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+Project Gutenberg's Napoléon et l'Amérique, by Alfred Schalck de la Faverie
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Napoléon et l'Amérique
+ Histoire des relations franco-américaines spécialement
+ envisagée au point de vue de l'influence napoléonienne
+ (1688-1815)
+
+Author: Alfred Schalck de la Faverie
+
+Release Date: April 3, 2012 [EBook #39360]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NAPOLÉON ET L'AMÉRIQUE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine
+P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team
+at http://www.pgdp.net
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+ A. SCHALCK DE LA FAVERIE
+
+
+ NAPOLÉON
+
+ ET L'AMÉRIQUE
+
+
+ HISTOIRE DES RELATIONS FRANCO-AMÉRICAINES
+ SPÉCIALEMENT ENVISAGÉE AU POINT DE VUE
+ DE L'INFLUENCE NAPOLÉONIENNE
+
+ (1688-1815)
+
+
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE PAYOT ET Cie
+ 106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 106
+
+ 1917
+
+
+
+
+ Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés
+ pour tous pays.
+
+ _Copyright, 1917, by Payot et Cie_
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+Napoléon n'a jamais mis les pieds en Amérique. Il en eut plusieurs
+fois l'intention. Et plusieurs fois, au cours de son étonnante
+carrière, son influence fut prépondérante au-delà de l'Atlantique.
+
+D'une façon générale, les contre-coups réciproques de la politique
+des deux mondes sur les destinées des peuples américains et sur
+l'issue des guerres européennes, furent décisifs au début du XIXe
+siècle. Les événements qui, depuis cent ans, se sont déroulés dans
+les États-Unis du Nord, les événements qui se préparent dans les
+républiques du Sud, en ont été et en seront les conséquences
+directes.
+
+Cette influence de Napoléon sur les destinées des États-Unis et, par
+contre, l'influence des États-Unis sur la destinée de Napoléon, ou
+de l'Europe sous l'hégémonie de Napoléon, n'a pas encore,
+semble-t-il, fait l'objet d'une étude spéciale.
+
+Il paraît donc excusable, malgré l'encombrement de la bibliographie
+napoléonienne, d'en augmenter encore le nombre par une contribution
+ayant pour but de faire ressortir les enchaînements historiques, les
+causes et les effets, tout l'ensemble, enfin, des circonstances qui,
+issues d'un lointain passé, s'endorment parfois pour se réveiller
+brusquement au choc de bouleversements réputés imprévus,--telles ces
+matières brutes et inertes, que l'on croit incombustibles et qui
+s'enflamment, avec une prodigieuse vitesse, au toucher d'une
+étincelle.
+
+Dans la période qui nous occupe, Napoléon fut celui qui mit
+l'étincelle; son génie consistait précisément à la mettre là où, et
+comme il fallait. Mais Napoléon, en l'occurrence, n'incarne que le
+destin qui, à ce tournant de l'histoire, fit se rencontrer les deux
+mondes sous la pression de problèmes qui attendaient depuis
+longtemps leur solution.
+
+Toute la profondeur du génie ne peut effacer, ou simplement modifier
+le passé. Et ce passé avait connu des actes irréductibles, des
+décisions irrévocables dont les conséquences devaient s'imposer un
+jour ou l'autre.
+
+Comme une toile de fond apparaissant à certains moments, l'Amérique
+se profile sur la tragédie mondiale jouée entre les cabinets des
+Tuileries et de Saint-James: décor d'un théâtre lointain dont la
+pièce n'est pas toujours comprise mais qui évolue avec une logique
+implacable.
+
+En effet, depuis que l'empire des terres découvertes par Colomb,
+exploitées par Pizarre, Cortès et Almagro, a échappé à la domination
+exclusive de l'Espagne, la France et l'Angleterre se sont trouvées
+face à face sur les étendues vierges de l'Amérique septentrionale.
+
+Tandis qu'ils calculaient les coups qu'ils allaient se porter, les
+deux antagonistes ne s'apercevaient pas que, dans l'ombre, s'était
+constitué et développé un État, modeste encore mais dont l'exemple
+devait inspirer d'autres états qui bientôt se réuniraient en une
+confédération formidable.
+
+Quoique séparés de la Métropole par toute la distance de l'Océan,
+les colonies des bords du Saint-Laurent, de l'Hudson ou du
+Mississipi, frémissaient au moindre geste de Paris ou de Londres. Il
+était nécessaire que ce geste leur devînt indifférent.
+
+L'événement le plus important qui se produisit pendant la jeunesse
+de Bonaparte fut la guerre de l'indépendance de l'Amérique.
+
+Le jeune Corse atteignait ses quinze ans au moment où elle battait
+son plein. Les plus brillants représentants de la noblesse française
+s'enrôlèrent sous le drapeau de ceux qu'on appelait dédaigneusement
+en Angleterre: les _insurgents_. Il est permis de supposer que le
+pauvre gentilhomme, qui dut faire la preuve de ses quartiers de
+noblesse pour devenir Élève du Roi, aurait demandé à servir sous les
+ordres de Washington, à côté de La Fayette, de Rochambeau, de
+Lauzun, de Fersen et de tant d'autres, s'il avait eu son brevet de
+lieutenant.
+
+Ne pouvant pas encore prendre part à l'action, il la prépare en
+développant la pensée. Il fut un élève assidu. Ses lectures
+personnelles, qui furent immenses, contribuèrent, avec efficacité, à
+augmenter la maturité de son intelligence. Les recherches auxquelles
+il se livra pour se rendre compte de l'évolution de l'homme et des
+sociétés, le familiarisèrent, certes, avec les choses d'Amérique.
+Les notes qu'il prit à ce sujet prouvent combien il s'intéressait à
+l'histoire du continent qui, au XVe siècle, n'était encore, pour les
+premiers découvreurs, qu'une entité légendaire répondant au fameux
+Cipango. Mais pour l'élève Bonaparte, l'Amérique tangible et réelle
+ne commence qu'à la date de 1608,--date fatidique, puisque c'est
+vers cette époque que s'accentua la scission qui, au nom de la
+liberté de conscience, allait diviser les enfants d'Albion en deux
+fractions ennemies et irréconciliables.
+
+«L'Archevêque de Canterbury poursuivit les Puritains avec une telle
+vigueur qu'ils commencèrent à s'enfuir en Virginie.» Cette remarque
+du jeune lieutenant d'artillerie permet de croire qu'il comprit
+toute la portée de cet exode volontaire, entrepris dans le but de
+sauvegarder l'indépendance de la pensée religieuse. Cet incident,
+presque inaperçu des contemporains, devait aboutir à la création
+d'un monde.
+
+Bonaparte lui-même, souffrant de l'obscurité dans laquelle il végète
+encore, mais déjà sans doute conscient de son génie et soutenu par
+les sollicitations d'une ambition démesurée, dut sympathiser avec
+ces âmes républicaines, impatientes de secouer le joug de la
+tyrannie d'un roi ou de la tyrannie d'un prêtre. La force de
+s'émanciper contient en soi la force d'opprimer à son tour. Ceux
+qui sont assez puissants pour secouer tous les jougs, finissent
+toujours par imposer le leur. La marche est fatale,--mais nous n'en
+sommes pas encore là.
+
+Nous en sommes encore à l'époque où parut en Angleterre un
+périodique intitulé: _The Spy_ (l'Espion) dans lequel, sur les
+affaires du jour, l'éditeur publiait une correspondance fictive
+entre Milord _All-eye_ et Milord _All-ear_,--ce qui, d'après la
+phraséologie de nos jours, peut se traduire par: _Je vois
+tout_,--_J'entends tout_,--et fait comprendre l'orgueilleuse
+prétention de: _Je sais tout._
+
+Les relations anglo-américaines y étaient jugées et critiquées en
+toute liberté et le lieutenant Bonaparte, qui s'abonne à cette
+feuille, semble y avoir rencontré des commentaires, des aperçus et
+des vues qui lui ouvrirent des horizons nouveaux sur la politique
+internationale. Il prit des notes dont il avait, sans doute,
+l'intention de se servir plus tard.
+
+Il lut Mably et connut les oeuvres de Raynal sur l'Amérique, ainsi,
+apparemment, que l'_Almanach du pauvre Richard_, de Benjamin
+Franklin, sans oublier le _Sens commun_ de Thomas Paine qui joua un
+rôle si important dans la Révolution américaine et aussi dans la
+Révolution française.
+
+Bonaparte avait vingt ans quand il résuma ses lectures sur
+l'Amérique en ces termes:
+
+«Les colonies anglaises ont seulement environ 150 milles de large
+sur 800 de long... 120.000 carrés de surface... En 1760, la
+population était de 2.500.000 blancs et de 450.000 noirs. La
+population est doublée tous les vingt ans, ce qui signifie qu'elle
+s'élève aujourd'hui à 4.000.000 d'habitants.
+
+«En France, on a besoin, pour vivre, de quatre acres--en Amérique,
+on a besoin de 40.
+
+«Il y a dix degrés de froid de plus à Londres qu'à Boston.
+
+«L'Amérique du Nord doit avoir recours à la pêche pour sa
+subsistance. Il y a du bois pour la construction, mais sa distance
+rend l'importation impossible ou du moins coûteuse. Son commerce de
+fourrures est au déclin; il ne produit aujourd'hui que 35.000 livres
+sterling... Ils ont un commerce avec les Antilles qui ne leur est
+pas avantageux. Ils ont des manufactures, celle de Dartmouth, entre
+autres. Les mûriers y poussent très-bien. La plante du coton est
+large et sa fibre très-forte. La partie centrale de l'Amérique
+cultive le tabac, mais cette plante dévorante a épuisé le sol.
+
+«Dans les deux Carolines, la Géorgie et la Floride, il y a des
+champs de riz; le commerce du coton est en bonne voie. Les
+brouillards et les pluies empêchent la culture de la vigne».
+
+Ces réflexions dénotent un esprit précis et pratique qui portait un
+intérêt particulier aux conditions de la vie américaine. À côté de
+ces renseignements d'ordre économique, Bonaparte connaissait aussi
+le grand rôle joué par la France au Canada et dans la vallée du
+Mississipi. Dans ses vastes projets de domination mondiale, il
+engloba certainement les contrées d'outre-mer qui, à une date peu
+reculée, étaient encore occupées par des Français.
+
+À mesure que monte son étoile, s'élargit aussi son ambition.
+
+Il rêva de travailler en grand en Orient,--de refaire la carte de
+l'Europe,--de coloniser l'Amérique. Et, dans cette vaste entreprise,
+l'Orient, pour lui, représente le passé,--l'Europe incarne le
+présent,--et l'Amérique contient en germe l'avenir.
+
+Il réussit à ébranler, sur leurs bases vermoulues, les vieux trônes
+européens. Ayant échoué en Égypte, il se heurta à l'indifférence de
+l'Asie, et prétendit faire de l'Amérique, un enjeu destiné à
+intervenir dans la rivalité entre la France et l'Angleterre.
+
+En cela, il n'innovait pas: il obéissait simplement aux injonctions
+de l'histoire, cette rivalité entre les deux grandes nations ayant
+toujours eu, au-delà des mers, un terrain privilégié dont
+l'importance a malheureusement souvent échappé à nos gouvernants.
+
+Chaque fois qu'il y avait tension aiguë entre la France républicaine
+et l'Angleterre monarchique,--chaque fois qu'une menace de guerre
+mettait aux prises le Premier Consul et Pitt, plus tard, l'Empereur
+et les boutiquiers de Londres, représentés par les Lords dirigeant
+la politique du Royaume-Uni, la répercussion s'en faisait
+immédiatement sentir dans les lointains parages allant de Québec à
+Washington, en passant par les Antilles, pour aboutir finalement
+dans les pays du Sud où le régime espagnol ne pouvait pas prétendre
+à l'éternel étouffement de toutes les tendances libérales.
+
+Et la jeune république des États-Unis joua merveilleusement de cette
+corde sensible qui rendait un son différent suivant qu'on la pinçât
+à Paris ou à Londres. Jeu dangereux d'ailleurs qui fit osciller les
+hommes d'État d'Amérique au gré des fluctuations politiques de
+l'Europe, mais qui, en fin de compte, tourna à l'avantage du Nouveau
+Monde.
+
+Il s'agissait de savoir qui, de la France ou de l'Angleterre, jouerait
+le rôle prépondérant aux États-Unis,--si l'Angleterre, malgré la
+déclaration d'indépendance américaine, continuerait à jouir, dans une
+mesure encore fort respectable, des avantages du traité de 1763,--si
+la Louisiane demeurerait espagnole, redeviendrait française ou serait
+anglaise,--si la marine britannique serait maîtresse des mers
+occidentales au grand profit de son commerce,--si, au nom des grands
+principes de 89, les noirs de Saint-Domingue seraient émancipés,--si,
+enfin, les vastes territoires qui, au-delà des Alleghanys, à l'ouest
+du Mississipi, depuis les pays des grands lacs, plus loin que les
+Montagnes Rocheuses et jusqu'au Nouveau-Mexique,--le Far-West, en un
+mot, qui n'était pas encore enrôlé sous les plis de la bannière
+étoilée, pourrait devenir la source de riches colonies ouvertes
+définitivement à l'ambition d'un Bonaparte ou à la cupidité d'une
+grande compagnie de Londres.
+
+Ces questions, qui se posaient déjà à la fin du XVIIe siècle,
+n'avaient pas encore reçu de réponse satisfaisante au commencement
+du XIXe siècle.
+
+Pendant que, sous les graves complications qui ensanglantaient
+l'Europe, on cachait tels secrets espoirs, omis dans tous les
+protocoles diplomatiques, les politiciens de la Maison Blanche
+pensaient simplement que l'Amérique devait appartenir exclusivement
+aux Américains.
+
+Pensée logique et naturelle, bientôt exagérée dans ses prétentions
+excessives et qui, plus tard, fut condensée en un corps de doctrine
+qui répondit à ce qu'on appela la théorie de Monroe.
+
+Cette doctrine avait apparemment pour but de répondre par l'instinct
+de conservation aux velléités de conquête. L'opinion d'un homme
+clairvoyant, partagée par les hommes de son parti, devient ainsi
+l'opinion de la masse. Les gens avertis qui connaissaient les
+craintes inspirées par les peuples, à tour de rôle prêts à
+revendiquer le droit des conquérants, avaient parfaitement raison
+d'affirmer leur volonté de demeurer les derniers et définitifs
+occupants d'un pays défriché, exploité, administré par eux, d'après
+un idéal religieux et politique parfaitement défini,--sur lequel
+ceux qui n'étaient pas du pays, n'avaient plus rien à prétendre.
+
+Ils avaient d'autant plus raison que, malgré les victoires
+remportées par les Américains et malgré les traités signés, à la fin
+du XVIIIe et au commencement du XIXe siècle, les Anglais ne
+semblaient pas vouloir s'incliner devant les faits accomplis. Ils
+cherchaient toutes les occasions pour reconquérir les colonies
+perdues, ou une partie de ces colonies, en entretenant des relations
+actives avec les hommes assez nombreux qui, lésés dans leurs
+intérêts ou leurs espérances, étaient demeurés fidèles à la
+métropole.
+
+La France, de son côté et pour les mêmes raisons, continua sa
+politique américaine. Cette politique fut celle de Napoléon dès
+qu'il arriva au pouvoir et, s'il ne put la mener à bien, et, dans la
+plupart des cas, s'il dut en modifier, de fond en comble, les
+grandes lignes et les projets d'exécution, il faut en chercher la
+raison dans les bouleversements européens commencés par les guerres
+de la Révolution et continués par les guerres de l'Empire.
+
+Cependant, les États-Unis, sous la pression de ces événements,
+voyaient l'influence et la direction du gouvernement passer tour à
+tour à deux partis extrêmes et opposés, représentés par les
+Fédéralistes et par les Républicains. Les premiers s'inspirèrent
+plus spécialement des tendances de la politique anglaise,
+c'est-à-dire réactionnaire,--les seconds se déclarèrent les
+partisans et les adeptes de la France révolutionnaire, aussi
+longtemps que la révolution demeura sur le terrain des immortels
+principes,--ils furent les admirateurs de Bonaparte, général de la
+République, mais ils furent les adversaires de Napoléon empereur,
+roi et conquérant.
+
+Ainsi, Napoléon trouva toujours l'Amérique sur sa route: rêve ou
+réalité, proie désignée aux coups de son imagination ambitieuse ou
+refuge final quand la fortune lui eût dit un définitif adieu, elle
+le hanta,--lointain mirage qui le leurra parfois, qu'il contribua à
+grandir et qu'il ne put jamais atteindre.
+
+Quelques-uns de ses projets concernant l'Amérique restèrent de
+simples velléités, tandis que d'autres eurent une solution
+absolument contraire à celle qu'il avait d'abord voulu leur donner.
+
+Après la paix d'Amiens, il avait à sa disposition, pour des
+entreprises coloniales, une grande armée de vétérans composée des
+vainqueurs de Marengo et de Hohenlinden. Sa flotte intacte n'avait
+pas encore connu le désastre de Trafalgar. Avec de telles
+ressources, il n'est pas extravagant de supposer qu'il aurait
+parfaitement pu fonder un empire français en Amérique,--réplique à
+l'empire qu'il n'avait pu établir en Orient.
+
+C'est apparemment dans ce but qu'en automne de 1800, par une clause
+secrète mentionnée dans la Convention avec l'Espagne, cette dernière
+rétrocéda à la France le quart du territoire de l'Amérique du Nord:
+la Louisiane.
+
+Dans ce but aussi qu'après avoir vaincu trois grands empires
+européens à Austerlitz et à Iéna, il songea encore à l'Amérique.
+Cette fois, ce fut le Canada qui attira son attention,--le Canada
+où, dans la vallée du Saint-Laurent, de la Nouvelle-Écosse aux
+grands lacs, habitaient des populations françaises que le Ministre
+de France à Washington, le général Turreau, fut chargé de soutenir
+dans leurs aspirations de révolte.
+
+Mais c'était là une besogne presque inavouable pour celui qui avait
+coutume de briser les coalitions les plus redoutables en menant
+lui-même son armée à la victoire.
+
+Ouvertement, il céda la Louisiane aux États-Unis pour l'arracher aux
+convoitises anglaises.
+
+La Louisiane, malgré les perspectives qu'elle avait dès le début
+offertes à l'ambition de Bonaparte, fut bien vite sacrifiée, ou
+plutôt, abandonnée. Il fallait d'abord détruire l'Angleterre pour
+avoir l'Europe à ses pieds: c'était la tâche qui s'imposait,
+urgente, impérative. Quant à l'Amérique? On verrait plus tard,--si
+on avait le temps.
+
+Napoléon n'eut pas le temps.
+
+Et l'Amérique put continuer sa marche en avant.
+
+On peut donc affirmer que Napoléon et les citoyens américains, le
+Président Th. Jefferson en tête, ainsi que les diplomates qui
+représentèrent leur pays dans ces controverses délicates, ont fondé
+la grandeur des États-Unis. Il est évident que la cession de la
+Louisiane--cet acte de _Louisianicide_, comme Napoléon l'appelle
+lui-même, a imprimé à l'Amérique du Nord et, par suite, au monde
+entier, une direction nouvelle[1].
+
+[Note 1: EVERETT HALE: _Memoirs of a hundred years._]
+
+C'était, en effet, définitivement arracher ce qui restait des
+colonies anglaises, depuis le Canada jusqu'à la Nouvelle-Orléans,
+aux griffes du léopard britannique.
+
+Du reste, à la chute de l'Empire, telles convoitises se firent de
+nouveau pressantes et le rêve que Napoléon avait caressé, parut un
+instant repris et réalisable par l'Angleterre: se substituer à la
+France en ajoutant au Canada la vallée du Mississipi. L'Empereur des
+Français, Roi d'Italie, protecteur de la confédération du Rhin,
+n'était plus que le petit souverain de l'Île d'Elbe; Wellington
+pouvait disposer de son armée d'Espagne. C'est ce qu'il fit. Mais
+pour réaliser cette persistante ambition en Amérique, il était trop
+tard pour Wellington, comme il était trop tard pour Napoléon.
+
+L'Île d'Elbe, jouet de royaume pour celui qui avait bouleversé et
+gouverné tant de royaumes et tant de nations, était aussi trop près
+pour ceux qui, ayant souffert de l'indomptable audace du conquérant,
+craignaient toujours un retour offensif de son épée vaincue une
+première fois mais pas encore brisée.
+
+Au Congrès de Vienne, les diplomates les plus retors cherchaient à
+augmenter les distances entre eux et cet aigle tombé qui pouvait
+encore reprendre son vol. Fouché insinua à son ancien maître de
+s'enfuir en Amérique où il pourrait sans doute recommencer une
+carrière finie en Europe.
+
+Mais Napoléon avait lu Machiavel et il ne se faisait aucune illusion
+sur la sincérité des conseils donnés par le grand intrigant qu'il
+avait fait Duc d'Otrante.
+
+Il connaissait aussi les sentiments de la France à son égard et
+préféra une marche triomphale à Paris à un voyage incertain à
+New-York.
+
+Il s'était renseigné auprès du Commissaire anglais à Porto-Ferrajo
+sur l'état des hostilités qui, depuis 1812, se poursuivaient entre
+l'Angleterre et les États-Unis. Et, quand il apprit, de la bouche du
+capitaine Usher[2] que 25.000 hommes avaient été distraits de
+l'armée de Wellington pour opérer en Louisiane et en Floride, il
+prit le parti de rentrer en France.
+
+[Note 2: Mémoires.]
+
+Les nouvelles et les détails de ces événements lui étaient
+malheureusement parvenus avec un grand retard. Quand Bonaparte arriva
+à Paris, la paix était de nouveau rétablie entre l'Angleterre et
+l'Amérique et les troupes qui avaient combattu à la Nouvelle-Orléans
+furent dirigées sur l'Europe pour participer à la défense de la
+Belgique.
+
+Si ces régiments d'infanterie, habitués à vaincre sous les ordres de
+Wellington, étaient demeurés un peu plus longtemps en Amérique, la
+plaine de Waterloo aurait peut-être connu un autre destin.
+
+Après Waterloo, Napoléon aurait pu s'embarquer à Bordeaux sur un
+vaisseau américain. On lui proposa de prendre la place de son frère
+Joseph qui avait préparé son propre départ et obtenu un passeport du
+chargé d'affaires des États-Unis, à Paris.
+
+C'eût été une faute,--un abandon de soi-même et de son entourage:
+Napoléon crut à la magnanimité de l'Angleterre et devint le
+prisonnier de Sainte-Hélène.
+
+De l'énumération de ces principaux faits, il ressort que l'Amérique,
+d'une façon directe ou d'une façon indirecte, a toujours exercé une
+action sur la politique de Napoléon, ou sur l'évolution de la
+politique de l'Europe bouleversée et dominée par Napoléon.
+
+Cette action, permanente parce qu'elle avait une cause profonde, des
+racines qui, du Vieux Monde, se ramifiaient jusqu'au Nouveau-Monde,
+était parfois invisible pour les contemporains, ne se manifestait
+qu'aux heures décisives, mais, en réalité, répondait à la marche
+fatale des événements.
+
+Napoléon lui-même qui, issu de la Révolution française, avait brisé
+tant de moules surannés, aboli tant de préjugés admis, qu'il le
+voulût ou non, dut se soumettre à cette impulsion venue des
+lointains de l'histoire et des lointains d'un continent jeune.
+
+Il s'y soumit naturellement, parce qu'au point de vue de la
+civilisation et du progrès social, il faisait la même besogne que
+les citoyens libres de l'Union, besogne qui consistait à ouvrir à
+toutes les classes de la Société des perspectives de bonheur et de
+richesses que l'ancien régime avait si jalousement limitées. Comme
+legs de la Révolution, ce fut la lutte pour la vie avec des espoirs
+de réussite permis à tous.
+
+Était-ce un bien? Était-ce un mal? Ce n'est pas la place de le
+rechercher ici.
+
+Et malgré cette unité de fin, il y avait divergence de moyens: ce
+que Napoléon a dû exécuter par son épée qui, la plupart du temps,
+trancha dans le vif, les États-Unis d'Amérique l'accomplirent par
+simple évolution. Mais le grand capitaine ainsi que les hommes
+dirigeants de la Confédération nouvelle représentaient des tendances
+sociales absolument identiques. Pour Emerson, Napoléon fut l'agent,
+l'homme d'affaires de la classe moyenne de la société moderne[3]. La
+société qui était en train de se constituer dans l'Union de
+l'Amérique du Nord était, en majeure partie, composée de cette sorte
+d'hommes. Nous pouvons dire, par contre, que, le premier, Napoléon
+commença à américaniser l'Europe, si par ce mot: _américanisation_,
+on peut désigner cette fièvre de vie intense et pratique, souvent
+dénuée de délicatesse et de poésie, mais qui répond à des nécessités
+sociales de jour en jour plus impérieuses.
+
+[Note 3: EMERSON: _Napoleon, or the man of the World._]
+
+Sous les combinaisons politiques, sous les calculs de l'ambition,
+plus haut que les rêves de gloire et plus durable que la victoire
+remportée sur un champ de bataille, il y avait l'humanité en marche.
+
+Malgré tout, Napoléon a travaillé pour elle et, si l'on fait
+abstraction, un instant, des héroïques aventures de l'épopée
+militaire, il est permis de dire qu'il ne fut qu'un instrument au
+service du principe de causalité.
+
+Cette affirmation paraît surtout justifiée quand on l'applique à ses
+relations avec l'Amérique.
+
+Continuateur inconscient de la politique de Richelieu et de Louis
+XIV dans le nouveau monde, il veut parfaire l'oeuvre commencée au
+XVIIe siècle, si maladroitement défaite au XVIIIe siècle, sous Louis
+XV. Le néfaste traité de 1763 avait donné à l'Angleterre la maîtrise
+des mers et la domination sur des continents nouveaux: l'Angleterre
+fut l'ennemi qu'il fallait anéantir.
+
+Admirateur de la révolution américaine, il fut lui-même un produit
+de la révolution française dont il propagea les idées,--quitte à les
+combattre dans la suite.
+
+Empereur d'Occident, il voulut porter la couronne de Charlemagne:
+vertige de la grandeur qui, par cette emprise d'atavismes trop
+anciens, le fit échouer. Cependant, l'Amérique qui n'avait pas à
+compter avec le charme et le danger d'un si lointain passé, marchait
+droit vers l'avenir, d'après des principes de liberté et d'égalité
+implantés sur un sol vierge par les Puritains et développés ensuite
+par la force et la logique des faits.
+
+Les événements qui se sont déroulés pendant plus de trois siècles,
+ont été le point de départ des questions qui font l'objet du présent
+travail: pour comprendre celles-ci, il faut connaître ceux-là. Avant
+d'entrer dans le coeur du sujet, il est nécessaire de se demander
+quels étaient ces événements et quels étaient les hommes qui,
+influencés par eux, poussés par la fatalité des lois historiques,
+ont souvent obéi à ces lois et ont parfois dirigé ces événements.
+
+Mais cette conclusion s'impose: c'est la politique de Napoléon qui
+permet aujourd'hui, aux descendants des Pères Pèlerins, fidèles à
+l'idéal de leurs ancêtres, de revenir en Europe--berceau de la
+civilisation, par des régimes surannés menacée de la tombe--pour y
+défendre le droit de l'individu et des collectivités, conformément
+aux principes si magistralement définis par le Président Wilson.
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+LA FRANCE ET L'ANGLETERRE DANS L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE.
+
+ Importance de la découverte de l'Amérique. -- Le rôle de la
+ Méditerranée passe à l'Océan Atlantique. -- Déclin de
+ l'Allemagne et de l'Italie. -- Développement des nations
+ côtières occidentales. -- Rivalité franco-anglaise en
+ Amérique. -- La colonisation française. -- Les Normands au
+ Xe siècle. -- Verrazzano. -- Cartier à Stadaconé et à
+ Mont-Royal. -- Samuel de Champlain. -- Cavelier de La Salle
+ sur le Mississipi. -- Colonisation anglaise. -- L'oeuvre des
+ Puritains. -- La Louisiane. -- Politique coloniale de la
+ France et de l'Angleterre.
+
+
+La lutte entre la France et l'Angleterre, pour l'hégémonie dans
+l'Amérique du Nord, constitue un des chapitres les plus glorieux de
+l'histoire mondiale.
+
+Pour en comprendre toute l'importance, il suffit de rappeler les
+grands changements introduits dans les relations internationales, au
+lendemain de la découverte de l'Amérique. Ce fut un événement plus
+riche en conséquences que bien des révolutions dont le retentissement
+demeura plutôt local.
+
+En ouvrant à la curiosité, à l'intérêt, au trafic, à la guerre, à la
+science, de vastes étendues situées à l'occident de l'Europe, on
+ouvrait, en même temps, aux pays occidentaux de cette même Europe,
+des horizons immenses, des perspectives de richesse et de gloire qui
+allaient changer la face du monde, bouleverser la signification
+civilisatrice des nations, réveiller d'anciennes rivalités et en
+créer de nouvelles.
+
+Des rôles furent intervertis.
+
+Les pays qui, jusqu'à cette époque, avaient, pour ainsi dire, trouvé
+à portée de leurs mains, les sources de la fortune et de la
+puissance, furent rejetés au second plan,--et des pays qui
+s'endormaient dans la routine et la monotonie, furent secoués d'un
+frisson de conquête,--enfin, des pays qui n'avaient pas encore pris
+contact avec la civilisation, furent découverts, émancipés,
+exploités... ou bien anéantis.
+
+Après avoir fourni une carrière glorieuse mais pourtant limitée par
+des barrières plutôt géographiques que politiques, l'Orient et le
+centre de l'Europe durent passer le sceptre de la domination à
+l'Occident de l'Europe.
+
+La cause en était simple, quoiqu'on n'en vit pas immédiatement toute
+la portée.
+
+Le fait saillant est celui-ci: comme chemin de communication d'un
+continent à un autre, l'Océan Atlantique remplaça la mer
+Méditerranée.
+
+La Méditerranée qui, dans l'antiquité, avait servi de lien entre
+l'Égypte, l'Asie Mineure, la Grèce, Rome et Carthage,--qui, au
+moyen-âge, avait fait la grandeur des petites républiques italiennes
+et des villes hanséatiques allemandes, devint, du jour au lendemain,
+un lac intérieur destiné à alimenter des besoins et des intérêts
+désormais restreints et stationnaires. Ce fut le déclin de
+l'Allemagne et de l'Italie.
+
+Sous l'influence de facteurs dont les contemporains ne se rendirent
+pas bien compte, ces pays se virent condamnés à un effacement de
+leur nationalité, à un ralentissement de leur activité. Et pendant
+longtemps, l'histoire connut une «moins grande Allemagne» et une
+«moins grande Italie».
+
+Par contre, la mer occidentale qui, pendant de longs siècles, ne
+représentait, pour les navigateurs, au-delà des colonnes d'Hercule,
+qu'un gouffre effrayant enveloppé de brouillard et de mystère, en
+livrant son secret à Christophe Colomb, inaugura une ère nouvelle.
+L'oeuvre que le génial Gênois, au service de l'Espagne, avait tentée
+et réalisée, fut continuée et achevée par d'autres. La voie était
+ouverte; place maintenant aux peuples en progrès et aux idées en
+marche. Et ce fut le tour des nations occidentales à entrer en
+scène, des nations dont les côtes se développent sur une vaste
+étendue, le long de l'Océan Atlantique et constituent autant de bras
+tendus vers des rives opposées qui semblaient les solliciter et les
+appeler.
+
+Tandis que l'Allemagne est divisée en deux camps irréductibles par
+la Réforme et se désagrège dans une lutte terrible qui dure plus de
+trente ans;--tandis que l'Italie est la proie des convoitises
+étrangères, l'Espagne, le Portugal, la France, l'Angleterre et la
+Hollande, pays dont les côtes s'étendent du Sud-Ouest au Nord-Ouest
+de l'Europe, voient leurs destinées modifiées de fond en comble par
+la découverte de l'Amérique. Ces pays, pour ne parler que des trois
+plus grands, rêvèrent tour à tour de devenir «une plus grande
+Espagne», une «plus grande France», une «plus grande Angleterre».
+
+Ce rêve qui, pour ces trois nations, devint parfois une réalité, les
+entraîna dans de longues guerres et répond à une conception de
+domination universelle que, de nos jours, on a appelée:
+l'_Impérialisme_.
+
+Dans l'Amérique du Nord où, malgré des tentatives audacieuses,
+l'Espagne ne put asseoir son autorité comme elle l'avait fait dans
+l'Amérique du Sud, il n'y eut bientôt plus, face à face, que deux
+rivales: la France et l'Angleterre.
+
+La rivalité entre ces deux nations passe par des alternatives
+diverses, elle engendre des guerres qui ont leur dénoûment sur les
+champs de bataille de l'Europe, mais dont les résultats généraux se
+font surtout sentir en Amérique. Si, finalement, l'Angleterre
+l'emporta sur la France dans le Nouveau Monde, il faut en chercher
+une des raisons dans la position géographique des deux pays en
+compétition: l'un, étant une île, n'avait pas les mêmes attaches
+avec le continent européen que l'autre dont le grand rôle provenait
+précisément de ces mêmes attaches,--autant d'entraves pour le
+succès des entreprises coloniales.
+
+Il y a d'autres raisons qui expliquent cet échec de notre politique
+coloniale,--des obstacles quasi organiques contre lesquels les plus
+grands protagonistes du drame historique, Napoléon lui-même, vinrent
+se briser et dont on se rendit compte longtemps après la fin de
+l'entreprise épique.
+
+Au début, la France eut l'avantage.
+
+Elle prit possession du Canada et du Saint-Laurent trente ans avant
+que Humphrey Gilbert ne plantât l'étendard anglais sur Terre-Neuve
+et près de quatre-vingts ans avant que Walther Ralegh ne s'emparât
+de la contrée fertile qu'au nom de la reine Élisabeth il appela:
+Virginie.
+
+Même pour la colonisation proprement dite, la France devança
+l'Angleterre. De bonne heure, nos explorateurs et nos missionnaires
+remontèrent le Saint-Laurent et descendirent la vallée du
+Mississipi, sillonnant ainsi les étendues immenses d'un vaste empire
+à fonder, dont les limites extrêmes se perdraient, au nord, dans les
+neiges du Canada et, au Sud, dans les plantations de sucre de la
+Louisiane.
+
+Pour asseoir sur des bases solides un tel empire, il aurait fallu
+réaliser des conditions multiples; il aurait fallu, avant tout,
+conserver l'avantage commercial et stratégique que nous devions à
+nos premiers pionniers et qui nous assurait une avance considérable
+sur nos rivaux. Grâce à cette avance, nous aurions peut-être pu
+isoler et réduire les colonies anglaises, relativement faibles au
+début et resserrées entre la mer et les monts Alleghanys.
+
+C'est le contraire qui arriva.
+
+Notre force colonisatrice, en tant qu'initiative privée entretenue
+par des besoins impérieux, s'arrêta de bonne heure. D'Angleterre,
+d'Écosse, d'Irlande, par contre, se manifestait l'esprit le plus
+entreprenant, le plus aventureux de la race anglo-saxonne. Tandis
+que la France s'en tenait à ses premières conquêtes dans les zones
+déjà explorées,--territoires immenses mais peut-être trop
+dispersés, manquant de points de contact--tandis qu'elle organisait
+des expéditions officielles sous le contrôle direct du gouvernement,
+d'ailleurs, absorbé par les affaires intérieures, les défricheurs
+anglais de toutes espèces se frayaient leur route vers l'ouest et le
+sud-ouest, à coups de hache et à coups de fusil, au gré de leurs
+personnelles convenances, préparant simplement l'intervention
+gouvernementale pour le moment opportun.
+
+De là, des conflits, un état de guerre chronique qui, avec ses
+fortunes diverses, devint permanent vers 1688, jusqu'à ce qu'enfin,
+dans le nord, la puissance française succomba dans les plaines
+d'Abraham.
+
+Ce fut le début de l'histoire d'Amérique.
+
+La bataille qui décida de la destinée de la France et de
+l'Angleterre en Amérique décida aussi de la future indépendance des
+futurs États-Unis.
+
+Menacées par la France sur leurs flancs, les colonies anglaises
+eurent naturellement recours à la protection de la métropole: à ce
+moment, leurs intérêts se confondent.
+
+L'affaiblissement de la France, son effacement, permit bientôt aux
+insurgents de s'occuper plus activement de leurs personnelles
+revendications. Ayant chassé les Français du Canada, ceux qui
+aspiraient à devenir des Américains, ne songèrent plus qu'à secouer
+le joug des Anglais.
+
+Des hauteurs d'Abraham, la route menait donc à la déclaration de
+l'Indépendance et, de la déclaration de l'Indépendance, à Yorktown.
+
+Et elle mena plus loin.
+
+Louis XV avait livré le Canada à l'Angleterre: les Bourbons prirent
+leur revanche quand une flotte française, maîtresse de la mer, força
+Cornwallis à capituler. Mais la France royaliste paya cher cette
+revanche. La révolution qui, chez nous, se préparait dans les
+conversations des salons et les écrits des philosophes et des hommes
+de lettres, trouva un exemple contagieux dans les premières
+rencontres de Lexington et de Concord. La flamme de la liberté
+allumée à Boston et répandue dans tous les états, souffla jusqu'à
+Paris et quand vint le jour où les races rivales de la vallée du
+Mississipi auraient pu régler leur compte, il n'y avait plus de roi
+de France.
+
+Napoléon hérita de cette succession lourde et embrouillée; à
+l'extérieur la situation était aussi troublée qu'à l'intérieur,--je
+veux dire qu'hors d'Europe aurait dû se dénouer la rivalité entre la
+France et l'Angleterre: ce fut en Europe que, malgré lui, Napoléon
+dut chercher à abattre l'Angleterre, tout en faisant intervenir,
+quand il le jugeait à propos, la grande influence de l'Amérique.
+
+Avant d'entrer dans les détails de cette histoire, il convient de
+résumer les différentes phases par lesquelles a passé l'oeuvre
+française dans le Nouveau-Monde.
+
+ * * * * *
+
+Des noms glorieux se pressent en foule; des haut faits en masse sont
+à enregistrer: l'individu fut à la hauteur d'une tâche souvent
+au-dessus de ses forces; la collectivité laissa parfois à désirer.
+
+En présence de tant d'aventures et de tant d'aventuriers, sans nous
+arrêter à la tentative de colonisation de nos ancêtres normands qui,
+probablement, vers le Xe siècle, découvrirent une partie de la côte
+des États-Unis actuels, qu'ils appelèrent Vineland[4], citons,
+d'abord, le dieppois Cousin qui, en 1488, quatre ans avant
+Christophe Colomb, fut poussé à l'ouest de la terre africaine, vers
+un continent qui ne serait autre que l'Amérique.
+
+[Note 4: A. SCHALCK DE LA FAVERIE: _Les Normands et la découverte de
+l'Amérique au Xe siècle._]
+
+Mais c'est la période légendaire. Que veut-on? où va-t-on?
+
+Les marchands veulent des mines d'or et de diamants, des épices
+rares, des fourrures de prix, des pêches miraculeuses. C'est la
+matière brute à exploiter et à la conquête de laquelle, sous ses
+formes diverses, se précipitent les peuples assoiffés de jouissances
+nouvelles et de gains inespérés. Les explorateurs, soutenus par un
+idéal plus élevé ou poussés par une conception scientifique plus ou
+moins exacte, cherchent le fameux passage du Nord-Ouest conduisant
+vers le prestigieux Cathay. Le rêve désintéressé alimente le calcul
+cupide. De toutes ces aspirations contradictoires naîtra l'Amérique.
+En attendant, entité réelle, elle ne se livre que par bribes aux
+chercheurs et les géographes, d'une main hésitante, en dessinent la
+carte, dont les contours changent et se développent, au gré des
+prises de possession plus ou moins heureuses. Les écrits et les
+cartes qui donnent quelques informations sur ces expéditions
+premières, contiennent des détails fantaisistes sur des îles au nord
+de Terre-Neuve et sur le Labrador[5].
+
+[Note 5: _Le Grand insulaire et Pilotage d'André Thevet, cosmographe
+du Roy (1586)._]
+
+C'est par là qu'il faudrait, s'imagine-t-on, atteindre l'empire du
+soleil levant et, plus loin, l'empire des Rajahs. François Ier
+jaloux de la gloire maritime de Charles-Quint, dont les domaines
+étaient assez vastes pour que le soleil ne s'y couchât pas, chargea
+l'Italien Verrazzano de trouver la route escomptée et espérée. Il
+n'y parvint pas, mais il longea et explora la côte américaine le
+long du Maine jusqu'à Terre-Neuve et, à défaut d'autres richesses,
+rapporta la première description connue des côtes des États-Unis.
+
+C'était beaucoup, car c'était une indication qui devait permettre à
+d'autres de pousser plus loin leurs investigations. À l'aube d'un
+monde qui s'éveille, les Français marchent en éclaireurs. Et, dans
+une splendeur de Paradou inculte, cette partie de l'Amérique offre
+aux nouveaux venus, l'antre de ses forêts vierges, l'étendue de ses
+prairies, l'immensité de ses lacs, le courant impétueux de ses
+fleuves, sans compter l'hospitalité inquiète des Peaux-Rouges,
+étonnés de voir des hommes blancs.
+
+Et voici Cartier, le Breton rêveur et tenace qui, parti de
+Saint-Malo le 20 avril 1534, toujours à la rechercha de la route qui
+mène au Cathay, s'avance dans le golfe de Saint-Laurent, longe les
+côtes d'Anticosti et remonte le grand fleuve dont les eaux profondes
+le portent et l'entraînent, plus loin, jusqu'à un roc escarpé qui se
+dresse au milieu du courant. Dans ce désert de solitude et de
+mystère, se profilent les parois abruptes qui seront les témoins
+d'héroïques exploits. Cartier ne vit que la flore gigantesque d'un
+paysage inculte où se groupaient quelques Wigwams sur l'emplacement
+qui devait être, plus tard, la ville de Québec. Son nom était alors
+Stadaconé, capitale du chef indien Domacona.
+
+Mais il existe une métropole plus grande, plus importante, appelée
+Hochelaga: les Indiens en parlent avec mystère. Sur les insistances
+de Cartier, ils consentent à l'y conduire. On se met en marche.
+
+C'est la première fois que des Européens, des Français, foulent la
+terre du Canada, établissant, d'un geste pacifique, les droits à une
+conquête future. Et malgré les intentions hostiles ou les projets
+guerriers, l'entreprise est d'une poésie intense.
+
+La matinée était fraîche, les feuilles des arbres frissonnaient dans
+la gamme des nuances changeantes, et, à la base des chênes,
+s'amoncelait une couche épaisse de glands. Ils allaient, surpris et
+charmés, sous la conduite des Indiens. Par un beau soleil d'automne,
+éclairant une muraille de verdure seulement coupée par le sillage
+des eaux courantes du fleuve, ils virent des forêts festonnées de
+pampres et de vignes, des douves remplies d'oiseaux aquatiques,--ils
+entendirent le chant du merle, de la grive,--et comme ils purent se
+l'imaginer,--le chant aussi des profondeurs inhabitées les appelant
+au loin...
+
+En approchant de la mystérieuse Hochelaga, ils rencontrèrent un chef
+indien et comme dit Cartier... «l'un des principaux seigneurs de
+ladite ville, accompagné de plusieurs personnes[6]».
+
+[Note 6: CARTIER: _Voyage de découverte au Canada... entre les
+années 1514 et 1542._]
+
+C'était le 2 octobre 1535.
+
+Sur les hauteurs dominant le fleuve, un millier d'Indiens occupaient
+le rivage. À la vue des hommes blancs, bardés de fer, qui semblaient
+tomber du ciel, ils exprimèrent leur étonnement avec frénésie. Ils
+se mirent à danser, à chanter, entourant les étrangers et glissant
+dans leurs bateaux des offrandes de poissons et de maïs. Et comme la
+nuit gagnait, des feux resplendirent bientôt dans l'obscurité,
+tandis que, de loin en loin, nos Français pouvaient voir les
+sauvages excités qui sautaient et se réchauffaient au contact de la
+flamme.
+
+Le lendemain matin, par un sentier seulement connu des Indiens,
+Cartier et ses compagnons débouchèrent sur le sommet d'une montagne
+dominant un paysage grandiose. Notre Breton le baptisa de
+Mont-Royal. Ce fut Montréal,--le nom de la cité affairée qui
+remplace la sauvage Hochelaga. Stadaconé et Hochelaga, Québec et
+Montréal, au XVIe comme au XXe siècle, centres de la population
+canadienne.
+
+Aux regards anxieux s'étendait cette vue remarquable qui fait
+toujours le charme des touristes. Mais combien changée depuis que le
+premier blanc en fut émerveillé pour la première fois! Aujourd'hui,
+c'est l'agglomération d'une ville importante, c'est l'activité
+commerciale et industrielle poussée à l'extrême en ce raccourci des
+choses: voiles blanches des bateaux balancés au gré du grand
+fleuve,--fumée des vapeurs filant au loin,--sifflement des
+machines--disputes des hommes...
+
+Mais en cette fin du XVIe siècle, Cartier ne vit que ceci: à l'est,
+à l'ouest, au sud, la forêt s'étendant à l'infini, le large ruban
+mobile du grand fleuve glissant à travers une immensité de
+verdure,--jusqu'aux frontières du Mexique, une mer ondoyante
+d'arbres de toutes les essences, aux feuilles tour à tour sonores et
+silencieuses répercutant des échos profonds ou des clameurs de
+fauves: creuset intact encore où devaient s'élaborer, plus tard,
+tant de projets et tant d'entreprises grandioses, formidable champ
+de bataille des siècles à venir, endormi dans une torpeur d'attente,
+enveloppé dans le voile impénétrable d'une nature inviolée.
+
+Le même spectacle s'offrit aux regards de ceux qui suivirent
+Cartier: Roberval, La Roche, De Monts... Nous ne pouvons les citer
+tous, mais une mention spéciale doit être accordée à Samuel de
+Champlain, le plus pur, le plus intéressant de ces pionniers de la
+première heure. Héros à la fois enthousiaste et sagace, il est le
+chevalier errant de la royauté et de la foi qui donne son véritable
+caractère à l'exploration française de cette époque. Tandis que
+d'autres vont dans les pays nouveaux pour trafiquer simplement ou
+pour administrer, lui va pour colliger des faits et convertir des
+âmes.
+
+Dans un premier voyage, il visita La Vera Cruz, Mexico, Panama; il y
+a plus de trois siècles, son esprit entreprenant conçut l'idée d'un
+canal à travers l'isthme, entre l'Atlantique et la mer du Sud,
+«...l'on accourcirait par ainsi, dit-il, le chemin de plus de 1.500
+lieues et, depuis Panama jusque au détroit de Magellan, ce serait
+une isle et de Panama jusques aux Terres-Neuves, une autre
+isle...[7]»
+
+[Note 7: _Bref discours des Choses plus Remarquables que Samuel
+Champlain, de Brouage, a recognues aux Indes occidentales._]
+
+Mais l'expédition qui devait le mener au nord de l'Amérique partit
+de Honfleur en 1608: elle contenait en germe le destin d'un peuple,
+l'avenir du Canada. Mieux organisée, elle était composée d'hommes
+aux aptitudes diverses qui se complétaient. Pontgravé devait
+s'entendre avec les Indiens pour le commerce des fourrures;
+Champlain devait faire oeuvre d'explorateur scientifique. Double
+conception, indispensable, sans doute, quand on veut coloniser,
+mais dont les tendances et les moyens souvent contradictoires se
+gênent parfois et se neutralisent. Champlain refit, en réalité, le
+voyage de Cartier; il remonta le Saint-Laurent comme son
+prédécesseur et, comme lui, il vit les falaises de Québec et les
+hauteurs de Montréal. Hôte pacifique, animé des intentions les plus
+humanitaires, il était cependant le précurseur d'une foule moins
+désintéressée: des prêtres, des soldats, des paysans qui, dans ces
+solitudes ou parmi des groupements d'Indiens, plantèrent la croix du
+Christ, les écussons de la féodalité, les insignes de la royauté
+française.
+
+Ce fut le prélude de conflits plus graves.
+
+Champlain sut se faire bien venir auprès des Hurons qui lui
+facilitèrent ses explorations aux grands lacs, jusqu'au lac qui
+porte son nom et qui le mit en communication directe avec la colonie
+de Massachusetts,--le coeur de la Nouvelle-Angleterre.
+
+Champlain avait mis à profit l'inimitié des Hurons contre les
+Iroquois, amis des Anglais. On peut considérer cette exploration et
+cette prise de possession du lac Champlain comme le geste initial
+qui allait donner le signal et sa signification à la lutte
+inévitable. En avançant de ce côté, nous faisions une pointe directe
+contre les colonies anglaises, menaçant, de la sorte, leur extension
+vers le nord, en Acadie, et commandant à l'entrée de la vallée de
+l'Ohio qui ouvrait la porte vers l'ouest, vers le sud, dans le
+bassin du Mississipi. Toutes les contestations futures étaient
+contenues dans cette première tentative. Celui des deux peuples qui
+était maître de l'Acadie, serait le maître aussi de la vallée du
+Saint-Laurent,--celui qui pourrait s'avancer librement dans la
+vallée de l'Ohio, pourrait gagner la vallée du Mississipi, artère
+centrale d'un empire à fonder. C'était, en somme, toute l'Amérique
+du Nord.
+
+Pour le moment, ce que Champlain a créé, c'est le Canada,--la
+Nouvelle France, avec ses deux capitales Québec et Montréal qu'il
+eut à défendre contre les incursions des Indiens et des Anglais.
+Mais il avait indiqué la marche à suivre et ses successeurs,
+explorateurs et gouverneurs, qu'ils fussent guidés par les Jésuites,
+les Récollets ou bien soutenus par le génie administratif de
+Colbert, s'efforcèrent simplement de parachever ce que lui avait
+commencé.
+
+Malgré les obstacles de toutes sortes, Cavelier de la Salle parvint
+à descendre le cours du Mississipi, le chevalier d'Iberville
+continua son oeuvre malheureusement interrompue trop tôt, et, à la
+fin du XVIIe siècle, nous possédions la province de la Louisiane
+nous avions posé, avec une prescience admirable, les bases des
+grandes cités futures, Saint-Louis, la Nouvelle-Orléans, les têtes
+de pont de l'empire qui devait s'étendre du Golfe de Saint-Laurent
+au Golfe du Mexique.
+
+Alors, l'Angleterre comprit que, si elle n'intervenait pas d'une
+façon énergique, quasi désespérée, c'en était fait de sa puissance
+dans le Nouveau Monde. Sa politique, d'une façon générale, peut se
+résumer ainsi: développer et accentuer la mission qu'elle s'était
+assignée d'être une nation maritime, sous peine de déchoir ou de
+disparaître,--accentuer, en même temps, le caractère continental de
+la France en l'entraînant dans des complications européennes qui
+laisseraient à l'Angleterre le champ plus libre dans les colonies,
+sur la mer,--selon la formule classique: _Britannia rule the Waves!_
+
+Pour plus de clarté, il convient de faire ici deux parts: la part de
+ce qui s'est passé dans les colonies et la part de ce qui s'est
+passé en Europe.
+
+Et d'abord, pendant que nous établissions une nouvelle France au
+Canada, avec des débouchés sur la vallée de l'Ohio vers l'Ouest et
+le Sud jusqu'à l'embouchure du Mississipi, qu'avaient fondé les
+Anglais en Amérique?
+
+Leurs colonies s'étendaient de la côte d'Acadie, en passant par
+Boston, le Maryland, la Caroline, la Géorgie jusqu'à la Floride qui
+appartenait à l'Espagne. Entre l'Océan et les Monts Alleghanys,
+c'était une grande longueur de côtes qui en faisait la force et la
+faiblesse: la force, parce que domaine bien délimité, aux ressources
+et aux défenses concentrées,--sa faiblesse, parce que domaine
+resserré entre des barrières naturelles, telles que l'Océan
+Atlantique et une chaîne de montagnes, ne pouvant s'étendre s'il
+était menacé de trop près par les incursions des Indiens ou les
+empiétements ambitieux des Français,--risquant d'étouffer entre des
+frontières trop étroites pour contenir l'afflux des populations
+nouvelles que l'immigration promettait déjà nombreuses et
+audacieuses.
+
+Début d'ailleurs difficile, âpre et sombre, pour la colonie du
+Massachusetts qui, dans l'énergie du désespoir, vit les Pères
+Pèlerins fonder une théocratie façonnant des âmes de sectaires au
+gré de l'idée puritaine. Si l'idée contenait en germe la victoire et
+l'émancipation définitive, les hommes connurent bien des traverses.
+Avant les Français, ils eurent à lutter contre les Hollandais qui, à
+l'embouchure de l'Hudson, avaient bâti le fort d'Amsterdam sur
+l'emplacement actuel de New-York[8]. Charles II s'en empara et, en
+souvenir de son frère, le Duc d'York, la rebaptisa. Déjà, sous
+Charles Ier, l'émigration catholique avait trouvé un déversoir dans
+le Maryland. Les persécutions religieuses qui sévissaient en
+Angleterre, alimentaient les colonies d'une façon permanente et
+régulière. En 1640, on compta jusqu'à 20.000 émigrants, et ce
+chiffre va croissant jusqu'à la fin du siècle.
+
+[Note 8: WASHINGTON IRVING: _Knickerbocker's History of New-York._]
+
+Les hommes en masse que la mer déversait sur les rives orientales du
+continent étaient arrêtés par la chaîne des Alleghanys à l'Ouest.
+Que faire? Lutter, se frayer passage, empêcher les Français de mener
+à bien leurs entreprises. C'est la ruée vers le Far-West[9] qui
+commence: point de départ d'une politique dont les effets se font
+encore sentir de nos jours. Tous les moyens sont bons. Sur les lieux
+mêmes: contestations, escarmouches, guets-apens, massacres; en
+Europe: de grandes guerres.
+
+[Note 9: ROOSEVELT: _The Winning of the West._]
+
+Ces guerres doivent être envisagées ici à un point de vue spécial.
+L'histoire les a généralement étudiées d'après les causes directes
+qui étaient bien d'Europe, ainsi que le théâtre sur lequel elles se
+déroulaient. Mais il y a des causes plus profondes en ce qui
+concerne la rivalité franco-britannique et c'est dans le
+Nouveau-Monde qu'il faut les chercher. De 1688 à 1815, il y a eu
+sept grandes guerres et c'est pendant cette période que l'Angleterre
+a établi sa suprématie maritime au détriment de la France, qu'elle a
+suscité des complications européennes dans lesquelles sa rivale a
+trouvé gloire et profit, mais où elle a parfois abandonné la proie
+pour l'ombre. Ce fut, en réalité, une seconde guerre de cent ans
+entre la France et l'Angleterre[10], ayant pour prétexte et pour but
+inavoué, la prédominance en Amérique.
+
+[Note 10: SEELEY: _The Expansion of England._]
+
+Pour l'Angleterre, pays maritime, c'était une question de vie ou de
+mort. Pour la France, pays à la fois maritime et continental, d'un
+caractère amphibie, c'était une possibilité de splendeur inouïe qui
+aurait pu se réaliser, qui s'est réalisée un moment mais s'est
+évanouie sous la pression d'événements contraires.
+
+La France possède une longue succession de côtes, aux populations de
+marins, qui ont toujours donné des preuves de leur activité
+exploratrice et colonisatrice. Mais sa grandeur l'attachait au
+rivage.
+
+Malgré l'extension donnée par Colbert à la politique coloniale,
+basée sur le développement et la protection de l'industrie et du
+commerce national, Louis XIV méprisait, au fond, le commerce et
+n'aimait pas la guerre maritime dont la compétence lui échappait.
+Ses ataviques préférences et son éducation historique l'inclinaient
+vers les nécessités plus proches et, avant de chercher aventure sur
+mer, il savait, aux frontières de France, des pays qui méritaient
+d'être châtiés de leur morgue, de leur prétention et de leur
+ambition. La gloire du Roi-Soleil devrait d'humilier la Hollande, de
+profiter de la décadence de l'Espagne et d'exploiter l'incohérence
+de l'Empire. Madrid et Vienne n'étaient-elles pas les deux capitales
+de la puissance qui, pendant le XVIe siècle, avait fait pâlir
+l'étoile de la Monarchie française? Aux Bourbons maintenant à primer
+les Habsbourgs.
+
+Cette conception était logique et conforme aux précédents défendus
+par Richelieu et Mazarin. Elle contenait cependant une part
+d'erreur. Richelieu lui-même, en faisant de l'abaissement de la
+maison d'Autriche le pivot de sa politique européenne, ne limitait
+pas ses vues aux seules affaires continentales et affichait
+hautement sa sympathie pour les choses et les gens de la
+marine,--cet instrument d'une «plus grande France».
+
+Louis XIV, en accordant toute son attention à imposer sa suprématie
+en Europe, relâchait par cela même le zèle qu'il aurait fallu
+appliquer à la mise en oeuvre des colonies. La nouvelle France fut
+la première à ressentir les contre-coups de cette manière de
+voir,--politique sans doute inévitable au point de vue de
+l'actualité mais qui compromettait l'avenir et faisait, en somme, le
+jeu de la politique anglaise.
+
+Quelles qu'aient été les alternatives de ces guerres en Europe,
+l'Angleterre en a toujours tiré un avantage en Asie comme en
+Amérique, avantage qui répondait à sa situation géographique et aux
+besoins de la nation,--avantage dont la France ne pouvait
+méconnaître toute l'importance et qui faisait réellement le fond du
+débat, en dépit des intérêts divergents qui dispersaient nos forces
+sur le continent.
+
+Lorsque fut fondée la Louisiane, en 1680, la France était une des
+grandes puissances coloniales, si cette expression peut répondre aux
+conceptions de l'époque. Ses méthodes d'administration,
+d'exploitation, semblaient devoir réussir. La théorie en était
+excellente: ce que Colbert avait élaboré dans son cabinet de travail
+répondait aux plus claires conceptions du génie latin[11]. La
+pratique laissa à désirer. Ce qui manqua? La matière colonisatrice,
+les hommes,--les hommes d'une certaine trempe qui, tout en étant
+patriotes, ne tenaient pas tant au sol même de leur patrie qu'à la
+possibilité de transporter l'essence de cette patrie sur un sol plus
+fertile peut-être et toujours plus étendu.
+
+[Note 11: Lettres, instructions et mémoires de Colbert, publié...
+par Pierre Clément, III, 2e part. Instructions du marquis de
+Seignelay, Colonies.]
+
+De tels hommes, animés de l'esprit mercantile, se trouvaient à
+l'étroit en Angleterre.
+
+La date de 1688 comme point de départ du duel gigantesque qui ne
+devait prendre fin qu'en 1815, n'est pas choisie au hasard. Elle
+s'impose comme étant le point de départ aussi d'une ère nouvelle
+dans les Annales de la Grande Bretagne, ère inaugurée par la
+révolution qui mit Guillaume III sur le trône de Jacques II.
+Guillaume III, dans sa personne, dans sa famille, dans sa religion,
+dans toute son individualité physique et psychique, était l'antipode
+de Louis XIV. Maintenant, la France catholique va se dresser en face
+de l'Angleterre protestante, avec toutes les divergences d'opinion,
+d'idées, de sentiments et d'intérêts que comportent ces deux
+conceptions religieuses opposées. Le premier coup avait déjà été
+porté au catholicisme par l'anéantissement de l'Armada, sous la
+Grande Élisabeth. Les Stuarts catholiques, à la solde de la France,
+avaient toujours été en lutte avec la majorité de la nation
+anglaise. Le prince d'Orange-Nassau, Stathouder de Hollande,
+l'ennemi irréconciliable de la France et de Louis XIV, en devenant
+roi d'Angleterre, grâce à son mariage avec la princesse Marie, fille
+de Jacques, allait harmoniser les tendances politiques avec les plus
+intimes, les plus impérieuses aspirations du pays. Ces quelques mots
+résument la révolution qui s'accomplit après la déchéance de
+Jacques,--révolution plutôt sociale et économique, que sanglante et
+dramatique. Le drame se joua dans l'intérieur des consciences.
+
+À l'extérieur, la guerre mit aux prises la France et l'Angleterre.
+Les guerres qui suivirent ne firent qu'accentuer la rivalité
+entraînant les deux nations dans la fatalité et la logique des
+événements. Les autres peuples engagés dans le tourbillon n'étaient
+parfois que des comparses,--ou pour être plus conforme à la
+vérité--des peuples dont le rôle touchait à sa fin ou des peuples
+dont le rôle ne faisait que commencer, tandis que les deux grandes
+nations dont les intérêts étaient défendus à Versailles et à
+Saint-James, se trouvaient dans la plénitude de leur vitalité et de
+leur ambition.
+
+La guerre de la succession d'Espagne évoque les noms de Marlborough et
+du Prince Eugène dont les victoires assombrirent la fin du règne de
+Louis XIV. Puis vient la guerre de la succession d'Autriche avec les
+batailles de Dettingen et de Fontenoy qui mirent dans l'ombre les
+exploits de La Bourdonnais et de Dupleix dans l'Inde et firent oublier
+la prise de Louisbourg (1745) par les Anglais d'Amérique,--ville
+qu'ils durent d'ailleurs restituer à la Paix d'Aix-la-Chapelle.
+Ensuite, vint la guerre de Sept Ans sur laquelle plane le nom du grand
+Frédéric. Pendant cette guerre, les compétitions franco-anglaises pour
+l'Amérique entrent dans une phase décisive.
+
+Tandis que nous sacrifions notre sang et notre or pour une politique
+européenne étroite et désastreuse--pour le roi de Prusse en un
+mot--nous perdions le Canada en Amérique. Montcalm était abandonné à
+des ressources dérisoires et succombait à Abraham. Ce fut le
+résultat le plus brillant de la politique anglaise. Nous étions
+hypnotisés par les hostilités ouvertes dans les Pays-Bas, dans le
+coeur de l'Allemagne, nous ne voyions pas ce qui se passait à
+Madras, aux bouches du Saint-Laurent ou sur les rives de l'Ohio.
+Aussi Macaulay a-t-il pu dire en parlant de l'invasion de la Silésie
+par Frédéric: «Afin que ce roi pût dépouiller un voisin qu'il avait
+promis de défendre, des hommes noirs se battirent sur la côte de
+Coromandel et des hommes rouges se scalpèrent mutuellement auprès
+des grands lacs de l'Amérique du Nord.»
+
+Sous cet aspect incohérent, se distingue cependant la politique,
+franchement maritime et coloniale de l'Angleterre et la politique de
+la France, au double aspect, qui lui fit trop souvent sacrifier les
+intérêts coloniaux aux intérêts européens et perdre, en dernier
+ressort, l'empire qu'elle aurait pu fonder au-delà de l'Atlantique.
+
+Si, en remontant plus haut que les faits et les dates que nous
+venons de résumer, on se demande quelles sont les causes morales,
+profondes, qui ont contribué à ce résultat, il est peut-être permis
+de les expliquer de la façon suivante.
+
+Tandis que le Canada à son aurore, découvert et défriché par des
+explorateurs, des soldats et des prêtres français, cherchait à
+développer sa personnalité bien française, une poignée d'hommes
+résolus et intransigeants, venus d'Angleterre, posaient, sur le
+rocher de Plymouth, les hases d'une république destinée à un grand
+avenir.
+
+Ces deux essais de colonisation différaient grandement dans leur
+principe et dans leur essence.
+
+Certes, le début de la Nouvelle-Angleterre fut un défi jeté au
+principe même de son existence. Jamais une théocratie tyrannique ne
+fut plus oppressive que celle instituée par les Puritains qui
+suivirent les Pères Pèlerins après le premier exode de la
+_Mayflower_[12]. Le protestantisme épuré de la Nouvelle-Angleterre
+proclama le droit sacré de la liberté pour s'affranchir des
+persécutions infligées par la mère-patrie,--une fois cet
+affranchissement obtenu, il met cette même liberté sous le boisseau.
+Sur le tronc de l'arbre d'indépendance, il greffa un bourgeon de
+despotisme; ce ne fut qu'une floraison passagère. Le suc vital de la
+racine subsista quand même et finit par remonter jusqu'aux pousses
+récentes.
+
+[Note 12: A. SCHALCK DE LA FAVERIE: _Les Premiers Interprètes de la
+Pensée américaine. Essai d'histoire et de littérature sur
+l'évolution du puritanisme aux États-Unis._]
+
+Il en fut autrement pour la Nouvelle France. Elle fut conséquente
+avec elle-même jusqu'au bout et cette logique trop systématique
+contenait en elle des germes de mort. Dans tous ses éléments
+constitutifs,--racine, tige et branche--elle était un produit de
+l'esprit d'autorité. Un absolutisme déprimant--celui de la Monarchie
+la plus absolue de l'Europe--la régit depuis le commencement jusqu'à
+la fin. Des prêtres, des Jésuites, un Ventadour, un Richelieu[13],
+ont été les premiers ouvriers de sa destinée. Ce qui en Europe, en
+France, contribuait à étouffer toute liberté: la centralisation
+excessive au profit de la couronne, la propagande ultramontaine au
+profit de la papauté, le despotisme politique, en un mot,--trouva sa
+répercussion et son application dans des terres nouvelles qui
+demandaient des méthodes nouvelles aussi. La Nouvelle France devait
+être une répétition de la Vieille France. Conception séduisante
+répondant au génie administratif; mais grave erreur: on ne
+recommence pas au-delà des mers, sur un continent nouveau, à tant de
+milles de distance, la même oeuvre nationale, sous peine de faire de
+la colonie une annexe simplement de la mère-patrie, soumise à tous
+les revirements et, finalement, sacrifiée aux intérêts primordiaux
+de la métropole.
+
+[Note 13: ANDRÉ CHEVILLARD: _Les Desseins de son Éminence de
+Richelieu pour l'Amérique..._ Rennes, in-4º.]
+
+Cette oeuvre fait comprendre, sans doute, pourquoi tant de
+glorieuses entreprises, auxquelles se sont dévoués des héros et des
+martyrs, ont abouti à un échec.
+
+Les Puritains persécutés poursuivaient un autre idéal. Forts de leur
+foi religieuse, ils ne prétendaient pas fonder une colonie plus ou
+moins riche à exploiter: ils voulaient fonder une patrie.
+
+Celle qu'ils venaient de quitter était perdue pour eux, à jamais.
+Entre la Vieille Angleterre et ce qu'on a appelé quelque temps la
+Nouvelle Angleterre, tout lien était rompu. Cette séparation
+s'accomplit virtuellement le jour où les Pères Pèlerins débarquèrent
+sur la côte du Massachusetts, se considérant comme les dépositaires de
+l'idée divine: leur mission consistait à sauver cette idée de
+l'ambiance réputée délétère pour la faire germer dans un sol plus pur,
+répondant à la pureté de leur inspiration. Tel le peuple d'Israël,
+leur groupement serait le peuple élu de Dieu. Cette conviction fit
+leur force et, un instant, leur faiblesse, puisque, comme nous l'avons
+dit déjà, la liberté, au nom de laquelle ils s'étaient expatriés, fut
+sacrifiée à la nécessité d'imposer l'infaillibilité de leur dogme.
+Leur énergie farouche et mystique explique du moins les phases
+diverses par lesquelles durent passer les débuts d'une nationalité et
+elle contient déjà certains traits de caractère qui, émanant
+directement de la colonie de Massachusetts, se retrouveront, plus
+tard, dans la constitution des États-Unis.
+
+Tandis que le Canada et le vaste domaine sur lequel, pendant tout le
+XVIIe siècle, nos missionnaires, nos Jésuites et nos explorateurs
+avaient jeté leur dévolu, furent toujours exposés au contre-coup de
+ce qui se passait en France, les habitants de la colonie qui avait
+Boston pour capitale tendaient à se détacher de l'Angleterre: ces
+Anglais devenaient des Américains par la force des choses et par la
+force de leur volonté. Les événements qui, pendant plus d'un siècle,
+contribuèrent à consommer ce changement, constituent les différentes
+étapes d'une évolution inévitable dont la guerre d'indépendance,
+soutenue par la France, n'est que le geste définitif.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+L'INDÉPENDANCE AMÉRICAINE ET L'INTERVENTION FRANÇAISE.
+
+ Perte du Canada. -- Traité de 1763. -- Les colonies
+ anglaises se détachent de la Métropole. -- Les Anglais
+ d'Amérique ne ressemblent plus aux Anglais d'Angleterre. --
+ Jonathan en face de John Bull. -- Les «Insurgents»
+ représentent les principes libéraux du Parlement anglais. --
+ L'Europe s'intéresse au mouvement. -- L'Angleterre résiste,
+ la France intervient, l'Allemagne vend ses soldats. --
+ Georges III tend vers l'absolutisme. -- Luttes oratoires
+ entre Fox et Burke. -- L'opinion en France. -- Le comte de
+ Vergennes entraîne Louis XVI. -- Le rôle de La Fayette. --
+ Contradiction entre les privilèges de l'aristocratie
+ française et son intervention en faveur des idées
+ républicaines. Rapports de Vergennes et de Turgot. --
+ Beaumarchais, Arthur Lee et Franklin. -- La France fidèle à
+ sa mission civilisatrice.
+
+
+Les grandes guerres qui se sont succédé en Europe de la fin du XVIIe
+siècle jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, ont toujours procuré à
+l'Angleterre un avantage colonial, avantage qui finit par lui
+assurer la prédominance en Amérique. Cette politique, heureuse à nos
+dépens, fut couronnée par le traité de 1763. Le résultat en était
+désastreux pour la France. Les contemporains ne comprirent pas
+immédiatement tout ce que les suites de la guerre de Sept Ans
+contenaient pour nous d'ignominieux. Sous les apparences brillantes
+de la Monarchie, la situation internationale du pays était, en
+réalité, atteinte.
+
+Les esprits les plus avisés, occupés de philosophie, de littérature ou
+de galanterie, étaient hypnotisés par l'évolution intellectuelle,
+sociale et économique qui se dessinait en Europe, surtout en France.
+Ils ne virent pas ce qui se passait,--le fait inéluctable qui venait
+de se produire outre-mer: la perte du Canada,--échec définitif de
+notre politique coloniale en Amérique.
+
+L'oeuvre que nous avions rêvée et inaugurée, les Anglais l'avaient
+réalisée et parachevée. Un historien perspicace et judicieux aurait
+pu, dès cette époque, déterminer la portée de l'événement. C'était,
+en somme, l'idée de Guillaume d'Orange Nassau, devenu roi
+d'Angleterre et champion de l'Europe protestante, qui triomphait de
+la conception de Louis XIV, représentant de la catholicité
+autocrate. L'empire colonial que nous aurions pu fonder en Amérique,
+sous les auspices de la monarchie française, de race latine et de
+religion catholique, fut remplacé définitivement par un empire où la
+religion protestante et la race anglo-saxonne demeurèrent
+prépondérantes.
+
+Cependant cette marche régulière, envahissante, triomphante, menée
+par les politiciens anglais dans l'Amérique du Nord, sous
+l'inspiration du premier Pitt, connut une heure d'arrêt: ce fut
+quand les colons anglais, devenus des américains, renièrent leurs
+frères d'Angleterre et se soulevèrent contre le joug du roi Georges.
+
+Ce grand événement qui stupéfia la Métropole, était pourtant à
+prévoir.
+
+En réalité, ceux que l'on appelait dédaigneusement à Londres: _les
+Insurgents_, étaient simplement des hommes libres qui, dans la
+plénitude du droit, défendaient leurs droits.
+
+À tort, selon moi, a-t-on appelé révolution un mouvement
+irrésistible et fatal qui n'est, en somme, qu'une évolution,--la
+dernière conséquence d'un geste esquissé au commencement du XVIIe
+siècle. La révolution qui arracha une fraction du peuple anglais à
+la mère-patrie, s'accomplissait au moment même où les Pères
+Pèlerins, animés de la plus intransigeante foi puritaine,
+débarquèrent sur le rocher de Plymouth pour s'y établir à demeure,
+sans esprit de retour.
+
+Ces hommes avaient dit un éternel adieu à la patrie qui les avait
+persécutés. Leur patrie était désormais là où leur dogme religieux
+pouvait s'affermir sans entraves. Le souvenir de la terre natale
+s'effaçait devant la nécessité de l'oeuvre à accomplir: trouver la
+terre hospitalière, qu'elle fût inculte et sauvage, où établir les
+représentants fugitifs du peuple élu de Dieu. Le reste n'existait
+plus et malgré d'ataviques caractères toujours persistants dans une
+race issue d'une race en voie de transformation,--sur un continent
+nouveau s'élaborèrent les éléments d'une nationalité nouvelle.
+
+Les deux fractions de la race anglo-saxonne qui se sont séparées
+vont suivre désormais une vie et une destinée différentes. Pour
+accentuer cette séparation, aux causes morales viendront s'ajouter
+des causes physiques; petit à petit, le climat exerça son influence
+sur l'individu,--mais cet individu évoluera plus lentement en
+Amérique, il représentera encore longtemps un type qui, en
+Angleterre, soumis aux vicissitudes de révolutions politiques,
+religieuses et sociales, s'était profondément transformé, aussi bien
+dans son apparence extérieure que dans ses idées.
+
+Les Anglais de la fin du XVIIe siècle ne ressemblaient plus aux
+Anglais du commencement du XVIIe siècle.
+
+La Monarchie des Stuarts, à tendance catholique, la grandeur
+passagère de la république de Cromwell, l'empreinte ineffaçable de
+la religion puritaine, enfin, la révolution qui, en mettant sur le
+trône d'Angleterre Guillaume d'Orange, avait, pour ainsi dire,
+harmonisé la forme constitutionnelle du pays avec les plus fortes
+aspirations de consciences intransigeantes,--autant de causes qui,
+en un espace de temps relativement court, bouleversèrent la société,
+les moeurs, la politique et exposèrent les âmes anglaises à des
+secousses génératrices de transformations profondes. L'âme anglaise,
+repliée sur elle-même, était contenue en elle-même, comme était
+contenue dans des limites étroites la pairie formée par l'île
+britannique. Ce fut son originalité et sa force,--mais, peut-être
+aussi, au point de vue du progrès général, sa faiblesse et son
+châtiment.
+
+Cependant, les frères d'Amérique, qui n'avaient pas connu ces
+brusques alternatives, poursuivaient leur idéal en luttant contre
+les dangers plus matériels d'une nature souvent inclémente et d'une
+population sauvage et hostile. Les hardis navigateurs et découvreurs
+anglais, qui avaient posé les premiers jalons de la colonisation
+dans l'Amérique du Nord, appartenaient encore à la génération
+enthousiaste de l'époque de la Renaissance. À ce moment,
+l'Angleterre communiait pleinement avec l'Europe. C'était, d'un bout
+du continent à l'autre, les mêmes aspirations, la même passion de
+vivre la vie dans toute son intensité, de lui faire donner le
+maximum de jouissance, dans un esprit chevaleresque et généreux qui,
+demandant beaucoup aux autres, donnait aussi beaucoup de soi.
+
+Les contemporains de la grande Élisabeth et leurs descendants
+directs, les premiers défricheurs de l'Amérique, gardèrent longtemps
+les traits de ce caractère qui, au contact des nécessités nouvelles,
+empreintes à la fois de poésie et de réalité, ne fit que se
+développer. Tandis que les Anglais, demeurés dans leur île, aux
+prises avec des problèmes complexes et plus proches, devinrent les
+champions d'un idéal plus réel et plus réaliste, tandis qu'enfin,
+les Anglais d'Angleterre étaient soumis à des changements aussi
+radicaux, les Anglais d'Amérique, n'ayant plus à compter avec la
+tradition, ou plutôt continuant une tradition persistante,
+évoluaient lentement et régulièrement. Les hommes qui jouèrent un
+rôle décisif dans les premières années de la colonisation étaient
+presque tous nés sous le règne d'Élisabeth, ou, s'ils n'y étaient
+pas nés, ils en avaient gardé l'empreinte. Depuis Ralegh et John
+Smith jusqu'à Winthrop et Dudley, on retrouve, chez eux, certaines
+qualités et certains défauts de moins en moins anglais; ils ont
+gardé un esprit chevaleresque, aventureux, une spontanéité plus
+nerveuse et plus mobile, une plus grande souplesse d'esprit et de
+corps, toutes particularités qui vont contribuer à déterminer les
+traits caractéristiques de l'Américain: Jonathan,--à opposer au
+type--devenu légendaire, de John Bull.
+
+Une heure vint donc où, par la force des choses, des hommes issus
+d'une même nationalité, se trouvaient face à face: des étrangers et
+des ennemis.
+
+Ce fut l'oeuvre de la nature.
+
+À tant de lieues de distance, ce n'était ni le même soleil, ni le
+même ciel, ni le même sol,--partant la plante humaine prenait des
+aspects différents.
+
+L'oeuvre de l'homme accentua cette différence ou cette animosité. Ce
+fut surtout l'oeuvre des institutions interprétées d'une façon
+différente et représentées, au moment décisif, par le gouvernement
+de Georges III.
+
+Les Américains étaient restés fidèles à la grande époque, à la date
+de 1688, où le Parlement anglais fut le palladium de toutes les
+libertés. Les Anglais, au cours des ans, en avaient modifié la
+conception et, grâce à la mobilité des événements et à la
+multiplicité des besoins politiques et sociaux, ignorés encore des
+colonies, d'une institution destinée à écarter les abus de tous les
+pouvoirs, firent un instrument d'oppression.
+
+Dans ce conflit, il est évident que l'Amérique représenta le
+principe de liberté, tel que le Parlement britannique lui-même
+l'avait proclamé et défendu, à plusieurs reprises, au XVIIe siècle.
+
+Grâce à ce droit suprême, regardé comme le privilège le plus
+précieux de la nationalité anglaise, le Parlement possédait le
+pouvoir et l'obligation de contrôler, de renverser, s'il le fallait,
+les dynasties, comme il l'avait fait brutalement pour les Stuarts,
+une première fois, comme il l'avait fait quasi constitutionnellement
+lors de la révolution de 1688. Mais dans la suite, sous le règne de
+rois de race étrangère, le pouvoir suprême établi dans le
+Parlement, ne trouvant plus de contre-poids, devint un instrument de
+despotisme dirigé contre les Colonies. Ce qui était une garantie de
+sécurité pour la mère-patrie, était, en même temps, un moyen
+arbitraire de pressurer les peuples du dehors, soumis au joug de
+l'Angleterre.
+
+Les Américains entendaient être gouvernés avec la même libéralité
+que les sujets de Sa Majesté britannique,--eux qui se considéraient
+comme l'émanation la plus pure des tendances égalitaires de la race
+anglo-saxonne,--eux qui s'étaient expatriés un jour pour conserver
+intacte l'intégrité de leur credo religieux et l'intégralité de leur
+indépendance individuelle.
+
+Plus haut que les hommes qui allaient en venir aux mains, se
+trouvaient donc, face à face, deux théories: celle du pouvoir
+illimité du Parlement, laquelle, à deux reprises, avait sauvé la
+constitution anglaise; et la théorie, de date plus ancienne,
+remontant à l'origine des assemblées et qui avait pour base le
+respect des droits de l'individu et des libertés possédées par les
+communautés organisées.
+
+Dans la sphère des idées, le choc de ces deux éléments constitutifs
+de toute vie politique en Grande Bretagne, prête à la Révolution
+d'Amérique un intérêt considérable dépassant les deux pays en
+litige.
+
+L'Europe ne pouvait demeurer indifférente.
+
+L'incendie qui allait se propager si facilement, si logiquement dans
+le Nouveau-Monde, couvait dans le Vieux-Monde. Comment y jugeait-on
+les insurgés? Suivant les cas et les pays, et il est évident que les
+conditions dans lesquelles se trouvaient ces pays exercèrent une
+influence plus ou moins décisive sur les bouleversements qui se
+préparaient au delà de l'Atlantique.
+
+L'Espagne, maîtresse d'un vaste empire en Amérique, était tombée, en
+Europe, au second rang. Charles III qui occupait le trône, plein de
+bonne volonté, accordait trop de crédit aux conseils d'un confesseur
+ignorant. Il fit cependant écrire à Londres qu'il considérait
+l'indépendance des Colonies aussi désastreuse pour l'Espagne que
+pour l'Angleterre. Il refusa de prêter main-forte aux provinces
+révoltées mais il ne se fit pas scrupule d'attaquer la mère-patrie
+quand elle voulut les réduire.
+
+Catherine II, la grande Impératrice de Russie, entièrement absorbée
+par son rêve ambitieux qui consistait à fonder un empire d'Orient
+soumis au sceptre des Romanoff, n'accordait qu'une attention
+discrète aux événements qui se déroulaient dans des parages si
+lointains. À Georges III qui, en quête de soldats, lui proposa
+l'achat de 10.000 Russes qui seraient entièrement sous les ordres
+des officiers anglais, elle répondit une lettre dont la forme seule,
+dans sa dignité, voilà un peu l'insolence.
+
+On sait que, dans ces négociations en vue de se procurer des
+recrues, le roi d'Angleterre fut plus heureux auprès de certains
+petits princes d'Allemagne qui, tels les ducs de Hesse-Cassel et de
+Brunswick, n'hésitèrent pas à battre monnaie en trafiquant de leurs
+propres sujets. Honte éternelle de ces principicules qui, dans les
+marchés intervenus entre les contractants, évaluaient la chair, le
+sang, la vie--des parcelles de vie--de leurs compatriotes, comme des
+denrées plus ou moins avantageuses suivant le prix, comme les
+marchandises viles d'un commerce rémunérateur. Si ce scandale porte
+en soi un enseignement, c'est celui qui ressort du contraste même
+des deux partis qui allaient être en présence: d'un côté, les fils
+d'une terre libre ou qui veut l'être, les défenseurs de toute
+dignité personnelle, qui, en fait de souverains, ne reconnaissaient
+que la souveraineté du droit individuel,--de l'autre, des hommes
+braves et courageux, certes, mais exploités comme des machines par
+des potentats qui s'imaginaient encore que les peuples sont créés
+pour les rois et non les rois pour les peuples.
+
+Le roi de Prusse, le grand Frédéric, quel que fut son despotisme,
+n'entendit pas de cette oreille. D'ailleurs, il en voulait à
+l'Angleterre qui l'avait abandonné à la fin de la guerre de Sept
+Ans. De plus, en ce qui concernait les velléités de révolte des
+Américains, son scepticisme philosophique lui permettait
+parfaitement d'accepter le mot de république, pourvu que la chose se
+réalisât à tant de mille lieues de son propre royaume.
+
+Les autres nations européennes, en dehors de leurs préférences
+personnelles, suivaient, dans leurs manifestations politiques, une
+ligne de conduite inspirée par les principales intéressées: la
+France et l'Angleterre.
+
+Dans les décisions à prendre dans cette grave conjoncture, ces deux
+nations, les deux protagonistes de la rivalité séculaire, seront
+entravées tour à tour et entraînées, soit par les faits acquis
+légués par le passé, soit par des faits nouveaux que la nécessité
+présente impose toujours avec impétuosité. De là, bien des
+hésitations, bien des contradictions, surtout dans la politique et
+l'engoûment des hommes d'État français et de ceux qui, plus ou moins
+ouvertement, cherchaient à influencer le gouvernement.
+
+Pour l'Angleterre, elle en était arrivée, quelque temps après le
+traité de 1763, à réaliser la plus grande expansion de son influence
+dans le monde, pouvant déjà revendiquer, sans conteste, le titre de
+première puissance coloniale. Lord Chatham, le génial promoteur de
+cette politique mondiale, transmit sans doute, alors, à ses
+compatriotes un peu de son orgueil intraitable et les boutiquiers de
+Londres, en passe de faire fortune, solidarisaient l'honneur de
+leurs comptoirs avec l'honneur des nobles Lords, préposés aux
+destinées de l'Empire britannique.
+
+Cet état d'esprit s'explique dans une certaine mesure: les petites
+causes produisent parfois de grands effets et l'on comprend,
+peut-être, l'infatuation des habitants d'une capitale qui, située
+dans une contrée peu fertile et sous un climat souvent inclément,
+regorgeait des richesses apportées de toutes les parties du monde.
+Effort, en effet, gigantesque pour l'époque et résultat magnifique!
+Quand on n'a pas sous la main ce que l'on désire--et le désir va
+toujours croissant--on le fait venir de loin au prix des plus grands
+sacrifices. Londres, patrie des brouillards et du spleen, grâce à
+ses vaisseaux qui sillonnent toutes les mers, est plus que toute
+autre approvisionnée de fleurs,--produits de patries exotiques, de
+colonies plus ou moins bien exploitées et qui déversent sur la
+métropole le trop-plein de leurs flores somptueuses.
+
+Ce pouvoir de supprimer la différence des zones, la longueur des
+distances, de corriger, en un mot, les effets provenant des
+inégalités de la production terrienne, tout en entretenant
+l'activité prodigieuse de la race, développe la confiance en soi et
+la vanité de se proclamer dominateur. Ce sentiment partagé par la
+plupart des viveurs faméliques ou fortunés qui encombraient la cité,
+depuis Westminster jusqu'à Saint-Paul, pouvait aussi engendrer
+l'abus des jouissances en une corruption des moeurs étalant le
+scandale de trop de misère à côté de trop de splendeur, il devait,
+enfin, détériorer et aveugler la conscience des personnes en qui se
+concentraient tous les rouages du gouvernement: certains membres des
+Chambres, les Ministres, le Roi.
+
+À peu près vers l'époque où se manifestèrent les premières velléités
+de révolte en Amérique, Georges III émit la prétention de devenir un
+roi absolu.
+
+Il ressemblait au roi de France par sa bonne volonté mais se
+différenciait de lui par une grande force de volonté. Aussi, un
+historien a-t-il pu dire qu'avec la moitié de l'obstination de
+Georges III, Louis XVI aurait peut-être pu sauver sa tête et qu'avec
+la moitié de la souplesse de Louis, Georges aurait peut-être
+conservé l'Amérique[14].
+
+[Note 14: ED. J. LOWELL: _Relations with Europe during the
+Revolution_ (V. _Narrative and critical History of America_, edited
+by Justin Winsor).]
+
+Pour augmenter le pouvoir de la couronne, il fallait diminuer celui
+des Ministres, avoir une politique royale plutôt que nationale,
+faire jouer les influences, les intrigues, les corruptions, briser,
+dans le parlement, tout serviteur rebelle,--fut-ce William Pitt--ce
+qui était impossible--en un mot, manoeuvrer de façon à ce que les
+sièges de la Chambre des Communes fussent à l'entière disposition du
+roi.
+
+Réaliser un pareil programme consistait à fausser entièrement
+l'institution du Parlement dans le sens indiqué plus haut,--dénaturer
+sa raison d'être, méconnaître ses nobles origines d'indépendance, pour
+en faire une arme terrible au profit de la royauté.
+
+On le voit, constitutionnellement, l'Angleterre marchait dans le
+sens opposé à celui de ses colonies d'Amérique: celles-ci tenaient
+leurs plus importantes prérogatives, les bases de leur développement
+conforme à l'esprit des premiers législateurs, du Parlement qui
+s'était toujours dressé contre les empiétements de la royauté,--et
+maintenant, ce Parlement n'était plus qu'un instrument servile au
+service de cette royauté.
+
+Entre les hommes qui représentaient ces deux tendances, il n'y avait
+plus d'entente possible: la séparation était l'aboutissement fatal
+de toutes les controverses et de toutes les tractations.
+
+Le roi Georges considérait toujours les Américains, non pas comme
+des ennemis étrangers soulevés contre l'Angleterre, mais comme des
+Anglais qui prétendaient à plus de liberté qu'il ne jugeait
+convenable de leur en accorder et quand il envoya contre eux ses
+flottes et ses armées, il croyait simplement ordonner une mesure de
+police, semblable à celle qu'il prenait quand il permettait à sa
+garde de soutenir les gendarmes en train de nettoyer la rue d'une
+populace en révolte.
+
+Dans les deux camps et malgré les actes irréparables, des hommes de
+bonne foi crurent encore à la possibilité d'une réconciliation.
+
+Dès 1775, dans la Chambre des Communes, les membres de l'opposition
+qui prirent la parole en faveur des revendications américaines
+prétendaient combattre, en même temps, pour les libertés anglaises.
+Noble lutte oratoire, au cours de laquelle se firent entendre les
+accents les plus émouvants de l'éloquence: il faut lire les
+discours de Fox et de Burke pour bien comprendre quel déchirement se
+produisit alors dans la conscience de ceux gui savaient, qui
+connaissaient le passé et devinaient l'avenir, qui estimaient au
+même prix l'indépendance des Colonies et la grandeur de la
+métropole.
+
+Mais l'idéal des penseurs avertis, si conforme soit-il aux
+évolutions nécessaires des idées, se défend mal contre la réalité
+des votes.
+
+Et les votes étaient à la discrétion du Roi, des Ministres, de la
+majorité des Chambres, de leurs créatures, de la masse des
+trafiquants, des marchands, des faiseurs, des commerçants
+insatiables qui imaginèrent leurs intérêts atteints si les colonies
+étaient émancipées,--ce en quoi ils se trompèrent étrangement, car,
+au point de vue strictement commercial, le chiffre des affaires
+entre l'Angleterre et l'Amérique augmenta prodigieusement après que
+la séparation fût officiellement reconnue entre les deux pays par un
+traité.
+
+Dans la chambre des Lords même, Chatham présenta un bill qui
+accordait la plupart des demandes des Américains, mais maintenait le
+droit du Parlement à garder des troupes dans les Colonies. Ce projet
+de loi fut rejeté.
+
+La guerre était inévitable.
+
+En France, la question devait soulever un monde: idées
+contradictoires, espérances de revanche. Chez nous, ce n'était pas
+une lutte entre deux fractions de la même race, une lutte fratricide
+devant aboutir à une scission fatale; c'était un nouvel épisode de
+la rivalité entre deux races étrangères, c'était une étape décisive
+dans cette seconde guerre de Cent Ans qui, selon nous, devait se
+poursuivre entre la France et l'Angleterre depuis 1688 jusqu'à 1815.
+
+Si l'on accepte ce postulat, malgré les alternatives, les arrêts,
+les incidents inutiles, les enchevêtrements obscurs, qui en masquent
+la réalité, la marche des événements s'éclaire d'un jour nouveau.
+
+D'abord, il peut paraître étrange qu'une des plus vieilles
+monarchies de l'Europe se dévoue à l'établissement d'une république.
+Comment expliquer que les représentants d'une noblesse férue de tous
+les privilèges, ait pu si allègrement, si chevaleresquement tirer
+l'épée en faveur de principes égalitaires destinés à détruire cette
+même noblesse?
+
+La question est complexe,--un composé d'éléments divers où entre une
+dose de philosophie, une dose de contradiction, une dose de
+littérature, une dose de patriotisme.
+
+À y regarder de près, le patriotisme prime tous les autres
+sentiments. Instinctivement, il agit sur la volonté de ceux qui
+aspirent à jouer un rôle, cherchent à se consacrer aux plus nobles
+causes. La cause à servir, en premier lieu, est celle du pays. Et,
+instinctivement aussi, les représentants de l'aristocratie
+française, à l'épiderme chatouilleuse sur le point d'honneur
+personnel ou collectif, toujours à l'avant-garde des guerres, des
+coups à porter à l'ennemi héréditaire, souffraient d'une déchéance
+vaguement ressentie par la masse, pendant les dix dernières années
+du règne de Louis XV, devenue flagrante par l'abaissement de notre
+influence en Europe et de l'autre côté de l'Atlantique.
+
+La haine contre l'Angleterre couvait, ne cherchant qu'un prétexte à
+éclater. Se solidariser avec les prétentions séparatistes des
+colonies révoltées répondait donc à une politique logique et qui
+s'imposait.
+
+Le comte de Vergennes, Ministre des Affaires Étrangères de Louis
+XVI, se fit le défenseur de cette politique à laquelle l'opinion
+publique, pour des raisons humanitaires plus générales, se montra
+favorable. Mais comme en Angleterre, en France, il y eut deux
+partis: celui des philosophes, des intellectuels de toutes sortes,
+entraînant à leur suite tous les esprits entreprenants, toutes les
+intelligences éprises de nouveautés, qui plaçaient les questions
+d'émancipations sociales, d'indépendance et de liberté au-dessus
+des intérêts d'une dynastie ou même d'une patrie,--et celui des
+politiques clairvoyants qui sentaient le moment venu de réparer les
+effets regrettables d'une diplomatie désastreuse, en faisant agir
+une diplomatie plus avisée avant de faire parler le canon.
+
+On connaît l'influence prodigieuse exercée par le mouvement
+littéraire du XVIIIe siècle sur l'évolution des idées. Depuis
+Voltaire, Rousseau, les rédacteurs de l'Encyclopédie jusqu'à
+Beaumarchais, tous les écrivains de talent ont contribué à saper,
+dans leurs bases, les institutions branlantes de l'ancien régime, à
+dénoncer un abus, à ridiculiser un privilège, aux applaudissements
+souvent de ceux-là mêmes qui vivaient de ces abus et de ces
+privilèges. De pareils applaudissements, d'une nature incohérente et
+parfois déplacés en France, parce qu'ils émanaient d'hommes
+ignorants qui approuvaient leurs propres bourreaux, étaient
+parfaitement compréhensibles quand ils s'adressaient aux hardis
+émancipateurs d'Outre-Mer: les défenseurs de leurs droits, devenus
+les ennemis de l'ennemi commun: l'Anglais.
+
+Cette dualité de conception fait comprendre la communauté de
+sentiments qui, pendant un moment, unit, dans le même espoir, les
+libéraux qui saluaient l'aurore d'une république et les plus fidèles
+serviteurs de la Monarchie qui voyaient, dans le soulèvement des
+Américains, l'occasion unique d'une revanche à prendre sur
+l'Angleterre.
+
+Bien avant l'initiative prise par Vergennes, on prévoyait, en
+Europe, que les colonies anglaises se sépareraient de la métropole.
+Surtout en France, les hommes d'État et les diplomates qui
+connaissaient la question à fond, devançaient les événements dans
+leurs plans et projets de politique internationale et n'hésitaient
+pas à donner des détails anticipés sur le prochain démembrement de
+l'empire britannique,--le tout sur le papier.
+
+Dès 1750, Turgot ne leur avait-il pas donné raison en émettant cet
+aphorisme qui, pris à la lettre, serait la condamnation de tout
+système de colonisation: «Les Colonies sont comme des fruits qui ne
+tiennent à l'arbre que jusqu'à leur maturité. Devenues suffisantes à
+elles-mêmes, elles font ce que fit Carthage, ce que fera un jour
+l'Amérique».
+
+Et le duc de Choiseul qui portait sans doute à regret, la
+responsabilité de la paix de Paris, chercha par tous les moyens à en
+conjurer les néfastes effets. Il aurait voulu que la prédiction de
+Turgot se réalisât le plus tôt possible. Il entretenait des
+émissaires qui le renseignaient sur l'état général de l'Amérique.
+Entre la prise de Québec et celle de Montréal, Favier lui adresse un
+mémoire où il passe en revue, d'une façon saisissante, les causes
+qui entraînent la perte du Canada pour la France et celles qui
+entraîneront la perte des colonies pour l'Angleterre. Choiseul
+semble s'être inspiré des considérations émises par cet agent
+perspicace, quand il écrit à M. Durand, notre ambassadeur à
+Londres[15]:
+
+... «Les colonies d'Amérique ne peuvent être utiles à la Métropole
+qu'autant qu'elles ne tirent que d'Angleterre les matières premières
+de leurs besoins. Car l'on ne doute pas que tout pays éloigné qui
+est indépendant pour ses besoins ne le devienne successivement dans
+tous les points; et d'ailleurs, de quelle utilité une colonie de
+l'Amérique septentrionale sera-t-elle à la Métropole si elle n'en
+tire pas le travail de ses manufactures? Il faut donc que les
+colonies septentrionales de l'Amérique soient totalement assujéties,
+qu'elles ne puissent opérer, même pour leurs besoins, qu'après la
+volonté de la métropole; cela est possible quand on a en Amérique
+une petite partie de pays dans laquelle le gouvernement fait de la
+dépense et y introduit des troupes au soutien du despotisme; mais
+une métropole qui aura dans le Nord de l'Amérique des possessions
+trois fois plus étendues que la France, ne pourra pas, à la longue,
+les empêcher d'avoir des manufactures pour leurs besoins; elle doit
+se restreindre à fournir au luxe, ce qui durera fort peu de temps,
+car le luxe amènera sûrement l'indépendance.»
+
+[Note 15: Le duc de Choiseul à M. Durand, Compiègne, le 24 août
+1767, _Documents historiques_, nº 71.]
+
+ * * * * *
+
+Cette heure n'avait pas encore sonné. En 1768, le colonel de Kalb,
+envoyé en Amérique pour y étudier les ressources militaires des
+Colons et les secrets desseins de leurs chefs, écrivait de
+Philadelphie[16]: «L'éloignement de ces peuples de leur
+gouvernement, les rend libres et licencieux; mais au fond, ils ont
+peu de disposition à secouer cette domination par le moyen d'une
+puissance étrangère. Ce secours leur serait encore plus suspect pour
+leur liberté.»
+
+[Note 16: Le lieutenant-colonel de Kalb au duc de Choiseul, le 15
+janvier 1768, _Documents historiques_, nº III.]
+
+Depuis, les choses avaient sans doute bien changé, mais il fallait
+pourtant prendre des précautions avant d'appliquer officiellement
+une intervention à mains armées.
+
+Au début, La Fayette et les gentilshommes qui le suivirent, de leur
+propre mouvement, sur les champs de bataille de l'Amérique, ne
+comptaient certes pas combattre pour des principes qui étaient en
+parfaite contradiction avec ceux dont ils constituaient l'émanation
+la plus brillante. Leur enthousiasme peut paraître extravagant pour
+les partisans de la monarchie absolue--quelle qu'en soit la
+nationalité--mais il faut admettre qu'il y a dans leur cas une
+certaine insouciance, un entraînement chevaleresque, un geste quasi
+instinctif qui les poussait à tirer l'épée contre la perfide Albion,
+en la tirant en faveur des insurgés, même au détriment des
+séculaires avantages attachés à leur propre caste, à la condition,
+toutefois, d'en rapporter tout profit à leur pays. Cela est
+tellement vrai que les Américains, gens réalistes, ne se firent pas
+d'illusion à cet égard, et, dans plus d'une circonstance, surent
+faire la part de leur reconnaissance et de leur circonspection. De
+même que, jusqu'en 1763, ils s'étaient solidarisés avec les Anglais
+pour faire échec à la domination française menaçant de les resserrer
+à tout jamais entre les Alleghanys et l'Atlantique, de même, les
+Français pouvaient se solidariser avec les révoltés Américains dans
+le but caché de regagner le terrain perdu depuis le Canada jusqu'à
+l'embouchure du Mississipi. Il fallait donc garder une juste mesure.
+
+En effet, lorsqu'en 1779, La Fayette retourna en Europe, après
+s'être entièrement dévoué à la cause de l'indépendance américaine,
+il caressait le projet d'arracher aussi le Canada aux mains des
+Anglais,--le Canada, cette première conquête française dans
+l'Amérique du Nord. Il s'en était ouvert au Congrès dont une
+commission élabora un plan de campagne dans ce sens. Les possessions
+anglaises seraient attaquées simultanément par Détroit, le Niagara
+et Saint-François. Une flotte française devait s'emparer de Québec.
+Quand on demanda l'avis du général Washington sur ce projet, il
+répondit au Président du Congrès par une lettre intéressante qui,
+entre autres objections, contenait des réserves de cette nature:
+«Vous voulez introduire un corps important de troupes françaises au
+Canada, les mettre en possession de la capitale de cette province
+qui leur est attachée par tous les liens du sang, des moeurs, de la
+religion... Je crains que ce ne soit là une trop grande tentation à
+laquelle ne saurait résister aucun gouvernement obéissant aux
+maximes ordinaires de la politique nationale.»
+
+La clairvoyance de Washington n'était pas en défaut. Si la France
+occupait le Canada, n'avait-elle pas arrière-pensée de n'en plus
+sortir? Personne n'en a jamais émis la prétention, à cette époque,
+mais l'éventualité ressortait de la fatalité des événements. Avec la
+France au Nord, l'Espagne à l'Ouest et au Sud, la république
+naissante aurait été encerclée et comprimée par une puissance
+supérieure à celle de l'Angleterre. Le Congrès abandonna ce projet
+dangereux et l'incident montre quels sentiments complexes animaient
+les hommes les plus désintéressés.
+
+D'ailleurs, avant que se présentât cette éventualité, M. de
+Vergennes, le promoteur d'une alliance franco-américaine en vue de
+faciliter l'indépendance des Colonies, tendait virtuellement vers la
+même solution. Que voulait-il, en somme, avec tous les patriotes qui
+approuvaient et soutenaient sa politique? Il voulait supprimer les
+désastreux effets de la guerre de Sept Ans, dont saignait la France
+depuis la perte du Canada,--et le voulant, le meilleur moyen,
+certes, eût été de reconquérir le Canada, ce premier établissement
+français en Amérique qui ne s'attachait pas aux flancs de la patrie,
+mais, tout de même, lui devait l'initiation à la vie religieuse,
+sociale, nationale, ce qui constitue autant de liens difficiles à
+détruire.
+
+Apparemment, personne ne poussa la logique jusqu'à cette
+extrême,--d'abord, parce qu'elle n'est pas de ce monde, puis, parce
+que son application était, en l'occurrence, quasi irréalisable.
+
+Mais, telle constatation, même platonique, fait ressortir un point
+spécial et important de l'évolution des États de l'Amérique du Nord:
+leur longue dépendance des deux pays dont ils émanent et qu'ils
+combattent tour à tour. Ces États dépendant de l'Angleterre, luttent
+contre la France; une fois la France écrasée, ils luttent contre
+l'Angleterre avec le secours de cette même France. Ces alternatives
+qui proviennent de la nature même des choses et prennent leur
+origine au début de toute colonisation dans les régions
+septentrionales de l'Amérique, aboutissent inévitablement à une
+politique de bascule qui, depuis l'intervention, sous Louis XVI, à
+travers la Révolution française, le Directoire, le Consulat et le
+Premier Empire, fera osciller les hommes d'État américains, entre
+une alliance française et une alliance anglaise, au gré des idées
+défendues tour à tour par les républicains ou les fédéralistes. Aux
+tendances d'une nature plutôt sentimentale, auxquelles obéissaient
+les hommes de tous les partis, s'ajoutèrent les opinions plus
+précises des hommes d'État, les avis motivés des politiciens, des
+ministres et écrivains qui avaient étudié la question en théorie et
+en pratique et entrèrent dans les détails techniques.
+
+Louis XVI se plaçant sur le terrain purement dynastique et
+monarchique, ne pouvait admettre, dans sa conception simpliste et
+étroite, qu'un roi pût protéger contre un roi des sujets en révolte.
+Sa compréhension honnête, mais limitée, des choses de l'histoire et
+de la politique, l'empêchait d'embrasser, d'un coup d'oeil, un vaste
+plan où seraient reprises, par exemple, les grandes vues d'un
+Richelieu ou d'un Colbert, sous l'égide d'un Bourbon ambitieux.
+C'eût été la continuation logique de la politique de Louis XIV, de
+l'époque de la fondation de la Louisiane. Mais les temps étaient
+aussi changés que les hommes et ce que M. de Vergennes, interprète
+du sentiment national, voulait simplement accomplir, c'était son
+devoir de Ministre des Affaires Étrangères, solidaire des décisions
+de ses devanciers et très au courant des événements qui composent la
+trame de l'histoire.
+
+Son rapport au roi, pour l'éclairer sur la question, est, en somme,
+un résumé des faits et des idées que nous venons d'énumérer, mais un
+résumé présenté sous une forme de politique internationale et
+donnant des précisions spéciales sur le conflit ouvert entre les
+colonies américaines et la métropole, au point de vue des avantages
+qu'en pourrait tirer la France.
+
+Dans l'intérêt de son pays, ou pour parler le langage de l'époque,
+dans l'intérêt des couronnes de France et d'Espagne, il convenait,
+selon lui, d'entretenir les hostilités,--une guerre civile entre
+l'Angleterre et ses colonies qui ne pouvait qu'épuiser vainqueurs et
+vaincus; la paix, dans ces conditions, d'où qu'elle vînt, menacerait
+de tourner contre la France et l'Espagne, le parti vainqueur devant
+forcément aspirer à s'emparer des possessions américaines de ces
+deux pays, pour en tirer des avantages commerciaux; ou bien, si
+l'Angleterre était vaincue, elle chercherait certainement des
+compensations aux dépens de ses voisins. Le Ministre Vergennes
+conseille donc des mesures d'hostilité,--mais d'une hostilité
+secrète, comportant des secours en argent et en munitions, ne
+compromettant pas la dignité du roi,--ou plutôt le principe de la
+Monarchie--qui ne permettait pas de secourir ouvertement les
+insurgés, aussi longtemps que l'indépendance américaine ne serait
+pas un fait accompli, ou présentant de grandes chances de
+s'accomplir.
+
+Vergennes soumit la minute de son rapport à Turgot pour avoir son
+avis. Il est intéressant de rapprocher et de comparer les opinions
+de ces deux hommes d'État en ce qui concerne l'intervention
+française en Amérique.
+
+Si Vergennes pousse à la guerre, Turgot incline plutôt vers la paix.
+Le contrôleur général des Finances se place naturellement au point
+de vue financier. Il préférerait, à tout prendre, la subjugation
+complète des colonies américaines à l'Angleterre, estimant que leur
+maintien sous le joug anglais aboutirait à un mécontentement
+permanent, obligeant la Métropole à immobiliser des forces
+considérables, ce qui diminuerait d'autant ses moyens d'action en
+Europe. Il faisait ressortir, avec une subtilité un peu paradoxale,
+que la perte du Canada avait été plutôt avantageuse pour la France,
+puisque les colonies anglaises, délivrées de la crainte d'une
+intervention de ce côté, n'avaient plus à chercher la protection de
+la Grande-Bretagne, mais il faisait comprendre que, si ces colonies
+devenaient entièrement indépendantes, la possession du Canada serait
+de nouveau avantageuse pour la France, cette province pouvant être
+considérée par les colonies anglaises comme une alliée à opposer aux
+prétentions de la mère-patrie. En cela, Turgot allait trop loin, il
+n'était nullement question du Canada, en l'occurrence, et même, pour
+l'avenir, comme nous l'avons vu plus haut, les colonies anglaises
+solidarisées avec la Métropole, qui avaient largement contribué à
+nous évincer de la vallée du Saint-Laurent, ces colonies, une fois
+émancipées du joug anglais, ne pouvaient songer à se mettre sous le
+joug français,--ce qui eût été plus ou moins le danger d'une
+occupation du Canada par la France.
+
+D'un autre côté et contrairement à l'avis de Vergennes, Turgot ne
+croyait pas les Anglais, battus par les Américains, en état de
+chercher une compensation en attaquant les possessions françaises et
+espagnoles en Amérique. Les Américains, révoltés et victorieux, ne
+laisseraient certes pas leurs adversaires constituer une puissance
+dans leur voisinage. Avant tout, on sent que ces réserves lui sont
+dictées par le mauvais état de nos finances qui ne permettent pas,
+pour le moment, de maintenir l'armée et la marine sur le pied qu'il
+faudrait. Mais comme son collègue des Affaires Étrangères, Turgot
+n'est pas opposé à une action secrète, à l'intervention d'anciens
+officiers français qui pourraient offrir leurs services avec leurs
+expériences et nous renseigner, en même temps, sur la situation du
+pays: en résumé, les deux ministres veulent maintenir la paix
+officielle avec l'Angleterre, tout en contribuant, sous main, à
+développer les hostilités.
+
+Alors eurent lieu ces pourparlers secrets, ces combinaisons louches
+auxquelles furent mêlés Beaumarchais, Silas Dean, Arthur Lee et
+Franklin,--jusqu'à ce que ce dernier, par son habileté et l'autorité
+de son caractère, hâta la signature des traités avec la France:
+d'abord, un simple _traité d'amitié et de commerce_, puis, un
+traité, aux termes duquel, l'alliance projetée, «devait maintenir
+effectivement la liberté, la souveraineté et l'indépendance absolue
+des États-Unis.»
+
+Ces traités devaient être tenus secrets pendant quelque temps; ils
+furent bientôt connus en Angleterre, ce qui suscita des discussions
+et des contestations entre Silas Dean et Arthur Lee qui s'accusaient
+réciproquement d'indiscrétion, voire même de trahison.
+
+Mais la situation va s'éclaircir.
+
+Aux agents secrets, inavoués, travaillant dans l'ombre, vont
+succéder des personnalités d'un caractère officiel, ayant à remplir
+une mission officielle et agissant au nom d'un gouvernement qui
+entend imposer son droit à la vie diplomatique. Fatalement, la
+marche vers l'indépendance se précipite,--on pourrait entendre le
+bruit des pas accélérés. Les événements se précisent, les hommes
+parlent plus haut. Gérard qui avait collaboré à la rédaction des
+traités, est nommé Ministre aux États-Unis et, pour éviter la
+dualité néfaste des vues et des influences, en 1778, le Dr Franklin
+est nommé seul Ministre des États-Unis à Paris.
+
+Il n'était plus guère possible de cacher ce que tout le monde savait
+ou devinait. Le gouvernement français se décide à faire connaître
+officiellement l'existence du traité au gouvernement anglais par
+l'intermédiaire de son ambassadeur, le duc de Noailles. Lord
+Stormont est rappelé: c'est la guerre et c'est aussi, pour la Grande
+Bretagne, un moment de stupeur et de désarroi où elle doit cueillir
+le fruit amer de ses hésitations entre l'indépendance parlementaire
+ou le despotisme parlementaire. Mais maintenant, les esprits
+libéraux qui avaient défendu les équitables revendications des
+frères américains, ne pouvaient plus se faire entendre, puisqu'il
+s'agissait d'une diminution de la grandeur britannique.
+
+En vain, Lord North fait aux communes des propositions de
+conciliation; en vain Lord Rockingham aurait voulu qu'on accordât
+l'indépendance à l'Amérique sans continuer la lutte sanglante,--il
+était trop tard.
+
+De part et d'autre, on ne pouvait plus reculer.
+
+Et le grand Chatham qui, au début, avait paru favorable aux
+prétentions des insurgents, se traîne mourant à la Chambre,
+peut-être pour la dernière fois, afin de protester contre les
+tendances conciliantes qui deviendraient la risée de l'Europe.
+N'est-il pas l'interprète de l'orgueil offensé de la majorité de ses
+compatriotes quand il s'écrie dans une péroraison pathétique:
+
+«.....Milords, je suis heureux que la tombe ne se soit pas encore
+refermée sur moi... heureux d'être encore vivant afin d'élever ma
+voix contre le démembrement de cette ancienne et noble Monarchie!...
+Milords! Sa Majesté a hérité d'un empire d'une étendue aussi vaste
+que sa réputation était intacte. Allons-nous ternir le lustre de
+cette nation par l'abandon ignominieux de ses droits et de ses plus
+belles possessions?... Un peuple qui, il y a dix-sept ans, était la
+terreur de l'Univers, est-il tombé assez bas pour dire à son ennemi
+invétéré: Prenez tout ce que nous possédons, mais assurez-nous la
+Paix!... Cela est impossible!»
+
+C'était cela pourtant que voulait l'ennemi invétéré et ce langage
+passionné, d'un patriotisme inquiet, caressait sans doute
+agréablement un autre patriotisme, aussi farouche et aussi averti,
+qui saignait en silence depuis le traité de Paris.
+
+Dans ces graves conjonctures, dans ces tragiques alternatives, la
+France demeura fidèle à son histoire,--et fidèle à sa mission;
+sentinelle vigilante montant la garde pour la défense de sa propre
+grandeur,--émancipatrice à l'avant-garde de toutes les idées de
+progrès et d'indépendance, au profit du genre humain tout entier. La
+tâche à laquelle le destin la convie, présente, de la sorte, un
+double caractère: celui qui émane de la fierté avec laquelle elle
+défend ses intérêts nationaux et celui qui s'attache au souci
+généreux du bonheur universel, en dehors de toute idée de
+nationalité.
+
+Cette dualité ne s'est jamais manifestée avec tant d'évidence que
+dans les événements qui précédèrent et accompagnèrent la fondation
+des États-Unis d'Amérique.
+
+Toute oeuvre, en effet, se compose de deux éléments: la conception
+et l'exécution,--en l'occurrence, conception grandiose mais
+dont l'exécution ne pouvait s'abstraire des contingences
+humaines,--conception qui remontait à l'origine même de toute idée
+nationale, dès le début ayant mis face à face la France et
+l'Angleterre, mais qui, vers la fin du XVIIIe siècle, ne pouvait
+être exécutée que par des voies détournées et ténébreuses. À cette
+nécessité obéirent les ministres, ces spécialistes de la politique
+et de la diplomatie, comme tels astreints à entrer dans des
+détails mesquins, à compter avec les compromis, à ménager les
+tiers, à s'arrêter à des vues parfois étroites. Ils se plièrent,
+de cette façon, aux roueries professionnelles, à la cuisine d'une
+grande entreprise, aux petitesses du métier imposées par les
+circonstances.
+
+Mais, au-dessus d'eux, il faut faire la part large aux penseurs, aux
+écrivains qui avaient familiarisé l'âme française avec les idées de
+liberté, d'égalité, de fraternité humaine,--grands mots qui ne
+répondent peut-être pas à une réalité tangible, mais qui, à deux
+reprises, dans l'histoire moderne, ont secoué deux portions de
+l'humanité d'un frisson d'espoir immense et de rénovation sociale.
+
+Louis XVI qui, avec une grande partie de sa noblesse, La Fayette en
+tête, vint au secours des plébéiens d'Amérique, soulevés contre des
+abus d'autorité, ne fit un geste contradictoire qu'en apparence; en
+réalité, il obéissait, instinctivement, à l'impérieuse mission de la
+France. Avant de sombrer dans la tourmente révolutionnaire, la
+monarchie française, par sa généreuse initiative, connut un instant
+d'éclat incomparable, un instant seulement, car le roi ainsi que les
+gentilshommes, vaillants soldats de la guerre en dentelles, devenus
+les compagnons d'armes des soldats en sabots, étaient arrivés à la
+fin de leur carrière; ils se suicidaient en beauté avant d'être
+massacrés sur la guillotine et, à ceux qu'ils aidaient à préparer
+l'oeuvre d'une grande république, ils auraient pu dire: _Morituri
+vos salutant!_
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA RÉVOLUTION AMÉRICAINE ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
+
+ Les Anglais ignorent la situation des colonies. -- Les
+ grands caractères civiques sont en Amérique. -- Les citoyens
+ fils de leurs oeuvres. -- Les militaires. -- Conditions
+ favorables à la fondation d'une démocratie. -- Influence
+ exercée par l'évolution américaine sur la révolution
+ française. -- En Amérique la liberté existant déjà, il
+ s'agissait de la faire respecter; en France, il s'agissait
+ de la créer. -- Grande différence dans les moyens d'action.
+ -- Jugement des Américains sur la révolution française. --
+ Jefferson, témoin des premiers troubles, les juge en
+ républicain. -- Il accuse Marie-Antoinette et accorde toute
+ sa sympathie au Tiers-État. -- Gouverneur Morris,
+ républicain aristocrate, penche pour l'ancien régime.
+
+
+Les deux Monarchies qui se disputaient l'empire des mers et la
+domination des continents transatlantiques, avaient contribué, par
+leur rivalité, à la fondation d'une grande république. Résultat
+imprévu et un peu déconcertant pour quiconque ignorait les relations
+de cause à effet,--résultat fatal pourtant et qui ressortait de la
+race et du pays.
+
+Mais pour la France et l'Angleterre, les conséquences de ce grand
+événement furent bien différentes.
+
+La France, tout en cherchant une revanche, avait travaillé pour un
+idéal de justice et d'indépendance.
+
+L'Angleterre, malgré l'humiliation d'une guerre fratricide et d'une
+paix qui lui arrachait la possession de ses plus belles colonies,
+s'inclinait simplement devant la logique inexorable de l'histoire;
+elle payait une dette contractée cent ans auparavant, quand elle
+avait accordé au Parlement l'autorité et la puissance de combattre
+et d'abattre tous les abus de l'autocratie. D'après ce principe
+libéral, en effet, et malgré certaines divergences, s'étaient
+développés les états des possessions américaines qui devaient
+bientôt trouver leur force dans l'union et un modèle précieux dans
+la constitution du Massachusetts,--ce refuge du puritanisme et du
+système représentatif des Anglo-Saxons.
+
+La révolution d'Amérique ne fut donc, pour les deux branches de la
+race anglo-saxonne, qu'une mise au point, par la branche américaine,
+d'un système politique que tous les Anglais avaient un jour défendu
+ensemble avec la même âpreté. Cette révolution, en un mot, est
+l'aboutissement, le couronnement, dans des conditions plus
+favorables, dans des espaces plus vastes, sans l'exclusivisme de
+Cromwell et sans l'opposition des Stuarts, de la Révolution de 1688.
+
+Depuis cette date, en effet, nous avons vu que les Anglais
+d'Amérique et les Anglais d'Angleterre avaient suivi des voies
+différentes. À ce changement opéré par la force des choses vient
+s'ajouter une ignorance réciproque des conditions de vie qui, vers
+le milieu du XVIIIe siècle, prit des proportions dangereuses, à
+mesure que, du côté des Anglais, augmentaient les fantaisies du luxe
+et les raffinements du beau-vivre, et, du côté des Américains,
+persistaient encore des habitudes de tempérance et de simplicité. La
+distance et l'état insuffisant des moyens de communication
+entretenaient cette ignorance. Il faut songer qu'à cette époque, on
+mettait presqu'autant de semaines qu'on met aujourd'hui de jours,
+pour aller d'Europe en Amérique. Pendant cet espace de temps, bien
+des événements pouvaient se produire, modifiant entièrement les
+idées et les intentions, entre le départ et l'arrivée.
+
+Dans ces conditions, la plupart des Anglais se faisaient une
+représentation fausse de la situation des colonies. Leur
+indifférence, d'ailleurs, en matière générale, ne cédait qu'en
+présence de l'intérêt commercial et cet intérêt naturellement
+répondait à leurs plus intimes convictions: les colonies avaient été
+inventées par la Providence pour servir de débouché au commerce
+britannique.
+
+Si le peuple était ignorant, les ministres étaient généralement mal
+informés. Les gouverneurs anglais envoyés de la Métropole dans les
+différents États des Colonies, pour s'y faire une position ou pour
+remettre de l'ordre dans une vie désordonnée, emportaient avec eux
+les fausses idées de la capitale et, par leurs renseignements,
+faussaient les idées même du Roi. Ils contribuèrent à provoquer et à
+alimenter l'animosité qui devait, un jour, prendre des proportions
+irrésistibles. Tel, le Gouverneur du Massachusetts, Bernard, qui,
+dès que se produisirent les troubles suscités par l'acte du timbre,
+ne comprit pas, ou ne voulut pas comprendre, la gravité du mouvement
+et écrivait à Londres, en janvier 1766:
+
+«Les gens ici parlent très haut des moyens qu'ils ont de résister à
+l'Angleterre; ce ne sont que des mots. New-York et Boston ne
+sauraient résister à une flotte royale. J'espère que New-York aura
+l'honneur d'être soumise la première.»
+
+Ainsi, les fonctionnaires payés par les Colonies, qui auraient dû
+servir de trait d'union entre elles et un monarque irrité, ne
+faisaient qu'attiser le feu qui couvait.
+
+Il est certain aussi que plus un Anglais de cette époque s'élevait
+dans la hiérarchie sociale, plus il devait se sentir un étranger
+pour ses frères d'outre-mer. Il ne pouvait ni comprendre leurs
+aspirations, ni admirer leurs vertus: les siennes consistaient à
+détériorer systématiquement celles que la nature lui avait données.
+Jamais personnel gouvernemental ne fut plus dépravé dans la vie
+privée et plus cynique dans la vie publique.
+
+La richesse et le bien-être qui, après le ministère de Chatham,
+s'étaient répandus en Angleterre, proclamaient, certes, sa puissance
+et sa prédominance dans les deux hémisphères, mais contenaient aussi
+en germe le poison de toutes les extravagances et de toutes les
+corruptions.
+
+Les grands caractères qui, au XVIIe siècle, combattirent pour les
+libertés civiques, avaient fait place à une génération dénuée de
+scrupules et de grandeur d'âme. Ceux qui perpétuaient les traditions
+de ces hommes probes et énergiques, n'étaient plus en Angleterre:
+ils étaient en Amérique.
+
+Là, le tableau était tout autre. On eût dit, dans beaucoup de
+régions, une communauté sortie de l'imagination de Rousseau ou de
+Fénelon. Les Français, quelque peu imbus des idées libérales de ces
+deux écrivains et qui donnèrent l'aide de leur épée au mouvement
+émancipateur d'outre-mer, furent charmés par l'ambiance sociale les
+entourant d'une atmosphère de simplicité et de grandeur.
+
+La reine Marie-Antoinette, attirée par le contraste qui la reposait
+du poids des splendeurs royales, aimait à jouer les fermières dans
+la fantasmagorie des Trianon,--décor d'opéra-comique opposé au décor
+d'opéra du Palais de Versailles. Ainsi, pour les représentants de
+l'aristocratie française, courtisans habitués à parader aux galas de
+la Cour, le spectacle des moeurs américaines fut un délassement qui
+répondait sans doute aussi à l'engoûment nouveau professé, depuis
+quelque temps, pour la saine et forte nature. Les hommes qui avaient
+lu le _Contrat social_, les audacieux qui, plus ou moins
+ouvertement, devinaient et appelaient les changements profonds, les
+bouleversements à la veille d'éclater comme un tonnerre sur le beau
+pays de France, se délectèrent, en amateurs superficiels peut-être
+d'abord, de voir des gens d'une dignité sans emphase évaluer dans un
+cadre si pittoresque.
+
+Le comte de Ségur qui avait promené sa curiosité inquiète à travers
+tant de pays et tant de civilisations, ne trouva nulle part plus
+ample matière à philosopher et à rêver que dans ses tournées le long
+des routes du Delaware, de New-Jersey et de la Pennsylvanie. Au
+milieu des forêts immenses, dont la virginité lui rappelait les
+premiers temps de la conquête, il put évoquer l'image des premiers
+navigateurs débarquant avec étonnement et audace sur ces rivages
+inconnus. Puis, sans transition, il pouvait voir s'étendre à perte
+de vue, quelque vallée paisible où paissait un bétail plein de
+promesses succulentes, à proximité de maisons très propres, d'une
+certaine élégance, aux couleurs variées et voyantes, entourées de
+petits jardins, tels ceux que l'on voit encore, de nos jours, dans
+les moindres recoins intensivement cultivés de l'île de Jersey. Les
+habitants de ces contrées lui semblèrent posséder la fierté d'hommes
+libres ne reconnaissant aucun maître, ne s'inclinant que devant la
+loi, aussi éloignés de toute vanité que de toute servilité[17].
+
+[Note 17: COMTE DE SÉGUR, _Mémoires_.]
+
+Parmi ces hommes, quelques-uns parvinrent à s'élever dans la
+hiérarchie sociale. Ils furent des autodidactes. Des circonstances
+différentes les trouvèrent à la hauteur de leur tâche. Il suffit de
+nommer John Adams, fils de fermier, qui sut prendre sur les
+occupations matérielles imposées par sa condition, assez de temps,
+pour se donner une instruction qui lui permit de ne pas être
+inférieur aux événements où, dans la suite, il joua un rôle
+prépondérant. Le grand Franklin est le type classique du citoyen
+américain, fils de ses oeuvres, mais fils aussi de ses ancêtres et
+de son temps. Rarement un homme, étant données les circonstances,
+fit tant avec si peu. C'est la caractéristique de ces fondateurs de
+l'indépendance américaine dont la force fut précisément le caractère
+à base d'énergie et discipliné, ataviquement, par le puritanisme. À
+des degrés divers, on peut mettre sur le même rang, Samuel Adams qui
+inspira et guida la résistance à l'acte du Timbre, Alexandre
+Hamilton qui, simple commis chez un marchand, trouvait encore la
+possibilité, sa journée faite, de suivre les cours d'une école.
+Jefferson qui avait de la fortune, l'employa à se procurer
+l'éducation la plus haute que les ressources de son pays lui
+permirent d'acquérir, se préparant, de la sorte, aux importantes
+fonctions que, plus tard, il put remplir avec éclat.
+
+Les futurs soldats de la Révolution furent soumis à un apprentissage
+encore plus dur. Israël Putnam s'était entraîné, pendant de longues
+années, à combattre les Indiens et les Français. Nathaniel Green, le
+plus habile lieutenant de Washington, était le premier dans tous les
+sports physiques, ce qui ne l'empêchait pas de lire Plutarque et
+César dans le texte grec et latin. On connaît Washington et le début
+de sa carrière militaire où il marcha contre les Français du Fort
+Duquesne, est digne du couronnement de cette carrière, où il
+combattit contre les Anglais avec l'aide des Français.
+
+À tout prendre, ces hommes dont nous venons d'esquisser la
+silhouette, étaient ce qu'en Europe et surtout en Angleterre, on
+appelait, avec quelque nuance de mépris, des gens de peu, de petites
+gens, élevés, quelques-uns dans la pauvreté, quelques autres, même
+ceux dont la famille jouissait d'une certaine fortune, dans un
+intérieur calme et modeste. Ils possédaient toutes les qualités pour
+fonder une démocratie et leurs vertus sans éclat et leurs défauts
+sans attraits, formaient un contraste saisissant avec les vices
+brillants et les attitudes hautaines de la royale Angleterre.
+
+Cependant ils ne se rendaient pas compte eux-mêmes de l'abîme creusé
+fatalement par la nature, par la distance, par le temps, entre les
+Colonies et la Métropole. À la veille même du grand bouleversement
+qui allait les séparer à jamais de la mère-patrie, ils professaient
+encore pour le chef suprême de cette patrie des sentiments de
+respect et d'affection. Franklin, qui devait bientôt changer
+d'opinion, savait faire la part de ce qui incombait à l'hostilité du
+parlement et de ce qu'il s'imaginait encore devoir à la sympathie
+personnelle du Roi. Au début de la querelle si vite muée en guerre
+farouche, il écrivait ceci:... «J'espère que tout ce qui est arrivé,
+ou pourrait arriver encore, ne diminuera en rien notre loyauté pour
+notre souverain ou notre affection pour cette nation en général. Je
+saurais difficilement concevoir un roi ayant de meilleures
+dispositions, des vertus plus exemplaires ou un désir plus ardent de
+contribuer au bien-être de tous ses sujets. La masse de ce peuple
+aussi est d'une nature noble et généreuse, aimant et honorant
+l'esprit de liberté et haïssant le pouvoir arbitraire, quel qu'il
+soit.»
+
+Franklin exprimait clairement et logiquement ses sentiments à
+l'égard de l'Angleterre, mais dans ces protestations impartiales,
+semble se glisser aussi un sentiment d'indépendance absolue, prélude
+de la révolte: on dirait un étranger jugeant avec condescendance un
+pays étranger.
+
+Il faisait également ressortir la différence des moeurs et des
+conditions, quand il écrivait à Joshua Badcock, en janvier 1772:
+«J'ai fait dernièrement un tour en Irlande et en Écosse. Dans ces
+pays, une petite partie de la société est composée de propriétaires
+terriens, de grands seigneurs, de gentilshommes extrêmement riches,
+vivant dans le luxe et la magnificence. Le fonds de la population
+est composé de fermiers très pauvres, vivant dans la plus sordide
+misère, dans des chaumières sales faites avec de la boue et de la
+paille, et habillés de haillons. Je songeais souvent au bonheur de
+la Nouvelle-Angleterre où chacun est propriétaire, a le droit de
+voter dans les affaires publiques, vit dans une maison propre et
+chaude, a de la nourriture et du combustible à profusion, ainsi que
+des vêtements, complets de la tête aux pieds, manufacturés peut-être
+dans sa famille.»
+
+Telle constatation fait comprendre l'état social des deux pays et,
+par conséquent, l'état politique qui en est la cause. En Angleterre,
+un excès de richesses à côté d'un excès de misère, l'aristocratie
+abondamment pourvue de tous les biens de ce monde et le peuple, en
+général, courbé sous le poids de travaux peu rémunérateurs: une
+minorité exploitant une majorité, avec toutes les conséquences qui
+découlent d'un pareil régime. En Amérique, une égalité de besoins
+et de moyens de parvenir effaçant, pour ainsi dire, la distance qui
+sépare ceux qui possèdent de ceux qui aspirent à posséder. Pas de
+barrières légales opposées aux légitimes prétentions vers une
+situation meilleure, à cet âge héroïque, du moins, d'une république
+en voie de formation. C'était là vraiment les éléments d'une
+démocratie prenant racine dans le sol même du pays, produit naturel
+d'une zone et s'épanouissant en force et en beauté, comme sa flore
+et sa faune. Et cette démocratie, malgré ses apparences modestes
+encore et comme entachée, pour des yeux prévenus, de nécessités
+petites et vulgaires, avait cependant pour promoteurs des
+aristocrates, dans une certaine mesure,--je veux dire des hommes qui
+étaient les meilleurs dans la cité, dans l'église, dans le conseil.
+
+Ces aristocrates, toute proportion gardée, et en donnant à la
+dénomination un sens étroit qui ne convient qu'à ce qui
+commence,--ne l'étaient, en effet, que relativement et en
+comparaison de ceux de leurs compatriotes encore trop absorbés par
+des besognes matérielles et indispensables. Ils étaient les
+descendants directs de ces Puritains du deuxième exode, hommes
+considérables dans leur pays, représentant la fine fleur de la
+culture britannique dont ils parfumèrent l'âpreté farouche qui
+inspira et soutint les Pères Pèlerins dans leur désespoir et dans
+leur initiative. Cette collaboration intime et mystérieuse de deux
+forces dont l'une venait d'en bas et l'autre rayonnait d'en haut,
+contenait en elle le germe d'une constitution démocratique qui
+n'excluait pas le souci des perfectionnements individuels, en dehors
+de toute différence de caste ou de classe. On peut dire que c'est là
+le cachet particulier de l'évolution qu'on a appelée la révolution
+américaine,--au point de vue social s'entend--et qui la distingue
+essentiellement de tous les mouvements similaires qui bouleversèrent
+les vieilles sociétés de la vieille Europe.
+
+En France, par exemple, les choses se présentèrent sous un tout
+autre aspect.
+
+On a souvent parlé de l'influence exercée par la révolution
+américaine sur la révolution française. Cette influence fut grande
+au point de vue moral,--elle fut nulle quand on veut l'appliquer aux
+origines, aux causes, aux moyens d'action,--tous éléments aussi
+différents que les étapes historiques des deux pays.
+
+Certes, dès que dans les salons de l'aristocratie française où l'on
+philosophait à loisir, où un mot d'esprit légitimait toutes les
+attaques à l'adresse de toutes les autorités et de toutes les
+supériorités, on apprit que des colons anglais, pressurés par la
+Métropole, résistaient aux injonctions édictées à Londres, ce fut un
+sentiment de satisfaction composé de tendances frondeuses et
+d'aspirations patriotiques. À mesure que les revendications des
+insurgents se précisaient, les penseurs, sociologues, économistes et
+politiciens qui, en France, marchaient à l'avant-garde, reconnurent
+la réalité et la parenté des idées qui s'agitaient encore
+confusément dans leur cerveau. Mais ce n'était que des idées,
+exprimées par ces mots: liberté, indépendance, égalité sociale,
+droits de l'homme,--toute la phraséologie libérale, la même au début
+de toute crise révolutionnaire et qui répondait à de vagues
+tendances et possédait la même assonnance dans les deux hémisphères.
+La théorie avant l'action; mais combien l'action devait être
+différente.
+
+Dans la célèbre déclaration d'indépendance, élaborée par les fortes
+têtes du Congrès, rédigée par Jefferson, ces aspirations, ces
+revendications prirent corps en un langage clair et précis. On
+connaît ce document qui est comme la charte d'émancipation d'une
+humanité nouvelle. Quelle profondeur dans la conception, quelle
+dignité dans l'expression! Ce n'est pas la menace d'une fraction de
+peuple qui se révolte contre une autre fraction. C'est le cri
+libérateur d'un peuple tout entier, décidé à secouer le joug d'un
+peuple oppresseur. Et ce fut, pour ceux de nos ancêtres déjà
+troublés par l'approche d'une tempête qui allait bouleverser toutes
+les hiérarchies en France, une leçon de choses et une leçon de
+mots. Ils y purent lire les droits du citoyen, émanés de la nature
+même de l'homme, revendiqués avec une assurance naturelle, ignorant
+la déformation des tyrannies antérieures et s'affirmant en face
+d'une tyrannie inconsciente.
+
+Ces droits, il ne s'agissait pas de les conquérir, il s'agissait de
+les faire respecter.
+
+En France, le problème était plus complexe et plus difficile à
+résoudre.
+
+Tandis qu'en Amérique, la liberté avait pris naissance avec la
+naissance même de la nationalité, en France, elle avait à lutter
+contre des entraves séculaires; préjugés, intérêts opposés des
+classes, abus imposés par en haut: il fallait détruire beaucoup pour
+rebâtir sur des ruines. C'était à la fois plus tragique et plus
+compliqué. Il est des morts qu'il faut qu'on tue et quand on les a
+tués plusieurs fois, ils ressuscitent encore. Rien ne meurt tout à
+fait et l'idée qui, pour un temps, s'est incarnée dans une dynastie,
+dans une faction, dans une secte politique ou religieuse, risque de
+s'imposer à nouveau à l'engouement des foules ou à l'audace d'un
+soldat heureux. À la tyrannie d'en haut, succède la tyrannie d'en
+bas. «Ô liberté!» s'est écriée Mme Roland, avant de livrer sa tête
+au bourreau, «que de crimes on commet en ton nom!» Ces crimes qui
+ont laissé des éclaboussures de sang sur une des plus belles pages
+de l'histoire de l'humanité furent épargnés à l'Amérique.
+
+Malgré les essais d'organisations sociales, copiées d'après le
+modèle des deux grandes monarchies européennes, la féodalité n'y
+avait pris que de faibles racines. Le sol n'était pas favorable. La
+poussée d'en bas était trop forte pour que la pression d'en haut pût
+s'exercer d'une façon déprimante; ou plutôt, il n'y avait ni haut,
+ni bas, mais une solidarité d'efforts vers un idéal commun, dans la
+crainte des mêmes dangers extérieurs et sur la base des mêmes
+principes religieux et politiques. Les cadres dans lesquels se
+mouvaient et étouffaient les vieilles sociétés, ne pouvaient
+s'adapter à un groupement d'individus qui avaient précisément rompu
+avec d'anciennes façons de penser et d'obéir, afin de pouvoir mieux
+concilier les droits et les devoirs de l'individu avec les droits et
+les devoirs de la collectivité.
+
+Aussi, lorsque vint la maturité de telles consciences, lorsque sonna
+la majorité d'un peuple aspirant à affirmer son droit à
+l'indépendance, il n'y eut pas de luttes de classes, pas de luttes
+contre la noblesse, contre le clergé et contre le roi,--le roi
+d'Angleterre ne devant plus être considéré que comme le représentant
+d'un peuple étranger et hostile,--il n'y eut pas de gradation dans
+la composition des différents partis, allant du libéralisme
+philosophique à la démagogie sanglante, des représentants des
+États-Généraux à Vergniaud, à Danton puis à Robespierre pour aboutir
+à Bonaparte; il n'y eut pas de proscriptions, d'émigrations en
+masse, pas de guillotine, pas de massacres et pas de Terreur: il y
+eut simplement, et malgré les querelles intestines inévitables, un
+grand mouvement, un lever de boucliers en faveur d'une grande cause,
+pour laquelle, républicanisme et patriotisme formaient les termes
+extrêmes d'une même conception.
+
+On voit, tout de suite, la différence qui, dans leurs moyens
+d'action, sépare la révolution américaine de la révolution
+française. Si les hommes d'État de l'Union sympathisèrent
+immédiatement avec les hommes nouveaux, avec les tendances nouvelles
+qui prenaient de plus en plus consistance en France à la fin du
+XVIIIe siècle, ils s'aperçurent bientôt que, sous la même étiquette,
+se heurtaient des éléments divergents et contradictoires. Quoique
+les plus jeunes dans l'histoire constitutionnelle des États, ils
+étaient cependant nos aînés en fait d'organisation républicaine: ce
+qui, pour eux, découlait logiquement, clairement, fatalement, des
+conditions mêmes de leur établissement dans des territoires immenses
+et libres, affranchis par la distance de tout contact et de toute
+influence directe, devenait, pour nous, d'une réalisation
+problématique, exigeant le concours des forces vitales de la nation.
+La France, glorieuse et grande par son passé, souffrait de ce passé
+et, pour préparer les voies vers l'avenir, devait avoir recours à
+une rupture violente.
+
+Les Américains de marque qui vécurent en France à cette époque
+troublée de notre vie nationale, se rendirent vite compte de ces
+divergences et jugeant les événements en Anglo-Saxons habitués au
+régime représentatif, relevèrent bien des contradictions et bien des
+hérésies dans les premiers balbutiements du régime républicain
+français. Nous pouvons nous en faire une idée en feuilletant les
+lettres, en parcourant les mémoires de Thomas Jefferson et de
+Gouverneur Morris, par exemple, qui résidèrent à Paris pendant les
+journées décisives de la Révolution.
+
+Nommé Ministre des États-Unis en France, en 1785, au départ de
+Franklin, Jefferson est républicain dans l'âme, mais si bizarre que
+puisse paraître tel assemblage d'adjectifs, un républicain démocrate
+par principe et aristocrate par éducation. Sa situation de fortune
+et sa position sociale lui avaient facilité les jouissances de tous
+les biens matériels et intellectuels. Il consacra toutes ses
+ressources au progrès et au bien-être du peuple. Il solidarisa son
+avenir avec l'avenir de son pays.
+
+Il lui fallut s'habituer aux hommes et aux choses l'entourant dans
+le royaume de France en passe de devenir république. Sa première
+impression, tout en étant un peu incohérente, n'est pas entièrement
+dénuée d'optimisme. En général, il nous trouve bien en retard dans
+la compréhension et la mise en action de tout ce que comporte ce
+mot: indépendance,--qu'il ne faut pas confondre avec licence.
+Quelques-unes de ses lettres laissent percer un certain étonnement.
+Dès 1787, il remarque le grand nombre de caricatures, placards et
+bons mots qui circulent sans soulever de censure. Mais la foule à
+son tour devient agressive; Jefferson devient plus attentif. Il
+écrit à la date du 30 août:
+
+... «Le comte d'Artois, qui devait tenir un Lit de Justice à la Cour
+des Aides, a été hué sans réserve par la populace. La voiture de
+Madame de.... (J'ai oublié son nom), portant livrée de la Reine, a
+été arrêtée, on l'avait prise pour Mme de Polignac que l'on voulait
+insulter. La Reine, allant au théâtre avec Mme de Polignac, fut
+reçue par des huées. Le Roi, ayant depuis longtemps l'habitude de
+noyer ses soucis dans le vin, s'y plonge de plus en plus. La Reine
+pleure mais continue de pécher. Le comte d'Artois est détesté et
+Monsieur est grand favori. L'Archevêque de Toulouse est nommé
+premier Ministre,--c'est un caractère vertueux, patriotique et
+capable... En l'espace de trois mois, l'autorité royale a perdu, et
+les droits de la nation ont gagné plus de terrain par une simple
+évolution de l'opinion publique, que l'Angleterre dans toutes ses
+guerres civiles sous les Stuarts....»
+
+C'est le début du drame et Jefferson écoute les acteurs de la
+comédie royale répéter, avec plus ou moins de succès, les dernières
+tirades de leur rôle. Son attention est surtout attirée par
+l'Assemblée des Notables, la cour plénière, les États-Généraux, qui,
+par étapes devaient mener aux réformes définitives.
+
+Jefferson était très lié avec La Fayette. Peu de temps après la nuit
+du 4 août, le général vint lui demander l'hospitalité pour quelque
+six ou huit amis qui désiraient se réunir sur un terrain neutre afin
+de discuter sur le droit de veto devant être accordé ou retiré au
+Roi. Sur l'invitation empressée du diplomate américain, La Fayette
+vint avec Duport, Barnave, Alexandre de Lameth, Blacon, Mounier,
+Maubourg et Dagout, tous patriotes animés des meilleures intentions,
+prêts à se consentir des concessions mutuelles. Cette réunion
+d'hommes politiques notoires chez le représentant d'un pays
+étranger, devait mettre ce dernier dans une situation assez
+délicate. Sa franchise et son tact le tirèrent d'embarras. «La
+discussion, dit-il, commença à quatre heures et fut continuée
+jusqu'à dix heures du soir; pendant ce temps, je fus le témoin
+silencieux d'une argumentation calme et sincère qu'on trouve
+rarement dans les conflits de l'opinion politique; ce fut un
+raisonnement logique, une éloquence sévère, dénuée de toute vaine
+rhétorique ou déclamation et qu'on pourrait comparer aux plus beaux
+dialogues de l'antiquité qui nous ont été transmis par Xénophon,
+Platon et Cicéron.»
+
+Jefferson avoue, à la veille des États-Généraux, que la France n'est
+pas mûre pour toutes les réformes, pour l'exercice de certains
+droits du moins, considérés comme élémentaires dans les pays de race
+anglo-saxonne,--tel l'_Habeas corpus_. La suppression des lettres de
+cachet, par exemple, n'est pas encore unanimement admise. Et notre
+Américain ne peut s'empêcher de relever, avec quelque amertume, la
+légèreté des Français, leur esprit arriéré, quand il s'agit de
+développement politique. Écrivant à Mme Adams, à l'occasion de la
+réunion des notables, il avait déjà dit: «Jusqu'à présent, le
+résultat le plus remarquable de cette assemblée est le nombre
+incalculable de calembours et de bons mots auxquels elle donna lieu.
+Si on les réunissait, on en formerait un ouvrage aussi volumineux
+que l'Encyclopédie. J'en ai conclu que cette nation n'est capable
+d'un effort sérieux que sur commande... Celui qui ferait un bon mot
+à propos, pourrait désarmer toute la nation résolue à se révolter.»
+
+Jefferson est sévère.
+
+Il craint, certes, les hâbleurs dans la future assemblée qui va se
+réunir. Il fait de l'ouverture des États-Généraux, à laquelle il
+assista, une description un peu superficielle: «Si on les considère
+comme une mise en scène d'Opéra, c'était imposant; au point de vue
+affaire, le discours du Roi fut exactement ce qu'il devait être et
+très bien débité. Personne n'entendit un seul mot du discours du
+Chancelier, de sorte que, jusqu'à présent, je n'ai pas encore pu
+savoir de quoi il avait été question. Le discours de M. Necker fut
+aussi bon que le permettait le nombre des détails qu'il était obligé
+de traiter.»
+
+Mais pour l'observateur judicieux, l'intérêt de la question commence
+quand il s'agit de fixer le système du vote: le Tiers-État lève la
+tête. Jefferson comprend que, de ce côté, sont la force et l'espoir.
+«Ses représentants, dit-il, possèdent presque tous les talents de la
+nation; ils sont fermes et audacieux, quoique modérés. Il y a,
+certes, parmi eux des têtes chaudes; mais ceux qui exercent le plus
+d'influence sont de sang-froid, tempérés et sagaces. Chaque
+initiative prise par cette chambre a été marquée par de l'adresse et
+de la sagesse. La noblesse, au contraire, est absolument hors
+d'elle. Elle est si furieuse qu'elle peut rarement délibérer. Elle
+possède peu d'hommes de talents modérés et pas un homme d'un talent
+supérieur...»
+
+C'est décidément au Tiers-État que Jefferson réserve toute son
+admiration. La logique dont cet ordre fit preuve dans ces premières
+discussions, lui rappelle, sans doute, des luttes similaires
+auxquelles il prit part dans son pays; il sympathise avec ces hommes
+énergiques qui, dans les transactions les plus difficiles,
+demeurèrent en possession d'eux-mêmes, résolus de mettre le feu aux
+quatre coins du royaume et de périr dans cet incendie, plutôt que de
+retrancher un iota à leur projet de modifier totalement la forme du
+gouvernement. Jefferson quitta la France avant d'avoir pu assister à
+ce changement. Mais son âme républicaine était satisfaite de ce
+qu'il avait vu et il était persuadé que la modération qu'il
+recommandait autour de lui ne serait pas troublée par des
+manifestations d'un caractère plus agressif. En cela, son optimisme
+se trompait et allait être soumis à une épreuve redoutable.
+
+Il se trompait aussi dans certains de ses jugements concernant la
+Reine sur laquelle il fait retomber, en grande partie, la
+responsabilité de la Révolution. Cette femme séduisante, produit de
+son époque et de sa caste, cette créature sensuelle, hautaine,
+inconsciente et artificielle, n'était pas de taille à enrayer le
+grand mouvement et, encore moins, à le provoquer. On dirait que
+Jefferson manque ici de profondeur de jugement et qu'il confond les
+causes lointaines, inéluctables, avec les prétextes fournis par des
+comparses. Il juge sans doute la conduite et l'influence de
+Marie-Antoinette d'après les Jacobins, d'après les campagnes
+odieuses et les libelles indignes dirigés contre la fille de
+Marie-Thérèse, qui ne pouvait être autre qu'elle n'a été.
+
+Quand Jefferson écrit, par exemple, dans son Autobiographie: ...
+«J'ai toujours pensé que, s'il n'y avait pas eu de Reine, il n'y
+aurait pas eu de Révolution. Aucune violence n'aurait été provoquée,
+ni exercée... Le Roi aurait marché la main dans la main avec ses
+sages conseillers... Je ne saurais ni approuver, ni condamner la
+sentence qui mit fin à la vie de ces souverains... Je n'aurais pas
+voté la mort de Louis XVI... J'aurais enfermé la Reine dans un
+couvent, l'empêchant ainsi de nuire, j'aurais placé le Roi dans la
+situation qui lui convient, l'investissant de pouvoirs limités qu'il
+aurait, certes, exercés honnêtement. De cette façon, il n'y aurait
+pas eu de vide facilitant l'usurpation d'un aventurier militaire et
+l'occasion ne se serait pas présentée de ces atrocités qui
+démoralisèrent toutes les nations de ce monde et détruisirent et
+continuent à détruire des millions et des millions de ses
+habitants»... quand il écrit ces lignes, dis-je, il applique aux
+choses et aux gens de France sa mentalité d'anglo-saxon américain
+dont les principes démocratiques se sont développés quasi
+naturellement et il juge avec son esprit indépendant qui, après
+avoir espéré une révolution réalisée sans effusion de sang, la voit
+dévoyée dans les pires excès et finalement escamotée par l'ambition
+de Bonaparte.
+
+Gouverneur Morris, qui vint en France en février 1789, était un
+républicain aristocrate. Il était républicain parce qu'il se rendait
+bien compte qu'aucun autre gouvernement ne pouvait convenir à
+l'Amérique. Les éléments d'une monarchie et de ce que nous
+appelons, en Europe, une aristocratie, y faisaient défaut. Pas de
+hiérarchie sociale, pas de distinction de classes, qui sont
+l'essence même d'un gouvernement aristocratique. Il était un
+aristocrate parce qu'il descendait d'une de ces anciennes familles
+qui, tout en épousant les querelles des citoyens républicains du
+Nouveau-Monde, n'avaient pas entièrement rompu avec les idées de la
+vieille Angleterre et transmettaient précieusement, de père en fils,
+les bienfaits d'une éducation raffinée,--cette grande supériorité
+auprès des générations jeunes, encore rudes et frustes. Lui-même a
+dit quelque part: «En adoptant la forme républicaine du
+gouvernement, je ne l'ai pas seulement prise comme un homme prend
+une femme, au hasard de la loterie, mais j'ai agi comme peu d'hommes
+agissent à l'égard de leur femme: je l'ai prise tout en connaissant
+ses défauts.»
+
+Gouverneur Morris possédait tous les défauts et toutes les qualités
+d'un aristocrate: cynique, sceptique, hautain, spirituel, il
+appliquait son éclectisme philosophique à ses vues politiques; il ne
+préconisait aucun régime de préférence à un autre, le meilleur étant
+sujet à caution et se recommandant plutôt par sa facilité
+d'adaptation à la nation à laquelle il convient le mieux que par sa
+valeur intrinsèque. De sorte que, si le gouvernement républicain
+s'imposait à l'Amérique, on pouvait se demander s'il convenait bien
+à la France. Gouverneur Morris semble en douter et, républicain en
+Amérique, il est plutôt royaliste en France. Il trouve Jefferson
+exagéré dans sa propagande démocratique. Les deux Américains, dans
+leurs jugements sur la Révolution française, ne sont pas toujours
+d'accord et jusque dans l'expression de leurs opinions sur un
+bouleversement social qui doit nous diviser si profondément
+nous-mêmes, ils reflètent les tendances des deux partis politiques
+qui vont se disputer la direction des affaires aux États-Unis: les
+Républicains et les Fédéralistes.
