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Schalck de la Faverie.</title> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 5%; margin-right: 5%;} + +h1 {font-size: 115%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 4em;} +h2 {font-size: 110%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em; line-height: 1.5em;} +h3 {font-size: 100%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} + +a:focus, a:active { outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;} +a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; } + +hr.hr20 {width: 20%; text-align: center;} +sup {line-height: 0em;} + +ul.none {list-style-type: none;} +li {margin-top: 0.8em;} + +p {text-indent: 1em;} +p.tn {margin-left: 10%; width: 80%;} + +table {border-collapse: collapse; table-layout: fixed; + width: 90%; margin-left: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;} + +.p2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +.p4 {margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} + +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} +.smaller {font-size: smaller;} + +.center {text-align: center; text-indent: 0em;} +.right {text-align: right;} +.right10 {text-align: right; margin-right: 10%;} +.add1em {margin-left: 1em;} +.ralign10 {position: absolute; right: 10%; top: auto;} + +.toc {margin-left: 10%; margin-right: 15%;} +.toc p {margin-left: 2em; text-indent: -1em;} +.resume {margin-left: 2em; text-indent: -1em; font-size: 90%;} +.quote {margin-left: 5%; font-size: 90%;} +.poem10 {margin-left: 10%; text-indent: 0em; font-size: 90%;} +.book {margin-left: 2em; text-indent: -1em;} +.footnote p {text-indent: 0em;} + +.lspaced1 {letter-spacing: 1em; font-weight: bold;} +.pagenum {visibility: hidden; + position: absolute; right:0; text-align: right; + font-size: 10px; + font-weight: normal; font-variant: normal; + font-style: normal; letter-spacing: normal; + color: #C0C0C0; background-color: inherit;} + +--> +</style> +</head> + +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Napoléon et l'Amérique, by Alfred Schalck de la Faverie + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Napoléon et l'Amérique + Histoire des relations franco-américaines spécialement + envisagée au point de vue de l'influence napoléonienne + (1688-1815) + +Author: Alfred Schalck de la Faverie + +Release Date: April 3, 2012 [EBook #39360] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NAPOLÉON ET L'AMÉRIQUE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine +P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team +at http://www.pgdp.net + + + + + + +</pre> + +<p class="p4 center"><b>A. SCHALCK DE LA FAVERIE</b></p> + +<h1>NAPOLÉON<br> +ET L'AMÉRIQUE</h1> + +<p class="center">HISTOIRE DES RELATIONS FRANCO-AMÉRICAINES<br> +SPÉCIALEMENT ENVISAGÉE AU POINT DE VUE<br> +DE L'INFLUENCE NAPOLÉONIENNE</p> + +<p class="center">(1688-1815)</p> + +<p class="p4 center">PARIS<br> +LIBRAIRIE PAYOT ET C<sup>ie</sup><br> +106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 106<br> +1917</p> + +<p class="p4 center smaller">Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés +pour tous pays.<br> +<i>Copyright, 1917, by Payot et C<sup>ie</sup></i></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> INTRODUCTION</h2> + +<p>Napoléon n'a jamais mis les pieds en Amérique. Il en +eut plusieurs fois l'intention. Et plusieurs fois, au cours +de son étonnante carrière, son influence fut prépondérante +au-delà de l'Atlantique.</p> + +<p>D'une façon générale, les contre-coups réciproques de +la politique des deux mondes sur les destinées des peuples +américains et sur l'issue des guerres européennes, furent +décisifs au début du XIX<sup>e</sup> siècle. Les événements qui, depuis +cent ans, se sont déroulés dans les États-Unis du Nord, +les événements qui se préparent dans les républiques du +Sud, en ont été et en seront les conséquences directes.</p> + +<p>Cette influence de Napoléon sur les destinées des États-Unis +et, par contre, l'influence des États-Unis sur la destinée +de Napoléon, ou de l'Europe sous l'hégémonie de +Napoléon, n'a pas encore, semble-t-il, fait l'objet d'une +étude spéciale.</p> + +<p>Il paraît donc excusable, malgré l'encombrement de la +bibliographie napoléonienne, d'en augmenter encore le +nombre par une contribution ayant pour but de faire ressortir +les enchaînements historiques, les causes et les +effets, tout l'ensemble, enfin, des circonstances qui, issues +d'un lointain passé, s'endorment parfois pour se réveiller +brusquement au choc de bouleversements réputés imprévus,—telles +ces matières brutes et inertes, que l'on +croit incombustibles et qui s'enflamment, avec une prodigieuse +vitesse, au toucher d'une étincelle.</p> + +<p>Dans la période qui nous occupe, Napoléon fut celui +qui mit l'étincelle; son génie consistait précisément à la +mettre là où, et comme il fallait. Mais Napoléon, en l'occurrence, +<span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> n'incarne que le destin qui, à ce tournant de +l'histoire, fit se rencontrer les deux mondes sous la pression +de problèmes qui attendaient depuis longtemps leur +solution.</p> + +<p>Toute la profondeur du génie ne peut effacer, ou +simplement modifier le passé. Et ce passé avait connu +des actes irréductibles, des décisions irrévocables dont les +conséquences devaient s'imposer un jour ou l'autre.</p> + +<p>Comme une toile de fond apparaissant à certains moments, +l'Amérique se profile sur la tragédie mondiale +jouée entre les cabinets des Tuileries et de Saint-James: +décor d'un théâtre lointain dont la pièce n'est pas toujours +comprise mais qui évolue avec une logique implacable.</p> + +<p>En effet, depuis que l'empire des terres découvertes +par Colomb, exploitées par Pizarre, Cortès et Almagro, +a échappé à la domination exclusive de l'Espagne, la +France et l'Angleterre se sont trouvées face à face sur +les étendues vierges de l'Amérique septentrionale.</p> + +<p>Tandis qu'ils calculaient les coups qu'ils allaient se +porter, les deux antagonistes ne s'apercevaient pas que, +dans l'ombre, s'était constitué et développé un État, modeste +encore mais dont l'exemple devait inspirer d'autres +états qui bientôt se réuniraient en une confédération formidable.</p> + +<p>Quoique séparés de la Métropole par toute la distance +de l'Océan, les colonies des bords du Saint-Laurent, de +l'Hudson ou du Mississipi, frémissaient au moindre geste +de Paris ou de Londres. Il était nécessaire que ce geste +leur devînt indifférent.</p> + +<p>L'événement le plus important qui se produisit pendant +la jeunesse de Bonaparte fut la guerre de l'indépendance +de l'Amérique.</p> + +<p>Le jeune Corse atteignait ses quinze ans au moment où +elle battait son plein. Les plus brillants représentants de +la noblesse française s'enrôlèrent sous le drapeau de +ceux qu'on appelait dédaigneusement en Angleterre: +<span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> les <i>insurgents</i>. Il est permis de supposer que le pauvre +gentilhomme, qui dut faire la preuve de ses quartiers de +noblesse pour devenir Élève du Roi, aurait demandé +à servir sous les ordres de Washington, à côté de La +Fayette, de Rochambeau, de Lauzun, de Fersen et de tant +d'autres, s'il avait eu son brevet de lieutenant.</p> + +<p>Ne pouvant pas encore prendre part à l'action, il la +prépare en développant la pensée. Il fut un élève assidu. +Ses lectures personnelles, qui furent immenses, contribuèrent, +avec efficacité, à augmenter la maturité de +son intelligence. Les recherches auxquelles il se livra +pour se rendre compte de l'évolution de l'homme et des +sociétés, le familiarisèrent, certes, avec les choses d'Amérique. +Les notes qu'il prit à ce sujet prouvent combien +il s'intéressait à l'histoire du continent qui, au XV<sup>e</sup> siècle, +n'était encore, pour les premiers découvreurs, qu'une +entité légendaire répondant au fameux Cipango. Mais +pour l'élève Bonaparte, l'Amérique tangible et réelle +ne commence qu'à la date de 1608,—date fatidique, +puisque c'est vers cette époque que s'accentua la scission +qui, au nom de la liberté de conscience, allait diviser les +enfants d'Albion en deux fractions ennemies et irréconciliables.</p> + +<p>«L'Archevêque de Canterbury poursuivit les Puritains +avec une telle vigueur qu'ils commencèrent à s'enfuir +en Virginie.» Cette remarque du jeune lieutenant +d'artillerie permet de croire qu'il comprit toute la portée +de cet exode volontaire, entrepris dans le but de sauvegarder +l'indépendance de la pensée religieuse. Cet incident, +presque inaperçu des contemporains, devait aboutir à la +création d'un monde.</p> + +<p>Bonaparte lui-même, souffrant de l'obscurité dans laquelle +il végète encore, mais déjà sans doute conscient +de son génie et soutenu par les sollicitations d'une ambition +démesurée, dut sympathiser avec ces âmes républicaines, +impatientes de secouer le joug de la tyrannie d'un +roi ou de la tyrannie d'un prêtre. La force de s'émanciper +<span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> contient en soi la force d'opprimer à son tour. Ceux qui +sont assez puissants pour secouer tous les jougs, finissent +toujours par imposer le leur. La marche est fatale,—mais +nous n'en sommes pas encore là.</p> + +<p>Nous en sommes encore à l'époque où parut en Angleterre +un périodique intitulé: <i>The Spy</i> (l'Espion) dans +lequel, sur les affaires du jour, l'éditeur publiait une +correspondance fictive entre Milord <i>All-eye</i> et Milord +<i>All-ear</i>,—ce qui, d'après la phraséologie de nos jours, +peut se traduire par: <i>Je vois tout</i>,—<i>J'entends tout</i>,—et +fait comprendre l'orgueilleuse prétention de: <i>Je sais +tout.</i></p> + +<p>Les relations anglo-américaines y étaient jugées et critiquées +en toute liberté et le lieutenant Bonaparte, qui s'abonne +à cette feuille, semble y avoir rencontré des commentaires, +des aperçus et des vues qui lui ouvrirent des +horizons nouveaux sur la politique internationale. Il prit +des notes dont il avait, sans doute, l'intention de se servir +plus tard.</p> + +<p>Il lut Mably et connut les œuvres de Raynal sur l'Amérique, +ainsi, apparemment, que l'<i>Almanach du pauvre +Richard</i>, de Benjamin Franklin, sans oublier le <i>Sens commun</i> +de Thomas Paine qui joua un rôle si important dans +la Révolution américaine et aussi dans la Révolution +française.</p> + +<p>Bonaparte avait vingt ans quand il résuma ses lectures +sur l'Amérique en ces termes:</p> + +<p>«Les colonies anglaises ont seulement environ +150 milles de large sur 800 de long... 120.000 carrés de +surface... En 1760, la population était de 2.500.000 blancs +et de 450.000 noirs. La population est doublée tous les +vingt ans, ce qui signifie qu'elle s'élève aujourd'hui à +4.000.000 d'habitants.</p> + +<p>«En France, on a besoin, pour vivre, de quatre acres—en +Amérique, on a besoin de 40.</p> + +<p>«Il y a dix degrés de froid de plus à Londres qu'à +Boston.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> «L'Amérique du Nord doit avoir recours à la pêche +pour sa subsistance. Il y a du bois pour la construction, +mais sa distance rend l'importation impossible ou du +moins coûteuse. Son commerce de fourrures est au déclin; +il ne produit aujourd'hui que 35.000 livres sterling... Ils +ont un commerce avec les Antilles qui ne leur est pas +avantageux. Ils ont des manufactures, celle de Dartmouth, +entre autres. Les mûriers y poussent très-bien. La plante +du coton est large et sa fibre très-forte. La partie centrale +de l'Amérique cultive le tabac, mais cette plante +dévorante a épuisé le sol.</p> + +<p>«Dans les deux Carolines, la Géorgie et la Floride, il +y a des champs de riz; le commerce du coton est en +bonne voie. Les brouillards et les pluies empêchent la +culture de la vigne».</p> + +<p>Ces réflexions dénotent un esprit précis et pratique qui +portait un intérêt particulier aux conditions de la vie +américaine. À côté de ces renseignements d'ordre économique, +Bonaparte connaissait aussi le grand rôle joué par +la France au Canada et dans la vallée du Mississipi. Dans +ses vastes projets de domination mondiale, il engloba certainement +les contrées d'outre-mer qui, à une date peu +reculée, étaient encore occupées par des Français.</p> + +<p>À mesure que monte son étoile, s'élargit aussi son ambition.</p> + +<p>Il rêva de travailler en grand en Orient,—de refaire +la carte de l'Europe,—de coloniser l'Amérique. Et, dans +cette vaste entreprise, l'Orient, pour lui, représente le +passé,—l'Europe incarne le présent,—et l'Amérique +contient en germe l'avenir.</p> + +<p>Il réussit à ébranler, sur leurs bases vermoulues, les +vieux trônes européens. Ayant échoué en Égypte, il se +heurta à l'indifférence de l'Asie, et prétendit faire de +l'Amérique, un enjeu destiné à intervenir dans la rivalité +entre la France et l'Angleterre.</p> + +<p>En cela, il n'innovait pas: il obéissait simplement +aux injonctions de l'histoire, cette rivalité entre les deux +<span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> grandes nations ayant toujours eu, au-delà des mers, un +terrain privilégié dont l'importance a malheureusement +souvent échappé à nos gouvernants.</p> + +<p>Chaque fois qu'il y avait tension aiguë entre la France +républicaine et l'Angleterre monarchique,—chaque fois +qu'une menace de guerre mettait aux prises le Premier +Consul et Pitt, plus tard, l'Empereur et les boutiquiers de +Londres, représentés par les Lords dirigeant la politique +du Royaume-Uni, la répercussion s'en faisait immédiatement +sentir dans les lointains parages allant de Québec +à Washington, en passant par les Antilles, pour aboutir +finalement dans les pays du Sud où le régime espagnol +ne pouvait pas prétendre à l'éternel étouffement de toutes +les tendances libérales.</p> + +<p>Et la jeune république des États-Unis joua merveilleusement +de cette corde sensible qui rendait un son différent +suivant qu'on la pinçât à Paris ou à Londres. Jeu dangereux +d'ailleurs qui fit osciller les hommes d'État d'Amérique +au gré des fluctuations politiques de l'Europe, mais +qui, en fin de compte, tourna à l'avantage du Nouveau +Monde.</p> + +<p>Il s'agissait de savoir qui, de la France ou de l'Angleterre, +jouerait le rôle prépondérant aux États-Unis,—si +l'Angleterre, malgré la déclaration d'indépendance américaine, +continuerait à jouir, dans une mesure encore fort +respectable, des avantages du traité de 1763,—si la Louisiane +demeurerait espagnole, redeviendrait française ou +serait anglaise,—si la marine britannique serait maîtresse +des mers occidentales au grand profit de son commerce,—si, +au nom des grands principes de 89, les noirs +de Saint-Domingue seraient émancipés,—si, enfin, les +vastes territoires qui, au-delà des Alleghanys, à l'ouest +du Mississipi, depuis les pays des grands lacs, plus loin +que les Montagnes Rocheuses et jusqu'au Nouveau-Mexique,—le +Far-West, en un mot, qui n'était pas encore +enrôlé sous les plis de la bannière étoilée, pourrait +devenir la source de riches colonies ouvertes définitivement +<span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> à l'ambition d'un Bonaparte ou à la cupidité d'une +grande compagnie de Londres.</p> + +<p>Ces questions, qui se posaient déjà à la fin du +XVII<sup>e</sup> siècle, n'avaient pas encore reçu de réponse satisfaisante +au commencement du XIX<sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Pendant que, sous les graves complications qui ensanglantaient +l'Europe, on cachait tels secrets espoirs, omis +dans tous les protocoles diplomatiques, les politiciens de +la Maison Blanche pensaient simplement que l'Amérique +devait appartenir exclusivement aux Américains.</p> + +<p>Pensée logique et naturelle, bientôt exagérée dans ses +prétentions excessives et qui, plus tard, fut condensée en +un corps de doctrine qui répondit à ce qu'on appela la +théorie de Monroe.</p> + +<p>Cette doctrine avait apparemment pour but de répondre +par l'instinct de conservation aux velléités de conquête. +L'opinion d'un homme clairvoyant, partagée par les +hommes de son parti, devient ainsi l'opinion de la masse. +Les gens avertis qui connaissaient les craintes inspirées +par les peuples, à tour de rôle prêts à revendiquer le +droit des conquérants, avaient parfaitement raison d'affirmer +leur volonté de demeurer les derniers et définitifs +occupants d'un pays défriché, exploité, administré par +eux, d'après un idéal religieux et politique parfaitement +défini,—sur lequel ceux qui n'étaient pas du pays, +n'avaient plus rien à prétendre.</p> + +<p>Ils avaient d'autant plus raison que, malgré les victoires +remportées par les Américains et malgré les traités signés, +à la fin du XVIII<sup>e</sup> et au commencement du XIX<sup>e</sup> siècle, +les Anglais ne semblaient pas vouloir s'incliner devant +les faits accomplis. Ils cherchaient toutes les occasions +pour reconquérir les colonies perdues, ou une partie de +ces colonies, en entretenant des relations actives avec les +hommes assez nombreux qui, lésés dans leurs intérêts ou +leurs espérances, étaient demeurés fidèles à la métropole.</p> + +<p>La France, de son côté et pour les mêmes raisons, continua +sa politique américaine. Cette politique fut celle +<span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> de Napoléon dès qu'il arriva au pouvoir et, s'il ne put la +mener à bien, et, dans la plupart des cas, s'il dut en +modifier, de fond en comble, les grandes lignes et les +projets d'exécution, il faut en chercher la raison dans les +bouleversements européens commencés par les guerres de +la Révolution et continués par les guerres de l'Empire.</p> + +<p>Cependant, les États-Unis, sous la pression de ces événements, +voyaient l'influence et la direction du gouvernement +passer tour à tour à deux partis extrêmes et +opposés, représentés par les Fédéralistes et par les Républicains. +Les premiers s'inspirèrent plus spécialement des +tendances de la politique anglaise, c'est-à-dire réactionnaire,—les +seconds se déclarèrent les partisans et les +adeptes de la France révolutionnaire, aussi longtemps que +la révolution demeura sur le terrain des immortels principes,—ils +furent les admirateurs de Bonaparte, général +de la République, mais ils furent les adversaires de +Napoléon empereur, roi et conquérant.</p> + +<p>Ainsi, Napoléon trouva toujours l'Amérique sur sa +route: rêve ou réalité, proie désignée aux coups de son +imagination ambitieuse ou refuge final quand la fortune +lui eût dit un définitif adieu, elle le hanta,—lointain +mirage qui le leurra parfois, qu'il contribua à grandir et +qu'il ne put jamais atteindre.</p> + +<p>Quelques-uns de ses projets concernant l'Amérique restèrent +de simples velléités, tandis que d'autres eurent une +solution absolument contraire à celle qu'il avait d'abord +voulu leur donner.</p> + +<p>Après la paix d'Amiens, il avait à sa disposition, pour +des entreprises coloniales, une grande armée de vétérans +composée des vainqueurs de Marengo et de Hohenlinden. +Sa flotte intacte n'avait pas encore connu le désastre de +Trafalgar. Avec de telles ressources, il n'est pas extravagant +de supposer qu'il aurait parfaitement pu fonder un +empire français en Amérique,—réplique à l'empire qu'il +n'avait pu établir en Orient.</p> + +<p>C'est apparemment dans ce but qu'en automne de 1800, +<span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> par une clause secrète mentionnée dans la Convention +avec l'Espagne, cette dernière rétrocéda à la France le +quart du territoire de l'Amérique du Nord: la Louisiane.</p> + +<p>Dans ce but aussi qu'après avoir vaincu trois grands +empires européens à Austerlitz et à Iéna, il songea encore +à l'Amérique. Cette fois, ce fut le Canada qui attira +son attention,—le Canada où, dans la vallée du Saint-Laurent, +de la Nouvelle-Écosse aux grands lacs, habitaient +des populations françaises que le Ministre de France +à Washington, le général Turreau, fut chargé de soutenir +dans leurs aspirations de révolte.</p> + +<p>Mais c'était là une besogne presque inavouable pour +celui qui avait coutume de briser les coalitions les plus +redoutables en menant lui-même son armée à la victoire.</p> + +<p>Ouvertement, il céda la Louisiane aux États-Unis pour +l'arracher aux convoitises anglaises.</p> + +<p>La Louisiane, malgré les perspectives qu'elle avait dès +le début offertes à l'ambition de Bonaparte, fut bien vite +sacrifiée, ou plutôt, abandonnée. Il fallait d'abord détruire +l'Angleterre pour avoir l'Europe à ses pieds: c'était la +tâche qui s'imposait, urgente, impérative. Quant à l'Amérique? +On verrait plus tard,—si on avait le temps.</p> + +<p>Napoléon n'eut pas le temps.</p> + +<p>Et l'Amérique put continuer sa marche en avant.</p> + +<p>On peut donc affirmer que Napoléon et les citoyens +américains, le Président Th. Jefferson en tête, ainsi que +les diplomates qui représentèrent leur pays dans ces controverses +délicates, ont fondé la grandeur des États-Unis. +Il est évident que la cession de la Louisiane—cet acte +de <i>Louisianicide</i>, comme Napoléon l'appelle lui-même, a +imprimé à l'Amérique du Nord et, par suite, au monde +entier, une direction nouvelle<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>.</p> + +<p>C'était, en effet, définitivement arracher ce qui restait +des colonies anglaises, depuis le Canada jusqu'à la Nouvelle-Orléans, +aux griffes du léopard britannique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> Du reste, à la chute de l'Empire, telles convoitises se +firent de nouveau pressantes et le rêve que Napoléon +avait caressé, parut un instant repris et réalisable par +l'Angleterre: se substituer à la France en ajoutant au +Canada la vallée du Mississipi. L'Empereur des Français, +Roi d'Italie, protecteur de la confédération du Rhin, n'était +plus que le petit souverain de l'Île d'Elbe; Wellington +pouvait disposer de son armée d'Espagne. C'est ce +qu'il fit. Mais pour réaliser cette persistante ambition en +Amérique, il était trop tard pour Wellington, comme il +était trop tard pour Napoléon.</p> + +<p>L'Île d'Elbe, jouet de royaume pour celui qui avait bouleversé +et gouverné tant de royaumes et tant de nations, +était aussi trop près pour ceux qui, ayant souffert de l'indomptable +audace du conquérant, craignaient toujours +un retour offensif de son épée vaincue une première fois +mais pas encore brisée.</p> + +<p>Au Congrès de Vienne, les diplomates les plus retors cherchaient +à augmenter les distances entre eux et cet aigle tombé +qui pouvait encore reprendre son vol. Fouché insinua à +son ancien maître de s'enfuir en Amérique où il pourrait +sans doute recommencer une carrière finie en Europe.</p> + +<p>Mais Napoléon avait lu Machiavel et il ne se faisait +aucune illusion sur la sincérité des conseils donnés par +le grand intrigant qu'il avait fait Duc d'Otrante.</p> + +<p>Il connaissait aussi les sentiments de la France à son +égard et préféra une marche triomphale à Paris à un +voyage incertain à New-York.</p> + +<p>Il s'était renseigné auprès du Commissaire anglais à +Porto-Ferrajo sur l'état des hostilités qui, depuis 1812, +se poursuivaient entre l'Angleterre et les États-Unis. Et, +quand il apprit, de la bouche du capitaine Usher<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a> que +25.000 hommes avaient été distraits de l'armée de Wellington +pour opérer en Louisiane et en Floride, il prit le +parti de rentrer en France.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> Les nouvelles et les détails de ces événements lui +étaient malheureusement parvenus avec un grand retard. +Quand Bonaparte arriva à Paris, la paix était de nouveau +rétablie entre l'Angleterre et l'Amérique et les +troupes qui avaient combattu à la Nouvelle-Orléans +furent dirigées sur l'Europe pour participer à la défense +de la Belgique.</p> + +<p>Si ces régiments d'infanterie, habitués à vaincre sous +les ordres de Wellington, étaient demeurés un peu plus +longtemps en Amérique, la plaine de Waterloo aurait +peut-être connu un autre destin.</p> + +<p>Après Waterloo, Napoléon aurait pu s'embarquer à +Bordeaux sur un vaisseau américain. On lui proposa de +prendre la place de son frère Joseph qui avait préparé +son propre départ et obtenu un passeport du chargé d'affaires +des États-Unis, à Paris.</p> + +<p>C'eût été une faute,—un abandon de soi-même et de +son entourage: Napoléon crut à la magnanimité de l'Angleterre +et devint le prisonnier de Sainte-Hélène.</p> + +<p>De l'énumération de ces principaux faits, il ressort +que l'Amérique, d'une façon directe ou d'une façon indirecte, +a toujours exercé une action sur la politique de +Napoléon, ou sur l'évolution de la politique de l'Europe +bouleversée et dominée par Napoléon.</p> + +<p>Cette action, permanente parce qu'elle avait une cause +profonde, des racines qui, du Vieux Monde, se ramifiaient +jusqu'au Nouveau-Monde, était parfois invisible pour les +contemporains, ne se manifestait qu'aux heures décisives, +mais, en réalité, répondait à la marche fatale des +événements.</p> + +<p>Napoléon lui-même qui, issu de la Révolution française, +avait brisé tant de moules surannés, aboli tant de +préjugés admis, qu'il le voulût ou non, dut se soumettre +à cette impulsion venue des lointains de l'histoire et des +lointains d'un continent jeune.</p> + +<p>Il s'y soumit naturellement, parce qu'au point de vue +de la civilisation et du progrès social, il faisait la même +<span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> besogne que les citoyens libres de l'Union, besogne qui +consistait à ouvrir à toutes les classes de la Société des +perspectives de bonheur et de richesses que l'ancien régime +avait si jalousement limitées. Comme legs de la +Révolution, ce fut la lutte pour la vie avec des espoirs de +réussite permis à tous.</p> + +<p>Était-ce un bien? Était-ce un mal? Ce n'est pas la place +de le rechercher ici.</p> + +<p>Et malgré cette unité de fin, il y avait divergence de +moyens: ce que Napoléon a dû exécuter par son épée qui, +la plupart du temps, trancha dans le vif, les États-Unis +d'Amérique l'accomplirent par simple évolution. Mais le +grand capitaine ainsi que les hommes dirigeants de la +Confédération nouvelle représentaient des tendances sociales +absolument identiques. Pour Emerson, Napoléon +fut l'agent, l'homme d'affaires de la classe moyenne de la +société moderne<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>. La société qui était en train de se +constituer dans l'Union de l'Amérique du Nord était, en +majeure partie, composée de cette sorte d'hommes. Nous +pouvons dire, par contre, que, le premier, Napoléon commença +à américaniser l'Europe, si par ce mot: <i>américanisation</i>, +on peut désigner cette fièvre de vie intense et +pratique, souvent dénuée de délicatesse et de poésie, mais +qui répond à des nécessités sociales de jour en jour plus +impérieuses.</p> + +<p>Sous les combinaisons politiques, sous les calculs de +l'ambition, plus haut que les rêves de gloire et plus durable +que la victoire remportée sur un champ de bataille, +il y avait l'humanité en marche.</p> + +<p>Malgré tout, Napoléon a travaillé pour elle et, si l'on +fait abstraction, un instant, des héroïques aventures de +l'épopée militaire, il est permis de dire qu'il ne fut qu'un +instrument au service du principe de causalité.</p> + +<p>Cette affirmation paraît surtout justifiée quand on l'applique +à ses relations avec l'Amérique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> Continuateur inconscient de la politique de Richelieu et +de Louis XIV dans le nouveau monde, il veut parfaire +l'œuvre commencée au XVII<sup>e</sup> siècle, si maladroitement +défaite au XVIII<sup>e</sup> siècle, sous Louis XV. Le néfaste traité +de 1763 avait donné à l'Angleterre la maîtrise des mers +et la domination sur des continents nouveaux: l'Angleterre +fut l'ennemi qu'il fallait anéantir.</p> + +<p>Admirateur de la révolution américaine, il fut lui-même +un produit de la révolution française dont il propagea +les idées,—quitte à les combattre dans la suite.</p> + +<p>Empereur d'Occident, il voulut porter la couronne de +Charlemagne: vertige de la grandeur qui, par cette emprise +d'atavismes trop anciens, le fit échouer. Cependant, +l'Amérique qui n'avait pas à compter avec le charme et +le danger d'un si lointain passé, marchait droit vers l'avenir, +d'après des principes de liberté et d'égalité implantés +sur un sol vierge par les Puritains et développés ensuite +par la force et la logique des faits.</p> + +<p>Les événements qui se sont déroulés pendant plus de +trois siècles, ont été le point de départ des questions qui +font l'objet du présent travail: pour comprendre celles-ci, +il faut connaître ceux-là. Avant d'entrer dans le cœur du +sujet, il est nécessaire de se demander quels étaient ces +événements et quels étaient les hommes qui, influencés +par eux, poussés par la fatalité des lois historiques, ont souvent +obéi à ces lois et ont parfois dirigé ces événements.</p> + +<p>Mais cette conclusion s'impose: c'est la politique de +Napoléon qui permet aujourd'hui, aux descendants des +Pères Pèlerins, fidèles à l'idéal de leurs ancêtres, de revenir +en Europe—berceau de la civilisation, par des +régimes surannés menacée de la tombe—pour y défendre +le droit de l'individu et des collectivités, conformément +aux principes si magistralement définis par le Président +Wilson.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> CHAPITRE I<br> +<span class="smcap">LA FRANCE ET L'ANGLETERRE<br> +DANS L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE.</span></h2> + +<p class="resume">Importance de la découverte de l'Amérique. — Le rôle de la +Méditerranée passe à l'Océan Atlantique. — Déclin de l'Allemagne +et de l'Italie. — Développement des nations côtières +occidentales. — Rivalité franco-anglaise en Amérique. — La +colonisation française. — Les Normands au X<sup>e</sup> siècle. — Verrazzano. — Cartier +à Stadaconé et à Mont-Royal. — Samuel +de Champlain. — Cavelier de La Salle sur le Mississipi. — Colonisation +anglaise. — L'œuvre des Puritains. — La Louisiane. — Politique +coloniale de la France et de l'Angleterre.</p> + +<p>La lutte entre la France et l'Angleterre, pour l'hégémonie +dans l'Amérique du Nord, constitue un des chapitres +les plus glorieux de l'histoire mondiale.</p> + +<p>Pour en comprendre toute l'importance, il suffit de rappeler +les grands changements introduits dans les relations +internationales, au lendemain de la découverte de +l'Amérique. Ce fut un événement plus riche en conséquences +que bien des révolutions dont le retentissement +demeura plutôt local.</p> + +<p>En ouvrant à la curiosité, à l'intérêt, au trafic, à la +guerre, à la science, de vastes étendues situées à l'occident +de l'Europe, on ouvrait, en même temps, aux pays +occidentaux de cette même Europe, des horizons immenses, +des perspectives de richesse et de gloire qui allaient +changer la face du monde, bouleverser la signification +civilisatrice des nations, réveiller d'anciennes +rivalités et en créer de nouvelles.</p> + +<p>Des rôles furent intervertis.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> Les pays qui, jusqu'à cette époque, avaient, pour ainsi +dire, trouvé à portée de leurs mains, les sources de la fortune +et de la puissance, furent rejetés au second plan,—et +des pays qui s'endormaient dans la routine et la +monotonie, furent secoués d'un frisson de conquête,—enfin, +des pays qui n'avaient pas encore pris contact avec +la civilisation, furent découverts, émancipés, exploités... +ou bien anéantis.</p> + +<p>Après avoir fourni une carrière glorieuse mais pourtant +limitée par des barrières plutôt géographiques que +politiques, l'Orient et le centre de l'Europe durent passer +le sceptre de la domination à l'Occident de l'Europe.</p> + +<p>La cause en était simple, quoiqu'on n'en vit pas immédiatement +toute la portée.</p> + +<p>Le fait saillant est celui-ci: comme chemin de communication +d'un continent à un autre, l'Océan Atlantique +remplaça la mer Méditerranée.</p> + +<p>La Méditerranée qui, dans l'antiquité, avait servi de +lien entre l'Égypte, l'Asie Mineure, la Grèce, Rome et +Carthage,—qui, au moyen-âge, avait fait la grandeur des +petites républiques italiennes et des villes hanséatiques +allemandes, devint, du jour au lendemain, un lac intérieur +destiné à alimenter des besoins et des intérêts désormais +restreints et stationnaires. Ce fut le déclin de +l'Allemagne et de l'Italie.</p> + +<p>Sous l'influence de facteurs dont les contemporains ne +se rendirent pas bien compte, ces pays se virent condamnés +à un effacement de leur nationalité, à un ralentissement +de leur activité. Et pendant longtemps, l'histoire +connut une «moins grande Allemagne» et une +«moins grande Italie».</p> + +<p>Par contre, la mer occidentale qui, pendant de longs +siècles, ne représentait, pour les navigateurs, au-delà des +colonnes d'Hercule, qu'un gouffre effrayant enveloppé de +brouillard et de mystère, en livrant son secret à Christophe +Colomb, inaugura une ère nouvelle. L'œuvre que le +génial Gênois, au service de l'Espagne, avait tentée et +<span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> réalisée, fut continuée et achevée par d'autres. La voie +était ouverte; place maintenant aux peuples en progrès +et aux idées en marche. Et ce fut le tour des nations occidentales +à entrer en scène, des nations dont les côtes se +développent sur une vaste étendue, le long de l'Océan +Atlantique et constituent autant de bras tendus vers des +rives opposées qui semblaient les solliciter et les appeler.</p> + +<p>Tandis que l'Allemagne est divisée en deux camps irréductibles +par la Réforme et se désagrège dans une lutte +terrible qui dure plus de trente ans;—tandis que l'Italie +est la proie des convoitises étrangères, l'Espagne, le Portugal, +la France, l'Angleterre et la Hollande, pays dont +les côtes s'étendent du Sud-Ouest au Nord-Ouest de l'Europe, +voient leurs destinées modifiées de fond en comble +par la découverte de l'Amérique. Ces pays, pour ne parler +que des trois plus grands, rêvèrent tour à tour de devenir +«une plus grande Espagne», une «plus grande France», +une «plus grande Angleterre».</p> + +<p>Ce rêve qui, pour ces trois nations, devint parfois une +réalité, les entraîna dans de longues guerres et répond à +une conception de domination universelle que, de nos +jours, on a appelée: l'<i>Impérialisme</i>.</p> + +<p>Dans l'Amérique du Nord où, malgré des tentatives +audacieuses, l'Espagne ne put asseoir son autorité comme +elle l'avait fait dans l'Amérique du Sud, il n'y eut bientôt +plus, face à face, que deux rivales: la France et l'Angleterre.</p> + +<p>La rivalité entre ces deux nations passe par des alternatives +diverses, elle engendre des guerres qui ont leur +dénoûment sur les champs de bataille de l'Europe, mais +dont les résultats généraux se font surtout sentir en +Amérique. Si, finalement, l'Angleterre l'emporta sur la +France dans le Nouveau Monde, il faut en chercher une +des raisons dans la position géographique des deux pays +en compétition: l'un, étant une île, n'avait pas les mêmes +attaches avec le continent européen que l'autre dont le +grand rôle provenait précisément de ces mêmes attaches,—autant +<span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> d'entraves pour le succès des entreprises coloniales.</p> + +<p>Il y a d'autres raisons qui expliquent cet échec de notre +politique coloniale,—des obstacles quasi organiques +contre lesquels les plus grands protagonistes du drame +historique, Napoléon lui-même, vinrent se briser et dont +on se rendit compte longtemps après la fin de l'entreprise +épique.</p> + +<p>Au début, la France eut l'avantage.</p> + +<p>Elle prit possession du Canada et du Saint-Laurent +trente ans avant que Humphrey Gilbert ne plantât l'étendard +anglais sur Terre-Neuve et près de quatre-vingts ans +avant que Walther Ralegh ne s'emparât de la contrée fertile +qu'au nom de la reine Élisabeth il appela: Virginie.</p> + +<p>Même pour la colonisation proprement dite, la France +devança l'Angleterre. De bonne heure, nos explorateurs +et nos missionnaires remontèrent le Saint-Laurent et +descendirent la vallée du Mississipi, sillonnant ainsi les +étendues immenses d'un vaste empire à fonder, dont les +limites extrêmes se perdraient, au nord, dans les neiges +du Canada et, au Sud, dans les plantations de sucre de +la Louisiane.</p> + +<p>Pour asseoir sur des bases solides un tel empire, il +aurait fallu réaliser des conditions multiples; il aurait +fallu, avant tout, conserver l'avantage commercial et stratégique +que nous devions à nos premiers pionniers et qui +nous assurait une avance considérable sur nos rivaux. +Grâce à cette avance, nous aurions peut-être pu isoler et +réduire les colonies anglaises, relativement faibles au début +et resserrées entre la mer et les monts Alleghanys.</p> + +<p>C'est le contraire qui arriva.</p> + +<p>Notre force colonisatrice, en tant qu'initiative privée +entretenue par des besoins impérieux, s'arrêta de bonne +heure. D'Angleterre, d'Écosse, d'Irlande, par contre, se +manifestait l'esprit le plus entreprenant, le plus aventureux +de la race anglo-saxonne. Tandis que la France s'en +tenait à ses premières conquêtes dans les zones déjà explorées,—territoires +<span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> immenses mais peut-être trop dispersés, +manquant de points de contact—tandis qu'elle +organisait des expéditions officielles sous le contrôle direct +du gouvernement, d'ailleurs, absorbé par les affaires +intérieures, les défricheurs anglais de toutes espèces se +frayaient leur route vers l'ouest et le sud-ouest, à coups +de hache et à coups de fusil, au gré de leurs personnelles +convenances, préparant simplement l'intervention gouvernementale +pour le moment opportun.</p> + +<p>De là, des conflits, un état de guerre chronique qui, +avec ses fortunes diverses, devint permanent vers 1688, +jusqu'à ce qu'enfin, dans le nord, la puissance française +succomba dans les plaines d'Abraham.</p> + +<p>Ce fut le début de l'histoire d'Amérique.</p> + +<p>La bataille qui décida de la destinée de la France et de +l'Angleterre en Amérique décida aussi de la future indépendance +des futurs États-Unis.</p> + +<p>Menacées par la France sur leurs flancs, les colonies +anglaises eurent naturellement recours à la protection de +la métropole: à ce moment, leurs intérêts se confondent.</p> + +<p>L'affaiblissement de la France, son effacement, permit +bientôt aux insurgents de s'occuper plus activement de +leurs personnelles revendications. Ayant chassé les Français +du Canada, ceux qui aspiraient à devenir des Américains, +ne songèrent plus qu'à secouer le joug des +Anglais.</p> + +<p>Des hauteurs d'Abraham, la route menait donc à la déclaration +de l'Indépendance et, de la déclaration de l'Indépendance, +à Yorktown.</p> + +<p>Et elle mena plus loin.</p> + +<p>Louis XV avait livré le Canada à l'Angleterre: les +Bourbons prirent leur revanche quand une flotte française, +maîtresse de la mer, força Cornwallis à capituler. Mais la +France royaliste paya cher cette revanche. La révolution +qui, chez nous, se préparait dans les conversations des +salons et les écrits des philosophes et des hommes de +lettres, trouva un exemple contagieux dans les premières +<span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> rencontres de Lexington et de Concord. La flamme de la +liberté allumée à Boston et répandue dans tous les états, +souffla jusqu'à Paris et quand vint le jour où les races +rivales de la vallée du Mississipi auraient pu régler leur +compte, il n'y avait plus de roi de France.</p> + +<p>Napoléon hérita de cette succession lourde et embrouillée; +à l'extérieur la situation était aussi troublée +qu'à l'intérieur,—je veux dire qu'hors d'Europe +aurait dû se dénouer la rivalité entre la France et l'Angleterre: +ce fut en Europe que, malgré lui, Napoléon +dut chercher à abattre l'Angleterre, tout en faisant intervenir, +quand il le jugeait à propos, la grande influence +de l'Amérique.</p> + +<p>Avant d'entrer dans les détails de cette histoire, il +convient de résumer les différentes phases par lesquelles +a passé l'œuvre française dans le Nouveau-Monde.</p> + +<hr class="hr20"> + +<p>Des noms glorieux se pressent en foule; des haut faits +en masse sont à enregistrer: l'individu fut à la hauteur +d'une tâche souvent au-dessus de ses forces; la collectivité +laissa parfois à désirer.</p> + +<p>En présence de tant d'aventures et de tant d'aventuriers, +sans nous arrêter à la tentative de colonisation de nos +ancêtres normands qui, probablement, vers le X<sup>e</sup> siècle, +découvrirent une partie de la côte des États-Unis actuels, +qu'ils appelèrent Vineland<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>, citons, d'abord, le dieppois +Cousin qui, en 1488, quatre ans avant Christophe Colomb, +fut poussé à l'ouest de la terre africaine, vers un continent +qui ne serait autre que l'Amérique.</p> + +<p>Mais c'est la période légendaire. Que veut-on? où +va-t-on?</p> + +<p>Les marchands veulent des mines d'or et de diamants, +des épices rares, des fourrures de prix, des pêches miraculeuses. +<span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> C'est la matière brute à exploiter et à la conquête +de laquelle, sous ses formes diverses, se précipitent les +peuples assoiffés de jouissances nouvelles et de gains +inespérés. Les explorateurs, soutenus par un idéal plus +élevé ou poussés par une conception scientifique plus ou +moins exacte, cherchent le fameux passage du Nord-Ouest +conduisant vers le prestigieux Cathay. Le rêve +désintéressé alimente le calcul cupide. De toutes ces aspirations +contradictoires naîtra l'Amérique. En attendant, +entité réelle, elle ne se livre que par bribes aux chercheurs +et les géographes, d'une main hésitante, en dessinent la +carte, dont les contours changent et se développent, au +gré des prises de possession plus ou moins heureuses. +Les écrits et les cartes qui donnent quelques informations +sur ces expéditions premières, contiennent des détails +fantaisistes sur des îles au nord de Terre-Neuve et sur le +Labrador<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>.</p> + +<p>C'est par là qu'il faudrait, s'imagine-t-on, atteindre +l'empire du soleil levant et, plus loin, l'empire des Rajahs. +François I<sup>er</sup> jaloux de la gloire maritime de Charles-Quint, +dont les domaines étaient assez vastes pour que le +soleil ne s'y couchât pas, chargea l'Italien Verrazzano de +trouver la route escomptée et espérée. Il n'y parvint pas, +mais il longea et explora la côte américaine le long du +Maine jusqu'à Terre-Neuve et, à défaut d'autres richesses, +rapporta la première description connue des côtes des +États-Unis.</p> + +<p>C'était beaucoup, car c'était une indication qui devait +permettre à d'autres de pousser plus loin leurs investigations. +À l'aube d'un monde qui s'éveille, les Français +marchent en éclaireurs. Et, dans une splendeur de Paradou +inculte, cette partie de l'Amérique offre aux nouveaux +venus, l'antre de ses forêts vierges, l'étendue de ses prairies, +l'immensité de ses lacs, le courant impétueux de +<span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> ses fleuves, sans compter l'hospitalité inquiète des Peaux-Rouges, +étonnés de voir des hommes blancs.</p> + +<p>Et voici Cartier, le Breton rêveur et tenace qui, parti de +Saint-Malo le 20 avril 1534, toujours à la rechercha de la +route qui mène au Cathay, s'avance dans le golfe de +Saint-Laurent, longe les côtes d'Anticosti et remonte le +grand fleuve dont les eaux profondes le portent et l'entraînent, +plus loin, jusqu'à un roc escarpé qui se dresse +au milieu du courant. Dans ce désert de solitude et de +mystère, se profilent les parois abruptes qui seront les +témoins d'héroïques exploits. Cartier ne vit que la flore +gigantesque d'un paysage inculte où se groupaient +quelques Wigwams sur l'emplacement qui devait être, +plus tard, la ville de Québec. Son nom était alors Stadaconé, +capitale du chef indien Domacona.</p> + +<p>Mais il existe une métropole plus grande, plus importante, +appelée Hochelaga: les Indiens en parlent avec +mystère. Sur les insistances de Cartier, ils consentent à +l'y conduire. On se met en marche.</p> + +<p>C'est la première fois que des Européens, des Français, +foulent la terre du Canada, établissant, d'un geste pacifique, +les droits à une conquête future. Et malgré les +intentions hostiles ou les projets guerriers, l'entreprise +est d'une poésie intense.</p> + +<p>La matinée était fraîche, les feuilles des arbres frissonnaient +dans la gamme des nuances changeantes, et, à +la base des chênes, s'amoncelait une couche épaisse de +glands. Ils allaient, surpris et charmés, sous la conduite +des Indiens. Par un beau soleil d'automne, éclairant une +muraille de verdure seulement coupée par le sillage des +eaux courantes du fleuve, ils virent des forêts festonnées +de pampres et de vignes, des douves remplies d'oiseaux +aquatiques,—ils entendirent le chant du merle, de la +grive,—et comme ils purent se l'imaginer,—le chant +aussi des profondeurs inhabitées les appelant au loin...</p> + +<p>En approchant de la mystérieuse Hochelaga, ils rencontrèrent +un chef indien et comme dit Cartier... «l'un +<span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> des principaux seigneurs de ladite ville, accompagné de +plusieurs personnes<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>».</p> + +<p>C'était le 2 octobre 1535.</p> + +<p>Sur les hauteurs dominant le fleuve, un millier d'Indiens +occupaient le rivage. À la vue des hommes blancs, +bardés de fer, qui semblaient tomber du ciel, ils exprimèrent +leur étonnement avec frénésie. Ils se mirent à +danser, à chanter, entourant les étrangers et glissant +dans leurs bateaux des offrandes de poissons et de maïs. +Et comme la nuit gagnait, des feux resplendirent bientôt +dans l'obscurité, tandis que, de loin en loin, nos Français +pouvaient voir les sauvages excités qui sautaient +et se réchauffaient au contact de la flamme.</p> + +<p>Le lendemain matin, par un sentier seulement connu +des Indiens, Cartier et ses compagnons débouchèrent sur +le sommet d'une montagne dominant un paysage grandiose. +Notre Breton le baptisa de Mont-Royal. Ce fut +Montréal,—le nom de la cité affairée qui remplace la +sauvage Hochelaga. Stadaconé et Hochelaga, Québec et +Montréal, au XVI<sup>e</sup> comme au XX<sup>e</sup> siècle, centres de la population +canadienne.</p> + +<p>Aux regards anxieux s'étendait cette vue remarquable +qui fait toujours le charme des touristes. Mais combien +changée depuis que le premier blanc en fut émerveillé +pour la première fois! Aujourd'hui, c'est l'agglomération +d'une ville importante, c'est l'activité commerciale et industrielle +poussée à l'extrême en ce raccourci des choses: +voiles blanches des bateaux balancés au gré du grand +fleuve,—fumée des vapeurs filant au loin,—sifflement +des machines—disputes des hommes...</p> + +<p>Mais en cette fin du XVI<sup>e</sup> siècle, Cartier ne vit que ceci: +à l'est, à l'ouest, au sud, la forêt s'étendant à l'infini, le +large ruban mobile du grand fleuve glissant à travers une +immensité de verdure,—jusqu'aux frontières du Mexique, +<span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> une mer ondoyante d'arbres de toutes les essences, aux +feuilles tour à tour sonores et silencieuses répercutant +des échos profonds ou des clameurs de fauves: creuset +intact encore où devaient s'élaborer, plus tard, tant de +projets et tant d'entreprises grandioses, formidable champ +de bataille des siècles à venir, endormi dans une torpeur +d'attente, enveloppé dans le voile impénétrable d'une nature +inviolée.</p> + +<p>Le même spectacle s'offrit aux regards de ceux qui suivirent +Cartier: Roberval, La Roche, De Monts... Nous ne +pouvons les citer tous, mais une mention spéciale doit +être accordée à Samuel de Champlain, le plus pur, le plus +intéressant de ces pionniers de la première heure. Héros +à la fois enthousiaste et sagace, il est le chevalier errant +de la royauté et de la foi qui donne son véritable caractère +à l'exploration française de cette époque. Tandis que +d'autres vont dans les pays nouveaux pour trafiquer simplement +ou pour administrer, lui va pour colliger des faits +et convertir des âmes.</p> + +<p>Dans un premier voyage, il visita La Vera Cruz, Mexico, +Panama; il y a plus de trois siècles, son esprit entreprenant +conçut l'idée d'un canal à travers l'isthme, entre +l'Atlantique et la mer du Sud, «...l'on accourcirait par +ainsi, dit-il, le chemin de plus de 1.500 lieues et, depuis +Panama jusque au détroit de Magellan, ce serait une +isle et de Panama jusques aux Terres-Neuves, une autre +isle...<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>»</p> + +<p>Mais l'expédition qui devait le mener au nord de l'Amérique +partit de Honfleur en 1608: elle contenait en +germe le destin d'un peuple, l'avenir du Canada. Mieux +organisée, elle était composée d'hommes aux aptitudes +diverses qui se complétaient. Pontgravé devait s'entendre +avec les Indiens pour le commerce des fourrures; Champlain +devait faire œuvre d'explorateur scientifique. Double +<span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> conception, indispensable, sans doute, quand on veut +coloniser, mais dont les tendances et les moyens souvent +contradictoires se gênent parfois et se neutralisent. Champlain +refit, en réalité, le voyage de Cartier; il remonta +le Saint-Laurent comme son prédécesseur et, comme lui, +il vit les falaises de Québec et les hauteurs de Montréal. +Hôte pacifique, animé des intentions les plus humanitaires, +il était cependant le précurseur d'une foule moins +désintéressée: des prêtres, des soldats, des paysans qui, +dans ces solitudes ou parmi des groupements d'Indiens, +plantèrent la croix du Christ, les écussons de la féodalité, +les insignes de la royauté française.</p> + +<p>Ce fut le prélude de conflits plus graves.</p> + +<p>Champlain sut se faire bien venir auprès des Hurons +qui lui facilitèrent ses explorations aux grands lacs, +jusqu'au lac qui porte son nom et qui le mit en communication +directe avec la colonie de Massachusetts,—le +cœur de la Nouvelle-Angleterre.</p> + +<p>Champlain avait mis à profit l'inimitié des Hurons +contre les Iroquois, amis des Anglais. On peut considérer +cette exploration et cette prise de possession du lac Champlain +comme le geste initial qui allait donner le signal et +sa signification à la lutte inévitable. En avançant de ce +côté, nous faisions une pointe directe contre les colonies +anglaises, menaçant, de la sorte, leur extension vers le +nord, en Acadie, et commandant à l'entrée de la vallée de +l'Ohio qui ouvrait la porte vers l'ouest, vers le sud, dans +le bassin du Mississipi. Toutes les contestations futures +étaient contenues dans cette première tentative. Celui des +deux peuples qui était maître de l'Acadie, serait le maître +aussi de la vallée du Saint-Laurent,—celui qui pourrait +s'avancer librement dans la vallée de l'Ohio, pourrait +gagner la vallée du Mississipi, artère centrale d'un empire +à fonder. C'était, en somme, toute l'Amérique du Nord.</p> + +<p>Pour le moment, ce que Champlain a créé, c'est le Canada,—la +Nouvelle France, avec ses deux capitales Québec +et Montréal qu'il eut à défendre contre les incursions +<span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> des Indiens et des Anglais. Mais il avait indiqué la marche +à suivre et ses successeurs, explorateurs et gouverneurs, +qu'ils fussent guidés par les Jésuites, les Récollets ou +bien soutenus par le génie administratif de Colbert, s'efforcèrent +simplement de parachever ce que lui avait commencé.</p> + +<p>Malgré les obstacles de toutes sortes, Cavelier de la Salle +parvint à descendre le cours du Mississipi, le chevalier +d'Iberville continua son œuvre malheureusement interrompue +trop tôt, et, à la fin du XVII<sup>e</sup> siècle, nous possédions +la province de la Louisiane nous avions posé, avec +une prescience admirable, les bases des grandes cités futures, +Saint-Louis, la Nouvelle-Orléans, les têtes de pont +de l'empire qui devait s'étendre du Golfe de Saint-Laurent +au Golfe du Mexique.</p> + +<p>Alors, l'Angleterre comprit que, si elle n'intervenait +pas d'une façon énergique, quasi désespérée, c'en était +fait de sa puissance dans le Nouveau Monde. Sa politique, +d'une façon générale, peut se résumer ainsi: développer +et accentuer la mission qu'elle s'était assignée d'être une +nation maritime, sous peine de déchoir ou de disparaître,—accentuer, +en même temps, le caractère continental +de la France en l'entraînant dans des complications +européennes qui laisseraient à l'Angleterre le +champ plus libre dans les colonies, sur la mer,—selon +la formule classique: <i>Britannia rule the Waves!</i></p> + +<p>Pour plus de clarté, il convient de faire ici deux parts: +la part de ce qui s'est passé dans les colonies et la part +de ce qui s'est passé en Europe.</p> + +<p>Et d'abord, pendant que nous établissions une nouvelle +France au Canada, avec des débouchés sur la vallée de +l'Ohio vers l'Ouest et le Sud jusqu'à l'embouchure du +Mississipi, qu'avaient fondé les Anglais en Amérique?</p> + +<p>Leurs colonies s'étendaient de la côte d'Acadie, en passant +par Boston, le Maryland, la Caroline, la Géorgie +jusqu'à la Floride qui appartenait à l'Espagne. Entre l'Océan +et les Monts Alleghanys, c'était une grande longueur +<span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> de côtes qui en faisait la force et la faiblesse: la +force, parce que domaine bien délimité, aux ressources et +aux défenses concentrées,—sa faiblesse, parce que domaine +resserré entre des barrières naturelles, telles que +l'Océan Atlantique et une chaîne de montagnes, ne pouvant +s'étendre s'il était menacé de trop près par les incursions +des Indiens ou les empiétements ambitieux des Français,—risquant +d'étouffer entre des frontières trop étroites +pour contenir l'afflux des populations nouvelles que l'immigration +promettait déjà nombreuses et audacieuses.</p> + +<p>Début d'ailleurs difficile, âpre et sombre, pour la colonie +du Massachusetts qui, dans l'énergie du désespoir, vit +les Pères Pèlerins fonder une théocratie façonnant des +âmes de sectaires au gré de l'idée puritaine. Si l'idée +contenait en germe la victoire et l'émancipation définitive, +les hommes connurent bien des traverses. Avant les +Français, ils eurent à lutter contre les Hollandais qui, à +l'embouchure de l'Hudson, avaient bâti le fort d'Amsterdam +sur l'emplacement actuel de New-York<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>. Charles II +s'en empara et, en souvenir de son frère, le Duc d'York, +la rebaptisa. Déjà, sous Charles I<sup>er</sup>, l'émigration catholique +avait trouvé un déversoir dans le Maryland. Les +persécutions religieuses qui sévissaient en Angleterre, +alimentaient les colonies d'une façon permanente et régulière. +En 1640, on compta jusqu'à 20.000 émigrants, et +ce chiffre va croissant jusqu'à la fin du siècle.</p> + +<p>Les hommes en masse que la mer déversait sur les rives +orientales du continent étaient arrêtés par la chaîne des +Alleghanys à l'Ouest. Que faire? Lutter, se frayer passage, +empêcher les Français de mener à bien leurs entreprises. +C'est la ruée vers le Far-West<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a> qui commence: +point de départ d'une politique dont les effets se +font encore sentir de nos jours. Tous les moyens sont +bons. Sur les lieux mêmes: contestations, escarmouches, +<span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> guets-apens, massacres; en Europe: de grandes guerres.</p> + +<p>Ces guerres doivent être envisagées ici à un point de +vue spécial. L'histoire les a généralement étudiées d'après +les causes directes qui étaient bien d'Europe, ainsi que le +théâtre sur lequel elles se déroulaient. Mais il y a des +causes plus profondes en ce qui concerne la rivalité +franco-britannique et c'est dans le Nouveau-Monde qu'il +faut les chercher. De 1688 à 1815, il y a eu sept grandes +guerres et c'est pendant cette période que l'Angleterre a +établi sa suprématie maritime au détriment de la France, +qu'elle a suscité des complications européennes dans lesquelles +sa rivale a trouvé gloire et profit, mais où elle a +parfois abandonné la proie pour l'ombre. Ce fut, en réalité, +une seconde guerre de cent ans entre la France et +l'Angleterre<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>, ayant pour prétexte et pour but inavoué, +la prédominance en Amérique.</p> + +<p>Pour l'Angleterre, pays maritime, c'était une question +de vie ou de mort. Pour la France, pays à la fois maritime +et continental, d'un caractère amphibie, c'était une +possibilité de splendeur inouïe qui aurait pu se réaliser, +qui s'est réalisée un moment mais s'est évanouie sous la +pression d'événements contraires.</p> + +<p>La France possède une longue succession de côtes, aux +populations de marins, qui ont toujours donné des preuves +de leur activité exploratrice et colonisatrice. Mais sa +grandeur l'attachait au rivage.</p> + +<p>Malgré l'extension donnée par Colbert à la politique +coloniale, basée sur le développement et la protection +de l'industrie et du commerce national, Louis XIV méprisait, +au fond, le commerce et n'aimait pas la guerre +maritime dont la compétence lui échappait. Ses ataviques +préférences et son éducation historique l'inclinaient +vers les nécessités plus proches et, avant de chercher +aventure sur mer, il savait, aux frontières de France, +des pays qui méritaient d'être châtiés de leur morgue, +<span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> de leur prétention et de leur ambition. La gloire du Roi-Soleil +devrait d'humilier la Hollande, de profiter de la +décadence de l'Espagne et d'exploiter l'incohérence de +l'Empire. Madrid et Vienne n'étaient-elles pas les deux +capitales de la puissance qui, pendant le XVI<sup>e</sup> siècle, +avait fait pâlir l'étoile de la Monarchie française? Aux +Bourbons maintenant à primer les Habsbourgs.</p> + +<p>Cette conception était logique et conforme aux précédents +défendus par Richelieu et Mazarin. Elle contenait +cependant une part d'erreur. Richelieu lui-même, en faisant +de l'abaissement de la maison d'Autriche le pivot +de sa politique européenne, ne limitait pas ses vues aux +seules affaires continentales et affichait hautement sa +sympathie pour les choses et les gens de la marine,—cet +instrument d'une «plus grande France».</p> + +<p>Louis XIV, en accordant toute son attention à imposer +sa suprématie en Europe, relâchait par cela même le zèle +qu'il aurait fallu appliquer à la mise en œuvre des colonies. +La nouvelle France fut la première à ressentir les +contre-coups de cette manière de voir,—politique sans +doute inévitable au point de vue de l'actualité mais qui +compromettait l'avenir et faisait, en somme, le jeu de la +politique anglaise.</p> + +<p>Quelles qu'aient été les alternatives de ces guerres en +Europe, l'Angleterre en a toujours tiré un avantage en +Asie comme en Amérique, avantage qui répondait à sa +situation géographique et aux besoins de la nation,—avantage +dont la France ne pouvait méconnaître toute +l'importance et qui faisait réellement le fond du débat, en +dépit des intérêts divergents qui dispersaient nos forces +sur le continent.</p> + +<p>Lorsque fut fondée la Louisiane, en 1680, la France +était une des grandes puissances coloniales, si cette expression +peut répondre aux conceptions de l'époque. Ses +méthodes d'administration, d'exploitation, semblaient devoir +réussir. La théorie en était excellente: ce que Colbert +avait élaboré dans son cabinet de travail répondait aux +<span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> plus claires conceptions du génie latin<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a>. La pratique +laissa à désirer. Ce qui manqua? La matière colonisatrice, +les hommes,—les hommes d'une certaine trempe +qui, tout en étant patriotes, ne tenaient pas tant au sol +même de leur patrie qu'à la possibilité de transporter +l'essence de cette patrie sur un sol plus fertile peut-être +et toujours plus étendu.</p> + +<p>De tels hommes, animés de l'esprit mercantile, se +trouvaient à l'étroit en Angleterre.</p> + +<p>La date de 1688 comme point de départ du duel gigantesque +qui ne devait prendre fin qu'en 1815, n'est pas +choisie au hasard. Elle s'impose comme étant le point de +départ aussi d'une ère nouvelle dans les Annales de la +Grande Bretagne, ère inaugurée par la révolution qui mit +Guillaume III sur le trône de Jacques II. Guillaume III, +dans sa personne, dans sa famille, dans sa religion, dans +toute son individualité physique et psychique, était l'antipode +de Louis XIV. Maintenant, la France catholique +va se dresser en face de l'Angleterre protestante, avec +toutes les divergences d'opinion, d'idées, de sentiments +et d'intérêts que comportent ces deux conceptions religieuses +opposées. Le premier coup avait déjà été porté +au catholicisme par l'anéantissement de l'Armada, sous +la Grande Élisabeth. Les Stuarts catholiques, à la solde +de la France, avaient toujours été en lutte avec la majorité +de la nation anglaise. Le prince d'Orange-Nassau, +Stathouder de Hollande, l'ennemi irréconciliable de la +France et de Louis XIV, en devenant roi d'Angleterre, +grâce à son mariage avec la princesse Marie, fille de +Jacques, allait harmoniser les tendances politiques avec +les plus intimes, les plus impérieuses aspirations du +pays. Ces quelques mots résument la révolution qui +s'accomplit après la déchéance de Jacques,—révolution +plutôt sociale et économique, que sanglante et dramatique. +<span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> Le drame se joua dans l'intérieur des consciences.</p> + +<p>À l'extérieur, la guerre mit aux prises la France et +l'Angleterre. Les guerres qui suivirent ne firent qu'accentuer +la rivalité entraînant les deux nations dans la fatalité +et la logique des événements. Les autres peuples engagés +dans le tourbillon n'étaient parfois que des comparses,—ou +pour être plus conforme à la vérité—des +peuples dont le rôle touchait à sa fin ou des peuples dont +le rôle ne faisait que commencer, tandis que les deux +grandes nations dont les intérêts étaient défendus à Versailles +et à Saint-James, se trouvaient dans la plénitude +de leur vitalité et de leur ambition.</p> + +<p>La guerre de la succession d'Espagne évoque les noms +de Marlborough et du Prince Eugène dont les victoires +assombrirent la fin du règne de Louis XIV. Puis vient la +guerre de la succession d'Autriche avec les batailles de +Dettingen et de Fontenoy qui mirent dans l'ombre les +exploits de La Bourdonnais et de Dupleix dans l'Inde et +firent oublier la prise de Louisbourg (1745) par les Anglais +d'Amérique,—ville qu'ils durent d'ailleurs restituer à +la Paix d'Aix-la-Chapelle. Ensuite, vint la guerre de Sept +Ans sur laquelle plane le nom du grand Frédéric. Pendant +cette guerre, les compétitions franco-anglaises pour +l'Amérique entrent dans une phase décisive.</p> + +<p>Tandis que nous sacrifions notre sang et notre or pour +une politique européenne étroite et désastreuse—pour +le roi de Prusse en un mot—nous perdions le Canada +en Amérique. Montcalm était abandonné à des ressources +dérisoires et succombait à Abraham. Ce fut le résultat le +plus brillant de la politique anglaise. Nous étions hypnotisés +par les hostilités ouvertes dans les Pays-Bas, dans le +cœur de l'Allemagne, nous ne voyions pas ce qui se passait +à Madras, aux bouches du Saint-Laurent ou sur les +rives de l'Ohio. Aussi Macaulay a-t-il pu dire en parlant +de l'invasion de la Silésie par Frédéric: «Afin que ce roi +pût dépouiller un voisin qu'il avait promis de défendre, +des hommes noirs se battirent sur la côte de Coromandel +<span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> et des hommes rouges se scalpèrent mutuellement auprès +des grands lacs de l'Amérique du Nord.»</p> + +<p>Sous cet aspect incohérent, se distingue cependant la +politique, franchement maritime et coloniale de l'Angleterre +et la politique de la France, au double aspect, qui +lui fit trop souvent sacrifier les intérêts coloniaux aux intérêts +européens et perdre, en dernier ressort, l'empire +qu'elle aurait pu fonder au-delà de l'Atlantique.</p> + +<p>Si, en remontant plus haut que les faits et les dates +que nous venons de résumer, on se demande quelles sont +les causes morales, profondes, qui ont contribué à ce résultat, +il est peut-être permis de les expliquer de la façon +suivante.</p> + +<p>Tandis que le Canada à son aurore, découvert et défriché +par des explorateurs, des soldats et des prêtres français, +cherchait à développer sa personnalité bien française, +une poignée d'hommes résolus et intransigeants, venus +d'Angleterre, posaient, sur le rocher de Plymouth, les +hases d'une république destinée à un grand avenir.</p> + +<p>Ces deux essais de colonisation différaient grandement +dans leur principe et dans leur essence.</p> + +<p>Certes, le début de la Nouvelle-Angleterre fut un défi +jeté au principe même de son existence. Jamais une théocratie +tyrannique ne fut plus oppressive que celle instituée +par les Puritains qui suivirent les Pères Pèlerins après +le premier exode de la <i>Mayflower</i><a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>. Le protestantisme +épuré de la Nouvelle-Angleterre proclama le droit sacré +de la liberté pour s'affranchir des persécutions infligées +par la mère-patrie,—une fois cet affranchissement obtenu, +il met cette même liberté sous le boisseau. Sur le +tronc de l'arbre d'indépendance, il greffa un bourgeon de +despotisme; ce ne fut qu'une floraison passagère. Le suc +vital de la racine subsista quand même et finit par remonter +jusqu'aux pousses récentes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> Il en fut autrement pour la Nouvelle France. Elle fut +conséquente avec elle-même jusqu'au bout et cette logique +trop systématique contenait en elle des germes de mort. +Dans tous ses éléments constitutifs,—racine, tige et +branche—elle était un produit de l'esprit d'autorité. +Un absolutisme déprimant—celui de la Monarchie la +plus absolue de l'Europe—la régit depuis le commencement +jusqu'à la fin. Des prêtres, des Jésuites, un Ventadour, +un Richelieu<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>, ont été les premiers ouvriers +de sa destinée. Ce qui en Europe, en France, contribuait +à étouffer toute liberté: la centralisation excessive au +profit de la couronne, la propagande ultramontaine au +profit de la papauté, le despotisme politique, en un mot,—trouva +sa répercussion et son application dans des +terres nouvelles qui demandaient des méthodes nouvelles +aussi. La Nouvelle France devait être une répétition de +la Vieille France. Conception séduisante répondant au +génie administratif; mais grave erreur: on ne recommence +pas au-delà des mers, sur un continent nouveau, +à tant de milles de distance, la même œuvre nationale, +sous peine de faire de la colonie une annexe simplement +de la mère-patrie, soumise à tous les revirements et, +finalement, sacrifiée aux intérêts primordiaux de la métropole.</p> + +<p>Cette œuvre fait comprendre, sans doute, pourquoi +tant de glorieuses entreprises, auxquelles se sont dévoués +des héros et des martyrs, ont abouti à un échec.</p> + +<p>Les Puritains persécutés poursuivaient un autre idéal. +Forts de leur foi religieuse, ils ne prétendaient pas fonder +une colonie plus ou moins riche à exploiter: ils +voulaient fonder une patrie.</p> + +<p>Celle qu'ils venaient de quitter était perdue pour eux, +à jamais. Entre la Vieille Angleterre et ce qu'on a appelé +quelque temps la Nouvelle Angleterre, tout lien +<span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> était rompu. Cette séparation s'accomplit virtuellement +le jour où les Pères Pèlerins débarquèrent sur la côte +du Massachusetts, se considérant comme les dépositaires +de l'idée divine: leur mission consistait à sauver cette +idée de l'ambiance réputée délétère pour la faire germer +dans un sol plus pur, répondant à la pureté de leur inspiration. +Tel le peuple d'Israël, leur groupement serait le +peuple élu de Dieu. Cette conviction fit leur force et, un +instant, leur faiblesse, puisque, comme nous l'avons dit +déjà, la liberté, au nom de laquelle ils s'étaient expatriés, +fut sacrifiée à la nécessité d'imposer l'infaillibilité de leur +dogme. Leur énergie farouche et mystique explique du +moins les phases diverses par lesquelles durent passer +les débuts d'une nationalité et elle contient déjà certains +traits de caractère qui, émanant directement de la +colonie de Massachusetts, se retrouveront, plus tard, +dans la constitution des États-Unis.</p> + +<p>Tandis que le Canada et le vaste domaine sur lequel, +pendant tout le XVII<sup>e</sup> siècle, nos missionnaires, nos Jésuites +et nos explorateurs avaient jeté leur dévolu, furent toujours +exposés au contre-coup de ce qui se passait en +France, les habitants de la colonie qui avait Boston pour +capitale tendaient à se détacher de l'Angleterre: ces +Anglais devenaient des Américains par la force des choses +et par la force de leur volonté. Les événements qui, pendant +plus d'un siècle, contribuèrent à consommer ce changement, +constituent les différentes étapes d'une évolution +inévitable dont la guerre d'indépendance, soutenue par +la France, n'est que le geste définitif.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> CHAPITRE II<br> +<span class="smcap">L'INDÉPENDANCE AMÉRICAINE<br> +ET L'INTERVENTION FRANÇAISE.</span></h2> + +<p class="resume">Perte du Canada. — Traité de 1763. — Les colonies anglaises +se détachent de la Métropole. — Les Anglais d'Amérique ne +ressemblent plus aux Anglais d'Angleterre. — Jonathan en face +de John Bull. — Les «Insurgents» représentent les principes +libéraux du Parlement anglais. — L'Europe s'intéresse au +mouvement. — L'Angleterre résiste, la France intervient, +l'Allemagne vend ses soldats. — Georges III tend vers l'absolutisme. — Luttes +oratoires entre Fox et Burke. — L'opinion +en France. — Le comte de Vergennes entraîne Louis XVI. — Le +rôle de La Fayette. — Contradiction entre les privilèges +de l'aristocratie française et son intervention en faveur des +idées républicaines. Rapports de Vergennes et de Turgot. — Beaumarchais, +Arthur Lee et Franklin. — La France fidèle à sa +mission civilisatrice.</p> + +<p>Les grandes guerres qui se sont succédé en Europe de +la fin du XVII<sup>e</sup> siècle jusqu'au milieu du XVIII<sup>e</sup> siècle, +ont toujours procuré à l'Angleterre un avantage colonial, +avantage qui finit par lui assurer la prédominance en +Amérique. Cette politique, heureuse à nos dépens, fut +couronnée par le traité de 1763. Le résultat en était +désastreux pour la France. Les contemporains ne comprirent +pas immédiatement tout ce que les suites de la +guerre de Sept Ans contenaient pour nous d'ignominieux. +Sous les apparences brillantes de la Monarchie, +la situation internationale du pays était, en réalité, atteinte.</p> + +<p>Les esprits les plus avisés, occupés de philosophie, de +littérature ou de galanterie, étaient hypnotisés par l'évolution +<span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> intellectuelle, sociale et économique qui se dessinait +en Europe, surtout en France. Ils ne virent pas ce +qui se passait,—le fait inéluctable qui venait de se produire +outre-mer: la perte du Canada,—échec définitif +de notre politique coloniale en Amérique.</p> + +<p>L'œuvre que nous avions rêvée et inaugurée, les Anglais +l'avaient réalisée et parachevée. Un historien perspicace +et judicieux aurait pu, dès cette époque, déterminer +la portée de l'événement. C'était, en somme, l'idée +de Guillaume d'Orange Nassau, devenu roi d'Angleterre +et champion de l'Europe protestante, qui triomphait +de la conception de Louis XIV, représentant de la +catholicité autocrate. L'empire colonial que nous aurions +pu fonder en Amérique, sous les auspices de la monarchie +française, de race latine et de religion catholique, +fut remplacé définitivement par un empire où la religion +protestante et la race anglo-saxonne demeurèrent prépondérantes.</p> + +<p>Cependant cette marche régulière, envahissante, triomphante, +menée par les politiciens anglais dans l'Amérique +du Nord, sous l'inspiration du premier Pitt, connut une +heure d'arrêt: ce fut quand les colons anglais, devenus +des américains, renièrent leurs frères d'Angleterre et se +soulevèrent contre le joug du roi Georges.</p> + +<p>Ce grand événement qui stupéfia la Métropole, était +pourtant à prévoir.</p> + +<p>En réalité, ceux que l'on appelait dédaigneusement à +Londres: <i>les Insurgents</i>, étaient simplement des hommes +libres qui, dans la plénitude du droit, défendaient leurs +droits.</p> + +<p>À tort, selon moi, a-t-on appelé révolution un mouvement +irrésistible et fatal qui n'est, en somme, qu'une +évolution,—la dernière conséquence d'un geste esquissé +au commencement du XVII<sup>e</sup> siècle. La révolution qui arracha +une fraction du peuple anglais à la mère-patrie, +s'accomplissait au moment même où les Pères Pèlerins, +animés de la plus intransigeante foi puritaine, débarquèrent +<span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> sur le rocher de Plymouth pour s'y établir à demeure, +sans esprit de retour.</p> + +<p>Ces hommes avaient dit un éternel adieu à la patrie +qui les avait persécutés. Leur patrie était désormais là +où leur dogme religieux pouvait s'affermir sans entraves. +Le souvenir de la terre natale s'effaçait devant la nécessité +de l'œuvre à accomplir: trouver la terre hospitalière, +qu'elle fût inculte et sauvage, où établir les représentants +fugitifs du peuple élu de Dieu. Le reste n'existait +plus et malgré d'ataviques caractères toujours persistants +dans une race issue d'une race en voie de transformation,—sur +un continent nouveau s'élaborèrent les +éléments d'une nationalité nouvelle.</p> + +<p>Les deux fractions de la race anglo-saxonne qui se sont +séparées vont suivre désormais une vie et une destinée +différentes. Pour accentuer cette séparation, aux causes +morales viendront s'ajouter des causes physiques; petit +à petit, le climat exerça son influence sur l'individu,—mais +cet individu évoluera plus lentement en Amérique, +il représentera encore longtemps un type qui, en +Angleterre, soumis aux vicissitudes de révolutions politiques, +religieuses et sociales, s'était profondément transformé, +aussi bien dans son apparence extérieure que dans +ses idées.</p> + +<p>Les Anglais de la fin du XVII<sup>e</sup> siècle ne ressemblaient +plus aux Anglais du commencement du XVII<sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>La Monarchie des Stuarts, à tendance catholique, la +grandeur passagère de la république de Cromwell, l'empreinte +ineffaçable de la religion puritaine, enfin, la révolution +qui, en mettant sur le trône d'Angleterre Guillaume +d'Orange, avait, pour ainsi dire, harmonisé la forme +constitutionnelle du pays avec les plus fortes aspirations +de consciences intransigeantes,—autant de causes qui, +en un espace de temps relativement court, bouleversèrent +la société, les mœurs, la politique et exposèrent les âmes +anglaises à des secousses génératrices de transformations +profondes. L'âme anglaise, repliée sur elle-même, était +<span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> contenue en elle-même, comme était contenue dans des +limites étroites la pairie formée par l'île britannique. Ce +fut son originalité et sa force,—mais, peut-être aussi, au +point de vue du progrès général, sa faiblesse et son châtiment.</p> + +<p>Cependant, les frères d'Amérique, qui n'avaient pas +connu ces brusques alternatives, poursuivaient leur idéal +en luttant contre les dangers plus matériels d'une nature +souvent inclémente et d'une population sauvage et +hostile. Les hardis navigateurs et découvreurs anglais, +qui avaient posé les premiers jalons de la colonisation +dans l'Amérique du Nord, appartenaient encore à la génération +enthousiaste de l'époque de la Renaissance. À +ce moment, l'Angleterre communiait pleinement avec +l'Europe. C'était, d'un bout du continent à l'autre, les +mêmes aspirations, la même passion de vivre la vie dans +toute son intensité, de lui faire donner le maximum de +jouissance, dans un esprit chevaleresque et généreux +qui, demandant beaucoup aux autres, donnait aussi beaucoup +de soi.</p> + +<p>Les contemporains de la grande Élisabeth et leurs descendants +directs, les premiers défricheurs de l'Amérique, +gardèrent longtemps les traits de ce caractère qui, au contact +des nécessités nouvelles, empreintes à la fois de poésie +et de réalité, ne fit que se développer. Tandis que les +Anglais, demeurés dans leur île, aux prises avec des +problèmes complexes et plus proches, devinrent les champions +d'un idéal plus réel et plus réaliste, tandis qu'enfin, +les Anglais d'Angleterre étaient soumis à des changements +aussi radicaux, les Anglais d'Amérique, n'ayant plus à +compter avec la tradition, ou plutôt continuant une tradition +persistante, évoluaient lentement et régulièrement. +Les hommes qui jouèrent un rôle décisif dans les premières +années de la colonisation étaient presque tous +nés sous le règne d'Élisabeth, ou, s'ils n'y étaient pas nés, +ils en avaient gardé l'empreinte. Depuis Ralegh et John +Smith jusqu'à Winthrop et Dudley, on retrouve, chez eux, +<span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> certaines qualités et certains défauts de moins en moins +anglais; ils ont gardé un esprit chevaleresque, aventureux, +une spontanéité plus nerveuse et plus mobile, une +plus grande souplesse d'esprit et de corps, toutes particularités +qui vont contribuer à déterminer les traits caractéristiques +de l'Américain: Jonathan,—à opposer au type—devenu +légendaire, de John Bull.</p> + +<p>Une heure vint donc où, par la force des choses, des +hommes issus d'une même nationalité, se trouvaient face +à face: des étrangers et des ennemis.</p> + +<p>Ce fut l'œuvre de la nature.</p> + +<p>À tant de lieues de distance, ce n'était ni le même soleil, +ni le même ciel, ni le même sol,—partant la plante +humaine prenait des aspects différents.</p> + +<p>L'œuvre de l'homme accentua cette différence ou cette +animosité. Ce fut surtout l'œuvre des institutions interprétées +d'une façon différente et représentées, au moment +décisif, par le gouvernement de Georges III.</p> + +<p>Les Américains étaient restés fidèles à la grande époque, +à la date de 1688, où le Parlement anglais fut le palladium +de toutes les libertés. Les Anglais, au cours des ans, en +avaient modifié la conception et, grâce à la mobilité des +événements et à la multiplicité des besoins politiques et +sociaux, ignorés encore des colonies, d'une institution +destinée à écarter les abus de tous les pouvoirs, firent un +instrument d'oppression.</p> + +<p>Dans ce conflit, il est évident que l'Amérique représenta +le principe de liberté, tel que le Parlement britannique +lui-même l'avait proclamé et défendu, à plusieurs reprises, +au XVII<sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Grâce à ce droit suprême, regardé comme le privilège +le plus précieux de la nationalité anglaise, le Parlement +possédait le pouvoir et l'obligation de contrôler, de renverser, +s'il le fallait, les dynasties, comme il l'avait fait brutalement +pour les Stuarts, une première fois, comme il l'avait +fait quasi constitutionnellement lors de la révolution de +1688. Mais dans la suite, sous le règne de rois de race +<span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> étrangère, le pouvoir suprême établi dans le Parlement, +ne trouvant plus de contre-poids, devint un instrument +de despotisme dirigé contre les Colonies. Ce qui était une +garantie de sécurité pour la mère-patrie, était, en même +temps, un moyen arbitraire de pressurer les peuples du +dehors, soumis au joug de l'Angleterre.