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+<title>The Project Gutenberg e-Book of Napoléon et l'Amérique; Author: A. Schalck de la Faverie.</title>
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+Project Gutenberg's Napoléon et l'Amérique, by Alfred Schalck de la Faverie
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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+Title: Napoléon et l'Amérique
+ Histoire des relations franco-américaines spécialement
+ envisagée au point de vue de l'influence napoléonienne
+ (1688-1815)
+
+Author: Alfred Schalck de la Faverie
+
+Release Date: April 3, 2012 [EBook #39360]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NAPOLÉON ET L'AMÉRIQUE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine
+P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team
+at http://www.pgdp.net
+
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+</pre>
+
+<p class="p4 center"><b>A. SCHALCK DE LA FAVERIE</b></p>
+
+<h1>NAPOLÉON<br>
+ET L'AMÉRIQUE</h1>
+
+<p class="center">HISTOIRE DES RELATIONS FRANCO-AMÉRICAINES<br>
+SPÉCIALEMENT ENVISAGÉE AU POINT DE VUE<br>
+DE L'INFLUENCE NAPOLÉONIENNE</p>
+
+<p class="center">(1688-1815)</p>
+
+<p class="p4 center">PARIS<br>
+LIBRAIRIE PAYOT ET C<sup>ie</sup><br>
+106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 106<br>
+1917</p>
+
+<p class="p4 center smaller">Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés
+pour tous pays.<br>
+<i>Copyright, 1917, by Payot et C<sup>ie</sup></i></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> INTRODUCTION</h2>
+
+<p>Napoléon n'a jamais mis les pieds en Amérique. Il en
+eut plusieurs fois l'intention. Et plusieurs fois, au cours
+de son étonnante carrière, son influence fut prépondérante
+au-delà de l'Atlantique.</p>
+
+<p>D'une façon générale, les contre-coups réciproques de
+la politique des deux mondes sur les destinées des peuples
+américains et sur l'issue des guerres européennes, furent
+décisifs au début du XIX<sup>e</sup> siècle. Les événements qui, depuis
+cent ans, se sont déroulés dans les États-Unis du Nord,
+les événements qui se préparent dans les républiques du
+Sud, en ont été et en seront les conséquences directes.</p>
+
+<p>Cette influence de Napoléon sur les destinées des États-Unis
+et, par contre, l'influence des États-Unis sur la destinée
+de Napoléon, ou de l'Europe sous l'hégémonie de
+Napoléon, n'a pas encore, semble-t-il, fait l'objet d'une
+étude spéciale.</p>
+
+<p>Il paraît donc excusable, malgré l'encombrement de la
+bibliographie napoléonienne, d'en augmenter encore le
+nombre par une contribution ayant pour but de faire ressortir
+les enchaînements historiques, les causes et les
+effets, tout l'ensemble, enfin, des circonstances qui, issues
+d'un lointain passé, s'endorment parfois pour se réveiller
+brusquement au choc de bouleversements réputés imprévus,&mdash;telles
+ces matières brutes et inertes, que l'on
+croit incombustibles et qui s'enflamment, avec une prodigieuse
+vitesse, au toucher d'une étincelle.</p>
+
+<p>Dans la période qui nous occupe, Napoléon fut celui
+qui mit l'étincelle; son génie consistait précisément à la
+mettre là où, et comme il fallait. Mais Napoléon, en l'occurrence,
+<span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> n'incarne que le destin qui, à ce tournant de
+l'histoire, fit se rencontrer les deux mondes sous la pression
+de problèmes qui attendaient depuis longtemps leur
+solution.</p>
+
+<p>Toute la profondeur du génie ne peut effacer, ou
+simplement modifier le passé. Et ce passé avait connu
+des actes irréductibles, des décisions irrévocables dont les
+conséquences devaient s'imposer un jour ou l'autre.</p>
+
+<p>Comme une toile de fond apparaissant à certains moments,
+l'Amérique se profile sur la tragédie mondiale
+jouée entre les cabinets des Tuileries et de Saint-James:
+décor d'un théâtre lointain dont la pièce n'est pas toujours
+comprise mais qui évolue avec une logique implacable.</p>
+
+<p>En effet, depuis que l'empire des terres découvertes
+par Colomb, exploitées par Pizarre, Cortès et Almagro,
+a échappé à la domination exclusive de l'Espagne, la
+France et l'Angleterre se sont trouvées face à face sur
+les étendues vierges de l'Amérique septentrionale.</p>
+
+<p>Tandis qu'ils calculaient les coups qu'ils allaient se
+porter, les deux antagonistes ne s'apercevaient pas que,
+dans l'ombre, s'était constitué et développé un État, modeste
+encore mais dont l'exemple devait inspirer d'autres
+états qui bientôt se réuniraient en une confédération formidable.</p>
+
+<p>Quoique séparés de la Métropole par toute la distance
+de l'Océan, les colonies des bords du Saint-Laurent, de
+l'Hudson ou du Mississipi, frémissaient au moindre geste
+de Paris ou de Londres. Il était nécessaire que ce geste
+leur devînt indifférent.</p>
+
+<p>L'événement le plus important qui se produisit pendant
+la jeunesse de Bonaparte fut la guerre de l'indépendance
+de l'Amérique.</p>
+
+<p>Le jeune Corse atteignait ses quinze ans au moment où
+elle battait son plein. Les plus brillants représentants de
+la noblesse française s'enrôlèrent sous le drapeau de
+ceux qu'on appelait dédaigneusement en Angleterre:
+<span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> les <i>insurgents</i>. Il est permis de supposer que le pauvre
+gentilhomme, qui dut faire la preuve de ses quartiers de
+noblesse pour devenir Élève du Roi, aurait demandé
+à servir sous les ordres de Washington, à côté de La
+Fayette, de Rochambeau, de Lauzun, de Fersen et de tant
+d'autres, s'il avait eu son brevet de lieutenant.</p>
+
+<p>Ne pouvant pas encore prendre part à l'action, il la
+prépare en développant la pensée. Il fut un élève assidu.
+Ses lectures personnelles, qui furent immenses, contribuèrent,
+avec efficacité, à augmenter la maturité de
+son intelligence. Les recherches auxquelles il se livra
+pour se rendre compte de l'évolution de l'homme et des
+sociétés, le familiarisèrent, certes, avec les choses d'Amérique.
+Les notes qu'il prit à ce sujet prouvent combien
+il s'intéressait à l'histoire du continent qui, au XV<sup>e</sup> siècle,
+n'était encore, pour les premiers découvreurs, qu'une
+entité légendaire répondant au fameux Cipango. Mais
+pour l'élève Bonaparte, l'Amérique tangible et réelle
+ne commence qu'à la date de 1608,&mdash;date fatidique,
+puisque c'est vers cette époque que s'accentua la scission
+qui, au nom de la liberté de conscience, allait diviser les
+enfants d'Albion en deux fractions ennemies et irréconciliables.</p>
+
+<p>«L'Archevêque de Canterbury poursuivit les Puritains
+avec une telle vigueur qu'ils commencèrent à s'enfuir
+en Virginie.» Cette remarque du jeune lieutenant
+d'artillerie permet de croire qu'il comprit toute la portée
+de cet exode volontaire, entrepris dans le but de sauvegarder
+l'indépendance de la pensée religieuse. Cet incident,
+presque inaperçu des contemporains, devait aboutir à la
+création d'un monde.</p>
+
+<p>Bonaparte lui-même, souffrant de l'obscurité dans laquelle
+il végète encore, mais déjà sans doute conscient
+de son génie et soutenu par les sollicitations d'une ambition
+démesurée, dut sympathiser avec ces âmes républicaines,
+impatientes de secouer le joug de la tyrannie d'un
+roi ou de la tyrannie d'un prêtre. La force de s'émanciper
+<span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> contient en soi la force d'opprimer à son tour. Ceux qui
+sont assez puissants pour secouer tous les jougs, finissent
+toujours par imposer le leur. La marche est fatale,&mdash;mais
+nous n'en sommes pas encore là.</p>
+
+<p>Nous en sommes encore à l'époque où parut en Angleterre
+un périodique intitulé: <i>The Spy</i> (l'Espion) dans
+lequel, sur les affaires du jour, l'éditeur publiait une
+correspondance fictive entre Milord <i>All-eye</i> et Milord
+<i>All-ear</i>,&mdash;ce qui, d'après la phraséologie de nos jours,
+peut se traduire par: <i>Je vois tout</i>,&mdash;<i>J'entends tout</i>,&mdash;et
+fait comprendre l'orgueilleuse prétention de: <i>Je sais
+tout.</i></p>
+
+<p>Les relations anglo-américaines y étaient jugées et critiquées
+en toute liberté et le lieutenant Bonaparte, qui s'abonne
+à cette feuille, semble y avoir rencontré des commentaires,
+des aperçus et des vues qui lui ouvrirent des
+horizons nouveaux sur la politique internationale. Il prit
+des notes dont il avait, sans doute, l'intention de se servir
+plus tard.</p>
+
+<p>Il lut Mably et connut les &oelig;uvres de Raynal sur l'Amérique,
+ainsi, apparemment, que l'<i>Almanach du pauvre
+Richard</i>, de Benjamin Franklin, sans oublier le <i>Sens commun</i>
+de Thomas Paine qui joua un rôle si important dans
+la Révolution américaine et aussi dans la Révolution
+française.</p>
+
+<p>Bonaparte avait vingt ans quand il résuma ses lectures
+sur l'Amérique en ces termes:</p>
+
+<p>«Les colonies anglaises ont seulement environ
+150 milles de large sur 800 de long... 120.000 carrés de
+surface... En 1760, la population était de 2.500.000 blancs
+et de 450.000 noirs. La population est doublée tous les
+vingt ans, ce qui signifie qu'elle s'élève aujourd'hui à
+4.000.000 d'habitants.</p>
+
+<p>«En France, on a besoin, pour vivre, de quatre acres&mdash;en
+Amérique, on a besoin de 40.</p>
+
+<p>«Il y a dix degrés de froid de plus à Londres qu'à
+Boston.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> «L'Amérique du Nord doit avoir recours à la pêche
+pour sa subsistance. Il y a du bois pour la construction,
+mais sa distance rend l'importation impossible ou du
+moins coûteuse. Son commerce de fourrures est au déclin;
+il ne produit aujourd'hui que 35.000 livres sterling... Ils
+ont un commerce avec les Antilles qui ne leur est pas
+avantageux. Ils ont des manufactures, celle de Dartmouth,
+entre autres. Les mûriers y poussent très-bien. La plante
+du coton est large et sa fibre très-forte. La partie centrale
+de l'Amérique cultive le tabac, mais cette plante
+dévorante a épuisé le sol.</p>
+
+<p>«Dans les deux Carolines, la Géorgie et la Floride, il
+y a des champs de riz; le commerce du coton est en
+bonne voie. Les brouillards et les pluies empêchent la
+culture de la vigne».</p>
+
+<p>Ces réflexions dénotent un esprit précis et pratique qui
+portait un intérêt particulier aux conditions de la vie
+américaine. À côté de ces renseignements d'ordre économique,
+Bonaparte connaissait aussi le grand rôle joué par
+la France au Canada et dans la vallée du Mississipi. Dans
+ses vastes projets de domination mondiale, il engloba certainement
+les contrées d'outre-mer qui, à une date peu
+reculée, étaient encore occupées par des Français.</p>
+
+<p>À mesure que monte son étoile, s'élargit aussi son ambition.</p>
+
+<p>Il rêva de travailler en grand en Orient,&mdash;de refaire
+la carte de l'Europe,&mdash;de coloniser l'Amérique. Et, dans
+cette vaste entreprise, l'Orient, pour lui, représente le
+passé,&mdash;l'Europe incarne le présent,&mdash;et l'Amérique
+contient en germe l'avenir.</p>
+
+<p>Il réussit à ébranler, sur leurs bases vermoulues, les
+vieux trônes européens. Ayant échoué en Égypte, il se
+heurta à l'indifférence de l'Asie, et prétendit faire de
+l'Amérique, un enjeu destiné à intervenir dans la rivalité
+entre la France et l'Angleterre.</p>
+
+<p>En cela, il n'innovait pas: il obéissait simplement
+aux injonctions de l'histoire, cette rivalité entre les deux
+<span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> grandes nations ayant toujours eu, au-delà des mers, un
+terrain privilégié dont l'importance a malheureusement
+souvent échappé à nos gouvernants.</p>
+
+<p>Chaque fois qu'il y avait tension aiguë entre la France
+républicaine et l'Angleterre monarchique,&mdash;chaque fois
+qu'une menace de guerre mettait aux prises le Premier
+Consul et Pitt, plus tard, l'Empereur et les boutiquiers de
+Londres, représentés par les Lords dirigeant la politique
+du Royaume-Uni, la répercussion s'en faisait immédiatement
+sentir dans les lointains parages allant de Québec
+à Washington, en passant par les Antilles, pour aboutir
+finalement dans les pays du Sud où le régime espagnol
+ne pouvait pas prétendre à l'éternel étouffement de toutes
+les tendances libérales.</p>
+
+<p>Et la jeune république des États-Unis joua merveilleusement
+de cette corde sensible qui rendait un son différent
+suivant qu'on la pinçât à Paris ou à Londres. Jeu dangereux
+d'ailleurs qui fit osciller les hommes d'État d'Amérique
+au gré des fluctuations politiques de l'Europe, mais
+qui, en fin de compte, tourna à l'avantage du Nouveau
+Monde.</p>
+
+<p>Il s'agissait de savoir qui, de la France ou de l'Angleterre,
+jouerait le rôle prépondérant aux États-Unis,&mdash;si
+l'Angleterre, malgré la déclaration d'indépendance américaine,
+continuerait à jouir, dans une mesure encore fort
+respectable, des avantages du traité de 1763,&mdash;si la Louisiane
+demeurerait espagnole, redeviendrait française ou
+serait anglaise,&mdash;si la marine britannique serait maîtresse
+des mers occidentales au grand profit de son commerce,&mdash;si,
+au nom des grands principes de 89, les noirs
+de Saint-Domingue seraient émancipés,&mdash;si, enfin, les
+vastes territoires qui, au-delà des Alleghanys, à l'ouest
+du Mississipi, depuis les pays des grands lacs, plus loin
+que les Montagnes Rocheuses et jusqu'au Nouveau-Mexique,&mdash;le
+Far-West, en un mot, qui n'était pas encore
+enrôlé sous les plis de la bannière étoilée, pourrait
+devenir la source de riches colonies ouvertes définitivement
+<span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> à l'ambition d'un Bonaparte ou à la cupidité d'une
+grande compagnie de Londres.</p>
+
+<p>Ces questions, qui se posaient déjà à la fin du
+XVII<sup>e</sup> siècle, n'avaient pas encore reçu de réponse satisfaisante
+au commencement du XIX<sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Pendant que, sous les graves complications qui ensanglantaient
+l'Europe, on cachait tels secrets espoirs, omis
+dans tous les protocoles diplomatiques, les politiciens de
+la Maison Blanche pensaient simplement que l'Amérique
+devait appartenir exclusivement aux Américains.</p>
+
+<p>Pensée logique et naturelle, bientôt exagérée dans ses
+prétentions excessives et qui, plus tard, fut condensée en
+un corps de doctrine qui répondit à ce qu'on appela la
+théorie de Monroe.</p>
+
+<p>Cette doctrine avait apparemment pour but de répondre
+par l'instinct de conservation aux velléités de conquête.
+L'opinion d'un homme clairvoyant, partagée par les
+hommes de son parti, devient ainsi l'opinion de la masse.
+Les gens avertis qui connaissaient les craintes inspirées
+par les peuples, à tour de rôle prêts à revendiquer le
+droit des conquérants, avaient parfaitement raison d'affirmer
+leur volonté de demeurer les derniers et définitifs
+occupants d'un pays défriché, exploité, administré par
+eux, d'après un idéal religieux et politique parfaitement
+défini,&mdash;sur lequel ceux qui n'étaient pas du pays,
+n'avaient plus rien à prétendre.</p>
+
+<p>Ils avaient d'autant plus raison que, malgré les victoires
+remportées par les Américains et malgré les traités signés,
+à la fin du XVIII<sup>e</sup> et au commencement du XIX<sup>e</sup> siècle,
+les Anglais ne semblaient pas vouloir s'incliner devant
+les faits accomplis. Ils cherchaient toutes les occasions
+pour reconquérir les colonies perdues, ou une partie de
+ces colonies, en entretenant des relations actives avec les
+hommes assez nombreux qui, lésés dans leurs intérêts ou
+leurs espérances, étaient demeurés fidèles à la métropole.</p>
+
+<p>La France, de son côté et pour les mêmes raisons, continua
+sa politique américaine. Cette politique fut celle
+<span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> de Napoléon dès qu'il arriva au pouvoir et, s'il ne put la
+mener à bien, et, dans la plupart des cas, s'il dut en
+modifier, de fond en comble, les grandes lignes et les
+projets d'exécution, il faut en chercher la raison dans les
+bouleversements européens commencés par les guerres de
+la Révolution et continués par les guerres de l'Empire.</p>
+
+<p>Cependant, les États-Unis, sous la pression de ces événements,
+voyaient l'influence et la direction du gouvernement
+passer tour à tour à deux partis extrêmes et
+opposés, représentés par les Fédéralistes et par les Républicains.
+Les premiers s'inspirèrent plus spécialement des
+tendances de la politique anglaise, c'est-à-dire réactionnaire,&mdash;les
+seconds se déclarèrent les partisans et les
+adeptes de la France révolutionnaire, aussi longtemps que
+la révolution demeura sur le terrain des immortels principes,&mdash;ils
+furent les admirateurs de Bonaparte, général
+de la République, mais ils furent les adversaires de
+Napoléon empereur, roi et conquérant.</p>
+
+<p>Ainsi, Napoléon trouva toujours l'Amérique sur sa
+route: rêve ou réalité, proie désignée aux coups de son
+imagination ambitieuse ou refuge final quand la fortune
+lui eût dit un définitif adieu, elle le hanta,&mdash;lointain
+mirage qui le leurra parfois, qu'il contribua à grandir et
+qu'il ne put jamais atteindre.</p>
+
+<p>Quelques-uns de ses projets concernant l'Amérique restèrent
+de simples velléités, tandis que d'autres eurent une
+solution absolument contraire à celle qu'il avait d'abord
+voulu leur donner.</p>
+
+<p>Après la paix d'Amiens, il avait à sa disposition, pour
+des entreprises coloniales, une grande armée de vétérans
+composée des vainqueurs de Marengo et de Hohenlinden.
+Sa flotte intacte n'avait pas encore connu le désastre de
+Trafalgar. Avec de telles ressources, il n'est pas extravagant
+de supposer qu'il aurait parfaitement pu fonder un
+empire français en Amérique,&mdash;réplique à l'empire qu'il
+n'avait pu établir en Orient.</p>
+
+<p>C'est apparemment dans ce but qu'en automne de 1800,
+<span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> par une clause secrète mentionnée dans la Convention
+avec l'Espagne, cette dernière rétrocéda à la France le
+quart du territoire de l'Amérique du Nord: la Louisiane.</p>
+
+<p>Dans ce but aussi qu'après avoir vaincu trois grands
+empires européens à Austerlitz et à Iéna, il songea encore
+à l'Amérique. Cette fois, ce fut le Canada qui attira
+son attention,&mdash;le Canada où, dans la vallée du Saint-Laurent,
+de la Nouvelle-Écosse aux grands lacs, habitaient
+des populations françaises que le Ministre de France
+à Washington, le général Turreau, fut chargé de soutenir
+dans leurs aspirations de révolte.</p>
+
+<p>Mais c'était là une besogne presque inavouable pour
+celui qui avait coutume de briser les coalitions les plus
+redoutables en menant lui-même son armée à la victoire.</p>
+
+<p>Ouvertement, il céda la Louisiane aux États-Unis pour
+l'arracher aux convoitises anglaises.</p>
+
+<p>La Louisiane, malgré les perspectives qu'elle avait dès
+le début offertes à l'ambition de Bonaparte, fut bien vite
+sacrifiée, ou plutôt, abandonnée. Il fallait d'abord détruire
+l'Angleterre pour avoir l'Europe à ses pieds: c'était la
+tâche qui s'imposait, urgente, impérative. Quant à l'Amérique?
+On verrait plus tard,&mdash;si on avait le temps.</p>
+
+<p>Napoléon n'eut pas le temps.</p>
+
+<p>Et l'Amérique put continuer sa marche en avant.</p>
+
+<p>On peut donc affirmer que Napoléon et les citoyens
+américains, le Président Th. Jefferson en tête, ainsi que
+les diplomates qui représentèrent leur pays dans ces controverses
+délicates, ont fondé la grandeur des États-Unis.
+Il est évident que la cession de la Louisiane&mdash;cet acte
+de <i>Louisianicide</i>, comme Napoléon l'appelle lui-même, a
+imprimé à l'Amérique du Nord et, par suite, au monde
+entier, une direction nouvelle<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>.</p>
+
+<p>C'était, en effet, définitivement arracher ce qui restait
+des colonies anglaises, depuis le Canada jusqu'à la Nouvelle-Orléans,
+aux griffes du léopard britannique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> Du reste, à la chute de l'Empire, telles convoitises se
+firent de nouveau pressantes et le rêve que Napoléon
+avait caressé, parut un instant repris et réalisable par
+l'Angleterre: se substituer à la France en ajoutant au
+Canada la vallée du Mississipi. L'Empereur des Français,
+Roi d'Italie, protecteur de la confédération du Rhin, n'était
+plus que le petit souverain de l'Île d'Elbe; Wellington
+pouvait disposer de son armée d'Espagne. C'est ce
+qu'il fit. Mais pour réaliser cette persistante ambition en
+Amérique, il était trop tard pour Wellington, comme il
+était trop tard pour Napoléon.</p>
+
+<p>L'Île d'Elbe, jouet de royaume pour celui qui avait bouleversé
+et gouverné tant de royaumes et tant de nations,
+était aussi trop près pour ceux qui, ayant souffert de l'indomptable
+audace du conquérant, craignaient toujours
+un retour offensif de son épée vaincue une première fois
+mais pas encore brisée.</p>
+
+<p>Au Congrès de Vienne, les diplomates les plus retors cherchaient
+à augmenter les distances entre eux et cet aigle tombé
+qui pouvait encore reprendre son vol. Fouché insinua à
+son ancien maître de s'enfuir en Amérique où il pourrait
+sans doute recommencer une carrière finie en Europe.</p>
+
+<p>Mais Napoléon avait lu Machiavel et il ne se faisait
+aucune illusion sur la sincérité des conseils donnés par
+le grand intrigant qu'il avait fait Duc d'Otrante.</p>
+
+<p>Il connaissait aussi les sentiments de la France à son
+égard et préféra une marche triomphale à Paris à un
+voyage incertain à New-York.</p>
+
+<p>Il s'était renseigné auprès du Commissaire anglais à
+Porto-Ferrajo sur l'état des hostilités qui, depuis 1812,
+se poursuivaient entre l'Angleterre et les États-Unis. Et,
+quand il apprit, de la bouche du capitaine Usher<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a> que
+25.000 hommes avaient été distraits de l'armée de Wellington
+pour opérer en Louisiane et en Floride, il prit le
+parti de rentrer en France.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> Les nouvelles et les détails de ces événements lui
+étaient malheureusement parvenus avec un grand retard.
+Quand Bonaparte arriva à Paris, la paix était de nouveau
+rétablie entre l'Angleterre et l'Amérique et les
+troupes qui avaient combattu à la Nouvelle-Orléans
+furent dirigées sur l'Europe pour participer à la défense
+de la Belgique.</p>
+
+<p>Si ces régiments d'infanterie, habitués à vaincre sous
+les ordres de Wellington, étaient demeurés un peu plus
+longtemps en Amérique, la plaine de Waterloo aurait
+peut-être connu un autre destin.</p>
+
+<p>Après Waterloo, Napoléon aurait pu s'embarquer à
+Bordeaux sur un vaisseau américain. On lui proposa de
+prendre la place de son frère Joseph qui avait préparé
+son propre départ et obtenu un passeport du chargé d'affaires
+des États-Unis, à Paris.</p>
+
+<p>C'eût été une faute,&mdash;un abandon de soi-même et de
+son entourage: Napoléon crut à la magnanimité de l'Angleterre
+et devint le prisonnier de Sainte-Hélène.</p>
+
+<p>De l'énumération de ces principaux faits, il ressort
+que l'Amérique, d'une façon directe ou d'une façon indirecte,
+a toujours exercé une action sur la politique de
+Napoléon, ou sur l'évolution de la politique de l'Europe
+bouleversée et dominée par Napoléon.</p>
+
+<p>Cette action, permanente parce qu'elle avait une cause
+profonde, des racines qui, du Vieux Monde, se ramifiaient
+jusqu'au Nouveau-Monde, était parfois invisible pour les
+contemporains, ne se manifestait qu'aux heures décisives,
+mais, en réalité, répondait à la marche fatale des
+événements.</p>
+
+<p>Napoléon lui-même qui, issu de la Révolution française,
+avait brisé tant de moules surannés, aboli tant de
+préjugés admis, qu'il le voulût ou non, dut se soumettre
+à cette impulsion venue des lointains de l'histoire et des
+lointains d'un continent jeune.</p>
+
+<p>Il s'y soumit naturellement, parce qu'au point de vue
+de la civilisation et du progrès social, il faisait la même
+<span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> besogne que les citoyens libres de l'Union, besogne qui
+consistait à ouvrir à toutes les classes de la Société des
+perspectives de bonheur et de richesses que l'ancien régime
+avait si jalousement limitées. Comme legs de la
+Révolution, ce fut la lutte pour la vie avec des espoirs de
+réussite permis à tous.</p>
+
+<p>Était-ce un bien? Était-ce un mal? Ce n'est pas la place
+de le rechercher ici.</p>
+
+<p>Et malgré cette unité de fin, il y avait divergence de
+moyens: ce que Napoléon a dû exécuter par son épée qui,
+la plupart du temps, trancha dans le vif, les États-Unis
+d'Amérique l'accomplirent par simple évolution. Mais le
+grand capitaine ainsi que les hommes dirigeants de la
+Confédération nouvelle représentaient des tendances sociales
+absolument identiques. Pour Emerson, Napoléon
+fut l'agent, l'homme d'affaires de la classe moyenne de la
+société moderne<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>. La société qui était en train de se
+constituer dans l'Union de l'Amérique du Nord était, en
+majeure partie, composée de cette sorte d'hommes. Nous
+pouvons dire, par contre, que, le premier, Napoléon commença
+à américaniser l'Europe, si par ce mot: <i>américanisation</i>,
+on peut désigner cette fièvre de vie intense et
+pratique, souvent dénuée de délicatesse et de poésie, mais
+qui répond à des nécessités sociales de jour en jour plus
+impérieuses.</p>
+
+<p>Sous les combinaisons politiques, sous les calculs de
+l'ambition, plus haut que les rêves de gloire et plus durable
+que la victoire remportée sur un champ de bataille,
+il y avait l'humanité en marche.</p>
+
+<p>Malgré tout, Napoléon a travaillé pour elle et, si l'on
+fait abstraction, un instant, des héroïques aventures de
+l'épopée militaire, il est permis de dire qu'il ne fut qu'un
+instrument au service du principe de causalité.</p>
+
+<p>Cette affirmation paraît surtout justifiée quand on l'applique
+à ses relations avec l'Amérique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> Continuateur inconscient de la politique de Richelieu et
+de Louis XIV dans le nouveau monde, il veut parfaire
+l'&oelig;uvre commencée au XVII<sup>e</sup> siècle, si maladroitement
+défaite au XVIII<sup>e</sup> siècle, sous Louis XV. Le néfaste traité
+de 1763 avait donné à l'Angleterre la maîtrise des mers
+et la domination sur des continents nouveaux: l'Angleterre
+fut l'ennemi qu'il fallait anéantir.</p>
+
+<p>Admirateur de la révolution américaine, il fut lui-même
+un produit de la révolution française dont il propagea
+les idées,&mdash;quitte à les combattre dans la suite.</p>
+
+<p>Empereur d'Occident, il voulut porter la couronne de
+Charlemagne: vertige de la grandeur qui, par cette emprise
+d'atavismes trop anciens, le fit échouer. Cependant,
+l'Amérique qui n'avait pas à compter avec le charme et
+le danger d'un si lointain passé, marchait droit vers l'avenir,
+d'après des principes de liberté et d'égalité implantés
+sur un sol vierge par les Puritains et développés ensuite
+par la force et la logique des faits.</p>
+
+<p>Les événements qui se sont déroulés pendant plus de
+trois siècles, ont été le point de départ des questions qui
+font l'objet du présent travail: pour comprendre celles-ci,
+il faut connaître ceux-là. Avant d'entrer dans le c&oelig;ur du
+sujet, il est nécessaire de se demander quels étaient ces
+événements et quels étaient les hommes qui, influencés
+par eux, poussés par la fatalité des lois historiques, ont souvent
+obéi à ces lois et ont parfois dirigé ces événements.</p>
+
+<p>Mais cette conclusion s'impose: c'est la politique de
+Napoléon qui permet aujourd'hui, aux descendants des
+Pères Pèlerins, fidèles à l'idéal de leurs ancêtres, de revenir
+en Europe&mdash;berceau de la civilisation, par des
+régimes surannés menacée de la tombe&mdash;pour y défendre
+le droit de l'individu et des collectivités, conformément
+aux principes si magistralement définis par le Président
+Wilson.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> CHAPITRE I<br>
+<span class="smcap">LA FRANCE ET L'ANGLETERRE<br>
+DANS L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE.</span></h2>
+
+<p class="resume">Importance de la découverte de l'Amérique. &mdash; Le rôle de la
+Méditerranée passe à l'Océan Atlantique. &mdash; Déclin de l'Allemagne
+et de l'Italie. &mdash; Développement des nations côtières
+occidentales. &mdash; Rivalité franco-anglaise en Amérique. &mdash; La
+colonisation française. &mdash; Les Normands au X<sup>e</sup> siècle. &mdash; Verrazzano. &mdash; Cartier
+à Stadaconé et à Mont-Royal. &mdash; Samuel
+de Champlain. &mdash; Cavelier de La Salle sur le Mississipi. &mdash; Colonisation
+anglaise. &mdash; L'&oelig;uvre des Puritains. &mdash; La Louisiane. &mdash; Politique
+coloniale de la France et de l'Angleterre.</p>
+
+<p>La lutte entre la France et l'Angleterre, pour l'hégémonie
+dans l'Amérique du Nord, constitue un des chapitres
+les plus glorieux de l'histoire mondiale.</p>
+
+<p>Pour en comprendre toute l'importance, il suffit de rappeler
+les grands changements introduits dans les relations
+internationales, au lendemain de la découverte de
+l'Amérique. Ce fut un événement plus riche en conséquences
+que bien des révolutions dont le retentissement
+demeura plutôt local.</p>
+
+<p>En ouvrant à la curiosité, à l'intérêt, au trafic, à la
+guerre, à la science, de vastes étendues situées à l'occident
+de l'Europe, on ouvrait, en même temps, aux pays
+occidentaux de cette même Europe, des horizons immenses,
+des perspectives de richesse et de gloire qui allaient
+changer la face du monde, bouleverser la signification
+civilisatrice des nations, réveiller d'anciennes
+rivalités et en créer de nouvelles.</p>
+
+<p>Des rôles furent intervertis.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> Les pays qui, jusqu'à cette époque, avaient, pour ainsi
+dire, trouvé à portée de leurs mains, les sources de la fortune
+et de la puissance, furent rejetés au second plan,&mdash;et
+des pays qui s'endormaient dans la routine et la
+monotonie, furent secoués d'un frisson de conquête,&mdash;enfin,
+des pays qui n'avaient pas encore pris contact avec
+la civilisation, furent découverts, émancipés, exploités...
+ou bien anéantis.</p>
+
+<p>Après avoir fourni une carrière glorieuse mais pourtant
+limitée par des barrières plutôt géographiques que
+politiques, l'Orient et le centre de l'Europe durent passer
+le sceptre de la domination à l'Occident de l'Europe.</p>
+
+<p>La cause en était simple, quoiqu'on n'en vit pas immédiatement
+toute la portée.</p>
+
+<p>Le fait saillant est celui-ci: comme chemin de communication
+d'un continent à un autre, l'Océan Atlantique
+remplaça la mer Méditerranée.</p>
+
+<p>La Méditerranée qui, dans l'antiquité, avait servi de
+lien entre l'Égypte, l'Asie Mineure, la Grèce, Rome et
+Carthage,&mdash;qui, au moyen-âge, avait fait la grandeur des
+petites républiques italiennes et des villes hanséatiques
+allemandes, devint, du jour au lendemain, un lac intérieur
+destiné à alimenter des besoins et des intérêts désormais
+restreints et stationnaires. Ce fut le déclin de
+l'Allemagne et de l'Italie.</p>
+
+<p>Sous l'influence de facteurs dont les contemporains ne
+se rendirent pas bien compte, ces pays se virent condamnés
+à un effacement de leur nationalité, à un ralentissement
+de leur activité. Et pendant longtemps, l'histoire
+connut une «moins grande Allemagne» et une
+«moins grande Italie».</p>
+
+<p>Par contre, la mer occidentale qui, pendant de longs
+siècles, ne représentait, pour les navigateurs, au-delà des
+colonnes d'Hercule, qu'un gouffre effrayant enveloppé de
+brouillard et de mystère, en livrant son secret à Christophe
+Colomb, inaugura une ère nouvelle. L'&oelig;uvre que le
+génial Gênois, au service de l'Espagne, avait tentée et
+<span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> réalisée, fut continuée et achevée par d'autres. La voie
+était ouverte; place maintenant aux peuples en progrès
+et aux idées en marche. Et ce fut le tour des nations occidentales
+à entrer en scène, des nations dont les côtes se
+développent sur une vaste étendue, le long de l'Océan
+Atlantique et constituent autant de bras tendus vers des
+rives opposées qui semblaient les solliciter et les appeler.</p>
+
+<p>Tandis que l'Allemagne est divisée en deux camps irréductibles
+par la Réforme et se désagrège dans une lutte
+terrible qui dure plus de trente ans;&mdash;tandis que l'Italie
+est la proie des convoitises étrangères, l'Espagne, le Portugal,
+la France, l'Angleterre et la Hollande, pays dont
+les côtes s'étendent du Sud-Ouest au Nord-Ouest de l'Europe,
+voient leurs destinées modifiées de fond en comble
+par la découverte de l'Amérique. Ces pays, pour ne parler
+que des trois plus grands, rêvèrent tour à tour de devenir
+«une plus grande Espagne», une «plus grande France»,
+une «plus grande Angleterre».</p>
+
+<p>Ce rêve qui, pour ces trois nations, devint parfois une
+réalité, les entraîna dans de longues guerres et répond à
+une conception de domination universelle que, de nos
+jours, on a appelée: l'<i>Impérialisme</i>.</p>
+
+<p>Dans l'Amérique du Nord où, malgré des tentatives
+audacieuses, l'Espagne ne put asseoir son autorité comme
+elle l'avait fait dans l'Amérique du Sud, il n'y eut bientôt
+plus, face à face, que deux rivales: la France et l'Angleterre.</p>
+
+<p>La rivalité entre ces deux nations passe par des alternatives
+diverses, elle engendre des guerres qui ont leur
+dénoûment sur les champs de bataille de l'Europe, mais
+dont les résultats généraux se font surtout sentir en
+Amérique. Si, finalement, l'Angleterre l'emporta sur la
+France dans le Nouveau Monde, il faut en chercher une
+des raisons dans la position géographique des deux pays
+en compétition: l'un, étant une île, n'avait pas les mêmes
+attaches avec le continent européen que l'autre dont le
+grand rôle provenait précisément de ces mêmes attaches,&mdash;autant
+<span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> d'entraves pour le succès des entreprises coloniales.</p>
+
+<p>Il y a d'autres raisons qui expliquent cet échec de notre
+politique coloniale,&mdash;des obstacles quasi organiques
+contre lesquels les plus grands protagonistes du drame
+historique, Napoléon lui-même, vinrent se briser et dont
+on se rendit compte longtemps après la fin de l'entreprise
+épique.</p>
+
+<p>Au début, la France eut l'avantage.</p>
+
+<p>Elle prit possession du Canada et du Saint-Laurent
+trente ans avant que Humphrey Gilbert ne plantât l'étendard
+anglais sur Terre-Neuve et près de quatre-vingts ans
+avant que Walther Ralegh ne s'emparât de la contrée fertile
+qu'au nom de la reine Élisabeth il appela: Virginie.</p>
+
+<p>Même pour la colonisation proprement dite, la France
+devança l'Angleterre. De bonne heure, nos explorateurs
+et nos missionnaires remontèrent le Saint-Laurent et
+descendirent la vallée du Mississipi, sillonnant ainsi les
+étendues immenses d'un vaste empire à fonder, dont les
+limites extrêmes se perdraient, au nord, dans les neiges
+du Canada et, au Sud, dans les plantations de sucre de
+la Louisiane.</p>
+
+<p>Pour asseoir sur des bases solides un tel empire, il
+aurait fallu réaliser des conditions multiples; il aurait
+fallu, avant tout, conserver l'avantage commercial et stratégique
+que nous devions à nos premiers pionniers et qui
+nous assurait une avance considérable sur nos rivaux.
+Grâce à cette avance, nous aurions peut-être pu isoler et
+réduire les colonies anglaises, relativement faibles au début
+et resserrées entre la mer et les monts Alleghanys.</p>
+
+<p>C'est le contraire qui arriva.</p>
+
+<p>Notre force colonisatrice, en tant qu'initiative privée
+entretenue par des besoins impérieux, s'arrêta de bonne
+heure. D'Angleterre, d'Écosse, d'Irlande, par contre, se
+manifestait l'esprit le plus entreprenant, le plus aventureux
+de la race anglo-saxonne. Tandis que la France s'en
+tenait à ses premières conquêtes dans les zones déjà explorées,&mdash;territoires
+<span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> immenses mais peut-être trop dispersés,
+manquant de points de contact&mdash;tandis qu'elle
+organisait des expéditions officielles sous le contrôle direct
+du gouvernement, d'ailleurs, absorbé par les affaires
+intérieures, les défricheurs anglais de toutes espèces se
+frayaient leur route vers l'ouest et le sud-ouest, à coups
+de hache et à coups de fusil, au gré de leurs personnelles
+convenances, préparant simplement l'intervention gouvernementale
+pour le moment opportun.</p>
+
+<p>De là, des conflits, un état de guerre chronique qui,
+avec ses fortunes diverses, devint permanent vers 1688,
+jusqu'à ce qu'enfin, dans le nord, la puissance française
+succomba dans les plaines d'Abraham.</p>
+
+<p>Ce fut le début de l'histoire d'Amérique.</p>
+
+<p>La bataille qui décida de la destinée de la France et de
+l'Angleterre en Amérique décida aussi de la future indépendance
+des futurs États-Unis.</p>
+
+<p>Menacées par la France sur leurs flancs, les colonies
+anglaises eurent naturellement recours à la protection de
+la métropole: à ce moment, leurs intérêts se confondent.</p>
+
+<p>L'affaiblissement de la France, son effacement, permit
+bientôt aux insurgents de s'occuper plus activement de
+leurs personnelles revendications. Ayant chassé les Français
+du Canada, ceux qui aspiraient à devenir des Américains,
+ne songèrent plus qu'à secouer le joug des
+Anglais.</p>
+
+<p>Des hauteurs d'Abraham, la route menait donc à la déclaration
+de l'Indépendance et, de la déclaration de l'Indépendance,
+à Yorktown.</p>
+
+<p>Et elle mena plus loin.</p>
+
+<p>Louis XV avait livré le Canada à l'Angleterre: les
+Bourbons prirent leur revanche quand une flotte française,
+maîtresse de la mer, força Cornwallis à capituler. Mais la
+France royaliste paya cher cette revanche. La révolution
+qui, chez nous, se préparait dans les conversations des
+salons et les écrits des philosophes et des hommes de
+lettres, trouva un exemple contagieux dans les premières
+<span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> rencontres de Lexington et de Concord. La flamme de la
+liberté allumée à Boston et répandue dans tous les états,
+souffla jusqu'à Paris et quand vint le jour où les races
+rivales de la vallée du Mississipi auraient pu régler leur
+compte, il n'y avait plus de roi de France.</p>
+
+<p>Napoléon hérita de cette succession lourde et embrouillée;
+à l'extérieur la situation était aussi troublée
+qu'à l'intérieur,&mdash;je veux dire qu'hors d'Europe
+aurait dû se dénouer la rivalité entre la France et l'Angleterre:
+ce fut en Europe que, malgré lui, Napoléon
+dut chercher à abattre l'Angleterre, tout en faisant intervenir,
+quand il le jugeait à propos, la grande influence
+de l'Amérique.</p>
+
+<p>Avant d'entrer dans les détails de cette histoire, il
+convient de résumer les différentes phases par lesquelles
+a passé l'&oelig;uvre française dans le Nouveau-Monde.</p>
+
+<hr class="hr20">
+
+<p>Des noms glorieux se pressent en foule; des haut faits
+en masse sont à enregistrer: l'individu fut à la hauteur
+d'une tâche souvent au-dessus de ses forces; la collectivité
+laissa parfois à désirer.</p>
+
+<p>En présence de tant d'aventures et de tant d'aventuriers,
+sans nous arrêter à la tentative de colonisation de nos
+ancêtres normands qui, probablement, vers le X<sup>e</sup> siècle,
+découvrirent une partie de la côte des États-Unis actuels,
+qu'ils appelèrent Vineland<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>, citons, d'abord, le dieppois
+Cousin qui, en 1488, quatre ans avant Christophe Colomb,
+fut poussé à l'ouest de la terre africaine, vers un continent
+qui ne serait autre que l'Amérique.</p>
+
+<p>Mais c'est la période légendaire. Que veut-on? où
+va-t-on?</p>
+
+<p>Les marchands veulent des mines d'or et de diamants,
+des épices rares, des fourrures de prix, des pêches miraculeuses.
+<span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> C'est la matière brute à exploiter et à la conquête
+de laquelle, sous ses formes diverses, se précipitent les
+peuples assoiffés de jouissances nouvelles et de gains
+inespérés. Les explorateurs, soutenus par un idéal plus
+élevé ou poussés par une conception scientifique plus ou
+moins exacte, cherchent le fameux passage du Nord-Ouest
+conduisant vers le prestigieux Cathay. Le rêve
+désintéressé alimente le calcul cupide. De toutes ces aspirations
+contradictoires naîtra l'Amérique. En attendant,
+entité réelle, elle ne se livre que par bribes aux chercheurs
+et les géographes, d'une main hésitante, en dessinent la
+carte, dont les contours changent et se développent, au
+gré des prises de possession plus ou moins heureuses.
+Les écrits et les cartes qui donnent quelques informations
+sur ces expéditions premières, contiennent des détails
+fantaisistes sur des îles au nord de Terre-Neuve et sur le
+Labrador<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>.</p>
+
+<p>C'est par là qu'il faudrait, s'imagine-t-on, atteindre
+l'empire du soleil levant et, plus loin, l'empire des Rajahs.
+François I<sup>er</sup> jaloux de la gloire maritime de Charles-Quint,
+dont les domaines étaient assez vastes pour que le
+soleil ne s'y couchât pas, chargea l'Italien Verrazzano de
+trouver la route escomptée et espérée. Il n'y parvint pas,
+mais il longea et explora la côte américaine le long du
+Maine jusqu'à Terre-Neuve et, à défaut d'autres richesses,
+rapporta la première description connue des côtes des
+États-Unis.</p>
+
+<p>C'était beaucoup, car c'était une indication qui devait
+permettre à d'autres de pousser plus loin leurs investigations.
+À l'aube d'un monde qui s'éveille, les Français
+marchent en éclaireurs. Et, dans une splendeur de Paradou
+inculte, cette partie de l'Amérique offre aux nouveaux
+venus, l'antre de ses forêts vierges, l'étendue de ses prairies,
+l'immensité de ses lacs, le courant impétueux de
+<span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> ses fleuves, sans compter l'hospitalité inquiète des Peaux-Rouges,
+étonnés de voir des hommes blancs.</p>
+
+<p>Et voici Cartier, le Breton rêveur et tenace qui, parti de
+Saint-Malo le 20 avril 1534, toujours à la rechercha de la
+route qui mène au Cathay, s'avance dans le golfe de
+Saint-Laurent, longe les côtes d'Anticosti et remonte le
+grand fleuve dont les eaux profondes le portent et l'entraînent,
+plus loin, jusqu'à un roc escarpé qui se dresse
+au milieu du courant. Dans ce désert de solitude et de
+mystère, se profilent les parois abruptes qui seront les
+témoins d'héroïques exploits. Cartier ne vit que la flore
+gigantesque d'un paysage inculte où se groupaient
+quelques Wigwams sur l'emplacement qui devait être,
+plus tard, la ville de Québec. Son nom était alors Stadaconé,
+capitale du chef indien Domacona.</p>
+
+<p>Mais il existe une métropole plus grande, plus importante,
+appelée Hochelaga: les Indiens en parlent avec
+mystère. Sur les insistances de Cartier, ils consentent à
+l'y conduire. On se met en marche.</p>
+
+<p>C'est la première fois que des Européens, des Français,
+foulent la terre du Canada, établissant, d'un geste pacifique,
+les droits à une conquête future. Et malgré les
+intentions hostiles ou les projets guerriers, l'entreprise
+est d'une poésie intense.</p>
+
+<p>La matinée était fraîche, les feuilles des arbres frissonnaient
+dans la gamme des nuances changeantes, et, à
+la base des chênes, s'amoncelait une couche épaisse de
+glands. Ils allaient, surpris et charmés, sous la conduite
+des Indiens. Par un beau soleil d'automne, éclairant une
+muraille de verdure seulement coupée par le sillage des
+eaux courantes du fleuve, ils virent des forêts festonnées
+de pampres et de vignes, des douves remplies d'oiseaux
+aquatiques,&mdash;ils entendirent le chant du merle, de la
+grive,&mdash;et comme ils purent se l'imaginer,&mdash;le chant
+aussi des profondeurs inhabitées les appelant au loin...</p>
+
+<p>En approchant de la mystérieuse Hochelaga, ils rencontrèrent
+un chef indien et comme dit Cartier... «l'un
+<span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> des principaux seigneurs de ladite ville, accompagné de
+plusieurs personnes<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>».</p>
+
+<p>C'était le 2 octobre 1535.</p>
+
+<p>Sur les hauteurs dominant le fleuve, un millier d'Indiens
+occupaient le rivage. À la vue des hommes blancs,
+bardés de fer, qui semblaient tomber du ciel, ils exprimèrent
+leur étonnement avec frénésie. Ils se mirent à
+danser, à chanter, entourant les étrangers et glissant
+dans leurs bateaux des offrandes de poissons et de maïs.
+Et comme la nuit gagnait, des feux resplendirent bientôt
+dans l'obscurité, tandis que, de loin en loin, nos Français
+pouvaient voir les sauvages excités qui sautaient
+et se réchauffaient au contact de la flamme.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, par un sentier seulement connu
+des Indiens, Cartier et ses compagnons débouchèrent sur
+le sommet d'une montagne dominant un paysage grandiose.
+Notre Breton le baptisa de Mont-Royal. Ce fut
+Montréal,&mdash;le nom de la cité affairée qui remplace la
+sauvage Hochelaga. Stadaconé et Hochelaga, Québec et
+Montréal, au XVI<sup>e</sup> comme au XX<sup>e</sup> siècle, centres de la population
+canadienne.</p>
+
+<p>Aux regards anxieux s'étendait cette vue remarquable
+qui fait toujours le charme des touristes. Mais combien
+changée depuis que le premier blanc en fut émerveillé
+pour la première fois! Aujourd'hui, c'est l'agglomération
+d'une ville importante, c'est l'activité commerciale et industrielle
+poussée à l'extrême en ce raccourci des choses:
+voiles blanches des bateaux balancés au gré du grand
+fleuve,&mdash;fumée des vapeurs filant au loin,&mdash;sifflement
+des machines&mdash;disputes des hommes...</p>
+
+<p>Mais en cette fin du XVI<sup>e</sup> siècle, Cartier ne vit que ceci:
+à l'est, à l'ouest, au sud, la forêt s'étendant à l'infini, le
+large ruban mobile du grand fleuve glissant à travers une
+immensité de verdure,&mdash;jusqu'aux frontières du Mexique,
+<span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> une mer ondoyante d'arbres de toutes les essences, aux
+feuilles tour à tour sonores et silencieuses répercutant
+des échos profonds ou des clameurs de fauves: creuset
+intact encore où devaient s'élaborer, plus tard, tant de
+projets et tant d'entreprises grandioses, formidable champ
+de bataille des siècles à venir, endormi dans une torpeur
+d'attente, enveloppé dans le voile impénétrable d'une nature
+inviolée.</p>
+
+<p>Le même spectacle s'offrit aux regards de ceux qui suivirent
+Cartier: Roberval, La Roche, De Monts... Nous ne
+pouvons les citer tous, mais une mention spéciale doit
+être accordée à Samuel de Champlain, le plus pur, le plus
+intéressant de ces pionniers de la première heure. Héros
+à la fois enthousiaste et sagace, il est le chevalier errant
+de la royauté et de la foi qui donne son véritable caractère
+à l'exploration française de cette époque. Tandis que
+d'autres vont dans les pays nouveaux pour trafiquer simplement
+ou pour administrer, lui va pour colliger des faits
+et convertir des âmes.</p>
+
+<p>Dans un premier voyage, il visita La Vera Cruz, Mexico,
+Panama; il y a plus de trois siècles, son esprit entreprenant
+conçut l'idée d'un canal à travers l'isthme, entre
+l'Atlantique et la mer du Sud, «...l'on accourcirait par
+ainsi, dit-il, le chemin de plus de 1.500 lieues et, depuis
+Panama jusque au détroit de Magellan, ce serait une
+isle et de Panama jusques aux Terres-Neuves, une autre
+isle...<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>»</p>
+
+<p>Mais l'expédition qui devait le mener au nord de l'Amérique
+partit de Honfleur en 1608: elle contenait en
+germe le destin d'un peuple, l'avenir du Canada. Mieux
+organisée, elle était composée d'hommes aux aptitudes
+diverses qui se complétaient. Pontgravé devait s'entendre
+avec les Indiens pour le commerce des fourrures; Champlain
+devait faire &oelig;uvre d'explorateur scientifique. Double
+<span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> conception, indispensable, sans doute, quand on veut
+coloniser, mais dont les tendances et les moyens souvent
+contradictoires se gênent parfois et se neutralisent. Champlain
+refit, en réalité, le voyage de Cartier; il remonta
+le Saint-Laurent comme son prédécesseur et, comme lui,
+il vit les falaises de Québec et les hauteurs de Montréal.
+Hôte pacifique, animé des intentions les plus humanitaires,
+il était cependant le précurseur d'une foule moins
+désintéressée: des prêtres, des soldats, des paysans qui,
+dans ces solitudes ou parmi des groupements d'Indiens,
+plantèrent la croix du Christ, les écussons de la féodalité,
+les insignes de la royauté française.</p>
+
+<p>Ce fut le prélude de conflits plus graves.</p>
+
+<p>Champlain sut se faire bien venir auprès des Hurons
+qui lui facilitèrent ses explorations aux grands lacs,
+jusqu'au lac qui porte son nom et qui le mit en communication
+directe avec la colonie de Massachusetts,&mdash;le
+c&oelig;ur de la Nouvelle-Angleterre.</p>
+
+<p>Champlain avait mis à profit l'inimitié des Hurons
+contre les Iroquois, amis des Anglais. On peut considérer
+cette exploration et cette prise de possession du lac Champlain
+comme le geste initial qui allait donner le signal et
+sa signification à la lutte inévitable. En avançant de ce
+côté, nous faisions une pointe directe contre les colonies
+anglaises, menaçant, de la sorte, leur extension vers le
+nord, en Acadie, et commandant à l'entrée de la vallée de
+l'Ohio qui ouvrait la porte vers l'ouest, vers le sud, dans
+le bassin du Mississipi. Toutes les contestations futures
+étaient contenues dans cette première tentative. Celui des
+deux peuples qui était maître de l'Acadie, serait le maître
+aussi de la vallée du Saint-Laurent,&mdash;celui qui pourrait
+s'avancer librement dans la vallée de l'Ohio, pourrait
+gagner la vallée du Mississipi, artère centrale d'un empire
+à fonder. C'était, en somme, toute l'Amérique du Nord.</p>
+
+<p>Pour le moment, ce que Champlain a créé, c'est le Canada,&mdash;la
+Nouvelle France, avec ses deux capitales Québec
+et Montréal qu'il eut à défendre contre les incursions
+<span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> des Indiens et des Anglais. Mais il avait indiqué la marche
+à suivre et ses successeurs, explorateurs et gouverneurs,
+qu'ils fussent guidés par les Jésuites, les Récollets ou
+bien soutenus par le génie administratif de Colbert, s'efforcèrent
+simplement de parachever ce que lui avait commencé.</p>
+
+<p>Malgré les obstacles de toutes sortes, Cavelier de la Salle
+parvint à descendre le cours du Mississipi, le chevalier
+d'Iberville continua son &oelig;uvre malheureusement interrompue
+trop tôt, et, à la fin du XVII<sup>e</sup> siècle, nous possédions
+la province de la Louisiane nous avions posé, avec
+une prescience admirable, les bases des grandes cités futures,
+Saint-Louis, la Nouvelle-Orléans, les têtes de pont
+de l'empire qui devait s'étendre du Golfe de Saint-Laurent
+au Golfe du Mexique.</p>
+
+<p>Alors, l'Angleterre comprit que, si elle n'intervenait
+pas d'une façon énergique, quasi désespérée, c'en était
+fait de sa puissance dans le Nouveau Monde. Sa politique,
+d'une façon générale, peut se résumer ainsi: développer
+et accentuer la mission qu'elle s'était assignée d'être une
+nation maritime, sous peine de déchoir ou de disparaître,&mdash;accentuer,
+en même temps, le caractère continental
+de la France en l'entraînant dans des complications
+européennes qui laisseraient à l'Angleterre le
+champ plus libre dans les colonies, sur la mer,&mdash;selon
+la formule classique: <i>Britannia rule the Waves!</i></p>
+
+<p>Pour plus de clarté, il convient de faire ici deux parts:
+la part de ce qui s'est passé dans les colonies et la part
+de ce qui s'est passé en Europe.</p>
+
+<p>Et d'abord, pendant que nous établissions une nouvelle
+France au Canada, avec des débouchés sur la vallée de
+l'Ohio vers l'Ouest et le Sud jusqu'à l'embouchure du
+Mississipi, qu'avaient fondé les Anglais en Amérique?</p>
+
+<p>Leurs colonies s'étendaient de la côte d'Acadie, en passant
+par Boston, le Maryland, la Caroline, la Géorgie
+jusqu'à la Floride qui appartenait à l'Espagne. Entre l'Océan
+et les Monts Alleghanys, c'était une grande longueur
+<span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> de côtes qui en faisait la force et la faiblesse: la
+force, parce que domaine bien délimité, aux ressources et
+aux défenses concentrées,&mdash;sa faiblesse, parce que domaine
+resserré entre des barrières naturelles, telles que
+l'Océan Atlantique et une chaîne de montagnes, ne pouvant
+s'étendre s'il était menacé de trop près par les incursions
+des Indiens ou les empiétements ambitieux des Français,&mdash;risquant
+d'étouffer entre des frontières trop étroites
+pour contenir l'afflux des populations nouvelles que l'immigration
+promettait déjà nombreuses et audacieuses.</p>
+
+<p>Début d'ailleurs difficile, âpre et sombre, pour la colonie
+du Massachusetts qui, dans l'énergie du désespoir, vit
+les Pères Pèlerins fonder une théocratie façonnant des
+âmes de sectaires au gré de l'idée puritaine. Si l'idée
+contenait en germe la victoire et l'émancipation définitive,
+les hommes connurent bien des traverses. Avant les
+Français, ils eurent à lutter contre les Hollandais qui, à
+l'embouchure de l'Hudson, avaient bâti le fort d'Amsterdam
+sur l'emplacement actuel de New-York<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>. Charles II
+s'en empara et, en souvenir de son frère, le Duc d'York,
+la rebaptisa. Déjà, sous Charles I<sup>er</sup>, l'émigration catholique
+avait trouvé un déversoir dans le Maryland. Les
+persécutions religieuses qui sévissaient en Angleterre,
+alimentaient les colonies d'une façon permanente et régulière.
+En 1640, on compta jusqu'à 20.000 émigrants, et
+ce chiffre va croissant jusqu'à la fin du siècle.</p>
+
+<p>Les hommes en masse que la mer déversait sur les rives
+orientales du continent étaient arrêtés par la chaîne des
+Alleghanys à l'Ouest. Que faire? Lutter, se frayer passage,
+empêcher les Français de mener à bien leurs entreprises.
+C'est la ruée vers le Far-West<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a> qui commence:
+point de départ d'une politique dont les effets se
+font encore sentir de nos jours. Tous les moyens sont
+bons. Sur les lieux mêmes: contestations, escarmouches,
+<span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> guets-apens, massacres; en Europe: de grandes guerres.</p>
+
+<p>Ces guerres doivent être envisagées ici à un point de
+vue spécial. L'histoire les a généralement étudiées d'après
+les causes directes qui étaient bien d'Europe, ainsi que le
+théâtre sur lequel elles se déroulaient. Mais il y a des
+causes plus profondes en ce qui concerne la rivalité
+franco-britannique et c'est dans le Nouveau-Monde qu'il
+faut les chercher. De 1688 à 1815, il y a eu sept grandes
+guerres et c'est pendant cette période que l'Angleterre a
+établi sa suprématie maritime au détriment de la France,
+qu'elle a suscité des complications européennes dans lesquelles
+sa rivale a trouvé gloire et profit, mais où elle a
+parfois abandonné la proie pour l'ombre. Ce fut, en réalité,
+une seconde guerre de cent ans entre la France et
+l'Angleterre<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>, ayant pour prétexte et pour but inavoué,
+la prédominance en Amérique.</p>
+
+<p>Pour l'Angleterre, pays maritime, c'était une question
+de vie ou de mort. Pour la France, pays à la fois maritime
+et continental, d'un caractère amphibie, c'était une
+possibilité de splendeur inouïe qui aurait pu se réaliser,
+qui s'est réalisée un moment mais s'est évanouie sous la
+pression d'événements contraires.</p>
+
+<p>La France possède une longue succession de côtes, aux
+populations de marins, qui ont toujours donné des preuves
+de leur activité exploratrice et colonisatrice. Mais sa
+grandeur l'attachait au rivage.</p>
+
+<p>Malgré l'extension donnée par Colbert à la politique
+coloniale, basée sur le développement et la protection
+de l'industrie et du commerce national, Louis XIV méprisait,
+au fond, le commerce et n'aimait pas la guerre
+maritime dont la compétence lui échappait. Ses ataviques
+préférences et son éducation historique l'inclinaient
+vers les nécessités plus proches et, avant de chercher
+aventure sur mer, il savait, aux frontières de France,
+des pays qui méritaient d'être châtiés de leur morgue,
+<span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> de leur prétention et de leur ambition. La gloire du Roi-Soleil
+devrait d'humilier la Hollande, de profiter de la
+décadence de l'Espagne et d'exploiter l'incohérence de
+l'Empire. Madrid et Vienne n'étaient-elles pas les deux
+capitales de la puissance qui, pendant le XVI<sup>e</sup> siècle,
+avait fait pâlir l'étoile de la Monarchie française? Aux
+Bourbons maintenant à primer les Habsbourgs.</p>
+
+<p>Cette conception était logique et conforme aux précédents
+défendus par Richelieu et Mazarin. Elle contenait
+cependant une part d'erreur. Richelieu lui-même, en faisant
+de l'abaissement de la maison d'Autriche le pivot
+de sa politique européenne, ne limitait pas ses vues aux
+seules affaires continentales et affichait hautement sa
+sympathie pour les choses et les gens de la marine,&mdash;cet
+instrument d'une «plus grande France».</p>
+
+<p>Louis XIV, en accordant toute son attention à imposer
+sa suprématie en Europe, relâchait par cela même le zèle
+qu'il aurait fallu appliquer à la mise en &oelig;uvre des colonies.
+La nouvelle France fut la première à ressentir les
+contre-coups de cette manière de voir,&mdash;politique sans
+doute inévitable au point de vue de l'actualité mais qui
+compromettait l'avenir et faisait, en somme, le jeu de la
+politique anglaise.</p>
+
+<p>Quelles qu'aient été les alternatives de ces guerres en
+Europe, l'Angleterre en a toujours tiré un avantage en
+Asie comme en Amérique, avantage qui répondait à sa
+situation géographique et aux besoins de la nation,&mdash;avantage
+dont la France ne pouvait méconnaître toute
+l'importance et qui faisait réellement le fond du débat, en
+dépit des intérêts divergents qui dispersaient nos forces
+sur le continent.</p>
+
+<p>Lorsque fut fondée la Louisiane, en 1680, la France
+était une des grandes puissances coloniales, si cette expression
+peut répondre aux conceptions de l'époque. Ses
+méthodes d'administration, d'exploitation, semblaient devoir
+réussir. La théorie en était excellente: ce que Colbert
+avait élaboré dans son cabinet de travail répondait aux
+<span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> plus claires conceptions du génie latin<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a>. La pratique
+laissa à désirer. Ce qui manqua? La matière colonisatrice,
+les hommes,&mdash;les hommes d'une certaine trempe
+qui, tout en étant patriotes, ne tenaient pas tant au sol
+même de leur patrie qu'à la possibilité de transporter
+l'essence de cette patrie sur un sol plus fertile peut-être
+et toujours plus étendu.</p>
+
+<p>De tels hommes, animés de l'esprit mercantile, se
+trouvaient à l'étroit en Angleterre.</p>
+
+<p>La date de 1688 comme point de départ du duel gigantesque
+qui ne devait prendre fin qu'en 1815, n'est pas
+choisie au hasard. Elle s'impose comme étant le point de
+départ aussi d'une ère nouvelle dans les Annales de la
+Grande Bretagne, ère inaugurée par la révolution qui mit
+Guillaume III sur le trône de Jacques II. Guillaume III,
+dans sa personne, dans sa famille, dans sa religion, dans
+toute son individualité physique et psychique, était l'antipode
+de Louis XIV. Maintenant, la France catholique
+va se dresser en face de l'Angleterre protestante, avec
+toutes les divergences d'opinion, d'idées, de sentiments
+et d'intérêts que comportent ces deux conceptions religieuses
+opposées. Le premier coup avait déjà été porté
+au catholicisme par l'anéantissement de l'Armada, sous
+la Grande Élisabeth. Les Stuarts catholiques, à la solde
+de la France, avaient toujours été en lutte avec la majorité
+de la nation anglaise. Le prince d'Orange-Nassau,
+Stathouder de Hollande, l'ennemi irréconciliable de la
+France et de Louis XIV, en devenant roi d'Angleterre,
+grâce à son mariage avec la princesse Marie, fille de
+Jacques, allait harmoniser les tendances politiques avec
+les plus intimes, les plus impérieuses aspirations du
+pays. Ces quelques mots résument la révolution qui
+s'accomplit après la déchéance de Jacques,&mdash;révolution
+plutôt sociale et économique, que sanglante et dramatique.
+<span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> Le drame se joua dans l'intérieur des consciences.</p>
+
+<p>À l'extérieur, la guerre mit aux prises la France et
+l'Angleterre. Les guerres qui suivirent ne firent qu'accentuer
+la rivalité entraînant les deux nations dans la fatalité
+et la logique des événements. Les autres peuples engagés
+dans le tourbillon n'étaient parfois que des comparses,&mdash;ou
+pour être plus conforme à la vérité&mdash;des
+peuples dont le rôle touchait à sa fin ou des peuples dont
+le rôle ne faisait que commencer, tandis que les deux
+grandes nations dont les intérêts étaient défendus à Versailles
+et à Saint-James, se trouvaient dans la plénitude
+de leur vitalité et de leur ambition.</p>
+
+<p>La guerre de la succession d'Espagne évoque les noms
+de Marlborough et du Prince Eugène dont les victoires
+assombrirent la fin du règne de Louis XIV. Puis vient la
+guerre de la succession d'Autriche avec les batailles de
+Dettingen et de Fontenoy qui mirent dans l'ombre les
+exploits de La Bourdonnais et de Dupleix dans l'Inde et
+firent oublier la prise de Louisbourg (1745) par les Anglais
+d'Amérique,&mdash;ville qu'ils durent d'ailleurs restituer à
+la Paix d'Aix-la-Chapelle. Ensuite, vint la guerre de Sept
+Ans sur laquelle plane le nom du grand Frédéric. Pendant
+cette guerre, les compétitions franco-anglaises pour
+l'Amérique entrent dans une phase décisive.</p>
+
+<p>Tandis que nous sacrifions notre sang et notre or pour
+une politique européenne étroite et désastreuse&mdash;pour
+le roi de Prusse en un mot&mdash;nous perdions le Canada
+en Amérique. Montcalm était abandonné à des ressources
+dérisoires et succombait à Abraham. Ce fut le résultat le
+plus brillant de la politique anglaise. Nous étions hypnotisés
+par les hostilités ouvertes dans les Pays-Bas, dans le
+c&oelig;ur de l'Allemagne, nous ne voyions pas ce qui se passait
+à Madras, aux bouches du Saint-Laurent ou sur les
+rives de l'Ohio. Aussi Macaulay a-t-il pu dire en parlant
+de l'invasion de la Silésie par Frédéric: «Afin que ce roi
+pût dépouiller un voisin qu'il avait promis de défendre,
+des hommes noirs se battirent sur la côte de Coromandel
+<span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> et des hommes rouges se scalpèrent mutuellement auprès
+des grands lacs de l'Amérique du Nord.»</p>
+
+<p>Sous cet aspect incohérent, se distingue cependant la
+politique, franchement maritime et coloniale de l'Angleterre
+et la politique de la France, au double aspect, qui
+lui fit trop souvent sacrifier les intérêts coloniaux aux intérêts
+européens et perdre, en dernier ressort, l'empire
+qu'elle aurait pu fonder au-delà de l'Atlantique.</p>
+
+<p>Si, en remontant plus haut que les faits et les dates
+que nous venons de résumer, on se demande quelles sont
+les causes morales, profondes, qui ont contribué à ce résultat,
+il est peut-être permis de les expliquer de la façon
+suivante.</p>
+
+<p>Tandis que le Canada à son aurore, découvert et défriché
+par des explorateurs, des soldats et des prêtres français,
+cherchait à développer sa personnalité bien française,
+une poignée d'hommes résolus et intransigeants, venus
+d'Angleterre, posaient, sur le rocher de Plymouth, les
+hases d'une république destinée à un grand avenir.</p>
+
+<p>Ces deux essais de colonisation différaient grandement
+dans leur principe et dans leur essence.</p>
+
+<p>Certes, le début de la Nouvelle-Angleterre fut un défi
+jeté au principe même de son existence. Jamais une théocratie
+tyrannique ne fut plus oppressive que celle instituée
+par les Puritains qui suivirent les Pères Pèlerins après
+le premier exode de la <i>Mayflower</i><a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>. Le protestantisme
+épuré de la Nouvelle-Angleterre proclama le droit sacré
+de la liberté pour s'affranchir des persécutions infligées
+par la mère-patrie,&mdash;une fois cet affranchissement obtenu,
+il met cette même liberté sous le boisseau. Sur le
+tronc de l'arbre d'indépendance, il greffa un bourgeon de
+despotisme; ce ne fut qu'une floraison passagère. Le suc
+vital de la racine subsista quand même et finit par remonter
+jusqu'aux pousses récentes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> Il en fut autrement pour la Nouvelle France. Elle fut
+conséquente avec elle-même jusqu'au bout et cette logique
+trop systématique contenait en elle des germes de mort.
+Dans tous ses éléments constitutifs,&mdash;racine, tige et
+branche&mdash;elle était un produit de l'esprit d'autorité.
+Un absolutisme déprimant&mdash;celui de la Monarchie la
+plus absolue de l'Europe&mdash;la régit depuis le commencement
+jusqu'à la fin. Des prêtres, des Jésuites, un Ventadour,
+un Richelieu<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>, ont été les premiers ouvriers
+de sa destinée. Ce qui en Europe, en France, contribuait
+à étouffer toute liberté: la centralisation excessive au
+profit de la couronne, la propagande ultramontaine au
+profit de la papauté, le despotisme politique, en un mot,&mdash;trouva
+sa répercussion et son application dans des
+terres nouvelles qui demandaient des méthodes nouvelles
+aussi. La Nouvelle France devait être une répétition de
+la Vieille France. Conception séduisante répondant au
+génie administratif; mais grave erreur: on ne recommence
+pas au-delà des mers, sur un continent nouveau,
+à tant de milles de distance, la même &oelig;uvre nationale,
+sous peine de faire de la colonie une annexe simplement
+de la mère-patrie, soumise à tous les revirements et,
+finalement, sacrifiée aux intérêts primordiaux de la métropole.</p>
+
+<p>Cette &oelig;uvre fait comprendre, sans doute, pourquoi
+tant de glorieuses entreprises, auxquelles se sont dévoués
+des héros et des martyrs, ont abouti à un échec.</p>
+
+<p>Les Puritains persécutés poursuivaient un autre idéal.
+Forts de leur foi religieuse, ils ne prétendaient pas fonder
+une colonie plus ou moins riche à exploiter: ils
+voulaient fonder une patrie.</p>
+
+<p>Celle qu'ils venaient de quitter était perdue pour eux,
+à jamais. Entre la Vieille Angleterre et ce qu'on a appelé
+quelque temps la Nouvelle Angleterre, tout lien
+<span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> était rompu. Cette séparation s'accomplit virtuellement
+le jour où les Pères Pèlerins débarquèrent sur la côte
+du Massachusetts, se considérant comme les dépositaires
+de l'idée divine: leur mission consistait à sauver cette
+idée de l'ambiance réputée délétère pour la faire germer
+dans un sol plus pur, répondant à la pureté de leur inspiration.
+Tel le peuple d'Israël, leur groupement serait le
+peuple élu de Dieu. Cette conviction fit leur force et, un
+instant, leur faiblesse, puisque, comme nous l'avons dit
+déjà, la liberté, au nom de laquelle ils s'étaient expatriés,
+fut sacrifiée à la nécessité d'imposer l'infaillibilité de leur
+dogme. Leur énergie farouche et mystique explique du
+moins les phases diverses par lesquelles durent passer
+les débuts d'une nationalité et elle contient déjà certains
+traits de caractère qui, émanant directement de la
+colonie de Massachusetts, se retrouveront, plus tard,
+dans la constitution des États-Unis.</p>
+
+<p>Tandis que le Canada et le vaste domaine sur lequel,
+pendant tout le XVII<sup>e</sup> siècle, nos missionnaires, nos Jésuites
+et nos explorateurs avaient jeté leur dévolu, furent toujours
+exposés au contre-coup de ce qui se passait en
+France, les habitants de la colonie qui avait Boston pour
+capitale tendaient à se détacher de l'Angleterre: ces
+Anglais devenaient des Américains par la force des choses
+et par la force de leur volonté. Les événements qui, pendant
+plus d'un siècle, contribuèrent à consommer ce changement,
+constituent les différentes étapes d'une évolution
+inévitable dont la guerre d'indépendance, soutenue par
+la France, n'est que le geste définitif.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> CHAPITRE II<br>
+<span class="smcap">L'INDÉPENDANCE AMÉRICAINE<br>
+ET L'INTERVENTION FRANÇAISE.</span></h2>
+
+<p class="resume">Perte du Canada. &mdash; Traité de 1763. &mdash; Les colonies anglaises
+se détachent de la Métropole. &mdash; Les Anglais d'Amérique ne
+ressemblent plus aux Anglais d'Angleterre. &mdash; Jonathan en face
+de John Bull. &mdash; Les «Insurgents» représentent les principes
+libéraux du Parlement anglais. &mdash; L'Europe s'intéresse au
+mouvement. &mdash; L'Angleterre résiste, la France intervient,
+l'Allemagne vend ses soldats. &mdash; Georges III tend vers l'absolutisme. &mdash; Luttes
+oratoires entre Fox et Burke. &mdash; L'opinion
+en France. &mdash; Le comte de Vergennes entraîne Louis XVI. &mdash; Le
+rôle de La Fayette. &mdash; Contradiction entre les privilèges
+de l'aristocratie française et son intervention en faveur des
+idées républicaines. Rapports de Vergennes et de Turgot. &mdash; Beaumarchais,
+Arthur Lee et Franklin. &mdash; La France fidèle à sa
+mission civilisatrice.</p>
+
+<p>Les grandes guerres qui se sont succédé en Europe de
+la fin du XVII<sup>e</sup> siècle jusqu'au milieu du XVIII<sup>e</sup> siècle,
+ont toujours procuré à l'Angleterre un avantage colonial,
+avantage qui finit par lui assurer la prédominance en
+Amérique. Cette politique, heureuse à nos dépens, fut
+couronnée par le traité de 1763. Le résultat en était
+désastreux pour la France. Les contemporains ne comprirent
+pas immédiatement tout ce que les suites de la
+guerre de Sept Ans contenaient pour nous d'ignominieux.
+Sous les apparences brillantes de la Monarchie,
+la situation internationale du pays était, en réalité, atteinte.</p>
+
+<p>Les esprits les plus avisés, occupés de philosophie, de
+littérature ou de galanterie, étaient hypnotisés par l'évolution
+<span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> intellectuelle, sociale et économique qui se dessinait
+en Europe, surtout en France. Ils ne virent pas ce
+qui se passait,&mdash;le fait inéluctable qui venait de se produire
+outre-mer: la perte du Canada,&mdash;échec définitif
+de notre politique coloniale en Amérique.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre que nous avions rêvée et inaugurée, les Anglais
+l'avaient réalisée et parachevée. Un historien perspicace
+et judicieux aurait pu, dès cette époque, déterminer
+la portée de l'événement. C'était, en somme, l'idée
+de Guillaume d'Orange Nassau, devenu roi d'Angleterre
+et champion de l'Europe protestante, qui triomphait
+de la conception de Louis XIV, représentant de la
+catholicité autocrate. L'empire colonial que nous aurions
+pu fonder en Amérique, sous les auspices de la monarchie
+française, de race latine et de religion catholique,
+fut remplacé définitivement par un empire où la religion
+protestante et la race anglo-saxonne demeurèrent prépondérantes.</p>
+
+<p>Cependant cette marche régulière, envahissante, triomphante,
+menée par les politiciens anglais dans l'Amérique
+du Nord, sous l'inspiration du premier Pitt, connut une
+heure d'arrêt: ce fut quand les colons anglais, devenus
+des américains, renièrent leurs frères d'Angleterre et se
+soulevèrent contre le joug du roi Georges.</p>
+
+<p>Ce grand événement qui stupéfia la Métropole, était
+pourtant à prévoir.</p>
+
+<p>En réalité, ceux que l'on appelait dédaigneusement à
+Londres: <i>les Insurgents</i>, étaient simplement des hommes
+libres qui, dans la plénitude du droit, défendaient leurs
+droits.</p>
+
+<p>À tort, selon moi, a-t-on appelé révolution un mouvement
+irrésistible et fatal qui n'est, en somme, qu'une
+évolution,&mdash;la dernière conséquence d'un geste esquissé
+au commencement du XVII<sup>e</sup> siècle. La révolution qui arracha
+une fraction du peuple anglais à la mère-patrie,
+s'accomplissait au moment même où les Pères Pèlerins,
+animés de la plus intransigeante foi puritaine, débarquèrent
+<span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> sur le rocher de Plymouth pour s'y établir à demeure,
+sans esprit de retour.</p>
+
+<p>Ces hommes avaient dit un éternel adieu à la patrie
+qui les avait persécutés. Leur patrie était désormais là
+où leur dogme religieux pouvait s'affermir sans entraves.
+Le souvenir de la terre natale s'effaçait devant la nécessité
+de l'&oelig;uvre à accomplir: trouver la terre hospitalière,
+qu'elle fût inculte et sauvage, où établir les représentants
+fugitifs du peuple élu de Dieu. Le reste n'existait
+plus et malgré d'ataviques caractères toujours persistants
+dans une race issue d'une race en voie de transformation,&mdash;sur
+un continent nouveau s'élaborèrent les
+éléments d'une nationalité nouvelle.</p>
+
+<p>Les deux fractions de la race anglo-saxonne qui se sont
+séparées vont suivre désormais une vie et une destinée
+différentes. Pour accentuer cette séparation, aux causes
+morales viendront s'ajouter des causes physiques; petit
+à petit, le climat exerça son influence sur l'individu,&mdash;mais
+cet individu évoluera plus lentement en Amérique,
+il représentera encore longtemps un type qui, en
+Angleterre, soumis aux vicissitudes de révolutions politiques,
+religieuses et sociales, s'était profondément transformé,
+aussi bien dans son apparence extérieure que dans
+ses idées.</p>
+
+<p>Les Anglais de la fin du XVII<sup>e</sup> siècle ne ressemblaient
+plus aux Anglais du commencement du XVII<sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>La Monarchie des Stuarts, à tendance catholique, la
+grandeur passagère de la république de Cromwell, l'empreinte
+ineffaçable de la religion puritaine, enfin, la révolution
+qui, en mettant sur le trône d'Angleterre Guillaume
+d'Orange, avait, pour ainsi dire, harmonisé la forme
+constitutionnelle du pays avec les plus fortes aspirations
+de consciences intransigeantes,&mdash;autant de causes qui,
+en un espace de temps relativement court, bouleversèrent
+la société, les m&oelig;urs, la politique et exposèrent les âmes
+anglaises à des secousses génératrices de transformations
+profondes. L'âme anglaise, repliée sur elle-même, était
+<span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> contenue en elle-même, comme était contenue dans des
+limites étroites la pairie formée par l'île britannique. Ce
+fut son originalité et sa force,&mdash;mais, peut-être aussi, au
+point de vue du progrès général, sa faiblesse et son châtiment.</p>
+
+<p>Cependant, les frères d'Amérique, qui n'avaient pas
+connu ces brusques alternatives, poursuivaient leur idéal
+en luttant contre les dangers plus matériels d'une nature
+souvent inclémente et d'une population sauvage et
+hostile. Les hardis navigateurs et découvreurs anglais,
+qui avaient posé les premiers jalons de la colonisation
+dans l'Amérique du Nord, appartenaient encore à la génération
+enthousiaste de l'époque de la Renaissance. À
+ce moment, l'Angleterre communiait pleinement avec
+l'Europe. C'était, d'un bout du continent à l'autre, les
+mêmes aspirations, la même passion de vivre la vie dans
+toute son intensité, de lui faire donner le maximum de
+jouissance, dans un esprit chevaleresque et généreux
+qui, demandant beaucoup aux autres, donnait aussi beaucoup
+de soi.</p>
+
+<p>Les contemporains de la grande Élisabeth et leurs descendants
+directs, les premiers défricheurs de l'Amérique,
+gardèrent longtemps les traits de ce caractère qui, au contact
+des nécessités nouvelles, empreintes à la fois de poésie
+et de réalité, ne fit que se développer. Tandis que les
+Anglais, demeurés dans leur île, aux prises avec des
+problèmes complexes et plus proches, devinrent les champions
+d'un idéal plus réel et plus réaliste, tandis qu'enfin,
+les Anglais d'Angleterre étaient soumis à des changements
+aussi radicaux, les Anglais d'Amérique, n'ayant plus à
+compter avec la tradition, ou plutôt continuant une tradition
+persistante, évoluaient lentement et régulièrement.