+
+Gouverneur Morris, fédéraliste, aime la France comme il le proclame
+dans beaucoup de ses lettres, mais avant tout, il aime la France
+telle qu'elle est encore: la France aristocratique, élégante,
+brillante, légère et corrompue, la France aux gestes chevaleresques
+et aux belles manières, celle qui fit la guerre en dentelles et
+semblait incapable de la faire en sabots. Ses goûts raffinés lui
+font apprécier la vie à la fois compliquée et superficielle des
+salons avec tout ce qu'elle comporte d'agréments un peu artificiels
+mais dénotant une culture très poussée et une vivacité très
+spéciale,--tel ce vin éminemment français: le champagne. Où
+trouvait-on tout cela? À la cour, dans les milieux gravitant autour
+de la cour, où de grands noms brillaient encore de l'éclat des
+grands souvenirs.
+
+C'est là que le républicain Gouverneur Morris fréquentait.
+
+Et, en 1792, quand tout cela fut à jamais dispersé à tous les vents
+de la haine et de l'envie, ferments des fureurs populaires, il garde
+cependant sa sympathie à la France, comme le prouvent ces lignes
+adressées à Thomas Pinckney: «Je fais des voeux, des voeux sincères
+pour le bonheur de ce peuple inconstant. Je l'aime. Je lui suis
+reconnaissant des efforts qu'il a réalisés pour notre cause, et je
+pense que, si l'on pouvait établir une bonne constitution ici, ce
+serait le meilleur moyen, avec l'aide de la Providence divine,
+d'étendre le bienfait de la liberté à tant de millions d'hommes, mes
+frères, qui gémissent encore sous le joug du despotisme, en
+Europe[18].»
+
+[Note 18: Diary and Letters of Gouverneur Morris.]
+
+Par une anomalie seulement compréhensible lorsque l'on connaît les
+antécédents d'un homme qui portait dans ses veines quelques gouttes
+de sang français, Gouverneur Morris, un des fondateurs de la
+république américaine, paraît aux Français un peu pâle dans ses
+professions de foi républicaines et Mme de Tessé, ainsi que Mme de
+La Fayette, l'accusent de modérantisme. Il le confesse lui-même:
+«Républicain, dit-il, et fraîchement émoulu d'une des constitutions
+les plus républicaines qui soient, je prêche sans cesse le respect
+pour le Roi, pour les droits de la noblesse, je prêche la
+modération...»
+
+Il fait aussi une description de la première session des
+États-Généraux; il la décrit en termes plus pittoresques que
+Jefferson, mais on dirait un royaliste, ému de ce qu'il a vu, qui
+tient la plume: «.....À mon arrivée, M. Necker est applaudi
+bruyamment et, à plusieurs reprises, ainsi que le duc d'Orléans; il
+en est de même pour un évêque qui a longtemps vécu dans son diocèse
+et pratiqué toutes les vertus réclamées par son ministère... Un
+vieillard qui avait refusé de mettre le costume assigné au Tiers et
+qui se présenta dans ses vêtements de fermier, est longuement
+applaudi. M. de Mirabeau est hué, quoique en sourdine. Enfin, le Roi
+arrive et prend sa place; la Reine à sa gauche, deux degrés plus bas
+que lui. Il prononça une courte allocution, bien dite, ou plutôt,
+bien lue. Le ton et la manière ont toute la fierté qu'on peut
+attendre du sang des Bourbons. Il est interrompu dans sa lecture par
+des acclamations si chaudes et d'une affection si touchante, que des
+larmes s'échappèrent de mes yeux en dépit de moi-même. La Reine
+pleure ou fait semblant de pleurer;--mais aucune voix ne se fait
+entendre pour la réconforter. Je me serais certainement fait
+entendre si j'étais Français; mais je n'ai pas le droit d'exprimer
+un sentiment et je sollicite en vain les personnes qui se trouvent
+dans mon voisinage de le faire. Ayant parlé, le Roi se découvre et
+quand il remet son chapeau, ses nobles imitent son exemple.
+Quelques-uns du Tiers font le même geste, mais, par degrés, se
+découvrent de nouveau. Alors, le Roi retire son chapeau. La Reine
+paraît le désapprouver et une conversation semble s'engager dans
+laquelle le Roi lui dit qu'il lui a plu d'agir ainsi, que ce soit
+protocolaire ou non; mais je ne puis certifier l'exactitude de cet
+incident, étant trop éloigné pour voir distinctement et encore
+moins, pour entendre.
+
+«Après le discours de M. Necker, le Roi se lève pour se retirer et
+il est salué d'un long: _Vive le Roi!_ La Reine se lève à son tour
+et, à ma grande satisfaction, elle entend, pour la première fois,
+sortir de quelques bouches ce cri de: _Vive la Reine!_ Elle esquisse
+une révérence qui provoque une acclamation plus nourrie à laquelle
+elle répond par une révérence plus accentuée»...
+
+Ces détails de chapeaux retirés et remis, auxquels s'arrête
+Gouverneur Morris, paraissent, à première vue, un peu puérils. À y
+regarder de plus près, ils ont une signification profonde. Les
+représentants du Tiers-État qui se couvrent quand Messieurs de la
+Noblesse se couvrent, ne veulent-ils pas, de la sorte, exprimer le
+symbole de leur dignité d'hommes libres, prêts à réclamer l'égalité?
+
+À mesure que le drame se déroule, Gouverneur Morris se trouve
+dépaysé par la mise en scène théâtrale des sentiments, par la
+susceptibilité nerveuse des orateurs qui, n'étant plus maîtres
+d'eux-mêmes, ne pouvaient pas l'être davantage de leur sujet et
+commettaient des fautes irréparables dans l'exercice d'un mandat
+important, ce qui ne l'étonné pas, car, dit-il: «ils prennent le
+génie à la place de la raison pour guide, se servent de
+l'expérimentation au lieu de l'expérience et s'avancent dans
+l'obscurité parce qu'ils préfèrent l'éclair de l'orage à la pure
+lumière du jour.»
+
+Naturellement, la méthode diffère entièrement de celle
+qu'employèrent les hommes qui élaborèrent la constitution
+américaine; question de mentalité, de tempérament et de race. Les
+Américains possédaient l'expérience, fruit de leurs rudes épreuves,
+depuis qu'ils avaient virtuellement rompu avec la mère-patrie, au
+commencement du XVIIe siècle, jusqu'au jour où cette rupture devait
+devenir un fait accompli. Quoi d'étonnant que Gouverneur Morris,
+tout en proclamant les grands principes de la Révolution, critiquât
+les moyens employés chez nous pour les faire triompher. Pour lui, la
+Constituante, la Convention, avec leur personnel nouveau, de plus
+en plus détaché des traditions raciques, constituent autant d'étapes
+devant mener à l'anarchie finale. Le procès du roi lui fait présager
+sa mort. À cette occasion il écrit à Jefferson: «Une personne moins
+au courant que vous de l'histoire des affaires humaines, pourrait
+trouver étrange que le plus doux des monarques qui aient jamais
+occupé le trône de France, qui en est précipité précisément parce
+qu'il ne veut pas prendre les mesures énergiques reprochées à ses
+prédécesseurs, qu'un homme, enfin, que personne ne peut accuser d'un
+acte criminel, soit persécuté comme le plus néfaste tyran qui ait
+déshonoré l'humanité,--que Louis XVI, en un mot, puisse être
+condamné à mort. Cela est, pourtant.»
+
+Après le 21 janvier 1793, Morris écrit au même Jefferson: «Le Roi de
+ce pays a été publiquement exécuté. Il mourut avec dignité. En
+montant à l'échafaud, il exprima, de nouveau, son pardon à tous ceux
+qui l'avaient persécuté et l'espoir que son peuple égaré pût
+profiter de sa mort. Sur l'échafaud, il voulut parler, mais
+l'officier de service, Santerre, fit battre les tambours. Par deux
+fois, le roi essaya de se faire entendre, mais en vain. Les
+exécuteurs le saisirent et mirent une telle hâte à faire tomber la
+hache, le cou n'étant pas encore convenablement placé, qu'il fut
+mutilé...»
+
+Gouverneur Morris, comme tous ceux qui, sur les lieux, furent mêlés
+de près aux différentes phases du drame révolutionnaire, est absorbé
+par les événements journaliers, composant sa vie à Paris. Il oublie
+parfois les principes qui planent, immuables et intangibles, dans la
+sereine région de l'idée, pour ne voir que les hommes qui se
+démènent dans les convulsions de la passion. Plus haut que les
+acteurs récitant plus ou moins bien leur rôle, passe le souffle
+inspirateur et créateur. Et dans la Révolution française, il
+convient de faire deux parts: celle qui appartient aux contingences
+humaines, limitée aux nécessités de races et de frontières,--celle
+qui appartient à l'univers entier et qui, dépassant les frontières
+d'une patrie, peut, telle une religion, entraîner, dans son
+rayonnement, d'autres patries.
+
+Les Américains qui suivirent le mouvement de loin, sans être exposés
+au spectacle immédiat des troubles sanglants, en comprirent sans
+doute mieux la portée philosophique. À tant de distance, ils crurent
+entendre comme l'écho de leur propre émancipation et considérèrent
+le nouveau gouvernement installé en France comme l'établissement
+d'une république soeur. Certes, dans ce sentiment demeurait toujours
+vivace la reconnaissance pour l'aide donnée contre l'Angleterre. Les
+successeurs de Gouverneur Morris, Monroe et J. Barlow, venus en
+France quand le terrain parut un peu déblayé, se montrèrent
+impartiaux, enthousiastes pour l'oeuvre accomplie, dont les
+conséquences devaient avoir un retentissement mondial.
+
+Les discussions de doctrine précédèrent, dans le Congrès, les plans
+politiques et la différence des points de vue s'affirma par la
+formation de partis opposés. Les uns proclamaient la similitude des
+principes et des institutions en faveur d'un rapprochement entre les
+deux républiques. Les autres en faisaient ressortir les
+dissemblances. La République française, disaient-ils, est une et
+indivisible; la nôtre est composée d'États souverains dans une
+certaine mesure, possédant une juridiction particulière et des
+intérêts locaux; le fédéralisme est considéré, en France, comme une
+trahison,--ici, la trahison consisterait à vouloir imposer l'unité
+de gouvernement. L'Union qui respecte la diversité des États, fait
+la force de notre Confédération.
+
+Les orateurs du Congrès, en émettant telles considérations,
+faisaient ressortir la nécessité de développer le sentiment d'une
+nationalité bien déterminée. À ceux qui affirmaient que, malgré la
+sympathie due à la France, la constitution britannique offrait plus
+d'affinités avec la constitution américaine, d'autres ripostaient
+qu'ils n'étaient ni Anglais, ni Français, mais bien des Américains,
+nommés par le peuple pour défendre des intérêts exclusivement
+américains. Et, ceux-là étaient dans le vrai; mais ils ne pouvaient
+pas échapper à la fatalité qui s'imposait d'une politique américaine
+tour à tour ballottée entre l'influence française et l'influence
+anglaise.
+
+La presse américaine reflète ces opinions contradictoires. On y
+trouve les deux conceptions qui vont inspirer les leaders politiques
+des États-Unis, partagés, pour un temps, entre l'Angleterre
+réactionnaire et la France libérale.
+
+Les journaux critiquent ou exaltent les événements de France,
+suivant qu'ils représentent l'un ou l'autre de ces partis. Mais
+malgré l'enthousiasme des plus fervents, une certaine crainte se
+manifeste, un sentiment se fait jour, parmi les plus francophiles,
+devant le spectacle de tant d'excès incompris parce que suscités par
+des conditions spéciales à un pays étranger, parce que réprouvés par
+une mentalité si différente de la mentalité latine. Dans ces excès
+même, indépendamment de toute sympathie pour les principes
+républicains et à cause de ces sympathies sans doute, la
+clairvoyance anglo-saxonne devine un danger. Elle s'étonne des
+soubresauts de l'opinion française, elle condamne les revirements
+subits de la passion aveugle, les discours grandiloquents, les
+gestes d'une allure trop théâtrale, parce que derrière cette mise en
+scène qui souvent amuse et parfois détourne du but poursuivi, se
+cache la menace des plus terribles tyrannies. Les États-Unis n'ont
+plus à craindre le retour de celles dont ils ont secoué le joug;
+mais des problèmes nouveaux à résoudre vont mettre leur jeune
+indépendance à l'épreuve.
+
+Cependant, le drame révolutionnaire, en France, a suivi sa courbe
+ascendante et descendante, les hommes les mieux intentionnés, les
+talents les plus fougueux, les coeurs les plus ardents, les
+intelligences les plus subtiles, tout ce que la nature a pu produire
+de génie, d'énergie, de raison, d'utopie, de grâce et même de
+beauté, a été dépensé en pure perte, pour un temps du moins, car la
+moisson semée au prix de tant de sacrifices, d'abnégations et de
+crimes, germera plus tard. Mais, voici que déjà, sur tant de ruines
+amoncelées sur des ruines, sur la mêlée confuse de tant d'idées qui
+se heurtent et s'annulent en une incohérence anarchique, s'annonce
+une ère d'ordre, de discipline, de grandeur militaire; voici que,
+sur l'ombre pâlissante de tant de lutteurs convaincus, se dresse la
+silhouette fine et énigmatique du capitaine, du général, du consul:
+Bonaparte.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+GROUPEMENTS DES PARTIS ET DIFFICULTÉS DIPLOMATIQUES.
+
+ Napoléon émerge et Washington hésite. -- Deux partis se
+ constituent aux États-Unis: Les Républicains et les
+ Fédéralistes. -- Convention de Philadelphie du 14 mai 1787.
+ -- Jefferson devient le représentant du républicanisme
+ avancé. -- On critique la mise en scène luxueuse des
+ réceptions du Président et de Mme Washington. -- Les
+ relations entre la France et les États-Unis se troublent. --
+ La mission du citoyen Genet en 1793. -- Son attitude
+ incorrecte. -- L'influence anglaise prédomine. -- Le traité
+ de Jay, à Londres. -- Fauchet précise la nature de nos
+ rapports avec l'Amérique du Nord, en l'an V de la
+ République. -- Jugement équitable de Pastoret. -- Pinkney,
+ Marshall et Gerry, envoyés à Paris. -- Rôle de Talleyrand.
+ -- Ses vues sur les Colonies. -- Bonaparte semble les
+ partager en ce qui concerne l'Amérique.
+
+
+À l'heure où l'étoile de Bonaparte se levait à l'horizon politique
+de l'Europe, les courants d'idées et d'événements relatifs à
+l'Amérique, résumés dans les chapitres précédents, étaient connus de
+tous ceux qui aspiraient à jouer un rôle dans l'État, de tous ceux
+qui suivaient, avec intérêt et perspicacité, la marche souvent
+obscure de l'histoire.
+
+Il faut bien le répéter: les fondateurs de la république américaine
+partagèrent, dans leurs jugements sur la révolution française, les
+mêmes engoûments et les mêmes antipathies que nos partisans et nos
+adversaires européens. Ces sentiments suivirent la gradation de la
+fièvre qui nous entraînait dans un paroxysme de passion et qui, pour
+eux, répondait à ces termes extrêmes: d'abord, sympathie et
+admiration, puis, étonnement et stupeur, enfin, horreur et
+répulsion. Ils étaient les spectateurs, et gardant toujours leur
+froide raison d'anglo-saxons, ne pouvaient vibrer à l'unisson des
+tragédiens exaspérés qui, sur la scène de la politique française,
+faisaient bon marché de leur sang et du sang d'autrui,--puisque,
+comme on l'a dit, les Dieux en avaient soif.
+
+Évidemment, Washington et ses amis furent déconcertés par ce qui se
+passait en France. Comment l'ami de La Fayette qui conservait une
+profonde reconnaissance à Louis XVI d'avoir ratifié les traités
+libellés par M. de Vergennes, pouvait-il sympathiser avec des hommes
+érigés en bourreaux de tout ce qui avait fait la grandeur du Roi de
+France et de l'aristocratie française dont les représentants les plus
+brillants furent les compagnons d'armes des premiers combattants de la
+liberté américaine? On comprend le désarroi du premier Président de la
+République des États-Unis devant cette alternative: rompre avec toute
+influence française,--ce qui consistait à condamner la primitive
+confraternité républicaine,--ou se solidariser avec les excès de
+l'esprit sectaire et anarchique,--ce qui était contraire à toutes ses
+tendances conservatrices, même libérales, mais toujours respectueuses
+du passé,--d'un passé relativement jeune qui ne pouvait certes pas
+être comparé au passé de la France. C'était là l'inévitable et
+apparente incohérence de l'intervention monarchique en faveur de la
+fondation d'une république. La France royaliste avait un peu
+délibérément travaillé à la reconnaissance de principes qui devaient
+la détruire; plus tard, l'Amérique hésite à suivre la France révoltée
+jusqu'au bout et trouve que son élève en républicanisme a dépassé la
+signification de son enseignement et professe avec trop d'emportement
+des principes entachés de dissolution et de destruction sociale.
+
+Deux partis se constituèrent alors aux États-Unis: celui des
+républicains purs, admirateurs quand même des républicains français
+et qui étaient d'avis de marcher de l'avant, sans arrière-pensée de
+réaction; celui des Fédéralistes qui, effrayés de la tournure des
+événements, ne voulaient pas s'incliner devant les verdicts de la
+démagogie française et proclamaient hautement leurs anciennes
+affinités avec les hommes, les idées et les choses d'Angleterre.
+
+Washington fut longtemps ballotté entre ces deux tendances
+politiques.
+
+S'il pencha du côté des Fédéralistes, il serait excessif de lui en
+faire un grief. Faisant partie de cette catégorie sociale qui
+pouvait passer pour aristocrate, parce que, malgré tout et en dépit
+de toutes les aspirations individualistes et égalitaires, il y a
+toujours une élite, il se rendait parfaitement compte que les
+couches sociales venant immédiatement après celles qui formaient les
+minorités directrices, ne se composaient encore que d'éléments
+disparates, sans homogénéité, livrées à toutes les sollicitations de
+l'instinct déchaîné. C'était la masse incohérente, aux origines
+douteuses, des épaves de races qui, plus tard seulement, pouvaient
+s'amalgamer en une race unique, mais, pour le moment, avaient
+besoin, sous peine de se fondre en un mélange sans consistance et
+sans nom, d'un système de gouvernement autoritaire et hiérarchisé.
+
+Dans ces conditions, il est compréhensible que les hommes ayant
+présidé à la naissance de la jeune république aient eu la conscience
+de leur responsabilité quand il s'agissait de défendre et de
+développer leur oeuvre. Cette oeuvre, si belle en elle-même,
+contenait des éléments contradictoires: des appuis qui venaient de
+la réaction et des forces qui émanaient du radicalisme.
+
+Après avoir conquis l'indépendance, il avait, en effet, fallu fonder
+le gouvernement qui permit à cette indépendance de durer et de
+s'organiser. Le pacte fédéral, qui, sous le nom d'_articles de
+confédération et d'union perpétuelle_, répondait, en somme, à tout
+essai d'administration aux États-Unis, n'était qu'un semblant de
+constitution, un pouvoir illusoire soumis aux caprices de treize
+petites républiques souveraines et rivales. Sous la direction de
+Washington, de Franklin, de Hamilton, de Gouverneur Morris, se
+réunit, le 14 mai 1787, la convention de Philadelphie qui élabora
+cette constitution des États-Unis qui permit d'enrayer le désordre
+et de considérer l'avenir avec confiance. Grâce à cet instrument de
+gouvernement, la discorde, la violence, les agitations stériles qui,
+pendant un instant, avaient compromis la sécurité de la jeune
+république, le Président Washington put venir à bout des
+soulèvements socialistes, réagir contre l'esprit de licence
+démocratique et d'égoïsme local. Il tira lui-même la philosophie de
+ce mouvement en arrière, quand il dit: «En formant notre
+confédération, nous avions eu trop bonne opinion de l'humanité.
+L'expérience nous a appris que, sans l'intervention d'un pouvoir
+collectif, les hommes n'adoptent et n'exécutent que les mesures les
+mieux calculées pour leur propre bonheur[19].»
+
+[Note 19: Washington à J. Jay, 1er août 1786.]
+
+C'était là, évidemment, le langage d'un sage, d'un homme ayant manié
+des hommes, mais c'était aussi le langage d'un aristocrate auquel le
+démocrate Jefferson, d'un optimisme un peu simpliste dans sa
+sincérité, reprochera de douter de la bonté foncière de la nature
+humaine.
+
+Jefferson qui, par opposition à Washington, Hamilton, Jay, John
+Adams, va devenir le représentant du républicanisme avancé,
+conduisant tout droit à la démocratie, profitait peut-être de la
+supériorité, fort gratuite, d'entrer en scène à une heure moins
+troublée de l'histoire de son pays. La politique des fédéralistes
+était nécessaire; elle ne devait être que transitoire et Jefferson,
+le leader républicain, put, sans trop de difficultés, demeurer
+fidèle à son idéal politique que, même à la fin de sa carrière, il
+prétendit préciser par la distinction suivante: «Par leur
+tempérament, dit-il, les hommes se divisent naturellement en deux
+partis: premièrement, les timides, les faibles, les maladifs, ceux
+qui craignent le peuple, qui s'en méfient et qui sont portés à
+vouloir lui retirer tous les pouvoirs pour les placer dans les mains
+des classes supérieures,--en second lieu, les hommes forts, sains et
+hardis, ceux qui s'identifient avec le peuple, qui ont confiance en
+lui, qui l'estiment le dépositaire le plus honnête et le plus sûr,
+sinon le plus sage, des intérêts publics. Dans tous les pays, ces
+deux partis existent; dans tous ceux où on est libre de penser,
+d'écrire, ils entrent en lutte. Qu'on les appelle donc libéraux et
+serviles, jacobins et ultras, whigs et tories, républicains et
+fédéralistes, aristocrates et démocrates, sous tous les noms divers
+qu'ils prennent, ce sont toujours les mêmes partis poursuivant le
+même but. Cette dernière appellation d'aristocrates et de démocrates
+est la vraie, celle qui exprime le mieux leur essence[20].»
+
+[Note 20: Jefferson à Lee, _Works of Jefferson_, t. VII, p. 376.]
+
+Ces deux citations, en donnant la caractéristique de ces deux grands
+citoyens américains, Washington et Jefferson, donnent aussi
+l'explication des deux conceptions politiques qui vont entrer en
+lutte.
+
+Jefferson n'eut pas de peine à constituer le parti
+républicain,--tout le pays étant républicain. Il ne s'agissait ici
+que de nuances. Nommé secrétaire d'État dans un cabinet où Hamilton
+représentait des idées soi-disant réactionnaires, il fonda
+l'opposition qui, pour impressionner l'opinion publique, s'en prit
+plutôt aux apparences des hommes qu'à la réalité des choses.
+Fresneau, rédacteur de la _Gazette Nationale_, lui vendit le talent
+de sa plume. Et l'imagination populaire fut surexcitée par les
+critiques plus ou moins fondées à l'adresse de certains membres du
+gouvernement qui se donnaient des airs de grands seigneurs peu en
+rapport avec les goûts et les tendances de la majorité.
+
+On fit remarquer avec ironie de quel appareil somptueux
+s'entouraient le Président et surtout la Présidente, Mme Washington,
+qui, à son entrée à New-York, avait été saluée par une salve de
+treize coups de canon. Et, abomination plus grande encore: le
+Vice-Président, John Adams, se prélassait, comme un prince, dans une
+voiture à six chevaux. Le luxe du palais de la Présidence, avec ses
+laquais en livrée et ses invités en habit de cérémonie, ne
+faisait-il pas songer à Versailles et aux corruptions extravagantes
+d'une cour? Dans un bal qui fit sensation, Washington et la générale
+occupaient un canapé qui ressemblait, de bien loin, à un trône, mais
+fut, tout de même, pris pour un trône. De là à accuser Washington de
+vouloir se faire décerner le titre d'_Altesse_ et de _Protecteur_,
+il n'y avait qu'un pas. Au fond, la querelle de principes tendait à
+devenir une querelle de personnes entre Jefferson et Hamilton, sous
+le prétexte fallacieux d'un complot royaliste, le tout assaisonné
+par la crainte des excès révolutionnaires dont l'exemple venait de
+France et par le danger des entraînements loyalistes et royalistes
+dont la sollicitation venait d'Angleterre.
+
+À partir de cette époque, les relations entre la France et les
+États-Unis allaient connaître des temps moins calmes. Washington
+vieilli sembla oublier la confraternité d'antan et se tourna vers
+l'Angleterre. Le gouvernement français, par son attitude
+intransigeante, fut, en grande partie, cause de ce revirement
+regrettable.
+
+Le citoyen Genet avait été nommé par la Convention Ministre de la
+République française aux États-Unis. L'attitude que prit ce
+diplomate, dès son arrivée, manqua de diplomatie. Il est certain que
+sa mission consistait à entraîner l'Amérique dans la guerre que la
+France soutenait alors contre l'Europe. Il fallait aussi faire
+miroiter aux yeux des membres influents du Gouvernement américain,
+la perspective d'enlever à l'Espagne l'embouchure du Mississipi,
+dont la navigation serait ainsi ouverte aux habitants de l'Ouest et
+permettrait, sans doute, selon la phraséologie du temps, «de réunir
+à la constellation américaine la belle étoile du Canada[21].»
+
+[Note 21: Voir le _Mémoire_ pour servir d'instruction au citoyen
+Genet.]
+
+L'énoncé seul d'un pareil programme dénotait, de la part des
+dirigeants français, une certaine ignorance de la mentalité des
+Américains et des difficultés intérieures dans lesquelles ils se
+débattaient. Républicains et Fédéralistes, quels que fussent les
+revirements de l'opinion en faveur de la France ou de l'Angleterre,
+comptaient s'en tenir à une stricte et juste neutralité. M. Genet
+débarquant, en avril 1793, à Charlestown, avec l'assurance un peu
+naïve d'un tribun ou d'un proconsul, se livra aussitôt à une
+propagande déplacée en faveur des idées et des intérêts de son
+pays,--ce qui eut été parfaitement naturel s'il avait agi avec
+quelque discrétion. Malheureusement, il prit ouvertement des mesures
+attentatoires aux intérêts du pays auprès duquel il était accrédité:
+armant des corsaires, de sa propre initiative, ordonnant des
+recrutements, condamnant des prises, enfin, faisant abstraction du
+gouvernement établi pour obéir sans discernement aux instructions
+données par la Convention. C'était d'une maladresse insigne. En
+toutes circonstances, une pareille conduite eût été condamnable; en
+l'occurrence, elle était dangereuse. Elle s'expliquait par l'état
+d'esprit dans lequel se trouvait tout Français ayant joué un rôle
+pendant les journées les plus dramatiques de la Révolution.
+Hypnotisé par les grandes phrases, par les grands gestes, par les
+grands événements dont il avait été le témoin, Genet avait
+simplement transporté, dans une contrée étrangère et éloignée,
+l'ambiance fiévreuse au sein de laquelle il avait vécu et qui, tout
+en n'exagérant pas le danger auquel la France était exposé en
+Europe, exagérait peut-être l'influence de sa propagande
+républicaine en Amérique. Pour lui, l'indépendance américaine étant,
+en partie, l'oeuvre de la France, il estimait tout naturel que le
+Gouvernement des États-Unis obéît, sans condition, au Gouvernement
+de la grande nation,--que dis-je, qu'il s'inclinât, sans réserves,
+devant les injonctions de la Convention, que lui, le représentant
+officiel, était chargé de transmettre.
+
+D'ailleurs, les instructions qu'il avait reçues des Comités de la
+Convention respiraient la haine qu'ils vouaient à Washington qui,
+prétendaient-ils, s'était entièrement dévouée à l'Angleterre. Genet
+n'hésita donc pas à s'appuyer sur l'opposition pour arriver à ses
+fins. Il était parvenu à avoir des adhérents secrets ou avoués dans
+plusieurs États et jusque dans le sein du Congrès. Fort de leur
+appui, il eut l'audace de préparer un mouvement qui avait pour but
+rien de moins que la conquête de la Louisiane. Les mécontents
+l'assurèrent que toute cette province désirait rentrer sous la
+domination de la France et Genet poussa l'outrecuidance jusqu'à
+prêter la main à une coopération de forces navales qui devaient se
+présenter sur les côtes de la Floride. Le principal corps de troupes
+de terre devait s'embarquer au Kentucky et, descendant l'Ohio et le
+Mississipi, envahir inopinément la Nouvelle-Orléans. Ces préparatifs
+hostiles auxquels plusieurs États de l'Union semblaient vouloir
+prendre part, causèrent d'autant plus de craintes au gouvernement
+fédéral qu'à la même époque il était engagé, avec la cour de Madrid,
+dans une négociation relative à la navigation du Mississipi.
+Washington crut nécessaire d'intervenir auprès du Gouverneur du
+Kentucky. Non content de jeter le trouble dans les relations
+intérieures. Genet alla jusqu'à accuser le Président des États-Unis
+de violer la Constitution et le menaça «d'en appeler de lui au
+peuple, de porter ses accusations devant le Congrès et d'y
+comprendre tous les aristocrates partisans de l'Angleterre et du
+gouvernement monarchique.»
+
+C'était un appel à la révolte et le Ministre de France aux
+États-Unis était allé trop loin dans sa propagande et dans ses
+agissements. Il était, pour ainsi dire, devenu le chef d'une faction
+et les Ministres américains firent connaître au Gouvernement
+français «que les actes de son envoyé ne correspondaient point aux
+dispositions dont la République française était animée; qu'il
+s'appliquait, au contraire, à engager les États-Unis dans une guerre
+au dehors, à semer au dedans la discorde et l'anarchie et ils
+demandaient son rappel comme nécessaire au maintien de la bonne
+intelligence.»
+
+Le Gouvernement sut désapprouver la conduite de Genet; il le rappela
+et le remplaça. On peut se demander si, tout en interprétant d'une
+façon trop rigoureuse les instructions de la Convention, ce
+diplomate improvisé n'obéissait pas quand même à ses plus secrets
+désirs. En tout cas, ces menées prouvent que la hantise de posséder
+de nouveau la Louisiane et de poser les bases d'un empire français
+en Amérique, revenait périodiquement inspirer les fauteurs d'une
+grande politique internationale. C'était la première fois qu'on
+osait afficher hautement ces tendances ambitieuses. Elles furent
+reprises par Talleyrand, comme nous allons le voir, dans une
+conception différente, et, enfin, par Bonaparte qui leur donna une
+solution bien inattendue.
+
+Mais, pour le moment, le résultat le plus éclatant auquel on était
+parvenu, fut celui-ci: les fédéralistes gagnèrent du terrain et les
+relations se brouillèrent avec la France au profit de l'Angleterre.
+
+Le traité que Jay signa à Londres fut la conséquence de cette
+politique nouvelle et mit le comble à notre mécontentement. Les
+successeurs de Genet comme Ministres de France à Philadelphie,
+Fauchet et Adet, ne purent enrayer le mouvement hostile à notre
+égard. Washington, à la veille de sa retraite, effrayé des
+perspectives troublantes que la Révolution française faisait
+miroiter à ses yeux, ne fit rien pour lutter contre le mouvement
+anti-français; au contraire, il se solidarisa entièrement avec la
+passion haineuse de Hamilton qui incarna, un instant, toutes les
+passions du fédéralisme militant.
+
+En réalité, le traité de Londres était une violation flagrante des
+traités que nous avions conclus avec les États-Unis en 1778,--ces
+traités qui constituaient les premiers pactes politiques de la
+république américaine et lui avaient, en somme, permis de faire le
+pas décisif vers l'indépendance. En les violant, les Américains nous
+mettaient dans une position inférieure à l'égard de l'Angleterre.
+
+C'est ce que Fauchet fit ressortir quand il essaya de préciser la
+nature de nos rapports politiques avec l'Amérique du Nord, en l'an V
+de la République.
+
+«En consacrant dans ces traités, dit-il, les principes de la
+neutralité moderne dans toute leur plénitude, nous ne pouvions pas, à
+coup sûr, désirer que les États-Unis consentissent, dans leurs traités
+postérieurs, à des principes contraires: c'est particulièrement la
+nature de leurs stipulations avec l'Angleterre qui devait nous
+embarrasser. Nous ne pouvions désirer que cette puissance pût faire
+usage de leur pavillon à son aise, tandis que cette faculté nous
+serait interdite.»
+
+«Tel est cependant l'état de choses qui a été établi par le traité
+de Londres. Les États-Unis ont abandonné explicitement, dans ce
+traité, la neutralité moderne, d'où il résulte que l'Angleterre peut
+légalement nous piller sous pavillon américain et que nous devons
+respecter ce qu'elle met sous ce pavillon.»
+
+«Les principes de neutralité dont il s'agit, s'étendent encore à une
+partie du commerce des neutres, sujette à bien des discussions,
+c'est la contrebande. D'après l'ancien droit des gens, tout ce qui
+était destiné pour l'ennemi, tout ce qui sortait d'un port ennemi,
+était contrebande, et plus particulièrement les matières propres aux
+arsenaux de terre ou de marine, et même les provisions»...
+
+«Le traité de Londres consacre l'ancien droit des gens à cet égard,
+c'est-à-dire, qu'il est légal pour l'Angleterre, de s'emparer de
+toutes les matières propres aux approvisionnements des chantiers,
+que pourraient nous apporter les Américains, tandis que nous devons
+respecter ces mêmes objets transportés en Angleterre sous même
+pavillon. Quant aux provisions, on laisse à son arbitraire de
+déclarer quand elles sont contrebande, c'est-à-dire, saisissables,
+lorsqu'elles seront envoyées en France ou dans nos colonies, sur
+bâtiment américain[22]».
+
+[Note 22: J. FAUCHET: _Coup d'oeil sur l'état actuel de nos rapports
+politiques avec les États-Unis de l'Amérique septentrionale._ Paris,
+an V. 1797.]
+
+Le Directoire se trouvait, de la sorte, devant un fait
+acquis,--fruit d'une politique trop intransigeante. Pastoret le fit
+remarquer dans la séance du 2 messidor où il appela l'attention du
+Conseil des Cinq Cents sur les relations de la France avec les
+États-Unis. Il était loin d'approuver le traité de 1794 que ces
+derniers avaient conclu avec l'Angleterre; cependant, dans un esprit
+de conciliation, il s'efforçait de montrer les torts réciproques...
+«Mais enfin, disait-il, si les États-Unis ont violé les convenances
+et les égards, ils n'ont trahi aucun engagement, ils n'ont usurpé
+aucun droit, ils n'ont fait qu'user de la faculté universelle des
+nations, de contracter, quand et comme elles le veulent. Sommes-nous
+donc les souverains du monde? Nos alliés ne sont-ils donc que nos
+sujets, pour qu'ils ne puissent pactiser à leur gré? Et certes, il
+n'est pas peu singulier d'entendre le gouvernement français accuser
+le traité du 19 novembre 1794 d'être une hostilité, tandis qu'il
+fait prendre lui-même, sans avoir déclaré la guerre, tous les
+vaisseaux américains.»
+
+Pastoret jugeait sainement les choses. Cependant, les victoires des
+armées françaises, tout en exaltant l'orgueil du Directoire, firent
+souhaiter aux Américains de rétablir les anciennes relations amicales
+avec la nation à laquelle les rattachaient tant de souvenirs communs
+et de sentiments reconnaissants. D'ailleurs, il était question de paix
+entre la France et l'Angleterre. Aussi le Président John Adams,
+absolument d'accord avec le Congrès, envoya à Paris trois
+plénipotentiaires dont les instructions étaient inspirées par un réel
+désir de rapprochement. Cette tentative échoua pourtant. Soit que MM.
+Pinkney, Marshall et Gerry ne fussent pas bien préparés pour la
+mission qu'on leur avait confiée, soit que le Directoire n'en comprit
+pas toute la signification, les pourparlers qui auraient dû prendre
+l'ampleur digne des deux grandes nations en présence, se résuma en des
+marchandages louches avec des agents subalternes. On insinua qu'on
+compterait éventuellement sur un concours financier et effectif, en
+vue d'une descente en Angleterre. Mais telles propositions, vaguement
+traitées par les Ministres français, irritèrent les envoyés américains
+qui ne furent jamais reçus par les Directeurs lesquels se refusaient
+de reconnaître le caractère officiel de MM. Pinkney et Marshall, sous
+prétexte qu'ils appartenaient au parti fédéraliste, si anti-français.
+Exception fut faite pour M. Gerry qui, tout en étant un républicain
+avéré, était pourtant obligé de se solidariser avec ses collègues.
+
+Dans ces négociations, Talleyrand joua un rôle prépondérant,
+quoique, parfois, sujet à caution. Il y trouva l'occasion de mettre
+en lumière ses vues personnelles sur l'Amérique.
+
+Dans le tourbillon des affaires qui entraînaient et accaparaient
+tous les esprits en France, peu de gens connaissaient à fond les
+affaires d'Amérique. Les Ministres plénipotentiaires qui en
+revenaient, après avoir plus ou moins bien réussi dans leur mission,
+se montraient, dans leurs rapports, d'une partialité concevable.
+Beaucoup d'émigrés qui encombraient Philadelphie, qu'un des leurs
+appela plaisamment «l'_Arche de Noé_», n'étaient pas encore revenus
+dans leur patrie et n'avaient pas encore publié des mémoires sur
+leur séjour en Amérique.
+
+Il faut faire une exception pour Talleyrand qui, dès 1795, est rayé
+de la liste des émigrés et rentre en France. Sans doute, portait-il
+déjà dans sa tête de vastes projets à la réalisation desquels il
+savait pouvoir utiliser ses ressources d'homme de l'ancien régime
+parfaitement décidé de profiter des occasions offertes par le
+nouveau régime. Pour lui, le régime qui comptât, était celui en
+vigueur.
+
+Son séjour aux États-Unis lui avait évidemment suggéré bien des
+réflexions. Il avait vu et écouté. Dès son retour, il consigna ses
+souvenirs et ses idées dans un mémoire destiné certainement à
+attirer l'attention de Bonaparte[23].
+
+[Note 23: _Essai sur les avantages à tirer de colonies nouvelles
+dans les circonstances présentes_, par le citoyen Talleyrand. Lu à
+la séance publique de l'Institut national, le 15 messidor, an V.]
+
+Son coup d'oeil perspicace avait relevé tout de suite la grande
+différence qui existait entre la révolution américaine et la
+révolution française, au point de vue des conséquences. Rappelant le
+mot profond de Machiavel: «Toutes les mutations fournissent de quoi en
+faire d'autres», il oppose, d'une façon judicieuse, l'état social des
+États-Unis à l'état social de la France. Dans les deux pays, une
+révolution ne pouvait avoir les mêmes effets. Chez nous, il s'agissait
+d'établir la liberté, et nous employons ici ce mot dans un sens
+général, sans entrer dans les distinctions de partis qui en ont
+souvent dénaturé le sens exact. En Amérique, cette liberté existait en
+principe et il s'agissait seulement de la faire respecter. Il est
+facile de tirer la conséquence d'une pareille constatation: les
+haines, les agitations, les inquiétudes, les bouleversements de toutes
+sortes, qui sont les fruits d'une révolution dans les pays d'une
+civilisation avancée et d'un passé lointain, ne se retrouvent pas avec
+la même âpreté dans les pays d'un passé récent comme l'Amérique. «Sans
+doute cette révolution a, comme les autres, laissé dans les âmes des
+dispositions à exciter ou à recevoir de nouveaux troubles; mais ce
+besoin d'agitation a pu se satisfaire autrement dans un pays vaste et
+nouveau, où des projets aventureux amorcent les esprits, où une
+immense quantité de terres incultes leur donne la facilité d'aller
+employer, loin du théâtre des premières dissensions, une activité
+nouvelle, de placer des espérances dans des spéculations lointaines,
+de se jeter à la fois au milieu d'une foule d'essais, de se fatiguer,
+enfin, par des déplacements et d'amortir ainsi chez eux les passions
+révolutionnaires[24].
+
+[Note 24: TALLEYRAND: _Loc. cit._]
+
+En France, il n'en était pas de même. Les passions révolutionnaires
+ne pouvaient se satisfaire que sur place. De là, cette progression
+dans la lutte où les partis, tour à tour triomphants et vaincus, se
+faisaient une guerre sans merci et qu'on a pu comparer les étapes
+fournies par le personnel politique de cette époque agitée, aux
+convulsions d'une hydre dont les têtes abattues renaissent toujours.
+Au point de vue social,... «sans parler des haines qu'elles
+éternisent et des motifs de vengeance qu'elles déposent dans les
+âmes, les révolutions qui ont tout remué, celles surtout auxquelles
+tout le monde a pris part, laissent après elle une inquiétude
+générale dans les esprits, un besoin de mouvement, une disposition
+vague aux entreprises hasardeuses et une ambition dans les idées qui
+tend sans cesse à changer et à détruire.»
+
+Pour remédier à cet état d'esprit dangereux, fauteur de troubles et
+d'anarchie, il fallait créer une diversion puissante. La meilleure
+était la fondation de colonies nouvelles où des hommes fatigués et
+vieillis par le malheur pussent trouver, dans un cadre nouveau, le
+moyen de rajeunir leur énergie, en débarrassant la mère-patrie
+d'éléments de discorde, tout en lui permettant d'étendre son
+influence au dehors.
+
+C'était, en somme, aiguiller les entreprenants, les audacieux, les
+généraux vainqueurs dont l'ambition pouvait être sollicitée par une
+des nombreuses factions en attente, vers un but précis, utile et
+glorieux. «Et combien de Français, disait Talleyrand, doivent
+embrasser avec joie cette idée! Combien en est-il chez qui, ne
+fût-ce que pour des instants, un ciel nouveau est devenu un besoin!
+et qui, restés seuls, ont perdu, sous le fer des assassins, tout ce
+qui embellissait pour eux la terre natale; et ceux pour qui elle est
+devenue inféconde et ceux qui n'y trouvent que des regrets, et ceux
+même qui n'y trouvent que des remords; et les hommes qui ne peuvent
+se résoudre à placer l'espérance là où ils éprouvèrent le malheur;
+et ces multitudes de malades politiques, ces caractères inflexibles
+qu'aucun revers ne peut plier, ces imaginations ardentes qu'aucun
+raisonnement ne ramène, ces esprits fascinés qu'aucun événement ne
+désenchante; et ceux qui se trouvent toujours trop resserrés dans
+leur propre pays; et les spéculateurs avides et les spéculateurs
+aventureux, et les hommes qui brûlent d'attacher leur nom à des
+découvertes, à des fondations de villes, à des civilisations; tel
+pour qui la France constituée est encore trop agitée; tel pour qui
+elle est trop calme; ceux, enfin, qui ne peuvent se faire à des
+égaux, et ceux aussi qui ne peuvent se faire à aucune dépendance.»
+
+Cette énumération contenait tous les éléments troublés de la Société
+française au lendemain de la révolution; elle indiquait la matière
+variée et complexe à employer mais elle ne désignait pas l'homme
+assez fort et bien doué qui pût la diriger et la mener au but.
+
+Il n'est pas téméraire d'affirmer que, si Talleyrand ne proclame
+officiellement aucun nom, il ne voyait qu'un homme capable d'une
+pareille mission: le général Bonaparte.
+
+Si l'homme était trouvé et prenait, de jour en jour, plus de
+consistance et plus d'ampleur, quels seraient les pays sur lesquels
+il faudrait jeter son dévolu?
+
+On ne pouvait hésiter qu'entre l'Orient et l'Occident.
+
+Dès 1769, le duc de Choiseul qui prévoyait l'indépendance des
+colonies américaines du joug de l'Angleterre et, par suite, la
+répercussion qui pourrait se faire sentir sur les colonies que nous
+possédions dans ces parages, envisageait les négociations à entamer
+pour la cession de l'Égypte à la France dans le but de trouver vers
+l'Orient un débouché qui semblait nous échapper vers l'Occident.
+Talleyrand, Ministre des Affaires Étrangères du Directoire, se
+solidarisa d'abord avec le général Bonaparte pour préparer,
+faciliter et mener à bonne fin une expédition qui, ayant pour but de
+faire la conquête de l'Égypte, devait enlever à l'Angleterre la
+communication directe avec les Indes. Bonaparte avait encore
+d'autres projets; on sait que, par la Syrie, il voulait gagner
+Constantinople et relever, sans doute en son nom, l'ancien empire
+d'Orient. On sait aussi comment ce projet échoua: la flotte
+française battue à Aboukir,--Bonaparte enfermé en Égypte, mais
+parvenant à s'échapper, à tromper la vigilance de l'ennemi et même
+le secret espoir du Directoire, en débarquant en France sans y être
+officiellement autorisé. Sa présence était, en effet, nécessaire en
+Europe: il y allait de son propre destin et du destin de la France.
+
+Mais Talleyrand, dont l'esprit incisif au service d'une imagination
+réaliste, n'avait pas deviné un homme sans lui assigner aussitôt un
+rôle,--du moins dans ses rêves secrets d'ambition et de
+domination--ne trouvait sans doute pas l'Europe digne de ses projets
+et si la route de l'Asie, après l'échec de l'expédition d'Égypte, se
+fermait au génie de Bonaparte, l'Amérique n'était-elle pas un vaste
+champ tout préparé pour y fonder un empire français, empire dont les
+jalons avaient été posés au XVIIe siècle.
+
+La France, en effet, avait toujours regretté la perte de la
+Louisiane, cette création de Louis XIV qui, autant que le Canada,
+peut-être, avait conservé le culte de ses origines françaises. En la
+cédant, en 1763, à l'Espagne, monarchie bourbonienne, de race latine
+et de religion catholique, on ne l'enlevait pas entièrement à
+l'influence française. Le comte de Vergennes fut sur le point de
+racheter cette belle colonie, mais le prix demandé alors par
+l'Espagne dépassait les ressources de notre trésor. Cette nécessité
+de compter fut la seule raison pour laquelle la Louisiane demeura
+espagnole. En vain, par le traité de Bâle, la République française
+tenta de la recouvrer,--elle ne parvint qu'à se faire céder la
+partie orientale de Saint-Domingue,--et encore, devant la
+supériorité navale de l'Angleterre et les craintes qu'inspirait déjà
+Toussaint-Louverture, la prise de possession en fut remise à plus
+tard. Les directeurs Carnot et Barthélemy essayèrent bien de séduire
+le roi d'Espagne par une combinaison[25] qui, à première vue, devait
+amplement satisfaire les deux partis. Il s'agissait simplement
+d'enlever les trois Légations au Pape, de les réunir au Duché de
+Parme et d'en constituer une principauté pour le fils du duc de
+Parme qui venait d'épouser une fille de Charles IV. Quoique cet
+arrangement eût procuré à sa fille une situation prépondérante, le
+Roi très chrétien ne crut pas devoir se prêter à une spoliation des
+États de l'Église.
+
+[Note 25: _Mémoires du Prince de la Paix_, III, 23.]
+
+Mais ces efforts, ces tentatives répétées ne prouvent-elles pas avec
+évidence que, sous une forme ou une autre, la nostalgie de
+l'Amérique perdue tourmentait périodiquement quelques-uns de nos
+hommes d'État, soit par pur patriotisme, par intérêt personnel ou
+par ambition collective? Les raisons multiples qui avaient poussé la
+France à intervenir en faveur des États révoltés contre l'Angleterre
+répondaient à des besoins complexes, d'une nature à la fois élevée
+et aussi moins désintéressée. Les droits de l'humanité en général
+étant satisfaits, ne serait-il pas possible maintenant de lutter et
+de revendiquer en faveur des droits plus proches de son propre pays?
+Bien des changements s'étaient effectués depuis qu'avait été
+reconnue l'indépendance de l'Amérique. Les Anglais chassés des
+États-Unis, les Bourbons chassés de France, tant de gens chassés de
+leurs prébendes et de leurs habitudes, tant de victoires françaises
+remportées sur les champs de bataille de la guerre et de la pensée,
+justifieraient, certes, une mise au point de l'organisation sociale,
+dont profiteraient également la masse et l'individu. Nous avons vu
+que, dans son mémoire lu à l'Institut, Talleyrand avait paraphrasé
+et développé telles idées et, dans l'anarchie où se traînait le
+gouvernement des Directeurs, devant une Europe matée et divisée, un
+parti se groupa autour du Ministère des Affaires Étrangères,
+proclamant l'opportunité de restaurer la paix continentale, au
+profit d'une plus grande extension de l'influence française au
+dehors--au delà des mers--c'est-à-dire, au profit de la restauration
+d'un empire français dans certaines régions de l'Amérique.
+
+Talleyrand qui voulait jouer un rôle, qui devait en jouer un si
+considérable sous peu, avait résumé, dans son esprit, les
+conceptions d'un aristocrate d'ancien régime à l'égard des
+États-Unis d'Amérique. De son séjour là-bas, il n'avait pas rapporté
+une grande sympathie pour les hommes et les choses. Il reprochait
+aux États-Unis qui n'en étaient encore qu'au début de leur carrière
+politique, d'être demeurés foncièrement anglais,--anglais de race,
+de goût, ainsi que par nécessité commerciale. Il insiste sur cette
+constatation, quand il dit:
+
+«Ce qui détermine la volonté, c'est l'inclination, c'est l'intérêt.
+Il paraît d'abord étrange et presque paradoxal de prétendre que les
+Américains sont portés d'inclination vers l'Angleterre: mais il ne
+faut pas perdre de vue que le peuple américain est un peuple
+dépassionné, que la victoire et le temps ont amorti ses haines et
+que, chez lui, les inclinations se réduisent à de simples habitudes;
+or, toutes ses habitudes le rapprochent de l'Angleterre.
+
+«Dans toute la partie de l'Amérique que j'ai parcourue, je n'ai pas
+trouvé un seul anglais qui ne se trouvât américain, et pas un seul
+français qui ne se trouvât étranger».
+
+«Qu'on ne s'étonne pas, au reste, de trouver ce rapprochement vers
+l'Angleterre dans un pays où les traits distinctifs de la
+constitution, soit dans l'Union fédérale, soit dans les États
+séparés, sont empreints d'une si forte ressemblance avec les grands
+linéaments de la constitution anglaise[26]».
+
+[Note 26: TALLEYRAND: _Loc. cit._]
+
+Mais en face de ces hommes qu'il accusait volontiers d'être des
+trafiquants sans vergogne, il dressait, sans scrupule, sa silhouette
+fine de forban en jabot de dentelles. Il est avéré que les
+commissaires envoyés, en juillet 1797 pour aplanir les difficultés
+existant alors entre les deux pays, se heurtèrent surtout à
+l'intransigeance déplacée de M. de Talleyrand. Les négociations ne
+purent aboutir parce que le Ministre français des Affaires
+Étrangères réclamait pour lui, avec un cynisme éhonté, un don de
+1.200.000 fr., et que les Américains, outrés de telle prétention,
+préférèrent rompre toute conversation. En avril 1798, on était à la
+veille d'une guerre.
+
+Cette guerre qui aurait répondu aux plus secrètes aspirations de sa
+politique, il ne fit rien pour l'éviter. Au contraire, les
+instructions qu'il envoie au Ministre de France, à Madrid,
+Guillemardet, prouvent combien lui tenait à coeur son projet
+d'intervenir dans les affaires d'Amérique, dans le but d'y
+développer les bases d'un établissement français. Aussi, dès qu'il
+apprit que l'Espagne avait livré aux États-Unis les forts des
+Natchez situés le long du Mississipi, il fit ressortir toute la
+maladresse du cabinet de Madrid qui portait ainsi une atteinte
+directe à l'avenir de ses propres colonies, la possession de ces
+forts étant précisément destinée à contenir les progrès des
+Américains dans ces contrées.
+
+Pour arrêter court cette ambition des Américains, il n'y avait qu'un
+moyen: celui qui consistait à les empêcher de dépasser les limites qui
+empiéteraient sur les régions d'influence espagnole. Mais l'Espagne,
+laissée à ses seules ressources, ne pouvait accomplir une oeuvre aussi
+difficile. Il ne lui restait plus qu'à avoir recours à l'aide de la
+France et de lui céder une partie de ses immenses domaines, dans le
+but de préserver le reste,--c'est-à-dire de nous céder les Florides et
+la Louisiane. Ces deux provinces constitueraient le rempart le plus
+impénétrable à opposer aux forces combinées, le cas échéant,
+d'Angleterre et des États-Unis.
+
+Ce projet qui, pour l'exécution, reposait sur une politique tortueuse,
+ne manquait pas de grandeur. Il n'avait pu être conçu que par un
+esprit foncièrement monarchique dont toutes les origines se
+confondaient, pour ainsi dire, avec celles de la royauté. Talleyrand,
+tout en se pliant aux événements, n'avait jamais cru au triomphe
+définitif de la Révolution. Pour lui, elle était une crise avec
+laquelle, certes, il fallait compter mais qui, une fois parvenue à sa
+période de décroissance, tendrait tout naturellement à la restauration
+des principes indestructibles de l'ancien régime. Il avait guetté
+l'homme capable de parfaire une telle oeuvre. Cet homme rentrant
+d'Égypte, venait de soulever les premiers plis du voile qui recouvrait
+son ambition. Bonaparte, Premier Consul, après avoir pacifié l'Europe,
+pourrait la rassurer aussi en consacrant toutes les énergies de la
+France à la création d'un empire contre-révolutionnaire dans le
+Nouveau-Monde. Le succès d'une telle entreprise serait d'autant plus
+assuré, qu'elle répondrait aux désirs des monarchies européennes, en
+poursuivant l'esprit républicain jusque dans son dernier repaire.
+Atteindre la démocratie américaine ne pouvait déplaire à l'Angleterre;
+au lendemain de tant de bouleversements sociaux, réunir toutes les
+légitimités en vue de faire échec à toutes les anarchies, ce fut, en
+somme, le fond de la politique de Talleyrand, politique qui, à travers
+les heures les plus difficiles ou les plus glorieuses de la
+République, du Consulat et de l'Empire, devait trouver son triomphe
+dans les subtiles discussions du Congrès de Vienne.
+
+En attendant, Bonaparte battait les Autrichiens à Marengo et
+concluait une paix qui lui permît de reprendre les négociations avec
+l'Amérique. Son frère Joseph, chargé de négocier, signa un traité à
+Mortefontaine, par lequel, tout en réservant le règlement définitif
+de certaines questions relatives aux garanties et obligations
+imposées aux États-Unis par le traité d'alliance de 1778, les
+relations diplomatiques reprirent leur cours. Mais même avant que
+Joseph Bonaparte ait pu faire preuve d'habileté transactionnelle, le
+Premier Consul avait déjà pris une décision importante concernant
+l'Amérique, qui devait lui permettre d'intervenir dans les affaires
+des pays d'outre-mer, d'une façon ou d'une autre, suivant les
+circonstances.
+
+Son génie prévoyait tout le parti à tirer d'une main mise sur de
+vastes territoires américains et, dès le lendemain de Marengo, sans
+attendre la conclusion de la paix avec les États-Unis, l'Angleterre
+et l'Autriche, il chargea Talleyrand d'envoyer un courrier à
+Alquier, notre Ministre à Madrid, avec les pouvoirs de conclure un
+traité par lequel l'Espagne rétrocéderait la Louisiane à la France,
+moyennant un agrandissement équivalent du Duché de Parme. C'était
+reprendre, sur des bases plus larges, un projet qui avait déjà été
+repoussé par le roi très catholique, mais qui serait sans doute plus
+favorablement accueilli par la reine, non moins catholique,--la
+seule chose qui n'était pas catholique du tout, c'était la
+proposition que l'on faisait.
+
+Cette proposition prit même des proportions plus grandes, quand
+Alquier fut remplacé par Berthier[27] pour mener à bien une affaire
+qui répondait aux ambitions secrètes de Bonaparte et constituait une
+menace dangereuse dirigée contre les États-Unis d'Amérique. Il ne
+s'agissait plus seulement de la Louisiane, mais l'Espagne devait y
+ajouter les deux Florides et appuyer cette convention par le don de
+six vaisseaux de guerre. Depuis la lutte séculaire qui avait mis
+Français et Anglais face à face pour la conquête de l'Amérique du
+Nord, jamais, peut-être, les États-Unis n'avaient été exposés à un
+plus grand péril. On peut donc conclure de cette constatation que la
+fondation d'un empire colonial hanta, à cette époque plus qu'à une
+autre, l'esprit de Bonaparte et qu'il subordonna à sa réalisation,
+pendant quelques années du moins, jusqu'en 1803, les plus immédiates
+et les plus mystérieuses menées de sa diplomatie.
+
+[Note 27: Instructions au général Berthier, 8 fructidor, an VIII (26
+août 1800); Projet de Traité préliminaire et secret, 10 fructidor,
+an VIII (28 août 1800) (_Archives des Affaires Étrangères_).]
+
+Le roi d'Espagne souleva des objections en ce qui concernait la
+cession des Florides. Il était disposé à céder la Louisiane dont les
+origines étaient bien françaises, mais il fit des difficultés pour
+les Florides qui faisaient bien partie du domaine national. Ses
+hésitations furent vaincues par l'habile promesse de remplacer les
+trois Légations par la Toscane. La Toscane offerte en compensation à
+leur neveu et gendre devait lever tous les scrupules du Roi et de la
+Reine. C'était une perspective inespérée! Ils firent immédiatement
+venir le Prince de la Paix pour lui faire part de leur grande joie.
+La satisfaction de voir leur fille régner sur le beau pays qui
+s'étend aux bords de l'Arno leur fit oublier les territoires non
+moins beaux du pays qui s'étend aux bords du Mississipi. Le général
+Berthier signa, le 1er octobre 1800, le traité de San Ildefonso qui
+annulait, pour ainsi dire, le traité de Mortefontaine signé si peu
+de temps auparavant. Le premier de ces traités, grâce à certaines
+concessions réciproques, rétablissait les relations normales entre
+les deux pays en assurant la paix; le second, en plaçant un
+concurrent redoutable à la frontière des États-Unis, risquait de les
+refouler à jamais entre les Alleghanys et la mer et d'empêcher une
+extension vers l'ouest qui fut, de tout temps, la condition
+essentielle du progrès normal de la République naissante.
+
+Le Ministre dirigeant les affaires d'Espagne devait essayer de
+reculer le plus loin possible cette échéance, non pas par sympathie
+pour les États-Unis, mais bien dans l'intérêt de sa patrie.
+
+Godoy, Prince de la Paix, avait beau jouir d'une réputation
+scandaleuse dans sa vie privée, il était homme de ressource, d'un
+patriotisme à la fois souple et tenace. Il parvint à empêcher,
+pendant sept ans, l'intrusion de Napoléon en Espagne, en signant
+avec le Portugal le traité de Badajoz, au bas duquel Lucien, gorgé
+de présents et de richesses, apposa sa signature,--et à éluder les
+conséquences du traité de San Ildefonso, en ce qui concernait la
+rétrocession de la Louisiane, sous le prétexte, d'ailleurs assez
+légitime, que le nouveau royaume d'Étrurie avait été remis au jeune
+roi dans des conditions qui ne répondaient nullement à la
+compensation stipulée, ce royaume continuant à être occupé et
+administré par des généraux français et n'étant pas reconnu par les
+autres puissances. Jusqu'à présent, ce n'était, en somme, qu'un
+jouet illusoire que l'on faisait miroiter devant les yeux de deux
+souverains fascinés par le fantôme d'une royauté.
+
+Cette manière d'envisager les choses irrita Bonaparte, et avec
+d'autant plus de raison que la cour d'Espagne, influencée par Godoy,
+remettait de jour en jour l'heure de la rétrocession de la
+Louisiane. Après le traité de San Ildefonso, le Premier Consul,
+inspiré par un sentiment à la fois de politique et de convenance,
+avait permis à Godoy de différer, pendant un an, cette cession.
+Cependant, s'il était impatient d'en prendre possession, l'Espagne,
+de son côté, soulevait des difficultés dans le but d'éloigner
+l'échéance. Notre Ministre, Gouvion Saint-Cyr, obtint, enfin, la
+promesse que Charles IV consentirait à livrer la Louisiane, à deux
+conditions: l'Autriche, l'Angleterre et le Grand Duc de Toscane
+détrôné, devaient reconnaître officiellement le nouveau roi
+d'Étrurie,--et la France devait s'engager à ne pas aliéner la
+propriété et l'usufruit de la Louisiane et à la remettre à l'Espagne
+dans le cas où le roi de Toscane perdrait la totalité ou une partie
+de ses États.
+
+Le Prince de la Paix n'avait donc pas une confiance absolue dans la
+durée et la solidité des royaumes créés par Bonaparte?
+
+Talleyrand fut chargé de donner à l'Espagne l'assurance formelle que
+jamais la France n'aliénerait une colonie qui, en 1763, n'avait été
+retranchée du domaine national qu'en faveur de l'Espagne et dont les
+antécédents français légitimaient les prétentions actuelles.
+
+Le Premier Consul insistait toujours pour avoir aussi les deux
+Florides. Même résistance de la part de Godoy qui fit intervenir la
+diplomatie anglaise, affirmant que Sa Majesté Britannique ne
+consentirait jamais à ce que les deux Florides soient acquises par
+la République française et que les États-Unis se solidariseraient,
+en cette circonstance, avec la cour de Saint-James[28]. D'un autre
+côté, la nature des compensations offertes soulevait des objections.
+L'Empereur Alexandre de Russie lui-même s'étonnait de voir la France
+disposer des États de Parme en faveur de l'Espagne, quand il était
+plus légitime de les donner en indemnité au roi de Sardaigne.
+
+[Note 28: Beurnonville à Talleyrand, 27 nivôse, an XI (17 janvier
+1803) (_Archives des Affaires Étrangères_).]
+
+Étranges contestations! Étranges pourparlers! Ils font ressortir la
+ténacité avec laquelle Bonaparte cherchait à réaliser ses projets de
+domination en Amérique. Étrange opposition aussi de la part de
+l'Europe. Pour elle, n'aurait-il pas mieux valu diriger l'activité
+du capitaine ambitieux vers le Nouveau-Monde? En lui facilitant
+l'acquisition de toutes les Florides et de toute la Louisiane,
+l'Espagne et la Russie auraient, sans doute, agi dans leur propre
+intérêt. La France et les États-Unis mis face à face, à cette heure
+décisive de leur destinée, auraient été entraînés, sans doute, dans
+des complications dont on aurait difficilement vu la fin.
+
+Le Prince de la Paix et l'Empereur de Russie, s'ils avaient pu lire
+dans l'avenir, auraient, certes, mieux fait d'encourager ces
+velléités de conquêtes extra-européennes, de laisser couler le sang
+français à Saint-Domingue et sur les rives du Mississipi, plutôt que
+de voir leurs pays envahis, Saragosse emporté d'assaut et Moscou
+incendié...
+
+Seule, l'Angleterre, l'île intangible, le pays des colonies, qui
+n'avait pas renoncé à l'espoir d'agrandir celles qu'il possédait
+toujours en Amérique, avait intérêt à en écarter sa rivale
+séculaire. Pour elle, le salut consistait à nous susciter des
+hostilités continentales. On était arrivé à la dernière phase de la
+seconde guerre de Cent Ans qui, par des alternatives plus ou moins
+rapprochées, mettait aux prises Français et Anglais.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+NAPOLÉON ET LA LOUISIANE.
+
+ Jefferson est nommé Président des États-Unis en 1801. -- Sa
+ sympathie pour la France. -- Il veut la paix à l'intérieur
+ et à l'extérieur. -- La Louisiane convoitée par Bonaparte.
+ -- Monroe est envoyé à Paris. -- L'Angleterre prépare les
+ hostilités. -- Bonaparte renonce à la Louisiane. -- Les
+ préparatifs qui lui étaient destinés sont tournés contre la
+ Grande-Bretagne. -- Monroe d'abord éconduit, reçoit un
+ accueil plus favorable. -- Scène entre Bonaparte et ses
+ frères Lucien et Joseph. -- Barbé de Martois discute avec
+ Livingston et Monroe les conditions de cession de la
+ Louisiane aux États-Unis.
+
+
+Thomas Jefferson fut appelé à jouer un grand rôle en Amérique, au
+moment où, en Europe, se mesuraient ces partenaires redoutables:
+Bonaparte et Pitt.
+
+Il fut nommé Président de la République des États-Unis en mars 1801.
+
+C'était le triomphe du parti républicain qui, dans sa personne,
+avait vaincu les Fédéralistes. C'était aussi le triomphe de l'idée
+française qui trouva, dans le nouveau Président, un défenseur et
+presque un disciple.
+
+Jefferson avait quitté la France à temps pour ne garder, de son
+séjour parmi nous, que le souvenir des grandes journées de la
+Révolution. Il assista à son aurore et ne fut pas le témoin des
+excès qui refroidirent si vite tant d'amis de la première heure. Sa
+sympathie nous était donc acquise. Mais il dut compter avec les
+questions litigieuses qui, sous la Convention et le Directoire,
+avaient mis les deux pays à deux doigts d'une guerre.
+
+Cette sympathie pour la France, avait pour corollaire sa haine pour
+la Grande-Bretagne. Elle fut d'abord soumise à une grande épreuve
+mais finit par récolter une récompense glorieuse. Elle allait
+jusqu'à excuser les massacres de septembre et aurait volontiers
+poussé à la rupture de tous les liens commerciaux si importants
+entre les États-Unis et l'Angleterre. Autant de raisons qui
+rendaient Jefferson odieux aux Fédéralistes tombés mais toujours
+redoutables; ils le traitaient de gallomane, anglophobe et jacobin,
+tous épithètes qui répondaient à une réalité dont il revendiquait
+hautement la responsabilité, mais qui pouvaient légitimer de graves
+oppositions au gouvernement,--oppositions qui s'étaient déjà
+manifestées au moment des élections pour la présidence et la
+vice-présidence. Pourtant Jefferson, quoique taxé de fanatique,
+penchait plutôt vers la conciliation. N'avait-il pas dit à Madison:
+«Je n'ai pas assez de passion pour trouver du plaisir à naviguer au
+milieu des tempêtes».
+
+C'était réflexion de sage politique, d'autant plus que les excès des
+Fédéralistes tendant à rien de moins qu'à fomenter des discordes
+civiles, avaient finalement tourné contre eux-mêmes.
+
+Dans son discours d'inauguration, Jefferson développa des idées de
+conciliation, d'apaisement et de philanthropie. Certains passages
+semblaient empreints de quelque amertume provenant du souvenir des
+luttes récentes et peut-être aussi de la crainte des difficultés à
+venir. Pour bien montrer combien il prétendait représenter une
+démocratie jusque dans ses formes extérieures, il simplifia, autant
+que possible, la mise en scène des cérémonies coutumières. Il vint à
+pied de son logis à la maison où se réunissait le Congrès, dans ses
+vêtements ordinaires, escorté par un détachement de la milice et
+accompagné des secrétaires de la Marine et des Finances, auxquels
+étaient venus se joindre quelques-uns de ses amis politiques de la
+Chambre des Représentants. D'ailleurs, son extérieur répondait assez
+bien à son idéal politique. Jefferson était très grand, d'allure
+timide, d'apparence froide, d'attitude réservée et ne donnant pas
+l'impression d'un homme habitué au commandement.
+
+Cet honnête homme, ce grand citoyen, qui fut surtout remarquable par
+le caractère et les intentions, rêvait une ère de calme à
+l'intérieur et une ère de paix à l'extérieur, qui permît aux
+États-Unis de se développer sans entraves.
+
+À l'intérieur, il eut à lutter contre les attaques de ses
+adversaires politiques, à l'extérieur, il eut à faire face aux
+exigences tour à tour coalisées ou rivales de la France, de
+l'Angleterre et de l'Espagne, toujours à l'affût d'une occasion
+propice dont la faiblesse de l'armée américaine leur permettrait de
+profiter.
+
+Précisément, au début de sa Présidence, Jefferson, dans une illusion
+d'humanitarisme tout à son honneur, ne parle que de paix, de
+réduction de dépenses, surtout pour l'armée et la marine. Ce
+programme allait à l'encontre de celui des Fédéralistes. Eux, en vue
+d'une guerre avec la France, en 1799, n'avaient pas dépassé le
+budget de l'année et de la marine, de six millions de dollars. Pour
+le moment, tout danger de guerre étant écarté, ce budget fut réduit
+de moitié. Jefferson, par l'excès contraire, cherche à atteindre son
+adversaire, à «plonger le fédéralisme dans un abîme où il fut
+condamné à périr sans espoir de résurrection.»
+
+Au moment même où le Président prenait ces mesures pacifiques, au
+moment où, aux États-Unis, les ressources militaires étaient
+réduites à leur minimum, Bonaparte négociait avec l'Espagne, en vue
+de la rétrocession de la Louisiane.
+
+Nous avons vu avec quelle cauteleuse habileté Godoy cherchait à
+reculer l'heure de l'échéance qui, pour lui, sonnerait le glas de la
+puissance espagnole. Mais ce n'était pas seulement le Prince de la
+Paix qui mettait la patience du Premier Consul à une rude épreuve. La
+résistance de Toussaint Louverture à Saint-Domingue était un facteur
+important dont il fallait tenir compte, car il pouvait, selon les
+circonstances, faciliter ou anéantir l'exécution des plans de
+domination en Amérique, auxquels travaillait en secret le gouvernement
+français. Si le chef des noirs était vaincu, rien n'empêcherait plus
+le flot de l'envahisseur de se précipiter sur la Louisiane et de
+remonter le Mississipi en une poussée irrésistible,--s'il réussissait,
+au contraire, dans sa résistance, Bonaparte ne pouvait plus considérer
+Saint-Domingue comme un point d'appui, une base d'action,--la première
+étape menant à la Louisiane lui échappait et toutes ses forces
+devaient être rappelées et concentrées en Europe où l'Angleterre,
+suivant sa politique séculaire, cherchait à entraîner la France pour
+l'empêcher d'agrandir ses colonies et de devenir une puissance
+coloniale.
+
+Jefferson se trouva donc en présence d'un grand danger, mais,
+connaissant l'état insuffisant de la flotte et de l'armée, il
+hésitait à exposer son pays aux aventures d'une guerre qui se
+présentait dans des conditions peu favorables. Il ne fallait pas se
+le dissimuler: sans les hésitations de Godoy et sans la résistance
+de Toussaint Louverture, un corps expéditionnaire de plus de 10.000
+Français, entraînés à l'école de Hoche et de Marceau, commandé par
+un futur maréchal de France, aurait facilement occupé la
+Nouvelle-Orléans et Saint-Louis, avant seulement que Jefferson ait
+pu rassembler une brigade de milice à Nashville.
+
+Pour le grand républicain qui aimait la France, qui avait trouvé
+chez elle les mêmes tendances libérales, les mêmes affirmations du
+droit et de la justice, une pareille entreprise eût été contraire à
+la politique française si régulièrement suivie depuis plus de
+quarante ans. Il ne pouvait pas prévoir que, par la force des
+choses, le Premier Consul allait reconstituer petit à petit ce que
+la Révolution avait systématiquement détruit. En un mot, c'eût été
+le renversement des alliances et, finalement, intéresser les
+États-Unis à l'abaissement de la France et les contraindre à
+s'appuyer sur la Grande-Bretagne.
+
+C'est ce que Jefferson analysait clairement quand il écrivait à
+Livingston, Ministre des États-Unis à Paris[29]:
+
+«Il n'y a sur le globe qu'un seul point dont le possesseur soit
+notre ennemi naturel et habituel: c'est la Nouvelle-Orléans. C'est
+par là, en effet, et par là seulement que les produits des trois
+huitièmes de notre territoire peuvent s'écouler... En nous fermant
+cette porte, la France fait acte d'hostilité contre nous. L'Espagne
+pouvait la garder encore pendant de longues années. Son humeur
+pacifique et sa faiblesse devaient l'amener à nous accorder
+successivement des facilités de nature à empêcher son occupation de
+nous être trop à charge; peut-être même se serait-il produit avant
+peu des circonstances en présence desquelles une cession aux
+États-Unis serait devenue pour elle l'occasion d'un marché fort
+profitable. Mais lorsqu'il s'agit des Français, la question change
+de face. Eux, ils sont d'une humeur impétueuse, d'un caractère
+énergique et turbulent; nous, malgré nos goûts tranquilles, malgré
+notre amour pour la paix et pour la poursuite de la richesse, nous
+sommes aussi arrogants, aussi dédaigneux de la richesse acquise au
+prix de l'honneur, aussi énergiques, aussi entreprenants qu'aucune
+autre nation du monde. Établir un point de contact et de froissement
+perpétuel entre des caractères ainsi faits, créer entre eux des
+rapports aussi irritants, c'est rendre impossible l'amitié de la
+France et de l'Amérique. La France et l'Amérique seraient également
+aveugles, si elles se faisaient illusion à cet égard. Et, quant à
+nous, il faudrait être bien imprévoyant pour ne pas prendre tout de
+suite certaines précautions en vue de cette hypothèse. Le jour où la
+France s'emparera de la Louisiane, elle prononcera la sentence qui
+la renfermera pour toujours dans la ligne tracée le long de ses
+côtes pour le niveau des basses mers; elle scellera l'union de deux
+peuples qui, réunis, peuvent être les maîtres exclusifs de l'Océan;
+elle nous contraindra à faire alliance avec la flotte et la nation
+anglaises.»
+
+[Note 29: _Works of Jefferson_, t. IV, p. 431 (18 avril 1802).]
+
+Ces lignes résument excellemment la question. Livingston eut a
+défendre ce point de vue à Paris. Mais quoique les hommes sérieux
+qui entouraient le Premier Consul se montrassent peu disposés à
+approuver une expédition aussi aventureuse[30], il n'y avait pas à
+espérer qu'on pût exercer une influence directrice, décisive, sur la
+volonté du maître. Une seule perspective pouvait faire modifier ses
+intentions: un événement européen rejetant au second plan l'aventure
+américaine.
+
+[Note 30: Livingston au Secrétaire d'État, le 1er septembre 1802,
+_American State Papers_, t. II, p. 525.]
+
+Cet événement fut le traité d'Amiens.
+
+Mais avant de se trouver devant un fait accompli, qu'il ne pouvait
+prévoir, Jefferson voulut essayer la conciliation pour éviter la
+guerre et, dans le cas où elle serait inévitable, pouvoir la faire
+avec quelque chance de succès. Il résolut donc d'envoyer en Europe
+un ambassadeur extraordinaire qui eut pour mission de traiter
+d'abord avec Bonaparte et, s'il n'y réussissait pas, de sonder les
+cours de Londres et de Madrid. Son choix tomba sur James Monroe qui
+devait s'entendre avec Livingston, le Ministre américain à Paris,
+pour décider le Premier Consul à céder aux États-Unis la
+Nouvelle-Orléans et les Florides.
+
+«La fermentation des esprits croît dans nos contrées de
+l'Ouest,--écrivait Jefferson à Monroe.--Elle est stimulée par les
+intérêts mercantiles et même par ceux de l'Union en général, au
+point de mettre la paix en danger. Dans notre situation prospère,
+nous devons prévenir ce malheur, le plus grand de tous, et vous
+demander un sacrifice temporaire. Je vais vous charger d'aller
+remplir une mission extraordinaire en France, et demain je fais
+connaître au Sénat que je vous nomme. Vous ne pouvez refuser car
+toute notre espérance est en vous. Attendez deux jours, à Richmond
+ou Albermarle, la décision du Sénat. Passez la nuit et le jour à
+arranger vos affaires pour une absence qui sera peut-être courte,
+peut-être longue.»
+
+Le 13 janvier, le Président écrivait encore à Monroe une missive
+plus pressante et plus explicative:
+
+«Hier, n'ayant pas le temps d'écrire, je vous ai envoyé
+l'approbation, donnée par le Sénat, à votre nomination. La
+suspension de notre droit d'entrepôt à la Nouvelle-Orléans a porté
+l'agitation publique au plus haut degré. Elle est fondée dans le
+pays de l'Ouest sur des motifs justes et naturels. Des remontrances,
+des mémoires circulent de tous côtés et sont signés par tous les
+habitants. Le parti que nous prenons n'étant pas connu, l'inquiétude
+ne se calme pas. Il faut faire connaître quelque chose de positif
+pour apaiser ce trouble. Le dessein que nous avons formé d'acquérir
+la Nouvelle-Orléans et les Florides peut recevoir tant de
+modifications, qu'il n'est pas possible de les exprimer à notre
+Ministre ordinaire en France, par des instructions et par une
+correspondance. Il importait donc de lui adjoindre un Ministre
+extraordinaire, ayant des pouvoirs discrétionnaires, bien pénétré de
+notre dessein et en état d'entendre et de modifier en conséquence
+toutes propositions qui lui seraient faites: cela ne peut avoir lieu
+que dans une suite de discussions orales. L'envoi d'un Ministre une
+fois arrêté, il ne pouvait y avoir deux opinions sur le choix de la
+personne. Vous possédez la confiance sans bornes de l'administration
+et celle des habitants de l'Ouest. Tous les yeux sont fixés sur
+vous: si vous n'acceptiez pas, le chagrin serait grand et porterait
+atteinte à la haute considération dont vous jouissez. En vérité, je
+ne sais rien qui pût produire autant de sensation, car de
+l'événement de cette mission dépendent les futures destinées de
+cette république. Si nous ne pouvons, au prix que coûterait
+l'acquisition qu'il s'agit de faire, nous assurer une paix
+perpétuelle et l'amitié de toutes les nations, il convient de nous
+préparer à la guerre; car elle ne peut être éloignée. Si vous veniez
+à échouer dans la négociation sur le continent, il serait peut-être
+nécessaire de passer en Angleterre. C'est alors que nous nous
+verrions embarrassés dans la politique européenne, aux dépens de
+notre bonheur et de notre prospérité. Cela ne peut être prévenu que
+par le succès de notre mission. Je sens qu'après être entré dans une
+autre carrière, vous avez à faire un grand sacrifice. Mais il est
+des hommes nés pour le service public. La nature, en les créant pour
+rendre de grands services à l'humanité, leur a imprimé le sceau de
+leur destinée et de leur devoir.»
+
+Monroe était autorisé à offrir deux millions de dollars comme prix
+de cette cession.
+
+Cependant, contrairement à ces dispositions pacifiques qui
+prétendaient régler ces délicates questions par un traité, un parti
+s'était formé dans les provinces de l'Ouest dans le but de s'emparer
+de la Nouvelle-Orléans par la force. Les Fédéralistes prirent la
+direction de ce mouvement auquel M. Livingston lui-même accordait
+son approbation, ne croyant pas qu'il serait possible de réduire
+l'intransigeance du Premier Consul en faveur d'un arrangement à
+l'amiable.
+
+Bonaparte, en hâtant les préparatifs des forces nouvelles qu'il
+destinait à Saint-Domingue et à la Louisiane, avait naturellement
+attiré l'attention soupçonneuse de l'Angleterre. L'armée française,
+une fois débarquée en Amérique, ne se contenterait certes pas
+d'atteindre le but officiellement proclamé; elle ne résisterait pas
+à la tentation de s'emparer des colonies anglaises du golfe: la
+Jamaïque, les Antilles anglaises n'étaient plus en sûreté. Et même,
+tout le commerce des vice-royautés espagnoles en Amérique risquait
+de tomber entre les mains des Français.
+
+L'Angleterre était frémissante. L'ancienne rivalité avec la France
+renaissait des mêmes causes et, cette fois encore, c'est l'Amérique
+qui en est le prétexte. Bonaparte fut obligé de suivre le courant
+et, malgré son désir de donner libre carrière à son génie dans les
+vastes espaces du Nouveau-Monde, il dut porter tous ses efforts sur
+l'Europe.
+
+Le 20 février 1803, le Premier Consul, dans son exposé de la
+situation adressé au Corps Législatif, se plaignit des intrigues de
+l'Angleterre et accusa le cabinet de Londres de ne pas exécuter le
+traité d'Amiens. La réponse fut catégorique. Le 8 mars, dans un
+message belliqueux, le roi d'Angleterre disait: «Je suis informé des
+préparatifs considérables qui se font dans les ports de Hollande et
+de France et quoiqu'on m'assure qu'ils ont les colonies françaises
+pour objet, j'ai dû prendre des précautions pour la sûreté de nos
+domaines, l'honneur de ma couronne et les intérêts de mon peuple.»
+
+L'Angleterre faisait immédiatement procéder à des armements
+considérables, en réponse à ceux qui se préparaient dans les ports
+de France et de Hollande: dix mille hommes de mer furent levés.
+L'atmosphère était pleine de menaces. La guerre semblait imminente.
+Malgré les assurances de l'ambassadeur anglais, Lord Withworth, le
+Premier Consul y croyait. Mais, pour la première fois, il paraissait
+hésiter. Cette hésitation, certes, ne venait pas de la crainte de
+n'être pas prêt, ou de l'appréhension d'une défaite: elle venait,
+sans doute, du regret d'être obligé de diriger contre l'Angleterre
+des forces destinées à opérer en Amérique. Le rêve de travailler en
+grand dans un continent neuf, encore en voie de formation, où un
+génie militaire et administratif pourrait facilement poser les bases
+d'un empire, ce rêve s'évanouissait devant la nécessité de faire
+face à des dangers plus proches que la situation géographique du
+pays et la rivalité de l'ennemi séculaire rendaient redoutables.
+
+Avec son coup d'oeil perspicace, Bonaparte vit immédiatement qu'il
+fallait renoncer à la Louisiane.
+
+L'expédition destinée à l'Amérique était pourtant en bonne voie de
+préparation. À côté de l'ambition personnelle de Bonaparte, qui,
+entretenue par Talleyrand, voyait dans cette expédition le point de
+départ de conquêtes plus importantes, il ne faut pas oublier que le
+sentiment patriotique français ne s'était jamais éteint dans cette
+belle colonie, il ne faut pas oublier que, pendant les dix dernières
+années, il y eut des manifestations en faveur de la France, qui
+légitimaient son intervention.
+
+Dès 1790, des Odouarts-Fantin remettait à l'Assemblée nationale une
+pétition des habitants qui demandaient à être réunis à la
+mère-patrie.
+
+Pendant la Révolution, le Comité de Salut Public, désireux de
+réparer l'indifférence du gouvernement des Bourbons envers les
+Français de la vallée du Mississipi, voulut leur témoigner de
+nouveau tout l'intérêt dont ils jouissaient toujours en France;
+Volney fut désigné pour aller, comme naturaliste, se renseigner sur
+la situation générale de l'Amérique.
+
+En janvier 1794, Mahlberger, capitaine d'artillerie de la compagnie
+de la Charente, demanda, au nom de quelques actionnaires, «200
+hommes, 80 canonniers, 1 pièce de 12, 1 pièce de 8, 2 obusiers pour
+aller intercepter le Mississipi en passant par le Maryland, le fort
+Pitt, l'Ohio jusqu'à l'anse de la Graisse occupée par les
+Espagnols.... Le soussigné, à son passage à la Nouvelle-Orléans,
+avait été chargé d'une pétition de plus de 1.500 personnes, riches
+habitants, pour réclamer les secours de la Convention nationale pour
+être réunis à la mère-patrie dont ils ont été séparés par la
+trahison du Ministre Choiseul qui les a lâchement vendus pour huit
+millions... À défaut de la Louisiane, ajoute-t-il, l'expédition
+pourra s'emparer de la Trinité[31].»
+
+[Note 31: BARON MARC DE VILLIERS DU TERRAGE: _Les dernières années
+de la Louisiane._]
+
+Tels projets d'invasion, sous une forme ou sous une autre,
+ressemblent aux tentatives faites par Genet. En tout cas, depuis ce
+moment, nos dirigeants ne renoncent plus à l'espoir de rentrer en
+possession de la Louisiane. Carnot lui-même se fait le défenseur
+d'un projet d'annexion. Barthélemy, notre plénipotentiaire aux
+négociations de Bâle, fut chargé de demander à l'Espagne la
+rétrocession de la Louisiane et de Saint-Domingue en échange de
+Fontarabie et de Saint-Sébastien. Nous avons vu qu'il ne put obtenir
+qu'une partie de Saint-Domingue. En 1797, le Directoire dut prendre
+des mesures pour empêcher les Anglais d'envahir la Louisiane. Le
+fils du général Collot présenta un mémoire pour être autorisé à
+lever, au nom de la France, un corps de Canadiens. Un nommé Magdett
+proposa même de s'emparer de la Louisiane et de soulever l'Irlande,
+an VII et an VIII[32].
+
+[Note 32: _Archives du Ministère des Colonies._]
+
+Sur ces tentatives et ces velléités, Bonaparte greffa son projet
+plus grandiose et mieux conçu. Le traité de Mortefontaine avait
+rétabli les relations avec les États-Unis et le traité de
+San-Ildefonse avait obligé l'Espagne à accepter les conditions d'une
+rétrocession. À l'heure où nous sommes parvenus, était réuni à
+Helvoett Sluys, près de Rotterdam, un corps de troupes qui, pendant
+quelque temps, fut désigné sous le nom d'expédition de Flessingue.
+En réalité, il était destiné à la Louisiane et toutes les mesures
+avaient été prises en vue d'un établissement solide et définitif.
+
+Voulant éloigner Bernadotte, le Premier Consul le désigna d'abord
+comme capitaine général de la Louisiane, mais Bernadotte ayant émis
+des prétentions inacceptables, le général Victor fut nommé à sa
+place.
+
+Une somme de 2.686.000 fr. avait été prévue, plus 486.235 fr. pour
+l'affrètement des navires du convoi dont voici le détail d'après de
+Villiers du Terrage[33]:
+
+ La Wilhelmina 458 tonnes.
+ La Marta Marguerita 436 »
+ L'Hanseatischband 416 »
+ La Colombia 320 »
+ La Minerve 298 tonnes
+ La Pallas 250 »
+ Le Hampden 254 »
+ La Providence 708 »
+ Le Lexington 290 »
+ L'Américain 376 »
+ -------------
+ TOTAL 3.806 tonnes à 44 fl. = 167.464 fl.
+ -------------
+ Les Deux Catherines 560 tonnes
+ Le Cicéro 318 »
+ -------------
+ 878 tonnes à 40 fl. = 35.120.
+ -------------
+ Gratification 3.397 tonnes à 5 fl. = 16.985.
+
+ Au commissaire de la marine, Couderc 6.587.
+
+ TOTAL 226.156 fl. = 486.255 t.
+
+[Note 33: Baron MARC DE VILLIERS DU TERRAGE: _Op. cit._]
+
+Pour préparer la venue des Français et se faire bienvenir auprès des
+sauvages, on réunit, conformément aux conseils de l'interprète
+Fournerel, de nombreux cadeaux en fusils, carabines, sabres, objets
+d'habillement, accompagnés d'un lot de médailles destinées aux
+grands chefs des sauvages. Cette médaille portait l'effigie du
+Premier Consul et au revers: «À la Fidélité[34].»
+
+[Note 34: Cette pièce commandée au graveur Adrien est devenue très
+rare; elle se trouve au Musée de la Monnaie, de Paris.]
+
+Dès le 24 septembre 1802, un décret organise le pouvoir militaire et
+civil à la Louisiane. Les fonctionnaires de tous ordres doivent être
+répartis comme suit:
+
+ Un capitaine général (Victor), au traitement de 70.000 fr.
+ plus celui de son grade en non activité.
+
+ Un général de brigade, lieutenant du capitaine général
+ (Cassague) avec 5000 fr. de supplément de traitement.
+
+ Deux généraux de brigade. Deux adjudants commandants. Un
+ commandant d'armes de 2e classe. Deux commandants de 4e
+ classe. Un chef de bataillon d'artillerie. Un chef de
+ bataillon du génie.
+
+ Deux ingénieurs géographes. Un capitaine de port. Sept
+ officiers de santé. Quatre pharmaciens.
+
+ Un préfet colonial (Laussat) au traitement de 50.000 fr.
+
+ Un grand juge (Aimé), au traitement de 36.000 fr.
+
+ Un sous-préfet de la Haute-Louisiane (Charles Maillard), au
+ traitement de 6075 fr.
+
+ Un commissaire, chef d'administration (Mollet).
+
+ Un commissaire inspecteur (Grandpré).
+
+ Deux sous-commissaires. Deux commissaires principaux. Deux
+ gardes-magasins. Un directeur des domaines. Deux arpenteurs.
+ Un directeur de douane. Un receveur payeur général
+ (Peyrusse). Deux économes. Un jardinier-botaniste.
+
+Les lois françaises devaient être appliquées en Louisiane et un
+décret de nivôse ordonnait «l'incorporation immédiate dans les
+troupes de la République de tous les individus sans aveu et moyen
+d'existence qui débarqueront dans la colonie.»
+
+Rien n'avait été oublié et on sent qu'une direction administrative
+de premier ordre avait présidé à cette organisation militaire et
+civile qui méritait un meilleur sort que celui qui lui était
+réservé.
+
+En effet, malgré l'activité et la hâte déployées pour aboutir le
+plus vite possible, les armements subissaient des retards; on était
+déjà en février 1803 et la flotte restait encore bloquée par les
+glaces dans le Haringvliet. Le général Victor s'impatientait. Le 12
+février le Ministre rédigeait une note se terminant par ces mots:
+
+«...Les glaces retenant l'expédition du général Victor, lui donner
+ordre de ne mener à la Louisiane que trois bataillons, savoir: un de
+la 17e de ligne et deux de la 54e et de les porter au complet de
+guerre.»
+
+Enfin, le 10 mars: «Je compte incessamment recevoir la nouvelle de
+votre départ».
+
+L'ordre allait être donné, tous et tout étaient prêts quand un
+courrier arriva, bride abattue, apportant cette dépêche du Ministre:
+
+ _13 floréal an XI_ (_3 mai_).
+
+ «L'expédition qui avait été préparée à Helvoett Sluys,
+ citoyen, n'aura pas lieu, et, à la réception de cette
+ lettre, vous ferez cesser immédiatement toutes les dépenses
+ qu'elle continuait d'occasionner et les troupes seront
+ débarquées»...
+
+Quelle était la cause de ce revirement subit et pour quelles raisons
+la direction imprimée aux événements changeait-elle si brusquement?
+
+On l'a déjà dit: la nécessité, pour le Premier Consul, de faire face
+à l'Angleterre et de renoncer, par conséquent, à la Louisiane pour
+concentrer toutes ses forces sur le continent.
+
+L'inquiétude et la menace croissaient de l'autre côté du détroit.
+
+À Londres, écrivains et orateurs tenaient le peuple en haleine. Un
+membre du Parlement anglais avait dit ces paroles:
+
+«La France nous oblige de nous ressouvenir de l'injure qu'elle nous
+a faite, il y a vingt-cinq ans, en s'alliant à nos colonies
+révoltées. Jalouse de notre commerce, de notre navigation, de notre
+opulence, elle veut les anéantir. Les entreprises du Premier Consul
+à la suite d'une paix trop facilement faite nous forcent de nouveau
+d'en appeler aux armes. L'ennemi s'approprie, par un trait de plume,
+des territoires plus étendus que toutes les conquêtes de la France
+pendant plusieurs siècles. Il hâte ses préparatifs. N'attendons pas
+qu'il nous attaque; attaquons les premiers.»
+
+Dans une conférence qui eut lieu aux Tuileries, le Premier Consul
+répondit sur le même ton aux conseillers qui penchaient encore vers
+la conciliation que, si immédiatement, on ne prenait pas des mesures
+décisives contre la puissance anglaise, cette nation assujettirait
+tout l'Univers à sa domination.
+
+Et il ajouta:
+
+«Pour affranchir les peuples de la tyrannie commerciale de
+l'Angleterre, il faut la contrepoiser par une puissance maritime qui
+devienne un jour sa rivale: ce sont les États-Unis. Les Anglais
+aspirent à disposer de toutes les richesses du monde. Je serai utile
+à l'Univers entier, si je puis les empêcher de dominer l'Amérique
+comme ils dominent l'Asie!»
+
+Sa pensée se précisait.
+
+Dans la guerre qui allait éclater, la Louisiane pouvant lui échapper
+au profit de l'Angleterre, il fallait prendre les devants et céder
+cette belle province aux États-Unis.
+
+À partir de ce moment, Talleyrand se montra moins intransigeant avec
+M. Livingston; il lui adresse, le 24 mars 1803, une lettre dans
+laquelle il exprime les sentiments de sympathie du gouvernement
+français à l'égard de la république soeur et l'empressement avec
+lequel le Premier Consul recevra le Ministre extraordinaire envoyé
+par Jefferson: M. Monroe.
+
+Quoique peu enclin à changer d'opinion après s'être arrêté à celle
+qu'il estimait la meilleure, Bonaparte aimait cependant, dans les
+cas graves, à prendre l'avis des spécialistes. En l'occurrence, il
+eut recours à deux de ses ministres, Barbé de Marbois et Decrès, qui
+avaient vécu aux États-Unis et connaissaient l'état du pays, sa
+politique, ses besoins, ses aspirations. Le dimanche de Pâques de
+l'année 1803, il les réunit dans son cabinet, à Saint-Cloud, et leur
+exposa l'affaire avec logique et passion. Cet exposé est, pour ainsi
+dire, une justification du parti auquel il allait s'arrêter et comme
+un résumé des différentes étapes par lesquelles avait passé la
+rivalité franco-anglaise en Amérique. Il se complut à le rappeler et
+à expliquer les raisons qui modifiaient, en ce moment, son opinion,
+en ce qui concernait la Louisiane. Cette Louisiane, en effet, à la
+désinence si française, qui perpétuait encore aujourd'hui la gloire
+du grand roi, n'avait été retranchée du patrimoine français que par
+la faute des négociateurs du traité en 1763. Ce traité venait
+d'être annulé par un autre traité. Mais si, à la veille de rentrer
+en possession de la vallée du Mississipi, celle-ci doit de nouveau
+échapper à la France, sous aucun prétexte il ne faut laisser les
+Anglais en devenir les maîtres. Les Anglais avaient successivement
+enlevé à la France, le Canada, l'Île Royale, Terre-Neuve, l'Acadie,
+sans compter les opulentes colonies de l'Asie. La conquête de la
+Louisiane leur serait facile, étant donné l'état de leur flotte qui
+possédait déjà vingt vaisseaux dans le Golfe du Mexique. Aussi
+fallait-il se hâter et, avant même de commencer les hostilités,
+soustraire la Louisiane aux attaques de l'ennemi, ce qui ne pouvait
+se faire qu'en la cédant aux États-Unis. Cette politique allait à
+l'encontre de celle du Directoire et M. de Talleyrand devait
+renoncer à son attitude hostile à l'égard des citoyens libres de la
+libre république. Tout l'échafaudage chimérique, qu'il avait élevé
+dans son imagination, croulait sous le souffle réaliste qui dressait
+l'un en face de l'autre, Bonaparte et Pitt.
+
+Barbé de Marbois partagea l'avis du Premier Consul. Il donna, à
+l'appui de sa manière de voir, des arguments qui ne firent
+qu'accentuer un parti déjà irrévocablement pris. Ces arguments se
+basaient sur la nécessité de sacrifier bénévolement ce que l'on ne
+peut conserver. La Louisiane n'était pas en état de se défendre
+contre des forces navales supérieures. Le pays tout entier, malgré
+les attaches françaises, était, en réalité une proie offerte à la
+cupidité des Anglais,--une annexe aussi, nécessaire à l'extension
+des Américains vers l'Ouest, à laquelle, un jour, on ne pourrait
+s'opposer. Vouloir aller contre cette fatalité serait illusoire, car
+ce serait tenter de refaire en un jour une politique qui avait
+échoué depuis plus d'un siècle.
+
+Bonaparte n'avait pas besoin d'être converti. Il écouta, pour la
+forme, les doléances de ceux qui considéraient la cession de la
+Louisiane comme une déchéance au point de vue commercial et
+industriel,--de ceux aussi qui, s'inspirant toujours des idées de
+Talleyrand, concluaient à la fondation d'une vaste colonie comme
+déversoir pour les éléments troublés qui, au lendemain de la
+Révolution, étaient encore un danger pour la mère-patrie. Ceux-là
+ignoraient que, pour édifier une telle oeuvre, il était trop tard,
+et que ce que les Puritains anglais avaient tenté et exécuté au
+début du XVIIe siècle ne pouvait plus être recommencé, à peu près
+dans les mêmes latitudes, par des révolutionnaires ou des émigrés
+mécontents, au début du XIXe siècle.
+
+Les nouvelles d'Angleterre devenaient de plus en plus agressives:
+Bonaparte ordonna à Barbé de Marbois de se mettre en rapport avec
+Monroe.
+
+«Les incertitudes et la délibération ne sont plus de saison, lui
+dit-il en substance.--Je renoncé à la Louisiane. Ce n'est pas
+seulement la Nouvelle-Orléans que je veux céder, c'est toute la
+colonie, sans en rien réserver. Je connais le prix de ce que
+j'abandonne, et j'ai assez prouvé le cas que je faisais de cette
+province, puisque mon premier acte diplomatique avec l'Espagne a eu
+pour objet de la recouvrer. J'y renonce donc avec un vif déplaisir.
+Nous obstiner à sa conservation serait folie. Je vous charge de
+négocier cette affaire avec les envoyés du Congrès. N'attendez pas
+même l'arrivée de M. Monroe; abouchez-vous dès aujourd'hui avec M.
+Livingston; mais j'ai besoin de beaucoup d'argent pour cette guerre,
+et je ne voudrais pas la commencer par de nouvelles contributions.
+Il y a cent ans que la France et l'Espagne font à la Louisiane des
+dépenses d'amélioration dont le commerce ne les a jamais
+indemnisées. Des sommes ont été prêtées aux Compagnies, aux
+agriculteurs et elles ne rentreront jamais au trésor. Le prix de
+toutes ces choses nous est bien dû. Si je réglais mes conditions sur
+ce que ces vastes territoires vaudront aux États-Unis, les
+indemnités n'auraient point de bornes. Je serai modéré, en raison
+même de l'obligation où je suis de vendre. Mais retenez bien ceci:
+je veux cinquante millions, et à moins de cette somme, je ne
+traiterai pas; je ferais plutôt quelque tentative désespérée pour
+garder ces belles contrées. Vous aurez demain vos pleins pouvoirs».
+
+Marbois vit d'abord Livingston, Ministre des États-Unis à Paris, en
+attendant l'arrivée de Monroe.
+
+À côté de ces réunions, de ces conciliabules, de ces conférences
+concernant la cession de la Louisiane, dont nous avons essayé de
+résumer les principales phases, se place une scène entre Bonaparte
+et deux de ses frères, scène que Lucien raconte dans ses mémoires et
+qui jette une lumière à la fois curieuse et comique sur les
+relations du futur Empereur avec ses frères.
+
+On n'a pas oublié que Joseph et Lucien Bonaparte avaient été mêlés à
+la diplomatie de l'affaire de la Louisiane, le premier en signant le
+traité de Mortefontaine avec les représentants des États-Unis, le
+second, comme ambassadeur de France près la cour d'Espagne, en
+signant le traité de San-Ildefonse qui stipulait la rétrocession de
+la Vallée du Mississipi à la France.
+
+Et maintenant que cette rétrocession allait être annulée, serait
+annulée, en même temps, l'oeuvre des deux ambassadeurs improvisés.
+Ce fut un rude coup pour leur vanité. Comment? Après les avoir
+stylés, poussés, encouragés de toutes les façons pour qu'ils
+menassent à bien une mission diplomatique assez délicate, à laquelle
+le Premier Consul attachait la plus haute importance, on allait
+faire bon marché de tous leurs efforts dépensés en pure perte, en
+vue d'une négociation n'ayant plus aucune valeur?
+
+Lucien Bonaparte, le frondeur, celui des frères de Napoléon qui, en
+dépit des grandes richesses qu'il avait su accumuler de bonne heure,
+prétendait demeurer un pur républicain et défendre même en face de
+l'autocratie fraternelle, son indépendance personnelle, apprit la
+nouvelle par Joseph. Ce dernier vint le prendre à son hôtel de la
+rue Saint-Dominique, un soir de première aux Français où ils
+devaient aller ensemble. Les idées qu'ils échangèrent au sujet de
+l'aliénation de la Louisiane, tout à coup si chère à Lucien, firent
+vite passer le temps et on dut renoncer au spectacle. Mais les deux
+frères se donnèrent rendez-vous, pour le lendemain, chez le Premier
+Consul, afin de savoir s'il était vraiment décidé à mettre son
+projet à exécution et d'essayer de l'en détourner. Cette démarche,
+en y réfléchissant, était bien superflue. Elle s'explique,
+cependant, quand on songe qu'à cette époque, Napoléon traitait
+encore Joseph et Lucien sur un pied d'intimité qui, tout en faisant
+respecter les distances protocolaires, permettait parfois les
+expansions familiales. Et puis, le Premier Consul avant d'être
+Empereur, avait encore besoin de ménager certaines susceptibilités
+et certaines influences.
+
+Il était dans son bain, aux Tuileries, quand Lucien se fit annoncer.
+
+On sait que Bonaparte prenait des bains fortement arrosés d'eau de
+Cologne, ce qui était à la fois astringent, parfumé, et donnait au
+liquide une opacité blanchâtre permettant tels ébats hygiéniques qui
+n'offensaient pas la pudeur, quand il recevait des visites tout en
+se livrant aux soins de sa toilette.
+
+Les deux frères causèrent de choses et d'autres: l'un, sur un ton de
+supériorité bienveillante; l'autre, sur un ton de respectueuse
+ironie.
+
+Ils parlèrent littérature, théâtre, poésie, analysant, en passant,
+les oeuvres de Turgot, de Paoli, de Jean-Jacques; le temps
+s'écoulait, l'heure du bain touchait à sa fin et Lucien n'avait pas
+encore pu placer un seul mot concernant la Louisiane. Le valet de
+chambre avait déjà préparé le drap précieux dans lequel il allait
+envelopper l'auguste nudité de son maître, quand on frappa à la
+porte. C'était Joseph.
+
+--«Qu'il entre! dit le Premier Consul,--je resterai dans l'eau un
+quart d'heure de plus.»
+
+Aussitôt la question de la Louisiane fut entamée.
+
+Joseph exprima son étonnement, Lucien son ahurissement, quand ils
+apprirent que le Premier Consul, pour arriver à ses fins,
+c'est-à-dire pour céder la Louisiane aux États-Unis, se passerait de
+l'assentiment des Chambres. La discussion prit un tour agressif et
+Bonaparte, devant l'insistance de ses frères, insistance qu'il
+commençait à trouver déplacée, finit par leur jeter à la face ces
+mots, sans s'inquiéter de la présence du valet de Chambre:
+
+--«Et puis, Messieurs, pensez-en ce que vous voudrez, mais faites
+tous les deux votre deuil de cette affaire; vous Lucien, pour la
+vente en elle-même, vous Joseph, parce que je me passerai de
+l'assentiment de qui que se soit, entendez-vous bien?»
+
+Cette réponse eut le don d'exaspérer Joseph qui, s'approchant de la
+baignoire, émit cette affirmation comminatoire:
+
+--Vous ferez bien, mon cher frère, de ne pas exposer votre projet à
+la discussion parlementaire, car je vous déclare que moi, le
+premier, je me place, s'il le faut, en tête de l'opposition qui ne
+peut manquer de vous être faite.
+
+Le Premier Consul ayant fait comprendre qu'il se moquait de toute
+opposition et que le projet conçu par lui, négocié par lui, serait
+aussi ratifié et exécuté par lui tout seul, Joseph emporté par un
+mouvement de colère irrésistible, répartit aussitôt:
+
+--«Eh bien! moi, je te dis, général, que toi, moi, nous tous, si tu
+fais ce que tu dis là, pouvons nous préparer à aller rejoindre dans
+peu les pauvres diables innocents que tu as si légalement, si
+humainement, si justement surtout, fait déporter à Sinnamary...»
+
+Le coup porta.
+
+Bonaparte, suffoqué d'indignation, se souleva un instant hors de sa
+baignoire et s'y replongea avec une telle violence que l'eau en fut
+précipitée en jets abondants, accompagnés de ces mots:
+
+--«Vous êtes un insolent! Je devrais...
+
+On n'entendit pas la fin de la phrase, tant les éclaboussures
+humides firent de bruit et de dégâts. Le pauvre Joseph fut aspergé
+de liquide et, sous cette douche inattendue, sa colère tomba comme
+s'apaise le bouillonnement d'une soupe au lait brusquement enlevée
+au contact de la flamme qui l'exaspère.
+
+Les trois hommes, dont la dignité consulaire et parlementaire aurait
+exigé un peu plus de dignité personnelle, se regardèrent avec des
+mines de circonstance répondant aux caractères respectifs des
+acteurs de cette scène qui, en tout autre lieu, eût été du plus haut
+comique: le Premier Consul était pâle, Joseph était rouge et Lucien,
+vierge de toute souillure humide, s'efforçait d'atténuer l'acuité de
+son air gouailleur. Seul, le brave domestique, témoin involontaire
+de tels écarts de langage et de tenue chez des maîtres auxquels il
+accordait volontiers une essence quasi olympienne, se sentit
+probablement atteint dans ses plus intimes croyances et, sous le
+choc, tomba évanoui.
+
+Cette réalité mit les choses au point.
+
+Après avoir relevé et fait emporter le serviteur trop sensible,
+Joseph se retira pour changer de vêtements, le Premier Consul sortit
+de son bain et invita Lucien à l'aller attendre dans son cabinet de
+travail.
+
+Là, Bonaparte ayant recouvré tout son calme, voulut énumérer, de
+nouveau, pour son jeune frère, les raisons péremptoires qu'il
+pouvait invoquer pour justifier ce qu'il appelait plaisamment sa
+«Louisianicide».
+
+Lucien persistait à penser que «céder la Louisiane aux Américains
+pour dix-huit millions était plus déshonorant que de la laisser
+prendre en tel cas de guerre...» Mais Lucien ne savait pas encore
+que cette guerre, Napoléon devait la faire, qu'il revenait, par la
+force des choses, à la politique continentale au détriment d'une
+politique coloniale et que, comme Louis XIV obligé d'abandonner
+l'oeuvre de Colbert en Amérique, il devait aussi abandonner ses
+projets sur Saint-Domingue et la Louisiane pour atteindre
+l'Angleterre en Europe. Lucien refusa catégoriquement de l'appuyer
+si la question devait être portée devant les Chambres et, à son
+point de vue, il était nécessaire qu'elle le fût. Devant son frère,
+il prétendait encore défendre son respect pour le Républicanisme et
+pour la Constitution,--cette Constitution qu'il avait contribué à
+faire accepter et, comme le Premier Consul le raillait vertement,
+tournant en ridicule ces vocables dont il méprisait déjà la
+signification, pour lui, surannée: Constitution! Inconstitutionnel!
+République! Souveraineté nationale!... Grands mots, grandes
+phrases...--Lucien n'hésita pas à faire connaître le fond de sa
+pensée et répondit avec courage:
+
+--«Je pense, citoyen Consul, qu'ayant prêté serment à la
+Constitution du 18 brumaire, entre mes propres mains, comme
+président du Conseil des Cinq-Cents, et vous voyant la mépriser
+ainsi, si je n'étais pas votre frère, je serais votre ennemi...»
+
+Cette attitude et cette menace mirent le comble à l'exaspération de
+Bonaparte; il s'avança sur son frère et fit le geste de le frapper;
+mais aussitôt maître de lui, il se ressaisit et lui jeta en plein
+visage:
+
+--«Mon ennemi, toi! je te briserais, vois-tu, comme cette boîte!»
+
+Et, en même temps, il lança violemment sur le plancher la tabatière
+qu'il tenait à la main et sur laquelle se trouvait le portrait de
+Joséphine par Isabey. Ce bijou, aussi précieux par le contenu que
+par le contenant, ne se brisa pas sur la couche épaisse du tapis,
+mais sous la secousse brutale, le portrait se détacha du couvercle.
+Lucien se baissa pour le ramasser et présenta l'objet d'un air
+intentionnellement respectueux, disant:
+
+--C'est dommage, c'est le portrait de votre femme que vous avez
+brisé, en attendant que vous brisiez son original[35]...
+
+[Note 35: «En 1819 ou 1820, notre belle-soeur, la reine Hortense,
+nous raconta à Rome que l'Impératrice Joséphine avait été fort
+alarmée par la catastrophe de son portrait.»
+
+«Joséphine, comme la plupart des Créoles, était très superstitieuse.
+En ce temps-là, elle vivait dans la crainte presque continuelle que
+le Premier Consul, désirant avoir des enfants qu'elle n'était plus
+en état de lui donner, n'en vint à un divorce. Il en avait été
+question en rentrant d'Égypte, sous prétexte, non de stérilité, mais
+de légèreté de conduite...»
+
+«Au temps de la tabatière brisée, Joséphine, pleine de confiance en
+Mlle Lenormand déjà fameuse tireuse de cartes, mais qu'elle
+contribua beaucoup à mettre à la mode, l'alla consulter.»
+
+«Elle proposa de couvrir le portrait qui avait couru le risque
+d'être brisé, d'un autre absolument pareil et peint également par
+Isabey.»
+
+«On nous dit que la boîte à double portrait est aujourd'hui entre
+les mains de la duchesse de Bragance, petite-fille de l'Impératrice
+par son père Eugène Beauharnais.»
+
+ (_Note de la princesse de Canino_).]
+
+J'ai rapporté ces incidents de famille qui auraient peut-être dû
+rester ensevelis dans le secret des dieux,--c'est-à-dire, dans les
+archives privées de Bonaparte--si l'indiscrétion des Mémoires publiés
+et annotés ne les en avait pas fait sortir. Ils montrent, du moins,
+combien l'affaire de la Louisiane avait occupé les esprits, combien
+elle remuait d'intérêts des deux côtés de l'Atlantique,--intérêts
+d'ailleurs de nature bien différente et les Louisianais qui
+cherchaient à asseoir, d'une façon définitive, leur domination sur les
+rives du Mississipi, auraient été bien étonnés d'apprendre qu'aux
+Tuileries, dans la salle de bain et dans le cabinet de travail du
+Premier Consul, des discussions, qui risquèrent de dégénérer en
+pugilat, avaient eu lieu entre trois frères Bonaparte dont les
+opinions opposées semblaient ponctuer la gamme montante passant par
+ces trois états représentatifs de l'ambition de l'un d'eux:
+républicanisme, constitutionalisme, césarisme.
+
+Dans une atmosphère plus calme, commencèrent les pourparlers
+officiels entre Livingston, Monroe et Marbois. Cependant là aussi,
+quand il s'agit de percer le secret des négociations, on se trouve
+devant une obscurité quasi mystérieuse: pas de rapport officiel, de
+compte-rendu des réunions ou des discussions permettant de suivre la
+marche des pourparlers. Pour cela, il faut consulter les papiers
+personnels des contractants. On dirait une affaire privée dont on ne
+veut ébruiter les difficultés. Mais, comme elle n'était pas menée
+avec toute l'activité voulue par les négociateurs américains qui
+cherchaient à étudier la place, le Premier Consul leur soumit par
+l'intermédiaire de Marbois, dès le 23 avril (1803), le projet d'une
+convention secrète[36].
+
+[Note 36: _Correspondance_, VIII, 289.]
+
+Par cette convention, dans le but d'éviter des malentendus au sujet
+des articles II et V du traité de Mortefontaine et dans le but aussi
+de fortifier les relations amicales, la République française était
+prête à céder ses droits sur la Louisiane. En conséquence de cette
+cession, la Louisiane, son territoire et ses dépendances devaient
+être incorporés dans l'Union américaine et former successivement un
+ou plusieurs états, conformément aux lois de la constitution
+fédérale; en échange, les États-Unis devaient favoriser le commerce
+français en Louisiane, le mettre sur le même pied que le commerce
+américain, avec des entrepôts permanents sur six points du
+Mississipi, auxquels répondait un droit permanent de navigation; de
+plus, ils devaient prendre à leur compte toutes les dettes dues aux
+citoyens américains d'après le traité de Mortefontaine.
+
+Ce projet fut pris en considération par les plénipotentiaires
+américains, dans ses grandes lignes. Livingston et Monroe
+l'étudièrent de près; ils exprimèrent quelque divergence dans leur
+appréciation, mais finirent par s'entendre en prenant l'article II
+du traité de Mortefontaine comme base de la nouvelle convention. Le
+29 avril, ils soumirent leur projet à Marbois: ils proposaient
+d'offrir cinquante millions à la France, plus vingt millions pour
+les dettes contractées par elle envers les citoyens des
+États-Unis,--en tout soixante-dix millions. Marbois insista pour
+avoir quatre-vingts millions. Après avoir résisté, le Américains
+accordèrent ce chiffre et le projet ainsi péniblement mis sur pied
+fut présenté le lendemain 30 avril au Premier Consul, qui l'accepta
+dans son ensemble.
+
+Les difficultés commencèrent lorsque, pour la rédaction du traité,
+on se trouva devant la nécessité de précisions plus grandes. Les
+Américains réclamaient, d'abord, une définition plus exacte des
+frontières, laquelle définition copiée sur le traité de rétrocession
+signé par Berthier, restait dans le vague, accordant à la Louisiane
+l'étendue possédée par l'Espagne, telle que l'avait aussi possédée
+la France; mais sous la domination française, la Louisiane
+comprenait une partie de la Floride et toute la vallée de l'Ohio,
+jusqu'aux Monts Alleghanys et le lac Érié. Il n'était plus question
+de ces pays. À Livingston qui demandait des éclaircissements, il fut
+répondu évasivement: le Premier Consul n'était pas fâché de laisser
+planer quelque obscurité sur ces imprécises évaluations de limites.
+Il s'ensuivit des discussions longues et parfois âpres. Les Florides
+devaient être exclues du marché, mais Bonaparte promit d'appuyer le
+droit des Américains auprès de l'Espagne, en cas de vente. En ce qui
+concernait les indemnités à payer en Amérique, on ne trouva pas les
+représentants de l'Union assez exigeants, des citoyens pouvaient se
+prétendre lésés dans la suite, mais Livingston surtout et Monroe
+avaient hâte d'en finir. Au-dessus des questions d'intérêt
+financier, planait pour eux l'intérêt primordial de la patrie à
+agrandir, d'autant plus que le moment était critique, que la paix ou
+la guerre dépendait d'un geste et qu'avant tout il était urgent de
+conclure[37].
+
+[Note 37: _Livingston to Madison_, 3 mai 1804; _View of the Claims_,
+etc... _by a citizen of Baltimore_, p. 75.]
+
+La convention relative aux revendications ne fut signée qu'une
+semaine après le traité de cession. Quelles que fussent les
+critiques dont on accabla Livingston au profit de Monroe, il serait
+parfaitement injuste de déprécier les services rendus par le
+diplomate américain à son pays. Aucune négociation diplomatique
+n'eut de résultats si importants, à un prix si minime. L'annexion de
+la Louisiane fut, pour les États-Unis, un événement d'une portée
+immense; elle modifia de fond en comble les visées politiques des
+dirigeants, ouvrit des horizons infinis à des ambitions sans bornes
+et, au point de vue historique, peut être placée sur le même rang
+que la Déclaration de l'Indépendance, deux événements qui, dans
+l'évolution nécessaire du pays, se relient l'un à l'autre, comme
+l'effet à la cause.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LA LOUISIANE ET LES ÉTATS-UNIS.
+
+ Situation des États-Unis au moment de l'achat de la
+ Louisiane. -- D'ataviques influences rattachent l'Amérique
+ du Nord à son pays d'origine. -- Impossibilité de
+ s'abstraire de la politique européenne. -- Action
+ réciproque. -- La cession de la Louisiane inaugure l'ère des
+ relations internationales et des prétentions à devenir une
+ puissance mondiale. -- L'incorporation d'un territoire
+ nouveau soulève des difficultés constitutionnelles.
+
+
+Au moment de la cession de la Louisiane, quelle était la situation
+des États-Unis? Elle était encore précaire. Beaucoup avait été fait
+mais beaucoup restait à faire. On n'en était qu'à l'aurore d'une
+journée qui devait s'épanouir splendidement.
+
+La grandeur de l'entreprise avait consisté, jusqu'à présent, dans la
+réalisation d'une grande idée: l'affranchissement de la tutelle
+anglaise.
+
+Ceux qui s'y étaient employés avec l'habileté et le courage que l'on
+sait constituaient une élite, c'est-à-dire, une minorité. Les
+autres, suivant de plus ou moins loin, se confondaient dans la masse
+ignorante, anonyme, dont l'ensemble formait une population d'un peu
+plus de 5.000.000 d'habitants d'après le recensement de
+1800,--population composée de blancs qui ne reculaient pas devant la
+nécessité illogique d'exploiter quelques millions d'esclaves
+nègres--nécessité d'ailleurs transitoire qui, plus tard, devait
+aboutir à l'inéluctable conflit mettant aux prises, dans une lutte
+effroyable, le Nord et le Sud.
+
+Pour le moment, la situation matérielle et économique laisse
+beaucoup à désirer. La puissance des États-Unis ne réside encore que
+dans la volonté de la réaliser. Et cette volonté, qui s'est
+manifestée surtout dans le domaine de la politique, a dû aller
+d'abord au plus pressé.
+
+La mise en valeur du sol n'avait pas pu être menée bien loin. Il
+fallait, avant tout, être les maîtres de ce sol. Et malgré près de
+deux siècles de luttes, le pays n'était pas entièrement conquis. La
+forêt enserrait encore, de son mystère dangereux et attirant, les
+centres habités; le minerai inutilisé dormait toujours dans son lit
+de roches. Presque toute la population était agglomérée sur les
+côtes où seul se rencontrait un peu de vie civilisée mais accentuant
+périodiquement, dans ses manifestations essentielles, la tendance
+inévitable de se développer vers l'Ouest.
+
+La ville de New-York, quoique possédant un passé historique, ne
+présentait pas beaucoup d'apparence de luxe et de richesse.
+Philadelphie semblait avoir sacrifié à un plus grand souci de
+l'esthétique et méritait d'avantage l'admiration des touristes[38].
+Boston, le centre intellectuel, la Mecque littéraire et politique,
+mal pavée, malpropre, avait toutes les allures d'une vieille ville
+anglaise où l'on va faire son marché. Washington émergeait du sein
+d'une solitude marécageuse, malsaine, où la Maison-Blanche, à moitié
+édifiée, s'élevait non loin des rives du Potomac, entourée seulement
+de quelques bâtisses minables où, pendant l'été de 1800, les membres
+du Congrès trouvèrent chichement à se loger. L'apparence matérielle
+de tous ces municipes semblait le symbole de la nationalité
+américaine: un commencement, un effort pour se libérer d'ancestrales
+influences vers une nouvelle conception de vie.
+
+[Note 38: Mémoires du duc de Liancourt.]
+
+Ce changement se pressentait plutôt qu'il ne s'affirmait sous des
+formes concrètes. Pour le passant, le train ordinaire de l'existence
+présentait encore l'aspect coutumier. Et le héros de Washington
+Irwing, Rip van Winckle, se réveillant d'un long sommeil à peu près
+en 1800, remarqua peu de modifications autour de lui, excepté sur
+les emblèmes officiels où la tête du Président Washington avait
+remplacé celle du roi Georges.
+
+Les conditions économiques, en somme, avaient été très dures pendant
+tout le XVIIIe siècle et la vie, en général, n'avait pas progressé
+depuis les temps coloniaux.
+
+Les hommes qui, par leur situation sociale, leur talent, purent
+prendre la direction du mouvement, répondirent aux tendances
+latentes, endormies dans les consciences, en s'efforçant d'imprimer
+un cachet national aux manifestations essentielles d'une nation en
+train de devenir et qui se cherchait encore. On put constater des
+prétentions exagérées, parfois prématurées, dans la politique, dans
+la société et dans la littérature. Mais, avant tout, il fallait
+s'affirmer en face des empiétements de l'étranger et donner une
+direction habile aux relations internationales dont le pivot
+oscillait toujours, en ce qui concernait l'Europe, entre la France
+et l'Angleterre.
+
+C'était là la tâche principale, mais aussi le point faible et
+difficile, les Américains, absorbés par tant de besognes immédiates,
+s'étant longtemps habitués à considérer les affaires étrangères
+comme négligeables,--les nations étrangères même comme n'existant
+pas pour eux. D'après ce point de vue étroit et exclusif, leur
+histoire, leur système politique, leur évolution sociale, tels les
+produits d'un sol spécial, n'avaient rien à voir avec ce qui se
+passait dans les autres pays. Ces expressions consacrées: «Vieux
+Monde»,--«Nouveau Monde», devaient s'appliquer à deux formes
+d'humanité absolument distinctes qui, ne se devant rien, avaient le
+droit de s'ignorer.
+
+Erreur dangereuse!
+
+L'humanité, dans son ensemble, ne connaît pas une séparation aussi
+absolue. Cette humanité est diverse dans ses types représentatifs,
+depuis l'individu hostile à un individu, jusqu'à la collectivité
+ennemie d'une autre collectivité, mais dans ses manifestations de
+sympathie ou de haine, elle ne peut s'abstraire entièrement des
+lointaines traditions dans lesquelles une de ses fractions retrouve
+l'origine de sa mentalité,--elle ne peut s'affranchir de l'influence
+des ancêtres, qui ont façonné la majorité des individus, sans
+distinction de lieu et de temps, ou un groupement unique, même si ce
+groupement s'est partagé en deux branches séparées.
+
+Les illusions des Américains qui, pendant un temps, prétendaient ne
+relever que d'eux-mêmes, ne sont donc pas admissibles. Pas plus
+parmi les nationalités que parmi les espèces animales, il n'y a de
+génération spontanée. Malgré les âpres revendications de la
+politique des nationalités trop exclusives, aucun peuple ne peut
+vivre longtemps sur son propre fonds et faire abstraction du
+glorieux héritage mondial dont les acquêts successifs se sont
+accumulés pendant près de deux mille ans.
+
+Étant donnée, cependant, la situation géographique, les conditions
+de développement, les grandes distances, si un groupement
+d'individus a pu croire un instant, avec quelque apparence de
+raison, à la possibilité de tirer tout de soi et de ramener tout à
+soi, ce fut, certes, le groupement dont nous nous occupons. Il ne
+l'a pas pu plus que les autres,--d'abord, parce que c'eût été son
+arrêt dans le progrès, ensuite, parce qu'il contenait en lui
+d'immenses forces d'absorption et d'expansion:
+
+En effet, dès que les Américains se trouvèrent en présence de
+questions politiques plus compliquées, ils comprirent que, malgré la
+séparation momentanée, une solidarité a toujours existé entre eux et
+l'évolution de l'activité européenne.
+
+Après avoir coupé tout lien les rattachant à l'Europe et,
+principalement, à cette partie de l'Europe dont ils avaient un jour
+fait partie intégrante, les Américains s'aperçurent, un beau matin,
+qu'ils ne faisaient que continuer, à une date différente, le geste
+esquissé par des Anglais du XVIIe siècle, et aussi, que, dans les
+manifestations spéculatives de la pensée, ils ne faisaient que
+s'inspirer des plus importantes manifestations de la pensée
+européenne.
+
+Il est donc évident qu'ils ne pouvaient pas demeurer étrangers et
+indifférents à l'histoire du Vieux Monde, dans les temps
+antérieurs,--et qu'ils seraient appelés, d'un jour à l'autre, à
+jouer un rôle dans l'histoire qui se préparait pour les temps à
+venir.
+
+Dans le passé, à mesure qu'ils s'en éloignaient, ils trouvaient des
+points de repère, des noms glorieux dont leurs noms obscurs étaient
+comme un prolongement partiel. En effet, Guillaume le Conquérant
+n'a-t-il pas conquis pour eux? La grande Élisabeth n'a-t-elle pas
+été leur reine? Et Shakespeare n'a-t-il pas été leur poète? Cela est
+tellement vrai que, malgré la scission politique et intellectuelle
+qui, à partir d'une certaine époque, s'accentue entre les citoyens
+de l'Amérique septentrionale et les sujets de Sa Majesté
+britannique, les premiers écrivains qui cherchèrent à créer une
+littérature nationale, à tendance exclusivement américaine, ne
+peuvent se dégager de l'empreinte ancestrale et nous voyons, par
+exemple, Nathaniel Hawthorne, auteur essentiellement américain, d'un
+cachet original directement inspiré du puritanisme, ne pouvoir
+écrire sur l'Angleterre sans l'appeler: «Our old Home.»
+
+Si, au point de vue diplomatique, l'Amérique prétendit ainsi longtemps
+demeurer isolée des mouvements plus ou moins importants qui se
+produisaient en Europe, cette fierté bien relative contenait une
+grande part d'illusion. Le terme «Nouveau Monde» ne peut s'appliquer
+qu'aux conditions matérielles du pays, aux conditions spéciales
+imposées par la flore et la faune, mais en réalité, tout le reste,
+sous des dehors plus primitifs, était aussi vieux que la vieille
+Angleterre. Qu'ils le voulussent ou non, les Américains, même à leur
+insu, furent mêlés, de tout temps, aux querelles internationales qui
+bouleversaient l'Europe. Dès le début, l'établissement des Colonies
+occasionna de longues luttes entre l'Angleterre, la France et
+l'Espagne. Les traités de Ryswick (1697), d'Utrecht (1713),
+d'Aix-la-Chapelle (1748), de Paris (1763), tous traités qui avaient
+mis fin à des contestations d'aspect essentiellement européen,
+contenaient cependant des clauses relatives à des territoires situés
+en Amérique. La guerre de Sept Ans qui, en Europe, avait pour cause la
+rivalité de deux monarchies de droit divin, débuta, en Amérique en
+1754, par un fait d'armes du colonel Georges Washington. Enfin, en
+combattant pour l'indépendance, les fondateurs de la République
+américaine mirent de nouveau face à face les deux peuples rivaux qui,
+après s'être disputé la domination des mers, retrouvaient leur
+rivalité dans les grandes entreprises coloniales.
+
+Mais tels contacts avec la politique européenne, qui obligeaient un
+peu malgré eux les Américains à élargir leur champ d'action, ne
+répondaient encore qu'à des nécessités indirectes. Avec le traité de
+la Louisiane, l'action devient, pour ainsi dire, directe; les
+intérêts immenses qui en découlent pour les États-Unis leur
+promettent un développement infini; désormais, ce ne sera pas
+seulement leur politique qui doit suivre les fluctuations de la
+politique européenne,--c'est cette dernière qui doit compter souvent
+avec les exigences de la politique américaine.
+
+Ainsi, le Premier Consul, pour mieux atteindre l'Angleterre,
+l'attaque en Europe et la diminue en Amérique, en ouvrant, pour les
+États-Unis, l'ère des agrandissements territoriaux destinés à
+recevoir l'afflux des nombreux immigrants et à provoquer cette
+poussée formidable qui, dans toutes les branches de l'activité
+humaine, transforma de vastes étendues désertes et inexploitées en
+la ruche admirable où palpite et s'agite une démocratie en travail
+et en lutte.
+
+D'autre part, si la cession de la Louisiane inaugura, pour les
+États-Unis, la série des relations internationales leur permettant
+de devenir une puissance mondiale, cette cession souleva aussi à
+l'intérieur du pays des questions constitutionnelles qui remirent
+aux prises l'âpre hostilité des partis.
+
+Et d'abord, rendons-nous compte de l'importance de l'acquisition:
+elle comprend tous les États de l'Arkansas, Missouri, Iowa,
+Nebraska, Dakota septentrionale et méridionale, une partie des États
+de Minnesota, Kansas, Colorado, Montana, Wyoming, la Louisiane
+proprement dite, tout le territoire indien et une partie du
+territoire d'Oklahoma. La superficie de ces États était sept fois
+plus grande que la Grande-Bretagne et l'Irlande, quatre fois plus
+grande que l'Allemagne, l'Autriche ou la France; trois fois plus
+grande que l'Espagne et le Portugal; sept fois plus grande que
+l'Italie et deux fois plus que l'Égypte; dix fois plus grande que la
+Turquie et la Grèce; trois fois plus grande que la Suède et la
+Norvège et à peu près six fois plus que le Japon. En résumé: la
+Grande Bretagne, l'Allemagne, la France, l'Espagne et l'Italie
+réunies, répondaient à peine à l'étendue de cette vaste succession
+de pays.
+
+C'était beaucoup pour les facultés d'assimilation d'une
+confédération d'États qui n'en était encore qu'au début de sa
+carrière constitutionnelle. À peine arrivait-on à s'entendre au
+sujet de l'administration, des droits plus ou moins étendus et
+réciproques des Parlements particuliers et du Congrès et
+quelques-uns s'effrayèrent des difficultés qu'allait faire surgir ce
+subit accroissement de territoires qui viendraient ajouter aux
+difficultés, aux contestations, aux délicates questions d'initiative
+et d'entreprise politique appartenant à chaque état pris en soi ou à
+l'Union entière prise dans son ensemble.
+
+Ce fut une occasion propice pour les Fédéralistes de relever la
+tête.
+
+Le président Jefferson et ses représentants, Livingston et Monroe,
+furent critiqués dans leur empressement patriotique à signer un
+traité qu'ils croyaient avantageux, mais qui, pour être valable,
+devait avoir l'assentiment du Congrès. Or, pour ne pas laisser
+passer une occasion qui ne se serait sans doute plus représentée,
+les hommes intelligents et judicieux appelés à discuter avec les
+représentants de Napoléon n'avaient pas jugé nécessaire de se munir
+de cet assentiment.
+
+Quand on en discuta le bien fondé, des citoyens d'une notoriété et
+d'une autorité incontestables, tels Pickering, Griswold et d'autres,
+émirent des doutes sur la validité du traité et sur l'opportunité de
+l'agrandissement qui en fut la conséquence. Le débat commença à la
+Chambre le 24 octobre 1803, dans un désarroi de l'opinion où
+républicains et fédéralistes changèrent réciproquement leur fusil
+d'épaule. Des fédéralistes avérés comme Gouverneur Morris abondèrent
+dans le sens des républicains avancés, partisans résolus de
+Jefferson.
+
+Au point de vue strict du droit constitutionnel, les objections
+étaient nombreuses et judicieuses.
+
+L'article 3 du traité spécifiait que les habitants du territoire
+cédé seraient incorporés dans l'Union.
+
+Or, ni le Président du Sénat, ni le Président du Congrès n'étaient
+qualifiés pour ratifier une pareille incorporation. D'après la
+constitution, il fallait le consentement particulier de chaque état
+pour qu'une contrée étrangère pût être admise comme un membre de
+l'Union. En principe, d'ailleurs, l'essence même d'un gouvernement
+républicain s'oppose à ce que l'étendue de son territoire soit
+démesurément agrandie, car plus cette étendue s'accroît, plus
+s'accroissent aussi les difficultés suscitées par la divergence des
+origines et des coutumes. Ceux qui ne reconnaissaient pas la
+nécessité inévitable de s'étendre vers l'Ouest, seule condition
+pourtant d'une expansion future et systématique, craignaient que les
+États de l'Est en fussent diminués dans leur importance et n'en
+vinssent à former un empire séparé et indépendant. Et même, sans
+envisager une telle séparation comme fatale, les citoyens qui
+émigreraient vers ces vastes contrées seraient tellement éloignés de
+la capitale de l'Union, qu'ils finiraient par se soustraire à tout
+contrôle gouvernemental, au point de devenir, pour les compatriotes
+de l'Est, des étrangers ayant à défendre des intérêts contraires aux
+leurs.
+
+À toutes ces raisons qui émanaient d'une conception logique mais un
+peu étroite, on pouvait opposer la faculté accordée au Congrès
+d'agrandir le territoire quand il s'agissait du bien-être général et
+de la défense nationale. Dans ces conditions, une annexion était
+parfaitement légale et à ceux qui demandaient avec ironie s'il ne
+serait pas possible d'annexer aussi légalement l'Angleterre ou la
+France, Randolph fit cette réponse un peu naïve mais décisive: «Nous
+ne pouvons pas, parce que nous ne pouvons pas.»
+
+On cherchait de mauvaises raisons et on donnait de mauvaises
+explications.
+
+Pourquoi ne pas aller jusqu'à l'absurde et préconiser l'annexion de
+quelque nation étrangère de plus de 10 millions d'habitants--l'Afrique
+par exemple--et exposer de la sorte les annexeurs à être mangés par
+les annexés? On discutait dans le vide.
+
+En réalité, ces discussions ne portaient que sur des subtilités
+constitutionnelles. Au fond, on était d'accord sur le résultat
+acquis: on était divisé sur la manière d'envisager la méthode
+employée pour arriver à ce résultat. La vieille querelle des
+Républicains et des Fédéralistes renaissait.
+
+La Louisiane, en effet, ne pouvait être considérée que comme un État
+ou comme un territoire. Dans le premier cas, constitutionnellement
+parlant, l'Union n'existait plus; dans le second cas, le
+gouvernement n'était plus une république, mais un empire avec la
+souveraineté dérivant du pouvoir de déclarer la guerre et de signer
+des traités.
+
+Le grand intérêt de ces débats provenait précisément de
+l'opportunité dans laquelle se trouvaient les États-Unis de modifier
+le caractère de leur constitution. À l'occasion de l'annexion de la
+Louisiane, prélude, sans doute de nouveaux agrandissements promis à
+la grandeur future du pays, on pouvait deviner la solution des
+problèmes politiques qui divisaient encore les deux partis en
+présence. La théorie fédéraliste contenait en germe la conquête et
+l'empire; la théorie républicaine tendait à l'absorption pacifique
+des pays par l'assimilation.
+
+En attendant et en tout état de cause, et quelles que fussent, à
+cette date de l'évolution américaine, les différentes opinions des
+différents hommes d'État qui prétendaient s'imposer, la nécessité
+s'imposait aussi, pour le gouvernement, de s'acquitter de sa haute
+mission qui consistait, avant tout, à gouverner.
+
+La faculté d'acheter un territoire étant admise en principe, la
+faculté de le gouverner en découlait nécessairement. La difficulté
+commençait quand il s'agissait de déterminer quels seraient les
+droits du gouvernement sur ce territoire. Serait-il traité comme les
+anciens États de l'Union? ou serait-il administré comme un
+territoire particulier? Question délicate, le Congrès pouvant
+exercer sur des territoires annexés par lui un pouvoir qu'il ne
+saurait imposer aux États. Cette distinction entre les États et les
+territoires pouvait mener loin.
+
+Si l'on considérait la Louisiane comme un territoire annexé, le
+Président y remplaçait simplement le roi d'Espagne; les
+fonctionnaires et officiers remplaçaient ceux du roi et leur
+nomination dépendait exclusivement du Président, sans l'intervention
+du Sénat. Mais un tel gouvernement était absolument incompatible
+avec la constitution américaine,--c'eût été l'émanation directe du
+despotisme espagnol concentrant, en la personne d'un intendant
+général, représentant du roi, tous les pouvoirs civil, militaire,
+législatif et exécutif,--et ne laissant au peuple, en fait de
+droits politiques, que le devoir d'obéir en silence.
+
+Les Fédéralistes purent objecter que les pouvoirs ainsi conférés au
+Président étaient inconstitutionnels. Le principe de la souveraineté
+qu'ils défendaient par ailleurs, ils l'attaquaient quand il
+s'agissait de le faire prévaloir au profit du représentant de l'idée
+républicaine.
+
+Les Républicains répondirent que la Constitution était faite pour
+les États et non pour les territoires et qu'en l'occurrence les
+États-Unis se trouvaient dans la nécessité, au nom d'un patriotisme
+bien entendu, de prendre possession de la Louisiane, en toute
+souveraineté.
+
+Ce point fut acquis et il fallut s'incliner.
+
+On divisa, alors, le pays dont l'acquisition avait été reconnue
+valable, au 33° parallèle, ligne qui devait séparer l'État des
+Arkansas du territoire de la Louisiane. Le pays au nord de cette
+ligne fut appelé le District de Louisiane et soumis au gouvernement
+territorial d'Indiana, surtout habité par des Indiens. Le district
+Sud, qui fut appelé «territoire d'Orléans», contenait une population
+d'environ 50.000 personnes, comprenant les éléments d'une société
+organisée et policée. D'après les termes mêmes du traité: «les
+habitants du territoire cédé devaient être incorporés dans l'Union
+des États-Unis et admis, aussitôt que possible, conformément aux
+principes de la Constitution fédérale, à la jouissance de tous les
+droits, avantages et immunités de citoyens des États-Unis et, en
+attendant, maintenus et protégés dans l'entière jouissance de leur
+liberté, propriété et de la religion qu'ils professaient.»
+
+En attendant, il est vrai, le gouvernement accordé à la Louisiane
+pouvait soulever bien des critiques. N'était-il pas à la fois
+arbitraire et contradictoire? Le pouvoir octroyé au gouverneur de ce
+nouveau territoire était presque royal et un représentant du
+Kentucky compara Jefferson à Bonaparte. M. Campbell, de Tennessee,
+alla jusqu'à taxer tout le système de despotisme: on n'y trouvait
+pas, dit-il, la moindre trace de liberté et les droits promis par
+le traité n'étaient même pas mentionnés. Ce ne devait d'ailleurs
+être qu'un régime transitoire. Le Dr Eustes, de Boston, était, en
+effet d'avis qu'un certain despotisme était nécessaire au début;
+selon lui, l'entière liberté civile ne pouvait être accordée
+brusquement à un peuple habitué au joug de la royauté espagnole.
+
+Pauvres Louisianais!
+
+Survivants d'un établissement français, un instant florissant,
+soumis, depuis, à bien des vicissitudes, ils cherchaient en vain à
+se rattacher à leur pays d'origine,--tout tendait à les en séparer
+pour toujours: la politique de la mère-patrie, la situation
+géographique, les aspirations américaines. Entourés de tribus
+sauvages, déprimés par la tyrannique administration espagnole, ils
+avaient à peine pu espérer renouer la trame des traditions
+nationales, en étant de nouveau incorporés à la France, qu'ils
+passaient, en un tour de main, sous la domination des États-Unis qui
+les considéraient naturellement comme des étrangers dont il fallait,
+pendant quelque temps, éprouver les facultés d'assimilation. Ces
+idées constituaient, en somme, le fond de toutes les discussions qui
+eurent lieu à la Chambre et au Sénat au sujet de cet achat et de
+cette incorporation de territoires nouveaux. En résumé, les
+Louisianais, auxquels on avait solennellement promis tous les droits
+de citoyens américains, furent considérés, pendant un certain temps,
+comme formant un groupement à part, non comme des citoyens libres,
+mais comme des sujets placés, politiquement parlant, plus bas que
+les dernières des tribus indiennes auxquelles on n'avait jamais
+refusé le droit de se gouverner elles-mêmes.
+
+Il ressort de ces débats que l'affaire de la Louisiane si
+délibérément traitée par Bonaparte soulevait, pour les États-Unis,
+des problèmes de politique extérieure et intérieure de la plus haute
+importance. À l'extérieur, c'était l'immixtion de l'Union dans les
+complications mondiales et, en l'occurrence, une influence décisive
+exercée sur la marche des événements européens, sur l'issue des
+guerres que le Premier Consul se préparait à déchaîner contre la
+domination anglaise. À l'intérieur, ce fut l'occasion de mettre au
+point des questions d'ordre constitutionnel qui touchaient au
+principe même de la démocratie. Cette démocratie, malgré les luttes
+sanglantes et diplomatiques qu'elle eut à soutenir contre une
+métropole située à tant de milles de distance, au-delà de
+l'Atlantique et évoluant dans une atmosphère toute différente, avait
+pu se développer sur un terrain quasi vierge de toute atteinte
+monarchique et despotique. Les querelles intestines, qu'elles
+fussent alimentées par une théocratie intransigeante ou fomentées
+par un loyalisme suranné, avaient toujours eu pour base: l'esprit
+d'indépendance,--et pour but: l'affranchissement de l'individu.
+Conception simple et claire au triomphe de laquelle fut, jusqu'à
+présent, consacrée une politique simple et logique aussi dans ses
+grandes lignes.
+
+Mais, dès qu'à ces éléments sociaux, économiques et théologiques,
+d'essence anglo-saxonne, vinrent se mêler les éléments constitutifs
+de nations étrangères, longtemps soumises au joug oppresseur des
+vieilles monarchies française et espagnole, les conditions de vie et
+d'administration se compliquèrent nécessairement, prirent plus
+d'ampleur et il fallut se résoudre à des concessions pour gouverner.
+Le Président Jefferson et ses partisans, tout le parti républicain
+en un mot, se trouvèrent donc devant la nécessité de transiger avec
+des principes réputés intangibles, auxquels, pour un temps du moins,
+il était besoin de donner une interprétation plus souple, davantage
+adaptée aux multiples aspects d'une confédération de contrées aux
+origines si opposées.
+
+Un tel changement se produit généralement, en matière de
+gouvernement, quand on passe, de la sphère un peu étroite de
+l'opposition, à la responsabilité plus élargie du pouvoir. Il n'en
+est pas moins vrai que ceux qui s'alarmaient des immunités
+accordées au Congrès, immunités imposées par la nature physique et
+politique de la Louisiane, n'avaient pas tort. Elles constituaient,
+en effet, une violation des droits constitutionnels. Et l'on pouvait
+dire, à juste titre, que le gouvernement qui y avait été contraint
+par les événements, n'était plus un gouvernement de républiques
+confédérées, mais bien le gouvernement d'une démocratie consolidée:
+ce n'était plus un gouvernement libre mais un gouvernement
+despotique: despotique, puisqu'il était avéré que Jefferson avait
+acheté une colonie étrangère, non-seulement sans le consentement de
+ses habitants mais contrairement à leur volonté, et qu'il l'avait
+annexée par un acte absolument contraire à la Constitution.
+
+Si l'on s'en tient à la lettre de cette constitution, les
+accusations d'arbitraire et les critiques acerbes, les attaques, les
+joutes oratoires, les discussions de droit et de fait qui mirent aux
+prises les différents partis représentés par des orateurs de talent
+ou par des juristes experts, se justifiaient amplement. Cependant,
+elles ne répondaient vraiment qu'à des agitations locales, à des
+intérêts limités dont le rayonnement ne portait pas bien loin,
+tandis que la politique des États-Unis, telle que la concevait
+Jefferson, consistait précisément, quels que fussent les obstacles à
+surmonter, à reculer les frontières vers l'ouest, à agrandir
+l'étendue des territoires dans le but d'y verser le trop-plein des
+populations qui risqueraient un jour d'étouffer entre la mer et les
+monts Alleghanys,--à s'emparer, avant tout, des vastes étendues
+allant de la région des Grands Lacs jusqu'au golfe du Mexique, dans
+le but de pouvoir offrir une hospitalité large et indépendante aux
+nombreuses théories d'immigrants qui allaient bientôt venir de
+toutes les parties du monde. C'était la mission de la confédération
+américaine: avec des résidus de nationalités, composer une nation,
+avec des déchets de races, recréer une race,--à moins que sa
+grandeur ne consiste à passer un peu dédaigneusement sur le
+principe des nationalités, sur le préjugé des races, pour amalgamer
+races et nationalités en une vaste union, au sein de laquelle
+l'impérieuse puissance des intérêts généraux et collectifs mettrait
+au second plan, sans les anéantir toutefois, les tendances
+particularistes, les origines différentes, les religions, et les
+coutumes,--le tout réuni et coordonné sous la bannière étoilée qui
+porte cette devise: _E pluribus unum!_
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+NAPOLÉON ET LA FLORIDE.
+
+ Napoléon, ayant renoncé à l'Amérique, concentre ses forces
+ en Europe pour mieux atteindre l'Angleterre. -- La cession
+ de la Louisiane a une répercussion sur la question de la
+ Floride. -- Après la rupture de la paix d'Amiens l'ambition
+ de Bonaparte se donne libre carrière. -- Le général Turreau
+ représente la France à Washington. -- Son rôle. --
+ Difficultés avec l'Espagne. -- Politique de Talleyrand. --
+ Frontière de la Louisiane et de la Floride. -- Activité de
+ Monroe, entre Paris, Londres et Madrid. -- Ses efforts
+ échouent. -- Jefferson reste fidèle au principe de la paix.
+ -- Attitude hostile de l'Espagne, de la France et de
+ l'Angleterre. -- La Floride devient l'appât dont joue
+ l'Empereur suivant les besoins de sa cause.
+
+
+Si l'affaire de la Louisiane eut une influence considérable sur
+l'avenir des États-Unis, elle n'en exerça pas une moindre sur la
+destinée de Bonaparte.
+
+Ayant renoncé à son rêve de fonder un empire français en Amérique,
+Napoléon est maintenant tout entier au projet de bouleverser
+l'Europe pour pouvoir mieux atteindre l'Angleterre,--et, de son
+côté, l'Angleterre, à l'effet d'éloigner tout danger des côtes
+britanniques, s'efforce de rejeter la guerre sur le continent, en y
+suscitant une nouvelle coalition.
+
+Les conséquences du traité signé pour la cession de la Louisiane par
+la France, les pourparlers qui en furent la suite pour la cession de
+la Floride par l'Espagne, troublèrent profondément les relations
+diplomatiques des États-Unis avec ces deux pays et engendrèrent des
+complications qui mirent de nouveau, face à face, Républicains et
+Fédéralistes.
+
+Immédiatement après la rupture de la paix d'Amiens, la soif de
+domination s'affirme chez Bonaparte et tout républicain,
+observateur, a lieu de s'inquiéter. Des événements graves montrent
+que le despotisme militaire marche, à grands pas, vers la dictature
+césarienne. L'automne de 1803 est consacré aux préparatifs d'une
+descente en Angleterre. En 1804, des indications plus significatives
+sont autant d'avertissements. L'homme qui est décidé à sacrifier
+tous les liens et tous les préjugés à la satisfaction d'une ambition
+personnelle, immense et encore dissimulée, va écarter de sa route
+tout obstacle, tout rival, qu'il soit un ancien compagnon d'armes,
+ou qu'il soit un membre de la famille des Bourbons: dès le mois de
+février, c'est l'arrestation, le procès et le bannissement de
+Moreau,--en mars, c'est l'enlèvement et l'exécution du duc
+d'Enghien,--en mai, c'est la proclamation de l'Empire.
+
+Quelque temps avant que Bonaparte eût pris le titre d'Empereur, le
+général Turreau, qui avait joué un rôle au 18 brumaire, avait été
+nommé Ministre de France à Washington. Mais comment ce républicain,
+représentant d'un souverain d'occasion, pouvait-il être _persona
+grata_ aux États-Unis? Tout au plus pouvait-il inspirer quelque
+intérêt aux aventuriers qui composaient une certaine fraction des
+fédéralistes, aventuriers qui n'auraient pas désavoué un 18 brumaire
+tenté à la Nouvelle-Orléans, au profit, par exemple, d'Aron Burr,
+chef d'une bande toute prête à se partager l'or des mines de Mexico
+et à légitimer leur coup de main par un coup d'État instituant une
+organisation hiérarchique où se rencontreraient des Ducs et des
+Maréchaux.
+
+Cependant, Turreau avait à traiter des questions importantes non
+résolues par son prédécesseur; telles: le commerce avec
+Saint-Domingue, les frontières des deux côtés de la Louisiane, les
+contestations espagnoles, les créances françaises, sans compter la
+troublante querelle qui s'était envenimée entre son collègue
+espagnol, Yrujo, et le Ministère. Surtout la question des Florides
+était la plus compliquée parce qu'elle mettait aux prises les
+États-Unis et l'Espagne, défendue ou sacrifiée par la France suivant
+les intérêts du moment.
+
+C'était là comme l'héritage un peu amoindri laissé par la politique
+du Premier Consul en Amérique.
+
+Tandis que l'Empereur faisait parler le canon en Europe, ses
+représentants aux États-Unis devaient s'employer à régler par de
+subtiles tractations ces irritantes difficultés. La tâche était
+d'autant plus ardue qu'entre les deux pays venait de se creuser un
+abîme: celui qui séparait désormais la République de l'Empire.
+L'atmosphère sinon hostile, du moins étrangère qui, comme l'avait
+déjà un peu exagérément constaté Talleyrand, faisait d'un Français
+un étranger aux États-Unis, même au lendemain de la guerre de
+l'Indépendance, ne pouvait que s'accentuer maintenant que la France,
+après avoir combattu pour toutes les libertés, combattait, sous
+l'impulsion de Napoléon, à les détruire.
+
+En réalité, dans cette lutte gigantesque, dernière convulsion de la
+rivalité franco-anglaise, l'Amérique du Nord se trouvait, comme
+toujours, exposée aux contre-coups des vicissitudes ressenties par
+la France et l'Angleterre.