</p> + +<p>Les Américains entendaient être gouvernés avec la +même libéralité que les sujets de Sa Majesté britannique,—eux +qui se considéraient comme l'émanation la plus +pure des tendances égalitaires de la race anglo-saxonne,—eux +qui s'étaient expatriés un jour pour conserver +intacte l'intégrité de leur credo religieux et l'intégralité +de leur indépendance individuelle.</p> + +<p>Plus haut que les hommes qui allaient en venir aux +mains, se trouvaient donc, face à face, deux théories: celle +du pouvoir illimité du Parlement, laquelle, à deux reprises, +avait sauvé la constitution anglaise; et la théorie, de +date plus ancienne, remontant à l'origine des assemblées +et qui avait pour base le respect des droits de l'individu +et des libertés possédées par les communautés organisées.</p> + +<p>Dans la sphère des idées, le choc de ces deux éléments +constitutifs de toute vie politique en Grande Bretagne, +prête à la Révolution d'Amérique un intérêt considérable +dépassant les deux pays en litige.</p> + +<p>L'Europe ne pouvait demeurer indifférente.</p> + +<p>L'incendie qui allait se propager si facilement, si logiquement +dans le Nouveau-Monde, couvait dans le Vieux-Monde. +Comment y jugeait-on les insurgés? Suivant les +cas et les pays, et il est évident que les conditions dans +lesquelles se trouvaient ces pays exercèrent une influence +plus ou moins décisive sur les bouleversements +qui se préparaient au delà de l'Atlantique.</p> + +<p>L'Espagne, maîtresse d'un vaste empire en Amérique, +était tombée, en Europe, au second rang. Charles III qui +occupait le trône, plein de bonne volonté, accordait trop +de crédit aux conseils d'un confesseur ignorant. Il fit +cependant écrire à Londres qu'il considérait l'indépendance +<span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> des Colonies aussi désastreuse pour l'Espagne que +pour l'Angleterre. Il refusa de prêter main-forte aux provinces +révoltées mais il ne se fit pas scrupule d'attaquer +la mère-patrie quand elle voulut les réduire.</p> + +<p>Catherine II, la grande Impératrice de Russie, entièrement +absorbée par son rêve ambitieux qui consistait à +fonder un empire d'Orient soumis au sceptre des Romanoff, +n'accordait qu'une attention discrète aux événements +qui se déroulaient dans des parages si lointains. À +Georges III qui, en quête de soldats, lui proposa l'achat +de 10.000 Russes qui seraient entièrement sous les ordres +des officiers anglais, elle répondit une lettre dont la forme +seule, dans sa dignité, voilà un peu l'insolence.</p> + +<p>On sait que, dans ces négociations en vue de se procurer +des recrues, le roi d'Angleterre fut plus heureux auprès +de certains petits princes d'Allemagne qui, tels les +ducs de Hesse-Cassel et de Brunswick, n'hésitèrent pas à +battre monnaie en trafiquant de leurs propres sujets. +Honte éternelle de ces principicules qui, dans les marchés +intervenus entre les contractants, évaluaient la chair, le +sang, la vie—des parcelles de vie—de leurs compatriotes, +comme des denrées plus ou moins avantageuses +suivant le prix, comme les marchandises viles d'un commerce +rémunérateur. Si ce scandale porte en soi un enseignement, +c'est celui qui ressort du contraste même des +deux partis qui allaient être en présence: d'un côté, les +fils d'une terre libre ou qui veut l'être, les défenseurs de +toute dignité personnelle, qui, en fait de souverains, ne +reconnaissaient que la souveraineté du droit individuel,—de +l'autre, des hommes braves et courageux, certes, +mais exploités comme des machines par des potentats qui +s'imaginaient encore que les peuples sont créés pour les +rois et non les rois pour les peuples.</p> + +<p>Le roi de Prusse, le grand Frédéric, quel que fut son +despotisme, n'entendit pas de cette oreille. D'ailleurs, il +en voulait à l'Angleterre qui l'avait abandonné à la fin +de la guerre de Sept Ans. De plus, en ce qui concernait +<span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> les velléités de révolte des Américains, son scepticisme +philosophique lui permettait parfaitement d'accepter le +mot de république, pourvu que la chose se réalisât à tant +de mille lieues de son propre royaume.</p> + +<p>Les autres nations européennes, en dehors de leurs +préférences personnelles, suivaient, dans leurs manifestations +politiques, une ligne de conduite inspirée par les +principales intéressées: la France et l'Angleterre.</p> + +<p>Dans les décisions à prendre dans cette grave conjoncture, +ces deux nations, les deux protagonistes de la rivalité +séculaire, seront entravées tour à tour et entraînées, +soit par les faits acquis légués par le passé, soit par des +faits nouveaux que la nécessité présente impose toujours +avec impétuosité. De là, bien des hésitations, bien des +contradictions, surtout dans la politique et l'engoûment +des hommes d'État français et de ceux qui, plus ou moins +ouvertement, cherchaient à influencer le gouvernement.</p> + +<p>Pour l'Angleterre, elle en était arrivée, quelque temps +après le traité de 1763, à réaliser la plus grande expansion +de son influence dans le monde, pouvant déjà revendiquer, +sans conteste, le titre de première puissance +coloniale. Lord Chatham, le génial promoteur de cette politique +mondiale, transmit sans doute, alors, à ses compatriotes +un peu de son orgueil intraitable et les boutiquiers +de Londres, en passe de faire fortune, solidarisaient +l'honneur de leurs comptoirs avec l'honneur des nobles +Lords, préposés aux destinées de l'Empire britannique.</p> + +<p>Cet état d'esprit s'explique dans une certaine mesure: +les petites causes produisent parfois de grands effets et +l'on comprend, peut-être, l'infatuation des habitants +d'une capitale qui, située dans une contrée peu fertile et +sous un climat souvent inclément, regorgeait des richesses +apportées de toutes les parties du monde. Effort, +en effet, gigantesque pour l'époque et résultat magnifique! +Quand on n'a pas sous la main ce que l'on désire—et +le désir va toujours croissant—on le fait venir de +loin au prix des plus grands sacrifices. Londres, patrie +<span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> des brouillards et du spleen, grâce à ses vaisseaux qui +sillonnent toutes les mers, est plus que toute autre approvisionnée +de fleurs,—produits de patries exotiques, +de colonies plus ou moins bien exploitées et qui déversent +sur la métropole le trop-plein de leurs flores +somptueuses.</p> + +<p>Ce pouvoir de supprimer la différence des zones, la +longueur des distances, de corriger, en un mot, les effets +provenant des inégalités de la production terrienne, +tout en entretenant l'activité prodigieuse de la race, +développe la confiance en soi et la vanité de se proclamer +dominateur. Ce sentiment partagé par la plupart des viveurs +faméliques ou fortunés qui encombraient la cité, +depuis Westminster jusqu'à Saint-Paul, pouvait aussi engendrer +l'abus des jouissances en une corruption des +mœurs étalant le scandale de trop de misère à côté de +trop de splendeur, il devait, enfin, détériorer et aveugler +la conscience des personnes en qui se concentraient tous +les rouages du gouvernement: certains membres des +Chambres, les Ministres, le Roi.</p> + +<p>À peu près vers l'époque où se manifestèrent les premières +velléités de révolte en Amérique, Georges III émit +la prétention de devenir un roi absolu.</p> + +<p>Il ressemblait au roi de France par sa bonne volonté +mais se différenciait de lui par une grande force de volonté. +Aussi, un historien a-t-il pu dire qu'avec la moitié +de l'obstination de Georges III, Louis XVI aurait peut-être +pu sauver sa tête et qu'avec la moitié de la souplesse de +Louis, Georges aurait peut-être conservé l'Amérique<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>.</p> + +<p>Pour augmenter le pouvoir de la couronne, il fallait +diminuer celui des Ministres, avoir une politique royale +plutôt que nationale, faire jouer les influences, les intrigues, +les corruptions, briser, dans le parlement, tout +serviteur rebelle,—fut-ce William Pitt—ce qui était +<span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> impossible—en un mot, manœuvrer de façon à ce que +les sièges de la Chambre des Communes fussent à l'entière +disposition du roi.</p> + +<p>Réaliser un pareil programme consistait à fausser entièrement +l'institution du Parlement dans le sens indiqué +plus haut,—dénaturer sa raison d'être, méconnaître ses +nobles origines d'indépendance, pour en faire une arme +terrible au profit de la royauté.</p> + +<p>On le voit, constitutionnellement, l'Angleterre marchait +dans le sens opposé à celui de ses colonies d'Amérique: +celles-ci tenaient leurs plus importantes prérogatives, les +bases de leur développement conforme à l'esprit des premiers +législateurs, du Parlement qui s'était toujours dressé +contre les empiétements de la royauté,—et maintenant, +ce Parlement n'était plus qu'un instrument servile au +service de cette royauté.</p> + +<p>Entre les hommes qui représentaient ces deux tendances, +il n'y avait plus d'entente possible: la séparation +était l'aboutissement fatal de toutes les controverses et +de toutes les tractations.</p> + +<p>Le roi Georges considérait toujours les Américains, +non pas comme des ennemis étrangers soulevés contre +l'Angleterre, mais comme des Anglais qui prétendaient +à plus de liberté qu'il ne jugeait convenable de leur en +accorder et quand il envoya contre eux ses flottes et ses +armées, il croyait simplement ordonner une mesure de +police, semblable à celle qu'il prenait quand il permettait +à sa garde de soutenir les gendarmes en train de nettoyer +la rue d'une populace en révolte.</p> + +<p>Dans les deux camps et malgré les actes irréparables, +des hommes de bonne foi crurent encore à la possibilité +d'une réconciliation.</p> + +<p>Dès 1775, dans la Chambre des Communes, les membres +de l'opposition qui prirent la parole en faveur des revendications +américaines prétendaient combattre, en +même temps, pour les libertés anglaises. Noble lutte +oratoire, au cours de laquelle se firent entendre les accents +<span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> les plus émouvants de l'éloquence: il faut lire les discours +de Fox et de Burke pour bien comprendre quel déchirement +se produisit alors dans la conscience de ceux +gui savaient, qui connaissaient le passé et devinaient +l'avenir, qui estimaient au même prix l'indépendance des +Colonies et la grandeur de la métropole.</p> + +<p>Mais l'idéal des penseurs avertis, si conforme soit-il aux +évolutions nécessaires des idées, se défend mal contre la +réalité des votes.</p> + +<p>Et les votes étaient à la discrétion du Roi, des Ministres, +de la majorité des Chambres, de leurs créatures, +de la masse des trafiquants, des marchands, des faiseurs, +des commerçants insatiables qui imaginèrent leurs intérêts +atteints si les colonies étaient émancipées,—ce en +quoi ils se trompèrent étrangement, car, au point de vue +strictement commercial, le chiffre des affaires entre l'Angleterre +et l'Amérique augmenta prodigieusement après +que la séparation fût officiellement reconnue entre les +deux pays par un traité.</p> + +<p>Dans la chambre des Lords même, Chatham présenta +un bill qui accordait la plupart des demandes des Américains, +mais maintenait le droit du Parlement à garder +des troupes dans les Colonies. Ce projet de loi fut rejeté.</p> + +<p>La guerre était inévitable.</p> + +<p>En France, la question devait soulever un monde: +idées contradictoires, espérances de revanche. Chez nous, +ce n'était pas une lutte entre deux fractions de la même +race, une lutte fratricide devant aboutir à une scission +fatale; c'était un nouvel épisode de la rivalité entre deux +races étrangères, c'était une étape décisive dans cette +seconde guerre de Cent Ans qui, selon nous, devait se +poursuivre entre la France et l'Angleterre depuis 1688 +jusqu'à 1815.</p> + +<p>Si l'on accepte ce postulat, malgré les alternatives, les +arrêts, les incidents inutiles, les enchevêtrements obscurs, +qui en masquent la réalité, la marche des événements +s'éclaire d'un jour nouveau.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> D'abord, il peut paraître étrange qu'une des plus vieilles +monarchies de l'Europe se dévoue à l'établissement d'une +république. Comment expliquer que les représentants +d'une noblesse férue de tous les privilèges, ait pu si +allègrement, si chevaleresquement tirer l'épée en faveur +de principes égalitaires destinés à détruire cette même +noblesse?</p> + +<p>La question est complexe,—un composé d'éléments +divers où entre une dose de philosophie, une dose de contradiction, +une dose de littérature, une dose de patriotisme.</p> + +<p>À y regarder de près, le patriotisme prime tous les +autres sentiments. Instinctivement, il agit sur la volonté +de ceux qui aspirent à jouer un rôle, cherchent à se consacrer +aux plus nobles causes. La cause à servir, en premier +lieu, est celle du pays. Et, instinctivement aussi, les +représentants de l'aristocratie française, à l'épiderme chatouilleuse +sur le point d'honneur personnel ou collectif, +toujours à l'avant-garde des guerres, des coups à porter +à l'ennemi héréditaire, souffraient d'une déchéance vaguement +ressentie par la masse, pendant les dix dernières +années du règne de Louis XV, devenue flagrante par l'abaissement +de notre influence en Europe et de l'autre +côté de l'Atlantique.</p> + +<p>La haine contre l'Angleterre couvait, ne cherchant +qu'un prétexte à éclater. Se solidariser avec les prétentions +séparatistes des colonies révoltées répondait donc à +une politique logique et qui s'imposait.</p> + +<p>Le comte de Vergennes, Ministre des Affaires Étrangères +de Louis XVI, se fit le défenseur de cette politique +à laquelle l'opinion publique, pour des raisons humanitaires +plus générales, se montra favorable. Mais comme +en Angleterre, en France, il y eut deux partis: celui des +philosophes, des intellectuels de toutes sortes, entraînant +à leur suite tous les esprits entreprenants, toutes les intelligences +éprises de nouveautés, qui plaçaient les questions +d'émancipations sociales, d'indépendance et de liberté +<span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> au-dessus des intérêts d'une dynastie ou même d'une +patrie,—et celui des politiques clairvoyants qui sentaient +le moment venu de réparer les effets regrettables d'une +diplomatie désastreuse, en faisant agir une diplomatie +plus avisée avant de faire parler le canon.</p> + +<p>On connaît l'influence prodigieuse exercée par le mouvement +littéraire du XVIII<sup>e</sup> siècle sur l'évolution des +idées. Depuis Voltaire, Rousseau, les rédacteurs de l'Encyclopédie +jusqu'à Beaumarchais, tous les écrivains de +talent ont contribué à saper, dans leurs bases, les institutions +branlantes de l'ancien régime, à dénoncer un abus, +à ridiculiser un privilège, aux applaudissements souvent +de ceux-là mêmes qui vivaient de ces abus et de ces +privilèges. De pareils applaudissements, d'une nature +incohérente et parfois déplacés en France, parce qu'ils +émanaient d'hommes ignorants qui approuvaient leurs +propres bourreaux, étaient parfaitement compréhensibles +quand ils s'adressaient aux hardis émancipateurs d'Outre-Mer: +les défenseurs de leurs droits, devenus les ennemis +de l'ennemi commun: l'Anglais.</p> + +<p>Cette dualité de conception fait comprendre la communauté +de sentiments qui, pendant un moment, unit, dans +le même espoir, les libéraux qui saluaient l'aurore d'une +république et les plus fidèles serviteurs de la Monarchie +qui voyaient, dans le soulèvement des Américains, l'occasion +unique d'une revanche à prendre sur l'Angleterre.</p> + +<p>Bien avant l'initiative prise par Vergennes, on prévoyait, +en Europe, que les colonies anglaises se sépareraient de +la métropole. Surtout en France, les hommes d'État et les +diplomates qui connaissaient la question à fond, devançaient +les événements dans leurs plans et projets de politique +internationale et n'hésitaient pas à donner des +détails anticipés sur le prochain démembrement de l'empire +britannique,—le tout sur le papier.</p> + +<p>Dès 1750, Turgot ne leur avait-il pas donné raison en +émettant cet aphorisme qui, pris à la lettre, serait la condamnation +de tout système de colonisation: «Les Colonies +<span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> sont comme des fruits qui ne tiennent à l'arbre que +jusqu'à leur maturité. Devenues suffisantes à elles-mêmes, +elles font ce que fit Carthage, ce que fera un +jour l'Amérique».</p> + +<p>Et le duc de Choiseul qui portait sans doute à regret, +la responsabilité de la paix de Paris, chercha par tous les +moyens à en conjurer les néfastes effets. Il aurait voulu +que la prédiction de Turgot se réalisât le plus tôt possible. +Il entretenait des émissaires qui le renseignaient sur l'état +général de l'Amérique. Entre la prise de Québec et celle +de Montréal, Favier lui adresse un mémoire où il passe +en revue, d'une façon saisissante, les causes qui entraînent +la perte du Canada pour la France et celles qui +entraîneront la perte des colonies pour l'Angleterre. Choiseul +semble s'être inspiré des considérations émises par +cet agent perspicace, quand il écrit à M. Durand, notre +ambassadeur à Londres<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>:</p> + +<p>... «Les colonies d'Amérique ne peuvent être utiles à +la Métropole qu'autant qu'elles ne tirent que d'Angleterre +les matières premières de leurs besoins. Car l'on ne doute +pas que tout pays éloigné qui est indépendant pour ses besoins +ne le devienne successivement dans tous les points; +et d'ailleurs, de quelle utilité une colonie de l'Amérique +septentrionale sera-t-elle à la Métropole si elle n'en tire +pas le travail de ses manufactures? Il faut donc que les colonies +septentrionales de l'Amérique soient totalement +assujéties, qu'elles ne puissent opérer, même pour leurs +besoins, qu'après la volonté de la métropole; cela est possible +quand on a en Amérique une petite partie de pays +dans laquelle le gouvernement fait de la dépense et y introduit +des troupes au soutien du despotisme; mais une +métropole qui aura dans le Nord de l'Amérique des possessions +trois fois plus étendues que la France, ne pourra +pas, à la longue, les empêcher d'avoir des manufactures +<span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> pour leurs besoins; elle doit se restreindre à fournir au +luxe, ce qui durera fort peu de temps, car le luxe amènera +sûrement l'indépendance.»</p> + +<p><span class="lspaced1">.........................</span><br> +Cette heure n'avait pas encore sonné. En 1768, le colonel +de Kalb, envoyé en Amérique pour y étudier les +ressources militaires des Colons et les secrets desseins de +leurs chefs, écrivait de Philadelphie<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>: «L'éloignement +de ces peuples de leur gouvernement, les rend +libres et licencieux; mais au fond, ils ont peu de disposition +à secouer cette domination par le moyen d'une puissance +étrangère. Ce secours leur serait encore plus suspect +pour leur liberté.»</p> + +<p>Depuis, les choses avaient sans doute bien changé, mais +il fallait pourtant prendre des précautions avant d'appliquer +officiellement une intervention à mains armées.</p> + +<p>Au début, La Fayette et les gentilshommes qui le suivirent, +de leur propre mouvement, sur les champs de +bataille de l'Amérique, ne comptaient certes pas combattre +pour des principes qui étaient en parfaite contradiction +avec ceux dont ils constituaient l'émanation la +plus brillante. Leur enthousiasme peut paraître extravagant +pour les partisans de la monarchie absolue—quelle +qu'en soit la nationalité—mais il faut admettre qu'il y +a dans leur cas une certaine insouciance, un entraînement +chevaleresque, un geste quasi instinctif qui les +poussait à tirer l'épée contre la perfide Albion, en la +tirant en faveur des insurgés, même au détriment des +séculaires avantages attachés à leur propre caste, à la +condition, toutefois, d'en rapporter tout profit à leur +pays. Cela est tellement vrai que les Américains, gens +réalistes, ne se firent pas d'illusion à cet égard, et, dans +plus d'une circonstance, surent faire la part de leur reconnaissance +et de leur circonspection. De même que, +<span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> jusqu'en 1763, ils s'étaient solidarisés avec les Anglais +pour faire échec à la domination française menaçant de +les resserrer à tout jamais entre les Alleghanys et l'Atlantique, +de même, les Français pouvaient se solidariser +avec les révoltés Américains dans le but caché de regagner +le terrain perdu depuis le Canada jusqu'à l'embouchure +du Mississipi. Il fallait donc garder une juste +mesure.</p> + +<p>En effet, lorsqu'en 1779, La Fayette retourna en Europe, +après s'être entièrement dévoué à la cause de l'indépendance +américaine, il caressait le projet d'arracher +aussi le Canada aux mains des Anglais,—le Canada, +cette première conquête française dans l'Amérique du +Nord. Il s'en était ouvert au Congrès dont une commission +élabora un plan de campagne dans ce sens. Les possessions +anglaises seraient attaquées simultanément par +Détroit, le Niagara et Saint-François. Une flotte française +devait s'emparer de Québec. Quand on demanda l'avis du +général Washington sur ce projet, il répondit au Président +du Congrès par une lettre intéressante qui, entre +autres objections, contenait des réserves de cette nature: +«Vous voulez introduire un corps important de troupes +françaises au Canada, les mettre en possession de la capitale +de cette province qui leur est attachée par tous les +liens du sang, des mœurs, de la religion... Je crains que +ce ne soit là une trop grande tentation à laquelle ne saurait +résister aucun gouvernement obéissant aux maximes +ordinaires de la politique nationale.»</p> + +<p>La clairvoyance de Washington n'était pas en défaut. +Si la France occupait le Canada, n'avait-elle pas arrière-pensée +de n'en plus sortir? Personne n'en a jamais émis +la prétention, à cette époque, mais l'éventualité ressortait +de la fatalité des événements. Avec la France au +Nord, l'Espagne à l'Ouest et au Sud, la république naissante +aurait été encerclée et comprimée par une puissance +supérieure à celle de l'Angleterre. Le Congrès abandonna +ce projet dangereux et l'incident montre quels sentiments +<span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> complexes animaient les hommes les plus désintéressés.</p> + +<p>D'ailleurs, avant que se présentât cette éventualité, +M. de Vergennes, le promoteur d'une alliance franco-américaine +en vue de faciliter l'indépendance des Colonies, +tendait virtuellement vers la même solution. Que +voulait-il, en somme, avec tous les patriotes qui approuvaient +et soutenaient sa politique? Il voulait supprimer +les désastreux effets de la guerre de Sept Ans, dont saignait +la France depuis la perte du Canada,—et le voulant, +le meilleur moyen, certes, eût été de reconquérir le +Canada, ce premier établissement français en Amérique +qui ne s'attachait pas aux flancs de la patrie, mais, tout de +même, lui devait l'initiation à la vie religieuse, sociale, +nationale, ce qui constitue autant de liens difficiles à détruire.</p> + +<p>Apparemment, personne ne poussa la logique jusqu'à +cette extrême,—d'abord, parce qu'elle n'est pas de ce +monde, puis, parce que son application était, en l'occurrence, +quasi irréalisable.</p> + +<p>Mais, telle constatation, même platonique, fait ressortir +un point spécial et important de l'évolution des +États de l'Amérique du Nord: leur longue dépendance +des deux pays dont ils émanent et qu'ils combattent tour +à tour. Ces États dépendant de l'Angleterre, luttent contre +la France; une fois la France écrasée, ils luttent contre +l'Angleterre avec le secours de cette même France. Ces +alternatives qui proviennent de la nature même des +choses et prennent leur origine au début de toute colonisation +dans les régions septentrionales de l'Amérique, +aboutissent inévitablement à une politique de bascule +qui, depuis l'intervention, sous Louis XVI, à travers la +Révolution française, le Directoire, le Consulat et le +Premier Empire, fera osciller les hommes d'État américains, +entre une alliance française et une alliance anglaise, +au gré des idées défendues tour à tour par les +républicains ou les fédéralistes. Aux tendances d'une +nature plutôt sentimentale, auxquelles obéissaient les +<span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> hommes de tous les partis, s'ajoutèrent les opinions plus +précises des hommes d'État, les avis motivés des politiciens, +des ministres et écrivains qui avaient étudié la +question en théorie et en pratique et entrèrent dans les +détails techniques.</p> + +<p>Louis XVI se plaçant sur le terrain purement dynastique +et monarchique, ne pouvait admettre, dans sa +conception simpliste et étroite, qu'un roi pût protéger +contre un roi des sujets en révolte. Sa compréhension +honnête, mais limitée, des choses de l'histoire et de la +politique, l'empêchait d'embrasser, d'un coup d'œil, un +vaste plan où seraient reprises, par exemple, les grandes +vues d'un Richelieu ou d'un Colbert, sous l'égide d'un +Bourbon ambitieux. C'eût été la continuation logique de +la politique de Louis XIV, de l'époque de la fondation de +la Louisiane. Mais les temps étaient aussi changés que +les hommes et ce que M. de Vergennes, interprète du +sentiment national, voulait simplement accomplir, c'était +son devoir de Ministre des Affaires Étrangères, solidaire +des décisions de ses devanciers et très au courant des +événements qui composent la trame de l'histoire.</p> + +<p>Son rapport au roi, pour l'éclairer sur la question, est, +en somme, un résumé des faits et des idées que nous +venons d'énumérer, mais un résumé présenté sous une +forme de politique internationale et donnant des précisions +spéciales sur le conflit ouvert entre les colonies +américaines et la métropole, au point de vue des avantages +qu'en pourrait tirer la France.</p> + +<p>Dans l'intérêt de son pays, ou pour parler le langage +de l'époque, dans l'intérêt des couronnes de France et +d'Espagne, il convenait, selon lui, d'entretenir les hostilités,—une +guerre civile entre l'Angleterre et ses colonies +qui ne pouvait qu'épuiser vainqueurs et vaincus; +la paix, dans ces conditions, d'où qu'elle vînt, menacerait +de tourner contre la France et l'Espagne, le parti vainqueur +devant forcément aspirer à s'emparer des possessions +américaines de ces deux pays, pour en tirer des +<span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> avantages commerciaux; ou bien, si l'Angleterre était +vaincue, elle chercherait certainement des compensations +aux dépens de ses voisins. Le Ministre Vergennes conseille +donc des mesures d'hostilité,—mais d'une hostilité +secrète, comportant des secours en argent et en munitions, +ne compromettant pas la dignité du roi,—ou +plutôt le principe de la Monarchie—qui ne permettait +pas de secourir ouvertement les insurgés, aussi longtemps +que l'indépendance américaine ne serait pas un +fait accompli, ou présentant de grandes chances de s'accomplir.</p> + +<p>Vergennes soumit la minute de son rapport à Turgot +pour avoir son avis. Il est intéressant de rapprocher et de +comparer les opinions de ces deux hommes d'État en ce +qui concerne l'intervention française en Amérique.</p> + +<p>Si Vergennes pousse à la guerre, Turgot incline plutôt +vers la paix. Le contrôleur général des Finances se place +naturellement au point de vue financier. Il préférerait, à +tout prendre, la subjugation complète des colonies américaines +à l'Angleterre, estimant que leur maintien sous +le joug anglais aboutirait à un mécontentement permanent, +obligeant la Métropole à immobiliser des forces +considérables, ce qui diminuerait d'autant ses moyens +d'action en Europe. Il faisait ressortir, avec une subtilité +un peu paradoxale, que la perte du Canada avait été +plutôt avantageuse pour la France, puisque les colonies +anglaises, délivrées de la crainte d'une intervention de +ce côté, n'avaient plus à chercher la protection de la +Grande-Bretagne, mais il faisait comprendre que, si ces +colonies devenaient entièrement indépendantes, la possession +du Canada serait de nouveau avantageuse pour +la France, cette province pouvant être considérée par les +colonies anglaises comme une alliée à opposer aux prétentions +de la mère-patrie. En cela, Turgot allait trop +loin, il n'était nullement question du Canada, en l'occurrence, +et même, pour l'avenir, comme nous l'avons vu +plus haut, les colonies anglaises solidarisées avec la Métropole, +<span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> qui avaient largement contribué à nous évincer +de la vallée du Saint-Laurent, ces colonies, une fois +émancipées du joug anglais, ne pouvaient songer à se +mettre sous le joug français,—ce qui eût été plus ou +moins le danger d'une occupation du Canada par la France.</p> + +<p>D'un autre côté et contrairement à l'avis de Vergennes, +Turgot ne croyait pas les Anglais, battus par les Américains, +en état de chercher une compensation en attaquant +les possessions françaises et espagnoles en Amérique. Les +Américains, révoltés et victorieux, ne laisseraient certes +pas leurs adversaires constituer une puissance dans leur +voisinage. Avant tout, on sent que ces réserves lui sont +dictées par le mauvais état de nos finances qui ne permettent +pas, pour le moment, de maintenir l'armée et la +marine sur le pied qu'il faudrait. Mais comme son collègue +des Affaires Étrangères, Turgot n'est pas opposé à une action +secrète, à l'intervention d'anciens officiers français qui +pourraient offrir leurs services avec leurs expériences et +nous renseigner, en même temps, sur la situation du pays: +en résumé, les deux ministres veulent maintenir la paix +officielle avec l'Angleterre, tout en contribuant, sous +main, à développer les hostilités.</p> + +<p>Alors eurent lieu ces pourparlers secrets, ces combinaisons +louches auxquelles furent mêlés Beaumarchais, +Silas Dean, Arthur Lee et Franklin,—jusqu'à ce que +ce dernier, par son habileté et l'autorité de son caractère, +hâta la signature des traités avec la France: d'abord, +un simple <i>traité d'amitié et de commerce</i>, puis, un traité, +aux termes duquel, l'alliance projetée, «devait maintenir +effectivement la liberté, la souveraineté et l'indépendance +absolue des États-Unis.»</p> + +<p>Ces traités devaient être tenus secrets pendant quelque +temps; ils furent bientôt connus en Angleterre, ce qui +suscita des discussions et des contestations entre Silas +Dean et Arthur Lee qui s'accusaient réciproquement +d'indiscrétion, voire même de trahison.</p> + +<p>Mais la situation va s'éclaircir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> Aux agents secrets, inavoués, travaillant dans l'ombre, +vont succéder des personnalités d'un caractère officiel, +ayant à remplir une mission officielle et agissant au nom +d'un gouvernement qui entend imposer son droit à la +vie diplomatique. Fatalement, la marche vers l'indépendance +se précipite,—on pourrait entendre le bruit des +pas accélérés. Les événements se précisent, les hommes +parlent plus haut. Gérard qui avait collaboré à la rédaction +des traités, est nommé Ministre aux États-Unis et, +pour éviter la dualité néfaste des vues et des influences, +en 1778, le D<sup>r</sup> Franklin est nommé seul Ministre des +États-Unis à Paris.</p> + +<p>Il n'était plus guère possible de cacher ce que tout le +monde savait ou devinait. Le gouvernement français +se décide à faire connaître officiellement l'existence du +traité au gouvernement anglais par l'intermédiaire de +son ambassadeur, le duc de Noailles. Lord Stormont est +rappelé: c'est la guerre et c'est aussi, pour la Grande +Bretagne, un moment de stupeur et de désarroi où elle +doit cueillir le fruit amer de ses hésitations entre l'indépendance +parlementaire ou le despotisme parlementaire. +Mais maintenant, les esprits libéraux qui avaient défendu +les équitables revendications des frères américains, ne +pouvaient plus se faire entendre, puisqu'il s'agissait d'une +diminution de la grandeur britannique.</p> + +<p>En vain, Lord North fait aux communes des propositions +de conciliation; en vain Lord Rockingham aurait +voulu qu'on accordât l'indépendance à l'Amérique sans +continuer la lutte sanglante,—il était trop tard.</p> + +<p>De part et d'autre, on ne pouvait plus reculer.</p> + +<p>Et le grand Chatham qui, au début, avait paru favorable +aux prétentions des insurgents, se traîne mourant +à la Chambre, peut-être pour la dernière fois, afin de +protester contre les tendances conciliantes qui deviendraient +la risée de l'Europe. N'est-il pas l'interprète de +l'orgueil offensé de la majorité de ses compatriotes quand +il s'écrie dans une péroraison pathétique:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> «.....Milords, je suis heureux que la tombe ne se soit +pas encore refermée sur moi... heureux d'être encore +vivant afin d'élever ma voix contre le démembrement de +cette ancienne et noble Monarchie!... Milords! Sa Majesté +a hérité d'un empire d'une étendue aussi vaste que +sa réputation était intacte. Allons-nous ternir le lustre de +cette nation par l'abandon ignominieux de ses droits et +de ses plus belles possessions?... Un peuple qui, il y a +dix-sept ans, était la terreur de l'Univers, est-il tombé +assez bas pour dire à son ennemi invétéré: Prenez tout +ce que nous possédons, mais assurez-nous la Paix!... Cela +est impossible!»</p> + +<p>C'était cela pourtant que voulait l'ennemi invétéré et +ce langage passionné, d'un patriotisme inquiet, caressait +sans doute agréablement un autre patriotisme, aussi farouche +et aussi averti, qui saignait en silence depuis le +traité de Paris.</p> + +<p>Dans ces graves conjonctures, dans ces tragiques alternatives, +la France demeura fidèle à son histoire,—et +fidèle à sa mission; sentinelle vigilante montant la garde +pour la défense de sa propre grandeur,—émancipatrice +à l'avant-garde de toutes les idées de progrès et d'indépendance, +au profit du genre humain tout entier. La tâche à +laquelle le destin la convie, présente, de la sorte, un +double caractère: celui qui émane de la fierté avec laquelle +elle défend ses intérêts nationaux et celui qui s'attache +au souci généreux du bonheur universel, en dehors +de toute idée de nationalité.</p> + +<p>Cette dualité ne s'est jamais manifestée avec tant d'évidence +que dans les événements qui précédèrent et accompagnèrent +la fondation des États-Unis d'Amérique.</p> + +<p>Toute œuvre, en effet, se compose de deux éléments: +la conception et l'exécution,—en l'occurrence, conception +grandiose mais dont l'exécution ne pouvait s'abstraire +des contingences humaines,—conception qui remontait +à l'origine même de toute idée nationale, dès le +début ayant mis face à face la France et l'Angleterre, +<span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> mais qui, vers la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle, ne pouvait être exécutée +que par des voies détournées et ténébreuses. À cette +nécessité obéirent les ministres, ces spécialistes de la politique +et de la diplomatie, comme tels astreints à entrer +dans des détails mesquins, à compter avec les compromis, +à ménager les tiers, à s'arrêter à des vues parfois étroites. +Ils se plièrent, de cette façon, aux roueries professionnelles, +à la cuisine d'une grande entreprise, aux petitesses +du métier imposées par les circonstances.</p> + +<p>Mais, au-dessus d'eux, il faut faire la part large aux +penseurs, aux écrivains qui avaient familiarisé l'âme française +avec les idées de liberté, d'égalité, de fraternité +humaine,—grands mots qui ne répondent peut-être pas +à une réalité tangible, mais qui, à deux reprises, dans +l'histoire moderne, ont secoué deux portions de l'humanité +d'un frisson d'espoir immense et de rénovation +sociale.</p> + +<p>Louis XVI qui, avec une grande partie de sa noblesse, +La Fayette en tête, vint au secours des plébéiens d'Amérique, +soulevés contre des abus d'autorité, ne fit un geste +contradictoire qu'en apparence; en réalité, il obéissait, +instinctivement, à l'impérieuse mission de la France. +Avant de sombrer dans la tourmente révolutionnaire, la +monarchie française, par sa généreuse initiative, connut +un instant d'éclat incomparable, un instant seulement, +car le roi ainsi que les gentilshommes, vaillants soldats +de la guerre en dentelles, devenus les compagnons d'armes +des soldats en sabots, étaient arrivés à la fin de leur carrière; +ils se suicidaient en beauté avant d'être massacrés +sur la guillotine et, à ceux qu'ils aidaient à préparer l'œuvre +d'une grande république, ils auraient pu dire: <i>Morituri vos +salutant!</i></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> CHAPITRE III<br> +<span class="smcap">LA RÉVOLUTION AMÉRICAINE<br> +ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.</span></h2> + +<p class="resume">Les Anglais ignorent la situation des colonies. — Les grands +caractères civiques sont en Amérique. — Les citoyens fils de +leurs œuvres. — Les militaires. — Conditions favorables à la +fondation d'une démocratie. — Influence exercée par l'évolution +américaine sur la révolution française. — En Amérique +la liberté existant déjà, il s'agissait de la faire respecter; en +France, il s'agissait de la créer. — Grande différence dans les +moyens d'action. — Jugement des Américains sur la révolution +française. — Jefferson, témoin des premiers troubles, les +juge en républicain. — Il accuse Marie-Antoinette et accorde +toute sa sympathie au Tiers-État. — Gouverneur Morris, républicain +aristocrate, penche pour l'ancien régime.</p> + +<p>Les deux Monarchies qui se disputaient l'empire des +mers et la domination des continents transatlantiques, +avaient contribué, par leur rivalité, à la fondation d'une +grande république. Résultat imprévu et un peu déconcertant +pour quiconque ignorait les relations de cause à +effet,—résultat fatal pourtant et qui ressortait de la race +et du pays.</p> + +<p>Mais pour la France et l'Angleterre, les conséquences +de ce grand événement furent bien différentes.</p> + +<p>La France, tout en cherchant une revanche, avait travaillé +pour un idéal de justice et d'indépendance.</p> + +<p>L'Angleterre, malgré l'humiliation d'une guerre fratricide +et d'une paix qui lui arrachait la possession de ses +plus belles colonies, s'inclinait simplement devant la +logique inexorable de l'histoire; elle payait une dette +contractée cent ans auparavant, quand elle avait accordé +<span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> au Parlement l'autorité et la puissance de combattre et +d'abattre tous les abus de l'autocratie. D'après ce principe +libéral, en effet, et malgré certaines divergences, s'étaient +développés les états des possessions américaines qui devaient +bientôt trouver leur force dans l'union et un modèle +précieux dans la constitution du Massachusetts,—ce +refuge du puritanisme et du système représentatif des +Anglo-Saxons.</p> + +<p>La révolution d'Amérique ne fut donc, pour les deux +branches de la race anglo-saxonne, qu'une mise au point, +par la branche américaine, d'un système politique que +tous les Anglais avaient un jour défendu ensemble avec la +même âpreté. Cette révolution, en un mot, est l'aboutissement, +le couronnement, dans des conditions plus favorables, +dans des espaces plus vastes, sans l'exclusivisme +de Cromwell et sans l'opposition des Stuarts, de la Révolution +de 1688.</p> + +<p>Depuis cette date, en effet, nous avons vu que les Anglais +d'Amérique et les Anglais d'Angleterre avaient +suivi des voies différentes. À ce changement opéré par la +force des choses vient s'ajouter une ignorance réciproque +des conditions de vie qui, vers le milieu du XVIII<sup>e</sup> siècle, +prit des proportions dangereuses, à mesure que, du côté +des Anglais, augmentaient les fantaisies du luxe et les +raffinements du beau-vivre, et, du côté des Américains, +persistaient encore des habitudes de tempérance et de +simplicité. La distance et l'état insuffisant des moyens de +communication entretenaient cette ignorance. Il faut +songer qu'à cette époque, on mettait presqu'autant de +semaines qu'on met aujourd'hui de jours, pour aller d'Europe +en Amérique. Pendant cet espace de temps, bien +des événements pouvaient se produire, modifiant entièrement +les idées et les intentions, entre le départ et +l'arrivée.</p> + +<p>Dans ces conditions, la plupart des Anglais se faisaient +une représentation fausse de la situation des colonies. +Leur indifférence, d'ailleurs, en matière générale, ne cédait +<span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> qu'en présence de l'intérêt commercial et cet intérêt +naturellement répondait à leurs plus intimes convictions: +les colonies avaient été inventées par la Providence pour +servir de débouché au commerce britannique.</p> + +<p>Si le peuple était ignorant, les ministres étaient généralement +mal informés. Les gouverneurs anglais envoyés +de la Métropole dans les différents États des Colonies, pour +s'y faire une position ou pour remettre de l'ordre dans +une vie désordonnée, emportaient avec eux les fausses +idées de la capitale et, par leurs renseignements, faussaient +les idées même du Roi. Ils contribuèrent à provoquer +et à alimenter l'animosité qui devait, un jour, +prendre des proportions irrésistibles. Tel, le Gouverneur +du Massachusetts, Bernard, qui, dès que se produisirent +les troubles suscités par l'acte du timbre, ne comprit +pas, ou ne voulut pas comprendre, la gravité du mouvement +et écrivait à Londres, en janvier 1766:</p> + +<p>«Les gens ici parlent très haut des moyens qu'ils ont +de résister à l'Angleterre; ce ne sont que des mots. New-York +et Boston ne sauraient résister à une flotte royale. +J'espère que New-York aura l'honneur d'être soumise la +première.»</p> + +<p>Ainsi, les fonctionnaires payés par les Colonies, qui +auraient dû servir de trait d'union entre elles et un +monarque irrité, ne faisaient qu'attiser le feu qui couvait.</p> + +<p>Il est certain aussi que plus un Anglais de cette époque +s'élevait dans la hiérarchie sociale, plus il devait se sentir +un étranger pour ses frères d'outre-mer. Il ne pouvait ni +comprendre leurs aspirations, ni admirer leurs vertus: +les siennes consistaient à détériorer systématiquement +celles que la nature lui avait données. Jamais personnel +gouvernemental ne fut plus dépravé dans la vie privée et +plus cynique dans la vie publique.</p> + +<p>La richesse et le bien-être qui, après le ministère de +Chatham, s'étaient répandus en Angleterre, proclamaient, +certes, sa puissance et sa prédominance dans +les deux hémisphères, mais contenaient aussi en germe +<span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> le poison de toutes les extravagances et de toutes les corruptions.</p> + +<p>Les grands caractères qui, au XVII<sup>e</sup> siècle, combattirent +pour les libertés civiques, avaient fait place à une génération +dénuée de scrupules et de grandeur d'âme. Ceux +qui perpétuaient les traditions de ces hommes probes et +énergiques, n'étaient plus en Angleterre: ils étaient en +Amérique.</p> + +<p>Là, le tableau était tout autre. On eût dit, dans beaucoup +de régions, une communauté sortie de l'imagination +de Rousseau ou de Fénelon. Les Français, quelque peu +imbus des idées libérales de ces deux écrivains et qui +donnèrent l'aide de leur épée au mouvement émancipateur +d'outre-mer, furent charmés par l'ambiance sociale +les entourant d'une atmosphère de simplicité et de +grandeur.</p> + +<p>La reine Marie-Antoinette, attirée par le contraste qui +la reposait du poids des splendeurs royales, aimait à jouer +les fermières dans la fantasmagorie des Trianon,—décor +d'opéra-comique opposé au décor d'opéra du Palais +de Versailles. Ainsi, pour les représentants de l'aristocratie +française, courtisans habitués à parader aux galas +de la Cour, le spectacle des mœurs américaines fut un délassement +qui répondait sans doute aussi à l'engoûment +nouveau professé, depuis quelque temps, pour la saine et +forte nature. Les hommes qui avaient lu le <i>Contrat social</i>, +les audacieux qui, plus ou moins ouvertement, devinaient +et appelaient les changements profonds, les bouleversements +à la veille d'éclater comme un tonnerre +sur le beau pays de France, se délectèrent, en amateurs +superficiels peut-être d'abord, de voir des gens d'une dignité +sans emphase évaluer dans un cadre si pittoresque.</p> + +<p>Le comte de Ségur qui avait promené sa curiosité inquiète +à travers tant de pays et tant de civilisations, ne +trouva nulle part plus ample matière à philosopher et à +rêver que dans ses tournées le long des routes du Delaware, +de New-Jersey et de la Pennsylvanie. Au milieu +<span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> des forêts immenses, dont la virginité lui rappelait les +premiers temps de la conquête, il put évoquer l'image +des premiers navigateurs débarquant avec étonnement et +audace sur ces rivages inconnus. Puis, sans transition, +il pouvait voir s'étendre à perte de vue, quelque vallée +paisible où paissait un bétail plein de promesses succulentes, +à proximité de maisons très propres, d'une certaine +élégance, aux couleurs variées et voyantes, entourées +de petits jardins, tels ceux que l'on voit encore, de nos +jours, dans les moindres recoins intensivement cultivés +de l'île de Jersey. Les habitants de ces contrées lui semblèrent +posséder la fierté d'hommes libres ne reconnaissant +aucun maître, ne s'inclinant que devant la loi, aussi +éloignés de toute vanité que de toute servilité<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>.</p> + +<p>Parmi ces hommes, quelques-uns parvinrent à s'élever +dans la hiérarchie sociale. Ils furent des autodidactes. Des +circonstances différentes les trouvèrent à la hauteur de +leur tâche. Il suffit de nommer John Adams, fils de fermier, +qui sut prendre sur les occupations matérielles imposées +par sa condition, assez de temps, pour se donner +une instruction qui lui permit de ne pas être inférieur +aux événements où, dans la suite, il joua un rôle prépondérant. +Le grand Franklin est le type classique du +citoyen américain, fils de ses œuvres, mais fils aussi de +ses ancêtres et de son temps. Rarement un homme, étant +données les circonstances, fit tant avec si peu. C'est la +caractéristique de ces fondateurs de l'indépendance américaine +dont la force fut précisément le caractère à base +d'énergie et discipliné, ataviquement, par le puritanisme. +À des degrés divers, on peut mettre sur le même rang, +Samuel Adams qui inspira et guida la résistance à l'acte +du Timbre, Alexandre Hamilton qui, simple commis chez +un marchand, trouvait encore la possibilité, sa journée +faite, de suivre les cours d'une école. Jefferson qui avait +de la fortune, l'employa à se procurer l'éducation la plus +<span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> haute que les ressources de son pays lui permirent d'acquérir, +se préparant, de la sorte, aux importantes fonctions +que, plus tard, il put remplir avec éclat.</p> + +<p>Les futurs soldats de la Révolution furent soumis à +un apprentissage encore plus dur. Israël Putnam s'était +entraîné, pendant de longues années, à combattre les +Indiens et les Français. Nathaniel Green, le plus habile +lieutenant de Washington, était le premier dans tous les +sports physiques, ce qui ne l'empêchait pas de lire Plutarque +et César dans le texte grec et latin. On connaît +Washington et le début de sa carrière militaire où il +marcha contre les Français du Fort Duquesne, est digne +du couronnement de cette carrière, où il combattit contre +les Anglais avec l'aide des Français.</p> + +<p>À tout prendre, ces hommes dont nous venons d'esquisser +la silhouette, étaient ce qu'en Europe et surtout +en Angleterre, on appelait, avec quelque nuance de mépris, +des gens de peu, de petites gens, élevés, quelques-uns +dans la pauvreté, quelques autres, même ceux dont la +famille jouissait d'une certaine fortune, dans un intérieur +calme et modeste. Ils possédaient toutes les qualités pour +fonder une démocratie et leurs vertus sans éclat et leurs +défauts sans attraits, formaient un contraste saisissant +avec les vices brillants et les attitudes hautaines de la +royale Angleterre.</p> + +<p>Cependant ils ne se rendaient pas compte eux-mêmes +de l'abîme creusé fatalement par la nature, par la distance, +par le temps, entre les Colonies et la Métropole. À +la veille même du grand bouleversement qui allait les +séparer à jamais de la mère-patrie, ils professaient encore +pour le chef suprême de cette patrie des sentiments de +respect et d'affection. Franklin, qui devait bientôt changer +d'opinion, savait faire la part de ce qui incombait à l'hostilité +du parlement et de ce qu'il s'imaginait encore devoir +à la sympathie personnelle du Roi. Au début de la querelle +si vite muée en guerre farouche, il écrivait ceci:... +«J'espère que tout ce qui est arrivé, ou pourrait arriver +<span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> encore, ne diminuera en rien notre loyauté pour notre +souverain ou notre affection pour cette nation en général. +Je saurais difficilement concevoir un roi ayant de meilleures +dispositions, des vertus plus exemplaires ou un +désir plus ardent de contribuer au bien-être de tous ses +sujets. La masse de ce peuple aussi est d'une nature noble +et généreuse, aimant et honorant l'esprit de liberté et +haïssant le pouvoir arbitraire, quel qu'il soit.»</p> + +<p>Franklin exprimait clairement et logiquement ses sentiments +à l'égard de l'Angleterre, mais dans ces protestations +impartiales, semble se glisser aussi un sentiment +d'indépendance absolue, prélude de la révolte: on dirait +un étranger jugeant avec condescendance un pays étranger.</p> + +<p>Il faisait également ressortir la différence des mœurs +et des conditions, quand il écrivait à Joshua Badcock, en +janvier 1772: «J'ai fait dernièrement un tour en Irlande +et en Écosse. Dans ces pays, une petite partie de la société +est composée de propriétaires terriens, de grands +seigneurs, de gentilshommes extrêmement riches, vivant +dans le luxe et la magnificence. Le fonds de la population +est composé de fermiers très pauvres, vivant dans +la plus sordide misère, dans des chaumières sales faites +avec de la boue et de la paille, et habillés de haillons. Je +songeais souvent au bonheur de la Nouvelle-Angleterre +où chacun est propriétaire, a le droit de voter dans les +affaires publiques, vit dans une maison propre et chaude, +a de la nourriture et du combustible à profusion, ainsi +que des vêtements, complets de la tête aux pieds, manufacturés +peut-être dans sa famille.»</p> + +<p>Telle constatation fait comprendre l'état social des +deux pays et, par conséquent, l'état politique qui en est +la cause. En Angleterre, un excès de richesses à côté d'un +excès de misère, l'aristocratie abondamment pourvue de +tous les biens de ce monde et le peuple, en général, courbé +sous le poids de travaux peu rémunérateurs: une minorité +exploitant une majorité, avec toutes les conséquences +qui découlent d'un pareil régime. En Amérique, une +<span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> égalité de besoins et de moyens de parvenir effaçant, pour +ainsi dire, la distance qui sépare ceux qui possèdent de +ceux qui aspirent à posséder. Pas de barrières légales +opposées aux légitimes prétentions vers une situation +meilleure, à cet âge héroïque, du moins, d'une république +en voie de formation. C'était là vraiment les éléments d'une +démocratie prenant racine dans le sol même du pays, produit +naturel d'une zone et s'épanouissant en force et en +beauté, comme sa flore et sa faune. Et cette démocratie, +malgré ses apparences modestes encore et comme entachée, +pour des yeux prévenus, de nécessités petites et vulgaires, +avait cependant pour promoteurs des aristocrates, dans +une certaine mesure,—je veux dire des hommes qui +étaient les meilleurs dans la cité, dans l'église, dans le +conseil.</p> + +<p>Ces aristocrates, toute proportion gardée, et en donnant +à la dénomination un sens étroit qui ne convient +qu'à ce qui commence,—ne l'étaient, en effet, que relativement +et en comparaison de ceux de leurs compatriotes +encore trop absorbés par des besognes matérielles et indispensables. +Ils étaient les descendants directs de ces +Puritains du deuxième exode, hommes considérables dans +leur pays, représentant la fine fleur de la culture britannique +dont ils parfumèrent l'âpreté farouche qui inspira et +soutint les Pères Pèlerins dans leur désespoir et dans leur +initiative. Cette collaboration intime et mystérieuse de +deux forces dont l'une venait d'en bas et l'autre rayonnait +d'en haut, contenait en elle le germe d'une constitution +démocratique qui n'excluait pas le souci des perfectionnements +individuels, en dehors de toute différence de caste +ou de classe. On peut dire que c'est là le cachet particulier +de l'évolution qu'on a appelée la révolution américaine,—au +point de vue social s'entend—et qui la distingue +essentiellement de tous les mouvements similaires qui +bouleversèrent les vieilles sociétés de la vieille Europe.</p> + +<p>En France, par exemple, les choses se présentèrent +sous un tout autre aspect.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> On a souvent parlé de l'influence exercée par la révolution +américaine sur la révolution française. Cette influence +fut grande au point de vue moral,—elle fut +nulle quand on veut l'appliquer aux origines, aux causes, +aux moyens d'action,—tous éléments aussi différents que +les étapes historiques des deux pays.</p> + +<p>Certes, dès que dans les salons de l'aristocratie française +où l'on philosophait à loisir, où un mot d'esprit légitimait +toutes les attaques à l'adresse de toutes les autorités +et de toutes les supériorités, on apprit que des colons +anglais, pressurés par la Métropole, résistaient aux +injonctions édictées à Londres, ce fut un sentiment de satisfaction +composé de tendances frondeuses et d'aspirations +patriotiques. À mesure que les revendications des +insurgents se précisaient, les penseurs, sociologues, économistes +et politiciens qui, en France, marchaient à +l'avant-garde, reconnurent la réalité et la parenté des +idées qui s'agitaient encore confusément dans leur cerveau. +Mais ce n'était que des idées, exprimées par ces +mots: liberté, indépendance, égalité sociale, droits de +l'homme,—toute la phraséologie libérale, la même au +début de toute crise révolutionnaire et qui répondait à +de vagues tendances et possédait la même assonnance +dans les deux hémisphères. La théorie avant l'action; +mais combien l'action devait être différente.</p> + +<p>Dans la célèbre déclaration d'indépendance, élaborée +par les fortes têtes du Congrès, rédigée par Jefferson, +ces aspirations, ces revendications prirent corps en un +langage clair et précis. On connaît ce document qui est +comme la charte d'émancipation d'une humanité nouvelle. +Quelle profondeur dans la conception, quelle dignité +dans l'expression! Ce n'est pas la menace d'une +fraction de peuple qui se révolte contre une autre fraction. +C'est le cri libérateur d'un peuple tout entier, décidé +à secouer le joug d'un peuple oppresseur. Et ce fut, +pour ceux de nos ancêtres déjà troublés par l'approche +d'une tempête qui allait bouleverser toutes les hiérarchies +<span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> en France, une leçon de choses et une leçon de +mots. Ils y purent lire les droits du citoyen, émanés de +la nature même de l'homme, revendiqués avec une assurance +naturelle, ignorant la déformation des tyrannies +antérieures et s'affirmant en face d'une tyrannie inconsciente.</p> + +<p>Ces droits, il ne s'agissait pas de les conquérir, il +s'agissait de les faire respecter.</p> + +<p>En France, le problème était plus complexe et plus +difficile à résoudre.</p> + +<p>Tandis qu'en Amérique, la liberté avait pris naissance +avec la naissance même de la nationalité, en France, +elle avait à lutter contre des entraves séculaires; préjugés, +intérêts opposés des classes, abus imposés par en +haut: il fallait détruire beaucoup pour rebâtir sur des +ruines. C'était à la fois plus tragique et plus compliqué. +Il est des morts qu'il faut qu'on tue et quand on les a +tués plusieurs fois, ils ressuscitent encore. Rien ne meurt +tout à fait et l'idée qui, pour un temps, s'est incarnée +dans une dynastie, dans une faction, dans une secte politique +ou religieuse, risque de s'imposer à nouveau à +l'engouement des foules ou à l'audace d'un soldat heureux. +À la tyrannie d'en haut, succède la tyrannie d'en +bas. «Ô liberté!» s'est écriée M<sup>me</sup> Roland, avant de livrer +sa tête au bourreau, «que de crimes on commet en ton +nom!» Ces crimes qui ont laissé des éclaboussures de +sang sur une des plus belles pages de l'histoire de l'humanité +furent épargnés à l'Amérique.</p> + +<p>Malgré les essais d'organisations sociales, copiées d'après +le modèle des deux grandes monarchies européennes, la +féodalité n'y avait pris que de faibles racines. Le sol +n'était pas favorable. La poussée d'en bas était trop forte +pour que la pression d'en haut pût s'exercer d'une façon +déprimante; ou plutôt, il n'y avait ni haut, ni bas, mais +une solidarité d'efforts vers un idéal commun, dans la +crainte des mêmes dangers extérieurs et sur la base des +mêmes principes religieux et politiques. Les cadres dans +<span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> lesquels se mouvaient et étouffaient les vieilles sociétés, +ne pouvaient s'adapter à un groupement d'individus qui +avaient précisément rompu avec d'anciennes façons de +penser et d'obéir, afin de pouvoir mieux concilier les +droits et les devoirs de l'individu avec les droits et les +devoirs de la collectivité.</p> + +<p>Aussi, lorsque vint la maturité de telles consciences, +lorsque sonna la majorité d'un peuple aspirant à affirmer +son droit à l'indépendance, il n'y eut pas de luttes de +classes, pas de luttes contre la noblesse, contre le clergé +et contre le roi,—le roi d'Angleterre ne devant plus +être considéré que comme le représentant d'un peuple +étranger et hostile,—il n'y eut pas de gradation dans +la composition des différents partis, allant du libéralisme +philosophique à la démagogie sanglante, des représentants +des États-Généraux à Vergniaud, à Danton puis à +Robespierre pour aboutir à Bonaparte; il n'y eut pas +de proscriptions, d'émigrations en masse, pas de guillotine, +pas de massacres et pas de Terreur: il y eut simplement, +et malgré les querelles intestines inévitables, un +grand mouvement, un lever de boucliers en faveur +d'une grande cause, pour laquelle, républicanisme et patriotisme +formaient les termes extrêmes d'une même +conception.</p> + +<p>On voit, tout de suite, la différence qui, dans leurs +moyens d'action, sépare la révolution américaine de la +révolution française. Si les hommes d'État de l'Union +sympathisèrent immédiatement avec les hommes nouveaux, +avec les tendances nouvelles qui prenaient de plus +en plus consistance en France à la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle, +ils s'aperçurent bientôt que, sous la même étiquette, se +heurtaient des éléments divergents et contradictoires. +Quoique les plus jeunes dans l'histoire constitutionnelle +des États, ils étaient cependant nos aînés en fait d'organisation +républicaine: ce qui, pour eux, découlait logiquement, +clairement, fatalement, des conditions mêmes +de leur établissement dans des territoires immenses et +<span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> libres, affranchis par la distance de tout contact et de +toute influence directe, devenait, pour nous, d'une réalisation +problématique, exigeant le concours des forces +vitales de la nation. La France, glorieuse et grande par +son passé, souffrait de ce passé et, pour préparer les voies +vers l'avenir, devait avoir recours à une rupture violente.</p> + +<p>Les Américains de marque qui vécurent en France à +cette époque troublée de notre vie nationale, se rendirent +vite compte de ces divergences et jugeant les événements +en Anglo-Saxons habitués au régime représentatif, relevèrent +bien des contradictions et bien des hérésies dans +les premiers balbutiements du régime républicain français. +Nous pouvons nous en faire une idée en feuilletant +les lettres, en parcourant les mémoires de Thomas Jefferson +et de Gouverneur Morris, par exemple, qui résidèrent +à Paris pendant les journées décisives de la Révolution.</p> + +<p>Nommé Ministre des États-Unis en France, en 1785, +au départ de Franklin, Jefferson est républicain dans l'âme, +mais si bizarre que puisse paraître tel assemblage d'adjectifs, +un républicain démocrate par principe et aristocrate +par éducation. Sa situation de fortune et sa position +sociale lui avaient facilité les jouissances de tous les biens +matériels et intellectuels. Il consacra toutes ses ressources +au progrès et au bien-être du peuple. Il solidarisa son +avenir avec l'avenir de son pays.</p> + +<p>Il lui fallut s'habituer aux hommes et aux choses l'entourant +dans le royaume de France en passe de devenir +république. Sa première impression, tout en étant un peu +incohérente, n'est pas entièrement dénuée d'optimisme. +En général, il nous trouve bien en retard dans la compréhension +et la mise en action de tout ce que comporte +ce mot: indépendance,—qu'il ne faut pas confondre +avec licence. Quelques-unes de ses lettres laissent percer +un certain étonnement. Dès 1787, il remarque le grand +nombre de caricatures, placards et bons mots qui circulent +sans soulever de censure. Mais la foule à son +<span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> tour devient agressive; Jefferson devient plus attentif. Il +écrit à la date du 30 août:</p> + +<p>... «Le comte d'Artois, qui devait tenir un Lit de Justice +à la Cour des Aides, a été hué sans réserve par la populace. +La voiture de Madame de.... (J'ai oublié son nom), +portant livrée de la Reine, a été arrêtée, on l'avait prise +pour M<sup>me</sup> de Polignac que l'on voulait insulter. La Reine, +allant au théâtre avec M<sup>me</sup> de Polignac, fut reçue par des +huées. Le Roi, ayant depuis longtemps l'habitude de +noyer ses soucis dans le vin, s'y plonge de plus en plus. +La Reine pleure mais continue de pécher. Le comte d'Artois +est détesté et Monsieur est grand favori. L'Archevêque +de Toulouse est nommé premier Ministre,—c'est +un caractère vertueux, patriotique et capable... En l'espace +de trois mois, l'autorité royale a perdu, et les droits +de la nation ont gagné plus de terrain par une simple +évolution de l'opinion publique, que l'Angleterre dans +toutes ses guerres civiles sous les Stuarts....»</p> + +<p>C'est le début du drame et Jefferson écoute les acteurs +de la comédie royale répéter, avec plus ou moins de +succès, les dernières tirades de leur rôle. Son attention +est surtout attirée par l'Assemblée des Notables, la +cour plénière, les États-Généraux, qui, par étapes devaient +mener aux réformes définitives.</p> + +<p>Jefferson était très lié avec La Fayette. Peu de temps +après la nuit du 4 août, le général vint lui demander +l'hospitalité pour quelque six ou huit amis qui désiraient +se réunir sur un terrain neutre afin de discuter sur le droit +de veto devant être accordé ou retiré au Roi. Sur l'invitation +empressée du diplomate américain, La Fayette +vint avec Duport, Barnave, Alexandre de Lameth, Blacon, +Mounier, Maubourg et Dagout, tous patriotes animés +des meilleures intentions, prêts à se consentir des +concessions mutuelles. Cette réunion d'hommes politiques +notoires chez le représentant d'un pays étranger, +devait mettre ce dernier dans une situation assez délicate. +Sa franchise et son tact le tirèrent d'embarras. «La discussion, +<span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> dit-il, commença à quatre heures et fut continuée +jusqu'à dix heures du soir; pendant ce temps, je +fus le témoin silencieux d'une argumentation calme et +sincère qu'on trouve rarement dans les conflits de l'opinion +politique; ce fut un raisonnement logique, une +éloquence sévère, dénuée de toute vaine rhétorique ou +déclamation et qu'on pourrait comparer aux plus beaux +dialogues de l'antiquité qui nous ont été transmis par +Xénophon, Platon et Cicéron.»</p> + +<p>Jefferson avoue, à la veille des États-Généraux, que la +France n'est pas mûre pour toutes les réformes, pour +l'exercice de certains droits du moins, considérés comme +élémentaires dans les pays de race anglo-saxonne,—tel +l'<i>Habeas corpus</i>. La suppression des lettres de cachet, par +exemple, n'est pas encore unanimement admise. Et notre +Américain ne peut s'empêcher de relever, avec quelque +amertume, la légèreté des Français, leur esprit arriéré, +quand il s'agit de développement politique. Écrivant à +M<sup>me</sup> Adams, à l'occasion de la réunion des notables, il +avait déjà dit: «Jusqu'à présent, le résultat le plus remarquable +de cette assemblée est le nombre incalculable +de calembours et de bons mots auxquels elle donna lieu. +Si on les réunissait, on en formerait un ouvrage aussi volumineux +que l'Encyclopédie. J'en ai conclu que cette +nation n'est capable d'un effort sérieux que sur commande... +Celui qui ferait un bon mot à propos, pourrait +désarmer toute la nation résolue à se révolter.»</p> + +<p>Jefferson est sévère.</p> + +<p>Il craint, certes, les hâbleurs dans la future assemblée +qui va se réunir. Il fait de l'ouverture des États-Généraux, +à laquelle il assista, une description un peu superficielle: +«Si on les considère comme une mise en scène +d'Opéra, c'était imposant; au point de vue affaire, le discours +du Roi fut exactement ce qu'il devait être et très +bien débité. Personne n'entendit un seul mot du discours +du Chancelier, de sorte que, jusqu'à présent, je n'ai pas +encore pu savoir de quoi il avait été question. Le discours +<span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> de M. Necker fut aussi bon que le permettait le nombre +des détails qu'il était obligé de traiter.»</p> + +<p>Mais pour l'observateur judicieux, l'intérêt de la question +commence quand il s'agit de fixer le système du vote: +le Tiers-État lève la tête. Jefferson comprend que, de ce +côté, sont la force et l'espoir. «Ses représentants, dit-il, +possèdent presque tous les talents de la nation; ils sont +fermes et audacieux, quoique modérés. Il y a, certes, +parmi eux des têtes chaudes; mais ceux qui exercent le +plus d'influence sont de sang-froid, tempérés et sagaces. +Chaque initiative prise par cette chambre a été marquée +par de l'adresse et de la sagesse. La noblesse, au contraire, +est absolument hors d'elle. Elle est si furieuse +qu'elle peut rarement délibérer. Elle possède peu d'hommes +de talents modérés et pas un homme d'un talent supérieur...»</p> + +<p>C'est décidément au Tiers-État que Jefferson réserve +toute son admiration. La logique dont cet ordre fit preuve +dans ces premières discussions, lui rappelle, sans doute, +des luttes similaires auxquelles il prit part dans son pays; +il sympathise avec ces hommes énergiques qui, dans les +transactions les plus difficiles, demeurèrent en possession +d'eux-mêmes, résolus de mettre le feu aux quatre coins +du royaume et de périr dans cet incendie, plutôt que de +retrancher un iota à leur projet de modifier totalement la +forme du gouvernement. Jefferson quitta la France avant +d'avoir pu assister à ce changement. Mais son âme républicaine +était satisfaite de ce qu'il avait vu et il était persuadé +que la modération qu'il recommandait autour de +lui ne serait pas troublée par des manifestations d'un caractère +plus agressif. En cela, son optimisme se trompait +et allait être soumis à une épreuve redoutable.</p> + +<p>Il se trompait aussi dans certains de ses jugements +concernant la Reine sur laquelle il fait retomber, en +grande partie, la responsabilité de la Révolution. Cette +femme séduisante, produit de son époque et de sa caste, +cette créature sensuelle, hautaine, inconsciente et artificielle, +<span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> n'était pas de taille à enrayer le grand mouvement +et, encore moins, à le provoquer. On dirait que Jefferson +manque ici de profondeur de jugement et qu'il confond +les causes lointaines, inéluctables, avec les prétextes +fournis par des comparses. Il juge sans doute la conduite +et l'influence de Marie-Antoinette d'après les Jacobins, +d'après les campagnes odieuses et les libelles indignes +dirigés contre la fille de Marie-Thérèse, qui ne pouvait +être autre qu'elle n'a été.</p> + +<p>Quand Jefferson écrit, par exemple, dans son Autobiographie: +... «J'ai toujours pensé que, s'il n'y avait pas eu +de Reine, il n'y aurait pas eu de Révolution. Aucune +violence n'aurait été provoquée, ni exercée... Le Roi aurait +marché la main dans la main avec ses sages conseillers... +Je ne saurais ni approuver, ni condamner la sentence +qui mit fin à la vie de ces souverains... Je n'aurais pas +voté la mort de Louis XVI... J'aurais enfermé la Reine +dans un couvent, l'empêchant ainsi de nuire, j'aurais +placé le Roi dans la situation qui lui convient, l'investissant +de pouvoirs limités qu'il aurait, certes, exercés +honnêtement. De cette façon, il n'y aurait pas eu de vide +facilitant l'usurpation d'un aventurier militaire et l'occasion +ne se serait pas présentée de ces atrocités qui démoralisèrent +toutes les nations de ce monde et détruisirent et +continuent à détruire des millions et des millions de ses +habitants»... quand il écrit ces lignes, dis-je, il applique +aux choses et aux gens de France sa mentalité d'anglo-saxon +américain dont les principes démocratiques se sont +développés quasi naturellement et il juge avec son esprit +indépendant qui, après avoir espéré une révolution +réalisée sans effusion de sang, la voit dévoyée dans les +pires excès et finalement escamotée par l'ambition de +Bonaparte.</p> + +<p>Gouverneur Morris, qui vint en France en février 1789, +était un républicain aristocrate. Il était républicain parce +qu'il se rendait bien compte qu'aucun autre gouvernement +ne pouvait convenir à l'Amérique. Les éléments +<span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> d'une monarchie et de ce que nous appelons, en Europe, +une aristocratie, y faisaient défaut. Pas de hiérarchie +sociale, pas de distinction de classes, qui sont l'essence +même d'un gouvernement aristocratique. Il était un aristocrate +parce qu'il descendait d'une de ces anciennes +familles qui, tout en épousant les querelles des citoyens +républicains du Nouveau-Monde, n'avaient pas entièrement +rompu avec les idées de la vieille Angleterre et +transmettaient précieusement, de père en fils, les bienfaits +d'une éducation raffinée,—cette grande supériorité +auprès des générations jeunes, encore rudes et frustes. +Lui-même a dit quelque part: «En adoptant la forme +républicaine du gouvernement, je ne l'ai pas seulement +prise comme un homme prend une femme, au hasard de +la loterie, mais j'ai agi comme peu d'hommes agissent +à l'égard de leur femme: je l'ai prise tout en connaissant +ses défauts.»</p> + +<p>Gouverneur Morris possédait tous les défauts et toutes +les qualités d'un aristocrate: cynique, sceptique, hautain, +spirituel, il appliquait son éclectisme philosophique à ses +vues politiques; il ne préconisait aucun régime de préférence +à un autre, le meilleur étant sujet à caution et se recommandant +plutôt par sa facilité d'adaptation à la nation +à laquelle il convient le mieux que par sa valeur intrinsèque. +De sorte que, si le gouvernement républicain s'imposait +à l'Amérique, on pouvait se demander s'il convenait +bien à la France. Gouverneur Morris semble en douter +et, républicain en Amérique, il est plutôt royaliste en +France. Il trouve Jefferson exagéré dans sa propagande +démocratique. Les deux Américains, dans leurs jugements +sur la Révolution française, ne sont pas toujours +d'accord et jusque dans l'expression de leurs opinions +sur un bouleversement social qui doit nous diviser si profondément +nous-mêmes, ils reflètent les tendances des +deux partis politiques qui vont se disputer la direction +des affaires aux États-Unis: les Républicains et les +Fédéralistes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> Gouverneur Morris, fédéraliste, aime la France comme +il le proclame dans beaucoup de ses lettres, mais avant +tout, il aime la France telle qu'elle est encore: la France +aristocratique, élégante, brillante, légère et corrompue, +la France aux gestes chevaleresques et aux belles manières, +celle qui fit la guerre en dentelles et semblait +incapable de la faire en sabots. Ses goûts raffinés lui font +apprécier la vie à la fois compliquée et superficielle des +salons avec tout ce qu'elle comporte d'agréments un peu +artificiels mais dénotant une culture très poussée et une +vivacité très spéciale,—tel ce vin éminemment français: +le champagne. Où trouvait-on tout cela? À la cour, dans +les milieux gravitant autour de la cour, où de grands +noms brillaient encore de l'éclat des grands souvenirs.</p> + +<p>C'est là que le républicain Gouverneur Morris fréquentait.</p> + +<p>Et, en 1792, quand tout cela fut à jamais dispersé à +tous les vents de la haine et de l'envie, ferments des fureurs +populaires, il garde cependant sa sympathie à la +France, comme le prouvent ces lignes adressées à Thomas +Pinckney: «Je fais des vœux, des vœux sincères +pour le bonheur de ce peuple inconstant. Je l'aime. Je +lui suis reconnaissant des efforts qu'il a réalisés pour +notre cause, et je pense que, si l'on pouvait établir une +bonne constitution ici, ce serait le meilleur moyen, avec +l'aide de la Providence divine, d'étendre le bienfait de la +liberté à tant de millions d'hommes, mes frères, qui +gémissent encore sous le joug du despotisme, en Europe<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>.»</p> + +<p>Par une anomalie seulement compréhensible lorsque +l'on connaît les antécédents d'un homme qui portait dans +ses veines quelques gouttes de sang français, Gouverneur +Morris, un des fondateurs de la république américaine, +paraît aux Français un peu pâle dans ses professions de +foi républicaines et M<sup>me</sup> de Tessé, ainsi que M<sup>me</sup> de La +<span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> Fayette, l'accusent de modérantisme. Il le confesse lui-même: +«Républicain, dit-il, et fraîchement émoulu +d'une des constitutions les plus républicaines qui soient, +je prêche sans cesse le respect pour le Roi, pour les droits +de la noblesse, je prêche la modération...»</p> + +<p>Il fait aussi une description de la première session des +États-Généraux; il la décrit en termes plus pittoresques +que Jefferson, mais on dirait un royaliste, ému de ce +qu'il a vu, qui tient la plume: «.....À mon arrivée, +M. Necker est applaudi bruyamment et, à plusieurs reprises, +ainsi que le duc d'Orléans; il en est de même +pour un évêque qui a longtemps vécu dans son diocèse +et pratiqué toutes les vertus réclamées par son ministère... +Un vieillard qui avait refusé de mettre le costume assigné +au Tiers et qui se présenta dans ses vêtements de fermier, +est longuement applaudi. M. de Mirabeau est hué, quoique +en sourdine. Enfin, le Roi arrive et prend sa place; la +Reine à sa gauche, deux degrés plus bas que lui. Il prononça +une courte allocution, bien dite, ou plutôt, bien +lue. Le ton et la manière ont toute la fierté qu'on peut +attendre du sang des Bourbons. Il est interrompu dans +sa lecture par des acclamations si chaudes et d'une affection +si touchante, que des larmes s'échappèrent de mes +yeux en dépit de moi-même. La Reine pleure ou fait +semblant de pleurer;—mais aucune voix ne se fait +entendre pour la réconforter. Je me serais certainement +fait entendre si j'étais Français; mais je n'ai pas le droit +d'exprimer un sentiment et je sollicite en vain les personnes +qui se trouvent dans mon voisinage de le faire. Ayant +parlé, le Roi se découvre et quand il remet son chapeau, +ses nobles imitent son exemple. Quelques-uns du Tiers +font le même geste, mais, par degrés, se découvrent de +nouveau. Alors, le Roi retire son chapeau. La Reine +paraît le désapprouver et une conversation semble s'engager +dans laquelle le Roi lui dit qu'il lui a plu d'agir +ainsi, que ce soit protocolaire ou non; mais je ne puis +certifier l'exactitude de cet incident, étant trop éloigné +<span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> pour voir distinctement et encore moins, pour entendre.</p> + +<p>«Après le discours de M. Necker, le Roi se lève pour +se retirer et il est salué d'un long: <i>Vive le Roi!</i> La Reine +se lève à son tour et, à ma grande satisfaction, elle entend, +pour la première fois, sortir de quelques bouches ce cri +de: <i>Vive la Reine!</i> Elle esquisse une révérence qui provoque +une acclamation plus nourrie à laquelle elle répond +par une révérence plus accentuée»...</p> + +<p>Ces détails de chapeaux retirés et remis, auxquels s'arrête +Gouverneur Morris, paraissent, à première vue, un +peu puérils. À y regarder de plus près, ils ont une signification +profonde. Les représentants du Tiers-État qui se +couvrent quand Messieurs de la Noblesse se couvrent, +ne veulent-ils pas, de la sorte, exprimer le symbole de +leur dignité d'hommes libres, prêts à réclamer l'égalité?</p> + +<p>À mesure que le drame se déroule, Gouverneur Morris +se trouve dépaysé par la mise en scène théâtrale des sentiments, +par la susceptibilité nerveuse des orateurs qui, +n'étant plus maîtres d'eux-mêmes, ne pouvaient pas l'être +davantage de leur sujet et commettaient des fautes irréparables +dans l'exercice d'un mandat important, ce qui +ne l'étonné pas, car, dit-il: «ils prennent le génie à la +place de la raison pour guide, se servent de l'expérimentation +au lieu de l'expérience et s'avancent dans l'obscurité +parce qu'ils préfèrent l'éclair de l'orage à la pure +lumière du jour.»</p> + +<p>Naturellement, la méthode diffère entièrement de celle +qu'employèrent les hommes qui élaborèrent la constitution +américaine; question de mentalité, de tempérament +et de race. Les Américains possédaient l'expérience, +fruit de leurs rudes épreuves, depuis qu'ils avaient virtuellement +rompu avec la mère-patrie, au commencement +du XVII<sup>e</sup> siècle, jusqu'au jour où cette rupture devait +devenir un fait accompli. Quoi d'étonnant que Gouverneur +Morris, tout en proclamant les grands principes de +la Révolution, critiquât les moyens employés chez nous +pour les faire triompher. Pour lui, la Constituante, la +<span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> Convention, avec leur personnel nouveau, de plus en plus +détaché des traditions raciques, constituent autant d'étapes +devant mener à l'anarchie finale. Le procès du roi lui fait +présager sa mort. À cette occasion il écrit à Jefferson: +«Une personne moins au courant que vous de l'histoire +des affaires humaines, pourrait trouver étrange que le +plus doux des monarques qui aient jamais occupé le trône +de France, qui en est précipité précisément parce qu'il +ne veut pas prendre les mesures énergiques reprochées +à ses prédécesseurs, qu'un homme, enfin, que personne +ne peut accuser d'un acte criminel, soit persécuté comme +le plus néfaste tyran qui ait déshonoré l'humanité,—que +Louis XVI, en un mot, puisse être condamné à mort. +Cela est, pourtant.»