais disaient déjà: «Ces grenouilles de +Français.» Chose curieuse, deux voyageurs, à cent ans de distance, +portent le même témoignage sur la misère du pays. Locke, le médecin +philosophe, le vit en 1676 et 1678. L'agronome Arthur Young, vers +1784. Tous deux sont stupéfiés de la quantité de terres délaissées, de +maisons ruinées. À Montpellier, Locke écrit: «Le marchand et l'ouvrier +donnent <i>moitié</i> de leurs gains à l'impôt. Un pauvre libraire de Niort +qui ne mange jamais de viande, loge et nourrit deux soldats à qui il +doit donner trois repas de viande par jour. En Languedoc, les terres +nobles, étant exemptes de tailles, se vendent deux ou trois fois plus +que celles des roturiers; celles-ci n'ont plus de valeur. Le fermage, +en quelques années, a diminué de moitié,» etc., etc.</p> + +<p>Quand le timbre et le tabac, organisés en grande ferme, vinrent encore +par dessus cette misère, la Guienne et la Bretagne firent enfin +explosion. Cela toucha le roi qui retira les impôts, calma +tout,—puis, leur jeta une armée pour garnisaire. Force gens pendus, +roués. Le port de Bordeaux ruiné. Douze cents <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> vaisseaux +étrangers s'en allèrent à vide. Voilà comme ce gouvernement furieux +allait se ruinant lui-même, s'ôtant les ressources, se coupant les +vivres et se fermant l'avenir.</p> + +<p>Que serait-il arrivé si les protestants avaient donné corps aux +révoltes, ou eussent pris l'occasion pour faire entrer l'étranger? Les +Hollandais le croyaient. Leurs flottes, en 1674, étaient venues +flairer la France. Un aventurier, Rohan, leur donnait espoir. Rien ne +bougea. Nulle voix, nul signe ne leur vint de ce grand tombeau. Loin +d'appeler l'ennemi, nos protestants s'employaient avec un zèle aveugle +contre la cause commune du protestantisme. C'était leur homme, +Ruvigny, député général de leurs églises, qui allait comme ambassadeur +mentir pour Louis XIV, nier la trahison de 1673, travailler contre le +prince d'Orange et empêcher l'opposition de le mettre en Angleterre en +exigeant son mariage avec une fille d'York.</p> + +<p>La France, dans cette crise intérieure, eût été certainement entamée +au Nord sans les divisions intérieures des alliés, à l'Est sans la +merveilleuse habileté de Turenne. Toute une année, il tint l'Empire en +échec sur le Rhin. En cette longue campagne, il apparut ce qu'il +était, le maître des maîtres, entre Gustave et Frédéric. Il avait en +face le savant tacticien Montecuculli et une armée très-forte en +nombre. Tout le monde a admiré cette <i>mathématique sublime</i> de la +tactique moderne (Henri Martin). Je crois pourtant qu'il est juste de +remarquer, en faveur des adversaires de Turenne, qu'ils n'avaient +nullement une armée comparable à celle du prince d'Orange à Senef. +L'empereur, occupé <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> chez lui de sa guerre de Hongrie, agissait +mollement sur le Rhin, défendait à ses Autrichiens toute tentative +hasardeuse. L'armée de l'Empire était formée de gens neufs à la +guerre. Pendant bien des années, il n'y en avait pas eu en Allemagne.</p> + +<p>Turenne avait ôté à cette armée son point d'appui naturel sur la rive +droite du Rhin par la destruction calculée du Palatinat. Il fit +soigneusement manger, consommer ce qui put se consommer, puis détruire +le reste, saccager, incendier tout, faire, autant qu'on put, le +désert. Que sert de dire, comme on fait, que ce furent nos auxiliaires +qui firent cette désolation? Elle fut ordonnée et voulue. Le roi +croyait avoir reçu un outrage personnel du Palatin, son allié de +famille. Ce prince avait excusé, justifié en pleine diète, +l'enlèvement d'un traître allemand, Furstemberg, agent de Louis XIV, +qu'emprisonnèrent les Autrichiens. Turenne trouvait son compte dans la +barbare exécution qui devait empêcher l'ennemi de subsister sur cette +rive, en face de la nôtre. L'immensité d'un tel pillage lui attachait +extrêmement sa petite armée.</p> + +<p>Qu'il ait eu à cela quelque utilité stratégique et passagère, je ne le +nie point, mais j'affirme que les choses qui créent des haines +durables entre les nations sont mauvaises et impolitiques. Pour ma +part, lorsque, dans l'été de 1828, je vis pour la première fois ce +romantique palais d'Heidelberg, œuvre ravissante de la Renaissance, +encore dévasté, ruiné, je me sentis Allemand, et je gémis pour ma +patrie.</p> + +<p>Nous avons signalé dans la guerre de Trente ans le phénomène de +l'identification absolue du général et <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> de l'armée, +l'<i>homme-légion</i>! Quand cela se fait on voit apparaître un monstre de +force. À quel prix y arrive-t-on? à une double condition, la +perfection de l'ordre au dedans de cette armée, mais la tolérance +absolue des excès contre l'habitant. Le grand et froid tacticien, par +ce moyen des temps barbares, se fit plusieurs fois une armée à lui. La +dernière, de vingt-deux mille hommes, était dans sa main tellement, si +fortement attachée, dévouée, passionnée dans l'obéissance, qu'il +hasarda avec elle la plus scabreuse opération qui se soit jamais faite +en guerre. Ce fut de laisser l'ennemi s'établir en Alsace, de le +rassurer pleinement en séparant, dispersant sa petite armée derrière +le rideau des Vosges. Ces corps épars avaient le mot pour se réunir le +27 décembre à Belfort, au point où finissent les Vosges. Par la saison +la plus rude, par les neiges, les précipices, les torrents, cela +s'accomplit. Et l'ennemi épouvanté vit Turenne, réuni, complet, en +forte masse, fondre sur lui. Il l'enfonce à Mulhouse, le disperse à +Colmar; dès le 11 janvier (1675) lui fait repasser le Rhin.</p> + +<p>Il ne fallait pas moins que ces prodiges d'audace et d'habileté pour +couvrir la décadence de Louis XIV qui se manifestait déjà. Le grand +coup, le plus terrible, quoiqu'il ne produise pas encore ses effets +les plus funestes, c'est que l'Angleterre, de plus en plus, tourne +contre nous. Résultat naturel d'une duplicité qui chaque jour se +révèle davantage. Que serait-ce si les 84 vaisseaux de l'Angleterre +s'unissaient aux 134 vaisseaux de la Hollande? Donc, notre brillante +marine, augmentée et suraugmentée par le mortel <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> effort de +Colbert, est obligée pour le moment de s'ajourner, de s'effacer. Elle +n'ose sortir de l'Océan, et cette année ne se montre que dans la +Méditerranée.</p> + +<p>L'importante ville de Messine, révoltée contre l'Espagne, venait de se +donner à nous. Par une conduite habile, on eût entraîné la Sicile +entière. Le roi, avec ce tact parfait et cette connaissance des hommes +dont on l'a souvent loué, nomme vice-roi de ce royaume (que l'on +n'avait pas encore) un courtisan agréable, le paresseux, l'épicurien, +le mangeur, le dormeur Vivonne, léger de paroles et de mœurs, +admirable pour faire regretter aux Siciliens la gravité espagnole. Le +mérite de Vivonne était sa sœur, la Montespan, qui voulut, et cela +se fit.</p> + +<p>Le spectacle de l'Europe, c'était la lutte savante, acharnée, de +Turenne et Montecuculli dans un champ fort étroit, un espace de +quelques lieues, entre Rhin et Forêt-Noire. Cette partie d'échecs +très-serrée avait fini en juillet par tourner à l'avantage de notre +grand calculateur. Il avait gagné l'offensive, passé le Rhin; il +croyait pouvoir tourner l'ennemi. Même, il s'écria: «Je les tiens!» Il +faisait une dernière reconnaissance des batteries des impériaux, +lorsqu'un de leurs boulets le frappa à mort (27 juillet 1675?).</p> + +<p>L'armée le fut du même coup. Quoique Montecuculli, malade, eût perdu +deux jours, les lieutenants de Turenne, en désaccord, faillirent +périr. Il nous en coûta trois mille hommes; heureusement les vieux +soldats qui rapportaient le mort avec eux, se crurent encore gardés +par lui, et, forts de ce paladium, réparèrent, <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> à force de +vaillance, l'ineptie de leurs généraux.</p> + +<p>Le moment est curieux pour observer si vraiment la France, dans le +délire de son idolâtrie royale, se faisait illusion. Il paraissait +convenu que le roi faisait tout. Tout le monde paraissait le croire, +et il le croyait lui-même. Il se fit fort, en 1671, de se passer de +Colbert. En 1673, il alla faire la guerre seul, se passant de Turenne +et de Condé. À lui seul, l'année suivante, on lui rapporta la gloire +d'avoir pris la Franche-Comté. Donc, qu'importe la mort de Turenne? Le +roi n'est-il point là? Mais ici la scène change. Personne n'est +rassuré. L'abattement, les alarmes sont extrêmes. Cette religion du +roi, cette foi sincère dans son génie, sa fortune, pour la première +fois, elle est dominée par la peur. La Champagne croit voir arriver +les armées allemandes. Un fermier voulait résilier son bail pour cas +de force majeure: «M. de Turenne étant mort, disait-il, l'ennemi va +rentrer en France.»</p> + +<p>Cela pouvait bien arriver si tout l'orage du Nord n'était tombé sur +nos Suédois que nous payions. Battus par le grand électeur, ils virent +fondre sur eux le Danemark et plusieurs princes allemands, furent +ruinés en Allemagne. Ils se perdirent en nous sauvant.</p> + +<p>Le roi, dans les Pays-Bas, avait ouvert la campagne par une sorte de +reculade. Il abandonna Liége et ses forteresses, les démantela, +renonçant visiblement à garder la moyenne Meuse. Sur l'Escaut, il prit +Condé, menaça Bouchain. Mais, quoiqu'il eût près de 50,000 hommes, +Orange, avec 35,000, entreprit d'empêcher ce siége.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> Il se mit même, en grand hasard, dans une mauvaise position, +entre l'Escaut et la Scarpe, où on pouvait le jeter. Occasion unique, +admirable. L'armée fut rangée en bataille le soir, et coucha dans cet +ordre, pour attaquer le lendemain.</p> + +<p>Le matin, tout le monde étant déjà à cheval, Louvois demanda un +conseil de guerre. Sans descendre, les maréchaux le tinrent; la cour +et l'armée faisaient cercle autour, à distance. Le ministre redouté +leur demanda s'ils oseraient bien faire une chose si imprudente; +c'était jouer la monarchie, faire bon marché du roi qui était là en +personne. Tout le monde baissa la tête, même Schomberg et Créqui qui +avaient voulu la bataille.</p> + +<p>Lorges, nouveau maréchal, hasarda pourtant de dire qu'il répondait de +l'affaire, si on le laissait charger. Mais la Feuillade, attendri, +larmoyant, s'adressa au roi lui-même, le pria, le conjura, lui baisa +les bottes, pour obtenir qu'il ne mît pas au hasard sa tête adorée.</p> + +<p>Le roi, touché extrêmement, loua l'ardeur des premiers, mais suivit +l'avis du dernier, pensant aussi qu'il était plus royal et plus +majestueux d'attendre.</p> + +<p>Orange reçut des secours, fut sauvé. Et, peu après, un trompette lui +étant venu de chez nous, avec son flegme ironique, il prit plaisir à +avouer qu'il avait eu belle peur, que, si on l'eût attaqué, il était +perdu. Il le chargea de le dire à M. de Lorges. Mais le trompette +maladroit l'alla dire au roi lui-même, en présence de toute la cour.</p> + +<p>Chose dure à digérer, qu'il fut ainsi constaté qu'en <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> si +belle position, avec 50,000 hommes, on ne se fût pas cru assez fort +pour en attaquer 35,000. Cela mit le roi de mauvaise humeur, et, +Bouchain s'étant rendu, il s'ennuya, eut assez de cette piètre +campagne, et revint en plein été (4 juillet 1676).</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> CHAPITRE XV<br> +<span class="smaller">LE SACRÉ-CŒUR—TRAITÉ DE NIMÈGUE<br> +1676-1679</span></h2> + +<p>La monumentale histoire des digestions de nos rois, commencée à la +naissance de Louis XIII par les ordres de Henri IV, continue plus +majestueuse sous Louis le Grand, par la plume de ses médecins, Vallot, +d'Acquin et Fagon (<i>ms. in-folio de la Bibl.</i>). Elle réfute la fable +trop répandue d'une santé immuable. Ces docteurs le suivent partout, +le racontent, le purgent et le chantent, mêlant à dose égale +victoires, coliques, pituites et fluxions, la gloire et la nature. +Mais il y a gloire aussi pour eux. Car si le roi combat l'Europe, ils +ont un dur combat contre l'ennemi intérieur, la bile noire, dont ils +parlent sans cesse. Ce fléau qui, dans son enfance, se jouait au +dehors en diverses efflorescences, <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> plus grave en avançant, se +trahit par <i>des vapeurs</i>, et des chagrins sans cause, désirs de +solitude, etc., etc. Contre ce Protée, cette hydre renaissante de la +bile noire, on luttait constamment par un déluge de bouillon purgatif, +de pilules, de médecines. Mais des signes frappants montraient +l'âcreté persistante qui devait bientôt éclater en tumeurs, carie, +goutte, enfin par la célèbre fistule, dont le roi fut opéré en 1687.</p> + +<p>Ce qui étonne davantage, c'est la faiblesse réelle du roi sous sa +belle apparence. «Pendant dix ans, dit d'Acquin, de 1667 à 1677, il +n'eût pu faire deux lieues au galop.»</p> + +<p>Ces dix ans sont justement le règne de la Montespan. Elle fut une +maladie du roi, lui faisant la vie agitée, aigre de sa malice, et, +vers la fin, nauséabonde. Quand il revint, après la reculade, cette +rieuse lui fut insupportable. Le jubilé ouvert le trouva sérieux et +dévot.</p> + +<p>Dès 1675, on l'avait pu prévoir, le peuple, à la mort de Turenne, +avait dit: «C'est elle qui nous vaut cela.» Les ministres craignaient +et détestaient sa langue, étaient excédés surtout de l'obligation que +leur faisait le roi de venir travailler chez elle. Elle tenait Colbert +par son fils (lui ayant donné sa sœur pour maîtresse). Elle faisait +marcher Louvois comme un dogue muselé. Quand on fit sept maréchaux, +elle en prit hardiment la liste dans les poches du roi, et dit: «Mon +frère Vivonne n'en est donc pas?» Le roi, Louvois, balbutièrent, se +regardèrent, bref, dirent que c'était un oubli.</p> + +<p>Et Vivonne fut mis le huitième.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> En Sicile, ce Vivonne ne fit rien que manger, laisser manger, +piller ses domestiques. Les Espagnols reparurent en mer, avec le +redouté Ruyter et leurs alliés de Hollande. Vivonne n'avait rien +préparé. Il était perdu si Colbert n'eût envoyé à son secours. Il +avait réussi à obtenir du roi qu'un homme, jusque-là subalterne, mais +notre premier homme de guerre, Duquesne, commandât dans cette grande +circonstance. C'était un roturier, et un vieux calviniste, rude, +inconvertissable. Les Turcs parlaient avec terreur de ce vieux loup, +«que l'ange de la mort, disaient-ils, avait oublié.» Une furieuse +bataille, entre les deux hommes invincibles, se donna par-devant +l'Etna (8 janvier 1676). Les chances étaient contre Ruyter, à qui son +gouvernement avait donné peu de vaisseaux, et qui, d'après ses +instructions, devaient encore les diviser pour placer au centre la +flotte espagnole. La bataille resta indécise, mais avec une perte +terrible pour la Hollande (et pour l'humanité), la mort du bon et +grand Ruyter. La jambe droite brisée, l'autre emportée, il avait +continué de donner ses ordres, mais mourut peu après. Vivonne, qui +était resté à terre, daigna sortir alors de son repos et eut le succès +facile d'accabler les alliés découragés. Du reste, il rendit la +victoire inutile par la haine croissante que ses gens inspiraient pour +nous. Ils traitaient la Sicile en pays que l'on doit quitter, +inventaient des conspirations pour confisquer, bien plus, prenaient +des femmes. Louvois ne manqua pas d'informer le roi en dessous. Mais +ce qui le blessait bien plus, c'est que Vivonne le traitait en +beau-frère, sans façon, ne daignant même donner de ses nouvelles. +Quand on <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> le fit maréchal, il lui fallut deux mois pour faire +l'effort d'écrire son remercîment.</p> + +<p>Le roi avait assez du frère et de la sœur, d'une femme insolente, +d'une maîtresse de dix ans et qui marchait vers la quarantaine. On +guettait ce moment. Le timide père La Chaise n'en eût pas profité +peut-être. Mais la conversion du roi avait été de longue date préparée +en dessous par des mains plus hardies, celles des dames du parti +dévot, telles que madame de Richelieu (Anne Poussart). Déjà en 1663, +son intendant Desmarets profita de la maladie du roi et d'un moment +dévot pour faire brûler Morin. Cette dame, entre les saintes du sombre +hôtel de Richelieu, avait la veuve Scarron, personne prude et jolie, +fort pauvre, discrète et calculée, propre aux vues du parti. En 1669, +la Montespan, alors enceinte, voulant se faire accepter des dévotes, +comme l'avait été la Vallière, se remit à elles, et leur donna ce gage +de prendre de leurs mains une gouvernante pour le petit bâtard et ceux +qu'elle comptait procréer. Forte prise sur le cœur du roi. Elles la +saisirent sans scrupule, et chez elle on mit la Scarron.</p> + +<p>L'hôtel de la Montespan alors était curieux. Elle y tenait deux femmes +de grand contraste, la Vallière, la Scarron (1669-1674), la pleureuse +et la raisonnable, la Madeleine et la précieuse. Cette pauvre la +Vallière, noyée et perdue de larmes, était leur jouet, leur risée. Aux +jours sérieux paraissait la Scarron. Le roi, d'abord peu sympathique, +mais de sa nature médiocre et judicieux, apprécia cette personne +sensée, et, si j'ose dire, admirablement médiocre. Elle le prit +<span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> par un certain goût de sage spiritualité et surtout par +l'influence qu'elle eut sur les enfants.</p> + +<p>Pas un de ses bâtards ne lui ressemblait. Leur mère avait eu déjà un +fils de M. de Montespan. Le premier enfant du roi, le duc du Maine, ne +rappela que le mari; il en eut l'esprit gascon, la bouffonnerie; on +l'aurait cru, de ce côté, petit-fils du bouffon Zamet. Créature mixte, +manquée, maladive et bancroche, il reçut parfaitement l'empreinte de +sa garde-malade, couvrit son esprit malin, facétieux, de la fine +prudence de sa gouvernante, fut le vrai fils de la Scarron. Elle +s'empara de même des autres. Elle était sèche, mais égale, avec +beaucoup d'esprit de suite. Elle les fit tous à son image, de petits +saints de décence et de convenance. Produits dans la demi-lumière, ils +furent admirés, acceptés des âmes pieuses, qui les firent supporter de +la reine même. Leur légitimation, bien autrement scandaleuse que celle +des enfants de la Vallière, on l'osa. Le double adultère fut +enregistré, proclamé (1673). Pas hardi qu'on n'aurait pu faire sans +l'appui du parti dévot.</p> + +<p>Tout cela avait posé la gouvernante dans une grande faveur. Chaque +jour, le roi goûtait davantage ses pieuses conversations. En 1674, +l'année même où il eut la première humiliation de changer sa +politique, il voulut être mieux avec Dieu, finit le supplice de la +Vallière, la laissa aller au couvent; elle prit le voile aux +Carmélites (1675). Cette année même, madame Scarron prit un titre, se +fit un établissement, modeste, mais qui la posait; elle acheta 200,000 +livres la terre de Maintenon. La Montespan qui, par trahison, avait +<span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> supplanté la Vallière, se vit supplantée à son tour. À qui la +faute? À la grâce et à Dieu. Ce n'était infidélité, mais conversion.</p> + +<p>Quel en serait le caractère? Le roi, sec et froid, ne donnait guère +prise. Les Jésuites, trop heureux d'avoir obtenu le silence, ne +voulaient rien que gouverner en dessous. Quoique amis du vieux +Desmarets, ils n'osaient trop s'associer à la petite église quiétiste. +L'aveugle Malaval, dès 1670, avait publié son livre d'inertie passive, +autorisé du cardinal Bona. Une femme séduisante et éloquente, une +veuve de vingt ans, madame Guyon, établie à Paris de 1670 à 1680, +prêchait la mort mystique, l'anéantissement dans l'amour. En 1674, +avait paru à Rome <i>la Guide</i>, de Molinos, chaudement approuvée des +censeurs des inquisitions de Rome et d'Espagne. Elle eut vingt +éditions de toute langue en six années (1674-1680). Qui empêchait La +Chaise de faire venir au roi ces livres ou ces personnes, surtout +l'irrésistible, la pure et la charmante, encore dans l'ombre, d'autant +plus adorée?</p> + +<p>Cette poésie n'eût pas été au roi, et elle eût effrayé La Chaise. Le +sec, le négatif, le médiocre et le petit, le matériel surtout, +pouvaient seuls avoir action. Même la sensualité sournoise et raffinée +de Molinos aurait été trop relevée. Le confesseur jésuite, avec sa +grosse tête d'âne et ses longues oreilles (dont rit Madame), était +fin, connaissait son homme, ce qu'on pouvait faire avec lui. De la +dévotion, le roi n'entendait que les pratiques, les actes positifs. Un +acte seul pouvait mordre sur lui. Mais quel acte? Un miracle? c'était +chanceux. La sainteté janséniste y avait <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> échoué. Combien +n'eût-on pas ri si les Jésuites, si la casuistique dont Pascal avait +tant fait rire, l'eût essayé! Ils n'en firent pas. Ils en prirent un, +tout fait, et se chargèrent de l'exploiter.</p> + +<p>Les Visitandines, comme on sait, attendaient la visite de l'Époux, et +s'intitulaient <i>Filles du Cœur de Jésus</i>. Cependant, il ne venait +pas. L'adoration du cœur (mais du cœur de Marie) avait surgi en +Normandie avec fort peu d'effet. Mais dans la vineuse Bourgogne, où le +sexe et le sang sont riches, une fille bourguignonne, religieuse +visitandine de Paray, reçut enfin la visite promise, et Jésus lui +permit de baiser les plaies de son cœur sanglant.</p> + +<p>Marie Alacoque (c'était son nom) n'avait pas été énervée, pâlie de +bonne heure par le froid régime des couvents. Cloîtrée tard, en pleine +force de vie, de jeunesse, la pauvre fille était martyre de sa +pléthore sanguine. Chaque mois, il fallait la saigner. Et, avec cela, +elle n'en eut pas moins, à vingt-sept ans, cette extase suprême de la +félicité céleste. Hors d'elle-même, elle s'en confessa à son abbesse, +femme habile qui prit une grande initiative. Elle osa traiter contrat +de mariage entre Jésus et Alacoque qui signa de son sang. La +supérieure signa hardiment pour Jésus. Le plus fort, c'est qu'on fit +les noces. Dès lors, de mois en mois, l'épouse fut visitée de l'Époux. +(V. le père Galiffet, etc.)</p> + +<p>Les Jésuites, directeurs des Visitandines, ne désapprouvèrent pas. +S'il y eût eu l'ombre de doctrine, de spiritualité mystique, ils +eussent été bien plus prudents. Mais ce n'était qu'un fait, un acte +matériel et charnel. Ils le dirent et le répétèrent. «C'est le culte +<span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> du vrai cœur sanglant, de la chair, du sang de Jésus.» Nul +besoin du haut mysticisme. Il suffit, disait Alacoque, de ne point +haïr Dieu; de lui-même Jésus viendra mêler son cœur au vôtre.</p> + +<p>Les deux femmes (Alacoque et Guyon) avaient également vingt-sept ans +en 1675. Elles changèrent le monde catholique. La spiritualité de +l'une, la matérialité de l'autre, diverses en apparence, réchauffèrent +la direction. Elle reprit surtout par le nouvel emblème, par le +douteux langage qu'il fournissait, par l'équivoque du cœur matériel +et moral dont on usa de plus en plus. En vingt-cinq ou trente ans, on +créa quatre cent vingt-huit couvents du Sacré-Cœur.</p> + +<p>Dès l'année même où le miracle eut lieu, le culte protestant fut +défendu à Paray. On éloigna les regards indiscrets. Le sacré cœur +devint comme un drapeau de guerre contre le protestantisme. On +l'attaqua en Angleterre et on le proscrivit en France. Le mariage +italien d'York donnait espoir aux catholiques anglais. Le confesseur, +le secrétaire de la duchesse d'York écrivaient au P. La Chaise, que, +s'il pouvait leur envoyer quelque secours, «ils porteraient à +l'hérésie le plus grand coup qu'elle eût reçu depuis Calvin.» La +Chaise donna comme premier secours le miracle et un Jésuite.</p> + +<p>Pour cette mission difficile, les Jésuites, s'ils étaient habiles, +devaient choisir un demi-fou ardent, rusé, un Méridional, qui enlevât +les femmes, qui inaugurât de passion ce culte du sang. Mais ils +n'eurent point le génie de la chose. Ils brisaient trop les hommes +pour trouver chez eux celui-là. Ils ne voulaient que des <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> +esprits prudents, sobres, un peu littéraires. Ce fut un tel homme +qu'ils prirent, la Colombière, jeune professeur de rhétorique de leur +collége de Lyon, prédicateur passable, estimé de Patru. Il était déjà +fatigué, faible de la poitrine. En ferait-on un fanatique? ce n'était +pas aisé. On essaya de le chauffer un peu en lui faisant passer un an +à Paray, près du volcan. Il avait 34 ans, elle 28. Elle vit tout +d'abord son cœur et celui du Jésuite unis dans celui de Jésus. La +Colombière eût bien voulu en voir autant. Il y fit ce qu'il put, tâcha +de croire, et y parvint dans la faible mesure d'un homme épuisé, +qu'énervait ce contact brûlant.</p> + +<p>C'était ce poitrinaire qu'on chargeait d'envahir la robuste +Angleterre, la forte patrie de Cromwell! Caché trois ans dans l'hôtel +d'York, ne sortant pas, n'ayant nulle idée du pays, il devait +convertir les lords qu'York lui amenait mystérieusement. Plusieurs, il +est vrai, voulaient croire comme le futur roi. Ces grands +propriétaires, dont les clientèles étaient des armées, pouvaient +entraîner le pays. Mais il fallait de la prudence. On fut peu +conséquent. D'une part, on cachait le convertisseur jésuite. D'autre +part, on fit chez York l'assemblée triennale de l'ordre, fait +éclatant, impossible à cacher, qu'un Français dénonça.</p> + +<p>C'était un aventurier, bâtard d'une comédienne, qui avait été d'abord +compagnon d'un missionnaire, bateleur religieux. Métier commun en +France, où ce gouvernement sévère laissait pourtant carrière aux +perruquiers, tailleurs, aux ouvriers paresseux, qui, payés des curés, +vaguaient et dressaient des tréteaux pour <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> aboyer aux +protestants. Tout leur était permis. Il se permit un faux, fila en +Angleterre et écouta aux portes. Il sut l'intrigue papiste, la dit aux +chefs du Parlement. Les papistes n'osèrent le tuer, mais le poignard +sur la gorge lui firent jurer de partir. Ce qu'il révéla encore. Les +Communes enjoignirent au lord, chef de la justice, d'ordonner +l'arrestation des prêtres catholiques. La proscription fut lancée. Une +agitation incroyable se fit dans toute l'Angleterre. L'un des +ministres tombés qui avait le plus à craindre, Arlington, papiste +caché, qui avait trahi dans un sens, pour se sauver, trahit dans +l'autre, conseilla au roi, à York, d'apaiser l'agitation en donnant au +prince d'Orange la main d'une fille d'York; bon conseil qui fit +d'Orange le candidat national, le vrai rival de son beau-père pour la +succession au trône.</p> + +<p>Telle était la situation au jubilé de 76. La grâce travaillait +souterrainement en Angleterre, et elle agissait ici au moyen d'une +caisse qui achevait des conversions. L'assemblée du clergé, pour y +aider le roi, avait étendu son droit de régale. Bossuet semblait avoir +gagné sur lui qu'il se séparât de la Montespan. Grande victoire. +Cependant, le jubilé fini, on posa cette question: Reparaîtrait-elle à +la cour?—Pourquoi pas? disaient ses amis. Il serait dur de l'exiler, +et elle peut vivre là chrétiennement aussi bien qu'ailleurs.—On posa +le cas à Bossuet, et il faiblit. Pour qu'ils ne fussent pas trop +troublés en se revoyant, on convint que la première entrevue aurait +lieu devant madame de Richelieu et autres dames respectables. La +scène fut étrange. Ils se parlèrent bas. <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> Puis le roi salua +profondément les bonnes dames, l'emmena dans un cabinet, d'où +l'impudique sortit triomphante et enceinte. L'enfant de ce moment, le +fruit savouré du scandale, outrage au monde, à Dieu, fut la femme du +régent; il l'appelait <i>madame Satan</i>, et l'Europe <i>la Fille du +Jubilé</i>.</p> + +<p>Un autre enfant de cette année, c'est <i>Phèdre</i>, ce chef-d'œuvre où +Racine a creusé le mystère d'un cœur qui hait et veut le crime, +remords plein de désir et sensuel regret de ne pas pécher davantage.</p> + +<p>Les dames restaient exaspérées. Mais je crois que le roi regrettait la +chose plus qu'elles. Il s'en voulait d'avoir repris sa grosse +maîtresse, lorsqu'il voyait autour tant de jeunes fleurs. Il fut +indisposé le surlendemain (6 août). Le 28, en expiation et pour +consoler les évêques, il leur accorda que les enfants enlevés ne +vissent plus leurs parents à la grille.</p> + +<p>La plus belle expiation eût été la conversion de l'Angleterre. En même +temps qu'on travaillait ses lords par les Jésuites, on gageait Charles +II, on achetait la nation elle-même par un traité qui donnait moyen +aux Anglais de faire tout le commerce intermédiaire qu'avait fait la +Hollande. On leur sacrifiait Colbert, je veux dire ses manufactures, +son tarif protecteur de 1667, qui avait commencé la guerre; on +revenait aux droits modérés de 1664. Même offre à la Hollande. Le roi +croyait corrompre Orange, en lui offrant une de ses bâtardes avec le +Limbourg et Maëstricht.—Refus.—En plein hiver (février 1677), on +envahit les Pays-Bas. En mars, le roi arrive. L'infaillible Vauban +prend Valenciennes, Cambrai et Saint-Omer. Les habitants <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> les +livrent et surtout le clergé. À Cassel, Luxembourg, ayant pour lui le +nombre, une bonne position retranchée, il arrange pour Monsieur une +petite victoire. Le bon prince, que son aumônier jadis poussait en +vain, ici mis en avant, bon gré mal gré est un héros.</p> + +<p>Mais, loin que la paix soit avancée par ces succès, l'Angleterre s'en +effraye; elle veut que son roi arme contre nous. On s'exagérait fort +Louis XIV. À l'Est, il ne put résister que par un coup désespéré. +Créqui brûla l'Alsace, la dévasta, comme son maître Turenne avait fait +de la Westphalie en 73, du Palatinat en 75. Funèbres dates où les +campagnes se marquent en faisant le désert.</p> + +<p>Charles II, traîné par son parlement, est forcé (10 janvier 1678) de +signer un traité avec la Hollande, qui ne fera pas la paix sans +l'Angleterre et en recevra une armée. Le roi fit cette fois, comme il +avait fait jusque-là, à chaque coup que lui portaient les deux +puissances maritimes, il frappa sur l'Espagne. Il y avait plaisir à +tomber sur cette Espagne désarmée, une puissance finie qui ne pouvait +plus envoyer un seul homme aux Pays-Bas.</p> + +<p>Le roi assiége Gand et Ypres, les prend. La Hollande croit le voir +venir à elle, recommencer l'invasion. Orange a beau repousser la paix, +on ne l'écoute plus. Sa popularité était fort compromise; on avait +découvert que ce personnage double avait promis à Charles II de +l'aider contre ses sujets. Il ne l'aurait pas fait, il ne pouvait et +ne voulait le faire. Qui trompait-il? sans doute Charles II. Mais sa +duplicité ôtait toute confiance.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> La Hollande allait traiter fort honorablement. Elle était +libre en conscience. Ses alliés n'ayant rempli nul de leurs +engagements avec elle, elle pouvait s'arranger sans eux. Le roi lui +faisait un pont d'or. Mais ayant de nouveaux succès, il fut moins +pressé de traiter. Il avait regagné pour six millions Charles II, qui +licencia ses troupes. Nos armées vinrent camper devant Bruxelles, et, +d'autre part, ouvrirent l'Espagne par la prise de Puycerda. La France +présenta des exigences et des difficultés nouvelles, tantôt l'intérêt +de ses alliés, tantôt la gloire du roi, qui voulait qu'on signât chez +lui, non à Nimègue, où se faisaient les conférences.</p> + +<p>Il en fit tant, que la Hollande et l'Angleterre dirent qu'elles se +liguaient contre lui, s'il n'avait signé le 11 août.—À la grande +surprise de tous, la nuit du 10 au 11, à minuit, on signa en effet le +traité avec la Hollande. Vive opposition des Anglais, et du prince +d'Orange qui, le 14 encore, sachant certainement la paix, mais n'en +ayant pas la nouvelle officielle, fondit sur Luxembourg, le surprit, +lui tua beaucoup de monde. S'il eût vaincu, il biffait le traité.</p> + +<p>Le roi, en s'arrangeant avec le peuple riche, le peuple banquier, qui +soldait la coalition, avançait fort la paix. Il avait frappé l'Espagne +chez elle, en Catalogne, l'Empereur chez lui, à Vienne même, par les +protestants de Hongrie qu'il animait. La paix s'accomplit par deux +trahisons (6 février 1679):</p> + +<p><i>L'Empereur trahit l'Allemagne</i>, ne réclame pas les villes impériales +d'Alsace, ni les passages du Rhin. La Lorraine nous resta encore. +Enfin l'Empereur laisse le roi forcer la basse Allemagne de +satisfaire la Suède.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> <i>Le roi trahit la Hongrie, la Sicile.</i> L'abandon de Messine +se fit avec les plus odieuses circonstances. On rassura les habitants, +on promit, on jura de rester. Un matin, on s'embarque. Tout le peuple +accourt au rivage, veut partir avec nous. On part, et, sans traiter +pour eux, sans rien stipuler pour leur grâce.—La Hongrie fut trahie +de même. Quand ce peuple intrépide poussa à ce point Léopold, jusqu'à +saisir sa capitale, il se crut fort de l'amitié, des promesses du +grand roi de l'Occident. Au traité, pas un mot pour eux. On les laisse +à la vengeance de l'Autriche, comme Messine aux supplices espagnols.</p> + +<p>L'Europe se tut et admira. Dans son grossier matérialisme, elle vit le +roi, vainqueur de l'Espagne, qui gardait la Franche-Comté, Cambrai, +Valenciennes. Elle vit ses dernières campagnes, ses grands siéges, sa +fermeté à maintenir les conditions qu'il avait tout d'abord +posées.—Elle ne vit pas qu'il reculait sur les deux choses qui +avaient été son principe au début:</p> + +<p>1<sup>o</sup> <i>L'intérêt commercial, industriel;</i></p> + +<p>2<sup>o</sup> <i>La croisade religieuse.</i></p> + +<p>Sous ce dernier rapport, le roi n'avait pu rien. La Hollande restait +le grand asile de la liberté de conscience. L'Angleterre, inquiétée et +exaspérée, désarma ses catholiques, exclut du trône le catholique +York.</p> + +<p>Quant à l'intérêt du commerce, à cette immense construction de +l'industrie nationale, commencée d'un si grand effort, on lâcha tout, +pour gagner la Hollande. Les marchandises étrangères rentrèrent chez +nous pour paralyser nos manufactures. Et, ce qui fut très-grave, +c'est que les Hollandais obtinrent que le <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> roi ne donnerait +<i>plus de monopole</i>, terme obscur pour dire qu'il sacrifiait les +compagnies des Indes orientales et occidentales, que Colbert venait de +former.</p> + +<p>Notre marine même, sa création favorite, si brillante et forte qu'elle +soit, que fera-t-elle maintenant que la haine de la France a +solidement marié les deux marines, jusque-là rivales, d'Angleterre et +de Hollande? Qu'elles combattent d'ensemble, et la nôtre est anéantie. +(V. 1692.)</p> + +<p>Donc, qu'on dresse partout des arcs de triomphe, que l'enflure de +Louvois enfle encore, s'il se peut, qu'on commence la galerie où les +tritons bouffis de Lebrun soufflent la victoire.—La France chôme +bientôt aux métiers faits la veille, ne peut se réparer. Le vaincu, +c'est Colbert.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> CHAPITRE XVI<br> +<span class="smaller">LES MŒURS—QUIÉTISME ET POISON—LA BRINVILLIERS—LA VOISIN<br> +1676-1679.</span></h2> + +<p>Le roi trône en Europe, non par la force seulement, mais par +l'admiration. Nos réfugiés d'Angleterre, Saint-Évremont et autres, se +rendent, confessent sa grandeur. Elle éclate surtout dans l'harmonie +que cette monarchie, quelles que soient ses misères, présente à +l'étranger, équilibrée par Colbert et Louvois, par la gravité de +Bossuet.</p> + +<p>La grande époque de force étincelante, celle de Pascal et de Molière, +est close par la mort du dernier (1664). Racine s'éclipse (1676) après +<i>Phèdre</i>. Mais la Fontaine publie ses dernières Fables (1679). Mais +Bossuet est debout, et il soutient le faix du siècle par un livre +imposant, le <i>Discours sur l'histoire universelle</i> <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> (1681). +Sous son abri commence humblement Fénelon, qui, bientôt s'élevant, va +former avec lui la belle opposition qu'on vit dans Corneille et +Racine. Une noblesse générale est dans les choses, tendue sans doute +et emphatique, comme la grande galerie de Versailles. La vraie beauté +du tout, c'est que chaque partie paraît conspirer d'elle-même à +l'effet de l'ensemble, spontanément, de passion. C'est l'effet d'une +grande symphonie, variée à l'infini sur le même motif, la gloire du +Dieu mortel. Et rien n'y contredit. L'exquise indépendance de tel qui +reste à part (je pense à la Fontaine) n'apparaît qu'en nuances +délicates qui, loin de faire tort à l'ensemble, y mettent la grâce, au +contraire, le semblant de la liberté.</p> + +<p>Que serait-ce si, dans cette noble et suave harmonie, éclatait tout à +coup un désaccord de tons, si de choquantes dissonances, des monstres +de laideur apparaissaient? C'est ce qui eut lieu violemment l'année +même de la paix (1679). Mais la chose venait de plus haut. Remontons à +1676, à l'affaire célèbre de la Brinvilliers.</p> + +<p>Et d'abord, j'avertis qu'on sait mal cette affaire. Il faut que le +lecteur oublie le récit convenu, et qu'avec moi il suive uniquement +les pièces juridiques, en consultant et comparant les factums imprimés +et manuscrits que possède la Bibliothèque.</p> + +<p>Pendant dix ans, une lutte d'intrigue avait eu lieu entre deux +financiers, Hanyvel et Reich, qui se faisaient appeler seigneurs de +Saint-Laurent et de Penautier. Le premier était receveur général du +Clergé de France, place qui valait par an soixante mille livres +<span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> (200,000 d'aujourd'hui). Le second devint trésorier de la +bourse des États de Languedoc. Il enviait la place du premier. Il +intéressa l'amour-propre des évêques du Languedoc, pour qu'ils +l'associassent à Hanyvel. Mais celui-ci avait pour lui tous les +évêques du Nord, la majorité de l'Épiscopat. Enfin, Hanyvel étant mort +subitement (1669), Penautier succéda. Déjà deux morts subites +l'avaient fait énormément riche.</p> + +<p>Ce financier d'église, homme doux et dévot, demeurait rue des +Vieux-Augustins, fort à portée des Halles, où ses commis prêtaient à +la petite semaine. Le peuple, voyant là rouler tant d'or, imaginait +que, dans cette maison, on faisait de la fausse monnaie, de la magie +peut-être. Dans une descente de justice qui s'y fit, on ne trouva rien +de suspect, sauf une tête de mort, qui témoignait plutôt de la +dévotion de ce bon personnage et des pensées pieuses qu'au milieu des +affaires il gardait pour l'éternité.</p> + +<p>Il vivait hors du monde et n'avait qu'un ami. C'était un jeune +officier, mais très-pieux, le chevalier de Sainte-Croix. Ce militaire +(réellement nommé Godin), bâtard de grande maison, à l'en croire, +avait été capitaine de cavalerie. Mais depuis, touché de la grâce, il +écrivait des livres ascétiques, <i>philosophait</i> aussi, c'est-à-dire +cherchait la pierre philosophale.</p> + +<p>Sainte-Croix, au retour de la guerre, avait vécu chez un ami, le +marquis de Brinvilliers, avec qui il avait servi. Celui-ci, fils d'un +président des comptes, mais devenu homme d'épée, courait le monde et +les plaisirs, négligeait trop sa jolie petite femme, qu'il avait +cependant épousée par amour. Fille d'un magistrat, <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> M. +d'Aubray, elle avait peu de fortune, mais beaucoup de grâce et +d'esprit. Elle était parente du pieux chancelier de Marillac, le +traducteur de l'<i>Imitation</i>. Elle avait remontré à son mari qu'on +jaserait peut-être de l'amitié de Sainte-Croix. Il ne l'écouta pas, +exigea, au contraire, qu'il l'occupât, la consolât. Elle se résigna. +Sa dévotion se mêla d'un plus doux mysticisme. Desmarets, Bona, +Malaval, ouvraient alors la voie de Molinos.</p> + +<p>Tous trois vivaient en parfaite union. Quoique la marquise fût +obligée, par les mauvaises affaires de son mari, de se séparer de +biens, elle ne le fut point de corps, vécut toujours bien avec lui, et +lui, il l'aima jusqu'à la mort. Le vieux père de la marquise, moins +tolérant, et ne comprenant rien à la haute spiritualité, s'indignait +de ce ménage, et disait que Sainte-Croix était un fripon qui +exploitait les deux époux. Il obtint une lettre de cachet pour le +faire mettre à la Bastille.</p> + +<p>Là, dit-on, Sainte-Croix <i>philosopha</i> avec un autre chercheur du Grand +œuvre, Exili, que le peuple médisant disait fabriquer des poisons. +La légende voulait qu'il eût été à Rome empoisonneur en titre de +madame Olympia, reine de Rome sous Innocent X, et que, par ce talent, +il eût procuré à la dame cent cinquante morts subites dont elle +hérita.</p> + +<p>La Bastille sembla porter bonheur à Sainte-Croix. Entré gueux, il en +sortit riche. Il se maria, prit hôtel, laquais, porteurs, carrosses. +Il eut un intendant, outre ses vieux serviteurs de confiance, Georges +et Lachaussée, qu'il céda pourtant, l'un à Hanyvel, l'autre à madame +de Brinvilliers, qui le plaça chez les Aubray, ses <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> frères. +Chose bizarre, tout comme Hanyvel, ces Aubray meurent subitement.</p> + +<p>Sainte-Croix était en belle passe. Son ami, Penautier, allait le +cautionner pour acheter une charge dans la Maison du roi. Mais il +devint malade. Penautier s'alarma; craignant qu'il ne mourût, il +envoya chercher des papiers qu'il avait chez lui. Quoique la maladie +ne fût pas longue, Sainte-Croix eut le temps de remplir tous ses +devoirs et fit une très-bonne fin. Ce qu'on a dit d'une expérience de +chimie où il aurait péri est une fable.</p> + +<p>Madame de Sainte-Croix fit mettre les scellés. Mais la veuve d'Aubray, +belle-sœur et ennemie de madame de Brinvilliers qu'elle accusait de +la mort de son mari, avait trouvé moyen d'adjoindre au commissaire, un +homme à elle, un certain Cluet, sergent de police. Cet observateur +attentif trouva une cassette où Sainte-Croix avait écrit: «Par le Dieu +que j'adore, je prie qu'on remette ceci à madame de Brinvilliers.» On +ouvrit, et l'on trouva des lettres de la marquise, une obligation +souscrite par elle au profit de Sainte-Croix, et de petits paquets où +il était écrit: «À M. de Penautier.» Ces paquets étaient des poisons.</p> + +<p>Ce n'était pas ce qu'on croyait trouver. Les poisons n'étaient pas à +madame de Brinvilliers, mais bien les billets doux. Le commissaire +(Picard, celui qui aida à faire brûler Morin) fut tout abasourdi de +voir M. de Penautier, un tel homme, tellement compromis. Il remplit +fort mal son devoir, ne recacheta point les paquets, n'écrivit pas le +procès-verbal, le laissa écrire par Cluet, l'agent de madame +d'Aubray, qui ne pouvait <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> manquer d'écrire à la charge de la +Brinvilliers, déchargeant d'autant Penautier. Même, ce procès-verbal +suspect, on ne le garda pas entier; il en disparut plusieurs feuilles. +La confession de Sainte-Croix avait disparu aussi. Picard dit +bonnement qu'en bon chrétien il l'avait brûlée.</p> + +<p>Penautier, gardé par l'Église, l'était aussi par la magistrature. Il +avait eu la sage précaution d'y avoir alliance. Il avait marié sa +sœur au fils d'un conseiller au parlement. Le lieutenant civil, à +qui revint la chose, ne voulut ni voir ni savoir l'obligation de +Penautier à Sainte-Croix. Il n'en fit point mention. Cette pièce fut +négligée et écartée; de plus, falsifiée; on en changea la date. On mit +1667, au lieu de 1669, année de la mort d'Hanyvel, dont cette +obligation eût semblé le payement.</p> + +<p>Le laquais Georges avait fui le jour de la mort d'Hanyvel; mais +l'autre, Lachaussée, fut arrêté, jugé. Il avoua qu'il avait empoisonné +les frères Aubray par ordre de Sainte-Croix.—Il varia sur la +Brinvilliers, la dit tantôt coupable et tantôt innocente.—De +lui-même, au dernier moment, il commençait à dire ce qu'il savait sur +Penautier. On lui ferma la bouche.</p> + +<p>Celui-ci, inquiet, craignant d'être arrêté, achetait déjà des témoins +(<i>Acte ms. sur son commis Belleguise</i>.) Il n'en eut pas besoin. Tous +ceux qui avaient agi pour Sainte-Croix avaient disparu comme par +magie. Restait la Brinvilliers. Le financier lui donna deux lettres de +change pour lui faciliter la fuite. Si elle avait eu le courage de +refuser et de rester, on eût arrangé son affaire. Elle partit, laissa +le champ libre à sa belle-sœur, <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> qui obtint contre elle un +arrêt de mort par contumace.</p> + +<p>Elle était réfugiée dans un couvent de Liége. Mais la belle-sœur ne +lâchait pas prise. La Brinvilliers, malgré sa dévotion, dont elle +édifiait le couvent, s'ennuyait fort avec ses nonnes. Elle était +encore agréable, mondaine au fond, et d'esprit romanesque. Forte dans +sa petite taille et de nature sanguine, elle n'était nullement +insensible aux tendres impressions. Le jargon doucereux de la dévotion +galante pouvait la prendre. On lui dépêcha un exempt agréable et +parleur facile. On le travestit en abbé. Il s'établit à Liége, +l'amusa, l'amadoua de mysticité amoureuse, et, comme elle n'était +point cloîtrée, la promena hors du couvent. Là, tout à coup il se +démasque. L'ami, l'amant, le directeur se révèle espion et bourreau. +Il la jette dans une voiture, entourée d'archers, la ramène à Paris.</p> + +<p>Le pis pour elle, c'est qu'on avait saisi sa confession écrite par +elle-même. L'extrait que nous en avons donne l'idée d'une pièce +bizarre et très-confuse. Elle y met à la suite, sur la même ligne, des +crimes épouvantables et des puérilités, et aussi des choses +impossibles. Elle a brûlé une maison. Elle a empoisonné son père et +ses frères. Elle a été violée à cinq ans par son frère (qui en avait +sept). Plus, tels menus péchés de petites filles, etc. Tout cela +pêle-mêle. Elle note surtout et accentue plus fortement ce qui est +contre la loi canonique et les commandements de l'Église.</p> + +<p>Elle avait beau dire qu'elle avait écrit dans un accès de fièvre. +Elle sentait qu'on ne s'arrêterait pas à <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> son dire. Elle +s'adressa à un archer et crut l'avoir gagné. Il lui donna papier et +encre, et elle écrivit deux fois à Penautier d'agir pour elle. Ces +lettres n'arrivèrent pas, et servirent au procès.</p> + +<p>Elle était fort légère et se confiait à cet archer, qui la faisait +parler. «Penautier, disait-il, est donc intéressé à l'affaire?—Autant +que moi-même, et il doit avoir encore plus de peur. Du reste, si je +parlais, <i>il y a la moitié des gens de la ville</i> (et de condition) +<i>qui en sont</i>, et que je perdrais; mais je ne dirai rien.» Elle le +répéta par deux fois (<i>interrogatoire ms. de l'archer Barbier, 15 mai +1676</i>). Il paraît, en effet, qu'outre le financier, d'autres personnes +étaient intéressées à ce qu'elle n'arrivât pas à Paris. Un gentilhomme +vint, tâta les archers sur la route, essaya, mais en vain, de les +apprivoiser.