+
+Et d'abord, la cession de la Louisiane par le Premier Consul n'avait
+pas reçu l'approbation du roi d'Espagne. Le rôle du brouillon Yrujo
+consistait précisément à faire ressortir cette irrégularité et à
+présenter l'attitude des États-Unis comme très hostile à l'égard de
+l'Espagne. Madison supportait fort mal le langage dilatoire et les
+incartades un peu déplacées du Ministre espagnol. Dans ces
+conditions, il était difficile d'arriver à régler l'affaire de la
+Floride, d'autant plus que Pinckney, Ministre des États-Unis à
+Madrid, y jouait à peu près, mais en sens inverse, le même rôle
+qu'Yrujo à Washington.
+
+D'autre part, le Prince de la Paix, tout en déplorant la perte de la
+Louisiane, comprit parfaitement que le meilleur moyen de garder la
+Floride était de s'assurer l'appui de Bonaparte. Il fallait donc
+conseiller au roi de ne plus faire d'opposition à la cession de la
+Louisiane. La situation, on le voit, était devenue fort embrouillée;
+les éléments de l'embroglio diplomatique changeaient à chaque
+instant de valeur,--comme changeaient de ton et d'inspiration les
+principaux interlocuteurs en présence.
+
+Certes, ni les difficultés, les contestations pendantes, ni les
+compensations dues par la France aux États-Unis pour les
+spoliations, ni la Floride occidentale ne décideraient le
+gouvernement américain à rompre son système pacifique, aussi
+longtemps du moins que Jefferson et ses amis pourraient rester
+fidèles à leur principe. L'Espagne devait plier sa grandesse déchue
+à une souplesse plus opportune. Mais, s'il était bon qu'elle
+renonçât à toute revendication en ce qui concernait la Louisiane, il
+n'était peut-être pas souhaitable de la voir s'acquitter des
+compensations en espèces, tout argent passant d'Espagne en Amérique
+étant autant de moins pour la France.
+
+Le mot d'ordre était donc d'entretenir le trouble et l'incohérence.
+On y parvint à merveille.
+
+Pinckney, à Madrid, continuait à se montrer intransigeant et
+exigeant. Il voulait en finir avec la Floride. Par son attitude, il
+fut plus royaliste que le roi, ou plutôt, plus américain que le
+Président. Voyant l'Espagne impassible, il alla jusqu'à demander ses
+lettres de rappel. Il ne parvint qu'à faire sortir Cevallos de sa
+courtoisie coutumière et à se faire désavouer par Madison qui pria
+Monroe de se rendre au plus tôt à Madrid pour donner aux relations
+diplomatiques une direction à la fois plus digne et moins agressive.
+
+Napoléon, de son côté, comprenant qu'il serait peu sage, après la
+cession de la Louisiane, d'indisposer encore le gouvernement
+espagnol au sujet de la Floride, voulait retarder la solution de
+cette affaire en retardant autant que possible le départ de Monroe
+pour l'Espagne. Monroe, chapitré par Cambacérès et Lebrun, s'était
+décidé à changer son itinéraire et, laissant Livingston à Paris, en
+face de l'Empereur, partit pour Londres, où il était aussi accrédité
+auprès de Georges III.
+
+Livingston se trouvait, de la sorte, dans une situation délicate.
+Lui avait été le premier artisan du traité relatif à la Louisiane;
+l'opinion publique ainsi que Jefferson et ses amis en reportaient
+tout l'honneur à Monroe. La vanité du diplomate méconnu en souffrit
+amèrement. Ses anciennes attaches fédéralistes n'étaient pas
+entièrement rompues et ses bons amis, Gouverneur Morris en tête,
+auxquels il se plaignit, s'amusaient à lui faire comprendre qu'on
+voulait le mettre de côté, parce qu'un succès diplomatique à son
+actif serait une insulte à l'adresse de Jefferson. Livingston se
+consola de ses déboires dans la compagnie de Robert Fulton et de
+Joel Barlow, en attendant l'arrivée de son successeur, le général
+Armstrong. Ils seraient donc bientôt trois représentants américains
+à Paris, ayant mission de discuter le différend pendant entre
+Jefferson et l'Espagne.
+
+La question était de savoir si le gouvernement des États-Unis devait
+faire table rase de ses engagements avec Napoléon et agir en toute
+indépendance ou bien prendre acte de l'opinion de Talleyrand et
+s'incliner devant la volonté de l'Empereur. En tous cas, Monroe se
+rendait bien compte que les pourparlers au sujet de la Floride ne
+pouvaient pas se poursuivre sur les bases indiquées par Jefferson.
+
+La France, au nom de l'Empereur ou de son Ministre des Affaires
+étrangères, prétendait influencer, voire diriger ces pourparlers.
+
+Cevallos, en effet, s'était adressé à Talleyrand pour que
+l'intervention de l'Empereur en faveur de l'Espagne, vînt mettre fin,
+de la part de l'Amérique, à des manifestations hostiles,--telles que
+l'_acte de Mobile_ et les insolences de Pinckney. Talleyrand qui,
+depuis l'échec de sa politique personnelle en Amérique, depuis surtout
+certaine humiliation à lui infligée par le gouvernement des
+États-Unis, n'avait plus de ménagement à prendre avec Jefferson,
+Madison, Monroe ou Livingston, s'exagérait au contraire, toutes les
+raisons de se montrer conciliant avec l'Espagne, en dépit même des
+projets hostiles et cachés que Napoléon nourrissait contre cette
+puissance, et tout en étant décidé à faire profiter la France des
+dépouilles de l'Espagne, si l'on ne pouvait éviter cette extrémité.
+
+L'âme compliquée de l'ancien évêque d'Autun était parfaitement
+capable de tirer un avantage quelconque de tractations d'une nature
+aussi embrouillée. D'ailleurs, Talleyrand n'avait jamais été
+favorable à la cession de la Louisiane aux États-Unis, il rejetait
+toute responsabilité dans le traité intervenu à ce sujet et
+s'empressait de faire ressortir les inconvénients qui en
+découlaient. Napoléon, absorbé ailleurs, lui permit de traiter
+l'Espagne avec la bienveillance qui répondait à ses propres
+sentiments, ceux du moins de sa politique du moment. Talleyrand en
+profita pour imprimer à la diplomatie qui devait être suivie en
+Espagne et aux États-Unis une direction conforme à ses vues
+particulières. À cette occasion, il fit adresser à nos représentants
+dans ces pays, plusieurs rapports qui résument la question en un
+style clair et précis, d'après ses idées personnelles, inspirées
+naturellement par des conceptions historiques d'ancien régime et de
+tradition classique. À Turreau qui, sans doute, en manquait, il
+rappela les grandes lignes du contesté en un petit cours d'histoire
+et de géographie parfaitement bien présenté[39].
+
+[Note 39: Talleyrand à Turreau, 20 thermidor, an XII (_Archives des
+Aff. Étr._).]
+
+Si, à l'Est, la Louisiane était assez bien délimitée par le
+Mississipi et l'Iberville, il n'en était pas de même à l'Ouest. De
+ce côté, pas de rivière, pas de chaîne de montagne ne la séparait
+des possessions espagnoles, de sorte que, entre les derniers
+établissements de la Louisiane et les premiers qui firent partie des
+colonies espagnoles, s'étendaient de si grands espaces de terrain,
+qu'on en pouvait difficilement tracer la ligne de démarcation.
+L'Espagne avait donc lieu de craindre que les États-Unis, qui
+tendaient toujours à dépasser les limites occidentales de la
+Louisiane, pussent avancer dans cette direction jusqu'à l'Océan,
+pour s'emparer de toute la côte américaine, au nord de la
+Californie.
+
+Talleyrand voyait de loin. Cette éventualité devait se réaliser,
+mais plus tard.
+
+En attendant, Turreau avait la mission de détourner le gouvernement
+des États-Unis de toute velléité d'extension vers l'ouest ou le
+sud-ouest qui pût être préjudiciable à l'Espagne. Mais cette
+question n'intéressait la France qu'indirectement, il fallait tâcher
+de la résoudre par des moyens de persuasion plutôt amicale que par
+une pression diplomatique officielle.
+
+Pourtant, il était nécessaire de préciser[40].
+
+[Note 40: Talleyrand à Turreau, 27 thermidor, an XII, 15 août 1804
+(_Archives des Aff. Étr._).]
+
+D'après la théorie de Pinckney, d'ailleurs admise par le
+gouvernement américain, l'Espagne était responsable des spoliations
+françaises, qu'elle n'avait pu empêcher. Mais la convention qui
+ratifiait cette manière de voir datait du 11 août 1802, était, par
+conséquent, postérieure à celle que la France avait conclue avec les
+États-Unis le 30 septembre 1800, aux termes de laquelle, aucune
+indemnité n'était due pour des prises faites par l'une des deux
+puissances. Même les prises faites au détriment des Américains sur
+les côtes d'Espagne ne pouvaient prétendre à une indemnité. Ce
+serait bien inutilement qu'on s'adresserait à l'Espagne pour en
+obtenir des indemnités, car celle-ci n'en ferait que les avances
+pour se faire rembourser ensuite par la France. Toute la charge
+retomberait donc sur cette dernière et, comme, par la convention du
+30 septembre 1800, nous étions relevés de toute dette relative aux
+prises, c'est avec étonnement que nous voyions les États-Unis
+chercher à obtenir, d'un autre gouvernement, une partie des
+indemnités auxquelles ils avaient renoncé par leur convention avec
+la France. C'est probablement dans l'ignorance de telles
+considérations et dans l'oubli de cette convention que l'Espagne
+signa celle du 11 août 1802. Ce fut une erreur de sa part. Par
+contre, le gouvernement américain qui, par son attitude à l'égard
+des Florides, avait violé les droits souverains de l'Espagne, était
+mal venu à se plaindre de la réciprocité de sentiments hostiles
+manifestés par la cour de Madrid, laquelle était parfaitement
+recevable à demander, dans le traité, telles modifications en
+rapport avec ses droits et sa dignité.
+
+La précision de ces instructions envoyées à Turreau devait
+tranquilliser l'Espagne. C'était l'intention de Talleyrand, comme il
+le fait comprendre à Cevallos qui demandait toujours à être rassuré
+sur les prétentions des États-Unis du côté des frontières de la
+Louisiane. Ces frontières, comme Laussat en avait été informé,
+étaient limitées à l'ouest par le Rio Bravo[41]. C'est ce que
+Cevallos trouvait excessif. Talleyrand intervint pour montrer au
+gouvernement espagnol dans quelle mesure il pouvait résister aux
+exigences américaines. Dans une note à Gravina[42], il fit ressortir
+l'opportunité de distinguer, dans cette délicate question de
+frontières à déterminer, les portions de territoire annexées par les
+Français ou les Espagnols. Néanmoins, comme les droits revendiqués
+par les Américains leur venaient de la France, Talleyrand avait fait
+connaître au Ministre impérial aux États-Unis les bases sur
+lesquelles l'Empereur lui-même se serait placé pour arriver à une
+équitable démarcation de ces frontières. Tout ce qui était d'origine
+française, devait revenir à la Louisiane. Pour le reste, comme les
+espaces existant entre les derniers établissements français et les
+dernières missions espagnoles auraient soulevé encore certains
+doutes quant à leur tracé définitif, ces difficultés eussent été
+résolues grâce à l'esprit affectueux et conciliant qui animait leurs
+Majestés....
+
+[Note 41: Instructions secrètes pour le Capitaine Général de la
+Louisiane, approuvées par le Premier Consul, le 5 frimaire, an XI,
+26 nov. 1803 (_Archives de la Marine_).]
+
+[Note 42: Talleyrand à Gravina, 12 fructidor, an XII, 30 août 1804
+(_Archives des Aff. Étr._).]
+
+Mais dans ces intentions et dans ces expressions, Talleyrand ne se
+montrait-il pas plus conciliant que Napoléon, son impérial maître?
+Il n'ignorait pourtant pas que l'ambition du peuple américain était
+entretenue et développée par la nécessité quasi inéluctable de
+s'étendre vers l'Ouest. Par la force des choses, devaient être
+rompues, un jour ou l'autre, toutes les barrières qui s'opposaient à
+une extension de ce côté et, par la logique absolue de leur
+raisonnement, les diplomates américains comprenaient aussi la
+Floride occidentale dans cette sphère d'absorption, avec d'autant
+plus de raisons que beaucoup de territoires situés entre le
+Mississipi et le Perdido avaient déjà été accordés depuis la cession
+faite par l'Espagne. Cette dernière, selon toutes probabilités,
+allait être entraînée bientôt dans la guerre avec l'Angleterre et
+Jefferson pouvait croire que les mêmes raisons qui avaient poussé
+Bonaparte à céder la Louisiane amèneraient aussi l'Espagne à céder
+la Floride.
+
+Il ne se trompait pas en ce qui concernait les hostilités. Avant que
+Monroe eut quitté Londres, le 1er octobre 1804, une escadre anglaise
+s'empara des vaisseaux espagnols en route pour l'Europe et une
+déclaration de guerre en fut bientôt la conséquence. Dès son arrivée
+à Paris, Monroe demanda à Livingston, son compatriote, et son rival
+en diplomatie, d'être son intermédiaire auprès de Talleyrand, en lui
+faisant parvenir par écrit l'objet de sa mission. Livingston fit
+quelques objections et ce ne fut qu'après l'arrivée d'Armstrong
+qu'on se mit d'accord sur les termes de la note à envoyer. Cette
+note[43], rédigée sous une forme de parfaite courtoisie, n'avait,
+au fond, rien d'agressif. En fait, elle sollicitait le bienveillant
+appui de l'Empereur en faveur des négociations qui devaient s'ouvrir
+à Madrid. En résumé, elle passait en revue les différentes phases
+par lesquelles traînèrent les démêlés avec l'Espagne: les
+spoliations, les dommages provenant de la fermeture du Mississipi
+par Morales, l'acte de Mobile qui devait mener à l'immédiate
+possession de la Floride.
+
+[Note 43: Monroe à Talleyrand, 8 novembre 1804 (_State Papers_, II,
+634).]
+
+Les diplomates américains ne pouvaient pas s'attendre à une réponse
+favorable de la part de Talleyrand; nous avons vu qu'il avait pris
+parti pour l'Espagne contre les États-Unis. Et Napoléon, paraît-il,
+en lisant la note en question, se montra fort irrité. Il paraît
+aussi que les illusions de Monroe, si illusions il pouvait avoir,
+furent mises à une rude épreuve par son ami Marbois, un des
+Ministres de Napoléon qu'il connaissait de longue date pour l'avoir
+fréquenté en Amérique, qui lui assura que toute la question se
+réduisait à une simple affaire d'argent. L'Espagne, en ayant grand
+besoin, se prêterait probablement à un arrangement. Le gouvernement
+français lui-même faisait comprendre que, si le principe de
+l'indemnité pécuniaire était admis, Paris pourrait devenir le centre
+des négociations qui seraient alors menées dans le sens désiré.
+
+En d'autres termes, c'était imposer au gouvernement américain la
+nécessité de faire un nouvel emprunt d'environ 70 millions de livres
+à transférer à l'Espagne qui immédiatement le reverserait à la
+France, en conséquence de quoi, les États-Unis pourraient entrer en
+possession du territoire convoité. C'était, enfin, payer deux fois
+cette partie de la Floride, laquelle, d'après l'interprétation des
+hommes d'État de Washington, faisait déjà partie intégrante de la
+Louisiane. Dans ces conditions, Monroe ne pouvait prêter une oreille
+attentive aux suggestions de Talleyrand auquel il fit savoir qu'en
+dépit même de Napoléon, il irait traiter directement à Madrid.
+
+Il était cependant douteux que, là aussi, un meilleur accueil pût
+être réservé à sa thèse. L'intervention plus ou moins occulte de
+l'Empereur, exercée par l'action plus manifeste de son Ministre des
+Affaires Étrangères, s'y opposait. Les sentiments moins
+bienveillants de Napoléon à l'égard des États-Unis avaient
+maintenant pour origine des causes indirectes et lointaines, mais
+habilement exploitées par ceux qui avaient intérêt à pêcher en eau
+trouble. Ç'avait été, d'abord, les représentations faites par
+Leclerc et d'autres au moment de l'expédition de Saint-Domingue;
+depuis, ce furent les incidents qui éternisaient la guerre dans ce
+pays,--le commerce prohibé qui n'avait jamais cessé entre
+Saint-Domingue et les États-Unis. À ces causes matérielles, pour
+ainsi dire, il convient d'ajouter ce qu'une certaine école
+historique appelle les impondérables, au nombre desquels, depuis que
+le général s'était transformé en Empereur, il faut mettre la liberté
+et le sans-gêne avec lesquels il était traité par la presse
+américaine et, par-dessus tout, le développement des principes
+républicains qu'il voulait abolir en France et qui tendaient, au
+contraire, à prendre un essor nouveau avec la jeune prospérité des
+États-Unis.
+
+La guerre qui venait d'éclater entre l'Angleterre et l'Espagne
+aurait pu rapprocher cette dernière des États-Unis; en réalité, elle
+fit d'elle une vassale de Napoléon et, par conséquent, toute offense
+à l'adresse de Charles IV en était une pour l'Empereur.
+
+Mais Monroe était à peine arrivé à Madrid, au commencement de
+l'année 1805, dans le but d'arracher la Floride des griffes de
+l'Espagne et de la France, que des événements se préparaient du côté
+de la Grande-Bretagne, dont l'importance rejetait toutes les autres
+préoccupations au second plan.
+
+Cependant, Monroe se mit immédiatement en relation avec Charles
+Pinckney qui, malgré la position délicate dans laquelle il se
+trouvait, fut admis à prendre part à la négociation.
+
+Les deux ministres américains rédigèrent, à l'adresse de Cevallos,
+une note qui contenait encore l'expression des mêmes griefs et des
+mêmes réclamations; ils y joignirent un projet de traité qui était
+naturellement à l'avantage unique des États-Unis. L'Espagne devait
+céder les deux Florides ainsi que le Texas jusqu'au Rio Colorado,
+laissant l'espace entre le Colorado et le Rio Bravo comme un pays
+frontière, sans désignation précise; elle devait aussi nommer une
+commission ayant pour mission de connaître de tous les différends
+qui pourraient s'élever entre des sujets espagnols et le
+gouvernement des États-Unis.
+
+Cevallos répondit sur un ton décidé, mais courtois, que l'Espagne ne
+pouvait souscrire à des conditions aussi léonines. Il y eut encore
+des échanges de vue, des offres et des fins de non recevoir qui, à
+la clarté un peu brutale de l'Américain, opposait la stabilité un
+peu jésuitique de l'Espagnol,--diplomatiques manoeuvres, au jeu
+desquelles, finit par s'user la patience de Monroe qui n'eut plus
+qu'une ressource: demander ses passeports.
+
+Ils lui furent accordés avec un empressement auquel il ne
+s'attendait pas. La politique extérieure de Jefferson, que Monroe
+représentait en Europe, avait donc échoué. Elle s'était heurtée au
+mauvais vouloir de l'Espagne soutenue par la France. Il aurait mieux
+valu prendre possession, sans coup férir, de la rive septentrionale
+du Rio Bravo, quitte à négocier ensuite. En tout état de cause, la
+guerre avec les États-Unis pouvait éclater d'un moment à l'autre.
+Mais sur toutes ces négociations espagnoles planait une atmosphère
+de corruption dont il est délicat de préciser l'origine. Quoique le
+besoin d'argent se fit sentir à Paris comme à Madrid, il ne faut pas
+la faire remonter jusqu'à Napoléon ou Godoi, car tous les deux
+étaient trop haut placés pour pouvoir s'abaisser à de tels
+tripotages pécuniaires, tandis qu'aux alentours de Talleyrand, dans
+le personnel même des Affaires Étrangères, ce n'était pas la
+première fois que des appétits indiscrets et peu scrupuleux se
+manifestaient[44]. Pour la Floride, Monroe croyait qu'on demanderait
+huit millions de dollars.
+
+[Note 44: _Correspondance de Napoléon_, XXXII, 321.]
+
+Monroe était à plaindre.
+
+Peu de diplomates ont été, comme lui, éconduits par les ministres de
+trois grandes cours européennes. Il était ballotté entre Madrid,
+Paris et Londres,--symbole vivant de la politique américaine encore
+si influençable par la politique des vieilles monarchies. Plus tard,
+peut-être s'est-il souvenu de ces mois d'une vie pénible, quand il
+défendit une doctrine qui porte son nom mais qui, n'étant pas
+entièrement due à sa seule initiative, avait pour but effectif de
+libérer l'Amérique de l'immixtion des pouvoirs étrangers.
+L'intention était logique et provenait du désir légitime
+d'affranchir les États-Unis de la pression persistante exercée par
+l'Europe sur le destin de la nouvelle république, chaque fois
+surtout qu'il y avait divergence entre la France et l'Angleterre.
+
+Ainsi, au début même des guerres de la Révolution, cette pression se
+fit sentir. Des novembre 1793, le gouvernement britannique enjoignit
+à tous les vaisseaux anglais armés, de saisir tout bateau
+appartenant aux neutres, transportant les produits d'une colonie
+française ou dirigeant des renforts vers cette colonie. Bientôt le
+commerce de l'Amérique avec les Antilles se ressentit de ces mesures
+draconiennes. Tous les bateaux américains chargés de produits
+français, venant en France ou y allant, furent cueillis dans leur
+course à travers l'Océan, conduits dans des ports anglais pour y
+être condamnés par des cours d'Amirauté anglaise,--d'après la Règle
+de guerre de 1756[45]. Cette règle qui pouvait être appliquée, à la
+rigueur, entre gouvernements européens, possesseurs de colonies,
+devenait une injustice quand il s'agissait des États-Unis qui
+n'avaient pas de colonies. À ce point de vue, le système colonial
+anglais répondait à une politique ayant pour but de rendre le
+commerce du monde entier tributaire de sa marine et de sa
+navigation[46]. Après la retraite de Pitt, des ordres furent donnés
+à l'effet d'exempter les États-Unis d'une obligation aussi
+vexatoire; les bateaux américains purent transporter en France, par
+l'intermédiaire d'un port américain, des produits de colonies
+françaises, tandis qu'il demeurait interdit à des bateaux russes ou
+danois, quoique neutres, de transporter ces produits en Europe. Mais
+ce traitement, de faveur répondait à un calcul commercial qui était
+faux et finit par tourner contre l'Angleterre; car, sous prétexte
+d'entraver la marine et le commerce de la France et de l'Espagne,
+elle était simplement parvenue à se donner une rivale dangereuse
+au-delà des mers.
+
+[Note 45: _Rule of the war of 1756._]
+
+[Note 46: REEVE: _Law of shipping and Navigation._ Part. II, chap.
+III.]
+
+À la date où nous sommes, pendant l'été de 1805, Monroe retournant à
+Londres, constata que, pendant son absence, Pitt s'était efforcé de
+faire passer, dans des mains anglaises, tout le commerce des Indes
+occidentales. Son pays était encore lésé.
+
+Lord Mulgrave, le Ministre des Affaires Étrangères, avait beau
+l'assurer des sentiments bienveillants que le gouvernement de Sa
+Majesté Britannique nourrissait à l'égard des États-Unis, il n'en
+était pas moins avéré que, tous les jours, des vaisseaux américains
+étaient capturés, dans les eaux même de la Manche, par des marins
+anglais qui prétendaient agir conformément aux prescriptions de la
+loi de 1756. Décidément, Lord Mulgrave, ainsi que Talleyrand et
+Cevallos, traitait Monroe en quantité négligeable. Sa mission
+diplomatique ne pouvant aboutir, il ne lui restait plus, après
+l'échec de tant d'efforts qui méritaient un meilleur sort, qu'à
+engager son gouvernement à persévérer dans sa résolution énergique,
+au prix même d'une guerre qui serait déclarée simultanément à la
+France, à l'Espagne et à l'Angleterre. «Je suis sûr, écrivit-il à
+Madison[47] qu'une pression exercée en même temps, sur chacun de ces
+pays, produirait un bon effet sur l'autre.»
+
+[Note 47: Monroe to Madison, 18 octobre, 1805; _State Papers_, III,
+106. Monroe to colonel Taylor, 10 septembre 1810; Monroe mss.;
+_State Department_, _Archives_.]
+
+En réalité, les efforts de Monroe se heurtaient à la fatalité des
+événements. Son patriotisme voyait clair, seulement ce patriotisme
+un peu intransigeant, devançait les temps. Il indiquait les routes à
+suivre dans lesquelles, sous l'impulsion de Jefferson, il était déjà
+engagé, mais il ne pouvait venir à bout des nombreux obstacles
+diplomatiques dressés devant lui par les compétitions des
+gouvernements européens qui s'enchevêtraient et se combattaient en
+considérant toujours l'Amérique septentrionale comme le pays où leur
+rivalité plus ou moins heureuse pourrait trouver des compensations
+utiles. Au moment de la cession de la Louisiane, un rapprochement
+s'était opéré entre la France et les États-Unis. L'affaire de la
+Floride qui fut la conséquence de cette cession créait naturellement
+des difficultés avec l'Espagne soutenue par le gouvernement
+français, et, brochant sur le tout, la question du commerce des
+neutres mettaient maintenant aux prises les cabinets de Washington
+et de Londres.
+
+Dans ces conjonctures, il était délicat, pour Jefferson, de prendre
+un parti. On comprend son hésitation: comme toujours, le premier
+magistrat de la République américaine devait fatalement choisir
+entre la France et l'Angleterre. En histoire, les hypothèses sont
+illusoires. Pourtant, on peut se demander ce qui serait arrivé si,
+obéissant aux conseils de Monroe et d'Armstrong, il avait ordonné,
+au mois d'août 1805, à ses troupes de traverser la rivière Sabine et
+d'occuper le Texas jusqu'au Rio Bravo. En droit, une pareille
+initiative pouvait parfaitement se justifier de la part du chef d'un
+pays qui avait, en somme, hérité de tous les droits de Napoléon sur
+la Louisiane. C'était la guerre avec l'Espagne, par conséquent, avec
+Napoléon lui-même, puisque nécessairement la France aurait marché
+contre les États-Unis; c'était, peut-être, la conquête facile de la
+Floride et, en même temps, toutes les difficultés avec l'Angleterre
+aplanies, car les controverses au sujet du commerce des neutres, du
+blocus, de la presse des matelots, tombaient, du même coup, au
+second plan. C'était, en allant jusqu'au bout, et en admettant que
+la guerre avec la France pût durer deux ans, la possibilité de
+s'allier avec les patriotes espagnols et de donner, de loin, le
+signal du mouvement qui, en Europe, allait s'accentuer contre le
+joug de Napoléon. Perspective brillante et séduisante qui devait
+sourire à l'âme républicaine de Jefferson. Mais c'était risquer gros
+jeu et, en fin de compte, puisqu'il aurait déclaré la guerre au nom
+de ses principes républicains, ces mêmes principes le firent
+définitivement pencher vers la paix.
+
+Cependant, Turreau n'avait pu percer le secret de ces subtils
+mouvements d'opinion. On ne lui avait manifesté aucun mécontentement
+et, tout en reconnaissant que les négociations avec l'Espagne
+avaient absorbé tous les esprits judicieux, il se crut justifié au
+plus grand optimisme en ce qui concernait les sentiments professés
+par les Américains à l'égard de la France, allant jusqu'à mettre
+cette phrase dans la bouche de Jefferson:
+
+«Eh bien! aurait-il dit,--puisque l'Empereur le désire,
+l'arrangement sera remis à des temps meilleurs»!
+
+Il est douteux que le Président ait exprimé son désir de
+conciliation dans une forme aussi obséquieuse; mais l'Empereur avait
+tout lieu d'être satisfait de l'empressement de Jefferson à lui
+donner satisfaction et du zèle de son représentant.
+
+Ce zèle était parfois intempestif et indiscret, comme lorsqu'il se
+manifesta à l'occasion de l'arrivée du général Moreau aux
+États-Unis. Turreau émit la prétention de voir boycotter ce rival de
+Napoléon, dont le plus grand tort était d'être un grand républicain
+doublé d'un grand stratège. Il ne pouvait admettre que celui que
+l'Empereur avait fait bannir de France, pût être reçu aux États-Unis
+avec des marques spéciales d'honneur; il commit l'effronterie
+d'écrire au Président qu'il serait convenable de s'abstenir de toute
+démonstration dont l'interprétation pourrait dépasser les limites de
+l'hospitalité anonyme. Le Ministre des Affaires Étrangères fut outré
+de cette intervention déplacée dans les affaires intérieures du
+pays. Jefferson fut d'avis de faire comprendre à qui de droit, que
+le gouvernement de la République américaine n'était nullement
+disposé à recevoir et à exécuter des ordres[48].
+
+[Note 48: JEFFERSON: _Works_, IV, 584.]
+
+Cet incident fut vite oublié. Si Turreau manquait de tact en
+diplomatie, son coup d'oeil était assez juste quand il s'agissait de
+juger la situation générale du pays et ses ressources militaires.
+Ainsi, il fut bientôt convaincu que le maintien de la paix était
+universellement exigé par tous les hommes politiques de l'Union et
+que toute guerre aurait, pour premier résultat, de précipiter du
+pouvoir le parti qui s'en ferait le champion. Les velléités
+guerrières qui, un moment, avaient agité les sphères dirigeantes
+s'étaient tôt apaisées: elles ne s'étaient jamais manifestées au
+grand jour, tandis qu'ouvertement, il fallait bien se soumettre aux
+humiliations journalières infligées par l'Angleterre; même le mépris
+professé à l'égard de l'Espagne, n'allait pas jusqu'à des
+provocations directes. L'opinion publique était ainsi parfaitement
+d'accord avec le caractère et les sentiments philanthropiques bien
+connus du Président, sentiments entretenus et développés par la
+certitude que l'armée et la marine étaient encore loin d'être à la
+hauteur de leur mission et ne pourraient soutenir victorieusement
+une campagne contre des soldats aguerris. On manquait surtout
+d'officiers instruits. D'après notre représentant, les marins
+américains étaient les plus hardis et les plus ignorants du monde.
+Aussi, comme les moyens d'action ne répondaient pas aux ambitions
+latentes, on s'évertuait de concilier des aspirations et des faits
+contradictoires en s'efforçant de «conquérir sans guerre».
+
+L'attitude de Turreau qui, Ministre de Napoléon, voulait conduire
+les affaires diplomatiques à la manière autoritaire de son maître,
+finit par éveiller d'anciennes querelles de politique intérieure. Il
+était bien évident que le républicanisme invétéré de Jefferson ne
+lui permettait, en aucune façon, d'aimer ou de craindre Napoléon ou
+l'Empire, et, depuis un certain temps, les journaux fédéralistes ne
+pouvaient vraiment pas accuser le Président de sympathies
+françaises. Pendant l'hiver 1805-1806, la peur de l'influence
+française reprit pourtant de la consistance. Tout le parti
+fédéraliste se montrait indigné des procédés dont usait la France
+dans les affaires espagnoles et leur indignation ne connut plus de
+bornes quand la France souleva des objections sur la façon dont les
+États-Unis faisaient le commerce avec Saint-Domingue.
+
+En fait, l'expédition de Saint-Domingue avait échoué. Cependant,
+malgré la reddition de Rochambeau aux Anglais, malgré l'indépendance
+proclamée par les noirs, Napoléon s'intitulait toujours le maître de
+l'île. Le général Ferrand, pour affirmer ces prétentions, s'opposait
+aux tentatives de Dessalines qui, d'ailleurs, n'était reconnu par
+aucun gouvernement. Seul, le commerce encore important avec ce pays
+ne permettait pas aux convoitises de s'endormir, mais, comme ce
+commerce n'était protégé par aucune loi, les vaisseaux qui s'en
+occupaient étaient généralement armés. Pendant l'hiver de 1804-1805,
+une flottille de 80 canons et de 700 hommes partit de New-York avec
+une cargaison de contrebande de guerre. Turreau se plaignit et
+Madison promit qu'une loi serait bientôt proposée qui ne permettrait
+plus un pareil abus.
+
+Les discussions qui s'ouvrirent au Sénat, à ce sujet, n'aboutirent
+que partiellement et l'amendement du Dr Logan qui voulait que tout
+commerce avec Saint-Domingue fût prohibé, ne fut pas voté. La
+majorité se décida pour empêcher simplement le commerce sur
+vaisseaux armés. Mais quel contrôle exercer? Après le retour de la
+flottille incriminée par le gouvernement français, publiquement
+célébrée par les citoyens de New-York, une nouvelle expédition se
+prépara et même un vaisseau américain qui portait des cargaisons de
+poudre aux Haïtiens, fut saisi par les Anglais, envoyé à Halifax et
+condamné pour commerce illicite.
+
+Turreau s'empressa de faire connaître cet état de choses à son
+gouvernement. Napoléon était occupé par ses préparatifs et
+l'exécution de son plan du camp de Boulogne. Cette complication
+venant s'ajouter à toutes celles qui entravaient sa marche en avant,
+le mit de fort méchante humeur. Il écrivit aussitôt à Talleyrand[49]
+lui enjoignant de faire connaître son mécontentement au représentant
+américain, lui déclarant qu'il était temps «que cela finisse...» que
+c'était indigne de la part des citoyens des États-Unis de faire du
+commerce avec des brigands et que tout ce qui entrerait ou sortirait
+désormais des ports de Saint-Domingue serait déclaré de bonne prise,
+car il était impossible de considérer avec indifférence les
+armements évidemment dirigés contre la France et que le gouvernement
+américain facilitait dans ces ports...
+
+[Note 49: Napoléon à Talleyrand, 22 thermidor, an XIII (10 août
+1805). _Correspondance_, XI, 73.]
+
+L'Empereur avait parfaitement le droit de saisir les vaisseaux
+américains qui faisaient du commerce avec Haïti, seulement, il était
+la plupart du temps dans l'impossibilité de le faire, si le
+gouvernement américain ne le soutenait pas. Il avait donc
+parfaitement raison dans le fond,--la forme dans laquelle il
+exprimait ses revendications laissait à désirer; elle fut adoucie
+par Talleyrand dans sa lettre à Armstrong, mais Turreau n'hésita pas
+à répéter à Madison que «ce système d'impunité et de tolérance ne
+pouvait durer davantage».
+
+En résumé, à la fin de 1806, le cabinet de Washington se trouvait en
+présence d'une situation hostile sur toute la ligne. L'Espagne, en
+dépit des traités, saisissait les propriétés américaines sur mer et
+sur terre, faisait des incursions en Floride et au Texas. La France
+tenait un langage menaçant et, comme si ces difficultés ne
+suffisaient pas à l'habile activité du Congrès qui allait s'ouvrir,
+la Grande-Bretagne prit une attitude telle qu'on aurait pu croire,
+de sa part, à une déclaration de guerre, à courte échéance.
+
+Plus que jamais, les deux pays étaient profondément divisés par la
+question de la presse des matelots.
+
+Les deux frégates, le _Cambrian_ et le _Leander_ surveillaient le
+port de New-York, d'une façon intolérable; c'était un véritable
+blocus exercé avec une telle âpreté, que le moindre prétexte, la
+moindre suspicion quant à la provenance d'un vaisseau, en légitimait
+la capture et son envoi à Halifax pour y être retenu et jugé. De
+tels procédés qui, en somme, profitaient au commerce des neutres,
+auraient encore à la rigueur pu être tolérés par la classe des
+marchands, la plus nombreuse et naturellement la plus âpre au gain;
+mais ils devenaient odieux par la façon dont les officiers anglais
+pratiquaient la presse. Tout individu trouvé sur un vaisseau
+américain que, pour une raison ou une autre, ils pouvaient
+considérer comme sujet anglais, était immédiatement incorporé dans
+la marine anglaise. Mais comment prouver la nationalité? La
+similitude de langue rendait cette preuve, dans la plupart des
+circonstances, excessivement difficile; en tous cas, elle donnait
+lieu, parfois, à des erreurs pénibles mais voulues qui retombaient
+sur toute une classe de citoyens et lésaient des intérêts
+considérables. Une haine profonde couvait, de ce fait, en Amérique
+contre l'Angleterre. L'opinion publique s'étonnait de la longanimité
+du gouvernement.
+
+Cette longanimité s'explique si l'on songe que les difficultés avec
+l'Espagne étaient loin d'être aplanies; Madison croyait habile, de
+sa part, de se concilier l'Angleterre dans le but de tenir la France
+en respect: c'était l'éternel jeu de bascule de la politique
+américaine qui, pour le moment, suivait les fluctuations de la
+politique napoléonienne et qui, dans ces dernières hésitations,
+avait pour stimulant un nouveau projet de Jefferson dans le but de
+rouvrir des négociations pour l'achat de la Floride.
+
+Ce projet allait pouvoir se réaliser mais sur des bases toutes
+différentes que celles sur lesquelles Jefferson comptait s'appuyer.
+C'était de France et non d'Angleterre que devaient lui parvenir des
+sollicitations favorables et, au moment même où il semblait décidé à
+faire comprendre à Napoléon que le gouvernement des États-Unis
+n'était nullement disposé à recevoir des ordres, le gouvernement
+français, au contraire, lui faisait des ouvertures dans le sens
+désiré.
+
+Au moins d'août 1805, l'Empereur venait de lever le camp de Boulogne
+et dirigeait son armée vers les opérations qui devaient être
+couronnées par la bataille d'Austerlitz. Mais, avant de pouvoir
+aboutir à cette brillante victoire, il avait encore bien des
+dispositions à prendre et sans doute aussi, à se ménager la
+bienveillance, sinon l'alliance, de pays qui supportaient
+difficilement le joug de l'Angleterre. Est-ce cette raison qui lui
+fit désirer un rapprochement avec les États-Unis? Il est permis de
+le supposer.
+
+Armstrong, qui suivait les événements à Paris, reçut vers cette
+époque, la visite d'un agent ne faisant pas partie officiellement
+des Affaires Étrangères, qui lui remit, au nom de Talleyrand, un
+projet d'arrangement à intervenir entre les États-Unis et
+l'Espagne. Le Prince de la Paix devait être prévenu que, s'il ne se
+joignait pas aux États-Unis pour demander à Napoléon d'être
+l'arbitre, dans leur dispute, il exposerait son pays à de graves
+inconvénients. C'était, en résumé, la contre-partie de ce qu'avait
+déjà proposé le Ministre des Affaires Étrangères: il soutenait
+maintenant les États-Unis au lieu de soutenir l'Espagne. Et si, sous
+la pression de l'Empereur, l'Espagne consentait à céder les
+Florides, la France proposait les conditions suivantes: facilités de
+commerce en Floride comme en Louisiane; le Rio Colorado et les
+territoires au Nord-Ouest s'étendant jusqu'aux sources des affluents
+du Mississipi et formant une région neutre; dix millions de dollars
+à être payés par les États-Unis à l'Espagne. Ce chiffre fut descendu
+à sept millions.
+
+Ces propositions furent soumises par Jefferson à ses collègues du
+Conseil. Il fit remarquer qu'elles ne différaient pas beaucoup des
+leurs, excepté en ce qui concernait l'indemnité à payer qui, selon
+lui, ne devait pas dépasser cinq millions. Les Américains ne
+voulaient pas donner davantage pour les Florides; ils acceptaient le
+Colorado comme frontière occidentale et un espace de trente lieues
+de chaque côté de cette rivière, qui ne serait pas occupé.
+
+Jefferson avait hâte de conclure cette affaire d'autant plus que
+l'opinion publique devenait de plus en plus hostile à l'Angleterre.
+Les commerçants de Boston, New-York et Baltimore se montraient
+furieux du nombre toujours croissant des prises qui menaçaient de
+ruiner les maisons les plus solides. Ainsi, la sympathie que perdait
+l'Angleterre revenait à l'Espagne, ou plutôt, la haine qui allait
+croissant à l'adresse de celle-là, diminuait à l'adresse de
+celle-ci.
+
+Au milieu de ces revirements, le Président Jefferson prépara son
+message à l'occasion de la réunion du neuvième congrès. Il en profita
+pour dire que la direction donnée aux Affaires Étrangères devait être
+modifiée. Il fit un tableau des relations internationales qui semblait
+mettre à une rude épreuve son amour de la paix. En réalité, que
+s'était-il passé, ces dernières années? Le littoral du pays avait été
+infesté, les ports avaient été surveillés par des vaisseaux étrangers
+et, sous prétexte de poursuivre des ennemis, ces vaisseaux, armés ou
+non, occasionnaient au commerce américain les plus graves préjudices.
+Des incursions avaient été faites sur les territoires de la
+Nouvelle-Orléans et du Mississipi, exposant les citoyens à voir leurs
+propriétés pillées et saisies par des officiers et soldats de l'armée
+espagnole. Il fallait faire défendre la frontière par des troupes
+régulières pour empêcher, à l'avenir, de semblables agressions.
+
+L'homme qui avait toujours défendu la nécessité de la paix tenait un
+langage où perçait la nécessité de la guerre. Cependant, la seconde
+partie de son message faisait ressortir une contradiction: elle
+avouait une diminution des ressources qui impliquait la faillite d'une
+action militaire sérieusement menée. Alors, comment concilier
+l'attitude guerrière avec l'impossibilité de faire la guerre? Toutes
+ces questions ne contribuaient pas à désarmer la rivalité des partis
+en présence: les démocrates, les fédéralistes, les républicains du Sud
+ignoraient ce qui se passait dans les coulisses gouvernementales,
+tandis que Turreau, Mery et Yrugo se demandaient, avec une
+désinvolture un peu méprisante, quels moyens le gouvernement des
+États-Unis pourrait mettre en oeuvre pour venir à bout des prétentions
+de la France, de l'Angleterre et de l'Espagne. Jefferson se trouvait
+donc dans une situation délicate: il avait à faire face aux exigences
+d'une minorité hostile et d'une majorité divisée, à l'intérieur, et, à
+l'extérieur, aux velléités guerrières de trois grandes puissances de
+l'Europe.
+
+Ce ne fut qu'en mars 1806, après bien des discussions où
+Fédéralistes et Républicains se dressèrent de nouveau, les uns
+contre les autres, où Randolph, dans son animosité contre Madison,
+dont il voulait faire échouer la candidature à la Présidence, allant
+jusqu'à déclarer qu'il ne voterait pas un shilling pour l'achat de
+la Floride, que c'était livrer la bourse publique au premier brigand
+venu qui vous la demanderait au coin d'un bois... ce ne fut, dis-je,
+que six mois après la réception de la dépêche d'Armstrong faisant
+connaître les intentions--ou les ordres--de Napoléon, que le
+diplomate américain fut officiellement autorisé à offrir cinq
+millions à la France pour l'achat de la Floride ou du Texas.
+Jefferson l'avait emporté sur Randolph, mais cette victoire lui
+coûta cher: lui, qui était l'incarnation du plus pur républicanisme,
+lui, dont les idées et les principes avaient toujours été opposés au
+caractère, au tempérament, à la politique de Bonaparte, fut accusé,
+par ses compatriotes ennemis, d'être devenu une créature de
+Napoléon.
+
+Aux yeux du public, le gouvernement des États-Unis obéissait
+aveuglément aux ordres de l'Empereur, lorsqu'en réalité, inspiré par
+Jefferson, il jugeait seulement politique de ne pas irriter
+Napoléon; non pas la sympathie le faisait agir de la sorte, mais
+bien la crainte que, seul, le potentat qui soumettait les vieilles
+monarchies et les trônes vermoulus à sa volonté, par son génie
+guerrier, pouvait donner la Floride aux États-Unis, sans les
+dépenses et les risques d'une guerre en Amérique.
+
+Mais, contrairement aux apparences et aux protocoles diplomatiques,
+l'affaire de la Floride n'était pas encore terminée. Par un soudain
+revirement, Napoléon fit comprendre qu'il n'avait aucun intérêt à se
+poser en arbitre entre les États-Unis et l'Espagne. Armstrong et
+même Talleyrand, à la veille d'une disgrâce, purent se demander quel
+plan secret modifiait ainsi les dispositions de l'Empereur et quels
+projets il nourrissait à l'égard des États-Unis.
+
+Ainsi se faisait sentir, jusque dans ces lointains parages,
+l'ascendant de l'homme qui était en train de refaire, à sa
+fantaisie, la carte de l'Europe: la politique de Jefferson,
+Président d'une jeune république, était à la merci de batailles qui
+allaient se livrer dans un coin perdu de l'Allemagne.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LES ÉTATS-UNIS ET LE BLOCUS CONTINENTAL.
+
+ Napoléon est décidé à sacrifier l'Espagne. -- La faiblesse
+ de Charles IV. -- Monroe et Fox. -- L'Angleterre ne peut
+ admettre les prétentions américaines. -- Le Décret de
+ Berlin. -- Tous les neutres sont atteints. -- Monroe accepte
+ les conditions anglaises. -- Jefferson refuse de soumettre
+ le traité au Sénat. -- Les ordres en conseil de janvier 1807
+ et de novembre 1807. -- Guerre en perspective entre les
+ États-Unis et la Grande-Bretagne. -- Situation difficile à
+ l'égard de la France. -- Pour se rendre maître de l'Espagne
+ Junot s'empare du Portugal. -- La famille royale s'enfuit au
+ Brésil. -- Entrevue, à Mantoue, de Napoléon avec son frère
+ Lucien. -- Il lui offre la couronne d'Espagne s'il consent à
+ divorcer. -- Aux ordres en conseil émis par Spencer
+ Perceval, Napoléon répond par le Décret de Milan.
+
+
+Lors de la discussion du traité de cession de la Louisiane,
+l'Empereur avait, à dessein, laissé planer une vague incertitude sur
+les frontières de ce pays. Cette incertitude était devenue un atout
+considérable dans le jeu de sa politique. La Floride constituait, de
+la sorte, comme on l'a vu, un appât qu'il faisait miroiter devant
+les yeux de Jefferson, le rendant plus accessible ou plus lointain
+aux convoitises américaines, suivant les besoins de la cause et
+suivant la nécessité dans laquelle il se trouvait de sauver ou de
+sacrifier l'Espagne.
+
+À la date où nous sommes parvenus, il était nécessaire que l'Espagne
+fût sacrifiée à ses vues profondes et ne devînt plus qu'un
+instrument entre ses mains,--instrument dirigé contre l'Angleterre.
+
+Le faible et malheureux Charles IV lui avait donné son argent, sa
+flotte et son armée. La flotte espagnole avait été détruite à
+Trafalgar et l'armée espagnole était fondue dans les contingents qui
+opéraient en Allemagne. Le fruit était mûr; on pouvait le cueillir.
+Mais il fallait encore dissimuler, endormir l'ignorance de la
+famille royale sous des dehors de prévenance et d'intérêt.
+
+Et l'intérêt des États-Unis se trouvait de nouveau ballotté entre
+celui de l'Angleterre et celui de la France. Par les ordres en
+conseil, l'Angleterre prétendit affirmer sa maîtrise des mers.
+Napoléon riposta par les décrets de Berlin et de Milan qui, au moyen
+du Blocus continental, devaient lui assurer la maîtrise des
+continents.
+
+De quel côté allait pencher le gouvernement de l'Union?
+
+À Londres, Monroe eut un instant l'espérance de voir sa mission
+diplomatique réussir. Pitt était mort en janvier 1806 et Georges III
+appela Fox aux Affaires Étrangères. Fox était libéral d'idées et de
+caractère, de manières charmantes et l'accueil qu'il fit à Monroe ne
+ressemblait en rien aux relations froides et guindées en usage dans
+l'entourage de Pitt, relations qui répondaient, en somme, à sa
+politique agressive à l'égard des États-Unis, dans ce qu'elle avait
+de plus intraitable, quand il s'agissait d'arrêter, sous le prétexte
+le plus fallacieux, des vaisseaux américains. Fox semblait plus
+favorablement disposé pour ce qu'il appelait le commerce des
+colonies, mais il était peut-être le seul dans le cabinet à montrer,
+à cet égard, des vues plus conciliantes, d'autant plus qu'à
+Washington, le Congrès, dans un esprit de représailles, discutait
+l'opportunité de l'acte de non-importation. Ces velléités de
+résistance aux exigences anglaises ressemblaient trop à un ultimatum
+que les Anglais traduisaient en ces termes: «Abandonnez votre
+commerce et vos navires à l'Amérique ou livrez vos libertés à la
+France.»
+
+Une telle formule était évidemment exagérée, mais, dans leur
+susceptibilité chatouilleuse et vindicative, les Anglais ne
+pouvaient en supporter l'inadmissible prétention. Devant de telles
+dispositions d'esprit, il était difficile à Fox de faire des
+concessions. L'ambition de Napoléon avait troublé toute l'Europe.
+Pourtant, dans les bouleversements qui en furent les conséquences,
+l'Angleterre était parvenue à maintenir sa suprématie sur mer et,
+sur toute l'étendue de l'Océan, sa flotte prétendait imposer sa loi.
+Deux puissances semblaient vouloir s'affranchir de ces deux jougs:
+la Russie et les États-Unis.
+
+Napoléon, voulait réduire la première, par la
+séduction,--l'Angleterre comptait réduire la seconde par la menace.
+C'était du moins la conséquence logique, quoique un peu simpliste,
+qui ressortait de la position prise par les deux principaux
+belligérants.
+
+Dans ces conditions, ne pouvant rendre au commerce américain les
+privilèges qu'il possédait autrefois, Fox prit une demi-mesure, par
+laquelle il crut pouvoir contenter les exigences américaines, mais
+qui, en réalité, était aussi restrictive que le traité de 1756. En
+mai 1806, les puissances neutres furent avisées que, sur l'ordre du
+Roi, avaient été bloquées toutes les côtes de France et d'Allemagne,
+allant de Brest à l'Elbe;--blocus, d'ailleurs, qui ne pouvait être
+effectif qu'entre Ostende et la Seine. Un navire américain, par
+exemple, chargé à New-York de sucre provenant des colonies
+françaises ou espagnoles, pouvait donc se diriger en toute sécurité
+vers Amsterdam ou Hambourg. On discuta longtemps sur la légalité et
+l'équité d'une telle mesure qui, tout en poussant Napoléon à des
+représailles, fut appelée, même par les intéressés, un blocus sur le
+papier. Elle contenait en germe la deuxième guerre d'indépendance
+qui libéra définitivement les États-Unis d'une ingérence quelconque
+exercée par le gouvernement britannique.
+
+En attendant, Monroe était la proie de son destin: se trouver dans
+la nécessité de conclure un traité dont l'issue semblait de plus en
+plus aléatoire. L'acte de non importation avait été voté par le
+Congrès et, à sa grande confusion, Pinckney qu'on lui avait adjoint,
+sinon pour le contrôler, du moins pour l'arrêter dans son ardeur,
+lui avait fait pressentir que le Président Jefferson ne verrait pas
+le succès de ces négociations d'un oeil favorable. Monroe comprit;
+il était le concurrent de Madison à la Présidence et un grand succès
+diplomatique à son actif serait mal vu à Washington. Livingston
+pouvait se considérer comme étant vengé. Il semblait donc préférable
+que le traité à négocier présentât des conditions impossibles à
+réaliser. Si ce traité devait échouer, tout le blâme en retomberait
+sur Monroe; s'il réussissait, la gloire en serait partagée avec
+Pinckney. D'une façon comme de l'autre, la tâche de Monroe était
+délicate et ingrate.
+
+Les concessions, d'ailleurs, que demandait l'Amérique à
+l'Angleterre, étaient de celles qu'on ne peut obtenir que les armes
+à la main. Le gouvernement anglais accorderait difficilement, après
+Trafalgar, ce qu'il avait toujours refusé depuis la règle imposée en
+1756. Cependant, Jefferson proclamait hautement qu'il était temps de
+supprimer les inconvénients imposés aux États-Unis par l'application
+de cette règle et de renoncer aux vexations de la presse des
+matelots. Il n'hésitait pas à affirmer que tout le Golf Stream
+devait être considéré comme faisant partie des eaux américaines, sur
+lesquelles un acte d'hostilité ne pouvait être toléré, sous peine de
+voir atteintes la sécurité du pays et la liberté du commerce. Un
+pareil langage était fier, presque dictatorial: comment le faire
+accepter par un peuple en délire qui venait de faire à Nelson de
+patriotiques funérailles sous les voûtes de Saint-Paul? Mais comment
+surtout en attendre la réponse quand on était à la veille d'une
+action décisive en Allemagne?
+
+Le 14 octobre 1806, Napoléon anéantit la Prusse, à Iéna.
+
+Peu de temps après, il fit son entrée triomphale à Berlin. Avant de
+quitter cette capitale pour la Pologne et la Russie, il y signa le
+fameux Décret de Berlin, à la date du 21 novembre 1806.
+
+Ce décret, à titre de justification, débutait par une accusation
+contre l'Angleterre qui n'hésitait pas à se mettre au-dessus des
+lois de toutes les nations. Elle arrêtait les non-combattants comme
+prisonniers de guerre; confisquait les propriétés privées; elle
+allait jusqu'à bloquer des ports non fortifiés, des estuaires,
+d'immenses étendues de côtes appartenant à des pays neutres. Des
+procédés aussi odieux qu'injustifiés n'avaient d'autre but que de
+développer l'industrie et le commerce anglais sur les ruines du
+commerce et de l'industrie du reste de l'Europe. De tels agissements
+justifiaient contre elle l'usage des mêmes armes. Par conséquent,
+aussi longtemps que l'Angleterre ne renonçait pas à son attitude
+hostile, les Îles Britanniques étaient mises en état de blocus et il
+était décrété ce qui suit:
+
+1º Tout commerce et toute correspondance avec les Îles Britanniques
+sont interdits.
+
+2º En conséquence, les lettres ou paquets adressés ou en Angleterre
+ou à un Anglais, ou écrites en langue anglaise, n'auront pas cours
+aux postes et seront saisis.
+
+3º Tout individu sujet de l'Angleterre, de quelque état et condition
+qu'il soit, qui sera trouvé dans les pays occupés par nos troupes ou
+par celles de nos alliés, sera fait prisonnier de guerre.
+
+4º Tout magasin, toute marchandise, toute propriété de quelque
+nature qu'elle puisse être, appartenant à un sujet d'Angleterre,
+sera déclaré de bonne prise.
+
+5º Le commerce des marchandises anglaises est défendu, et toute
+marchandise appartenant à l'Angleterre, ou provenant de ses
+fabriques ou de ses colonies, est déclarée de bonne prise.
+
+6º La moitié du prix de la confiscation des marchandises et
+propriétés déclarées de bonne prise par les articles précédents,
+sera employée à indemniser les négociants des pertes qu'ils ont
+éprouvées par la prise des bâtiments de commerce qui ont été
+enlevés par des croisières anglaises.
+
+7º Aucun bâtiment venant directement de l'Angleterre ou des colonies
+anglaises, ou y ayant été depuis la publication du présent décret,
+ne sera reçu dans aucun port.
+
+8º Tout bâtiment qui, au moyen d'une fausse déclaration,
+contreviendra à la disposition ci-dessus, sera saisi, et le navire
+et la cargaison seront confisqués comme s'ils étaient propriété
+anglaise.
+
+9º Notre tribunal des prises de Paris est chargé du jugement
+définitif de toutes les contestations qui pourront survenir dans
+notre empire ou dans les pays occupés par l'armée française,
+relativement à l'exécution du présent décret. Notre tribunal des
+prises de Milan sera chargé du jugement définitif des dites
+contestations qui pourront survenir dans l'étendue de notre royaume
+d'Italie.
+
+10º Communication du présent décret sera donnée par notre Ministre
+des relations extérieures, aux Rois d'Espagne, de Naples, de
+Hollande, d'Étrurie et à nos autres alliés, dont les sujets sont
+victimes, comme les nôtres, de l'injustice et de la barbarie de la
+législation maritime anglaise.
+
+Ces dispositions draconiennes visant l'Angleterre, atteignaient tous
+les pays neutres: les États-Unis furent touchés en première ligne.
+Ils faisaient à cette époque un commerce considérable avec l'Europe.
+Ils étaient les meilleurs clients de la Grande-Bretagne, à laquelle
+ils fournissaient des matières premières, coton, bois, sucre, tabac,
+etc., pour une centaine de millions. Tout ce trafic fut arrêté. Le
+cabinet de Washington en était réduit à se demander, encore une
+fois, de quel côté il avait le plus d'intérêt à se ranger, en vue
+d'un traitement moins rigoureux: les ordres en conseils émis par
+Georges III lésaient-ils davantage les intérêts américains que les
+mesures éditées par le Décret de Berlin? Question complexe,
+difficile à résoudre, qui allait exercer une influence considérable
+sur l'avenir de l'Union, mettre de nouveau en présence les deux
+partis qui se disputaient la direction des affaires et déterminer,
+enfin, la position à prendre dans les grandes alternatives de la
+politique mondiale.
+
+En attendant, Monroe, mis en présence de Lord Holland, pendant la
+maladie de Fox, se vit dans l'obligation, d'ailleurs assez douce, de
+ne pas tenir compte, d'une façon absolue, des instructions de
+Jefferson. La question de la presse des matelots fut traitée à
+moitié; on en reconnut le mal fondé sans en restreindre l'exercice;
+plus d'indemnité demandée pour les pertes éprouvées par le commerce
+américain en 1805; et, en ce qui concernait les affaires qu'on
+appelait le commerce des colonies, l'obligation d'une taxe qu'un
+gouvernement indépendant ne pouvait vraiment pas accepter. Monroe se
+montra donc plus conciliant que le Secrétaire d'État et le Président
+dont il dépendait. Il accepta les conditions anglaises et, ce qui
+pourrait paraître inadmissible, il s'inclina devant une exigence
+vraiment exorbitante et qui concernait le décret de Berlin. La
+nouvelle venait d'en arriver en Angleterre où l'on en saisit
+immédiatement toute la portée. Les négociateurs anglais firent
+comprendre aux négociateurs américains que ceux-ci devaient
+s'engager à ne pas reconnaître le terrible décret,--sans quoi, Sa
+Majesté Georges III ne se considérait pas comme lié par les
+signatures apposées au bas du traité.
+
+Il est évident que jamais traité ne fut signé dans des conditions
+aussi contradictoires; il n'aurait pu être plus sévère, s'il avait
+mis fin à une guerre malheureuse,--d'autant plus, qu'immédiatement
+après la signature de ce traité, avant même que le gouvernement des
+États-Unis ait pu en prendre connaissance, un ordre en conseil
+déclara que les Ministres anglais n'attendraient pas que l'Amérique
+se fût prononcée à l'égard du Décret de Berlin, pour empêcher ses
+vaisseaux de naviguer d'un port européen à un autre. C'était un coup
+désastreux pour le commerce des neutres,--c'était, avant tout, une
+injustice, car, avant de prendre des représailles, il aurait fallu
+connaître l'attitude du gouvernement qu'on allait punir. La moindre
+critique qu'on pouvait faire d'une pareille façon d'agir, permettait
+d'affirmer que le cabinet anglais prenait le Décret de Berlin non
+pas pour la cause effective lui inspirant un ordre en conseil si
+arbitraire, mais pour un simple prétexte lui permettant d'aller plus
+loin que Pitt lui-même, dans sa politique intransigeante à l'égard
+des États-Unis. Comparée à ce tour de passe-passe, la mesure
+coercitive prise par Napoléon, pouvait paraître pleine de loyauté et
+de grandeur.
+
+Cependant, les nouvelles ne parvenaient pas vite alors d'un
+continent à un autre. Les Américains attendaient encore, de la part
+des Anglais, un traité acceptable, accordant certaines concessions,
+quand leur arriva l'annonce du Décret de Berlin. La surprise fut
+désagréable. C'est donc du côté de la France que leur commerce se
+trouvait paralysé! Ainsi, après avoir lésé les États-Unis par son
+attitude soudain hostile à l'égard de l'achat de la Floride,
+l'Empereur n'hésitait pas à porter ce coup décisif aux affaires
+commerciales. N'y avait-il pas un rapport mystérieux qu'on devinait
+sans pouvoir le préciser, entre ce brusque revirement qui se
+présentait favorable à l'Espagne et agressif pour l'Amérique? À
+distance et sans connaître le détail des négociations qui se
+poursuivaient avec le cabinet Saint-James, il paraissait opportun
+d'améliorer les relations avec l'Angleterre et il était urgent
+d'être en possession du traité signé à Londres par Monroe et
+Pinckney.
+
+Mais en mars 1807, quand Madison fut mis, par Erskine, au courant
+des termes de ce traité, sa désillusion fut grande. La clause
+restrictive, surtout, relative au Décret de Berlin, provoqua son
+mécontentement et il fit remarquer à Erskine que, dussent même tous
+les articles être satisfaisants, la note complémentaire en
+empêcherait la ratification. En tous cas, aucune des conditions
+stipulées par Jefferson n'avait reçu satisfaction. Et Jefferson
+furieux refusa même de soumettre le traité au Sénat. Ce refus fut
+interprété, de façons diverses, par ses amis et ses adversaires; il
+contenait le germe de dissentiments intérieurs qui risquaient de
+mettre de nouveau en présence républicains et fédéralistes, au gré
+de leur haine ou de leur sympathie pour l'Angleterre.
+
+Sur ces entrefaites et, sans doute, inspiré par les événements qui
+se passaient en Angleterre et entre l'Angleterre et l'Amérique,
+Napoléon avait modifié ses dispositions à l'égard de la Floride et
+des possibilités qui auraient pu faciliter un arrangement entre les
+cabinets de Madrid et de Washington. Dès 1806, il avait fait
+comprendre à Turreau qu'il ne verrait pas d'un bon oeil les
+États-Unis, auxquels la France témoignait toujours beaucoup
+d'intérêt, ni l'Espagne qui lui tenait à coeur,--faire revivre en
+Amérique des querelles qui commençaient à s'assoupir en Europe[50].
+Il prêcha la paix, recommandant à son ministre à Washington
+d'entretenir les tendances conciliatrices que les incidents de la
+dernière campagne avaient fait naître. L'Empereur, en un mot,
+absorbé par les affaires importantes concernant son empire, ne
+pouvait plus jouer le rôle de médiateur, mais considérerait comme
+une preuve d'amitié à son égard tout ce que les États-Unis et
+l'Espagne tenteraient en vue d'une réconciliation. De ce fait,
+toutes les espérances que nourrissait Jefferson et dont on lui avait
+pour ainsi dire promis la réalisation, en ce qui concernait la
+cession de la Floride tant convoitée, s'évanouissaient. L'horizon
+politique s'assombrissait en Europe.
+
+[Note 50: Talleyrand à Turreau, 31 juillet 1806 (_Arch. des Aff.
+Étrangères_)]
+
+En janvier 1807, Lord Howick avait signé l'ordre en conseil qui,
+sous prétexte de répondre au Décret de Berlin, défendait aux neutres
+de naviguer d'une côte à une autre. Ainsi, un navire marchand
+américain pouvait parfaitement aller à Bordeaux; mais si, dans ce
+port, le marché ne lui semblait pas favorable et qu'il voulût
+repartir pour Amsterdam ou un port de la Méditerranée, par exemple,
+il devenait de bonne prise. Les Tories, représentés par Spencer
+Perceval, estimaient que cette mesure restrictive était insuffisante
+et que, pour protéger le commerce anglais menacé par les
+dispositions prises par l'ennemi héréditaire, il fallait empêcher
+tout produit des colonies d'entrer en France et en Espagne avant
+d'avoir passé par l'Angleterre pour y acquitter un droit de douane.
+Il fallait, enfin, faire comprendre qu'on considérait les États-Unis
+comme ennemis puisque le Président Jefferson s'était soumis sans
+protestation au blocus décrété par Napoléon. La neutralité qu'il
+semblait vouloir accepter, était-elle hostile ou bienveillante? En
+tout cas, la Grande-Bretagne était en droit d'attendre de tout
+gouvernement neutre une attitude aussi nettement impartiale que
+celle que ce gouvernement aurait prise à l'égard de son ennemi. De
+là, il n'y avait qu'un pas à franchir pour justifier les mesures les
+plus agressives à l'adresse du commerce américain, parce que le
+gouvernement de Washington n'avait pas protesté assez énergiquement
+contre le blocus institué par Napoléon, ce qui lui valait, de la
+part de ce dernier, un traitement de faveur.
+
+Ceci ressemblait étrangement à une politique de représailles. Mais
+dans le texte définitif de l'ordre qui finit par être approuvé en
+Conseil, Spencer Perceval passa intentionnellement sous silence
+toute allusion qui pourrait faire croire à une doctrine de
+représailles fortement critiqué par Lord Bathurst. Aucun pays neutre
+ne fut plus accusé de s'être incliné devant le Décret de Berlin;
+mais on fit ressortir le peu d'effet produit par l'ordre en conseil
+émis par Lord Howick et la nécessité dans laquelle se trouvait Sa
+Majesté «en de telles circonstances, de prendre des mesures plus
+efficaces pour revendiquer et faire respecter ses droits». Et sans
+autre explication, Perceval ordonna que tout le commerce américain,
+excepté celui avec la Suède et les Indes occidentales, devait
+passer par un port anglais pour y prendre une licence anglaise.
+Cette obligation tyrannique, arbitraire, formulée dans un style peu
+clair, était formellement imposée par l'ordre en conseil émis le 11
+novembre 1807; il était, de plus, non seulement entendu que tout
+commerce de l'Amérique avec les ennemis de l'Angleterre payerait
+tribut à cette dernière, mais que les produits coloniaux, dans le
+but d'augmenter leur prix, payeraient une taxe au Trésor
+britannique, tandis que l'entrée du coton était prohibée pour la
+France. En un mot, le commerce américain était devenu le commerce
+anglais.
+
+Quelle nation, se prétendant libre, pouvait s'incliner devant des
+prétentions aussi exorbitantes? L'Angleterre cherchait simplement à
+annuler une conséquence de la guerre de l'indépendance. Malgré les
+tendances pacifiques de Jefferson, les Américains et même les
+Anglais libéraux comprenaient qu'une guerre était en perspective.
+
+Le message annuel fut débité sur un ton impartial, en ce qui
+concernait les relations internationales, de sorte que personne ne
+put dire s'il penchait vers la guerre ou vers la paix. Cependant,
+des mesures furent prises en vue d'une éventualité de guerre. On
+demanda des crédits pour mettre la flotte en état. En décembre 1807,
+le Congrès vota une somme de un million huit cent cinquante mille
+dollars, dans la crainte d'une rupture avec l'Angleterre. C'était un
+geste un peu vague. Mais Gallatin lui-même, Secrétaire du Trésor,
+renonça un moment à la possibilité d'une théorie à la fois énergique
+et paisible et affirma qu'il n'y avait aucun inconvénient à
+augmenter la dette publique qui, en temps de paix, serait vite
+éteinte. Il défendit donc l'opinion de Jefferson qui préconisait la
+formation d'une flottille de canonnières et de frégates pour la
+défense des côtes menacées. L'opportunité de telles constructions
+fut discutée au Sénat et à la Chambre. On vota un million de dollars
+pour les fortifications.
+
+Pendant que ces discussions parlementaires avaient lieu, les
+nouvelles officielles arrivèrent d'Europe, apprenant que, chacune de
+son côté, la France et l'Angleterre, avait encore augmenté la portée
+des mesures restrictives et vexatoires à l'égard du commerce des
+neutres. Le monde entier était ainsi mis en interdit par ces deux
+nations[51] et les vaisseaux américains, leurs cargaisons, leurs
+équipages, étaient à la merci de l'une ou de l'autre, dès qu'ils
+s'aventuraient hors des limites de leurs eaux respectives. Dans ces
+conditions, il était nécessaire de mettre à l'abri ces cargaisons et
+ces équipages--les marchandises et les hommes--en empêchant les
+vaisseaux de sortir des ports des États-Unis. Cette nécessité, plus
+ou moins impérieuse, devait aboutir à l'_Embargo_. Gallatin était
+d'avis de ne s'arrêter qu'à un embargo temporaire; il préférait une
+guerre à un embargo permanent, estimant qu'une pareille extrémité
+finirait par devenir préjudiciable aux intérêts privés des citoyens.
+Lorsque cet acte fut discuté à la Chambre et finalement voté, comme
+nous allons le voir, Randolph s'en fit l'ardent défenseur, quoique,
+en réalité, c'était s'incliner devant l'ultimatum de Napoléon, sans
+écarter la possibilité d'une guerre avec l'Angleterre. L'orateur le
+fit remarquer avec passion. Il jetait ainsi, de nouveau dans les
+débats, le cri d'alarme contre l'influence française, les
+Fédéralistes en prolongèrent les échos et, dans une discussion où il
+était ouvertement question des moyens de se défendre contre les
+prétentions de la Grande-Bretagne, passa, comme une menace, l'ombre
+redoutable de l'Empereur.
+
+[Note 51: Jefferson au général J. Mason, _OEuvres_.]
+
+En tous cas, Jefferson fidèle à ses principes pacifiques, tout en
+évitant la guerre, était parvenu, sans trop de difficultés, à faire
+accepter par le pays une mesure hostile de défense qui ne rompait
+pas la paix.
+
+Si cette mesure était surtout dirigée contre l'Angleterre, elle
+était aussi de nature à intéresser la politique française. Napoléon
+continuait, en effet, à exécuter son plan de domination et
+d'assujétissement en étant décidé à en finir avec l'Espagne. En
+dehors même de la question des Florides, le destin de l'empire
+espagnol ne pouvait être indifférent aux États-Unis.
+
+Après la paix de Tilsitt, Napoléon pouvait se considérer comme le
+maître de l'Europe. Excepté le Danemark et le Portugal, tous les
+pays dont les côtes s'étendent de Saint-Pétersbourg à Trieste,
+étaient contraints d'obéir à sa loi. S'il n'avait pu débarquer en
+Angleterre pour la réduire par les armes, sur son propre sol, il
+était bien près maintenant de lui interdire le marché du monde
+entier. Dès le mois de juillet 1807, il fit savoir au Portugal que
+ses ports devaient être fermés au commerce anglais à partir du 1er
+septembre, sous peine, pour le royaume, d'être occupé par une armée
+franco-espagnole. Le Prince royal de Danemark fut averti qu'il avait
+à choisir entre une guerre avec l'Angleterre ou une guerre avec la
+France. Le tour des États-Unis, qui restaient sur le qui-vive,
+allait sans doute bientôt venir aussi. La question n'avait pas
+encore été tranchée définitivement de savoir si les navires
+américains et leurs cargaisons devaient tomber sous le coup du
+Décret de Berlin ou, conformément au traité de 1800, en demeurer
+exempts. L'Empereur se décida pour la négative, n'admettant pas
+qu'il pût y avoir une exception en faveur de l'Amérique, ce dont
+Armstrong fut avisé par Champagny, le 7 octobre 1807, en même temps
+que le navire américain _Horizon_, échoué près de Morlaix, fut
+déféré au Conseil des prises. L'attitude de l'Empereur, à l'égard de
+l'Union, semblait incohérente. Elle était voulue. À la protestation
+formulée par le représentant américain, Napoléon fit répondre que,
+puisque les États-Unis reconnaissaient l'absurde blocus inauguré par
+l'Angleterre, il était de toute équité de se soumettre aussi au
+blocus imposé par la France. Évidemment, la France n'était pas plus
+bloquée par l'Angleterre que l'Angleterre par la France. À quel
+titre les Américains voulaient-ils se soustraire au contrôle des
+navires français? La France reconnaissait, certes, que ces mesures
+étaient injustes, illégales et contraires à toute souveraineté
+nationale; mais il était du devoir des nations de recourir à la
+force pour s'opposer à un état de choses qui les déshonorait en
+atteignant leur indépendance[52].
+
+[Note 52: Napoléon à Champagny, 15 novembre 1807. _Correspondance_,
+XVI, 165.]
+
+Il est évident que de tels arguments, même pour la défense d'un
+mauvais cas, étaient plus honorables que ceux mis en avant par
+Spencer Perceval et Georges Canning. L'Empereur pouvait, en effet,
+dire que le tort fait à l'Amérique n'était que la conséquence de
+l'injure qu'il voulait infliger à l'Angleterre. Le Décret de Berlin
+ne s'opposait nullement à l'introduction directe de produits
+américains en France: il s'opposait simplement à l'introduction des
+produits anglais ou à la réception de navires venant d'Angleterre.
+Mais l'expression de ce désir devait être considérée comme une loi à
+laquelle Napoléon prétendait soumettre toutes les nations. Il le fit
+comprendre dans une audience donnée au corps diplomatique, à
+Fontainebleau, en octobre 1807, et de laquelle Armstrong rendit
+compte à son gouvernement.
+
+Napoléon comptait-il sur la coopération de l'Amérique pour anéantir
+l'Angleterre? Peut-être. En cherchant à dégager le lien mystérieux
+qui existait entre le Décret de Berlin et les négociations
+compliquées au sujet de la Floride, on pouvait comprendre pourquoi
+l'Empereur faisait tour à tour miroiter, devant les yeux de
+Jefferson, la proie tant désirée, pour la faire disparaître
+aussitôt. Dès que le cabinet de Washington semblait vouloir lui
+glisser entre les doigts, vite, la Floride était remise sur le tapis
+avec la possibilité d'en hâter l'acquisition. En faisant ressortir
+la régularité de ce jeu diplomatique, Armstrong ne se trompait pas.
+Cependant, l'heure n'avait pas encore sonné d'avoir recours aux
+États-Unis: il fallait, avant tout, en finir avec l'Espagne.
+
+Charles IV avait eu une velléité de révolte contre la volonté de
+l'Empereur, au moment où la Prusse vint se joindre à la quatrième
+coalition. En octobre 1806, le Prince de la Paix avait fait
+approuver par le roi, une proclamation qui appelait les Espagnols
+aux armes. La bataille d'Iéna remit les choses au point et la
+monarchie espagnole à deux doigts de sa perte.
+
+Pour se rendre maître de l'Espagne, Napoléon chargea Junot de
+s'emparer du Portugal, mais il fallait encore leurrer le Roi et le
+Prince de la Paix. Un projet de traité fut proposé à Izquierdo,
+d'après lequel le Portugal serait divisé en trois parties. La partie
+septentrionale, avec Oporto pour capitale, devait être donnée à la
+Reine d'Étrurie, à la place de la Toscane, désormais incorporée dans
+le royaume d'Italie. La partie méridionale pouvait être offerte au
+Prince de la Paix, en souveraineté indépendante. La partie centrale
+serait réservée par la France pour des arrangements ultérieurs. Un
+tel partage, quelque fantaisiste qu'il puisse paraître, pouvait
+encore se comprendre et se justifier; mais le dernier article du
+traité défie toutes les notions de la vraisemblance: Napoléon y
+promettait à Charles IV de le reconnaître comme Empereur de toutes
+les Amériques!
+
+La mission de Junot en Portugal fut étrangement facilitée par un
+événement qui eut de grandes conséquences dans l'Amérique du Sud. Le
+Prince Régent de Portugal, ne pouvant résister à Napoléon, s'était
+embarqué sur ses vaisseaux, avec la famille royale et toute la cour,
+pour fonder un nouvel empire au Brésil. Cette résolution énergique
+permit à Junot d'entrer, sans coup férir, à Lisbonne. Vers la fin de
+décembre 1807, 25.000 hommes de troupes françaises étaient sur la
+route de Vittoria à Burgos, en marche sur Madrid. Le plan élaboré à
+distance et depuis si longtemps préparé, s'exécutait de point en
+point. Napoléon lui-même avait regagné l'Italie et voyait son rêve
+s'accomplir avec une précision et une exactitude qui légitimaient
+ses ambitions les plus extravagantes. Son génie l'avait fait maître
+de l'Europe: rien ne pouvait plus lui résister. C'est ce qu'il se
+disait, sans doute, ce soir de 1807, dans cette vaste salle du
+palais de Mantoue, assis devant une grande table ronde, recouverte
+d'une carte d'Europe, où des épingles de couleurs variées marquaient
+des points stratégiques. À minuit, son frère Lucien, le
+récalcitrant, qu'il avait convoqué se présenta. L'Empereur voulait
+le faire divorcer et lui cherchait une compensation, s'il se
+soumettait à ses ordres. Lucien résistait.
+
+--Choisis! me dit Napoléon, tandis que ses yeux resplendissaient
+d'un éclat orgueilleux qui me parut satanique, raconte Lucien dans
+ses mémoires. D'un geste large, il étendit sa main sur l'immense
+carte d'Europe étalée devant lui, sur laquelle nous étions penchés,
+et répéta:
+
+--Choisis!... Tu vois que je ne parle pas en l'air. Tout ceci est à
+moi ou le sera bientôt... je puis en disposer dès à présent...
+Veux-tu Naples? Je peux la prendre à Joseph qui, entre parenthèse,
+n'y tient pas et préfère Mortefontaine... L'Italie!... Le plus beau
+joyau de ma couronne impériale! Eugène n'est que Vice-Roi, il
+espère, sans doute, que je la lui donnerai, ou que je la lui
+laisserai s'il me survit: il sera désappointé d'attendre, car je
+vivrai 90 ans!... Il faut que je vive pour la consolidation de mon
+empire... L'Espagne?... Ne vois-tu pas qu'elle va tomber dans le
+creux de ma main, grâce aux gaffes de ses chers Bourbons et aux
+folies de ton ami, le Prince de la Paix!... Ne serais-tu pas charmé
+de régner là où tu n'as été qu'un ambassadeur?... En un mot, que
+désires-tu? Parle! Quel que doive être l'objet de ton désir, je te
+l'accorde, à une condition cependant: que ton divorce précède le
+mien...»
+
+Lucien refusa un royaume à de telles conditions. Le récit qu'il a
+fait de cette entrevue[53] peut sembler un peu dramatisé; il est du
+moins symptomatique, il nous montre le grand Empereur, sûr de
+lui-même, sûr de sa destinée, se croyant sûr aussi des siens,
+parfaitement libre de prendre et de distribuer des royaumes, à la
+veille d'humilier à jamais l'Angleterre.
+
+[Note 53: TH. JUNG: _Lucien Bonaparte_, III, 83-113.]
+
+L'Espagne, les colonies espagnoles si intimement liées au commerce
+américain, devaient contribuer à cette fin. Napoléon connut en
+Italie les ordres en conseil émis par Spencer Perceval, qui eurent
+pour première conséquence une attitude hostile de la Russie envers
+l'Angleterre. Il n'y avait plus de neutres, excepté la Suède qui se
+vit exposée aux ressentiments de la Russie et des États-Unis. En
+réponse à ces ordres en conseil et sans même prévenir le Président
+Jefferson, l'Empereur aggrava l'édit de Berlin par celui de Milan
+(17 novembre 1808).
+
+Cet édit, considérant que les actes du gouvernement anglais
+dénationalisaient simplement les navires de toutes les nations
+européennes, que tous les souverains de ces nations avaient au
+contraire le droit de défendre l'indépendance de leur pavillon,
+stipulait:
+
+1º «Que tout bâtiment, de quelque nation qu'il soit, qui aura
+souffert la visite d'un vaisseau anglais, ou se sera soumis à un
+voyage en Angleterre, ou aura payé une imposition au gouvernement
+anglais, est, par cela seul, déclaré dénationalisé; il a perdu la
+garantie de son pavillon et est devenu propriété anglaise; il sera
+déclaré de bonne et valable prise.
+
+2º Que tout bâtiment, de quelque nation qu'il soit, quel que soit
+son chargement, expédié des ports d'Angleterre ou des colonies
+anglaises, ou des pays occupés par les troupes anglaises, ou allant
+en Angleterre ou dans les colonies anglaises, ou dans les pays
+occupés par des troupes anglaises, est de bonne prise.
+
+3º Que ces mesures cesseront d'avoir leur effet pour toutes les
+nations qui sauraient obliger le gouvernement anglais à respecter
+leur pavillon; elles continueront à être en vigueur pendant tout le
+temps que ce gouvernement ne reviendra pas au principe du droit des
+gens qui règle les relations des états civilisés dans l'état de
+guerre. Ces dispositions seront abrogées et nulles par le fait, dès
+que le gouvernement anglais sera revenu aux principes du droit des
+gens, qui sont aussi ceux de la justice et de l'honneur.»
+
+Ces actes d'hostilité entre la France et l'Angleterre tendaient
+naturellement à anéantir tout commerce régulier. Les nations qui
+s'étaient soumises ou qui avaient dû se soumettre au blocus
+continental, ne tardaient pas à en sentir tous les inconvénients et
+cherchèrent à s'en affranchir. Le système poussé jusqu'à ses
+dernières limites aboutissait à l'absurde. La Suède et la Hollande
+furent les premières à s'en détacher. L'Empereur Alexandre lui-même,
+malgré les assurances données à Tilsitt, comprit bientôt qu'il était
+impossible de vaincre la mer par la terre et encore moins
+«d'empêcher ses sujets de vendre les produits de leur sol et de
+s'approvisionner au mieux de leurs intérêts[54]»; il se vit donc
+obligé de modifier la direction de sa politique et de s'opposer aux
+vues de Napoléon,--ce qui aboutit à la campagne de Russie,--campagne
+néfaste qui, comme nous allons le voir, sera indirectement provoquée
+aussi par l'intervention commerciale des États-Unis d'Amérique.
+
+[Note 54: Nouveau Dictionnaire d'Économie politique (LÉON SAY),
+article: _Blocus continental._]
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+L'EMBARGO ET LES CONSÉQUENCES DE LA GUERRE D'ESPAGNE.
+
+ Jefferson taxé de Bonapartiste. -- Situation de Turreau à
+ Washington. -- Lettre de Champagny à Armstrong. -- Cette
+ lettre provoque de l'agitation aux États-Unis. -- Pickering
+ crée un mouvement en faveur de l'Angleterre. -- Critique de
+ l'Embargo. -- Intrigue de John Henry. -- Conséquences
+ économiques de l'Embargo. -- Murat à Madrid. -- L'Entrevue
+ de Bayonne. -- Napoléon offre le trône d'Espagne à son frère
+ Joseph. -- Répercussion sur les colonies espagnoles. --
+ Ambition démesurée. -- La Floride de nouveau mise en jeu. --
+ Capitulation de Dupont à Baylen.
+
+
+La situation grave, tendue à l'excès, créée par Napoléon en Europe,
+remuait, en Amérique, les fibres les plus sensibles et les plus
+profondes, touchant aux questions les plus délicates de constitution
+et de tendances raciques. L'éternelle alternative, faisant pencher
+les États-Unis, tantôt du côté de la France et tantôt du côté de
+l'Angleterre, ne pouvait que trouver un aliment nouveau dans ces
+conditions troublées. Mais troublées aussi devaient être les idées
+directrices des partis. Les Fédéralistes, naturellement, ne
+pouvaient oublier leurs classiques sympathies pour le régime
+anglais. Les Républicains, amis de la France, ne pouvaient accorder
+une admiration soutenue au général de la Révolution française,
+devenu Empereur des Français et ayant transformé dans un sens
+monarchique les institutions libérales dont il était issu. Tous,
+enfin, ne pouvaient faire abstraction de leur origine anglo-saxonne.
+
+L'embargo décrété contre les navires anglais, qui lésait d'ailleurs
+aussi les intérêts français, n'avait pas été approuvé par tout le
+monde. Dès le mois de décembre 1807, des critiques et des opposants
+crièrent, bien inconsidérément, à l'influence française et Jefferson
+fut taxé de Bonapartiste. On l'accusait de servilité à l'égard de
+Napoléon,--ce qui était faux car, à cette époque même, il ne se
+trouvait nullement en bons termes avec le gouvernement français. Et
+Turreau, loin d'exercer une action sur les décisions du Président,
+se plaignait plutôt de son attitude anti-française. Il accusait le
+cabinet de Washington de fausseté[55]. Il accusait les représentants
+de tous les partis, dont l'opinion était comme le résumé de
+l'opinion publique, de s'opposer à tout projet qui pourrait déplaire
+à la Grande-Bretagne et de rendre ainsi toute guerre impossible
+entre les États-Unis et leur ancienne métropole, dont l'influence
+occulte ne pourrait jamais être détruite. À chaque instant on
+reprochait au ministre de France les décrets de Napoléon, qui
+avaient complètement modifié les dispositions favorables des membres
+du Congrès. C'était sans doute un prétexte pour expliquer leur
+indifférence ou leur inaction, quoique, aux yeux de Turreau, les
+mesures prises par le gouvernement français ne pouvaient pas être
+comparées aux excès et aux outrages infligés par l'Angleterre aux
+États-Unis.
+
+[Note 55: Turreau à Champagny, 20 mai 1808 (_Archives des Aff.
+Étr._).]
+
+En janvier 1808, Champagny avait adressé à Armstrong une lettre dans
+laquelle il défendait les décrets de Berlin et de Milan[56]. Cette
+lettre, qui, en termes énergiques, exprimait la pensée de Napoléon,
+résumait, en somme, la situation faite aux États-Unis par la
+rivalité de la France et de l'Angleterre. Elle contenait des vérités
+qui froissèrent les Américains. En faisant l'énumération des griefs,
+elle faisait ressortir que l'union américaine avait à souffrir, plus
+qu'aucune autre puissance, des agressions de l'Angleterre. La
+guerre entre les deux nations devait en être la conséquence
+inévitable, car il n'était pas admissible, pour l'intérêt et la
+dignité des États-Unis, d'accepter le principe monstrueux et
+l'anarchie que le gouvernement anglais voulait faire prévaloir sur
+mer. Et l'empereur considérait cette guerre comme étant déclarée en
+fait depuis le jour où l'Angleterre avait publié l'exécution de ses
+ordres en conseil. En d'autres termes, c'était inviter les
+États-Unis à prendre parti entre la France et l'Angleterre et
+préjuger, sinon même imposer une action en faveur de la France
+contre l'Angleterre.
+
+[Note 56: Champagny to Armstrong, 15 janvier 1808. _State Papers_,
+III, 248.]
+
+Armstrong envoya cette lettre à Jefferson: elle constituait un
+ultimatum d'un nouveau genre. Aucune nation indépendante ne pouvait
+s'y soumettre.
+
+Devant l'agitation que produisit la lecture de ce factum au Congrès,
+le Président demanda inutilement d'en garder le secret. Mais les
+Fédéralistes trouvèrent, au contraire, dans sa publication, un
+prétexte, trop longtemps cherché, pour tourner contre la France
+l'antipathie que le peuple nourrissait contre l'Angleterre. C'était
+tout profit pour eux et l'Empereur leur fournissait lui-même les
+moyens de constituer un parti anglais, parti que Rose, l'envoyé de
+Canning, n'avait pu réussir à former. Pickering n'hésita pas à se
+faire l'instrument de ce parti, en cherchant à l'organiser et à le
+développer, du moins dans le territoire de ce qui fut la Nouvelle
+Angleterre. Il demandait, en échange, au gouvernement anglais, de
+soutenir une propagande énergique contre les Républicains. Ce
+faisant, Pickering agissait en conspirateur rebelle, tombant sous le
+coup de la loi qu'il avait lui-même contribué à faire voter quand il
+était Secrétaire d'État et, aux termes de laquelle, tout citoyen des
+États-Unis qui, sans autorisation officielle, se mettait en relation
+avec un gouvernement étranger, était passible de peines sévères. Il
+s'imaginait pouvoir se mettre au-dessus de cette loi, étant persuadé
+que Jefferson était lié, par engagement secret, avec Napoléon, dans
+le but de collaborer à la ruine de l'Angleterre.
+
+Il affirmait que, dans son message en faveur de l'embargo, le
+Président n'avait pas invoqué des raisons suffisantes pour justifier
+cette grave mesure, qu'il devait y avoir des motifs cachés au
+public. Lesquels? L'Empereur avait-il exigé qu'il n'y eut plus de
+neutres? Avait-il exigé aussi que les ports américains, ainsi que
+ceux des États d'Europe, ses vassaux, fussent fermés au commerce
+anglais? L'embargo, insinuait-il, n'était peut-être qu'une forme
+adoucie et complaisante par laquelle on répondait, d'une façon
+déguisée, à des ordres impératifs. De tels procédés mèneraient
+graduellement à une guerre avec l'Angleterre, ou à une soumission
+honteuse à la France. En les dévoilant, Pickering attirait sous sa
+bannière les Fédéralistes, avec d'autant plus de facilité que les
+mesquineries de la politique intérieure disparaissaient de la sorte
+sous un semblant de patriotisme.
+
+Cependant, il ne fallait pas se payer de mots. L'embargo, tel qu'il
+existait et fonctionnait, avait été une réponse nécessaire aux
+ordres en conseil, à toutes les vexations du gouvernement anglais et
+ceux qui voulaient le supprimer, Pickering en tête, malgré leurs
+sentiments anti-français, se voyaient, quand même, acculés à une
+guerre avec la Grande-Bretagne. Ils arrivaient donc au résultat
+désiré par Napoléon. Il n'y avait pas d'autres expédients[57], à
+moins de soumettre le commerce américain aux licences et aux taxes
+anglaises, ce qui équivalait à abdiquer toute souveraineté nationale
+et, en réalité, on pouvait accuser les Fédéralistes qui, en 1801,
+avaient la prétention de représenter le parti national d'Amérique,
+de n'être plus qu'une faction anglaise aux ordres du cabinet de
+Saint-James. Cette faction remuante pouvait devenir d'autant plus
+dangereuse qu'elle entretenait des relations secrètes avec Sir James
+Craig, gouverneur du Bas-Canada, à Québec, lequel avait grand
+intérêt à être renseigné sur ce qui se passait aux États-Unis. Un
+nommé John Henry, Anglais de naissance, Américain d'habitudes, qui
+était reçu dans les cercles officiels et mondains de Boston, joua,
+en cette occurrence, un rôle équivoque d'ambassadeur aventurier,
+qu'en des termes moins pompeux, on peut appeler espion. Il
+s'entremit habilement, et, grâce aux renseignements qu'il sut
+fournir, il contribua à faciliter une alliance entre les
+Fédéralistes de la Nouvelle Angleterre et les Tories anglais. Cette
+alliance, qui devait aboutir au parti anglais préconisé par
+Pickering, s'appuyait sur la nécessité, soi-disant urgente,
+d'inaugurer une politique extérieure conforme au principe
+anglo-saxon: avec beaucoup plus de force, elle tendait vers une
+politique intérieure anti-républicaine et ses coups les plus
+perfides étaient dirigés contre Jefferson.
+
+[Note 57: John Quincey Adams à Harrisson Gray Otis, _Boston, 1807_.]
+
+Jefferson, cependant, ne se laissa pas intimider. Il demeura
+fermement attaché à la théorie de l'embargo, avec toutes les
+conséquences qu'elle comportait. Ces conséquences allaient dépasser
+les intentions même de l'auteur. Des Républicains avisés, même des
+partisans de l'embargo limité à une certaine durée, commençaient à
+s'apercevoir des inconvénients d'un embargo d'une durée illimitée.
+Le démocrate Even Sullivan, gouverneur du Massachusetts fédéraliste,
+fit ressortir combien cet État était atteint par les restrictions
+commerciales qui troublaient de fond en comble le jeu des
+importations et exportations. Les fonctionnaires des douanes avaient
+peine à faire respecter les prescriptions légales et partageaient en
+beaucoup d'endroits le mécontentement du public. Le long des côtes
+du Maine et de la frontière du Canada, la contrebande menaçait de
+prendre des proportions inquiétantes, et, dans toute la région,
+l'insurrection fut sur le point d'éclater. Sur plusieurs points, il
+y eut des rencontres sanglantes.
+
+Si la rue était agitée, au sein du gouvernement lui-même, les
+dissensions se firent jour. À l'inébranlable fermeté de Jefferson,
+Madison opposait l'hésitation du doute. Robert Smith semblait
+craindre les excès et les complications de toutes sortes, fruits de
+l'embargo et, si Gallatin prenait froidement toutes les mesures pour
+faire respecter la loi, c'était par devoir et non sans exprimer
+parfois la peur des plus graves bouleversements. Tous les opposants,
+fédéralistes comme républicains, se rencontraient pour émettre cette
+affirmation:--«La constitution avait donné le pouvoir au Congrès
+pour régler le commerce avec des nations étrangères, entre les
+divers États et avec les tribus indiennes,--mais elle ne lui avait
+pas donné le pouvoir d'empêcher le commerce avec les nations
+étrangères».
+
+Ainsi, l'embargo qui avait été voté par le Congrès, sur l'insistance
+de Jefferson, était une mesure imposée par la situation intolérable
+rejaillissant sur le commerce des neutres, à la suite des ordres en
+conseil et des décrets de Napoléon. En Amérique, cette mesure
+risquait de mettre de nouveau aux prises les partis d'une politique
+opposée et intransigeante, de répandre dans la jeune union la
+désunion et l'insurrection; mais, considérée en soi, elle était une
+des formes atténuées peut-être mais inévitables que prenait, dans le
+temps, l'évolution d'un pays qui était né et qui s'était développé
+entre la rivalité de la France et de l'Angleterre.
+
+À un point de vue plus élevé, l'embargo, aux yeux du président
+Jefferson, répondait à un idéal politique qui ne manquait pas de
+grandeur. Pour lui, c'était le seul moyen d'échapper aux horreurs de
+la guerre qui, dans sa préparation comme dans son exécution,
+entraînait des brutalités coutumières au vieux monde, qu'il voulait
+épargner au nouveau monde. En cela, il demeurait fidèle au principe
+des ancêtres puritains qui, ayant rompu avec la mère-patrie,
+prétendaient fonder un État sur des bases de pureté sociale et
+religieuse. Ils n'y parvinrent pas toujours[58]. Et, à mesure que la
+politique américaine tendait à devenir plus mondiale, la
+réalisation de cette possibilité devenait plus aléatoire. Le moyen
+que préconisait Jefferson pour éloigner des États-Unis, ce qu'il
+appelait les vices, les crimes et les corruptions de l'Europe, si
+louable fut-il, le prouvait abondamment. Sous prétexte de résister
+aux ingérences étrangères, on marchait simplement à la ruine
+intérieure. Nous avons vu les résistances soulevées dans tous les
+partis par l'embargo. Ce fut bientôt un _tolle_ général. Car, enfin,
+s'il s'agissait d'éviter la guerre avec ses conséquences qui peuvent
+non seulement détruire toutes les ressources vitales, mais modifier
+la forme d'un gouvernement, avec le système de l'embargo, on
+risquait d'aboutir aux mêmes résultats. Son application stricte
+entraînait une telle diminution des libertés individuelles et des
+droits de propriété, qu'à ce point de vue, de longues guerres
+étrangères n'auraient pas occasionné plus de maux. Si les libertés
+américaines, au nom desquelles on avait combattu, devaient périr,
+mieux valait les voir tomber sous les coups d'une guerre, dans la
+mêlée sanglante mais glorieuse des champs de bataille, que de les
+exposer à être étouffées par un système de restrictions appelé de
+_non-intercourse_, qui se composait de petites aspirations et de
+petits moyens.
+
+[Note 58: A. SCHALCK DE LA FAVERIE: _Les Premiers Interprètes de la
+Pensée américaine._]
+
+Économiquement parlant, les pertes étaient immenses, elles
+augmentaient tous les jours. Le commerce était complètement
+annihilé, puisque, aux entraves provenant des Ordres en conseil et
+des Décrets de Napoléon, venaient s'ajouter les vexations de cet
+embargo qui paralysait toute initiative des citoyens, de sorte que
+les mesures hostiles prises par l'Angleterre et la France étaient,
+pour ainsi dire, aggravées par des mesures édictées par le
+gouvernement américain contre les Américains eux-mêmes. Si, à
+première vue, l'embargo semblait préférable aux excès d'une guerre,
+puisqu'il n'exposait pas le pays aux massacres, aux exécutions
+brutales, aux méthodes immorales que la guerre impose, à y regarder
+de près, il ouvrait une ère de corruption en invitant chaque
+citoyen à se soustraire frauduleusement aux prescriptions de la loi.
+Au point de vue social, le résultat était déplorable. Certes, la
+patrie n'était pas en danger. Mais ce danger eût été préférable; il
+eût peut-être fait surgir un héros, tandis que, dans l'état actuel
+des choses, on ne pouvait rencontrer que des contrebandiers et des
+traîtres. L'idéal que Jefferson voulait réaliser tournait donc
+contre lui et le résultat final aboutissait à un fléchissement
+considérable de la moralité nationale.
+
+On pouvait cependant expliquer et excuser.
+
+À un moment donné, sans qu'on sût trop pourquoi, tout commerce avec
+l'étranger avait été supprimé. Et alors, subitement, sur un ordre
+donné qui souffla sur toutes les côtes comme un vent de mort,
+l'ouvrier laissa tomber son outil, le marchand ferma ses portes,
+chaque navire fut désarmé. Tout ce que produisait l'Amérique: le
+froment, le bois, le coton, le tabac, le riz, autant de richesses
+qui s'accumulaient en pure perte, ne pouvant être achetées ni
+vendues. La faillite et le chômage augmentaient chaque jour l'armée
+des mécontents et des criminels. On eût dit les atteintes d'un mal
+mortel empoisonnant, soudain, les sources vives de la nation.
+Lambert[59], qui vit New-York en 1808, la décrit comme une ville
+frappée d'inanition. Mais ce fut surtout au Nord, à Boston, dans
+toute la Nouvelle Angleterre, que les conséquences de l'embargo
+furent ressenties avec le plus d'horreur. Et les habitants n'eurent
+scrupule d'exhaler leur mécontentement. Tous se rencontrèrent en un
+cri de réprobation à l'adresse de Jefferson. Ce fut l'époque où
+William Cullen Bryant, encore adolescent, inaugura les chants de sa
+lyre démocratique en attaquant le démocratique Président, dans la
+fameuse satire intitulée: _The Embargo_[60] où il n'hésita pas à
+mettre en vers les invectives que ses adversaires politiques avaient
+souvent adressées à Jefferson en prose:
+
+ «And thou, the scorn of every patriot name,
+ Thy Country's ruin, and her councel's shame.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Go wretch! Resign the Presidential chair,
+ Disclose thy secret measures, foul or fair;
+ Go search with curious eye for horned frogs
+ 'mid the wild waste of Louisiana bogs;
+ Or where Ohio rolls his turbid stream
+ Dig for huge bones, thy glory and thy theme.»
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+[Note 59: Lambert's Travels, II, 64, 65.]
+
+[Note 60: WILLIAM CULLEN BRYANT: _The Embargo, or sketches of the
+Times._ A Satire.]
+
+Jefferson vendu à la France: c'était le refrain qui alimentait le
+fond de la haine populaire.
+
+En réalité, tout le poids de l'embargo tombait sur les États du Sud.
+La Virginie était atteinte en première ligne, mais malgré toutes les
+menaces de ruine qui devenaient flagrantes, elle s'obstinait à
+demeurer fidèle au système de son président qui fut touché lui-même
+dans sa propre fortune. On en arrivait donc à connaître, d'un côté,
+tous les inconvénients d'une guerre, et de l'autre, toutes les
+perturbations d'une révolution politique. Partout, les Fédéralistes
+prirent le dessus. Le parti républicain fut sauvé par New-York et
+par la démocratique Pennsylvanie aux élections de 1808. En tous cas,
+la grande popularité de Jefferson était bien morte et il devint
+nécessaire que l'embargo fût supprimé.
+
+Pendant que les États-Unis se débattaient dans cette crise, Napoléon
+s'apprêtait à porter le coup de grâce à l'Espagne. L'Amérique ne
+pouvait demeurer indifférente à cette tentative qui, en cas d'échec
+comme en cas de succès, allait avoir une grande répercussion sur
+l'avenir de l'Union. L'Espagne vaincue verrait ses vice-royautés
+américaines secouées d'un frisson d'indépendance et de révolte,
+l'Espagne résistante arrêterait la marche dominatrice de Napoléon:
+d'un côté comme de l'autre, le cabinet de Washington avait à prendre
+des décisions importantes et efficaces.
+
+Dès février 1808, Murat devait occuper Madrid et l'amiral Rosily,
+commandant une flottille française à Cadix, avait ordre de barrer la
+route à la cour d'Espagne, dans le cas où elle aurait l'intention
+d'imiter celle de Lisbonne. Godoy eut, en effet, un instant, l'idée
+de fuir avec le roi jusqu'au Mexique. Un soulèvement populaire
+empêcha l'exécution de ce projet. L'empereur eut, de la sorte, un
+prétexte tout trouvé pour prendre possession de Madrid par son armée
+qui protégeait le roi contre tout acte de violence. Puis, ce fut le
+départ de Napoléon pour Bayonne où devaient être rassemblées ces
+épaves de l'antique monarchie espagnole: Charles IV, la Reine,
+Ferdinand, le Prince de la Paix, Pedro Cevallos,--autant de débris
+fossiles d'un régime suranné, présentés à la curiosité du grand
+parvenu. Il les vit et les jugea[61]. Le roi lui sembla un bon
+patriarche. La reine portait sur sa face son coeur et son histoire:
+il n'y avait qu'à la voir pour comprendre sa vie. Le Prince de la
+Paix avait l'aspect d'un taureau. Quant au prince des Asturies: le
+dernier des crétins. À côté de lui, le roi de Prusse eut passé pour
+un héros, en comparaison. Ce falot Bourbon d'Espagne semblait
+indifférent à tout, n'ouvrait pas la bouche, excepté pour
+manger,--ce qui lui arrivait quatre fois par jour et l'empêchait de
+penser.
+
+[Note 61: Napoléon à Talleyrand. _Correspondance_, XVII, 39, 49,
+65.]
+
+Napoléon offrit le trône d'Espagne à son frère Joseph.
+
+Les Espagnols se rendirent compte que leur patrie n'était plus
+qu'une province française. Le 2 mai 1808, une insurrection à Madrid
+fut réprimée dans le sang, par Murat. Ce mouvement populaire
+prouvait que l'antique patriotisme des Hidalgos n'était pas mort.
+Cependant, il était à double portée. S'il constituait la pierre
+d'achoppement contre laquelle la fortune de Napoléon trouva son
+premier arrêt, il donnait aussi le coup mortel qui agrandit les
+fissures par lesquelles allait s'émietter et se dissoudre l'empire
+de toutes les Espagnes.
+
+Et d'abord, la politique de l'Empereur avait si étrangement
+embrouillé les idées directrices des nationalités, que les
+événements d'Espagne soulevèrent les sympathies les plus
+hétérogènes. Les Espagnols, au loyalisme si ardent, devinrent un
+instant des démocrates, les monarchies les plus despotiques de
+l'Europe trouvèrent leur intérêt à soutenir des tendances
+républicaines et révolutionnaires, tandis que la République des
+États-Unis, ce refuge de toutes les libertés, se rangea du côté de
+l'oppresseur, parce qu'elle comprenait, ce qui était clair comme le
+jour, que la dislocation des vastes possessions espagnoles devait
+lui profiter en première ligne et fatalement. Dans ces conditions,
+la révolution espagnole provoquée par l'Empereur des Français, dans
+un intérêt dynastique et au profit d'une ambition monarchique,
+ouvrait à l'Amérique du Nord un horizon immense où promettaient de
+s'épanouir toutes les fleurs de la démocratie.
+
+Napoléon, en frappant de mort la monarchie espagnole qui, depuis des
+siècles, avait elle-même absorbé toutes les forces du pays, brisa,
+du même coup, le lien déjà relâché qui rattachait encore les
+colonies espagnoles à la métropole. En imposant sa domination à
+l'Europe, il avait semé, par contre, un vent d'indépendance qui
+souffla de l'Amérique du Nord à l'Amérique du Sud.
+
+Cependant, il était parvenu à l'apogée de sa puissance. Il crut que
+son rêve pourrait se réaliser enfin: consommer la ruine de
+l'Angleterre en chassant sa flotte, son commerce, de la mer
+Méditerranée, de l'Océan Indien, des eaux américaines, projet
+gigantesque qui demandait la reconstitution et la collaboration des
+forces navales de France, d'Espagne et de Portugal, en vue
+d'expéditions projetées qui devaient occuper Ceuta, l'Égypte, la
+Syrie, Buenos-Aires et l'Inde...
+
+Après avoir essayé de vaincre la mer par la terre, Napoléon voulait
+vaincre la mer par la mer. Mais quelle puissance humaine le peut? On
+trouve la trace de ces préoccupations un peu chimériques, dans sa
+correspondance. À Decrès[62] il écrivait--sentant sans doute la
+réalisation de ces projets trop lointaine--que la simple menace de
+ces opérations suffirait à jeter la panique à Londres. Surtout une
+expédition dirigée contre l'Inde devait être très préjudiciable à
+l'Angleterre qui serait ainsi paralysée dans l'exécution des mesures
+hostiles prises contre la France et contre l'Amérique.
+
+[Note 62: Napoléon à Decrès, 13 mai 1808. _Correspondance_,
+XVII-112.]
+
+Pour entreprendre une telle expédition, Napoléon avait évidemment
+besoin de soumettre l'Espagne à sa loi; il lui fallait aussi l'appui
+de l'Amérique latine et des États-Unis du Nord. Trop délibérément il
+traita ces derniers comme dépendant déjà de son gouvernement, en
+signant le 27 avril 1808 le Décret de Bayonne qui ne fut qu'une
+aggravation des Décrets de Berlin et de Milan. Aux termes de ce
+nouveau Décret, tous les navires américains qui entreraient dans un
+port de France, d'Italie ou des villes hanséatiques, devaient être
+saisis, sous prétexte que, depuis le fonctionnement de l'embargo,
+tout navire appartenant aux États-Unis ne pouvait naviguer sans
+violer la loi, à moins de se munir de faux papiers délivrés par
+l'Angleterre. Cette interprétation trop catégorique allait encore
+donner lieu à des revirements subtils de politique et de diplomatie.
+
+Entre les allures autoritaires et dominatrices de Napoléon et
+l'attitude intransigeante de l'Angleterre, quelle pouvait, en effet,
+être la politique des États-Unis? Devenir l'instrument de la France
+contre l'ennemi héréditaire ou être exposé à voir confisquer toutes
+les cargaisons des navires qui entreraient dans les eaux françaises,
+constituait une alternative d'autant plus pénible qu'elle était
+imposée sur un ton comminatoire, inacceptable par une nation
+indépendante. Encore une fois, comme l'occurrence s'était déjà
+présentée aux dates importantes de l'histoire de l'Amérique du Nord,
+la distance qui séparait la grande république américaine des deux
+monarchies belligérantes la sauva des interventions et des décisions
+immédiates. Les diplomates qui représentaient le cabinet de
+Washington à Paris et à Londres furent chargés, chacun en ce qui le
+concernait, et tout en sauvegardant la dignité de leur patrie,
+d'ouvrir la voie à des explications amicales et respectueuses[63].
+
+[Note 63: Madison à Armstrong, 2 mai 1808; _State Papers_, III,
+252.]
+
+Mais quelles pouvaient être les explications amicales de Napoléon?
+
+Évidemment, s'il invitait avec tant d'énergie les États-Unis à se
+joindre à lui contre l'Angleterre, il devait, en retour,
+s'entremettre auprès de l'Espagne pour la cession des Florides aux
+Américains. Mais ceux-ci prétendaient, avant tout, maintenir leur
+neutralité parmi les puissances intéressées, sans vouloir se mêler
+directement aux vicissitudes d'une guerre qui agitait une si
+lointaine partie du monde, même au prix d'un grand avantage les
+concernant particulièrement.
+
+Dans cette situation troublée, Armstrong, le Ministre des États-Unis
+en France, redevint soudain le soldat qu'il avait toujours été: il
+conseilla tout simplement de s'emparer des Florides sans délai.
+Jefferson trouva l'avis impraticable, d'autant plus que Champagny
+faisait savoir à Turreau que, jusqu'à présent, l'Empereur n'avait
+pas encore appliqué strictement le décret de Bayonne: sa conduite à
+l'égard des États-Unis s'inspirerait de la conduite des États-Unis à
+l'égard de l'Angleterre. Champagny ajoutait que, si l'Angleterre
+esquissait le moindre mouvement hostile contre les Florides,
+l'Empereur ne verrait aucun inconvénient à ce que les Américains
+fissent avancer leurs troupes pour se défendre.
+
+C'était autant de sollicitations à ouvrir les hostilités et à
+conclure, par conséquent, une alliance avec la France.
+
+Mais Jefferson et Madison éludaient la réponse catégorique attendue
+par Turreau. Quand celui-ci objectait que le cabinet de Washington
+était sorti d'une neutralité impartiale en traitant les deux
+puissances belligérantes et rivales sur le même pied d'égalité,
+tandis que l'attitude de ces deux puissances n'était nullement la
+même à l'égard de l'Union, le Président affirmait qu'il n'y avait
+aucune comparaison à établir entre la France et l'Angleterre au
+point de vue des vexations dont les États-Unis avaient à souffrir.
+Aussi l'embargo, qui semblait s'attaquer également à la France et à
+l'Angleterre, était, en réalité, beaucoup plus préjudiciable à
+celle-ci qu'à celle-là, par la bonne raison que l'Angleterre
+possédait un plus grand nombre de colonies et que les ressources
+locales de ces colonies laissaient à désirer.
+
+Devant de telles hésitations du cabinet de Washington, qui étaient
+autant de fins de non recevoir, Napoléon reprit son jeu de bascule
+coutumier. Quand Armstrong exprima à Champagny la satisfaction du
+gouvernement américain pour l'approbation impériale permettant une
+occupation anticipée des Florides, Napoléon joua l'étonnement et
+l'indignation. Il fit répondre par Champagny à Armstrong que cette
+allusion à l'occupation des Florides était incompréhensible, qu'en
+tous cas les Américains, étant en paix avec les Espagnols, ne
+pouvaient occuper les Florides sans l'autorisation du Roi
+d'Espagne[64]. Et Champagny ajouta avec une certaine effronterie que
+jamais il n'avait été question de soutenir une occupation des
+Florides par les Américains sans cette formelle autorisation, que
+«l'Empereur n'avait ni le droit, ni le désir d'autoriser une
+infraction de la loi internationale, contraire aux intérêts d'une
+puissance indépendante, son alliée et son amie».
+
+[Note 64: Napoléon à Champagny, 21 juin 1808. _Correspondance_,
+XVII, 326.]
+
+Ce revirement, pratiqué avec une dextérité toute latine qui
+désempara un peu la mentalité anglo-saxonne d'Armstrong, eut pour
+conséquence de faire appliquer plus strictement le Décret de
+Bayonne, c'est-à-dire, de faire saisir tous les biens et tous les
+navires américains. Le cabinet de Washington refusait de s'incliner,
+sans condition, devant la volonté de Napoléon: Napoléon se vengeait.
+
+L'Espagne, dont il croyait avoir fait l'instrument de sa politique,
+allait se venger à son tour et tirer, en même temps, les États-Unis
+d'embarras.
+
+Les difficultés que rencontra Joseph Bonaparte à maintenir sa
+royauté éphémère, contenaient en germe l'échec du plan si
+passionnément élaboré par l'Empereur.
+
+En juillet 1808, Dupont capitula à Baylen, laissant une vingtaine de
+mille hommes entre les mains d'une poignée de patriotes espagnols.
+La flotte française dût se rendre à Cadix et Joseph quitter Madrid
+pour mettre sa vie en sûreté, en fuyant avec l'armée intacte,
+au-delà de l'Ebre. Ce ne fut pas tout, on le sait. Le 1er août,
+Wellesley avait débarqué à quelques lieues au nord de Lisbonne et
+marchait sur cette capitale. Junot, après la bataille de Vimeiro, se
+replia sur Cintra où il consentit à évacuer le Portugal, à la
+condition que les 22.000 hommes qui composaient son armée fussent
+ramenés en France par mer.
+
+Pour la première fois, le génie de Napoléon se voyait entravé dans
+son élan magnifique. Par un effort désespéré, l'Espagne et le
+Portugal s'étaient libérés, du même coup, de Napoléon et des
+Bourbons. Évidemment, l'Empereur avait encore ses armées intactes et
+sa présence, à la tête de ses forces militaires, pouvait réparer ces
+premiers désastres. Mais irréparable était la perte des ports de
+Cadix et de Lisbonne, irréparable l'anéantissement des flottes et
+des magasins, seules bases sur lesquelles pouvait s'appuyer et se
+développer la puissance maritime de la France, seuls moyens aussi,
+pour Napoléon, de mettre à exécution, dans les conditions indiquées,
+son rêve de domination universelle. Ce rêve venait de s'évanouir
+dans les brouillards de l'Océan.
+
+Le grand Empereur avait un instant vaincu la mer par la terre; sa
+tentative de vaincre la mer par la mer venait d'échouer.
+L'Angleterre pouvait reprendre la maîtrise de l'Océan, les colonies
+espagnoles étaient hors d'atteinte: l'Amérique, qu'elle fût, au
+nord, dirigée par l'esprit d'indépendance plus ou moins puritaine
+des Anglo-Saxons, ou, au sud, imprégnée d'autocratie latine, pouvait
+poursuivre désormais les libres voies de sa destinée.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LES ÉTATS-UNIS ET LA RUSSIE.
+
+ Madison président des États-Unis. -- Il demande des
+ dommages-intérêts au gouvernement français. -- Apparence
+ conciliante de l'Angleterre. -- Ses intrigues continuent à
+ Washington. -- Quatrième coalition. -- Le Retrait de
+ l'embargo demande la suppression des Décrets de 1806 et de
+ 1807. -- Napoléon n'est pas de cet avis. -- Lettre de Cadore
+ au général Armstrong. -- Intérêts commerciaux des États-Unis
+ dans la mer Baltique. -- Relation avec la Russie. -- Mission
+ de J. Q. Adams. -- Bienveillance de l'empereur Alexandre. --
+ Ukase protégeant les produits américains. -- Rappel de
+ Caulaincourt. -- L'empereur Napoléon rompt avec l'empereur
+ Alexandre.
+
+
+Après avoir réuni, à Erfurt, tous les rois de toutes les Allemagnes,
+dans le but de resserrer son alliance avec l'empereur Alexandre et,
+rassuré sur les intentions de l'autocrate de toutes les Russies qui
+ne s'était pourtant pas livré entièrement, Napoléon comme on l'a vu,
+avait pu consacrer tous ses efforts à la campagne d'Espagne qu'il
+conçut avec sa maëstria ordinaire,--mais il est des concours de
+circonstances naturelles et morales contre lesquelles les plus
+géniales méthodes s'exercent en vain.
+
+Lorsqu'au mois d'août 1808, Napoléon apprit à Bordeaux la
+capitulation de Dupont à Baylen et celle de Rosily à Cadix, sa
+perplexité fut grande. Peut-être eût-il l'intuition que le but qu'il
+cherchait à atteindre dans la péninsule lui échappait avec toutes
+les conséquences sur lesquelles il avait espéré pouvoir compter. Que
+lui importait maintenant d'occuper militairement une grande partie
+de l'Espagne, s'il n'occupait plus Cadix ni Lisbonne et si le
+Mexique, Cuba, le Brésil et le Pérou menaçaient de se jeter dans les
+bras de l'Angleterre?
+
+Pour la première fois, le grand capitaine, le grand politique
+hésita. S'il renonçait à son plan espagnol, c'était avouer l'échec
+final auquel était destiné tout le système qu'il prétendait
+instaurer. Il remit le sort de l'Espagne entre les mains de ses
+lieutenants et se prépara à faire face à l'orage qui s'amoncelait
+dans l'Europe centrale.
+
+Essayons de comprendre les contre-coups que ces événements ont
+exercés sur la politique des États-Unis.
+
+Sur ces entrefaites, Madison avait succédé à Jefferson, à la
+Présidence. On avait reproché à Jefferson sa soi-disant complaisance à
+l'égard de Napoléon. La nouvelle administration chercha à se laver de
+ce soupçon en insistant auprès du gouvernement français pour obtenir
+les réparations aux dommages causés depuis 1803 et qui, malgré les
+promesses de l'Empereur, demeuraient lettres mortes. Quant aux
+restrictions commerciales, dont elle demandait la suppression,
+Champagny répondit à Turreau que, souscrire à cette demande, serait
+introduire des exceptions qu'il faudrait étendre à tous les peuples,
+ce qui permettrait à l'Angleterre de trouver de nouvelles ressources
+pour continuer la guerre. Napoléon ne se montrait donc pas enclin à la
+conciliation. À partir de ce moment, se dessina en Amérique un
+mouvement foncièrement anti-français, non seulement parmi les
+Fédéralistes, ce qui était constant, mais aussi parmi les
+Républicains, ce qui était plus significatif. De sorte que la
+suppression de l'embargo, en donnant une certaine satisfaction à
+l'Angleterre, pouvait aussi être considérée comme un affranchissement
+de tout contact impérial.
+
+Tous les représentants du grand commerce américain qui avaient eu
+tant à se plaindre des effets de l'embargo, aspiraient à la reprise
+des affaires et, comme ces affaires étaient surtout brillantes avec
+l'Angleterre, la France risquait de se voir rejetée, pour maintenir
+son influence en Amérique, dans les menées d'une diplomatie occulte,
+allant jusqu'à spéculer sur la possibilité d'une scission qui
+pourrait se produire entre les États du Nord formés par la
+Nouvelle-Angleterre où la vieille Angleterre avait toujours des
+partisans, et les États du Sud, où la France aurait quelque chance
+de poser les bases d'un parti puissant[65].
+
+[Note 65: Turreau à Champagny, 20 avril 1809 (_Archives des Aff.
+Étrang._ mss.).]
+
+Le cabinet de Washington fut encore obligé de louvoyer entre la
+mauvaise humeur des ministres britanniques et la hauteur dominatrice
+du conquérant français. L'embargo, ostensiblement dirigé contre les
+ordres en conseil, avait été aussi une réponse aux décrets de
+Napoléon et le commerce de la France et celui de l'Angleterre
+étaient également atteints parce que, en réalité, si ces deux pays
+s'en prenaient à l'attitude de l'Amérique, ils savaient bien, au
+fond, qu'ils l'avaient, pour ainsi dire, provoquée par les exigences
+de leur rivalité.
+
+Depuis la suppression de l'embargo par les États-Unis, l'opinion
+publique admettait parfaitement en Angleterre la suppression aussi
+des ordres en conseil. C'est sans doute pour hâter la fin de
+l'embargo et pour donner satisfaction à ce courant d'idées qu'en
+avril 1809 les ordres en conseil de novembre 1807 furent remplacés
+par un nouvel ordre qui devait ouvrir au commerce des neutres tous
+les ports ne dépendant pas de la France,--ce qui permettait de faire
+retomber sur la France les conséquences vindicatives de décrets
+ayant pour but d'atteindre l'Angleterre.
+
+L'Amérique pouvait s'imaginer avoir gain de cause. À y regarder de
+près, ce nouvel ordre n'était qu'un bon billet,--nous ne disons pas:
+un chiffon de papier,--c'était une simple concession. En effet, si
+la marine anglaise devait bloquer la Hollande, la France et l'Italie
+du nord, dans le but unique de mettre le commerce anglais à la place
+du commerce des neutres, le nouveau système ainsi préconisé ne
+valait guère mieux que l'ancien. Cependant les ordres en conseil
+avaient été révoqués, en apparence du moins, justifiant, de la
+sorte, la chute de l'embargo,--oeuvre de Jefferson. Quel coup pour
+le Président! C'était le coup de grâce donné à sa politique et on a
+vu qu'il en fut atteint d'une façon irréparable. Ce coup fut adouci
+par la subtilité adroite des républicains qui, ne voulant pas
+laisser aux Fédéralistes tout le profit de ce grand changement,
+firent imprimer, dans le «National Intelligencer» du 28 avril 1809,
+cette phrase à la fois jésuitique et consolatrice:
+
+«Grâces soient rendues au sage qui se repose maintenant si
+glorieusement sous les ombrages de Monticello!.. On peut hautement
+affirmer que la révocation des ordres en conseil est due à
+l'embargo!»
+
+Cet hommage indirect et mérité, dans une certaine mesure, rendu à
+Jefferson, retombait sur tout le parti républicain. Mais la
+situation générale n'en demeura pas moins troublée et soumise à tous
+les revirements de la politique européenne.
+
+Le cabinet de Saint-James continuait ses intrigues. Les difficultés
+diplomatiques soulevées par Erskine qui, trop conciliant, fut
+désavoué par Canning, aggravées par Jackson son successeur qui, trop
+insolent, fut renvoyé, prouvaient bien qu'au fond l'Angleterre et
+les États-Unis ne pouvaient s'entendre. Malgré tout, devant
+l'attitude ondoyante de la diplomatie française, la suppression de
+l'embargo, en mettant le commerce américain entre les mains de la
+Grande Bretagne, constituait, par cela même, une mesure de
+protection solidaire venant s'ajouter à toutes les velléités de
+résistance désespérée qui se dessinait partout contre les
+affirmations de domination universelle, de plus en plus
+impérieusement proclamées par Napoléon.
+
+Ce fut le moment où, pour la quatrième fois, l'Autriche essaya de
+secouer le joug. Ce suprême effort demandait aussi, de la part de
+l'Empereur, une suprême attention. La lutte devait être chaude et
+les graves affaires qui absorbaient Napoléon en Europe le
+détachaient nécessairement des affaires américaines. Néanmoins,
+Armstrong lui avait fait connaître, jusque sur les bords du Danube,
+la signification de l'acte du 1er mars 1809 de non-intercourse qui,
+supprimant, en apparence, tout commerce avec l'Angleterre et la
+France, revendiquait, quand même, pour l'industrie américaine le
+droit de communiquer directement avec les marchés anglais[66]. Dans
+le cas, ajoutait le ministre, où l'interprétation des Décrets du 21
+novembre 1806 et du 17 décembre 1807 ne porterait aucune atteinte
+aux droits maritimes de l'Union, l'acte en question serait
+immédiatement révoqué en ce qui concernait la France et les
+relations commerciales immédiatement rétablies entre les deux pays.
+Sous une forme obscure mais comminatoire, Armstrong demandait
+simplement des concessions équivalant à la suppression des Décrets
+de 1806 et 1807, ce qui, aux yeux des Américains, serait une réponse
+toute naturelle au retrait de l'embargo et des ordres en Conseil du
+mois de novembre 1807.
+
+[Note 66: Armstrong à Champagny, 29 avril 1809 (_Archives des Aff.
+Étr._).]
+
+Napoléon qui, avec tant d'autres nouvelles importantes, reçut cette
+note à Schoenbrunn où il s'était installé après avoir battu les
+Autrichiens, ne fut pas de cet avis. Il défendit, plus que jamais, les
+principes sur lesquels ses Décrets étaient fondés; ces principes
+répondaient à la notion stricte du droit des gens et se défendaient
+par des idées qu'il avait souvent exprimées. Les mers, affirmait-il,
+appartiennent à toutes les nations. Tout navire naviguant sous le
+pavillon de n'importe quelle nation, reconnu et avoué par cette
+nation, doit être sur l'océan aussi bien en sûreté que dans ses ports
+nationaux. Le pavillon qui flotte au mât d'un vaisseau-marchand doit
+être respecté comme s'il se trouvait sur le clocher d'un village.
+Insulter un navire marchand portant le pavillon de quelque puissance
+que ce soit équivaut à faire une incursion dans un village ou une
+colonie appartenant à cette puissance. Napoléon, en un mot,
+considérait les navires de toutes les nations comme des colonies
+flottantes appartenant à ces nations. Ce qui n'empêchait leur
+souveraineté et leur indépendance d'être à la merci d'un voisin plus
+audacieux ou plus fort[67].
+
+[Note 67: _Correspondance_, XIX, 21.]
+
+Ainsi, d'après cette théorie, ce que Napoléon appelait une colonie
+flottante pouvait être dénationalisé par la visite d'un de ses
+agents et devenir sa propriété. Champagny, qui se rendait compte, de
+près, des résultats néfastes auxquels avait abouti l'interruption du
+commerce des neutres, lui fit comprendre que, dans cette stagnation
+des affaires, l'Amérique était encore le seul pays qui pouvait
+servir de débouché aux produits des manufactures françaises. Il
+engagea l'Empereur à se montrer, à l'égard des États-Unis, aussi
+conciliant que l'Angleterre qui avait annulé ses ordres en conseil
+de novembre 1807. Napoléon se rendit un moment à ces raisons et se
+montra disposé à révoquer le décret de Milan et remettre, de la
+sorte, le commerce neutre dans les mêmes conditions où il se
+trouvait sous le décret de Berlin. La victoire de Wagram vint de
+nouveau modifier ces bonnes intentions. En réalité, avec une
+désinvolture un peu déconcertante, Napoléon passa de la
+bienveillance à la malveillance. Aussi longtemps qu'il pouvait
+croire que l'arrangement préconisé par Erskine serait ratifié par le
+cabinet de Londres, il fit preuve à l'égard des États-Unis des
+sentiments les plus généreux; dès qu'il apprit que Canning
+désavouait son ministre à Washington, il mit une sourdine à ses
+velléités de conciliation: la défaite de l'Autriche ne lui
+permettait-elle pas d'imposer partout sa volonté? Sa nouvelle
+victoire en Europe le rendait aussi victorieux en Amérique.
+
+Du moins, il ne voulait pas admettre que les États-Unis, par leurs
+prétentions de conserver les droits d'une puissance neutre, en fait
+de commerce, d'user de réciprocité, par exemple, quand il s'agissait
+de répondre à un blocus par un blocus, pussent se solidariser avec
+des pays plus voisins qui commençaient à vouloir secouer le joug qui
+pesait si lourdement sur leurs transactions commerciales. En effet,
+la Russie, la Prusse, la Suède, le Danemark, les villes hanséatiques
+et même la Hollande, soutenue par le roi Louis, semblaient vouloir
+se détacher d'un système si contraire à leurs intérêts vitaux. Si le
+roi Louis ne s'était pas solennellement engagé à renoncer à ses
+désirs d'indépendance et à se soumettre à la volonté de son frère,
+la Hollande aurait été immédiatement annexée à la France. Elle le
+fut d'ailleurs un peu plus tard par le traité de Rambouillet.
+
+En attendant, les navires américains qui, jusqu'en mai 1810,
+entraient librement dans les ports hollandais, purent être de bonne
+prise. Ce fut un gain énorme, à peu près quatre millions de dollars,
+sans compter les sommes importantes que représentait le commerce
+américain sur le continent. C'est alors que le Congrès, par l'acte
+du 1er mai 1810, atteignit Napoléon indirectement, en ouvrant au
+commerce anglais un marché aux États-Unis, ce qui constituait une
+ample compensation au commerce paralysé en France et en Hollande. Le
+cabinet de Washington annulait, pour ainsi dire, les effets du
+décret de Milan.
+
+Devant tant de difficultés, Napoléon se montra soudain moins
+intransigeant en ce qui concernait la stricte exécution de ses
+fameux décrets. Le 31 juillet 1810, il fit savoir au duc de Cadore,
+qu'après avoir beaucoup réfléchi sur les affaires d'Amérique, il
+était maintenant d'avis qu'on pouvait notifier à M. Armstrong, qu'à
+partir du 1er novembre, ces décrets n'auraient plus d'effet,--à la
+condition toutefois que, si le conseil britannique ne retirait pas
+ses ordres de 1087, le Congrès remplirait l'engagement qu'il avait
+pris de rétablir les obstacles destinés à entraver le commerce
+anglais. À ce propos, sous la dictée de l'Empereur, Cadore adressa
+au général Armstrong, à la date du 5 août 1810, une lettre d'un
+grand intérêt historique qui donne comme la psychologie de Napoléon
+dans cette affaire.
+
+Cadore fait d'abord remarquer que son maître, absorbé par les graves
+complications européennes, n'a connu que très tard l'acte du Congrès
+du 1er mai. Ce retard occasionnait certains inconvénients qui
+auraient pu être évités par une communication prompte et officielle.
+Passant en revue les différentes phases par lesquelles avaient
+évolué les relations de la France avec les États-Unis, le Ministre
+des Affaires Étrangères rappelle que l'Empereur avait applaudi à
+l'embargo, parce que cette mesure, tout en étant préjudiciable aux
+intérêts commerciaux de la France, ne contenait rien d'attentatoire
+à son honneur. Il est vrai qu'elle avait provoqué la perte de la
+Martinique, de la Guadeloupe et de Cayenne. L'Empereur, s'inclinant
+devant le principe qui faisait agir les Américains, n'avait formulé
+aucune réclamation... Mais l'acte du 1er mars 1809, supprimant
+l'embargo, lui substituait un état de choses plus défavorable encore
+aux intérêts français. Cet acte, auquel peu de publicité avait été
+donné, défendait aux navires américains le commerce avec la France
+tout en l'autorisant avec l'Espagne, Naples et la Hollande--pays
+sous l'influence française--et prononçait la confiscation de tout
+navire français qui voudrait s'arrêter dans des ports américains.
+Dans ces conditions, des représailles avaient été légitimes et
+exigées par la dignité de la France avec laquelle il était
+impossible de transiger. La réponse à la mesure prise par le Congrès
+fut que tous les navires américains qui se trouvaient en France
+furent mis sous séquestre. Mais maintenant que l'acte du 1er mars
+1809 était avantageusement remplacé par l'acte du 1er mai 1810, la
+France pouvait profiter des avantages promis à la nation qui, la
+première, «cesserait de violer le commerce neutre des États-Unis».
+Cadore était donc autorisé à déclarer que les décrets de Berlin et
+de Milan seraient révoqués, qu'à dater du 1er novembre ils
+cesseraient d'avoir leur effet,--mais il était bien entendu que,
+comme conséquence de cette déclaration, les Anglais eussent à
+révoquer aussi leurs ordres en conseil et à renoncer aux nouveaux
+principes de blocus qu'ils désiraient établir; sinon, conformément à
+l'acte auquel il était fait allusion, les États-Unis devaient faire
+respecter leurs droits par l'Angleterre.
+
+Cette lettre se terminait par des protestations d'intérêt et de
+dévouement que les Américains avertis considérèrent comme
+l'expression d'une fine ironie latine, d'autant plus sensible que,
+par un Décret du 22 juillet 1810, demeuré secret, Napoléon avait
+ordonné le versement, dans le trésor public, de toutes les
+cargaisons saisies à Anvers et dans les ports hollandais et
+espagnols. D'ailleurs, le Décret du 5 août 1810 fut tenu secret
+aussi, de sorte que l'on peut se demander si Napoléon était bien
+sincère en promettant la suppression des Décrets de Berlin et de
+Milan, une telle intention officiellement publiée ayant
+immédiatement dû provoquer, de la part des États-Unis, une attitude
+devant aussitôt amener la guerre avec l'Angleterre[68].
+
+[Note 68: Gallatin to J. Q. Adams, 15 septembre 1821.]
+
+Le doute conçu par les Américains était d'autant plus justifié que
+seul un Décret officiellement promulgué pouvait rétablir des droits
+qu'un autre Décret avait abolis. Les nouvelles venant de Paris n'en
+faisaient pas mention et, à la date du 14 décembre 1810, des lettres
+de Bordeaux apprirent que deux navires américains y avaient encore
+été séquestrés.
+
+On ne savait donc pas au juste si les Décrets étaient révoqués ou
+s'ils demeuraient encore en vigueur. Un jour, Napoléon affirmait que
+leurs effets allaient être suspendus; le lendemain, il agissait
+comme si l'on était encore dans la période la plus aiguë du blocus
+continental. C'était toujours le même jeu de bascule: les plateaux
+de la balance retombaient, sans cesse, de tout leur poids, sur les
+États-Unis; qu'ils penchassent d'un côté ou de l'autre, ils
+faisaient sentir leur insupportable pression. Par cette manoeuvre,
+l'Empereur aurait voulu entraîner l'Union dans ce vaste système
+contre l'Angleterre, comme il avait fait du Portugal et de
+l'Espagne. La distance ne le permettait pas, sans cela, un corps
+d'armée aurait avantageusement remplacé les notes diplomatiques.
+Mais il était évident, malgré toutes les assurances, qu'aussi
+longtemps l'Angleterre persistait dans ses ordres en conseil,
+Napoléon persistait dans ses Décrets. Et l'Angleterre voyait bien
+que l'interprétation plus bienveillante dans l'application de ces
+Décrets ne concernait que les États-Unis et nullement le commerce
+britannique. Mais comment le cabinet de Washington pouvait-il voir
+clair dans ces subtilités diplomatiques? Le successeur d'Armstrong à
+la légation à Paris cherchait en vain lui-même à percer le mystère
+qui entourait la pensée du Maître.
+
+En dictant à Cadore la lettre contenant l'énoncé d'une promesse
+conciliatrice, peut-être Napoléon voulait-il éviter une guerre entre
+la France et les États-Unis, et provoquer, au contraire, une guerre
+entre l'Angleterre et ces mêmes États-Unis. Il fut donc satisfait
+d'apprendre que, par sa proclamation du 2 novembre 1811, le
+Président Madison avait remis en vigueur l'acte de non-intercourse
+dirigé contre l'Angleterre. Il se félicita des termes de cette
+proclamation au point de ne pas relever la prétention formulée dans
+une proclamation presque simultanée de s'emparer de la Floride
+occidentale. Voyant les États-Unis prêts à défendre l'indépendance
+de leur pavillon contre les exigences anglaises, il se disait prêt
+aussi à toutes les concessions. Il faisait encore entendre qu'il ne
+voyait aucun inconvénient à ce que les Florides devinssent une
+possession américaine et qu'il était plus que jamais favorable à
+toutes les mesures pouvant faciliter l'indépendance de l'Amérique
+espagnole, à la condition, toutefois, que cette indépendance ne
+constituât pas un facteur utile et dangereux entre les mains de
+l'Angleterre[69].
+
+[Note 69: Napoléon à Champagny, 13 décembre 1810, _Correspondance_,
+XXI, 316.]
+
+L'expression d'un tel désir et d'une telle crainte parfaitement
+compréhensible dans la bouche de Napoléon, était pourtant contraire
+à la réalité des faits. À y regarder de près, l'indépendance de
+l'Amérique espagnole devait profiter au premier chef à l'Angleterre:
+elle constituait le but final vers lequel avait toujours tendu la
+politique du cabinet de Saint-James. Et vraiment, l'heure semblait
+mal choisie de prêter la main au démembrement de l'empire espagnol.
+En effet, comment le même souverain, fût-il plus puissant que le
+puissant Napoléon, pouvait-il concilier ces deux opérations
+contradictoires: pousser, par exemple, le Mexique et le Pérou à
+s'affranchir du joug de la mère-patrie et sacrifier, en même temps,
+des armées pour faire couronner son frère roi d'Espagne? C'était
+délibérément dépouiller la proie à la conquête de laquelle on
+s'évertuait en vain. Cette inconséquence était inhérente à la
+grandeur et à la vanité de l'entreprise: ses vastes proportions
+impliquaient des impossibilités d'exécution et, ce qui était arrivé
+pour la Louisiane, devait arriver pour les Florides. En 1803,
+Napoléon ne pouvant aboutir à Saint-Domingue et craignant la
+supériorité navale des Anglais, avait cédé la Louisiane à Jefferson;
+en 1811, ne pouvant réussir à Madrid, il donnait à Madison libre
+carrière dans l'Amérique espagnole. Mais en 1803, la perte de
+Saint-Domingue et de la Nouvelle-Orléans avait trouvé sa
+compensation de l'autre côté du Rhin, jusque dans le coeur de
+l'Allemagne. En 1811, quelle serait la compensation pour Napoléon de
+la perte du Mexique et du Pérou? Après les échecs de Lisbonne et de
+Cadix, il tourna ses regards encore plus au Nord, vers Moscou et
+Saint-Pétersbourg. En lisant entre les lignes, on peut trouver
+toutes ces indications dans les instructions de Napoléon à Cadore et
+à Sérurier qui avait remplacé Turreau à Washington. Mais comme nous
+allons le voir, les États-Unis vont trouver le moyen d'éluder la
+tyrannie du blocus continental en aidant l'empire moscovite à s'en
+affranchir à son tour.
+
+En attendant, on comprend donc que, tout en cherchant à reconnaître
+le bon vouloir des États-Unis, Napoléon n'ait pas voulu renoncer au
+principe qui lui avait inspiré les décrets. À la date du 4 mai 1811,
+il ordonna à Bassano d'écrire à Russell une lettre[70] dans laquelle
+il autorisait l'admission des cargaisons américaines qui avaient été
+provisoirement mises en dépôt à leur arrivée en France. C'était se
+relâcher un peu de sa sévérité. Madison s'attendait à plus; la
+sécheresse de la forme ne voilait même pas en l'occurrence
+l'insuffisance du fond.
+
+[Note 70: Duc de Bassano à M. Russell, 4 mai 1811. _State Papers_,
+III, 505.]
+
+Il paraissait désormais évident, pour le représentant américain à
+Paris, que le but caché mais avéré de la politique française était
+d'acculer l'Union à une guerre avec l'Angleterre. Il jugeait assez
+bien la situation et, de ce qu'on ne lui disait pas ouvertement, il
+tirait une conclusion assez logique. Il devinait, sous les paroles
+amicales, les intentions plutôt hostiles[71]. Selon lui, Napoléon ne
+voulait pas révoquer les Décrets d'une façon officielle et
+définitive, dans la crainte que cette révocation ne provoquât une
+mesure analogue pour les ordres en conseil, et par conséquent vînt
+mettre une sourdine à l'irritation américaine à l'adresse de
+l'Angleterre, tandis qu'il était, au contraire, de son intérêt
+d'entretenir cette irritation. Cette manière de juger les tendances
+du cabinet des Tuileries semblait d'autant plus justifiée que, de
+tous les navires capturés depuis le 1er novembre, seuls ceux qui
+n'avaient pas violé les décrets furent mis en liberté.
+
+[Note 71: Russell à Monroe, 13 juillet 1811. _State Department
+archives._]
+
+On ne saurait affirmer que Napoléon nourrissait l'intention arrêtée
+de jeter les États-Unis contre l'Angleterre. Peut-être,
+cherchait-il seulement à faire respecter, par tous les moyens à sa
+portée, le principe du blocus continental, dont les décrets étaient
+l'expression légale, principe qu'il considérait comme la base
+fondamentale de son empire mais qui contenait aussi en germe les
+éléments de sa désagrégation. Au point de vue américain, il y avait
+cependant quelque raison de croire à cette machiavélique
+combinaison, car, qu'il le voulût ou non, Napoléon, par ses
+alternatives tour à tour conciliantes et agressives, créait et
+entretenait entre les États-Unis et la Grande-Bretagne un état
+permanent d'animosité qui devait indirectement mais fatalement
+aboutir à une rupture.
+
+Mais hâtons-nous de le dire, l'obstination avec laquelle l'Empereur
+voulait imposer partout et à tous son système de blocus dirigé
+contre l'ambition britannique va se tourner contre lui: dans cette
+guerre dont l'enjeu est le commerce mondial, il a beau ne viser que
+l'Angleterre, il atteint en même temps, et presque malgré lui, les
+États-Unis. Il a beau leur vouloir du bien, esquisser des velléités
+de conciliation, les mesures sévères qu'il prend contre les Anglais,
+ont des répercussions déplorables et inévitables aux États-Unis. Et,
+comme conséquence inattendue mais que le génie, s'il n'était pas
+aveuglé, aurait pu prévoir, les intérêts américains avaient des
+liens si profonds avec les affaires européennes, que ces mêmes
+États-Unis, quoique en réalité si lointains, firent sentir leur
+influence très proche, à deux pas du théâtre septentrional de la
+guerre napoléonienne, dans la mer Baltique.
+
+Là, ils allaient jouer un rôle, d'abord mal défini, mais qui devint
+bientôt très important.
+
+Là, en effet, une multitude de leurs navires faisaient la
+contrebande, sous l'oeil bienveillant et même protecteur de la
+Russie et de la Suède. On ne pouvait plus effrontément ignorer
+l'existence des Décrets. Une pareille infraction fut la cause des
+dissentiments qui, dans l'été de 1811, mirent aux prises la France
+et les deux puissances du Nord. Il est donc permis d'affirmer que
+les Américains provoquèrent indirectement la guerre avec la Russie
+et qu'ils furent, de la sorte, les artisans d'une campagne
+désastreuse dans laquelle la fortune de Napoléon devait trouver son
+déclin.
+
+Pour bien se rendre compte de l'importance de cette intervention,
+voulue ou fortuite, que l'histoire a, jusqu'à présent, un peu laissée
+dans l'ombre, il convient de retourner quelques années en arrière, en
+précisant la nature des relations qui existaient alors entre les
+États-Unis et la Russie. Une des idées les plus heureuses de
+l'administration de Madison fut d'envoyer un représentant à la cour de
+Saint-Pétersbourg. À une époque si troublée de l'évolution mondiale,
+les ministres de Washington à Paris et à Londres n'exerçaient pas une
+action efficace: ils étaient les jouets de la volonté supérieure qui,
+dans les deux pays rivaux, prétendait mener les autres pays à la
+remorque de leur fantaisie. À Saint-Pétersbourg, le Président eut la
+finesse de prévoir qu'un diplomate habile trouverait peut-être la
+possibilité de faire entendre des considérations osant s'élever contre
+les ordres de Napoléon.
+
+Dès le mois d'août 1809, il avait envoyé J. Q. Adams en mission à
+Saint-Pétersbourg. Ce citoyen américain, qui joua un rôle distingué
+dans sa patrie, dut d'abord faire un certain apprentissage en
+diplomatie; il connut certains étonnements qui le menèrent, par
+étapes successives, de l'hésitation à l'assurance. Débarquant en
+Norvège, vers le milieu de septembre, il rencontra à Christiansand
+une trentaine de propriétaires de navires américains qui avaient été
+saisis par les Danois. La valeur de ces prises atteignait presque
+cinq millions de dollars. Adams s'adressa en vain au gouvernement
+danois qui ne faisait qu'obéir aux injonctions de Davout, commandant
+général à Hambourg. En arrivant en Russie, la situation lui parut
+peu favorable au succès de sa mission, car, officiellement jamais
+l'alliance entre Napoléon et Alexandre n'avait paru si solide. La
+Russie, en effet, venait d'aider Napoléon à vaincre l'Autriche et
+Napoléon avait aidé la Russie à s'emparer de la Finlande. Aussi,
+lorsque Adams attira l'attention du comte Romanzoff, ministre des
+Affaires Étrangères, sur les agissements des Danois, il n'obtint
+qu'une réponse évasive. Romanzoff, d'ailleurs, représentait à la
+cour, en conformité d'idées avec son maître, l'alliance française
+dans ce qu'elle avait de plus exclusif pour faire triompher le
+système du blocus. Comme Napoléon en personne et imitateur passionné
+du grand homme, Romanzoff se proclamait l'ami de l'Amérique aussi
+longtemps que l'Amérique se manifestait hostile à l'Angleterre; il
+lui retirait sa sympathie dès que les intérêts de l'Amérique se
+dressaient contre ceux de la France.
+
+Cependant, Adams s'aperçut bientôt qu'une influence secrète
+travaillait en sa faveur. En dehors de l'atmosphère froide des
+entretiens officiels, une atmosphère plus chaude l'entourait. Il
+sentait qu'une action conciliatrice venait parfois atténuer la
+rigueur avec laquelle, Romanzoff et Caulaincourt repoussaient ses
+avances. Mais comment, dans ces conditions, ses réclamations au nom
+des marchands américains lésés par les Danois auraient-elles chance
+d'être écoutées? Romanzoff, en effet, ne l'écouta que d'une oreille
+distraite. La France seule, affirma-t-il, était responsable de la
+conduite du Danemark; elle considérait tous les navires américains
+comme étant anglais, conformément aux instructions formelles de
+Napoléon, lesquelles instructions répondaient à l'intransigeance de
+sa politique imposée à tous ses alliés avec une fermeté
+irréductible[72]. Il n'y avait donc rien à faire en faveur des
+compatriotes de M. Adams, qui attendaient en vain, en Norvège, les
+réparations dues aux traitements iniques qu'on leur avait infligés.
+Telle fut la réponse du ministre russe. Mais apparemment, telle ne
+fut pas l'opinion du Tzar de toutes les Russies, car quelques jours
+après cet entretien Romanzoff fit savoir à Adams que son maître lui
+avait ordonné de faire des démarches immédiates auprès du
+gouvernement danois pour que satisfaction fût donnée, le plus tôt
+possible, aux réclamations américaines.
+
+[Note 72: Diary of J. Q. Adams, 2 décembre 1809, II, 83, 87.]
+
+Ce revirement était significatif.
+
+Si Adams s'était évertué par ses agissements à provoquer une rupture
+entre la France et la Russie, il n'aurait pu trouver un moyen plus
+efficace que cette intervention du Tzar dans le contrôle que
+Napoléon exerçait sur le Danemark. La question était délicate; elle
+contenait des éléments contradictoires, inconciliables: les éléments
+qui constituaient la base même de la politique de Napoléon, les
+éléments qui répondaient aux intérêts primordiaux de la Russie. Les
+opposer les uns autres, c'était faire ressortir combien l'alliance
+franco-russe était précaire. Les protestations de sympathie et
+d'amitié prodiguées à Tilsitt et à Erfurt allaient se heurter à des
+nécessités inéluctables; là où deux hommes, souverains de deux
+grands empires, avaient cru pouvoir concilier à jamais les
+aspirations de leur ambition, les tendances fatales et contraires de
+deux peuples devaient les séparer pour toujours. Il était évident
+que tout l'édifice du blocus continental, élevé avec tant de
+difficultés, à l'aide de combinaisons militaires et diplomatiques,
+allait s'effriter par des fissures successives, si la Russie
+permettait aux navires neutres de transporter à leur guise des
+cargaisons dont le produit revenait, d'une façon ou d'une autre, à
+l'Angleterre. Il était évident aussi que la Russie était acculée à
+la faillite si toute son exportation était supprimée et son
+importation réduite aux seuls articles de luxe, de provenance
+française. Pour l'empire moscovite, c'était une question de vie ou
+de mort. Mais comment sortir de cette impasse?
+
+Par contre, en l'état des choses et toujours emporté par le
+courant qu'il était désormais impossible de remonter, Napoléon ne
+pouvait plus s'écarter du système auquel il avait consacré toutes
+ses forces et qu'il considérait comme le palladium de sa
+politique: il ne le pouvait, même au profit de la grandeur
+militaire de la Russie,--peut-être précisément à cause de cette
+grandeur toujours croissante. Dès lors, les difficultés soulevées
+par les exigences de commerce devinrent de jour en jour plus
+nombreuses dans les parages septentrionaux. Pendant l'été de 1810,
+Napoléon avait déjà redoublé de vigilance dans la mer Baltique,
+qui était encombrée de navires prétendus neutres, en réalité
+protégés par la flotte britannique. Sur les remontrances de
+l'Empereur, le Danemark interdit l'entrée de ses ports à tout
+vaisseau américain. Le duché de Holstein, la Prusse, le
+Mecklembourg durent imiter cet exemple. Caulaincourt, à diverses
+reprises et avec énergie, insista auprès du Tzar pour qu'il prît
+les mêmes mesures que ces cours, faisant miroiter devant ses yeux
+le danger que courrait la paix européenne, s'il refusait de suivre
+la même conduite.
+
+Alexandre chercha un moyen terme lui permettant de ne pas se
+compromettre. Que voulait-il pour le moment? Ne pas courir de
+risques[73]. Se rapprocher de l'Angleterre, c'était se séparer de la
+France et déchaîner la plus dangereuse des guerres. Il estimait une
+folie de sa part d'agir de la sorte. Il voulait donc rester fidèle à
+la politique qu'il avait reconnue comme avantageuse et ne rien
+changer à son attitude hostile à l'égard de l'Angleterre. Il était
+décidé à lui fermer ses ports,--mais les fermer dans certaines
+conditions seulement, ne pouvant pas frustrer ses sujets de toute
+possibilité de commerce et leur défendre tout trafic avec les
+Américains.
+
+[Note 73: THIERS, _Histoire du Consulat et de l'Empire_, XIII, 56.]
+
+Le commerce américain devint donc ainsi le point de départ d'une
+irritation qui allait jeter le trouble dans l'esprit de Napoléon et
+d'Alexandre,--la cause lointaine encore, mais de plus en plus
+inévitable, qui allait mettre fin à l'amitié des deux Empereurs,
+mener la Grande Armée dans les steppes glacés de la Russie et
+assigner un terme à la marche ascendante de la magnifique épopée.
+
+En attendant et devant l'attitude intransigeante de Napoléon qui, en
+l'occurrence, s'en prenait au commerce des Américains, les Russes ne
+purent s'empêcher de sourire des termes affectueux de la lettre du 5
+août, citée plus haut et adressée à ces mêmes Américains par ce même
+Napoléon qui protestait auprès du Tzar qu'il n'existait pas de
+véritable commerce américain et qu'aucun navire américain ne se
+trouvait dans la possibilité de prouver sa neutralité, fût-il pourvu
+de licences.
+
+Malgré cette prétention, le Tzar donna des ordres pour que les
+navires américains, faisant escale à Arkhangel, ne fussent pas
+inquiétés. Ce geste protecteur et intentionnel faisait ressortir une
+sympathie pour les États-Unis qu'il se plaisait à rendre publique.