</p> + +<p>Après le 21 janvier 1793, Morris écrit au même Jefferson: +«Le Roi de ce pays a été publiquement exécuté. Il +mourut avec dignité. En montant à l'échafaud, il exprima, +de nouveau, son pardon à tous ceux qui l'avaient persécuté +et l'espoir que son peuple égaré pût profiter de sa +mort. Sur l'échafaud, il voulut parler, mais l'officier de +service, Santerre, fit battre les tambours. Par deux fois, +le roi essaya de se faire entendre, mais en vain. Les exécuteurs +le saisirent et mirent une telle hâte à faire tomber +la hache, le cou n'étant pas encore convenablement placé, +qu'il fut mutilé...»</p> + +<p>Gouverneur Morris, comme tous ceux qui, sur les lieux, +furent mêlés de près aux différentes phases du drame +révolutionnaire, est absorbé par les événements journaliers, +composant sa vie à Paris. Il oublie parfois les +principes qui planent, immuables et intangibles, dans la +sereine région de l'idée, pour ne voir que les hommes qui +se démènent dans les convulsions de la passion. Plus +haut que les acteurs récitant plus ou moins bien leur +rôle, passe le souffle inspirateur et créateur. Et dans la +Révolution française, il convient de faire deux parts: +celle qui appartient aux contingences humaines, limitée +aux nécessités de races et de frontières,—celle qui appartient +<span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> à l'univers entier et qui, dépassant les frontières +d'une patrie, peut, telle une religion, entraîner, dans son +rayonnement, d'autres patries.</p> + +<p>Les Américains qui suivirent le mouvement de loin, +sans être exposés au spectacle immédiat des troubles +sanglants, en comprirent sans doute mieux la portée +philosophique. À tant de distance, ils crurent entendre +comme l'écho de leur propre émancipation et considérèrent +le nouveau gouvernement installé en France comme +l'établissement d'une république sœur. Certes, dans ce +sentiment demeurait toujours vivace la reconnaissance +pour l'aide donnée contre l'Angleterre. Les successeurs +de Gouverneur Morris, Monroe et J. Barlow, venus en +France quand le terrain parut un peu déblayé, se montrèrent +impartiaux, enthousiastes pour l'œuvre accomplie, +dont les conséquences devaient avoir un retentissement +mondial.</p> + +<p>Les discussions de doctrine précédèrent, dans le Congrès, +les plans politiques et la différence des points de vue +s'affirma par la formation de partis opposés. Les uns +proclamaient la similitude des principes et des institutions +en faveur d'un rapprochement entre les deux républiques. +Les autres en faisaient ressortir les dissemblances. +La République française, disaient-ils, est une et indivisible; +la nôtre est composée d'États souverains dans une certaine +mesure, possédant une juridiction particulière et des +intérêts locaux; le fédéralisme est considéré, en France, +comme une trahison,—ici, la trahison consisterait à vouloir +imposer l'unité de gouvernement. L'Union qui respecte +la diversité des États, fait la force de notre Confédération.</p> + +<p>Les orateurs du Congrès, en émettant telles considérations, +faisaient ressortir la nécessité de développer le +sentiment d'une nationalité bien déterminée. À ceux qui +affirmaient que, malgré la sympathie due à la France, la +constitution britannique offrait plus d'affinités avec la +constitution américaine, d'autres ripostaient qu'ils n'étaient +ni Anglais, ni Français, mais bien des Américains, +<span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> nommés par le peuple pour défendre des intérêts exclusivement +américains. Et, ceux-là étaient dans le vrai; +mais ils ne pouvaient pas échapper à la fatalité qui s'imposait +d'une politique américaine tour à tour ballottée +entre l'influence française et l'influence anglaise.</p> + +<p>La presse américaine reflète ces opinions contradictoires. +On y trouve les deux conceptions qui vont inspirer +les leaders politiques des États-Unis, partagés, pour +un temps, entre l'Angleterre réactionnaire et la France +libérale.</p> + +<p>Les journaux critiquent ou exaltent les événements de +France, suivant qu'ils représentent l'un ou l'autre de ces +partis. Mais malgré l'enthousiasme des plus fervents, +une certaine crainte se manifeste, un sentiment se fait +jour, parmi les plus francophiles, devant le spectacle de +tant d'excès incompris parce que suscités par des conditions +spéciales à un pays étranger, parce que réprouvés +par une mentalité si différente de la mentalité latine. +Dans ces excès même, indépendamment de toute sympathie +pour les principes républicains et à cause de ces sympathies +sans doute, la clairvoyance anglo-saxonne devine +un danger. Elle s'étonne des soubresauts de l'opinion +française, elle condamne les revirements subits de la +passion aveugle, les discours grandiloquents, les gestes +d'une allure trop théâtrale, parce que derrière cette mise +en scène qui souvent amuse et parfois détourne du but +poursuivi, se cache la menace des plus terribles tyrannies. +Les États-Unis n'ont plus à craindre le retour de +celles dont ils ont secoué le joug; mais des problèmes +nouveaux à résoudre vont mettre leur jeune indépendance +à l'épreuve.</p> + +<p>Cependant, le drame révolutionnaire, en France, a +suivi sa courbe ascendante et descendante, les hommes +les mieux intentionnés, les talents les plus fougueux, les +cœurs les plus ardents, les intelligences les plus subtiles, +tout ce que la nature a pu produire de génie, d'énergie, +de raison, d'utopie, de grâce et même de beauté, a été +<span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> dépensé en pure perte, pour un temps du moins, car la +moisson semée au prix de tant de sacrifices, d'abnégations +et de crimes, germera plus tard. Mais, voici que déjà, sur +tant de ruines amoncelées sur des ruines, sur la mêlée +confuse de tant d'idées qui se heurtent et s'annulent en +une incohérence anarchique, s'annonce une ère d'ordre, +de discipline, de grandeur militaire; voici que, sur +l'ombre pâlissante de tant de lutteurs convaincus, se +dresse la silhouette fine et énigmatique du capitaine, du +général, du consul: Bonaparte.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> CHAPITRE IV<br> +<span class="smcap">GROUPEMENTS DES PARTIS<br> +ET DIFFICULTÉS DIPLOMATIQUES.</span></h2> + +<p class="resume">Napoléon émerge et Washington hésite. — Deux partis se constituent +aux États-Unis: Les Républicains et les Fédéralistes. — Convention +de Philadelphie du 14 mai 1787. — Jefferson +devient le représentant du républicanisme avancé. — On critique +la mise en scène luxueuse des réceptions du Président et +de M<sup>me</sup> Washington. — Les relations entre la France et les +États-Unis se troublent. — La mission du citoyen Genet en 1793. — Son +attitude incorrecte. — L'influence anglaise prédomine. — Le +traité de Jay, à Londres. — Fauchet précise la nature +de nos rapports avec l'Amérique du Nord, en l'an V de la République. — Jugement +équitable de Pastoret. — Pinkney, +Marshall et Gerry, envoyés à Paris. — Rôle de Talleyrand. — Ses +vues sur les Colonies. — Bonaparte semble les partager +en ce qui concerne l'Amérique.</p> + +<p>À l'heure où l'étoile de Bonaparte se levait à l'horizon +politique de l'Europe, les courants d'idées et d'événements +relatifs à l'Amérique, résumés dans les chapitres +précédents, étaient connus de tous ceux qui aspiraient à +jouer un rôle dans l'État, de tous ceux qui suivaient, +avec intérêt et perspicacité, la marche souvent obscure +de l'histoire.</p> + +<p>Il faut bien le répéter: les fondateurs de la république +américaine partagèrent, dans leurs jugements sur la révolution +française, les mêmes engoûments et les mêmes +antipathies que nos partisans et nos adversaires européens. +Ces sentiments suivirent la gradation de la fièvre +qui nous entraînait dans un paroxysme de passion et +qui, pour eux, répondait à ces termes extrêmes: d'abord, +<span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> sympathie et admiration, puis, étonnement et stupeur, +enfin, horreur et répulsion. Ils étaient les spectateurs, et +gardant toujours leur froide raison d'anglo-saxons, ne +pouvaient vibrer à l'unisson des tragédiens exaspérés qui, +sur la scène de la politique française, faisaient bon marché +de leur sang et du sang d'autrui,—puisque, comme +on l'a dit, les Dieux en avaient soif.</p> + +<p>Évidemment, Washington et ses amis furent déconcertés +par ce qui se passait en France. Comment l'ami de +La Fayette qui conservait une profonde reconnaissance à +Louis XVI d'avoir ratifié les traités libellés par M. de Vergennes, +pouvait-il sympathiser avec des hommes érigés +en bourreaux de tout ce qui avait fait la grandeur du Roi +de France et de l'aristocratie française dont les représentants +les plus brillants furent les compagnons d'armes +des premiers combattants de la liberté américaine? On +comprend le désarroi du premier Président de la République +des États-Unis devant cette alternative: rompre +avec toute influence française,—ce qui consistait à condamner +la primitive confraternité républicaine,—ou +se solidariser avec les excès de l'esprit sectaire et anarchique,—ce +qui était contraire à toutes ses tendances +conservatrices, même libérales, mais toujours respectueuses +du passé,—d'un passé relativement jeune qui ne +pouvait certes pas être comparé au passé de la France. +C'était là l'inévitable et apparente incohérence de l'intervention +monarchique en faveur de la fondation d'une république. +La France royaliste avait un peu délibérément +travaillé à la reconnaissance de principes qui devaient la +détruire; plus tard, l'Amérique hésite à suivre la France +révoltée jusqu'au bout et trouve que son élève en républicanisme +a dépassé la signification de son enseignement +et professe avec trop d'emportement des principes +entachés de dissolution et de destruction sociale.</p> + +<p>Deux partis se constituèrent alors aux États-Unis: celui +des républicains purs, admirateurs quand même des +républicains français et qui étaient d'avis de marcher de +<span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> l'avant, sans arrière-pensée de réaction; celui des Fédéralistes +qui, effrayés de la tournure des événements, ne +voulaient pas s'incliner devant les verdicts de la démagogie +française et proclamaient hautement leurs anciennes +affinités avec les hommes, les idées et les choses +d'Angleterre.</p> + +<p>Washington fut longtemps ballotté entre ces deux +tendances politiques.</p> + +<p>S'il pencha du côté des Fédéralistes, il serait excessif +de lui en faire un grief. Faisant partie de cette catégorie +sociale qui pouvait passer pour aristocrate, parce que, +malgré tout et en dépit de toutes les aspirations individualistes +et égalitaires, il y a toujours une élite, il se rendait +parfaitement compte que les couches sociales venant +immédiatement après celles qui formaient les minorités +directrices, ne se composaient encore que d'éléments +disparates, sans homogénéité, livrées à toutes les sollicitations +de l'instinct déchaîné. C'était la masse incohérente, +aux origines douteuses, des épaves de races qui, +plus tard seulement, pouvaient s'amalgamer en une race +unique, mais, pour le moment, avaient besoin, sous +peine de se fondre en un mélange sans consistance et +sans nom, d'un système de gouvernement autoritaire et +hiérarchisé.</p> + +<p>Dans ces conditions, il est compréhensible que les +hommes ayant présidé à la naissance de la jeune république +aient eu la conscience de leur responsabilité +quand il s'agissait de défendre et de développer leur +œuvre. Cette œuvre, si belle en elle-même, contenait +des éléments contradictoires: des appuis qui venaient +de la réaction et des forces qui émanaient du radicalisme.</p> + +<p>Après avoir conquis l'indépendance, il avait, en effet, +fallu fonder le gouvernement qui permit à cette indépendance +de durer et de s'organiser. Le pacte fédéral, qui, +sous le nom d'<i>articles de confédération et d'union perpétuelle</i>, +répondait, en somme, à tout essai d'administration +aux États-Unis, n'était qu'un semblant de constitution, +<span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> un pouvoir illusoire soumis aux caprices de treize +petites républiques souveraines et rivales. Sous la direction +de Washington, de Franklin, de Hamilton, de +Gouverneur Morris, se réunit, le 14 mai 1787, la convention +de Philadelphie qui élabora cette constitution des +États-Unis qui permit d'enrayer le désordre et de considérer +l'avenir avec confiance. Grâce à cet instrument de +gouvernement, la discorde, la violence, les agitations +stériles qui, pendant un instant, avaient compromis la +sécurité de la jeune république, le Président Washington +put venir à bout des soulèvements socialistes, réagir +contre l'esprit de licence démocratique et d'égoïsme local. +Il tira lui-même la philosophie de ce mouvement en arrière, +quand il dit: «En formant notre confédération, +nous avions eu trop bonne opinion de l'humanité. L'expérience +nous a appris que, sans l'intervention d'un pouvoir +collectif, les hommes n'adoptent et n'exécutent que +les mesures les mieux calculées pour leur propre +bonheur<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>.»</p> + +<p>C'était là, évidemment, le langage d'un sage, d'un +homme ayant manié des hommes, mais c'était aussi le +langage d'un aristocrate auquel le démocrate Jefferson, +d'un optimisme un peu simpliste dans sa sincérité, reprochera +de douter de la bonté foncière de la nature humaine.</p> + +<p>Jefferson qui, par opposition à Washington, Hamilton, +Jay, John Adams, va devenir le représentant du républicanisme +avancé, conduisant tout droit à la démocratie, +profitait peut-être de la supériorité, fort gratuite, d'entrer +en scène à une heure moins troublée de l'histoire de son +pays. La politique des fédéralistes était nécessaire; elle +ne devait être que transitoire et Jefferson, le leader républicain, +put, sans trop de difficultés, demeurer fidèle à +son idéal politique que, même à la fin de sa carrière, il +prétendit préciser par la distinction suivante: «Par leur +<span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> tempérament, dit-il, les hommes se divisent naturellement +en deux partis: premièrement, les timides, les +faibles, les maladifs, ceux qui craignent le peuple, qui +s'en méfient et qui sont portés à vouloir lui retirer tous +les pouvoirs pour les placer dans les mains des classes +supérieures,—en second lieu, les hommes forts, sains +et hardis, ceux qui s'identifient avec le peuple, qui ont +confiance en lui, qui l'estiment le dépositaire le plus +honnête et le plus sûr, sinon le plus sage, des intérêts +publics. Dans tous les pays, ces deux partis existent; dans +tous ceux où on est libre de penser, d'écrire, ils entrent +en lutte. Qu'on les appelle donc libéraux et serviles, +jacobins et ultras, whigs et tories, républicains et fédéralistes, +aristocrates et démocrates, sous tous les noms +divers qu'ils prennent, ce sont toujours les mêmes partis +poursuivant le même but. Cette dernière appellation +d'aristocrates et de démocrates est la vraie, celle qui +exprime le mieux leur essence<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>.»</p> + +<p>Ces deux citations, en donnant la caractéristique de +ces deux grands citoyens américains, Washington et Jefferson, +donnent aussi l'explication des deux conceptions +politiques qui vont entrer en lutte.</p> + +<p>Jefferson n'eut pas de peine à constituer le parti républicain,—tout +le pays étant républicain. Il ne s'agissait +ici que de nuances. Nommé secrétaire d'État dans un cabinet +où Hamilton représentait des idées soi-disant réactionnaires, +il fonda l'opposition qui, pour impressionner +l'opinion publique, s'en prit plutôt aux apparences des +hommes qu'à la réalité des choses. Fresneau, rédacteur +de la <i>Gazette Nationale</i>, lui vendit le talent de sa plume. +Et l'imagination populaire fut surexcitée par les critiques +plus ou moins fondées à l'adresse de certains membres du +gouvernement qui se donnaient des airs de grands seigneurs +peu en rapport avec les goûts et les tendances de +la majorité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> On fit remarquer avec ironie de quel appareil somptueux +s'entouraient le Président et surtout la Présidente, +M<sup>me</sup> Washington, qui, à son entrée à New-York, avait été +saluée par une salve de treize coups de canon. Et, abomination +plus grande encore: le Vice-Président, John Adams, +se prélassait, comme un prince, dans une voiture à six chevaux. +Le luxe du palais de la Présidence, avec ses laquais +en livrée et ses invités en habit de cérémonie, ne faisait-il +pas songer à Versailles et aux corruptions extravagantes +d'une cour? Dans un bal qui fit sensation, Washington et +la générale occupaient un canapé qui ressemblait, de bien +loin, à un trône, mais fut, tout de même, pris pour un +trône. De là à accuser Washington de vouloir se faire décerner +le titre d'<i>Altesse</i> et de <i>Protecteur</i>, il n'y avait qu'un +pas. Au fond, la querelle de principes tendait à devenir +une querelle de personnes entre Jefferson et Hamilton, +sous le prétexte fallacieux d'un complot royaliste, le tout +assaisonné par la crainte des excès révolutionnaires dont +l'exemple venait de France et par le danger des entraînements +loyalistes et royalistes dont la sollicitation venait +d'Angleterre.</p> + +<p>À partir de cette époque, les relations entre la France +et les États-Unis allaient connaître des temps moins +calmes. Washington vieilli sembla oublier la confraternité +d'antan et se tourna vers l'Angleterre. Le gouvernement +français, par son attitude intransigeante, fut, en +grande partie, cause de ce revirement regrettable.</p> + +<p>Le citoyen Genet avait été nommé par la Convention +Ministre de la République française aux États-Unis. L'attitude +que prit ce diplomate, dès son arrivée, manqua de +diplomatie. Il est certain que sa mission consistait à entraîner +l'Amérique dans la guerre que la France soutenait +alors contre l'Europe. Il fallait aussi faire miroiter +aux yeux des membres influents du Gouvernement américain, +la perspective d'enlever à l'Espagne l'embouchure +du Mississipi, dont la navigation serait ainsi ouverte aux +habitants de l'Ouest et permettrait, sans doute, selon la +<span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> phraséologie du temps, «de réunir à la constellation +américaine la belle étoile du Canada<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>.»</p> + +<p>L'énoncé seul d'un pareil programme dénotait, de la +part des dirigeants français, une certaine ignorance de la +mentalité des Américains et des difficultés intérieures dans +lesquelles ils se débattaient. Républicains et Fédéralistes, +quels que fussent les revirements de l'opinion en faveur de +la France ou de l'Angleterre, comptaient s'en tenir à une +stricte et juste neutralité. M. Genet débarquant, en avril +1793, à Charlestown, avec l'assurance un peu naïve d'un +tribun ou d'un proconsul, se livra aussitôt à une propagande +déplacée en faveur des idées et des intérêts de son +pays,—ce qui eut été parfaitement naturel s'il avait agi +avec quelque discrétion. Malheureusement, il prit ouvertement +des mesures attentatoires aux intérêts du pays +auprès duquel il était accrédité: armant des corsaires, de +sa propre initiative, ordonnant des recrutements, condamnant +des prises, enfin, faisant abstraction du gouvernement +établi pour obéir sans discernement aux instructions +données par la Convention. C'était d'une maladresse +insigne. En toutes circonstances, une pareille conduite +eût été condamnable; en l'occurrence, elle était dangereuse. +Elle s'expliquait par l'état d'esprit dans lequel se +trouvait tout Français ayant joué un rôle pendant les +journées les plus dramatiques de la Révolution. Hypnotisé +par les grandes phrases, par les grands gestes, par +les grands événements dont il avait été le témoin, Genet +avait simplement transporté, dans une contrée étrangère +et éloignée, l'ambiance fiévreuse au sein de laquelle il +avait vécu et qui, tout en n'exagérant pas le danger auquel +la France était exposé en Europe, exagérait peut-être +l'influence de sa propagande républicaine en Amérique. +Pour lui, l'indépendance américaine étant, en partie, +l'œuvre de la France, il estimait tout naturel que le Gouvernement +des États-Unis obéît, sans condition, au Gouvernement +<span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> de la grande nation,—que dis-je, qu'il s'inclinât, +sans réserves, devant les injonctions de la Convention, +que lui, le représentant officiel, était chargé +de transmettre.</p> + +<p>D'ailleurs, les instructions qu'il avait reçues des Comités +de la Convention respiraient la haine qu'ils vouaient +à Washington qui, prétendaient-ils, s'était entièrement +dévouée à l'Angleterre. Genet n'hésita donc pas à s'appuyer +sur l'opposition pour arriver à ses fins. Il était parvenu +à avoir des adhérents secrets ou avoués dans plusieurs +États et jusque dans le sein du Congrès. Fort de leur appui, +il eut l'audace de préparer un mouvement qui avait +pour but rien de moins que la conquête de la Louisiane. +Les mécontents l'assurèrent que toute cette province désirait +rentrer sous la domination de la France et Genet +poussa l'outrecuidance jusqu'à prêter la main à une +coopération de forces navales qui devaient se présenter +sur les côtes de la Floride. Le principal corps de troupes +de terre devait s'embarquer au Kentucky et, descendant +l'Ohio et le Mississipi, envahir inopinément la Nouvelle-Orléans. +Ces préparatifs hostiles auxquels plusieurs États +de l'Union semblaient vouloir prendre part, causèrent +d'autant plus de craintes au gouvernement fédéral qu'à +la même époque il était engagé, avec la cour de Madrid, +dans une négociation relative à la navigation du Mississipi. +Washington crut nécessaire d'intervenir auprès du +Gouverneur du Kentucky. Non content de jeter le trouble +dans les relations intérieures. Genet alla jusqu'à accuser +le Président des États-Unis de violer la Constitution et +le menaça «d'en appeler de lui au peuple, de porter ses +accusations devant le Congrès et d'y comprendre tous +les aristocrates partisans de l'Angleterre et du gouvernement +monarchique.»</p> + +<p>C'était un appel à la révolte et le Ministre de France +aux États-Unis était allé trop loin dans sa propagande +et dans ses agissements. Il était, pour ainsi dire, devenu +le chef d'une faction et les Ministres américains firent +<span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> connaître au Gouvernement français «que les actes de +son envoyé ne correspondaient point aux dispositions +dont la République française était animée; qu'il s'appliquait, +au contraire, à engager les États-Unis dans une +guerre au dehors, à semer au dedans la discorde et l'anarchie +et ils demandaient son rappel comme nécessaire +au maintien de la bonne intelligence.»</p> + +<p>Le Gouvernement sut désapprouver la conduite de +Genet; il le rappela et le remplaça. On peut se demander +si, tout en interprétant d'une façon trop rigoureuse les +instructions de la Convention, ce diplomate improvisé +n'obéissait pas quand même à ses plus secrets désirs. +En tout cas, ces menées prouvent que la hantise de posséder +de nouveau la Louisiane et de poser les bases d'un +empire français en Amérique, revenait périodiquement +inspirer les fauteurs d'une grande politique internationale. +C'était la première fois qu'on osait afficher hautement +ces tendances ambitieuses. Elles furent reprises +par Talleyrand, comme nous allons le voir, dans une +conception différente, et, enfin, par Bonaparte qui leur +donna une solution bien inattendue.</p> + +<p>Mais, pour le moment, le résultat le plus éclatant +auquel on était parvenu, fut celui-ci: les fédéralistes +gagnèrent du terrain et les relations se brouillèrent avec +la France au profit de l'Angleterre.</p> + +<p>Le traité que Jay signa à Londres fut la conséquence +de cette politique nouvelle et mit le comble à notre mécontentement. +Les successeurs de Genet comme Ministres +de France à Philadelphie, Fauchet et Adet, ne purent +enrayer le mouvement hostile à notre égard. Washington, +à la veille de sa retraite, effrayé des perspectives troublantes +que la Révolution française faisait miroiter à ses +yeux, ne fit rien pour lutter contre le mouvement anti-français; +au contraire, il se solidarisa entièrement avec +la passion haineuse de Hamilton qui incarna, un instant, +toutes les passions du fédéralisme militant.</p> + +<p>En réalité, le traité de Londres était une violation +<span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> flagrante des traités que nous avions conclus avec les +États-Unis en 1778,—ces traités qui constituaient les +premiers pactes politiques de la république américaine +et lui avaient, en somme, permis de faire le pas décisif +vers l'indépendance. En les violant, les Américains nous +mettaient dans une position inférieure à l'égard de +l'Angleterre.</p> + +<p>C'est ce que Fauchet fit ressortir quand il essaya de +préciser la nature de nos rapports politiques avec l'Amérique +du Nord, en l'an V de la République.</p> + +<p>«En consacrant dans ces traités, dit-il, les principes +de la neutralité moderne dans toute leur plénitude, nous +ne pouvions pas, à coup sûr, désirer que les États-Unis +consentissent, dans leurs traités postérieurs, à des principes +contraires: c'est particulièrement la nature de leurs +stipulations avec l'Angleterre qui devait nous embarrasser. +Nous ne pouvions désirer que cette puissance pût +faire usage de leur pavillon à son aise, tandis que cette +faculté nous serait interdite.»</p> + +<p>«Tel est cependant l'état de choses qui a été établi par +le traité de Londres. Les États-Unis ont abandonné explicitement, +dans ce traité, la neutralité moderne, d'où il +résulte que l'Angleterre peut légalement nous piller sous +pavillon américain et que nous devons respecter ce qu'elle +met sous ce pavillon.»</p> + +<p>«Les principes de neutralité dont il s'agit, s'étendent +encore à une partie du commerce des neutres, sujette à +bien des discussions, c'est la contrebande. D'après l'ancien +droit des gens, tout ce qui était destiné pour l'ennemi, +tout ce qui sortait d'un port ennemi, était contrebande, +et plus particulièrement les matières propres aux arsenaux +de terre ou de marine, et même les provisions»...</p> + +<p>«Le traité de Londres consacre l'ancien droit des gens +à cet égard, c'est-à-dire, qu'il est légal pour l'Angleterre, +de s'emparer de toutes les matières propres aux approvisionnements +des chantiers, que pourraient nous apporter +les Américains, tandis que nous devons respecter ces +<span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> mêmes objets transportés en Angleterre sous même pavillon. +Quant aux provisions, on laisse à son arbitraire de +déclarer quand elles sont contrebande, c'est-à-dire, saisissables, +lorsqu'elles seront envoyées en France ou dans nos +colonies, sur bâtiment américain<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>».</p> + +<p>Le Directoire se trouvait, de la sorte, devant un fait +acquis,—fruit d'une politique trop intransigeante. Pastoret +le fit remarquer dans la séance du 2 messidor où il +appela l'attention du Conseil des Cinq Cents sur les relations +de la France avec les États-Unis. Il était loin d'approuver +le traité de 1794 que ces derniers avaient conclu avec +l'Angleterre; cependant, dans un esprit de conciliation, +il s'efforçait de montrer les torts réciproques... «Mais enfin, +disait-il, si les États-Unis ont violé les convenances et les +égards, ils n'ont trahi aucun engagement, ils n'ont usurpé +aucun droit, ils n'ont fait qu'user de la faculté universelle +des nations, de contracter, quand et comme elles le +veulent. Sommes-nous donc les souverains du monde? +Nos alliés ne sont-ils donc que nos sujets, pour qu'ils ne +puissent pactiser à leur gré? Et certes, il n'est pas peu +singulier d'entendre le gouvernement français accuser le +traité du 19 novembre 1794 d'être une hostilité, tandis +qu'il fait prendre lui-même, sans avoir déclaré la guerre, +tous les vaisseaux américains.»</p> + +<p>Pastoret jugeait sainement les choses. Cependant, les +victoires des armées françaises, tout en exaltant l'orgueil +du Directoire, firent souhaiter aux Américains de rétablir +les anciennes relations amicales avec la nation à laquelle +les rattachaient tant de souvenirs communs et de sentiments +reconnaissants. D'ailleurs, il était question de paix +entre la France et l'Angleterre. Aussi le Président John +Adams, absolument d'accord avec le Congrès, envoya à +Paris trois plénipotentiaires dont les instructions étaient +inspirées par un réel désir de rapprochement. Cette tentative +<span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> échoua pourtant. Soit que MM. Pinkney, Marshall +et Gerry ne fussent pas bien préparés pour la mission +qu'on leur avait confiée, soit que le Directoire n'en comprit +pas toute la signification, les pourparlers qui auraient +dû prendre l'ampleur digne des deux grandes +nations en présence, se résuma en des marchandages +louches avec des agents subalternes. On insinua qu'on +compterait éventuellement sur un concours financier et +effectif, en vue d'une descente en Angleterre. Mais telles +propositions, vaguement traitées par les Ministres français, +irritèrent les envoyés américains qui ne furent +jamais reçus par les Directeurs lesquels se refusaient de +reconnaître le caractère officiel de MM. Pinkney et Marshall, +sous prétexte qu'ils appartenaient au parti fédéraliste, +si anti-français. Exception fut faite pour M. Gerry +qui, tout en étant un républicain avéré, était pourtant +obligé de se solidariser avec ses collègues.</p> + +<p>Dans ces négociations, Talleyrand joua un rôle prépondérant, +quoique, parfois, sujet à caution. Il y trouva +l'occasion de mettre en lumière ses vues personnelles sur +l'Amérique.</p> + +<p>Dans le tourbillon des affaires qui entraînaient et accaparaient +tous les esprits en France, peu de gens connaissaient +à fond les affaires d'Amérique. Les Ministres +plénipotentiaires qui en revenaient, après avoir plus ou +moins bien réussi dans leur mission, se montraient, dans +leurs rapports, d'une partialité concevable. Beaucoup +d'émigrés qui encombraient Philadelphie, qu'un des leurs +appela plaisamment «l'<i>Arche de Noé</i>», n'étaient pas encore +revenus dans leur patrie et n'avaient pas encore +publié des mémoires sur leur séjour en Amérique.</p> + +<p>Il faut faire une exception pour Talleyrand qui, dès +1795, est rayé de la liste des émigrés et rentre en France. +Sans doute, portait-il déjà dans sa tête de vastes projets +à la réalisation desquels il savait pouvoir utiliser ses +ressources d'homme de l'ancien régime parfaitement décidé +de profiter des occasions offertes par le nouveau régime. +<span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> Pour lui, le régime qui comptât, était celui en +vigueur.</p> + +<p>Son séjour aux États-Unis lui avait évidemment suggéré +bien des réflexions. Il avait vu et écouté. Dès son +retour, il consigna ses souvenirs et ses idées dans un +mémoire destiné certainement à attirer l'attention de +Bonaparte<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a>.</p> + +<p>Son coup d'œil perspicace avait relevé tout de suite la +grande différence qui existait entre la révolution américaine +et la révolution française, au point de vue des conséquences. +Rappelant le mot profond de Machiavel: +«Toutes les mutations fournissent de quoi en faire +d'autres», il oppose, d'une façon judicieuse, l'état social +des États-Unis à l'état social de la France. Dans les deux +pays, une révolution ne pouvait avoir les mêmes effets. +Chez nous, il s'agissait d'établir la liberté, et nous employons +ici ce mot dans un sens général, sans entrer +dans les distinctions de partis qui en ont souvent dénaturé +le sens exact. En Amérique, cette liberté existait en principe +et il s'agissait seulement de la faire respecter. Il +est facile de tirer la conséquence d'une pareille constatation: +les haines, les agitations, les inquiétudes, les bouleversements +de toutes sortes, qui sont les fruits d'une révolution +dans les pays d'une civilisation avancée et d'un +passé lointain, ne se retrouvent pas avec la même âpreté +dans les pays d'un passé récent comme l'Amérique. «Sans +doute cette révolution a, comme les autres, laissé dans +les âmes des dispositions à exciter ou à recevoir de nouveaux +troubles; mais ce besoin d'agitation a pu se satisfaire +autrement dans un pays vaste et nouveau, où des projets +aventureux amorcent les esprits, où une immense quantité +de terres incultes leur donne la facilité d'aller employer, +loin du théâtre des premières dissensions, une activité +<span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> nouvelle, de placer des espérances dans des spéculations +lointaines, de se jeter à la fois au milieu d'une foule +d'essais, de se fatiguer, enfin, par des déplacements et +d'amortir ainsi chez eux les passions révolutionnaires<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>.</p> + +<p>En France, il n'en était pas de même. Les passions révolutionnaires +ne pouvaient se satisfaire que sur place. +De là, cette progression dans la lutte où les partis, tour +à tour triomphants et vaincus, se faisaient une guerre +sans merci et qu'on a pu comparer les étapes fournies +par le personnel politique de cette époque agitée, aux convulsions +d'une hydre dont les têtes abattues renaissent +toujours. Au point de vue social,... «sans parler des haines +qu'elles éternisent et des motifs de vengeance qu'elles déposent +dans les âmes, les révolutions qui ont tout remué, +celles surtout auxquelles tout le monde a pris part, laissent +après elle une inquiétude générale dans les esprits, un +besoin de mouvement, une disposition vague aux entreprises +hasardeuses et une ambition dans les idées qui +tend sans cesse à changer et à détruire.»</p> + +<p>Pour remédier à cet état d'esprit dangereux, fauteur de +troubles et d'anarchie, il fallait créer une diversion puissante. +La meilleure était la fondation de colonies nouvelles +où des hommes fatigués et vieillis par le malheur pussent +trouver, dans un cadre nouveau, le moyen de rajeunir +leur énergie, en débarrassant la mère-patrie d'éléments +de discorde, tout en lui permettant d'étendre son influence +au dehors.</p> + +<p>C'était, en somme, aiguiller les entreprenants, les audacieux, +les généraux vainqueurs dont l'ambition pouvait +être sollicitée par une des nombreuses factions en attente, +vers un but précis, utile et glorieux. «Et combien de +Français, disait Talleyrand, doivent embrasser avec joie +cette idée! Combien en est-il chez qui, ne fût-ce que pour +des instants, un ciel nouveau est devenu un besoin! et +qui, restés seuls, ont perdu, sous le fer des assassins, tout +<span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> ce qui embellissait pour eux la terre natale; et ceux pour +qui elle est devenue inféconde et ceux qui n'y trouvent +que des regrets, et ceux même qui n'y trouvent que des +remords; et les hommes qui ne peuvent se résoudre à +placer l'espérance là où ils éprouvèrent le malheur; et +ces multitudes de malades politiques, ces caractères inflexibles +qu'aucun revers ne peut plier, ces imaginations +ardentes qu'aucun raisonnement ne ramène, ces esprits +fascinés qu'aucun événement ne désenchante; et ceux +qui se trouvent toujours trop resserrés dans leur propre +pays; et les spéculateurs avides et les spéculateurs aventureux, +et les hommes qui brûlent d'attacher leur nom à +des découvertes, à des fondations de villes, à des civilisations; +tel pour qui la France constituée est encore trop +agitée; tel pour qui elle est trop calme; ceux, enfin, qui +ne peuvent se faire à des égaux, et ceux aussi qui ne +peuvent se faire à aucune dépendance.»</p> + +<p>Cette énumération contenait tous les éléments troublés +de la Société française au lendemain de la révolution; +elle indiquait la matière variée et complexe à employer +mais elle ne désignait pas l'homme assez fort et bien doué +qui pût la diriger et la mener au but.</p> + +<p>Il n'est pas téméraire d'affirmer que, si Talleyrand ne +proclame officiellement aucun nom, il ne voyait qu'un +homme capable d'une pareille mission: le général Bonaparte.</p> + +<p>Si l'homme était trouvé et prenait, de jour en jour, plus +de consistance et plus d'ampleur, quels seraient les pays +sur lesquels il faudrait jeter son dévolu?</p> + +<p>On ne pouvait hésiter qu'entre l'Orient et l'Occident.</p> + +<p>Dès 1769, le duc de Choiseul qui prévoyait l'indépendance +des colonies américaines du joug de l'Angleterre et, +par suite, la répercussion qui pourrait se faire sentir sur +les colonies que nous possédions dans ces parages, envisageait +les négociations à entamer pour la cession de l'Égypte +à la France dans le but de trouver vers l'Orient un +débouché qui semblait nous échapper vers l'Occident. +<span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> Talleyrand, Ministre des Affaires Étrangères du Directoire, +se solidarisa d'abord avec le général Bonaparte pour préparer, +faciliter et mener à bonne fin une expédition qui, +ayant pour but de faire la conquête de l'Égypte, devait +enlever à l'Angleterre la communication directe avec les +Indes. Bonaparte avait encore d'autres projets; on sait que, +par la Syrie, il voulait gagner Constantinople et relever, +sans doute en son nom, l'ancien empire d'Orient. On sait +aussi comment ce projet échoua: la flotte française battue +à Aboukir,—Bonaparte enfermé en Égypte, mais +parvenant à s'échapper, à tromper la vigilance de l'ennemi +et même le secret espoir du Directoire, en débarquant +en France sans y être officiellement autorisé. Sa présence +était, en effet, nécessaire en Europe: il y allait de son +propre destin et du destin de la France.</p> + +<p>Mais Talleyrand, dont l'esprit incisif au service d'une +imagination réaliste, n'avait pas deviné un homme sans +lui assigner aussitôt un rôle,—du moins dans ses rêves +secrets d'ambition et de domination—ne trouvait sans +doute pas l'Europe digne de ses projets et si la route de l'Asie, +après l'échec de l'expédition d'Égypte, se fermait au +génie de Bonaparte, l'Amérique n'était-elle pas un vaste +champ tout préparé pour y fonder un empire français, +empire dont les jalons avaient été posés au XVII<sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>La France, en effet, avait toujours regretté la perte +de la Louisiane, cette création de Louis XIV qui, autant +que le Canada, peut-être, avait conservé le culte de ses +origines françaises. En la cédant, en 1763, à l'Espagne, +monarchie bourbonienne, de race latine et de religion +catholique, on ne l'enlevait pas entièrement à l'influence +française. Le comte de Vergennes fut sur le point de +racheter cette belle colonie, mais le prix demandé alors +par l'Espagne dépassait les ressources de notre trésor. +Cette nécessité de compter fut la seule raison pour +laquelle la Louisiane demeura espagnole. En vain, par +le traité de Bâle, la République française tenta de la +recouvrer,—elle ne parvint qu'à se faire céder la partie +<span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> orientale de Saint-Domingue,—et encore, devant la +supériorité navale de l'Angleterre et les craintes qu'inspirait +déjà Toussaint-Louverture, la prise de possession en +fut remise à plus tard. Les directeurs Carnot et Barthélemy +essayèrent bien de séduire le roi d'Espagne par une +combinaison<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a> qui, à première vue, devait amplement +satisfaire les deux partis. Il s'agissait simplement d'enlever +les trois Légations au Pape, de les réunir au Duché +de Parme et d'en constituer une principauté pour le fils du +duc de Parme qui venait d'épouser une fille de Charles IV. +Quoique cet arrangement eût procuré à sa fille une situation +prépondérante, le Roi très chrétien ne crut pas +devoir se prêter à une spoliation des États de l'Église.</p> + +<p>Mais ces efforts, ces tentatives répétées ne prouvent-elles +pas avec évidence que, sous une forme ou une +autre, la nostalgie de l'Amérique perdue tourmentait +périodiquement quelques-uns de nos hommes d'État, soit +par pur patriotisme, par intérêt personnel ou par ambition +collective? Les raisons multiples qui avaient poussé +la France à intervenir en faveur des États révoltés contre +l'Angleterre répondaient à des besoins complexes, d'une +nature à la fois élevée et aussi moins désintéressée. +Les droits de l'humanité en général étant satisfaits, ne +serait-il pas possible maintenant de lutter et de revendiquer +en faveur des droits plus proches de son propre +pays? Bien des changements s'étaient effectués depuis +qu'avait été reconnue l'indépendance de l'Amérique. Les +Anglais chassés des États-Unis, les Bourbons chassés de +France, tant de gens chassés de leurs prébendes et de leurs +habitudes, tant de victoires françaises remportées sur +les champs de bataille de la guerre et de la pensée, justifieraient, +certes, une mise au point de l'organisation +sociale, dont profiteraient également la masse et l'individu. +Nous avons vu que, dans son mémoire lu à l'Institut, +Talleyrand avait paraphrasé et développé telles +<span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> idées et, dans l'anarchie où se traînait le gouvernement +des Directeurs, devant une Europe matée et divisée, un +parti se groupa autour du Ministère des Affaires Étrangères, +proclamant l'opportunité de restaurer la paix continentale, +au profit d'une plus grande extension de l'influence +française au dehors—au delà des mers—c'est-à-dire, +au profit de la restauration d'un empire français +dans certaines régions de l'Amérique.</p> + +<p>Talleyrand qui voulait jouer un rôle, qui devait en +jouer un si considérable sous peu, avait résumé, dans son +esprit, les conceptions d'un aristocrate d'ancien régime à +l'égard des États-Unis d'Amérique. De son séjour là-bas, +il n'avait pas rapporté une grande sympathie pour les +hommes et les choses. Il reprochait aux États-Unis qui +n'en étaient encore qu'au début de leur carrière politique, +d'être demeurés foncièrement anglais,—anglais +de race, de goût, ainsi que par nécessité commerciale. +Il insiste sur cette constatation, quand il dit:</p> + +<p>«Ce qui détermine la volonté, c'est l'inclination, c'est +l'intérêt. Il paraît d'abord étrange et presque paradoxal +de prétendre que les Américains sont portés d'inclination +vers l'Angleterre: mais il ne faut pas perdre de vue +que le peuple américain est un peuple dépassionné, que +la victoire et le temps ont amorti ses haines et que, chez +lui, les inclinations se réduisent à de simples habitudes; +or, toutes ses habitudes le rapprochent de l'Angleterre.</p> + +<p>«Dans toute la partie de l'Amérique que j'ai parcourue, +je n'ai pas trouvé un seul anglais qui ne se trouvât américain, +et pas un seul français qui ne se trouvât étranger».</p> + +<p>«Qu'on ne s'étonne pas, au reste, de trouver ce rapprochement +vers l'Angleterre dans un pays où les traits +distinctifs de la constitution, soit dans l'Union fédérale, +soit dans les États séparés, sont empreints d'une si +forte ressemblance avec les grands linéaments de la +constitution anglaise<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>».</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> Mais en face de ces hommes qu'il accusait volontiers +d'être des trafiquants sans vergogne, il dressait, sans +scrupule, sa silhouette fine de forban en jabot de dentelles. +Il est avéré que les commissaires envoyés, en +juillet 1797 pour aplanir les difficultés existant alors +entre les deux pays, se heurtèrent surtout à l'intransigeance +déplacée de M. de Talleyrand. Les négociations +ne purent aboutir parce que le Ministre français des +Affaires Étrangères réclamait pour lui, avec un cynisme +éhonté, un don de 1.200.000 fr., et que les Américains, +outrés de telle prétention, préférèrent rompre toute conversation. +En avril 1798, on était à la veille d'une guerre.</p> + +<p>Cette guerre qui aurait répondu aux plus secrètes aspirations +de sa politique, il ne fit rien pour l'éviter. Au +contraire, les instructions qu'il envoie au Ministre de +France, à Madrid, Guillemardet, prouvent combien lui +tenait à cœur son projet d'intervenir dans les affaires +d'Amérique, dans le but d'y développer les bases d'un +établissement français. Aussi, dès qu'il apprit que l'Espagne +avait livré aux États-Unis les forts des Natchez +situés le long du Mississipi, il fit ressortir toute la maladresse +du cabinet de Madrid qui portait ainsi une atteinte +directe à l'avenir de ses propres colonies, la possession +de ces forts étant précisément destinée à contenir +les progrès des Américains dans ces contrées.</p> + +<p>Pour arrêter court cette ambition des Américains, il n'y +avait qu'un moyen: celui qui consistait à les empêcher de +dépasser les limites qui empiéteraient sur les régions +d'influence espagnole. Mais l'Espagne, laissée à ses seules +ressources, ne pouvait accomplir une œuvre aussi difficile. +Il ne lui restait plus qu'à avoir recours à l'aide de la +France et de lui céder une partie de ses immenses domaines, +dans le but de préserver le reste,—c'est-à-dire +de nous céder les Florides et la Louisiane. Ces deux provinces +constitueraient le rempart le plus impénétrable à +opposer aux forces combinées, le cas échéant, d'Angleterre +et des États-Unis.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> Ce projet qui, pour l'exécution, reposait sur une politique +tortueuse, ne manquait pas de grandeur. Il n'avait +pu être conçu que par un esprit foncièrement monarchique +dont toutes les origines se confondaient, pour ainsi dire, +avec celles de la royauté. Talleyrand, tout en se pliant +aux événements, n'avait jamais cru au triomphe définitif +de la Révolution. Pour lui, elle était une crise avec laquelle, +certes, il fallait compter mais qui, une fois parvenue +à sa période de décroissance, tendrait tout naturellement +à la restauration des principes indestructibles de +l'ancien régime. Il avait guetté l'homme capable de parfaire +une telle œuvre. Cet homme rentrant d'Égypte, venait +de soulever les premiers plis du voile qui recouvrait +son ambition. Bonaparte, Premier Consul, après avoir +pacifié l'Europe, pourrait la rassurer aussi en consacrant +toutes les énergies de la France à la création d'un empire +contre-révolutionnaire dans le Nouveau-Monde. Le succès +d'une telle entreprise serait d'autant plus assuré, qu'elle +répondrait aux désirs des monarchies européennes, en +poursuivant l'esprit républicain jusque dans son dernier +repaire. Atteindre la démocratie américaine ne pouvait +déplaire à l'Angleterre; au lendemain de tant de bouleversements +sociaux, réunir toutes les légitimités en vue +de faire échec à toutes les anarchies, ce fut, en somme, le +fond de la politique de Talleyrand, politique qui, à travers +les heures les plus difficiles ou les plus glorieuses de la +République, du Consulat et de l'Empire, devait trouver +son triomphe dans les subtiles discussions du Congrès de +Vienne.</p> + +<p>En attendant, Bonaparte battait les Autrichiens à Marengo +et concluait une paix qui lui permît de reprendre +les négociations avec l'Amérique. Son frère Joseph, chargé +de négocier, signa un traité à Mortefontaine, par lequel, +tout en réservant le règlement définitif de certaines +questions relatives aux garanties et obligations imposées +aux États-Unis par le traité d'alliance de 1778, les relations +diplomatiques reprirent leur cours. Mais même +<span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> avant que Joseph Bonaparte ait pu faire preuve d'habileté +transactionnelle, le Premier Consul avait déjà pris +une décision importante concernant l'Amérique, qui devait +lui permettre d'intervenir dans les affaires des pays +d'outre-mer, d'une façon ou d'une autre, suivant les circonstances.</p> + +<p>Son génie prévoyait tout le parti à tirer d'une main +mise sur de vastes territoires américains et, dès le lendemain +de Marengo, sans attendre la conclusion de la +paix avec les États-Unis, l'Angleterre et l'Autriche, il +chargea Talleyrand d'envoyer un courrier à Alquier, notre +Ministre à Madrid, avec les pouvoirs de conclure un +traité par lequel l'Espagne rétrocéderait la Louisiane à +la France, moyennant un agrandissement équivalent du +Duché de Parme. C'était reprendre, sur des bases plus +larges, un projet qui avait déjà été repoussé par le roi +très catholique, mais qui serait sans doute plus favorablement +accueilli par la reine, non moins catholique,—la +seule chose qui n'était pas catholique du tout, c'était +la proposition que l'on faisait.</p> + +<p>Cette proposition prit même des proportions plus +grandes, quand Alquier fut remplacé par Berthier<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a> +pour mener à bien une affaire qui répondait aux ambitions +secrètes de Bonaparte et constituait une menace +dangereuse dirigée contre les États-Unis d'Amérique. Il +ne s'agissait plus seulement de la Louisiane, mais l'Espagne +devait y ajouter les deux Florides et appuyer cette +convention par le don de six vaisseaux de guerre. Depuis +la lutte séculaire qui avait mis Français et Anglais face +à face pour la conquête de l'Amérique du Nord, jamais, +peut-être, les États-Unis n'avaient été exposés à un plus +grand péril. On peut donc conclure de cette constatation +que la fondation d'un empire colonial hanta, à cette +<span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> époque plus qu'à une autre, l'esprit de Bonaparte et qu'il +subordonna à sa réalisation, pendant quelques années +du moins, jusqu'en 1803, les plus immédiates et les plus +mystérieuses menées de sa diplomatie.</p> + +<p>Le roi d'Espagne souleva des objections en ce qui concernait +la cession des Florides. Il était disposé à céder +la Louisiane dont les origines étaient bien françaises, +mais il fit des difficultés pour les Florides qui faisaient +bien partie du domaine national. Ses hésitations furent +vaincues par l'habile promesse de remplacer les trois +Légations par la Toscane. La Toscane offerte en compensation +à leur neveu et gendre devait lever tous les +scrupules du Roi et de la Reine. C'était une perspective +inespérée! Ils firent immédiatement venir le Prince +de la Paix pour lui faire part de leur grande joie. La +satisfaction de voir leur fille régner sur le beau pays qui +s'étend aux bords de l'Arno leur fit oublier les territoires +non moins beaux du pays qui s'étend aux bords +du Mississipi. Le général Berthier signa, le 1<sup>er</sup> octobre +1800, le traité de San Ildefonso qui annulait, pour ainsi +dire, le traité de Mortefontaine signé si peu de temps auparavant. +Le premier de ces traités, grâce à certaines concessions +réciproques, rétablissait les relations normales +entre les deux pays en assurant la paix; le second, en +plaçant un concurrent redoutable à la frontière des États-Unis, +risquait de les refouler à jamais entre les Alleghanys +et la mer et d'empêcher une extension vers l'ouest +qui fut, de tout temps, la condition essentielle du progrès +normal de la République naissante.</p> + +<p>Le Ministre dirigeant les affaires d'Espagne devait +essayer de reculer le plus loin possible cette échéance, +non pas par sympathie pour les États-Unis, mais bien +dans l'intérêt de sa patrie.</p> + +<p>Godoy, Prince de la Paix, avait beau jouir d'une réputation +scandaleuse dans sa vie privée, il était homme +de ressource, d'un patriotisme à la fois souple et tenace. +Il parvint à empêcher, pendant sept ans, l'intrusion de +<span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> Napoléon en Espagne, en signant avec le Portugal le +traité de Badajoz, au bas duquel Lucien, gorgé de présents +et de richesses, apposa sa signature,—et à éluder +les conséquences du traité de San Ildefonso, en ce qui +concernait la rétrocession de la Louisiane, sous le prétexte, +d'ailleurs assez légitime, que le nouveau royaume +d'Étrurie avait été remis au jeune roi dans des conditions +qui ne répondaient nullement à la compensation stipulée, +ce royaume continuant à être occupé et administré +par des généraux français et n'étant pas reconnu par les +autres puissances. Jusqu'à présent, ce n'était, en somme, +qu'un jouet illusoire que l'on faisait miroiter devant +les yeux de deux souverains fascinés par le fantôme d'une +royauté.</p> + +<p>Cette manière d'envisager les choses irrita Bonaparte, +et avec d'autant plus de raison que la cour d'Espagne, +influencée par Godoy, remettait de jour en jour +l'heure de la rétrocession de la Louisiane. Après le traité +de San Ildefonso, le Premier Consul, inspiré par un sentiment +à la fois de politique et de convenance, avait +permis à Godoy de différer, pendant un an, cette cession. +Cependant, s'il était impatient d'en prendre possession, +l'Espagne, de son côté, soulevait des difficultés dans le +but d'éloigner l'échéance. Notre Ministre, Gouvion Saint-Cyr, +obtint, enfin, la promesse que Charles IV consentirait +à livrer la Louisiane, à deux conditions: l'Autriche, +l'Angleterre et le Grand Duc de Toscane détrôné, devaient +reconnaître officiellement le nouveau roi d'Étrurie,—et +la France devait s'engager à ne pas aliéner la +propriété et l'usufruit de la Louisiane et à la remettre à +l'Espagne dans le cas où le roi de Toscane perdrait la +totalité ou une partie de ses États.</p> + +<p>Le Prince de la Paix n'avait donc pas une confiance +absolue dans la durée et la solidité des royaumes créés +par Bonaparte?</p> + +<p>Talleyrand fut chargé de donner à l'Espagne l'assurance +formelle que jamais la France n'aliénerait une +<span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> colonie qui, en 1763, n'avait été retranchée du domaine +national qu'en faveur de l'Espagne et dont les antécédents +français légitimaient les prétentions actuelles.</p> + +<p>Le Premier Consul insistait toujours pour avoir aussi +les deux Florides. Même résistance de la part de Godoy +qui fit intervenir la diplomatie anglaise, affirmant que +Sa Majesté Britannique ne consentirait jamais à ce que +les deux Florides soient acquises par la République française +et que les États-Unis se solidariseraient, en cette +circonstance, avec la cour de Saint-James<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a>. D'un autre +côté, la nature des compensations offertes soulevait des +objections. L'Empereur Alexandre de Russie lui-même +s'étonnait de voir la France disposer des États de Parme +en faveur de l'Espagne, quand il était plus légitime de +les donner en indemnité au roi de Sardaigne.</p> + +<p>Étranges contestations! Étranges pourparlers! Ils font +ressortir la ténacité avec laquelle Bonaparte cherchait +à réaliser ses projets de domination en Amérique. +Étrange opposition aussi de la part de l'Europe. Pour +elle, n'aurait-il pas mieux valu diriger l'activité du capitaine +ambitieux vers le Nouveau-Monde? En lui facilitant +l'acquisition de toutes les Florides et de toute la +Louisiane, l'Espagne et la Russie auraient, sans doute, +agi dans leur propre intérêt. La France et les États-Unis +mis face à face, à cette heure décisive de leur destinée, +auraient été entraînés, sans doute, dans des complications +dont on aurait difficilement vu la fin.</p> + +<p>Le Prince de la Paix et l'Empereur de Russie, s'ils +avaient pu lire dans l'avenir, auraient, certes, mieux +fait d'encourager ces velléités de conquêtes extra-européennes, +de laisser couler le sang français à Saint-Domingue +et sur les rives du Mississipi, plutôt que de +voir leurs pays envahis, Saragosse emporté d'assaut et +Moscou incendié...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> Seule, l'Angleterre, l'île intangible, le pays des colonies, +qui n'avait pas renoncé à l'espoir d'agrandir celles +qu'il possédait toujours en Amérique, avait intérêt à en +écarter sa rivale séculaire. Pour elle, le salut consistait à +nous susciter des hostilités continentales. On était arrivé +à la dernière phase de la seconde guerre de Cent Ans +qui, par des alternatives plus ou moins rapprochées, mettait +aux prises Français et Anglais.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> CHAPITRE V<br> +<span class="smcap">NAPOLÉON ET LA LOUISIANE.</span></h2> + +<p class="resume">Jefferson est nommé Président des États-Unis en 1801. — Sa +sympathie pour la France. — Il veut la paix à l'intérieur et à +l'extérieur. — La Louisiane convoitée par Bonaparte. — Monroe +est envoyé à Paris. — L'Angleterre prépare les hostilités. — Bonaparte +renonce à la Louisiane. — Les préparatifs +qui lui étaient destinés sont tournés contre la Grande-Bretagne. — Monroe +d'abord éconduit, reçoit un accueil plus +favorable. — Scène entre Bonaparte et ses frères Lucien et +Joseph. — Barbé de Martois discute avec Livingston et Monroe +les conditions de cession de la Louisiane aux États-Unis.</p> + +<p>Thomas Jefferson fut appelé à jouer un grand rôle en +Amérique, au moment où, en Europe, se mesuraient ces +partenaires redoutables: Bonaparte et Pitt.</p> + +<p>Il fut nommé Président de la République des États-Unis +en mars 1801.</p> + +<p>C'était le triomphe du parti républicain qui, dans sa +personne, avait vaincu les Fédéralistes. C'était aussi le +triomphe de l'idée française qui trouva, dans le nouveau +Président, un défenseur et presque un disciple.</p> + +<p>Jefferson avait quitté la France à temps pour ne garder, +de son séjour parmi nous, que le souvenir des +grandes journées de la Révolution. Il assista à son aurore +et ne fut pas le témoin des excès qui refroidirent si vite +tant d'amis de la première heure. Sa sympathie nous +était donc acquise. Mais il dut compter avec les questions +litigieuses qui, sous la Convention et le Directoire, avaient +mis les deux pays à deux doigts d'une guerre.</p> + +<p>Cette sympathie pour la France, avait pour corollaire +<span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> sa haine pour la Grande-Bretagne. Elle fut d'abord soumise +à une grande épreuve mais finit par récolter une +récompense glorieuse. Elle allait jusqu'à excuser les massacres +de septembre et aurait volontiers poussé à la rupture +de tous les liens commerciaux si importants entre +les États-Unis et l'Angleterre. Autant de raisons qui rendaient +Jefferson odieux aux Fédéralistes tombés mais +toujours redoutables; ils le traitaient de gallomane, anglophobe +et jacobin, tous épithètes qui répondaient à une +réalité dont il revendiquait hautement la responsabilité, +mais qui pouvaient légitimer de graves oppositions au +gouvernement,—oppositions qui s'étaient déjà manifestées +au moment des élections pour la présidence et la +vice-présidence. Pourtant Jefferson, quoique taxé de fanatique, +penchait plutôt vers la conciliation. N'avait-il +pas dit à Madison: «Je n'ai pas assez de passion pour +trouver du plaisir à naviguer au milieu des tempêtes».</p> + +<p>C'était réflexion de sage politique, d'autant plus que +les excès des Fédéralistes tendant à rien de moins qu'à +fomenter des discordes civiles, avaient finalement tourné +contre eux-mêmes.</p> + +<p>Dans son discours d'inauguration, Jefferson développa +des idées de conciliation, d'apaisement et de philanthropie. +Certains passages semblaient empreints de quelque +amertume provenant du souvenir des luttes récentes et +peut-être aussi de la crainte des difficultés à venir. Pour +bien montrer combien il prétendait représenter une démocratie +jusque dans ses formes extérieures, il simplifia, +autant que possible, la mise en scène des cérémonies coutumières. +Il vint à pied de son logis à la maison où se +réunissait le Congrès, dans ses vêtements ordinaires, escorté +par un détachement de la milice et accompagné des +secrétaires de la Marine et des Finances, auxquels étaient +venus se joindre quelques-uns de ses amis politiques de la +Chambre des Représentants. D'ailleurs, son extérieur répondait +assez bien à son idéal politique. Jefferson était +très grand, d'allure timide, d'apparence froide, d'attitude +<span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> réservée et ne donnant pas l'impression d'un homme habitué +au commandement.</p> + +<p>Cet honnête homme, ce grand citoyen, qui fut surtout +remarquable par le caractère et les intentions, rêvait +une ère de calme à l'intérieur et une ère de paix à l'extérieur, +qui permît aux États-Unis de se développer sans +entraves.</p> + +<p>À l'intérieur, il eut à lutter contre les attaques de ses +adversaires politiques, à l'extérieur, il eut à faire face +aux exigences tour à tour coalisées ou rivales de la +France, de l'Angleterre et de l'Espagne, toujours à l'affût +d'une occasion propice dont la faiblesse de l'armée +américaine leur permettrait de profiter.</p> + +<p>Précisément, au début de sa Présidence, Jefferson, +dans une illusion d'humanitarisme tout à son honneur, +ne parle que de paix, de réduction de dépenses, surtout +pour l'armée et la marine. Ce programme allait à l'encontre +de celui des Fédéralistes. Eux, en vue d'une guerre +avec la France, en 1799, n'avaient pas dépassé le budget +de l'année et de la marine, de six millions de dollars. +Pour le moment, tout danger de guerre étant écarté, ce +budget fut réduit de moitié. Jefferson, par l'excès contraire, +cherche à atteindre son adversaire, à «plonger le +fédéralisme dans un abîme où il fut condamné à périr +sans espoir de résurrection.»</p> + +<p>Au moment même où le Président prenait ces mesures +pacifiques, au moment où, aux États-Unis, les ressources +militaires étaient réduites à leur minimum, Bonaparte +négociait avec l'Espagne, en vue de la rétrocession de la +Louisiane.</p> + +<p>Nous avons vu avec quelle cauteleuse habileté Godoy +cherchait à reculer l'heure de l'échéance qui, pour lui, +sonnerait le glas de la puissance espagnole. Mais ce n'était +pas seulement le Prince de la Paix qui mettait la patience +du Premier Consul à une rude épreuve. La résistance +de Toussaint Louverture à Saint-Domingue était un facteur +important dont il fallait tenir compte, car il pouvait, +<span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> selon les circonstances, faciliter ou anéantir l'exécution +des plans de domination en Amérique, auxquels travaillait +en secret le gouvernement français. Si le chef des +noirs était vaincu, rien n'empêcherait plus le flot de l'envahisseur +de se précipiter sur la Louisiane et de remonter +le Mississipi en une poussée irrésistible,—s'il réussissait, +au contraire, dans sa résistance, Bonaparte ne pouvait +plus considérer Saint-Domingue comme un point +d'appui, une base d'action,—la première étape menant à +la Louisiane lui échappait et toutes ses forces devaient +être rappelées et concentrées en Europe où l'Angleterre, +suivant sa politique séculaire, cherchait à entraîner la +France pour l'empêcher d'agrandir ses colonies et de devenir +une puissance coloniale.</p> + +<p>Jefferson se trouva donc en présence d'un grand danger, +mais, connaissant l'état insuffisant de la flotte et +de l'armée, il hésitait à exposer son pays aux aventures +d'une guerre qui se présentait dans des conditions peu +favorables. Il ne fallait pas se le dissimuler: sans les +hésitations de Godoy et sans la résistance de Toussaint +Louverture, un corps expéditionnaire de plus de +10.000 Français, entraînés à l'école de Hoche et de Marceau, +commandé par un futur maréchal de France, aurait +facilement occupé la Nouvelle-Orléans et Saint-Louis, +avant seulement que Jefferson ait pu rassembler +une brigade de milice à Nashville.</p> + +<p>Pour le grand républicain qui aimait la France, qui +avait trouvé chez elle les mêmes tendances libérales, +les mêmes affirmations du droit et de la justice, une +pareille entreprise eût été contraire à la politique française +si régulièrement suivie depuis plus de quarante ans. +Il ne pouvait pas prévoir que, par la force des choses, le +Premier Consul allait reconstituer petit à petit ce que la +Révolution avait systématiquement détruit. En un mot, +c'eût été le renversement des alliances et, finalement, +intéresser les États-Unis à l'abaissement de la France +et les contraindre à s'appuyer sur la Grande-Bretagne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> C'est ce que Jefferson analysait clairement quand il +écrivait à Livingston, Ministre des États-Unis à Paris<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>:</p> + +<p>«Il n'y a sur le globe qu'un seul point dont le possesseur +soit notre ennemi naturel et habituel: c'est la +Nouvelle-Orléans. C'est par là, en effet, et par là seulement +que les produits des trois huitièmes de notre territoire +peuvent s'écouler... En nous fermant cette porte, la +France fait acte d'hostilité contre nous. L'Espagne pouvait +la garder encore pendant de longues années. Son +humeur pacifique et sa faiblesse devaient l'amener à +nous accorder successivement des facilités de nature à +empêcher son occupation de nous être trop à charge; +peut-être même se serait-il produit avant peu des circonstances +en présence desquelles une cession aux États-Unis +serait devenue pour elle l'occasion d'un marché fort +profitable. Mais lorsqu'il s'agit des Français, la question +change de face. Eux, ils sont d'une humeur impétueuse, +d'un caractère énergique et turbulent; nous, malgré nos +goûts tranquilles, malgré notre amour pour la paix et pour +la poursuite de la richesse, nous sommes aussi arrogants, +aussi dédaigneux de la richesse acquise au prix de l'honneur, +aussi énergiques, aussi entreprenants qu'aucune +autre nation du monde. Établir un point de contact et de +froissement perpétuel entre des caractères ainsi faits, créer +entre eux des rapports aussi irritants, c'est rendre impossible +l'amitié de la France et de l'Amérique. La France et +l'Amérique seraient également aveugles, si elles se faisaient +illusion à cet égard. Et, quant à nous, il faudrait être +bien imprévoyant pour ne pas prendre tout de suite +certaines précautions en vue de cette hypothèse. Le jour +où la France s'emparera de la Louisiane, elle prononcera +la sentence qui la renfermera pour toujours dans la ligne +tracée le long de ses côtes pour le niveau des basses +mers; elle scellera l'union de deux peuples qui, réunis, +peuvent être les maîtres exclusifs de l'Océan; elle nous +<span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> contraindra à faire alliance avec la flotte et la nation +anglaises.»</p> + +<p>Ces lignes résument excellemment la question. Livingston +eut a défendre ce point de vue à Paris. Mais quoique +les hommes sérieux qui entouraient le Premier Consul se +montrassent peu disposés à approuver une expédition +aussi aventureuse<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>, il n'y avait pas à espérer qu'on pût +exercer une influence directrice, décisive, sur la volonté +du maître. Une seule perspective pouvait faire modifier +ses intentions: un événement européen rejetant au second +plan l'aventure américaine.</p> + +<p>Cet événement fut le traité d'Amiens.</p> + +<p>Mais avant de se trouver devant un fait accompli, qu'il +ne pouvait prévoir, Jefferson voulut essayer la conciliation +pour éviter la guerre et, dans le cas où elle serait +inévitable, pouvoir la faire avec quelque chance de succès. +Il résolut donc d'envoyer en Europe un ambassadeur +extraordinaire qui eut pour mission de traiter d'abord +avec Bonaparte et, s'il n'y réussissait pas, de sonder les +cours de Londres et de Madrid. Son choix tomba sur +James Monroe qui devait s'entendre avec Livingston, le +Ministre américain à Paris, pour décider le Premier Consul +à céder aux États-Unis la Nouvelle-Orléans et les Florides.</p> + +<p>«La fermentation des esprits croît dans nos contrées +de l'Ouest,—écrivait Jefferson à Monroe.—Elle est +stimulée par les intérêts mercantiles et même par ceux +de l'Union en général, au point de mettre la paix en +danger. Dans notre situation prospère, nous devons prévenir +ce malheur, le plus grand de tous, et vous demander +un sacrifice temporaire. Je vais vous charger d'aller +remplir une mission extraordinaire en France, et demain +je fais connaître au Sénat que je vous nomme. Vous ne +pouvez refuser car toute notre espérance est en vous. Attendez +<span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> deux jours, à Richmond ou Albermarle, la décision +du Sénat. Passez la nuit et le jour à arranger vos +affaires pour une absence qui sera peut-être courte, peut-être +longue.»</p> + +<p>Le 13 janvier, le Président écrivait encore à Monroe +une missive plus pressante et plus explicative:</p> + +<p>«Hier, n'ayant pas le temps d'écrire, je vous ai envoyé +l'approbation, donnée par le Sénat, à votre nomination. +La suspension de notre droit d'entrepôt à la Nouvelle-Orléans +a porté l'agitation publique au plus haut +degré. Elle est fondée dans le pays de l'Ouest sur des +motifs justes et naturels. Des remontrances, des mémoires +circulent de tous côtés et sont signés par tous les +habitants. Le parti que nous prenons n'étant pas connu, +l'inquiétude ne se calme pas. Il faut faire connaître +quelque chose de positif pour apaiser ce trouble. Le dessein +que nous avons formé d'acquérir la Nouvelle-Orléans +et les Florides peut recevoir tant de modifications, +qu'il n'est pas possible de les exprimer à notre Ministre +ordinaire en France, par des instructions et par une +correspondance. Il importait donc de lui adjoindre un +Ministre extraordinaire, ayant des pouvoirs discrétionnaires, +bien pénétré de notre dessein et en état d'entendre +et de modifier en conséquence toutes propositions +qui lui seraient faites: cela ne peut avoir lieu que +dans une suite de discussions orales. L'envoi d'un Ministre +une fois arrêté, il ne pouvait y avoir deux opinions sur +le choix de la personne. Vous possédez la confiance +sans bornes de l'administration et celle des habitants +de l'Ouest. Tous les yeux sont fixés sur vous: si vous +n'acceptiez pas, le chagrin serait grand et porterait atteinte +à la haute considération dont vous jouissez. En +vérité, je ne sais rien qui pût produire autant de sensation, +car de l'événement de cette mission dépendent +les futures destinées de cette république. Si nous ne +pouvons, au prix que coûterait l'acquisition qu'il s'agit +de faire, nous assurer une paix perpétuelle et l'amitié +<span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> de toutes les nations, il convient de nous préparer à la +guerre; car elle ne peut être éloignée. Si vous veniez +à échouer dans la négociation sur le continent, il serait +peut-être nécessaire de passer en Angleterre. C'est alors +que nous nous verrions embarrassés dans la politique +européenne, aux dépens de notre bonheur et de notre prospérité. +Cela ne peut être prévenu que par le succès de +notre mission. Je sens qu'après être entré dans une autre +carrière, vous avez à faire un grand sacrifice. Mais il est des +hommes nés pour le service public. La nature, en les +créant pour rendre de grands services à l'humanité, leur +a imprimé le sceau de leur destinée et de leur devoir.»</p> + +<p>Monroe était autorisé à offrir deux millions de dollars +comme prix de cette cession.</p> + +<p>Cependant, contrairement à ces dispositions pacifiques +qui prétendaient régler ces délicates questions par un +traité, un parti s'était formé dans les provinces de l'Ouest +dans le but de s'emparer de la Nouvelle-Orléans par la +force. Les Fédéralistes prirent la direction de ce mouvement +auquel M. Livingston lui-même accordait son approbation, +ne croyant pas qu'il serait possible de réduire +l'intransigeance du Premier Consul en faveur d'un arrangement +à l'amiable.</p> + +<p>Bonaparte, en hâtant les préparatifs des forces nouvelles +qu'il destinait à Saint-Domingue et à la Louisiane, +avait naturellement attiré l'attention soupçonneuse de +l'Angleterre. L'armée française, une fois débarquée en +Amérique, ne se contenterait certes pas d'atteindre le but +officiellement proclamé; elle ne résisterait pas à la tentation +de s'emparer des colonies anglaises du golfe: la +Jamaïque, les Antilles anglaises n'étaient plus en sûreté. +Et même, tout le commerce des vice-royautés espagnoles +en Amérique risquait de tomber entre les mains des +Français.</p> + +<p>L'Angleterre était frémissante. L'ancienne rivalité avec +la France renaissait des mêmes causes et, cette fois encore, +c'est l'Amérique qui en est le prétexte. Bonaparte +<span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> fut obligé de suivre le courant et, malgré son désir de +donner libre carrière à son génie dans les vastes espaces +du Nouveau-Monde, il dut porter tous ses efforts sur +l'Europe.</p> + +<p>Le 20 février 1803, le Premier Consul, dans son exposé +de la situation adressé au Corps Législatif, se plaignit des +intrigues de l'Angleterre et accusa le cabinet de Londres +de ne pas exécuter le traité d'Amiens. La réponse fut catégorique. +Le 8 mars, dans un message belliqueux, le roi +d'Angleterre disait: «Je suis informé des préparatifs +considérables qui se font dans les ports de Hollande et +de France et quoiqu'on m'assure qu'ils ont les colonies +françaises pour objet, j'ai dû prendre des précautions +pour la sûreté de nos domaines, l'honneur de ma couronne +et les intérêts de mon peuple.»</p> + +<p>L'Angleterre faisait immédiatement procéder à des armements +considérables, en réponse à ceux qui se préparaient +dans les ports de France et de Hollande: dix mille +hommes de mer furent levés. L'atmosphère était pleine +de menaces. La guerre semblait imminente. Malgré les +assurances de l'ambassadeur anglais, Lord Withworth, +le Premier Consul y croyait. Mais, pour la première fois, +il paraissait hésiter. Cette hésitation, certes, ne venait +pas de la crainte de n'être pas prêt, ou de l'appréhension +d'une défaite: elle venait, sans doute, du regret d'être +obligé de diriger contre l'Angleterre des forces destinées +à opérer en Amérique. Le rêve de travailler en grand dans +un continent neuf, encore en voie de formation, où un +génie militaire et administratif pourrait facilement poser +les bases d'un empire, ce rêve s'évanouissait devant la +nécessité de faire face à des dangers plus proches que la +situation géographique du pays et la rivalité de l'ennemi +séculaire rendaient redoutables.</p> + +<p>Avec son coup d'œil perspicace, Bonaparte vit immédiatement +qu'il fallait renoncer à la Louisiane.</p> + +<p>L'expédition destinée à l'Amérique était pourtant en +bonne voie de préparation. À côté de l'ambition personnelle +<span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> de Bonaparte, qui, entretenue par Talleyrand, voyait +dans cette expédition le point de départ de conquêtes plus +importantes, il ne faut pas oublier que le sentiment patriotique +français ne s'était jamais éteint dans cette belle +colonie, il ne faut pas oublier que, pendant les dix dernières +années, il y eut des manifestations en faveur de la +France, qui légitimaient son intervention.</p> + +<p>Dès 1790, des Odouarts-Fantin remettait à l'Assemblée +nationale une pétition des habitants qui demandaient à +être réunis à la mère-patrie.</p> + +<p>Pendant la Révolution, le Comité de Salut Public, désireux +de réparer l'indifférence du gouvernement des +Bourbons envers les Français de la vallée du Mississipi, +voulut leur témoigner de nouveau tout l'intérêt dont ils +jouissaient toujours en France; Volney fut désigné pour +aller, comme naturaliste, se renseigner sur la situation +générale de l'Amérique.</p> + +<p>En janvier 1794, Mahlberger, capitaine d'artillerie de +la compagnie de la Charente, demanda, au nom de quelques +actionnaires, «200 hommes, 80 canonniers, 1 pièce de +12, 1 pièce de 8, 2 obusiers pour aller intercepter le Mississipi +en passant par le Maryland, le fort Pitt, l'Ohio +jusqu'à l'anse de la Graisse occupée par les Espagnols.... +Le soussigné, à son passage à la Nouvelle-Orléans, avait +été chargé d'une pétition de plus de 1.500 personnes, riches +habitants, pour réclamer les secours de la Convention nationale +pour être réunis à la mère-patrie dont ils ont été séparés +par la trahison du Ministre Choiseul qui les a lâchement +vendus pour huit millions... À défaut de la Louisiane, +ajoute-t-il, l'expédition pourra s'emparer de la Trinité<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>.»</p> + +<p>Tels projets d'invasion, sous une forme ou sous une +autre, ressemblent aux tentatives faites par Genet. +En tout cas, depuis ce moment, nos dirigeants ne renoncent +plus à l'espoir de rentrer en possession de la +<span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> Louisiane. Carnot lui-même se fait le défenseur d'un +projet d'annexion. Barthélemy, notre plénipotentiaire aux +négociations de Bâle, fut chargé de demander à l'Espagne +la rétrocession de la Louisiane et de Saint-Domingue en +échange de Fontarabie et de Saint-Sébastien. Nous avons +vu qu'il ne put obtenir qu'une partie de Saint-Domingue. +En 1797, le Directoire dut prendre des mesures pour empêcher +les Anglais d'envahir la Louisiane. Le fils du général +Collot présenta un mémoire pour être autorisé à +lever, au nom de la France, un corps de Canadiens. Un +nommé Magdett proposa même de s'emparer de la Louisiane +et de soulever l'Irlande, an VII et an VIII<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>.</p> + +<p>Sur ces tentatives et ces velléités, Bonaparte greffa son +projet plus grandiose et mieux conçu. Le traité de Mortefontaine +avait rétabli les relations avec les États-Unis et +le traité de San-Ildefonse avait obligé l'Espagne à accepter +les conditions d'une rétrocession. À l'heure où nous +sommes parvenus, était réuni à Helvoett Sluys, près de +Rotterdam, un corps de troupes qui, pendant quelque +temps, fut désigné sous le nom d'expédition de Flessingue. +En réalité, il était destiné à la Louisiane et toutes les mesures +avaient été prises en vue d'un établissement solide +et définitif.</p> + +<p>Voulant éloigner Bernadotte, le Premier Consul le désigna +d'abord comme capitaine général de la Louisiane, +mais Bernadotte ayant émis des prétentions inacceptables, +le général Victor fut nommé à sa place.</p> + +<p>Une somme de 2.686.000 fr. avait été prévue, plus +486.235 fr. pour l'affrètement des navires du convoi +dont voici le détail d'après de Villiers du Terrage<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>:</p> + +<table border="0" cellpadding="2" summary="Détail."> +<tr> +<td colspan="2">La Wilhelmina</td> +<td class="right">458</td> +<td>tonnes.