</p> + +<p>Elle avait fort compromis Penautier, surtout en lui écrivant de faire +disparaître un nommé Martin, intendant de Sainte-Croix. Cela forçait +la main au président de Lamoignon. On jasait fort, le peuple était +très-animé. On dut arrêter Penautier, dans son intérêt même, pour +avoir l'air d'examiner la chose et pouvoir le blanchir. Mais il +n'avait pas cru qu'on en vînt là, et l'huissier le surprit déchirant +une lettre et tâchant de l'avaler. Cet homme intrépide et zélé, +servant ses magistrats mieux qu'ils ne voulaient l'être, le prit à la +mâchoire et lui arracha les morceaux (<i>Procès-verbal ms. de l'huissier +Maison</i>, 15 mai 1676). C'était un billet de deux lignes où on +l'avertissait et on lui disait d'aviser «en ces maudites +conjonctures.» Heureusement pour lui, les juges s'obstinèrent à ne +comprendre rien, <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> acceptèrent le roman qu'il donna pour +explication. On fit taire les témoins, et on ne laissa parler que sur +la Brinvilliers.</p> + +<p>L'accusateur de Penautier, c'était la veuve de cet Hanyvel mort +subitement en 1669, sept ans auparavant. Les témoins avaient disparu. +La Brinvilliers pouvait nuire encore. Tandis que Penautier prétendait +avoir peu connu Sainte-Croix, elle disait «les avoir vus <i>mille fois</i> +ensemble.» Il était très-urgent pour Penautier (et pour d'autres +aussi) que cette dangereuse langue fût expédiée. La difficulté, c'est +qu'il n'y avait pas de témoins sérieux contre elle, qu'il fallait que +des juges chrétiens abusassent, pour la condamner, de sa confession. +Elle les tenait par deux côtés, d'une part n'avouant rien, de l'autre +leur faisant craindre qu'elle n'accusât des gens considérables qui, +mêlés au procès, les auraient fort embarrassés. On eut ce curieux +spectacle de voir les juges émus et inquiets, cajoler l'accusée, la +prier d'avouer, mais de mourir sans bruit. Que dirait-elle à la +torture? On le craignait. Si on la lui donnait forte, on risquait de +la faire parler tout autrement qu'on ne voudrait. Un seul moyen +restait, l'attendrissement. M. de Lamoignon lui choisit de sa main un +confesseur très-propre à l'attendrir, un homme médiocre d'esprit, mais +sensible de cœur, d'ailleurs faible physiquement, qui se fondrait +en larmes, et dont l'émotion contagieuse la gagnerait. Il le fit venir +et lui dit ce qu'on voulait: <i>qu'elle n'étendît pas le procès</i>, ne +parlât que d'elle-même.</p> + +<p>Ce confesseur, M. Pirot, professeur de Sorbonne, tout neuf à ces +tristes spectacles, et fort effrayé de la <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> réputation de la +Brinvilliers, trouva que le monstre était une petite femme aux yeux +bleus, doux et beaux. Nul signe de méchanceté. Elle était adorée de +ceux qui la gardaient et qui ne faisaient que pleurer. Elle montra à +M. Pirot une extrême confiance, avoua tout, dit qu'elle avait fait +empoisonner son père et ses frères. Elle parut navrée de sa honte, +surtout pour son mari (alors hors de France). Elle lui écrivit une +lettre pleine d'affection.</p> + +<p>On ne voit pas qu'elle se repente fort.—Elle croit que «<i>sa +prédestination entraînait son arrêt</i>,» sans doute aussi son crime. +Voilà ce que le confesseur aurait dû éclaircir. Mais le pauvre +docteur, on le voit, était un scolastique de peu d'esprit, de nulle +pénétration. Il eût été très-important de savoir d'elle-même quel +était le genre d'ascendant qu'avait exercé Sainte-Croix, quel fut ce +mysticisme dont il faisait des livres. Pour mener à de tels actes une +jeune femme douce et dévote, il fallut, outre la passion, une +perversion de la raison, un égarement d'esprit. Les précurseurs de +Molinos, qui, dès longtemps, avaient une grande action à Paris, +enseignaient que le péché est l'échelle pour monter au ciel. Plus tard +ses successeurs divinisèrent le meurtre. La béate Marie d'Aguada crut +se sanctifier en tuant des enfants, faisant des anges. De même que les +dévots étrangleurs de l'Inde, ces molinosistes tuaient pieusement. La +mort morale étant leur perfection, la mort physique était pour eux une +perfection supérieure, comme allégement de cette vie de misère, un +doux repos de l'âme en Dieu.</p> + +<p>Du reste, quelle qu'ait été la doctrine de Sainte-Croix, <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> on +doit avouer qu'en général le mysticisme, enseignant trop +l'indifférence à la mort, à la vie, et l'indistinction des deux vies, +mortelle et immortelle, peut fournir aux tentations du crime de +meurtriers sophismes. Il n'est pas sans danger d'exagérer ainsi le +néant d'ici-bas.</p> + +<p>Pour revenir, la Brinvilliers, sur Penautier, fut très-discrète. Elle +dit <i>qu'elle ne le savait pas coupable</i> (sans dire qu'elle le sût +innocent). Ayant si bien parlé, elle eut le lendemain l'arrêt le plus +doux qu'elle pût avoir; elle ne fut pas brûlée vive comme l'étaient +les empoisonneurs, n'eut pas le poing coupé comme les parricides, mais +dut être simplement décapitée avant d'être brûlée. On n'osa lui +épargner la question; le public aurait dit qu'on craignait de la faire +parler. Mais on la lui donna douce; en sortant elle put marcher et +demanda à manger. Des gens du plus haut rang étaient venus, inquiets +de ce qu'elle aurait dit. La comtesse de Soissons, entre autres +(Olympe Mancini), y envoya. Puis, sachant son silence, elle vint +elle-même avec des curieux de Versailles, la voir monter au tombereau. +(V. la note sur le récit du confesseur.)</p> + +<p>On assure qu'elle dit, au moment où elle montait l'échafaud: «Quoi! il +n'y aura pas de grâce?... Et pourquoi, de tant de coupables, suis-je +la seule que l'on fasse mourir?» Du reste, elle se résigna et mourut +dans de grands sentiments de piété.</p> + +<p>Bien des gens respirèrent après l'exécution. Dès lors, le silence +était sûr. Pour Penautier, le chevalier de Grammont avait fort +justement tiré l'horoscope de son procès: «Il est trop riche pour +être condamné.» <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> Il n'avait plus à craindre que les +indiscrétions de la Brinvilliers n'appuyassent la veuve Hanyvel. +Celle-ci s'était d'avance ôté crédit par un déplorable traité avec +celui qu'elle accusait. Ruinée par la mort de son mari, chargée +d'enfants, elle avait composé avec lui. Sur sa promesse de lui faire +part dans les profits de sa charge, elle l'avait elle-même recommandé +aux évêques. Il l'accablait d'un mot: «Vous-même m'avez alors accepté, +appuyé!» Elle disait seulement: «J'étais pauvre.»</p> + +<p>Il aurait dû, pour son honneur, ayant si peu à craindre, faire éclater +son innocence au grand jour d'un jugement public en Parlement. Il +préféra un procès à huis clos, obtint que l'affaire serait évoquée au +Conseil. Elle y fut promptement étouffée, enterrée, et Penautier resta +un saint.</p> + +<p>Cependant le peuple obstiné soutenait que la grande affaire des +poisons n'était pas éclaircie. Le Parlement faisait la sourde oreille. +Une chose éclata et lui força la main: la concurrence effrontée, +impudente, la bruyante rivalité de ceux qui faisaient métier du +poison.</p> + +<p>Il y avait des maisons connues d'amour et d'aventures, d'accouchement +et d'avortement. Les dames qui les tenaient, obligeantes pour tous les +besoins, avaient par un progrès naturel étendu leur primitive +industrie de l'avortement à l'infanticide, du meurtre des enfants à +celui des grandes personnes. Maris incommodes, rivaux gênants, puis +concurrents de places, ennemis de cour, disparaissaient. Le métier +florissait. Empoisonneuses émérites et connues, mesdames la <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> +Voisin, la Vigoureux, la Fillastre, associées à des prêtres qui +jouaient la sorcellerie, avaient de grands hôtels, laquais, suisses et +carrosses.</p> + +<p>Pour savoir les choses cachées, prévoir ou obtenir la mort de ses +ennemis, on s'adressait au diable et on lui disait la messe à rebours, +où une femme nue servait d'autel. Des prêtres officiaient ainsi, +Lesage à Paris chez la Voisin, Guibourg à Saint-Denis dans une masure. +Les dupes écrivaient la demande, qu'on faisait semblant de brûler. On +la gardait, on les tenait par là, on les intimidait et on les +exploitait. La Fillastre possédait ainsi un billet où quatre +princesses ou duchesses demandaient «si la mort du roi viendrait +bientôt.» L'une d'elles, pour retirer ce dangereux écrit, s'adressa au +prêtre Lesage avec instance et larmes. Ces concurrences empêchaient le +secret.</p> + +<p>À l'interrogatoire, ce furent les juges qui pâlirent. Le premier nom +prononcé fut celui d'un prince (Bourbon du côté maternel), le comte de +Clermont, qui aurait empoisonné son frère de concert avec la femme de +ce frère, la noire Olympe Mancini. Celle-ci, avec une Polignac et +autres, avait eu recours à la magie pour perdre la Vallière. Toute +l'histoire des amours du roi aurait traîné au Parlement. Le 11 janvier +1680, il lui retira l'affaire, la transporta du Palais à l'Arsenal, où +siégea une commission de gens du Conseil.</p> + +<p>Cependant il ne crut pas encore la précaution suffisante. Il avertit +Olympe. Elle se sauva, ainsi que Clermont. Une fois en pays étranger, +elle fit croire qu'elle n'avait fui que par crainte de la Montespan. +Fable évidente. Celle-ci était alors fort peu de chose. <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> Le +roi aimait Fontanges et donnait sa confiance sérieuse à madame de +Maintenon.</p> + +<p>Olympe trouva partout sa réputation établie, l'horreur du peuple, qui +souvent la chassa des villes. On assure qu'à Madrid elle empoisonna la +jeune reine d'Espagne, nièce de Louis XIV. Service essentiel rendu à +la maison d'Autriche, et qui dut aider à la fortune du fils d'Olympe, +le fameux prince Eugène.</p> + +<p>Une autre Mancini, la sœur d'Olympe, duchesse de Bouillon, resta, +et répondit avec une assurance altière, sachant bien que les juges +seraient respectueux. Ensuite, cependant, elle crut sage de quitter la +France.</p> + +<p>Le duc de Luxembourg, le spirituel et vaillant bossu, fort dépravé, +qui avait l'âme comme le corps, fut accusé et ne s'en alarma guère. On +avait trop besoin de lui. Il passait pour le seul qui pût succéder à +Turenne. On ne frappa que son intendant.</p> + +<p>On crut donner le change au public sur la gravité de l'affaire en +laissant jouer une pièce où Visé et Thomas Corneille mettaient en +scène une <i>Madame Jobin</i>, intrigante, mais non scélérate. On la joua +quarante-sept fois de novembre en mars, jusqu'à l'exécution de la +Voisin. Personne n'y fut pris. On savait bien que la vraie comédie, +honteusement tragique, se jouait entre les robes noires à l'Arsenal.</p> + +<p>L'homme qui dirigeait l'affaire, la Reynie, lieutenant de police, +mettait au premier plan les farces des jongleurs, revenait aux procès +de sorcellerie, clos par le chancelier en 1672. Un jeune maître des +requêtes osa le remarquer, dit: «Le Parlement ne reçoit pas ce genre +d'accusation. Nous sommes ici pour <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> les poisons.—Monsieur, +dit la Reynie, j'ai mes ordres secrets.»</p> + +<p>Le diable, mort et enterré, ressuscite ici à propos pour sauver les +seigneurs, les prêtres. On brûla quelques misérables, la Voisin, la +Vigoureux. Les autres échappèrent. Les prêtres Lesage et Guibourg +(quoi qu'on ait dit) ne furent pas exécutés.</p> + +<p>Nous entrons dans l'époque sainte où le prêtre n'est jamais coupable. +Sauf tel cas, étonnamment rare, public, et de flagrant délit, le roi +ne punit plus, tout est enfoui, caché. Le chef lui-même de la justice, +le chancelier, expliquera plus tard qu'il n'y a point de justice pour +le prêtre. Si le crime n'est pas trop public, on doit seulement <i>le +mettre hors d'état d'en faire d'autres</i>, non le poursuivre et le +punir. (<i>Correspond. admin.</i>, II, 519.)</p> + +<p>L'Église juge l'Église. Le prêtre, cité devant un tribunal de prêtres, +celui de son évêque, peut fuir (IV, 297), ou est soustrait aux +procédures publiques. Souvent aussi, l'affaire est portée au Conseil +du roi. Des deux côtés, mystère, arbitraire insondable, le plus +ténébreux inconnu.</p> + +<p>Le bon et savant Mabillon, dans sa réclamation si modérée, mais +d'autant plus accusatrice, n'a que trop fait connaître la justice +d'Église. Elle était ou nulle ou atroce. On ne voulait que la nuit ou +l'oubli. L'un, impuni, après un peu de jeûne et de pain sec, était +placé au loin dans une cure de village où il recommençait. L'autre +disparaissait. Dans quelque couvent éloigné où on ne savait rien de +l'affaire, on exécutait l'ordre, en le descendant aux basses-fosses. +Sans travail, <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> sans lumière dans ces ténèbres immondes, il +devenait comme une bête, horreur du frère convers qui lui jetait son +pain par un trou.</p> + +<p>Le monde de la Grâce, du fantasque arbitraire, qui a destitué la Loi, +qui trône et qui triomphe aux dorures, aux peintures, aux glaces de la +Grande galerie et leurs cent mille lumières, a pour base obscure les +prisons d'État. Celles-ci, trop lumineuses encore, ont au-dessous un +enfer plus profond, le noir <i>in pace</i> de l'Église.</p> + +<p class="p2">Je m'étonne fort peu de voir l'horreur et la frayeur qu'éprouvait +l'Angleterre pour ce système étrange. Elle frémissait de sentir autour +d'elle et sous elle gronder ce monde de la nuit. Même avant la paix +générale, dès que le roi eut brisé la ligue en détachant la Hollande, +il se trouva redoutable pour tous. L'Angleterre le voyait venir +menaçant, corrupteur, achetant Charles II et les ennemis de Charles +II, gâtant et pourrissant ses lords par les Jésuites, et préparant un +nouveau roi.</p> + +<p>Trois ou quatre ans avant les premières dragonnades, vers 1677, +s'organisèrent en France les nombreuses maisons où l'on jetait les +filles protestantes. La plus barbare mesure de la persécution, +l'enlèvement des enfants, fut révélée ainsi dans son immense +extension. Nos voisins purent comprendre qu'en ce système, ce n'était +pas l'État seulement, mais la famille qui était menacée. On compta +bientôt une foule de ces couvents-prisons. Dans celui de Paris, sous +les yeux du public, on employait toutes les séductions de la <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> +douceur. Mais les autres, au loin, furent des maisons de force pour +dompter les rebelles. Les parents, sur tous les rivages d'Angleterre, +abordaient éperdus, désolés pour toujours. Cela parlait assez. La +pitié, la terreur, agitaient tout le peuple. Partout, dans les rues, +les <i>cafés</i> (très-récemment créés), vous auriez rencontré des figures +sombres, de petits groupes conversant à voix basse, discutant, +préparant les moyens de la résistance.</p> + +<p>«<i>Vaine</i> panique,» dit-on. Pourquoi <i>vaine</i>? On la juge telle, parce +qu'elle empêcha ce qu'elle craignait. L'Angleterre fut comme un +taureau que le loup vient flairer la nuit. Il frappe de la corne au +hasard et frappe mal; mais ses coups fortuits, qui montrent sa force +et sa fureur, donnent à penser à l'assaillant.</p> + +<p>Grande est ici la légèreté des historiens. Ils affirment d'abord que +le <i>complot papiste</i> fut une fable. Puis ils prouvent eux-mêmes qu'on +ne peut affirmer, l'accusé principal ayant eu le temps de brûler ses +papiers. Dans le seul qu'il ne brûla pas, ce Coleman, secrétaire de la +duchesse d'York et des Jésuites, demande secours à la Chaise pour +<i>frapper le plus grand coup</i> qu'ait reçu le protestantisme.</p> + +<p>Le complot très-réel fut la trahison des deux frères, Charles II, +Jacques II, qui, vingt-cinq ans durant, annulèrent l'Angleterre ou +même la vendirent à la France. L'hôtel d'York, le centre des Jésuites, +fut une manufacture de traîtres.</p> + +<p>«Mais, dit-on, les Jésuites condamnés protestèrent de leur innocence.» +L'accusateur Bedloe, qui meurt de maladie, <i>jure aussi en mourant +qu'il a dit vérité</i>. <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> Qui croirai-je? Je suis habitué, dans +les procès anglais, à voir jurer ces Pères, et contre des choses +prouvées. Ils jurèrent sous Élisabeth. Ils jurèrent sous Jacques I<sup>er</sup>. +Il n'en durait pas moins, pour les démentir, au milieu de Londres, le +monument de la trop certaine Conspiration des poudres. (V. plus haut.)</p> + +<p>Ici les preuves étaient moins sûres; l'Angleterre eût mieux fait de ne +point les frapper. Mais elle fit très-bien de désarmer les +catholiques. La funèbre et terrible procession qui exalta le peuple +autour du juge assassiné, cette grande machine populaire eut un effet +immense pour le salut de l'Angleterre. La lueur des flambeaux éclaira +le détroit et la France jusqu'à Versailles. Elle montra l'unité d'un +grand peuple, immuablement protestant.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> CHAPITRE XVII<br> +<span class="smaller">CONQUÊTES EN PLEINE PAIX—FONTANGES—ASSEMBLÉE DU CLERGÉ<br> +1679-1682</span></h2> + +<p>La santé de Louis XIV, que le journal des médecins nous révèle d'année +en année, réfléchit les variations de sa vie politique. Chancelant, +maladif, l'année de la reculade, il semble jeune et fort à la +triomphante paix de Nimègue.</p> + +<p>Il ne ménage rien, ni la cour, ni l'Europe. Il reste armé quand les +autres désarment, violente l'Espagne et l'Empire. Il dépense cent +millions en pleine paix, rase Versailles pour le refaire, bâtit par +toute la France. On s'étonne, on frémit de voir ce pénitent, ce roi du +jubilé, relancé, à quarante et un ans, en pleine jeunesse. Colbert est +consterné, et désespère. La Maintenon aussi, qui croyait le tenir. La +Montespan <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> plie, cède au temps. Elle est forcée d'accepter la +Fontanges.</p> + +<p>Sans cette enfant, qui aurait profité du déclin de la Montespan? +peut-être la Soubise. La Fontanges, rousse comme celle-ci, plus +brillante et plus jeune, remplit l'entr'acte que l'autre remplissait +fréquemment dans les couches de la Montespan. Cette Soubise n'était +pas fière; elle ne voulait que de l'argent, enrichir son mari. Elle +n'avait d'enfants qu'avec lui, et point avec le roi. Il n'allait pas +chez elle, mais elle chez lui, et la nuit. Aux plafonds de l'hôtel +Soubise, elle a fait peindre dans l'histoire de Psyché ce beau +mystère. Mandée au moment du caprice, attendue par Bontemps qui la +menait, elle se levait d'auprès de son mari, dormeur heureusement, le +premier ronfleur du royaume. Une fois, ainsi pressée, elle ne trouvait +pas ses pantoufles, cherchait sous le lit, ramonait. Le mari dit en +songe: «Eh! mon Dieu! prends les miennes!» Et il continua de ronfler.</p> + +<p>Revenons à l'astre nouveau. Monsieur s'étant remarié à une Bavaroise, +cette princesse, laide et spirituelle, eut une petite cour de filles +et dames où venait fort le roi. Les la Feuillade, intelligents, y +placèrent leur parente, une petite Limousine, la Fontanges, vierge, +jolie et sotte, avec un minois triste d'enfant boudeur. La Montespan +en fit galamment les honneurs, parla au roi de cette muette idole, de +ce bijou de marbre. À une chasse, elle fit plus, la fit approcher du +roi, la caressa et en fit l'inventaire, vantant ses beautés une à une. +En la livrant ainsi, elle croyait la tenir, la renvoyer bientôt. Mais +la petite n'était pas <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> simplement sotte, elle était absurde et +folle, ne disait rien que de travers. Cela piqua le roi. Elle était +vraiment neuve, très-exactement belle et «de la tête aux pieds.» Ce +qu'on n'attendait pas, c'est que, dès le lendemain, il n'y eut plus +d'enfant. Elle fut insolente, colère, cynique, menant les gens bride +abattue. Un avis pieux lui étant venu de la personne que le roi +estimait le plus, de Madame de Maintenon, elle dit brutalement: +«Est-ce qu'on quitte un roi comme on laisse tomber sa chemise?»</p> + +<p>Le roi prit la poupée au sérieux, la fit duchesse (1679), l'imposa à +la reine. Partout elle piaffait et cavalcadait près de lui, souvent en +homme, avec de folles plumes au chapeau. Une fois, revenant de la +chasse, par un vent frais, elle jette son chapeau, et se fait serrer +sa coiffure de rubans sur le front. Ce sans-façon bizarre du petit +page devant toute la cour, c'était effronté et piquant. Le roi en fut +ravi et la voulut toujours ainsi. La mode en vint partout. Les plus +grandes dames du monde s'affublèrent de cette coiffure. Déjà elles +avaient copié les robes indécemment ouvertes et flottantes où +s'étalaient les grossesses de la Montespan.</p> + +<p>Le roi avait monté une maison à la Fontanges, lui donnait cent mille +écus par mois, et autant en cadeaux. Lui-même, il avait augmenté +toutes ses magnificences, avait repris les draps d'or, les plus +brillants costumes. Il bâtissait de tous côtés. La cour ne tenait plus +dans le petit Versailles. On le refit immense. On commença ce bâtiment +sans fin, prolongé sans mesure, qui est resté décapité, n'ayant pas +le <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> couronnement qui devait en relever la platitude. On +commença, derrière, les Ninives et les Babylones des monstrueuses +casernes où s'entassèrent les ministères, tout l'attirail de cour et +de gouvernement, commis, valets, gardes, chevaux, voitures. Trois +cents millions d'alors (douze cents d'aujourd'hui).</p> + +<p>On pourrait appeler cette époque l'<i>avénement des pierres</i>. La France +s'entoure d'une ceinture de trois cents forteresses. La guerre a +commencé en ce siècle par Gustave-Adolphe, qui supprime les armes +défensives. Et voilà qu'à la fin on donne une cuirasse à la France. +Œuvre immense, en beaucoup de points tout à fait inutile. De telles +barrières ne parent pas les grands coups. Elles n'arrêtèrent jamais +les Gustave, les Turenne, les Frédéric, les Bonaparte. On prodigua à +cela le génie de Vauban, et l'argent, et les hommes. Louvois imagina +de faire faire les tranchées des places de Flandre par des paysans du +voisinage qu'on amenait à coups de bâton, qui travaillaient gratis, +sans nourriture, et mouraient à la peine.</p> + +<p>Parmi ces violences, ces dépenses, ce <i>crescendo</i> d'enflure et +d'orgueil diaboliques, la conversion du roi avançait fort. Madame de +Maintenon y travaillait quatre heures par jour. Il délaissa Fontanges. +Séparée de lui par ses couches, elle le fut bien plus encore par sa +décadence rapide. Rien de plus fragile que ces blondes éblouissantes. +Elles doivent souvent leur éclat au vice du sang. On le vit plus tard +par la Soubise, qui mourut de scrofules, décomposée et gâtée jusqu'aux +os. La Fontanges fondit bien plus vite. Changement à vue et +effrayant. Hier, l'aurore, le printemps <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> et la rose. +Aujourd'hui un cadavre. Elle demanda elle-même à se cacher à la +campagne, ce que le roi lui accorda de bon cœur.</p> + +<p>À qui profiterait cette révolution? À la Montespan? Grand fut +l'étonnement quand on vit que le roi ne la visitait plus qu'un court +moment après la messe, et non plus après son dîner.</p> + +<p>Les meilleures heures du roi, son repos, de six à dix heures du soir, +étaient pour madame de Maintenon quatre grandes heures d'interminables +conversations. Personne en tiers; tous deux assis. De là, +invariablement, elle l'envoyait coucher près de la reine. Il redevint +un vrai mari, au bout de vingt ans de mariage.</p> + +<p>Conversion édifiante. Et cependant, celle qui y avait le plus +travaillé en dessous, la première dévote de France, madame de +Richelieu, n'en fut point satisfaite. Elle souffrit plus que personne +de l'ascendant exclusif, absolu, de sa protégée Maintenon. Elle se +ligua avec la dauphine. En vain. La Maintenon n'en pesa que davantage, +leur rendit de mauvais offices, et le chagrin les emporta bientôt.</p> + +<p>La cour avait changé d'aspect. Tout devint morne et ennuyeux, mais +tendu en même temps, contraint, serré. On craignit de marquer et +d'avoir de l'esprit. Le roi, n'ayant plus d'amusement de femmes, +devint plus âpre. Il mangea, but beaucoup (<i>Journal des médecins</i>). +Circonstance grave qui explique en partie sa violence, sa politique à +outrance, ses actes provoquants contre toute l'Europe, sa guerre au +pape, sa guerre aux protestants.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> Le roi, de plus en plus, est l'<i>évêque des évêques</i>. En +revanche, ceux-ci sont des rois.</p> + +<p>L'évêque exerce alors des pouvoirs très-divers. On le voit par une +lettre curieuse de l'évêque de Lodève (1673, <i>Corr. admin.</i>, IV, 101). +Non-seulement il fait communier de force des seigneurs catholiques, +non-seulement il travaille vigoureusement à la conversion des +huguenots, mais il arrange tous les procès civils. Il encourage, +dit-il, l'industrie, relève la manufacture des draps de Lodève, etc.</p> + +<p>Et d'autre part, le roi semble une sorte de patriarche: 1<sup>o</sup> Il nomme +les évêques; 2<sup>o</sup> il règle leurs assemblées (1674); 3<sup>o</sup> il se constitue +pour ainsi dire <i>évêque intérimaire</i>; dans les vacances, il perçoit +les revenus, nomme aux bénéfices; c'est ce qu'on appelait sa régale, +étendue alors à tout le royaume; les fruits en étaient appliqués à +acheter des âmes protestantes.</p> + +<p>Résistance d'Innocent XI (janvier 1681). Il excommunie ceux que le roi +nomme aux bénéfices. On lui lâche le Parlement, qui, trop heureux de +sortir du silence, donne arrêt contre <i>certain libelle qu'on attribue +au pape</i> (31 mars).</p> + +<p>Le roi n'était pas sans scrupule. Il affermit sa conscience en +frappant l'hérésie. Il accueillit le conseil des intendants et des +Louvois qui proposaient d'exempter de logements militaires les +convertis, et d'en surcharger les obstinés (11 avril 1681). <i>Premier +essai des dragonnades</i>. L'effet fut terrible aux familles. Dans les +scènes honteuses, hideuses, de ces violences de soldats, on cachait +surtout les enfants, ou on les <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> faisait fuir. Nouveau coup le +17 juin: <i>Permis aux enfants de sept ans de quitter leurs parents et +de se convertir.</i> Mesure dénaturée qu'inspira (chose bizarre) une +émotion de nature. Fontanges mourut le 15 juin. Elle voulut voir +encore le roi. Il y consentit à grand'peine, mais l'impression fut +forte; le baiser du cadavre, cette image effrayante de la mobilité du +monde, remua sa conscience, et, comme expiation, il fit sa cruelle +ordonnance, plus cruellement interprétée, pour ravir les petits +enfants.</p> + +<p>La réclamation de Colbert fit suspendre les dragonnades. Mais madame +de Maintenon, flattant les tendances du roi, se déclara contre Colbert +et appuya Louvois. Une ordonnance étrange déclare <i>qu'on s'est trompé +en croyant que le roi défend de maltraiter les protestants</i> (4 +juillet).</p> + +<p>L'enthousiasme catholique monta au comble, lorsqu'en octobre, le +nouveau Théodose alla rendre au vieux culte la cathédrale de +Strasbourg. La grande ville luthérienne du Rhin, trahie, vendue, +terrifiée, fut enlevée à l'Empire, et compléta la conquête de +l'Alsace, continuée pleine de paix. Nos tribunaux avaient, par simple +arrêt, conquis quatre-vingts fiefs de Lorraine et dix villes +impériales, plus le comté de Montbéliard.</p> + +<p>Étrange politique. Il irritait l'Allemagne et voulait pourtant la +gagner. Par des traités d'argent, il croyait acheter l'Empire et +s'assurait des électeurs de Bavière, Brandebourg et Saxe, pour la +prochaine élection.</p> + +<p>La victoire des victoires eût été de dompter le pape. <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> Par un +curieux renversement des choses, ce pape était soutenu des +jansénistes, ne les haïssait point, et lui-même sentait l'hérésie. +Belle prise pour le roi orthodoxe, qui la frappait partout. Il +semblait le vrai pape. Les Jésuites étaient pour lui et +méconnaissaient Rome. Un moment, tout fut gallican.</p> + +<p>Le 9 novembre 1681, Bossuet ouvrit l'assemblée du clergé. Son discours +éloquent porta, au fond, sur un point où il était sûr de persuader: +Que saint Pierre ne fut que <i>le premier entre égaux</i>, que sa chute +n'empêcha pas l'unité de l'Église, qu'elle est surtout dans les +évêques.—Le roi leur rend hommage en consentant que ceux qu'il nomme +aux bénéfices soient préalablement examinés par eux. L'assemblée est +touchée, et, à son tour, elle cède sur la question d'argent, le laisse +percevoir les revenus des évêchés dans les vacances.</p> + +<p>On en fût resté là; mais le grand citoyen Colbert insista pour faire +démentir au clergé ses principes papistes de 1614. Bossuet dressa les +<i>quatre articles</i> (depuis si longtemps préparés): 1<sup>o</sup> le pape ne peut +rien sur le temporel; 2<sup>o</sup> il ne peut rien contre les décisions des +conciles; 3<sup>o</sup> ni contre les libertés des églises nationales; 4<sup>o</sup> ses +décisions, non sanctionnées par l'Église, peuvent être réformées.</p> + +<p>Système hybride qui mêle la raison au miracle, la sagesse de +discussion à ce que les croyants nomment eux-mêmes la folie de la foi. +Pur expédient politique. Que sert de marchander en pleine poésie? La +rhétorique de Bossuet ne change pas le point de départ. Le +christianisme est un miracle: le salut de tous par un seul. Son +gouvernement aux âges barbares se posa <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> hardiment comme +incarnation monarchique, l'idolâtrie d'un chef inspiré aux choses de +Dieu.</p> + +<p>Maintenant où commencent, où finissent les choses de Dieu? La +distinction du spirituel et du temporel est impossible. Tout relève de +l'esprit. Rien dans les intérêts civils qui ne soit spirituel, rien +dans les choses politiques. Celles-ci directement influent sur les +idées morales et les tendances religieuses. L'État est l'accessoire, +la dépendance de l'Église. Si l'État n'est Église et pape, il est le +serf du pape et ne s'en affranchit que par accès, par petits efforts +ridicules, pour retomber bientôt dans son servage.</p> + +<p>Dix ans ne se passèrent pas sans que Bossuet ne se trouvât abandonné +du roi et des évêques. Pour que l'Église de France se soutînt dans +cette fierté contre Rome, il lui eût fallu accepter une réforme dont +elle était incapable. Elle demandait des sévérités contre les +protestants, n'en exerçait pas sur elle-même. Bossuet obtint seulement +qu'une commission serait nommée pour examiner <i>les principes relâchés +des casuistes</i>. Ceci semblait menacer les Jésuites. Mais qui pouvait +se dire exempt de tout reproche? qui n'avait été <i>relâché</i> dans les +choses de direction? Bossuet lui-même s'était montré très-faible dans +le jubilé Montespan. Madame de Maintenon parle de sa complaisance avec +une violence étrange.</p> + +<p>Les Jésuites allaient plus loin, trop loin, l'attaquaient sur les +mœurs.</p> + +<p>Ce grand homme, qui remplit le siècle de son labeur immense, a +merveilleusement prouvé qu'il vécut dans une sphère haute. Cette +noblesse, cette grandeur soutenue, <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> témoigne assez pour lui. +Suivons ici, pas à pas, M. Floquet, son excellent historien.</p> + +<p>Bossuet, lorsqu'il était doyen de Metz, venait parfois à Paris, et +descendait chez un abbé. Il y vit un jour une dame attachée à Madame +(Henriette), qui était venue en visite avec sa nièce, une enfant de +dix ans. Celle-ci était une petite merveille, déjà lettrée et +distinguée. Bossuet s'intéressa aux progrès de la jeune fille, qui, de +bonne heure, fut une savante; elle aimait, admirait et protégeait les +vers latins.</p> + +<p>Mademoiselle Gary (c'était son nom) était fille d'un notaire au +Châtelet, qui lui avait laissé le petit fief de Mauléon (près +Montmorency), d'où elle était appelée mademoiselle de Mauléon. Elle +habitait la maison patrimoniale de sa famille, près des Piliers des +Halles. Elle avait aussi hérité de son père un étal à la Halle aux +poissons. Place lucrative, mais sujette à un litige fatal qui dura +trente années. Elle croyait avoir le droit d'obliger les marchands +forains d'apporter et vendre leur poisson à cet étal. Ils niaient ce +droit. À vingt-deux ans elle voulut l'exercer, et leur fit procès. +Elle était sur le pied d'une protégée, ou comme d'une fille adoptive +de Bossuet (alors précepteur du Dauphin). Le lieutenant de police lui +donna raison; mais l'autorité rivale, l'Hôtel de Ville, lui donna +tort. Elle ne lâcha pas prise. De tribunal en tribunal, elle plaida +toute sa vie. Dès 1682, les frais énormes l'obligèrent d'emprunter +quarante-cinq mille livres, que Bossuet lui fit prêter sous sa +garantie. Il paraît qu'elle avait peu d'ordre. Il fallut plus d'une +fois qu'il en payât les intérêts, qu'elle ne pouvait solder. Cette +misérable affaire <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> durait en 1705. On la poursuivait alors +pour remboursement, et Bossuet, voulant lui sauver quelque chose, +intervint et se porta aussi comme créancier pour certaines sommes +qu'il lui avait avancées. Rien de plus innocent que tout cela, rien de +plus public. De Germigny, ils écrivaient ensemble à leur amie, +l'abbesse de Farmoutiers, ne craignant nullement de témoigner, par ces +lettres fréquentes, les long séjours qu'elle faisait dans cette terre +auprès de Bossuet.</p> + +<p>En 1682, elle avait vingt-sept ans, Bossuet cinquante-cinq. Malgré +cette grande différence d'âge (de près de trente ans), on comprend +l'avantage que les Jésuites purent tirer de la chose. Les risées +sournoises qu'ils firent du contraste des deux procès, de la grande +lutte gallicane, et de l'affaire de la Halle aux poissons. Ils ne +dirent pas en face de Bossuet le mot méchant qu'on cite, mais le +dirent par derrière: «M. de Meaux n'est ni janséniste, ni moliniste; +il est Mauléoniste.»</p> + +<p>Louis XIV, qui n'aimait nulle grandeur que la sienne, put accueillir +ces insinuations. Elles expliquent peut-être pourquoi il se dispensa +de reconnaître l'obligation qu'il avait à Bossuet pour l'éducation de +son fils, le laissa simple évêque, tandis que le jeune précepteur de +son petit-fils, Fénelon, quoique peu agréable au roi, eut l'archevêché +de Cambrai, qui le fit prince d'Empire.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> CHAPITRE XVIII<br> +<span class="smaller">MADAME DE MAINTENON—EXÉCUTION MILITAIRE SUR LES PROTESTANTS.—MORT DE +COLBERT.<br> +1683</span></h2> + +<p>Le roi, en 1683, fut doublement émancipé,—veuf,—et soulagé de +Colbert.</p> + +<p>Il lui pesait, le forçait de compter, parlait toujours d'équilibrer +les dépenses et les recettes. Dans son long ministère de vingt années, +il avait passé par deux phases: la première, où il essaya de subsister +du revenu; la seconde, où traîné, forcé, il emprunta et mangea +l'avenir. Nous avons vu ce moment décisif où le roi lui signifia qu'on +pouvait se passer de lui (1671).</p> + +<p>À la paix de Nimègue, où sa plus chère idée fut sacrifiée, il espérait +du moins, s'il n'augmentait la richesse, diminuer la dépense.—Il +allége un moment l'impôt, et cependant rembourse 90 millions. Mais le +roi en dépense 100.—Plus d'espoir désormais, et nul moyen de +s'arrêter. Le mot de Richelieu en 1626, en 1638: On ne peut plus +aller, c'est celui que Colbert, <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> après tant d'efforts, +d'espoir trompé, dit à son tour: «<i>On ne peut plus aller.</i>»</p> + +<p>Entre lui et le roi, la lutte était sur toute chose; en bâtiments, il +condamnait Versailles; en religion, il soutenait les industriels +protestants.—Le roi partant avec Louvois, en 1680, pour visiter la +Flandre, Colbert n'osa le laisser seul et le suivit. Surchargé de cinq +ministères, il emportait la monarchie. À la fatigue, le roi ajouta les +dégoûts. Colbert revint malade; on put prévoir sa mort.</p> + +<p>L'autre année, autre coup. Le répit des dragonnades, qu'il obtint le +10 mai, est violemment démenti par le roi (4 juillet). La balance, +décidément, incline vers Louvois.—Quel poids nouveau s'y joint? +l'influence de madame de Maintenon (V. sa lettre du 4 août).</p> + +<p>Le roi tua la reine, comme Colbert, sans s'en apercevoir. N'ayant plus +de femme qu'elle, il l'emmena, par une grande chaleur, dans un long et +fatigant voyage. Elle était replète, toute ronde, fort molle. Au +retour, elle mourut (30 juillet 1683). Madame de Maintenon la quittait +expirée et sortait de la chambre, lorsque M. de la Rochefoucauld la +prit par le bras, lui dit: «Le roi a besoin de vous.» Et il la poussa +chez le roi. À l'instant, tous les deux partirent pour Saint-Cloud. La +dauphine voulait être en tiers. Pour la consigner, on lui envoya +Louvois, qui lui dit que le roi entendait qu'elle soignât sa +grossesse. Les médecins, à l'appui de cet ordre, la saignèrent et la +tinrent au lit.</p> + +<p>Ainsi, tête-à-tête absolu. D'abord, madame de Maintenon, <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> ne +sachant pas la vraie mesure du chagrin du roi, pleurait ou faisait +semblant. Mais il l'en dispensa. Après deux ou trois jours, il +l'emmena à Fontainebleau, la plaisantant sur cet excès de douleur. La +dauphine s'y traîna. Trop tard. La place était prise. Le grand +appartement de la reine, qui lui revenait, était déjà occupé. Une +autre, au bout de cinq jours, couchait dans le lit de Marie-Thérèse +oubliée.</p> + +<p>Pas un mot là-dessus dans aucun historien. Les nôtres baissent les +yeux devant ce mépris des convenances. Les ennemis eux-mêmes, les +satiriques de Hollande, ne relèvent pas le scandale.</p> + +<p>Jamais le roi ne sut se contenir. On l'a vu, à la fameuse nuit de +Compiègne (1668), braver, non la décence seulement, mais l'étiquette, +et coucher dans un galetas. On l'a vu, au raccommodement du jubilé, +devant des dames vénérables, faire l'éclipse hardie dont la Montespan +fut enceinte. Nul ménagement, nul délai. La tradition convenue sur la +délicatesse de ce temps est entièrement démentie par les faits. Les +misères de la digestion, le plaisir animal (je ne dis pas l'amour) +n'observaient nul mystère. Les besoins physiques s'étalent avec une +complaisance insolente. Madame, princesse allemande, est fort +embarrassée de cette liberté étrange où l'on ne cache nul acte de +nature.</p> + +<p>Le jeûne et la saignée répétée quatre fois par an ne suffisaient pas à +contenir les moines dans le célibat (V. Eudes Rigault). Dira-t-on que +Louis XIV, à force de sobriété, put changer de vie tout à coup, rester +deux ans dans un austère veuvage? Je vois au <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> contraire chez +ses médecins, que, dans ces deux années, il était devenu encore plus +grand mangeur, faisait trois repas de viande par jour et buvait son +vin pur.</p> + +<p>Madame de Maintenon était fort troublée, dit sa nièce. Elle avait des +vapeurs, et rien ne la calmait. Je le crois bien. Personne, quel que +fût le respect, ne pouvait se méprendre sur sa situation. Si elle ne +se fût dévouée, madame de Montespan et l'adultère revenaient +infailliblement. Toutefois, ce changement à vue, cette sainte obligée +brusquement de passer à un autre rôle, c'était chose risible, et non +sans quelque honte. Elle le sentait bien. Elle ne pouvait que +s'abaisser dans cette grandeur qui était une chute, lever au ciel un +œil humilié.</p> + +<p>On l'a peinte, je crois, à ce moment. C'est le grand portrait de +Versailles. Les quarante-sept ans qu'elle avait en 1683 sont finement +datés, surtout par l'âge de mademoiselle de Valois, de six ans, qui se +jette entre ses genoux. Enveloppée habilement, ne montrant que ce +qu'elle veut, elle est mise à merveille, dans une prude coquetterie, +un riche noir, inondé de dentelles (est-ce le deuil de la reine?). +Tout est douteux. Elle regarde, ne regarde pas. Elle tient une rose, +pas trop rose, un peu effeuillée, dont les tons semi-violets +s'harmonisent fort bien au noir. Elle trône et gouverne (comme reine? +ou comme gouvernante?). Ce qui la relève fort, c'est l'humble +dépendance de la princesse, l'autorité qu'elle a et gardera dans la +famille, d'avoir donné le fouet aux enfants de Louis le Grand.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> Elle a la tête assez petite, mais ronde et décidée. Rien de +classique. Jeune, on l'appelait la <i>belle Indienne</i>, mais elle dut +être plutôt jolie, une miniature créole à petits traits.</p> + +<p>Le point noté par Saint-Simon est ici manifeste. Elle avait de la +suite par effort et par volonté; mais de nature elle était variable, +sujette à de brusques revirements. Ce visage-là n'est pas sûr. Il ne +révèle en rien la bonté, l'intimité douce, l'égalité d'humeur. Il +indique plutôt un esprit inquiet, mobile, qui dira Oui et Non. Il y a +de l'ardeur dans le regard, mais il est dur, d'une flamme sèche qu'on +voit peu chez la femme, parfois chez le jeune garçon. Au total, tout +est double. C'est le portrait de l'Équivoque.</p> + +<p>Plus je regarde cette femme, si peu femme, qui n'eut pas d'enfants, +plus je sens que les misères de ses premières années, sa situation +serrée, étouffée, eurent en elle les effets d'un <i>arrêt de +développement</i>. Elle resta à l'âge où la fille est un peu garçon. Elle +n'eut pas de sexe ou en eut deux. De là, une certaine masculinité de +l'œil et de l'esprit. Elle avait été jusque-là pour le roi un +docteur, un prédicateur. C'était comme son directeur, dont il faisait +une maîtresse. La sensualité du sacrilége, du plaisir dans la +pénitence, dont il avait goûté au jubilé, se retrouvait ici. Sous ses +dentelles noires, elle était le jubilé même.</p> + +<p>Ce funèbre portrait, l'entrée brusque de cette douteuse figure dans le +lit d'une morte, est justement la date de l'explosion du Midi, des +cruelles exécutions militaires sur les protestants (1683).</p> + +<p>Une averse d'édits persécuteurs les avait mis au <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> désespoir. +Toutes carrières fermées. La vie même impossible: défense de naître ou +de mourir, sinon dans les mains catholiques. Les temples abattus. Ils +conviennent d'aller encore tous une fois prier sur les ruines, et +faire requête au roi (4 juillet). On fait peur aux catholiques d'une +si grande assemblée, et on les arme.</p> + +<p>L'étincelle part du Dauphiné, éclate en Vivarais, en Languedoc. Les +protestants arment aussi, on les amuse, on les divise. On ramasse des +troupes. Ceux de Bourdeaux (Dauphiné) allaient prier hors de la ville. +Ils voient des dragons qui s'y dirigent. Ils savaient déjà comment ces +soldats traitaient les familles; ils ont peur pour leurs femmes, +reviennent, reçoivent des coups de feu et les rendent. Voilà ce qu'on +voulait, voilà le sang versé.</p> + +<p>Le gouverneur Noailles contenait jusque-là, à grand'peine, et à l'aide +des gentilshommes catholiques, la violence du clergé. Il se décida. Il +comprit, en courtisan habile, que cette explosion lui mettait la +fortune en main. Aux ordres cruels de Louvois qui prescrivaient la +<i>désolation</i>, il obéit par une exécution plus cruelle qu'on ne +demandait (chose avouée dans ses Mémoires, p. 15).—Nombreux +supplices, de Grenoble à Bordeaux. Massacres en Vivarais et massacres +aux Cévennes. Toute une armée dans Nîmes, une si terrible dragonnade, +que la ville fut convertie en vingt-quatre heures.</p> + +<p>Noailles craignit d'avoir été un peu loin. Il écrivit au roi qu'il y +avait bien eu quelque désordre, mais que tout se passerait en <i>grande +sagesse et discipline</i>, <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> et qu'il promettait sur sa tête +qu'avant le 25 novembre il n'y aurait plus de huguenots en Languedoc.</p> + +<p>Ces lettres apportées au conseil n'y trouvèrent plus celui qui, en 81, +avait sauvé les protestants des premières dragonnades. Louvois était +le maître et Colbert se mourait.</p> + +<p>Il était mort de la ruine publique, mort de ne pouvoir rien et d'avoir +perdu l'espérance. On lui cherchait des querelles ridicules.</p> + +<p>Le roi lui reprochait la dépense de Versailles, fait malgré lui. Il +lui citait Louvois, ses travaux de maçonnerie et de tranchées faits +pour rien par le soldat, le paysan, comme si les travaux d'art d'un +palais étaient même chose. Il l'acheva en le querellant sur le prix de +la grille de Versailles.—Colbert rentra, s'alita, ne se leva plus.</p> + +<p>Il mourut détesté, maudit. Il fallut l'enterrer de nuit pour lui +sauver les insultes du peuple. On fit des chansons, des <i>ponts-neufs</i> +sur la mort <i>du tyran</i>. Mot mal appliqué? non. Ce très-grand homme, en +deux sens à la fois, avait été le tyran de la France.</p> + +<p>Tyran par la situation, le temps et la nécessité des choses; tyran par +sa violence dans le bien, et son impatience, par l'emportement de sa +volonté.</p> + +<p>La guerre et Louvois, le roi et la cour, Versailles, le gaspillage +immense, sont très-justement accusés. Mais, il y a autre chose encore. +<i>La situation était tyrannique.</i> Colbert bâtit sur un terrain ruiné +d'avance, celui de la misère, qui progresse en ce siècle sans pouvoir +l'arrêter. Des causes politiques et morales, venues de loin, surtout +l'oisiveté nobiliaire et catholique, <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> après avoir ruiné +l'Espagne, devaient ruiner aussi la France.</p> + +<p>D'avance, Mazarin tue Colbert. L'impôt doublé vers 1648, reporté par +la ligue des notables sur le petit cultivateur, l'obligea à vendre son +champ au seigneur de paroisse. Mais ces champs réunis dans une main +oisive produisirent peu. Il y eut sous Colbert famine de trois ans en +trois ans. Pour nourrir aisément les armées, les manufactures, +lui-même il maintint le blé à vil prix, en défendant presque toujours +l'exportation, donc, en décourageant le travail agricole. De 1600 à +1700, tout objet fabriqué quintuple de valeur. Le blé seul est traité +comme une production naturelle où le travail ne serait pour rien; on +ne fait rien pour lui; il reste au même prix. (V. Clément.)</p> + +<p>Le mal d'Espagne, la haine du travail, le goût de la vie noble étaient +de longue date inoculés à ce pays. Colbert roula dans le cercle d'une +contradiction fatale. Il veut <i>décourager l'oisif</i>, dit-il, il frappe +les faux nobles. Par quoi? par l'autorité du roi, du roi des nobles, +qui attirant tout à la cour, <i>nobilisant</i> la nation, la ramène à +l'oisiveté. La vie morte et improductive du courtisan, du prêtre, de +plus en plus amortit tout.</p> + +<p>Cet homme du travail est dévoré par trois grands peuples improductifs: +<i>le peuple noble</i>, qui de plus en plus vit sur l'État; <i>le peuple +fonctionnaire</i>, que le progrès de l'ordre oblige de créer; troisième +peuple, <i>l'armée permanente</i>, énormément grossie. Or le roi, tirant +peu ou rien du grand corps riche, oisif, je veux dire du clergé, +Colbert, triplement écrasé, est forcé d'inventer <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> un peuple +productif, de surexciter le travail, en repoussant l'industrie de +l'étranger. Guerre de douanes, et bientôt guerre d'armées. Lui-même, +si intéressé à la paix, il entre vivement dans la guerre contre la +Hollande, et croit hériter d'elle pour la mer et pour l'industrie.