+Par contre, la sympathie dont Napoléon avait fait étalage dans sa
+fameuse lettre du 5 août ne paraissait plus répondre à la réalité
+des faits, puisque, dès le mois d'octobre suivant, il écrivit à
+Alexandre[74] sur un ton presque comminatoire, pour le prévenir que
+six cents vaisseaux marchands américains erraient dans la Baltique.
+Après avoir été repoussés des ports de Prusse et du Mecklembourg,
+ils se dirigeaient vers les ports de Sa Majesté moscovite. Napoléon
+affirmait que toutes les marchandises transportées par ces navires
+étaient de provenance britannique. Il ajoutait qu'il dépendait
+maintenant d'Alexandre de faire la paix avec l'Angleterre ou de
+continuer la guerre. La paix étant certainement désirable, elle
+pourrait être plus solidement établie par la confiscation de ces six
+cents navires et de leurs cargaisons,--car, quelle que fût la
+nationalité de laquelle ils se recommandaient, ces navires devaient
+tous être anglais. Napoléon alla plus loin: il accusa tous les
+navires américains, munis de papiers soi-disant américains, de
+venir, en réalité, d'Angleterre[75].
+
+[Note 74: _Correspondance_, XXI, 233-234.]
+
+[Note 75: Duc de Cadore au comte Kourakin, 2 décembre 1810.]
+
+Ces prétentions étaient excessives et les choses menaçaient de se
+gâter. C'était, sans doute, ce que l'on désirait de part et
+d'autre,--et, de part et d'autre aussi, les conversations et les
+relations vont s'envenimer.
+
+Le Tzar refusa de saisir, de confisquer les navires dont il était
+question, il refusa de fermer ses ports aux produits coloniaux.
+Cette mesure lui était, pour ainsi dire, imposée par l'attitude des
+principaux négociants de Saint-Pétersbourg, qui exercèrent assez
+d'influence sur Alexandre pour lui faire signer un ukase, par
+lequel, les produits américains devaient être admis, sans
+restriction, dans l'empire russe, tandis que des réserves étaient
+formulées pour les articles de luxe provenant de France.
+
+Un pareil ukase était l'indice d'une rupture prochaine. Napoléon le
+comprit ainsi. Il rappela Caulaincourt et envoya à sa place
+Lauriston, muni d'une lettre autographe[76] à l'adresse d'Alexandre,
+dans laquelle, il se plaignait d'un procédé hostile qui visait
+directement le commerce français. En d'autre temps, les choses ne se
+seraient sans doute pas passées de la sorte et l'Empereur qui
+régnait en Orient aurait prévenu l'Empereur qui régnait en Occident,
+de la nécessité dans laquelle il se trouvait de tenir compte des
+exigences des commerçants russes, et on aurait probablement trouvé
+le moyen de satisfaire les deux partis, sans donner l'impression
+d'un changement de politique. Maintenant, toute l'Europe pouvait se
+dire que l'alliance franco-russe avait vécu et Napoléon pouvait se
+persuader qu'à la première occasion la Russie serait prête à
+provoquer un arrangement avec l'Angleterre.
+
+[Note 76: Napoléon à Alexandre, 28 février 1811. _Correspondance_,
+XXI, 424.]
+
+La mission d'Adams,--directement ou indirectement--avait donc réussi
+au-delà de tout ce qu'il était permis d'espérer: pour défendre les
+droits de l'Amérique, l'Empereur Alexandre n'hésitait pas à
+s'exposer au courroux de l'Empereur Napoléon, pour protéger le
+commerce des neutres, la Russie s'apprêtait à combattre la France.
+
+Les hostilités pouvaient éclater d'un moment à l'autre. Elles
+n'éclatèrent qu'au printemps de 1812. Mais quelles que fussent les
+causes directes, impérieuses et plus générales, qui, après la
+terrible campagne d'Espagne, mirent Napoléon aux prises avec la
+Russie, il convient de relever cette cause indirecte et pas assez
+connue: la persistante opiniâtreté des États-Unis à continuer,
+malgré les injonctions impériales, leur commerce avec les Russes.
+
+Tout concourait donc à briser l'alliance conclue à Tilsitt, entre
+Napoléon et Alexandre. Non pas que ces deux hommes,--dont l'un
+incarnait le génie d'une époque et l'autre, la sagesse d'une
+race,--n'eurent pas toujours éprouvé un véritable entraînement l'un
+pour l'autre. L'Empereur de Russie avait vraiment été séduit par
+l'ascendant de l'Empereur des Français et ce dernier rendait
+pleinement justice aux qualités de coeur, de caractère et d'esprit,
+dont le souverain russe était si hautement doué. Cependant, ces deux
+orgueils devaient fatalement se heurter. Leur ambition était
+légitime de vouloir se partager la domination de l'Europe. Elle
+aurait pu se réaliser. Elle échoua parce que la politique de
+Napoléon ne pouvait se plier à des concessions trop nombreuses et
+parce qu'elle était composée d'éléments trop disparates et trop
+inconciliables. Napoléon voulait façonner le monde à son idée.
+
+Alexandre voulait simplement façonner son pays si jeune encore,
+presque barbare dans ses couches profondes; et le façonner d'après
+les idées de la grande Catherine, en faire un monde aussi, mais un
+monde qui, quoique immense dans son étendue matérielle, répondît
+bien, en un tout homogène, aux aspirations et aux tendances de la
+race slave, depuis la mer Baltique jusqu'au Danube, jusqu'au
+Bosphore.
+
+Alexandre était, avant tout, Russe. Sa sympathie pour Napoléon
+n'avait jamais été partagée par son entourage. La cour et
+l'aristocratie, imbues des préjugés d'ancien régime, n'avaient
+jamais reconnu la légitimité du régime nouveau; fidèles à la
+dynastie des Bourbons, elles admiraient parfois les grandes
+victoires de Napoléon mais ne pouvaient se résigner à considérer sa
+dynastie comme définitivement établie et consacrée en France. Toute
+la gloire qui s'accumulait au cours de cette épopée gigantesque
+était, pour elles, oeuvre de parvenu travaillant pour les
+authentiques héritiers du trône de saint Louis. Et certes, un
+sourire inextinguible avait dû contracter les lèvres de
+l'Impératrice-mère, le jour où son fils vint lui parler d'un projet
+d'union entre une grande Duchesse et Bonaparte. Petitesses,
+évidemment, et qui s'évanouissaient bientôt devant le canon
+d'Austerlitz, d'Iéna ou de Wagram,--mais petitesses avec lesquelles
+il faut compter dans les hiérarchies sociales et qui, dans leurs
+expressions plus ou moins avouées, durent mortellement froisser la
+vanité de l'Empereur. Pour ces contingences, il ne se brouilla
+certainement pas avec Alexandre,--pourtant, elles étaient
+significatives. Alexandre aurait transigé avec les préjugés
+dynastiques. La haute opinion qu'il avait de sa mission ne lui
+permit pas de transiger avec les intérêts de son peuple.
+Conformément aux stipulations, aux engagements pris à Tilsitt et à
+Erfurt, il était décidé à combattre l'Angleterre,--mais il était
+décidé aussi à défendre les justes réclamations de ses sujets et,
+quand ceux-ci vinrent lui demander sa protection en faveur du
+commerce des neutres, dont l'arrêt équivaudrait à la ruine du pays,
+il n'hésita pas à abandonner le blocus continental et à ouvrir ses
+ports aux navires américains, même s'ils transportaient des
+marchandises anglaises.
+
+C'était la condamnation du système sur lequel s'appuyait toute la
+politique de Napoléon. Napoléon ne pouvait l'admettre. Il se
+brouilla avec Alexandre surtout pour cette raison. Dès que sa
+décision fut arrêtée, le plan de sa campagne de Russie se précisa
+dans son cerveau. Son génie militaire l'inspira magnifiquement au
+détriment de sa politique. Mais dans l'étude des causes qui
+précipitèrent ce conflit inévitable où allait se mesurer les deux
+grands empires, où devait sombrer la fortune de l'Empereur, il
+convient de ne pas oublier la cause initiale qui jeta la méfiance
+entre les deux alliés, qui souligna, soudain, l'incompatibilité de
+leurs aspirations et qui ne fut autre que l'attitude des États-Unis,
+dans leur fermeté à se libérer, du côté de la Russie, des
+restrictions commerciales imposées par Napoléon.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LES PRÉLIMINAIRES DE LA GUERRE ENTRE LES ÉTATS-UNIS ET L'ANGLETERRE.
+
+ Sérurier remplace Turreau à Washington. -- Le départ de Joel
+ Barlow pour Paris est remis. -- La politique de Madison
+ basée sur la suppression des décrets. -- L'incident de Henry
+ et du comte de Crillon. -- Révélations qui doivent perdre
+ les Fédéralistes. -- L'Angleterre intransigeante. -- Menace
+ d'un nouvel embargo, menace de guerre. -- Parti de la paix,
+ parti de la guerre. -- Retour de Joel Barlow à Paris. --
+ Napoléon lui accorde audience mais répond vaguement à ses
+ demandes. -- Rapport de Bassano du 16 mars 1812. -- Départ
+ de Napoléon pour la Grande-Armée. -- Le 15 septembre il
+ entre à Moscou. -- Joel Barlow part pour Wilna. -- Il ne
+ peut joindre Napoléon qui le dépasse dans sa course
+ vertigineuse pour regagner la France. -- Joel Barlow meurt
+ aux environ de Cracovie. -- Les ordres en conseil révoqués
+ le 17 juin 1812. -- La guerre déclarée à Washington le 18
+ juin.
+
+
+Tandis que, d'une part, les États-Unis, par leurs exigences
+commerciales répondant aux exigences russes, préparaient
+indirectement la rupture entre Napoléon et Alexandre, les nécessités
+impérieuses et vexatoires du blocus continental aboutirent, d'autre
+part, à une guerre entre l'Amérique et l'Angleterre.
+
+Cette guerre était depuis longtemps désirée par Napoléon, au profit
+de son système qui devait exclusivement profiter à la France. Mais
+éclatant à un moment où toutes nos forces devaient être dirigées
+contre l'empire du Nord, elle profita surtout aux États-Unis: elle
+libéra définitivement l'Union de toute ingérence anglaise et lui
+permit, pour la première fois, de se mouvoir librement entre la
+rivalité franco-britannique dont elle avait tant souffert et qui
+allait prendre fin.
+
+Cependant, dans les premiers mois de 1812, à l'heure où la Russie
+semblait bien décidée, malgré les remontrances de Napoléon, à
+recevoir dans ses ports tous les vaisseaux américains, quelle qu'en
+fût la provenance, on ne savait pas encore au juste à Washington
+qui, de l'Angleterre ou de la France, devait être considéré comme le
+plus dangereux adversaire des États-Unis. La situation de l'Amérique
+entre les deux belligérants était toujours indécise, et Madison,
+malgré d'amères critiques de ses ennemis, était parvenu, jusqu'à
+présent, à imposer à la majorité son opinion plutôt impartiale mais
+qui paraissait attendre davantage de la France que de l'Angleterre.
+La promesse de Napoléon de retirer ses Décrets n'était pas oubliée
+et les Américains s'imaginaient volontiers que cette promesse
+équivalait à un fait accompli. Aussi, lorsque le comte Sérurier
+arriva à Washington, au printemps de 1811, pour prendre la
+succession de Turreau en qualité de chargé d'affaires de France, on
+s'attendait à des déclarations nettes et précises de sa part. Son
+attitude réservée et ses réponses dilatoires firent craindre que les
+choses ne fussent pas aussi avancées qu'on se le figurait.
+D'ailleurs, Napoléon pouvait parfaitement expliquer ses hésitations
+par l'hésitation du cabinet américain à prendre parti contre
+l'Angleterre. C'était donnant donnant et il tombait sous le sens que
+l'Empereur ne pouvait révoquer ses Décrets, simplement pour plaire
+aux États-Unis, si ceux-ci avaient tendance à se réconcilier avec
+les Anglais. De là ces tergiversations qui, continuant la méthode
+traditionnelle, s'exprimaient tantôt par des concessions, tantôt par
+la reprise de mesures hostiles.
+
+Sérurier avait d'abord trouvé dans Robert Smith, secrétaire d'État,
+un ami avéré, un admirateur de Napoléon, qui affirmait avec
+éloquence que, si les Anglais ne révoquaient leurs ordres en
+conseil, la guerre serait inévitable avec eux, ce qui revenait à
+dire que le système qu'il préconisait était plutôt favorable à la
+France qu'à l'Angleterre. Sans doute, le trouvait-on trop
+«continental», affichant trop haut ses sympathies pour Napoléon et,
+pour cette raison, on l'éloigna des affaires en lui donnant une
+mission en Europe.
+
+Monroe, qui le remplaça, ne pouvait admirer Napoléon.
+
+Sérurier s'aperçut immédiatement d'un changement regrettable dans
+les relations diplomatiques, changement évidemment occasionné par
+une nouvelle ingérence indiscrète de l'Empereur, qui venait
+d'ordonner aux consuls français aux États-Unis de délivrer des
+licences ou certificats aux navires américains partant pour la
+France. Ce n'était pas là ce que la France avait promis et Monroe
+parut outré de ce qu'il qualifiait un manquement à ses engagements.
+Dans ces conditions, il convenait de différer l'envoi de Joel Barlow
+qui avait été désigné pour représenter l'Union à Paris. Comment
+envoyer un ambassadeur à un pays qui le prenait de si haut? Il y
+allait de l'honneur de la République,--Monroe le déclarait avec
+emphase à Sérurier; il lui dit qu'on se trompait en Europe sur le
+compte des Américains si on les considérait simplement comme des
+marchands toujours occupés à vendre du coton ou du tabac et n'ayant
+pas d'idéal plus élevé! Un tel jugement était erroné et les hommes
+qui, comme lui et le Président Madison, avaient à répondre de la
+grandeur de leur patrie auprès des puissances étrangères, mettaient
+les intérêts du commerce bien au-dessous des principes d'honneur et
+de dignité.
+
+Un tel langage devait faire sourire les hommes d'affaires, les
+spéculateurs, les lutteurs pour la vie, ceux qui demandaient au
+trafic, aux échanges, aux exportations et importations, le moyen de
+s'enrichir, ceux, enfin, et ils étaient nombreux, qui cotaient la
+valeur d'un homme d'après le nombre des écus qu'il possédait et qui
+faisaient naturellement pivoter toute la politique de leurs pays sur
+la base mouvante du commerce, si profondément atteint par les
+événements d'Europe. Mais le langage de Monroe n'était pas une
+déclaration vide de sens: il prouvait qu'en dehors de la masse des
+citoyens américains, évidemment voués à la recherche et à la
+réalisation d'un bonheur matériel et immédiat, s'était développée
+une catégorie de penseurs qui se rendaient compte de la nécessité
+d'un idéal moins terre à terre et des difficultés d'une essence
+supérieure, inhérentes aux complications d'une politique en passe de
+devenir mondiale.
+
+L'attitude de Monroe qui était un républicain moins avancé que
+Jefferson, ayant quelques tendances fédéralistes, semblait celle
+d'un sceptique à l'égard des promesses de Napoléon. Madison, au
+contraire, même sans être convaincu, affectait de croire à la
+révocation des Décrets. Quand on apprit que l'Empereur avait levé le
+séquestre des navires américains arrêtés depuis le 1er novembre
+1811, il fallut bien reconnaître la bienveillance de cette mesure,
+mais, comme rien ne prouvait officiellement qu'elle était une
+conséquence de la suppression des Décrets, Monroe demanda à Sérurier
+de lui écrire une lettre contenant des assurances plus affirmatives
+du bon vouloir de Sa Majesté, ce qui faciliterait l'envoi immédiat
+de Joel Barlow comme représentant à Paris.
+
+Comment Sérurier pouvait-il écrire une pareille lettre? Les
+instructions qu'on lui avait données recommandaient plutôt de se
+montrer discret et, dans sa réponse, il ne put que rester dans le
+vague: rien, selon lui, ne pouvait justifier les craintes du
+gouvernement américain au sujet d'engagements qu'on n'aurait pas
+tenus en France; à l'appui de telles craintes, il aurait fallu citer
+des faits, comme, par exemple, la capture de navires américains
+allant d'Angleterre en Amérique ou d'Amérique en Angleterre, ce qui
+n'était pas le cas, puisque, si les Décrets n'avaient pas été
+supprimés pour toutes les puissances, les effets ne se faisaient
+plus sentir contre le commerce américain en France même et sur
+l'Océan.
+
+En réalité, c'était vrai un jour, c'était faux le lendemain.
+
+Sérurier interprétait la pensée de Napoléon, d'une façon qui ne
+pouvait satisfaire Madison. On faisait des concessions, certes, mais
+ces concessions n'étaient pas définitives. L'instrument qui, entre
+les mains de l'Empereur se montrait si redoutable pour le commerce
+américain, n'était sans doute plus dirigé contre lui, mais n'était
+pas entièrement mis de côté, il pouvait servir de nouveau à la
+première occasion. Cependant, le cabinet de Washington ne manifesta
+pas la désillusion qu'il éprouvait; ce ne fut qu'un mouvement de
+dépit et de découragement de la part du Président et non un
+mouvement d'inclination vers l'Angleterre qu'il détestait[77]. Il ne
+voulait pas la guerre, certes, et croire ou faire semblant de croire
+aux assurances pacifiques de l'Empereur lui permettait de prendre
+des mesures en faveur de la paix, quoique, en fin de compte, il dût
+se voir abandonné par ses amis, compromis par ses ennemis, aboutir à
+l'échec de sa politique de paix et s'avouer incapable de représenter
+une politique de guerre. Toute sa politique, en un mot, étant basée
+sur la suppression des Décrets, si cette suppression n'existait pas,
+il devenait imprudent et vraiment sans objet de préconiser des
+attaques dangereuses contre l'Angleterre. Comment était-il, en
+effet, logique de faire la guerre à l'Angleterre parce qu'elle
+maintenait ses ordres en conseil, quand la destruction en pleine mer
+de navires américains par des Français,--destruction qui venait de
+se produire contrairement à toutes les suppositions--donnait la
+preuve que les Décrets de Napoléon étaient maintenus aussi? En
+vérité, Macon avait raison d'écrire à Nicholson[78]: «Le diable
+lui-même ne saurait dire quel gouvernement, celui de la France ou
+celui de l'Angleterre, est le plus mauvais.» Et pour être logique
+soi-même, il aurait fallu déclarer la guerre à la fois à la France
+et à l'Angleterre.
+
+[Note 77: Sérurier à Maret, 20 juillet 1811 (_Archives Aff.
+Étrangères_).]
+
+[Note 78: Macon à Nicholson, 24 mars 1812.]
+
+Mais la logique absolue n'est pas de ce monde.
+
+Ce qui, dans cette phase troublée de la politique américaine,
+faisait pencher Madison et son parti du côté de la France, c'était
+un vieux compte à régler avec l'Angleterre, vieux compte dont
+l'arriéré venait s'ajouter aux vexations récentes. Napoléon, issu de
+la Révolution et soldat de la République, avait beau maintenant
+incarner des tendances monarchiques, vouloir prendre à la dynastie
+des Bourbons des trônes qu'il destinait à la sienne, représenter,
+enfin, des principes diamétralement opposés à ceux de l'indépendance
+anglo-saxonne incarnée par la jeune république américaine, ceux qui
+connaissaient leur histoire en Amérique, l'ayant en partie vécue, ne
+pouvaient oublier l'aide française apportée sous Louis XVI, ne
+pouvaient pas oublier que, si la France avait été évincée de
+l'Amérique depuis 1763, c'était précisément l'Angleterre qui était
+encore à craindre,--d'autant plus que le grand parti républicain
+luttant contre elle, luttait en même temps contre le parti
+fédéraliste, anglophile et réactionnaire.
+
+Un incident, auquel il ne faut d'ailleurs pas attacher trop
+d'importance, se produisit à propos, tendant à prouver que les
+fédéralistes s'étaient compromis en facilitant les menées anglaises
+dans le but de créer une scission parmi les États de la
+Nouvelle-Angleterre, au moment de la crise aiguë de l'embargo. On se
+rappelle qu'un nommé Henry, irlandais de naissance, occupant une
+position dans la société et le monde politique de Boston, s'était
+mis en relation avec Sir James Craig, gouverneur de Québec, pour
+servir d'intermédiaire entre les mécontents--les fédéralistes et le
+gouvernement anglais. Il s'agissait tout simplement de poser les
+premières bases d'une conspiration qui pourrait aboutir à une
+séparation des États du Nord d'avec ceux du Sud, sous la protection
+de l'Angleterre. C'était une initiative audacieuse et grave. Il
+fallait réussir. Le retrait de l'embargo apaisa les esprits
+surexcités et la tentative de Henry avorta. Il crut cependant qu'une
+récompense lui était due comme prix de tout le mal qu'il s'était
+donné et il vint réclamer, à Londres, une somme considérable qu'il
+estimait sans doute inférieure à l'importance des services qu'il
+s'imaginait avoir rendus. Mais les ministres dirigeant la politique
+d'un grand pays ne tiennent compte que des réalisations. Éconduit et
+décidé à se venger, Henry retourna en Amérique avec des papiers
+compromettants pour tout un parti qu'il pouvait, qu'il voulait
+perdre.
+
+Jusqu'à présent, rien que de fort naturel. Mais voici que cette
+affaire de corruption louche et de sombre rébellion va se corser
+d'un brin de fantaisie romanesque. Sur le navire qui le ramenait aux
+États-Unis, Henry fit la connaissance d'un gentilhomme de haute
+allure qui se présenta sous ce nom: le comte Édouard de Crillon. Le
+nom sonnait bien,--l'homme parlait encore mieux. Le nom évoquait une
+illustration de bravoure classique parmi nos ancêtres,--l'homme se
+prétendit fils du duc de Crillon, apparenté par mariage au maréchal
+Bessière, duc d'Istrie, mais brouillé avec l'Empereur pour quelques
+péchés de jeunesse qu'il expiait en s'exilant de France. Henry avait
+d'ailleurs rencontré, dans la meilleure société de Londres, ce
+personnage distingué qui portait ostensiblement les insignes de la
+Légion d'Honneur et faisait grand état de ses propriétés de
+Saint-Martial, vers la frontière espagnole, où se trouvait le
+château de Crillon. Il lui confia sa détresse, sa déconvenue et,
+l'un consolant l'autre, ils finirent par se lier d'amitié. Le comte
+lui persuada que, puisque le gouvernement anglais se montrait à ce
+point ingrat, il fallait s'adresser aux États-Unis pour en tirer
+l'argent convoité, en échange des papiers révélateurs. Il se proposa
+comme négociateur auprès de Sérurier, ministre de France, lequel
+faciliterait les relations avec le secrétaire d'État.
+
+Sérurier se souciait peu de s'occuper de cette affaire. Il renvoya
+Crillon à Monroe. Le gentilhomme français fut, pendant quelque
+temps, le point de mire de la société américaine; il sut éblouir,
+intéresser, attirer les sympathies de tous ceux, y compris enfin
+l'ambassadeur de France, auxquels imposaient son repentir d'avoir
+déplu à l'Empereur, l'expression de son enthousiasme pour Napoléon,
+le nom qu'il portait, les lettres qu'il montrait de sa soeur et du
+maréchal, duc d'Istrie[79]. À la Maison Blanche, il était parvenu à
+jouir d'une influence dont les effets se faisaient sentir jusqu'à la
+Légation de France. Dans ces conditions, il fut facile d'attirer
+l'attention sur le cas de Henry. Ce dernier, convoqué à Washington,
+consentit à livrer les papiers concernant les intrigues anglaises
+avec les fédéralistes, pour une somme relativement minime. Mieux
+vaut peu que rien. Madison voulut tirer parti des révélations et
+renseignements émanant de ces documents et le gouvernement en décida
+la publication. Henry fut embarqué au plus vite pour l'Europe; mais
+M. le comte de Crillon resta encore aux États-Unis où, entouré de
+tous ceux qui sympathisaient avec la France, il se vit exposé aux
+ressentiments du ministre et du parti anglais[80],--autant de titres
+qu'il pouvait invoquer pour rentrer en grâce auprès de l'Empereur,
+comme le faisait ressortir le comte Sérurier. Ce dernier laissa au
+gouvernement américain toute liberté dans la question de savoir s'il
+fallait taire ou divulguer l'origine des documents dont la
+publication devait produire un effet foudroyant: c'était une
+accusation de trahison, avec preuves à l'appui, portée contre le
+parti fédéraliste. Lorsque, dans la séance du Congrès du 9 mars
+1812, lecture fut donnée des fameuses lettres de Henry, les
+fédéralistes sentirent passer sur eux la menace d'une exécution qui
+allait à jamais les ruiner aux yeux de tous les patriotes.
+Cependant, en ce qui les concernait, les lettres ne contenaient
+aucune preuve d'une intervention active dirigée contre la sûreté de
+l'État et, seule, l'Angleterre sortait de cette épreuve publique,
+convaincue d'avoir voulu entraîner quelques États de l'Union dans
+une tentative criminelle, ayant pour but le démembrement des
+États-Unis. Si les fédéralistes purent sortir indemnes de cette
+intrigue qui n'était pas entièrement élucidée, le Président Madison
+et le parti républicain avaient trouvé un nouveau prétexte
+légitimant une guerre avec la Grande-Bretagne,--éventualité qui
+rentrait dans leurs vues et dans celles de Napoléon.
+
+[Note 79: Sérurier à Maret, 27 mai 1812 (_Archives des Affaires
+Étrangères_).]
+
+[Note 80: Sérurier à Maret, 2 mars 1811 (_Archives des Affaires
+Étrangères_).]
+
+On apprit, à peu près au même moment, que la guerre allait éclater
+entre la France et la Russie, et, soudain, l'ardeur belliqueuse de
+M. le comte de Crillon ne connut plus de bornes. Il résolut, comme
+il en fit part à Sérurier, de retourner immédiatement en France, de
+se jeter aux pieds de l'Empereur, lui raconter ce qu'il avait fait,
+implorer son pardon pour ses erreurs passées et aller les expier à
+l'avant-garde de ses armées[81].
+
+[Note 81: Sérurier à Maret, 22 mars 1812 (_Archives des Affaires
+Étrangères_).]
+
+Maintenant, après avoir fait ressortir les graves conséquences
+résultant de telles complications diplomatiques, il convient d'en
+montrer le côté amusant. Depuis lors, on n'entendit plus jamais
+parler de John Henry et du Comte Édouard de Crillon. À la grande
+confusion de Madison, à la grande satisfaction des fédéralistes, on
+apprit bientôt, aux États-Unis, que ce parfait gentilhomme n'était
+qu'un imposteur, en réalité, un agent secret de la police de
+Napoléon[82].
+
+[Note 82: De Caraman. _Les États-Unis il y a quarante ans_ (_Revue
+Contemporaine_, 31 août 1852, p. 26).]
+
+On se demande comment il a pu être pris au sérieux par des hommes
+pourtant habitués à traiter les affaires publiques. Madison se
+sentit mortifié, et cette désinvolture cavalière, au moment même où
+des vaisseaux américains étaient encore exposés à des vexations de
+la part des marins français, risquait de mettre le comble aux
+sentiments anti-français, allant de pair avec les sentiments
+anti-anglais. C'était l'occasion ou jamais de proposer une double
+guerre à entreprendre simultanément contre la France et
+l'Angleterre.
+
+À ce moment critique, il fut question d'envoyer une mission en
+Angleterre pour essayer une dernière chance de paix. Cette
+proposition fut combattue par Clay et Grundy. De son côté, malgré le
+mécontentement qu'il éprouvait de la conduite de la France et quels
+que fussent ses sentiments personnels, Madison demeura fidèle à la
+majorité du parti républicain. Il estima parfaitement inutile
+d'entrer en pourparlers avec le représentant anglais; il ne voulut
+pas soulever la question de savoir si les Décrets français avaient
+été révoqués ou non, ayant la ferme conviction qu'ils devaient
+l'être en effet. De plus en plus, il émit l'opinion que le cas des
+deux navires américains qui avaient été brûlés ne tombait pas sous
+le coup des Décrets de Berlin et de Milan et que, apparemment, les
+deux capitaines en présence ne s'étaient pas compris d'une façon
+très claire quand ils avaient conclu que le capitaine français avait
+déclaré avoir des ordres lui enjoignant de brûler tous les navires
+allant à, ou venant d'un port ennemi; déclaration verbale, sans
+doute erronée, tandis que la déclaration écrite ne concernait que
+les navires allant à, ou venant de Lisbonne à Cadix.
+
+C'était une explication un peu embrouillée. Mais Madison allait
+droit au but. Une trop grande irritation manifestée contre la France
+aurait profité à l'Angleterre. Par une dépêche en date du 10 avril
+1812, Lord Castlereagh, le nouveau ministre des Affaires Étrangères,
+fit savoir au cabinet de Washington qu'il était impossible de
+retirer les ordres en conseil, sous peine de se mettre à la merci de
+Napoléon. Il n'y avait donc aucune perspective de pouvoir
+s'entendre. Le comité des Affaires Étrangères, comme mesure
+défensive et répressive, fut d'avis de mettre l'embargo sur tous les
+navires qui se trouvaient dans les ports ou devant y jeter l'ancre
+par la suite. Il était naturellement question d'un embargo limité,
+ne devant pas dépasser une période de soixante jours et le congrès
+fut invité à faire passer immédiatement une loi à cet effet.
+
+L'embargo n'était pas la guerre, mais il menait à la guerre.
+
+C'était à la fois une menace et une hésitation, une mesure
+préliminaire qui proclamait hautement l'intention de faire la guerre
+mais faisait comprendre en même temps qu'on n'était pas prêt à la
+faire.
+
+Les États-Unis se trouvaient évidemment à la veille de graves
+complications.
+
+Ceux qui étaient entraînés par le courant et dont les protestations
+se perdaient dans les criailleries des partis, se demandaient avec
+anxiété dans quels dangers inextricables on allait se précipiter. Où
+étaient les armées? Où étaient les forces navales? Et, surtout,
+avait-on les ressources financières exigées pour faire face aux
+impérieuses nécessités? Et encore, cette nouvelle perspective de
+l'embargo, n'allait-elle pas réveiller les vieilles dissensions et
+ajouter la menace d'une guerre civile aux charges de la guerre
+étrangère?
+
+John Randolph se fit l'interprète de ces craintes en s'écriant, en
+plein Congrès! «...Faire la guerre sans argent, sans soldats, sans
+flotte! Faire la guerre quand vous n'avez pas le courage, tandis que
+vos lèvres profèrent le cri de guerre, de lever des taxes de
+guerre!... Quand tout votre courage se consume à prendre des
+résolutions! Le peuple ne vous suivra pas!»...
+
+Les partisans de la guerre immédiate assuraient, au contraire, que,
+dans un délai de soixante jours, tout serait prêt. Pour Johnson,
+l'opposition faite au gouvernement était une opposition torie qui ne
+répondait qu'aux intérêts commerciaux des États de l'Est, le long
+des côtes, où tous les ports allaient être réduits à une inactivité
+déplorable. Les États de l'Ouest, par contre, se laissaient aller à
+des entraînements d'une nature plus élevée. Là, les vieux
+ressentiments contre la domination anglaise se réveillèrent avec
+vivacité. Calhoum alla jusqu'à prétendre que, quatre semaines après
+la déclaration de guerre, tout le Haut-Canada et une partie du
+Bas-Canada redeviendraient la possession des États-Unis. Grundy
+affirma qu'à partir de ce moment il n'y aurait plus aucune
+distinction entre fédéralistes et républicains, mais que tous les
+citoyens américains seraient unis dans ce soulèvement contre
+l'Angleterre, soulèvement légitime et nécessaire qui serait le
+couronnement de la guerre de l'indépendance, en donnant aux
+États-Unis l'indépendance définitive.
+
+Comme toujours, deux partis étaient en présence: le parti de la paix
+sacrifiait volontiers la dignité du pays aux intérêts du commerce;
+le parti de la guerre, qui représentait, en somme, la politique
+nationale, dont l'application et le triomphe pouvaient seuls
+préparer au pays un avenir de grandeur et de puissance. Les
+hostilités avec l'Angleterre étaient, en effet, la conséquence
+logique, quasi inéluctable, des luttes antérieures; de même que la
+bataille livrée dans les plaines d'Abraham avait abouti à la
+déclaration de l'indépendance, de même cette déclaration de
+l'indépendance qui, dans une certaine mesure et en présence de
+vieilles habitudes, d'intérêts enchevêtrés et de mélanges raciques,
+donnant toujours le premier pas à l'influence anglaise, n'était
+souvent qu'une déclaration de principe,--cette déclaration, dis-je,
+devait devenir une réalité intangible, proclamant définitivement la
+séparation des deux branches de la race anglo-saxonne dont celle qui
+avait son centre politique à Londres s'obstinait à considérer celle
+qui avait le sien à Washington, comme une émanation dévoyée du génie
+anglais, qu'il convenait de ramener à ses proportions d'origine.
+
+À considérer les choses de cette façon, quels que fussent les torts
+de Napoléon à l'égard des États-Unis, ces torts ne pouvaient entrer
+en balance avec les dangers que présentait l'ingérence anglaise,
+précisément parce qu'elle possédait des points d'appui permanents
+dans la place, permettant de reprendre un jour subrepticement une
+domination pas encore assez lointaine pour être oubliée et dont les
+ordres en conseil et la presse des matelots n'étaient que les
+prétextes. L'ambition de Napoléon, arrivée à son apogée, ne pouvait
+apparemment que décroître et la guerre contre lui serait une guerre
+universelle devant briser son orgueil de domination universelle,--la
+guerre contre l'Angleterre serait plutôt une guerre localisée,
+destinée à clore, d'une façon absolue, la querelle toujours pendante
+entre la mère-patrie et les colonies émancipées.
+
+La note du gouvernement britannique du 10 avril 1812, rappelant que
+la Grande-Bretagne avait toujours été prête à retirer ses Ordres dès
+que la France aurait retiré ses Décrets, ne pouvant admettre
+l'exception spécialement stipulée par Napoléon en faveur des
+États-Unis, termina la conversation diplomatique entre les deux
+pays.
+
+Madison n'avait plus qu'à préparer un message invitant à une
+immédiate déclaration de guerre.
+
+Cependant, Joel Barlow, qui avait habité Paris pendant la période la
+plus tragique de notre histoire, qui, ayant un tempérament presque
+français, avait réussi auprès de nous jusqu'à mériter le titre de
+citoyen, y était revenu en qualité de ministre plénipotentiaire.
+Dans la capitale, il reprit d'anciennes habitudes qui lui étaient
+chères. Il aimait la société parisienne et le cadre raffiné dans
+lequel elle évolue. Il retrouva tout cela: il n'eut qu'à renouer de
+vieilles relations et à se réinstaller dans la même maison qu'il
+avait habitée dix-sept ans auparavant.
+
+Pourtant, l'ambiance n'était plus la même. Le vieux républicain
+comprit bien vite qu'une autorité dynastique pesait maintenant sur
+la marche des affaires. La mission qu'il était chargé de mener à
+bien s'affirmait délicate et difficile. Il s'agissait, en somme, de
+faire justifier la politique du Président Madison, en invitant
+Napoléon à ne pas demeurer dans l'équivoque, à prendre une attitude
+franche à l'égard des États-Unis en retirant franchement ses
+Décrets. C'était toujours la même alternative: les intérêts
+américains servant d'enjeu à la rivalité franco-anglaise.
+Maintenant que la guerre était sur le point d'éclater entre les
+États-Unis et l'Angleterre, il était urgent que la France fît acte
+de bienveillance sinon d'amitié, sans cela les hostilités contre
+l'Angleterre risqueraient de n'être pas populaires auprès de la
+majorité des États du Nord. À y regarder de près, en effet, les
+vexations exercées par Napoléon en exécution de ses Décrets,
+équivalaient à celles que la Grande-Bretagne avait infligées au nom
+de ses ordres en conseil. Joel Barlow devait donc insister pour
+qu'un pareil état de choses prît fin et pour que des indemnités
+fussent accordées en réparation des nombreuses saisies de navires et
+de cargaisons. C'était un gage à faire valoir auprès du Congrès, qui
+permettrait au gouvernement américain d'établir la grande différence
+existant entre les deux belligérants.
+
+Barlow, dans sa réception d'audience où il s'aventura à exprimer
+l'objet de ses revendications commerciales, ne put obtenir de
+l'Empereur qu'une réponse hautaine et ambiguë. Napoléon consentait
+bien à favoriser le commerce entre les deux puissances, étant assez
+grand pour être juste[83], mais il demandait, en échange, que le
+gouvernement de l'Union défendît sa dignité contre ses ennemis et
+ceux du continent.
+
+[Note 83: Barlow à Monroe, 17 novembre 1812.]
+
+Il était prudent de ne pas publier une telle réponse.
+
+Barlow n'avait pu obtenir des précisions plus exactes. Les ministres
+de Napoléon se dérobaient. Bassano l'amusait et le flagornait. Il
+l'irritait aussi. Tandis qu'il s'évertuait à accumuler preuve sur
+preuve en faveur du retrait des Décrets, une escadrille française
+était déjà partie de Nantes--8 janvier 1812--chargée de détruire
+tous les navires neutres sortant d'un port ennemi ou y entrant. Ce
+qui était plus grave encore, la querelle avec Bernadotte, le nouveau
+roi de Suède, entraîna Napoléon à prescrire à Davout des mesures
+aussi hostiles à l'égard des États-Unis que de la Suède. Le
+Maréchal avait ordre de s'emparer de tous les produits coloniaux qui
+se trouvaient en Poméranie suédoise, sans en excepter les
+marchandises américaines. Toutes les demandes d'explications
+sollicitées par le ministre américain demeuraient sans réponse, à
+moins qu'il dût considérer comme réponse le rapport publié par
+Bassano dans le _Moniteur_ du 16 mars 1812. Ce rapport, qui avait
+les allures d'un message impérial, définissait les droits des
+neutres. D'après le point de vue français, le pavillon couvrait la
+marchandise, excepté les armes et les munitions de guerre, et d'un
+autre côté, il n'y avait de réel que le blocus d'un port investi,
+assiégé, menacé d'être pris,--aussi, jusqu'à ce que ces principes
+fussent reconnus par l'Angleterre, les Décrets de Berlin et de Milan
+devaient être rigoureusement appliqués aux puissances qui laissaient
+dénationaliser leur pavillon,--les ports du continent européen
+devaient être fermés aux pavillons dénationalisés aussi bien qu'aux
+marchandises anglaises.
+
+La perplexité de Joel Barlow devenait d'autant plus grande que le
+prince régent, par un acte du 21 avril 1812, avait déclaré que, si
+les Décrets étaient annulés par un acte officiel et public, les
+ordres en conseil seraient alors immédiatement révoqués. On devine
+quel trouble devaient jeter dans les résolutions du cabinet de
+Washington ainsi que dans l'esprit de son représentant à Paris
+telles déclarations tendancieuses. Barlow écrivit une lettre
+adressée au gouvernement impérial, dans laquelle il faisait
+ressortir la nécessité, pour les États-Unis, de posséder la preuve
+de la révocation des Décrets; entre la déclaration du régent et le
+rapport de Bassano, il fallait, en effet, chercher une certitude. À
+la veille d'une guerre avec l'Angleterre, celle-ci se montrait
+conciliante, tandis que le ministre des Affaires Étrangères de
+France affirmait hautement, dans un rapport officiel, que le blocus
+continental, tel que les différents Décrets l'avaient institué,
+devait être appliqué plus sévèrement que jamais. Madison pouvait
+évidemment se croire dupé. Il est vrai que, pour calmer l'inquiétude
+de Barlow, Bassano lui certifia que Napoléon avait signé un Décret,
+dès le 28 avril 1811, à Saint-Cloud, par lequel il déclarait que les
+Décrets antérieurs n'avaient plus force de loi, à l'égard des
+navires américains, depuis le 1er novembre 1810. Il exprima même son
+étonnement, qu'après une assurance donnée officiellement, on osât
+encore soulever une pareille question.
+
+Barlow ignorait absolument ce Décret auquel Madison n'avait jamais
+fait allusion.
+
+N'avait-on pas reçu à Washington une communication aussi importante?
+Sérurier avait-il négligé de la faire connaître et même d'en accuser
+réception? On ne sait. On se trouve devant un mystère diplomatique
+qu'il est impossible d'élucider mais dont les différents éléments
+répondent, sans doute, aux circonstances officielles que l'on
+traversait. Il est évident que Napoléon était maintenant entièrement
+absorbé par l'expédition de Russie. L'Amérique, en tant que facteur
+politique, ne pouvait sortir de ses préoccupations, mais l'Amérique,
+en tant que pays neutre, convoyant clandestinement et frauduleusement
+les produits anglais en Russie, ne pouvait plus être l'objet de sa
+sympathie. Bassano affirmait donc avec une grande apparence de raison
+qu'il lui avait été impossible de parler dans son rapport d'une
+exception faite en faveur d'un pays, quand on ne pouvait que faire
+deviner le pays contre lequel on s'attendait à combattre. Napoléon
+ayant de plus en plus à se plaindre des nombreuses infractions faites
+par la Russie au système continental, en dépit de ses engagements d'y
+coopérer, c'était évidemment contre la Russie qu'étaient dirigées les
+menaces formulées dans le rapport en question. La guerre était
+inévitable; mais il ne fallait pas le proclamer trop haut, tout en s'y
+préparant avec énergie.
+
+Pourtant, en présence précisément de telles éventualités, Napoléon
+comprit qu'il devait se montrer plus conciliant à l'égard des
+États-Unis; il ne pouvait partir en guerre dans le lointain Nord sans
+donner satisfaction, dans une certaine mesure, aux desiderata si
+chaudement exprimés par le ministre américain. Il y parut disposé.
+Mais, dès le 9 mai 1812, il avait déjà quitté Paris pour prendre le
+commandement de la Grande Armée, à la frontière russe, et les
+négociations n'avaient plus beaucoup de chance d'aboutir. Bassano
+avait suivi son maître jusqu'à Wilna, laissant à Dalberg le soin de le
+suppléer à Paris. Comment traiter à de telles distances? Même la
+nouvelle que le Congrès venait de déclarer la guerre à l'Angleterre ne
+pouvait plus modifier les lignes essentielles de la politique
+impériale. En Allemand un peu simpliste, le brave Dalberg, en tête à
+tête avec Barlow, estimait qu'il faisait un triste métier[84].
+L'Américain se plaignait avec amertume des inconséquences de la
+situation, si contraire aux assurances données. Mais, pour arriver à
+une solution, il fallait aller plus haut que Bassano, jusqu'à
+Napoléon. Et Napoléon était loin.
+
+[Note 84: Dalberg à Bassano, 11 août 1812 (_Archives des Affaires
+Étrangères_).]
+
+Le 7 septembre, L'Empereur avait livré la bataille de Borodino et,
+le 15, il était entré à Moscou. Barlow, ballotté d'une façon
+pénible, entre les insistances de son gouvernement qui voulait des
+indemnités ou la guerre, et les atermoiements de Dalberg, finit par
+se rendre à l'invitation de Bassano, lui conseillant de venir
+jusqu'à Wilna.
+
+Le courageux diplomate se mit en route, malgré l'hiver de sa vie et
+l'hiver de l'année qui approchaient. Mais à mesure qu'il s'avançait
+vers le Nord, le pressentiment d'une catastrophe l'envahit. Le long
+des routes qu'il parcourut, la guerre avait tout dévasté. Quand il
+arriva à Wilna, le 18 novembre, la confusion était à son comble. La
+déroute et la défaite faisaient entendre leurs sinistres menaces. Et
+la tragique aventure où allait sombrer le génie de Napoléon était
+encore plus terrible que ce que l'on pouvait redouter. La Bérésina!
+On sait les prodiges d'héroïsme qui s'anéantirent dans ce passage
+fatal; ce n'est pas la place de les raconter ici. Napoléon dut
+abandonner son armée. Le 5 décembre, à minuit, il partit pour Paris
+après avoir prévenu, par courrier, Bassano qui donna congé à ses
+hôtes de Wilna, où ils risquaient de n'être plus en sûreté. Comme
+tous ceux qui étaient accourus, Barlow dut fuir. Il partit pour
+Paris un jour avant Napoléon; mais Napoléon le rattrapa et le
+dépassa en route. Course vertigineuse vers l'abîme. Barlow allait à
+la mort. Le froid était intense et voyageant jour et nuit, sans
+trêve, il traversa Varsovie et atteignit le village de Zarnovitch,
+près de Cracovie, où il fut obligé de s'arrêter. La fatigue et une
+bronchite aiguë eurent raison de l'opiniâtreté et de l'énergie de
+cet homme. Il mourut isolé, dans la hâte d'un retour précipité, loin
+de sa patrie, loin même de sa patrie d'adoption, dans un désert de
+Pologne, le 24 décembre 1812.
+
+Avec lui, prirent fin les pourparlers diplomatiques,--expression de
+la politique de Madison. Cette politique recevait un rude coup,
+profitable sans doute à toute l'opposition. Tandis que la France se
+trouvait en mauvaise posture devant la Russie, l'Amérique se
+trouvait maintenant seule devant l'Angleterre.
+
+Cependant, il ne faut pas condamner _à priori_ l'administration de
+Madison qui, accusé souvent faussement de n'être qu'un instrument
+aux mains de Napoléon, risquait d'être emporté lui-même dans la
+ruine de ce dernier. Mais qui aurait pu prévoir cette ruine?
+Napoléon victorieux en Russie, comme tout le faisait supposer,
+l'Angleterre atteinte indirectement par cette victoire, aurait
+certainement répondu avec plus d'empressement aux réclamations des
+États-Unis. On peut donc dire que le moment avait été bien choisi de
+résister à l'Angleterre puisqu'il coïncidait avec celui où la France
+inaugurait son grand effort dirigé contre la Russie.
+
+Mais l'homme propose et Dieu dispose,--si l'on peut définir de la
+sorte l'enchaînement des causes aux effets--et le calcul de Madison
+et du parti républicain était bouleversé par les événements. La
+France ne pouvait plus être d'aucun secours aux États-Unis et les
+États-Unis n'avaient plus qu'à compter sur leurs propres ressources
+à opposer au danger d'avoir provoqué l'Angleterre.
+
+Mais, là aussi, les temps étaient troublés.
+
+Au début de l'année 1812, les tories les plus belliqueux ne
+pouvaient se dissimuler que, si Napoléon réussissait dans son
+expédition contre la Russie, comme il avait, jusqu'à présent, réussi
+partout où s'était fait sentir le poids de son épée, il lui
+suffirait de l'alliance américaine pour ruiner de fond en comble le
+commerce et les finances de la Grande-Bretagne. C'était bien
+l'opinion de Madison. Aussi y avait-il un parti dans les communes
+qui aurait voulu la réconciliation avec l'Amérique,--l'Amérique qui,
+malgré tout, était, pour la Grande-Bretagne, une source de telles
+richesses commerciales qu'il serait malhabile d'en provoquer la
+perte ou simplement l'appauvrissement. Castlereagh avait succédé à
+Wellesley et, au sein même du gouvernement, des voix se faisaient
+entendre en faveur de la suppression des ordres en conseil. Comme
+Napoléon, on avait tourné les inconvénients résultant de ces ordres,
+par des licences accordées dans certaines conditions, sans
+lesquelles, le commerce eut été complètement paralysé. C'était
+officieusement saper un système que l'on défendait officiellement.
+On trichait, en somme, ainsi que l'on trichait en France où, pour
+esquiver les obligations imposées par les Décrets, les commerçants
+étaient parfois forcés d'accepter des compromissions peu honorables.
+Canning lui-même, qui avait si longtemps défendu l'opportunité des
+ordres en conseil, s'y montra soudain opposé, ainsi qu'au système
+des licences, surtout en ce qui concernait l'Amérique. L'opinion
+générale n'était pas favorable. C'est alors que le 21 avril 1812, le
+prince régent fit connaître la déclaration à laquelle nous avons
+fait allusion plus haut, aux termes de laquelle, si le gouvernement
+français supprimait les Décrets de Berlin et de Milan, par un acte
+officiel, les ordres en conseil, y compris celui du 7 janvier 1807,
+seraient immédiatement révoqués. À ce moment, la guerre aurait
+encore pu être évitée. Mais, depuis le départ de Pinckney, les
+États-Unis n'avaient plus de ministre à Londres et Jonathan Russel,
+simple chargé d'affaires, était tenu à l'écart des discussions.
+
+Dans le Parlement, la lutte était âpre. Brougham se faisant
+l'interprète de tous ceux qui se prétendaient lésés par les ordres
+en conseil, tendait à prouver que, si l'on persistait dans ce
+système, le marché anglais allait être réduit à rien. Une pareille
+prophétie était la condamnation de la politique de Perceval. Cette
+politique allait avoir à subir une attaque énergique dirigée contre
+la personne de son représentant, lorsque le 11 mai, au moment
+d'entrer dans la Chambre, le premier ministre reçut un coup de
+pistolet en pleine poitrine. Il tomba et tomba en même temps la
+politique qu'il défendait. Quoi qu'il fût, en réalité, la victime
+d'un fou prétendant venger une affaire personnelle, il put passer,
+un instant, pour la victime des circonstances tragiques que
+traversait l'Angleterre. Mais sa disparition, en ouvrant une crise
+ministérielle, ne pouvait arrêter la marche fatale des événements.
+Pour activer l'issue des négociations, Jonathan Russel fit connaître
+à Castlereagh le Décret de Napoléon révoquant les décrets de Berlin
+et de Milan; mais ce décret n'avait pas un caractère officiel,
+c'était comme un acte dont on ne voulait pas avouer la portée, dont
+la date même était indécise. Cependant la publicité donnée à ce
+document pouvait avoir une grande répercussion sur l'opinion
+publique, au moment où le Congrès américain proclamait de nouveau
+l'embargo comme préliminaire de la guerre, au moment, enfin, où la
+révélation des menées corruptrices de John Henry mettait le cabinet
+de Londres en mauvaise posture. Ces faits, habilement exploités,
+devinrent autant d'arguments à l'appui de la thèse de Brougham qui
+demanda le retrait des ordres. Ils furent révoqués dans la séance
+du 16 juin 1812, sans résistance de la part du gouvernement.
+
+C'était un triomphe pour l'Amérique. La menace d'une guerre, qui
+planait, avait rendu l'Angleterre hésitante, se cherchant dans la
+pénurie des hommes et des ressources. En Amérique, au contraire,
+l'attitude belliqueuse du gouvernement trouvait des échos jusque
+dans les couches les plus profondes du peuple, tandis que
+l'Angleterre gardait un silence qui prouvait que la guerre en
+perspective n'était pas populaire. La presse partageait ce
+sentiment. Le _Times_ du 18 juin jugeait comme suit une série de
+mesures qui, depuis sept ans, étaient le fond de la politique
+anglaise: «On est très surpris», disait ce journal interprète de la
+majorité de l'opinion publique, «que de tels actes aient jamais pu
+recevoir la sanction du ministère quand on fit si peu pour les
+défendre».
+
+Mais il était trop tard et le sort était jeté!
+
+Les ordres en conseil furent révoqués le 17 juin 1812 à Westminster:
+la guerre fut déclarée à Washington le 18 juin 1812.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LES PRINCIPALES PHASES DE LA SECONDE GUERRE DE L'INDÉPENDANCE
+AMÉRICAINE.
+
+ Les États-Unis ont contribué à déclencher la guerre entre la
+ France et la Russie. -- Ils s'apprêtent à régler un dernier
+ compte avec l'Angleterre. -- État précaire de l'armée de
+ l'Union. -- La campagne commence sur la frontière du Canada.
+ -- Opérations navales. -- La politique anglaise influencée
+ par les désastres de Russie. -- La mission de Gallatin et de
+ Bayard. -- Embargo voté et révoqué. -- Opinions de Calhoum
+ et de Daniel Webster. -- Le rôle de Sérurier. --
+ Répercussion des batailles de Bautzen, Lutzen et Leipzig. --
+ Contre-coup de la défaite de Napoléon aux États-Unis. --
+ Continuation des hostilités. -- Ross entre à Washington. --
+ Sérurier décrit à Talleyrand le sac de la ville. -- Le
+ général Jackson bat les Anglais à la Nouvelle-Orléans.
+
+
+Tandis que Napoléon passait le Niémen, s'arrêtait à Wilna et, par
+Smolensk et Borodino, prenait la route de Moscou, Madison
+s'efforçait de mettre les moyens d'action, en vue de la guerre, à la
+hauteur des conceptions politiques dont il s'honorait d'être le
+représentant. Le sang coula donc encore aux frontières orientales de
+l'Europe comme dans les étendues septentrionales de l'Amérique. À
+tant de mille de distance, les hostilités devaient commencer presque
+à la même date: au printemps de 1812.
+
+Ces deux actions si lointaines et si différentes, à première vue,
+ont cependant des points de contact et sont solidaires.
+
+L'Amérique, en suivant l'évolution qui devait la mener à la
+constitution de sa nationalité, ne pouvait, au début du XIXe siècle,
+s'affranchir des influences qui, au cours des XVIIe et XVIIIe
+siècles, l'avaient mise aux prises avec la France et l'Angleterre.
+Entre les ambitions colonisatrices, les tentatives de domination
+tour à tour essayée et réalisée par ces deux nations, s'était
+glissée et avait grandi, petit à petit, la nation qui, avec les
+apports de tant d'autres nations, prit définitivement possession
+d'une partie de l'Amérique du Nord. Les étapes de cette marche en
+avant se réglèrent d'après les étapes suivies par cette longue
+succession de guerres qui, malgré les interruptions, peuvent être
+considérées comme une seconde guerre de Cent ans entre la France et
+l'Angleterre. À mesure que cette guerre s'approche de sa fin, les
+États-Unis s'approchent aussi de la réalisation de leur destin. La
+dernière étape fut celle pendant laquelle Napoléon chercha, par sa
+puissance continentale, à annihiler la puissance maritime de la
+Grande-Bretagne. Nous avons vu par quelles vicissitudes passèrent
+les États-Unis dans cette querelle faite à coups de Décrets et
+d'Ordres en conseil, mettant le commerce des neutres à une rude
+épreuve.
+
+Malgré les critiques de l'opposition, le cabinet de Washington avait
+agi avec une certaine habileté et dans la conscience de son droit. À
+l'heure où nous sommes arrivés et en dépit des difficultés à
+surmonter, il allait récolter le prix de sa politique. Soit hasard,
+soit calcul, la France et l'Angleterre, sans s'être encore porté le
+coup décisif, virent leur situation modifiée de fond en comble.
+Napoléon perdu dans les vastes plaines de la Russie, l'Angleterre
+pouvait respirer et les États-Unis pouvaient agir. Les Décrets de
+Berlin et de Milan n'étaient plus strictement appliqués et les
+Ordres en conseil étaient supprimés. Les États-Unis considérèrent la
+guerre avec l'Angleterre comme l'acte nécessaire de la délivrance
+définitive,--Napoléon la considéra comme une diversion heureuse
+diminuant d'autant les ressources de son ennemie.
+
+De plus, en s'enfonçant dans les steppes glacés de la Russie,
+Napoléon libérait l'Amérique de son contrôle direct et lui
+permettait, en même temps, de régler un dernier compte avec
+l'Angleterre,--toutes possibilités à la réalisation desquelles les
+États-Unis avaient contribué en solidarisant les intérêts de leur
+commerce avec ceux du peuple russe. Leur volonté bien arrêtée de
+sauvegarder leurs droits, en détachant, d'une part, Alexandre de
+Napoléon, les poussait, d'autre part, à marcher contre les Anglais.
+L'Amérique suscitait, de la sorte, à l'Empereur un nouvel adversaire
+et s'apprêtait, en même temps, à combattre le classique ennemi de
+l'Empereur.
+
+Situation un peu déconcertante et embrouillée, mais qui était la
+conséquence des différentes phases que nous venons de résumer.
+
+Cependant, les Américains, si forts de leurs droits, étaient moins
+forts dans la préparation d'une guerre qui les ferait respecter. Ils
+se retrouvaient en face de la Grande-Bretagne à peu près dans les
+mêmes conditions qu'au siècle précédent. La même stratégie et les
+mêmes difficultés allaient se présenter: le Canada était toujours
+l'objectif principal des premières opérations et il fallait,
+toujours, comme au siècle précédent, se prémunir contre les attaques
+et les menées des tribus indiennes.
+
+En réalité, rien n'était prêt. On manquait de soldats et surtout
+d'officiers. L'activité déployée par Madison dans cette
+circonstance, si louable fut-elle, ne put faire l'impossible. Les
+généraux qu'on nomma aux divers commandements avaient presque tous
+joué un rôle dans la guerre d'indépendance, mais avaient, depuis,
+perdu tout contact avec l'armée: Dearborn, Thomas Pinckney,
+Wilkinson, Bloomfield, Winchester et William Hull, tous hommes qui,
+après avoir accompli leurs obligations militaires, s'étaient
+assoupis dans les compromissions politiques. On pouvait donc dire
+avec Scott[85] que, pour un esprit bien averti, l'armée ne
+présentait pas un aspect très rassurant.
+
+[Note 85: SCOTT: _Autobiographies_, p. 31.]
+
+Beaucoup d'officiers âgés avaient repris, en temps de paix, leurs
+habitudes de paresse et d'intempérance et il était impossible de
+savoir si une armée de volontaires n'aurait pas été supérieure à
+cette armée régulière de réguliers sortis de la régularité.
+
+De plus, les côtes n'étaient pas en état de défense, les lacs
+n'étaient pas surveillés et les Indiens des territoires Nord-Ouest,
+déjà sous les armes, n'attendaient qu'un signal du gouverneur
+général du Canada pour se mettre en campagne.
+
+Dans le Sud, la situation n'était pas meilleure; il y était facile à
+l'ennemi de repousser les garnisons américaines de la Nouvelle-Orléans
+ou de Mobile. La distance était grande entre la théorie et
+l'exécution. En paroles, l'enthousiasme guerrier se manifestait assez
+généralement. La difficulté commençait quand il fallait agir et le
+système des milices se montra défectueux, car les soldats qui les
+composaient refusaient souvent de servir au-delà des frontières de
+leurs États respectifs et prétendaient combattre d'après leurs vues
+personnelles, sans se soumettre aux ordres d'un commandement supérieur
+et unique.
+
+Sur l'insistance du général Hull, il fut décidé qu'on se
+rassemblerait à Détroit, point fortifié d'où il serait possible de
+protéger la frontière et même d'occuper les territoires encore mal
+définis du Haut-Canada. Des ordres furent donnés pour envahir cette
+partie du pays et prendre immédiatement possession de Malden. On
+s'empara d'abord de Sandwich, en face de Détroit. Une proclamation
+promit aux habitants la liberté, en échange de l'oppression sous
+laquelle la domination anglaise les pliait. Cette proclamation
+provoqua des désertions dans le camp anglais, en faveur des
+Américains. Mais, pour empêcher la concentration de l'ennemi du côté
+de Détroit et de Malden, une diversion du côté de Niagara était
+nécessaire.
+
+Dans ces guerres, si l'objectif était grand, les effectifs
+militaires étaient peu nombreux, surtout si on les compare aux
+armées nationales composées de tous les citoyens valides, que nous
+avons vues, depuis, manoeuvrer sur les champs de bataille de
+l'Europe. Mais tout est relatif et le destin de l'Union allait se
+jouer avec des contingents qui, de part et d'autre, ne dépassaient
+pas quelques milliers d'hommes.
+
+Les Anglais n'avaient pas une grande supériorité numérique à opposer
+aux Américains, dans cette partie du Haut-Canada où les hostilités
+commencèrent. Mais leur bonne fortune consistait à avoir à la tête
+de leurs troupes le général Isaak Brock, de Guernesey, encore dans
+la force de l'âge et, dans la force du terme, un soldat. Brock,
+cependant, se trouvait en présence de grandes difficultés. La
+proclamation de Hull, comme nous l'avons vu, avait produit un si
+grand effet sur les esprits, que la milice de Norfolk refusa de
+marcher. C'était un des nombreux indices faisant ressortir, en dépit
+de nombreux obstacles, la popularité de la cause américaine. Même
+les Indiens des fameuses six nations, se rappelant le rôle prudent
+et perfide qu'elles avaient toujours joué dans les démêlés qui
+mettaient aux prises les représentants des races blanches, leurs
+dominatrices détestées, se recueillaient, avant de prendre parti
+pour les uns ou pour les autres.
+
+Pendant que le général Dearborn perdait un temps précieux à Albany
+où il avait porté son quartier général, Brock passa du lac Ontario
+au lac Érié et obligea le général Hull à évacuer Sandwich pour se
+retirer à Détroit. Quoique Hull eût pu supporter un siège en règle,
+il résolut de se rendre. La crainte des Indiens qui devenaient
+menaçants, l'audace des Anglais et, il faut le dire aussi, l'état
+d'esprit indiscipliné de ses officiers et de son petit corps
+d'armée, lui firent prendre un parti qui entacha son honneur
+militaire et entama la frontière Nord-Ouest des États-Unis d'une
+façon dangereuse. Il fut accusé de trahison et d'incapacité par le
+parti pacifiste lui-même, à la tête duquel Jefferson avait été si
+longtemps et qui était, plus que les généraux, responsable du
+mauvais état de la défense nationale.
+
+Du côté du Niagara, la campagne ne semblait pas devoir être plus
+heureuse. Il est vrai que Brock fut tué dans une des premières
+rencontres, mais Van Ruesselaer dut se rendre ainsi que Hull,
+quoique sa reddition, tout en occasionnant des pertes sérieuses en
+morts et en prisonniers, n'entraîna pas une diminution de
+territoire. Smyth qui lui succéda échoua aussi dans sa tentative de
+passer le Niagara. Le Canada demeurait donc intact.
+
+Sur mer, il y eut des rencontres sans résultat définitif, avec des
+hauts et des bas, d'où les marines anglaise et américaine purent
+réciproquement tirer des raisons en faveur de leur supériorité.
+Cette supériorité s'affirma, un instant, du côté des Américains,
+lorsque Hull, commandant le vaisseau _Constitution_, vint à bout du
+vaisseau anglais _Guerrière_ commandé par Darces, lequel, en vue de
+Boston, fut défait et emmené prisonnier avec son équipage. Ce Hull
+était le neveu du général qui avait capitulé à Détroit. Cette
+victoire releva le renom de la famille et la renommée de la marine
+américaine, en passe de pouvoir se mesurer héroïquement avec la
+marine anglaise. Rien ne pouvait d'ailleurs exercer une influence
+plus satisfaisante sur les relations entre les différents partis et
+contribuer davantage à créer une commune solidarité de patriotisme.
+La victoire remportée par Hull avait, en effet, été facilitée par
+l'attitude de la Nouvelle-Angleterre où les fédéralistes formaient
+la majorité, elle avait été préparée grâce aux matériaux et aux
+hommes fournis par ces mêmes fédéralistes qui avaient si souvent
+défendu l'Angleterre contre les Démocrates et les Républicains. Pour
+la première fois, ils communièrent tous dans le plaisir d'une action
+d'éclat remportée sur l'ennemi commun. Et cette brillante
+performance fut pour la génération nouvelle un stimulant utile: les
+esprits, jusqu'à présent, uniquement adonnés aux profits du négoce,
+s'éprirent de gloire militaire, toutes proportions gardées
+d'ailleurs.
+
+Sur une population d'un peu plus de sept millions, à peine dix mille
+hommes étaient soldats. C'était insuffisant. Dans son ensemble, la
+guerre ne causait pas un grand trouble au commerce habitué, et pour
+cause, aux embargos, confiscations et blocus. Jusqu'à présent,
+contrairement à ce qui s'était passé en Europe depuis tant d'années,
+aucune ville américaine n'avait encore connu les horreurs d'une
+invasion, les fermiers ne craignaient pas de voir leurs propriétés
+saccagées et le territoire de l'Union était assez vaste pour que, à
+l'exception des pays côtiers et du petit point exposé de Niagara, la
+vie pût y continuer, sans dommages, ses coutumières transactions.
+Dans ces conditions, la majorité des citoyens considérait la guerre
+plutôt comme un sport, tandis que ceux qui se rendaient réellement
+compte de la gravité de la situation, accusaient les généraux
+d'impéritie et d'incapacité après la bataille de Détroit. Il y eut
+des remaniements ministériels. Par un jeu de bascule qui se produit
+toujours dans des circonstances semblables, le Congrès avait perdu
+sa force d'opposition et le pouvoir exécutif avait gagné en
+autorité. Madison fut écouté, pour la première fois, par des
+représentants ayant mis une sourdine à la violence de leurs
+revendications. Avec lui, tout le parti républicain reconnut la
+nécessité de lever une armée régulière, largement rétribuée, ainsi
+qu'une flotte à la hauteur de celle qui se qualifiait maîtresse des
+mers. Il fallait, en même temps, se résoudre à augmenter la dette
+nationale dans de grandes proportions et ne pas reculer devant une
+guerre de conquête qui, toute proportion gardée, ressemblerait aux
+guerres que menait Napoléon en Europe, ainsi que pouvaient
+ironiquement le proclamer ceux qui accusaient Madison d'avoir
+toujours été un instrument entre les mains de l'Empereur.
+
+La contradiction était, en effet piquante: le Président qui avait
+inauguré sa carrière présidentielle à un moment où, dans un
+entraînement pacifique, on avait, pour ainsi dire, aboli l'armée et
+la marine, à la fin de sa carrière, se voyait soutenu par une armée
+de près de soixante mille hommes et entouré par un nombreux
+état-major de généraux et d'officiers dont l'allure martiale
+contrastait avec sa simplicité bourgeoise.
+
+D'ailleurs, même après les premières rencontres qui avaient
+diversement illustré les deux Hull, on espérait encore, en
+Angleterre, arrêter les progrès de la guerre, en facilitant la
+possibilité d'un armistice. Il y eut des remous d'opinion. La
+certitude, dans laquelle se trouvaient les hommes bien avertis de ne
+pouvoir enrayer la guerre avec les États-Unis, se précisait au
+moment même où l'espérance de vaincre devenait de jour en jour moins
+certaine. Tout contribuait à atteindre et à troubler la confiance
+publique.
+
+En Espagne, Wellington qui, après la bataille de Salamanque, avait
+occupé Madrid, ne put s'y tenir et dut de nouveau évacuer cette
+capitale, en accentuant sa retraite vers le Portugal. Cet échec sans
+importance coïncidait avec la victoire sans lendemain de Napoléon
+qui, en septembre, était entré à Moscou. Tout faisait encore
+supposer que la Russie serait vaincue et que l'Angleterre, absorbée
+par l'Amérique, ne pourrait lui être d'un grand secours. Dans ces
+circonstances, la capture de la _Guerrière_ fut cruellement
+ressentie et le _Times_, interprète du sentiment unanime, proclama
+que, jusqu'à présent, on ne pouvait trouver, dans l'histoire,
+l'exemple d'une frégate anglaise se rendant à une frégate
+américaine. De pareils jugements, exprimés officiellement et qui
+correspondaient à l'explosion de joie ressentie aux États-Unis, ne
+faisaient que creuser l'abîme qui désormais séparait les deux pays.
+Et que les Américains eussent précisément choisi, pour frapper
+l'Angleterre, le moment où son existence politique et économique
+était le plus exposée, constituait la preuve évidente que Madison
+agissait d'après les ordres de Napoléon. Ainsi s'écrivait l'histoire
+et il devenait nécessaire de mener la guerre jusqu'au bout.
+
+Le patriotisme anglais surexcité voulait maintenant faire cette
+guerre implacable et sans merci. Ce sentiment se développa à mesure
+que se répandirent les nouvelles de Russie: la retraite de la
+Grande-Armée française, harcelée à travers d'immenses espaces par
+l'armée et l'hiver russes. La satisfaction de ce retour inespéré de
+la fortune rendit alors léger aux Anglais l'effort à opposer aux
+Américains. Le parti de la paix au Parlement ne souleva plus aucune
+protestation. L'opposition n'accusa pas les Ministres d'avoir
+déchaîné une guerre avec les États-Unis,--elle les accusa de ne
+l'avoir pas mieux préparée, d'avoir ignoré que le gouvernement
+américain était infecté par une haine mortelle contre l'Angleterre,
+à laquelle répondait une affection également mortelle à l'égard de
+la France.
+
+Cependant les hostilités anglo-américaines devaient se traîner en
+longueur. L'intérêt primordial qu'elles avaient un instant présenté
+pour le cabinet de Saint-James tombait au second plan; plus
+importants, d'une actualité plus proche, étaient les événements qui
+se préparaient en Europe et auxquels l'Angleterre, sous peine de
+déchoir, devait prêter l'attention la plus passionnée. Avant
+d'entrer dans le détail des opérations militaires qui, pendant trois
+ans, se déroulèrent aux États-Unis, il convient de jeter un coup
+d'oeil sur les brusques changements survenus en Europe et qui
+modifièrent la situation respective des belligérants, dans les deux
+mondes.
+
+Résolu à rassembler une seconde armée de cinq cent mille hommes, en
+remplacement de celle qui s'était dispersée en Russie, Napoléon,
+après avoir laissé le commandement à Murat, était revenu à Paris, le
+18 décembre 1812. La Prusse, frissonnante d'espoir, s'apprêtait à
+secouer le joug. Les Anglais comprirent que l'issue des
+complications américaines dépendait, dans une certaine mesure, de
+l'issue des complications allemandes.
+
+Si nous remontons un peu le cours des événements, nous pouvons nous
+rendre compte qu'au début de l'expédition de Russie, alors que tout
+faisait encore présager la victoire de Napoléon, la situation du
+Ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg, était assez délicate.
+Son gouvernement, en déclarant la guerre à l'Angleterre, était
+devenu virtuellement l'allié de la France, au point de vue
+militaire, au moment même où la Russie avait tout intérêt à lier
+partie avec l'Angleterre contre la France.
+
+Quelle conclusion tirer de ces faits?
+
+Si Napoléon battait les Russes et marchait sur Saint-Pétersbourg, le
+ministre américain ne pouvait plus être _persona grata_ auprès du
+Tzar; si Napoléon était battu, ce même ministre ne pouvait pas
+s'attendre non plus à beaucoup de considération de la part de la
+cour de Russie, désormais acquise à l'influence anglaise.
+
+Dans les deux cas, il eût été politique d'éviter la continuation de
+la guerre entre l'Angleterre et l'Amérique, et le Tzar conçut l'idée
+d'offrir sa médiation. Quand cette offre fut connue à Washington par
+l'intermédiaire du Ministre russe Daschkoff, le gouvernement était
+en pleine lutte pour la désignation des titulaires de certains
+portefeuilles et la nomination des généraux commandants en chef.
+Armstrong, nommé ministre de la guerre, se trouva en compétition
+avec Monroe qui se croyait désigné pour un commandement militaire. À
+cette occasion, Sérurier le jugea avec une condescendance un peu
+sévère quand il lui accorde, de haut, un brevet de satisfaction en
+ces termes[86].
+
+[Note 86: Sérurier à Bassano, 13 janvier 1813 (_Archives des Aff.
+Étrangères_).]
+
+«On parle beaucoup de M. Monroe pour le commandement de l'armée...
+ce n'est pas un homme brillant et personne ne s'attend à trouver en
+lui un grand capitaine; mais il a servi pendant la guerre
+d'indépendance avec beaucoup de bravoure sous les ordres et aux
+côtés de Washington. C'est un homme de beaucoup de bon sens, de
+l'humeur la plus austère, du plus pur patriotisme et d'une intégrité
+universellement reconnue. Il est aimé et respecté de tous les
+partis et l'on croit qu'il gagnera bientôt les cours de tous ses
+officiers et soldats.....»
+
+Cependant, ce grand citoyen ne put s'entendre avec Armstrong.
+Gallatin lui-même, qui avait déjà rendu tant de services au pays,
+fut mis de côté. On lui trouva une compensation en le nommant membre
+de la mission envoyée auprès du Tzar pour discuter les conditions de
+sa médiation,--mission d'ailleurs bien délicate, non seulement à
+cause des concessions qu'il s'agissait de réclamer, mais surtout à
+cause du changement qui venait de s'opérer dans les affaires
+d'Europe et rendait, pour le moment, l'Angleterre assez indifférente
+aux manoeuvres des États-Unis. Cette indifférence ne pouvait être
+que relative et temporaire.
+
+Toutes les opérations militaires qui, au cours de l'année 1813,
+devaient se dérouler dans les étendues encore sauvages de l'Amérique
+du Nord, avec des armées relativement restreintes, des généraux peu
+expérimentés et des soldats mal entraînés, plus mal équipés encore,
+constituent un contraste pittoresque et instructif avec l'action
+gigantesque qui se jouait parallèlement en Europe, avec des masses
+d'hommes considérables, pour l'époque, et avec toutes les ressources
+d'une administration supérieurement organisée. Malgré les distances,
+malgré les divergences de vues, malgré la différence des moyens
+d'action employés, ces guerres, comme nous l'avons vu, ont entre
+elles des rapports profonds, des causes rapprochées, des intérêts
+mais aussi des dangers communs. C'est sous ces points de vue qu'il
+convient uniquement de les envisager ici.
+
+Quand les envoyés américains arrivèrent à Saint-Pétersbourg, en
+juillet 1813, les événements s'étaient précipités et la situation se
+présentait sous des aspects nouveaux. Les graves préoccupations qui
+avaient absorbé Alexandre, la lourde responsabilité qui pesait
+maintenant sur lui, rejetaient bien loin dans ses pensées son projet
+de médiation avec les États-Unis.
+
+On se rappelle qu'en décembre de l'année précédente Napoléon,
+repoussé en Russie après le passage de la Bérésina, avait quitté
+l'armée pour se rendre en secret à Paris, sans avoir pu recevoir le
+courageux ambassadeur Joel Barlow, lequel paya de sa vie son
+obstination consciencieuse à venir solliciter une audience
+diplomatique jusque dans les neiges de la Lithuanie. Le Tzar ne put
+empêcher son redoutable adversaire de reconstituer une nouvelle
+armée aussi puissante que celle qui s'était disloquée depuis la
+Moskowa jusqu'au Niémen, mais il essaya et il réussit à enflammer le
+souffle un peu patriotique, un peu révolutionnaire, mais surtout
+militaire qui, en Allemagne, n'attendait qu'une étincelle pour
+devenir incendie. Malgré la réunion des forces russes et prussiennes
+qui n'étaient plus une quantité négligeable comme nombre et comme
+bravoure, Napoléon fut encore vainqueur dans les sanglantes
+batailles de Lutzen et de Bautzen.
+
+La politique habile de l'Autriche, dirigée par M. de Metternich,
+intervint à ce moment et facilita l'acceptation d'un armistice qui
+fut peut-être plus utile à Napoléon qu'aux souverains alliés.
+Précisément à la date où cet armistice allait expirer, Gallatin et
+Bayard étaient arrivés à Saint-Pétersbourg et le Tzar qui, à
+Gitschin, attendait avec anxiété le résultat de la médiation
+autrichienne, considérait la médiation proposée par lui à Madison
+comme très secondaire.
+
+D'un autre côté, l'Angleterre montrait peu d'empressement à voir la
+Russie se mêler de ses conflits avec les États-Unis. C'était presque
+encore, pour elle, une affaire de famille qu'elle entendait régler
+sans l'intervention d'autrui. Castlereagh fit comprendre à Alexandre
+qu'il serait disposé à négocier directement et séparément avec le
+cabinet de Washington et il fit savoir à Gallatin, par l'intermédiaire
+d'Alexandre Baring que, si les instructions données aux commissaires
+américains les obligeaient à soulever la question de la presse des
+Matelots, toute négociation serait inutile. Dans ces conditions, le
+succès de la médiation dépendait des succès de Napoléon.
+
+Avant de prendre un parti pour ou contre les Américains, l'Empereur
+Alexandre attendait aussi l'issue de la lutte gigantesque. Il remit
+l'affaire aux soins de Romanzoff, le représentant de la politique
+française qui cherchait à faire aboutir la médiation et, en même
+temps, à la sollicitude de Nesselrode qui penchait pour l'Angleterre.
+Telles influences contradictoires retardèrent toute solution
+expéditive. Il était écrit que les événements qui se passaient en
+Amérique seraient comme obscurcis par les événements qui se
+préparaient en Europe. Napoléon à la veille d'être vaincu!
+Qu'importait le reste aux nations coalisées contre lui,--qu'importait
+surtout cette guerre suscitée par les Américains? Les Anglais avaient
+à résoudre des problèmes plus proches et plus compliqués.
+
+Pendant quelque temps, les batailles de Vittoria et de Leipzig
+noyèrent, dans l'éclat de leur retentissement, les rencontres
+sanglantes qui avaient eu lieu, avec des alternatives plus ou moins
+brillantes, dans le pays des grands lacs ou dans les contrées arrosées
+par les eaux du grand fleuve Mississipi. L'action diplomatique se
+ralentissant nécessairement, l'opinion anglaise à l'égard de
+l'Amérique ne se manifestait plus que par les journaux. On y trouvait,
+couramment exprimée, l'exaspération d'avoir subi des échecs sur mer;
+on ne pouvait oublier l'aventure de la _Guerrière_ et d'autres navires
+anglais obligés de se rendre ou de reculer devant les navires
+américains. Le _Courrier_, feuille semi-officielle et qui passait pour
+soutenir la politique du cabinet, parla avec ostentation contre les
+velléités de paix et, rejetant toute la responsabilité des hostilités
+sur l'Amérique, proclama l'impossibilité de traiter avant que les
+canons anglais aient répandu la terreur sur les côtes américaines. Ce
+journal, dans son exaspération assez naïve, alla jusqu'à accuser les
+Américains de n'être plus des Anglais,--dans ce grief faisant revivre
+les causes profondes de désaffection, en imprimant ces lignes de
+mépris et de colère:
+
+«Ils n'ont rien ajouté à la littérature, rien à aucune science!..
+Ils n'ont produit aucun bon poète, aucun historien célèbre!.. Leurs
+hommes d'État sont d'une espèce hybride,--moitié métaphysiciens,
+moitié politiciens, ayant tout le sang-froid des uns et toute la
+roublardise des autres. Aussi ne voyons-nous rien de grand dans
+leurs conceptions[87]...»
+
+[Note 87: _The Courrier_, 27 juillet 1813.]
+
+Mais, en ce moment, il ne s'agissait ni de littérature, ni de
+conceptions métaphysiques: il s'agissait de savoir si les Américains
+étaient de taille à soutenir la lutte contre l'Angleterre, à coups
+de fusil et à coups de canons. Les Anglais auraient volontiers
+attribué les victoires navales remportées par les Américains, à
+l'habileté et au courage des marins anglais--ou de ceux qu'ils
+s'obstinaient à considérer comme tels--dont ils cherchaient
+précisément à supprimer la collaboration par leur ténacité à
+pratiquer la presse des matelots qui, dans les deux camps, parlaient
+la même langue. Sur ces entrefaites, la nouvelle de la victoire de
+Perry, sur le lac Érié, arriva à Londres en même temps que la
+nouvelle de la défaite de Napoléon à Leipzig. Dans ces deux
+événements, il y avait de quoi réjouir et de quoi vexer les Anglais.
+Le contentement l'emporta naturellement sur le dépit. La joie de
+savoir l'Empereur français en retraite sur le Rhin fit accepter sans
+trop de récrimination la défaite d'une flotte anglaise dans des eaux
+américaines. Et encore, cette flotte ne fut considérée que comme une
+flotille, ne faisant pas partie de la marine britannique, n'étant
+qu'une force locale, d'une espèce plutôt marchande que militaire,
+affirmait-on, pour diminuer l'importance de l'action.
+
+Quand on apprit que les Américains s'étaient emparés de Malden,
+avaient réoccupé Détroit et dispersé l'armée de Proctor sur la
+Tamise, le ton hautain de la presse mit une sourdine à ses
+déclarations haineuses. Elle fit preuve, tout à coup, d'une certaine
+impartialité à l'égard de ce qui se passait aux États-Unis,
+affectant de croire que les événements d'Europe auraient une
+influence décisive sur le cabinet de Washington, en le détachant de
+Bonaparte. Dans ces conditions, Gallatin et Bayard pouvaient être
+reçus à Londres, avec l'espoir d'entamer les pourparlers en vue de
+la paix. Castlereagh y était enclin, quoique, en dehors du
+gouvernement et de la presse officielle, l'opinion publique fût
+toujours très hostile. Pour bien des gens, la fortune déclinante de
+Napoléon devait entraîner, dans sa chute, la fortune naissante de
+l'Union Américaine. Les plus passionnés comprenaient Madison dans
+leur haine contre Napoléon,--les considérant tous deux comme un
+couple détesté, dont la disparition de la scène du monde pouvait,
+seule, permettre de réaliser une paix durable et honorable.
+
+Aux États-Unis, ces façons de voir avaient naturellement une
+répercussion profonde sur la situation des partis en présence. Les
+fédéralistes du Massachusetts revenaient à leurs anciennes
+sympathies. Les succès remportés par les Russes et, par conséquent,
+par les Anglais, mirent, un instant, en discussion l'idée de ne plus
+faire participer cet État à la guerre et de préconiser une paix
+séparée avec l'Angleterre. Cette idée semblait avoir été inspirée
+par la proposition faite au Congrès, par Madison, d'imposer un
+nouvel embargo. Les États de l'Est en auraient été le plus gravement
+atteints, comme ils l'avaient toujours été par une semblable
+décision, car c'était avec eux que les Anglais faisaient le plus de
+commerce et tout commerce devant cesser avec l'ennemi, la
+Nouvelle-Angleterre ne pouvait être autorisée à vendre ou à acheter,
+aussi longtemps que le reste du pays en était empêché.
+
+Dans son message du 9 décembre 1813, Madison fit ressortir les
+inconvénients résultant de la non-exécution de cette mesure. Pour
+lui, c'était simplement prolonger la durée de la guerre. En effet,
+non-seulement des objets de première nécessité arrivaient, de la
+sorte, aux ports anglais, aux armées anglaises au loin, mais les
+armées qui menaçaient directement les États-Unis, qui se trouvaient
+en face des armées américaines, pouvaient tirer des ports américains
+des ravitaillements qu'il eut été impossible de faire venir
+d'ailleurs. Même les navires et les troupes qui venaient insulter
+les côtes et remontaient l'embouchure des fleuves se voyaient ainsi
+soutenus et entretenus. Partout, si l'on n'y mettait bon ordre, on
+arrivait à ce résultat déconcertant: l'armée anglaise du Canada
+secourue par ceux-là même qui devaient la combattre.
+
+Quelque logiques et justes que fussent les raisons qui inspiraient
+Madison en faveur d'un embargo, le moment était mal choisi pour le
+faire accepter. Il était trop tard de recommencer un essai qui avait
+si mal réussi à Jefferson. On savait d'ailleurs que la Russie, la
+Prusse, le Danemark, la Suède et la Norvège, l'Espagne et l'Amérique
+du Sud, étaient déjà accessibles au commerce anglais et que la
+marche fatale des événements n'allait peut-être pas pour longtemps
+empêcher Napoléon de lui fermer le commerce avec la France. Le
+résultat serait donc minime si l'Angleterre se trouvait simplement
+exclue des ports de Boston et de Salem.
+
+Cet embargo qui fut voté et révoqué peu après, qui, pour les uns,
+n'était qu'une imitation maladroite du système continental de
+Napoléon, pour les autres, un moyen de supprimer toute communication
+illicite avec le Canada, fut soumis aux vicissitudes qui se
+succédaient si rapidement en Europe et donna lieu à des discussions
+d'un intérêt plus spécial, concernant la crise économique.
+
+En Europe, les alliés avaient traversé le Rhin et menaçaient la
+France au Nord et à l'Est, tandis que Wellington marchait sur
+Bordeaux. Dans ces conditions, quel effet pourrait produire
+l'embargo, quand l'Angleterre, débarrassée de son redoutable
+adversaire, avait renoncé à ses blocus comme la France avait renoncé
+à ses décrets? Prenant en considération ces changements importants,
+par un message au Congrès du 31 mars 1814, Madison, revenant sur sa
+décision primitive, recommanda de mettre un terme au système des
+restrictions commerciales. À cette occasion, deux orateurs
+exposèrent les raisons qui les avaient toujours fait manifester une
+opinion opposée à toute mesure restrictive.
+
+Calhoum, qui avait toujours combattu la politique commerciale de
+Jefferson et de Madison, considéra la volte-face de ce dernier comme
+un triomphe personnel, mais, au lieu d'en faire grand état, il fit
+siennes les raisons invoquées par le Président et s'efforça
+d'adoucir les contestations qui pourraient s'élever, à ce sujet,
+entre les représentants des États du Sud et de l'Est. Il rappela que
+la logique absolue n'est pas de ce monde, qu'un changement d'opinion
+se justifie par la nécessité qu'implique toute évolution et qu'une
+politique ne peut être taxée d'inconsistance que s'il n'y a pas de
+changement dans les circonstances pour la justifier. Maintenant, des
+circonstances nouvelles réclamaient de nouveau la liberté du
+commerce, à la condition, toutefois, que cette liberté ne fût pas un
+obstacle au développement des manufactures américaines; pour
+lesquelles il demandait la continuité d'une politique franchement
+protectrice.
+
+Ces deux affirmations semblaient contradictoires: la grande liberté
+accordée au commerce anglais ne comportait-elle pas un obstacle
+dangereux pour le développement et la protection de l'industrie
+américaine?
+
+Daniel Webster fit ressortir cette contradiction. Les arguments
+qu'il émit sont typiques.
+
+Il rappela, à son tour, que le système du blocus américain qui,
+pendant si longtemps, avait été accepté comme un _Credo_ politique,
+n'était autre qu'une conséquence du blocus continental de Napoléon;
+ce système soutenait le gouvernement de Napoléon, aussi longtemps
+qu'il était tout-puissant; il l'abandonnait quand Napoléon
+s'approchait de son déclin. Webster était heureux de cette
+condamnation du «premier système américain» parce que cette
+suppression concordait avec ses idées sur le développement des
+manufactures. Et ici, cet homme d'État, d'un caractère si
+énergique, exprima, presque en poète, son aversion, non pas pour le
+nombre croissant des usines, mais pour la méthode avec laquelle
+elles prenaient déjà une si grande extension dans le vieux monde.
+Par anticipation, il semblait un Ruskin américain, quand il disait:
+
+«Je ne suis pas pressé de voir des Sheffields et des Birminghams en
+Amérique... Je ne tiens nullement à accélérer l'approche de la
+période où la grande masse des travailleurs américains ne trouvera
+plus son emploi dans les champs; quand les jeunes hommes de la
+campagne seront obligés de fermer leurs yeux aux beautés de la
+nature,--au ciel, à la terre--et de se confiner dans des ateliers
+malsains; quand ils seront obligés de fermer leurs oreilles au
+bêlement de leurs troupeaux broutant sur les collines qui leur
+appartiennent, et de ne plus entendre la voix de l'alouette les
+fêtant au labour et qu'ils devront les ouvrir dans une atmosphère de
+fumée, de vapeur, au perpétuel tourbillon des courroies et des
+fuseaux, dans le grincement des scies....»
+
+De telles paroles dépassaient l'actualité du moment, elles
+prédisaient le danger futur. Mais l'heure présente était toute
+entière aux complications militaires et les divergences qui
+divisaient Républicains et Fédéralistes devaient se réveiller devant
+la nécessité de fortifier les contingents de l'armée. Si Armstrong
+reconnaissait l'opportunité d'augmenter le nombre des recrues en vue
+d'une offensive, Webster fut d'avis de ne pas sortir d'une guerre
+défensive, excepté sur l'Océan. Les batailles de Leipzig et de
+Vittoria lui donnaient raison. L'Angleterre pouvant disposer de plus
+de ressources, l'offensive avait passé entre ses mains et une
+défense victorieuse était seule ce que pouvaient espérer les
+États-Unis.
+
+Sérurier assistait à ces débats parlementaires, il observait ces
+revirements de l'opinion, en fidèle serviteur de Napoléon, en
+sincère patriote aussi. La considération qu'on lui témoignait
+augmentait ou diminuait, suivant la nature des événements.
+L'importance de son rôle se réglait d'après l'issue plus ou moins
+heureuse de la tactique de son maître. On peut trouver dans sa
+correspondance diplomatique comme un reflet des différentes phases
+par lesquelles passa l'influence française en Amérique, à cette
+époque. En juillet 1813, la gloire de l'Empereur est encore intacte.
+
+«La semaine dernière, écrit-il[88], nous avons reçu, l'une après
+l'autre, les nouvelles des derniers succès remportés au commencement
+de la campagne,--la bataille de Lutzen, l'offre d'un armistice et la
+bataille de Bautzen. Ces événements, si glorieux pour la France, ont
+été autant de coups de foudre pour l'ennemi en Amérique. Sa
+consternation égale sa confiance antérieure, qui n'avait pas de
+limites. Les Républicains du Congrès, par contre, ont reçu ces
+nouvelles avec des expressions de triomphe. Ils sont tous venus me
+féliciter et m'ont affirmé qu'ils n'étaient pas moins que nous
+victorieux à Lutzen...»
+
+[Note 88: Sérurier à Bassano, 21 juillet 1813 (_Archives des Aff.
+Étrang._).]
+
+Quand arrivèrent les nouvelles moins bonnes, à la fin d'octobre
+1813, l'enthousiasme de Sérurier baisse un peu de ton mais il ne
+peut pas encore dire que la confiance de Madison soit déjà ébranlée:
+
+«En rentrant à Washington, il s'est exprimé en des termes
+convenables, quoique mesurés, sur la monstrueuse coalition qui a été
+renouvelée contre Sa Majesté. Il me fit remarquer que, au nombre de
+nos avantages, nous devions compter le fait que la coalition
+possédait dix têtes, tandis que la France n'en avait qu'une».
+
+«Et quelle tête puissante!» conclut aussitôt le Président, avec
+moins de grâce que de conviction dans sa contenance.
+
+Mais le Ministre de France ne devait pas toujours recueillir dans
+son entourage des propos si flatteurs.
+
+Quand on apprit la bataille de Leipzig et les dispositions
+conciliantes de Castlereagh, Sérurier tomba de son piédestal,--de
+toute la hauteur qui convenait au représentant de Napoléon. Ce fut
+une consternation chez les uns,--une joie chez les autres,--une
+stupeur chez tous. En pouvait-il être autrement? Au commencement de
+février 1814, les nouvelles étaient arrivés de Bordeaux annonçant
+que les alliés étaient à Troyes, menaçant Paris, tandis que Napoléon
+avait accepté leurs conditions de négociations.
+
+«Pour le moment, écrivait Sérurier[89], le public croyait tout
+perdu. Je dois dire, en toute justice, que le Président et son
+cabinet montrèrent plus de sang-froid et ne partagèrent pas l'alarme
+universelle, ils continuèrent à me témoigner une grande confiance
+dans le génie de l'Empereur. Je ne les ai pas trouvés inquiets outre
+mesure par la marche des alliés, ni sceptiques en ce qui concerne
+notre pouvoir de les repousser; mais je sais que l'adhésion de Sa
+Majesté aux conditions préliminaires des alliés et, plus encore, le
+congrès de Châtillon, et l'influence irrésistible naturellement
+acquise par le Ministre britannique, ont vivement alarmé M. Madison.
+Il crut voir, dans l'annonce de votre acceptation de ces conditions,
+notre renonciation à toute espèce de pouvoir ou contrôle sur
+l'Espagne et sur l'Allemagne, où l'Angleterre serait désormais toute
+puissante. Il crut qu'une paix, dictée par lord Castlereagh, avait
+déjà dû être signée et que les États-Unis seraient laissés sur le
+champ de bataille...»
+
+[Note 89: Sérurier à Bassano, 15 avril 1814 (_Archives des Aff.
+Étrangères_).]
+
+Les esprits se montraient tellement affectés par les revers de
+Napoléon que les capitalistes hésitaient à exposer leurs capitaux.
+Il est évident que le passage du Rhin et les progrès des alliés en
+France, provoquèrent ce mouvement rétrograde du cabinet de
+Washington.
+
+Du coup, Sérurier perdit tout son prestige.
+
+Du coup, fut modifiée aussi la tendance qui constitue une des
+caractéristiques de la première période de l'histoire des
+États-Unis, période durant laquelle, les diplomates étrangers
+pouvaient jouer un rôle assez important pour contrebalancer
+l'influence des pouvoirs législatif et exécutif. Ce qui, jusque-là,
+avait été permis à l'initiative personnelle de Jefferson ou de
+Madison, ne fut plus toléré. L'ingérence indiscrète d'une grande
+puissance étrangère n'était donc plus possible. La parole était
+désormais aux représentants de la nation. Beau et grand principe
+qui, malheureusement, n'est pas toujours conforme à la réalité des
+choses. Et, en l'occurrence, quelle nation représentaient, le plus
+souvent, ces représentants? Des fractions de nationalités qui, dans
+l'émiettement du système fédératif, risquaient de méconnaître le
+véritable intérêt de l'Union. La politique séparatiste des
+différents états faisait encore grand tort à la notion de l'État.
+Cette politique, qui était parfaitement légitime quand il s'agissait
+d'intérêts locaux, devenait désastreuse quand il s'agissait de
+questions d'un ordre plus général, telles que la guerre, les
+relations extérieures, la défense, enfin, du territoire, non
+seulement d'un état pris isolément dans son entité organique, mais
+de tous les états pris dans leur ensemble. Les Républicains avaient
+toujours défendu ce principe,--qui est en même temps un _Credo_
+indispensable au salut d'une patrie. Des fédéralistes de la
+Nouvelle-Angleterre s'étaient toujours montrés hostiles à cette
+conception, et pour cause, car leur parti ne renonçait pas encore à
+l'espoir d'une scission. Ils manifestaient peu d'empressement pour
+la continuation de la guerre. Ceux du Massachusetts émirent même la
+prétention de ne pas prendre les armes avant que leur territoire ne
+fût envahi par l'ennemi. Jusque-là, d'ailleurs, les habitants des
+principales villes voulaient continuer leur commerce sans entraves,
+sans embargo, sans blocus. Il y eut des réunions où de véritables
+appels à la révolte se firent entendre,--ce qui était d'autant plus
+dangereux qu'il y avait en Angleterre des partisans réclamant la
+constitution d'une confédération du Nord uniquement composée des
+cinq états de cette ancienne province.
+
+Les hommes politiques mieux avertis, même fédéralistes, reculèrent
+devant cet extrême. Ils ne voulaient, sous aucun prétexte, répandre
+la division pendant qu'on était en guerre avec une nation puissante
+qui, tout en ayant accepté l'envoi de commissaires en vue de la
+paix, ne semblait pas disposée à accepter de raisonnables conditions
+de paix.
+
+Tandis que la guerre, impopulaire chez les uns, populaire chez les
+autres, donnait lieu à de telles manifestations de politique
+intérieure, elle continuait ses opérations militaires sur lesquelles
+il convient de jeter maintenant un coup d'oeil d'ensemble.
+
+Après les premiers échecs à la frontière du Canada, le général
+Harrison eut pour mission de reprendre Détroit et de s'avancer
+jusqu'à Malden; mais, selon lui, on ne pouvait garder Détroit
+qu'après avoir pris Malden. Il ne paraissait pas avoir grande
+confiance dans le succès de cette campagne et cherchait à en rejeter
+la responsabilité sur le cabinet[90]. Une rencontre sanglante eut
+lieu sur les bords de la rivière Raisin où le général Winchester
+aurait pu avoir l'avantage s'il avait eu toutes ses forces à
+proximité; mais le régiment de Wells était trop loin pour le
+secourir. Il fut débordé par la milice canadienne flanquée par un
+gros d'Indiens qui firent preuve de leur férocité habituelle. Il
+fallut se rendre. Les gens de Kentucky qui s'étaient battus avec
+bravoure excitèrent la curiosité des soldats anglais.
+
+[Note 90: Harrison au Ministre de la Guerre, 8 janvier 1813.]
+
+Le major Richardson[91] fit d'eux la description suivante:
+
+«Leur apparence était misérable, affreusement. Ils avaient l'aspect
+d'hommes, pour lesquels, la propreté est une vertu inconnue et leurs
+corps sordides étaient recouverts de vêtements qui avaient été
+exposés à toutes les intempéries des saisons et étaient arrivés au
+dernier degré de l'usure, là où toute réparation devient inutile...
+On était au coeur de l'hiver, mais personne n'était pourvu d'un
+ample manteau; quelques-uns seulement possédaient des objets de
+laine défiant toute description. Ils avaient toujours leurs
+vêtements d'été, en étoffe de coton, de couleurs variées et taillés
+en forme de blouses descendant jusqu'aux genoux... Ils portaient des
+chapeaux rabattus, râpés à force de servir, sous lesquels leurs
+longs cheveux tombaient en désordre sur leurs joues. Si on ajoute à
+cela des couvertures sales roulées autour des reins pour les
+protéger contre le froid et retenues par de larges ceinturons de
+cuir dans lesquels étaient passés des couteaux et des haches, d'une
+longueur extraordinaire, ils avaient un air sauvage qui, en Italie,
+les eussent fait prendre pour des brigands des Apennins...»
+
+[Note 91: RICHARDSON: _War_ of 1812, p. 79.]
+
+Cette description donne une idée du délabrement dans lequel se
+trouvaient les troupes,--délabrement physique et matériel qui
+correspondait, dans une certaine mesure, au désarroi des autorités
+dirigeantes. Monroe se demanda plus d'une fois si ses compatriotes
+possédaient vraiment les qualités nécessaires pour faire la guerre.
+Mais toute qualité se développe avec le temps et avec l'expérience.
+Les hostilités se déroulèrent avec des vicissitudes diverses. Perry
+battit Proctor sur le lac Érié; Proctor ne put prendre sa revanche
+sur les bords de la rivière Tamise où une bataille qui dura vingt
+minutes, avec force d'auxiliaires indiens, dégagea le Haut-Canada.
+Dans cette rencontre, le fameux chef indien Tecuruthe fut tué. Quand
+le feu eut cessé, plusieurs officiers anglais, qui le connaissaient
+bien, vinrent sur les lieux et identifièrent son corps. Le coup fut
+décisif pour la domination anglaise dans le Nord-Ouest, et les
+Indiens, se rendant compte de la situation, reprirent leur liberté
+d'action à l'égard de l'Angleterre.
+
+Quoique les hostilités, qui duraient depuis bientôt deux ans,
+fussent, en résumé, à l'avantage des États-Unis, les Anglais
+n'avaient pas pu être repoussés de la frontière du Canada. Voyant
+que le résultat obtenu était mince sur le lac Ontario, Armstrong
+chercha à menacer le Haut-Canada par le lac Érié où il possédait une
+flotte. C'était une diversion qui pouvait affaiblir l'ennemi du côté
+de Plattsbourg. Mais encore dans cette opération qui avait toutes
+les apparences d'une action locale, l'influence de ce qui se passait
+en Europe, l'influence, enfin, de la carrière de Napoléon sur la
+destinée de l'Union, devait se faire sentir. Pendant qu'on élaborait
+ce plan, les alliés étaient entrés à Paris le 31 mars, Bayonne
+s'était rendu à Wellington le 28 avril 1814, et quelque temps après,
+le gouvernement anglais décida d'envoyer au Canada un renfort de
+10.000 hommes, composant quatorze régiments des meilleures troupes
+de Wellington. Napoléon, vaincu, contribuait ainsi à augmenter les
+forces que les Anglais voulaient opposer aux Américains.
+
+En attendant l'arrivée de ces soldats d'élite, Scott remporta une
+victoire sur les Anglais de Riall, en rase campagne, près de la
+rivière Chippana. Cette bataille qui, en réalité, n'était importante
+ni par le nombre des effectifs engagés, ni par le résultat obtenu,
+peut, cependant, être comparée à la victoire navale remportée par
+Isaac Hull sur la _Guerrière_. L'armée de terre n'avait plus rien à
+envier à la marine. Un légitime orgueil, garant d'une confiance dont
+on avait grand besoin, fut le gain le plus clair de cette rencontre
+qui facilita celle de Lendy's Lane. Les Américains avaient fait
+leurs preuves de bravoure et d'habileté. Dans cette dernière
+bataille, ils eurent deux généraux et beaucoup d'officiers blessés.
+Brown et Scott furent obligés de prendre du repos, tandis que Ripley
+se retrancha derrière le fort Érié, à l'assaut duquel, le commandant
+des forces britanniques, le général Drummond, échoua. Quatre fois en
+six semaines, les troupes anglaises en nombre avaient reçu un coup
+sanglant et significatif, porté par des troupes américaines
+inférieures en nombre.
+
+Pour les Anglais, le lac Champlain était la région la plus propice
+pour une invasion. Là, ils pouvaient concentrer des forces
+respectables. Pour cette raison, leur tactique consistait à reculer
+la frontière militaire jusqu'à Plattsbourg et Burlington. De ce
+côté, la chance parut leur revenir. Le 26 août 1814, le lieutenant
+général Sir J. C. Sherbrooke, gouverneur de la Nouvelle-Écosse,
+quitta Halifax avec une flotte importante et arriva, au commencement
+de septembre, à l'embouchure de Penobscot. Tout l'effectif du
+Massachusetts n'était pas capable de résister aux Anglais. Bientôt
+toute la province du Maine tomba entre les mains de Sherbrooke. La
+population parut disposée à se soumettre à la domination du roi
+Georges; mais cette domination ne pouvait devenir effective que si
+l'on était en possession du lac Champlain. Une flotille anglaise
+entra donc dans les eaux de ce lac pour y faire une démonstration
+hostile. Izard se fortifia à Plattsbourg. Autour de cette place et
+dans la baie du même nom, allait se livrer une autre bataille,--une
+double action, sur terre et sur le lac, où les contingents anglais
+qui s'étaient couverts de gloire sous Wellington, furent battus sous
+Prévost. N'ayant plus, pour les diriger, la main énergique du Duc de
+Fer qui les avait rendus invincibles en Portugal, ces soldats
+parurent inférieurs au Canada.
+
+L'activité déployée avec bonheur à la frontière du Nord prouve
+quelle importance Armstrong attachait à arrêter les progrès des
+Anglais de ce côté,--quelle importance aussi ces derniers
+attachaient à la possibilité de reculer cette frontière vers le sud.
+Le Ministre de la Guerre semblait entièrement oublier que Washington
+était sans défense, à la merci d'une attaque qui aurait pu être
+tentée par une poignée d'hommes avant qu'on ait seulement donné
+l'alarme. Les pourparlers à Londres avec Gallatin et Bayard traînant
+en longueur, il fut enfin question de fortifier Washington, siège du
+gouvernement et cette mission fut confiée au général Winder. Ce
+général, qui ne connaissait pas bien le pays, consacra un mois à le
+parcourir en vue de l'étudier mais, vers la fin du mois d'août, il
+n'avait pas encore pris une initiative utile pour la défense de la
+ville. Cette inertie, ou cette négligence, était d'autant plus
+coupable, qu'une expédition anglaise, commandée par le major-général
+Robert Ross, était en route, à l'effet d'opérer une diversion sur
+les côtes des États-Unis d'Amérique, au profit de l'armée employée à
+la défense du Haut et du Bas-Canada. Mais dès le mois de mai 1814,
+un corps isolé de troupes américaines ayant fait un raid non
+autorisé par le gouvernement, jusqu'à Long Point, saccageant les
+propriétés privées sur leur passage, Prévost prévint immédiatement
+le vice-amiral Cochrane qu'il serait équitable de tirer vengeance
+d'un tel affront, et, dès que l'expédition de Ross arriva à Bermude,
+en juillet, elle fut dirigée vers la baie de Chesapeake, avec ordre
+de détruire et de dévaster les villes et districts échelonnés sur la
+côte[92]. Après avoir réalisé ces représailles, trois buts étaient à
+atteindre: délivrer la flotille du capitaine S. Barney, bloquée dans
+la rivière Patuxent,--s'emparer de Baltimore,--insulter Washington.
+On voit que les craintes inspirées à Madison par l'inertie de Winder
+étaient justifiées.
+
+[Note 92: Orders of Vice-Admiral Cochrane, 18 juillet 1814; mss.
+_Canadian Archives_. C. 614, p. 204.]
+
+Les Américains ne purent arrêter l'envahisseur à Bladensburg. Malgré
+une défense énergique, au cours de laquelle, Barney prouva qu'il
+aurait été plus désigné que Winder pour commander l'armée
+américaine, le général Ross marcha sur Washington, à la tête de ses
+troupes. La nuit tombait quand il atteignit les premières maisons de
+la ville. Le général, entouré de quelques officiers, fut accueilli
+par une fusillade dirigée contre lui, de la maison occupée autrefois
+par Gallatin, sur la place du Capitole. Le cheval de Ross fut tué,
+mais la maison fut incendiée. Le gros de l'armée anglaise campait
+hors de la ville. Une partie reçut l'ordre de mettre le feu au
+Capitole et, aussitôt que les flammes en eurent fait leur proie,
+Ross et Cockburn, accompagnés de quelques centaines de soldats et
+animés d'un grand désir de vengeance, froidement, silencieusement,
+se dirigèrent à travers l'obscurité jusqu'à la Maison-Blanche et y
+mirent aussi le feu. Au même moment, les navires ancrés dans le bras
+oriental du Potomac, sautèrent, et la nuit s'éclaira des flammes de
+tous ces incendies, répandant sur toute la contrée une lueur
+sinistre que Madison et les ministres en fuite purent apercevoir du
+haut des collines du Maryland et de la Virginie.
+
+Un des rares civils demeurés dans la ville était notre représentant,
+Sérurier; il fit à Talleyrand la description suivante de ce
+spectacle tragique[93]:
+
+«Je n'ai jamais vu une scène à la fois aussi terrible et aussi
+magnifique. Votre excellence, connaissant la nature pittoresque et
+la grandeur des environs, peut s'en faire une idée. Une profonde
+obscurité régnait dans la partie de la ville que j'occupe et nous
+étions abandonnés aux conjectures et aux rapports mensongers de
+nègres, sur ce qui se passait dans le quartier illuminé par ces
+flammes effrayantes. À onze heures, un colonel, précédé par des
+porteurs de torches, fut aperçu marchant dans la direction de la
+Maison-Blanche qui est située près de la mienne. Les nègres
+rapportèrent qu'elle devait être incendiée ainsi que tous les
+bâtiments des ministères. Je crus que ce que j'avais de mieux à
+faire, dans ce moment, c'était d'envoyer un de mes gens au général,
+avec une lettre dans laquelle je le priais d'expédier une garde à la
+maison de l'ambassadeur de France pour la protéger... Mon messager
+trouva le général Ross à la Maison-Blanche où on rassemblait dans le
+salon tous les meubles qu'on pouvait trouver pour y mettre le feu.
+Le général répondit que l'hôtel du Roi serait respecté comme si Sa
+Majesté en personne s'y trouvait; qu'il donnerait des ordres à cet
+effet et que, s'il était encore à Washington le jour suivant, il
+aurait le plaisir de me rendre visite.»
+
+[Note 93: Sérurier à Talleyrand, 22 et 27 août 1814 (_Archives des
+Affaires Étrangères_).]
+
+Cette mise à sac de la capitale répondait au but assigné à cette
+expédition de représailles. Elle fut exécutée systématiquement, avec
+un flegme et une méthode toute britanniques, dans un silence et un
+ordre effrayant, présidant, en somme, à des actes de brigandages
+qu'on aurait voulu pouvoir mettre sur le compte d'un entraînement de
+passion, pour en atténuer toute l'horreur. Ce n'est pas la place ici
+d'entrer dans ces détails auxquels les Anglais impartiaux eux-mêmes
+n'aiment pas à s'arrêter. Qu'il nous suffise de rappeler qu'en
+entrant dans la maison du Président, les soldats trouvèrent table
+mise et se régalèrent d'un menu copieux qui ne leur avait pas été
+destiné,--et aussi que la Présidente n'eut que le temps de faire
+décrocher un portrait de Washington pour le soustraire à la fureur
+dévastatrice de l'ennemi.
+
+Madame Madison, fuyant à son tour, ne fut rejointe par son mari que
+dans une pauvre auberge, sur la grand'route encombrée par des
+soldats désemparés et des citoyens fugitifs. De tous les chefs
+d'État dont la capitale fut occupée par l'ennemi, pendant les
+guerres napoléoniennes, le président Madison fut certainement le
+plus durement traité. D'ailleurs, tous les membres civils du
+gouvernement, Monroe et Armstrong en tête, furent exposés à de
+pénibles vicissitudes que leurs prétentions militaires rendaient
+parfois ridicules, s'il est permis d'appliquer cet adjectif à des
+hommes d'un caractère et d'une intelligence remarquables, se
+trouvant aux prises avec les plus dramatiques nécessités, pour
+lesquelles ils n'étaient nullement préparés.
+
+Après le raid sanglant et incendiaire dirigé contre Washington,
+l'armée anglaise s'était repliée sur les côtes de la Baie de
+Chesapeake où Cochrane et Cockburn continuèrent leurs ravages et
+leurs exactions. Mais leur objectif était maintenant Baltimore qui,
+d'après le plan primitif, aurait dû être attaqué avant Washington.
+De cette façon, la grande cité avait eu plus de temps pour préparer
+sa défense. Cette défense fut même organisée avec beaucoup d'entrain
+par les citoyens ardemment secondés par le maire. Dans ces
+conditions, Baltimore ne pouvait pas être pris aussi facilement que
+Washington et l'armée de Ross ne semblait pas de force à s'emparer
+des ouvrages avancés. Dans une rencontre qui eut lieu du côté de
+North-Point, Ross fut tué d'une balle et remplacé dans le
+commandement par le colonel Brooke. Mais devant l'impossibilité d'un
+bombardement décisif, l'amiral Cochrane fit savoir à Brooke qu'il
+cessait le feu et le colonel fut aussi d'avis que «la prise de la
+ville ne serait pas une compensation suffisante des pertes
+qu'entraînerait l'assaut des forts».
+
+Ainsi, malgré l'attaque dirigée contre Washington, l'armée anglaise
+était en retraite; malgré le désarroi qui présidait à la direction
+politique et militaire des affaires américaines, l'avenir de l'Union
+semblait se dégager de ces terribles épreuves.
+
+Sur mer, la marine des États-Unis tenait tête, souvent avec
+avantage, à la marine britannique qui se trouvait exposée aux plus
+audacieuses représailles de la part des navires marchands. Ces
+derniers poussaient leurs poursuites jusque sur les côtes de
+l'Angleterre et, dans l'espace de vingt-quatre mois, plus de huit
+cents vaisseaux furent capturés par une puissance nouvelle dont la
+force navale avait jusqu'à présent été maladroitement méprisée par
+les Anglais. Le commerce qui constituait la base de la politique
+inspirée par les boutiquiers de Londres et de Liverpool, aux hommes
+d'État du cabinet de Saint-James, était gravement atteint. Les
+Américains pouvaient, en définitive, se considérer comme satisfaits
+du résultat général de la guerre, quels que dussent être les efforts
+à tenter encore et les difficultés à surmonter: ils s'étaient
+vengés, en beaucoup de cas, des insultes qu'on leur avait infligés.
+
+Cependant, à quel prix?
+
+Les dépenses en hommes et en argent étaient immenses--et les hommes
+et l'argent manquaient à Madison après ces deux ans de guerre. Et
+pour la continuer encore, il fallait s'imposer de nouveaux
+sacrifices, mais la fatigue se faisait sentir dans tous les rangs de
+la population. La situation financière était désastreuse. La panique
+causée par la prise de Washington obligèrent les banques de
+Philadelphie et de Baltimore à suspendre leurs payements. Il en fut
+bientôt de même des banques de New-York et de la plupart des grandes
+villes. La vie économique du pays fut bouleversée, la source de tout
+revenu étant tarie.
+
+Pourtant, il fallait encore préparer une résistance opiniâtre. Les
+commissaires américains qui discutaient, à Gand, les conditions
+auxquelles l'Angleterre serait disposée à faire la paix, avaient
+fait savoir, en octobre 1814, que ces conditions n'étaient pas
+admissibles. Les négociateurs anglais demandaient des concessions
+territoriales qui entamaient l'intégrité de l'Union. Ils
+demandaient, d'abord, tout le territoire indien du Nord-Ouest,
+comprenant le tiers de l'État de l'Ohio, les deux tiers de l'Indiana
+et presque toute la région qui composa plus tard les États de
+l'Illinois du Wisconsin et du Michigan, devait tomber sous la
+domination de l'Angleterre. Les États-Unis ne devaient plus avoir
+aucun contact militaire ou naval avec les Lacs; ils seraient déchus
+de tous droits de pêcheries et, enfin, devaient céder une portion du
+Maine en vue de fortifier le Canada.
+
+Il était impossible de s'incliner devant de telles prétentions.
+
+Les hommes d'État américains et les différents partis étaient donc
+partagés entre ces deux tendances: désir et presque obligation de
+faire la paix, et nécessité de faire la guerre. Nécessité d'autant
+plus inéluctable que les opérations anglaises dirigées contre la
+baie de Chesapeake allaient être complétées par des opérations ayant
+pour objectif les côtes du Golfe du Mexique, où, suivant Cochrane,
+«les troupes anglaises, au nombre de 3.000, débarquées à Mobile et
+rejointes par tous les Indiens, ainsi que par les Français et les
+Espagnols séparatistes, pourraient entièrement repousser les
+Américains de la Louisiane et des Florides[94]».
+
+[Note 94: Cochrane à Crooker, 20 juin 1814.]
+
+C'était la perspective de faire d'une pierre deux coups: annihiler
+les effets de la politique de Napoléon qui avait cédé la Louisiane
+aux États-Unis pour la soustraire à toute tentative de la part de
+l'Angleterre,--en même temps, couper toute communication entre la
+région des Grands-Lacs et l'embouchure du Mississipi. Pour atteindre
+ce but, il fallait s'emparer de la Nouvelle-Orléans et réveiller
+dans le pays les anciennes ambitions espagnoles et même les vieilles
+sympathies françaises.
+
+Jackson qui, à la tête des forces américaines, s'était arrêté trop
+longtemps à Mobile, dut marcher sur la Nouvelle-Orléans vers
+laquelle se dirigeait Pakenham, ayant sous ses ordres une flotte et
+une armée importantes. Mais Jackson, arrivé dans cette ville qui
+comptait alors à peine vingt mille habitants, ne sembla pas se
+rendre compte du danger qui la menaçait. Son activité ne fut pas
+plus ingénieuse que celle de Winder à Washington, jusqu'au moment,
+du moins, où il se trouva en présence de l'ennemi. Il était en train
+de faire une inspection du côté de Chef-Menteur et du lac
+Pontchartrain, quand les Anglais commencèrent leur attaque du côté
+du lac Borgne. Alors Jackson se rendit compte de la situation et, en
+face du danger, il retrouva tous ses talents militaires.
+
+Grâce à son habilité, grâce à la bravoure et à la persévérance d'une
+petite armée[95], composée de milices levées à la hâte, le
+formidable armement préparé, à grands frais, par l'Angleterre,
+échoua: la Nouvelle-Orléans repoussa l'attaque de l'ennemi. Ce fut
+le 8 janvier 1815, jour à jamais mémorable dans les annales de
+l'histoire de l'Amérique du Nord, que ce produisit cet événement
+d'une portée considérable. Franklin avait dit un jour, en
+s'adressant à ses compatriotes: «Vous avez fait la guerre de la
+Révolution,--il vous reste à faire la guerre de la libération
+définitive.» Cette libération venait de s'achever avec la victoire
+de la Nouvelle-Orléans. Au moment même où Napoléon allait jouer sa
+dernière chance dans la plaine de Waterloo, les États-Unis se
+voyaient définitivement en possession de la vallée du Mississipi qui
+leur permettait de s'étendre vers l'ouest immense et mystérieux, et
+de relier, en même temps, les plages méridionales du golfe du
+Mexique aux étendues septentrionales de la région des Grands-Lacs.
+
+[Note 95: Histoire de la guerre entre les États-Unis d'Amérique et
+l'Angleterre depuis 1812 jusqu'en 1815, par H. M. Brackenridge.
+_Traduite par A. de Dalmas._ Paris, 1822.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+LA CHUTE DE NAPOLÉON ET LA FIN DE LA RIVALITÉ FRANCO-ANGLAISE EN
+AMÉRIQUE.
+
+ Napoléon, roi de l'île d'Elbe. -- Son voyage de
+ Fontainebleau à Fréjus. -- Il semble prendre au sérieux sa
+ petite royauté. -- La comédie après la tragédie. -- Son
+ retour en France. -- Les événements d'Amérique y ont
+ contribué. -- Les contingents de Wellington qui opéraient
+ aux États-Unis reviennent en Europe pour prendre part à la
+ bataille de Waterloo. -- L'influence que l'Amérique avait
+ toujours exercée sur la carrière de Napoléon se fait de
+ nouveau sentir à son déclin. -- Le Congrès de Vienne refait
+ une Europe nouvelle. -- Le traité de Gand tend à libérer les
+ États-Unis de toute ingérence européenne.
+
+
+Après l'abdication de Fontainebleau, Napoléon se rendit en hâte dans
+le midi de la France pour regagner son minuscule royaume de l'île
+d'Elbe, dérisoire souveraineté que les alliés avaient consenti à lui
+laisser, d'après le choix auquel il s'était lui-même arrêté.
+
+C'était à la fois trop et pas assez.
+
+C'était trop, car l'activité qu'il mit aussitôt à organiser et à
+administrer un territoire insulaire qui équivalait à l'importance et
+à l'étendue d'une sous-préfecture, prouve que ses qualités
+d'initiative n'étaient pas atteintes.
+
+Ce n'était pas assez, car son imagination, toujours en travail,
+dépassa bien vite les limites étroites qu'on lui avait assignées,
+pour reprendre le rêve de sa domination universelle.
+
+Et puis, même réduit à ce fantôme de son ancienne puissance, le génie
+de l'Empereur inquiétait les ambassadeurs de la Sainte-Alliance en
+train de refaire la carte de l'Europe, au congrès réuni à Vienne.
+
+En réalité, il fut déjà le prisonnier de l'Angleterre dans ce nid à
+portée de vue de son berceau et où, pour l'Autriche, l'aigle se
+trouvait encore trop près de l'aiglon.
+
+La marine britannique surveillait, à une distance indiscrète, les
+allées et venues qui se produisaient à l'intérieur et autour de
+l'île. Les nouvelles n'y pouvaient parvenir que tronquées,
+falsifiées: on ne laissait passer que des informations strictement
+révisées par une censure méticuleuse. On sait comment ces mesures
+sévères furent habilement déjouées.
+
+Mais dès son arrivée, le nouveau roi de l'île d'Elbe, qu'on appelait
+toujours l'Empereur, eut besoin de se remettre des fortes émotions
+par lesquelles il avait passé durant son voyage de Fontainebleau à
+Fréjus. Sur cette route de l'exil, il avait été accompagné par des
+officiers autrichiens et anglais ayant pour mission--ô dérision!--de
+le protéger contre les manifestations hostiles des populations qui
+avaient déjà changé avec enthousiasme la cocarde tricolore contre la
+cocarde blanche. L'animosité à son adresse était surexcitée à un tel
+point, surtout en Provence, que pour éviter de tomber sous les coups
+d'un assassin vulgaire, Napoléon estima prudent de prendre la livrée
+et la place d'un de ses courriers à cheval qui précédaient ses
+équipages.
+
+Dans cet accoutrement, lamentablement déprimé et meurtri, il vint
+échouer à l'auberge de la Calade, près d'Aix. Il ordonna à la femme
+de l'aubergiste de préparer les relais de Sa Majesté. Cette femme
+qui était d'une exubérance toute méridionale, lui demanda si son
+maître allait bientôt arriver: «Ta mine me revient, mon garçon,
+ajouta-t-elle, et je te conseille de ne pas t'embarquer avec lui.
+Sûrement, on lui fera boire un coup dans la mer, à lui et à toute sa
+séquelle. Et on aura raison. Car, sans cela, il sera de retour avant
+trois mois.»
+
+«Comme elle finissait d'aiguiser sur la meule un de ses couteaux de
+cuisine, elle l'invita, en ricanant, à en toucher la pointe avec le
+doigt: «Il est bien affilé, regarde. Si quelqu'un veut,
+tout-à-l'heure, utiliser l'instrument, je le lui prêterai
+volontiers. Ce sera plutôt fait.» Le reste de la caravane l'avait
+rejoint sur ces entrefaites et put le voir, blême de colère, jeter à
+terre, comme du poison, le vin qui lui était servi[96]».
+
+[Note 96: PAUL GRUYER: _Napoléon Roi de l'île d'Elbe._ Paris, 1906.]
+
+Dans ce trouble physique et moral, il s'embarqua. Mais sa force
+physique et morale avait assez de ressort pour qu'il reprît vite
+possession de lui-même. On peut dire que l'ambiance nouvelle dans
+laquelle il allait se trouver, agit sur lui comme une potion
+calmante sur un organisme surmené. Cet homme, qui ne s'était jamais
+reposé, trouva un dérivatif excellent dans des occupations, à
+première vue, puériles et indignes de son génie.
+
+On put croire, un instant, ce génie en pleine décadence.
+
+Quand on le vit, en effet, prendre au sérieux, les mesquines
+obligations de son nouvel état, accorder une importance exagérée aux
+couleurs et à la forme de son nouveau pavillon, discuter sur la
+dimension de la cocarde destinée à ses nouveaux sujets; quand on le
+vit faire son entrée dans le petit port de Porto-Ferrajo avec autant
+de solennité que s'il entrait à Vienne ou à Berlin, on put se
+demander s'il jouait une comédie où s'il continuait simplement, par
+la force acquise, le geste si glorieusement dessiné sur la scène du
+monde, en un geste piteusement terminé sur une scène aux proportions
+si étroites.
+
+Ce fut souvent une pitrerie lamentable.
+
+L'Empereur, le roi des rois, maintenant le petit roi de la petite
+île d'Elbe, eut des soldats, une cour, des courtisans,--autant de
+jouets laissés à une vanité désemparée et à un orgueil qui ne put
+plus se nourrir que d'apparences.
+
+Lui-même manifesta une activité brouillonne et inquiète.
+Intellectuellement, il se recueillit; physiquement, il ne put tenir
+en place.
+
+Après avoir présidé à l'installation de la maison qui devint son
+palais des _Mulini_, il parcourut l'île en quête d'un site favorable
+à des villégiatures. La nature partout était superbe; le confort
+laissait à désirer. Toute l'île est une oasis charmante jetée sur
+les flots bleus de la mer Thyrénienne, une station malheureusement
+ou heureusement trop dédaignée par la mode vagabonde des touristes,
+où les points de vue, sauvages et riants, alternent avec une
+pittoresque variété, sous un climat qui ressemble à celui de la
+Corse. Ce fut le seul instant où, dans sa carrière agitée, Napoléon
+put se laisser aller au côté rêveur de son caractère. Un instant, il
+devint poète et, dans le cadre magnifique qui l'entourait, il relut
+_Ossian_, le poète qu'il avait aimé dans sa jeunesse.
+
+Mais les tendances pratiques de son esprit positif reprirent vite le
+dessus.
+
+San-Martino offrait un emplacement propice à y établir une propriété
+de plaisance, où venir, l'été, fuir les chaleurs de la capitale. Il
+y avait une bicoque: on en fit une maison de campagne qui fût pour
+Porto-Ferrajo ce qu'avait été Saint-Cloud pour Paris. Napoléon
+voulut en faire un domaine de rapport où pousseraient des légumes de
+choix. Il s'occupa de tous les détails et quiconque aurait surpris
+cet homme courtaud et bedonnant, coiffé d'un large chapeau de
+paille, en train de vérifier le progrès des jeunes pousses, n'aurait
+certes pas reconnu le grand Empereur.
+
+Ceux qui l'observaient avec des yeux prévenus et hostiles, crurent
+que ses facultés exceptionnelles se rapetissaient au niveau des
+petits soucis d'une vie désormais vouée à des soins médiocres.
+Campbell surtout, le commissaire anglais qui cherchait à concilier
+les exigences d'une politesse toute britannique avec les nécessités
+d'un espionnage dont son gouvernement l'avait chargé, épiait, avec
+une satisfaction mal dissimulée, les étapes fatales d'une déchéance
+intellectuelle correspondant à la déchéance politique.
+
+Tout indice était noté et exagéré. Le grand désoeuvré cherchait à
+tromper son ennui en donnant de l'importance à ce qui n'en avait
+pas. Ses manies,--petitesses inhérentes à tout homme si exceptionnel
+soit-il,--prenaient des proportions gigantesques dans ce milieu
+resserré où les affaires d'État se réduisaient à acheter des
+meubles, à habiller et équiper quelques soldats, à diriger des
+jardiniers et à se disputer avec des fonctionnaires improvisés.
+
+Certaines phobies, bizarres il est vrai, furent prises pour autant
+d'indications pouvant faire croire à un dérangement cérébral. Ainsi,
+Napoléon avait horreur du noir et il exprimait cette antipathie en
+critiquant vertement toute dame qui se permettait de se présenter
+devant lui en vêtement sombre. Le rose avait sa prédilection. Sa
+soeur si dévouée, Pauline Borghèse, fut sévèrement réprimandée pour
+avoir arboré, dans une soirée officielle, une toilette de velours
+noir.
+
+Un homme qui perdait son temps à de pareilles vétilles n'était plus
+hanté par le mirage des vastes ambitions.
+
+Aussi Campbell, faisant taire ses craintes, rassura son
+gouvernement. Les diplomates du Congrès de Vienne, qui, Talleyrand
+en tête, trouvaient, qu'à l'île d'Elbe, Napoléon était trop près du
+théâtre de sa gloire, trop près de l'Italie où les mécontents
+commençaient à élever la voix, trop près de la France où les
+Bourbons se rendaient impopulaires, se tranquillisèrent au récit de
+certaines mises en scène qui frisaient la bouffonnerie et prenaient
+des allures carnavalesques. Le geôlier dissimulé sous la
+personnalité d'un officier anglais, qui devait surveiller le
+prisonnier commis à sa garde, crut, un beau jour, qu'il pouvait se
+relâcher de la sévérité de sa surveillance. Le 16 février 1815,
+Campbell se rend à Florence. Sa conscience cependant n'était pas
+complètement endormie. Il rencontre, dans la capitale toscane, le
+sous-secrétaire d'État M. Cook, qui revenait précisément de Vienne
+et lui exprime ses craintes relatives à la situation et à la
+mentalité de Napoléon. Le sous-secrétaire d'État haussa
+dédaigneusement les épaules: «Napoléon! s'écria-t-il... qu'est-ce
+que c'est que ça? Retournez en paix à l'île d'Elbe, Colonel. Il ne
+peut rien faire. Et s'il vous demande ce qu'on pense à son sujet,
+répondez-lui que personne ne songe plus à lui en Europe. Il est
+complètement oublié, c'est comme s'il n'avait jamais existé!»
+
+Si cette opinion était partagée par les hauts dignitaires qui se
+rencontraient autour du tapis vert du Congrès de Vienne, si elle
+était accréditée auprès des cours de la Sainte-Alliance, il faut
+avouer que les rapports de police qui ont contribué à la répandre
+manquaient un peu d'exactitude et beaucoup de psychologie.
+
+Lorsque, le 28 février 1815, après une absence de huit jours,
+Campbell revint à l'île d'Elbe, Napoléon était parti pour la France.
+
+Ce retour avait, sans doute, été décidé dès Fontainebleau. On peut
+le croire quand on se rappelle qu'il avait d'abord été question de
+désigner la Corse comme pouvant constituer une royauté convenable
+pour le grand vaincu. Il eût été bien, pour lui, d'aller chercher
+son tombeau là où avait été son berceau. Au grand étonnement de
+tous, Napoléon refusa. Ce refus était apparemment inspiré par une
+arrière-pensée bien arrêtée. La Corse aurait trop donné l'impression
+d'un établissement définitif: l'île d'Elbe n'était qu'une halte
+passagère, une station reposante entre deux courses vertigineuses.
+
+On peut donc se demander si, pour déjouer la vigilance de ses
+geôliers et dérouter l'opinion de l'Europe, Napoléon, après sa
+tragédie, ne joua pas une comédie, en faisant croire qu'il
+s'inclinait devant la sévérité de son destin et qu'il acceptait
+définitivement la compensation que le sort lui avait réservée.
+
+Au début de son séjour à l'île l'Elbe, la lassitude générale avait,
+sans doute, agi sur ses nerfs, lui imposant un repos nécessaire. Il
+affecta de se croire heureux, il le fut peut-être pendant un
+certain temps, et il en consigna l'assurance un peu présomptueuse,
+sur une des grosses colonnes peintes de San-Martino où on peut lire
+cette inscription: _Ubicumque felix Napoleon_ (Napoléon est partout
+heureux). En réalité, il trompait les autres en cherchant à se
+tromper lui-même.
+
+Plusieurs causes troublèrent bien vite cette quiétude apparente.
+
+Ce furent, d'abord, des bruits alarmants répandus jusque dans l'île.
+On parlait, à mots couverts, d'un assassinat possible, d'un
+enlèvement certain. L'Europe n'était décidément pas rassurée de voir
+Napoléon si près et il fut question de le transporter plus loin, à
+l'île Sainte-Marguerite, aux Açores ou à Sainte-Hélène, et c'est à
+M. de Talleyrand que revient le regrettable honneur d'avoir, le
+premier, désigné cette possession anglaise à l'attention des
+diplomates. Napoléon se mit sur ses gardes et décida de se défendre,
+en cas d'alerte.
+
+Puis, vint la question d'argent. Le gouvernement des Bourbons
+semblait oublier l'engagement pris de servir à Napoléon une rente de
+deux millions. Les épaves de sa fortune personnelle, qu'il avait pu
+sauver, ne suffisaient plus au budget d'une royauté, si modeste
+fut-elle. Les économies s'imposèrent et, avec elles, s'imposa la
+nécessité de sortir, par un coup d'audace, d'une situation
+inextricable.
+
+Malgré la surveillance exercée, Napoléon était tenu au courant de ce
+qui se passait en France. Il sut que sa gloire y était toujours
+vivante et qu'on ne pouvait s'empêcher de comparer la maëstria de
+ses procédés à la veulerie incohérente et insolente des Bourbons,
+inféodés à la politique de l'Angleterre. Il attachait une grande
+importance à connaître ce qui se passait en Amérique. Il aurait
+voulu apprendre en détail les péripéties de la guerre qui s'y
+poursuivait. La distance ne permettait pas que les nouvelles fussent
+répandues avec exactitude et célérité. Pourtant, quand il apprit
+qu'une partie des régiments de Wellington avait été expédiée en
+Amérique pour y contribuer à donner aux opérations une tournure
+décisive, il se persuada certainement que l'heure était venue pour
+lui de s'évader de sa prison et de reprendre la lutte si
+malencontreusement interrompue.
+
+Ce n'est pas la place ici de suivre, pas à pas, les étapes de sa
+marche triomphale qui, du midi, à travers Lyon, le mena à Paris, en
+une ovation indescriptible. Ce fut sa revanche des souffrances
+supportées, alors qu'il s'enfuyait de Fontainebleau. Maintenant, par
+un revirement compréhensible mais d'une soudaineté qui étonne un
+peu, les populations saluent son retour avec enthousiasme, les
+soldats, de nouveau entraînés par le prestige du grand capitaine,
+accourent se ranger sous ses aigles et arborent la cocarde
+tricolore. Il y a bien quelques hésitations, quelques défections,
+mais Ney ne peut résister à l'élan de son grand coeur et, au lieu
+d'obéir aux ordres de Louis XVIII, il se jette dans les bras de son
+Empereur.
+
+Puis, les Cent-Jours... puis, Waterloo!
+
+Et puis, Sainte-Hélène!...
+
+Si la bataille de Waterloo mit fin au napoléonisme dans ce qu'il
+avait d'excessif, si les Anglais réussirent, avec l'appui de la
+coalition européenne secondée par la réaction française, à vaincre
+le colosse qui les avait si longtemps tenus en échec, les
+conséquences mêmes de cette bataille se firent sentir jusqu'aux
+États-Unis, parce qu'elles donnèrent une plus grande signification
+aux conclusions du traité de Gand et parce qu'elles soulignèrent,
+d'un trait ineffaçable, la fin de la rivalité franco-anglaise en
+Amérique.
+
+Cette rivalité qui avait toujours été habilement exploitée par les
+hommes d'État américains et par les différents partis en présence,
+fut aussi un instrument entre les mains de Napoléon.
+
+Aussi longtemps qu'il conserva l'espoir de continuer en Amérique la
+politique coloniale de l'ancien régime, si mal représentée sous
+Louis XV, il s'agissait, pour lui, d'évincer l'Angleterre au profit
+de la France; dès qu'il comprit qu'un rôle prédominant était
+désormais interdit à la France en Amérique, il s'agissait d'évincer
+l'Angleterre au profit des États-Unis eux-mêmes.
+
+La cession de la Louisiane fut la conséquence de cette conception.
+Entraîné dans les complications continentales non pas, comme Louis
+XIV, de son plein gré, mais par la force des choses, Napoléon
+renonça aux grandes expéditions coloniales tout en mettant obstacle
+à l'expansion de l'Angleterre dans la vallée du Mississipi.
+
+Il chercha à entraîner l'Amérique à prendre parti dans la lutte;
+nous avons essayé de dire les fluctuations auxquelles elle fut
+exposée, placée qu'elle était entre les nécessités contradictoires
+des décrets de Berlin et de Milan et des Ordres en Conseil.
+
+L'Amérique oscilla longtemps, de la sorte, entre l'influence
+française et l'influence anglaise, jusqu'au jour où solidarisant ses
+intérêts commerciaux avec ceux de la Russie, elle facilita à cette
+dernière la possibilité de secouer le joug du blocus et parvint, par
+cette simple manoeuvre, à détacher Alexandre de l'Empereur des
+Français. Cette attitude fut une des causes indirectes qui
+contribuèrent à déclencher la néfaste campagne de Russie: au moment
+même où les États-Unis faisaient face aux attaques anglaises sur
+leur propre territoire, ils portaient un coup mortel au système
+continental de Napoléon dans les régions septentrionales de
+l'Europe.
+
+Ils s'affranchissaient, les armes à la main, de la tutelle anglaise
+et bravaient en même temps la volonté bien arrêtée de l'Empereur, en
+un mot, ils se dressaient, pour la première fois, contre les deux
+puissances, la France et l'Angleterre, qui les avaient à la fois
+créés et exploités.
+
+On comprend donc avec quelle curiosité Napoléon suivit les phases de
+ce que l'on peut appeler la seconde guerre d'indépendance de
+l'Amérique du Nord. Pendant qu'il avait été pour ainsi dire retranché
+de la vie, dans sa chimérique royauté de l'île d'Elbe, les événements
+avaient marché et il ne put connaître qu'à son retour en France la
+victoire remportée par les Américains à la Nouvelle-Orléans et la
+signature du traité de Gand qui sanctionnait cette victoire.
+
+S'il fut heureux de cette victoire, à laquelle il avait
+indirectement contribué, il ne put que regretter qu'elle se
+produisît trop tôt ou que lui-même eût quitté l'île d'Elbe trop
+tard.
+
+Les contingents de Wellington envoyés en Amérique, maintenant
+disponibles, avaient, en effet, été reportés sur la Belgique où ils
+contribuèrent, avec les armées coalisées, à assurer la défaite
+finale.
+
+Qui sait? Sans eux, peut-être, le sort du monde eût été changé.
+Mais, tel qu'il va être orienté pendant un siècle, il est le
+résultat, pour l'Amérique, pour l'Europe, de la bataille de la
+Nouvelle-Orléans et de la bataille de Waterloo.
+
+Durant toute l'année 1814, les négociations furent difficultueuses
+entre les États-Unis et l'Angleterre. Elles traînèrent en longueur
+et lord Castlereagh eut à partager son attention entre les graves
+questions à discuter au milieu de tout l'appareil des fêtes et des
+plaisirs du Congrès de Vienne et les questions dont l'importance
+était plutôt indifférente au grand public et devaient être discutées
+à l'Hôtel plus modeste des Pays-Bas, à Gand.
+
+Mais là aussi les diplomates réunis sentaient le contre-coup de ce
+qui se passait à Vienne et à Paris. L'opinion publique en Angleterre
+en fut, à son tour, influencée. La guerre devenait impopulaire et on
+demandait la paix. Seulement au mois de février 1815, la _Favorite_,
+portant les propositions préliminaires, fut en vue des côtes
+américaines.
+
+À ce moment, on craignait toujours, dans le cabinet de Washington,
+la perte de la Nouvelle-Orléans, quand on apprit, le 4 février, que
+l'invasion anglaise était repoussée et que la Nouvelle-Orléans était
+sauvée, ce fut une joie d'autant plus grande, dans le parti
+républicain, qu'on ne s'attendait pas à cette victoire et que les
+Fédéralistes comptaient exploiter une situation indécise.
+
+On se rappelle que, dès le début de la guerre, l'Angleterre avait
+décliné les offres d'intermédiaires de l'Empereur Alexandre auprès
+du gouvernement américain. En novembre 1814, Castlereagh avait
+proposé d'ouvrir des négociations directes et Madison ayant accepté,
+adjoignit Henri Clay et Jonathan Russell à Bayard et Gallatin.
+L'abdication de Napoléon avait plutôt compliqué la situation de la
+Délégation américaine. Ce fut à ce moment qu'on convint de se réunir
+à Gand.
+
+Les commissaires anglais furent le vice-amiral Gambier, Henry
+Goulburn, du Ministère des Colonies et William Adams, un avocat de
+l'amirauté, tous agents d'une habileté médiocre, de manières
+hautaines, auxquels leur gouvernement avait laissé si peu
+d'initiative qu'ils étaient obligés d'y avoir recours pour décider
+la moindre contestation. Les Américains leur étaient supérieurs en
+talents et en moyens d'action. Ils exposèrent et défendirent les
+justes revendications de leur patrie avec une patience à laquelle il
+faut rendre hommage. La seule critique à adresser, par exemple, à
+Adams et à Clay, pourrait se rapporter à leur caractère passionné et
+impulsif qui, par des écarts de langage et d'attitude, compromit
+parfois le succès des débats que le sang-froid de Gallatin parvint
+heureusement à diriger dans le sens voulu.
+
+Les commissaires anglais avaient à traiter: 1º la question de la
+presse des matelots,--2º la pacification des Indiens et la nécessité
+de leur assigner un territoire déterminé,--3º la révision de la
+ligne frontière entre les États-Unis et les Colonies Anglaises,--4º
+la question des pêcheries.
+
+Les Américains firent savoir qu'ils étaient autorisés à discuter la
+première et la troisième de ces questions, mais qu'ils ne l'étaient
+nullement en ce qui concernait la pacification des Indiens et les
+pêcheries.
+
+Assigner un territoire déterminé aux Indiens aboutissait à des
+conséquences graves pour les Américains: c'était retirer toutes
+leurs forces navales des Lacs, supprimer toutes les fortifications
+qui s'y trouvaient et céder les étendues du Maine entre le nouveau
+Brunswick et Québec pour être incorporées au Canada. Ils se
+refusèrent à discuter sur de telles bases dont l'admission
+équivalait à renoncer à toute indépendance nationale.
+
+Castlereagh, passant par Gand pour se rendre à Vienne, comprit que
+les exigences de son gouvernement étaient trop élevées et il y mit
+une sourdine, sous peine de voir rompre les pourparlers.
+
+Pendant qu'on se rendait compte en Angleterre de la difficulté de la
+situation et de la nécessité de terminer la guerre, les commissaires
+ne pouvaient s'entendre sur la possibilité de reconnaître le droit
+des Américains sur les pêcheries ni le droit des Anglais à la
+navigation du Mississipi. On finit cependant par s'arrêter à l'idée
+de ne faire aucune allusion dans le traité à ces deux questions
+délicates. On se promit, de part et d'autre, de tenter tous les
+efforts pour arriver à supprimer la traite des esclaves. Les
+hostilités devaient cesser dès que le traité serait ratifié.
+
+À y regarder de près, ce traité ne répondait pas aux exigences des
+deux partis en présence; il en sacrifiait les plus ardemment
+exprimées au début des négociations. Les Américains durent renoncer
+aux compensations pour les spoliations britanniques; ils furent
+obligés de mettre en question leurs droits sur Eastport et leurs
+droits de pêcheries dans les eaux anglaises. Les Anglais, de leur
+côté, ne purent faire accepter leurs principes relatifs à la presse
+des matelots et au blocus; ils se virent contester leur droit de
+naviguer sur le Mississipi et de faire le commerce avec les Indiens.
+
+Tout compte fait, les Américains purent passer, en apparence du
+moins, pour avoir fait un mauvais marché. Cela était peut-être vrai,
+si l'on s'arrête à l'acquit des avantages palpables obtenus. Cela ne
+l'était pas quand on songe que leur triomphe fut plutôt moral que
+matériel. Ils avaient gagné leur émancipation définitive,--point
+essentiel et d'une portée immense. Le reste viendrait plus tard.
+Et, pour ce reste, ils avaient le temps qui travaillait pour eux, le
+temps, facteur puissant, négociateur irrésistible qui devait leur
+être finalement favorable et parfaire l'oeuvre à laquelle, au XVIIIe
+siècle, Louis XVI, et, au commencement du XIXe siècle, Napoléon,
+avaient directement ou indirectement collaboré.
+
+Pendant que les États-Unis républicains voient s'ouvrir, devant eux,
+la perspective d'une carrière brillante et sans bornes, la réaction
+va triompher en Europe. Les théories sociales, les idées
+d'émancipation issues de la Révolution, l'individualisme vainqueur,
+chez nous, de l'esprit d'autorité, tous principes qui avaient suivi,
+au pas de charge, les bataillons de Bonaparte, rebroussèrent chemin
+et furent mis en déroute avec nos soldats. Dans une certaine mesure
+du moins.
+
+Les graines de liberté, semées au hasard, germeront plus tard. Pour
+le moment, la promesse de cette liberté qui avait été faite au
+peuple par la Prusse, au nom du patriotisme, fut honteusement
+oubliée. La Prusse va préparer son rôle de domination en Allemagne,
+avant de prétendre à dominer l'Europe entière. Sept ans après Iéna,
+elle entrevit sans doute le but assigné à son ambition par la force
+brutale du militarisme. L'Europe ne le devina pas. Le fait saillant
+et qui primait toutes les autres considérations émanait du triomphe
+de l'Angleterre: la lutte séculaire entre elle et la France était
+terminée.
+
+Au congrès de Vienne, Talleyrand, qui représentait et défendait le
+principe de la «légitimité», formule dont il réclamait avec orgueil
+la paternité, sut redonner à la France une attitude de grande
+puissance. Il y fallait une habilité subtile, à la fois cynique et
+profonde. Les qualités et les défauts de l'ambassadeur de Louis
+XVIII répondaient précisément aux nécessités du moment. On a pu lui
+reprocher d'avoir sacrifié une alliance prusso-russe à une alliance
+anglo-autrichienne, d'avoir, pour sauver l'intégrité du royaume de
+Saxe, contribué à l'établissement de la Prusse sur les bords du
+Rhin, ce qui mettait cette puissance en contact direct avec la
+frontière française et lui permettait de prendre le rôle de
+sentinelle avancée, montant la garde à cette frontière, au nom de la
+future unité allemande, réalisée sous son égide.
+
+En apparence, ces critiques peuvent être fondées. En réalité, la
+menace eut été aussi grande, si la Prusse s'était annexée la Saxe,
+annexion qui l'aurait agrandie singulièrement au coeur même de
+l'Allemagne où elle aurait constitué un bloc homogène et redoutable
+qu'un rapprochement temporaire avec la France n'aurait pas arrêté
+dans ses visées agressives contre la voisine de l'Ouest.
+
+Certes, l'Angleterre, aux yeux de tous, était encore l'ennemie
+héréditaire: elle l'était dans les ressentiments que nos coeurs
+patriotes lui vouaient au lendemain de la lutte implacable dont
+l'Amérique avait été un des enjeux les plus importants. Mais, si
+elle avait pu s'emparer de beaucoup de nos colonies, l'Amérique lui
+échappait. Et, pour des yeux clairvoyants, pour une intuition quasi
+prophétique qui fut peut-être celle de Talleyrand, à partir de ce
+moment, l'Angleterre avait cessé d'être notre adversaire et devait
+bientôt se prêter à un nouveau groupement d'alliances. Le danger
+anglais avait disparu pour la France: le danger allemand se
+dessinait à l'horizon.
+
+Dans les négociations du traité de Gand, on ne s'occupa pas de
+Napoléon--dans les discussions du Congrès de Vienne où l'on
+détruisit son oeuvre, il ne fut pas question de l'Amérique.
+Pourtant, comme une action subsidiaire mais de grande portée, se
+fait sentir à côté des protocoles officiels, poussée de
+l'impondérable, l'influence que Napoléon avait exercée sur les
+événements que nous venons de résumer.
+
+Napoléon était vaincu à Waterloo. L'Angleterre était vaincue à la
+Nouvelle-Orléans: l'Amérique, désormais hors des atteintes de la
+France et de l'Angleterre, peut marcher sans entraves vers la
+constitution de sa nationalité et le développement de sa grandeur.
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE
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+RAYNAL (l'abbé).--Révolution d'Amérique.
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+DONIOL.--Histoire de la participation de la France à l'établissement
+des États-Unis d'Amérique.
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+LOMÉNIE (DE).--Beaumarchais et son temps.
+
+TURGOT.--Mémoire sur la manière dont la France et l'Espagne devaient
+envisager la suite de la querelle entre la Grande Bretagne et ses
+colonies.
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+GUIZOT.--Histoire de la Révolution française.
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+LABOULAYE (ED.).--Histoire politique des États-Unis.
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+TREVELYAN (G. O.).--The American revolution.
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+BURON (ED.).--Un Prophète de la Révolution américaine.
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+BANCROFT (E.).--History of the american revolution.
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+CIRCOURT (DE).--Histoire de l'Action commune de la France et de
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+MOIREAU (AUG.).--Histoire des États-Unis.
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+HAZEN (CH. D.).--Contemporary American opinion of the French
+revolution. _Baltimore 1897._
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+Gouverneur MORRIS.--Diary.
+
+ESMEIN (A.).--Gouverneur Morris, un témoin de la Révolution
+française.
+
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+BARANTE (DE).--Histoire du Directoire.
+
+BOULAY DE LA MEURTHE (Comte).--Le Directoire et l'Expédition
+d'Égypte.
+
+ADET.--Rapport sur la convention conclue entre la République
+française et les États-Unis d'Amérique.
+
+FAUCHET.--Coup d'oeil sur l'état actuel de nos rapports politiques
+avec les États-Unis.
+
+TALLEYRAND.--Essai sur les avantages à retirer des Colonies
+nouvelles.
+
+ * * * * *
+
+THIERS.--Histoire du Consulat et de l'Empire.
+
+ADAMS (H.).--History of the United States of America.
+
+BARBÉ-MARBOIS (DE).--Histoire de la Louisiane et de la cession de
+cette colonie par la France aux États-Unis de l'Amérique
+septentrionale. _Paris, 1829._
+
+GAYARRÉ.--Histoire de la Louisiane.
+
+FORTIER (A.).--A History of Louisiana.
+
+VILLIERS DU TERRAGE (DE).--Les dernières années de la Louisiane
+française.
+
+BINGER (H.).--The Louisiana Purchase.
+
+MIOT DE MELITO.--Mémoires.
+
+JUNG (le général).--Lucien Bonaparte et ses mémoires (1775-1840).
+_Paris, 1882._
+
+TOUSSAINT-LOUVERTURE.--Mémoires.
+
+CAULAINCOURT, DUC DE VICENCE.--Souvenirs.
+
+THE WRITINGS OF THOMAS JEFFERSON.--With explanatory notes.
+
+WITT (CORNÉLIS DE).--Thomas Jefferson. Étude historique sur la
+démocratie américaine. _Paris, 1861._
+
+ * * * * *
+
+TALLEYRAND.--Rapport à S. M. l'Empereur relativement au Blocus des
+Îles Britanniques.
+
+BERTIN (F.).--Le Blocus continental. Ses origines. Ses effets.
+Étude de droit international. Thèse pour le Doctorat. _Paris,
+1901._
+
+BARING (A.).--Causes of orders in Council.
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+CLERCQ (M. DE).--Recueil des Traités de la France, tome II,
+(1803-1815) (p. 59-63).
+
+ * * * * *
+
+BRACKENRIDGE.--Histoire de la guerre entre les États-Unis d'Amérique
+et l'Angleterre (Traduction par A. de Dalmas).
+
+INGERSOLL (Ch. S.).--Historical sketch of the second War between the
+United States of America and Great-Britain.