</td> +<td colspan="2"> </td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">La Marta Marguerita</td> +<td class="right">436</td> +<td><span class="add1em">»</span></td> +<td colspan="2"> </td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">L'Hanseatischband</td> +<td class="right">416</td> +<td><span class="add1em">»</span></td> +<td colspan="2"> </td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">La Colombia</td> +<td class="right">320</td> +<td><span class="add1em">»</span></td> +<td colspan="2"> </td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2"><span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> La Minerve</td> +<td class="right">298</td> +<td><span class="add1em">»</span></td> +<td colspan="2"> </td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">La Pallas</td> +<td class="right">250</td> +<td><span class="add1em">»</span></td> +<td colspan="2"> </td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">Le Hampden</td> +<td class="right">254</td> +<td><span class="add1em">»</span></td> +<td colspan="2"> </td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">La Providence</td> +<td class="right">708</td> +<td><span class="add1em">»</span></td> +<td colspan="2"> </td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">Le Lexington</td> +<td class="right">290</td> +<td><span class="add1em">»</span></td> +<td colspan="2"> </td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">L'Américain</td> +<td class="right">376</td> +<td><span class="add1em">»</span></td> +<td colspan="2"> </td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2"> </td> +<td class="right">————</td> +<td colspan="3"> </td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td><span class="smcap">Total</span></td> +<td class="right">3.806</td> +<td>tonnes à 44 fl. =</td> +<td class="right">167.464</td> +<td>fl.</td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2"> </td> +<td class="right">————</td> +<td colspan="3"> </td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">Les Deux Catherines</td> +<td class="right">560</td> +<td>tonnes</td> +<td colspan="2"> </td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">Le Cicéro</td> +<td class="right">318</td> +<td><span class="add1em">»</span></td> +<td colspan="2"> </td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2"> </td> +<td class="right">————</td> +<td colspan="3"> </td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2"> </td> +<td class="right">878</td> +<td>tonnes à 40 fl. =</td> +<td class="right">35.120</td> +<td>.</td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2"> </td> +<td class="right">————</td> +<td colspan="3"> </td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">Gratification</td> +<td class="right">3.397</td> +<td>tonnes à 5 fl. =</td> +<td class="right">16.985</td> +<td>.</td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">Au commissaire de la marine, Couderc</td> +<td colspan="2"> </td> +<td class="right">6.587</td> +<td>.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td><span class="smcap">Total</span></td> +<td> </td> +<td>226.156 fl. = </td> +<td class="right">486.255</td> +<td>t.</td> +</tr> +</table> + +<p>Pour préparer la venue des Français et se faire bienvenir +auprès des sauvages, on réunit, conformément aux +conseils de l'interprète Fournerel, de nombreux cadeaux +en fusils, carabines, sabres, objets d'habillement, accompagnés +d'un lot de médailles destinées aux grands chefs +des sauvages. Cette médaille portait l'effigie du Premier +Consul et au revers: «À la Fidélité<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>.»</p> + +<p>Dès le 24 septembre 1802, un décret organise le pouvoir +militaire et civil à la Louisiane. Les fonctionnaires +de tous ordres doivent être répartis comme suit:</p> + +<ul class="none"> +<li>Un capitaine général (Victor), au traitement de 70.000 fr. +plus celui de son grade en non activité.</li> + +<li>Un général de brigade, lieutenant du capitaine général +(Cassague) avec 5000 fr. de supplément de traitement.</li> + +<li>Deux généraux de brigade. Deux adjudants commandants. +Un commandant d'armes de 2<sup>e</sup> classe. Deux commandants de +4<sup>e</sup> classe. Un chef de bataillon d'artillerie. Un chef de bataillon +du génie.</li> + +<li><span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> Deux ingénieurs géographes. Un capitaine de port. Sept +officiers de santé. Quatre pharmaciens.</li> + +<li>Un préfet colonial (Laussat) au traitement de 50.000 fr.</li> + +<li>Un grand juge (Aimé), au traitement de 36.000 fr.</li> + +<li>Un sous-préfet de la Haute-Louisiane (Charles Maillard), au +traitement de 6075 fr.</li> + +<li>Un commissaire, chef d'administration (Mollet).</li> + +<li>Un commissaire inspecteur (Grandpré).</li> + +<li>Deux sous-commissaires. Deux commissaires principaux. +Deux gardes-magasins. Un directeur des domaines. Deux arpenteurs. +Un directeur de douane. Un receveur payeur général +(Peyrusse). Deux économes. Un jardinier-botaniste.</li> +</ul> + +<p>Les lois françaises devaient être appliquées en Louisiane +et un décret de nivôse ordonnait «l'incorporation +immédiate dans les troupes de la République de tous les +individus sans aveu et moyen d'existence qui débarqueront +dans la colonie.»</p> + +<p>Rien n'avait été oublié et on sent qu'une direction +administrative de premier ordre avait présidé à cette +organisation militaire et civile qui méritait un meilleur +sort que celui qui lui était réservé.</p> + +<p>En effet, malgré l'activité et la hâte déployées pour +aboutir le plus vite possible, les armements subissaient +des retards; on était déjà en février 1803 et la flotte restait +encore bloquée par les glaces dans le Haringvliet. Le général +Victor s'impatientait. Le 12 février le Ministre +rédigeait une note se terminant par ces mots:</p> + +<p>«...Les glaces retenant l'expédition du général Victor, +lui donner ordre de ne mener à la Louisiane que trois +bataillons, savoir: un de la 17<sup>e</sup> de ligne et deux de la 54<sup>e</sup> +et de les porter au complet de guerre.»</p> + +<p>Enfin, le 10 mars: «Je compte incessamment recevoir +la nouvelle de votre départ».</p> + +<p>L'ordre allait être donné, tous et tout étaient prêts +quand un courrier arriva, bride abattue, apportant cette +dépêche du Ministre:</p> + +<div class="quote"> + +<p class="right10"><span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> <i>13 floréal an XI</i> (<i>3 mai</i>).</p> + +<p>«L'expédition qui avait été préparée à Helvoett Sluys, citoyen, +n'aura pas lieu, et, à la réception de cette lettre, vous +ferez cesser immédiatement toutes les dépenses qu'elle continuait +d'occasionner et les troupes seront débarquées»...</p> +</div> + +<p>Quelle était la cause de ce revirement subit et pour +quelles raisons la direction imprimée aux événements +changeait-elle si brusquement?</p> + +<p>On l'a déjà dit: la nécessité, pour le Premier Consul, +de faire face à l'Angleterre et de renoncer, par conséquent, +à la Louisiane pour concentrer toutes ses forces +sur le continent.</p> + +<p>L'inquiétude et la menace croissaient de l'autre côté +du détroit.</p> + +<p>À Londres, écrivains et orateurs tenaient le peuple +en haleine. Un membre du Parlement anglais avait dit +ces paroles:</p> + +<p>«La France nous oblige de nous ressouvenir de l'injure +qu'elle nous a faite, il y a vingt-cinq ans, en s'alliant à +nos colonies révoltées. Jalouse de notre commerce, de +notre navigation, de notre opulence, elle veut les anéantir. +Les entreprises du Premier Consul à la suite d'une +paix trop facilement faite nous forcent de nouveau d'en +appeler aux armes. L'ennemi s'approprie, par un trait +de plume, des territoires plus étendus que toutes les +conquêtes de la France pendant plusieurs siècles. Il hâte +ses préparatifs. N'attendons pas qu'il nous attaque; attaquons +les premiers.»</p> + +<p>Dans une conférence qui eut lieu aux Tuileries, le Premier +Consul répondit sur le même ton aux conseillers qui +penchaient encore vers la conciliation que, si immédiatement, +on ne prenait pas des mesures décisives contre la +puissance anglaise, cette nation assujettirait tout l'Univers +à sa domination.</p> + +<p>Et il ajouta:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> «Pour affranchir les peuples de la tyrannie commerciale +de l'Angleterre, il faut la contrepoiser par une puissance +maritime qui devienne un jour sa rivale: ce sont +les États-Unis. Les Anglais aspirent à disposer de toutes +les richesses du monde. Je serai utile à l'Univers entier, +si je puis les empêcher de dominer l'Amérique comme ils +dominent l'Asie!»</p> + +<p>Sa pensée se précisait.</p> + +<p>Dans la guerre qui allait éclater, la Louisiane pouvant +lui échapper au profit de l'Angleterre, il fallait prendre +les devants et céder cette belle province aux États-Unis.</p> + +<p>À partir de ce moment, Talleyrand se montra moins +intransigeant avec M. Livingston; il lui adresse, le 24 mars +1803, une lettre dans laquelle il exprime les sentiments +de sympathie du gouvernement français à l'égard de la +république sœur et l'empressement avec lequel le Premier +Consul recevra le Ministre extraordinaire envoyé +par Jefferson: M. Monroe.</p> + +<p>Quoique peu enclin à changer d'opinion après s'être +arrêté à celle qu'il estimait la meilleure, Bonaparte aimait +cependant, dans les cas graves, à prendre l'avis +des spécialistes. En l'occurrence, il eut recours à deux +de ses ministres, Barbé de Marbois et Decrès, qui avaient +vécu aux États-Unis et connaissaient l'état du pays, sa politique, +ses besoins, ses aspirations. Le dimanche de +Pâques de l'année 1803, il les réunit dans son cabinet, +à Saint-Cloud, et leur exposa l'affaire avec logique et +passion. Cet exposé est, pour ainsi dire, une justification +du parti auquel il allait s'arrêter et comme un +résumé des différentes étapes par lesquelles avait passé +la rivalité franco-anglaise en Amérique. Il se complut +à le rappeler et à expliquer les raisons qui modifiaient, +en ce moment, son opinion, en ce qui concernait la +Louisiane. Cette Louisiane, en effet, à la désinence si +française, qui perpétuait encore aujourd'hui la gloire +du grand roi, n'avait été retranchée du patrimoine français +que par la faute des négociateurs du traité en 1763. +<span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> Ce traité venait d'être annulé par un autre traité. Mais +si, à la veille de rentrer en possession de la vallée du +Mississipi, celle-ci doit de nouveau échapper à la +France, sous aucun prétexte il ne faut laisser les Anglais +en devenir les maîtres. Les Anglais avaient successivement +enlevé à la France, le Canada, l'Île Royale, Terre-Neuve, +l'Acadie, sans compter les opulentes colonies +de l'Asie. La conquête de la Louisiane leur serait facile, +étant donné l'état de leur flotte qui possédait déjà +vingt vaisseaux dans le Golfe du Mexique. Aussi fallait-il +se hâter et, avant même de commencer les hostilités, +soustraire la Louisiane aux attaques de l'ennemi, ce qui +ne pouvait se faire qu'en la cédant aux États-Unis. Cette +politique allait à l'encontre de celle du Directoire et +M. de Talleyrand devait renoncer à son attitude hostile +à l'égard des citoyens libres de la libre république. Tout +l'échafaudage chimérique, qu'il avait élevé dans son +imagination, croulait sous le souffle réaliste qui dressait +l'un en face de l'autre, Bonaparte et Pitt.</p> + +<p>Barbé de Marbois partagea l'avis du Premier Consul. +Il donna, à l'appui de sa manière de voir, des arguments +qui ne firent qu'accentuer un parti déjà irrévocablement +pris. Ces arguments se basaient sur la nécessité de sacrifier +bénévolement ce que l'on ne peut conserver. La +Louisiane n'était pas en état de se défendre contre des +forces navales supérieures. Le pays tout entier, malgré +les attaches françaises, était, en réalité une proie offerte +à la cupidité des Anglais,—une annexe aussi, nécessaire +à l'extension des Américains vers l'Ouest, à laquelle, un +jour, on ne pourrait s'opposer. Vouloir aller contre cette +fatalité serait illusoire, car ce serait tenter de refaire en +un jour une politique qui avait échoué depuis plus d'un +siècle.</p> + +<p>Bonaparte n'avait pas besoin d'être converti. Il écouta, +pour la forme, les doléances de ceux qui considéraient la +cession de la Louisiane comme une déchéance au point de +vue commercial et industriel,—de ceux aussi qui, s'inspirant +<span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> toujours des idées de Talleyrand, concluaient à la +fondation d'une vaste colonie comme déversoir pour les +éléments troublés qui, au lendemain de la Révolution, +étaient encore un danger pour la mère-patrie. Ceux-là +ignoraient que, pour édifier une telle œuvre, il était trop +tard, et que ce que les Puritains anglais avaient tenté et +exécuté au début du XVII<sup>e</sup> siècle ne pouvait plus être recommencé, +à peu près dans les mêmes latitudes, par des +révolutionnaires ou des émigrés mécontents, au début +du XIX<sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Les nouvelles d'Angleterre devenaient de plus en plus +agressives: Bonaparte ordonna à Barbé de Marbois de se +mettre en rapport avec Monroe.</p> + +<p>«Les incertitudes et la délibération ne sont plus de +saison, lui dit-il en substance.—Je renoncé à la Louisiane. +Ce n'est pas seulement la Nouvelle-Orléans que je +veux céder, c'est toute la colonie, sans en rien réserver. +Je connais le prix de ce que j'abandonne, et j'ai assez prouvé +le cas que je faisais de cette province, puisque mon premier +acte diplomatique avec l'Espagne a eu pour objet de +la recouvrer. J'y renonce donc avec un vif déplaisir. Nous +obstiner à sa conservation serait folie. Je vous charge de +négocier cette affaire avec les envoyés du Congrès. N'attendez +pas même l'arrivée de M. Monroe; abouchez-vous +dès aujourd'hui avec M. Livingston; mais j'ai besoin de +beaucoup d'argent pour cette guerre, et je ne voudrais pas +la commencer par de nouvelles contributions. Il y a cent ans +que la France et l'Espagne font à la Louisiane des dépenses +d'amélioration dont le commerce ne les a jamais +indemnisées. Des sommes ont été prêtées aux Compagnies, +aux agriculteurs et elles ne rentreront jamais au +trésor. Le prix de toutes ces choses nous est bien dû. Si +je réglais mes conditions sur ce que ces vastes territoires +vaudront aux États-Unis, les indemnités n'auraient point +de bornes. Je serai modéré, en raison même de l'obligation +où je suis de vendre. Mais retenez bien ceci: je veux +cinquante millions, et à moins de cette somme, je ne +<span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> traiterai pas; je ferais plutôt quelque tentative désespérée +pour garder ces belles contrées. Vous aurez demain vos +pleins pouvoirs».</p> + +<p>Marbois vit d'abord Livingston, Ministre des États-Unis +à Paris, en attendant l'arrivée de Monroe.</p> + +<p>À côté de ces réunions, de ces conciliabules, de ces +conférences concernant la cession de la Louisiane, dont +nous avons essayé de résumer les principales phases, +se place une scène entre Bonaparte et deux de ses frères, +scène que Lucien raconte dans ses mémoires et qui +jette une lumière à la fois curieuse et comique sur les +relations du futur Empereur avec ses frères.</p> + +<p>On n'a pas oublié que Joseph et Lucien Bonaparte +avaient été mêlés à la diplomatie de l'affaire de la Louisiane, +le premier en signant le traité de Mortefontaine +avec les représentants des États-Unis, le second, comme +ambassadeur de France près la cour d'Espagne, en signant +le traité de San-Ildefonse qui stipulait la rétrocession +de la Vallée du Mississipi à la France.</p> + +<p>Et maintenant que cette rétrocession allait être annulée, +serait annulée, en même temps, l'œuvre des deux +ambassadeurs improvisés. Ce fut un rude coup pour +leur vanité. Comment? Après les avoir stylés, poussés, +encouragés de toutes les façons pour qu'ils menassent à +bien une mission diplomatique assez délicate, à laquelle +le Premier Consul attachait la plus haute importance, +on allait faire bon marché de tous leurs efforts dépensés +en pure perte, en vue d'une négociation n'ayant plus +aucune valeur?</p> + +<p>Lucien Bonaparte, le frondeur, celui des frères de +Napoléon qui, en dépit des grandes richesses qu'il avait +su accumuler de bonne heure, prétendait demeurer un +pur républicain et défendre même en face de l'autocratie +fraternelle, son indépendance personnelle, apprit la +nouvelle par Joseph. Ce dernier vint le prendre à son +hôtel de la rue Saint-Dominique, un soir de première +aux Français où ils devaient aller ensemble. Les idées +<span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> qu'ils échangèrent au sujet de l'aliénation de la Louisiane, +tout à coup si chère à Lucien, firent vite passer +le temps et on dut renoncer au spectacle. Mais les deux +frères se donnèrent rendez-vous, pour le lendemain, chez +le Premier Consul, afin de savoir s'il était vraiment décidé +à mettre son projet à exécution et d'essayer de l'en +détourner. Cette démarche, en y réfléchissant, était bien +superflue. Elle s'explique, cependant, quand on songe +qu'à cette époque, Napoléon traitait encore Joseph et +Lucien sur un pied d'intimité qui, tout en faisant respecter +les distances protocolaires, permettait parfois les +expansions familiales. Et puis, le Premier Consul avant +d'être Empereur, avait encore besoin de ménager certaines +susceptibilités et certaines influences.</p> + +<p>Il était dans son bain, aux Tuileries, quand Lucien se +fit annoncer.</p> + +<p>On sait que Bonaparte prenait des bains fortement +arrosés d'eau de Cologne, ce qui était à la fois astringent, +parfumé, et donnait au liquide une opacité blanchâtre +permettant tels ébats hygiéniques qui n'offensaient pas +la pudeur, quand il recevait des visites tout en se livrant +aux soins de sa toilette.</p> + +<p>Les deux frères causèrent de choses et d'autres: l'un, +sur un ton de supériorité bienveillante; l'autre, sur un +ton de respectueuse ironie.</p> + +<p>Ils parlèrent littérature, théâtre, poésie, analysant, en +passant, les œuvres de Turgot, de Paoli, de Jean-Jacques; +le temps s'écoulait, l'heure du bain touchait à sa fin et Lucien +n'avait pas encore pu placer un seul mot concernant +la Louisiane. Le valet de chambre avait déjà préparé le drap +précieux dans lequel il allait envelopper l'auguste nudité +de son maître, quand on frappa à la porte. C'était Joseph.</p> + +<p>—«Qu'il entre! dit le Premier Consul,—je resterai +dans l'eau un quart d'heure de plus.»</p> + +<p>Aussitôt la question de la Louisiane fut entamée.</p> + +<p>Joseph exprima son étonnement, Lucien son ahurissement, +quand ils apprirent que le Premier Consul, +<span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> pour arriver à ses fins, c'est-à-dire pour céder la Louisiane +aux États-Unis, se passerait de l'assentiment des +Chambres. La discussion prit un tour agressif et Bonaparte, +devant l'insistance de ses frères, insistance qu'il +commençait à trouver déplacée, finit par leur jeter à la +face ces mots, sans s'inquiéter de la présence du valet +de Chambre:</p> + +<p>—«Et puis, Messieurs, pensez-en ce que vous voudrez, +mais faites tous les deux votre deuil de cette affaire; +vous Lucien, pour la vente en elle-même, vous Joseph, +parce que je me passerai de l'assentiment de qui que se +soit, entendez-vous bien?»</p> + +<p>Cette réponse eut le don d'exaspérer Joseph qui, s'approchant +de la baignoire, émit cette affirmation comminatoire:</p> + +<p>—Vous ferez bien, mon cher frère, de ne pas exposer +votre projet à la discussion parlementaire, car je vous +déclare que moi, le premier, je me place, s'il le faut, en +tête de l'opposition qui ne peut manquer de vous être faite.</p> + +<p>Le Premier Consul ayant fait comprendre qu'il se moquait +de toute opposition et que le projet conçu par lui, +négocié par lui, serait aussi ratifié et exécuté par lui +tout seul, Joseph emporté par un mouvement de colère +irrésistible, répartit aussitôt:</p> + +<p>—«Eh bien! moi, je te dis, général, que toi, moi, +nous tous, si tu fais ce que tu dis là, pouvons nous préparer +à aller rejoindre dans peu les pauvres diables innocents +que tu as si légalement, si humainement, si justement +surtout, fait déporter à Sinnamary...»</p> + +<p>Le coup porta.</p> + +<p>Bonaparte, suffoqué d'indignation, se souleva un instant +hors de sa baignoire et s'y replongea avec une telle +violence que l'eau en fut précipitée en jets abondants, +accompagnés de ces mots:</p> + +<p>—«Vous êtes un insolent! Je devrais...</p> + +<p>On n'entendit pas la fin de la phrase, tant les éclaboussures +humides firent de bruit et de dégâts. Le +<span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> pauvre Joseph fut aspergé de liquide et, sous cette douche +inattendue, sa colère tomba comme s'apaise le bouillonnement +d'une soupe au lait brusquement enlevée au +contact de la flamme qui l'exaspère.</p> + +<p>Les trois hommes, dont la dignité consulaire et parlementaire +aurait exigé un peu plus de dignité personnelle, +se regardèrent avec des mines de circonstance répondant +aux caractères respectifs des acteurs de cette +scène qui, en tout autre lieu, eût été du plus haut comique: +le Premier Consul était pâle, Joseph était rouge +et Lucien, vierge de toute souillure humide, s'efforçait +d'atténuer l'acuité de son air gouailleur. Seul, le brave +domestique, témoin involontaire de tels écarts de langage +et de tenue chez des maîtres auxquels il accordait volontiers +une essence quasi olympienne, se sentit probablement +atteint dans ses plus intimes croyances et, sous +le choc, tomba évanoui.</p> + +<p>Cette réalité mit les choses au point.</p> + +<p>Après avoir relevé et fait emporter le serviteur trop +sensible, Joseph se retira pour changer de vêtements, le +Premier Consul sortit de son bain et invita Lucien à +l'aller attendre dans son cabinet de travail.</p> + +<p>Là, Bonaparte ayant recouvré tout son calme, voulut +énumérer, de nouveau, pour son jeune frère, les raisons +péremptoires qu'il pouvait invoquer pour justifier ce qu'il +appelait plaisamment sa «Louisianicide».</p> + +<p>Lucien persistait à penser que «céder la Louisiane +aux Américains pour dix-huit millions était plus déshonorant +que de la laisser prendre en tel cas de guerre...» +Mais Lucien ne savait pas encore que cette guerre, Napoléon +devait la faire, qu'il revenait, par la force des +choses, à la politique continentale au détriment d'une +politique coloniale et que, comme Louis XIV obligé d'abandonner +l'œuvre de Colbert en Amérique, il devait +aussi abandonner ses projets sur Saint-Domingue et la +Louisiane pour atteindre l'Angleterre en Europe. Lucien +refusa catégoriquement de l'appuyer si la question devait +<span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> être portée devant les Chambres et, à son point de +vue, il était nécessaire qu'elle le fût. Devant son frère, +il prétendait encore défendre son respect pour le Républicanisme +et pour la Constitution,—cette Constitution +qu'il avait contribué à faire accepter et, comme le Premier +Consul le raillait vertement, tournant en ridicule +ces vocables dont il méprisait déjà la signification, pour +lui, surannée: Constitution! Inconstitutionnel! République! +Souveraineté nationale!... Grands mots, grandes +phrases...—Lucien n'hésita pas à faire connaître le +fond de sa pensée et répondit avec courage:</p> + +<p>—«Je pense, citoyen Consul, qu'ayant prêté serment +à la Constitution du 18 brumaire, entre mes propres +mains, comme président du Conseil des Cinq-Cents, et +vous voyant la mépriser ainsi, si je n'étais pas votre +frère, je serais votre ennemi...»</p> + +<p>Cette attitude et cette menace mirent le comble à +l'exaspération de Bonaparte; il s'avança sur son frère et +fit le geste de le frapper; mais aussitôt maître de lui, il +se ressaisit et lui jeta en plein visage:</p> + +<p>—«Mon ennemi, toi! je te briserais, vois-tu, comme +cette boîte!»</p> + +<p>Et, en même temps, il lança violemment sur le plancher +la tabatière qu'il tenait à la main et sur laquelle se +trouvait le portrait de Joséphine par Isabey. Ce bijou, +aussi précieux par le contenu que par le contenant, ne se +brisa pas sur la couche épaisse du tapis, mais sous la secousse +brutale, le portrait se détacha du couvercle. Lucien +se baissa pour le ramasser et présenta l'objet d'un +air intentionnellement respectueux, disant:</p> + +<p>—C'est dommage, c'est le portrait de votre femme +que vous avez brisé, en attendant que vous brisiez son +original<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> J'ai rapporté ces incidents de famille qui auraient peut-être +dû rester ensevelis dans le secret des dieux,—c'est-à-dire, +dans les archives privées de Bonaparte—si l'indiscrétion +des Mémoires publiés et annotés ne les en avait +pas fait sortir. Ils montrent, du moins, combien l'affaire +de la Louisiane avait occupé les esprits, combien elle remuait +d'intérêts des deux côtés de l'Atlantique,—intérêts +d'ailleurs de nature bien différente et les Louisianais qui +cherchaient à asseoir, d'une façon définitive, leur domination +sur les rives du Mississipi, auraient été bien étonnés +d'apprendre qu'aux Tuileries, dans la salle de bain +et dans le cabinet de travail du Premier Consul, des discussions, +qui risquèrent de dégénérer en pugilat, avaient +eu lieu entre trois frères Bonaparte dont les opinions +opposées semblaient ponctuer la gamme montante passant +par ces trois états représentatifs de l'ambition de l'un +d'eux: républicanisme, constitutionalisme, césarisme.</p> + +<p>Dans une atmosphère plus calme, commencèrent les +pourparlers officiels entre Livingston, Monroe et Marbois. +Cependant là aussi, quand il s'agit de percer le secret +des négociations, on se trouve devant une obscurité quasi +mystérieuse: pas de rapport officiel, de compte-rendu +des réunions ou des discussions permettant de suivre la +<span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> marche des pourparlers. Pour cela, il faut consulter les +papiers personnels des contractants. On dirait une affaire +privée dont on ne veut ébruiter les difficultés. Mais, +comme elle n'était pas menée avec toute l'activité voulue +par les négociateurs américains qui cherchaient à étudier +la place, le Premier Consul leur soumit par l'intermédiaire +de Marbois, dès le 23 avril (1803), le projet d'une +convention secrète<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>.</p> + +<p>Par cette convention, dans le but d'éviter des malentendus +au sujet des articles II et V du traité de Mortefontaine +et dans le but aussi de fortifier les relations amicales, +la République française était prête à céder ses droits +sur la Louisiane. En conséquence de cette cession, la +Louisiane, son territoire et ses dépendances devaient être +incorporés dans l'Union américaine et former successivement +un ou plusieurs états, conformément aux lois de la +constitution fédérale; en échange, les États-Unis devaient +favoriser le commerce français en Louisiane, le mettre sur +le même pied que le commerce américain, avec des entrepôts +permanents sur six points du Mississipi, auxquels +répondait un droit permanent de navigation; de +plus, ils devaient prendre à leur compte toutes les dettes +dues aux citoyens américains d'après le traité de Mortefontaine.</p> + +<p>Ce projet fut pris en considération par les plénipotentiaires +américains, dans ses grandes lignes. Livingston et +Monroe l'étudièrent de près; ils exprimèrent quelque +divergence dans leur appréciation, mais finirent par s'entendre +en prenant l'article II du traité de Mortefontaine +comme base de la nouvelle convention. Le 29 avril, ils +soumirent leur projet à Marbois: ils proposaient d'offrir +cinquante millions à la France, plus vingt millions pour +les dettes contractées par elle envers les citoyens des États-Unis,—en +tout soixante-dix millions. Marbois insista +pour avoir quatre-vingts millions. Après avoir résisté, le +<span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> Américains accordèrent ce chiffre et le projet ainsi péniblement +mis sur pied fut présenté le lendemain 30 avril +au Premier Consul, qui l'accepta dans son ensemble.</p> + +<p>Les difficultés commencèrent lorsque, pour la rédaction +du traité, on se trouva devant la nécessité de précisions +plus grandes. Les Américains réclamaient, d'abord, +une définition plus exacte des frontières, laquelle définition +copiée sur le traité de rétrocession signé par Berthier, +restait dans le vague, accordant à la Louisiane l'étendue +possédée par l'Espagne, telle que l'avait aussi possédée +la France; mais sous la domination française, la Louisiane +comprenait une partie de la Floride et toute la vallée +de l'Ohio, jusqu'aux Monts Alleghanys et le lac Érié. +Il n'était plus question de ces pays. À Livingston qui demandait +des éclaircissements, il fut répondu évasivement: +le Premier Consul n'était pas fâché de laisser +planer quelque obscurité sur ces imprécises évaluations +de limites. Il s'ensuivit des discussions longues et parfois +âpres. Les Florides devaient être exclues du marché, +mais Bonaparte promit d'appuyer le droit des Américains +auprès de l'Espagne, en cas de vente. En ce qui concernait +les indemnités à payer en Amérique, on ne trouva +pas les représentants de l'Union assez exigeants, des +citoyens pouvaient se prétendre lésés dans la suite, +mais Livingston surtout et Monroe avaient hâte d'en +finir. Au-dessus des questions d'intérêt financier, planait +pour eux l'intérêt primordial de la patrie à agrandir, +d'autant plus que le moment était critique, que la paix +ou la guerre dépendait d'un geste et qu'avant tout il +était urgent de conclure<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>.</p> + +<p>La convention relative aux revendications ne fut signée +qu'une semaine après le traité de cession. Quelles que +fussent les critiques dont on accabla Livingston au profit +de Monroe, il serait parfaitement injuste de déprécier les +<span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> services rendus par le diplomate américain à son pays. +Aucune négociation diplomatique n'eut de résultats si +importants, à un prix si minime. L'annexion de la Louisiane +fut, pour les États-Unis, un événement d'une portée +immense; elle modifia de fond en comble les visées politiques +des dirigeants, ouvrit des horizons infinis à des +ambitions sans bornes et, au point de vue historique, +peut être placée sur le même rang que la Déclaration +de l'Indépendance, deux événements qui, dans l'évolution +nécessaire du pays, se relient l'un à l'autre, comme +l'effet à la cause.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> CHAPITRE VI<br> +<span class="smcap">LA LOUISIANE ET LES ÉTATS-UNIS.</span></h2> + +<p class="resume">Situation des États-Unis au moment de l'achat de la Louisiane. — D'ataviques +influences rattachent l'Amérique du Nord à son +pays d'origine. — Impossibilité de s'abstraire de la politique +européenne. — Action réciproque. — La cession de la Louisiane +inaugure l'ère des relations internationales et des prétentions +à devenir une puissance mondiale. — L'incorporation d'un +territoire nouveau soulève des difficultés constitutionnelles.</p> + +<p>Au moment de la cession de la Louisiane, quelle était +la situation des États-Unis? Elle était encore précaire. +Beaucoup avait été fait mais beaucoup restait à faire. +On n'en était qu'à l'aurore d'une journée qui devait +s'épanouir splendidement.</p> + +<p>La grandeur de l'entreprise avait consisté, jusqu'à +présent, dans la réalisation d'une grande idée: l'affranchissement +de la tutelle anglaise.</p> + +<p>Ceux qui s'y étaient employés avec l'habileté et le courage +que l'on sait constituaient une élite, c'est-à-dire, +une minorité. Les autres, suivant de plus ou moins loin, +se confondaient dans la masse ignorante, anonyme, dont +l'ensemble formait une population d'un peu plus de +5.000.000 d'habitants d'après le recensement de 1800,—population +composée de blancs qui ne reculaient pas +devant la nécessité illogique d'exploiter quelques millions +d'esclaves nègres—nécessité d'ailleurs transitoire +qui, plus tard, devait aboutir à l'inéluctable conflit +mettant aux prises, dans une lutte effroyable, le Nord +et le Sud.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> Pour le moment, la situation matérielle et économique +laisse beaucoup à désirer. La puissance des +États-Unis ne réside encore que dans la volonté de la +réaliser. Et cette volonté, qui s'est manifestée surtout +dans le domaine de la politique, a dû aller d'abord au +plus pressé.</p> + +<p>La mise en valeur du sol n'avait pas pu être menée +bien loin. Il fallait, avant tout, être les maîtres de ce +sol. Et malgré près de deux siècles de luttes, le pays +n'était pas entièrement conquis. La forêt enserrait encore, +de son mystère dangereux et attirant, les centres +habités; le minerai inutilisé dormait toujours dans son lit +de roches. Presque toute la population était agglomérée +sur les côtes où seul se rencontrait un peu de vie civilisée +mais accentuant périodiquement, dans ses manifestations +essentielles, la tendance inévitable de se développer +vers l'Ouest.</p> + +<p>La ville de New-York, quoique possédant un passé +historique, ne présentait pas beaucoup d'apparence de +luxe et de richesse. Philadelphie semblait avoir sacrifié +à un plus grand souci de l'esthétique et méritait d'avantage +l'admiration des touristes<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a>. Boston, le centre +intellectuel, la Mecque littéraire et politique, mal pavée, +malpropre, avait toutes les allures d'une vieille ville +anglaise où l'on va faire son marché. Washington émergeait +du sein d'une solitude marécageuse, malsaine, où +la Maison-Blanche, à moitié édifiée, s'élevait non loin +des rives du Potomac, entourée seulement de quelques +bâtisses minables où, pendant l'été de 1800, les membres +du Congrès trouvèrent chichement à se loger. L'apparence +matérielle de tous ces municipes semblait le symbole +de la nationalité américaine: un commencement, +un effort pour se libérer d'ancestrales influences vers une +nouvelle conception de vie.</p> + +<p>Ce changement se pressentait plutôt qu'il ne s'affirmait +<span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> sous des formes concrètes. Pour le passant, le train +ordinaire de l'existence présentait encore l'aspect coutumier. +Et le héros de Washington Irwing, Rip van +Winckle, se réveillant d'un long sommeil à peu près +en 1800, remarqua peu de modifications autour de lui, +excepté sur les emblèmes officiels où la tête du Président +Washington avait remplacé celle du roi Georges.</p> + +<p>Les conditions économiques, en somme, avaient été +très dures pendant tout le XVIII<sup>e</sup> siècle et la vie, en général, +n'avait pas progressé depuis les temps coloniaux.</p> + +<p>Les hommes qui, par leur situation sociale, leur talent, +purent prendre la direction du mouvement, répondirent +aux tendances latentes, endormies dans les +consciences, en s'efforçant d'imprimer un cachet national +aux manifestations essentielles d'une nation en train de +devenir et qui se cherchait encore. On put constater des +prétentions exagérées, parfois prématurées, dans la politique, +dans la société et dans la littérature. Mais, avant +tout, il fallait s'affirmer en face des empiétements de +l'étranger et donner une direction habile aux relations +internationales dont le pivot oscillait toujours, en ce qui +concernait l'Europe, entre la France et l'Angleterre.</p> + +<p>C'était là la tâche principale, mais aussi le point faible +et difficile, les Américains, absorbés par tant de besognes +immédiates, s'étant longtemps habitués à considérer +les affaires étrangères comme négligeables,—les nations +étrangères même comme n'existant pas pour eux. D'après +ce point de vue étroit et exclusif, leur histoire, leur système +politique, leur évolution sociale, tels les produits +d'un sol spécial, n'avaient rien à voir avec ce qui se passait +dans les autres pays. Ces expressions consacrées: +«Vieux Monde»,—«Nouveau Monde», devaient s'appliquer +à deux formes d'humanité absolument distinctes +qui, ne se devant rien, avaient le droit de s'ignorer.</p> + +<p>Erreur dangereuse!</p> + +<p>L'humanité, dans son ensemble, ne connaît pas une +séparation aussi absolue. Cette humanité est diverse dans +<span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> ses types représentatifs, depuis l'individu hostile à un +individu, jusqu'à la collectivité ennemie d'une autre collectivité, +mais dans ses manifestations de sympathie ou +de haine, elle ne peut s'abstraire entièrement des lointaines +traditions dans lesquelles une de ses fractions retrouve +l'origine de sa mentalité,—elle ne peut s'affranchir +de l'influence des ancêtres, qui ont façonné la majorité +des individus, sans distinction de lieu et de temps, +ou un groupement unique, même si ce groupement s'est +partagé en deux branches séparées.</p> + +<p>Les illusions des Américains qui, pendant un temps, +prétendaient ne relever que d'eux-mêmes, ne sont donc +pas admissibles. Pas plus parmi les nationalités que +parmi les espèces animales, il n'y a de génération spontanée. +Malgré les âpres revendications de la politique des +nationalités trop exclusives, aucun peuple ne peut vivre +longtemps sur son propre fonds et faire abstraction du +glorieux héritage mondial dont les acquêts successifs se +sont accumulés pendant près de deux mille ans.</p> + +<p>Étant donnée, cependant, la situation géographique, +les conditions de développement, les grandes distances, +si un groupement d'individus a pu croire un instant, +avec quelque apparence de raison, à la possibilité de tirer +tout de soi et de ramener tout à soi, ce fut, certes, +le groupement dont nous nous occupons. Il ne l'a pas +pu plus que les autres,—d'abord, parce que c'eût été +son arrêt dans le progrès, ensuite, parce qu'il contenait +en lui d'immenses forces d'absorption et d'expansion:</p> + +<p>En effet, dès que les Américains se trouvèrent en +présence de questions politiques plus compliquées, ils +comprirent que, malgré la séparation momentanée, une +solidarité a toujours existé entre eux et l'évolution de +l'activité européenne.</p> + +<p>Après avoir coupé tout lien les rattachant à l'Europe +et, principalement, à cette partie de l'Europe dont ils +avaient un jour fait partie intégrante, les Américains +s'aperçurent, un beau matin, qu'ils ne faisaient que +<span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> continuer, à une date différente, le geste esquissé par +des Anglais du XVII<sup>e</sup> siècle, et aussi, que, dans les manifestations +spéculatives de la pensée, ils ne faisaient +que s'inspirer des plus importantes manifestations de +la pensée européenne.</p> + +<p>Il est donc évident qu'ils ne pouvaient pas demeurer +étrangers et indifférents à l'histoire du Vieux Monde, +dans les temps antérieurs,—et qu'ils seraient appelés, +d'un jour à l'autre, à jouer un rôle dans l'histoire qui +se préparait pour les temps à venir.</p> + +<p>Dans le passé, à mesure qu'ils s'en éloignaient, ils +trouvaient des points de repère, des noms glorieux dont +leurs noms obscurs étaient comme un prolongement partiel. +En effet, Guillaume le Conquérant n'a-t-il pas conquis +pour eux? La grande Élisabeth n'a-t-elle pas été +leur reine? Et Shakespeare n'a-t-il pas été leur poète? +Cela est tellement vrai que, malgré la scission politique +et intellectuelle qui, à partir d'une certaine époque, +s'accentue entre les citoyens de l'Amérique septentrionale +et les sujets de Sa Majesté britannique, les premiers +écrivains qui cherchèrent à créer une littérature nationale, +à tendance exclusivement américaine, ne peuvent se +dégager de l'empreinte ancestrale et nous voyons, par +exemple, Nathaniel Hawthorne, auteur essentiellement +américain, d'un cachet original directement inspiré du +puritanisme, ne pouvoir écrire sur l'Angleterre sans +l'appeler: «Our old Home.»</p> + +<p>Si, au point de vue diplomatique, l'Amérique prétendit +ainsi longtemps demeurer isolée des mouvements +plus ou moins importants qui se produisaient en Europe, +cette fierté bien relative contenait une grande +part d'illusion. Le terme «Nouveau Monde» ne peut +s'appliquer qu'aux conditions matérielles du pays, aux +conditions spéciales imposées par la flore et la faune, +mais en réalité, tout le reste, sous des dehors plus primitifs, +était aussi vieux que la vieille Angleterre. Qu'ils +le voulussent ou non, les Américains, même à leur insu, +<span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> furent mêlés, de tout temps, aux querelles internationales +qui bouleversaient l'Europe. Dès le début, l'établissement +des Colonies occasionna de longues luttes +entre l'Angleterre, la France et l'Espagne. Les traités +de Ryswick (1697), d'Utrecht (1713), d'Aix-la-Chapelle +(1748), de Paris (1763), tous traités qui avaient mis fin à +des contestations d'aspect essentiellement européen, contenaient +cependant des clauses relatives à des territoires +situés en Amérique. La guerre de Sept Ans qui, en Europe, +avait pour cause la rivalité de deux monarchies de +droit divin, débuta, en Amérique en 1754, par un fait +d'armes du colonel Georges Washington. Enfin, en combattant +pour l'indépendance, les fondateurs de la République +américaine mirent de nouveau face à face les deux +peuples rivaux qui, après s'être disputé la domination +des mers, retrouvaient leur rivalité dans les grandes entreprises +coloniales.</p> + +<p>Mais tels contacts avec la politique européenne, qui +obligeaient un peu malgré eux les Américains à élargir +leur champ d'action, ne répondaient encore qu'à des nécessités +indirectes. Avec le traité de la Louisiane, l'action +devient, pour ainsi dire, directe; les intérêts immenses +qui en découlent pour les États-Unis leur promettent +un développement infini; désormais, ce ne sera +pas seulement leur politique qui doit suivre les fluctuations +de la politique européenne,—c'est cette dernière +qui doit compter souvent avec les exigences de la politique +américaine.</p> + +<p>Ainsi, le Premier Consul, pour mieux atteindre l'Angleterre, +l'attaque en Europe et la diminue en Amérique, +en ouvrant, pour les États-Unis, l'ère des agrandissements +territoriaux destinés à recevoir l'afflux des nombreux +immigrants et à provoquer cette poussée formidable +qui, dans toutes les branches de l'activité humaine, +transforma de vastes étendues désertes et inexploitées +en la ruche admirable où palpite et s'agite une démocratie +en travail et en lutte.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> D'autre part, si la cession de la Louisiane inaugura, +pour les États-Unis, la série des relations internationales +leur permettant de devenir une puissance mondiale, +cette cession souleva aussi à l'intérieur du pays +des questions constitutionnelles qui remirent aux prises +l'âpre hostilité des partis.</p> + +<p>Et d'abord, rendons-nous compte de l'importance de +l'acquisition: elle comprend tous les États de l'Arkansas, +Missouri, Iowa, Nebraska, Dakota septentrionale et méridionale, +une partie des États de Minnesota, Kansas, +Colorado, Montana, Wyoming, la Louisiane proprement +dite, tout le territoire indien et une partie du territoire +d'Oklahoma. La superficie de ces États était sept fois +plus grande que la Grande-Bretagne et l'Irlande, quatre +fois plus grande que l'Allemagne, l'Autriche ou la France; +trois fois plus grande que l'Espagne et le Portugal; +sept fois plus grande que l'Italie et deux fois plus que +l'Égypte; dix fois plus grande que la Turquie et la +Grèce; trois fois plus grande que la Suède et la Norvège +et à peu près six fois plus que le Japon. En résumé: +la Grande Bretagne, l'Allemagne, la France, l'Espagne +et l'Italie réunies, répondaient à peine à l'étendue de +cette vaste succession de pays.</p> + +<p>C'était beaucoup pour les facultés d'assimilation d'une +confédération d'États qui n'en était encore qu'au début +de sa carrière constitutionnelle. À peine arrivait-on à +s'entendre au sujet de l'administration, des droits plus +ou moins étendus et réciproques des Parlements particuliers +et du Congrès et quelques-uns s'effrayèrent des +difficultés qu'allait faire surgir ce subit accroissement de +territoires qui viendraient ajouter aux difficultés, aux +contestations, aux délicates questions d'initiative et d'entreprise +politique appartenant à chaque état pris en soi +ou à l'Union entière prise dans son ensemble.</p> + +<p>Ce fut une occasion propice pour les Fédéralistes de +relever la tête.</p> + +<p>Le président Jefferson et ses représentants, Livingston +<span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> et Monroe, furent critiqués dans leur empressement +patriotique à signer un traité qu'ils croyaient avantageux, +mais qui, pour être valable, devait avoir l'assentiment +du Congrès. Or, pour ne pas laisser passer une +occasion qui ne se serait sans doute plus représentée, +les hommes intelligents et judicieux appelés à discuter +avec les représentants de Napoléon n'avaient pas jugé +nécessaire de se munir de cet assentiment.</p> + +<p>Quand on en discuta le bien fondé, des citoyens d'une +notoriété et d'une autorité incontestables, tels Pickering, +Griswold et d'autres, émirent des doutes sur la validité +du traité et sur l'opportunité de l'agrandissement qui en +fut la conséquence. Le débat commença à la Chambre +le 24 octobre 1803, dans un désarroi de l'opinion où +républicains et fédéralistes changèrent réciproquement +leur fusil d'épaule. Des fédéralistes avérés comme Gouverneur +Morris abondèrent dans le sens des républicains +avancés, partisans résolus de Jefferson.</p> + +<p>Au point de vue strict du droit constitutionnel, les +objections étaient nombreuses et judicieuses.</p> + +<p>L'article 3 du traité spécifiait que les habitants du +territoire cédé seraient incorporés dans l'Union.</p> + +<p>Or, ni le Président du Sénat, ni le Président du Congrès +n'étaient qualifiés pour ratifier une pareille incorporation. +D'après la constitution, il fallait le consentement +particulier de chaque état pour qu'une contrée +étrangère pût être admise comme un membre de l'Union. +En principe, d'ailleurs, l'essence même d'un gouvernement +républicain s'oppose à ce que l'étendue de son +territoire soit démesurément agrandie, car plus cette +étendue s'accroît, plus s'accroissent aussi les difficultés +suscitées par la divergence des origines et des coutumes. +Ceux qui ne reconnaissaient pas la nécessité inévitable +de s'étendre vers l'Ouest, seule condition pourtant d'une +expansion future et systématique, craignaient que les +États de l'Est en fussent diminués dans leur importance +et n'en vinssent à former un empire séparé et indépendant. +<span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> Et même, sans envisager une telle séparation +comme fatale, les citoyens qui émigreraient vers ces +vastes contrées seraient tellement éloignés de la capitale +de l'Union, qu'ils finiraient par se soustraire à tout +contrôle gouvernemental, au point de devenir, pour les +compatriotes de l'Est, des étrangers ayant à défendre +des intérêts contraires aux leurs.</p> + +<p>À toutes ces raisons qui émanaient d'une conception +logique mais un peu étroite, on pouvait opposer la +faculté accordée au Congrès d'agrandir le territoire quand +il s'agissait du bien-être général et de la défense nationale. +Dans ces conditions, une annexion était parfaitement +légale et à ceux qui demandaient avec ironie +s'il ne serait pas possible d'annexer aussi légalement +l'Angleterre ou la France, Randolph fit cette réponse +un peu naïve mais décisive: «Nous ne pouvons pas, +parce que nous ne pouvons pas.»</p> + +<p>On cherchait de mauvaises raisons et on donnait de +mauvaises explications.</p> + +<p>Pourquoi ne pas aller jusqu'à l'absurde et préconiser +l'annexion de quelque nation étrangère de plus de 10 millions +d'habitants—l'Afrique par exemple—et exposer +de la sorte les annexeurs à être mangés par les annexés? +On discutait dans le vide.</p> + +<p>En réalité, ces discussions ne portaient que sur des +subtilités constitutionnelles. Au fond, on était d'accord +sur le résultat acquis: on était divisé sur la manière d'envisager +la méthode employée pour arriver à ce résultat. +La vieille querelle des Républicains et des Fédéralistes +renaissait.</p> + +<p>La Louisiane, en effet, ne pouvait être considérée que +comme un État ou comme un territoire. Dans le premier +cas, constitutionnellement parlant, l'Union n'existait +plus; dans le second cas, le gouvernement n'était plus +une république, mais un empire avec la souveraineté +dérivant du pouvoir de déclarer la guerre et de signer +des traités.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> Le grand intérêt de ces débats provenait précisément +de l'opportunité dans laquelle se trouvaient les États-Unis +de modifier le caractère de leur constitution. À +l'occasion de l'annexion de la Louisiane, prélude, sans +doute de nouveaux agrandissements promis à la grandeur +future du pays, on pouvait deviner la solution des problèmes +politiques qui divisaient encore les deux partis +en présence. La théorie fédéraliste contenait en germe +la conquête et l'empire; la théorie républicaine tendait +à l'absorption pacifique des pays par l'assimilation.</p> + +<p>En attendant et en tout état de cause, et quelles que +fussent, à cette date de l'évolution américaine, les différentes +opinions des différents hommes d'État qui prétendaient +s'imposer, la nécessité s'imposait aussi, pour +le gouvernement, de s'acquitter de sa haute mission qui +consistait, avant tout, à gouverner.</p> + +<p>La faculté d'acheter un territoire étant admise en +principe, la faculté de le gouverner en découlait nécessairement. +La difficulté commençait quand il s'agissait +de déterminer quels seraient les droits du gouvernement +sur ce territoire. Serait-il traité comme les anciens +États de l'Union? ou serait-il administré comme un +territoire particulier? Question délicate, le Congrès +pouvant exercer sur des territoires annexés par lui un +pouvoir qu'il ne saurait imposer aux États. Cette distinction +entre les États et les territoires pouvait mener +loin.</p> + +<p>Si l'on considérait la Louisiane comme un territoire +annexé, le Président y remplaçait simplement le roi d'Espagne; +les fonctionnaires et officiers remplaçaient ceux +du roi et leur nomination dépendait exclusivement du +Président, sans l'intervention du Sénat. Mais un tel gouvernement +était absolument incompatible avec la constitution +américaine,—c'eût été l'émanation directe du +despotisme espagnol concentrant, en la personne d'un +intendant général, représentant du roi, tous les pouvoirs +civil, militaire, législatif et exécutif,—et ne laissant +<span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> au peuple, en fait de droits politiques, que le devoir +d'obéir en silence.</p> + +<p>Les Fédéralistes purent objecter que les pouvoirs +ainsi conférés au Président étaient inconstitutionnels. Le +principe de la souveraineté qu'ils défendaient par ailleurs, +ils l'attaquaient quand il s'agissait de le faire prévaloir +au profit du représentant de l'idée républicaine.</p> + +<p>Les Républicains répondirent que la Constitution était +faite pour les États et non pour les territoires et qu'en +l'occurrence les États-Unis se trouvaient dans la nécessité, +au nom d'un patriotisme bien entendu, de prendre +possession de la Louisiane, en toute souveraineté.</p> + +<p>Ce point fut acquis et il fallut s'incliner.</p> + +<p>On divisa, alors, le pays dont l'acquisition avait été +reconnue valable, au 33° parallèle, ligne qui devait séparer +l'État des Arkansas du territoire de la Louisiane. +Le pays au nord de cette ligne fut appelé le District +de Louisiane et soumis au gouvernement territorial +d'Indiana, surtout habité par des Indiens. Le district +Sud, qui fut appelé «territoire d'Orléans», contenait +une population d'environ 50.000 personnes, comprenant +les éléments d'une société organisée et policée. D'après +les termes mêmes du traité: «les habitants du territoire +cédé devaient être incorporés dans l'Union des États-Unis +et admis, aussitôt que possible, conformément aux principes +de la Constitution fédérale, à la jouissance de tous +les droits, avantages et immunités de citoyens des États-Unis +et, en attendant, maintenus et protégés dans l'entière +jouissance de leur liberté, propriété et de la religion +qu'ils professaient.»</p> + +<p>En attendant, il est vrai, le gouvernement accordé à +la Louisiane pouvait soulever bien des critiques. N'était-il +pas à la fois arbitraire et contradictoire? Le pouvoir +octroyé au gouverneur de ce nouveau territoire était +presque royal et un représentant du Kentucky compara +Jefferson à Bonaparte. M. Campbell, de Tennessee, alla +jusqu'à taxer tout le système de despotisme: on n'y trouvait +<span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> pas, dit-il, la moindre trace de liberté et les droits +promis par le traité n'étaient même pas mentionnés. Ce +ne devait d'ailleurs être qu'un régime transitoire. Le +D<sup>r</sup> Eustes, de Boston, était, en effet d'avis qu'un certain +despotisme était nécessaire au début; selon lui, l'entière +liberté civile ne pouvait être accordée brusquement à un +peuple habitué au joug de la royauté espagnole.</p> + +<p>Pauvres Louisianais!</p> + +<p>Survivants d'un établissement français, un instant florissant, +soumis, depuis, à bien des vicissitudes, ils cherchaient +en vain à se rattacher à leur pays d'origine,—tout +tendait à les en séparer pour toujours: la politique +de la mère-patrie, la situation géographique, les aspirations +américaines. Entourés de tribus sauvages, déprimés +par la tyrannique administration espagnole, ils +avaient à peine pu espérer renouer la trame des traditions +nationales, en étant de nouveau incorporés à la +France, qu'ils passaient, en un tour de main, sous la +domination des États-Unis qui les considéraient naturellement +comme des étrangers dont il fallait, pendant +quelque temps, éprouver les facultés d'assimilation. Ces +idées constituaient, en somme, le fond de toutes les discussions +qui eurent lieu à la Chambre et au Sénat au +sujet de cet achat et de cette incorporation de territoires +nouveaux. En résumé, les Louisianais, auxquels on +avait solennellement promis tous les droits de citoyens +américains, furent considérés, pendant un certain temps, +comme formant un groupement à part, non comme des +citoyens libres, mais comme des sujets placés, politiquement +parlant, plus bas que les dernières des tribus indiennes +auxquelles on n'avait jamais refusé le droit de +se gouverner elles-mêmes.</p> + +<p>Il ressort de ces débats que l'affaire de la Louisiane +si délibérément traitée par Bonaparte soulevait, pour +les États-Unis, des problèmes de politique extérieure et +intérieure de la plus haute importance. À l'extérieur, +c'était l'immixtion de l'Union dans les complications mondiales +<span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> et, en l'occurrence, une influence décisive exercée +sur la marche des événements européens, sur l'issue des +guerres que le Premier Consul se préparait à déchaîner +contre la domination anglaise. À l'intérieur, ce fut l'occasion +de mettre au point des questions d'ordre constitutionnel +qui touchaient au principe même de la démocratie. +Cette démocratie, malgré les luttes sanglantes +et diplomatiques qu'elle eut à soutenir contre une métropole +située à tant de milles de distance, au-delà de +l'Atlantique et évoluant dans une atmosphère toute +différente, avait pu se développer sur un terrain quasi +vierge de toute atteinte monarchique et despotique. Les +querelles intestines, qu'elles fussent alimentées par une +théocratie intransigeante ou fomentées par un loyalisme +suranné, avaient toujours eu pour base: l'esprit d'indépendance,—et +pour but: l'affranchissement de l'individu. +Conception simple et claire au triomphe de +laquelle fut, jusqu'à présent, consacrée une politique +simple et logique aussi dans ses grandes lignes.</p> + +<p>Mais, dès qu'à ces éléments sociaux, économiques et +théologiques, d'essence anglo-saxonne, vinrent se mêler +les éléments constitutifs de nations étrangères, longtemps +soumises au joug oppresseur des vieilles monarchies +française et espagnole, les conditions de vie et d'administration +se compliquèrent nécessairement, prirent +plus d'ampleur et il fallut se résoudre à des concessions +pour gouverner. Le Président Jefferson et ses partisans, +tout le parti républicain en un mot, se trouvèrent donc +devant la nécessité de transiger avec des principes réputés +intangibles, auxquels, pour un temps du moins, il +était besoin de donner une interprétation plus souple, +davantage adaptée aux multiples aspects d'une confédération +de contrées aux origines si opposées.</p> + +<p>Un tel changement se produit généralement, en matière +de gouvernement, quand on passe, de la sphère un +peu étroite de l'opposition, à la responsabilité plus +élargie du pouvoir. Il n'en est pas moins vrai que ceux +<span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> qui s'alarmaient des immunités accordées au Congrès, +immunités imposées par la nature physique et politique +de la Louisiane, n'avaient pas tort. Elles constituaient, +en effet, une violation des droits constitutionnels. Et l'on +pouvait dire, à juste titre, que le gouvernement qui y +avait été contraint par les événements, n'était plus un +gouvernement de républiques confédérées, mais bien +le gouvernement d'une démocratie consolidée: ce n'était +plus un gouvernement libre mais un gouvernement +despotique: despotique, puisqu'il était avéré que Jefferson +avait acheté une colonie étrangère, non-seulement +sans le consentement de ses habitants mais contrairement +à leur volonté, et qu'il l'avait annexée par un acte +absolument contraire à la Constitution.</p> + +<p>Si l'on s'en tient à la lettre de cette constitution, les +accusations d'arbitraire et les critiques acerbes, les attaques, +les joutes oratoires, les discussions de droit et +de fait qui mirent aux prises les différents partis représentés +par des orateurs de talent ou par des juristes +experts, se justifiaient amplement. Cependant, elles ne +répondaient vraiment qu'à des agitations locales, à des +intérêts limités dont le rayonnement ne portait pas bien +loin, tandis que la politique des États-Unis, telle que la +concevait Jefferson, consistait précisément, quels que +fussent les obstacles à surmonter, à reculer les frontières +vers l'ouest, à agrandir l'étendue des territoires +dans le but d'y verser le trop-plein des populations qui +risqueraient un jour d'étouffer entre la mer et les monts +Alleghanys,—à s'emparer, avant tout, des vastes étendues +allant de la région des Grands Lacs jusqu'au golfe +du Mexique, dans le but de pouvoir offrir une hospitalité +large et indépendante aux nombreuses théories +d'immigrants qui allaient bientôt venir de toutes les +parties du monde. C'était la mission de la confédération +américaine: avec des résidus de nationalités, composer +une nation, avec des déchets de races, recréer une race,—à +moins que sa grandeur ne consiste à passer un peu +<span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> dédaigneusement sur le principe des nationalités, sur le +préjugé des races, pour amalgamer races et nationalités +en une vaste union, au sein de laquelle l'impérieuse +puissance des intérêts généraux et collectifs mettrait +au second plan, sans les anéantir toutefois, les tendances +particularistes, les origines différentes, les religions, et +les coutumes,—le tout réuni et coordonné sous la bannière +étoilée qui porte cette devise: <i>E pluribus unum!</i></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> CHAPITRE VII<br> +<span class="smcap">NAPOLÉON ET LA FLORIDE.</span></h2> + +<p class="resume">Napoléon, ayant renoncé à l'Amérique, concentre ses forces en +Europe pour mieux atteindre l'Angleterre. — La cession de la +Louisiane a une répercussion sur la question de la Floride. — Après +la rupture de la paix d'Amiens l'ambition de Bonaparte +se donne libre carrière. — Le général Turreau représente la +France à Washington. — Son rôle. — Difficultés avec l'Espagne. — Politique +de Talleyrand. — Frontière de la Louisiane +et de la Floride. — Activité de Monroe, entre Paris, Londres +et Madrid. — Ses efforts échouent. — Jefferson reste fidèle +au principe de la paix. — Attitude hostile de l'Espagne, de +la France et de l'Angleterre. — La Floride devient l'appât +dont joue l'Empereur suivant les besoins de sa cause.</p> + +<p>Si l'affaire de la Louisiane eut une influence considérable +sur l'avenir des États-Unis, elle n'en exerça pas +une moindre sur la destinée de Bonaparte.</p> + +<p>Ayant renoncé à son rêve de fonder un empire français +en Amérique, Napoléon est maintenant tout entier +au projet de bouleverser l'Europe pour pouvoir mieux +atteindre l'Angleterre,—et, de son côté, l'Angleterre, +à l'effet d'éloigner tout danger des côtes britanniques, +s'efforce de rejeter la guerre sur le continent, en y suscitant +une nouvelle coalition.</p> + +<p>Les conséquences du traité signé pour la cession de la +Louisiane par la France, les pourparlers qui en furent la +suite pour la cession de la Floride par l'Espagne, troublèrent +profondément les relations diplomatiques des +États-Unis avec ces deux pays et engendrèrent des complications +qui mirent de nouveau, face à face, Républicains +et Fédéralistes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> Immédiatement après la rupture de la paix d'Amiens, la +soif de domination s'affirme chez Bonaparte et tout républicain, +observateur, a lieu de s'inquiéter. Des événements +graves montrent que le despotisme militaire marche, à +grands pas, vers la dictature césarienne. L'automne de +1803 est consacré aux préparatifs d'une descente en Angleterre. +En 1804, des indications plus significatives sont autant +d'avertissements. L'homme qui est décidé à sacrifier +tous les liens et tous les préjugés à la satisfaction d'une +ambition personnelle, immense et encore dissimulée, va +écarter de sa route tout obstacle, tout rival, qu'il soit un +ancien compagnon d'armes, ou qu'il soit un membre de la +famille des Bourbons: dès le mois de février, c'est l'arrestation, +le procès et le bannissement de Moreau,—en +mars, c'est l'enlèvement et l'exécution du duc d'Enghien,—en +mai, c'est la proclamation de l'Empire.</p> + +<p>Quelque temps avant que Bonaparte eût pris le titre +d'Empereur, le général Turreau, qui avait joué un rôle +au 18 brumaire, avait été nommé Ministre de France à +Washington. Mais comment ce républicain, représentant +d'un souverain d'occasion, pouvait-il être <i>persona grata</i> +aux États-Unis? Tout au plus pouvait-il inspirer quelque +intérêt aux aventuriers qui composaient une certaine +fraction des fédéralistes, aventuriers qui n'auraient pas +désavoué un 18 brumaire tenté à la Nouvelle-Orléans, +au profit, par exemple, d'Aron Burr, chef d'une bande +toute prête à se partager l'or des mines de Mexico et à +légitimer leur coup de main par un coup d'État instituant +une organisation hiérarchique où se rencontreraient +des Ducs et des Maréchaux.</p> + +<p>Cependant, Turreau avait à traiter des questions importantes +non résolues par son prédécesseur; telles: le +commerce avec Saint-Domingue, les frontières des deux +côtés de la Louisiane, les contestations espagnoles, les +créances françaises, sans compter la troublante querelle +qui s'était envenimée entre son collègue espagnol, Yrujo, +et le Ministère. Surtout la question des Florides était la +<span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> plus compliquée parce qu'elle mettait aux prises les +États-Unis et l'Espagne, défendue ou sacrifiée par la +France suivant les intérêts du moment.</p> + +<p>C'était là comme l'héritage un peu amoindri laissé par +la politique du Premier Consul en Amérique.</p> + +<p>Tandis que l'Empereur faisait parler le canon en Europe, +ses représentants aux États-Unis devaient s'employer +à régler par de subtiles tractations ces irritantes +difficultés. La tâche était d'autant plus ardue qu'entre +les deux pays venait de se creuser un abîme: celui qui +séparait désormais la République de l'Empire. L'atmosphère +sinon hostile, du moins étrangère qui, comme +l'avait déjà un peu exagérément constaté Talleyrand, +faisait d'un Français un étranger aux États-Unis, même +au lendemain de la guerre de l'Indépendance, ne pouvait +que s'accentuer maintenant que la France, après +avoir combattu pour toutes les libertés, combattait, sous +l'impulsion de Napoléon, à les détruire.</p> + +<p>En réalité, dans cette lutte gigantesque, dernière convulsion +de la rivalité franco-anglaise, l'Amérique du +Nord se trouvait, comme toujours, exposée aux contre-coups +des vicissitudes ressenties par la France et l'Angleterre.</p> + +<p>Et d'abord, la cession de la Louisiane par le Premier +Consul n'avait pas reçu l'approbation du roi d'Espagne. +Le rôle du brouillon Yrujo consistait précisément à faire +ressortir cette irrégularité et à présenter l'attitude des +États-Unis comme très hostile à l'égard de l'Espagne. +Madison supportait fort mal le langage dilatoire et les +incartades un peu déplacées du Ministre espagnol. Dans +ces conditions, il était difficile d'arriver à régler l'affaire +de la Floride, d'autant plus que Pinckney, Ministre des +États-Unis à Madrid, y jouait à peu près, mais en sens +inverse, le même rôle qu'Yrujo à Washington.</p> + +<p>D'autre part, le Prince de la Paix, tout en déplorant +la perte de la Louisiane, comprit parfaitement que le +meilleur moyen de garder la Floride était de s'assurer +<span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> l'appui de Bonaparte. Il fallait donc conseiller au roi de +ne plus faire d'opposition à la cession de la Louisiane. +La situation, on le voit, était devenue fort embrouillée; +les éléments de l'embroglio diplomatique changeaient à +chaque instant de valeur,—comme changeaient de ton +et d'inspiration les principaux interlocuteurs en présence.</p> + +<p>Certes, ni les difficultés, les contestations pendantes, +ni les compensations dues par la France aux États-Unis +pour les spoliations, ni la Floride occidentale ne décideraient +le gouvernement américain à rompre son système +pacifique, aussi longtemps du moins que Jefferson et ses +amis pourraient rester fidèles à leur principe. L'Espagne +devait plier sa grandesse déchue à une souplesse plus +opportune. Mais, s'il était bon qu'elle renonçât à toute +revendication en ce qui concernait la Louisiane, il n'était +peut-être pas souhaitable de la voir s'acquitter des compensations +en espèces, tout argent passant d'Espagne en +Amérique étant autant de moins pour la France.</p> + +<p>Le mot d'ordre était donc d'entretenir le trouble et +l'incohérence. On y parvint à merveille.</p> + +<p>Pinckney, à Madrid, continuait à se montrer intransigeant +et exigeant. Il voulait en finir avec la Floride. Par +son attitude, il fut plus royaliste que le roi, ou plutôt, +plus américain que le Président. Voyant l'Espagne impassible, +il alla jusqu'à demander ses lettres de rappel. +Il ne parvint qu'à faire sortir Cevallos de sa courtoisie +coutumière et à se faire désavouer par Madison qui pria +Monroe de se rendre au plus tôt à Madrid pour donner +aux relations diplomatiques une direction à la fois plus +digne et moins agressive.</p> + +<p>Napoléon, de son côté, comprenant qu'il serait peu +sage, après la cession de la Louisiane, d'indisposer encore +le gouvernement espagnol au sujet de la Floride, +voulait retarder la solution de cette affaire en retardant +autant que possible le départ de Monroe pour l'Espagne. +Monroe, chapitré par Cambacérès et Lebrun, s'était décidé +à changer son itinéraire et, laissant Livingston à Paris, +<span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> en face de l'Empereur, partit pour Londres, où il était +aussi accrédité auprès de Georges III.</p> + +<p>Livingston se trouvait, de la sorte, dans une situation +délicate. Lui avait été le premier artisan du traité relatif +à la Louisiane; l'opinion publique ainsi que Jefferson +et ses amis en reportaient tout l'honneur à Monroe. La +vanité du diplomate méconnu en souffrit amèrement. +Ses anciennes attaches fédéralistes n'étaient pas entièrement +rompues et ses bons amis, Gouverneur Morris +en tête, auxquels il se plaignit, s'amusaient à lui faire +comprendre qu'on voulait le mettre de côté, parce qu'un +succès diplomatique à son actif serait une insulte à l'adresse +de Jefferson. Livingston se consola de ses déboires +dans la compagnie de Robert Fulton et de Joel +Barlow, en attendant l'arrivée de son successeur, le général +Armstrong. Ils seraient donc bientôt trois représentants +américains à Paris, ayant mission de discuter +le différend pendant entre Jefferson et l'Espagne.</p> + +<p>La question était de savoir si le gouvernement des États-Unis +devait faire table rase de ses engagements avec Napoléon +et agir en toute indépendance ou bien prendre +acte de l'opinion de Talleyrand et s'incliner devant la +volonté de l'Empereur. En tous cas, Monroe se rendait +bien compte que les pourparlers au sujet de la Floride +ne pouvaient pas se poursuivre sur les bases indiquées +par Jefferson.</p> + +<p>La France, au nom de l'Empereur ou de son Ministre +des Affaires étrangères, prétendait influencer, voire diriger +ces pourparlers.</p> + +<p>Cevallos, en effet, s'était adressé à Talleyrand pour +que l'intervention de l'Empereur en faveur de l'Espagne, +vînt mettre fin, de la part de l'Amérique, à des manifestations +hostiles,—telles que l'<i>acte de Mobile</i> et les insolences +de Pinckney. Talleyrand qui, depuis l'échec de +sa politique personnelle en Amérique, depuis surtout +certaine humiliation à lui infligée par le gouvernement +des États-Unis, n'avait plus de ménagement à prendre +<span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> avec Jefferson, Madison, Monroe ou Livingston, s'exagérait +au contraire, toutes les raisons de se montrer conciliant +avec l'Espagne, en dépit même des projets hostiles +et cachés que Napoléon nourrissait contre cette puissance, +et tout en étant décidé à faire profiter la France +des dépouilles de l'Espagne, si l'on ne pouvait éviter +cette extrémité.</p> + +<p>L'âme compliquée de l'ancien évêque d'Autun était +parfaitement capable de tirer un avantage quelconque +de tractations d'une nature aussi embrouillée. D'ailleurs, +Talleyrand n'avait jamais été favorable à la cession de +la Louisiane aux États-Unis, il rejetait toute responsabilité +dans le traité intervenu à ce sujet et s'empressait +de faire ressortir les inconvénients qui en découlaient. +Napoléon, absorbé ailleurs, lui permit de traiter l'Espagne +avec la bienveillance qui répondait à ses propres +sentiments, ceux du moins de sa politique du moment. +Talleyrand en profita pour imprimer à la diplomatie +qui devait être suivie en Espagne et aux États-Unis une +direction conforme à ses vues particulières. À cette +occasion, il fit adresser à nos représentants dans ces pays, +plusieurs rapports qui résument la question en un style +clair et précis, d'après ses idées personnelles, inspirées +naturellement par des conceptions historiques d'ancien +régime et de tradition classique. À Turreau qui, sans +doute, en manquait, il rappela les grandes lignes du +contesté en un petit cours d'histoire et de géographie +parfaitement bien présenté<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a>.</p> + +<p>Si, à l'Est, la Louisiane était assez bien délimitée +par le Mississipi et l'Iberville, il n'en était pas de +même à l'Ouest. De ce côté, pas de rivière, pas de chaîne +de montagne ne la séparait des possessions espagnoles, +de sorte que, entre les derniers établissements de la +Louisiane et les premiers qui firent partie des colonies +<span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> espagnoles, s'étendaient de si grands espaces de terrain, +qu'on en pouvait difficilement tracer la ligne de démarcation. +L'Espagne avait donc lieu de craindre que +les États-Unis, qui tendaient toujours à dépasser les +limites occidentales de la Louisiane, pussent avancer +dans cette direction jusqu'à l'Océan, pour s'emparer de +toute la côte américaine, au nord de la Californie.</p> + +<p>Talleyrand voyait de loin. Cette éventualité devait se +réaliser, mais plus tard.</p> + +<p>En attendant, Turreau avait la mission de détourner +le gouvernement des États-Unis de toute velléité d'extension +vers l'ouest ou le sud-ouest qui pût être préjudiciable +à l'Espagne. Mais cette question n'intéressait la France +qu'indirectement, il fallait tâcher de la résoudre par des +moyens de persuasion plutôt amicale que par une pression +diplomatique officielle.</p> + +<p>Pourtant, il était nécessaire de préciser<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>.</p> + +<p>D'après la théorie de Pinckney, d'ailleurs admise par +le gouvernement américain, l'Espagne était responsable +des spoliations françaises, qu'elle n'avait pu empêcher. +Mais la convention qui ratifiait cette manière de voir +datait du 11 août 1802, était, par conséquent, postérieure +à celle que la France avait conclue avec les États-Unis +le 30 septembre 1800, aux termes de laquelle, aucune +indemnité n'était due pour des prises faites par l'une +des deux puissances. Même les prises faites au détriment +des Américains sur les côtes d'Espagne ne pouvaient +prétendre à une indemnité. Ce serait bien inutilement +qu'on s'adresserait à l'Espagne pour en obtenir +des indemnités, car celle-ci n'en ferait que les avances +pour se faire rembourser ensuite par la France. Toute +la charge retomberait donc sur cette dernière et, comme, +par la convention du 30 septembre 1800, nous étions +relevés de toute dette relative aux prises, c'est avec +<span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> étonnement que nous voyions les États-Unis chercher à +obtenir, d'un autre gouvernement, une partie des indemnités +auxquelles ils avaient renoncé par leur convention +avec la France. C'est probablement dans l'ignorance +de telles considérations et dans l'oubli de cette +convention que l'Espagne signa celle du 11 août 1802. +Ce fut une erreur de sa part. Par contre, le gouvernement +américain qui, par son attitude à l'égard des Florides, +avait violé les droits souverains de l'Espagne, était +mal venu à se plaindre de la réciprocité de sentiments +hostiles manifestés par la cour de Madrid, laquelle +était parfaitement recevable à demander, dans le traité, +telles modifications en rapport avec ses droits et sa dignité.</p> + +<p>La précision de ces instructions envoyées à Turreau +devait tranquilliser l'Espagne. C'était l'intention de Talleyrand, +comme il le fait comprendre à Cevallos qui +demandait toujours à être rassuré sur les prétentions +des États-Unis du côté des frontières de la Louisiane. +Ces frontières, comme Laussat en avait été informé, +étaient limitées à l'ouest par le Rio Bravo<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>. C'est +ce que Cevallos trouvait excessif. Talleyrand intervint +pour montrer au gouvernement espagnol dans quelle +mesure il pouvait résister aux exigences américaines. +Dans une note à Gravina<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a>, il fit ressortir l'opportunité +de distinguer, dans cette délicate question de +frontières à déterminer, les portions de territoire annexées +par les Français ou les Espagnols. Néanmoins, +comme les droits revendiqués par les Américains leur +venaient de la France, Talleyrand avait fait connaître +au Ministre impérial aux États-Unis les bases sur lesquelles +l'Empereur lui-même se serait placé pour arriver +<span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> à une équitable démarcation de ces frontières. Tout ce +qui était d'origine française, devait revenir à la Louisiane. +Pour le reste, comme les espaces existant entre +les derniers établissements français et les dernières +missions espagnoles auraient soulevé encore certains +doutes quant à leur tracé définitif, ces difficultés eussent +été résolues grâce à l'esprit affectueux et conciliant qui +animait leurs Majestés....</p> + +<p>Mais dans ces intentions et dans ces expressions, Talleyrand +ne se montrait-il pas plus conciliant que Napoléon, +son impérial maître? Il n'ignorait pourtant pas +que l'ambition du peuple américain était entretenue et +développée par la nécessité quasi inéluctable de s'étendre +vers l'Ouest. Par la force des choses, devaient être rompues, +un jour ou l'autre, toutes les barrières qui s'opposaient +à une extension de ce côté et, par la logique absolue +de leur raisonnement, les diplomates américains +comprenaient aussi la Floride occidentale dans cette +sphère d'absorption, avec d'autant plus de raisons que +beaucoup de territoires situés entre le Mississipi et le +Perdido avaient déjà été accordés depuis la cession faite +par l'Espagne. Cette dernière, selon toutes probabilités, +allait être entraînée bientôt dans la guerre avec l'Angleterre +et Jefferson pouvait croire que les mêmes raisons +qui avaient poussé Bonaparte à céder la Louisiane amèneraient +aussi l'Espagne à céder la Floride.</p> + +<p>Il ne se trompait pas en ce qui concernait les hostilités. +Avant que Monroe eut quitté Londres, le 1<sup>er</sup> octobre +1804, une escadre anglaise s'empara des vaisseaux +espagnols en route pour l'Europe et une déclaration de +guerre en fut bientôt la conséquence. Dès son arrivée +à Paris, Monroe demanda à Livingston, son compatriote, +et son rival en diplomatie, d'être son intermédiaire auprès +de Talleyrand, en lui faisant parvenir par écrit l'objet +de sa mission. Livingston fit quelques objections et +ce ne fut qu'après l'arrivée d'Armstrong qu'on se mit +d'accord sur les termes de la note à envoyer. Cette +<span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> note<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a>, rédigée sous une forme de parfaite courtoisie, +n'avait, au fond, rien d'agressif. En fait, elle sollicitait +le bienveillant appui de l'Empereur en faveur des négociations +qui devaient s'ouvrir à Madrid. En résumé, elle +passait en revue les différentes phases par lesquelles +traînèrent les démêlés avec l'Espagne: les spoliations, +les dommages provenant de la fermeture du Mississipi +par Morales, l'acte de Mobile qui devait mener à +l'immédiate possession de la Floride.</p> + +<p>Les diplomates américains ne pouvaient pas s'attendre +à une réponse favorable de la part de Talleyrand; nous +avons vu qu'il avait pris parti pour l'Espagne contre les +États-Unis. Et Napoléon, paraît-il, en lisant la note en +question, se montra fort irrité. Il paraît aussi que les illusions +de Monroe, si illusions il pouvait avoir, furent +mises à une rude épreuve par son ami Marbois, un des +Ministres de Napoléon qu'il connaissait de longue date +pour l'avoir fréquenté en Amérique, qui lui assura que +toute la question se réduisait à une simple affaire d'argent. +L'Espagne, en ayant grand besoin, se prêterait +probablement à un arrangement. Le gouvernement français +lui-même faisait comprendre que, si le principe de +l'indemnité pécuniaire était admis, Paris pourrait devenir +le centre des négociations qui seraient alors menées +dans le sens désiré.</p> + +<p>En d'autres termes, c'était imposer au gouvernement +américain la nécessité de faire un nouvel emprunt d'environ +70 millions de livres à transférer à l'Espagne qui +immédiatement le reverserait à la France, en conséquence +de quoi, les États-Unis pourraient entrer en possession +du territoire convoité. C'était, enfin, payer deux fois +cette partie de la Floride, laquelle, d'après l'interprétation +des hommes d'État de Washington, faisait déjà +partie intégrante de la Louisiane. Dans ces conditions, +Monroe ne pouvait prêter une oreille attentive aux suggestions +<span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> de Talleyrand auquel il fit savoir qu'en dépit +même de Napoléon, il irait traiter directement à Madrid.