</p> + +<p>L'histoire ne peut rien citer de plus grand ni de plus terrible que sa +subite improvisation de la marine. Elle étonne, elle effraye et par +l'énormité matérielle, et par la violence morale. Colbert demanda à la +France le plus rude sacrifice qui jamais lui fut demandé (avant la +conscription). Je parle du régime <i>des classes</i>, où toute la +population des côtes, enregistrée, numérotée, reste, dans ses +meilleures années, disponible et prête à partir, pouvant être, d'un +moment à l'autre, enlevée par l'État. L'armement des galères, si +précipité, si cruel (on l'a vu), fait horreur. Les procédés de 93, de +Jean-Bon-Saint-André, qui sut en quelques mois faire une immense +flotte, la monta, y soutint contre l'Angleterre notre jeune drapeau +républicain, ces merveilles de la Terreur font penser à Colbert. Et +les résultats du ministre ne furent guère plus durables que ceux de la +Convention.</p> + +<p>Même véhémence impatiente dans les règlements de commerce, dans cette +autre improvisation d'une industrie française. Il fut justement +indigné de voir un peuple ingénieux, et très-artiste en bien des +choses, attendre et recevoir d'ailleurs tous les produits des arts +utiles. La fabrique n'est pas seulement une production de richesse, +mais aussi une éducation, le développement spécial de telles +facultés, de telle aptitude. <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> Un peuple qui ne ferait qu'une +chose serait bien bas dans l'échelle des peuples. Colbert éveilla, +révéla, dans celui-ci, une adresse ignorée, fit éclater ici un art +nouveau, celui surtout qui met le goût et l'élégance dans tous nos +besoins d'intérieur, qui relève la vie matérielle d'un noble rayon de +l'esprit.</p> + +<p>C'était beau, c'était grand en soi. Mais les moyens furent moins +heureux. D'une part, cette industrie naissante, tout d'abord il la +veut parfaite; cette jeune plante qui ne peut croître que des libertés +de la vie, il l'enserre et l'étouffe dans les précautions tyranniques. +Presque au début, ses règlements sont des lois de terreur (jusqu'à +mettre au carcan pour une marchandise défectueuse, 1670).</p> + +<p>De cette perfection imposée, il espérait autoriser nos produits devant +l'étranger, les faire acheter de confiance. Mais, en revanche, il +empêchait la fabrication inférieure de satisfaire aux besoins moins +exigeants des classes pauvres.</p> + +<p>On a dit à merveille la grandeur de cette création industrielle, mais +pas assez sa chute, sa prompte décadence. Elle périt, et par la misère +générale (plus d'acheteurs), et par l'émigration (les producteurs s'en +vont même avant la mort de Colbert). Il assista de ses regards au +détraquement de l'édifice qui bientôt allait s'écrouler.</p> + +<p>Le grand historien de la France pour cette fin du siècle est Pesant de +Boisguillebert. Il ne sait pas les temps anciens, et il a le tort de +croire que les maux datent de 1660. Il n'en est pas moins véridique, +admirable, dans le tableau qu'il fait des misères du pays et <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> +des abus criants qui subsistèrent sous Colbert même. Les trois +<i>Terreurs</i> du fisc (tailles, aides, douanes) y sont en traits de feu. +Il faut voir là marcher par les villages les malheureux collecteurs +paysans qui lèvent la taille et en répondent. Ils n'y vont que +d'ensemble, par bandes, de peur d'être assommés. Mais on n'arrache +rien à qui n'a rien. Tout retombe sur eux. L'huissier du roi saisit +leurs bœufs, le troupeau du village, puis la personne même de ces +notables collecteurs; ils sont emprisonnés.</p> + +<p>Et que de détails effroyables j'omets! Lisez, entre autres choses, la +mort d'une commune, celle de Fécamp, si intéressante par sa pêche +hardie de Terre-Neuve, et qui tombe en vingt ans de cinquante à six +baleiniers.</p> + +<p>Les <i>aides</i>! c'est bien pis. Les commis devenus marchands font une +guerre atroce aux marchands qui veulent acheter le vin au vigneron, et +non à eux. Toute communication est interrompue. «Ce qui vient du Japon +ne fait que quadrupler de prix par la distance. Mais ce qui passe ici +d'une province à l'autre devient vingt fois plus cher, vingt-quatre +fois. Le vin d'un sou à Orléans vaut à Rouen vingt-quatre. Le commis, +à lui seul, est six fois plus terrible que les pirates et les +tempêtes, qu'une mer de quatre mille lieues. «La France arrache ses +vignes. Le peuple ne boit plus que de l'eau.»</p> + +<p>La douane a tué le commerce étranger. Nul marchand n'ose plus se +mettre aux mains d'un receveur qui lui fait un procès, s'il veut, et +n'est jugé que par des juges à lui.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> Ainsi le peuple, ainsi Colbert, restèrent les misérables +serfs des financiers, des fermiers généraux, des traitants, partisans, +plus puissants que le roi.</p> + +<p>Colbert, à son début, avait eu le bonheur d'en pendre quelques-uns.</p> + +<p>En vain. Ils durèrent et fleurirent, et, vers la fin, ils +l'étranglèrent,—bien plus, ils firent maudire son nom.</p> + +<p>Sous Mazarin, c'était le chaos absolu. C'est, sous Colbert, un ordre +relatif.</p> + +<p>Les vieux abus subsistent, mais avec la force odieuse de l'ordre, que +leur prête un gouvernement établi.</p> + +<p>Sous Mazarin, la France misérable, en guenilles, buvait encore du vin; +mais, sous Colbert, de l'eau.</p> + +<p>Les progrès sont des maux. Sous lui, les fermes générales ne sont plus +données à la faveur, mais à l'encan, au plus offrant, et elles +rapportent davantage. Oui, mais à condition qu'on permette aux +fermiers les rigueurs terribles qui font de la perception une guerre.</p> + +<p>Dans son mortel effort, Colbert agit ainsi contre lui-même. Elle lui +échappe, quoi qu'il fasse, cette France qu'il voulait guérir, +travaillée des recors, mangée des garnisaires, expropriée, vendue, +<i>exécutée</i>.</p> + +<p>L'immense malédiction sous laquelle il mourait, le troubla à son lit +de mort. Une lettre du roi lui vint, et il ne voulut pas la lire:</p> + +<p>«Si j'avais fait pour Dieu, dit-il, ce que j'ai fait pour cet homme, +je serais sûr d'être sauvé, et je ne sais pas où je vais...»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> Nous le savons, héros! Vous allez dans la gloire, vous restez +au cœur de la France. Les grandes nations, qui, avec le temps, +jugent comme Dieu, sont équitables autant que lui, estimant l'œuvre +moins sur le résultat que sur l'effort, la grandeur de la volonté.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> CHAPITRE XIX<br> +<span class="smaller">MARIAGE DU ROI ET RÉVOCATION DE L'ÉDIT DE NANTES<br> +1684-1685</span></h2> + +<p>Une chose frappe dans plusieurs des discours solennels qui ouvrent les +assemblées du clergé; c'est qu'il se dit <i>persécuté</i>. Comment? par +qui? je cherche en vain.</p> + +<p>Sont-ce les protestants qui le <i>persécutent</i> de leur esprit critique? +Ils n'ont plus guère envie de rire. Ils ne sont plus l'école qui, +d'Orléans, de Sedan, de Saumur, troublait de ses brocards curés, +prêtres et moines. Ils sont graves depuis Richelieu. Leur orgueil est +tombé depuis qu'ils se sont vus découronnés de leur haute noblesse, +des la Trémouille, des Bouillon, des Rohan. Leurs gentilshommes de +campagne ne désirent que l'ordre et la paix. Dociles aux gouverneurs, +ils les aident même à calmer le paysan. Le protestantisme d'alors, +dans sa masse principale, se compose <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> de commerçants, +d'industriels,—peuple hier, aujourd'hui bourgeoisie, qui par +l'économie s'est un peu enrichie sous Colbert. Sans clientèles que +quelques ouvriers, ils se voient comme perdus dans la foule +catholique, qui envie fort leur petite fortune. Serré entre les +ordonnances qui le frappent d'en haut et les violences qu'on suscite +en bas, ce peuple se fait petit et n'a garde de provoquer, de +<i>persécuter</i> ses tout-puissants ennemis.</p> + +<p>Ce mot <i>persécuter</i> reste donc une énigme? non. L'explication est +donnée par les plus sages catholiques et les mieux informés, les +gouverneurs, les intendants. Ils témoignent que, ni pour les mœurs, +ni pour l'instruction, les catholiques ne soutenaient la comparaison +avec les protestants, ni les prêtres avec les ministres.</p> + +<p>Quelques génies ne font pas un grand corps; Bossuet et Fénelon, dont +on parle toujours, quelques évêques habiles, ne constituent pas le +clergé. Il faut envisager l'ensemble.</p> + +<p>L'intendant d'Aguesseau, dans son plan de réunion, dit qu'on doit +commencer par la réforme des catholiques. Il déplore l'ignorance du +clergé en Poitou et en Languedoc (Mém. de Noailles). L'intendant +Foucauld (ap. Sourches, II, 315, 323) dit la même chose, et s'afflige +des mœurs scandaleuses des curés. Le gouverneur Noailles insiste +sur les mœurs honteuses du clergé des Cévennes, sur l'ignorance des +curés de Languedoc, qui prêchent fort rarement et sont incapables, +dit-il, d'instruire le peuple ou de soutenir des conférences avec les +ministres. Il demande que les <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> missionnaires rendent compte +d'abord à l'intendant, plus capable que les évêques, etc.</p> + +<p>Il était arrivé au clergé ce qui arriverait à tout corps puissant qui +aurait pour lui le gouvernement, et qui de plus se jugerait lui-même, +donc n'aurait rien à craindre. C'est que, d'une part, il serait trop +grand seigneur pour étudier et travaillerait peu. Port-Royal fermé, +l'Oratoire réduit, contenu, il n'y avait de grande école que +Saint-Sulpice, qui systématiquement fut médiocre et prudemment +stérile. D'autre part, une classe tellement en crédit, dominante, +opulente, se gênait peu et cherchait son plaisir. Le roi se convertit, +mais l'archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, ne se convertit +pas. Ses visites pastorales à ses maîtresses étaient la fable de la +ville. La Correspondance administrative montre toute la peine que prit +le roi pour modérer, étouffer les scandales, pour maintenir au moins +dans la décence un corps que ses chefs ne contenaient guère, et pour +arrêter, retarder la débâcle de l'Église.</p> + +<p>En ce sens, les protestants persécutaient, humiliaient le clergé. Leur +vie serrée et régulière en semblait la satire, et celle même des +catholiques en général. Le grand trait des mœurs de ce temps, la +dévotion galante et la pénitence amoureuse, l'universalité de +l'adultère, distinguaient fortement les deux sociétés. La grande +France, dévote et mondaine, avait sa bête noire en la petite, +chagrine, austère, qui, sans rien dire, contrastait par ses mœurs, +importunait de son triste regard.</p> + +<p>On était loin de la Saint-Barthélemy, et même de la <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> guerre +de Trente ans. Pour qu'il y eut une grande persécution, il fallait que +beaucoup de gens y trouvassent leur compte et y eussent leur intérêt, +enfin que ce fût <i>une affaire</i>.</p> + +<p>L'industrie était malade. Le traité de Nimègue, qui fut la déroute de +Colbert, sa mort et la disparition de cette grande volonté, avaient +fort ébranlé son édifice artificiel. Les villes catholiques, Paris, +Lyon, se plaignaient, accusaient Nîmes, les fabriques protestantes, +l'industrie populaire du Midi, et ses produits à bon marché.</p> + +<p>La noblesse, comblée par le roi (quoi qu'en dise Saint-Simon) et +recevant sans cesse, ne se plaignait guère moins. La vie de cour la +ruinait. On n'osait sonder les fortunes, on n'eût vu dessous que +l'abîme. Le roi, obligeamment, interdit la publicité des hypothèques, +qui eût mis à jour cette gueuserie des grands seigneurs. Ruinés par le +jeu, les loteries, la plupart attendaient un coup du sort pour +remonter. Plusieurs faisaient le sort, au lieu d'attendre, ou en +volant au jeu, ou par la <i>poudre de succession</i>. Les plus hauts +mendiaient, au lever, au coucher, dévalisaient le roi de tout ce qui +venait, office ou bénéfice. Mais tout cela, des bribes! des miettes! +Ils périssaient, s'il ne tombait d'en haut une grande manne imprévue, +quelque vaste confiscation.</p> + +<p>Ce miracle apparut au ciel en 1684. Six cents temples ayant été +détruits, leurs biens, celui des pauvres, des maisons de charité, +devaient passer aux <i>hôpitaux catholiques</i>. Les Jésuites surveillaient +ces biens, espérant les administrer. Le P. la Chaise avait des gens +<span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> à lui pour chasser, découvrir les débris de ce naufrage, les +maisons clandestines de charité où les protestants continuaient à +donner secours à leurs pauvres. Sa police, là-dessus, en remontrait au +lieutenant du roi, la Reynie (<i>Corr. adm.</i>, IV, 343). Mais la cour +visait ce morceau. Les Jésuites crurent prudent de demander et faire +décider que ces biens revinssent, non aux hôpitaux, mais <i>au roi</i>, +autrement dit à ceux qu'il favoriserait ou qui mériteraient en +poussant la persécution. Sûr moyen de la rendre efficace, victorieuse, +irrévocable. Car l'appétit vient en mangeant. Après les biens des +temples, ceux des particuliers suivirent. Chacun fut ardent à la +proie. Ce fut un gouffre ouvert, une mêlée où on se jeta pour profiter +du torrent qui passait, ramasser des lambeaux sanglants.</p> + +<p>Amènerait-on le roi aux rigueurs excessives d'une proscription +générale? c'était la question. Quoique peu éclairé, déjà bigot, il +avait des côtés honnêtes, voulait être honnête homme. Mais sa +conversion même, qui lui donnait ces idées sérieuses, semblait aussi +l'avoir attristé et aigri. On pouvait exploiter cet état de mauvaise +humeur. Elle tenait fort à sa santé. La table, qui succéda aux femmes, +l'avait ruiné bien plus vite. Beau encore à Nimègue, rajeuni pour +Fontanges, il est, en peu d'années, l'homme de bois qu'a peint Rigaud +au solennel portrait du Louvre. Plus de dents. La bouche rentrée, +tirée par un coin sec, ne s'accorde que trop avec un œil triste et +aigu, plein de pointes et de petitesses.</p> + +<p>Même avant, des coliques et des ballonnements, les orages des voies +digestives, le rendaient colérique, et <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> il n'entendait que +Louvois. C'est alors qu'il permit, sur un oui, sur un non, ces +cruelles exécutions qui mirent en cendres les plus belles villes +(1682-1684). La patience de l'Europe ne le fléchissait pas. Partout +des bombes, avec ou sans prétextes. Pour se faire donner Luxembourg, +il terrifie l'Espagne en prétendant rester au faubourg de Bruxelles, +il écrase de bombes cette capitale des Pays-Bas. Et il traite de même +la noble Gênes, un musée de l'Europe. Tout son crime était son +commerce avec la Catalogne, qui la rendait trop espagnole. Hideuse +exécution. Ce fut le ministre même du roi, le violent commis +Seignelay, très-indigne fils de Colbert, qui se mit sur la flotte, et +jeta quatorze mille bombes sur une ville sans défense, ses charmantes +terrasses, ses palais et ses monuments. Le vieux Duquesne, à qui on +fit faire cette barbarie, tout endurci qu'il fût, en était indigné.</p> + +<p>C'était la guerre sans la guerre,—le fort, sans péril, à son aise, +accablant, écrasant le faible. On eut pitié des Barbaresques mêmes, +quand nos bombes, dans Alger, pleuvant sur les mosquées pleines de +familles tremblantes, à travers les voûtes éclatées, emportant des +pierres et des membres, firent des volcans de chair humaine. Ils +volaient des chrétiens, mais nous volions des musulmans. Nous +achetions partout des Turcs pour nos galères. L'exécution d'Alger, qui +se fit par deux fois, n'avait pour but que de montrer à l'Allemagne +quel roi était Louis XIV, et quel protecteur elle aurait si on le +faisait Empereur.</p> + +<p>Il vit ses armes bénies par le succès. Dieu parut déclaré pour lui. +Son entreprise injuste sur l'Espagne <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> fut légitimée par +l'humble traité que la Hollande négocia pour l'Espagne et l'Empire. Le +roi garda ses usurpations, et, de plus, le Luxembourg, au point fatal +qui bride et l'Allemagne et les Pays-Bas, les menace à la fois (trêve +de Ratisbonne, 1684).</p> + +<p>De l'Angleterre, plus de nouvelles. Elle n'existe plus. Charles II, +qui s'en va, n'a pas un mot pour l'intérêt de l'Europe, et pas un pour +l'humanité, pour cette grande foule protestante, qui attend s'il ne +viendra pas du moins une prière en aide aux martyrs.</p> + +<p>Cette absence de résistance et d'intercession même, cette patience +excessive de tous aurait dû adoucir le roi. Il restait triste, amer. +Quels ennuis le maintenaient tel? Sa santé, et sans doute l'ennui +qu'il trouvait déjà dans son nouvel intérieur.</p> + +<p>Madame de Maintenon était-elle la femme douce et bonne qui illumine le +foyer d'un rayon de tendre amitié? On l'a supposé. Mais ses lettres +font sentir qu'elle n'avait rien de cela. Elle était sèchement, +tristement judicieuse, et, sous formes discrètes, sournoisement +violente. Elle avait de l'esprit, mais un petit esprit impérieux, à +régler le menu, à diriger dans le détail. Quant à prendre hardiment le +grand gouvernement, à faire marcher le roi dans une voie de raison, il +lui aurait fallu pour cela un ferme caractère et du courage, se +risquer pour la France et pour l'humanité. Dans sa longue vie +subalterne, elle avait pris des habitudes de déférence, de prudence +servile (habilement sauvées par l'attitude). Elle était lâche, au +fond. Son confesseur, Godet, n'était pas pour la soutenir en face des +Jésuites. La médiocrité platement calculée de Saint-Sulpice, <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> +dont il était, ce juste-milieu pâle, et sa grossière finesse, ne la +fortifiaient guère. Elle devait craindre les Jésuites. Nul doute +qu'ils n'eussent préféré une personne tout à fait à eux.</p> + +<p>La conscience du roi était-elle paisible? Il avait une femme stérile +(dont la stérilité lui comptait beaucoup près du roi). Les primitifs +casuistes exigent que l'amour conduise à la génération. Ils y ont +renoncé plus tard (V. Liguori). Mais, alors, la casuistique disputait +sur cela, faisait la prude encore. Dans ses égarements mêmes, le roi +avait suivi la règle et procréé. Ici, converti cependant, près de sa +vieille amante, n'ayant dans le plaisir de but que le plaisir, il +progressait dans le péché.</p> + +<p>Et dans ce péché même, l'ancien lui restait cher. Celle-ci ne donnant +pas d'enfants, permettait au roi d'enrichir les enfants du double +adultère. Elle en faisait les siens. Le lien entre elle et le roi, +image burlesque de l'Amour, était le petit boiteux, le duc du Maine, +avorton de malheur, rusé bouffon, de Scapin fait Tartufe. Lui-même se +chargea de chasser sa mère de Versailles, et mérita par la bassesse sa +monstrueuse grandeur. Dans la détresse du royaume, le roi, pour ses +bâtards, trouva plus de deux cents millions. Il en fit des princes et +des dieux, glorifia l'adultère, jouit encore de mettre sur l'autel le +fruit du vieux plaisir, de le faire adorer.</p> + +<p>Cet endurcissement personnel lui faisait chercher d'autant plus +l'expiation facile des persécutions protestantes. S'il donnait à ses +bâtards des fortunes scandaleuses, en revanche, il croyait sauver +nombre d'enfants <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> qu'il faisait catholiques. Les moyens les +plus violents furent employés à cette œuvre pieuse. Beaucoup +mouraient. L'extrême éloignement des temples conservés où l'on pouvait +baptiser encore, causa aux nouveau-nés mille accidents cruels. Les +familles, bravant la mer qui rend si dangereuse l'entrée de la +Gironde, allaient les porter à Bordeaux, ou bien à la Rochelle. +L'hiver fut rude. Ils périssaient de froid. Un grand peuple se trouva +un jour à la porte du temple de Marennes, ses enfants dans les bras. +Hélas! ils étaient morts, plusieurs gelés au sein. Une lamentation +immense s'éleva (il y avait dix mille âmes), tous pleurèrent, et les +hommes même. Pas un ne put chanter les psaumes, et il n'y eut que des +sanglots.</p> + +<p>Il paraît que la chose fut racontée au roi. On lui dit que des +enfants, tirés et disputés entre leurs pères et leurs convertisseurs, +avaient eu des membres arrachés. Il fit donner des ordres pour qu'on +s'adoucît en Saintonge.</p> + +<p>C'est aux protestants mêmes, à leur grand historien, Élie Benoît, que +nous devons la connaissance de cette hésitation qui fait honneur à +Louis XIV. Les écrivains catholiques, au contraire, nous feraient +croire à une dureté inflexible qui n'est nullement dans la nature.</p> + +<p>Le conseil, sauf Louvois, n'inclinait pas à la violence. Le parlement +de Paris, quelque dompté qu'il fût, avait montré timidement son avis, +en réduisant à de légères amendes les peines cruelles qu'on lui +demandait. Les intendants n'étaient pas d'accord. Deux seulement, je +crois, exprimèrent un avis.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> L'intendant du Languedoc, d'Aguesseau, ouvrit un plan de +conciliation, le plus hardi sans doute qu'aucun catholique eût risqué. +Les protestants n'ont pas rendu justice à cette tentative généreuse, +qui nuisit fort à son auteur, et lui fit perdre l'intendance du +Languedoc. Dans ce plan, le dogme voilé était réellement immolé à +l'humanité et au sentiment fraternel. Une dame de haut rang appuyait. +Des mondains appuyaient. L'évêque d'Oléron, prélat aimable et tendre +aux femmes, qui ne voulut jamais persécuter, dit aux ministres ce +qu'eût dit Henri IV, que d'une religion à l'autre la nuance était trop +légère pour valoir qu'on se disputât. Les ministres ne le crurent +point. Une foi pour laquelle leur peuple souffrait tant, et qui déjà +faisait tant de martyrs (cinquante ministres aux galères, en une fois) +ne pouvait être ainsi trahie. Ce plan d'ailleurs, ni Rome, ni le roi, +ne l'auraient jamais accepté, ni les gallicans même. Nicole eut le +malheur, en cette même année 84, de publier un livre contre les +victimes, fort d'insolence et faible de raison (V. l'excellente +analyse de Sainte-Beuve dans son Port-Royal). Du milieu des supplices +et du fond des galères, les ministres firent encore un appel à la +discussion, et Bossuet répondit par un altier mépris à ces hommes +livrés aux bourreaux.</p> + +<p>Un grand événement avait eu lieu qui portait au plus haut la confiance +du clergé et du roi. Charles II était mort, et, contre toute attente, +le catholique Jacques II, exclu du trône et pourtant soutenu de +l'Église anglicane, était devenu roi d'Angleterre (16 février 1685). +Dès le premier jour de son règne, il mendie <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> l'argent de la +France. La grande messe de Pâques est pompeusement célébrée à +Whitehall après cent vingt-sept ans.</p> + +<p>Le clergé de France, assemblé en mai à Versailles, et se sentant si +fort, si près d'arriver à son but, tint un langage modéré, demanda peu +contre les protestants, mais remercia le roi d'avoir, <i>sans violence, +fait quitter l'hérésie à toute personne raisonnable</i>.</p> + +<p>C'est ce qui le flattait le plus, d'entraîner tout par son ascendant +seul. <i>Sans violence</i>, Foucauld, l'intendant du Béarn, lui promettait +alors de faire la conversion de ce pays. «Les ministres d'eux-mêmes +parlaient de se convertir.» On lui donna cinq mille volumes de Bossuet +et des dragons. Mais la lecture aurait été trop longue. Tout d'abord, +dans chaque village, les soldats menèrent le peuple à l'église. Mille +outrages dans les maisons. Les femmes fuient aux montagnes; cinq ou +six, serrées de trop près, aimèrent mieux périr, se précipitèrent, +furent noyées, brisées par les gaves.</p> + +<p>Des scènes, moins obscènes peut-être, mais tout aussi cruelles, se +passaient en Écosse. Jacques avait lancé les dragons, trop célèbres, +de Claverhouse, contre les puritains. La prière pour le nouveau roi, +exigée d'eux, en était le prétexte. Des femmes, des enfants furent +martyrs. Pour plusieurs, on abrége, on leur casse la tête à coups de +pistolet. Les autres font spectacle. Une fille liée au rocher fut +livrée à la mer montante, et jusqu'au bout chanta ses psaumes sous les +yeux d'une foule en larmes qui demandait en vain sa grâce (Macaulay).</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> La tentative de Monmouth, fils naturel de Charles II, et +candidat des puritains, fut, en juin et en juillet, étouffée dans des +torrents de sang. Le juge favori de Jacques II, Jeffreys, se vantait +d'avoir «exécuté plus de traîtres que l'Angleterre n'en vit depuis +Guillaume le Conquérant.»</p> + +<p>Un de ces traîtres qu'on pendit était un chirurgien coupable d'avoir +pansé un homme. Des filles de dix ans auraient été exécutées si les +parents n'eussent donné de l'argent à la reine. Une vieille dame qui +avait sauvé un proscrit fut accusée par lui, et (comble d'horreur!) +brûlée vive.</p> + +<p>La situation de la France était autre. La question religieuse n'y +était point compliquée de révolte. Nulle injustice, nul outrage ne +réussissait à lasser la patience de nos protestants. Il était +difficile de trouver à la persécution quelque prétexte politique. À +cet effet, un pamphlet clérical, assez habile, fut lancé et troubla +fort le roi. On y montrait les protestants comme un grand corps armé +qui eût agi d'ensemble sous l'impulsion d'un directoire secret. Rien +ne contribua davantage à le décider. Il croyait faire une œuvre et +politique et populaire, désirée de la France. De violentes explosions +d'artisans, mendiants, etc., avaient eu lieu; des bandes, menées par +les curés, avaient détruit des temples, malgré l'autorité. Celle-ci +eût été trop coupable si elle eût plus longtemps contenu ce bon peuple +dévot.</p> + +<p>Le roi était parfaitement entouré, et la lumière ne pouvait lui venir.</p> + +<p>Ce n'était pas madame de Maintenon, ex-protestante, <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> qui +aurait osé l'éclairer. Elle eût voulu, je crois, pouvoir se reculer, +ne pas parler. Pour une si grande résolution, d'une portée si vaste et +si obscure, où le roi plus tard pouvait varier, elle eût bien mieux +aimé dire modestement qu'elle n'était qu'une femme et ne se mêlait pas +de choses si hautes.</p> + +<p>Mais les Jésuites ne pouvaient lui permettre de s'abstenir.</p> + +<p>Madame, mère du régent, dit expressément qu'elle écrivit <i>un mémoire +pour conseiller la Révocation</i> (II, 128, 171). Et le bon sens indique +qu'il en dut être ainsi. Si elle ne leur eût donné un gage décisif, +elle n'eût jamais obtenu le consentement à la chose si difficile, qui +faisait son sort, le mariage.</p> + +<p>Sa situation, pendant deux ans, avait été intolérable. Elle n'était +sûre de rien, et elle était la personne la plus dépendante du monde. +Sa garantie unique était l'altération de la santé du roi, qui +peut-être le rendrait fidèle.</p> + +<p>Sous ce rapport, la nature la servit.</p> + +<p>Non-seulement il perdit les dents, mais une carie de la mâchoire se +déclara, un trou se fit dans l'os. Quand il buvait, il devait +s'observer; autrement le liquide remontait et voulait passer par les +narines (<i>Journal ms. des médecins</i>, 1685). Cette désagréable +infirmité accusait un état morbide plus général qui, peu après, amena +une fistule.</p> + +<p>L'épouse devint garde-malade.</p> + +<p>Les Jésuites eurent ce qu'ils voulurent. Ce fut un pacte entre elle et +eux. Elle se soumit, baisa la griffe, <i>conseilla la proscription</i>. Et +ils se compromirent, <i>consentirent <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> le mariage</i>. Mais ils ne +le firent point, ils le laissèrent faire, se réservant sans doute de +pouvoir dire plus tard au roi (s'il lui venait un repentir) que +lui-même les avait forcés.</p> + +<p>Pour le roi, les deux choses étaient affaires de conscience.</p> + +<p>Par la révocation, il expiait le double adultère. Par le mariage, il +s'amendait, légitimait et régularisait la position d'une femme dévouée +qui l'avait guéri de la Montespan.</p> + +<p>Madame dit (II, 108) que le mariage eut lieu <i>deux ans après la mort +de la reine</i>, donc dans les derniers mois de 1685. M. de Noailles (II, +121) établit la même date.</p> + +<p>Pour le jour précis, on l'ignore.</p> + +<p>On doit conjecturer qu'il eut lieu après le jour de la Révocation, +déclarée à la fin d'octobre, ce jour où le roi tint parole, accorda +l'acte qu'elle avait consenti, et où elle fut ainsi engagée sans +retour.</p> + +<p>Sinistre mariage. En novembre, à l'entrée du terrible hiver des +supplices et des fuites, il se fit la nuit à Versailles, dans le plus +grand mystère.</p> + +<p>Ils furent mariés simplement par le curé de la paroisse, Hébert, qu'on +fit évêque pour payer sa discrétion. Il avait laissé des mémoires que +connut la Beaumelle.</p> + +<p>Les témoins furent (non Bossuet, comme on l'a dit, mais les valets +intérieurs), Bontemps et un autre. Le roi Louis XIV édenté et boitant +(d'une tumeur du 28 octobre), le roi, dis-je, et madame veuve Scarron, +dans son deuil et ses coiffes noires, s'unirent <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> à ce moment +qui, pour tant de familles, fut celui de la séparation éternelle.</p> + +<p>Déjà, de toutes parts, coulaient les larmes, éclataient les soupirs, +et, si du côté de Paris le vent eût porté cette nuit, on eût entendu +les sanglots.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> CHAPITRE XX<br> +<span class="smaller">SUITE<br> +LES DRAGONNADES<br> +1685-1686</span></h2> + +<p>La Révocation, si longtemps préparée, eut pourtant tous les effets +d'une surprise. Les protestants s'efforçaient de douter. Ils avaient +trouvé mille raisons pour se tromper eux-mêmes. L'émigration était +très-difficile; mais son plus grand obstacle était dans l'âme même de +ceux qui avaient à franchir ce pas. Il leur semblait trop fort de se +déraciner d'ici, de rompre tant de fibres vivantes, de quitter amis et +parents, toutes leurs vieilles habitudes, leur toit d'enfance, leur +foyer de famille, les cimetières où reposaient les <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> leurs. +Cette France cruelle, qui si souvent s'arrache sa propre chair, on ne +peut cependant s'en séparer sans grand effort et sans mortel regret. +Nos protestants, le peuple laborieux de Colbert, étaient les meilleurs +Français de France. C'étaient généralement des gens de travail, +commerçants, fabricants à bon marché qui habillaient le peuple, +agriculteurs surtout, et les premiers jardiniers de l'Europe. Ces +braves gens tenaient excessivement à leurs maisons. Ils ne demandaient +rien qu'à travailler là tranquilles, y vivre et y mourir. La seule +idée du départ, des voyages lointains, c'était un effroi, un supplice. +On ne voyageait pas alors comme aujourd'hui. Plusieurs, après avoir +enduré contre toutes les persécutions, quand on les traîna dans les +ports pour les jeter en Amérique, désespérèrent, moururent, ne pouvant +quitter la patrie.</p> + +<p>On ignorait cela, et on prit toute précaution pour les tromper, les +retenir, les empêcher d'emporter leur argent. En 1684 avaient eu lieu +les grandes exécutions militaires dans tout le Midi. Mais, en 1685, il +n'y eut que la petite affaire du Béarn. Le clergé parla bas, avec +modération. Des petits édits vexatoires, qui les blessaient dans le +détail, leur firent croire qu'on n'avait pas l'idée d'une proscription +générale. On mit partout des troupes, on ferma la frontière (le +dénonciateur de l'émigrant a <i>moitié de ses biens</i>). Mais, en même +temps, pour leur donner espoir, on adoucit les gênes qui entravaient +le mariage protestant. Cette faveur (du 15 septembre) les rassure +quelque peu, de sorte que l'immense coup de la Révocation, un mois +après (18 octobre), les trouve <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> au gîte immobiles, hésitants, +ne sachant ce qu'ils ont à faire.</p> + +<p>Et l'édit même de la Révocation est encore équivoque. Il supprime le +culte, chasse les ministres, veut que les enfants deviennent +catholiques. Sur les parents, il ne s'explique pas; il semble +s'arrêter au seuil de la conscience, réserver l'intérieur et respecter +la foi muette.</p> + +<p>La police, à Paris, donna le commentaire. Le 19 octobre, on dit +brutalement aux gens de métier, aux pauvres, qu'il fallait se +convertir sur-le-champ. Ils furent terrifiés, n'objectèrent rien. Le +roi crut tout fini. Le 20, il autorise les bourgeois protestants à +s'assembler pour faire d'ensemble une déclaration de conversion.</p> + +<p>Pour le Midi, Noailles demanda explication à Louvois qui répondit dans +ces termes obscurs: «Le roi veut que <i>vous vous expliquiez</i> durement +avec les derniers qui s'obstineront à lui déplaire.» Noailles enfin +comprit, et <i>s'expliqua</i> par ses dragons.</p> + +<p>Ce mot <i>dragon</i> veut dire ici soldat. Il y en avait de tous les corps. +C'était l'armée entière qui était rentrée à la paix. En guerre, +nourrie chez l'habitant, Louvois voulait encore l'entretenir ici de +même, et il la jeta sur la France. Elle sentit cruellement les maux +dont elle avait accablé l'étranger.</p> + +<p>On avait dragonné la Hollande, la Westphalie, le Rhin. On a vu les +tolérances de Turenne pour son misérable soldat. Au défaut de vivres +et de solde, on lui donnait les libertés de la guerre, une joyeuse +royauté de gueux chez ceux qui le logeaient. Les Hollandais <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> +assurent que l'élève, l'ami de Condé, Luxembourg, disait bonnement: +«Amusez-vous, enfants! pillez et violez.» Qu'il l'ait dit, c'est peu +sûr: mais l'horreur du pays d'Utrecht prouve assez qu'il agit ainsi.</p> + +<p>En France, les gaietés du soldat avaient été devancées par le peuple. +La canaille de la Rochelle avait fait une farce de la destruction du +Temple. Elle avait descendu la cloche, l'avait dragonnée et fouaillée +pour avoir servi les huguenots. On l'enterra, et on la fit renaître. +Une dame servit de sage-femme, une autre de nourrice. Réconciliée et +baptisée, la cloche jura qu'elle ne sonnerait plus le prêche, et fut +honorablement remontée au clocher d'une paroisse.</p> + +<p>Ces facéties, racontées à Versailles, durent aider à tromper le roi, à +lui faire prendre légèrement les amusements de ses dragons, les tours +d'écoliers qu'ils jouaient à ces orgueilleux endurcis. L'usage de +<i>berner</i> se retrouvait partout dans notre vieille joyeuse France. Aux +prisons, on <i>bernait</i> (parfois à mort), on sautait sur la couverture +celui qui ne payait pas la bienvenue (V. Marteilhe). Aux colléges, on +<i>bernait</i>, on bafouait le mauvais camarade, trop fier, triste, morose. +Exemple, ce neveu de Mazarin, qui, au collége de Clermont, retomba +hors de la couverture sur le pavé, et se tua.</p> + +<p>Tel l'écolier, tel le dragon. C'était le soldat le plus gai, le soldat +à la mode, dont on contait les tours, comme ceux du zouave +aujourd'hui. Mais le zouave est fantassin, est peuple. M. le dragon, +au contraire, de quelque trou de paysan qu'il vînt, une fois +suffisamment dressé, brossé à coups de canne, était un <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> +gentilhomme, un marquis, à l'instar de son colonel général, Lauzun, +roi de l'impertinence. Il avait du seigneur, il avait du laquais. +Rossé par l'officier, il le rendait au paysan. Vrai singe, il aimait à +mal faire, et plus mal que les autres; c'était son amour-propre. Il +était ravi d'être craint, criait, cassait, battait, tenait à ce qu'on +dît: Le dragon, c'est le diable à quatre.</p> + +<p>Il s'apprivoisait cependant, s'il trouvait des gens de sa sorte, à +rire, boire avec lui. Quand il entrait en logement, chez le bourgeois +aisé, il ne pensait d'abord qu'à faire ripaille, à user largement de +cette abondance inaccoutumée. Il aurait volontiers mangé avec ses +hôtes. Mais ceux-ci, les huguenots, étaient son antipode. Il tombait +là dans une famille triste et sobre, consternée d'ailleurs, qui +obéissait, le servait, mais était à cent lieues de s'entendre avec +lui. Les enfants avaient peur, fuyaient. Le mari restait sombre. La +dame, les demoiselles, effarouchées du bruit et des chansons obscènes, +étouffées du tabac dont l'odieuse fumée remplissait la maison, avaient +grand'peine à cacher leur dégoût.</p> + +<p>Cela seul eût gâté les choses. «Nous sommes les maîtres après tout. +Tout est à nous ici.» Ils ne se gênaient pas, donnaient carrière à +leur malice, gâtaient, brisaient, détruisaient pour détruire. Ne +criant assez fort, ils se mettaient parfois à battre à la fois de +quatre tambours. Pour crever le cœur à la dame, ils forçaient son +armoire, gâtaient, pillaient son linge, orgueil de la femme économe, +en prenaient le plus fin, des draps de toile de Hollande pour en faire +litière aux chevaux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> La femme protestante, bien plus que son mari, plus nettement, +plus obstinément, montrait son horreur du papisme. Noailles dit (1684) +qu'en Languedoc, les gentilshommes sont déjà convertis, qu'ils +s'efforcent de convertir leurs femmes, et n'y réussissent pas. On voit +en 1685 et 1686, qu'à Paris, les femmes obstinément s'assemblent pour +prier (<i>Corresp. admin.</i>, IV, 351). Le roi croit que la persévérance +de certains maris ne tient qu'à celle de leurs femmes; qu'elles +cèdent, ils céderont (IV, 349). Donc, le procureur général les +séparera, enfermera les femmes aux couvents des Nouvelles-Catholiques +(368).</p> + +<p>Un protestant, un catholique, dans la rue, se ressemblaient fort. +Mais, au premier coup d'œil, on distinguait la femme protestante. +Celle de la bourgeoisie marchait dans le petit bonnet, la fraise, la +jupe étroite du temps de Louis XIII. Même la dame protestante se +reconnaissait tout de suite à je ne sais quoi de serré, de modestement +fier, si on peut dire. Telle elle était d'enfance. Dans une famille +sérieuse et très-fermée, comme sont les familles calvinistes et +israélites, la demoiselle n'est point formée aux grâces mondaines par +la société. Elle ne connaît d'homme que son père. Et ce père, qui lui +lit le livre saint, en réalité est son prêtre. Son seul confesseur est +sa mère. Ici tout est droit, point de courbe. Une telle fille reste +vierge, même après qu'elle est mariée, vierge de cœur et de pudeur, +non sans roideur, peut-être. Elle est austère d'aspect, et plutôt +triste. Qui s'en étonnera, après tant de persécutions? Son père, en +lui lisant la Bible, sombre histoire des fléaux de Dieu, souvent a dû +confondre <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> les <i>sept servitudes</i> antiques avec celles de nos +temps. Les massacres d'Achab ou ceux de Charles IX, pour la famille +émue, c'est même chose. Et quelle mère, sous Louis XIV, entendit sans +frémir l'histoire d'Hérode, la guerre aux innocents?</p> + +<p>L'enlèvement des enfants commença vingt-cinq ans avant la +Révocation,—donc, la terreur des mères. Leur vie était tremblante, +leur cœur toujours serré. Le mari gentilhomme, s'il n'avait plus la +cour, avait la chasse, allait, venait. Le mari commerçant, bien plus +distrait encore, avait les intérêts, l'application de la fabrique, le +mouvement du commerce. Elle, rien que ses enfants et Dieu. Sédentaire, +solitaire, elle les tenait bien près sous elle. Il eût suffi que le +dimanche l'enfant, mené au temple, passât devant l'église, vît les +cierges et les fleurs, dit: «Que c'est beau!» Il était catholique, +enlevé et perdu. Pour une femme dans ces angoisses, la prière était +l'état habituel, et le constant recours à la protection d'en haut. La +moindre idée mondaine, de réunion, de toilette, lui eût semblé un +grand péché. Si, par malheur, elle était belle (de pureté surtout et +de vertu visible), elle l'était avec tremblement, en demandait pardon +à Dieu. Les enfants, de bonne heure, étaient à l'unisson, tout sages, +tout sérieux dès le maillot, très-discrets, point bruyants. On le vit +dans les fuites, dans les cachettes où un rien perdait la famille; ils +ne bougeaient, étaient muets, souffraient tout, ces pauvres petits.</p> + +<p>En décembre 1685, parut l'édit terrible pour enlever les enfants de +cinq ans. Qu'on juge de l'arrachement! Un coup si violent supprima la +peur même. Des <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> cris terribles en jaillirent, des serments +intrépides de ne changer jamais.</p> + +<p>Chaque maison devint le théâtre d'une lutte acharnée entre la +faiblesse héroïque et les furies de la force brutale. Les soldats, ces +esclaves de la vie militaire, formés par le bâton, voyaient pour la +première fois les résistances courageuses de la libre conscience. Ils +n'y comprenaient rien, étaient étonnés, indignés. Tout ce que l'homme +peut souffrir sans mourir, ils l'infligèrent au protestant. Pincé, +piqué, lardé, chauffé, brûlé, suffoqué presque à la bouche d'un four, +il souffrit tout. Tel eut les ongles arrachés. Le supplice qui +agissait le plus, à la longue, c'était la privation de sommeil. Ce +moyen des dompteurs de lions est terrible aussi contre l'homme. La +femme résista mieux aux veilles. Bien souvent, il était rendu qu'elle +ne l'était pas et lui reprochait sa faiblesse, le ranimait. On +chassait alors le bonhomme, on l'envoyait aux vivres, on le tenait +loin de chez lui (V. le ms. de Metz).</p> + +<p>Donc, le duel restait entre la dame et vingt soldats (on en mit +jusqu'à cent dans une maison de Nîmes). Elle devait les servir seule, +sans domestiques (défense d'en avoir de catholiques, et le petit +peuple protestant abjurait). Ceux qui persévéraient étaient surtout +les gens aisés. Cela donnait aux dragonnades l'aspect d'une jacquerie. +On voit fort bien, à plusieurs traits, que ce qui animait ainsi les +dragons au martyr de la dame, c'est que c'était une dame, une femme +délicate, qui, même étant simple bourgeoise, était toujours noble +d'éducation et de tenue, déplacée dans cette vie <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> de corps de +garde. Elle aurait été paysanne qu'on l'eut tourmentée moins. Contre +elle il y avait, au fond, une aigreur niveleuse dont eux-mêmes ne se +rendaient pas compte. La renchérie, la précieuse, la prude, la +dégoûtée, on prétendait la mettre au pas, la faire devenir bonne +enfant. Portes closes. Tenue en chambrée, en camaraderie militaire, +ils lui faisaient faire la cuisine, tout leur ménage de soldats. Ils +ne la laissaient plus sortir, riant de ses souffrances, de ses +prières, de ses larmes. Mais nulle humiliation de nature ne peut +dompter l'âme. Elle se relevait par la prière, par la fixité de sa +foi. Outrés, ils en venaient aux coups, et, pour l'exécution, chose +cruelle, souvent coupaient des gaules vertes, pliantes, qui +s'ensanglantaient sans casser. Le sang les enivrait. Ils imaginaient +cent supplices. Telle fut lentement, cruellement épilée, telle flambée +à la paille, comme un poulet. Telle, l'hiver, reçut sur les reins des +seaux d'eau glacée. Parfois ils enflaient la victime (homme ou femme) +avec un soufflet, comme on souffle un bœuf mort, jusqu'à la faire +crever. Parfois, ils la tenaient suspendue, presque assise, à nu, sur +des charbons ardents. (Claude, Plaintes, p. 74; Élie Benoît.)</p> + +<p>«Mais le viol était défendu.» Quelle moquerie! On ne punit personne, +même quand il fut suivi de meurtre (E. Benoît, 350). On eut soin de +loger les officiers ailleurs que les soldats, de peur qu'ils ne les +gênassent. Du reste, les officiers, encore humains en 1683, en 1686 +rouaient de coups les soldats trop humains. Les généraux riaient de +voir les huguenotes houspillées, que les soldats mettaient nues à la +porte et faisaient <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> courir dans la rue. Pourvu que le +libertinage n'eût point de résultat, on ne se troublait guère. On +savait bien pourtant que les soldats ne copiaient que trop les +Villars, les Vendôme. Ce que Madame nous en dit, personne ne +l'ignorait, ni le roi, ni la cour. Mais l'infamie sans trace n'était +pas l'infamie. «Un petit mal pour un grand bien,» ce mot du casuiste +fit tout passer. Madame de Maintenon se résigne en disant: «Dieu se +sert de tous les moyens.»</p> + +<p>La Terreur de 93, en pleine guerre, devant l'ennemi, dans la misère et +la famine, fut sauvage, mais point hypocrite, et n'eut point les +gaietés diaboliques de 1685. Les femmes furent guillotinées, non +insultées. Elles montèrent pures à l'échafaud; madame Roland, honorée. +Mademoiselle Corday fut vierge sous le fer. Un valet ivre ayant touché +sa tête, il y eut un soulèvement dans la foule, et les journaux +tonnèrent. La Commune lui fit son procès.</p> + +<p>Du reste, tous les martyres du corps ne font rien sur un libre esprit. +Quoi qu'on pût entasser d'outrages et de douleurs, la victime de la +dragonnade, souvent navrée, sanglante, était plus affermie. Les démons +demandèrent par où on la prendrait, et si, brisant le cœur, on ne +pourrait dompter la foi. On lui martyrisait son mari sous ses yeux. On +profanait sa fille par des sévices honteux. Autre épreuve: on liait la +mère qui allaitait, et on lui tenait à distance son nourrisson qui +pleurait, languissait, se mourrait. Rien ne fut plus terrible; toute +la nature se soulevait; la douleur, la pléthore du sein qui brûlait +d'allaiter, le violent transport au cerveau qui se faisait, c'était +<span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> trop... La tête échappait. Elle ne se connaissait plus, et +disait tout ce qu'on voulait pour être déliée, aller à lui et le +nourrir. Mais, dans ce bonheur, quels regrets? L'enfant, avec le lait, +recevait des torrents de larmes.</p> + +<p>Une des scènes les plus affreuses se vit à Montauban. On avait mis +trente-huit cavaliers chez M. et M<sup>me</sup> Pechels. Elle était grosse et +très-près de son terme. Ils brisèrent, gâtèrent et vendirent ce qu'ils +voulurent, ne laissèrent pas un lit. Ils mirent leurs hôtes dans la +rue, et, avec cette femme enceinte, ses quatre petits enfants dont +l'aîné avait sept ans. Ils ne permirent de rien emporter qu'un +berceau. Pour adieu, ils leur jetèrent, au départ, des cruches d'eau +froide dont ils restèrent mouillés, glacés. Ils erraient dans la rue, +quand un ordre leur vint de l'intendant de rentrer dans leur maison +pour recevoir d'autres soldats. Six fusiliers d'abord, et il en venait +toujours d'autres. Tous mécontents de ne trouver plus rien, ils se +vengèrent par l'insolence et leur firent souffrir mille outrages. +Enfin, ils les chassèrent encore. La dame, prise de douleur à ce +moment, était sur le pavé sans asile. Défense de recevoir les +<i>rebelles</i>.</p> + +<p>Elle ne savait où aller. Son mari et une sage-femme la tenaient sous +les bras; le moment approchait, et elle était près d'accoucher sur le +pavé. Heureusement, la maison de sa sœur se trouva libre de soldats +pour quelques heures. Elle y entra et accoucha la nuit. Le matin, il +vint une bande; ils firent si grand feu dans sa chambre, qu'elle et +l'enfant faillirent étouffer. Voilà donc cette femme, sanglante, +faible, pâle, encore forcée <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> de se traîner dehors. Elle fait +un grand effort, va jusqu'à l'intendant, croyant à la pitié, croyant à +la nature. L'affreux commis la fit mettre à la porte. Elle s'assit sur +une pierre. Mais là même, cette infortunée ne put être tranquille. Des +soldats la suivaient, l'entouraient, l'obsédaient, la martyrisaient de +risées.