+Les hommes qui jouèrent un rôle décisif dans les premières
+années de la colonisation étaient presque tous
+nés sous le règne d'Élisabeth, ou, s'ils n'y étaient pas nés,
+ils en avaient gardé l'empreinte. Depuis Ralegh et John
+Smith jusqu'à Winthrop et Dudley, on retrouve, chez eux,
+<span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> certaines qualités et certains défauts de moins en moins
+anglais; ils ont gardé un esprit chevaleresque, aventureux,
+une spontanéité plus nerveuse et plus mobile, une
+plus grande souplesse d'esprit et de corps, toutes particularités
+qui vont contribuer à déterminer les traits caractéristiques
+de l'Américain: Jonathan,&mdash;à opposer au type&mdash;devenu
+légendaire, de John Bull.</p>
+
+<p>Une heure vint donc où, par la force des choses, des
+hommes issus d'une même nationalité, se trouvaient face
+à face: des étrangers et des ennemis.</p>
+
+<p>Ce fut l'&oelig;uvre de la nature.</p>
+
+<p>À tant de lieues de distance, ce n'était ni le même soleil,
+ni le même ciel, ni le même sol,&mdash;partant la plante
+humaine prenait des aspects différents.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre de l'homme accentua cette différence ou cette
+animosité. Ce fut surtout l'&oelig;uvre des institutions interprétées
+d'une façon différente et représentées, au moment
+décisif, par le gouvernement de Georges III.</p>
+
+<p>Les Américains étaient restés fidèles à la grande époque,
+à la date de 1688, où le Parlement anglais fut le palladium
+de toutes les libertés. Les Anglais, au cours des ans, en
+avaient modifié la conception et, grâce à la mobilité des
+événements et à la multiplicité des besoins politiques et
+sociaux, ignorés encore des colonies, d'une institution
+destinée à écarter les abus de tous les pouvoirs, firent un
+instrument d'oppression.</p>
+
+<p>Dans ce conflit, il est évident que l'Amérique représenta
+le principe de liberté, tel que le Parlement britannique
+lui-même l'avait proclamé et défendu, à plusieurs reprises,
+au XVII<sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Grâce à ce droit suprême, regardé comme le privilège
+le plus précieux de la nationalité anglaise, le Parlement
+possédait le pouvoir et l'obligation de contrôler, de renverser,
+s'il le fallait, les dynasties, comme il l'avait fait brutalement
+pour les Stuarts, une première fois, comme il l'avait
+fait quasi constitutionnellement lors de la révolution de
+1688. Mais dans la suite, sous le règne de rois de race
+<span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> étrangère, le pouvoir suprême établi dans le Parlement,
+ne trouvant plus de contre-poids, devint un instrument
+de despotisme dirigé contre les Colonies. Ce qui était une
+garantie de sécurité pour la mère-patrie, était, en même
+temps, un moyen arbitraire de pressurer les peuples du
+dehors, soumis au joug de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Les Américains entendaient être gouvernés avec la
+même libéralité que les sujets de Sa Majesté britannique,&mdash;eux
+qui se considéraient comme l'émanation la plus
+pure des tendances égalitaires de la race anglo-saxonne,&mdash;eux
+qui s'étaient expatriés un jour pour conserver
+intacte l'intégrité de leur credo religieux et l'intégralité
+de leur indépendance individuelle.</p>
+
+<p>Plus haut que les hommes qui allaient en venir aux
+mains, se trouvaient donc, face à face, deux théories: celle
+du pouvoir illimité du Parlement, laquelle, à deux reprises,
+avait sauvé la constitution anglaise; et la théorie, de
+date plus ancienne, remontant à l'origine des assemblées
+et qui avait pour base le respect des droits de l'individu
+et des libertés possédées par les communautés organisées.</p>
+
+<p>Dans la sphère des idées, le choc de ces deux éléments
+constitutifs de toute vie politique en Grande Bretagne,
+prête à la Révolution d'Amérique un intérêt considérable
+dépassant les deux pays en litige.</p>
+
+<p>L'Europe ne pouvait demeurer indifférente.</p>
+
+<p>L'incendie qui allait se propager si facilement, si logiquement
+dans le Nouveau-Monde, couvait dans le Vieux-Monde.
+Comment y jugeait-on les insurgés? Suivant les
+cas et les pays, et il est évident que les conditions dans
+lesquelles se trouvaient ces pays exercèrent une influence
+plus ou moins décisive sur les bouleversements
+qui se préparaient au delà de l'Atlantique.</p>
+
+<p>L'Espagne, maîtresse d'un vaste empire en Amérique,
+était tombée, en Europe, au second rang. Charles III qui
+occupait le trône, plein de bonne volonté, accordait trop
+de crédit aux conseils d'un confesseur ignorant. Il fit
+cependant écrire à Londres qu'il considérait l'indépendance
+<span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> des Colonies aussi désastreuse pour l'Espagne que
+pour l'Angleterre. Il refusa de prêter main-forte aux provinces
+révoltées mais il ne se fit pas scrupule d'attaquer
+la mère-patrie quand elle voulut les réduire.</p>
+
+<p>Catherine II, la grande Impératrice de Russie, entièrement
+absorbée par son rêve ambitieux qui consistait à
+fonder un empire d'Orient soumis au sceptre des Romanoff,
+n'accordait qu'une attention discrète aux événements
+qui se déroulaient dans des parages si lointains. À
+Georges III qui, en quête de soldats, lui proposa l'achat
+de 10.000 Russes qui seraient entièrement sous les ordres
+des officiers anglais, elle répondit une lettre dont la forme
+seule, dans sa dignité, voilà un peu l'insolence.</p>
+
+<p>On sait que, dans ces négociations en vue de se procurer
+des recrues, le roi d'Angleterre fut plus heureux auprès
+de certains petits princes d'Allemagne qui, tels les
+ducs de Hesse-Cassel et de Brunswick, n'hésitèrent pas à
+battre monnaie en trafiquant de leurs propres sujets.
+Honte éternelle de ces principicules qui, dans les marchés
+intervenus entre les contractants, évaluaient la chair, le
+sang, la vie&mdash;des parcelles de vie&mdash;de leurs compatriotes,
+comme des denrées plus ou moins avantageuses
+suivant le prix, comme les marchandises viles d'un commerce
+rémunérateur. Si ce scandale porte en soi un enseignement,
+c'est celui qui ressort du contraste même des
+deux partis qui allaient être en présence: d'un côté, les
+fils d'une terre libre ou qui veut l'être, les défenseurs de
+toute dignité personnelle, qui, en fait de souverains, ne
+reconnaissaient que la souveraineté du droit individuel,&mdash;de
+l'autre, des hommes braves et courageux, certes,
+mais exploités comme des machines par des potentats qui
+s'imaginaient encore que les peuples sont créés pour les
+rois et non les rois pour les peuples.</p>
+
+<p>Le roi de Prusse, le grand Frédéric, quel que fut son
+despotisme, n'entendit pas de cette oreille. D'ailleurs, il
+en voulait à l'Angleterre qui l'avait abandonné à la fin
+de la guerre de Sept Ans. De plus, en ce qui concernait
+<span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> les velléités de révolte des Américains, son scepticisme
+philosophique lui permettait parfaitement d'accepter le
+mot de république, pourvu que la chose se réalisât à tant
+de mille lieues de son propre royaume.</p>
+
+<p>Les autres nations européennes, en dehors de leurs
+préférences personnelles, suivaient, dans leurs manifestations
+politiques, une ligne de conduite inspirée par les
+principales intéressées: la France et l'Angleterre.</p>
+
+<p>Dans les décisions à prendre dans cette grave conjoncture,
+ces deux nations, les deux protagonistes de la rivalité
+séculaire, seront entravées tour à tour et entraînées,
+soit par les faits acquis légués par le passé, soit par des
+faits nouveaux que la nécessité présente impose toujours
+avec impétuosité. De là, bien des hésitations, bien des
+contradictions, surtout dans la politique et l'engoûment
+des hommes d'État français et de ceux qui, plus ou moins
+ouvertement, cherchaient à influencer le gouvernement.</p>
+
+<p>Pour l'Angleterre, elle en était arrivée, quelque temps
+après le traité de 1763, à réaliser la plus grande expansion
+de son influence dans le monde, pouvant déjà revendiquer,
+sans conteste, le titre de première puissance
+coloniale. Lord Chatham, le génial promoteur de cette politique
+mondiale, transmit sans doute, alors, à ses compatriotes
+un peu de son orgueil intraitable et les boutiquiers
+de Londres, en passe de faire fortune, solidarisaient
+l'honneur de leurs comptoirs avec l'honneur des nobles
+Lords, préposés aux destinées de l'Empire britannique.</p>
+
+<p>Cet état d'esprit s'explique dans une certaine mesure:
+les petites causes produisent parfois de grands effets et
+l'on comprend, peut-être, l'infatuation des habitants
+d'une capitale qui, située dans une contrée peu fertile et
+sous un climat souvent inclément, regorgeait des richesses
+apportées de toutes les parties du monde. Effort,
+en effet, gigantesque pour l'époque et résultat magnifique!
+Quand on n'a pas sous la main ce que l'on désire&mdash;et
+le désir va toujours croissant&mdash;on le fait venir de
+loin au prix des plus grands sacrifices. Londres, patrie
+<span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> des brouillards et du spleen, grâce à ses vaisseaux qui
+sillonnent toutes les mers, est plus que toute autre approvisionnée
+de fleurs,&mdash;produits de patries exotiques,
+de colonies plus ou moins bien exploitées et qui déversent
+sur la métropole le trop-plein de leurs flores
+somptueuses.</p>
+
+<p>Ce pouvoir de supprimer la différence des zones, la
+longueur des distances, de corriger, en un mot, les effets
+provenant des inégalités de la production terrienne,
+tout en entretenant l'activité prodigieuse de la race,
+développe la confiance en soi et la vanité de se proclamer
+dominateur. Ce sentiment partagé par la plupart des viveurs
+faméliques ou fortunés qui encombraient la cité,
+depuis Westminster jusqu'à Saint-Paul, pouvait aussi engendrer
+l'abus des jouissances en une corruption des
+m&oelig;urs étalant le scandale de trop de misère à côté de
+trop de splendeur, il devait, enfin, détériorer et aveugler
+la conscience des personnes en qui se concentraient tous
+les rouages du gouvernement: certains membres des
+Chambres, les Ministres, le Roi.</p>
+
+<p>À peu près vers l'époque où se manifestèrent les premières
+velléités de révolte en Amérique, Georges III émit
+la prétention de devenir un roi absolu.</p>
+
+<p>Il ressemblait au roi de France par sa bonne volonté
+mais se différenciait de lui par une grande force de volonté.
+Aussi, un historien a-t-il pu dire qu'avec la moitié
+de l'obstination de Georges III, Louis XVI aurait peut-être
+pu sauver sa tête et qu'avec la moitié de la souplesse de
+Louis, Georges aurait peut-être conservé l'Amérique<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>.</p>
+
+<p>Pour augmenter le pouvoir de la couronne, il fallait
+diminuer celui des Ministres, avoir une politique royale
+plutôt que nationale, faire jouer les influences, les intrigues,
+les corruptions, briser, dans le parlement, tout
+serviteur rebelle,&mdash;fut-ce William Pitt&mdash;ce qui était
+<span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> impossible&mdash;en un mot, man&oelig;uvrer de façon à ce que
+les sièges de la Chambre des Communes fussent à l'entière
+disposition du roi.</p>
+
+<p>Réaliser un pareil programme consistait à fausser entièrement
+l'institution du Parlement dans le sens indiqué
+plus haut,&mdash;dénaturer sa raison d'être, méconnaître ses
+nobles origines d'indépendance, pour en faire une arme
+terrible au profit de la royauté.</p>
+
+<p>On le voit, constitutionnellement, l'Angleterre marchait
+dans le sens opposé à celui de ses colonies d'Amérique:
+celles-ci tenaient leurs plus importantes prérogatives, les
+bases de leur développement conforme à l'esprit des premiers
+législateurs, du Parlement qui s'était toujours dressé
+contre les empiétements de la royauté,&mdash;et maintenant,
+ce Parlement n'était plus qu'un instrument servile au
+service de cette royauté.</p>
+
+<p>Entre les hommes qui représentaient ces deux tendances,
+il n'y avait plus d'entente possible: la séparation
+était l'aboutissement fatal de toutes les controverses et
+de toutes les tractations.</p>
+
+<p>Le roi Georges considérait toujours les Américains,
+non pas comme des ennemis étrangers soulevés contre
+l'Angleterre, mais comme des Anglais qui prétendaient
+à plus de liberté qu'il ne jugeait convenable de leur en
+accorder et quand il envoya contre eux ses flottes et ses
+armées, il croyait simplement ordonner une mesure de
+police, semblable à celle qu'il prenait quand il permettait
+à sa garde de soutenir les gendarmes en train de nettoyer
+la rue d'une populace en révolte.</p>
+
+<p>Dans les deux camps et malgré les actes irréparables,
+des hommes de bonne foi crurent encore à la possibilité
+d'une réconciliation.</p>
+
+<p>Dès 1775, dans la Chambre des Communes, les membres
+de l'opposition qui prirent la parole en faveur des revendications
+américaines prétendaient combattre, en
+même temps, pour les libertés anglaises. Noble lutte
+oratoire, au cours de laquelle se firent entendre les accents
+<span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> les plus émouvants de l'éloquence: il faut lire les discours
+de Fox et de Burke pour bien comprendre quel déchirement
+se produisit alors dans la conscience de ceux
+gui savaient, qui connaissaient le passé et devinaient
+l'avenir, qui estimaient au même prix l'indépendance des
+Colonies et la grandeur de la métropole.</p>
+
+<p>Mais l'idéal des penseurs avertis, si conforme soit-il aux
+évolutions nécessaires des idées, se défend mal contre la
+réalité des votes.</p>
+
+<p>Et les votes étaient à la discrétion du Roi, des Ministres,
+de la majorité des Chambres, de leurs créatures,
+de la masse des trafiquants, des marchands, des faiseurs,
+des commerçants insatiables qui imaginèrent leurs intérêts
+atteints si les colonies étaient émancipées,&mdash;ce en
+quoi ils se trompèrent étrangement, car, au point de vue
+strictement commercial, le chiffre des affaires entre l'Angleterre
+et l'Amérique augmenta prodigieusement après
+que la séparation fût officiellement reconnue entre les
+deux pays par un traité.</p>
+
+<p>Dans la chambre des Lords même, Chatham présenta
+un bill qui accordait la plupart des demandes des Américains,
+mais maintenait le droit du Parlement à garder
+des troupes dans les Colonies. Ce projet de loi fut rejeté.</p>
+
+<p>La guerre était inévitable.</p>
+
+<p>En France, la question devait soulever un monde:
+idées contradictoires, espérances de revanche. Chez nous,
+ce n'était pas une lutte entre deux fractions de la même
+race, une lutte fratricide devant aboutir à une scission
+fatale; c'était un nouvel épisode de la rivalité entre deux
+races étrangères, c'était une étape décisive dans cette
+seconde guerre de Cent Ans qui, selon nous, devait se
+poursuivre entre la France et l'Angleterre depuis 1688
+jusqu'à 1815.</p>
+
+<p>Si l'on accepte ce postulat, malgré les alternatives, les
+arrêts, les incidents inutiles, les enchevêtrements obscurs,
+qui en masquent la réalité, la marche des événements
+s'éclaire d'un jour nouveau.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> D'abord, il peut paraître étrange qu'une des plus vieilles
+monarchies de l'Europe se dévoue à l'établissement d'une
+république. Comment expliquer que les représentants
+d'une noblesse férue de tous les privilèges, ait pu si
+allègrement, si chevaleresquement tirer l'épée en faveur
+de principes égalitaires destinés à détruire cette même
+noblesse?</p>
+
+<p>La question est complexe,&mdash;un composé d'éléments
+divers où entre une dose de philosophie, une dose de contradiction,
+une dose de littérature, une dose de patriotisme.</p>
+
+<p>À y regarder de près, le patriotisme prime tous les
+autres sentiments. Instinctivement, il agit sur la volonté
+de ceux qui aspirent à jouer un rôle, cherchent à se consacrer
+aux plus nobles causes. La cause à servir, en premier
+lieu, est celle du pays. Et, instinctivement aussi, les
+représentants de l'aristocratie française, à l'épiderme chatouilleuse
+sur le point d'honneur personnel ou collectif,
+toujours à l'avant-garde des guerres, des coups à porter
+à l'ennemi héréditaire, souffraient d'une déchéance vaguement
+ressentie par la masse, pendant les dix dernières
+années du règne de Louis XV, devenue flagrante par l'abaissement
+de notre influence en Europe et de l'autre
+côté de l'Atlantique.</p>
+
+<p>La haine contre l'Angleterre couvait, ne cherchant
+qu'un prétexte à éclater. Se solidariser avec les prétentions
+séparatistes des colonies révoltées répondait donc à
+une politique logique et qui s'imposait.</p>
+
+<p>Le comte de Vergennes, Ministre des Affaires Étrangères
+de Louis XVI, se fit le défenseur de cette politique
+à laquelle l'opinion publique, pour des raisons humanitaires
+plus générales, se montra favorable. Mais comme
+en Angleterre, en France, il y eut deux partis: celui des
+philosophes, des intellectuels de toutes sortes, entraînant
+à leur suite tous les esprits entreprenants, toutes les intelligences
+éprises de nouveautés, qui plaçaient les questions
+d'émancipations sociales, d'indépendance et de liberté
+<span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> au-dessus des intérêts d'une dynastie ou même d'une
+patrie,&mdash;et celui des politiques clairvoyants qui sentaient
+le moment venu de réparer les effets regrettables d'une
+diplomatie désastreuse, en faisant agir une diplomatie
+plus avisée avant de faire parler le canon.</p>
+
+<p>On connaît l'influence prodigieuse exercée par le mouvement
+littéraire du XVIII<sup>e</sup> siècle sur l'évolution des
+idées. Depuis Voltaire, Rousseau, les rédacteurs de l'Encyclopédie
+jusqu'à Beaumarchais, tous les écrivains de
+talent ont contribué à saper, dans leurs bases, les institutions
+branlantes de l'ancien régime, à dénoncer un abus,
+à ridiculiser un privilège, aux applaudissements souvent
+de ceux-là mêmes qui vivaient de ces abus et de ces
+privilèges. De pareils applaudissements, d'une nature
+incohérente et parfois déplacés en France, parce qu'ils
+émanaient d'hommes ignorants qui approuvaient leurs
+propres bourreaux, étaient parfaitement compréhensibles
+quand ils s'adressaient aux hardis émancipateurs d'Outre-Mer:
+les défenseurs de leurs droits, devenus les ennemis
+de l'ennemi commun: l'Anglais.</p>
+
+<p>Cette dualité de conception fait comprendre la communauté
+de sentiments qui, pendant un moment, unit, dans
+le même espoir, les libéraux qui saluaient l'aurore d'une
+république et les plus fidèles serviteurs de la Monarchie
+qui voyaient, dans le soulèvement des Américains, l'occasion
+unique d'une revanche à prendre sur l'Angleterre.</p>
+
+<p>Bien avant l'initiative prise par Vergennes, on prévoyait,
+en Europe, que les colonies anglaises se sépareraient de
+la métropole. Surtout en France, les hommes d'État et les
+diplomates qui connaissaient la question à fond, devançaient
+les événements dans leurs plans et projets de politique
+internationale et n'hésitaient pas à donner des
+détails anticipés sur le prochain démembrement de l'empire
+britannique,&mdash;le tout sur le papier.</p>
+
+<p>Dès 1750, Turgot ne leur avait-il pas donné raison en
+émettant cet aphorisme qui, pris à la lettre, serait la condamnation
+de tout système de colonisation: «Les Colonies
+<span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> sont comme des fruits qui ne tiennent à l'arbre que
+jusqu'à leur maturité. Devenues suffisantes à elles-mêmes,
+elles font ce que fit Carthage, ce que fera un
+jour l'Amérique».</p>
+
+<p>Et le duc de Choiseul qui portait sans doute à regret,
+la responsabilité de la paix de Paris, chercha par tous les
+moyens à en conjurer les néfastes effets. Il aurait voulu
+que la prédiction de Turgot se réalisât le plus tôt possible.
+Il entretenait des émissaires qui le renseignaient sur l'état
+général de l'Amérique. Entre la prise de Québec et celle
+de Montréal, Favier lui adresse un mémoire où il passe
+en revue, d'une façon saisissante, les causes qui entraînent
+la perte du Canada pour la France et celles qui
+entraîneront la perte des colonies pour l'Angleterre. Choiseul
+semble s'être inspiré des considérations émises par
+cet agent perspicace, quand il écrit à M. Durand, notre
+ambassadeur à Londres<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>:</p>
+
+<p>... «Les colonies d'Amérique ne peuvent être utiles à
+la Métropole qu'autant qu'elles ne tirent que d'Angleterre
+les matières premières de leurs besoins. Car l'on ne doute
+pas que tout pays éloigné qui est indépendant pour ses besoins
+ne le devienne successivement dans tous les points;
+et d'ailleurs, de quelle utilité une colonie de l'Amérique
+septentrionale sera-t-elle à la Métropole si elle n'en tire
+pas le travail de ses manufactures? Il faut donc que les colonies
+septentrionales de l'Amérique soient totalement
+assujéties, qu'elles ne puissent opérer, même pour leurs
+besoins, qu'après la volonté de la métropole; cela est possible
+quand on a en Amérique une petite partie de pays
+dans laquelle le gouvernement fait de la dépense et y introduit
+des troupes au soutien du despotisme; mais une
+métropole qui aura dans le Nord de l'Amérique des possessions
+trois fois plus étendues que la France, ne pourra
+pas, à la longue, les empêcher d'avoir des manufactures
+<span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> pour leurs besoins; elle doit se restreindre à fournir au
+luxe, ce qui durera fort peu de temps, car le luxe amènera
+sûrement l'indépendance.»</p>
+
+<p><span class="lspaced1">.........................</span><br>
+Cette heure n'avait pas encore sonné. En 1768, le colonel
+de Kalb, envoyé en Amérique pour y étudier les
+ressources militaires des Colons et les secrets desseins de
+leurs chefs, écrivait de Philadelphie<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>: «L'éloignement
+de ces peuples de leur gouvernement, les rend
+libres et licencieux; mais au fond, ils ont peu de disposition
+à secouer cette domination par le moyen d'une puissance
+étrangère. Ce secours leur serait encore plus suspect
+pour leur liberté.»</p>
+
+<p>Depuis, les choses avaient sans doute bien changé, mais
+il fallait pourtant prendre des précautions avant d'appliquer
+officiellement une intervention à mains armées.</p>
+
+<p>Au début, La Fayette et les gentilshommes qui le suivirent,
+de leur propre mouvement, sur les champs de
+bataille de l'Amérique, ne comptaient certes pas combattre
+pour des principes qui étaient en parfaite contradiction
+avec ceux dont ils constituaient l'émanation la
+plus brillante. Leur enthousiasme peut paraître extravagant
+pour les partisans de la monarchie absolue&mdash;quelle
+qu'en soit la nationalité&mdash;mais il faut admettre qu'il y
+a dans leur cas une certaine insouciance, un entraînement
+chevaleresque, un geste quasi instinctif qui les
+poussait à tirer l'épée contre la perfide Albion, en la
+tirant en faveur des insurgés, même au détriment des
+séculaires avantages attachés à leur propre caste, à la
+condition, toutefois, d'en rapporter tout profit à leur
+pays. Cela est tellement vrai que les Américains, gens
+réalistes, ne se firent pas d'illusion à cet égard, et, dans
+plus d'une circonstance, surent faire la part de leur reconnaissance
+et de leur circonspection. De même que,
+<span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> jusqu'en 1763, ils s'étaient solidarisés avec les Anglais
+pour faire échec à la domination française menaçant de
+les resserrer à tout jamais entre les Alleghanys et l'Atlantique,
+de même, les Français pouvaient se solidariser
+avec les révoltés Américains dans le but caché de regagner
+le terrain perdu depuis le Canada jusqu'à l'embouchure
+du Mississipi. Il fallait donc garder une juste
+mesure.</p>
+
+<p>En effet, lorsqu'en 1779, La Fayette retourna en Europe,
+après s'être entièrement dévoué à la cause de l'indépendance
+américaine, il caressait le projet d'arracher
+aussi le Canada aux mains des Anglais,&mdash;le Canada,
+cette première conquête française dans l'Amérique du
+Nord. Il s'en était ouvert au Congrès dont une commission
+élabora un plan de campagne dans ce sens. Les possessions
+anglaises seraient attaquées simultanément par
+Détroit, le Niagara et Saint-François. Une flotte française
+devait s'emparer de Québec. Quand on demanda l'avis du
+général Washington sur ce projet, il répondit au Président
+du Congrès par une lettre intéressante qui, entre
+autres objections, contenait des réserves de cette nature:
+«Vous voulez introduire un corps important de troupes
+françaises au Canada, les mettre en possession de la capitale
+de cette province qui leur est attachée par tous les
+liens du sang, des m&oelig;urs, de la religion... Je crains que
+ce ne soit là une trop grande tentation à laquelle ne saurait
+résister aucun gouvernement obéissant aux maximes
+ordinaires de la politique nationale.»</p>
+
+<p>La clairvoyance de Washington n'était pas en défaut.
+Si la France occupait le Canada, n'avait-elle pas arrière-pensée
+de n'en plus sortir? Personne n'en a jamais émis
+la prétention, à cette époque, mais l'éventualité ressortait
+de la fatalité des événements. Avec la France au
+Nord, l'Espagne à l'Ouest et au Sud, la république naissante
+aurait été encerclée et comprimée par une puissance
+supérieure à celle de l'Angleterre. Le Congrès abandonna
+ce projet dangereux et l'incident montre quels sentiments
+<span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> complexes animaient les hommes les plus désintéressés.</p>
+
+<p>D'ailleurs, avant que se présentât cette éventualité,
+M. de Vergennes, le promoteur d'une alliance franco-américaine
+en vue de faciliter l'indépendance des Colonies,
+tendait virtuellement vers la même solution. Que
+voulait-il, en somme, avec tous les patriotes qui approuvaient
+et soutenaient sa politique? Il voulait supprimer
+les désastreux effets de la guerre de Sept Ans, dont saignait
+la France depuis la perte du Canada,&mdash;et le voulant,
+le meilleur moyen, certes, eût été de reconquérir le
+Canada, ce premier établissement français en Amérique
+qui ne s'attachait pas aux flancs de la patrie, mais, tout de
+même, lui devait l'initiation à la vie religieuse, sociale,
+nationale, ce qui constitue autant de liens difficiles à détruire.</p>
+
+<p>Apparemment, personne ne poussa la logique jusqu'à
+cette extrême,&mdash;d'abord, parce qu'elle n'est pas de ce
+monde, puis, parce que son application était, en l'occurrence,
+quasi irréalisable.</p>
+
+<p>Mais, telle constatation, même platonique, fait ressortir
+un point spécial et important de l'évolution des
+États de l'Amérique du Nord: leur longue dépendance
+des deux pays dont ils émanent et qu'ils combattent tour
+à tour. Ces États dépendant de l'Angleterre, luttent contre
+la France; une fois la France écrasée, ils luttent contre
+l'Angleterre avec le secours de cette même France. Ces
+alternatives qui proviennent de la nature même des
+choses et prennent leur origine au début de toute colonisation
+dans les régions septentrionales de l'Amérique,
+aboutissent inévitablement à une politique de bascule
+qui, depuis l'intervention, sous Louis XVI, à travers la
+Révolution française, le Directoire, le Consulat et le
+Premier Empire, fera osciller les hommes d'État américains,
+entre une alliance française et une alliance anglaise,
+au gré des idées défendues tour à tour par les
+républicains ou les fédéralistes. Aux tendances d'une
+nature plutôt sentimentale, auxquelles obéissaient les
+<span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> hommes de tous les partis, s'ajoutèrent les opinions plus
+précises des hommes d'État, les avis motivés des politiciens,
+des ministres et écrivains qui avaient étudié la
+question en théorie et en pratique et entrèrent dans les
+détails techniques.</p>
+
+<p>Louis XVI se plaçant sur le terrain purement dynastique
+et monarchique, ne pouvait admettre, dans sa
+conception simpliste et étroite, qu'un roi pût protéger
+contre un roi des sujets en révolte. Sa compréhension
+honnête, mais limitée, des choses de l'histoire et de la
+politique, l'empêchait d'embrasser, d'un coup d'&oelig;il, un
+vaste plan où seraient reprises, par exemple, les grandes
+vues d'un Richelieu ou d'un Colbert, sous l'égide d'un
+Bourbon ambitieux. C'eût été la continuation logique de
+la politique de Louis XIV, de l'époque de la fondation de
+la Louisiane. Mais les temps étaient aussi changés que
+les hommes et ce que M. de Vergennes, interprète du
+sentiment national, voulait simplement accomplir, c'était
+son devoir de Ministre des Affaires Étrangères, solidaire
+des décisions de ses devanciers et très au courant des
+événements qui composent la trame de l'histoire.</p>
+
+<p>Son rapport au roi, pour l'éclairer sur la question, est,
+en somme, un résumé des faits et des idées que nous
+venons d'énumérer, mais un résumé présenté sous une
+forme de politique internationale et donnant des précisions
+spéciales sur le conflit ouvert entre les colonies
+américaines et la métropole, au point de vue des avantages
+qu'en pourrait tirer la France.</p>
+
+<p>Dans l'intérêt de son pays, ou pour parler le langage
+de l'époque, dans l'intérêt des couronnes de France et
+d'Espagne, il convenait, selon lui, d'entretenir les hostilités,&mdash;une
+guerre civile entre l'Angleterre et ses colonies
+qui ne pouvait qu'épuiser vainqueurs et vaincus;
+la paix, dans ces conditions, d'où qu'elle vînt, menacerait
+de tourner contre la France et l'Espagne, le parti vainqueur
+devant forcément aspirer à s'emparer des possessions
+américaines de ces deux pays, pour en tirer des
+<span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> avantages commerciaux; ou bien, si l'Angleterre était
+vaincue, elle chercherait certainement des compensations
+aux dépens de ses voisins. Le Ministre Vergennes conseille
+donc des mesures d'hostilité,&mdash;mais d'une hostilité
+secrète, comportant des secours en argent et en munitions,
+ne compromettant pas la dignité du roi,&mdash;ou
+plutôt le principe de la Monarchie&mdash;qui ne permettait
+pas de secourir ouvertement les insurgés, aussi longtemps
+que l'indépendance américaine ne serait pas un
+fait accompli, ou présentant de grandes chances de s'accomplir.</p>
+
+<p>Vergennes soumit la minute de son rapport à Turgot
+pour avoir son avis. Il est intéressant de rapprocher et de
+comparer les opinions de ces deux hommes d'État en ce
+qui concerne l'intervention française en Amérique.</p>
+
+<p>Si Vergennes pousse à la guerre, Turgot incline plutôt
+vers la paix. Le contrôleur général des Finances se place
+naturellement au point de vue financier. Il préférerait, à
+tout prendre, la subjugation complète des colonies américaines
+à l'Angleterre, estimant que leur maintien sous
+le joug anglais aboutirait à un mécontentement permanent,
+obligeant la Métropole à immobiliser des forces
+considérables, ce qui diminuerait d'autant ses moyens
+d'action en Europe. Il faisait ressortir, avec une subtilité
+un peu paradoxale, que la perte du Canada avait été
+plutôt avantageuse pour la France, puisque les colonies
+anglaises, délivrées de la crainte d'une intervention de
+ce côté, n'avaient plus à chercher la protection de la
+Grande-Bretagne, mais il faisait comprendre que, si ces
+colonies devenaient entièrement indépendantes, la possession
+du Canada serait de nouveau avantageuse pour
+la France, cette province pouvant être considérée par les
+colonies anglaises comme une alliée à opposer aux prétentions
+de la mère-patrie. En cela, Turgot allait trop
+loin, il n'était nullement question du Canada, en l'occurrence,
+et même, pour l'avenir, comme nous l'avons vu
+plus haut, les colonies anglaises solidarisées avec la Métropole,
+<span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> qui avaient largement contribué à nous évincer
+de la vallée du Saint-Laurent, ces colonies, une fois
+émancipées du joug anglais, ne pouvaient songer à se
+mettre sous le joug français,&mdash;ce qui eût été plus ou
+moins le danger d'une occupation du Canada par la France.</p>
+
+<p>D'un autre côté et contrairement à l'avis de Vergennes,
+Turgot ne croyait pas les Anglais, battus par les Américains,
+en état de chercher une compensation en attaquant
+les possessions françaises et espagnoles en Amérique. Les
+Américains, révoltés et victorieux, ne laisseraient certes
+pas leurs adversaires constituer une puissance dans leur
+voisinage. Avant tout, on sent que ces réserves lui sont
+dictées par le mauvais état de nos finances qui ne permettent
+pas, pour le moment, de maintenir l'armée et la
+marine sur le pied qu'il faudrait. Mais comme son collègue
+des Affaires Étrangères, Turgot n'est pas opposé à une action
+secrète, à l'intervention d'anciens officiers français qui
+pourraient offrir leurs services avec leurs expériences et
+nous renseigner, en même temps, sur la situation du pays:
+en résumé, les deux ministres veulent maintenir la paix
+officielle avec l'Angleterre, tout en contribuant, sous
+main, à développer les hostilités.</p>
+
+<p>Alors eurent lieu ces pourparlers secrets, ces combinaisons
+louches auxquelles furent mêlés Beaumarchais,
+Silas Dean, Arthur Lee et Franklin,&mdash;jusqu'à ce que
+ce dernier, par son habileté et l'autorité de son caractère,
+hâta la signature des traités avec la France: d'abord,
+un simple <i>traité d'amitié et de commerce</i>, puis, un traité,
+aux termes duquel, l'alliance projetée, «devait maintenir
+effectivement la liberté, la souveraineté et l'indépendance
+absolue des États-Unis.»</p>
+
+<p>Ces traités devaient être tenus secrets pendant quelque
+temps; ils furent bientôt connus en Angleterre, ce qui
+suscita des discussions et des contestations entre Silas
+Dean et Arthur Lee qui s'accusaient réciproquement
+d'indiscrétion, voire même de trahison.</p>
+
+<p>Mais la situation va s'éclaircir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> Aux agents secrets, inavoués, travaillant dans l'ombre,
+vont succéder des personnalités d'un caractère officiel,
+ayant à remplir une mission officielle et agissant au nom
+d'un gouvernement qui entend imposer son droit à la
+vie diplomatique. Fatalement, la marche vers l'indépendance
+se précipite,&mdash;on pourrait entendre le bruit des
+pas accélérés. Les événements se précisent, les hommes
+parlent plus haut. Gérard qui avait collaboré à la rédaction
+des traités, est nommé Ministre aux États-Unis et,
+pour éviter la dualité néfaste des vues et des influences,
+en 1778, le D<sup>r</sup> Franklin est nommé seul Ministre des
+États-Unis à Paris.</p>
+
+<p>Il n'était plus guère possible de cacher ce que tout le
+monde savait ou devinait. Le gouvernement français
+se décide à faire connaître officiellement l'existence du
+traité au gouvernement anglais par l'intermédiaire de
+son ambassadeur, le duc de Noailles. Lord Stormont est
+rappelé: c'est la guerre et c'est aussi, pour la Grande
+Bretagne, un moment de stupeur et de désarroi où elle
+doit cueillir le fruit amer de ses hésitations entre l'indépendance
+parlementaire ou le despotisme parlementaire.
+Mais maintenant, les esprits libéraux qui avaient défendu
+les équitables revendications des frères américains, ne
+pouvaient plus se faire entendre, puisqu'il s'agissait d'une
+diminution de la grandeur britannique.</p>
+
+<p>En vain, Lord North fait aux communes des propositions
+de conciliation; en vain Lord Rockingham aurait
+voulu qu'on accordât l'indépendance à l'Amérique sans
+continuer la lutte sanglante,&mdash;il était trop tard.</p>
+
+<p>De part et d'autre, on ne pouvait plus reculer.</p>
+
+<p>Et le grand Chatham qui, au début, avait paru favorable
+aux prétentions des insurgents, se traîne mourant
+à la Chambre, peut-être pour la dernière fois, afin de
+protester contre les tendances conciliantes qui deviendraient
+la risée de l'Europe. N'est-il pas l'interprète de
+l'orgueil offensé de la majorité de ses compatriotes quand
+il s'écrie dans une péroraison pathétique:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> «.....Milords, je suis heureux que la tombe ne se soit
+pas encore refermée sur moi... heureux d'être encore
+vivant afin d'élever ma voix contre le démembrement de
+cette ancienne et noble Monarchie!... Milords! Sa Majesté
+a hérité d'un empire d'une étendue aussi vaste que
+sa réputation était intacte. Allons-nous ternir le lustre de
+cette nation par l'abandon ignominieux de ses droits et
+de ses plus belles possessions?... Un peuple qui, il y a
+dix-sept ans, était la terreur de l'Univers, est-il tombé
+assez bas pour dire à son ennemi invétéré: Prenez tout
+ce que nous possédons, mais assurez-nous la Paix!... Cela
+est impossible!»</p>
+
+<p>C'était cela pourtant que voulait l'ennemi invétéré et
+ce langage passionné, d'un patriotisme inquiet, caressait
+sans doute agréablement un autre patriotisme, aussi farouche
+et aussi averti, qui saignait en silence depuis le
+traité de Paris.</p>
+
+<p>Dans ces graves conjonctures, dans ces tragiques alternatives,
+la France demeura fidèle à son histoire,&mdash;et
+fidèle à sa mission; sentinelle vigilante montant la garde
+pour la défense de sa propre grandeur,&mdash;émancipatrice
+à l'avant-garde de toutes les idées de progrès et d'indépendance,
+au profit du genre humain tout entier. La tâche à
+laquelle le destin la convie, présente, de la sorte, un
+double caractère: celui qui émane de la fierté avec laquelle
+elle défend ses intérêts nationaux et celui qui s'attache
+au souci généreux du bonheur universel, en dehors
+de toute idée de nationalité.</p>
+
+<p>Cette dualité ne s'est jamais manifestée avec tant d'évidence
+que dans les événements qui précédèrent et accompagnèrent
+la fondation des États-Unis d'Amérique.</p>
+
+<p>Toute &oelig;uvre, en effet, se compose de deux éléments:
+la conception et l'exécution,&mdash;en l'occurrence, conception
+grandiose mais dont l'exécution ne pouvait s'abstraire
+des contingences humaines,&mdash;conception qui remontait
+à l'origine même de toute idée nationale, dès le
+début ayant mis face à face la France et l'Angleterre,
+<span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> mais qui, vers la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle, ne pouvait être exécutée
+que par des voies détournées et ténébreuses. À cette
+nécessité obéirent les ministres, ces spécialistes de la politique
+et de la diplomatie, comme tels astreints à entrer
+dans des détails mesquins, à compter avec les compromis,
+à ménager les tiers, à s'arrêter à des vues parfois étroites.
+Ils se plièrent, de cette façon, aux roueries professionnelles,
+à la cuisine d'une grande entreprise, aux petitesses
+du métier imposées par les circonstances.</p>
+
+<p>Mais, au-dessus d'eux, il faut faire la part large aux
+penseurs, aux écrivains qui avaient familiarisé l'âme française
+avec les idées de liberté, d'égalité, de fraternité
+humaine,&mdash;grands mots qui ne répondent peut-être pas
+à une réalité tangible, mais qui, à deux reprises, dans
+l'histoire moderne, ont secoué deux portions de l'humanité
+d'un frisson d'espoir immense et de rénovation
+sociale.</p>
+
+<p>Louis XVI qui, avec une grande partie de sa noblesse,
+La Fayette en tête, vint au secours des plébéiens d'Amérique,
+soulevés contre des abus d'autorité, ne fit un geste
+contradictoire qu'en apparence; en réalité, il obéissait,
+instinctivement, à l'impérieuse mission de la France.
+Avant de sombrer dans la tourmente révolutionnaire, la
+monarchie française, par sa généreuse initiative, connut
+un instant d'éclat incomparable, un instant seulement,
+car le roi ainsi que les gentilshommes, vaillants soldats
+de la guerre en dentelles, devenus les compagnons d'armes
+des soldats en sabots, étaient arrivés à la fin de leur carrière;
+ils se suicidaient en beauté avant d'être massacrés
+sur la guillotine et, à ceux qu'ils aidaient à préparer l'&oelig;uvre
+d'une grande république, ils auraient pu dire: <i>Morituri vos
+salutant!</i></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> CHAPITRE III<br>
+<span class="smcap">LA RÉVOLUTION AMÉRICAINE<br>
+ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.</span></h2>
+
+<p class="resume">Les Anglais ignorent la situation des colonies. &mdash; Les grands
+caractères civiques sont en Amérique. &mdash; Les citoyens fils de
+leurs &oelig;uvres. &mdash; Les militaires. &mdash; Conditions favorables à la
+fondation d'une démocratie. &mdash; Influence exercée par l'évolution
+américaine sur la révolution française. &mdash; En Amérique
+la liberté existant déjà, il s'agissait de la faire respecter; en
+France, il s'agissait de la créer. &mdash; Grande différence dans les
+moyens d'action. &mdash; Jugement des Américains sur la révolution
+française. &mdash; Jefferson, témoin des premiers troubles, les
+juge en républicain. &mdash; Il accuse Marie-Antoinette et accorde
+toute sa sympathie au Tiers-État. &mdash; Gouverneur Morris, républicain
+aristocrate, penche pour l'ancien régime.</p>
+
+<p>Les deux Monarchies qui se disputaient l'empire des
+mers et la domination des continents transatlantiques,
+avaient contribué, par leur rivalité, à la fondation d'une
+grande république. Résultat imprévu et un peu déconcertant
+pour quiconque ignorait les relations de cause à
+effet,&mdash;résultat fatal pourtant et qui ressortait de la race
+et du pays.</p>
+
+<p>Mais pour la France et l'Angleterre, les conséquences
+de ce grand événement furent bien différentes.</p>
+
+<p>La France, tout en cherchant une revanche, avait travaillé
+pour un idéal de justice et d'indépendance.</p>
+
+<p>L'Angleterre, malgré l'humiliation d'une guerre fratricide
+et d'une paix qui lui arrachait la possession de ses
+plus belles colonies, s'inclinait simplement devant la
+logique inexorable de l'histoire; elle payait une dette
+contractée cent ans auparavant, quand elle avait accordé
+<span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> au Parlement l'autorité et la puissance de combattre et
+d'abattre tous les abus de l'autocratie. D'après ce principe
+libéral, en effet, et malgré certaines divergences, s'étaient
+développés les états des possessions américaines qui devaient
+bientôt trouver leur force dans l'union et un modèle
+précieux dans la constitution du Massachusetts,&mdash;ce
+refuge du puritanisme et du système représentatif des
+Anglo-Saxons.</p>
+
+<p>La révolution d'Amérique ne fut donc, pour les deux
+branches de la race anglo-saxonne, qu'une mise au point,
+par la branche américaine, d'un système politique que
+tous les Anglais avaient un jour défendu ensemble avec la
+même âpreté. Cette révolution, en un mot, est l'aboutissement,
+le couronnement, dans des conditions plus favorables,
+dans des espaces plus vastes, sans l'exclusivisme
+de Cromwell et sans l'opposition des Stuarts, de la Révolution
+de 1688.</p>
+
+<p>Depuis cette date, en effet, nous avons vu que les Anglais
+d'Amérique et les Anglais d'Angleterre avaient
+suivi des voies différentes. À ce changement opéré par la
+force des choses vient s'ajouter une ignorance réciproque
+des conditions de vie qui, vers le milieu du XVIII<sup>e</sup> siècle,
+prit des proportions dangereuses, à mesure que, du côté
+des Anglais, augmentaient les fantaisies du luxe et les
+raffinements du beau-vivre, et, du côté des Américains,
+persistaient encore des habitudes de tempérance et de
+simplicité. La distance et l'état insuffisant des moyens de
+communication entretenaient cette ignorance. Il faut
+songer qu'à cette époque, on mettait presqu'autant de
+semaines qu'on met aujourd'hui de jours, pour aller d'Europe
+en Amérique. Pendant cet espace de temps, bien
+des événements pouvaient se produire, modifiant entièrement
+les idées et les intentions, entre le départ et
+l'arrivée.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, la plupart des Anglais se faisaient
+une représentation fausse de la situation des colonies.
+Leur indifférence, d'ailleurs, en matière générale, ne cédait
+<span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> qu'en présence de l'intérêt commercial et cet intérêt
+naturellement répondait à leurs plus intimes convictions:
+les colonies avaient été inventées par la Providence pour
+servir de débouché au commerce britannique.</p>
+
+<p>Si le peuple était ignorant, les ministres étaient généralement
+mal informés. Les gouverneurs anglais envoyés
+de la Métropole dans les différents États des Colonies, pour
+s'y faire une position ou pour remettre de l'ordre dans
+une vie désordonnée, emportaient avec eux les fausses
+idées de la capitale et, par leurs renseignements, faussaient
+les idées même du Roi. Ils contribuèrent à provoquer
+et à alimenter l'animosité qui devait, un jour,
+prendre des proportions irrésistibles. Tel, le Gouverneur
+du Massachusetts, Bernard, qui, dès que se produisirent
+les troubles suscités par l'acte du timbre, ne comprit
+pas, ou ne voulut pas comprendre, la gravité du mouvement
+et écrivait à Londres, en janvier 1766:</p>
+
+<p>«Les gens ici parlent très haut des moyens qu'ils ont
+de résister à l'Angleterre; ce ne sont que des mots. New-York
+et Boston ne sauraient résister à une flotte royale.
+J'espère que New-York aura l'honneur d'être soumise la
+première.»</p>
+
+<p>Ainsi, les fonctionnaires payés par les Colonies, qui
+auraient dû servir de trait d'union entre elles et un
+monarque irrité, ne faisaient qu'attiser le feu qui couvait.</p>
+
+<p>Il est certain aussi que plus un Anglais de cette époque
+s'élevait dans la hiérarchie sociale, plus il devait se sentir
+un étranger pour ses frères d'outre-mer. Il ne pouvait ni
+comprendre leurs aspirations, ni admirer leurs vertus:
+les siennes consistaient à détériorer systématiquement
+celles que la nature lui avait données. Jamais personnel
+gouvernemental ne fut plus dépravé dans la vie privée et
+plus cynique dans la vie publique.</p>
+
+<p>La richesse et le bien-être qui, après le ministère de
+Chatham, s'étaient répandus en Angleterre, proclamaient,
+certes, sa puissance et sa prédominance dans
+les deux hémisphères, mais contenaient aussi en germe
+<span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> le poison de toutes les extravagances et de toutes les corruptions.</p>
+
+<p>Les grands caractères qui, au XVII<sup>e</sup> siècle, combattirent
+pour les libertés civiques, avaient fait place à une génération
+dénuée de scrupules et de grandeur d'âme. Ceux
+qui perpétuaient les traditions de ces hommes probes et
+énergiques, n'étaient plus en Angleterre: ils étaient en
+Amérique.</p>
+
+<p>Là, le tableau était tout autre. On eût dit, dans beaucoup
+de régions, une communauté sortie de l'imagination
+de Rousseau ou de Fénelon. Les Français, quelque peu
+imbus des idées libérales de ces deux écrivains et qui
+donnèrent l'aide de leur épée au mouvement émancipateur
+d'outre-mer, furent charmés par l'ambiance sociale
+les entourant d'une atmosphère de simplicité et de
+grandeur.</p>
+
+<p>La reine Marie-Antoinette, attirée par le contraste qui
+la reposait du poids des splendeurs royales, aimait à jouer
+les fermières dans la fantasmagorie des Trianon,&mdash;décor
+d'opéra-comique opposé au décor d'opéra du Palais
+de Versailles. Ainsi, pour les représentants de l'aristocratie
+française, courtisans habitués à parader aux galas
+de la Cour, le spectacle des m&oelig;urs américaines fut un délassement
+qui répondait sans doute aussi à l'engoûment
+nouveau professé, depuis quelque temps, pour la saine et
+forte nature. Les hommes qui avaient lu le <i>Contrat social</i>,
+les audacieux qui, plus ou moins ouvertement, devinaient
+et appelaient les changements profonds, les bouleversements
+à la veille d'éclater comme un tonnerre
+sur le beau pays de France, se délectèrent, en amateurs
+superficiels peut-être d'abord, de voir des gens d'une dignité
+sans emphase évaluer dans un cadre si pittoresque.</p>
+
+<p>Le comte de Ségur qui avait promené sa curiosité inquiète
+à travers tant de pays et tant de civilisations, ne
+trouva nulle part plus ample matière à philosopher et à
+rêver que dans ses tournées le long des routes du Delaware,
+de New-Jersey et de la Pennsylvanie. Au milieu
+<span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> des forêts immenses, dont la virginité lui rappelait les
+premiers temps de la conquête, il put évoquer l'image
+des premiers navigateurs débarquant avec étonnement et
+audace sur ces rivages inconnus. Puis, sans transition,
+il pouvait voir s'étendre à perte de vue, quelque vallée
+paisible où paissait un bétail plein de promesses succulentes,
+à proximité de maisons très propres, d'une certaine
+élégance, aux couleurs variées et voyantes, entourées
+de petits jardins, tels ceux que l'on voit encore, de nos
+jours, dans les moindres recoins intensivement cultivés
+de l'île de Jersey. Les habitants de ces contrées lui semblèrent
+posséder la fierté d'hommes libres ne reconnaissant
+aucun maître, ne s'inclinant que devant la loi, aussi
+éloignés de toute vanité que de toute servilité<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>.</p>
+
+<p>Parmi ces hommes, quelques-uns parvinrent à s'élever
+dans la hiérarchie sociale. Ils furent des autodidactes. Des
+circonstances différentes les trouvèrent à la hauteur de
+leur tâche. Il suffit de nommer John Adams, fils de fermier,
+qui sut prendre sur les occupations matérielles imposées
+par sa condition, assez de temps, pour se donner
+une instruction qui lui permit de ne pas être inférieur
+aux événements où, dans la suite, il joua un rôle prépondérant.
+Le grand Franklin est le type classique du
+citoyen américain, fils de ses &oelig;uvres, mais fils aussi de
+ses ancêtres et de son temps. Rarement un homme, étant
+données les circonstances, fit tant avec si peu. C'est la
+caractéristique de ces fondateurs de l'indépendance américaine
+dont la force fut précisément le caractère à base
+d'énergie et discipliné, ataviquement, par le puritanisme.
+À des degrés divers, on peut mettre sur le même rang,
+Samuel Adams qui inspira et guida la résistance à l'acte
+du Timbre, Alexandre Hamilton qui, simple commis chez
+un marchand, trouvait encore la possibilité, sa journée
+faite, de suivre les cours d'une école. Jefferson qui avait
+de la fortune, l'employa à se procurer l'éducation la plus
+<span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> haute que les ressources de son pays lui permirent d'acquérir,
+se préparant, de la sorte, aux importantes fonctions
+que, plus tard, il put remplir avec éclat.</p>
+
+<p>Les futurs soldats de la Révolution furent soumis à
+un apprentissage encore plus dur. Israël Putnam s'était
+entraîné, pendant de longues années, à combattre les
+Indiens et les Français. Nathaniel Green, le plus habile
+lieutenant de Washington, était le premier dans tous les
+sports physiques, ce qui ne l'empêchait pas de lire Plutarque
+et César dans le texte grec et latin. On connaît
+Washington et le début de sa carrière militaire où il
+marcha contre les Français du Fort Duquesne, est digne
+du couronnement de cette carrière, où il combattit contre
+les Anglais avec l'aide des Français.</p>
+
+<p>À tout prendre, ces hommes dont nous venons d'esquisser
+la silhouette, étaient ce qu'en Europe et surtout
+en Angleterre, on appelait, avec quelque nuance de mépris,
+des gens de peu, de petites gens, élevés, quelques-uns
+dans la pauvreté, quelques autres, même ceux dont la
+famille jouissait d'une certaine fortune, dans un intérieur
+calme et modeste. Ils possédaient toutes les qualités pour
+fonder une démocratie et leurs vertus sans éclat et leurs
+défauts sans attraits, formaient un contraste saisissant
+avec les vices brillants et les attitudes hautaines de la
+royale Angleterre.</p>
+
+<p>Cependant ils ne se rendaient pas compte eux-mêmes
+de l'abîme creusé fatalement par la nature, par la distance,
+par le temps, entre les Colonies et la Métropole. À
+la veille même du grand bouleversement qui allait les
+séparer à jamais de la mère-patrie, ils professaient encore
+pour le chef suprême de cette patrie des sentiments de
+respect et d'affection. Franklin, qui devait bientôt changer
+d'opinion, savait faire la part de ce qui incombait à l'hostilité
+du parlement et de ce qu'il s'imaginait encore devoir
+à la sympathie personnelle du Roi. Au début de la querelle
+si vite muée en guerre farouche, il écrivait ceci:...
+«J'espère que tout ce qui est arrivé, ou pourrait arriver
+<span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> encore, ne diminuera en rien notre loyauté pour notre
+souverain ou notre affection pour cette nation en général.
+Je saurais difficilement concevoir un roi ayant de meilleures
+dispositions, des vertus plus exemplaires ou un
+désir plus ardent de contribuer au bien-être de tous ses
+sujets. La masse de ce peuple aussi est d'une nature noble
+et généreuse, aimant et honorant l'esprit de liberté et
+haïssant le pouvoir arbitraire, quel qu'il soit.»</p>
+
+<p>Franklin exprimait clairement et logiquement ses sentiments
+à l'égard de l'Angleterre, mais dans ces protestations
+impartiales, semble se glisser aussi un sentiment
+d'indépendance absolue, prélude de la révolte: on dirait
+un étranger jugeant avec condescendance un pays étranger.</p>
+
+<p>Il faisait également ressortir la différence des m&oelig;urs
+et des conditions, quand il écrivait à Joshua Badcock, en
+janvier 1772: «J'ai fait dernièrement un tour en Irlande
+et en Écosse. Dans ces pays, une petite partie de la société
+est composée de propriétaires terriens, de grands
+seigneurs, de gentilshommes extrêmement riches, vivant
+dans le luxe et la magnificence. Le fonds de la population
+est composé de fermiers très pauvres, vivant dans
+la plus sordide misère, dans des chaumières sales faites
+avec de la boue et de la paille, et habillés de haillons. Je
+songeais souvent au bonheur de la Nouvelle-Angleterre
+où chacun est propriétaire, a le droit de voter dans les
+affaires publiques, vit dans une maison propre et chaude,
+a de la nourriture et du combustible à profusion, ainsi
+que des vêtements, complets de la tête aux pieds, manufacturés
+peut-être dans sa famille.»</p>
+
+<p>Telle constatation fait comprendre l'état social des
+deux pays et, par conséquent, l'état politique qui en est
+la cause. En Angleterre, un excès de richesses à côté d'un
+excès de misère, l'aristocratie abondamment pourvue de
+tous les biens de ce monde et le peuple, en général, courbé
+sous le poids de travaux peu rémunérateurs: une minorité
+exploitant une majorité, avec toutes les conséquences
+qui découlent d'un pareil régime. En Amérique, une
+<span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> égalité de besoins et de moyens de parvenir effaçant, pour
+ainsi dire, la distance qui sépare ceux qui possèdent de
+ceux qui aspirent à posséder. Pas de barrières légales
+opposées aux légitimes prétentions vers une situation
+meilleure, à cet âge héroïque, du moins, d'une république
+en voie de formation. C'était là vraiment les éléments d'une
+démocratie prenant racine dans le sol même du pays, produit
+naturel d'une zone et s'épanouissant en force et en
+beauté, comme sa flore et sa faune. Et cette démocratie,
+malgré ses apparences modestes encore et comme entachée,
+pour des yeux prévenus, de nécessités petites et vulgaires,
+avait cependant pour promoteurs des aristocrates, dans
+une certaine mesure,&mdash;je veux dire des hommes qui
+étaient les meilleurs dans la cité, dans l'église, dans le
+conseil.</p>
+
+<p>Ces aristocrates, toute proportion gardée, et en donnant
+à la dénomination un sens étroit qui ne convient
+qu'à ce qui commence,&mdash;ne l'étaient, en effet, que relativement
+et en comparaison de ceux de leurs compatriotes
+encore trop absorbés par des besognes matérielles et indispensables.
+Ils étaient les descendants directs de ces
+Puritains du deuxième exode, hommes considérables dans
+leur pays, représentant la fine fleur de la culture britannique
+dont ils parfumèrent l'âpreté farouche qui inspira et
+soutint les Pères Pèlerins dans leur désespoir et dans leur
+initiative. Cette collaboration intime et mystérieuse de
+deux forces dont l'une venait d'en bas et l'autre rayonnait
+d'en haut, contenait en elle le germe d'une constitution
+démocratique qui n'excluait pas le souci des perfectionnements
+individuels, en dehors de toute différence de caste
+ou de classe. On peut dire que c'est là le cachet particulier
+de l'évolution qu'on a appelée la révolution américaine,&mdash;au
+point de vue social s'entend&mdash;et qui la distingue
+essentiellement de tous les mouvements similaires qui
+bouleversèrent les vieilles sociétés de la vieille Europe.</p>
+
+<p>En France, par exemple, les choses se présentèrent
+sous un tout autre aspect.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> On a souvent parlé de l'influence exercée par la révolution
+américaine sur la révolution française. Cette influence
+fut grande au point de vue moral,&mdash;elle fut
+nulle quand on veut l'appliquer aux origines, aux causes,
+aux moyens d'action,&mdash;tous éléments aussi différents que
+les étapes historiques des deux pays.</p>
+
+<p>Certes, dès que dans les salons de l'aristocratie française
+où l'on philosophait à loisir, où un mot d'esprit légitimait
+toutes les attaques à l'adresse de toutes les autorités
+et de toutes les supériorités, on apprit que des colons
+anglais, pressurés par la Métropole, résistaient aux
+injonctions édictées à Londres, ce fut un sentiment de satisfaction
+composé de tendances frondeuses et d'aspirations
+patriotiques. À mesure que les revendications des
+insurgents se précisaient, les penseurs, sociologues, économistes
+et politiciens qui, en France, marchaient à
+l'avant-garde, reconnurent la réalité et la parenté des
+idées qui s'agitaient encore confusément dans leur cerveau.
+Mais ce n'était que des idées, exprimées par ces
+mots: liberté, indépendance, égalité sociale, droits de
+l'homme,&mdash;toute la phraséologie libérale, la même au
+début de toute crise révolutionnaire et qui répondait à
+de vagues tendances et possédait la même assonnance
+dans les deux hémisphères. La théorie avant l'action;
+mais combien l'action devait être différente.</p>
+
+<p>Dans la célèbre déclaration d'indépendance, élaborée
+par les fortes têtes du Congrès, rédigée par Jefferson,
+ces aspirations, ces revendications prirent corps en un
+langage clair et précis. On connaît ce document qui est
+comme la charte d'émancipation d'une humanité nouvelle.
+Quelle profondeur dans la conception, quelle dignité
+dans l'expression! Ce n'est pas la menace d'une
+fraction de peuple qui se révolte contre une autre fraction.
+C'est le cri libérateur d'un peuple tout entier, décidé
+à secouer le joug d'un peuple oppresseur. Et ce fut,
+pour ceux de nos ancêtres déjà troublés par l'approche
+d'une tempête qui allait bouleverser toutes les hiérarchies
+<span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> en France, une leçon de choses et une leçon de
+mots. Ils y purent lire les droits du citoyen, émanés de
+la nature même de l'homme, revendiqués avec une assurance
+naturelle, ignorant la déformation des tyrannies
+antérieures et s'affirmant en face d'une tyrannie inconsciente.</p>
+
+<p>Ces droits, il ne s'agissait pas de les conquérir, il
+s'agissait de les faire respecter.</p>
+
+<p>En France, le problème était plus complexe et plus
+difficile à résoudre.</p>
+
+<p>Tandis qu'en Amérique, la liberté avait pris naissance
+avec la naissance même de la nationalité, en France,
+elle avait à lutter contre des entraves séculaires; préjugés,
+intérêts opposés des classes, abus imposés par en
+haut: il fallait détruire beaucoup pour rebâtir sur des
+ruines. C'était à la fois plus tragique et plus compliqué.
+Il est des morts qu'il faut qu'on tue et quand on les a
+tués plusieurs fois, ils ressuscitent encore. Rien ne meurt
+tout à fait et l'idée qui, pour un temps, s'est incarnée
+dans une dynastie, dans une faction, dans une secte politique
+ou religieuse, risque de s'imposer à nouveau à
+l'engouement des foules ou à l'audace d'un soldat heureux.
+À la tyrannie d'en haut, succède la tyrannie d'en
+bas. «Ô liberté!» s'est écriée M<sup>me</sup> Roland, avant de livrer
+sa tête au bourreau, «que de crimes on commet en ton
+nom!» Ces crimes qui ont laissé des éclaboussures de
+sang sur une des plus belles pages de l'histoire de l'humanité
+furent épargnés à l'Amérique.</p>
+
+<p>Malgré les essais d'organisations sociales, copiées d'après
+le modèle des deux grandes monarchies européennes, la
+féodalité n'y avait pris que de faibles racines. Le sol
+n'était pas favorable. La poussée d'en bas était trop forte
+pour que la pression d'en haut pût s'exercer d'une façon
+déprimante; ou plutôt, il n'y avait ni haut, ni bas, mais
+une solidarité d'efforts vers un idéal commun, dans la
+crainte des mêmes dangers extérieurs et sur la base des
+mêmes principes religieux et politiques. Les cadres dans
+<span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> lesquels se mouvaient et étouffaient les vieilles sociétés,
+ne pouvaient s'adapter à un groupement d'individus qui
+avaient précisément rompu avec d'anciennes façons de
+penser et d'obéir, afin de pouvoir mieux concilier les
+droits et les devoirs de l'individu avec les droits et les
+devoirs de la collectivité.</p>
+
+<p>Aussi, lorsque vint la maturité de telles consciences,
+lorsque sonna la majorité d'un peuple aspirant à affirmer
+son droit à l'indépendance, il n'y eut pas de luttes de
+classes, pas de luttes contre la noblesse, contre le clergé
+et contre le roi,&mdash;le roi d'Angleterre ne devant plus
+être considéré que comme le représentant d'un peuple
+étranger et hostile,&mdash;il n'y eut pas de gradation dans
+la composition des différents partis, allant du libéralisme
+philosophique à la démagogie sanglante, des représentants
+des États-Généraux à Vergniaud, à Danton puis à
+Robespierre pour aboutir à Bonaparte; il n'y eut pas
+de proscriptions, d'émigrations en masse, pas de guillotine,
+pas de massacres et pas de Terreur: il y eut simplement,
+et malgré les querelles intestines inévitables, un
+grand mouvement, un lever de boucliers en faveur
+d'une grande cause, pour laquelle, républicanisme et patriotisme
+formaient les termes extrêmes d'une même
+conception.</p>
+
+<p>On voit, tout de suite, la différence qui, dans leurs
+moyens d'action, sépare la révolution américaine de la
+révolution française. Si les hommes d'État de l'Union
+sympathisèrent immédiatement avec les hommes nouveaux,
+avec les tendances nouvelles qui prenaient de plus
+en plus consistance en France à la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle,
+ils s'aperçurent bientôt que, sous la même étiquette, se
+heurtaient des éléments divergents et contradictoires.
+Quoique les plus jeunes dans l'histoire constitutionnelle
+des États, ils étaient cependant nos aînés en fait d'organisation
+républicaine: ce qui, pour eux, découlait logiquement,
+clairement, fatalement, des conditions mêmes
+de leur établissement dans des territoires immenses et
+<span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> libres, affranchis par la distance de tout contact et de
+toute influence directe, devenait, pour nous, d'une réalisation
+problématique, exigeant le concours des forces
+vitales de la nation. La France, glorieuse et grande par
+son passé, souffrait de ce passé et, pour préparer les voies
+vers l'avenir, devait avoir recours à une rupture violente.</p>
+
+<p>Les Américains de marque qui vécurent en France à
+cette époque troublée de notre vie nationale, se rendirent
+vite compte de ces divergences et jugeant les événements
+en Anglo-Saxons habitués au régime représentatif, relevèrent
+bien des contradictions et bien des hérésies dans
+les premiers balbutiements du régime républicain français.
+Nous pouvons nous en faire une idée en feuilletant
+les lettres, en parcourant les mémoires de Thomas Jefferson
+et de Gouverneur Morris, par exemple, qui résidèrent
+à Paris pendant les journées décisives de la Révolution.</p>
+
+<p>Nommé Ministre des États-Unis en France, en 1785,
+au départ de Franklin, Jefferson est républicain dans l'âme,
+mais si bizarre que puisse paraître tel assemblage d'adjectifs,
+un républicain démocrate par principe et aristocrate
+par éducation. Sa situation de fortune et sa position
+sociale lui avaient facilité les jouissances de tous les biens
+matériels et intellectuels. Il consacra toutes ses ressources
+au progrès et au bien-être du peuple. Il solidarisa son
+avenir avec l'avenir de son pays.</p>
+
+<p>Il lui fallut s'habituer aux hommes et aux choses l'entourant
+dans le royaume de France en passe de devenir
+république. Sa première impression, tout en étant un peu
+incohérente, n'est pas entièrement dénuée d'optimisme.
+En général, il nous trouve bien en retard dans la compréhension
+et la mise en action de tout ce que comporte
+ce mot: indépendance,&mdash;qu'il ne faut pas confondre
+avec licence. Quelques-unes de ses lettres laissent percer
+un certain étonnement. Dès 1787, il remarque le grand
+nombre de caricatures, placards et bons mots qui circulent
+sans soulever de censure. Mais la foule à son
+<span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> tour devient agressive; Jefferson devient plus attentif. Il
+écrit à la date du 30 août:</p>
+
+<p>... «Le comte d'Artois, qui devait tenir un Lit de Justice
+à la Cour des Aides, a été hué sans réserve par la populace.
+La voiture de Madame de.... (J'ai oublié son nom),
+portant livrée de la Reine, a été arrêtée, on l'avait prise
+pour M<sup>me</sup> de Polignac que l'on voulait insulter. La Reine,
+allant au théâtre avec M<sup>me</sup> de Polignac, fut reçue par des
+huées. Le Roi, ayant depuis longtemps l'habitude de
+noyer ses soucis dans le vin, s'y plonge de plus en plus.
+La Reine pleure mais continue de pécher. Le comte d'Artois
+est détesté et Monsieur est grand favori. L'Archevêque
+de Toulouse est nommé premier Ministre,&mdash;c'est
+un caractère vertueux, patriotique et capable... En l'espace
+de trois mois, l'autorité royale a perdu, et les droits
+de la nation ont gagné plus de terrain par une simple
+évolution de l'opinion publique, que l'Angleterre dans
+toutes ses guerres civiles sous les Stuarts....»</p>
+
+<p>C'est le début du drame et Jefferson écoute les acteurs
+de la comédie royale répéter, avec plus ou moins de
+succès, les dernières tirades de leur rôle. Son attention
+est surtout attirée par l'Assemblée des Notables, la
+cour plénière, les États-Généraux, qui, par étapes devaient
+mener aux réformes définitives.</p>
+
+<p>Jefferson était très lié avec La Fayette. Peu de temps
+après la nuit du 4 août, le général vint lui demander
+l'hospitalité pour quelque six ou huit amis qui désiraient
+se réunir sur un terrain neutre afin de discuter sur le droit
+de veto devant être accordé ou retiré au Roi. Sur l'invitation
+empressée du diplomate américain, La Fayette
+vint avec Duport, Barnave, Alexandre de Lameth, Blacon,
+Mounier, Maubourg et Dagout, tous patriotes animés
+des meilleures intentions, prêts à se consentir des
+concessions mutuelles. Cette réunion d'hommes politiques
+notoires chez le représentant d'un pays étranger,
+devait mettre ce dernier dans une situation assez délicate.
+Sa franchise et son tact le tirèrent d'embarras. «La discussion,
+<span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> dit-il, commença à quatre heures et fut continuée
+jusqu'à dix heures du soir; pendant ce temps, je
+fus le témoin silencieux d'une argumentation calme et
+sincère qu'on trouve rarement dans les conflits de l'opinion
+politique; ce fut un raisonnement logique, une
+éloquence sévère, dénuée de toute vaine rhétorique ou
+déclamation et qu'on pourrait comparer aux plus beaux
+dialogues de l'antiquité qui nous ont été transmis par
+Xénophon, Platon et Cicéron.»</p>
+
+<p>Jefferson avoue, à la veille des États-Généraux, que la
+France n'est pas mûre pour toutes les réformes, pour
+l'exercice de certains droits du moins, considérés comme
+élémentaires dans les pays de race anglo-saxonne,&mdash;tel
+l'<i>Habeas corpus</i>. La suppression des lettres de cachet, par
+exemple, n'est pas encore unanimement admise. Et notre
+Américain ne peut s'empêcher de relever, avec quelque
+amertume, la légèreté des Français, leur esprit arriéré,
+quand il s'agit de développement politique. Écrivant à
+M<sup>me</sup> Adams, à l'occasion de la réunion des notables, il
+avait déjà dit: «Jusqu'à présent, le résultat le plus remarquable
+de cette assemblée est le nombre incalculable
+de calembours et de bons mots auxquels elle donna lieu.
+Si on les réunissait, on en formerait un ouvrage aussi volumineux
+que l'Encyclopédie. J'en ai conclu que cette
+nation n'est capable d'un effort sérieux que sur commande...
+Celui qui ferait un bon mot à propos, pourrait
+désarmer toute la nation résolue à se révolter.»</p>
+
+<p>Jefferson est sévère.</p>
+
+<p>Il craint, certes, les hâbleurs dans la future assemblée
+qui va se réunir. Il fait de l'ouverture des États-Généraux,
+à laquelle il assista, une description un peu superficielle:
+«Si on les considère comme une mise en scène
+d'Opéra, c'était imposant; au point de vue affaire, le discours
+du Roi fut exactement ce qu'il devait être et très
+bien débité. Personne n'entendit un seul mot du discours
+du Chancelier, de sorte que, jusqu'à présent, je n'ai pas
+encore pu savoir de quoi il avait été question. Le discours
+<span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> de M. Necker fut aussi bon que le permettait le nombre
+des détails qu'il était obligé de traiter.»</p>
+
+<p>Mais pour l'observateur judicieux, l'intérêt de la question
+commence quand il s'agit de fixer le système du vote:
+le Tiers-État lève la tête. Jefferson comprend que, de ce
+côté, sont la force et l'espoir. «Ses représentants, dit-il,
+possèdent presque tous les talents de la nation; ils sont
+fermes et audacieux, quoique modérés. Il y a, certes,
+parmi eux des têtes chaudes; mais ceux qui exercent le
+plus d'influence sont de sang-froid, tempérés et sagaces.
+Chaque initiative prise par cette chambre a été marquée
+par de l'adresse et de la sagesse. La noblesse, au contraire,
+est absolument hors d'elle. Elle est si furieuse
+qu'elle peut rarement délibérer. Elle possède peu d'hommes
+de talents modérés et pas un homme d'un talent supérieur...»</p>
+
+<p>C'est décidément au Tiers-État que Jefferson réserve
+toute son admiration. La logique dont cet ordre fit preuve
+dans ces premières discussions, lui rappelle, sans doute,
+des luttes similaires auxquelles il prit part dans son pays;
+il sympathise avec ces hommes énergiques qui, dans les
+transactions les plus difficiles, demeurèrent en possession
+d'eux-mêmes, résolus de mettre le feu aux quatre coins
+du royaume et de périr dans cet incendie, plutôt que de
+retrancher un iota à leur projet de modifier totalement la
+forme du gouvernement. Jefferson quitta la France avant
+d'avoir pu assister à ce changement. Mais son âme républicaine
+était satisfaite de ce qu'il avait vu et il était persuadé
+que la modération qu'il recommandait autour de
+lui ne serait pas troublée par des manifestations d'un caractère
+plus agressif. En cela, son optimisme se trompait
+et allait être soumis à une épreuve redoutable.</p>
+
+<p>Il se trompait aussi dans certains de ses jugements
+concernant la Reine sur laquelle il fait retomber, en
+grande partie, la responsabilité de la Révolution. Cette
+femme séduisante, produit de son époque et de sa caste,
+cette créature sensuelle, hautaine, inconsciente et artificielle,
+<span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> n'était pas de taille à enrayer le grand mouvement
+et, encore moins, à le provoquer. On dirait que Jefferson
+manque ici de profondeur de jugement et qu'il confond
+les causes lointaines, inéluctables, avec les prétextes
+fournis par des comparses. Il juge sans doute la conduite
+et l'influence de Marie-Antoinette d'après les Jacobins,
+d'après les campagnes odieuses et les libelles indignes
+dirigés contre la fille de Marie-Thérèse, qui ne pouvait
+être autre qu'elle n'a été.</p>
+
+<p>Quand Jefferson écrit, par exemple, dans son Autobiographie:
+... «J'ai toujours pensé que, s'il n'y avait pas eu
+de Reine, il n'y aurait pas eu de Révolution. Aucune
+violence n'aurait été provoquée, ni exercée... Le Roi aurait
+marché la main dans la main avec ses sages conseillers...
+Je ne saurais ni approuver, ni condamner la sentence
+qui mit fin à la vie de ces souverains... Je n'aurais pas
+voté la mort de Louis XVI... J'aurais enfermé la Reine
+dans un couvent, l'empêchant ainsi de nuire, j'aurais
+placé le Roi dans la situation qui lui convient, l'investissant
+de pouvoirs limités qu'il aurait, certes, exercés
+honnêtement. De cette façon, il n'y aurait pas eu de vide
+facilitant l'usurpation d'un aventurier militaire et l'occasion
+ne se serait pas présentée de ces atrocités qui démoralisèrent
+toutes les nations de ce monde et détruisirent et
+continuent à détruire des millions et des millions de ses
+habitants»... quand il écrit ces lignes, dis-je, il applique
+aux choses et aux gens de France sa mentalité d'anglo-saxon
+américain dont les principes démocratiques se sont
+développés quasi naturellement et il juge avec son esprit
+indépendant qui, après avoir espéré une révolution
+réalisée sans effusion de sang, la voit dévoyée dans les
+pires excès et finalement escamotée par l'ambition de
+Bonaparte.</p>
+
+<p>Gouverneur Morris, qui vint en France en février 1789,
+était un républicain aristocrate. Il était républicain parce
+qu'il se rendait bien compte qu'aucun autre gouvernement
+ne pouvait convenir à l'Amérique. Les éléments
+<span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> d'une monarchie et de ce que nous appelons, en Europe,
+une aristocratie, y faisaient défaut. Pas de hiérarchie
+sociale, pas de distinction de classes, qui sont l'essence
+même d'un gouvernement aristocratique. Il était un aristocrate
+parce qu'il descendait d'une de ces anciennes
+familles qui, tout en épousant les querelles des citoyens
+républicains du Nouveau-Monde, n'avaient pas entièrement
+rompu avec les idées de la vieille Angleterre et
+transmettaient précieusement, de père en fils, les bienfaits
+d'une éducation raffinée,&mdash;cette grande supériorité
+auprès des générations jeunes, encore rudes et frustes.
+Lui-même a dit quelque part: «En adoptant la forme
+républicaine du gouvernement, je ne l'ai pas seulement
+prise comme un homme prend une femme, au hasard de
+la loterie, mais j'ai agi comme peu d'hommes agissent
+à l'égard de leur femme: je l'ai prise tout en connaissant
+ses défauts.»</p>
+
+<p>Gouverneur Morris possédait tous les défauts et toutes
+les qualités d'un aristocrate: cynique, sceptique, hautain,
+spirituel, il appliquait son éclectisme philosophique à ses
+vues politiques; il ne préconisait aucun régime de préférence
+à un autre, le meilleur étant sujet à caution et se recommandant
+plutôt par sa facilité d'adaptation à la nation
+à laquelle il convient le mieux que par sa valeur intrinsèque.
+De sorte que, si le gouvernement républicain s'imposait
+à l'Amérique, on pouvait se demander s'il convenait
+bien à la France. Gouverneur Morris semble en douter
+et, républicain en Amérique, il est plutôt royaliste en
+France. Il trouve Jefferson exagéré dans sa propagande
+démocratique. Les deux Américains, dans leurs jugements
+sur la Révolution française, ne sont pas toujours
+d'accord et jusque dans l'expression de leurs opinions
+sur un bouleversement social qui doit nous diviser si profondément
+nous-mêmes, ils reflètent les tendances des
+deux partis politiques qui vont se disputer la direction
+des affaires aux États-Unis: les Républicains et les
+Fédéralistes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> Gouverneur Morris, fédéraliste, aime la France comme
+il le proclame dans beaucoup de ses lettres, mais avant
+tout, il aime la France telle qu'elle est encore: la France
+aristocratique, élégante, brillante, légère et corrompue,
+la France aux gestes chevaleresques et aux belles manières,
+celle qui fit la guerre en dentelles et semblait
+incapable de la faire en sabots. Ses goûts raffinés lui font
+apprécier la vie à la fois compliquée et superficielle des
+salons avec tout ce qu'elle comporte d'agréments un peu
+artificiels mais dénotant une culture très poussée et une
+vivacité très spéciale,&mdash;tel ce vin éminemment français:
+le champagne. Où trouvait-on tout cela? À la cour, dans
+les milieux gravitant autour de la cour, où de grands
+noms brillaient encore de l'éclat des grands souvenirs.</p>
+
+<p>C'est là que le républicain Gouverneur Morris fréquentait.</p>
+
+<p>Et, en 1792, quand tout cela fut à jamais dispersé à
+tous les vents de la haine et de l'envie, ferments des fureurs
+populaires, il garde cependant sa sympathie à la
+France, comme le prouvent ces lignes adressées à Thomas
+Pinckney: «Je fais des v&oelig;ux, des v&oelig;ux sincères
+pour le bonheur de ce peuple inconstant. Je l'aime. Je
+lui suis reconnaissant des efforts qu'il a réalisés pour
+notre cause, et je pense que, si l'on pouvait établir une
+bonne constitution ici, ce serait le meilleur moyen, avec
+l'aide de la Providence divine, d'étendre le bienfait de la
+liberté à tant de millions d'hommes, mes frères, qui
+gémissent encore sous le joug du despotisme, en Europe<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>.»</p>
+
+<p>Par une anomalie seulement compréhensible lorsque
+l'on connaît les antécédents d'un homme qui portait dans
+ses veines quelques gouttes de sang français, Gouverneur
+Morris, un des fondateurs de la république américaine,
+paraît aux Français un peu pâle dans ses professions de
+foi républicaines et M<sup>me</sup> de Tessé, ainsi que M<sup>me</sup> de La
+<span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> Fayette, l'accusent de modérantisme. Il le confesse lui-même:
+«Républicain, dit-il, et fraîchement émoulu
+d'une des constitutions les plus républicaines qui soient,
+je prêche sans cesse le respect pour le Roi, pour les droits
+de la noblesse, je prêche la modération...»</p>
+
+<p>Il fait aussi une description de la première session des
+États-Généraux; il la décrit en termes plus pittoresques
+que Jefferson, mais on dirait un royaliste, ému de ce
+qu'il a vu, qui tient la plume: «.....À mon arrivée,
+M. Necker est applaudi bruyamment et, à plusieurs reprises,
+ainsi que le duc d'Orléans; il en est de même
+pour un évêque qui a longtemps vécu dans son diocèse
+et pratiqué toutes les vertus réclamées par son ministère...
+Un vieillard qui avait refusé de mettre le costume assigné
+au Tiers et qui se présenta dans ses vêtements de fermier,
+est longuement applaudi. M. de Mirabeau est hué, quoique
+en sourdine. Enfin, le Roi arrive et prend sa place; la
+Reine à sa gauche, deux degrés plus bas que lui. Il prononça
+une courte allocution, bien dite, ou plutôt, bien
+lue. Le ton et la manière ont toute la fierté qu'on peut
+attendre du sang des Bourbons. Il est interrompu dans
+sa lecture par des acclamations si chaudes et d'une affection
+si touchante, que des larmes s'échappèrent de mes
+yeux en dépit de moi-même. La Reine pleure ou fait
+semblant de pleurer;&mdash;mais aucune voix ne se fait
+entendre pour la réconforter. Je me serais certainement
+fait entendre si j'étais Français; mais je n'ai pas le droit
+d'exprimer un sentiment et je sollicite en vain les personnes
+qui se trouvent dans mon voisinage de le faire. Ayant
+parlé, le Roi se découvre et quand il remet son chapeau,
+ses nobles imitent son exemple. Quelques-uns du Tiers
+font le même geste, mais, par degrés, se découvrent de
+nouveau. Alors, le Roi retire son chapeau. La Reine
+paraît le désapprouver et une conversation semble s'engager
+dans laquelle le Roi lui dit qu'il lui a plu d'agir
+ainsi, que ce soit protocolaire ou non; mais je ne puis
+certifier l'exactitude de cet incident, étant trop éloigné
+<span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> pour voir distinctement et encore moins, pour entendre.</p>
+
+<p>«Après le discours de M. Necker, le Roi se lève pour
+se retirer et il est salué d'un long: <i>Vive le Roi!</i> La Reine
+se lève à son tour et, à ma grande satisfaction, elle entend,
+pour la première fois, sortir de quelques bouches ce cri
+de: <i>Vive la Reine!</i> Elle esquisse une révérence qui provoque
+une acclamation plus nourrie à laquelle elle répond
+par une révérence plus accentuée»...</p>
+
+<p>Ces détails de chapeaux retirés et remis, auxquels s'arrête
+Gouverneur Morris, paraissent, à première vue, un
+peu puérils. À y regarder de plus près, ils ont une signification
+profonde. Les représentants du Tiers-État qui se
+couvrent quand Messieurs de la Noblesse se couvrent,
+ne veulent-ils pas, de la sorte, exprimer le symbole de
+leur dignité d'hommes libres, prêts à réclamer l'égalité?</p>
+
+<p>À mesure que le drame se déroule, Gouverneur Morris
+se trouve dépaysé par la mise en scène théâtrale des sentiments,
+par la susceptibilité nerveuse des orateurs qui,
+n'étant plus maîtres d'eux-mêmes, ne pouvaient pas l'être
+davantage de leur sujet et commettaient des fautes irréparables
+dans l'exercice d'un mandat important, ce qui
+ne l'étonné pas, car, dit-il: «ils prennent le génie à la
+place de la raison pour guide, se servent de l'expérimentation
+au lieu de l'expérience et s'avancent dans l'obscurité
+parce qu'ils préfèrent l'éclair de l'orage à la pure
+lumière du jour.»</p>
+
+<p>Naturellement, la méthode diffère entièrement de celle
+qu'employèrent les hommes qui élaborèrent la constitution
+américaine; question de mentalité, de tempérament
+et de race. Les Américains possédaient l'expérience,
+fruit de leurs rudes épreuves, depuis qu'ils avaient virtuellement
+rompu avec la mère-patrie, au commencement
+du XVII<sup>e</sup> siècle, jusqu'au jour où cette rupture devait
+devenir un fait accompli. Quoi d'étonnant que Gouverneur
+Morris, tout en proclamant les grands principes de
+la Révolution, critiquât les moyens employés chez nous
+pour les faire triompher. Pour lui, la Constituante, la
+<span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> Convention, avec leur personnel nouveau, de plus en plus
+détaché des traditions raciques, constituent autant d'étapes
+devant mener à l'anarchie finale. Le procès du roi lui fait
+présager sa mort. À cette occasion il écrit à Jefferson:
+«Une personne moins au courant que vous de l'histoire
+des affaires humaines, pourrait trouver étrange que le
+plus doux des monarques qui aient jamais occupé le trône
+de France, qui en est précipité précisément parce qu'il
+ne veut pas prendre les mesures énergiques reprochées
+à ses prédécesseurs, qu'un homme, enfin, que personne
+ne peut accuser d'un acte criminel, soit persécuté comme
+le plus néfaste tyran qui ait déshonoré l'humanité,&mdash;que
+Louis XVI, en un mot, puisse être condamné à mort.