</p> + +<p>Il était cependant douteux que, là aussi, un meilleur +accueil pût être réservé à sa thèse. L'intervention plus +ou moins occulte de l'Empereur, exercée par l'action plus +manifeste de son Ministre des Affaires Étrangères, s'y +opposait. Les sentiments moins bienveillants de Napoléon +à l'égard des États-Unis avaient maintenant pour origine +des causes indirectes et lointaines, mais habilement exploitées +par ceux qui avaient intérêt à pêcher en eau +trouble. Ç'avait été, d'abord, les représentations faites +par Leclerc et d'autres au moment de l'expédition de +Saint-Domingue; depuis, ce furent les incidents qui +éternisaient la guerre dans ce pays,—le commerce prohibé +qui n'avait jamais cessé entre Saint-Domingue et +les États-Unis. À ces causes matérielles, pour ainsi dire, +il convient d'ajouter ce qu'une certaine école historique +appelle les impondérables, au nombre desquels, depuis +que le général s'était transformé en Empereur, il faut +mettre la liberté et le sans-gêne avec lesquels il était +traité par la presse américaine et, par-dessus tout, le +développement des principes républicains qu'il voulait +abolir en France et qui tendaient, au contraire, à +prendre un essor nouveau avec la jeune prospérité des +États-Unis.</p> + +<p>La guerre qui venait d'éclater entre l'Angleterre et +l'Espagne aurait pu rapprocher cette dernière des États-Unis; +en réalité, elle fit d'elle une vassale de Napoléon +et, par conséquent, toute offense à l'adresse de +Charles IV en était une pour l'Empereur.</p> + +<p>Mais Monroe était à peine arrivé à Madrid, au commencement +de l'année 1805, dans le but d'arracher la +Floride des griffes de l'Espagne et de la France, que des +événements se préparaient du côté de la Grande-Bretagne, +dont l'importance rejetait toutes les autres préoccupations +au second plan.</p> + +<p>Cependant, Monroe se mit immédiatement en relation +<span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> avec Charles Pinckney qui, malgré la position délicate +dans laquelle il se trouvait, fut admis à prendre part à +la négociation.</p> + +<p>Les deux ministres américains rédigèrent, à l'adresse +de Cevallos, une note qui contenait encore l'expression +des mêmes griefs et des mêmes réclamations; ils y joignirent +un projet de traité qui était naturellement à +l'avantage unique des États-Unis. L'Espagne devait céder +les deux Florides ainsi que le Texas jusqu'au Rio Colorado, +laissant l'espace entre le Colorado et le Rio Bravo +comme un pays frontière, sans désignation précise; elle +devait aussi nommer une commission ayant pour mission +de connaître de tous les différends qui pourraient +s'élever entre des sujets espagnols et le gouvernement +des États-Unis.</p> + +<p>Cevallos répondit sur un ton décidé, mais courtois, que +l'Espagne ne pouvait souscrire à des conditions aussi +léonines. Il y eut encore des échanges de vue, des offres +et des fins de non recevoir qui, à la clarté un peu brutale +de l'Américain, opposait la stabilité un peu jésuitique +de l'Espagnol,—diplomatiques manœuvres, au jeu desquelles, +finit par s'user la patience de Monroe qui n'eut +plus qu'une ressource: demander ses passeports.</p> + +<p>Ils lui furent accordés avec un empressement auquel +il ne s'attendait pas. La politique extérieure de Jefferson, +que Monroe représentait en Europe, avait donc +échoué. Elle s'était heurtée au mauvais vouloir de l'Espagne +soutenue par la France. Il aurait mieux valu +prendre possession, sans coup férir, de la rive septentrionale +du Rio Bravo, quitte à négocier ensuite. En +tout état de cause, la guerre avec les États-Unis pouvait +éclater d'un moment à l'autre. Mais sur toutes ces négociations +espagnoles planait une atmosphère de corruption +dont il est délicat de préciser l'origine. Quoique le +besoin d'argent se fit sentir à Paris comme à Madrid, il +ne faut pas la faire remonter jusqu'à Napoléon ou Godoi, +car tous les deux étaient trop haut placés pour pouvoir +<span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> s'abaisser à de tels tripotages pécuniaires, tandis qu'aux +alentours de Talleyrand, dans le personnel même des +Affaires Étrangères, ce n'était pas la première fois que +des appétits indiscrets et peu scrupuleux se manifestaient<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>. +Pour la Floride, Monroe croyait qu'on demanderait +huit millions de dollars.</p> + +<p>Monroe était à plaindre.</p> + +<p>Peu de diplomates ont été, comme lui, éconduits par +les ministres de trois grandes cours européennes. Il était +ballotté entre Madrid, Paris et Londres,—symbole vivant +de la politique américaine encore si influençable +par la politique des vieilles monarchies. Plus tard, peut-être +s'est-il souvenu de ces mois d'une vie pénible, quand +il défendit une doctrine qui porte son nom mais qui, +n'étant pas entièrement due à sa seule initiative, avait +pour but effectif de libérer l'Amérique de l'immixtion des +pouvoirs étrangers. L'intention était logique et provenait +du désir légitime d'affranchir les États-Unis de la +pression persistante exercée par l'Europe sur le destin +de la nouvelle république, chaque fois surtout qu'il y +avait divergence entre la France et l'Angleterre.</p> + +<p>Ainsi, au début même des guerres de la Révolution, +cette pression se fit sentir. Des novembre 1793, le gouvernement +britannique enjoignit à tous les vaisseaux +anglais armés, de saisir tout bateau appartenant aux +neutres, transportant les produits d'une colonie française +ou dirigeant des renforts vers cette colonie. Bientôt +le commerce de l'Amérique avec les Antilles se ressentit +de ces mesures draconiennes. Tous les bateaux +américains chargés de produits français, venant en France +ou y allant, furent cueillis dans leur course à travers +l'Océan, conduits dans des ports anglais pour y être +condamnés par des cours d'Amirauté anglaise,—d'après +la Règle de guerre de 1756<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>. Cette règle qui pouvait +<span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> être appliquée, à la rigueur, entre gouvernements européens, +possesseurs de colonies, devenait une injustice +quand il s'agissait des États-Unis qui n'avaient pas de colonies. +À ce point de vue, le système colonial anglais répondait +à une politique ayant pour but de rendre le commerce +du monde entier tributaire de sa marine et de sa navigation<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a>. +Après la retraite de Pitt, des ordres furent donnés +à l'effet d'exempter les États-Unis d'une obligation aussi +vexatoire; les bateaux américains purent transporter en +France, par l'intermédiaire d'un port américain, des produits +de colonies françaises, tandis qu'il demeurait interdit +à des bateaux russes ou danois, quoique neutres, de +transporter ces produits en Europe. Mais ce traitement, +de faveur répondait à un calcul commercial qui était +faux et finit par tourner contre l'Angleterre; car, sous +prétexte d'entraver la marine et le commerce de la France +et de l'Espagne, elle était simplement parvenue à se donner +une rivale dangereuse au-delà des mers.</p> + +<p>À la date où nous sommes, pendant l'été de 1805, Monroe +retournant à Londres, constata que, pendant son absence, +Pitt s'était efforcé de faire passer, dans des mains anglaises, +tout le commerce des Indes occidentales. Son +pays était encore lésé.</p> + +<p>Lord Mulgrave, le Ministre des Affaires Étrangères, +avait beau l'assurer des sentiments bienveillants que le +gouvernement de Sa Majesté Britannique nourrissait à +l'égard des États-Unis, il n'en était pas moins avéré que, +tous les jours, des vaisseaux américains étaient capturés, +dans les eaux même de la Manche, par des marins anglais +qui prétendaient agir conformément aux prescriptions de +la loi de 1756. Décidément, Lord Mulgrave, ainsi que +Talleyrand et Cevallos, traitait Monroe en quantité négligeable. +Sa mission diplomatique ne pouvant aboutir, +il ne lui restait plus, après l'échec de tant d'efforts qui +méritaient un meilleur sort, qu'à engager son gouvernement +<span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> à persévérer dans sa résolution énergique, au prix +même d'une guerre qui serait déclarée simultanément à +la France, à l'Espagne et à l'Angleterre. «Je suis sûr, +écrivit-il à Madison<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a> qu'une pression exercée en même +temps, sur chacun de ces pays, produirait un bon effet +sur l'autre.»</p> + +<p>En réalité, les efforts de Monroe se heurtaient à la fatalité +des événements. Son patriotisme voyait clair, seulement +ce patriotisme un peu intransigeant, devançait les +temps. Il indiquait les routes à suivre dans lesquelles, +sous l'impulsion de Jefferson, il était déjà engagé, mais il +ne pouvait venir à bout des nombreux obstacles diplomatiques +dressés devant lui par les compétitions des gouvernements +européens qui s'enchevêtraient et se combattaient +en considérant toujours l'Amérique septentrionale +comme le pays où leur rivalité plus ou moins heureuse +pourrait trouver des compensations utiles. Au moment +de la cession de la Louisiane, un rapprochement s'était +opéré entre la France et les États-Unis. L'affaire de la +Floride qui fut la conséquence de cette cession créait +naturellement des difficultés avec l'Espagne soutenue par +le gouvernement français, et, brochant sur le tout, la +question du commerce des neutres mettaient maintenant +aux prises les cabinets de Washington et de Londres.</p> + +<p>Dans ces conjonctures, il était délicat, pour Jefferson, +de prendre un parti. On comprend son hésitation: comme +toujours, le premier magistrat de la République américaine +devait fatalement choisir entre la France et l'Angleterre. +En histoire, les hypothèses sont illusoires. +Pourtant, on peut se demander ce qui serait arrivé si, +obéissant aux conseils de Monroe et d'Armstrong, il avait +ordonné, au mois d'août 1805, à ses troupes de traverser +la rivière Sabine et d'occuper le Texas jusqu'au Rio +<span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> Bravo. En droit, une pareille initiative pouvait parfaitement +se justifier de la part du chef d'un pays qui avait, +en somme, hérité de tous les droits de Napoléon sur la +Louisiane. C'était la guerre avec l'Espagne, par conséquent, +avec Napoléon lui-même, puisque nécessairement +la France aurait marché contre les États-Unis; +c'était, peut-être, la conquête facile de la Floride et, en +même temps, toutes les difficultés avec l'Angleterre +aplanies, car les controverses au sujet du commerce des +neutres, du blocus, de la presse des matelots, tombaient, +du même coup, au second plan. C'était, en allant jusqu'au +bout, et en admettant que la guerre avec la France +pût durer deux ans, la possibilité de s'allier avec les +patriotes espagnols et de donner, de loin, le signal du +mouvement qui, en Europe, allait s'accentuer contre +le joug de Napoléon. Perspective brillante et séduisante +qui devait sourire à l'âme républicaine de Jefferson. +Mais c'était risquer gros jeu et, en fin de compte, puisqu'il +aurait déclaré la guerre au nom de ses principes +républicains, ces mêmes principes le firent définitivement +pencher vers la paix.</p> + +<p>Cependant, Turreau n'avait pu percer le secret de +ces subtils mouvements d'opinion. On ne lui avait manifesté +aucun mécontentement et, tout en reconnaissant +que les négociations avec l'Espagne avaient absorbé +tous les esprits judicieux, il se crut justifié au plus +grand optimisme en ce qui concernait les sentiments +professés par les Américains à l'égard de la France, +allant jusqu'à mettre cette phrase dans la bouche de Jefferson:</p> + +<p>«Eh bien! aurait-il dit,—puisque l'Empereur le +désire, l'arrangement sera remis à des temps meilleurs»!</p> + +<p>Il est douteux que le Président ait exprimé son désir +de conciliation dans une forme aussi obséquieuse; +mais l'Empereur avait tout lieu d'être satisfait de l'empressement +de Jefferson à lui donner satisfaction et du +zèle de son représentant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> Ce zèle était parfois intempestif et indiscret, comme +lorsqu'il se manifesta à l'occasion de l'arrivée du général +Moreau aux États-Unis. Turreau émit la prétention +de voir boycotter ce rival de Napoléon, dont le plus grand +tort était d'être un grand républicain doublé d'un grand +stratège. Il ne pouvait admettre que celui que l'Empereur +avait fait bannir de France, pût être reçu aux États-Unis +avec des marques spéciales d'honneur; il commit l'effronterie +d'écrire au Président qu'il serait convenable +de s'abstenir de toute démonstration dont l'interprétation +pourrait dépasser les limites de l'hospitalité anonyme. +Le Ministre des Affaires Étrangères fut outré de +cette intervention déplacée dans les affaires intérieures +du pays. Jefferson fut d'avis de faire comprendre à qui +de droit, que le gouvernement de la République américaine +n'était nullement disposé à recevoir et à exécuter +des ordres<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a>.</p> + +<p>Cet incident fut vite oublié. Si Turreau manquait de +tact en diplomatie, son coup d'œil était assez juste quand +il s'agissait de juger la situation générale du pays et +ses ressources militaires. Ainsi, il fut bientôt convaincu +que le maintien de la paix était universellement exigé +par tous les hommes politiques de l'Union et que toute +guerre aurait, pour premier résultat, de précipiter du +pouvoir le parti qui s'en ferait le champion. Les velléités +guerrières qui, un moment, avaient agité les sphères +dirigeantes s'étaient tôt apaisées: elles ne s'étaient jamais +manifestées au grand jour, tandis qu'ouvertement, +il fallait bien se soumettre aux humiliations journalières +infligées par l'Angleterre; même le mépris professé à +l'égard de l'Espagne, n'allait pas jusqu'à des provocations +directes. L'opinion publique était ainsi parfaitement +d'accord avec le caractère et les sentiments philanthropiques +bien connus du Président, sentiments +entretenus et développés par la certitude que l'armée et +<span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> la marine étaient encore loin d'être à la hauteur de leur +mission et ne pourraient soutenir victorieusement une +campagne contre des soldats aguerris. On manquait +surtout d'officiers instruits. D'après notre représentant, +les marins américains étaient les plus hardis et les +plus ignorants du monde. Aussi, comme les moyens +d'action ne répondaient pas aux ambitions latentes, on +s'évertuait de concilier des aspirations et des faits contradictoires +en s'efforçant de «conquérir sans guerre».</p> + +<p>L'attitude de Turreau qui, Ministre de Napoléon, voulait +conduire les affaires diplomatiques à la manière +autoritaire de son maître, finit par éveiller d'anciennes +querelles de politique intérieure. Il était bien évident +que le républicanisme invétéré de Jefferson ne lui permettait, +en aucune façon, d'aimer ou de craindre Napoléon +ou l'Empire, et, depuis un certain temps, les journaux +fédéralistes ne pouvaient vraiment pas accuser le +Président de sympathies françaises. Pendant l'hiver 1805-1806, +la peur de l'influence française reprit pourtant +de la consistance. Tout le parti fédéraliste se montrait +indigné des procédés dont usait la France dans les affaires +espagnoles et leur indignation ne connut plus de bornes +quand la France souleva des objections sur la façon +dont les États-Unis faisaient le commerce avec Saint-Domingue.</p> + +<p>En fait, l'expédition de Saint-Domingue avait échoué. +Cependant, malgré la reddition de Rochambeau aux Anglais, +malgré l'indépendance proclamée par les noirs, +Napoléon s'intitulait toujours le maître de l'île. Le général +Ferrand, pour affirmer ces prétentions, s'opposait +aux tentatives de Dessalines qui, d'ailleurs, n'était reconnu +par aucun gouvernement. Seul, le commerce encore important +avec ce pays ne permettait pas aux convoitises +de s'endormir, mais, comme ce commerce n'était protégé +par aucune loi, les vaisseaux qui s'en occupaient +étaient généralement armés. Pendant l'hiver de 1804-1805, +une flottille de 80 canons et de 700 hommes partit de +<span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> New-York avec une cargaison de contrebande de guerre. +Turreau se plaignit et Madison promit qu'une loi serait +bientôt proposée qui ne permettrait plus un pareil abus.</p> + +<p>Les discussions qui s'ouvrirent au Sénat, à ce sujet, +n'aboutirent que partiellement et l'amendement du +D<sup>r</sup> Logan qui voulait que tout commerce avec Saint-Domingue +fût prohibé, ne fut pas voté. La majorité se +décida pour empêcher simplement le commerce sur +vaisseaux armés. Mais quel contrôle exercer? Après le +retour de la flottille incriminée par le gouvernement français, +publiquement célébrée par les citoyens de New-York, +une nouvelle expédition se prépara et même un +vaisseau américain qui portait des cargaisons de poudre +aux Haïtiens, fut saisi par les Anglais, envoyé à Halifax +et condamné pour commerce illicite.</p> + +<p>Turreau s'empressa de faire connaître cet état de +choses à son gouvernement. Napoléon était occupé par +ses préparatifs et l'exécution de son plan du camp de +Boulogne. Cette complication venant s'ajouter à toutes +celles qui entravaient sa marche en avant, le mit de fort +méchante humeur. Il écrivit aussitôt à Talleyrand<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a> +lui enjoignant de faire connaître son mécontentement +au représentant américain, lui déclarant qu'il était temps +«que cela finisse...» que c'était indigne de la part des citoyens +des États-Unis de faire du commerce avec des +brigands et que tout ce qui entrerait ou sortirait désormais +des ports de Saint-Domingue serait déclaré de +bonne prise, car il était impossible de considérer avec +indifférence les armements évidemment dirigés contre +la France et que le gouvernement américain facilitait +dans ces ports...</p> + +<p>L'Empereur avait parfaitement le droit de saisir les +vaisseaux américains qui faisaient du commerce avec +Haïti, seulement, il était la plupart du temps dans l'impossibilité +de le faire, si le gouvernement américain ne +<span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> le soutenait pas. Il avait donc parfaitement raison dans +le fond,—la forme dans laquelle il exprimait ses revendications +laissait à désirer; elle fut adoucie par Talleyrand +dans sa lettre à Armstrong, mais Turreau n'hésita +pas à répéter à Madison que «ce système d'impunité et +de tolérance ne pouvait durer davantage».</p> + +<p>En résumé, à la fin de 1806, le cabinet de Washington +se trouvait en présence d'une situation hostile sur toute +la ligne. L'Espagne, en dépit des traités, saisissait les +propriétés américaines sur mer et sur terre, faisait des +incursions en Floride et au Texas. La France tenait un +langage menaçant et, comme si ces difficultés ne suffisaient +pas à l'habile activité du Congrès qui allait s'ouvrir, +la Grande-Bretagne prit une attitude telle qu'on aurait +pu croire, de sa part, à une déclaration de guerre, à +courte échéance.</p> + +<p>Plus que jamais, les deux pays étaient profondément +divisés par la question de la presse des matelots.</p> + +<p>Les deux frégates, le <i>Cambrian</i> et le <i>Leander</i> surveillaient +le port de New-York, d'une façon intolérable; +c'était un véritable blocus exercé avec une telle âpreté, +que le moindre prétexte, la moindre suspicion quant à +la provenance d'un vaisseau, en légitimait la capture et +son envoi à Halifax pour y être retenu et jugé. De tels +procédés qui, en somme, profitaient au commerce des +neutres, auraient encore à la rigueur pu être tolérés par +la classe des marchands, la plus nombreuse et naturellement +la plus âpre au gain; mais ils devenaient odieux +par la façon dont les officiers anglais pratiquaient la +presse. Tout individu trouvé sur un vaisseau américain +que, pour une raison ou une autre, ils pouvaient considérer +comme sujet anglais, était immédiatement incorporé +dans la marine anglaise. Mais comment prouver +la nationalité? La similitude de langue rendait cette +preuve, dans la plupart des circonstances, excessivement +difficile; en tous cas, elle donnait lieu, parfois, à des +erreurs pénibles mais voulues qui retombaient sur toute +<span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> une classe de citoyens et lésaient des intérêts considérables. +Une haine profonde couvait, de ce fait, en Amérique +contre l'Angleterre. L'opinion publique s'étonnait +de la longanimité du gouvernement.</p> + +<p>Cette longanimité s'explique si l'on songe que les +difficultés avec l'Espagne étaient loin d'être aplanies; +Madison croyait habile, de sa part, de se concilier l'Angleterre +dans le but de tenir la France en respect: c'était +l'éternel jeu de bascule de la politique américaine +qui, pour le moment, suivait les fluctuations de la politique +napoléonienne et qui, dans ces dernières hésitations, +avait pour stimulant un nouveau projet de Jefferson +dans le but de rouvrir des négociations pour l'achat +de la Floride.</p> + +<p>Ce projet allait pouvoir se réaliser mais sur des bases +toutes différentes que celles sur lesquelles Jefferson +comptait s'appuyer. C'était de France et non d'Angleterre +que devaient lui parvenir des sollicitations favorables +et, au moment même où il semblait décidé à faire +comprendre à Napoléon que le gouvernement des États-Unis +n'était nullement disposé à recevoir des ordres, le +gouvernement français, au contraire, lui faisait des +ouvertures dans le sens désiré.</p> + +<p>Au moins d'août 1805, l'Empereur venait de lever le +camp de Boulogne et dirigeait son armée vers les opérations +qui devaient être couronnées par la bataille d'Austerlitz. +Mais, avant de pouvoir aboutir à cette brillante +victoire, il avait encore bien des dispositions à prendre +et sans doute aussi, à se ménager la bienveillance, sinon +l'alliance, de pays qui supportaient difficilement le joug +de l'Angleterre. Est-ce cette raison qui lui fit désirer un +rapprochement avec les États-Unis? Il est permis de le +supposer.</p> + +<p>Armstrong, qui suivait les événements à Paris, reçut +vers cette époque, la visite d'un agent ne faisant +pas partie officiellement des Affaires Étrangères, qui +lui remit, au nom de Talleyrand, un projet d'arrangement +<span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> à intervenir entre les États-Unis et l'Espagne. +Le Prince de la Paix devait être prévenu que, s'il ne +se joignait pas aux États-Unis pour demander à Napoléon +d'être l'arbitre, dans leur dispute, il exposerait +son pays à de graves inconvénients. C'était, en résumé, +la contre-partie de ce qu'avait déjà proposé le +Ministre des Affaires Étrangères: il soutenait maintenant +les États-Unis au lieu de soutenir l'Espagne. Et si, +sous la pression de l'Empereur, l'Espagne consentait à +céder les Florides, la France proposait les conditions +suivantes: facilités de commerce en Floride comme en +Louisiane; le Rio Colorado et les territoires au Nord-Ouest +s'étendant jusqu'aux sources des affluents du +Mississipi et formant une région neutre; dix millions +de dollars à être payés par les États-Unis à l'Espagne. +Ce chiffre fut descendu à sept millions.</p> + +<p>Ces propositions furent soumises par Jefferson à ses +collègues du Conseil. Il fit remarquer qu'elles ne différaient +pas beaucoup des leurs, excepté en ce qui concernait +l'indemnité à payer qui, selon lui, ne devait pas +dépasser cinq millions. Les Américains ne voulaient pas +donner davantage pour les Florides; ils acceptaient le +Colorado comme frontière occidentale et un espace de +trente lieues de chaque côté de cette rivière, qui ne serait +pas occupé.</p> + +<p>Jefferson avait hâte de conclure cette affaire d'autant +plus que l'opinion publique devenait de plus en plus +hostile à l'Angleterre. Les commerçants de Boston, New-York +et Baltimore se montraient furieux du nombre +toujours croissant des prises qui menaçaient de ruiner +les maisons les plus solides. Ainsi, la sympathie que +perdait l'Angleterre revenait à l'Espagne, ou plutôt, la +haine qui allait croissant à l'adresse de celle-là, diminuait +à l'adresse de celle-ci.</p> + +<p>Au milieu de ces revirements, le Président Jefferson +prépara son message à l'occasion de la réunion du neuvième +congrès. Il en profita pour dire que la direction +<span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> donnée aux Affaires Étrangères devait être modifiée. Il +fit un tableau des relations internationales qui semblait +mettre à une rude épreuve son amour de la paix. En +réalité, que s'était-il passé, ces dernières années? Le littoral +du pays avait été infesté, les ports avaient été +surveillés par des vaisseaux étrangers et, sous prétexte +de poursuivre des ennemis, ces vaisseaux, armés ou +non, occasionnaient au commerce américain les plus +graves préjudices. Des incursions avaient été faites sur +les territoires de la Nouvelle-Orléans et du Mississipi, +exposant les citoyens à voir leurs propriétés pillées et +saisies par des officiers et soldats de l'armée espagnole. +Il fallait faire défendre la frontière par des troupes régulières +pour empêcher, à l'avenir, de semblables agressions.</p> + +<p>L'homme qui avait toujours défendu la nécessité de +la paix tenait un langage où perçait la nécessité de la +guerre. Cependant, la seconde partie de son message +faisait ressortir une contradiction: elle avouait une diminution +des ressources qui impliquait la faillite d'une +action militaire sérieusement menée. Alors, comment +concilier l'attitude guerrière avec l'impossibilité de faire +la guerre? Toutes ces questions ne contribuaient pas à +désarmer la rivalité des partis en présence: les démocrates, +les fédéralistes, les républicains du Sud ignoraient +ce qui se passait dans les coulisses gouvernementales, +tandis que Turreau, Mery et Yrugo se demandaient, +avec une désinvolture un peu méprisante, quels moyens +le gouvernement des États-Unis pourrait mettre en œuvre +pour venir à bout des prétentions de la France, de l'Angleterre +et de l'Espagne. Jefferson se trouvait donc dans +une situation délicate: il avait à faire face aux exigences +d'une minorité hostile et d'une majorité divisée, à l'intérieur, +et, à l'extérieur, aux velléités guerrières de trois +grandes puissances de l'Europe.</p> + +<p>Ce ne fut qu'en mars 1806, après bien des discussions +où Fédéralistes et Républicains se dressèrent de nouveau, +<span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> les uns contre les autres, où Randolph, dans son +animosité contre Madison, dont il voulait faire échouer la +candidature à la Présidence, allant jusqu'à déclarer qu'il +ne voterait pas un shilling pour l'achat de la Floride, +que c'était livrer la bourse publique au premier brigand +venu qui vous la demanderait au coin d'un bois... ce ne +fut, dis-je, que six mois après la réception de la dépêche +d'Armstrong faisant connaître les intentions—ou les +ordres—de Napoléon, que le diplomate américain fut +officiellement autorisé à offrir cinq millions à la France +pour l'achat de la Floride ou du Texas. Jefferson l'avait +emporté sur Randolph, mais cette victoire lui coûta +cher: lui, qui était l'incarnation du plus pur républicanisme, +lui, dont les idées et les principes avaient toujours +été opposés au caractère, au tempérament, à la politique +de Bonaparte, fut accusé, par ses compatriotes ennemis, +d'être devenu une créature de Napoléon.</p> + +<p>Aux yeux du public, le gouvernement des États-Unis +obéissait aveuglément aux ordres de l'Empereur, +lorsqu'en réalité, inspiré par Jefferson, il jugeait seulement +politique de ne pas irriter Napoléon; non pas la +sympathie le faisait agir de la sorte, mais bien la crainte +que, seul, le potentat qui soumettait les vieilles monarchies +et les trônes vermoulus à sa volonté, par son génie +guerrier, pouvait donner la Floride aux États-Unis, +sans les dépenses et les risques d'une guerre en Amérique.</p> + +<p>Mais, contrairement aux apparences et aux protocoles +diplomatiques, l'affaire de la Floride n'était pas encore +terminée. Par un soudain revirement, Napoléon fit comprendre +qu'il n'avait aucun intérêt à se poser en arbitre +entre les États-Unis et l'Espagne. Armstrong et même +Talleyrand, à la veille d'une disgrâce, purent se demander +quel plan secret modifiait ainsi les dispositions de +l'Empereur et quels projets il nourrissait à l'égard des +États-Unis.</p> + +<p>Ainsi se faisait sentir, jusque dans ces lointains parages, +<span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> l'ascendant de l'homme qui était en train de refaire, à +sa fantaisie, la carte de l'Europe: la politique de Jefferson, +Président d'une jeune république, était à la merci +de batailles qui allaient se livrer dans un coin perdu +de l'Allemagne.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> CHAPITRE VIII<br> +<span class="smcap">LES ÉTATS-UNIS ET LE BLOCUS CONTINENTAL.</span></h2> + +<p class="resume">Napoléon est décidé à sacrifier l'Espagne. — La faiblesse de +Charles IV. — Monroe et Fox. — L'Angleterre ne peut admettre +les prétentions américaines. — Le Décret de Berlin. — Tous +les neutres sont atteints. — Monroe accepte les conditions +anglaises. — Jefferson refuse de soumettre le traité +au Sénat. — Les ordres en conseil de janvier 1807 et de novembre +1807. — Guerre en perspective entre les États-Unis +et la Grande-Bretagne. — Situation difficile à l'égard de la +France. — Pour se rendre maître de l'Espagne Junot s'empare +du Portugal. — La famille royale s'enfuit au Brésil. — Entrevue, +à Mantoue, de Napoléon avec son frère Lucien. — Il +lui offre la couronne d'Espagne s'il consent à divorcer. — Aux +ordres en conseil émis par Spencer Perceval, Napoléon +répond par le Décret de Milan.</p> + +<p>Lors de la discussion du traité de cession de la Louisiane, +l'Empereur avait, à dessein, laissé planer une vague +incertitude sur les frontières de ce pays. Cette incertitude +était devenue un atout considérable dans le jeu de sa politique. +La Floride constituait, de la sorte, comme on l'a +vu, un appât qu'il faisait miroiter devant les yeux de Jefferson, +le rendant plus accessible ou plus lointain aux +convoitises américaines, suivant les besoins de la cause +et suivant la nécessité dans laquelle il se trouvait de +sauver ou de sacrifier l'Espagne.</p> + +<p>À la date où nous sommes parvenus, il était nécessaire +que l'Espagne fût sacrifiée à ses vues profondes et ne devînt +plus qu'un instrument entre ses mains,—instrument +dirigé contre l'Angleterre.</p> + +<p>Le faible et malheureux Charles IV lui avait donné +<span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> son argent, sa flotte et son armée. La flotte espagnole +avait été détruite à Trafalgar et l'armée espagnole était +fondue dans les contingents qui opéraient en Allemagne. +Le fruit était mûr; on pouvait le cueillir. Mais il fallait +encore dissimuler, endormir l'ignorance de la famille +royale sous des dehors de prévenance et d'intérêt.</p> + +<p>Et l'intérêt des États-Unis se trouvait de nouveau ballotté +entre celui de l'Angleterre et celui de la France. Par +les ordres en conseil, l'Angleterre prétendit affirmer sa +maîtrise des mers. Napoléon riposta par les décrets de +Berlin et de Milan qui, au moyen du Blocus continental, +devaient lui assurer la maîtrise des continents.</p> + +<p>De quel côté allait pencher le gouvernement de +l'Union?</p> + +<p>À Londres, Monroe eut un instant l'espérance de voir +sa mission diplomatique réussir. Pitt était mort en janvier +1806 et Georges III appela Fox aux Affaires Étrangères. +Fox était libéral d'idées et de caractère, de manières +charmantes et l'accueil qu'il fit à Monroe ne ressemblait +en rien aux relations froides et guindées en usage dans +l'entourage de Pitt, relations qui répondaient, en somme, +à sa politique agressive à l'égard des États-Unis, dans ce +qu'elle avait de plus intraitable, quand il s'agissait d'arrêter, +sous le prétexte le plus fallacieux, des vaisseaux +américains. Fox semblait plus favorablement disposé +pour ce qu'il appelait le commerce des colonies, mais il +était peut-être le seul dans le cabinet à montrer, à cet +égard, des vues plus conciliantes, d'autant plus qu'à +Washington, le Congrès, dans un esprit de représailles, +discutait l'opportunité de l'acte de non-importation. Ces +velléités de résistance aux exigences anglaises ressemblaient +trop à un ultimatum que les Anglais traduisaient +en ces termes: «Abandonnez votre commerce et vos +navires à l'Amérique ou livrez vos libertés à la France.»</p> + +<p>Une telle formule était évidemment exagérée, mais, +dans leur susceptibilité chatouilleuse et vindicative, les +Anglais ne pouvaient en supporter l'inadmissible prétention. +<span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> Devant de telles dispositions d'esprit, il était difficile +à Fox de faire des concessions. L'ambition de Napoléon +avait troublé toute l'Europe. Pourtant, dans les +bouleversements qui en furent les conséquences, l'Angleterre +était parvenue à maintenir sa suprématie sur +mer et, sur toute l'étendue de l'Océan, sa flotte prétendait +imposer sa loi. Deux puissances semblaient vouloir +s'affranchir de ces deux jougs: la Russie et les États-Unis.</p> + +<p>Napoléon, voulait réduire la première, par la séduction,—l'Angleterre +comptait réduire la seconde par la +menace. C'était du moins la conséquence logique, quoique +un peu simpliste, qui ressortait de la position prise par +les deux principaux belligérants.</p> + +<p>Dans ces conditions, ne pouvant rendre au commerce +américain les privilèges qu'il possédait autrefois, Fox +prit une demi-mesure, par laquelle il crut pouvoir contenter +les exigences américaines, mais qui, en réalité, +était aussi restrictive que le traité de 1756. En mai 1806, +les puissances neutres furent avisées que, sur l'ordre du +Roi, avaient été bloquées toutes les côtes de France et +d'Allemagne, allant de Brest à l'Elbe;—blocus, d'ailleurs, +qui ne pouvait être effectif qu'entre Ostende et la +Seine. Un navire américain, par exemple, chargé à New-York +de sucre provenant des colonies françaises ou espagnoles, +pouvait donc se diriger en toute sécurité vers +Amsterdam ou Hambourg. On discuta longtemps sur la +légalité et l'équité d'une telle mesure qui, tout en poussant +Napoléon à des représailles, fut appelée, même par +les intéressés, un blocus sur le papier. Elle contenait en +germe la deuxième guerre d'indépendance qui libéra +définitivement les États-Unis d'une ingérence quelconque +exercée par le gouvernement britannique.</p> + +<p>En attendant, Monroe était la proie de son destin: se +trouver dans la nécessité de conclure un traité dont +l'issue semblait de plus en plus aléatoire. L'acte de non +importation avait été voté par le Congrès et, à sa grande +confusion, Pinckney qu'on lui avait adjoint, sinon pour +<span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> le contrôler, du moins pour l'arrêter dans son ardeur, +lui avait fait pressentir que le Président Jefferson ne +verrait pas le succès de ces négociations d'un œil favorable. +Monroe comprit; il était le concurrent de Madison +à la Présidence et un grand succès diplomatique à +son actif serait mal vu à Washington. Livingston pouvait +se considérer comme étant vengé. Il semblait donc +préférable que le traité à négocier présentât des conditions +impossibles à réaliser. Si ce traité devait échouer, +tout le blâme en retomberait sur Monroe; s'il réussissait, +la gloire en serait partagée avec Pinckney. D'une façon +comme de l'autre, la tâche de Monroe était délicate et +ingrate.</p> + +<p>Les concessions, d'ailleurs, que demandait l'Amérique +à l'Angleterre, étaient de celles qu'on ne peut obtenir que +les armes à la main. Le gouvernement anglais accorderait +difficilement, après Trafalgar, ce qu'il avait toujours +refusé depuis la règle imposée en 1756. Cependant, Jefferson +proclamait hautement qu'il était temps de supprimer +les inconvénients imposés aux États-Unis par +l'application de cette règle et de renoncer aux vexations +de la presse des matelots. Il n'hésitait pas à affirmer que +tout le Golf Stream devait être considéré comme faisant +partie des eaux américaines, sur lesquelles un acte +d'hostilité ne pouvait être toléré, sous peine de voir +atteintes la sécurité du pays et la liberté du commerce. +Un pareil langage était fier, presque dictatorial: comment +le faire accepter par un peuple en délire qui venait de +faire à Nelson de patriotiques funérailles sous les voûtes +de Saint-Paul? Mais comment surtout en attendre la +réponse quand on était à la veille d'une action décisive +en Allemagne?</p> + +<p>Le 14 octobre 1806, Napoléon anéantit la Prusse, à Iéna.</p> + +<p>Peu de temps après, il fit son entrée triomphale à Berlin. +Avant de quitter cette capitale pour la Pologne et la +Russie, il y signa le fameux Décret de Berlin, à la date +du 21 novembre 1806.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> Ce décret, à titre de justification, débutait par une accusation +contre l'Angleterre qui n'hésitait pas à se mettre +au-dessus des lois de toutes les nations. Elle arrêtait les +non-combattants comme prisonniers de guerre; confisquait +les propriétés privées; elle allait jusqu'à bloquer +des ports non fortifiés, des estuaires, d'immenses étendues +de côtes appartenant à des pays neutres. Des procédés +aussi odieux qu'injustifiés n'avaient d'autre but +que de développer l'industrie et le commerce anglais sur +les ruines du commerce et de l'industrie du reste de l'Europe. +De tels agissements justifiaient contre elle l'usage +des mêmes armes. Par conséquent, aussi longtemps que +l'Angleterre ne renonçait pas à son attitude hostile, les +Îles Britanniques étaient mises en état de blocus et il +était décrété ce qui suit:</p> + +<ul class="none"> +<li>1<sup>o</sup> Tout commerce et toute correspondance avec les +Îles Britanniques sont interdits.</li> + +<li>2<sup>o</sup> En conséquence, les lettres ou paquets adressés ou +en Angleterre ou à un Anglais, ou écrites en langue anglaise, +n'auront pas cours aux postes et seront saisis.</li> + +<li>3<sup>o</sup> Tout individu sujet de l'Angleterre, de quelque état +et condition qu'il soit, qui sera trouvé dans les pays occupés +par nos troupes ou par celles de nos alliés, sera +fait prisonnier de guerre.</li> + +<li>4<sup>o</sup> Tout magasin, toute marchandise, toute propriété +de quelque nature qu'elle puisse être, appartenant à un +sujet d'Angleterre, sera déclaré de bonne prise.</li> + +<li>5<sup>o</sup> Le commerce des marchandises anglaises est défendu, +et toute marchandise appartenant à l'Angleterre, +ou provenant de ses fabriques ou de ses colonies, est déclarée +de bonne prise.</li> + +<li>6<sup>o</sup> La moitié du prix de la confiscation des marchandises +et propriétés déclarées de bonne prise par les articles précédents, +sera employée à indemniser les négociants des +pertes qu'ils ont éprouvées par la prise des bâtiments de +<span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> commerce qui ont été enlevés par des croisières anglaises.</li> + +<li>7<sup>o</sup> Aucun bâtiment venant directement de l'Angleterre +ou des colonies anglaises, ou y ayant été depuis la publication +du présent décret, ne sera reçu dans aucun port.</li> + +<li>8<sup>o</sup> Tout bâtiment qui, au moyen d'une fausse déclaration, +contreviendra à la disposition ci-dessus, sera saisi, +et le navire et la cargaison seront confisqués comme s'ils +étaient propriété anglaise.</li> + +<li>9<sup>o</sup> Notre tribunal des prises de Paris est chargé du +jugement définitif de toutes les contestations qui pourront +survenir dans notre empire ou dans les pays occupés par +l'armée française, relativement à l'exécution du présent +décret. Notre tribunal des prises de Milan sera chargé +du jugement définitif des dites contestations qui pourront +survenir dans l'étendue de notre royaume d'Italie.</li> + +<li>10<sup>o</sup> Communication du présent décret sera donnée par +notre Ministre des relations extérieures, aux Rois d'Espagne, +de Naples, de Hollande, d'Étrurie et à nos autres +alliés, dont les sujets sont victimes, comme les nôtres, +de l'injustice et de la barbarie de la législation maritime +anglaise.</li> +</ul> + +<p>Ces dispositions draconiennes visant l'Angleterre, atteignaient +tous les pays neutres: les États-Unis furent +touchés en première ligne. Ils faisaient à cette époque +un commerce considérable avec l'Europe. Ils étaient les +meilleurs clients de la Grande-Bretagne, à laquelle ils +fournissaient des matières premières, coton, bois, sucre, +tabac, etc., pour une centaine de millions. Tout ce trafic +fut arrêté. Le cabinet de Washington en était réduit à +se demander, encore une fois, de quel côté il avait le +plus d'intérêt à se ranger, en vue d'un traitement moins +rigoureux: les ordres en conseils émis par Georges III +lésaient-ils davantage les intérêts américains que les +mesures éditées par le Décret de Berlin? Question complexe, +difficile à résoudre, qui allait exercer une influence +considérable sur l'avenir de l'Union, mettre de +<span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> nouveau en présence les deux partis qui se disputaient +la direction des affaires et déterminer, enfin, la position +à prendre dans les grandes alternatives de la politique +mondiale.</p> + +<p>En attendant, Monroe, mis en présence de Lord Holland, +pendant la maladie de Fox, se vit dans l'obligation, +d'ailleurs assez douce, de ne pas tenir compte, d'une façon +absolue, des instructions de Jefferson. La question de la +presse des matelots fut traitée à moitié; on en reconnut +le mal fondé sans en restreindre l'exercice; plus d'indemnité +demandée pour les pertes éprouvées par le commerce +américain en 1805; et, en ce qui concernait les +affaires qu'on appelait le commerce des colonies, l'obligation +d'une taxe qu'un gouvernement indépendant ne +pouvait vraiment pas accepter. Monroe se montra donc +plus conciliant que le Secrétaire d'État et le Président +dont il dépendait. Il accepta les conditions anglaises et, +ce qui pourrait paraître inadmissible, il s'inclina devant +une exigence vraiment exorbitante et qui concernait le +décret de Berlin. La nouvelle venait d'en arriver en +Angleterre où l'on en saisit immédiatement toute la +portée. Les négociateurs anglais firent comprendre aux +négociateurs américains que ceux-ci devaient s'engager +à ne pas reconnaître le terrible décret,—sans quoi, Sa +Majesté Georges III ne se considérait pas comme lié par +les signatures apposées au bas du traité.</p> + +<p>Il est évident que jamais traité ne fut signé dans des +conditions aussi contradictoires; il n'aurait pu être plus +sévère, s'il avait mis fin à une guerre malheureuse,—d'autant +plus, qu'immédiatement après la signature de ce +traité, avant même que le gouvernement des États-Unis +ait pu en prendre connaissance, un ordre en conseil déclara +que les Ministres anglais n'attendraient pas que l'Amérique +se fût prononcée à l'égard du Décret de Berlin, pour +empêcher ses vaisseaux de naviguer d'un port européen à +un autre. C'était un coup désastreux pour le commerce +des neutres,—c'était, avant tout, une injustice, car, +<span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> avant de prendre des représailles, il aurait fallu connaître +l'attitude du gouvernement qu'on allait punir. La moindre +critique qu'on pouvait faire d'une pareille façon d'agir, +permettait d'affirmer que le cabinet anglais prenait le +Décret de Berlin non pas pour la cause effective lui inspirant +un ordre en conseil si arbitraire, mais pour un +simple prétexte lui permettant d'aller plus loin que Pitt +lui-même, dans sa politique intransigeante à l'égard des +États-Unis. Comparée à ce tour de passe-passe, la mesure +coercitive prise par Napoléon, pouvait paraître pleine de +loyauté et de grandeur.</p> + +<p>Cependant, les nouvelles ne parvenaient pas vite alors +d'un continent à un autre. Les Américains attendaient encore, +de la part des Anglais, un traité acceptable, accordant +certaines concessions, quand leur arriva l'annonce +du Décret de Berlin. La surprise fut désagréable. C'est +donc du côté de la France que leur commerce se trouvait +paralysé! Ainsi, après avoir lésé les États-Unis par son +attitude soudain hostile à l'égard de l'achat de la Floride, +l'Empereur n'hésitait pas à porter ce coup décisif aux affaires +commerciales. N'y avait-il pas un rapport mystérieux +qu'on devinait sans pouvoir le préciser, entre ce +brusque revirement qui se présentait favorable à l'Espagne +et agressif pour l'Amérique? À distance et sans +connaître le détail des négociations qui se poursuivaient +avec le cabinet Saint-James, il paraissait opportun d'améliorer +les relations avec l'Angleterre et il était urgent +d'être en possession du traité signé à Londres par Monroe +et Pinckney.</p> + +<p>Mais en mars 1807, quand Madison fut mis, par Erskine, +au courant des termes de ce traité, sa désillusion +fut grande. La clause restrictive, surtout, relative au +Décret de Berlin, provoqua son mécontentement et il fit +remarquer à Erskine que, dussent même tous les articles +être satisfaisants, la note complémentaire en empêcherait +la ratification. En tous cas, aucune des conditions +stipulées par Jefferson n'avait reçu satisfaction. +<span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> Et Jefferson furieux refusa même de soumettre le traité +au Sénat. Ce refus fut interprété, de façons diverses, par +ses amis et ses adversaires; il contenait le germe de dissentiments +intérieurs qui risquaient de mettre de nouveau +en présence républicains et fédéralistes, au gré de leur +haine ou de leur sympathie pour l'Angleterre.</p> + +<p>Sur ces entrefaites et, sans doute, inspiré par les +événements qui se passaient en Angleterre et entre l'Angleterre +et l'Amérique, Napoléon avait modifié ses dispositions +à l'égard de la Floride et des possibilités qui +auraient pu faciliter un arrangement entre les cabinets +de Madrid et de Washington. Dès 1806, il avait fait comprendre +à Turreau qu'il ne verrait pas d'un bon œil les +États-Unis, auxquels la France témoignait toujours beaucoup +d'intérêt, ni l'Espagne qui lui tenait à cœur,—faire +revivre en Amérique des querelles qui commençaient à +s'assoupir en Europe<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a>. Il prêcha la paix, recommandant +à son ministre à Washington d'entretenir les tendances +conciliatrices que les incidents de la dernière +campagne avaient fait naître. L'Empereur, en un mot, +absorbé par les affaires importantes concernant son empire, +ne pouvait plus jouer le rôle de médiateur, mais +considérerait comme une preuve d'amitié à son égard +tout ce que les États-Unis et l'Espagne tenteraient en +vue d'une réconciliation. De ce fait, toutes les espérances +que nourrissait Jefferson et dont on lui avait pour ainsi +dire promis la réalisation, en ce qui concernait la cession +de la Floride tant convoitée, s'évanouissaient. L'horizon +politique s'assombrissait en Europe.</p> + +<p>En janvier 1807, Lord Howick avait signé l'ordre en +conseil qui, sous prétexte de répondre au Décret de Berlin, +défendait aux neutres de naviguer d'une côte à une +autre. Ainsi, un navire marchand américain pouvait +parfaitement aller à Bordeaux; mais si, dans ce port, +le marché ne lui semblait pas favorable et qu'il voulût +<span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> repartir pour Amsterdam ou un port de la Méditerranée, +par exemple, il devenait de bonne prise. Les Tories, +représentés par Spencer Perceval, estimaient que cette +mesure restrictive était insuffisante et que, pour protéger +le commerce anglais menacé par les dispositions +prises par l'ennemi héréditaire, il fallait empêcher tout +produit des colonies d'entrer en France et en Espagne +avant d'avoir passé par l'Angleterre pour y acquitter +un droit de douane. Il fallait, enfin, faire comprendre +qu'on considérait les États-Unis comme ennemis puisque +le Président Jefferson s'était soumis sans protestation au +blocus décrété par Napoléon. La neutralité qu'il semblait +vouloir accepter, était-elle hostile ou bienveillante? +En tout cas, la Grande-Bretagne était en droit d'attendre +de tout gouvernement neutre une attitude aussi +nettement impartiale que celle que ce gouvernement +aurait prise à l'égard de son ennemi. De là, il n'y avait +qu'un pas à franchir pour justifier les mesures les plus +agressives à l'adresse du commerce américain, parce +que le gouvernement de Washington n'avait pas protesté +assez énergiquement contre le blocus institué par +Napoléon, ce qui lui valait, de la part de ce dernier, un +traitement de faveur.</p> + +<p>Ceci ressemblait étrangement à une politique de représailles. +Mais dans le texte définitif de l'ordre qui +finit par être approuvé en Conseil, Spencer Perceval +passa intentionnellement sous silence toute allusion qui +pourrait faire croire à une doctrine de représailles fortement +critiqué par Lord Bathurst. Aucun pays neutre +ne fut plus accusé de s'être incliné devant le Décret de +Berlin; mais on fit ressortir le peu d'effet produit par +l'ordre en conseil émis par Lord Howick et la nécessité +dans laquelle se trouvait Sa Majesté «en de telles circonstances, +de prendre des mesures plus efficaces pour +revendiquer et faire respecter ses droits». Et sans autre +explication, Perceval ordonna que tout le commerce +américain, excepté celui avec la Suède et les Indes occidentales, +<span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> devait passer par un port anglais pour y +prendre une licence anglaise. Cette obligation tyrannique, +arbitraire, formulée dans un style peu clair, était +formellement imposée par l'ordre en conseil émis le +11 novembre 1807; il était, de plus, non seulement entendu +que tout commerce de l'Amérique avec les ennemis +de l'Angleterre payerait tribut à cette dernière, mais +que les produits coloniaux, dans le but d'augmenter leur +prix, payeraient une taxe au Trésor britannique, tandis +que l'entrée du coton était prohibée pour la France. En +un mot, le commerce américain était devenu le commerce +anglais.</p> + +<p>Quelle nation, se prétendant libre, pouvait s'incliner +devant des prétentions aussi exorbitantes? L'Angleterre +cherchait simplement à annuler une conséquence de la +guerre de l'indépendance. Malgré les tendances pacifiques +de Jefferson, les Américains et même les Anglais libéraux +comprenaient qu'une guerre était en perspective.</p> + +<p>Le message annuel fut débité sur un ton impartial, en +ce qui concernait les relations internationales, de sorte +que personne ne put dire s'il penchait vers la guerre +ou vers la paix. Cependant, des mesures furent prises +en vue d'une éventualité de guerre. On demanda des +crédits pour mettre la flotte en état. En décembre 1807, +le Congrès vota une somme de un million huit cent cinquante +mille dollars, dans la crainte d'une rupture avec +l'Angleterre. C'était un geste un peu vague. Mais Gallatin +lui-même, Secrétaire du Trésor, renonça un moment à la +possibilité d'une théorie à la fois énergique et paisible et +affirma qu'il n'y avait aucun inconvénient à augmenter +la dette publique qui, en temps de paix, serait vite éteinte. +Il défendit donc l'opinion de Jefferson qui préconisait la +formation d'une flottille de canonnières et de frégates pour +la défense des côtes menacées. L'opportunité de telles +constructions fut discutée au Sénat et à la Chambre. On +vota un million de dollars pour les fortifications.</p> + +<p>Pendant que ces discussions parlementaires avaient +<span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> lieu, les nouvelles officielles arrivèrent d'Europe, apprenant +que, chacune de son côté, la France et l'Angleterre, +avait encore augmenté la portée des mesures restrictives +et vexatoires à l'égard du commerce des neutres. Le monde +entier était ainsi mis en interdit par ces deux nations<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a> +et les vaisseaux américains, leurs cargaisons, leurs équipages, +étaient à la merci de l'une ou de l'autre, dès +qu'ils s'aventuraient hors des limites de leurs eaux respectives. +Dans ces conditions, il était nécessaire de mettre +à l'abri ces cargaisons et ces équipages—les marchandises +et les hommes—en empêchant les vaisseaux de +sortir des ports des États-Unis. Cette nécessité, plus ou +moins impérieuse, devait aboutir à l'<i>Embargo</i>. Gallatin +était d'avis de ne s'arrêter qu'à un embargo temporaire; +il préférait une guerre à un embargo permanent, estimant +qu'une pareille extrémité finirait par devenir préjudiciable +aux intérêts privés des citoyens. Lorsque cet acte fut +discuté à la Chambre et finalement voté, comme nous +allons le voir, Randolph s'en fit l'ardent défenseur, +quoique, en réalité, c'était s'incliner devant l'ultimatum +de Napoléon, sans écarter la possibilité d'une guerre +avec l'Angleterre. L'orateur le fit remarquer avec passion. +Il jetait ainsi, de nouveau dans les débats, le cri +d'alarme contre l'influence française, les Fédéralistes en +prolongèrent les échos et, dans une discussion où il était +ouvertement question des moyens de se défendre contre +les prétentions de la Grande-Bretagne, passa, comme une +menace, l'ombre redoutable de l'Empereur.</p> + +<p>En tous cas, Jefferson fidèle à ses principes pacifiques, +tout en évitant la guerre, était parvenu, sans trop de +difficultés, à faire accepter par le pays une mesure hostile +de défense qui ne rompait pas la paix.</p> + +<p>Si cette mesure était surtout dirigée contre l'Angleterre, +elle était aussi de nature à intéresser la politique +française. Napoléon continuait, en effet, à exécuter son +<span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> plan de domination et d'assujétissement en étant décidé +à en finir avec l'Espagne. En dehors même de la question +des Florides, le destin de l'empire espagnol ne pouvait +être indifférent aux États-Unis.</p> + +<p>Après la paix de Tilsitt, Napoléon pouvait se considérer +comme le maître de l'Europe. Excepté le Danemark +et le Portugal, tous les pays dont les côtes s'étendent de +Saint-Pétersbourg à Trieste, étaient contraints d'obéir à +sa loi. S'il n'avait pu débarquer en Angleterre pour la réduire +par les armes, sur son propre sol, il était bien près +maintenant de lui interdire le marché du monde entier. +Dès le mois de juillet 1807, il fit savoir au Portugal que +ses ports devaient être fermés au commerce anglais à partir +du 1<sup>er</sup> septembre, sous peine, pour le royaume, d'être +occupé par une armée franco-espagnole. Le Prince royal +de Danemark fut averti qu'il avait à choisir entre une +guerre avec l'Angleterre ou une guerre avec la France. +Le tour des États-Unis, qui restaient sur le qui-vive, allait +sans doute bientôt venir aussi. La question n'avait pas +encore été tranchée définitivement de savoir si les navires +américains et leurs cargaisons devaient tomber sous le +coup du Décret de Berlin ou, conformément au traité de +1800, en demeurer exempts. L'Empereur se décida pour la +négative, n'admettant pas qu'il pût y avoir une exception +en faveur de l'Amérique, ce dont Armstrong fut avisé par +Champagny, le 7 octobre 1807, en même temps que le navire +américain <i>Horizon</i>, échoué près de Morlaix, fut déféré +au Conseil des prises. L'attitude de l'Empereur, à l'égard +de l'Union, semblait incohérente. Elle était voulue. À la +protestation formulée par le représentant américain, Napoléon +fit répondre que, puisque les États-Unis reconnaissaient +l'absurde blocus inauguré par l'Angleterre, il était +de toute équité de se soumettre aussi au blocus imposé par +la France. Évidemment, la France n'était pas plus bloquée +par l'Angleterre que l'Angleterre par la France. À quel +titre les Américains voulaient-ils se soustraire au contrôle +des navires français? La France reconnaissait, certes, que +<span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> ces mesures étaient injustes, illégales et contraires à toute +souveraineté nationale; mais il était du devoir des nations +de recourir à la force pour s'opposer à un état de choses +qui les déshonorait en atteignant leur indépendance<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>.</p> + +<p>Il est évident que de tels arguments, même pour la défense +d'un mauvais cas, étaient plus honorables que ceux +mis en avant par Spencer Perceval et Georges Canning. +L'Empereur pouvait, en effet, dire que le tort fait à l'Amérique +n'était que la conséquence de l'injure qu'il voulait +infliger à l'Angleterre. Le Décret de Berlin ne s'opposait +nullement à l'introduction directe de produits américains +en France: il s'opposait simplement à l'introduction des +produits anglais ou à la réception de navires venant d'Angleterre. +Mais l'expression de ce désir devait être considérée +comme une loi à laquelle Napoléon prétendait soumettre +toutes les nations. Il le fit comprendre dans une +audience donnée au corps diplomatique, à Fontainebleau, +en octobre 1807, et de laquelle Armstrong rendit compte +à son gouvernement.</p> + +<p>Napoléon comptait-il sur la coopération de l'Amérique +pour anéantir l'Angleterre? Peut-être. En cherchant à dégager +le lien mystérieux qui existait entre le Décret de +Berlin et les négociations compliquées au sujet de la Floride, +on pouvait comprendre pourquoi l'Empereur faisait +tour à tour miroiter, devant les yeux de Jefferson, la proie +tant désirée, pour la faire disparaître aussitôt. Dès que +le cabinet de Washington semblait vouloir lui glisser +entre les doigts, vite, la Floride était remise sur le tapis +avec la possibilité d'en hâter l'acquisition. En faisant ressortir +la régularité de ce jeu diplomatique, Armstrong ne +se trompait pas. Cependant, l'heure n'avait pas encore +sonné d'avoir recours aux États-Unis: il fallait, avant tout, +en finir avec l'Espagne.</p> + +<p>Charles IV avait eu une velléité de révolte contre la +<span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> volonté de l'Empereur, au moment où la Prusse vint se +joindre à la quatrième coalition. En octobre 1806, le +Prince de la Paix avait fait approuver par le roi, une +proclamation qui appelait les Espagnols aux armes. La +bataille d'Iéna remit les choses au point et la monarchie +espagnole à deux doigts de sa perte.</p> + +<p>Pour se rendre maître de l'Espagne, Napoléon chargea +Junot de s'emparer du Portugal, mais il fallait encore +leurrer le Roi et le Prince de la Paix. Un projet de traité +fut proposé à Izquierdo, d'après lequel le Portugal serait +divisé en trois parties. La partie septentrionale, avec +Oporto pour capitale, devait être donnée à la Reine +d'Étrurie, à la place de la Toscane, désormais incorporée +dans le royaume d'Italie. La partie méridionale pouvait +être offerte au Prince de la Paix, en souveraineté indépendante. +La partie centrale serait réservée par la France +pour des arrangements ultérieurs. Un tel partage, +quelque fantaisiste qu'il puisse paraître, pouvait encore +se comprendre et se justifier; mais le dernier article du +traité défie toutes les notions de la vraisemblance: +Napoléon y promettait à Charles IV de le reconnaître +comme Empereur de toutes les Amériques!</p> + +<p>La mission de Junot en Portugal fut étrangement +facilitée par un événement qui eut de grandes conséquences +dans l'Amérique du Sud. Le Prince Régent de +Portugal, ne pouvant résister à Napoléon, s'était embarqué +sur ses vaisseaux, avec la famille royale et toute +la cour, pour fonder un nouvel empire au Brésil. Cette résolution +énergique permit à Junot d'entrer, sans coup férir, +à Lisbonne. Vers la fin de décembre 1807, 25.000 hommes +de troupes françaises étaient sur la route de Vittoria à +Burgos, en marche sur Madrid. Le plan élaboré à distance +et depuis si longtemps préparé, s'exécutait de point +en point. Napoléon lui-même avait regagné l'Italie et +voyait son rêve s'accomplir avec une précision et une +exactitude qui légitimaient ses ambitions les plus extravagantes. +Son génie l'avait fait maître de l'Europe: rien +<span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> ne pouvait plus lui résister. C'est ce qu'il se disait, sans +doute, ce soir de 1807, dans cette vaste salle du palais +de Mantoue, assis devant une grande table ronde, recouverte +d'une carte d'Europe, où des épingles de couleurs +variées marquaient des points stratégiques. À minuit, +son frère Lucien, le récalcitrant, qu'il avait convoqué +se présenta. L'Empereur voulait le faire divorcer et lui +cherchait une compensation, s'il se soumettait à ses +ordres. Lucien résistait.</p> + +<p>—Choisis! me dit Napoléon, tandis que ses yeux resplendissaient +d'un éclat orgueilleux qui me parut satanique, +raconte Lucien dans ses mémoires. D'un geste large, il +étendit sa main sur l'immense carte d'Europe étalée devant +lui, sur laquelle nous étions penchés, et répéta:</p> + +<p>—Choisis!... Tu vois que je ne parle pas en l'air. Tout +ceci est à moi ou le sera bientôt... je puis en disposer +dès à présent... Veux-tu Naples? Je peux la prendre à +Joseph qui, entre parenthèse, n'y tient pas et préfère +Mortefontaine... L'Italie!... Le plus beau joyau de ma couronne +impériale! Eugène n'est que Vice-Roi, il espère, +sans doute, que je la lui donnerai, ou que je la lui laisserai +s'il me survit: il sera désappointé d'attendre, car je +vivrai 90 ans!... Il faut que je vive pour la consolidation +de mon empire... L'Espagne?... Ne vois-tu pas qu'elle va +tomber dans le creux de ma main, grâce aux gaffes de ses +chers Bourbons et aux folies de ton ami, le Prince de la +Paix!... Ne serais-tu pas charmé de régner là où tu n'as +été qu'un ambassadeur?... En un mot, que désires-tu? +Parle! Quel que doive être l'objet de ton désir, je te l'accorde, +à une condition cependant: que ton divorce précède +le mien...»</p> + +<p>Lucien refusa un royaume à de telles conditions. +Le récit qu'il a fait de cette entrevue<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a> peut sembler +un peu dramatisé; il est du moins symptomatique, il +nous montre le grand Empereur, sûr de lui-même, sûr +<span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> de sa destinée, se croyant sûr aussi des siens, parfaitement +libre de prendre et de distribuer des royaumes, à la +veille d'humilier à jamais l'Angleterre.</p> + +<p>L'Espagne, les colonies espagnoles si intimement liées +au commerce américain, devaient contribuer à cette fin. +Napoléon connut en Italie les ordres en conseil émis par +Spencer Perceval, qui eurent pour première conséquence +une attitude hostile de la Russie envers l'Angleterre. Il n'y +avait plus de neutres, excepté la Suède qui se vit exposée +aux ressentiments de la Russie et des États-Unis. En réponse +à ces ordres en conseil et sans même prévenir le +Président Jefferson, l'Empereur aggrava l'édit de Berlin +par celui de Milan (17 novembre 1808).</p> + +<p>Cet édit, considérant que les actes du gouvernement +anglais dénationalisaient simplement les navires de +toutes les nations européennes, que tous les souverains +de ces nations avaient au contraire le droit de défendre +l'indépendance de leur pavillon, stipulait:</p> + +<ul class="none"> +<li>1<sup>o</sup> «Que tout bâtiment, de quelque nation qu'il soit, +qui aura souffert la visite d'un vaisseau anglais, ou se +sera soumis à un voyage en Angleterre, ou aura payé une +imposition au gouvernement anglais, est, par cela seul, +déclaré dénationalisé; il a perdu la garantie de son +pavillon et est devenu propriété anglaise; il sera déclaré +de bonne et valable prise.</li> + +<li>2<sup>o</sup> Que tout bâtiment, de quelque nation qu'il soit, +quel que soit son chargement, expédié des ports d'Angleterre +ou des colonies anglaises, ou des pays occupés par +les troupes anglaises, ou allant en Angleterre ou dans les +colonies anglaises, ou dans les pays occupés par des +troupes anglaises, est de bonne prise.</li> + +<li>3<sup>o</sup> Que ces mesures cesseront d'avoir leur effet pour +toutes les nations qui sauraient obliger le gouvernement +anglais à respecter leur pavillon; elles continueront à +être en vigueur pendant tout le temps que ce gouvernement +ne reviendra pas au principe du droit des gens +qui règle les relations des états civilisés dans l'état de +<span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> guerre. Ces dispositions seront abrogées et nulles par le +fait, dès que le gouvernement anglais sera revenu aux +principes du droit des gens, qui sont aussi ceux de la +justice et de l'honneur.»</li> +</ul> + +<p>Ces actes d'hostilité entre la France et l'Angleterre +tendaient naturellement à anéantir tout commerce régulier. +Les nations qui s'étaient soumises ou qui avaient +dû se soumettre au blocus continental, ne tardaient pas à +en sentir tous les inconvénients et cherchèrent à s'en +affranchir. Le système poussé jusqu'à ses dernières +limites aboutissait à l'absurde. La Suède et la Hollande +furent les premières à s'en détacher. L'Empereur +Alexandre lui-même, malgré les assurances données à +Tilsitt, comprit bientôt qu'il était impossible de vaincre +la mer par la terre et encore moins «d'empêcher ses +sujets de vendre les produits de leur sol et de s'approvisionner +au mieux de leurs intérêts<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>»; il se vit donc +obligé de modifier la direction de sa politique et de s'opposer +aux vues de Napoléon,—ce qui aboutit à la campagne +de Russie,—campagne néfaste qui, comme nous +allons le voir, sera indirectement provoquée aussi par +l'intervention commerciale des États-Unis d'Amérique.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> CHAPITRE IX<br> +<span class="smcap">L'EMBARGO ET LES CONSÉQUENCES<br> +DE LA GUERRE D'ESPAGNE.</span></h2> + +<p class="resume">Jefferson taxé de Bonapartiste. — Situation de Turreau à Washington. — Lettre +de Champagny à Armstrong. — Cette lettre +provoque de l'agitation aux États-Unis. — Pickering crée un +mouvement en faveur de l'Angleterre. — Critique de l'Embargo. — Intrigue +de John Henry. — Conséquences économiques de +l'Embargo. — Murat à Madrid. — L'Entrevue de Bayonne. — Napoléon +offre le trône d'Espagne à son frère Joseph. — Répercussion +sur les colonies espagnoles. — Ambition démesurée. — La +Floride de nouveau mise en jeu. — Capitulation de +Dupont à Baylen.</p> + +<p>La situation grave, tendue à l'excès, créée par Napoléon +en Europe, remuait, en Amérique, les fibres les plus sensibles +et les plus profondes, touchant aux questions les +plus délicates de constitution et de tendances raciques. +L'éternelle alternative, faisant pencher les États-Unis, tantôt +du côté de la France et tantôt du côté de l'Angleterre, +ne pouvait que trouver un aliment nouveau dans ces +conditions troublées. Mais troublées aussi devaient être +les idées directrices des partis. Les Fédéralistes, naturellement, +ne pouvaient oublier leurs classiques sympathies +pour le régime anglais. Les Républicains, amis de la +France, ne pouvaient accorder une admiration soutenue +au général de la Révolution française, devenu Empereur +des Français et ayant transformé dans un sens monarchique +les institutions libérales dont il était issu. Tous, +enfin, ne pouvaient faire abstraction de leur origine +anglo-saxonne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> L'embargo décrété contre les navires anglais, qui +lésait d'ailleurs aussi les intérêts français, n'avait pas +été approuvé par tout le monde. Dès le mois de décembre +1807, des critiques et des opposants crièrent, bien inconsidérément, +à l'influence française et Jefferson fut taxé +de Bonapartiste. On l'accusait de servilité à l'égard de +Napoléon,—ce qui était faux car, à cette époque même, +il ne se trouvait nullement en bons termes avec le gouvernement +français. Et Turreau, loin d'exercer une action +sur les décisions du Président, se plaignait plutôt de son +attitude anti-française. Il accusait le cabinet de Washington +de fausseté<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>. Il accusait les représentants de tous +les partis, dont l'opinion était comme le résumé de l'opinion +publique, de s'opposer à tout projet qui pourrait +déplaire à la Grande-Bretagne et de rendre ainsi toute +guerre impossible entre les États-Unis et leur ancienne +métropole, dont l'influence occulte ne pourrait jamais +être détruite. À chaque instant on reprochait au ministre +de France les décrets de Napoléon, qui avaient complètement +modifié les dispositions favorables des membres +du Congrès. C'était sans doute un prétexte pour expliquer +leur indifférence ou leur inaction, quoique, aux yeux de +Turreau, les mesures prises par le gouvernement français +ne pouvaient pas être comparées aux excès et aux outrages +infligés par l'Angleterre aux États-Unis.</p> + +<p>En janvier 1808, Champagny avait adressé à Armstrong +une lettre dans laquelle il défendait les décrets de Berlin +et de Milan<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a>. Cette lettre, qui, en termes énergiques, +exprimait la pensée de Napoléon, résumait, en somme, la +situation faite aux États-Unis par la rivalité de la France +et de l'Angleterre. Elle contenait des vérités qui froissèrent +les Américains. En faisant l'énumération des griefs, +elle faisait ressortir que l'union américaine avait à souffrir, +plus qu'aucune autre puissance, des agressions de +<span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> l'Angleterre. La guerre entre les deux nations devait en +être la conséquence inévitable, car il n'était pas admissible, +pour l'intérêt et la dignité des États-Unis, d'accepter +le principe monstrueux et l'anarchie que le gouvernement +anglais voulait faire prévaloir sur mer. Et l'empereur +considérait cette guerre comme étant déclarée en +fait depuis le jour où l'Angleterre avait publié l'exécution +de ses ordres en conseil. En d'autres termes, c'était inviter +les États-Unis à prendre parti entre la France et l'Angleterre +et préjuger, sinon même imposer une action en +faveur de la France contre l'Angleterre.</p> + +<p>Armstrong envoya cette lettre à Jefferson: elle constituait +un ultimatum d'un nouveau genre. Aucune nation +indépendante ne pouvait s'y soumettre.</p> + +<p>Devant l'agitation que produisit la lecture de ce factum +au Congrès, le Président demanda inutilement d'en garder +le secret. Mais les Fédéralistes trouvèrent, au contraire, +dans sa publication, un prétexte, trop longtemps +cherché, pour tourner contre la France l'antipathie que le +peuple nourrissait contre l'Angleterre. C'était tout profit +pour eux et l'Empereur leur fournissait lui-même les +moyens de constituer un parti anglais, parti que Rose, +l'envoyé de Canning, n'avait pu réussir à former. Pickering +n'hésita pas à se faire l'instrument de ce parti, en +cherchant à l'organiser et à le développer, du moins dans +le territoire de ce qui fut la Nouvelle Angleterre. Il demandait, +en échange, au gouvernement anglais, de soutenir +une propagande énergique contre les Républicains. Ce faisant, +Pickering agissait en conspirateur rebelle, tombant +sous le coup de la loi qu'il avait lui-même contribué à +faire voter quand il était Secrétaire d'État et, aux termes +de laquelle, tout citoyen des États-Unis qui, sans autorisation +officielle, se mettait en relation avec un gouvernement +étranger, était passible de peines sévères. Il s'imaginait +pouvoir se mettre au-dessus de cette loi, étant persuadé +que Jefferson était lié, par engagement secret, avec Napoléon, +dans le but de collaborer à la ruine de l'Angleterre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> Il affirmait que, dans son message en faveur de l'embargo, +le Président n'avait pas invoqué des raisons suffisantes +pour justifier cette grave mesure, qu'il devait y +avoir des motifs cachés au public. Lesquels? L'Empereur +avait-il exigé qu'il n'y eut plus de neutres? Avait-il +exigé aussi que les ports américains, ainsi que ceux des +États d'Europe, ses vassaux, fussent fermés au commerce +anglais? L'embargo, insinuait-il, n'était peut-être qu'une +forme adoucie et complaisante par laquelle on répondait, +d'une façon déguisée, à des ordres impératifs. De tels +procédés mèneraient graduellement à une guerre avec +l'Angleterre, ou à une soumission honteuse à la France. +En les dévoilant, Pickering attirait sous sa bannière les +Fédéralistes, avec d'autant plus de facilité que les mesquineries +de la politique intérieure disparaissaient de la +sorte sous un semblant de patriotisme.</p> + +<p>Cependant, il ne fallait pas se payer de mots. L'embargo, +tel qu'il existait et fonctionnait, avait été une réponse +nécessaire aux ordres en conseil, à toutes les vexations +du gouvernement anglais et ceux qui voulaient le +supprimer, Pickering en tête, malgré leurs sentiments +anti-français, se voyaient, quand même, acculés à une +guerre avec la Grande-Bretagne. Ils arrivaient donc au +résultat désiré par Napoléon. Il n'y avait pas d'autres +expédients<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>, à moins de soumettre le commerce américain +aux licences et aux taxes anglaises, ce qui équivalait +à abdiquer toute souveraineté nationale et, en réalité, +on pouvait accuser les Fédéralistes qui, en 1801, +avaient la prétention de représenter le parti national d'Amérique, +de n'être plus qu'une faction anglaise aux ordres +du cabinet de Saint-James. Cette faction remuante pouvait +devenir d'autant plus dangereuse qu'elle entretenait +des relations secrètes avec Sir James Craig, gouverneur du +Bas-Canada, à Québec, lequel avait grand intérêt à être +renseigné sur ce qui se passait aux États-Unis. Un nommé +<span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> John Henry, Anglais de naissance, Américain d'habitudes, +qui était reçu dans les cercles officiels et mondains de +Boston, joua, en cette occurrence, un rôle équivoque d'ambassadeur +aventurier, qu'en des termes moins pompeux, +on peut appeler espion. Il s'entremit habilement, et, +grâce aux renseignements qu'il sut fournir, il contribua à +faciliter une alliance entre les Fédéralistes de la Nouvelle +Angleterre et les Tories anglais. Cette alliance, qui devait +aboutir au parti anglais préconisé par Pickering, s'appuyait +sur la nécessité, soi-disant urgente, d'inaugurer +une politique extérieure conforme au principe anglo-saxon: +avec beaucoup plus de force, elle tendait vers une +politique intérieure anti-républicaine et ses coups les +plus perfides étaient dirigés contre Jefferson.</p> + +<p>Jefferson, cependant, ne se laissa pas intimider. Il +demeura fermement attaché à la théorie de l'embargo, +avec toutes les conséquences qu'elle comportait. Ces conséquences +allaient dépasser les intentions même de l'auteur. +Des Républicains avisés, même des partisans de +l'embargo limité à une certaine durée, commençaient à +s'apercevoir des inconvénients d'un embargo d'une durée +illimitée. Le démocrate Even Sullivan, gouverneur du +Massachusetts fédéraliste, fit ressortir combien cet État +était atteint par les restrictions commerciales qui troublaient +de fond en comble le jeu des importations et +exportations. Les fonctionnaires des douanes avaient peine +à faire respecter les prescriptions légales et partageaient +en beaucoup d'endroits le mécontentement du public. Le +long des côtes du Maine et de la frontière du Canada, la contrebande +menaçait de prendre des proportions inquiétantes, +et, dans toute la région, l'insurrection fut sur +le point d'éclater. Sur plusieurs points, il y eut des +rencontres sanglantes.</p> + +<p>Si la rue était agitée, au sein du gouvernement lui-même, +les dissensions se firent jour. À l'inébranlable fermeté +de Jefferson, Madison opposait l'hésitation du doute. +Robert Smith semblait craindre les excès et les complications +<span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> de toutes sortes, fruits de l'embargo et, si Gallatin +prenait froidement toutes les mesures pour faire respecter +la loi, c'était par devoir et non sans exprimer +parfois la peur des plus graves bouleversements. Tous les +opposants, fédéralistes comme républicains, se rencontraient +pour émettre cette affirmation:—«La constitution +avait donné le pouvoir au Congrès pour régler le +commerce avec des nations étrangères, entre les divers +États et avec les tribus indiennes,—mais elle ne lui +avait pas donné le pouvoir d'empêcher le commerce avec +les nations étrangères».</p> + +<p>Ainsi, l'embargo qui avait été voté par le Congrès, sur +l'insistance de Jefferson, était une mesure imposée par +la situation intolérable rejaillissant sur le commerce des +neutres, à la suite des ordres en conseil et des décrets de +Napoléon. En Amérique, cette mesure risquait de mettre +de nouveau aux prises les partis d'une politique opposée +et intransigeante, de répandre dans la jeune union la +désunion et l'insurrection; mais, considérée en soi, elle +était une des formes atténuées peut-être mais inévitables +que prenait, dans le temps, l'évolution d'un pays qui était +né et qui s'était développé entre la rivalité de la France +et de l'Angleterre.</p> + +<p>À un point de vue plus élevé, l'embargo, aux yeux du +président Jefferson, répondait à un idéal politique qui +ne manquait pas de grandeur. Pour lui, c'était le seul +moyen d'échapper aux horreurs de la guerre qui, dans sa +préparation comme dans son exécution, entraînait des +brutalités coutumières au vieux monde, qu'il voulait +épargner au nouveau monde. En cela, il demeurait fidèle +au principe des ancêtres puritains qui, ayant rompu avec +la mère-patrie, prétendaient fonder un État sur des bases +de pureté sociale et religieuse. Ils n'y parvinrent pas +toujours<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a>. Et, à mesure que la politique américaine +<span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> tendait à devenir plus mondiale, la réalisation de cette +possibilité devenait plus aléatoire. Le moyen que préconisait +Jefferson pour éloigner des États-Unis, ce qu'il +appelait les vices, les crimes et les corruptions de l'Europe, +si louable fut-il, le prouvait abondamment. Sous +prétexte de résister aux ingérences étrangères, on marchait +simplement à la ruine intérieure. Nous avons vu +les résistances soulevées dans tous les partis par l'embargo. +Ce fut bientôt un <i>tolle</i> général. Car, enfin, s'il +s'agissait d'éviter la guerre avec ses conséquences qui +peuvent non seulement détruire toutes les ressources +vitales, mais modifier la forme d'un gouvernement, avec +le système de l'embargo, on risquait d'aboutir aux +mêmes résultats. Son application stricte entraînait une +telle diminution des libertés individuelles et des droits +de propriété, qu'à ce point de vue, de longues guerres +étrangères n'auraient pas occasionné plus de maux. Si +les libertés américaines, au nom desquelles on avait combattu, +devaient périr, mieux valait les voir tomber sous +les coups d'une guerre, dans la mêlée sanglante mais +glorieuse des champs de bataille, que de les exposer à être +étouffées par un système de restrictions appelé de <i>non-intercourse</i>, +qui se composait de petites aspirations et de +petits moyens.</p> + +<p>Économiquement parlant, les pertes étaient immenses, +elles augmentaient tous les jours. Le commerce était complètement +annihilé, puisque, aux entraves provenant des +Ordres en conseil et des Décrets de Napoléon, venaient +s'ajouter les vexations de cet embargo qui paralysait toute +initiative des citoyens, de sorte que les mesures hostiles +prises par l'Angleterre et la France étaient, pour ainsi +dire, aggravées par des mesures édictées par le gouvernement +américain contre les Américains eux-mêmes. Si, +à première vue, l'embargo semblait préférable aux excès +d'une guerre, puisqu'il n'exposait pas le pays aux massacres, +aux exécutions brutales, aux méthodes immorales +que la guerre impose, à y regarder de près, il ouvrait +<span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> une ère de corruption en invitant chaque citoyen à se +soustraire frauduleusement aux prescriptions de la loi. +Au point de vue social, le résultat était déplorable. Certes, +la patrie n'était pas en danger. Mais ce danger eût été +préférable; il eût peut-être fait surgir un héros, tandis +que, dans l'état actuel des choses, on ne pouvait rencontrer +que des contrebandiers et des traîtres. L'idéal que +Jefferson voulait réaliser tournait donc contre lui et le +résultat final aboutissait à un fléchissement considérable +de la moralité nationale.