</p> + +<p>Comment les dames catholiques enduraient-elles un si navrant +spectacle? Elles étaient émues; mais plusieurs, par pitié pour l'âme, +voulaient qu'on tourmentât le corps, aidaient à la persécution. +D'autres auraient volontiers intercédé, et elles n'osaient. Aller, à +travers les soldats, trouver un intendant insolent, libertin, pénétrer +chez un officier brutal qui se permettait tout, comme dans une ville +prise: il y avait de quoi faire reculer une femme. Les seigneurs mêmes +firent des indignités. Une dame catholique qui hasarda d'aller trouver +ainsi M. de Tessé pour avoir la grâce d'un homme, pleura, se jeta à +ses pieds, s'y roula de douleur. Elle étouffait de sanglots. Le drôle +trouva cela plaisant, en fit des farces; il se mit à la copier, se +jeta aussi à genoux, bouffonna, hurla et miaula.</p> + +<p>Pour revenir, une voisine catholique de madame Pechels qui la vit de +sa fenêtre n'y tint pas, eut le cœur percé, et, la pitié se +changeant en fureur, elle alla accabler l'intendant d'injures, au +point qu'il perdit contenance, la laissa faire. Elle abrita +l'accouchée, qui peu après rejoignit son mari. Ils ne furent pas +longtemps ensemble. Elle fut chassée de Montauban, et on lui ôta ses +cinq enfants. Seule, elle errait dans les campagnes, suivie, traquée +comme une bête. Les paysans catholiques la cachaient et +l'avertissaient. <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> Pechels, pendant ce temps, traîna de prison +en prison près de deux ans. Les plus affreux cachots ne parvinrent pas +à le tuer, et enfin on l'embarqua pour l'Amérique, d'où il revint plus +tard. Ces époux héroïques furent réunis. Mais retrouvèrent-ils leurs +enfants?</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> CHAPITRE XXI<br> +<span class="smaller">HÔPITAUX, PRISONS, GALÈRES<br> +1686</span></h2> + +<p>Nos anciens hôpitaux ne différaient en rien des maisons de correction. +Le malade, le pauvre, le prisonnier, qu'on y jetait, était envisagé +toujours comme un pécheur frappé de Dieu, qui d'abord devait expier. +Il subissait de cruels traitements.</p> + +<p>Une charité si terrible épouvantait. Les noms si doux d'Hôtel-<i>Dieu</i>, +de <i>Charité</i>, de <i>Pitié</i>, de <i>Bon-Pasteur</i>, etc., ne rassuraient +personne. Les malades se cachaient pour mourir, de peur d'y être +traînés. Dans les famines qui, sous Mazarin et Colbert, eurent lieu de +trois ans en trois ans, rien ne pouvait décider les affamés à aller se +faire nourrir à l'<i>Hôpital général</i>. Mais la cour, les puissants +n'aimaient pas à voir errer ces grands troupeaux de misérables, +accusation vivante de l'administration. On fit la chasse aux pauvres. +<span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> On les traqua, les ramassa par tous les moyens de police, par +l'effroi même des supplices infamants. Obstinément ils fuyaient +l'hôpital, comme la maison de la mort. Elle y était en permanence. Les +sains et les malades couchaient pêle-mêle quatre, six, dans un lit. +Cette promiscuité hideuse avec les galeux et les vénériens, des gens +couverts d'ulcères, faisait frémir. Il y eut des scènes terribles. Un +vieux soldat estropié qui ne voulait pas y entrer, fut marqué, +flagellé par les rues (1659). Des femmes mêmes furent traitées ainsi +(1656, 1669).</p> + +<p>Toute maladie contagieuse régnait là, éternisée par l'entassement des +ordures et l'infection. L'ancienne France, négligente dans les palais +mêmes, insoucieuse de la propreté, oubliait les soins les plus +simples, les plus nécessaires à la vie. Nul progrès. Au contraire. +François I<sup>er</sup> fit faire des latrines à Chambord. Louis XIV n'en fait +point à Versailles ni à ses bâtiments de Fontainebleau. De là, dans +une telle splendeur, des contrastes honteux. Madame n'en a rien +oublié.</p> + +<p>Si les palais furent tels, qu'était-ce des prisons? Les vieux +couvents, humides et sombres, qui presque partout aujourd'hui servent +à cet usage, quoi qu'on fasse, gardent un fond indestructible de +malpropreté historique, une odeur indéfinissable qui, dès l'entrée, +affadit le cœur. Les malheureux qui ont connu les prisons de Louis +XIV, disent que l'air vicié en était le plus grand supplice. Dans +plusieurs, on ne respirait que par d'étroites fentes ouvertes sur des +fossés fiévreux. Les rats, les serpents même, des insectes hideux y +pullulaient dans les ténèbres. Telles prisons <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> de nos côtes, +telles du côté des Alpes sous les neiges, étaient si mouillées, si +moisies et si froides qu'on y perdait les dents et les cheveux. +Plusieurs cachots étaient des puits où l'eau montait en certain temps; +d'autres le passage des latrines d'un couvent, d'une ville, ou enfin +d'une voirie où pleuvaient les charognes, où des corruptions de toutes +sortes, des entrailles de bêtes, pourrissaient sous l'homme vivant.</p> + +<p>Dans le grand entassement des prisonniers, en 1685, on en combla les +hôpitaux. Celui de Valence eut la gloire d'être le plus cruel. On y +envoya des gens de partout. Quand les dragons étaient à bout, et que +les Jésuites eux-mêmes n'avançaient pas, ils disaient: «Cet homme à +Valence!»</p> + +<p>L'évêque de Valence, Cosnac, nous est déjà connu. C'était un homme +d'esprit, né gueux, fier, brave, un dur Gascon. Nous l'avons vu +aumônier de Monsieur pour le mener en guerre, tâcher d'en faire un +homme. Par madame Henriette, il aurait voulu arranger la croisade +d'Angleterre. Avec un très-réel mérite, il avait une mine basse et +atroce, la laideur qui promet le crime. Un long exil où il crevait +d'ambition, l'envenimait encore. La persécution le lâcha, ôta la bonde +à sa férocité. Il put légalement avoir un enfer à lui, l'hôpital de +Valence. Mais il lui fallait un bourreau. Il fit revenir en France un +homme unique et admirable pour cela, qui, ayant un petit démêlé avec +la justice, se promenait hors du royaume. Celui-ci vaut qu'on s'y +arrête. Les protestants n'ont guère connu de lui que ses derniers +exploits. Ses procès, heureusement, qui sont à la Bibliothèque et aux +Archives, nous <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> permettent de donner la complète histoire du +héros. On se rappelle la musique d'Henri III et ses enfants de +chœur que soignait le bouffon Zamet.</p> + +<p>Notre héros Guichard paraît avoir été le Zamet de Monsieur. Mais ce +prince, dans ses jeux de page, moins dévot qu'Henri III, aimait que le +plaisir fût assaisonné d'athéisme, de chansons contre Dieu. Guichard +l'en amusait, et aussi de tels vilains petits tours qui pouvaient le +mener en Grève. Un jour, il vole dans un couvent de filles les +ornements d'église, aubes et nappes d'autel, pour en faire on n'ose +dire quoi. Il monta vite. Au funèbre moment où la ligue se fit contre +madame Henriette et prépara sa mort, un mois avant, Guichard devient, +de musicien, gentilhomme ordinaire du prince.</p> + +<p>Les choses changèrent lorsque le roi (déc. 1671) fit épouser à son +frère une princesse bavaroise. Celle-ci, laide, mais forte, énergique, +fit marcher son petit mari par le droit chemin du devoir. Le roi +n'avait d'enfant mâle que le Dauphin, malsain, bouffi comme sa mère. +La Bavaroise voulut fonder la branche cadette, faire souche d'Orléans. +Trois ans de suite, elle tint Monsieur et elle eut trois enfants +(entre autres le régent). Guichard perdit son prince et fut comme +déporté dans la charge des bâtiments. Il eût voulu alors diriger +l'Opéra. Mais le roi avait donné cette direction au charmant musicien +Lulli. Guichard, dans un repas d'acteurs, dit (devant la Molière): +«Lulli crèvera. Qu'est-ce qu'une vie d'homme? rien. Il y suffit d'une +prise de tabac.»</p> + +<p>Pour donner cette prise, il s'adressa à un certain <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> Aubry, +officier de police qui connaissait Lulli. Si le tabac manquait, on +pouvait se rabattre sur le poignard, et Guichard pour cela avait un +autre ami, exercé et adroit. Tout était prêt déjà, arsenic et tabac. +Mais une sœur d'Aubry eut pitié de Lulli, et l'avertit. Le roi fit +venir Monsieur, et le pria de trouver bon que le Parlement informât +contre son Guichard. Celui-ci, nullement décontenancé, jeta tout sur +Aubry. Il se croyait très-fort, étant protégé des évêques qui avaient +été aumôniers de Monsieur, les évêques du Mans, de Valence. Le +Parlement, influencé, frappa à côté du coupable sur le complice. Aubry +fut chassé du royaume, et Guichard eut seulement à donner quelque +argent. Aubry appelle, accusant nettement Lamoignon, l'homme des +évêques, d'avoir fait rendre cette étrange sentence. Tout cela en +1675, entre les procès de la Brinvilliers et de Penautier. On flairait +l'affaire des poisons. On se disait tout bas que le même Guichard +avait expédié son beau-père. Il faussa compagnie, se mit hors de cour, +hors de France.</p> + +<p>En 1685, il hasarda de rentrer. Son ancien camarade, Cosnac, le +couvrit, le prit à Valence. Il avait fait peau neuve. Ce n'était plus +Guichard; il s'appelait le seigneur d'Hérapine. Au grand hôpital +général, il déploya un vrai génie. Il s'enquit des cachots les plus +cruels de France, pour les imiter tous, mais en y ajoutant des +aggravations inouïes. Ayant hôpital et prison, il usait des malades +contre les prisonniers, faisait endosser à ceux-ci les chemises des +premiers, sales, infectes, sanglantes, tachées d'ulcères. Ils +devenaient malades eux-mêmes d'horreur et de dégoût, <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> se +sentant pénétrés de ces émanations et gagnés de la pourriture.</p> + +<p>Cette maison avait deux mérites. On n'y languissait pas. Puis, chose +qui dut plaire en cour, il y avait de la décence. Les femmes y avaient +des femmes pour bourreaux. D'Hérapine avait remarqué que l'homme le +plus dur qui bat une femme et voit le sang partir au premier coup, +tremble un peu de la main, parfois frappe à côté. Il avait pris de +rudes femmes du Rhône, qui, à la vue du sang, s'irritent au contraire, +deviennent aussi folles à frapper qu'un taureau qui a vu du rouge. +(Lettre de Blanche Gamond à M. Murrat, insérée dans Jurieu, t. II, <span class="smcap">XV</span>, +356.)</p> + +<p>Personne n'est parfait. L'excellent d'Hérapine avait un défaut, +l'avarice. Cela lui fit du tort. Il espérait nourrir tout son monde de +coups de bâton, et n'en plaignait les rations. Mais quelques patients +lui jouaient le tour de mourir. Un fut trouvé qui, de faim et de +fureur, s'était mangé deux doigts. Il lui venait aussi à l'Hôpital des +enfants, et jamais on n'en pouvait revoir aucun. S'ils étaient morts, +il s'en lavait les mains. Mais il ne pouvait les représenter même +morts, ni montrer leurs petits squelettes. La justice s'enquit. Pour +la seconde fois, l'honnête homme prit peur et partit, emportant la +caisse de l'hôpital. On supposa qu'il s'était souvenu de sa profession +originaire, qu'il vendait les petits enfants.</p> + +<p>D'autres maisons venaient après Valence, par certaines spécialités de +supplices. Aigues-Mortes était célèbre par ses fièvres et ses tours +sans toit. Bordeaux avait à faire valoir son <i>enfer</i> du château +Trompette, <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> loges de pierre en forme de cornue, où on était +debout ou roulé sur soi, sans repos. L'hôpital des forçats de +Marseille n'était point hôpital; on n'y guérissait pas, on bâtonnait; +c'était la porte des galères, l'entrée à l'enfer éternel.</p> + +<p>Jamais on ne sortit des galères de Louis le Grand. Les condamnés à +temps y restaient toute leur vie. J'avais l'espoir de trouver aux +registres du bagne quelque chose sur ces martyrs, et je cherchai en +vain. Depuis (1853), l'amiral Baudin en a retrouvé quelques-uns. +Hélas! l'article de chacun, une destinée d'homme! n'y prend que quatre +lignes. On y voit cependant des choses instructives, des enfants de +quinze ans, et un même de douze, condamné par Basville à être forçat +pour toujours; très-coupable, il a suivi son père au prêche. (<i>Bull. +d'hist. prot.</i>, I, 59.)</p> + +<p>La <i>Correspondance administrative</i> (citée plus haut) montre la +facilité avec laquelle on mettait aux galères des gens <i>non condamnés</i> +(1662), un même, malgré l'opposition expresse du parlement de Toulouse +(1671). Tout cela reste inconnu sous Louis XIV. Ce n'est qu'à son +extrême fin, quand il est aux abois (1712) et va mourir, qu'on ose +publier en Europe quelques détails; les légendes d'abord des saints +forçats (Marolle, Lefebvre), mais cela pour les âmes pieuses et comme +livres de dévotion. Dans deux ouvrages uniquement se trouve le tableau +réel des galères. Toutefois l'Europe y fait alors peu d'attention; le +roi s'en va et ses victimes avec; on s'y intéresse moins; un siècle +nouveau est lancé, et les protestants mêmes semblent penser plutôt +aux triomphes de l'Angleterre et de la <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> Prusse. Reprenons-les, +pour notre compte, ces chers et précieux témoignages, reliques +vénérables des martyrs de la conscience.</p> + +<p>Ces livres, très-rares, sont: 1<sup>o</sup> celui de Jean Bion, un prêtre +charitable, chapelain de la <i>Superbe</i>, qui eut le cœur brisé, +s'enfuit et se fit protestant; 2<sup>o</sup> celui de Jean Marteilhe, de +Bergerac, qui fut douze années aux galères. Ce dernier est un livre de +premier ordre par la charmante naïveté du récit, l'angélique douceur, +écrit comme entre terre et ciel. Comment ne le réimprime-t-on pas?</p> + +<p>Pris avec un ami, comme il fuyait de France, Marteilhe fut innocenté +par les juges de Lille, mais condamné par un ordre du roi. Il nous a +donné l'intérieur de la Tournelle de Paris, d'où la chaîne partait +pour Marseille. Qu'on se figure une énorme voûte circulaire, comme +notre Halle au blé, mais fermée, obscure comme un four. Telle était la +Tournelle, dépôt des galériens. Là (barbarie très-inutile), ils +étaient scellés par le cou à des poutres énormes sans pouvoir +s'asseoir ni se coucher. Aux soupirs, aux gémissements, répondaient +des averses effroyables de nerfs de bœuf, donnés au hasard des +ténèbres. Des faibles, des vieillards mouraient. Pour n'être enchaîné +que de la jambe, on payait tant par mois. Le capitaine de la chaîne, +qui se chargeait de la conduire, n'aimait à mener que les forts pour +éviter la dépense des chariots nécessaires aux malades. Donc, au 17 +décembre, la chaîne où était Marteilhe se trouvant déjà à Charenton, +par une gelée à pierre fendre, on les dépouille tous pour fouiller +leurs habits, prendre le peu qu'ils <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> avaient d'argent. Nus de +la tête aux pieds, deux heures durant, au vent de bise! Plusieurs sont +raidis et gelés; les coups n'y font plus rien, ils restent. D'autres +meurent dans la nuit, dix-huit en tout. Voilà la chaîne plus légère, +et le chef s'en va plus content. C'était l'usage. De cinquante qu'on +emmena de Metz, cinq étaient morts au premier jour de route. D'autres +à chaque étape. Le capitaine en était quitte pour avertir l'église, +prendre attestation des curés.</p> + +<p>Ceux qui voient, dans les tableaux spirituels, ternes et secs, de +Joseph Vernet, nos galères de Toulon, se doutent peu de la réalité. Il +n'y eut jamais machines si grossières. Point d'entre-pont. La cale +était un petit trou où l'on mettait les vivres et où l'on jetait les +malades. Tout le monde couchait sur le pont, ou plutôt ne couchait +pas; faute de place, on restait assis. À un bout, une table sur quatre +piques, où siégeait, mangeait le comite, l'âme de la galère. Courant +près des bancs des rameurs, criant, jurant, hurlant avec la fureur +provençale, il promenait sur cette file de dos nus l'horrible +sifflement du nerf de bœuf, qui tantôt frappait une ampoule, tantôt +se relevait sanglant. Par moments, épuisé de sa course effrénée, il +allait se rasseoir sur son trône de fer. Ses bourreaux en second lui +succédaient, et il n'y avait pas de repos. S'ils avaient molli un +moment, le capitaine, de son château de poupe, l'eût vu, eût menacé de +les jeter à l'eau. C'était toujours un cadet de famille, un chevalier +de Malte, élevé dans la férocité de l'ordre, durci aux guerres des +Barbaresques; sous l'habit de l'homme de cour, un cœur de +soldat-moine, blasphémant tout le <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> jour, n'invoquant que le +diable, sans Dieu, ni foi, ni pitié, ni famille. N'ayant pour +héritiers que Malte, ils mangeaient tout, vivaient royalement, +buvaient et faisaient chère exquise, dans cet enfer de coups, de cris, +d'hommes affamés.</p> + +<p>Rien de plus gai qu'une galère. Tout s'y faisait rhythmiquement au +concert parfait de la rame. Si l'on s'arrêtait quelque peu, les marins +provençaux tendaient lestement une tente. Un d'eux battait du +tambourin. Ces furieux danseurs, comme autant de sauvages, +trépignaient une ronde ou sautaient la <i>moresque</i>, les sonnettes aux +genoux, sans souci du cercle lugubre des hommes enchaînés sur leurs +bancs.</p> + +<p>Ceux qui, pendant des nuits, de longues nuits fiévreuses, sont restés +immobiles, serrés, gênés, par exemple, comme on l'était jadis dans les +voitures publiques (j'y ai été une fois cent heures de suite), ceux-là +peuvent deviner quelque chose de cette vie terrible. Ce n'était pas de +recevoir des coups, ce n'était pas d'être, par tous les temps, nu +jusqu'à la ceinture, ce n'était pas d'être toujours mouillé (la mer +lavant toujours le pont très-bas). Non, ce n'était pas tout cela qui +désespérait le forçat. Non pas encore la chétive nourriture, qui le +laissait sans force. Le désespoir, c'était d'être scellé pour toujours +à la même place, de coucher, manger, dormir là, sous la pluie ou sous +les étoiles, de ne pouvoir se retourner, varier l'attitude, d'y +trembler la fièvre souvent, d'y languir, d'y mourir, toujours enchaîné +et scellé.</p> + +<p>La cale, où quelquefois on mettait le mourant, qui eût gêné trop la +manœuvre, en faisait bien vite un <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> cadavre. L'odeur y était +si terrible, qu'on défaillait en y entrant. On y était mangé des poux. +«Quand j'étais forcé d'y entrer, dit l'aumônier Bion, j'étais à +l'instant suffoqué et couvert de vermine. Il me semblait marcher dans +l'ombre de la mort. Pour confesser, il me fallait, dans ce lieu si +étroit, me coucher le long de l'agonisant, parfois tout contre un +autre qui déjà avait expiré.»</p> + +<p>Charité rare! les aumôniers, presque tous, étaient des Lazaristes fort +durs. Ces disciples de Vincent de Paul, dans leur simplicité +apparente, leur rudesse, leur malpropreté (Marteilhe, 277), avaient +dupé les rois et les Jésuites même. Ils avaient fait une énorme +fortune, desservaient les chapelles royales, étaient aumôniers de +l'armée, de la flotte; ils avaient même part à la nomination des curés +de village. Ils furent les très-cruels persécuteurs des forçats +protestants, épiant, entravant leurs communications, les empêchant de +recevoir les charités de leurs frères, secours si nécessaires sans +lesquels ils mouraient de faim. Quiconque était surpris distribuant +cet argent devait mourir sous le bâton. Bion, Marteilhe et autres, +racontent, avec terreur encore, ce que c'était que ce supplice. Le +patient, collé sur un canon, bras et jambes liés en dessous, le corps +nu, attendait... Un silence horrible se faisait. On prenait pour +bourreau un Turc des plus robustes, qui, nu lui-même, pendant +l'exécution, était frappé derrière par le comite, qui l'éreintait, +s'il frappait mal. Le Turc avait en main un rondin à nœud, +véritable assommoir. La vue du corps supplicié était telle, dès les +premiers coups, que des galériens endurcis, <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> malfaiteurs, +meurtriers, en détournaient les yeux (Bion).</p> + +<p>C'est le supplice qu'endura M. Sabatier, un homme de courage héroïque, +qui aima mieux mourir que de révéler le nom du banquier qui lui +transmettait l'argent pour ses frères. Quand la peau et la chair +furent détachées des os, qu'on crut qu'il expirait, on mit, selon +l'usage, du sel et du vinaigre sur cette chose informe qui restait. Il +survécut pourtant, mais la voix ne lui revint pas, ni le cerveau. Il +n'était ni vivant ni mort.</p> + +<p>Les Lazaristes traitèrent presque de même des protestants qui ne +pliaient pas le genou à la messe. Cette barbarie (que le roi +désapprouva, dès qu'il l'apprit) fut exercée dans six galères. On +porta les patients évanouis et déchirés dans l'horreur de la cale. +Bion, hors de lui-même, noyé de larmes, y descendit, les trouva à peu +près sans voix, calmes et doux, non abattus moralement. Ils furent +étonnés et touchés de ses larmes, le consolèrent. C'était trop, son +cœur échappa. «Leur sang prêchait, dit-il, et je me sentis +protestant.»</p> + +<p>Ce qui est curieux, c'est que le comite même, bourreau patenté des +galères, parfois endurci trente années à déchirer la chair humaine, +finissait par faiblir. Marteilhe en conte un fait étrange. Blessé par +la mitraille d'une frégate anglaise, ne pouvant presque remuer le +bras, guéri à peine, il retourne à la rame. Le comite arrive d'un air +féroce: «Que fais-tu là, chien d'hérétique, <i>giffe</i> (<i>propre à rien</i>, +en provençal)? De quoi te mêles-tu, de ramer? Va-t'en donc au +<i>paillot</i> <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> (c'était la chambre des vivres).»—La nuit, il le +fait venir, lui dit: «J'ai peur de l'aumônier. Je voudrais ménager vos +frères; s'ils sont damnés dans l'autre monde, ils seront bien assez +punis.»</p> + +<p>Ainsi le ciel moralisait l'enfer. Le spectacle constant d'une vertu si +douce, d'une patience si inaltérable, troublait les tigres de pitié. +Si le comite était vaincu, jugez du peuple. Plusieurs se dévouèrent +aux derniers périls pour aider, guider la fuite des persécutés. On put +souvent voir à la chaîne avec le protestant, le catholique charitable +qui avait voulu le sauver. Avec le forçat de la foi ramait le forçat +de la charité. On y voyait le Turc, qui, de tout temps, au péril de sa +vie, et bravant un supplice horrible, servait ses frères chrétiens, se +dévouait à leur chercher à terre les aumônes de leurs amis. Ces hommes +admirables avaient si bien l'élan et l'ivresse de la charité, que, +quand ils obtenaient ce périlleux bonheur, ils remerciaient Dieu à +genoux.</p> + +<p>Oh! noble société que celle des galères. Il semblait que toute vertu +s'y fût réfugiée. Obscur ailleurs, là, Dieu était visible. C'est là +qu'il eût fallu amener toute la terre. Un homme l'a senti, le Puget. +Ses atlas de Toulon, pris évidemment sur le vif, vont tellement au +cœur, qu'on croit sans peine qu'ils ont été saints.</p> + +<p>Ce monument sacré, que vous voyez au Louvre, semble une halte de +rameurs. Les deux hommes, de la ceinture en bas, ne sont plus hommes, +mais élément: ils sont devenus mer, ce n'est qu'algues et coquilles. +Mais le reste est au ciel. Leurs yeux y sont tournés, dans une +adorable douceur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> L'un, jeune encore, naïf, oppressé de souffrances, touchant +ses reins endoloris, n'en a pas moins son âme en haut. Il espère dans +la mort et l'immortalité, il a aux lèvres un souffle faible, mais il +voit quelque chose, une lumière... Il va monter, ce semble, dans un +rayon de la foi.</p> + +<p>L'autre, d'âge plus mûr, si aimable (qui ne l'eût aimé? qui n'eût +voulu un tel ami?) est une nature crédule, tout imaginative. Il a +oublié la douleur, est absent du présent. La main enfoncée dans sa +joue, il jette l'ancre dans son passé. Il a débarqué heureusement au +paradis de sa jeunesse. Il voit là des choses charmantes. J'en suis +sûr, c'est sa mère, sa bonne femme, ses petits enfants... Doux +foyer!... Que je crains qu'il ne s'éveille tout à l'heure et plus +amèrement ne pleure son bonheur écoulé!</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> CHAPITRE XXII<br> +<span class="smaller">PRISONS DE FEMMES ET D'ENFANTS—LES REPENTIES—LES NOUVELLES +CATHOLIQUES<br> +1686</span></h2> + +<p>Des dames catholiques, pour faire leur cour, ou par excès de zèle, +plusieurs par vraie bonté, avaient sollicité d'être geôlières. Quand +on songe qu'en France, jusqu'à nous (1840), les femmes étaient gardées +par des hommes, on ne peut qu'applaudir au dévouement de ces dames. +Les hôtels de madame de Saint-Simon, de Lamoignon et autres, devaient +être, ce semble, d'assez douces prisons. En pratique, la chose se +trouva inexécutable. Les curés, qui régnaient absolument chez ces +dévotes et n'en bougeaient, rendaient la vie terrible aux +prisonnières. Dans ces maisons à eux, sans <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> surveillance, ils +se livraient à d'étranges fureurs. Dès le lendemain de la Révocation +(7 décembre 1685, <i>Corr. adm.</i>, IV, 385), les magistrats s'affligent, +s'inquiètent. Harlay et la Reynie se confient leurs tristesses. Ils +écrivent «que plusieurs craignent de se faire catholiques pour n'être +pas livrés aux dévots, aux zélés.» La Reynie mande et admoneste «un +<i>bon</i> curé, qui, par bonne intention, jeteroit tout par les +fenestres.»</p> + +<p>Le zèle de ces pasteurs allait fort loin. L'évêque de Lodève (prélat +austère, mais furieux) avait chez lui, dans sa prison épiscopale, une +jeune demoiselle. Chaque jour, infatigablement, il allait la trouver +et la catéchisait. Et, chaque jour, voyant qu'il réussissait peu, des +arguments il passait aux injures et même aux voies de fait, aux coups +de poing; il la rouait de coups (E. Benoît).</p> + +<p>Les couvents étaient, sans doute, des prisons plus convenables. On +remit aux religieuses nombre de femmes mariées qu'on séparait de leurs +maris. L'inconvénient, c'est que d'abord, dans leur excessive +ignorance, elles avaient horreur de leurs prisonnières, ne les +distinguant pas des juives, ou bien croyant qu'elles n'avaient de Dieu +que Luther et Calvin. Les supérieures, faites à la tyrannie, +s'exaspéraient aux plus humbles résistances. Les nonnes, vraies +enfants, traitées comme des petites filles et soumises à toute +humiliation, trouvaient naturel de traiter de même une dame, qui +généralement, par son austérité, sa supériorité d'esprit et de +culture, eût dû inspirer le respect. Dans ces maisons de femmes, avec +leurs grilles et leurs clôtures, l'homme était maître cependant; +<span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> l'aumônier obsédait la prisonnière dans sa cellule, réglait +les pénitences, ordonnait les sévérités. C'est de lui, de lui seul, +qu'elle dépendait entièrement.</p> + +<p>Celles qui furent plongées aux noirs cachots des citadelles avaient du +moins plus de tranquillité. Le geôlier militaire (par pitié ou argent) +les ménageait et parfois même leur permettait de se réunir et de +chanter ensemble leurs psaumes. Les vieux donjons d'Angers et de +Saumur, de Ham, du Pont de l'Arche, si humides et si sombres, seraient +devenus ainsi de petites églises.</p> + +<p>De temps en temps, on vidait les prisons. On ramassait de grands +troupeaux de femmes et de vieillards, qu'on entassait dans un vaisseau +et qu'on jetait sur une plage d'Amérique. Un Français, des Cévennes, +se trouvant dans un port d'Espagne, y vit un de ces vaisseaux. Sur le +pont, quelques dames prenaient l'air; elles avaient la mort sur le +visage. Il causa avec elles, et apprit qu'il y avait dans l'entre-pont +des demoiselles de son pays, une de quinze, l'autre de seize ans qui +était malade à la mort. Elles étaient justement ses cousines. Il +descendit et trouva là, d'une part, quatre-vingts femmes ou filles sur +des matelas, et en face, une centaine de pauvres vieux qui n'avaient +que le souffle. Déjà dix-huit étaient morts depuis le départ de +Marseille. Il pleurait tant qu'il ne pouvait parler. Elles lui dirent +que sa sœur se cachait, errait dans les bois. Elles lui montraient +beaucoup de courage. Il fut mis à l'épreuve; le malheureux vaisseau +se brisa à la côte; on n'en sauva pas la moitié. <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> Sauvées? +mais le furent-elles ces infortunées sans protection, dans la vie +hasardeuse et violente de nos colonies? (V. la lettre, Jurieu, I, <span class="smcap">XIX</span>, +22).</p> + +<p>La noyade valait mieux encore que l'affreux sort de celles qu'on +gardait, qu'on mettait aux dures et sales maisons des Filles +repenties. Celles surtout qui, pour fuir, avaient pris l'habit +d'homme, on faisait semblant de croire que c'étaient des coureuses +(Marteilhe, 83), et on les jetait dans ces lieux de correction, dont +l'atroce discipline était moins désolante encore que la hideuse +société.—Enfin, celle qui n'en mourait pas, de gouffre en gouffre +allait plus bas encore. On pouvait la plonger dans l'Hôpital général, +ce grand cimetière, un affreux Paris dans Paris, qui a eu jusqu'à +7,000 âmes. Condamnation barbare, et d'horrible sous-entendu. Avec le +désordre du temps, que devenait une femme dans cette profonde mer des +maladies, des vices, des libertés du crime, la Gomorrhe des mourants? +Je frémis, quand j'entends de la bouche de Louis XIV: «Je lui donne +trois mois; puis, <i>elle ira à l'Hôpital</i>.» (<i>Corr. adm.</i>) Cela veut +dire: «Jetée aux bêtes.» Mais, sut-il bien la portée de ce mot? +Heureusement quelqu'un de plus compatissant bientôt la délivrait: la +mort.</p> + +<p>Dans cette succession de douleurs, au fond des citadelles, des +couvents, chez les Repenties et jusque dans cette dernière fosse, +l'Hôpital qui l'engloutissait, que pensait-elle, cette femme, cette +mère? Elle avait deux pensées: l'une qui la relevait, c'était Dieu; +l'autre qui la navrait, ses enfants;—sa fille surtout, sa fille, +seule désormais, livrée à toute chance de péché et de <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> honte, +cheminant par les précipices, hélas! sans que sa mère pût lui donner +la main.</p> + +<p>En décembre 85, avait paru le terrible décret: «<i>De cinq ans</i> à seize +ans, tout enfant sera enlevé dans huit jours.»</p> + +<p>Un enfant de cinq ans!... À un âge si tendre l'enfant fait partie de +la mère. Arrachez-lui plutôt un membre, à celle-ci. Tuez l'enfant. Il +ne vivra pas. Il ne vit que d'elle et par elle, d'amour, qui est la +vie du faible. Les parents avaient beau se convertir, on n'enlevait +pas moins l'enfant. J'ai sous les yeux une lettre de désespoir pour +une petite fille enlevée (<i>Bull. d'Hist.</i>, 1854, p. 358-382). Quel +changement pour l'enfant même! Combien dur, combien brusque, terrible, +pour une si jeune tête, imaginative et peureuse, comme elles sont à +cet âge. Tout perdu à la fois. Le petit lit si doux entouré d'une +mère, le jardin, la grande cheminée où elle avait sa petite chaise, +plus rien de tout cela! La voilà seule, parmi des étrangères, dans un +grand dortoir froid, à grands corridors froids, vastes cours glaciales +qu'on traverse l'hiver au matin, sur la neige, pour s'en aller à la +chapelle. Là, l'agenouillement sur la pierre, les longues prières +incomprises, l'immobilité morfondue. La nourriture maigre, indigeste, +pauvre pour un enfant qui croît. Des classes interminables, les petits +pieds dix heures fixés aux dalles. Les alternatives violentes d'une +maîtresse passionnée qui a des favorites et des souffre-douleurs, en +change, varie, baise ou châtie, au hasard du tempérament et du moment, +qui ne sait rien, n'enseigne rien. Pour premier, dernier mot, le +fouet.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> On croyait que l'enfant faiblirait aisément, qu'il oublierait +le peu qu'on avait pu déjà lui enseigner. Point du tout. Il montrait +souvent une ténacité singulière. Même celui qui avait un père et une +mère de religion différente, s'attachait invariablement à la religion +persécutée. Une fille de quatre ou cinq ans, mise au couvent par sa +mère catholique, garde huit ans le ferme désir de retourner chez son +père protestant. Une autre de neuf ans reste fidèle à sa mère +protestante; enlevée plusieurs fois, elle résiste toujours. Telle est +la noblesse instinctive, la générosité innée de l'âme humaine. +L'enfant, constitué juge dans la famille par l'autorité insensée, +jugeait que le vrai devait être là où il voyait le martyre.</p> + +<p>Quelles étaient les souffrances de ces petits dans ces longues +résistances? Qui l'a su? Dès sept ans, on les traitait en hommes, et +c'est tout dire. La sage loi ecclésiastique dit: qu'à sept ans +<i>l'homme est en état de connaissance</i>, donc, s'il résiste, pervers, +malicieux. De vieilles filles, aigres et colériques, les menaient +violemment, sans savoir ce qu'est un enfant, ni se douter qu'il peut +être brisé. Plusieurs, en sortant de leurs mains, restèrent +épileptiques. Plusieurs moururent, comme ce petit Brun, que la +comtesse de Marsan livra pour jouet à ses domestiques, et qui, battu, +mis au fond des latrines, tourné en rond des heures entières, +constamment éveillé à coups de coude, finit par ne s'éveiller plus. +(<i>Bull.</i>, 1858, 435.)</p> + +<p>Il y eut des résistances terribles et indomptables, des enfants lions. +Les petites Mirat, orphelines de huit à dix ans, résistèrent douze +années de suite. Enlevées <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> de chez leur grand'mère, par les +magistrats de Meaux et les archers, elles cassent les glaces du +carrosse, se blessent, veulent s'élancer par la portière. Il faut les +soldats pour les contenir. On les met chez un catholique. Elles se +sauvent chez des parents, qui les conduisent, à qui? au président de +Lamoignon, qui les avait fait enlever. Il les met à Charonne, dans un +couvent dont elles sautent les murs. (Élie B., 883.) Reprises et +ramenées chez lui, il les retient sous clef dans son hôtel. Mais là, +leur fureur et leurs cris, la violence de leur résistance font tant de +bruit, que le roi même les rend à leurs parents de Meaux. (<i>Corr. +adm.</i>) C'étaient alors de grandes demoiselles. On a regret de dire que +l'évêque de Meaux, Bossuet, longtemps s'acharne à les persécuter, +obtient leur emprisonnement. (V. ses lettres, <i>France prot.</i> de Harg., +article <i>Frotté</i>.) Élie Benoît les a crues hors de France. Nous les +voyons à Meaux sous la très-dure main de Bossuet.</p> + +<p>La spéculation se mêlait à tout cela. Les couvents enlevaient de +préférence les jeunes filles adroites qui avaient des talents +d'aiguille, faisaient de jolies choses qu'on vendait bien (Élie B., +III, 339). Bien plus encore on recherchait, on se disputait même +celles qui payaient de fortes pensions (<i>Corr. adm.</i>, IV. 353). +L'évêque de Montauban en enlève une de quatorze ans, la met au couvent +de Bordeaux: «car elle aura cent mille écus.»</p> + +<p>Quatorze ans! âge fragile, moment délicat et sacré. C'est là surtout +qu'il faut la mère, ses tendresses, son embrassement. Comment les +traitait-on, ces grandes filles, de sensibilité si vive, qui ont tant +besoin de ménagement? J'en vois une privée de sa mère, qu'un père +<span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> et un frère catholiques enferment, battent, jusqu'à plus de +vingt ans; puis, enlevée par des soldats, jetée aux couvents de +Toulouse, profondes oubliettes; on ne l'a plus revue. Dans les +couvents de Nouvelles catholiques, qui se créèrent partout en France, +la discipline était le grand moyen. Barbaries impuissantes. Les +religieuses exaspérées en vinrent à l'idée diabolique de les châtier +devant témoins. Celles d'Uzès avaient huit rebelles. Elles avertirent +l'intendant Basville, et firent venir le juge d'Uzès et le major du +régiment de Vivonne, et, devant eux, ces impudiques, ces furieuses, +dévoilèrent les huit demoiselles (elles avaient de seize à vingt ans), +et les fouettèrent avec des lanières armées de plomb. (V. le récit +dans Jurieu et dans Élie Benoît, 893.) Leurs cris épouvantables +s'entendaient de la rue.</p> + +<p>Que restait-il après des excès si énormes? Les isoler sans doute et +les accabler une à une. Une pauvre fille en lutte contre toute une +communauté, le cœur toujours serré, sentant partout la haine, +nourrie du froid régime, bien calculé, qui énerve et pâlit, abreuvée +d'humiliations, plongée parfois dans un vilain trou noir où elle a +peur, doit sans doute à la longue défaillir ou mourir. Mais la mort, +c'était sa victoire et son affranchissement. Si l'on craignait cela, +on essayait tout à coup autre chose. La rebelle, par un brusque +changement, était mise dans un régime de grande douceur. On l'ôtait à +ces aigres nonnes, rudes béguines de province, et on la déposait dans +les bras, les pieuses tendresses de dames séduisantes qui eussent +apprivoisé l'oiseau le plus sauvage. La maison de Paris, <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> +comme la plupart des couvents de la capitale, élégante et humanisée, +était relativement un paradis. La pauvre fille brisée ne pouvait +faire, dans un si grand changement, qu'elle ne donnât un peu à la +nature, ne respirât, ne détendît son cœur. L'aumônier était +Fénelon.</p> + +<p>Le quartier du Palais-Royal, où était cette maison, couvert alors de +grands hôtels, de couvents, et de leurs jardins, était tout autre +qu'aujourd'hui. Trois grands jardins surtout: celui du palais même, +double alors d'étendue, avec le mystérieux pavillon où accoucha la +Vallière; celui des Jacobins, c'est maintenant le marché; celui des +Capucines, qui est la rue de la Paix. Entre les deux premiers, la +butte des moulins de Saint-Roch est, comme elle fut toujours dans ce +quartier, une oasis de silence et de solitude. Là se trouvait le +couvent des Nouvelles catholiques.</p> + +<p>L'autorité n'était pas une femme. Le supérieur (c'est le vrai titre de +Fénelon) était cet homme charmant. Il avait vingt-sept ans quand il y +fut nommé en 1678. Ce choix hardi fut un coup de génie de l'archevêque +Harlay de Champvallon. Pour imposer aux protestants par un semblant +d'austérité, on eût pu prendre un cuistre, un Godet par exemple. +Harlay se moqua des censeurs, voulut des résultats; le spirituel +prélat, peu scrupuleux, crut que la Grâce ne serait efficace près de +ces raisonneuses qu'en parlant par la voix d'un homme jeune, aimable, +pieux, mais très-habile aussi, qui les ferait déraisonner.</p> + +<p>À cet âge il était prodigieusement affiné, noble visiblement et de +rare distinction, faible, un peu vieux <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> dès sa naissance. Il +était en effet le fruit du dernier amour d'un vieillard. Son père, un +grand seigneur, M. Fénelon de Salignac, veuf, et âgé, ayant de grands +enfants, avait épousé, malgré eux, une demoiselle noble et pauvre. +L'enfant qui vint de ce mariage fut fort mal reçu de ses frères, +quoique, destiné à l'Église, il ne pût leur faire tort. Cette +situation pénible ne contribua pas peu à lui donner la grâce et la +douceur, une certaine adresse aussi, pour se faire pardonner de vivre. +De ses ancêtres paternels, tous diplomates, il tenait quelque chose +d'onduleux et d'insinuant. De sa mère, qui, plus jeune, eut plus de +part à sa naissance, il eut des dons aimables et singuliers, ces +heureuses contradictions qui plaisent dans la femme et en font une +énigme; humble et plein du désir de plaire, vif et subtil, et contenu; +le génie propre au monde, mais pour le mettre aux pieds de Dieu.</p> + +<p>Écoutons Saint-Simon qui l'a vu peu avant sa mort et dans la grande +position d'archevêque-prince de Cambrai: «Il avait du docteur, de +l'évêque et du grand seigneur. Il fallait faire effort pour cesser de +le regarder.» Mais les portraits qui restent (à Versailles et +ailleurs) ajoutent des traits moins favorables, quelque chose d'usé, +d'effacé, de trop raffiné, et je ne sais quelle obliquité, un +mouvement fuyant de l'épaule, une allure serpentine, comme d'un +ingénieux sophiste byzantin. Rien de faux et pourtant rien qui rassure +assez. On sent que ce génie complexe dont le propre est l'ondulation, +n'aura pas besoin de mentir pour varier et tromper tout le monde, que +dis-je? pour se tromper lui-même.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> Élevé près de sa mère par un très-savant précepteur dans +l'étude de l'antiquité et surtout dans les lettres grecques, il fit sa +théologie aux Jésuites de Paris. Un oncle qui s'occupait beaucoup de +lui, vit qu'on exploitait trop sa brillante facilité. Il risqua de +l'éteindre pour le fortifier, et le mit à Saint-Sulpice. Cette +congrégation, alliée, amie des Jésuites, moins compromise et plus +modeste, s'en tenait (comme Saint-Lazare) à l'arrêt du pape, qui, dès +1604, avait défendu d'agiter les grandes questions de la théologie, la +vitale question de la Grâce. L'Église devait aller les yeux fermés, +s'interdisant surtout de se comprendre elle-même. Pour la plupart, +ceci réalisait l'heureux mot de Pascal, son conseil: «Abêtissez-vous.» +Pour d'autres, ce renoncement d'esprit mettant toute religion au +cœur, pouvait les jeter au fatalisme de sentiment, d'amour, qu'on a +appelé le <i>Quiétisme</i>.</p> + +<p>Fénelon n'en était pas là encore à Saint-Sulpice. Il lisait les Pères +grecs, et ne rêvait que missions du Levant, apostolat d'Athènes, +délivrance de la Grèce. On le retint ici, et on lui imposa cette +charge de supérieur des Nouvelles catholiques.</p> + +<p>Il n'y eut jamais de situation plus dangereuse. Ces filles arrivaient +là, à peine arrachées de leurs mères, et tout en pleurs. D'autres +ayant déjà passé par des mains dures, ayant souffert plus qu'on n'ose +dire, languissantes, pâlies. Et cependant, tout intéressantes qu'elles +fussent, de leur sérieuse éducation elles restaient militantes. À +mesure qu'elles revenaient à elles par la douceur de cette maison, +elles se défendaient <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> de leur mieux. Eucharis discutait. Elle +luttait, selon sa faiblesse, pour retenir encore le cher enseignement +de famille, si mêlé à sa vie d'enfance et à ses meilleurs souvenirs. +Grand contraste avec le troupeau de tant de femmes domptées qui se +ressemblaient toutes, et de vieilles brebis ennuyeuses. Seulement, +avec ces jeunes filles, il n'y avait aucun progrès à espérer, si on +voulait rester sur le terrain de la logique. Les tirer d'un dogme à un +dogme, c'était presque impossible. Mais fondre tous les dogmes dans +l'attendrissement religieux, perdre tout dans l'amour de Dieu, c'était +la seule voie sûre. Fénelon, on le voit plus tard, avait lu beaucoup +les mystiques. Ce n'est pas tout à coup, après son entrevue avec +madame Guyon, qu'il se trouva avoir cette science et cet +approfondissement. Tout cela venait de plus loin, de ces années +obscures où il en eut le temps, l'occasion, la nécessité.</p> + +<p>Il est bien entendu qu'il ne dit rien de tout cela dans son petit +traité de l'<i>Éducation des filles</i> (1687), livre calculé, hors de +toute théorie, manuel, judicieux, pratique et terre à terre, écrit +pour mesdames de Beauvilliers et de Chevreuse, qui réussit si bien en +cour et qui le fit précepteur du duc de Bourgogne. Un seul mot de +mysticité, dit trop tôt, l'eût perdu près de ses maîtres de +Saint-Sulpice, chez son patron Bossuet, et surtout à Versailles. Un +trait essentiel de ce personnage, qui fut le plus prudent des saints, +c'est que ses intimes amis l'ignorèrent toujours, et que chaque pas où +il se révéla fut pour eux une surprise. Par trois fois, il les +étonna, et quand ils le <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> virent précepteur, et quand ils le +virent quiétiste, enfin quand la publication du <i>Télémaque</i> montra en +lui le romancier sentimental et l'utopiste politique.</p> + +<p>Le Quiétisme florissait à Paris depuis longtemps. Dès 1670, madame +Guyon l'y prêchait sous les formes de l'Amour pur. Je ne crois +nullement que Fénelon, qui y vint alors étudier et vécut dix-huit ans +à Paris (jusqu'en 1688), ait pu ignorer ces doctrines. Elles +n'allaient que trop à son âme tendre et subtile, de sensibilité +contenue. Libre de Saint-Sulpice, transplanté de ce sol ingrat dans le +charmant jardin des fleurs malades, il lui fallut puiser pour elles à +la seule source qu'offrît l'aridité du temps. Le Quiétisme, à son +premier degré élémentaire (obéissance, passivité, renoncement à +soi-même et abandon à Dieu), c'était l'enseignement naturel de la +situation. Dans la mesure prudente où un homme si fin put administrer +ce calmant, il devait engourdir à merveille des âmes endolories, dont +tant de cruels souvenirs renouvelaient les blessures. Jamais, sans ce +loto, le pauvre cœur n'eût oublié.</p> + +<p>Oublier! Mot pénible à dire. Cette maison ruinée, ce père en fuite, +cette mère prisonnière, tout cela revenant dans les songes, avec tel +air des psaumes, faisait pleurer encore, et les beaux yeux parfois en +étaient rougis le matin. À la longue ces ombres austères s'en allaient +pâlissant. On avait des amies, des compagnes caressantes, si tendres! +qu'on eût craint d'affliger. Le parloir agissait. Par les visites de +grandes dames venaient l'air de Versailles, les belles nouvelles, +tout l'olympe de cour, la chronique des <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> nobles mariages. +Ajoutez d'autre part un appel incessant au cœur, un miracle par +jour, un Dieu qui se donne sans cesse et veut se donner davantage. +Fénelon, généreusement, accorde la communion fréquente, et même +quotidienne. État prodigieux, si émouvant pour une enfant à cet âge de +crise, de se sentir toujours son jeune sein habité de Dieu!</p> + +<p>Ainsi, très-haut, très-bas, entre une vie de miracles et une vie déjà +semi-mondaine, entre Versailles et le dixième ciel, l'âme flottait. À +ces brusques passages on s'affaiblit bientôt. Elle perdait surtout de +son activité, avait de moins en moins la disposition de sa raison. Le +meilleur directeur qui constamment dirige, nous ôte l'habitude de +faire un seul pas de nous-mêmes. Mollement soutenu à la lisière, on +n'aime plus à appuyer le pied. Nulle initiative. Il est bien plus +facile de suivre et laisser faire, «d'attendre en attendant,» ce que +dira la voix aimée d'une autorité douce, qui, par moment, sévère, est +encore aimée d'autant plus.</p> + +<p>L'âme ainsi croit ne plus rien faire. Mais l'imagination va toujours +son chemin. Ignoraient-elles, ces jeunes saintes, que les obéissantes, +les charmantes et les empressées, bien connues et triées par madame de +Maintenon, passeraient à sa maison, sous l'œil et la spéciale +protection? Oserai-je le dire? Quiconque a vu l'agréable uniforme, +noble, sérieux, mais galant, de Saint-Cyr, qui ne dérobe nul avantage +de jeunesse, au contraire fait valoir le cou, le joli bras (gravures +de Lavallée), qui l'a vu pensera que plus d'une convertie sentit là +l'attrait de la Grâce. Celle du roi était <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> assurée à cette +maison. Les demoiselles qui l'amusèrent d'<i>Esther</i> et d'<i>Athalie</i>, y +trouvèrent faveur et fortune, et de beaux établissements.</p> + +<p>Du reste, Fénelon lui-même, dans son <i>Avis à une dame de qualité sur +l'éducation de sa fille</i>, conseille pour celle-ci deux choses. Il +faut, dit-il, faire de Dieu son ami, l'ami du cœur, être avec lui +comme avec son intime, lui dire tout sans cérémonies. Mais en même +temps il est capital pour la jeune fille de se mettre à portée de +trouver un sage mari, <i>propre à réussir dans les emplois</i>.</p> + +<p>Tel est cet habile homme, et tel l'étonnement qu'il donne toujours de +le trouver visant si haut dans la dévotion, et pourtant si pratique +dans la voie de son temps. Mais cela est-il facile à concilier? La +préoccupation des places s'arrange-t-elle bien avec les libertés de la +vraie vie religieuse? Qu'eût dit le Moyen âge de ces deux ambitions, +et de ce mot si fort, qu'il dit légèrement, sans en mesurer la portée: +Être l'intime ami de Dieu!