+Cela est, pourtant.»</p>
+
+<p>Après le 21 janvier 1793, Morris écrit au même Jefferson:
+«Le Roi de ce pays a été publiquement exécuté. Il
+mourut avec dignité. En montant à l'échafaud, il exprima,
+de nouveau, son pardon à tous ceux qui l'avaient persécuté
+et l'espoir que son peuple égaré pût profiter de sa
+mort. Sur l'échafaud, il voulut parler, mais l'officier de
+service, Santerre, fit battre les tambours. Par deux fois,
+le roi essaya de se faire entendre, mais en vain. Les exécuteurs
+le saisirent et mirent une telle hâte à faire tomber
+la hache, le cou n'étant pas encore convenablement placé,
+qu'il fut mutilé...»</p>
+
+<p>Gouverneur Morris, comme tous ceux qui, sur les lieux,
+furent mêlés de près aux différentes phases du drame
+révolutionnaire, est absorbé par les événements journaliers,
+composant sa vie à Paris. Il oublie parfois les
+principes qui planent, immuables et intangibles, dans la
+sereine région de l'idée, pour ne voir que les hommes qui
+se démènent dans les convulsions de la passion. Plus
+haut que les acteurs récitant plus ou moins bien leur
+rôle, passe le souffle inspirateur et créateur. Et dans la
+Révolution française, il convient de faire deux parts:
+celle qui appartient aux contingences humaines, limitée
+aux nécessités de races et de frontières,&mdash;celle qui appartient
+<span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> à l'univers entier et qui, dépassant les frontières
+d'une patrie, peut, telle une religion, entraîner, dans son
+rayonnement, d'autres patries.</p>
+
+<p>Les Américains qui suivirent le mouvement de loin,
+sans être exposés au spectacle immédiat des troubles
+sanglants, en comprirent sans doute mieux la portée
+philosophique. À tant de distance, ils crurent entendre
+comme l'écho de leur propre émancipation et considérèrent
+le nouveau gouvernement installé en France comme
+l'établissement d'une république s&oelig;ur. Certes, dans ce
+sentiment demeurait toujours vivace la reconnaissance
+pour l'aide donnée contre l'Angleterre. Les successeurs
+de Gouverneur Morris, Monroe et J. Barlow, venus en
+France quand le terrain parut un peu déblayé, se montrèrent
+impartiaux, enthousiastes pour l'&oelig;uvre accomplie,
+dont les conséquences devaient avoir un retentissement
+mondial.</p>
+
+<p>Les discussions de doctrine précédèrent, dans le Congrès,
+les plans politiques et la différence des points de vue
+s'affirma par la formation de partis opposés. Les uns
+proclamaient la similitude des principes et des institutions
+en faveur d'un rapprochement entre les deux républiques.
+Les autres en faisaient ressortir les dissemblances.
+La République française, disaient-ils, est une et indivisible;
+la nôtre est composée d'États souverains dans une certaine
+mesure, possédant une juridiction particulière et des
+intérêts locaux; le fédéralisme est considéré, en France,
+comme une trahison,&mdash;ici, la trahison consisterait à vouloir
+imposer l'unité de gouvernement. L'Union qui respecte
+la diversité des États, fait la force de notre Confédération.</p>
+
+<p>Les orateurs du Congrès, en émettant telles considérations,
+faisaient ressortir la nécessité de développer le
+sentiment d'une nationalité bien déterminée. À ceux qui
+affirmaient que, malgré la sympathie due à la France, la
+constitution britannique offrait plus d'affinités avec la
+constitution américaine, d'autres ripostaient qu'ils n'étaient
+ni Anglais, ni Français, mais bien des Américains,
+<span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> nommés par le peuple pour défendre des intérêts exclusivement
+américains. Et, ceux-là étaient dans le vrai;
+mais ils ne pouvaient pas échapper à la fatalité qui s'imposait
+d'une politique américaine tour à tour ballottée
+entre l'influence française et l'influence anglaise.</p>
+
+<p>La presse américaine reflète ces opinions contradictoires.
+On y trouve les deux conceptions qui vont inspirer
+les leaders politiques des États-Unis, partagés, pour
+un temps, entre l'Angleterre réactionnaire et la France
+libérale.</p>
+
+<p>Les journaux critiquent ou exaltent les événements de
+France, suivant qu'ils représentent l'un ou l'autre de ces
+partis. Mais malgré l'enthousiasme des plus fervents,
+une certaine crainte se manifeste, un sentiment se fait
+jour, parmi les plus francophiles, devant le spectacle de
+tant d'excès incompris parce que suscités par des conditions
+spéciales à un pays étranger, parce que réprouvés
+par une mentalité si différente de la mentalité latine.
+Dans ces excès même, indépendamment de toute sympathie
+pour les principes républicains et à cause de ces sympathies
+sans doute, la clairvoyance anglo-saxonne devine
+un danger. Elle s'étonne des soubresauts de l'opinion
+française, elle condamne les revirements subits de la
+passion aveugle, les discours grandiloquents, les gestes
+d'une allure trop théâtrale, parce que derrière cette mise
+en scène qui souvent amuse et parfois détourne du but
+poursuivi, se cache la menace des plus terribles tyrannies.
+Les États-Unis n'ont plus à craindre le retour de
+celles dont ils ont secoué le joug; mais des problèmes
+nouveaux à résoudre vont mettre leur jeune indépendance
+à l'épreuve.</p>
+
+<p>Cependant, le drame révolutionnaire, en France, a
+suivi sa courbe ascendante et descendante, les hommes
+les mieux intentionnés, les talents les plus fougueux, les
+c&oelig;urs les plus ardents, les intelligences les plus subtiles,
+tout ce que la nature a pu produire de génie, d'énergie,
+de raison, d'utopie, de grâce et même de beauté, a été
+<span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> dépensé en pure perte, pour un temps du moins, car la
+moisson semée au prix de tant de sacrifices, d'abnégations
+et de crimes, germera plus tard. Mais, voici que déjà, sur
+tant de ruines amoncelées sur des ruines, sur la mêlée
+confuse de tant d'idées qui se heurtent et s'annulent en
+une incohérence anarchique, s'annonce une ère d'ordre,
+de discipline, de grandeur militaire; voici que, sur
+l'ombre pâlissante de tant de lutteurs convaincus, se
+dresse la silhouette fine et énigmatique du capitaine, du
+général, du consul: Bonaparte.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> CHAPITRE IV<br>
+<span class="smcap">GROUPEMENTS DES PARTIS<br>
+ET DIFFICULTÉS DIPLOMATIQUES.</span></h2>
+
+<p class="resume">Napoléon émerge et Washington hésite. &mdash; Deux partis se constituent
+aux États-Unis: Les Républicains et les Fédéralistes. &mdash; Convention
+de Philadelphie du 14 mai 1787. &mdash; Jefferson
+devient le représentant du républicanisme avancé. &mdash; On critique
+la mise en scène luxueuse des réceptions du Président et
+de M<sup>me</sup> Washington. &mdash; Les relations entre la France et les
+États-Unis se troublent. &mdash; La mission du citoyen Genet en 1793. &mdash; Son
+attitude incorrecte. &mdash; L'influence anglaise prédomine. &mdash; Le
+traité de Jay, à Londres. &mdash; Fauchet précise la nature
+de nos rapports avec l'Amérique du Nord, en l'an V de la République. &mdash; Jugement
+équitable de Pastoret. &mdash; Pinkney,
+Marshall et Gerry, envoyés à Paris. &mdash; Rôle de Talleyrand. &mdash; Ses
+vues sur les Colonies. &mdash; Bonaparte semble les partager
+en ce qui concerne l'Amérique.</p>
+
+<p>À l'heure où l'étoile de Bonaparte se levait à l'horizon
+politique de l'Europe, les courants d'idées et d'événements
+relatifs à l'Amérique, résumés dans les chapitres
+précédents, étaient connus de tous ceux qui aspiraient à
+jouer un rôle dans l'État, de tous ceux qui suivaient,
+avec intérêt et perspicacité, la marche souvent obscure
+de l'histoire.</p>
+
+<p>Il faut bien le répéter: les fondateurs de la république
+américaine partagèrent, dans leurs jugements sur la révolution
+française, les mêmes engoûments et les mêmes
+antipathies que nos partisans et nos adversaires européens.
+Ces sentiments suivirent la gradation de la fièvre
+qui nous entraînait dans un paroxysme de passion et
+qui, pour eux, répondait à ces termes extrêmes: d'abord,
+<span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> sympathie et admiration, puis, étonnement et stupeur,
+enfin, horreur et répulsion. Ils étaient les spectateurs, et
+gardant toujours leur froide raison d'anglo-saxons, ne
+pouvaient vibrer à l'unisson des tragédiens exaspérés qui,
+sur la scène de la politique française, faisaient bon marché
+de leur sang et du sang d'autrui,&mdash;puisque, comme
+on l'a dit, les Dieux en avaient soif.</p>
+
+<p>Évidemment, Washington et ses amis furent déconcertés
+par ce qui se passait en France. Comment l'ami de
+La Fayette qui conservait une profonde reconnaissance à
+Louis XVI d'avoir ratifié les traités libellés par M. de Vergennes,
+pouvait-il sympathiser avec des hommes érigés
+en bourreaux de tout ce qui avait fait la grandeur du Roi
+de France et de l'aristocratie française dont les représentants
+les plus brillants furent les compagnons d'armes
+des premiers combattants de la liberté américaine? On
+comprend le désarroi du premier Président de la République
+des États-Unis devant cette alternative: rompre
+avec toute influence française,&mdash;ce qui consistait à condamner
+la primitive confraternité républicaine,&mdash;ou
+se solidariser avec les excès de l'esprit sectaire et anarchique,&mdash;ce
+qui était contraire à toutes ses tendances
+conservatrices, même libérales, mais toujours respectueuses
+du passé,&mdash;d'un passé relativement jeune qui ne
+pouvait certes pas être comparé au passé de la France.
+C'était là l'inévitable et apparente incohérence de l'intervention
+monarchique en faveur de la fondation d'une république.
+La France royaliste avait un peu délibérément
+travaillé à la reconnaissance de principes qui devaient la
+détruire; plus tard, l'Amérique hésite à suivre la France
+révoltée jusqu'au bout et trouve que son élève en républicanisme
+a dépassé la signification de son enseignement
+et professe avec trop d'emportement des principes
+entachés de dissolution et de destruction sociale.</p>
+
+<p>Deux partis se constituèrent alors aux États-Unis: celui
+des républicains purs, admirateurs quand même des
+républicains français et qui étaient d'avis de marcher de
+<span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> l'avant, sans arrière-pensée de réaction; celui des Fédéralistes
+qui, effrayés de la tournure des événements, ne
+voulaient pas s'incliner devant les verdicts de la démagogie
+française et proclamaient hautement leurs anciennes
+affinités avec les hommes, les idées et les choses
+d'Angleterre.</p>
+
+<p>Washington fut longtemps ballotté entre ces deux
+tendances politiques.</p>
+
+<p>S'il pencha du côté des Fédéralistes, il serait excessif
+de lui en faire un grief. Faisant partie de cette catégorie
+sociale qui pouvait passer pour aristocrate, parce que,
+malgré tout et en dépit de toutes les aspirations individualistes
+et égalitaires, il y a toujours une élite, il se rendait
+parfaitement compte que les couches sociales venant
+immédiatement après celles qui formaient les minorités
+directrices, ne se composaient encore que d'éléments
+disparates, sans homogénéité, livrées à toutes les sollicitations
+de l'instinct déchaîné. C'était la masse incohérente,
+aux origines douteuses, des épaves de races qui,
+plus tard seulement, pouvaient s'amalgamer en une race
+unique, mais, pour le moment, avaient besoin, sous
+peine de se fondre en un mélange sans consistance et
+sans nom, d'un système de gouvernement autoritaire et
+hiérarchisé.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, il est compréhensible que les
+hommes ayant présidé à la naissance de la jeune république
+aient eu la conscience de leur responsabilité
+quand il s'agissait de défendre et de développer leur
+&oelig;uvre. Cette &oelig;uvre, si belle en elle-même, contenait
+des éléments contradictoires: des appuis qui venaient
+de la réaction et des forces qui émanaient du radicalisme.</p>
+
+<p>Après avoir conquis l'indépendance, il avait, en effet,
+fallu fonder le gouvernement qui permit à cette indépendance
+de durer et de s'organiser. Le pacte fédéral, qui,
+sous le nom d'<i>articles de confédération et d'union perpétuelle</i>,
+répondait, en somme, à tout essai d'administration
+aux États-Unis, n'était qu'un semblant de constitution,
+<span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> un pouvoir illusoire soumis aux caprices de treize
+petites républiques souveraines et rivales. Sous la direction
+de Washington, de Franklin, de Hamilton, de
+Gouverneur Morris, se réunit, le 14 mai 1787, la convention
+de Philadelphie qui élabora cette constitution des
+États-Unis qui permit d'enrayer le désordre et de considérer
+l'avenir avec confiance. Grâce à cet instrument de
+gouvernement, la discorde, la violence, les agitations
+stériles qui, pendant un instant, avaient compromis la
+sécurité de la jeune république, le Président Washington
+put venir à bout des soulèvements socialistes, réagir
+contre l'esprit de licence démocratique et d'égoïsme local.
+Il tira lui-même la philosophie de ce mouvement en arrière,
+quand il dit: «En formant notre confédération,
+nous avions eu trop bonne opinion de l'humanité. L'expérience
+nous a appris que, sans l'intervention d'un pouvoir
+collectif, les hommes n'adoptent et n'exécutent que
+les mesures les mieux calculées pour leur propre
+bonheur<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>.»</p>
+
+<p>C'était là, évidemment, le langage d'un sage, d'un
+homme ayant manié des hommes, mais c'était aussi le
+langage d'un aristocrate auquel le démocrate Jefferson,
+d'un optimisme un peu simpliste dans sa sincérité, reprochera
+de douter de la bonté foncière de la nature humaine.</p>
+
+<p>Jefferson qui, par opposition à Washington, Hamilton,
+Jay, John Adams, va devenir le représentant du républicanisme
+avancé, conduisant tout droit à la démocratie,
+profitait peut-être de la supériorité, fort gratuite, d'entrer
+en scène à une heure moins troublée de l'histoire de son
+pays. La politique des fédéralistes était nécessaire; elle
+ne devait être que transitoire et Jefferson, le leader républicain,
+put, sans trop de difficultés, demeurer fidèle à
+son idéal politique que, même à la fin de sa carrière, il
+prétendit préciser par la distinction suivante: «Par leur
+<span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> tempérament, dit-il, les hommes se divisent naturellement
+en deux partis: premièrement, les timides, les
+faibles, les maladifs, ceux qui craignent le peuple, qui
+s'en méfient et qui sont portés à vouloir lui retirer tous
+les pouvoirs pour les placer dans les mains des classes
+supérieures,&mdash;en second lieu, les hommes forts, sains
+et hardis, ceux qui s'identifient avec le peuple, qui ont
+confiance en lui, qui l'estiment le dépositaire le plus
+honnête et le plus sûr, sinon le plus sage, des intérêts
+publics. Dans tous les pays, ces deux partis existent; dans
+tous ceux où on est libre de penser, d'écrire, ils entrent
+en lutte. Qu'on les appelle donc libéraux et serviles,
+jacobins et ultras, whigs et tories, républicains et fédéralistes,
+aristocrates et démocrates, sous tous les noms
+divers qu'ils prennent, ce sont toujours les mêmes partis
+poursuivant le même but. Cette dernière appellation
+d'aristocrates et de démocrates est la vraie, celle qui
+exprime le mieux leur essence<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>.»</p>
+
+<p>Ces deux citations, en donnant la caractéristique de
+ces deux grands citoyens américains, Washington et Jefferson,
+donnent aussi l'explication des deux conceptions
+politiques qui vont entrer en lutte.</p>
+
+<p>Jefferson n'eut pas de peine à constituer le parti républicain,&mdash;tout
+le pays étant républicain. Il ne s'agissait
+ici que de nuances. Nommé secrétaire d'État dans un cabinet
+où Hamilton représentait des idées soi-disant réactionnaires,
+il fonda l'opposition qui, pour impressionner
+l'opinion publique, s'en prit plutôt aux apparences des
+hommes qu'à la réalité des choses. Fresneau, rédacteur
+de la <i>Gazette Nationale</i>, lui vendit le talent de sa plume.
+Et l'imagination populaire fut surexcitée par les critiques
+plus ou moins fondées à l'adresse de certains membres du
+gouvernement qui se donnaient des airs de grands seigneurs
+peu en rapport avec les goûts et les tendances de
+la majorité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> On fit remarquer avec ironie de quel appareil somptueux
+s'entouraient le Président et surtout la Présidente,
+M<sup>me</sup> Washington, qui, à son entrée à New-York, avait été
+saluée par une salve de treize coups de canon. Et, abomination
+plus grande encore: le Vice-Président, John Adams,
+se prélassait, comme un prince, dans une voiture à six chevaux.
+Le luxe du palais de la Présidence, avec ses laquais
+en livrée et ses invités en habit de cérémonie, ne faisait-il
+pas songer à Versailles et aux corruptions extravagantes
+d'une cour? Dans un bal qui fit sensation, Washington et
+la générale occupaient un canapé qui ressemblait, de bien
+loin, à un trône, mais fut, tout de même, pris pour un
+trône. De là à accuser Washington de vouloir se faire décerner
+le titre d'<i>Altesse</i> et de <i>Protecteur</i>, il n'y avait qu'un
+pas. Au fond, la querelle de principes tendait à devenir
+une querelle de personnes entre Jefferson et Hamilton,
+sous le prétexte fallacieux d'un complot royaliste, le tout
+assaisonné par la crainte des excès révolutionnaires dont
+l'exemple venait de France et par le danger des entraînements
+loyalistes et royalistes dont la sollicitation venait
+d'Angleterre.</p>
+
+<p>À partir de cette époque, les relations entre la France
+et les États-Unis allaient connaître des temps moins
+calmes. Washington vieilli sembla oublier la confraternité
+d'antan et se tourna vers l'Angleterre. Le gouvernement
+français, par son attitude intransigeante, fut, en
+grande partie, cause de ce revirement regrettable.</p>
+
+<p>Le citoyen Genet avait été nommé par la Convention
+Ministre de la République française aux États-Unis. L'attitude
+que prit ce diplomate, dès son arrivée, manqua de
+diplomatie. Il est certain que sa mission consistait à entraîner
+l'Amérique dans la guerre que la France soutenait
+alors contre l'Europe. Il fallait aussi faire miroiter
+aux yeux des membres influents du Gouvernement américain,
+la perspective d'enlever à l'Espagne l'embouchure
+du Mississipi, dont la navigation serait ainsi ouverte aux
+habitants de l'Ouest et permettrait, sans doute, selon la
+<span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> phraséologie du temps, «de réunir à la constellation
+américaine la belle étoile du Canada<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>.»</p>
+
+<p>L'énoncé seul d'un pareil programme dénotait, de la
+part des dirigeants français, une certaine ignorance de la
+mentalité des Américains et des difficultés intérieures dans
+lesquelles ils se débattaient. Républicains et Fédéralistes,
+quels que fussent les revirements de l'opinion en faveur de
+la France ou de l'Angleterre, comptaient s'en tenir à une
+stricte et juste neutralité. M. Genet débarquant, en avril
+1793, à Charlestown, avec l'assurance un peu naïve d'un
+tribun ou d'un proconsul, se livra aussitôt à une propagande
+déplacée en faveur des idées et des intérêts de son
+pays,&mdash;ce qui eut été parfaitement naturel s'il avait agi
+avec quelque discrétion. Malheureusement, il prit ouvertement
+des mesures attentatoires aux intérêts du pays
+auprès duquel il était accrédité: armant des corsaires, de
+sa propre initiative, ordonnant des recrutements, condamnant
+des prises, enfin, faisant abstraction du gouvernement
+établi pour obéir sans discernement aux instructions
+données par la Convention. C'était d'une maladresse
+insigne. En toutes circonstances, une pareille conduite
+eût été condamnable; en l'occurrence, elle était dangereuse.
+Elle s'expliquait par l'état d'esprit dans lequel se
+trouvait tout Français ayant joué un rôle pendant les
+journées les plus dramatiques de la Révolution. Hypnotisé
+par les grandes phrases, par les grands gestes, par
+les grands événements dont il avait été le témoin, Genet
+avait simplement transporté, dans une contrée étrangère
+et éloignée, l'ambiance fiévreuse au sein de laquelle il
+avait vécu et qui, tout en n'exagérant pas le danger auquel
+la France était exposé en Europe, exagérait peut-être
+l'influence de sa propagande républicaine en Amérique.
+Pour lui, l'indépendance américaine étant, en partie,
+l'&oelig;uvre de la France, il estimait tout naturel que le Gouvernement
+des États-Unis obéît, sans condition, au Gouvernement
+<span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> de la grande nation,&mdash;que dis-je, qu'il s'inclinât,
+sans réserves, devant les injonctions de la Convention,
+que lui, le représentant officiel, était chargé
+de transmettre.</p>
+
+<p>D'ailleurs, les instructions qu'il avait reçues des Comités
+de la Convention respiraient la haine qu'ils vouaient
+à Washington qui, prétendaient-ils, s'était entièrement
+dévouée à l'Angleterre. Genet n'hésita donc pas à s'appuyer
+sur l'opposition pour arriver à ses fins. Il était parvenu
+à avoir des adhérents secrets ou avoués dans plusieurs
+États et jusque dans le sein du Congrès. Fort de leur appui,
+il eut l'audace de préparer un mouvement qui avait
+pour but rien de moins que la conquête de la Louisiane.
+Les mécontents l'assurèrent que toute cette province désirait
+rentrer sous la domination de la France et Genet
+poussa l'outrecuidance jusqu'à prêter la main à une
+coopération de forces navales qui devaient se présenter
+sur les côtes de la Floride. Le principal corps de troupes
+de terre devait s'embarquer au Kentucky et, descendant
+l'Ohio et le Mississipi, envahir inopinément la Nouvelle-Orléans.
+Ces préparatifs hostiles auxquels plusieurs États
+de l'Union semblaient vouloir prendre part, causèrent
+d'autant plus de craintes au gouvernement fédéral qu'à
+la même époque il était engagé, avec la cour de Madrid,
+dans une négociation relative à la navigation du Mississipi.
+Washington crut nécessaire d'intervenir auprès du
+Gouverneur du Kentucky. Non content de jeter le trouble
+dans les relations intérieures. Genet alla jusqu'à accuser
+le Président des États-Unis de violer la Constitution et
+le menaça «d'en appeler de lui au peuple, de porter ses
+accusations devant le Congrès et d'y comprendre tous
+les aristocrates partisans de l'Angleterre et du gouvernement
+monarchique.»</p>
+
+<p>C'était un appel à la révolte et le Ministre de France
+aux États-Unis était allé trop loin dans sa propagande
+et dans ses agissements. Il était, pour ainsi dire, devenu
+le chef d'une faction et les Ministres américains firent
+<span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> connaître au Gouvernement français «que les actes de
+son envoyé ne correspondaient point aux dispositions
+dont la République française était animée; qu'il s'appliquait,
+au contraire, à engager les États-Unis dans une
+guerre au dehors, à semer au dedans la discorde et l'anarchie
+et ils demandaient son rappel comme nécessaire
+au maintien de la bonne intelligence.»</p>
+
+<p>Le Gouvernement sut désapprouver la conduite de
+Genet; il le rappela et le remplaça. On peut se demander
+si, tout en interprétant d'une façon trop rigoureuse les
+instructions de la Convention, ce diplomate improvisé
+n'obéissait pas quand même à ses plus secrets désirs.
+En tout cas, ces menées prouvent que la hantise de posséder
+de nouveau la Louisiane et de poser les bases d'un
+empire français en Amérique, revenait périodiquement
+inspirer les fauteurs d'une grande politique internationale.
+C'était la première fois qu'on osait afficher hautement
+ces tendances ambitieuses. Elles furent reprises
+par Talleyrand, comme nous allons le voir, dans une
+conception différente, et, enfin, par Bonaparte qui leur
+donna une solution bien inattendue.</p>
+
+<p>Mais, pour le moment, le résultat le plus éclatant
+auquel on était parvenu, fut celui-ci: les fédéralistes
+gagnèrent du terrain et les relations se brouillèrent avec
+la France au profit de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Le traité que Jay signa à Londres fut la conséquence
+de cette politique nouvelle et mit le comble à notre mécontentement.
+Les successeurs de Genet comme Ministres
+de France à Philadelphie, Fauchet et Adet, ne purent
+enrayer le mouvement hostile à notre égard. Washington,
+à la veille de sa retraite, effrayé des perspectives troublantes
+que la Révolution française faisait miroiter à ses
+yeux, ne fit rien pour lutter contre le mouvement anti-français;
+au contraire, il se solidarisa entièrement avec
+la passion haineuse de Hamilton qui incarna, un instant,
+toutes les passions du fédéralisme militant.</p>
+
+<p>En réalité, le traité de Londres était une violation
+<span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> flagrante des traités que nous avions conclus avec les
+États-Unis en 1778,&mdash;ces traités qui constituaient les
+premiers pactes politiques de la république américaine
+et lui avaient, en somme, permis de faire le pas décisif
+vers l'indépendance. En les violant, les Américains nous
+mettaient dans une position inférieure à l'égard de
+l'Angleterre.</p>
+
+<p>C'est ce que Fauchet fit ressortir quand il essaya de
+préciser la nature de nos rapports politiques avec l'Amérique
+du Nord, en l'an V de la République.</p>
+
+<p>«En consacrant dans ces traités, dit-il, les principes
+de la neutralité moderne dans toute leur plénitude, nous
+ne pouvions pas, à coup sûr, désirer que les États-Unis
+consentissent, dans leurs traités postérieurs, à des principes
+contraires: c'est particulièrement la nature de leurs
+stipulations avec l'Angleterre qui devait nous embarrasser.
+Nous ne pouvions désirer que cette puissance pût
+faire usage de leur pavillon à son aise, tandis que cette
+faculté nous serait interdite.»</p>
+
+<p>«Tel est cependant l'état de choses qui a été établi par
+le traité de Londres. Les États-Unis ont abandonné explicitement,
+dans ce traité, la neutralité moderne, d'où il
+résulte que l'Angleterre peut légalement nous piller sous
+pavillon américain et que nous devons respecter ce qu'elle
+met sous ce pavillon.»</p>
+
+<p>«Les principes de neutralité dont il s'agit, s'étendent
+encore à une partie du commerce des neutres, sujette à
+bien des discussions, c'est la contrebande. D'après l'ancien
+droit des gens, tout ce qui était destiné pour l'ennemi,
+tout ce qui sortait d'un port ennemi, était contrebande,
+et plus particulièrement les matières propres aux arsenaux
+de terre ou de marine, et même les provisions»...</p>
+
+<p>«Le traité de Londres consacre l'ancien droit des gens
+à cet égard, c'est-à-dire, qu'il est légal pour l'Angleterre,
+de s'emparer de toutes les matières propres aux approvisionnements
+des chantiers, que pourraient nous apporter
+les Américains, tandis que nous devons respecter ces
+<span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> mêmes objets transportés en Angleterre sous même pavillon.
+Quant aux provisions, on laisse à son arbitraire de
+déclarer quand elles sont contrebande, c'est-à-dire, saisissables,
+lorsqu'elles seront envoyées en France ou dans nos
+colonies, sur bâtiment américain<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>».</p>
+
+<p>Le Directoire se trouvait, de la sorte, devant un fait
+acquis,&mdash;fruit d'une politique trop intransigeante. Pastoret
+le fit remarquer dans la séance du 2 messidor où il
+appela l'attention du Conseil des Cinq Cents sur les relations
+de la France avec les États-Unis. Il était loin d'approuver
+le traité de 1794 que ces derniers avaient conclu avec
+l'Angleterre; cependant, dans un esprit de conciliation,
+il s'efforçait de montrer les torts réciproques... «Mais enfin,
+disait-il, si les États-Unis ont violé les convenances et les
+égards, ils n'ont trahi aucun engagement, ils n'ont usurpé
+aucun droit, ils n'ont fait qu'user de la faculté universelle
+des nations, de contracter, quand et comme elles le
+veulent. Sommes-nous donc les souverains du monde?
+Nos alliés ne sont-ils donc que nos sujets, pour qu'ils ne
+puissent pactiser à leur gré? Et certes, il n'est pas peu
+singulier d'entendre le gouvernement français accuser le
+traité du 19 novembre 1794 d'être une hostilité, tandis
+qu'il fait prendre lui-même, sans avoir déclaré la guerre,
+tous les vaisseaux américains.»</p>
+
+<p>Pastoret jugeait sainement les choses. Cependant, les
+victoires des armées françaises, tout en exaltant l'orgueil
+du Directoire, firent souhaiter aux Américains de rétablir
+les anciennes relations amicales avec la nation à laquelle
+les rattachaient tant de souvenirs communs et de sentiments
+reconnaissants. D'ailleurs, il était question de paix
+entre la France et l'Angleterre. Aussi le Président John
+Adams, absolument d'accord avec le Congrès, envoya à
+Paris trois plénipotentiaires dont les instructions étaient
+inspirées par un réel désir de rapprochement. Cette tentative
+<span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> échoua pourtant. Soit que MM. Pinkney, Marshall
+et Gerry ne fussent pas bien préparés pour la mission
+qu'on leur avait confiée, soit que le Directoire n'en comprit
+pas toute la signification, les pourparlers qui auraient
+dû prendre l'ampleur digne des deux grandes
+nations en présence, se résuma en des marchandages
+louches avec des agents subalternes. On insinua qu'on
+compterait éventuellement sur un concours financier et
+effectif, en vue d'une descente en Angleterre. Mais telles
+propositions, vaguement traitées par les Ministres français,
+irritèrent les envoyés américains qui ne furent
+jamais reçus par les Directeurs lesquels se refusaient de
+reconnaître le caractère officiel de MM. Pinkney et Marshall,
+sous prétexte qu'ils appartenaient au parti fédéraliste,
+si anti-français. Exception fut faite pour M. Gerry
+qui, tout en étant un républicain avéré, était pourtant
+obligé de se solidariser avec ses collègues.</p>
+
+<p>Dans ces négociations, Talleyrand joua un rôle prépondérant,
+quoique, parfois, sujet à caution. Il y trouva
+l'occasion de mettre en lumière ses vues personnelles sur
+l'Amérique.</p>
+
+<p>Dans le tourbillon des affaires qui entraînaient et accaparaient
+tous les esprits en France, peu de gens connaissaient
+à fond les affaires d'Amérique. Les Ministres
+plénipotentiaires qui en revenaient, après avoir plus ou
+moins bien réussi dans leur mission, se montraient, dans
+leurs rapports, d'une partialité concevable. Beaucoup
+d'émigrés qui encombraient Philadelphie, qu'un des leurs
+appela plaisamment «l'<i>Arche de Noé</i>», n'étaient pas encore
+revenus dans leur patrie et n'avaient pas encore
+publié des mémoires sur leur séjour en Amérique.</p>
+
+<p>Il faut faire une exception pour Talleyrand qui, dès
+1795, est rayé de la liste des émigrés et rentre en France.
+Sans doute, portait-il déjà dans sa tête de vastes projets
+à la réalisation desquels il savait pouvoir utiliser ses
+ressources d'homme de l'ancien régime parfaitement décidé
+de profiter des occasions offertes par le nouveau régime.
+<span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> Pour lui, le régime qui comptât, était celui en
+vigueur.</p>
+
+<p>Son séjour aux États-Unis lui avait évidemment suggéré
+bien des réflexions. Il avait vu et écouté. Dès son
+retour, il consigna ses souvenirs et ses idées dans un
+mémoire destiné certainement à attirer l'attention de
+Bonaparte<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a>.</p>
+
+<p>Son coup d'&oelig;il perspicace avait relevé tout de suite la
+grande différence qui existait entre la révolution américaine
+et la révolution française, au point de vue des conséquences.
+Rappelant le mot profond de Machiavel:
+«Toutes les mutations fournissent de quoi en faire
+d'autres», il oppose, d'une façon judicieuse, l'état social
+des États-Unis à l'état social de la France. Dans les deux
+pays, une révolution ne pouvait avoir les mêmes effets.
+Chez nous, il s'agissait d'établir la liberté, et nous employons
+ici ce mot dans un sens général, sans entrer
+dans les distinctions de partis qui en ont souvent dénaturé
+le sens exact. En Amérique, cette liberté existait en principe
+et il s'agissait seulement de la faire respecter. Il
+est facile de tirer la conséquence d'une pareille constatation:
+les haines, les agitations, les inquiétudes, les bouleversements
+de toutes sortes, qui sont les fruits d'une révolution
+dans les pays d'une civilisation avancée et d'un
+passé lointain, ne se retrouvent pas avec la même âpreté
+dans les pays d'un passé récent comme l'Amérique. «Sans
+doute cette révolution a, comme les autres, laissé dans
+les âmes des dispositions à exciter ou à recevoir de nouveaux
+troubles; mais ce besoin d'agitation a pu se satisfaire
+autrement dans un pays vaste et nouveau, où des projets
+aventureux amorcent les esprits, où une immense quantité
+de terres incultes leur donne la facilité d'aller employer,
+loin du théâtre des premières dissensions, une activité
+<span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> nouvelle, de placer des espérances dans des spéculations
+lointaines, de se jeter à la fois au milieu d'une foule
+d'essais, de se fatiguer, enfin, par des déplacements et
+d'amortir ainsi chez eux les passions révolutionnaires<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>.</p>
+
+<p>En France, il n'en était pas de même. Les passions révolutionnaires
+ne pouvaient se satisfaire que sur place.
+De là, cette progression dans la lutte où les partis, tour
+à tour triomphants et vaincus, se faisaient une guerre
+sans merci et qu'on a pu comparer les étapes fournies
+par le personnel politique de cette époque agitée, aux convulsions
+d'une hydre dont les têtes abattues renaissent
+toujours. Au point de vue social,... «sans parler des haines
+qu'elles éternisent et des motifs de vengeance qu'elles déposent
+dans les âmes, les révolutions qui ont tout remué,
+celles surtout auxquelles tout le monde a pris part, laissent
+après elle une inquiétude générale dans les esprits, un
+besoin de mouvement, une disposition vague aux entreprises
+hasardeuses et une ambition dans les idées qui
+tend sans cesse à changer et à détruire.»</p>
+
+<p>Pour remédier à cet état d'esprit dangereux, fauteur de
+troubles et d'anarchie, il fallait créer une diversion puissante.
+La meilleure était la fondation de colonies nouvelles
+où des hommes fatigués et vieillis par le malheur pussent
+trouver, dans un cadre nouveau, le moyen de rajeunir
+leur énergie, en débarrassant la mère-patrie d'éléments
+de discorde, tout en lui permettant d'étendre son influence
+au dehors.</p>
+
+<p>C'était, en somme, aiguiller les entreprenants, les audacieux,
+les généraux vainqueurs dont l'ambition pouvait
+être sollicitée par une des nombreuses factions en attente,
+vers un but précis, utile et glorieux. «Et combien de
+Français, disait Talleyrand, doivent embrasser avec joie
+cette idée! Combien en est-il chez qui, ne fût-ce que pour
+des instants, un ciel nouveau est devenu un besoin! et
+qui, restés seuls, ont perdu, sous le fer des assassins, tout
+<span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> ce qui embellissait pour eux la terre natale; et ceux pour
+qui elle est devenue inféconde et ceux qui n'y trouvent
+que des regrets, et ceux même qui n'y trouvent que des
+remords; et les hommes qui ne peuvent se résoudre à
+placer l'espérance là où ils éprouvèrent le malheur; et
+ces multitudes de malades politiques, ces caractères inflexibles
+qu'aucun revers ne peut plier, ces imaginations
+ardentes qu'aucun raisonnement ne ramène, ces esprits
+fascinés qu'aucun événement ne désenchante; et ceux
+qui se trouvent toujours trop resserrés dans leur propre
+pays; et les spéculateurs avides et les spéculateurs aventureux,
+et les hommes qui brûlent d'attacher leur nom à
+des découvertes, à des fondations de villes, à des civilisations;
+tel pour qui la France constituée est encore trop
+agitée; tel pour qui elle est trop calme; ceux, enfin, qui
+ne peuvent se faire à des égaux, et ceux aussi qui ne
+peuvent se faire à aucune dépendance.»</p>
+
+<p>Cette énumération contenait tous les éléments troublés
+de la Société française au lendemain de la révolution;
+elle indiquait la matière variée et complexe à employer
+mais elle ne désignait pas l'homme assez fort et bien doué
+qui pût la diriger et la mener au but.</p>
+
+<p>Il n'est pas téméraire d'affirmer que, si Talleyrand ne
+proclame officiellement aucun nom, il ne voyait qu'un
+homme capable d'une pareille mission: le général Bonaparte.</p>
+
+<p>Si l'homme était trouvé et prenait, de jour en jour, plus
+de consistance et plus d'ampleur, quels seraient les pays
+sur lesquels il faudrait jeter son dévolu?</p>
+
+<p>On ne pouvait hésiter qu'entre l'Orient et l'Occident.</p>
+
+<p>Dès 1769, le duc de Choiseul qui prévoyait l'indépendance
+des colonies américaines du joug de l'Angleterre et,
+par suite, la répercussion qui pourrait se faire sentir sur
+les colonies que nous possédions dans ces parages, envisageait
+les négociations à entamer pour la cession de l'Égypte
+à la France dans le but de trouver vers l'Orient un
+débouché qui semblait nous échapper vers l'Occident.
+<span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> Talleyrand, Ministre des Affaires Étrangères du Directoire,
+se solidarisa d'abord avec le général Bonaparte pour préparer,
+faciliter et mener à bonne fin une expédition qui,
+ayant pour but de faire la conquête de l'Égypte, devait
+enlever à l'Angleterre la communication directe avec les
+Indes. Bonaparte avait encore d'autres projets; on sait que,
+par la Syrie, il voulait gagner Constantinople et relever,
+sans doute en son nom, l'ancien empire d'Orient. On sait
+aussi comment ce projet échoua: la flotte française battue
+à Aboukir,&mdash;Bonaparte enfermé en Égypte, mais
+parvenant à s'échapper, à tromper la vigilance de l'ennemi
+et même le secret espoir du Directoire, en débarquant
+en France sans y être officiellement autorisé. Sa présence
+était, en effet, nécessaire en Europe: il y allait de son
+propre destin et du destin de la France.</p>
+
+<p>Mais Talleyrand, dont l'esprit incisif au service d'une
+imagination réaliste, n'avait pas deviné un homme sans
+lui assigner aussitôt un rôle,&mdash;du moins dans ses rêves
+secrets d'ambition et de domination&mdash;ne trouvait sans
+doute pas l'Europe digne de ses projets et si la route de l'Asie,
+après l'échec de l'expédition d'Égypte, se fermait au
+génie de Bonaparte, l'Amérique n'était-elle pas un vaste
+champ tout préparé pour y fonder un empire français,
+empire dont les jalons avaient été posés au XVII<sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>La France, en effet, avait toujours regretté la perte
+de la Louisiane, cette création de Louis XIV qui, autant
+que le Canada, peut-être, avait conservé le culte de ses
+origines françaises. En la cédant, en 1763, à l'Espagne,
+monarchie bourbonienne, de race latine et de religion
+catholique, on ne l'enlevait pas entièrement à l'influence
+française. Le comte de Vergennes fut sur le point de
+racheter cette belle colonie, mais le prix demandé alors
+par l'Espagne dépassait les ressources de notre trésor.
+Cette nécessité de compter fut la seule raison pour
+laquelle la Louisiane demeura espagnole. En vain, par
+le traité de Bâle, la République française tenta de la
+recouvrer,&mdash;elle ne parvint qu'à se faire céder la partie
+<span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> orientale de Saint-Domingue,&mdash;et encore, devant la
+supériorité navale de l'Angleterre et les craintes qu'inspirait
+déjà Toussaint-Louverture, la prise de possession en
+fut remise à plus tard. Les directeurs Carnot et Barthélemy
+essayèrent bien de séduire le roi d'Espagne par une
+combinaison<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a> qui, à première vue, devait amplement
+satisfaire les deux partis. Il s'agissait simplement d'enlever
+les trois Légations au Pape, de les réunir au Duché
+de Parme et d'en constituer une principauté pour le fils du
+duc de Parme qui venait d'épouser une fille de Charles IV.
+Quoique cet arrangement eût procuré à sa fille une situation
+prépondérante, le Roi très chrétien ne crut pas
+devoir se prêter à une spoliation des États de l'Église.</p>
+
+<p>Mais ces efforts, ces tentatives répétées ne prouvent-elles
+pas avec évidence que, sous une forme ou une
+autre, la nostalgie de l'Amérique perdue tourmentait
+périodiquement quelques-uns de nos hommes d'État, soit
+par pur patriotisme, par intérêt personnel ou par ambition
+collective? Les raisons multiples qui avaient poussé
+la France à intervenir en faveur des États révoltés contre
+l'Angleterre répondaient à des besoins complexes, d'une
+nature à la fois élevée et aussi moins désintéressée.
+Les droits de l'humanité en général étant satisfaits, ne
+serait-il pas possible maintenant de lutter et de revendiquer
+en faveur des droits plus proches de son propre
+pays? Bien des changements s'étaient effectués depuis
+qu'avait été reconnue l'indépendance de l'Amérique. Les
+Anglais chassés des États-Unis, les Bourbons chassés de
+France, tant de gens chassés de leurs prébendes et de leurs
+habitudes, tant de victoires françaises remportées sur
+les champs de bataille de la guerre et de la pensée, justifieraient,
+certes, une mise au point de l'organisation
+sociale, dont profiteraient également la masse et l'individu.
+Nous avons vu que, dans son mémoire lu à l'Institut,
+Talleyrand avait paraphrasé et développé telles
+<span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> idées et, dans l'anarchie où se traînait le gouvernement
+des Directeurs, devant une Europe matée et divisée, un
+parti se groupa autour du Ministère des Affaires Étrangères,
+proclamant l'opportunité de restaurer la paix continentale,
+au profit d'une plus grande extension de l'influence
+française au dehors&mdash;au delà des mers&mdash;c'est-à-dire,
+au profit de la restauration d'un empire français
+dans certaines régions de l'Amérique.</p>
+
+<p>Talleyrand qui voulait jouer un rôle, qui devait en
+jouer un si considérable sous peu, avait résumé, dans son
+esprit, les conceptions d'un aristocrate d'ancien régime à
+l'égard des États-Unis d'Amérique. De son séjour là-bas,
+il n'avait pas rapporté une grande sympathie pour les
+hommes et les choses. Il reprochait aux États-Unis qui
+n'en étaient encore qu'au début de leur carrière politique,
+d'être demeurés foncièrement anglais,&mdash;anglais
+de race, de goût, ainsi que par nécessité commerciale.
+Il insiste sur cette constatation, quand il dit:</p>
+
+<p>«Ce qui détermine la volonté, c'est l'inclination, c'est
+l'intérêt. Il paraît d'abord étrange et presque paradoxal
+de prétendre que les Américains sont portés d'inclination
+vers l'Angleterre: mais il ne faut pas perdre de vue
+que le peuple américain est un peuple dépassionné, que
+la victoire et le temps ont amorti ses haines et que, chez
+lui, les inclinations se réduisent à de simples habitudes;
+or, toutes ses habitudes le rapprochent de l'Angleterre.</p>
+
+<p>«Dans toute la partie de l'Amérique que j'ai parcourue,
+je n'ai pas trouvé un seul anglais qui ne se trouvât américain,
+et pas un seul français qui ne se trouvât étranger».</p>
+
+<p>«Qu'on ne s'étonne pas, au reste, de trouver ce rapprochement
+vers l'Angleterre dans un pays où les traits
+distinctifs de la constitution, soit dans l'Union fédérale,
+soit dans les États séparés, sont empreints d'une si
+forte ressemblance avec les grands linéaments de la
+constitution anglaise<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>».</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> Mais en face de ces hommes qu'il accusait volontiers
+d'être des trafiquants sans vergogne, il dressait, sans
+scrupule, sa silhouette fine de forban en jabot de dentelles.
+Il est avéré que les commissaires envoyés, en
+juillet 1797 pour aplanir les difficultés existant alors
+entre les deux pays, se heurtèrent surtout à l'intransigeance
+déplacée de M. de Talleyrand. Les négociations
+ne purent aboutir parce que le Ministre français des
+Affaires Étrangères réclamait pour lui, avec un cynisme
+éhonté, un don de 1.200.000 fr., et que les Américains,
+outrés de telle prétention, préférèrent rompre toute conversation.
+En avril 1798, on était à la veille d'une guerre.</p>
+
+<p>Cette guerre qui aurait répondu aux plus secrètes aspirations
+de sa politique, il ne fit rien pour l'éviter. Au
+contraire, les instructions qu'il envoie au Ministre de
+France, à Madrid, Guillemardet, prouvent combien lui
+tenait à c&oelig;ur son projet d'intervenir dans les affaires
+d'Amérique, dans le but d'y développer les bases d'un
+établissement français. Aussi, dès qu'il apprit que l'Espagne
+avait livré aux États-Unis les forts des Natchez
+situés le long du Mississipi, il fit ressortir toute la maladresse
+du cabinet de Madrid qui portait ainsi une atteinte
+directe à l'avenir de ses propres colonies, la possession
+de ces forts étant précisément destinée à contenir
+les progrès des Américains dans ces contrées.</p>
+
+<p>Pour arrêter court cette ambition des Américains, il n'y
+avait qu'un moyen: celui qui consistait à les empêcher de
+dépasser les limites qui empiéteraient sur les régions
+d'influence espagnole. Mais l'Espagne, laissée à ses seules
+ressources, ne pouvait accomplir une &oelig;uvre aussi difficile.
+Il ne lui restait plus qu'à avoir recours à l'aide de la
+France et de lui céder une partie de ses immenses domaines,
+dans le but de préserver le reste,&mdash;c'est-à-dire
+de nous céder les Florides et la Louisiane. Ces deux provinces
+constitueraient le rempart le plus impénétrable à
+opposer aux forces combinées, le cas échéant, d'Angleterre
+et des États-Unis.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> Ce projet qui, pour l'exécution, reposait sur une politique
+tortueuse, ne manquait pas de grandeur. Il n'avait
+pu être conçu que par un esprit foncièrement monarchique
+dont toutes les origines se confondaient, pour ainsi dire,
+avec celles de la royauté. Talleyrand, tout en se pliant
+aux événements, n'avait jamais cru au triomphe définitif
+de la Révolution. Pour lui, elle était une crise avec laquelle,
+certes, il fallait compter mais qui, une fois parvenue
+à sa période de décroissance, tendrait tout naturellement
+à la restauration des principes indestructibles de
+l'ancien régime. Il avait guetté l'homme capable de parfaire
+une telle &oelig;uvre. Cet homme rentrant d'Égypte, venait
+de soulever les premiers plis du voile qui recouvrait
+son ambition. Bonaparte, Premier Consul, après avoir
+pacifié l'Europe, pourrait la rassurer aussi en consacrant
+toutes les énergies de la France à la création d'un empire
+contre-révolutionnaire dans le Nouveau-Monde. Le succès
+d'une telle entreprise serait d'autant plus assuré, qu'elle
+répondrait aux désirs des monarchies européennes, en
+poursuivant l'esprit républicain jusque dans son dernier
+repaire. Atteindre la démocratie américaine ne pouvait
+déplaire à l'Angleterre; au lendemain de tant de bouleversements
+sociaux, réunir toutes les légitimités en vue
+de faire échec à toutes les anarchies, ce fut, en somme, le
+fond de la politique de Talleyrand, politique qui, à travers
+les heures les plus difficiles ou les plus glorieuses de la
+République, du Consulat et de l'Empire, devait trouver
+son triomphe dans les subtiles discussions du Congrès de
+Vienne.</p>
+
+<p>En attendant, Bonaparte battait les Autrichiens à Marengo
+et concluait une paix qui lui permît de reprendre
+les négociations avec l'Amérique. Son frère Joseph, chargé
+de négocier, signa un traité à Mortefontaine, par lequel,
+tout en réservant le règlement définitif de certaines
+questions relatives aux garanties et obligations imposées
+aux États-Unis par le traité d'alliance de 1778, les relations
+diplomatiques reprirent leur cours. Mais même
+<span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> avant que Joseph Bonaparte ait pu faire preuve d'habileté
+transactionnelle, le Premier Consul avait déjà pris
+une décision importante concernant l'Amérique, qui devait
+lui permettre d'intervenir dans les affaires des pays
+d'outre-mer, d'une façon ou d'une autre, suivant les circonstances.</p>
+
+<p>Son génie prévoyait tout le parti à tirer d'une main
+mise sur de vastes territoires américains et, dès le lendemain
+de Marengo, sans attendre la conclusion de la
+paix avec les États-Unis, l'Angleterre et l'Autriche, il
+chargea Talleyrand d'envoyer un courrier à Alquier, notre
+Ministre à Madrid, avec les pouvoirs de conclure un
+traité par lequel l'Espagne rétrocéderait la Louisiane à
+la France, moyennant un agrandissement équivalent du
+Duché de Parme. C'était reprendre, sur des bases plus
+larges, un projet qui avait déjà été repoussé par le roi
+très catholique, mais qui serait sans doute plus favorablement
+accueilli par la reine, non moins catholique,&mdash;la
+seule chose qui n'était pas catholique du tout, c'était
+la proposition que l'on faisait.</p>
+
+<p>Cette proposition prit même des proportions plus
+grandes, quand Alquier fut remplacé par Berthier<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>
+pour mener à bien une affaire qui répondait aux ambitions
+secrètes de Bonaparte et constituait une menace
+dangereuse dirigée contre les États-Unis d'Amérique. Il
+ne s'agissait plus seulement de la Louisiane, mais l'Espagne
+devait y ajouter les deux Florides et appuyer cette
+convention par le don de six vaisseaux de guerre. Depuis
+la lutte séculaire qui avait mis Français et Anglais face
+à face pour la conquête de l'Amérique du Nord, jamais,
+peut-être, les États-Unis n'avaient été exposés à un plus
+grand péril. On peut donc conclure de cette constatation
+que la fondation d'un empire colonial hanta, à cette
+<span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> époque plus qu'à une autre, l'esprit de Bonaparte et qu'il
+subordonna à sa réalisation, pendant quelques années
+du moins, jusqu'en 1803, les plus immédiates et les plus
+mystérieuses menées de sa diplomatie.</p>
+
+<p>Le roi d'Espagne souleva des objections en ce qui concernait
+la cession des Florides. Il était disposé à céder
+la Louisiane dont les origines étaient bien françaises,
+mais il fit des difficultés pour les Florides qui faisaient
+bien partie du domaine national. Ses hésitations furent
+vaincues par l'habile promesse de remplacer les trois
+Légations par la Toscane. La Toscane offerte en compensation
+à leur neveu et gendre devait lever tous les
+scrupules du Roi et de la Reine. C'était une perspective
+inespérée! Ils firent immédiatement venir le Prince
+de la Paix pour lui faire part de leur grande joie. La
+satisfaction de voir leur fille régner sur le beau pays qui
+s'étend aux bords de l'Arno leur fit oublier les territoires
+non moins beaux du pays qui s'étend aux bords
+du Mississipi. Le général Berthier signa, le 1<sup>er</sup> octobre
+1800, le traité de San Ildefonso qui annulait, pour ainsi
+dire, le traité de Mortefontaine signé si peu de temps auparavant.
+Le premier de ces traités, grâce à certaines concessions
+réciproques, rétablissait les relations normales
+entre les deux pays en assurant la paix; le second, en
+plaçant un concurrent redoutable à la frontière des États-Unis,
+risquait de les refouler à jamais entre les Alleghanys
+et la mer et d'empêcher une extension vers l'ouest
+qui fut, de tout temps, la condition essentielle du progrès
+normal de la République naissante.</p>
+
+<p>Le Ministre dirigeant les affaires d'Espagne devait
+essayer de reculer le plus loin possible cette échéance,
+non pas par sympathie pour les États-Unis, mais bien
+dans l'intérêt de sa patrie.</p>
+
+<p>Godoy, Prince de la Paix, avait beau jouir d'une réputation
+scandaleuse dans sa vie privée, il était homme
+de ressource, d'un patriotisme à la fois souple et tenace.
+Il parvint à empêcher, pendant sept ans, l'intrusion de
+<span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> Napoléon en Espagne, en signant avec le Portugal le
+traité de Badajoz, au bas duquel Lucien, gorgé de présents
+et de richesses, apposa sa signature,&mdash;et à éluder
+les conséquences du traité de San Ildefonso, en ce qui
+concernait la rétrocession de la Louisiane, sous le prétexte,
+d'ailleurs assez légitime, que le nouveau royaume
+d'Étrurie avait été remis au jeune roi dans des conditions
+qui ne répondaient nullement à la compensation stipulée,
+ce royaume continuant à être occupé et administré
+par des généraux français et n'étant pas reconnu par les
+autres puissances. Jusqu'à présent, ce n'était, en somme,
+qu'un jouet illusoire que l'on faisait miroiter devant
+les yeux de deux souverains fascinés par le fantôme d'une
+royauté.</p>
+
+<p>Cette manière d'envisager les choses irrita Bonaparte,
+et avec d'autant plus de raison que la cour d'Espagne,
+influencée par Godoy, remettait de jour en jour
+l'heure de la rétrocession de la Louisiane. Après le traité
+de San Ildefonso, le Premier Consul, inspiré par un sentiment
+à la fois de politique et de convenance, avait
+permis à Godoy de différer, pendant un an, cette cession.
+Cependant, s'il était impatient d'en prendre possession,
+l'Espagne, de son côté, soulevait des difficultés dans le
+but d'éloigner l'échéance. Notre Ministre, Gouvion Saint-Cyr,
+obtint, enfin, la promesse que Charles IV consentirait
+à livrer la Louisiane, à deux conditions: l'Autriche,
+l'Angleterre et le Grand Duc de Toscane détrôné, devaient
+reconnaître officiellement le nouveau roi d'Étrurie,&mdash;et
+la France devait s'engager à ne pas aliéner la
+propriété et l'usufruit de la Louisiane et à la remettre à
+l'Espagne dans le cas où le roi de Toscane perdrait la
+totalité ou une partie de ses États.</p>
+
+<p>Le Prince de la Paix n'avait donc pas une confiance
+absolue dans la durée et la solidité des royaumes créés
+par Bonaparte?</p>
+
+<p>Talleyrand fut chargé de donner à l'Espagne l'assurance
+formelle que jamais la France n'aliénerait une
+<span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> colonie qui, en 1763, n'avait été retranchée du domaine
+national qu'en faveur de l'Espagne et dont les antécédents
+français légitimaient les prétentions actuelles.</p>
+
+<p>Le Premier Consul insistait toujours pour avoir aussi
+les deux Florides. Même résistance de la part de Godoy
+qui fit intervenir la diplomatie anglaise, affirmant que
+Sa Majesté Britannique ne consentirait jamais à ce que
+les deux Florides soient acquises par la République française
+et que les États-Unis se solidariseraient, en cette
+circonstance, avec la cour de Saint-James<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a>. D'un autre
+côté, la nature des compensations offertes soulevait des
+objections. L'Empereur Alexandre de Russie lui-même
+s'étonnait de voir la France disposer des États de Parme
+en faveur de l'Espagne, quand il était plus légitime de
+les donner en indemnité au roi de Sardaigne.</p>
+
+<p>Étranges contestations! Étranges pourparlers! Ils font
+ressortir la ténacité avec laquelle Bonaparte cherchait
+à réaliser ses projets de domination en Amérique.
+Étrange opposition aussi de la part de l'Europe. Pour
+elle, n'aurait-il pas mieux valu diriger l'activité du capitaine
+ambitieux vers le Nouveau-Monde? En lui facilitant
+l'acquisition de toutes les Florides et de toute la
+Louisiane, l'Espagne et la Russie auraient, sans doute,
+agi dans leur propre intérêt. La France et les États-Unis
+mis face à face, à cette heure décisive de leur destinée,
+auraient été entraînés, sans doute, dans des complications
+dont on aurait difficilement vu la fin.</p>
+
+<p>Le Prince de la Paix et l'Empereur de Russie, s'ils
+avaient pu lire dans l'avenir, auraient, certes, mieux
+fait d'encourager ces velléités de conquêtes extra-européennes,
+de laisser couler le sang français à Saint-Domingue
+et sur les rives du Mississipi, plutôt que de
+voir leurs pays envahis, Saragosse emporté d'assaut et
+Moscou incendié...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> Seule, l'Angleterre, l'île intangible, le pays des colonies,
+qui n'avait pas renoncé à l'espoir d'agrandir celles
+qu'il possédait toujours en Amérique, avait intérêt à en
+écarter sa rivale séculaire. Pour elle, le salut consistait à
+nous susciter des hostilités continentales. On était arrivé
+à la dernière phase de la seconde guerre de Cent Ans
+qui, par des alternatives plus ou moins rapprochées, mettait
+aux prises Français et Anglais.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> CHAPITRE V<br>
+<span class="smcap">NAPOLÉON ET LA LOUISIANE.</span></h2>
+
+<p class="resume">Jefferson est nommé Président des États-Unis en 1801. &mdash; Sa
+sympathie pour la France. &mdash; Il veut la paix à l'intérieur et à
+l'extérieur. &mdash; La Louisiane convoitée par Bonaparte. &mdash; Monroe
+est envoyé à Paris. &mdash; L'Angleterre prépare les hostilités. &mdash; Bonaparte
+renonce à la Louisiane. &mdash; Les préparatifs
+qui lui étaient destinés sont tournés contre la Grande-Bretagne. &mdash; Monroe
+d'abord éconduit, reçoit un accueil plus
+favorable. &mdash; Scène entre Bonaparte et ses frères Lucien et
+Joseph. &mdash; Barbé de Martois discute avec Livingston et Monroe
+les conditions de cession de la Louisiane aux États-Unis.</p>
+
+<p>Thomas Jefferson fut appelé à jouer un grand rôle en
+Amérique, au moment où, en Europe, se mesuraient ces
+partenaires redoutables: Bonaparte et Pitt.</p>
+
+<p>Il fut nommé Président de la République des États-Unis
+en mars 1801.</p>
+
+<p>C'était le triomphe du parti républicain qui, dans sa
+personne, avait vaincu les Fédéralistes. C'était aussi le
+triomphe de l'idée française qui trouva, dans le nouveau
+Président, un défenseur et presque un disciple.</p>
+
+<p>Jefferson avait quitté la France à temps pour ne garder,
+de son séjour parmi nous, que le souvenir des
+grandes journées de la Révolution. Il assista à son aurore
+et ne fut pas le témoin des excès qui refroidirent si vite
+tant d'amis de la première heure. Sa sympathie nous
+était donc acquise. Mais il dut compter avec les questions
+litigieuses qui, sous la Convention et le Directoire, avaient
+mis les deux pays à deux doigts d'une guerre.</p>
+
+<p>Cette sympathie pour la France, avait pour corollaire
+<span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> sa haine pour la Grande-Bretagne. Elle fut d'abord soumise
+à une grande épreuve mais finit par récolter une
+récompense glorieuse. Elle allait jusqu'à excuser les massacres
+de septembre et aurait volontiers poussé à la rupture
+de tous les liens commerciaux si importants entre
+les États-Unis et l'Angleterre. Autant de raisons qui rendaient
+Jefferson odieux aux Fédéralistes tombés mais
+toujours redoutables; ils le traitaient de gallomane, anglophobe
+et jacobin, tous épithètes qui répondaient à une
+réalité dont il revendiquait hautement la responsabilité,
+mais qui pouvaient légitimer de graves oppositions au
+gouvernement,&mdash;oppositions qui s'étaient déjà manifestées
+au moment des élections pour la présidence et la
+vice-présidence. Pourtant Jefferson, quoique taxé de fanatique,
+penchait plutôt vers la conciliation. N'avait-il
+pas dit à Madison: «Je n'ai pas assez de passion pour
+trouver du plaisir à naviguer au milieu des tempêtes».</p>
+
+<p>C'était réflexion de sage politique, d'autant plus que
+les excès des Fédéralistes tendant à rien de moins qu'à
+fomenter des discordes civiles, avaient finalement tourné
+contre eux-mêmes.</p>
+
+<p>Dans son discours d'inauguration, Jefferson développa
+des idées de conciliation, d'apaisement et de philanthropie.
+Certains passages semblaient empreints de quelque
+amertume provenant du souvenir des luttes récentes et
+peut-être aussi de la crainte des difficultés à venir. Pour
+bien montrer combien il prétendait représenter une démocratie
+jusque dans ses formes extérieures, il simplifia,
+autant que possible, la mise en scène des cérémonies coutumières.
+Il vint à pied de son logis à la maison où se
+réunissait le Congrès, dans ses vêtements ordinaires, escorté
+par un détachement de la milice et accompagné des
+secrétaires de la Marine et des Finances, auxquels étaient
+venus se joindre quelques-uns de ses amis politiques de la
+Chambre des Représentants. D'ailleurs, son extérieur répondait
+assez bien à son idéal politique. Jefferson était
+très grand, d'allure timide, d'apparence froide, d'attitude
+<span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> réservée et ne donnant pas l'impression d'un homme habitué
+au commandement.</p>
+
+<p>Cet honnête homme, ce grand citoyen, qui fut surtout
+remarquable par le caractère et les intentions, rêvait
+une ère de calme à l'intérieur et une ère de paix à l'extérieur,
+qui permît aux États-Unis de se développer sans
+entraves.</p>
+
+<p>À l'intérieur, il eut à lutter contre les attaques de ses
+adversaires politiques, à l'extérieur, il eut à faire face
+aux exigences tour à tour coalisées ou rivales de la
+France, de l'Angleterre et de l'Espagne, toujours à l'affût
+d'une occasion propice dont la faiblesse de l'armée
+américaine leur permettrait de profiter.</p>
+
+<p>Précisément, au début de sa Présidence, Jefferson,
+dans une illusion d'humanitarisme tout à son honneur,
+ne parle que de paix, de réduction de dépenses, surtout
+pour l'armée et la marine. Ce programme allait à l'encontre
+de celui des Fédéralistes. Eux, en vue d'une guerre
+avec la France, en 1799, n'avaient pas dépassé le budget
+de l'année et de la marine, de six millions de dollars.
+Pour le moment, tout danger de guerre étant écarté, ce
+budget fut réduit de moitié. Jefferson, par l'excès contraire,
+cherche à atteindre son adversaire, à «plonger le
+fédéralisme dans un abîme où il fut condamné à périr
+sans espoir de résurrection.»</p>
+
+<p>Au moment même où le Président prenait ces mesures
+pacifiques, au moment où, aux États-Unis, les ressources
+militaires étaient réduites à leur minimum, Bonaparte
+négociait avec l'Espagne, en vue de la rétrocession de la
+Louisiane.</p>
+
+<p>Nous avons vu avec quelle cauteleuse habileté Godoy
+cherchait à reculer l'heure de l'échéance qui, pour lui,
+sonnerait le glas de la puissance espagnole. Mais ce n'était
+pas seulement le Prince de la Paix qui mettait la patience
+du Premier Consul à une rude épreuve. La résistance
+de Toussaint Louverture à Saint-Domingue était un facteur
+important dont il fallait tenir compte, car il pouvait,
+<span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> selon les circonstances, faciliter ou anéantir l'exécution
+des plans de domination en Amérique, auxquels travaillait
+en secret le gouvernement français. Si le chef des
+noirs était vaincu, rien n'empêcherait plus le flot de l'envahisseur
+de se précipiter sur la Louisiane et de remonter
+le Mississipi en une poussée irrésistible,&mdash;s'il réussissait,
+au contraire, dans sa résistance, Bonaparte ne pouvait
+plus considérer Saint-Domingue comme un point
+d'appui, une base d'action,&mdash;la première étape menant à
+la Louisiane lui échappait et toutes ses forces devaient
+être rappelées et concentrées en Europe où l'Angleterre,
+suivant sa politique séculaire, cherchait à entraîner la
+France pour l'empêcher d'agrandir ses colonies et de devenir
+une puissance coloniale.</p>
+
+<p>Jefferson se trouva donc en présence d'un grand danger,
+mais, connaissant l'état insuffisant de la flotte et
+de l'armée, il hésitait à exposer son pays aux aventures
+d'une guerre qui se présentait dans des conditions peu
+favorables. Il ne fallait pas se le dissimuler: sans les
+hésitations de Godoy et sans la résistance de Toussaint
+Louverture, un corps expéditionnaire de plus de
+10.000 Français, entraînés à l'école de Hoche et de Marceau,
+commandé par un futur maréchal de France, aurait
+facilement occupé la Nouvelle-Orléans et Saint-Louis,
+avant seulement que Jefferson ait pu rassembler
+une brigade de milice à Nashville.</p>
+
+<p>Pour le grand républicain qui aimait la France, qui
+avait trouvé chez elle les mêmes tendances libérales,
+les mêmes affirmations du droit et de la justice, une
+pareille entreprise eût été contraire à la politique française
+si régulièrement suivie depuis plus de quarante ans.
+Il ne pouvait pas prévoir que, par la force des choses, le
+Premier Consul allait reconstituer petit à petit ce que la
+Révolution avait systématiquement détruit. En un mot,
+c'eût été le renversement des alliances et, finalement,
+intéresser les États-Unis à l'abaissement de la France
+et les contraindre à s'appuyer sur la Grande-Bretagne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> C'est ce que Jefferson analysait clairement quand il
+écrivait à Livingston, Ministre des États-Unis à Paris<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>:</p>
+
+<p>«Il n'y a sur le globe qu'un seul point dont le possesseur
+soit notre ennemi naturel et habituel: c'est la
+Nouvelle-Orléans. C'est par là, en effet, et par là seulement
+que les produits des trois huitièmes de notre territoire
+peuvent s'écouler... En nous fermant cette porte, la
+France fait acte d'hostilité contre nous. L'Espagne pouvait
+la garder encore pendant de longues années. Son
+humeur pacifique et sa faiblesse devaient l'amener à
+nous accorder successivement des facilités de nature à
+empêcher son occupation de nous être trop à charge;
+peut-être même se serait-il produit avant peu des circonstances
+en présence desquelles une cession aux États-Unis
+serait devenue pour elle l'occasion d'un marché fort
+profitable. Mais lorsqu'il s'agit des Français, la question
+change de face. Eux, ils sont d'une humeur impétueuse,
+d'un caractère énergique et turbulent; nous, malgré nos
+goûts tranquilles, malgré notre amour pour la paix et pour
+la poursuite de la richesse, nous sommes aussi arrogants,
+aussi dédaigneux de la richesse acquise au prix de l'honneur,
+aussi énergiques, aussi entreprenants qu'aucune
+autre nation du monde. Établir un point de contact et de
+froissement perpétuel entre des caractères ainsi faits, créer
+entre eux des rapports aussi irritants, c'est rendre impossible
+l'amitié de la France et de l'Amérique. La France et
+l'Amérique seraient également aveugles, si elles se faisaient
+illusion à cet égard. Et, quant à nous, il faudrait être
+bien imprévoyant pour ne pas prendre tout de suite
+certaines précautions en vue de cette hypothèse. Le jour
+où la France s'emparera de la Louisiane, elle prononcera
+la sentence qui la renfermera pour toujours dans la ligne
+tracée le long de ses côtes pour le niveau des basses
+mers; elle scellera l'union de deux peuples qui, réunis,
+peuvent être les maîtres exclusifs de l'Océan; elle nous
+<span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> contraindra à faire alliance avec la flotte et la nation
+anglaises.»</p>
+
+<p>Ces lignes résument excellemment la question. Livingston
+eut a défendre ce point de vue à Paris. Mais quoique
+les hommes sérieux qui entouraient le Premier Consul se
+montrassent peu disposés à approuver une expédition
+aussi aventureuse<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>, il n'y avait pas à espérer qu'on pût
+exercer une influence directrice, décisive, sur la volonté
+du maître. Une seule perspective pouvait faire modifier
+ses intentions: un événement européen rejetant au second
+plan l'aventure américaine.</p>
+
+<p>Cet événement fut le traité d'Amiens.</p>
+
+<p>Mais avant de se trouver devant un fait accompli, qu'il
+ne pouvait prévoir, Jefferson voulut essayer la conciliation
+pour éviter la guerre et, dans le cas où elle serait
+inévitable, pouvoir la faire avec quelque chance de succès.
+Il résolut donc d'envoyer en Europe un ambassadeur
+extraordinaire qui eut pour mission de traiter d'abord
+avec Bonaparte et, s'il n'y réussissait pas, de sonder les
+cours de Londres et de Madrid. Son choix tomba sur
+James Monroe qui devait s'entendre avec Livingston, le
+Ministre américain à Paris, pour décider le Premier Consul
+à céder aux États-Unis la Nouvelle-Orléans et les Florides.</p>
+
+<p>«La fermentation des esprits croît dans nos contrées
+de l'Ouest,&mdash;écrivait Jefferson à Monroe.&mdash;Elle est
+stimulée par les intérêts mercantiles et même par ceux
+de l'Union en général, au point de mettre la paix en
+danger. Dans notre situation prospère, nous devons prévenir
+ce malheur, le plus grand de tous, et vous demander
+un sacrifice temporaire. Je vais vous charger d'aller
+remplir une mission extraordinaire en France, et demain
+je fais connaître au Sénat que je vous nomme. Vous ne
+pouvez refuser car toute notre espérance est en vous. Attendez
+<span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> deux jours, à Richmond ou Albermarle, la décision
+du Sénat. Passez la nuit et le jour à arranger vos
+affaires pour une absence qui sera peut-être courte, peut-être
+longue.»</p>
+
+<p>Le 13 janvier, le Président écrivait encore à Monroe
+une missive plus pressante et plus explicative:</p>
+
+<p>«Hier, n'ayant pas le temps d'écrire, je vous ai envoyé
+l'approbation, donnée par le Sénat, à votre nomination.
+La suspension de notre droit d'entrepôt à la Nouvelle-Orléans
+a porté l'agitation publique au plus haut
+degré. Elle est fondée dans le pays de l'Ouest sur des
+motifs justes et naturels. Des remontrances, des mémoires
+circulent de tous côtés et sont signés par tous les
+habitants. Le parti que nous prenons n'étant pas connu,
+l'inquiétude ne se calme pas. Il faut faire connaître
+quelque chose de positif pour apaiser ce trouble. Le dessein
+que nous avons formé d'acquérir la Nouvelle-Orléans
+et les Florides peut recevoir tant de modifications,
+qu'il n'est pas possible de les exprimer à notre Ministre
+ordinaire en France, par des instructions et par une
+correspondance. Il importait donc de lui adjoindre un
+Ministre extraordinaire, ayant des pouvoirs discrétionnaires,
+bien pénétré de notre dessein et en état d'entendre
+et de modifier en conséquence toutes propositions
+qui lui seraient faites: cela ne peut avoir lieu que
+dans une suite de discussions orales. L'envoi d'un Ministre
+une fois arrêté, il ne pouvait y avoir deux opinions sur
+le choix de la personne. Vous possédez la confiance
+sans bornes de l'administration et celle des habitants
+de l'Ouest. Tous les yeux sont fixés sur vous: si vous
+n'acceptiez pas, le chagrin serait grand et porterait atteinte
+à la haute considération dont vous jouissez. En
+vérité, je ne sais rien qui pût produire autant de sensation,
+car de l'événement de cette mission dépendent
+les futures destinées de cette république. Si nous ne
+pouvons, au prix que coûterait l'acquisition qu'il s'agit
+de faire, nous assurer une paix perpétuelle et l'amitié
+<span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> de toutes les nations, il convient de nous préparer à la
+guerre; car elle ne peut être éloignée. Si vous veniez
+à échouer dans la négociation sur le continent, il serait
+peut-être nécessaire de passer en Angleterre. C'est alors
+que nous nous verrions embarrassés dans la politique
+européenne, aux dépens de notre bonheur et de notre prospérité.
+Cela ne peut être prévenu que par le succès de
+notre mission. Je sens qu'après être entré dans une autre
+carrière, vous avez à faire un grand sacrifice. Mais il est des
+hommes nés pour le service public. La nature, en les
+créant pour rendre de grands services à l'humanité, leur
+a imprimé le sceau de leur destinée et de leur devoir.»</p>
+
+<p>Monroe était autorisé à offrir deux millions de dollars
+comme prix de cette cession.</p>
+
+<p>Cependant, contrairement à ces dispositions pacifiques
+qui prétendaient régler ces délicates questions par un
+traité, un parti s'était formé dans les provinces de l'Ouest
+dans le but de s'emparer de la Nouvelle-Orléans par la
+force. Les Fédéralistes prirent la direction de ce mouvement
+auquel M. Livingston lui-même accordait son approbation,
+ne croyant pas qu'il serait possible de réduire
+l'intransigeance du Premier Consul en faveur d'un arrangement
+à l'amiable.</p>
+
+<p>Bonaparte, en hâtant les préparatifs des forces nouvelles
+qu'il destinait à Saint-Domingue et à la Louisiane,
+avait naturellement attiré l'attention soupçonneuse de
+l'Angleterre. L'armée française, une fois débarquée en
+Amérique, ne se contenterait certes pas d'atteindre le but
+officiellement proclamé; elle ne résisterait pas à la tentation
+de s'emparer des colonies anglaises du golfe: la
+Jamaïque, les Antilles anglaises n'étaient plus en sûreté.
+Et même, tout le commerce des vice-royautés espagnoles
+en Amérique risquait de tomber entre les mains des
+Français.</p>
+
+<p>L'Angleterre était frémissante. L'ancienne rivalité avec
+la France renaissait des mêmes causes et, cette fois encore,
+c'est l'Amérique qui en est le prétexte. Bonaparte
+<span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> fut obligé de suivre le courant et, malgré son désir de
+donner libre carrière à son génie dans les vastes espaces
+du Nouveau-Monde, il dut porter tous ses efforts sur
+l'Europe.</p>
+
+<p>Le 20 février 1803, le Premier Consul, dans son exposé
+de la situation adressé au Corps Législatif, se plaignit des
+intrigues de l'Angleterre et accusa le cabinet de Londres
+de ne pas exécuter le traité d'Amiens. La réponse fut catégorique.
+Le 8 mars, dans un message belliqueux, le roi
+d'Angleterre disait: «Je suis informé des préparatifs
+considérables qui se font dans les ports de Hollande et
+de France et quoiqu'on m'assure qu'ils ont les colonies
+françaises pour objet, j'ai dû prendre des précautions
+pour la sûreté de nos domaines, l'honneur de ma couronne
+et les intérêts de mon peuple.»</p>
+
+<p>L'Angleterre faisait immédiatement procéder à des armements
+considérables, en réponse à ceux qui se préparaient
+dans les ports de France et de Hollande: dix mille
+hommes de mer furent levés. L'atmosphère était pleine
+de menaces. La guerre semblait imminente. Malgré les
+assurances de l'ambassadeur anglais, Lord Withworth,
+le Premier Consul y croyait. Mais, pour la première fois,
+il paraissait hésiter. Cette hésitation, certes, ne venait
+pas de la crainte de n'être pas prêt, ou de l'appréhension
+d'une défaite: elle venait, sans doute, du regret d'être
+obligé de diriger contre l'Angleterre des forces destinées
+à opérer en Amérique. Le rêve de travailler en grand dans
+un continent neuf, encore en voie de formation, où un
+génie militaire et administratif pourrait facilement poser
+les bases d'un empire, ce rêve s'évanouissait devant la
+nécessité de faire face à des dangers plus proches que la
+situation géographique du pays et la rivalité de l'ennemi
+séculaire rendaient redoutables.</p>
+
+<p>Avec son coup d'&oelig;il perspicace, Bonaparte vit immédiatement
+qu'il fallait renoncer à la Louisiane.</p>
+
+<p>L'expédition destinée à l'Amérique était pourtant en
+bonne voie de préparation. À côté de l'ambition personnelle
+<span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> de Bonaparte, qui, entretenue par Talleyrand, voyait
+dans cette expédition le point de départ de conquêtes plus
+importantes, il ne faut pas oublier que le sentiment patriotique
+français ne s'était jamais éteint dans cette belle
+colonie, il ne faut pas oublier que, pendant les dix dernières
+années, il y eut des manifestations en faveur de la
+France, qui légitimaient son intervention.</p>
+
+<p>Dès 1790, des Odouarts-Fantin remettait à l'Assemblée
+nationale une pétition des habitants qui demandaient à
+être réunis à la mère-patrie.</p>
+
+<p>Pendant la Révolution, le Comité de Salut Public, désireux
+de réparer l'indifférence du gouvernement des
+Bourbons envers les Français de la vallée du Mississipi,
+voulut leur témoigner de nouveau tout l'intérêt dont ils
+jouissaient toujours en France; Volney fut désigné pour
+aller, comme naturaliste, se renseigner sur la situation
+générale de l'Amérique.</p>
+
+<p>En janvier 1794, Mahlberger, capitaine d'artillerie de
+la compagnie de la Charente, demanda, au nom de quelques
+actionnaires, «200 hommes, 80 canonniers, 1 pièce de
+12, 1 pièce de 8, 2 obusiers pour aller intercepter le Mississipi
+en passant par le Maryland, le fort Pitt, l'Ohio
+jusqu'à l'anse de la Graisse occupée par les Espagnols....
+Le soussigné, à son passage à la Nouvelle-Orléans, avait
+été chargé d'une pétition de plus de 1.500 personnes, riches
+habitants, pour réclamer les secours de la Convention nationale
+pour être réunis à la mère-patrie dont ils ont été séparés
+par la trahison du Ministre Choiseul qui les a lâchement
+vendus pour huit millions... À défaut de la Louisiane,
+ajoute-t-il, l'expédition pourra s'emparer de la Trinité<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>.»</p>
+
+<p>Tels projets d'invasion, sous une forme ou sous une
+autre, ressemblent aux tentatives faites par Genet.
+En tout cas, depuis ce moment, nos dirigeants ne renoncent
+plus à l'espoir de rentrer en possession de la
+<span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> Louisiane. Carnot lui-même se fait le défenseur d'un
+projet d'annexion. Barthélemy, notre plénipotentiaire aux
+négociations de Bâle, fut chargé de demander à l'Espagne
+la rétrocession de la Louisiane et de Saint-Domingue en
+échange de Fontarabie et de Saint-Sébastien. Nous avons
+vu qu'il ne put obtenir qu'une partie de Saint-Domingue.
+En 1797, le Directoire dut prendre des mesures pour empêcher
+les Anglais d'envahir la Louisiane. Le fils du général
+Collot présenta un mémoire pour être autorisé à
+lever, au nom de la France, un corps de Canadiens. Un
+nommé Magdett proposa même de s'emparer de la Louisiane
+et de soulever l'Irlande, an VII et an VIII<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>.</p>
+
+<p>Sur ces tentatives et ces velléités, Bonaparte greffa son
+projet plus grandiose et mieux conçu. Le traité de Mortefontaine
+avait rétabli les relations avec les États-Unis et
+le traité de San-Ildefonse avait obligé l'Espagne à accepter
+les conditions d'une rétrocession. À l'heure où nous
+sommes parvenus, était réuni à Helvoett Sluys, près de
+Rotterdam, un corps de troupes qui, pendant quelque
+temps, fut désigné sous le nom d'expédition de Flessingue.