</p> + +<p>On pouvait cependant expliquer et excuser.</p> + +<p>À un moment donné, sans qu'on sût trop pourquoi, +tout commerce avec l'étranger avait été supprimé. Et +alors, subitement, sur un ordre donné qui souffla sur +toutes les côtes comme un vent de mort, l'ouvrier laissa +tomber son outil, le marchand ferma ses portes, chaque +navire fut désarmé. Tout ce que produisait l'Amérique: +le froment, le bois, le coton, le tabac, le riz, autant de +richesses qui s'accumulaient en pure perte, ne pouvant +être achetées ni vendues. La faillite et le chômage augmentaient +chaque jour l'armée des mécontents et des criminels. +On eût dit les atteintes d'un mal mortel empoisonnant, +soudain, les sources vives de la nation. Lambert<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a>, +qui vit New-York en 1808, la décrit comme une ville +frappée d'inanition. Mais ce fut surtout au Nord, à Boston, +dans toute la Nouvelle Angleterre, que les conséquences +de l'embargo furent ressenties avec le plus d'horreur. Et +les habitants n'eurent scrupule d'exhaler leur mécontentement. +Tous se rencontrèrent en un cri de réprobation à +l'adresse de Jefferson. Ce fut l'époque où William Cullen +Bryant, encore adolescent, inaugura les chants de sa lyre +démocratique en attaquant le démocratique Président, +dans la fameuse satire intitulée: <i>The Embargo</i><a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a> où il +<span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> n'hésita pas à mettre en vers les invectives que ses adversaires +politiques avaient souvent adressées à Jefferson en +prose:</p> + +<p class="poem10"> +«And thou, the scorn of every patriot name,<br> +Thy Country's ruin, and her councel's shame.<br> +<span class="lspaced1">...............</span><br> +Go wretch! Resign the Presidential chair,<br> +Disclose thy secret measures, foul or fair;<br> +Go search with curious eye for horned frogs<br> +'mid the wild waste of Louisiana bogs;<br> +Or where Ohio rolls his turbid stream<br> +Dig for huge bones, thy glory and thy theme.»<br> +<span class="lspaced1">...............</span></p> + +<p>Jefferson vendu à la France: c'était le refrain qui +alimentait le fond de la haine populaire.</p> + +<p>En réalité, tout le poids de l'embargo tombait sur les +États du Sud. La Virginie était atteinte en première ligne, +mais malgré toutes les menaces de ruine qui devenaient +flagrantes, elle s'obstinait à demeurer fidèle au système +de son président qui fut touché lui-même dans sa propre +fortune. On en arrivait donc à connaître, d'un côté, tous +les inconvénients d'une guerre, et de l'autre, toutes les +perturbations d'une révolution politique. Partout, les +Fédéralistes prirent le dessus. Le parti républicain fut +sauvé par New-York et par la démocratique Pennsylvanie +aux élections de 1808. En tous cas, la grande popularité +de Jefferson était bien morte et il devint nécessaire +que l'embargo fût supprimé.</p> + +<p>Pendant que les États-Unis se débattaient dans cette +crise, Napoléon s'apprêtait à porter le coup de grâce à +l'Espagne. L'Amérique ne pouvait demeurer indifférente +à cette tentative qui, en cas d'échec comme en cas de +succès, allait avoir une grande répercussion sur l'avenir +de l'Union. L'Espagne vaincue verrait ses vice-royautés +américaines secouées d'un frisson d'indépendance et de +révolte, l'Espagne résistante arrêterait la marche dominatrice +<span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> de Napoléon: d'un côté comme de l'autre, le +cabinet de Washington avait à prendre des décisions +importantes et efficaces.</p> + +<p>Dès février 1808, Murat devait occuper Madrid et l'amiral +Rosily, commandant une flottille française à Cadix, +avait ordre de barrer la route à la cour d'Espagne, dans le +cas où elle aurait l'intention d'imiter celle de Lisbonne. +Godoy eut, en effet, un instant, l'idée de fuir avec le roi +jusqu'au Mexique. Un soulèvement populaire empêcha +l'exécution de ce projet. L'empereur eut, de la sorte, un +prétexte tout trouvé pour prendre possession de Madrid +par son armée qui protégeait le roi contre tout acte de +violence. Puis, ce fut le départ de Napoléon pour Bayonne +où devaient être rassemblées ces épaves de l'antique monarchie +espagnole: Charles IV, la Reine, Ferdinand, le +Prince de la Paix, Pedro Cevallos,—autant de débris fossiles +d'un régime suranné, présentés à la curiosité du +grand parvenu. Il les vit et les jugea<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>. Le roi lui sembla un +bon patriarche. La reine portait sur sa face son cœur et son +histoire: il n'y avait qu'à la voir pour comprendre sa vie. +Le Prince de la Paix avait l'aspect d'un taureau. Quant au +prince des Asturies: le dernier des crétins. À côté de lui, +le roi de Prusse eut passé pour un héros, en comparaison. +Ce falot Bourbon d'Espagne semblait indifférent à tout, +n'ouvrait pas la bouche, excepté pour manger,—ce qui +lui arrivait quatre fois par jour et l'empêchait de penser.</p> + +<p>Napoléon offrit le trône d'Espagne à son frère Joseph.</p> + +<p>Les Espagnols se rendirent compte que leur patrie n'était +plus qu'une province française. Le 2 mai 1808, une +insurrection à Madrid fut réprimée dans le sang, par +Murat. Ce mouvement populaire prouvait que l'antique +patriotisme des Hidalgos n'était pas mort. Cependant, il +était à double portée. S'il constituait la pierre d'achoppement +contre laquelle la fortune de Napoléon trouva son +premier arrêt, il donnait aussi le coup mortel qui agrandit +<span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> les fissures par lesquelles allait s'émietter et se dissoudre +l'empire de toutes les Espagnes.</p> + +<p>Et d'abord, la politique de l'Empereur avait si étrangement +embrouillé les idées directrices des nationalités, +que les événements d'Espagne soulevèrent les sympathies +les plus hétérogènes. Les Espagnols, au loyalisme si ardent, +devinrent un instant des démocrates, les monarchies +les plus despotiques de l'Europe trouvèrent leur +intérêt à soutenir des tendances républicaines et révolutionnaires, +tandis que la République des États-Unis, ce +refuge de toutes les libertés, se rangea du côté de l'oppresseur, +parce qu'elle comprenait, ce qui était clair +comme le jour, que la dislocation des vastes possessions +espagnoles devait lui profiter en première ligne et fatalement. +Dans ces conditions, la révolution espagnole provoquée +par l'Empereur des Français, dans un intérêt +dynastique et au profit d'une ambition monarchique, +ouvrait à l'Amérique du Nord un horizon immense où +promettaient de s'épanouir toutes les fleurs de la démocratie.</p> + +<p>Napoléon, en frappant de mort la monarchie espagnole +qui, depuis des siècles, avait elle-même absorbé toutes +les forces du pays, brisa, du même coup, le lien déjà relâché +qui rattachait encore les colonies espagnoles à la +métropole. En imposant sa domination à l'Europe, il avait +semé, par contre, un vent d'indépendance qui souffla de +l'Amérique du Nord à l'Amérique du Sud.</p> + +<p>Cependant, il était parvenu à l'apogée de sa puissance. +Il crut que son rêve pourrait se réaliser enfin: consommer +la ruine de l'Angleterre en chassant sa flotte, son +commerce, de la mer Méditerranée, de l'Océan Indien, +des eaux américaines, projet gigantesque qui demandait +la reconstitution et la collaboration des forces navales de +France, d'Espagne et de Portugal, en vue d'expéditions +projetées qui devaient occuper Ceuta, l'Égypte, la Syrie, +Buenos-Aires et l'Inde...</p> + +<p>Après avoir essayé de vaincre la mer par la terre, Napoléon +<span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> voulait vaincre la mer par la mer. Mais quelle +puissance humaine le peut? On trouve la trace de ces +préoccupations un peu chimériques, dans sa correspondance. +À Decrès<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a> il écrivait—sentant sans doute la +réalisation de ces projets trop lointaine—que la simple +menace de ces opérations suffirait à jeter la panique à +Londres. Surtout une expédition dirigée contre l'Inde +devait être très préjudiciable à l'Angleterre qui serait +ainsi paralysée dans l'exécution des mesures hostiles +prises contre la France et contre l'Amérique.</p> + +<p>Pour entreprendre une telle expédition, Napoléon +avait évidemment besoin de soumettre l'Espagne à sa +loi; il lui fallait aussi l'appui de l'Amérique latine et des +États-Unis du Nord. Trop délibérément il traita ces derniers +comme dépendant déjà de son gouvernement, en +signant le 27 avril 1808 le Décret de Bayonne qui ne fut +qu'une aggravation des Décrets de Berlin et de Milan. Aux +termes de ce nouveau Décret, tous les navires américains +qui entreraient dans un port de France, d'Italie ou des +villes hanséatiques, devaient être saisis, sous prétexte +que, depuis le fonctionnement de l'embargo, tout navire +appartenant aux États-Unis ne pouvait naviguer sans violer +la loi, à moins de se munir de faux papiers délivrés par +l'Angleterre. Cette interprétation trop catégorique allait +encore donner lieu à des revirements subtils de politique +et de diplomatie.</p> + +<p>Entre les allures autoritaires et dominatrices de Napoléon +et l'attitude intransigeante de l'Angleterre, quelle +pouvait, en effet, être la politique des États-Unis? Devenir +l'instrument de la France contre l'ennemi héréditaire +ou être exposé à voir confisquer toutes les cargaisons des +navires qui entreraient dans les eaux françaises, constituait +une alternative d'autant plus pénible qu'elle était +imposée sur un ton comminatoire, inacceptable par une +nation indépendante. Encore une fois, comme l'occurrence +<span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> s'était déjà présentée aux dates importantes de l'histoire +de l'Amérique du Nord, la distance qui séparait la grande +république américaine des deux monarchies belligérantes +la sauva des interventions et des décisions immédiates. +Les diplomates qui représentaient le cabinet de Washington +à Paris et à Londres furent chargés, chacun en ce qui le +concernait, et tout en sauvegardant la dignité de leur patrie, +d'ouvrir la voie à des explications amicales et respectueuses<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>.</p> + +<p>Mais quelles pouvaient être les explications amicales +de Napoléon?</p> + +<p>Évidemment, s'il invitait avec tant d'énergie les États-Unis +à se joindre à lui contre l'Angleterre, il devait, en +retour, s'entremettre auprès de l'Espagne pour la cession +des Florides aux Américains. Mais ceux-ci prétendaient, +avant tout, maintenir leur neutralité parmi les puissances +intéressées, sans vouloir se mêler directement aux vicissitudes +d'une guerre qui agitait une si lointaine partie +du monde, même au prix d'un grand avantage les concernant +particulièrement.</p> + +<p>Dans cette situation troublée, Armstrong, le Ministre +des États-Unis en France, redevint soudain le soldat qu'il +avait toujours été: il conseilla tout simplement de s'emparer +des Florides sans délai. Jefferson trouva l'avis impraticable, +d'autant plus que Champagny faisait savoir à +Turreau que, jusqu'à présent, l'Empereur n'avait pas encore +appliqué strictement le décret de Bayonne: sa conduite +à l'égard des États-Unis s'inspirerait de la conduite +des États-Unis à l'égard de l'Angleterre. Champagny +ajoutait que, si l'Angleterre esquissait le moindre mouvement +hostile contre les Florides, l'Empereur ne verrait +aucun inconvénient à ce que les Américains fissent +avancer leurs troupes pour se défendre.</p> + +<p>C'était autant de sollicitations à ouvrir les hostilités et +à conclure, par conséquent, une alliance avec la France.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> Mais Jefferson et Madison éludaient la réponse catégorique +attendue par Turreau. Quand celui-ci objectait +que le cabinet de Washington était sorti d'une neutralité +impartiale en traitant les deux puissances belligérantes +et rivales sur le même pied d'égalité, tandis que l'attitude +de ces deux puissances n'était nullement la même +à l'égard de l'Union, le Président affirmait qu'il n'y avait +aucune comparaison à établir entre la France et l'Angleterre +au point de vue des vexations dont les États-Unis +avaient à souffrir. Aussi l'embargo, qui semblait s'attaquer +également à la France et à l'Angleterre, était, en réalité, +beaucoup plus préjudiciable à celle-ci qu'à celle-là, +par la bonne raison que l'Angleterre possédait un plus +grand nombre de colonies et que les ressources locales +de ces colonies laissaient à désirer.</p> + +<p>Devant de telles hésitations du cabinet de Washington, +qui étaient autant de fins de non recevoir, Napoléon reprit +son jeu de bascule coutumier. Quand Armstrong exprima +à Champagny la satisfaction du gouvernement américain +pour l'approbation impériale permettant une occupation +anticipée des Florides, Napoléon joua l'étonnement et +l'indignation. Il fit répondre par Champagny à Armstrong +que cette allusion à l'occupation des Florides était incompréhensible, +qu'en tous cas les Américains, étant en +paix avec les Espagnols, ne pouvaient occuper les Florides +sans l'autorisation du Roi d'Espagne<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>. Et Champagny +ajouta avec une certaine effronterie que jamais il +n'avait été question de soutenir une occupation des Florides +par les Américains sans cette formelle autorisation, +que «l'Empereur n'avait ni le droit, ni le désir d'autoriser +une infraction de la loi internationale, contraire aux +intérêts d'une puissance indépendante, son alliée et son +amie».</p> + +<p>Ce revirement, pratiqué avec une dextérité toute latine +qui désempara un peu la mentalité anglo-saxonne +<span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> d'Armstrong, eut pour conséquence de faire appliquer +plus strictement le Décret de Bayonne, c'est-à-dire, de faire +saisir tous les biens et tous les navires américains. Le cabinet +de Washington refusait de s'incliner, sans condition, +devant la volonté de Napoléon: Napoléon se vengeait.</p> + +<p>L'Espagne, dont il croyait avoir fait l'instrument de sa +politique, allait se venger à son tour et tirer, en même +temps, les États-Unis d'embarras.</p> + +<p>Les difficultés que rencontra Joseph Bonaparte à maintenir +sa royauté éphémère, contenaient en germe l'échec +du plan si passionnément élaboré par l'Empereur.</p> + +<p>En juillet 1808, Dupont capitula à Baylen, laissant une +vingtaine de mille hommes entre les mains d'une poignée +de patriotes espagnols. La flotte française dût se rendre à +Cadix et Joseph quitter Madrid pour mettre sa vie en +sûreté, en fuyant avec l'armée intacte, au-delà de l'Ebre. +Ce ne fut pas tout, on le sait. Le 1<sup>er</sup> août, Wellesley avait +débarqué à quelques lieues au nord de Lisbonne et marchait +sur cette capitale. Junot, après la bataille de Vimeiro, +se replia sur Cintra où il consentit à évacuer le +Portugal, à la condition que les 22.000 hommes qui composaient +son armée fussent ramenés en France par mer.</p> + +<p>Pour la première fois, le génie de Napoléon se voyait +entravé dans son élan magnifique. Par un effort désespéré, +l'Espagne et le Portugal s'étaient libérés, du même +coup, de Napoléon et des Bourbons. Évidemment, l'Empereur +avait encore ses armées intactes et sa présence, +à la tête de ses forces militaires, pouvait réparer ces premiers +désastres. Mais irréparable était la perte des ports +de Cadix et de Lisbonne, irréparable l'anéantissement +des flottes et des magasins, seules bases sur lesquelles +pouvait s'appuyer et se développer la puissance maritime +de la France, seuls moyens aussi, pour Napoléon, +de mettre à exécution, dans les conditions indiquées, son +rêve de domination universelle. Ce rêve venait de s'évanouir +dans les brouillards de l'Océan.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> Le grand Empereur avait un instant vaincu la mer par +la terre; sa tentative de vaincre la mer par la mer venait +d'échouer. L'Angleterre pouvait reprendre la maîtrise de +l'Océan, les colonies espagnoles étaient hors d'atteinte: +l'Amérique, qu'elle fût, au nord, dirigée par l'esprit d'indépendance +plus ou moins puritaine des Anglo-Saxons, +ou, au sud, imprégnée d'autocratie latine, pouvait poursuivre +désormais les libres voies de sa destinée.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> CHAPITRE X<br> +<span class="smcap">LES ÉTATS-UNIS ET LA RUSSIE.</span></h2> + +<p class="resume">Madison président des États-Unis. — Il demande des dommages-intérêts +au gouvernement français. — Apparence conciliante +de l'Angleterre. — Ses intrigues continuent à Washington. — Quatrième +coalition. — Le Retrait de l'embargo demande +la suppression des Décrets de 1806 et de 1807. — Napoléon +n'est pas de cet avis. — Lettre de Cadore au général Armstrong. — Intérêts +commerciaux des États-Unis dans la mer Baltique. — Relation +avec la Russie. — Mission de J. Q. Adams. — Bienveillance +de l'empereur Alexandre. — Ukase protégeant les +produits américains. — Rappel de Caulaincourt. — L'empereur +Napoléon rompt avec l'empereur Alexandre.</p> + +<p>Après avoir réuni, à Erfurt, tous les rois de toutes les +Allemagnes, dans le but de resserrer son alliance avec +l'empereur Alexandre et, rassuré sur les intentions de +l'autocrate de toutes les Russies qui ne s'était pourtant +pas livré entièrement, Napoléon comme on l'a vu, avait +pu consacrer tous ses efforts à la campagne d'Espagne +qu'il conçut avec sa maëstria ordinaire,—mais il est des +concours de circonstances naturelles et morales contre +lesquelles les plus géniales méthodes s'exercent en +vain.</p> + +<p>Lorsqu'au mois d'août 1808, Napoléon apprit à Bordeaux +la capitulation de Dupont à Baylen et celle de +Rosily à Cadix, sa perplexité fut grande. Peut-être eût-il +l'intuition que le but qu'il cherchait à atteindre dans la +péninsule lui échappait avec toutes les conséquences sur +lesquelles il avait espéré pouvoir compter. Que lui importait +maintenant d'occuper militairement une grande +partie de l'Espagne, s'il n'occupait plus Cadix ni Lisbonne +<span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> et si le Mexique, Cuba, le Brésil et le Pérou menaçaient +de se jeter dans les bras de l'Angleterre?</p> + +<p>Pour la première fois, le grand capitaine, le grand +politique hésita. S'il renonçait à son plan espagnol, c'était +avouer l'échec final auquel était destiné tout le système +qu'il prétendait instaurer. Il remit le sort de l'Espagne +entre les mains de ses lieutenants et se prépara à faire +face à l'orage qui s'amoncelait dans l'Europe centrale.</p> + +<p>Essayons de comprendre les contre-coups que ces événements +ont exercés sur la politique des États-Unis.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, Madison avait succédé à Jefferson, à +la Présidence. On avait reproché à Jefferson sa soi-disant +complaisance à l'égard de Napoléon. La nouvelle administration +chercha à se laver de ce soupçon en insistant +auprès du gouvernement français pour obtenir les réparations +aux dommages causés depuis 1803 et qui, malgré +les promesses de l'Empereur, demeuraient lettres mortes. +Quant aux restrictions commerciales, dont elle demandait +la suppression, Champagny répondit à Turreau que, +souscrire à cette demande, serait introduire des exceptions +qu'il faudrait étendre à tous les peuples, ce qui +permettrait à l'Angleterre de trouver de nouvelles ressources +pour continuer la guerre. Napoléon ne se montrait +donc pas enclin à la conciliation. À partir de ce +moment, se dessina en Amérique un mouvement foncièrement +anti-français, non seulement parmi les Fédéralistes, +ce qui était constant, mais aussi parmi les Républicains, +ce qui était plus significatif. De sorte que la suppression +de l'embargo, en donnant une certaine satisfaction +à l'Angleterre, pouvait aussi être considérée comme +un affranchissement de tout contact impérial.</p> + +<p>Tous les représentants du grand commerce américain +qui avaient eu tant à se plaindre des effets de l'embargo, +aspiraient à la reprise des affaires et, comme ces affaires +étaient surtout brillantes avec l'Angleterre, la France risquait +de se voir rejetée, pour maintenir son influence en +Amérique, dans les menées d'une diplomatie occulte, allant +<span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> jusqu'à spéculer sur la possibilité d'une scission qui +pourrait se produire entre les États du Nord formés par la +Nouvelle-Angleterre où la vieille Angleterre avait toujours +des partisans, et les États du Sud, où la France +aurait quelque chance de poser les bases d'un parti puissant<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>.</p> + +<p>Le cabinet de Washington fut encore obligé de louvoyer +entre la mauvaise humeur des ministres britanniques et +la hauteur dominatrice du conquérant français. L'embargo, +ostensiblement dirigé contre les ordres en conseil, +avait été aussi une réponse aux décrets de Napoléon et le +commerce de la France et celui de l'Angleterre étaient +également atteints parce que, en réalité, si ces deux pays +s'en prenaient à l'attitude de l'Amérique, ils savaient +bien, au fond, qu'ils l'avaient, pour ainsi dire, provoquée +par les exigences de leur rivalité.</p> + +<p>Depuis la suppression de l'embargo par les États-Unis, +l'opinion publique admettait parfaitement en Angleterre +la suppression aussi des ordres en conseil. C'est sans +doute pour hâter la fin de l'embargo et pour donner satisfaction +à ce courant d'idées qu'en avril 1809 les ordres +en conseil de novembre 1807 furent remplacés par un +nouvel ordre qui devait ouvrir au commerce des neutres +tous les ports ne dépendant pas de la France,—ce qui +permettait de faire retomber sur la France les conséquences +vindicatives de décrets ayant pour but d'atteindre +l'Angleterre.</p> + +<p>L'Amérique pouvait s'imaginer avoir gain de cause. À +y regarder de près, ce nouvel ordre n'était qu'un bon +billet,—nous ne disons pas: un chiffon de papier,—c'était +une simple concession. En effet, si la marine anglaise +devait bloquer la Hollande, la France et l'Italie du +nord, dans le but unique de mettre le commerce anglais +à la place du commerce des neutres, le nouveau système +<span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> ainsi préconisé ne valait guère mieux que l'ancien. Cependant +les ordres en conseil avaient été révoqués, en +apparence du moins, justifiant, de la sorte, la chute de +l'embargo,—œuvre de Jefferson. Quel coup pour le Président! +C'était le coup de grâce donné à sa politique et +on a vu qu'il en fut atteint d'une façon irréparable. Ce +coup fut adouci par la subtilité adroite des républicains +qui, ne voulant pas laisser aux Fédéralistes tout le profit +de ce grand changement, firent imprimer, dans le «National +Intelligencer» du 28 avril 1809, cette phrase à la +fois jésuitique et consolatrice:</p> + +<p>«Grâces soient rendues au sage qui se repose maintenant +si glorieusement sous les ombrages de Monticello!.. +On peut hautement affirmer que la révocation des ordres +en conseil est due à l'embargo!»</p> + +<p>Cet hommage indirect et mérité, dans une certaine +mesure, rendu à Jefferson, retombait sur tout le parti +républicain. Mais la situation générale n'en demeura pas +moins troublée et soumise à tous les revirements de la +politique européenne.</p> + +<p>Le cabinet de Saint-James continuait ses intrigues. +Les difficultés diplomatiques soulevées par Erskine qui, +trop conciliant, fut désavoué par Canning, aggravées par +Jackson son successeur qui, trop insolent, fut renvoyé, +prouvaient bien qu'au fond l'Angleterre et les États-Unis +ne pouvaient s'entendre. Malgré tout, devant l'attitude +ondoyante de la diplomatie française, la suppression de +l'embargo, en mettant le commerce américain entre les +mains de la Grande Bretagne, constituait, par cela même, +une mesure de protection solidaire venant s'ajouter à +toutes les velléités de résistance désespérée qui se dessinait +partout contre les affirmations de domination universelle, +de plus en plus impérieusement proclamées par +Napoléon.</p> + +<p>Ce fut le moment où, pour la quatrième fois, l'Autriche +essaya de secouer le joug. Ce suprême effort demandait +aussi, de la part de l'Empereur, une suprême attention. +<span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> La lutte devait être chaude et les graves affaires qui absorbaient +Napoléon en Europe le détachaient nécessairement +des affaires américaines. Néanmoins, Armstrong +lui avait fait connaître, jusque sur les bords du Danube, +la signification de l'acte du 1<sup>er</sup> mars 1809 de non-intercourse +qui, supprimant, en apparence, tout commerce +avec l'Angleterre et la France, revendiquait, quand même, +pour l'industrie américaine le droit de communiquer directement +avec les marchés anglais<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>. Dans le cas, ajoutait +le ministre, où l'interprétation des Décrets du 21 novembre +1806 et du 17 décembre 1807 ne porterait aucune +atteinte aux droits maritimes de l'Union, l'acte en question +serait immédiatement révoqué en ce qui concernait la +France et les relations commerciales immédiatement rétablies +entre les deux pays. Sous une forme obscure mais +comminatoire, Armstrong demandait simplement des concessions +équivalant à la suppression des Décrets de 1806 +et 1807, ce qui, aux yeux des Américains, serait une +réponse toute naturelle au retrait de l'embargo et des +ordres en Conseil du mois de novembre 1807.</p> + +<p>Napoléon qui, avec tant d'autres nouvelles importantes, +reçut cette note à Schœnbrunn où il s'était installé après +avoir battu les Autrichiens, ne fut pas de cet avis. Il +défendit, plus que jamais, les principes sur lesquels ses +Décrets étaient fondés; ces principes répondaient à la +notion stricte du droit des gens et se défendaient par des +idées qu'il avait souvent exprimées. Les mers, affirmait-il, +appartiennent à toutes les nations. Tout navire naviguant +sous le pavillon de n'importe quelle nation, reconnu +et avoué par cette nation, doit être sur l'océan aussi bien +en sûreté que dans ses ports nationaux. Le pavillon qui +flotte au mât d'un vaisseau-marchand doit être respecté +comme s'il se trouvait sur le clocher d'un village. Insulter +un navire marchand portant le pavillon de quelque puissance +que ce soit équivaut à faire une incursion dans +<span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> un village ou une colonie appartenant à cette puissance. +Napoléon, en un mot, considérait les navires de toutes +les nations comme des colonies flottantes appartenant +à ces nations. Ce qui n'empêchait leur souveraineté et +leur indépendance d'être à la merci d'un voisin plus +audacieux ou plus fort<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>.</p> + +<p>Ainsi, d'après cette théorie, ce que Napoléon appelait +une colonie flottante pouvait être dénationalisé par la +visite d'un de ses agents et devenir sa propriété. Champagny, +qui se rendait compte, de près, des résultats néfastes +auxquels avait abouti l'interruption du commerce +des neutres, lui fit comprendre que, dans cette stagnation +des affaires, l'Amérique était encore le seul pays qui pouvait +servir de débouché aux produits des manufactures +françaises. Il engagea l'Empereur à se montrer, à l'égard +des États-Unis, aussi conciliant que l'Angleterre qui avait +annulé ses ordres en conseil de novembre 1807. Napoléon +se rendit un moment à ces raisons et se montra disposé +à révoquer le décret de Milan et remettre, de la sorte, le +commerce neutre dans les mêmes conditions où il se trouvait +sous le décret de Berlin. La victoire de Wagram vint +de nouveau modifier ces bonnes intentions. En réalité, +avec une désinvolture un peu déconcertante, Napoléon +passa de la bienveillance à la malveillance. Aussi longtemps +qu'il pouvait croire que l'arrangement préconisé +par Erskine serait ratifié par le cabinet de Londres, il fit +preuve à l'égard des États-Unis des sentiments les plus +généreux; dès qu'il apprit que Canning désavouait son +ministre à Washington, il mit une sourdine à ses velléités +de conciliation: la défaite de l'Autriche ne lui permettait-elle +pas d'imposer partout sa volonté? Sa nouvelle +victoire en Europe le rendait aussi victorieux en +Amérique.</p> + +<p>Du moins, il ne voulait pas admettre que les États-Unis, +par leurs prétentions de conserver les droits d'une puissance +<span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> neutre, en fait de commerce, d'user de réciprocité, +par exemple, quand il s'agissait de répondre à un blocus +par un blocus, pussent se solidariser avec des pays plus +voisins qui commençaient à vouloir secouer le joug qui +pesait si lourdement sur leurs transactions commerciales. +En effet, la Russie, la Prusse, la Suède, le Danemark, les +villes hanséatiques et même la Hollande, soutenue par +le roi Louis, semblaient vouloir se détacher d'un système +si contraire à leurs intérêts vitaux. Si le roi Louis +ne s'était pas solennellement engagé à renoncer à ses +désirs d'indépendance et à se soumettre à la volonté de +son frère, la Hollande aurait été immédiatement annexée +à la France. Elle le fut d'ailleurs un peu plus tard par le +traité de Rambouillet.</p> + +<p>En attendant, les navires américains qui, jusqu'en mai +1810, entraient librement dans les ports hollandais, +purent être de bonne prise. Ce fut un gain énorme, à peu +près quatre millions de dollars, sans compter les sommes +importantes que représentait le commerce américain sur +le continent. C'est alors que le Congrès, par l'acte du +1<sup>er</sup> mai 1810, atteignit Napoléon indirectement, en ouvrant +au commerce anglais un marché aux États-Unis, ce +qui constituait une ample compensation au commerce +paralysé en France et en Hollande. Le cabinet de Washington +annulait, pour ainsi dire, les effets du décret de +Milan.</p> + +<p>Devant tant de difficultés, Napoléon se montra soudain +moins intransigeant en ce qui concernait la stricte exécution +de ses fameux décrets. Le 31 juillet 1810, il fit savoir +au duc de Cadore, qu'après avoir beaucoup réfléchi +sur les affaires d'Amérique, il était maintenant d'avis +qu'on pouvait notifier à M. Armstrong, qu'à partir du +1<sup>er</sup> novembre, ces décrets n'auraient plus d'effet,—à la +condition toutefois que, si le conseil britannique ne retirait +pas ses ordres de 1087, le Congrès remplirait l'engagement +qu'il avait pris de rétablir les obstacles destinés +à entraver le commerce anglais. À ce propos, sous la dictée +<span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> de l'Empereur, Cadore adressa au général Armstrong, +à la date du 5 août 1810, une lettre d'un grand intérêt +historique qui donne comme la psychologie de Napoléon +dans cette affaire.</p> + +<p>Cadore fait d'abord remarquer que son maître, absorbé +par les graves complications européennes, n'a connu que +très tard l'acte du Congrès du 1<sup>er</sup> mai. Ce retard occasionnait +certains inconvénients qui auraient pu être évités +par une communication prompte et officielle. Passant en +revue les différentes phases par lesquelles avaient évolué +les relations de la France avec les États-Unis, le Ministre +des Affaires Étrangères rappelle que l'Empereur avait +applaudi à l'embargo, parce que cette mesure, tout en étant +préjudiciable aux intérêts commerciaux de la France, +ne contenait rien d'attentatoire à son honneur. Il est +vrai qu'elle avait provoqué la perte de la Martinique, +de la Guadeloupe et de Cayenne. L'Empereur, s'inclinant +devant le principe qui faisait agir les Américains, n'avait +formulé aucune réclamation... Mais l'acte du 1<sup>er</sup> mars +1809, supprimant l'embargo, lui substituait un état de +choses plus défavorable encore aux intérêts français. Cet +acte, auquel peu de publicité avait été donné, défendait +aux navires américains le commerce avec la France tout +en l'autorisant avec l'Espagne, Naples et la Hollande—pays +sous l'influence française—et prononçait la confiscation +de tout navire français qui voudrait s'arrêter dans +des ports américains. Dans ces conditions, des représailles +avaient été légitimes et exigées par la dignité de la France +avec laquelle il était impossible de transiger. La réponse +à la mesure prise par le Congrès fut que tous les navires +américains qui se trouvaient en France furent mis sous +séquestre. Mais maintenant que l'acte du 1<sup>er</sup> mars 1809 +était avantageusement remplacé par l'acte du 1<sup>er</sup> mai 1810, +la France pouvait profiter des avantages promis à la nation +qui, la première, «cesserait de violer le commerce +neutre des États-Unis». Cadore était donc autorisé à déclarer +que les décrets de Berlin et de Milan seraient révoqués, +<span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> qu'à dater du 1<sup>er</sup> novembre ils cesseraient d'avoir +leur effet,—mais il était bien entendu que, comme conséquence +de cette déclaration, les Anglais eussent à révoquer +aussi leurs ordres en conseil et à renoncer aux nouveaux +principes de blocus qu'ils désiraient établir; sinon, +conformément à l'acte auquel il était fait allusion, les +États-Unis devaient faire respecter leurs droits par l'Angleterre.</p> + +<p>Cette lettre se terminait par des protestations d'intérêt +et de dévouement que les Américains avertis considérèrent +comme l'expression d'une fine ironie latine, d'autant plus +sensible que, par un Décret du 22 juillet 1810, demeuré +secret, Napoléon avait ordonné le versement, dans le trésor +public, de toutes les cargaisons saisies à Anvers et +dans les ports hollandais et espagnols. D'ailleurs, le Décret +du 5 août 1810 fut tenu secret aussi, de sorte que +l'on peut se demander si Napoléon était bien sincère en +promettant la suppression des Décrets de Berlin et de +Milan, une telle intention officiellement publiée ayant +immédiatement dû provoquer, de la part des États-Unis, +une attitude devant aussitôt amener la guerre avec l'Angleterre<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>.</p> + +<p>Le doute conçu par les Américains était d'autant plus +justifié que seul un Décret officiellement promulgué pouvait +rétablir des droits qu'un autre Décret avait abolis. Les +nouvelles venant de Paris n'en faisaient pas mention et, +à la date du 14 décembre 1810, des lettres de Bordeaux +apprirent que deux navires américains y avaient encore +été séquestrés.</p> + +<p>On ne savait donc pas au juste si les Décrets étaient +révoqués ou s'ils demeuraient encore en vigueur. Un jour, +Napoléon affirmait que leurs effets allaient être suspendus; +le lendemain, il agissait comme si l'on était encore +dans la période la plus aiguë du blocus continental. +C'était toujours le même jeu de bascule: les plateaux de +<span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> la balance retombaient, sans cesse, de tout leur poids, +sur les États-Unis; qu'ils penchassent d'un côté ou de +l'autre, ils faisaient sentir leur insupportable pression. +Par cette manœuvre, l'Empereur aurait voulu entraîner +l'Union dans ce vaste système contre l'Angleterre, comme +il avait fait du Portugal et de l'Espagne. La distance ne +le permettait pas, sans cela, un corps d'armée aurait +avantageusement remplacé les notes diplomatiques. Mais +il était évident, malgré toutes les assurances, qu'aussi +longtemps l'Angleterre persistait dans ses ordres en +conseil, Napoléon persistait dans ses Décrets. Et l'Angleterre +voyait bien que l'interprétation plus bienveillante +dans l'application de ces Décrets ne concernait que +les États-Unis et nullement le commerce britannique. +Mais comment le cabinet de Washington pouvait-il voir +clair dans ces subtilités diplomatiques? Le successeur +d'Armstrong à la légation à Paris cherchait en vain lui-même +à percer le mystère qui entourait la pensée du +Maître.</p> + +<p>En dictant à Cadore la lettre contenant l'énoncé d'une +promesse conciliatrice, peut-être Napoléon voulait-il éviter +une guerre entre la France et les États-Unis, et provoquer, +au contraire, une guerre entre l'Angleterre et +ces mêmes États-Unis. Il fut donc satisfait d'apprendre +que, par sa proclamation du 2 novembre 1811, le Président +Madison avait remis en vigueur l'acte de non-intercourse +dirigé contre l'Angleterre. Il se félicita des termes +de cette proclamation au point de ne pas relever la prétention +formulée dans une proclamation presque simultanée +de s'emparer de la Floride occidentale. Voyant les +États-Unis prêts à défendre l'indépendance de leur pavillon +contre les exigences anglaises, il se disait prêt aussi +à toutes les concessions. Il faisait encore entendre qu'il +ne voyait aucun inconvénient à ce que les Florides devinssent +une possession américaine et qu'il était plus que +jamais favorable à toutes les mesures pouvant faciliter +l'indépendance de l'Amérique espagnole, à la condition, +<span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> toutefois, que cette indépendance ne constituât pas un facteur +utile et dangereux entre les mains de l'Angleterre<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a>.</p> + +<p>L'expression d'un tel désir et d'une telle crainte parfaitement +compréhensible dans la bouche de Napoléon, +était pourtant contraire à la réalité des faits. À y regarder +de près, l'indépendance de l'Amérique espagnole devait +profiter au premier chef à l'Angleterre: elle constituait +le but final vers lequel avait toujours tendu la politique +du cabinet de Saint-James. Et vraiment, l'heure semblait +mal choisie de prêter la main au démembrement de l'empire +espagnol. En effet, comment le même souverain, +fût-il plus puissant que le puissant Napoléon, pouvait-il +concilier ces deux opérations contradictoires: pousser, +par exemple, le Mexique et le Pérou à s'affranchir du +joug de la mère-patrie et sacrifier, en même temps, des +armées pour faire couronner son frère roi d'Espagne? +C'était délibérément dépouiller la proie à la conquête de +laquelle on s'évertuait en vain. Cette inconséquence était +inhérente à la grandeur et à la vanité de l'entreprise: ses +vastes proportions impliquaient des impossibilités d'exécution +et, ce qui était arrivé pour la Louisiane, devait +arriver pour les Florides. En 1803, Napoléon ne pouvant +aboutir à Saint-Domingue et craignant la supériorité navale +des Anglais, avait cédé la Louisiane à Jefferson; en +1811, ne pouvant réussir à Madrid, il donnait à Madison +libre carrière dans l'Amérique espagnole. Mais en 1803, +la perte de Saint-Domingue et de la Nouvelle-Orléans +avait trouvé sa compensation de l'autre côté du Rhin, +jusque dans le cœur de l'Allemagne. En 1811, quelle +serait la compensation pour Napoléon de la perte du +Mexique et du Pérou? Après les échecs de Lisbonne et de +Cadix, il tourna ses regards encore plus au Nord, vers +Moscou et Saint-Pétersbourg. En lisant entre les lignes, +on peut trouver toutes ces indications dans les instructions +de Napoléon à Cadore et à Sérurier qui avait remplacé +<span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> Turreau à Washington. Mais comme nous allons +le voir, les États-Unis vont trouver le moyen d'éluder la +tyrannie du blocus continental en aidant l'empire moscovite +à s'en affranchir à son tour.</p> + +<p>En attendant, on comprend donc que, tout en cherchant +à reconnaître le bon vouloir des États-Unis, Napoléon +n'ait pas voulu renoncer au principe qui lui avait +inspiré les décrets. À la date du 4 mai 1811, il ordonna +à Bassano d'écrire à Russell une lettre<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a> dans laquelle +il autorisait l'admission des cargaisons américaines qui +avaient été provisoirement mises en dépôt à leur arrivée +en France. C'était se relâcher un peu de sa sévérité. +Madison s'attendait à plus; la sécheresse de la forme +ne voilait même pas en l'occurrence l'insuffisance du +fond.</p> + +<p>Il paraissait désormais évident, pour le représentant +américain à Paris, que le but caché mais avéré de la politique +française était d'acculer l'Union à une guerre avec +l'Angleterre. Il jugeait assez bien la situation et, de ce qu'on +ne lui disait pas ouvertement, il tirait une conclusion assez +logique. Il devinait, sous les paroles amicales, les intentions +plutôt hostiles<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a>. Selon lui, Napoléon ne voulait +pas révoquer les Décrets d'une façon officielle et définitive, +dans la crainte que cette révocation ne provoquât +une mesure analogue pour les ordres en conseil, et par +conséquent vînt mettre une sourdine à l'irritation américaine +à l'adresse de l'Angleterre, tandis qu'il était, au +contraire, de son intérêt d'entretenir cette irritation. +Cette manière de juger les tendances du cabinet des Tuileries +semblait d'autant plus justifiée que, de tous les +navires capturés depuis le 1<sup>er</sup> novembre, seuls ceux qui +n'avaient pas violé les décrets furent mis en liberté.</p> + +<p>On ne saurait affirmer que Napoléon nourrissait l'intention +arrêtée de jeter les États-Unis contre l'Angleterre. +<span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> Peut-être, cherchait-il seulement à faire respecter, par +tous les moyens à sa portée, le principe du blocus +continental, dont les décrets étaient l'expression légale, +principe qu'il considérait comme la base fondamentale +de son empire mais qui contenait aussi en germe les +éléments de sa désagrégation. Au point de vue américain, +il y avait cependant quelque raison de croire à +cette machiavélique combinaison, car, qu'il le voulût ou +non, Napoléon, par ses alternatives tour à tour conciliantes +et agressives, créait et entretenait entre les États-Unis et +la Grande-Bretagne un état permanent d'animosité qui +devait indirectement mais fatalement aboutir à une rupture.</p> + +<p>Mais hâtons-nous de le dire, l'obstination avec laquelle +l'Empereur voulait imposer partout et à tous son système +de blocus dirigé contre l'ambition britannique va +se tourner contre lui: dans cette guerre dont l'enjeu est +le commerce mondial, il a beau ne viser que l'Angleterre, +il atteint en même temps, et presque malgré lui, les États-Unis. +Il a beau leur vouloir du bien, esquisser des velléités +de conciliation, les mesures sévères qu'il prend contre les +Anglais, ont des répercussions déplorables et inévitables +aux États-Unis. Et, comme conséquence inattendue mais +que le génie, s'il n'était pas aveuglé, aurait pu prévoir, +les intérêts américains avaient des liens si profonds avec +les affaires européennes, que ces mêmes États-Unis, +quoique en réalité si lointains, firent sentir leur influence +très proche, à deux pas du théâtre septentrional de la +guerre napoléonienne, dans la mer Baltique.</p> + +<p>Là, ils allaient jouer un rôle, d'abord mal défini, mais +qui devint bientôt très important.</p> + +<p>Là, en effet, une multitude de leurs navires faisaient la +contrebande, sous l'œil bienveillant et même protecteur +de la Russie et de la Suède. On ne pouvait plus effrontément +ignorer l'existence des Décrets. Une pareille infraction +fut la cause des dissentiments qui, dans l'été de 1811, +mirent aux prises la France et les deux puissances du +<span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> Nord. Il est donc permis d'affirmer que les Américains +provoquèrent indirectement la guerre avec la Russie et +qu'ils furent, de la sorte, les artisans d'une campagne +désastreuse dans laquelle la fortune de Napoléon devait +trouver son déclin.</p> + +<p>Pour bien se rendre compte de l'importance de cette +intervention, voulue ou fortuite, que l'histoire a, jusqu'à +présent, un peu laissée dans l'ombre, il convient de retourner +quelques années en arrière, en précisant la nature +des relations qui existaient alors entre les États-Unis et la +Russie. Une des idées les plus heureuses de l'administration +de Madison fut d'envoyer un représentant à la +cour de Saint-Pétersbourg. À une époque si troublée de +l'évolution mondiale, les ministres de Washington à Paris +et à Londres n'exerçaient pas une action efficace: ils +étaient les jouets de la volonté supérieure qui, dans les +deux pays rivaux, prétendait mener les autres pays à la +remorque de leur fantaisie. À Saint-Pétersbourg, le Président +eut la finesse de prévoir qu'un diplomate habile +trouverait peut-être la possibilité de faire entendre des +considérations osant s'élever contre les ordres de Napoléon.</p> + +<p>Dès le mois d'août 1809, il avait envoyé J. Q. Adams +en mission à Saint-Pétersbourg. Ce citoyen américain, qui +joua un rôle distingué dans sa patrie, dut d'abord faire +un certain apprentissage en diplomatie; il connut +certains étonnements qui le menèrent, par étapes successives, +de l'hésitation à l'assurance. Débarquant en +Norvège, vers le milieu de septembre, il rencontra à +Christiansand une trentaine de propriétaires de navires +américains qui avaient été saisis par les Danois. La valeur +de ces prises atteignait presque cinq millions de +dollars. Adams s'adressa en vain au gouvernement +danois qui ne faisait qu'obéir aux injonctions de Davout, +commandant général à Hambourg. En arrivant en Russie, +la situation lui parut peu favorable au succès de sa +mission, car, officiellement jamais l'alliance entre Napoléon +<span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> et Alexandre n'avait paru si solide. La Russie, en +effet, venait d'aider Napoléon à vaincre l'Autriche et +Napoléon avait aidé la Russie à s'emparer de la Finlande. +Aussi, lorsque Adams attira l'attention du comte Romanzoff, +ministre des Affaires Étrangères, sur les agissements +des Danois, il n'obtint qu'une réponse évasive. +Romanzoff, d'ailleurs, représentait à la cour, en conformité +d'idées avec son maître, l'alliance française dans ce +qu'elle avait de plus exclusif pour faire triompher le +système du blocus. Comme Napoléon en personne et imitateur +passionné du grand homme, Romanzoff se proclamait +l'ami de l'Amérique aussi longtemps que l'Amérique +se manifestait hostile à l'Angleterre; il lui retirait +sa sympathie dès que les intérêts de l'Amérique se dressaient +contre ceux de la France.</p> + +<p>Cependant, Adams s'aperçut bientôt qu'une influence +secrète travaillait en sa faveur. En dehors de l'atmosphère +froide des entretiens officiels, une atmosphère plus chaude +l'entourait. Il sentait qu'une action conciliatrice venait +parfois atténuer la rigueur avec laquelle, Romanzoff et +Caulaincourt repoussaient ses avances. Mais comment, +dans ces conditions, ses réclamations au nom des marchands +américains lésés par les Danois auraient-elles +chance d'être écoutées? Romanzoff, en effet, ne l'écouta +que d'une oreille distraite. La France seule, affirma-t-il, +était responsable de la conduite du Danemark; elle +considérait tous les navires américains comme étant +anglais, conformément aux instructions formelles de +Napoléon, lesquelles instructions répondaient à l'intransigeance +de sa politique imposée à tous ses alliés avec +une fermeté irréductible<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>. Il n'y avait donc rien à faire +en faveur des compatriotes de M. Adams, qui attendaient +en vain, en Norvège, les réparations dues aux traitements +iniques qu'on leur avait infligés. Telle fut la réponse +du ministre russe. Mais apparemment, telle ne fut +<span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> pas l'opinion du Tzar de toutes les Russies, car quelques +jours après cet entretien Romanzoff fit savoir à Adams +que son maître lui avait ordonné de faire des démarches +immédiates auprès du gouvernement danois pour que +satisfaction fût donnée, le plus tôt possible, aux réclamations +américaines.</p> + +<p>Ce revirement était significatif.</p> + +<p>Si Adams s'était évertué par ses agissements à provoquer +une rupture entre la France et la Russie, il n'aurait +pu trouver un moyen plus efficace que cette intervention +du Tzar dans le contrôle que Napoléon exerçait sur le +Danemark. La question était délicate; elle contenait des +éléments contradictoires, inconciliables: les éléments qui +constituaient la base même de la politique de Napoléon, +les éléments qui répondaient aux intérêts primordiaux de +la Russie. Les opposer les uns autres, c'était faire ressortir +combien l'alliance franco-russe était précaire. Les +protestations de sympathie et d'amitié prodiguées à Tilsitt +et à Erfurt allaient se heurter à des nécessités inéluctables; +là où deux hommes, souverains de deux grands +empires, avaient cru pouvoir concilier à jamais les aspirations +de leur ambition, les tendances fatales et contraires +de deux peuples devaient les séparer pour toujours. +Il était évident que tout l'édifice du blocus continental, +élevé avec tant de difficultés, à l'aide de combinaisons +militaires et diplomatiques, allait s'effriter par des fissures +successives, si la Russie permettait aux navires +neutres de transporter à leur guise des cargaisons dont +le produit revenait, d'une façon ou d'une autre, à l'Angleterre. +Il était évident aussi que la Russie était acculée +à la faillite si toute son exportation était supprimée et +son importation réduite aux seuls articles de luxe, de +provenance française. Pour l'empire moscovite, c'était +une question de vie ou de mort. Mais comment sortir de +cette impasse?</p> + +<p>Par contre, en l'état des choses et toujours emporté +par le courant qu'il était désormais impossible de remonter, +<span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> Napoléon ne pouvait plus s'écarter du système auquel +il avait consacré toutes ses forces et qu'il considérait +comme le palladium de sa politique: il ne le pouvait, +même au profit de la grandeur militaire de la Russie,—peut-être +précisément à cause de cette grandeur toujours +croissante. Dès lors, les difficultés soulevées par les +exigences de commerce devinrent de jour en jour plus +nombreuses dans les parages septentrionaux. Pendant +l'été de 1810, Napoléon avait déjà redoublé de vigilance +dans la mer Baltique, qui était encombrée de navires prétendus +neutres, en réalité protégés par la flotte britannique. +Sur les remontrances de l'Empereur, le Danemark +interdit l'entrée de ses ports à tout vaisseau américain. +Le duché de Holstein, la Prusse, le Mecklembourg durent +imiter cet exemple. Caulaincourt, à diverses reprises et +avec énergie, insista auprès du Tzar pour qu'il prît les +mêmes mesures que ces cours, faisant miroiter devant ses +yeux le danger que courrait la paix européenne, s'il refusait +de suivre la même conduite.</p> + +<p>Alexandre chercha un moyen terme lui permettant de +ne pas se compromettre. Que voulait-il pour le moment? +Ne pas courir de risques<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>. Se rapprocher de l'Angleterre, +c'était se séparer de la France et déchaîner la plus +dangereuse des guerres. Il estimait une folie de sa part +d'agir de la sorte. Il voulait donc rester fidèle à la politique +qu'il avait reconnue comme avantageuse et ne rien +changer à son attitude hostile à l'égard de l'Angleterre. +Il était décidé à lui fermer ses ports,—mais les fermer +dans certaines conditions seulement, ne pouvant pas +frustrer ses sujets de toute possibilité de commerce et leur +défendre tout trafic avec les Américains.</p> + +<p>Le commerce américain devint donc ainsi le point de +départ d'une irritation qui allait jeter le trouble dans +l'esprit de Napoléon et d'Alexandre,—la cause lointaine +encore, mais de plus en plus inévitable, qui allait mettre +<span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> fin à l'amitié des deux Empereurs, mener la Grande Armée +dans les steppes glacés de la Russie et assigner un terme +à la marche ascendante de la magnifique épopée.</p> + +<p>En attendant et devant l'attitude intransigeante de +Napoléon qui, en l'occurrence, s'en prenait au commerce +des Américains, les Russes ne purent s'empêcher de sourire +des termes affectueux de la lettre du 5 août, citée +plus haut et adressée à ces mêmes Américains par ce +même Napoléon qui protestait auprès du Tzar qu'il +n'existait pas de véritable commerce américain et qu'aucun +navire américain ne se trouvait dans la possibilité +de prouver sa neutralité, fût-il pourvu de licences.</p> + +<p>Malgré cette prétention, le Tzar donna des ordres pour +que les navires américains, faisant escale à Arkhangel, +ne fussent pas inquiétés. Ce geste protecteur et intentionnel +faisait ressortir une sympathie pour les États-Unis +qu'il se plaisait à rendre publique. Par contre, la sympathie +dont Napoléon avait fait étalage dans sa fameuse +lettre du 5 août ne paraissait plus répondre à la réalité +des faits, puisque, dès le mois d'octobre suivant, il écrivit +à Alexandre<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a> sur un ton presque comminatoire, pour +le prévenir que six cents vaisseaux marchands américains +erraient dans la Baltique. Après avoir été repoussés des +ports de Prusse et du Mecklembourg, ils se dirigeaient +vers les ports de Sa Majesté moscovite. Napoléon affirmait +que toutes les marchandises transportées par ces +navires étaient de provenance britannique. Il ajoutait +qu'il dépendait maintenant d'Alexandre de faire la paix +avec l'Angleterre ou de continuer la guerre. La paix +étant certainement désirable, elle pourrait être plus solidement +établie par la confiscation de ces six cents navires +et de leurs cargaisons,—car, quelle que fût la +nationalité de laquelle ils se recommandaient, ces navires +devaient tous être anglais. Napoléon alla plus loin: il +accusa tous les navires américains, munis de papiers +<span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> soi-disant américains, de venir, en réalité, d'Angleterre<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>.</p> + +<p>Ces prétentions étaient excessives et les choses menaçaient +de se gâter. C'était, sans doute, ce que l'on désirait +de part et d'autre,—et, de part et d'autre aussi, les +conversations et les relations vont s'envenimer.</p> + +<p>Le Tzar refusa de saisir, de confisquer les navires dont +il était question, il refusa de fermer ses ports aux produits +coloniaux. Cette mesure lui était, pour ainsi dire, imposée +par l'attitude des principaux négociants de Saint-Pétersbourg, +qui exercèrent assez d'influence sur Alexandre +pour lui faire signer un ukase, par lequel, les produits +américains devaient être admis, sans restriction, dans +l'empire russe, tandis que des réserves étaient formulées +pour les articles de luxe provenant de France.</p> + +<p>Un pareil ukase était l'indice d'une rupture prochaine. +Napoléon le comprit ainsi. Il rappela Caulaincourt et envoya +à sa place Lauriston, muni d'une lettre autographe<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a> +à l'adresse d'Alexandre, dans laquelle, il se plaignait +d'un procédé hostile qui visait directement le commerce +français. En d'autre temps, les choses ne se seraient sans +doute pas passées de la sorte et l'Empereur qui régnait +en Orient aurait prévenu l'Empereur qui régnait en Occident, +de la nécessité dans laquelle il se trouvait de tenir +compte des exigences des commerçants russes, et on aurait +probablement trouvé le moyen de satisfaire les deux +partis, sans donner l'impression d'un changement de politique. +Maintenant, toute l'Europe pouvait se dire que +l'alliance franco-russe avait vécu et Napoléon pouvait se +persuader qu'à la première occasion la Russie serait +prête à provoquer un arrangement avec l'Angleterre.</p> + +<p>La mission d'Adams,—directement ou indirectement—avait +donc réussi au-delà de tout ce qu'il était permis +d'espérer: pour défendre les droits de l'Amérique, l'Empereur +<span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> Alexandre n'hésitait pas à s'exposer au courroux +de l'Empereur Napoléon, pour protéger le commerce des +neutres, la Russie s'apprêtait à combattre la France.</p> + +<p>Les hostilités pouvaient éclater d'un moment à l'autre. +Elles n'éclatèrent qu'au printemps de 1812. Mais quelles +que fussent les causes directes, impérieuses et plus générales, +qui, après la terrible campagne d'Espagne, mirent +Napoléon aux prises avec la Russie, il convient de relever +cette cause indirecte et pas assez connue: la persistante +opiniâtreté des États-Unis à continuer, malgré les +injonctions impériales, leur commerce avec les Russes.</p> + +<p>Tout concourait donc à briser l'alliance conclue à Tilsitt, +entre Napoléon et Alexandre. Non pas que ces deux +hommes,—dont l'un incarnait le génie d'une époque +et l'autre, la sagesse d'une race,—n'eurent pas toujours +éprouvé un véritable entraînement l'un pour l'autre. +L'Empereur de Russie avait vraiment été séduit par l'ascendant +de l'Empereur des Français et ce dernier rendait +pleinement justice aux qualités de cœur, de caractère et +d'esprit, dont le souverain russe était si hautement doué. +Cependant, ces deux orgueils devaient fatalement se +heurter. Leur ambition était légitime de vouloir se partager +la domination de l'Europe. Elle aurait pu se réaliser. +Elle échoua parce que la politique de Napoléon ne +pouvait se plier à des concessions trop nombreuses et +parce qu'elle était composée d'éléments trop disparates +et trop inconciliables. Napoléon voulait façonner le monde +à son idée.</p> + +<p>Alexandre voulait simplement façonner son pays si +jeune encore, presque barbare dans ses couches profondes; +et le façonner d'après les idées de la grande Catherine, +en faire un monde aussi, mais un monde qui, quoique +immense dans son étendue matérielle, répondît bien, en +un tout homogène, aux aspirations et aux tendances de +la race slave, depuis la mer Baltique jusqu'au Danube, +jusqu'au Bosphore.</p> + +<p>Alexandre était, avant tout, Russe. Sa sympathie pour +<span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> Napoléon n'avait jamais été partagée par son entourage. +La cour et l'aristocratie, imbues des préjugés d'ancien +régime, n'avaient jamais reconnu la légitimité du régime +nouveau; fidèles à la dynastie des Bourbons, elles admiraient +parfois les grandes victoires de Napoléon mais ne +pouvaient se résigner à considérer sa dynastie comme +définitivement établie et consacrée en France. Toute la +gloire qui s'accumulait au cours de cette épopée gigantesque +était, pour elles, œuvre de parvenu travaillant +pour les authentiques héritiers du trône de saint Louis. +Et certes, un sourire inextinguible avait dû contracter les +lèvres de l'Impératrice-mère, le jour où son fils vint lui +parler d'un projet d'union entre une grande Duchesse et +Bonaparte. Petitesses, évidemment, et qui s'évanouissaient +bientôt devant le canon d'Austerlitz, d'Iéna ou de +Wagram,—mais petitesses avec lesquelles il faut compter +dans les hiérarchies sociales et qui, dans leurs expressions +plus ou moins avouées, durent mortellement froisser +la vanité de l'Empereur. Pour ces contingences, il ne se +brouilla certainement pas avec Alexandre,—pourtant, +elles étaient significatives. Alexandre aurait transigé avec +les préjugés dynastiques. La haute opinion qu'il avait de +sa mission ne lui permit pas de transiger avec les intérêts +de son peuple. Conformément aux stipulations, aux +engagements pris à Tilsitt et à Erfurt, il était décidé à +combattre l'Angleterre,—mais il était décidé aussi à +défendre les justes réclamations de ses sujets et, quand +ceux-ci vinrent lui demander sa protection en faveur du +commerce des neutres, dont l'arrêt équivaudrait à la ruine +du pays, il n'hésita pas à abandonner le blocus continental +et à ouvrir ses ports aux navires américains, même +s'ils transportaient des marchandises anglaises.</p> + +<p>C'était la condamnation du système sur lequel s'appuyait +toute la politique de Napoléon. Napoléon ne pouvait +l'admettre. Il se brouilla avec Alexandre surtout pour +cette raison. Dès que sa décision fut arrêtée, le plan de +sa campagne de Russie se précisa dans son cerveau. Son +<span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> génie militaire l'inspira magnifiquement au détriment +de sa politique. Mais dans l'étude des causes qui précipitèrent +ce conflit inévitable où allait se mesurer les deux +grands empires, où devait sombrer la fortune de l'Empereur, +il convient de ne pas oublier la cause initiale qui +jeta la méfiance entre les deux alliés, qui souligna, soudain, +l'incompatibilité de leurs aspirations et qui ne fut +autre que l'attitude des États-Unis, dans leur fermeté à +se libérer, du côté de la Russie, des restrictions commerciales +imposées par Napoléon.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> CHAPITRE XI<br> +<span class="smcap">LES PRÉLIMINAIRES DE LA GUERRE<br> +ENTRE LES ÉTATS-UNIS ET L'ANGLETERRE.</span></h2> + +<p class="resume">Sérurier remplace Turreau à Washington. — Le départ de Joel +Barlow pour Paris est remis. — La politique de Madison basée +sur la suppression des décrets. — L'incident de Henry +et du comte de Crillon. — Révélations qui doivent perdre les +Fédéralistes. — L'Angleterre intransigeante. — Menace d'un +nouvel embargo, menace de guerre. — Parti de la paix, parti +de la guerre. — Retour de Joel Barlow à Paris. — Napoléon +lui accorde audience mais répond vaguement à ses demandes. — Rapport +de Bassano du 16 mars 1812. — Départ de Napoléon +pour la Grande-Armée. — Le 15 septembre il entre à Moscou. — Joel +Barlow part pour Wilna. — Il ne peut joindre +Napoléon qui le dépasse dans sa course vertigineuse pour +regagner la France. — Joel Barlow meurt aux environ de Cracovie. — Les +ordres en conseil révoqués le 17 juin 1812. — La +guerre déclarée à Washington le 18 juin.</p> + +<p>Tandis que, d'une part, les États-Unis, par leurs exigences +commerciales répondant aux exigences russes, +préparaient indirectement la rupture entre Napoléon et +Alexandre, les nécessités impérieuses et vexatoires du +blocus continental aboutirent, d'autre part, à une guerre +entre l'Amérique et l'Angleterre.</p> + +<p>Cette guerre était depuis longtemps désirée par Napoléon, +au profit de son système qui devait exclusivement +profiter à la France. Mais éclatant à un moment où toutes +nos forces devaient être dirigées contre l'empire du Nord, +elle profita surtout aux États-Unis: elle libéra définitivement +l'Union de toute ingérence anglaise et lui permit, +pour la première fois, de se mouvoir librement entre la +<span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> rivalité franco-britannique dont elle avait tant souffert +et qui allait prendre fin.</p> + +<p>Cependant, dans les premiers mois de 1812, à l'heure +où la Russie semblait bien décidée, malgré les remontrances +de Napoléon, à recevoir dans ses ports tous les +vaisseaux américains, quelle qu'en fût la provenance, +on ne savait pas encore au juste à Washington qui, de +l'Angleterre ou de la France, devait être considéré comme +le plus dangereux adversaire des États-Unis. La situation +de l'Amérique entre les deux belligérants était toujours +indécise, et Madison, malgré d'amères critiques de ses +ennemis, était parvenu, jusqu'à présent, à imposer à la +majorité son opinion plutôt impartiale mais qui paraissait +attendre davantage de la France que de l'Angleterre. +La promesse de Napoléon de retirer ses Décrets n'était +pas oubliée et les Américains s'imaginaient volontiers que +cette promesse équivalait à un fait accompli. Aussi, lorsque +le comte Sérurier arriva à Washington, au printemps de +1811, pour prendre la succession de Turreau en qualité +de chargé d'affaires de France, on s'attendait à des déclarations +nettes et précises de sa part. Son attitude +réservée et ses réponses dilatoires firent craindre que les +choses ne fussent pas aussi avancées qu'on se le figurait. +D'ailleurs, Napoléon pouvait parfaitement expliquer ses +hésitations par l'hésitation du cabinet américain à prendre +parti contre l'Angleterre. C'était donnant donnant et il +tombait sous le sens que l'Empereur ne pouvait révoquer +ses Décrets, simplement pour plaire aux États-Unis, si +ceux-ci avaient tendance à se réconcilier avec les Anglais. +De là ces tergiversations qui, continuant la méthode traditionnelle, +s'exprimaient tantôt par des concessions, +tantôt par la reprise de mesures hostiles.</p> + +<p>Sérurier avait d'abord trouvé dans Robert Smith, secrétaire +d'État, un ami avéré, un admirateur de Napoléon, +qui affirmait avec éloquence que, si les Anglais ne révoquaient +leurs ordres en conseil, la guerre serait inévitable +avec eux, ce qui revenait à dire que le système qu'il préconisait +<span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> était plutôt favorable à la France qu'à l'Angleterre. +Sans doute, le trouvait-on trop «continental», +affichant trop haut ses sympathies pour Napoléon et, +pour cette raison, on l'éloigna des affaires en lui donnant +une mission en Europe.</p> + +<p>Monroe, qui le remplaça, ne pouvait admirer Napoléon.</p> + +<p>Sérurier s'aperçut immédiatement d'un changement +regrettable dans les relations diplomatiques, changement +évidemment occasionné par une nouvelle ingérence indiscrète +de l'Empereur, qui venait d'ordonner aux consuls +français aux États-Unis de délivrer des licences ou certificats +aux navires américains partant pour la France. Ce +n'était pas là ce que la France avait promis et Monroe +parut outré de ce qu'il qualifiait un manquement à ses +engagements. Dans ces conditions, il convenait de différer +l'envoi de Joel Barlow qui avait été désigné pour représenter +l'Union à Paris. Comment envoyer un ambassadeur +à un pays qui le prenait de si haut? Il y allait de l'honneur +de la République,—Monroe le déclarait avec emphase +à Sérurier; il lui dit qu'on se trompait en Europe sur le +compte des Américains si on les considérait simplement +comme des marchands toujours occupés à vendre du +coton ou du tabac et n'ayant pas d'idéal plus élevé! +Un tel jugement était erroné et les hommes qui, comme +lui et le Président Madison, avaient à répondre de la grandeur +de leur patrie auprès des puissances étrangères, +mettaient les intérêts du commerce bien au-dessous des +principes d'honneur et de dignité.</p> + +<p>Un tel langage devait faire sourire les hommes d'affaires, +les spéculateurs, les lutteurs pour la vie, ceux qui demandaient +au trafic, aux échanges, aux exportations et importations, +le moyen de s'enrichir, ceux, enfin, et ils étaient +nombreux, qui cotaient la valeur d'un homme d'après le +nombre des écus qu'il possédait et qui faisaient naturellement +pivoter toute la politique de leurs pays sur la base +mouvante du commerce, si profondément atteint par les +événements d'Europe. Mais le langage de Monroe n'était +<span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> pas une déclaration vide de sens: il prouvait qu'en dehors +de la masse des citoyens américains, évidemment voués à +la recherche et à la réalisation d'un bonheur matériel et +immédiat, s'était développée une catégorie de penseurs +qui se rendaient compte de la nécessité d'un idéal moins +terre à terre et des difficultés d'une essence supérieure, +inhérentes aux complications d'une politique en passe +de devenir mondiale.</p> + +<p>L'attitude de Monroe qui était un républicain moins +avancé que Jefferson, ayant quelques tendances fédéralistes, +semblait celle d'un sceptique à l'égard des promesses +de Napoléon. Madison, au contraire, même sans +être convaincu, affectait de croire à la révocation des +Décrets. Quand on apprit que l'Empereur avait levé le +séquestre des navires américains arrêtés depuis le 1<sup>er</sup> novembre +1811, il fallut bien reconnaître la bienveillance +de cette mesure, mais, comme rien ne prouvait officiellement +qu'elle était une conséquence de la suppression des +Décrets, Monroe demanda à Sérurier de lui écrire une +lettre contenant des assurances plus affirmatives du bon +vouloir de Sa Majesté, ce qui faciliterait l'envoi immédiat +de Joel Barlow comme représentant à Paris.</p> + +<p>Comment Sérurier pouvait-il écrire une pareille lettre? +Les instructions qu'on lui avait données recommandaient +plutôt de se montrer discret et, dans sa réponse, il ne put +que rester dans le vague: rien, selon lui, ne pouvait justifier +les craintes du gouvernement américain au sujet +d'engagements qu'on n'aurait pas tenus en France; à +l'appui de telles craintes, il aurait fallu citer des faits, +comme, par exemple, la capture de navires américains +allant d'Angleterre en Amérique ou d'Amérique en Angleterre, +ce qui n'était pas le cas, puisque, si les Décrets +n'avaient pas été supprimés pour toutes les puissances, +les effets ne se faisaient plus sentir contre le commerce +américain en France même et sur l'Océan.</p> + +<p>En réalité, c'était vrai un jour, c'était faux le lendemain.</p> + +<p>Sérurier interprétait la pensée de Napoléon, d'une façon +<span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> qui ne pouvait satisfaire Madison. On faisait des concessions, +certes, mais ces concessions n'étaient pas définitives. +L'instrument qui, entre les mains de l'Empereur +se montrait si redoutable pour le commerce américain, +n'était sans doute plus dirigé contre lui, mais n'était pas +entièrement mis de côté, il pouvait servir de nouveau à +la première occasion. Cependant, le cabinet de Washington +ne manifesta pas la désillusion qu'il éprouvait; ce +ne fut qu'un mouvement de dépit et de découragement +de la part du Président et non un mouvement d'inclination +vers l'Angleterre qu'il détestait<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a>. Il ne voulait pas +la guerre, certes, et croire ou faire semblant de croire +aux assurances pacifiques de l'Empereur lui permettait +de prendre des mesures en faveur de la paix, quoique, +en fin de compte, il dût se voir abandonné par ses amis, +compromis par ses ennemis, aboutir à l'échec de sa politique +de paix et s'avouer incapable de représenter une +politique de guerre. Toute sa politique, en un mot, étant +basée sur la suppression des Décrets, si cette suppression +n'existait pas, il devenait imprudent et vraiment sans +objet de préconiser des attaques dangereuses contre l'Angleterre. +Comment était-il, en effet, logique de faire la +guerre à l'Angleterre parce qu'elle maintenait ses ordres +en conseil, quand la destruction en pleine mer de navires +américains par des Français,—destruction qui venait de +se produire contrairement à toutes les suppositions—donnait +la preuve que les Décrets de Napoléon étaient +maintenus aussi? En vérité, Macon avait raison d'écrire +à Nicholson<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>: «Le diable lui-même ne saurait dire quel +gouvernement, celui de la France ou celui de l'Angleterre, +est le plus mauvais.» Et pour être logique soi-même, il +aurait fallu déclarer la guerre à la fois à la France et à +l'Angleterre.</p> + +<p>Mais la logique absolue n'est pas de ce monde.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> Ce qui, dans cette phase troublée de la politique américaine, +faisait pencher Madison et son parti du côté de +la France, c'était un vieux compte à régler avec l'Angleterre, +vieux compte dont l'arriéré venait s'ajouter aux +vexations récentes. Napoléon, issu de la Révolution et soldat +de la République, avait beau maintenant incarner des +tendances monarchiques, vouloir prendre à la dynastie +des Bourbons des trônes qu'il destinait à la sienne, représenter, +enfin, des principes diamétralement opposés +à ceux de l'indépendance anglo-saxonne incarnée par la +jeune république américaine, ceux qui connaissaient leur +histoire en Amérique, l'ayant en partie vécue, ne pouvaient +oublier l'aide française apportée sous Louis XVI, ne pouvaient +pas oublier que, si la France avait été évincée +de l'Amérique depuis 1763, c'était précisément l'Angleterre +qui était encore à craindre,—d'autant plus que le +grand parti républicain luttant contre elle, luttait en +même temps contre le parti fédéraliste, anglophile et +réactionnaire.</p> + +<p>Un incident, auquel il ne faut d'ailleurs pas attacher +trop d'importance, se produisit à propos, tendant à prouver +que les fédéralistes s'étaient compromis en facilitant +les menées anglaises dans le but de créer une scission +parmi les États de la Nouvelle-Angleterre, au moment de +la crise aiguë de l'embargo. On se rappelle qu'un nommé +Henry, irlandais de naissance, occupant une position +dans la société et le monde politique de Boston, s'était +mis en relation avec Sir James Craig, gouverneur de +Québec, pour servir d'intermédiaire entre les mécontents—les +fédéralistes et le gouvernement anglais. Il +s'agissait tout simplement de poser les premières bases +d'une conspiration qui pourrait aboutir à une séparation +des États du Nord d'avec ceux du Sud, sous la protection +de l'Angleterre. C'était une initiative audacieuse et grave. +Il fallait réussir. Le retrait de l'embargo apaisa les esprits +surexcités et la tentative de Henry avorta. Il crut cependant +qu'une récompense lui était due comme prix de +<span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> tout le mal qu'il s'était donné et il vint réclamer, à +Londres, une somme considérable qu'il estimait sans +doute inférieure à l'importance des services qu'il s'imaginait +avoir rendus. Mais les ministres dirigeant la politique +d'un grand pays ne tiennent compte que des réalisations. +Éconduit et décidé à se venger, Henry retourna +en Amérique avec des papiers compromettants pour tout +un parti qu'il pouvait, qu'il voulait perdre.</p> + +<p>Jusqu'à présent, rien que de fort naturel. Mais voici +que cette affaire de corruption louche et de sombre rébellion +va se corser d'un brin de fantaisie romanesque. +Sur le navire qui le ramenait aux États-Unis, Henry fit +la connaissance d'un gentilhomme de haute allure qui +se présenta sous ce nom: le comte Édouard de Crillon. +Le nom sonnait bien,—l'homme parlait encore mieux. +Le nom évoquait une illustration de bravoure classique +parmi nos ancêtres,—l'homme se prétendit fils du duc +de Crillon, apparenté par mariage au maréchal Bessière, +duc d'Istrie, mais brouillé avec l'Empereur pour quelques +péchés de jeunesse qu'il expiait en s'exilant de France. +Henry avait d'ailleurs rencontré, dans la meilleure société +de Londres, ce personnage distingué qui portait ostensiblement +les insignes de la Légion d'Honneur et faisait +grand état de ses propriétés de Saint-Martial, vers la +frontière espagnole, où se trouvait le château de Crillon. +Il lui confia sa détresse, sa déconvenue et, l'un consolant +l'autre, ils finirent par se lier d'amitié. Le comte +lui persuada que, puisque le gouvernement anglais se +montrait à ce point ingrat, il fallait s'adresser aux États-Unis +pour en tirer l'argent convoité, en échange des papiers +révélateurs. Il se proposa comme négociateur auprès +de Sérurier, ministre de France, lequel faciliterait +les relations avec le secrétaire d'État.</p> + +<p>Sérurier se souciait peu de s'occuper de cette affaire. +Il renvoya Crillon à Monroe. Le gentilhomme français +fut, pendant quelque temps, le point de mire de la société +américaine; il sut éblouir, intéresser, attirer les sympathies +<span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> de tous ceux, y compris enfin l'ambassadeur de +France, auxquels imposaient son repentir d'avoir déplu +à l'Empereur, l'expression de son enthousiasme pour Napoléon, +le nom qu'il portait, les lettres qu'il montrait de +sa sœur et du maréchal, duc d'Istrie<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a>. À la Maison +Blanche, il était parvenu à jouir d'une influence dont les +effets se faisaient sentir jusqu'à la Légation de France. +Dans ces conditions, il fut facile d'attirer l'attention sur +le cas de Henry. Ce dernier, convoqué à Washington, consentit +à livrer les papiers concernant les intrigues anglaises +avec les fédéralistes, pour une somme relativement +minime. Mieux vaut peu que rien. Madison voulut +tirer parti des révélations et renseignements émanant de +ces documents et le gouvernement en décida la publication. +Henry fut embarqué au plus vite pour l'Europe; mais +M. le comte de Crillon resta encore aux États-Unis où, +entouré de tous ceux qui sympathisaient avec la France, +il se vit exposé aux ressentiments du ministre et du parti +anglais<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>,—autant de titres qu'il pouvait invoquer +pour rentrer en grâce auprès de l'Empereur, comme le +faisait ressortir le comte Sérurier. Ce dernier laissa au +gouvernement américain toute liberté dans la question +de savoir s'il fallait taire ou divulguer l'origine des documents +dont la publication devait produire un effet +foudroyant: c'était une accusation de trahison, avec +preuves à l'appui, portée contre le parti fédéraliste. +Lorsque, dans la séance du Congrès du 9 mars 1812, lecture +fut donnée des fameuses lettres de Henry, les fédéralistes +sentirent passer sur eux la menace d'une exécution +qui allait à jamais les ruiner aux yeux de tous les +patriotes. Cependant, en ce qui les concernait, les lettres +ne contenaient aucune preuve d'une intervention active +dirigée contre la sûreté de l'État et, seule, l'Angleterre +sortait de cette épreuve publique, convaincue d'avoir +<span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> voulu entraîner quelques États de l'Union dans une tentative +criminelle, ayant pour but le démembrement des +États-Unis. Si les fédéralistes purent sortir indemnes de +cette intrigue qui n'était pas entièrement élucidée, le Président +Madison et le parti républicain avaient trouvé un +nouveau prétexte légitimant une guerre avec la Grande-Bretagne,—éventualité +qui rentrait dans leurs vues et +dans celles de Napoléon.</p> + +<p>On apprit, à peu près au même moment, que la guerre +allait éclater entre la France et la Russie, et, soudain, +l'ardeur belliqueuse de M. le comte de Crillon ne connut +plus de bornes. Il résolut, comme il en fit part à Sérurier, +de retourner immédiatement en France, de se jeter aux +pieds de l'Empereur, lui raconter ce qu'il avait fait, implorer +son pardon pour ses erreurs passées et aller les +expier à l'avant-garde de ses armées<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>.</p> + +<p>Maintenant, après avoir fait ressortir les graves conséquences +résultant de telles complications diplomatiques, +il convient d'en montrer le côté amusant. Depuis lors, +on n'entendit plus jamais parler de John Henry et du +Comte Édouard de Crillon. À la grande confusion de Madison, +à la grande satisfaction des fédéralistes, on apprit +bientôt, aux États-Unis, que ce parfait gentilhomme n'était +qu'un imposteur, en réalité, un agent secret de la +police de Napoléon<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a>.</p> + +<p>On se demande comment il a pu être pris au sérieux +par des hommes pourtant habitués à traiter les affaires +publiques. Madison se sentit mortifié, et cette désinvolture +cavalière, au moment même où des vaisseaux américains +étaient encore exposés à des vexations de la part des marins +français, risquait de mettre le comble aux sentiments +anti-français, allant de pair avec les sentiments +anti-anglais. C'était l'occasion ou jamais de proposer une +<span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> double guerre à entreprendre simultanément contre la +France et l'Angleterre.