</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> CHAPITRE XXIII<br> +<span class="smaller">LA FUITE—L'HOSPITALITÉ DE L'EUROPE<br> +1686</span></h2> + +<p>Dans les révolutions de notre orageuse patrie, bien des fois les mêmes +frontières ont vu l'émigration. Bien des fois les forêts des Ardennes, +les gorges du Cerdon, entre Lyon et Genève, nos côtes d'Océan, leurs +anses solitaires, connues du seul contrebandier, ont vu des fugitifs, +sous mille déguisements, chercher leur salut dans l'exil. Toutefois, +entre proscrits et proscrits, grande est la différence. Le protestant +pouvait rester; on faisait effort pour le retenir. Qu'il dît un mot, +et il gardait ses biens et sa patrie, s'épargnait des dangers +terribles. L'émigré de 93 voulait sauver sa vie; celui de 1685 voulait +garder sa conscience.</p> + +<p>La fuite du protestant est chose volontaire. C'est un acte de loyauté +et de sincérité, c'est l'horreur du mensonge, <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> c'est le +respect de la parole. Il est glorieux pour la nature humaine qu'un si +grand nombre d'hommes aient, pour ne pas mentir, tout sacrifié, passé +de la richesse à la mendicité, hasardé leur vie, leur famille, dans +les aventures d'une fuite si difficile. On a vu là des sectaires +obstinés; j'y vois des gens d'honneur qui, par toute la terre, ont +montré ce qu'était l'élite de la France. La stoïque devise que les +libres penseurs ont popularisée, c'est justement le fait de +l'émigration protestante, bravant la mort et les galères, pour rester +digne et véridique: <i>Vitam impendere vero.</i> La vie même pour la +vérité!</p> + +<p>Voilà pourquoi les chemins du passage, ces défilés, ces forêts, ces +montagnes, ces lieux d'embarquement, sont sacrés de leur souvenir. Que +de larmes y furent versées! Il était rare que l'on partît ensemble. La +famille se séparait parfois pour émigrer par des lieux différents, ou +bien par l'impossibilité de faire fuir des malades, des faibles, des +femmes enceintes qui traînaient de petits enfants. On se quittait, le +plus souvent, pour des destinées bien diverses. Tel périssait, telle +était prise, enfermée, perdue pour toujours. On ne se revoyait qu'au +ciel.</p> + +<p>Le terrible danger d'une séparation éternelle, des lois féroces, +aggravées coup sur coup, rien ne pouvait les retenir. «Celui qui fuit, +aux galères pour toujours. Son dénonciateur aura la moitié de ses +biens (août 1685).»—«Celui qui aide ou guide le fugitif, est de même +pour toujours galérien (7 mai 1686).» Et ce n'est pas assez; on ajoute +<i>la mort</i>.</p> + +<p>Nul roman comparable pour l'intérêt des aventures <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> et le +pathétique des situations à ces histoires trop vraies. Un comique +terrible, à tout moment, vient s'y mêler à la tragédie. Il n'est sorte +de ruses, de bizarres déguisements, qu'on n'emploie pour échapper. Les +femmes, spécialement, y furent héroïques, admirables, ne reculèrent +devant nul danger, nulle souffrance. Plusieurs même se défigurèrent +pour être moins reconnaissables. De jeunes demoiselles, devenues tout +à coup intrépides et aventureuses, à quinze ans, à seize ans, se +hasardaient dans les bois, les déserts, à la merci d'hommes de mine +affreuse et affamés d'argent, qui eussent fort bien pu tuer, +dépouiller la pauvre brebis sans défense, au lieu de faire pour elle +un pénible voyage, qui pouvait leur valoir la mort. Marteilhe en cite +deux, qui, habillées en homme, allaient échapper en plein hiver par la +forêt des Ardennes, faire trente lieues sous les arbres chargés de +givre, par des voies défoncées, sur un affreux verglas. Elles furent +prises et mises en son cachot. Elles étaient de son pays et de sa +ville. Elles furent si heureuses de la rencontre, qu'elles en +pleuraient de joie. Lui, se défiant de sa sagesse, il n'accepta pas +cette société charmante, et protégea les innocentes mieux qu'elles ne +faisaient elles-mêmes, leur obtint un cachot à part.</p> + +<p>Il y a mille histoires d'embarquements aventureux. Plusieurs se +jetaient à fond de cale dans les bâtiments qui partaient, sous des +tonneaux de vin, même dans des tonneaux vides ou sous des monceaux de +charbon. Une famille restait là parfois quinze jours dans les +ténèbres, dans des gênes extrêmes, pour attendre le vent favorable. +On allait jusqu'à prendre une simple <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> barque. On se jetait au +premier pêcheur pour passer l'Océan. Le comte de Marancé passa ainsi, +avec sa femme et quarante personnes, dans une barque, malgré la plus +rude saison. Il y avait là des femmes grosses, d'autres qui +allaitaient. Point de vivres. On crut passer vite. Le mauvais temps +retint en mer; on resta des jours et des nuits sous la brume glacée. +Les nourrices, épuisées, n'avaient plus de lait, donnaient de la neige +aux enfants. Tous étaient demi-morts quand la blanche dune +d'Angleterre parut enfin à l'horizon.</p> + +<p>Heureux encore ceux-ci. Mais M. de Bostaguet, un autre gentilhomme +normand, fut attaqué cruellement, et séparé des siens, au moment de +s'embarquer. Nous avons ce récit de sa main même. Il confesse avec +grand chagrin, dans une mâle pudeur de soldat, qu'il avait eu le +malheur de faiblir, qu'ayant chez lui je ne sais combien de femmes, +mère, sœurs, filles et belles-filles, nièces, enfants et sa femme +enceinte, il n'avait pas eu le courage de les exposer aux dragons, et +qu'il avait faibli. Mais la désolation de cette chute était si grande +dans la famille, qu'avec tant d'embarras, une mère de quatre-vingts +ans, des petits enfants, etc., on résolut de se remettre à Dieu, de +laisser tout, terres et maisons, et de fuir à tout prix. Cette lourde +et nombreuse couvée que traînait Bostaguet, ces pauvres femelles +tremblantes, qui avançaient lentement vers la mer, tout cela fut +rejoint bien vite par les soldats, les garde-côtes. Bostaguet et ses +gendres, ses domestiques, se défendirent à coups de pistolet; il y eut +des hommes tués, mais lui-même fut blessé. Cependant le troupeau de +femmes fuyait sur les falaises le long de <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> la mer. Situation +terrible, car à cette heure le flux montait. Bostaguet eut le +déchirement de sentir qu'on allait les prendre, les lui ôter sans +doute pour toujours. Il s'enfuit, fut caché par des paysans +catholiques, même par des curés charitables, mais mal pansé, +martyrisé. Enfin, il échappa, entra dans l'armée de Guillaume. Longues +années après, il put faire revenir ce qui restait de sa famille.</p> + +<p>Tels ne revinrent jamais. Capturés par les Barbaresques, ils furent +vendus en Afrique, en Asie. D'autres prirent des brigands pour guides +et furent assassinés. Des guides mercenaires, pour mieux tromper les +gardes, faire évader un riche, les endormaient en leur livrant des +pauvres. Des forbans se chargeaient de faire passer la Manche, +prenaient des fugitifs à bord; puis, une fois en mer, leur arrachaient +ce qu'ils avaient et les mettaient au fond de l'eau.</p> + +<p>On a réimprimé un beau et terrible récit: <i>Les larmes de Chambrun</i>, +pasteur d'Orange. C'était un homme énergique, éloquent, né pour +soutenir tous les autres, et qui pourtant tomba. Il était alité dans +ce moment dans un cruel accès de goutte, à qui une fracture de la +cuisse ajoutait d'atroces douleurs. Dans cette ville, qui appartenait +au prince d'Orange, la dragonnade fut plus furieuse qu'ailleurs, +proportionnée à la haine qu'on supposait au roi pour Guillaume. Le +comte de Tessé, un officier féroce et railleur, fut envoyé là.</p> + +<p>Le logement ne fut pas plutôt fait qu'on entendit mille gémissements. +On ne voyait dans les rues que visages inondés de larmes. La femme +criait au secours du mari lié, roué de coups, pendu au feu, menacé du +<span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> poignard. Le mari appelait pour sa femme mourante, qu'un coup +avait fait avorter. Des cris d'enfants: «On tue mon père! on abîme ma +mère! on veut mettre à la broche mon petit frère!...» Quarante-deux +dragons s'établirent dans la chambre de Chambrun et autour de son lit. +Ils allument cent bougies, battent de quatre tambours, se coiffent de +serviettes, fument à son nez pour le faire étouffer. Ils boivent tant +que le sommeil leur vient, mais leurs officiers entrent et les +éveillent à coups de canne.</p> + +<p>Chambrun avait fait fuir sa femme. Mais on la ramène à Tessé. Le rieur +dit cruellement: «Eh bien, tu serviras à toi seule tout le régiment.» +Elle se roula à ses pieds, désespérée. Elle était perdue, si un +religieux à qui Chambrun avait rendu service ne l'eût cautionnée. Sans +la faire abjurer, par un pieux mensonge, il dit: «Elle a fait son +devoir.»</p> + +<p>Rejointe à son mari, elle avisa à le faire emporter. Au moindre +mouvement, il souffrait des maux indicibles. Quand on le vit partir +sur un brancard, toute la ville pleurait, les catholiques comme les +protestants. Les dragons mêmes étaient émus, et, dit-il, changeaient +de couleur.</p> + +<p>Le martyre du malade s'aggrava à Valence. Un cousin de madame de +Sévigné, La Trousse, y commandait. Il lui ôta sa courageuse femme, qui +seule faisait sa fermeté, et le malheureux abjura. Plus tard, guéri à +Lyon, la frontière étant moins gardée, il trouva le moyen d'échapper +déguisé en officier général, avec grand bruit, grand train, une +voiture à quatre chevaux. Sa pauvre femme y eut bien plus de peine, +<span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> fuyant de son côté avec trois demoiselles de Lyon. Les guides +qu'elles avaient payés eurent la barbarie de les laisser en pleine +montagne. C'était l'hiver. Elles erraient et ne trouvaient pas le +chemin. Elles restèrent neuf jours sur la neige, chassées dans le +Cerdon, traquées le long du Rhône. Les demoiselles, vaincues de froid, +de fatigue et de faim, voulaient revenir à Lyon et se livrer. Madame +de Chambrun eut du cœur pour les quatre, ne leur permit pas le +retour, et finit par leur montrer enfin des hauteurs les tours de +Genève, le salut et la liberté.</p> + +<p>L'exemple que la petite Genève donna alors est le plus grand, je +crois, qu'on puisse trouver dans l'histoire de la fraternité humaine. +Cette ville de seize mille âmes, pendant près de dix ans, reçut, +logea, nourrit quatre mille fugitifs. Énorme effort, excessive +dépense, et soutenue avec une persévérance admirable. Augmenter +sur-le-champ d'un quart sa population, sa consommation, c'est ce +qu'aucune ville n'aurait supporté. Si Paris a un million d'âmes, +représentez-vous ce que serait l'invasion subite d'un quart en plus, +de deux cent cinquante mille âmes. Ajoutez que, de ce côté, venait la +partie la plus pauvre de l'émigration. Nos braves paysans du Jura, +avec des dangers incroyables, par les sapins, les précipices, en plein +hiver, par les sentiers des chèvres, les faisaient passer un à un, +mais dénués et sans bagages. Comme des naufragés ou comme l'enfant qui +vient de naître, ils abordaient nus à Genève, n'apportant que leur +corps mal vêtu, affamé, souvent martyrisé. Toujours de nouveaux +arrivants. Ils s'écoulaient, d'autres venaient. C'était <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> un +torrent de fantômes; on eût dit la marche des morts vers la vallée de +Josaphat.</p> + +<p>Les maisons de Genève ne sont pas grandes. La famille d'alors était +serrée et close, d'une certaine raideur pour l'étranger et d'un +<i>aparté</i> puritain. Tout cela disparut. La pitié et la charité +changèrent violemment ces choses de forme. Les portes s'ouvrirent +grandes. On mit des lits partout, cinq ou six dans chaque chambre. +Telle maison en eut quarante-cinq! Toutes les habitudes changées, +complet bouleversement. La dame génevoise, concentrée jusque-là, un +peu prude et méticuleuse, prend chez elle, avec elle, au saint des +saints de la famille, ces pauvres inconnues. Elle coupe ses robes à +leur taille, se dépouille pour couvrir des enfants presque nus. Grande +table et petite chère. Pour nourrir tout ce monde, elle accepte, elle +impose aux siens une sobriété rigoureuse. Elle vide les greniers et +les caves. Elle prend l'eau pour elle et réserve le vin pour ces +malheureux épuisés.</p> + +<p>Nos Français du Midi, sous la bise de Genève, au souffle du mont +Blanc, dans ces grands courants froids que le Rhône, que l'Arve, ces +furieux torrents, amènent là de toutes parts, supportaient avec peine +le cruel hiver de 1686. Leurs hôtes, non contents de manger avec eux +tout ce qu'ils avaient, s'endettèrent généreusement. De leur crédit +chez les marchands, ils enlevèrent du drap, du linge, des chaussures, +habillèrent tout ce peuple. Nos Français discrètement, pour ménager le +bois de la maison et soulager leurs hôtes, les laisser respirer un +moment, allaient presque tous chercher un peu de soleil sur la pente +abritée <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> que depuis on appela le <i>Petit Languedoc</i>. Cette +rampe domine le beau Jardin des plantes que Rousseau, Candolle et +Saussure, rendent tellement illustre. Mais ce grand souvenir de la +charité génevoise glorifie plus encore ce beau lieu et le rend sacré.</p> + +<p>Cependant arrivaient les lettres insistantes de Louis XIV pour qu'on +chassât les réfugiés. La petite ville, sans armes, avec ses vieux +mauvais remparts, n'eut garde de désobéir. On ordonna à son de trompe +leur expulsion. Il en sortit des foules par la porte de France. Mais, +à minuit, on les faisait rentrer par la porte de Suisse. Pendant que +les crieurs proclamaient leur bannissement, les huissiers de la ville +en habit noir faisaient pour eux la collecte de porte en porte. Fureur +et menaces du roi, qui va, dit-il, agir. Genève, en ce péril, décida +que ceux qui viendraient désormais seraient conduits à Berne. Mais +rien ne put lui faire abandonner ceux qu'elle avait reçus. Elle en +garda trois mille. Berne et Zurich la rassurèrent en lui offrant au +besoin une armée de trente mille hommes. (V. l'intéressant mémoire de +M. Gaberel, tiré des actes.)</p> + +<p>Au reste, de quoi s'étonner? quoi de plus français que Genève, ce lac +sacré, ce doux pays de Vaud? La France y recevait la France. Ceux +qu'elle doit surtout remercier, ce sont les nations étrangères, +d'autres langues, de mœurs opposées, qui nous ouvrirent les bras +noblement, généreusement. L'Allemagne du Nord, dans son ingénieuse +hospitalité, fit que ces fugitifs se crurent dans la patrie, leur fit +exprès des villes pour vivre ensemble où on ne parla que leur +<span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> langue. Ils eurent leurs tribunaux et se jugèrent eux-mêmes. +L'Angleterre, magnifiquement, dépensa sans compter, sans se lasser +jamais. Elle donna l'argent; et un de nos réfugiés, Schomberg, lui +porta la victoire.</p> + +<p>Mais, de toute l'Europe, la plus excellente hospitalité fut celle de +la Hollande. Elle fut l'<i>arche</i> dans ce déluge. Peuple froid de +parole, mais chaud en acte, solide en amitié, avare pour être +généreux. Au jour de la Révocation tous donnèrent largement, tous, +juifs, luthériens, anabaptistes, catholiques même. Mais, ce qui valait +mieux, excellents organisateurs dans les choses de la charité, les +Hollandais créèrent de nombreux établissements de refuge, et surtout +pour les femmes. Chaque ville voulut en avoir. Ici, les dames furent +reçues, là les femmes de ministres, ailleurs les jeunes demoiselles. +Tout cela, par une noble attention, dirigé par des Françaises. Vivres, +pensions, propriétés, rien ne manqua à ces établissements. Amsterdam +bâtit mille maisons pour les nôtres. La Frise et toutes les provinces +leur donnaient des terres et des exemptions d'impôts. Ce n'est pas +tout. Les Hollandais, les Anglais de concert, firent savoir dans la +Suisse, qu'ils n'avaient pas assez de pauvres, d'émigrés et de +fugitifs, et prièrent qu'on leur en cédât.</p> + +<p>Racontons le meilleur. Dans ce grand élan de pitié, quand les +complaintes des martyrs se chantaient partout en Hollande, le cœur +le plus touché, le plus tendre, qui n'en disait rien, c'était la belle +et bonne femme de Hollande. Elle qui ne vit que d'intérieur, de +famille et de doux ménage, elle sentit <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> à fond cette terrible +révolution de la famille, tant d'époux séparés, de veufs et +d'orphelins. Elle adoptait ceux-ci, accueillait ceux-là. Souvent, en +donnant tout, elle voulait davantage et se donnait elle-même. Les +dames les plus riches ambitionnèrent et recherchèrent la main des plus +pauvres de ces exilés. C'était le plus souffrant, celui qui avait tout +perdu, santé, famille, enfants, celui qui arrivait le plus frappé de +Dieu, à qui leur cœur allait de préférence. Qu'on me permette ici +de m'arrêter, de rappeler un fait plus ancien qui précède la +Révocation, mais qui s'est renouvelé souvent dans ce siècle.</p> + +<p>L'antique église des vallées vaudoises des Alpes, image trop fidèle du +christianisme primitif, dans son innocence agricole, n'était que plus +haïe des papistes et très-spécialement des Jésuites du Piémont. +Tout-puissants à la cour, de vingt ans en vingt ans, ils y firent +lâcher les soldats. Dans la persécution de 1655, tout le petit pays +étant couvert de troupes, écrasé, sauf les hauts sommets neigeux, +inhabitables, l'intrépide pasteur Léger s'y maintint, résolu à ne pas +quitter son troupeau. Plusieurs hivers durant, sans abri que les +antres, vivant du peu que des hommes hardis y portaient à grand +risque, toujours il échappa à la poursuite des dragons. Mais il +n'échappait pas à la nature terrible de ces lieux. Plus d'une fois, la +tourmente l'enleva, le jeta demi-brisé dans les torrents. Plus d'une +fois, sur des pentes rapides, il fut roulé par l'avalanche. Souvent, +couvert de givre, la barbe et les cheveux hérissés de glaçons, il +perdait figure d'homme. On le priait en vain d'abandonner <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> +cette vie impossible. Il s'obstinait. Mais il devenait sourd, aveugle +par la neige, et ses membres roidis lui refusaient le mouvement. Il +fallut donc descendre. Il arriva en Suisse et sur le Rhin, n'ayant +rien que sa Bible, dévasté, ruiné, une ombre d'homme, hélas! une ombre +douloureuse, ne faisant un pas sans gémir. Il était dans son lit quand +une lettre lui vient de Hollande, la lettre d'une dame veuve. Cette +dame, fort riche, lui écrivait que, s'il n'était malade, elle n'eût +pas osé s'offrir à lui, mais que, dans cet état, elle croyait pouvoir +le prier d'accepter sa main. Cette charmante bonté eut l'effet d'un +miracle. Notre homme, hier dans les affreux glaciers, tombe dans une +bonne ville de Hollande. Son antre est maintenant une opulente maison, +un nid chaud, partout tapissé. La dame qu'à sa lettre il croyait +vieille, voici que c'est une jeune sainte, qui veut le servir à +genoux. Il remercie Dieu, ressuscite. Son grand cœur et sa +gratitude, son amour, le refont. Le voilà un autre homme plus vivant +qu'il ne fut jamais, plus chaleureux. On le sent à son livre, à cette +œuvre admirable, la brûlante histoire des martyrs.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> CHAPITRE XXIV<br> +<span class="smaller">MASSACRE DES VAUDOIS—LES VOIX D'EN HAUT ASSEMBLÉES DU DÉSERT<br> +1686</span></h2> + +<p>«Poussons au ciel nos acclamations, dit Bossuet (25 janvier 86), et +disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, ce que les 630 +Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine: «<i>Vous avez +affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques. Roi du ciel, +conservez le roi de la terre!</i>» Voilà ce que nos pères ont admiré. +Mais ils n'ont pas vu, comme nous, les troupeaux égarés revenir, leurs +faux pasteurs les abandonner, sans même en attendre l'ordre, et +<i>heureux</i> de pouvoir donner leur bannissement pour excuse.»</p> + +<p>Mot dur pour les ministres, que l'on chassa si cruellement en gardant +leurs enfants! Ceux qui restaient furent jetés aux galères (50 en une +fois dès <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> 1684). Bossuet l'a oublié. Il semble croire ce que +le roi écrit en Hollande et en Angleterre (20-27 déc. 85). «Qu'il n'y +a <i>point de persécution</i>, que les protestants émigrent <i>par caprice +d'une imagination blessée</i>,» etc. (V. Dépêches de d'Avaux.)</p> + +<p>Qui est persécuté? L'Église catholique. Voilà qui est étonnant et qui +effraye. Dans son chant de triomphe, se mêle un sinistre gémissement: +«Qu'elle est forte cette Église et que redoutable est le glaive que le +Fils de Dieu lui a mis dans la main! Mais c'est un glaive dont les +superbes et les incrédules ne ressentent pas le double tranchant. Elle +est fille du Tout-Puissant; mais son père, qui la soutient au dedans, +l'abandonne souvent aux persécuteurs; et, à l'exemple de Jésus-Christ, +elle est obligée de crier, dans son agonie: Mon Dieu, mon Dieu, +pourquoi m'avez-vous délaissée? Son époux est le plus puissant comme +le plus beau et le plus parfait de tous les enfants des hommes; mais +elle n'a entendu sa voix agréable, elle n'a joui de sa douce et +désirable présence qu'un moment. Tout d'un coup il a pris la fuite +avec une course rapide, et, plus vite qu'un faon de biche, il s'est +élevé au-dessus des plus hautes montagnes. Semblable à une épouse +désolée, l'Église ne fait que gémir et le chant de la tourterelle +délaissée est dans sa bouche.»</p> + +<p>Cherchons qui fait pleurer l'Église. Bossuet nous l'a dit dès +longtemps. Dès 1681, il désigne les esprits forts, les <i>libertins</i>, +prêts à profiter des discordes du monde catholique. La presse de +Hollande vient de créer le journalisme (Bayle, 1684). Une inquiétude +générale semble annoncer une révolution religieuse. <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> Le +protestantisme branle, mais le catholicisme est-il solide?</p> + +<p>Qu'arriverait-il, si, du dogme vieilli, l'esprit nouveau faisait +éclore un christianisme sans dogme?</p> + +<p>Longtemps, dans un repli des Alpes, avait existé une telle église, +nue, naïve, innocente et sans théologie. Depuis un siècle à peine, +elle avait, de confiance, adopté des ministres de Genève, mais n'en +restait pas moins fort loin de l'esprit de Calvin, dans une heureuse +impuissance de rien comprendre à sa doctrine. Pauvre petite église, la +plus antique de l'Europe, par sa simplicité, elle allait se trouver +aussi la plus moderne, et la plus près de nous. N'était-ce pas, à +l'autel des Alpes, que la foi, la philosophie, s'épouseraient dans la +liberté?</p> + +<p>Sans bien s'expliquer tout cela, Rome, d'une haine instinctive, avait +poursuivi les Vaudois. Elle en semblait troublée plus que de la +savante et disputeuse Genève. Toujours, elle avait eu à Turin un nonce +ardent, prêt à saisir toute occasion d'obtenir la persécution. Le +politique et rusé Savoyard, qui regardait toujours de sa montagne d'où +soufflait le vent de l'Europe, ayant besoin du pape par moments, alors +faisait ce qu'il voulait. La propagande organisée de longue date à +Turin, Annecy, Grenoble, etc., par le Jésuite Possevino et le doux +saint François de Sales, procédait par l'argent, l'intrigue, surtout +les vols d'enfants. Mais cela ne suffisait pas; dans ces mystérieux +conciliabules dominaient des dévotes italiennes plus ardentes que le +clergé même, violentes, effrénées Madeleines, qui (comme la Pianesse +en 55) se croyaient <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> damnées sans remède si elles ne se +lavaient dans un bain de sang.</p> + +<p>Pour être sûr d'en répandre beaucoup, il suffisait d'imposer aux +Vaudois des logements militaires. Tout le monde connaissait, et par la +tradition, et par le livre de Léger et ses gravures si populaires, +l'effroyable trahison de 1655. Sous un tel souvenir, le petit peuple +n'oserait jamais se fier aux soldats et se ferait exterminer plutôt. +En y portant la dragonnade, on pouvait espérer cela. On travailla +l'été de 1685. On fit comprendre au roi que tous les émigrants iraient +à cet asile, et, dès le 12 octobre, voulant le leur fermer, il intima +à la Savoie d'occuper militairement et de convertir les Vaudois. Il +insista, offrit des troupes. Le duc, jeune homme de vingt ans, n'était +pas pour lui résister.</p> + +<p>Les Vaudois effrayés envoyèrent à Turin, et ne furent pas même reçus. +Leurs ministres disaient qu'il n'y avait rien à faire qu'à se +soumettre et souffrir tout. Cela était-il possible? On accepte le +martyre pour soi; mais comment l'accepter pour sa femme et ses +enfants? Comment livrer les faibles à l'infamie, l'innocence aux +souillures? Résister, ne résister pas, c'était même chose; la +confiance de 55 eut même résultat que la défiance de 86. Les Vaudois +savaient bien que, pour les dévots savoyards, pour l'idolâtrie +piémontaise, leur terre sans madones et sans moines était la terre +maudite, où l'on pouvait tout faire, où nul excès n'était un crime. +D'autre part, les Français, c'étaient ceux de la dragonnade, ces +terribles railleurs, sans pitié dans leurs jeux, cruellement +facétieux dans l'outrage <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> et dans les supplices. Tout leur +esprit n'empêche pas que, si on leur trouve un mot d'ordre, un +sobriquet pour l'ennemi, ils ne le répètent à l'aveugle, n'aboient +tous à ce mot, comme la meute à l'hallali du cor. Ici, ce mot était +<i>barbets</i>. Les ministres dans ce dialecte s'appelant <i>barbes</i>, on +nommait <i>barbets</i> les Vaudois. Avec cela, on répondait à tout, et tout +était permis. «Des hommes? non, ce sont des <i>barbets</i>.»</p> + +<p>Les Suisses et les princes allemands, dont ils implorèrent +l'intercession, ne leur donnèrent rien qu'un conseil misérable et +impraticable, de quitter leur pays, de passer les Alpes en janvier. +Voyage bien difficile aux hommes, impossible aux familles. Il eût +fallu laisser leurs femmes, leurs enfants. L'abattement de l'Europe +était extrême. Nul ne soufflait. Un roi de France, tellement uni à +l'Angleterre, maître en Savoie, terrible aux Espagnols, qui, voyant +ses soldats en Béarn, avaient demandé grâce, un roi qui menaçait +l'Empire et voulait la moitié du Palatinat, un roi tellement absolu en +France, qui régnait jusqu'à l'âme, changeait la religion d'un +mot,—c'était un objet de terreur pour toute la terre. La Hollande, on +l'a vu, priait que Dieu attendrît le cœur du roi. Les réfugiés, +dans des vers datés de 1686, prient «ce grand prince, en qui on admire +tant de vertus, de comprendre que la rigueur qu'on lui conseille est +un piége pour l'empêcher d'être élu empereur.» Au 1<sup>er</sup> janvier, +l'éloquent Saurin, prêchant à la Haye, dans les vœux attendris +qu'il fait pour la Hollande et pour ses alliés, prie aussi pour Louis +XIV: «Et toi, prince redoutable que j'honorai comme mon roi, Dieu +veuille effacer de <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> son livre les maux que tu nous a faits, +les pardonner à ceux qui nous les font souffrir.»</p> + +<p>Tel est le vrai christianisme, ennemi de la résistance. Quand il est +conséquent, il reproduit son origine, la soumission à l'Empire, la +résignation sous Tibère, l'oubli de la patrie pour la patrie céleste, +un pieux consentement à la mort de la liberté. Les ministres ici +parlent aussi bien que les évêques. Basnage ou Saurin valent Bossuet. +En Languedoc, comme aux Alpes, les ministres empêchèrent d'armer. Il +ne tint pas à eux que le roi n'eût un triomphe durable et éternel.</p> + +<p>Dans ce silence inouï de la terre, il montait dans l'apothéose, ne +voyant plus ce monde, entendant tout au plus quelques plaintes +soumises et de faibles gémissements, mélodie du triomphe, douce au +triomphateur, quand il entend derrière l'esclave soupirer et prier. +C'était le moment où Lebrun, faisant tomber les toiles du plafond de +sa Galerie, dévoila tout à coup cet Empyrée, tout d'or et de peintures +étincelantes. La monstrueuse enflure des Borées qui soufflent la +gloire n'était rien en comparaison de l'enflure délirante des +inscriptions, outrage aux nations qu'on voit renversées de la foudre, +terrassées, garrottées. Le roi regarda froidement, trouva cela +naturel, ne fit aucune objection.</p> + +<p>Ce défi à l'Europe, ce ne fut pas assez de le mettre à Versailles, +chez le roi, on le mit à Paris sur la place publique. Les nations +vaincues, les mains liées derrière le dos, furent exposées en bronze, +comme au pilori de l'histoire. Un Cerbère sous le pied du roi +figurait <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> l'hérésie, la France protestante, moins liée +qu'écrasée. À ce roi pape, à ce roi Dieu, qui, par delà la victoire +extérieure, avait eu la victoire sur l'âme, ce n'était plus des sujets +qu'il fallait, mais des adorateurs. Le dévot courageux qui, sans +ménagement pour le roi, au risque de déplaire, dressa l'idole et +l'adora, fut le duc de la Feuillade. Le 24 mars 1686, il donna ce +spectacle à la place des Victoires. À la façon des madones italiennes, +le dieu devait avoir sous lui une lampe toujours allumée, en faveur +des fidèles qui viendraient y faire des prières ou suspendre des +<i>ex-voto</i>. Ce luminaire fut ajourné, pour ne pas déplaire à l'Église. +La Feuillade attendit. À sa mort, la chapelle devait être son propre +tombeau. Un souterrain, partant de son hôtel et passant sous la place, +permettait de placer, sous le maître le fidèle esclave.</p> + +<p>Le roi envoya le Dauphin pour l'érection de la statue. Il quittait peu +Versailles. Son sang s'était aigri. La violente politique de ces +dernières années, la violente alimentation qui le surexcitait, les +furieux conseils de Louvois, bombardements, proscriptions, tout +faisait fermenter en lui une humeur âcre. Les plus légères +contradictions, dans cet état de colérique orgueil, deviennent +horriblement sensibles. Le roi avait chez lui un audacieux +contradicteur,—un homme? non, nul n'aurait osé,—mais la nature +osait. Pendant qu'il se voyait aux plafonds de Versailles, plus +qu'homme, un soleil de beauté, de jeunesse et de vie, cette effrontée +nature lui disait: «Tu es homme.» Elle se permettait de le prendre à +l'endroit par où tous sont humiliés. Il avait eu des tumeurs au genou +et <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> avait patienté. Elle lui en mit une à l'anus. Nul remède, +que chirurgical, une opération très-nouvelle, partant fort solennelle, +qui ne manquerait pas de retentir en Europe, dont la chirurgie ferait +un triomphe, une éternelle fanfare, pour glorifier l'opérateur hardi. +Il allait devenir, comme cet homme de Molière, <i>un illustre malade</i>, +une victime renommée, un fameux patient. On gardait ce secret encore, +mais il ne pouvait tarder d'éclater. Quoi de plus irritant que cette +attente? Neuf mois entiers, il résista, recula, craignant l'éclat de +cette affaire, pensant, non sans raison, que l'Europe en rirait, et +s'enhardirait par le rire.</p> + +<p>Dans un gouvernement tellement personnel, la chose était très-grave. +Un prince si cruellement contrarié au plus haut du triomphe même, +pouvait céder aux plus cruels conseils. En réalité, Louvois régna seul +(jusqu'en novembre, jusqu'à l'opération), et fit, avec la signature de +ce malade, des choses excessives et féroces, insensées même, comme de +démolir les maisons des récalcitrants. On cassait, brisait tout. Le +prince de Condé, des fenêtres de Chantilly, voyait piller, ruiner ses +vassaux, c'est-à-dire lui-même. Dans la banlieue même de Paris, au +village de Villiers-le-Bel (Élie Benoît, 903), deux cents charretées +de meubles furent enlevées, vendues par les dragons et par les faux +dragons. Des paysans hardis prenaient cet habit pour piller.</p> + +<p>Si on agit ainsi à deux pas de Versailles, qu'était-ce au loin, dans +les vallées vaudoises? À l'armée de Savoie, Louvois en joignit une de +quatre mille hommes. C'étaient huit ou dix mille soldats contre deux +mille <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> paysans. Visiblement, on voulait écraser. Pour comble, +au moment même, ou pour les sauver ou pour les tromper, le duc +gracieusement leur permit de partir, ce qui les divisa. Les uns ne s'y +fiaient pas, voulaient combattre. Les autres se soumettaient, ne +s'armaient pas, se croyaient gardés par leur innocence. À la vallée de +Saint-Germain, violente résistance, qui irrita et fit faire mille +actes cruels. Pour pénétrer plus haut, ils se firent guider par des +femmes dont on fit sauter la chemise; ces pauvres créatures, ils les +faisaient marcher en les piquant derrière de la pointe de l'épée.</p> + +<p>Dans la vallée de Saint-Martin, tout ouvert, nulle défense. On vient +amicalement au-devant des troupes, qui tuent, pillent, violent. +Ailleurs, les généraux, le Français Catinat, et le Savoyard Gabriel, +oncle du duc, donnent des paroles de paix, désarment et lient les +hommes, les envoient à Turin. Restent les femmes, les enfants, les +vieillards, que l'on donne au soldat. Des vieux et des petits, que +faire, sinon de les faire souffrir? On joua aux mutilations. On brûla +méthodiquement, membre par membre, un à chaque refus d'abjuration. On +prit nombre d'enfants, et jusqu'à vingt personnes, pour jouer à la +boule, jeter aux précipices. On se tenait les côtes de rire, à voir +les ricochets, à voir les uns, légers, gambader, rebondir, les autres +assommés, comme plomb, au fond des gouffres; tels accrochés en route +aux rocs et éventrés, mais ne pouvant mourir, restant là aux vautours. +Pour varier, on travailla à écorcher un vieux (Daniel Pellenc); mais +la peau ne pouvant s'arracher des épaules, remonter par-dessus +<span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> la tête, on mit une bonne pierre sur ce corps vivant et +hurlant, pour qu'il fît le souper des loups. Deux sœurs, les deux +Vittoria, martyrisées, ayant épuisé leurs assauts, furent de la même +paille qui servit de lit, brûlées vives. D'autres, qui résistaient, +furent mises dans une fosse, ensevelies. Une fut clouée par une épée +en terre, pour qu'on en vînt à bout. Une détaillée à coups de sabre, +tronquée des bras, des jambes, et ce tronc effroyable fut violé dans +la mare de sang.</p> + +<p><i>Memento.</i> Ce serait une chose trop commode aux tyrans si l'histoire +leur sauvait ces exécrables souvenirs. Les délicats peut-être, les +égoïstes, diront: «Écartez ces détails. Peignez-nous cela à grands +traits, noblement, avec convenance. Vous nous troublez les nerfs.» À +quoi nous répondrons: Tant mieux si vous souffrez, si votre âme glacée +sent enfin quelque chose. L'indifférence publique, l'oubli rapide, +c'est le fléau qui perpétue et renouvelle les maux.—Souffre et +souviens-toi: <i>Memento.</i></p> + +<p>Pourquoi, dans les bibliothèques, des mains inconnues ont-elles +furtivement arraché partout les gravures du livre de Léger, qui +représentaient les martyres de 1655? Parce qu'ayant profité du crime, +on a voulu l'enfouir dans l'oubli, le faire disparaître.—Je n'ai pas +de gravures, mais je mets à la place ces tableaux véridiques des +martyres de 1686, ces pages arrachées de Muston. Les archives de Turin +lui ont été ouvertes, et l'on voit en tête de son chapitre <span class="smcap">XV</span> les +preuves de tout genre, qui ne permettent pas de chicaner et de faire +semblant de douter.</p> + +<p>Nulle apparence que ces crimes fussent expiés jamais. <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> Nulle +voix ne s'éleva. La Suisse ne dit pas un mot, ni la Hollande, ni +l'Allemagne. Tous étaient plus effrayés qu'indignés. Chacun tremblait +pour soi. Le succès de la dragonnade, la conversion subite de près +d'un million d'hommes faisait croire que la France avait enfin atteint +sous ce roi l'unité. La tenant en sa main, cette France, comme une +épée, que n'en pouvait-il faire? Le dernier homme et le dernier écu, +il aurait pu les prendre. Elle ne les eût pas refusés, quand elle ne +refusait pas l'âme et la conscience. Les puissances signent à petit +bruit une alliance défensive. Hollande, Suède et Brandebourg, d'autre +part Espagne et Empire, font une armée sur le papier. Armée future, +possible, éventuelle. Le triste empereur Léopold qui, sans les +Polonais, n'eût repoussé les Turcs, sera l'Agamemnon de cette armée +hypothétique (Augsbourg, 9 juillet 86). En supposant qu'elle existât, +on avait vu avec combien de peine ces corps hétérogènes agissent. +C'est l'histoire du dragon à plusieurs têtes et plusieurs queues, dont +parle la Fontaine, monstre effrayant, paralytique, qui ne peut faire +un pas. On en rit à Versailles. Le roi en fut si peu ému, qu'il prit +ce moment même pour réduire sa marine, voulant en employer l'argent à +amener dans son parc les eaux de l'Eure. Œuvre babylonienne qui ne +fut jamais achevée, mais dont les ruines maussades ennuient, +attristent l'œil. C'est l'effet général du Versailles aquatique. +Les très-rares promeneurs qui visitent, de réservoir en réservoir, +cette énorme cité des eaux, sont étonnés, épouvantés. Ce que les +Romains firent pour les plus nobles buts, pour assainir, <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> +abreuver des provinces, donner à des peuples entiers l'élément de la +vie, de la fécondité, a coûté moins que ce joujou.</p> + +<p>De la cour retournons au peuple. Envisageons l'aspect que présentait +la foule des nouveaux convertis. C'était fort peu de leur avoir +arraché une signature. Il fallait leur apprendre leur religion +nouvelle, la leur faire pratiquer. Beaucoup tombaient malades +sérieusement pour en venir là. Les curés étaient furieux. À +grand'peine les tiraient-ils de leurs maisons pour les faire aller à +l'église, où, sur des listes écrites, on les passait en revue. À la +conversion du Béarn, on fit une procession générale où on les fit +marcher entre des lignes de soldats. Feu d'artifice, décharges de +mousqueterie, <i>Te Deum</i>, rien ne manquait à la fête. Ni la comédie +désolante de ceux qu'on y poussait, et qui semblaient plus morts que +vifs. On les mettait à genoux, on leur faisait subir la messe. Mais, +quand il était question de les faire communier, les lèvres +contractées, les dents serrées, se refusaient; à peine on leur +fourrait l'hostie. Plus d'un, pâle, hâve, au retour s'alitait pour ne +pas se relever. Une femme, menée à la communion par les dragons, ne +parvint jamais à avaler. Elle rendit l'hostie dans un coin. Elle eût +été brûlée vive, si elle n'eût réussi à s'évader. Elle le fut en +effigie devant sa maison. (Lettre insérée dans Jurieu, t. II, <span class="smcap">XIII</span>, +387.)</p> + +<p>Dans un état si violent, on pouvait s'attendre à d'étranges choses. De +résistance, aucune. Mais justement parce qu'il n'y avait aucun acte, +la douleur s'exaltait et les têtes malades semblaient dans un +<span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> pénible enfantement. État contagieux. Même les catholiques +étaient troublés. Dès que les temples furent interdits ou détruits, +vers 1685, les oreilles tintèrent. On croyait entendre des psaumes. La +nuit, vers minuit ou deux heures, ils éclataient. Et cela, non pas +seulement dans les montagnes des Cévennes où l'on eût pu y voir l'écho +des chants lointains de secrètes assemblées, mais à Orthez en plaine +découverte, en Champagne à Vassy. Tel en distinguait les paroles; tel +y goûtait une vague mélodie, attendrissante, un concert d'anges, +s'agenouillait, pleurait. Des femmes y reconnaissaient des voix +plaintives. (V. les certificats dans Jurieu, Lettres, I, <span class="smcap">VII</span>, 151-3.)</p> + +<p>On défendit sous peine de mille livres d'amende d'aller écouter ces +chants de nuit. Mais on les entendait aussi bien des maisons, passer, +repasser sur les villes. Nul moyen d'atteindre cela. On y courait, et +il n'y avait personne. Seulement, dans les airs, une grande voix de +douleur planant par toute la contrée.</p> + +<p>Elle prit corps, cette voix, en 1686. Au rude mois de janvier, sous le +ciel, à la bise, par les longues nuits sombres, les ouragans neigeux +d'hiver, le peuple, sans pasteur, pasteur lui-même et prêtre, commence +d'officier sous le ciel. Celui qui avait sauvé sa Bible l'apportait; +son psautier? l'apportait. Celui qui savait lire, lisait, un enfant +parfois, une fille. Et qui savait parler, parlait. On chantait à +mi-voix, craignant l'écho trop fort du ravin, des gorges voisines. Car +la montagne émue eût chanté elle-même, au rhythme des forêts de +châtaigniers battus des vents.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> Louvois en eut avis, mais il n'y comprit rien. Il crut que +ces lecteurs, ces prêcheurs, étaient des ministres revenus de Genève. +Noailles, qui connaissait mieux ce peuple, avait dit qu'on ne ferait +rien, si on ne l'enlevait des montagnes. Opération immense et +difficile. On recula. On essaya la ruse. L'intendant du Languedoc, le +fils de Lamoignon, Basville, fit dire à l'homme principal, un garçon +de vingt ans, le Cévenol Vivens, cardeur de laine, que, s'il émigrait, +il emmènerait qui il voudrait. On le trompait indignement. On lui +donna des guides qui le menèrent en Espagne aux pas les plus affreux +des Pyrénées, sur terre d'inquisition. Ainsi ce pauvre peuple, qui ne +demandait qu'à partir, fut refoulé sur lui-même, sur les dragons, sur +les supplices. L'exaltation doubla. Bientôt les femmes tombèrent dans +des extases. Les enfants eurent des visions.</p> + +<p>Qui aurait gardé sa raison dans ces extrémités terribles? L'un des +esprits les plus sévères du siècle, le fort lutteur contre Bossuet, +Jurieu, pasteur de Rotterdam, qui, à cette entrée de la Hollande, +voyait, sans fin, arriver le naufrage, frappé profondément, parut +délirer de douleur, s'aveugler, radoter. Tous en rirent. Le docteur +Bayle en rit. Et le triomphateur Bossuet demande, en haussant les +épaules, si M. Jurieu ne voit pas qu'il devient la risée des siens. +Les <i>amis</i> de Jurieu, ravis de le voir imbécile, firent frapper à sa +gloire la médaille ironique, où sa maigre figure, sous un chapeau de +quaker, cheveux courts et barbe pointue, dans son air extatique, fait +dire: «Il est devenu fou.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> Voilà un homme perdu. Voyons pourtant ce livre de dérision: +«L'Accomplissement des prophéties, ou la Délivrance prochaine de +l'Église.» Il paraît le 16 mars 1686, précisément cinq mois après la +Révocation. Un de ses caractères singuliers, c'est qu'il frappe à la +fois et les catholiques, et les protestants. Il l'adresse aux juifs de +Hollande. Trois signes ont annoncé que Dieu va se créer un peuple, +absolument nouveau: 1<sup>o</sup> la Renaissance, la subite éruption des +sciences; 2<sup>o</sup> l'imbécillité catholique, qui, tout en croyant que +l'hostie est Dieu, la profane outrageusement; le délire du roi de +France qui abreuve les protestants d'affronts, mais ne les tue pas, et +se crée par toute la terre de furieux ennemis; 3<sup>o</sup> le fait étonnant, +inouï, le grand signe, c'est de voir un peuple (l'immense majorité des +protestants) brusquement converti du blanc au noir. Spectacle +très-contraire à celui de l'Église primitive, où les persévérants +furent innombrables. Donc, Dieu veut abîmer ce peuple, s'en faire un, +renouveler la face du monde.</p> + +<p>Voilà la base terrible, âprement révolutionnaire, qu'il pose pour +bâtir par dessus. Le règne de l'Anti-Christ, commencé au <span class="smcap">V</span><sup>e</sup> siècle, +va expirer. Jurieu calcule sur les nombres de l'Apocalypse. En +comptant les jours pour années, il trouve trois ans et demi, 42 mois. +Le premier coup sera frappé en avril 1689.—En effet, le 11 avril +1689, fut couronné dans Westminster le champion du protestantisme, +Guillaume d'Orange, et l'Angleterre ressuscitée devint, contre Louis +XIV, le centre de la résistance européenne. Étonnante divination qui +saisit tout le monde, et qui, <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> prise au sérieux, ne contribua +pas peu à réaliser l'événement à la date indiquée.</p> + +<p>Après ce coup, l'Anti-Christ languira et ne fera plus que traîner. +Mais enfin, dans les derniers temps qui précéderont le Jugement, y +aura-t-il encore des rois, des monarchies? Jurieu ne le sait pas. Ce +qu'il sait, et dont il est sûr, c'est que tout doit entrer dans +l'Unité définitive, former un seul État, la République d'Israël.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> CHAPITRE XXV<br> +<span class="smaller">TENSION EXCESSIVE DE LA SITUATION—LE ROI OPÉRÉ—LA DÉTENTE—LES +SUSPECTS<br> +1686-1687</span></h2> + +<p>Tel le roi, telle la France. Elle subit toutes les variations de sa +santé. La proscription s'aigrit avec le mal du roi. L'opération amène +une détente subite, une faiblesse, une énervation générale. Résultat +pitoyable qui n'est point d'amélioration. La Révocation, en 86, est +une fureur; en 87, <i>une affaire</i>. On surseoit aux martyres, on se rue +sur les biens.</p> + +<p>Le roi, triste et violent, dans sa pénible attente, en lutte avec les +chirurgiens qui, dès l'été, voudraient agir, en fait pâtir l'Europe. À +la nouvelle de la ligue d'Augsbourg, quoiqu'on lui remontre humblement +qu'elle est purement défensive, il fait sur le Rhin un acte agressif, +plus qu'un acte, une fondation. C'est un <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> fort qu'il bâtit sur +la rive allemande, en face d'Huningue, et près de Bâle. Défi à la +Suisse, défi à l'Empire. Tête de pont pour passer quand on voudra. +Voilà pour le haut Rhin. Il y tenait déjà l'Alsace. Mais, plus bas, il +réclamait une grande part du Palatinat au nom de la duchesse +d'Orléans, sœur du duc de Bavière. Plus bas encore, il aurait eu +Cologne, sous le nom de Furstemberg, son agent, son traître gagé, qui +déjà lui avait fait ouvrir Strasbourg. Immobile cette année et ne +pouvant chasser, il se lançait d'autant plus sur la carte avec +Louvois, dans cette grande chasse allemande. L'électeur de Cologne, +qui se mourait, était aussi l'évêque de Liége, et il avait encore les +évêchés d'Hildesheim et de Munster, en Westphalie. Louvois par +Furstemberg qu'il allait faire élire de force, donnait tout cela au +roi, la Meuse centrale et le bas Rhin. Il plongeait au cœur de +l'Empire. L'empereur, occupé des Turcs et des Hongrois, n'y pouvait +rien.</p> + +<p>Le seul obstacle, c'était cette affaire intérieure de la Révocation +que l'on disait finie et qui traînait. Elle était cependant menée avec +vigueur. Mais l'on émigrait d'autant plus. L'argent fuyait par toutes +les frontières. Les rebelles échappaient, tout au moins par la mort. +Soumis de leur vivant, ils avaient la malice d'attendre l'agonie pour +se dédire, rétracter tout et se dire protestants. Là, une scène +violente. Le confesseur faisait venir le juge au lit, et l'on +signifiait à l'agonisant qu'il allait être traîné nu sur la claie. À +Dijon, une femme y fut mise avant d'expirer (Élie B., 985-987). À +Arvert, près de la Rochelle, une demoiselle, près de se marier, +meurt, et son pauvre corps, <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> suivi du fiancé en larmes, repaît +les yeux d'une foule cruelle. Ne l'ayant eue vivante, du moins il ne +la quitta pas, la garda, et la nuit l'ensevelit de ses mains.