+
+ROOSEVELT (TH.).--The naval war of 1812, or History of the United
+States navy during the last war with great Britain. _New-York 1822._
+
+PONS DE L'HÉRAULT.--Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe.
+
+GRUYER (PAUL).--Napoléon, roi de l'île d'Elbe. _Paris, 1906._
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+Talleyrand. _Paris, 1899_ (Extrait de la _Revue Historique_). (_Tome
+LXX, année 1899_).
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ INTRODUCTION 7
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LA FRANCE ET L'ANGLETERRE DANS L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE.
+
+ Importance de la découverte de l'Amérique. -- Le rôle de la
+ Méditerranée passe à l'Océan Atlantique. -- Déclin de
+ l'Allemagne et de l'Italie. -- Développement des nations
+ côtières occidentales. -- Rivalité franco-anglaise en
+ Amérique. -- La colonisation française. -- Les Normands au
+ Xe siècle. -- Verazzano. -- Cartier à Stadaconé et à
+ Mont-Royal. -- Samuel de Champlain. -- Cavelier de la Salle
+ sur le Mississipi. -- Colonisation anglaise. -- L'oeuvre des
+ Puritains. -- La Louisiane. -- Politique coloniale de la
+ France et de l'Angleterre. 20
+
+
+CHAPITRE II
+
+L'INDÉPENDANCE AMÉRICAINE ET L'INTERVENTION FRANÇAISE.
+
+ Perte du Canada. -- Traité de 1763. -- Les Colonies
+ anglaises se détachent de la Métropole. -- Les Anglais
+ d'Amérique ne ressemblent plus aux Anglais d'Angleterre. --
+ Jonathan en face de John Bull. -- Les «Insurgents»
+ représentent les principes libéraux du Parlement anglais. --
+ L'Europe s'intéresse au mouvement. -- L'Angleterre résiste,
+ la France intervient, l'Allemagne vend ses soldats. --
+ Georges III tend vers l'absolutisme. -- Luttes oratoires
+ entre Fox et Burke. -- L'opinion en France. -- Le comte de
+ Vergennes entraîne Louis XVI. -- Le rôle de La Fayette. --
+ Contradictions entre les privilèges de l'aristocratie
+ française et son intervention en faveur des idées
+ républicaines. -- Rapports de Vergennes et de Turgot. --
+ Beaumarchais, Arthur Lee et Franklin. -- La France fidèle à
+ sa mission civilisatrice. 40
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA RÉVOLUTION AMÉRICAINE ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
+
+ Les Anglais ignorent la situation des Colonies. -- Les
+ grands caractères civiques sont en Amérique. -- Les
+ citoyens, fils de leurs oeuvres. -- Les militaires. --
+ Conditions favorables à la fondation d'une démocratie. --
+ Influence exercée par l'évolution américaine sur la
+ révolution française. -- En Amérique, la liberté existant
+ déjà, il s'agissait de la faire respecter. -- En France, il
+ s'agissait de la créer. -- Grande différence dans les moyens
+ d'action. -- Jugements des Américains sur la Révolution
+ française. -- Jefferson, témoin des premiers troubles, les
+ juge en républicain. -- Il accuse Marie-Antoinette et
+ accorde toute sa sympathie au Tiers-État. -- Gouverneur
+ Morris, républicain aristocrate, penche pour l'Ancien
+ régime. 63
+
+
+CHAPITRE IV
+
+GROUPEMENTS DES PARTIS ET DIFFICULTÉS DIPLOMATIQUES.
+
+ Napoléon émerge et Washington hésite. -- Deux partis se
+ constituent aux États-Unis: Les Républicains et les
+ Fédéralistes. -- Convention de Philadelphie du 14 mai 1787.
+ -- Jefferson devient le représentant du républicanisme
+ avancé. -- On critique la mise en scène luxueuse des
+ réceptions du Président et de Mme Washington. -- Les
+ relations entre la France et les États-Unis se troublent. --
+ La mission du citoyen Genet en 1793. -- Son attitude
+ incorrecte. -- L'influence anglaise prédomine. -- Le traité
+ de Jay, à Londres. -- Fauchet précise la nature de nos
+ rapports avec l'Amérique du Nord, en l'an V de la
+ République. -- Jugement équitable de Pastoret. -- Pinkney,
+ Marshall et Gerry envoyés à Paris. -- Rôle de Talleyrand. --
+ Ses vues sur les Colonies. -- Bonaparte semble les partager
+ en ce qui concerne l'Amérique. 87
+
+
+CHAPITRE V
+
+NAPOLÉON ET LA LOUISIANE.
+
+ Jefferson est nommé Président des États-Unis en 1801. -- Sa
+ sympathie pour la France. -- Il veut la paix à l'intérieur
+ et à l'extérieur. -- La Louisiane convoitée par Bonaparte.
+ -- Monroe est envoyé à Paris. -- L'Angleterre prépare les
+ hostilités. -- Bonaparte renonce à la Louisiane. -- Les
+ préparatifs qui lui étaient destinés sont tournés contre la
+ Grande-Bretagne. -- Monroe, d'abord éconduit, reçoit un
+ accueil plus favorable. -- Scène entre Bonaparte et ses
+ frères Lucien et Joseph. -- Barbé de Marbois discute avec
+ Livingston et Monroe les conditions de cession de la
+ Louisiane aux États-Unis. 112
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LA LOUISIANE ET LES ÉTATS-UNIS.
+
+ Situation des États-Unis au moment de l'achat de la
+ Louisiane. -- D'ataviques influences rattachent l'Amérique
+ du Nord à son pays d'origine. -- Impossibilité de
+ s'abstraire de la politique européenne. -- Action
+ réciproque. -- La cession de la Louisiane inaugure l'ère des
+ relations internationales et des prétentions à devenir une
+ puissance mondiale. -- L'incorporation d'un territoire
+ nouveau soulève des difficultés constitutionnelles. 138
+
+
+CHAPITRE VII
+
+NAPOLÉON ET LA FLORIDE.
+
+ Napoléon ayant renoncé à l'Amérique concentre ses forces en
+ Europe pour mieux atteindre l'Angleterre. -- La cession de
+ la Louisiane a une répercussion sur la question de la
+ Floride. -- Après la rupture de la paix d'Amiens l'ambition
+ de Bonaparte se donne libre carrière. -- Le Général Turreau
+ représente la France à Washington. -- Son rôle. --
+ Difficultés avec l'Espagne. -- Politique de Talleyrand. --
+ Frontières de la Louisiane et de la Floride. -- Activité de
+ Monroe entre Paris, Londres et Madrid. -- Ses efforts
+ échouent. -- Jefferson reste fidèle au principe de la paix.
+ -- Attitude hostile de l'Espagne, de la France et de
+ l'Angleterre. -- La Floride devient l'appât dont joue
+ l'Empereur suivant les besoins de sa cause. 153
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LES ÉTATS-UNIS ET LE BLOCUS CONTINENTAL.
+
+ Napoléon est décidé à sacrifier l'Espagne. -- La faiblesse
+ de Charles IV. -- Monroe et Fox. -- L'Angleterre ne peut
+ admettre les prétentions américaines. -- Le Décret de
+ Berlin. -- Tous les neutres sont atteints. -- Monroe
+ accepte les conditions anglaises. -- Jefferson refuse de
+ soumettre le traité au Sénat. -- Les ordres en Conseil de
+ janvier et de novembre 1807. -- Guerre en perspective entre
+ les États-Unis et la Grande-Bretagne. -- Situation difficile
+ à l'égard de la France. -- Pour se rendre maître de
+ l'Espagne Junot s'empare du Portugal. -- La famille royale
+ s'enfuit au Brésil. -- Entrevue, à Mantoue, de Napoléon avec
+ son frère Lucien. -- Il lui offre la couronne d'Espagne s'il
+ consent à divorcer. -- Aux ordres en Conseil émis par
+ Spencer Perceval, Napoléon répond par le Décret de Milan. 178
+
+
+CHAPITRE IX
+
+L'EMBARGO ET LES CONSÉQUENCES DE LA GUERRE D'ESPAGNE.
+
+ Jefferson taxé de Bonapartiste. -- Situation de Turreau à
+ Washington. -- Lettre de Champagny à Armstrong. -- Elle
+ provoque de l'agitation aux États-Unis. -- Pickering crée un
+ mouvement en faveur de l'Angleterre. -- Critique de
+ l'Embargo. -- Intrigue de John Henry. -- Conséquences
+ économiques de l'Embargo. -- Murat à Madrid. -- L'entrevue
+ de Bayonne. -- Napoléon offre le trône d'Espagne à son frère
+ Joseph. -- Répercussion sur les colonies espagnoles. --
+ Ambition démesurée. -- La Floride de nouveau mise en jeu. --
+ Capitulation de Dupont à Baylen. 196
+
+
+CHAPITRE X
+
+LES ÉTATS-UNIS ET LA RUSSIE.
+
+ Madison Président des États-Unis. -- Il demande des
+ dommages-intérêts au gouvernement français. -- Apparence
+ conciliante de l'Angleterre. -- Ses intrigues continuent à
+ Washington. -- Quatrième coalition. -- Le retrait de
+ l'Embargo demande la suppression des décrets de 1806 et de
+ 1807. -- Napoléon n'est pas de cet avis. -- Lettre de Cadore
+ au général Armstrong. -- Intérêts commerciaux des États-Unis
+ dans la mer Baltique. -- Relations avec la Russie. --
+ Mission de J. Q. Adams. -- Bienveillance de l'Empereur
+ Alexandre. -- Ukase protégeant les produits américains. --
+ Rappel de Caulaincourt. -- L'Empereur Napoléon rompt avec
+ l'Empereur Alexandre. 212
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LES PRÉLIMINAIRES DE LA GUERRE ENTRE LES ÉTATS-UNIS ET L'ANGLETERRE.
+
+ Sérurier remplace Turreau à Washington. -- Le départ de Joel
+ Barlow pour Paris est remis. -- La politique de Madison
+ basée sur la suppression des Décrets. -- L'incident de Henry
+ et du Comte de Crillon. -- Révélations qui doivent perdre
+ les Fédéralistes. -- L'Angleterre intransigeante. -- Menace
+ d'un nouvel Embargo. -- Menace de guerre. -- Parti de la
+ paix, parti de la guerre. -- Retour de Joel Barlow à Paris.
+ -- Napoléon lui accorde audience mais répond vaguement à ses
+ demandes. -- Rapport de Bassano du 16 mars 1812. -- Départ
+ de Napoléon pour la Grande-Armée. -- Le 15 septembre il
+ entre à Moscou. -- Joel Barlow part pour Wilna. -- Il ne
+ peut joindre Napoléon qui le dépasse dans sa course
+ vertigineuse pour regagner la France. -- Joel Barlow meurt
+ aux environs de Cracovie. -- Les ordres en Conseil sont
+ révoqués à Londres le 17 juin 1812. -- La guerre est
+ déclarée à Washington le 18 juin. 234
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LES PRINCIPALES PHASES DE LA SECONDE GUERRE DE L'INDÉPENDANCE AMÉRICAINE.
+
+ Les États-Unis ont contribué à déclencher la guerre entre la
+ France et la Russie. -- Ils s'apprêtent à régler leur
+ dernier compte avec l'Angleterre. -- État précaire de
+ l'armée de l'Union. -- La campagne commence sur la frontière
+ du Canada. -- Opérations navales. -- La politique anglaise
+ influencée par les désastres de Russie. -- La mission de
+ Gallatin et de Bayard. -- Embargo voté et révoqué. --
+ Opinion de Calhoum et de Daniel Webster. -- Le rôle de
+ Sérurier. -- Répercussion des batailles de Bautzen, Lutzen
+ et Leipzig. -- Contre-coup de la défaite de Napoléon aux
+ États-Unis. -- Continuation des hostilités. -- Ross entre à
+ Washington. -- Sérurier décrit à Talleyrand le sac de la
+ Ville. -- Le général Jackson bat les Anglais à la
+ Nouvelle-Orléans. 255
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+LA CHUTE DE NAPOLÉON ET LA FIN DE LA RIVALITÉ FRANCO-ANGLAISE EN AMÉRIQUE.
+
+ Napoléon, roi de l'Île d'Elbe. -- Son voyage de
+ Fontainebleau à Fréjus. -- Il semble prendre au sérieux sa
+ petite royauté. -- La comédie après la tragédie. -- Son
+ retour en France. -- Les événements d'Amérique y ont
+ contribué. -- Les contingents de Wellington qui opéraient
+ aux États-Unis, reviennent en Europe pour prendre part à la
+ bataille de Waterloo. -- L'influence que l'Amérique avait
+ toujours exercée sur la carrière de Napoléon se fait de
+ nouveau sentir à son déclin. -- Le Congrès de Vienne refait
+ une Europe nouvelle. -- Le traité de Gand tend à libérer les
+ États-Unis de toute ingérence européenne. 287
+
+
+ Bibliographie. 301
+
+
+Vannes.--Imprimerie LAFOLYE frères.
+
+
+
+
+_OUVRAGES DU MÊME AUTEUR_
+
+
+LITTÉRATURE
+
+=Incompatibles= (1 vol.).
+
+=Sauvée!= (1 vol.).
+
+=Âmes troublées= (1 vol.).
+
+=Victor Massé= (1 vol.).
+
+=Pages italiennes= (1 vol.).
+
+=Stances à Domfront= (1 vol.).
+
+
+SCIENCE
+
+=L'Univers et l'Humanité.=--Histoire des différents systèmes
+appliqués à l'étude de la nature; d'après l'ouvrage de H. KROEMER,
+avec la collaboration d'un grand nombre de savants. Préface de M.
+ED. PERRIER, _membre de l'Institut, Directeur du Muséum d'Histoire
+naturelle_ (5 vol.).
+
+
+HISTOIRE
+
+=La Femme dans la Légende, dans la Réalité et dans l'Art= (1 vol.).
+
+=Les Animaux dans le Culte et dans la Légende= (1 vol.).
+
+
+ÉTUDES NORMANDES
+
+=Le Livre du Millénaire de la Normandie= (911-1911).--Direction avec
+Arnould Galopin. Collaboration de personnalités normandes (1 vol.).
+
+=Les Normands et la Découverte de l'Amérique au Xe siècle.= (1
+vol.).
+
+=Le Château féodal de Domfront.= (1 vol.).
+
+=La Normandie et les Normands à l'Exposition de Géographie de la
+Bibliothèque Nationale.= (1 vol.).
+
+
+ÉTUDES AMÉRICAINES
+
+=Les Premiers interprètes de la Pensée américaine.=--Essai
+d'Histoire et de Littérature sur l'évolution du Puritanisme aux
+États-Unis (1 vol.).
+
+=La première carte contenant le nom d'Amérique= (1 vol.).
+
+=Les Allemands en Amérique.=--HIER ET AUJOURD'HUI. (1 vol.).
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Napoléon et l'Amérique, by
+Alfred Schalck de la Faverie
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NAPOLÉON ET L'AMÉRIQUE ***
+
+***** This file should be named 39360-8.txt or 39360-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/9/3/6/39360/
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+Produced by Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine
+P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+electronic works
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
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+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
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+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
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+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Project Gutenberg's Napoléon et l'Amérique, by Alfred Schalck de la Faverie
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
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+Title: Napoléon et l'Amérique
+ Histoire des relations franco-américaines spécialement
+ envisagée au point de vue de l'influence napoléonienne
+ (1688-1815)
+
+Author: Alfred Schalck de la Faverie
+
+Release Date: April 3, 2012 [EBook #39360]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NAPOLÉON ET L'AMÉRIQUE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine
+P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team
+at http://www.pgdp.net
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<p class="p4 center"><b>A. SCHALCK DE LA FAVERIE</b></p>
+
+<h1>NAPOLÉON<br>
+ET L'AMÉRIQUE</h1>
+
+<p class="center">HISTOIRE DES RELATIONS FRANCO-AMÉRICAINES<br>
+SPÉCIALEMENT ENVISAGÉE AU POINT DE VUE<br>
+DE L'INFLUENCE NAPOLÉONIENNE</p>
+
+<p class="center">(1688-1815)</p>
+
+<p class="p4 center">PARIS<br>
+LIBRAIRIE PAYOT ET C<sup>ie</sup><br>
+106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 106<br>
+1917</p>
+
+<p class="p4 center smaller">Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés
+pour tous pays.<br>
+<i>Copyright, 1917, by Payot et C<sup>ie</sup></i></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> INTRODUCTION</h2>
+
+<p>Napoléon n'a jamais mis les pieds en Amérique. Il en
+eut plusieurs fois l'intention. Et plusieurs fois, au cours
+de son étonnante carrière, son influence fut prépondérante
+au-delà de l'Atlantique.</p>
+
+<p>D'une façon générale, les contre-coups réciproques de
+la politique des deux mondes sur les destinées des peuples
+américains et sur l'issue des guerres européennes, furent
+décisifs au début du XIX<sup>e</sup> siècle. Les événements qui, depuis
+cent ans, se sont déroulés dans les États-Unis du Nord,
+les événements qui se préparent dans les républiques du
+Sud, en ont été et en seront les conséquences directes.</p>
+
+<p>Cette influence de Napoléon sur les destinées des États-Unis
+et, par contre, l'influence des États-Unis sur la destinée
+de Napoléon, ou de l'Europe sous l'hégémonie de
+Napoléon, n'a pas encore, semble-t-il, fait l'objet d'une
+étude spéciale.</p>
+
+<p>Il paraît donc excusable, malgré l'encombrement de la
+bibliographie napoléonienne, d'en augmenter encore le
+nombre par une contribution ayant pour but de faire ressortir
+les enchaînements historiques, les causes et les
+effets, tout l'ensemble, enfin, des circonstances qui, issues
+d'un lointain passé, s'endorment parfois pour se réveiller
+brusquement au choc de bouleversements réputés imprévus,&mdash;telles
+ces matières brutes et inertes, que l'on
+croit incombustibles et qui s'enflamment, avec une prodigieuse
+vitesse, au toucher d'une étincelle.</p>
+
+<p>Dans la période qui nous occupe, Napoléon fut celui
+qui mit l'étincelle; son génie consistait précisément à la
+mettre là où, et comme il fallait. Mais Napoléon, en l'occurrence,
+<span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> n'incarne que le destin qui, à ce tournant de
+l'histoire, fit se rencontrer les deux mondes sous la pression
+de problèmes qui attendaient depuis longtemps leur
+solution.</p>
+
+<p>Toute la profondeur du génie ne peut effacer, ou
+simplement modifier le passé. Et ce passé avait connu
+des actes irréductibles, des décisions irrévocables dont les
+conséquences devaient s'imposer un jour ou l'autre.</p>
+
+<p>Comme une toile de fond apparaissant à certains moments,
+l'Amérique se profile sur la tragédie mondiale
+jouée entre les cabinets des Tuileries et de Saint-James:
+décor d'un théâtre lointain dont la pièce n'est pas toujours
+comprise mais qui évolue avec une logique implacable.</p>
+
+<p>En effet, depuis que l'empire des terres découvertes
+par Colomb, exploitées par Pizarre, Cortès et Almagro,
+a échappé à la domination exclusive de l'Espagne, la
+France et l'Angleterre se sont trouvées face à face sur
+les étendues vierges de l'Amérique septentrionale.</p>
+
+<p>Tandis qu'ils calculaient les coups qu'ils allaient se
+porter, les deux antagonistes ne s'apercevaient pas que,
+dans l'ombre, s'était constitué et développé un État, modeste
+encore mais dont l'exemple devait inspirer d'autres
+états qui bientôt se réuniraient en une confédération formidable.</p>
+
+<p>Quoique séparés de la Métropole par toute la distance
+de l'Océan, les colonies des bords du Saint-Laurent, de
+l'Hudson ou du Mississipi, frémissaient au moindre geste
+de Paris ou de Londres. Il était nécessaire que ce geste
+leur devînt indifférent.</p>
+
+<p>L'événement le plus important qui se produisit pendant
+la jeunesse de Bonaparte fut la guerre de l'indépendance
+de l'Amérique.</p>
+
+<p>Le jeune Corse atteignait ses quinze ans au moment où
+elle battait son plein. Les plus brillants représentants de
+la noblesse française s'enrôlèrent sous le drapeau de
+ceux qu'on appelait dédaigneusement en Angleterre:
+<span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> les <i>insurgents</i>. Il est permis de supposer que le pauvre
+gentilhomme, qui dut faire la preuve de ses quartiers de
+noblesse pour devenir Élève du Roi, aurait demandé
+à servir sous les ordres de Washington, à côté de La
+Fayette, de Rochambeau, de Lauzun, de Fersen et de tant
+d'autres, s'il avait eu son brevet de lieutenant.</p>
+
+<p>Ne pouvant pas encore prendre part à l'action, il la
+prépare en développant la pensée. Il fut un élève assidu.
+Ses lectures personnelles, qui furent immenses, contribuèrent,
+avec efficacité, à augmenter la maturité de
+son intelligence. Les recherches auxquelles il se livra
+pour se rendre compte de l'évolution de l'homme et des
+sociétés, le familiarisèrent, certes, avec les choses d'Amérique.
+Les notes qu'il prit à ce sujet prouvent combien
+il s'intéressait à l'histoire du continent qui, au XV<sup>e</sup> siècle,
+n'était encore, pour les premiers découvreurs, qu'une
+entité légendaire répondant au fameux Cipango. Mais
+pour l'élève Bonaparte, l'Amérique tangible et réelle
+ne commence qu'à la date de 1608,&mdash;date fatidique,
+puisque c'est vers cette époque que s'accentua la scission
+qui, au nom de la liberté de conscience, allait diviser les
+enfants d'Albion en deux fractions ennemies et irréconciliables.</p>
+
+<p>«L'Archevêque de Canterbury poursuivit les Puritains
+avec une telle vigueur qu'ils commencèrent à s'enfuir
+en Virginie.» Cette remarque du jeune lieutenant
+d'artillerie permet de croire qu'il comprit toute la portée
+de cet exode volontaire, entrepris dans le but de sauvegarder
+l'indépendance de la pensée religieuse. Cet incident,
+presque inaperçu des contemporains, devait aboutir à la
+création d'un monde.</p>
+
+<p>Bonaparte lui-même, souffrant de l'obscurité dans laquelle
+il végète encore, mais déjà sans doute conscient
+de son génie et soutenu par les sollicitations d'une ambition
+démesurée, dut sympathiser avec ces âmes républicaines,
+impatientes de secouer le joug de la tyrannie d'un
+roi ou de la tyrannie d'un prêtre. La force de s'émanciper
+<span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> contient en soi la force d'opprimer à son tour. Ceux qui
+sont assez puissants pour secouer tous les jougs, finissent
+toujours par imposer le leur. La marche est fatale,&mdash;mais
+nous n'en sommes pas encore là.</p>
+
+<p>Nous en sommes encore à l'époque où parut en Angleterre
+un périodique intitulé: <i>The Spy</i> (l'Espion) dans
+lequel, sur les affaires du jour, l'éditeur publiait une
+correspondance fictive entre Milord <i>All-eye</i> et Milord
+<i>All-ear</i>,&mdash;ce qui, d'après la phraséologie de nos jours,
+peut se traduire par: <i>Je vois tout</i>,&mdash;<i>J'entends tout</i>,&mdash;et
+fait comprendre l'orgueilleuse prétention de: <i>Je sais
+tout.</i></p>
+
+<p>Les relations anglo-américaines y étaient jugées et critiquées
+en toute liberté et le lieutenant Bonaparte, qui s'abonne
+à cette feuille, semble y avoir rencontré des commentaires,
+des aperçus et des vues qui lui ouvrirent des
+horizons nouveaux sur la politique internationale. Il prit
+des notes dont il avait, sans doute, l'intention de se servir
+plus tard.</p>
+
+<p>Il lut Mably et connut les &oelig;uvres de Raynal sur l'Amérique,
+ainsi, apparemment, que l'<i>Almanach du pauvre
+Richard</i>, de Benjamin Franklin, sans oublier le <i>Sens commun</i>
+de Thomas Paine qui joua un rôle si important dans
+la Révolution américaine et aussi dans la Révolution
+française.</p>
+
+<p>Bonaparte avait vingt ans quand il résuma ses lectures
+sur l'Amérique en ces termes:</p>
+
+<p>«Les colonies anglaises ont seulement environ
+150 milles de large sur 800 de long... 120.000 carrés de
+surface... En 1760, la population était de 2.500.000 blancs
+et de 450.000 noirs. La population est doublée tous les
+vingt ans, ce qui signifie qu'elle s'élève aujourd'hui à
+4.000.000 d'habitants.</p>
+
+<p>«En France, on a besoin, pour vivre, de quatre acres&mdash;en
+Amérique, on a besoin de 40.</p>
+
+<p>«Il y a dix degrés de froid de plus à Londres qu'à
+Boston.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> «L'Amérique du Nord doit avoir recours à la pêche
+pour sa subsistance. Il y a du bois pour la construction,
+mais sa distance rend l'importation impossible ou du
+moins coûteuse. Son commerce de fourrures est au déclin;
+il ne produit aujourd'hui que 35.000 livres sterling... Ils
+ont un commerce avec les Antilles qui ne leur est pas
+avantageux. Ils ont des manufactures, celle de Dartmouth,
+entre autres. Les mûriers y poussent très-bien. La plante
+du coton est large et sa fibre très-forte. La partie centrale
+de l'Amérique cultive le tabac, mais cette plante
+dévorante a épuisé le sol.</p>
+
+<p>«Dans les deux Carolines, la Géorgie et la Floride, il
+y a des champs de riz; le commerce du coton est en
+bonne voie. Les brouillards et les pluies empêchent la
+culture de la vigne».</p>
+
+<p>Ces réflexions dénotent un esprit précis et pratique qui
+portait un intérêt particulier aux conditions de la vie
+américaine. À côté de ces renseignements d'ordre économique,
+Bonaparte connaissait aussi le grand rôle joué par
+la France au Canada et dans la vallée du Mississipi. Dans
+ses vastes projets de domination mondiale, il engloba certainement
+les contrées d'outre-mer qui, à une date peu
+reculée, étaient encore occupées par des Français.</p>
+
+<p>À mesure que monte son étoile, s'élargit aussi son ambition.</p>
+
+<p>Il rêva de travailler en grand en Orient,&mdash;de refaire
+la carte de l'Europe,&mdash;de coloniser l'Amérique. Et, dans
+cette vaste entreprise, l'Orient, pour lui, représente le
+passé,&mdash;l'Europe incarne le présent,&mdash;et l'Amérique
+contient en germe l'avenir.</p>
+
+<p>Il réussit à ébranler, sur leurs bases vermoulues, les
+vieux trônes européens. Ayant échoué en Égypte, il se
+heurta à l'indifférence de l'Asie, et prétendit faire de
+l'Amérique, un enjeu destiné à intervenir dans la rivalité
+entre la France et l'Angleterre.</p>
+
+<p>En cela, il n'innovait pas: il obéissait simplement
+aux injonctions de l'histoire, cette rivalité entre les deux
+<span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> grandes nations ayant toujours eu, au-delà des mers, un
+terrain privilégié dont l'importance a malheureusement
+souvent échappé à nos gouvernants.</p>
+
+<p>Chaque fois qu'il y avait tension aiguë entre la France
+républicaine et l'Angleterre monarchique,&mdash;chaque fois
+qu'une menace de guerre mettait aux prises le Premier
+Consul et Pitt, plus tard, l'Empereur et les boutiquiers de
+Londres, représentés par les Lords dirigeant la politique
+du Royaume-Uni, la répercussion s'en faisait immédiatement
+sentir dans les lointains parages allant de Québec
+à Washington, en passant par les Antilles, pour aboutir
+finalement dans les pays du Sud où le régime espagnol
+ne pouvait pas prétendre à l'éternel étouffement de toutes
+les tendances libérales.</p>
+
+<p>Et la jeune république des États-Unis joua merveilleusement
+de cette corde sensible qui rendait un son différent
+suivant qu'on la pinçât à Paris ou à Londres. Jeu dangereux
+d'ailleurs qui fit osciller les hommes d'État d'Amérique
+au gré des fluctuations politiques de l'Europe, mais
+qui, en fin de compte, tourna à l'avantage du Nouveau
+Monde.</p>
+
+<p>Il s'agissait de savoir qui, de la France ou de l'Angleterre,
+jouerait le rôle prépondérant aux États-Unis,&mdash;si
+l'Angleterre, malgré la déclaration d'indépendance américaine,
+continuerait à jouir, dans une mesure encore fort
+respectable, des avantages du traité de 1763,&mdash;si la Louisiane
+demeurerait espagnole, redeviendrait française ou
+serait anglaise,&mdash;si la marine britannique serait maîtresse
+des mers occidentales au grand profit de son commerce,&mdash;si,
+au nom des grands principes de 89, les noirs
+de Saint-Domingue seraient émancipés,&mdash;si, enfin, les
+vastes territoires qui, au-delà des Alleghanys, à l'ouest
+du Mississipi, depuis les pays des grands lacs, plus loin
+que les Montagnes Rocheuses et jusqu'au Nouveau-Mexique,&mdash;le
+Far-West, en un mot, qui n'était pas encore
+enrôlé sous les plis de la bannière étoilée, pourrait
+devenir la source de riches colonies ouvertes définitivement
+<span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> à l'ambition d'un Bonaparte ou à la cupidité d'une
+grande compagnie de Londres.</p>
+
+<p>Ces questions, qui se posaient déjà à la fin du
+XVII<sup>e</sup> siècle, n'avaient pas encore reçu de réponse satisfaisante
+au commencement du XIX<sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Pendant que, sous les graves complications qui ensanglantaient
+l'Europe, on cachait tels secrets espoirs, omis
+dans tous les protocoles diplomatiques, les politiciens de
+la Maison Blanche pensaient simplement que l'Amérique
+devait appartenir exclusivement aux Américains.</p>
+
+<p>Pensée logique et naturelle, bientôt exagérée dans ses
+prétentions excessives et qui, plus tard, fut condensée en
+un corps de doctrine qui répondit à ce qu'on appela la
+théorie de Monroe.</p>
+
+<p>Cette doctrine avait apparemment pour but de répondre
+par l'instinct de conservation aux velléités de conquête.
+L'opinion d'un homme clairvoyant, partagée par les
+hommes de son parti, devient ainsi l'opinion de la masse.
+Les gens avertis qui connaissaient les craintes inspirées
+par les peuples, à tour de rôle prêts à revendiquer le
+droit des conquérants, avaient parfaitement raison d'affirmer
+leur volonté de demeurer les derniers et définitifs
+occupants d'un pays défriché, exploité, administré par
+eux, d'après un idéal religieux et politique parfaitement
+défini,&mdash;sur lequel ceux qui n'étaient pas du pays,
+n'avaient plus rien à prétendre.</p>
+
+<p>Ils avaient d'autant plus raison que, malgré les victoires
+remportées par les Américains et malgré les traités signés,
+à la fin du XVIII<sup>e</sup> et au commencement du XIX<sup>e</sup> siècle,
+les Anglais ne semblaient pas vouloir s'incliner devant
+les faits accomplis. Ils cherchaient toutes les occasions
+pour reconquérir les colonies perdues, ou une partie de
+ces colonies, en entretenant des relations actives avec les
+hommes assez nombreux qui, lésés dans leurs intérêts ou
+leurs espérances, étaient demeurés fidèles à la métropole.</p>
+
+<p>La France, de son côté et pour les mêmes raisons, continua
+sa politique américaine. Cette politique fut celle
+<span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> de Napoléon dès qu'il arriva au pouvoir et, s'il ne put la
+mener à bien, et, dans la plupart des cas, s'il dut en
+modifier, de fond en comble, les grandes lignes et les
+projets d'exécution, il faut en chercher la raison dans les
+bouleversements européens commencés par les guerres de
+la Révolution et continués par les guerres de l'Empire.</p>
+
+<p>Cependant, les États-Unis, sous la pression de ces événements,
+voyaient l'influence et la direction du gouvernement
+passer tour à tour à deux partis extrêmes et
+opposés, représentés par les Fédéralistes et par les Républicains.
+Les premiers s'inspirèrent plus spécialement des
+tendances de la politique anglaise, c'est-à-dire réactionnaire,&mdash;les
+seconds se déclarèrent les partisans et les
+adeptes de la France révolutionnaire, aussi longtemps que
+la révolution demeura sur le terrain des immortels principes,&mdash;ils
+furent les admirateurs de Bonaparte, général
+de la République, mais ils furent les adversaires de
+Napoléon empereur, roi et conquérant.</p>
+
+<p>Ainsi, Napoléon trouva toujours l'Amérique sur sa
+route: rêve ou réalité, proie désignée aux coups de son
+imagination ambitieuse ou refuge final quand la fortune
+lui eût dit un définitif adieu, elle le hanta,&mdash;lointain
+mirage qui le leurra parfois, qu'il contribua à grandir et
+qu'il ne put jamais atteindre.</p>
+
+<p>Quelques-uns de ses projets concernant l'Amérique restèrent
+de simples velléités, tandis que d'autres eurent une
+solution absolument contraire à celle qu'il avait d'abord
+voulu leur donner.</p>
+
+<p>Après la paix d'Amiens, il avait à sa disposition, pour
+des entreprises coloniales, une grande armée de vétérans
+composée des vainqueurs de Marengo et de Hohenlinden.
+Sa flotte intacte n'avait pas encore connu le désastre de
+Trafalgar. Avec de telles ressources, il n'est pas extravagant
+de supposer qu'il aurait parfaitement pu fonder un
+empire français en Amérique,&mdash;réplique à l'empire qu'il
+n'avait pu établir en Orient.</p>
+
+<p>C'est apparemment dans ce but qu'en automne de 1800,
+<span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> par une clause secrète mentionnée dans la Convention
+avec l'Espagne, cette dernière rétrocéda à la France le
+quart du territoire de l'Amérique du Nord: la Louisiane.</p>
+
+<p>Dans ce but aussi qu'après avoir vaincu trois grands
+empires européens à Austerlitz et à Iéna, il songea encore
+à l'Amérique. Cette fois, ce fut le Canada qui attira
+son attention,&mdash;le Canada où, dans la vallée du Saint-Laurent,
+de la Nouvelle-Écosse aux grands lacs, habitaient
+des populations françaises que le Ministre de France
+à Washington, le général Turreau, fut chargé de soutenir
+dans leurs aspirations de révolte.</p>
+
+<p>Mais c'était là une besogne presque inavouable pour
+celui qui avait coutume de briser les coalitions les plus
+redoutables en menant lui-même son armée à la victoire.</p>
+
+<p>Ouvertement, il céda la Louisiane aux États-Unis pour
+l'arracher aux convoitises anglaises.</p>
+
+<p>La Louisiane, malgré les perspectives qu'elle avait dès
+le début offertes à l'ambition de Bonaparte, fut bien vite
+sacrifiée, ou plutôt, abandonnée. Il fallait d'abord détruire
+l'Angleterre pour avoir l'Europe à ses pieds: c'était la
+tâche qui s'imposait, urgente, impérative. Quant à l'Amérique?
+On verrait plus tard,&mdash;si on avait le temps.</p>
+
+<p>Napoléon n'eut pas le temps.</p>
+
+<p>Et l'Amérique put continuer sa marche en avant.</p>
+
+<p>On peut donc affirmer que Napoléon et les citoyens
+américains, le Président Th. Jefferson en tête, ainsi que
+les diplomates qui représentèrent leur pays dans ces controverses
+délicates, ont fondé la grandeur des États-Unis.
+Il est évident que la cession de la Louisiane&mdash;cet acte
+de <i>Louisianicide</i>, comme Napoléon l'appelle lui-même, a
+imprimé à l'Amérique du Nord et, par suite, au monde
+entier, une direction nouvelle<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>.</p>
+
+<p>C'était, en effet, définitivement arracher ce qui restait
+des colonies anglaises, depuis le Canada jusqu'à la Nouvelle-Orléans,
+aux griffes du léopard britannique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> Du reste, à la chute de l'Empire, telles convoitises se
+firent de nouveau pressantes et le rêve que Napoléon
+avait caressé, parut un instant repris et réalisable par
+l'Angleterre: se substituer à la France en ajoutant au
+Canada la vallée du Mississipi. L'Empereur des Français,
+Roi d'Italie, protecteur de la confédération du Rhin, n'était
+plus que le petit souverain de l'Île d'Elbe; Wellington
+pouvait disposer de son armée d'Espagne. C'est ce
+qu'il fit. Mais pour réaliser cette persistante ambition en
+Amérique, il était trop tard pour Wellington, comme il
+était trop tard pour Napoléon.</p>
+
+<p>L'Île d'Elbe, jouet de royaume pour celui qui avait bouleversé
+et gouverné tant de royaumes et tant de nations,
+était aussi trop près pour ceux qui, ayant souffert de l'indomptable
+audace du conquérant, craignaient toujours
+un retour offensif de son épée vaincue une première fois
+mais pas encore brisée.</p>
+
+<p>Au Congrès de Vienne, les diplomates les plus retors cherchaient
+à augmenter les distances entre eux et cet aigle tombé
+qui pouvait encore reprendre son vol. Fouché insinua à
+son ancien maître de s'enfuir en Amérique où il pourrait
+sans doute recommencer une carrière finie en Europe.</p>
+
+<p>Mais Napoléon avait lu Machiavel et il ne se faisait
+aucune illusion sur la sincérité des conseils donnés par
+le grand intrigant qu'il avait fait Duc d'Otrante.</p>
+
+<p>Il connaissait aussi les sentiments de la France à son
+égard et préféra une marche triomphale à Paris à un
+voyage incertain à New-York.</p>
+
+<p>Il s'était renseigné auprès du Commissaire anglais à
+Porto-Ferrajo sur l'état des hostilités qui, depuis 1812,
+se poursuivaient entre l'Angleterre et les États-Unis. Et,
+quand il apprit, de la bouche du capitaine Usher<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a> que
+25.000 hommes avaient été distraits de l'armée de Wellington
+pour opérer en Louisiane et en Floride, il prit le
+parti de rentrer en France.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> Les nouvelles et les détails de ces événements lui
+étaient malheureusement parvenus avec un grand retard.
+Quand Bonaparte arriva à Paris, la paix était de nouveau
+rétablie entre l'Angleterre et l'Amérique et les
+troupes qui avaient combattu à la Nouvelle-Orléans
+furent dirigées sur l'Europe pour participer à la défense
+de la Belgique.</p>
+
+<p>Si ces régiments d'infanterie, habitués à vaincre sous
+les ordres de Wellington, étaient demeurés un peu plus
+longtemps en Amérique, la plaine de Waterloo aurait
+peut-être connu un autre destin.</p>
+
+<p>Après Waterloo, Napoléon aurait pu s'embarquer à
+Bordeaux sur un vaisseau américain. On lui proposa de
+prendre la place de son frère Joseph qui avait préparé
+son propre départ et obtenu un passeport du chargé d'affaires
+des États-Unis, à Paris.</p>
+
+<p>C'eût été une faute,&mdash;un abandon de soi-même et de
+son entourage: Napoléon crut à la magnanimité de l'Angleterre
+et devint le prisonnier de Sainte-Hélène.</p>
+
+<p>De l'énumération de ces principaux faits, il ressort
+que l'Amérique, d'une façon directe ou d'une façon indirecte,
+a toujours exercé une action sur la politique de
+Napoléon, ou sur l'évolution de la politique de l'Europe
+bouleversée et dominée par Napoléon.</p>
+
+<p>Cette action, permanente parce qu'elle avait une cause
+profonde, des racines qui, du Vieux Monde, se ramifiaient
+jusqu'au Nouveau-Monde, était parfois invisible pour les
+contemporains, ne se manifestait qu'aux heures décisives,
+mais, en réalité, répondait à la marche fatale des
+événements.</p>
+
+<p>Napoléon lui-même qui, issu de la Révolution française,
+avait brisé tant de moules surannés, aboli tant de
+préjugés admis, qu'il le voulût ou non, dut se soumettre
+à cette impulsion venue des lointains de l'histoire et des
+lointains d'un continent jeune.</p>
+
+<p>Il s'y soumit naturellement, parce qu'au point de vue
+de la civilisation et du progrès social, il faisait la même
+<span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> besogne que les citoyens libres de l'Union, besogne qui
+consistait à ouvrir à toutes les classes de la Société des
+perspectives de bonheur et de richesses que l'ancien régime
+avait si jalousement limitées. Comme legs de la
+Révolution, ce fut la lutte pour la vie avec des espoirs de
+réussite permis à tous.</p>
+
+<p>Était-ce un bien? Était-ce un mal? Ce n'est pas la place
+de le rechercher ici.</p>
+
+<p>Et malgré cette unité de fin, il y avait divergence de
+moyens: ce que Napoléon a dû exécuter par son épée qui,
+la plupart du temps, trancha dans le vif, les États-Unis
+d'Amérique l'accomplirent par simple évolution. Mais le
+grand capitaine ainsi que les hommes dirigeants de la
+Confédération nouvelle représentaient des tendances sociales
+absolument identiques. Pour Emerson, Napoléon
+fut l'agent, l'homme d'affaires de la classe moyenne de la
+société moderne<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>. La société qui était en train de se
+constituer dans l'Union de l'Amérique du Nord était, en
+majeure partie, composée de cette sorte d'hommes. Nous
+pouvons dire, par contre, que, le premier, Napoléon commença
+à américaniser l'Europe, si par ce mot: <i>américanisation</i>,
+on peut désigner cette fièvre de vie intense et
+pratique, souvent dénuée de délicatesse et de poésie, mais
+qui répond à des nécessités sociales de jour en jour plus
+impérieuses.</p>
+
+<p>Sous les combinaisons politiques, sous les calculs de
+l'ambition, plus haut que les rêves de gloire et plus durable
+que la victoire remportée sur un champ de bataille,
+il y avait l'humanité en marche.</p>
+
+<p>Malgré tout, Napoléon a travaillé pour elle et, si l'on
+fait abstraction, un instant, des héroïques aventures de
+l'épopée militaire, il est permis de dire qu'il ne fut qu'un
+instrument au service du principe de causalité.</p>
+
+<p>Cette affirmation paraît surtout justifiée quand on l'applique
+à ses relations avec l'Amérique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> Continuateur inconscient de la politique de Richelieu et
+de Louis XIV dans le nouveau monde, il veut parfaire
+l'&oelig;uvre commencée au XVII<sup>e</sup> siècle, si maladroitement
+défaite au XVIII<sup>e</sup> siècle, sous Louis XV. Le néfaste traité
+de 1763 avait donné à l'Angleterre la maîtrise des mers
+et la domination sur des continents nouveaux: l'Angleterre
+fut l'ennemi qu'il fallait anéantir.</p>
+
+<p>Admirateur de la révolution américaine, il fut lui-même
+un produit de la révolution française dont il propagea
+les idées,&mdash;quitte à les combattre dans la suite.</p>
+
+<p>Empereur d'Occident, il voulut porter la couronne de
+Charlemagne: vertige de la grandeur qui, par cette emprise
+d'atavismes trop anciens, le fit échouer. Cependant,
+l'Amérique qui n'avait pas à compter avec le charme et
+le danger d'un si lointain passé, marchait droit vers l'avenir,
+d'après des principes de liberté et d'égalité implantés
+sur un sol vierge par les Puritains et développés ensuite
+par la force et la logique des faits.</p>
+
+<p>Les événements qui se sont déroulés pendant plus de
+trois siècles, ont été le point de départ des questions qui
+font l'objet du présent travail: pour comprendre celles-ci,
+il faut connaître ceux-là. Avant d'entrer dans le c&oelig;ur du
+sujet, il est nécessaire de se demander quels étaient ces
+événements et quels étaient les hommes qui, influencés
+par eux, poussés par la fatalité des lois historiques, ont souvent
+obéi à ces lois et ont parfois dirigé ces événements.</p>
+
+<p>Mais cette conclusion s'impose: c'est la politique de
+Napoléon qui permet aujourd'hui, aux descendants des
+Pères Pèlerins, fidèles à l'idéal de leurs ancêtres, de revenir
+en Europe&mdash;berceau de la civilisation, par des
+régimes surannés menacée de la tombe&mdash;pour y défendre
+le droit de l'individu et des collectivités, conformément
+aux principes si magistralement définis par le Président
+Wilson.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> CHAPITRE I<br>
+<span class="smcap">LA FRANCE ET L'ANGLETERRE<br>
+DANS L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE.</span></h2>
+
+<p class="resume">Importance de la découverte de l'Amérique. &mdash; Le rôle de la
+Méditerranée passe à l'Océan Atlantique. &mdash; Déclin de l'Allemagne
+et de l'Italie. &mdash; Développement des nations côtières
+occidentales. &mdash; Rivalité franco-anglaise en Amérique. &mdash; La
+colonisation française. &mdash; Les Normands au X<sup>e</sup> siècle. &mdash; Verrazzano. &mdash; Cartier
+à Stadaconé et à Mont-Royal. &mdash; Samuel
+de Champlain. &mdash; Cavelier de La Salle sur le Mississipi. &mdash; Colonisation
+anglaise. &mdash; L'&oelig;uvre des Puritains. &mdash; La Louisiane. &mdash; Politique
+coloniale de la France et de l'Angleterre.</p>
+
+<p>La lutte entre la France et l'Angleterre, pour l'hégémonie
+dans l'Amérique du Nord, constitue un des chapitres
+les plus glorieux de l'histoire mondiale.</p>
+
+<p>Pour en comprendre toute l'importance, il suffit de rappeler
+les grands changements introduits dans les relations
+internationales, au lendemain de la découverte de
+l'Amérique. Ce fut un événement plus riche en conséquences
+que bien des révolutions dont le retentissement
+demeura plutôt local.</p>
+
+<p>En ouvrant à la curiosité, à l'intérêt, au trafic, à la
+guerre, à la science, de vastes étendues situées à l'occident
+de l'Europe, on ouvrait, en même temps, aux pays
+occidentaux de cette même Europe, des horizons immenses,
+des perspectives de richesse et de gloire qui allaient
+changer la face du monde, bouleverser la signification
+civilisatrice des nations, réveiller d'anciennes
+rivalités et en créer de nouvelles.</p>
+
+<p>Des rôles furent intervertis.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> Les pays qui, jusqu'à cette époque, avaient, pour ainsi
+dire, trouvé à portée de leurs mains, les sources de la fortune
+et de la puissance, furent rejetés au second plan,&mdash;et
+des pays qui s'endormaient dans la routine et la
+monotonie, furent secoués d'un frisson de conquête,&mdash;enfin,
+des pays qui n'avaient pas encore pris contact avec
+la civilisation, furent découverts, émancipés, exploités...
+ou bien anéantis.</p>
+
+<p>Après avoir fourni une carrière glorieuse mais pourtant
+limitée par des barrières plutôt géographiques que
+politiques, l'Orient et le centre de l'Europe durent passer
+le sceptre de la domination à l'Occident de l'Europe.</p>
+
+<p>La cause en était simple, quoiqu'on n'en vit pas immédiatement
+toute la portée.</p>
+
+<p>Le fait saillant est celui-ci: comme chemin de communication
+d'un continent à un autre, l'Océan Atlantique
+remplaça la mer Méditerranée.</p>
+
+<p>La Méditerranée qui, dans l'antiquité, avait servi de
+lien entre l'Égypte, l'Asie Mineure, la Grèce, Rome et
+Carthage,&mdash;qui, au moyen-âge, avait fait la grandeur des
+petites républiques italiennes et des villes hanséatiques
+allemandes, devint, du jour au lendemain, un lac intérieur
+destiné à alimenter des besoins et des intérêts désormais
+restreints et stationnaires. Ce fut le déclin de
+l'Allemagne et de l'Italie.</p>
+
+<p>Sous l'influence de facteurs dont les contemporains ne
+se rendirent pas bien compte, ces pays se virent condamnés
+à un effacement de leur nationalité, à un ralentissement
+de leur activité. Et pendant longtemps, l'histoire
+connut une «moins grande Allemagne» et une
+«moins grande Italie».</p>
+
+<p>Par contre, la mer occidentale qui, pendant de longs
+siècles, ne représentait, pour les navigateurs, au-delà des
+colonnes d'Hercule, qu'un gouffre effrayant enveloppé de
+brouillard et de mystère, en livrant son secret à Christophe
+Colomb, inaugura une ère nouvelle. L'&oelig;uvre que le
+génial Gênois, au service de l'Espagne, avait tentée et
+<span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> réalisée, fut continuée et achevée par d'autres. La voie
+était ouverte; place maintenant aux peuples en progrès
+et aux idées en marche. Et ce fut le tour des nations occidentales
+à entrer en scène, des nations dont les côtes se
+développent sur une vaste étendue, le long de l'Océan
+Atlantique et constituent autant de bras tendus vers des
+rives opposées qui semblaient les solliciter et les appeler.</p>
+
+<p>Tandis que l'Allemagne est divisée en deux camps irréductibles
+par la Réforme et se désagrège dans une lutte
+terrible qui dure plus de trente ans;&mdash;tandis que l'Italie
+est la proie des convoitises étrangères, l'Espagne, le Portugal,
+la France, l'Angleterre et la Hollande, pays dont
+les côtes s'étendent du Sud-Ouest au Nord-Ouest de l'Europe,
+voient leurs destinées modifiées de fond en comble
+par la découverte de l'Amérique. Ces pays, pour ne parler
+que des trois plus grands, rêvèrent tour à tour de devenir
+«une plus grande Espagne», une «plus grande France»,
+une «plus grande Angleterre».</p>
+
+<p>Ce rêve qui, pour ces trois nations, devint parfois une
+réalité, les entraîna dans de longues guerres et répond à
+une conception de domination universelle que, de nos
+jours, on a appelée: l'<i>Impérialisme</i>.</p>
+
+<p>Dans l'Amérique du Nord où, malgré des tentatives
+audacieuses, l'Espagne ne put asseoir son autorité comme
+elle l'avait fait dans l'Amérique du Sud, il n'y eut bientôt
+plus, face à face, que deux rivales: la France et l'Angleterre.</p>
+
+<p>La rivalité entre ces deux nations passe par des alternatives
+diverses, elle engendre des guerres qui ont leur
+dénoûment sur les champs de bataille de l'Europe, mais
+dont les résultats généraux se font surtout sentir en
+Amérique. Si, finalement, l'Angleterre l'emporta sur la
+France dans le Nouveau Monde, il faut en chercher une
+des raisons dans la position géographique des deux pays
+en compétition: l'un, étant une île, n'avait pas les mêmes
+attaches avec le continent européen que l'autre dont le
+grand rôle provenait précisément de ces mêmes attaches,&mdash;autant
+<span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> d'entraves pour le succès des entreprises coloniales.</p>
+
+<p>Il y a d'autres raisons qui expliquent cet échec de notre
+politique coloniale,&mdash;des obstacles quasi organiques
+contre lesquels les plus grands protagonistes du drame
+historique, Napoléon lui-même, vinrent se briser et dont
+on se rendit compte longtemps après la fin de l'entreprise
+épique.</p>
+
+<p>Au début, la France eut l'avantage.</p>
+
+<p>Elle prit possession du Canada et du Saint-Laurent
+trente ans avant que Humphrey Gilbert ne plantât l'étendard
+anglais sur Terre-Neuve et près de quatre-vingts ans
+avant que Walther Ralegh ne s'emparât de la contrée fertile
+qu'au nom de la reine Élisabeth il appela: Virginie.</p>
+
+<p>Même pour la colonisation proprement dite, la France
+devança l'Angleterre. De bonne heure, nos explorateurs
+et nos missionnaires remontèrent le Saint-Laurent et
+descendirent la vallée du Mississipi, sillonnant ainsi les
+étendues immenses d'un vaste empire à fonder, dont les
+limites extrêmes se perdraient, au nord, dans les neiges
+du Canada et, au Sud, dans les plantations de sucre de
+la Louisiane.</p>
+
+<p>Pour asseoir sur des bases solides un tel empire, il
+aurait fallu réaliser des conditions multiples; il aurait
+fallu, avant tout, conserver l'avantage commercial et stratégique
+que nous devions à nos premiers pionniers et qui
+nous assurait une avance considérable sur nos rivaux.
+Grâce à cette avance, nous aurions peut-être pu isoler et
+réduire les colonies anglaises, relativement faibles au début
+et resserrées entre la mer et les monts Alleghanys.</p>
+
+<p>C'est le contraire qui arriva.</p>
+
+<p>Notre force colonisatrice, en tant qu'initiative privée
+entretenue par des besoins impérieux, s'arrêta de bonne
+heure. D'Angleterre, d'Écosse, d'Irlande, par contre, se
+manifestait l'esprit le plus entreprenant, le plus aventureux
+de la race anglo-saxonne. Tandis que la France s'en
+tenait à ses premières conquêtes dans les zones déjà explorées,&mdash;territoires
+<span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> immenses mais peut-être trop dispersés,
+manquant de points de contact&mdash;tandis qu'elle
+organisait des expéditions officielles sous le contrôle direct
+du gouvernement, d'ailleurs, absorbé par les affaires
+intérieures, les défricheurs anglais de toutes espèces se
+frayaient leur route vers l'ouest et le sud-ouest, à coups
+de hache et à coups de fusil, au gré de leurs personnelles
+convenances, préparant simplement l'intervention gouvernementale
+pour le moment opportun.</p>
+
+<p>De là, des conflits, un état de guerre chronique qui,
+avec ses fortunes diverses, devint permanent vers 1688,
+jusqu'à ce qu'enfin, dans le nord, la puissance française
+succomba dans les plaines d'Abraham.</p>
+
+<p>Ce fut le début de l'histoire d'Amérique.</p>
+
+<p>La bataille qui décida de la destinée de la France et de
+l'Angleterre en Amérique décida aussi de la future indépendance
+des futurs États-Unis.</p>
+
+<p>Menacées par la France sur leurs flancs, les colonies
+anglaises eurent naturellement recours à la protection de
+la métropole: à ce moment, leurs intérêts se confondent.</p>
+
+<p>L'affaiblissement de la France, son effacement, permit
+bientôt aux insurgents de s'occuper plus activement de
+leurs personnelles revendications. Ayant chassé les Français
+du Canada, ceux qui aspiraient à devenir des Américains,
+ne songèrent plus qu'à secouer le joug des
+Anglais.</p>
+
+<p>Des hauteurs d'Abraham, la route menait donc à la déclaration
+de l'Indépendance et, de la déclaration de l'Indépendance,
+à Yorktown.</p>
+
+<p>Et elle mena plus loin.</p>
+
+<p>Louis XV avait livré le Canada à l'Angleterre: les
+Bourbons prirent leur revanche quand une flotte française,
+maîtresse de la mer, força Cornwallis à capituler. Mais la
+France royaliste paya cher cette revanche. La révolution
+qui, chez nous, se préparait dans les conversations des
+salons et les écrits des philosophes et des hommes de
+lettres, trouva un exemple contagieux dans les premières
+<span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> rencontres de Lexington et de Concord. La flamme de la
+liberté allumée à Boston et répandue dans tous les états,
+souffla jusqu'à Paris et quand vint le jour où les races
+rivales de la vallée du Mississipi auraient pu régler leur
+compte, il n'y avait plus de roi de France.</p>
+
+<p>Napoléon hérita de cette succession lourde et embrouillée;
+à l'extérieur la situation était aussi troublée
+qu'à l'intérieur,&mdash;je veux dire qu'hors d'Europe
+aurait dû se dénouer la rivalité entre la France et l'Angleterre:
+ce fut en Europe que, malgré lui, Napoléon
+dut chercher à abattre l'Angleterre, tout en faisant intervenir,
+quand il le jugeait à propos, la grande influence
+de l'Amérique.</p>
+
+<p>Avant d'entrer dans les détails de cette histoire, il
+convient de résumer les différentes phases par lesquelles
+a passé l'&oelig;uvre française dans le Nouveau-Monde.</p>
+
+<hr class="hr20">
+
+<p>Des noms glorieux se pressent en foule; des haut faits
+en masse sont à enregistrer: l'individu fut à la hauteur
+d'une tâche souvent au-dessus de ses forces; la collectivité
+laissa parfois à désirer.</p>
+
+<p>En présence de tant d'aventures et de tant d'aventuriers,
+sans nous arrêter à la tentative de colonisation de nos
+ancêtres normands qui, probablement, vers le X<sup>e</sup> siècle,
+découvrirent une partie de la côte des États-Unis actuels,
+qu'ils appelèrent Vineland<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>, citons, d'abord, le dieppois
+Cousin qui, en 1488, quatre ans avant Christophe Colomb,
+fut poussé à l'ouest de la terre africaine, vers un continent
+qui ne serait autre que l'Amérique.</p>
+
+<p>Mais c'est la période légendaire. Que veut-on? où
+va-t-on?</p>
+
+<p>Les marchands veulent des mines d'or et de diamants,
+des épices rares, des fourrures de prix, des pêches miraculeuses.
+<span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> C'est la matière brute à exploiter et à la conquête
+de laquelle, sous ses formes diverses, se précipitent les
+peuples assoiffés de jouissances nouvelles et de gains
+inespérés. Les explorateurs, soutenus par un idéal plus
+élevé ou poussés par une conception scientifique plus ou
+moins exacte, cherchent le fameux passage du Nord-Ouest
+conduisant vers le prestigieux Cathay. Le rêve
+désintéressé alimente le calcul cupide. De toutes ces aspirations
+contradictoires naîtra l'Amérique. En attendant,
+entité réelle, elle ne se livre que par bribes aux chercheurs
+et les géographes, d'une main hésitante, en dessinent la
+carte, dont les contours changent et se développent, au
+gré des prises de possession plus ou moins heureuses.
+Les écrits et les cartes qui donnent quelques informations
+sur ces expéditions premières, contiennent des détails
+fantaisistes sur des îles au nord de Terre-Neuve et sur le
+Labrador<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>.</p>
+
+<p>C'est par là qu'il faudrait, s'imagine-t-on, atteindre
+l'empire du soleil levant et, plus loin, l'empire des Rajahs.
+François I<sup>er</sup> jaloux de la gloire maritime de Charles-Quint,
+dont les domaines étaient assez vastes pour que le
+soleil ne s'y couchât pas, chargea l'Italien Verrazzano de
+trouver la route escomptée et espérée. Il n'y parvint pas,
+mais il longea et explora la côte américaine le long du
+Maine jusqu'à Terre-Neuve et, à défaut d'autres richesses,
+rapporta la première description connue des côtes des
+États-Unis.</p>
+
+<p>C'était beaucoup, car c'était une indication qui devait
+permettre à d'autres de pousser plus loin leurs investigations.
+À l'aube d'un monde qui s'éveille, les Français
+marchent en éclaireurs. Et, dans une splendeur de Paradou
+inculte, cette partie de l'Amérique offre aux nouveaux
+venus, l'antre de ses forêts vierges, l'étendue de ses prairies,
+l'immensité de ses lacs, le courant impétueux de
+<span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> ses fleuves, sans compter l'hospitalité inquiète des Peaux-Rouges,
+étonnés de voir des hommes blancs.</p>
+
+<p>Et voici Cartier, le Breton rêveur et tenace qui, parti de
+Saint-Malo le 20 avril 1534, toujours à la rechercha de la
+route qui mène au Cathay, s'avance dans le golfe de
+Saint-Laurent, longe les côtes d'Anticosti et remonte le
+grand fleuve dont les eaux profondes le portent et l'entraînent,
+plus loin, jusqu'à un roc escarpé qui se dresse
+au milieu du courant. Dans ce désert de solitude et de
+mystère, se profilent les parois abruptes qui seront les
+témoins d'héroïques exploits. Cartier ne vit que la flore
+gigantesque d'un paysage inculte où se groupaient
+quelques Wigwams sur l'emplacement qui devait être,
+plus tard, la ville de Québec. Son nom était alors Stadaconé,
+capitale du chef indien Domacona.</p>
+
+<p>Mais il existe une métropole plus grande, plus importante,
+appelée Hochelaga: les Indiens en parlent avec
+mystère. Sur les insistances de Cartier, ils consentent à
+l'y conduire. On se met en marche.</p>
+
+<p>C'est la première fois que des Européens, des Français,
+foulent la terre du Canada, établissant, d'un geste pacifique,
+les droits à une conquête future. Et malgré les
+intentions hostiles ou les projets guerriers, l'entreprise
+est d'une poésie intense.</p>
+
+<p>La matinée était fraîche, les feuilles des arbres frissonnaient
+dans la gamme des nuances changeantes, et, à
+la base des chênes, s'amoncelait une couche épaisse de
+glands. Ils allaient, surpris et charmés, sous la conduite
+des Indiens. Par un beau soleil d'automne, éclairant une
+muraille de verdure seulement coupée par le sillage des
+eaux courantes du fleuve, ils virent des forêts festonnées
+de pampres et de vignes, des douves remplies d'oiseaux
+aquatiques,&mdash;ils entendirent le chant du merle, de la
+grive,&mdash;et comme ils purent se l'imaginer,&mdash;le chant
+aussi des profondeurs inhabitées les appelant au loin...</p>
+
+<p>En approchant de la mystérieuse Hochelaga, ils rencontrèrent
+un chef indien et comme dit Cartier... «l'un
+<span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> des principaux seigneurs de ladite ville, accompagné de
+plusieurs personnes<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>».</p>
+
+<p>C'était le 2 octobre 1535.</p>
+
+<p>Sur les hauteurs dominant le fleuve, un millier d'Indiens
+occupaient le rivage. À la vue des hommes blancs,
+bardés de fer, qui semblaient tomber du ciel, ils exprimèrent
+leur étonnement avec frénésie. Ils se mirent à
+danser, à chanter, entourant les étrangers et glissant
+dans leurs bateaux des offrandes de poissons et de maïs.
+Et comme la nuit gagnait, des feux resplendirent bientôt
+dans l'obscurité, tandis que, de loin en loin, nos Français
+pouvaient voir les sauvages excités qui sautaient
+et se réchauffaient au contact de la flamme.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, par un sentier seulement connu
+des Indiens, Cartier et ses compagnons débouchèrent sur
+le sommet d'une montagne dominant un paysage grandiose.
+Notre Breton le baptisa de Mont-Royal. Ce fut
+Montréal,&mdash;le nom de la cité affairée qui remplace la
+sauvage Hochelaga. Stadaconé et Hochelaga, Québec et
+Montréal, au XVI<sup>e</sup> comme au XX<sup>e</sup> siècle, centres de la population
+canadienne.</p>
+
+<p>Aux regards anxieux s'étendait cette vue remarquable
+qui fait toujours le charme des touristes. Mais combien
+changée depuis que le premier blanc en fut émerveillé
+pour la première fois! Aujourd'hui, c'est l'agglomération
+d'une ville importante, c'est l'activité commerciale et industrielle
+poussée à l'extrême en ce raccourci des choses:
+voiles blanches des bateaux balancés au gré du grand
+fleuve,&mdash;fumée des vapeurs filant au loin,&mdash;sifflement
+des machines&mdash;disputes des hommes...</p>
+
+<p>Mais en cette fin du XVI<sup>e</sup> siècle, Cartier ne vit que ceci:
+à l'est, à l'ouest, au sud, la forêt s'étendant à l'infini, le
+large ruban mobile du grand fleuve glissant à travers une
+immensité de verdure,&mdash;jusqu'aux frontières du Mexique,
+<span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> une mer ondoyante d'arbres de toutes les essences, aux
+feuilles tour à tour sonores et silencieuses répercutant
+des échos profonds ou des clameurs de fauves: creuset
+intact encore où devaient s'élaborer, plus tard, tant de
+projets et tant d'entreprises grandioses, formidable champ
+de bataille des siècles à venir, endormi dans une torpeur
+d'attente, enveloppé dans le voile impénétrable d'une nature
+inviolée.</p>
+
+<p>Le même spectacle s'offrit aux regards de ceux qui suivirent
+Cartier: Roberval, La Roche, De Monts... Nous ne
+pouvons les citer tous, mais une mention spéciale doit
+être accordée à Samuel de Champlain, le plus pur, le plus
+intéressant de ces pionniers de la première heure. Héros
+à la fois enthousiaste et sagace, il est le chevalier errant
+de la royauté et de la foi qui donne son véritable caractère
+à l'exploration française de cette époque. Tandis que
+d'autres vont dans les pays nouveaux pour trafiquer simplement
+ou pour administrer, lui va pour colliger des faits
+et convertir des âmes.</p>
+
+<p>Dans un premier voyage, il visita La Vera Cruz, Mexico,
+Panama; il y a plus de trois siècles, son esprit entreprenant
+conçut l'idée d'un canal à travers l'isthme, entre
+l'Atlantique et la mer du Sud, «...l'on accourcirait par
+ainsi, dit-il, le chemin de plus de 1.500 lieues et, depuis
+Panama jusque au détroit de Magellan, ce serait une
+isle et de Panama jusques aux Terres-Neuves, une autre
+isle...<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>»</p>
+
+<p>Mais l'expédition qui devait le mener au nord de l'Amérique
+partit de Honfleur en 1608: elle contenait en
+germe le destin d'un peuple, l'avenir du Canada. Mieux
+organisée, elle était composée d'hommes aux aptitudes
+diverses qui se complétaient. Pontgravé devait s'entendre
+avec les Indiens pour le commerce des fourrures; Champlain
+devait faire &oelig;uvre d'explorateur scientifique. Double
+<span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> conception, indispensable, sans doute, quand on veut
+coloniser, mais dont les tendances et les moyens souvent
+contradictoires se gênent parfois et se neutralisent. Champlain
+refit, en réalité, le voyage de Cartier; il remonta
+le Saint-Laurent comme son prédécesseur et, comme lui,
+il vit les falaises de Québec et les hauteurs de Montréal.
+Hôte pacifique, animé des intentions les plus humanitaires,
+il était cependant le précurseur d'une foule moins
+désintéressée: des prêtres, des soldats, des paysans qui,
+dans ces solitudes ou parmi des groupements d'Indiens,
+plantèrent la croix du Christ, les écussons de la féodalité,
+les insignes de la royauté française.</p>
+
+<p>Ce fut le prélude de conflits plus graves.</p>
+
+<p>Champlain sut se faire bien venir auprès des Hurons
+qui lui facilitèrent ses explorations aux grands lacs,
+jusqu'au lac qui porte son nom et qui le mit en communication
+directe avec la colonie de Massachusetts,&mdash;le
+c&oelig;ur de la Nouvelle-Angleterre.</p>
+
+<p>Champlain avait mis à profit l'inimitié des Hurons
+contre les Iroquois, amis des Anglais. On peut considérer
+cette exploration et cette prise de possession du lac Champlain
+comme le geste initial qui allait donner le signal et
+sa signification à la lutte inévitable. En avançant de ce
+côté, nous faisions une pointe directe contre les colonies
+anglaises, menaçant, de la sorte, leur extension vers le
+nord, en Acadie, et commandant à l'entrée de la vallée de
+l'Ohio qui ouvrait la porte vers l'ouest, vers le sud, dans
+le bassin du Mississipi. Toutes les contestations futures
+étaient contenues dans cette première tentative. Celui des
+deux peuples qui était maître de l'Acadie, serait le maître
+aussi de la vallée du Saint-Laurent,&mdash;celui qui pourrait
+s'avancer librement dans la vallée de l'Ohio, pourrait
+gagner la vallée du Mississipi, artère centrale d'un empire
+à fonder. C'était, en somme, toute l'Amérique du Nord.</p>
+
+<p>Pour le moment, ce que Champlain a créé, c'est le Canada,&mdash;la
+Nouvelle France, avec ses deux capitales Québec
+et Montréal qu'il eut à défendre contre les incursions
+<span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> des Indiens et des Anglais. Mais il avait indiqué la marche
+à suivre et ses successeurs, explorateurs et gouverneurs,
+qu'ils fussent guidés par les Jésuites, les Récollets ou
+bien soutenus par le génie administratif de Colbert, s'efforcèrent
+simplement de parachever ce que lui avait commencé.</p>
+
+<p>Malgré les obstacles de toutes sortes, Cavelier de la Salle
+parvint à descendre le cours du Mississipi, le chevalier
+d'Iberville continua son &oelig;uvre malheureusement interrompue
+trop tôt, et, à la fin du XVII<sup>e</sup> siècle, nous possédions
+la province de la Louisiane nous avions posé, avec
+une prescience admirable, les bases des grandes cités futures,
+Saint-Louis, la Nouvelle-Orléans, les têtes de pont
+de l'empire qui devait s'étendre du Golfe de Saint-Laurent
+au Golfe du Mexique.</p>
+
+<p>Alors, l'Angleterre comprit que, si elle n'intervenait
+pas d'une façon énergique, quasi désespérée, c'en était
+fait de sa puissance dans le Nouveau Monde. Sa politique,
+d'une façon générale, peut se résumer ainsi: développer
+et accentuer la mission qu'elle s'était assignée d'être une
+nation maritime, sous peine de déchoir ou de disparaître,&mdash;accentuer,
+en même temps, le caractère continental
+de la France en l'entraînant dans des complications
+européennes qui laisseraient à l'Angleterre le
+champ plus libre dans les colonies, sur la mer,&mdash;selon
+la formule classique: <i>Britannia rule the Waves!</i></p>
+
+<p>Pour plus de clarté, il convient de faire ici deux parts:
+la part de ce qui s'est passé dans les colonies et la part
+de ce qui s'est passé en Europe.</p>
+
+<p>Et d'abord, pendant que nous établissions une nouvelle
+France au Canada, avec des débouchés sur la vallée de
+l'Ohio vers l'Ouest et le Sud jusqu'à l'embouchure du
+Mississipi, qu'avaient fondé les Anglais en Amérique?</p>
+
+<p>Leurs colonies s'étendaient de la côte d'Acadie, en passant
+par Boston, le Maryland, la Caroline, la Géorgie
+jusqu'à la Floride qui appartenait à l'Espagne. Entre l'Océan
+et les Monts Alleghanys, c'était une grande longueur
+<span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> de côtes qui en faisait la force et la faiblesse: la
+force, parce que domaine bien délimité, aux ressources et
+aux défenses concentrées,&mdash;sa faiblesse, parce que domaine
+resserré entre des barrières naturelles, telles que
+l'Océan Atlantique et une chaîne de montagnes, ne pouvant
+s'étendre s'il était menacé de trop près par les incursions
+des Indiens ou les empiétements ambitieux des Français,&mdash;risquant
+d'étouffer entre des frontières trop étroites
+pour contenir l'afflux des populations nouvelles que l'immigration
+promettait déjà nombreuses et audacieuses.</p>
+
+<p>Début d'ailleurs difficile, âpre et sombre, pour la colonie
+du Massachusetts qui, dans l'énergie du désespoir, vit
+les Pères Pèlerins fonder une théocratie façonnant des
+âmes de sectaires au gré de l'idée puritaine. Si l'idée
+contenait en germe la victoire et l'émancipation définitive,
+les hommes connurent bien des traverses. Avant les
+Français, ils eurent à lutter contre les Hollandais qui, à
+l'embouchure de l'Hudson, avaient bâti le fort d'Amsterdam
+sur l'emplacement actuel de New-York<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>. Charles II
+s'en empara et, en souvenir de son frère, le Duc d'York,
+la rebaptisa. Déjà, sous Charles I<sup>er</sup>, l'émigration catholique
+avait trouvé un déversoir dans le Maryland. Les
+persécutions religieuses qui sévissaient en Angleterre,
+alimentaient les colonies d'une façon permanente et régulière.
+En 1640, on compta jusqu'à 20.000 émigrants, et
+ce chiffre va croissant jusqu'à la fin du siècle.</p>
+
+<p>Les hommes en masse que la mer déversait sur les rives
+orientales du continent étaient arrêtés par la chaîne des
+Alleghanys à l'Ouest. Que faire? Lutter, se frayer passage,
+empêcher les Français de mener à bien leurs entreprises.
+C'est la ruée vers le Far-West<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a> qui commence:
+point de départ d'une politique dont les effets se
+font encore sentir de nos jours. Tous les moyens sont
+bons. Sur les lieux mêmes: contestations, escarmouches,
+<span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> guets-apens, massacres; en Europe: de grandes guerres.</p>
+
+<p>Ces guerres doivent être envisagées ici à un point de
+vue spécial. L'histoire les a généralement étudiées d'après
+les causes directes qui étaient bien d'Europe, ainsi que le
+théâtre sur lequel elles se déroulaient. Mais il y a des
+causes plus profondes en ce qui concerne la rivalité
+franco-britannique et c'est dans le Nouveau-Monde qu'il
+faut les chercher. De 1688 à 1815, il y a eu sept grandes
+guerres et c'est pendant cette période que l'Angleterre a
+établi sa suprématie maritime au détriment de la France,
+qu'elle a suscité des complications européennes dans lesquelles
+sa rivale a trouvé gloire et profit, mais où elle a
+parfois abandonné la proie pour l'ombre. Ce fut, en réalité,
+une seconde guerre de cent ans entre la France et
+l'Angleterre<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>, ayant pour prétexte et pour but inavoué,
+la prédominance en Amérique.</p>
+
+<p>Pour l'Angleterre, pays maritime, c'était une question
+de vie ou de mort. Pour la France, pays à la fois maritime
+et continental, d'un caractère amphibie, c'était une
+possibilité de splendeur inouïe qui aurait pu se réaliser,
+qui s'est réalisée un moment mais s'est évanouie sous la
+pression d'événements contraires.</p>
+
+<p>La France possède une longue succession de côtes, aux
+populations de marins, qui ont toujours donné des preuves
+de leur activité exploratrice et colonisatrice. Mais sa
+grandeur l'attachait au rivage.</p>
+
+<p>Malgré l'extension donnée par Colbert à la politique
+coloniale, basée sur le développement et la protection
+de l'industrie et du commerce national, Louis XIV méprisait,
+au fond, le commerce et n'aimait pas la guerre
+maritime dont la compétence lui échappait. Ses ataviques
+préférences et son éducation historique l'inclinaient
+vers les nécessités plus proches et, avant de chercher
+aventure sur mer, il savait, aux frontières de France,
+des pays qui méritaient d'être châtiés de leur morgue,
+<span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> de leur prétention et de leur ambition. La gloire du Roi-Soleil
+devrait d'humilier la Hollande, de profiter de la
+décadence de l'Espagne et d'exploiter l'incohérence de
+l'Empire. Madrid et Vienne n'étaient-elles pas les deux
+capitales de la puissance qui, pendant le XVI<sup>e</sup> siècle,
+avait fait pâlir l'étoile de la Monarchie française? Aux
+Bourbons maintenant à primer les Habsbourgs.</p>
+
+<p>Cette conception était logique et conforme aux précédents
+défendus par Richelieu et Mazarin. Elle contenait
+cependant une part d'erreur. Richelieu lui-même, en faisant
+de l'abaissement de la maison d'Autriche le pivot
+de sa politique européenne, ne limitait pas ses vues aux
+seules affaires continentales et affichait hautement sa
+sympathie pour les choses et les gens de la marine,&mdash;cet
+instrument d'une «plus grande France».</p>
+
+<p>Louis XIV, en accordant toute son attention à imposer
+sa suprématie en Europe, relâchait par cela même le zèle
+qu'il aurait fallu appliquer à la mise en &oelig;uvre des colonies.
+La nouvelle France fut la première à ressentir les
+contre-coups de cette manière de voir,&mdash;politique sans
+doute inévitable au point de vue de l'actualité mais qui
+compromettait l'avenir et faisait, en somme, le jeu de la
+politique anglaise.</p>
+
+<p>Quelles qu'aient été les alternatives de ces guerres en
+Europe, l'Angleterre en a toujours tiré un avantage en
+Asie comme en Amérique, avantage qui répondait à sa
+situation géographique et aux besoins de la nation,&mdash;avantage
+dont la France ne pouvait méconnaître toute
+l'importance et qui faisait réellement le fond du débat, en
+dépit des intérêts divergents qui dispersaient nos forces
+sur le continent.</p>
+
+<p>Lorsque fut fondée la Louisiane, en 1680, la France
+était une des grandes puissances coloniales, si cette expression
+peut répondre aux conceptions de l'époque. Ses
+méthodes d'administration, d'exploitation, semblaient devoir
+réussir. La théorie en était excellente: ce que Colbert
+avait élaboré dans son cabinet de travail répondait aux
+<span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> plus claires conceptions du génie latin<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a>. La pratique
+laissa à désirer. Ce qui manqua? La matière colonisatrice,
+les hommes,&mdash;les hommes d'une certaine trempe
+qui, tout en étant patriotes, ne tenaient pas tant au sol
+même de leur patrie qu'à la possibilité de transporter
+l'essence de cette patrie sur un sol plus fertile peut-être
+et toujours plus étendu.</p>
+
+<p>De tels hommes, animés de l'esprit mercantile, se
+trouvaient à l'étroit en Angleterre.</p>
+
+<p>La date de 1688 comme point de départ du duel gigantesque
+qui ne devait prendre fin qu'en 1815, n'est pas
+choisie au hasard. Elle s'impose comme étant le point de
+départ aussi d'une ère nouvelle dans les Annales de la
+Grande Bretagne, ère inaugurée par la révolution qui mit
+Guillaume III sur le trône de Jacques II. Guillaume III,
+dans sa personne, dans sa famille, dans sa religion, dans
+toute son individualité physique et psychique, était l'antipode
+de Louis XIV. Maintenant, la France catholique
+va se dresser en face de l'Angleterre protestante, avec
+toutes les divergences d'opinion, d'idées, de sentiments
+et d'intérêts que comportent ces deux conceptions religieuses
+opposées. Le premier coup avait déjà été porté
+au catholicisme par l'anéantissement de l'Armada, sous
+la Grande Élisabeth. Les Stuarts catholiques, à la solde
+de la France, avaient toujours été en lutte avec la majorité
+de la nation anglaise. Le prince d'Orange-Nassau,
+Stathouder de Hollande, l'ennemi irréconciliable de la
+France et de Louis XIV, en devenant roi d'Angleterre,
+grâce à son mariage avec la princesse Marie, fille de
+Jacques, allait harmoniser les tendances politiques avec
+les plus intimes, les plus impérieuses aspirations du
+pays. Ces quelques mots résument la révolution qui
+s'accomplit après la déchéance de Jacques,&mdash;révolution
+plutôt sociale et économique, que sanglante et dramatique.
+<span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> Le drame se joua dans l'intérieur des consciences.</p>
+
+<p>À l'extérieur, la guerre mit aux prises la France et
+l'Angleterre. Les guerres qui suivirent ne firent qu'accentuer
+la rivalité entraînant les deux nations dans la fatalité
+et la logique des événements. Les autres peuples engagés
+dans le tourbillon n'étaient parfois que des comparses,&mdash;ou
+pour être plus conforme à la vérité&mdash;des
+peuples dont le rôle touchait à sa fin ou des peuples dont
+le rôle ne faisait que commencer, tandis que les deux
+grandes nations dont les intérêts étaient défendus à Versailles
+et à Saint-James, se trouvaient dans la plénitude
+de leur vitalité et de leur ambition.</p>
+
+<p>La guerre de la succession d'Espagne évoque les noms
+de Marlborough et du Prince Eugène dont les victoires
+assombrirent la fin du règne de Louis XIV. Puis vient la
+guerre de la succession d'Autriche avec les batailles de
+Dettingen et de Fontenoy qui mirent dans l'ombre les
+exploits de La Bourdonnais et de Dupleix dans l'Inde et
+firent oublier la prise de Louisbourg (1745) par les Anglais
+d'Amérique,&mdash;ville qu'ils durent d'ailleurs restituer à
+la Paix d'Aix-la-Chapelle. Ensuite, vint la guerre de Sept
+Ans sur laquelle plane le nom du grand Frédéric. Pendant
+cette guerre, les compétitions franco-anglaises pour
+l'Amérique entrent dans une phase décisive.</p>
+
+<p>Tandis que nous sacrifions notre sang et notre or pour
+une politique européenne étroite et désastreuse&mdash;pour
+le roi de Prusse en un mot&mdash;nous perdions le Canada
+en Amérique. Montcalm était abandonné à des ressources
+dérisoires et succombait à Abraham. Ce fut le résultat le
+plus brillant de la politique anglaise. Nous étions hypnotisés
+par les hostilités ouvertes dans les Pays-Bas, dans le
+c&oelig;ur de l'Allemagne, nous ne voyions pas ce qui se passait
+à Madras, aux bouches du Saint-Laurent ou sur les
+rives de l'Ohio. Aussi Macaulay a-t-il pu dire en parlant
+de l'invasion de la Silésie par Frédéric: «Afin que ce roi
+pût dépouiller un voisin qu'il avait promis de défendre,
+des hommes noirs se battirent sur la côte de Coromandel
+<span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> et des hommes rouges se scalpèrent mutuellement auprès
+des grands lacs de l'Amérique du Nord.»</p>
+
+<p>Sous cet aspect incohérent, se distingue cependant la
+politique, franchement maritime et coloniale de l'Angleterre
+et la politique de la France, au double aspect, qui
+lui fit trop souvent sacrifier les intérêts coloniaux aux intérêts
+européens et perdre, en dernier ressort, l'empire
+qu'elle aurait pu fonder au-delà de l'Atlantique.</p>
+
+<p>Si, en remontant plus haut que les faits et les dates
+que nous venons de résumer, on se demande quelles sont
+les causes morales, profondes, qui ont contribué à ce résultat,
+il est peut-être permis de les expliquer de la façon
+suivante.</p>
+
+<p>Tandis que le Canada à son aurore, découvert et défriché
+par des explorateurs, des soldats et des prêtres français,
+cherchait à développer sa personnalité bien française,
+une poignée d'hommes résolus et intransigeants, venus
+d'Angleterre, posaient, sur le rocher de Plymouth, les
+hases d'une république destinée à un grand avenir.</p>
+
+<p>Ces deux essais de colonisation différaient grandement
+dans leur principe et dans leur essence.</p>
+
+<p>Certes, le début de la Nouvelle-Angleterre fut un défi
+jeté au principe même de son existence. Jamais une théocratie
+tyrannique ne fut plus oppressive que celle instituée
+par les Puritains qui suivirent les Pères Pèlerins après
+le premier exode de la <i>Mayflower</i><a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>. Le protestantisme
+épuré de la Nouvelle-Angleterre proclama le droit sacré
+de la liberté pour s'affranchir des persécutions infligées
+par la mère-patrie,&mdash;une fois cet affranchissement obtenu,
+il met cette même liberté sous le boisseau. Sur le
+tronc de l'arbre d'indépendance, il greffa un bourgeon de
+despotisme; ce ne fut qu'une floraison passagère. Le suc
+vital de la racine subsista quand même et finit par remonter
+jusqu'aux pousses récentes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> Il en fut autrement pour la Nouvelle France. Elle fut
+conséquente avec elle-même jusqu'au bout et cette logique
+trop systématique contenait en elle des germes de mort.
+Dans tous ses éléments constitutifs,&mdash;racine, tige et
+branche&mdash;elle était un produit de l'esprit d'autorité.
+Un absolutisme déprimant&mdash;celui de la Monarchie la
+plus absolue de l'Europe&mdash;la régit depuis le commencement
+jusqu'à la fin. Des prêtres, des Jésuites, un Ventadour,
+un Richelieu<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>, ont été les premiers ouvriers
+de sa destinée. Ce qui en Europe, en France, contribuait
+à étouffer toute liberté: la centralisation excessive au
+profit de la couronne, la propagande ultramontaine au
+profit de la papauté, le despotisme politique, en un mot,&mdash;trouva
+sa répercussion et son application dans des
+terres nouvelles qui demandaient des méthodes nouvelles
+aussi. La Nouvelle France devait être une répétition de
+la Vieille France. Conception séduisante répondant au
+génie administratif; mais grave erreur: on ne recommence
+pas au-delà des mers, sur un continent nouveau,
+à tant de milles de distance, la même &oelig;uvre nationale,
+sous peine de faire de la colonie une annexe simplement
+de la mère-patrie, soumise à tous les revirements et,
+finalement, sacrifiée aux intérêts primordiaux de la métropole.</p>
+
+<p>Cette &oelig;uvre fait comprendre, sans doute, pourquoi
+tant de glorieuses entreprises, auxquelles se sont dévoués
+des héros et des martyrs, ont abouti à un échec.</p>
+
+<p>Les Puritains persécutés poursuivaient un autre idéal.
+Forts de leur foi religieuse, ils ne prétendaient pas fonder
+une colonie plus ou moins riche à exploiter: ils
+voulaient fonder une patrie.</p>
+
+<p>Celle qu'ils venaient de quitter était perdue pour eux,
+à jamais. Entre la Vieille Angleterre et ce qu'on a appelé
+quelque temps la Nouvelle Angleterre, tout lien
+<span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> était rompu. Cette séparation s'accomplit virtuellement
+le jour où les Pères Pèlerins débarquèrent sur la côte
+du Massachusetts, se considérant comme les dépositaires
+de l'idée divine: leur mission consistait à sauver cette
+idée de l'ambiance réputée délétère pour la faire germer
+dans un sol plus pur, répondant à la pureté de leur inspiration.
+Tel le peuple d'Israël, leur groupement serait le
+peuple élu de Dieu. Cette conviction fit leur force et, un
+instant, leur faiblesse, puisque, comme nous l'avons dit
+déjà, la liberté, au nom de laquelle ils s'étaient expatriés,
+fut sacrifiée à la nécessité d'imposer l'infaillibilité de leur
+dogme. Leur énergie farouche et mystique explique du
+moins les phases diverses par lesquelles durent passer
+les débuts d'une nationalité et elle contient déjà certains
+traits de caractère qui, émanant directement de la
+colonie de Massachusetts, se retrouveront, plus tard,
+dans la constitution des États-Unis.</p>
+
+<p>Tandis que le Canada et le vaste domaine sur lequel,
+pendant tout le XVII<sup>e</sup> siècle, nos missionnaires, nos Jésuites
+et nos explorateurs avaient jeté leur dévolu, furent toujours
+exposés au contre-coup de ce qui se passait en
+France, les habitants de la colonie qui avait Boston pour
+capitale tendaient à se détacher de l'Angleterre: ces
+Anglais devenaient des Américains par la force des choses
+et par la force de leur volonté. Les événements qui, pendant
+plus d'un siècle, contribuèrent à consommer ce changement,
+constituent les différentes étapes d'une évolution
+inévitable dont la guerre d'indépendance, soutenue par
+la France, n'est que le geste définitif.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> CHAPITRE II<br>
+<span class="smcap">L'INDÉPENDANCE AMÉRICAINE<br>
+ET L'INTERVENTION FRANÇAISE.</span></h2>
+
+<p class="resume">Perte du Canada. &mdash; Traité de 1763. &mdash; Les colonies anglaises
+se détachent de la Métropole. &mdash; Les Anglais d'Amérique ne
+ressemblent plus aux Anglais d'Angleterre. &mdash; Jonathan en face
+de John Bull. &mdash; Les «Insurgents» représentent les principes
+libéraux du Parlement anglais. &mdash; L'Europe s'intéresse au
+mouvement. &mdash; L'Angleterre résiste, la France intervient,
+l'Allemagne vend ses soldats. &mdash; Georges III tend vers l'absolutisme. &mdash; Luttes
+oratoires entre Fox et Burke. &mdash; L'opinion
+en France. &mdash; Le comte de Vergennes entraîne Louis XVI. &mdash; Le
+rôle de La Fayette. &mdash; Contradiction entre les privilèges
+de l'aristocratie française et son intervention en faveur des
+idées républicaines. Rapports de Vergennes et de Turgot. &mdash; Beaumarchais,
+Arthur Lee et Franklin. &mdash; La France fidèle à sa
+mission civilisatrice.</p>
+
+<p>Les grandes guerres qui se sont succédé en Europe de
+la fin du XVII<sup>e</sup> siècle jusqu'au milieu du XVIII<sup>e</sup> siècle,
+ont toujours procuré à l'Angleterre un avantage colonial,
+avantage qui finit par lui assurer la prédominance en
+Amérique. Cette politique, heureuse à nos dépens, fut
+couronnée par le traité de 1763. Le résultat en était
+désastreux pour la France. Les contemporains ne comprirent
+pas immédiatement tout ce que les suites de la
+guerre de Sept Ans contenaient pour nous d'ignominieux.
+Sous les apparences brillantes de la Monarchie,
+la situation internationale du pays était, en réalité, atteinte.</p>
+
+<p>Les esprits les plus avisés, occupés de philosophie, de
+littérature ou de galanterie, étaient hypnotisés par l'évolution
+<span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> intellectuelle, sociale et économique qui se dessinait
+en Europe, surtout en France. Ils ne virent pas ce
+qui se passait,&mdash;le fait inéluctable qui venait de se produire
+outre-mer: la perte du Canada,&mdash;échec définitif
+de notre politique coloniale en Amérique.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre que nous avions rêvée et inaugurée, les Anglais
+l'avaient réalisée et parachevée. Un historien perspicace
+et judicieux aurait pu, dès cette époque, déterminer
+la portée de l'événement. C'était, en somme, l'idée
+de Guillaume d'Orange Nassau, devenu roi d'Angleterre
+et champion de l'Europe protestante, qui triomphait
+de la conception de Louis XIV, représentant de la
+catholicité autocrate. L'empire colonial que nous aurions
+pu fonder en Amérique, sous les auspices de la monarchie
+française, de race latine et de religion catholique,
+fut remplacé définitivement par un empire où la religion
+protestante et la race anglo-saxonne demeurèrent prépondérantes.</p>
+
+<p>Cependant cette marche régulière, envahissante, triomphante,
+menée par les politiciens anglais dans l'Amérique
+du Nord, sous l'inspiration du premier Pitt, connut une
+heure d'arrêt: ce fut quand les colons anglais, devenus
+des américains, renièrent leurs frères d'Angleterre et se
+soulevèrent contre le joug du roi Georges.</p>
+
+<p>Ce grand événement qui stupéfia la Métropole, était
+pourtant à prévoir.</p>
+
+<p>En réalité, ceux que l'on appelait dédaigneusement à
+Londres: <i>les Insurgents</i>, étaient simplement des hommes
+libres qui, dans la plénitude du droit, défendaient leurs
+droits.</p>
+
+<p>À tort, selon moi, a-t-on appelé révolution un mouvement
+irrésistible et fatal qui n'est, en somme, qu'une
+évolution,&mdash;la dernière conséquence d'un geste esquissé
+au commencement du XVII<sup>e</sup> siècle. La révolution qui arracha
+une fraction du peuple anglais à la mère-patrie,
+s'accomplissait au moment même où les Pères Pèlerins,
+animés de la plus intransigeante foi puritaine, débarquèrent
+<span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> sur le rocher de Plymouth pour s'y établir à demeure,
+sans esprit de retour.</p>
+
+<p>Ces hommes avaient dit un éternel adieu à la patrie
+qui les avait persécutés. Leur patrie était désormais là
+où leur dogme religieux pouvait s'affermir sans entraves.
+Le souvenir de la terre natale s'effaçait devant la nécessité
+de l'&oelig;uvre à accomplir: trouver la terre hospitalière,
+qu'elle fût inculte et sauvage, où établir les représentants
+fugitifs du peuple élu de Dieu. Le reste n'existait
+plus et malgré d'ataviques caractères toujours persistants
+dans une race issue d'une race en voie de transformation,&mdash;sur
+un continent nouveau s'élaborèrent les
+éléments d'une nationalité nouvelle.</p>
+
+<p>Les deux fractions de la race anglo-saxonne qui se sont
+séparées vont suivre désormais une vie et une destinée
+différentes. Pour accentuer cette séparation, aux causes
+morales viendront s'ajouter des causes physiques; petit
+à petit, le climat exerça son influence sur l'individu,&mdash;mais
+cet individu évoluera plus lentement en Amérique,
+il représentera encore longtemps un type qui, en
+Angleterre, soumis aux vicissitudes de révolutions politiques,
+religieuses et sociales, s'était profondément transformé,
+aussi bien dans son apparence extérieure que dans
+ses idées.</p>
+
+<p>Les Anglais de la fin du XVII<sup>e</sup> siècle ne ressemblaient
+plus aux Anglais du commencement du XVII<sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>La Monarchie des Stuarts, à tendance catholique, la
+grandeur passagère de la république de Cromwell, l'empreinte
+ineffaçable de la religion puritaine, enfin, la révolution
+qui, en mettant sur le trône d'Angleterre Guillaume
+d'Orange, avait, pour ainsi dire, harmonisé la forme
+constitutionnelle du pays avec les plus fortes aspirations
+de consciences intransigeantes,&mdash;autant de causes qui,
+en un espace de temps relativement court, bouleversèrent
+la société, les m&oelig;urs, la politique et exposèrent les âmes
+anglaises à des secousses génératrices de transformations
+profondes. L'âme anglaise, repliée sur elle-même, était
+<span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> contenue en elle-même, comme était contenue dans des
+limites étroites la pairie formée par l'île britannique. Ce
+fut son originalité et sa force,&mdash;mais, peut-être aussi, au
+point de vue du progrès général, sa faiblesse et son châtiment.</p>
+
+<p>Cependant, les frères d'Amérique, qui n'avaient pas
+connu ces brusques alternatives, poursuivaient leur idéal
+en luttant contre les dangers plus matériels d'une nature
+souvent inclémente et d'une population sauvage et
+hostile. Les hardis navigateurs et découvreurs anglais,
+qui avaient posé les premiers jalons de la colonisation
+dans l'Amérique du Nord, appartenaient encore à la génération
+enthousiaste de l'époque de la Renaissance. À
+ce moment, l'Angleterre communiait pleinement avec
+l'Europe. C'était, d'un bout du continent à l'autre, les
+mêmes aspirations, la même passion de vivre la vie dans
+toute son intensité, de lui faire donner le maximum de
+jouissance, dans un esprit chevaleresque et généreux
+qui, demandant beaucoup aux autres, donnait aussi beaucoup
+de soi.</p>
+
+<p>Les contemporains de la grande Élisabeth et leurs descendants
+directs, les premiers défricheurs de l'Amérique,
+gardèrent longtemps les traits de ce caractère qui, au contact
+des nécessités nouvelles, empreintes à la fois de poésie
+et de réalité, ne fit que se développer. Tandis que les
+Anglais, demeurés dans leur île, aux prises avec des
+problèmes complexes et plus proches, devinrent les champions
+d'un idéal plus réel et plus réaliste, tandis qu'enfin,
+les Anglais d'Angleterre étaient soumis à des changements
+aussi radicaux, les Anglais d'Amérique, n'ayant plus à
+compter avec la tradition, ou plutôt continuant une tradition
+persistante, évoluaient lentement et régulièrement.
+Les hommes qui jouèrent un rôle décisif dans les premières
+années de la colonisation étaient presque tous
+nés sous le règne d'Élisabeth, ou, s'ils n'y étaient pas nés,
+ils en avaient gardé l'empreinte. Depuis Ralegh et John
+Smith jusqu'à Winthrop et Dudley, on retrouve, chez eux,
+<span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> certaines qualités et certains défauts de moins en moins
+anglais; ils ont gardé un esprit chevaleresque, aventureux,
+une spontanéité plus nerveuse et plus mobile, une
+plus grande souplesse d'esprit et de corps, toutes particularités
+qui vont contribuer à déterminer les traits caractéristiques
+de l'Américain: Jonathan,&mdash;à opposer au type&mdash;devenu
+légendaire, de John Bull.</p>
+
+<p>Une heure vint donc où, par la force des choses, des
+hommes issus d'une même nationalité, se trouvaient face
+à face: des étrangers et des ennemis.</p>
+
+<p>Ce fut l'&oelig;uvre de la nature.</p>
+
+<p>À tant de lieues de distance, ce n'était ni le même soleil,
+ni le même ciel, ni le même sol,&mdash;partant la plante
+humaine prenait des aspects différents.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre de l'homme accentua cette différence ou cette
+animosité. Ce fut surtout l'&oelig;uvre des institutions interprétées
+d'une façon différente et représentées, au moment
+décisif, par le gouvernement de Georges III.</p>
+
+<p>Les Américains étaient restés fidèles à la grande époque,
+à la date de 1688, où le Parlement anglais fut le palladium
+de toutes les libertés. Les Anglais, au cours des ans, en
+avaient modifié la conception et, grâce à la mobilité des
+événements et à la multiplicité des besoins politiques et
+sociaux, ignorés encore des colonies, d'une institution
+destinée à écarter les abus de tous les pouvoirs, firent un
+instrument d'oppression.</p>
+
+<p>Dans ce conflit, il est évident que l'Amérique représenta
+le principe de liberté, tel que le Parlement britannique
+lui-même l'avait proclamé et défendu, à plusieurs reprises,
+au XVII<sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Grâce à ce droit suprême, regardé comme le privilège
+le plus précieux de la nationalité anglaise, le Parlement
+possédait le pouvoir et l'obligation de contrôler, de renverser,
+s'il le fallait, les dynasties, comme il l'avait fait brutalement
+pour les Stuarts, une première fois, comme il l'avait
+fait quasi constitutionnellement lors de la révolution de
+1688. Mais dans la suite, sous le règne de rois de race
+<span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> étrangère, le pouvoir suprême établi dans le Parlement,
+ne trouvant plus de contre-poids, devint un instrument
+de despotisme dirigé contre les Colonies. Ce qui était une
+garantie de sécurité pour la mère-patrie, était, en même
+temps, un moyen arbitraire de pressurer les peuples du
+dehors, soumis au joug de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Les Américains entendaient être gouvernés avec la
+même libéralité que les sujets de Sa Majesté britannique,&mdash;eux
+qui se considéraient comme l'émanation la plus
+pure des tendances égalitaires de la race anglo-saxonne,&mdash;eux
+qui s'étaient expatriés un jour pour conserver
+intacte l'intégrité de leur credo religieux et l'intégralité
+de leur indépendance individuelle.</p>
+
+<p>Plus haut que les hommes qui allaient en venir aux
+mains, se trouvaient donc, face à face, deux théories: celle
+du pouvoir illimité du Parlement, laquelle, à deux reprises,
+avait sauvé la constitution anglaise; et la théorie, de
+date plus ancienne, remontant à l'origine des assemblées
+et qui avait pour base le respect des droits de l'individu
+et des libertés possédées par les communautés organisées.</p>
+
+<p>Dans la sphère des idées, le choc de ces deux éléments
+constitutifs de toute vie politique en Grande Bretagne,
+prête à la Révolution d'Amérique un intérêt considérable
+dépassant les deux pays en litige.</p>
+
+<p>L'Europe ne pouvait demeurer indifférente.</p>
+
+<p>L'incendie qui allait se propager si facilement, si logiquement
+dans le Nouveau-Monde, couvait dans le Vieux-Monde.
+Comment y jugeait-on les insurgés? Suivant les
+cas et les pays, et il est évident que les conditions dans
+lesquelles se trouvaient ces pays exercèrent une influence
+plus ou moins décisive sur les bouleversements
+qui se préparaient au delà de l'Atlantique.</p>
+
+<p>L'Espagne, maîtresse d'un vaste empire en Amérique,
+était tombée, en Europe, au second rang. Charles III qui
+occupait le trône, plein de bonne volonté, accordait trop
+de crédit aux conseils d'un confesseur ignorant. Il fit
+cependant écrire à Londres qu'il considérait l'indépendance
+<span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> des Colonies aussi désastreuse pour l'Espagne que
+pour l'Angleterre. Il refusa de prêter main-forte aux provinces
+révoltées mais il ne se fit pas scrupule d'attaquer
+la mère-patrie quand elle voulut les réduire.</p>
+
+<p>Catherine II, la grande Impératrice de Russie, entièrement
+absorbée par son rêve ambitieux qui consistait à
+fonder un empire d'Orient soumis au sceptre des Romanoff,
+n'accordait qu'une attention discrète aux événements
+qui se déroulaient dans des parages si lointains. À
+Georges III qui, en quête de soldats, lui proposa l'achat
+de 10.000 Russes qui seraient entièrement sous les ordres
+des officiers anglais, elle répondit une lettre dont la forme
+seule, dans sa dignité, voilà un peu l'insolence.</p>
+
+<p>On sait que, dans ces négociations en vue de se procurer
+des recrues, le roi d'Angleterre fut plus heureux auprès
+de certains petits princes d'Allemagne qui, tels les
+ducs de Hesse-Cassel et de Brunswick, n'hésitèrent pas à
+battre monnaie en trafiquant de leurs propres sujets.
+Honte éternelle de ces principicules qui, dans les marchés
+intervenus entre les contractants, évaluaient la chair, le
+sang, la vie&mdash;des parcelles de vie&mdash;de leurs compatriotes,
+comme des denrées plus ou moins avantageuses
+suivant le prix, comme les marchandises viles d'un commerce
+rémunérateur. Si ce scandale porte en soi un enseignement,
+c'est celui qui ressort du contraste même des
+deux partis qui allaient être en présence: d'un côté, les
+fils d'une terre libre ou qui veut l'être, les défenseurs de
+toute dignité personnelle, qui, en fait de souverains, ne
+reconnaissaient que la souveraineté du droit individuel,&mdash;de
+l'autre, des hommes braves et courageux, certes,
+mais exploités comme des machines par des potentats qui
+s'imaginaient encore que les peuples sont créés pour les
+rois et non les rois pour les peuples.</p>
+
+<p>Le roi de Prusse, le grand Frédéric, quel que fut son
+despotisme, n'entendit pas de cette oreille. D'ailleurs, il
+en voulait à l'Angleterre qui l'avait abandonné à la fin
+de la guerre de Sept Ans. De plus, en ce qui concernait
+<span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> les velléités de révolte des Américains, son scepticisme
+philosophique lui permettait parfaitement d'accepter le
+mot de république, pourvu que la chose se réalisât à tant
+de mille lieues de son propre royaume.</p>
+
+<p>Les autres nations européennes, en dehors de leurs
+préférences personnelles, suivaient, dans leurs manifestations
+politiques, une ligne de conduite inspirée par les
+principales intéressées: la France et l'Angleterre.</p>
+
+<p>Dans les décisions à prendre dans cette grave conjoncture,
+ces deux nations, les deux protagonistes de la rivalité
+séculaire, seront entravées tour à tour et entraînées,
+soit par les faits acquis légués par le passé, soit par des
+faits nouveaux que la nécessité présente impose toujours
+avec impétuosité. De là, bien des hésitations, bien des
+contradictions, surtout dans la politique et l'engoûment
+des hommes d'État français et de ceux qui, plus ou moins
+ouvertement, cherchaient à influencer le gouvernement.</p>
+
+<p>Pour l'Angleterre, elle en était arrivée, quelque temps
+après le traité de 1763, à réaliser la plus grande expansion
+de son influence dans le monde, pouvant déjà revendiquer,
+sans conteste, le titre de première puissance
+coloniale. Lord Chatham, le génial promoteur de cette politique
+mondiale, transmit sans doute, alors, à ses compatriotes
+un peu de son orgueil intraitable et les boutiquiers
+de Londres, en passe de faire fortune, solidarisaient
+l'honneur de leurs comptoirs avec l'honneur des nobles
+Lords, préposés aux destinées de l'Empire britannique.</p>
+
+<p>Cet état d'esprit s'explique dans une certaine mesure:
+les petites causes produisent parfois de grands effets et
+l'on comprend, peut-être, l'infatuation des habitants
+d'une capitale qui, située dans une contrée peu fertile et
+sous un climat souvent inclément, regorgeait des richesses
+apportées de toutes les parties du monde. Effort,
+en effet, gigantesque pour l'époque et résultat magnifique!
+Quand on n'a pas sous la main ce que l'on désire&mdash;et
+le désir va toujours croissant&mdash;on le fait venir de
+loin au prix des plus grands sacrifices. Londres, patrie
+<span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> des brouillards et du spleen, grâce à ses vaisseaux qui
+sillonnent toutes les mers, est plus que toute autre approvisionnée
+de fleurs,&mdash;produits de patries exotiques,
+de colonies plus ou moins bien exploitées et qui déversent
+sur la métropole le trop-plein de leurs flores
+somptueuses.</p>
+
+<p>Ce pouvoir de supprimer la différence des zones, la
+longueur des distances, de corriger, en un mot, les effets
+provenant des inégalités de la production terrienne,
+tout en entretenant l'activité prodigieuse de la race,
+développe la confiance en soi et la vanité de se proclamer
+dominateur. Ce sentiment partagé par la plupart des viveurs
+faméliques ou fortunés qui encombraient la cité,
+depuis Westminster jusqu'à Saint-Paul, pouvait aussi engendrer
+l'abus des jouissances en une corruption des
+m&oelig;urs étalant le scandale de trop de misère à côté de
+trop de splendeur, il devait, enfin, détériorer et aveugler
+la conscience des personnes en qui se concentraient tous
+les rouages du gouvernement: certains membres des
+Chambres, les Ministres, le Roi.</p>
+
+<p>À peu près vers l'époque où se manifestèrent les premières
+velléités de révolte en Amérique, Georges III émit
+la prétention de devenir un roi absolu.</p>
+
+<p>Il ressemblait au roi de France par sa bonne volonté
+mais se différenciait de lui par une grande force de volonté.
+Aussi, un historien a-t-il pu dire qu'avec la moitié
+de l'obstination de Georges III, Louis XVI aurait peut-être
+pu sauver sa tête et qu'avec la moitié de la souplesse de
+Louis, Georges aurait peut-être conservé l'Amérique<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>.</p>
+
+<p>Pour augmenter le pouvoir de la couronne, il fallait
+diminuer celui des Ministres, avoir une politique royale
+plutôt que nationale, faire jouer les influences, les intrigues,
+les corruptions, briser, dans le parlement, tout
+serviteur rebelle,&mdash;fut-ce William Pitt&mdash;ce qui était
+<span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> impossible&mdash;en un mot, man&oelig;uvrer de façon à ce que
+les sièges de la Chambre des Communes fussent à l'entière
+disposition du roi.</p>
+
+<p>Réaliser un pareil programme consistait à fausser entièrement
+l'institution du Parlement dans le sens indiqué
+plus haut,&mdash;dénaturer sa raison d'être, méconnaître ses
+nobles origines d'indépendance, pour en faire une arme
+terrible au profit de la royauté.</p>
+
+<p>On le voit, constitutionnellement, l'Angleterre marchait
+dans le sens opposé à celui de ses colonies d'Amérique:
+celles-ci tenaient leurs plus importantes prérogatives, les
+bases de leur développement conforme à l'esprit des premiers
+législateurs, du Parlement qui s'était toujours dressé
+contre les empiétements de la royauté,&mdash;et maintenant,
+ce Parlement n'était plus qu'un instrument servile au
+service de cette royauté.</p>
+
+<p>Entre les hommes qui représentaient ces deux tendances,
+il n'y avait plus d'entente possible: la séparation
+était l'aboutissement fatal de toutes les controverses et
+de toutes les tractations.</p>
+
+<p>Le roi Georges considérait toujours les Américains,
+non pas comme des ennemis étrangers soulevés contre
+l'Angleterre, mais comme des Anglais qui prétendaient
+à plus de liberté qu'il ne jugeait convenable de leur en
+accorder et quand il envoya contre eux ses flottes et ses
+armées, il croyait simplement ordonner une mesure de
+police, semblable à celle qu'il prenait quand il permettait
+à sa garde de soutenir les gendarmes en train de nettoyer
+la rue d'une populace en révolte.</p>
+
+<p>Dans les deux camps et malgré les actes irréparables,
+des hommes de bonne foi crurent encore à la possibilité
+d'une réconciliation.</p>
+
+<p>Dès 1775, dans la Chambre des Communes, les membres
+de l'opposition qui prirent la parole en faveur des revendications
+américaines prétendaient combattre, en
+même temps, pour les libertés anglaises. Noble lutte
+oratoire, au cours de laquelle se firent entendre les accents
+<span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> les plus émouvants de l'éloquence: il faut lire les discours
+de Fox et de Burke pour bien comprendre quel déchirement
+se produisit alors dans la conscience de ceux
+gui savaient, qui connaissaient le passé et devinaient
+l'avenir, qui estimaient au même prix l'indépendance des
+Colonies et la grandeur de la métropole.</p>
+
+<p>Mais l'idéal des penseurs avertis, si conforme soit-il aux
+évolutions nécessaires des idées, se défend mal contre la
+réalité des votes.</p>
+
+<p>Et les votes étaient à la discrétion du Roi, des Ministres,
+de la majorité des Chambres, de leurs créatures,
+de la masse des trafiquants, des marchands, des faiseurs,
+des commerçants insatiables qui imaginèrent leurs intérêts
+atteints si les colonies étaient émancipées,&mdash;ce en
+quoi ils se trompèrent étrangement, car, au point de vue
+strictement commercial, le chiffre des affaires entre l'Angleterre
+et l'Amérique augmenta prodigieusement après
+que la séparation fût officiellement reconnue entre les
+deux pays par un traité.</p>
+
+<p>Dans la chambre des Lords même, Chatham présenta
+un bill qui accordait la plupart des demandes des Américains,
+mais maintenait le droit du Parlement à garder
+des troupes dans les Colonies. Ce projet de loi fut rejeté.</p>
+
+<p>La guerre était inévitable.</p>
+
+<p>En France, la question devait soulever un monde:
+idées contradictoires, espérances de revanche. Chez nous,
+ce n'était pas une lutte entre deux fractions de la même
+race, une lutte fratricide devant aboutir à une scission
+fatale; c'était un nouvel épisode de la rivalité entre deux
+races étrangères, c'était une étape décisive dans cette
+seconde guerre de Cent Ans qui, selon nous, devait se
+poursuivre entre la France et l'Angleterre depuis 1688
+jusqu'à 1815.</p>
+
+<p>Si l'on accepte ce postulat, malgré les alternatives, les
+arrêts, les incidents inutiles, les enchevêtrements obscurs,
+qui en masquent la réalité, la marche des événements
+s'éclaire d'un jour nouveau.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> D'abord, il peut paraître étrange qu'une des plus vieilles
+monarchies de l'Europe se dévoue à l'établissement d'une
+république. Comment expliquer que les représentants
+d'une noblesse férue de tous les privilèges, ait pu si
+allègrement, si chevaleresquement tirer l'épée en faveur
+de principes égalitaires destinés à détruire cette même
+noblesse?</p>
+
+<p>La question est complexe,&mdash;un composé d'éléments
+divers où entre une dose de philosophie, une dose de contradiction,
+une dose de littérature, une dose de patriotisme.</p>
+
+<p>À y regarder de près, le patriotisme prime tous les
+autres sentiments. Instinctivement, il agit sur la volonté
+de ceux qui aspirent à jouer un rôle, cherchent à se consacrer
+aux plus nobles causes. La cause à servir, en premier
+lieu, est celle du pays. Et, instinctivement aussi, les
+représentants de l'aristocratie française, à l'épiderme chatouilleuse
+sur le point d'honneur personnel ou collectif,
+toujours à l'avant-garde des guerres, des coups à porter
+à l'ennemi héréditaire, souffraient d'une déchéance vaguement
+ressentie par la masse, pendant les dix dernières
+années du règne de Louis XV, devenue flagrante par l'abaissement
+de notre influence en Europe et de l'autre
+côté de l'Atlantique.</p>
+
+<p>La haine contre l'Angleterre couvait, ne cherchant
+qu'un prétexte à éclater. Se solidariser avec les prétentions
+séparatistes des colonies révoltées répondait donc à
+une politique logique et qui s'imposait.</p>
+
+<p>Le comte de Vergennes, Ministre des Affaires Étrangères
+de Louis XVI, se fit le défenseur de cette politique
+à laquelle l'opinion publique, pour des raisons humanitaires
+plus générales, se montra favorable. Mais comme
+en Angleterre, en France, il y eut deux partis: celui des
+philosophes, des intellectuels de toutes sortes, entraînant
+à leur suite tous les esprits entreprenants, toutes les intelligences
+éprises de nouveautés, qui plaçaient les questions
+d'émancipations sociales, d'indépendance et de liberté
+<span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> au-dessus des intérêts d'une dynastie ou même d'une
+patrie,&mdash;et celui des politiques clairvoyants qui sentaient
+le moment venu de réparer les effets regrettables d'une
+diplomatie désastreuse, en faisant agir une diplomatie
+plus avisée avant de faire parler le canon.</p>
+
+<p>On connaît l'influence prodigieuse exercée par le mouvement
+littéraire du XVIII<sup>e</sup> siècle sur l'évolution des
+idées. Depuis Voltaire, Rousseau, les rédacteurs de l'Encyclopédie
+jusqu'à Beaumarchais, tous les écrivains de
+talent ont contribué à saper, dans leurs bases, les institutions
+branlantes de l'ancien régime, à dénoncer un abus,
+à ridiculiser un privilège, aux applaudissements souvent
+de ceux-là mêmes qui vivaient de ces abus et de ces
+privilèges. De pareils applaudissements, d'une nature
+incohérente et parfois déplacés en France, parce qu'ils
+émanaient d'hommes ignorants qui approuvaient leurs
+propres bourreaux, étaient parfaitement compréhensibles
+quand ils s'adressaient aux hardis émancipateurs d'Outre-Mer:
+les défenseurs de leurs droits, devenus les ennemis
+de l'ennemi commun: l'Anglais.</p>
+
+<p>Cette dualité de conception fait comprendre la communauté
+de sentiments qui, pendant un moment, unit, dans
+le même espoir, les libéraux qui saluaient l'aurore d'une
+république et les plus fidèles serviteurs de la Monarchie
+qui voyaient, dans le soulèvement des Américains, l'occasion
+unique d'une revanche à prendre sur l'Angleterre.</p>
+
+<p>Bien avant l'initiative prise par Vergennes, on prévoyait,
+en Europe, que les colonies anglaises se sépareraient de
+la métropole. Surtout en France, les hommes d'État et les
+diplomates qui connaissaient la question à fond, devançaient
+les événements dans leurs plans et projets de politique
+internationale et n'hésitaient pas à donner des
+détails anticipés sur le prochain démembrement de l'empire
+britannique,&mdash;le tout sur le papier.</p>
+
+<p>Dès 1750, Turgot ne leur avait-il pas donné raison en
+émettant cet aphorisme qui, pris à la lettre, serait la condamnation
+de tout système de colonisation: «Les Colonies
+<span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> sont comme des fruits qui ne tiennent à l'arbre que
+jusqu'à leur maturité. Devenues suffisantes à elles-mêmes,
+elles font ce que fit Carthage, ce que fera un
+jour l'Amérique».</p>
+
+<p>Et le duc de Choiseul qui portait sans doute à regret,
+la responsabilité de la paix de Paris, chercha par tous les
+moyens à en conjurer les néfastes effets. Il aurait voulu
+que la prédiction de Turgot se réalisât le plus tôt possible.
+Il entretenait des émissaires qui le renseignaient sur l'état
+général de l'Amérique. Entre la prise de Québec et celle
+de Montréal, Favier lui adresse un mémoire où il passe
+en revue, d'une façon saisissante, les causes qui entraînent
+la perte du Canada pour la France et celles qui
+entraîneront la perte des colonies pour l'Angleterre. Choiseul
+semble s'être inspiré des considérations émises par
+cet agent perspicace, quand il écrit à M. Durand, notre
+ambassadeur à Londres<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>:</p>
+
+<p>... «Les colonies d'Amérique ne peuvent être utiles à
+la Métropole qu'autant qu'elles ne tirent que d'Angleterre
+les matières premières de leurs besoins. Car l'on ne doute
+pas que tout pays éloigné qui est indépendant pour ses besoins
+ne le devienne successivement dans tous les points;
+et d'ailleurs, de quelle utilité une colonie de l'Amérique
+septentrionale sera-t-elle à la Métropole si elle n'en tire
+pas le travail de ses manufactures? Il faut donc que les colonies
+septentrionales de l'Amérique soient totalement
+assujéties, qu'elles ne puissent opérer, même pour leurs
+besoins, qu'après la volonté de la métropole; cela est possible
+quand on a en Amérique une petite partie de pays
+dans laquelle le gouvernement fait de la dépense et y introduit
+des troupes au soutien du despotisme; mais une
+métropole qui aura dans le Nord de l'Amérique des possessions
+trois fois plus étendues que la France, ne pourra
+pas, à la longue, les empêcher d'avoir des manufactures
+<span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> pour leurs besoins; elle doit se restreindre à fournir au
+luxe, ce qui durera fort peu de temps, car le luxe amènera
+sûrement l'indépendance.»</p>
+
+<p><span class="lspaced1">.........................</span><br>
+Cette heure n'avait pas encore sonné. En 1768, le colonel
+de Kalb, envoyé en Amérique pour y étudier les
+ressources militaires des Colons et les secrets desseins de
+leurs chefs, écrivait de Philadelphie<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>: «L'éloignement
+de ces peuples de leur gouvernement, les rend
+libres et licencieux; mais au fond, ils ont peu de disposition
+à secouer cette domination par le moyen d'une puissance
+étrangère. Ce secours leur serait encore plus suspect
+pour leur liberté.»</p>
+
+<p>Depuis, les choses avaient sans doute bien changé, mais
+il fallait pourtant prendre des précautions avant d'appliquer
+officiellement une intervention à mains armées.</p>
+
+<p>Au début, La Fayette et les gentilshommes qui le suivirent,
+de leur propre mouvement, sur les champs de
+bataille de l'Amérique, ne comptaient certes pas combattre
+pour des principes qui étaient en parfaite contradiction
+avec ceux dont ils constituaient l'émanation la
+plus brillante. Leur enthousiasme peut paraître extravagant
+pour les partisans de la monarchie absolue&mdash;quelle
+qu'en soit la nationalité&mdash;mais il faut admettre qu'il y
+a dans leur cas une certaine insouciance, un entraînement
+chevaleresque, un geste quasi instinctif qui les
+poussait à tirer l'épée contre la perfide Albion, en la
+tirant en faveur des insurgés, même au détriment des
+séculaires avantages attachés à leur propre caste, à la
+condition, toutefois, d'en rapporter tout profit à leur
+pays. Cela est tellement vrai que les Américains, gens
+réalistes, ne se firent pas d'illusion à cet égard, et, dans
+plus d'une circonstance, surent faire la part de leur reconnaissance
+et de leur circonspection. De même que,
+<span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> jusqu'en 1763, ils s'étaient solidarisés avec les Anglais
+pour faire échec à la domination française menaçant de
+les resserrer à tout jamais entre les Alleghanys et l'Atlantique,
+de même, les Français pouvaient se solidariser
+avec les révoltés Américains dans le but caché de regagner
+le terrain perdu depuis le Canada jusqu'à l'embouchure
+du Mississipi. Il fallait donc garder une juste
+mesure.</p>
+
+<p>En effet, lorsqu'en 1779, La Fayette retourna en Europe,
+après s'être entièrement dévoué à la cause de l'indépendance
+américaine, il caressait le projet d'arracher
+aussi le Canada aux mains des Anglais,&mdash;le Canada,
+cette première conquête française dans l'Amérique du
+Nord. Il s'en était ouvert au Congrès dont une commission
+élabora un plan de campagne dans ce sens. Les possessions
+anglaises seraient attaquées simultanément par
+Détroit, le Niagara et Saint-François. Une flotte française
+devait s'emparer de Québec. Quand on demanda l'avis du
+général Washington sur ce projet, il répondit au Président
+du Congrès par une lettre intéressante qui, entre
+autres objections, contenait des réserves de cette nature:
+«Vous voulez introduire un corps important de troupes
+françaises au Canada, les mettre en possession de la capitale
+de cette province qui leur est attachée par tous les
+liens du sang, des m&oelig;urs, de la religion... Je crains que
+ce ne soit là une trop grande tentation à laquelle ne saurait
+résister aucun gouvernement obéissant aux maximes
+ordinaires de la politique nationale.»</p>
+
+<p>La clairvoyance de Washington n'était pas en défaut.
+Si la France occupait le Canada, n'avait-elle pas arrière-pensée
+de n'en plus sortir? Personne n'en a jamais émis
+la prétention, à cette époque, mais l'éventualité ressortait
+de la fatalité des événements. Avec la France au
+Nord, l'Espagne à l'Ouest et au Sud, la république naissante
+aurait été encerclée et comprimée par une puissance
+supérieure à celle de l'Angleterre. Le Congrès abandonna
+ce projet dangereux et l'incident montre quels sentiments
+<span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> complexes animaient les hommes les plus désintéressés.</p>
+
+<p>D'ailleurs, avant que se présentât cette éventualité,
+M. de Vergennes, le promoteur d'une alliance franco-américaine
+en vue de faciliter l'indépendance des Colonies,
+tendait virtuellement vers la même solution. Que
+voulait-il, en somme, avec tous les patriotes qui approuvaient
+et soutenaient sa politique? Il voulait supprimer
+les désastreux effets de la guerre de Sept Ans, dont saignait
+la France depuis la perte du Canada,&mdash;et le voulant,
+le meilleur moyen, certes, eût été de reconquérir le
+Canada, ce premier établissement français en Amérique
+qui ne s'attachait pas aux flancs de la patrie, mais, tout de
+même, lui devait l'initiation à la vie religieuse, sociale,
+nationale, ce qui constitue autant de liens difficiles à détruire.</p>
+
+<p>Apparemment, personne ne poussa la logique jusqu'à
+cette extrême,&mdash;d'abord, parce qu'elle n'est pas de ce
+monde, puis, parce que son application était, en l'occurrence,
+quasi irréalisable.</p>
+
+<p>Mais, telle constatation, même platonique, fait ressortir
+un point spécial et important de l'évolution des
+États de l'Amérique du Nord: leur longue dépendance
+des deux pays dont ils émanent et qu'ils combattent tour
+à tour. Ces États dépendant de l'Angleterre, luttent contre
+la France; une fois la France écrasée, ils luttent contre
+l'Angleterre avec le secours de cette même France. Ces
+alternatives qui proviennent de la nature même des
+choses et prennent leur origine au début de toute colonisation
+dans les régions septentrionales de l'Amérique,
+aboutissent inévitablement à une politique de bascule
+qui, depuis l'intervention, sous Louis XVI, à travers la
+Révolution française, le Directoire, le Consulat et le
+Premier Empire, fera osciller les hommes d'État américains,
+entre une alliance française et une alliance anglaise,
+au gré des idées défendues tour à tour par les
+républicains ou les fédéralistes. Aux tendances d'une
+nature plutôt sentimentale, auxquelles obéissaient les
+<span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> hommes de tous les partis, s'ajoutèrent les opinions plus
+précises des hommes d'État, les avis motivés des politiciens,
+des ministres et écrivains qui avaient étudié la
+question en théorie et en pratique et entrèrent dans les
+détails techniques.</p>
+
+<p>Louis XVI se plaçant sur le terrain purement dynastique
+et monarchique, ne pouvait admettre, dans sa
+conception simpliste et étroite, qu'un roi pût protéger
+contre un roi des sujets en révolte. Sa compréhension
+honnête, mais limitée, des choses de l'histoire et de la
+politique, l'empêchait d'embrasser, d'un coup d'&oelig;il, un
+vaste plan où seraient reprises, par exemple, les grandes
+vues d'un Richelieu ou d'un Colbert, sous l'égide d'un
+Bourbon ambitieux. C'eût été la continuation logique de
+la politique de Louis XIV, de l'époque de la fondation de
+la Louisiane. Mais les temps étaient aussi changés que
+les hommes et ce que M. de Vergennes, interprète du
+sentiment national, voulait simplement accomplir, c'était
+son devoir de Ministre des Affaires Étrangères, solidaire
+des décisions de ses devanciers et très au courant des
+événements qui composent la trame de l'histoire.</p>
+
+<p>Son rapport au roi, pour l'éclairer sur la question, est,
+en somme, un résumé des faits et des idées que nous
+venons d'énumérer, mais un résumé présenté sous une
+forme de politique internationale et donnant des précisions
+spéciales sur le conflit ouvert entre les colonies
+américaines et la métropole, au point de vue des avantages
+qu'en pourrait tirer la France.</p>
+
+<p>Dans l'intérêt de son pays, ou pour parler le langage
+de l'époque, dans l'intérêt des couronnes de France et
+d'Espagne, il convenait, selon lui, d'entretenir les hostilités,&mdash;une
+guerre civile entre l'Angleterre et ses colonies
+qui ne pouvait qu'épuiser vainqueurs et vaincus;
+la paix, dans ces conditions, d'où qu'elle vînt, menacerait
+de tourner contre la France et l'Espagne, le parti vainqueur
+devant forcément aspirer à s'emparer des possessions
+américaines de ces deux pays, pour en tirer des
+<span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> avantages commerciaux; ou bien, si l'Angleterre était
+vaincue, elle chercherait certainement des compensations
+aux dépens de ses voisins. Le Ministre Vergennes conseille
+donc des mesures d'hostilité,&mdash;mais d'une hostilité
+secrète, comportant des secours en argent et en munitions,
+ne compromettant pas la dignité du roi,&mdash;ou
+plutôt le principe de la Monarchie&mdash;qui ne permettait
+pas de secourir ouvertement les insurgés, aussi longtemps
+que l'indépendance américaine ne serait pas un
+fait accompli, ou présentant de grandes chances de s'accomplir.</p>
+
+<p>Vergennes soumit la minute de son rapport à Turgot
+pour avoir son avis. Il est intéressant de rapprocher et de
+comparer les opinions de ces deux hommes d'État en ce
+qui concerne l'intervention française en Amérique.</p>
+
+<p>Si Vergennes pousse à la guerre, Turgot incline plutôt
+vers la paix. Le contrôleur général des Finances se place
+naturellement au point de vue financier. Il préférerait, à
+tout prendre, la subjugation complète des colonies américaines
+à l'Angleterre, estimant que leur maintien sous
+le joug anglais aboutirait à un mécontentement permanent,
+obligeant la Métropole à immobiliser des forces
+considérables, ce qui diminuerait d'autant ses moyens
+d'action en Europe. Il faisait ressortir, avec une subtilité
+un peu paradoxale, que la perte du Canada avait été
+plutôt avantageuse pour la France, puisque les colonies
+anglaises, délivrées de la crainte d'une intervention de
+ce côté, n'avaient plus à chercher la protection de la
+Grande-Bretagne, mais il faisait comprendre que, si ces
+colonies devenaient entièrement indépendantes, la possession
+du Canada serait de nouveau avantageuse pour
+la France, cette province pouvant être considérée par les
+colonies anglaises comme une alliée à opposer aux prétentions
+de la mère-patrie. En cela, Turgot allait trop
+loin, il n'était nullement question du Canada, en l'occurrence,
+et même, pour l'avenir, comme nous l'avons vu
+plus haut, les colonies anglaises solidarisées avec la Métropole,
+<span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> qui avaient largement contribué à nous évincer
+de la vallée du Saint-Laurent, ces colonies, une fois
+émancipées du joug anglais, ne pouvaient songer à se
+mettre sous le joug français,&mdash;ce qui eût été plus ou
+moins le danger d'une occupation du Canada par la France.</p>
+
+<p>D'un autre côté et contrairement à l'avis de Vergennes,
+Turgot ne croyait pas les Anglais, battus par les Américains,
+en état de chercher une compensation en attaquant
+les possessions françaises et espagnoles en Amérique. Les
+Américains, révoltés et victorieux, ne laisseraient certes
+pas leurs adversaires constituer une puissance dans leur
+voisinage. Avant tout, on sent que ces réserves lui sont
+dictées par le mauvais état de nos finances qui ne permettent
+pas, pour le moment, de maintenir l'armée et la
+marine sur le pied qu'il faudrait. Mais comme son collègue
+des Affaires Étrangères, Turgot n'est pas opposé à une action
+secrète, à l'intervention d'anciens officiers français qui
+pourraient offrir leurs services avec leurs expériences et
+nous renseigner, en même temps, sur la situation du pays:
+en résumé, les deux ministres veulent maintenir la paix
+officielle avec l'Angleterre, tout en contribuant, sous
+main, à développer les hostilités.</p>
+
+<p>Alors eurent lieu ces pourparlers secrets, ces combinaisons
+louches auxquelles furent mêlés Beaumarchais,
+Silas Dean, Arthur Lee et Franklin,&mdash;jusqu'à ce que
+ce dernier, par son habileté et l'autorité de son caractère,
+hâta la signature des traités avec la France: d'abord,
+un simple <i>traité d'amitié et de commerce</i>, puis, un traité,
+aux termes duquel, l'alliance projetée, «devait maintenir
+effectivement la liberté, la souveraineté et l'indépendance
+absolue des États-Unis.»</p>
+
+<p>Ces traités devaient être tenus secrets pendant quelque
+temps; ils furent bientôt connus en Angleterre, ce qui
+suscita des discussions et des contestations entre Silas
+Dean et Arthur Lee qui s'accusaient réciproquement
+d'indiscrétion, voire même de trahison.</p>
+
+<p>Mais la situation va s'éclaircir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> Aux agents secrets, inavoués, travaillant dans l'ombre,
+vont succéder des personnalités d'un caractère officiel,
+ayant à remplir une mission officielle et agissant au nom
+d'un gouvernement qui entend imposer son droit à la
+vie diplomatique. Fatalement, la marche vers l'indépendance
+se précipite,&mdash;on pourrait entendre le bruit des
+pas accélérés. Les événements se précisent, les hommes
+parlent plus haut. Gérard qui avait collaboré à la rédaction
+des traités, est nommé Ministre aux États-Unis et,
+pour éviter la dualité néfaste des vues et des influences,
+en 1778, le D<sup>r</sup> Franklin est nommé seul Ministre des
+États-Unis à Paris.</p>
+
+<p>Il n'était plus guère possible de cacher ce que tout le
+monde savait ou devinait. Le gouvernement français
+se décide à faire connaître officiellement l'existence du
+traité au gouvernement anglais par l'intermédiaire de
+son ambassadeur, le duc de Noailles. Lord Stormont est
+rappelé: c'est la guerre et c'est aussi, pour la Grande
+Bretagne, un moment de stupeur et de désarroi où elle
+doit cueillir le fruit amer de ses hésitations entre l'indépendance
+parlementaire ou le despotisme parlementaire.
+Mais maintenant, les esprits libéraux qui avaient défendu
+les équitables revendications des frères américains, ne
+pouvaient plus se faire entendre, puisqu'il s'agissait d'une
+diminution de la grandeur britannique.</p>
+
+<p>En vain, Lord North fait aux communes des propositions
+de conciliation; en vain Lord Rockingham aurait
+voulu qu'on accordât l'indépendance à l'Amérique sans
+continuer la lutte sanglante,&mdash;il était trop tard.</p>
+
+<p>De part et d'autre, on ne pouvait plus reculer.</p>
+
+<p>Et le grand Chatham qui, au début, avait paru favorable
+aux prétentions des insurgents, se traîne mourant
+à la Chambre, peut-être pour la dernière fois, afin de
+protester contre les tendances conciliantes qui deviendraient
+la risée de l'Europe. N'est-il pas l'interprète de
+l'orgueil offensé de la majorité de ses compatriotes quand
+il s'écrie dans une péroraison pathétique:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> «.....Milords, je suis heureux que la tombe ne se soit
+pas encore refermée sur moi... heureux d'être encore
+vivant afin d'élever ma voix contre le démembrement de
+cette ancienne et noble Monarchie!... Milords! Sa Majesté
+a hérité d'un empire d'une étendue aussi vaste que
+sa réputation était intacte. Allons-nous ternir le lustre de
+cette nation par l'abandon ignominieux de ses droits et
+de ses plus belles possessions?... Un peuple qui, il y a
+dix-sept ans, était la terreur de l'Univers, est-il tombé
+assez bas pour dire à son ennemi invétéré: Prenez tout
+ce que nous possédons, mais assurez-nous la Paix!... Cela
+est impossible!»</p>
+
+<p>C'était cela pourtant que voulait l'ennemi invétéré et
+ce langage passionné, d'un patriotisme inquiet, caressait
+sans doute agréablement un autre patriotisme, aussi farouche
+et aussi averti, qui saignait en silence depuis le
+traité de Paris.</p>
+
+<p>Dans ces graves conjonctures, dans ces tragiques alternatives,
+la France demeura fidèle à son histoire,&mdash;et
+fidèle à sa mission; sentinelle vigilante montant la garde
+pour la défense de sa propre grandeur,&mdash;émancipatrice
+à l'avant-garde de toutes les idées de progrès et d'indépendance,
+au profit du genre humain tout entier. La tâche à
+laquelle le destin la convie, présente, de la sorte, un
+double caractère: celui qui émane de la fierté avec laquelle
+elle défend ses intérêts nationaux et celui qui s'attache
+au souci généreux du bonheur universel, en dehors
+de toute idée de nationalité.</p>
+
+<p>Cette dualité ne s'est jamais manifestée avec tant d'évidence
+que dans les événements qui précédèrent et accompagnèrent
+la fondation des États-Unis d'Amérique.</p>
+
+<p>Toute &oelig;uvre, en effet, se compose de deux éléments:
+la conception et l'exécution,&mdash;en l'occurrence, conception
+grandiose mais dont l'exécution ne pouvait s'abstraire
+des contingences humaines,&mdash;conception qui remontait
+à l'origine même de toute idée nationale, dès le
+début ayant mis face à face la France et l'Angleterre,
+<span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> mais qui, vers la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle, ne pouvait être exécutée
+que par des voies détournées et ténébreuses. À cette
+nécessité obéirent les ministres, ces spécialistes de la politique
+et de la diplomatie, comme tels astreints à entrer
+dans des détails mesquins, à compter avec les compromis,
+à ménager les tiers, à s'arrêter à des vues parfois étroites.
+Ils se plièrent, de cette façon, aux roueries professionnelles,
+à la cuisine d'une grande entreprise, aux petitesses
+du métier imposées par les circonstances.</p>
+
+<p>Mais, au-dessus d'eux, il faut faire la part large aux
+penseurs, aux écrivains qui avaient familiarisé l'âme française
+avec les idées de liberté, d'égalité, de fraternité
+humaine,&mdash;grands mots qui ne répondent peut-être pas
+à une réalité tangible, mais qui, à deux reprises, dans
+l'histoire moderne, ont secoué deux portions de l'humanité
+d'un frisson d'espoir immense et de rénovation
+sociale.</p>
+
+<p>Louis XVI qui, avec une grande partie de sa noblesse,
+La Fayette en tête, vint au secours des plébéiens d'Amérique,
+soulevés contre des abus d'autorité, ne fit un geste
+contradictoire qu'en apparence; en réalité, il obéissait,
+instinctivement, à l'impérieuse mission de la France.
+Avant de sombrer dans la tourmente révolutionnaire, la
+monarchie française, par sa généreuse initiative, connut
+un instant d'éclat incomparable, un instant seulement,
+car le roi ainsi que les gentilshommes, vaillants soldats
+de la guerre en dentelles, devenus les compagnons d'armes
+des soldats en sabots, étaient arrivés à la fin de leur carrière;
+ils se suicidaient en beauté avant d'être massacrés
+sur la guillotine et, à ceux qu'ils aidaient à préparer l'&oelig;uvre
+d'une grande république, ils auraient pu dire: <i>Morituri vos
+salutant!</i></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> CHAPITRE III<br>
+<span class="smcap">LA RÉVOLUTION AMÉRICAINE<br>
+ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.</span></h2>
+
+<p class="resume">Les Anglais ignorent la situation des colonies. &mdash; Les grands
+caractères civiques sont en Amérique. &mdash; Les citoyens fils de
+leurs &oelig;uvres. &mdash; Les militaires. &mdash; Conditions favorables à la
+fondation d'une démocratie. &mdash; Influence exercée par l'évolution
+américaine sur la révolution française. &mdash; En Amérique
+la liberté existant déjà, il s'agissait de la faire respecter; en
+France, il s'agissait de la créer. &mdash; Grande différence dans les
+moyens d'action. &mdash; Jugement des Américains sur la révolution
+française. &mdash; Jefferson, témoin des premiers troubles, les
+juge en républicain. &mdash; Il accuse Marie-Antoinette et accorde
+toute sa sympathie au Tiers-État. &mdash; Gouverneur Morris, républicain
+aristocrate, penche pour l'ancien régime.</p>
+
+<p>Les deux Monarchies qui se disputaient l'empire des
+mers et la domination des continents transatlantiques,
+avaient contribué, par leur rivalité, à la fondation d'une
+grande république. Résultat imprévu et un peu déconcertant
+pour quiconque ignorait les relations de cause à
+effet,&mdash;résultat fatal pourtant et qui ressortait de la race
+et du pays.</p>
+
+<p>Mais pour la France et l'Angleterre, les conséquences
+de ce grand événement furent bien différentes.</p>
+
+<p>La France, tout en cherchant une revanche, avait travaillé
+pour un idéal de justice et d'indépendance.</p>
+
+<p>L'Angleterre, malgré l'humiliation d'une guerre fratricide
+et d'une paix qui lui arrachait la possession de ses
+plus belles colonies, s'inclinait simplement devant la
+logique inexorable de l'histoire; elle payait une dette
+contractée cent ans auparavant, quand elle avait accordé
+<span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> au Parlement l'autorité et la puissance de combattre et
+d'abattre tous les abus de l'autocratie. D'après ce principe
+libéral, en effet, et malgré certaines divergences, s'étaient
+développés les états des possessions américaines qui devaient
+bientôt trouver leur force dans l'union et un modèle
+précieux dans la constitution du Massachusetts,&mdash;ce
+refuge du puritanisme et du système représentatif des
+Anglo-Saxons.</p>
+
+<p>La révolution d'Amérique ne fut donc, pour les deux
+branches de la race anglo-saxonne, qu'une mise au point,
+par la branche américaine, d'un système politique que
+tous les Anglais avaient un jour défendu ensemble avec la
+même âpreté. Cette révolution, en un mot, est l'aboutissement,
+le couronnement, dans des conditions plus favorables,
+dans des espaces plus vastes, sans l'exclusivisme
+de Cromwell et sans l'opposition des Stuarts, de la Révolution
+de 1688.</p>
+
+<p>Depuis cette date, en effet, nous avons vu que les Anglais
+d'Amérique et les Anglais d'Angleterre avaient
+suivi des voies différentes. À ce changement opéré par la
+force des choses vient s'ajouter une ignorance réciproque
+des conditions de vie qui, vers le milieu du XVIII<sup>e</sup> siècle,
+prit des proportions dangereuses, à mesure que, du côté
+des Anglais, augmentaient les fantaisies du luxe et les
+raffinements du beau-vivre, et, du côté des Américains,
+persistaient encore des habitudes de tempérance et de
+simplicité. La distance et l'état insuffisant des moyens de
+communication entretenaient cette ignorance. Il faut
+songer qu'à cette époque, on mettait presqu'autant de
+semaines qu'on met aujourd'hui de jours, pour aller d'Europe
+en Amérique. Pendant cet espace de temps, bien
+des événements pouvaient se produire, modifiant entièrement
+les idées et les intentions, entre le départ et
+l'arrivée.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, la plupart des Anglais se faisaient
+une représentation fausse de la situation des colonies.
+Leur indifférence, d'ailleurs, en matière générale, ne cédait
+<span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> qu'en présence de l'intérêt commercial et cet intérêt
+naturellement répondait à leurs plus intimes convictions:
+les colonies avaient été inventées par la Providence pour
+servir de débouché au commerce britannique.</p>
+
+<p>Si le peuple était ignorant, les ministres étaient généralement
+mal informés. Les gouverneurs anglais envoyés
+de la Métropole dans les différents États des Colonies, pour
+s'y faire une position ou pour remettre de l'ordre dans
+une vie désordonnée, emportaient avec eux les fausses
+idées de la capitale et, par leurs renseignements, faussaient
+les idées même du Roi. Ils contribuèrent à provoquer
+et à alimenter l'animosité qui devait, un jour,
+prendre des proportions irrésistibles. Tel, le Gouverneur
+du Massachusetts, Bernard, qui, dès que se produisirent
+les troubles suscités par l'acte du timbre, ne comprit
+pas, ou ne voulut pas comprendre, la gravité du mouvement
+et écrivait à Londres, en janvier 1766:</p>
+
+<p>«Les gens ici parlent très haut des moyens qu'ils ont
+de résister à l'Angleterre; ce ne sont que des mots. New-York
+et Boston ne sauraient résister à une flotte royale.
+J'espère que New-York aura l'honneur d'être soumise la
+première.»</p>
+
+<p>Ainsi, les fonctionnaires payés par les Colonies, qui
+auraient dû servir de trait d'union entre elles et un
+monarque irrité, ne faisaient qu'attiser le feu qui couvait.</p>
+
+<p>Il est certain aussi que plus un Anglais de cette époque
+s'élevait dans la hiérarchie sociale, plus il devait se sentir
+un étranger pour ses frères d'outre-mer. Il ne pouvait ni
+comprendre leurs aspirations, ni admirer leurs vertus:
+les siennes consistaient à détériorer systématiquement
+celles que la nature lui avait données. Jamais personnel
+gouvernemental ne fut plus dépravé dans la vie privée et
+plus cynique dans la vie publique.</p>
+
+<p>La richesse et le bien-être qui, après le ministère de
+Chatham, s'étaient répandus en Angleterre, proclamaient,
+certes, sa puissance et sa prédominance dans
+les deux hémisphères, mais contenaient aussi en germe
+<span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> le poison de toutes les extravagances et de toutes les corruptions.</p>
+
+<p>Les grands caractères qui, au XVII<sup>e</sup> siècle, combattirent
+pour les libertés civiques, avaient fait place à une génération
+dénuée de scrupules et de grandeur d'âme. Ceux
+qui perpétuaient les traditions de ces hommes probes et
+énergiques, n'étaient plus en Angleterre: ils étaient en
+Amérique.</p>
+
+<p>Là, le tableau était tout autre. On eût dit, dans beaucoup
+de régions, une communauté sortie de l'imagination
+de Rousseau ou de Fénelon. Les Français, quelque peu
+imbus des idées libérales de ces deux écrivains et qui
+donnèrent l'aide de leur épée au mouvement émancipateur
+d'outre-mer, furent charmés par l'ambiance sociale
+les entourant d'une atmosphère de simplicité et de
+grandeur.</p>
+
+<p>La reine Marie-Antoinette, attirée par le contraste qui
+la reposait du poids des splendeurs royales, aimait à jouer
+les fermières dans la fantasmagorie des Trianon,&mdash;décor
+d'opéra-comique opposé au décor d'opéra du Palais
+de Versailles. Ainsi, pour les représentants de l'aristocratie
+française, courtisans habitués à parader aux galas
+de la Cour, le spectacle des m&oelig;urs américaines fut un délassement
+qui répondait sans doute aussi à l'engoûment
+nouveau professé, depuis quelque temps, pour la saine et
+forte nature. Les hommes qui avaient lu le <i>Contrat social</i>,
+les audacieux qui, plus ou moins ouvertement, devinaient
+et appelaient les changements profonds, les bouleversements
+à la veille d'éclater comme un tonnerre
+sur le beau pays de France, se délectèrent, en amateurs
+superficiels peut-être d'abord, de voir des gens d'une dignité
+sans emphase évaluer dans un cadre si pittoresque.</p>
+
+<p>Le comte de Ségur qui avait promené sa curiosité inquiète
+à travers tant de pays et tant de civilisations, ne
+trouva nulle part plus ample matière à philosopher et à
+rêver que dans ses tournées le long des routes du Delaware,
+de New-Jersey et de la Pennsylvanie. Au milieu
+<span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> des forêts immenses, dont la virginité lui rappelait les
+premiers temps de la conquête, il put évoquer l'image
+des premiers navigateurs débarquant avec étonnement et
+audace sur ces rivages inconnus. Puis, sans transition,
+il pouvait voir s'étendre à perte de vue, quelque vallée
+paisible où paissait un bétail plein de promesses succulentes,
+à proximité de maisons très propres, d'une certaine
+élégance, aux couleurs variées et voyantes, entourées
+de petits jardins, tels ceux que l'on voit encore, de nos
+jours, dans les moindres recoins intensivement cultivés
+de l'île de Jersey. Les habitants de ces contrées lui semblèrent
+posséder la fierté d'hommes libres ne reconnaissant
+aucun maître, ne s'inclinant que devant la loi, aussi
+éloignés de toute vanité que de toute servilité<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>.</p>
+
+<p>Parmi ces hommes, quelques-uns parvinrent à s'élever
+dans la hiérarchie sociale. Ils furent des autodidactes. Des
+circonstances différentes les trouvèrent à la hauteur de
+leur tâche. Il suffit de nommer John Adams, fils de fermier,
+qui sut prendre sur les occupations matérielles imposées
+par sa condition, assez de temps, pour se donner
+une instruction qui lui permit de ne pas être inférieur
+aux événements où, dans la suite, il joua un rôle prépondérant.
+Le grand Franklin est le type classique du
+citoyen américain, fils de ses &oelig;uvres, mais fils aussi de
+ses ancêtres et de son temps. Rarement un homme, étant
+données les circonstances, fit tant avec si peu. C'est la
+caractéristique de ces fondateurs de l'indépendance américaine
+dont la force fut précisément le caractère à base
+d'énergie et discipliné, ataviquement, par le puritanisme.
+À des degrés divers, on peut mettre sur le même rang,
+Samuel Adams qui inspira et guida la résistance à l'acte
+du Timbre, Alexandre Hamilton qui, simple commis chez
+un marchand, trouvait encore la possibilité, sa journée
+faite, de suivre les cours d'une école. Jefferson qui avait
+de la fortune, l'employa à se procurer l'éducation la plus
+<span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> haute que les ressources de son pays lui permirent d'acquérir,
+se préparant, de la sorte, aux importantes fonctions
+que, plus tard, il put remplir avec éclat.</p>
+
+<p>Les futurs soldats de la Révolution furent soumis à
+un apprentissage encore plus dur. Israël Putnam s'était
+entraîné, pendant de longues années, à combattre les
+Indiens et les Français. Nathaniel Green, le plus habile
+lieutenant de Washington, était le premier dans tous les
+sports physiques, ce qui ne l'empêchait pas de lire Plutarque
+et César dans le texte grec et latin. On connaît
+Washington et le début de sa carrière militaire où il
+marcha contre les Français du Fort Duquesne, est digne
+du couronnement de cette carrière, où il combattit contre
+les Anglais avec l'aide des Français.</p>
+
+<p>À tout prendre, ces hommes dont nous venons d'esquisser
+la silhouette, étaient ce qu'en Europe et surtout
+en Angleterre, on appelait, avec quelque nuance de mépris,
+des gens de peu, de petites gens, élevés, quelques-uns
+dans la pauvreté, quelques autres, même ceux dont la
+famille jouissait d'une certaine fortune, dans un intérieur
+calme et modeste. Ils possédaient toutes les qualités pour
+fonder une démocratie et leurs vertus sans éclat et leurs
+défauts sans attraits, formaient un contraste saisissant
+avec les vices brillants et les attitudes hautaines de la
+royale Angleterre.</p>
+
+<p>Cependant ils ne se rendaient pas compte eux-mêmes
+de l'abîme creusé fatalement par la nature, par la distance,
+par le temps, entre les Colonies et la Métropole. À
+la veille même du grand bouleversement qui allait les
+séparer à jamais de la mère-patrie, ils professaient encore
+pour le chef suprême de cette patrie des sentiments de
+respect et d'affection. Franklin, qui devait bientôt changer
+d'opinion, savait faire la part de ce qui incombait à l'hostilité
+du parlement et de ce qu'il s'imaginait encore devoir
+à la sympathie personnelle du Roi. Au début de la querelle
+si vite muée en guerre farouche, il écrivait ceci:...
+«J'espère que tout ce qui est arrivé, ou pourrait arriver
+<span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> encore, ne diminuera en rien notre loyauté pour notre
+souverain ou notre affection pour cette nation en général.