+En réalité, il était destiné à la Louisiane et toutes les mesures
+avaient été prises en vue d'un établissement solide
+et définitif.</p>
+
+<p>Voulant éloigner Bernadotte, le Premier Consul le désigna
+d'abord comme capitaine général de la Louisiane,
+mais Bernadotte ayant émis des prétentions inacceptables,
+le général Victor fut nommé à sa place.</p>
+
+<p>Une somme de 2.686.000 fr. avait été prévue, plus
+486.235 fr. pour l'affrètement des navires du convoi
+dont voici le détail d'après de Villiers du Terrage<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="2" summary="Détail.">
+<tr>
+<td colspan="2">La Wilhelmina</td>
+<td class="right">458</td>
+<td>tonnes.</td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">La Marta Marguerita</td>
+<td class="right">436</td>
+<td><span class="add1em">»</span></td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">L'Hanseatischband</td>
+<td class="right">416</td>
+<td><span class="add1em">»</span></td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">La Colombia</td>
+<td class="right">320</td>
+<td><span class="add1em">»</span></td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2"><span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> La Minerve</td>
+<td class="right">298</td>
+<td><span class="add1em">»</span></td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">La Pallas</td>
+<td class="right">250</td>
+<td><span class="add1em">»</span></td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">Le Hampden</td>
+<td class="right">254</td>
+<td><span class="add1em">»</span></td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">La Providence</td>
+<td class="right">708</td>
+<td><span class="add1em">»</span></td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">Le Lexington</td>
+<td class="right">290</td>
+<td><span class="add1em">»</span></td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">L'Américain</td>
+<td class="right">376</td>
+<td><span class="add1em">»</span></td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="right">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</td>
+<td colspan="3">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td><span class="smcap">Total</span></td>
+<td class="right">3.806</td>
+<td>tonnes à 44 fl. =</td>
+<td class="right">167.464</td>
+<td>fl.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="right">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</td>
+<td colspan="3">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">Les Deux Catherines</td>
+<td class="right">560</td>
+<td>tonnes</td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">Le Cicéro</td>
+<td class="right">318</td>
+<td><span class="add1em">»</span></td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="right">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</td>
+<td colspan="3">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="right">878</td>
+<td>tonnes à 40 fl. =</td>
+<td class="right">35.120</td>
+<td>.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="right">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</td>
+<td colspan="3">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">Gratification</td>
+<td class="right">3.397</td>
+<td>tonnes à 5 fl. =</td>
+<td class="right">16.985</td>
+<td>.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">Au commissaire de la marine, Couderc</td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="right">6.587</td>
+<td>.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td><span class="smcap">Total</span></td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>226.156 fl. = </td>
+<td class="right">486.255</td>
+<td>t.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Pour préparer la venue des Français et se faire bienvenir
+auprès des sauvages, on réunit, conformément aux
+conseils de l'interprète Fournerel, de nombreux cadeaux
+en fusils, carabines, sabres, objets d'habillement, accompagnés
+d'un lot de médailles destinées aux grands chefs
+des sauvages. Cette médaille portait l'effigie du Premier
+Consul et au revers: «À la Fidélité<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>.»</p>
+
+<p>Dès le 24 septembre 1802, un décret organise le pouvoir
+militaire et civil à la Louisiane. Les fonctionnaires
+de tous ordres doivent être répartis comme suit:</p>
+
+<ul class="none">
+<li>Un capitaine général (Victor), au traitement de 70.000 fr.
+plus celui de son grade en non activité.</li>
+
+<li>Un général de brigade, lieutenant du capitaine général
+(Cassague) avec 5000 fr. de supplément de traitement.</li>
+
+<li>Deux généraux de brigade. Deux adjudants commandants.
+Un commandant d'armes de 2<sup>e</sup> classe. Deux commandants de
+4<sup>e</sup> classe. Un chef de bataillon d'artillerie. Un chef de bataillon
+du génie.</li>
+
+<li><span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> Deux ingénieurs géographes. Un capitaine de port. Sept
+officiers de santé. Quatre pharmaciens.</li>
+
+<li>Un préfet colonial (Laussat) au traitement de 50.000 fr.</li>
+
+<li>Un grand juge (Aimé), au traitement de 36.000 fr.</li>
+
+<li>Un sous-préfet de la Haute-Louisiane (Charles Maillard), au
+traitement de 6075 fr.</li>
+
+<li>Un commissaire, chef d'administration (Mollet).</li>
+
+<li>Un commissaire inspecteur (Grandpré).</li>
+
+<li>Deux sous-commissaires. Deux commissaires principaux.
+Deux gardes-magasins. Un directeur des domaines. Deux arpenteurs.
+Un directeur de douane. Un receveur payeur général
+(Peyrusse). Deux économes. Un jardinier-botaniste.</li>
+</ul>
+
+<p>Les lois françaises devaient être appliquées en Louisiane
+et un décret de nivôse ordonnait «l'incorporation
+immédiate dans les troupes de la République de tous les
+individus sans aveu et moyen d'existence qui débarqueront
+dans la colonie.»</p>
+
+<p>Rien n'avait été oublié et on sent qu'une direction
+administrative de premier ordre avait présidé à cette
+organisation militaire et civile qui méritait un meilleur
+sort que celui qui lui était réservé.</p>
+
+<p>En effet, malgré l'activité et la hâte déployées pour
+aboutir le plus vite possible, les armements subissaient
+des retards; on était déjà en février 1803 et la flotte restait
+encore bloquée par les glaces dans le Haringvliet. Le général
+Victor s'impatientait. Le 12 février le Ministre
+rédigeait une note se terminant par ces mots:</p>
+
+<p>«...Les glaces retenant l'expédition du général Victor,
+lui donner ordre de ne mener à la Louisiane que trois
+bataillons, savoir: un de la 17<sup>e</sup> de ligne et deux de la 54<sup>e</sup>
+et de les porter au complet de guerre.»</p>
+
+<p>Enfin, le 10 mars: «Je compte incessamment recevoir
+la nouvelle de votre départ».</p>
+
+<p>L'ordre allait être donné, tous et tout étaient prêts
+quand un courrier arriva, bride abattue, apportant cette
+dépêche du Ministre:</p>
+
+<div class="quote">
+
+<p class="right10"><span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> <i>13 floréal an XI</i> (<i>3 mai</i>).</p>
+
+<p>«L'expédition qui avait été préparée à Helvoett Sluys, citoyen,
+n'aura pas lieu, et, à la réception de cette lettre, vous
+ferez cesser immédiatement toutes les dépenses qu'elle continuait
+d'occasionner et les troupes seront débarquées»...</p>
+</div>
+
+<p>Quelle était la cause de ce revirement subit et pour
+quelles raisons la direction imprimée aux événements
+changeait-elle si brusquement?</p>
+
+<p>On l'a déjà dit: la nécessité, pour le Premier Consul,
+de faire face à l'Angleterre et de renoncer, par conséquent,
+à la Louisiane pour concentrer toutes ses forces
+sur le continent.</p>
+
+<p>L'inquiétude et la menace croissaient de l'autre côté
+du détroit.</p>
+
+<p>À Londres, écrivains et orateurs tenaient le peuple
+en haleine. Un membre du Parlement anglais avait dit
+ces paroles:</p>
+
+<p>«La France nous oblige de nous ressouvenir de l'injure
+qu'elle nous a faite, il y a vingt-cinq ans, en s'alliant à
+nos colonies révoltées. Jalouse de notre commerce, de
+notre navigation, de notre opulence, elle veut les anéantir.
+Les entreprises du Premier Consul à la suite d'une
+paix trop facilement faite nous forcent de nouveau d'en
+appeler aux armes. L'ennemi s'approprie, par un trait
+de plume, des territoires plus étendus que toutes les
+conquêtes de la France pendant plusieurs siècles. Il hâte
+ses préparatifs. N'attendons pas qu'il nous attaque; attaquons
+les premiers.»</p>
+
+<p>Dans une conférence qui eut lieu aux Tuileries, le Premier
+Consul répondit sur le même ton aux conseillers qui
+penchaient encore vers la conciliation que, si immédiatement,
+on ne prenait pas des mesures décisives contre la
+puissance anglaise, cette nation assujettirait tout l'Univers
+à sa domination.</p>
+
+<p>Et il ajouta:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> «Pour affranchir les peuples de la tyrannie commerciale
+de l'Angleterre, il faut la contrepoiser par une puissance
+maritime qui devienne un jour sa rivale: ce sont
+les États-Unis. Les Anglais aspirent à disposer de toutes
+les richesses du monde. Je serai utile à l'Univers entier,
+si je puis les empêcher de dominer l'Amérique comme ils
+dominent l'Asie!»</p>
+
+<p>Sa pensée se précisait.</p>
+
+<p>Dans la guerre qui allait éclater, la Louisiane pouvant
+lui échapper au profit de l'Angleterre, il fallait prendre
+les devants et céder cette belle province aux États-Unis.</p>
+
+<p>À partir de ce moment, Talleyrand se montra moins
+intransigeant avec M. Livingston; il lui adresse, le 24 mars
+1803, une lettre dans laquelle il exprime les sentiments
+de sympathie du gouvernement français à l'égard de la
+république s&oelig;ur et l'empressement avec lequel le Premier
+Consul recevra le Ministre extraordinaire envoyé
+par Jefferson: M. Monroe.</p>
+
+<p>Quoique peu enclin à changer d'opinion après s'être
+arrêté à celle qu'il estimait la meilleure, Bonaparte aimait
+cependant, dans les cas graves, à prendre l'avis
+des spécialistes. En l'occurrence, il eut recours à deux
+de ses ministres, Barbé de Marbois et Decrès, qui avaient
+vécu aux États-Unis et connaissaient l'état du pays, sa politique,
+ses besoins, ses aspirations. Le dimanche de
+Pâques de l'année 1803, il les réunit dans son cabinet,
+à Saint-Cloud, et leur exposa l'affaire avec logique et
+passion. Cet exposé est, pour ainsi dire, une justification
+du parti auquel il allait s'arrêter et comme un
+résumé des différentes étapes par lesquelles avait passé
+la rivalité franco-anglaise en Amérique. Il se complut
+à le rappeler et à expliquer les raisons qui modifiaient,
+en ce moment, son opinion, en ce qui concernait la
+Louisiane. Cette Louisiane, en effet, à la désinence si
+française, qui perpétuait encore aujourd'hui la gloire
+du grand roi, n'avait été retranchée du patrimoine français
+que par la faute des négociateurs du traité en 1763.
+<span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> Ce traité venait d'être annulé par un autre traité. Mais
+si, à la veille de rentrer en possession de la vallée du
+Mississipi, celle-ci doit de nouveau échapper à la
+France, sous aucun prétexte il ne faut laisser les Anglais
+en devenir les maîtres. Les Anglais avaient successivement
+enlevé à la France, le Canada, l'Île Royale, Terre-Neuve,
+l'Acadie, sans compter les opulentes colonies
+de l'Asie. La conquête de la Louisiane leur serait facile,
+étant donné l'état de leur flotte qui possédait déjà
+vingt vaisseaux dans le Golfe du Mexique. Aussi fallait-il
+se hâter et, avant même de commencer les hostilités,
+soustraire la Louisiane aux attaques de l'ennemi, ce qui
+ne pouvait se faire qu'en la cédant aux États-Unis. Cette
+politique allait à l'encontre de celle du Directoire et
+M. de Talleyrand devait renoncer à son attitude hostile
+à l'égard des citoyens libres de la libre république. Tout
+l'échafaudage chimérique, qu'il avait élevé dans son
+imagination, croulait sous le souffle réaliste qui dressait
+l'un en face de l'autre, Bonaparte et Pitt.</p>
+
+<p>Barbé de Marbois partagea l'avis du Premier Consul.
+Il donna, à l'appui de sa manière de voir, des arguments
+qui ne firent qu'accentuer un parti déjà irrévocablement
+pris. Ces arguments se basaient sur la nécessité de sacrifier
+bénévolement ce que l'on ne peut conserver. La
+Louisiane n'était pas en état de se défendre contre des
+forces navales supérieures. Le pays tout entier, malgré
+les attaches françaises, était, en réalité une proie offerte
+à la cupidité des Anglais,&mdash;une annexe aussi, nécessaire
+à l'extension des Américains vers l'Ouest, à laquelle, un
+jour, on ne pourrait s'opposer. Vouloir aller contre cette
+fatalité serait illusoire, car ce serait tenter de refaire en
+un jour une politique qui avait échoué depuis plus d'un
+siècle.</p>
+
+<p>Bonaparte n'avait pas besoin d'être converti. Il écouta,
+pour la forme, les doléances de ceux qui considéraient la
+cession de la Louisiane comme une déchéance au point de
+vue commercial et industriel,&mdash;de ceux aussi qui, s'inspirant
+<span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> toujours des idées de Talleyrand, concluaient à la
+fondation d'une vaste colonie comme déversoir pour les
+éléments troublés qui, au lendemain de la Révolution,
+étaient encore un danger pour la mère-patrie. Ceux-là
+ignoraient que, pour édifier une telle &oelig;uvre, il était trop
+tard, et que ce que les Puritains anglais avaient tenté et
+exécuté au début du XVII<sup>e</sup> siècle ne pouvait plus être recommencé,
+à peu près dans les mêmes latitudes, par des
+révolutionnaires ou des émigrés mécontents, au début
+du XIX<sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Les nouvelles d'Angleterre devenaient de plus en plus
+agressives: Bonaparte ordonna à Barbé de Marbois de se
+mettre en rapport avec Monroe.</p>
+
+<p>«Les incertitudes et la délibération ne sont plus de
+saison, lui dit-il en substance.&mdash;Je renoncé à la Louisiane.
+Ce n'est pas seulement la Nouvelle-Orléans que je
+veux céder, c'est toute la colonie, sans en rien réserver.
+Je connais le prix de ce que j'abandonne, et j'ai assez prouvé
+le cas que je faisais de cette province, puisque mon premier
+acte diplomatique avec l'Espagne a eu pour objet de
+la recouvrer. J'y renonce donc avec un vif déplaisir. Nous
+obstiner à sa conservation serait folie. Je vous charge de
+négocier cette affaire avec les envoyés du Congrès. N'attendez
+pas même l'arrivée de M. Monroe; abouchez-vous
+dès aujourd'hui avec M. Livingston; mais j'ai besoin de
+beaucoup d'argent pour cette guerre, et je ne voudrais pas
+la commencer par de nouvelles contributions. Il y a cent ans
+que la France et l'Espagne font à la Louisiane des dépenses
+d'amélioration dont le commerce ne les a jamais
+indemnisées. Des sommes ont été prêtées aux Compagnies,
+aux agriculteurs et elles ne rentreront jamais au
+trésor. Le prix de toutes ces choses nous est bien dû. Si
+je réglais mes conditions sur ce que ces vastes territoires
+vaudront aux États-Unis, les indemnités n'auraient point
+de bornes. Je serai modéré, en raison même de l'obligation
+où je suis de vendre. Mais retenez bien ceci: je veux
+cinquante millions, et à moins de cette somme, je ne
+<span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> traiterai pas; je ferais plutôt quelque tentative désespérée
+pour garder ces belles contrées. Vous aurez demain vos
+pleins pouvoirs».</p>
+
+<p>Marbois vit d'abord Livingston, Ministre des États-Unis
+à Paris, en attendant l'arrivée de Monroe.</p>
+
+<p>À côté de ces réunions, de ces conciliabules, de ces
+conférences concernant la cession de la Louisiane, dont
+nous avons essayé de résumer les principales phases,
+se place une scène entre Bonaparte et deux de ses frères,
+scène que Lucien raconte dans ses mémoires et qui
+jette une lumière à la fois curieuse et comique sur les
+relations du futur Empereur avec ses frères.</p>
+
+<p>On n'a pas oublié que Joseph et Lucien Bonaparte
+avaient été mêlés à la diplomatie de l'affaire de la Louisiane,
+le premier en signant le traité de Mortefontaine
+avec les représentants des États-Unis, le second, comme
+ambassadeur de France près la cour d'Espagne, en signant
+le traité de San-Ildefonse qui stipulait la rétrocession
+de la Vallée du Mississipi à la France.</p>
+
+<p>Et maintenant que cette rétrocession allait être annulée,
+serait annulée, en même temps, l'&oelig;uvre des deux
+ambassadeurs improvisés. Ce fut un rude coup pour
+leur vanité. Comment? Après les avoir stylés, poussés,
+encouragés de toutes les façons pour qu'ils menassent à
+bien une mission diplomatique assez délicate, à laquelle
+le Premier Consul attachait la plus haute importance,
+on allait faire bon marché de tous leurs efforts dépensés
+en pure perte, en vue d'une négociation n'ayant plus
+aucune valeur?</p>
+
+<p>Lucien Bonaparte, le frondeur, celui des frères de
+Napoléon qui, en dépit des grandes richesses qu'il avait
+su accumuler de bonne heure, prétendait demeurer un
+pur républicain et défendre même en face de l'autocratie
+fraternelle, son indépendance personnelle, apprit la
+nouvelle par Joseph. Ce dernier vint le prendre à son
+hôtel de la rue Saint-Dominique, un soir de première
+aux Français où ils devaient aller ensemble. Les idées
+<span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> qu'ils échangèrent au sujet de l'aliénation de la Louisiane,
+tout à coup si chère à Lucien, firent vite passer
+le temps et on dut renoncer au spectacle. Mais les deux
+frères se donnèrent rendez-vous, pour le lendemain, chez
+le Premier Consul, afin de savoir s'il était vraiment décidé
+à mettre son projet à exécution et d'essayer de l'en
+détourner. Cette démarche, en y réfléchissant, était bien
+superflue. Elle s'explique, cependant, quand on songe
+qu'à cette époque, Napoléon traitait encore Joseph et
+Lucien sur un pied d'intimité qui, tout en faisant respecter
+les distances protocolaires, permettait parfois les
+expansions familiales. Et puis, le Premier Consul avant
+d'être Empereur, avait encore besoin de ménager certaines
+susceptibilités et certaines influences.</p>
+
+<p>Il était dans son bain, aux Tuileries, quand Lucien se
+fit annoncer.</p>
+
+<p>On sait que Bonaparte prenait des bains fortement
+arrosés d'eau de Cologne, ce qui était à la fois astringent,
+parfumé, et donnait au liquide une opacité blanchâtre
+permettant tels ébats hygiéniques qui n'offensaient pas
+la pudeur, quand il recevait des visites tout en se livrant
+aux soins de sa toilette.</p>
+
+<p>Les deux frères causèrent de choses et d'autres: l'un,
+sur un ton de supériorité bienveillante; l'autre, sur un
+ton de respectueuse ironie.</p>
+
+<p>Ils parlèrent littérature, théâtre, poésie, analysant, en
+passant, les &oelig;uvres de Turgot, de Paoli, de Jean-Jacques;
+le temps s'écoulait, l'heure du bain touchait à sa fin et Lucien
+n'avait pas encore pu placer un seul mot concernant
+la Louisiane. Le valet de chambre avait déjà préparé le drap
+précieux dans lequel il allait envelopper l'auguste nudité
+de son maître, quand on frappa à la porte. C'était Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;«Qu'il entre! dit le Premier Consul,&mdash;je resterai
+dans l'eau un quart d'heure de plus.»</p>
+
+<p>Aussitôt la question de la Louisiane fut entamée.</p>
+
+<p>Joseph exprima son étonnement, Lucien son ahurissement,
+quand ils apprirent que le Premier Consul,
+<span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> pour arriver à ses fins, c'est-à-dire pour céder la Louisiane
+aux États-Unis, se passerait de l'assentiment des
+Chambres. La discussion prit un tour agressif et Bonaparte,
+devant l'insistance de ses frères, insistance qu'il
+commençait à trouver déplacée, finit par leur jeter à la
+face ces mots, sans s'inquiéter de la présence du valet
+de Chambre:</p>
+
+<p>&mdash;«Et puis, Messieurs, pensez-en ce que vous voudrez,
+mais faites tous les deux votre deuil de cette affaire;
+vous Lucien, pour la vente en elle-même, vous Joseph,
+parce que je me passerai de l'assentiment de qui que se
+soit, entendez-vous bien?»</p>
+
+<p>Cette réponse eut le don d'exaspérer Joseph qui, s'approchant
+de la baignoire, émit cette affirmation comminatoire:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ferez bien, mon cher frère, de ne pas exposer
+votre projet à la discussion parlementaire, car je vous
+déclare que moi, le premier, je me place, s'il le faut, en
+tête de l'opposition qui ne peut manquer de vous être faite.</p>
+
+<p>Le Premier Consul ayant fait comprendre qu'il se moquait
+de toute opposition et que le projet conçu par lui,
+négocié par lui, serait aussi ratifié et exécuté par lui
+tout seul, Joseph emporté par un mouvement de colère
+irrésistible, répartit aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien! moi, je te dis, général, que toi, moi,
+nous tous, si tu fais ce que tu dis là, pouvons nous préparer
+à aller rejoindre dans peu les pauvres diables innocents
+que tu as si légalement, si humainement, si justement
+surtout, fait déporter à Sinnamary...»</p>
+
+<p>Le coup porta.</p>
+
+<p>Bonaparte, suffoqué d'indignation, se souleva un instant
+hors de sa baignoire et s'y replongea avec une telle
+violence que l'eau en fut précipitée en jets abondants,
+accompagnés de ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes un insolent! Je devrais...</p>
+
+<p>On n'entendit pas la fin de la phrase, tant les éclaboussures
+humides firent de bruit et de dégâts. Le
+<span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> pauvre Joseph fut aspergé de liquide et, sous cette douche
+inattendue, sa colère tomba comme s'apaise le bouillonnement
+d'une soupe au lait brusquement enlevée au
+contact de la flamme qui l'exaspère.</p>
+
+<p>Les trois hommes, dont la dignité consulaire et parlementaire
+aurait exigé un peu plus de dignité personnelle,
+se regardèrent avec des mines de circonstance répondant
+aux caractères respectifs des acteurs de cette
+scène qui, en tout autre lieu, eût été du plus haut comique:
+le Premier Consul était pâle, Joseph était rouge
+et Lucien, vierge de toute souillure humide, s'efforçait
+d'atténuer l'acuité de son air gouailleur. Seul, le brave
+domestique, témoin involontaire de tels écarts de langage
+et de tenue chez des maîtres auxquels il accordait volontiers
+une essence quasi olympienne, se sentit probablement
+atteint dans ses plus intimes croyances et, sous
+le choc, tomba évanoui.</p>
+
+<p>Cette réalité mit les choses au point.</p>
+
+<p>Après avoir relevé et fait emporter le serviteur trop
+sensible, Joseph se retira pour changer de vêtements, le
+Premier Consul sortit de son bain et invita Lucien à
+l'aller attendre dans son cabinet de travail.</p>
+
+<p>Là, Bonaparte ayant recouvré tout son calme, voulut
+énumérer, de nouveau, pour son jeune frère, les raisons
+péremptoires qu'il pouvait invoquer pour justifier ce qu'il
+appelait plaisamment sa «Louisianicide».</p>
+
+<p>Lucien persistait à penser que «céder la Louisiane
+aux Américains pour dix-huit millions était plus déshonorant
+que de la laisser prendre en tel cas de guerre...»
+Mais Lucien ne savait pas encore que cette guerre, Napoléon
+devait la faire, qu'il revenait, par la force des
+choses, à la politique continentale au détriment d'une
+politique coloniale et que, comme Louis XIV obligé d'abandonner
+l'&oelig;uvre de Colbert en Amérique, il devait
+aussi abandonner ses projets sur Saint-Domingue et la
+Louisiane pour atteindre l'Angleterre en Europe. Lucien
+refusa catégoriquement de l'appuyer si la question devait
+<span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> être portée devant les Chambres et, à son point de
+vue, il était nécessaire qu'elle le fût. Devant son frère,
+il prétendait encore défendre son respect pour le Républicanisme
+et pour la Constitution,&mdash;cette Constitution
+qu'il avait contribué à faire accepter et, comme le Premier
+Consul le raillait vertement, tournant en ridicule
+ces vocables dont il méprisait déjà la signification, pour
+lui, surannée: Constitution! Inconstitutionnel! République!
+Souveraineté nationale!... Grands mots, grandes
+phrases...&mdash;Lucien n'hésita pas à faire connaître le
+fond de sa pensée et répondit avec courage:</p>
+
+<p>&mdash;«Je pense, citoyen Consul, qu'ayant prêté serment
+à la Constitution du 18 brumaire, entre mes propres
+mains, comme président du Conseil des Cinq-Cents, et
+vous voyant la mépriser ainsi, si je n'étais pas votre
+frère, je serais votre ennemi...»</p>
+
+<p>Cette attitude et cette menace mirent le comble à
+l'exaspération de Bonaparte; il s'avança sur son frère et
+fit le geste de le frapper; mais aussitôt maître de lui, il
+se ressaisit et lui jeta en plein visage:</p>
+
+<p>&mdash;«Mon ennemi, toi! je te briserais, vois-tu, comme
+cette boîte!»</p>
+
+<p>Et, en même temps, il lança violemment sur le plancher
+la tabatière qu'il tenait à la main et sur laquelle se
+trouvait le portrait de Joséphine par Isabey. Ce bijou,
+aussi précieux par le contenu que par le contenant, ne se
+brisa pas sur la couche épaisse du tapis, mais sous la secousse
+brutale, le portrait se détacha du couvercle. Lucien
+se baissa pour le ramasser et présenta l'objet d'un
+air intentionnellement respectueux, disant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage, c'est le portrait de votre femme
+que vous avez brisé, en attendant que vous brisiez son
+original<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> J'ai rapporté ces incidents de famille qui auraient peut-être
+dû rester ensevelis dans le secret des dieux,&mdash;c'est-à-dire,
+dans les archives privées de Bonaparte&mdash;si l'indiscrétion
+des Mémoires publiés et annotés ne les en avait
+pas fait sortir. Ils montrent, du moins, combien l'affaire
+de la Louisiane avait occupé les esprits, combien elle remuait
+d'intérêts des deux côtés de l'Atlantique,&mdash;intérêts
+d'ailleurs de nature bien différente et les Louisianais qui
+cherchaient à asseoir, d'une façon définitive, leur domination
+sur les rives du Mississipi, auraient été bien étonnés
+d'apprendre qu'aux Tuileries, dans la salle de bain
+et dans le cabinet de travail du Premier Consul, des discussions,
+qui risquèrent de dégénérer en pugilat, avaient
+eu lieu entre trois frères Bonaparte dont les opinions
+opposées semblaient ponctuer la gamme montante passant
+par ces trois états représentatifs de l'ambition de l'un
+d'eux: républicanisme, constitutionalisme, césarisme.</p>
+
+<p>Dans une atmosphère plus calme, commencèrent les
+pourparlers officiels entre Livingston, Monroe et Marbois.
+Cependant là aussi, quand il s'agit de percer le secret
+des négociations, on se trouve devant une obscurité quasi
+mystérieuse: pas de rapport officiel, de compte-rendu
+des réunions ou des discussions permettant de suivre la
+<span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> marche des pourparlers. Pour cela, il faut consulter les
+papiers personnels des contractants. On dirait une affaire
+privée dont on ne veut ébruiter les difficultés. Mais,
+comme elle n'était pas menée avec toute l'activité voulue
+par les négociateurs américains qui cherchaient à étudier
+la place, le Premier Consul leur soumit par l'intermédiaire
+de Marbois, dès le 23 avril (1803), le projet d'une
+convention secrète<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>.</p>
+
+<p>Par cette convention, dans le but d'éviter des malentendus
+au sujet des articles II et V du traité de Mortefontaine
+et dans le but aussi de fortifier les relations amicales,
+la République française était prête à céder ses droits
+sur la Louisiane. En conséquence de cette cession, la
+Louisiane, son territoire et ses dépendances devaient être
+incorporés dans l'Union américaine et former successivement
+un ou plusieurs états, conformément aux lois de la
+constitution fédérale; en échange, les États-Unis devaient
+favoriser le commerce français en Louisiane, le mettre sur
+le même pied que le commerce américain, avec des entrepôts
+permanents sur six points du Mississipi, auxquels
+répondait un droit permanent de navigation; de
+plus, ils devaient prendre à leur compte toutes les dettes
+dues aux citoyens américains d'après le traité de Mortefontaine.</p>
+
+<p>Ce projet fut pris en considération par les plénipotentiaires
+américains, dans ses grandes lignes. Livingston et
+Monroe l'étudièrent de près; ils exprimèrent quelque
+divergence dans leur appréciation, mais finirent par s'entendre
+en prenant l'article II du traité de Mortefontaine
+comme base de la nouvelle convention. Le 29 avril, ils
+soumirent leur projet à Marbois: ils proposaient d'offrir
+cinquante millions à la France, plus vingt millions pour
+les dettes contractées par elle envers les citoyens des États-Unis,&mdash;en
+tout soixante-dix millions. Marbois insista
+pour avoir quatre-vingts millions. Après avoir résisté, le
+<span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> Américains accordèrent ce chiffre et le projet ainsi péniblement
+mis sur pied fut présenté le lendemain 30 avril
+au Premier Consul, qui l'accepta dans son ensemble.</p>
+
+<p>Les difficultés commencèrent lorsque, pour la rédaction
+du traité, on se trouva devant la nécessité de précisions
+plus grandes. Les Américains réclamaient, d'abord,
+une définition plus exacte des frontières, laquelle définition
+copiée sur le traité de rétrocession signé par Berthier,
+restait dans le vague, accordant à la Louisiane l'étendue
+possédée par l'Espagne, telle que l'avait aussi possédée
+la France; mais sous la domination française, la Louisiane
+comprenait une partie de la Floride et toute la vallée
+de l'Ohio, jusqu'aux Monts Alleghanys et le lac Érié.
+Il n'était plus question de ces pays. À Livingston qui demandait
+des éclaircissements, il fut répondu évasivement:
+le Premier Consul n'était pas fâché de laisser
+planer quelque obscurité sur ces imprécises évaluations
+de limites. Il s'ensuivit des discussions longues et parfois
+âpres. Les Florides devaient être exclues du marché,
+mais Bonaparte promit d'appuyer le droit des Américains
+auprès de l'Espagne, en cas de vente. En ce qui concernait
+les indemnités à payer en Amérique, on ne trouva
+pas les représentants de l'Union assez exigeants, des
+citoyens pouvaient se prétendre lésés dans la suite,
+mais Livingston surtout et Monroe avaient hâte d'en
+finir. Au-dessus des questions d'intérêt financier, planait
+pour eux l'intérêt primordial de la patrie à agrandir,
+d'autant plus que le moment était critique, que la paix
+ou la guerre dépendait d'un geste et qu'avant tout il
+était urgent de conclure<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>.</p>
+
+<p>La convention relative aux revendications ne fut signée
+qu'une semaine après le traité de cession. Quelles que
+fussent les critiques dont on accabla Livingston au profit
+de Monroe, il serait parfaitement injuste de déprécier les
+<span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> services rendus par le diplomate américain à son pays.
+Aucune négociation diplomatique n'eut de résultats si
+importants, à un prix si minime. L'annexion de la Louisiane
+fut, pour les États-Unis, un événement d'une portée
+immense; elle modifia de fond en comble les visées politiques
+des dirigeants, ouvrit des horizons infinis à des
+ambitions sans bornes et, au point de vue historique,
+peut être placée sur le même rang que la Déclaration
+de l'Indépendance, deux événements qui, dans l'évolution
+nécessaire du pays, se relient l'un à l'autre, comme
+l'effet à la cause.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> CHAPITRE VI<br>
+<span class="smcap">LA LOUISIANE ET LES ÉTATS-UNIS.</span></h2>
+
+<p class="resume">Situation des États-Unis au moment de l'achat de la Louisiane. &mdash; D'ataviques
+influences rattachent l'Amérique du Nord à son
+pays d'origine. &mdash; Impossibilité de s'abstraire de la politique
+européenne. &mdash; Action réciproque. &mdash; La cession de la Louisiane
+inaugure l'ère des relations internationales et des prétentions
+à devenir une puissance mondiale. &mdash; L'incorporation d'un
+territoire nouveau soulève des difficultés constitutionnelles.</p>
+
+<p>Au moment de la cession de la Louisiane, quelle était
+la situation des États-Unis? Elle était encore précaire.
+Beaucoup avait été fait mais beaucoup restait à faire.
+On n'en était qu'à l'aurore d'une journée qui devait
+s'épanouir splendidement.</p>
+
+<p>La grandeur de l'entreprise avait consisté, jusqu'à
+présent, dans la réalisation d'une grande idée: l'affranchissement
+de la tutelle anglaise.</p>
+
+<p>Ceux qui s'y étaient employés avec l'habileté et le courage
+que l'on sait constituaient une élite, c'est-à-dire,
+une minorité. Les autres, suivant de plus ou moins loin,
+se confondaient dans la masse ignorante, anonyme, dont
+l'ensemble formait une population d'un peu plus de
+5.000.000 d'habitants d'après le recensement de 1800,&mdash;population
+composée de blancs qui ne reculaient pas
+devant la nécessité illogique d'exploiter quelques millions
+d'esclaves nègres&mdash;nécessité d'ailleurs transitoire
+qui, plus tard, devait aboutir à l'inéluctable conflit
+mettant aux prises, dans une lutte effroyable, le Nord
+et le Sud.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> Pour le moment, la situation matérielle et économique
+laisse beaucoup à désirer. La puissance des
+États-Unis ne réside encore que dans la volonté de la
+réaliser. Et cette volonté, qui s'est manifestée surtout
+dans le domaine de la politique, a dû aller d'abord au
+plus pressé.</p>
+
+<p>La mise en valeur du sol n'avait pas pu être menée
+bien loin. Il fallait, avant tout, être les maîtres de ce
+sol. Et malgré près de deux siècles de luttes, le pays
+n'était pas entièrement conquis. La forêt enserrait encore,
+de son mystère dangereux et attirant, les centres
+habités; le minerai inutilisé dormait toujours dans son lit
+de roches. Presque toute la population était agglomérée
+sur les côtes où seul se rencontrait un peu de vie civilisée
+mais accentuant périodiquement, dans ses manifestations
+essentielles, la tendance inévitable de se développer
+vers l'Ouest.</p>
+
+<p>La ville de New-York, quoique possédant un passé
+historique, ne présentait pas beaucoup d'apparence de
+luxe et de richesse. Philadelphie semblait avoir sacrifié
+à un plus grand souci de l'esthétique et méritait d'avantage
+l'admiration des touristes<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a>. Boston, le centre
+intellectuel, la Mecque littéraire et politique, mal pavée,
+malpropre, avait toutes les allures d'une vieille ville
+anglaise où l'on va faire son marché. Washington émergeait
+du sein d'une solitude marécageuse, malsaine, où
+la Maison-Blanche, à moitié édifiée, s'élevait non loin
+des rives du Potomac, entourée seulement de quelques
+bâtisses minables où, pendant l'été de 1800, les membres
+du Congrès trouvèrent chichement à se loger. L'apparence
+matérielle de tous ces municipes semblait le symbole
+de la nationalité américaine: un commencement,
+un effort pour se libérer d'ancestrales influences vers une
+nouvelle conception de vie.</p>
+
+<p>Ce changement se pressentait plutôt qu'il ne s'affirmait
+<span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> sous des formes concrètes. Pour le passant, le train
+ordinaire de l'existence présentait encore l'aspect coutumier.
+Et le héros de Washington Irwing, Rip van
+Winckle, se réveillant d'un long sommeil à peu près
+en 1800, remarqua peu de modifications autour de lui,
+excepté sur les emblèmes officiels où la tête du Président
+Washington avait remplacé celle du roi Georges.</p>
+
+<p>Les conditions économiques, en somme, avaient été
+très dures pendant tout le XVIII<sup>e</sup> siècle et la vie, en général,
+n'avait pas progressé depuis les temps coloniaux.</p>
+
+<p>Les hommes qui, par leur situation sociale, leur talent,
+purent prendre la direction du mouvement, répondirent
+aux tendances latentes, endormies dans les
+consciences, en s'efforçant d'imprimer un cachet national
+aux manifestations essentielles d'une nation en train de
+devenir et qui se cherchait encore. On put constater des
+prétentions exagérées, parfois prématurées, dans la politique,
+dans la société et dans la littérature. Mais, avant
+tout, il fallait s'affirmer en face des empiétements de
+l'étranger et donner une direction habile aux relations
+internationales dont le pivot oscillait toujours, en ce qui
+concernait l'Europe, entre la France et l'Angleterre.</p>
+
+<p>C'était là la tâche principale, mais aussi le point faible
+et difficile, les Américains, absorbés par tant de besognes
+immédiates, s'étant longtemps habitués à considérer
+les affaires étrangères comme négligeables,&mdash;les nations
+étrangères même comme n'existant pas pour eux. D'après
+ce point de vue étroit et exclusif, leur histoire, leur système
+politique, leur évolution sociale, tels les produits
+d'un sol spécial, n'avaient rien à voir avec ce qui se passait
+dans les autres pays. Ces expressions consacrées:
+«Vieux Monde»,&mdash;«Nouveau Monde», devaient s'appliquer
+à deux formes d'humanité absolument distinctes
+qui, ne se devant rien, avaient le droit de s'ignorer.</p>
+
+<p>Erreur dangereuse!</p>
+
+<p>L'humanité, dans son ensemble, ne connaît pas une
+séparation aussi absolue. Cette humanité est diverse dans
+<span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> ses types représentatifs, depuis l'individu hostile à un
+individu, jusqu'à la collectivité ennemie d'une autre collectivité,
+mais dans ses manifestations de sympathie ou
+de haine, elle ne peut s'abstraire entièrement des lointaines
+traditions dans lesquelles une de ses fractions retrouve
+l'origine de sa mentalité,&mdash;elle ne peut s'affranchir
+de l'influence des ancêtres, qui ont façonné la majorité
+des individus, sans distinction de lieu et de temps,
+ou un groupement unique, même si ce groupement s'est
+partagé en deux branches séparées.</p>
+
+<p>Les illusions des Américains qui, pendant un temps,
+prétendaient ne relever que d'eux-mêmes, ne sont donc
+pas admissibles. Pas plus parmi les nationalités que
+parmi les espèces animales, il n'y a de génération spontanée.
+Malgré les âpres revendications de la politique des
+nationalités trop exclusives, aucun peuple ne peut vivre
+longtemps sur son propre fonds et faire abstraction du
+glorieux héritage mondial dont les acquêts successifs se
+sont accumulés pendant près de deux mille ans.</p>
+
+<p>Étant donnée, cependant, la situation géographique,
+les conditions de développement, les grandes distances,
+si un groupement d'individus a pu croire un instant,
+avec quelque apparence de raison, à la possibilité de tirer
+tout de soi et de ramener tout à soi, ce fut, certes,
+le groupement dont nous nous occupons. Il ne l'a pas
+pu plus que les autres,&mdash;d'abord, parce que c'eût été
+son arrêt dans le progrès, ensuite, parce qu'il contenait
+en lui d'immenses forces d'absorption et d'expansion:</p>
+
+<p>En effet, dès que les Américains se trouvèrent en
+présence de questions politiques plus compliquées, ils
+comprirent que, malgré la séparation momentanée, une
+solidarité a toujours existé entre eux et l'évolution de
+l'activité européenne.</p>
+
+<p>Après avoir coupé tout lien les rattachant à l'Europe
+et, principalement, à cette partie de l'Europe dont ils
+avaient un jour fait partie intégrante, les Américains
+s'aperçurent, un beau matin, qu'ils ne faisaient que
+<span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> continuer, à une date différente, le geste esquissé par
+des Anglais du XVII<sup>e</sup> siècle, et aussi, que, dans les manifestations
+spéculatives de la pensée, ils ne faisaient
+que s'inspirer des plus importantes manifestations de
+la pensée européenne.</p>
+
+<p>Il est donc évident qu'ils ne pouvaient pas demeurer
+étrangers et indifférents à l'histoire du Vieux Monde,
+dans les temps antérieurs,&mdash;et qu'ils seraient appelés,
+d'un jour à l'autre, à jouer un rôle dans l'histoire qui
+se préparait pour les temps à venir.</p>
+
+<p>Dans le passé, à mesure qu'ils s'en éloignaient, ils
+trouvaient des points de repère, des noms glorieux dont
+leurs noms obscurs étaient comme un prolongement partiel.
+En effet, Guillaume le Conquérant n'a-t-il pas conquis
+pour eux? La grande Élisabeth n'a-t-elle pas été
+leur reine? Et Shakespeare n'a-t-il pas été leur poète?
+Cela est tellement vrai que, malgré la scission politique
+et intellectuelle qui, à partir d'une certaine époque,
+s'accentue entre les citoyens de l'Amérique septentrionale
+et les sujets de Sa Majesté britannique, les premiers
+écrivains qui cherchèrent à créer une littérature nationale,
+à tendance exclusivement américaine, ne peuvent se
+dégager de l'empreinte ancestrale et nous voyons, par
+exemple, Nathaniel Hawthorne, auteur essentiellement
+américain, d'un cachet original directement inspiré du
+puritanisme, ne pouvoir écrire sur l'Angleterre sans
+l'appeler: «Our old Home.»</p>
+
+<p>Si, au point de vue diplomatique, l'Amérique prétendit
+ainsi longtemps demeurer isolée des mouvements
+plus ou moins importants qui se produisaient en Europe,
+cette fierté bien relative contenait une grande
+part d'illusion. Le terme «Nouveau Monde» ne peut
+s'appliquer qu'aux conditions matérielles du pays, aux
+conditions spéciales imposées par la flore et la faune,
+mais en réalité, tout le reste, sous des dehors plus primitifs,
+était aussi vieux que la vieille Angleterre. Qu'ils
+le voulussent ou non, les Américains, même à leur insu,
+<span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> furent mêlés, de tout temps, aux querelles internationales
+qui bouleversaient l'Europe. Dès le début, l'établissement
+des Colonies occasionna de longues luttes
+entre l'Angleterre, la France et l'Espagne. Les traités
+de Ryswick (1697), d'Utrecht (1713), d'Aix-la-Chapelle
+(1748), de Paris (1763), tous traités qui avaient mis fin à
+des contestations d'aspect essentiellement européen, contenaient
+cependant des clauses relatives à des territoires
+situés en Amérique. La guerre de Sept Ans qui, en Europe,
+avait pour cause la rivalité de deux monarchies de
+droit divin, débuta, en Amérique en 1754, par un fait
+d'armes du colonel Georges Washington. Enfin, en combattant
+pour l'indépendance, les fondateurs de la République
+américaine mirent de nouveau face à face les deux
+peuples rivaux qui, après s'être disputé la domination
+des mers, retrouvaient leur rivalité dans les grandes entreprises
+coloniales.</p>
+
+<p>Mais tels contacts avec la politique européenne, qui
+obligeaient un peu malgré eux les Américains à élargir
+leur champ d'action, ne répondaient encore qu'à des nécessités
+indirectes. Avec le traité de la Louisiane, l'action
+devient, pour ainsi dire, directe; les intérêts immenses
+qui en découlent pour les États-Unis leur promettent
+un développement infini; désormais, ce ne sera
+pas seulement leur politique qui doit suivre les fluctuations
+de la politique européenne,&mdash;c'est cette dernière
+qui doit compter souvent avec les exigences de la politique
+américaine.</p>
+
+<p>Ainsi, le Premier Consul, pour mieux atteindre l'Angleterre,
+l'attaque en Europe et la diminue en Amérique,
+en ouvrant, pour les États-Unis, l'ère des agrandissements
+territoriaux destinés à recevoir l'afflux des nombreux
+immigrants et à provoquer cette poussée formidable
+qui, dans toutes les branches de l'activité humaine,
+transforma de vastes étendues désertes et inexploitées
+en la ruche admirable où palpite et s'agite une démocratie
+en travail et en lutte.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> D'autre part, si la cession de la Louisiane inaugura,
+pour les États-Unis, la série des relations internationales
+leur permettant de devenir une puissance mondiale,
+cette cession souleva aussi à l'intérieur du pays
+des questions constitutionnelles qui remirent aux prises
+l'âpre hostilité des partis.</p>
+
+<p>Et d'abord, rendons-nous compte de l'importance de
+l'acquisition: elle comprend tous les États de l'Arkansas,
+Missouri, Iowa, Nebraska, Dakota septentrionale et méridionale,
+une partie des États de Minnesota, Kansas,
+Colorado, Montana, Wyoming, la Louisiane proprement
+dite, tout le territoire indien et une partie du territoire
+d'Oklahoma. La superficie de ces États était sept fois
+plus grande que la Grande-Bretagne et l'Irlande, quatre
+fois plus grande que l'Allemagne, l'Autriche ou la France;
+trois fois plus grande que l'Espagne et le Portugal;
+sept fois plus grande que l'Italie et deux fois plus que
+l'Égypte; dix fois plus grande que la Turquie et la
+Grèce; trois fois plus grande que la Suède et la Norvège
+et à peu près six fois plus que le Japon. En résumé:
+la Grande Bretagne, l'Allemagne, la France, l'Espagne
+et l'Italie réunies, répondaient à peine à l'étendue de
+cette vaste succession de pays.</p>
+
+<p>C'était beaucoup pour les facultés d'assimilation d'une
+confédération d'États qui n'en était encore qu'au début
+de sa carrière constitutionnelle. À peine arrivait-on à
+s'entendre au sujet de l'administration, des droits plus
+ou moins étendus et réciproques des Parlements particuliers
+et du Congrès et quelques-uns s'effrayèrent des
+difficultés qu'allait faire surgir ce subit accroissement de
+territoires qui viendraient ajouter aux difficultés, aux
+contestations, aux délicates questions d'initiative et d'entreprise
+politique appartenant à chaque état pris en soi
+ou à l'Union entière prise dans son ensemble.</p>
+
+<p>Ce fut une occasion propice pour les Fédéralistes de
+relever la tête.</p>
+
+<p>Le président Jefferson et ses représentants, Livingston
+<span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> et Monroe, furent critiqués dans leur empressement
+patriotique à signer un traité qu'ils croyaient avantageux,
+mais qui, pour être valable, devait avoir l'assentiment
+du Congrès. Or, pour ne pas laisser passer une
+occasion qui ne se serait sans doute plus représentée,
+les hommes intelligents et judicieux appelés à discuter
+avec les représentants de Napoléon n'avaient pas jugé
+nécessaire de se munir de cet assentiment.</p>
+
+<p>Quand on en discuta le bien fondé, des citoyens d'une
+notoriété et d'une autorité incontestables, tels Pickering,
+Griswold et d'autres, émirent des doutes sur la validité
+du traité et sur l'opportunité de l'agrandissement qui en
+fut la conséquence. Le débat commença à la Chambre
+le 24 octobre 1803, dans un désarroi de l'opinion où
+républicains et fédéralistes changèrent réciproquement
+leur fusil d'épaule. Des fédéralistes avérés comme Gouverneur
+Morris abondèrent dans le sens des républicains
+avancés, partisans résolus de Jefferson.</p>
+
+<p>Au point de vue strict du droit constitutionnel, les
+objections étaient nombreuses et judicieuses.</p>
+
+<p>L'article 3 du traité spécifiait que les habitants du
+territoire cédé seraient incorporés dans l'Union.</p>
+
+<p>Or, ni le Président du Sénat, ni le Président du Congrès
+n'étaient qualifiés pour ratifier une pareille incorporation.
+D'après la constitution, il fallait le consentement
+particulier de chaque état pour qu'une contrée
+étrangère pût être admise comme un membre de l'Union.
+En principe, d'ailleurs, l'essence même d'un gouvernement
+républicain s'oppose à ce que l'étendue de son
+territoire soit démesurément agrandie, car plus cette
+étendue s'accroît, plus s'accroissent aussi les difficultés
+suscitées par la divergence des origines et des coutumes.
+Ceux qui ne reconnaissaient pas la nécessité inévitable
+de s'étendre vers l'Ouest, seule condition pourtant d'une
+expansion future et systématique, craignaient que les
+États de l'Est en fussent diminués dans leur importance
+et n'en vinssent à former un empire séparé et indépendant.
+<span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> Et même, sans envisager une telle séparation
+comme fatale, les citoyens qui émigreraient vers ces
+vastes contrées seraient tellement éloignés de la capitale
+de l'Union, qu'ils finiraient par se soustraire à tout
+contrôle gouvernemental, au point de devenir, pour les
+compatriotes de l'Est, des étrangers ayant à défendre
+des intérêts contraires aux leurs.</p>
+
+<p>À toutes ces raisons qui émanaient d'une conception
+logique mais un peu étroite, on pouvait opposer la
+faculté accordée au Congrès d'agrandir le territoire quand
+il s'agissait du bien-être général et de la défense nationale.
+Dans ces conditions, une annexion était parfaitement
+légale et à ceux qui demandaient avec ironie
+s'il ne serait pas possible d'annexer aussi légalement
+l'Angleterre ou la France, Randolph fit cette réponse
+un peu naïve mais décisive: «Nous ne pouvons pas,
+parce que nous ne pouvons pas.»</p>
+
+<p>On cherchait de mauvaises raisons et on donnait de
+mauvaises explications.</p>
+
+<p>Pourquoi ne pas aller jusqu'à l'absurde et préconiser
+l'annexion de quelque nation étrangère de plus de 10 millions
+d'habitants&mdash;l'Afrique par exemple&mdash;et exposer
+de la sorte les annexeurs à être mangés par les annexés?
+On discutait dans le vide.</p>
+
+<p>En réalité, ces discussions ne portaient que sur des
+subtilités constitutionnelles. Au fond, on était d'accord
+sur le résultat acquis: on était divisé sur la manière d'envisager
+la méthode employée pour arriver à ce résultat.
+La vieille querelle des Républicains et des Fédéralistes
+renaissait.</p>
+
+<p>La Louisiane, en effet, ne pouvait être considérée que
+comme un État ou comme un territoire. Dans le premier
+cas, constitutionnellement parlant, l'Union n'existait
+plus; dans le second cas, le gouvernement n'était plus
+une république, mais un empire avec la souveraineté
+dérivant du pouvoir de déclarer la guerre et de signer
+des traités.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> Le grand intérêt de ces débats provenait précisément
+de l'opportunité dans laquelle se trouvaient les États-Unis
+de modifier le caractère de leur constitution. À
+l'occasion de l'annexion de la Louisiane, prélude, sans
+doute de nouveaux agrandissements promis à la grandeur
+future du pays, on pouvait deviner la solution des problèmes
+politiques qui divisaient encore les deux partis
+en présence. La théorie fédéraliste contenait en germe
+la conquête et l'empire; la théorie républicaine tendait
+à l'absorption pacifique des pays par l'assimilation.</p>
+
+<p>En attendant et en tout état de cause, et quelles que
+fussent, à cette date de l'évolution américaine, les différentes
+opinions des différents hommes d'État qui prétendaient
+s'imposer, la nécessité s'imposait aussi, pour
+le gouvernement, de s'acquitter de sa haute mission qui
+consistait, avant tout, à gouverner.</p>
+
+<p>La faculté d'acheter un territoire étant admise en
+principe, la faculté de le gouverner en découlait nécessairement.
+La difficulté commençait quand il s'agissait
+de déterminer quels seraient les droits du gouvernement
+sur ce territoire. Serait-il traité comme les anciens
+États de l'Union? ou serait-il administré comme un
+territoire particulier? Question délicate, le Congrès
+pouvant exercer sur des territoires annexés par lui un
+pouvoir qu'il ne saurait imposer aux États. Cette distinction
+entre les États et les territoires pouvait mener
+loin.</p>
+
+<p>Si l'on considérait la Louisiane comme un territoire
+annexé, le Président y remplaçait simplement le roi d'Espagne;
+les fonctionnaires et officiers remplaçaient ceux
+du roi et leur nomination dépendait exclusivement du
+Président, sans l'intervention du Sénat. Mais un tel gouvernement
+était absolument incompatible avec la constitution
+américaine,&mdash;c'eût été l'émanation directe du
+despotisme espagnol concentrant, en la personne d'un
+intendant général, représentant du roi, tous les pouvoirs
+civil, militaire, législatif et exécutif,&mdash;et ne laissant
+<span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> au peuple, en fait de droits politiques, que le devoir
+d'obéir en silence.</p>
+
+<p>Les Fédéralistes purent objecter que les pouvoirs
+ainsi conférés au Président étaient inconstitutionnels. Le
+principe de la souveraineté qu'ils défendaient par ailleurs,
+ils l'attaquaient quand il s'agissait de le faire prévaloir
+au profit du représentant de l'idée républicaine.</p>
+
+<p>Les Républicains répondirent que la Constitution était
+faite pour les États et non pour les territoires et qu'en
+l'occurrence les États-Unis se trouvaient dans la nécessité,
+au nom d'un patriotisme bien entendu, de prendre
+possession de la Louisiane, en toute souveraineté.</p>
+
+<p>Ce point fut acquis et il fallut s'incliner.</p>
+
+<p>On divisa, alors, le pays dont l'acquisition avait été
+reconnue valable, au 33° parallèle, ligne qui devait séparer
+l'État des Arkansas du territoire de la Louisiane.
+Le pays au nord de cette ligne fut appelé le District
+de Louisiane et soumis au gouvernement territorial
+d'Indiana, surtout habité par des Indiens. Le district
+Sud, qui fut appelé «territoire d'Orléans», contenait
+une population d'environ 50.000 personnes, comprenant
+les éléments d'une société organisée et policée. D'après
+les termes mêmes du traité: «les habitants du territoire
+cédé devaient être incorporés dans l'Union des États-Unis
+et admis, aussitôt que possible, conformément aux principes
+de la Constitution fédérale, à la jouissance de tous
+les droits, avantages et immunités de citoyens des États-Unis
+et, en attendant, maintenus et protégés dans l'entière
+jouissance de leur liberté, propriété et de la religion
+qu'ils professaient.»</p>
+
+<p>En attendant, il est vrai, le gouvernement accordé à
+la Louisiane pouvait soulever bien des critiques. N'était-il
+pas à la fois arbitraire et contradictoire? Le pouvoir
+octroyé au gouverneur de ce nouveau territoire était
+presque royal et un représentant du Kentucky compara
+Jefferson à Bonaparte. M. Campbell, de Tennessee, alla
+jusqu'à taxer tout le système de despotisme: on n'y trouvait
+<span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> pas, dit-il, la moindre trace de liberté et les droits
+promis par le traité n'étaient même pas mentionnés. Ce
+ne devait d'ailleurs être qu'un régime transitoire. Le
+D<sup>r</sup> Eustes, de Boston, était, en effet d'avis qu'un certain
+despotisme était nécessaire au début; selon lui, l'entière
+liberté civile ne pouvait être accordée brusquement à un
+peuple habitué au joug de la royauté espagnole.</p>
+
+<p>Pauvres Louisianais!</p>
+
+<p>Survivants d'un établissement français, un instant florissant,
+soumis, depuis, à bien des vicissitudes, ils cherchaient
+en vain à se rattacher à leur pays d'origine,&mdash;tout
+tendait à les en séparer pour toujours: la politique
+de la mère-patrie, la situation géographique, les aspirations
+américaines. Entourés de tribus sauvages, déprimés
+par la tyrannique administration espagnole, ils
+avaient à peine pu espérer renouer la trame des traditions
+nationales, en étant de nouveau incorporés à la
+France, qu'ils passaient, en un tour de main, sous la
+domination des États-Unis qui les considéraient naturellement
+comme des étrangers dont il fallait, pendant
+quelque temps, éprouver les facultés d'assimilation. Ces
+idées constituaient, en somme, le fond de toutes les discussions
+qui eurent lieu à la Chambre et au Sénat au
+sujet de cet achat et de cette incorporation de territoires
+nouveaux. En résumé, les Louisianais, auxquels on
+avait solennellement promis tous les droits de citoyens
+américains, furent considérés, pendant un certain temps,
+comme formant un groupement à part, non comme des
+citoyens libres, mais comme des sujets placés, politiquement
+parlant, plus bas que les dernières des tribus indiennes
+auxquelles on n'avait jamais refusé le droit de
+se gouverner elles-mêmes.</p>
+
+<p>Il ressort de ces débats que l'affaire de la Louisiane
+si délibérément traitée par Bonaparte soulevait, pour
+les États-Unis, des problèmes de politique extérieure et
+intérieure de la plus haute importance. À l'extérieur,
+c'était l'immixtion de l'Union dans les complications mondiales
+<span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> et, en l'occurrence, une influence décisive exercée
+sur la marche des événements européens, sur l'issue des
+guerres que le Premier Consul se préparait à déchaîner
+contre la domination anglaise. À l'intérieur, ce fut l'occasion
+de mettre au point des questions d'ordre constitutionnel
+qui touchaient au principe même de la démocratie.
+Cette démocratie, malgré les luttes sanglantes
+et diplomatiques qu'elle eut à soutenir contre une métropole
+située à tant de milles de distance, au-delà de
+l'Atlantique et évoluant dans une atmosphère toute
+différente, avait pu se développer sur un terrain quasi
+vierge de toute atteinte monarchique et despotique. Les
+querelles intestines, qu'elles fussent alimentées par une
+théocratie intransigeante ou fomentées par un loyalisme
+suranné, avaient toujours eu pour base: l'esprit d'indépendance,&mdash;et
+pour but: l'affranchissement de l'individu.
+Conception simple et claire au triomphe de
+laquelle fut, jusqu'à présent, consacrée une politique
+simple et logique aussi dans ses grandes lignes.</p>
+
+<p>Mais, dès qu'à ces éléments sociaux, économiques et
+théologiques, d'essence anglo-saxonne, vinrent se mêler
+les éléments constitutifs de nations étrangères, longtemps
+soumises au joug oppresseur des vieilles monarchies
+française et espagnole, les conditions de vie et d'administration
+se compliquèrent nécessairement, prirent
+plus d'ampleur et il fallut se résoudre à des concessions
+pour gouverner. Le Président Jefferson et ses partisans,
+tout le parti républicain en un mot, se trouvèrent donc
+devant la nécessité de transiger avec des principes réputés
+intangibles, auxquels, pour un temps du moins, il
+était besoin de donner une interprétation plus souple,
+davantage adaptée aux multiples aspects d'une confédération
+de contrées aux origines si opposées.</p>
+
+<p>Un tel changement se produit généralement, en matière
+de gouvernement, quand on passe, de la sphère un
+peu étroite de l'opposition, à la responsabilité plus
+élargie du pouvoir. Il n'en est pas moins vrai que ceux
+<span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> qui s'alarmaient des immunités accordées au Congrès,
+immunités imposées par la nature physique et politique
+de la Louisiane, n'avaient pas tort. Elles constituaient,
+en effet, une violation des droits constitutionnels. Et l'on
+pouvait dire, à juste titre, que le gouvernement qui y
+avait été contraint par les événements, n'était plus un
+gouvernement de républiques confédérées, mais bien
+le gouvernement d'une démocratie consolidée: ce n'était
+plus un gouvernement libre mais un gouvernement
+despotique: despotique, puisqu'il était avéré que Jefferson
+avait acheté une colonie étrangère, non-seulement
+sans le consentement de ses habitants mais contrairement
+à leur volonté, et qu'il l'avait annexée par un acte
+absolument contraire à la Constitution.</p>
+
+<p>Si l'on s'en tient à la lettre de cette constitution, les
+accusations d'arbitraire et les critiques acerbes, les attaques,
+les joutes oratoires, les discussions de droit et
+de fait qui mirent aux prises les différents partis représentés
+par des orateurs de talent ou par des juristes
+experts, se justifiaient amplement. Cependant, elles ne
+répondaient vraiment qu'à des agitations locales, à des
+intérêts limités dont le rayonnement ne portait pas bien
+loin, tandis que la politique des États-Unis, telle que la
+concevait Jefferson, consistait précisément, quels que
+fussent les obstacles à surmonter, à reculer les frontières
+vers l'ouest, à agrandir l'étendue des territoires
+dans le but d'y verser le trop-plein des populations qui
+risqueraient un jour d'étouffer entre la mer et les monts
+Alleghanys,&mdash;à s'emparer, avant tout, des vastes étendues
+allant de la région des Grands Lacs jusqu'au golfe
+du Mexique, dans le but de pouvoir offrir une hospitalité
+large et indépendante aux nombreuses théories
+d'immigrants qui allaient bientôt venir de toutes les
+parties du monde. C'était la mission de la confédération
+américaine: avec des résidus de nationalités, composer
+une nation, avec des déchets de races, recréer une race,&mdash;à
+moins que sa grandeur ne consiste à passer un peu
+<span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> dédaigneusement sur le principe des nationalités, sur le
+préjugé des races, pour amalgamer races et nationalités
+en une vaste union, au sein de laquelle l'impérieuse
+puissance des intérêts généraux et collectifs mettrait
+au second plan, sans les anéantir toutefois, les tendances
+particularistes, les origines différentes, les religions, et
+les coutumes,&mdash;le tout réuni et coordonné sous la bannière
+étoilée qui porte cette devise: <i>E pluribus unum!</i></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> CHAPITRE VII<br>
+<span class="smcap">NAPOLÉON ET LA FLORIDE.</span></h2>
+
+<p class="resume">Napoléon, ayant renoncé à l'Amérique, concentre ses forces en
+Europe pour mieux atteindre l'Angleterre. &mdash; La cession de la
+Louisiane a une répercussion sur la question de la Floride. &mdash; Après
+la rupture de la paix d'Amiens l'ambition de Bonaparte
+se donne libre carrière. &mdash; Le général Turreau représente la
+France à Washington. &mdash; Son rôle. &mdash; Difficultés avec l'Espagne. &mdash; Politique
+de Talleyrand. &mdash; Frontière de la Louisiane
+et de la Floride. &mdash; Activité de Monroe, entre Paris, Londres
+et Madrid. &mdash; Ses efforts échouent. &mdash; Jefferson reste fidèle
+au principe de la paix. &mdash; Attitude hostile de l'Espagne, de
+la France et de l'Angleterre. &mdash; La Floride devient l'appât
+dont joue l'Empereur suivant les besoins de sa cause.</p>
+
+<p>Si l'affaire de la Louisiane eut une influence considérable
+sur l'avenir des États-Unis, elle n'en exerça pas
+une moindre sur la destinée de Bonaparte.</p>
+
+<p>Ayant renoncé à son rêve de fonder un empire français
+en Amérique, Napoléon est maintenant tout entier
+au projet de bouleverser l'Europe pour pouvoir mieux
+atteindre l'Angleterre,&mdash;et, de son côté, l'Angleterre,
+à l'effet d'éloigner tout danger des côtes britanniques,
+s'efforce de rejeter la guerre sur le continent, en y suscitant
+une nouvelle coalition.</p>
+
+<p>Les conséquences du traité signé pour la cession de la
+Louisiane par la France, les pourparlers qui en furent la
+suite pour la cession de la Floride par l'Espagne, troublèrent
+profondément les relations diplomatiques des
+États-Unis avec ces deux pays et engendrèrent des complications
+qui mirent de nouveau, face à face, Républicains
+et Fédéralistes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> Immédiatement après la rupture de la paix d'Amiens, la
+soif de domination s'affirme chez Bonaparte et tout républicain,
+observateur, a lieu de s'inquiéter. Des événements
+graves montrent que le despotisme militaire marche, à
+grands pas, vers la dictature césarienne. L'automne de
+1803 est consacré aux préparatifs d'une descente en Angleterre.
+En 1804, des indications plus significatives sont autant
+d'avertissements. L'homme qui est décidé à sacrifier
+tous les liens et tous les préjugés à la satisfaction d'une
+ambition personnelle, immense et encore dissimulée, va
+écarter de sa route tout obstacle, tout rival, qu'il soit un
+ancien compagnon d'armes, ou qu'il soit un membre de la
+famille des Bourbons: dès le mois de février, c'est l'arrestation,
+le procès et le bannissement de Moreau,&mdash;en
+mars, c'est l'enlèvement et l'exécution du duc d'Enghien,&mdash;en
+mai, c'est la proclamation de l'Empire.</p>
+
+<p>Quelque temps avant que Bonaparte eût pris le titre
+d'Empereur, le général Turreau, qui avait joué un rôle
+au 18 brumaire, avait été nommé Ministre de France à
+Washington. Mais comment ce républicain, représentant
+d'un souverain d'occasion, pouvait-il être <i>persona grata</i>
+aux États-Unis? Tout au plus pouvait-il inspirer quelque
+intérêt aux aventuriers qui composaient une certaine
+fraction des fédéralistes, aventuriers qui n'auraient pas
+désavoué un 18 brumaire tenté à la Nouvelle-Orléans,
+au profit, par exemple, d'Aron Burr, chef d'une bande
+toute prête à se partager l'or des mines de Mexico et à
+légitimer leur coup de main par un coup d'État instituant
+une organisation hiérarchique où se rencontreraient
+des Ducs et des Maréchaux.</p>
+
+<p>Cependant, Turreau avait à traiter des questions importantes
+non résolues par son prédécesseur; telles: le
+commerce avec Saint-Domingue, les frontières des deux
+côtés de la Louisiane, les contestations espagnoles, les
+créances françaises, sans compter la troublante querelle
+qui s'était envenimée entre son collègue espagnol, Yrujo,
+et le Ministère. Surtout la question des Florides était la
+<span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> plus compliquée parce qu'elle mettait aux prises les
+États-Unis et l'Espagne, défendue ou sacrifiée par la
+France suivant les intérêts du moment.</p>
+
+<p>C'était là comme l'héritage un peu amoindri laissé par
+la politique du Premier Consul en Amérique.</p>
+
+<p>Tandis que l'Empereur faisait parler le canon en Europe,
+ses représentants aux États-Unis devaient s'employer
+à régler par de subtiles tractations ces irritantes
+difficultés. La tâche était d'autant plus ardue qu'entre
+les deux pays venait de se creuser un abîme: celui qui
+séparait désormais la République de l'Empire. L'atmosphère
+sinon hostile, du moins étrangère qui, comme
+l'avait déjà un peu exagérément constaté Talleyrand,
+faisait d'un Français un étranger aux États-Unis, même
+au lendemain de la guerre de l'Indépendance, ne pouvait
+que s'accentuer maintenant que la France, après
+avoir combattu pour toutes les libertés, combattait, sous
+l'impulsion de Napoléon, à les détruire.</p>
+
+<p>En réalité, dans cette lutte gigantesque, dernière convulsion
+de la rivalité franco-anglaise, l'Amérique du
+Nord se trouvait, comme toujours, exposée aux contre-coups
+des vicissitudes ressenties par la France et l'Angleterre.</p>
+
+<p>Et d'abord, la cession de la Louisiane par le Premier
+Consul n'avait pas reçu l'approbation du roi d'Espagne.
+Le rôle du brouillon Yrujo consistait précisément à faire
+ressortir cette irrégularité et à présenter l'attitude des
+États-Unis comme très hostile à l'égard de l'Espagne.
+Madison supportait fort mal le langage dilatoire et les
+incartades un peu déplacées du Ministre espagnol. Dans
+ces conditions, il était difficile d'arriver à régler l'affaire
+de la Floride, d'autant plus que Pinckney, Ministre des
+États-Unis à Madrid, y jouait à peu près, mais en sens
+inverse, le même rôle qu'Yrujo à Washington.</p>
+
+<p>D'autre part, le Prince de la Paix, tout en déplorant
+la perte de la Louisiane, comprit parfaitement que le
+meilleur moyen de garder la Floride était de s'assurer
+<span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> l'appui de Bonaparte. Il fallait donc conseiller au roi de
+ne plus faire d'opposition à la cession de la Louisiane.
+La situation, on le voit, était devenue fort embrouillée;
+les éléments de l'embroglio diplomatique changeaient à
+chaque instant de valeur,&mdash;comme changeaient de ton
+et d'inspiration les principaux interlocuteurs en présence.</p>
+
+<p>Certes, ni les difficultés, les contestations pendantes,
+ni les compensations dues par la France aux États-Unis
+pour les spoliations, ni la Floride occidentale ne décideraient
+le gouvernement américain à rompre son système
+pacifique, aussi longtemps du moins que Jefferson et ses
+amis pourraient rester fidèles à leur principe. L'Espagne
+devait plier sa grandesse déchue à une souplesse plus
+opportune. Mais, s'il était bon qu'elle renonçât à toute
+revendication en ce qui concernait la Louisiane, il n'était
+peut-être pas souhaitable de la voir s'acquitter des compensations
+en espèces, tout argent passant d'Espagne en
+Amérique étant autant de moins pour la France.</p>
+
+<p>Le mot d'ordre était donc d'entretenir le trouble et
+l'incohérence. On y parvint à merveille.</p>
+
+<p>Pinckney, à Madrid, continuait à se montrer intransigeant
+et exigeant. Il voulait en finir avec la Floride. Par
+son attitude, il fut plus royaliste que le roi, ou plutôt,
+plus américain que le Président. Voyant l'Espagne impassible,
+il alla jusqu'à demander ses lettres de rappel.
+Il ne parvint qu'à faire sortir Cevallos de sa courtoisie
+coutumière et à se faire désavouer par Madison qui pria
+Monroe de se rendre au plus tôt à Madrid pour donner
+aux relations diplomatiques une direction à la fois plus
+digne et moins agressive.</p>
+
+<p>Napoléon, de son côté, comprenant qu'il serait peu
+sage, après la cession de la Louisiane, d'indisposer encore
+le gouvernement espagnol au sujet de la Floride,
+voulait retarder la solution de cette affaire en retardant
+autant que possible le départ de Monroe pour l'Espagne.
+Monroe, chapitré par Cambacérès et Lebrun, s'était décidé
+à changer son itinéraire et, laissant Livingston à Paris,
+<span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> en face de l'Empereur, partit pour Londres, où il était
+aussi accrédité auprès de Georges III.</p>
+
+<p>Livingston se trouvait, de la sorte, dans une situation
+délicate. Lui avait été le premier artisan du traité relatif
+à la Louisiane; l'opinion publique ainsi que Jefferson
+et ses amis en reportaient tout l'honneur à Monroe. La
+vanité du diplomate méconnu en souffrit amèrement.
+Ses anciennes attaches fédéralistes n'étaient pas entièrement
+rompues et ses bons amis, Gouverneur Morris
+en tête, auxquels il se plaignit, s'amusaient à lui faire
+comprendre qu'on voulait le mettre de côté, parce qu'un
+succès diplomatique à son actif serait une insulte à l'adresse
+de Jefferson. Livingston se consola de ses déboires
+dans la compagnie de Robert Fulton et de Joel
+Barlow, en attendant l'arrivée de son successeur, le général
+Armstrong. Ils seraient donc bientôt trois représentants
+américains à Paris, ayant mission de discuter
+le différend pendant entre Jefferson et l'Espagne.</p>
+
+<p>La question était de savoir si le gouvernement des États-Unis
+devait faire table rase de ses engagements avec Napoléon
+et agir en toute indépendance ou bien prendre
+acte de l'opinion de Talleyrand et s'incliner devant la
+volonté de l'Empereur. En tous cas, Monroe se rendait
+bien compte que les pourparlers au sujet de la Floride
+ne pouvaient pas se poursuivre sur les bases indiquées
+par Jefferson.</p>
+
+<p>La France, au nom de l'Empereur ou de son Ministre
+des Affaires étrangères, prétendait influencer, voire diriger
+ces pourparlers.</p>
+
+<p>Cevallos, en effet, s'était adressé à Talleyrand pour
+que l'intervention de l'Empereur en faveur de l'Espagne,
+vînt mettre fin, de la part de l'Amérique, à des manifestations
+hostiles,&mdash;telles que l'<i>acte de Mobile</i> et les insolences
+de Pinckney. Talleyrand qui, depuis l'échec de
+sa politique personnelle en Amérique, depuis surtout
+certaine humiliation à lui infligée par le gouvernement
+des États-Unis, n'avait plus de ménagement à prendre
+<span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> avec Jefferson, Madison, Monroe ou Livingston, s'exagérait
+au contraire, toutes les raisons de se montrer conciliant
+avec l'Espagne, en dépit même des projets hostiles
+et cachés que Napoléon nourrissait contre cette puissance,
+et tout en étant décidé à faire profiter la France
+des dépouilles de l'Espagne, si l'on ne pouvait éviter
+cette extrémité.</p>
+
+<p>L'âme compliquée de l'ancien évêque d'Autun était
+parfaitement capable de tirer un avantage quelconque
+de tractations d'une nature aussi embrouillée. D'ailleurs,
+Talleyrand n'avait jamais été favorable à la cession de
+la Louisiane aux États-Unis, il rejetait toute responsabilité
+dans le traité intervenu à ce sujet et s'empressait
+de faire ressortir les inconvénients qui en découlaient.
+Napoléon, absorbé ailleurs, lui permit de traiter l'Espagne
+avec la bienveillance qui répondait à ses propres
+sentiments, ceux du moins de sa politique du moment.
+Talleyrand en profita pour imprimer à la diplomatie
+qui devait être suivie en Espagne et aux États-Unis une
+direction conforme à ses vues particulières. À cette
+occasion, il fit adresser à nos représentants dans ces pays,
+plusieurs rapports qui résument la question en un style
+clair et précis, d'après ses idées personnelles, inspirées
+naturellement par des conceptions historiques d'ancien
+régime et de tradition classique. À Turreau qui, sans
+doute, en manquait, il rappela les grandes lignes du
+contesté en un petit cours d'histoire et de géographie
+parfaitement bien présenté<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a>.</p>
+
+<p>Si, à l'Est, la Louisiane était assez bien délimitée
+par le Mississipi et l'Iberville, il n'en était pas de
+même à l'Ouest. De ce côté, pas de rivière, pas de chaîne
+de montagne ne la séparait des possessions espagnoles,
+de sorte que, entre les derniers établissements de la
+Louisiane et les premiers qui firent partie des colonies
+<span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> espagnoles, s'étendaient de si grands espaces de terrain,
+qu'on en pouvait difficilement tracer la ligne de démarcation.
+L'Espagne avait donc lieu de craindre que
+les États-Unis, qui tendaient toujours à dépasser les
+limites occidentales de la Louisiane, pussent avancer
+dans cette direction jusqu'à l'Océan, pour s'emparer de
+toute la côte américaine, au nord de la Californie.</p>
+
+<p>Talleyrand voyait de loin. Cette éventualité devait se
+réaliser, mais plus tard.</p>
+
+<p>En attendant, Turreau avait la mission de détourner
+le gouvernement des États-Unis de toute velléité d'extension
+vers l'ouest ou le sud-ouest qui pût être préjudiciable
+à l'Espagne. Mais cette question n'intéressait la France
+qu'indirectement, il fallait tâcher de la résoudre par des
+moyens de persuasion plutôt amicale que par une pression
+diplomatique officielle.</p>
+
+<p>Pourtant, il était nécessaire de préciser<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>.</p>
+
+<p>D'après la théorie de Pinckney, d'ailleurs admise par
+le gouvernement américain, l'Espagne était responsable
+des spoliations françaises, qu'elle n'avait pu empêcher.
+Mais la convention qui ratifiait cette manière de voir
+datait du 11 août 1802, était, par conséquent, postérieure
+à celle que la France avait conclue avec les États-Unis
+le 30 septembre 1800, aux termes de laquelle, aucune
+indemnité n'était due pour des prises faites par l'une
+des deux puissances. Même les prises faites au détriment
+des Américains sur les côtes d'Espagne ne pouvaient
+prétendre à une indemnité. Ce serait bien inutilement
+qu'on s'adresserait à l'Espagne pour en obtenir
+des indemnités, car celle-ci n'en ferait que les avances
+pour se faire rembourser ensuite par la France. Toute
+la charge retomberait donc sur cette dernière et, comme,
+par la convention du 30 septembre 1800, nous étions
+relevés de toute dette relative aux prises, c'est avec
+<span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> étonnement que nous voyions les États-Unis chercher à
+obtenir, d'un autre gouvernement, une partie des indemnités
+auxquelles ils avaient renoncé par leur convention
+avec la France. C'est probablement dans l'ignorance
+de telles considérations et dans l'oubli de cette
+convention que l'Espagne signa celle du 11 août 1802.
+Ce fut une erreur de sa part. Par contre, le gouvernement
+américain qui, par son attitude à l'égard des Florides,
+avait violé les droits souverains de l'Espagne, était
+mal venu à se plaindre de la réciprocité de sentiments
+hostiles manifestés par la cour de Madrid, laquelle
+était parfaitement recevable à demander, dans le traité,
+telles modifications en rapport avec ses droits et sa dignité.</p>
+
+<p>La précision de ces instructions envoyées à Turreau
+devait tranquilliser l'Espagne. C'était l'intention de Talleyrand,
+comme il le fait comprendre à Cevallos qui
+demandait toujours à être rassuré sur les prétentions
+des États-Unis du côté des frontières de la Louisiane.
+Ces frontières, comme Laussat en avait été informé,
+étaient limitées à l'ouest par le Rio Bravo<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>. C'est
+ce que Cevallos trouvait excessif. Talleyrand intervint
+pour montrer au gouvernement espagnol dans quelle
+mesure il pouvait résister aux exigences américaines.
+Dans une note à Gravina<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a>, il fit ressortir l'opportunité
+de distinguer, dans cette délicate question de
+frontières à déterminer, les portions de territoire annexées
+par les Français ou les Espagnols. Néanmoins,
+comme les droits revendiqués par les Américains leur
+venaient de la France, Talleyrand avait fait connaître
+au Ministre impérial aux États-Unis les bases sur lesquelles
+l'Empereur lui-même se serait placé pour arriver
+<span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> à une équitable démarcation de ces frontières. Tout ce
+qui était d'origine française, devait revenir à la Louisiane.
+Pour le reste, comme les espaces existant entre
+les derniers établissements français et les dernières
+missions espagnoles auraient soulevé encore certains
+doutes quant à leur tracé définitif, ces difficultés eussent
+été résolues grâce à l'esprit affectueux et conciliant qui
+animait leurs Majestés....</p>
+
+<p>Mais dans ces intentions et dans ces expressions, Talleyrand
+ne se montrait-il pas plus conciliant que Napoléon,
+son impérial maître? Il n'ignorait pourtant pas
+que l'ambition du peuple américain était entretenue et
+développée par la nécessité quasi inéluctable de s'étendre
+vers l'Ouest. Par la force des choses, devaient être rompues,
+un jour ou l'autre, toutes les barrières qui s'opposaient
+à une extension de ce côté et, par la logique absolue
+de leur raisonnement, les diplomates américains
+comprenaient aussi la Floride occidentale dans cette
+sphère d'absorption, avec d'autant plus de raisons que
+beaucoup de territoires situés entre le Mississipi et le
+Perdido avaient déjà été accordés depuis la cession faite
+par l'Espagne. Cette dernière, selon toutes probabilités,
+allait être entraînée bientôt dans la guerre avec l'Angleterre
+et Jefferson pouvait croire que les mêmes raisons
+qui avaient poussé Bonaparte à céder la Louisiane amèneraient
+aussi l'Espagne à céder la Floride.</p>
+
+<p>Il ne se trompait pas en ce qui concernait les hostilités.
+Avant que Monroe eut quitté Londres, le 1<sup>er</sup> octobre
+1804, une escadre anglaise s'empara des vaisseaux
+espagnols en route pour l'Europe et une déclaration de
+guerre en fut bientôt la conséquence. Dès son arrivée
+à Paris, Monroe demanda à Livingston, son compatriote,
+et son rival en diplomatie, d'être son intermédiaire auprès
+de Talleyrand, en lui faisant parvenir par écrit l'objet
+de sa mission. Livingston fit quelques objections et
+ce ne fut qu'après l'arrivée d'Armstrong qu'on se mit
+d'accord sur les termes de la note à envoyer. Cette
+<span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> note<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a>, rédigée sous une forme de parfaite courtoisie,
+n'avait, au fond, rien d'agressif. En fait, elle sollicitait
+le bienveillant appui de l'Empereur en faveur des négociations
+qui devaient s'ouvrir à Madrid. En résumé, elle
+passait en revue les différentes phases par lesquelles
+traînèrent les démêlés avec l'Espagne: les spoliations,
+les dommages provenant de la fermeture du Mississipi
+par Morales, l'acte de Mobile qui devait mener à
+l'immédiate possession de la Floride.</p>
+
+<p>Les diplomates américains ne pouvaient pas s'attendre
+à une réponse favorable de la part de Talleyrand; nous
+avons vu qu'il avait pris parti pour l'Espagne contre les
+États-Unis. Et Napoléon, paraît-il, en lisant la note en
+question, se montra fort irrité. Il paraît aussi que les illusions
+de Monroe, si illusions il pouvait avoir, furent
+mises à une rude épreuve par son ami Marbois, un des
+Ministres de Napoléon qu'il connaissait de longue date
+pour l'avoir fréquenté en Amérique, qui lui assura que
+toute la question se réduisait à une simple affaire d'argent.