</p> + +<p>À ce moment critique, il fut question d'envoyer une +mission en Angleterre pour essayer une dernière chance +de paix. Cette proposition fut combattue par Clay et Grundy. +De son côté, malgré le mécontentement qu'il éprouvait +de la conduite de la France et quels que fussent ses sentiments +personnels, Madison demeura fidèle à la majorité +du parti républicain. Il estima parfaitement inutile d'entrer +en pourparlers avec le représentant anglais; il ne +voulut pas soulever la question de savoir si les Décrets +français avaient été révoqués ou non, ayant la ferme conviction +qu'ils devaient l'être en effet. De plus en plus, +il émit l'opinion que le cas des deux navires américains +qui avaient été brûlés ne tombait pas sous le coup des +Décrets de Berlin et de Milan et que, apparemment, les +deux capitaines en présence ne s'étaient pas compris +d'une façon très claire quand ils avaient conclu que le +capitaine français avait déclaré avoir des ordres lui enjoignant +de brûler tous les navires allant à, ou venant d'un +port ennemi; déclaration verbale, sans doute erronée, +tandis que la déclaration écrite ne concernait que les navires +allant à, ou venant de Lisbonne à Cadix.</p> + +<p>C'était une explication un peu embrouillée. Mais Madison +allait droit au but. Une trop grande irritation manifestée +contre la France aurait profité à l'Angleterre. Par +une dépêche en date du 10 avril 1812, Lord Castlereagh, +le nouveau ministre des Affaires Étrangères, fit savoir +au cabinet de Washington qu'il était impossible de retirer +les ordres en conseil, sous peine de se mettre à la +merci de Napoléon. Il n'y avait donc aucune perspective +de pouvoir s'entendre. Le comité des Affaires Étrangères, +comme mesure défensive et répressive, fut d'avis de +mettre l'embargo sur tous les navires qui se trouvaient +dans les ports ou devant y jeter l'ancre par la suite. Il +était naturellement question d'un embargo limité, ne +devant pas dépasser une période de soixante jours et le +<span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> congrès fut invité à faire passer immédiatement une loi +à cet effet.</p> + +<p>L'embargo n'était pas la guerre, mais il menait à la +guerre.</p> + +<p>C'était à la fois une menace et une hésitation, une +mesure préliminaire qui proclamait hautement l'intention +de faire la guerre mais faisait comprendre en même +temps qu'on n'était pas prêt à la faire.</p> + +<p>Les États-Unis se trouvaient évidemment à la veille +de graves complications.</p> + +<p>Ceux qui étaient entraînés par le courant et dont les +protestations se perdaient dans les criailleries des partis, +se demandaient avec anxiété dans quels dangers inextricables +on allait se précipiter. Où étaient les armées? Où +étaient les forces navales? Et, surtout, avait-on les ressources +financières exigées pour faire face aux impérieuses +nécessités? Et encore, cette nouvelle perspective +de l'embargo, n'allait-elle pas réveiller les vieilles dissensions +et ajouter la menace d'une guerre civile aux charges +de la guerre étrangère?</p> + +<p>John Randolph se fit l'interprète de ces craintes en +s'écriant, en plein Congrès! «...Faire la guerre sans argent, +sans soldats, sans flotte! Faire la guerre quand +vous n'avez pas le courage, tandis que vos lèvres profèrent +le cri de guerre, de lever des taxes de guerre!... +Quand tout votre courage se consume à prendre des résolutions! +Le peuple ne vous suivra pas!»...</p> + +<p>Les partisans de la guerre immédiate assuraient, au +contraire, que, dans un délai de soixante jours, tout serait +prêt. Pour Johnson, l'opposition faite au gouvernement +était une opposition torie qui ne répondait qu'aux +intérêts commerciaux des États de l'Est, le long des côtes, +où tous les ports allaient être réduits à une inactivité +déplorable. Les États de l'Ouest, par contre, se laissaient +aller à des entraînements d'une nature plus élevée. Là, +les vieux ressentiments contre la domination anglaise se +réveillèrent avec vivacité. Calhoum alla jusqu'à prétendre +<span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> que, quatre semaines après la déclaration de guerre, tout +le Haut-Canada et une partie du Bas-Canada redeviendraient +la possession des États-Unis. Grundy affirma qu'à +partir de ce moment il n'y aurait plus aucune distinction +entre fédéralistes et républicains, mais que tous les +citoyens américains seraient unis dans ce soulèvement +contre l'Angleterre, soulèvement légitime et nécessaire +qui serait le couronnement de la guerre de l'indépendance, +en donnant aux États-Unis l'indépendance définitive.</p> + +<p>Comme toujours, deux partis étaient en présence: le +parti de la paix sacrifiait volontiers la dignité du pays aux +intérêts du commerce; le parti de la guerre, qui représentait, +en somme, la politique nationale, dont l'application +et le triomphe pouvaient seuls préparer au pays +un avenir de grandeur et de puissance. Les hostilités +avec l'Angleterre étaient, en effet, la conséquence logique, +quasi inéluctable, des luttes antérieures; de même que +la bataille livrée dans les plaines d'Abraham avait abouti +à la déclaration de l'indépendance, de même cette déclaration +de l'indépendance qui, dans une certaine mesure +et en présence de vieilles habitudes, d'intérêts enchevêtrés +et de mélanges raciques, donnant toujours le premier pas +à l'influence anglaise, n'était souvent qu'une déclaration +de principe,—cette déclaration, dis-je, devait devenir +une réalité intangible, proclamant définitivement la séparation +des deux branches de la race anglo-saxonne dont +celle qui avait son centre politique à Londres s'obstinait +à considérer celle qui avait le sien à Washington, +comme une émanation dévoyée du génie anglais, qu'il +convenait de ramener à ses proportions d'origine.</p> + +<p>À considérer les choses de cette façon, quels que fussent +les torts de Napoléon à l'égard des États-Unis, ces torts +ne pouvaient entrer en balance avec les dangers que présentait +l'ingérence anglaise, précisément parce qu'elle +possédait des points d'appui permanents dans la place, +permettant de reprendre un jour subrepticement une domination +<span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> pas encore assez lointaine pour être oubliée et +dont les ordres en conseil et la presse des matelots +n'étaient que les prétextes. L'ambition de Napoléon, arrivée +à son apogée, ne pouvait apparemment que décroître +et la guerre contre lui serait une guerre universelle devant +briser son orgueil de domination universelle,—la guerre +contre l'Angleterre serait plutôt une guerre localisée, +destinée à clore, d'une façon absolue, la querelle toujours +pendante entre la mère-patrie et les colonies émancipées.</p> + +<p>La note du gouvernement britannique du 10 avril 1812, +rappelant que la Grande-Bretagne avait toujours été prête +à retirer ses Ordres dès que la France aurait retiré ses +Décrets, ne pouvant admettre l'exception spécialement +stipulée par Napoléon en faveur des États-Unis, termina +la conversation diplomatique entre les deux pays.</p> + +<p>Madison n'avait plus qu'à préparer un message invitant +à une immédiate déclaration de guerre.</p> + +<p>Cependant, Joel Barlow, qui avait habité Paris pendant +la période la plus tragique de notre histoire, qui, ayant +un tempérament presque français, avait réussi auprès de +nous jusqu'à mériter le titre de citoyen, y était revenu en +qualité de ministre plénipotentiaire. Dans la capitale, il +reprit d'anciennes habitudes qui lui étaient chères. Il +aimait la société parisienne et le cadre raffiné dans lequel +elle évolue. Il retrouva tout cela: il n'eut qu'à renouer +de vieilles relations et à se réinstaller dans la même +maison qu'il avait habitée dix-sept ans auparavant.</p> + +<p>Pourtant, l'ambiance n'était plus la même. Le vieux +républicain comprit bien vite qu'une autorité dynastique +pesait maintenant sur la marche des affaires. La mission +qu'il était chargé de mener à bien s'affirmait délicate et +difficile. Il s'agissait, en somme, de faire justifier la politique +du Président Madison, en invitant Napoléon à ne +pas demeurer dans l'équivoque, à prendre une attitude +franche à l'égard des États-Unis en retirant franchement +ses Décrets. C'était toujours la même alternative: les intérêts +<span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> américains servant d'enjeu à la rivalité franco-anglaise. +Maintenant que la guerre était sur le point d'éclater +entre les États-Unis et l'Angleterre, il était urgent +que la France fît acte de bienveillance sinon d'amitié, +sans cela les hostilités contre l'Angleterre risqueraient +de n'être pas populaires auprès de la majorité des États +du Nord. À y regarder de près, en effet, les vexations +exercées par Napoléon en exécution de ses Décrets, équivalaient +à celles que la Grande-Bretagne avait infligées au +nom de ses ordres en conseil. Joel Barlow devait donc +insister pour qu'un pareil état de choses prît fin et pour +que des indemnités fussent accordées en réparation des +nombreuses saisies de navires et de cargaisons. C'était un +gage à faire valoir auprès du Congrès, qui permettrait au +gouvernement américain d'établir la grande différence +existant entre les deux belligérants.</p> + +<p>Barlow, dans sa réception d'audience où il s'aventura à +exprimer l'objet de ses revendications commerciales, ne +put obtenir de l'Empereur qu'une réponse hautaine et +ambiguë. Napoléon consentait bien à favoriser le commerce +entre les deux puissances, étant assez grand pour +être juste<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>, mais il demandait, en échange, que le gouvernement +de l'Union défendît sa dignité contre ses ennemis +et ceux du continent.</p> + +<p>Il était prudent de ne pas publier une telle réponse.</p> + +<p>Barlow n'avait pu obtenir des précisions plus exactes. +Les ministres de Napoléon se dérobaient. Bassano l'amusait +et le flagornait. Il l'irritait aussi. Tandis qu'il s'évertuait +à accumuler preuve sur preuve en faveur du retrait +des Décrets, une escadrille française était déjà partie de +Nantes—8 janvier 1812—chargée de détruire tous les +navires neutres sortant d'un port ennemi ou y entrant. +Ce qui était plus grave encore, la querelle avec Bernadotte, +le nouveau roi de Suède, entraîna Napoléon à prescrire +à Davout des mesures aussi hostiles à l'égard des +<span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> États-Unis que de la Suède. Le Maréchal avait ordre de +s'emparer de tous les produits coloniaux qui se trouvaient +en Poméranie suédoise, sans en excepter les marchandises +américaines. Toutes les demandes d'explications +sollicitées par le ministre américain demeuraient +sans réponse, à moins qu'il dût considérer comme réponse +le rapport publié par Bassano dans le <i>Moniteur</i> du +16 mars 1812. Ce rapport, qui avait les allures d'un +message impérial, définissait les droits des neutres. D'après +le point de vue français, le pavillon couvrait la marchandise, +excepté les armes et les munitions de guerre, +et d'un autre côté, il n'y avait de réel que le blocus d'un +port investi, assiégé, menacé d'être pris,—aussi, jusqu'à +ce que ces principes fussent reconnus par l'Angleterre, +les Décrets de Berlin et de Milan devaient être +rigoureusement appliqués aux puissances qui laissaient +dénationaliser leur pavillon,—les ports du continent +européen devaient être fermés aux pavillons dénationalisés +aussi bien qu'aux marchandises anglaises.</p> + +<p>La perplexité de Joel Barlow devenait d'autant plus +grande que le prince régent, par un acte du 21 avril 1812, +avait déclaré que, si les Décrets étaient annulés par un +acte officiel et public, les ordres en conseil seraient alors +immédiatement révoqués. On devine quel trouble devaient +jeter dans les résolutions du cabinet de Washington +ainsi que dans l'esprit de son représentant à Paris +telles déclarations tendancieuses. Barlow écrivit une lettre +adressée au gouvernement impérial, dans laquelle il faisait +ressortir la nécessité, pour les États-Unis, de posséder +la preuve de la révocation des Décrets; entre la déclaration +du régent et le rapport de Bassano, il fallait, en +effet, chercher une certitude. À la veille d'une guerre +avec l'Angleterre, celle-ci se montrait conciliante, tandis +que le ministre des Affaires Étrangères de France affirmait +hautement, dans un rapport officiel, que le blocus +continental, tel que les différents Décrets l'avaient institué, +devait être appliqué plus sévèrement que jamais. +<span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> Madison pouvait évidemment se croire dupé. Il est vrai +que, pour calmer l'inquiétude de Barlow, Bassano lui +certifia que Napoléon avait signé un Décret, dès le 28 avril +1811, à Saint-Cloud, par lequel il déclarait que les Décrets +antérieurs n'avaient plus force de loi, à l'égard des +navires américains, depuis le 1<sup>er</sup> novembre 1810. Il +exprima même son étonnement, qu'après une assurance +donnée officiellement, on osât encore soulever une pareille +question.</p> + +<p>Barlow ignorait absolument ce Décret auquel Madison +n'avait jamais fait allusion.</p> + +<p>N'avait-on pas reçu à Washington une communication +aussi importante? Sérurier avait-il négligé de la +faire connaître et même d'en accuser réception? On ne +sait. On se trouve devant un mystère diplomatique qu'il +est impossible d'élucider mais dont les différents éléments +répondent, sans doute, aux circonstances officielles +que l'on traversait. Il est évident que Napoléon était +maintenant entièrement absorbé par l'expédition de +Russie. L'Amérique, en tant que facteur politique, ne +pouvait sortir de ses préoccupations, mais l'Amérique, +en tant que pays neutre, convoyant clandestinement et +frauduleusement les produits anglais en Russie, ne pouvait +plus être l'objet de sa sympathie. Bassano affirmait +donc avec une grande apparence de raison qu'il lui avait +été impossible de parler dans son rapport d'une exception +faite en faveur d'un pays, quand on ne pouvait que +faire deviner le pays contre lequel on s'attendait à combattre. +Napoléon ayant de plus en plus à se plaindre des +nombreuses infractions faites par la Russie au système +continental, en dépit de ses engagements d'y coopérer, +c'était évidemment contre la Russie qu'étaient dirigées +les menaces formulées dans le rapport en question. La +guerre était inévitable; mais il ne fallait pas le proclamer +trop haut, tout en s'y préparant avec énergie.</p> + +<p>Pourtant, en présence précisément de telles éventualités, +Napoléon comprit qu'il devait se montrer plus conciliant +<span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> à l'égard des États-Unis; il ne pouvait partir en +guerre dans le lointain Nord sans donner satisfaction, +dans une certaine mesure, aux desiderata si chaudement +exprimés par le ministre américain. Il y parut disposé. +Mais, dès le 9 mai 1812, il avait déjà quitté Paris pour +prendre le commandement de la Grande Armée, à la frontière +russe, et les négociations n'avaient plus beaucoup de +chance d'aboutir. Bassano avait suivi son maître jusqu'à +Wilna, laissant à Dalberg le soin de le suppléer à Paris. +Comment traiter à de telles distances? Même la nouvelle +que le Congrès venait de déclarer la guerre à l'Angleterre +ne pouvait plus modifier les lignes essentielles +de la politique impériale. En Allemand un peu simpliste, +le brave Dalberg, en tête à tête avec Barlow, estimait qu'il +faisait un triste métier<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a>. L'Américain se plaignait avec +amertume des inconséquences de la situation, si contraire +aux assurances données. Mais, pour arriver à une +solution, il fallait aller plus haut que Bassano, jusqu'à +Napoléon. Et Napoléon était loin.</p> + +<p>Le 7 septembre, L'Empereur avait livré la bataille de Borodino +et, le 15, il était entré à Moscou. Barlow, ballotté +d'une façon pénible, entre les insistances de son gouvernement +qui voulait des indemnités ou la guerre, et les +atermoiements de Dalberg, finit par se rendre à l'invitation +de Bassano, lui conseillant de venir jusqu'à Wilna.</p> + +<p>Le courageux diplomate se mit en route, malgré l'hiver +de sa vie et l'hiver de l'année qui approchaient. Mais à +mesure qu'il s'avançait vers le Nord, le pressentiment +d'une catastrophe l'envahit. Le long des routes qu'il parcourut, +la guerre avait tout dévasté. Quand il arriva à +Wilna, le 18 novembre, la confusion était à son comble. +La déroute et la défaite faisaient entendre leurs sinistres +menaces. Et la tragique aventure où allait sombrer le génie +de Napoléon était encore plus terrible que ce que +l'on pouvait redouter. La Bérésina! On sait les prodiges +<span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> d'héroïsme qui s'anéantirent dans ce passage fatal; ce +n'est pas la place de les raconter ici. Napoléon dut abandonner +son armée. Le 5 décembre, à minuit, il partit pour +Paris après avoir prévenu, par courrier, Bassano qui donna +congé à ses hôtes de Wilna, où ils risquaient de n'être +plus en sûreté. Comme tous ceux qui étaient accourus, +Barlow dut fuir. Il partit pour Paris un jour avant Napoléon; +mais Napoléon le rattrapa et le dépassa en route. +Course vertigineuse vers l'abîme. Barlow allait à la mort. +Le froid était intense et voyageant jour et nuit, sans trêve, +il traversa Varsovie et atteignit le village de Zarnovitch, +près de Cracovie, où il fut obligé de s'arrêter. La fatigue +et une bronchite aiguë eurent raison de l'opiniâtreté et +de l'énergie de cet homme. Il mourut isolé, dans la hâte +d'un retour précipité, loin de sa patrie, loin même de sa +patrie d'adoption, dans un désert de Pologne, le 24 décembre +1812.</p> + +<p>Avec lui, prirent fin les pourparlers diplomatiques,—expression +de la politique de Madison. Cette politique +recevait un rude coup, profitable sans doute à toute l'opposition. +Tandis que la France se trouvait en mauvaise +posture devant la Russie, l'Amérique se trouvait maintenant +seule devant l'Angleterre.</p> + +<p>Cependant, il ne faut pas condamner <i>à priori</i> l'administration +de Madison qui, accusé souvent faussement de +n'être qu'un instrument aux mains de Napoléon, risquait +d'être emporté lui-même dans la ruine de ce dernier. +Mais qui aurait pu prévoir cette ruine? Napoléon victorieux +en Russie, comme tout le faisait supposer, l'Angleterre +atteinte indirectement par cette victoire, aurait certainement +répondu avec plus d'empressement aux réclamations +des États-Unis. On peut donc dire que le moment +avait été bien choisi de résister à l'Angleterre puisqu'il +coïncidait avec celui où la France inaugurait son grand +effort dirigé contre la Russie.</p> + +<p>Mais l'homme propose et Dieu dispose,—si l'on peut +définir de la sorte l'enchaînement des causes aux effets—et +<span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> le calcul de Madison et du parti républicain était +bouleversé par les événements. La France ne pouvait plus +être d'aucun secours aux États-Unis et les États-Unis +n'avaient plus qu'à compter sur leurs propres ressources +à opposer au danger d'avoir provoqué l'Angleterre.</p> + +<p>Mais, là aussi, les temps étaient troublés.</p> + +<p>Au début de l'année 1812, les tories les plus belliqueux +ne pouvaient se dissimuler que, si Napoléon réussissait +dans son expédition contre la Russie, comme il avait, +jusqu'à présent, réussi partout où s'était fait sentir le +poids de son épée, il lui suffirait de l'alliance américaine +pour ruiner de fond en comble le commerce et les finances +de la Grande-Bretagne. C'était bien l'opinion de Madison. +Aussi y avait-il un parti dans les communes qui aurait +voulu la réconciliation avec l'Amérique,—l'Amérique +qui, malgré tout, était, pour la Grande-Bretagne, une +source de telles richesses commerciales qu'il serait malhabile +d'en provoquer la perte ou simplement l'appauvrissement. +Castlereagh avait succédé à Wellesley et, au sein +même du gouvernement, des voix se faisaient entendre +en faveur de la suppression des ordres en conseil. Comme +Napoléon, on avait tourné les inconvénients résultant de +ces ordres, par des licences accordées dans certaines conditions, +sans lesquelles, le commerce eut été complètement +paralysé. C'était officieusement saper un système que l'on +défendait officiellement. On trichait, en somme, ainsi +que l'on trichait en France où, pour esquiver les obligations +imposées par les Décrets, les commerçants étaient +parfois forcés d'accepter des compromissions peu honorables. +Canning lui-même, qui avait si longtemps défendu +l'opportunité des ordres en conseil, s'y montra +soudain opposé, ainsi qu'au système des licences, surtout +en ce qui concernait l'Amérique. L'opinion générale +n'était pas favorable. C'est alors que le 21 avril 1812, le +prince régent fit connaître la déclaration à laquelle nous +avons fait allusion plus haut, aux termes de laquelle, si +le gouvernement français supprimait les Décrets de Berlin +<span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> et de Milan, par un acte officiel, les ordres en conseil, +y compris celui du 7 janvier 1807, seraient immédiatement +révoqués. À ce moment, la guerre aurait encore pu +être évitée. Mais, depuis le départ de Pinckney, les États-Unis +n'avaient plus de ministre à Londres et Jonathan +Russel, simple chargé d'affaires, était tenu à l'écart des +discussions.</p> + +<p>Dans le Parlement, la lutte était âpre. Brougham se +faisant l'interprète de tous ceux qui se prétendaient lésés +par les ordres en conseil, tendait à prouver que, si l'on +persistait dans ce système, le marché anglais allait être +réduit à rien. Une pareille prophétie était la condamnation +de la politique de Perceval. Cette politique allait +avoir à subir une attaque énergique dirigée contre la +personne de son représentant, lorsque le 11 mai, au +moment d'entrer dans la Chambre, le premier ministre +reçut un coup de pistolet en pleine poitrine. Il tomba et +tomba en même temps la politique qu'il défendait. Quoi +qu'il fût, en réalité, la victime d'un fou prétendant venger +une affaire personnelle, il put passer, un instant, pour la +victime des circonstances tragiques que traversait l'Angleterre. +Mais sa disparition, en ouvrant une crise ministérielle, +ne pouvait arrêter la marche fatale des événements. +Pour activer l'issue des négociations, Jonathan +Russel fit connaître à Castlereagh le Décret de Napoléon +révoquant les décrets de Berlin et de Milan; mais ce décret +n'avait pas un caractère officiel, c'était comme un +acte dont on ne voulait pas avouer la portée, dont la date +même était indécise. Cependant la publicité donnée à ce +document pouvait avoir une grande répercussion sur l'opinion +publique, au moment où le Congrès américain proclamait +de nouveau l'embargo comme préliminaire de la +guerre, au moment, enfin, où la révélation des menées +corruptrices de John Henry mettait le cabinet de Londres +en mauvaise posture. Ces faits, habilement exploités, devinrent +autant d'arguments à l'appui de la thèse de Brougham +qui demanda le retrait des ordres. Ils furent révoqués +<span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> dans la séance du 16 juin 1812, sans résistance de +la part du gouvernement.</p> + +<p>C'était un triomphe pour l'Amérique. La menace d'une +guerre, qui planait, avait rendu l'Angleterre hésitante, +se cherchant dans la pénurie des hommes et des ressources. +En Amérique, au contraire, l'attitude belliqueuse +du gouvernement trouvait des échos jusque dans les +couches les plus profondes du peuple, tandis que l'Angleterre +gardait un silence qui prouvait que la guerre en +perspective n'était pas populaire. La presse partageait ce +sentiment. Le <i>Times</i> du 18 juin jugeait comme suit une +série de mesures qui, depuis sept ans, étaient le fond de +la politique anglaise: «On est très surpris», disait ce +journal interprète de la majorité de l'opinion publique, +«que de tels actes aient jamais pu recevoir la sanction +du ministère quand on fit si peu pour les défendre».</p> + +<p>Mais il était trop tard et le sort était jeté!</p> + +<p>Les ordres en conseil furent révoqués le 17 juin 1812 à +Westminster: la guerre fut déclarée à Washington le +18 juin 1812.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> CHAPITRE XII<br> +<span class="smcap">LES PRINCIPALES PHASES DE LA SECONDE GUERRE<br> +DE L'INDÉPENDANCE AMÉRICAINE.</span></h2> + +<p class="resume">Les États-Unis ont contribué à déclencher la guerre entre la +France et la Russie. — Ils s'apprêtent à régler un dernier +compte avec l'Angleterre. — État précaire de l'armée de +l'Union. — La campagne commence sur la frontière du Canada. — Opérations +navales. — La politique anglaise influencée +par les désastres de Russie. — La mission de Gallatin et de +Bayard. — Embargo voté et révoqué. — Opinions de Calhoum +et de Daniel Webster. — Le rôle de Sérurier. — Répercussion +des batailles de Bautzen, Lutzen et Leipzig. — Contre-coup +de la défaite de Napoléon aux États-Unis. — Continuation des +hostilités. — Ross entre à Washington. — Sérurier décrit +à Talleyrand le sac de la ville. — Le général Jackson bat les +Anglais à la Nouvelle-Orléans.</p> + +<p>Tandis que Napoléon passait le Niémen, s'arrêtait à +Wilna et, par Smolensk et Borodino, prenait la route de +Moscou, Madison s'efforçait de mettre les moyens d'action, +en vue de la guerre, à la hauteur des conceptions politiques +dont il s'honorait d'être le représentant. Le sang +coula donc encore aux frontières orientales de l'Europe +comme dans les étendues septentrionales de l'Amérique. +À tant de mille de distance, les hostilités devaient commencer +presque à la même date: au printemps de 1812.</p> + +<p>Ces deux actions si lointaines et si différentes, à première +vue, ont cependant des points de contact et sont +solidaires.</p> + +<p>L'Amérique, en suivant l'évolution qui devait la mener +à la constitution de sa nationalité, ne pouvait, au +début du XIX<sup>e</sup> siècle, s'affranchir des influences qui, au +<span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> cours des XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> siècles, l'avaient mise aux prises +avec la France et l'Angleterre. Entre les ambitions colonisatrices, +les tentatives de domination tour à tour essayée +et réalisée par ces deux nations, s'était glissée et +avait grandi, petit à petit, la nation qui, avec les apports +de tant d'autres nations, prit définitivement possession +d'une partie de l'Amérique du Nord. Les étapes de cette +marche en avant se réglèrent d'après les étapes suivies +par cette longue succession de guerres qui, malgré les +interruptions, peuvent être considérées comme une seconde +guerre de Cent ans entre la France et l'Angleterre. +À mesure que cette guerre s'approche de sa fin, les États-Unis +s'approchent aussi de la réalisation de leur destin. +La dernière étape fut celle pendant laquelle Napoléon +chercha, par sa puissance continentale, à annihiler la +puissance maritime de la Grande-Bretagne. Nous avons +vu par quelles vicissitudes passèrent les États-Unis dans +cette querelle faite à coups de Décrets et d'Ordres en conseil, +mettant le commerce des neutres à une rude épreuve.</p> + +<p>Malgré les critiques de l'opposition, le cabinet de +Washington avait agi avec une certaine habileté et dans +la conscience de son droit. À l'heure où nous sommes +arrivés et en dépit des difficultés à surmonter, il allait +récolter le prix de sa politique. Soit hasard, soit calcul, +la France et l'Angleterre, sans s'être encore porté le coup +décisif, virent leur situation modifiée de fond en comble. +Napoléon perdu dans les vastes plaines de la Russie, +l'Angleterre pouvait respirer et les États-Unis pouvaient +agir. Les Décrets de Berlin et de Milan n'étaient plus strictement +appliqués et les Ordres en conseil étaient supprimés. +Les États-Unis considérèrent la guerre avec +l'Angleterre comme l'acte nécessaire de la délivrance +définitive,—Napoléon la considéra comme une diversion +heureuse diminuant d'autant les ressources de son +ennemie.</p> + +<p>De plus, en s'enfonçant dans les steppes glacés de la +Russie, Napoléon libérait l'Amérique de son contrôle direct +<span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> et lui permettait, en même temps, de régler un +dernier compte avec l'Angleterre,—toutes possibilités à +la réalisation desquelles les États-Unis avaient contribué +en solidarisant les intérêts de leur commerce avec ceux +du peuple russe. Leur volonté bien arrêtée de sauvegarder +leurs droits, en détachant, d'une part, Alexandre de +Napoléon, les poussait, d'autre part, à marcher contre les +Anglais. L'Amérique suscitait, de la sorte, à l'Empereur +un nouvel adversaire et s'apprêtait, en même temps, à +combattre le classique ennemi de l'Empereur.</p> + +<p>Situation un peu déconcertante et embrouillée, mais +qui était la conséquence des différentes phases que nous +venons de résumer.</p> + +<p>Cependant, les Américains, si forts de leurs droits, +étaient moins forts dans la préparation d'une guerre qui +les ferait respecter. Ils se retrouvaient en face de la +Grande-Bretagne à peu près dans les mêmes conditions +qu'au siècle précédent. La même stratégie et les mêmes +difficultés allaient se présenter: le Canada était toujours +l'objectif principal des premières opérations et il fallait, +toujours, comme au siècle précédent, se prémunir contre +les attaques et les menées des tribus indiennes.</p> + +<p>En réalité, rien n'était prêt. On manquait de soldats et +surtout d'officiers. L'activité déployée par Madison dans +cette circonstance, si louable fut-elle, ne put faire l'impossible. +Les généraux qu'on nomma aux divers commandements +avaient presque tous joué un rôle dans la +guerre d'indépendance, mais avaient, depuis, perdu tout +contact avec l'armée: Dearborn, Thomas Pinckney, Wilkinson, +Bloomfield, Winchester et William Hull, tous +hommes qui, après avoir accompli leurs obligations militaires, +s'étaient assoupis dans les compromissions politiques. +On pouvait donc dire avec Scott<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a> que, pour un +esprit bien averti, l'armée ne présentait pas un aspect +très rassurant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> Beaucoup d'officiers âgés avaient repris, en temps de +paix, leurs habitudes de paresse et d'intempérance et il +était impossible de savoir si une armée de volontaires +n'aurait pas été supérieure à cette armée régulière de réguliers +sortis de la régularité.</p> + +<p>De plus, les côtes n'étaient pas en état de défense, les +lacs n'étaient pas surveillés et les Indiens des territoires +Nord-Ouest, déjà sous les armes, n'attendaient qu'un signal +du gouverneur général du Canada pour se mettre en +campagne.</p> + +<p>Dans le Sud, la situation n'était pas meilleure; il y était +facile à l'ennemi de repousser les garnisons américaines +de la Nouvelle-Orléans ou de Mobile. La distance était +grande entre la théorie et l'exécution. En paroles, l'enthousiasme +guerrier se manifestait assez généralement. +La difficulté commençait quand il fallait agir et le système +des milices se montra défectueux, car les soldats qui +les composaient refusaient souvent de servir au-delà des +frontières de leurs États respectifs et prétendaient combattre +d'après leurs vues personnelles, sans se soumettre +aux ordres d'un commandement supérieur et unique.</p> + +<p>Sur l'insistance du général Hull, il fut décidé qu'on se +rassemblerait à Détroit, point fortifié d'où il serait possible +de protéger la frontière et même d'occuper les territoires +encore mal définis du Haut-Canada. Des ordres +furent donnés pour envahir cette partie du pays et prendre +immédiatement possession de Malden. On s'empara +d'abord de Sandwich, en face de Détroit. Une proclamation +promit aux habitants la liberté, en échange de l'oppression +sous laquelle la domination anglaise les pliait. +Cette proclamation provoqua des désertions dans le camp +anglais, en faveur des Américains. Mais, pour empêcher +la concentration de l'ennemi du côté de Détroit et de +Malden, une diversion du côté de Niagara était nécessaire.</p> + +<p>Dans ces guerres, si l'objectif était grand, les effectifs +militaires étaient peu nombreux, surtout si on les compare +<span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> aux armées nationales composées de tous les citoyens +valides, que nous avons vues, depuis, manœuvrer sur les +champs de bataille de l'Europe. Mais tout est relatif et le +destin de l'Union allait se jouer avec des contingents qui, +de part et d'autre, ne dépassaient pas quelques milliers +d'hommes.</p> + +<p>Les Anglais n'avaient pas une grande supériorité numérique +à opposer aux Américains, dans cette partie du +Haut-Canada où les hostilités commencèrent. Mais leur +bonne fortune consistait à avoir à la tête de leurs troupes +le général Isaak Brock, de Guernesey, encore dans la +force de l'âge et, dans la force du terme, un soldat. Brock, +cependant, se trouvait en présence de grandes difficultés. +La proclamation de Hull, comme nous l'avons vu, +avait produit un si grand effet sur les esprits, que la milice +de Norfolk refusa de marcher. C'était un des nombreux +indices faisant ressortir, en dépit de nombreux +obstacles, la popularité de la cause américaine. Même les +Indiens des fameuses six nations, se rappelant le rôle +prudent et perfide qu'elles avaient toujours joué dans les +démêlés qui mettaient aux prises les représentants des +races blanches, leurs dominatrices détestées, se recueillaient, +avant de prendre parti pour les uns ou pour les +autres.</p> + +<p>Pendant que le général Dearborn perdait un temps +précieux à Albany où il avait porté son quartier général, +Brock passa du lac Ontario au lac Érié et obligea le général +Hull à évacuer Sandwich pour se retirer à Détroit. +Quoique Hull eût pu supporter un siège en règle, il résolut +de se rendre. La crainte des Indiens qui devenaient +menaçants, l'audace des Anglais et, il faut le dire aussi, +l'état d'esprit indiscipliné de ses officiers et de son petit +corps d'armée, lui firent prendre un parti qui entacha son +honneur militaire et entama la frontière Nord-Ouest des +États-Unis d'une façon dangereuse. Il fut accusé de trahison +et d'incapacité par le parti pacifiste lui-même, à la +tête duquel Jefferson avait été si longtemps et qui était, +<span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> plus que les généraux, responsable du mauvais état de +la défense nationale.</p> + +<p>Du côté du Niagara, la campagne ne semblait pas devoir +être plus heureuse. Il est vrai que Brock fut tué dans +une des premières rencontres, mais Van Ruesselaer dut +se rendre ainsi que Hull, quoique sa reddition, tout en +occasionnant des pertes sérieuses en morts et en prisonniers, +n'entraîna pas une diminution de territoire. Smyth +qui lui succéda échoua aussi dans sa tentative de passer +le Niagara. Le Canada demeurait donc intact.</p> + +<p>Sur mer, il y eut des rencontres sans résultat définitif, +avec des hauts et des bas, d'où les marines anglaise et +américaine purent réciproquement tirer des raisons en +faveur de leur supériorité. Cette supériorité s'affirma, un +instant, du côté des Américains, lorsque Hull, commandant +le vaisseau <i>Constitution</i>, vint à bout du vaisseau +anglais <i>Guerrière</i> commandé par Darces, lequel, en vue +de Boston, fut défait et emmené prisonnier avec son +équipage. Ce Hull était le neveu du général qui avait capitulé +à Détroit. Cette victoire releva le renom de la famille +et la renommée de la marine américaine, en passe +de pouvoir se mesurer héroïquement avec la marine anglaise. +Rien ne pouvait d'ailleurs exercer une influence +plus satisfaisante sur les relations entre les différents partis +et contribuer davantage à créer une commune solidarité +de patriotisme. La victoire remportée par Hull avait, +en effet, été facilitée par l'attitude de la Nouvelle-Angleterre +où les fédéralistes formaient la majorité, elle avait +été préparée grâce aux matériaux et aux hommes fournis +par ces mêmes fédéralistes qui avaient si souvent défendu +l'Angleterre contre les Démocrates et les Républicains. +Pour la première fois, ils communièrent tous dans le +plaisir d'une action d'éclat remportée sur l'ennemi commun. +Et cette brillante performance fut pour la génération +nouvelle un stimulant utile: les esprits, jusqu'à présent, +uniquement adonnés aux profits du négoce, s'éprirent de +gloire militaire, toutes proportions gardées d'ailleurs.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> Sur une population d'un peu plus de sept millions, à +peine dix mille hommes étaient soldats. C'était insuffisant. +Dans son ensemble, la guerre ne causait pas un +grand trouble au commerce habitué, et pour cause, aux +embargos, confiscations et blocus. Jusqu'à présent, contrairement +à ce qui s'était passé en Europe depuis tant +d'années, aucune ville américaine n'avait encore connu +les horreurs d'une invasion, les fermiers ne craignaient +pas de voir leurs propriétés saccagées et le territoire de +l'Union était assez vaste pour que, à l'exception des pays +côtiers et du petit point exposé de Niagara, la vie pût y +continuer, sans dommages, ses coutumières transactions. +Dans ces conditions, la majorité des citoyens considérait +la guerre plutôt comme un sport, tandis que ceux qui se +rendaient réellement compte de la gravité de la situation, +accusaient les généraux d'impéritie et d'incapacité après +la bataille de Détroit. Il y eut des remaniements ministériels. +Par un jeu de bascule qui se produit toujours dans +des circonstances semblables, le Congrès avait perdu sa +force d'opposition et le pouvoir exécutif avait gagné en +autorité. Madison fut écouté, pour la première fois, par +des représentants ayant mis une sourdine à la violence +de leurs revendications. Avec lui, tout le parti républicain +reconnut la nécessité de lever une armée régulière, largement +rétribuée, ainsi qu'une flotte à la hauteur de celle +qui se qualifiait maîtresse des mers. Il fallait, en même +temps, se résoudre à augmenter la dette nationale dans +de grandes proportions et ne pas reculer devant une +guerre de conquête qui, toute proportion gardée, ressemblerait +aux guerres que menait Napoléon en Europe, +ainsi que pouvaient ironiquement le proclamer ceux qui +accusaient Madison d'avoir toujours été un instrument +entre les mains de l'Empereur.</p> + +<p>La contradiction était, en effet piquante: le Président +qui avait inauguré sa carrière présidentielle à un moment +où, dans un entraînement pacifique, on avait, pour ainsi +dire, aboli l'armée et la marine, à la fin de sa carrière, se +<span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> voyait soutenu par une armée de près de soixante mille +hommes et entouré par un nombreux état-major de généraux +et d'officiers dont l'allure martiale contrastait avec +sa simplicité bourgeoise.</p> + +<p>D'ailleurs, même après les premières rencontres qui +avaient diversement illustré les deux Hull, on espérait +encore, en Angleterre, arrêter les progrès de la guerre, en +facilitant la possibilité d'un armistice. Il y eut des remous +d'opinion. La certitude, dans laquelle se trouvaient les +hommes bien avertis de ne pouvoir enrayer la guerre +avec les États-Unis, se précisait au moment même où +l'espérance de vaincre devenait de jour en jour moins +certaine. Tout contribuait à atteindre et à troubler la +confiance publique.</p> + +<p>En Espagne, Wellington qui, après la bataille de Salamanque, +avait occupé Madrid, ne put s'y tenir et dut de +nouveau évacuer cette capitale, en accentuant sa retraite +vers le Portugal. Cet échec sans importance coïncidait +avec la victoire sans lendemain de Napoléon qui, en +septembre, était entré à Moscou. Tout faisait encore supposer +que la Russie serait vaincue et que l'Angleterre, +absorbée par l'Amérique, ne pourrait lui être d'un grand +secours. Dans ces circonstances, la capture de la <i>Guerrière</i> +fut cruellement ressentie et le <i>Times</i>, interprète +du sentiment unanime, proclama que, jusqu'à présent, on +ne pouvait trouver, dans l'histoire, l'exemple d'une frégate +anglaise se rendant à une frégate américaine. De +pareils jugements, exprimés officiellement et qui correspondaient +à l'explosion de joie ressentie aux États-Unis, +ne faisaient que creuser l'abîme qui désormais séparait +les deux pays. Et que les Américains eussent précisément +choisi, pour frapper l'Angleterre, le moment où son existence +politique et économique était le plus exposée, constituait +la preuve évidente que Madison agissait d'après +les ordres de Napoléon. Ainsi s'écrivait l'histoire et il devenait +nécessaire de mener la guerre jusqu'au bout.</p> + +<p>Le patriotisme anglais surexcité voulait maintenant +<span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> faire cette guerre implacable et sans merci. Ce sentiment +se développa à mesure que se répandirent les nouvelles +de Russie: la retraite de la Grande-Armée française, harcelée +à travers d'immenses espaces par l'armée et l'hiver +russes. La satisfaction de ce retour inespéré de la fortune +rendit alors léger aux Anglais l'effort à opposer aux Américains. +Le parti de la paix au Parlement ne souleva plus +aucune protestation. L'opposition n'accusa pas les Ministres +d'avoir déchaîné une guerre avec les États-Unis,—elle +les accusa de ne l'avoir pas mieux préparée, d'avoir +ignoré que le gouvernement américain était infecté +par une haine mortelle contre l'Angleterre, à laquelle +répondait une affection également mortelle à l'égard de +la France.</p> + +<p>Cependant les hostilités anglo-américaines devaient se +traîner en longueur. L'intérêt primordial qu'elles avaient +un instant présenté pour le cabinet de Saint-James tombait +au second plan; plus importants, d'une actualité plus +proche, étaient les événements qui se préparaient en +Europe et auxquels l'Angleterre, sous peine de déchoir, +devait prêter l'attention la plus passionnée. Avant d'entrer +dans le détail des opérations militaires qui, pendant trois +ans, se déroulèrent aux États-Unis, il convient de jeter +un coup d'œil sur les brusques changements survenus en +Europe et qui modifièrent la situation respective des belligérants, +dans les deux mondes.</p> + +<p>Résolu à rassembler une seconde armée de cinq cent +mille hommes, en remplacement de celle qui s'était dispersée +en Russie, Napoléon, après avoir laissé le commandement +à Murat, était revenu à Paris, le 18 décembre 1812. +La Prusse, frissonnante d'espoir, s'apprêtait à secouer le +joug. Les Anglais comprirent que l'issue des complications +américaines dépendait, dans une certaine mesure, +de l'issue des complications allemandes.</p> + +<p>Si nous remontons un peu le cours des événements, +nous pouvons nous rendre compte qu'au début de l'expédition +de Russie, alors que tout faisait encore présager +<span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> la victoire de Napoléon, la situation du Ministre des États-Unis +à Saint-Pétersbourg, était assez délicate. Son gouvernement, +en déclarant la guerre à l'Angleterre, était +devenu virtuellement l'allié de la France, au point de vue +militaire, au moment même où la Russie avait tout intérêt +à lier partie avec l'Angleterre contre la France.</p> + +<p>Quelle conclusion tirer de ces faits?</p> + +<p>Si Napoléon battait les Russes et marchait sur Saint-Pétersbourg, +le ministre américain ne pouvait plus être +<i>persona grata</i> auprès du Tzar; si Napoléon était battu, ce +même ministre ne pouvait pas s'attendre non plus à +beaucoup de considération de la part de la cour de Russie, +désormais acquise à l'influence anglaise.</p> + +<p>Dans les deux cas, il eût été politique d'éviter la continuation +de la guerre entre l'Angleterre et l'Amérique, +et le Tzar conçut l'idée d'offrir sa médiation. Quand cette +offre fut connue à Washington par l'intermédiaire du Ministre +russe Daschkoff, le gouvernement était en pleine +lutte pour la désignation des titulaires de certains portefeuilles +et la nomination des généraux commandants en +chef. Armstrong, nommé ministre de la guerre, se trouva +en compétition avec Monroe qui se croyait désigné pour +un commandement militaire. À cette occasion, Sérurier +le jugea avec une condescendance un peu sévère quand il +lui accorde, de haut, un brevet de satisfaction en ces +termes<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>.</p> + +<p>«On parle beaucoup de M. Monroe pour le commandement +de l'armée... ce n'est pas un homme brillant et +personne ne s'attend à trouver en lui un grand capitaine; +mais il a servi pendant la guerre d'indépendance avec +beaucoup de bravoure sous les ordres et aux côtés de +Washington. C'est un homme de beaucoup de bon sens, +de l'humeur la plus austère, du plus pur patriotisme et +d'une intégrité universellement reconnue. Il est aimé et +<span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> respecté de tous les partis et l'on croit qu'il gagnera bientôt +les cours de tous ses officiers et soldats.....»</p> + +<p>Cependant, ce grand citoyen ne put s'entendre avec +Armstrong. Gallatin lui-même, qui avait déjà rendu tant +de services au pays, fut mis de côté. On lui trouva une +compensation en le nommant membre de la mission envoyée +auprès du Tzar pour discuter les conditions de sa +médiation,—mission d'ailleurs bien délicate, non seulement +à cause des concessions qu'il s'agissait de réclamer, +mais surtout à cause du changement qui venait de +s'opérer dans les affaires d'Europe et rendait, pour le moment, +l'Angleterre assez indifférente aux manœuvres des +États-Unis. Cette indifférence ne pouvait être que relative +et temporaire.</p> + +<p>Toutes les opérations militaires qui, au cours de l'année +1813, devaient se dérouler dans les étendues encore +sauvages de l'Amérique du Nord, avec des armées relativement +restreintes, des généraux peu expérimentés et +des soldats mal entraînés, plus mal équipés encore, constituent +un contraste pittoresque et instructif avec l'action +gigantesque qui se jouait parallèlement en Europe, avec +des masses d'hommes considérables, pour l'époque, et +avec toutes les ressources d'une administration supérieurement +organisée. Malgré les distances, malgré les divergences +de vues, malgré la différence des moyens d'action +employés, ces guerres, comme nous l'avons vu, ont entre +elles des rapports profonds, des causes rapprochées, des +intérêts mais aussi des dangers communs. C'est sous ces +points de vue qu'il convient uniquement de les envisager +ici.</p> + +<p>Quand les envoyés américains arrivèrent à Saint-Pétersbourg, +en juillet 1813, les événements s'étaient précipités +et la situation se présentait sous des aspects nouveaux. +Les graves préoccupations qui avaient absorbé +Alexandre, la lourde responsabilité qui pesait maintenant +sur lui, rejetaient bien loin dans ses pensées son projet +de médiation avec les États-Unis.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> On se rappelle qu'en décembre de l'année précédente +Napoléon, repoussé en Russie après le passage de la Bérésina, +avait quitté l'armée pour se rendre en secret à +Paris, sans avoir pu recevoir le courageux ambassadeur +Joel Barlow, lequel paya de sa vie son obstination consciencieuse +à venir solliciter une audience diplomatique +jusque dans les neiges de la Lithuanie. Le Tzar ne put +empêcher son redoutable adversaire de reconstituer une +nouvelle armée aussi puissante que celle qui s'était disloquée +depuis la Moskowa jusqu'au Niémen, mais il essaya +et il réussit à enflammer le souffle un peu patriotique, +un peu révolutionnaire, mais surtout militaire qui, en +Allemagne, n'attendait qu'une étincelle pour devenir incendie. +Malgré la réunion des forces russes et prussiennes +qui n'étaient plus une quantité négligeable comme nombre +et comme bravoure, Napoléon fut encore vainqueur dans +les sanglantes batailles de Lutzen et de Bautzen.</p> + +<p>La politique habile de l'Autriche, dirigée par M. de +Metternich, intervint à ce moment et facilita l'acceptation +d'un armistice qui fut peut-être plus utile à Napoléon +qu'aux souverains alliés. Précisément à la date où cet +armistice allait expirer, Gallatin et Bayard étaient arrivés +à Saint-Pétersbourg et le Tzar qui, à Gitschin, attendait +avec anxiété le résultat de la médiation autrichienne, considérait +la médiation proposée par lui à Madison comme +très secondaire.</p> + +<p>D'un autre côté, l'Angleterre montrait peu d'empressement +à voir la Russie se mêler de ses conflits avec les +États-Unis. C'était presque encore, pour elle, une affaire +de famille qu'elle entendait régler sans l'intervention +d'autrui. Castlereagh fit comprendre à Alexandre qu'il +serait disposé à négocier directement et séparément avec +le cabinet de Washington et il fit savoir à Gallatin, par +l'intermédiaire d'Alexandre Baring que, si les instructions +données aux commissaires américains les obligeaient +à soulever la question de la presse des Matelots, +toute négociation serait inutile. Dans ces conditions, le +<span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> succès de la médiation dépendait des succès de Napoléon.</p> + +<p>Avant de prendre un parti pour ou contre les Américains, +l'Empereur Alexandre attendait aussi l'issue de la +lutte gigantesque. Il remit l'affaire aux soins de Romanzoff, +le représentant de la politique française qui cherchait +à faire aboutir la médiation et, en même temps, à +la sollicitude de Nesselrode qui penchait pour l'Angleterre. +Telles influences contradictoires retardèrent toute +solution expéditive. Il était écrit que les événements qui +se passaient en Amérique seraient comme obscurcis par +les événements qui se préparaient en Europe. Napoléon +à la veille d'être vaincu! Qu'importait le reste aux nations +coalisées contre lui,—qu'importait surtout cette guerre +suscitée par les Américains? Les Anglais avaient à résoudre +des problèmes plus proches et plus compliqués.</p> + +<p>Pendant quelque temps, les batailles de Vittoria et de +Leipzig noyèrent, dans l'éclat de leur retentissement, les +rencontres sanglantes qui avaient eu lieu, avec des alternatives +plus ou moins brillantes, dans le pays des grands +lacs ou dans les contrées arrosées par les eaux du grand +fleuve Mississipi. L'action diplomatique se ralentissant +nécessairement, l'opinion anglaise à l'égard de l'Amérique +ne se manifestait plus que par les journaux. On y +trouvait, couramment exprimée, l'exaspération d'avoir +subi des échecs sur mer; on ne pouvait oublier l'aventure +de la <i>Guerrière</i> et d'autres navires anglais obligés de se +rendre ou de reculer devant les navires américains. Le +<i>Courrier</i>, feuille semi-officielle et qui passait pour soutenir +la politique du cabinet, parla avec ostentation contre +les velléités de paix et, rejetant toute la responsabilité des +hostilités sur l'Amérique, proclama l'impossibilité de +traiter avant que les canons anglais aient répandu la terreur +sur les côtes américaines. Ce journal, dans son exaspération +assez naïve, alla jusqu'à accuser les Américains +de n'être plus des Anglais,—dans ce grief faisant revivre +les causes profondes de désaffection, en imprimant ces +lignes de mépris et de colère:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> «Ils n'ont rien ajouté à la littérature, rien à aucune +science!.. Ils n'ont produit aucun bon poète, aucun historien +célèbre!.. Leurs hommes d'État sont d'une espèce +hybride,—moitié métaphysiciens, moitié politiciens, +ayant tout le sang-froid des uns et toute la roublardise +des autres. Aussi ne voyons-nous rien de grand dans leurs +conceptions<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>...»</p> + +<p>Mais, en ce moment, il ne s'agissait ni de littérature, +ni de conceptions métaphysiques: il s'agissait de savoir +si les Américains étaient de taille à soutenir la lutte contre +l'Angleterre, à coups de fusil et à coups de canons. Les +Anglais auraient volontiers attribué les victoires navales +remportées par les Américains, à l'habileté et au courage +des marins anglais—ou de ceux qu'ils s'obstinaient à +considérer comme tels—dont ils cherchaient précisément +à supprimer la collaboration par leur ténacité à pratiquer +la presse des matelots qui, dans les deux camps, +parlaient la même langue. Sur ces entrefaites, la nouvelle +de la victoire de Perry, sur le lac Érié, arriva à Londres +en même temps que la nouvelle de la défaite de Napoléon +à Leipzig. Dans ces deux événements, il y avait de quoi +réjouir et de quoi vexer les Anglais. Le contentement +l'emporta naturellement sur le dépit. La joie de savoir +l'Empereur français en retraite sur le Rhin fit accepter +sans trop de récrimination la défaite d'une flotte anglaise +dans des eaux américaines. Et encore, cette flotte ne fut +considérée que comme une flotille, ne faisant pas partie +de la marine britannique, n'étant qu'une force locale, +d'une espèce plutôt marchande que militaire, affirmait-on, +pour diminuer l'importance de l'action.</p> + +<p>Quand on apprit que les Américains s'étaient emparés +de Malden, avaient réoccupé Détroit et dispersé l'armée +de Proctor sur la Tamise, le ton hautain de la presse mit +une sourdine à ses déclarations haineuses. Elle fit preuve, +tout à coup, d'une certaine impartialité à l'égard de ce +<span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> qui se passait aux États-Unis, affectant de croire que les +événements d'Europe auraient une influence décisive sur +le cabinet de Washington, en le détachant de Bonaparte. +Dans ces conditions, Gallatin et Bayard pouvaient être +reçus à Londres, avec l'espoir d'entamer les pourparlers +en vue de la paix. Castlereagh y était enclin, quoique, +en dehors du gouvernement et de la presse officielle, l'opinion +publique fût toujours très hostile. Pour bien des +gens, la fortune déclinante de Napoléon devait entraîner, +dans sa chute, la fortune naissante de l'Union Américaine. +Les plus passionnés comprenaient Madison dans +leur haine contre Napoléon,—les considérant tous deux +comme un couple détesté, dont la disparition de la scène +du monde pouvait, seule, permettre de réaliser une paix +durable et honorable.</p> + +<p>Aux États-Unis, ces façons de voir avaient naturellement +une répercussion profonde sur la situation des partis +en présence. Les fédéralistes du Massachusetts revenaient +à leurs anciennes sympathies. Les succès remportés +par les Russes et, par conséquent, par les Anglais, +mirent, un instant, en discussion l'idée de ne plus faire +participer cet État à la guerre et de préconiser une paix +séparée avec l'Angleterre. Cette idée semblait avoir été +inspirée par la proposition faite au Congrès, par Madison, +d'imposer un nouvel embargo. Les États de l'Est en auraient +été le plus gravement atteints, comme ils l'avaient +toujours été par une semblable décision, car c'était avec +eux que les Anglais faisaient le plus de commerce et tout +commerce devant cesser avec l'ennemi, la Nouvelle-Angleterre +ne pouvait être autorisée à vendre ou à acheter, +aussi longtemps que le reste du pays en était empêché.</p> + +<p>Dans son message du 9 décembre 1813, Madison fit +ressortir les inconvénients résultant de la non-exécution +de cette mesure. Pour lui, c'était simplement prolonger +la durée de la guerre. En effet, non-seulement des objets +de première nécessité arrivaient, de la sorte, aux ports +anglais, aux armées anglaises au loin, mais les armées +<span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> qui menaçaient directement les États-Unis, qui se trouvaient +en face des armées américaines, pouvaient tirer +des ports américains des ravitaillements qu'il eut été impossible +de faire venir d'ailleurs. Même les navires et les +troupes qui venaient insulter les côtes et remontaient l'embouchure +des fleuves se voyaient ainsi soutenus et entretenus. +Partout, si l'on n'y mettait bon ordre, on arrivait +à ce résultat déconcertant: l'armée anglaise du Canada +secourue par ceux-là même qui devaient la combattre.</p> + +<p>Quelque logiques et justes que fussent les raisons qui +inspiraient Madison en faveur d'un embargo, le moment +était mal choisi pour le faire accepter. Il était trop tard +de recommencer un essai qui avait si mal réussi à Jefferson. +On savait d'ailleurs que la Russie, la Prusse, le Danemark, +la Suède et la Norvège, l'Espagne et l'Amérique +du Sud, étaient déjà accessibles au commerce anglais et +que la marche fatale des événements n'allait peut-être pas +pour longtemps empêcher Napoléon de lui fermer le commerce +avec la France. Le résultat serait donc minime si +l'Angleterre se trouvait simplement exclue des ports de +Boston et de Salem.</p> + +<p>Cet embargo qui fut voté et révoqué peu après, qui, +pour les uns, n'était qu'une imitation maladroite du système +continental de Napoléon, pour les autres, un moyen +de supprimer toute communication illicite avec le Canada, +fut soumis aux vicissitudes qui se succédaient si +rapidement en Europe et donna lieu à des discussions +d'un intérêt plus spécial, concernant la crise économique.</p> + +<p>En Europe, les alliés avaient traversé le Rhin et menaçaient +la France au Nord et à l'Est, tandis que Wellington +marchait sur Bordeaux. Dans ces conditions, quel +effet pourrait produire l'embargo, quand l'Angleterre, +débarrassée de son redoutable adversaire, avait renoncé à +ses blocus comme la France avait renoncé à ses décrets? +Prenant en considération ces changements importants, +par un message au Congrès du 31 mars 1814, Madison, +revenant sur sa décision primitive, recommanda de mettre +<span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> un terme au système des restrictions commerciales. À +cette occasion, deux orateurs exposèrent les raisons qui +les avaient toujours fait manifester une opinion opposée +à toute mesure restrictive.</p> + +<p>Calhoum, qui avait toujours combattu la politique commerciale +de Jefferson et de Madison, considéra la volte-face +de ce dernier comme un triomphe personnel, mais, au +lieu d'en faire grand état, il fit siennes les raisons invoquées +par le Président et s'efforça d'adoucir les contestations +qui pourraient s'élever, à ce sujet, entre les représentants +des États du Sud et de l'Est. Il rappela que la +logique absolue n'est pas de ce monde, qu'un changement +d'opinion se justifie par la nécessité qu'implique toute +évolution et qu'une politique ne peut être taxée d'inconsistance +que s'il n'y a pas de changement dans les circonstances +pour la justifier. Maintenant, des circonstances +nouvelles réclamaient de nouveau la liberté du commerce, +à la condition, toutefois, que cette liberté ne fût pas un +obstacle au développement des manufactures américaines; +pour lesquelles il demandait la continuité d'une politique +franchement protectrice.</p> + +<p>Ces deux affirmations semblaient contradictoires: la +grande liberté accordée au commerce anglais ne comportait-elle +pas un obstacle dangereux pour le développement +et la protection de l'industrie américaine?</p> + +<p>Daniel Webster fit ressortir cette contradiction. Les +arguments qu'il émit sont typiques.</p> + +<p>Il rappela, à son tour, que le système du blocus américain +qui, pendant si longtemps, avait été accepté comme +un <i>Credo</i> politique, n'était autre qu'une conséquence du +blocus continental de Napoléon; ce système soutenait le +gouvernement de Napoléon, aussi longtemps qu'il était +tout-puissant; il l'abandonnait quand Napoléon s'approchait +de son déclin. Webster était heureux de cette condamnation +du «premier système américain» parce que +cette suppression concordait avec ses idées sur le développement +des manufactures. Et ici, cet homme d'État, +<span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> d'un caractère si énergique, exprima, presque en poète, +son aversion, non pas pour le nombre croissant des usines, +mais pour la méthode avec laquelle elles prenaient déjà +une si grande extension dans le vieux monde. Par anticipation, +il semblait un Ruskin américain, quand il disait:</p> + +<p>«Je ne suis pas pressé de voir des Sheffields et des Birminghams +en Amérique... Je ne tiens nullement à accélérer +l'approche de la période où la grande masse des travailleurs +américains ne trouvera plus son emploi dans les +champs; quand les jeunes hommes de la campagne seront +obligés de fermer leurs yeux aux beautés de la nature,—au +ciel, à la terre—et de se confiner dans des +ateliers malsains; quand ils seront obligés de fermer leurs +oreilles au bêlement de leurs troupeaux broutant sur les +collines qui leur appartiennent, et de ne plus entendre +la voix de l'alouette les fêtant au labour et qu'ils devront +les ouvrir dans une atmosphère de fumée, de vapeur, au +perpétuel tourbillon des courroies et des fuseaux, dans +le grincement des scies....»</p> + +<p>De telles paroles dépassaient l'actualité du moment, +elles prédisaient le danger futur. Mais l'heure présente +était toute entière aux complications militaires et les divergences +qui divisaient Républicains et Fédéralistes devaient +se réveiller devant la nécessité de fortifier les contingents +de l'armée. Si Armstrong reconnaissait l'opportunité +d'augmenter le nombre des recrues en vue d'une +offensive, Webster fut d'avis de ne pas sortir d'une guerre +défensive, excepté sur l'Océan. Les batailles de Leipzig et +de Vittoria lui donnaient raison. L'Angleterre pouvant +disposer de plus de ressources, l'offensive avait passé +entre ses mains et une défense victorieuse était seule ce +que pouvaient espérer les États-Unis.</p> + +<p>Sérurier assistait à ces débats parlementaires, il observait +ces revirements de l'opinion, en fidèle serviteur de +Napoléon, en sincère patriote aussi. La considération +qu'on lui témoignait augmentait ou diminuait, suivant +la nature des événements. L'importance de son rôle se +<span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> réglait d'après l'issue plus ou moins heureuse de la tactique +de son maître. On peut trouver dans sa correspondance +diplomatique comme un reflet des différentes +phases par lesquelles passa l'influence française en Amérique, +à cette époque. En juillet 1813, la gloire de l'Empereur +est encore intacte.</p> + +<p>«La semaine dernière, écrit-il<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>, nous avons reçu, +l'une après l'autre, les nouvelles des derniers succès remportés +au commencement de la campagne,—la bataille +de Lutzen, l'offre d'un armistice et la bataille de Bautzen. +Ces événements, si glorieux pour la France, ont été +autant de coups de foudre pour l'ennemi en Amérique. Sa +consternation égale sa confiance antérieure, qui n'avait +pas de limites. Les Républicains du Congrès, par contre, +ont reçu ces nouvelles avec des expressions de triomphe. +Ils sont tous venus me féliciter et m'ont affirmé qu'ils +n'étaient pas moins que nous victorieux à Lutzen...»</p> + +<p>Quand arrivèrent les nouvelles moins bonnes, à la fin +d'octobre 1813, l'enthousiasme de Sérurier baisse un peu +de ton mais il ne peut pas encore dire que la confiance +de Madison soit déjà ébranlée:</p> + +<p>«En rentrant à Washington, il s'est exprimé en des +termes convenables, quoique mesurés, sur la monstrueuse +coalition qui a été renouvelée contre Sa Majesté. Il me fit +remarquer que, au nombre de nos avantages, nous devions +compter le fait que la coalition possédait dix têtes, tandis +que la France n'en avait qu'une».</p> + +<p>«Et quelle tête puissante!» conclut aussitôt le Président, +avec moins de grâce que de conviction dans sa +contenance.</p> + +<p>Mais le Ministre de France ne devait pas toujours +recueillir dans son entourage des propos si flatteurs.</p> + +<p>Quand on apprit la bataille de Leipzig et les dispositions +conciliantes de Castlereagh, Sérurier tomba de son +piédestal,—de toute la hauteur qui convenait au représentant +<span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> de Napoléon. Ce fut une consternation chez les +uns,—une joie chez les autres,—une stupeur chez tous. +En pouvait-il être autrement? Au commencement de +février 1814, les nouvelles étaient arrivés de Bordeaux +annonçant que les alliés étaient à Troyes, menaçant Paris, +tandis que Napoléon avait accepté leurs conditions de +négociations.</p> + +<p>«Pour le moment, écrivait Sérurier<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>, le public croyait +tout perdu. Je dois dire, en toute justice, que le Président +et son cabinet montrèrent plus de sang-froid et ne partagèrent +pas l'alarme universelle, ils continuèrent à me +témoigner une grande confiance dans le génie de l'Empereur. +Je ne les ai pas trouvés inquiets outre mesure par la +marche des alliés, ni sceptiques en ce qui concerne notre +pouvoir de les repousser; mais je sais que l'adhésion de +Sa Majesté aux conditions préliminaires des alliés et, plus +encore, le congrès de Châtillon, et l'influence irrésistible +naturellement acquise par le Ministre britannique, ont +vivement alarmé M. Madison. Il crut voir, dans l'annonce +de votre acceptation de ces conditions, notre renonciation +à toute espèce de pouvoir ou contrôle sur l'Espagne et +sur l'Allemagne, où l'Angleterre serait désormais toute +puissante. Il crut qu'une paix, dictée par lord Castlereagh, +avait déjà dû être signée et que les États-Unis seraient +laissés sur le champ de bataille...»</p> + +<p>Les esprits se montraient tellement affectés par les revers +de Napoléon que les capitalistes hésitaient à exposer +leurs capitaux. Il est évident que le passage du Rhin +et les progrès des alliés en France, provoquèrent ce mouvement +rétrograde du cabinet de Washington.</p> + +<p>Du coup, Sérurier perdit tout son prestige.</p> + +<p>Du coup, fut modifiée aussi la tendance qui constitue +une des caractéristiques de la première période de l'histoire +des États-Unis, période durant laquelle, les diplomates +étrangers pouvaient jouer un rôle assez important +<span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> pour contrebalancer l'influence des pouvoirs législatif +et exécutif. Ce qui, jusque-là, avait été permis à l'initiative +personnelle de Jefferson ou de Madison, ne fut plus +toléré. L'ingérence indiscrète d'une grande puissance +étrangère n'était donc plus possible. La parole était désormais +aux représentants de la nation. Beau et grand +principe qui, malheureusement, n'est pas toujours conforme +à la réalité des choses. Et, en l'occurrence, quelle +nation représentaient, le plus souvent, ces représentants? +Des fractions de nationalités qui, dans l'émiettement du +système fédératif, risquaient de méconnaître le véritable +intérêt de l'Union. La politique séparatiste des différents +états faisait encore grand tort à la notion de l'État. Cette +politique, qui était parfaitement légitime quand il s'agissait +d'intérêts locaux, devenait désastreuse quand il s'agissait +de questions d'un ordre plus général, telles que la +guerre, les relations extérieures, la défense, enfin, du +territoire, non seulement d'un état pris isolément dans son +entité organique, mais de tous les états pris dans leur +ensemble. Les Républicains avaient toujours défendu ce +principe,—qui est en même temps un <i>Credo</i> indispensable +au salut d'une patrie. Des fédéralistes de la Nouvelle-Angleterre +s'étaient toujours montrés hostiles à +cette conception, et pour cause, car leur parti ne renonçait +pas encore à l'espoir d'une scission. Ils manifestaient +peu d'empressement pour la continuation de la guerre. +Ceux du Massachusetts émirent même la prétention de +ne pas prendre les armes avant que leur territoire ne fût +envahi par l'ennemi. Jusque-là, d'ailleurs, les habitants +des principales villes voulaient continuer leur commerce +sans entraves, sans embargo, sans blocus. Il y eut des +réunions où de véritables appels à la révolte se firent entendre,—ce +qui était d'autant plus dangereux qu'il y +avait en Angleterre des partisans réclamant la constitution +d'une confédération du Nord uniquement composée des +cinq états de cette ancienne province.</p> + +<p>Les hommes politiques mieux avertis, même fédéralistes, +<span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> reculèrent devant cet extrême. Ils ne voulaient, +sous aucun prétexte, répandre la division pendant qu'on +était en guerre avec une nation puissante qui, tout en +ayant accepté l'envoi de commissaires en vue de la paix, +ne semblait pas disposée à accepter de raisonnables conditions +de paix.</p> + +<p>Tandis que la guerre, impopulaire chez les uns, populaire +chez les autres, donnait lieu à de telles manifestations +de politique intérieure, elle continuait ses opérations +militaires sur lesquelles il convient de jeter maintenant +un coup d'œil d'ensemble.</p> + +<p>Après les premiers échecs à la frontière du Canada, le +général Harrison eut pour mission de reprendre Détroit +et de s'avancer jusqu'à Malden; mais, selon lui, on ne +pouvait garder Détroit qu'après avoir pris Malden. Il ne +paraissait pas avoir grande confiance dans le succès de +cette campagne et cherchait à en rejeter la responsabilité +sur le cabinet<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>. Une rencontre sanglante eut lieu sur +les bords de la rivière Raisin où le général Winchester +aurait pu avoir l'avantage s'il avait eu toutes ses forces à +proximité; mais le régiment de Wells était trop loin pour +le secourir. Il fut débordé par la milice canadienne +flanquée par un gros d'Indiens qui firent preuve de leur +férocité habituelle. Il fallut se rendre. Les gens de Kentucky +qui s'étaient battus avec bravoure excitèrent la +curiosité des soldats anglais.</p> + +<p>Le major Richardson<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a> fit d'eux la description suivante:</p> + +<p>«Leur apparence était misérable, affreusement. Ils +avaient l'aspect d'hommes, pour lesquels, la propreté est +une vertu inconnue et leurs corps sordides étaient recouverts +de vêtements qui avaient été exposés à toutes les +intempéries des saisons et étaient arrivés au dernier degré +de l'usure, là où toute réparation devient inutile... On +<span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> était au cœur de l'hiver, mais personne n'était pourvu +d'un ample manteau; quelques-uns seulement possédaient +des objets de laine défiant toute description. Ils avaient +toujours leurs vêtements d'été, en étoffe de coton, de couleurs +variées et taillés en forme de blouses descendant +jusqu'aux genoux... Ils portaient des chapeaux rabattus, +râpés à force de servir, sous lesquels leurs longs cheveux +tombaient en désordre sur leurs joues. Si on ajoute à cela +des couvertures sales roulées autour des reins pour les +protéger contre le froid et retenues par de larges ceinturons +de cuir dans lesquels étaient passés des couteaux +et des haches, d'une longueur extraordinaire, ils avaient +un air sauvage qui, en Italie, les eussent fait prendre +pour des brigands des Apennins...»</p> + +<p>Cette description donne une idée du délabrement dans +lequel se trouvaient les troupes,—délabrement physique +et matériel qui correspondait, dans une certaine +mesure, au désarroi des autorités dirigeantes. Monroe se +demanda plus d'une fois si ses compatriotes possédaient +vraiment les qualités nécessaires pour faire la guerre. +Mais toute qualité se développe avec le temps et avec +l'expérience. Les hostilités se déroulèrent avec des vicissitudes +diverses. Perry battit Proctor sur le lac Érié; +Proctor ne put prendre sa revanche sur les bords de la +rivière Tamise où une bataille qui dura vingt minutes, +avec force d'auxiliaires indiens, dégagea le Haut-Canada. +Dans cette rencontre, le fameux chef indien Tecuruthe fut +tué. Quand le feu eut cessé, plusieurs officiers anglais, +qui le connaissaient bien, vinrent sur les lieux et identifièrent +son corps. Le coup fut décisif pour la domination +anglaise dans le Nord-Ouest, et les Indiens, se rendant +compte de la situation, reprirent leur liberté d'action à +l'égard de l'Angleterre.</p> + +<p>Quoique les hostilités, qui duraient depuis bientôt deux +ans, fussent, en résumé, à l'avantage des États-Unis, les +Anglais n'avaient pas pu être repoussés de la frontière +du Canada. Voyant que le résultat obtenu était mince +<span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> sur le lac Ontario, Armstrong chercha à menacer le Haut-Canada +par le lac Érié où il possédait une flotte. C'était +une diversion qui pouvait affaiblir l'ennemi du côté de +Plattsbourg. Mais encore dans cette opération qui avait +toutes les apparences d'une action locale, l'influence de +ce qui se passait en Europe, l'influence, enfin, de la carrière +de Napoléon sur la destinée de l'Union, devait se +faire sentir. Pendant qu'on élaborait ce plan, les alliés +étaient entrés à Paris le 31 mars, Bayonne s'était rendu +à Wellington le 28 avril 1814, et quelque temps après, +le gouvernement anglais décida d'envoyer au Canada un +renfort de 10.000 hommes, composant quatorze régiments +des meilleures troupes de Wellington. Napoléon, vaincu, +contribuait ainsi à augmenter les forces que les Anglais +voulaient opposer aux Américains.</p> + +<p>En attendant l'arrivée de ces soldats d'élite, Scott remporta +une victoire sur les Anglais de Riall, en rase campagne, +près de la rivière Chippana. Cette bataille qui, en +réalité, n'était importante ni par le nombre des effectifs +engagés, ni par le résultat obtenu, peut, cependant, être +comparée à la victoire navale remportée par Isaac Hull +sur la <i>Guerrière</i>. L'armée de terre n'avait plus rien à +envier à la marine. Un légitime orgueil, garant d'une +confiance dont on avait grand besoin, fut le gain le plus +clair de cette rencontre qui facilita celle de Lendy's +Lane. Les Américains avaient fait leurs preuves de bravoure +et d'habileté. Dans cette dernière bataille, ils eurent +deux généraux et beaucoup d'officiers blessés. Brown et +Scott furent obligés de prendre du repos, tandis que Ripley +se retrancha derrière le fort Érié, à l'assaut duquel, +le commandant des forces britanniques, le général Drummond, +échoua. Quatre fois en six semaines, les troupes +anglaises en nombre avaient reçu un coup sanglant et +significatif, porté par des troupes américaines inférieures +en nombre.</p> + +<p>Pour les Anglais, le lac Champlain était la région la +plus propice pour une invasion. Là, ils pouvaient concentrer +<span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> des forces respectables. Pour cette raison, leur +tactique consistait à reculer la frontière militaire jusqu'à +Plattsbourg et Burlington. De ce côté, la chance parut +leur revenir. Le 26 août 1814, le lieutenant général Sir +J. C. Sherbrooke, gouverneur de la Nouvelle-Écosse, +quitta Halifax avec une flotte importante et arriva, au +commencement de septembre, à l'embouchure de Penobscot. +Tout l'effectif du Massachusetts n'était pas capable +de résister aux Anglais. Bientôt toute la province du +Maine tomba entre les mains de Sherbrooke. La population +parut disposée à se soumettre à la domination du roi +Georges; mais cette domination ne pouvait devenir effective +que si l'on était en possession du lac Champlain. +Une flotille anglaise entra donc dans les eaux de ce lac +pour y faire une démonstration hostile. Izard se fortifia +à Plattsbourg. Autour de cette place et dans la baie du +même nom, allait se livrer une autre bataille,—une +double action, sur terre et sur le lac, où les contingents +anglais qui s'étaient couverts de gloire sous Wellington, +furent battus sous Prévost. N'ayant plus, pour les diriger, +la main énergique du Duc de Fer qui les avait rendus +invincibles en Portugal, ces soldats parurent inférieurs +au Canada.</p> + +<p>L'activité déployée avec bonheur à la frontière du Nord +prouve quelle importance Armstrong attachait à arrêter +les progrès des Anglais de ce côté,—quelle importance +aussi ces derniers attachaient à la possibilité de reculer +cette frontière vers le sud. Le Ministre de la Guerre semblait +entièrement oublier que Washington était sans défense, +à la merci d'une attaque qui aurait pu être tentée +par une poignée d'hommes avant qu'on ait seulement +donné l'alarme. Les pourparlers à Londres avec Gallatin +et Bayard traînant en longueur, il fut enfin question de +fortifier Washington, siège du gouvernement et cette +mission fut confiée au général Winder. Ce général, qui +ne connaissait pas bien le pays, consacra un mois à le parcourir +en vue de l'étudier mais, vers la fin du mois d'août, +<span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> il n'avait pas encore pris une initiative utile pour la défense +de la ville. Cette inertie, ou cette négligence, était +d'autant plus coupable, qu'une expédition anglaise, commandée +par le major-général Robert Ross, était en route, +à l'effet d'opérer une diversion sur les côtes des États-Unis +d'Amérique, au profit de l'armée employée à la défense +du Haut et du Bas-Canada. Mais dès le mois de mai +1814, un corps isolé de troupes américaines ayant fait un +raid non autorisé par le gouvernement, jusqu'à Long Point, +saccageant les propriétés privées sur leur passage, Prévost +prévint immédiatement le vice-amiral Cochrane +qu'il serait équitable de tirer vengeance d'un tel affront, +et, dès que l'expédition de Ross arriva à Bermude, en juillet, +elle fut dirigée vers la baie de Chesapeake, avec ordre +de détruire et de dévaster les villes et districts échelonnés +sur la côte<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a>. Après avoir réalisé ces représailles, +trois buts étaient à atteindre: délivrer la flotille du capitaine +S. Barney, bloquée dans la rivière Patuxent,—s'emparer +de Baltimore,—insulter Washington. On voit +que les craintes inspirées à Madison par l'inertie de Winder +étaient justifiées.</p> + +<p>Les Américains ne purent arrêter l'envahisseur à Bladensburg. +Malgré une défense énergique, au cours de laquelle, +Barney prouva qu'il aurait été plus désigné que +Winder pour commander l'armée américaine, le général +Ross marcha sur Washington, à la tête de ses troupes. +La nuit tombait quand il atteignit les premières maisons +de la ville. Le général, entouré de quelques officiers, fut +accueilli par une fusillade dirigée contre lui, de la maison +occupée autrefois par Gallatin, sur la place du Capitole. +Le cheval de Ross fut tué, mais la maison fut incendiée. +Le gros de l'armée anglaise campait hors de la ville. Une +partie reçut l'ordre de mettre le feu au Capitole et, aussitôt +que les flammes en eurent fait leur proie, Ross et +<span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> Cockburn, accompagnés de quelques centaines de soldats +et animés d'un grand désir de vengeance, froidement, silencieusement, +se dirigèrent à travers l'obscurité jusqu'à +la Maison-Blanche et y mirent aussi le feu. Au même moment, +les navires ancrés dans le bras oriental du Potomac, +sautèrent, et la nuit s'éclaira des flammes de tous +ces incendies, répandant sur toute la contrée une lueur +sinistre que Madison et les ministres en fuite purent +apercevoir du haut des collines du Maryland et de la Virginie.