+Je saurais difficilement concevoir un roi ayant de meilleures
+dispositions, des vertus plus exemplaires ou un
+désir plus ardent de contribuer au bien-être de tous ses
+sujets. La masse de ce peuple aussi est d'une nature noble
+et généreuse, aimant et honorant l'esprit de liberté et
+haïssant le pouvoir arbitraire, quel qu'il soit.»</p>
+
+<p>Franklin exprimait clairement et logiquement ses sentiments
+à l'égard de l'Angleterre, mais dans ces protestations
+impartiales, semble se glisser aussi un sentiment
+d'indépendance absolue, prélude de la révolte: on dirait
+un étranger jugeant avec condescendance un pays étranger.</p>
+
+<p>Il faisait également ressortir la différence des m&oelig;urs
+et des conditions, quand il écrivait à Joshua Badcock, en
+janvier 1772: «J'ai fait dernièrement un tour en Irlande
+et en Écosse. Dans ces pays, une petite partie de la société
+est composée de propriétaires terriens, de grands
+seigneurs, de gentilshommes extrêmement riches, vivant
+dans le luxe et la magnificence. Le fonds de la population
+est composé de fermiers très pauvres, vivant dans
+la plus sordide misère, dans des chaumières sales faites
+avec de la boue et de la paille, et habillés de haillons. Je
+songeais souvent au bonheur de la Nouvelle-Angleterre
+où chacun est propriétaire, a le droit de voter dans les
+affaires publiques, vit dans une maison propre et chaude,
+a de la nourriture et du combustible à profusion, ainsi
+que des vêtements, complets de la tête aux pieds, manufacturés
+peut-être dans sa famille.»</p>
+
+<p>Telle constatation fait comprendre l'état social des
+deux pays et, par conséquent, l'état politique qui en est
+la cause. En Angleterre, un excès de richesses à côté d'un
+excès de misère, l'aristocratie abondamment pourvue de
+tous les biens de ce monde et le peuple, en général, courbé
+sous le poids de travaux peu rémunérateurs: une minorité
+exploitant une majorité, avec toutes les conséquences
+qui découlent d'un pareil régime. En Amérique, une
+<span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> égalité de besoins et de moyens de parvenir effaçant, pour
+ainsi dire, la distance qui sépare ceux qui possèdent de
+ceux qui aspirent à posséder. Pas de barrières légales
+opposées aux légitimes prétentions vers une situation
+meilleure, à cet âge héroïque, du moins, d'une république
+en voie de formation. C'était là vraiment les éléments d'une
+démocratie prenant racine dans le sol même du pays, produit
+naturel d'une zone et s'épanouissant en force et en
+beauté, comme sa flore et sa faune. Et cette démocratie,
+malgré ses apparences modestes encore et comme entachée,
+pour des yeux prévenus, de nécessités petites et vulgaires,
+avait cependant pour promoteurs des aristocrates, dans
+une certaine mesure,&mdash;je veux dire des hommes qui
+étaient les meilleurs dans la cité, dans l'église, dans le
+conseil.</p>
+
+<p>Ces aristocrates, toute proportion gardée, et en donnant
+à la dénomination un sens étroit qui ne convient
+qu'à ce qui commence,&mdash;ne l'étaient, en effet, que relativement
+et en comparaison de ceux de leurs compatriotes
+encore trop absorbés par des besognes matérielles et indispensables.
+Ils étaient les descendants directs de ces
+Puritains du deuxième exode, hommes considérables dans
+leur pays, représentant la fine fleur de la culture britannique
+dont ils parfumèrent l'âpreté farouche qui inspira et
+soutint les Pères Pèlerins dans leur désespoir et dans leur
+initiative. Cette collaboration intime et mystérieuse de
+deux forces dont l'une venait d'en bas et l'autre rayonnait
+d'en haut, contenait en elle le germe d'une constitution
+démocratique qui n'excluait pas le souci des perfectionnements
+individuels, en dehors de toute différence de caste
+ou de classe. On peut dire que c'est là le cachet particulier
+de l'évolution qu'on a appelée la révolution américaine,&mdash;au
+point de vue social s'entend&mdash;et qui la distingue
+essentiellement de tous les mouvements similaires qui
+bouleversèrent les vieilles sociétés de la vieille Europe.</p>
+
+<p>En France, par exemple, les choses se présentèrent
+sous un tout autre aspect.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> On a souvent parlé de l'influence exercée par la révolution
+américaine sur la révolution française. Cette influence
+fut grande au point de vue moral,&mdash;elle fut
+nulle quand on veut l'appliquer aux origines, aux causes,
+aux moyens d'action,&mdash;tous éléments aussi différents que
+les étapes historiques des deux pays.</p>
+
+<p>Certes, dès que dans les salons de l'aristocratie française
+où l'on philosophait à loisir, où un mot d'esprit légitimait
+toutes les attaques à l'adresse de toutes les autorités
+et de toutes les supériorités, on apprit que des colons
+anglais, pressurés par la Métropole, résistaient aux
+injonctions édictées à Londres, ce fut un sentiment de satisfaction
+composé de tendances frondeuses et d'aspirations
+patriotiques. À mesure que les revendications des
+insurgents se précisaient, les penseurs, sociologues, économistes
+et politiciens qui, en France, marchaient à
+l'avant-garde, reconnurent la réalité et la parenté des
+idées qui s'agitaient encore confusément dans leur cerveau.
+Mais ce n'était que des idées, exprimées par ces
+mots: liberté, indépendance, égalité sociale, droits de
+l'homme,&mdash;toute la phraséologie libérale, la même au
+début de toute crise révolutionnaire et qui répondait à
+de vagues tendances et possédait la même assonnance
+dans les deux hémisphères. La théorie avant l'action;
+mais combien l'action devait être différente.</p>
+
+<p>Dans la célèbre déclaration d'indépendance, élaborée
+par les fortes têtes du Congrès, rédigée par Jefferson,
+ces aspirations, ces revendications prirent corps en un
+langage clair et précis. On connaît ce document qui est
+comme la charte d'émancipation d'une humanité nouvelle.
+Quelle profondeur dans la conception, quelle dignité
+dans l'expression! Ce n'est pas la menace d'une
+fraction de peuple qui se révolte contre une autre fraction.
+C'est le cri libérateur d'un peuple tout entier, décidé
+à secouer le joug d'un peuple oppresseur. Et ce fut,
+pour ceux de nos ancêtres déjà troublés par l'approche
+d'une tempête qui allait bouleverser toutes les hiérarchies
+<span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> en France, une leçon de choses et une leçon de
+mots. Ils y purent lire les droits du citoyen, émanés de
+la nature même de l'homme, revendiqués avec une assurance
+naturelle, ignorant la déformation des tyrannies
+antérieures et s'affirmant en face d'une tyrannie inconsciente.</p>
+
+<p>Ces droits, il ne s'agissait pas de les conquérir, il
+s'agissait de les faire respecter.</p>
+
+<p>En France, le problème était plus complexe et plus
+difficile à résoudre.</p>
+
+<p>Tandis qu'en Amérique, la liberté avait pris naissance
+avec la naissance même de la nationalité, en France,
+elle avait à lutter contre des entraves séculaires; préjugés,
+intérêts opposés des classes, abus imposés par en
+haut: il fallait détruire beaucoup pour rebâtir sur des
+ruines. C'était à la fois plus tragique et plus compliqué.
+Il est des morts qu'il faut qu'on tue et quand on les a
+tués plusieurs fois, ils ressuscitent encore. Rien ne meurt
+tout à fait et l'idée qui, pour un temps, s'est incarnée
+dans une dynastie, dans une faction, dans une secte politique
+ou religieuse, risque de s'imposer à nouveau à
+l'engouement des foules ou à l'audace d'un soldat heureux.
+À la tyrannie d'en haut, succède la tyrannie d'en
+bas. «Ô liberté!» s'est écriée M<sup>me</sup> Roland, avant de livrer
+sa tête au bourreau, «que de crimes on commet en ton
+nom!» Ces crimes qui ont laissé des éclaboussures de
+sang sur une des plus belles pages de l'histoire de l'humanité
+furent épargnés à l'Amérique.</p>
+
+<p>Malgré les essais d'organisations sociales, copiées d'après
+le modèle des deux grandes monarchies européennes, la
+féodalité n'y avait pris que de faibles racines. Le sol
+n'était pas favorable. La poussée d'en bas était trop forte
+pour que la pression d'en haut pût s'exercer d'une façon
+déprimante; ou plutôt, il n'y avait ni haut, ni bas, mais
+une solidarité d'efforts vers un idéal commun, dans la
+crainte des mêmes dangers extérieurs et sur la base des
+mêmes principes religieux et politiques. Les cadres dans
+<span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> lesquels se mouvaient et étouffaient les vieilles sociétés,
+ne pouvaient s'adapter à un groupement d'individus qui
+avaient précisément rompu avec d'anciennes façons de
+penser et d'obéir, afin de pouvoir mieux concilier les
+droits et les devoirs de l'individu avec les droits et les
+devoirs de la collectivité.</p>
+
+<p>Aussi, lorsque vint la maturité de telles consciences,
+lorsque sonna la majorité d'un peuple aspirant à affirmer
+son droit à l'indépendance, il n'y eut pas de luttes de
+classes, pas de luttes contre la noblesse, contre le clergé
+et contre le roi,&mdash;le roi d'Angleterre ne devant plus
+être considéré que comme le représentant d'un peuple
+étranger et hostile,&mdash;il n'y eut pas de gradation dans
+la composition des différents partis, allant du libéralisme
+philosophique à la démagogie sanglante, des représentants
+des États-Généraux à Vergniaud, à Danton puis à
+Robespierre pour aboutir à Bonaparte; il n'y eut pas
+de proscriptions, d'émigrations en masse, pas de guillotine,
+pas de massacres et pas de Terreur: il y eut simplement,
+et malgré les querelles intestines inévitables, un
+grand mouvement, un lever de boucliers en faveur
+d'une grande cause, pour laquelle, républicanisme et patriotisme
+formaient les termes extrêmes d'une même
+conception.</p>
+
+<p>On voit, tout de suite, la différence qui, dans leurs
+moyens d'action, sépare la révolution américaine de la
+révolution française. Si les hommes d'État de l'Union
+sympathisèrent immédiatement avec les hommes nouveaux,
+avec les tendances nouvelles qui prenaient de plus
+en plus consistance en France à la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle,
+ils s'aperçurent bientôt que, sous la même étiquette, se
+heurtaient des éléments divergents et contradictoires.
+Quoique les plus jeunes dans l'histoire constitutionnelle
+des États, ils étaient cependant nos aînés en fait d'organisation
+républicaine: ce qui, pour eux, découlait logiquement,
+clairement, fatalement, des conditions mêmes
+de leur établissement dans des territoires immenses et
+<span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> libres, affranchis par la distance de tout contact et de
+toute influence directe, devenait, pour nous, d'une réalisation
+problématique, exigeant le concours des forces
+vitales de la nation. La France, glorieuse et grande par
+son passé, souffrait de ce passé et, pour préparer les voies
+vers l'avenir, devait avoir recours à une rupture violente.</p>
+
+<p>Les Américains de marque qui vécurent en France à
+cette époque troublée de notre vie nationale, se rendirent
+vite compte de ces divergences et jugeant les événements
+en Anglo-Saxons habitués au régime représentatif, relevèrent
+bien des contradictions et bien des hérésies dans
+les premiers balbutiements du régime républicain français.
+Nous pouvons nous en faire une idée en feuilletant
+les lettres, en parcourant les mémoires de Thomas Jefferson
+et de Gouverneur Morris, par exemple, qui résidèrent
+à Paris pendant les journées décisives de la Révolution.</p>
+
+<p>Nommé Ministre des États-Unis en France, en 1785,
+au départ de Franklin, Jefferson est républicain dans l'âme,
+mais si bizarre que puisse paraître tel assemblage d'adjectifs,
+un républicain démocrate par principe et aristocrate
+par éducation. Sa situation de fortune et sa position
+sociale lui avaient facilité les jouissances de tous les biens
+matériels et intellectuels. Il consacra toutes ses ressources
+au progrès et au bien-être du peuple. Il solidarisa son
+avenir avec l'avenir de son pays.</p>
+
+<p>Il lui fallut s'habituer aux hommes et aux choses l'entourant
+dans le royaume de France en passe de devenir
+république. Sa première impression, tout en étant un peu
+incohérente, n'est pas entièrement dénuée d'optimisme.
+En général, il nous trouve bien en retard dans la compréhension
+et la mise en action de tout ce que comporte
+ce mot: indépendance,&mdash;qu'il ne faut pas confondre
+avec licence. Quelques-unes de ses lettres laissent percer
+un certain étonnement. Dès 1787, il remarque le grand
+nombre de caricatures, placards et bons mots qui circulent
+sans soulever de censure. Mais la foule à son
+<span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> tour devient agressive; Jefferson devient plus attentif. Il
+écrit à la date du 30 août:</p>
+
+<p>... «Le comte d'Artois, qui devait tenir un Lit de Justice
+à la Cour des Aides, a été hué sans réserve par la populace.
+La voiture de Madame de.... (J'ai oublié son nom),
+portant livrée de la Reine, a été arrêtée, on l'avait prise
+pour M<sup>me</sup> de Polignac que l'on voulait insulter. La Reine,
+allant au théâtre avec M<sup>me</sup> de Polignac, fut reçue par des
+huées. Le Roi, ayant depuis longtemps l'habitude de
+noyer ses soucis dans le vin, s'y plonge de plus en plus.
+La Reine pleure mais continue de pécher. Le comte d'Artois
+est détesté et Monsieur est grand favori. L'Archevêque
+de Toulouse est nommé premier Ministre,&mdash;c'est
+un caractère vertueux, patriotique et capable... En l'espace
+de trois mois, l'autorité royale a perdu, et les droits
+de la nation ont gagné plus de terrain par une simple
+évolution de l'opinion publique, que l'Angleterre dans
+toutes ses guerres civiles sous les Stuarts....»</p>
+
+<p>C'est le début du drame et Jefferson écoute les acteurs
+de la comédie royale répéter, avec plus ou moins de
+succès, les dernières tirades de leur rôle. Son attention
+est surtout attirée par l'Assemblée des Notables, la
+cour plénière, les États-Généraux, qui, par étapes devaient
+mener aux réformes définitives.</p>
+
+<p>Jefferson était très lié avec La Fayette. Peu de temps
+après la nuit du 4 août, le général vint lui demander
+l'hospitalité pour quelque six ou huit amis qui désiraient
+se réunir sur un terrain neutre afin de discuter sur le droit
+de veto devant être accordé ou retiré au Roi. Sur l'invitation
+empressée du diplomate américain, La Fayette
+vint avec Duport, Barnave, Alexandre de Lameth, Blacon,
+Mounier, Maubourg et Dagout, tous patriotes animés
+des meilleures intentions, prêts à se consentir des
+concessions mutuelles. Cette réunion d'hommes politiques
+notoires chez le représentant d'un pays étranger,
+devait mettre ce dernier dans une situation assez délicate.
+Sa franchise et son tact le tirèrent d'embarras. «La discussion,
+<span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> dit-il, commença à quatre heures et fut continuée
+jusqu'à dix heures du soir; pendant ce temps, je
+fus le témoin silencieux d'une argumentation calme et
+sincère qu'on trouve rarement dans les conflits de l'opinion
+politique; ce fut un raisonnement logique, une
+éloquence sévère, dénuée de toute vaine rhétorique ou
+déclamation et qu'on pourrait comparer aux plus beaux
+dialogues de l'antiquité qui nous ont été transmis par
+Xénophon, Platon et Cicéron.»</p>
+
+<p>Jefferson avoue, à la veille des États-Généraux, que la
+France n'est pas mûre pour toutes les réformes, pour
+l'exercice de certains droits du moins, considérés comme
+élémentaires dans les pays de race anglo-saxonne,&mdash;tel
+l'<i>Habeas corpus</i>. La suppression des lettres de cachet, par
+exemple, n'est pas encore unanimement admise. Et notre
+Américain ne peut s'empêcher de relever, avec quelque
+amertume, la légèreté des Français, leur esprit arriéré,
+quand il s'agit de développement politique. Écrivant à
+M<sup>me</sup> Adams, à l'occasion de la réunion des notables, il
+avait déjà dit: «Jusqu'à présent, le résultat le plus remarquable
+de cette assemblée est le nombre incalculable
+de calembours et de bons mots auxquels elle donna lieu.
+Si on les réunissait, on en formerait un ouvrage aussi volumineux
+que l'Encyclopédie. J'en ai conclu que cette
+nation n'est capable d'un effort sérieux que sur commande...
+Celui qui ferait un bon mot à propos, pourrait
+désarmer toute la nation résolue à se révolter.»</p>
+
+<p>Jefferson est sévère.</p>
+
+<p>Il craint, certes, les hâbleurs dans la future assemblée
+qui va se réunir. Il fait de l'ouverture des États-Généraux,
+à laquelle il assista, une description un peu superficielle:
+«Si on les considère comme une mise en scène
+d'Opéra, c'était imposant; au point de vue affaire, le discours
+du Roi fut exactement ce qu'il devait être et très
+bien débité. Personne n'entendit un seul mot du discours
+du Chancelier, de sorte que, jusqu'à présent, je n'ai pas
+encore pu savoir de quoi il avait été question. Le discours
+<span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> de M. Necker fut aussi bon que le permettait le nombre
+des détails qu'il était obligé de traiter.»</p>
+
+<p>Mais pour l'observateur judicieux, l'intérêt de la question
+commence quand il s'agit de fixer le système du vote:
+le Tiers-État lève la tête. Jefferson comprend que, de ce
+côté, sont la force et l'espoir. «Ses représentants, dit-il,
+possèdent presque tous les talents de la nation; ils sont
+fermes et audacieux, quoique modérés. Il y a, certes,
+parmi eux des têtes chaudes; mais ceux qui exercent le
+plus d'influence sont de sang-froid, tempérés et sagaces.
+Chaque initiative prise par cette chambre a été marquée
+par de l'adresse et de la sagesse. La noblesse, au contraire,
+est absolument hors d'elle. Elle est si furieuse
+qu'elle peut rarement délibérer. Elle possède peu d'hommes
+de talents modérés et pas un homme d'un talent supérieur...»</p>
+
+<p>C'est décidément au Tiers-État que Jefferson réserve
+toute son admiration. La logique dont cet ordre fit preuve
+dans ces premières discussions, lui rappelle, sans doute,
+des luttes similaires auxquelles il prit part dans son pays;
+il sympathise avec ces hommes énergiques qui, dans les
+transactions les plus difficiles, demeurèrent en possession
+d'eux-mêmes, résolus de mettre le feu aux quatre coins
+du royaume et de périr dans cet incendie, plutôt que de
+retrancher un iota à leur projet de modifier totalement la
+forme du gouvernement. Jefferson quitta la France avant
+d'avoir pu assister à ce changement. Mais son âme républicaine
+était satisfaite de ce qu'il avait vu et il était persuadé
+que la modération qu'il recommandait autour de
+lui ne serait pas troublée par des manifestations d'un caractère
+plus agressif. En cela, son optimisme se trompait
+et allait être soumis à une épreuve redoutable.</p>
+
+<p>Il se trompait aussi dans certains de ses jugements
+concernant la Reine sur laquelle il fait retomber, en
+grande partie, la responsabilité de la Révolution. Cette
+femme séduisante, produit de son époque et de sa caste,
+cette créature sensuelle, hautaine, inconsciente et artificielle,
+<span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> n'était pas de taille à enrayer le grand mouvement
+et, encore moins, à le provoquer. On dirait que Jefferson
+manque ici de profondeur de jugement et qu'il confond
+les causes lointaines, inéluctables, avec les prétextes
+fournis par des comparses. Il juge sans doute la conduite
+et l'influence de Marie-Antoinette d'après les Jacobins,
+d'après les campagnes odieuses et les libelles indignes
+dirigés contre la fille de Marie-Thérèse, qui ne pouvait
+être autre qu'elle n'a été.</p>
+
+<p>Quand Jefferson écrit, par exemple, dans son Autobiographie:
+... «J'ai toujours pensé que, s'il n'y avait pas eu
+de Reine, il n'y aurait pas eu de Révolution. Aucune
+violence n'aurait été provoquée, ni exercée... Le Roi aurait
+marché la main dans la main avec ses sages conseillers...
+Je ne saurais ni approuver, ni condamner la sentence
+qui mit fin à la vie de ces souverains... Je n'aurais pas
+voté la mort de Louis XVI... J'aurais enfermé la Reine
+dans un couvent, l'empêchant ainsi de nuire, j'aurais
+placé le Roi dans la situation qui lui convient, l'investissant
+de pouvoirs limités qu'il aurait, certes, exercés
+honnêtement. De cette façon, il n'y aurait pas eu de vide
+facilitant l'usurpation d'un aventurier militaire et l'occasion
+ne se serait pas présentée de ces atrocités qui démoralisèrent
+toutes les nations de ce monde et détruisirent et
+continuent à détruire des millions et des millions de ses
+habitants»... quand il écrit ces lignes, dis-je, il applique
+aux choses et aux gens de France sa mentalité d'anglo-saxon
+américain dont les principes démocratiques se sont
+développés quasi naturellement et il juge avec son esprit
+indépendant qui, après avoir espéré une révolution
+réalisée sans effusion de sang, la voit dévoyée dans les
+pires excès et finalement escamotée par l'ambition de
+Bonaparte.</p>
+
+<p>Gouverneur Morris, qui vint en France en février 1789,
+était un républicain aristocrate. Il était républicain parce
+qu'il se rendait bien compte qu'aucun autre gouvernement
+ne pouvait convenir à l'Amérique. Les éléments
+<span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> d'une monarchie et de ce que nous appelons, en Europe,
+une aristocratie, y faisaient défaut. Pas de hiérarchie
+sociale, pas de distinction de classes, qui sont l'essence
+même d'un gouvernement aristocratique. Il était un aristocrate
+parce qu'il descendait d'une de ces anciennes
+familles qui, tout en épousant les querelles des citoyens
+républicains du Nouveau-Monde, n'avaient pas entièrement
+rompu avec les idées de la vieille Angleterre et
+transmettaient précieusement, de père en fils, les bienfaits
+d'une éducation raffinée,&mdash;cette grande supériorité
+auprès des générations jeunes, encore rudes et frustes.
+Lui-même a dit quelque part: «En adoptant la forme
+républicaine du gouvernement, je ne l'ai pas seulement
+prise comme un homme prend une femme, au hasard de
+la loterie, mais j'ai agi comme peu d'hommes agissent
+à l'égard de leur femme: je l'ai prise tout en connaissant
+ses défauts.»</p>
+
+<p>Gouverneur Morris possédait tous les défauts et toutes
+les qualités d'un aristocrate: cynique, sceptique, hautain,
+spirituel, il appliquait son éclectisme philosophique à ses
+vues politiques; il ne préconisait aucun régime de préférence
+à un autre, le meilleur étant sujet à caution et se recommandant
+plutôt par sa facilité d'adaptation à la nation
+à laquelle il convient le mieux que par sa valeur intrinsèque.
+De sorte que, si le gouvernement républicain s'imposait
+à l'Amérique, on pouvait se demander s'il convenait
+bien à la France. Gouverneur Morris semble en douter
+et, républicain en Amérique, il est plutôt royaliste en
+France. Il trouve Jefferson exagéré dans sa propagande
+démocratique. Les deux Américains, dans leurs jugements
+sur la Révolution française, ne sont pas toujours
+d'accord et jusque dans l'expression de leurs opinions
+sur un bouleversement social qui doit nous diviser si profondément
+nous-mêmes, ils reflètent les tendances des
+deux partis politiques qui vont se disputer la direction
+des affaires aux États-Unis: les Républicains et les
+Fédéralistes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> Gouverneur Morris, fédéraliste, aime la France comme
+il le proclame dans beaucoup de ses lettres, mais avant
+tout, il aime la France telle qu'elle est encore: la France
+aristocratique, élégante, brillante, légère et corrompue,
+la France aux gestes chevaleresques et aux belles manières,
+celle qui fit la guerre en dentelles et semblait
+incapable de la faire en sabots. Ses goûts raffinés lui font
+apprécier la vie à la fois compliquée et superficielle des
+salons avec tout ce qu'elle comporte d'agréments un peu
+artificiels mais dénotant une culture très poussée et une
+vivacité très spéciale,&mdash;tel ce vin éminemment français:
+le champagne. Où trouvait-on tout cela? À la cour, dans
+les milieux gravitant autour de la cour, où de grands
+noms brillaient encore de l'éclat des grands souvenirs.</p>
+
+<p>C'est là que le républicain Gouverneur Morris fréquentait.</p>
+
+<p>Et, en 1792, quand tout cela fut à jamais dispersé à
+tous les vents de la haine et de l'envie, ferments des fureurs
+populaires, il garde cependant sa sympathie à la
+France, comme le prouvent ces lignes adressées à Thomas
+Pinckney: «Je fais des v&oelig;ux, des v&oelig;ux sincères
+pour le bonheur de ce peuple inconstant. Je l'aime. Je
+lui suis reconnaissant des efforts qu'il a réalisés pour
+notre cause, et je pense que, si l'on pouvait établir une
+bonne constitution ici, ce serait le meilleur moyen, avec
+l'aide de la Providence divine, d'étendre le bienfait de la
+liberté à tant de millions d'hommes, mes frères, qui
+gémissent encore sous le joug du despotisme, en Europe<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>.»</p>
+
+<p>Par une anomalie seulement compréhensible lorsque
+l'on connaît les antécédents d'un homme qui portait dans
+ses veines quelques gouttes de sang français, Gouverneur
+Morris, un des fondateurs de la république américaine,
+paraît aux Français un peu pâle dans ses professions de
+foi républicaines et M<sup>me</sup> de Tessé, ainsi que M<sup>me</sup> de La
+<span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> Fayette, l'accusent de modérantisme. Il le confesse lui-même:
+«Républicain, dit-il, et fraîchement émoulu
+d'une des constitutions les plus républicaines qui soient,
+je prêche sans cesse le respect pour le Roi, pour les droits
+de la noblesse, je prêche la modération...»</p>
+
+<p>Il fait aussi une description de la première session des
+États-Généraux; il la décrit en termes plus pittoresques
+que Jefferson, mais on dirait un royaliste, ému de ce
+qu'il a vu, qui tient la plume: «.....À mon arrivée,
+M. Necker est applaudi bruyamment et, à plusieurs reprises,
+ainsi que le duc d'Orléans; il en est de même
+pour un évêque qui a longtemps vécu dans son diocèse
+et pratiqué toutes les vertus réclamées par son ministère...
+Un vieillard qui avait refusé de mettre le costume assigné
+au Tiers et qui se présenta dans ses vêtements de fermier,
+est longuement applaudi. M. de Mirabeau est hué, quoique
+en sourdine. Enfin, le Roi arrive et prend sa place; la
+Reine à sa gauche, deux degrés plus bas que lui. Il prononça
+une courte allocution, bien dite, ou plutôt, bien
+lue. Le ton et la manière ont toute la fierté qu'on peut
+attendre du sang des Bourbons. Il est interrompu dans
+sa lecture par des acclamations si chaudes et d'une affection
+si touchante, que des larmes s'échappèrent de mes
+yeux en dépit de moi-même. La Reine pleure ou fait
+semblant de pleurer;&mdash;mais aucune voix ne se fait
+entendre pour la réconforter. Je me serais certainement
+fait entendre si j'étais Français; mais je n'ai pas le droit
+d'exprimer un sentiment et je sollicite en vain les personnes
+qui se trouvent dans mon voisinage de le faire. Ayant
+parlé, le Roi se découvre et quand il remet son chapeau,
+ses nobles imitent son exemple. Quelques-uns du Tiers
+font le même geste, mais, par degrés, se découvrent de
+nouveau. Alors, le Roi retire son chapeau. La Reine
+paraît le désapprouver et une conversation semble s'engager
+dans laquelle le Roi lui dit qu'il lui a plu d'agir
+ainsi, que ce soit protocolaire ou non; mais je ne puis
+certifier l'exactitude de cet incident, étant trop éloigné
+<span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> pour voir distinctement et encore moins, pour entendre.</p>
+
+<p>«Après le discours de M. Necker, le Roi se lève pour
+se retirer et il est salué d'un long: <i>Vive le Roi!</i> La Reine
+se lève à son tour et, à ma grande satisfaction, elle entend,
+pour la première fois, sortir de quelques bouches ce cri
+de: <i>Vive la Reine!</i> Elle esquisse une révérence qui provoque
+une acclamation plus nourrie à laquelle elle répond
+par une révérence plus accentuée»...</p>
+
+<p>Ces détails de chapeaux retirés et remis, auxquels s'arrête
+Gouverneur Morris, paraissent, à première vue, un
+peu puérils. À y regarder de plus près, ils ont une signification
+profonde. Les représentants du Tiers-État qui se
+couvrent quand Messieurs de la Noblesse se couvrent,
+ne veulent-ils pas, de la sorte, exprimer le symbole de
+leur dignité d'hommes libres, prêts à réclamer l'égalité?</p>
+
+<p>À mesure que le drame se déroule, Gouverneur Morris
+se trouve dépaysé par la mise en scène théâtrale des sentiments,
+par la susceptibilité nerveuse des orateurs qui,
+n'étant plus maîtres d'eux-mêmes, ne pouvaient pas l'être
+davantage de leur sujet et commettaient des fautes irréparables
+dans l'exercice d'un mandat important, ce qui
+ne l'étonné pas, car, dit-il: «ils prennent le génie à la
+place de la raison pour guide, se servent de l'expérimentation
+au lieu de l'expérience et s'avancent dans l'obscurité
+parce qu'ils préfèrent l'éclair de l'orage à la pure
+lumière du jour.»</p>
+
+<p>Naturellement, la méthode diffère entièrement de celle
+qu'employèrent les hommes qui élaborèrent la constitution
+américaine; question de mentalité, de tempérament
+et de race. Les Américains possédaient l'expérience,
+fruit de leurs rudes épreuves, depuis qu'ils avaient virtuellement
+rompu avec la mère-patrie, au commencement
+du XVII<sup>e</sup> siècle, jusqu'au jour où cette rupture devait
+devenir un fait accompli. Quoi d'étonnant que Gouverneur
+Morris, tout en proclamant les grands principes de
+la Révolution, critiquât les moyens employés chez nous
+pour les faire triompher. Pour lui, la Constituante, la
+<span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> Convention, avec leur personnel nouveau, de plus en plus
+détaché des traditions raciques, constituent autant d'étapes
+devant mener à l'anarchie finale. Le procès du roi lui fait
+présager sa mort. À cette occasion il écrit à Jefferson:
+«Une personne moins au courant que vous de l'histoire
+des affaires humaines, pourrait trouver étrange que le
+plus doux des monarques qui aient jamais occupé le trône
+de France, qui en est précipité précisément parce qu'il
+ne veut pas prendre les mesures énergiques reprochées
+à ses prédécesseurs, qu'un homme, enfin, que personne
+ne peut accuser d'un acte criminel, soit persécuté comme
+le plus néfaste tyran qui ait déshonoré l'humanité,&mdash;que
+Louis XVI, en un mot, puisse être condamné à mort.
+Cela est, pourtant.»</p>
+
+<p>Après le 21 janvier 1793, Morris écrit au même Jefferson:
+«Le Roi de ce pays a été publiquement exécuté. Il
+mourut avec dignité. En montant à l'échafaud, il exprima,
+de nouveau, son pardon à tous ceux qui l'avaient persécuté
+et l'espoir que son peuple égaré pût profiter de sa
+mort. Sur l'échafaud, il voulut parler, mais l'officier de
+service, Santerre, fit battre les tambours. Par deux fois,
+le roi essaya de se faire entendre, mais en vain. Les exécuteurs
+le saisirent et mirent une telle hâte à faire tomber
+la hache, le cou n'étant pas encore convenablement placé,
+qu'il fut mutilé...»</p>
+
+<p>Gouverneur Morris, comme tous ceux qui, sur les lieux,
+furent mêlés de près aux différentes phases du drame
+révolutionnaire, est absorbé par les événements journaliers,
+composant sa vie à Paris. Il oublie parfois les
+principes qui planent, immuables et intangibles, dans la
+sereine région de l'idée, pour ne voir que les hommes qui
+se démènent dans les convulsions de la passion. Plus
+haut que les acteurs récitant plus ou moins bien leur
+rôle, passe le souffle inspirateur et créateur. Et dans la
+Révolution française, il convient de faire deux parts:
+celle qui appartient aux contingences humaines, limitée
+aux nécessités de races et de frontières,&mdash;celle qui appartient
+<span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> à l'univers entier et qui, dépassant les frontières
+d'une patrie, peut, telle une religion, entraîner, dans son
+rayonnement, d'autres patries.</p>
+
+<p>Les Américains qui suivirent le mouvement de loin,
+sans être exposés au spectacle immédiat des troubles
+sanglants, en comprirent sans doute mieux la portée
+philosophique. À tant de distance, ils crurent entendre
+comme l'écho de leur propre émancipation et considérèrent
+le nouveau gouvernement installé en France comme
+l'établissement d'une république s&oelig;ur. Certes, dans ce
+sentiment demeurait toujours vivace la reconnaissance
+pour l'aide donnée contre l'Angleterre. Les successeurs
+de Gouverneur Morris, Monroe et J. Barlow, venus en
+France quand le terrain parut un peu déblayé, se montrèrent
+impartiaux, enthousiastes pour l'&oelig;uvre accomplie,
+dont les conséquences devaient avoir un retentissement
+mondial.</p>
+
+<p>Les discussions de doctrine précédèrent, dans le Congrès,
+les plans politiques et la différence des points de vue
+s'affirma par la formation de partis opposés. Les uns
+proclamaient la similitude des principes et des institutions
+en faveur d'un rapprochement entre les deux républiques.
+Les autres en faisaient ressortir les dissemblances.
+La République française, disaient-ils, est une et indivisible;
+la nôtre est composée d'États souverains dans une certaine
+mesure, possédant une juridiction particulière et des
+intérêts locaux; le fédéralisme est considéré, en France,
+comme une trahison,&mdash;ici, la trahison consisterait à vouloir
+imposer l'unité de gouvernement. L'Union qui respecte
+la diversité des États, fait la force de notre Confédération.</p>
+
+<p>Les orateurs du Congrès, en émettant telles considérations,
+faisaient ressortir la nécessité de développer le
+sentiment d'une nationalité bien déterminée. À ceux qui
+affirmaient que, malgré la sympathie due à la France, la
+constitution britannique offrait plus d'affinités avec la
+constitution américaine, d'autres ripostaient qu'ils n'étaient
+ni Anglais, ni Français, mais bien des Américains,
+<span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> nommés par le peuple pour défendre des intérêts exclusivement
+américains. Et, ceux-là étaient dans le vrai;
+mais ils ne pouvaient pas échapper à la fatalité qui s'imposait
+d'une politique américaine tour à tour ballottée
+entre l'influence française et l'influence anglaise.</p>
+
+<p>La presse américaine reflète ces opinions contradictoires.
+On y trouve les deux conceptions qui vont inspirer
+les leaders politiques des États-Unis, partagés, pour
+un temps, entre l'Angleterre réactionnaire et la France
+libérale.</p>
+
+<p>Les journaux critiquent ou exaltent les événements de
+France, suivant qu'ils représentent l'un ou l'autre de ces
+partis. Mais malgré l'enthousiasme des plus fervents,
+une certaine crainte se manifeste, un sentiment se fait
+jour, parmi les plus francophiles, devant le spectacle de
+tant d'excès incompris parce que suscités par des conditions
+spéciales à un pays étranger, parce que réprouvés
+par une mentalité si différente de la mentalité latine.
+Dans ces excès même, indépendamment de toute sympathie
+pour les principes républicains et à cause de ces sympathies
+sans doute, la clairvoyance anglo-saxonne devine
+un danger. Elle s'étonne des soubresauts de l'opinion
+française, elle condamne les revirements subits de la
+passion aveugle, les discours grandiloquents, les gestes
+d'une allure trop théâtrale, parce que derrière cette mise
+en scène qui souvent amuse et parfois détourne du but
+poursuivi, se cache la menace des plus terribles tyrannies.
+Les États-Unis n'ont plus à craindre le retour de
+celles dont ils ont secoué le joug; mais des problèmes
+nouveaux à résoudre vont mettre leur jeune indépendance
+à l'épreuve.</p>
+
+<p>Cependant, le drame révolutionnaire, en France, a
+suivi sa courbe ascendante et descendante, les hommes
+les mieux intentionnés, les talents les plus fougueux, les
+c&oelig;urs les plus ardents, les intelligences les plus subtiles,
+tout ce que la nature a pu produire de génie, d'énergie,
+de raison, d'utopie, de grâce et même de beauté, a été
+<span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> dépensé en pure perte, pour un temps du moins, car la
+moisson semée au prix de tant de sacrifices, d'abnégations
+et de crimes, germera plus tard. Mais, voici que déjà, sur
+tant de ruines amoncelées sur des ruines, sur la mêlée
+confuse de tant d'idées qui se heurtent et s'annulent en
+une incohérence anarchique, s'annonce une ère d'ordre,
+de discipline, de grandeur militaire; voici que, sur
+l'ombre pâlissante de tant de lutteurs convaincus, se
+dresse la silhouette fine et énigmatique du capitaine, du
+général, du consul: Bonaparte.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> CHAPITRE IV<br>
+<span class="smcap">GROUPEMENTS DES PARTIS<br>
+ET DIFFICULTÉS DIPLOMATIQUES.</span></h2>
+
+<p class="resume">Napoléon émerge et Washington hésite. &mdash; Deux partis se constituent
+aux États-Unis: Les Républicains et les Fédéralistes. &mdash; Convention
+de Philadelphie du 14 mai 1787. &mdash; Jefferson
+devient le représentant du républicanisme avancé. &mdash; On critique
+la mise en scène luxueuse des réceptions du Président et
+de M<sup>me</sup> Washington. &mdash; Les relations entre la France et les
+États-Unis se troublent. &mdash; La mission du citoyen Genet en 1793. &mdash; Son
+attitude incorrecte. &mdash; L'influence anglaise prédomine. &mdash; Le
+traité de Jay, à Londres. &mdash; Fauchet précise la nature
+de nos rapports avec l'Amérique du Nord, en l'an V de la République. &mdash; Jugement
+équitable de Pastoret. &mdash; Pinkney,
+Marshall et Gerry, envoyés à Paris. &mdash; Rôle de Talleyrand. &mdash; Ses
+vues sur les Colonies. &mdash; Bonaparte semble les partager
+en ce qui concerne l'Amérique.</p>
+
+<p>À l'heure où l'étoile de Bonaparte se levait à l'horizon
+politique de l'Europe, les courants d'idées et d'événements
+relatifs à l'Amérique, résumés dans les chapitres
+précédents, étaient connus de tous ceux qui aspiraient à
+jouer un rôle dans l'État, de tous ceux qui suivaient,
+avec intérêt et perspicacité, la marche souvent obscure
+de l'histoire.</p>
+
+<p>Il faut bien le répéter: les fondateurs de la république
+américaine partagèrent, dans leurs jugements sur la révolution
+française, les mêmes engoûments et les mêmes
+antipathies que nos partisans et nos adversaires européens.
+Ces sentiments suivirent la gradation de la fièvre
+qui nous entraînait dans un paroxysme de passion et
+qui, pour eux, répondait à ces termes extrêmes: d'abord,
+<span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> sympathie et admiration, puis, étonnement et stupeur,
+enfin, horreur et répulsion. Ils étaient les spectateurs, et
+gardant toujours leur froide raison d'anglo-saxons, ne
+pouvaient vibrer à l'unisson des tragédiens exaspérés qui,
+sur la scène de la politique française, faisaient bon marché
+de leur sang et du sang d'autrui,&mdash;puisque, comme
+on l'a dit, les Dieux en avaient soif.</p>
+
+<p>Évidemment, Washington et ses amis furent déconcertés
+par ce qui se passait en France. Comment l'ami de
+La Fayette qui conservait une profonde reconnaissance à
+Louis XVI d'avoir ratifié les traités libellés par M. de Vergennes,
+pouvait-il sympathiser avec des hommes érigés
+en bourreaux de tout ce qui avait fait la grandeur du Roi
+de France et de l'aristocratie française dont les représentants
+les plus brillants furent les compagnons d'armes
+des premiers combattants de la liberté américaine? On
+comprend le désarroi du premier Président de la République
+des États-Unis devant cette alternative: rompre
+avec toute influence française,&mdash;ce qui consistait à condamner
+la primitive confraternité républicaine,&mdash;ou
+se solidariser avec les excès de l'esprit sectaire et anarchique,&mdash;ce
+qui était contraire à toutes ses tendances
+conservatrices, même libérales, mais toujours respectueuses
+du passé,&mdash;d'un passé relativement jeune qui ne
+pouvait certes pas être comparé au passé de la France.
+C'était là l'inévitable et apparente incohérence de l'intervention
+monarchique en faveur de la fondation d'une république.
+La France royaliste avait un peu délibérément
+travaillé à la reconnaissance de principes qui devaient la
+détruire; plus tard, l'Amérique hésite à suivre la France
+révoltée jusqu'au bout et trouve que son élève en républicanisme
+a dépassé la signification de son enseignement
+et professe avec trop d'emportement des principes
+entachés de dissolution et de destruction sociale.</p>
+
+<p>Deux partis se constituèrent alors aux États-Unis: celui
+des républicains purs, admirateurs quand même des
+républicains français et qui étaient d'avis de marcher de
+<span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> l'avant, sans arrière-pensée de réaction; celui des Fédéralistes
+qui, effrayés de la tournure des événements, ne
+voulaient pas s'incliner devant les verdicts de la démagogie
+française et proclamaient hautement leurs anciennes
+affinités avec les hommes, les idées et les choses
+d'Angleterre.</p>
+
+<p>Washington fut longtemps ballotté entre ces deux
+tendances politiques.</p>
+
+<p>S'il pencha du côté des Fédéralistes, il serait excessif
+de lui en faire un grief. Faisant partie de cette catégorie
+sociale qui pouvait passer pour aristocrate, parce que,
+malgré tout et en dépit de toutes les aspirations individualistes
+et égalitaires, il y a toujours une élite, il se rendait
+parfaitement compte que les couches sociales venant
+immédiatement après celles qui formaient les minorités
+directrices, ne se composaient encore que d'éléments
+disparates, sans homogénéité, livrées à toutes les sollicitations
+de l'instinct déchaîné. C'était la masse incohérente,
+aux origines douteuses, des épaves de races qui,
+plus tard seulement, pouvaient s'amalgamer en une race
+unique, mais, pour le moment, avaient besoin, sous
+peine de se fondre en un mélange sans consistance et
+sans nom, d'un système de gouvernement autoritaire et
+hiérarchisé.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, il est compréhensible que les
+hommes ayant présidé à la naissance de la jeune république
+aient eu la conscience de leur responsabilité
+quand il s'agissait de défendre et de développer leur
+&oelig;uvre. Cette &oelig;uvre, si belle en elle-même, contenait
+des éléments contradictoires: des appuis qui venaient
+de la réaction et des forces qui émanaient du radicalisme.</p>
+
+<p>Après avoir conquis l'indépendance, il avait, en effet,
+fallu fonder le gouvernement qui permit à cette indépendance
+de durer et de s'organiser. Le pacte fédéral, qui,
+sous le nom d'<i>articles de confédération et d'union perpétuelle</i>,
+répondait, en somme, à tout essai d'administration
+aux États-Unis, n'était qu'un semblant de constitution,
+<span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> un pouvoir illusoire soumis aux caprices de treize
+petites républiques souveraines et rivales. Sous la direction
+de Washington, de Franklin, de Hamilton, de
+Gouverneur Morris, se réunit, le 14 mai 1787, la convention
+de Philadelphie qui élabora cette constitution des
+États-Unis qui permit d'enrayer le désordre et de considérer
+l'avenir avec confiance. Grâce à cet instrument de
+gouvernement, la discorde, la violence, les agitations
+stériles qui, pendant un instant, avaient compromis la
+sécurité de la jeune république, le Président Washington
+put venir à bout des soulèvements socialistes, réagir
+contre l'esprit de licence démocratique et d'égoïsme local.
+Il tira lui-même la philosophie de ce mouvement en arrière,
+quand il dit: «En formant notre confédération,
+nous avions eu trop bonne opinion de l'humanité. L'expérience
+nous a appris que, sans l'intervention d'un pouvoir
+collectif, les hommes n'adoptent et n'exécutent que
+les mesures les mieux calculées pour leur propre
+bonheur<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>.»</p>
+
+<p>C'était là, évidemment, le langage d'un sage, d'un
+homme ayant manié des hommes, mais c'était aussi le
+langage d'un aristocrate auquel le démocrate Jefferson,
+d'un optimisme un peu simpliste dans sa sincérité, reprochera
+de douter de la bonté foncière de la nature humaine.</p>
+
+<p>Jefferson qui, par opposition à Washington, Hamilton,
+Jay, John Adams, va devenir le représentant du républicanisme
+avancé, conduisant tout droit à la démocratie,
+profitait peut-être de la supériorité, fort gratuite, d'entrer
+en scène à une heure moins troublée de l'histoire de son
+pays. La politique des fédéralistes était nécessaire; elle
+ne devait être que transitoire et Jefferson, le leader républicain,
+put, sans trop de difficultés, demeurer fidèle à
+son idéal politique que, même à la fin de sa carrière, il
+prétendit préciser par la distinction suivante: «Par leur
+<span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> tempérament, dit-il, les hommes se divisent naturellement
+en deux partis: premièrement, les timides, les
+faibles, les maladifs, ceux qui craignent le peuple, qui
+s'en méfient et qui sont portés à vouloir lui retirer tous
+les pouvoirs pour les placer dans les mains des classes
+supérieures,&mdash;en second lieu, les hommes forts, sains
+et hardis, ceux qui s'identifient avec le peuple, qui ont
+confiance en lui, qui l'estiment le dépositaire le plus
+honnête et le plus sûr, sinon le plus sage, des intérêts
+publics. Dans tous les pays, ces deux partis existent; dans
+tous ceux où on est libre de penser, d'écrire, ils entrent
+en lutte. Qu'on les appelle donc libéraux et serviles,
+jacobins et ultras, whigs et tories, républicains et fédéralistes,
+aristocrates et démocrates, sous tous les noms
+divers qu'ils prennent, ce sont toujours les mêmes partis
+poursuivant le même but. Cette dernière appellation
+d'aristocrates et de démocrates est la vraie, celle qui
+exprime le mieux leur essence<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>.»</p>
+
+<p>Ces deux citations, en donnant la caractéristique de
+ces deux grands citoyens américains, Washington et Jefferson,
+donnent aussi l'explication des deux conceptions
+politiques qui vont entrer en lutte.</p>
+
+<p>Jefferson n'eut pas de peine à constituer le parti républicain,&mdash;tout
+le pays étant républicain. Il ne s'agissait
+ici que de nuances. Nommé secrétaire d'État dans un cabinet
+où Hamilton représentait des idées soi-disant réactionnaires,
+il fonda l'opposition qui, pour impressionner
+l'opinion publique, s'en prit plutôt aux apparences des
+hommes qu'à la réalité des choses. Fresneau, rédacteur
+de la <i>Gazette Nationale</i>, lui vendit le talent de sa plume.
+Et l'imagination populaire fut surexcitée par les critiques
+plus ou moins fondées à l'adresse de certains membres du
+gouvernement qui se donnaient des airs de grands seigneurs
+peu en rapport avec les goûts et les tendances de
+la majorité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> On fit remarquer avec ironie de quel appareil somptueux
+s'entouraient le Président et surtout la Présidente,
+M<sup>me</sup> Washington, qui, à son entrée à New-York, avait été
+saluée par une salve de treize coups de canon. Et, abomination
+plus grande encore: le Vice-Président, John Adams,
+se prélassait, comme un prince, dans une voiture à six chevaux.
+Le luxe du palais de la Présidence, avec ses laquais
+en livrée et ses invités en habit de cérémonie, ne faisait-il
+pas songer à Versailles et aux corruptions extravagantes
+d'une cour? Dans un bal qui fit sensation, Washington et
+la générale occupaient un canapé qui ressemblait, de bien
+loin, à un trône, mais fut, tout de même, pris pour un
+trône. De là à accuser Washington de vouloir se faire décerner
+le titre d'<i>Altesse</i> et de <i>Protecteur</i>, il n'y avait qu'un
+pas. Au fond, la querelle de principes tendait à devenir
+une querelle de personnes entre Jefferson et Hamilton,
+sous le prétexte fallacieux d'un complot royaliste, le tout
+assaisonné par la crainte des excès révolutionnaires dont
+l'exemple venait de France et par le danger des entraînements
+loyalistes et royalistes dont la sollicitation venait
+d'Angleterre.</p>
+
+<p>À partir de cette époque, les relations entre la France
+et les États-Unis allaient connaître des temps moins
+calmes. Washington vieilli sembla oublier la confraternité
+d'antan et se tourna vers l'Angleterre. Le gouvernement
+français, par son attitude intransigeante, fut, en
+grande partie, cause de ce revirement regrettable.</p>
+
+<p>Le citoyen Genet avait été nommé par la Convention
+Ministre de la République française aux États-Unis. L'attitude
+que prit ce diplomate, dès son arrivée, manqua de
+diplomatie. Il est certain que sa mission consistait à entraîner
+l'Amérique dans la guerre que la France soutenait
+alors contre l'Europe. Il fallait aussi faire miroiter
+aux yeux des membres influents du Gouvernement américain,
+la perspective d'enlever à l'Espagne l'embouchure
+du Mississipi, dont la navigation serait ainsi ouverte aux
+habitants de l'Ouest et permettrait, sans doute, selon la
+<span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> phraséologie du temps, «de réunir à la constellation
+américaine la belle étoile du Canada<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>.»</p>
+
+<p>L'énoncé seul d'un pareil programme dénotait, de la
+part des dirigeants français, une certaine ignorance de la
+mentalité des Américains et des difficultés intérieures dans
+lesquelles ils se débattaient. Républicains et Fédéralistes,
+quels que fussent les revirements de l'opinion en faveur de
+la France ou de l'Angleterre, comptaient s'en tenir à une
+stricte et juste neutralité. M. Genet débarquant, en avril
+1793, à Charlestown, avec l'assurance un peu naïve d'un
+tribun ou d'un proconsul, se livra aussitôt à une propagande
+déplacée en faveur des idées et des intérêts de son
+pays,&mdash;ce qui eut été parfaitement naturel s'il avait agi
+avec quelque discrétion. Malheureusement, il prit ouvertement
+des mesures attentatoires aux intérêts du pays
+auprès duquel il était accrédité: armant des corsaires, de
+sa propre initiative, ordonnant des recrutements, condamnant
+des prises, enfin, faisant abstraction du gouvernement
+établi pour obéir sans discernement aux instructions
+données par la Convention. C'était d'une maladresse
+insigne. En toutes circonstances, une pareille conduite
+eût été condamnable; en l'occurrence, elle était dangereuse.
+Elle s'expliquait par l'état d'esprit dans lequel se
+trouvait tout Français ayant joué un rôle pendant les
+journées les plus dramatiques de la Révolution. Hypnotisé
+par les grandes phrases, par les grands gestes, par
+les grands événements dont il avait été le témoin, Genet
+avait simplement transporté, dans une contrée étrangère
+et éloignée, l'ambiance fiévreuse au sein de laquelle il
+avait vécu et qui, tout en n'exagérant pas le danger auquel
+la France était exposé en Europe, exagérait peut-être
+l'influence de sa propagande républicaine en Amérique.
+Pour lui, l'indépendance américaine étant, en partie,
+l'&oelig;uvre de la France, il estimait tout naturel que le Gouvernement
+des États-Unis obéît, sans condition, au Gouvernement
+<span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> de la grande nation,&mdash;que dis-je, qu'il s'inclinât,
+sans réserves, devant les injonctions de la Convention,
+que lui, le représentant officiel, était chargé
+de transmettre.</p>
+
+<p>D'ailleurs, les instructions qu'il avait reçues des Comités
+de la Convention respiraient la haine qu'ils vouaient
+à Washington qui, prétendaient-ils, s'était entièrement
+dévouée à l'Angleterre. Genet n'hésita donc pas à s'appuyer
+sur l'opposition pour arriver à ses fins. Il était parvenu
+à avoir des adhérents secrets ou avoués dans plusieurs
+États et jusque dans le sein du Congrès. Fort de leur appui,
+il eut l'audace de préparer un mouvement qui avait
+pour but rien de moins que la conquête de la Louisiane.
+Les mécontents l'assurèrent que toute cette province désirait
+rentrer sous la domination de la France et Genet
+poussa l'outrecuidance jusqu'à prêter la main à une
+coopération de forces navales qui devaient se présenter
+sur les côtes de la Floride. Le principal corps de troupes
+de terre devait s'embarquer au Kentucky et, descendant
+l'Ohio et le Mississipi, envahir inopinément la Nouvelle-Orléans.
+Ces préparatifs hostiles auxquels plusieurs États
+de l'Union semblaient vouloir prendre part, causèrent
+d'autant plus de craintes au gouvernement fédéral qu'à
+la même époque il était engagé, avec la cour de Madrid,
+dans une négociation relative à la navigation du Mississipi.
+Washington crut nécessaire d'intervenir auprès du
+Gouverneur du Kentucky. Non content de jeter le trouble
+dans les relations intérieures. Genet alla jusqu'à accuser
+le Président des États-Unis de violer la Constitution et
+le menaça «d'en appeler de lui au peuple, de porter ses
+accusations devant le Congrès et d'y comprendre tous
+les aristocrates partisans de l'Angleterre et du gouvernement
+monarchique.»</p>
+
+<p>C'était un appel à la révolte et le Ministre de France
+aux États-Unis était allé trop loin dans sa propagande
+et dans ses agissements. Il était, pour ainsi dire, devenu
+le chef d'une faction et les Ministres américains firent
+<span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> connaître au Gouvernement français «que les actes de
+son envoyé ne correspondaient point aux dispositions
+dont la République française était animée; qu'il s'appliquait,
+au contraire, à engager les États-Unis dans une
+guerre au dehors, à semer au dedans la discorde et l'anarchie
+et ils demandaient son rappel comme nécessaire
+au maintien de la bonne intelligence.»</p>
+
+<p>Le Gouvernement sut désapprouver la conduite de
+Genet; il le rappela et le remplaça. On peut se demander
+si, tout en interprétant d'une façon trop rigoureuse les
+instructions de la Convention, ce diplomate improvisé
+n'obéissait pas quand même à ses plus secrets désirs.
+En tout cas, ces menées prouvent que la hantise de posséder
+de nouveau la Louisiane et de poser les bases d'un
+empire français en Amérique, revenait périodiquement
+inspirer les fauteurs d'une grande politique internationale.
+C'était la première fois qu'on osait afficher hautement
+ces tendances ambitieuses. Elles furent reprises
+par Talleyrand, comme nous allons le voir, dans une
+conception différente, et, enfin, par Bonaparte qui leur
+donna une solution bien inattendue.</p>
+
+<p>Mais, pour le moment, le résultat le plus éclatant
+auquel on était parvenu, fut celui-ci: les fédéralistes
+gagnèrent du terrain et les relations se brouillèrent avec
+la France au profit de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Le traité que Jay signa à Londres fut la conséquence
+de cette politique nouvelle et mit le comble à notre mécontentement.
+Les successeurs de Genet comme Ministres
+de France à Philadelphie, Fauchet et Adet, ne purent
+enrayer le mouvement hostile à notre égard. Washington,
+à la veille de sa retraite, effrayé des perspectives troublantes
+que la Révolution française faisait miroiter à ses
+yeux, ne fit rien pour lutter contre le mouvement anti-français;
+au contraire, il se solidarisa entièrement avec
+la passion haineuse de Hamilton qui incarna, un instant,
+toutes les passions du fédéralisme militant.</p>
+
+<p>En réalité, le traité de Londres était une violation
+<span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> flagrante des traités que nous avions conclus avec les
+États-Unis en 1778,&mdash;ces traités qui constituaient les
+premiers pactes politiques de la république américaine
+et lui avaient, en somme, permis de faire le pas décisif
+vers l'indépendance. En les violant, les Américains nous
+mettaient dans une position inférieure à l'égard de
+l'Angleterre.</p>
+
+<p>C'est ce que Fauchet fit ressortir quand il essaya de
+préciser la nature de nos rapports politiques avec l'Amérique
+du Nord, en l'an V de la République.</p>
+
+<p>«En consacrant dans ces traités, dit-il, les principes
+de la neutralité moderne dans toute leur plénitude, nous
+ne pouvions pas, à coup sûr, désirer que les États-Unis
+consentissent, dans leurs traités postérieurs, à des principes
+contraires: c'est particulièrement la nature de leurs
+stipulations avec l'Angleterre qui devait nous embarrasser.
+Nous ne pouvions désirer que cette puissance pût
+faire usage de leur pavillon à son aise, tandis que cette
+faculté nous serait interdite.»</p>
+
+<p>«Tel est cependant l'état de choses qui a été établi par
+le traité de Londres. Les États-Unis ont abandonné explicitement,
+dans ce traité, la neutralité moderne, d'où il
+résulte que l'Angleterre peut légalement nous piller sous
+pavillon américain et que nous devons respecter ce qu'elle
+met sous ce pavillon.»</p>
+
+<p>«Les principes de neutralité dont il s'agit, s'étendent
+encore à une partie du commerce des neutres, sujette à
+bien des discussions, c'est la contrebande. D'après l'ancien
+droit des gens, tout ce qui était destiné pour l'ennemi,
+tout ce qui sortait d'un port ennemi, était contrebande,
+et plus particulièrement les matières propres aux arsenaux
+de terre ou de marine, et même les provisions»...</p>
+
+<p>«Le traité de Londres consacre l'ancien droit des gens
+à cet égard, c'est-à-dire, qu'il est légal pour l'Angleterre,
+de s'emparer de toutes les matières propres aux approvisionnements
+des chantiers, que pourraient nous apporter
+les Américains, tandis que nous devons respecter ces
+<span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> mêmes objets transportés en Angleterre sous même pavillon.
+Quant aux provisions, on laisse à son arbitraire de
+déclarer quand elles sont contrebande, c'est-à-dire, saisissables,
+lorsqu'elles seront envoyées en France ou dans nos
+colonies, sur bâtiment américain<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>».</p>
+
+<p>Le Directoire se trouvait, de la sorte, devant un fait
+acquis,&mdash;fruit d'une politique trop intransigeante. Pastoret
+le fit remarquer dans la séance du 2 messidor où il
+appela l'attention du Conseil des Cinq Cents sur les relations
+de la France avec les États-Unis. Il était loin d'approuver
+le traité de 1794 que ces derniers avaient conclu avec
+l'Angleterre; cependant, dans un esprit de conciliation,
+il s'efforçait de montrer les torts réciproques... «Mais enfin,
+disait-il, si les États-Unis ont violé les convenances et les
+égards, ils n'ont trahi aucun engagement, ils n'ont usurpé
+aucun droit, ils n'ont fait qu'user de la faculté universelle
+des nations, de contracter, quand et comme elles le
+veulent. Sommes-nous donc les souverains du monde?
+Nos alliés ne sont-ils donc que nos sujets, pour qu'ils ne
+puissent pactiser à leur gré? Et certes, il n'est pas peu
+singulier d'entendre le gouvernement français accuser le
+traité du 19 novembre 1794 d'être une hostilité, tandis
+qu'il fait prendre lui-même, sans avoir déclaré la guerre,
+tous les vaisseaux américains.»</p>
+
+<p>Pastoret jugeait sainement les choses. Cependant, les
+victoires des armées françaises, tout en exaltant l'orgueil
+du Directoire, firent souhaiter aux Américains de rétablir
+les anciennes relations amicales avec la nation à laquelle
+les rattachaient tant de souvenirs communs et de sentiments
+reconnaissants. D'ailleurs, il était question de paix
+entre la France et l'Angleterre. Aussi le Président John
+Adams, absolument d'accord avec le Congrès, envoya à
+Paris trois plénipotentiaires dont les instructions étaient
+inspirées par un réel désir de rapprochement. Cette tentative
+<span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> échoua pourtant. Soit que MM. Pinkney, Marshall
+et Gerry ne fussent pas bien préparés pour la mission
+qu'on leur avait confiée, soit que le Directoire n'en comprit
+pas toute la signification, les pourparlers qui auraient
+dû prendre l'ampleur digne des deux grandes
+nations en présence, se résuma en des marchandages
+louches avec des agents subalternes. On insinua qu'on
+compterait éventuellement sur un concours financier et
+effectif, en vue d'une descente en Angleterre. Mais telles
+propositions, vaguement traitées par les Ministres français,
+irritèrent les envoyés américains qui ne furent
+jamais reçus par les Directeurs lesquels se refusaient de
+reconnaître le caractère officiel de MM. Pinkney et Marshall,
+sous prétexte qu'ils appartenaient au parti fédéraliste,
+si anti-français. Exception fut faite pour M. Gerry
+qui, tout en étant un républicain avéré, était pourtant
+obligé de se solidariser avec ses collègues.</p>
+
+<p>Dans ces négociations, Talleyrand joua un rôle prépondérant,
+quoique, parfois, sujet à caution. Il y trouva
+l'occasion de mettre en lumière ses vues personnelles sur
+l'Amérique.</p>
+
+<p>Dans le tourbillon des affaires qui entraînaient et accaparaient
+tous les esprits en France, peu de gens connaissaient
+à fond les affaires d'Amérique. Les Ministres
+plénipotentiaires qui en revenaient, après avoir plus ou
+moins bien réussi dans leur mission, se montraient, dans
+leurs rapports, d'une partialité concevable. Beaucoup
+d'émigrés qui encombraient Philadelphie, qu'un des leurs
+appela plaisamment «l'<i>Arche de Noé</i>», n'étaient pas encore
+revenus dans leur patrie et n'avaient pas encore
+publié des mémoires sur leur séjour en Amérique.</p>
+
+<p>Il faut faire une exception pour Talleyrand qui, dès
+1795, est rayé de la liste des émigrés et rentre en France.
+Sans doute, portait-il déjà dans sa tête de vastes projets
+à la réalisation desquels il savait pouvoir utiliser ses
+ressources d'homme de l'ancien régime parfaitement décidé
+de profiter des occasions offertes par le nouveau régime.
+<span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> Pour lui, le régime qui comptât, était celui en
+vigueur.</p>
+
+<p>Son séjour aux États-Unis lui avait évidemment suggéré
+bien des réflexions. Il avait vu et écouté. Dès son
+retour, il consigna ses souvenirs et ses idées dans un
+mémoire destiné certainement à attirer l'attention de
+Bonaparte<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a>.</p>
+
+<p>Son coup d'&oelig;il perspicace avait relevé tout de suite la
+grande différence qui existait entre la révolution américaine
+et la révolution française, au point de vue des conséquences.
+Rappelant le mot profond de Machiavel:
+«Toutes les mutations fournissent de quoi en faire
+d'autres», il oppose, d'une façon judicieuse, l'état social
+des États-Unis à l'état social de la France. Dans les deux
+pays, une révolution ne pouvait avoir les mêmes effets.
+Chez nous, il s'agissait d'établir la liberté, et nous employons
+ici ce mot dans un sens général, sans entrer
+dans les distinctions de partis qui en ont souvent dénaturé
+le sens exact. En Amérique, cette liberté existait en principe
+et il s'agissait seulement de la faire respecter. Il
+est facile de tirer la conséquence d'une pareille constatation:
+les haines, les agitations, les inquiétudes, les bouleversements
+de toutes sortes, qui sont les fruits d'une révolution
+dans les pays d'une civilisation avancée et d'un
+passé lointain, ne se retrouvent pas avec la même âpreté
+dans les pays d'un passé récent comme l'Amérique. «Sans
+doute cette révolution a, comme les autres, laissé dans
+les âmes des dispositions à exciter ou à recevoir de nouveaux
+troubles; mais ce besoin d'agitation a pu se satisfaire
+autrement dans un pays vaste et nouveau, où des projets
+aventureux amorcent les esprits, où une immense quantité
+de terres incultes leur donne la facilité d'aller employer,
+loin du théâtre des premières dissensions, une activité
+<span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> nouvelle, de placer des espérances dans des spéculations
+lointaines, de se jeter à la fois au milieu d'une foule
+d'essais, de se fatiguer, enfin, par des déplacements et
+d'amortir ainsi chez eux les passions révolutionnaires<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>.</p>
+
+<p>En France, il n'en était pas de même. Les passions révolutionnaires
+ne pouvaient se satisfaire que sur place.
+De là, cette progression dans la lutte où les partis, tour
+à tour triomphants et vaincus, se faisaient une guerre
+sans merci et qu'on a pu comparer les étapes fournies
+par le personnel politique de cette époque agitée, aux convulsions
+d'une hydre dont les têtes abattues renaissent
+toujours. Au point de vue social,... «sans parler des haines
+qu'elles éternisent et des motifs de vengeance qu'elles déposent
+dans les âmes, les révolutions qui ont tout remué,
+celles surtout auxquelles tout le monde a pris part, laissent
+après elle une inquiétude générale dans les esprits, un
+besoin de mouvement, une disposition vague aux entreprises
+hasardeuses et une ambition dans les idées qui
+tend sans cesse à changer et à détruire.»</p>
+
+<p>Pour remédier à cet état d'esprit dangereux, fauteur de
+troubles et d'anarchie, il fallait créer une diversion puissante.
+La meilleure était la fondation de colonies nouvelles
+où des hommes fatigués et vieillis par le malheur pussent
+trouver, dans un cadre nouveau, le moyen de rajeunir
+leur énergie, en débarrassant la mère-patrie d'éléments
+de discorde, tout en lui permettant d'étendre son influence
+au dehors.</p>
+
+<p>C'était, en somme, aiguiller les entreprenants, les audacieux,
+les généraux vainqueurs dont l'ambition pouvait
+être sollicitée par une des nombreuses factions en attente,
+vers un but précis, utile et glorieux. «Et combien de
+Français, disait Talleyrand, doivent embrasser avec joie
+cette idée! Combien en est-il chez qui, ne fût-ce que pour
+des instants, un ciel nouveau est devenu un besoin! et
+qui, restés seuls, ont perdu, sous le fer des assassins, tout
+<span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> ce qui embellissait pour eux la terre natale; et ceux pour
+qui elle est devenue inféconde et ceux qui n'y trouvent
+que des regrets, et ceux même qui n'y trouvent que des
+remords; et les hommes qui ne peuvent se résoudre à
+placer l'espérance là où ils éprouvèrent le malheur; et
+ces multitudes de malades politiques, ces caractères inflexibles
+qu'aucun revers ne peut plier, ces imaginations
+ardentes qu'aucun raisonnement ne ramène, ces esprits
+fascinés qu'aucun événement ne désenchante; et ceux
+qui se trouvent toujours trop resserrés dans leur propre
+pays; et les spéculateurs avides et les spéculateurs aventureux,
+et les hommes qui brûlent d'attacher leur nom à
+des découvertes, à des fondations de villes, à des civilisations;
+tel pour qui la France constituée est encore trop
+agitée; tel pour qui elle est trop calme; ceux, enfin, qui
+ne peuvent se faire à des égaux, et ceux aussi qui ne
+peuvent se faire à aucune dépendance.»</p>
+
+<p>Cette énumération contenait tous les éléments troublés
+de la Société française au lendemain de la révolution;
+elle indiquait la matière variée et complexe à employer
+mais elle ne désignait pas l'homme assez fort et bien doué
+qui pût la diriger et la mener au but.</p>
+
+<p>Il n'est pas téméraire d'affirmer que, si Talleyrand ne
+proclame officiellement aucun nom, il ne voyait qu'un
+homme capable d'une pareille mission: le général Bonaparte.</p>
+
+<p>Si l'homme était trouvé et prenait, de jour en jour, plus
+de consistance et plus d'ampleur, quels seraient les pays
+sur lesquels il faudrait jeter son dévolu?</p>
+
+<p>On ne pouvait hésiter qu'entre l'Orient et l'Occident.</p>
+
+<p>Dès 1769, le duc de Choiseul qui prévoyait l'indépendance
+des colonies américaines du joug de l'Angleterre et,
+par suite, la répercussion qui pourrait se faire sentir sur
+les colonies que nous possédions dans ces parages, envisageait
+les négociations à entamer pour la cession de l'Égypte
+à la France dans le but de trouver vers l'Orient un
+débouché qui semblait nous échapper vers l'Occident.
+<span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> Talleyrand, Ministre des Affaires Étrangères du Directoire,
+se solidarisa d'abord avec le général Bonaparte pour préparer,
+faciliter et mener à bonne fin une expédition qui,
+ayant pour but de faire la conquête de l'Égypte, devait
+enlever à l'Angleterre la communication directe avec les
+Indes. Bonaparte avait encore d'autres projets; on sait que,
+par la Syrie, il voulait gagner Constantinople et relever,
+sans doute en son nom, l'ancien empire d'Orient. On sait
+aussi comment ce projet échoua: la flotte française battue
+à Aboukir,&mdash;Bonaparte enfermé en Égypte, mais
+parvenant à s'échapper, à tromper la vigilance de l'ennemi
+et même le secret espoir du Directoire, en débarquant
+en France sans y être officiellement autorisé. Sa présence
+était, en effet, nécessaire en Europe: il y allait de son
+propre destin et du destin de la France.</p>
+
+<p>Mais Talleyrand, dont l'esprit incisif au service d'une
+imagination réaliste, n'avait pas deviné un homme sans
+lui assigner aussitôt un rôle,&mdash;du moins dans ses rêves
+secrets d'ambition et de domination&mdash;ne trouvait sans
+doute pas l'Europe digne de ses projets et si la route de l'Asie,
+après l'échec de l'expédition d'Égypte, se fermait au
+génie de Bonaparte, l'Amérique n'était-elle pas un vaste
+champ tout préparé pour y fonder un empire français,
+empire dont les jalons avaient été posés au XVII<sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>La France, en effet, avait toujours regretté la perte
+de la Louisiane, cette création de Louis XIV qui, autant
+que le Canada, peut-être, avait conservé le culte de ses
+origines françaises. En la cédant, en 1763, à l'Espagne,
+monarchie bourbonienne, de race latine et de religion
+catholique, on ne l'enlevait pas entièrement à l'influence
+française. Le comte de Vergennes fut sur le point de
+racheter cette belle colonie, mais le prix demandé alors
+par l'Espagne dépassait les ressources de notre trésor.
+Cette nécessité de compter fut la seule raison pour
+laquelle la Louisiane demeura espagnole. En vain, par
+le traité de Bâle, la République française tenta de la
+recouvrer,&mdash;elle ne parvint qu'à se faire céder la partie
+<span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> orientale de Saint-Domingue,&mdash;et encore, devant la
+supériorité navale de l'Angleterre et les craintes qu'inspirait
+déjà Toussaint-Louverture, la prise de possession en
+fut remise à plus tard. Les directeurs Carnot et Barthélemy
+essayèrent bien de séduire le roi d'Espagne par une
+combinaison<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a> qui, à première vue, devait amplement
+satisfaire les deux partis. Il s'agissait simplement d'enlever
+les trois Légations au Pape, de les réunir au Duché
+de Parme et d'en constituer une principauté pour le fils du
+duc de Parme qui venait d'épouser une fille de Charles IV.
+Quoique cet arrangement eût procuré à sa fille une situation
+prépondérante, le Roi très chrétien ne crut pas
+devoir se prêter à une spoliation des États de l'Église.</p>
+
+<p>Mais ces efforts, ces tentatives répétées ne prouvent-elles
+pas avec évidence que, sous une forme ou une
+autre, la nostalgie de l'Amérique perdue tourmentait
+périodiquement quelques-uns de nos hommes d'État, soit
+par pur patriotisme, par intérêt personnel ou par ambition
+collective? Les raisons multiples qui avaient poussé
+la France à intervenir en faveur des États révoltés contre
+l'Angleterre répondaient à des besoins complexes, d'une
+nature à la fois élevée et aussi moins désintéressée.
+Les droits de l'humanité en général étant satisfaits, ne
+serait-il pas possible maintenant de lutter et de revendiquer
+en faveur des droits plus proches de son propre
+pays? Bien des changements s'étaient effectués depuis
+qu'avait été reconnue l'indépendance de l'Amérique. Les
+Anglais chassés des États-Unis, les Bourbons chassés de
+France, tant de gens chassés de leurs prébendes et de leurs
+habitudes, tant de victoires françaises remportées sur
+les champs de bataille de la guerre et de la pensée, justifieraient,
+certes, une mise au point de l'organisation
+sociale, dont profiteraient également la masse et l'individu.
+Nous avons vu que, dans son mémoire lu à l'Institut,
+Talleyrand avait paraphrasé et développé telles
+<span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> idées et, dans l'anarchie où se traînait le gouvernement
+des Directeurs, devant une Europe matée et divisée, un
+parti se groupa autour du Ministère des Affaires Étrangères,
+proclamant l'opportunité de restaurer la paix continentale,
+au profit d'une plus grande extension de l'influence
+française au dehors&mdash;au delà des mers&mdash;c'est-à-dire,
+au profit de la restauration d'un empire français
+dans certaines régions de l'Amérique.</p>
+
+<p>Talleyrand qui voulait jouer un rôle, qui devait en
+jouer un si considérable sous peu, avait résumé, dans son
+esprit, les conceptions d'un aristocrate d'ancien régime à
+l'égard des États-Unis d'Amérique. De son séjour là-bas,
+il n'avait pas rapporté une grande sympathie pour les
+hommes et les choses. Il reprochait aux États-Unis qui
+n'en étaient encore qu'au début de leur carrière politique,
+d'être demeurés foncièrement anglais,&mdash;anglais
+de race, de goût, ainsi que par nécessité commerciale.
+Il insiste sur cette constatation, quand il dit:</p>
+
+<p>«Ce qui détermine la volonté, c'est l'inclination, c'est
+l'intérêt. Il paraît d'abord étrange et presque paradoxal
+de prétendre que les Américains sont portés d'inclination
+vers l'Angleterre: mais il ne faut pas perdre de vue
+que le peuple américain est un peuple dépassionné, que
+la victoire et le temps ont amorti ses haines et que, chez
+lui, les inclinations se réduisent à de simples habitudes;
+or, toutes ses habitudes le rapprochent de l'Angleterre.</p>
+
+<p>«Dans toute la partie de l'Amérique que j'ai parcourue,
+je n'ai pas trouvé un seul anglais qui ne se trouvât américain,
+et pas un seul français qui ne se trouvât étranger».</p>
+
+<p>«Qu'on ne s'étonne pas, au reste, de trouver ce rapprochement
+vers l'Angleterre dans un pays où les traits
+distinctifs de la constitution, soit dans l'Union fédérale,
+soit dans les États séparés, sont empreints d'une si
+forte ressemblance avec les grands linéaments de la
+constitution anglaise<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>».</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> Mais en face de ces hommes qu'il accusait volontiers
+d'être des trafiquants sans vergogne, il dressait, sans
+scrupule, sa silhouette fine de forban en jabot de dentelles.
+Il est avéré que les commissaires envoyés, en
+juillet 1797 pour aplanir les difficultés existant alors
+entre les deux pays, se heurtèrent surtout à l'intransigeance
+déplacée de M. de Talleyrand. Les négociations
+ne purent aboutir parce que le Ministre français des
+Affaires Étrangères réclamait pour lui, avec un cynisme
+éhonté, un don de 1.200.000 fr., et que les Américains,
+outrés de telle prétention, préférèrent rompre toute conversation.
+En avril 1798, on était à la veille d'une guerre.</p>
+
+<p>Cette guerre qui aurait répondu aux plus secrètes aspirations
+de sa politique, il ne fit rien pour l'éviter. Au
+contraire, les instructions qu'il envoie au Ministre de
+France, à Madrid, Guillemardet, prouvent combien lui
+tenait à c&oelig;ur son projet d'intervenir dans les affaires
+d'Amérique, dans le but d'y développer les bases d'un
+établissement français. Aussi, dès qu'il apprit que l'Espagne
+avait livré aux États-Unis les forts des Natchez
+situés le long du Mississipi, il fit ressortir toute la maladresse
+du cabinet de Madrid qui portait ainsi une atteinte
+directe à l'avenir de ses propres colonies, la possession
+de ces forts étant précisément destinée à contenir
+les progrès des Américains dans ces contrées.</p>
+
+<p>Pour arrêter court cette ambition des Américains, il n'y
+avait qu'un moyen: celui qui consistait à les empêcher de
+dépasser les limites qui empiéteraient sur les régions
+d'influence espagnole. Mais l'Espagne, laissée à ses seules
+ressources, ne pouvait accomplir une &oelig;uvre aussi difficile.
+Il ne lui restait plus qu'à avoir recours à l'aide de la
+France et de lui céder une partie de ses immenses domaines,
+dans le but de préserver le reste,&mdash;c'est-à-dire
+de nous céder les Florides et la Louisiane. Ces deux provinces
+constitueraient le rempart le plus impénétrable à
+opposer aux forces combinées, le cas échéant, d'Angleterre
+et des États-Unis.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> Ce projet qui, pour l'exécution, reposait sur une politique
+tortueuse, ne manquait pas de grandeur. Il n'avait
+pu être conçu que par un esprit foncièrement monarchique
+dont toutes les origines se confondaient, pour ainsi dire,
+avec celles de la royauté. Talleyrand, tout en se pliant
+aux événements, n'avait jamais cru au triomphe définitif
+de la Révolution. Pour lui, elle était une crise avec laquelle,
+certes, il fallait compter mais qui, une fois parvenue
+à sa période de décroissance, tendrait tout naturellement
+à la restauration des principes indestructibles de
+l'ancien régime. Il avait guetté l'homme capable de parfaire
+une telle &oelig;uvre. Cet homme rentrant d'Égypte, venait
+de soulever les premiers plis du voile qui recouvrait
+son ambition. Bonaparte, Premier Consul, après avoir
+pacifié l'Europe, pourrait la rassurer aussi en consacrant
+toutes les énergies de la France à la création d'un empire
+contre-révolutionnaire dans le Nouveau-Monde. Le succès
+d'une telle entreprise serait d'autant plus assuré, qu'elle
+répondrait aux désirs des monarchies européennes, en
+poursuivant l'esprit républicain jusque dans son dernier
+repaire. Atteindre la démocratie américaine ne pouvait
+déplaire à l'Angleterre; au lendemain de tant de bouleversements
+sociaux, réunir toutes les légitimités en vue
+de faire échec à toutes les anarchies, ce fut, en somme, le
+fond de la politique de Talleyrand, politique qui, à travers
+les heures les plus difficiles ou les plus glorieuses de la
+République, du Consulat et de l'Empire, devait trouver
+son triomphe dans les subtiles discussions du Congrès de
+Vienne.</p>
+
+<p>En attendant, Bonaparte battait les Autrichiens à Marengo
+et concluait une paix qui lui permît de reprendre
+les négociations avec l'Amérique. Son frère Joseph, chargé
+de négocier, signa un traité à Mortefontaine, par lequel,
+tout en réservant le règlement définitif de certaines
+questions relatives aux garanties et obligations imposées
+aux États-Unis par le traité d'alliance de 1778, les relations
+diplomatiques reprirent leur cours. Mais même
+<span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> avant que Joseph Bonaparte ait pu faire preuve d'habileté
+transactionnelle, le Premier Consul avait déjà pris
+une décision importante concernant l'Amérique, qui devait
+lui permettre d'intervenir dans les affaires des pays
+d'outre-mer, d'une façon ou d'une autre, suivant les circonstances.</p>
+
+<p>Son génie prévoyait tout le parti à tirer d'une main
+mise sur de vastes territoires américains et, dès le lendemain
+de Marengo, sans attendre la conclusion de la
+paix avec les États-Unis, l'Angleterre et l'Autriche, il
+chargea Talleyrand d'envoyer un courrier à Alquier, notre
+Ministre à Madrid, avec les pouvoirs de conclure un
+traité par lequel l'Espagne rétrocéderait la Louisiane à
+la France, moyennant un agrandissement équivalent du
+Duché de Parme. C'était reprendre, sur des bases plus
+larges, un projet qui avait déjà été repoussé par le roi
+très catholique, mais qui serait sans doute plus favorablement
+accueilli par la reine, non moins catholique,&mdash;la
+seule chose qui n'était pas catholique du tout, c'était
+la proposition que l'on faisait.</p>
+
+<p>Cette proposition prit même des proportions plus
+grandes, quand Alquier fut remplacé par Berthier<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>
+pour mener à bien une affaire qui répondait aux ambitions
+secrètes de Bonaparte et constituait une menace
+dangereuse dirigée contre les États-Unis d'Amérique. Il
+ne s'agissait plus seulement de la Louisiane, mais l'Espagne
+devait y ajouter les deux Florides et appuyer cette
+convention par le don de six vaisseaux de guerre. Depuis
+la lutte séculaire qui avait mis Français et Anglais face
+à face pour la conquête de l'Amérique du Nord, jamais,
+peut-être, les États-Unis n'avaient été exposés à un plus
+grand péril. On peut donc conclure de cette constatation
+que la fondation d'un empire colonial hanta, à cette
+<span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> époque plus qu'à une autre, l'esprit de Bonaparte et qu'il
+subordonna à sa réalisation, pendant quelques années
+du moins, jusqu'en 1803, les plus immédiates et les plus
+mystérieuses menées de sa diplomatie.</p>
+
+<p>Le roi d'Espagne souleva des objections en ce qui concernait
+la cession des Florides. Il était disposé à céder
+la Louisiane dont les origines étaient bien françaises,
+mais il fit des difficultés pour les Florides qui faisaient
+bien partie du domaine national. Ses hésitations furent
+vaincues par l'habile promesse de remplacer les trois
+Légations par la Toscane. La Toscane offerte en compensation
+à leur neveu et gendre devait lever tous les
+scrupules du Roi et de la Reine. C'était une perspective
+inespérée! Ils firent immédiatement venir le Prince
+de la Paix pour lui faire part de leur grande joie. La
+satisfaction de voir leur fille régner sur le beau pays qui
+s'étend aux bords de l'Arno leur fit oublier les territoires
+non moins beaux du pays qui s'étend aux bords
+du Mississipi. Le général Berthier signa, le 1<sup>er</sup> octobre
+1800, le traité de San Ildefonso qui annulait, pour ainsi
+dire, le traité de Mortefontaine signé si peu de temps auparavant.
+Le premier de ces traités, grâce à certaines concessions
+réciproques, rétablissait les relations normales
+entre les deux pays en assurant la paix; le second, en
+plaçant un concurrent redoutable à la frontière des États-Unis,
+risquait de les refouler à jamais entre les Alleghanys
+et la mer et d'empêcher une extension vers l'ouest
+qui fut, de tout temps, la condition essentielle du progrès
+normal de la République naissante.</p>
+
+<p>Le Ministre dirigeant les affaires d'Espagne devait
+essayer de reculer le plus loin possible cette échéance,
+non pas par sympathie pour les États-Unis, mais bien
+dans l'intérêt de sa patrie.</p>
+
+<p>Godoy, Prince de la Paix, avait beau jouir d'une réputation
+scandaleuse dans sa vie privée, il était homme
+de ressource, d'un patriotisme à la fois souple et tenace.
+Il parvint à empêcher, pendant sept ans, l'intrusion de
+<span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> Napoléon en Espagne, en signant avec le Portugal le
+traité de Badajoz, au bas duquel Lucien, gorgé de présents
+et de richesses, apposa sa signature,&mdash;et à éluder
+les conséquences du traité de San Ildefonso, en ce qui
+concernait la rétrocession de la Louisiane, sous le prétexte,
+d'ailleurs assez légitime, que le nouveau royaume
+d'Étrurie avait été remis au jeune roi dans des conditions
+qui ne répondaient nullement à la compensation stipulée,
+ce royaume continuant à être occupé et administré
+par des généraux français et n'étant pas reconnu par les
+autres puissances. Jusqu'à présent, ce n'était, en somme,
+qu'un jouet illusoire que l'on faisait miroiter devant
+les yeux de deux souverains fascinés par le fantôme d'une
+royauté.</p>
+
+<p>Cette manière d'envisager les choses irrita Bonaparte,
+et avec d'autant plus de raison que la cour d'Espagne,
+influencée par Godoy, remettait de jour en jour
+l'heure de la rétrocession de la Louisiane. Après le traité
+de San Ildefonso, le Premier Consul, inspiré par un sentiment
+à la fois de politique et de convenance, avait
+permis à Godoy de différer, pendant un an, cette cession.
+Cependant, s'il était impatient d'en prendre possession,
+l'Espagne, de son côté, soulevait des difficultés dans le
+but d'éloigner l'échéance. Notre Ministre, Gouvion Saint-Cyr,
+obtint, enfin, la promesse que Charles IV consentirait
+à livrer la Louisiane, à deux conditions: l'Autriche,
+l'Angleterre et le Grand Duc de Toscane détrôné, devaient
+reconnaître officiellement le nouveau roi d'Étrurie,&mdash;et
+la France devait s'engager à ne pas aliéner la
+propriété et l'usufruit de la Louisiane et à la remettre à
+l'Espagne dans le cas où le roi de Toscane perdrait la
+totalité ou une partie de ses États.</p>
+
+<p>Le Prince de la Paix n'avait donc pas une confiance
+absolue dans la durée et la solidité des royaumes créés
+par Bonaparte?</p>
+
+<p>Talleyrand fut chargé de donner à l'Espagne l'assurance
+formelle que jamais la France n'aliénerait une
+<span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> colonie qui, en 1763, n'avait été retranchée du domaine
+national qu'en faveur de l'Espagne et dont les antécédents
+français légitimaient les prétentions actuelles.</p>
+
+<p>Le Premier Consul insistait toujours pour avoir aussi
+les deux Florides. Même résistance de la part de Godoy
+qui fit intervenir la diplomatie anglaise, affirmant que
+Sa Majesté Britannique ne consentirait jamais à ce que
+les deux Florides soient acquises par la République française
+et que les États-Unis se solidariseraient, en cette
+circonstance, avec la cour de Saint-James<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a>. D'un autre
+côté, la nature des compensations offertes soulevait des
+objections. L'Empereur Alexandre de Russie lui-même
+s'étonnait de voir la France disposer des États de Parme
+en faveur de l'Espagne, quand il était plus légitime de
+les donner en indemnité au roi de Sardaigne.</p>
+
+<p>Étranges contestations! Étranges pourparlers! Ils font
+ressortir la ténacité avec laquelle Bonaparte cherchait
+à réaliser ses projets de domination en Amérique.
+Étrange opposition aussi de la part de l'Europe. Pour
+elle, n'aurait-il pas mieux valu diriger l'activité du capitaine
+ambitieux vers le Nouveau-Monde? En lui facilitant
+l'acquisition de toutes les Florides et de toute la
+Louisiane, l'Espagne et la Russie auraient, sans doute,
+agi dans leur propre intérêt. La France et les États-Unis
+mis face à face, à cette heure décisive de leur destinée,
+auraient été entraînés, sans doute, dans des complications
+dont on aurait difficilement vu la fin.</p>
+
+<p>Le Prince de la Paix et l'Empereur de Russie, s'ils
+avaient pu lire dans l'avenir, auraient, certes, mieux
+fait d'encourager ces velléités de conquêtes extra-européennes,
+de laisser couler le sang français à Saint-Domingue
+et sur les rives du Mississipi, plutôt que de
+voir leurs pays envahis, Saragosse emporté d'assaut et
+Moscou incendié...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> Seule, l'Angleterre, l'île intangible, le pays des colonies,
+qui n'avait pas renoncé à l'espoir d'agrandir celles
+qu'il possédait toujours en Amérique, avait intérêt à en
+écarter sa rivale séculaire. Pour elle, le salut consistait à
+nous susciter des hostilités continentales. On était arrivé
+à la dernière phase de la seconde guerre de Cent Ans
+qui, par des alternatives plus ou moins rapprochées, mettait
+aux prises Français et Anglais.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> CHAPITRE V<br>
+<span class="smcap">NAPOLÉON ET LA LOUISIANE.</span></h2>
+
+<p class="resume">Jefferson est nommé Président des États-Unis en 1801. &mdash; Sa
+sympathie pour la France. &mdash; Il veut la paix à l'intérieur et à
+l'extérieur. &mdash; La Louisiane convoitée par Bonaparte. &mdash; Monroe
+est envoyé à Paris. &mdash; L'Angleterre prépare les hostilités. &mdash; Bonaparte
+renonce à la Louisiane. &mdash; Les préparatifs
+qui lui étaient destinés sont tournés contre la Grande-Bretagne. &mdash; Monroe
+d'abord éconduit, reçoit un accueil plus
+favorable. &mdash; Scène entre Bonaparte et ses frères Lucien et
+Joseph. &mdash; Barbé de Martois discute avec Livingston et Monroe
+les conditions de cession de la Louisiane aux États-Unis.</p>
+
+<p>Thomas Jefferson fut appelé à jouer un grand rôle en
+Amérique, au moment où, en Europe, se mesuraient ces
+partenaires redoutables: Bonaparte et Pitt.</p>
+
+<p>Il fut nommé Président de la République des États-Unis
+en mars 1801.</p>
+
+<p>C'était le triomphe du parti républicain qui, dans sa
+personne, avait vaincu les Fédéralistes. C'était aussi le
+triomphe de l'idée française qui trouva, dans le nouveau
+Président, un défenseur et presque un disciple.</p>
+
+<p>Jefferson avait quitté la France à temps pour ne garder,
+de son séjour parmi nous, que le souvenir des
+grandes journées de la Révolution. Il assista à son aurore
+et ne fut pas le témoin des excès qui refroidirent si vite
+tant d'amis de la première heure. Sa sympathie nous
+était donc acquise. Mais il dut compter avec les questions
+litigieuses qui, sous la Convention et le Directoire, avaient
+mis les deux pays à deux doigts d'une guerre.</p>
+
+<p>Cette sympathie pour la France, avait pour corollaire
+<span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> sa haine pour la Grande-Bretagne. Elle fut d'abord soumise
+à une grande épreuve mais finit par récolter une
+récompense glorieuse. Elle allait jusqu'à excuser les massacres
+de septembre et aurait volontiers poussé à la rupture
+de tous les liens commerciaux si importants entre
+les États-Unis et l'Angleterre. Autant de raisons qui rendaient
+Jefferson odieux aux Fédéralistes tombés mais
+toujours redoutables; ils le traitaient de gallomane, anglophobe
+et jacobin, tous épithètes qui répondaient à une
+réalité dont il revendiquait hautement la responsabilité,
+mais qui pouvaient légitimer de graves oppositions au
+gouvernement,&mdash;oppositions qui s'étaient déjà manifestées
+au moment des élections pour la présidence et la
+vice-présidence. Pourtant Jefferson, quoique taxé de fanatique,
+penchait plutôt vers la conciliation. N'avait-il
+pas dit à Madison: «Je n'ai pas assez de passion pour
+trouver du plaisir à naviguer au milieu des tempêtes».</p>
+
+<p>C'était réflexion de sage politique, d'autant plus que
+les excès des Fédéralistes tendant à rien de moins qu'à
+fomenter des discordes civiles, avaient finalement tourné
+contre eux-mêmes.</p>
+
+<p>Dans son discours d'inauguration, Jefferson développa
+des idées de conciliation, d'apaisement et de philanthropie.
+Certains passages semblaient empreints de quelque
+amertume provenant du souvenir des luttes récentes et
+peut-être aussi de la crainte des difficultés à venir. Pour
+bien montrer combien il prétendait représenter une démocratie
+jusque dans ses formes extérieures, il simplifia,
+autant que possible, la mise en scène des cérémonies coutumières.
+Il vint à pied de son logis à la maison où se
+réunissait le Congrès, dans ses vêtements ordinaires, escorté
+par un détachement de la milice et accompagné des
+secrétaires de la Marine et des Finances, auxquels étaient
+venus se joindre quelques-uns de ses amis politiques de la
+Chambre des Représentants. D'ailleurs, son extérieur répondait
+assez bien à son idéal politique. Jefferson était
+très grand, d'allure timide, d'apparence froide, d'attitude
+<span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> réservée et ne donnant pas l'impression d'un homme habitué
+au commandement.</p>
+
+<p>Cet honnête homme, ce grand citoyen, qui fut surtout
+remarquable par le caractère et les intentions, rêvait
+une ère de calme à l'intérieur et une ère de paix à l'extérieur,
+qui permît aux États-Unis de se développer sans
+entraves.</p>
+
+<p>À l'intérieur, il eut à lutter contre les attaques de ses
+adversaires politiques, à l'extérieur, il eut à faire face
+aux exigences tour à tour coalisées ou rivales de la
+France, de l'Angleterre et de l'Espagne, toujours à l'affût
+d'une occasion propice dont la faiblesse de l'armée
+américaine leur permettrait de profiter.</p>
+
+<p>Précisément, au début de sa Présidence, Jefferson,
+dans une illusion d'humanitarisme tout à son honneur,
+ne parle que de paix, de réduction de dépenses, surtout
+pour l'armée et la marine. Ce programme allait à l'encontre
+de celui des Fédéralistes. Eux, en vue d'une guerre
+avec la France, en 1799, n'avaient pas dépassé le budget
+de l'année et de la marine, de six millions de dollars.
+Pour le moment, tout danger de guerre étant écarté, ce
+budget fut réduit de moitié. Jefferson, par l'excès contraire,
+cherche à atteindre son adversaire, à «plonger le
+fédéralisme dans un abîme où il fut condamné à périr
+sans espoir de résurrection.»</p>
+
+<p>Au moment même où le Président prenait ces mesures
+pacifiques, au moment où, aux États-Unis, les ressources
+militaires étaient réduites à leur minimum, Bonaparte
+négociait avec l'Espagne, en vue de la rétrocession de la
+Louisiane.</p>
+
+<p>Nous avons vu avec quelle cauteleuse habileté Godoy
+cherchait à reculer l'heure de l'échéance qui, pour lui,
+sonnerait le glas de la puissance espagnole. Mais ce n'était
+pas seulement le Prince de la Paix qui mettait la patience
+du Premier Consul à une rude épreuve. La résistance
+de Toussaint Louverture à Saint-Domingue était un facteur
+important dont il fallait tenir compte, car il pouvait,
+<span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> selon les circonstances, faciliter ou anéantir l'exécution
+des plans de domination en Amérique, auxquels travaillait
+en secret le gouvernement français. Si le chef des
+noirs était vaincu, rien n'empêcherait plus le flot de l'envahisseur
+de se précipiter sur la Louisiane et de remonter
+le Mississipi en une poussée irrésistible,&mdash;s'il réussissait,
+au contraire, dans sa résistance, Bonaparte ne pouvait
+plus considérer Saint-Domingue comme un point
+d'appui, une base d'action,&mdash;la première étape menant à
+la Louisiane lui échappait et toutes ses forces devaient
+être rappelées et concentrées en Europe où l'Angleterre,
+suivant sa politique séculaire, cherchait à entraîner la
+France pour l'empêcher d'agrandir ses colonies et de devenir
+une puissance coloniale.</p>
+
+<p>Jefferson se trouva donc en présence d'un grand danger,
+mais, connaissant l'état insuffisant de la flotte et
+de l'armée, il hésitait à exposer son pays aux aventures
+d'une guerre qui se présentait dans des conditions peu
+favorables. Il ne fallait pas se le dissimuler: sans les
+hésitations de Godoy et sans la résistance de Toussaint
+Louverture, un corps expéditionnaire de plus de
+10.000 Français, entraînés à l'école de Hoche et de Marceau,
+commandé par un futur maréchal de France, aurait
+facilement occupé la Nouvelle-Orléans et Saint-Louis,
+avant seulement que Jefferson ait pu rassembler
+une brigade de milice à Nashville.</p>
+
+<p>Pour le grand républicain qui aimait la France, qui
+avait trouvé chez elle les mêmes tendances libérales,
+les mêmes affirmations du droit et de la justice, une
+pareille entreprise eût été contraire à la politique française
+si régulièrement suivie depuis plus de quarante ans.
+Il ne pouvait pas prévoir que, par la force des choses, le
+Premier Consul allait reconstituer petit à petit ce que la
+Révolution avait systématiquement détruit. En un mot,
+c'eût été le renversement des alliances et, finalement,
+intéresser les États-Unis à l'abaissement de la France
+et les contraindre à s'appuyer sur la Grande-Bretagne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> C'est ce que Jefferson analysait clairement quand il
+écrivait à Livingston, Ministre des États-Unis à Paris<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>:</p>
+
+<p>«Il n'y a sur le globe qu'un seul point dont le possesseur
+soit notre ennemi naturel et habituel: c'est la
+Nouvelle-Orléans. C'est par là, en effet, et par là seulement
+que les produits des trois huitièmes de notre territoire
+peuvent s'écouler... En nous fermant cette porte, la
+France fait acte d'hostilité contre nous. L'Espagne pouvait
+la garder encore pendant de longues années. Son
+humeur pacifique et sa faiblesse devaient l'amener à
+nous accorder successivement des facilités de nature à
+empêcher son occupation de nous être trop à charge;
+peut-être même se serait-il produit avant peu des circonstances
+en présence desquelles une cession aux États-Unis
+serait devenue pour elle l'occasion d'un marché fort
+profitable. Mais lorsqu'il s'agit des Français, la question
+change de face. Eux, ils sont d'une humeur impétueuse,
+d'un caractère énergique et turbulent; nous, malgré nos
+goûts tranquilles, malgré notre amour pour la paix et pour
+la poursuite de la richesse, nous sommes aussi arrogants,
+aussi dédaigneux de la richesse acquise au prix de l'honneur,
+aussi énergiques, aussi entreprenants qu'aucune
+autre nation du monde. Établir un point de contact et de
+froissement perpétuel entre des caractères ainsi faits, créer
+entre eux des rapports aussi irritants, c'est rendre impossible
+l'amitié de la France et de l'Amérique. La France et
+l'Amérique seraient également aveugles, si elles se faisaient
+illusion à cet égard. Et, quant à nous, il faudrait être
+bien imprévoyant pour ne pas prendre tout de suite
+certaines précautions en vue de cette hypothèse. Le jour
+où la France s'emparera de la Louisiane, elle prononcera
+la sentence qui la renfermera pour toujours dans la ligne
+tracée le long de ses côtes pour le niveau des basses
+mers; elle scellera l'union de deux peuples qui, réunis,
+peuvent être les maîtres exclusifs de l'Océan; elle nous
+<span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> contraindra à faire alliance avec la flotte et la nation
+anglaises.»</p>
+
+<p>Ces lignes résument excellemment la question. Livingston
+eut a défendre ce point de vue à Paris. Mais quoique
+les hommes sérieux qui entouraient le Premier Consul se
+montrassent peu disposés à approuver une expédition
+aussi aventureuse<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>, il n'y avait pas à espérer qu'on pût
+exercer une influence directrice, décisive, sur la volonté
+du maître. Une seule perspective pouvait faire modifier
+ses intentions: un événement européen rejetant au second
+plan l'aventure américaine.</p>
+
+<p>Cet événement fut le traité d'Amiens.</p>
+
+<p>Mais avant de se trouver devant un fait accompli, qu'il
+ne pouvait prévoir, Jefferson voulut essayer la conciliation
+pour éviter la guerre et, dans le cas où elle serait
+inévitable, pouvoir la faire avec quelque chance de succès.
+Il résolut donc d'envoyer en Europe un ambassadeur
+extraordinaire qui eut pour mission de traiter d'abord
+avec Bonaparte et, s'il n'y réussissait pas, de sonder les
+cours de Londres et de Madrid. Son choix tomba sur
+James Monroe qui devait s'entendre avec Livingston, le
+Ministre américain à Paris, pour décider le Premier Consul
+à céder aux États-Unis la Nouvelle-Orléans et les Florides.</p>
+
+<p>«La fermentation des esprits croît dans nos contrées
+de l'Ouest,&mdash;écrivait Jefferson à Monroe.&mdash;Elle est
+stimulée par les intérêts mercantiles et même par ceux
+de l'Union en général, au point de mettre la paix en
+danger. Dans notre situation prospère, nous devons prévenir
+ce malheur, le plus grand de tous, et vous demander
+un sacrifice temporaire. Je vais vous charger d'aller
+remplir une mission extraordinaire en France, et demain
+je fais connaître au Sénat que je vous nomme. Vous ne
+pouvez refuser car toute notre espérance est en vous. Attendez
+<span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> deux jours, à Richmond ou Albermarle, la décision
+du Sénat. Passez la nuit et le jour à arranger vos
+affaires pour une absence qui sera peut-être courte, peut-être
+longue.»</p>
+
+<p>Le 13 janvier, le Président écrivait encore à Monroe
+une missive plus pressante et plus explicative:</p>
+
+<p>«Hier, n'ayant pas le temps d'écrire, je vous ai envoyé
+l'approbation, donnée par le Sénat, à votre nomination.
+La suspension de notre droit d'entrepôt à la Nouvelle-Orléans
+a porté l'agitation publique au plus haut
+degré. Elle est fondée dans le pays de l'Ouest sur des
+motifs justes et naturels. Des remontrances, des mémoires
+circulent de tous côtés et sont signés par tous les
+habitants. Le parti que nous prenons n'étant pas connu,
+l'inquiétude ne se calme pas. Il faut faire connaître
+quelque chose de positif pour apaiser ce trouble. Le dessein
+que nous avons formé d'acquérir la Nouvelle-Orléans
+et les Florides peut recevoir tant de modifications,
+qu'il n'est pas possible de les exprimer à notre Ministre
+ordinaire en France, par des instructions et par une
+correspondance. Il importait donc de lui adjoindre un
+Ministre extraordinaire, ayant des pouvoirs discrétionnaires,
+bien pénétré de notre dessein et en état d'entendre
+et de modifier en conséquence toutes propositions
+qui lui seraient faites: cela ne peut avoir lieu que
+dans une suite de discussions orales. L'envoi d'un Ministre
+une fois arrêté, il ne pouvait y avoir deux opinions sur
+le choix de la personne. Vous possédez la confiance
+sans bornes de l'administration et celle des habitants
+de l'Ouest. Tous les yeux sont fixés sur vous: si vous
+n'acceptiez pas, le chagrin serait grand et porterait atteinte
+à la haute considération dont vous jouissez. En
+vérité, je ne sais rien qui pût produire autant de sensation,
+car de l'événement de cette mission dépendent
+les futures destinées de cette république. Si nous ne
+pouvons, au prix que coûterait l'acquisition qu'il s'agit
+de faire, nous assurer une paix perpétuelle et l'amitié
+<span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> de toutes les nations, il convient de nous préparer à la
+guerre; car elle ne peut être éloignée. Si vous veniez
+à échouer dans la négociation sur le continent, il serait
+peut-être nécessaire de passer en Angleterre. C'est alors
+que nous nous verrions embarrassés dans la politique
+européenne, aux dépens de notre bonheur et de notre prospérité.
+Cela ne peut être prévenu que par le succès de
+notre mission. Je sens qu'après être entré dans une autre
+carrière, vous avez à faire un grand sacrifice. Mais il est des
+hommes nés pour le service public. La nature, en les
+créant pour rendre de grands services à l'humanité, leur
+a imprimé le sceau de leur destinée et de leur devoir.»</p>
+
+<p>Monroe était autorisé à offrir deux millions de dollars
+comme prix de cette cession.</p>
+
+<p>Cependant, contrairement à ces dispositions pacifiques
+qui prétendaient régler ces délicates questions par un
+traité, un parti s'était formé dans les provinces de l'Ouest
+dans le but de s'emparer de la Nouvelle-Orléans par la
+force. Les Fédéralistes prirent la direction de ce mouvement
+auquel M. Livingston lui-même accordait son approbation,
+ne croyant pas qu'il serait possible de réduire
+l'intransigeance du Premier Consul en faveur d'un arrangement
+à l'amiable.</p>
+
+<p>Bonaparte, en hâtant les préparatifs des forces nouvelles
+qu'il destinait à Saint-Domingue et à la Louisiane,
+avait naturellement attiré l'attention soupçonneuse de
+l'Angleterre. L'armée française, une fois débarquée en
+Amérique, ne se contenterait certes pas d'atteindre le but
+officiellement proclamé; elle ne résisterait pas à la tentation
+de s'emparer des colonies anglaises du golfe: la
+Jamaïque, les Antilles anglaises n'étaient plus en sûreté.
+Et même, tout le commerce des vice-royautés espagnoles
+en Amérique risquait de tomber entre les mains des
+Français.</p>
+
+<p>L'Angleterre était frémissante. L'ancienne rivalité avec
+la France renaissait des mêmes causes et, cette fois encore,
+c'est l'Amérique qui en est le prétexte. Bonaparte
+<span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> fut obligé de suivre le courant et, malgré son désir de
+donner libre carrière à son génie dans les vastes espaces
+du Nouveau-Monde, il dut porter tous ses efforts sur
+l'Europe.</p>
+
+<p>Le 20 février 1803, le Premier Consul, dans son exposé
+de la situation adressé au Corps Législatif, se plaignit des
+intrigues de l'Angleterre et accusa le cabinet de Londres
+de ne pas exécuter le traité d'Amiens. La réponse fut catégorique.
+Le 8 mars, dans un message belliqueux, le roi
+d'Angleterre disait: «Je suis informé des préparatifs
+considérables qui se font dans les ports de Hollande et
+de France et quoiqu'on m'assure qu'ils ont les colonies
+françaises pour objet, j'ai dû prendre des précautions
+pour la sûreté de nos domaines, l'honneur de ma couronne
+et les intérêts de mon peuple.»</p>
+
+<p>L'Angleterre faisait immédiatement procéder à des armements
+considérables, en réponse à ceux qui se préparaient
+dans les ports de France et de Hollande: dix mille
+hommes de mer furent levés. L'atmosphère était pleine
+de menaces. La guerre semblait imminente. Malgré les
+assurances de l'ambassadeur anglais, Lord Withworth,
+le Premier Consul y croyait. Mais, pour la première fois,
+il paraissait hésiter. Cette hésitation, certes, ne venait
+pas de la crainte de n'être pas prêt, ou de l'appréhension
+d'une défaite: elle venait, sans doute, du regret d'être
+obligé de diriger contre l'Angleterre des forces destinées
+à opérer en Amérique. Le rêve de travailler en grand dans
+un continent neuf, encore en voie de formation, où un
+génie militaire et administratif pourrait facilement poser
+les bases d'un empire, ce rêve s'évanouissait devant la
+nécessité de faire face à des dangers plus proches que la
+situation géographique du pays et la rivalité de l'ennemi
+séculaire rendaient redoutables.</p>
+
+<p>Avec son coup d'&oelig;il perspicace, Bonaparte vit immédiatement
+qu'il fallait renoncer à la Louisiane.</p>
+
+<p>L'expédition destinée à l'Amérique était pourtant en
+bonne voie de préparation. À côté de l'ambition personnelle
+<span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> de Bonaparte, qui, entretenue par Talleyrand, voyait
+dans cette expédition le point de départ de conquêtes plus
+importantes, il ne faut pas oublier que le sentiment patriotique
+français ne s'était jamais éteint dans cette belle
+colonie, il ne faut pas oublier que, pendant les dix dernières
+années, il y eut des manifestations en faveur de la
+France, qui légitimaient son intervention.</p>
+
+<p>Dès 1790, des Odouarts-Fantin remettait à l'Assemblée
+nationale une pétition des habitants qui demandaient à
+être réunis à la mère-patrie.</p>
+
+<p>Pendant la Révolution, le Comité de Salut Public, désireux
+de réparer l'indifférence du gouvernement des
+Bourbons envers les Français de la vallée du Mississipi,
+voulut leur témoigner de nouveau tout l'intérêt dont ils
+jouissaient toujours en France; Volney fut désigné pour
+aller, comme naturaliste, se renseigner sur la situation
+générale de l'Amérique.</p>
+
+<p>En janvier 1794, Mahlberger, capitaine d'artillerie de
+la compagnie de la Charente, demanda, au nom de quelques
+actionnaires, «200 hommes, 80 canonniers, 1 pièce de
+12, 1 pièce de 8, 2 obusiers pour aller intercepter le Mississipi
+en passant par le Maryland, le fort Pitt, l'Ohio
+jusqu'à l'anse de la Graisse occupée par les Espagnols....
+Le soussigné, à son passage à la Nouvelle-Orléans, avait
+été chargé d'une pétition de plus de 1.500 personnes, riches
+habitants, pour réclamer les secours de la Convention nationale
+pour être réunis à la mère-patrie dont ils ont été séparés
+par la trahison du Ministre Choiseul qui les a lâchement
+vendus pour huit millions... À défaut de la Louisiane,
+ajoute-t-il, l'expédition pourra s'emparer de la Trinité<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>.»</p>
+
+<p>Tels projets d'invasion, sous une forme ou sous une
+autre, ressemblent aux tentatives faites par Genet.
+En tout cas, depuis ce moment, nos dirigeants ne renoncent
+plus à l'espoir de rentrer en possession de la
+<span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> Louisiane. Carnot lui-même se fait le défenseur d'un
+projet d'annexion. Barthélemy, notre plénipotentiaire aux
+négociations de Bâle, fut chargé de demander à l'Espagne
+la rétrocession de la Louisiane et de Saint-Domingue en
+échange de Fontarabie et de Saint-Sébastien. Nous avons
+vu qu'il ne put obtenir qu'une partie de Saint-Domingue.
+En 1797, le Directoire dut prendre des mesures pour empêcher
+les Anglais d'envahir la Louisiane. Le fils du général
+Collot présenta un mémoire pour être autorisé à
+lever, au nom de la France, un corps de Canadiens. Un
+nommé Magdett proposa même de s'emparer de la Louisiane
+et de soulever l'Irlande, an VII et an VIII<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>.</p>
+
+<p>Sur ces tentatives et ces velléités, Bonaparte greffa son
+projet plus grandiose et mieux conçu. Le traité de Mortefontaine
+avait rétabli les relations avec les États-Unis et
+le traité de San-Ildefonse avait obligé l'Espagne à accepter
+les conditions d'une rétrocession. À l'heure où nous
+sommes parvenus, était réuni à Helvoett Sluys, près de
+Rotterdam, un corps de troupes qui, pendant quelque
+temps, fut désigné sous le nom d'expédition de Flessingue.
+En réalité, il était destiné à la Louisiane et toutes les mesures
+avaient été prises en vue d'un établissement solide
+et définitif.</p>
+
+<p>Voulant éloigner Bernadotte, le Premier Consul le désigna
+d'abord comme capitaine général de la Louisiane,
+mais Bernadotte ayant émis des prétentions inacceptables,
+le général Victor fut nommé à sa place.</p>
+
+<p>Une somme de 2.686.000 fr. avait été prévue, plus
+486.235 fr. pour l'affrètement des navires du convoi
+dont voici le détail d'après de Villiers du Terrage<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="2" summary="Détail.">
+<tr>
+<td colspan="2">La Wilhelmina</td>
+<td class="right">458</td>
+<td>tonnes.</td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">La Marta Marguerita</td>
+<td class="right">436</td>
+<td><span class="add1em">»</span></td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">L'Hanseatischband</td>
+<td class="right">416</td>
+<td><span class="add1em">»</span></td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">La Colombia</td>
+<td class="right">320</td>
+<td><span class="add1em">»</span></td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2"><span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> La Minerve</td>
+<td class="right">298</td>
+<td><span class="add1em">»</span></td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">La Pallas</td>
+<td class="right">250</td>
+<td><span class="add1em">»</span></td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">Le Hampden</td>
+<td class="right">254</td>
+<td><span class="add1em">»</span></td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">La Providence</td>
+<td class="right">708</td>
+<td><span class="add1em">»</span></td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">Le Lexington</td>
+<td class="right">290</td>
+<td><span class="add1em">»</span></td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">L'Américain</td>
+<td class="right">376</td>
+<td><span class="add1em">»</span></td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="right">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</td>
+<td colspan="3">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td><span class="smcap">Total</span></td>
+<td class="right">3.806</td>
+<td>tonnes à 44 fl. =</td>
+<td class="right">167.464</td>
+<td>fl.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="right">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</td>
+<td colspan="3">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">Les Deux Catherines</td>
+<td class="right">560</td>
+<td>tonnes</td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">Le Cicéro</td>
+<td class="right">318</td>
+<td><span class="add1em">»</span></td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="right">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</td>
+<td colspan="3">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="right">878</td>
+<td>tonnes à 40 fl. =</td>
+<td class="right">35.120</td>
+<td>.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="right">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</td>
+<td colspan="3">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">Gratification</td>
+<td class="right">3.397</td>
+<td>tonnes à 5 fl. =</td>
+<td class="right">16.985</td>
+<td>.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">Au commissaire de la marine, Couderc</td>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="right">6.587</td>
+<td>.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td><span class="smcap">Total</span></td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>226.156 fl. = </td>
+<td class="right">486.255</td>
+<td>t.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Pour préparer la venue des Français et se faire bienvenir
+auprès des sauvages, on réunit, conformément aux
+conseils de l'interprète Fournerel, de nombreux cadeaux
+en fusils, carabines, sabres, objets d'habillement, accompagnés
+d'un lot de médailles destinées aux grands chefs
+des sauvages. Cette médaille portait l'effigie du Premier
+Consul et au revers: «À la Fidélité<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>.»</p>
+
+<p>Dès le 24 septembre 1802, un décret organise le pouvoir
+militaire et civil à la Louisiane. Les fonctionnaires
+de tous ordres doivent être répartis comme suit:</p>
+
+<ul class="none">
+<li>Un capitaine général (Victor), au traitement de 70.000 fr.
+plus celui de son grade en non activité.</li>
+
+<li>Un général de brigade, lieutenant du capitaine général
+(Cassague) avec 5000 fr. de supplément de traitement.</li>
+
+<li>Deux généraux de brigade. Deux adjudants commandants.
+Un commandant d'armes de 2<sup>e</sup> classe. Deux commandants de
+4<sup>e</sup> classe. Un chef de bataillon d'artillerie. Un chef de bataillon
+du génie.</li>
+
+<li><span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> Deux ingénieurs géographes. Un capitaine de port. Sept
+officiers de santé. Quatre pharmaciens.</li>
+
+<li>Un préfet colonial (Laussat) au traitement de 50.000 fr.</li>
+
+<li>Un grand juge (Aimé), au traitement de 36.000 fr.</li>
+
+<li>Un sous-préfet de la Haute-Louisiane (Charles Maillard), au
+traitement de 6075 fr.</li>
+
+<li>Un commissaire, chef d'administration (Mollet).</li>
+
+<li>Un commissaire inspecteur (Grandpré).</li>
+
+<li>Deux sous-commissaires. Deux commissaires principaux.
+Deux gardes-magasins. Un directeur des domaines. Deux arpenteurs.
+Un directeur de douane. Un receveur payeur général
+(Peyrusse). Deux économes. Un jardinier-botaniste.</li>
+</ul>
+
+<p>Les lois françaises devaient être appliquées en Louisiane
+et un décret de nivôse ordonnait «l'incorporation
+immédiate dans les troupes de la République de tous les
+individus sans aveu et moyen d'existence qui débarqueront
+dans la colonie.»</p>
+
+<p>Rien n'avait été oublié et on sent qu'une direction
+administrative de premier ordre avait présidé à cette
+organisation militaire et civile qui méritait un meilleur
+sort que celui qui lui était réservé.</p>
+
+<p>En effet, malgré l'activité et la hâte déployées pour
+aboutir le plus vite possible, les armements subissaient
+des retards; on était déjà en février 1803 et la flotte restait
+encore bloquée par les glaces dans le Haringvliet. Le général
+Victor s'impatientait. Le 12 février le Ministre
+rédigeait une note se terminant par ces mots:</p>
+
+<p>«...Les glaces retenant l'expédition du général Victor,
+lui donner ordre de ne mener à la Louisiane que trois
+bataillons, savoir: un de la 17<sup>e</sup> de ligne et deux de la 54<sup>e</sup>
+et de les porter au complet de guerre.»</p>
+
+<p>Enfin, le 10 mars: «Je compte incessamment recevoir
+la nouvelle de votre départ».</p>
+
+<p>L'ordre allait être donné, tous et tout étaient prêts
+quand un courrier arriva, bride abattue, apportant cette
+dépêche du Ministre:</p>
+
+<div class="quote">
+
+<p class="right10"><span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> <i>13 floréal an XI</i> (<i>3 mai</i>).</p>
+
+<p>«L'expédition qui avait été préparée à Helvoett Sluys, citoyen,
+n'aura pas lieu, et, à la réception de cette lettre, vous
+ferez cesser immédiatement toutes les dépenses qu'elle continuait
+d'occasionner et les troupes seront débarquées»...</p>
+</div>
+
+<p>Quelle était la cause de ce revirement subit et pour
+quelles raisons la direction imprimée aux événements
+changeait-elle si brusquement?</p>
+
+<p>On l'a déjà dit: la nécessité, pour le Premier Consul,
+de faire face à l'Angleterre et de renoncer, par conséquent,
+à la Louisiane pour concentrer toutes ses forces
+sur le continent.</p>
+
+<p>L'inquiétude et la menace croissaient de l'autre côté
+du détroit.</p>
+
+<p>À Londres, écrivains et orateurs tenaient le peuple
+en haleine. Un membre du Parlement anglais avait dit
+ces paroles:</p>
+
+<p>«La France nous oblige de nous ressouvenir de l'injure
+qu'elle nous a faite, il y a vingt-cinq ans, en s'alliant à
+nos colonies révoltées. Jalouse de notre commerce, de
+notre navigation, de notre opulence, elle veut les anéantir.
+Les entreprises du Premier Consul à la suite d'une
+paix trop facilement faite nous forcent de nouveau d'en
+appeler aux armes. L'ennemi s'approprie, par un trait
+de plume, des territoires plus étendus que toutes les
+conquêtes de la France pendant plusieurs siècles. Il hâte
+ses préparatifs. N'attendons pas qu'il nous attaque; attaquons
+les premiers.»</p>
+
+<p>Dans une conférence qui eut lieu aux Tuileries, le Premier
+Consul répondit sur le même ton aux conseillers qui
+penchaient encore vers la conciliation que, si immédiatement,
+on ne prenait pas des mesures décisives contre la
+puissance anglaise, cette nation assujettirait tout l'Univers
+à sa domination.</p>
+
+<p>Et il ajouta:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> «Pour affranchir les peuples de la tyrannie commerciale
+de l'Angleterre, il faut la contrepoiser par une puissance
+maritime qui devienne un jour sa rivale: ce sont
+les États-Unis. Les Anglais aspirent à disposer de toutes
+les richesses du monde. Je serai utile à l'Univers entier,
+si je puis les empêcher de dominer l'Amérique comme ils
+dominent l'Asie!»</p>
+
+<p>Sa pensée se précisait.</p>
+
+<p>Dans la guerre qui allait éclater, la Louisiane pouvant
+lui échapper au profit de l'Angleterre, il fallait prendre
+les devants et céder cette belle province aux États-Unis.</p>
+
+<p>À partir de ce moment, Talleyrand se montra moins
+intransigeant avec M. Livingston; il lui adresse, le 24 mars
+1803, une lettre dans laquelle il exprime les sentiments
+de sympathie du gouvernement français à l'égard de la
+république s&oelig;ur et l'empressement avec lequel le Premier
+Consul recevra le Ministre extraordinaire envoyé
+par Jefferson: M. Monroe.</p>
+
+<p>Quoique peu enclin à changer d'opinion après s'être
+arrêté à celle qu'il estimait la meilleure, Bonaparte aimait
+cependant, dans les cas graves, à prendre l'avis
+des spécialistes. En l'occurrence, il eut recours à deux
+de ses ministres, Barbé de Marbois et Decrès, qui avaient
+vécu aux États-Unis et connaissaient l'état du pays, sa politique,
+ses besoins, ses aspirations. Le dimanche de
+Pâques de l'année 1803, il les réunit dans son cabinet,
+à Saint-Cloud, et leur exposa l'affaire avec logique et
+passion. Cet exposé est, pour ainsi dire, une justification
+du parti auquel il allait s'arrêter et comme un
+résumé des différentes étapes par lesquelles avait passé
+la rivalité franco-anglaise en Amérique. Il se complut
+à le rappeler et à expliquer les raisons qui modifiaient,
+en ce moment, son opinion, en ce qui concernait la
+Louisiane. Cette Louisiane, en effet, à la désinence si
+française, qui perpétuait encore aujourd'hui la gloire
+du grand roi, n'avait été retranchée du patrimoine français
+que par la faute des négociateurs du traité en 1763.
+<span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> Ce traité venait d'être annulé par un autre traité. Mais
+si, à la veille de rentrer en possession de la vallée du
+Mississipi, celle-ci doit de nouveau échapper à la
+France, sous aucun prétexte il ne faut laisser les Anglais
+en devenir les maîtres. Les Anglais avaient successivement
+enlevé à la France, le Canada, l'Île Royale, Terre-Neuve,
+l'Acadie, sans compter les opulentes colonies
+de l'Asie. La conquête de la Louisiane leur serait facile,
+étant donné l'état de leur flotte qui possédait déjà
+vingt vaisseaux dans le Golfe du Mexique. Aussi fallait-il
+se hâter et, avant même de commencer les hostilités,
+soustraire la Louisiane aux attaques de l'ennemi, ce qui
+ne pouvait se faire qu'en la cédant aux États-Unis. Cette
+politique allait à l'encontre de celle du Directoire et
+M. de Talleyrand devait renoncer à son attitude hostile
+à l'égard des citoyens libres de la libre république. Tout
+l'échafaudage chimérique, qu'il avait élevé dans son
+imagination, croulait sous le souffle réaliste qui dressait
+l'un en face de l'autre, Bonaparte et Pitt.</p>
+
+<p>Barbé de Marbois partagea l'avis du Premier Consul.
+Il donna, à l'appui de sa manière de voir, des arguments
+qui ne firent qu'accentuer un parti déjà irrévocablement
+pris. Ces arguments se basaient sur la nécessité de sacrifier
+bénévolement ce que l'on ne peut conserver. La
+Louisiane n'était pas en état de se défendre contre des
+forces navales supérieures. Le pays tout entier, malgré
+les attaches françaises, était, en réalité une proie offerte
+à la cupidité des Anglais,&mdash;une annexe aussi, nécessaire
+à l'extension des Américains vers l'Ouest, à laquelle, un
+jour, on ne pourrait s'opposer. Vouloir aller contre cette
+fatalité serait illusoire, car ce serait tenter de refaire en
+un jour une politique qui avait échoué depuis plus d'un
+siècle.</p>
+
+<p>Bonaparte n'avait pas besoin d'être converti. Il écouta,
+pour la forme, les doléances de ceux qui considéraient la
+cession de la Louisiane comme une déchéance au point de
+vue commercial et industriel,&mdash;de ceux aussi qui, s'inspirant
+<span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> toujours des idées de Talleyrand, concluaient à la
+fondation d'une vaste colonie comme déversoir pour les
+éléments troublés qui, au lendemain de la Révolution,
+étaient encore un danger pour la mère-patrie. Ceux-là
+ignoraient que, pour édifier une telle &oelig;uvre, il était trop
+tard, et que ce que les Puritains anglais avaient tenté et
+exécuté au début du XVII<sup>e</sup> siècle ne pouvait plus être recommencé,
+à peu près dans les mêmes latitudes, par des
+révolutionnaires ou des émigrés mécontents, au début
+du XIX<sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Les nouvelles d'Angleterre devenaient de plus en plus
+agressives: Bonaparte ordonna à Barbé de Marbois de se
+mettre en rapport avec Monroe.</p>
+
+<p>«Les incertitudes et la délibération ne sont plus de
+saison, lui dit-il en substance.&mdash;Je renoncé à la Louisiane.
+Ce n'est pas seulement la Nouvelle-Orléans que je
+veux céder, c'est toute la colonie, sans en rien réserver.
+Je connais le prix de ce que j'abandonne, et j'ai assez prouvé
+le cas que je faisais de cette province, puisque mon premier
+acte diplomatique avec l'Espagne a eu pour objet de
+la recouvrer. J'y renonce donc avec un vif déplaisir. Nous
+obstiner à sa conservation serait folie. Je vous charge de
+négocier cette affaire avec les envoyés du Congrès. N'attendez
+pas même l'arrivée de M. Monroe; abouchez-vous
+dès aujourd'hui avec M. Livingston; mais j'ai besoin de
+beaucoup d'argent pour cette guerre, et je ne voudrais pas
+la commencer par de nouvelles contributions. Il y a cent ans
+que la France et l'Espagne font à la Louisiane des dépenses
+d'amélioration dont le commerce ne les a jamais
+indemnisées. Des sommes ont été prêtées aux Compagnies,
+aux agriculteurs et elles ne rentreront jamais au
+trésor. Le prix de toutes ces choses nous est bien dû. Si
+je réglais mes conditions sur ce que ces vastes territoires
+vaudront aux États-Unis, les indemnités n'auraient point
+de bornes. Je serai modéré, en raison même de l'obligation
+où je suis de vendre. Mais retenez bien ceci: je veux
+cinquante millions, et à moins de cette somme, je ne
+<span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> traiterai pas; je ferais plutôt quelque tentative désespérée
+pour garder ces belles contrées. Vous aurez demain vos
+pleins pouvoirs».</p>
+
+<p>Marbois vit d'abord Livingston, Ministre des États-Unis
+à Paris, en attendant l'arrivée de Monroe.</p>
+
+<p>À côté de ces réunions, de ces conciliabules, de ces
+conférences concernant la cession de la Louisiane, dont
+nous avons essayé de résumer les principales phases,
+se place une scène entre Bonaparte et deux de ses frères,
+scène que Lucien raconte dans ses mémoires et qui
+jette une lumière à la fois curieuse et comique sur les
+relations du futur Empereur avec ses frères.</p>
+
+<p>On n'a pas oublié que Joseph et Lucien Bonaparte
+avaient été mêlés à la diplomatie de l'affaire de la Louisiane,
+le premier en signant le traité de Mortefontaine
+avec les représentants des États-Unis, le second, comme
+ambassadeur de France près la cour d'Espagne, en signant
+le traité de San-Ildefonse qui stipulait la rétrocession
+de la Vallée du Mississipi à la France.</p>
+
+<p>Et maintenant que cette rétrocession allait être annulée,
+serait annulée, en même temps, l'&oelig;uvre des deux
+ambassadeurs improvisés. Ce fut un rude coup pour
+leur vanité. Comment? Après les avoir stylés, poussés,
+encouragés de toutes les façons pour qu'ils menassent à
+bien une mission diplomatique assez délicate, à laquelle
+le Premier Consul attachait la plus haute importance,
+on allait faire bon marché de tous leurs efforts dépensés
+en pure perte, en vue d'une négociation n'ayant plus
+aucune valeur?</p>
+
+<p>Lucien Bonaparte, le frondeur, celui des frères de
+Napoléon qui, en dépit des grandes richesses qu'il avait
+su accumuler de bonne heure, prétendait demeurer un
+pur républicain et défendre même en face de l'autocratie
+fraternelle, son indépendance personnelle, apprit la
+nouvelle par Joseph. Ce dernier vint le prendre à son
+hôtel de la rue Saint-Dominique, un soir de première
+aux Français où ils devaient aller ensemble. Les idées
+<span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> qu'ils échangèrent au sujet de l'aliénation de la Louisiane,
+tout à coup si chère à Lucien, firent vite passer
+le temps et on dut renoncer au spectacle. Mais les deux
+frères se donnèrent rendez-vous, pour le lendemain, chez
+le Premier Consul, afin de savoir s'il était vraiment décidé
+à mettre son projet à exécution et d'essayer de l'en
+détourner. Cette démarche, en y réfléchissant, était bien
+superflue. Elle s'explique, cependant, quand on songe
+qu'à cette époque, Napoléon traitait encore Joseph et
+Lucien sur un pied d'intimité qui, tout en faisant respecter
+les distances protocolaires, permettait parfois les
+expansions familiales. Et puis, le Premier Consul avant
+d'être Empereur, avait encore besoin de ménager certaines
+susceptibilités et certaines influences.</p>
+
+<p>Il était dans son bain, aux Tuileries, quand Lucien se
+fit annoncer.</p>
+
+<p>On sait que Bonaparte prenait des bains fortement
+arrosés d'eau de Cologne, ce qui était à la fois astringent,
+parfumé, et donnait au liquide une opacité blanchâtre
+permettant tels ébats hygiéniques qui n'offensaient pas
+la pudeur, quand il recevait des visites tout en se livrant
+aux soins de sa toilette.</p>
+
+<p>Les deux frères causèrent de choses et d'autres: l'un,
+sur un ton de supériorité bienveillante; l'autre, sur un
+ton de respectueuse ironie.</p>
+
+<p>Ils parlèrent littérature, théâtre, poésie, analysant, en
+passant, les &oelig;uvres de Turgot, de Paoli, de Jean-Jacques;
+le temps s'écoulait, l'heure du bain touchait à sa fin et Lucien
+n'avait pas encore pu placer un seul mot concernant
+la Louisiane. Le valet de chambre avait déjà préparé le drap
+précieux dans lequel il allait envelopper l'auguste nudité
+de son maître, quand on frappa à la porte. C'était Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;«Qu'il entre! dit le Premier Consul,&mdash;je resterai
+dans l'eau un quart d'heure de plus.»</p>
+
+<p>Aussitôt la question de la Louisiane fut entamée.</p>
+
+<p>Joseph exprima son étonnement, Lucien son ahurissement,
+quand ils apprirent que le Premier Consul,
+<span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> pour arriver à ses fins, c'est-à-dire pour céder la Louisiane
+aux États-Unis, se passerait de l'assentiment des
+Chambres. La discussion prit un tour agressif et Bonaparte,
+devant l'insistance de ses frères, insistance qu'il
+commençait à trouver déplacée, finit par leur jeter à la
+face ces mots, sans s'inquiéter de la présence du valet
+de Chambre:</p>
+
+<p>&mdash;«Et puis, Messieurs, pensez-en ce que vous voudrez,
+mais faites tous les deux votre deuil de cette affaire;
+vous Lucien, pour la vente en elle-même, vous Joseph,
+parce que je me passerai de l'assentiment de qui que se
+soit, entendez-vous bien?»</p>
+
+<p>Cette réponse eut le don d'exaspérer Joseph qui, s'approchant
+de la baignoire, émit cette affirmation comminatoire:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ferez bien, mon cher frère, de ne pas exposer
+votre projet à la discussion parlementaire, car je vous
+déclare que moi, le premier, je me place, s'il le faut, en
+tête de l'opposition qui ne peut manquer de vous être faite.</p>
+
+<p>Le Premier Consul ayant fait comprendre qu'il se moquait
+de toute opposition et que le projet conçu par lui,
+négocié par lui, serait aussi ratifié et exécuté par lui
+tout seul, Joseph emporté par un mouvement de colère
+irrésistible, répartit aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien! moi, je te dis, général, que toi, moi,
+nous tous, si tu fais ce que tu dis là, pouvons nous préparer
+à aller rejoindre dans peu les pauvres diables innocents
+que tu as si légalement, si humainement, si justement
+surtout, fait déporter à Sinnamary...»</p>
+
+<p>Le coup porta.</p>
+
+<p>Bonaparte, suffoqué d'indignation, se souleva un instant
+hors de sa baignoire et s'y replongea avec une telle
+violence que l'eau en fut précipitée en jets abondants,
+accompagnés de ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes un insolent! Je devrais...</p>
+
+<p>On n'entendit pas la fin de la phrase, tant les éclaboussures
+humides firent de bruit et de dégâts. Le
+<span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> pauvre Joseph fut aspergé de liquide et, sous cette douche
+inattendue, sa colère tomba comme s'apaise le bouillonnement
+d'une soupe au lait brusquement enlevée au
+contact de la flamme qui l'exaspère.</p>
+
+<p>Les trois hommes, dont la dignité consulaire et parlementaire
+aurait exigé un peu plus de dignité personnelle,
+se regardèrent avec des mines de circonstance répondant
+aux caractères respectifs des acteurs de cette
+scène qui, en tout autre lieu, eût été du plus haut comique:
+le Premier Consul était pâle, Joseph était rouge
+et Lucien, vierge de toute souillure humide, s'efforçait
+d'atténuer l'acuité de son air gouailleur. Seul, le brave
+domestique, témoin involontaire de tels écarts de langage
+et de tenue chez des maîtres auxquels il accordait volontiers
+une essence quasi olympienne, se sentit probablement
+atteint dans ses plus intimes croyances et, sous
+le choc, tomba évanoui.</p>
+
+<p>Cette réalité mit les choses au point.</p>
+
+<p>Après avoir relevé et fait emporter le serviteur trop
+sensible, Joseph se retira pour changer de vêtements, le
+Premier Consul sortit de son bain et invita Lucien à
+l'aller attendre dans son cabinet de travail.</p>
+
+<p>Là, Bonaparte ayant recouvré tout son calme, voulut
+énumérer, de nouveau, pour son jeune frère, les raisons
+péremptoires qu'il pouvait invoquer pour justifier ce qu'il
+appelait plaisamment sa «Louisianicide».</p>
+
+<p>Lucien persistait à penser que «céder la Louisiane
+aux Américains pour dix-huit millions était plus déshonorant
+que de la laisser prendre en tel cas de guerre...»
+Mais Lucien ne savait pas encore que cette guerre, Napoléon
+devait la faire, qu'il revenait, par la force des
+choses, à la politique continentale au détriment d'une
+politique coloniale et que, comme Louis XIV obligé d'abandonner
+l'&oelig;uvre de Colbert en Amérique, il devait
+aussi abandonner ses projets sur Saint-Domingue et la
+Louisiane pour atteindre l'Angleterre en Europe. Lucien
+refusa catégoriquement de l'appuyer si la question devait
+<span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> être portée devant les Chambres et, à son point de
+vue, il était nécessaire qu'elle le fût. Devant son frère,
+il prétendait encore défendre son respect pour le Républicanisme
+et pour la Constitution,&mdash;cette Constitution
+qu'il avait contribué à faire accepter et, comme le Premier
+Consul le raillait vertement, tournant en ridicule
+ces vocables dont il méprisait déjà la signification, pour
+lui, surannée: Constitution! Inconstitutionnel! République!
+Souveraineté nationale!... Grands mots, grandes
+phrases...&mdash;Lucien n'hésita pas à faire connaître le
+fond de sa pensée et répondit avec courage:</p>
+
+<p>&mdash;«Je pense, citoyen Consul, qu'ayant prêté serment
+à la Constitution du 18 brumaire, entre mes propres
+mains, comme président du Conseil des Cinq-Cents, et
+vous voyant la mépriser ainsi, si je n'étais pas votre
+frère, je serais votre ennemi...»</p>
+
+<p>Cette attitude et cette menace mirent le comble à
+l'exaspération de Bonaparte; il s'avança sur son frère et
+fit le geste de le frapper; mais aussitôt maître de lui, il
+se ressaisit et lui jeta en plein visage:</p>
+
+<p>&mdash;«Mon ennemi, toi! je te briserais, vois-tu, comme
+cette boîte!»</p>
+
+<p>Et, en même temps, il lança violemment sur le plancher
+la tabatière qu'il tenait à la main et sur laquelle se
+trouvait le portrait de Joséphine par Isabey. Ce bijou,
+aussi précieux par le contenu que par le contenant, ne se
+brisa pas sur la couche épaisse du tapis, mais sous la secousse
+brutale, le portrait se détacha du couvercle. Lucien
+se baissa pour le ramasser et présenta l'objet d'un
+air intentionnellement respectueux, disant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage, c'est le portrait de votre femme
+que vous avez brisé, en attendant que vous brisiez son
+original<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> J'ai rapporté ces incidents de famille qui auraient peut-être
+dû rester ensevelis dans le secret des dieux,&mdash;c'est-à-dire,
+dans les archives privées de Bonaparte&mdash;si l'indiscrétion
+des Mémoires publiés et annotés ne les en avait
+pas fait sortir. Ils montrent, du moins, combien l'affaire
+de la Louisiane avait occupé les esprits, combien elle remuait
+d'intérêts des deux côtés de l'Atlantique,&mdash;intérêts
+d'ailleurs de nature bien différente et les Louisianais qui
+cherchaient à asseoir, d'une façon définitive, leur domination
+sur les rives du Mississipi, auraient été bien étonnés
+d'apprendre qu'aux Tuileries, dans la salle de bain
+et dans le cabinet de travail du Premier Consul, des discussions,
+qui risquèrent de dégénérer en pugilat, avaient
+eu lieu entre trois frères Bonaparte dont les opinions
+opposées semblaient ponctuer la gamme montante passant
+par ces trois états représentatifs de l'ambition de l'un
+d'eux: républicanisme, constitutionalisme, césarisme.</p>
+
+<p>Dans une atmosphère plus calme, commencèrent les
+pourparlers officiels entre Livingston, Monroe et Marbois.
+Cependant là aussi, quand il s'agit de percer le secret
+des négociations, on se trouve devant une obscurité quasi
+mystérieuse: pas de rapport officiel, de compte-rendu
+des réunions ou des discussions permettant de suivre la
+<span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> marche des pourparlers. Pour cela, il faut consulter les
+papiers personnels des contractants. On dirait une affaire
+privée dont on ne veut ébruiter les difficultés. Mais,
+comme elle n'était pas menée avec toute l'activité voulue
+par les négociateurs américains qui cherchaient à étudier
+la place, le Premier Consul leur soumit par l'intermédiaire
+de Marbois, dès le 23 avril (1803), le projet d'une
+convention secrète<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>.</p>
+
+<p>Par cette convention, dans le but d'éviter des malentendus
+au sujet des articles II et V du traité de Mortefontaine
+et dans le but aussi de fortifier les relations amicales,
+la République française était prête à céder ses droits
+sur la Louisiane. En conséquence de cette cession, la
+Louisiane, son territoire et ses dépendances devaient être
+incorporés dans l'Union américaine et former successivement
+un ou plusieurs états, conformément aux lois de la
+constitution fédérale; en échange, les États-Unis devaient
+favoriser le commerce français en Louisiane, le mettre sur
+le même pied que le commerce américain, avec des entrepôts
+permanents sur six points du Mississipi, auxquels
+répondait un droit permanent de navigation; de
+plus, ils devaient prendre à leur compte toutes les dettes
+dues aux citoyens américains d'après le traité de Mortefontaine.</p>
+
+<p>Ce projet fut pris en considération par les plénipotentiaires
+américains, dans ses grandes lignes. Livingston et
+Monroe l'étudièrent de près; ils exprimèrent quelque
+divergence dans leur appréciation, mais finirent par s'entendre
+en prenant l'article II du traité de Mortefontaine
+comme base de la nouvelle convention. Le 29 avril, ils
+soumirent leur projet à Marbois: ils proposaient d'offrir
+cinquante millions à la France, plus vingt millions pour
+les dettes contractées par elle envers les citoyens des États-Unis,&mdash;en
+tout soixante-dix millions. Marbois insista
+pour avoir quatre-vingts millions. Après avoir résisté, le
+<span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> Américains accordèrent ce chiffre et le projet ainsi péniblement
+mis sur pied fut présenté le lendemain 30 avril
+au Premier Consul, qui l'accepta dans son ensemble.</p>
+
+<p>Les difficultés commencèrent lorsque, pour la rédaction
+du traité, on se trouva devant la nécessité de précisions
+plus grandes. Les Américains réclamaient, d'abord,
+une définition plus exacte des frontières, laquelle définition
+copiée sur le traité de rétrocession signé par Berthier,
+restait dans le vague, accordant à la Louisiane l'étendue
+possédée par l'Espagne, telle que l'avait aussi possédée
+la France; mais sous la domination française, la Louisiane
+comprenait une partie de la Floride et toute la vallée
+de l'Ohio, jusqu'aux Monts Alleghanys et le lac Érié.
+Il n'était plus question de ces pays. À Livingston qui demandait
+des éclaircissements, il fut répondu évasivement:
+le Premier Consul n'était pas fâché de laisser
+planer quelque obscurité sur ces imprécises évaluations
+de limites. Il s'ensuivit des discussions longues et parfois
+âpres. Les Florides devaient être exclues du marché,
+mais Bonaparte promit d'appuyer le droit des Américains
+auprès de l'Espagne, en cas de vente. En ce qui concernait
+les indemnités à payer en Amérique, on ne trouva
+pas les représentants de l'Union assez exigeants, des
+citoyens pouvaient se prétendre lésés dans la suite,
+mais Livingston surtout et Monroe avaient hâte d'en
+finir. Au-dessus des questions d'intérêt financier, planait
+pour eux l'intérêt primordial de la patrie à agrandir,
+d'autant plus que le moment était critique, que la paix
+ou la guerre dépendait d'un geste et qu'avant tout il
+était urgent de conclure<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>.</p>
+
+<p>La convention relative aux revendications ne fut signée
+qu'une semaine après le traité de cession. Quelles que
+fussent les critiques dont on accabla Livingston au profit
+de Monroe, il serait parfaitement injuste de déprécier les
+<span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> services rendus par le diplomate américain à son pays.
+Aucune négociation diplomatique n'eut de résultats si
+importants, à un prix si minime. L'annexion de la Louisiane
+fut, pour les États-Unis, un événement d'une portée
+immense; elle modifia de fond en comble les visées politiques
+des dirigeants, ouvrit des horizons infinis à des
+ambitions sans bornes et, au point de vue historique,
+peut être placée sur le même rang que la Déclaration
+de l'Indépendance, deux événements qui, dans l'évolution
+nécessaire du pays, se relient l'un à l'autre, comme
+l'effet à la cause.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> CHAPITRE VI<br>
+<span class="smcap">LA LOUISIANE ET LES ÉTATS-UNIS.</span></h2>
+
+<p class="resume">Situation des États-Unis au moment de l'achat de la Louisiane. &mdash; D'ataviques
+influences rattachent l'Amérique du Nord à son
+pays d'origine. &mdash; Impossibilité de s'abstraire de la politique
+européenne. &mdash; Action réciproque. &mdash; La cession de la Louisiane
+inaugure l'ère des relations internationales et des prétentions
+à devenir une puissance mondiale. &mdash; L'incorporation d'un
+territoire nouveau soulève des difficultés constitutionnelles.</p>
+
+<p>Au moment de la cession de la Louisiane, quelle était
+la situation des États-Unis? Elle était encore précaire.
+Beaucoup avait été fait mais beaucoup restait à faire.
+On n'en était qu'à l'aurore d'une journée qui devait
+s'épanouir splendidement.</p>
+
+<p>La grandeur de l'entreprise avait consisté, jusqu'à
+présent, dans la réalisation d'une grande idée: l'affranchissement
+de la tutelle anglaise.</p>
+
+<p>Ceux qui s'y étaient employés avec l'habileté et le courage
+que l'on sait constituaient une élite, c'est-à-dire,
+une minorité. Les autres, suivant de plus ou moins loin,
+se confondaient dans la masse ignorante, anonyme, dont
+l'ensemble formait une population d'un peu plus de
+5.000.000 d'habitants d'après le recensement de 1800,&mdash;population
+composée de blancs qui ne reculaient pas
+devant la nécessité illogique d'exploiter quelques millions
+d'esclaves nègres&mdash;nécessité d'ailleurs transitoire
+qui, plus tard, devait aboutir à l'inéluctable conflit
+mettant aux prises, dans une lutte effroyable, le Nord
+et le Sud.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> Pour le moment, la situation matérielle et économique
+laisse beaucoup à désirer. La puissance des
+États-Unis ne réside encore que dans la volonté de la
+réaliser. Et cette volonté, qui s'est manifestée surtout
+dans le domaine de la politique, a dû aller d'abord au
+plus pressé.</p>
+
+<p>La mise en valeur du sol n'avait pas pu être menée
+bien loin. Il fallait, avant tout, être les maîtres de ce
+sol. Et malgré près de deux siècles de luttes, le pays
+n'était pas entièrement conquis. La forêt enserrait encore,
+de son mystère dangereux et attirant, les centres
+habités; le minerai inutilisé dormait toujours dans son lit
+de roches. Presque toute la population était agglomérée
+sur les côtes où seul se rencontrait un peu de vie civilisée
+mais accentuant périodiquement, dans ses manifestations
+essentielles, la tendance inévitable de se développer
+vers l'Ouest.</p>
+
+<p>La ville de New-York, quoique possédant un passé
+historique, ne présentait pas beaucoup d'apparence de
+luxe et de richesse. Philadelphie semblait avoir sacrifié
+à un plus grand souci de l'esthétique et méritait d'avantage
+l'admiration des touristes<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a>. Boston, le centre
+intellectuel, la Mecque littéraire et politique, mal pavée,
+malpropre, avait toutes les allures d'une vieille ville
+anglaise où l'on va faire son marché. Washington émergeait
+du sein d'une solitude marécageuse, malsaine, où
+la Maison-Blanche, à moitié édifiée, s'élevait non loin
+des rives du Potomac, entourée seulement de quelques
+bâtisses minables où, pendant l'été de 1800, les membres
+du Congrès trouvèrent chichement à se loger. L'apparence
+matérielle de tous ces municipes semblait le symbole
+de la nationalité américaine: un commencement,
+un effort pour se libérer d'ancestrales influences vers une
+nouvelle conception de vie.</p>
+
+<p>Ce changement se pressentait plutôt qu'il ne s'affirmait
+<span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> sous des formes concrètes. Pour le passant, le train
+ordinaire de l'existence présentait encore l'aspect coutumier.
+Et le héros de Washington Irwing, Rip van
+Winckle, se réveillant d'un long sommeil à peu près
+en 1800, remarqua peu de modifications autour de lui,
+excepté sur les emblèmes officiels où la tête du Président
+Washington avait remplacé celle du roi Georges.</p>
+
+<p>Les conditions économiques, en somme, avaient été
+très dures pendant tout le XVIII<sup>e</sup> siècle et la vie, en général,
+n'avait pas progressé depuis les temps coloniaux.</p>
+
+<p>Les hommes qui, par leur situation sociale, leur talent,
+purent prendre la direction du mouvement, répondirent
+aux tendances latentes, endormies dans les
+consciences, en s'efforçant d'imprimer un cachet national
+aux manifestations essentielles d'une nation en train de
+devenir et qui se cherchait encore. On put constater des
+prétentions exagérées, parfois prématurées, dans la politique,
+dans la société et dans la littérature. Mais, avant
+tout, il fallait s'affirmer en face des empiétements de
+l'étranger et donner une direction habile aux relations
+internationales dont le pivot oscillait toujours, en ce qui
+concernait l'Europe, entre la France et l'Angleterre.</p>
+
+<p>C'était là la tâche principale, mais aussi le point faible
+et difficile, les Américains, absorbés par tant de besognes
+immédiates, s'étant longtemps habitués à considérer
+les affaires étrangères comme négligeables,&mdash;les nations
+étrangères même comme n'existant pas pour eux. D'après
+ce point de vue étroit et exclusif, leur histoire, leur système
+politique, leur évolution sociale, tels les produits
+d'un sol spécial, n'avaient rien à voir avec ce qui se passait
+dans les autres pays. Ces expressions consacrées:
+«Vieux Monde»,&mdash;«Nouveau Monde», devaient s'appliquer
+à deux formes d'humanité absolument distinctes
+qui, ne se devant rien, avaient le droit de s'ignorer.</p>
+
+<p>Erreur dangereuse!</p>
+
+<p>L'humanité, dans son ensemble, ne connaît pas une
+séparation aussi absolue. Cette humanité est diverse dans
+<span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> ses types représentatifs, depuis l'individu hostile à un
+individu, jusqu'à la collectivité ennemie d'une autre collectivité,
+mais dans ses manifestations de sympathie ou
+de haine, elle ne peut s'abstraire entièrement des lointaines
+traditions dans lesquelles une de ses fractions retrouve
+l'origine de sa mentalité,&mdash;elle ne peut s'affranchir
+de l'influence des ancêtres, qui ont façonné la majorité
+des individus, sans distinction de lieu et de temps,
+ou un groupement unique, même si ce groupement s'est
+partagé en deux branches séparées.</p>
+
+<p>Les illusions des Américains qui, pendant un temps,
+prétendaient ne relever que d'eux-mêmes, ne sont donc
+pas admissibles. Pas plus parmi les nationalités que
+parmi les espèces animales, il n'y a de génération spontanée.
+Malgré les âpres revendications de la politique des
+nationalités trop exclusives, aucun peuple ne peut vivre
+longtemps sur son propre fonds et faire abstraction du
+glorieux héritage mondial dont les acquêts successifs se
+sont accumulés pendant près de deux mille ans.</p>
+
+<p>Étant donnée, cependant, la situation géographique,
+les conditions de développement, les grandes distances,
+si un groupement d'individus a pu croire un instant,
+avec quelque apparence de raison, à la possibilité de tirer
+tout de soi et de ramener tout à soi, ce fut, certes,
+le groupement dont nous nous occupons. Il ne l'a pas
+pu plus que les autres,&mdash;d'abord, parce que c'eût été
+son arrêt dans le progrès, ensuite, parce qu'il contenait
+en lui d'immenses forces d'absorption et d'expansion:</p>
+
+<p>En effet, dès que les Américains se trouvèrent en
+présence de questions politiques plus compliquées, ils
+comprirent que, malgré la séparation momentanée, une
+solidarité a toujours existé entre eux et l'évolution de
+l'activité européenne.</p>
+
+<p>Après avoir coupé tout lien les rattachant à l'Europe
+et, principalement, à cette partie de l'Europe dont ils
+avaient un jour fait partie intégrante, les Américains
+s'aperçurent, un beau matin, qu'ils ne faisaient que
+<span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> continuer, à une date différente, le geste esquissé par
+des Anglais du XVII<sup>e</sup> siècle, et aussi, que, dans les manifestations
+spéculatives de la pensée, ils ne faisaient
+que s'inspirer des plus importantes manifestations de
+la pensée européenne.</p>
+
+<p>Il est donc évident qu'ils ne pouvaient pas demeurer
+étrangers et indifférents à l'histoire du Vieux Monde,
+dans les temps antérieurs,&mdash;et qu'ils seraient appelés,
+d'un jour à l'autre, à jouer un rôle dans l'histoire qui
+se préparait pour les temps à venir.</p>
+
+<p>Dans le passé, à mesure qu'ils s'en éloignaient, ils
+trouvaient des points de repère, des noms glorieux dont
+leurs noms obscurs étaient comme un prolongement partiel.