</p> + +<p>À Rouen, la dame Vivien est traînée, mais non enterrée. Trois jours +durant, elle amusa les petits garçons du collége, écoliers des +Jésuites. À Cani, en Caux, un gardien fit une exhibition de la femme +Diel, à tant par tête, pour voir le «corps d'une damnée.» Les +personnes les plus respectables ne furent point exceptées. Le vicomte +de Novion, vieil officier, la vénérable mademoiselle de Montalembert, +qui avait quatre-vingts ans, furent ignominieusement traînés. Tels +enterrés d'abord, mais condamnés plus tard, furent, dans l'état le +plus horrible, exhumés, pleins de vers, empestant l'air, effrayant la +nature. Chacun fermait ses portes et ses fenêtres au passage des +hordes qui traînaient ces charognes. Un bourreau renonça, s'enfuit. +Mais il lui fallut revenir sous peine de mort. Cela fit créer un +supplice. M. Mollières de Montpellier, faible et malade, fut condamné +à traîner un corps mort. Il tomba en faiblesse. Les soldats le +frappèrent. En vain. Il était mort; on le mit sur la même claie.</p> + +<p>Celui au nom duquel on faisait tout cela craignait la mort lui-même. +L'ulcération se déclarait; il fallait opérer. Auparavant, il voulut +faire un acte de piété. Il était touché, non des maux des hommes, mais +de l'indigne et cruel traitement que subissait l'hostie, donnée à des +bouches indignes. Il défendit de faire communier personne qui n'y +consentît librement. Mais <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> qui n'y consentait, pouvait en +revenant retrouver les dragons chez lui.</p> + +<p>L'intendant Foucauld, qui vint à Versailles au moment de l'opération, +et qui le vit après, le trouva adouci. Il désirait du moins que la +persécution fût plus habile, que les évêques et curés ne prissent pas +si ouvertement les fonctions de police, qu'ils s'abstinssent dans +leurs sermons de menaces militaires. Il blâma la férocité imprudente +des confesseurs qui, au premier refus d'un mourant, forçaient le juge +de venir, de procéder publiquement. Le spectacle hideux de la claie +irritait trop. Plusieurs, exaspérés, proclamèrent qu'ils défiaient ce +supplice, le désiraient d'avance, comme honteux aux persécuteurs. Le +roi recommanda (8 décembre) de prendre en douceur ces refus de +mourants et de n'en pas faire bruit. Il défendit aussi une aggravation +révoltante qu'on donnait à ses ordonnances. Les femmes enfermées +devaient d'abord être rasées; mais, par excès de zèle, on leur rendait +la chose effrayante, infamante: elles étaient tondues par la main du +bourreau (Corresp. admin., IV, 373).</p> + +<p>On commençait à réfléchir sur l'effet de la dragonnade. Lâcher ainsi +le soldat chez les riches et les gens aisés, qu'était-ce sinon +soulever toutes les convoitises des pauvres? Le soldat n'était rien +qu'un paysan en uniforme qui pouvait fort bien être imité par le +paysan. Dans les environs de Paris, plusieurs prenaient ce métier +lucratif, s'affublaient en dragons, et, sous le terrible habit vert, +pillaient, rançonnaient les maisons, sans trop s'informer de la foi +des maîtres. <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> Ainsi la jacquerie militaire, lancée à +l'étourdie, eût eu ce noble fruit de faire un peuple de voleurs.</p> + +<p>On contint les soldats, mais comment contenir la cour? Elle était bien +tentée. Le roi, fort affaibli, était entouré d'une foule frémissante +dont les mains démangeaient. Le père la Chaise, tout désintéressé, +était moins importun. Il ne prit qu'une chose, et si petite! une +feuille de papier. Quelle? La <i>Feuille des bénéfices</i>, le maniement +complet de l'Église de France, la nomination aux évêchés, abbayes, +cures, etc., autrement dit, la disposition d'un bien de quatre +milliards.</p> + +<p>Les autres grappillaient. Ils fondirent sur les biens vacants des +fugitifs. On en donnait gratis, ou on en vendait à vil prix. Pour les +non-émigrants, on pouvait par le zèle des dénonciations en faire des +émigrants, les dépouiller. Si quelques catholiques s'honorèrent en +sauvant la fortune des fugitifs, beaucoup d'autres effrontément, dans +ce moment où tout était permis, se firent héritiers d'hommes vivants, +nièrent même les dépôts confiés. Un exemple, illustre en ce genre, est +celui de M. de Harlay. Ce magistrat, entre les mains duquel Ruvigny, +en partant, avait laissé sa fortune, se fit scrupule d'être en +contravention avec les défenses du roi, se dénonça, et, ce bien +confisqué, il le reçut du roi en don.</p> + +<p>Cela est beau, rare, héroïque. Mais sans s'élever à ces hautes vertus, +beaucoup s'enrichissaient par des spéculations fort simples. Madame de +Maintenon, personne de conscience, et peu intéressée, ne voit nulle +indélicatesse à acheter pour rien les biens pris aux proscrits. Dans +une lettre souvent citée, elle engage <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> son frère à s'établir +grandement en achetant de ces terres; elle prévoit, espère «que la +désolation des huguenots en fera encore vendre.»</p> + +<p>Ainsi baissait le niveau de la conscience publique. On commença à +réfléchir que l'on était bien fou de retenir les huguenots et +d'empêcher l'émigration, qu'il était plus avantageux de lâcher les +personnes et de garder les biens. On dit au roi que, s'il les laissait +libres de partir, peu en profiteraient, qu'ils resteraient plutôt par +esprit de contradiction. En mars 88, on ouvre les prisons, on ouvre +les frontières. Beaucoup sont embarqués pour l'Amérique, la plupart +conduits par des gardes aux portes du royaume, où on leur lit leur +bannissement, la confiscation de leurs biens.</p> + +<p>Ce fut une grande scène et bien touchante, de voir ces pauvres gens, +dans leurs habits de prisonniers, maigris et les yeux caves, défiler +des prisons, puis menés militairement, et souvent avec des voleurs. +Leur douceur, leur patience, firent revenir beaucoup de catholiques. +Déjà, dans les prisons, plusieurs avaient attendri les geôliers, les +soldats. Élie Benoît a religieusement consigné, dans son histoire, les +faits qui témoignent de la bonté que témoignèrent quelques dragons, et +d'autres gens de condition différente. À Metz, M. de Boufflers avait +d'abord montré quelque indulgence, mais il en fut réprimandé (E. B., +909, 981).</p> + +<p>Je dois à l'obligeance de M. Gaberel un fait touchant, sur le départ +des Huber, devenu plus tard une gloire de Genève. Qui ne connaît les +trois, de père en fils, illustres? <i>Huber des oiseaux</i>, <i>Huber des +abeilles</i>, <i>Huber des <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> fourmis</i>. Leur ancêtre, dans son +journal, fait le récit suivant: «Nous arrivâmes, un soir, dans un +petit bourg, enchaînés, ma femme et mes enfants, pêle-mêle avec +quatorze galériens. Les prêtres vinrent nous proposer la délivrance +moyennant l'abjuration. On avait convenu de garder le plus grand +silence. Après eux, vinrent les femmes et les enfants, qui nous +couvrirent de boue. Je fis mettre tout mon monde à genoux, et nous +prononçâmes la prière que tous les fugitifs répétaient: «Bon Dieu, qui +vois les injures où nous sommes exposés à toute heure, donne-nous de +les supporter et de les pardonner charitablement. Affermis-nous de +bien en mieux.» Ils s'étaient attendus à des injures, à des cris; nos +paroles les étonnèrent. Nous achevâmes notre culte en chantant le +psaume <span class="smcap">CXVI</span>. Ce entendant, les femmes se mirent à pleurer. Elles +lavèrent la boue dont le visage de nos enfants était couvert, +obtinrent qu'on nous mît dans une grange séparément des galériens. Ce +qui fut fait.»</p> + +<p>Dur et cruel exil! Laisser tout, partir ruiné! Voilà ce que la +clémence du roi accorde aux protestants. N'importe. Ils en profitent. +Toute la bourgeoisie fait sans bruit son petit paquet, se précipite à +la frontière. Et alors le roi se repent. On fait dans les familles une +barbare distinction. On laisse aller les hommes, mais on garde les +femmes plus fidèles à leur foi. Elles restent enfermées aux couvents +ou aux cachots des citadelles, pour pleurer toute leur vie, à jamais +séparées de leurs maris, de leurs enfants.—S'ils partent, ces maris, +c'est pour porter leur épée au prince d'Orange. <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> Le roi +regrette alors d'avoir été si bon; il referme les frontières, occupe +les routes et les passages, refait de la France un cachot. Il emploie +son armée à garder ses sujets.</p> + +<p>Du reste, la plupart étaient cloués au sol par la misère, n'ayant pas +même le petit viatique qui rend la fuite possible. Les trois cent +mille qui partent, ce sont des gens aisés, pour la plupart. Les sept +ou huit cent mille qui restent sont les pauvres.</p> + +<p>Grand peuple infortuné, dont on sait peu l'histoire, sinon dans le +Midi. Rien ou presque rien n'est connu de ce qu'il souffrit dans le +Nord et le Centre. Il est cruel que ses douleurs ensevelies soient +dérobées à la pitié de l'avenir! Elles subsistent seulement, les lois +de fer qui ont pesé sur lui, lois imprimées, réimprimées aux temps de +Louis XV, et réunies alors dans un terrible Code qu'on n'eût qu'à +copier pour avoir les lois de 93.</p> + +<p>De temps à autre, des lettres de ministres, d'autres actes +administratifs, nous montrent l'autorité civile réprimant faiblement +les aggravations arbitraires que le clergé ajoutait à ces lois. Il +sentait trop qu'il n'arrivait à rien, n'atteignait pas à l'âme. De là +une profonde fureur, et mille outrages, mille violences capricieuses, +contre ces foules soumises. On les faisait mentir. Puis, on leur +disait qu'ils mentaient. On ne leur rendait pas leurs enfants enlevés. +Si on les leur laissait, on les forçait de recevoir un enseignement +que la mère désolée croyait idolâtrique et de damnation. Il fallait +que l'enfant apprît et désapprît, eût deux dogmes et sût deux +langages.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> On voyait aux églises, dans un coin réservé, sur des bancs +séparés, ces malheureuses familles forcées d'assister là, toujours +sous le regard. On les tannait d'offices indéfinis, de fêtes qu'il +leur fallait fêter. Malgré les défenses du roi, on en faisait, sur +listes, des appels continuels. Malgré le roi, encore, on exigeait sans +cesse qu'ils prouvassent, par certificats, leur communion, leur +assiduité à faire des sacriléges.</p> + +<p>La difficulté et l'angoisse étaient extrêmes aux grands moments de la +vie. Les naissances, les mariages, ces solennels bonheurs de l'homme, +étaient des crises d'inquiétude. On pleurait d'être mère. On avait +peur de naître. On ne savait comment mourir. Mais vivait-on vraiment? +En alerte toujours et l'oreille dressée, comme le lièvre au sillon. +Cela dura cent ans, jusqu'aux premières lueurs de la Révolution. +Pendant tout un long siècle, ce peuple de près d'un million d'âmes eut +plus que la Terreur et plus que la <i>Loi des suspects</i>.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> CHAPITRE XXVI<br> +<span class="smaller">LES PETITS PROPHÈTES<br> +1688</span></h2> + +<p>Le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle peut se vanter d'un fait original, unique et inouï, +qu'on ne vit pas avant, qu'on ne vit pas après. C'est que tout un +grand peuple, de la France méridionale, tomba malade de douleur, +frappé d'extases et de somnambulisme. Femmes, filles, enfants, +sanglotaient dans les convulsions, prêchaient la pénitence, voyaient +des choses parfois très-éloignées, et parfois à venir.</p> + +<p>Isaïe fut, dit-on, scié en deux. Toute sibylle, tout prophète est +victime. Mais dans les temps anciens, ce don cruel frappe un individu, +non pas la race, n'est pas héréditaire. Ici, ce fut bien pis: il passa +dans la génération, et la pauvre sibylle continua son malheur +<span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> par l'enfantement. Le ventre de la femme prophétisa; l'enfant +y tressaillait, trépignait de cette fureur. On eut ce spectacle +effrayant, contre nature et monstrueux, de voir le nourrisson, sous +l'accès meurtrier, prêcher déjà dans le berceau!</p> + +<p>Les faits sont constatés, indubitables, et, quoique étonnants, +naturels, fort peu miraculeux. C'est le somnambulisme aggravé par +l'horreur d'une situation unique, par l'anxiété habituelle, et devenu +une condition de race. De là cette précocité étonnante de prédication. +Quant aux prophéties mêmes, elles étaient généralement vagues. +Seulement pour les circonstances présentes, le péril du moment, +l'arrivée des dragons ou une trahison imminente, les somnambules en +avaient connaissance et en donnaient, presque toujours à temps, des +avis fort précis.</p> + +<p>Fléchier et les autres peuvent rire de ce désolant phénomène, en faire +de fades plaisanteries, supposer que tout cela est artificiel et +appris. Ils vont chercher bien loin. La vraie cause, aisée à trouver, +c'est celle même dont ils sont coupables. Le désespoir fit ce miracle +affreux.</p> + +<p>Ils content qu'un M. de Serre, gentilhomme verrier, avait rapporté cet +esprit de Genève, qu'il le communiqua aux enfants des montagnes, tint +école de prophétie, fit par centaine des héros, des martyrs, des gens +qui riaient aux supplices. La belle explication! Est-ce qu'on enseigne +l'héroïsme? En fait, d'ailleurs, le contraire est exact. Fléchier et +ceux qui répètent ce conte, se démentent, étant obligés d'avouer que +la raisonneuse Genève fut contraire à nos inspirés, les <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> +maudit, les chassa. Les ministres, comme prêtres, détestaient ce +sacerdoce populaire. À Londres, ils prêchaient contre. Nos pauvres +fanatiques y auraient été lapidés, si l'excellent Misson, avec un +Anglais charitable, n'avait écrit pour eux son <i>Théâtre sacré des +Cévennes</i> (1707).</p> + +<p>Une difficulté plus grave qui m'est venue, c'est de comprendre comment +l'inquisition d'Espagne, si cruellement persécutrice, n'amena pas chez +ses <i>Nouveaux chrétiens</i> ce renversement de la vie nerveuse +qu'éprouvent nos <i>Nouveaux catholiques</i> des Cévennes. Elle brûla par +milliers des hommes. Mais ce n'est pas la mort apparemment qui +désespère le plus l'espèce humaine. L'inquisition, avec la grossière +milice de ses familiers, atteignit de moins près l'existence +intérieure. Sa barbarie n'eut pas à son service l'ordre moderne, +l'esprit exact de la bureaucratie, cette perfection de police à +laquelle rien n'échappe.</p> + +<p>Le clergé du Languedoc eut à ses ordres l'administration habile des +élèves de Colbert, un administrateur de premier ordre, Basville, +second fils de Lamoignon, un cadet qui avait sa fortune à faire, homme +d'énergie peu commune, servit les prêtres mieux que s'il les eût +aimés. On savait qu'en principe il n'approuvait pas la Révocation; +d'autant plus cruellement, en pratique, il l'exécuta pour rester en +faveur. Il avait carte blanche. On le laissa former, avec l'argent de +la province, une armée régulière, huit régiments d'infanterie. On le +laissa créer une milice immense, 52 régiments de catholiques. Toutes +les confréries du Midi, ainsi armées au nom du roi, donnèrent +<span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> aux curés double force, la violence populaire autorisée par +la loi même.</p> + +<p>Les primes de cette terreur étaient très-fortes. Un curé de village +avait le traitement de nos sous-préfets (Peyrat). Tant de maisons, de +biens, étaient abandonnés, que les zélés n'avaient qu'à prendre. +Ajoutez le menu casuel de la persécution. Ce qui restait de +protestants aisés obtenaient, pour argent, certaines tolérances de +leurs surveillants ecclésiastiques.</p> + +<p>Basville, s'il n'avait été serf du clergé, aurait compris que rien ne +pouvait affermir un peuple si sérieux dans la foi protestante plus que +les missions des capucins. Il était insensé de lui montrer le +catholicisme par son aspect le plus choquant. Mais ce fut, ce semble, +un supplice que l'on voulait lui infliger.</p> + +<p>Cet ordre avait le privilége de mener les suppliciés à l'échafaud, de +persécuter l'agonie, et sa robe sinistre rappelait le sang des +martyrs. D'autant plus indignaient les lazzi des moines gascons, leur +batelage, mêlé de sorties colériques. Ces farces devant le Pont du +Gard! dans ces paysages bibliques, au bord de ces torrents, aussi +âpres, plus purs, que le Jourdain et le Cédron! c'était un dur +contraste. La terre même était indignée. On doit quelque respect à de +tels lieux. L'immense théâtre des Cévennes, cette longue chaîne de +volcans éteints, verse, de ses cratères, aujourd'hui verdoyants, je ne +sais combien de fleuves, la bénédiction de la France, l'Hérault au +sud, l'Ardèche et le Gardon à l'est vers le Rhône, à l'Occident le +Lot, le Tarn, et les deux voyageurs, la Loire et l'Allier, qui vont +faire deux cents lieues ensemble. Quoi de plus <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> grand? Qu'on +les parcoure, ces lieux, ou qu'on lise le sévère et splendide tableau +de M. Peyrat, un sentiment de religion vous saisit l'âme. Monuments +imposants des vieilles révolutions du globe, ils ne le sont que trop +aussi des sauvages fureurs de l'homme. Que de malheurs les ont +frappés!</p> + +<p>Malheurs non mérités. Ces populations qu'on transforma si cruellement +étaient des tribus pastorales, de mœurs très-pures, d'un caractère +fort doux, dans leur sauvagerie. Les romanciers de la vie bucolique, +les d'Urfé et les Florian, ont choisi pour théâtre de leurs bergeries +amoureuses les versants de ces montagnes. L'Astrée, c'est le Forez, la +Haute-Loire, et Némorin, c'est le Gardon. De tels lieux, un tel +peuple, pouvaient inspirer mieux que ces fades fictions. La réalité y +est fort sérieuse et la nature sévère, l'été brûlant, mais l'hiver +dur. Sous les neiges, le cardeur de laine a de longues veillées pour +écouter la Bible. L'idylle, s'il y en a, serait celle de l'Ancien +Testament, dans la mélancolie de Ruth et la gravité de Tobie.</p> + +<p>Imbus de la douceur de l'Évangile, ils résistèrent longtemps à toute +tentation de vengeance. Bien plus, en pleine guerre, alors si +fanatiques, et effarouchés de supplices, nous les voyons par deux +fois, par trois fois, lorsqu'ils saisissent un traître qui va les +livrer à la mort, le renvoyer vivant, afin qu'il s'améliore, et lui +dire seulement: «Repens-toi!» (<i>Théâtre sacré des Cévennes.</i>)</p> + +<p>La patience de ce peuple, fort dispersé d'ailleurs, et faible de sa +dispersion, encouragea à faire sur lui <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> de cruelles +expériences. Le chef des missions, archiprêtre des Cévennes, le +violent du Chayla, en usa, abusa, longtemps à son plaisir. Il avait +vécu en Orient dans les pays d'esclaves, il avait amené à Versailles +l'ambassade du roi de Siam, qui, plus qu'aucune chose, flatta Louis +XIV. Né de noble famille, il était de haute taille, de grande mine et +guerrière, insolent. Dans sa longue tyrannie sans contrôle chez ces +pauvres sauvages, qu'il regardait comme un bétail, il ne se gêna +guère. Il fut tout à la fois dictateur et inquisiteur, sultan de la +montagne. Qui eût osé se plaindre? Intendant, juges et généraux, tout +craignait son crédit. Des familles de bergers, isolées dans leurs +maisonnettes, dispersées par étages dans les hautes prairies, +n'avaient ni défense, ni voix. La sombre Mende (un puits sous la +montagne) était la capitale de ce terrible prêtre, d'où l'été il +portait son quartier général dans les terres supérieures. Il ne s'en +fiait pas aux lointaines autorités. Il avait ses soldats pour enlever +les gens. Ses caves étaient fournies de prisonniers et prisonnières +qu'il dragonnait lui-même.</p> + +<p>Cela dura seize ans. On peut juger de ce que furent (autorisés par +cette tyrannie) les tyrans inférieurs. Chacun, dans la gorge profonde, +gardé par ses torrents, faisait ce qu'il voulait. À la seconde année +(88), comble fut la mesure, le désespoir extrême, l'étincelle jaillit +de partout.</p> + +<p>On a vu en 85 qu'au premier moment du grand deuil des voix furent +entendues du ciel. Elles résonnent encore, mais intérieures. Les +jeunes cœurs surtout <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> entendent, au plus profond +d'eux-mêmes, ce mot mystérieux: «Mon enfant!»</p> + +<p>Il n'y a rien de surnaturel et rien d'artificiel. Voix de douleur, +voix de tendre pitié, en présence de si grands malheurs! Mais nulle +idée de résistance. Des soupirs, des larmes, et c'est tout.</p> + +<p>Cela éclate tout à coup sur une ligne de cent lieues, dans le +Bas-Languedoc, dans les monts du Vélay, et sur la Drôme en Dauphiné. +Presque partout ce sont des filles, innocentes sibylles, qui consolent +le peuple de ce chant de colombes. Elles pleurent et défaillent, +tombent dans un sommeil extatique. Les yeux fermés, à travers les +soupirs, les sanglots, elles tirent de leur sein oppressé deux voix +diverses, un dialogue ardent. Tantôt la voix du ciel (<i>Mon enfant, je +te dis... Mon enfant retiens bien</i>, etc.). Tantôt répond le peuple et +l'immense douleur: «Grâce! grâce! miséricorde!» Beaucoup de passages +bibliques, et le tout en français. Chose toute simple, la Bible +n'étant pas traduite dans nos langues du Midi.</p> + +<p>La plus célèbre de ces filles est la <i>belle Ysabeau</i>, si intéressante, +que Fléchier même, qui essaye de tourner en risée ces choses +douloureuses, ne peut s'empêcher d'en être touché. C'était une enfant +dauphinoise. À dix ans, elle avait eu une vue terrible, qui ne la +quitta plus. Le premier sang versé (près de Bordeaux), une grande +scène d'incendie, de massacre. D'abord l'horreur de la cavalerie +chargeant, sabrant, les femmes et les enfants. Un ministre intrépide +arrêtant court trois régiments, et défendant son peuple dans le +temple... Et puis soudain la flamme!... Tout <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> brûlant, peuple +et temple, la colonne de feu montant avec le chant des psaumes... +Cette grande vision lui resta, et, gardant les troupeaux, elle la +revoyait toujours. Son père, cardeur de laine, très-pauvre, ne pouvant +la nourrir, l'avait mise petite servante et bergère, dans une famille, +chez la femme de son parrain. Ces gens étaient très-fiers de +l'admirable enfant, mais craignaient d'être compromis par sa naïveté +héroïque. À peine elle eut quinze ans, que son cœur s'échappa; le +don fatal lui vint, l'extase, l'éloquence du rêve. Elle versa ses +larmes en prophéties.</p> + +<p>On venait la voir de très-loin. Un avocat vint exprès de Grenoble, +l'observa et en fut ravi. Il a laissé une relation authentique. +C'était une toute petite fille, fort brune, de traits irréguliers, de +forte tête et de front large, de beaux yeux, grands et doux. Quand +l'extase la saisissait et que le sommeil la jetait sur un lit, elle +gardait cette présence d'esprit de se couvrir d'un drap, craignant +l'immodestie involontaire de ses mouvements. Dans les plus grands +transports, elle ramenait sans cesse ce drap pour garantir son sein. +Rien de violent, mais des plaintes et des pleurs. Elle chantait +d'abord les Commandements de Dieu, puis un psaume d'une voix basse et +languissante. Elle se recueillait un moment. Puis commençait la +lamentation de l'Église, torturée, exilée, aux galères, aux cachots. +Tous ces malheurs, elle en accusait uniquement nos péchés et appelait +à la pénitence. Là, s'attendrissant de nouveau, elle parlait +angéliquement de la bonté divine. Son inspiration bouillonnait, +abondante et inépuisable, comme une eau longtemps contenue. <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> +Les mots coulaient d'un cours impétueux, jusqu'à s'embarrasser en +finissant. Sa parole alors était comme un chant, une douce cantilène, +peu variée, qui allait au cœur. Elle rougissait et se transfigurait +d'une beauté merveilleuse. Tous criaient: «C'est l'ange de Dieu.»</p> + +<p>Elle ne se cachait pas, faisant si peu de mal. On la prit et on +l'amena à l'intendant du Dauphiné. Elle ne se troubla point et lui dit +doucement: «Monsieur, je puis mourir. D'autres viendront qui parleront +bien mieux.» Il la trouva très-innocente. Qu'avait-elle prêché? la +pénitence, l'amendement des mœurs. L'on convenait que partout les +inspirés obtenaient le succès d'une réforme morale. Qu'avait-elle +demandé à Dieu, prédit, promis? la délivrance de l'Église? mais cette +délivrance, on pouvait l'obtenir de la bonté du roi. Le seul danger +était que la jeune sibylle ne devînt une légende. L'intendant jugea +sagement que, pour cela, il fallait la montrer, la laisser voir à tout +le monde. Elle fut mise à l'hôpital; chacun la visita et on vit une +petite fille toute simple, dont l'humble apparence n'indiquait +nullement de tels dons.</p> + +<p>On ne peut trop le dire, à ce début, le point où s'accordaient Genève +et les Cévennes, les ministres et les inspirés, les raisonneurs et les +prophètes, c'étaient le respect du roi et la résignation. L'illustre +Brousson de Nîmes, un homme de courage, de douceur admirables, qui +plus tard fut martyr, avait rédigé dans ce sens la supplique générale +de 1683, et constamment il en adressa d'autres, très-touchantes, dans +l'espoir de changer le cœur de Louis XIV. Tout au plus <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> +admettait-il une intercession de l'Europe, liguée pour la défense. +Envoyé à Berlin par nos réfugiés de Suisse, il n'agit près de +l'électeur que pour un pacte défensif qui modérât le roi, le ramenât à +un esprit de paix.</p> + +<p>Jurieu, bien plus ardent, est cependant bien loin de toute idée +agressive. S'il commence, en 88, à soutenir le droit de résistance, +c'est qu'il y est conduit, provoqué par Bossuet.</p> + +<p>Les effrontés apologistes de la Révocation, Maimbourg, Bruéys, +Varillas, osaient écrire et imprimer qu'on n'avait point persécuté. +Mais Bossuet ajoutait qu'on avait le <i>droit</i> de persécuter.</p> + +<p>«L'Église ne le fait pas, dit-il, car elle est faible. Mais les +princes ont reçu de Dieu l'épée pour seconder l'Église et lui +soumettre les rebelles.» Les exemples ne lui manquent pas. Il prouve +parfaitement que, dès les premiers siècles, le christianisme, arrivé à +l'Empire, s'aida du glaive des empereurs, que les ariens, nestoriens, +pélagiens, furent persécutés. C'est sur ce <i>droit</i> de forcer la +conscience que s'engage la querelle, le duel des deux athlètes +par-devant l'Europe, duel si grand, que la Révolution d'Angleterre +semble n'en être qu'un incident. Jurieu commence en septembre 88 à +publier par quinzaines, souvent par semaines, ses <i>Lettres +pastorales</i>, redoutable journal où le monde trouvait à la fois et les +principes et la légende, la théorie du droit de résistance et les +actes des nouveaux martyrs. Bossuet n'échappe aux prises de Jurieu +qu'en s'enfonçant dans sa barbare doctrine, en soutenant,—contre la +nature, la pitié, la justice,—le <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> faux droit de la tyrannie. +Mais, pendant la dispute, le pied lui glisse dans le sang. Le succès +de Guillaume, la révolution d'Angleterre et le grand changement de +l'Europe, coupent la voix au prélat altier.</p> + +<p>Avocat de la force, la force vous échappe. Dieu la transfère ailleurs. +Rendez hommage au jugement de Dieu.</p> + +<p>Ces lettres de Jurieu eurent un effet incalculable. Chaque semaine, +arrivaient ensemble la voix du droit et la voix des souffrances, les +arguments et les récits. On y lisait avidement les nouvelles de +France, les fuites et les tortures, l'histoire des cachots, des +galères, les saints confesseurs de la foi traînés au bagne, mourant +sous le bâton. Une doctrine qui venait ainsi sanctifiée devait être +invincible. Ajoutez l'émotion des grandes choses populaires, les +psaumes qu'on entendit chantés au ciel, les touchantes assemblées du +désert, les révélations des enfants, tout cela, transmis par Jurieu, +allait au cœur des exilés, les exaltait au sacrifice.</p> + +<p>Ils donnèrent leur sang, leur argent, à l'entreprise d'Angleterre. Le +peu qu'ils avaient emporté, leur dernier sou, le pain de leur famille, +ils le jetèrent dans cette loterie.</p> + +<p>De l'argent qu'emporta Guillaume, nos réfugiés, si pauvres, donnent le +tiers. Dans sa petite armée, ils donnent le général et presque tous +les officiers, les chefs du génie, de l'artillerie, trois régiments +invincibles. Mais tout ceci n'est rien. Ce qu'ils donnèrent surtout, +c'est le souffle brûlant qui enleva la Hollande, lui fit risquer sa +flotte, enfla les voiles de Guillaume. <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> Le froid calculateur, +en passant le détroit, sentait de son côté bien autre chose que +l'appel de cinq ou six seigneurs anglais. Il avait l'âme d'un grand +peuple immolé des Cévennes aux vallées vaudoises, et des Alpes au +Palatinat.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> CHAPITRE XXVII<br> +<span class="smaller">RÉVOLUTION D'ANGLETERRE<br> +1688</span></h2> + +<p>Ni la Hollande, ni l'Angleterre, n'étaient prêtes pour l'événement. +C'est ce qui ressort invinciblement du très-beau récit de Macaulay. On +y sent à merveille le changement qui s'était fait en Angleterre de 78 +à 88. La violente horreur du papisme qu'elle montra en 78 était fort +attiédie. C'était déjà un grand peuple éclairé, calme, occupé +d'affaires, surtout de la grande affaire qui était de profiter de la +décadence de la Hollande. Jacques, papiste obstiné, et, comme tel, +exclu du trône, n'en avait pas moins été bien reçu par l'Église +anglicane. Celle-ci enseignait l'obéissance à tout prince, «fût-il +Néron même.» On était bien loin du temps de Milton. Sidney, si récent, +était oublié. L'affaire de Monmouth et sa cruelle répression nuisit à +Jacques bien moins qu'on n'aurait cru. L'odieux fut pour Jefferies, +pour le roi la victoire.</p> + +<p>Les nations ont des entr'actes dans leur longue vie. On avait tant +jasé dans les cafés de Charles II, qu'on n'avait plus envie d'agir. +Tous les partis étaient blasés. <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> Ce peuple très-avancé et qui +avait passé par tant d'événements et de discussions, qui avait un +trésor d'expériences tel que nul en Europe n'en avait un semblable, +était très-fatigué quant aux forces de la volonté. Il savait et +voyait, mais voulait peu, agissait peu.</p> + +<p>Loin de se défier du roi papiste, le parlement de 85 lui avait voté un +gros revenu permanent, et lui avait arrangé à souhait les corporations +électorales. À chaque pas qu'il fit contre les libertés publiques, il +lui vint des adresses flatteuses. Son drapeau hypocrite, où se +ralliaient tous les tièdes, les douteurs qui se croyaient des esprits +forts, c'était le beau mot: <i>Tolérance</i>, suppression des lois +restrictives, l'indulgence et la liberté.</p> + +<p><i>Indulgence</i> pour remplir l'armée, la flotte, de catholiques dévoués +au pouvoir absolu.—<i>Indulgence</i> pour mettre aux tribunaux les hommes +imbus du droit divin, pour qui le roi est la loi même.—<i>Indulgence</i> +pour appeler les Irlandais sauvages ou les dragons de +France.—<i>Indulgence</i> pour mettre les Jésuites au Conseil, et les +moines partout.—Enfin, pour un centième du peuple, <i>liberté</i> +d'opprimer le reste.</p> + +<p>Les catholiques étant si peu nombreux, Jacques voulait d'abord les +appuyer des anglicans. Quand nos calvinistes français arrivèrent, il +dit qu'ils n'auraient pas un sou d'aumône, s'ils ne communiaient selon +le rite anglican. Mais l'Église établie ne fut pas dupe de ces +avances. Il dut se chercher des alliés ailleurs, s'adressa aux +puritains, et parvint en effet à s'en concilier quelques-uns, tant +les haines étaient amorties! <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> Il s'enhardit alors, sur le +conseil du Jésuite Pètre, ignorant et ambitieux, à faire le pas hardi. +En Écosse d'abord, <i>au nom de son pouvoir absolu</i>, il suspendit les +lois contre les catholiques et les dissidents modérés. De même en +Angleterre (mars 87), en ajoutant ce mot qui aigrissait plutôt: «Sauf +la décision des chambres, <i>quand il nous plaira</i> de les assembler.»</p> + +<p>Pour soutenir cela, il remplissait l'armée de catholiques et même +d'Irlandais. Il fit des catholiques évêques. Il osa même, pour +terrifier l'Église anglicane, ressusciter la commission ecclésiastique +d'Élisabeth, qui devait s'enquérir de la conduite des évêques et faire +au besoin leur procès. Acte agressif qui leur donna le courage de la +résistance. Ils refusèrent de lire aux églises la Déclaration +d'indulgence, furent arrêtés, mais absous par le jury, avec +applaudissement général. La nation était fort aigrie, quand une +grossesse de la reine et son accouchement avant le jour prévu, donna +la perspective d'un futur roi papiste. On croyait l'enfant supposé. +Sept lords appelèrent Guillaume à délivrer l'Angleterre, à chasser son +beau-père, à faire sacrer sa femme, fille de Jacques II (30 juin +1688).</p> + +<p>Ces sept hommes étaient-ils la nation? Avaient-ils ses pouvoirs? Elle +était mécontente, mais cela allait-il à faire une révolution? il n'y +avait aucune apparence. Voilà ce qui d'abord frappa Guillaume. Du +reste, il n'y avait guère espoir d'entraîner la prudente Hollande dans +une affaire si hasardeuse. Si on osait la proposer, la constitution du +pays était telle, qu'une seule ville pouvait arrêter tout. Cette +ville n'eût été rien <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> moins que la grande Amsterdam, qui ne +voyait d'appui pour la république contre la royauté possible de +Guillaume que l'alliance de la France.</p> + +<p>Louis XIV pouvait seul, à force de folies, supprimer le parti +français. Au premier moment furieux de la Révocation, on avait saisi, +dragonné, même des étrangers, des Hollandais. Réclamation de la +Hollande. Le roi répond durement qu'il renverra ceux qui ne sont pas +naturalisés, mais gardera ceux qui ont pris qualité de Français. +C'étaient des gens attirés par Colbert pour ses manufactures. Ils +n'avaient guère prévu que toutes ces caresses aboutiraient à la +dragonnade.</p> + +<p>Autre grief. Pour décourager l'émigration, l'ambassadeur d'Avaux se +fit une police à la Haye. Il avait des agents habiles pour tirer des +réfugiés leurs secrets de famille, savoir d'eux les parents qui +devaient leur venir de France. Un certain Tillières s'était fait +l'hôte, l'ami, le confident de nos protestants. Ceux qui arrivaient +dénués, il les plaçait, et, en attendant, leur donnait de l'argent. Il +savait tout, mandait tout à Paris. L'émigrant, parti pour Bruxelles, +s'en allait tout droit à Toulon. On surveilla Tillières, on surprit +ses rapports avec d'Avaux. On cerna sa maison. Mais le brigand ne se +laissa pas prendre, il se fit tuer et frauda l'échafaud.</p> + +<p>Le roi fut non moins imprudent en offrant de l'argent au grand +pensionnaire Fagel, qui le dit partout. Plus maladroitement encore, il +irrita le commerce hollandais, prohiba le hareng et mit par là en +grève soixante mille pêcheurs. Nos réfugiés profitèrent de +l'irritation populaire. En longue file, habillés de deuil, <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> +ils allèrent prier les états généraux d'intercéder pour leurs +familles, restées en France à la discrétion des dragons. Ce fut une +grande scène, ils se mirent à genoux, pleurèrent abondamment. Cette +supplication publique, continuée de rue en rue, de maison en maison, +entraînait, emportait les cœurs. Ce fut bien pis, l'émotion devint +une violente fureur quand le bruit se répandit que les réfugiés mêmes, +établis en Hollande, le roi les demandait et voulait qu'on les lui +livrât. L'honneur national en frémit, tout le monde demanda la guerre.</p> + +<p>D'Avaux, qui voyait ce mouvement et les préparatifs que commençait +Guillaume, écrit au roi qu'il doit faire marcher son armée sur +Maëstricht, effrayer ainsi la Hollande, et clouer Guillaume au rivage. +Le roi croit qu'une parole agira autant qu'une armée. Il fait dire par +d'Avaux aux états généraux qu'il regardera tout mouvement contre +Jacques comme une attaque personnelle. Il prend aussi sous sa +protection le cardinal de Furstemberg, son électeur de Cologne. +Défense à la Hollande d'agir ou sur terre ou sur mer, en Angleterre ou +sur le Rhin.</p> + +<p>L'orgueil de Jacques fut fort blessé d'être ainsi protégé. Il +s'obstina à refuser les secours de Louis XIV. Il croyait, non sans +apparence, qu'en acceptant ses troupes il se donnait un maître, que +ses bons amis les Français, une fois débarqués en Angleterre, ne s'en +iraient pas aisément. Le roi eût dû ne pas s'arrêter à cela, le +protéger malgré lui, du moins par une flotte qui barrât le détroit et +arrêtât Guillaume. Louvois, toujours jaloux de la marine, éloigna +cette idée, reporta <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> le roi vers l'armée, et l'amusa à l'idée +de la conquête du Rhin. Le Dauphin, général en chef, et sous lui le +duc du Maine, le fils du cœur, escamotant la gloire, voilà le +projet qui charma le roi et madame de Maintenon. On se garda bien +d'aller à Maëstricht, où le bâtard n'eût pu briller.</p> + +<p>Le roi n'avait désormais en Europe d'autre allié que Jacques. Il avait +contre lui et protestants et catholiques, spécialement le pape. Les +évêques, les Jésuites même, peu satisfaits d'Innocent XI, animaient le +roi contre lui. Défensive en 82, sa guerre au pape devenait offensive. +Il était tout entier à cette vieille petite question de Rome. Elle ne +pesait guère, pourtant, dans les affaires humaines. Le pape ne +comptait plus. Louis XIV eût pu le laisser vieillir doucement et +marcher sans en tenir compte. Mais l'encens de son Église française +lui porta à la tête. La gloire d'avoir martyrisé un million d'hommes +le rendit pour Innocent XI d'exigence implacable. Il l'attaqua sur +l'orthodoxie même, faisant faire par l'avocat général Talon un +réquisitoire contre lui, où on le signalait et comme ami du +Jansénisme, et comme soutien de Molinos. Il n'était que trop vrai que +ce grand docteur en dépravation avait été approuvé en 1674, sous +Clément XI, par le maître du sacré palais (le censeur personnel des +papes), que, de plus, il avait été toléré par Innocent XI pendant dix +ans. L'homme et le livre circulaient publiquement, honorablement dans +Rome, avec toutes les approbations des inquisitions romaines et +espagnoles, et des ordres religieux. Le pis, c'est qu'Innocent, +honnête, mais borné, connaissait Molinos, <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> le recevait, le +croyait un bon prêtre. Il fallut l'insistance du roi, de son +ambassadeur, pour qu'en 85 le pape se décida enfin à le faire arrêter. +Le procès fut étrange. On brûla des disciples, et on emprisonna le +maître. Sa lâcheté, l'aveu qu'il fit de ses saletés personnelles, lui +conservèrent la vie. Il en fut quitte pour faire amende honorable en +robe jaune et pour être enfermé. On n'enferma pas sa doctrine, +répandue partout désormais avec la honte de Rome, qui l'avait si +longtemps acceptée, honorée.</p> + +<p>Le pape le plus austère du siècle fut atteint de ce coup. D'autant +plus fière était l'Église gallicane, d'autant plus durement le roi +traitait Innocent XI. Celui-ci refusait Cologne à Furstemberg. On lui +prit Avignon, on l'outragea dans Rome même. Le roi se fit maître chez +lui. Une ambassade armée y entra solennellement pour maintenir le +droit d'asile que les ambassadeurs avaient dans leur hôtel, et +qu'Innocent, très-raisonnablement, eût voulu supprimer.</p> + +<p>Voilà la belle guerre qui occupait Louis XIV. Il voulait faire, en +Allemagne, un archevêque malgré le pape. Son armée, en quarante jours, +a les succès les plus rapides. Les deux frères, le Dauphin et le petit +duc du Maine, bien menés par Vauban, assiégent et prennent +Philippsbourg, puis Heilbron, Heidelberg, et font trembler Augsbourg, +qui est mise à contribution. À la gauche du Rhin, Boufflers prend +Worms, Mayence et Trêves. Furstemberg n'est pas loin de saisir son +électorat. Tous ces succès arrivent coup sur coup. Le jour de la +Toussaint, la cour était à la chapelle. Vif émoi: «Philippsbourg est +pris.» Le roi interrompt le <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> sermon, dit la grande nouvelle; +puis ému, le cœur paternel gonflé de la gloire de ses fils, il se +jette à genoux, remercie Dieu. On pleure de joie.</p> + +<p>On eût eu lieu de pleurer autrement. Guillaume était parti. Cela +s'était fait sans mystère. Une expédition de quinze mille hommes ne se +cache pas. Lui-même, dans son manifeste, disait aller en Angleterre. +Louvois s'obstinait à croire que tout cela était une feinte, qu'il +descendrait en Normandie. Il fit même démolir les travaux que Vauban +venait de faire à Cherbourg, de peur qu'on ne s'en emparât.</p> + +<p>Guillaume débarqua à Torbay (15 nov. 88), et fut bientôt en possession +d'Exeter. Il vit l'Angleterre autre qu'on ne lui avait dit, trouva un +froid accueil. Pendant dix jours qu'il fut à Exeter, personne ne vint +à lui. Son manifeste, combiné pour plaire à l'Église anglicane, aux +tories, aux vieux royalistes, avait ajouté de la glace à celle qui +déjà était dans le pays. Il venait, disait-il, défendre le +protestantisme, mais pas un mot pour le parti avancé du +protestantisme, presbytérien ou puritain. Les anglicans, auxquels il +s'adressait, quoique fort mécontents de Jacques, penchaient plutôt +pour lui, lui revenaient, gagnés par ses concessions, et ils lui +restèrent jusqu'au bout.</p> + +<p>Heureusement, l'armée de Guillaume était ferme. Elle était précisément +forte par cet élément calviniste qu'il répudiait en Angleterre, je +veux dire par nos huguenots, les frères des puritains. Je m'étonne que +M. Macaulay ait cru devoir laisser cela dans l'ombre. Je ne crois +nullement que la grande Angleterre, avec toutes ses gloires, son +aînesse dans la liberté, n'avoue <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> pas noblement la part que +nos Français eurent à sa délivrance.</p> + +<p>Dans l'énumération homérique que l'historien fait des compagnons de +Guillaume, il compte tout, Anglais, Allemands, Hollandais, Suédois, +Suisses, avec le détail pittoresque des armes, des uniformes, tout, +jusqu'à trois cents nègres à turbans et plumes blanches que de riches +Anglais ou Hollandais ont derrière eux. Il ne voit pas les nôtres. +Apparemment, la troupe de nos proscrits, par le costume, ne fait pas +honneur à Guillaume. Plusieurs, sans doute, ont l'habit de la fuite, +poudreux, usé, troué.</p> + +<p>Tels quels, présentons-les ici. Les chefs du génie et de l'artillerie +sont Cambon et Goulon. Les trois aides de camp de Guillaume sont aussi +des Français. Trois régiments d'infanterie, en tout, deux mille deux +cent cinquante hommes, sont Français, très-redoutable troupe, pleine +de vieux soldats de Turenne, de gentilshommes et d'officiers, qui, +dans cette guerre sainte, trouvaient bon d'être soldats. Ajoutez un +escadron français de cavalerie.</p> + +<p>Bien plus, presque toute l'armée était française par ses cadres. +Guillaume y avait dispersé dans tous les corps, comme un ferment +d'honneur et de bravoure, sept cent trente-six de nos officiers. (Voir +les noms dans Weiss).</p> + +<p>Ces gens-là, maintenant n'ayant rien sur la terre, nul foyer que la +place qu'ombrageait le drapeau d'Orange, seraient morts trente fois +plutôt que de ne le pas tenir ferme. Sous eux, les soldats achetés, +les mercenaires ne purent que marcher droit. Une telle <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> armée +pouvait attendre dix jours, vingt jours ou davantage.</p> + +<p>Macaulay ne cache pas l'extrême indécision de l'Angleterre. Il avoue +que, quand Jacques eut fui honteusement, il avait cependant pour lui +l'armée navale, et, dans la Convention nouvelle, <i>la moitié des Lords, +le tiers des Communes</i>.</p> + +<p>Ce tiers se serait augmenté, car l'Église anglicane était pour lui, le +pressait de rester. Guillaume eut tout à craindre. Le sens de la +famille est fort en Angleterre, et la vue de ce pauvre diable, détrôné +par son gendre, sa fille aînée, trahi de la cadette, trahi du frère de +sa maîtresse, Churchill, malmené dans sa fuite et houspillé par les +marins, cela touchait beaucoup.</p> + +<p>Quand il rentra à Londres, si misérable, on le reçut encore en roi et +on sonna les cloches. S'il n'eût pris peur, n'eût fui encore, il eût +pu donner ce spectacle d'une assemblée partagée par moitié, d'une +nation incertaine, lasse de l'un, mais n'aimant pas l'autre, et les +rejetant tous les deux.</p> + +<p>Il est fort curieux de voir avec combien de difficultés, de façons, de +grimaces, le Parlement avala la dure pilule que présentaient les +whigs, avec combien de peine il fut traîné à l'acte glorieux qui +fonda, pour l'avenir, pour l'exemple du monde, la liberté publique.</p> + +<p>On ne sait pas vraiment si l'opération se fût faite, sans une +maladresse insigne de Jacques, qui, de France, écrivit à l'Assemblée +de ne pas désespérer de sa clémence, assurant qu'il pardonnerait aux +traîtres, <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> <i>sauf quelques-uns qu'il ne nommait pas</i>. «Il +annonçait à ceux qui disposaient de son sort, que, s'ils le +rétablissaient, il n'en pendrait que quelques-uns.»</p> + +<p>Cela l'acheva, décida contre lui les Pairs qui le défendaient encore. +Ils votèrent <i>à l'unanimité</i>: Plus de roi papiste;—<i>à la majorité de +deux voix</i>: Point de régence (c'eût été un moyen indirect de continuer +Jacques et le droit divin). Enfin, <i>à la majorité de neuf voix</i>, ils +votèrent la grande hérésie, déjà votée par les Communes, reconnurent +qu'il <i>y avait un contrat primitif entre le prince et le peuple</i>.</p> + +<p>Ce contrat (idéal? historique? il n'importe guère pour la vérité +éternelle) finit l'enchantement. Hallam le dit très-bien:</p> + +<p>«Le meilleur de la constitution de 88, c'est qu'elle rompit la ligne +de succession. Nul remède n'eût été trouvé (les préjugés étant si +forts) contre l'éternelle conspiration du pouvoir.»</p> + +<p>Ajoutons que ce fut le salut de l'Europe. Le grand traître depuis un +siècle était la maison de Stuart qui partout avait fait la victoire +catholique, les succès de l'Autriche d'abord, puis le triomphe de +Louis XIV. Ce tronc fatal, il fut coupé, et avec lui le droit divin, +le dogme de l'hérédité.</p> + +<p>Si la monarchie se refit dans la quasi-hérédité que voulaient les +Anglais, ce fut cependant sur la base posée par Sidney et Jurieu, +l'élection primitive et le contrat social.</p> + +<p>Le ciel ne croula point et le tonnerre n'intervint pas. Il est vrai +que pour rassurer la dévotion politique des Anglais, inquiète de tant +d'audace, on eut soin de <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> faire cette chose nouvelle avec +toute espèce de vieilles formes. On prit les salles antiques et +l'antique cérémonial, toutes les comédies surannées et les mascarades +gothiques. La jeune liberté naquit sous un masque de vieille.