</p> + +<p>Un des rares civils demeurés dans la ville était notre +représentant, Sérurier; il fit à Talleyrand la description +suivante de ce spectacle tragique<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>:</p> + +<p>«Je n'ai jamais vu une scène à la fois aussi terrible +et aussi magnifique. Votre excellence, connaissant la nature +pittoresque et la grandeur des environs, peut s'en +faire une idée. Une profonde obscurité régnait dans la +partie de la ville que j'occupe et nous étions abandonnés +aux conjectures et aux rapports mensongers de nègres, +sur ce qui se passait dans le quartier illuminé par ces +flammes effrayantes. À onze heures, un colonel, précédé +par des porteurs de torches, fut aperçu marchant dans la +direction de la Maison-Blanche qui est située près de la +mienne. Les nègres rapportèrent qu'elle devait être incendiée +ainsi que tous les bâtiments des ministères. Je +crus que ce que j'avais de mieux à faire, dans ce moment, +c'était d'envoyer un de mes gens au général, avec une +lettre dans laquelle je le priais d'expédier une garde à la +maison de l'ambassadeur de France pour la protéger... +Mon messager trouva le général Ross à la Maison-Blanche +où on rassemblait dans le salon tous les meubles qu'on +pouvait trouver pour y mettre le feu. Le général répondit +que l'hôtel du Roi serait respecté comme si Sa Majesté +en personne s'y trouvait; qu'il donnerait des ordres à +<span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> cet effet et que, s'il était encore à Washington le jour suivant, +il aurait le plaisir de me rendre visite.»</p> + +<p>Cette mise à sac de la capitale répondait au but assigné +à cette expédition de représailles. Elle fut exécutée systématiquement, +avec un flegme et une méthode toute britanniques, +dans un silence et un ordre effrayant, présidant, +en somme, à des actes de brigandages qu'on aurait voulu +pouvoir mettre sur le compte d'un entraînement de passion, +pour en atténuer toute l'horreur. Ce n'est pas la +place ici d'entrer dans ces détails auxquels les Anglais +impartiaux eux-mêmes n'aiment pas à s'arrêter. Qu'il +nous suffise de rappeler qu'en entrant dans la maison du +Président, les soldats trouvèrent table mise et se régalèrent +d'un menu copieux qui ne leur avait pas été destiné,—et +aussi que la Présidente n'eut que le temps de +faire décrocher un portrait de Washington pour le soustraire +à la fureur dévastatrice de l'ennemi.</p> + +<p>Madame Madison, fuyant à son tour, ne fut rejointe par +son mari que dans une pauvre auberge, sur la grand'route +encombrée par des soldats désemparés et des citoyens +fugitifs. De tous les chefs d'État dont la capitale fut occupée +par l'ennemi, pendant les guerres napoléoniennes, +le président Madison fut certainement le plus durement +traité. D'ailleurs, tous les membres civils du gouvernement, +Monroe et Armstrong en tête, furent exposés à de +pénibles vicissitudes que leurs prétentions militaires rendaient +parfois ridicules, s'il est permis d'appliquer cet +adjectif à des hommes d'un caractère et d'une intelligence +remarquables, se trouvant aux prises avec les plus +dramatiques nécessités, pour lesquelles ils n'étaient nullement +préparés.</p> + +<p>Après le raid sanglant et incendiaire dirigé contre +Washington, l'armée anglaise s'était repliée sur les côtes +de la Baie de Chesapeake où Cochrane et Cockburn continuèrent +leurs ravages et leurs exactions. Mais leur objectif +était maintenant Baltimore qui, d'après le plan primitif, +aurait dû être attaqué avant Washington. De cette +<span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> façon, la grande cité avait eu plus de temps pour préparer +sa défense. Cette défense fut même organisée avec beaucoup +d'entrain par les citoyens ardemment secondés par +le maire. Dans ces conditions, Baltimore ne pouvait pas +être pris aussi facilement que Washington et l'armée de +Ross ne semblait pas de force à s'emparer des ouvrages +avancés. Dans une rencontre qui eut lieu du côté de +North-Point, Ross fut tué d'une balle et remplacé dans le +commandement par le colonel Brooke. Mais devant l'impossibilité +d'un bombardement décisif, l'amiral Cochrane +fit savoir à Brooke qu'il cessait le feu et le colonel fut +aussi d'avis que «la prise de la ville ne serait pas une +compensation suffisante des pertes qu'entraînerait l'assaut +des forts».</p> + +<p>Ainsi, malgré l'attaque dirigée contre Washington, +l'armée anglaise était en retraite; malgré le désarroi qui +présidait à la direction politique et militaire des affaires +américaines, l'avenir de l'Union semblait se dégager de +ces terribles épreuves.</p> + +<p>Sur mer, la marine des États-Unis tenait tête, souvent +avec avantage, à la marine britannique qui se trouvait +exposée aux plus audacieuses représailles de la part des +navires marchands. Ces derniers poussaient leurs poursuites +jusque sur les côtes de l'Angleterre et, dans l'espace +de vingt-quatre mois, plus de huit cents vaisseaux +furent capturés par une puissance nouvelle dont la force +navale avait jusqu'à présent été maladroitement méprisée +par les Anglais. Le commerce qui constituait la base de +la politique inspirée par les boutiquiers de Londres et de +Liverpool, aux hommes d'État du cabinet de Saint-James, +était gravement atteint. Les Américains pouvaient, en définitive, +se considérer comme satisfaits du résultat général +de la guerre, quels que dussent être les efforts à tenter +encore et les difficultés à surmonter: ils s'étaient vengés, +en beaucoup de cas, des insultes qu'on leur avait infligés.</p> + +<p>Cependant, à quel prix?</p> + +<p>Les dépenses en hommes et en argent étaient immenses—et +<span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> les hommes et l'argent manquaient à Madison +après ces deux ans de guerre. Et pour la continuer encore, +il fallait s'imposer de nouveaux sacrifices, mais la fatigue +se faisait sentir dans tous les rangs de la population. La +situation financière était désastreuse. La panique causée +par la prise de Washington obligèrent les banques de +Philadelphie et de Baltimore à suspendre leurs payements. +Il en fut bientôt de même des banques de New-York +et de la plupart des grandes villes. La vie économique +du pays fut bouleversée, la source de tout revenu +étant tarie.</p> + +<p>Pourtant, il fallait encore préparer une résistance opiniâtre. +Les commissaires américains qui discutaient, à +Gand, les conditions auxquelles l'Angleterre serait disposée +à faire la paix, avaient fait savoir, en octobre 1814, +que ces conditions n'étaient pas admissibles. Les négociateurs +anglais demandaient des concessions territoriales +qui entamaient l'intégrité de l'Union. Ils demandaient, +d'abord, tout le territoire indien du Nord-Ouest, comprenant +le tiers de l'État de l'Ohio, les deux tiers de l'Indiana +et presque toute la région qui composa plus tard les +États de l'Illinois du Wisconsin et du Michigan, devait +tomber sous la domination de l'Angleterre. Les États-Unis +ne devaient plus avoir aucun contact militaire ou +naval avec les Lacs; ils seraient déchus de tous droits de +pêcheries et, enfin, devaient céder une portion du Maine +en vue de fortifier le Canada.</p> + +<p>Il était impossible de s'incliner devant de telles prétentions.</p> + +<p>Les hommes d'État américains et les différents partis +étaient donc partagés entre ces deux tendances: désir et +presque obligation de faire la paix, et nécessité de faire la +guerre. Nécessité d'autant plus inéluctable que les opérations +anglaises dirigées contre la baie de Chesapeake +allaient être complétées par des opérations ayant pour +objectif les côtes du Golfe du Mexique, où, suivant Cochrane, +«les troupes anglaises, au nombre de 3.000, débarquées +<span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> à Mobile et rejointes par tous les Indiens, ainsi +que par les Français et les Espagnols séparatistes, pourraient +entièrement repousser les Américains de la Louisiane +et des Florides<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a>».</p> + +<p>C'était la perspective de faire d'une pierre deux coups: +annihiler les effets de la politique de Napoléon qui avait +cédé la Louisiane aux États-Unis pour la soustraire à toute +tentative de la part de l'Angleterre,—en même temps, +couper toute communication entre la région des Grands-Lacs +et l'embouchure du Mississipi. Pour atteindre ce +but, il fallait s'emparer de la Nouvelle-Orléans et réveiller +dans le pays les anciennes ambitions espagnoles et même +les vieilles sympathies françaises.</p> + +<p>Jackson qui, à la tête des forces américaines, s'était +arrêté trop longtemps à Mobile, dut marcher sur la Nouvelle-Orléans +vers laquelle se dirigeait Pakenham, ayant +sous ses ordres une flotte et une armée importantes. +Mais Jackson, arrivé dans cette ville qui comptait alors à +peine vingt mille habitants, ne sembla pas se rendre +compte du danger qui la menaçait. Son activité ne fut pas +plus ingénieuse que celle de Winder à Washington, jusqu'au +moment, du moins, où il se trouva en présence de +l'ennemi. Il était en train de faire une inspection du côté +de Chef-Menteur et du lac Pontchartrain, quand les Anglais +commencèrent leur attaque du côté du lac Borgne. +Alors Jackson se rendit compte de la situation et, en face +du danger, il retrouva tous ses talents militaires.</p> + +<p>Grâce à son habilité, grâce à la bravoure et à la persévérance +d'une petite armée<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>, composée de milices levées +à la hâte, le formidable armement préparé, à grands +frais, par l'Angleterre, échoua: la Nouvelle-Orléans repoussa +l'attaque de l'ennemi. Ce fut le 8 janvier 1815, +<span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> jour à jamais mémorable dans les annales de l'histoire +de l'Amérique du Nord, que ce produisit cet événement +d'une portée considérable. Franklin avait dit un jour, en +s'adressant à ses compatriotes: «Vous avez fait la guerre +de la Révolution,—il vous reste à faire la guerre de la +libération définitive.» Cette libération venait de s'achever +avec la victoire de la Nouvelle-Orléans. Au moment +même où Napoléon allait jouer sa dernière chance dans la +plaine de Waterloo, les États-Unis se voyaient définitivement +en possession de la vallée du Mississipi qui leur +permettait de s'étendre vers l'ouest immense et mystérieux, +et de relier, en même temps, les plages méridionales +du golfe du Mexique aux étendues septentrionales +de la région des Grands-Lacs.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> CHAPITRE XIII<br> +<span class="smcap">LA CHUTE DE NAPOLÉON ET LA FIN<br> +DE LA RIVALITÉ FRANCO-ANGLAISE EN AMÉRIQUE.</span></h2> + +<p class="resume">Napoléon, roi de l'île d'Elbe. — Son voyage de Fontainebleau +à Fréjus. — Il semble prendre au sérieux sa petite royauté. — La +comédie après la tragédie. — Son retour en France. — Les +événements d'Amérique y ont contribué. — Les contingents +de Wellington qui opéraient aux États-Unis reviennent +en Europe pour prendre part à la bataille de Waterloo. — L'influence +que l'Amérique avait toujours exercée sur la carrière +de Napoléon se fait de nouveau sentir à son déclin. — Le +Congrès de Vienne refait une Europe nouvelle. — Le traité +de Gand tend à libérer les États-Unis de toute ingérence +européenne.</p> + +<p>Après l'abdication de Fontainebleau, Napoléon se rendit +en hâte dans le midi de la France pour regagner son +minuscule royaume de l'île d'Elbe, dérisoire souveraineté +que les alliés avaient consenti à lui laisser, d'après le +choix auquel il s'était lui-même arrêté.</p> + +<p>C'était à la fois trop et pas assez.</p> + +<p>C'était trop, car l'activité qu'il mit aussitôt à organiser +et à administrer un territoire insulaire qui équivalait à +l'importance et à l'étendue d'une sous-préfecture, prouve +que ses qualités d'initiative n'étaient pas atteintes.</p> + +<p>Ce n'était pas assez, car son imagination, toujours en +travail, dépassa bien vite les limites étroites qu'on lui +avait assignées, pour reprendre le rêve de sa domination +universelle.</p> + +<p>Et puis, même réduit à ce fantôme de son ancienne +puissance, le génie de l'Empereur inquiétait les ambassadeurs +<span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> de la Sainte-Alliance en train de refaire la carte +de l'Europe, au congrès réuni à Vienne.</p> + +<p>En réalité, il fut déjà le prisonnier de l'Angleterre +dans ce nid à portée de vue de son berceau et où, pour +l'Autriche, l'aigle se trouvait encore trop près de l'aiglon.</p> + +<p>La marine britannique surveillait, à une distance indiscrète, +les allées et venues qui se produisaient à l'intérieur +et autour de l'île. Les nouvelles n'y pouvaient parvenir +que tronquées, falsifiées: on ne laissait passer que des +informations strictement révisées par une censure méticuleuse. +On sait comment ces mesures sévères furent habilement +déjouées.</p> + +<p>Mais dès son arrivée, le nouveau roi de l'île d'Elbe, +qu'on appelait toujours l'Empereur, eut besoin de se remettre +des fortes émotions par lesquelles il avait passé +durant son voyage de Fontainebleau à Fréjus. Sur cette +route de l'exil, il avait été accompagné par des officiers +autrichiens et anglais ayant pour mission—ô dérision!—de +le protéger contre les manifestations hostiles des +populations qui avaient déjà changé avec enthousiasme +la cocarde tricolore contre la cocarde blanche. L'animosité +à son adresse était surexcitée à un tel point, surtout en +Provence, que pour éviter de tomber sous les coups d'un +assassin vulgaire, Napoléon estima prudent de prendre +la livrée et la place d'un de ses courriers à cheval qui +précédaient ses équipages.</p> + +<p>Dans cet accoutrement, lamentablement déprimé et +meurtri, il vint échouer à l'auberge de la Calade, près +d'Aix. Il ordonna à la femme de l'aubergiste de préparer +les relais de Sa Majesté. Cette femme qui était d'une +exubérance toute méridionale, lui demanda si son maître +allait bientôt arriver: «Ta mine me revient, mon garçon, +ajouta-t-elle, et je te conseille de ne pas t'embarquer +avec lui. Sûrement, on lui fera boire un coup dans la +mer, à lui et à toute sa séquelle. Et on aura raison. Car, +sans cela, il sera de retour avant trois mois.»</p> + +<p>«Comme elle finissait d'aiguiser sur la meule un de +<span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> ses couteaux de cuisine, elle l'invita, en ricanant, à en +toucher la pointe avec le doigt: «Il est bien affilé, regarde. +Si quelqu'un veut, tout-à-l'heure, utiliser l'instrument, +je le lui prêterai volontiers. Ce sera plutôt fait.» +Le reste de la caravane l'avait rejoint sur ces entrefaites +et put le voir, blême de colère, jeter à terre, comme du +poison, le vin qui lui était servi<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a>».</p> + +<p>Dans ce trouble physique et moral, il s'embarqua. Mais +sa force physique et morale avait assez de ressort pour +qu'il reprît vite possession de lui-même. On peut dire que +l'ambiance nouvelle dans laquelle il allait se trouver, agit +sur lui comme une potion calmante sur un organisme +surmené. Cet homme, qui ne s'était jamais reposé, trouva +un dérivatif excellent dans des occupations, à première +vue, puériles et indignes de son génie.</p> + +<p>On put croire, un instant, ce génie en pleine décadence.</p> + +<p>Quand on le vit, en effet, prendre au sérieux, les mesquines +obligations de son nouvel état, accorder une importance +exagérée aux couleurs et à la forme de son nouveau +pavillon, discuter sur la dimension de la cocarde destinée +à ses nouveaux sujets; quand on le vit faire son +entrée dans le petit port de Porto-Ferrajo avec autant de +solennité que s'il entrait à Vienne ou à Berlin, on put se +demander s'il jouait une comédie où s'il continuait simplement, +par la force acquise, le geste si glorieusement +dessiné sur la scène du monde, en un geste piteusement +terminé sur une scène aux proportions si étroites.</p> + +<p>Ce fut souvent une pitrerie lamentable.</p> + +<p>L'Empereur, le roi des rois, maintenant le petit roi de la +petite île d'Elbe, eut des soldats, une cour, des courtisans,—autant +de jouets laissés à une vanité désemparée et à +un orgueil qui ne put plus se nourrir que d'apparences.</p> + +<p>Lui-même manifesta une activité brouillonne et inquiète. +Intellectuellement, il se recueillit; physiquement, +il ne put tenir en place.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> Après avoir présidé à l'installation de la maison qui +devint son palais des <i>Mulini</i>, il parcourut l'île en quête +d'un site favorable à des villégiatures. La nature partout +était superbe; le confort laissait à désirer. Toute l'île est +une oasis charmante jetée sur les flots bleus de la mer +Thyrénienne, une station malheureusement ou heureusement +trop dédaignée par la mode vagabonde des touristes, +où les points de vue, sauvages et riants, alternent avec +une pittoresque variété, sous un climat qui ressemble à +celui de la Corse. Ce fut le seul instant où, dans sa carrière +agitée, Napoléon put se laisser aller au côté rêveur +de son caractère. Un instant, il devint poète et, dans le +cadre magnifique qui l'entourait, il relut <i>Ossian</i>, le poète +qu'il avait aimé dans sa jeunesse.</p> + +<p>Mais les tendances pratiques de son esprit positif reprirent +vite le dessus.</p> + +<p>San-Martino offrait un emplacement propice à y établir +une propriété de plaisance, où venir, l'été, fuir les +chaleurs de la capitale. Il y avait une bicoque: on en fit +une maison de campagne qui fût pour Porto-Ferrajo ce +qu'avait été Saint-Cloud pour Paris. Napoléon voulut en +faire un domaine de rapport où pousseraient des légumes +de choix. Il s'occupa de tous les détails et quiconque aurait +surpris cet homme courtaud et bedonnant, coiffé +d'un large chapeau de paille, en train de vérifier le progrès +des jeunes pousses, n'aurait certes pas reconnu le +grand Empereur.</p> + +<p>Ceux qui l'observaient avec des yeux prévenus et hostiles, +crurent que ses facultés exceptionnelles se rapetissaient +au niveau des petits soucis d'une vie désormais +vouée à des soins médiocres. Campbell surtout, le commissaire +anglais qui cherchait à concilier les exigences +d'une politesse toute britannique avec les nécessités d'un +espionnage dont son gouvernement l'avait chargé, épiait, +avec une satisfaction mal dissimulée, les étapes fatales +d'une déchéance intellectuelle correspondant à la déchéance +politique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> Tout indice était noté et exagéré. Le grand désœuvré +cherchait à tromper son ennui en donnant de l'importance +à ce qui n'en avait pas. Ses manies,—petitesses +inhérentes à tout homme si exceptionnel soit-il,—prenaient +des proportions gigantesques dans ce milieu resserré +où les affaires d'État se réduisaient à acheter des +meubles, à habiller et équiper quelques soldats, à diriger +des jardiniers et à se disputer avec des fonctionnaires +improvisés.</p> + +<p>Certaines phobies, bizarres il est vrai, furent prises pour +autant d'indications pouvant faire croire à un dérangement +cérébral. Ainsi, Napoléon avait horreur du noir et +il exprimait cette antipathie en critiquant vertement toute +dame qui se permettait de se présenter devant lui en vêtement +sombre. Le rose avait sa prédilection. Sa sœur si +dévouée, Pauline Borghèse, fut sévèrement réprimandée +pour avoir arboré, dans une soirée officielle, une toilette +de velours noir.</p> + +<p>Un homme qui perdait son temps à de pareilles vétilles +n'était plus hanté par le mirage des vastes ambitions.</p> + +<p>Aussi Campbell, faisant taire ses craintes, rassura son +gouvernement. Les diplomates du Congrès de Vienne, qui, +Talleyrand en tête, trouvaient, qu'à l'île d'Elbe, Napoléon +était trop près du théâtre de sa gloire, trop près de l'Italie +où les mécontents commençaient à élever la voix, trop +près de la France où les Bourbons se rendaient impopulaires, +se tranquillisèrent au récit de certaines mises en +scène qui frisaient la bouffonnerie et prenaient des allures +carnavalesques. Le geôlier dissimulé sous la personnalité +d'un officier anglais, qui devait surveiller le prisonnier +commis à sa garde, crut, un beau jour, qu'il pouvait +se relâcher de la sévérité de sa surveillance. Le 16 février +1815, Campbell se rend à Florence. Sa conscience +cependant n'était pas complètement endormie. Il rencontre, +dans la capitale toscane, le sous-secrétaire d'État +M. Cook, qui revenait précisément de Vienne et lui exprime +<span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> ses craintes relatives à la situation et à la mentalité de +Napoléon. Le sous-secrétaire d'État haussa dédaigneusement +les épaules: «Napoléon! s'écria-t-il... qu'est-ce +que c'est que ça? Retournez en paix à l'île d'Elbe, Colonel. +Il ne peut rien faire. Et s'il vous demande ce qu'on pense +à son sujet, répondez-lui que personne ne songe plus à +lui en Europe. Il est complètement oublié, c'est comme +s'il n'avait jamais existé!»</p> + +<p>Si cette opinion était partagée par les hauts dignitaires +qui se rencontraient autour du tapis vert du Congrès de +Vienne, si elle était accréditée auprès des cours de la Sainte-Alliance, +il faut avouer que les rapports de police qui ont +contribué à la répandre manquaient un peu d'exactitude +et beaucoup de psychologie.</p> + +<p>Lorsque, le 28 février 1815, après une absence de huit +jours, Campbell revint à l'île d'Elbe, Napoléon était parti +pour la France.</p> + +<p>Ce retour avait, sans doute, été décidé dès Fontainebleau. +On peut le croire quand on se rappelle qu'il avait +d'abord été question de désigner la Corse comme pouvant +constituer une royauté convenable pour le grand vaincu. +Il eût été bien, pour lui, d'aller chercher son tombeau là +où avait été son berceau. Au grand étonnement de tous, +Napoléon refusa. Ce refus était apparemment inspiré par +une arrière-pensée bien arrêtée. La Corse aurait trop +donné l'impression d'un établissement définitif: l'île +d'Elbe n'était qu'une halte passagère, une station reposante +entre deux courses vertigineuses.</p> + +<p>On peut donc se demander si, pour déjouer la vigilance +de ses geôliers et dérouter l'opinion de l'Europe, Napoléon, +après sa tragédie, ne joua pas une comédie, en faisant +croire qu'il s'inclinait devant la sévérité de son destin +et qu'il acceptait définitivement la compensation que le +sort lui avait réservée.</p> + +<p>Au début de son séjour à l'île l'Elbe, la lassitude générale +avait, sans doute, agi sur ses nerfs, lui imposant +un repos nécessaire. Il affecta de se croire heureux, il le +<span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> fut peut-être pendant un certain temps, et il en consigna +l'assurance un peu présomptueuse, sur une des grosses +colonnes peintes de San-Martino où on peut lire cette +inscription: <i>Ubicumque felix Napoleon</i> (Napoléon est +partout heureux). En réalité, il trompait les autres en +cherchant à se tromper lui-même.</p> + +<p>Plusieurs causes troublèrent bien vite cette quiétude +apparente.</p> + +<p>Ce furent, d'abord, des bruits alarmants répandus +jusque dans l'île. On parlait, à mots couverts, d'un assassinat +possible, d'un enlèvement certain. L'Europe +n'était décidément pas rassurée de voir Napoléon si près +et il fut question de le transporter plus loin, à l'île Sainte-Marguerite, +aux Açores ou à Sainte-Hélène, et c'est à +M. de Talleyrand que revient le regrettable honneur +d'avoir, le premier, désigné cette possession anglaise à +l'attention des diplomates. Napoléon se mit sur ses gardes +et décida de se défendre, en cas d'alerte.</p> + +<p>Puis, vint la question d'argent. Le gouvernement des +Bourbons semblait oublier l'engagement pris de servir à +Napoléon une rente de deux millions. Les épaves de sa +fortune personnelle, qu'il avait pu sauver, ne suffisaient +plus au budget d'une royauté, si modeste fut-elle. Les +économies s'imposèrent et, avec elles, s'imposa la nécessité +de sortir, par un coup d'audace, d'une situation inextricable.</p> + +<p>Malgré la surveillance exercée, Napoléon était tenu +au courant de ce qui se passait en France. Il sut que sa +gloire y était toujours vivante et qu'on ne pouvait s'empêcher +de comparer la maëstria de ses procédés à la +veulerie incohérente et insolente des Bourbons, inféodés +à la politique de l'Angleterre. Il attachait une grande +importance à connaître ce qui se passait en Amérique. +Il aurait voulu apprendre en détail les péripéties de la +guerre qui s'y poursuivait. La distance ne permettait pas +que les nouvelles fussent répandues avec exactitude et +célérité. Pourtant, quand il apprit qu'une partie des régiments +<span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> de Wellington avait été expédiée en Amérique pour +y contribuer à donner aux opérations une tournure décisive, +il se persuada certainement que l'heure était venue +pour lui de s'évader de sa prison et de reprendre la lutte +si malencontreusement interrompue.</p> + +<p>Ce n'est pas la place ici de suivre, pas à pas, les étapes +de sa marche triomphale qui, du midi, à travers Lyon, +le mena à Paris, en une ovation indescriptible. Ce fut sa +revanche des souffrances supportées, alors qu'il s'enfuyait +de Fontainebleau. Maintenant, par un revirement compréhensible +mais d'une soudaineté qui étonne un peu, +les populations saluent son retour avec enthousiasme, +les soldats, de nouveau entraînés par le prestige du grand +capitaine, accourent se ranger sous ses aigles et arborent +la cocarde tricolore. Il y a bien quelques hésitations, +quelques défections, mais Ney ne peut résister à l'élan +de son grand cœur et, au lieu d'obéir aux ordres de Louis +XVIII, il se jette dans les bras de son Empereur.</p> + +<p>Puis, les Cent-Jours... puis, Waterloo!</p> + +<p>Et puis, Sainte-Hélène!...</p> + +<p>Si la bataille de Waterloo mit fin au napoléonisme +dans ce qu'il avait d'excessif, si les Anglais réussirent, +avec l'appui de la coalition européenne secondée par la +réaction française, à vaincre le colosse qui les avait si +longtemps tenus en échec, les conséquences mêmes de +cette bataille se firent sentir jusqu'aux États-Unis, parce +qu'elles donnèrent une plus grande signification aux conclusions +du traité de Gand et parce qu'elles soulignèrent, +d'un trait ineffaçable, la fin de la rivalité franco-anglaise +en Amérique.</p> + +<p>Cette rivalité qui avait toujours été habilement exploitée +par les hommes d'État américains et par les différents +partis en présence, fut aussi un instrument entre les +mains de Napoléon.</p> + +<p>Aussi longtemps qu'il conserva l'espoir de continuer +en Amérique la politique coloniale de l'ancien régime, si +mal représentée sous Louis XV, il s'agissait, pour lui, +<span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> d'évincer l'Angleterre au profit de la France; dès qu'il +comprit qu'un rôle prédominant était désormais interdit +à la France en Amérique, il s'agissait d'évincer l'Angleterre +au profit des États-Unis eux-mêmes.</p> + +<p>La cession de la Louisiane fut la conséquence de cette +conception. Entraîné dans les complications continentales +non pas, comme Louis XIV, de son plein gré, mais par +la force des choses, Napoléon renonça aux grandes expéditions +coloniales tout en mettant obstacle à l'expansion +de l'Angleterre dans la vallée du Mississipi.</p> + +<p>Il chercha à entraîner l'Amérique à prendre parti dans +la lutte; nous avons essayé de dire les fluctuations auxquelles +elle fut exposée, placée qu'elle était entre les +nécessités contradictoires des décrets de Berlin et de Milan +et des Ordres en Conseil.</p> + +<p>L'Amérique oscilla longtemps, de la sorte, entre l'influence +française et l'influence anglaise, jusqu'au jour +où solidarisant ses intérêts commerciaux avec ceux de la +Russie, elle facilita à cette dernière la possibilité de secouer +le joug du blocus et parvint, par cette simple manœuvre, +à détacher Alexandre de l'Empereur des Français. +Cette attitude fut une des causes indirectes qui contribuèrent +à déclencher la néfaste campagne de Russie: au +moment même où les États-Unis faisaient face aux attaques +anglaises sur leur propre territoire, ils portaient +un coup mortel au système continental de Napoléon dans +les régions septentrionales de l'Europe.</p> + +<p>Ils s'affranchissaient, les armes à la main, de la tutelle +anglaise et bravaient en même temps la volonté bien arrêtée +de l'Empereur, en un mot, ils se dressaient, pour la +première fois, contre les deux puissances, la France et +l'Angleterre, qui les avaient à la fois créés et exploités.</p> + +<p>On comprend donc avec quelle curiosité Napoléon suivit +les phases de ce que l'on peut appeler la seconde guerre +d'indépendance de l'Amérique du Nord. Pendant qu'il +avait été pour ainsi dire retranché de la vie, dans sa chimérique +royauté de l'île d'Elbe, les événements avaient +<span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> marché et il ne put connaître qu'à son retour en France +la victoire remportée par les Américains à la Nouvelle-Orléans +et la signature du traité de Gand qui sanctionnait +cette victoire.</p> + +<p>S'il fut heureux de cette victoire, à laquelle il avait +indirectement contribué, il ne put que regretter qu'elle +se produisît trop tôt ou que lui-même eût quitté l'île +d'Elbe trop tard.</p> + +<p>Les contingents de Wellington envoyés en Amérique, +maintenant disponibles, avaient, en effet, été reportés sur +la Belgique où ils contribuèrent, avec les armées coalisées, +à assurer la défaite finale.</p> + +<p>Qui sait? Sans eux, peut-être, le sort du monde eût été +changé. Mais, tel qu'il va être orienté pendant un siècle, +il est le résultat, pour l'Amérique, pour l'Europe, de la bataille +de la Nouvelle-Orléans et de la bataille de Waterloo.</p> + +<p>Durant toute l'année 1814, les négociations furent difficultueuses +entre les États-Unis et l'Angleterre. Elles +traînèrent en longueur et lord Castlereagh eut à partager +son attention entre les graves questions à discuter au milieu +de tout l'appareil des fêtes et des plaisirs du Congrès +de Vienne et les questions dont l'importance était plutôt +indifférente au grand public et devaient être discutées à +l'Hôtel plus modeste des Pays-Bas, à Gand.</p> + +<p>Mais là aussi les diplomates réunis sentaient le contre-coup +de ce qui se passait à Vienne et à Paris. L'opinion +publique en Angleterre en fut, à son tour, influencée. La +guerre devenait impopulaire et on demandait la paix. Seulement +au mois de février 1815, la <i>Favorite</i>, portant les propositions +préliminaires, fut en vue des côtes américaines.</p> + +<p>À ce moment, on craignait toujours, dans le cabinet de +Washington, la perte de la Nouvelle-Orléans, quand on +apprit, le 4 février, que l'invasion anglaise était repoussée +et que la Nouvelle-Orléans était sauvée, ce fut une joie +d'autant plus grande, dans le parti républicain, qu'on ne +s'attendait pas à cette victoire et que les Fédéralistes +comptaient exploiter une situation indécise.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> On se rappelle que, dès le début de la guerre, l'Angleterre +avait décliné les offres d'intermédiaires de l'Empereur +Alexandre auprès du gouvernement américain. En +novembre 1814, Castlereagh avait proposé d'ouvrir des +négociations directes et Madison ayant accepté, adjoignit +Henri Clay et Jonathan Russell à Bayard et Gallatin. +L'abdication de Napoléon avait plutôt compliqué la situation +de la Délégation américaine. Ce fut à ce moment +qu'on convint de se réunir à Gand.</p> + +<p>Les commissaires anglais furent le vice-amiral Gambier, +Henry Goulburn, du Ministère des Colonies et William +Adams, un avocat de l'amirauté, tous agents d'une +habileté médiocre, de manières hautaines, auxquels leur +gouvernement avait laissé si peu d'initiative qu'ils étaient +obligés d'y avoir recours pour décider la moindre contestation. +Les Américains leur étaient supérieurs en talents +et en moyens d'action. Ils exposèrent et défendirent +les justes revendications de leur patrie avec une patience +à laquelle il faut rendre hommage. La seule critique à +adresser, par exemple, à Adams et à Clay, pourrait se rapporter +à leur caractère passionné et impulsif qui, par des +écarts de langage et d'attitude, compromit parfois le succès +des débats que le sang-froid de Gallatin parvint heureusement +à diriger dans le sens voulu.</p> + +<p>Les commissaires anglais avaient à traiter: 1<sup>o</sup> la question +de la presse des matelots,—2<sup>o</sup> la pacification des +Indiens et la nécessité de leur assigner un territoire déterminé,—3<sup>o</sup> +la révision de la ligne frontière entre les +États-Unis et les Colonies Anglaises,—4<sup>o</sup> la question des +pêcheries.</p> + +<p>Les Américains firent savoir qu'ils étaient autorisés à +discuter la première et la troisième de ces questions, mais +qu'ils ne l'étaient nullement en ce qui concernait la pacification +des Indiens et les pêcheries.</p> + +<p>Assigner un territoire déterminé aux Indiens aboutissait +à des conséquences graves pour les Américains: c'était +retirer toutes leurs forces navales des Lacs, supprimer +<span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> toutes les fortifications qui s'y trouvaient et céder +les étendues du Maine entre le nouveau Brunswick et +Québec pour être incorporées au Canada. Ils se refusèrent +à discuter sur de telles bases dont l'admission équivalait +à renoncer à toute indépendance nationale.</p> + +<p>Castlereagh, passant par Gand pour se rendre à Vienne, +comprit que les exigences de son gouvernement étaient +trop élevées et il y mit une sourdine, sous peine de voir +rompre les pourparlers.</p> + +<p>Pendant qu'on se rendait compte en Angleterre de la +difficulté de la situation et de la nécessité de terminer la +guerre, les commissaires ne pouvaient s'entendre sur la +possibilité de reconnaître le droit des Américains sur les +pêcheries ni le droit des Anglais à la navigation du Mississipi. +On finit cependant par s'arrêter à l'idée de ne faire +aucune allusion dans le traité à ces deux questions délicates. +On se promit, de part et d'autre, de tenter tous les +efforts pour arriver à supprimer la traite des esclaves. Les +hostilités devaient cesser dès que le traité serait ratifié.</p> + +<p>À y regarder de près, ce traité ne répondait pas aux +exigences des deux partis en présence; il en sacrifiait les +plus ardemment exprimées au début des négociations. +Les Américains durent renoncer aux compensations pour +les spoliations britanniques; ils furent obligés de mettre +en question leurs droits sur Eastport et leurs droits de +pêcheries dans les eaux anglaises. Les Anglais, de leur +côté, ne purent faire accepter leurs principes relatifs à la +presse des matelots et au blocus; ils se virent contester +leur droit de naviguer sur le Mississipi et de faire le +commerce avec les Indiens.</p> + +<p>Tout compte fait, les Américains purent passer, en +apparence du moins, pour avoir fait un mauvais marché. +Cela était peut-être vrai, si l'on s'arrête à l'acquit des +avantages palpables obtenus. Cela ne l'était pas quand on +songe que leur triomphe fut plutôt moral que matériel. +Ils avaient gagné leur émancipation définitive,—point +essentiel et d'une portée immense. Le reste viendrait plus +<span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> tard. Et, pour ce reste, ils avaient le temps qui travaillait +pour eux, le temps, facteur puissant, négociateur irrésistible +qui devait leur être finalement favorable et +parfaire l'œuvre à laquelle, au XVIII<sup>e</sup> siècle, Louis XVI, +et, au commencement du XIX<sup>e</sup> siècle, Napoléon, avaient +directement ou indirectement collaboré.</p> + +<p>Pendant que les États-Unis républicains voient s'ouvrir, +devant eux, la perspective d'une carrière brillante +et sans bornes, la réaction va triompher en Europe. Les +théories sociales, les idées d'émancipation issues de la +Révolution, l'individualisme vainqueur, chez nous, de +l'esprit d'autorité, tous principes qui avaient suivi, au +pas de charge, les bataillons de Bonaparte, rebroussèrent +chemin et furent mis en déroute avec nos soldats. Dans +une certaine mesure du moins.</p> + +<p>Les graines de liberté, semées au hasard, germeront +plus tard. Pour le moment, la promesse de cette liberté +qui avait été faite au peuple par la Prusse, au nom du +patriotisme, fut honteusement oubliée. La Prusse va préparer +son rôle de domination en Allemagne, avant de +prétendre à dominer l'Europe entière. Sept ans après Iéna, +elle entrevit sans doute le but assigné à son ambition par +la force brutale du militarisme. L'Europe ne le devina +pas. Le fait saillant et qui primait toutes les autres considérations +émanait du triomphe de l'Angleterre: la lutte +séculaire entre elle et la France était terminée.</p> + +<p>Au congrès de Vienne, Talleyrand, qui représentait et +défendait le principe de la «légitimité», formule dont il +réclamait avec orgueil la paternité, sut redonner à la +France une attitude de grande puissance. Il y fallait une +habilité subtile, à la fois cynique et profonde. Les qualités +et les défauts de l'ambassadeur de Louis XVIII répondaient +précisément aux nécessités du moment. On a +pu lui reprocher d'avoir sacrifié une alliance prusso-russe +à une alliance anglo-autrichienne, d'avoir, pour sauver +l'intégrité du royaume de Saxe, contribué à l'établissement +de la Prusse sur les bords du Rhin, ce qui mettait +<span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> cette puissance en contact direct avec la frontière française +et lui permettait de prendre le rôle de sentinelle +avancée, montant la garde à cette frontière, au nom de +la future unité allemande, réalisée sous son égide.</p> + +<p>En apparence, ces critiques peuvent être fondées. En +réalité, la menace eut été aussi grande, si la Prusse s'était +annexée la Saxe, annexion qui l'aurait agrandie singulièrement +au cœur même de l'Allemagne où elle aurait +constitué un bloc homogène et redoutable qu'un rapprochement +temporaire avec la France n'aurait pas arrêté +dans ses visées agressives contre la voisine de l'Ouest.</p> + +<p>Certes, l'Angleterre, aux yeux de tous, était encore l'ennemie +héréditaire: elle l'était dans les ressentiments que +nos cœurs patriotes lui vouaient au lendemain de la lutte +implacable dont l'Amérique avait été un des enjeux les +plus importants. Mais, si elle avait pu s'emparer de beaucoup +de nos colonies, l'Amérique lui échappait. Et, pour +des yeux clairvoyants, pour une intuition quasi prophétique +qui fut peut-être celle de Talleyrand, à partir de ce +moment, l'Angleterre avait cessé d'être notre adversaire +et devait bientôt se prêter à un nouveau groupement d'alliances. +Le danger anglais avait disparu pour la France: +le danger allemand se dessinait à l'horizon.</p> + +<p>Dans les négociations du traité de Gand, on ne s'occupa +pas de Napoléon—dans les discussions du Congrès de +Vienne où l'on détruisit son œuvre, il ne fut pas question +de l'Amérique. Pourtant, comme une action subsidiaire +mais de grande portée, se fait sentir à côté des protocoles +officiels, poussée de l'impondérable, l'influence que Napoléon +avait exercée sur les événements que nous venons +de résumer.</p> + +<p>Napoléon était vaincu à Waterloo. L'Angleterre était +vaincue à la Nouvelle-Orléans: l'Amérique, désormais +hors des atteintes de la France et de l'Angleterre, peut +marcher sans entraves vers la constitution de sa nationalité +et le développement de sa grandeur.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> BIBLIOGRAPHIE</h2> + +<p class="book"><span class="smcap">Channing (Edward)</span> et <span class="smcap">Hart</span> (<i>Albert Bushnell</i>).—Guide to +the study of American History. <i>Boston, 1896.</i></p> + +<p class="book"><span class="smcap">Hart</span> (<i>Albert Bushnell</i>).—The Foundation of american foreign +Policy. <i>New-York, 1901.</i></p> + +<p class="book"><span class="smcap">Ford</span> (<i>Henry Jones</i>).—The Rise and growth of American Politics. +<i>New-York, 1898.</i></p> + +<p class="p2 book"><span class="smcap">Cartier (J.).</span>—Voyage de découverte au Canada... entre les années +1539 et 1542.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Champlain (Samuel).</span>—Les Voyages de la Nouvelle-France occidentale, +dicte Canada.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Chevillard (A.).</span>—Les desseins de Son Éminence de Richelieu +pour l'Amérique.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Parkman (F.).</span>—France and England in north America.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Parkman (F.).</span>—Pioneers of France in the New-World.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Chapman (S.).</span>—The French in the Alleghany Valley.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Ch. Gailly de Taurines.</span>—La nation canadienne, étude historique +sur les populations françaises du Nord de l'Amérique.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Winsor (I.).</span>—Struggle in America between England and +France.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Roosevelt (Th.).</span>—The conquest of the West.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Seeley.</span>—The Expansion of England.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Raynal</span> (l'abbé).—Révolution d'Amérique.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Doniol.</span>—Histoire de la participation de la France à l'établissement +des États-Unis d'Amérique.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Loménie (de).</span>—Beaumarchais et son temps.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Turgot.</span>—Mémoire sur la manière dont la France et l'Espagne +devaient envisager la suite de la querelle entre la Grande +Bretagne et ses colonies.</p> + +<p class="p2 book"><span class="smcap">Guizot.</span>—Histoire de la Révolution française.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Laboulaye (Ed.).</span>—Histoire politique des États-Unis.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Trevelyan (G. O.).</span>—The American revolution.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Buron (Ed.).</span>—Un Prophète de la Révolution américaine.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Bancroft (E.).</span>—History of the american revolution.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Circourt (de).</span>—Histoire de l'Action commune de la France et +de l'Amérique pour l'indépendance des États-Unis.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Moireau (Aug.).</span>—Histoire des États-Unis.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Conway (M.-D.).</span>—Thomas Paine et la Révolution des Deux-Mondes.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Hazen (Ch. D.).</span>—Contemporary American opinion of the French +revolution. <i>Baltimore 1897.</i></p> + +<p class="book">Gouverneur <span class="smcap">Morris</span>.—Diary.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Esmein (A.).</span>—Gouverneur Morris, un témoin de la Révolution +française.</p> + +<p class="p2 book"><span class="smcap">Barante (de).</span>—Histoire du Directoire.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Boulay de la Meurthe</span> (Comte).—Le Directoire et l'Expédition +d'Égypte.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Adet.</span>—Rapport sur la convention conclue entre la République +française et les États-Unis d'Amérique.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Fauchet.</span>—Coup d'œil sur l'état actuel de nos rapports politiques +avec les États-Unis.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Talleyrand.</span>—Essai sur les avantages à retirer des Colonies +nouvelles.</p> + +<p class="p2 book"><span class="smcap">Thiers.</span>—Histoire du Consulat et de l'Empire.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Adams (H.).</span>—History of the United States of America.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Barbé-Marbois (de).</span>—Histoire de la Louisiane et de la cession +de cette colonie par la France aux États-Unis de l'Amérique +septentrionale. <i>Paris, 1829.</i></p> + +<p class="book"><span class="smcap">Gayarré.</span>—Histoire de la Louisiane.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Fortier (A.).</span>—A History of Louisiana.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Villiers du Terrage (de).</span>—Les dernières années de la +Louisiane française.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Binger (H.).</span>—The Louisiana Purchase.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Miot de Melito.</span>—Mémoires.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Jung</span> (le général).—Lucien Bonaparte et ses mémoires (1775-1840). +<i>Paris, 1882.</i></p> + +<p class="book"><span class="smcap">Toussaint-Louverture.</span>—Mémoires.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Caulaincourt, duc de Vicence.</span>—Souvenirs.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">The writings of Thomas Jefferson.</span>—With explanatory +notes.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Witt (Cornélis de).</span>—Thomas Jefferson. Étude historique sur +la démocratie américaine. <i>Paris, 1861.</i></p> + +<p class="book"><span class="smcap">Talleyrand.</span>—Rapport à S. M. l'Empereur relativement au +Blocus des Îles Britanniques.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Bertin (F.).</span>—Le Blocus continental. Ses origines. Ses effets. +Étude de droit international. Thèse pour le Doctorat. <i>Paris, +1901.</i></p> + +<p class="book"><span class="smcap">Baring (A.).</span>—Causes of orders in Council.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Clercq (M. de).</span>—Recueil des Traités de la France, tome <span class="smcap">II</span>, +(1803-1815) (p. 59-63).</p> + +<p class="p2 book"><span class="smcap">Brackenridge.</span>—Histoire de la guerre entre les États-Unis +d'Amérique et l'Angleterre (Traduction par A. de Dalmas).</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Ingersoll (Ch. S.).</span>—Historical sketch of the second War between +the United States of America and Great-Britain.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Roosevelt (Th.).</span>—The naval war of 1812, or History of the +United States navy during the last war with great Britain. +<i>New-York 1822.</i></p> + +<p class="book"><span class="smcap">Pons de l'Hérault.</span>—Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe.</p> + +<p class="book"><span class="smcap">Gruyer (Paul).</span>—Napoléon, roi de l'île d'Elbe. <i>Paris, 1906.</i></p> + +<p class="book"><span class="smcap">Vaulabelle (A. de).</span>—Histoire des deux Restaurations. <i>Paris, +1847.</i></p> + +<p class="book"><span class="smcap">Pingaud (Albert).</span>—Le Congrès de Vienne et la Politique de +Talleyrand. <i>Paris, 1899</i> (Extrait de la <i>Revue Historique</i>). +(<i>Tome <span class="smcap">LXX</span>, année 1899</i>).</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<div class="toc"> +<p><span class="smcap">Introduction</span> +<span class="ralign10"><a href="#page7">7</a></span></p> + +<p class="p2 center">CHAPITRE PREMIER<br> +<span class="smcap">La France et l'Angleterre<br> +dans l'Amérique septentrionale.</span></p> + +<p>Importance de la découverte de l'Amérique.—Le rôle de +la Méditerranée passe à l'Océan Atlantique.—Déclin de +l'Allemagne et de l'Italie.—Développement des nations côtières +occidentales.—Rivalité franco-anglaise en Amérique.—La +colonisation française.—Les Normands au X<sup>e</sup> siècle.—Verazzano.—Cartier +à Stadaconé et à Mont-Royal.—Samuel +de Champlain.—Cavelier de la Salle sur le Mississipi.—Colonisation +anglaise.—L'œuvre des Puritains.—La +Louisiane.—Politique coloniale de la France et de l'Angleterre. +<span class="ralign10"><a href="#page20">20</a></span></p> + +<p class="p2 center">CHAPITRE II<br> +<span class="smcap">L'Indépendance américaine et l'Intervention française.</span></p> + +<p>Perte du Canada.—Traité de 1763.—Les Colonies anglaises +se détachent de la Métropole.—Les Anglais d'Amérique +ne ressemblent plus aux Anglais d'Angleterre.—Jonathan +en face de John Bull.—Les «Insurgents» représentent +les principes libéraux du Parlement anglais.—L'Europe +s'intéresse au mouvement.—L'Angleterre résiste, la France +intervient, l'Allemagne vend ses soldats.—Georges III tend +vers l'absolutisme.—Luttes oratoires entre Fox et Burke.—L'opinion +en France.—Le comte de Vergennes entraîne +Louis XVI.—Le rôle de La Fayette.—Contradictions entre +les privilèges de l'aristocratie française et son intervention +en faveur des idées républicaines.—Rapports de Vergennes +et de Turgot.—Beaumarchais, Arthur Lee et Franklin.—La +France fidèle à sa mission civilisatrice. +<span class="ralign10"><a href="#page40">40</a></span></p> + +<p class="p2 center">CHAPITRE III<br> +<span class="smcap">La Révolution américaine et la Révolution française.</span></p> + +<p>Les Anglais ignorent la situation des Colonies.—Les grands +caractères civiques sont en Amérique.—Les citoyens, fils +de leurs œuvres.—Les militaires.—Conditions favorables +à la fondation d'une démocratie.—Influence exercée +par l'évolution américaine sur la révolution française.—En +Amérique, la liberté existant déjà, il s'agissait de la +faire respecter.—En France, il s'agissait de la créer.—Grande +différence dans les moyens d'action.—Jugements +des Américains sur la Révolution française.—Jefferson, +témoin des premiers troubles, les juge en républicain.—Il +accuse Marie-Antoinette et accorde toute sa sympathie au +Tiers-État.—Gouverneur Morris, républicain aristocrate, +penche pour l'Ancien régime. +<span class="ralign10"><a href="#page63">63</a></span></p> + +<p class="p2 center">CHAPITRE IV<br> +<span class="smcap">Groupements des partis et difficultés diplomatiques.</span></p> + +<p>Napoléon émerge et Washington hésite.—Deux partis se +constituent aux États-Unis: Les Républicains et les Fédéralistes.—Convention +de Philadelphie du 14 mai 1787.—Jefferson +devient le représentant du républicanisme +avancé.—On critique la mise en scène luxueuse des réceptions +du Président et de M<sup>me</sup> Washington.—Les relations +entre la France et les États-Unis se troublent.—La mission +du citoyen Genet en 1793.—Son attitude incorrecte.—L'influence +anglaise prédomine.—Le traité de Jay, à +Londres.—Fauchet précise la nature de nos rapports avec +l'Amérique du Nord, en l'an V de la République.—Jugement +équitable de Pastoret.—Pinkney, Marshall et Gerry +envoyés à Paris.—Rôle de Talleyrand.—Ses vues sur les +Colonies.—Bonaparte semble les partager en ce qui concerne +l'Amérique. +<span class="ralign10"><a href="#page87">87</a></span></p> + +<p class="p2 center">CHAPITRE V<br> +<span class="smcap">Napoléon et la Louisiane.</span></p> + +<p>Jefferson est nommé Président des États-Unis en 1801.—Sa +sympathie pour la France.—Il veut la paix à l'intérieur et à +l'extérieur.—La Louisiane convoitée par Bonaparte.—Monroe +est envoyé à Paris.—L'Angleterre prépare les hostilités.—Bonaparte +renonce à la Louisiane.—Les préparatifs +qui lui étaient destinés sont tournés contre la Grande-Bretagne.—Monroe, +d'abord éconduit, reçoit un accueil +plus favorable.—Scène entre Bonaparte et ses frères Lucien +et Joseph.—Barbé de Marbois discute avec Livingston +et Monroe les conditions de cession de la Louisiane aux +États-Unis. +<span class="ralign10"><a href="#page112">112</a></span></p> + +<p class="p2 center">CHAPITRE VI<br> +<span class="smcap">La Louisiane et les États-Unis.</span></p> + +<p>Situation des États-Unis au moment de l'achat de la Louisiane.—D'ataviques +influences rattachent l'Amérique du Nord à +son pays d'origine.—Impossibilité de s'abstraire de la politique +européenne.—Action réciproque.—La cession de +la Louisiane inaugure l'ère des relations internationales et +des prétentions à devenir une puissance mondiale.—L'incorporation +d'un territoire nouveau soulève des difficultés +constitutionnelles. +<span class="ralign10"><a href="#page138">138</a></span></p> + +<p class="p2 center">CHAPITRE VII<br> +<span class="smcap">Napoléon et la Floride.</span></p> + +<p>Napoléon ayant renoncé à l'Amérique concentre ses forces +en Europe pour mieux atteindre l'Angleterre.—La cession +de la Louisiane a une répercussion sur la question de la +Floride.—Après la rupture de la paix d'Amiens l'ambition +de Bonaparte se donne libre carrière.—Le Général Turreau +représente la France à Washington.—Son rôle.—Difficultés +avec l'Espagne.—Politique de Talleyrand.—Frontières +de la Louisiane et de la Floride.—Activité de Monroe entre +Paris, Londres et Madrid.—Ses efforts échouent.—Jefferson +reste fidèle au principe de la paix.—Attitude hostile +de l'Espagne, de la France et de l'Angleterre.—La Floride +devient l'appât dont joue l'Empereur suivant les besoins de +sa cause. +<span class="ralign10"><a href="#page153">153</a></span></p> + +<p class="p2 center">CHAPITRE VIII<br> +<span class="smcap">Les États-Unis et le Blocus continental.</span></p> + +<p>Napoléon est décidé à sacrifier l'Espagne.—La faiblesse de +Charles IV.—Monroe et Fox.—L'Angleterre ne peut admettre +les prétentions américaines.—Le Décret de Berlin.—Tous +les neutres sont atteints.—Monroe accepte les conditions +anglaises.—Jefferson refuse de soumettre le traité +au Sénat.—Les ordres en Conseil de janvier et de novembre +1807.—Guerre en perspective entre les États-Unis +et la Grande-Bretagne.—Situation difficile à l'égard de la +France.—Pour se rendre maître de l'Espagne Junot s'empare +du Portugal.—La famille royale s'enfuit au Brésil.—Entrevue, +à Mantoue, de Napoléon avec son frère Lucien.—Il +lui offre la couronne d'Espagne s'il consent à divorcer.—Aux +ordres en Conseil émis par Spencer Perceval, Napoléon +répond par le Décret de Milan. +<span class="ralign10"><a href="#page178">178</a></span></p> + +<p class="p2 center">CHAPITRE IX<br> +<span class="smcap">L'Embargo et les conséquences de la Guerre d'Espagne.</span></p> + +<p>Jefferson taxé de Bonapartiste.—Situation de Turreau à Washington.—Lettre +de Champagny à Armstrong.—Elle provoque +de l'agitation aux États-Unis.—Pickering crée un +mouvement en faveur de l'Angleterre.—Critique de l'Embargo.—Intrigue +de John Henry.—Conséquences économiques +de l'Embargo.—Murat à Madrid.—L'entrevue de +Bayonne.—Napoléon offre le trône d'Espagne à son frère +Joseph.—Répercussion sur les colonies espagnoles.—Ambition +démesurée.—La Floride de nouveau mise en jeu.—Capitulation +de Dupont à Baylen. +<span class="ralign10"><a href="#page196">196</a></span></p> + +<p class="p2 center">CHAPITRE X<br> +<span class="smcap">Les États-Unis et la Russie.</span></p> + +<p>Madison Président des États-Unis.—Il demande des dommages-intérêts +au gouvernement français.—Apparence +conciliante de l'Angleterre.—Ses intrigues continuent à +Washington.—Quatrième coalition.—Le retrait de l'Embargo +demande la suppression des décrets de 1806 et de 1807.—Napoléon +n'est pas de cet avis.—Lettre de Cadore au +général Armstrong.—Intérêts commerciaux des États-Unis +dans la mer Baltique.—Relations avec la Russie.—Mission +de J. Q. Adams.—Bienveillance de l'Empereur Alexandre.—Ukase +protégeant les produits américains.—Rappel de +Caulaincourt.—L'Empereur Napoléon rompt avec l'Empereur +Alexandre. +<span class="ralign10"><a href="#page212">212</a></span></p> + +<p class="p2 center">CHAPITRE XI<br> +<span class="smcap">Les Préliminaires de la Guerre<br> +entre les États-unis et l'Angleterre.</span></p> + +<p>Sérurier remplace Turreau à Washington.—Le départ de Joel +Barlow pour Paris est remis.—La politique de Madison basée +sur la suppression des Décrets.—L'incident de Henry +et du Comte de Crillon.—Révélations qui doivent perdre +les Fédéralistes.—L'Angleterre intransigeante.—Menace +d'un nouvel Embargo.—Menace de guerre.—Parti de la +paix, parti de la guerre.—Retour de Joel Barlow à Paris.—Napoléon +lui accorde audience mais répond vaguement +à ses demandes.—Rapport de Bassano du 16 mars 1812.—Départ +de Napoléon pour la Grande-Armée.—Le 15 septembre +il entre à Moscou.—Joel Barlow part pour Wilna.—Il +ne peut joindre Napoléon qui le dépasse dans sa course +vertigineuse pour regagner la France.—Joel Barlow meurt +aux environs de Cracovie.—Les ordres en Conseil sont +révoqués à Londres le 17 juin 1812.—La guerre est déclarée +à Washington le 18 juin. +<span class="ralign10"><a href="#page234">234</a></span></p> + +<p class="p2 center">CHAPITRE XII<br> +<span class="smcap">Les principales phases de la seconde guerre +de l'Indépendance américaine.</span></p> + +<p>Les États-Unis ont contribué à déclencher la guerre entre la +France et la Russie.—Ils s'apprêtent à régler leur dernier +compte avec l'Angleterre.—État précaire de l'armée de l'Union.—La +campagne commence sur la frontière du Canada.—Opérations +navales.—La politique anglaise influencée +par les désastres de Russie.—La mission de Gallatin +et de Bayard.—Embargo voté et révoqué.—Opinion +de Calhoum et de Daniel Webster.—Le rôle de Sérurier.—Répercussion +des batailles de Bautzen, Lutzen et Leipzig.—Contre-coup +de la défaite de Napoléon aux États-Unis.—Continuation +des hostilités.—Ross entre à Washington.—Sérurier +décrit à Talleyrand le sac de la Ville.—Le général +Jackson bat les Anglais à la Nouvelle-Orléans. +<span class="ralign10"><a href="#page255">255</a></span></p> + +<p class="p2 center">CHAPITRE XIII<br> +<span class="smcap">La chute de Napoléon et la fin de la rivalité +Franco-Anglaise en Amérique.</span></p> + +<p>Napoléon, roi de l'Île d'Elbe.—Son voyage de Fontainebleau +à Fréjus.—Il semble prendre au sérieux sa petite royauté.—La +comédie après la tragédie.—Son retour en France.—Les +événements d'Amérique y ont contribué.—Les contingents +de Wellington qui opéraient aux États-Unis, reviennent +en Europe pour prendre part à la bataille de Waterloo.—L'influence +que l'Amérique avait toujours exercée +sur la carrière de Napoléon se fait de nouveau sentir à son +déclin.—Le Congrès de Vienne refait une Europe nouvelle.—Le +traité de Gand tend à libérer les États-Unis de +toute ingérence européenne. +<span class="ralign10"><a href="#page287">287</a></span></p> + +<p>Bibliographie. +<span class="ralign10"><a href="#page301">301</a></span></p> +</div> + +<p class="p2 center">Vannes.—Imprimerie LAFOLYE frères.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> <i>OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</i></h2> + +<h3>LITTÉRATURE</h3> + +<ul class="none"> +<li><b>Incompatibles</b> (1 vol.).</li> +<li><b>Sauvée!</b> (1 vol.).</li> +<li><b>Âmes troublées</b> (1 vol.).</li> +<li><b>Victor Massé</b> (1 vol.).</li> +<li><b>Pages italiennes</b> (1 vol.).</li> +<li><b>Stances à Domfront</b> (1 vol.).</li> +</ul> + +<h3>SCIENCE</h3> + +<p class="book"><b>L'Univers et l'Humanité.</b>—Histoire des différents systèmes +appliqués à l'étude de la nature; d'après l'ouvrage de <span class="smcap">H. Krœmer</span>, +avec la collaboration d'un grand nombre de savants. Préface +de <span class="smcap">M. Ed. Perrier</span>, <i>membre de l'Institut, Directeur du +Muséum d'Histoire naturelle</i> (5 vol.).</p> + +<h3>HISTOIRE</h3> + +<p class="book"><b>La Femme dans la Légende, dans la Réalité et dans l'Art</b> +(1 vol.).</p> + +<p class="book"><b>Les Animaux dans le Culte et dans la Légende</b> (1 vol.).</p> + +<h3>ÉTUDES NORMANDES</h3> + +<p class="book"><b>Le Livre du Millénaire de la Normandie</b> (911-1911).—Direction +avec Arnould Galopin. Collaboration de personnalités +normandes (1 vol.).</p> + +<p class="book"><b>Les Normands et la Découverte de l'Amérique au X<sup>e</sup> siècle.</b> +(1 vol.).</p> + +<p class="book"><b>Le Château féodal de Domfront.</b> (1 vol.).</p> + +<p class="book"><b>La Normandie et les Normands à l'Exposition de Géographie +de la Bibliothèque Nationale.</b> (1 vol.).</p> + +<h3>ÉTUDES AMÉRICAINES</h3> + +<p class="book"><b>Les Premiers interprètes de la Pensée américaine.</b>—Essai +d'Histoire et de Littérature sur l'évolution du Puritanisme +aux États-Unis (1 vol.).</p> + +<p class="book"><b>La première carte contenant le nom d'Amérique</b> (1 vol.).</p> + +<p class="book"><b>Les Allemands en Amérique.</b>—<span class="smcap">Hier et aujourd'hui.</span> (1 vol.).</p> + +<h2>Notes</h2> +<div class="footnote"> + +<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: <span class="smcap">Everett Hale</span>: <i>Memoirs of a hundred years.</i></p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Mémoires.</p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: <span class="smcap">Emerson</span>: <i>Napoleon, or the man of the World.</i></p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: <span class="smcap">A. Schalck de la Faverie</span>: <i>Les Normands et la découverte de +l'Amérique au X<sup>e</sup> siècle.</i></p> + +<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: <i>Le Grand insulaire et Pilotage d'André Thevet, cosmographe du +Roy (1586).</i></p> + +<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> +<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: <span class="smcap">Cartier</span>: <i>Voyage de découverte au Canada... entre les années +1514 et 1542.</i></p> + +<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> +<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: <i>Bref discours des Choses plus Remarquables que Samuel Champlain, +de Brouage, a recognues aux Indes occidentales.</i></p> + +<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> +<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: <span class="smcap">Washington Irving</span>: <i>Knickerbocker's History of New-York.</i></p> + +<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> +<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: <span class="smcap">Roosevelt</span>: <i>The Winning of the West.</i></p> + +<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> +<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: <span class="smcap">Seeley</span>: <i>The Expansion of England.</i></p> + +<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a> +<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Lettres, instructions et mémoires de Colbert, publié... par +Pierre Clément, III, 2<sup>e</sup> part. Instructions du marquis de Seignelay, +Colonies.</p> + +<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a> +<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: <span class="smcap">A. Schalck de la Faverie</span>: <i>Les Premiers Interprètes de la Pensée +américaine. Essai d'histoire et de littérature sur l'évolution du puritanisme +aux États-Unis.</i></p> + +<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a> +<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: <span class="smcap">André Chevillard</span>: <i>Les Desseins de son Éminence de Richelieu +pour l'Amérique...</i> Rennes, in-4<sup>o</sup>.</p> + +<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a> +<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: <span class="smcap">Ed. J. Lowell</span>: <i>Relations with Europe during the Revolution</i> +(V. <i>Narrative and critical History of America</i>, edited by Justin Winsor).</p> + +<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a> +<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: Le duc de Choiseul à M. Durand, Compiègne, le 24 août 1767, +<i>Documents historiques</i>, n<sup>o</sup> 71.</p> + +<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a> +<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Le lieutenant-colonel de Kalb au duc de Choiseul, le 15 janvier +1768, <i>Documents historiques</i>, n<sup>o</sup> III.</p> + +<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a> +<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: <span class="smcap">Comte de Ségur</span>, <i>Mémoires</i>.</p> + +<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a> +<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Diary and Letters of Gouverneur Morris.</p> + +<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a> +<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: Washington à J. Jay, 1<sup>er</sup> août 1786.</p> + +<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a> +<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: Jefferson à Lee, <i>Works of Jefferson</i>, t. <span class="smcap">VII</span>, p. 376.</p> + +<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a> +<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: Voir le <i>Mémoire</i> pour servir d'instruction au citoyen Genet.</p> + +<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a> +<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: <span class="smcap">J. Fauchet</span>: <i>Coup d'œil sur l'état actuel de nos rapports politiques +avec les États-Unis de l'Amérique septentrionale.</i> Paris, an V. 1797.</p> + +<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a> +<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: <i>Essai sur les avantages à tirer de colonies nouvelles dans les circonstances +présentes</i>, par le citoyen Talleyrand. Lu à la séance publique +de l'Institut national, le 15 messidor, an V.</p> + +<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a> +<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: <span class="smcap">Talleyrand</span>: <i>Loc. cit.</i></p> + +<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a> +<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: <i>Mémoires du Prince de la Paix</i>, III, 23.</p> + +<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a> +<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: <span class="smcap">Talleyrand</span>: <i>Loc. cit.</i></p> + +<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a> +<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Instructions au général Berthier, 8 fructidor, an VIII (26 août +1800); Projet de Traité préliminaire et secret, 10 fructidor, an VIII +(28 août 1800) (<i>Archives des Affaires Étrangères</i>).</p> + +<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a> +<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: Beurnonville à Talleyrand, 27 nivôse, an XI (17 janvier 1803) +(<i>Archives des Affaires Étrangères</i>).</p> + +<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a> +<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: <i>Works of Jefferson</i>, t. <span class="smcap">IV</span>, p. 431 (18 avril 1802).</p> + +<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a> +<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: Livingston au Secrétaire d'État, le 1<sup>er</sup> septembre 1802, <i>American +State Papers</i>, t. <span class="smcap">II</span>, p. 525.</p> + +<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a> +<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: <span class="smcap">Baron Marc de Villiers du Terrage</span>: <i>Les dernières années de la +Louisiane.</i></p> + +<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a> +<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: <i>Archives du Ministère des Colonies.</i></p> + +<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a> +<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: Baron <span class="smcap">Marc de Villiers du Terrage</span>: <i>Op. cit.</i></p> + +<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a> +<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Cette pièce commandée au graveur Adrien est devenue très +rare; elle se trouve au Musée de la Monnaie, de Paris.</p> + +<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a> +<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: «En 1819 ou 1820, notre belle-sœur, la reine Hortense, nous +raconta à Rome que l'Impératrice Joséphine avait été fort alarmée +par la catastrophe de son portrait.»</p> + +<p>«Joséphine, comme la plupart des Créoles, était très superstitieuse. +En ce temps-là, elle vivait dans la crainte presque continuelle +que le Premier Consul, désirant avoir des enfants qu'elle +n'était plus en état de lui donner, n'en vint à un divorce. Il en avait +été question en rentrant d'Égypte, sous prétexte, non de stérilité, +mais de légèreté de conduite...»</p> + +<p>«Au temps de la tabatière brisée, Joséphine, pleine de confiance +en M<sup>lle</sup> Lenormand déjà fameuse tireuse de cartes, mais qu'elle +contribua beaucoup à mettre à la mode, l'alla consulter.»</p> + +<p>«Elle proposa de couvrir le portrait qui avait couru le risque +d'être brisé, d'un autre absolument pareil et peint également par +Isabey.»</p> + +<p>«On nous dit que la boîte à double portrait est aujourd'hui entre +les mains de la duchesse de Bragance, petite-fille de l'Impératrice +par son père Eugène Beauharnais.»</p> + +<p class="right10">(<i>Note de la princesse de Canino</i>).</p> + +<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a> +<b><a href="#footnotetag36">36</a></b>: <i>Correspondance</i>, VIII, 289.</p> + +<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a> +<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: <i>Livingston to Madison</i>, 3 mai 1804; <i>View of the Claims</i>, etc... <i>by +a citizen of Baltimore</i>, p. 75.</p> + +<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a> +<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: Mémoires du duc de Liancourt.</p> + +<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a> +<b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: Talleyrand à Turreau, 20 thermidor, an XII (<i>Archives des +Aff. Étr.</i>).</p> + +<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a> +<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: Talleyrand à Turreau, 27 thermidor, an XII, 15 août 1804 +(<i>Archives des Aff. Étr.</i>).</p> + +<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a> +<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: Instructions secrètes pour le Capitaine Général de la Louisiane, +approuvées par le Premier Consul, le 5 frimaire, an XI, 26 nov. 1803 +(<i>Archives de la Marine</i>).</p> + +<p><a id="footnote42" name="footnote42"></a> +<b><a href="#footnotetag42">42</a></b>: Talleyrand à Gravina, 12 fructidor, an XII, 30 août 1804 (<i>Archives +des Aff. Étr.</i>).</p> + +<p><a id="footnote43" name="footnote43"></a> +<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: Monroe à Talleyrand, 8 novembre 1804 (<i>State Papers</i>, II, 634).</p> + +<p><a id="footnote44" name="footnote44"></a> +<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: <i>Correspondance de Napoléon</i>, XXXII, 321.</p> + +<p><a id="footnote45" name="footnote45"></a> +<b><a href="#footnotetag45">45</a></b>: <i>Rule of the war of 1756.</i></p> + +<p><a id="footnote46" name="footnote46"></a> +<b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: <span class="smcap">Reeve</span>: <i>Law of shipping and Navigation.</i> Part. II, chap. III.</p> + +<p><a id="footnote47" name="footnote47"></a> +<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: Monroe to Madison, 18 octobre, 1805; <i>State Papers</i>, III, 106. +Monroe to colonel Taylor, 10 septembre 1810; Monroe mss.; <i>State +Department</i>, <i>Archives</i>.</p> + +<p><a id="footnote48" name="footnote48"></a> +<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: <span class="smcap">Jefferson</span>: <i>Works</i>, IV, 584.</p> + +<p><a id="footnote49" name="footnote49"></a> +<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Napoléon à Talleyrand, 22 thermidor, an XIII (10 août 1805). +<i>Correspondance</i>, XI, 73.</p> + +<p><a id="footnote50" name="footnote50"></a> +<b><a href="#footnotetag50">50</a></b>: Talleyrand à Turreau, 31 juillet 1806 (<i>Arch. des Aff. Étrangères</i>).</p> + +<p><a id="footnote51" name="footnote51"></a> +<b><a href="#footnotetag51">51</a></b>: Jefferson au général J. Mason, <i>Œuvres</i>.</p> + +<p><a id="footnote52" name="footnote52"></a> +<b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: Napoléon à Champagny, 15 novembre 1807. <i>Correspondance</i>, +XVI, 165.</p> + +<p><a id="footnote53" name="footnote53"></a> +<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: <span class="smcap">Th. Jung</span>: <i>Lucien Bonaparte</i>, III, 83-113.</p> + +<p><a id="footnote54" name="footnote54"></a> +<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: Nouveau Dictionnaire d'Économie politique (<span class="smcap">Léon Say</span>), article: +<i>Blocus continental.</i></p> + +<p><a id="footnote55" name="footnote55"></a> +<b><a href="#footnotetag55">55</a></b>: Turreau à Champagny, 20 mai 1808 (<i>Archives des Aff. Étr.</i>).</p> + +<p><a id="footnote56" name="footnote56"></a> +<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: Champagny to Armstrong, 15 janvier 1808. <i>State Papers</i>, III, 248.</p> + +<p><a id="footnote57" name="footnote57"></a> +<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: John Quincey Adams à Harrisson Gray Otis, <i>Boston, 1807</i>.</p> + +<p><a id="footnote58" name="footnote58"></a> +<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: <span class="smcap">A. Schalck de la Faverie</span>: <i>Les Premiers Interprètes de la Pensée +américaine.</i></p> + +<p><a id="footnote59" name="footnote59"></a> +<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: Lambert's Travels, II, 64, 65.</p> + +<p><a id="footnote60" name="footnote60"></a> +<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: <span class="smcap">William Cullen Bryant</span>: <i>The Embargo, or sketches of the Times.</i> +A Satire.</p> + +<p><a id="footnote61" name="footnote61"></a> +<b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: Napoléon à Talleyrand. <i>Correspondance</i>, XVII, 39, 49, 65.</p> + +<p><a id="footnote62" name="footnote62"></a> +<b><a href="#footnotetag62">62</a></b>: Napoléon à Decrès, 13 mai 1808. <i>Correspondance</i>, XVII-112.</p> + +<p><a id="footnote63" name="footnote63"></a> +<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: Madison à Armstrong, 2 mai 1808; <i>State Papers</i>, III, 252.</p> + +<p><a id="footnote64" name="footnote64"></a> +<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: Napoléon à Champagny, 21 juin 1808. <i>Correspondance</i>, XVII, 326.</p> + +<p><a id="footnote65" name="footnote65"></a> +<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: Turreau à Champagny, 20 avril 1809 (<i>Archives des Aff. Étrang.</i> +mss.).</p> + +<p><a id="footnote66" name="footnote66"></a> +<b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: Armstrong à Champagny, 29 avril 1809 (<i>Archives des Aff. Étr.</i>).</p> + +<p><a id="footnote67" name="footnote67"></a> +<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: <i>Correspondance</i>, XIX, 21.</p> + +<p><a id="footnote68" name="footnote68"></a> +<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: Gallatin to J. Q. Adams, 15 septembre 1821.</p> + +<p><a id="footnote69" name="footnote69"></a> +<b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: Napoléon à Champagny, 13 décembre 1810, <i>Correspondance</i>, +XXI, 316.</p> + +<p><a id="footnote70" name="footnote70"></a> +<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: Duc de Bassano à M. Russell, 4 mai 1811. <i>State Papers</i>, III, 505.</p> + +<p><a id="footnote71" name="footnote71"></a> +<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: Russell à Monroe, 13 juillet 1811. <i>State Department archives.</i></p> + +<p><a id="footnote72" name="footnote72"></a> +<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: Diary of J. Q. Adams, 2 décembre 1809, II, 83, 87.</p> + +<p><a id="footnote73" name="footnote73"></a> +<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: <span class="smcap">Thiers</span>, <i>Histoire du Consulat et de l'Empire</i>, XIII, 56.</p> + +<p><a id="footnote74" name="footnote74"></a> +<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: <i>Correspondance</i>, XXI, 233-234.</p> + +<p><a id="footnote75" name="footnote75"></a> +<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: Duc de Cadore au comte Kourakin, 2 décembre 1810.</p> + +<p><a id="footnote76" name="footnote76"></a> +<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: Napoléon à Alexandre, 28 février 1811. <i>Correspondance</i>, XXI, 424.</p> + +<p><a id="footnote77" name="footnote77"></a> +<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: Sérurier à Maret, 20 juillet 1811 (<i>Archives Aff. Étrangères</i>).</p> + +<p><a id="footnote78" name="footnote78"></a> +<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: Macon à Nicholson, 24 mars 1812.</p> + +<p><a id="footnote79" name="footnote79"></a> +<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: Sérurier à Maret, 27 mai 1812 (<i>Archives des Affaires Étrangères</i>).</p> + +<p><a id="footnote80" name="footnote80"></a> +<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: Sérurier à Maret, 2 mars 1811 (<i>Archives des Affaires Étrangères</i>).</p> + +<p><a id="footnote81" name="footnote81"></a> +<b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: Sérurier à Maret, 22 mars 1812 (<i>Archives des Affaires Étrangères</i>).</p> + +<p><a id="footnote82" name="footnote82"></a> +<b><a href="#footnotetag82">82</a></b>: De Caraman. <i>Les États-Unis il y a quarante ans</i> (<i>Revue Contemporaine</i>, +31 août 1852, p. 26).</p> + +<p><a id="footnote83" name="footnote83"></a> +<b><a href="#footnotetag83">83</a></b>: Barlow à Monroe, 17 novembre 1812.</p> + +<p><a id="footnote84" name="footnote84"></a> +<b><a href="#footnotetag84">84</a></b>: Dalberg à Bassano, 11 août 1812 (<i>Archives des Affaires Étrangères</i>).</p> + +<p><a id="footnote85" name="footnote85"></a> +<b><a href="#footnotetag85">85</a></b>: <span class="smcap">Scott</span>: <i>Autobiographies</i>, p. 31.</p> + +<p><a id="footnote86" name="footnote86"></a> +<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>: Sérurier à Bassano, 13 janvier 1813 (<i>Archives des Aff. Étrangères</i>).</p> + +<p><a id="footnote87" name="footnote87"></a> +<b><a href="#footnotetag87">87</a></b>: <i>The Courrier</i>, 27 juillet 1813.</p> + +<p><a id="footnote88" name="footnote88"></a> +<b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: Sérurier à Bassano, 21 juillet 1813 (<i>Archives des Aff. Étrang.</i>).</p> + +<p><a id="footnote89" name="footnote89"></a> +<b><a href="#footnotetag89">89</a></b>: Sérurier à Bassano, 15 avril 1814 (<i>Archives des Aff. Étrangères</i>).</p> + +<p><a id="footnote90" name="footnote90"></a> +<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: Harrison au Ministre de la Guerre, 8 janvier 1813.</p> + +<p><a id="footnote91" name="footnote91"></a> +<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>: <span class="smcap">Richardson</span>: <i>War</i> of 1812, p. 79.</p> + +<p><a id="footnote92" name="footnote92"></a> +<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: Orders of Vice-Admiral Cochrane, 18 juillet 1814; mss. <i>Canadian +Archives</i>. C. 614, p. 204.</p> + +<p><a id="footnote93" name="footnote93"></a> +<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: Sérurier à Talleyrand, 22 et 27 août 1814 (<i>Archives des Affaires +Étrangères</i>).</p> + +<p><a id="footnote94" name="footnote94"></a> +<b><a href="#footnotetag94">94</a></b>: Cochrane à Crooker, 20 juin 1814.</p> + +<p><a id="footnote95" name="footnote95"></a> +<b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: Histoire de la guerre entre les États-Unis d'Amérique et l'Angleterre +depuis 1812 jusqu'en 1815, par H. M. Brackenridge. <i>Traduite +par A. de Dalmas.</i> Paris, 1822.</p> + +<p><a id="footnote96" name="footnote96"></a> +<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: <span class="smcap">Paul Gruyer</span>: <i>Napoléon Roi de l'île d'Elbe.</i> Paris, 1906.</p> +</div> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Napoléon et l'Amérique, by +Alfred Schalck de la Faverie + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NAPOLÉON ET L'AMÉRIQUE *** + +***** This file should be named 39360-h.htm or 39360-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/3/6/39360/ + +Produced by Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine +P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team +at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. 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