+L'Espagne, en ayant grand besoin, se prêterait
+probablement à un arrangement. Le gouvernement français
+lui-même faisait comprendre que, si le principe de
+l'indemnité pécuniaire était admis, Paris pourrait devenir
+le centre des négociations qui seraient alors menées
+dans le sens désiré.</p>
+
+<p>En d'autres termes, c'était imposer au gouvernement
+américain la nécessité de faire un nouvel emprunt d'environ
+70 millions de livres à transférer à l'Espagne qui
+immédiatement le reverserait à la France, en conséquence
+de quoi, les États-Unis pourraient entrer en possession
+du territoire convoité. C'était, enfin, payer deux fois
+cette partie de la Floride, laquelle, d'après l'interprétation
+des hommes d'État de Washington, faisait déjà
+partie intégrante de la Louisiane. Dans ces conditions,
+Monroe ne pouvait prêter une oreille attentive aux suggestions
+<span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> de Talleyrand auquel il fit savoir qu'en dépit
+même de Napoléon, il irait traiter directement à Madrid.</p>
+
+<p>Il était cependant douteux que, là aussi, un meilleur
+accueil pût être réservé à sa thèse. L'intervention plus
+ou moins occulte de l'Empereur, exercée par l'action plus
+manifeste de son Ministre des Affaires Étrangères, s'y
+opposait. Les sentiments moins bienveillants de Napoléon
+à l'égard des États-Unis avaient maintenant pour origine
+des causes indirectes et lointaines, mais habilement exploitées
+par ceux qui avaient intérêt à pêcher en eau
+trouble. Ç'avait été, d'abord, les représentations faites
+par Leclerc et d'autres au moment de l'expédition de
+Saint-Domingue; depuis, ce furent les incidents qui
+éternisaient la guerre dans ce pays,&mdash;le commerce prohibé
+qui n'avait jamais cessé entre Saint-Domingue et
+les États-Unis. À ces causes matérielles, pour ainsi dire,
+il convient d'ajouter ce qu'une certaine école historique
+appelle les impondérables, au nombre desquels, depuis
+que le général s'était transformé en Empereur, il faut
+mettre la liberté et le sans-gêne avec lesquels il était
+traité par la presse américaine et, par-dessus tout, le
+développement des principes républicains qu'il voulait
+abolir en France et qui tendaient, au contraire, à
+prendre un essor nouveau avec la jeune prospérité des
+États-Unis.</p>
+
+<p>La guerre qui venait d'éclater entre l'Angleterre et
+l'Espagne aurait pu rapprocher cette dernière des États-Unis;
+en réalité, elle fit d'elle une vassale de Napoléon
+et, par conséquent, toute offense à l'adresse de
+Charles IV en était une pour l'Empereur.</p>
+
+<p>Mais Monroe était à peine arrivé à Madrid, au commencement
+de l'année 1805, dans le but d'arracher la
+Floride des griffes de l'Espagne et de la France, que des
+événements se préparaient du côté de la Grande-Bretagne,
+dont l'importance rejetait toutes les autres préoccupations
+au second plan.</p>
+
+<p>Cependant, Monroe se mit immédiatement en relation
+<span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> avec Charles Pinckney qui, malgré la position délicate
+dans laquelle il se trouvait, fut admis à prendre part à
+la négociation.</p>
+
+<p>Les deux ministres américains rédigèrent, à l'adresse
+de Cevallos, une note qui contenait encore l'expression
+des mêmes griefs et des mêmes réclamations; ils y joignirent
+un projet de traité qui était naturellement à
+l'avantage unique des États-Unis. L'Espagne devait céder
+les deux Florides ainsi que le Texas jusqu'au Rio Colorado,
+laissant l'espace entre le Colorado et le Rio Bravo
+comme un pays frontière, sans désignation précise; elle
+devait aussi nommer une commission ayant pour mission
+de connaître de tous les différends qui pourraient
+s'élever entre des sujets espagnols et le gouvernement
+des États-Unis.</p>
+
+<p>Cevallos répondit sur un ton décidé, mais courtois, que
+l'Espagne ne pouvait souscrire à des conditions aussi
+léonines. Il y eut encore des échanges de vue, des offres
+et des fins de non recevoir qui, à la clarté un peu brutale
+de l'Américain, opposait la stabilité un peu jésuitique
+de l'Espagnol,&mdash;diplomatiques man&oelig;uvres, au jeu desquelles,
+finit par s'user la patience de Monroe qui n'eut
+plus qu'une ressource: demander ses passeports.</p>
+
+<p>Ils lui furent accordés avec un empressement auquel
+il ne s'attendait pas. La politique extérieure de Jefferson,
+que Monroe représentait en Europe, avait donc
+échoué. Elle s'était heurtée au mauvais vouloir de l'Espagne
+soutenue par la France. Il aurait mieux valu
+prendre possession, sans coup férir, de la rive septentrionale
+du Rio Bravo, quitte à négocier ensuite. En
+tout état de cause, la guerre avec les États-Unis pouvait
+éclater d'un moment à l'autre. Mais sur toutes ces négociations
+espagnoles planait une atmosphère de corruption
+dont il est délicat de préciser l'origine. Quoique le
+besoin d'argent se fit sentir à Paris comme à Madrid, il
+ne faut pas la faire remonter jusqu'à Napoléon ou Godoi,
+car tous les deux étaient trop haut placés pour pouvoir
+<span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> s'abaisser à de tels tripotages pécuniaires, tandis qu'aux
+alentours de Talleyrand, dans le personnel même des
+Affaires Étrangères, ce n'était pas la première fois que
+des appétits indiscrets et peu scrupuleux se manifestaient<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>.
+Pour la Floride, Monroe croyait qu'on demanderait
+huit millions de dollars.</p>
+
+<p>Monroe était à plaindre.</p>
+
+<p>Peu de diplomates ont été, comme lui, éconduits par
+les ministres de trois grandes cours européennes. Il était
+ballotté entre Madrid, Paris et Londres,&mdash;symbole vivant
+de la politique américaine encore si influençable
+par la politique des vieilles monarchies. Plus tard, peut-être
+s'est-il souvenu de ces mois d'une vie pénible, quand
+il défendit une doctrine qui porte son nom mais qui,
+n'étant pas entièrement due à sa seule initiative, avait
+pour but effectif de libérer l'Amérique de l'immixtion des
+pouvoirs étrangers. L'intention était logique et provenait
+du désir légitime d'affranchir les États-Unis de la
+pression persistante exercée par l'Europe sur le destin
+de la nouvelle république, chaque fois surtout qu'il y
+avait divergence entre la France et l'Angleterre.</p>
+
+<p>Ainsi, au début même des guerres de la Révolution,
+cette pression se fit sentir. Des novembre 1793, le gouvernement
+britannique enjoignit à tous les vaisseaux
+anglais armés, de saisir tout bateau appartenant aux
+neutres, transportant les produits d'une colonie française
+ou dirigeant des renforts vers cette colonie. Bientôt
+le commerce de l'Amérique avec les Antilles se ressentit
+de ces mesures draconiennes. Tous les bateaux
+américains chargés de produits français, venant en France
+ou y allant, furent cueillis dans leur course à travers
+l'Océan, conduits dans des ports anglais pour y être
+condamnés par des cours d'Amirauté anglaise,&mdash;d'après
+la Règle de guerre de 1756<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>. Cette règle qui pouvait
+<span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> être appliquée, à la rigueur, entre gouvernements européens,
+possesseurs de colonies, devenait une injustice
+quand il s'agissait des États-Unis qui n'avaient pas de colonies.
+À ce point de vue, le système colonial anglais répondait
+à une politique ayant pour but de rendre le commerce
+du monde entier tributaire de sa marine et de sa navigation<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a>.
+Après la retraite de Pitt, des ordres furent donnés
+à l'effet d'exempter les États-Unis d'une obligation aussi
+vexatoire; les bateaux américains purent transporter en
+France, par l'intermédiaire d'un port américain, des produits
+de colonies françaises, tandis qu'il demeurait interdit
+à des bateaux russes ou danois, quoique neutres, de
+transporter ces produits en Europe. Mais ce traitement,
+de faveur répondait à un calcul commercial qui était
+faux et finit par tourner contre l'Angleterre; car, sous
+prétexte d'entraver la marine et le commerce de la France
+et de l'Espagne, elle était simplement parvenue à se donner
+une rivale dangereuse au-delà des mers.</p>
+
+<p>À la date où nous sommes, pendant l'été de 1805, Monroe
+retournant à Londres, constata que, pendant son absence,
+Pitt s'était efforcé de faire passer, dans des mains anglaises,
+tout le commerce des Indes occidentales. Son
+pays était encore lésé.</p>
+
+<p>Lord Mulgrave, le Ministre des Affaires Étrangères,
+avait beau l'assurer des sentiments bienveillants que le
+gouvernement de Sa Majesté Britannique nourrissait à
+l'égard des États-Unis, il n'en était pas moins avéré que,
+tous les jours, des vaisseaux américains étaient capturés,
+dans les eaux même de la Manche, par des marins anglais
+qui prétendaient agir conformément aux prescriptions de
+la loi de 1756. Décidément, Lord Mulgrave, ainsi que
+Talleyrand et Cevallos, traitait Monroe en quantité négligeable.
+Sa mission diplomatique ne pouvant aboutir,
+il ne lui restait plus, après l'échec de tant d'efforts qui
+méritaient un meilleur sort, qu'à engager son gouvernement
+<span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> à persévérer dans sa résolution énergique, au prix
+même d'une guerre qui serait déclarée simultanément à
+la France, à l'Espagne et à l'Angleterre. «Je suis sûr,
+écrivit-il à Madison<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a> qu'une pression exercée en même
+temps, sur chacun de ces pays, produirait un bon effet
+sur l'autre.»</p>
+
+<p>En réalité, les efforts de Monroe se heurtaient à la fatalité
+des événements. Son patriotisme voyait clair, seulement
+ce patriotisme un peu intransigeant, devançait les
+temps. Il indiquait les routes à suivre dans lesquelles,
+sous l'impulsion de Jefferson, il était déjà engagé, mais il
+ne pouvait venir à bout des nombreux obstacles diplomatiques
+dressés devant lui par les compétitions des gouvernements
+européens qui s'enchevêtraient et se combattaient
+en considérant toujours l'Amérique septentrionale
+comme le pays où leur rivalité plus ou moins heureuse
+pourrait trouver des compensations utiles. Au moment
+de la cession de la Louisiane, un rapprochement s'était
+opéré entre la France et les États-Unis. L'affaire de la
+Floride qui fut la conséquence de cette cession créait
+naturellement des difficultés avec l'Espagne soutenue par
+le gouvernement français, et, brochant sur le tout, la
+question du commerce des neutres mettaient maintenant
+aux prises les cabinets de Washington et de Londres.</p>
+
+<p>Dans ces conjonctures, il était délicat, pour Jefferson,
+de prendre un parti. On comprend son hésitation: comme
+toujours, le premier magistrat de la République américaine
+devait fatalement choisir entre la France et l'Angleterre.
+En histoire, les hypothèses sont illusoires.
+Pourtant, on peut se demander ce qui serait arrivé si,
+obéissant aux conseils de Monroe et d'Armstrong, il avait
+ordonné, au mois d'août 1805, à ses troupes de traverser
+la rivière Sabine et d'occuper le Texas jusqu'au Rio
+<span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> Bravo. En droit, une pareille initiative pouvait parfaitement
+se justifier de la part du chef d'un pays qui avait,
+en somme, hérité de tous les droits de Napoléon sur la
+Louisiane. C'était la guerre avec l'Espagne, par conséquent,
+avec Napoléon lui-même, puisque nécessairement
+la France aurait marché contre les États-Unis;
+c'était, peut-être, la conquête facile de la Floride et, en
+même temps, toutes les difficultés avec l'Angleterre
+aplanies, car les controverses au sujet du commerce des
+neutres, du blocus, de la presse des matelots, tombaient,
+du même coup, au second plan. C'était, en allant jusqu'au
+bout, et en admettant que la guerre avec la France
+pût durer deux ans, la possibilité de s'allier avec les
+patriotes espagnols et de donner, de loin, le signal du
+mouvement qui, en Europe, allait s'accentuer contre
+le joug de Napoléon. Perspective brillante et séduisante
+qui devait sourire à l'âme républicaine de Jefferson.
+Mais c'était risquer gros jeu et, en fin de compte, puisqu'il
+aurait déclaré la guerre au nom de ses principes
+républicains, ces mêmes principes le firent définitivement
+pencher vers la paix.</p>
+
+<p>Cependant, Turreau n'avait pu percer le secret de
+ces subtils mouvements d'opinion. On ne lui avait manifesté
+aucun mécontentement et, tout en reconnaissant
+que les négociations avec l'Espagne avaient absorbé
+tous les esprits judicieux, il se crut justifié au plus
+grand optimisme en ce qui concernait les sentiments
+professés par les Américains à l'égard de la France,
+allant jusqu'à mettre cette phrase dans la bouche de Jefferson:</p>
+
+<p>«Eh bien! aurait-il dit,&mdash;puisque l'Empereur le
+désire, l'arrangement sera remis à des temps meilleurs»!</p>
+
+<p>Il est douteux que le Président ait exprimé son désir
+de conciliation dans une forme aussi obséquieuse;
+mais l'Empereur avait tout lieu d'être satisfait de l'empressement
+de Jefferson à lui donner satisfaction et du
+zèle de son représentant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> Ce zèle était parfois intempestif et indiscret, comme
+lorsqu'il se manifesta à l'occasion de l'arrivée du général
+Moreau aux États-Unis. Turreau émit la prétention
+de voir boycotter ce rival de Napoléon, dont le plus grand
+tort était d'être un grand républicain doublé d'un grand
+stratège. Il ne pouvait admettre que celui que l'Empereur
+avait fait bannir de France, pût être reçu aux États-Unis
+avec des marques spéciales d'honneur; il commit l'effronterie
+d'écrire au Président qu'il serait convenable
+de s'abstenir de toute démonstration dont l'interprétation
+pourrait dépasser les limites de l'hospitalité anonyme.
+Le Ministre des Affaires Étrangères fut outré de
+cette intervention déplacée dans les affaires intérieures
+du pays. Jefferson fut d'avis de faire comprendre à qui
+de droit, que le gouvernement de la République américaine
+n'était nullement disposé à recevoir et à exécuter
+des ordres<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a>.</p>
+
+<p>Cet incident fut vite oublié. Si Turreau manquait de
+tact en diplomatie, son coup d'&oelig;il était assez juste quand
+il s'agissait de juger la situation générale du pays et
+ses ressources militaires. Ainsi, il fut bientôt convaincu
+que le maintien de la paix était universellement exigé
+par tous les hommes politiques de l'Union et que toute
+guerre aurait, pour premier résultat, de précipiter du
+pouvoir le parti qui s'en ferait le champion. Les velléités
+guerrières qui, un moment, avaient agité les sphères
+dirigeantes s'étaient tôt apaisées: elles ne s'étaient jamais
+manifestées au grand jour, tandis qu'ouvertement,
+il fallait bien se soumettre aux humiliations journalières
+infligées par l'Angleterre; même le mépris professé à
+l'égard de l'Espagne, n'allait pas jusqu'à des provocations
+directes. L'opinion publique était ainsi parfaitement
+d'accord avec le caractère et les sentiments philanthropiques
+bien connus du Président, sentiments
+entretenus et développés par la certitude que l'armée et
+<span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> la marine étaient encore loin d'être à la hauteur de leur
+mission et ne pourraient soutenir victorieusement une
+campagne contre des soldats aguerris. On manquait
+surtout d'officiers instruits. D'après notre représentant,
+les marins américains étaient les plus hardis et les
+plus ignorants du monde. Aussi, comme les moyens
+d'action ne répondaient pas aux ambitions latentes, on
+s'évertuait de concilier des aspirations et des faits contradictoires
+en s'efforçant de «conquérir sans guerre».</p>
+
+<p>L'attitude de Turreau qui, Ministre de Napoléon, voulait
+conduire les affaires diplomatiques à la manière
+autoritaire de son maître, finit par éveiller d'anciennes
+querelles de politique intérieure. Il était bien évident
+que le républicanisme invétéré de Jefferson ne lui permettait,
+en aucune façon, d'aimer ou de craindre Napoléon
+ou l'Empire, et, depuis un certain temps, les journaux
+fédéralistes ne pouvaient vraiment pas accuser le
+Président de sympathies françaises. Pendant l'hiver 1805-1806,
+la peur de l'influence française reprit pourtant
+de la consistance. Tout le parti fédéraliste se montrait
+indigné des procédés dont usait la France dans les affaires
+espagnoles et leur indignation ne connut plus de bornes
+quand la France souleva des objections sur la façon
+dont les États-Unis faisaient le commerce avec Saint-Domingue.</p>
+
+<p>En fait, l'expédition de Saint-Domingue avait échoué.
+Cependant, malgré la reddition de Rochambeau aux Anglais,
+malgré l'indépendance proclamée par les noirs,
+Napoléon s'intitulait toujours le maître de l'île. Le général
+Ferrand, pour affirmer ces prétentions, s'opposait
+aux tentatives de Dessalines qui, d'ailleurs, n'était reconnu
+par aucun gouvernement. Seul, le commerce encore important
+avec ce pays ne permettait pas aux convoitises
+de s'endormir, mais, comme ce commerce n'était protégé
+par aucune loi, les vaisseaux qui s'en occupaient
+étaient généralement armés. Pendant l'hiver de 1804-1805,
+une flottille de 80 canons et de 700 hommes partit de
+<span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> New-York avec une cargaison de contrebande de guerre.
+Turreau se plaignit et Madison promit qu'une loi serait
+bientôt proposée qui ne permettrait plus un pareil abus.</p>
+
+<p>Les discussions qui s'ouvrirent au Sénat, à ce sujet,
+n'aboutirent que partiellement et l'amendement du
+D<sup>r</sup> Logan qui voulait que tout commerce avec Saint-Domingue
+fût prohibé, ne fut pas voté. La majorité se
+décida pour empêcher simplement le commerce sur
+vaisseaux armés. Mais quel contrôle exercer? Après le
+retour de la flottille incriminée par le gouvernement français,
+publiquement célébrée par les citoyens de New-York,
+une nouvelle expédition se prépara et même un
+vaisseau américain qui portait des cargaisons de poudre
+aux Haïtiens, fut saisi par les Anglais, envoyé à Halifax
+et condamné pour commerce illicite.</p>
+
+<p>Turreau s'empressa de faire connaître cet état de
+choses à son gouvernement. Napoléon était occupé par
+ses préparatifs et l'exécution de son plan du camp de
+Boulogne. Cette complication venant s'ajouter à toutes
+celles qui entravaient sa marche en avant, le mit de fort
+méchante humeur. Il écrivit aussitôt à Talleyrand<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a>
+lui enjoignant de faire connaître son mécontentement
+au représentant américain, lui déclarant qu'il était temps
+«que cela finisse...» que c'était indigne de la part des citoyens
+des États-Unis de faire du commerce avec des
+brigands et que tout ce qui entrerait ou sortirait désormais
+des ports de Saint-Domingue serait déclaré de
+bonne prise, car il était impossible de considérer avec
+indifférence les armements évidemment dirigés contre
+la France et que le gouvernement américain facilitait
+dans ces ports...</p>
+
+<p>L'Empereur avait parfaitement le droit de saisir les
+vaisseaux américains qui faisaient du commerce avec
+Haïti, seulement, il était la plupart du temps dans l'impossibilité
+de le faire, si le gouvernement américain ne
+<span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> le soutenait pas. Il avait donc parfaitement raison dans
+le fond,&mdash;la forme dans laquelle il exprimait ses revendications
+laissait à désirer; elle fut adoucie par Talleyrand
+dans sa lettre à Armstrong, mais Turreau n'hésita
+pas à répéter à Madison que «ce système d'impunité et
+de tolérance ne pouvait durer davantage».</p>
+
+<p>En résumé, à la fin de 1806, le cabinet de Washington
+se trouvait en présence d'une situation hostile sur toute
+la ligne. L'Espagne, en dépit des traités, saisissait les
+propriétés américaines sur mer et sur terre, faisait des
+incursions en Floride et au Texas. La France tenait un
+langage menaçant et, comme si ces difficultés ne suffisaient
+pas à l'habile activité du Congrès qui allait s'ouvrir,
+la Grande-Bretagne prit une attitude telle qu'on aurait
+pu croire, de sa part, à une déclaration de guerre, à
+courte échéance.</p>
+
+<p>Plus que jamais, les deux pays étaient profondément
+divisés par la question de la presse des matelots.</p>
+
+<p>Les deux frégates, le <i>Cambrian</i> et le <i>Leander</i> surveillaient
+le port de New-York, d'une façon intolérable;
+c'était un véritable blocus exercé avec une telle âpreté,
+que le moindre prétexte, la moindre suspicion quant à
+la provenance d'un vaisseau, en légitimait la capture et
+son envoi à Halifax pour y être retenu et jugé. De tels
+procédés qui, en somme, profitaient au commerce des
+neutres, auraient encore à la rigueur pu être tolérés par
+la classe des marchands, la plus nombreuse et naturellement
+la plus âpre au gain; mais ils devenaient odieux
+par la façon dont les officiers anglais pratiquaient la
+presse. Tout individu trouvé sur un vaisseau américain
+que, pour une raison ou une autre, ils pouvaient considérer
+comme sujet anglais, était immédiatement incorporé
+dans la marine anglaise. Mais comment prouver
+la nationalité? La similitude de langue rendait cette
+preuve, dans la plupart des circonstances, excessivement
+difficile; en tous cas, elle donnait lieu, parfois, à des
+erreurs pénibles mais voulues qui retombaient sur toute
+<span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> une classe de citoyens et lésaient des intérêts considérables.
+Une haine profonde couvait, de ce fait, en Amérique
+contre l'Angleterre. L'opinion publique s'étonnait
+de la longanimité du gouvernement.</p>
+
+<p>Cette longanimité s'explique si l'on songe que les
+difficultés avec l'Espagne étaient loin d'être aplanies;
+Madison croyait habile, de sa part, de se concilier l'Angleterre
+dans le but de tenir la France en respect: c'était
+l'éternel jeu de bascule de la politique américaine
+qui, pour le moment, suivait les fluctuations de la politique
+napoléonienne et qui, dans ces dernières hésitations,
+avait pour stimulant un nouveau projet de Jefferson
+dans le but de rouvrir des négociations pour l'achat
+de la Floride.</p>
+
+<p>Ce projet allait pouvoir se réaliser mais sur des bases
+toutes différentes que celles sur lesquelles Jefferson
+comptait s'appuyer. C'était de France et non d'Angleterre
+que devaient lui parvenir des sollicitations favorables
+et, au moment même où il semblait décidé à faire
+comprendre à Napoléon que le gouvernement des États-Unis
+n'était nullement disposé à recevoir des ordres, le
+gouvernement français, au contraire, lui faisait des
+ouvertures dans le sens désiré.</p>
+
+<p>Au moins d'août 1805, l'Empereur venait de lever le
+camp de Boulogne et dirigeait son armée vers les opérations
+qui devaient être couronnées par la bataille d'Austerlitz.
+Mais, avant de pouvoir aboutir à cette brillante
+victoire, il avait encore bien des dispositions à prendre
+et sans doute aussi, à se ménager la bienveillance, sinon
+l'alliance, de pays qui supportaient difficilement le joug
+de l'Angleterre. Est-ce cette raison qui lui fit désirer un
+rapprochement avec les États-Unis? Il est permis de le
+supposer.</p>
+
+<p>Armstrong, qui suivait les événements à Paris, reçut
+vers cette époque, la visite d'un agent ne faisant
+pas partie officiellement des Affaires Étrangères, qui
+lui remit, au nom de Talleyrand, un projet d'arrangement
+<span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> à intervenir entre les États-Unis et l'Espagne.
+Le Prince de la Paix devait être prévenu que, s'il ne
+se joignait pas aux États-Unis pour demander à Napoléon
+d'être l'arbitre, dans leur dispute, il exposerait
+son pays à de graves inconvénients. C'était, en résumé,
+la contre-partie de ce qu'avait déjà proposé le
+Ministre des Affaires Étrangères: il soutenait maintenant
+les États-Unis au lieu de soutenir l'Espagne. Et si,
+sous la pression de l'Empereur, l'Espagne consentait à
+céder les Florides, la France proposait les conditions
+suivantes: facilités de commerce en Floride comme en
+Louisiane; le Rio Colorado et les territoires au Nord-Ouest
+s'étendant jusqu'aux sources des affluents du
+Mississipi et formant une région neutre; dix millions
+de dollars à être payés par les États-Unis à l'Espagne.
+Ce chiffre fut descendu à sept millions.</p>
+
+<p>Ces propositions furent soumises par Jefferson à ses
+collègues du Conseil. Il fit remarquer qu'elles ne différaient
+pas beaucoup des leurs, excepté en ce qui concernait
+l'indemnité à payer qui, selon lui, ne devait pas
+dépasser cinq millions. Les Américains ne voulaient pas
+donner davantage pour les Florides; ils acceptaient le
+Colorado comme frontière occidentale et un espace de
+trente lieues de chaque côté de cette rivière, qui ne serait
+pas occupé.</p>
+
+<p>Jefferson avait hâte de conclure cette affaire d'autant
+plus que l'opinion publique devenait de plus en plus
+hostile à l'Angleterre. Les commerçants de Boston, New-York
+et Baltimore se montraient furieux du nombre
+toujours croissant des prises qui menaçaient de ruiner
+les maisons les plus solides. Ainsi, la sympathie que
+perdait l'Angleterre revenait à l'Espagne, ou plutôt, la
+haine qui allait croissant à l'adresse de celle-là, diminuait
+à l'adresse de celle-ci.</p>
+
+<p>Au milieu de ces revirements, le Président Jefferson
+prépara son message à l'occasion de la réunion du neuvième
+congrès. Il en profita pour dire que la direction
+<span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> donnée aux Affaires Étrangères devait être modifiée. Il
+fit un tableau des relations internationales qui semblait
+mettre à une rude épreuve son amour de la paix. En
+réalité, que s'était-il passé, ces dernières années? Le littoral
+du pays avait été infesté, les ports avaient été
+surveillés par des vaisseaux étrangers et, sous prétexte
+de poursuivre des ennemis, ces vaisseaux, armés ou
+non, occasionnaient au commerce américain les plus
+graves préjudices. Des incursions avaient été faites sur
+les territoires de la Nouvelle-Orléans et du Mississipi,
+exposant les citoyens à voir leurs propriétés pillées et
+saisies par des officiers et soldats de l'armée espagnole.
+Il fallait faire défendre la frontière par des troupes régulières
+pour empêcher, à l'avenir, de semblables agressions.</p>
+
+<p>L'homme qui avait toujours défendu la nécessité de
+la paix tenait un langage où perçait la nécessité de la
+guerre. Cependant, la seconde partie de son message
+faisait ressortir une contradiction: elle avouait une diminution
+des ressources qui impliquait la faillite d'une
+action militaire sérieusement menée. Alors, comment
+concilier l'attitude guerrière avec l'impossibilité de faire
+la guerre? Toutes ces questions ne contribuaient pas à
+désarmer la rivalité des partis en présence: les démocrates,
+les fédéralistes, les républicains du Sud ignoraient
+ce qui se passait dans les coulisses gouvernementales,
+tandis que Turreau, Mery et Yrugo se demandaient,
+avec une désinvolture un peu méprisante, quels moyens
+le gouvernement des États-Unis pourrait mettre en &oelig;uvre
+pour venir à bout des prétentions de la France, de l'Angleterre
+et de l'Espagne. Jefferson se trouvait donc dans
+une situation délicate: il avait à faire face aux exigences
+d'une minorité hostile et d'une majorité divisée, à l'intérieur,
+et, à l'extérieur, aux velléités guerrières de trois
+grandes puissances de l'Europe.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'en mars 1806, après bien des discussions
+où Fédéralistes et Républicains se dressèrent de nouveau,
+<span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> les uns contre les autres, où Randolph, dans son
+animosité contre Madison, dont il voulait faire échouer la
+candidature à la Présidence, allant jusqu'à déclarer qu'il
+ne voterait pas un shilling pour l'achat de la Floride,
+que c'était livrer la bourse publique au premier brigand
+venu qui vous la demanderait au coin d'un bois... ce ne
+fut, dis-je, que six mois après la réception de la dépêche
+d'Armstrong faisant connaître les intentions&mdash;ou les
+ordres&mdash;de Napoléon, que le diplomate américain fut
+officiellement autorisé à offrir cinq millions à la France
+pour l'achat de la Floride ou du Texas. Jefferson l'avait
+emporté sur Randolph, mais cette victoire lui coûta
+cher: lui, qui était l'incarnation du plus pur républicanisme,
+lui, dont les idées et les principes avaient toujours
+été opposés au caractère, au tempérament, à la politique
+de Bonaparte, fut accusé, par ses compatriotes ennemis,
+d'être devenu une créature de Napoléon.</p>
+
+<p>Aux yeux du public, le gouvernement des États-Unis
+obéissait aveuglément aux ordres de l'Empereur,
+lorsqu'en réalité, inspiré par Jefferson, il jugeait seulement
+politique de ne pas irriter Napoléon; non pas la
+sympathie le faisait agir de la sorte, mais bien la crainte
+que, seul, le potentat qui soumettait les vieilles monarchies
+et les trônes vermoulus à sa volonté, par son génie
+guerrier, pouvait donner la Floride aux États-Unis,
+sans les dépenses et les risques d'une guerre en Amérique.</p>
+
+<p>Mais, contrairement aux apparences et aux protocoles
+diplomatiques, l'affaire de la Floride n'était pas encore
+terminée. Par un soudain revirement, Napoléon fit comprendre
+qu'il n'avait aucun intérêt à se poser en arbitre
+entre les États-Unis et l'Espagne. Armstrong et même
+Talleyrand, à la veille d'une disgrâce, purent se demander
+quel plan secret modifiait ainsi les dispositions de
+l'Empereur et quels projets il nourrissait à l'égard des
+États-Unis.</p>
+
+<p>Ainsi se faisait sentir, jusque dans ces lointains parages,
+<span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> l'ascendant de l'homme qui était en train de refaire, à
+sa fantaisie, la carte de l'Europe: la politique de Jefferson,
+Président d'une jeune république, était à la merci
+de batailles qui allaient se livrer dans un coin perdu
+de l'Allemagne.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> CHAPITRE VIII<br>
+<span class="smcap">LES ÉTATS-UNIS ET LE BLOCUS CONTINENTAL.</span></h2>
+
+<p class="resume">Napoléon est décidé à sacrifier l'Espagne. &mdash; La faiblesse de
+Charles IV. &mdash; Monroe et Fox. &mdash; L'Angleterre ne peut admettre
+les prétentions américaines. &mdash; Le Décret de Berlin. &mdash; Tous
+les neutres sont atteints. &mdash; Monroe accepte les conditions
+anglaises. &mdash; Jefferson refuse de soumettre le traité
+au Sénat. &mdash; Les ordres en conseil de janvier 1807 et de novembre
+1807. &mdash; Guerre en perspective entre les États-Unis
+et la Grande-Bretagne. &mdash; Situation difficile à l'égard de la
+France. &mdash; Pour se rendre maître de l'Espagne Junot s'empare
+du Portugal. &mdash; La famille royale s'enfuit au Brésil. &mdash; Entrevue,
+à Mantoue, de Napoléon avec son frère Lucien. &mdash; Il
+lui offre la couronne d'Espagne s'il consent à divorcer. &mdash; Aux
+ordres en conseil émis par Spencer Perceval, Napoléon
+répond par le Décret de Milan.</p>
+
+<p>Lors de la discussion du traité de cession de la Louisiane,
+l'Empereur avait, à dessein, laissé planer une vague
+incertitude sur les frontières de ce pays. Cette incertitude
+était devenue un atout considérable dans le jeu de sa politique.
+La Floride constituait, de la sorte, comme on l'a
+vu, un appât qu'il faisait miroiter devant les yeux de Jefferson,
+le rendant plus accessible ou plus lointain aux
+convoitises américaines, suivant les besoins de la cause
+et suivant la nécessité dans laquelle il se trouvait de
+sauver ou de sacrifier l'Espagne.</p>
+
+<p>À la date où nous sommes parvenus, il était nécessaire
+que l'Espagne fût sacrifiée à ses vues profondes et ne devînt
+plus qu'un instrument entre ses mains,&mdash;instrument
+dirigé contre l'Angleterre.</p>
+
+<p>Le faible et malheureux Charles IV lui avait donné
+<span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> son argent, sa flotte et son armée. La flotte espagnole
+avait été détruite à Trafalgar et l'armée espagnole était
+fondue dans les contingents qui opéraient en Allemagne.
+Le fruit était mûr; on pouvait le cueillir. Mais il fallait
+encore dissimuler, endormir l'ignorance de la famille
+royale sous des dehors de prévenance et d'intérêt.</p>
+
+<p>Et l'intérêt des États-Unis se trouvait de nouveau ballotté
+entre celui de l'Angleterre et celui de la France. Par
+les ordres en conseil, l'Angleterre prétendit affirmer sa
+maîtrise des mers. Napoléon riposta par les décrets de
+Berlin et de Milan qui, au moyen du Blocus continental,
+devaient lui assurer la maîtrise des continents.</p>
+
+<p>De quel côté allait pencher le gouvernement de
+l'Union?</p>
+
+<p>À Londres, Monroe eut un instant l'espérance de voir
+sa mission diplomatique réussir. Pitt était mort en janvier
+1806 et Georges III appela Fox aux Affaires Étrangères.
+Fox était libéral d'idées et de caractère, de manières
+charmantes et l'accueil qu'il fit à Monroe ne ressemblait
+en rien aux relations froides et guindées en usage dans
+l'entourage de Pitt, relations qui répondaient, en somme,
+à sa politique agressive à l'égard des États-Unis, dans ce
+qu'elle avait de plus intraitable, quand il s'agissait d'arrêter,
+sous le prétexte le plus fallacieux, des vaisseaux
+américains. Fox semblait plus favorablement disposé
+pour ce qu'il appelait le commerce des colonies, mais il
+était peut-être le seul dans le cabinet à montrer, à cet
+égard, des vues plus conciliantes, d'autant plus qu'à
+Washington, le Congrès, dans un esprit de représailles,
+discutait l'opportunité de l'acte de non-importation. Ces
+velléités de résistance aux exigences anglaises ressemblaient
+trop à un ultimatum que les Anglais traduisaient
+en ces termes: «Abandonnez votre commerce et vos
+navires à l'Amérique ou livrez vos libertés à la France.»</p>
+
+<p>Une telle formule était évidemment exagérée, mais,
+dans leur susceptibilité chatouilleuse et vindicative, les
+Anglais ne pouvaient en supporter l'inadmissible prétention.
+<span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> Devant de telles dispositions d'esprit, il était difficile
+à Fox de faire des concessions. L'ambition de Napoléon
+avait troublé toute l'Europe. Pourtant, dans les
+bouleversements qui en furent les conséquences, l'Angleterre
+était parvenue à maintenir sa suprématie sur
+mer et, sur toute l'étendue de l'Océan, sa flotte prétendait
+imposer sa loi. Deux puissances semblaient vouloir
+s'affranchir de ces deux jougs: la Russie et les États-Unis.</p>
+
+<p>Napoléon, voulait réduire la première, par la séduction,&mdash;l'Angleterre
+comptait réduire la seconde par la
+menace. C'était du moins la conséquence logique, quoique
+un peu simpliste, qui ressortait de la position prise par
+les deux principaux belligérants.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, ne pouvant rendre au commerce
+américain les privilèges qu'il possédait autrefois, Fox
+prit une demi-mesure, par laquelle il crut pouvoir contenter
+les exigences américaines, mais qui, en réalité,
+était aussi restrictive que le traité de 1756. En mai 1806,
+les puissances neutres furent avisées que, sur l'ordre du
+Roi, avaient été bloquées toutes les côtes de France et
+d'Allemagne, allant de Brest à l'Elbe;&mdash;blocus, d'ailleurs,
+qui ne pouvait être effectif qu'entre Ostende et la
+Seine. Un navire américain, par exemple, chargé à New-York
+de sucre provenant des colonies françaises ou espagnoles,
+pouvait donc se diriger en toute sécurité vers
+Amsterdam ou Hambourg. On discuta longtemps sur la
+légalité et l'équité d'une telle mesure qui, tout en poussant
+Napoléon à des représailles, fut appelée, même par
+les intéressés, un blocus sur le papier. Elle contenait en
+germe la deuxième guerre d'indépendance qui libéra
+définitivement les États-Unis d'une ingérence quelconque
+exercée par le gouvernement britannique.</p>
+
+<p>En attendant, Monroe était la proie de son destin: se
+trouver dans la nécessité de conclure un traité dont
+l'issue semblait de plus en plus aléatoire. L'acte de non
+importation avait été voté par le Congrès et, à sa grande
+confusion, Pinckney qu'on lui avait adjoint, sinon pour
+<span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> le contrôler, du moins pour l'arrêter dans son ardeur,
+lui avait fait pressentir que le Président Jefferson ne
+verrait pas le succès de ces négociations d'un &oelig;il favorable.
+Monroe comprit; il était le concurrent de Madison
+à la Présidence et un grand succès diplomatique à
+son actif serait mal vu à Washington. Livingston pouvait
+se considérer comme étant vengé. Il semblait donc
+préférable que le traité à négocier présentât des conditions
+impossibles à réaliser. Si ce traité devait échouer,
+tout le blâme en retomberait sur Monroe; s'il réussissait,
+la gloire en serait partagée avec Pinckney. D'une façon
+comme de l'autre, la tâche de Monroe était délicate et
+ingrate.</p>
+
+<p>Les concessions, d'ailleurs, que demandait l'Amérique
+à l'Angleterre, étaient de celles qu'on ne peut obtenir que
+les armes à la main. Le gouvernement anglais accorderait
+difficilement, après Trafalgar, ce qu'il avait toujours
+refusé depuis la règle imposée en 1756. Cependant, Jefferson
+proclamait hautement qu'il était temps de supprimer
+les inconvénients imposés aux États-Unis par
+l'application de cette règle et de renoncer aux vexations
+de la presse des matelots. Il n'hésitait pas à affirmer que
+tout le Golf Stream devait être considéré comme faisant
+partie des eaux américaines, sur lesquelles un acte
+d'hostilité ne pouvait être toléré, sous peine de voir
+atteintes la sécurité du pays et la liberté du commerce.
+Un pareil langage était fier, presque dictatorial: comment
+le faire accepter par un peuple en délire qui venait de
+faire à Nelson de patriotiques funérailles sous les voûtes
+de Saint-Paul? Mais comment surtout en attendre la
+réponse quand on était à la veille d'une action décisive
+en Allemagne?</p>
+
+<p>Le 14 octobre 1806, Napoléon anéantit la Prusse, à Iéna.</p>
+
+<p>Peu de temps après, il fit son entrée triomphale à Berlin.
+Avant de quitter cette capitale pour la Pologne et la
+Russie, il y signa le fameux Décret de Berlin, à la date
+du 21 novembre 1806.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> Ce décret, à titre de justification, débutait par une accusation
+contre l'Angleterre qui n'hésitait pas à se mettre
+au-dessus des lois de toutes les nations. Elle arrêtait les
+non-combattants comme prisonniers de guerre; confisquait
+les propriétés privées; elle allait jusqu'à bloquer
+des ports non fortifiés, des estuaires, d'immenses étendues
+de côtes appartenant à des pays neutres. Des procédés
+aussi odieux qu'injustifiés n'avaient d'autre but
+que de développer l'industrie et le commerce anglais sur
+les ruines du commerce et de l'industrie du reste de l'Europe.
+De tels agissements justifiaient contre elle l'usage
+des mêmes armes. Par conséquent, aussi longtemps que
+l'Angleterre ne renonçait pas à son attitude hostile, les
+Îles Britanniques étaient mises en état de blocus et il
+était décrété ce qui suit:</p>
+
+<ul class="none">
+<li>1<sup>o</sup> Tout commerce et toute correspondance avec les
+Îles Britanniques sont interdits.</li>
+
+<li>2<sup>o</sup> En conséquence, les lettres ou paquets adressés ou
+en Angleterre ou à un Anglais, ou écrites en langue anglaise,
+n'auront pas cours aux postes et seront saisis.</li>
+
+<li>3<sup>o</sup> Tout individu sujet de l'Angleterre, de quelque état
+et condition qu'il soit, qui sera trouvé dans les pays occupés
+par nos troupes ou par celles de nos alliés, sera
+fait prisonnier de guerre.</li>
+
+<li>4<sup>o</sup> Tout magasin, toute marchandise, toute propriété
+de quelque nature qu'elle puisse être, appartenant à un
+sujet d'Angleterre, sera déclaré de bonne prise.</li>
+
+<li>5<sup>o</sup> Le commerce des marchandises anglaises est défendu,
+et toute marchandise appartenant à l'Angleterre,
+ou provenant de ses fabriques ou de ses colonies, est déclarée
+de bonne prise.</li>
+
+<li>6<sup>o</sup> La moitié du prix de la confiscation des marchandises
+et propriétés déclarées de bonne prise par les articles précédents,
+sera employée à indemniser les négociants des
+pertes qu'ils ont éprouvées par la prise des bâtiments de
+<span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> commerce qui ont été enlevés par des croisières anglaises.</li>
+
+<li>7<sup>o</sup> Aucun bâtiment venant directement de l'Angleterre
+ou des colonies anglaises, ou y ayant été depuis la publication
+du présent décret, ne sera reçu dans aucun port.</li>
+
+<li>8<sup>o</sup> Tout bâtiment qui, au moyen d'une fausse déclaration,
+contreviendra à la disposition ci-dessus, sera saisi,
+et le navire et la cargaison seront confisqués comme s'ils
+étaient propriété anglaise.</li>
+
+<li>9<sup>o</sup> Notre tribunal des prises de Paris est chargé du
+jugement définitif de toutes les contestations qui pourront
+survenir dans notre empire ou dans les pays occupés par
+l'armée française, relativement à l'exécution du présent
+décret. Notre tribunal des prises de Milan sera chargé
+du jugement définitif des dites contestations qui pourront
+survenir dans l'étendue de notre royaume d'Italie.</li>
+
+<li>10<sup>o</sup> Communication du présent décret sera donnée par
+notre Ministre des relations extérieures, aux Rois d'Espagne,
+de Naples, de Hollande, d'Étrurie et à nos autres
+alliés, dont les sujets sont victimes, comme les nôtres,
+de l'injustice et de la barbarie de la législation maritime
+anglaise.</li>
+</ul>
+
+<p>Ces dispositions draconiennes visant l'Angleterre, atteignaient
+tous les pays neutres: les États-Unis furent
+touchés en première ligne. Ils faisaient à cette époque
+un commerce considérable avec l'Europe. Ils étaient les
+meilleurs clients de la Grande-Bretagne, à laquelle ils
+fournissaient des matières premières, coton, bois, sucre,
+tabac, etc., pour une centaine de millions. Tout ce trafic
+fut arrêté. Le cabinet de Washington en était réduit à
+se demander, encore une fois, de quel côté il avait le
+plus d'intérêt à se ranger, en vue d'un traitement moins
+rigoureux: les ordres en conseils émis par Georges III
+lésaient-ils davantage les intérêts américains que les
+mesures éditées par le Décret de Berlin? Question complexe,
+difficile à résoudre, qui allait exercer une influence
+considérable sur l'avenir de l'Union, mettre de
+<span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> nouveau en présence les deux partis qui se disputaient
+la direction des affaires et déterminer, enfin, la position
+à prendre dans les grandes alternatives de la politique
+mondiale.</p>
+
+<p>En attendant, Monroe, mis en présence de Lord Holland,
+pendant la maladie de Fox, se vit dans l'obligation,
+d'ailleurs assez douce, de ne pas tenir compte, d'une façon
+absolue, des instructions de Jefferson. La question de la
+presse des matelots fut traitée à moitié; on en reconnut
+le mal fondé sans en restreindre l'exercice; plus d'indemnité
+demandée pour les pertes éprouvées par le commerce
+américain en 1805; et, en ce qui concernait les
+affaires qu'on appelait le commerce des colonies, l'obligation
+d'une taxe qu'un gouvernement indépendant ne
+pouvait vraiment pas accepter. Monroe se montra donc
+plus conciliant que le Secrétaire d'État et le Président
+dont il dépendait. Il accepta les conditions anglaises et,
+ce qui pourrait paraître inadmissible, il s'inclina devant
+une exigence vraiment exorbitante et qui concernait le
+décret de Berlin. La nouvelle venait d'en arriver en
+Angleterre où l'on en saisit immédiatement toute la
+portée. Les négociateurs anglais firent comprendre aux
+négociateurs américains que ceux-ci devaient s'engager
+à ne pas reconnaître le terrible décret,&mdash;sans quoi, Sa
+Majesté Georges III ne se considérait pas comme lié par
+les signatures apposées au bas du traité.</p>
+
+<p>Il est évident que jamais traité ne fut signé dans des
+conditions aussi contradictoires; il n'aurait pu être plus
+sévère, s'il avait mis fin à une guerre malheureuse,&mdash;d'autant
+plus, qu'immédiatement après la signature de ce
+traité, avant même que le gouvernement des États-Unis
+ait pu en prendre connaissance, un ordre en conseil déclara
+que les Ministres anglais n'attendraient pas que l'Amérique
+se fût prononcée à l'égard du Décret de Berlin, pour
+empêcher ses vaisseaux de naviguer d'un port européen à
+un autre. C'était un coup désastreux pour le commerce
+des neutres,&mdash;c'était, avant tout, une injustice, car,
+<span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> avant de prendre des représailles, il aurait fallu connaître
+l'attitude du gouvernement qu'on allait punir. La moindre
+critique qu'on pouvait faire d'une pareille façon d'agir,
+permettait d'affirmer que le cabinet anglais prenait le
+Décret de Berlin non pas pour la cause effective lui inspirant
+un ordre en conseil si arbitraire, mais pour un
+simple prétexte lui permettant d'aller plus loin que Pitt
+lui-même, dans sa politique intransigeante à l'égard des
+États-Unis. Comparée à ce tour de passe-passe, la mesure
+coercitive prise par Napoléon, pouvait paraître pleine de
+loyauté et de grandeur.</p>
+
+<p>Cependant, les nouvelles ne parvenaient pas vite alors
+d'un continent à un autre. Les Américains attendaient encore,
+de la part des Anglais, un traité acceptable, accordant
+certaines concessions, quand leur arriva l'annonce
+du Décret de Berlin. La surprise fut désagréable. C'est
+donc du côté de la France que leur commerce se trouvait
+paralysé! Ainsi, après avoir lésé les États-Unis par son
+attitude soudain hostile à l'égard de l'achat de la Floride,
+l'Empereur n'hésitait pas à porter ce coup décisif aux affaires
+commerciales. N'y avait-il pas un rapport mystérieux
+qu'on devinait sans pouvoir le préciser, entre ce
+brusque revirement qui se présentait favorable à l'Espagne
+et agressif pour l'Amérique? À distance et sans
+connaître le détail des négociations qui se poursuivaient
+avec le cabinet Saint-James, il paraissait opportun d'améliorer
+les relations avec l'Angleterre et il était urgent
+d'être en possession du traité signé à Londres par Monroe
+et Pinckney.</p>
+
+<p>Mais en mars 1807, quand Madison fut mis, par Erskine,
+au courant des termes de ce traité, sa désillusion
+fut grande. La clause restrictive, surtout, relative au
+Décret de Berlin, provoqua son mécontentement et il fit
+remarquer à Erskine que, dussent même tous les articles
+être satisfaisants, la note complémentaire en empêcherait
+la ratification. En tous cas, aucune des conditions
+stipulées par Jefferson n'avait reçu satisfaction.
+<span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> Et Jefferson furieux refusa même de soumettre le traité
+au Sénat. Ce refus fut interprété, de façons diverses, par
+ses amis et ses adversaires; il contenait le germe de dissentiments
+intérieurs qui risquaient de mettre de nouveau
+en présence républicains et fédéralistes, au gré de leur
+haine ou de leur sympathie pour l'Angleterre.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites et, sans doute, inspiré par les
+événements qui se passaient en Angleterre et entre l'Angleterre
+et l'Amérique, Napoléon avait modifié ses dispositions
+à l'égard de la Floride et des possibilités qui
+auraient pu faciliter un arrangement entre les cabinets
+de Madrid et de Washington. Dès 1806, il avait fait comprendre
+à Turreau qu'il ne verrait pas d'un bon &oelig;il les
+États-Unis, auxquels la France témoignait toujours beaucoup
+d'intérêt, ni l'Espagne qui lui tenait à c&oelig;ur,&mdash;faire
+revivre en Amérique des querelles qui commençaient à
+s'assoupir en Europe<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a>. Il prêcha la paix, recommandant
+à son ministre à Washington d'entretenir les tendances
+conciliatrices que les incidents de la dernière
+campagne avaient fait naître. L'Empereur, en un mot,
+absorbé par les affaires importantes concernant son empire,
+ne pouvait plus jouer le rôle de médiateur, mais
+considérerait comme une preuve d'amitié à son égard
+tout ce que les États-Unis et l'Espagne tenteraient en
+vue d'une réconciliation. De ce fait, toutes les espérances
+que nourrissait Jefferson et dont on lui avait pour ainsi
+dire promis la réalisation, en ce qui concernait la cession
+de la Floride tant convoitée, s'évanouissaient. L'horizon
+politique s'assombrissait en Europe.</p>
+
+<p>En janvier 1807, Lord Howick avait signé l'ordre en
+conseil qui, sous prétexte de répondre au Décret de Berlin,
+défendait aux neutres de naviguer d'une côte à une
+autre. Ainsi, un navire marchand américain pouvait
+parfaitement aller à Bordeaux; mais si, dans ce port,
+le marché ne lui semblait pas favorable et qu'il voulût
+<span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> repartir pour Amsterdam ou un port de la Méditerranée,
+par exemple, il devenait de bonne prise. Les Tories,
+représentés par Spencer Perceval, estimaient que cette
+mesure restrictive était insuffisante et que, pour protéger
+le commerce anglais menacé par les dispositions
+prises par l'ennemi héréditaire, il fallait empêcher tout
+produit des colonies d'entrer en France et en Espagne
+avant d'avoir passé par l'Angleterre pour y acquitter
+un droit de douane. Il fallait, enfin, faire comprendre
+qu'on considérait les États-Unis comme ennemis puisque
+le Président Jefferson s'était soumis sans protestation au
+blocus décrété par Napoléon. La neutralité qu'il semblait
+vouloir accepter, était-elle hostile ou bienveillante?
+En tout cas, la Grande-Bretagne était en droit d'attendre
+de tout gouvernement neutre une attitude aussi
+nettement impartiale que celle que ce gouvernement
+aurait prise à l'égard de son ennemi. De là, il n'y avait
+qu'un pas à franchir pour justifier les mesures les plus
+agressives à l'adresse du commerce américain, parce
+que le gouvernement de Washington n'avait pas protesté
+assez énergiquement contre le blocus institué par
+Napoléon, ce qui lui valait, de la part de ce dernier, un
+traitement de faveur.</p>
+
+<p>Ceci ressemblait étrangement à une politique de représailles.
+Mais dans le texte définitif de l'ordre qui
+finit par être approuvé en Conseil, Spencer Perceval
+passa intentionnellement sous silence toute allusion qui
+pourrait faire croire à une doctrine de représailles fortement
+critiqué par Lord Bathurst. Aucun pays neutre
+ne fut plus accusé de s'être incliné devant le Décret de
+Berlin; mais on fit ressortir le peu d'effet produit par
+l'ordre en conseil émis par Lord Howick et la nécessité
+dans laquelle se trouvait Sa Majesté «en de telles circonstances,
+de prendre des mesures plus efficaces pour
+revendiquer et faire respecter ses droits». Et sans autre
+explication, Perceval ordonna que tout le commerce
+américain, excepté celui avec la Suède et les Indes occidentales,
+<span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> devait passer par un port anglais pour y
+prendre une licence anglaise. Cette obligation tyrannique,
+arbitraire, formulée dans un style peu clair, était
+formellement imposée par l'ordre en conseil émis le
+11 novembre 1807; il était, de plus, non seulement entendu
+que tout commerce de l'Amérique avec les ennemis
+de l'Angleterre payerait tribut à cette dernière, mais
+que les produits coloniaux, dans le but d'augmenter leur
+prix, payeraient une taxe au Trésor britannique, tandis
+que l'entrée du coton était prohibée pour la France. En
+un mot, le commerce américain était devenu le commerce
+anglais.</p>
+
+<p>Quelle nation, se prétendant libre, pouvait s'incliner
+devant des prétentions aussi exorbitantes? L'Angleterre
+cherchait simplement à annuler une conséquence de la
+guerre de l'indépendance. Malgré les tendances pacifiques
+de Jefferson, les Américains et même les Anglais libéraux
+comprenaient qu'une guerre était en perspective.</p>
+
+<p>Le message annuel fut débité sur un ton impartial, en
+ce qui concernait les relations internationales, de sorte
+que personne ne put dire s'il penchait vers la guerre
+ou vers la paix. Cependant, des mesures furent prises
+en vue d'une éventualité de guerre. On demanda des
+crédits pour mettre la flotte en état. En décembre 1807,
+le Congrès vota une somme de un million huit cent cinquante
+mille dollars, dans la crainte d'une rupture avec
+l'Angleterre. C'était un geste un peu vague. Mais Gallatin
+lui-même, Secrétaire du Trésor, renonça un moment à la
+possibilité d'une théorie à la fois énergique et paisible et
+affirma qu'il n'y avait aucun inconvénient à augmenter
+la dette publique qui, en temps de paix, serait vite éteinte.
+Il défendit donc l'opinion de Jefferson qui préconisait la
+formation d'une flottille de canonnières et de frégates pour
+la défense des côtes menacées. L'opportunité de telles
+constructions fut discutée au Sénat et à la Chambre. On
+vota un million de dollars pour les fortifications.</p>
+
+<p>Pendant que ces discussions parlementaires avaient
+<span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> lieu, les nouvelles officielles arrivèrent d'Europe, apprenant
+que, chacune de son côté, la France et l'Angleterre,
+avait encore augmenté la portée des mesures restrictives
+et vexatoires à l'égard du commerce des neutres. Le monde
+entier était ainsi mis en interdit par ces deux nations<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>
+et les vaisseaux américains, leurs cargaisons, leurs équipages,
+étaient à la merci de l'une ou de l'autre, dès
+qu'ils s'aventuraient hors des limites de leurs eaux respectives.
+Dans ces conditions, il était nécessaire de mettre
+à l'abri ces cargaisons et ces équipages&mdash;les marchandises
+et les hommes&mdash;en empêchant les vaisseaux de
+sortir des ports des États-Unis. Cette nécessité, plus ou
+moins impérieuse, devait aboutir à l'<i>Embargo</i>. Gallatin
+était d'avis de ne s'arrêter qu'à un embargo temporaire;
+il préférait une guerre à un embargo permanent, estimant
+qu'une pareille extrémité finirait par devenir préjudiciable
+aux intérêts privés des citoyens. Lorsque cet acte fut
+discuté à la Chambre et finalement voté, comme nous
+allons le voir, Randolph s'en fit l'ardent défenseur,
+quoique, en réalité, c'était s'incliner devant l'ultimatum
+de Napoléon, sans écarter la possibilité d'une guerre
+avec l'Angleterre. L'orateur le fit remarquer avec passion.
+Il jetait ainsi, de nouveau dans les débats, le cri
+d'alarme contre l'influence française, les Fédéralistes en
+prolongèrent les échos et, dans une discussion où il était
+ouvertement question des moyens de se défendre contre
+les prétentions de la Grande-Bretagne, passa, comme une
+menace, l'ombre redoutable de l'Empereur.</p>
+
+<p>En tous cas, Jefferson fidèle à ses principes pacifiques,
+tout en évitant la guerre, était parvenu, sans trop de
+difficultés, à faire accepter par le pays une mesure hostile
+de défense qui ne rompait pas la paix.</p>
+
+<p>Si cette mesure était surtout dirigée contre l'Angleterre,
+elle était aussi de nature à intéresser la politique
+française. Napoléon continuait, en effet, à exécuter son
+<span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> plan de domination et d'assujétissement en étant décidé
+à en finir avec l'Espagne. En dehors même de la question
+des Florides, le destin de l'empire espagnol ne pouvait
+être indifférent aux États-Unis.</p>
+
+<p>Après la paix de Tilsitt, Napoléon pouvait se considérer
+comme le maître de l'Europe. Excepté le Danemark
+et le Portugal, tous les pays dont les côtes s'étendent de
+Saint-Pétersbourg à Trieste, étaient contraints d'obéir à
+sa loi. S'il n'avait pu débarquer en Angleterre pour la réduire
+par les armes, sur son propre sol, il était bien près
+maintenant de lui interdire le marché du monde entier.
+Dès le mois de juillet 1807, il fit savoir au Portugal que
+ses ports devaient être fermés au commerce anglais à partir
+du 1<sup>er</sup> septembre, sous peine, pour le royaume, d'être
+occupé par une armée franco-espagnole. Le Prince royal
+de Danemark fut averti qu'il avait à choisir entre une
+guerre avec l'Angleterre ou une guerre avec la France.
+Le tour des États-Unis, qui restaient sur le qui-vive, allait
+sans doute bientôt venir aussi. La question n'avait pas
+encore été tranchée définitivement de savoir si les navires
+américains et leurs cargaisons devaient tomber sous le
+coup du Décret de Berlin ou, conformément au traité de
+1800, en demeurer exempts. L'Empereur se décida pour la
+négative, n'admettant pas qu'il pût y avoir une exception
+en faveur de l'Amérique, ce dont Armstrong fut avisé par
+Champagny, le 7 octobre 1807, en même temps que le navire
+américain <i>Horizon</i>, échoué près de Morlaix, fut déféré
+au Conseil des prises. L'attitude de l'Empereur, à l'égard
+de l'Union, semblait incohérente. Elle était voulue. À la
+protestation formulée par le représentant américain, Napoléon
+fit répondre que, puisque les États-Unis reconnaissaient
+l'absurde blocus inauguré par l'Angleterre, il était
+de toute équité de se soumettre aussi au blocus imposé par
+la France. Évidemment, la France n'était pas plus bloquée
+par l'Angleterre que l'Angleterre par la France. À quel
+titre les Américains voulaient-ils se soustraire au contrôle
+des navires français? La France reconnaissait, certes, que
+<span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> ces mesures étaient injustes, illégales et contraires à toute
+souveraineté nationale; mais il était du devoir des nations
+de recourir à la force pour s'opposer à un état de choses
+qui les déshonorait en atteignant leur indépendance<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>.</p>
+
+<p>Il est évident que de tels arguments, même pour la défense
+d'un mauvais cas, étaient plus honorables que ceux
+mis en avant par Spencer Perceval et Georges Canning.
+L'Empereur pouvait, en effet, dire que le tort fait à l'Amérique
+n'était que la conséquence de l'injure qu'il voulait
+infliger à l'Angleterre. Le Décret de Berlin ne s'opposait
+nullement à l'introduction directe de produits américains
+en France: il s'opposait simplement à l'introduction des
+produits anglais ou à la réception de navires venant d'Angleterre.
+Mais l'expression de ce désir devait être considérée
+comme une loi à laquelle Napoléon prétendait soumettre
+toutes les nations. Il le fit comprendre dans une
+audience donnée au corps diplomatique, à Fontainebleau,
+en octobre 1807, et de laquelle Armstrong rendit compte
+à son gouvernement.</p>
+
+<p>Napoléon comptait-il sur la coopération de l'Amérique
+pour anéantir l'Angleterre? Peut-être. En cherchant à dégager
+le lien mystérieux qui existait entre le Décret de
+Berlin et les négociations compliquées au sujet de la Floride,
+on pouvait comprendre pourquoi l'Empereur faisait
+tour à tour miroiter, devant les yeux de Jefferson, la proie
+tant désirée, pour la faire disparaître aussitôt. Dès que
+le cabinet de Washington semblait vouloir lui glisser
+entre les doigts, vite, la Floride était remise sur le tapis
+avec la possibilité d'en hâter l'acquisition. En faisant ressortir
+la régularité de ce jeu diplomatique, Armstrong ne
+se trompait pas. Cependant, l'heure n'avait pas encore
+sonné d'avoir recours aux États-Unis: il fallait, avant tout,
+en finir avec l'Espagne.</p>
+
+<p>Charles IV avait eu une velléité de révolte contre la
+<span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> volonté de l'Empereur, au moment où la Prusse vint se
+joindre à la quatrième coalition. En octobre 1806, le
+Prince de la Paix avait fait approuver par le roi, une
+proclamation qui appelait les Espagnols aux armes. La
+bataille d'Iéna remit les choses au point et la monarchie
+espagnole à deux doigts de sa perte.</p>
+
+<p>Pour se rendre maître de l'Espagne, Napoléon chargea
+Junot de s'emparer du Portugal, mais il fallait encore
+leurrer le Roi et le Prince de la Paix. Un projet de traité
+fut proposé à Izquierdo, d'après lequel le Portugal serait
+divisé en trois parties. La partie septentrionale, avec
+Oporto pour capitale, devait être donnée à la Reine
+d'Étrurie, à la place de la Toscane, désormais incorporée
+dans le royaume d'Italie. La partie méridionale pouvait
+être offerte au Prince de la Paix, en souveraineté indépendante.
+La partie centrale serait réservée par la France
+pour des arrangements ultérieurs. Un tel partage,
+quelque fantaisiste qu'il puisse paraître, pouvait encore
+se comprendre et se justifier; mais le dernier article du
+traité défie toutes les notions de la vraisemblance:
+Napoléon y promettait à Charles IV de le reconnaître
+comme Empereur de toutes les Amériques!</p>
+
+<p>La mission de Junot en Portugal fut étrangement
+facilitée par un événement qui eut de grandes conséquences
+dans l'Amérique du Sud. Le Prince Régent de
+Portugal, ne pouvant résister à Napoléon, s'était embarqué
+sur ses vaisseaux, avec la famille royale et toute
+la cour, pour fonder un nouvel empire au Brésil. Cette résolution
+énergique permit à Junot d'entrer, sans coup férir,
+à Lisbonne. Vers la fin de décembre 1807, 25.000 hommes
+de troupes françaises étaient sur la route de Vittoria à
+Burgos, en marche sur Madrid. Le plan élaboré à distance
+et depuis si longtemps préparé, s'exécutait de point
+en point. Napoléon lui-même avait regagné l'Italie et
+voyait son rêve s'accomplir avec une précision et une
+exactitude qui légitimaient ses ambitions les plus extravagantes.
+Son génie l'avait fait maître de l'Europe: rien
+<span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> ne pouvait plus lui résister. C'est ce qu'il se disait, sans
+doute, ce soir de 1807, dans cette vaste salle du palais
+de Mantoue, assis devant une grande table ronde, recouverte
+d'une carte d'Europe, où des épingles de couleurs
+variées marquaient des points stratégiques. À minuit,
+son frère Lucien, le récalcitrant, qu'il avait convoqué
+se présenta. L'Empereur voulait le faire divorcer et lui
+cherchait une compensation, s'il se soumettait à ses
+ordres. Lucien résistait.</p>
+
+<p>&mdash;Choisis! me dit Napoléon, tandis que ses yeux resplendissaient
+d'un éclat orgueilleux qui me parut satanique,
+raconte Lucien dans ses mémoires. D'un geste large, il
+étendit sa main sur l'immense carte d'Europe étalée devant
+lui, sur laquelle nous étions penchés, et répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Choisis!... Tu vois que je ne parle pas en l'air. Tout
+ceci est à moi ou le sera bientôt... je puis en disposer
+dès à présent... Veux-tu Naples? Je peux la prendre à
+Joseph qui, entre parenthèse, n'y tient pas et préfère
+Mortefontaine... L'Italie!... Le plus beau joyau de ma couronne
+impériale! Eugène n'est que Vice-Roi, il espère,
+sans doute, que je la lui donnerai, ou que je la lui laisserai
+s'il me survit: il sera désappointé d'attendre, car je
+vivrai 90 ans!... Il faut que je vive pour la consolidation
+de mon empire... L'Espagne?... Ne vois-tu pas qu'elle va
+tomber dans le creux de ma main, grâce aux gaffes de ses
+chers Bourbons et aux folies de ton ami, le Prince de la
+Paix!... Ne serais-tu pas charmé de régner là où tu n'as
+été qu'un ambassadeur?... En un mot, que désires-tu?
+Parle! Quel que doive être l'objet de ton désir, je te l'accorde,
+à une condition cependant: que ton divorce précède
+le mien...»</p>
+
+<p>Lucien refusa un royaume à de telles conditions.
+Le récit qu'il a fait de cette entrevue<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a> peut sembler
+un peu dramatisé; il est du moins symptomatique, il
+nous montre le grand Empereur, sûr de lui-même, sûr
+<span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> de sa destinée, se croyant sûr aussi des siens, parfaitement
+libre de prendre et de distribuer des royaumes, à la
+veille d'humilier à jamais l'Angleterre.</p>
+
+<p>L'Espagne, les colonies espagnoles si intimement liées
+au commerce américain, devaient contribuer à cette fin.
+Napoléon connut en Italie les ordres en conseil émis par
+Spencer Perceval, qui eurent pour première conséquence
+une attitude hostile de la Russie envers l'Angleterre. Il n'y
+avait plus de neutres, excepté la Suède qui se vit exposée
+aux ressentiments de la Russie et des États-Unis. En réponse
+à ces ordres en conseil et sans même prévenir le
+Président Jefferson, l'Empereur aggrava l'édit de Berlin
+par celui de Milan (17 novembre 1808).</p>
+
+<p>Cet édit, considérant que les actes du gouvernement
+anglais dénationalisaient simplement les navires de
+toutes les nations européennes, que tous les souverains
+de ces nations avaient au contraire le droit de défendre
+l'indépendance de leur pavillon, stipulait:</p>
+
+<ul class="none">
+<li>1<sup>o</sup> «Que tout bâtiment, de quelque nation qu'il soit,
+qui aura souffert la visite d'un vaisseau anglais, ou se
+sera soumis à un voyage en Angleterre, ou aura payé une
+imposition au gouvernement anglais, est, par cela seul,
+déclaré dénationalisé; il a perdu la garantie de son
+pavillon et est devenu propriété anglaise; il sera déclaré
+de bonne et valable prise.</li>
+
+<li>2<sup>o</sup> Que tout bâtiment, de quelque nation qu'il soit,
+quel que soit son chargement, expédié des ports d'Angleterre
+ou des colonies anglaises, ou des pays occupés par
+les troupes anglaises, ou allant en Angleterre ou dans les
+colonies anglaises, ou dans les pays occupés par des
+troupes anglaises, est de bonne prise.</li>
+
+<li>3<sup>o</sup> Que ces mesures cesseront d'avoir leur effet pour
+toutes les nations qui sauraient obliger le gouvernement
+anglais à respecter leur pavillon; elles continueront à
+être en vigueur pendant tout le temps que ce gouvernement
+ne reviendra pas au principe du droit des gens
+qui règle les relations des états civilisés dans l'état de
+<span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> guerre. Ces dispositions seront abrogées et nulles par le
+fait, dès que le gouvernement anglais sera revenu aux
+principes du droit des gens, qui sont aussi ceux de la
+justice et de l'honneur.»</li>
+</ul>
+
+<p>Ces actes d'hostilité entre la France et l'Angleterre
+tendaient naturellement à anéantir tout commerce régulier.
+Les nations qui s'étaient soumises ou qui avaient
+dû se soumettre au blocus continental, ne tardaient pas à
+en sentir tous les inconvénients et cherchèrent à s'en
+affranchir. Le système poussé jusqu'à ses dernières
+limites aboutissait à l'absurde. La Suède et la Hollande
+furent les premières à s'en détacher. L'Empereur
+Alexandre lui-même, malgré les assurances données à
+Tilsitt, comprit bientôt qu'il était impossible de vaincre
+la mer par la terre et encore moins «d'empêcher ses
+sujets de vendre les produits de leur sol et de s'approvisionner
+au mieux de leurs intérêts<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>»; il se vit donc
+obligé de modifier la direction de sa politique et de s'opposer
+aux vues de Napoléon,&mdash;ce qui aboutit à la campagne
+de Russie,&mdash;campagne néfaste qui, comme nous
+allons le voir, sera indirectement provoquée aussi par
+l'intervention commerciale des États-Unis d'Amérique.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> CHAPITRE IX<br>
+<span class="smcap">L'EMBARGO ET LES CONSÉQUENCES<br>
+DE LA GUERRE D'ESPAGNE.</span></h2>
+
+<p class="resume">Jefferson taxé de Bonapartiste. &mdash; Situation de Turreau à Washington. &mdash; Lettre
+de Champagny à Armstrong. &mdash; Cette lettre
+provoque de l'agitation aux États-Unis. &mdash; Pickering crée un
+mouvement en faveur de l'Angleterre. &mdash; Critique de l'Embargo. &mdash; Intrigue
+de John Henry. &mdash; Conséquences économiques de
+l'Embargo. &mdash; Murat à Madrid. &mdash; L'Entrevue de Bayonne. &mdash; Napoléon
+offre le trône d'Espagne à son frère Joseph. &mdash; Répercussion
+sur les colonies espagnoles. &mdash; Ambition démesurée. &mdash; La
+Floride de nouveau mise en jeu. &mdash; Capitulation de
+Dupont à Baylen.</p>
+
+<p>La situation grave, tendue à l'excès, créée par Napoléon
+en Europe, remuait, en Amérique, les fibres les plus sensibles
+et les plus profondes, touchant aux questions les
+plus délicates de constitution et de tendances raciques.
+L'éternelle alternative, faisant pencher les États-Unis, tantôt
+du côté de la France et tantôt du côté de l'Angleterre,
+ne pouvait que trouver un aliment nouveau dans ces
+conditions troublées. Mais troublées aussi devaient être
+les idées directrices des partis. Les Fédéralistes, naturellement,
+ne pouvaient oublier leurs classiques sympathies
+pour le régime anglais. Les Républicains, amis de la
+France, ne pouvaient accorder une admiration soutenue
+au général de la Révolution française, devenu Empereur
+des Français et ayant transformé dans un sens monarchique
+les institutions libérales dont il était issu. Tous,
+enfin, ne pouvaient faire abstraction de leur origine
+anglo-saxonne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> L'embargo décrété contre les navires anglais, qui
+lésait d'ailleurs aussi les intérêts français, n'avait pas
+été approuvé par tout le monde. Dès le mois de décembre
+1807, des critiques et des opposants crièrent, bien inconsidérément,
+à l'influence française et Jefferson fut taxé
+de Bonapartiste. On l'accusait de servilité à l'égard de
+Napoléon,&mdash;ce qui était faux car, à cette époque même,
+il ne se trouvait nullement en bons termes avec le gouvernement
+français. Et Turreau, loin d'exercer une action
+sur les décisions du Président, se plaignait plutôt de son
+attitude anti-française. Il accusait le cabinet de Washington
+de fausseté<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>. Il accusait les représentants de tous
+les partis, dont l'opinion était comme le résumé de l'opinion
+publique, de s'opposer à tout projet qui pourrait
+déplaire à la Grande-Bretagne et de rendre ainsi toute
+guerre impossible entre les États-Unis et leur ancienne
+métropole, dont l'influence occulte ne pourrait jamais
+être détruite. À chaque instant on reprochait au ministre
+de France les décrets de Napoléon, qui avaient complètement
+modifié les dispositions favorables des membres
+du Congrès. C'était sans doute un prétexte pour expliquer
+leur indifférence ou leur inaction, quoique, aux yeux de
+Turreau, les mesures prises par le gouvernement français
+ne pouvaient pas être comparées aux excès et aux outrages
+infligés par l'Angleterre aux États-Unis.</p>
+
+<p>En janvier 1808, Champagny avait adressé à Armstrong
+une lettre dans laquelle il défendait les décrets de Berlin
+et de Milan<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a>. Cette lettre, qui, en termes énergiques,
+exprimait la pensée de Napoléon, résumait, en somme, la
+situation faite aux États-Unis par la rivalité de la France
+et de l'Angleterre. Elle contenait des vérités qui froissèrent
+les Américains. En faisant l'énumération des griefs,
+elle faisait ressortir que l'union américaine avait à souffrir,
+plus qu'aucune autre puissance, des agressions de
+<span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> l'Angleterre. La guerre entre les deux nations devait en
+être la conséquence inévitable, car il n'était pas admissible,
+pour l'intérêt et la dignité des États-Unis, d'accepter
+le principe monstrueux et l'anarchie que le gouvernement
+anglais voulait faire prévaloir sur mer. Et l'empereur
+considérait cette guerre comme étant déclarée en
+fait depuis le jour où l'Angleterre avait publié l'exécution
+de ses ordres en conseil. En d'autres termes, c'était inviter
+les États-Unis à prendre parti entre la France et l'Angleterre
+et préjuger, sinon même imposer une action en
+faveur de la France contre l'Angleterre.</p>
+
+<p>Armstrong envoya cette lettre à Jefferson: elle constituait
+un ultimatum d'un nouveau genre. Aucune nation
+indépendante ne pouvait s'y soumettre.</p>
+
+<p>Devant l'agitation que produisit la lecture de ce factum
+au Congrès, le Président demanda inutilement d'en garder
+le secret. Mais les Fédéralistes trouvèrent, au contraire,
+dans sa publication, un prétexte, trop longtemps
+cherché, pour tourner contre la France l'antipathie que le
+peuple nourrissait contre l'Angleterre. C'était tout profit
+pour eux et l'Empereur leur fournissait lui-même les
+moyens de constituer un parti anglais, parti que Rose,
+l'envoyé de Canning, n'avait pu réussir à former. Pickering
+n'hésita pas à se faire l'instrument de ce parti, en
+cherchant à l'organiser et à le développer, du moins dans
+le territoire de ce qui fut la Nouvelle Angleterre. Il demandait,
+en échange, au gouvernement anglais, de soutenir
+une propagande énergique contre les Républicains. Ce faisant,
+Pickering agissait en conspirateur rebelle, tombant
+sous le coup de la loi qu'il avait lui-même contribué à
+faire voter quand il était Secrétaire d'État et, aux termes
+de laquelle, tout citoyen des États-Unis qui, sans autorisation
+officielle, se mettait en relation avec un gouvernement
+étranger, était passible de peines sévères. Il s'imaginait
+pouvoir se mettre au-dessus de cette loi, étant persuadé
+que Jefferson était lié, par engagement secret, avec Napoléon,
+dans le but de collaborer à la ruine de l'Angleterre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> Il affirmait que, dans son message en faveur de l'embargo,
+le Président n'avait pas invoqué des raisons suffisantes
+pour justifier cette grave mesure, qu'il devait y
+avoir des motifs cachés au public. Lesquels? L'Empereur
+avait-il exigé qu'il n'y eut plus de neutres? Avait-il
+exigé aussi que les ports américains, ainsi que ceux des
+États d'Europe, ses vassaux, fussent fermés au commerce
+anglais? L'embargo, insinuait-il, n'était peut-être qu'une
+forme adoucie et complaisante par laquelle on répondait,
+d'une façon déguisée, à des ordres impératifs. De tels
+procédés mèneraient graduellement à une guerre avec
+l'Angleterre, ou à une soumission honteuse à la France.
+En les dévoilant, Pickering attirait sous sa bannière les
+Fédéralistes, avec d'autant plus de facilité que les mesquineries
+de la politique intérieure disparaissaient de la
+sorte sous un semblant de patriotisme.</p>
+
+<p>Cependant, il ne fallait pas se payer de mots. L'embargo,
+tel qu'il existait et fonctionnait, avait été une réponse
+nécessaire aux ordres en conseil, à toutes les vexations
+du gouvernement anglais et ceux qui voulaient le
+supprimer, Pickering en tête, malgré leurs sentiments
+anti-français, se voyaient, quand même, acculés à une
+guerre avec la Grande-Bretagne. Ils arrivaient donc au
+résultat désiré par Napoléon. Il n'y avait pas d'autres
+expédients<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>, à moins de soumettre le commerce américain
+aux licences et aux taxes anglaises, ce qui équivalait
+à abdiquer toute souveraineté nationale et, en réalité,
+on pouvait accuser les Fédéralistes qui, en 1801,
+avaient la prétention de représenter le parti national d'Amérique,
+de n'être plus qu'une faction anglaise aux ordres
+du cabinet de Saint-James. Cette faction remuante pouvait
+devenir d'autant plus dangereuse qu'elle entretenait
+des relations secrètes avec Sir James Craig, gouverneur du
+Bas-Canada, à Québec, lequel avait grand intérêt à être
+renseigné sur ce qui se passait aux États-Unis. Un nommé
+<span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> John Henry, Anglais de naissance, Américain d'habitudes,
+qui était reçu dans les cercles officiels et mondains de
+Boston, joua, en cette occurrence, un rôle équivoque d'ambassadeur
+aventurier, qu'en des termes moins pompeux,
+on peut appeler espion. Il s'entremit habilement, et,
+grâce aux renseignements qu'il sut fournir, il contribua à
+faciliter une alliance entre les Fédéralistes de la Nouvelle
+Angleterre et les Tories anglais. Cette alliance, qui devait
+aboutir au parti anglais préconisé par Pickering, s'appuyait
+sur la nécessité, soi-disant urgente, d'inaugurer
+une politique extérieure conforme au principe anglo-saxon:
+avec beaucoup plus de force, elle tendait vers une
+politique intérieure anti-républicaine et ses coups les
+plus perfides étaient dirigés contre Jefferson.</p>
+
+<p>Jefferson, cependant, ne se laissa pas intimider. Il
+demeura fermement attaché à la théorie de l'embargo,
+avec toutes les conséquences qu'elle comportait. Ces conséquences
+allaient dépasser les intentions même de l'auteur.
+Des Républicains avisés, même des partisans de
+l'embargo limité à une certaine durée, commençaient à
+s'apercevoir des inconvénients d'un embargo d'une durée
+illimitée. Le démocrate Even Sullivan, gouverneur du
+Massachusetts fédéraliste, fit ressortir combien cet État
+était atteint par les restrictions commerciales qui troublaient
+de fond en comble le jeu des importations et
+exportations. Les fonctionnaires des douanes avaient peine
+à faire respecter les prescriptions légales et partageaient
+en beaucoup d'endroits le mécontentement du public. Le
+long des côtes du Maine et de la frontière du Canada, la contrebande
+menaçait de prendre des proportions inquiétantes,
+et, dans toute la région, l'insurrection fut sur
+le point d'éclater. Sur plusieurs points, il y eut des
+rencontres sanglantes.</p>
+
+<p>Si la rue était agitée, au sein du gouvernement lui-même,
+les dissensions se firent jour. À l'inébranlable fermeté
+de Jefferson, Madison opposait l'hésitation du doute.
+Robert Smith semblait craindre les excès et les complications
+<span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> de toutes sortes, fruits de l'embargo et, si Gallatin
+prenait froidement toutes les mesures pour faire respecter
+la loi, c'était par devoir et non sans exprimer
+parfois la peur des plus graves bouleversements. Tous les
+opposants, fédéralistes comme républicains, se rencontraient
+pour émettre cette affirmation:&mdash;«La constitution
+avait donné le pouvoir au Congrès pour régler le
+commerce avec des nations étrangères, entre les divers
+États et avec les tribus indiennes,&mdash;mais elle ne lui
+avait pas donné le pouvoir d'empêcher le commerce avec
+les nations étrangères».</p>
+
+<p>Ainsi, l'embargo qui avait été voté par le Congrès, sur
+l'insistance de Jefferson, était une mesure imposée par
+la situation intolérable rejaillissant sur le commerce des
+neutres, à la suite des ordres en conseil et des décrets de
+Napoléon. En Amérique, cette mesure risquait de mettre
+de nouveau aux prises les partis d'une politique opposée
+et intransigeante, de répandre dans la jeune union la
+désunion et l'insurrection; mais, considérée en soi, elle
+était une des formes atténuées peut-être mais inévitables
+que prenait, dans le temps, l'évolution d'un pays qui était
+né et qui s'était développé entre la rivalité de la France
+et de l'Angleterre.</p>
+
+<p>À un point de vue plus élevé, l'embargo, aux yeux du
+président Jefferson, répondait à un idéal politique qui
+ne manquait pas de grandeur. Pour lui, c'était le seul
+moyen d'échapper aux horreurs de la guerre qui, dans sa
+préparation comme dans son exécution, entraînait des
+brutalités coutumières au vieux monde, qu'il voulait
+épargner au nouveau monde. En cela, il demeurait fidèle
+au principe des ancêtres puritains qui, ayant rompu avec
+la mère-patrie, prétendaient fonder un État sur des bases
+de pureté sociale et religieuse. Ils n'y parvinrent pas
+toujours<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a>. Et, à mesure que la politique américaine
+<span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> tendait à devenir plus mondiale, la réalisation de cette
+possibilité devenait plus aléatoire. Le moyen que préconisait
+Jefferson pour éloigner des États-Unis, ce qu'il
+appelait les vices, les crimes et les corruptions de l'Europe,
+si louable fut-il, le prouvait abondamment. Sous
+prétexte de résister aux ingérences étrangères, on marchait
+simplement à la ruine intérieure. Nous avons vu
+les résistances soulevées dans tous les partis par l'embargo.
+Ce fut bientôt un <i>tolle</i> général. Car, enfin, s'il
+s'agissait d'éviter la guerre avec ses conséquences qui
+peuvent non seulement détruire toutes les ressources
+vitales, mais modifier la forme d'un gouvernement, avec
+le système de l'embargo, on risquait d'aboutir aux
+mêmes résultats. Son application stricte entraînait une
+telle diminution des libertés individuelles et des droits
+de propriété, qu'à ce point de vue, de longues guerres
+étrangères n'auraient pas occasionné plus de maux. Si
+les libertés américaines, au nom desquelles on avait combattu,
+devaient périr, mieux valait les voir tomber sous
+les coups d'une guerre, dans la mêlée sanglante mais
+glorieuse des champs de bataille, que de les exposer à être
+étouffées par un système de restrictions appelé de <i>non-intercourse</i>,
+qui se composait de petites aspirations et de
+petits moyens.</p>
+
+<p>Économiquement parlant, les pertes étaient immenses,
+elles augmentaient tous les jours. Le commerce était complètement
+annihilé, puisque, aux entraves provenant des
+Ordres en conseil et des Décrets de Napoléon, venaient
+s'ajouter les vexations de cet embargo qui paralysait toute
+initiative des citoyens, de sorte que les mesures hostiles
+prises par l'Angleterre et la France étaient, pour ainsi
+dire, aggravées par des mesures édictées par le gouvernement
+américain contre les Américains eux-mêmes. Si,
+à première vue, l'embargo semblait préférable aux excès
+d'une guerre, puisqu'il n'exposait pas le pays aux massacres,
+aux exécutions brutales, aux méthodes immorales
+que la guerre impose, à y regarder de près, il ouvrait
+<span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> une ère de corruption en invitant chaque citoyen à se
+soustraire frauduleusement aux prescriptions de la loi.