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> CHAPITRE XXVIII<br> +<span class="smaller">ESTHER—LE PALATINAT—LES CÉVENNES—APPEL AUX ÉTATS GÉNÉRAUX<br> +1689-1690</span></h2> + +<p>Les Mémoires de Dangeau, qui nous donnent l'intérieur du roi jour par +jour, font sentir qu'il vivait dans une autre planète, à une grande +distance des choses humaines et ne les percevait que par un écho +affaibli. Au jour décisif où Guillaume franchit le Rubicon (je veux +dire le détroit), 1<sup>er</sup> novembre 1688, le roi, à Fontainebleau, +touchait les écrouelles; Jacques, à Whitehall, faisait publiquement +baptiser par le nonce l'enfant qui ne devait pas régner.</p> + +<p>Jacques arriva le 7 janvier 1689, fut noblement accueilli et établi à +Saint-Germain. Sa chute, terrible pour la France, avait pour le roi +l'agrément d'augmenter de beaucoup la splendeur de sa cour et sa +<span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> majesté personnelle. Si cette catastrophe, en réalité, lui +fit perdre le trône du monde, pour l'effet, l'apparence, elle en fit +le roi des rois. Les lords qui suivirent Jacques et la foule +irlandaise qui vint bientôt, plus tard l'électeur mort-né Furstemberg, +avec quelques Hongrois, firent autour de Louis XIV comme une +représentation permanente de l'Europe. Cela n'était pas sans grandeur. +Si quelques courtisans riaient un peu de Jacques, la plupart +compatirent. La cour, sensible pour un roi (au moment qui avait brisé +la famille pour un million d'hommes), pleurait ce père trahi par son +gendre et sa fille.</p> + +<p>On fut trop heureux que le roi tournât aussi vers ces douces émotions. +On eût craint un orage. L'imprévoyance de Louvois, qui faisait de la +France la risée de l'Europe, pouvait assombrir de nuages le soleil de +Versailles. Tout cela fondit doucement dans le délicieux +attendrissement d'<i>Esther</i>, que les demoiselles de Saint-Cyr jouèrent +le 25 janvier. Racine s'y était hasardé à célébrer d'avance la chute +de Louvois dans celle d'Aman, le triomphe d'Esther-Maintenon. La nièce +de celle-ci jouait Esther. Élise était représentée par sa fille de +cœur, le bijou passager de son âme changeante, madame de la +Maisonfort, si charmante et si malheureuse, que se disputèrent Fénelon +et Bossuet. Spectacle délicat, sensuel autant que dévot. Dans l'ardeur +innocente de leurs vives amitiés de filles, se révélait naïvement le +premier éveil des jeunes cœurs. Cent choses fines ou passionnées, +passant par ces bouches si pures, qui ne comprenaient qu'à demi, +gagnaient un prix, un charme inestimable, faisaient <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> sourire, +presque pleurer. Elles chantèrent, pour le roi étranger et ses lords, +les plaintes de l'exil et le chant du retour: «Troupe fugitive, +repassez les monts et les mers!...» Mais quand elles en vinrent à ce +mot émouvant: «Je reverrai ces campagnes si chères! j'irai pleurer au +tombeau de mes pères!» devant les deux rois même, on ne put se tenir +qu'on ne mouillât ses yeux de larmes.</p> + +<p>Les fictions attendrissantes ont cela de fâcheux qu'absorbant ce que +nous avons de bonté disponible, elles nous en laissent fort peu pour +la réalité. Le roi, sensible pour Esther, aussi bien que pour Jacques, +d'autant plus aisément accorda à Louvois les ordres impitoyables qu'il +demandait pour la désolation du Rhin et l'exécution des Cévennes. +C'est par là qu'Aman se soutint, mieux qu'il ne faisait dans la pièce. +Il se retrouva nécessaire pour la guerre et pour la vengeance de la +Majesté outragée par la désobéissance des Hollandais et l'entreprise +de Guillaume. Venger un Dieu! cela est difficile. Il y faudrait des +peines infinies, éternelles, si j'en crois les théologiens. Dès +février, tout nagea dans le sang. Les nouvelles premières de +l'incendie et des massacres arrivèrent dans un carnaval que le roi, +pour braver l'Europe, voulut fastueux, solennel, malgré l'extrême +épuisement.</p> + +<p>Une guerre, avec le trésor vide, une guerre gueuse, trois cent mille +hommes, et pas un sou, ce fut une terrible aggravation aux malheurs +qu'on pouvait attendre. La dragonnade en grand! On mangea partout +l'habitant. On vécut de pillages, de contributions sur les villes. +Pour un jour de retard, brûlées! Des <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> officiers s'illustrèrent +par la férocité. Montclar, Feuquières, Duras, effacent le souvenir des +dévastations de Turenne. La ruine imparfaite du Palatinat en 75, +qu'est-ce auprès de sa destruction radicale en 89? Pour abréger, on +fit sauter des villes avec la poudre. On achevait ensuite, on brûlait +avec soin. On rasait même les villages. On coupait, arrachait, arbres, +vignes, cultures. C'était encore l'hiver sur ce rude Rhin, encore la +neige. Quatre cent mille personnes fuyaient et couchaient en plein +champ. Toutes les routes couvertes de charrettes, de familles éplorées +qui se sauvaient sans savoir où.</p> + +<p>On prétend que le roi crut que c'était assez, et ne voulut pas signer +la ruine de Trèves; qu'indigné, il fut même au moment de frapper +Louvois. Cette tradition ne va guère avec la sanguinaire fureur +(autorisée certainement) que l'on montra dans les Cévennes.</p> + +<p>Pendant l'hiver, sous la protection des neiges, les assemblées du +désert s'étaient multipliées. L'accomplissement visible des prophéties +avait exalté dans ce peuple l'épidémie somnambulique. Nul souci de la +mort. Ils prêchaient devant leurs bourreaux. Un jeune homme voit +pendre son père et sa mère, est fait soldat. À peine au régiment, il +prêche, à la tête des troupes; on ne parvient à le faire taire qu'en +le mettant en morceaux. Au Vélay, deux frères et trois sœurs, +avertis par l'esprit, et certains de mourir, demandent la bénédiction +paternelle, et vont à l'assemblée où ils sont massacrés. L'une d'elles +était enceinte et avait à la main un petit enfant qui voulut aller, +prier, <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> mourir avec sa mère. À minuit, on rapporta les six +cadavres au père, qui bénit Dieu.</p> + +<p>Le 14 février, trois mille personnes, qui revenaient d'une assemblée, +descendant la montagne en longues files, trouvent sur le passage un +capitaine Tirbon, qui menace, injurie la foule. Elle s'irrite. Il fait +tirer. On lui répond par des pierres, des cailloux; il est écrasé. Les +soldats échappés se jettent dans une maison; la foule, qui pouvait les +brûler, leur fait grâce et chante un cantique.</p> + +<p>Le 17 février, Basville, et son beau-frère, le général Broglie, avec +un belliqueux évêque, entraînant de gré ou de force les milices et les +gentilshommes, fondent sur l'assemblée de Privas. Elle se tenait chez +un prophète. Il sort avec Sara, sa fille, à la tête du peuple; ils +repoussent les assaillants à coups de pierres et de pistolets. Il est +tué avec douze hommes, la vaillante Sara blessée, gardée pour le +supplice.</p> + +<p>Le plus grand massacre fut aux hautes cîmes du Meilaret. À l'approche +du colonel Folleville qui y montait, le peuple se donna le baiser de +paix et essaya de se défendre. Il y eut trois cents morts, cinquante +blessés seulement, preuve d'un acharnement féroce. On ramena à +Basville des troupeaux de gens garrottés, de quoi pendre sur les +montagnes.</p> + +<p>Les assemblées sans armes étaient traitées de même. Les seigneurs +catholiques faisaient parfois leur cour en massacrant ce pauvre +peuple. Vers le dimanche des Rameaux, une grande assemblée eut lieu +dans une vallée profonde, sous un château des environs de Castres. +Ils lurent, chantèrent, pleurèrent. Vers minuit, <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> une étoile +filante les rassura, les exalta encore. Une belle fille en blanc, que +nul ne connaissait, prêcha, les exhorta au repentir; elle désignait et +appelait ceux qui avaient reçu de l'argent pour leur conversion; ils +fondaient en larmes et l'assemblée priait pour eux. Cependant +quelqu'un vient: «Vous êtes perdus! voici l'ennemi!»—«Nous ne pouvons +mourir dans un meilleur état,» disent-ils; et ils continuent de +chanter. On leur dit encore qu'un baron ameutait les communes, venait +les égorger. Ils ne bougèrent. D'autre part, sur leur tête sonnait le +beffroi du château; toute la maison sortait en armes et le curé en +tête. On était presque au jour. Des deux parts arrivent deux bandes, +qui tirent au plus épais de la foule. Douze morts du premier coup, +d'innombrables blessés. Deux cordonniers, un menuisier, le suisse du +château, un laquais qui était sous-diacre, s'amusent à achever les +femmes à coups de couteaux, de barres de fer, même à coups de +fourchettes, coupant les doigts pour tirer les bagues, arrachant et +jupes et chemises. Trois curés, un vicaire, deux seigneurs, +assistaient, regardaient. Les deux derniers étaient venus par force, +et avaient tiré en l'air. Ceux du château rentrèrent avec ces nippes +sanglantes, et furent maudits de leurs femmes mêmes. Les morts +restaient aux bêtes. Un juge vit le lendemain ce champ hideux, qui +soulevait le cœur. Il y avait, entre autres, une dame écrasée à +coups de barres, la tête aplatie, le ventre crevé, d'où coulaient les +entrailles. Il lui sembla que le ciel, que le soleil, avaient horreur. +Il ne s'en alla pas qu'il n'eût fait faire un trou <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> et n'eût +caché cet affreux pêle-mêle au fond de la terre. (V. la lettre insérée +dans Jurieu, t. III, 450, avec les noms des morts.)</p> + +<p>Voilà la guerre civile. On commence à y prendre goût, à chercher les +dépouilles. Peu à peu, on tue froidement. On veut le linge non +sanglant. On déshabille avant tout les victimes. Agonie préalable, où +le pauvre corps nu, frissonnant, prosterné, épuise toutes les affres +dans une longue horripilation, sent et ressent vingt fois le coup +mortel.</p> + +<p>En vérité, devant ces faits horribles, ces supplices et ces carnages, +les villes incendiées, des émigrations de peuples entiers, la +polémique eût pu faire trêve. J'admire de quel froid courage Bossuet, +dans ces années lugubres, pousse sa thèse de l'obéissance sans bornes +à l'Église, à la royauté. Son livre des <i>Variations</i> a paru en 88; il +y ajoute en 89 celui des <i>Avertissements</i>. Œuvres superbes +d'outrageuse éloquence et de risée altière. Que n'y répondrait-on, si +l'on pouvait parler du fond des galères, des cachots, des lointaines +plages désertes? La réponse est du moins l'immense lamentation du +Rhin, le râle des mourants des Cévennes.</p> + +<p>Le grand Jurieu (grand par le caractère, la science et la force du +cœur) avait trouvé déjà une seconde vue dans la douleur, la +prophétie puissante dont Guillaume fut armé. Ici l'âcre caustique +appliqué par Bossuet sur une plaie saignante servit encore Jurieu, le +força d'avoir du génie contre cette vaine éloquence. Un vrai génie, +inventif et fécond.</p> + +<p>Regardons-les aux prises.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> Bossuet est faible et il est fort. Il est faible quand il +soutient l'immutabilité de l'Église. Il a beau affirmer que les +premiers chrétiens furent d'aussi grands docteurs que saint Augustin +même, que le progrès des temps n'ajoutait rien à une doctrine née +complète. Il a beau entasser les témoignages des Pères qui, en +changeant toujours, disaient ne pas changer. On lui prouve +invinciblement que l'Église, modifiée de siècle en siècle, comme un +arbre vivant, a poussé de nouveaux rameaux. Rien d'immuable que la +mort. Tout ce qui vit vraiment procède par évolutions successives.</p> + +<p>En revanche, Bossuet est très-fort quand il soutient que le +christianisme défend la résistance, ordonne d'obéir aux puissances +injustes, exige le silence et la résignation,—bref, damne la liberté. +Dire une république chrétienne, c'est dire un triangle carré. Cela est +évident. Et il ne s'agit pas des tendances seulement, mais du fond +même du dogme. <i>Le salut par un seul</i>, c'est le dogme chrétien, et +c'est aussi le dogme monarchique. MM. de Bonald et de Maistre, qui ont +repris la thèse, n'ajoutent pas grand chose aux arguments solides, +irréfutables, de Bossuet.</p> + +<p>Cela avait arrêté Grotius. Il établit le droit de résistance pour +l'homme, <i>mais non pour le chrétien</i>, lié par l'Évangile. Milton ne +reprend pied qu'en laissant l'Évangile et s'appuyant sur l'Ancien +Testament. Il en est de même de Sidney, dans son livre si fort, si +net, mais très-biblique encore. Milton, Sidney sont des Anglais; la +liberté de Milton ne s'appuierait que sur une Chambre des lords non +héréditaire, et la liberté <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> de Sidney sur la monarchie mixte +et tempérée des trois pouvoirs.</p> + +<p>Sidney, du reste, n'était pas imprimé. Locke n'avait pas écrit. +Jurieu, en 1689, est seul contre Bossuet. Seul, nullement appuyé des +siens. Bien plus, désavoué de Genève, de l'école d'obéissance. Bien +plus, moqué de Bayle, des indifférents, des sceptiques. Le doux +Saurin, le pacifique Basnage feront bien plus; ils agiront pour +supprimer les résistances, et rendront à Louis XIV l'essentiel service +d'énerver l'élan des Cévennes.</p> + +<p>Jurieu, sans se troubler, dit à Bossuet que si l'exemple des premiers +chrétiens implique la non-résistance sans exception, il prouve trop. +Eux-mêmes ne purent être fidèles au principe de tout souffrir. S'ils +l'eussent appliqué à la lettre, ils n'eussent pas résisté aux voleurs, +qui sont aussi une puissance. Ils n'eussent point conservé de bien, et +il n'y eût pas eu de propriété chez les nations chrétiennes. De là, il +pousse Bossuet l'épée aux reins, ne le laisse plus respirer. Il lui +prouve que tout devoir implique un droit, que l'inférieur a droit, que +même notre droit sur l'animal n'est pas sans bornes, ni notre droit +sur nos enfants, que même le pouvoir <i>absolu</i> (qui parfois sort des +circonstances) n'est nullement <i>sans bornes</i>. La conquête ne fait pas +droit. Le peuple ne peut qu'<i>engager</i> la souveraineté, mais elle lui +retourne toujours. Il fait les rois, et, comme source du droit, il +leur est supérieur. Mais il ne peut leur donner le droit de le +détruire, puisqu'il n'a pas ce droit lui-même.</p> + +<p>La stérilité de Bossuet est ici curieuse. Les vieilleries <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> de +la <i>paternité royale</i> et de l'<i>État famille</i>, les sophismes usés de +Hobbes, voilà tout son soutien. Il a recours aux plus pauvres moyens. +Il croit l'embarrasser en lui demandant <i>où et quand</i> le contrat s'est +fait entre le prince et le peuple. Belle demande! C'est à peu près +celle d'un élève en géométrie qui ne voudrait admettre les propriétés +du triangle <i>qu'autant qu'il aurait vu des corps</i> triangulaires. Que +de tels corps existent ou n'existent pas, cela ne fait rien à +l'affaire. Le triangle n'en subsiste pas moins d'une vérité éternelle. +En justice, c'est comme en justesse; les rapports légitimes ne +tiennent nullement à tel fait matériel, moins encore à la durée, à +l'antiquité de ce fait.</p> + +<p>Si les Anglais ont dit très-justement: <i>Notre glorieuse Constitution</i>, +ce n'est pas parce qu'ils retrouvèrent un parchemin troué dans le +tombeau des rois normands, c'est parce que, pour la première fois, fut +posée simplement, hors du nuage théologique, la pure lumière du droit +invariable qui toujours avait existé.</p> + +<p>Voilà les deux athlètes. Bossuet, transpercé par Jurieu, par le bon +sens et l'idée pure du droit, veut lui jeter le lacet de l'histoire, +l'embarrasser par le passé, le lier d'un câble sacré. Mais le câble +rompt comme un fil. On ne lie pas le Droit; il est la liberté, il est +le libre souverain des mortels et des immortels. Les religions ne sont +religions qu'autant qu'elles entrent dans le droit.</p> + +<p>C'est avec une audace, mais avec une autorité extraordinaire et +décisive que Jurieu proclame ceci: Dieu même a fait pacte avec +l'homme; il n'use point du pouvoir sans bornes. Il veut régner selon +le droit. <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> Nous devons dire que si, par impossible, Dieu +pouvait cesser d'être juste, ruiner sans cause des sociétés +innocentes, il n'aurait plus autorité sur elles. Si Dieu damnait un +juste, il ne serait plus Dieu. Quelle chose monstrueuse est-ce donc +d'attribuer à des hommes une puissance que le roi des rois ne +s'attribue pas à lui-même? (<i>Lettres</i>, III, 377.)</p> + +<p>Telle est la base commune de toutes les libertés, religieuse, sociale, +économique et politique, de celles du foyer et de la conscience. La +liberté politique est logiquement la première, parce qu'elle enveloppe +et protége les autres. L'État libre garde seul le foyer, la foi, la +pensée. À tort, la pensée solitaire, dans son orgueil stoïque, +croirait se sauver seule: on ne peut se sauver qu'ensemble. À tort la +foi et la famille, s'enveloppant de leur innocence, croiraient +subsister seules. Regardez la Révocation; voyez nos protestants, +humbles royalistes et martyrs, que devinrent-ils au martyre de leurs +femmes et de leurs enfants? La plupart succombèrent et ne purent +conserver la foi.</p> + +<p>Donc, rien de plus légitime, de plus juste devant Dieu que l'évolution +protestante de 1688, où la religion s'engendra sa gardienne, sa +Minerve armée qui la couvre de la lance et du bouclier, la sainte +Liberté politique en sa déclaration des droits.</p> + +<p>L'écho des deux rivages est admirable ici. Aux pleurs de la Révocation +a répondu la Révolution d'Angleterre. À cette Révolution répond du +continent le livre de Jurieu: <i>Les Soupirs de la France esclave</i>, qui +paraît coup sur coup, par feuilles détachées, d'août 1689 à juillet +1690.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> Livre tout politique. C'est l'évolution de Jurieu; le +théologien devient publiciste. Il parle au nom des catholiques, pour +eux, pour tous, pour sa pauvre patrie. Il y montre, de classe en +classe, la terrible asphyxie où est tombée la France, et combien les +classes même oppressives y sont opprimées. Il y invoque les États +généraux.</p> + +<p>Livre chaleureux et sincère, très-noble par sa modération, par +l'omission volontaire de certaines choses. Pas un mot sur les mœurs +du roi. Devant les vices monarchiques, son austérité baisse les yeux. +À tort, pourtant, à tort. Ces vices firent le destin du monde.</p> + +<p>Que de choses aussi il ignore. Que de <i>soupirs</i> étouffés, contenus, +eussent pu ajouter à ce livre! S'il eût vécu en France, il aurait vu +mille détails douloureux dans l'écrasement des catholiques. Un surtout +est frappant et trop peu remarqué, la manière outrageuse dont on +traitait Paris, ses vieilles gaietés innocentes assommées à coups de +bâton. Pour un mot de plaisanterie sur l'aqueduc de Maintenon, les +bourgeois enlevés, et forcés de <i>gâcher</i> pour les maçons, de porter la +hotte et de faire le mortier.</p> + +<p>Partout où brille encore une faible étincelle vitale, à l'instant +étouffée! Le Jansénisme, pour avoir persécuté les protestants, n'en +est pas moins persécuté. Les velléités de libre pensée qui surgissent +de l'Oratoire, sont rudement réprimées. Son grand penseur Malebranche +est âprement censuré par Bossuet. Son grand critique, Richard Simon, +savant dans la langue hébraïque, a le tort de deviner par quels +accroissements a végété l'arbre mystérieux de la Bible, d'en donner +<span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> la physiologie. Bossuet l'accable de sa fière ignorance. +Menacé, mordu, poursuivi, il désespère et meurt, brûle ses manuscrits +dont on eût abusé.</p> + +<p>À ce moment où la langue française s'étend et pénètre partout, elle +est persécutée en France. L'Académie française la met sous clef et +prétend la tenir étouffée, étranglée, dans son petit lexique du +langage poli. Son directeur, Charpentier, immortel par le ridicule et +la boursouflure des inscriptions, avec le concours de Bossuet, arrête +l'entreprise séditieuse de donner à la nation sa langue complète dans +un dictionnaire encyclopédique. Le très-savant, très-spirituel +Furetière, qui a fait ce travail immense, meurt à la peine (1688). Son +livre, qui paraît après sa mort et en Hollande, est à l'instant volé +par les Jésuites, qui lui prennent tout, jusqu'à ses fautes, et ne +suppriment que son nom. Siècle d'or pour les gens de lettres. Décimés +par Boileau, asservis par Colbert et (pour coup mortel) <i>protégés</i>, +ils finissent en deux académies. L'âge vert et fort du grand Corneille +enfanta celui-ci, qui n'enfantera rien. Vers la fin du siècle, il +tarit, attaqué du mal qui achève les vieillards, étisie et +consomption.</p> + +<p>Qu'il faudrait ajouter encore au livre des <i>Soupirs</i>, si l'on parlait +encore des autres classes, des parlementaires, par exemple. +Existent-ils encore? Reconnaîtrai-je nos magistrats austères, ou même +au moins nos frondeurs intrépides, dans ces imitateurs ridicules des +nobles, ces danseurs, ces joueurs, qui le matin arrivent au Palais +sans avoir le temps de changer l'habit de bal, cachant Arlequin sous +l'hermine? La justice est évanouie!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> Où aura-t-il écho, ce livre des <i>Soupirs</i>, dans la servitude +envieillie?</p> + +<p>Cependant, l'excès des misères donnait certainement une prise. Les +expédients extraordinaires dont vécut Pontchartrain, l'un des +successeurs de Colbert, les municipalités vendues, les maires +héréditaires, la banqueroute des monnaies par refonte (<i>lisez</i> +filoutage), l'essor rendu aux gens d'affaires, à l'armée des vautours, +voilà qui pouvait bien ouvrir les oreilles du peuple aux appels de la +liberté.</p> + +<p>À ce début de guerre immense, et dans ce dénûment, le roi jette des +millions à Marly, en donne deux de dot à sa bâtarde. Il envoie sa +vaisselle d'argent à la Monnaie, et il achète des diamants. Il en fait +des loteries aux dames de la cour. L'intérieur même, madame de +Maintenon, les honnêtes et faibles Beauvilliers et Chevreuse, leur +ami, le nouveau précepteur Fénelon, sont effrayés de sa folie.</p> + +<p>La corde allait casser, ce semble, si, de gré ou de force, on ne +revenait au bon sens.</p> + +<p>Le candide Vauban, bon cœur, vrai patriote, qui (hors son positif +terrible dans l'art de tuer) était fort romanesque, osa espérer +tellement de la magnanimité du roi qu'il rétractât tout ce qu'il avait +fait depuis cinq ans, fît rentrer les protestants, leur rebâtît leurs +temples, consacrât la liberté religieuse. Vain projet, où la petite +cour dévote des honnêtes gens dont j'ai parlé se garda bien de +l'appuyer. Même la fameuse lettre que Fénelon écrivit plus tard sur la +misère du peuple, ne dit pas un mot pour les protestants.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> Tout ce qu'on fit, ce fut de dire qu'on pourrait rendre les +biens des fugitifs aux héritiers. Mais les financiers qui les tiennent +sont trop dévots pour les rendre, sinon aux gens bien convertis, et se +constituent juges de leur sincérité. La maltôte devient inquisition. +C'est à ses bureaux qu'on produit des billets de confession, la preuve +«qu'on fait son devoir de la religion catholique.»</p> + +<p>Nul espoir de secours sans une révolution complète. Les revers les +plus grands, dix batailles perdues n'eussent rien fait sur ce froid +orgueil, sur un si long, si profond endurcissement. Il eût fallu +l'abandon général, le délaissement où se trouva Jacques en Angleterre, +un refus des armées de marcher (pieds nus et sans pain) dans une folle +guerre où la France combattait pour sa propre destruction, se +rencontrait elle-même, se massacrait dans les avant-gardes ennemies. +Nos réfugiés étaient toujours en tête; perte ou victoire, n'importe, +c'était toujours aux dépens de la France.</p> + +<p>Si l'émigration protestante ne s'était dispersée, elle avait un +modèle. La petite tribu des Vaudois osa rentrer chez elle à main armée +(août 89), se rétablit dans ses rochers, s'y maintint invincible, +malgré les efforts de deux monarchies. L'histoire de ce fait +incroyable est: <i>La glorieuse rentrée, par M. Arnaud, colonel et +pasteur des Vallées.</i> Ils étaient mille. Leur mort semblait certaine. +Mais les nôtres rougirent de les voir partir seuls. Ils firent en leur +faveur une audacieuse diversion. Deux officiers (roturiers, à coup +sûr, ils s'appelaient Bourgeois et Couteau) se chargèrent, avec une +<span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> poignée de volontaires, de contenir Catinat et une armée de +vingt mille hommes. Ils y périrent, mais les Vaudois passèrent.</p> + +<p>Pourquoi les nôtres n'en firent-ils pas autant chez nous? Pourquoi ne +rentrèrent-ils pas au nom de la France sous le drapeau des États +généraux? La chose n'était pas impossible. Ils y pensaient en Suisse, +ils y pensaient dans les Cévennes. On se rappelle ce Vivens, un +cardeur de laine d'Anduze, petit boiteux très-jeune, mais une âme de +fer et de feu. Cruellement trompé par Basville qui avait cru le perdre +avec son peuple, il se jugea délié du serment, revint fièrement en +France. Replacé dans son droit d'homme et sa royauté de nature, il +déclara, lui Vivens, la guerre à Louis XIV. Contre Saül il se sentit +David, proclama sa justice, ses justes représailles, et dit qu'il +pendrait les bourreaux. Vivens, avec un vrai génie, pensait que dix +mille hommes aux Cévennes seraient invincibles, et il appelait à lui +la masse des réfugiés. Elle versait son sang partout, pour tous, +excepté pour la France. Elle aidait à la délivrance de l'Angleterre, +des Alpes; pourquoi pas à la sienne? à celle de sa propre patrie?</p> + +<p>Les envoyés de Vivens furent saisis. Ce vaillant juge d'Israël périt +dans une obscure rencontre. Son plan était fort raisonnable. Cependant +nos fiers gentilshommes se seraient-ils rendus à l'appel du cardeur de +laine? Ils songeaient à rentrer, mais par le Dauphiné.</p> + +<p>Ils envoyèrent le plan de leur expédition à Londres, pour être mis +sous les yeux de Schomberg.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> La vraie difficulté du moment était celle-ci. Nos réfugiés +semblaient devoir, avant tout, affermir Guillaume qui, solide une +fois, leur donnerait l'appui de l'Angleterre. D'autre part, si leur +rentrée en France ne s'exécutait en 89, tout au plus en 90, il était à +craindre qu'elle ne se fît jamais, qu'établis peu à peu en divers +États de l'Europe, divisés pour toujours, ils ne pussent plus agir +d'ensemble.</p> + +<p>Tous voulaient revenir. M. Weiss établit parfaitement que, bien loin +de haïr la France, ils s'obstinaient à y rentrer, et ils le voulurent +pendant vingt-sept ans! Comment y réussir?</p> + +<p>La plupart s'arrêtèrent à l'idée de mériter ce retour par +l'affermissement de Guillaume, qui ensuite le leur obtiendrait. C'est +la France qu'ils cherchaient en s'en allant combattre dans les marais +d'Irlande. Pour elle, à la bataille décisive de la Boyne, à travers la +rivière, et contre une armée supérieure, ils firent cette première +charge qui refoula l'ennemi. Mais Schomberg et son fils furent tués. +Véritable malheur. C'était le seul homme de haute autorité militaire +et morale qui aurait pu les réunir, les ramener d'ensemble, organiser +dans le midi la légitime guerre des résistances nationales.</p> + +<p>La défaite définitive de Jacques, sa fuite misérable à la Boyne, la +capacité, le courage que Guillaume y avait montrés, le rendaient +inébranlable sur le trône. La ligue d'Augsbourg armait lentement, mais +en revanche l'Angleterre confiante votait à son roi des subsides +énormes de guerre (par an cent millions, cent vingt-cinq millions, +sommes inouïes alors). Le <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> contraste était grand avec +l'indigence de Louis XIV. Guillaume se trouvait le roi le plus riche +de l'Europe. Ces ressources immenses ne furent pas employées avec +génie.</p> + +<p>On vit, en cette affaire, que le génie est surtout dans le cœur.</p> + +<p>Ce politique, de cœur haineux, ingrat, étendait à la France la +haine qu'il avait pour Louis XIV. C'est la destruction de la France +qu'il eût voulue, et non pas son salut. Toute sa vie, il avait +sourdement combattu la liberté en Hollande: il n'avait garde de la +vouloir chez nous. Appelé en Angleterre par quelques lords, préférant +en secret les tories, ses ennemis, aux whigs qui l'avaient fait, +libéral en religion par son indifférence, il eût été despote en +politique, s'il avait pu. Au fond, il sympathisait fort peu avec nos +calvinistes, dont Rohan avait dit: «Ils sont républicains.» Il sut se +servir d'eux, mais il trouvait en eux une déplaisante ressemblance +avec les puritains anglais.</p> + +<p>Ceux-ci, dans leurs plus fameux chefs, comme le chaudronnier Banyan, +touchent nos prophètes des Cévennes. Guillaume ne craignit rien tant +que ces enthousiastes. Il fut constamment poursuivi d'un mauvais rêve, +de l'idée d'un parti républicain, qui, dit Macaulay, n'existait plus +en Angleterre. Cette crainte, la vive antipathie de la majorité pour +le puritanisme, contribua plus qu'aucune chose à rendre très-timide la +constitution de 88, à resserrer la belle Déclaration des droits, à +affermir les pesantes aristocraties locales.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> Un Anglais, M. Wall, nullement exagéré, un froid et ferme +esprit, dans une très-belle lettre à Milton, dit que les révolutions +anglaises n'atteignent pas les masses. Elles ne les affranchissent +pas, dit-il, du vasselage normand des vieilles lois. Votre <i>Habeas +corpus</i> garde mon corps d'être en prison. Mais s'il est prisonnier de +la misère et de la faim, serf de la volonté du riche? Le cinquième de +la nation était à la mendicité en 1685. Sa grande liberté fut l'exil. +Jean <i>sans terre</i> se jette à la mer, devient le pauvre Robinson qui +leur a fait l'empire du monde.</p> + +<p>Une telle société, foncièrement aristocratique, n'avait pas grande +sympathie pour la démocratie calviniste.</p> + +<p>À l'arrivée des nôtres, les Anglais furent très-généreux; ils +souscrivirent pour des sommes étonnantes. Quatre-vingt mille Français +à Londres, bien accueillis, trouvèrent à travailler. Mais quand nos +officiers, quand nos régiments protestants eurent amené Guillaume, +versé leur sang à la Boyne et partout, la sympathie n'augmenta pas.</p> + +<p>Cet élément ardent de vie et trempé au feu du martyre, il eût fallu, +dans l'intérêt commun des deux pays, le concentrer, l'unir en un +foyer, le fortifier des fugitifs de Suisse, d'Allemagne, de Hollande, +les porter d'ensemble aux Cévennes, où la vraie France les eût joints +pour convoquer en Languedoc les États généraux.</p> + +<p>Il eût fallu aussi que les ministres laissassent là leur funeste +moutonnerie chrétienne, la recommandation de se laisser égorger, ne +secondassent plus les <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> bourreaux; qu'au contraire, ils +rappelassent tous nos protestants dispersés à la délivrance de la +patrie.</p> + +<p>Eût-on réussi! Je ne sais. Mais l'initiative de la chose eût été de +gloire immortelle pour l'Angleterre. Cette grande sœur, émancipée, +aurait dû entreprendre quelque chose pour la France. On aida ceux de +Quiberon à nous rapporter l'esclavage. Que n'aida-t-on, cent ans plus +tôt, ceux de la Boyne et des Cévennes dans l'appel à la liberté?</p> + +<p>Hélas! la France des Cévennes, héroïque, mais si ignorante, sauvage, +insensée de misères, les sages en eurent horreur et détournèrent les +yeux. Elle n'eût pas été cela, si elle eût été appuyée de l'élément +sain, calme et fort, des réfugiés, qui eût aidé ce fanatisme aveugle à +se transformer et devenir patriotisme. Elle fut effroyable. Mais votre +abandon la fit telle.</p> + +<p>En attendant, voilà que, pendant dix ans (jusqu'à Ryswick), dans une +guerre maladroite où les alliés se font battre par le vieux éreinté, +on disperse, on prodigue sur tous les champs de bataille nos réfugiés. +Toujours à l'avant-garde, toujours cruellement décimés dans la fureur +des premiers coups. C'est sur eux que s'essaye la nouvelle arme, la +baïonnette meurtrière.</p> + +<p>On les use en détail. On emploie leur persévérance à résister de poste +en poste contre les grandes armées de Louis XIV. Jamais ils ne +reculent. À la Marsaille, massacrés; à Neerwinde, taillés en pièces. +Les blessés bien soignés; le roi les réserve aux galères.</p> + +<p>Ceux qui survivent imaginent, à Ryswick, que l'on <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> va +stipuler pour eux, que Guillaume, exigeant du roi humilié qu'il le +reconnaisse, obtiendra bien encore le retour du pauvre petit reste de +tant de gens tués pour lui.</p> + +<p>Ils sont sacrifiés, mais ne renoncent pas. Ils gardent jusqu'à la paix +d'Utrecht (dix-sept années de plus) leur espoir invincible, leur +indomptable amour pour cette France cruelle, adorée.</p> + +<p>Personne, au fait, n'avait envie de renvoyer ces colonies utiles. Ils +avaient fait un jardin des sables de la Prusse et de Holstein, porté +la culture en Islande, donné à la rude Suisse les légumes et la vigne, +l'horlogerie, enseigné à l'Europe les assolements, le mystère de +fécondité. Aux bords de la Baltique, on les croyait sorciers, leur +voyant pratiquer l'art innocent de doubler, panacher les fleurs. Par +Lyonnet et Bonnet, ils continuaient Swammerdam, ouvraient le sein de +la nature. Par Jurieu, Saurin, ils préparaient Rousseau. Leur Papin +porte à l'Angleterre le secret qui, plus tard, donnera à quinze +millions d'hommes le bras de cinq cents millions (donc la richesse et +Waterloo).</p> + +<p>On ne les lâcha pas, et l'on se garda bien de leur rouvrir les voies +vers la patrie.</p> + +<p>De l'Angleterre un peuple était sorti en une fois, la grande tribu des +puritains qui a fait l'empire d'Amérique.</p> + +<p>De la France sortit une France dispersée, une rosée vivante sur +l'Europe énervée. Toute la terre parla notre langue. L'universel +triomphe de cette langue de lumière, commencé par l'admiration, +s'acheva par la <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> plainte de la liberté exilée. Aux <i>arbres de +la Révocation</i>, que les nôtres plantèrent et qu'ils visitaient chaque +année, tous les enfants entendaient le français. Tous comprirent et +pleurèrent. Ils ne l'ont jamais oublié.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS</h2> + +<h3>NOTE I.—LA COUR, MADAME. 1661-1670.</h3> + +<p>Madame Henriette, pensant vivre peu, voulut que son amie, madame la +Fayette, écrivît son histoire sous ses yeux, et (chose singulière qui +témoigne d'une grande supériorité d'esprit) qu'elle écrivît au vrai et +au complet, sans passer rien, ni supprimer ses fautes. Elle croyait +avec raison que cette franchise lui ferait obtenir des circonstances +atténuantes au jugement de la postérité. Cette dame, la plus fine +plume du temps, a tout conté réellement, mais avec une extrême +délicatesse. Tout y est, rien pour l'œil grossier. Quand on lit et +relit, on voit reparaître à la longue maints caractères, invisibles +d'abord, et qui reviennent peu à peu comme ce qu'on écrit avec l'encre +de sympathie. Il faut aider ses yeux d'un bon verre un peu +grossissant. Ce verre, je le prends dans Cosnac, ou chez la grande +Mademoiselle, dans Molière et ses biographes, etc. Voici les +résultats, plus nettement que dans mon récit:</p> + +<p>1<sup>o</sup> <i>Madame n'avait point de confesseur</i> (Montpensier, année 1670). +Pour que le peuple ne médit pas de son indifférence, elle avait soin +d'avoir un capucin «bon à mettre dans son carrosse» et dont la belle +barbe lui faisait honneur devant les bonnes gens. Du reste, ce n'était +pas un esprit fort. Elle était aussi peu amoureuse que dévote. Elle +n'aimait que ses frères, et c'est pour eux qu'elle s'immola, rechercha +la faveur du roi. Le roi, à chaque enfant qu'elle eut, témoignait une +vive joie (Motteville), et Monsieur <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> de l'indifférence ou de +la tristesse (Cosnac).—2<sup>o</sup> La Vallière, fort simple d'esprit, née +pour l'amour et la dévotion, fut jetée sur la route de Madame par les +jeunes amis du roi (Roquelaure, Saint-Aignan, Vardes, la Feuillade, +etc.) lorsque la première grossesse de Madame la mettant au comble de +la faveur fit croire que l'influence passerait à la cour de Madame et +Monsieur, c'est-à-dire aux Grammont, Guiche, Marillac, etc. Madame, +alors si jeune, était déjà consultée par les deux rois sur les plus +hautes affaires. (Exemple: le roi ira-t-il arrêter Fouquet à Nantes? +Le roi d'Angleterre vendra-t-il Dunkerque? etc.) La reine mère et les +dévots, après avoir essayé de détacher le roi de la Vallière, +comprirent qu'il ne la quitterait que pour retourner à Madame, ne +luttèrent plus avec les jeunes courtisans et subirent la Vallière, peu +dangereuse et incapable de prendre influence. Nous devons à madame de +Motteville cette précieuse lumière qui éclaire toute l'époque. Quelle +que soit sa faiblesse pour sa maîtresse Anne d'Autriche, elle devient +hardie à la fin. Le roi, quoique mécontent des coquetteries de Madame, +se rapproche d'elle en 63, et elle devient enceinte le 16 octobre. À +ce moment, la ligue agissait vivement. Les marquis rendaient aux +dévots le service d'attaquer la pièce de l'<i>École des femmes</i>; les +marquis la disaient de mauvais ton, et les dévots impie. Le roi voulut +que Molière répondît et qu'il éreintât les marquis.</p> + +<p>En réalité, la cause de Madame et de Molière semblait être la même. +Molière-Arnolphe ne pouvait-il pas être le père d'Agnès, comme le roi +amoureux de sa sœur (belle-sœur, c'est la même chose au point de +vue canonique)? Le mariage de Molière restera toujours une question +obscure. Ce qui est sûr, c'est qu'il se lia avec la mère de sa femme +et l'admit dans sa troupe en 1648, l'année où sa femme naquit. De quel +père? c'est ce que probablement ni Molière, ni la comédienne ne surent +jamais au juste. Dans le pêle-mêle de la vie des coulisses, on pouvait +s'y tromper. C'étaient les mœurs du temps, et même chez les plus +grands seigneurs que les rapports du sang n'arrêtaient guère (j'en +citerais de nombreux exemples). La Fontaine en plaisante dans ses +contes. M. Beffara n'a pu trouver l'acte de naissance de madame +Molière. L'acte de mariage qu'il a trouvé peut avoir été arrangé de +complaisance, comme le pense M. Fortia d'Urban (brochure de 1824). +Insoluble problème. Quoi qu'il en soit, Molière n'en est pas moins +Molière, et Tartufe restera Tartufe.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> Les dates nous servent bien ici. Nous leur devons ce coup de +lumière électrique qui éclaire, de part en part, <i>le D. Juan quinze +jours avant l'arrestation de Vardes</i>, et la révolution de cour qui +chassa les marquis. Autre lumière chronologique: Madame, sauf son +premier enfant, devient toujours enceinte en automne (octobre ou +novembre) dans les grandes fêtes de cour. Au contraire, la Vallière, +en mars ou avril, aux environs de Pâques, dans les combats que se +livraient l'amour et la dévotion. Ce qui fut le plus fatal à Madame, +ce fut le coup d'octobre 1664. Elle était alors au mieux avec le roi, +et se remettait lentement à Vincennes d'une couche (du 24 juillet). +Mais le triomphe de la Vallière présentée par le roi à la reine mère +(5 octobre) semblait la menacer. Le roi, revenu près d'elle à +Vincennes le 6, devait la quitter le 10, pour aller à Versailles +(Motteville). Ses ennemis travaillaient contre elle. Elle reçut les +adieux du roi le 9, et elle resta enceinte de ce jour. Meurtrière +imprudence. De là, une santé ruinée, une beauté éclipsée. Quoiqu'elle +ait eu encore une grossesse, ce ne fut plus qu'une femme politique.</p> + +<p>Sa fin est triste. Sa confiance était dans un prêtre violent, +intrigant, dangereux, Cosnac, l'évêque de Valence, qui, s'il eût pu, +aurait noyé l'Angleterre dans le sang. Elle flottait misérablement et +donna à son frère un très-mauvais conseil. Nul principe. On lui avait +inculqué «que tout devoir était une bassesse.» Corrompue d'enfance, +fatalement, presque innocemment, elle eut en elle toutes les misères +morales de deux grandes monarchies. Et avec cela, trois hommes +plaident pour elle dans l'avenir et voudraient désarmer l'histoire: +Molière, qui fut très-ému d'elle à son moment sublime, qui, sans elle, +n'eût risqué Tartufe;—Racine, qui l'a mise partout, dans Andromaque, +Monime et Bérénice, dont la douce lueur semble un rayon de +Madame;—enfin Bossuet, qui reçut son anneau et l'inspiration la plus +vraie qu'il ait eue. Ils la suivent, ils la défendent et lui restent +fidèles, comme les amants de son esprit.</p> + +<h3>NOTE II—POLITIQUE</h3> + +<p>La lumineuse histoire de mon savant ami M. Henri Martin, l'un des +grands travaux de ce siècle, les belles publications de M. Mignet, si +justement admirées de l'Europe, l'excellent livre <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> de M. +Chéruel sur l'Administration et plusieurs autres ouvrages estimables +ont éclairci sous plusieurs rapports la politique de ce règne, les +grandes vues de Colbert, la dextérité de Lyonne, etc. Je crois, +pourtant, que ces écrivains auraient modifié, complété leurs tableaux, +s'ils avaient tenu compte de tant d'actes qui font juger Louis XIV +plus sévèrement. Pour l'administration il ne faut pas voir seulement +ce que Colbert voulut, mais <i>ce qui se fit réellement</i>, ne pas donner +seulement les mesures générales, mais <i>les innombrables mesures +exceptionnelles</i> qui les rendaient vaines, et surtout avouer que la +plupart des grands établissements de Colbert <i>ne durèrent pas</i>, +croulèrent avant sa mort. La <i>Correspondance administrative</i> (éditée +par M. Depping) dément à chaque instant les ordonnances. Nulle part, +selon moi, Colbert n'est mieux jugé que dans le livre de M. Clément. +Quant à la diplomatie, on a été certainement trop indulgent pour une +politique (si différente de celle d'Henri IV et de Richelieu), qui +étourdiment défie et provoque toute l'Europe à la fois. Nulle +acquisition partielle de territoire n'équivaut à cette haine +universelle du monde, qui réellement fit périr la France, autant que +peuvent périr les nations. Cette haine n'est pas apaisée. On la +retrouve brûlante, et, il faut le dire, souvent juste, dans le savant +ouvrage d'Altmeyer (<i>Louis XIV et le Démembrement de la Belgique</i>, +Bruxelles, 1850). On ne peut que respecter, même dans ses excès, cette +indignation d'honnête homme.—La politique générale de ce temps reçoit +une vive lumière de l'<i>Histoire secrète du cabinet autrichien</i>, par M. +Alfred Michiels (1859). Je l'avais citée inexactement dans ma +<i>Fronde</i>, ne la connaissant encore que par des articles de journaux et +quelques faits (de 1624) qu'il doit à Hormayr. Il part de la guerre de +Trente ans et va jusqu'à nos jours. C'est un travail immense et de +premier mérite. Nulle part le système de la politique jésuitique n'a +été plus savamment exposé et mieux interprété. Il a été déjà traduit +en allemand, en hollandais, et le sera en toute langue.</p> + +<p>Les satires les plus violentes contre Louis XIV en disent moins sur la +prodigieuse infatuation où il parvint que le livre grotesque de +Pélisson, intitulé: <i>Mémoires de Louis XIV.</i> Le roi certainement en +endura la lecture. Une partie même du manuscrit semble écrite <i>de sa +main</i>. Mais on sait que <i>sa main</i>, c'était le bonhomme Rose, son +faussaire patenté, dont l'écriture ne peut se distinguer de celle du +roi. L'abbé le Gendre, très-instruit des <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> choses du temps et +confident d'Harlay de Champvallon, affirme que Louis XIV «<i>savait à +peine lire et écrire</i>» (<i>Mag. de librairie</i>, 1859, V, 102). La ferme +foi qu'il avait cependant que les rois sont éclairés d'en haut le fit +trancher intrépidement dans les grandes choses,—de l'intérieur contre +Colbert,—et de la guerre contre Condé. Il ne regretta ni Colbert ni +Turenne, croyant sérieusement les remplacer de sa personne. Il n'en +était pas à savoir les choses élémentaires. De là cette étonnante +sécurité.—Dans un livre populaire, très-piquant et très-véridique, +qui, grâce à Dieu, ira partout et restera, M. Pelletan a marqué +parfaitement cette action personnelle du roi qui fut immense. Mais, +dans un cadre resserré, il n'a pu donner les coulisses, les luttes et +les traités des deux influences qui se disputaient cet homme superbe; +je parle des prêtres et des maîtresses.—On a dit à tort que les +femmes influèrent peu sur les affaires. Les maîtresses du roi et des +ministres eurent plus d'une fois une influence désastreuse. C'est pour +madame de Rochefort que Louvois donna à son mari l'avant-garde qui fit +manquer la campagne de Hollande en 1672. C'est pour madame de +Montespan que le roi nomma maréchal et vice-roi de Sicile son frère +Vivonne, le <i>Gros Crevé</i>, qui perdit tout. C'est sur l'avis de madame +de Maintenon que le roi, en 1686, ajourna la guerre du Rhin, qui, si +elle eût été engagée, eût certainement empêché Guillaume de passer en +Angleterre, eût sauvé Jacques II, etc., etc.—La critique n'a pas +commencé sur ce règne. Mille erreurs se répètent. La plus grave, c'est +de lui prêter des tendances populaires qu'il n'eut jamais. Le roi +n'aima jamais que la noblesse, quoi qu'en dise Saint-Simon. L'enquête +de Colbert sur les nobles n'est qu'une affaire fiscale; on vendit deux +fois la noblesse. La faveur de Molière, le second mariage, n'ont rien +du tout de démocratique. On se trompe fort aussi en étendant au delà +de 1666 <i>les belles années</i> de ce règne. Voir Bonnemère, <i>Histoire des +paysans</i>.—Dès 1672, l'armée n'est plus nourrie. Sous Colbert, en +1672, 1675, les routes sont couvertes de bandits, c'est-à-dire de +soldats du roi mourant de faim. Les voyageurs ne partent qu'en +préparant de l'argent pour ces voleurs. <i>Archives de France.</i> +<i>Extraits des cartons du Vatican, Lettres de particuliers</i>, L, 387.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> NOTE III.—JANSÉNISME.—COUVENTS.—HISTOIRE DE LA RELIGIEUSE +DE LOUVIERS.</h3> + +<p>On nous a tellement ennuyés, tannés de jansénisme dans les derniers +temps, que j'ai pris le parti de n'en pas dire un mot. Cette question +fort secondaire d'une petite secte catholique, à force d'être +exagérée, étendue, épaissie, est devenue comme un mur pour empêcher de +voir la grande affaire du temps, l'énorme révolution qui tua la +France. Qu'on me laisse donc tranquille sur le jansénisme, et qu'on le +cherche dans le très-charmant livre de Sainte-Beuve, exquis et +pénétrant, à mon sens, le travail le plus délicat de l'époque. Au +commencement de son troisième volume, il juge son sujet avec une rare +indépendance d'esprit. Il pense que Jansénius, Saint-Cyran et Pascal, +les trois grands hommes du parti, ne l'auraient pas laissé étouffer, +et <i>auraient soutenu</i> la Grâce (le christianisme même) <i>contre le +Saint-siége</i>. Pascal dit: «Après que Rome a parlé et condamné la +vérité, il faut crier d'autant plus haut. Le Port-Royal craint, et +c'est une mauvaise politique.» Ceux qui suivirent, Arnauld en tête, +dit très-bien Sainte-Beuve, «furent inconséquents et associèrent, +moyennant l'appareil logique, toutes sortes de contradictions.» De là +leur impuissance et leur stérilité réelle. La paix fourrée de 1668 que +leur fit faire madame de Longueville n'aboutit qu'à faire de ce fier +parti, du vieux lion rugissant Arnauld, une meute de dupes lancée (au +profit des Jésuites) contre les protestants persécutés. Sainte-Beuve +marque encore ici, avec une remarquable impartialité, la supériorité +de Claude, Jurieu, etc., sur Nicole, dans cette polémique.