+En effet, Guillaume le Conquérant n'a-t-il pas conquis
+pour eux? La grande Élisabeth n'a-t-elle pas été
+leur reine? Et Shakespeare n'a-t-il pas été leur poète?
+Cela est tellement vrai que, malgré la scission politique
+et intellectuelle qui, à partir d'une certaine époque,
+s'accentue entre les citoyens de l'Amérique septentrionale
+et les sujets de Sa Majesté britannique, les premiers
+écrivains qui cherchèrent à créer une littérature nationale,
+à tendance exclusivement américaine, ne peuvent se
+dégager de l'empreinte ancestrale et nous voyons, par
+exemple, Nathaniel Hawthorne, auteur essentiellement
+américain, d'un cachet original directement inspiré du
+puritanisme, ne pouvoir écrire sur l'Angleterre sans
+l'appeler: «Our old Home.»</p>
+
+<p>Si, au point de vue diplomatique, l'Amérique prétendit
+ainsi longtemps demeurer isolée des mouvements
+plus ou moins importants qui se produisaient en Europe,
+cette fierté bien relative contenait une grande
+part d'illusion. Le terme «Nouveau Monde» ne peut
+s'appliquer qu'aux conditions matérielles du pays, aux
+conditions spéciales imposées par la flore et la faune,
+mais en réalité, tout le reste, sous des dehors plus primitifs,
+était aussi vieux que la vieille Angleterre. Qu'ils
+le voulussent ou non, les Américains, même à leur insu,
+<span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> furent mêlés, de tout temps, aux querelles internationales
+qui bouleversaient l'Europe. Dès le début, l'établissement
+des Colonies occasionna de longues luttes
+entre l'Angleterre, la France et l'Espagne. Les traités
+de Ryswick (1697), d'Utrecht (1713), d'Aix-la-Chapelle
+(1748), de Paris (1763), tous traités qui avaient mis fin à
+des contestations d'aspect essentiellement européen, contenaient
+cependant des clauses relatives à des territoires
+situés en Amérique. La guerre de Sept Ans qui, en Europe,
+avait pour cause la rivalité de deux monarchies de
+droit divin, débuta, en Amérique en 1754, par un fait
+d'armes du colonel Georges Washington. Enfin, en combattant
+pour l'indépendance, les fondateurs de la République
+américaine mirent de nouveau face à face les deux
+peuples rivaux qui, après s'être disputé la domination
+des mers, retrouvaient leur rivalité dans les grandes entreprises
+coloniales.</p>
+
+<p>Mais tels contacts avec la politique européenne, qui
+obligeaient un peu malgré eux les Américains à élargir
+leur champ d'action, ne répondaient encore qu'à des nécessités
+indirectes. Avec le traité de la Louisiane, l'action
+devient, pour ainsi dire, directe; les intérêts immenses
+qui en découlent pour les États-Unis leur promettent
+un développement infini; désormais, ce ne sera
+pas seulement leur politique qui doit suivre les fluctuations
+de la politique européenne,&mdash;c'est cette dernière
+qui doit compter souvent avec les exigences de la politique
+américaine.</p>
+
+<p>Ainsi, le Premier Consul, pour mieux atteindre l'Angleterre,
+l'attaque en Europe et la diminue en Amérique,
+en ouvrant, pour les États-Unis, l'ère des agrandissements
+territoriaux destinés à recevoir l'afflux des nombreux
+immigrants et à provoquer cette poussée formidable
+qui, dans toutes les branches de l'activité humaine,
+transforma de vastes étendues désertes et inexploitées
+en la ruche admirable où palpite et s'agite une démocratie
+en travail et en lutte.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> D'autre part, si la cession de la Louisiane inaugura,
+pour les États-Unis, la série des relations internationales
+leur permettant de devenir une puissance mondiale,
+cette cession souleva aussi à l'intérieur du pays
+des questions constitutionnelles qui remirent aux prises
+l'âpre hostilité des partis.</p>
+
+<p>Et d'abord, rendons-nous compte de l'importance de
+l'acquisition: elle comprend tous les États de l'Arkansas,
+Missouri, Iowa, Nebraska, Dakota septentrionale et méridionale,
+une partie des États de Minnesota, Kansas,
+Colorado, Montana, Wyoming, la Louisiane proprement
+dite, tout le territoire indien et une partie du territoire
+d'Oklahoma. La superficie de ces États était sept fois
+plus grande que la Grande-Bretagne et l'Irlande, quatre
+fois plus grande que l'Allemagne, l'Autriche ou la France;
+trois fois plus grande que l'Espagne et le Portugal;
+sept fois plus grande que l'Italie et deux fois plus que
+l'Égypte; dix fois plus grande que la Turquie et la
+Grèce; trois fois plus grande que la Suède et la Norvège
+et à peu près six fois plus que le Japon. En résumé:
+la Grande Bretagne, l'Allemagne, la France, l'Espagne
+et l'Italie réunies, répondaient à peine à l'étendue de
+cette vaste succession de pays.</p>
+
+<p>C'était beaucoup pour les facultés d'assimilation d'une
+confédération d'États qui n'en était encore qu'au début
+de sa carrière constitutionnelle. À peine arrivait-on à
+s'entendre au sujet de l'administration, des droits plus
+ou moins étendus et réciproques des Parlements particuliers
+et du Congrès et quelques-uns s'effrayèrent des
+difficultés qu'allait faire surgir ce subit accroissement de
+territoires qui viendraient ajouter aux difficultés, aux
+contestations, aux délicates questions d'initiative et d'entreprise
+politique appartenant à chaque état pris en soi
+ou à l'Union entière prise dans son ensemble.</p>
+
+<p>Ce fut une occasion propice pour les Fédéralistes de
+relever la tête.</p>
+
+<p>Le président Jefferson et ses représentants, Livingston
+<span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> et Monroe, furent critiqués dans leur empressement
+patriotique à signer un traité qu'ils croyaient avantageux,
+mais qui, pour être valable, devait avoir l'assentiment
+du Congrès. Or, pour ne pas laisser passer une
+occasion qui ne se serait sans doute plus représentée,
+les hommes intelligents et judicieux appelés à discuter
+avec les représentants de Napoléon n'avaient pas jugé
+nécessaire de se munir de cet assentiment.</p>
+
+<p>Quand on en discuta le bien fondé, des citoyens d'une
+notoriété et d'une autorité incontestables, tels Pickering,
+Griswold et d'autres, émirent des doutes sur la validité
+du traité et sur l'opportunité de l'agrandissement qui en
+fut la conséquence. Le débat commença à la Chambre
+le 24 octobre 1803, dans un désarroi de l'opinion où
+républicains et fédéralistes changèrent réciproquement
+leur fusil d'épaule. Des fédéralistes avérés comme Gouverneur
+Morris abondèrent dans le sens des républicains
+avancés, partisans résolus de Jefferson.</p>
+
+<p>Au point de vue strict du droit constitutionnel, les
+objections étaient nombreuses et judicieuses.</p>
+
+<p>L'article 3 du traité spécifiait que les habitants du
+territoire cédé seraient incorporés dans l'Union.</p>
+
+<p>Or, ni le Président du Sénat, ni le Président du Congrès
+n'étaient qualifiés pour ratifier une pareille incorporation.
+D'après la constitution, il fallait le consentement
+particulier de chaque état pour qu'une contrée
+étrangère pût être admise comme un membre de l'Union.
+En principe, d'ailleurs, l'essence même d'un gouvernement
+républicain s'oppose à ce que l'étendue de son
+territoire soit démesurément agrandie, car plus cette
+étendue s'accroît, plus s'accroissent aussi les difficultés
+suscitées par la divergence des origines et des coutumes.
+Ceux qui ne reconnaissaient pas la nécessité inévitable
+de s'étendre vers l'Ouest, seule condition pourtant d'une
+expansion future et systématique, craignaient que les
+États de l'Est en fussent diminués dans leur importance
+et n'en vinssent à former un empire séparé et indépendant.
+<span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> Et même, sans envisager une telle séparation
+comme fatale, les citoyens qui émigreraient vers ces
+vastes contrées seraient tellement éloignés de la capitale
+de l'Union, qu'ils finiraient par se soustraire à tout
+contrôle gouvernemental, au point de devenir, pour les
+compatriotes de l'Est, des étrangers ayant à défendre
+des intérêts contraires aux leurs.</p>
+
+<p>À toutes ces raisons qui émanaient d'une conception
+logique mais un peu étroite, on pouvait opposer la
+faculté accordée au Congrès d'agrandir le territoire quand
+il s'agissait du bien-être général et de la défense nationale.
+Dans ces conditions, une annexion était parfaitement
+légale et à ceux qui demandaient avec ironie
+s'il ne serait pas possible d'annexer aussi légalement
+l'Angleterre ou la France, Randolph fit cette réponse
+un peu naïve mais décisive: «Nous ne pouvons pas,
+parce que nous ne pouvons pas.»</p>
+
+<p>On cherchait de mauvaises raisons et on donnait de
+mauvaises explications.</p>
+
+<p>Pourquoi ne pas aller jusqu'à l'absurde et préconiser
+l'annexion de quelque nation étrangère de plus de 10 millions
+d'habitants&mdash;l'Afrique par exemple&mdash;et exposer
+de la sorte les annexeurs à être mangés par les annexés?
+On discutait dans le vide.</p>
+
+<p>En réalité, ces discussions ne portaient que sur des
+subtilités constitutionnelles. Au fond, on était d'accord
+sur le résultat acquis: on était divisé sur la manière d'envisager
+la méthode employée pour arriver à ce résultat.
+La vieille querelle des Républicains et des Fédéralistes
+renaissait.</p>
+
+<p>La Louisiane, en effet, ne pouvait être considérée que
+comme un État ou comme un territoire. Dans le premier
+cas, constitutionnellement parlant, l'Union n'existait
+plus; dans le second cas, le gouvernement n'était plus
+une république, mais un empire avec la souveraineté
+dérivant du pouvoir de déclarer la guerre et de signer
+des traités.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> Le grand intérêt de ces débats provenait précisément
+de l'opportunité dans laquelle se trouvaient les États-Unis
+de modifier le caractère de leur constitution. À
+l'occasion de l'annexion de la Louisiane, prélude, sans
+doute de nouveaux agrandissements promis à la grandeur
+future du pays, on pouvait deviner la solution des problèmes
+politiques qui divisaient encore les deux partis
+en présence. La théorie fédéraliste contenait en germe
+la conquête et l'empire; la théorie républicaine tendait
+à l'absorption pacifique des pays par l'assimilation.</p>
+
+<p>En attendant et en tout état de cause, et quelles que
+fussent, à cette date de l'évolution américaine, les différentes
+opinions des différents hommes d'État qui prétendaient
+s'imposer, la nécessité s'imposait aussi, pour
+le gouvernement, de s'acquitter de sa haute mission qui
+consistait, avant tout, à gouverner.</p>
+
+<p>La faculté d'acheter un territoire étant admise en
+principe, la faculté de le gouverner en découlait nécessairement.
+La difficulté commençait quand il s'agissait
+de déterminer quels seraient les droits du gouvernement
+sur ce territoire. Serait-il traité comme les anciens
+États de l'Union? ou serait-il administré comme un
+territoire particulier? Question délicate, le Congrès
+pouvant exercer sur des territoires annexés par lui un
+pouvoir qu'il ne saurait imposer aux États. Cette distinction
+entre les États et les territoires pouvait mener
+loin.</p>
+
+<p>Si l'on considérait la Louisiane comme un territoire
+annexé, le Président y remplaçait simplement le roi d'Espagne;
+les fonctionnaires et officiers remplaçaient ceux
+du roi et leur nomination dépendait exclusivement du
+Président, sans l'intervention du Sénat. Mais un tel gouvernement
+était absolument incompatible avec la constitution
+américaine,&mdash;c'eût été l'émanation directe du
+despotisme espagnol concentrant, en la personne d'un
+intendant général, représentant du roi, tous les pouvoirs
+civil, militaire, législatif et exécutif,&mdash;et ne laissant
+<span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> au peuple, en fait de droits politiques, que le devoir
+d'obéir en silence.</p>
+
+<p>Les Fédéralistes purent objecter que les pouvoirs
+ainsi conférés au Président étaient inconstitutionnels. Le
+principe de la souveraineté qu'ils défendaient par ailleurs,
+ils l'attaquaient quand il s'agissait de le faire prévaloir
+au profit du représentant de l'idée républicaine.</p>
+
+<p>Les Républicains répondirent que la Constitution était
+faite pour les États et non pour les territoires et qu'en
+l'occurrence les États-Unis se trouvaient dans la nécessité,
+au nom d'un patriotisme bien entendu, de prendre
+possession de la Louisiane, en toute souveraineté.</p>
+
+<p>Ce point fut acquis et il fallut s'incliner.</p>
+
+<p>On divisa, alors, le pays dont l'acquisition avait été
+reconnue valable, au 33° parallèle, ligne qui devait séparer
+l'État des Arkansas du territoire de la Louisiane.
+Le pays au nord de cette ligne fut appelé le District
+de Louisiane et soumis au gouvernement territorial
+d'Indiana, surtout habité par des Indiens. Le district
+Sud, qui fut appelé «territoire d'Orléans», contenait
+une population d'environ 50.000 personnes, comprenant
+les éléments d'une société organisée et policée. D'après
+les termes mêmes du traité: «les habitants du territoire
+cédé devaient être incorporés dans l'Union des États-Unis
+et admis, aussitôt que possible, conformément aux principes
+de la Constitution fédérale, à la jouissance de tous
+les droits, avantages et immunités de citoyens des États-Unis
+et, en attendant, maintenus et protégés dans l'entière
+jouissance de leur liberté, propriété et de la religion
+qu'ils professaient.»</p>
+
+<p>En attendant, il est vrai, le gouvernement accordé à
+la Louisiane pouvait soulever bien des critiques. N'était-il
+pas à la fois arbitraire et contradictoire? Le pouvoir
+octroyé au gouverneur de ce nouveau territoire était
+presque royal et un représentant du Kentucky compara
+Jefferson à Bonaparte. M. Campbell, de Tennessee, alla
+jusqu'à taxer tout le système de despotisme: on n'y trouvait
+<span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> pas, dit-il, la moindre trace de liberté et les droits
+promis par le traité n'étaient même pas mentionnés. Ce
+ne devait d'ailleurs être qu'un régime transitoire. Le
+D<sup>r</sup> Eustes, de Boston, était, en effet d'avis qu'un certain
+despotisme était nécessaire au début; selon lui, l'entière
+liberté civile ne pouvait être accordée brusquement à un
+peuple habitué au joug de la royauté espagnole.</p>
+
+<p>Pauvres Louisianais!</p>
+
+<p>Survivants d'un établissement français, un instant florissant,
+soumis, depuis, à bien des vicissitudes, ils cherchaient
+en vain à se rattacher à leur pays d'origine,&mdash;tout
+tendait à les en séparer pour toujours: la politique
+de la mère-patrie, la situation géographique, les aspirations
+américaines. Entourés de tribus sauvages, déprimés
+par la tyrannique administration espagnole, ils
+avaient à peine pu espérer renouer la trame des traditions
+nationales, en étant de nouveau incorporés à la
+France, qu'ils passaient, en un tour de main, sous la
+domination des États-Unis qui les considéraient naturellement
+comme des étrangers dont il fallait, pendant
+quelque temps, éprouver les facultés d'assimilation. Ces
+idées constituaient, en somme, le fond de toutes les discussions
+qui eurent lieu à la Chambre et au Sénat au
+sujet de cet achat et de cette incorporation de territoires
+nouveaux. En résumé, les Louisianais, auxquels on
+avait solennellement promis tous les droits de citoyens
+américains, furent considérés, pendant un certain temps,
+comme formant un groupement à part, non comme des
+citoyens libres, mais comme des sujets placés, politiquement
+parlant, plus bas que les dernières des tribus indiennes
+auxquelles on n'avait jamais refusé le droit de
+se gouverner elles-mêmes.</p>
+
+<p>Il ressort de ces débats que l'affaire de la Louisiane
+si délibérément traitée par Bonaparte soulevait, pour
+les États-Unis, des problèmes de politique extérieure et
+intérieure de la plus haute importance. À l'extérieur,
+c'était l'immixtion de l'Union dans les complications mondiales
+<span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> et, en l'occurrence, une influence décisive exercée
+sur la marche des événements européens, sur l'issue des
+guerres que le Premier Consul se préparait à déchaîner
+contre la domination anglaise. À l'intérieur, ce fut l'occasion
+de mettre au point des questions d'ordre constitutionnel
+qui touchaient au principe même de la démocratie.
+Cette démocratie, malgré les luttes sanglantes
+et diplomatiques qu'elle eut à soutenir contre une métropole
+située à tant de milles de distance, au-delà de
+l'Atlantique et évoluant dans une atmosphère toute
+différente, avait pu se développer sur un terrain quasi
+vierge de toute atteinte monarchique et despotique. Les
+querelles intestines, qu'elles fussent alimentées par une
+théocratie intransigeante ou fomentées par un loyalisme
+suranné, avaient toujours eu pour base: l'esprit d'indépendance,&mdash;et
+pour but: l'affranchissement de l'individu.
+Conception simple et claire au triomphe de
+laquelle fut, jusqu'à présent, consacrée une politique
+simple et logique aussi dans ses grandes lignes.</p>
+
+<p>Mais, dès qu'à ces éléments sociaux, économiques et
+théologiques, d'essence anglo-saxonne, vinrent se mêler
+les éléments constitutifs de nations étrangères, longtemps
+soumises au joug oppresseur des vieilles monarchies
+française et espagnole, les conditions de vie et d'administration
+se compliquèrent nécessairement, prirent
+plus d'ampleur et il fallut se résoudre à des concessions
+pour gouverner. Le Président Jefferson et ses partisans,
+tout le parti républicain en un mot, se trouvèrent donc
+devant la nécessité de transiger avec des principes réputés
+intangibles, auxquels, pour un temps du moins, il
+était besoin de donner une interprétation plus souple,
+davantage adaptée aux multiples aspects d'une confédération
+de contrées aux origines si opposées.</p>
+
+<p>Un tel changement se produit généralement, en matière
+de gouvernement, quand on passe, de la sphère un
+peu étroite de l'opposition, à la responsabilité plus
+élargie du pouvoir. Il n'en est pas moins vrai que ceux
+<span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> qui s'alarmaient des immunités accordées au Congrès,
+immunités imposées par la nature physique et politique
+de la Louisiane, n'avaient pas tort. Elles constituaient,
+en effet, une violation des droits constitutionnels. Et l'on
+pouvait dire, à juste titre, que le gouvernement qui y
+avait été contraint par les événements, n'était plus un
+gouvernement de républiques confédérées, mais bien
+le gouvernement d'une démocratie consolidée: ce n'était
+plus un gouvernement libre mais un gouvernement
+despotique: despotique, puisqu'il était avéré que Jefferson
+avait acheté une colonie étrangère, non-seulement
+sans le consentement de ses habitants mais contrairement
+à leur volonté, et qu'il l'avait annexée par un acte
+absolument contraire à la Constitution.</p>
+
+<p>Si l'on s'en tient à la lettre de cette constitution, les
+accusations d'arbitraire et les critiques acerbes, les attaques,
+les joutes oratoires, les discussions de droit et
+de fait qui mirent aux prises les différents partis représentés
+par des orateurs de talent ou par des juristes
+experts, se justifiaient amplement. Cependant, elles ne
+répondaient vraiment qu'à des agitations locales, à des
+intérêts limités dont le rayonnement ne portait pas bien
+loin, tandis que la politique des États-Unis, telle que la
+concevait Jefferson, consistait précisément, quels que
+fussent les obstacles à surmonter, à reculer les frontières
+vers l'ouest, à agrandir l'étendue des territoires
+dans le but d'y verser le trop-plein des populations qui
+risqueraient un jour d'étouffer entre la mer et les monts
+Alleghanys,&mdash;à s'emparer, avant tout, des vastes étendues
+allant de la région des Grands Lacs jusqu'au golfe
+du Mexique, dans le but de pouvoir offrir une hospitalité
+large et indépendante aux nombreuses théories
+d'immigrants qui allaient bientôt venir de toutes les
+parties du monde. C'était la mission de la confédération
+américaine: avec des résidus de nationalités, composer
+une nation, avec des déchets de races, recréer une race,&mdash;à
+moins que sa grandeur ne consiste à passer un peu
+<span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> dédaigneusement sur le principe des nationalités, sur le
+préjugé des races, pour amalgamer races et nationalités
+en une vaste union, au sein de laquelle l'impérieuse
+puissance des intérêts généraux et collectifs mettrait
+au second plan, sans les anéantir toutefois, les tendances
+particularistes, les origines différentes, les religions, et
+les coutumes,&mdash;le tout réuni et coordonné sous la bannière
+étoilée qui porte cette devise: <i>E pluribus unum!</i></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> CHAPITRE VII<br>
+<span class="smcap">NAPOLÉON ET LA FLORIDE.</span></h2>
+
+<p class="resume">Napoléon, ayant renoncé à l'Amérique, concentre ses forces en
+Europe pour mieux atteindre l'Angleterre. &mdash; La cession de la
+Louisiane a une répercussion sur la question de la Floride. &mdash; Après
+la rupture de la paix d'Amiens l'ambition de Bonaparte
+se donne libre carrière. &mdash; Le général Turreau représente la
+France à Washington. &mdash; Son rôle. &mdash; Difficultés avec l'Espagne. &mdash; Politique
+de Talleyrand. &mdash; Frontière de la Louisiane
+et de la Floride. &mdash; Activité de Monroe, entre Paris, Londres
+et Madrid. &mdash; Ses efforts échouent. &mdash; Jefferson reste fidèle
+au principe de la paix. &mdash; Attitude hostile de l'Espagne, de
+la France et de l'Angleterre. &mdash; La Floride devient l'appât
+dont joue l'Empereur suivant les besoins de sa cause.</p>
+
+<p>Si l'affaire de la Louisiane eut une influence considérable
+sur l'avenir des États-Unis, elle n'en exerça pas
+une moindre sur la destinée de Bonaparte.</p>
+
+<p>Ayant renoncé à son rêve de fonder un empire français
+en Amérique, Napoléon est maintenant tout entier
+au projet de bouleverser l'Europe pour pouvoir mieux
+atteindre l'Angleterre,&mdash;et, de son côté, l'Angleterre,
+à l'effet d'éloigner tout danger des côtes britanniques,
+s'efforce de rejeter la guerre sur le continent, en y suscitant
+une nouvelle coalition.</p>
+
+<p>Les conséquences du traité signé pour la cession de la
+Louisiane par la France, les pourparlers qui en furent la
+suite pour la cession de la Floride par l'Espagne, troublèrent
+profondément les relations diplomatiques des
+États-Unis avec ces deux pays et engendrèrent des complications
+qui mirent de nouveau, face à face, Républicains
+et Fédéralistes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> Immédiatement après la rupture de la paix d'Amiens, la
+soif de domination s'affirme chez Bonaparte et tout républicain,
+observateur, a lieu de s'inquiéter. Des événements
+graves montrent que le despotisme militaire marche, à
+grands pas, vers la dictature césarienne. L'automne de
+1803 est consacré aux préparatifs d'une descente en Angleterre.
+En 1804, des indications plus significatives sont autant
+d'avertissements. L'homme qui est décidé à sacrifier
+tous les liens et tous les préjugés à la satisfaction d'une
+ambition personnelle, immense et encore dissimulée, va
+écarter de sa route tout obstacle, tout rival, qu'il soit un
+ancien compagnon d'armes, ou qu'il soit un membre de la
+famille des Bourbons: dès le mois de février, c'est l'arrestation,
+le procès et le bannissement de Moreau,&mdash;en
+mars, c'est l'enlèvement et l'exécution du duc d'Enghien,&mdash;en
+mai, c'est la proclamation de l'Empire.</p>
+
+<p>Quelque temps avant que Bonaparte eût pris le titre
+d'Empereur, le général Turreau, qui avait joué un rôle
+au 18 brumaire, avait été nommé Ministre de France à
+Washington. Mais comment ce républicain, représentant
+d'un souverain d'occasion, pouvait-il être <i>persona grata</i>
+aux États-Unis? Tout au plus pouvait-il inspirer quelque
+intérêt aux aventuriers qui composaient une certaine
+fraction des fédéralistes, aventuriers qui n'auraient pas
+désavoué un 18 brumaire tenté à la Nouvelle-Orléans,
+au profit, par exemple, d'Aron Burr, chef d'une bande
+toute prête à se partager l'or des mines de Mexico et à
+légitimer leur coup de main par un coup d'État instituant
+une organisation hiérarchique où se rencontreraient
+des Ducs et des Maréchaux.</p>
+
+<p>Cependant, Turreau avait à traiter des questions importantes
+non résolues par son prédécesseur; telles: le
+commerce avec Saint-Domingue, les frontières des deux
+côtés de la Louisiane, les contestations espagnoles, les
+créances françaises, sans compter la troublante querelle
+qui s'était envenimée entre son collègue espagnol, Yrujo,
+et le Ministère. Surtout la question des Florides était la
+<span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> plus compliquée parce qu'elle mettait aux prises les
+États-Unis et l'Espagne, défendue ou sacrifiée par la
+France suivant les intérêts du moment.</p>
+
+<p>C'était là comme l'héritage un peu amoindri laissé par
+la politique du Premier Consul en Amérique.</p>
+
+<p>Tandis que l'Empereur faisait parler le canon en Europe,
+ses représentants aux États-Unis devaient s'employer
+à régler par de subtiles tractations ces irritantes
+difficultés. La tâche était d'autant plus ardue qu'entre
+les deux pays venait de se creuser un abîme: celui qui
+séparait désormais la République de l'Empire. L'atmosphère
+sinon hostile, du moins étrangère qui, comme
+l'avait déjà un peu exagérément constaté Talleyrand,
+faisait d'un Français un étranger aux États-Unis, même
+au lendemain de la guerre de l'Indépendance, ne pouvait
+que s'accentuer maintenant que la France, après
+avoir combattu pour toutes les libertés, combattait, sous
+l'impulsion de Napoléon, à les détruire.</p>
+
+<p>En réalité, dans cette lutte gigantesque, dernière convulsion
+de la rivalité franco-anglaise, l'Amérique du
+Nord se trouvait, comme toujours, exposée aux contre-coups
+des vicissitudes ressenties par la France et l'Angleterre.</p>
+
+<p>Et d'abord, la cession de la Louisiane par le Premier
+Consul n'avait pas reçu l'approbation du roi d'Espagne.
+Le rôle du brouillon Yrujo consistait précisément à faire
+ressortir cette irrégularité et à présenter l'attitude des
+États-Unis comme très hostile à l'égard de l'Espagne.
+Madison supportait fort mal le langage dilatoire et les
+incartades un peu déplacées du Ministre espagnol. Dans
+ces conditions, il était difficile d'arriver à régler l'affaire
+de la Floride, d'autant plus que Pinckney, Ministre des
+États-Unis à Madrid, y jouait à peu près, mais en sens
+inverse, le même rôle qu'Yrujo à Washington.</p>
+
+<p>D'autre part, le Prince de la Paix, tout en déplorant
+la perte de la Louisiane, comprit parfaitement que le
+meilleur moyen de garder la Floride était de s'assurer
+<span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> l'appui de Bonaparte. Il fallait donc conseiller au roi de
+ne plus faire d'opposition à la cession de la Louisiane.
+La situation, on le voit, était devenue fort embrouillée;
+les éléments de l'embroglio diplomatique changeaient à
+chaque instant de valeur,&mdash;comme changeaient de ton
+et d'inspiration les principaux interlocuteurs en présence.</p>
+
+<p>Certes, ni les difficultés, les contestations pendantes,
+ni les compensations dues par la France aux États-Unis
+pour les spoliations, ni la Floride occidentale ne décideraient
+le gouvernement américain à rompre son système
+pacifique, aussi longtemps du moins que Jefferson et ses
+amis pourraient rester fidèles à leur principe. L'Espagne
+devait plier sa grandesse déchue à une souplesse plus
+opportune. Mais, s'il était bon qu'elle renonçât à toute
+revendication en ce qui concernait la Louisiane, il n'était
+peut-être pas souhaitable de la voir s'acquitter des compensations
+en espèces, tout argent passant d'Espagne en
+Amérique étant autant de moins pour la France.</p>
+
+<p>Le mot d'ordre était donc d'entretenir le trouble et
+l'incohérence. On y parvint à merveille.</p>
+
+<p>Pinckney, à Madrid, continuait à se montrer intransigeant
+et exigeant. Il voulait en finir avec la Floride. Par
+son attitude, il fut plus royaliste que le roi, ou plutôt,
+plus américain que le Président. Voyant l'Espagne impassible,
+il alla jusqu'à demander ses lettres de rappel.
+Il ne parvint qu'à faire sortir Cevallos de sa courtoisie
+coutumière et à se faire désavouer par Madison qui pria
+Monroe de se rendre au plus tôt à Madrid pour donner
+aux relations diplomatiques une direction à la fois plus
+digne et moins agressive.</p>
+
+<p>Napoléon, de son côté, comprenant qu'il serait peu
+sage, après la cession de la Louisiane, d'indisposer encore
+le gouvernement espagnol au sujet de la Floride,
+voulait retarder la solution de cette affaire en retardant
+autant que possible le départ de Monroe pour l'Espagne.
+Monroe, chapitré par Cambacérès et Lebrun, s'était décidé
+à changer son itinéraire et, laissant Livingston à Paris,
+<span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> en face de l'Empereur, partit pour Londres, où il était
+aussi accrédité auprès de Georges III.</p>
+
+<p>Livingston se trouvait, de la sorte, dans une situation
+délicate. Lui avait été le premier artisan du traité relatif
+à la Louisiane; l'opinion publique ainsi que Jefferson
+et ses amis en reportaient tout l'honneur à Monroe. La
+vanité du diplomate méconnu en souffrit amèrement.
+Ses anciennes attaches fédéralistes n'étaient pas entièrement
+rompues et ses bons amis, Gouverneur Morris
+en tête, auxquels il se plaignit, s'amusaient à lui faire
+comprendre qu'on voulait le mettre de côté, parce qu'un
+succès diplomatique à son actif serait une insulte à l'adresse
+de Jefferson. Livingston se consola de ses déboires
+dans la compagnie de Robert Fulton et de Joel
+Barlow, en attendant l'arrivée de son successeur, le général
+Armstrong. Ils seraient donc bientôt trois représentants
+américains à Paris, ayant mission de discuter
+le différend pendant entre Jefferson et l'Espagne.</p>
+
+<p>La question était de savoir si le gouvernement des États-Unis
+devait faire table rase de ses engagements avec Napoléon
+et agir en toute indépendance ou bien prendre
+acte de l'opinion de Talleyrand et s'incliner devant la
+volonté de l'Empereur. En tous cas, Monroe se rendait
+bien compte que les pourparlers au sujet de la Floride
+ne pouvaient pas se poursuivre sur les bases indiquées
+par Jefferson.</p>
+
+<p>La France, au nom de l'Empereur ou de son Ministre
+des Affaires étrangères, prétendait influencer, voire diriger
+ces pourparlers.</p>
+
+<p>Cevallos, en effet, s'était adressé à Talleyrand pour
+que l'intervention de l'Empereur en faveur de l'Espagne,
+vînt mettre fin, de la part de l'Amérique, à des manifestations
+hostiles,&mdash;telles que l'<i>acte de Mobile</i> et les insolences
+de Pinckney. Talleyrand qui, depuis l'échec de
+sa politique personnelle en Amérique, depuis surtout
+certaine humiliation à lui infligée par le gouvernement
+des États-Unis, n'avait plus de ménagement à prendre
+<span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> avec Jefferson, Madison, Monroe ou Livingston, s'exagérait
+au contraire, toutes les raisons de se montrer conciliant
+avec l'Espagne, en dépit même des projets hostiles
+et cachés que Napoléon nourrissait contre cette puissance,
+et tout en étant décidé à faire profiter la France
+des dépouilles de l'Espagne, si l'on ne pouvait éviter
+cette extrémité.</p>
+
+<p>L'âme compliquée de l'ancien évêque d'Autun était
+parfaitement capable de tirer un avantage quelconque
+de tractations d'une nature aussi embrouillée. D'ailleurs,
+Talleyrand n'avait jamais été favorable à la cession de
+la Louisiane aux États-Unis, il rejetait toute responsabilité
+dans le traité intervenu à ce sujet et s'empressait
+de faire ressortir les inconvénients qui en découlaient.
+Napoléon, absorbé ailleurs, lui permit de traiter l'Espagne
+avec la bienveillance qui répondait à ses propres
+sentiments, ceux du moins de sa politique du moment.
+Talleyrand en profita pour imprimer à la diplomatie
+qui devait être suivie en Espagne et aux États-Unis une
+direction conforme à ses vues particulières. À cette
+occasion, il fit adresser à nos représentants dans ces pays,
+plusieurs rapports qui résument la question en un style
+clair et précis, d'après ses idées personnelles, inspirées
+naturellement par des conceptions historiques d'ancien
+régime et de tradition classique. À Turreau qui, sans
+doute, en manquait, il rappela les grandes lignes du
+contesté en un petit cours d'histoire et de géographie
+parfaitement bien présenté<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a>.</p>
+
+<p>Si, à l'Est, la Louisiane était assez bien délimitée
+par le Mississipi et l'Iberville, il n'en était pas de
+même à l'Ouest. De ce côté, pas de rivière, pas de chaîne
+de montagne ne la séparait des possessions espagnoles,
+de sorte que, entre les derniers établissements de la
+Louisiane et les premiers qui firent partie des colonies
+<span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> espagnoles, s'étendaient de si grands espaces de terrain,
+qu'on en pouvait difficilement tracer la ligne de démarcation.
+L'Espagne avait donc lieu de craindre que
+les États-Unis, qui tendaient toujours à dépasser les
+limites occidentales de la Louisiane, pussent avancer
+dans cette direction jusqu'à l'Océan, pour s'emparer de
+toute la côte américaine, au nord de la Californie.</p>
+
+<p>Talleyrand voyait de loin. Cette éventualité devait se
+réaliser, mais plus tard.</p>
+
+<p>En attendant, Turreau avait la mission de détourner
+le gouvernement des États-Unis de toute velléité d'extension
+vers l'ouest ou le sud-ouest qui pût être préjudiciable
+à l'Espagne. Mais cette question n'intéressait la France
+qu'indirectement, il fallait tâcher de la résoudre par des
+moyens de persuasion plutôt amicale que par une pression
+diplomatique officielle.</p>
+
+<p>Pourtant, il était nécessaire de préciser<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>.</p>
+
+<p>D'après la théorie de Pinckney, d'ailleurs admise par
+le gouvernement américain, l'Espagne était responsable
+des spoliations françaises, qu'elle n'avait pu empêcher.
+Mais la convention qui ratifiait cette manière de voir
+datait du 11 août 1802, était, par conséquent, postérieure
+à celle que la France avait conclue avec les États-Unis
+le 30 septembre 1800, aux termes de laquelle, aucune
+indemnité n'était due pour des prises faites par l'une
+des deux puissances. Même les prises faites au détriment
+des Américains sur les côtes d'Espagne ne pouvaient
+prétendre à une indemnité. Ce serait bien inutilement
+qu'on s'adresserait à l'Espagne pour en obtenir
+des indemnités, car celle-ci n'en ferait que les avances
+pour se faire rembourser ensuite par la France. Toute
+la charge retomberait donc sur cette dernière et, comme,
+par la convention du 30 septembre 1800, nous étions
+relevés de toute dette relative aux prises, c'est avec
+<span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> étonnement que nous voyions les États-Unis chercher à
+obtenir, d'un autre gouvernement, une partie des indemnités
+auxquelles ils avaient renoncé par leur convention
+avec la France. C'est probablement dans l'ignorance
+de telles considérations et dans l'oubli de cette
+convention que l'Espagne signa celle du 11 août 1802.
+Ce fut une erreur de sa part. Par contre, le gouvernement
+américain qui, par son attitude à l'égard des Florides,
+avait violé les droits souverains de l'Espagne, était
+mal venu à se plaindre de la réciprocité de sentiments
+hostiles manifestés par la cour de Madrid, laquelle
+était parfaitement recevable à demander, dans le traité,
+telles modifications en rapport avec ses droits et sa dignité.</p>
+
+<p>La précision de ces instructions envoyées à Turreau
+devait tranquilliser l'Espagne. C'était l'intention de Talleyrand,
+comme il le fait comprendre à Cevallos qui
+demandait toujours à être rassuré sur les prétentions
+des États-Unis du côté des frontières de la Louisiane.
+Ces frontières, comme Laussat en avait été informé,
+étaient limitées à l'ouest par le Rio Bravo<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>. C'est
+ce que Cevallos trouvait excessif. Talleyrand intervint
+pour montrer au gouvernement espagnol dans quelle
+mesure il pouvait résister aux exigences américaines.
+Dans une note à Gravina<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a>, il fit ressortir l'opportunité
+de distinguer, dans cette délicate question de
+frontières à déterminer, les portions de territoire annexées
+par les Français ou les Espagnols. Néanmoins,
+comme les droits revendiqués par les Américains leur
+venaient de la France, Talleyrand avait fait connaître
+au Ministre impérial aux États-Unis les bases sur lesquelles
+l'Empereur lui-même se serait placé pour arriver
+<span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> à une équitable démarcation de ces frontières. Tout ce
+qui était d'origine française, devait revenir à la Louisiane.
+Pour le reste, comme les espaces existant entre
+les derniers établissements français et les dernières
+missions espagnoles auraient soulevé encore certains
+doutes quant à leur tracé définitif, ces difficultés eussent
+été résolues grâce à l'esprit affectueux et conciliant qui
+animait leurs Majestés....</p>
+
+<p>Mais dans ces intentions et dans ces expressions, Talleyrand
+ne se montrait-il pas plus conciliant que Napoléon,
+son impérial maître? Il n'ignorait pourtant pas
+que l'ambition du peuple américain était entretenue et
+développée par la nécessité quasi inéluctable de s'étendre
+vers l'Ouest. Par la force des choses, devaient être rompues,
+un jour ou l'autre, toutes les barrières qui s'opposaient
+à une extension de ce côté et, par la logique absolue
+de leur raisonnement, les diplomates américains
+comprenaient aussi la Floride occidentale dans cette
+sphère d'absorption, avec d'autant plus de raisons que
+beaucoup de territoires situés entre le Mississipi et le
+Perdido avaient déjà été accordés depuis la cession faite
+par l'Espagne. Cette dernière, selon toutes probabilités,
+allait être entraînée bientôt dans la guerre avec l'Angleterre
+et Jefferson pouvait croire que les mêmes raisons
+qui avaient poussé Bonaparte à céder la Louisiane amèneraient
+aussi l'Espagne à céder la Floride.</p>
+
+<p>Il ne se trompait pas en ce qui concernait les hostilités.
+Avant que Monroe eut quitté Londres, le 1<sup>er</sup> octobre
+1804, une escadre anglaise s'empara des vaisseaux
+espagnols en route pour l'Europe et une déclaration de
+guerre en fut bientôt la conséquence. Dès son arrivée
+à Paris, Monroe demanda à Livingston, son compatriote,
+et son rival en diplomatie, d'être son intermédiaire auprès
+de Talleyrand, en lui faisant parvenir par écrit l'objet
+de sa mission. Livingston fit quelques objections et
+ce ne fut qu'après l'arrivée d'Armstrong qu'on se mit
+d'accord sur les termes de la note à envoyer. Cette
+<span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> note<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a>, rédigée sous une forme de parfaite courtoisie,
+n'avait, au fond, rien d'agressif. En fait, elle sollicitait
+le bienveillant appui de l'Empereur en faveur des négociations
+qui devaient s'ouvrir à Madrid. En résumé, elle
+passait en revue les différentes phases par lesquelles
+traînèrent les démêlés avec l'Espagne: les spoliations,
+les dommages provenant de la fermeture du Mississipi
+par Morales, l'acte de Mobile qui devait mener à
+l'immédiate possession de la Floride.</p>
+
+<p>Les diplomates américains ne pouvaient pas s'attendre
+à une réponse favorable de la part de Talleyrand; nous
+avons vu qu'il avait pris parti pour l'Espagne contre les
+États-Unis. Et Napoléon, paraît-il, en lisant la note en
+question, se montra fort irrité. Il paraît aussi que les illusions
+de Monroe, si illusions il pouvait avoir, furent
+mises à une rude épreuve par son ami Marbois, un des
+Ministres de Napoléon qu'il connaissait de longue date
+pour l'avoir fréquenté en Amérique, qui lui assura que
+toute la question se réduisait à une simple affaire d'argent.
+L'Espagne, en ayant grand besoin, se prêterait
+probablement à un arrangement. Le gouvernement français
+lui-même faisait comprendre que, si le principe de
+l'indemnité pécuniaire était admis, Paris pourrait devenir
+le centre des négociations qui seraient alors menées
+dans le sens désiré.</p>
+
+<p>En d'autres termes, c'était imposer au gouvernement
+américain la nécessité de faire un nouvel emprunt d'environ
+70 millions de livres à transférer à l'Espagne qui
+immédiatement le reverserait à la France, en conséquence
+de quoi, les États-Unis pourraient entrer en possession
+du territoire convoité. C'était, enfin, payer deux fois
+cette partie de la Floride, laquelle, d'après l'interprétation
+des hommes d'État de Washington, faisait déjà
+partie intégrante de la Louisiane. Dans ces conditions,
+Monroe ne pouvait prêter une oreille attentive aux suggestions
+<span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> de Talleyrand auquel il fit savoir qu'en dépit
+même de Napoléon, il irait traiter directement à Madrid.</p>
+
+<p>Il était cependant douteux que, là aussi, un meilleur
+accueil pût être réservé à sa thèse. L'intervention plus
+ou moins occulte de l'Empereur, exercée par l'action plus
+manifeste de son Ministre des Affaires Étrangères, s'y
+opposait. Les sentiments moins bienveillants de Napoléon
+à l'égard des États-Unis avaient maintenant pour origine
+des causes indirectes et lointaines, mais habilement exploitées
+par ceux qui avaient intérêt à pêcher en eau
+trouble. Ç'avait été, d'abord, les représentations faites
+par Leclerc et d'autres au moment de l'expédition de
+Saint-Domingue; depuis, ce furent les incidents qui
+éternisaient la guerre dans ce pays,&mdash;le commerce prohibé
+qui n'avait jamais cessé entre Saint-Domingue et
+les États-Unis. À ces causes matérielles, pour ainsi dire,
+il convient d'ajouter ce qu'une certaine école historique
+appelle les impondérables, au nombre desquels, depuis
+que le général s'était transformé en Empereur, il faut
+mettre la liberté et le sans-gêne avec lesquels il était
+traité par la presse américaine et, par-dessus tout, le
+développement des principes républicains qu'il voulait
+abolir en France et qui tendaient, au contraire, à
+prendre un essor nouveau avec la jeune prospérité des
+États-Unis.</p>
+
+<p>La guerre qui venait d'éclater entre l'Angleterre et
+l'Espagne aurait pu rapprocher cette dernière des États-Unis;
+en réalité, elle fit d'elle une vassale de Napoléon
+et, par conséquent, toute offense à l'adresse de
+Charles IV en était une pour l'Empereur.</p>
+
+<p>Mais Monroe était à peine arrivé à Madrid, au commencement
+de l'année 1805, dans le but d'arracher la
+Floride des griffes de l'Espagne et de la France, que des
+événements se préparaient du côté de la Grande-Bretagne,
+dont l'importance rejetait toutes les autres préoccupations
+au second plan.</p>
+
+<p>Cependant, Monroe se mit immédiatement en relation
+<span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> avec Charles Pinckney qui, malgré la position délicate
+dans laquelle il se trouvait, fut admis à prendre part à
+la négociation.</p>
+
+<p>Les deux ministres américains rédigèrent, à l'adresse
+de Cevallos, une note qui contenait encore l'expression
+des mêmes griefs et des mêmes réclamations; ils y joignirent
+un projet de traité qui était naturellement à
+l'avantage unique des États-Unis. L'Espagne devait céder
+les deux Florides ainsi que le Texas jusqu'au Rio Colorado,
+laissant l'espace entre le Colorado et le Rio Bravo
+comme un pays frontière, sans désignation précise; elle
+devait aussi nommer une commission ayant pour mission
+de connaître de tous les différends qui pourraient
+s'élever entre des sujets espagnols et le gouvernement
+des États-Unis.</p>
+
+<p>Cevallos répondit sur un ton décidé, mais courtois, que
+l'Espagne ne pouvait souscrire à des conditions aussi
+léonines. Il y eut encore des échanges de vue, des offres
+et des fins de non recevoir qui, à la clarté un peu brutale
+de l'Américain, opposait la stabilité un peu jésuitique
+de l'Espagnol,&mdash;diplomatiques man&oelig;uvres, au jeu desquelles,
+finit par s'user la patience de Monroe qui n'eut
+plus qu'une ressource: demander ses passeports.</p>
+
+<p>Ils lui furent accordés avec un empressement auquel
+il ne s'attendait pas. La politique extérieure de Jefferson,
+que Monroe représentait en Europe, avait donc
+échoué. Elle s'était heurtée au mauvais vouloir de l'Espagne
+soutenue par la France. Il aurait mieux valu
+prendre possession, sans coup férir, de la rive septentrionale
+du Rio Bravo, quitte à négocier ensuite. En
+tout état de cause, la guerre avec les États-Unis pouvait
+éclater d'un moment à l'autre. Mais sur toutes ces négociations
+espagnoles planait une atmosphère de corruption
+dont il est délicat de préciser l'origine. Quoique le
+besoin d'argent se fit sentir à Paris comme à Madrid, il
+ne faut pas la faire remonter jusqu'à Napoléon ou Godoi,
+car tous les deux étaient trop haut placés pour pouvoir
+<span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> s'abaisser à de tels tripotages pécuniaires, tandis qu'aux
+alentours de Talleyrand, dans le personnel même des
+Affaires Étrangères, ce n'était pas la première fois que
+des appétits indiscrets et peu scrupuleux se manifestaient<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>.
+Pour la Floride, Monroe croyait qu'on demanderait
+huit millions de dollars.</p>
+
+<p>Monroe était à plaindre.</p>
+
+<p>Peu de diplomates ont été, comme lui, éconduits par
+les ministres de trois grandes cours européennes. Il était
+ballotté entre Madrid, Paris et Londres,&mdash;symbole vivant
+de la politique américaine encore si influençable
+par la politique des vieilles monarchies. Plus tard, peut-être
+s'est-il souvenu de ces mois d'une vie pénible, quand
+il défendit une doctrine qui porte son nom mais qui,
+n'étant pas entièrement due à sa seule initiative, avait
+pour but effectif de libérer l'Amérique de l'immixtion des
+pouvoirs étrangers. L'intention était logique et provenait
+du désir légitime d'affranchir les États-Unis de la
+pression persistante exercée par l'Europe sur le destin
+de la nouvelle république, chaque fois surtout qu'il y
+avait divergence entre la France et l'Angleterre.</p>
+
+<p>Ainsi, au début même des guerres de la Révolution,
+cette pression se fit sentir. Des novembre 1793, le gouvernement
+britannique enjoignit à tous les vaisseaux
+anglais armés, de saisir tout bateau appartenant aux
+neutres, transportant les produits d'une colonie française
+ou dirigeant des renforts vers cette colonie. Bientôt
+le commerce de l'Amérique avec les Antilles se ressentit
+de ces mesures draconiennes. Tous les bateaux
+américains chargés de produits français, venant en France
+ou y allant, furent cueillis dans leur course à travers
+l'Océan, conduits dans des ports anglais pour y être
+condamnés par des cours d'Amirauté anglaise,&mdash;d'après
+la Règle de guerre de 1756<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>. Cette règle qui pouvait
+<span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> être appliquée, à la rigueur, entre gouvernements européens,
+possesseurs de colonies, devenait une injustice
+quand il s'agissait des États-Unis qui n'avaient pas de colonies.
+À ce point de vue, le système colonial anglais répondait
+à une politique ayant pour but de rendre le commerce
+du monde entier tributaire de sa marine et de sa navigation<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a>.
+Après la retraite de Pitt, des ordres furent donnés
+à l'effet d'exempter les États-Unis d'une obligation aussi
+vexatoire; les bateaux américains purent transporter en
+France, par l'intermédiaire d'un port américain, des produits
+de colonies françaises, tandis qu'il demeurait interdit
+à des bateaux russes ou danois, quoique neutres, de
+transporter ces produits en Europe. Mais ce traitement,
+de faveur répondait à un calcul commercial qui était
+faux et finit par tourner contre l'Angleterre; car, sous
+prétexte d'entraver la marine et le commerce de la France
+et de l'Espagne, elle était simplement parvenue à se donner
+une rivale dangereuse au-delà des mers.</p>
+
+<p>À la date où nous sommes, pendant l'été de 1805, Monroe
+retournant à Londres, constata que, pendant son absence,
+Pitt s'était efforcé de faire passer, dans des mains anglaises,
+tout le commerce des Indes occidentales. Son
+pays était encore lésé.</p>
+
+<p>Lord Mulgrave, le Ministre des Affaires Étrangères,
+avait beau l'assurer des sentiments bienveillants que le
+gouvernement de Sa Majesté Britannique nourrissait à
+l'égard des États-Unis, il n'en était pas moins avéré que,
+tous les jours, des vaisseaux américains étaient capturés,
+dans les eaux même de la Manche, par des marins anglais
+qui prétendaient agir conformément aux prescriptions de
+la loi de 1756. Décidément, Lord Mulgrave, ainsi que
+Talleyrand et Cevallos, traitait Monroe en quantité négligeable.
+Sa mission diplomatique ne pouvant aboutir,
+il ne lui restait plus, après l'échec de tant d'efforts qui
+méritaient un meilleur sort, qu'à engager son gouvernement
+<span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> à persévérer dans sa résolution énergique, au prix
+même d'une guerre qui serait déclarée simultanément à
+la France, à l'Espagne et à l'Angleterre. «Je suis sûr,
+écrivit-il à Madison<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a> qu'une pression exercée en même
+temps, sur chacun de ces pays, produirait un bon effet
+sur l'autre.»</p>
+
+<p>En réalité, les efforts de Monroe se heurtaient à la fatalité
+des événements. Son patriotisme voyait clair, seulement
+ce patriotisme un peu intransigeant, devançait les
+temps. Il indiquait les routes à suivre dans lesquelles,
+sous l'impulsion de Jefferson, il était déjà engagé, mais il
+ne pouvait venir à bout des nombreux obstacles diplomatiques
+dressés devant lui par les compétitions des gouvernements
+européens qui s'enchevêtraient et se combattaient
+en considérant toujours l'Amérique septentrionale
+comme le pays où leur rivalité plus ou moins heureuse
+pourrait trouver des compensations utiles. Au moment
+de la cession de la Louisiane, un rapprochement s'était
+opéré entre la France et les États-Unis. L'affaire de la
+Floride qui fut la conséquence de cette cession créait
+naturellement des difficultés avec l'Espagne soutenue par
+le gouvernement français, et, brochant sur le tout, la
+question du commerce des neutres mettaient maintenant
+aux prises les cabinets de Washington et de Londres.</p>
+
+<p>Dans ces conjonctures, il était délicat, pour Jefferson,
+de prendre un parti. On comprend son hésitation: comme
+toujours, le premier magistrat de la République américaine
+devait fatalement choisir entre la France et l'Angleterre.
+En histoire, les hypothèses sont illusoires.
+Pourtant, on peut se demander ce qui serait arrivé si,
+obéissant aux conseils de Monroe et d'Armstrong, il avait
+ordonné, au mois d'août 1805, à ses troupes de traverser
+la rivière Sabine et d'occuper le Texas jusqu'au Rio
+<span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> Bravo. En droit, une pareille initiative pouvait parfaitement
+se justifier de la part du chef d'un pays qui avait,
+en somme, hérité de tous les droits de Napoléon sur la
+Louisiane. C'était la guerre avec l'Espagne, par conséquent,
+avec Napoléon lui-même, puisque nécessairement
+la France aurait marché contre les États-Unis;
+c'était, peut-être, la conquête facile de la Floride et, en
+même temps, toutes les difficultés avec l'Angleterre
+aplanies, car les controverses au sujet du commerce des
+neutres, du blocus, de la presse des matelots, tombaient,
+du même coup, au second plan. C'était, en allant jusqu'au
+bout, et en admettant que la guerre avec la France
+pût durer deux ans, la possibilité de s'allier avec les
+patriotes espagnols et de donner, de loin, le signal du
+mouvement qui, en Europe, allait s'accentuer contre
+le joug de Napoléon. Perspective brillante et séduisante
+qui devait sourire à l'âme républicaine de Jefferson.
+Mais c'était risquer gros jeu et, en fin de compte, puisqu'il
+aurait déclaré la guerre au nom de ses principes
+républicains, ces mêmes principes le firent définitivement
+pencher vers la paix.</p>
+
+<p>Cependant, Turreau n'avait pu percer le secret de
+ces subtils mouvements d'opinion. On ne lui avait manifesté
+aucun mécontentement et, tout en reconnaissant
+que les négociations avec l'Espagne avaient absorbé
+tous les esprits judicieux, il se crut justifié au plus
+grand optimisme en ce qui concernait les sentiments
+professés par les Américains à l'égard de la France,
+allant jusqu'à mettre cette phrase dans la bouche de Jefferson:</p>
+
+<p>«Eh bien! aurait-il dit,&mdash;puisque l'Empereur le
+désire, l'arrangement sera remis à des temps meilleurs»!</p>
+
+<p>Il est douteux que le Président ait exprimé son désir
+de conciliation dans une forme aussi obséquieuse;
+mais l'Empereur avait tout lieu d'être satisfait de l'empressement
+de Jefferson à lui donner satisfaction et du
+zèle de son représentant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> Ce zèle était parfois intempestif et indiscret, comme
+lorsqu'il se manifesta à l'occasion de l'arrivée du général
+Moreau aux États-Unis. Turreau émit la prétention
+de voir boycotter ce rival de Napoléon, dont le plus grand
+tort était d'être un grand républicain doublé d'un grand
+stratège. Il ne pouvait admettre que celui que l'Empereur
+avait fait bannir de France, pût être reçu aux États-Unis
+avec des marques spéciales d'honneur; il commit l'effronterie
+d'écrire au Président qu'il serait convenable
+de s'abstenir de toute démonstration dont l'interprétation
+pourrait dépasser les limites de l'hospitalité anonyme.
+Le Ministre des Affaires Étrangères fut outré de
+cette intervention déplacée dans les affaires intérieures
+du pays. Jefferson fut d'avis de faire comprendre à qui
+de droit, que le gouvernement de la République américaine
+n'était nullement disposé à recevoir et à exécuter
+des ordres<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a>.</p>
+
+<p>Cet incident fut vite oublié. Si Turreau manquait de
+tact en diplomatie, son coup d'&oelig;il était assez juste quand
+il s'agissait de juger la situation générale du pays et
+ses ressources militaires. Ainsi, il fut bientôt convaincu
+que le maintien de la paix était universellement exigé
+par tous les hommes politiques de l'Union et que toute
+guerre aurait, pour premier résultat, de précipiter du
+pouvoir le parti qui s'en ferait le champion. Les velléités
+guerrières qui, un moment, avaient agité les sphères
+dirigeantes s'étaient tôt apaisées: elles ne s'étaient jamais
+manifestées au grand jour, tandis qu'ouvertement,
+il fallait bien se soumettre aux humiliations journalières
+infligées par l'Angleterre; même le mépris professé à
+l'égard de l'Espagne, n'allait pas jusqu'à des provocations
+directes. L'opinion publique était ainsi parfaitement
+d'accord avec le caractère et les sentiments philanthropiques
+bien connus du Président, sentiments
+entretenus et développés par la certitude que l'armée et
+<span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> la marine étaient encore loin d'être à la hauteur de leur
+mission et ne pourraient soutenir victorieusement une
+campagne contre des soldats aguerris. On manquait
+surtout d'officiers instruits. D'après notre représentant,
+les marins américains étaient les plus hardis et les
+plus ignorants du monde. Aussi, comme les moyens
+d'action ne répondaient pas aux ambitions latentes, on
+s'évertuait de concilier des aspirations et des faits contradictoires
+en s'efforçant de «conquérir sans guerre».</p>
+
+<p>L'attitude de Turreau qui, Ministre de Napoléon, voulait
+conduire les affaires diplomatiques à la manière
+autoritaire de son maître, finit par éveiller d'anciennes
+querelles de politique intérieure. Il était bien évident
+que le républicanisme invétéré de Jefferson ne lui permettait,
+en aucune façon, d'aimer ou de craindre Napoléon
+ou l'Empire, et, depuis un certain temps, les journaux
+fédéralistes ne pouvaient vraiment pas accuser le
+Président de sympathies françaises. Pendant l'hiver 1805-1806,
+la peur de l'influence française reprit pourtant
+de la consistance. Tout le parti fédéraliste se montrait
+indigné des procédés dont usait la France dans les affaires
+espagnoles et leur indignation ne connut plus de bornes
+quand la France souleva des objections sur la façon
+dont les États-Unis faisaient le commerce avec Saint-Domingue.</p>
+
+<p>En fait, l'expédition de Saint-Domingue avait échoué.
+Cependant, malgré la reddition de Rochambeau aux Anglais,
+malgré l'indépendance proclamée par les noirs,
+Napoléon s'intitulait toujours le maître de l'île. Le général
+Ferrand, pour affirmer ces prétentions, s'opposait
+aux tentatives de Dessalines qui, d'ailleurs, n'était reconnu
+par aucun gouvernement. Seul, le commerce encore important
+avec ce pays ne permettait pas aux convoitises
+de s'endormir, mais, comme ce commerce n'était protégé
+par aucune loi, les vaisseaux qui s'en occupaient
+étaient généralement armés. Pendant l'hiver de 1804-1805,
+une flottille de 80 canons et de 700 hommes partit de
+<span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> New-York avec une cargaison de contrebande de guerre.
+Turreau se plaignit et Madison promit qu'une loi serait
+bientôt proposée qui ne permettrait plus un pareil abus.</p>
+
+<p>Les discussions qui s'ouvrirent au Sénat, à ce sujet,
+n'aboutirent que partiellement et l'amendement du
+D<sup>r</sup> Logan qui voulait que tout commerce avec Saint-Domingue
+fût prohibé, ne fut pas voté. La majorité se
+décida pour empêcher simplement le commerce sur
+vaisseaux armés. Mais quel contrôle exercer? Après le
+retour de la flottille incriminée par le gouvernement français,
+publiquement célébrée par les citoyens de New-York,
+une nouvelle expédition se prépara et même un
+vaisseau américain qui portait des cargaisons de poudre
+aux Haïtiens, fut saisi par les Anglais, envoyé à Halifax
+et condamné pour commerce illicite.</p>
+
+<p>Turreau s'empressa de faire connaître cet état de
+choses à son gouvernement. Napoléon était occupé par
+ses préparatifs et l'exécution de son plan du camp de
+Boulogne. Cette complication venant s'ajouter à toutes
+celles qui entravaient sa marche en avant, le mit de fort
+méchante humeur. Il écrivit aussitôt à Talleyrand<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a>
+lui enjoignant de faire connaître son mécontentement
+au représentant américain, lui déclarant qu'il était temps
+«que cela finisse...» que c'était indigne de la part des citoyens
+des États-Unis de faire du commerce avec des
+brigands et que tout ce qui entrerait ou sortirait désormais
+des ports de Saint-Domingue serait déclaré de
+bonne prise, car il était impossible de considérer avec
+indifférence les armements évidemment dirigés contre
+la France et que le gouvernement américain facilitait
+dans ces ports...</p>
+
+<p>L'Empereur avait parfaitement le droit de saisir les
+vaisseaux américains qui faisaient du commerce avec
+Haïti, seulement, il était la plupart du temps dans l'impossibilité
+de le faire, si le gouvernement américain ne
+<span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> le soutenait pas. Il avait donc parfaitement raison dans
+le fond,&mdash;la forme dans laquelle il exprimait ses revendications
+laissait à désirer; elle fut adoucie par Talleyrand
+dans sa lettre à Armstrong, mais Turreau n'hésita
+pas à répéter à Madison que «ce système d'impunité et
+de tolérance ne pouvait durer davantage».</p>
+
+<p>En résumé, à la fin de 1806, le cabinet de Washington
+se trouvait en présence d'une situation hostile sur toute
+la ligne. L'Espagne, en dépit des traités, saisissait les
+propriétés américaines sur mer et sur terre, faisait des
+incursions en Floride et au Texas. La France tenait un
+langage menaçant et, comme si ces difficultés ne suffisaient
+pas à l'habile activité du Congrès qui allait s'ouvrir,
+la Grande-Bretagne prit une attitude telle qu'on aurait
+pu croire, de sa part, à une déclaration de guerre, à
+courte échéance.</p>
+
+<p>Plus que jamais, les deux pays étaient profondément
+divisés par la question de la presse des matelots.</p>
+
+<p>Les deux frégates, le <i>Cambrian</i> et le <i>Leander</i> surveillaient
+le port de New-York, d'une façon intolérable;
+c'était un véritable blocus exercé avec une telle âpreté,
+que le moindre prétexte, la moindre suspicion quant à
+la provenance d'un vaisseau, en légitimait la capture et
+son envoi à Halifax pour y être retenu et jugé. De tels
+procédés qui, en somme, profitaient au commerce des
+neutres, auraient encore à la rigueur pu être tolérés par
+la classe des marchands, la plus nombreuse et naturellement
+la plus âpre au gain; mais ils devenaient odieux
+par la façon dont les officiers anglais pratiquaient la
+presse. Tout individu trouvé sur un vaisseau américain
+que, pour une raison ou une autre, ils pouvaient considérer
+comme sujet anglais, était immédiatement incorporé
+dans la marine anglaise. Mais comment prouver
+la nationalité? La similitude de langue rendait cette
+preuve, dans la plupart des circonstances, excessivement
+difficile; en tous cas, elle donnait lieu, parfois, à des
+erreurs pénibles mais voulues qui retombaient sur toute
+<span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> une classe de citoyens et lésaient des intérêts considérables.
+Une haine profonde couvait, de ce fait, en Amérique
+contre l'Angleterre. L'opinion publique s'étonnait
+de la longanimité du gouvernement.</p>
+
+<p>Cette longanimité s'explique si l'on songe que les
+difficultés avec l'Espagne étaient loin d'être aplanies;
+Madison croyait habile, de sa part, de se concilier l'Angleterre
+dans le but de tenir la France en respect: c'était
+l'éternel jeu de bascule de la politique américaine
+qui, pour le moment, suivait les fluctuations de la politique
+napoléonienne et qui, dans ces dernières hésitations,
+avait pour stimulant un nouveau projet de Jefferson
+dans le but de rouvrir des négociations pour l'achat
+de la Floride.</p>
+
+<p>Ce projet allait pouvoir se réaliser mais sur des bases
+toutes différentes que celles sur lesquelles Jefferson
+comptait s'appuyer. C'était de France et non d'Angleterre
+que devaient lui parvenir des sollicitations favorables
+et, au moment même où il semblait décidé à faire
+comprendre à Napoléon que le gouvernement des États-Unis
+n'était nullement disposé à recevoir des ordres, le
+gouvernement français, au contraire, lui faisait des
+ouvertures dans le sens désiré.</p>
+
+<p>Au moins d'août 1805, l'Empereur venait de lever le
+camp de Boulogne et dirigeait son armée vers les opérations
+qui devaient être couronnées par la bataille d'Austerlitz.
+Mais, avant de pouvoir aboutir à cette brillante
+victoire, il avait encore bien des dispositions à prendre
+et sans doute aussi, à se ménager la bienveillance, sinon
+l'alliance, de pays qui supportaient difficilement le joug
+de l'Angleterre. Est-ce cette raison qui lui fit désirer un
+rapprochement avec les États-Unis? Il est permis de le
+supposer.</p>
+
+<p>Armstrong, qui suivait les événements à Paris, reçut
+vers cette époque, la visite d'un agent ne faisant
+pas partie officiellement des Affaires Étrangères, qui
+lui remit, au nom de Talleyrand, un projet d'arrangement
+<span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> à intervenir entre les États-Unis et l'Espagne.
+Le Prince de la Paix devait être prévenu que, s'il ne
+se joignait pas aux États-Unis pour demander à Napoléon
+d'être l'arbitre, dans leur dispute, il exposerait
+son pays à de graves inconvénients. C'était, en résumé,
+la contre-partie de ce qu'avait déjà proposé le
+Ministre des Affaires Étrangères: il soutenait maintenant
+les États-Unis au lieu de soutenir l'Espagne. Et si,
+sous la pression de l'Empereur, l'Espagne consentait à
+céder les Florides, la France proposait les conditions
+suivantes: facilités de commerce en Floride comme en
+Louisiane; le Rio Colorado et les territoires au Nord-Ouest
+s'étendant jusqu'aux sources des affluents du
+Mississipi et formant une région neutre; dix millions
+de dollars à être payés par les États-Unis à l'Espagne.
+Ce chiffre fut descendu à sept millions.</p>
+
+<p>Ces propositions furent soumises par Jefferson à ses
+collègues du Conseil. Il fit remarquer qu'elles ne différaient
+pas beaucoup des leurs, excepté en ce qui concernait
+l'indemnité à payer qui, selon lui, ne devait pas
+dépasser cinq millions. Les Américains ne voulaient pas
+donner davantage pour les Florides; ils acceptaient le
+Colorado comme frontière occidentale et un espace de
+trente lieues de chaque côté de cette rivière, qui ne serait
+pas occupé.</p>
+
+<p>Jefferson avait hâte de conclure cette affaire d'autant
+plus que l'opinion publique devenait de plus en plus
+hostile à l'Angleterre. Les commerçants de Boston, New-York
+et Baltimore se montraient furieux du nombre
+toujours croissant des prises qui menaçaient de ruiner
+les maisons les plus solides. Ainsi, la sympathie que
+perdait l'Angleterre revenait à l'Espagne, ou plutôt, la
+haine qui allait croissant à l'adresse de celle-là, diminuait
+à l'adresse de celle-ci.</p>
+
+<p>Au milieu de ces revirements, le Président Jefferson
+prépara son message à l'occasion de la réunion du neuvième
+congrès. Il en profita pour dire que la direction
+<span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> donnée aux Affaires Étrangères devait être modifiée. Il
+fit un tableau des relations internationales qui semblait
+mettre à une rude épreuve son amour de la paix. En
+réalité, que s'était-il passé, ces dernières années? Le littoral
+du pays avait été infesté, les ports avaient été
+surveillés par des vaisseaux étrangers et, sous prétexte
+de poursuivre des ennemis, ces vaisseaux, armés ou
+non, occasionnaient au commerce américain les plus
+graves préjudices. Des incursions avaient été faites sur
+les territoires de la Nouvelle-Orléans et du Mississipi,
+exposant les citoyens à voir leurs propriétés pillées et
+saisies par des officiers et soldats de l'armée espagnole.
+Il fallait faire défendre la frontière par des troupes régulières
+pour empêcher, à l'avenir, de semblables agressions.</p>
+
+<p>L'homme qui avait toujours défendu la nécessité de
+la paix tenait un langage où perçait la nécessité de la
+guerre. Cependant, la seconde partie de son message
+faisait ressortir une contradiction: elle avouait une diminution
+des ressources qui impliquait la faillite d'une
+action militaire sérieusement menée. Alors, comment
+concilier l'attitude guerrière avec l'impossibilité de faire
+la guerre? Toutes ces questions ne contribuaient pas à
+désarmer la rivalité des partis en présence: les démocrates,
+les fédéralistes, les républicains du Sud ignoraient
+ce qui se passait dans les coulisses gouvernementales,
+tandis que Turreau, Mery et Yrugo se demandaient,
+avec une désinvolture un peu méprisante, quels moyens
+le gouvernement des États-Unis pourrait mettre en &oelig;uvre
+pour venir à bout des prétentions de la France, de l'Angleterre
+et de l'Espagne. Jefferson se trouvait donc dans
+une situation délicate: il avait à faire face aux exigences
+d'une minorité hostile et d'une majorité divisée, à l'intérieur,
+et, à l'extérieur, aux velléités guerrières de trois
+grandes puissances de l'Europe.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'en mars 1806, après bien des discussions
+où Fédéralistes et Républicains se dressèrent de nouveau,
+<span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> les uns contre les autres, où Randolph, dans son
+animosité contre Madison, dont il voulait faire échouer la
+candidature à la Présidence, allant jusqu'à déclarer qu'il
+ne voterait pas un shilling pour l'achat de la Floride,
+que c'était livrer la bourse publique au premier brigand
+venu qui vous la demanderait au coin d'un bois... ce ne
+fut, dis-je, que six mois après la réception de la dépêche
+d'Armstrong faisant connaître les intentions&mdash;ou les
+ordres&mdash;de Napoléon, que le diplomate américain fut
+officiellement autorisé à offrir cinq millions à la France
+pour l'achat de la Floride ou du Texas. Jefferson l'avait
+emporté sur Randolph, mais cette victoire lui coûta
+cher: lui, qui était l'incarnation du plus pur républicanisme,
+lui, dont les idées et les principes avaient toujours
+été opposés au caractère, au tempérament, à la politique
+de Bonaparte, fut accusé, par ses compatriotes ennemis,
+d'être devenu une créature de Napoléon.</p>
+
+<p>Aux yeux du public, le gouvernement des États-Unis
+obéissait aveuglément aux ordres de l'Empereur,
+lorsqu'en réalité, inspiré par Jefferson, il jugeait seulement
+politique de ne pas irriter Napoléon; non pas la
+sympathie le faisait agir de la sorte, mais bien la crainte
+que, seul, le potentat qui soumettait les vieilles monarchies
+et les trônes vermoulus à sa volonté, par son génie
+guerrier, pouvait donner la Floride aux États-Unis,
+sans les dépenses et les risques d'une guerre en Amérique.</p>
+
+<p>Mais, contrairement aux apparences et aux protocoles
+diplomatiques, l'affaire de la Floride n'était pas encore
+terminée. Par un soudain revirement, Napoléon fit comprendre
+qu'il n'avait aucun intérêt à se poser en arbitre
+entre les États-Unis et l'Espagne. Armstrong et même
+Talleyrand, à la veille d'une disgrâce, purent se demander
+quel plan secret modifiait ainsi les dispositions de
+l'Empereur et quels projets il nourrissait à l'égard des
+États-Unis.</p>
+
+<p>Ainsi se faisait sentir, jusque dans ces lointains parages,
+<span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> l'ascendant de l'homme qui était en train de refaire, à
+sa fantaisie, la carte de l'Europe: la politique de Jefferson,
+Président d'une jeune république, était à la merci
+de batailles qui allaient se livrer dans un coin perdu
+de l'Allemagne.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> CHAPITRE VIII<br>
+<span class="smcap">LES ÉTATS-UNIS ET LE BLOCUS CONTINENTAL.</span></h2>
+
+<p class="resume">Napoléon est décidé à sacrifier l'Espagne. &mdash; La faiblesse de
+Charles IV. &mdash; Monroe et Fox. &mdash; L'Angleterre ne peut admettre
+les prétentions américaines. &mdash; Le Décret de Berlin. &mdash; Tous
+les neutres sont atteints. &mdash; Monroe accepte les conditions
+anglaises. &mdash; Jefferson refuse de soumettre le traité
+au Sénat. &mdash; Les ordres en conseil de janvier 1807 et de novembre
+1807. &mdash; Guerre en perspective entre les États-Unis
+et la Grande-Bretagne. &mdash; Situation difficile à l'égard de la
+France. &mdash; Pour se rendre maître de l'Espagne Junot s'empare
+du Portugal. &mdash; La famille royale s'enfuit au Brésil. &mdash; Entrevue,
+à Mantoue, de Napoléon avec son frère Lucien. &mdash; Il
+lui offre la couronne d'Espagne s'il consent à divorcer. &mdash; Aux
+ordres en conseil émis par Spencer Perceval, Napoléon
+répond par le Décret de Milan.</p>
+
+<p>Lors de la discussion du traité de cession de la Louisiane,
+l'Empereur avait, à dessein, laissé planer une vague
+incertitude sur les frontières de ce pays. Cette incertitude
+était devenue un atout considérable dans le jeu de sa politique.
+La Floride constituait, de la sorte, comme on l'a
+vu, un appât qu'il faisait miroiter devant les yeux de Jefferson,
+le rendant plus accessible ou plus lointain aux
+convoitises américaines, suivant les besoins de la cause
+et suivant la nécessité dans laquelle il se trouvait de
+sauver ou de sacrifier l'Espagne.</p>
+
+<p>À la date où nous sommes parvenus, il était nécessaire
+que l'Espagne fût sacrifiée à ses vues profondes et ne devînt
+plus qu'un instrument entre ses mains,&mdash;instrument
+dirigé contre l'Angleterre.</p>
+
+<p>Le faible et malheureux Charles IV lui avait donné
+<span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> son argent, sa flotte et son armée. La flotte espagnole
+avait été détruite à Trafalgar et l'armée espagnole était
+fondue dans les contingents qui opéraient en Allemagne.
+Le fruit était mûr; on pouvait le cueillir. Mais il fallait
+encore dissimuler, endormir l'ignorance de la famille
+royale sous des dehors de prévenance et d'intérêt.</p>
+
+<p>Et l'intérêt des États-Unis se trouvait de nouveau ballotté
+entre celui de l'Angleterre et celui de la France. Par
+les ordres en conseil, l'Angleterre prétendit affirmer sa
+maîtrise des mers. Napoléon riposta par les décrets de
+Berlin et de Milan qui, au moyen du Blocus continental,
+devaient lui assurer la maîtrise des continents.</p>
+
+<p>De quel côté allait pencher le gouvernement de
+l'Union?</p>
+
+<p>À Londres, Monroe eut un instant l'espérance de voir
+sa mission diplomatique réussir. Pitt était mort en janvier
+1806 et Georges III appela Fox aux Affaires Étrangères.
+Fox était libéral d'idées et de caractère, de manières
+charmantes et l'accueil qu'il fit à Monroe ne ressemblait
+en rien aux relations froides et guindées en usage dans
+l'entourage de Pitt, relations qui répondaient, en somme,
+à sa politique agressive à l'égard des États-Unis, dans ce
+qu'elle avait de plus intraitable, quand il s'agissait d'arrêter,
+sous le prétexte le plus fallacieux, des vaisseaux
+américains. Fox semblait plus favorablement disposé
+pour ce qu'il appelait le commerce des colonies, mais il
+était peut-être le seul dans le cabinet à montrer, à cet
+égard, des vues plus conciliantes, d'autant plus qu'à
+Washington, le Congrès, dans un esprit de représailles,
+discutait l'opportunité de l'acte de non-importation. Ces
+velléités de résistance aux exigences anglaises ressemblaient
+trop à un ultimatum que les Anglais traduisaient
+en ces termes: «Abandonnez votre commerce et vos
+navires à l'Amérique ou livrez vos libertés à la France.»</p>
+
+<p>Une telle formule était évidemment exagérée, mais,
+dans leur susceptibilité chatouilleuse et vindicative, les
+Anglais ne pouvaient en supporter l'inadmissible prétention.
+<span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> Devant de telles dispositions d'esprit, il était difficile
+à Fox de faire des concessions. L'ambition de Napoléon
+avait troublé toute l'Europe. Pourtant, dans les
+bouleversements qui en furent les conséquences, l'Angleterre
+était parvenue à maintenir sa suprématie sur
+mer et, sur toute l'étendue de l'Océan, sa flotte prétendait
+imposer sa loi. Deux puissances semblaient vouloir
+s'affranchir de ces deux jougs: la Russie et les États-Unis.</p>
+
+<p>Napoléon, voulait réduire la première, par la séduction,&mdash;l'Angleterre
+comptait réduire la seconde par la
+menace. C'était du moins la conséquence logique, quoique
+un peu simpliste, qui ressortait de la position prise par
+les deux principaux belligérants.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, ne pouvant rendre au commerce
+américain les privilèges qu'il possédait autrefois, Fox
+prit une demi-mesure, par laquelle il crut pouvoir contenter
+les exigences américaines, mais qui, en réalité,
+était aussi restrictive que le traité de 1756. En mai 1806,
+les puissances neutres furent avisées que, sur l'ordre du
+Roi, avaient été bloquées toutes les côtes de France et
+d'Allemagne, allant de Brest à l'Elbe;&mdash;blocus, d'ailleurs,
+qui ne pouvait être effectif qu'entre Ostende et la
+Seine. Un navire américain, par exemple, chargé à New-York
+de sucre provenant des colonies françaises ou espagnoles,
+pouvait donc se diriger en toute sécurité vers
+Amsterdam ou Hambourg. On discuta longtemps sur la
+légalité et l'équité d'une telle mesure qui, tout en poussant
+Napoléon à des représailles, fut appelée, même par
+les intéressés, un blocus sur le papier. Elle contenait en
+germe la deuxième guerre d'indépendance qui libéra
+définitivement les États-Unis d'une ingérence quelconque
+exercée par le gouvernement britannique.</p>
+
+<p>En attendant, Monroe était la proie de son destin: se
+trouver dans la nécessité de conclure un traité dont
+l'issue semblait de plus en plus aléatoire. L'acte de non
+importation avait été voté par le Congrès et, à sa grande
+confusion, Pinckney qu'on lui avait adjoint, sinon pour
+<span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> le contrôler, du moins pour l'arrêter dans son ardeur,
+lui avait fait pressentir que le Président Jefferson ne
+verrait pas le succès de ces négociations d'un &oelig;il favorable.
+Monroe comprit; il était le concurrent de Madison
+à la Présidence et un grand succès diplomatique à
+son actif serait mal vu à Washington. Livingston pouvait
+se considérer comme étant vengé. Il semblait donc
+préférable que le traité à négocier présentât des conditions
+impossibles à réaliser. Si ce traité devait échouer,
+tout le blâme en retomberait sur Monroe; s'il réussissait,
+la gloire en serait partagée avec Pinckney. D'une façon
+comme de l'autre, la tâche de Monroe était délicate et
+ingrate.</p>
+
+<p>Les concessions, d'ailleurs, que demandait l'Amérique
+à l'Angleterre, étaient de celles qu'on ne peut obtenir que
+les armes à la main. Le gouvernement anglais accorderait
+difficilement, après Trafalgar, ce qu'il avait toujours
+refusé depuis la règle imposée en 1756. Cependant, Jefferson
+proclamait hautement qu'il était temps de supprimer
+les inconvénients imposés aux États-Unis par
+l'application de cette règle et de renoncer aux vexations
+de la presse des matelots. Il n'hésitait pas à affirmer que
+tout le Golf Stream devait être considéré comme faisant
+partie des eaux américaines, sur lesquelles un acte
+d'hostilité ne pouvait être toléré, sous peine de voir
+atteintes la sécurité du pays et la liberté du commerce.
+Un pareil langage était fier, presque dictatorial: comment
+le faire accepter par un peuple en délire qui venait de
+faire à Nelson de patriotiques funérailles sous les voûtes
+de Saint-Paul? Mais comment surtout en attendre la
+réponse quand on était à la veille d'une action décisive
+en Allemagne?</p>
+
+<p>Le 14 octobre 1806, Napoléon anéantit la Prusse, à Iéna.</p>
+
+<p>Peu de temps après, il fit son entrée triomphale à Berlin.
+Avant de quitter cette capitale pour la Pologne et la
+Russie, il y signa le fameux Décret de Berlin, à la date
+du 21 novembre 1806.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> Ce décret, à titre de justification, débutait par une accusation
+contre l'Angleterre qui n'hésitait pas à se mettre
+au-dessus des lois de toutes les nations. Elle arrêtait les
+non-combattants comme prisonniers de guerre; confisquait
+les propriétés privées; elle allait jusqu'à bloquer
+des ports non fortifiés, des estuaires, d'immenses étendues
+de côtes appartenant à des pays neutres. Des procédés
+aussi odieux qu'injustifiés n'avaient d'autre but
+que de développer l'industrie et le commerce anglais sur
+les ruines du commerce et de l'industrie du reste de l'Europe.
+De tels agissements justifiaient contre elle l'usage
+des mêmes armes. Par conséquent, aussi longtemps que
+l'Angleterre ne renonçait pas à son attitude hostile, les
+Îles Britanniques étaient mises en état de blocus et il
+était décrété ce qui suit:</p>
+
+<ul class="none">
+<li>1<sup>o</sup> Tout commerce et toute correspondance avec les
+Îles Britanniques sont interdits.</li>
+
+<li>2<sup>o</sup> En conséquence, les lettres ou paquets adressés ou
+en Angleterre ou à un Anglais, ou écrites en langue anglaise,
+n'auront pas cours aux postes et seront saisis.</li>
+
+<li>3<sup>o</sup> Tout individu sujet de l'Angleterre, de quelque état
+et condition qu'il soit, qui sera trouvé dans les pays occupés
+par nos troupes ou par celles de nos alliés, sera
+fait prisonnier de guerre.</li>
+
+<li>4<sup>o</sup> Tout magasin, toute marchandise, toute propriété
+de quelque nature qu'elle puisse être, appartenant à un
+sujet d'Angleterre, sera déclaré de bonne prise.</li>
+
+<li>5<sup>o</sup> Le commerce des marchandises anglaises est défendu,
+et toute marchandise appartenant à l'Angleterre,
+ou provenant de ses fabriques ou de ses colonies, est déclarée
+de bonne prise.</li>
+
+<li>6<sup>o</sup> La moitié du prix de la confiscation des marchandises
+et propriétés déclarées de bonne prise par les articles précédents,
+sera employée à indemniser les négociants des
+pertes qu'ils ont éprouvées par la prise des bâtiments de
+<span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> commerce qui ont été enlevés par des croisières anglaises.</li>
+
+<li>7<sup>o</sup> Aucun bâtiment venant directement de l'Angleterre
+ou des colonies anglaises, ou y ayant été depuis la publication
+du présent décret, ne sera reçu dans aucun port.</li>
+
+<li>8<sup>o</sup> Tout bâtiment qui, au moyen d'une fausse déclaration,
+contreviendra à la disposition ci-dessus, sera saisi,
+et le navire et la cargaison seront confisqués comme s'ils
+étaient propriété anglaise.</li>
+
+<li>9<sup>o</sup> Notre tribunal des prises de Paris est chargé du
+jugement définitif de toutes les contestations qui pourront
+survenir dans notre empire ou dans les pays occupés par
+l'armée française, relativement à l'exécution du présent
+décret. Notre tribunal des prises de Milan sera chargé
+du jugement définitif des dites contestations qui pourront
+survenir dans l'étendue de notre royaume d'Italie.</li>
+
+<li>10<sup>o</sup> Communication du présent décret sera donnée par
+notre Ministre des relations extérieures, aux Rois d'Espagne,
+de Naples, de Hollande, d'Étrurie et à nos autres
+alliés, dont les sujets sont victimes, comme les nôtres,
+de l'injustice et de la barbarie de la législation maritime
+anglaise.</li>
+</ul>
+
+<p>Ces dispositions draconiennes visant l'Angleterre, atteignaient
+tous les pays neutres: les États-Unis furent
+touchés en première ligne. Ils faisaient à cette époque
+un commerce considérable avec l'Europe. Ils étaient les
+meilleurs clients de la Grande-Bretagne, à laquelle ils
+fournissaient des matières premières, coton, bois, sucre,
+tabac, etc., pour une centaine de millions. Tout ce trafic
+fut arrêté. Le cabinet de Washington en était réduit à
+se demander, encore une fois, de quel côté il avait le
+plus d'intérêt à se ranger, en vue d'un traitement moins
+rigoureux: les ordres en conseils émis par Georges III
+lésaient-ils davantage les intérêts américains que les
+mesures éditées par le Décret de Berlin? Question complexe,
+difficile à résoudre, qui allait exercer une influence
+considérable sur l'avenir de l'Union, mettre de
+<span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> nouveau en présence les deux partis qui se disputaient
+la direction des affaires et déterminer, enfin, la position
+à prendre dans les grandes alternatives de la politique
+mondiale.</p>
+
+<p>En attendant, Monroe, mis en présence de Lord Holland,
+pendant la maladie de Fox, se vit dans l'obligation,
+d'ailleurs assez douce, de ne pas tenir compte, d'une façon
+absolue, des instructions de Jefferson. La question de la
+presse des matelots fut traitée à moitié; on en reconnut
+le mal fondé sans en restreindre l'exercice; plus d'indemnité
+demandée pour les pertes éprouvées par le commerce
+américain en 1805; et, en ce qui concernait les
+affaires qu'on appelait le commerce des colonies, l'obligation
+d'une taxe qu'un gouvernement indépendant ne
+pouvait vraiment pas accepter. Monroe se montra donc
+plus conciliant que le Secrétaire d'État et le Président
+dont il dépendait. Il accepta les conditions anglaises et,
+ce qui pourrait paraître inadmissible, il s'inclina devant
+une exigence vraiment exorbitante et qui concernait le
+décret de Berlin. La nouvelle venait d'en arriver en
+Angleterre où l'on en saisit immédiatement toute la
+portée. Les négociateurs anglais firent comprendre aux
+négociateurs américains que ceux-ci devaient s'engager
+à ne pas reconnaître le terrible décret,&mdash;sans quoi, Sa
+Majesté Georges III ne se considérait pas comme lié par
+les signatures apposées au bas du traité.</p>
+
+<p>Il est évident que jamais traité ne fut signé dans des
+conditions aussi contradictoires; il n'aurait pu être plus
+sévère, s'il avait mis fin à une guerre malheureuse,&mdash;d'autant
+plus, qu'immédiatement après la signature de ce
+traité, avant même que le gouvernement des États-Unis
+ait pu en prendre connaissance, un ordre en conseil déclara
+que les Ministres anglais n'attendraient pas que l'Amérique
+se fût prononcée à l'égard du Décret de Berlin, pour
+empêcher ses vaisseaux de naviguer d'un port européen à
+un autre. C'était un coup désastreux pour le commerce
+des neutres,&mdash;c'était, avant tout, une injustice, car,
+<span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> avant de prendre des représailles, il aurait fallu connaître
+l'attitude du gouvernement qu'on allait punir. La moindre
+critique qu'on pouvait faire d'une pareille façon d'agir,
+permettait d'affirmer que le cabinet anglais prenait le
+Décret de Berlin non pas pour la cause effective lui inspirant
+un ordre en conseil si arbitraire, mais pour un
+simple prétexte lui permettant d'aller plus loin que Pitt
+lui-même, dans sa politique intransigeante à l'égard des
+États-Unis. Comparée à ce tour de passe-passe, la mesure
+coercitive prise par Napoléon, pouvait paraître pleine de
+loyauté et de grandeur.</p>
+
+<p>Cependant, les nouvelles ne parvenaient pas vite alors
+d'un continent à un autre. Les Américains attendaient encore,
+de la part des Anglais, un traité acceptable, accordant
+certaines concessions, quand leur arriva l'annonce
+du Décret de Berlin. La surprise fut désagréable. C'est
+donc du côté de la France que leur commerce se trouvait
+paralysé! Ainsi, après avoir lésé les États-Unis par son
+attitude soudain hostile à l'égard de l'achat de la Floride,
+l'Empereur n'hésitait pas à porter ce coup décisif aux affaires
+commerciales. N'y avait-il pas un rapport mystérieux
+qu'on devinait sans pouvoir le préciser, entre ce
+brusque revirement qui se présentait favorable à l'Espagne
+et agressif pour l'Amérique? À distance et sans
+connaître le détail des négociations qui se poursuivaient
+avec le cabinet Saint-James, il paraissait opportun d'améliorer
+les relations avec l'Angleterre et il était urgent
+d'être en possession du traité signé à Londres par Monroe
+et Pinckney.</p>
+
+<p>Mais en mars 1807, quand Madison fut mis, par Erskine,
+au courant des termes de ce traité, sa désillusion
+fut grande. La clause restrictive, surtout, relative au
+Décret de Berlin, provoqua son mécontentement et il fit
+remarquer à Erskine que, dussent même tous les articles
+être satisfaisants, la note complémentaire en empêcherait
+la ratification. En tous cas, aucune des conditions
+stipulées par Jefferson n'avait reçu satisfaction.
+<span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> Et Jefferson furieux refusa même de soumettre le traité
+au Sénat. Ce refus fut interprété, de façons diverses, par
+ses amis et ses adversaires; il contenait le germe de dissentiments
+intérieurs qui risquaient de mettre de nouveau
+en présence républicains et fédéralistes, au gré de leur
+haine ou de leur sympathie pour l'Angleterre.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites et, sans doute, inspiré par les
+événements qui se passaient en Angleterre et entre l'Angleterre
+et l'Amérique, Napoléon avait modifié ses dispositions
+à l'égard de la Floride et des possibilités qui
+auraient pu faciliter un arrangement entre les cabinets
+de Madrid et de Washington. Dès 1806, il avait fait comprendre
+à Turreau qu'il ne verrait pas d'un bon &oelig;il les
+États-Unis, auxquels la France témoignait toujours beaucoup
+d'intérêt, ni l'Espagne qui lui tenait à c&oelig;ur,&mdash;faire
+revivre en Amérique des querelles qui commençaient à
+s'assoupir en Europe<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a>. Il prêcha la paix, recommandant
+à son ministre à Washington d'entretenir les tendances
+conciliatrices que les incidents de la dernière
+campagne avaient fait naître. L'Empereur, en un mot,
+absorbé par les affaires importantes concernant son empire,
+ne pouvait plus jouer le rôle de médiateur, mais
+considérerait comme une preuve d'amitié à son égard
+tout ce que les États-Unis et l'Espagne tenteraient en
+vue d'une réconciliation. De ce fait, toutes les espérances
+que nourrissait Jefferson et dont on lui avait pour ainsi
+dire promis la réalisation, en ce qui concernait la cession
+de la Floride tant convoitée, s'évanouissaient. L'horizon
+politique s'assombrissait en Europe.</p>
+
+<p>En janvier 1807, Lord Howick avait signé l'ordre en
+conseil qui, sous prétexte de répondre au Décret de Berlin,
+défendait aux neutres de naviguer d'une côte à une
+autre. Ainsi, un navire marchand américain pouvait
+parfaitement aller à Bordeaux; mais si, dans ce port,
+le marché ne lui semblait pas favorable et qu'il voulût
+<span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> repartir pour Amsterdam ou un port de la Méditerranée,
+par exemple, il devenait de bonne prise. Les Tories,
+représentés par Spencer Perceval, estimaient que cette
+mesure restrictive était insuffisante et que, pour protéger
+le commerce anglais menacé par les dispositions
+prises par l'ennemi héréditaire, il fallait empêcher tout
+produit des colonies d'entrer en France et en Espagne
+avant d'avoir passé par l'Angleterre pour y acquitter
+un droit de douane. Il fallait, enfin, faire comprendre
+qu'on considérait les États-Unis comme ennemis puisque
+le Président Jefferson s'était soumis sans protestation au
+blocus décrété par Napoléon. La neutralité qu'il semblait
+vouloir accepter, était-elle hostile ou bienveillante?
+En tout cas, la Grande-Bretagne était en droit d'attendre
+de tout gouvernement neutre une attitude aussi
+nettement impartiale que celle que ce gouvernement
+aurait prise à l'égard de son ennemi. De là, il n'y avait
+qu'un pas à franchir pour justifier les mesures les plus
+agressives à l'adresse du commerce américain, parce
+que le gouvernement de Washington n'avait pas protesté
+assez énergiquement contre le blocus institué par
+Napoléon, ce qui lui valait, de la part de ce dernier, un
+traitement de faveur.</p>
+
+<p>Ceci ressemblait étrangement à une politique de représailles.
+Mais dans le texte définitif de l'ordre qui
+finit par être approuvé en Conseil, Spencer Perceval
+passa intentionnellement sous silence toute allusion qui
+pourrait faire croire à une doctrine de représailles fortement
+critiqué par Lord Bathurst. Aucun pays neutre
+ne fut plus accusé de s'être incliné devant le Décret de
+Berlin; mais on fit ressortir le peu d'effet produit par
+l'ordre en conseil émis par Lord Howick et la nécessité
+dans laquelle se trouvait Sa Majesté «en de telles circonstances,
+de prendre des mesures plus efficaces pour
+revendiquer et faire respecter ses droits». Et sans autre
+explication, Perceval ordonna que tout le commerce
+américain, excepté celui avec la Suède et les Indes occidentales,
+<span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> devait passer par un port anglais pour y
+prendre une licence anglaise. Cette obligation tyrannique,
+arbitraire, formulée dans un style peu clair, était
+formellement imposée par l'ordre en conseil émis le
+11 novembre 1807; il était, de plus, non seulement entendu
+que tout commerce de l'Amérique avec les ennemis
+de l'Angleterre payerait tribut à cette dernière, mais
+que les produits coloniaux, dans le but d'augmenter leur
+prix, payeraient une taxe au Trésor britannique, tandis
+que l'entrée du coton était prohibée pour la France. En
+un mot, le commerce américain était devenu le commerce
+anglais.</p>
+
+<p>Quelle nation, se prétendant libre, pouvait s'incliner
+devant des prétentions aussi exorbitantes? L'Angleterre
+cherchait simplement à annuler une conséquence de la
+guerre de l'indépendance. Malgré les tendances pacifiques
+de Jefferson, les Américains et même les Anglais libéraux
+comprenaient qu'une guerre était en perspective.</p>
+
+<p>Le message annuel fut débité sur un ton impartial, en
+ce qui concernait les relations internationales, de sorte
+que personne ne put dire s'il penchait vers la guerre
+ou vers la paix. Cependant, des mesures furent prises
+en vue d'une éventualité de guerre. On demanda des
+crédits pour mettre la flotte en état. En décembre 1807,
+le Congrès vota une somme de un million huit cent cinquante
+mille dollars, dans la crainte d'une rupture avec
+l'Angleterre. C'était un geste un peu vague. Mais Gallatin
+lui-même, Secrétaire du Trésor, renonça un moment à la
+possibilité d'une théorie à la fois énergique et paisible et
+affirma qu'il n'y avait aucun inconvénient à augmenter
+la dette publique qui, en temps de paix, serait vite éteinte.
+Il défendit donc l'opinion de Jefferson qui préconisait la
+formation d'une flottille de canonnières et de frégates pour
+la défense des côtes menacées. L'opportunité de telles
+constructions fut discutée au Sénat et à la Chambre. On
+vota un million de dollars pour les fortifications.</p>
+
+<p>Pendant que ces discussions parlementaires avaient
+<span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> lieu, les nouvelles officielles arrivèrent d'Europe, apprenant
+que, chacune de son côté, la France et l'Angleterre,
+avait encore augmenté la portée des mesures restrictives
+et vexatoires à l'égard du commerce des neutres. Le monde
+entier était ainsi mis en interdit par ces deux nations<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>
+et les vaisseaux américains, leurs cargaisons, leurs équipages,
+étaient à la merci de l'une ou de l'autre, dès
+qu'ils s'aventuraient hors des limites de leurs eaux respectives.
+Dans ces conditions, il était nécessaire de mettre
+à l'abri ces cargaisons et ces équipages&mdash;les marchandises
+et les hommes&mdash;en empêchant les vaisseaux de
+sortir des ports des États-Unis. Cette nécessité, plus ou
+moins impérieuse, devait aboutir à l'<i>Embargo</i>. Gallatin
+était d'avis de ne s'arrêter qu'à un embargo temporaire;
+il préférait une guerre à un embargo permanent, estimant
+qu'une pareille extrémité finirait par devenir préjudiciable
+aux intérêts privés des citoyens. Lorsque cet acte fut
+discuté à la Chambre et finalement voté, comme nous
+allons le voir, Randolph s'en fit l'ardent défenseur,
+quoique, en réalité, c'était s'incliner devant l'ultimatum
+de Napoléon, sans écarter la possibilité d'une guerre
+avec l'Angleterre. L'orateur le fit remarquer avec passion.
+Il jetait ainsi, de nouveau dans les débats, le cri
+d'alarme contre l'influence française, les Fédéralistes en
+prolongèrent les échos et, dans une discussion où il était
+ouvertement question des moyens de se défendre contre
+les prétentions de la Grande-Bretagne, passa, comme une
+menace, l'ombre redoutable de l'Empereur.</p>
+
+<p>En tous cas, Jefferson fidèle à ses principes pacifiques,
+tout en évitant la guerre, était parvenu, sans trop de
+difficultés, à faire accepter par le pays une mesure hostile
+de défense qui ne rompait pas la paix.</p>
+
+<p>Si cette mesure était surtout dirigée contre l'Angleterre,
+elle était aussi de nature à intéresser la politique
+française. Napoléon continuait, en effet, à exécuter son
+<span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> plan de domination et d'assujétissement en étant décidé
+à en finir avec l'Espagne. En dehors même de la question
+des Florides, le destin de l'empire espagnol ne pouvait
+être indifférent aux États-Unis.</p>
+
+<p>Après la paix de Tilsitt, Napoléon pouvait se considérer
+comme le maître de l'Europe. Excepté le Danemark
+et le Portugal, tous les pays dont les côtes s'étendent de
+Saint-Pétersbourg à Trieste, étaient contraints d'obéir à
+sa loi. S'il n'avait pu débarquer en Angleterre pour la réduire
+par les armes, sur son propre sol, il était bien près
+maintenant de lui interdire le marché du monde entier.
+Dès le mois de juillet 1807, il fit savoir au Portugal que
+ses ports devaient être fermés au commerce anglais à partir
+du 1<sup>er</sup> septembre, sous peine, pour le royaume, d'être
+occupé par une armée franco-espagnole. Le Prince royal
+de Danemark fut averti qu'il avait à choisir entre une
+guerre avec l'Angleterre ou une guerre avec la France.
+Le tour des États-Unis, qui restaient sur le qui-vive, allait
+sans doute bientôt venir aussi. La question n'avait pas
+encore été tranchée définitivement de savoir si les navires
+américains et leurs cargaisons devaient tomber sous le
+coup du Décret de Berlin ou, conformément au traité de
+1800, en demeurer exempts. L'Empereur se décida pour la
+négative, n'admettant pas qu'il pût y avoir une exception
+en faveur de l'Amérique, ce dont Armstrong fut avisé par
+Champagny, le 7 octobre 1807, en même temps que le navire
+américain <i>Horizon</i>, échoué près de Morlaix, fut déféré
+au Conseil des prises. L'attitude de l'Empereur, à l'égard
+de l'Union, semblait incohérente. Elle était voulue. À la
+protestation formulée par le représentant américain, Napoléon
+fit répondre que, puisque les États-Unis reconnaissaient
+l'absurde blocus inauguré par l'Angleterre, il était
+de toute équité de se soumettre aussi au blocus imposé par
+la France. Évidemment, la France n'était pas plus bloquée
+par l'Angleterre que l'Angleterre par la France. À quel
+titre les Américains voulaient-ils se soustraire au contrôle
+des navires français? La France reconnaissait, certes, que
+<span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> ces mesures étaient injustes, illégales et contraires à toute
+souveraineté nationale; mais il était du devoir des nations
+de recourir à la force pour s'opposer à un état de choses
+qui les déshonorait en atteignant leur indépendance<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>.</p>
+
+<p>Il est évident que de tels arguments, même pour la défense
+d'un mauvais cas, étaient plus honorables que ceux
+mis en avant par Spencer Perceval et Georges Canning.
+L'Empereur pouvait, en effet, dire que le tort fait à l'Amérique
+n'était que la conséquence de l'injure qu'il voulait
+infliger à l'Angleterre. Le Décret de Berlin ne s'opposait
+nullement à l'introduction directe de produits américains
+en France: il s'opposait simplement à l'introduction des
+produits anglais ou à la réception de navires venant d'Angleterre.
+Mais l'expression de ce désir devait être considérée
+comme une loi à laquelle Napoléon prétendait soumettre
+toutes les nations. Il le fit comprendre dans une
+audience donnée au corps diplomatique, à Fontainebleau,
+en octobre 1807, et de laquelle Armstrong rendit compte
+à son gouvernement.</p>
+
+<p>Napoléon comptait-il sur la coopération de l'Amérique
+pour anéantir l'Angleterre? Peut-être. En cherchant à dégager
+le lien mystérieux qui existait entre le Décret de
+Berlin et les négociations compliquées au sujet de la Floride,
+on pouvait comprendre pourquoi l'Empereur faisait
+tour à tour miroiter, devant les yeux de Jefferson, la proie
+tant désirée, pour la faire disparaître aussitôt. Dès que
+le cabinet de Washington semblait vouloir lui glisser
+entre les doigts, vite, la Floride était remise sur le tapis
+avec la possibilité d'en hâter l'acquisition. En faisant ressortir
+la régularité de ce jeu diplomatique, Armstrong ne
+se trompait pas. Cependant, l'heure n'avait pas encore
+sonné d'avoir recours aux États-Unis: il fallait, avant tout,
+en finir avec l'Espagne.</p>
+
+<p>Charles IV avait eu une velléité de révolte contre la
+<span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> volonté de l'Empereur, au moment où la Prusse vint se
+joindre à la quatrième coalition. En octobre 1806, le
+Prince de la Paix avait fait approuver par le roi, une
+proclamation qui appelait les Espagnols aux armes. La
+bataille d'Iéna remit les choses au point et la monarchie
+espagnole à deux doigts de sa perte.</p>
+
+<p>Pour se rendre maître de l'Espagne, Napoléon chargea
+Junot de s'emparer du Portugal, mais il fallait encore
+leurrer le Roi et le Prince de la Paix. Un projet de traité
+fut proposé à Izquierdo, d'après lequel le Portugal serait
+divisé en trois parties. La partie septentrionale, avec
+Oporto pour capitale, devait être donnée à la Reine
+d'Étrurie, à la place de la Toscane, désormais incorporée
+dans le royaume d'Italie. La partie méridionale pouvait
+être offerte au Prince de la Paix, en souveraineté indépendante.
+La partie centrale serait réservée par la France
+pour des arrangements ultérieurs. Un tel partage,
+quelque fantaisiste qu'il puisse paraître, pouvait encore
+se comprendre et se justifier; mais le dernier article du
+traité défie toutes les notions de la vraisemblance:
+Napoléon y promettait à Charles IV de le reconnaître
+comme Empereur de toutes les Amériques!</p>
+
+<p>La mission de Junot en Portugal fut étrangement
+facilitée par un événement qui eut de grandes conséquences
+dans l'Amérique du Sud. Le Prince Régent de
+Portugal, ne pouvant résister à Napoléon, s'était embarqué
+sur ses vaisseaux, avec la famille royale et toute
+la cour, pour fonder un nouvel empire au Brésil. Cette résolution
+énergique permit à Junot d'entrer, sans coup férir,
+à Lisbonne. Vers la fin de décembre 1807, 25.000 hommes
+de troupes françaises étaient sur la route de Vittoria à
+Burgos, en marche sur Madrid. Le plan élaboré à distance
+et depuis si longtemps préparé, s'exécutait de point
+en point. Napoléon lui-même avait regagné l'Italie et
+voyait son rêve s'accomplir avec une précision et une
+exactitude qui légitimaient ses ambitions les plus extravagantes.
+Son génie l'avait fait maître de l'Europe: rien
+<span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> ne pouvait plus lui résister. C'est ce qu'il se disait, sans
+doute, ce soir de 1807, dans cette vaste salle du palais
+de Mantoue, assis devant une grande table ronde, recouverte
+d'une carte d'Europe, où des épingles de couleurs
+variées marquaient des points stratégiques. À minuit,
+son frère Lucien, le récalcitrant, qu'il avait convoqué
+se présenta. L'Empereur voulait le faire divorcer et lui
+cherchait une compensation, s'il se soumettait à ses
+ordres. Lucien résistait.</p>
+
+<p>&mdash;Choisis! me dit Napoléon, tandis que ses yeux resplendissaient
+d'un éclat orgueilleux qui me parut satanique,
+raconte Lucien dans ses mémoires. D'un geste large, il
+étendit sa main sur l'immense carte d'Europe étalée devant
+lui, sur laquelle nous étions penchés, et répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Choisis!... Tu vois que je ne parle pas en l'air. Tout
+ceci est à moi ou le sera bientôt... je puis en disposer
+dès à présent... Veux-tu Naples? Je peux la prendre à
+Joseph qui, entre parenthèse, n'y tient pas et préfère
+Mortefontaine... L'Italie!... Le plus beau joyau de ma couronne
+impériale! Eugène n'est que Vice-Roi, il espère,
+sans doute, que je la lui donnerai, ou que je la lui laisserai
+s'il me survit: il sera désappointé d'attendre, car je
+vivrai 90 ans!... Il faut que je vive pour la consolidation
+de mon empire... L'Espagne?... Ne vois-tu pas qu'elle va
+tomber dans le creux de ma main, grâce aux gaffes de ses
+chers Bourbons et aux folies de ton ami, le Prince de la
+Paix!... Ne serais-tu pas charmé de régner là où tu n'as
+été qu'un ambassadeur?... En un mot, que désires-tu?
+Parle! Quel que doive être l'objet de ton désir, je te l'accorde,
+à une condition cependant: que ton divorce précède
+le mien...»</p>
+
+<p>Lucien refusa un royaume à de telles conditions.
+Le récit qu'il a fait de cette entrevue<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a> peut sembler
+un peu dramatisé; il est du moins symptomatique, il
+nous montre le grand Empereur, sûr de lui-même, sûr
+<span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> de sa destinée, se croyant sûr aussi des siens, parfaitement
+libre de prendre et de distribuer des royaumes, à la
+veille d'humilier à jamais l'Angleterre.</p>
+
+<p>L'Espagne, les colonies espagnoles si intimement liées
+au commerce américain, devaient contribuer à cette fin.
+Napoléon connut en Italie les ordres en conseil émis par
+Spencer Perceval, qui eurent pour première conséquence
+une attitude hostile de la Russie envers l'Angleterre. Il n'y
+avait plus de neutres, excepté la Suède qui se vit exposée
+aux ressentiments de la Russie et des États-Unis. En réponse
+à ces ordres en conseil et sans même prévenir le
+Président Jefferson, l'Empereur aggrava l'édit de Berlin
+par celui de Milan (17 novembre 1808).</p>
+
+<p>Cet édit, considérant que les actes du gouvernement
+anglais dénationalisaient simplement les navires de
+toutes les nations européennes, que tous les souverains
+de ces nations avaient au contraire le droit de défendre
+l'indépendance de leur pavillon, stipulait:</p>
+
+<ul class="none">
+<li>1<sup>o</sup> «Que tout bâtiment, de quelque nation qu'il soit,
+qui aura souffert la visite d'un vaisseau anglais, ou se
+sera soumis à un voyage en Angleterre, ou aura payé une
+imposition au gouvernement anglais, est, par cela seul,
+déclaré dénationalisé; il a perdu la garantie de son
+pavillon et est devenu propriété anglaise; il sera déclaré
+de bonne et valable prise.</li>
+
+<li>2<sup>o</sup> Que tout bâtiment, de quelque nation qu'il soit,
+quel que soit son chargement, expédié des ports d'Angleterre
+ou des colonies anglaises, ou des pays occupés par
+les troupes anglaises, ou allant en Angleterre ou dans les
+colonies anglaises, ou dans les pays occupés par des
+troupes anglaises, est de bonne prise.</li>
+
+<li>3<sup>o</sup> Que ces mesures cesseront d'avoir leur effet pour
+toutes les nations qui sauraient obliger le gouvernement
+anglais à respecter leur pavillon; elles continueront à
+être en vigueur pendant tout le temps que ce gouvernement
+ne reviendra pas au principe du droit des gens
+qui règle les relations des états civilisés dans l'état de
+<span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> guerre. Ces dispositions seront abrogées et nulles par le
+fait, dès que le gouvernement anglais sera revenu aux
+principes du droit des gens, qui sont aussi ceux de la
+justice et de l'honneur.»</li>
+</ul>
+
+<p>Ces actes d'hostilité entre la France et l'Angleterre
+tendaient naturellement à anéantir tout commerce régulier.
+Les nations qui s'étaient soumises ou qui avaient
+dû se soumettre au blocus continental, ne tardaient pas à
+en sentir tous les inconvénients et cherchèrent à s'en
+affranchir. Le système poussé jusqu'à ses dernières
+limites aboutissait à l'absurde. La Suède et la Hollande
+furent les premières à s'en détacher. L'Empereur
+Alexandre lui-même, malgré les assurances données à
+Tilsitt, comprit bientôt qu'il était impossible de vaincre
+la mer par la terre et encore moins «d'empêcher ses
+sujets de vendre les produits de leur sol et de s'approvisionner
+au mieux de leurs intérêts<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>»; il se vit donc
+obligé de modifier la direction de sa politique et de s'opposer
+aux vues de Napoléon,&mdash;ce qui aboutit à la campagne
+de Russie,&mdash;campagne néfaste qui, comme nous
+allons le voir, sera indirectement provoquée aussi par
+l'intervention commerciale des États-Unis d'Amérique.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> CHAPITRE IX<br>
+<span class="smcap">L'EMBARGO ET LES CONSÉQUENCES<br>
+DE LA GUERRE D'ESPAGNE.</span></h2>
+
+<p class="resume">Jefferson taxé de Bonapartiste. &mdash; Situation de Turreau à Washington. &mdash; Lettre
+de Champagny à Armstrong. &mdash; Cette lettre
+provoque de l'agitation aux États-Unis. &mdash; Pickering crée un
+mouvement en faveur de l'Angleterre. &mdash; Critique de l'Embargo. &mdash; Intrigue
+de John Henry. &mdash; Conséquences économiques de
+l'Embargo. &mdash; Murat à Madrid. &mdash; L'Entrevue de Bayonne. &mdash; Napoléon
+offre le trône d'Espagne à son frère Joseph. &mdash; Répercussion
+sur les colonies espagnoles. &mdash; Ambition démesurée. &mdash; La
+Floride de nouveau mise en jeu. &mdash; Capitulation de
+Dupont à Baylen.</p>
+
+<p>La situation grave, tendue à l'excès, créée par Napoléon
+en Europe, remuait, en Amérique, les fibres les plus sensibles
+et les plus profondes, touchant aux questions les
+plus délicates de constitution et de tendances raciques.
+L'éternelle alternative, faisant pencher les États-Unis, tantôt
+du côté de la France et tantôt du côté de l'Angleterre,
+ne pouvait que trouver un aliment nouveau dans ces
+conditions troublées. Mais troublées aussi devaient être
+les idées directrices des partis. Les Fédéralistes, naturellement,
+ne pouvaient oublier leurs classiques sympathies
+pour le régime anglais. Les Républicains, amis de la
+France, ne pouvaient accorder une admiration soutenue
+au général de la Révolution française, devenu Empereur
+des Français et ayant transformé dans un sens monarchique
+les institutions libérales dont il était issu. Tous,
+enfin, ne pouvaient faire abstraction de leur origine
+anglo-saxonne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> L'embargo décrété contre les navires anglais, qui
+lésait d'ailleurs aussi les intérêts français, n'avait pas
+été approuvé par tout le monde. Dès le mois de décembre
+1807, des critiques et des opposants crièrent, bien inconsidérément,
+à l'influence française et Jefferson fut taxé
+de Bonapartiste. On l'accusait de servilité à l'égard de
+Napoléon,&mdash;ce qui était faux car, à cette époque même,
+il ne se trouvait nullement en bons termes avec le gouvernement
+français. Et Turreau, loin d'exercer une action
+sur les décisions du Président, se plaignait plutôt de son
+attitude anti-française. Il accusait le cabinet de Washington
+de fausseté<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>. Il accusait les représentants de tous
+les partis, dont l'opinion était comme le résumé de l'opinion
+publique, de s'opposer à tout projet qui pourrait
+déplaire à la Grande-Bretagne et de rendre ainsi toute
+guerre impossible entre les États-Unis et leur ancienne
+métropole, dont l'influence occulte ne pourrait jamais
+être détruite. À chaque instant on reprochait au ministre
+de France les décrets de Napoléon, qui avaient complètement
+modifié les dispositions favorables des membres
+du Congrès. C'était sans doute un prétexte pour expliquer
+leur indifférence ou leur inaction, quoique, aux yeux de
+Turreau, les mesures prises par le gouvernement français
+ne pouvaient pas être comparées aux excès et aux outrages
+infligés par l'Angleterre aux États-Unis.</p>
+
+<p>En janvier 1808, Champagny avait adressé à Armstrong
+une lettre dans laquelle il défendait les décrets de Berlin
+et de Milan<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a>. Cette lettre, qui, en termes énergiques,
+exprimait la pensée de Napoléon, résumait, en somme, la
+situation faite aux États-Unis par la rivalité de la France
+et de l'Angleterre. Elle contenait des vérités qui froissèrent
+les Américains. En faisant l'énumération des griefs,
+elle faisait ressortir que l'union américaine avait à souffrir,
+plus qu'aucune autre puissance, des agressions de
+<span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> l'Angleterre. La guerre entre les deux nations devait en
+être la conséquence inévitable, car il n'était pas admissible,
+pour l'intérêt et la dignité des États-Unis, d'accepter
+le principe monstrueux et l'anarchie que le gouvernement
+anglais voulait faire prévaloir sur mer. Et l'empereur
+considérait cette guerre comme étant déclarée en
+fait depuis le jour où l'Angleterre avait publié l'exécution
+de ses ordres en conseil. En d'autres termes, c'était inviter
+les États-Unis à prendre parti entre la France et l'Angleterre
+et préjuger, sinon même imposer une action en
+faveur de la France contre l'Angleterre.</p>
+
+<p>Armstrong envoya cette lettre à Jefferson: elle constituait
+un ultimatum d'un nouveau genre. Aucune nation
+indépendante ne pouvait s'y soumettre.</p>
+
+<p>Devant l'agitation que produisit la lecture de ce factum
+au Congrès, le Président demanda inutilement d'en garder
+le secret. Mais les Fédéralistes trouvèrent, au contraire,
+dans sa publication, un prétexte, trop longtemps
+cherché, pour tourner contre la France l'antipathie que le
+peuple nourrissait contre l'Angleterre. C'était tout profit
+pour eux et l'Empereur leur fournissait lui-même les
+moyens de constituer un parti anglais, parti que Rose,
+l'envoyé de Canning, n'avait pu réussir à former. Pickering
+n'hésita pas à se faire l'instrument de ce parti, en
+cherchant à l'organiser et à le développer, du moins dans
+le territoire de ce qui fut la Nouvelle Angleterre. Il demandait,
+en échange, au gouvernement anglais, de soutenir
+une propagande énergique contre les Républicains. Ce faisant,
+Pickering agissait en conspirateur rebelle, tombant
+sous le coup de la loi qu'il avait lui-même contribué à
+faire voter quand il était Secrétaire d'État et, aux termes
+de laquelle, tout citoyen des États-Unis qui, sans autorisation
+officielle, se mettait en relation avec un gouvernement
+étranger, était passible de peines sévères. Il s'imaginait
+pouvoir se mettre au-dessus de cette loi, étant persuadé
+que Jefferson était lié, par engagement secret, avec Napoléon,
+dans le but de collaborer à la ruine de l'Angleterre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> Il affirmait que, dans son message en faveur de l'embargo,
+le Président n'avait pas invoqué des raisons suffisantes
+pour justifier cette grave mesure, qu'il devait y
+avoir des motifs cachés au public. Lesquels? L'Empereur
+avait-il exigé qu'il n'y eut plus de neutres? Avait-il
+exigé aussi que les ports américains, ainsi que ceux des
+États d'Europe, ses vassaux, fussent fermés au commerce
+anglais? L'embargo, insinuait-il, n'était peut-être qu'une
+forme adoucie et complaisante par laquelle on répondait,
+d'une façon déguisée, à des ordres impératifs. De tels
+procédés mèneraient graduellement à une guerre avec
+l'Angleterre, ou à une soumission honteuse à la France.
+En les dévoilant, Pickering attirait sous sa bannière les
+Fédéralistes, avec d'autant plus de facilité que les mesquineries
+de la politique intérieure disparaissaient de la
+sorte sous un semblant de patriotisme.</p>
+
+<p>Cependant, il ne fallait pas se payer de mots. L'embargo,
+tel qu'il existait et fonctionnait, avait été une réponse
+nécessaire aux ordres en conseil, à toutes les vexations
+du gouvernement anglais et ceux qui voulaient le
+supprimer, Pickering en tête, malgré leurs sentiments
+anti-français, se voyaient, quand même, acculés à une
+guerre avec la Grande-Bretagne. Ils arrivaient donc au
+résultat désiré par Napoléon. Il n'y avait pas d'autres
+expédients<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>, à moins de soumettre le commerce américain
+aux licences et aux taxes anglaises, ce qui équivalait
+à abdiquer toute souveraineté nationale et, en réalité,
+on pouvait accuser les Fédéralistes qui, en 1801,
+avaient la prétention de représenter le parti national d'Amérique,
+de n'être plus qu'une faction anglaise aux ordres
+du cabinet de Saint-James. Cette faction remuante pouvait
+devenir d'autant plus dangereuse qu'elle entretenait
+des relations secrètes avec Sir James Craig, gouverneur du
+Bas-Canada, à Québec, lequel avait grand intérêt à être
+renseigné sur ce qui se passait aux États-Unis. Un nommé
+<span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> John Henry, Anglais de naissance, Américain d'habitudes,
+qui était reçu dans les cercles officiels et mondains de
+Boston, joua, en cette occurrence, un rôle équivoque d'ambassadeur
+aventurier, qu'en des termes moins pompeux,
+on peut appeler espion. Il s'entremit habilement, et,
+grâce aux renseignements qu'il sut fournir, il contribua à
+faciliter une alliance entre les Fédéralistes de la Nouvelle
+Angleterre et les Tories anglais. Cette alliance, qui devait
+aboutir au parti anglais préconisé par Pickering, s'appuyait
+sur la nécessité, soi-disant urgente, d'inaugurer
+une politique extérieure conforme au principe anglo-saxon:
+avec beaucoup plus de force, elle tendait vers une
+politique intérieure anti-républicaine et ses coups les
+plus perfides étaient dirigés contre Jefferson.</p>
+
+<p>Jefferson, cependant, ne se laissa pas intimider. Il
+demeura fermement attaché à la théorie de l'embargo,
+avec toutes les conséquences qu'elle comportait. Ces conséquences
+allaient dépasser les intentions même de l'auteur.
+Des Républicains avisés, même des partisans de
+l'embargo limité à une certaine durée, commençaient à
+s'apercevoir des inconvénients d'un embargo d'une durée
+illimitée. Le démocrate Even Sullivan, gouverneur du
+Massachusetts fédéraliste, fit ressortir combien cet État
+était atteint par les restrictions commerciales qui troublaient
+de fond en comble le jeu des importations et
+exportations. Les fonctionnaires des douanes avaient peine
+à faire respecter les prescriptions légales et partageaient
+en beaucoup d'endroits le mécontentement du public. Le
+long des côtes du Maine et de la frontière du Canada, la contrebande
+menaçait de prendre des proportions inquiétantes,
+et, dans toute la région, l'insurrection fut sur
+le point d'éclater. Sur plusieurs points, il y eut des
+rencontres sanglantes.</p>
+
+<p>Si la rue était agitée, au sein du gouvernement lui-même,
+les dissensions se firent jour. À l'inébranlable fermeté
+de Jefferson, Madison opposait l'hésitation du doute.
+Robert Smith semblait craindre les excès et les complications
+<span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> de toutes sortes, fruits de l'embargo et, si Gallatin
+prenait froidement toutes les mesures pour faire respecter
+la loi, c'était par devoir et non sans exprimer
+parfois la peur des plus graves bouleversements. Tous les
+opposants, fédéralistes comme républicains, se rencontraient
+pour émettre cette affirmation:&mdash;«La constitution
+avait donné le pouvoir au Congrès pour régler le
+commerce avec des nations étrangères, entre les divers
+États et avec les tribus indiennes,&mdash;mais elle ne lui
+avait pas donné le pouvoir d'empêcher le commerce avec
+les nations étrangères».</p>
+
+<p>Ainsi, l'embargo qui avait été voté par le Congrès, sur
+l'insistance de Jefferson, était une mesure imposée par
+la situation intolérable rejaillissant sur le commerce des
+neutres, à la suite des ordres en conseil et des décrets de
+Napoléon. En Amérique, cette mesure risquait de mettre
+de nouveau aux prises les partis d'une politique opposée
+et intransigeante, de répandre dans la jeune union la
+désunion et l'insurrection; mais, considérée en soi, elle
+était une des formes atténuées peut-être mais inévitables
+que prenait, dans le temps, l'évolution d'un pays qui était
+né et qui s'était développé entre la rivalité de la France
+et de l'Angleterre.</p>
+
+<p>À un point de vue plus élevé, l'embargo, aux yeux du
+président Jefferson, répondait à un idéal politique qui
+ne manquait pas de grandeur. Pour lui, c'était le seul
+moyen d'échapper aux horreurs de la guerre qui, dans sa
+préparation comme dans son exécution, entraînait des
+brutalités coutumières au vieux monde, qu'il voulait
+épargner au nouveau monde. En cela, il demeurait fidèle
+au principe des ancêtres puritains qui, ayant rompu avec
+la mère-patrie, prétendaient fonder un État sur des bases
+de pureté sociale et religieuse. Ils n'y parvinrent pas
+toujours<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a>. Et, à mesure que la politique américaine
+<span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> tendait à devenir plus mondiale, la réalisation de cette
+possibilité devenait plus aléatoire. Le moyen que préconisait
+Jefferson pour éloigner des États-Unis, ce qu'il
+appelait les vices, les crimes et les corruptions de l'Europe,
+si louable fut-il, le prouvait abondamment. Sous
+prétexte de résister aux ingérences étrangères, on marchait
+simplement à la ruine intérieure. Nous avons vu
+les résistances soulevées dans tous les partis par l'embargo.
+Ce fut bientôt un <i>tolle</i> général. Car, enfin, s'il
+s'agissait d'éviter la guerre avec ses conséquences qui
+peuvent non seulement détruire toutes les ressources
+vitales, mais modifier la forme d'un gouvernement, avec
+le système de l'embargo, on risquait d'aboutir aux
+mêmes résultats. Son application stricte entraînait une
+telle diminution des libertés individuelles et des droits
+de propriété, qu'à ce point de vue, de longues guerres
+étrangères n'auraient pas occasionné plus de maux. Si
+les libertés américaines, au nom desquelles on avait combattu,
+devaient périr, mieux valait les voir tomber sous
+les coups d'une guerre, dans la mêlée sanglante mais
+glorieuse des champs de bataille, que de les exposer à être
+étouffées par un système de restrictions appelé de <i>non-intercourse</i>,
+qui se composait de petites aspirations et de
+petits moyens.</p>
+
+<p>Économiquement parlant, les pertes étaient immenses,
+elles augmentaient tous les jours. Le commerce était complètement
+annihilé, puisque, aux entraves provenant des
+Ordres en conseil et des Décrets de Napoléon, venaient
+s'ajouter les vexations de cet embargo qui paralysait toute
+initiative des citoyens, de sorte que les mesures hostiles
+prises par l'Angleterre et la France étaient, pour ainsi
+dire, aggravées par des mesures édictées par le gouvernement
+américain contre les Américains eux-mêmes. Si,
+à première vue, l'embargo semblait préférable aux excès
+d'une guerre, puisqu'il n'exposait pas le pays aux massacres,
+aux exécutions brutales, aux méthodes immorales
+que la guerre impose, à y regarder de près, il ouvrait
+<span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> une ère de corruption en invitant chaque citoyen à se
+soustraire frauduleusement aux prescriptions de la loi.
+Au point de vue social, le résultat était déplorable. Certes,
+la patrie n'était pas en danger. Mais ce danger eût été
+préférable; il eût peut-être fait surgir un héros, tandis
+que, dans l'état actuel des choses, on ne pouvait rencontrer
+que des contrebandiers et des traîtres. L'idéal que
+Jefferson voulait réaliser tournait donc contre lui et le
+résultat final aboutissait à un fléchissement considérable
+de la moralité nationale.</p>
+
+<p>On pouvait cependant expliquer et excuser.</p>
+
+<p>À un moment donné, sans qu'on sût trop pourquoi,
+tout commerce avec l'étranger avait été supprimé. Et
+alors, subitement, sur un ordre donné qui souffla sur
+toutes les côtes comme un vent de mort, l'ouvrier laissa
+tomber son outil, le marchand ferma ses portes, chaque
+navire fut désarmé. Tout ce que produisait l'Amérique:
+le froment, le bois, le coton, le tabac, le riz, autant de
+richesses qui s'accumulaient en pure perte, ne pouvant
+être achetées ni vendues. La faillite et le chômage augmentaient
+chaque jour l'armée des mécontents et des criminels.
+On eût dit les atteintes d'un mal mortel empoisonnant,
+soudain, les sources vives de la nation. Lambert<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a>,
+qui vit New-York en 1808, la décrit comme une ville
+frappée d'inanition. Mais ce fut surtout au Nord, à Boston,
+dans toute la Nouvelle Angleterre, que les conséquences
+de l'embargo furent ressenties avec le plus d'horreur. Et
+les habitants n'eurent scrupule d'exhaler leur mécontentement.
+Tous se rencontrèrent en un cri de réprobation à
+l'adresse de Jefferson. Ce fut l'époque où William Cullen
+Bryant, encore adolescent, inaugura les chants de sa lyre
+démocratique en attaquant le démocratique Président,
+dans la fameuse satire intitulée: <i>The Embargo</i><a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a> où il
+<span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> n'hésita pas à mettre en vers les invectives que ses adversaires
+politiques avaient souvent adressées à Jefferson en
+prose:</p>
+
+<p class="poem10">
+«And thou, the scorn of every patriot name,<br>
+Thy Country's ruin, and her councel's shame.<br>
+<span class="lspaced1">...............</span><br>
+Go wretch! Resign the Presidential chair,<br>
+Disclose thy secret measures, foul or fair;<br>
+Go search with curious eye for horned frogs<br>
+'mid the wild waste of Louisiana bogs;<br>
+Or where Ohio rolls his turbid stream<br>
+Dig for huge bones, thy glory and thy theme.»<br>
+<span class="lspaced1">...............</span></p>
+
+<p>Jefferson vendu à la France: c'était le refrain qui
+alimentait le fond de la haine populaire.</p>
+
+<p>En réalité, tout le poids de l'embargo tombait sur les
+États du Sud. La Virginie était atteinte en première ligne,
+mais malgré toutes les menaces de ruine qui devenaient
+flagrantes, elle s'obstinait à demeurer fidèle au système
+de son président qui fut touché lui-même dans sa propre
+fortune. On en arrivait donc à connaître, d'un côté, tous
+les inconvénients d'une guerre, et de l'autre, toutes les
+perturbations d'une révolution politique. Partout, les
+Fédéralistes prirent le dessus. Le parti républicain fut
+sauvé par New-York et par la démocratique Pennsylvanie
+aux élections de 1808. En tous cas, la grande popularité
+de Jefferson était bien morte et il devint nécessaire
+que l'embargo fût supprimé.</p>
+
+<p>Pendant que les États-Unis se débattaient dans cette
+crise, Napoléon s'apprêtait à porter le coup de grâce à
+l'Espagne. L'Amérique ne pouvait demeurer indifférente
+à cette tentative qui, en cas d'échec comme en cas de
+succès, allait avoir une grande répercussion sur l'avenir
+de l'Union. L'Espagne vaincue verrait ses vice-royautés
+américaines secouées d'un frisson d'indépendance et de
+révolte, l'Espagne résistante arrêterait la marche dominatrice
+<span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> de Napoléon: d'un côté comme de l'autre, le
+cabinet de Washington avait à prendre des décisions
+importantes et efficaces.</p>
+
+<p>Dès février 1808, Murat devait occuper Madrid et l'amiral
+Rosily, commandant une flottille française à Cadix,
+avait ordre de barrer la route à la cour d'Espagne, dans le
+cas où elle aurait l'intention d'imiter celle de Lisbonne.
+Godoy eut, en effet, un instant, l'idée de fuir avec le roi
+jusqu'au Mexique. Un soulèvement populaire empêcha
+l'exécution de ce projet. L'empereur eut, de la sorte, un
+prétexte tout trouvé pour prendre possession de Madrid
+par son armée qui protégeait le roi contre tout acte de
+violence. Puis, ce fut le départ de Napoléon pour Bayonne
+où devaient être rassemblées ces épaves de l'antique monarchie
+espagnole: Charles IV, la Reine, Ferdinand, le
+Prince de la Paix, Pedro Cevallos,&mdash;autant de débris fossiles
+d'un régime suranné, présentés à la curiosité du
+grand parvenu. Il les vit et les jugea<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>. Le roi lui sembla un
+bon patriarche. La reine portait sur sa face son c&oelig;ur et son
+histoire: il n'y avait qu'à la voir pour comprendre sa vie.
+Le Prince de la Paix avait l'aspect d'un taureau. Quant au
+prince des Asturies: le dernier des crétins. À côté de lui,
+le roi de Prusse eut passé pour un héros, en comparaison.
+Ce falot Bourbon d'Espagne semblait indifférent à tout,
+n'ouvrait pas la bouche, excepté pour manger,&mdash;ce qui
+lui arrivait quatre fois par jour et l'empêchait de penser.</p>
+
+<p>Napoléon offrit le trône d'Espagne à son frère Joseph.</p>
+
+<p>Les Espagnols se rendirent compte que leur patrie n'était
+plus qu'une province française. Le 2 mai 1808, une
+insurrection à Madrid fut réprimée dans le sang, par
+Murat. Ce mouvement populaire prouvait que l'antique
+patriotisme des Hidalgos n'était pas mort. Cependant, il
+était à double portée. S'il constituait la pierre d'achoppement
+contre laquelle la fortune de Napoléon trouva son
+premier arrêt, il donnait aussi le coup mortel qui agrandit
+<span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> les fissures par lesquelles allait s'émietter et se dissoudre
+l'empire de toutes les Espagnes.</p>
+
+<p>Et d'abord, la politique de l'Empereur avait si étrangement
+embrouillé les idées directrices des nationalités,
+que les événements d'Espagne soulevèrent les sympathies
+les plus hétérogènes. Les Espagnols, au loyalisme si ardent,
+devinrent un instant des démocrates, les monarchies
+les plus despotiques de l'Europe trouvèrent leur
+intérêt à soutenir des tendances républicaines et révolutionnaires,
+tandis que la République des États-Unis, ce
+refuge de toutes les libertés, se rangea du côté de l'oppresseur,
+parce qu'elle comprenait, ce qui était clair
+comme le jour, que la dislocation des vastes possessions
+espagnoles devait lui profiter en première ligne et fatalement.
+Dans ces conditions, la révolution espagnole provoquée
+par l'Empereur des Français, dans un intérêt
+dynastique et au profit d'une ambition monarchique,
+ouvrait à l'Amérique du Nord un horizon immense où
+promettaient de s'épanouir toutes les fleurs de la démocratie.</p>
+
+<p>Napoléon, en frappant de mort la monarchie espagnole
+qui, depuis des siècles, avait elle-même absorbé toutes
+les forces du pays, brisa, du même coup, le lien déjà relâché
+qui rattachait encore les colonies espagnoles à la
+métropole. En imposant sa domination à l'Europe, il avait
+semé, par contre, un vent d'indépendance qui souffla de
+l'Amérique du Nord à l'Amérique du Sud.</p>
+
+<p>Cependant, il était parvenu à l'apogée de sa puissance.
+Il crut que son rêve pourrait se réaliser enfin: consommer
+la ruine de l'Angleterre en chassant sa flotte, son
+commerce, de la mer Méditerranée, de l'Océan Indien,
+des eaux américaines, projet gigantesque qui demandait
+la reconstitution et la collaboration des forces navales de
+France, d'Espagne et de Portugal, en vue d'expéditions
+projetées qui devaient occuper Ceuta, l'Égypte, la Syrie,
+Buenos-Aires et l'Inde...</p>
+
+<p>Après avoir essayé de vaincre la mer par la terre, Napoléon
+<span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> voulait vaincre la mer par la mer. Mais quelle
+puissance humaine le peut? On trouve la trace de ces
+préoccupations un peu chimériques, dans sa correspondance.
+À Decrès<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a> il écrivait&mdash;sentant sans doute la
+réalisation de ces projets trop lointaine&mdash;que la simple
+menace de ces opérations suffirait à jeter la panique à
+Londres. Surtout une expédition dirigée contre l'Inde
+devait être très préjudiciable à l'Angleterre qui serait
+ainsi paralysée dans l'exécution des mesures hostiles
+prises contre la France et contre l'Amérique.</p>
+
+<p>Pour entreprendre une telle expédition, Napoléon
+avait évidemment besoin de soumettre l'Espagne à sa
+loi; il lui fallait aussi l'appui de l'Amérique latine et des
+États-Unis du Nord. Trop délibérément il traita ces derniers
+comme dépendant déjà de son gouvernement, en
+signant le 27 avril 1808 le Décret de Bayonne qui ne fut
+qu'une aggravation des Décrets de Berlin et de Milan. Aux
+termes de ce nouveau Décret, tous les navires américains
+qui entreraient dans un port de France, d'Italie ou des
+villes hanséatiques, devaient être saisis, sous prétexte
+que, depuis le fonctionnement de l'embargo, tout navire
+appartenant aux États-Unis ne pouvait naviguer sans violer
+la loi, à moins de se munir de faux papiers délivrés par
+l'Angleterre. Cette interprétation trop catégorique allait
+encore donner lieu à des revirements subtils de politique
+et de diplomatie.</p>
+
+<p>Entre les allures autoritaires et dominatrices de Napoléon
+et l'attitude intransigeante de l'Angleterre, quelle
+pouvait, en effet, être la politique des États-Unis? Devenir
+l'instrument de la France contre l'ennemi héréditaire
+ou être exposé à voir confisquer toutes les cargaisons des
+navires qui entreraient dans les eaux françaises, constituait
+une alternative d'autant plus pénible qu'elle était
+imposée sur un ton comminatoire, inacceptable par une
+nation indépendante. Encore une fois, comme l'occurrence
+<span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> s'était déjà présentée aux dates importantes de l'histoire
+de l'Amérique du Nord, la distance qui séparait la grande
+république américaine des deux monarchies belligérantes
+la sauva des interventions et des décisions immédiates.
+Les diplomates qui représentaient le cabinet de Washington
+à Paris et à Londres furent chargés, chacun en ce qui le
+concernait, et tout en sauvegardant la dignité de leur patrie,
+d'ouvrir la voie à des explications amicales et respectueuses<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>.</p>
+
+<p>Mais quelles pouvaient être les explications amicales
+de Napoléon?</p>
+
+<p>Évidemment, s'il invitait avec tant d'énergie les États-Unis
+à se joindre à lui contre l'Angleterre, il devait, en
+retour, s'entremettre auprès de l'Espagne pour la cession
+des Florides aux Américains. Mais ceux-ci prétendaient,
+avant tout, maintenir leur neutralité parmi les puissances
+intéressées, sans vouloir se mêler directement aux vicissitudes
+d'une guerre qui agitait une si lointaine partie
+du monde, même au prix d'un grand avantage les concernant
+particulièrement.</p>
+
+<p>Dans cette situation troublée, Armstrong, le Ministre
+des États-Unis en France, redevint soudain le soldat qu'il
+avait toujours été: il conseilla tout simplement de s'emparer
+des Florides sans délai. Jefferson trouva l'avis impraticable,
+d'autant plus que Champagny faisait savoir à
+Turreau que, jusqu'à présent, l'Empereur n'avait pas encore
+appliqué strictement le décret de Bayonne: sa conduite
+à l'égard des États-Unis s'inspirerait de la conduite
+des États-Unis à l'égard de l'Angleterre. Champagny
+ajoutait que, si l'Angleterre esquissait le moindre mouvement
+hostile contre les Florides, l'Empereur ne verrait
+aucun inconvénient à ce que les Américains fissent
+avancer leurs troupes pour se défendre.</p>
+
+<p>C'était autant de sollicitations à ouvrir les hostilités et
+à conclure, par conséquent, une alliance avec la France.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> Mais Jefferson et Madison éludaient la réponse catégorique
+attendue par Turreau. Quand celui-ci objectait
+que le cabinet de Washington était sorti d'une neutralité
+impartiale en traitant les deux puissances belligérantes
+et rivales sur le même pied d'égalité, tandis que l'attitude
+de ces deux puissances n'était nullement la même
+à l'égard de l'Union, le Président affirmait qu'il n'y avait
+aucune comparaison à établir entre la France et l'Angleterre
+au point de vue des vexations dont les États-Unis
+avaient à souffrir. Aussi l'embargo, qui semblait s'attaquer
+également à la France et à l'Angleterre, était, en réalité,
+beaucoup plus préjudiciable à celle-ci qu'à celle-là,
+par la bonne raison que l'Angleterre possédait un plus
+grand nombre de colonies et que les ressources locales
+de ces colonies laissaient à désirer.</p>
+
+<p>Devant de telles hésitations du cabinet de Washington,
+qui étaient autant de fins de non recevoir, Napoléon reprit
+son jeu de bascule coutumier. Quand Armstrong exprima
+à Champagny la satisfaction du gouvernement américain
+pour l'approbation impériale permettant une occupation
+anticipée des Florides, Napoléon joua l'étonnement et
+l'indignation. Il fit répondre par Champagny à Armstrong
+que cette allusion à l'occupation des Florides était incompréhensible,
+qu'en tous cas les Américains, étant en
+paix avec les Espagnols, ne pouvaient occuper les Florides
+sans l'autorisation du Roi d'Espagne<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>. Et Champagny
+ajouta avec une certaine effronterie que jamais il
+n'avait été question de soutenir une occupation des Florides
+par les Américains sans cette formelle autorisation,
+que «l'Empereur n'avait ni le droit, ni le désir d'autoriser
+une infraction de la loi internationale, contraire aux
+intérêts d'une puissance indépendante, son alliée et son
+amie».</p>
+
+<p>Ce revirement, pratiqué avec une dextérité toute latine
+qui désempara un peu la mentalité anglo-saxonne
+<span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> d'Armstrong, eut pour conséquence de faire appliquer
+plus strictement le Décret de Bayonne, c'est-à-dire, de faire
+saisir tous les biens et tous les navires américains. Le cabinet
+de Washington refusait de s'incliner, sans condition,
+devant la volonté de Napoléon: Napoléon se vengeait.</p>
+
+<p>L'Espagne, dont il croyait avoir fait l'instrument de sa
+politique, allait se venger à son tour et tirer, en même
+temps, les États-Unis d'embarras.</p>
+
+<p>Les difficultés que rencontra Joseph Bonaparte à maintenir
+sa royauté éphémère, contenaient en germe l'échec
+du plan si passionnément élaboré par l'Empereur.</p>
+
+<p>En juillet 1808, Dupont capitula à Baylen, laissant une
+vingtaine de mille hommes entre les mains d'une poignée
+de patriotes espagnols. La flotte française dût se rendre à
+Cadix et Joseph quitter Madrid pour mettre sa vie en
+sûreté, en fuyant avec l'armée intacte, au-delà de l'Ebre.
+Ce ne fut pas tout, on le sait. Le 1<sup>er</sup> août, Wellesley avait
+débarqué à quelques lieues au nord de Lisbonne et marchait
+sur cette capitale. Junot, après la bataille de Vimeiro,
+se replia sur Cintra où il consentit à évacuer le
+Portugal, à la condition que les 22.000 hommes qui composaient
+son armée fussent ramenés en France par mer.</p>
+
+<p>Pour la première fois, le génie de Napoléon se voyait
+entravé dans son élan magnifique. Par un effort désespéré,
+l'Espagne et le Portugal s'étaient libérés, du même
+coup, de Napoléon et des Bourbons. Évidemment, l'Empereur
+avait encore ses armées intactes et sa présence,
+à la tête de ses forces militaires, pouvait réparer ces premiers
+désastres. Mais irréparable était la perte des ports
+de Cadix et de Lisbonne, irréparable l'anéantissement
+des flottes et des magasins, seules bases sur lesquelles
+pouvait s'appuyer et se développer la puissance maritime
+de la France, seuls moyens aussi, pour Napoléon,
+de mettre à exécution, dans les conditions indiquées, son
+rêve de domination universelle. Ce rêve venait de s'évanouir
+dans les brouillards de l'Océan.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> Le grand Empereur avait un instant vaincu la mer par
+la terre; sa tentative de vaincre la mer par la mer venait
+d'échouer. L'Angleterre pouvait reprendre la maîtrise de
+l'Océan, les colonies espagnoles étaient hors d'atteinte:
+l'Amérique, qu'elle fût, au nord, dirigée par l'esprit d'indépendance
+plus ou moins puritaine des Anglo-Saxons,
+ou, au sud, imprégnée d'autocratie latine, pouvait poursuivre
+désormais les libres voies de sa destinée.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> CHAPITRE X<br>
+<span class="smcap">LES ÉTATS-UNIS ET LA RUSSIE.</span></h2>
+
+<p class="resume">Madison président des États-Unis. &mdash; Il demande des dommages-intérêts
+au gouvernement français. &mdash; Apparence conciliante
+de l'Angleterre. &mdash; Ses intrigues continuent à Washington. &mdash; Quatrième
+coalition. &mdash; Le Retrait de l'embargo demande
+la suppression des Décrets de 1806 et de 1807. &mdash; Napoléon
+n'est pas de cet avis. &mdash; Lettre de Cadore au général Armstrong. &mdash; Intérêts
+commerciaux des États-Unis dans la mer Baltique. &mdash; Relation
+avec la Russie. &mdash; Mission de J. Q. Adams. &mdash; Bienveillance
+de l'empereur Alexandre. &mdash; Ukase protégeant les
+produits américains. &mdash; Rappel de Caulaincourt. &mdash; L'empereur
+Napoléon rompt avec l'empereur Alexandre.</p>
+
+<p>Après avoir réuni, à Erfurt, tous les rois de toutes les
+Allemagnes, dans le but de resserrer son alliance avec
+l'empereur Alexandre et, rassuré sur les intentions de
+l'autocrate de toutes les Russies qui ne s'était pourtant
+pas livré entièrement, Napoléon comme on l'a vu, avait
+pu consacrer tous ses efforts à la campagne d'Espagne
+qu'il conçut avec sa maëstria ordinaire,&mdash;mais il est des
+concours de circonstances naturelles et morales contre
+lesquelles les plus géniales méthodes s'exercent en
+vain.</p>
+
+<p>Lorsqu'au mois d'août 1808, Napoléon apprit à Bordeaux
+la capitulation de Dupont à Baylen et celle de
+Rosily à Cadix, sa perplexité fut grande. Peut-être eût-il
+l'intuition que le but qu'il cherchait à atteindre dans la
+péninsule lui échappait avec toutes les conséquences sur
+lesquelles il avait espéré pouvoir compter. Que lui importait
+maintenant d'occuper militairement une grande
+partie de l'Espagne, s'il n'occupait plus Cadix ni Lisbonne
+<span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> et si le Mexique, Cuba, le Brésil et le Pérou menaçaient
+de se jeter dans les bras de l'Angleterre?</p>
+
+<p>Pour la première fois, le grand capitaine, le grand
+politique hésita. S'il renonçait à son plan espagnol, c'était
+avouer l'échec final auquel était destiné tout le système
+qu'il prétendait instaurer. Il remit le sort de l'Espagne
+entre les mains de ses lieutenants et se prépara à faire
+face à l'orage qui s'amoncelait dans l'Europe centrale.</p>
+
+<p>Essayons de comprendre les contre-coups que ces événements
+ont exercés sur la politique des États-Unis.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Madison avait succédé à Jefferson, à
+la Présidence. On avait reproché à Jefferson sa soi-disant
+complaisance à l'égard de Napoléon. La nouvelle administration
+chercha à se laver de ce soupçon en insistant
+auprès du gouvernement français pour obtenir les réparations
+aux dommages causés depuis 1803 et qui, malgré
+les promesses de l'Empereur, demeuraient lettres mortes.
+Quant aux restrictions commerciales, dont elle demandait
+la suppression, Champagny répondit à Turreau que,
+souscrire à cette demande, serait introduire des exceptions
+qu'il faudrait étendre à tous les peuples, ce qui
+permettrait à l'Angleterre de trouver de nouvelles ressources
+pour continuer la guerre. Napoléon ne se montrait
+donc pas enclin à la conciliation. À partir de ce
+moment, se dessina en Amérique un mouvement foncièrement
+anti-français, non seulement parmi les Fédéralistes,
+ce qui était constant, mais aussi parmi les Républicains,
+ce qui était plus significatif. De sorte que la suppression
+de l'embargo, en donnant une certaine satisfaction
+à l'Angleterre, pouvait aussi être considérée comme
+un affranchissement de tout contact impérial.</p>
+
+<p>Tous les représentants du grand commerce américain
+qui avaient eu tant à se plaindre des effets de l'embargo,
+aspiraient à la reprise des affaires et, comme ces affaires
+étaient surtout brillantes avec l'Angleterre, la France risquait
+de se voir rejetée, pour maintenir son influence en
+Amérique, dans les menées d'une diplomatie occulte, allant
+<span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> jusqu'à spéculer sur la possibilité d'une scission qui
+pourrait se produire entre les États du Nord formés par la
+Nouvelle-Angleterre où la vieille Angleterre avait toujours
+des partisans, et les États du Sud, où la France
+aurait quelque chance de poser les bases d'un parti puissant<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>.</p>
+
+<p>Le cabinet de Washington fut encore obligé de louvoyer
+entre la mauvaise humeur des ministres britanniques et
+la hauteur dominatrice du conquérant français. L'embargo,
+ostensiblement dirigé contre les ordres en conseil,
+avait été aussi une réponse aux décrets de Napoléon et le
+commerce de la France et celui de l'Angleterre étaient
+également atteints parce que, en réalité, si ces deux pays
+s'en prenaient à l'attitude de l'Amérique, ils savaient
+bien, au fond, qu'ils l'avaient, pour ainsi dire, provoquée
+par les exigences de leur rivalité.</p>
+
+<p>Depuis la suppression de l'embargo par les États-Unis,
+l'opinion publique admettait parfaitement en Angleterre
+la suppression aussi des ordres en conseil. C'est sans
+doute pour hâter la fin de l'embargo et pour donner satisfaction
+à ce courant d'idées qu'en avril 1809 les ordres
+en conseil de novembre 1807 furent remplacés par un
+nouvel ordre qui devait ouvrir au commerce des neutres
+tous les ports ne dépendant pas de la France,&mdash;ce qui
+permettait de faire retomber sur la France les conséquences
+vindicatives de décrets ayant pour but d'atteindre
+l'Angleterre.</p>
+
+<p>L'Amérique pouvait s'imaginer avoir gain de cause. À
+y regarder de près, ce nouvel ordre n'était qu'un bon
+billet,&mdash;nous ne disons pas: un chiffon de papier,&mdash;c'était
+une simple concession. En effet, si la marine anglaise
+devait bloquer la Hollande, la France et l'Italie du
+nord, dans le but unique de mettre le commerce anglais
+à la place du commerce des neutres, le nouveau système
+<span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> ainsi préconisé ne valait guère mieux que l'ancien. Cependant
+les ordres en conseil avaient été révoqués, en
+apparence du moins, justifiant, de la sorte, la chute de
+l'embargo,&mdash;&oelig;uvre de Jefferson. Quel coup pour le Président!
+C'était le coup de grâce donné à sa politique et
+on a vu qu'il en fut atteint d'une façon irréparable. Ce
+coup fut adouci par la subtilité adroite des républicains
+qui, ne voulant pas laisser aux Fédéralistes tout le profit
+de ce grand changement, firent imprimer, dans le «National
+Intelligencer» du 28 avril 1809, cette phrase à la
+fois jésuitique et consolatrice:</p>
+
+<p>«Grâces soient rendues au sage qui se repose maintenant
+si glorieusement sous les ombrages de Monticello!..
+On peut hautement affirmer que la révocation des ordres
+en conseil est due à l'embargo!»</p>
+
+<p>Cet hommage indirect et mérité, dans une certaine
+mesure, rendu à Jefferson, retombait sur tout le parti
+républicain. Mais la situation générale n'en demeura pas
+moins troublée et soumise à tous les revirements de la
+politique européenne.</p>
+
+<p>Le cabinet de Saint-James continuait ses intrigues.