+Au point de vue social, le résultat était déplorable. Certes,
+la patrie n'était pas en danger. Mais ce danger eût été
+préférable; il eût peut-être fait surgir un héros, tandis
+que, dans l'état actuel des choses, on ne pouvait rencontrer
+que des contrebandiers et des traîtres. L'idéal que
+Jefferson voulait réaliser tournait donc contre lui et le
+résultat final aboutissait à un fléchissement considérable
+de la moralité nationale.</p>
+
+<p>On pouvait cependant expliquer et excuser.</p>
+
+<p>À un moment donné, sans qu'on sût trop pourquoi,
+tout commerce avec l'étranger avait été supprimé. Et
+alors, subitement, sur un ordre donné qui souffla sur
+toutes les côtes comme un vent de mort, l'ouvrier laissa
+tomber son outil, le marchand ferma ses portes, chaque
+navire fut désarmé. Tout ce que produisait l'Amérique:
+le froment, le bois, le coton, le tabac, le riz, autant de
+richesses qui s'accumulaient en pure perte, ne pouvant
+être achetées ni vendues. La faillite et le chômage augmentaient
+chaque jour l'armée des mécontents et des criminels.
+On eût dit les atteintes d'un mal mortel empoisonnant,
+soudain, les sources vives de la nation. Lambert<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a>,
+qui vit New-York en 1808, la décrit comme une ville
+frappée d'inanition. Mais ce fut surtout au Nord, à Boston,
+dans toute la Nouvelle Angleterre, que les conséquences
+de l'embargo furent ressenties avec le plus d'horreur. Et
+les habitants n'eurent scrupule d'exhaler leur mécontentement.
+Tous se rencontrèrent en un cri de réprobation à
+l'adresse de Jefferson. Ce fut l'époque où William Cullen
+Bryant, encore adolescent, inaugura les chants de sa lyre
+démocratique en attaquant le démocratique Président,
+dans la fameuse satire intitulée: <i>The Embargo</i><a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a> où il
+<span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> n'hésita pas à mettre en vers les invectives que ses adversaires
+politiques avaient souvent adressées à Jefferson en
+prose:</p>
+
+<p class="poem10">
+«And thou, the scorn of every patriot name,<br>
+Thy Country's ruin, and her councel's shame.<br>
+<span class="lspaced1">...............</span><br>
+Go wretch! Resign the Presidential chair,<br>
+Disclose thy secret measures, foul or fair;<br>
+Go search with curious eye for horned frogs<br>
+'mid the wild waste of Louisiana bogs;<br>
+Or where Ohio rolls his turbid stream<br>
+Dig for huge bones, thy glory and thy theme.»<br>
+<span class="lspaced1">...............</span></p>
+
+<p>Jefferson vendu à la France: c'était le refrain qui
+alimentait le fond de la haine populaire.</p>
+
+<p>En réalité, tout le poids de l'embargo tombait sur les
+États du Sud. La Virginie était atteinte en première ligne,
+mais malgré toutes les menaces de ruine qui devenaient
+flagrantes, elle s'obstinait à demeurer fidèle au système
+de son président qui fut touché lui-même dans sa propre
+fortune. On en arrivait donc à connaître, d'un côté, tous
+les inconvénients d'une guerre, et de l'autre, toutes les
+perturbations d'une révolution politique. Partout, les
+Fédéralistes prirent le dessus. Le parti républicain fut
+sauvé par New-York et par la démocratique Pennsylvanie
+aux élections de 1808. En tous cas, la grande popularité
+de Jefferson était bien morte et il devint nécessaire
+que l'embargo fût supprimé.</p>
+
+<p>Pendant que les États-Unis se débattaient dans cette
+crise, Napoléon s'apprêtait à porter le coup de grâce à
+l'Espagne. L'Amérique ne pouvait demeurer indifférente
+à cette tentative qui, en cas d'échec comme en cas de
+succès, allait avoir une grande répercussion sur l'avenir
+de l'Union. L'Espagne vaincue verrait ses vice-royautés
+américaines secouées d'un frisson d'indépendance et de
+révolte, l'Espagne résistante arrêterait la marche dominatrice
+<span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> de Napoléon: d'un côté comme de l'autre, le
+cabinet de Washington avait à prendre des décisions
+importantes et efficaces.</p>
+
+<p>Dès février 1808, Murat devait occuper Madrid et l'amiral
+Rosily, commandant une flottille française à Cadix,
+avait ordre de barrer la route à la cour d'Espagne, dans le
+cas où elle aurait l'intention d'imiter celle de Lisbonne.
+Godoy eut, en effet, un instant, l'idée de fuir avec le roi
+jusqu'au Mexique. Un soulèvement populaire empêcha
+l'exécution de ce projet. L'empereur eut, de la sorte, un
+prétexte tout trouvé pour prendre possession de Madrid
+par son armée qui protégeait le roi contre tout acte de
+violence. Puis, ce fut le départ de Napoléon pour Bayonne
+où devaient être rassemblées ces épaves de l'antique monarchie
+espagnole: Charles IV, la Reine, Ferdinand, le
+Prince de la Paix, Pedro Cevallos,&mdash;autant de débris fossiles
+d'un régime suranné, présentés à la curiosité du
+grand parvenu. Il les vit et les jugea<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>. Le roi lui sembla un
+bon patriarche. La reine portait sur sa face son c&oelig;ur et son
+histoire: il n'y avait qu'à la voir pour comprendre sa vie.
+Le Prince de la Paix avait l'aspect d'un taureau. Quant au
+prince des Asturies: le dernier des crétins. À côté de lui,
+le roi de Prusse eut passé pour un héros, en comparaison.
+Ce falot Bourbon d'Espagne semblait indifférent à tout,
+n'ouvrait pas la bouche, excepté pour manger,&mdash;ce qui
+lui arrivait quatre fois par jour et l'empêchait de penser.</p>
+
+<p>Napoléon offrit le trône d'Espagne à son frère Joseph.</p>
+
+<p>Les Espagnols se rendirent compte que leur patrie n'était
+plus qu'une province française. Le 2 mai 1808, une
+insurrection à Madrid fut réprimée dans le sang, par
+Murat. Ce mouvement populaire prouvait que l'antique
+patriotisme des Hidalgos n'était pas mort. Cependant, il
+était à double portée. S'il constituait la pierre d'achoppement
+contre laquelle la fortune de Napoléon trouva son
+premier arrêt, il donnait aussi le coup mortel qui agrandit
+<span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> les fissures par lesquelles allait s'émietter et se dissoudre
+l'empire de toutes les Espagnes.</p>
+
+<p>Et d'abord, la politique de l'Empereur avait si étrangement
+embrouillé les idées directrices des nationalités,
+que les événements d'Espagne soulevèrent les sympathies
+les plus hétérogènes. Les Espagnols, au loyalisme si ardent,
+devinrent un instant des démocrates, les monarchies
+les plus despotiques de l'Europe trouvèrent leur
+intérêt à soutenir des tendances républicaines et révolutionnaires,
+tandis que la République des États-Unis, ce
+refuge de toutes les libertés, se rangea du côté de l'oppresseur,
+parce qu'elle comprenait, ce qui était clair
+comme le jour, que la dislocation des vastes possessions
+espagnoles devait lui profiter en première ligne et fatalement.
+Dans ces conditions, la révolution espagnole provoquée
+par l'Empereur des Français, dans un intérêt
+dynastique et au profit d'une ambition monarchique,
+ouvrait à l'Amérique du Nord un horizon immense où
+promettaient de s'épanouir toutes les fleurs de la démocratie.</p>
+
+<p>Napoléon, en frappant de mort la monarchie espagnole
+qui, depuis des siècles, avait elle-même absorbé toutes
+les forces du pays, brisa, du même coup, le lien déjà relâché
+qui rattachait encore les colonies espagnoles à la
+métropole. En imposant sa domination à l'Europe, il avait
+semé, par contre, un vent d'indépendance qui souffla de
+l'Amérique du Nord à l'Amérique du Sud.</p>
+
+<p>Cependant, il était parvenu à l'apogée de sa puissance.
+Il crut que son rêve pourrait se réaliser enfin: consommer
+la ruine de l'Angleterre en chassant sa flotte, son
+commerce, de la mer Méditerranée, de l'Océan Indien,
+des eaux américaines, projet gigantesque qui demandait
+la reconstitution et la collaboration des forces navales de
+France, d'Espagne et de Portugal, en vue d'expéditions
+projetées qui devaient occuper Ceuta, l'Égypte, la Syrie,
+Buenos-Aires et l'Inde...</p>
+
+<p>Après avoir essayé de vaincre la mer par la terre, Napoléon
+<span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> voulait vaincre la mer par la mer. Mais quelle
+puissance humaine le peut? On trouve la trace de ces
+préoccupations un peu chimériques, dans sa correspondance.
+À Decrès<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a> il écrivait&mdash;sentant sans doute la
+réalisation de ces projets trop lointaine&mdash;que la simple
+menace de ces opérations suffirait à jeter la panique à
+Londres. Surtout une expédition dirigée contre l'Inde
+devait être très préjudiciable à l'Angleterre qui serait
+ainsi paralysée dans l'exécution des mesures hostiles
+prises contre la France et contre l'Amérique.</p>
+
+<p>Pour entreprendre une telle expédition, Napoléon
+avait évidemment besoin de soumettre l'Espagne à sa
+loi; il lui fallait aussi l'appui de l'Amérique latine et des
+États-Unis du Nord. Trop délibérément il traita ces derniers
+comme dépendant déjà de son gouvernement, en
+signant le 27 avril 1808 le Décret de Bayonne qui ne fut
+qu'une aggravation des Décrets de Berlin et de Milan. Aux
+termes de ce nouveau Décret, tous les navires américains
+qui entreraient dans un port de France, d'Italie ou des
+villes hanséatiques, devaient être saisis, sous prétexte
+que, depuis le fonctionnement de l'embargo, tout navire
+appartenant aux États-Unis ne pouvait naviguer sans violer
+la loi, à moins de se munir de faux papiers délivrés par
+l'Angleterre. Cette interprétation trop catégorique allait
+encore donner lieu à des revirements subtils de politique
+et de diplomatie.</p>
+
+<p>Entre les allures autoritaires et dominatrices de Napoléon
+et l'attitude intransigeante de l'Angleterre, quelle
+pouvait, en effet, être la politique des États-Unis? Devenir
+l'instrument de la France contre l'ennemi héréditaire
+ou être exposé à voir confisquer toutes les cargaisons des
+navires qui entreraient dans les eaux françaises, constituait
+une alternative d'autant plus pénible qu'elle était
+imposée sur un ton comminatoire, inacceptable par une
+nation indépendante. Encore une fois, comme l'occurrence
+<span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> s'était déjà présentée aux dates importantes de l'histoire
+de l'Amérique du Nord, la distance qui séparait la grande
+république américaine des deux monarchies belligérantes
+la sauva des interventions et des décisions immédiates.
+Les diplomates qui représentaient le cabinet de Washington
+à Paris et à Londres furent chargés, chacun en ce qui le
+concernait, et tout en sauvegardant la dignité de leur patrie,
+d'ouvrir la voie à des explications amicales et respectueuses<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>.</p>
+
+<p>Mais quelles pouvaient être les explications amicales
+de Napoléon?</p>
+
+<p>Évidemment, s'il invitait avec tant d'énergie les États-Unis
+à se joindre à lui contre l'Angleterre, il devait, en
+retour, s'entremettre auprès de l'Espagne pour la cession
+des Florides aux Américains. Mais ceux-ci prétendaient,
+avant tout, maintenir leur neutralité parmi les puissances
+intéressées, sans vouloir se mêler directement aux vicissitudes
+d'une guerre qui agitait une si lointaine partie
+du monde, même au prix d'un grand avantage les concernant
+particulièrement.</p>
+
+<p>Dans cette situation troublée, Armstrong, le Ministre
+des États-Unis en France, redevint soudain le soldat qu'il
+avait toujours été: il conseilla tout simplement de s'emparer
+des Florides sans délai. Jefferson trouva l'avis impraticable,
+d'autant plus que Champagny faisait savoir à
+Turreau que, jusqu'à présent, l'Empereur n'avait pas encore
+appliqué strictement le décret de Bayonne: sa conduite
+à l'égard des États-Unis s'inspirerait de la conduite
+des États-Unis à l'égard de l'Angleterre. Champagny
+ajoutait que, si l'Angleterre esquissait le moindre mouvement
+hostile contre les Florides, l'Empereur ne verrait
+aucun inconvénient à ce que les Américains fissent
+avancer leurs troupes pour se défendre.</p>
+
+<p>C'était autant de sollicitations à ouvrir les hostilités et
+à conclure, par conséquent, une alliance avec la France.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> Mais Jefferson et Madison éludaient la réponse catégorique
+attendue par Turreau. Quand celui-ci objectait
+que le cabinet de Washington était sorti d'une neutralité
+impartiale en traitant les deux puissances belligérantes
+et rivales sur le même pied d'égalité, tandis que l'attitude
+de ces deux puissances n'était nullement la même
+à l'égard de l'Union, le Président affirmait qu'il n'y avait
+aucune comparaison à établir entre la France et l'Angleterre
+au point de vue des vexations dont les États-Unis
+avaient à souffrir. Aussi l'embargo, qui semblait s'attaquer
+également à la France et à l'Angleterre, était, en réalité,
+beaucoup plus préjudiciable à celle-ci qu'à celle-là,
+par la bonne raison que l'Angleterre possédait un plus
+grand nombre de colonies et que les ressources locales
+de ces colonies laissaient à désirer.</p>
+
+<p>Devant de telles hésitations du cabinet de Washington,
+qui étaient autant de fins de non recevoir, Napoléon reprit
+son jeu de bascule coutumier. Quand Armstrong exprima
+à Champagny la satisfaction du gouvernement américain
+pour l'approbation impériale permettant une occupation
+anticipée des Florides, Napoléon joua l'étonnement et
+l'indignation. Il fit répondre par Champagny à Armstrong
+que cette allusion à l'occupation des Florides était incompréhensible,
+qu'en tous cas les Américains, étant en
+paix avec les Espagnols, ne pouvaient occuper les Florides
+sans l'autorisation du Roi d'Espagne<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>. Et Champagny
+ajouta avec une certaine effronterie que jamais il
+n'avait été question de soutenir une occupation des Florides
+par les Américains sans cette formelle autorisation,
+que «l'Empereur n'avait ni le droit, ni le désir d'autoriser
+une infraction de la loi internationale, contraire aux
+intérêts d'une puissance indépendante, son alliée et son
+amie».</p>
+
+<p>Ce revirement, pratiqué avec une dextérité toute latine
+qui désempara un peu la mentalité anglo-saxonne
+<span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> d'Armstrong, eut pour conséquence de faire appliquer
+plus strictement le Décret de Bayonne, c'est-à-dire, de faire
+saisir tous les biens et tous les navires américains. Le cabinet
+de Washington refusait de s'incliner, sans condition,
+devant la volonté de Napoléon: Napoléon se vengeait.</p>
+
+<p>L'Espagne, dont il croyait avoir fait l'instrument de sa
+politique, allait se venger à son tour et tirer, en même
+temps, les États-Unis d'embarras.</p>
+
+<p>Les difficultés que rencontra Joseph Bonaparte à maintenir
+sa royauté éphémère, contenaient en germe l'échec
+du plan si passionnément élaboré par l'Empereur.</p>
+
+<p>En juillet 1808, Dupont capitula à Baylen, laissant une
+vingtaine de mille hommes entre les mains d'une poignée
+de patriotes espagnols. La flotte française dût se rendre à
+Cadix et Joseph quitter Madrid pour mettre sa vie en
+sûreté, en fuyant avec l'armée intacte, au-delà de l'Ebre.
+Ce ne fut pas tout, on le sait. Le 1<sup>er</sup> août, Wellesley avait
+débarqué à quelques lieues au nord de Lisbonne et marchait
+sur cette capitale. Junot, après la bataille de Vimeiro,
+se replia sur Cintra où il consentit à évacuer le
+Portugal, à la condition que les 22.000 hommes qui composaient
+son armée fussent ramenés en France par mer.</p>
+
+<p>Pour la première fois, le génie de Napoléon se voyait
+entravé dans son élan magnifique. Par un effort désespéré,
+l'Espagne et le Portugal s'étaient libérés, du même
+coup, de Napoléon et des Bourbons. Évidemment, l'Empereur
+avait encore ses armées intactes et sa présence,
+à la tête de ses forces militaires, pouvait réparer ces premiers
+désastres. Mais irréparable était la perte des ports
+de Cadix et de Lisbonne, irréparable l'anéantissement
+des flottes et des magasins, seules bases sur lesquelles
+pouvait s'appuyer et se développer la puissance maritime
+de la France, seuls moyens aussi, pour Napoléon,
+de mettre à exécution, dans les conditions indiquées, son
+rêve de domination universelle. Ce rêve venait de s'évanouir
+dans les brouillards de l'Océan.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> Le grand Empereur avait un instant vaincu la mer par
+la terre; sa tentative de vaincre la mer par la mer venait
+d'échouer. L'Angleterre pouvait reprendre la maîtrise de
+l'Océan, les colonies espagnoles étaient hors d'atteinte:
+l'Amérique, qu'elle fût, au nord, dirigée par l'esprit d'indépendance
+plus ou moins puritaine des Anglo-Saxons,
+ou, au sud, imprégnée d'autocratie latine, pouvait poursuivre
+désormais les libres voies de sa destinée.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> CHAPITRE X<br>
+<span class="smcap">LES ÉTATS-UNIS ET LA RUSSIE.</span></h2>
+
+<p class="resume">Madison président des États-Unis. &mdash; Il demande des dommages-intérêts
+au gouvernement français. &mdash; Apparence conciliante
+de l'Angleterre. &mdash; Ses intrigues continuent à Washington. &mdash; Quatrième
+coalition. &mdash; Le Retrait de l'embargo demande
+la suppression des Décrets de 1806 et de 1807. &mdash; Napoléon
+n'est pas de cet avis. &mdash; Lettre de Cadore au général Armstrong. &mdash; Intérêts
+commerciaux des États-Unis dans la mer Baltique. &mdash; Relation
+avec la Russie. &mdash; Mission de J. Q. Adams. &mdash; Bienveillance
+de l'empereur Alexandre. &mdash; Ukase protégeant les
+produits américains. &mdash; Rappel de Caulaincourt. &mdash; L'empereur
+Napoléon rompt avec l'empereur Alexandre.</p>
+
+<p>Après avoir réuni, à Erfurt, tous les rois de toutes les
+Allemagnes, dans le but de resserrer son alliance avec
+l'empereur Alexandre et, rassuré sur les intentions de
+l'autocrate de toutes les Russies qui ne s'était pourtant
+pas livré entièrement, Napoléon comme on l'a vu, avait
+pu consacrer tous ses efforts à la campagne d'Espagne
+qu'il conçut avec sa maëstria ordinaire,&mdash;mais il est des
+concours de circonstances naturelles et morales contre
+lesquelles les plus géniales méthodes s'exercent en
+vain.</p>
+
+<p>Lorsqu'au mois d'août 1808, Napoléon apprit à Bordeaux
+la capitulation de Dupont à Baylen et celle de
+Rosily à Cadix, sa perplexité fut grande. Peut-être eût-il
+l'intuition que le but qu'il cherchait à atteindre dans la
+péninsule lui échappait avec toutes les conséquences sur
+lesquelles il avait espéré pouvoir compter. Que lui importait
+maintenant d'occuper militairement une grande
+partie de l'Espagne, s'il n'occupait plus Cadix ni Lisbonne
+<span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> et si le Mexique, Cuba, le Brésil et le Pérou menaçaient
+de se jeter dans les bras de l'Angleterre?</p>
+
+<p>Pour la première fois, le grand capitaine, le grand
+politique hésita. S'il renonçait à son plan espagnol, c'était
+avouer l'échec final auquel était destiné tout le système
+qu'il prétendait instaurer. Il remit le sort de l'Espagne
+entre les mains de ses lieutenants et se prépara à faire
+face à l'orage qui s'amoncelait dans l'Europe centrale.</p>
+
+<p>Essayons de comprendre les contre-coups que ces événements
+ont exercés sur la politique des États-Unis.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Madison avait succédé à Jefferson, à
+la Présidence. On avait reproché à Jefferson sa soi-disant
+complaisance à l'égard de Napoléon. La nouvelle administration
+chercha à se laver de ce soupçon en insistant
+auprès du gouvernement français pour obtenir les réparations
+aux dommages causés depuis 1803 et qui, malgré
+les promesses de l'Empereur, demeuraient lettres mortes.
+Quant aux restrictions commerciales, dont elle demandait
+la suppression, Champagny répondit à Turreau que,
+souscrire à cette demande, serait introduire des exceptions
+qu'il faudrait étendre à tous les peuples, ce qui
+permettrait à l'Angleterre de trouver de nouvelles ressources
+pour continuer la guerre. Napoléon ne se montrait
+donc pas enclin à la conciliation. À partir de ce
+moment, se dessina en Amérique un mouvement foncièrement
+anti-français, non seulement parmi les Fédéralistes,
+ce qui était constant, mais aussi parmi les Républicains,
+ce qui était plus significatif. De sorte que la suppression
+de l'embargo, en donnant une certaine satisfaction
+à l'Angleterre, pouvait aussi être considérée comme
+un affranchissement de tout contact impérial.</p>
+
+<p>Tous les représentants du grand commerce américain
+qui avaient eu tant à se plaindre des effets de l'embargo,
+aspiraient à la reprise des affaires et, comme ces affaires
+étaient surtout brillantes avec l'Angleterre, la France risquait
+de se voir rejetée, pour maintenir son influence en
+Amérique, dans les menées d'une diplomatie occulte, allant
+<span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> jusqu'à spéculer sur la possibilité d'une scission qui
+pourrait se produire entre les États du Nord formés par la
+Nouvelle-Angleterre où la vieille Angleterre avait toujours
+des partisans, et les États du Sud, où la France
+aurait quelque chance de poser les bases d'un parti puissant<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>.</p>
+
+<p>Le cabinet de Washington fut encore obligé de louvoyer
+entre la mauvaise humeur des ministres britanniques et
+la hauteur dominatrice du conquérant français. L'embargo,
+ostensiblement dirigé contre les ordres en conseil,
+avait été aussi une réponse aux décrets de Napoléon et le
+commerce de la France et celui de l'Angleterre étaient
+également atteints parce que, en réalité, si ces deux pays
+s'en prenaient à l'attitude de l'Amérique, ils savaient
+bien, au fond, qu'ils l'avaient, pour ainsi dire, provoquée
+par les exigences de leur rivalité.</p>
+
+<p>Depuis la suppression de l'embargo par les États-Unis,
+l'opinion publique admettait parfaitement en Angleterre
+la suppression aussi des ordres en conseil. C'est sans
+doute pour hâter la fin de l'embargo et pour donner satisfaction
+à ce courant d'idées qu'en avril 1809 les ordres
+en conseil de novembre 1807 furent remplacés par un
+nouvel ordre qui devait ouvrir au commerce des neutres
+tous les ports ne dépendant pas de la France,&mdash;ce qui
+permettait de faire retomber sur la France les conséquences
+vindicatives de décrets ayant pour but d'atteindre
+l'Angleterre.</p>
+
+<p>L'Amérique pouvait s'imaginer avoir gain de cause. À
+y regarder de près, ce nouvel ordre n'était qu'un bon
+billet,&mdash;nous ne disons pas: un chiffon de papier,&mdash;c'était
+une simple concession. En effet, si la marine anglaise
+devait bloquer la Hollande, la France et l'Italie du
+nord, dans le but unique de mettre le commerce anglais
+à la place du commerce des neutres, le nouveau système
+<span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> ainsi préconisé ne valait guère mieux que l'ancien. Cependant
+les ordres en conseil avaient été révoqués, en
+apparence du moins, justifiant, de la sorte, la chute de
+l'embargo,&mdash;&oelig;uvre de Jefferson. Quel coup pour le Président!
+C'était le coup de grâce donné à sa politique et
+on a vu qu'il en fut atteint d'une façon irréparable. Ce
+coup fut adouci par la subtilité adroite des républicains
+qui, ne voulant pas laisser aux Fédéralistes tout le profit
+de ce grand changement, firent imprimer, dans le «National
+Intelligencer» du 28 avril 1809, cette phrase à la
+fois jésuitique et consolatrice:</p>
+
+<p>«Grâces soient rendues au sage qui se repose maintenant
+si glorieusement sous les ombrages de Monticello!..
+On peut hautement affirmer que la révocation des ordres
+en conseil est due à l'embargo!»</p>
+
+<p>Cet hommage indirect et mérité, dans une certaine
+mesure, rendu à Jefferson, retombait sur tout le parti
+républicain. Mais la situation générale n'en demeura pas
+moins troublée et soumise à tous les revirements de la
+politique européenne.</p>
+
+<p>Le cabinet de Saint-James continuait ses intrigues.
+Les difficultés diplomatiques soulevées par Erskine qui,
+trop conciliant, fut désavoué par Canning, aggravées par
+Jackson son successeur qui, trop insolent, fut renvoyé,
+prouvaient bien qu'au fond l'Angleterre et les États-Unis
+ne pouvaient s'entendre. Malgré tout, devant l'attitude
+ondoyante de la diplomatie française, la suppression de
+l'embargo, en mettant le commerce américain entre les
+mains de la Grande Bretagne, constituait, par cela même,
+une mesure de protection solidaire venant s'ajouter à
+toutes les velléités de résistance désespérée qui se dessinait
+partout contre les affirmations de domination universelle,
+de plus en plus impérieusement proclamées par
+Napoléon.</p>
+
+<p>Ce fut le moment où, pour la quatrième fois, l'Autriche
+essaya de secouer le joug. Ce suprême effort demandait
+aussi, de la part de l'Empereur, une suprême attention.
+<span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> La lutte devait être chaude et les graves affaires qui absorbaient
+Napoléon en Europe le détachaient nécessairement
+des affaires américaines. Néanmoins, Armstrong
+lui avait fait connaître, jusque sur les bords du Danube,
+la signification de l'acte du 1<sup>er</sup> mars 1809 de non-intercourse
+qui, supprimant, en apparence, tout commerce
+avec l'Angleterre et la France, revendiquait, quand même,
+pour l'industrie américaine le droit de communiquer directement
+avec les marchés anglais<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>. Dans le cas, ajoutait
+le ministre, où l'interprétation des Décrets du 21 novembre
+1806 et du 17 décembre 1807 ne porterait aucune
+atteinte aux droits maritimes de l'Union, l'acte en question
+serait immédiatement révoqué en ce qui concernait la
+France et les relations commerciales immédiatement rétablies
+entre les deux pays. Sous une forme obscure mais
+comminatoire, Armstrong demandait simplement des concessions
+équivalant à la suppression des Décrets de 1806
+et 1807, ce qui, aux yeux des Américains, serait une
+réponse toute naturelle au retrait de l'embargo et des
+ordres en Conseil du mois de novembre 1807.</p>
+
+<p>Napoléon qui, avec tant d'autres nouvelles importantes,
+reçut cette note à Sch&oelig;nbrunn où il s'était installé après
+avoir battu les Autrichiens, ne fut pas de cet avis. Il
+défendit, plus que jamais, les principes sur lesquels ses
+Décrets étaient fondés; ces principes répondaient à la
+notion stricte du droit des gens et se défendaient par des
+idées qu'il avait souvent exprimées. Les mers, affirmait-il,
+appartiennent à toutes les nations. Tout navire naviguant
+sous le pavillon de n'importe quelle nation, reconnu
+et avoué par cette nation, doit être sur l'océan aussi bien
+en sûreté que dans ses ports nationaux. Le pavillon qui
+flotte au mât d'un vaisseau-marchand doit être respecté
+comme s'il se trouvait sur le clocher d'un village. Insulter
+un navire marchand portant le pavillon de quelque puissance
+que ce soit équivaut à faire une incursion dans
+<span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> un village ou une colonie appartenant à cette puissance.
+Napoléon, en un mot, considérait les navires de toutes
+les nations comme des colonies flottantes appartenant
+à ces nations. Ce qui n'empêchait leur souveraineté et
+leur indépendance d'être à la merci d'un voisin plus
+audacieux ou plus fort<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>.</p>
+
+<p>Ainsi, d'après cette théorie, ce que Napoléon appelait
+une colonie flottante pouvait être dénationalisé par la
+visite d'un de ses agents et devenir sa propriété. Champagny,
+qui se rendait compte, de près, des résultats néfastes
+auxquels avait abouti l'interruption du commerce
+des neutres, lui fit comprendre que, dans cette stagnation
+des affaires, l'Amérique était encore le seul pays qui pouvait
+servir de débouché aux produits des manufactures
+françaises. Il engagea l'Empereur à se montrer, à l'égard
+des États-Unis, aussi conciliant que l'Angleterre qui avait
+annulé ses ordres en conseil de novembre 1807. Napoléon
+se rendit un moment à ces raisons et se montra disposé
+à révoquer le décret de Milan et remettre, de la sorte, le
+commerce neutre dans les mêmes conditions où il se trouvait
+sous le décret de Berlin. La victoire de Wagram vint
+de nouveau modifier ces bonnes intentions. En réalité,
+avec une désinvolture un peu déconcertante, Napoléon
+passa de la bienveillance à la malveillance. Aussi longtemps
+qu'il pouvait croire que l'arrangement préconisé
+par Erskine serait ratifié par le cabinet de Londres, il fit
+preuve à l'égard des États-Unis des sentiments les plus
+généreux; dès qu'il apprit que Canning désavouait son
+ministre à Washington, il mit une sourdine à ses velléités
+de conciliation: la défaite de l'Autriche ne lui permettait-elle
+pas d'imposer partout sa volonté? Sa nouvelle
+victoire en Europe le rendait aussi victorieux en
+Amérique.</p>
+
+<p>Du moins, il ne voulait pas admettre que les États-Unis,
+par leurs prétentions de conserver les droits d'une puissance
+<span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> neutre, en fait de commerce, d'user de réciprocité,
+par exemple, quand il s'agissait de répondre à un blocus
+par un blocus, pussent se solidariser avec des pays plus
+voisins qui commençaient à vouloir secouer le joug qui
+pesait si lourdement sur leurs transactions commerciales.
+En effet, la Russie, la Prusse, la Suède, le Danemark, les
+villes hanséatiques et même la Hollande, soutenue par
+le roi Louis, semblaient vouloir se détacher d'un système
+si contraire à leurs intérêts vitaux. Si le roi Louis
+ne s'était pas solennellement engagé à renoncer à ses
+désirs d'indépendance et à se soumettre à la volonté de
+son frère, la Hollande aurait été immédiatement annexée
+à la France. Elle le fut d'ailleurs un peu plus tard par le
+traité de Rambouillet.</p>
+
+<p>En attendant, les navires américains qui, jusqu'en mai
+1810, entraient librement dans les ports hollandais,
+purent être de bonne prise. Ce fut un gain énorme, à peu
+près quatre millions de dollars, sans compter les sommes
+importantes que représentait le commerce américain sur
+le continent. C'est alors que le Congrès, par l'acte du
+1<sup>er</sup> mai 1810, atteignit Napoléon indirectement, en ouvrant
+au commerce anglais un marché aux États-Unis, ce
+qui constituait une ample compensation au commerce
+paralysé en France et en Hollande. Le cabinet de Washington
+annulait, pour ainsi dire, les effets du décret de
+Milan.</p>
+
+<p>Devant tant de difficultés, Napoléon se montra soudain
+moins intransigeant en ce qui concernait la stricte exécution
+de ses fameux décrets. Le 31 juillet 1810, il fit savoir
+au duc de Cadore, qu'après avoir beaucoup réfléchi
+sur les affaires d'Amérique, il était maintenant d'avis
+qu'on pouvait notifier à M. Armstrong, qu'à partir du
+1<sup>er</sup> novembre, ces décrets n'auraient plus d'effet,&mdash;à la
+condition toutefois que, si le conseil britannique ne retirait
+pas ses ordres de 1087, le Congrès remplirait l'engagement
+qu'il avait pris de rétablir les obstacles destinés
+à entraver le commerce anglais. À ce propos, sous la dictée
+<span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> de l'Empereur, Cadore adressa au général Armstrong,
+à la date du 5 août 1810, une lettre d'un grand intérêt
+historique qui donne comme la psychologie de Napoléon
+dans cette affaire.</p>
+
+<p>Cadore fait d'abord remarquer que son maître, absorbé
+par les graves complications européennes, n'a connu que
+très tard l'acte du Congrès du 1<sup>er</sup> mai. Ce retard occasionnait
+certains inconvénients qui auraient pu être évités
+par une communication prompte et officielle. Passant en
+revue les différentes phases par lesquelles avaient évolué
+les relations de la France avec les États-Unis, le Ministre
+des Affaires Étrangères rappelle que l'Empereur avait
+applaudi à l'embargo, parce que cette mesure, tout en étant
+préjudiciable aux intérêts commerciaux de la France,
+ne contenait rien d'attentatoire à son honneur. Il est
+vrai qu'elle avait provoqué la perte de la Martinique,
+de la Guadeloupe et de Cayenne. L'Empereur, s'inclinant
+devant le principe qui faisait agir les Américains, n'avait
+formulé aucune réclamation... Mais l'acte du 1<sup>er</sup> mars
+1809, supprimant l'embargo, lui substituait un état de
+choses plus défavorable encore aux intérêts français. Cet
+acte, auquel peu de publicité avait été donné, défendait
+aux navires américains le commerce avec la France tout
+en l'autorisant avec l'Espagne, Naples et la Hollande&mdash;pays
+sous l'influence française&mdash;et prononçait la confiscation
+de tout navire français qui voudrait s'arrêter dans
+des ports américains. Dans ces conditions, des représailles
+avaient été légitimes et exigées par la dignité de la France
+avec laquelle il était impossible de transiger. La réponse
+à la mesure prise par le Congrès fut que tous les navires
+américains qui se trouvaient en France furent mis sous
+séquestre. Mais maintenant que l'acte du 1<sup>er</sup> mars 1809
+était avantageusement remplacé par l'acte du 1<sup>er</sup> mai 1810,
+la France pouvait profiter des avantages promis à la nation
+qui, la première, «cesserait de violer le commerce
+neutre des États-Unis». Cadore était donc autorisé à déclarer
+que les décrets de Berlin et de Milan seraient révoqués,
+<span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> qu'à dater du 1<sup>er</sup> novembre ils cesseraient d'avoir
+leur effet,&mdash;mais il était bien entendu que, comme conséquence
+de cette déclaration, les Anglais eussent à révoquer
+aussi leurs ordres en conseil et à renoncer aux nouveaux
+principes de blocus qu'ils désiraient établir; sinon,
+conformément à l'acte auquel il était fait allusion, les
+États-Unis devaient faire respecter leurs droits par l'Angleterre.</p>
+
+<p>Cette lettre se terminait par des protestations d'intérêt
+et de dévouement que les Américains avertis considérèrent
+comme l'expression d'une fine ironie latine, d'autant plus
+sensible que, par un Décret du 22 juillet 1810, demeuré
+secret, Napoléon avait ordonné le versement, dans le trésor
+public, de toutes les cargaisons saisies à Anvers et
+dans les ports hollandais et espagnols. D'ailleurs, le Décret
+du 5 août 1810 fut tenu secret aussi, de sorte que
+l'on peut se demander si Napoléon était bien sincère en
+promettant la suppression des Décrets de Berlin et de
+Milan, une telle intention officiellement publiée ayant
+immédiatement dû provoquer, de la part des États-Unis,
+une attitude devant aussitôt amener la guerre avec l'Angleterre<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>.</p>
+
+<p>Le doute conçu par les Américains était d'autant plus
+justifié que seul un Décret officiellement promulgué pouvait
+rétablir des droits qu'un autre Décret avait abolis. Les
+nouvelles venant de Paris n'en faisaient pas mention et,
+à la date du 14 décembre 1810, des lettres de Bordeaux
+apprirent que deux navires américains y avaient encore
+été séquestrés.</p>
+
+<p>On ne savait donc pas au juste si les Décrets étaient
+révoqués ou s'ils demeuraient encore en vigueur. Un jour,
+Napoléon affirmait que leurs effets allaient être suspendus;
+le lendemain, il agissait comme si l'on était encore
+dans la période la plus aiguë du blocus continental.
+C'était toujours le même jeu de bascule: les plateaux de
+<span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> la balance retombaient, sans cesse, de tout leur poids,
+sur les États-Unis; qu'ils penchassent d'un côté ou de
+l'autre, ils faisaient sentir leur insupportable pression.
+Par cette man&oelig;uvre, l'Empereur aurait voulu entraîner
+l'Union dans ce vaste système contre l'Angleterre, comme
+il avait fait du Portugal et de l'Espagne. La distance ne
+le permettait pas, sans cela, un corps d'armée aurait
+avantageusement remplacé les notes diplomatiques. Mais
+il était évident, malgré toutes les assurances, qu'aussi
+longtemps l'Angleterre persistait dans ses ordres en
+conseil, Napoléon persistait dans ses Décrets. Et l'Angleterre
+voyait bien que l'interprétation plus bienveillante
+dans l'application de ces Décrets ne concernait que
+les États-Unis et nullement le commerce britannique.
+Mais comment le cabinet de Washington pouvait-il voir
+clair dans ces subtilités diplomatiques? Le successeur
+d'Armstrong à la légation à Paris cherchait en vain lui-même
+à percer le mystère qui entourait la pensée du
+Maître.</p>
+
+<p>En dictant à Cadore la lettre contenant l'énoncé d'une
+promesse conciliatrice, peut-être Napoléon voulait-il éviter
+une guerre entre la France et les États-Unis, et provoquer,
+au contraire, une guerre entre l'Angleterre et
+ces mêmes États-Unis. Il fut donc satisfait d'apprendre
+que, par sa proclamation du 2 novembre 1811, le Président
+Madison avait remis en vigueur l'acte de non-intercourse
+dirigé contre l'Angleterre. Il se félicita des termes
+de cette proclamation au point de ne pas relever la prétention
+formulée dans une proclamation presque simultanée
+de s'emparer de la Floride occidentale. Voyant les
+États-Unis prêts à défendre l'indépendance de leur pavillon
+contre les exigences anglaises, il se disait prêt aussi
+à toutes les concessions. Il faisait encore entendre qu'il
+ne voyait aucun inconvénient à ce que les Florides devinssent
+une possession américaine et qu'il était plus que
+jamais favorable à toutes les mesures pouvant faciliter
+l'indépendance de l'Amérique espagnole, à la condition,
+<span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> toutefois, que cette indépendance ne constituât pas un facteur
+utile et dangereux entre les mains de l'Angleterre<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a>.</p>
+
+<p>L'expression d'un tel désir et d'une telle crainte parfaitement
+compréhensible dans la bouche de Napoléon,
+était pourtant contraire à la réalité des faits. À y regarder
+de près, l'indépendance de l'Amérique espagnole devait
+profiter au premier chef à l'Angleterre: elle constituait
+le but final vers lequel avait toujours tendu la politique
+du cabinet de Saint-James. Et vraiment, l'heure semblait
+mal choisie de prêter la main au démembrement de l'empire
+espagnol. En effet, comment le même souverain,
+fût-il plus puissant que le puissant Napoléon, pouvait-il
+concilier ces deux opérations contradictoires: pousser,
+par exemple, le Mexique et le Pérou à s'affranchir du
+joug de la mère-patrie et sacrifier, en même temps, des
+armées pour faire couronner son frère roi d'Espagne?
+C'était délibérément dépouiller la proie à la conquête de
+laquelle on s'évertuait en vain. Cette inconséquence était
+inhérente à la grandeur et à la vanité de l'entreprise: ses
+vastes proportions impliquaient des impossibilités d'exécution
+et, ce qui était arrivé pour la Louisiane, devait
+arriver pour les Florides. En 1803, Napoléon ne pouvant
+aboutir à Saint-Domingue et craignant la supériorité navale
+des Anglais, avait cédé la Louisiane à Jefferson; en
+1811, ne pouvant réussir à Madrid, il donnait à Madison
+libre carrière dans l'Amérique espagnole. Mais en 1803,
+la perte de Saint-Domingue et de la Nouvelle-Orléans
+avait trouvé sa compensation de l'autre côté du Rhin,
+jusque dans le c&oelig;ur de l'Allemagne. En 1811, quelle
+serait la compensation pour Napoléon de la perte du
+Mexique et du Pérou? Après les échecs de Lisbonne et de
+Cadix, il tourna ses regards encore plus au Nord, vers
+Moscou et Saint-Pétersbourg. En lisant entre les lignes,
+on peut trouver toutes ces indications dans les instructions
+de Napoléon à Cadore et à Sérurier qui avait remplacé
+<span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> Turreau à Washington. Mais comme nous allons
+le voir, les États-Unis vont trouver le moyen d'éluder la
+tyrannie du blocus continental en aidant l'empire moscovite
+à s'en affranchir à son tour.</p>
+
+<p>En attendant, on comprend donc que, tout en cherchant
+à reconnaître le bon vouloir des États-Unis, Napoléon
+n'ait pas voulu renoncer au principe qui lui avait
+inspiré les décrets. À la date du 4 mai 1811, il ordonna
+à Bassano d'écrire à Russell une lettre<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a> dans laquelle
+il autorisait l'admission des cargaisons américaines qui
+avaient été provisoirement mises en dépôt à leur arrivée
+en France. C'était se relâcher un peu de sa sévérité.
+Madison s'attendait à plus; la sécheresse de la forme
+ne voilait même pas en l'occurrence l'insuffisance du
+fond.</p>
+
+<p>Il paraissait désormais évident, pour le représentant
+américain à Paris, que le but caché mais avéré de la politique
+française était d'acculer l'Union à une guerre avec
+l'Angleterre. Il jugeait assez bien la situation et, de ce qu'on
+ne lui disait pas ouvertement, il tirait une conclusion assez
+logique. Il devinait, sous les paroles amicales, les intentions
+plutôt hostiles<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a>. Selon lui, Napoléon ne voulait
+pas révoquer les Décrets d'une façon officielle et définitive,
+dans la crainte que cette révocation ne provoquât
+une mesure analogue pour les ordres en conseil, et par
+conséquent vînt mettre une sourdine à l'irritation américaine
+à l'adresse de l'Angleterre, tandis qu'il était, au
+contraire, de son intérêt d'entretenir cette irritation.
+Cette manière de juger les tendances du cabinet des Tuileries
+semblait d'autant plus justifiée que, de tous les
+navires capturés depuis le 1<sup>er</sup> novembre, seuls ceux qui
+n'avaient pas violé les décrets furent mis en liberté.</p>
+
+<p>On ne saurait affirmer que Napoléon nourrissait l'intention
+arrêtée de jeter les États-Unis contre l'Angleterre.
+<span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> Peut-être, cherchait-il seulement à faire respecter, par
+tous les moyens à sa portée, le principe du blocus
+continental, dont les décrets étaient l'expression légale,
+principe qu'il considérait comme la base fondamentale
+de son empire mais qui contenait aussi en germe les
+éléments de sa désagrégation. Au point de vue américain,
+il y avait cependant quelque raison de croire à
+cette machiavélique combinaison, car, qu'il le voulût ou
+non, Napoléon, par ses alternatives tour à tour conciliantes
+et agressives, créait et entretenait entre les États-Unis et
+la Grande-Bretagne un état permanent d'animosité qui
+devait indirectement mais fatalement aboutir à une rupture.</p>
+
+<p>Mais hâtons-nous de le dire, l'obstination avec laquelle
+l'Empereur voulait imposer partout et à tous son système
+de blocus dirigé contre l'ambition britannique va
+se tourner contre lui: dans cette guerre dont l'enjeu est
+le commerce mondial, il a beau ne viser que l'Angleterre,
+il atteint en même temps, et presque malgré lui, les États-Unis.
+Il a beau leur vouloir du bien, esquisser des velléités
+de conciliation, les mesures sévères qu'il prend contre les
+Anglais, ont des répercussions déplorables et inévitables
+aux États-Unis. Et, comme conséquence inattendue mais
+que le génie, s'il n'était pas aveuglé, aurait pu prévoir,
+les intérêts américains avaient des liens si profonds avec
+les affaires européennes, que ces mêmes États-Unis,
+quoique en réalité si lointains, firent sentir leur influence
+très proche, à deux pas du théâtre septentrional de la
+guerre napoléonienne, dans la mer Baltique.</p>
+
+<p>Là, ils allaient jouer un rôle, d'abord mal défini, mais
+qui devint bientôt très important.</p>
+
+<p>Là, en effet, une multitude de leurs navires faisaient la
+contrebande, sous l'&oelig;il bienveillant et même protecteur
+de la Russie et de la Suède. On ne pouvait plus effrontément
+ignorer l'existence des Décrets. Une pareille infraction
+fut la cause des dissentiments qui, dans l'été de 1811,
+mirent aux prises la France et les deux puissances du
+<span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> Nord. Il est donc permis d'affirmer que les Américains
+provoquèrent indirectement la guerre avec la Russie et
+qu'ils furent, de la sorte, les artisans d'une campagne
+désastreuse dans laquelle la fortune de Napoléon devait
+trouver son déclin.</p>
+
+<p>Pour bien se rendre compte de l'importance de cette
+intervention, voulue ou fortuite, que l'histoire a, jusqu'à
+présent, un peu laissée dans l'ombre, il convient de retourner
+quelques années en arrière, en précisant la nature
+des relations qui existaient alors entre les États-Unis et la
+Russie. Une des idées les plus heureuses de l'administration
+de Madison fut d'envoyer un représentant à la
+cour de Saint-Pétersbourg. À une époque si troublée de
+l'évolution mondiale, les ministres de Washington à Paris
+et à Londres n'exerçaient pas une action efficace: ils
+étaient les jouets de la volonté supérieure qui, dans les
+deux pays rivaux, prétendait mener les autres pays à la
+remorque de leur fantaisie. À Saint-Pétersbourg, le Président
+eut la finesse de prévoir qu'un diplomate habile
+trouverait peut-être la possibilité de faire entendre des
+considérations osant s'élever contre les ordres de Napoléon.</p>
+
+<p>Dès le mois d'août 1809, il avait envoyé J. Q. Adams
+en mission à Saint-Pétersbourg. Ce citoyen américain, qui
+joua un rôle distingué dans sa patrie, dut d'abord faire
+un certain apprentissage en diplomatie; il connut
+certains étonnements qui le menèrent, par étapes successives,
+de l'hésitation à l'assurance. Débarquant en
+Norvège, vers le milieu de septembre, il rencontra à
+Christiansand une trentaine de propriétaires de navires
+américains qui avaient été saisis par les Danois. La valeur
+de ces prises atteignait presque cinq millions de
+dollars. Adams s'adressa en vain au gouvernement
+danois qui ne faisait qu'obéir aux injonctions de Davout,
+commandant général à Hambourg. En arrivant en Russie,
+la situation lui parut peu favorable au succès de sa
+mission, car, officiellement jamais l'alliance entre Napoléon
+<span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> et Alexandre n'avait paru si solide. La Russie, en
+effet, venait d'aider Napoléon à vaincre l'Autriche et
+Napoléon avait aidé la Russie à s'emparer de la Finlande.
+Aussi, lorsque Adams attira l'attention du comte Romanzoff,
+ministre des Affaires Étrangères, sur les agissements
+des Danois, il n'obtint qu'une réponse évasive.
+Romanzoff, d'ailleurs, représentait à la cour, en conformité
+d'idées avec son maître, l'alliance française dans ce
+qu'elle avait de plus exclusif pour faire triompher le
+système du blocus. Comme Napoléon en personne et imitateur
+passionné du grand homme, Romanzoff se proclamait
+l'ami de l'Amérique aussi longtemps que l'Amérique
+se manifestait hostile à l'Angleterre; il lui retirait
+sa sympathie dès que les intérêts de l'Amérique se dressaient
+contre ceux de la France.</p>
+
+<p>Cependant, Adams s'aperçut bientôt qu'une influence
+secrète travaillait en sa faveur. En dehors de l'atmosphère
+froide des entretiens officiels, une atmosphère plus chaude
+l'entourait. Il sentait qu'une action conciliatrice venait
+parfois atténuer la rigueur avec laquelle, Romanzoff et
+Caulaincourt repoussaient ses avances. Mais comment,
+dans ces conditions, ses réclamations au nom des marchands
+américains lésés par les Danois auraient-elles
+chance d'être écoutées? Romanzoff, en effet, ne l'écouta
+que d'une oreille distraite. La France seule, affirma-t-il,
+était responsable de la conduite du Danemark; elle
+considérait tous les navires américains comme étant
+anglais, conformément aux instructions formelles de
+Napoléon, lesquelles instructions répondaient à l'intransigeance
+de sa politique imposée à tous ses alliés avec
+une fermeté irréductible<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>. Il n'y avait donc rien à faire
+en faveur des compatriotes de M. Adams, qui attendaient
+en vain, en Norvège, les réparations dues aux traitements
+iniques qu'on leur avait infligés. Telle fut la réponse
+du ministre russe. Mais apparemment, telle ne fut
+<span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> pas l'opinion du Tzar de toutes les Russies, car quelques
+jours après cet entretien Romanzoff fit savoir à Adams
+que son maître lui avait ordonné de faire des démarches
+immédiates auprès du gouvernement danois pour que
+satisfaction fût donnée, le plus tôt possible, aux réclamations
+américaines.</p>
+
+<p>Ce revirement était significatif.</p>
+
+<p>Si Adams s'était évertué par ses agissements à provoquer
+une rupture entre la France et la Russie, il n'aurait
+pu trouver un moyen plus efficace que cette intervention
+du Tzar dans le contrôle que Napoléon exerçait sur le
+Danemark. La question était délicate; elle contenait des
+éléments contradictoires, inconciliables: les éléments qui
+constituaient la base même de la politique de Napoléon,
+les éléments qui répondaient aux intérêts primordiaux de
+la Russie. Les opposer les uns autres, c'était faire ressortir
+combien l'alliance franco-russe était précaire. Les
+protestations de sympathie et d'amitié prodiguées à Tilsitt
+et à Erfurt allaient se heurter à des nécessités inéluctables;
+là où deux hommes, souverains de deux grands
+empires, avaient cru pouvoir concilier à jamais les aspirations
+de leur ambition, les tendances fatales et contraires
+de deux peuples devaient les séparer pour toujours.
+Il était évident que tout l'édifice du blocus continental,
+élevé avec tant de difficultés, à l'aide de combinaisons
+militaires et diplomatiques, allait s'effriter par des fissures
+successives, si la Russie permettait aux navires
+neutres de transporter à leur guise des cargaisons dont
+le produit revenait, d'une façon ou d'une autre, à l'Angleterre.
+Il était évident aussi que la Russie était acculée
+à la faillite si toute son exportation était supprimée et
+son importation réduite aux seuls articles de luxe, de
+provenance française. Pour l'empire moscovite, c'était
+une question de vie ou de mort. Mais comment sortir de
+cette impasse?</p>
+
+<p>Par contre, en l'état des choses et toujours emporté
+par le courant qu'il était désormais impossible de remonter,
+<span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> Napoléon ne pouvait plus s'écarter du système auquel
+il avait consacré toutes ses forces et qu'il considérait
+comme le palladium de sa politique: il ne le pouvait,
+même au profit de la grandeur militaire de la Russie,&mdash;peut-être
+précisément à cause de cette grandeur toujours
+croissante. Dès lors, les difficultés soulevées par les
+exigences de commerce devinrent de jour en jour plus
+nombreuses dans les parages septentrionaux. Pendant
+l'été de 1810, Napoléon avait déjà redoublé de vigilance
+dans la mer Baltique, qui était encombrée de navires prétendus
+neutres, en réalité protégés par la flotte britannique.
+Sur les remontrances de l'Empereur, le Danemark
+interdit l'entrée de ses ports à tout vaisseau américain.
+Le duché de Holstein, la Prusse, le Mecklembourg durent
+imiter cet exemple. Caulaincourt, à diverses reprises et
+avec énergie, insista auprès du Tzar pour qu'il prît les
+mêmes mesures que ces cours, faisant miroiter devant ses
+yeux le danger que courrait la paix européenne, s'il refusait
+de suivre la même conduite.</p>
+
+<p>Alexandre chercha un moyen terme lui permettant de
+ne pas se compromettre. Que voulait-il pour le moment?
+Ne pas courir de risques<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>. Se rapprocher de l'Angleterre,
+c'était se séparer de la France et déchaîner la plus
+dangereuse des guerres. Il estimait une folie de sa part
+d'agir de la sorte. Il voulait donc rester fidèle à la politique
+qu'il avait reconnue comme avantageuse et ne rien
+changer à son attitude hostile à l'égard de l'Angleterre.
+Il était décidé à lui fermer ses ports,&mdash;mais les fermer
+dans certaines conditions seulement, ne pouvant pas
+frustrer ses sujets de toute possibilité de commerce et leur
+défendre tout trafic avec les Américains.</p>
+
+<p>Le commerce américain devint donc ainsi le point de
+départ d'une irritation qui allait jeter le trouble dans
+l'esprit de Napoléon et d'Alexandre,&mdash;la cause lointaine
+encore, mais de plus en plus inévitable, qui allait mettre
+<span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> fin à l'amitié des deux Empereurs, mener la Grande Armée
+dans les steppes glacés de la Russie et assigner un terme
+à la marche ascendante de la magnifique épopée.</p>
+
+<p>En attendant et devant l'attitude intransigeante de
+Napoléon qui, en l'occurrence, s'en prenait au commerce
+des Américains, les Russes ne purent s'empêcher de sourire
+des termes affectueux de la lettre du 5 août, citée
+plus haut et adressée à ces mêmes Américains par ce
+même Napoléon qui protestait auprès du Tzar qu'il
+n'existait pas de véritable commerce américain et qu'aucun
+navire américain ne se trouvait dans la possibilité
+de prouver sa neutralité, fût-il pourvu de licences.</p>
+
+<p>Malgré cette prétention, le Tzar donna des ordres pour
+que les navires américains, faisant escale à Arkhangel,
+ne fussent pas inquiétés. Ce geste protecteur et intentionnel
+faisait ressortir une sympathie pour les États-Unis
+qu'il se plaisait à rendre publique. Par contre, la sympathie
+dont Napoléon avait fait étalage dans sa fameuse
+lettre du 5 août ne paraissait plus répondre à la réalité
+des faits, puisque, dès le mois d'octobre suivant, il écrivit
+à Alexandre<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a> sur un ton presque comminatoire, pour
+le prévenir que six cents vaisseaux marchands américains
+erraient dans la Baltique. Après avoir été repoussés des
+ports de Prusse et du Mecklembourg, ils se dirigeaient
+vers les ports de Sa Majesté moscovite. Napoléon affirmait
+que toutes les marchandises transportées par ces
+navires étaient de provenance britannique. Il ajoutait
+qu'il dépendait maintenant d'Alexandre de faire la paix
+avec l'Angleterre ou de continuer la guerre. La paix
+étant certainement désirable, elle pourrait être plus solidement
+établie par la confiscation de ces six cents navires
+et de leurs cargaisons,&mdash;car, quelle que fût la
+nationalité de laquelle ils se recommandaient, ces navires
+devaient tous être anglais. Napoléon alla plus loin: il
+accusa tous les navires américains, munis de papiers
+<span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> soi-disant américains, de venir, en réalité, d'Angleterre<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>.</p>
+
+<p>Ces prétentions étaient excessives et les choses menaçaient
+de se gâter. C'était, sans doute, ce que l'on désirait
+de part et d'autre,&mdash;et, de part et d'autre aussi, les
+conversations et les relations vont s'envenimer.</p>
+
+<p>Le Tzar refusa de saisir, de confisquer les navires dont
+il était question, il refusa de fermer ses ports aux produits
+coloniaux. Cette mesure lui était, pour ainsi dire, imposée
+par l'attitude des principaux négociants de Saint-Pétersbourg,
+qui exercèrent assez d'influence sur Alexandre
+pour lui faire signer un ukase, par lequel, les produits
+américains devaient être admis, sans restriction, dans
+l'empire russe, tandis que des réserves étaient formulées
+pour les articles de luxe provenant de France.</p>
+
+<p>Un pareil ukase était l'indice d'une rupture prochaine.
+Napoléon le comprit ainsi. Il rappela Caulaincourt et envoya
+à sa place Lauriston, muni d'une lettre autographe<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a>
+à l'adresse d'Alexandre, dans laquelle, il se plaignait
+d'un procédé hostile qui visait directement le commerce
+français. En d'autre temps, les choses ne se seraient sans
+doute pas passées de la sorte et l'Empereur qui régnait
+en Orient aurait prévenu l'Empereur qui régnait en Occident,
+de la nécessité dans laquelle il se trouvait de tenir
+compte des exigences des commerçants russes, et on aurait
+probablement trouvé le moyen de satisfaire les deux
+partis, sans donner l'impression d'un changement de politique.
+Maintenant, toute l'Europe pouvait se dire que
+l'alliance franco-russe avait vécu et Napoléon pouvait se
+persuader qu'à la première occasion la Russie serait
+prête à provoquer un arrangement avec l'Angleterre.</p>
+
+<p>La mission d'Adams,&mdash;directement ou indirectement&mdash;avait
+donc réussi au-delà de tout ce qu'il était permis
+d'espérer: pour défendre les droits de l'Amérique, l'Empereur
+<span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> Alexandre n'hésitait pas à s'exposer au courroux
+de l'Empereur Napoléon, pour protéger le commerce des
+neutres, la Russie s'apprêtait à combattre la France.</p>
+
+<p>Les hostilités pouvaient éclater d'un moment à l'autre.
+Elles n'éclatèrent qu'au printemps de 1812. Mais quelles
+que fussent les causes directes, impérieuses et plus générales,
+qui, après la terrible campagne d'Espagne, mirent
+Napoléon aux prises avec la Russie, il convient de relever
+cette cause indirecte et pas assez connue: la persistante
+opiniâtreté des États-Unis à continuer, malgré les
+injonctions impériales, leur commerce avec les Russes.</p>
+
+<p>Tout concourait donc à briser l'alliance conclue à Tilsitt,
+entre Napoléon et Alexandre. Non pas que ces deux
+hommes,&mdash;dont l'un incarnait le génie d'une époque
+et l'autre, la sagesse d'une race,&mdash;n'eurent pas toujours
+éprouvé un véritable entraînement l'un pour l'autre.
+L'Empereur de Russie avait vraiment été séduit par l'ascendant
+de l'Empereur des Français et ce dernier rendait
+pleinement justice aux qualités de c&oelig;ur, de caractère et
+d'esprit, dont le souverain russe était si hautement doué.
+Cependant, ces deux orgueils devaient fatalement se
+heurter. Leur ambition était légitime de vouloir se partager
+la domination de l'Europe. Elle aurait pu se réaliser.
+Elle échoua parce que la politique de Napoléon ne
+pouvait se plier à des concessions trop nombreuses et
+parce qu'elle était composée d'éléments trop disparates
+et trop inconciliables. Napoléon voulait façonner le monde
+à son idée.</p>
+
+<p>Alexandre voulait simplement façonner son pays si
+jeune encore, presque barbare dans ses couches profondes;
+et le façonner d'après les idées de la grande Catherine,
+en faire un monde aussi, mais un monde qui, quoique
+immense dans son étendue matérielle, répondît bien, en
+un tout homogène, aux aspirations et aux tendances de
+la race slave, depuis la mer Baltique jusqu'au Danube,
+jusqu'au Bosphore.</p>
+
+<p>Alexandre était, avant tout, Russe. Sa sympathie pour
+<span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> Napoléon n'avait jamais été partagée par son entourage.
+La cour et l'aristocratie, imbues des préjugés d'ancien
+régime, n'avaient jamais reconnu la légitimité du régime
+nouveau; fidèles à la dynastie des Bourbons, elles admiraient
+parfois les grandes victoires de Napoléon mais ne
+pouvaient se résigner à considérer sa dynastie comme
+définitivement établie et consacrée en France. Toute la
+gloire qui s'accumulait au cours de cette épopée gigantesque
+était, pour elles, &oelig;uvre de parvenu travaillant
+pour les authentiques héritiers du trône de saint Louis.
+Et certes, un sourire inextinguible avait dû contracter les
+lèvres de l'Impératrice-mère, le jour où son fils vint lui
+parler d'un projet d'union entre une grande Duchesse et
+Bonaparte. Petitesses, évidemment, et qui s'évanouissaient
+bientôt devant le canon d'Austerlitz, d'Iéna ou de
+Wagram,&mdash;mais petitesses avec lesquelles il faut compter
+dans les hiérarchies sociales et qui, dans leurs expressions
+plus ou moins avouées, durent mortellement froisser
+la vanité de l'Empereur. Pour ces contingences, il ne se
+brouilla certainement pas avec Alexandre,&mdash;pourtant,
+elles étaient significatives. Alexandre aurait transigé avec
+les préjugés dynastiques. La haute opinion qu'il avait de
+sa mission ne lui permit pas de transiger avec les intérêts
+de son peuple. Conformément aux stipulations, aux
+engagements pris à Tilsitt et à Erfurt, il était décidé à
+combattre l'Angleterre,&mdash;mais il était décidé aussi à
+défendre les justes réclamations de ses sujets et, quand
+ceux-ci vinrent lui demander sa protection en faveur du
+commerce des neutres, dont l'arrêt équivaudrait à la ruine
+du pays, il n'hésita pas à abandonner le blocus continental
+et à ouvrir ses ports aux navires américains, même
+s'ils transportaient des marchandises anglaises.</p>
+
+<p>C'était la condamnation du système sur lequel s'appuyait
+toute la politique de Napoléon. Napoléon ne pouvait
+l'admettre. Il se brouilla avec Alexandre surtout pour
+cette raison. Dès que sa décision fut arrêtée, le plan de
+sa campagne de Russie se précisa dans son cerveau. Son
+<span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> génie militaire l'inspira magnifiquement au détriment
+de sa politique. Mais dans l'étude des causes qui précipitèrent
+ce conflit inévitable où allait se mesurer les deux
+grands empires, où devait sombrer la fortune de l'Empereur,
+il convient de ne pas oublier la cause initiale qui
+jeta la méfiance entre les deux alliés, qui souligna, soudain,
+l'incompatibilité de leurs aspirations et qui ne fut
+autre que l'attitude des États-Unis, dans leur fermeté à
+se libérer, du côté de la Russie, des restrictions commerciales
+imposées par Napoléon.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> CHAPITRE XI<br>
+<span class="smcap">LES PRÉLIMINAIRES DE LA GUERRE<br>
+ENTRE LES ÉTATS-UNIS ET L'ANGLETERRE.</span></h2>
+
+<p class="resume">Sérurier remplace Turreau à Washington. &mdash; Le départ de Joel
+Barlow pour Paris est remis. &mdash; La politique de Madison basée
+sur la suppression des décrets. &mdash; L'incident de Henry
+et du comte de Crillon. &mdash; Révélations qui doivent perdre les
+Fédéralistes. &mdash; L'Angleterre intransigeante. &mdash; Menace d'un
+nouvel embargo, menace de guerre. &mdash; Parti de la paix, parti
+de la guerre. &mdash; Retour de Joel Barlow à Paris. &mdash; Napoléon
+lui accorde audience mais répond vaguement à ses demandes. &mdash; Rapport
+de Bassano du 16 mars 1812. &mdash; Départ de Napoléon
+pour la Grande-Armée. &mdash; Le 15 septembre il entre à Moscou. &mdash; Joel
+Barlow part pour Wilna. &mdash; Il ne peut joindre
+Napoléon qui le dépasse dans sa course vertigineuse pour
+regagner la France. &mdash; Joel Barlow meurt aux environ de Cracovie. &mdash; Les
+ordres en conseil révoqués le 17 juin 1812. &mdash; La
+guerre déclarée à Washington le 18 juin.</p>
+
+<p>Tandis que, d'une part, les États-Unis, par leurs exigences
+commerciales répondant aux exigences russes,
+préparaient indirectement la rupture entre Napoléon et
+Alexandre, les nécessités impérieuses et vexatoires du
+blocus continental aboutirent, d'autre part, à une guerre
+entre l'Amérique et l'Angleterre.</p>
+
+<p>Cette guerre était depuis longtemps désirée par Napoléon,
+au profit de son système qui devait exclusivement
+profiter à la France. Mais éclatant à un moment où toutes
+nos forces devaient être dirigées contre l'empire du Nord,
+elle profita surtout aux États-Unis: elle libéra définitivement
+l'Union de toute ingérence anglaise et lui permit,
+pour la première fois, de se mouvoir librement entre la
+<span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> rivalité franco-britannique dont elle avait tant souffert
+et qui allait prendre fin.</p>
+
+<p>Cependant, dans les premiers mois de 1812, à l'heure
+où la Russie semblait bien décidée, malgré les remontrances
+de Napoléon, à recevoir dans ses ports tous les
+vaisseaux américains, quelle qu'en fût la provenance,
+on ne savait pas encore au juste à Washington qui, de
+l'Angleterre ou de la France, devait être considéré comme
+le plus dangereux adversaire des États-Unis. La situation
+de l'Amérique entre les deux belligérants était toujours
+indécise, et Madison, malgré d'amères critiques de ses
+ennemis, était parvenu, jusqu'à présent, à imposer à la
+majorité son opinion plutôt impartiale mais qui paraissait
+attendre davantage de la France que de l'Angleterre.
+La promesse de Napoléon de retirer ses Décrets n'était
+pas oubliée et les Américains s'imaginaient volontiers que
+cette promesse équivalait à un fait accompli. Aussi, lorsque
+le comte Sérurier arriva à Washington, au printemps de
+1811, pour prendre la succession de Turreau en qualité
+de chargé d'affaires de France, on s'attendait à des déclarations
+nettes et précises de sa part. Son attitude
+réservée et ses réponses dilatoires firent craindre que les
+choses ne fussent pas aussi avancées qu'on se le figurait.
+D'ailleurs, Napoléon pouvait parfaitement expliquer ses
+hésitations par l'hésitation du cabinet américain à prendre
+parti contre l'Angleterre. C'était donnant donnant et il
+tombait sous le sens que l'Empereur ne pouvait révoquer
+ses Décrets, simplement pour plaire aux États-Unis, si
+ceux-ci avaient tendance à se réconcilier avec les Anglais.
+De là ces tergiversations qui, continuant la méthode traditionnelle,
+s'exprimaient tantôt par des concessions,
+tantôt par la reprise de mesures hostiles.</p>
+
+<p>Sérurier avait d'abord trouvé dans Robert Smith, secrétaire
+d'État, un ami avéré, un admirateur de Napoléon,
+qui affirmait avec éloquence que, si les Anglais ne révoquaient
+leurs ordres en conseil, la guerre serait inévitable
+avec eux, ce qui revenait à dire que le système qu'il préconisait
+<span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> était plutôt favorable à la France qu'à l'Angleterre.
+Sans doute, le trouvait-on trop «continental»,
+affichant trop haut ses sympathies pour Napoléon et,
+pour cette raison, on l'éloigna des affaires en lui donnant
+une mission en Europe.</p>
+
+<p>Monroe, qui le remplaça, ne pouvait admirer Napoléon.</p>
+
+<p>Sérurier s'aperçut immédiatement d'un changement
+regrettable dans les relations diplomatiques, changement
+évidemment occasionné par une nouvelle ingérence indiscrète
+de l'Empereur, qui venait d'ordonner aux consuls
+français aux États-Unis de délivrer des licences ou certificats
+aux navires américains partant pour la France. Ce
+n'était pas là ce que la France avait promis et Monroe
+parut outré de ce qu'il qualifiait un manquement à ses
+engagements. Dans ces conditions, il convenait de différer
+l'envoi de Joel Barlow qui avait été désigné pour représenter
+l'Union à Paris. Comment envoyer un ambassadeur
+à un pays qui le prenait de si haut? Il y allait de l'honneur
+de la République,&mdash;Monroe le déclarait avec emphase
+à Sérurier; il lui dit qu'on se trompait en Europe sur le
+compte des Américains si on les considérait simplement
+comme des marchands toujours occupés à vendre du
+coton ou du tabac et n'ayant pas d'idéal plus élevé!
+Un tel jugement était erroné et les hommes qui, comme
+lui et le Président Madison, avaient à répondre de la grandeur
+de leur patrie auprès des puissances étrangères,
+mettaient les intérêts du commerce bien au-dessous des
+principes d'honneur et de dignité.</p>
+
+<p>Un tel langage devait faire sourire les hommes d'affaires,
+les spéculateurs, les lutteurs pour la vie, ceux qui demandaient
+au trafic, aux échanges, aux exportations et importations,
+le moyen de s'enrichir, ceux, enfin, et ils étaient
+nombreux, qui cotaient la valeur d'un homme d'après le
+nombre des écus qu'il possédait et qui faisaient naturellement
+pivoter toute la politique de leurs pays sur la base
+mouvante du commerce, si profondément atteint par les
+événements d'Europe. Mais le langage de Monroe n'était
+<span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> pas une déclaration vide de sens: il prouvait qu'en dehors
+de la masse des citoyens américains, évidemment voués à
+la recherche et à la réalisation d'un bonheur matériel et
+immédiat, s'était développée une catégorie de penseurs
+qui se rendaient compte de la nécessité d'un idéal moins
+terre à terre et des difficultés d'une essence supérieure,
+inhérentes aux complications d'une politique en passe
+de devenir mondiale.</p>
+
+<p>L'attitude de Monroe qui était un républicain moins
+avancé que Jefferson, ayant quelques tendances fédéralistes,
+semblait celle d'un sceptique à l'égard des promesses
+de Napoléon. Madison, au contraire, même sans
+être convaincu, affectait de croire à la révocation des
+Décrets. Quand on apprit que l'Empereur avait levé le
+séquestre des navires américains arrêtés depuis le 1<sup>er</sup> novembre
+1811, il fallut bien reconnaître la bienveillance
+de cette mesure, mais, comme rien ne prouvait officiellement
+qu'elle était une conséquence de la suppression des
+Décrets, Monroe demanda à Sérurier de lui écrire une
+lettre contenant des assurances plus affirmatives du bon
+vouloir de Sa Majesté, ce qui faciliterait l'envoi immédiat
+de Joel Barlow comme représentant à Paris.</p>
+
+<p>Comment Sérurier pouvait-il écrire une pareille lettre?
+Les instructions qu'on lui avait données recommandaient
+plutôt de se montrer discret et, dans sa réponse, il ne put
+que rester dans le vague: rien, selon lui, ne pouvait justifier
+les craintes du gouvernement américain au sujet
+d'engagements qu'on n'aurait pas tenus en France; à
+l'appui de telles craintes, il aurait fallu citer des faits,
+comme, par exemple, la capture de navires américains
+allant d'Angleterre en Amérique ou d'Amérique en Angleterre,
+ce qui n'était pas le cas, puisque, si les Décrets
+n'avaient pas été supprimés pour toutes les puissances,
+les effets ne se faisaient plus sentir contre le commerce
+américain en France même et sur l'Océan.</p>
+
+<p>En réalité, c'était vrai un jour, c'était faux le lendemain.</p>
+
+<p>Sérurier interprétait la pensée de Napoléon, d'une façon
+<span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> qui ne pouvait satisfaire Madison. On faisait des concessions,
+certes, mais ces concessions n'étaient pas définitives.
+L'instrument qui, entre les mains de l'Empereur
+se montrait si redoutable pour le commerce américain,
+n'était sans doute plus dirigé contre lui, mais n'était pas
+entièrement mis de côté, il pouvait servir de nouveau à
+la première occasion. Cependant, le cabinet de Washington
+ne manifesta pas la désillusion qu'il éprouvait; ce
+ne fut qu'un mouvement de dépit et de découragement
+de la part du Président et non un mouvement d'inclination
+vers l'Angleterre qu'il détestait<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a>. Il ne voulait pas
+la guerre, certes, et croire ou faire semblant de croire
+aux assurances pacifiques de l'Empereur lui permettait
+de prendre des mesures en faveur de la paix, quoique,
+en fin de compte, il dût se voir abandonné par ses amis,
+compromis par ses ennemis, aboutir à l'échec de sa politique
+de paix et s'avouer incapable de représenter une
+politique de guerre. Toute sa politique, en un mot, étant
+basée sur la suppression des Décrets, si cette suppression
+n'existait pas, il devenait imprudent et vraiment sans
+objet de préconiser des attaques dangereuses contre l'Angleterre.
+Comment était-il, en effet, logique de faire la
+guerre à l'Angleterre parce qu'elle maintenait ses ordres
+en conseil, quand la destruction en pleine mer de navires
+américains par des Français,&mdash;destruction qui venait de
+se produire contrairement à toutes les suppositions&mdash;donnait
+la preuve que les Décrets de Napoléon étaient
+maintenus aussi? En vérité, Macon avait raison d'écrire
+à Nicholson<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>: «Le diable lui-même ne saurait dire quel
+gouvernement, celui de la France ou celui de l'Angleterre,
+est le plus mauvais.» Et pour être logique soi-même, il
+aurait fallu déclarer la guerre à la fois à la France et à
+l'Angleterre.</p>
+
+<p>Mais la logique absolue n'est pas de ce monde.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> Ce qui, dans cette phase troublée de la politique américaine,
+faisait pencher Madison et son parti du côté de
+la France, c'était un vieux compte à régler avec l'Angleterre,
+vieux compte dont l'arriéré venait s'ajouter aux
+vexations récentes. Napoléon, issu de la Révolution et soldat
+de la République, avait beau maintenant incarner des
+tendances monarchiques, vouloir prendre à la dynastie
+des Bourbons des trônes qu'il destinait à la sienne, représenter,
+enfin, des principes diamétralement opposés
+à ceux de l'indépendance anglo-saxonne incarnée par la
+jeune république américaine, ceux qui connaissaient leur
+histoire en Amérique, l'ayant en partie vécue, ne pouvaient
+oublier l'aide française apportée sous Louis XVI, ne pouvaient
+pas oublier que, si la France avait été évincée
+de l'Amérique depuis 1763, c'était précisément l'Angleterre
+qui était encore à craindre,&mdash;d'autant plus que le
+grand parti républicain luttant contre elle, luttait en
+même temps contre le parti fédéraliste, anglophile et
+réactionnaire.</p>
+
+<p>Un incident, auquel il ne faut d'ailleurs pas attacher
+trop d'importance, se produisit à propos, tendant à prouver
+que les fédéralistes s'étaient compromis en facilitant
+les menées anglaises dans le but de créer une scission
+parmi les États de la Nouvelle-Angleterre, au moment de
+la crise aiguë de l'embargo. On se rappelle qu'un nommé
+Henry, irlandais de naissance, occupant une position
+dans la société et le monde politique de Boston, s'était
+mis en relation avec Sir James Craig, gouverneur de
+Québec, pour servir d'intermédiaire entre les mécontents&mdash;les
+fédéralistes et le gouvernement anglais. Il
+s'agissait tout simplement de poser les premières bases
+d'une conspiration qui pourrait aboutir à une séparation
+des États du Nord d'avec ceux du Sud, sous la protection
+de l'Angleterre. C'était une initiative audacieuse et grave.
+Il fallait réussir. Le retrait de l'embargo apaisa les esprits
+surexcités et la tentative de Henry avorta. Il crut cependant
+qu'une récompense lui était due comme prix de
+<span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> tout le mal qu'il s'était donné et il vint réclamer, à
+Londres, une somme considérable qu'il estimait sans
+doute inférieure à l'importance des services qu'il s'imaginait
+avoir rendus. Mais les ministres dirigeant la politique
+d'un grand pays ne tiennent compte que des réalisations.
+Éconduit et décidé à se venger, Henry retourna
+en Amérique avec des papiers compromettants pour tout
+un parti qu'il pouvait, qu'il voulait perdre.</p>
+
+<p>Jusqu'à présent, rien que de fort naturel. Mais voici
+que cette affaire de corruption louche et de sombre rébellion
+va se corser d'un brin de fantaisie romanesque.
+Sur le navire qui le ramenait aux États-Unis, Henry fit
+la connaissance d'un gentilhomme de haute allure qui
+se présenta sous ce nom: le comte Édouard de Crillon.
+Le nom sonnait bien,&mdash;l'homme parlait encore mieux.
+Le nom évoquait une illustration de bravoure classique
+parmi nos ancêtres,&mdash;l'homme se prétendit fils du duc
+de Crillon, apparenté par mariage au maréchal Bessière,
+duc d'Istrie, mais brouillé avec l'Empereur pour quelques
+péchés de jeunesse qu'il expiait en s'exilant de France.
+Henry avait d'ailleurs rencontré, dans la meilleure société
+de Londres, ce personnage distingué qui portait ostensiblement
+les insignes de la Légion d'Honneur et faisait
+grand état de ses propriétés de Saint-Martial, vers la
+frontière espagnole, où se trouvait le château de Crillon.
+Il lui confia sa détresse, sa déconvenue et, l'un consolant
+l'autre, ils finirent par se lier d'amitié. Le comte
+lui persuada que, puisque le gouvernement anglais se
+montrait à ce point ingrat, il fallait s'adresser aux États-Unis
+pour en tirer l'argent convoité, en échange des papiers
+révélateurs. Il se proposa comme négociateur auprès
+de Sérurier, ministre de France, lequel faciliterait
+les relations avec le secrétaire d'État.</p>
+
+<p>Sérurier se souciait peu de s'occuper de cette affaire.
+Il renvoya Crillon à Monroe. Le gentilhomme français
+fut, pendant quelque temps, le point de mire de la société
+américaine; il sut éblouir, intéresser, attirer les sympathies
+<span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> de tous ceux, y compris enfin l'ambassadeur de
+France, auxquels imposaient son repentir d'avoir déplu
+à l'Empereur, l'expression de son enthousiasme pour Napoléon,
+le nom qu'il portait, les lettres qu'il montrait de
+sa s&oelig;ur et du maréchal, duc d'Istrie<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a>. À la Maison
+Blanche, il était parvenu à jouir d'une influence dont les
+effets se faisaient sentir jusqu'à la Légation de France.
+Dans ces conditions, il fut facile d'attirer l'attention sur
+le cas de Henry. Ce dernier, convoqué à Washington, consentit
+à livrer les papiers concernant les intrigues anglaises
+avec les fédéralistes, pour une somme relativement
+minime. Mieux vaut peu que rien. Madison voulut
+tirer parti des révélations et renseignements émanant de
+ces documents et le gouvernement en décida la publication.
+Henry fut embarqué au plus vite pour l'Europe; mais
+M. le comte de Crillon resta encore aux États-Unis où,
+entouré de tous ceux qui sympathisaient avec la France,
+il se vit exposé aux ressentiments du ministre et du parti
+anglais<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>,&mdash;autant de titres qu'il pouvait invoquer
+pour rentrer en grâce auprès de l'Empereur, comme le
+faisait ressortir le comte Sérurier. Ce dernier laissa au
+gouvernement américain toute liberté dans la question
+de savoir s'il fallait taire ou divulguer l'origine des documents
+dont la publication devait produire un effet
+foudroyant: c'était une accusation de trahison, avec
+preuves à l'appui, portée contre le parti fédéraliste.
+Lorsque, dans la séance du Congrès du 9 mars 1812, lecture
+fut donnée des fameuses lettres de Henry, les fédéralistes
+sentirent passer sur eux la menace d'une exécution
+qui allait à jamais les ruiner aux yeux de tous les
+patriotes. Cependant, en ce qui les concernait, les lettres
+ne contenaient aucune preuve d'une intervention active
+dirigée contre la sûreté de l'État et, seule, l'Angleterre
+sortait de cette épreuve publique, convaincue d'avoir
+<span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> voulu entraîner quelques États de l'Union dans une tentative
+criminelle, ayant pour but le démembrement des
+États-Unis. Si les fédéralistes purent sortir indemnes de
+cette intrigue qui n'était pas entièrement élucidée, le Président
+Madison et le parti républicain avaient trouvé un
+nouveau prétexte légitimant une guerre avec la Grande-Bretagne,&mdash;éventualité
+qui rentrait dans leurs vues et
+dans celles de Napoléon.</p>
+
+<p>On apprit, à peu près au même moment, que la guerre
+allait éclater entre la France et la Russie, et, soudain,
+l'ardeur belliqueuse de M. le comte de Crillon ne connut
+plus de bornes. Il résolut, comme il en fit part à Sérurier,
+de retourner immédiatement en France, de se jeter aux
+pieds de l'Empereur, lui raconter ce qu'il avait fait, implorer
+son pardon pour ses erreurs passées et aller les
+expier à l'avant-garde de ses armées<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>.</p>
+
+<p>Maintenant, après avoir fait ressortir les graves conséquences
+résultant de telles complications diplomatiques,
+il convient d'en montrer le côté amusant. Depuis lors,
+on n'entendit plus jamais parler de John Henry et du
+Comte Édouard de Crillon. À la grande confusion de Madison,
+à la grande satisfaction des fédéralistes, on apprit
+bientôt, aux États-Unis, que ce parfait gentilhomme n'était
+qu'un imposteur, en réalité, un agent secret de la
+police de Napoléon<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a>.</p>
+
+<p>On se demande comment il a pu être pris au sérieux
+par des hommes pourtant habitués à traiter les affaires
+publiques. Madison se sentit mortifié, et cette désinvolture
+cavalière, au moment même où des vaisseaux américains
+étaient encore exposés à des vexations de la part des marins
+français, risquait de mettre le comble aux sentiments
+anti-français, allant de pair avec les sentiments
+anti-anglais. C'était l'occasion ou jamais de proposer une
+<span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> double guerre à entreprendre simultanément contre la
+France et l'Angleterre.</p>
+
+<p>À ce moment critique, il fut question d'envoyer une
+mission en Angleterre pour essayer une dernière chance
+de paix. Cette proposition fut combattue par Clay et Grundy.