—Avec tout +cela, ce beau livre, minutieusement vrai, laisse pourtant une +impression fausse, comme tout ce qu'on a écrit de nos jours sur le +jansénisme. Il nous occupe tant d'une exception, qu'on prend le change +sur les mœurs générales. Il n'y avait pas un couvent en France +comme Port-Royal. Concentrer toute l'attention sur cette maison +singulière et unique, c'est sanctifier et spiritualiser le siècle +casuiste, le siècle quiétiste, l'âge matériel de Molinos, de Marie +Alacoque, etc. Les trente mille directeurs quiétistes que dénonça déjà +le P. Joseph nous donnent de bien autres idées. Le gouffre fut fermé +soigneusement par Richelieu, <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> et plus soigneusement par Louis +XIV. Cependant la triste lumière éclate partout.</p> + +<p>Celui qui voudra faire l'histoire sérieuse des mœurs de ce siècle +peut avec confiance suivre le fil que je donne ici:</p> + +<p>1<sup>o</sup> <i>La femme est sacrifiée au mari</i> par la casuistique, qui, d'après +une sotte physique, croit qu'elle n'est que réceptive dans la +génération, la dispense de tout plaisir, tout en l'asservissant au +plaisir égoïste. Elle cherche le sien ailleurs. De là, en ce siècle, +l'universalité de l'adultère, laquelle à son tour fait l'inquiétude du +père, qui craint d'avoir des enfants ou s'en débarrasse.</p> + +<p>2<sup>o</sup> <i>La fille est sacrifiée.</i> On crée pour elle d'abord des ordres +assez doux et demi-libres, où son activité est occupée (Visitandines, +Ursulines). Mais les scandales sont trop nombreux. La clôture devient +plus sévère. Comment cette fille garderait-elle l'activité qui la +distrait un peu? Par la langue et l'intrigue. Il y avait souvent douze +parloirs dans un couvent (Furetière), où chacune, sans être entendue, +pouvait parler à son amant ou à telle intrigante plus dangereuse. +Louis XIV nettement appelle les Carmélites entremetteuses (Sévigné). +La grille, dira-t-on, les gardait. Et cependant combien la fille +devait être troublée quand elle recevait, par exemple, sa mère, riche, +brillante, mondaine, triplement entourée du mari, de l'amant et du +directeur! Quelle pénible comparaison! et quelle souffrance! Le +célibat était alors plus difficile qu'au Moyen âge, les jeûnes, les +saignées monastiques ayant diminué. Beaucoup mouraient de cette vie +cruellement inactive et de pléthore nerveuse. Elles ne cachaient guère +leur martyre, le disaient à leurs sœurs, à leur confesseur, à la +Vierge. Chose touchante, bien plus que ridicule, et digne de pitié. On +lit dans un registre d'une inquisition d'Italie cet aveu d'une +religieuse; elle disait innocemment à la Madone: «De grâce, sainte +Vierge, donne-moi quelqu'un avec qui je puisse pécher (dans Lasteyrie, +<i>Confession</i>, p. 205). Embarras réel pour le directeur. S'il était +âgé, il ne manquait guère, en les voyant si malheureuses, de leur +laisser la petite consolation des amitiés de cloîtres qui font peu de +scandale, mais souvent corrompent encore plus. Lui-même, quel que fût +son âge, était en vrai péril. On sait l'histoire d'un certain couvent +russe; un homme qui y entra n'en sortit pas vivant. Chez les nôtres, +le directeur entrait et devait entrer tous les jours. Elles n'avaient +pas besoin d'être séduites. Elles se trompaient assez elles-mêmes, +croyant communément qu'un saint ne peut <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> que sanctifier, et +qu'un être pur purifie. Le peuple les appelait en riant les +<i>sanctifiées</i> (Lestoile). Cette croyance était fort sérieuse dans les +cloîtres (V. le capucin Esprit de Boisroger, ch. <span class="smcap">XI</span>, p 156). Certaines +visions triomphaient des scrupules. Souvent un ange ou un démon +prenait la figure du directeur. Des trois directeurs successifs du +couvent de Louviers, en trente ans, le premier, David, est <i>illuminé</i> +et molinosiste (avant Molinos); le second, Picart, agit <i>par le +diable</i> et comme sorcier; le troisième, Boulé, sous la figure +d'<i>ange</i>. Rien de plus important que ce procès de Louviers. Il nous +donne l'histoire naïve de la direction. Le couvent de Louviers fut +connu par une circonstance fortuite. Mais on l'eût trouvé certainement +semblable à bien d'autres, si l'on eût fait l'enquête que demandait le +P. Joseph pour les trente mille et que Richelieu refusa. Voici le +livre capital: Histoire de Magdeleine Bavent, religieuse de Louviers, +avec son interrogatoire, etc., 1652, in-4<sup>o</sup>, Rouen (Bibl. impériale, Z +anc. 1016).—La date de ce livre explique la parfaite liberté avec +laquelle il fut écrit. Pendant la Fronde, un prêtre courageux, un +oratorien, ayant trouvé aux prisons de Rouen cette religieuse, osa +écrire sous sa dictée l'histoire de sa vie.</p> + +<p>Madeleine, née à Rouen en 1607, fut orpheline à neuf ans. À douze, on +la mit en apprentissage chez une lingère. Le confesseur de la maison, +un Franciscain, y était le maître absolu; cette lingère faisant des +vêtements de religieuses, dépendait de l'Église. Le moine faisait +croire aux apprenties (cuivrées sans doute par la belladone et autres +breuvages de sorciers) qu'il les menait au sabbat, et les mariait au +diable Dagon. Il en possédait trois, et Madeleine, à quatorze ans, fut +la quatrième. Elle était fort dévote, surtout à saint François. Un +monastère de Saint François venait d'être fondé à Louviers par une +dame de Rouen, veuve du procureur Hennequin, pendu pour escroquerie. +La dame voulait que cette œuvre aidât au salut de son mari. Elle +consulta là-dessus un saint homme, le vieux prêtre David, qui dirigea +la nouvelle fondation. Aux portes de la ville, dans les bois qui +l'entourent, ce couvent pauvre et sombre, né d'une si tragique +origine, semblait un lieu d'austérité. David était connu par un livre +bizarre et violent contre les abus qui salissaient les cloîtres, le +<i>Fouet des paillards</i> (V. Floquet, <i>Parl. de Norm.</i>, t. V, 636). +Toutefois, cet homme si sévère avait des idées fort étranges de la +pureté. Il était <i>adamite</i>, prêchait la <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> nudité qu'Adam eut +dans son innocence. Dociles à ces leçons, les religieuses du cloître +de Louviers, pour dompter et humilier les novices, les rompre à +l'obéissance, exigeaient (en été sans doute) que ces jeunes Èves +revinssent à l'état de la mère commune. On les exerçait ainsi dans +certains jardins réservés et à la chapelle même. Madeleine qui, à +seize ans, avait obtenu d'être reçue comme novice, était trop fière +(trop pure alors peut-être) pour subir cette vie étrange. Elle déplut +et fut grondée pour avoir, à la communion, essayé de cacher son sein +avec la nappe de l'autel. Elle ne dévoilait pas plus volontiers son +âme, ne se confessait pas à la supérieure (p. 42), chose ordinaire +dans les couvents, et que les abbesses aimaient fort. Elle se confiait +plutôt au vieux David, qui la sépara des autres. Lui-même se confiait +à elle dans ses maladies. Il ne lui cacha point sa doctrine +intérieure, celle du couvent, l'illuminisme: Le corps ne peut souiller +l'âme. Il faut, par le péché qui rend humble et guérit de l'orgueil, +tuer le péché, etc. Les religieuses, imbues de ces doctrines, les +pratiquant sans bruit entre elles, effrayèrent Madeleine de leur +dépravation (p. 41 et <i>passim</i>). Elle s'en éloigna, resta à part, +dehors, obtint de devenir tourière.</p> + +<p>Elle avait dix-huit ans lorsque David mourut. Son grand âge ne lui +avait guère permis d'aller loin avec Madeleine. Mais le curé Picart, +son successeur, la poursuivit avec furie. À la confession, il ne lui +parlait que d'amour. Il la fit sacristine, pour la voir seule à la +chapelle. Il ne lui plaisait pas. Mais les religieuses lui défendaient +tout autre confesseur, craignant qu'elle ne divulguât leurs petits +mystères. Cela la livrait à Picart. Il l'attaqua malade, comme elle +était presque mourante; et il l'attaqua par la peur, lui faisant +croire que David lui avait transmis des formules diaboliques. Il +l'attaqua enfin et réussit par la pitié, en faisant le malade +lui-même, la priant de venir chez lui. Dès lors il en fut maître, et +il paraît qu'il lui troubla l'esprit des breuvages du sabbat. Elle en +eut les illusions, crut y être enlevée avec lui, être autel et victime. +Ce qui n'était que trop vrai. Mais Picart ne s'en tint pas aux +plaisirs stériles du sabbat. Il brave le scandale, et la rendit +enceinte. Les religieuses, dont il savait les mœurs, le +redoutaient. Elles dépendaient aussi de lui par l'intérêt. Son crédit, +son activité, les aumônes et les dons qu'il attirait de toutes parts, +avaient enrichi <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> leur couvent. Il leur bâtissait une grande +église. On a vu par l'affaire de Loudun quelles étaient l'ambition, +les rivalités de ces maisons, la jalousie avec laquelle elles +voulaient se surpasser l'une l'autre.</p> + +<p>Picart, par la confiance des personnes riches, se trouvait élevé au +rôle de bienfaiteur et second fondateur du couvent. «Mon cœur, +disait-il à Madeleine, c'est moi qui bâtis cette superbe église. Après +ma mort, tu verras des merveilles... N'y consens-tu pas?»</p> + +<p>Ce seigneur ne se gênait guère. Il paya pour elle une dot, et de +sœur laie qu'elle était, il la fit religieuse, pour que, n'étant +plus tourière, et vivant à l'intérieur, elle pût commodément accoucher +ou avorter. Avec certaines drogues, certaines connaissances, les +couvents étaient dispensés d'appeler les médecins. Madeleine +(<i>Interrog.</i>, p. 13) dit qu'elle accoucha plusieurs fois. Elle ne dit +point ce que devinrent les nouveau-nés.</p> + +<p>Picart, déjà âgé, craignait la légèreté de Madeleine, qu'elle ne +convolât un matin à quelque autre confesseur à qui elle dirait ses +remords. Il prit un moyen exécrable pour se l'attacher sans retour. Il +exigea d'elle un testament où elle promettait <i>de mourir quand il +mourrait, et d'être où il serait</i>. Grande terreur pour ce pauvre +esprit. Devait-il, avec lui, l'entraîner dans sa fosse? Devait-il la +mettre en enfer? Elle se crut à jamais perdue. Devenue sa propriété, +son âme damnée, il en usait et abusait pour toutes choses. Il la +prostituait dans un sabbat à quatre, avec son vicaire Boullé et une +autre femme. Il se servait d'elle pour gagner les autres religieuses +par un charme magique; une hostie, trempée de son sang, enterrée au +jardin, devait leur troubler les sens et l'esprit.</p> + +<p>C'était justement l'année où Urbain Grandier fut brûlé. On ne parlait +par toute la France que des diables de Loudun. Le pénitencier +d'Évreux, qui avait été un des acteurs de cette scène, en rapportait +en Normandie les terribles récits. Madeleine se sentit possédée, +battue des diables; un chat aux yeux de feu la poursuivait d'amour. +Peu à peu, d'autres religieuses, par un mouvement contagieux, +éprouvèrent des agitations bizarres, surnaturelles. Madeleine avait +demandé secours à un capucin, puis à l'évêque d'Évreux. La supérieure, +qui ne put l'ignorer, ne le regrettait pas, voyant la gloire et la +richesse qu'une semblable affaire avait données au couvent de Loudun. +Mais, pendant six années, l'évêque <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> fit la sourde oreille. +Richelieu essayait alors une réforme des cloîtres.</p> + +<p>Il voulait finir ces scandales. Ce ne fut guère qu'au moment de sa +mort et de la mort de Louis XIII, dans la débâcle qui suivit, sous la +reine et sous Mazarin, que les prêtres se remirent aux œuvres +surnaturelles, reprirent la guerre avec le diable. Picart était mort, +et l'on craignait moins une affaire où cet homme dangereux eût pu en +accuser bien d'autres. Pour répondre aux visions de Madeleine, on +chercha, on trouva une visionnaire. On fit entrer au couvent une +certaine sœur Anne de la Nativité, sanguine et hystérique, au +besoin furieuse et demi-folle, jusqu'à croire ses propres mensonges. +Le duel fut organisé comme entre dogues. Elles se lardaient de +calomnies. Anne voyait le diable tout nu à côté de Madeleine. +Madeleine jurait qu'elle avait vu Anne au sabbat, avec la supérieure, +la mère vicaire et la mère des novices. Rien de nouveau du reste. +C'était un réchauffé des deux grands procès d'Aix et de Loudun. Elles +avaient et suivaient les relations imprimées. Nul esprit, nulle +invention.</p> + +<p>L'accusatrice Anne et son diable Léviathan avaient l'appui du +pénitencier d'Évreux, un des acteurs principaux de Loudun. Sur son +avis, l'évêque d'Évreux ordonne de déterrer Picart, pour que son +corps, éloigné du couvent, en éloigne les diables. Madeleine, +condamnée sans être entendue, doit être dégradée, visitée, pour +trouver sur elle la marque diabolique. On lui arrache le voile et la +robe; la voilà nue, misérable jouet d'une indigne curiosité, qui eût +voulu fouiller jusqu'à son sang pour pouvoir la brûler. Les +religieuses ne se remirent à personne de cette cruelle visite qui +était déjà un supplice. Ces vierges, converties en matrones, +vérifièrent si elle était grosse, la rasèrent partout, et de leurs +aiguilles piquées, plantées dans la chair palpitante, recherchèrent +s'il y avait une place insensible, comme doit être le signe du diable. +Partout elles trouvèrent la douleur; si elles n'eurent le bonheur de +la prouver sorcière, du moins elles jouirent des larmes et des cris.</p> + +<p>Mais la sœur Anne ne se tint pas contente; sur la déclaration de +son diable, l'évêque condamna Madeleine, que la visite justifiait, à +un éternel <i>in pace</i>. Son départ, disait-on, calmerait le couvent. Il +n'en fut pas ainsi. Le diable sévit encore plus; une vingtaine de +religieuses criaient, prophétisaient, se débattaient. Ce spectacle +attirait la foule curieuse de Rouen, et de Paris même. <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> Un +jeune chirurgien de Paris, Yvelin, qui déjà avait vu la farce de +Loudun, vint voir celle de Louviers. Il avait amené avec lui un +magistrat fort clairvoyant, conseiller des aides à Rouen. Ils y mirent +une attention persévérante, s'établirent à Louviers, étudièrent +pendant dix-sept jours. Du premier jour, ils virent le compérage. Une +conversation qu'ils avaient eue avec le pénitencier d'Évreux, en +entrant à la ville, leur fut redite (comme chose révélée) par le +diable de la sœur Anne. Chaque fois, ils vinrent avec la foule au +jardin du couvent. La mise en scène était fort saisissante. Les ombres +de la nuit, les torches, les lumières vacillantes et fumeuses, +produisaient des effets qu'on n'avait pas eus à Loudun. La méthode +était simple, du reste; une des possédées disait: «On trouvera un +charme à tel point du jardin.» On creusait, et on le trouvait. Par +malheur, l'ami d'Yvelin, le magistrat sceptique, ne bougeait des côtés +de l'actrice principale, la sœur Anne. Au bord même d'un trou que +l'on venait d'ouvrir, il serre sa main, et la rouvrant, y trouve le +charme (un petit fil noir) qu'elle allait jeter dans le trou.</p> + +<p>Les exorcistes, pénitencier, prêtres et capucins qui étaient là furent +couverts de confusion. L'intrépide Yvelin, de son autorité, commença +une enquête et vit le fond du fond. Sur cinquante-deux religieuses, il +y en avait six <i>possédées</i> qui eussent mérité correction. Dix-sept +autres, les <i>charmées</i>, étaient des victimes, un troupeau de filles +agitées du mal des cloîtres. Il le formule avec précision; elle sont +réglées, mais hystériques, gonflées d'orages à la matrice, lunatiques +surtout, et dévoyées d'esprit. La contagion nerveuse les a perdues. La +première chose à faire est de les séparer. Il examine ensuite avec une +verve voltairienne les signes auxquels les prêtres reconnaissaient le +caractère surnaturel des possédées. <i>Elles prédisent</i>, d'accord, mais +ce qui n'arrive pas. Elle traduisent, d'accord, mais ne comprennent +pas (exemple: <i>ex parte Virginis</i>, veut dire le départ de la Vierge). +<i>Elles savent le grec</i> devant le peuple de Louviers, mais ne le +parlent plus devant les docteurs de Paris. <i>Elles font des sauts, des +tours</i>, les plus faciles, montent à un gros tronc d'arbre où monterait +un enfant de trois ans. Bref, ce qu'elles font de terrible est +vraiment <i>contre nature</i>, c'est de dire des choses sales qu'un homme +ne dirait jamais.</p> + +<p>Ce que Madeleine dit des mœurs immondes et de la vie contre nature +des supérieures et de leurs confidentes, est moins invraisemblable +<span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> quand on voit leur entente dans ces ruses et leur friponnerie +constatée. Le chirurgien rendait grand service à l'humanité en leur +ôtant le masque. On voulait pousser loin la chose. Outre les charmes, +on trouvait des papiers qu'on attribuait à David ou à Picart, sur +lesquels telle ou telle personne était nommée sorcière, désignée à la +mort. Chacun tremblait d'être nommé. De proche en proche gagnait la +terreur ecclésiastique.</p> + +<p>C'était déjà le temps pourri de Mazarin, le début de la faible reine. +Plus d'ordre, plus de gouvernement. «Il n'y avait plus qu'un mot dans +la langue: <i>la reine est si bonne</i>.» Cette bonté donnait au clergé une +chance pour dominer. L'autorité laïque étant enterrée avec Richelieu, +évêques, prêtres et moines allaient régner. L'audace impie du +magistrat et d'Yvelin compromettait ce doux espoir. Des voix +gémissantes vinrent à la bonne reine, non celles des victimes, mais +celles des fripons pris en flagrant délit. On s'en alla pleurer aux +pieds d'Anne d'Autriche pour la religion outragée. Yvelin n'attendait +pas ce coup; il se croyait solide en cour, ayant depuis dix ans un +titre de chirurgien de la reine. Avant qu'il revint de Louviers à +Paris, on obtint de la faiblesse d'Anne d'Autriche, d'autres experts, +ceux qu'on voulait, un vieux sot en enfance, un Diafoirus de Rouen et +son neveu, deux clients du clergé. Ils ne manquèrent pas de trouver +que l'affaire de Louviers était surnaturelle, au-dessus de tout art +humain. Tout autre qu'Yvelin se fût découragé. Ceux de Rouen, qui +étaient médecins, traitaient de haut en bas ce chirurgien, ce barbier, +ce frater. La cour ne le soutenait pas. Il s'obstina. Dans une +brochure qui restera, il accepte ce grand duel de la science contre le +clergé, déclare (comme Wyer au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle) «que le vrai juge en ces +choses n'est pas le prêtre, mais l'homme de science.» À grand'peine, +il trouva quelqu'un qui osât imprimer, mais personne qui voulût +vendre. Alors ce jeune homme héroïque se fit en plein soleil, +distributeur du petit livre. Il se posta au lieu le plus passager de +Paris, au Pont-Neuf, aux pieds d'Henri IV, donna son factum aux +passants. On trouvait à la fin le procès-verbal de la honteuse fraude, +le magistrat prenant dans la main des diables femelles la pièce sans +réplique qui constatait leur infamie.</p> + +<p>Revenons à la misérable Madeleine, que le pénitencier d'Évreux, son +ennemi, qui l'avait fait piquer (en marquant la place aux aiguilles! +p. 67), emportait, comme sa proie, au fond de l'<i>in pace</i> <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> +épiscopal de cette ville. Sous une galerie souterraine plongeait une +cave, sous la cave une basse-fosse, où la créature humaine fut mise +dans les ténèbres humides. Ces terribles compagnes, comptant qu'elle +allait crever là, n'avaient pas même eu la charité de lui donner un +peu de linge pour panser son ulcère (p. 45). Elle en souffrait et de +douleur et de malpropreté, couchée sur son ordure. La nuit perpétuelle +était troublée d'un va-et-vient inquiétant de rats voraces, redoutés +aux prisons, sujets à manger des nez et des oreilles. Mais l'horreur +de tout cela n'égalait pas encore celle que lui donnait son tyran, le +pénitencier. Il venait chaque jour, dans la cave au-dessus, parler au +trou de l'<i>in pace</i>, menacer, commander, et la confesser malgré elle, +lui faire dire ceci et cela contre d'autres personnes. Elle ne +mangeait plus. Il craignit qu'elle expirât, la tira un moment de l'<i>in +pace</i>, la mit dans la cave supérieure. Puis, furieux du factum +d'Yvelin, il la remit dans son égout d'en bas.—La lumière entrevue, +un peu d'espoir saisi et perdu tout à coup, cela combla son désespoir. +L'ulcère s'était fermé et elle avait plus de force. Elle fut prise au +cœur d'un furieux désir de la mort. Elle avalait des araignées, +vomissait seulement, n'en mourait pas. Elle pila du verre, l'avala. En +vain. Ayant trouvé un méchant fer coupant, elle travailla à se couper +la gorge, ne put. Puis, prit un endroit mou, le ventre, et s'enfonça +le fer dans les entrailles. Quatre heures durant, elle poussa, tourna, +saigna. Rien ne lui réussit. Cette plaie même se ferma bientôt. Pour +comble, la vie si odieuse lui revenait plus forte. La mort du cœur +n'y faisait rien. Elle redevint une femme, hélas! et désirable encore, +une tentation pour ses geôliers, valets brutaux de l'évêché, qui, +malgré l'horreur de ce lieu, l'infection et l'état de la malheureuse, +venaient se jouer d'elle, se croyaient tout permis sur la sorcière. Un +ange la secourut, dit-elle. Elle se défendit et des hommes et des +rats. Mais elle ne se défendit pas d'elle-même. La prison déprave +l'esprit. Elle rêvait le diable, l'appelait à la visiter, implorait le +retour des joies honteuses, atroces, dont il la navrait à Louviers. Il +ne daignait plus revenir. La puissance des songes était finie en elle, +les sens dépravés, mais éteints. D'autant plus revint-elle au désir du +suicide. Un geôlier lui avait donné une drogue pour détruire les rats +du cachot. Elle allait l'avaler, un ange l'arrêta (un ange ou un +démon?), qui la réservait pour le crime.</p> + +<p>Tombée dès lors à l'état le plus vil, à un indicible néant de +lâcheté, <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> de servilité, elle signa des listes interminables de +crimes qu'elle n'avait pas faits. Valait-elle la peine qu'on la +brûlât? Plusieurs y renonçaient. L'implacable pénitencier seul y +pensait encore. Il offrit de l'argent à un sorcier d'Évreux qu'on +tenait en prison s'il voulait témoigner pour faire mourir Madeleine +(p. 68). Mais on pouvait désormais se servir d'elle pour un bien autre +usage, en faire un faux témoin, un instrument de calomnie. Toutes les +fois qu'on voulait perdre un homme, on la traînait à Louviers, à +Évreux. Ombre maudite d'une morte qui ne vivait plus que pour faire +des morts. On l'emmena ainsi pour tuer de sa langue un pauvre homme, +nommé Duval. Le pénitencier lui dicta, elle répéta docilement; il lui +dit à quel signe elle reconnaîtrait Duval, qu'elle n'avait jamais vu. +Elle le reconnut et dit l'avoir vu au sabbat. Par elle, il fut brûlé! +Elle avoue cet horrible crime, et frémit de penser qu'elle en répondra +devant Dieu. Elle tomba dans un tel mépris, qu'on ne daigna plus la +garder. Les portes restaient grandes ouvertes; parfois elle en avait +les clefs. Où aurait-elle été, devenue un objet d'horreur? Le monde, +dès lors, la repoussait, la vomissait; son seul monde était son +cachot.</p> + +<p>Sous l'anarchie de Mazarin et de sa bonne dame, les Parlements +restaient la seule autorité. Celui de Rouen, jusque-là le plus +favorable au clergé, s'indigna cependant de l'arrogance avec laquelle +il procédait, régnait, brûlait. Une simple décision d'évêque avait +fait déterrer Picart, jeter à la voirie. Maintenant on passait au +vicaire Boullé et on lui faisait son procès. Le Parlement écouta la +plainte des parents de Picart et condamna l'évêque d'Évreux à le +replacer à ses frais au tombeau de Louviers. Il fit venir Boullé, se +chargea du procès, et, à cette occasion, tira enfin d'Évreux la +misérable Madeleine et la prit aussi à Rouen. Il était fort à craindre +qu'on fît comparaître et le chirurgien Yvelin et le magistrat qui +avait pris en flagrant délit la fraude des religieuses. On courut à +Paris. Le fripon Mazarin protégea les fripons; toute l'affaire fut +appelée au Conseil du Roi, tribunal indulgent qui n'avait point +d'yeux, point d'oreilles, et dont la charge était d'enterrer, +d'étouffer, de faire la nuit en toute chose de justice. En même temps, +des prêtres doucereux, aux cachots de Rouen, consolèrent Madeleine, la +confessèrent, lui enjoignirent pour pénitence de demander pardon à ses +persécutrices, les religieuses de Louviers. Dès lors, quoi qu'il +advînt, on ne put plus faire témoigner <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> contre elles Madeleine +ainsi liée. Triomphe du clergé. Le capucin Esprit Boisroger, un des +fourbes exercistes, a chanté ce triomphe dans sa <i>Piété affligée</i>, +burlesque monument de sottise où il accuse, sans s'en apercevoir, les +gens qu'il croit défendre. Dans mon volume de la <i>Fronde</i>, à propos de +Loudun, j'ai cité le beau texte du capucin Esprit, où il donne pour +leçons des anges les maximes honteuses qui eussent effrayé Molinos.</p> + +<p>La Fronde fut, je l'ai dit, une révolution d'honnêteté. Les sots n'ont +vu que la forme, le ridicule; le fond, très-grave, fut une réaction +morale. En août 1647, au premier souffle libre, le Parlement passa +outre, trancha le nœud. Il ordonna: 1<sup>o</sup> qu'on détruisit la Sodome +de Louviers, que les filles dispersées fussent remises à leurs +parents; 2<sup>o</sup> que désormais les évêques de la province envoyassent +quatre fois par an des confesseurs extraordinaires aux maisons de +religieuses, pour rechercher si ces abus ne se renouvelaient point. +Cependant il fallait une consolation au clergé. On lui donna les os de +Picart à brûler et le corps vivant de Boullé, qui, ayant fait amende +honorable à la cathédrale, fut traîné sur la claie au Marché aux +poissons, où il fut dévoré par les flammes (21 août 1647). Madeleine, +ou plutôt son cadavre, resta aux prisons de Rouen.</p> + +<p class="p2">J'ai dit les efforts de Louis XIV pour que ces scandales énormes +n'éclatassent plus. Le principe de l'<i>impunité ecclésiastique</i> (sauf +le cas du flagrant délit et du crime public, impossible à cacher) est +non-seulement pratiqué, mais avoué et posé sans détour. Les mœurs +suivent la jurisprudence. Dans le monde dévot, nous trouvons la +séparation absolue de la religion et de la morale. L'affaire de la +Brinvilliers met cela en lumière. Je l'ai donnée au long et complet, +dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i> (1<sup>er</sup> avril 1860). Son procès, ayant +été fait régulièrement en parlement, devait exister aux archives de +France; mais les pièces ont disparu. Heureusement la Bibliothèque en +possède un assez grand nombre de copies, et quelques-unes même +originales. On y trouve: 1<sup>o</sup> aux manuscrits, un volume d'actes, de +fragments d'interrogatoires, et un autre volume qui contient la +relation de la mort de la Brinvilliers par son défenseur (<i>Supplément +français</i>, 194, 250); 2<sup>o</sup> aux imprimés, les principaux mémoires +publiés pour ou contre la Brinvilliers (<i>Collection Thoisy</i>, Z, 2, +284).</p> + +<p>Sauf Luxembourg, je ne vois pas qu'aucun des accusés de l'affaire +<span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> des poisons fussent des esprits forts, des douteurs, des +<i>libertins</i>, comme on disait. Je vois, au contraire, par la confession +de Sainte-Croix, qu'on trouva et brûla, par celle de la Brinvilliers, +qu'on ne brûla point, que ces gens pouvaient empoisonner, mais qu'ils +se seraient fait trop de scrupule de ne pas satisfaire aux exigences +des pratiques religieuses. Ils péchaient, mais ils s'accusaient. Ce +n'étaient pas des philosophes. La société incrédule du Temple est loin +encore; elle se forme vers la fin du siècle. Au temps dont il s'agit, +nous sommes, au contraire, dans l'époque triomphante du mysticisme. En +1674, Marie Alacoque est favorisée de la vision qui fit fonder quatre +cents couvents en vingt ans. À Paris, l'innocente M<sup>me</sup> Guyon prêche +déjà, de 1670 à 1680, sa très-dangereuse doctrine. En 1674, à Rome, +éclate Molinos, l'apôtre de la mort de l'âme; approbation universelle, +à Rome, en Espagne et en France pendant onze années (jusqu'en 1685); +vingt éditions sur-le-champ et des traductions en toute langue. Ce +succès se comprend. Dans sa douceur morbide, ce livre répondait aux +besoins d'inertie que sentait le siècle souffrant. Aux trois quarts de +son cours, il eût voulu déjà finir, du moins ne plus rien faire. La +paralysie est son idéal. Cela n'apparaît que trop dans les hautes +théories, qui, plus fidèlement qu'on ne croit, ont le reflet des +mœurs publiques. Spinoza supprime la cause et le mouvement, +immobilise Dieu dans l'unité de la substance. Hobbes, dans son +fatalisme politique, a pétrifié l'État.—Spinoza, Hobbes et Molinos, +la mort en métaphysique, la mort en politique, la mort en morale, quel +lugubre chœur! Ils s'accordent sans se connaître, et, sans +s'entendre, se répondent d'un bout de l'Europe à l'autre.</p> + +<h3>NOTE IV.—PROTESTANTS, DRAGONNADES, ETC.</h3> + +<p>Les documents protestants de la Révocation méritent-ils confiance? +N'est-il pas imprudent de croire les victimes dans leur propre cause? +Non. Ces documents sont hautement confirmés par la meilleure autorité, +celle de leurs ennemis. Les persécutions successives dont les +protestants sont l'objet de 61 à 83 (sauf un court intervalle) +sont:—1<sup>o</sup> <i>constatées par l'exigence des Assemblées du clergé</i>, qui +n'accordait au roi de l'argent qu'à <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> ce prix.—2<sup>o</sup> Elles sont +<i>établies par la série des Ordonnances, et par la Correspondance +administrative</i>. Ce ne sont pas là de ces lois simplement écrites, +comme on en voit tant sous ce règne. Ici, l'exécution est sérieuse, +était surveillée dans chaque localité par un corps très-puissant, dont +la noblesse dépend pour avoir part aux bénéfices, et dont la populace +oisive reçoit chaque matin la charité et le mot d'ordre. Les +ordonnances sont non-seulement exécutées, mais aggravées en fait.—3<sup>o</sup> +Les récits protestants, <i>loin d'être exagérés, taisent souvent</i> des +circonstances odieuses que nous savons d'ailleurs; ils épargnent +souvent aux victimes, qui avaient survécu et qui lisaient leur propre +histoire, le supplice d'y retrouver des détails trop amers, de +désespérants souvenirs.—4<sup>o</sup> Avec une modération véritablement +admirable, <i>ils fournissent des circonstances atténuantes pour Louis +XIV</i>. Ils établissent très-bien qu'il fut trompé, et qu'indépendamment +de son bigotisme et de l'expiation qu'il cherchait dans cette bonne +œuvre, il fut le jouet de son entourage. Tantôt on lui fit croire +que le protestantisme n'était plus rien, qu'au premier mot les +protestants quitteraient «cette religion de dupes,» qui leur fermait +les places et tout avenir. Tantôt on lui fit croire, au contraire, que +les protestants étaient encore très-fanatiques, qu'ils enlevaient les +enfants catholiques, qu'ils formaient en dessous un grand parti armé, +etc. Il se laissait duper des récits les plus ridicules. Parfois on +émouvait sa sensibilité pour lui faire faire des choses cruelles. Par +exemple, pour obtenir de lui qu'il n'y eût plus de sages-femmes +protestantes, on lui dit que, dans les accouchements où la mère était +en péril, elles tuaient l'enfant pour sauver la mère; la petite âme, +sans baptême, partant, était damnée. Les protestants disent encore, en +faveur de leur persécuteur, que, sauf certains retours de cruauté +dévote qu'on provoqua chez lui par d'adroites piqûres (<i>Corr. adm.</i>, +IV, 295, 460), sa tendance générale fut de modérer les fureurs +ecclésiastiques. Ils relèvent aussi avec soin les efforts que firent +certains catholiques charitables de toutes classes, des dames, des +paysans, des soldats même, pour faire échapper les protestants, ou +diminuer les sévices qu'exerçait sur eux le clergé.</p> + +<p>Voilà les quatre choses, très-graves, qui garantissent l'authenticité +de leurs récits. Ajoutez-y une candeur visible. Les pièces insérées +dans Jurieu, employées dans Élie Benoît, ne sont <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> nullement +littéraires, mais de simples procès-verbaux, des exposés naïfs, +trempés de larmes; c'est plus que la parole, c'est le fait tout chaud +et sanglant, qui tombe là, qui saisit et qui trouble. J'ai cité dans +mon texte les terribles livres du forçat <i>Marteilhe</i>, de <i>Jean Bion</i>, +l'aumônier converti par les martyrs, les <i>Larmes de Chambrun</i>. +J'aurais pu citer aussi <i>la Mort et les Souffrances de M. Lefebvre</i>, +avocat du parlement; <i>les Souffrances de M. de Marolles</i>, conseiller +du roi. Je ne connais rien de si touchant en aucune langue que la +<i>lettre de Marolles à sa femme</i>, insérée dans Jurieu (étonnantes joies +de la conscience! le paradis sur le banc des forçats!). Il y a aussi +une sérénité merveilleuse, presque gaie, dans les lettres que les +pieux galériens écrivent à des dames qui leur envoyaient des aumônes. +Nombre de détails intéressants se trouvent dispersés dans la <i>France +protestante</i> de MM. Haag, ce monument immense qui a ressuscité un +monde,—d'autres aussi, non moins importants dans le <i>Bulletin +d'histoire protestante</i>, créé par l'honorable M. Read. Je regrette de +n'avoir pu louer autant que j'aurais dû le livre très-éloquent et +très-exact de M. Peyrat: <i>Pasteurs du désert</i>. Ceux de MM. Coquerel et +Pelletan, sous un titre analogue, et de si grand mérite, me viendront +au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.—M. Baudry a bien voulu me communiquer la partie +essentielle de la <i>Correspondance de Louvois et Foucault</i> sur les +dragonnades qu'il va publier. Rien de plus intéressant.</p> + +<p>Je fais des vœux pour qu'on publie un ouvrage important, le +manuscrit de M. Dumont de Bostaquet; il appartient à un de ses +descendants, qui est aujourd'hui un dignitaire de l'Église anglicane, +et qui l'a communiqué à MM. Macaulay, Weiss et Coquerel; ce dernier en +a mis dans le <i>Lien</i> un extrait dont j'ai profité. Rien de plus +important pour faire comprendre la situation morale des protestants en +Normandie, chez des populations réfléchies, intéressées, prudentes. +Grande opposition avec le Midi et l'exaltation des Cévennes.</p> + +<p>Un autre ouvrage, d'importance capitale, que M. Cuvier vient de +réimprimer, est le récit d'un notaire, M. Olry. La scène se passe à +Metz, sous M. de Boufflers, l'honnête homme et le modéré, qui fut +accusé d'indulgence. Elle n'en est pas moins terrible. On y voit les +angoisses d'une famille respectable et intéressante, le père, la mère, +une grande fille et une autre plus jeune, une servante. D'abord +l'attente de la catastrophe, l'indécision, l'abattement. <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> On +perd du temps, on veut vendre ses meubles, faire de l'argent et se +sauver; on ne peut. Tout à coup trompettes et tambours! Les troupes +entrent; on craint le pillage. Toutes les boutiques se ferment. Le +lendemain, les protestants terrifiés sont mandés devant Boufflers et +l'intendant, qui ne daignent même montrer l'ordre du roi. <i>Se +convertir sur l'heure</i>, pas un mot de plus. Ils signent, moins un seul +qu'on jette au cachot. On va ensuite faire signer les femmes. Celle du +notaire et sa fille signent tremblantes. Mais elles restent +désespérées. La famille ne peut se décider à aller à la messe. Les +Jésuites disent qu'elle conspire.—On y met dix dragons, qui envoient +le père chez les rôtisseurs chercher de la volaille, et s'enferment +avec les femmes dans une seule chambre. Ils se gorgent de vin et de +viande, chantent des chansons effroyables. Les dames ont tout à +craindre. Mais un secours vient du ciel. Une courageuse voisine ose +venir voir ce qui se passe. Puis, un officier, qu'elles ont logé +l'autre année, a pitié d'elles, emmène les dragons dans une autre +pièce, et les enivre tout à fait. Mais, avant, ils ont dit qu'après +souper ils reviendraient fouetter les femmes. Pendant qu'ils dorment +et roulent sous les tables, toute la famille s'enfuit; le père chez un +ami qui n'ose le garder, puis chez un juif. La petite fille et la +servante trouvent une autre cachette. Mais la dame et la demoiselle +avaient bien plus à craindre. Éperdues, la mère et la fille allèrent +presque sous l'eau passer la nuit dans les saussaies. Morfondues, les +infortunées trouvent pour la seconde nuit un trou de mur, se cachent +dans des décombres. De là elles voyaient la chasse que l'on faisait +aux fugitifs, attrapés dans les champs, chargés de grosses chaînes de +fer, pour être expédiés à Toulon. Demi-mortes de froid et de peur, +elles revinrent comme la bête qui se réfugie entre les chasseurs +mêmes, elles rentrèrent en ville. Un juif eut la charité de leur +ouvrir la synagogue, où elles passèrent une troisième nuit sur des +dalles humides. Cela les acheva. Les pauvres brebis domptées, brisées +aussi du bonheur imprévu de retrouver le père, ne résistent plus, +elles se laissent mener chez un curé. Elles reçoivent de lui, en +larmes, avec horreur, «la marque maudite» qui seule pourra faire +sortir les dragons. Elles y rentrent. La maison présente un aspect +désolant; tout saccagé, brisé. Le lendemain la famille est forcée +d'aller aux églises, d'y entendre le catéchisme. Ce martyre ne sert à +rien. Les délations des Jésuites triomphent, le père est déporté. Sur +la route, en France et aux îles, il trouve <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> de la compassion. +Il se sauve aux îles danoises et en Hollande, retrouve ses filles. +Mais sa bonne et chère femme est perdue à jamais, ensevelie pour toute +sa vie dans un couvent de Besançon.</p> + +<p>Aux <i>registres du bagne</i> de Toulon, que l'amiral Baudin a retrouvés, +il faut joindre les <i>registres et dossiers de la chaîne</i> qui +généralement partait de Paris, et que possèdent les <i>Archives de la +Préfecture de Police</i>. M. Haag, avec une patience plus que +bénédictine, et que le cœur seul peut inspirer, a exploré l'énorme +collection du Séquestre qui est aux <i>Archives de France</i>; elle remplit +trois à quatre cents cartons. Un inventaire en existait jadis, fait +par M. Tourlet. M. Haag les a de nouveau analysés. Ce qu'il m'en +communique pour les années 1687-1690, est curieux. Nombre de bons +parents demandent la fortune des leurs. D'autres demandent sans +parenté, sans causes ni prétexte. Exemple, le cocher de Madame demande +le bien d'un protestant, dont le fils est ministre en Angleterre, etc. +À Madame d'Harcourt, le bien d'un homme suicidé (V. Lemontey).—C'est +la curée. Et cela fait penser à une affreuse cour de Versailles, qui +existe encore, et où l'on faisait, au soir de la chasse, la grasse +distribution des lambeaux aux chiens affamés. Petite, très-petite +cour, qui devait être un abîme de sang, comme un puits de carnage. Un +léger balcon intérieur permettait aux belles dames de regarder à +l'aise et d'en aspirer le parfum.</p> + +<p class="p2 center">FIN DU TOME QUINZIÈME</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<div class="index"> +<p><span class="index-3">PRÉFACE</span> +<span class="ralign">Pages.</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Méthode et Critique</span> +<span class="ralign"><a href="#pagei">1</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE PREMIER</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Le roi et l'Europe.—Fouquet et Colbert. 1661</span> +<span class="ralign"><a href="#page21">21</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE II</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Chute de Fouquet.—Madame et la Vallière.—La + Terreur de Colbert</span> +<span class="ralign"><a href="#page29">29</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> <span class="index-3">CHAPITRE III</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Le complot contre Madame.—Le parti dévot prévaut + contre elle.—Morin brûlé. 1662-63</span> +<span class="ralign"><a href="#page45">45</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE IV</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Madame et Molière.—Les marquis proscrits. 1663-65.</span> +<span class="ralign"><a href="#page63">63</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE V</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Molière et Colbert.—Don Juan.—Les Grands + jours. 1665</span> +<span class="ralign"><a href="#page76">76</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE VI</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Le Misanthrope.—Le roi attaque l'Espagne.—Persécutions, + enlèvements d'enfants. 1662-1666</span> +<span class="ralign"><a href="#page88">88</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE VII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Conquête de Flandre.—Montespan.—Amphitryon. + 1667</span> +<span class="ralign"><a href="#page103">103</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE VIII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Grandeur du roi.—Créations de Colbert.—Le + roi arrêté par la Hollande. 1668</span> +<span class="ralign"><a href="#page117">117</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> <span class="index-3">CHAPITRE IX</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">La débâcle des mœurs.—Dépopulation de l'Europe + méridionale</span> +<span class="ralign"><a href="#page125">125</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE X</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Mort de Madame. 1667-1670</span> +<span class="ralign"><a href="#page136">136</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XI</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Préludes de la guerre de Hollande. 1670-72</span> +<span class="ralign"><a href="#page151">151</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Guerre de Hollande. 1672</span> +<span class="ralign"><a href="#page159">159</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XIII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Guillaume.—Mort des de Witt.—L'Allemagne et + l'Angleterre contre la France. 1672-73</span> +<span class="ralign"><a href="#page176">176</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XIV</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">L'Autriche et l'Espagne défendent les protestants.—Mort + de Turenne. 1674-75</span> +<span class="ralign"><a href="#page187">187</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> <span class="index-3">CHAPITRE XV</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Le Sacré Cœur. Mademoiselle Alacoque.—Molinos + et madame Guyon.—Traité de Nimègue. 1675-79</span> +<span class="ralign"><a href="#page204">204</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XVI</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Les mœurs.—Quiétisme et poisons.—La Brinvilliers.—La + Voisin. 1676-1679</span> +<span class="ralign"><a href="#page219">219</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XVII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Conquêtes en pleine paix.—Fontanges.—Assemblée + du clergé.—Premières dragonnades.—Bossuet. + 1679-82</span> +<span class="ralign"><a href="#page237">237</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XVIII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Mort de Colbert.—Madame de Maintenon.—Exécution + militaire sur les protestants. 1683</span> +<span class="ralign"><a href="#page248">248</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XIX</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Infirmités et mariage du roi.—Révocation de + l'Édit de Nantes. 1684-85</span> +<span class="ralign"><a href="#page261">261</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> <span class="index-3">CHAPITRE XX</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Les dragonnades.—Constance et fermeté des femmes. + 1685-86</span> +<span class="ralign"><a href="#page276">276</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XXI</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Hôpitaux.—Prisons.—Cachots.—Galères.—Les + forçats de la foi.—Les forçats de la + charité</span> +<span class="ralign"><a href="#page289">289</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XXII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Prisons de femmes et d'enfants.—Les Repenties.—Les + Nouvelles catholiques.—Fénelon</span> +<span class="ralign"><a href="#page303">303</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XXIII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">La fuite.—L'hospitalité de l'Europe</span> +<span class="ralign"><a href="#page318">318</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XXIV</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Maladie du roi.—Massacre des Vaudois.—Assemblées + du désert.—Prophétie de Jurieu. 1686</span> +<span class="ralign"><a href="#page330">330</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> <span class="index-3">CHAPITRE XXV</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Tension excessive de la situation.—Les morts + traînés sur la claie.—Le roi opéré.—Les + suspects. 1686-87</span> +<span class="ralign"><a href="#page348">348</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XXVI</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Les petits prophètes.—Les Cévennes.—La belle + Ysabeau.—Jurieu contre Bossuet. 1688</span> +<span class="ralign"><a href="#page355">355</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XXVII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Révolution d'Angleterre.—Guillaume et nos réfugiés.—La + Déclaration des droits. 1688</span> +<span class="ralign"><a href="#page367">367</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XXVIII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Esther.—Palatinat.—Cévennes.—Les Soupirs de + la France esclave, et l'appel aux états généraux. + 1689-1690</span> +<span class="ralign"><a href="#page379">379</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> <span class="index-3">NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Note I. La cour.—Madame</span> +<span class="ralign"><a href="#page401">401</a></span></li> + +<li class="min2em"><span class="add1em"> — </span><span class="smcap">II. La politique</span> +<span class="ralign"><a href="#page403">403</a></span></li> + +<li class="min2em"><span class="add1em"> — </span><span class="smcap">III. Mœurs.—Histoire de la religieuse de + Louviers</span> +<span class="ralign"><a href="#page406">406</a></span></li> + +<li class="min2em"><span class="add1em"> — </span><span class="smcap">IV. Historiens protestants</span> +<span class="ralign"><a href="#page417">417</a></span></li> +</ul> +</div> + +<p class="p2 center">Paris.—<span class="smcap">Imprimerie Moderne</span> (Barthier, d<sup>r</sup>), rue J.-J.-Rousseau, 61.</p> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1661-1690 (Volume +15/19), by Jules Michelet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1661-1690 *** + +***** This file should be named 39877-h.htm or 39877-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/8/7/39877/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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