+De son côté, malgré le mécontentement qu'il éprouvait
+de la conduite de la France et quels que fussent ses sentiments
+personnels, Madison demeura fidèle à la majorité
+du parti républicain. Il estima parfaitement inutile d'entrer
+en pourparlers avec le représentant anglais; il ne
+voulut pas soulever la question de savoir si les Décrets
+français avaient été révoqués ou non, ayant la ferme conviction
+qu'ils devaient l'être en effet. De plus en plus,
+il émit l'opinion que le cas des deux navires américains
+qui avaient été brûlés ne tombait pas sous le coup des
+Décrets de Berlin et de Milan et que, apparemment, les
+deux capitaines en présence ne s'étaient pas compris
+d'une façon très claire quand ils avaient conclu que le
+capitaine français avait déclaré avoir des ordres lui enjoignant
+de brûler tous les navires allant à, ou venant d'un
+port ennemi; déclaration verbale, sans doute erronée,
+tandis que la déclaration écrite ne concernait que les navires
+allant à, ou venant de Lisbonne à Cadix.</p>
+
+<p>C'était une explication un peu embrouillée. Mais Madison
+allait droit au but. Une trop grande irritation manifestée
+contre la France aurait profité à l'Angleterre. Par
+une dépêche en date du 10 avril 1812, Lord Castlereagh,
+le nouveau ministre des Affaires Étrangères, fit savoir
+au cabinet de Washington qu'il était impossible de retirer
+les ordres en conseil, sous peine de se mettre à la
+merci de Napoléon. Il n'y avait donc aucune perspective
+de pouvoir s'entendre. Le comité des Affaires Étrangères,
+comme mesure défensive et répressive, fut d'avis de
+mettre l'embargo sur tous les navires qui se trouvaient
+dans les ports ou devant y jeter l'ancre par la suite. Il
+était naturellement question d'un embargo limité, ne
+devant pas dépasser une période de soixante jours et le
+<span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> congrès fut invité à faire passer immédiatement une loi
+à cet effet.</p>
+
+<p>L'embargo n'était pas la guerre, mais il menait à la
+guerre.</p>
+
+<p>C'était à la fois une menace et une hésitation, une
+mesure préliminaire qui proclamait hautement l'intention
+de faire la guerre mais faisait comprendre en même
+temps qu'on n'était pas prêt à la faire.</p>
+
+<p>Les États-Unis se trouvaient évidemment à la veille
+de graves complications.</p>
+
+<p>Ceux qui étaient entraînés par le courant et dont les
+protestations se perdaient dans les criailleries des partis,
+se demandaient avec anxiété dans quels dangers inextricables
+on allait se précipiter. Où étaient les armées? Où
+étaient les forces navales? Et, surtout, avait-on les ressources
+financières exigées pour faire face aux impérieuses
+nécessités? Et encore, cette nouvelle perspective
+de l'embargo, n'allait-elle pas réveiller les vieilles dissensions
+et ajouter la menace d'une guerre civile aux charges
+de la guerre étrangère?</p>
+
+<p>John Randolph se fit l'interprète de ces craintes en
+s'écriant, en plein Congrès! «...Faire la guerre sans argent,
+sans soldats, sans flotte! Faire la guerre quand
+vous n'avez pas le courage, tandis que vos lèvres profèrent
+le cri de guerre, de lever des taxes de guerre!...
+Quand tout votre courage se consume à prendre des résolutions!
+Le peuple ne vous suivra pas!»...</p>
+
+<p>Les partisans de la guerre immédiate assuraient, au
+contraire, que, dans un délai de soixante jours, tout serait
+prêt. Pour Johnson, l'opposition faite au gouvernement
+était une opposition torie qui ne répondait qu'aux
+intérêts commerciaux des États de l'Est, le long des côtes,
+où tous les ports allaient être réduits à une inactivité
+déplorable. Les États de l'Ouest, par contre, se laissaient
+aller à des entraînements d'une nature plus élevée. Là,
+les vieux ressentiments contre la domination anglaise se
+réveillèrent avec vivacité. Calhoum alla jusqu'à prétendre
+<span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> que, quatre semaines après la déclaration de guerre, tout
+le Haut-Canada et une partie du Bas-Canada redeviendraient
+la possession des États-Unis. Grundy affirma qu'à
+partir de ce moment il n'y aurait plus aucune distinction
+entre fédéralistes et républicains, mais que tous les
+citoyens américains seraient unis dans ce soulèvement
+contre l'Angleterre, soulèvement légitime et nécessaire
+qui serait le couronnement de la guerre de l'indépendance,
+en donnant aux États-Unis l'indépendance définitive.</p>
+
+<p>Comme toujours, deux partis étaient en présence: le
+parti de la paix sacrifiait volontiers la dignité du pays aux
+intérêts du commerce; le parti de la guerre, qui représentait,
+en somme, la politique nationale, dont l'application
+et le triomphe pouvaient seuls préparer au pays
+un avenir de grandeur et de puissance. Les hostilités
+avec l'Angleterre étaient, en effet, la conséquence logique,
+quasi inéluctable, des luttes antérieures; de même que
+la bataille livrée dans les plaines d'Abraham avait abouti
+à la déclaration de l'indépendance, de même cette déclaration
+de l'indépendance qui, dans une certaine mesure
+et en présence de vieilles habitudes, d'intérêts enchevêtrés
+et de mélanges raciques, donnant toujours le premier pas
+à l'influence anglaise, n'était souvent qu'une déclaration
+de principe,&mdash;cette déclaration, dis-je, devait devenir
+une réalité intangible, proclamant définitivement la séparation
+des deux branches de la race anglo-saxonne dont
+celle qui avait son centre politique à Londres s'obstinait
+à considérer celle qui avait le sien à Washington,
+comme une émanation dévoyée du génie anglais, qu'il
+convenait de ramener à ses proportions d'origine.</p>
+
+<p>À considérer les choses de cette façon, quels que fussent
+les torts de Napoléon à l'égard des États-Unis, ces torts
+ne pouvaient entrer en balance avec les dangers que présentait
+l'ingérence anglaise, précisément parce qu'elle
+possédait des points d'appui permanents dans la place,
+permettant de reprendre un jour subrepticement une domination
+<span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> pas encore assez lointaine pour être oubliée et
+dont les ordres en conseil et la presse des matelots
+n'étaient que les prétextes. L'ambition de Napoléon, arrivée
+à son apogée, ne pouvait apparemment que décroître
+et la guerre contre lui serait une guerre universelle devant
+briser son orgueil de domination universelle,&mdash;la guerre
+contre l'Angleterre serait plutôt une guerre localisée,
+destinée à clore, d'une façon absolue, la querelle toujours
+pendante entre la mère-patrie et les colonies émancipées.</p>
+
+<p>La note du gouvernement britannique du 10 avril 1812,
+rappelant que la Grande-Bretagne avait toujours été prête
+à retirer ses Ordres dès que la France aurait retiré ses
+Décrets, ne pouvant admettre l'exception spécialement
+stipulée par Napoléon en faveur des États-Unis, termina
+la conversation diplomatique entre les deux pays.</p>
+
+<p>Madison n'avait plus qu'à préparer un message invitant
+à une immédiate déclaration de guerre.</p>
+
+<p>Cependant, Joel Barlow, qui avait habité Paris pendant
+la période la plus tragique de notre histoire, qui, ayant
+un tempérament presque français, avait réussi auprès de
+nous jusqu'à mériter le titre de citoyen, y était revenu en
+qualité de ministre plénipotentiaire. Dans la capitale, il
+reprit d'anciennes habitudes qui lui étaient chères. Il
+aimait la société parisienne et le cadre raffiné dans lequel
+elle évolue. Il retrouva tout cela: il n'eut qu'à renouer
+de vieilles relations et à se réinstaller dans la même
+maison qu'il avait habitée dix-sept ans auparavant.</p>
+
+<p>Pourtant, l'ambiance n'était plus la même. Le vieux
+républicain comprit bien vite qu'une autorité dynastique
+pesait maintenant sur la marche des affaires. La mission
+qu'il était chargé de mener à bien s'affirmait délicate et
+difficile. Il s'agissait, en somme, de faire justifier la politique
+du Président Madison, en invitant Napoléon à ne
+pas demeurer dans l'équivoque, à prendre une attitude
+franche à l'égard des États-Unis en retirant franchement
+ses Décrets. C'était toujours la même alternative: les intérêts
+<span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> américains servant d'enjeu à la rivalité franco-anglaise.
+Maintenant que la guerre était sur le point d'éclater
+entre les États-Unis et l'Angleterre, il était urgent
+que la France fît acte de bienveillance sinon d'amitié,
+sans cela les hostilités contre l'Angleterre risqueraient
+de n'être pas populaires auprès de la majorité des États
+du Nord. À y regarder de près, en effet, les vexations
+exercées par Napoléon en exécution de ses Décrets, équivalaient
+à celles que la Grande-Bretagne avait infligées au
+nom de ses ordres en conseil. Joel Barlow devait donc
+insister pour qu'un pareil état de choses prît fin et pour
+que des indemnités fussent accordées en réparation des
+nombreuses saisies de navires et de cargaisons. C'était un
+gage à faire valoir auprès du Congrès, qui permettrait au
+gouvernement américain d'établir la grande différence
+existant entre les deux belligérants.</p>
+
+<p>Barlow, dans sa réception d'audience où il s'aventura à
+exprimer l'objet de ses revendications commerciales, ne
+put obtenir de l'Empereur qu'une réponse hautaine et
+ambiguë. Napoléon consentait bien à favoriser le commerce
+entre les deux puissances, étant assez grand pour
+être juste<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>, mais il demandait, en échange, que le gouvernement
+de l'Union défendît sa dignité contre ses ennemis
+et ceux du continent.</p>
+
+<p>Il était prudent de ne pas publier une telle réponse.</p>
+
+<p>Barlow n'avait pu obtenir des précisions plus exactes.
+Les ministres de Napoléon se dérobaient. Bassano l'amusait
+et le flagornait. Il l'irritait aussi. Tandis qu'il s'évertuait
+à accumuler preuve sur preuve en faveur du retrait
+des Décrets, une escadrille française était déjà partie de
+Nantes&mdash;8 janvier 1812&mdash;chargée de détruire tous les
+navires neutres sortant d'un port ennemi ou y entrant.
+Ce qui était plus grave encore, la querelle avec Bernadotte,
+le nouveau roi de Suède, entraîna Napoléon à prescrire
+à Davout des mesures aussi hostiles à l'égard des
+<span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> États-Unis que de la Suède. Le Maréchal avait ordre de
+s'emparer de tous les produits coloniaux qui se trouvaient
+en Poméranie suédoise, sans en excepter les marchandises
+américaines. Toutes les demandes d'explications
+sollicitées par le ministre américain demeuraient
+sans réponse, à moins qu'il dût considérer comme réponse
+le rapport publié par Bassano dans le <i>Moniteur</i> du
+16 mars 1812. Ce rapport, qui avait les allures d'un
+message impérial, définissait les droits des neutres. D'après
+le point de vue français, le pavillon couvrait la marchandise,
+excepté les armes et les munitions de guerre,
+et d'un autre côté, il n'y avait de réel que le blocus d'un
+port investi, assiégé, menacé d'être pris,&mdash;aussi, jusqu'à
+ce que ces principes fussent reconnus par l'Angleterre,
+les Décrets de Berlin et de Milan devaient être
+rigoureusement appliqués aux puissances qui laissaient
+dénationaliser leur pavillon,&mdash;les ports du continent
+européen devaient être fermés aux pavillons dénationalisés
+aussi bien qu'aux marchandises anglaises.</p>
+
+<p>La perplexité de Joel Barlow devenait d'autant plus
+grande que le prince régent, par un acte du 21 avril 1812,
+avait déclaré que, si les Décrets étaient annulés par un
+acte officiel et public, les ordres en conseil seraient alors
+immédiatement révoqués. On devine quel trouble devaient
+jeter dans les résolutions du cabinet de Washington
+ainsi que dans l'esprit de son représentant à Paris
+telles déclarations tendancieuses. Barlow écrivit une lettre
+adressée au gouvernement impérial, dans laquelle il faisait
+ressortir la nécessité, pour les États-Unis, de posséder
+la preuve de la révocation des Décrets; entre la déclaration
+du régent et le rapport de Bassano, il fallait, en
+effet, chercher une certitude. À la veille d'une guerre
+avec l'Angleterre, celle-ci se montrait conciliante, tandis
+que le ministre des Affaires Étrangères de France affirmait
+hautement, dans un rapport officiel, que le blocus
+continental, tel que les différents Décrets l'avaient institué,
+devait être appliqué plus sévèrement que jamais.
+<span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> Madison pouvait évidemment se croire dupé. Il est vrai
+que, pour calmer l'inquiétude de Barlow, Bassano lui
+certifia que Napoléon avait signé un Décret, dès le 28 avril
+1811, à Saint-Cloud, par lequel il déclarait que les Décrets
+antérieurs n'avaient plus force de loi, à l'égard des
+navires américains, depuis le 1<sup>er</sup> novembre 1810. Il
+exprima même son étonnement, qu'après une assurance
+donnée officiellement, on osât encore soulever une pareille
+question.</p>
+
+<p>Barlow ignorait absolument ce Décret auquel Madison
+n'avait jamais fait allusion.</p>
+
+<p>N'avait-on pas reçu à Washington une communication
+aussi importante? Sérurier avait-il négligé de la
+faire connaître et même d'en accuser réception? On ne
+sait. On se trouve devant un mystère diplomatique qu'il
+est impossible d'élucider mais dont les différents éléments
+répondent, sans doute, aux circonstances officielles
+que l'on traversait. Il est évident que Napoléon était
+maintenant entièrement absorbé par l'expédition de
+Russie. L'Amérique, en tant que facteur politique, ne
+pouvait sortir de ses préoccupations, mais l'Amérique,
+en tant que pays neutre, convoyant clandestinement et
+frauduleusement les produits anglais en Russie, ne pouvait
+plus être l'objet de sa sympathie. Bassano affirmait
+donc avec une grande apparence de raison qu'il lui avait
+été impossible de parler dans son rapport d'une exception
+faite en faveur d'un pays, quand on ne pouvait que
+faire deviner le pays contre lequel on s'attendait à combattre.
+Napoléon ayant de plus en plus à se plaindre des
+nombreuses infractions faites par la Russie au système
+continental, en dépit de ses engagements d'y coopérer,
+c'était évidemment contre la Russie qu'étaient dirigées
+les menaces formulées dans le rapport en question. La
+guerre était inévitable; mais il ne fallait pas le proclamer
+trop haut, tout en s'y préparant avec énergie.</p>
+
+<p>Pourtant, en présence précisément de telles éventualités,
+Napoléon comprit qu'il devait se montrer plus conciliant
+<span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> à l'égard des États-Unis; il ne pouvait partir en
+guerre dans le lointain Nord sans donner satisfaction,
+dans une certaine mesure, aux desiderata si chaudement
+exprimés par le ministre américain. Il y parut disposé.
+Mais, dès le 9 mai 1812, il avait déjà quitté Paris pour
+prendre le commandement de la Grande Armée, à la frontière
+russe, et les négociations n'avaient plus beaucoup de
+chance d'aboutir. Bassano avait suivi son maître jusqu'à
+Wilna, laissant à Dalberg le soin de le suppléer à Paris.
+Comment traiter à de telles distances? Même la nouvelle
+que le Congrès venait de déclarer la guerre à l'Angleterre
+ne pouvait plus modifier les lignes essentielles
+de la politique impériale. En Allemand un peu simpliste,
+le brave Dalberg, en tête à tête avec Barlow, estimait qu'il
+faisait un triste métier<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a>. L'Américain se plaignait avec
+amertume des inconséquences de la situation, si contraire
+aux assurances données. Mais, pour arriver à une
+solution, il fallait aller plus haut que Bassano, jusqu'à
+Napoléon. Et Napoléon était loin.</p>
+
+<p>Le 7 septembre, L'Empereur avait livré la bataille de Borodino
+et, le 15, il était entré à Moscou. Barlow, ballotté
+d'une façon pénible, entre les insistances de son gouvernement
+qui voulait des indemnités ou la guerre, et les
+atermoiements de Dalberg, finit par se rendre à l'invitation
+de Bassano, lui conseillant de venir jusqu'à Wilna.</p>
+
+<p>Le courageux diplomate se mit en route, malgré l'hiver
+de sa vie et l'hiver de l'année qui approchaient. Mais à
+mesure qu'il s'avançait vers le Nord, le pressentiment
+d'une catastrophe l'envahit. Le long des routes qu'il parcourut,
+la guerre avait tout dévasté. Quand il arriva à
+Wilna, le 18 novembre, la confusion était à son comble.
+La déroute et la défaite faisaient entendre leurs sinistres
+menaces. Et la tragique aventure où allait sombrer le génie
+de Napoléon était encore plus terrible que ce que
+l'on pouvait redouter. La Bérésina! On sait les prodiges
+<span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> d'héroïsme qui s'anéantirent dans ce passage fatal; ce
+n'est pas la place de les raconter ici. Napoléon dut abandonner
+son armée. Le 5 décembre, à minuit, il partit pour
+Paris après avoir prévenu, par courrier, Bassano qui donna
+congé à ses hôtes de Wilna, où ils risquaient de n'être
+plus en sûreté. Comme tous ceux qui étaient accourus,
+Barlow dut fuir. Il partit pour Paris un jour avant Napoléon;
+mais Napoléon le rattrapa et le dépassa en route.
+Course vertigineuse vers l'abîme. Barlow allait à la mort.
+Le froid était intense et voyageant jour et nuit, sans trêve,
+il traversa Varsovie et atteignit le village de Zarnovitch,
+près de Cracovie, où il fut obligé de s'arrêter. La fatigue
+et une bronchite aiguë eurent raison de l'opiniâtreté et
+de l'énergie de cet homme. Il mourut isolé, dans la hâte
+d'un retour précipité, loin de sa patrie, loin même de sa
+patrie d'adoption, dans un désert de Pologne, le 24 décembre
+1812.</p>
+
+<p>Avec lui, prirent fin les pourparlers diplomatiques,&mdash;expression
+de la politique de Madison. Cette politique
+recevait un rude coup, profitable sans doute à toute l'opposition.
+Tandis que la France se trouvait en mauvaise
+posture devant la Russie, l'Amérique se trouvait maintenant
+seule devant l'Angleterre.</p>
+
+<p>Cependant, il ne faut pas condamner <i>à priori</i> l'administration
+de Madison qui, accusé souvent faussement de
+n'être qu'un instrument aux mains de Napoléon, risquait
+d'être emporté lui-même dans la ruine de ce dernier.
+Mais qui aurait pu prévoir cette ruine? Napoléon victorieux
+en Russie, comme tout le faisait supposer, l'Angleterre
+atteinte indirectement par cette victoire, aurait certainement
+répondu avec plus d'empressement aux réclamations
+des États-Unis. On peut donc dire que le moment
+avait été bien choisi de résister à l'Angleterre puisqu'il
+coïncidait avec celui où la France inaugurait son grand
+effort dirigé contre la Russie.</p>
+
+<p>Mais l'homme propose et Dieu dispose,&mdash;si l'on peut
+définir de la sorte l'enchaînement des causes aux effets&mdash;et
+<span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> le calcul de Madison et du parti républicain était
+bouleversé par les événements. La France ne pouvait plus
+être d'aucun secours aux États-Unis et les États-Unis
+n'avaient plus qu'à compter sur leurs propres ressources
+à opposer au danger d'avoir provoqué l'Angleterre.</p>
+
+<p>Mais, là aussi, les temps étaient troublés.</p>
+
+<p>Au début de l'année 1812, les tories les plus belliqueux
+ne pouvaient se dissimuler que, si Napoléon réussissait
+dans son expédition contre la Russie, comme il avait,
+jusqu'à présent, réussi partout où s'était fait sentir le
+poids de son épée, il lui suffirait de l'alliance américaine
+pour ruiner de fond en comble le commerce et les finances
+de la Grande-Bretagne. C'était bien l'opinion de Madison.
+Aussi y avait-il un parti dans les communes qui aurait
+voulu la réconciliation avec l'Amérique,&mdash;l'Amérique
+qui, malgré tout, était, pour la Grande-Bretagne, une
+source de telles richesses commerciales qu'il serait malhabile
+d'en provoquer la perte ou simplement l'appauvrissement.
+Castlereagh avait succédé à Wellesley et, au sein
+même du gouvernement, des voix se faisaient entendre
+en faveur de la suppression des ordres en conseil. Comme
+Napoléon, on avait tourné les inconvénients résultant de
+ces ordres, par des licences accordées dans certaines conditions,
+sans lesquelles, le commerce eut été complètement
+paralysé. C'était officieusement saper un système que l'on
+défendait officiellement. On trichait, en somme, ainsi
+que l'on trichait en France où, pour esquiver les obligations
+imposées par les Décrets, les commerçants étaient
+parfois forcés d'accepter des compromissions peu honorables.
+Canning lui-même, qui avait si longtemps défendu
+l'opportunité des ordres en conseil, s'y montra
+soudain opposé, ainsi qu'au système des licences, surtout
+en ce qui concernait l'Amérique. L'opinion générale
+n'était pas favorable. C'est alors que le 21 avril 1812, le
+prince régent fit connaître la déclaration à laquelle nous
+avons fait allusion plus haut, aux termes de laquelle, si
+le gouvernement français supprimait les Décrets de Berlin
+<span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> et de Milan, par un acte officiel, les ordres en conseil,
+y compris celui du 7 janvier 1807, seraient immédiatement
+révoqués. À ce moment, la guerre aurait encore pu
+être évitée. Mais, depuis le départ de Pinckney, les États-Unis
+n'avaient plus de ministre à Londres et Jonathan
+Russel, simple chargé d'affaires, était tenu à l'écart des
+discussions.</p>
+
+<p>Dans le Parlement, la lutte était âpre. Brougham se
+faisant l'interprète de tous ceux qui se prétendaient lésés
+par les ordres en conseil, tendait à prouver que, si l'on
+persistait dans ce système, le marché anglais allait être
+réduit à rien. Une pareille prophétie était la condamnation
+de la politique de Perceval. Cette politique allait
+avoir à subir une attaque énergique dirigée contre la
+personne de son représentant, lorsque le 11 mai, au
+moment d'entrer dans la Chambre, le premier ministre
+reçut un coup de pistolet en pleine poitrine. Il tomba et
+tomba en même temps la politique qu'il défendait. Quoi
+qu'il fût, en réalité, la victime d'un fou prétendant venger
+une affaire personnelle, il put passer, un instant, pour la
+victime des circonstances tragiques que traversait l'Angleterre.
+Mais sa disparition, en ouvrant une crise ministérielle,
+ne pouvait arrêter la marche fatale des événements.
+Pour activer l'issue des négociations, Jonathan
+Russel fit connaître à Castlereagh le Décret de Napoléon
+révoquant les décrets de Berlin et de Milan; mais ce décret
+n'avait pas un caractère officiel, c'était comme un
+acte dont on ne voulait pas avouer la portée, dont la date
+même était indécise. Cependant la publicité donnée à ce
+document pouvait avoir une grande répercussion sur l'opinion
+publique, au moment où le Congrès américain proclamait
+de nouveau l'embargo comme préliminaire de la
+guerre, au moment, enfin, où la révélation des menées
+corruptrices de John Henry mettait le cabinet de Londres
+en mauvaise posture. Ces faits, habilement exploités, devinrent
+autant d'arguments à l'appui de la thèse de Brougham
+qui demanda le retrait des ordres. Ils furent révoqués
+<span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> dans la séance du 16 juin 1812, sans résistance de
+la part du gouvernement.</p>
+
+<p>C'était un triomphe pour l'Amérique. La menace d'une
+guerre, qui planait, avait rendu l'Angleterre hésitante,
+se cherchant dans la pénurie des hommes et des ressources.
+En Amérique, au contraire, l'attitude belliqueuse
+du gouvernement trouvait des échos jusque dans les
+couches les plus profondes du peuple, tandis que l'Angleterre
+gardait un silence qui prouvait que la guerre en
+perspective n'était pas populaire. La presse partageait ce
+sentiment. Le <i>Times</i> du 18 juin jugeait comme suit une
+série de mesures qui, depuis sept ans, étaient le fond de
+la politique anglaise: «On est très surpris», disait ce
+journal interprète de la majorité de l'opinion publique,
+«que de tels actes aient jamais pu recevoir la sanction
+du ministère quand on fit si peu pour les défendre».</p>
+
+<p>Mais il était trop tard et le sort était jeté!</p>
+
+<p>Les ordres en conseil furent révoqués le 17 juin 1812 à
+Westminster: la guerre fut déclarée à Washington le
+18 juin 1812.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> CHAPITRE XII<br>
+<span class="smcap">LES PRINCIPALES PHASES DE LA SECONDE GUERRE<br>
+DE L'INDÉPENDANCE AMÉRICAINE.</span></h2>
+
+<p class="resume">Les États-Unis ont contribué à déclencher la guerre entre la
+France et la Russie. &mdash; Ils s'apprêtent à régler un dernier
+compte avec l'Angleterre. &mdash; État précaire de l'armée de
+l'Union. &mdash; La campagne commence sur la frontière du Canada. &mdash; Opérations
+navales. &mdash; La politique anglaise influencée
+par les désastres de Russie. &mdash; La mission de Gallatin et de
+Bayard. &mdash; Embargo voté et révoqué. &mdash; Opinions de Calhoum
+et de Daniel Webster. &mdash; Le rôle de Sérurier. &mdash; Répercussion
+des batailles de Bautzen, Lutzen et Leipzig. &mdash; Contre-coup
+de la défaite de Napoléon aux États-Unis. &mdash; Continuation des
+hostilités. &mdash; Ross entre à Washington. &mdash; Sérurier décrit
+à Talleyrand le sac de la ville. &mdash; Le général Jackson bat les
+Anglais à la Nouvelle-Orléans.</p>
+
+<p>Tandis que Napoléon passait le Niémen, s'arrêtait à
+Wilna et, par Smolensk et Borodino, prenait la route de
+Moscou, Madison s'efforçait de mettre les moyens d'action,
+en vue de la guerre, à la hauteur des conceptions politiques
+dont il s'honorait d'être le représentant. Le sang
+coula donc encore aux frontières orientales de l'Europe
+comme dans les étendues septentrionales de l'Amérique.
+À tant de mille de distance, les hostilités devaient commencer
+presque à la même date: au printemps de 1812.</p>
+
+<p>Ces deux actions si lointaines et si différentes, à première
+vue, ont cependant des points de contact et sont
+solidaires.</p>
+
+<p>L'Amérique, en suivant l'évolution qui devait la mener
+à la constitution de sa nationalité, ne pouvait, au
+début du XIX<sup>e</sup> siècle, s'affranchir des influences qui, au
+<span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> cours des XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> siècles, l'avaient mise aux prises
+avec la France et l'Angleterre. Entre les ambitions colonisatrices,
+les tentatives de domination tour à tour essayée
+et réalisée par ces deux nations, s'était glissée et
+avait grandi, petit à petit, la nation qui, avec les apports
+de tant d'autres nations, prit définitivement possession
+d'une partie de l'Amérique du Nord. Les étapes de cette
+marche en avant se réglèrent d'après les étapes suivies
+par cette longue succession de guerres qui, malgré les
+interruptions, peuvent être considérées comme une seconde
+guerre de Cent ans entre la France et l'Angleterre.
+À mesure que cette guerre s'approche de sa fin, les États-Unis
+s'approchent aussi de la réalisation de leur destin.
+La dernière étape fut celle pendant laquelle Napoléon
+chercha, par sa puissance continentale, à annihiler la
+puissance maritime de la Grande-Bretagne. Nous avons
+vu par quelles vicissitudes passèrent les États-Unis dans
+cette querelle faite à coups de Décrets et d'Ordres en conseil,
+mettant le commerce des neutres à une rude épreuve.</p>
+
+<p>Malgré les critiques de l'opposition, le cabinet de
+Washington avait agi avec une certaine habileté et dans
+la conscience de son droit. À l'heure où nous sommes
+arrivés et en dépit des difficultés à surmonter, il allait
+récolter le prix de sa politique. Soit hasard, soit calcul,
+la France et l'Angleterre, sans s'être encore porté le coup
+décisif, virent leur situation modifiée de fond en comble.
+Napoléon perdu dans les vastes plaines de la Russie,
+l'Angleterre pouvait respirer et les États-Unis pouvaient
+agir. Les Décrets de Berlin et de Milan n'étaient plus strictement
+appliqués et les Ordres en conseil étaient supprimés.
+Les États-Unis considérèrent la guerre avec
+l'Angleterre comme l'acte nécessaire de la délivrance
+définitive,&mdash;Napoléon la considéra comme une diversion
+heureuse diminuant d'autant les ressources de son
+ennemie.</p>
+
+<p>De plus, en s'enfonçant dans les steppes glacés de la
+Russie, Napoléon libérait l'Amérique de son contrôle direct
+<span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> et lui permettait, en même temps, de régler un
+dernier compte avec l'Angleterre,&mdash;toutes possibilités à
+la réalisation desquelles les États-Unis avaient contribué
+en solidarisant les intérêts de leur commerce avec ceux
+du peuple russe. Leur volonté bien arrêtée de sauvegarder
+leurs droits, en détachant, d'une part, Alexandre de
+Napoléon, les poussait, d'autre part, à marcher contre les
+Anglais. L'Amérique suscitait, de la sorte, à l'Empereur
+un nouvel adversaire et s'apprêtait, en même temps, à
+combattre le classique ennemi de l'Empereur.</p>
+
+<p>Situation un peu déconcertante et embrouillée, mais
+qui était la conséquence des différentes phases que nous
+venons de résumer.</p>
+
+<p>Cependant, les Américains, si forts de leurs droits,
+étaient moins forts dans la préparation d'une guerre qui
+les ferait respecter. Ils se retrouvaient en face de la
+Grande-Bretagne à peu près dans les mêmes conditions
+qu'au siècle précédent. La même stratégie et les mêmes
+difficultés allaient se présenter: le Canada était toujours
+l'objectif principal des premières opérations et il fallait,
+toujours, comme au siècle précédent, se prémunir contre
+les attaques et les menées des tribus indiennes.</p>
+
+<p>En réalité, rien n'était prêt. On manquait de soldats et
+surtout d'officiers. L'activité déployée par Madison dans
+cette circonstance, si louable fut-elle, ne put faire l'impossible.
+Les généraux qu'on nomma aux divers commandements
+avaient presque tous joué un rôle dans la
+guerre d'indépendance, mais avaient, depuis, perdu tout
+contact avec l'armée: Dearborn, Thomas Pinckney, Wilkinson,
+Bloomfield, Winchester et William Hull, tous
+hommes qui, après avoir accompli leurs obligations militaires,
+s'étaient assoupis dans les compromissions politiques.
+On pouvait donc dire avec Scott<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a> que, pour un
+esprit bien averti, l'armée ne présentait pas un aspect
+très rassurant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> Beaucoup d'officiers âgés avaient repris, en temps de
+paix, leurs habitudes de paresse et d'intempérance et il
+était impossible de savoir si une armée de volontaires
+n'aurait pas été supérieure à cette armée régulière de réguliers
+sortis de la régularité.</p>
+
+<p>De plus, les côtes n'étaient pas en état de défense, les
+lacs n'étaient pas surveillés et les Indiens des territoires
+Nord-Ouest, déjà sous les armes, n'attendaient qu'un signal
+du gouverneur général du Canada pour se mettre en
+campagne.</p>
+
+<p>Dans le Sud, la situation n'était pas meilleure; il y était
+facile à l'ennemi de repousser les garnisons américaines
+de la Nouvelle-Orléans ou de Mobile. La distance était
+grande entre la théorie et l'exécution. En paroles, l'enthousiasme
+guerrier se manifestait assez généralement.
+La difficulté commençait quand il fallait agir et le système
+des milices se montra défectueux, car les soldats qui
+les composaient refusaient souvent de servir au-delà des
+frontières de leurs États respectifs et prétendaient combattre
+d'après leurs vues personnelles, sans se soumettre
+aux ordres d'un commandement supérieur et unique.</p>
+
+<p>Sur l'insistance du général Hull, il fut décidé qu'on se
+rassemblerait à Détroit, point fortifié d'où il serait possible
+de protéger la frontière et même d'occuper les territoires
+encore mal définis du Haut-Canada. Des ordres
+furent donnés pour envahir cette partie du pays et prendre
+immédiatement possession de Malden. On s'empara
+d'abord de Sandwich, en face de Détroit. Une proclamation
+promit aux habitants la liberté, en échange de l'oppression
+sous laquelle la domination anglaise les pliait.
+Cette proclamation provoqua des désertions dans le camp
+anglais, en faveur des Américains. Mais, pour empêcher
+la concentration de l'ennemi du côté de Détroit et de
+Malden, une diversion du côté de Niagara était nécessaire.</p>
+
+<p>Dans ces guerres, si l'objectif était grand, les effectifs
+militaires étaient peu nombreux, surtout si on les compare
+<span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> aux armées nationales composées de tous les citoyens
+valides, que nous avons vues, depuis, man&oelig;uvrer sur les
+champs de bataille de l'Europe. Mais tout est relatif et le
+destin de l'Union allait se jouer avec des contingents qui,
+de part et d'autre, ne dépassaient pas quelques milliers
+d'hommes.</p>
+
+<p>Les Anglais n'avaient pas une grande supériorité numérique
+à opposer aux Américains, dans cette partie du
+Haut-Canada où les hostilités commencèrent. Mais leur
+bonne fortune consistait à avoir à la tête de leurs troupes
+le général Isaak Brock, de Guernesey, encore dans la
+force de l'âge et, dans la force du terme, un soldat. Brock,
+cependant, se trouvait en présence de grandes difficultés.
+La proclamation de Hull, comme nous l'avons vu,
+avait produit un si grand effet sur les esprits, que la milice
+de Norfolk refusa de marcher. C'était un des nombreux
+indices faisant ressortir, en dépit de nombreux
+obstacles, la popularité de la cause américaine. Même les
+Indiens des fameuses six nations, se rappelant le rôle
+prudent et perfide qu'elles avaient toujours joué dans les
+démêlés qui mettaient aux prises les représentants des
+races blanches, leurs dominatrices détestées, se recueillaient,
+avant de prendre parti pour les uns ou pour les
+autres.</p>
+
+<p>Pendant que le général Dearborn perdait un temps
+précieux à Albany où il avait porté son quartier général,
+Brock passa du lac Ontario au lac Érié et obligea le général
+Hull à évacuer Sandwich pour se retirer à Détroit.
+Quoique Hull eût pu supporter un siège en règle, il résolut
+de se rendre. La crainte des Indiens qui devenaient
+menaçants, l'audace des Anglais et, il faut le dire aussi,
+l'état d'esprit indiscipliné de ses officiers et de son petit
+corps d'armée, lui firent prendre un parti qui entacha son
+honneur militaire et entama la frontière Nord-Ouest des
+États-Unis d'une façon dangereuse. Il fut accusé de trahison
+et d'incapacité par le parti pacifiste lui-même, à la
+tête duquel Jefferson avait été si longtemps et qui était,
+<span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> plus que les généraux, responsable du mauvais état de
+la défense nationale.</p>
+
+<p>Du côté du Niagara, la campagne ne semblait pas devoir
+être plus heureuse. Il est vrai que Brock fut tué dans
+une des premières rencontres, mais Van Ruesselaer dut
+se rendre ainsi que Hull, quoique sa reddition, tout en
+occasionnant des pertes sérieuses en morts et en prisonniers,
+n'entraîna pas une diminution de territoire. Smyth
+qui lui succéda échoua aussi dans sa tentative de passer
+le Niagara. Le Canada demeurait donc intact.</p>
+
+<p>Sur mer, il y eut des rencontres sans résultat définitif,
+avec des hauts et des bas, d'où les marines anglaise et
+américaine purent réciproquement tirer des raisons en
+faveur de leur supériorité. Cette supériorité s'affirma, un
+instant, du côté des Américains, lorsque Hull, commandant
+le vaisseau <i>Constitution</i>, vint à bout du vaisseau
+anglais <i>Guerrière</i> commandé par Darces, lequel, en vue
+de Boston, fut défait et emmené prisonnier avec son
+équipage. Ce Hull était le neveu du général qui avait capitulé
+à Détroit. Cette victoire releva le renom de la famille
+et la renommée de la marine américaine, en passe
+de pouvoir se mesurer héroïquement avec la marine anglaise.
+Rien ne pouvait d'ailleurs exercer une influence
+plus satisfaisante sur les relations entre les différents partis
+et contribuer davantage à créer une commune solidarité
+de patriotisme. La victoire remportée par Hull avait,
+en effet, été facilitée par l'attitude de la Nouvelle-Angleterre
+où les fédéralistes formaient la majorité, elle avait
+été préparée grâce aux matériaux et aux hommes fournis
+par ces mêmes fédéralistes qui avaient si souvent défendu
+l'Angleterre contre les Démocrates et les Républicains.
+Pour la première fois, ils communièrent tous dans le
+plaisir d'une action d'éclat remportée sur l'ennemi commun.
+Et cette brillante performance fut pour la génération
+nouvelle un stimulant utile: les esprits, jusqu'à présent,
+uniquement adonnés aux profits du négoce, s'éprirent de
+gloire militaire, toutes proportions gardées d'ailleurs.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> Sur une population d'un peu plus de sept millions, à
+peine dix mille hommes étaient soldats. C'était insuffisant.
+Dans son ensemble, la guerre ne causait pas un
+grand trouble au commerce habitué, et pour cause, aux
+embargos, confiscations et blocus. Jusqu'à présent, contrairement
+à ce qui s'était passé en Europe depuis tant
+d'années, aucune ville américaine n'avait encore connu
+les horreurs d'une invasion, les fermiers ne craignaient
+pas de voir leurs propriétés saccagées et le territoire de
+l'Union était assez vaste pour que, à l'exception des pays
+côtiers et du petit point exposé de Niagara, la vie pût y
+continuer, sans dommages, ses coutumières transactions.
+Dans ces conditions, la majorité des citoyens considérait
+la guerre plutôt comme un sport, tandis que ceux qui se
+rendaient réellement compte de la gravité de la situation,
+accusaient les généraux d'impéritie et d'incapacité après
+la bataille de Détroit. Il y eut des remaniements ministériels.
+Par un jeu de bascule qui se produit toujours dans
+des circonstances semblables, le Congrès avait perdu sa
+force d'opposition et le pouvoir exécutif avait gagné en
+autorité. Madison fut écouté, pour la première fois, par
+des représentants ayant mis une sourdine à la violence
+de leurs revendications. Avec lui, tout le parti républicain
+reconnut la nécessité de lever une armée régulière, largement
+rétribuée, ainsi qu'une flotte à la hauteur de celle
+qui se qualifiait maîtresse des mers. Il fallait, en même
+temps, se résoudre à augmenter la dette nationale dans
+de grandes proportions et ne pas reculer devant une
+guerre de conquête qui, toute proportion gardée, ressemblerait
+aux guerres que menait Napoléon en Europe,
+ainsi que pouvaient ironiquement le proclamer ceux qui
+accusaient Madison d'avoir toujours été un instrument
+entre les mains de l'Empereur.</p>
+
+<p>La contradiction était, en effet piquante: le Président
+qui avait inauguré sa carrière présidentielle à un moment
+où, dans un entraînement pacifique, on avait, pour ainsi
+dire, aboli l'armée et la marine, à la fin de sa carrière, se
+<span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> voyait soutenu par une armée de près de soixante mille
+hommes et entouré par un nombreux état-major de généraux
+et d'officiers dont l'allure martiale contrastait avec
+sa simplicité bourgeoise.</p>
+
+<p>D'ailleurs, même après les premières rencontres qui
+avaient diversement illustré les deux Hull, on espérait
+encore, en Angleterre, arrêter les progrès de la guerre, en
+facilitant la possibilité d'un armistice. Il y eut des remous
+d'opinion. La certitude, dans laquelle se trouvaient les
+hommes bien avertis de ne pouvoir enrayer la guerre
+avec les États-Unis, se précisait au moment même où
+l'espérance de vaincre devenait de jour en jour moins
+certaine. Tout contribuait à atteindre et à troubler la
+confiance publique.</p>
+
+<p>En Espagne, Wellington qui, après la bataille de Salamanque,
+avait occupé Madrid, ne put s'y tenir et dut de
+nouveau évacuer cette capitale, en accentuant sa retraite
+vers le Portugal. Cet échec sans importance coïncidait
+avec la victoire sans lendemain de Napoléon qui, en
+septembre, était entré à Moscou. Tout faisait encore supposer
+que la Russie serait vaincue et que l'Angleterre,
+absorbée par l'Amérique, ne pourrait lui être d'un grand
+secours. Dans ces circonstances, la capture de la <i>Guerrière</i>
+fut cruellement ressentie et le <i>Times</i>, interprète
+du sentiment unanime, proclama que, jusqu'à présent, on
+ne pouvait trouver, dans l'histoire, l'exemple d'une frégate
+anglaise se rendant à une frégate américaine. De
+pareils jugements, exprimés officiellement et qui correspondaient
+à l'explosion de joie ressentie aux États-Unis,
+ne faisaient que creuser l'abîme qui désormais séparait
+les deux pays. Et que les Américains eussent précisément
+choisi, pour frapper l'Angleterre, le moment où son existence
+politique et économique était le plus exposée, constituait
+la preuve évidente que Madison agissait d'après
+les ordres de Napoléon. Ainsi s'écrivait l'histoire et il devenait
+nécessaire de mener la guerre jusqu'au bout.</p>
+
+<p>Le patriotisme anglais surexcité voulait maintenant
+<span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> faire cette guerre implacable et sans merci. Ce sentiment
+se développa à mesure que se répandirent les nouvelles
+de Russie: la retraite de la Grande-Armée française, harcelée
+à travers d'immenses espaces par l'armée et l'hiver
+russes. La satisfaction de ce retour inespéré de la fortune
+rendit alors léger aux Anglais l'effort à opposer aux Américains.
+Le parti de la paix au Parlement ne souleva plus
+aucune protestation. L'opposition n'accusa pas les Ministres
+d'avoir déchaîné une guerre avec les États-Unis,&mdash;elle
+les accusa de ne l'avoir pas mieux préparée, d'avoir
+ignoré que le gouvernement américain était infecté
+par une haine mortelle contre l'Angleterre, à laquelle
+répondait une affection également mortelle à l'égard de
+la France.</p>
+
+<p>Cependant les hostilités anglo-américaines devaient se
+traîner en longueur. L'intérêt primordial qu'elles avaient
+un instant présenté pour le cabinet de Saint-James tombait
+au second plan; plus importants, d'une actualité plus
+proche, étaient les événements qui se préparaient en
+Europe et auxquels l'Angleterre, sous peine de déchoir,
+devait prêter l'attention la plus passionnée. Avant d'entrer
+dans le détail des opérations militaires qui, pendant trois
+ans, se déroulèrent aux États-Unis, il convient de jeter
+un coup d'&oelig;il sur les brusques changements survenus en
+Europe et qui modifièrent la situation respective des belligérants,
+dans les deux mondes.</p>
+
+<p>Résolu à rassembler une seconde armée de cinq cent
+mille hommes, en remplacement de celle qui s'était dispersée
+en Russie, Napoléon, après avoir laissé le commandement
+à Murat, était revenu à Paris, le 18 décembre 1812.
+La Prusse, frissonnante d'espoir, s'apprêtait à secouer le
+joug. Les Anglais comprirent que l'issue des complications
+américaines dépendait, dans une certaine mesure,
+de l'issue des complications allemandes.</p>
+
+<p>Si nous remontons un peu le cours des événements,
+nous pouvons nous rendre compte qu'au début de l'expédition
+de Russie, alors que tout faisait encore présager
+<span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> la victoire de Napoléon, la situation du Ministre des États-Unis
+à Saint-Pétersbourg, était assez délicate. Son gouvernement,
+en déclarant la guerre à l'Angleterre, était
+devenu virtuellement l'allié de la France, au point de vue
+militaire, au moment même où la Russie avait tout intérêt
+à lier partie avec l'Angleterre contre la France.</p>
+
+<p>Quelle conclusion tirer de ces faits?</p>
+
+<p>Si Napoléon battait les Russes et marchait sur Saint-Pétersbourg,
+le ministre américain ne pouvait plus être
+<i>persona grata</i> auprès du Tzar; si Napoléon était battu, ce
+même ministre ne pouvait pas s'attendre non plus à
+beaucoup de considération de la part de la cour de Russie,
+désormais acquise à l'influence anglaise.</p>
+
+<p>Dans les deux cas, il eût été politique d'éviter la continuation
+de la guerre entre l'Angleterre et l'Amérique,
+et le Tzar conçut l'idée d'offrir sa médiation. Quand cette
+offre fut connue à Washington par l'intermédiaire du Ministre
+russe Daschkoff, le gouvernement était en pleine
+lutte pour la désignation des titulaires de certains portefeuilles
+et la nomination des généraux commandants en
+chef. Armstrong, nommé ministre de la guerre, se trouva
+en compétition avec Monroe qui se croyait désigné pour
+un commandement militaire. À cette occasion, Sérurier
+le jugea avec une condescendance un peu sévère quand il
+lui accorde, de haut, un brevet de satisfaction en ces
+termes<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>.</p>
+
+<p>«On parle beaucoup de M. Monroe pour le commandement
+de l'armée... ce n'est pas un homme brillant et
+personne ne s'attend à trouver en lui un grand capitaine;
+mais il a servi pendant la guerre d'indépendance avec
+beaucoup de bravoure sous les ordres et aux côtés de
+Washington. C'est un homme de beaucoup de bon sens,
+de l'humeur la plus austère, du plus pur patriotisme et
+d'une intégrité universellement reconnue. Il est aimé et
+<span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> respecté de tous les partis et l'on croit qu'il gagnera bientôt
+les cours de tous ses officiers et soldats.....»</p>
+
+<p>Cependant, ce grand citoyen ne put s'entendre avec
+Armstrong. Gallatin lui-même, qui avait déjà rendu tant
+de services au pays, fut mis de côté. On lui trouva une
+compensation en le nommant membre de la mission envoyée
+auprès du Tzar pour discuter les conditions de sa
+médiation,&mdash;mission d'ailleurs bien délicate, non seulement
+à cause des concessions qu'il s'agissait de réclamer,
+mais surtout à cause du changement qui venait de
+s'opérer dans les affaires d'Europe et rendait, pour le moment,
+l'Angleterre assez indifférente aux man&oelig;uvres des
+États-Unis. Cette indifférence ne pouvait être que relative
+et temporaire.</p>
+
+<p>Toutes les opérations militaires qui, au cours de l'année
+1813, devaient se dérouler dans les étendues encore
+sauvages de l'Amérique du Nord, avec des armées relativement
+restreintes, des généraux peu expérimentés et
+des soldats mal entraînés, plus mal équipés encore, constituent
+un contraste pittoresque et instructif avec l'action
+gigantesque qui se jouait parallèlement en Europe, avec
+des masses d'hommes considérables, pour l'époque, et
+avec toutes les ressources d'une administration supérieurement
+organisée. Malgré les distances, malgré les divergences
+de vues, malgré la différence des moyens d'action
+employés, ces guerres, comme nous l'avons vu, ont entre
+elles des rapports profonds, des causes rapprochées, des
+intérêts mais aussi des dangers communs. C'est sous ces
+points de vue qu'il convient uniquement de les envisager
+ici.</p>
+
+<p>Quand les envoyés américains arrivèrent à Saint-Pétersbourg,
+en juillet 1813, les événements s'étaient précipités
+et la situation se présentait sous des aspects nouveaux.
+Les graves préoccupations qui avaient absorbé
+Alexandre, la lourde responsabilité qui pesait maintenant
+sur lui, rejetaient bien loin dans ses pensées son projet
+de médiation avec les États-Unis.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> On se rappelle qu'en décembre de l'année précédente
+Napoléon, repoussé en Russie après le passage de la Bérésina,
+avait quitté l'armée pour se rendre en secret à
+Paris, sans avoir pu recevoir le courageux ambassadeur
+Joel Barlow, lequel paya de sa vie son obstination consciencieuse
+à venir solliciter une audience diplomatique
+jusque dans les neiges de la Lithuanie. Le Tzar ne put
+empêcher son redoutable adversaire de reconstituer une
+nouvelle armée aussi puissante que celle qui s'était disloquée
+depuis la Moskowa jusqu'au Niémen, mais il essaya
+et il réussit à enflammer le souffle un peu patriotique,
+un peu révolutionnaire, mais surtout militaire qui, en
+Allemagne, n'attendait qu'une étincelle pour devenir incendie.
+Malgré la réunion des forces russes et prussiennes
+qui n'étaient plus une quantité négligeable comme nombre
+et comme bravoure, Napoléon fut encore vainqueur dans
+les sanglantes batailles de Lutzen et de Bautzen.</p>
+
+<p>La politique habile de l'Autriche, dirigée par M. de
+Metternich, intervint à ce moment et facilita l'acceptation
+d'un armistice qui fut peut-être plus utile à Napoléon
+qu'aux souverains alliés. Précisément à la date où cet
+armistice allait expirer, Gallatin et Bayard étaient arrivés
+à Saint-Pétersbourg et le Tzar qui, à Gitschin, attendait
+avec anxiété le résultat de la médiation autrichienne, considérait
+la médiation proposée par lui à Madison comme
+très secondaire.</p>
+
+<p>D'un autre côté, l'Angleterre montrait peu d'empressement
+à voir la Russie se mêler de ses conflits avec les
+États-Unis. C'était presque encore, pour elle, une affaire
+de famille qu'elle entendait régler sans l'intervention
+d'autrui. Castlereagh fit comprendre à Alexandre qu'il
+serait disposé à négocier directement et séparément avec
+le cabinet de Washington et il fit savoir à Gallatin, par
+l'intermédiaire d'Alexandre Baring que, si les instructions
+données aux commissaires américains les obligeaient
+à soulever la question de la presse des Matelots,
+toute négociation serait inutile. Dans ces conditions, le
+<span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> succès de la médiation dépendait des succès de Napoléon.</p>
+
+<p>Avant de prendre un parti pour ou contre les Américains,
+l'Empereur Alexandre attendait aussi l'issue de la
+lutte gigantesque. Il remit l'affaire aux soins de Romanzoff,
+le représentant de la politique française qui cherchait
+à faire aboutir la médiation et, en même temps, à
+la sollicitude de Nesselrode qui penchait pour l'Angleterre.
+Telles influences contradictoires retardèrent toute
+solution expéditive. Il était écrit que les événements qui
+se passaient en Amérique seraient comme obscurcis par
+les événements qui se préparaient en Europe. Napoléon
+à la veille d'être vaincu! Qu'importait le reste aux nations
+coalisées contre lui,&mdash;qu'importait surtout cette guerre
+suscitée par les Américains? Les Anglais avaient à résoudre
+des problèmes plus proches et plus compliqués.</p>
+
+<p>Pendant quelque temps, les batailles de Vittoria et de
+Leipzig noyèrent, dans l'éclat de leur retentissement, les
+rencontres sanglantes qui avaient eu lieu, avec des alternatives
+plus ou moins brillantes, dans le pays des grands
+lacs ou dans les contrées arrosées par les eaux du grand
+fleuve Mississipi. L'action diplomatique se ralentissant
+nécessairement, l'opinion anglaise à l'égard de l'Amérique
+ne se manifestait plus que par les journaux. On y
+trouvait, couramment exprimée, l'exaspération d'avoir
+subi des échecs sur mer; on ne pouvait oublier l'aventure
+de la <i>Guerrière</i> et d'autres navires anglais obligés de se
+rendre ou de reculer devant les navires américains. Le
+<i>Courrier</i>, feuille semi-officielle et qui passait pour soutenir
+la politique du cabinet, parla avec ostentation contre
+les velléités de paix et, rejetant toute la responsabilité des
+hostilités sur l'Amérique, proclama l'impossibilité de
+traiter avant que les canons anglais aient répandu la terreur
+sur les côtes américaines. Ce journal, dans son exaspération
+assez naïve, alla jusqu'à accuser les Américains
+de n'être plus des Anglais,&mdash;dans ce grief faisant revivre
+les causes profondes de désaffection, en imprimant ces
+lignes de mépris et de colère:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> «Ils n'ont rien ajouté à la littérature, rien à aucune
+science!.. Ils n'ont produit aucun bon poète, aucun historien
+célèbre!.. Leurs hommes d'État sont d'une espèce
+hybride,&mdash;moitié métaphysiciens, moitié politiciens,
+ayant tout le sang-froid des uns et toute la roublardise
+des autres. Aussi ne voyons-nous rien de grand dans leurs
+conceptions<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>...»</p>
+
+<p>Mais, en ce moment, il ne s'agissait ni de littérature,
+ni de conceptions métaphysiques: il s'agissait de savoir
+si les Américains étaient de taille à soutenir la lutte contre
+l'Angleterre, à coups de fusil et à coups de canons. Les
+Anglais auraient volontiers attribué les victoires navales
+remportées par les Américains, à l'habileté et au courage
+des marins anglais&mdash;ou de ceux qu'ils s'obstinaient à
+considérer comme tels&mdash;dont ils cherchaient précisément
+à supprimer la collaboration par leur ténacité à pratiquer
+la presse des matelots qui, dans les deux camps,
+parlaient la même langue. Sur ces entrefaites, la nouvelle
+de la victoire de Perry, sur le lac Érié, arriva à Londres
+en même temps que la nouvelle de la défaite de Napoléon
+à Leipzig. Dans ces deux événements, il y avait de quoi
+réjouir et de quoi vexer les Anglais. Le contentement
+l'emporta naturellement sur le dépit. La joie de savoir
+l'Empereur français en retraite sur le Rhin fit accepter
+sans trop de récrimination la défaite d'une flotte anglaise
+dans des eaux américaines. Et encore, cette flotte ne fut
+considérée que comme une flotille, ne faisant pas partie
+de la marine britannique, n'étant qu'une force locale,
+d'une espèce plutôt marchande que militaire, affirmait-on,
+pour diminuer l'importance de l'action.</p>
+
+<p>Quand on apprit que les Américains s'étaient emparés
+de Malden, avaient réoccupé Détroit et dispersé l'armée
+de Proctor sur la Tamise, le ton hautain de la presse mit
+une sourdine à ses déclarations haineuses. Elle fit preuve,
+tout à coup, d'une certaine impartialité à l'égard de ce
+<span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> qui se passait aux États-Unis, affectant de croire que les
+événements d'Europe auraient une influence décisive sur
+le cabinet de Washington, en le détachant de Bonaparte.
+Dans ces conditions, Gallatin et Bayard pouvaient être
+reçus à Londres, avec l'espoir d'entamer les pourparlers
+en vue de la paix. Castlereagh y était enclin, quoique,
+en dehors du gouvernement et de la presse officielle, l'opinion
+publique fût toujours très hostile. Pour bien des
+gens, la fortune déclinante de Napoléon devait entraîner,
+dans sa chute, la fortune naissante de l'Union Américaine.
+Les plus passionnés comprenaient Madison dans
+leur haine contre Napoléon,&mdash;les considérant tous deux
+comme un couple détesté, dont la disparition de la scène
+du monde pouvait, seule, permettre de réaliser une paix
+durable et honorable.</p>
+
+<p>Aux États-Unis, ces façons de voir avaient naturellement
+une répercussion profonde sur la situation des partis
+en présence. Les fédéralistes du Massachusetts revenaient
+à leurs anciennes sympathies. Les succès remportés
+par les Russes et, par conséquent, par les Anglais,
+mirent, un instant, en discussion l'idée de ne plus faire
+participer cet État à la guerre et de préconiser une paix
+séparée avec l'Angleterre. Cette idée semblait avoir été
+inspirée par la proposition faite au Congrès, par Madison,
+d'imposer un nouvel embargo. Les États de l'Est en auraient
+été le plus gravement atteints, comme ils l'avaient
+toujours été par une semblable décision, car c'était avec
+eux que les Anglais faisaient le plus de commerce et tout
+commerce devant cesser avec l'ennemi, la Nouvelle-Angleterre
+ne pouvait être autorisée à vendre ou à acheter,
+aussi longtemps que le reste du pays en était empêché.</p>
+
+<p>Dans son message du 9 décembre 1813, Madison fit
+ressortir les inconvénients résultant de la non-exécution
+de cette mesure. Pour lui, c'était simplement prolonger
+la durée de la guerre. En effet, non-seulement des objets
+de première nécessité arrivaient, de la sorte, aux ports
+anglais, aux armées anglaises au loin, mais les armées
+<span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> qui menaçaient directement les États-Unis, qui se trouvaient
+en face des armées américaines, pouvaient tirer
+des ports américains des ravitaillements qu'il eut été impossible
+de faire venir d'ailleurs. Même les navires et les
+troupes qui venaient insulter les côtes et remontaient l'embouchure
+des fleuves se voyaient ainsi soutenus et entretenus.
+Partout, si l'on n'y mettait bon ordre, on arrivait
+à ce résultat déconcertant: l'armée anglaise du Canada
+secourue par ceux-là même qui devaient la combattre.</p>
+
+<p>Quelque logiques et justes que fussent les raisons qui
+inspiraient Madison en faveur d'un embargo, le moment
+était mal choisi pour le faire accepter. Il était trop tard
+de recommencer un essai qui avait si mal réussi à Jefferson.
+On savait d'ailleurs que la Russie, la Prusse, le Danemark,
+la Suède et la Norvège, l'Espagne et l'Amérique
+du Sud, étaient déjà accessibles au commerce anglais et
+que la marche fatale des événements n'allait peut-être pas
+pour longtemps empêcher Napoléon de lui fermer le commerce
+avec la France. Le résultat serait donc minime si
+l'Angleterre se trouvait simplement exclue des ports de
+Boston et de Salem.</p>
+
+<p>Cet embargo qui fut voté et révoqué peu après, qui,
+pour les uns, n'était qu'une imitation maladroite du système
+continental de Napoléon, pour les autres, un moyen
+de supprimer toute communication illicite avec le Canada,
+fut soumis aux vicissitudes qui se succédaient si
+rapidement en Europe et donna lieu à des discussions
+d'un intérêt plus spécial, concernant la crise économique.</p>
+
+<p>En Europe, les alliés avaient traversé le Rhin et menaçaient
+la France au Nord et à l'Est, tandis que Wellington
+marchait sur Bordeaux. Dans ces conditions, quel
+effet pourrait produire l'embargo, quand l'Angleterre,
+débarrassée de son redoutable adversaire, avait renoncé à
+ses blocus comme la France avait renoncé à ses décrets?
+Prenant en considération ces changements importants,
+par un message au Congrès du 31 mars 1814, Madison,
+revenant sur sa décision primitive, recommanda de mettre
+<span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> un terme au système des restrictions commerciales. À
+cette occasion, deux orateurs exposèrent les raisons qui
+les avaient toujours fait manifester une opinion opposée
+à toute mesure restrictive.</p>
+
+<p>Calhoum, qui avait toujours combattu la politique commerciale
+de Jefferson et de Madison, considéra la volte-face
+de ce dernier comme un triomphe personnel, mais, au
+lieu d'en faire grand état, il fit siennes les raisons invoquées
+par le Président et s'efforça d'adoucir les contestations
+qui pourraient s'élever, à ce sujet, entre les représentants
+des États du Sud et de l'Est. Il rappela que la
+logique absolue n'est pas de ce monde, qu'un changement
+d'opinion se justifie par la nécessité qu'implique toute
+évolution et qu'une politique ne peut être taxée d'inconsistance
+que s'il n'y a pas de changement dans les circonstances
+pour la justifier. Maintenant, des circonstances
+nouvelles réclamaient de nouveau la liberté du commerce,
+à la condition, toutefois, que cette liberté ne fût pas un
+obstacle au développement des manufactures américaines;
+pour lesquelles il demandait la continuité d'une politique
+franchement protectrice.</p>
+
+<p>Ces deux affirmations semblaient contradictoires: la
+grande liberté accordée au commerce anglais ne comportait-elle
+pas un obstacle dangereux pour le développement
+et la protection de l'industrie américaine?</p>
+
+<p>Daniel Webster fit ressortir cette contradiction. Les
+arguments qu'il émit sont typiques.</p>
+
+<p>Il rappela, à son tour, que le système du blocus américain
+qui, pendant si longtemps, avait été accepté comme
+un <i>Credo</i> politique, n'était autre qu'une conséquence du
+blocus continental de Napoléon; ce système soutenait le
+gouvernement de Napoléon, aussi longtemps qu'il était
+tout-puissant; il l'abandonnait quand Napoléon s'approchait
+de son déclin. Webster était heureux de cette condamnation
+du «premier système américain» parce que
+cette suppression concordait avec ses idées sur le développement
+des manufactures. Et ici, cet homme d'État,
+<span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> d'un caractère si énergique, exprima, presque en poète,
+son aversion, non pas pour le nombre croissant des usines,
+mais pour la méthode avec laquelle elles prenaient déjà
+une si grande extension dans le vieux monde. Par anticipation,
+il semblait un Ruskin américain, quand il disait:</p>
+
+<p>«Je ne suis pas pressé de voir des Sheffields et des Birminghams
+en Amérique... Je ne tiens nullement à accélérer
+l'approche de la période où la grande masse des travailleurs
+américains ne trouvera plus son emploi dans les
+champs; quand les jeunes hommes de la campagne seront
+obligés de fermer leurs yeux aux beautés de la nature,&mdash;au
+ciel, à la terre&mdash;et de se confiner dans des
+ateliers malsains; quand ils seront obligés de fermer leurs
+oreilles au bêlement de leurs troupeaux broutant sur les
+collines qui leur appartiennent, et de ne plus entendre
+la voix de l'alouette les fêtant au labour et qu'ils devront
+les ouvrir dans une atmosphère de fumée, de vapeur, au
+perpétuel tourbillon des courroies et des fuseaux, dans
+le grincement des scies....»</p>
+
+<p>De telles paroles dépassaient l'actualité du moment,
+elles prédisaient le danger futur. Mais l'heure présente
+était toute entière aux complications militaires et les divergences
+qui divisaient Républicains et Fédéralistes devaient
+se réveiller devant la nécessité de fortifier les contingents
+de l'armée. Si Armstrong reconnaissait l'opportunité
+d'augmenter le nombre des recrues en vue d'une
+offensive, Webster fut d'avis de ne pas sortir d'une guerre
+défensive, excepté sur l'Océan. Les batailles de Leipzig et
+de Vittoria lui donnaient raison. L'Angleterre pouvant
+disposer de plus de ressources, l'offensive avait passé
+entre ses mains et une défense victorieuse était seule ce
+que pouvaient espérer les États-Unis.</p>
+
+<p>Sérurier assistait à ces débats parlementaires, il observait
+ces revirements de l'opinion, en fidèle serviteur de
+Napoléon, en sincère patriote aussi. La considération
+qu'on lui témoignait augmentait ou diminuait, suivant
+la nature des événements. L'importance de son rôle se
+<span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> réglait d'après l'issue plus ou moins heureuse de la tactique
+de son maître. On peut trouver dans sa correspondance
+diplomatique comme un reflet des différentes
+phases par lesquelles passa l'influence française en Amérique,
+à cette époque. En juillet 1813, la gloire de l'Empereur
+est encore intacte.</p>
+
+<p>«La semaine dernière, écrit-il<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>, nous avons reçu,
+l'une après l'autre, les nouvelles des derniers succès remportés
+au commencement de la campagne,&mdash;la bataille
+de Lutzen, l'offre d'un armistice et la bataille de Bautzen.
+Ces événements, si glorieux pour la France, ont été
+autant de coups de foudre pour l'ennemi en Amérique. Sa
+consternation égale sa confiance antérieure, qui n'avait
+pas de limites. Les Républicains du Congrès, par contre,
+ont reçu ces nouvelles avec des expressions de triomphe.
+Ils sont tous venus me féliciter et m'ont affirmé qu'ils
+n'étaient pas moins que nous victorieux à Lutzen...»</p>
+
+<p>Quand arrivèrent les nouvelles moins bonnes, à la fin
+d'octobre 1813, l'enthousiasme de Sérurier baisse un peu
+de ton mais il ne peut pas encore dire que la confiance
+de Madison soit déjà ébranlée:</p>
+
+<p>«En rentrant à Washington, il s'est exprimé en des
+termes convenables, quoique mesurés, sur la monstrueuse
+coalition qui a été renouvelée contre Sa Majesté. Il me fit
+remarquer que, au nombre de nos avantages, nous devions
+compter le fait que la coalition possédait dix têtes, tandis
+que la France n'en avait qu'une».</p>
+
+<p>«Et quelle tête puissante!» conclut aussitôt le Président,
+avec moins de grâce que de conviction dans sa
+contenance.</p>
+
+<p>Mais le Ministre de France ne devait pas toujours
+recueillir dans son entourage des propos si flatteurs.</p>
+
+<p>Quand on apprit la bataille de Leipzig et les dispositions
+conciliantes de Castlereagh, Sérurier tomba de son
+piédestal,&mdash;de toute la hauteur qui convenait au représentant
+<span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> de Napoléon. Ce fut une consternation chez les
+uns,&mdash;une joie chez les autres,&mdash;une stupeur chez tous.
+En pouvait-il être autrement? Au commencement de
+février 1814, les nouvelles étaient arrivés de Bordeaux
+annonçant que les alliés étaient à Troyes, menaçant Paris,
+tandis que Napoléon avait accepté leurs conditions de
+négociations.</p>
+
+<p>«Pour le moment, écrivait Sérurier<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>, le public croyait
+tout perdu. Je dois dire, en toute justice, que le Président
+et son cabinet montrèrent plus de sang-froid et ne partagèrent
+pas l'alarme universelle, ils continuèrent à me
+témoigner une grande confiance dans le génie de l'Empereur.
+Je ne les ai pas trouvés inquiets outre mesure par la
+marche des alliés, ni sceptiques en ce qui concerne notre
+pouvoir de les repousser; mais je sais que l'adhésion de
+Sa Majesté aux conditions préliminaires des alliés et, plus
+encore, le congrès de Châtillon, et l'influence irrésistible
+naturellement acquise par le Ministre britannique, ont
+vivement alarmé M. Madison. Il crut voir, dans l'annonce
+de votre acceptation de ces conditions, notre renonciation
+à toute espèce de pouvoir ou contrôle sur l'Espagne et
+sur l'Allemagne, où l'Angleterre serait désormais toute
+puissante. Il crut qu'une paix, dictée par lord Castlereagh,
+avait déjà dû être signée et que les États-Unis seraient
+laissés sur le champ de bataille...»</p>
+
+<p>Les esprits se montraient tellement affectés par les revers
+de Napoléon que les capitalistes hésitaient à exposer
+leurs capitaux. Il est évident que le passage du Rhin
+et les progrès des alliés en France, provoquèrent ce mouvement
+rétrograde du cabinet de Washington.</p>
+
+<p>Du coup, Sérurier perdit tout son prestige.</p>
+
+<p>Du coup, fut modifiée aussi la tendance qui constitue
+une des caractéristiques de la première période de l'histoire
+des États-Unis, période durant laquelle, les diplomates
+étrangers pouvaient jouer un rôle assez important
+<span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> pour contrebalancer l'influence des pouvoirs législatif
+et exécutif. Ce qui, jusque-là, avait été permis à l'initiative
+personnelle de Jefferson ou de Madison, ne fut plus
+toléré. L'ingérence indiscrète d'une grande puissance
+étrangère n'était donc plus possible. La parole était désormais
+aux représentants de la nation. Beau et grand
+principe qui, malheureusement, n'est pas toujours conforme
+à la réalité des choses. Et, en l'occurrence, quelle
+nation représentaient, le plus souvent, ces représentants?
+Des fractions de nationalités qui, dans l'émiettement du
+système fédératif, risquaient de méconnaître le véritable
+intérêt de l'Union. La politique séparatiste des différents
+états faisait encore grand tort à la notion de l'État. Cette
+politique, qui était parfaitement légitime quand il s'agissait
+d'intérêts locaux, devenait désastreuse quand il s'agissait
+de questions d'un ordre plus général, telles que la
+guerre, les relations extérieures, la défense, enfin, du
+territoire, non seulement d'un état pris isolément dans son
+entité organique, mais de tous les états pris dans leur
+ensemble. Les Républicains avaient toujours défendu ce
+principe,&mdash;qui est en même temps un <i>Credo</i> indispensable
+au salut d'une patrie. Des fédéralistes de la Nouvelle-Angleterre
+s'étaient toujours montrés hostiles à
+cette conception, et pour cause, car leur parti ne renonçait
+pas encore à l'espoir d'une scission. Ils manifestaient
+peu d'empressement pour la continuation de la guerre.
+Ceux du Massachusetts émirent même la prétention de
+ne pas prendre les armes avant que leur territoire ne fût
+envahi par l'ennemi. Jusque-là, d'ailleurs, les habitants
+des principales villes voulaient continuer leur commerce
+sans entraves, sans embargo, sans blocus. Il y eut des
+réunions où de véritables appels à la révolte se firent entendre,&mdash;ce
+qui était d'autant plus dangereux qu'il y
+avait en Angleterre des partisans réclamant la constitution
+d'une confédération du Nord uniquement composée des
+cinq états de cette ancienne province.</p>
+
+<p>Les hommes politiques mieux avertis, même fédéralistes,
+<span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> reculèrent devant cet extrême. Ils ne voulaient,
+sous aucun prétexte, répandre la division pendant qu'on
+était en guerre avec une nation puissante qui, tout en
+ayant accepté l'envoi de commissaires en vue de la paix,
+ne semblait pas disposée à accepter de raisonnables conditions
+de paix.</p>
+
+<p>Tandis que la guerre, impopulaire chez les uns, populaire
+chez les autres, donnait lieu à de telles manifestations
+de politique intérieure, elle continuait ses opérations
+militaires sur lesquelles il convient de jeter maintenant
+un coup d'&oelig;il d'ensemble.</p>
+
+<p>Après les premiers échecs à la frontière du Canada, le
+général Harrison eut pour mission de reprendre Détroit
+et de s'avancer jusqu'à Malden; mais, selon lui, on ne
+pouvait garder Détroit qu'après avoir pris Malden. Il ne
+paraissait pas avoir grande confiance dans le succès de
+cette campagne et cherchait à en rejeter la responsabilité
+sur le cabinet<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>. Une rencontre sanglante eut lieu sur
+les bords de la rivière Raisin où le général Winchester
+aurait pu avoir l'avantage s'il avait eu toutes ses forces à
+proximité; mais le régiment de Wells était trop loin pour
+le secourir. Il fut débordé par la milice canadienne
+flanquée par un gros d'Indiens qui firent preuve de leur
+férocité habituelle. Il fallut se rendre. Les gens de Kentucky
+qui s'étaient battus avec bravoure excitèrent la
+curiosité des soldats anglais.</p>
+
+<p>Le major Richardson<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a> fit d'eux la description suivante:</p>
+
+<p>«Leur apparence était misérable, affreusement. Ils
+avaient l'aspect d'hommes, pour lesquels, la propreté est
+une vertu inconnue et leurs corps sordides étaient recouverts
+de vêtements qui avaient été exposés à toutes les
+intempéries des saisons et étaient arrivés au dernier degré
+de l'usure, là où toute réparation devient inutile... On
+<span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> était au c&oelig;ur de l'hiver, mais personne n'était pourvu
+d'un ample manteau; quelques-uns seulement possédaient
+des objets de laine défiant toute description. Ils avaient
+toujours leurs vêtements d'été, en étoffe de coton, de couleurs
+variées et taillés en forme de blouses descendant
+jusqu'aux genoux... Ils portaient des chapeaux rabattus,
+râpés à force de servir, sous lesquels leurs longs cheveux
+tombaient en désordre sur leurs joues. Si on ajoute à cela
+des couvertures sales roulées autour des reins pour les
+protéger contre le froid et retenues par de larges ceinturons
+de cuir dans lesquels étaient passés des couteaux
+et des haches, d'une longueur extraordinaire, ils avaient
+un air sauvage qui, en Italie, les eussent fait prendre
+pour des brigands des Apennins...»</p>
+
+<p>Cette description donne une idée du délabrement dans
+lequel se trouvaient les troupes,&mdash;délabrement physique
+et matériel qui correspondait, dans une certaine
+mesure, au désarroi des autorités dirigeantes. Monroe se
+demanda plus d'une fois si ses compatriotes possédaient
+vraiment les qualités nécessaires pour faire la guerre.
+Mais toute qualité se développe avec le temps et avec
+l'expérience. Les hostilités se déroulèrent avec des vicissitudes
+diverses. Perry battit Proctor sur le lac Érié;
+Proctor ne put prendre sa revanche sur les bords de la
+rivière Tamise où une bataille qui dura vingt minutes,
+avec force d'auxiliaires indiens, dégagea le Haut-Canada.
+Dans cette rencontre, le fameux chef indien Tecuruthe fut
+tué. Quand le feu eut cessé, plusieurs officiers anglais,
+qui le connaissaient bien, vinrent sur les lieux et identifièrent
+son corps. Le coup fut décisif pour la domination
+anglaise dans le Nord-Ouest, et les Indiens, se rendant
+compte de la situation, reprirent leur liberté d'action à
+l'égard de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Quoique les hostilités, qui duraient depuis bientôt deux
+ans, fussent, en résumé, à l'avantage des États-Unis, les
+Anglais n'avaient pas pu être repoussés de la frontière
+du Canada. Voyant que le résultat obtenu était mince
+<span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> sur le lac Ontario, Armstrong chercha à menacer le Haut-Canada
+par le lac Érié où il possédait une flotte. C'était
+une diversion qui pouvait affaiblir l'ennemi du côté de
+Plattsbourg. Mais encore dans cette opération qui avait
+toutes les apparences d'une action locale, l'influence de
+ce qui se passait en Europe, l'influence, enfin, de la carrière
+de Napoléon sur la destinée de l'Union, devait se
+faire sentir. Pendant qu'on élaborait ce plan, les alliés
+étaient entrés à Paris le 31 mars, Bayonne s'était rendu
+à Wellington le 28 avril 1814, et quelque temps après,
+le gouvernement anglais décida d'envoyer au Canada un
+renfort de 10.000 hommes, composant quatorze régiments
+des meilleures troupes de Wellington. Napoléon, vaincu,
+contribuait ainsi à augmenter les forces que les Anglais
+voulaient opposer aux Américains.</p>
+
+<p>En attendant l'arrivée de ces soldats d'élite, Scott remporta
+une victoire sur les Anglais de Riall, en rase campagne,
+près de la rivière Chippana. Cette bataille qui, en
+réalité, n'était importante ni par le nombre des effectifs
+engagés, ni par le résultat obtenu, peut, cependant, être
+comparée à la victoire navale remportée par Isaac Hull
+sur la <i>Guerrière</i>. L'armée de terre n'avait plus rien à
+envier à la marine. Un légitime orgueil, garant d'une
+confiance dont on avait grand besoin, fut le gain le plus
+clair de cette rencontre qui facilita celle de Lendy's
+Lane. Les Américains avaient fait leurs preuves de bravoure
+et d'habileté. Dans cette dernière bataille, ils eurent
+deux généraux et beaucoup d'officiers blessés. Brown et
+Scott furent obligés de prendre du repos, tandis que Ripley
+se retrancha derrière le fort Érié, à l'assaut duquel,
+le commandant des forces britanniques, le général Drummond,
+échoua. Quatre fois en six semaines, les troupes
+anglaises en nombre avaient reçu un coup sanglant et
+significatif, porté par des troupes américaines inférieures
+en nombre.</p>
+
+<p>Pour les Anglais, le lac Champlain était la région la
+plus propice pour une invasion. Là, ils pouvaient concentrer
+<span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> des forces respectables. Pour cette raison, leur
+tactique consistait à reculer la frontière militaire jusqu'à
+Plattsbourg et Burlington. De ce côté, la chance parut
+leur revenir. Le 26 août 1814, le lieutenant général Sir
+J. C. Sherbrooke, gouverneur de la Nouvelle-Écosse,
+quitta Halifax avec une flotte importante et arriva, au
+commencement de septembre, à l'embouchure de Penobscot.
+Tout l'effectif du Massachusetts n'était pas capable
+de résister aux Anglais. Bientôt toute la province du
+Maine tomba entre les mains de Sherbrooke. La population
+parut disposée à se soumettre à la domination du roi
+Georges; mais cette domination ne pouvait devenir effective
+que si l'on était en possession du lac Champlain.
+Une flotille anglaise entra donc dans les eaux de ce lac
+pour y faire une démonstration hostile. Izard se fortifia
+à Plattsbourg. Autour de cette place et dans la baie du
+même nom, allait se livrer une autre bataille,&mdash;une
+double action, sur terre et sur le lac, où les contingents
+anglais qui s'étaient couverts de gloire sous Wellington,
+furent battus sous Prévost. N'ayant plus, pour les diriger,
+la main énergique du Duc de Fer qui les avait rendus
+invincibles en Portugal, ces soldats parurent inférieurs
+au Canada.</p>
+
+<p>L'activité déployée avec bonheur à la frontière du Nord
+prouve quelle importance Armstrong attachait à arrêter
+les progrès des Anglais de ce côté,&mdash;quelle importance
+aussi ces derniers attachaient à la possibilité de reculer
+cette frontière vers le sud. Le Ministre de la Guerre semblait
+entièrement oublier que Washington était sans défense,
+à la merci d'une attaque qui aurait pu être tentée
+par une poignée d'hommes avant qu'on ait seulement
+donné l'alarme. Les pourparlers à Londres avec Gallatin
+et Bayard traînant en longueur, il fut enfin question de
+fortifier Washington, siège du gouvernement et cette
+mission fut confiée au général Winder. Ce général, qui
+ne connaissait pas bien le pays, consacra un mois à le parcourir
+en vue de l'étudier mais, vers la fin du mois d'août,
+<span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> il n'avait pas encore pris une initiative utile pour la défense
+de la ville. Cette inertie, ou cette négligence, était
+d'autant plus coupable, qu'une expédition anglaise, commandée
+par le major-général Robert Ross, était en route,
+à l'effet d'opérer une diversion sur les côtes des États-Unis
+d'Amérique, au profit de l'armée employée à la défense
+du Haut et du Bas-Canada. Mais dès le mois de mai
+1814, un corps isolé de troupes américaines ayant fait un
+raid non autorisé par le gouvernement, jusqu'à Long Point,
+saccageant les propriétés privées sur leur passage, Prévost
+prévint immédiatement le vice-amiral Cochrane
+qu'il serait équitable de tirer vengeance d'un tel affront,
+et, dès que l'expédition de Ross arriva à Bermude, en juillet,
+elle fut dirigée vers la baie de Chesapeake, avec ordre
+de détruire et de dévaster les villes et districts échelonnés
+sur la côte<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a>. Après avoir réalisé ces représailles,
+trois buts étaient à atteindre: délivrer la flotille du capitaine
+S. Barney, bloquée dans la rivière Patuxent,&mdash;s'emparer
+de Baltimore,&mdash;insulter Washington. On voit
+que les craintes inspirées à Madison par l'inertie de Winder
+étaient justifiées.</p>
+
+<p>Les Américains ne purent arrêter l'envahisseur à Bladensburg.
+Malgré une défense énergique, au cours de laquelle,
+Barney prouva qu'il aurait été plus désigné que
+Winder pour commander l'armée américaine, le général
+Ross marcha sur Washington, à la tête de ses troupes.
+La nuit tombait quand il atteignit les premières maisons
+de la ville. Le général, entouré de quelques officiers, fut
+accueilli par une fusillade dirigée contre lui, de la maison
+occupée autrefois par Gallatin, sur la place du Capitole.
+Le cheval de Ross fut tué, mais la maison fut incendiée.
+Le gros de l'armée anglaise campait hors de la ville. Une
+partie reçut l'ordre de mettre le feu au Capitole et, aussitôt
+que les flammes en eurent fait leur proie, Ross et
+<span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> Cockburn, accompagnés de quelques centaines de soldats
+et animés d'un grand désir de vengeance, froidement, silencieusement,
+se dirigèrent à travers l'obscurité jusqu'à
+la Maison-Blanche et y mirent aussi le feu. Au même moment,
+les navires ancrés dans le bras oriental du Potomac,
+sautèrent, et la nuit s'éclaira des flammes de tous
+ces incendies, répandant sur toute la contrée une lueur
+sinistre que Madison et les ministres en fuite purent
+apercevoir du haut des collines du Maryland et de la Virginie.</p>
+
+<p>Un des rares civils demeurés dans la ville était notre
+représentant, Sérurier; il fit à Talleyrand la description
+suivante de ce spectacle tragique<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>:</p>
+
+<p>«Je n'ai jamais vu une scène à la fois aussi terrible
+et aussi magnifique. Votre excellence, connaissant la nature
+pittoresque et la grandeur des environs, peut s'en
+faire une idée. Une profonde obscurité régnait dans la
+partie de la ville que j'occupe et nous étions abandonnés
+aux conjectures et aux rapports mensongers de nègres,
+sur ce qui se passait dans le quartier illuminé par ces
+flammes effrayantes. À onze heures, un colonel, précédé
+par des porteurs de torches, fut aperçu marchant dans la
+direction de la Maison-Blanche qui est située près de la
+mienne. Les nègres rapportèrent qu'elle devait être incendiée
+ainsi que tous les bâtiments des ministères. Je
+crus que ce que j'avais de mieux à faire, dans ce moment,
+c'était d'envoyer un de mes gens au général, avec une
+lettre dans laquelle je le priais d'expédier une garde à la
+maison de l'ambassadeur de France pour la protéger...
+Mon messager trouva le général Ross à la Maison-Blanche
+où on rassemblait dans le salon tous les meubles qu'on
+pouvait trouver pour y mettre le feu. Le général répondit
+que l'hôtel du Roi serait respecté comme si Sa Majesté
+en personne s'y trouvait; qu'il donnerait des ordres à
+<span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> cet effet et que, s'il était encore à Washington le jour suivant,
+il aurait le plaisir de me rendre visite.»</p>
+
+<p>Cette mise à sac de la capitale répondait au but assigné
+à cette expédition de représailles. Elle fut exécutée systématiquement,
+avec un flegme et une méthode toute britanniques,
+dans un silence et un ordre effrayant, présidant,
+en somme, à des actes de brigandages qu'on aurait voulu
+pouvoir mettre sur le compte d'un entraînement de passion,
+pour en atténuer toute l'horreur. Ce n'est pas la
+place ici d'entrer dans ces détails auxquels les Anglais
+impartiaux eux-mêmes n'aiment pas à s'arrêter. Qu'il
+nous suffise de rappeler qu'en entrant dans la maison du
+Président, les soldats trouvèrent table mise et se régalèrent
+d'un menu copieux qui ne leur avait pas été destiné,&mdash;et
+aussi que la Présidente n'eut que le temps de
+faire décrocher un portrait de Washington pour le soustraire
+à la fureur dévastatrice de l'ennemi.</p>
+
+<p>Madame Madison, fuyant à son tour, ne fut rejointe par
+son mari que dans une pauvre auberge, sur la grand'route
+encombrée par des soldats désemparés et des citoyens
+fugitifs. De tous les chefs d'État dont la capitale fut occupée
+par l'ennemi, pendant les guerres napoléoniennes,
+le président Madison fut certainement le plus durement
+traité. D'ailleurs, tous les membres civils du gouvernement,
+Monroe et Armstrong en tête, furent exposés à de
+pénibles vicissitudes que leurs prétentions militaires rendaient
+parfois ridicules, s'il est permis d'appliquer cet
+adjectif à des hommes d'un caractère et d'une intelligence
+remarquables, se trouvant aux prises avec les plus
+dramatiques nécessités, pour lesquelles ils n'étaient nullement
+préparés.</p>
+
+<p>Après le raid sanglant et incendiaire dirigé contre
+Washington, l'armée anglaise s'était repliée sur les côtes
+de la Baie de Chesapeake où Cochrane et Cockburn continuèrent
+leurs ravages et leurs exactions. Mais leur objectif
+était maintenant Baltimore qui, d'après le plan primitif,
+aurait dû être attaqué avant Washington. De cette
+<span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> façon, la grande cité avait eu plus de temps pour préparer
+sa défense. Cette défense fut même organisée avec beaucoup
+d'entrain par les citoyens ardemment secondés par
+le maire. Dans ces conditions, Baltimore ne pouvait pas
+être pris aussi facilement que Washington et l'armée de
+Ross ne semblait pas de force à s'emparer des ouvrages
+avancés. Dans une rencontre qui eut lieu du côté de
+North-Point, Ross fut tué d'une balle et remplacé dans le
+commandement par le colonel Brooke. Mais devant l'impossibilité
+d'un bombardement décisif, l'amiral Cochrane
+fit savoir à Brooke qu'il cessait le feu et le colonel fut
+aussi d'avis que «la prise de la ville ne serait pas une
+compensation suffisante des pertes qu'entraînerait l'assaut
+des forts».</p>
+
+<p>Ainsi, malgré l'attaque dirigée contre Washington,
+l'armée anglaise était en retraite; malgré le désarroi qui
+présidait à la direction politique et militaire des affaires
+américaines, l'avenir de l'Union semblait se dégager de
+ces terribles épreuves.</p>
+
+<p>Sur mer, la marine des États-Unis tenait tête, souvent
+avec avantage, à la marine britannique qui se trouvait
+exposée aux plus audacieuses représailles de la part des
+navires marchands. Ces derniers poussaient leurs poursuites
+jusque sur les côtes de l'Angleterre et, dans l'espace
+de vingt-quatre mois, plus de huit cents vaisseaux
+furent capturés par une puissance nouvelle dont la force
+navale avait jusqu'à présent été maladroitement méprisée
+par les Anglais. Le commerce qui constituait la base de
+la politique inspirée par les boutiquiers de Londres et de
+Liverpool, aux hommes d'État du cabinet de Saint-James,
+était gravement atteint. Les Américains pouvaient, en définitive,
+se considérer comme satisfaits du résultat général
+de la guerre, quels que dussent être les efforts à tenter
+encore et les difficultés à surmonter: ils s'étaient vengés,
+en beaucoup de cas, des insultes qu'on leur avait infligés.</p>
+
+<p>Cependant, à quel prix?</p>
+
+<p>Les dépenses en hommes et en argent étaient immenses&mdash;et
+<span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> les hommes et l'argent manquaient à Madison
+après ces deux ans de guerre. Et pour la continuer encore,
+il fallait s'imposer de nouveaux sacrifices, mais la fatigue
+se faisait sentir dans tous les rangs de la population. La
+situation financière était désastreuse. La panique causée
+par la prise de Washington obligèrent les banques de
+Philadelphie et de Baltimore à suspendre leurs payements.
+Il en fut bientôt de même des banques de New-York
+et de la plupart des grandes villes. La vie économique
+du pays fut bouleversée, la source de tout revenu
+étant tarie.</p>
+
+<p>Pourtant, il fallait encore préparer une résistance opiniâtre.
+Les commissaires américains qui discutaient, à
+Gand, les conditions auxquelles l'Angleterre serait disposée
+à faire la paix, avaient fait savoir, en octobre 1814,
+que ces conditions n'étaient pas admissibles. Les négociateurs
+anglais demandaient des concessions territoriales
+qui entamaient l'intégrité de l'Union. Ils demandaient,
+d'abord, tout le territoire indien du Nord-Ouest, comprenant
+le tiers de l'État de l'Ohio, les deux tiers de l'Indiana
+et presque toute la région qui composa plus tard les
+États de l'Illinois du Wisconsin et du Michigan, devait
+tomber sous la domination de l'Angleterre. Les États-Unis
+ne devaient plus avoir aucun contact militaire ou
+naval avec les Lacs; ils seraient déchus de tous droits de
+pêcheries et, enfin, devaient céder une portion du Maine
+en vue de fortifier le Canada.</p>
+
+<p>Il était impossible de s'incliner devant de telles prétentions.</p>
+
+<p>Les hommes d'État américains et les différents partis
+étaient donc partagés entre ces deux tendances: désir et
+presque obligation de faire la paix, et nécessité de faire la
+guerre. Nécessité d'autant plus inéluctable que les opérations
+anglaises dirigées contre la baie de Chesapeake
+allaient être complétées par des opérations ayant pour
+objectif les côtes du Golfe du Mexique, où, suivant Cochrane,
+«les troupes anglaises, au nombre de 3.000, débarquées
+<span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> à Mobile et rejointes par tous les Indiens, ainsi
+que par les Français et les Espagnols séparatistes, pourraient
+entièrement repousser les Américains de la Louisiane
+et des Florides<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a>».</p>
+
+<p>C'était la perspective de faire d'une pierre deux coups:
+annihiler les effets de la politique de Napoléon qui avait
+cédé la Louisiane aux États-Unis pour la soustraire à toute
+tentative de la part de l'Angleterre,&mdash;en même temps,
+couper toute communication entre la région des Grands-Lacs
+et l'embouchure du Mississipi. Pour atteindre ce
+but, il fallait s'emparer de la Nouvelle-Orléans et réveiller
+dans le pays les anciennes ambitions espagnoles et même
+les vieilles sympathies françaises.</p>
+
+<p>Jackson qui, à la tête des forces américaines, s'était
+arrêté trop longtemps à Mobile, dut marcher sur la Nouvelle-Orléans
+vers laquelle se dirigeait Pakenham, ayant
+sous ses ordres une flotte et une armée importantes.
+Mais Jackson, arrivé dans cette ville qui comptait alors à
+peine vingt mille habitants, ne sembla pas se rendre
+compte du danger qui la menaçait. Son activité ne fut pas
+plus ingénieuse que celle de Winder à Washington, jusqu'au
+moment, du moins, où il se trouva en présence de
+l'ennemi. Il était en train de faire une inspection du côté
+de Chef-Menteur et du lac Pontchartrain, quand les Anglais
+commencèrent leur attaque du côté du lac Borgne.
+Alors Jackson se rendit compte de la situation et, en face
+du danger, il retrouva tous ses talents militaires.</p>
+
+<p>Grâce à son habilité, grâce à la bravoure et à la persévérance
+d'une petite armée<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>, composée de milices levées
+à la hâte, le formidable armement préparé, à grands
+frais, par l'Angleterre, échoua: la Nouvelle-Orléans repoussa
+l'attaque de l'ennemi. Ce fut le 8 janvier 1815,
+<span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> jour à jamais mémorable dans les annales de l'histoire
+de l'Amérique du Nord, que ce produisit cet événement
+d'une portée considérable. Franklin avait dit un jour, en
+s'adressant à ses compatriotes: «Vous avez fait la guerre
+de la Révolution,&mdash;il vous reste à faire la guerre de la
+libération définitive.» Cette libération venait de s'achever
+avec la victoire de la Nouvelle-Orléans. Au moment
+même où Napoléon allait jouer sa dernière chance dans la
+plaine de Waterloo, les États-Unis se voyaient définitivement
+en possession de la vallée du Mississipi qui leur
+permettait de s'étendre vers l'ouest immense et mystérieux,
+et de relier, en même temps, les plages méridionales
+du golfe du Mexique aux étendues septentrionales
+de la région des Grands-Lacs.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> CHAPITRE XIII<br>
+<span class="smcap">LA CHUTE DE NAPOLÉON ET LA FIN<br>
+DE LA RIVALITÉ FRANCO-ANGLAISE EN AMÉRIQUE.</span></h2>
+
+<p class="resume">Napoléon, roi de l'île d'Elbe. &mdash; Son voyage de Fontainebleau
+à Fréjus. &mdash; Il semble prendre au sérieux sa petite royauté. &mdash; La
+comédie après la tragédie. &mdash; Son retour en France. &mdash; Les
+événements d'Amérique y ont contribué. &mdash; Les contingents
+de Wellington qui opéraient aux États-Unis reviennent
+en Europe pour prendre part à la bataille de Waterloo. &mdash; L'influence
+que l'Amérique avait toujours exercée sur la carrière
+de Napoléon se fait de nouveau sentir à son déclin. &mdash; Le
+Congrès de Vienne refait une Europe nouvelle. &mdash; Le traité
+de Gand tend à libérer les États-Unis de toute ingérence
+européenne.</p>
+
+<p>Après l'abdication de Fontainebleau, Napoléon se rendit
+en hâte dans le midi de la France pour regagner son
+minuscule royaume de l'île d'Elbe, dérisoire souveraineté
+que les alliés avaient consenti à lui laisser, d'après le
+choix auquel il s'était lui-même arrêté.</p>
+
+<p>C'était à la fois trop et pas assez.</p>
+
+<p>C'était trop, car l'activité qu'il mit aussitôt à organiser
+et à administrer un territoire insulaire qui équivalait à
+l'importance et à l'étendue d'une sous-préfecture, prouve
+que ses qualités d'initiative n'étaient pas atteintes.</p>
+
+<p>Ce n'était pas assez, car son imagination, toujours en
+travail, dépassa bien vite les limites étroites qu'on lui
+avait assignées, pour reprendre le rêve de sa domination
+universelle.</p>
+
+<p>Et puis, même réduit à ce fantôme de son ancienne
+puissance, le génie de l'Empereur inquiétait les ambassadeurs
+<span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> de la Sainte-Alliance en train de refaire la carte
+de l'Europe, au congrès réuni à Vienne.</p>
+
+<p>En réalité, il fut déjà le prisonnier de l'Angleterre
+dans ce nid à portée de vue de son berceau et où, pour
+l'Autriche, l'aigle se trouvait encore trop près de l'aiglon.</p>
+
+<p>La marine britannique surveillait, à une distance indiscrète,
+les allées et venues qui se produisaient à l'intérieur
+et autour de l'île. Les nouvelles n'y pouvaient parvenir
+que tronquées, falsifiées: on ne laissait passer que des
+informations strictement révisées par une censure méticuleuse.
+On sait comment ces mesures sévères furent habilement
+déjouées.</p>
+
+<p>Mais dès son arrivée, le nouveau roi de l'île d'Elbe,
+qu'on appelait toujours l'Empereur, eut besoin de se remettre
+des fortes émotions par lesquelles il avait passé
+durant son voyage de Fontainebleau à Fréjus. Sur cette
+route de l'exil, il avait été accompagné par des officiers
+autrichiens et anglais ayant pour mission&mdash;ô dérision!&mdash;de
+le protéger contre les manifestations hostiles des
+populations qui avaient déjà changé avec enthousiasme
+la cocarde tricolore contre la cocarde blanche. L'animosité
+à son adresse était surexcitée à un tel point, surtout en
+Provence, que pour éviter de tomber sous les coups d'un
+assassin vulgaire, Napoléon estima prudent de prendre
+la livrée et la place d'un de ses courriers à cheval qui
+précédaient ses équipages.</p>
+
+<p>Dans cet accoutrement, lamentablement déprimé et
+meurtri, il vint échouer à l'auberge de la Calade, près
+d'Aix. Il ordonna à la femme de l'aubergiste de préparer
+les relais de Sa Majesté. Cette femme qui était d'une
+exubérance toute méridionale, lui demanda si son maître
+allait bientôt arriver: «Ta mine me revient, mon garçon,
+ajouta-t-elle, et je te conseille de ne pas t'embarquer
+avec lui. Sûrement, on lui fera boire un coup dans la
+mer, à lui et à toute sa séquelle. Et on aura raison. Car,
+sans cela, il sera de retour avant trois mois.»</p>
+
+<p>«Comme elle finissait d'aiguiser sur la meule un de
+<span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> ses couteaux de cuisine, elle l'invita, en ricanant, à en
+toucher la pointe avec le doigt: «Il est bien affilé, regarde.
+Si quelqu'un veut, tout-à-l'heure, utiliser l'instrument,
+je le lui prêterai volontiers. Ce sera plutôt fait.»
+Le reste de la caravane l'avait rejoint sur ces entrefaites
+et put le voir, blême de colère, jeter à terre, comme du
+poison, le vin qui lui était servi<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a>».</p>
+
+<p>Dans ce trouble physique et moral, il s'embarqua. Mais
+sa force physique et morale avait assez de ressort pour
+qu'il reprît vite possession de lui-même. On peut dire que
+l'ambiance nouvelle dans laquelle il allait se trouver, agit
+sur lui comme une potion calmante sur un organisme
+surmené. Cet homme, qui ne s'était jamais reposé, trouva
+un dérivatif excellent dans des occupations, à première
+vue, puériles et indignes de son génie.</p>
+
+<p>On put croire, un instant, ce génie en pleine décadence.</p>
+
+<p>Quand on le vit, en effet, prendre au sérieux, les mesquines
+obligations de son nouvel état, accorder une importance
+exagérée aux couleurs et à la forme de son nouveau
+pavillon, discuter sur la dimension de la cocarde destinée
+à ses nouveaux sujets; quand on le vit faire son
+entrée dans le petit port de Porto-Ferrajo avec autant de
+solennité que s'il entrait à Vienne ou à Berlin, on put se
+demander s'il jouait une comédie où s'il continuait simplement,
+par la force acquise, le geste si glorieusement
+dessiné sur la scène du monde, en un geste piteusement
+terminé sur une scène aux proportions si étroites.</p>
+
+<p>Ce fut souvent une pitrerie lamentable.</p>
+
+<p>L'Empereur, le roi des rois, maintenant le petit roi de la
+petite île d'Elbe, eut des soldats, une cour, des courtisans,&mdash;autant
+de jouets laissés à une vanité désemparée et à
+un orgueil qui ne put plus se nourrir que d'apparences.</p>
+
+<p>Lui-même manifesta une activité brouillonne et inquiète.
+Intellectuellement, il se recueillit; physiquement,
+il ne put tenir en place.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> Après avoir présidé à l'installation de la maison qui
+devint son palais des <i>Mulini</i>, il parcourut l'île en quête
+d'un site favorable à des villégiatures. La nature partout
+était superbe; le confort laissait à désirer. Toute l'île est
+une oasis charmante jetée sur les flots bleus de la mer
+Thyrénienne, une station malheureusement ou heureusement
+trop dédaignée par la mode vagabonde des touristes,
+où les points de vue, sauvages et riants, alternent avec
+une pittoresque variété, sous un climat qui ressemble à
+celui de la Corse. Ce fut le seul instant où, dans sa carrière
+agitée, Napoléon put se laisser aller au côté rêveur
+de son caractère. Un instant, il devint poète et, dans le
+cadre magnifique qui l'entourait, il relut <i>Ossian</i>, le poète
+qu'il avait aimé dans sa jeunesse.</p>
+
+<p>Mais les tendances pratiques de son esprit positif reprirent
+vite le dessus.</p>
+
+<p>San-Martino offrait un emplacement propice à y établir
+une propriété de plaisance, où venir, l'été, fuir les
+chaleurs de la capitale. Il y avait une bicoque: on en fit
+une maison de campagne qui fût pour Porto-Ferrajo ce
+qu'avait été Saint-Cloud pour Paris. Napoléon voulut en
+faire un domaine de rapport où pousseraient des légumes
+de choix. Il s'occupa de tous les détails et quiconque aurait
+surpris cet homme courtaud et bedonnant, coiffé
+d'un large chapeau de paille, en train de vérifier le progrès
+des jeunes pousses, n'aurait certes pas reconnu le
+grand Empereur.</p>
+
+<p>Ceux qui l'observaient avec des yeux prévenus et hostiles,
+crurent que ses facultés exceptionnelles se rapetissaient
+au niveau des petits soucis d'une vie désormais
+vouée à des soins médiocres. Campbell surtout, le commissaire
+anglais qui cherchait à concilier les exigences
+d'une politesse toute britannique avec les nécessités d'un
+espionnage dont son gouvernement l'avait chargé, épiait,
+avec une satisfaction mal dissimulée, les étapes fatales
+d'une déchéance intellectuelle correspondant à la déchéance
+politique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> Tout indice était noté et exagéré. Le grand dés&oelig;uvré
+cherchait à tromper son ennui en donnant de l'importance
+à ce qui n'en avait pas. Ses manies,&mdash;petitesses
+inhérentes à tout homme si exceptionnel soit-il,&mdash;prenaient
+des proportions gigantesques dans ce milieu resserré
+où les affaires d'État se réduisaient à acheter des
+meubles, à habiller et équiper quelques soldats, à diriger
+des jardiniers et à se disputer avec des fonctionnaires
+improvisés.</p>
+
+<p>Certaines phobies, bizarres il est vrai, furent prises pour
+autant d'indications pouvant faire croire à un dérangement
+cérébral. Ainsi, Napoléon avait horreur du noir et
+il exprimait cette antipathie en critiquant vertement toute
+dame qui se permettait de se présenter devant lui en vêtement
+sombre. Le rose avait sa prédilection. Sa s&oelig;ur si
+dévouée, Pauline Borghèse, fut sévèrement réprimandée
+pour avoir arboré, dans une soirée officielle, une toilette
+de velours noir.</p>
+
+<p>Un homme qui perdait son temps à de pareilles vétilles
+n'était plus hanté par le mirage des vastes ambitions.</p>
+
+<p>Aussi Campbell, faisant taire ses craintes, rassura son
+gouvernement. Les diplomates du Congrès de Vienne, qui,
+Talleyrand en tête, trouvaient, qu'à l'île d'Elbe, Napoléon
+était trop près du théâtre de sa gloire, trop près de l'Italie
+où les mécontents commençaient à élever la voix, trop
+près de la France où les Bourbons se rendaient impopulaires,
+se tranquillisèrent au récit de certaines mises en
+scène qui frisaient la bouffonnerie et prenaient des allures
+carnavalesques. Le geôlier dissimulé sous la personnalité
+d'un officier anglais, qui devait surveiller le prisonnier
+commis à sa garde, crut, un beau jour, qu'il pouvait
+se relâcher de la sévérité de sa surveillance. Le 16 février
+1815, Campbell se rend à Florence. Sa conscience
+cependant n'était pas complètement endormie. Il rencontre,
+dans la capitale toscane, le sous-secrétaire d'État
+M. Cook, qui revenait précisément de Vienne et lui exprime
+<span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> ses craintes relatives à la situation et à la mentalité de
+Napoléon. Le sous-secrétaire d'État haussa dédaigneusement
+les épaules: «Napoléon! s'écria-t-il... qu'est-ce
+que c'est que ça? Retournez en paix à l'île d'Elbe, Colonel.
+Il ne peut rien faire. Et s'il vous demande ce qu'on pense
+à son sujet, répondez-lui que personne ne songe plus à
+lui en Europe. Il est complètement oublié, c'est comme
+s'il n'avait jamais existé!»</p>
+
+<p>Si cette opinion était partagée par les hauts dignitaires
+qui se rencontraient autour du tapis vert du Congrès de
+Vienne, si elle était accréditée auprès des cours de la Sainte-Alliance,
+il faut avouer que les rapports de police qui ont
+contribué à la répandre manquaient un peu d'exactitude
+et beaucoup de psychologie.</p>
+
+<p>Lorsque, le 28 février 1815, après une absence de huit
+jours, Campbell revint à l'île d'Elbe, Napoléon était parti
+pour la France.</p>
+
+<p>Ce retour avait, sans doute, été décidé dès Fontainebleau.
+On peut le croire quand on se rappelle qu'il avait
+d'abord été question de désigner la Corse comme pouvant
+constituer une royauté convenable pour le grand vaincu.
+Il eût été bien, pour lui, d'aller chercher son tombeau là
+où avait été son berceau. Au grand étonnement de tous,
+Napoléon refusa. Ce refus était apparemment inspiré par
+une arrière-pensée bien arrêtée. La Corse aurait trop
+donné l'impression d'un établissement définitif: l'île
+d'Elbe n'était qu'une halte passagère, une station reposante
+entre deux courses vertigineuses.</p>
+
+<p>On peut donc se demander si, pour déjouer la vigilance
+de ses geôliers et dérouter l'opinion de l'Europe, Napoléon,
+après sa tragédie, ne joua pas une comédie, en faisant
+croire qu'il s'inclinait devant la sévérité de son destin
+et qu'il acceptait définitivement la compensation que le
+sort lui avait réservée.</p>
+
+<p>Au début de son séjour à l'île l'Elbe, la lassitude générale
+avait, sans doute, agi sur ses nerfs, lui imposant
+un repos nécessaire. Il affecta de se croire heureux, il le
+<span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> fut peut-être pendant un certain temps, et il en consigna
+l'assurance un peu présomptueuse, sur une des grosses
+colonnes peintes de San-Martino où on peut lire cette
+inscription: <i>Ubicumque felix Napoleon</i> (Napoléon est
+partout heureux). En réalité, il trompait les autres en
+cherchant à se tromper lui-même.</p>
+
+<p>Plusieurs causes troublèrent bien vite cette quiétude
+apparente.</p>
+
+<p>Ce furent, d'abord, des bruits alarmants répandus
+jusque dans l'île. On parlait, à mots couverts, d'un assassinat
+possible, d'un enlèvement certain. L'Europe
+n'était décidément pas rassurée de voir Napoléon si près
+et il fut question de le transporter plus loin, à l'île Sainte-Marguerite,
+aux Açores ou à Sainte-Hélène, et c'est à
+M. de Talleyrand que revient le regrettable honneur
+d'avoir, le premier, désigné cette possession anglaise à
+l'attention des diplomates. Napoléon se mit sur ses gardes
+et décida de se défendre, en cas d'alerte.</p>
+
+<p>Puis, vint la question d'argent. Le gouvernement des
+Bourbons semblait oublier l'engagement pris de servir à
+Napoléon une rente de deux millions. Les épaves de sa
+fortune personnelle, qu'il avait pu sauver, ne suffisaient
+plus au budget d'une royauté, si modeste fut-elle. Les
+économies s'imposèrent et, avec elles, s'imposa la nécessité
+de sortir, par un coup d'audace, d'une situation inextricable.</p>
+
+<p>Malgré la surveillance exercée, Napoléon était tenu
+au courant de ce qui se passait en France. Il sut que sa
+gloire y était toujours vivante et qu'on ne pouvait s'empêcher
+de comparer la maëstria de ses procédés à la
+veulerie incohérente et insolente des Bourbons, inféodés
+à la politique de l'Angleterre. Il attachait une grande
+importance à connaître ce qui se passait en Amérique.
+Il aurait voulu apprendre en détail les péripéties de la
+guerre qui s'y poursuivait. La distance ne permettait pas
+que les nouvelles fussent répandues avec exactitude et
+célérité. Pourtant, quand il apprit qu'une partie des régiments
+<span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> de Wellington avait été expédiée en Amérique pour
+y contribuer à donner aux opérations une tournure décisive,
+il se persuada certainement que l'heure était venue
+pour lui de s'évader de sa prison et de reprendre la lutte
+si malencontreusement interrompue.</p>
+
+<p>Ce n'est pas la place ici de suivre, pas à pas, les étapes
+de sa marche triomphale qui, du midi, à travers Lyon,
+le mena à Paris, en une ovation indescriptible. Ce fut sa
+revanche des souffrances supportées, alors qu'il s'enfuyait
+de Fontainebleau. Maintenant, par un revirement compréhensible
+mais d'une soudaineté qui étonne un peu,
+les populations saluent son retour avec enthousiasme,
+les soldats, de nouveau entraînés par le prestige du grand
+capitaine, accourent se ranger sous ses aigles et arborent
+la cocarde tricolore. Il y a bien quelques hésitations,
+quelques défections, mais Ney ne peut résister à l'élan
+de son grand c&oelig;ur et, au lieu d'obéir aux ordres de Louis
+XVIII, il se jette dans les bras de son Empereur.</p>
+
+<p>Puis, les Cent-Jours... puis, Waterloo!</p>
+
+<p>Et puis, Sainte-Hélène!...</p>
+
+<p>Si la bataille de Waterloo mit fin au napoléonisme
+dans ce qu'il avait d'excessif, si les Anglais réussirent,
+avec l'appui de la coalition européenne secondée par la
+réaction française, à vaincre le colosse qui les avait si
+longtemps tenus en échec, les conséquences mêmes de
+cette bataille se firent sentir jusqu'aux États-Unis, parce
+qu'elles donnèrent une plus grande signification aux conclusions
+du traité de Gand et parce qu'elles soulignèrent,
+d'un trait ineffaçable, la fin de la rivalité franco-anglaise
+en Amérique.</p>
+
+<p>Cette rivalité qui avait toujours été habilement exploitée
+par les hommes d'État américains et par les différents
+partis en présence, fut aussi un instrument entre les
+mains de Napoléon.</p>
+
+<p>Aussi longtemps qu'il conserva l'espoir de continuer
+en Amérique la politique coloniale de l'ancien régime, si
+mal représentée sous Louis XV, il s'agissait, pour lui,
+<span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> d'évincer l'Angleterre au profit de la France; dès qu'il
+comprit qu'un rôle prédominant était désormais interdit
+à la France en Amérique, il s'agissait d'évincer l'Angleterre
+au profit des États-Unis eux-mêmes.</p>
+
+<p>La cession de la Louisiane fut la conséquence de cette
+conception. Entraîné dans les complications continentales
+non pas, comme Louis XIV, de son plein gré, mais par
+la force des choses, Napoléon renonça aux grandes expéditions
+coloniales tout en mettant obstacle à l'expansion
+de l'Angleterre dans la vallée du Mississipi.</p>
+
+<p>Il chercha à entraîner l'Amérique à prendre parti dans
+la lutte; nous avons essayé de dire les fluctuations auxquelles
+elle fut exposée, placée qu'elle était entre les
+nécessités contradictoires des décrets de Berlin et de Milan
+et des Ordres en Conseil.</p>
+
+<p>L'Amérique oscilla longtemps, de la sorte, entre l'influence
+française et l'influence anglaise, jusqu'au jour
+où solidarisant ses intérêts commerciaux avec ceux de la
+Russie, elle facilita à cette dernière la possibilité de secouer
+le joug du blocus et parvint, par cette simple man&oelig;uvre,
+à détacher Alexandre de l'Empereur des Français.
+Cette attitude fut une des causes indirectes qui contribuèrent
+à déclencher la néfaste campagne de Russie: au
+moment même où les États-Unis faisaient face aux attaques
+anglaises sur leur propre territoire, ils portaient
+un coup mortel au système continental de Napoléon dans
+les régions septentrionales de l'Europe.</p>
+
+<p>Ils s'affranchissaient, les armes à la main, de la tutelle
+anglaise et bravaient en même temps la volonté bien arrêtée
+de l'Empereur, en un mot, ils se dressaient, pour la
+première fois, contre les deux puissances, la France et
+l'Angleterre, qui les avaient à la fois créés et exploités.</p>
+
+<p>On comprend donc avec quelle curiosité Napoléon suivit
+les phases de ce que l'on peut appeler la seconde guerre
+d'indépendance de l'Amérique du Nord. Pendant qu'il
+avait été pour ainsi dire retranché de la vie, dans sa chimérique
+royauté de l'île d'Elbe, les événements avaient
+<span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> marché et il ne put connaître qu'à son retour en France
+la victoire remportée par les Américains à la Nouvelle-Orléans
+et la signature du traité de Gand qui sanctionnait
+cette victoire.</p>
+
+<p>S'il fut heureux de cette victoire, à laquelle il avait
+indirectement contribué, il ne put que regretter qu'elle
+se produisît trop tôt ou que lui-même eût quitté l'île
+d'Elbe trop tard.</p>
+
+<p>Les contingents de Wellington envoyés en Amérique,
+maintenant disponibles, avaient, en effet, été reportés sur
+la Belgique où ils contribuèrent, avec les armées coalisées,
+à assurer la défaite finale.</p>
+
+<p>Qui sait? Sans eux, peut-être, le sort du monde eût été
+changé. Mais, tel qu'il va être orienté pendant un siècle,
+il est le résultat, pour l'Amérique, pour l'Europe, de la bataille
+de la Nouvelle-Orléans et de la bataille de Waterloo.</p>
+
+<p>Durant toute l'année 1814, les négociations furent difficultueuses
+entre les États-Unis et l'Angleterre. Elles
+traînèrent en longueur et lord Castlereagh eut à partager
+son attention entre les graves questions à discuter au milieu
+de tout l'appareil des fêtes et des plaisirs du Congrès
+de Vienne et les questions dont l'importance était plutôt
+indifférente au grand public et devaient être discutées à
+l'Hôtel plus modeste des Pays-Bas, à Gand.</p>
+
+<p>Mais là aussi les diplomates réunis sentaient le contre-coup
+de ce qui se passait à Vienne et à Paris. L'opinion
+publique en Angleterre en fut, à son tour, influencée. La
+guerre devenait impopulaire et on demandait la paix. Seulement
+au mois de février 1815, la <i>Favorite</i>, portant les propositions
+préliminaires, fut en vue des côtes américaines.</p>
+
+<p>À ce moment, on craignait toujours, dans le cabinet de
+Washington, la perte de la Nouvelle-Orléans, quand on
+apprit, le 4 février, que l'invasion anglaise était repoussée
+et que la Nouvelle-Orléans était sauvée, ce fut une joie
+d'autant plus grande, dans le parti républicain, qu'on ne
+s'attendait pas à cette victoire et que les Fédéralistes
+comptaient exploiter une situation indécise.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> On se rappelle que, dès le début de la guerre, l'Angleterre
+avait décliné les offres d'intermédiaires de l'Empereur
+Alexandre auprès du gouvernement américain. En
+novembre 1814, Castlereagh avait proposé d'ouvrir des
+négociations directes et Madison ayant accepté, adjoignit
+Henri Clay et Jonathan Russell à Bayard et Gallatin.
+L'abdication de Napoléon avait plutôt compliqué la situation
+de la Délégation américaine. Ce fut à ce moment
+qu'on convint de se réunir à Gand.</p>
+
+<p>Les commissaires anglais furent le vice-amiral Gambier,
+Henry Goulburn, du Ministère des Colonies et William
+Adams, un avocat de l'amirauté, tous agents d'une
+habileté médiocre, de manières hautaines, auxquels leur
+gouvernement avait laissé si peu d'initiative qu'ils étaient
+obligés d'y avoir recours pour décider la moindre contestation.
+Les Américains leur étaient supérieurs en talents
+et en moyens d'action. Ils exposèrent et défendirent
+les justes revendications de leur patrie avec une patience
+à laquelle il faut rendre hommage. La seule critique à
+adresser, par exemple, à Adams et à Clay, pourrait se rapporter
+à leur caractère passionné et impulsif qui, par des
+écarts de langage et d'attitude, compromit parfois le succès
+des débats que le sang-froid de Gallatin parvint heureusement
+à diriger dans le sens voulu.</p>
+
+<p>Les commissaires anglais avaient à traiter: 1<sup>o</sup> la question
+de la presse des matelots,&mdash;2<sup>o</sup> la pacification des
+Indiens et la nécessité de leur assigner un territoire déterminé,&mdash;3<sup>o</sup>
+la révision de la ligne frontière entre les
+États-Unis et les Colonies Anglaises,&mdash;4<sup>o</sup> la question des
+pêcheries.</p>
+
+<p>Les Américains firent savoir qu'ils étaient autorisés à
+discuter la première et la troisième de ces questions, mais
+qu'ils ne l'étaient nullement en ce qui concernait la pacification
+des Indiens et les pêcheries.</p>
+
+<p>Assigner un territoire déterminé aux Indiens aboutissait
+à des conséquences graves pour les Américains: c'était
+retirer toutes leurs forces navales des Lacs, supprimer
+<span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> toutes les fortifications qui s'y trouvaient et céder
+les étendues du Maine entre le nouveau Brunswick et
+Québec pour être incorporées au Canada. Ils se refusèrent
+à discuter sur de telles bases dont l'admission équivalait
+à renoncer à toute indépendance nationale.</p>
+
+<p>Castlereagh, passant par Gand pour se rendre à Vienne,
+comprit que les exigences de son gouvernement étaient
+trop élevées et il y mit une sourdine, sous peine de voir
+rompre les pourparlers.</p>
+
+<p>Pendant qu'on se rendait compte en Angleterre de la
+difficulté de la situation et de la nécessité de terminer la
+guerre, les commissaires ne pouvaient s'entendre sur la
+possibilité de reconnaître le droit des Américains sur les
+pêcheries ni le droit des Anglais à la navigation du Mississipi.
+On finit cependant par s'arrêter à l'idée de ne faire
+aucune allusion dans le traité à ces deux questions délicates.
+On se promit, de part et d'autre, de tenter tous les
+efforts pour arriver à supprimer la traite des esclaves. Les
+hostilités devaient cesser dès que le traité serait ratifié.</p>
+
+<p>À y regarder de près, ce traité ne répondait pas aux
+exigences des deux partis en présence; il en sacrifiait les
+plus ardemment exprimées au début des négociations.
+Les Américains durent renoncer aux compensations pour
+les spoliations britanniques; ils furent obligés de mettre
+en question leurs droits sur Eastport et leurs droits de
+pêcheries dans les eaux anglaises. Les Anglais, de leur
+côté, ne purent faire accepter leurs principes relatifs à la
+presse des matelots et au blocus; ils se virent contester
+leur droit de naviguer sur le Mississipi et de faire le
+commerce avec les Indiens.</p>
+
+<p>Tout compte fait, les Américains purent passer, en
+apparence du moins, pour avoir fait un mauvais marché.
+Cela était peut-être vrai, si l'on s'arrête à l'acquit des
+avantages palpables obtenus. Cela ne l'était pas quand on
+songe que leur triomphe fut plutôt moral que matériel.
+Ils avaient gagné leur émancipation définitive,&mdash;point
+essentiel et d'une portée immense. Le reste viendrait plus
+<span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> tard. Et, pour ce reste, ils avaient le temps qui travaillait
+pour eux, le temps, facteur puissant, négociateur irrésistible
+qui devait leur être finalement favorable et
+parfaire l'&oelig;uvre à laquelle, au XVIII<sup>e</sup> siècle, Louis XVI,
+et, au commencement du XIX<sup>e</sup> siècle, Napoléon, avaient
+directement ou indirectement collaboré.</p>
+
+<p>Pendant que les États-Unis républicains voient s'ouvrir,
+devant eux, la perspective d'une carrière brillante
+et sans bornes, la réaction va triompher en Europe. Les
+théories sociales, les idées d'émancipation issues de la
+Révolution, l'individualisme vainqueur, chez nous, de
+l'esprit d'autorité, tous principes qui avaient suivi, au
+pas de charge, les bataillons de Bonaparte, rebroussèrent
+chemin et furent mis en déroute avec nos soldats. Dans
+une certaine mesure du moins.</p>
+
+<p>Les graines de liberté, semées au hasard, germeront
+plus tard. Pour le moment, la promesse de cette liberté
+qui avait été faite au peuple par la Prusse, au nom du
+patriotisme, fut honteusement oubliée. La Prusse va préparer
+son rôle de domination en Allemagne, avant de
+prétendre à dominer l'Europe entière. Sept ans après Iéna,
+elle entrevit sans doute le but assigné à son ambition par
+la force brutale du militarisme. L'Europe ne le devina
+pas. Le fait saillant et qui primait toutes les autres considérations
+émanait du triomphe de l'Angleterre: la lutte
+séculaire entre elle et la France était terminée.</p>
+
+<p>Au congrès de Vienne, Talleyrand, qui représentait et
+défendait le principe de la «légitimité», formule dont il
+réclamait avec orgueil la paternité, sut redonner à la
+France une attitude de grande puissance. Il y fallait une
+habilité subtile, à la fois cynique et profonde. Les qualités
+et les défauts de l'ambassadeur de Louis XVIII répondaient
+précisément aux nécessités du moment. On a
+pu lui reprocher d'avoir sacrifié une alliance prusso-russe
+à une alliance anglo-autrichienne, d'avoir, pour sauver
+l'intégrité du royaume de Saxe, contribué à l'établissement
+de la Prusse sur les bords du Rhin, ce qui mettait
+<span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> cette puissance en contact direct avec la frontière française
+et lui permettait de prendre le rôle de sentinelle
+avancée, montant la garde à cette frontière, au nom de
+la future unité allemande, réalisée sous son égide.</p>
+
+<p>En apparence, ces critiques peuvent être fondées. En
+réalité, la menace eut été aussi grande, si la Prusse s'était
+annexée la Saxe, annexion qui l'aurait agrandie singulièrement
+au c&oelig;ur même de l'Allemagne où elle aurait
+constitué un bloc homogène et redoutable qu'un rapprochement
+temporaire avec la France n'aurait pas arrêté
+dans ses visées agressives contre la voisine de l'Ouest.</p>
+
+<p>Certes, l'Angleterre, aux yeux de tous, était encore l'ennemie
+héréditaire: elle l'était dans les ressentiments que
+nos c&oelig;urs patriotes lui vouaient au lendemain de la lutte
+implacable dont l'Amérique avait été un des enjeux les
+plus importants. Mais, si elle avait pu s'emparer de beaucoup
+de nos colonies, l'Amérique lui échappait. Et, pour
+des yeux clairvoyants, pour une intuition quasi prophétique
+qui fut peut-être celle de Talleyrand, à partir de ce
+moment, l'Angleterre avait cessé d'être notre adversaire
+et devait bientôt se prêter à un nouveau groupement d'alliances.
+Le danger anglais avait disparu pour la France:
+le danger allemand se dessinait à l'horizon.</p>
+
+<p>Dans les négociations du traité de Gand, on ne s'occupa
+pas de Napoléon&mdash;dans les discussions du Congrès de
+Vienne où l'on détruisit son &oelig;uvre, il ne fut pas question
+de l'Amérique. Pourtant, comme une action subsidiaire
+mais de grande portée, se fait sentir à côté des protocoles
+officiels, poussée de l'impondérable, l'influence que Napoléon
+avait exercée sur les événements que nous venons
+de résumer.</p>
+
+<p>Napoléon était vaincu à Waterloo. L'Angleterre était
+vaincue à la Nouvelle-Orléans: l'Amérique, désormais
+hors des atteintes de la France et de l'Angleterre, peut
+marcher sans entraves vers la constitution de sa nationalité
+et le développement de sa grandeur.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> BIBLIOGRAPHIE</h2>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Channing (Edward)</span> et <span class="smcap">Hart</span> (<i>Albert Bushnell</i>).&mdash;Guide to
+the study of American History. <i>Boston, 1896.</i></p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Hart</span> (<i>Albert Bushnell</i>).&mdash;The Foundation of american foreign
+Policy. <i>New-York, 1901.</i></p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Ford</span> (<i>Henry Jones</i>).&mdash;The Rise and growth of American Politics.
+<i>New-York, 1898.</i></p>
+
+<p class="p2 book"><span class="smcap">Cartier (J.).</span>&mdash;Voyage de découverte au Canada... entre les années
+1539 et 1542.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Champlain (Samuel).</span>&mdash;Les Voyages de la Nouvelle-France occidentale,
+dicte Canada.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Chevillard (A.).</span>&mdash;Les desseins de Son Éminence de Richelieu
+pour l'Amérique.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Parkman (F.).</span>&mdash;France and England in north America.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Parkman (F.).</span>&mdash;Pioneers of France in the New-World.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Chapman (S.).</span>&mdash;The French in the Alleghany Valley.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Ch. Gailly de Taurines.</span>&mdash;La nation canadienne, étude historique
+sur les populations françaises du Nord de l'Amérique.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Winsor (I.).</span>&mdash;Struggle in America between England and
+France.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Roosevelt (Th.).</span>&mdash;The conquest of the West.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Seeley.</span>&mdash;The Expansion of England.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Raynal</span> (l'abbé).&mdash;Révolution d'Amérique.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Doniol.</span>&mdash;Histoire de la participation de la France à l'établissement
+des États-Unis d'Amérique.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Loménie (de).</span>&mdash;Beaumarchais et son temps.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Turgot.</span>&mdash;Mémoire sur la manière dont la France et l'Espagne
+devaient envisager la suite de la querelle entre la Grande
+Bretagne et ses colonies.</p>
+
+<p class="p2 book"><span class="smcap">Guizot.</span>&mdash;Histoire de la Révolution française.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Laboulaye (Ed.).</span>&mdash;Histoire politique des États-Unis.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Trevelyan (G. O.).</span>&mdash;The American revolution.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Buron (Ed.).</span>&mdash;Un Prophète de la Révolution américaine.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Bancroft (E.).</span>&mdash;History of the american revolution.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Circourt (de).</span>&mdash;Histoire de l'Action commune de la France et
+de l'Amérique pour l'indépendance des États-Unis.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Moireau (Aug.).</span>&mdash;Histoire des États-Unis.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Conway (M.-D.).</span>&mdash;Thomas Paine et la Révolution des Deux-Mondes.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Hazen (Ch. D.).</span>&mdash;Contemporary American opinion of the French
+revolution. <i>Baltimore 1897.</i></p>
+
+<p class="book">Gouverneur <span class="smcap">Morris</span>.&mdash;Diary.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Esmein (A.).</span>&mdash;Gouverneur Morris, un témoin de la Révolution
+française.</p>
+
+<p class="p2 book"><span class="smcap">Barante (de).</span>&mdash;Histoire du Directoire.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Boulay de la Meurthe</span> (Comte).&mdash;Le Directoire et l'Expédition
+d'Égypte.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Adet.</span>&mdash;Rapport sur la convention conclue entre la République
+française et les États-Unis d'Amérique.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Fauchet.</span>&mdash;Coup d'&oelig;il sur l'état actuel de nos rapports politiques
+avec les États-Unis.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Talleyrand.</span>&mdash;Essai sur les avantages à retirer des Colonies
+nouvelles.</p>
+
+<p class="p2 book"><span class="smcap">Thiers.</span>&mdash;Histoire du Consulat et de l'Empire.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Adams (H.).</span>&mdash;History of the United States of America.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Barbé-Marbois (de).</span>&mdash;Histoire de la Louisiane et de la cession
+de cette colonie par la France aux États-Unis de l'Amérique
+septentrionale. <i>Paris, 1829.</i></p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Gayarré.</span>&mdash;Histoire de la Louisiane.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Fortier (A.).</span>&mdash;A History of Louisiana.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Villiers du Terrage (de).</span>&mdash;Les dernières années de la
+Louisiane française.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Binger (H.).</span>&mdash;The Louisiana Purchase.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Miot de Melito.</span>&mdash;Mémoires.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Jung</span> (le général).&mdash;Lucien Bonaparte et ses mémoires (1775-1840).
+<i>Paris, 1882.</i></p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Toussaint-Louverture.</span>&mdash;Mémoires.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Caulaincourt, duc de Vicence.</span>&mdash;Souvenirs.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">The writings of Thomas Jefferson.</span>&mdash;With explanatory
+notes.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Witt (Cornélis de).</span>&mdash;Thomas Jefferson. Étude historique sur
+la démocratie américaine. <i>Paris, 1861.</i></p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Talleyrand.</span>&mdash;Rapport à S. M. l'Empereur relativement au
+Blocus des Îles Britanniques.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Bertin (F.).</span>&mdash;Le Blocus continental. Ses origines. Ses effets.
+Étude de droit international. Thèse pour le Doctorat. <i>Paris,
+1901.</i></p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Baring (A.).</span>&mdash;Causes of orders in Council.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Clercq (M. de).</span>&mdash;Recueil des Traités de la France, tome <span class="smcap">II</span>,
+(1803-1815) (p. 59-63).</p>
+
+<p class="p2 book"><span class="smcap">Brackenridge.</span>&mdash;Histoire de la guerre entre les États-Unis
+d'Amérique et l'Angleterre (Traduction par A. de Dalmas).</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Ingersoll (Ch. S.).</span>&mdash;Historical sketch of the second War between
+the United States of America and Great-Britain.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Roosevelt (Th.).</span>&mdash;The naval war of 1812, or History of the
+United States navy during the last war with great Britain.
+<i>New-York 1822.</i></p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Pons de l'Hérault.</span>&mdash;Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Gruyer (Paul).</span>&mdash;Napoléon, roi de l'île d'Elbe. <i>Paris, 1906.</i></p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Vaulabelle (A. de).</span>&mdash;Histoire des deux Restaurations. <i>Paris,
+1847.</i></p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Pingaud (Albert).</span>&mdash;Le Congrès de Vienne et la Politique de
+Talleyrand. <i>Paris, 1899</i> (Extrait de la <i>Revue Historique</i>).
+(<i>Tome <span class="smcap">LXX</span>, année 1899</i>).</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<div class="toc">
+<p><span class="smcap">Introduction</span>
+<span class="ralign10"><a href="#page7">7</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE PREMIER<br>
+<span class="smcap">La France et l'Angleterre<br>
+dans l'Amérique septentrionale.</span></p>
+
+<p>Importance de la découverte de l'Amérique.&mdash;Le rôle de
+la Méditerranée passe à l'Océan Atlantique.&mdash;Déclin de
+l'Allemagne et de l'Italie.&mdash;Développement des nations côtières
+occidentales.&mdash;Rivalité franco-anglaise en Amérique.&mdash;La
+colonisation française.&mdash;Les Normands au X<sup>e</sup> siècle.&mdash;Verazzano.&mdash;Cartier
+à Stadaconé et à Mont-Royal.&mdash;Samuel
+de Champlain.&mdash;Cavelier de la Salle sur le Mississipi.&mdash;Colonisation
+anglaise.&mdash;L'&oelig;uvre des Puritains.&mdash;La
+Louisiane.&mdash;Politique coloniale de la France et de l'Angleterre.
+<span class="ralign10"><a href="#page20">20</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE II<br>
+<span class="smcap">L'Indépendance américaine et l'Intervention française.</span></p>
+
+<p>Perte du Canada.&mdash;Traité de 1763.&mdash;Les Colonies anglaises
+se détachent de la Métropole.&mdash;Les Anglais d'Amérique
+ne ressemblent plus aux Anglais d'Angleterre.&mdash;Jonathan
+en face de John Bull.&mdash;Les «Insurgents» représentent
+les principes libéraux du Parlement anglais.&mdash;L'Europe
+s'intéresse au mouvement.&mdash;L'Angleterre résiste, la France
+intervient, l'Allemagne vend ses soldats.&mdash;Georges III tend
+vers l'absolutisme.&mdash;Luttes oratoires entre Fox et Burke.&mdash;L'opinion
+en France.&mdash;Le comte de Vergennes entraîne
+Louis XVI.&mdash;Le rôle de La Fayette.&mdash;Contradictions entre
+les privilèges de l'aristocratie française et son intervention
+en faveur des idées républicaines.&mdash;Rapports de Vergennes
+et de Turgot.&mdash;Beaumarchais, Arthur Lee et Franklin.&mdash;La
+France fidèle à sa mission civilisatrice.
+<span class="ralign10"><a href="#page40">40</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE III<br>
+<span class="smcap">La Révolution américaine et la Révolution française.</span></p>
+
+<p>Les Anglais ignorent la situation des Colonies.&mdash;Les grands
+caractères civiques sont en Amérique.&mdash;Les citoyens, fils
+de leurs &oelig;uvres.&mdash;Les militaires.&mdash;Conditions favorables
+à la fondation d'une démocratie.&mdash;Influence exercée
+par l'évolution américaine sur la révolution française.&mdash;En
+Amérique, la liberté existant déjà, il s'agissait de la
+faire respecter.&mdash;En France, il s'agissait de la créer.&mdash;Grande
+différence dans les moyens d'action.&mdash;Jugements
+des Américains sur la Révolution française.&mdash;Jefferson,
+témoin des premiers troubles, les juge en républicain.&mdash;Il
+accuse Marie-Antoinette et accorde toute sa sympathie au
+Tiers-État.&mdash;Gouverneur Morris, républicain aristocrate,
+penche pour l'Ancien régime.
+<span class="ralign10"><a href="#page63">63</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE IV<br>
+<span class="smcap">Groupements des partis et difficultés diplomatiques.</span></p>
+
+<p>Napoléon émerge et Washington hésite.&mdash;Deux partis se
+constituent aux États-Unis: Les Républicains et les Fédéralistes.&mdash;Convention
+de Philadelphie du 14 mai 1787.&mdash;Jefferson
+devient le représentant du républicanisme
+avancé.&mdash;On critique la mise en scène luxueuse des réceptions
+du Président et de M<sup>me</sup> Washington.&mdash;Les relations
+entre la France et les États-Unis se troublent.&mdash;La mission
+du citoyen Genet en 1793.&mdash;Son attitude incorrecte.&mdash;L'influence
+anglaise prédomine.&mdash;Le traité de Jay, à
+Londres.&mdash;Fauchet précise la nature de nos rapports avec
+l'Amérique du Nord, en l'an V de la République.&mdash;Jugement
+équitable de Pastoret.&mdash;Pinkney, Marshall et Gerry
+envoyés à Paris.&mdash;Rôle de Talleyrand.&mdash;Ses vues sur les
+Colonies.&mdash;Bonaparte semble les partager en ce qui concerne
+l'Amérique.
+<span class="ralign10"><a href="#page87">87</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE V<br>
+<span class="smcap">Napoléon et la Louisiane.</span></p>
+
+<p>Jefferson est nommé Président des États-Unis en 1801.&mdash;Sa
+sympathie pour la France.&mdash;Il veut la paix à l'intérieur et à
+l'extérieur.&mdash;La Louisiane convoitée par Bonaparte.&mdash;Monroe
+est envoyé à Paris.&mdash;L'Angleterre prépare les hostilités.&mdash;Bonaparte
+renonce à la Louisiane.&mdash;Les préparatifs
+qui lui étaient destinés sont tournés contre la Grande-Bretagne.&mdash;Monroe,
+d'abord éconduit, reçoit un accueil
+plus favorable.&mdash;Scène entre Bonaparte et ses frères Lucien
+et Joseph.&mdash;Barbé de Marbois discute avec Livingston
+et Monroe les conditions de cession de la Louisiane aux
+États-Unis.
+<span class="ralign10"><a href="#page112">112</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE VI<br>
+<span class="smcap">La Louisiane et les États-Unis.</span></p>
+
+<p>Situation des États-Unis au moment de l'achat de la Louisiane.&mdash;D'ataviques
+influences rattachent l'Amérique du Nord à
+son pays d'origine.&mdash;Impossibilité de s'abstraire de la politique
+européenne.&mdash;Action réciproque.&mdash;La cession de
+la Louisiane inaugure l'ère des relations internationales et
+des prétentions à devenir une puissance mondiale.&mdash;L'incorporation
+d'un territoire nouveau soulève des difficultés
+constitutionnelles.
+<span class="ralign10"><a href="#page138">138</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE VII<br>
+<span class="smcap">Napoléon et la Floride.</span></p>
+
+<p>Napoléon ayant renoncé à l'Amérique concentre ses forces
+en Europe pour mieux atteindre l'Angleterre.&mdash;La cession
+de la Louisiane a une répercussion sur la question de la
+Floride.&mdash;Après la rupture de la paix d'Amiens l'ambition
+de Bonaparte se donne libre carrière.&mdash;Le Général Turreau
+représente la France à Washington.&mdash;Son rôle.&mdash;Difficultés
+avec l'Espagne.&mdash;Politique de Talleyrand.&mdash;Frontières
+de la Louisiane et de la Floride.&mdash;Activité de Monroe entre
+Paris, Londres et Madrid.&mdash;Ses efforts échouent.&mdash;Jefferson
+reste fidèle au principe de la paix.&mdash;Attitude hostile
+de l'Espagne, de la France et de l'Angleterre.&mdash;La Floride
+devient l'appât dont joue l'Empereur suivant les besoins de
+sa cause.
+<span class="ralign10"><a href="#page153">153</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE VIII<br>
+<span class="smcap">Les États-Unis et le Blocus continental.</span></p>
+
+<p>Napoléon est décidé à sacrifier l'Espagne.&mdash;La faiblesse de
+Charles IV.&mdash;Monroe et Fox.&mdash;L'Angleterre ne peut admettre
+les prétentions américaines.&mdash;Le Décret de Berlin.&mdash;Tous
+les neutres sont atteints.&mdash;Monroe accepte les conditions
+anglaises.&mdash;Jefferson refuse de soumettre le traité
+au Sénat.&mdash;Les ordres en Conseil de janvier et de novembre
+1807.&mdash;Guerre en perspective entre les États-Unis
+et la Grande-Bretagne.&mdash;Situation difficile à l'égard de la
+France.&mdash;Pour se rendre maître de l'Espagne Junot s'empare
+du Portugal.&mdash;La famille royale s'enfuit au Brésil.&mdash;Entrevue,
+à Mantoue, de Napoléon avec son frère Lucien.&mdash;Il
+lui offre la couronne d'Espagne s'il consent à divorcer.&mdash;Aux
+ordres en Conseil émis par Spencer Perceval, Napoléon
+répond par le Décret de Milan.
+<span class="ralign10"><a href="#page178">178</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE IX<br>
+<span class="smcap">L'Embargo et les conséquences de la Guerre d'Espagne.</span></p>
+
+<p>Jefferson taxé de Bonapartiste.&mdash;Situation de Turreau à Washington.&mdash;Lettre
+de Champagny à Armstrong.&mdash;Elle provoque
+de l'agitation aux États-Unis.&mdash;Pickering crée un
+mouvement en faveur de l'Angleterre.&mdash;Critique de l'Embargo.&mdash;Intrigue
+de John Henry.&mdash;Conséquences économiques
+de l'Embargo.&mdash;Murat à Madrid.&mdash;L'entrevue de
+Bayonne.&mdash;Napoléon offre le trône d'Espagne à son frère
+Joseph.&mdash;Répercussion sur les colonies espagnoles.&mdash;Ambition
+démesurée.&mdash;La Floride de nouveau mise en jeu.&mdash;Capitulation
+de Dupont à Baylen.
+<span class="ralign10"><a href="#page196">196</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE X<br>
+<span class="smcap">Les États-Unis et la Russie.</span></p>
+
+<p>Madison Président des États-Unis.&mdash;Il demande des dommages-intérêts
+au gouvernement français.&mdash;Apparence
+conciliante de l'Angleterre.&mdash;Ses intrigues continuent à
+Washington.&mdash;Quatrième coalition.&mdash;Le retrait de l'Embargo
+demande la suppression des décrets de 1806 et de 1807.&mdash;Napoléon
+n'est pas de cet avis.&mdash;Lettre de Cadore au
+général Armstrong.&mdash;Intérêts commerciaux des États-Unis
+dans la mer Baltique.&mdash;Relations avec la Russie.&mdash;Mission
+de J. Q. Adams.&mdash;Bienveillance de l'Empereur Alexandre.&mdash;Ukase
+protégeant les produits américains.&mdash;Rappel de
+Caulaincourt.&mdash;L'Empereur Napoléon rompt avec l'Empereur
+Alexandre.
+<span class="ralign10"><a href="#page212">212</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE XI<br>
+<span class="smcap">Les Préliminaires de la Guerre<br>
+entre les États-unis et l'Angleterre.</span></p>
+
+<p>Sérurier remplace Turreau à Washington.&mdash;Le départ de Joel
+Barlow pour Paris est remis.&mdash;La politique de Madison basée
+sur la suppression des Décrets.&mdash;L'incident de Henry
+et du Comte de Crillon.&mdash;Révélations qui doivent perdre
+les Fédéralistes.&mdash;L'Angleterre intransigeante.&mdash;Menace
+d'un nouvel Embargo.&mdash;Menace de guerre.&mdash;Parti de la
+paix, parti de la guerre.&mdash;Retour de Joel Barlow à Paris.&mdash;Napoléon
+lui accorde audience mais répond vaguement
+à ses demandes.&mdash;Rapport de Bassano du 16 mars 1812.&mdash;Départ
+de Napoléon pour la Grande-Armée.&mdash;Le 15 septembre
+il entre à Moscou.&mdash;Joel Barlow part pour Wilna.&mdash;Il
+ne peut joindre Napoléon qui le dépasse dans sa course
+vertigineuse pour regagner la France.&mdash;Joel Barlow meurt
+aux environs de Cracovie.&mdash;Les ordres en Conseil sont
+révoqués à Londres le 17 juin 1812.&mdash;La guerre est déclarée
+à Washington le 18 juin.
+<span class="ralign10"><a href="#page234">234</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE XII<br>
+<span class="smcap">Les principales phases de la seconde guerre
+de l'Indépendance américaine.</span></p>
+
+<p>Les États-Unis ont contribué à déclencher la guerre entre la
+France et la Russie.&mdash;Ils s'apprêtent à régler leur dernier
+compte avec l'Angleterre.&mdash;État précaire de l'armée de l'Union.&mdash;La
+campagne commence sur la frontière du Canada.&mdash;Opérations
+navales.&mdash;La politique anglaise influencée
+par les désastres de Russie.&mdash;La mission de Gallatin
+et de Bayard.&mdash;Embargo voté et révoqué.&mdash;Opinion
+de Calhoum et de Daniel Webster.&mdash;Le rôle de Sérurier.&mdash;Répercussion
+des batailles de Bautzen, Lutzen et Leipzig.&mdash;Contre-coup
+de la défaite de Napoléon aux États-Unis.&mdash;Continuation
+des hostilités.&mdash;Ross entre à Washington.&mdash;Sérurier
+décrit à Talleyrand le sac de la Ville.&mdash;Le général
+Jackson bat les Anglais à la Nouvelle-Orléans.
+<span class="ralign10"><a href="#page255">255</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE XIII<br>
+<span class="smcap">La chute de Napoléon et la fin de la rivalité
+Franco-Anglaise en Amérique.</span></p>
+
+<p>Napoléon, roi de l'Île d'Elbe.&mdash;Son voyage de Fontainebleau
+à Fréjus.&mdash;Il semble prendre au sérieux sa petite royauté.&mdash;La
+comédie après la tragédie.&mdash;Son retour en France.&mdash;Les
+événements d'Amérique y ont contribué.&mdash;Les contingents
+de Wellington qui opéraient aux États-Unis, reviennent
+en Europe pour prendre part à la bataille de Waterloo.&mdash;L'influence
+que l'Amérique avait toujours exercée
+sur la carrière de Napoléon se fait de nouveau sentir à son
+déclin.&mdash;Le Congrès de Vienne refait une Europe nouvelle.&mdash;Le
+traité de Gand tend à libérer les États-Unis de
+toute ingérence européenne.
+<span class="ralign10"><a href="#page287">287</a></span></p>
+
+<p>Bibliographie.
+<span class="ralign10"><a href="#page301">301</a></span></p>
+</div>
+
+<p class="p2 center">Vannes.&mdash;Imprimerie LAFOLYE frères.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> <i>OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</i></h2>
+
+<h3>LITTÉRATURE</h3>
+
+<ul class="none">
+<li><b>Incompatibles</b> (1 vol.).</li>
+<li><b>Sauvée!</b> (1 vol.).</li>
+<li><b>Âmes troublées</b> (1 vol.).</li>
+<li><b>Victor Massé</b> (1 vol.).</li>
+<li><b>Pages italiennes</b> (1 vol.).</li>
+<li><b>Stances à Domfront</b> (1 vol.).</li>
+</ul>
+
+<h3>SCIENCE</h3>
+
+<p class="book"><b>L'Univers et l'Humanité.</b>&mdash;Histoire des différents systèmes
+appliqués à l'étude de la nature; d'après l'ouvrage de <span class="smcap">H. Kr&oelig;mer</span>,
+avec la collaboration d'un grand nombre de savants. Préface
+de <span class="smcap">M. Ed. Perrier</span>, <i>membre de l'Institut, Directeur du
+Muséum d'Histoire naturelle</i> (5 vol.).</p>
+
+<h3>HISTOIRE</h3>
+
+<p class="book"><b>La Femme dans la Légende, dans la Réalité et dans l'Art</b>
+(1 vol.).</p>
+
+<p class="book"><b>Les Animaux dans le Culte et dans la Légende</b> (1 vol.).</p>
+
+<h3>ÉTUDES NORMANDES</h3>
+
+<p class="book"><b>Le Livre du Millénaire de la Normandie</b> (911-1911).&mdash;Direction
+avec Arnould Galopin. Collaboration de personnalités
+normandes (1 vol.).</p>
+
+<p class="book"><b>Les Normands et la Découverte de l'Amérique au X<sup>e</sup> siècle.</b>
+(1 vol.).</p>
+
+<p class="book"><b>Le Château féodal de Domfront.</b> (1 vol.).</p>
+
+<p class="book"><b>La Normandie et les Normands à l'Exposition de Géographie
+de la Bibliothèque Nationale.</b> (1 vol.).</p>
+
+<h3>ÉTUDES AMÉRICAINES</h3>
+
+<p class="book"><b>Les Premiers interprètes de la Pensée américaine.</b>&mdash;Essai
+d'Histoire et de Littérature sur l'évolution du Puritanisme
+aux États-Unis (1 vol.).</p>
+
+<p class="book"><b>La première carte contenant le nom d'Amérique</b> (1 vol.).</p>
+
+<p class="book"><b>Les Allemands en Amérique.</b>&mdash;<span class="smcap">Hier et aujourd'hui.</span> (1 vol.).</p>
+
+<h2>Notes</h2>
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: <span class="smcap">Everett Hale</span>: <i>Memoirs of a hundred years.</i></p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Mémoires.</p>
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: <span class="smcap">Emerson</span>: <i>Napoleon, or the man of the World.</i></p>
+
+<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: <span class="smcap">A. Schalck de la Faverie</span>: <i>Les Normands et la découverte de
+l'Amérique au X<sup>e</sup> siècle.</i></p>
+
+<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
+<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: <i>Le Grand insulaire et Pilotage d'André Thevet, cosmographe du
+Roy (1586).</i></p>
+
+<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
+<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: <span class="smcap">Cartier</span>: <i>Voyage de découverte au Canada... entre les années
+1514 et 1542.</i></p>
+
+<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
+<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: <i>Bref discours des Choses plus Remarquables que Samuel Champlain,
+de Brouage, a recognues aux Indes occidentales.</i></p>
+
+<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
+<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: <span class="smcap">Washington Irving</span>: <i>Knickerbocker's History of New-York.</i></p>
+
+<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
+<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: <span class="smcap">Roosevelt</span>: <i>The Winning of the West.</i></p>
+
+<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
+<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: <span class="smcap">Seeley</span>: <i>The Expansion of England.</i></p>
+
+<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
+<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Lettres, instructions et mémoires de Colbert, publié... par
+Pierre Clément, III, 2<sup>e</sup> part. Instructions du marquis de Seignelay,
+Colonies.</p>
+
+<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a>
+<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: <span class="smcap">A. Schalck de la Faverie</span>: <i>Les Premiers Interprètes de la Pensée
+américaine. Essai d'histoire et de littérature sur l'évolution du puritanisme
+aux États-Unis.</i></p>
+
+<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a>
+<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: <span class="smcap">André Chevillard</span>: <i>Les Desseins de son Éminence de Richelieu
+pour l'Amérique...</i> Rennes, in-4<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a>
+<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: <span class="smcap">Ed. J. Lowell</span>: <i>Relations with Europe during the Revolution</i>
+(V. <i>Narrative and critical History of America</i>, edited by Justin Winsor).</p>
+
+<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a>
+<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: Le duc de Choiseul à M. Durand, Compiègne, le 24 août 1767,
+<i>Documents historiques</i>, n<sup>o</sup> 71.</p>
+
+<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a>
+<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Le lieutenant-colonel de Kalb au duc de Choiseul, le 15 janvier
+1768, <i>Documents historiques</i>, n<sup>o</sup> III.</p>
+
+<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a>
+<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: <span class="smcap">Comte de Ségur</span>, <i>Mémoires</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a>
+<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Diary and Letters of Gouverneur Morris.</p>
+
+<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a>
+<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: Washington à J. Jay, 1<sup>er</sup> août 1786.</p>
+
+<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a>
+<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: Jefferson à Lee, <i>Works of Jefferson</i>, t. <span class="smcap">VII</span>, p. 376.</p>
+
+<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a>
+<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: Voir le <i>Mémoire</i> pour servir d'instruction au citoyen Genet.</p>
+
+<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a>
+<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: <span class="smcap">J. Fauchet</span>: <i>Coup d'&oelig;il sur l'état actuel de nos rapports politiques
+avec les États-Unis de l'Amérique septentrionale.</i> Paris, an V. 1797.</p>
+
+<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a>
+<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: <i>Essai sur les avantages à tirer de colonies nouvelles dans les circonstances
+présentes</i>, par le citoyen Talleyrand. Lu à la séance publique
+de l'Institut national, le 15 messidor, an V.</p>
+
+<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a>
+<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: <span class="smcap">Talleyrand</span>: <i>Loc. cit.</i></p>
+
+<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a>
+<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: <i>Mémoires du Prince de la Paix</i>, III, 23.</p>
+
+<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a>
+<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: <span class="smcap">Talleyrand</span>: <i>Loc. cit.</i></p>
+
+<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a>
+<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Instructions au général Berthier, 8 fructidor, an VIII (26 août
+1800); Projet de Traité préliminaire et secret, 10 fructidor, an VIII
+(28 août 1800) (<i>Archives des Affaires Étrangères</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a>
+<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: Beurnonville à Talleyrand, 27 nivôse, an XI (17 janvier 1803)
+(<i>Archives des Affaires Étrangères</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a>
+<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: <i>Works of Jefferson</i>, t. <span class="smcap">IV</span>, p. 431 (18 avril 1802).</p>
+
+<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a>
+<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: Livingston au Secrétaire d'État, le 1<sup>er</sup> septembre 1802, <i>American
+State Papers</i>, t. <span class="smcap">II</span>, p. 525.</p>
+
+<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a>
+<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: <span class="smcap">Baron Marc de Villiers du Terrage</span>: <i>Les dernières années de la
+Louisiane.</i></p>
+
+<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a>
+<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: <i>Archives du Ministère des Colonies.</i></p>
+
+<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a>
+<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: Baron <span class="smcap">Marc de Villiers du Terrage</span>: <i>Op. cit.</i></p>
+
+<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a>
+<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Cette pièce commandée au graveur Adrien est devenue très
+rare; elle se trouve au Musée de la Monnaie, de Paris.</p>
+
+<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a>
+<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: «En 1819 ou 1820, notre belle-s&oelig;ur, la reine Hortense, nous
+raconta à Rome que l'Impératrice Joséphine avait été fort alarmée
+par la catastrophe de son portrait.»</p>
+
+<p>«Joséphine, comme la plupart des Créoles, était très superstitieuse.
+En ce temps-là, elle vivait dans la crainte presque continuelle
+que le Premier Consul, désirant avoir des enfants qu'elle
+n'était plus en état de lui donner, n'en vint à un divorce. Il en avait
+été question en rentrant d'Égypte, sous prétexte, non de stérilité,
+mais de légèreté de conduite...»</p>
+
+<p>«Au temps de la tabatière brisée, Joséphine, pleine de confiance
+en M<sup>lle</sup> Lenormand déjà fameuse tireuse de cartes, mais qu'elle
+contribua beaucoup à mettre à la mode, l'alla consulter.»</p>
+
+<p>«Elle proposa de couvrir le portrait qui avait couru le risque
+d'être brisé, d'un autre absolument pareil et peint également par
+Isabey.»</p>
+
+<p>«On nous dit que la boîte à double portrait est aujourd'hui entre
+les mains de la duchesse de Bragance, petite-fille de l'Impératrice
+par son père Eugène Beauharnais.»</p>
+
+<p class="right10">(<i>Note de la princesse de Canino</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a>
+<b><a href="#footnotetag36">36</a></b>: <i>Correspondance</i>, VIII, 289.</p>
+
+<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a>
+<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: <i>Livingston to Madison</i>, 3 mai 1804; <i>View of the Claims</i>, etc... <i>by
+a citizen of Baltimore</i>, p. 75.</p>
+
+<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a>
+<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: Mémoires du duc de Liancourt.</p>
+
+<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a>
+<b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: Talleyrand à Turreau, 20 thermidor, an XII (<i>Archives des
+Aff. Étr.</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a>
+<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: Talleyrand à Turreau, 27 thermidor, an XII, 15 août 1804
+(<i>Archives des Aff. Étr.</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a>
+<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: Instructions secrètes pour le Capitaine Général de la Louisiane,
+approuvées par le Premier Consul, le 5 frimaire, an XI, 26 nov. 1803
+(<i>Archives de la Marine</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote42" name="footnote42"></a>
+<b><a href="#footnotetag42">42</a></b>: Talleyrand à Gravina, 12 fructidor, an XII, 30 août 1804 (<i>Archives
+des Aff. Étr.</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote43" name="footnote43"></a>
+<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: Monroe à Talleyrand, 8 novembre 1804 (<i>State Papers</i>, II, 634).</p>
+
+<p><a id="footnote44" name="footnote44"></a>
+<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: <i>Correspondance de Napoléon</i>, XXXII, 321.</p>
+
+<p><a id="footnote45" name="footnote45"></a>
+<b><a href="#footnotetag45">45</a></b>: <i>Rule of the war of 1756.</i></p>
+
+<p><a id="footnote46" name="footnote46"></a>
+<b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: <span class="smcap">Reeve</span>: <i>Law of shipping and Navigation.</i> Part. II, chap. III.</p>
+
+<p><a id="footnote47" name="footnote47"></a>
+<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: Monroe to Madison, 18 octobre, 1805; <i>State Papers</i>, III, 106.
+Monroe to colonel Taylor, 10 septembre 1810; Monroe mss.; <i>State
+Department</i>, <i>Archives</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote48" name="footnote48"></a>
+<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: <span class="smcap">Jefferson</span>: <i>Works</i>, IV, 584.</p>
+
+<p><a id="footnote49" name="footnote49"></a>
+<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Napoléon à Talleyrand, 22 thermidor, an XIII (10 août 1805).
+<i>Correspondance</i>, XI, 73.</p>
+
+<p><a id="footnote50" name="footnote50"></a>
+<b><a href="#footnotetag50">50</a></b>: Talleyrand à Turreau, 31 juillet 1806 (<i>Arch. des Aff. Étrangères</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote51" name="footnote51"></a>
+<b><a href="#footnotetag51">51</a></b>: Jefferson au général J. Mason, <i>&OElig;uvres</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote52" name="footnote52"></a>
+<b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: Napoléon à Champagny, 15 novembre 1807. <i>Correspondance</i>,
+XVI, 165.</p>
+
+<p><a id="footnote53" name="footnote53"></a>
+<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: <span class="smcap">Th. Jung</span>: <i>Lucien Bonaparte</i>, III, 83-113.</p>
+
+<p><a id="footnote54" name="footnote54"></a>
+<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: Nouveau Dictionnaire d'Économie politique (<span class="smcap">Léon Say</span>), article:
+<i>Blocus continental.</i></p>
+
+<p><a id="footnote55" name="footnote55"></a>
+<b><a href="#footnotetag55">55</a></b>: Turreau à Champagny, 20 mai 1808 (<i>Archives des Aff. Étr.</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote56" name="footnote56"></a>
+<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: Champagny to Armstrong, 15 janvier 1808. <i>State Papers</i>, III, 248.</p>
+
+<p><a id="footnote57" name="footnote57"></a>
+<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: John Quincey Adams à Harrisson Gray Otis, <i>Boston, 1807</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote58" name="footnote58"></a>
+<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: <span class="smcap">A. Schalck de la Faverie</span>: <i>Les Premiers Interprètes de la Pensée
+américaine.</i></p>
+
+<p><a id="footnote59" name="footnote59"></a>
+<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: Lambert's Travels, II, 64, 65.</p>
+
+<p><a id="footnote60" name="footnote60"></a>
+<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: <span class="smcap">William Cullen Bryant</span>: <i>The Embargo, or sketches of the Times.</i>
+A Satire.</p>
+
+<p><a id="footnote61" name="footnote61"></a>
+<b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: Napoléon à Talleyrand. <i>Correspondance</i>, XVII, 39, 49, 65.</p>
+
+<p><a id="footnote62" name="footnote62"></a>
+<b><a href="#footnotetag62">62</a></b>: Napoléon à Decrès, 13 mai 1808. <i>Correspondance</i>, XVII-112.</p>
+
+<p><a id="footnote63" name="footnote63"></a>
+<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: Madison à Armstrong, 2 mai 1808; <i>State Papers</i>, III, 252.</p>
+
+<p><a id="footnote64" name="footnote64"></a>
+<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: Napoléon à Champagny, 21 juin 1808. <i>Correspondance</i>, XVII, 326.</p>
+
+<p><a id="footnote65" name="footnote65"></a>
+<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: Turreau à Champagny, 20 avril 1809 (<i>Archives des Aff. Étrang.</i>
+mss.).</p>
+
+<p><a id="footnote66" name="footnote66"></a>
+<b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: Armstrong à Champagny, 29 avril 1809 (<i>Archives des Aff. Étr.</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote67" name="footnote67"></a>
+<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: <i>Correspondance</i>, XIX, 21.</p>
+
+<p><a id="footnote68" name="footnote68"></a>
+<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: Gallatin to J. Q. Adams, 15 septembre 1821.</p>
+
+<p><a id="footnote69" name="footnote69"></a>
+<b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: Napoléon à Champagny, 13 décembre 1810, <i>Correspondance</i>,
+XXI, 316.</p>
+
+<p><a id="footnote70" name="footnote70"></a>
+<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: Duc de Bassano à M. Russell, 4 mai 1811. <i>State Papers</i>, III, 505.</p>
+
+<p><a id="footnote71" name="footnote71"></a>
+<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: Russell à Monroe, 13 juillet 1811. <i>State Department archives.</i></p>
+
+<p><a id="footnote72" name="footnote72"></a>
+<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: Diary of J. Q. Adams, 2 décembre 1809, II, 83, 87.</p>
+
+<p><a id="footnote73" name="footnote73"></a>
+<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: <span class="smcap">Thiers</span>, <i>Histoire du Consulat et de l'Empire</i>, XIII, 56.</p>
+
+<p><a id="footnote74" name="footnote74"></a>
+<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: <i>Correspondance</i>, XXI, 233-234.</p>
+
+<p><a id="footnote75" name="footnote75"></a>
+<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: Duc de Cadore au comte Kourakin, 2 décembre 1810.</p>
+
+<p><a id="footnote76" name="footnote76"></a>
+<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: Napoléon à Alexandre, 28 février 1811. <i>Correspondance</i>, XXI, 424.</p>
+
+<p><a id="footnote77" name="footnote77"></a>
+<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: Sérurier à Maret, 20 juillet 1811 (<i>Archives Aff. Étrangères</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote78" name="footnote78"></a>
+<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: Macon à Nicholson, 24 mars 1812.</p>
+
+<p><a id="footnote79" name="footnote79"></a>
+<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: Sérurier à Maret, 27 mai 1812 (<i>Archives des Affaires Étrangères</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote80" name="footnote80"></a>
+<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: Sérurier à Maret, 2 mars 1811 (<i>Archives des Affaires Étrangères</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote81" name="footnote81"></a>
+<b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: Sérurier à Maret, 22 mars 1812 (<i>Archives des Affaires Étrangères</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote82" name="footnote82"></a>
+<b><a href="#footnotetag82">82</a></b>: De Caraman. <i>Les États-Unis il y a quarante ans</i> (<i>Revue Contemporaine</i>,
+31 août 1852, p. 26).</p>
+
+<p><a id="footnote83" name="footnote83"></a>
+<b><a href="#footnotetag83">83</a></b>: Barlow à Monroe, 17 novembre 1812.</p>
+
+<p><a id="footnote84" name="footnote84"></a>
+<b><a href="#footnotetag84">84</a></b>: Dalberg à Bassano, 11 août 1812 (<i>Archives des Affaires Étrangères</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote85" name="footnote85"></a>
+<b><a href="#footnotetag85">85</a></b>: <span class="smcap">Scott</span>: <i>Autobiographies</i>, p. 31.</p>
+
+<p><a id="footnote86" name="footnote86"></a>
+<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>: Sérurier à Bassano, 13 janvier 1813 (<i>Archives des Aff. Étrangères</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote87" name="footnote87"></a>
+<b><a href="#footnotetag87">87</a></b>: <i>The Courrier</i>, 27 juillet 1813.</p>
+
+<p><a id="footnote88" name="footnote88"></a>
+<b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: Sérurier à Bassano, 21 juillet 1813 (<i>Archives des Aff. Étrang.</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote89" name="footnote89"></a>
+<b><a href="#footnotetag89">89</a></b>: Sérurier à Bassano, 15 avril 1814 (<i>Archives des Aff. Étrangères</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote90" name="footnote90"></a>
+<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: Harrison au Ministre de la Guerre, 8 janvier 1813.</p>
+
+<p><a id="footnote91" name="footnote91"></a>
+<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>: <span class="smcap">Richardson</span>: <i>War</i> of 1812, p. 79.</p>
+
+<p><a id="footnote92" name="footnote92"></a>
+<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: Orders of Vice-Admiral Cochrane, 18 juillet 1814; mss. <i>Canadian
+Archives</i>. C. 614, p. 204.</p>
+
+<p><a id="footnote93" name="footnote93"></a>
+<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: Sérurier à Talleyrand, 22 et 27 août 1814 (<i>Archives des Affaires
+Étrangères</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote94" name="footnote94"></a>
+<b><a href="#footnotetag94">94</a></b>: Cochrane à Crooker, 20 juin 1814.</p>
+
+<p><a id="footnote95" name="footnote95"></a>
+<b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: Histoire de la guerre entre les États-Unis d'Amérique et l'Angleterre
+depuis 1812 jusqu'en 1815, par H. M. Brackenridge. <i>Traduite
+par A. de Dalmas.</i> Paris, 1822.</p>
+
+<p><a id="footnote96" name="footnote96"></a>
+<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: <span class="smcap">Paul Gruyer</span>: <i>Napoléon Roi de l'île d'Elbe.</i> Paris, 1906.</p>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Napoléon et l'Amérique, by
+Alfred Schalck de la Faverie
+
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+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
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+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
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+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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+that
+
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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