+Les difficultés diplomatiques soulevées par Erskine qui,
+trop conciliant, fut désavoué par Canning, aggravées par
+Jackson son successeur qui, trop insolent, fut renvoyé,
+prouvaient bien qu'au fond l'Angleterre et les États-Unis
+ne pouvaient s'entendre. Malgré tout, devant l'attitude
+ondoyante de la diplomatie française, la suppression de
+l'embargo, en mettant le commerce américain entre les
+mains de la Grande Bretagne, constituait, par cela même,
+une mesure de protection solidaire venant s'ajouter à
+toutes les velléités de résistance désespérée qui se dessinait
+partout contre les affirmations de domination universelle,
+de plus en plus impérieusement proclamées par
+Napoléon.</p>
+
+<p>Ce fut le moment où, pour la quatrième fois, l'Autriche
+essaya de secouer le joug. Ce suprême effort demandait
+aussi, de la part de l'Empereur, une suprême attention.
+<span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> La lutte devait être chaude et les graves affaires qui absorbaient
+Napoléon en Europe le détachaient nécessairement
+des affaires américaines. Néanmoins, Armstrong
+lui avait fait connaître, jusque sur les bords du Danube,
+la signification de l'acte du 1<sup>er</sup> mars 1809 de non-intercourse
+qui, supprimant, en apparence, tout commerce
+avec l'Angleterre et la France, revendiquait, quand même,
+pour l'industrie américaine le droit de communiquer directement
+avec les marchés anglais<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>. Dans le cas, ajoutait
+le ministre, où l'interprétation des Décrets du 21 novembre
+1806 et du 17 décembre 1807 ne porterait aucune
+atteinte aux droits maritimes de l'Union, l'acte en question
+serait immédiatement révoqué en ce qui concernait la
+France et les relations commerciales immédiatement rétablies
+entre les deux pays. Sous une forme obscure mais
+comminatoire, Armstrong demandait simplement des concessions
+équivalant à la suppression des Décrets de 1806
+et 1807, ce qui, aux yeux des Américains, serait une
+réponse toute naturelle au retrait de l'embargo et des
+ordres en Conseil du mois de novembre 1807.</p>
+
+<p>Napoléon qui, avec tant d'autres nouvelles importantes,
+reçut cette note à Sch&oelig;nbrunn où il s'était installé après
+avoir battu les Autrichiens, ne fut pas de cet avis. Il
+défendit, plus que jamais, les principes sur lesquels ses
+Décrets étaient fondés; ces principes répondaient à la
+notion stricte du droit des gens et se défendaient par des
+idées qu'il avait souvent exprimées. Les mers, affirmait-il,
+appartiennent à toutes les nations. Tout navire naviguant
+sous le pavillon de n'importe quelle nation, reconnu
+et avoué par cette nation, doit être sur l'océan aussi bien
+en sûreté que dans ses ports nationaux. Le pavillon qui
+flotte au mât d'un vaisseau-marchand doit être respecté
+comme s'il se trouvait sur le clocher d'un village. Insulter
+un navire marchand portant le pavillon de quelque puissance
+que ce soit équivaut à faire une incursion dans
+<span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> un village ou une colonie appartenant à cette puissance.
+Napoléon, en un mot, considérait les navires de toutes
+les nations comme des colonies flottantes appartenant
+à ces nations. Ce qui n'empêchait leur souveraineté et
+leur indépendance d'être à la merci d'un voisin plus
+audacieux ou plus fort<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>.</p>
+
+<p>Ainsi, d'après cette théorie, ce que Napoléon appelait
+une colonie flottante pouvait être dénationalisé par la
+visite d'un de ses agents et devenir sa propriété. Champagny,
+qui se rendait compte, de près, des résultats néfastes
+auxquels avait abouti l'interruption du commerce
+des neutres, lui fit comprendre que, dans cette stagnation
+des affaires, l'Amérique était encore le seul pays qui pouvait
+servir de débouché aux produits des manufactures
+françaises. Il engagea l'Empereur à se montrer, à l'égard
+des États-Unis, aussi conciliant que l'Angleterre qui avait
+annulé ses ordres en conseil de novembre 1807. Napoléon
+se rendit un moment à ces raisons et se montra disposé
+à révoquer le décret de Milan et remettre, de la sorte, le
+commerce neutre dans les mêmes conditions où il se trouvait
+sous le décret de Berlin. La victoire de Wagram vint
+de nouveau modifier ces bonnes intentions. En réalité,
+avec une désinvolture un peu déconcertante, Napoléon
+passa de la bienveillance à la malveillance. Aussi longtemps
+qu'il pouvait croire que l'arrangement préconisé
+par Erskine serait ratifié par le cabinet de Londres, il fit
+preuve à l'égard des États-Unis des sentiments les plus
+généreux; dès qu'il apprit que Canning désavouait son
+ministre à Washington, il mit une sourdine à ses velléités
+de conciliation: la défaite de l'Autriche ne lui permettait-elle
+pas d'imposer partout sa volonté? Sa nouvelle
+victoire en Europe le rendait aussi victorieux en
+Amérique.</p>
+
+<p>Du moins, il ne voulait pas admettre que les États-Unis,
+par leurs prétentions de conserver les droits d'une puissance
+<span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> neutre, en fait de commerce, d'user de réciprocité,
+par exemple, quand il s'agissait de répondre à un blocus
+par un blocus, pussent se solidariser avec des pays plus
+voisins qui commençaient à vouloir secouer le joug qui
+pesait si lourdement sur leurs transactions commerciales.
+En effet, la Russie, la Prusse, la Suède, le Danemark, les
+villes hanséatiques et même la Hollande, soutenue par
+le roi Louis, semblaient vouloir se détacher d'un système
+si contraire à leurs intérêts vitaux. Si le roi Louis
+ne s'était pas solennellement engagé à renoncer à ses
+désirs d'indépendance et à se soumettre à la volonté de
+son frère, la Hollande aurait été immédiatement annexée
+à la France. Elle le fut d'ailleurs un peu plus tard par le
+traité de Rambouillet.</p>
+
+<p>En attendant, les navires américains qui, jusqu'en mai
+1810, entraient librement dans les ports hollandais,
+purent être de bonne prise. Ce fut un gain énorme, à peu
+près quatre millions de dollars, sans compter les sommes
+importantes que représentait le commerce américain sur
+le continent. C'est alors que le Congrès, par l'acte du
+1<sup>er</sup> mai 1810, atteignit Napoléon indirectement, en ouvrant
+au commerce anglais un marché aux États-Unis, ce
+qui constituait une ample compensation au commerce
+paralysé en France et en Hollande. Le cabinet de Washington
+annulait, pour ainsi dire, les effets du décret de
+Milan.</p>
+
+<p>Devant tant de difficultés, Napoléon se montra soudain
+moins intransigeant en ce qui concernait la stricte exécution
+de ses fameux décrets. Le 31 juillet 1810, il fit savoir
+au duc de Cadore, qu'après avoir beaucoup réfléchi
+sur les affaires d'Amérique, il était maintenant d'avis
+qu'on pouvait notifier à M. Armstrong, qu'à partir du
+1<sup>er</sup> novembre, ces décrets n'auraient plus d'effet,&mdash;à la
+condition toutefois que, si le conseil britannique ne retirait
+pas ses ordres de 1087, le Congrès remplirait l'engagement
+qu'il avait pris de rétablir les obstacles destinés
+à entraver le commerce anglais. À ce propos, sous la dictée
+<span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> de l'Empereur, Cadore adressa au général Armstrong,
+à la date du 5 août 1810, une lettre d'un grand intérêt
+historique qui donne comme la psychologie de Napoléon
+dans cette affaire.</p>
+
+<p>Cadore fait d'abord remarquer que son maître, absorbé
+par les graves complications européennes, n'a connu que
+très tard l'acte du Congrès du 1<sup>er</sup> mai. Ce retard occasionnait
+certains inconvénients qui auraient pu être évités
+par une communication prompte et officielle. Passant en
+revue les différentes phases par lesquelles avaient évolué
+les relations de la France avec les États-Unis, le Ministre
+des Affaires Étrangères rappelle que l'Empereur avait
+applaudi à l'embargo, parce que cette mesure, tout en étant
+préjudiciable aux intérêts commerciaux de la France,
+ne contenait rien d'attentatoire à son honneur. Il est
+vrai qu'elle avait provoqué la perte de la Martinique,
+de la Guadeloupe et de Cayenne. L'Empereur, s'inclinant
+devant le principe qui faisait agir les Américains, n'avait
+formulé aucune réclamation... Mais l'acte du 1<sup>er</sup> mars
+1809, supprimant l'embargo, lui substituait un état de
+choses plus défavorable encore aux intérêts français. Cet
+acte, auquel peu de publicité avait été donné, défendait
+aux navires américains le commerce avec la France tout
+en l'autorisant avec l'Espagne, Naples et la Hollande&mdash;pays
+sous l'influence française&mdash;et prononçait la confiscation
+de tout navire français qui voudrait s'arrêter dans
+des ports américains. Dans ces conditions, des représailles
+avaient été légitimes et exigées par la dignité de la France
+avec laquelle il était impossible de transiger. La réponse
+à la mesure prise par le Congrès fut que tous les navires
+américains qui se trouvaient en France furent mis sous
+séquestre. Mais maintenant que l'acte du 1<sup>er</sup> mars 1809
+était avantageusement remplacé par l'acte du 1<sup>er</sup> mai 1810,
+la France pouvait profiter des avantages promis à la nation
+qui, la première, «cesserait de violer le commerce
+neutre des États-Unis». Cadore était donc autorisé à déclarer
+que les décrets de Berlin et de Milan seraient révoqués,
+<span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> qu'à dater du 1<sup>er</sup> novembre ils cesseraient d'avoir
+leur effet,&mdash;mais il était bien entendu que, comme conséquence
+de cette déclaration, les Anglais eussent à révoquer
+aussi leurs ordres en conseil et à renoncer aux nouveaux
+principes de blocus qu'ils désiraient établir; sinon,
+conformément à l'acte auquel il était fait allusion, les
+États-Unis devaient faire respecter leurs droits par l'Angleterre.</p>
+
+<p>Cette lettre se terminait par des protestations d'intérêt
+et de dévouement que les Américains avertis considérèrent
+comme l'expression d'une fine ironie latine, d'autant plus
+sensible que, par un Décret du 22 juillet 1810, demeuré
+secret, Napoléon avait ordonné le versement, dans le trésor
+public, de toutes les cargaisons saisies à Anvers et
+dans les ports hollandais et espagnols. D'ailleurs, le Décret
+du 5 août 1810 fut tenu secret aussi, de sorte que
+l'on peut se demander si Napoléon était bien sincère en
+promettant la suppression des Décrets de Berlin et de
+Milan, une telle intention officiellement publiée ayant
+immédiatement dû provoquer, de la part des États-Unis,
+une attitude devant aussitôt amener la guerre avec l'Angleterre<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>.</p>
+
+<p>Le doute conçu par les Américains était d'autant plus
+justifié que seul un Décret officiellement promulgué pouvait
+rétablir des droits qu'un autre Décret avait abolis. Les
+nouvelles venant de Paris n'en faisaient pas mention et,
+à la date du 14 décembre 1810, des lettres de Bordeaux
+apprirent que deux navires américains y avaient encore
+été séquestrés.</p>
+
+<p>On ne savait donc pas au juste si les Décrets étaient
+révoqués ou s'ils demeuraient encore en vigueur. Un jour,
+Napoléon affirmait que leurs effets allaient être suspendus;
+le lendemain, il agissait comme si l'on était encore
+dans la période la plus aiguë du blocus continental.
+C'était toujours le même jeu de bascule: les plateaux de
+<span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> la balance retombaient, sans cesse, de tout leur poids,
+sur les États-Unis; qu'ils penchassent d'un côté ou de
+l'autre, ils faisaient sentir leur insupportable pression.
+Par cette man&oelig;uvre, l'Empereur aurait voulu entraîner
+l'Union dans ce vaste système contre l'Angleterre, comme
+il avait fait du Portugal et de l'Espagne. La distance ne
+le permettait pas, sans cela, un corps d'armée aurait
+avantageusement remplacé les notes diplomatiques. Mais
+il était évident, malgré toutes les assurances, qu'aussi
+longtemps l'Angleterre persistait dans ses ordres en
+conseil, Napoléon persistait dans ses Décrets. Et l'Angleterre
+voyait bien que l'interprétation plus bienveillante
+dans l'application de ces Décrets ne concernait que
+les États-Unis et nullement le commerce britannique.
+Mais comment le cabinet de Washington pouvait-il voir
+clair dans ces subtilités diplomatiques? Le successeur
+d'Armstrong à la légation à Paris cherchait en vain lui-même
+à percer le mystère qui entourait la pensée du
+Maître.</p>
+
+<p>En dictant à Cadore la lettre contenant l'énoncé d'une
+promesse conciliatrice, peut-être Napoléon voulait-il éviter
+une guerre entre la France et les États-Unis, et provoquer,
+au contraire, une guerre entre l'Angleterre et
+ces mêmes États-Unis. Il fut donc satisfait d'apprendre
+que, par sa proclamation du 2 novembre 1811, le Président
+Madison avait remis en vigueur l'acte de non-intercourse
+dirigé contre l'Angleterre. Il se félicita des termes
+de cette proclamation au point de ne pas relever la prétention
+formulée dans une proclamation presque simultanée
+de s'emparer de la Floride occidentale. Voyant les
+États-Unis prêts à défendre l'indépendance de leur pavillon
+contre les exigences anglaises, il se disait prêt aussi
+à toutes les concessions. Il faisait encore entendre qu'il
+ne voyait aucun inconvénient à ce que les Florides devinssent
+une possession américaine et qu'il était plus que
+jamais favorable à toutes les mesures pouvant faciliter
+l'indépendance de l'Amérique espagnole, à la condition,
+<span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> toutefois, que cette indépendance ne constituât pas un facteur
+utile et dangereux entre les mains de l'Angleterre<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a>.</p>
+
+<p>L'expression d'un tel désir et d'une telle crainte parfaitement
+compréhensible dans la bouche de Napoléon,
+était pourtant contraire à la réalité des faits. À y regarder
+de près, l'indépendance de l'Amérique espagnole devait
+profiter au premier chef à l'Angleterre: elle constituait
+le but final vers lequel avait toujours tendu la politique
+du cabinet de Saint-James. Et vraiment, l'heure semblait
+mal choisie de prêter la main au démembrement de l'empire
+espagnol. En effet, comment le même souverain,
+fût-il plus puissant que le puissant Napoléon, pouvait-il
+concilier ces deux opérations contradictoires: pousser,
+par exemple, le Mexique et le Pérou à s'affranchir du
+joug de la mère-patrie et sacrifier, en même temps, des
+armées pour faire couronner son frère roi d'Espagne?
+C'était délibérément dépouiller la proie à la conquête de
+laquelle on s'évertuait en vain. Cette inconséquence était
+inhérente à la grandeur et à la vanité de l'entreprise: ses
+vastes proportions impliquaient des impossibilités d'exécution
+et, ce qui était arrivé pour la Louisiane, devait
+arriver pour les Florides. En 1803, Napoléon ne pouvant
+aboutir à Saint-Domingue et craignant la supériorité navale
+des Anglais, avait cédé la Louisiane à Jefferson; en
+1811, ne pouvant réussir à Madrid, il donnait à Madison
+libre carrière dans l'Amérique espagnole. Mais en 1803,
+la perte de Saint-Domingue et de la Nouvelle-Orléans
+avait trouvé sa compensation de l'autre côté du Rhin,
+jusque dans le c&oelig;ur de l'Allemagne. En 1811, quelle
+serait la compensation pour Napoléon de la perte du
+Mexique et du Pérou? Après les échecs de Lisbonne et de
+Cadix, il tourna ses regards encore plus au Nord, vers
+Moscou et Saint-Pétersbourg. En lisant entre les lignes,
+on peut trouver toutes ces indications dans les instructions
+de Napoléon à Cadore et à Sérurier qui avait remplacé
+<span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> Turreau à Washington. Mais comme nous allons
+le voir, les États-Unis vont trouver le moyen d'éluder la
+tyrannie du blocus continental en aidant l'empire moscovite
+à s'en affranchir à son tour.</p>
+
+<p>En attendant, on comprend donc que, tout en cherchant
+à reconnaître le bon vouloir des États-Unis, Napoléon
+n'ait pas voulu renoncer au principe qui lui avait
+inspiré les décrets. À la date du 4 mai 1811, il ordonna
+à Bassano d'écrire à Russell une lettre<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a> dans laquelle
+il autorisait l'admission des cargaisons américaines qui
+avaient été provisoirement mises en dépôt à leur arrivée
+en France. C'était se relâcher un peu de sa sévérité.
+Madison s'attendait à plus; la sécheresse de la forme
+ne voilait même pas en l'occurrence l'insuffisance du
+fond.</p>
+
+<p>Il paraissait désormais évident, pour le représentant
+américain à Paris, que le but caché mais avéré de la politique
+française était d'acculer l'Union à une guerre avec
+l'Angleterre. Il jugeait assez bien la situation et, de ce qu'on
+ne lui disait pas ouvertement, il tirait une conclusion assez
+logique. Il devinait, sous les paroles amicales, les intentions
+plutôt hostiles<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a>. Selon lui, Napoléon ne voulait
+pas révoquer les Décrets d'une façon officielle et définitive,
+dans la crainte que cette révocation ne provoquât
+une mesure analogue pour les ordres en conseil, et par
+conséquent vînt mettre une sourdine à l'irritation américaine
+à l'adresse de l'Angleterre, tandis qu'il était, au
+contraire, de son intérêt d'entretenir cette irritation.
+Cette manière de juger les tendances du cabinet des Tuileries
+semblait d'autant plus justifiée que, de tous les
+navires capturés depuis le 1<sup>er</sup> novembre, seuls ceux qui
+n'avaient pas violé les décrets furent mis en liberté.</p>
+
+<p>On ne saurait affirmer que Napoléon nourrissait l'intention
+arrêtée de jeter les États-Unis contre l'Angleterre.
+<span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> Peut-être, cherchait-il seulement à faire respecter, par
+tous les moyens à sa portée, le principe du blocus
+continental, dont les décrets étaient l'expression légale,
+principe qu'il considérait comme la base fondamentale
+de son empire mais qui contenait aussi en germe les
+éléments de sa désagrégation. Au point de vue américain,
+il y avait cependant quelque raison de croire à
+cette machiavélique combinaison, car, qu'il le voulût ou
+non, Napoléon, par ses alternatives tour à tour conciliantes
+et agressives, créait et entretenait entre les États-Unis et
+la Grande-Bretagne un état permanent d'animosité qui
+devait indirectement mais fatalement aboutir à une rupture.</p>
+
+<p>Mais hâtons-nous de le dire, l'obstination avec laquelle
+l'Empereur voulait imposer partout et à tous son système
+de blocus dirigé contre l'ambition britannique va
+se tourner contre lui: dans cette guerre dont l'enjeu est
+le commerce mondial, il a beau ne viser que l'Angleterre,
+il atteint en même temps, et presque malgré lui, les États-Unis.
+Il a beau leur vouloir du bien, esquisser des velléités
+de conciliation, les mesures sévères qu'il prend contre les
+Anglais, ont des répercussions déplorables et inévitables
+aux États-Unis. Et, comme conséquence inattendue mais
+que le génie, s'il n'était pas aveuglé, aurait pu prévoir,
+les intérêts américains avaient des liens si profonds avec
+les affaires européennes, que ces mêmes États-Unis,
+quoique en réalité si lointains, firent sentir leur influence
+très proche, à deux pas du théâtre septentrional de la
+guerre napoléonienne, dans la mer Baltique.</p>
+
+<p>Là, ils allaient jouer un rôle, d'abord mal défini, mais
+qui devint bientôt très important.</p>
+
+<p>Là, en effet, une multitude de leurs navires faisaient la
+contrebande, sous l'&oelig;il bienveillant et même protecteur
+de la Russie et de la Suède. On ne pouvait plus effrontément
+ignorer l'existence des Décrets. Une pareille infraction
+fut la cause des dissentiments qui, dans l'été de 1811,
+mirent aux prises la France et les deux puissances du
+<span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> Nord. Il est donc permis d'affirmer que les Américains
+provoquèrent indirectement la guerre avec la Russie et
+qu'ils furent, de la sorte, les artisans d'une campagne
+désastreuse dans laquelle la fortune de Napoléon devait
+trouver son déclin.</p>
+
+<p>Pour bien se rendre compte de l'importance de cette
+intervention, voulue ou fortuite, que l'histoire a, jusqu'à
+présent, un peu laissée dans l'ombre, il convient de retourner
+quelques années en arrière, en précisant la nature
+des relations qui existaient alors entre les États-Unis et la
+Russie. Une des idées les plus heureuses de l'administration
+de Madison fut d'envoyer un représentant à la
+cour de Saint-Pétersbourg. À une époque si troublée de
+l'évolution mondiale, les ministres de Washington à Paris
+et à Londres n'exerçaient pas une action efficace: ils
+étaient les jouets de la volonté supérieure qui, dans les
+deux pays rivaux, prétendait mener les autres pays à la
+remorque de leur fantaisie. À Saint-Pétersbourg, le Président
+eut la finesse de prévoir qu'un diplomate habile
+trouverait peut-être la possibilité de faire entendre des
+considérations osant s'élever contre les ordres de Napoléon.</p>
+
+<p>Dès le mois d'août 1809, il avait envoyé J. Q. Adams
+en mission à Saint-Pétersbourg. Ce citoyen américain, qui
+joua un rôle distingué dans sa patrie, dut d'abord faire
+un certain apprentissage en diplomatie; il connut
+certains étonnements qui le menèrent, par étapes successives,
+de l'hésitation à l'assurance. Débarquant en
+Norvège, vers le milieu de septembre, il rencontra à
+Christiansand une trentaine de propriétaires de navires
+américains qui avaient été saisis par les Danois. La valeur
+de ces prises atteignait presque cinq millions de
+dollars. Adams s'adressa en vain au gouvernement
+danois qui ne faisait qu'obéir aux injonctions de Davout,
+commandant général à Hambourg. En arrivant en Russie,
+la situation lui parut peu favorable au succès de sa
+mission, car, officiellement jamais l'alliance entre Napoléon
+<span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> et Alexandre n'avait paru si solide. La Russie, en
+effet, venait d'aider Napoléon à vaincre l'Autriche et
+Napoléon avait aidé la Russie à s'emparer de la Finlande.
+Aussi, lorsque Adams attira l'attention du comte Romanzoff,
+ministre des Affaires Étrangères, sur les agissements
+des Danois, il n'obtint qu'une réponse évasive.
+Romanzoff, d'ailleurs, représentait à la cour, en conformité
+d'idées avec son maître, l'alliance française dans ce
+qu'elle avait de plus exclusif pour faire triompher le
+système du blocus. Comme Napoléon en personne et imitateur
+passionné du grand homme, Romanzoff se proclamait
+l'ami de l'Amérique aussi longtemps que l'Amérique
+se manifestait hostile à l'Angleterre; il lui retirait
+sa sympathie dès que les intérêts de l'Amérique se dressaient
+contre ceux de la France.</p>
+
+<p>Cependant, Adams s'aperçut bientôt qu'une influence
+secrète travaillait en sa faveur. En dehors de l'atmosphère
+froide des entretiens officiels, une atmosphère plus chaude
+l'entourait. Il sentait qu'une action conciliatrice venait
+parfois atténuer la rigueur avec laquelle, Romanzoff et
+Caulaincourt repoussaient ses avances. Mais comment,
+dans ces conditions, ses réclamations au nom des marchands
+américains lésés par les Danois auraient-elles
+chance d'être écoutées? Romanzoff, en effet, ne l'écouta
+que d'une oreille distraite. La France seule, affirma-t-il,
+était responsable de la conduite du Danemark; elle
+considérait tous les navires américains comme étant
+anglais, conformément aux instructions formelles de
+Napoléon, lesquelles instructions répondaient à l'intransigeance
+de sa politique imposée à tous ses alliés avec
+une fermeté irréductible<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>. Il n'y avait donc rien à faire
+en faveur des compatriotes de M. Adams, qui attendaient
+en vain, en Norvège, les réparations dues aux traitements
+iniques qu'on leur avait infligés. Telle fut la réponse
+du ministre russe. Mais apparemment, telle ne fut
+<span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> pas l'opinion du Tzar de toutes les Russies, car quelques
+jours après cet entretien Romanzoff fit savoir à Adams
+que son maître lui avait ordonné de faire des démarches
+immédiates auprès du gouvernement danois pour que
+satisfaction fût donnée, le plus tôt possible, aux réclamations
+américaines.</p>
+
+<p>Ce revirement était significatif.</p>
+
+<p>Si Adams s'était évertué par ses agissements à provoquer
+une rupture entre la France et la Russie, il n'aurait
+pu trouver un moyen plus efficace que cette intervention
+du Tzar dans le contrôle que Napoléon exerçait sur le
+Danemark. La question était délicate; elle contenait des
+éléments contradictoires, inconciliables: les éléments qui
+constituaient la base même de la politique de Napoléon,
+les éléments qui répondaient aux intérêts primordiaux de
+la Russie. Les opposer les uns autres, c'était faire ressortir
+combien l'alliance franco-russe était précaire. Les
+protestations de sympathie et d'amitié prodiguées à Tilsitt
+et à Erfurt allaient se heurter à des nécessités inéluctables;
+là où deux hommes, souverains de deux grands
+empires, avaient cru pouvoir concilier à jamais les aspirations
+de leur ambition, les tendances fatales et contraires
+de deux peuples devaient les séparer pour toujours.
+Il était évident que tout l'édifice du blocus continental,
+élevé avec tant de difficultés, à l'aide de combinaisons
+militaires et diplomatiques, allait s'effriter par des fissures
+successives, si la Russie permettait aux navires
+neutres de transporter à leur guise des cargaisons dont
+le produit revenait, d'une façon ou d'une autre, à l'Angleterre.
+Il était évident aussi que la Russie était acculée
+à la faillite si toute son exportation était supprimée et
+son importation réduite aux seuls articles de luxe, de
+provenance française. Pour l'empire moscovite, c'était
+une question de vie ou de mort. Mais comment sortir de
+cette impasse?</p>
+
+<p>Par contre, en l'état des choses et toujours emporté
+par le courant qu'il était désormais impossible de remonter,
+<span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> Napoléon ne pouvait plus s'écarter du système auquel
+il avait consacré toutes ses forces et qu'il considérait
+comme le palladium de sa politique: il ne le pouvait,
+même au profit de la grandeur militaire de la Russie,&mdash;peut-être
+précisément à cause de cette grandeur toujours
+croissante. Dès lors, les difficultés soulevées par les
+exigences de commerce devinrent de jour en jour plus
+nombreuses dans les parages septentrionaux. Pendant
+l'été de 1810, Napoléon avait déjà redoublé de vigilance
+dans la mer Baltique, qui était encombrée de navires prétendus
+neutres, en réalité protégés par la flotte britannique.
+Sur les remontrances de l'Empereur, le Danemark
+interdit l'entrée de ses ports à tout vaisseau américain.
+Le duché de Holstein, la Prusse, le Mecklembourg durent
+imiter cet exemple. Caulaincourt, à diverses reprises et
+avec énergie, insista auprès du Tzar pour qu'il prît les
+mêmes mesures que ces cours, faisant miroiter devant ses
+yeux le danger que courrait la paix européenne, s'il refusait
+de suivre la même conduite.</p>
+
+<p>Alexandre chercha un moyen terme lui permettant de
+ne pas se compromettre. Que voulait-il pour le moment?
+Ne pas courir de risques<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>. Se rapprocher de l'Angleterre,
+c'était se séparer de la France et déchaîner la plus
+dangereuse des guerres. Il estimait une folie de sa part
+d'agir de la sorte. Il voulait donc rester fidèle à la politique
+qu'il avait reconnue comme avantageuse et ne rien
+changer à son attitude hostile à l'égard de l'Angleterre.
+Il était décidé à lui fermer ses ports,&mdash;mais les fermer
+dans certaines conditions seulement, ne pouvant pas
+frustrer ses sujets de toute possibilité de commerce et leur
+défendre tout trafic avec les Américains.</p>
+
+<p>Le commerce américain devint donc ainsi le point de
+départ d'une irritation qui allait jeter le trouble dans
+l'esprit de Napoléon et d'Alexandre,&mdash;la cause lointaine
+encore, mais de plus en plus inévitable, qui allait mettre
+<span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> fin à l'amitié des deux Empereurs, mener la Grande Armée
+dans les steppes glacés de la Russie et assigner un terme
+à la marche ascendante de la magnifique épopée.</p>
+
+<p>En attendant et devant l'attitude intransigeante de
+Napoléon qui, en l'occurrence, s'en prenait au commerce
+des Américains, les Russes ne purent s'empêcher de sourire
+des termes affectueux de la lettre du 5 août, citée
+plus haut et adressée à ces mêmes Américains par ce
+même Napoléon qui protestait auprès du Tzar qu'il
+n'existait pas de véritable commerce américain et qu'aucun
+navire américain ne se trouvait dans la possibilité
+de prouver sa neutralité, fût-il pourvu de licences.</p>
+
+<p>Malgré cette prétention, le Tzar donna des ordres pour
+que les navires américains, faisant escale à Arkhangel,
+ne fussent pas inquiétés. Ce geste protecteur et intentionnel
+faisait ressortir une sympathie pour les États-Unis
+qu'il se plaisait à rendre publique. Par contre, la sympathie
+dont Napoléon avait fait étalage dans sa fameuse
+lettre du 5 août ne paraissait plus répondre à la réalité
+des faits, puisque, dès le mois d'octobre suivant, il écrivit
+à Alexandre<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a> sur un ton presque comminatoire, pour
+le prévenir que six cents vaisseaux marchands américains
+erraient dans la Baltique. Après avoir été repoussés des
+ports de Prusse et du Mecklembourg, ils se dirigeaient
+vers les ports de Sa Majesté moscovite. Napoléon affirmait
+que toutes les marchandises transportées par ces
+navires étaient de provenance britannique. Il ajoutait
+qu'il dépendait maintenant d'Alexandre de faire la paix
+avec l'Angleterre ou de continuer la guerre. La paix
+étant certainement désirable, elle pourrait être plus solidement
+établie par la confiscation de ces six cents navires
+et de leurs cargaisons,&mdash;car, quelle que fût la
+nationalité de laquelle ils se recommandaient, ces navires
+devaient tous être anglais. Napoléon alla plus loin: il
+accusa tous les navires américains, munis de papiers
+<span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> soi-disant américains, de venir, en réalité, d'Angleterre<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>.</p>
+
+<p>Ces prétentions étaient excessives et les choses menaçaient
+de se gâter. C'était, sans doute, ce que l'on désirait
+de part et d'autre,&mdash;et, de part et d'autre aussi, les
+conversations et les relations vont s'envenimer.</p>
+
+<p>Le Tzar refusa de saisir, de confisquer les navires dont
+il était question, il refusa de fermer ses ports aux produits
+coloniaux. Cette mesure lui était, pour ainsi dire, imposée
+par l'attitude des principaux négociants de Saint-Pétersbourg,
+qui exercèrent assez d'influence sur Alexandre
+pour lui faire signer un ukase, par lequel, les produits
+américains devaient être admis, sans restriction, dans
+l'empire russe, tandis que des réserves étaient formulées
+pour les articles de luxe provenant de France.</p>
+
+<p>Un pareil ukase était l'indice d'une rupture prochaine.
+Napoléon le comprit ainsi. Il rappela Caulaincourt et envoya
+à sa place Lauriston, muni d'une lettre autographe<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a>
+à l'adresse d'Alexandre, dans laquelle, il se plaignait
+d'un procédé hostile qui visait directement le commerce
+français. En d'autre temps, les choses ne se seraient sans
+doute pas passées de la sorte et l'Empereur qui régnait
+en Orient aurait prévenu l'Empereur qui régnait en Occident,
+de la nécessité dans laquelle il se trouvait de tenir
+compte des exigences des commerçants russes, et on aurait
+probablement trouvé le moyen de satisfaire les deux
+partis, sans donner l'impression d'un changement de politique.
+Maintenant, toute l'Europe pouvait se dire que
+l'alliance franco-russe avait vécu et Napoléon pouvait se
+persuader qu'à la première occasion la Russie serait
+prête à provoquer un arrangement avec l'Angleterre.</p>
+
+<p>La mission d'Adams,&mdash;directement ou indirectement&mdash;avait
+donc réussi au-delà de tout ce qu'il était permis
+d'espérer: pour défendre les droits de l'Amérique, l'Empereur
+<span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> Alexandre n'hésitait pas à s'exposer au courroux
+de l'Empereur Napoléon, pour protéger le commerce des
+neutres, la Russie s'apprêtait à combattre la France.</p>
+
+<p>Les hostilités pouvaient éclater d'un moment à l'autre.
+Elles n'éclatèrent qu'au printemps de 1812. Mais quelles
+que fussent les causes directes, impérieuses et plus générales,
+qui, après la terrible campagne d'Espagne, mirent
+Napoléon aux prises avec la Russie, il convient de relever
+cette cause indirecte et pas assez connue: la persistante
+opiniâtreté des États-Unis à continuer, malgré les
+injonctions impériales, leur commerce avec les Russes.</p>
+
+<p>Tout concourait donc à briser l'alliance conclue à Tilsitt,
+entre Napoléon et Alexandre. Non pas que ces deux
+hommes,&mdash;dont l'un incarnait le génie d'une époque
+et l'autre, la sagesse d'une race,&mdash;n'eurent pas toujours
+éprouvé un véritable entraînement l'un pour l'autre.
+L'Empereur de Russie avait vraiment été séduit par l'ascendant
+de l'Empereur des Français et ce dernier rendait
+pleinement justice aux qualités de c&oelig;ur, de caractère et
+d'esprit, dont le souverain russe était si hautement doué.
+Cependant, ces deux orgueils devaient fatalement se
+heurter. Leur ambition était légitime de vouloir se partager
+la domination de l'Europe. Elle aurait pu se réaliser.
+Elle échoua parce que la politique de Napoléon ne
+pouvait se plier à des concessions trop nombreuses et
+parce qu'elle était composée d'éléments trop disparates
+et trop inconciliables. Napoléon voulait façonner le monde
+à son idée.</p>
+
+<p>Alexandre voulait simplement façonner son pays si
+jeune encore, presque barbare dans ses couches profondes;
+et le façonner d'après les idées de la grande Catherine,
+en faire un monde aussi, mais un monde qui, quoique
+immense dans son étendue matérielle, répondît bien, en
+un tout homogène, aux aspirations et aux tendances de
+la race slave, depuis la mer Baltique jusqu'au Danube,
+jusqu'au Bosphore.</p>
+
+<p>Alexandre était, avant tout, Russe. Sa sympathie pour
+<span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> Napoléon n'avait jamais été partagée par son entourage.
+La cour et l'aristocratie, imbues des préjugés d'ancien
+régime, n'avaient jamais reconnu la légitimité du régime
+nouveau; fidèles à la dynastie des Bourbons, elles admiraient
+parfois les grandes victoires de Napoléon mais ne
+pouvaient se résigner à considérer sa dynastie comme
+définitivement établie et consacrée en France. Toute la
+gloire qui s'accumulait au cours de cette épopée gigantesque
+était, pour elles, &oelig;uvre de parvenu travaillant
+pour les authentiques héritiers du trône de saint Louis.
+Et certes, un sourire inextinguible avait dû contracter les
+lèvres de l'Impératrice-mère, le jour où son fils vint lui
+parler d'un projet d'union entre une grande Duchesse et
+Bonaparte. Petitesses, évidemment, et qui s'évanouissaient
+bientôt devant le canon d'Austerlitz, d'Iéna ou de
+Wagram,&mdash;mais petitesses avec lesquelles il faut compter
+dans les hiérarchies sociales et qui, dans leurs expressions
+plus ou moins avouées, durent mortellement froisser
+la vanité de l'Empereur. Pour ces contingences, il ne se
+brouilla certainement pas avec Alexandre,&mdash;pourtant,
+elles étaient significatives. Alexandre aurait transigé avec
+les préjugés dynastiques. La haute opinion qu'il avait de
+sa mission ne lui permit pas de transiger avec les intérêts
+de son peuple. Conformément aux stipulations, aux
+engagements pris à Tilsitt et à Erfurt, il était décidé à
+combattre l'Angleterre,&mdash;mais il était décidé aussi à
+défendre les justes réclamations de ses sujets et, quand
+ceux-ci vinrent lui demander sa protection en faveur du
+commerce des neutres, dont l'arrêt équivaudrait à la ruine
+du pays, il n'hésita pas à abandonner le blocus continental
+et à ouvrir ses ports aux navires américains, même
+s'ils transportaient des marchandises anglaises.</p>
+
+<p>C'était la condamnation du système sur lequel s'appuyait
+toute la politique de Napoléon. Napoléon ne pouvait
+l'admettre. Il se brouilla avec Alexandre surtout pour
+cette raison. Dès que sa décision fut arrêtée, le plan de
+sa campagne de Russie se précisa dans son cerveau. Son
+<span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> génie militaire l'inspira magnifiquement au détriment
+de sa politique. Mais dans l'étude des causes qui précipitèrent
+ce conflit inévitable où allait se mesurer les deux
+grands empires, où devait sombrer la fortune de l'Empereur,
+il convient de ne pas oublier la cause initiale qui
+jeta la méfiance entre les deux alliés, qui souligna, soudain,
+l'incompatibilité de leurs aspirations et qui ne fut
+autre que l'attitude des États-Unis, dans leur fermeté à
+se libérer, du côté de la Russie, des restrictions commerciales
+imposées par Napoléon.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> CHAPITRE XI<br>
+<span class="smcap">LES PRÉLIMINAIRES DE LA GUERRE<br>
+ENTRE LES ÉTATS-UNIS ET L'ANGLETERRE.</span></h2>
+
+<p class="resume">Sérurier remplace Turreau à Washington. &mdash; Le départ de Joel
+Barlow pour Paris est remis. &mdash; La politique de Madison basée
+sur la suppression des décrets. &mdash; L'incident de Henry
+et du comte de Crillon. &mdash; Révélations qui doivent perdre les
+Fédéralistes. &mdash; L'Angleterre intransigeante. &mdash; Menace d'un
+nouvel embargo, menace de guerre. &mdash; Parti de la paix, parti
+de la guerre. &mdash; Retour de Joel Barlow à Paris. &mdash; Napoléon
+lui accorde audience mais répond vaguement à ses demandes. &mdash; Rapport
+de Bassano du 16 mars 1812. &mdash; Départ de Napoléon
+pour la Grande-Armée. &mdash; Le 15 septembre il entre à Moscou. &mdash; Joel
+Barlow part pour Wilna. &mdash; Il ne peut joindre
+Napoléon qui le dépasse dans sa course vertigineuse pour
+regagner la France. &mdash; Joel Barlow meurt aux environ de Cracovie. &mdash; Les
+ordres en conseil révoqués le 17 juin 1812. &mdash; La
+guerre déclarée à Washington le 18 juin.</p>
+
+<p>Tandis que, d'une part, les États-Unis, par leurs exigences
+commerciales répondant aux exigences russes,
+préparaient indirectement la rupture entre Napoléon et
+Alexandre, les nécessités impérieuses et vexatoires du
+blocus continental aboutirent, d'autre part, à une guerre
+entre l'Amérique et l'Angleterre.</p>
+
+<p>Cette guerre était depuis longtemps désirée par Napoléon,
+au profit de son système qui devait exclusivement
+profiter à la France. Mais éclatant à un moment où toutes
+nos forces devaient être dirigées contre l'empire du Nord,
+elle profita surtout aux États-Unis: elle libéra définitivement
+l'Union de toute ingérence anglaise et lui permit,
+pour la première fois, de se mouvoir librement entre la
+<span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> rivalité franco-britannique dont elle avait tant souffert
+et qui allait prendre fin.</p>
+
+<p>Cependant, dans les premiers mois de 1812, à l'heure
+où la Russie semblait bien décidée, malgré les remontrances
+de Napoléon, à recevoir dans ses ports tous les
+vaisseaux américains, quelle qu'en fût la provenance,
+on ne savait pas encore au juste à Washington qui, de
+l'Angleterre ou de la France, devait être considéré comme
+le plus dangereux adversaire des États-Unis. La situation
+de l'Amérique entre les deux belligérants était toujours
+indécise, et Madison, malgré d'amères critiques de ses
+ennemis, était parvenu, jusqu'à présent, à imposer à la
+majorité son opinion plutôt impartiale mais qui paraissait
+attendre davantage de la France que de l'Angleterre.
+La promesse de Napoléon de retirer ses Décrets n'était
+pas oubliée et les Américains s'imaginaient volontiers que
+cette promesse équivalait à un fait accompli. Aussi, lorsque
+le comte Sérurier arriva à Washington, au printemps de
+1811, pour prendre la succession de Turreau en qualité
+de chargé d'affaires de France, on s'attendait à des déclarations
+nettes et précises de sa part. Son attitude
+réservée et ses réponses dilatoires firent craindre que les
+choses ne fussent pas aussi avancées qu'on se le figurait.
+D'ailleurs, Napoléon pouvait parfaitement expliquer ses
+hésitations par l'hésitation du cabinet américain à prendre
+parti contre l'Angleterre. C'était donnant donnant et il
+tombait sous le sens que l'Empereur ne pouvait révoquer
+ses Décrets, simplement pour plaire aux États-Unis, si
+ceux-ci avaient tendance à se réconcilier avec les Anglais.
+De là ces tergiversations qui, continuant la méthode traditionnelle,
+s'exprimaient tantôt par des concessions,
+tantôt par la reprise de mesures hostiles.</p>
+
+<p>Sérurier avait d'abord trouvé dans Robert Smith, secrétaire
+d'État, un ami avéré, un admirateur de Napoléon,
+qui affirmait avec éloquence que, si les Anglais ne révoquaient
+leurs ordres en conseil, la guerre serait inévitable
+avec eux, ce qui revenait à dire que le système qu'il préconisait
+<span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> était plutôt favorable à la France qu'à l'Angleterre.
+Sans doute, le trouvait-on trop «continental»,
+affichant trop haut ses sympathies pour Napoléon et,
+pour cette raison, on l'éloigna des affaires en lui donnant
+une mission en Europe.</p>
+
+<p>Monroe, qui le remplaça, ne pouvait admirer Napoléon.</p>
+
+<p>Sérurier s'aperçut immédiatement d'un changement
+regrettable dans les relations diplomatiques, changement
+évidemment occasionné par une nouvelle ingérence indiscrète
+de l'Empereur, qui venait d'ordonner aux consuls
+français aux États-Unis de délivrer des licences ou certificats
+aux navires américains partant pour la France. Ce
+n'était pas là ce que la France avait promis et Monroe
+parut outré de ce qu'il qualifiait un manquement à ses
+engagements. Dans ces conditions, il convenait de différer
+l'envoi de Joel Barlow qui avait été désigné pour représenter
+l'Union à Paris. Comment envoyer un ambassadeur
+à un pays qui le prenait de si haut? Il y allait de l'honneur
+de la République,&mdash;Monroe le déclarait avec emphase
+à Sérurier; il lui dit qu'on se trompait en Europe sur le
+compte des Américains si on les considérait simplement
+comme des marchands toujours occupés à vendre du
+coton ou du tabac et n'ayant pas d'idéal plus élevé!
+Un tel jugement était erroné et les hommes qui, comme
+lui et le Président Madison, avaient à répondre de la grandeur
+de leur patrie auprès des puissances étrangères,
+mettaient les intérêts du commerce bien au-dessous des
+principes d'honneur et de dignité.</p>
+
+<p>Un tel langage devait faire sourire les hommes d'affaires,
+les spéculateurs, les lutteurs pour la vie, ceux qui demandaient
+au trafic, aux échanges, aux exportations et importations,
+le moyen de s'enrichir, ceux, enfin, et ils étaient
+nombreux, qui cotaient la valeur d'un homme d'après le
+nombre des écus qu'il possédait et qui faisaient naturellement
+pivoter toute la politique de leurs pays sur la base
+mouvante du commerce, si profondément atteint par les
+événements d'Europe. Mais le langage de Monroe n'était
+<span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> pas une déclaration vide de sens: il prouvait qu'en dehors
+de la masse des citoyens américains, évidemment voués à
+la recherche et à la réalisation d'un bonheur matériel et
+immédiat, s'était développée une catégorie de penseurs
+qui se rendaient compte de la nécessité d'un idéal moins
+terre à terre et des difficultés d'une essence supérieure,
+inhérentes aux complications d'une politique en passe
+de devenir mondiale.</p>
+
+<p>L'attitude de Monroe qui était un républicain moins
+avancé que Jefferson, ayant quelques tendances fédéralistes,
+semblait celle d'un sceptique à l'égard des promesses
+de Napoléon. Madison, au contraire, même sans
+être convaincu, affectait de croire à la révocation des
+Décrets. Quand on apprit que l'Empereur avait levé le
+séquestre des navires américains arrêtés depuis le 1<sup>er</sup> novembre
+1811, il fallut bien reconnaître la bienveillance
+de cette mesure, mais, comme rien ne prouvait officiellement
+qu'elle était une conséquence de la suppression des
+Décrets, Monroe demanda à Sérurier de lui écrire une
+lettre contenant des assurances plus affirmatives du bon
+vouloir de Sa Majesté, ce qui faciliterait l'envoi immédiat
+de Joel Barlow comme représentant à Paris.</p>
+
+<p>Comment Sérurier pouvait-il écrire une pareille lettre?
+Les instructions qu'on lui avait données recommandaient
+plutôt de se montrer discret et, dans sa réponse, il ne put
+que rester dans le vague: rien, selon lui, ne pouvait justifier
+les craintes du gouvernement américain au sujet
+d'engagements qu'on n'aurait pas tenus en France; à
+l'appui de telles craintes, il aurait fallu citer des faits,
+comme, par exemple, la capture de navires américains
+allant d'Angleterre en Amérique ou d'Amérique en Angleterre,
+ce qui n'était pas le cas, puisque, si les Décrets
+n'avaient pas été supprimés pour toutes les puissances,
+les effets ne se faisaient plus sentir contre le commerce
+américain en France même et sur l'Océan.</p>
+
+<p>En réalité, c'était vrai un jour, c'était faux le lendemain.</p>
+
+<p>Sérurier interprétait la pensée de Napoléon, d'une façon
+<span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> qui ne pouvait satisfaire Madison. On faisait des concessions,
+certes, mais ces concessions n'étaient pas définitives.
+L'instrument qui, entre les mains de l'Empereur
+se montrait si redoutable pour le commerce américain,
+n'était sans doute plus dirigé contre lui, mais n'était pas
+entièrement mis de côté, il pouvait servir de nouveau à
+la première occasion. Cependant, le cabinet de Washington
+ne manifesta pas la désillusion qu'il éprouvait; ce
+ne fut qu'un mouvement de dépit et de découragement
+de la part du Président et non un mouvement d'inclination
+vers l'Angleterre qu'il détestait<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a>. Il ne voulait pas
+la guerre, certes, et croire ou faire semblant de croire
+aux assurances pacifiques de l'Empereur lui permettait
+de prendre des mesures en faveur de la paix, quoique,
+en fin de compte, il dût se voir abandonné par ses amis,
+compromis par ses ennemis, aboutir à l'échec de sa politique
+de paix et s'avouer incapable de représenter une
+politique de guerre. Toute sa politique, en un mot, étant
+basée sur la suppression des Décrets, si cette suppression
+n'existait pas, il devenait imprudent et vraiment sans
+objet de préconiser des attaques dangereuses contre l'Angleterre.
+Comment était-il, en effet, logique de faire la
+guerre à l'Angleterre parce qu'elle maintenait ses ordres
+en conseil, quand la destruction en pleine mer de navires
+américains par des Français,&mdash;destruction qui venait de
+se produire contrairement à toutes les suppositions&mdash;donnait
+la preuve que les Décrets de Napoléon étaient
+maintenus aussi? En vérité, Macon avait raison d'écrire
+à Nicholson<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>: «Le diable lui-même ne saurait dire quel
+gouvernement, celui de la France ou celui de l'Angleterre,
+est le plus mauvais.» Et pour être logique soi-même, il
+aurait fallu déclarer la guerre à la fois à la France et à
+l'Angleterre.</p>
+
+<p>Mais la logique absolue n'est pas de ce monde.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> Ce qui, dans cette phase troublée de la politique américaine,
+faisait pencher Madison et son parti du côté de
+la France, c'était un vieux compte à régler avec l'Angleterre,
+vieux compte dont l'arriéré venait s'ajouter aux
+vexations récentes. Napoléon, issu de la Révolution et soldat
+de la République, avait beau maintenant incarner des
+tendances monarchiques, vouloir prendre à la dynastie
+des Bourbons des trônes qu'il destinait à la sienne, représenter,
+enfin, des principes diamétralement opposés
+à ceux de l'indépendance anglo-saxonne incarnée par la
+jeune république américaine, ceux qui connaissaient leur
+histoire en Amérique, l'ayant en partie vécue, ne pouvaient
+oublier l'aide française apportée sous Louis XVI, ne pouvaient
+pas oublier que, si la France avait été évincée
+de l'Amérique depuis 1763, c'était précisément l'Angleterre
+qui était encore à craindre,&mdash;d'autant plus que le
+grand parti républicain luttant contre elle, luttait en
+même temps contre le parti fédéraliste, anglophile et
+réactionnaire.</p>
+
+<p>Un incident, auquel il ne faut d'ailleurs pas attacher
+trop d'importance, se produisit à propos, tendant à prouver
+que les fédéralistes s'étaient compromis en facilitant
+les menées anglaises dans le but de créer une scission
+parmi les États de la Nouvelle-Angleterre, au moment de
+la crise aiguë de l'embargo. On se rappelle qu'un nommé
+Henry, irlandais de naissance, occupant une position
+dans la société et le monde politique de Boston, s'était
+mis en relation avec Sir James Craig, gouverneur de
+Québec, pour servir d'intermédiaire entre les mécontents&mdash;les
+fédéralistes et le gouvernement anglais. Il
+s'agissait tout simplement de poser les premières bases
+d'une conspiration qui pourrait aboutir à une séparation
+des États du Nord d'avec ceux du Sud, sous la protection
+de l'Angleterre. C'était une initiative audacieuse et grave.
+Il fallait réussir. Le retrait de l'embargo apaisa les esprits
+surexcités et la tentative de Henry avorta. Il crut cependant
+qu'une récompense lui était due comme prix de
+<span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> tout le mal qu'il s'était donné et il vint réclamer, à
+Londres, une somme considérable qu'il estimait sans
+doute inférieure à l'importance des services qu'il s'imaginait
+avoir rendus. Mais les ministres dirigeant la politique
+d'un grand pays ne tiennent compte que des réalisations.
+Éconduit et décidé à se venger, Henry retourna
+en Amérique avec des papiers compromettants pour tout
+un parti qu'il pouvait, qu'il voulait perdre.</p>
+
+<p>Jusqu'à présent, rien que de fort naturel. Mais voici
+que cette affaire de corruption louche et de sombre rébellion
+va se corser d'un brin de fantaisie romanesque.
+Sur le navire qui le ramenait aux États-Unis, Henry fit
+la connaissance d'un gentilhomme de haute allure qui
+se présenta sous ce nom: le comte Édouard de Crillon.
+Le nom sonnait bien,&mdash;l'homme parlait encore mieux.
+Le nom évoquait une illustration de bravoure classique
+parmi nos ancêtres,&mdash;l'homme se prétendit fils du duc
+de Crillon, apparenté par mariage au maréchal Bessière,
+duc d'Istrie, mais brouillé avec l'Empereur pour quelques
+péchés de jeunesse qu'il expiait en s'exilant de France.
+Henry avait d'ailleurs rencontré, dans la meilleure société
+de Londres, ce personnage distingué qui portait ostensiblement
+les insignes de la Légion d'Honneur et faisait
+grand état de ses propriétés de Saint-Martial, vers la
+frontière espagnole, où se trouvait le château de Crillon.
+Il lui confia sa détresse, sa déconvenue et, l'un consolant
+l'autre, ils finirent par se lier d'amitié. Le comte
+lui persuada que, puisque le gouvernement anglais se
+montrait à ce point ingrat, il fallait s'adresser aux États-Unis
+pour en tirer l'argent convoité, en échange des papiers
+révélateurs. Il se proposa comme négociateur auprès
+de Sérurier, ministre de France, lequel faciliterait
+les relations avec le secrétaire d'État.</p>
+
+<p>Sérurier se souciait peu de s'occuper de cette affaire.
+Il renvoya Crillon à Monroe. Le gentilhomme français
+fut, pendant quelque temps, le point de mire de la société
+américaine; il sut éblouir, intéresser, attirer les sympathies
+<span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> de tous ceux, y compris enfin l'ambassadeur de
+France, auxquels imposaient son repentir d'avoir déplu
+à l'Empereur, l'expression de son enthousiasme pour Napoléon,
+le nom qu'il portait, les lettres qu'il montrait de
+sa s&oelig;ur et du maréchal, duc d'Istrie<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a>. À la Maison
+Blanche, il était parvenu à jouir d'une influence dont les
+effets se faisaient sentir jusqu'à la Légation de France.
+Dans ces conditions, il fut facile d'attirer l'attention sur
+le cas de Henry. Ce dernier, convoqué à Washington, consentit
+à livrer les papiers concernant les intrigues anglaises
+avec les fédéralistes, pour une somme relativement
+minime. Mieux vaut peu que rien. Madison voulut
+tirer parti des révélations et renseignements émanant de
+ces documents et le gouvernement en décida la publication.
+Henry fut embarqué au plus vite pour l'Europe; mais
+M. le comte de Crillon resta encore aux États-Unis où,
+entouré de tous ceux qui sympathisaient avec la France,
+il se vit exposé aux ressentiments du ministre et du parti
+anglais<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>,&mdash;autant de titres qu'il pouvait invoquer
+pour rentrer en grâce auprès de l'Empereur, comme le
+faisait ressortir le comte Sérurier. Ce dernier laissa au
+gouvernement américain toute liberté dans la question
+de savoir s'il fallait taire ou divulguer l'origine des documents
+dont la publication devait produire un effet
+foudroyant: c'était une accusation de trahison, avec
+preuves à l'appui, portée contre le parti fédéraliste.
+Lorsque, dans la séance du Congrès du 9 mars 1812, lecture
+fut donnée des fameuses lettres de Henry, les fédéralistes
+sentirent passer sur eux la menace d'une exécution
+qui allait à jamais les ruiner aux yeux de tous les
+patriotes. Cependant, en ce qui les concernait, les lettres
+ne contenaient aucune preuve d'une intervention active
+dirigée contre la sûreté de l'État et, seule, l'Angleterre
+sortait de cette épreuve publique, convaincue d'avoir
+<span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> voulu entraîner quelques États de l'Union dans une tentative
+criminelle, ayant pour but le démembrement des
+États-Unis. Si les fédéralistes purent sortir indemnes de
+cette intrigue qui n'était pas entièrement élucidée, le Président
+Madison et le parti républicain avaient trouvé un
+nouveau prétexte légitimant une guerre avec la Grande-Bretagne,&mdash;éventualité
+qui rentrait dans leurs vues et
+dans celles de Napoléon.</p>
+
+<p>On apprit, à peu près au même moment, que la guerre
+allait éclater entre la France et la Russie, et, soudain,
+l'ardeur belliqueuse de M. le comte de Crillon ne connut
+plus de bornes. Il résolut, comme il en fit part à Sérurier,
+de retourner immédiatement en France, de se jeter aux
+pieds de l'Empereur, lui raconter ce qu'il avait fait, implorer
+son pardon pour ses erreurs passées et aller les
+expier à l'avant-garde de ses armées<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>.</p>
+
+<p>Maintenant, après avoir fait ressortir les graves conséquences
+résultant de telles complications diplomatiques,
+il convient d'en montrer le côté amusant. Depuis lors,
+on n'entendit plus jamais parler de John Henry et du
+Comte Édouard de Crillon. À la grande confusion de Madison,
+à la grande satisfaction des fédéralistes, on apprit
+bientôt, aux États-Unis, que ce parfait gentilhomme n'était
+qu'un imposteur, en réalité, un agent secret de la
+police de Napoléon<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a>.</p>
+
+<p>On se demande comment il a pu être pris au sérieux
+par des hommes pourtant habitués à traiter les affaires
+publiques. Madison se sentit mortifié, et cette désinvolture
+cavalière, au moment même où des vaisseaux américains
+étaient encore exposés à des vexations de la part des marins
+français, risquait de mettre le comble aux sentiments
+anti-français, allant de pair avec les sentiments
+anti-anglais. C'était l'occasion ou jamais de proposer une
+<span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> double guerre à entreprendre simultanément contre la
+France et l'Angleterre.</p>
+
+<p>À ce moment critique, il fut question d'envoyer une
+mission en Angleterre pour essayer une dernière chance
+de paix. Cette proposition fut combattue par Clay et Grundy.
+De son côté, malgré le mécontentement qu'il éprouvait
+de la conduite de la France et quels que fussent ses sentiments
+personnels, Madison demeura fidèle à la majorité
+du parti républicain. Il estima parfaitement inutile d'entrer
+en pourparlers avec le représentant anglais; il ne
+voulut pas soulever la question de savoir si les Décrets
+français avaient été révoqués ou non, ayant la ferme conviction
+qu'ils devaient l'être en effet. De plus en plus,
+il émit l'opinion que le cas des deux navires américains
+qui avaient été brûlés ne tombait pas sous le coup des
+Décrets de Berlin et de Milan et que, apparemment, les
+deux capitaines en présence ne s'étaient pas compris
+d'une façon très claire quand ils avaient conclu que le
+capitaine français avait déclaré avoir des ordres lui enjoignant
+de brûler tous les navires allant à, ou venant d'un
+port ennemi; déclaration verbale, sans doute erronée,
+tandis que la déclaration écrite ne concernait que les navires
+allant à, ou venant de Lisbonne à Cadix.</p>
+
+<p>C'était une explication un peu embrouillée. Mais Madison
+allait droit au but. Une trop grande irritation manifestée
+contre la France aurait profité à l'Angleterre. Par
+une dépêche en date du 10 avril 1812, Lord Castlereagh,
+le nouveau ministre des Affaires Étrangères, fit savoir
+au cabinet de Washington qu'il était impossible de retirer
+les ordres en conseil, sous peine de se mettre à la
+merci de Napoléon. Il n'y avait donc aucune perspective
+de pouvoir s'entendre. Le comité des Affaires Étrangères,
+comme mesure défensive et répressive, fut d'avis de
+mettre l'embargo sur tous les navires qui se trouvaient
+dans les ports ou devant y jeter l'ancre par la suite. Il
+était naturellement question d'un embargo limité, ne
+devant pas dépasser une période de soixante jours et le
+<span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> congrès fut invité à faire passer immédiatement une loi
+à cet effet.</p>
+
+<p>L'embargo n'était pas la guerre, mais il menait à la
+guerre.</p>
+
+<p>C'était à la fois une menace et une hésitation, une
+mesure préliminaire qui proclamait hautement l'intention
+de faire la guerre mais faisait comprendre en même
+temps qu'on n'était pas prêt à la faire.</p>
+
+<p>Les États-Unis se trouvaient évidemment à la veille
+de graves complications.</p>
+
+<p>Ceux qui étaient entraînés par le courant et dont les
+protestations se perdaient dans les criailleries des partis,
+se demandaient avec anxiété dans quels dangers inextricables
+on allait se précipiter. Où étaient les armées? Où
+étaient les forces navales? Et, surtout, avait-on les ressources
+financières exigées pour faire face aux impérieuses
+nécessités? Et encore, cette nouvelle perspective
+de l'embargo, n'allait-elle pas réveiller les vieilles dissensions
+et ajouter la menace d'une guerre civile aux charges
+de la guerre étrangère?</p>
+
+<p>John Randolph se fit l'interprète de ces craintes en
+s'écriant, en plein Congrès! «...Faire la guerre sans argent,
+sans soldats, sans flotte! Faire la guerre quand
+vous n'avez pas le courage, tandis que vos lèvres profèrent
+le cri de guerre, de lever des taxes de guerre!...
+Quand tout votre courage se consume à prendre des résolutions!
+Le peuple ne vous suivra pas!»...</p>
+
+<p>Les partisans de la guerre immédiate assuraient, au
+contraire, que, dans un délai de soixante jours, tout serait
+prêt. Pour Johnson, l'opposition faite au gouvernement
+était une opposition torie qui ne répondait qu'aux
+intérêts commerciaux des États de l'Est, le long des côtes,
+où tous les ports allaient être réduits à une inactivité
+déplorable. Les États de l'Ouest, par contre, se laissaient
+aller à des entraînements d'une nature plus élevée. Là,
+les vieux ressentiments contre la domination anglaise se
+réveillèrent avec vivacité. Calhoum alla jusqu'à prétendre
+<span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> que, quatre semaines après la déclaration de guerre, tout
+le Haut-Canada et une partie du Bas-Canada redeviendraient
+la possession des États-Unis. Grundy affirma qu'à
+partir de ce moment il n'y aurait plus aucune distinction
+entre fédéralistes et républicains, mais que tous les
+citoyens américains seraient unis dans ce soulèvement
+contre l'Angleterre, soulèvement légitime et nécessaire
+qui serait le couronnement de la guerre de l'indépendance,
+en donnant aux États-Unis l'indépendance définitive.</p>
+
+<p>Comme toujours, deux partis étaient en présence: le
+parti de la paix sacrifiait volontiers la dignité du pays aux
+intérêts du commerce; le parti de la guerre, qui représentait,
+en somme, la politique nationale, dont l'application
+et le triomphe pouvaient seuls préparer au pays
+un avenir de grandeur et de puissance. Les hostilités
+avec l'Angleterre étaient, en effet, la conséquence logique,
+quasi inéluctable, des luttes antérieures; de même que
+la bataille livrée dans les plaines d'Abraham avait abouti
+à la déclaration de l'indépendance, de même cette déclaration
+de l'indépendance qui, dans une certaine mesure
+et en présence de vieilles habitudes, d'intérêts enchevêtrés
+et de mélanges raciques, donnant toujours le premier pas
+à l'influence anglaise, n'était souvent qu'une déclaration
+de principe,&mdash;cette déclaration, dis-je, devait devenir
+une réalité intangible, proclamant définitivement la séparation
+des deux branches de la race anglo-saxonne dont
+celle qui avait son centre politique à Londres s'obstinait
+à considérer celle qui avait le sien à Washington,
+comme une émanation dévoyée du génie anglais, qu'il
+convenait de ramener à ses proportions d'origine.</p>
+
+<p>À considérer les choses de cette façon, quels que fussent
+les torts de Napoléon à l'égard des États-Unis, ces torts
+ne pouvaient entrer en balance avec les dangers que présentait
+l'ingérence anglaise, précisément parce qu'elle
+possédait des points d'appui permanents dans la place,
+permettant de reprendre un jour subrepticement une domination
+<span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> pas encore assez lointaine pour être oubliée et
+dont les ordres en conseil et la presse des matelots
+n'étaient que les prétextes. L'ambition de Napoléon, arrivée
+à son apogée, ne pouvait apparemment que décroître
+et la guerre contre lui serait une guerre universelle devant
+briser son orgueil de domination universelle,&mdash;la guerre
+contre l'Angleterre serait plutôt une guerre localisée,
+destinée à clore, d'une façon absolue, la querelle toujours
+pendante entre la mère-patrie et les colonies émancipées.</p>
+
+<p>La note du gouvernement britannique du 10 avril 1812,
+rappelant que la Grande-Bretagne avait toujours été prête
+à retirer ses Ordres dès que la France aurait retiré ses
+Décrets, ne pouvant admettre l'exception spécialement
+stipulée par Napoléon en faveur des États-Unis, termina
+la conversation diplomatique entre les deux pays.</p>
+
+<p>Madison n'avait plus qu'à préparer un message invitant
+à une immédiate déclaration de guerre.</p>
+
+<p>Cependant, Joel Barlow, qui avait habité Paris pendant
+la période la plus tragique de notre histoire, qui, ayant
+un tempérament presque français, avait réussi auprès de
+nous jusqu'à mériter le titre de citoyen, y était revenu en
+qualité de ministre plénipotentiaire. Dans la capitale, il
+reprit d'anciennes habitudes qui lui étaient chères. Il
+aimait la société parisienne et le cadre raffiné dans lequel
+elle évolue. Il retrouva tout cela: il n'eut qu'à renouer
+de vieilles relations et à se réinstaller dans la même
+maison qu'il avait habitée dix-sept ans auparavant.</p>
+
+<p>Pourtant, l'ambiance n'était plus la même. Le vieux
+républicain comprit bien vite qu'une autorité dynastique
+pesait maintenant sur la marche des affaires. La mission
+qu'il était chargé de mener à bien s'affirmait délicate et
+difficile. Il s'agissait, en somme, de faire justifier la politique
+du Président Madison, en invitant Napoléon à ne
+pas demeurer dans l'équivoque, à prendre une attitude
+franche à l'égard des États-Unis en retirant franchement
+ses Décrets. C'était toujours la même alternative: les intérêts
+<span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> américains servant d'enjeu à la rivalité franco-anglaise.
+Maintenant que la guerre était sur le point d'éclater
+entre les États-Unis et l'Angleterre, il était urgent
+que la France fît acte de bienveillance sinon d'amitié,
+sans cela les hostilités contre l'Angleterre risqueraient
+de n'être pas populaires auprès de la majorité des États
+du Nord. À y regarder de près, en effet, les vexations
+exercées par Napoléon en exécution de ses Décrets, équivalaient
+à celles que la Grande-Bretagne avait infligées au
+nom de ses ordres en conseil. Joel Barlow devait donc
+insister pour qu'un pareil état de choses prît fin et pour
+que des indemnités fussent accordées en réparation des
+nombreuses saisies de navires et de cargaisons. C'était un
+gage à faire valoir auprès du Congrès, qui permettrait au
+gouvernement américain d'établir la grande différence
+existant entre les deux belligérants.</p>
+
+<p>Barlow, dans sa réception d'audience où il s'aventura à
+exprimer l'objet de ses revendications commerciales, ne
+put obtenir de l'Empereur qu'une réponse hautaine et
+ambiguë. Napoléon consentait bien à favoriser le commerce
+entre les deux puissances, étant assez grand pour
+être juste<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>, mais il demandait, en échange, que le gouvernement
+de l'Union défendît sa dignité contre ses ennemis
+et ceux du continent.</p>
+
+<p>Il était prudent de ne pas publier une telle réponse.</p>
+
+<p>Barlow n'avait pu obtenir des précisions plus exactes.
+Les ministres de Napoléon se dérobaient. Bassano l'amusait
+et le flagornait. Il l'irritait aussi. Tandis qu'il s'évertuait
+à accumuler preuve sur preuve en faveur du retrait
+des Décrets, une escadrille française était déjà partie de
+Nantes&mdash;8 janvier 1812&mdash;chargée de détruire tous les
+navires neutres sortant d'un port ennemi ou y entrant.
+Ce qui était plus grave encore, la querelle avec Bernadotte,
+le nouveau roi de Suède, entraîna Napoléon à prescrire
+à Davout des mesures aussi hostiles à l'égard des
+<span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> États-Unis que de la Suède. Le Maréchal avait ordre de
+s'emparer de tous les produits coloniaux qui se trouvaient
+en Poméranie suédoise, sans en excepter les marchandises
+américaines. Toutes les demandes d'explications
+sollicitées par le ministre américain demeuraient
+sans réponse, à moins qu'il dût considérer comme réponse
+le rapport publié par Bassano dans le <i>Moniteur</i> du
+16 mars 1812. Ce rapport, qui avait les allures d'un
+message impérial, définissait les droits des neutres. D'après
+le point de vue français, le pavillon couvrait la marchandise,
+excepté les armes et les munitions de guerre,
+et d'un autre côté, il n'y avait de réel que le blocus d'un
+port investi, assiégé, menacé d'être pris,&mdash;aussi, jusqu'à
+ce que ces principes fussent reconnus par l'Angleterre,
+les Décrets de Berlin et de Milan devaient être
+rigoureusement appliqués aux puissances qui laissaient
+dénationaliser leur pavillon,&mdash;les ports du continent
+européen devaient être fermés aux pavillons dénationalisés
+aussi bien qu'aux marchandises anglaises.</p>
+
+<p>La perplexité de Joel Barlow devenait d'autant plus
+grande que le prince régent, par un acte du 21 avril 1812,
+avait déclaré que, si les Décrets étaient annulés par un
+acte officiel et public, les ordres en conseil seraient alors
+immédiatement révoqués. On devine quel trouble devaient
+jeter dans les résolutions du cabinet de Washington
+ainsi que dans l'esprit de son représentant à Paris
+telles déclarations tendancieuses. Barlow écrivit une lettre
+adressée au gouvernement impérial, dans laquelle il faisait
+ressortir la nécessité, pour les États-Unis, de posséder
+la preuve de la révocation des Décrets; entre la déclaration
+du régent et le rapport de Bassano, il fallait, en
+effet, chercher une certitude. À la veille d'une guerre
+avec l'Angleterre, celle-ci se montrait conciliante, tandis
+que le ministre des Affaires Étrangères de France affirmait
+hautement, dans un rapport officiel, que le blocus
+continental, tel que les différents Décrets l'avaient institué,
+devait être appliqué plus sévèrement que jamais.
+<span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> Madison pouvait évidemment se croire dupé. Il est vrai
+que, pour calmer l'inquiétude de Barlow, Bassano lui
+certifia que Napoléon avait signé un Décret, dès le 28 avril
+1811, à Saint-Cloud, par lequel il déclarait que les Décrets
+antérieurs n'avaient plus force de loi, à l'égard des
+navires américains, depuis le 1<sup>er</sup> novembre 1810. Il
+exprima même son étonnement, qu'après une assurance
+donnée officiellement, on osât encore soulever une pareille
+question.</p>
+
+<p>Barlow ignorait absolument ce Décret auquel Madison
+n'avait jamais fait allusion.</p>
+
+<p>N'avait-on pas reçu à Washington une communication
+aussi importante? Sérurier avait-il négligé de la
+faire connaître et même d'en accuser réception? On ne
+sait. On se trouve devant un mystère diplomatique qu'il
+est impossible d'élucider mais dont les différents éléments
+répondent, sans doute, aux circonstances officielles
+que l'on traversait. Il est évident que Napoléon était
+maintenant entièrement absorbé par l'expédition de
+Russie. L'Amérique, en tant que facteur politique, ne
+pouvait sortir de ses préoccupations, mais l'Amérique,
+en tant que pays neutre, convoyant clandestinement et
+frauduleusement les produits anglais en Russie, ne pouvait
+plus être l'objet de sa sympathie. Bassano affirmait
+donc avec une grande apparence de raison qu'il lui avait
+été impossible de parler dans son rapport d'une exception
+faite en faveur d'un pays, quand on ne pouvait que
+faire deviner le pays contre lequel on s'attendait à combattre.
+Napoléon ayant de plus en plus à se plaindre des
+nombreuses infractions faites par la Russie au système
+continental, en dépit de ses engagements d'y coopérer,
+c'était évidemment contre la Russie qu'étaient dirigées
+les menaces formulées dans le rapport en question. La
+guerre était inévitable; mais il ne fallait pas le proclamer
+trop haut, tout en s'y préparant avec énergie.</p>
+
+<p>Pourtant, en présence précisément de telles éventualités,
+Napoléon comprit qu'il devait se montrer plus conciliant
+<span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> à l'égard des États-Unis; il ne pouvait partir en
+guerre dans le lointain Nord sans donner satisfaction,
+dans une certaine mesure, aux desiderata si chaudement
+exprimés par le ministre américain. Il y parut disposé.
+Mais, dès le 9 mai 1812, il avait déjà quitté Paris pour
+prendre le commandement de la Grande Armée, à la frontière
+russe, et les négociations n'avaient plus beaucoup de
+chance d'aboutir. Bassano avait suivi son maître jusqu'à
+Wilna, laissant à Dalberg le soin de le suppléer à Paris.
+Comment traiter à de telles distances? Même la nouvelle
+que le Congrès venait de déclarer la guerre à l'Angleterre
+ne pouvait plus modifier les lignes essentielles
+de la politique impériale. En Allemand un peu simpliste,
+le brave Dalberg, en tête à tête avec Barlow, estimait qu'il
+faisait un triste métier<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a>. L'Américain se plaignait avec
+amertume des inconséquences de la situation, si contraire
+aux assurances données. Mais, pour arriver à une
+solution, il fallait aller plus haut que Bassano, jusqu'à
+Napoléon. Et Napoléon était loin.</p>
+
+<p>Le 7 septembre, L'Empereur avait livré la bataille de Borodino
+et, le 15, il était entré à Moscou. Barlow, ballotté
+d'une façon pénible, entre les insistances de son gouvernement
+qui voulait des indemnités ou la guerre, et les
+atermoiements de Dalberg, finit par se rendre à l'invitation
+de Bassano, lui conseillant de venir jusqu'à Wilna.</p>
+
+<p>Le courageux diplomate se mit en route, malgré l'hiver
+de sa vie et l'hiver de l'année qui approchaient. Mais à
+mesure qu'il s'avançait vers le Nord, le pressentiment
+d'une catastrophe l'envahit. Le long des routes qu'il parcourut,
+la guerre avait tout dévasté. Quand il arriva à
+Wilna, le 18 novembre, la confusion était à son comble.
+La déroute et la défaite faisaient entendre leurs sinistres
+menaces. Et la tragique aventure où allait sombrer le génie
+de Napoléon était encore plus terrible que ce que
+l'on pouvait redouter. La Bérésina! On sait les prodiges
+<span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> d'héroïsme qui s'anéantirent dans ce passage fatal; ce
+n'est pas la place de les raconter ici. Napoléon dut abandonner
+son armée. Le 5 décembre, à minuit, il partit pour
+Paris après avoir prévenu, par courrier, Bassano qui donna
+congé à ses hôtes de Wilna, où ils risquaient de n'être
+plus en sûreté. Comme tous ceux qui étaient accourus,
+Barlow dut fuir. Il partit pour Paris un jour avant Napoléon;
+mais Napoléon le rattrapa et le dépassa en route.
+Course vertigineuse vers l'abîme. Barlow allait à la mort.
+Le froid était intense et voyageant jour et nuit, sans trêve,
+il traversa Varsovie et atteignit le village de Zarnovitch,
+près de Cracovie, où il fut obligé de s'arrêter. La fatigue
+et une bronchite aiguë eurent raison de l'opiniâtreté et
+de l'énergie de cet homme. Il mourut isolé, dans la hâte
+d'un retour précipité, loin de sa patrie, loin même de sa
+patrie d'adoption, dans un désert de Pologne, le 24 décembre
+1812.</p>
+
+<p>Avec lui, prirent fin les pourparlers diplomatiques,&mdash;expression
+de la politique de Madison. Cette politique
+recevait un rude coup, profitable sans doute à toute l'opposition.
+Tandis que la France se trouvait en mauvaise
+posture devant la Russie, l'Amérique se trouvait maintenant
+seule devant l'Angleterre.</p>
+
+<p>Cependant, il ne faut pas condamner <i>à priori</i> l'administration
+de Madison qui, accusé souvent faussement de
+n'être qu'un instrument aux mains de Napoléon, risquait
+d'être emporté lui-même dans la ruine de ce dernier.
+Mais qui aurait pu prévoir cette ruine? Napoléon victorieux
+en Russie, comme tout le faisait supposer, l'Angleterre
+atteinte indirectement par cette victoire, aurait certainement
+répondu avec plus d'empressement aux réclamations
+des États-Unis. On peut donc dire que le moment
+avait été bien choisi de résister à l'Angleterre puisqu'il
+coïncidait avec celui où la France inaugurait son grand
+effort dirigé contre la Russie.</p>
+
+<p>Mais l'homme propose et Dieu dispose,&mdash;si l'on peut
+définir de la sorte l'enchaînement des causes aux effets&mdash;et
+<span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> le calcul de Madison et du parti républicain était
+bouleversé par les événements. La France ne pouvait plus
+être d'aucun secours aux États-Unis et les États-Unis
+n'avaient plus qu'à compter sur leurs propres ressources
+à opposer au danger d'avoir provoqué l'Angleterre.</p>
+
+<p>Mais, là aussi, les temps étaient troublés.</p>
+
+<p>Au début de l'année 1812, les tories les plus belliqueux
+ne pouvaient se dissimuler que, si Napoléon réussissait
+dans son expédition contre la Russie, comme il avait,
+jusqu'à présent, réussi partout où s'était fait sentir le
+poids de son épée, il lui suffirait de l'alliance américaine
+pour ruiner de fond en comble le commerce et les finances
+de la Grande-Bretagne. C'était bien l'opinion de Madison.
+Aussi y avait-il un parti dans les communes qui aurait
+voulu la réconciliation avec l'Amérique,&mdash;l'Amérique
+qui, malgré tout, était, pour la Grande-Bretagne, une
+source de telles richesses commerciales qu'il serait malhabile
+d'en provoquer la perte ou simplement l'appauvrissement.
+Castlereagh avait succédé à Wellesley et, au sein
+même du gouvernement, des voix se faisaient entendre
+en faveur de la suppression des ordres en conseil. Comme
+Napoléon, on avait tourné les inconvénients résultant de
+ces ordres, par des licences accordées dans certaines conditions,
+sans lesquelles, le commerce eut été complètement
+paralysé. C'était officieusement saper un système que l'on
+défendait officiellement. On trichait, en somme, ainsi
+que l'on trichait en France où, pour esquiver les obligations
+imposées par les Décrets, les commerçants étaient
+parfois forcés d'accepter des compromissions peu honorables.
+Canning lui-même, qui avait si longtemps défendu
+l'opportunité des ordres en conseil, s'y montra
+soudain opposé, ainsi qu'au système des licences, surtout
+en ce qui concernait l'Amérique. L'opinion générale
+n'était pas favorable. C'est alors que le 21 avril 1812, le
+prince régent fit connaître la déclaration à laquelle nous
+avons fait allusion plus haut, aux termes de laquelle, si
+le gouvernement français supprimait les Décrets de Berlin
+<span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> et de Milan, par un acte officiel, les ordres en conseil,
+y compris celui du 7 janvier 1807, seraient immédiatement
+révoqués. À ce moment, la guerre aurait encore pu
+être évitée. Mais, depuis le départ de Pinckney, les États-Unis
+n'avaient plus de ministre à Londres et Jonathan
+Russel, simple chargé d'affaires, était tenu à l'écart des
+discussions.</p>
+
+<p>Dans le Parlement, la lutte était âpre. Brougham se
+faisant l'interprète de tous ceux qui se prétendaient lésés
+par les ordres en conseil, tendait à prouver que, si l'on
+persistait dans ce système, le marché anglais allait être
+réduit à rien. Une pareille prophétie était la condamnation
+de la politique de Perceval. Cette politique allait
+avoir à subir une attaque énergique dirigée contre la
+personne de son représentant, lorsque le 11 mai, au
+moment d'entrer dans la Chambre, le premier ministre
+reçut un coup de pistolet en pleine poitrine. Il tomba et
+tomba en même temps la politique qu'il défendait. Quoi
+qu'il fût, en réalité, la victime d'un fou prétendant venger
+une affaire personnelle, il put passer, un instant, pour la
+victime des circonstances tragiques que traversait l'Angleterre.
+Mais sa disparition, en ouvrant une crise ministérielle,
+ne pouvait arrêter la marche fatale des événements.
+Pour activer l'issue des négociations, Jonathan
+Russel fit connaître à Castlereagh le Décret de Napoléon
+révoquant les décrets de Berlin et de Milan; mais ce décret
+n'avait pas un caractère officiel, c'était comme un
+acte dont on ne voulait pas avouer la portée, dont la date
+même était indécise. Cependant la publicité donnée à ce
+document pouvait avoir une grande répercussion sur l'opinion
+publique, au moment où le Congrès américain proclamait
+de nouveau l'embargo comme préliminaire de la
+guerre, au moment, enfin, où la révélation des menées
+corruptrices de John Henry mettait le cabinet de Londres
+en mauvaise posture. Ces faits, habilement exploités, devinrent
+autant d'arguments à l'appui de la thèse de Brougham
+qui demanda le retrait des ordres. Ils furent révoqués
+<span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> dans la séance du 16 juin 1812, sans résistance de
+la part du gouvernement.</p>
+
+<p>C'était un triomphe pour l'Amérique. La menace d'une
+guerre, qui planait, avait rendu l'Angleterre hésitante,
+se cherchant dans la pénurie des hommes et des ressources.
+En Amérique, au contraire, l'attitude belliqueuse
+du gouvernement trouvait des échos jusque dans les
+couches les plus profondes du peuple, tandis que l'Angleterre
+gardait un silence qui prouvait que la guerre en
+perspective n'était pas populaire. La presse partageait ce
+sentiment. Le <i>Times</i> du 18 juin jugeait comme suit une
+série de mesures qui, depuis sept ans, étaient le fond de
+la politique anglaise: «On est très surpris», disait ce
+journal interprète de la majorité de l'opinion publique,
+«que de tels actes aient jamais pu recevoir la sanction
+du ministère quand on fit si peu pour les défendre».</p>
+
+<p>Mais il était trop tard et le sort était jeté!</p>
+
+<p>Les ordres en conseil furent révoqués le 17 juin 1812 à
+Westminster: la guerre fut déclarée à Washington le
+18 juin 1812.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> CHAPITRE XII<br>
+<span class="smcap">LES PRINCIPALES PHASES DE LA SECONDE GUERRE<br>
+DE L'INDÉPENDANCE AMÉRICAINE.</span></h2>
+
+<p class="resume">Les États-Unis ont contribué à déclencher la guerre entre la
+France et la Russie. &mdash; Ils s'apprêtent à régler un dernier
+compte avec l'Angleterre. &mdash; État précaire de l'armée de
+l'Union. &mdash; La campagne commence sur la frontière du Canada. &mdash; Opérations
+navales. &mdash; La politique anglaise influencée
+par les désastres de Russie. &mdash; La mission de Gallatin et de
+Bayard. &mdash; Embargo voté et révoqué. &mdash; Opinions de Calhoum
+et de Daniel Webster. &mdash; Le rôle de Sérurier. &mdash; Répercussion
+des batailles de Bautzen, Lutzen et Leipzig. &mdash; Contre-coup
+de la défaite de Napoléon aux États-Unis. &mdash; Continuation des
+hostilités. &mdash; Ross entre à Washington. &mdash; Sérurier décrit
+à Talleyrand le sac de la ville. &mdash; Le général Jackson bat les
+Anglais à la Nouvelle-Orléans.</p>
+
+<p>Tandis que Napoléon passait le Niémen, s'arrêtait à
+Wilna et, par Smolensk et Borodino, prenait la route de
+Moscou, Madison s'efforçait de mettre les moyens d'action,
+en vue de la guerre, à la hauteur des conceptions politiques
+dont il s'honorait d'être le représentant. Le sang
+coula donc encore aux frontières orientales de l'Europe
+comme dans les étendues septentrionales de l'Amérique.
+À tant de mille de distance, les hostilités devaient commencer
+presque à la même date: au printemps de 1812.</p>
+
+<p>Ces deux actions si lointaines et si différentes, à première
+vue, ont cependant des points de contact et sont
+solidaires.</p>
+
+<p>L'Amérique, en suivant l'évolution qui devait la mener
+à la constitution de sa nationalité, ne pouvait, au
+début du XIX<sup>e</sup> siècle, s'affranchir des influences qui, au
+<span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> cours des XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> siècles, l'avaient mise aux prises
+avec la France et l'Angleterre. Entre les ambitions colonisatrices,
+les tentatives de domination tour à tour essayée
+et réalisée par ces deux nations, s'était glissée et
+avait grandi, petit à petit, la nation qui, avec les apports
+de tant d'autres nations, prit définitivement possession
+d'une partie de l'Amérique du Nord. Les étapes de cette
+marche en avant se réglèrent d'après les étapes suivies
+par cette longue succession de guerres qui, malgré les
+interruptions, peuvent être considérées comme une seconde
+guerre de Cent ans entre la France et l'Angleterre.
+À mesure que cette guerre s'approche de sa fin, les États-Unis
+s'approchent aussi de la réalisation de leur destin.
+La dernière étape fut celle pendant laquelle Napoléon
+chercha, par sa puissance continentale, à annihiler la
+puissance maritime de la Grande-Bretagne. Nous avons
+vu par quelles vicissitudes passèrent les États-Unis dans
+cette querelle faite à coups de Décrets et d'Ordres en conseil,
+mettant le commerce des neutres à une rude épreuve.</p>
+
+<p>Malgré les critiques de l'opposition, le cabinet de
+Washington avait agi avec une certaine habileté et dans
+la conscience de son droit. À l'heure où nous sommes
+arrivés et en dépit des difficultés à surmonter, il allait
+récolter le prix de sa politique. Soit hasard, soit calcul,
+la France et l'Angleterre, sans s'être encore porté le coup
+décisif, virent leur situation modifiée de fond en comble.
+Napoléon perdu dans les vastes plaines de la Russie,
+l'Angleterre pouvait respirer et les États-Unis pouvaient
+agir. Les Décrets de Berlin et de Milan n'étaient plus strictement
+appliqués et les Ordres en conseil étaient supprimés.
+Les États-Unis considérèrent la guerre avec
+l'Angleterre comme l'acte nécessaire de la délivrance
+définitive,&mdash;Napoléon la considéra comme une diversion
+heureuse diminuant d'autant les ressources de son
+ennemie.</p>
+
+<p>De plus, en s'enfonçant dans les steppes glacés de la
+Russie, Napoléon libérait l'Amérique de son contrôle direct
+<span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> et lui permettait, en même temps, de régler un
+dernier compte avec l'Angleterre,&mdash;toutes possibilités à
+la réalisation desquelles les États-Unis avaient contribué
+en solidarisant les intérêts de leur commerce avec ceux
+du peuple russe. Leur volonté bien arrêtée de sauvegarder
+leurs droits, en détachant, d'une part, Alexandre de
+Napoléon, les poussait, d'autre part, à marcher contre les
+Anglais. L'Amérique suscitait, de la sorte, à l'Empereur
+un nouvel adversaire et s'apprêtait, en même temps, à
+combattre le classique ennemi de l'Empereur.</p>
+
+<p>Situation un peu déconcertante et embrouillée, mais
+qui était la conséquence des différentes phases que nous
+venons de résumer.</p>
+
+<p>Cependant, les Américains, si forts de leurs droits,
+étaient moins forts dans la préparation d'une guerre qui
+les ferait respecter. Ils se retrouvaient en face de la
+Grande-Bretagne à peu près dans les mêmes conditions
+qu'au siècle précédent. La même stratégie et les mêmes
+difficultés allaient se présenter: le Canada était toujours
+l'objectif principal des premières opérations et il fallait,
+toujours, comme au siècle précédent, se prémunir contre
+les attaques et les menées des tribus indiennes.</p>
+
+<p>En réalité, rien n'était prêt. On manquait de soldats et
+surtout d'officiers. L'activité déployée par Madison dans
+cette circonstance, si louable fut-elle, ne put faire l'impossible.
+Les généraux qu'on nomma aux divers commandements
+avaient presque tous joué un rôle dans la
+guerre d'indépendance, mais avaient, depuis, perdu tout
+contact avec l'armée: Dearborn, Thomas Pinckney, Wilkinson,
+Bloomfield, Winchester et William Hull, tous
+hommes qui, après avoir accompli leurs obligations militaires,
+s'étaient assoupis dans les compromissions politiques.
+On pouvait donc dire avec Scott<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a> que, pour un
+esprit bien averti, l'armée ne présentait pas un aspect
+très rassurant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> Beaucoup d'officiers âgés avaient repris, en temps de
+paix, leurs habitudes de paresse et d'intempérance et il
+était impossible de savoir si une armée de volontaires
+n'aurait pas été supérieure à cette armée régulière de réguliers
+sortis de la régularité.</p>
+
+<p>De plus, les côtes n'étaient pas en état de défense, les
+lacs n'étaient pas surveillés et les Indiens des territoires
+Nord-Ouest, déjà sous les armes, n'attendaient qu'un signal
+du gouverneur général du Canada pour se mettre en
+campagne.</p>
+
+<p>Dans le Sud, la situation n'était pas meilleure; il y était
+facile à l'ennemi de repousser les garnisons américaines
+de la Nouvelle-Orléans ou de Mobile. La distance était
+grande entre la théorie et l'exécution. En paroles, l'enthousiasme
+guerrier se manifestait assez généralement.
+La difficulté commençait quand il fallait agir et le système
+des milices se montra défectueux, car les soldats qui
+les composaient refusaient souvent de servir au-delà des
+frontières de leurs États respectifs et prétendaient combattre
+d'après leurs vues personnelles, sans se soumettre
+aux ordres d'un commandement supérieur et unique.</p>
+
+<p>Sur l'insistance du général Hull, il fut décidé qu'on se
+rassemblerait à Détroit, point fortifié d'où il serait possible
+de protéger la frontière et même d'occuper les territoires
+encore mal définis du Haut-Canada. Des ordres
+furent donnés pour envahir cette partie du pays et prendre
+immédiatement possession de Malden. On s'empara
+d'abord de Sandwich, en face de Détroit. Une proclamation
+promit aux habitants la liberté, en échange de l'oppression
+sous laquelle la domination anglaise les pliait.
+Cette proclamation provoqua des désertions dans le camp
+anglais, en faveur des Américains. Mais, pour empêcher
+la concentration de l'ennemi du côté de Détroit et de
+Malden, une diversion du côté de Niagara était nécessaire.</p>
+
+<p>Dans ces guerres, si l'objectif était grand, les effectifs
+militaires étaient peu nombreux, surtout si on les compare
+<span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> aux armées nationales composées de tous les citoyens
+valides, que nous avons vues, depuis, man&oelig;uvrer sur les
+champs de bataille de l'Europe. Mais tout est relatif et le
+destin de l'Union allait se jouer avec des contingents qui,
+de part et d'autre, ne dépassaient pas quelques milliers
+d'hommes.</p>
+
+<p>Les Anglais n'avaient pas une grande supériorité numérique
+à opposer aux Américains, dans cette partie du
+Haut-Canada où les hostilités commencèrent. Mais leur
+bonne fortune consistait à avoir à la tête de leurs troupes
+le général Isaak Brock, de Guernesey, encore dans la
+force de l'âge et, dans la force du terme, un soldat. Brock,
+cependant, se trouvait en présence de grandes difficultés.
+La proclamation de Hull, comme nous l'avons vu,
+avait produit un si grand effet sur les esprits, que la milice
+de Norfolk refusa de marcher. C'était un des nombreux
+indices faisant ressortir, en dépit de nombreux
+obstacles, la popularité de la cause américaine. Même les
+Indiens des fameuses six nations, se rappelant le rôle
+prudent et perfide qu'elles avaient toujours joué dans les
+démêlés qui mettaient aux prises les représentants des
+races blanches, leurs dominatrices détestées, se recueillaient,
+avant de prendre parti pour les uns ou pour les
+autres.</p>
+
+<p>Pendant que le général Dearborn perdait un temps
+précieux à Albany où il avait porté son quartier général,
+Brock passa du lac Ontario au lac Érié et obligea le général
+Hull à évacuer Sandwich pour se retirer à Détroit.
+Quoique Hull eût pu supporter un siège en règle, il résolut
+de se rendre. La crainte des Indiens qui devenaient
+menaçants, l'audace des Anglais et, il faut le dire aussi,
+l'état d'esprit indiscipliné de ses officiers et de son petit
+corps d'armée, lui firent prendre un parti qui entacha son
+honneur militaire et entama la frontière Nord-Ouest des
+États-Unis d'une façon dangereuse. Il fut accusé de trahison
+et d'incapacité par le parti pacifiste lui-même, à la
+tête duquel Jefferson avait été si longtemps et qui était,
+<span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> plus que les généraux, responsable du mauvais état de
+la défense nationale.</p>
+
+<p>Du côté du Niagara, la campagne ne semblait pas devoir
+être plus heureuse. Il est vrai que Brock fut tué dans
+une des premières rencontres, mais Van Ruesselaer dut
+se rendre ainsi que Hull, quoique sa reddition, tout en
+occasionnant des pertes sérieuses en morts et en prisonniers,
+n'entraîna pas une diminution de territoire. Smyth
+qui lui succéda échoua aussi dans sa tentative de passer
+le Niagara. Le Canada demeurait donc intact.</p>
+
+<p>Sur mer, il y eut des rencontres sans résultat définitif,
+avec des hauts et des bas, d'où les marines anglaise et
+américaine purent réciproquement tirer des raisons en
+faveur de leur supériorité. Cette supériorité s'affirma, un
+instant, du côté des Américains, lorsque Hull, commandant
+le vaisseau <i>Constitution</i>, vint à bout du vaisseau
+anglais <i>Guerrière</i> commandé par Darces, lequel, en vue
+de Boston, fut défait et emmené prisonnier avec son
+équipage. Ce Hull était le neveu du général qui avait capitulé
+à Détroit. Cette victoire releva le renom de la famille
+et la renommée de la marine américaine, en passe
+de pouvoir se mesurer héroïquement avec la marine anglaise.
+Rien ne pouvait d'ailleurs exercer une influence
+plus satisfaisante sur les relations entre les différents partis
+et contribuer davantage à créer une commune solidarité
+de patriotisme. La victoire remportée par Hull avait,
+en effet, été facilitée par l'attitude de la Nouvelle-Angleterre
+où les fédéralistes formaient la majorité, elle avait
+été préparée grâce aux matériaux et aux hommes fournis
+par ces mêmes fédéralistes qui avaient si souvent défendu
+l'Angleterre contre les Démocrates et les Républicains.
+Pour la première fois, ils communièrent tous dans le
+plaisir d'une action d'éclat remportée sur l'ennemi commun.
+Et cette brillante performance fut pour la génération
+nouvelle un stimulant utile: les esprits, jusqu'à présent,
+uniquement adonnés aux profits du négoce, s'éprirent de
+gloire militaire, toutes proportions gardées d'ailleurs.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> Sur une population d'un peu plus de sept millions, à
+peine dix mille hommes étaient soldats. C'était insuffisant.
+Dans son ensemble, la guerre ne causait pas un
+grand trouble au commerce habitué, et pour cause, aux
+embargos, confiscations et blocus. Jusqu'à présent, contrairement
+à ce qui s'était passé en Europe depuis tant
+d'années, aucune ville américaine n'avait encore connu
+les horreurs d'une invasion, les fermiers ne craignaient
+pas de voir leurs propriétés saccagées et le territoire de
+l'Union était assez vaste pour que, à l'exception des pays
+côtiers et du petit point exposé de Niagara, la vie pût y
+continuer, sans dommages, ses coutumières transactions.
+Dans ces conditions, la majorité des citoyens considérait
+la guerre plutôt comme un sport, tandis que ceux qui se
+rendaient réellement compte de la gravité de la situation,
+accusaient les généraux d'impéritie et d'incapacité après
+la bataille de Détroit. Il y eut des remaniements ministériels.
+Par un jeu de bascule qui se produit toujours dans
+des circonstances semblables, le Congrès avait perdu sa
+force d'opposition et le pouvoir exécutif avait gagné en
+autorité. Madison fut écouté, pour la première fois, par
+des représentants ayant mis une sourdine à la violence
+de leurs revendications. Avec lui, tout le parti républicain
+reconnut la nécessité de lever une armée régulière, largement
+rétribuée, ainsi qu'une flotte à la hauteur de celle
+qui se qualifiait maîtresse des mers. Il fallait, en même
+temps, se résoudre à augmenter la dette nationale dans
+de grandes proportions et ne pas reculer devant une
+guerre de conquête qui, toute proportion gardée, ressemblerait
+aux guerres que menait Napoléon en Europe,
+ainsi que pouvaient ironiquement le proclamer ceux qui
+accusaient Madison d'avoir toujours été un instrument
+entre les mains de l'Empereur.</p>
+
+<p>La contradiction était, en effet piquante: le Président
+qui avait inauguré sa carrière présidentielle à un moment
+où, dans un entraînement pacifique, on avait, pour ainsi
+dire, aboli l'armée et la marine, à la fin de sa carrière, se
+<span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> voyait soutenu par une armée de près de soixante mille
+hommes et entouré par un nombreux état-major de généraux
+et d'officiers dont l'allure martiale contrastait avec
+sa simplicité bourgeoise.</p>
+
+<p>D'ailleurs, même après les premières rencontres qui
+avaient diversement illustré les deux Hull, on espérait
+encore, en Angleterre, arrêter les progrès de la guerre, en
+facilitant la possibilité d'un armistice. Il y eut des remous
+d'opinion. La certitude, dans laquelle se trouvaient les
+hommes bien avertis de ne pouvoir enrayer la guerre
+avec les États-Unis, se précisait au moment même où
+l'espérance de vaincre devenait de jour en jour moins
+certaine. Tout contribuait à atteindre et à troubler la
+confiance publique.</p>
+
+<p>En Espagne, Wellington qui, après la bataille de Salamanque,
+avait occupé Madrid, ne put s'y tenir et dut de
+nouveau évacuer cette capitale, en accentuant sa retraite
+vers le Portugal. Cet échec sans importance coïncidait
+avec la victoire sans lendemain de Napoléon qui, en
+septembre, était entré à Moscou. Tout faisait encore supposer
+que la Russie serait vaincue et que l'Angleterre,
+absorbée par l'Amérique, ne pourrait lui être d'un grand
+secours. Dans ces circonstances, la capture de la <i>Guerrière</i>
+fut cruellement ressentie et le <i>Times</i>, interprète
+du sentiment unanime, proclama que, jusqu'à présent, on
+ne pouvait trouver, dans l'histoire, l'exemple d'une frégate
+anglaise se rendant à une frégate américaine. De
+pareils jugements, exprimés officiellement et qui correspondaient
+à l'explosion de joie ressentie aux États-Unis,
+ne faisaient que creuser l'abîme qui désormais séparait
+les deux pays. Et que les Américains eussent précisément
+choisi, pour frapper l'Angleterre, le moment où son existence
+politique et économique était le plus exposée, constituait
+la preuve évidente que Madison agissait d'après
+les ordres de Napoléon. Ainsi s'écrivait l'histoire et il devenait
+nécessaire de mener la guerre jusqu'au bout.</p>
+
+<p>Le patriotisme anglais surexcité voulait maintenant
+<span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> faire cette guerre implacable et sans merci. Ce sentiment
+se développa à mesure que se répandirent les nouvelles
+de Russie: la retraite de la Grande-Armée française, harcelée
+à travers d'immenses espaces par l'armée et l'hiver
+russes. La satisfaction de ce retour inespéré de la fortune
+rendit alors léger aux Anglais l'effort à opposer aux Américains.
+Le parti de la paix au Parlement ne souleva plus
+aucune protestation. L'opposition n'accusa pas les Ministres
+d'avoir déchaîné une guerre avec les États-Unis,&mdash;elle
+les accusa de ne l'avoir pas mieux préparée, d'avoir
+ignoré que le gouvernement américain était infecté
+par une haine mortelle contre l'Angleterre, à laquelle
+répondait une affection également mortelle à l'égard de
+la France.</p>
+
+<p>Cependant les hostilités anglo-américaines devaient se
+traîner en longueur. L'intérêt primordial qu'elles avaient
+un instant présenté pour le cabinet de Saint-James tombait
+au second plan; plus importants, d'une actualité plus
+proche, étaient les événements qui se préparaient en
+Europe et auxquels l'Angleterre, sous peine de déchoir,
+devait prêter l'attention la plus passionnée. Avant d'entrer
+dans le détail des opérations militaires qui, pendant trois
+ans, se déroulèrent aux États-Unis, il convient de jeter
+un coup d'&oelig;il sur les brusques changements survenus en
+Europe et qui modifièrent la situation respective des belligérants,
+dans les deux mondes.</p>
+
+<p>Résolu à rassembler une seconde armée de cinq cent
+mille hommes, en remplacement de celle qui s'était dispersée
+en Russie, Napoléon, après avoir laissé le commandement
+à Murat, était revenu à Paris, le 18 décembre 1812.
+La Prusse, frissonnante d'espoir, s'apprêtait à secouer le
+joug. Les Anglais comprirent que l'issue des complications
+américaines dépendait, dans une certaine mesure,
+de l'issue des complications allemandes.</p>
+
+<p>Si nous remontons un peu le cours des événements,
+nous pouvons nous rendre compte qu'au début de l'expédition
+de Russie, alors que tout faisait encore présager
+<span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> la victoire de Napoléon, la situation du Ministre des États-Unis
+à Saint-Pétersbourg, était assez délicate. Son gouvernement,
+en déclarant la guerre à l'Angleterre, était
+devenu virtuellement l'allié de la France, au point de vue
+militaire, au moment même où la Russie avait tout intérêt
+à lier partie avec l'Angleterre contre la France.</p>
+
+<p>Quelle conclusion tirer de ces faits?</p>
+
+<p>Si Napoléon battait les Russes et marchait sur Saint-Pétersbourg,
+le ministre américain ne pouvait plus être
+<i>persona grata</i> auprès du Tzar; si Napoléon était battu, ce
+même ministre ne pouvait pas s'attendre non plus à
+beaucoup de considération de la part de la cour de Russie,
+désormais acquise à l'influence anglaise.</p>
+
+<p>Dans les deux cas, il eût été politique d'éviter la continuation
+de la guerre entre l'Angleterre et l'Amérique,
+et le Tzar conçut l'idée d'offrir sa médiation. Quand cette
+offre fut connue à Washington par l'intermédiaire du Ministre
+russe Daschkoff, le gouvernement était en pleine
+lutte pour la désignation des titulaires de certains portefeuilles
+et la nomination des généraux commandants en
+chef. Armstrong, nommé ministre de la guerre, se trouva
+en compétition avec Monroe qui se croyait désigné pour
+un commandement militaire. À cette occasion, Sérurier
+le jugea avec une condescendance un peu sévère quand il
+lui accorde, de haut, un brevet de satisfaction en ces
+termes<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>.</p>
+
+<p>«On parle beaucoup de M. Monroe pour le commandement
+de l'armée... ce n'est pas un homme brillant et
+personne ne s'attend à trouver en lui un grand capitaine;
+mais il a servi pendant la guerre d'indépendance avec
+beaucoup de bravoure sous les ordres et aux côtés de
+Washington. C'est un homme de beaucoup de bon sens,
+de l'humeur la plus austère, du plus pur patriotisme et
+d'une intégrité universellement reconnue. Il est aimé et
+<span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> respecté de tous les partis et l'on croit qu'il gagnera bientôt
+les cours de tous ses officiers et soldats.....»</p>
+
+<p>Cependant, ce grand citoyen ne put s'entendre avec
+Armstrong. Gallatin lui-même, qui avait déjà rendu tant
+de services au pays, fut mis de côté. On lui trouva une
+compensation en le nommant membre de la mission envoyée
+auprès du Tzar pour discuter les conditions de sa
+médiation,&mdash;mission d'ailleurs bien délicate, non seulement
+à cause des concessions qu'il s'agissait de réclamer,
+mais surtout à cause du changement qui venait de
+s'opérer dans les affaires d'Europe et rendait, pour le moment,
+l'Angleterre assez indifférente aux man&oelig;uvres des
+États-Unis. Cette indifférence ne pouvait être que relative
+et temporaire.</p>
+
+<p>Toutes les opérations militaires qui, au cours de l'année
+1813, devaient se dérouler dans les étendues encore
+sauvages de l'Amérique du Nord, avec des armées relativement
+restreintes, des généraux peu expérimentés et
+des soldats mal entraînés, plus mal équipés encore, constituent
+un contraste pittoresque et instructif avec l'action
+gigantesque qui se jouait parallèlement en Europe, avec
+des masses d'hommes considérables, pour l'époque, et
+avec toutes les ressources d'une administration supérieurement
+organisée. Malgré les distances, malgré les divergences
+de vues, malgré la différence des moyens d'action
+employés, ces guerres, comme nous l'avons vu, ont entre
+elles des rapports profonds, des causes rapprochées, des
+intérêts mais aussi des dangers communs. C'est sous ces
+points de vue qu'il convient uniquement de les envisager
+ici.</p>
+
+<p>Quand les envoyés américains arrivèrent à Saint-Pétersbourg,
+en juillet 1813, les événements s'étaient précipités
+et la situation se présentait sous des aspects nouveaux.
+Les graves préoccupations qui avaient absorbé
+Alexandre, la lourde responsabilité qui pesait maintenant
+sur lui, rejetaient bien loin dans ses pensées son projet
+de médiation avec les États-Unis.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> On se rappelle qu'en décembre de l'année précédente
+Napoléon, repoussé en Russie après le passage de la Bérésina,
+avait quitté l'armée pour se rendre en secret à
+Paris, sans avoir pu recevoir le courageux ambassadeur
+Joel Barlow, lequel paya de sa vie son obstination consciencieuse
+à venir solliciter une audience diplomatique
+jusque dans les neiges de la Lithuanie. Le Tzar ne put
+empêcher son redoutable adversaire de reconstituer une
+nouvelle armée aussi puissante que celle qui s'était disloquée
+depuis la Moskowa jusqu'au Niémen, mais il essaya
+et il réussit à enflammer le souffle un peu patriotique,
+un peu révolutionnaire, mais surtout militaire qui, en
+Allemagne, n'attendait qu'une étincelle pour devenir incendie.
+Malgré la réunion des forces russes et prussiennes
+qui n'étaient plus une quantité négligeable comme nombre
+et comme bravoure, Napoléon fut encore vainqueur dans
+les sanglantes batailles de Lutzen et de Bautzen.</p>
+
+<p>La politique habile de l'Autriche, dirigée par M. de
+Metternich, intervint à ce moment et facilita l'acceptation
+d'un armistice qui fut peut-être plus utile à Napoléon
+qu'aux souverains alliés. Précisément à la date où cet
+armistice allait expirer, Gallatin et Bayard étaient arrivés
+à Saint-Pétersbourg et le Tzar qui, à Gitschin, attendait
+avec anxiété le résultat de la médiation autrichienne, considérait
+la médiation proposée par lui à Madison comme
+très secondaire.</p>
+
+<p>D'un autre côté, l'Angleterre montrait peu d'empressement
+à voir la Russie se mêler de ses conflits avec les
+États-Unis. C'était presque encore, pour elle, une affaire
+de famille qu'elle entendait régler sans l'intervention
+d'autrui. Castlereagh fit comprendre à Alexandre qu'il
+serait disposé à négocier directement et séparément avec
+le cabinet de Washington et il fit savoir à Gallatin, par
+l'intermédiaire d'Alexandre Baring que, si les instructions
+données aux commissaires américains les obligeaient
+à soulever la question de la presse des Matelots,
+toute négociation serait inutile. Dans ces conditions, le
+<span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> succès de la médiation dépendait des succès de Napoléon.</p>
+
+<p>Avant de prendre un parti pour ou contre les Américains,
+l'Empereur Alexandre attendait aussi l'issue de la
+lutte gigantesque. Il remit l'affaire aux soins de Romanzoff,
+le représentant de la politique française qui cherchait
+à faire aboutir la médiation et, en même temps, à
+la sollicitude de Nesselrode qui penchait pour l'Angleterre.
+Telles influences contradictoires retardèrent toute
+solution expéditive. Il était écrit que les événements qui
+se passaient en Amérique seraient comme obscurcis par
+les événements qui se préparaient en Europe. Napoléon
+à la veille d'être vaincu! Qu'importait le reste aux nations
+coalisées contre lui,&mdash;qu'importait surtout cette guerre
+suscitée par les Américains? Les Anglais avaient à résoudre
+des problèmes plus proches et plus compliqués.</p>
+
+<p>Pendant quelque temps, les batailles de Vittoria et de
+Leipzig noyèrent, dans l'éclat de leur retentissement, les
+rencontres sanglantes qui avaient eu lieu, avec des alternatives
+plus ou moins brillantes, dans le pays des grands
+lacs ou dans les contrées arrosées par les eaux du grand
+fleuve Mississipi. L'action diplomatique se ralentissant
+nécessairement, l'opinion anglaise à l'égard de l'Amérique
+ne se manifestait plus que par les journaux. On y
+trouvait, couramment exprimée, l'exaspération d'avoir
+subi des échecs sur mer; on ne pouvait oublier l'aventure
+de la <i>Guerrière</i> et d'autres navires anglais obligés de se
+rendre ou de reculer devant les navires américains. Le
+<i>Courrier</i>, feuille semi-officielle et qui passait pour soutenir
+la politique du cabinet, parla avec ostentation contre
+les velléités de paix et, rejetant toute la responsabilité des
+hostilités sur l'Amérique, proclama l'impossibilité de
+traiter avant que les canons anglais aient répandu la terreur
+sur les côtes américaines. Ce journal, dans son exaspération
+assez naïve, alla jusqu'à accuser les Américains
+de n'être plus des Anglais,&mdash;dans ce grief faisant revivre
+les causes profondes de désaffection, en imprimant ces
+lignes de mépris et de colère:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> «Ils n'ont rien ajouté à la littérature, rien à aucune
+science!.. Ils n'ont produit aucun bon poète, aucun historien
+célèbre!.. Leurs hommes d'État sont d'une espèce
+hybride,&mdash;moitié métaphysiciens, moitié politiciens,
+ayant tout le sang-froid des uns et toute la roublardise
+des autres. Aussi ne voyons-nous rien de grand dans leurs
+conceptions<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>...»</p>
+
+<p>Mais, en ce moment, il ne s'agissait ni de littérature,
+ni de conceptions métaphysiques: il s'agissait de savoir
+si les Américains étaient de taille à soutenir la lutte contre
+l'Angleterre, à coups de fusil et à coups de canons. Les
+Anglais auraient volontiers attribué les victoires navales
+remportées par les Américains, à l'habileté et au courage
+des marins anglais&mdash;ou de ceux qu'ils s'obstinaient à
+considérer comme tels&mdash;dont ils cherchaient précisément
+à supprimer la collaboration par leur ténacité à pratiquer
+la presse des matelots qui, dans les deux camps,
+parlaient la même langue. Sur ces entrefaites, la nouvelle
+de la victoire de Perry, sur le lac Érié, arriva à Londres
+en même temps que la nouvelle de la défaite de Napoléon
+à Leipzig. Dans ces deux événements, il y avait de quoi
+réjouir et de quoi vexer les Anglais. Le contentement
+l'emporta naturellement sur le dépit. La joie de savoir
+l'Empereur français en retraite sur le Rhin fit accepter
+sans trop de récrimination la défaite d'une flotte anglaise
+dans des eaux américaines. Et encore, cette flotte ne fut
+considérée que comme une flotille, ne faisant pas partie
+de la marine britannique, n'étant qu'une force locale,
+d'une espèce plutôt marchande que militaire, affirmait-on,
+pour diminuer l'importance de l'action.</p>
+
+<p>Quand on apprit que les Américains s'étaient emparés
+de Malden, avaient réoccupé Détroit et dispersé l'armée
+de Proctor sur la Tamise, le ton hautain de la presse mit
+une sourdine à ses déclarations haineuses. Elle fit preuve,
+tout à coup, d'une certaine impartialité à l'égard de ce
+<span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> qui se passait aux États-Unis, affectant de croire que les
+événements d'Europe auraient une influence décisive sur
+le cabinet de Washington, en le détachant de Bonaparte.
+Dans ces conditions, Gallatin et Bayard pouvaient être
+reçus à Londres, avec l'espoir d'entamer les pourparlers
+en vue de la paix. Castlereagh y était enclin, quoique,
+en dehors du gouvernement et de la presse officielle, l'opinion
+publique fût toujours très hostile. Pour bien des
+gens, la fortune déclinante de Napoléon devait entraîner,
+dans sa chute, la fortune naissante de l'Union Américaine.
+Les plus passionnés comprenaient Madison dans
+leur haine contre Napoléon,&mdash;les considérant tous deux
+comme un couple détesté, dont la disparition de la scène
+du monde pouvait, seule, permettre de réaliser une paix
+durable et honorable.</p>
+
+<p>Aux États-Unis, ces façons de voir avaient naturellement
+une répercussion profonde sur la situation des partis
+en présence. Les fédéralistes du Massachusetts revenaient
+à leurs anciennes sympathies. Les succès remportés
+par les Russes et, par conséquent, par les Anglais,
+mirent, un instant, en discussion l'idée de ne plus faire
+participer cet État à la guerre et de préconiser une paix
+séparée avec l'Angleterre. Cette idée semblait avoir été
+inspirée par la proposition faite au Congrès, par Madison,
+d'imposer un nouvel embargo. Les États de l'Est en auraient
+été le plus gravement atteints, comme ils l'avaient
+toujours été par une semblable décision, car c'était avec
+eux que les Anglais faisaient le plus de commerce et tout
+commerce devant cesser avec l'ennemi, la Nouvelle-Angleterre
+ne pouvait être autorisée à vendre ou à acheter,
+aussi longtemps que le reste du pays en était empêché.</p>
+
+<p>Dans son message du 9 décembre 1813, Madison fit
+ressortir les inconvénients résultant de la non-exécution
+de cette mesure. Pour lui, c'était simplement prolonger
+la durée de la guerre. En effet, non-seulement des objets
+de première nécessité arrivaient, de la sorte, aux ports
+anglais, aux armées anglaises au loin, mais les armées
+<span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> qui menaçaient directement les États-Unis, qui se trouvaient
+en face des armées américaines, pouvaient tirer
+des ports américains des ravitaillements qu'il eut été impossible
+de faire venir d'ailleurs. Même les navires et les
+troupes qui venaient insulter les côtes et remontaient l'embouchure
+des fleuves se voyaient ainsi soutenus et entretenus.
+Partout, si l'on n'y mettait bon ordre, on arrivait
+à ce résultat déconcertant: l'armée anglaise du Canada
+secourue par ceux-là même qui devaient la combattre.</p>
+
+<p>Quelque logiques et justes que fussent les raisons qui
+inspiraient Madison en faveur d'un embargo, le moment
+était mal choisi pour le faire accepter. Il était trop tard
+de recommencer un essai qui avait si mal réussi à Jefferson.
+On savait d'ailleurs que la Russie, la Prusse, le Danemark,
+la Suède et la Norvège, l'Espagne et l'Amérique
+du Sud, étaient déjà accessibles au commerce anglais et
+que la marche fatale des événements n'allait peut-être pas
+pour longtemps empêcher Napoléon de lui fermer le commerce
+avec la France. Le résultat serait donc minime si
+l'Angleterre se trouvait simplement exclue des ports de
+Boston et de Salem.</p>
+
+<p>Cet embargo qui fut voté et révoqué peu après, qui,
+pour les uns, n'était qu'une imitation maladroite du système
+continental de Napoléon, pour les autres, un moyen
+de supprimer toute communication illicite avec le Canada,
+fut soumis aux vicissitudes qui se succédaient si
+rapidement en Europe et donna lieu à des discussions
+d'un intérêt plus spécial, concernant la crise économique.</p>
+
+<p>En Europe, les alliés avaient traversé le Rhin et menaçaient
+la France au Nord et à l'Est, tandis que Wellington
+marchait sur Bordeaux. Dans ces conditions, quel
+effet pourrait produire l'embargo, quand l'Angleterre,
+débarrassée de son redoutable adversaire, avait renoncé à
+ses blocus comme la France avait renoncé à ses décrets?
+Prenant en considération ces changements importants,
+par un message au Congrès du 31 mars 1814, Madison,
+revenant sur sa décision primitive, recommanda de mettre
+<span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> un terme au système des restrictions commerciales. À
+cette occasion, deux orateurs exposèrent les raisons qui
+les avaient toujours fait manifester une opinion opposée
+à toute mesure restrictive.</p>
+
+<p>Calhoum, qui avait toujours combattu la politique commerciale
+de Jefferson et de Madison, considéra la volte-face
+de ce dernier comme un triomphe personnel, mais, au
+lieu d'en faire grand état, il fit siennes les raisons invoquées
+par le Président et s'efforça d'adoucir les contestations
+qui pourraient s'élever, à ce sujet, entre les représentants
+des États du Sud et de l'Est. Il rappela que la
+logique absolue n'est pas de ce monde, qu'un changement
+d'opinion se justifie par la nécessité qu'implique toute
+évolution et qu'une politique ne peut être taxée d'inconsistance
+que s'il n'y a pas de changement dans les circonstances
+pour la justifier. Maintenant, des circonstances
+nouvelles réclamaient de nouveau la liberté du commerce,
+à la condition, toutefois, que cette liberté ne fût pas un
+obstacle au développement des manufactures américaines;
+pour lesquelles il demandait la continuité d'une politique
+franchement protectrice.</p>
+
+<p>Ces deux affirmations semblaient contradictoires: la
+grande liberté accordée au commerce anglais ne comportait-elle
+pas un obstacle dangereux pour le développement
+et la protection de l'industrie américaine?</p>
+
+<p>Daniel Webster fit ressortir cette contradiction. Les
+arguments qu'il émit sont typiques.</p>
+
+<p>Il rappela, à son tour, que le système du blocus américain
+qui, pendant si longtemps, avait été accepté comme
+un <i>Credo</i> politique, n'était autre qu'une conséquence du
+blocus continental de Napoléon; ce système soutenait le
+gouvernement de Napoléon, aussi longtemps qu'il était
+tout-puissant; il l'abandonnait quand Napoléon s'approchait
+de son déclin. Webster était heureux de cette condamnation
+du «premier système américain» parce que
+cette suppression concordait avec ses idées sur le développement
+des manufactures. Et ici, cet homme d'État,
+<span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> d'un caractère si énergique, exprima, presque en poète,
+son aversion, non pas pour le nombre croissant des usines,
+mais pour la méthode avec laquelle elles prenaient déjà
+une si grande extension dans le vieux monde. Par anticipation,
+il semblait un Ruskin américain, quand il disait:</p>
+
+<p>«Je ne suis pas pressé de voir des Sheffields et des Birminghams
+en Amérique... Je ne tiens nullement à accélérer
+l'approche de la période où la grande masse des travailleurs
+américains ne trouvera plus son emploi dans les
+champs; quand les jeunes hommes de la campagne seront
+obligés de fermer leurs yeux aux beautés de la nature,&mdash;au
+ciel, à la terre&mdash;et de se confiner dans des
+ateliers malsains; quand ils seront obligés de fermer leurs
+oreilles au bêlement de leurs troupeaux broutant sur les
+collines qui leur appartiennent, et de ne plus entendre
+la voix de l'alouette les fêtant au labour et qu'ils devront
+les ouvrir dans une atmosphère de fumée, de vapeur, au
+perpétuel tourbillon des courroies et des fuseaux, dans
+le grincement des scies....»</p>
+
+<p>De telles paroles dépassaient l'actualité du moment,
+elles prédisaient le danger futur. Mais l'heure présente
+était toute entière aux complications militaires et les divergences
+qui divisaient Républicains et Fédéralistes devaient
+se réveiller devant la nécessité de fortifier les contingents
+de l'armée. Si Armstrong reconnaissait l'opportunité
+d'augmenter le nombre des recrues en vue d'une
+offensive, Webster fut d'avis de ne pas sortir d'une guerre
+défensive, excepté sur l'Océan. Les batailles de Leipzig et
+de Vittoria lui donnaient raison. L'Angleterre pouvant
+disposer de plus de ressources, l'offensive avait passé
+entre ses mains et une défense victorieuse était seule ce
+que pouvaient espérer les États-Unis.</p>
+
+<p>Sérurier assistait à ces débats parlementaires, il observait
+ces revirements de l'opinion, en fidèle serviteur de
+Napoléon, en sincère patriote aussi. La considération
+qu'on lui témoignait augmentait ou diminuait, suivant
+la nature des événements. L'importance de son rôle se
+<span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> réglait d'après l'issue plus ou moins heureuse de la tactique
+de son maître. On peut trouver dans sa correspondance
+diplomatique comme un reflet des différentes
+phases par lesquelles passa l'influence française en Amérique,
+à cette époque. En juillet 1813, la gloire de l'Empereur
+est encore intacte.</p>
+
+<p>«La semaine dernière, écrit-il<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>, nous avons reçu,
+l'une après l'autre, les nouvelles des derniers succès remportés
+au commencement de la campagne,&mdash;la bataille
+de Lutzen, l'offre d'un armistice et la bataille de Bautzen.
+Ces événements, si glorieux pour la France, ont été
+autant de coups de foudre pour l'ennemi en Amérique. Sa
+consternation égale sa confiance antérieure, qui n'avait
+pas de limites. Les Républicains du Congrès, par contre,
+ont reçu ces nouvelles avec des expressions de triomphe.
+Ils sont tous venus me féliciter et m'ont affirmé qu'ils
+n'étaient pas moins que nous victorieux à Lutzen...»</p>
+
+<p>Quand arrivèrent les nouvelles moins bonnes, à la fin
+d'octobre 1813, l'enthousiasme de Sérurier baisse un peu
+de ton mais il ne peut pas encore dire que la confiance
+de Madison soit déjà ébranlée:</p>
+
+<p>«En rentrant à Washington, il s'est exprimé en des
+termes convenables, quoique mesurés, sur la monstrueuse
+coalition qui a été renouvelée contre Sa Majesté. Il me fit
+remarquer que, au nombre de nos avantages, nous devions
+compter le fait que la coalition possédait dix têtes, tandis
+que la France n'en avait qu'une».</p>
+
+<p>«Et quelle tête puissante!» conclut aussitôt le Président,
+avec moins de grâce que de conviction dans sa
+contenance.</p>
+
+<p>Mais le Ministre de France ne devait pas toujours
+recueillir dans son entourage des propos si flatteurs.</p>
+
+<p>Quand on apprit la bataille de Leipzig et les dispositions
+conciliantes de Castlereagh, Sérurier tomba de son
+piédestal,&mdash;de toute la hauteur qui convenait au représentant
+<span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> de Napoléon. Ce fut une consternation chez les
+uns,&mdash;une joie chez les autres,&mdash;une stupeur chez tous.
+En pouvait-il être autrement? Au commencement de
+février 1814, les nouvelles étaient arrivés de Bordeaux
+annonçant que les alliés étaient à Troyes, menaçant Paris,
+tandis que Napoléon avait accepté leurs conditions de
+négociations.</p>
+
+<p>«Pour le moment, écrivait Sérurier<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>, le public croyait
+tout perdu. Je dois dire, en toute justice, que le Président
+et son cabinet montrèrent plus de sang-froid et ne partagèrent
+pas l'alarme universelle, ils continuèrent à me
+témoigner une grande confiance dans le génie de l'Empereur.
+Je ne les ai pas trouvés inquiets outre mesure par la
+marche des alliés, ni sceptiques en ce qui concerne notre
+pouvoir de les repousser; mais je sais que l'adhésion de
+Sa Majesté aux conditions préliminaires des alliés et, plus
+encore, le congrès de Châtillon, et l'influence irrésistible
+naturellement acquise par le Ministre britannique, ont
+vivement alarmé M. Madison. Il crut voir, dans l'annonce
+de votre acceptation de ces conditions, notre renonciation
+à toute espèce de pouvoir ou contrôle sur l'Espagne et
+sur l'Allemagne, où l'Angleterre serait désormais toute
+puissante. Il crut qu'une paix, dictée par lord Castlereagh,
+avait déjà dû être signée et que les États-Unis seraient
+laissés sur le champ de bataille...»</p>
+
+<p>Les esprits se montraient tellement affectés par les revers
+de Napoléon que les capitalistes hésitaient à exposer
+leurs capitaux. Il est évident que le passage du Rhin
+et les progrès des alliés en France, provoquèrent ce mouvement
+rétrograde du cabinet de Washington.</p>
+
+<p>Du coup, Sérurier perdit tout son prestige.</p>
+
+<p>Du coup, fut modifiée aussi la tendance qui constitue
+une des caractéristiques de la première période de l'histoire
+des États-Unis, période durant laquelle, les diplomates
+étrangers pouvaient jouer un rôle assez important
+<span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> pour contrebalancer l'influence des pouvoirs législatif
+et exécutif. Ce qui, jusque-là, avait été permis à l'initiative
+personnelle de Jefferson ou de Madison, ne fut plus
+toléré. L'ingérence indiscrète d'une grande puissance
+étrangère n'était donc plus possible. La parole était désormais
+aux représentants de la nation. Beau et grand
+principe qui, malheureusement, n'est pas toujours conforme
+à la réalité des choses. Et, en l'occurrence, quelle
+nation représentaient, le plus souvent, ces représentants?
+Des fractions de nationalités qui, dans l'émiettement du
+système fédératif, risquaient de méconnaître le véritable
+intérêt de l'Union. La politique séparatiste des différents
+états faisait encore grand tort à la notion de l'État. Cette
+politique, qui était parfaitement légitime quand il s'agissait
+d'intérêts locaux, devenait désastreuse quand il s'agissait
+de questions d'un ordre plus général, telles que la
+guerre, les relations extérieures, la défense, enfin, du
+territoire, non seulement d'un état pris isolément dans son
+entité organique, mais de tous les états pris dans leur
+ensemble. Les Républicains avaient toujours défendu ce
+principe,&mdash;qui est en même temps un <i>Credo</i> indispensable
+au salut d'une patrie. Des fédéralistes de la Nouvelle-Angleterre
+s'étaient toujours montrés hostiles à
+cette conception, et pour cause, car leur parti ne renonçait
+pas encore à l'espoir d'une scission. Ils manifestaient
+peu d'empressement pour la continuation de la guerre.
+Ceux du Massachusetts émirent même la prétention de
+ne pas prendre les armes avant que leur territoire ne fût
+envahi par l'ennemi. Jusque-là, d'ailleurs, les habitants
+des principales villes voulaient continuer leur commerce
+sans entraves, sans embargo, sans blocus. Il y eut des
+réunions où de véritables appels à la révolte se firent entendre,&mdash;ce
+qui était d'autant plus dangereux qu'il y
+avait en Angleterre des partisans réclamant la constitution
+d'une confédération du Nord uniquement composée des
+cinq états de cette ancienne province.</p>
+
+<p>Les hommes politiques mieux avertis, même fédéralistes,
+<span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> reculèrent devant cet extrême. Ils ne voulaient,
+sous aucun prétexte, répandre la division pendant qu'on
+était en guerre avec une nation puissante qui, tout en
+ayant accepté l'envoi de commissaires en vue de la paix,
+ne semblait pas disposée à accepter de raisonnables conditions
+de paix.</p>
+
+<p>Tandis que la guerre, impopulaire chez les uns, populaire
+chez les autres, donnait lieu à de telles manifestations
+de politique intérieure, elle continuait ses opérations
+militaires sur lesquelles il convient de jeter maintenant
+un coup d'&oelig;il d'ensemble.</p>
+
+<p>Après les premiers échecs à la frontière du Canada, le
+général Harrison eut pour mission de reprendre Détroit
+et de s'avancer jusqu'à Malden; mais, selon lui, on ne
+pouvait garder Détroit qu'après avoir pris Malden. Il ne
+paraissait pas avoir grande confiance dans le succès de
+cette campagne et cherchait à en rejeter la responsabilité
+sur le cabinet<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>. Une rencontre sanglante eut lieu sur
+les bords de la rivière Raisin où le général Winchester
+aurait pu avoir l'avantage s'il avait eu toutes ses forces à
+proximité; mais le régiment de Wells était trop loin pour
+le secourir. Il fut débordé par la milice canadienne
+flanquée par un gros d'Indiens qui firent preuve de leur
+férocité habituelle. Il fallut se rendre. Les gens de Kentucky
+qui s'étaient battus avec bravoure excitèrent la
+curiosité des soldats anglais.</p>
+
+<p>Le major Richardson<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a> fit d'eux la description suivante:</p>
+
+<p>«Leur apparence était misérable, affreusement. Ils
+avaient l'aspect d'hommes, pour lesquels, la propreté est
+une vertu inconnue et leurs corps sordides étaient recouverts
+de vêtements qui avaient été exposés à toutes les
+intempéries des saisons et étaient arrivés au dernier degré
+de l'usure, là où toute réparation devient inutile... On
+<span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> était au c&oelig;ur de l'hiver, mais personne n'était pourvu
+d'un ample manteau; quelques-uns seulement possédaient
+des objets de laine défiant toute description. Ils avaient
+toujours leurs vêtements d'été, en étoffe de coton, de couleurs
+variées et taillés en forme de blouses descendant
+jusqu'aux genoux... Ils portaient des chapeaux rabattus,
+râpés à force de servir, sous lesquels leurs longs cheveux
+tombaient en désordre sur leurs joues. Si on ajoute à cela
+des couvertures sales roulées autour des reins pour les
+protéger contre le froid et retenues par de larges ceinturons
+de cuir dans lesquels étaient passés des couteaux
+et des haches, d'une longueur extraordinaire, ils avaient
+un air sauvage qui, en Italie, les eussent fait prendre
+pour des brigands des Apennins...»</p>
+
+<p>Cette description donne une idée du délabrement dans
+lequel se trouvaient les troupes,&mdash;délabrement physique
+et matériel qui correspondait, dans une certaine
+mesure, au désarroi des autorités dirigeantes. Monroe se
+demanda plus d'une fois si ses compatriotes possédaient
+vraiment les qualités nécessaires pour faire la guerre.
+Mais toute qualité se développe avec le temps et avec
+l'expérience. Les hostilités se déroulèrent avec des vicissitudes
+diverses. Perry battit Proctor sur le lac Érié;
+Proctor ne put prendre sa revanche sur les bords de la
+rivière Tamise où une bataille qui dura vingt minutes,
+avec force d'auxiliaires indiens, dégagea le Haut-Canada.
+Dans cette rencontre, le fameux chef indien Tecuruthe fut
+tué. Quand le feu eut cessé, plusieurs officiers anglais,
+qui le connaissaient bien, vinrent sur les lieux et identifièrent
+son corps. Le coup fut décisif pour la domination
+anglaise dans le Nord-Ouest, et les Indiens, se rendant
+compte de la situation, reprirent leur liberté d'action à
+l'égard de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Quoique les hostilités, qui duraient depuis bientôt deux
+ans, fussent, en résumé, à l'avantage des États-Unis, les
+Anglais n'avaient pas pu être repoussés de la frontière
+du Canada. Voyant que le résultat obtenu était mince
+<span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> sur le lac Ontario, Armstrong chercha à menacer le Haut-Canada
+par le lac Érié où il possédait une flotte. C'était
+une diversion qui pouvait affaiblir l'ennemi du côté de
+Plattsbourg. Mais encore dans cette opération qui avait
+toutes les apparences d'une action locale, l'influence de
+ce qui se passait en Europe, l'influence, enfin, de la carrière
+de Napoléon sur la destinée de l'Union, devait se
+faire sentir. Pendant qu'on élaborait ce plan, les alliés
+étaient entrés à Paris le 31 mars, Bayonne s'était rendu
+à Wellington le 28 avril 1814, et quelque temps après,
+le gouvernement anglais décida d'envoyer au Canada un
+renfort de 10.000 hommes, composant quatorze régiments
+des meilleures troupes de Wellington. Napoléon, vaincu,
+contribuait ainsi à augmenter les forces que les Anglais
+voulaient opposer aux Américains.</p>
+
+<p>En attendant l'arrivée de ces soldats d'élite, Scott remporta
+une victoire sur les Anglais de Riall, en rase campagne,
+près de la rivière Chippana. Cette bataille qui, en
+réalité, n'était importante ni par le nombre des effectifs
+engagés, ni par le résultat obtenu, peut, cependant, être
+comparée à la victoire navale remportée par Isaac Hull
+sur la <i>Guerrière</i>. L'armée de terre n'avait plus rien à
+envier à la marine. Un légitime orgueil, garant d'une
+confiance dont on avait grand besoin, fut le gain le plus
+clair de cette rencontre qui facilita celle de Lendy's
+Lane. Les Américains avaient fait leurs preuves de bravoure
+et d'habileté. Dans cette dernière bataille, ils eurent
+deux généraux et beaucoup d'officiers blessés. Brown et
+Scott furent obligés de prendre du repos, tandis que Ripley
+se retrancha derrière le fort Érié, à l'assaut duquel,
+le commandant des forces britanniques, le général Drummond,
+échoua. Quatre fois en six semaines, les troupes
+anglaises en nombre avaient reçu un coup sanglant et
+significatif, porté par des troupes américaines inférieures
+en nombre.</p>
+
+<p>Pour les Anglais, le lac Champlain était la région la
+plus propice pour une invasion. Là, ils pouvaient concentrer
+<span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> des forces respectables. Pour cette raison, leur
+tactique consistait à reculer la frontière militaire jusqu'à
+Plattsbourg et Burlington. De ce côté, la chance parut
+leur revenir. Le 26 août 1814, le lieutenant général Sir
+J. C. Sherbrooke, gouverneur de la Nouvelle-Écosse,
+quitta Halifax avec une flotte importante et arriva, au
+commencement de septembre, à l'embouchure de Penobscot.
+Tout l'effectif du Massachusetts n'était pas capable
+de résister aux Anglais. Bientôt toute la province du
+Maine tomba entre les mains de Sherbrooke. La population
+parut disposée à se soumettre à la domination du roi
+Georges; mais cette domination ne pouvait devenir effective
+que si l'on était en possession du lac Champlain.
+Une flotille anglaise entra donc dans les eaux de ce lac
+pour y faire une démonstration hostile. Izard se fortifia
+à Plattsbourg. Autour de cette place et dans la baie du
+même nom, allait se livrer une autre bataille,&mdash;une
+double action, sur terre et sur le lac, où les contingents
+anglais qui s'étaient couverts de gloire sous Wellington,
+furent battus sous Prévost. N'ayant plus, pour les diriger,
+la main énergique du Duc de Fer qui les avait rendus
+invincibles en Portugal, ces soldats parurent inférieurs
+au Canada.</p>
+
+<p>L'activité déployée avec bonheur à la frontière du Nord
+prouve quelle importance Armstrong attachait à arrêter
+les progrès des Anglais de ce côté,&mdash;quelle importance
+aussi ces derniers attachaient à la possibilité de reculer
+cette frontière vers le sud. Le Ministre de la Guerre semblait
+entièrement oublier que Washington était sans défense,
+à la merci d'une attaque qui aurait pu être tentée
+par une poignée d'hommes avant qu'on ait seulement
+donné l'alarme. Les pourparlers à Londres avec Gallatin
+et Bayard traînant en longueur, il fut enfin question de
+fortifier Washington, siège du gouvernement et cette
+mission fut confiée au général Winder. Ce général, qui
+ne connaissait pas bien le pays, consacra un mois à le parcourir
+en vue de l'étudier mais, vers la fin du mois d'août,
+<span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> il n'avait pas encore pris une initiative utile pour la défense
+de la ville. Cette inertie, ou cette négligence, était
+d'autant plus coupable, qu'une expédition anglaise, commandée
+par le major-général Robert Ross, était en route,
+à l'effet d'opérer une diversion sur les côtes des États-Unis
+d'Amérique, au profit de l'armée employée à la défense
+du Haut et du Bas-Canada. Mais dès le mois de mai
+1814, un corps isolé de troupes américaines ayant fait un
+raid non autorisé par le gouvernement, jusqu'à Long Point,
+saccageant les propriétés privées sur leur passage, Prévost
+prévint immédiatement le vice-amiral Cochrane
+qu'il serait équitable de tirer vengeance d'un tel affront,
+et, dès que l'expédition de Ross arriva à Bermude, en juillet,
+elle fut dirigée vers la baie de Chesapeake, avec ordre
+de détruire et de dévaster les villes et districts échelonnés
+sur la côte<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a>. Après avoir réalisé ces représailles,
+trois buts étaient à atteindre: délivrer la flotille du capitaine
+S. Barney, bloquée dans la rivière Patuxent,&mdash;s'emparer
+de Baltimore,&mdash;insulter Washington. On voit
+que les craintes inspirées à Madison par l'inertie de Winder
+étaient justifiées.</p>
+
+<p>Les Américains ne purent arrêter l'envahisseur à Bladensburg.
+Malgré une défense énergique, au cours de laquelle,
+Barney prouva qu'il aurait été plus désigné que
+Winder pour commander l'armée américaine, le général
+Ross marcha sur Washington, à la tête de ses troupes.
+La nuit tombait quand il atteignit les premières maisons
+de la ville. Le général, entouré de quelques officiers, fut
+accueilli par une fusillade dirigée contre lui, de la maison
+occupée autrefois par Gallatin, sur la place du Capitole.
+Le cheval de Ross fut tué, mais la maison fut incendiée.
+Le gros de l'armée anglaise campait hors de la ville. Une
+partie reçut l'ordre de mettre le feu au Capitole et, aussitôt
+que les flammes en eurent fait leur proie, Ross et
+<span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> Cockburn, accompagnés de quelques centaines de soldats
+et animés d'un grand désir de vengeance, froidement, silencieusement,
+se dirigèrent à travers l'obscurité jusqu'à
+la Maison-Blanche et y mirent aussi le feu. Au même moment,
+les navires ancrés dans le bras oriental du Potomac,
+sautèrent, et la nuit s'éclaira des flammes de tous
+ces incendies, répandant sur toute la contrée une lueur
+sinistre que Madison et les ministres en fuite purent
+apercevoir du haut des collines du Maryland et de la Virginie.</p>
+
+<p>Un des rares civils demeurés dans la ville était notre
+représentant, Sérurier; il fit à Talleyrand la description
+suivante de ce spectacle tragique<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>:</p>
+
+<p>«Je n'ai jamais vu une scène à la fois aussi terrible
+et aussi magnifique. Votre excellence, connaissant la nature
+pittoresque et la grandeur des environs, peut s'en
+faire une idée. Une profonde obscurité régnait dans la
+partie de la ville que j'occupe et nous étions abandonnés
+aux conjectures et aux rapports mensongers de nègres,
+sur ce qui se passait dans le quartier illuminé par ces
+flammes effrayantes. À onze heures, un colonel, précédé
+par des porteurs de torches, fut aperçu marchant dans la
+direction de la Maison-Blanche qui est située près de la
+mienne. Les nègres rapportèrent qu'elle devait être incendiée
+ainsi que tous les bâtiments des ministères. Je
+crus que ce que j'avais de mieux à faire, dans ce moment,
+c'était d'envoyer un de mes gens au général, avec une
+lettre dans laquelle je le priais d'expédier une garde à la
+maison de l'ambassadeur de France pour la protéger...
+Mon messager trouva le général Ross à la Maison-Blanche
+où on rassemblait dans le salon tous les meubles qu'on
+pouvait trouver pour y mettre le feu. Le général répondit
+que l'hôtel du Roi serait respecté comme si Sa Majesté
+en personne s'y trouvait; qu'il donnerait des ordres à
+<span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> cet effet et que, s'il était encore à Washington le jour suivant,
+il aurait le plaisir de me rendre visite.»</p>
+
+<p>Cette mise à sac de la capitale répondait au but assigné
+à cette expédition de représailles. Elle fut exécutée systématiquement,
+avec un flegme et une méthode toute britanniques,
+dans un silence et un ordre effrayant, présidant,
+en somme, à des actes de brigandages qu'on aurait voulu
+pouvoir mettre sur le compte d'un entraînement de passion,
+pour en atténuer toute l'horreur. Ce n'est pas la
+place ici d'entrer dans ces détails auxquels les Anglais
+impartiaux eux-mêmes n'aiment pas à s'arrêter. Qu'il
+nous suffise de rappeler qu'en entrant dans la maison du
+Président, les soldats trouvèrent table mise et se régalèrent
+d'un menu copieux qui ne leur avait pas été destiné,&mdash;et
+aussi que la Présidente n'eut que le temps de
+faire décrocher un portrait de Washington pour le soustraire
+à la fureur dévastatrice de l'ennemi.</p>
+
+<p>Madame Madison, fuyant à son tour, ne fut rejointe par
+son mari que dans une pauvre auberge, sur la grand'route
+encombrée par des soldats désemparés et des citoyens
+fugitifs. De tous les chefs d'État dont la capitale fut occupée
+par l'ennemi, pendant les guerres napoléoniennes,
+le président Madison fut certainement le plus durement
+traité. D'ailleurs, tous les membres civils du gouvernement,
+Monroe et Armstrong en tête, furent exposés à de
+pénibles vicissitudes que leurs prétentions militaires rendaient
+parfois ridicules, s'il est permis d'appliquer cet
+adjectif à des hommes d'un caractère et d'une intelligence
+remarquables, se trouvant aux prises avec les plus
+dramatiques nécessités, pour lesquelles ils n'étaient nullement
+préparés.</p>
+
+<p>Après le raid sanglant et incendiaire dirigé contre
+Washington, l'armée anglaise s'était repliée sur les côtes
+de la Baie de Chesapeake où Cochrane et Cockburn continuèrent
+leurs ravages et leurs exactions. Mais leur objectif
+était maintenant Baltimore qui, d'après le plan primitif,
+aurait dû être attaqué avant Washington. De cette
+<span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> façon, la grande cité avait eu plus de temps pour préparer
+sa défense. Cette défense fut même organisée avec beaucoup
+d'entrain par les citoyens ardemment secondés par
+le maire. Dans ces conditions, Baltimore ne pouvait pas
+être pris aussi facilement que Washington et l'armée de
+Ross ne semblait pas de force à s'emparer des ouvrages
+avancés. Dans une rencontre qui eut lieu du côté de
+North-Point, Ross fut tué d'une balle et remplacé dans le
+commandement par le colonel Brooke. Mais devant l'impossibilité
+d'un bombardement décisif, l'amiral Cochrane
+fit savoir à Brooke qu'il cessait le feu et le colonel fut
+aussi d'avis que «la prise de la ville ne serait pas une
+compensation suffisante des pertes qu'entraînerait l'assaut
+des forts».</p>
+
+<p>Ainsi, malgré l'attaque dirigée contre Washington,
+l'armée anglaise était en retraite; malgré le désarroi qui
+présidait à la direction politique et militaire des affaires
+américaines, l'avenir de l'Union semblait se dégager de
+ces terribles épreuves.</p>
+
+<p>Sur mer, la marine des États-Unis tenait tête, souvent
+avec avantage, à la marine britannique qui se trouvait
+exposée aux plus audacieuses représailles de la part des
+navires marchands. Ces derniers poussaient leurs poursuites
+jusque sur les côtes de l'Angleterre et, dans l'espace
+de vingt-quatre mois, plus de huit cents vaisseaux
+furent capturés par une puissance nouvelle dont la force
+navale avait jusqu'à présent été maladroitement méprisée
+par les Anglais. Le commerce qui constituait la base de
+la politique inspirée par les boutiquiers de Londres et de
+Liverpool, aux hommes d'État du cabinet de Saint-James,
+était gravement atteint. Les Américains pouvaient, en définitive,
+se considérer comme satisfaits du résultat général
+de la guerre, quels que dussent être les efforts à tenter
+encore et les difficultés à surmonter: ils s'étaient vengés,
+en beaucoup de cas, des insultes qu'on leur avait infligés.</p>
+
+<p>Cependant, à quel prix?</p>
+
+<p>Les dépenses en hommes et en argent étaient immenses&mdash;et
+<span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> les hommes et l'argent manquaient à Madison
+après ces deux ans de guerre. Et pour la continuer encore,
+il fallait s'imposer de nouveaux sacrifices, mais la fatigue
+se faisait sentir dans tous les rangs de la population. La
+situation financière était désastreuse. La panique causée
+par la prise de Washington obligèrent les banques de
+Philadelphie et de Baltimore à suspendre leurs payements.
+Il en fut bientôt de même des banques de New-York
+et de la plupart des grandes villes. La vie économique
+du pays fut bouleversée, la source de tout revenu
+étant tarie.</p>
+
+<p>Pourtant, il fallait encore préparer une résistance opiniâtre.
+Les commissaires américains qui discutaient, à
+Gand, les conditions auxquelles l'Angleterre serait disposée
+à faire la paix, avaient fait savoir, en octobre 1814,
+que ces conditions n'étaient pas admissibles. Les négociateurs
+anglais demandaient des concessions territoriales
+qui entamaient l'intégrité de l'Union. Ils demandaient,
+d'abord, tout le territoire indien du Nord-Ouest, comprenant
+le tiers de l'État de l'Ohio, les deux tiers de l'Indiana
+et presque toute la région qui composa plus tard les
+États de l'Illinois du Wisconsin et du Michigan, devait
+tomber sous la domination de l'Angleterre. Les États-Unis
+ne devaient plus avoir aucun contact militaire ou
+naval avec les Lacs; ils seraient déchus de tous droits de
+pêcheries et, enfin, devaient céder une portion du Maine
+en vue de fortifier le Canada.</p>
+
+<p>Il était impossible de s'incliner devant de telles prétentions.</p>
+
+<p>Les hommes d'État américains et les différents partis
+étaient donc partagés entre ces deux tendances: désir et
+presque obligation de faire la paix, et nécessité de faire la
+guerre. Nécessité d'autant plus inéluctable que les opérations
+anglaises dirigées contre la baie de Chesapeake
+allaient être complétées par des opérations ayant pour
+objectif les côtes du Golfe du Mexique, où, suivant Cochrane,
+«les troupes anglaises, au nombre de 3.000, débarquées
+<span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> à Mobile et rejointes par tous les Indiens, ainsi
+que par les Français et les Espagnols séparatistes, pourraient
+entièrement repousser les Américains de la Louisiane
+et des Florides<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a>».</p>
+
+<p>C'était la perspective de faire d'une pierre deux coups:
+annihiler les effets de la politique de Napoléon qui avait
+cédé la Louisiane aux États-Unis pour la soustraire à toute
+tentative de la part de l'Angleterre,&mdash;en même temps,
+couper toute communication entre la région des Grands-Lacs
+et l'embouchure du Mississipi. Pour atteindre ce
+but, il fallait s'emparer de la Nouvelle-Orléans et réveiller
+dans le pays les anciennes ambitions espagnoles et même
+les vieilles sympathies françaises.</p>
+
+<p>Jackson qui, à la tête des forces américaines, s'était
+arrêté trop longtemps à Mobile, dut marcher sur la Nouvelle-Orléans
+vers laquelle se dirigeait Pakenham, ayant
+sous ses ordres une flotte et une armée importantes.
+Mais Jackson, arrivé dans cette ville qui comptait alors à
+peine vingt mille habitants, ne sembla pas se rendre
+compte du danger qui la menaçait. Son activité ne fut pas
+plus ingénieuse que celle de Winder à Washington, jusqu'au
+moment, du moins, où il se trouva en présence de
+l'ennemi. Il était en train de faire une inspection du côté
+de Chef-Menteur et du lac Pontchartrain, quand les Anglais
+commencèrent leur attaque du côté du lac Borgne.
+Alors Jackson se rendit compte de la situation et, en face
+du danger, il retrouva tous ses talents militaires.</p>
+
+<p>Grâce à son habilité, grâce à la bravoure et à la persévérance
+d'une petite armée<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>, composée de milices levées
+à la hâte, le formidable armement préparé, à grands
+frais, par l'Angleterre, échoua: la Nouvelle-Orléans repoussa
+l'attaque de l'ennemi. Ce fut le 8 janvier 1815,
+<span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> jour à jamais mémorable dans les annales de l'histoire
+de l'Amérique du Nord, que ce produisit cet événement
+d'une portée considérable. Franklin avait dit un jour, en
+s'adressant à ses compatriotes: «Vous avez fait la guerre
+de la Révolution,&mdash;il vous reste à faire la guerre de la
+libération définitive.» Cette libération venait de s'achever
+avec la victoire de la Nouvelle-Orléans. Au moment
+même où Napoléon allait jouer sa dernière chance dans la
+plaine de Waterloo, les États-Unis se voyaient définitivement
+en possession de la vallée du Mississipi qui leur
+permettait de s'étendre vers l'ouest immense et mystérieux,
+et de relier, en même temps, les plages méridionales
+du golfe du Mexique aux étendues septentrionales
+de la région des Grands-Lacs.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> CHAPITRE XIII<br>
+<span class="smcap">LA CHUTE DE NAPOLÉON ET LA FIN<br>
+DE LA RIVALITÉ FRANCO-ANGLAISE EN AMÉRIQUE.</span></h2>
+
+<p class="resume">Napoléon, roi de l'île d'Elbe. &mdash; Son voyage de Fontainebleau
+à Fréjus. &mdash; Il semble prendre au sérieux sa petite royauté. &mdash; La
+comédie après la tragédie. &mdash; Son retour en France. &mdash; Les
+événements d'Amérique y ont contribué. &mdash; Les contingents
+de Wellington qui opéraient aux États-Unis reviennent
+en Europe pour prendre part à la bataille de Waterloo. &mdash; L'influence
+que l'Amérique avait toujours exercée sur la carrière
+de Napoléon se fait de nouveau sentir à son déclin. &mdash; Le
+Congrès de Vienne refait une Europe nouvelle. &mdash; Le traité
+de Gand tend à libérer les États-Unis de toute ingérence
+européenne.</p>
+
+<p>Après l'abdication de Fontainebleau, Napoléon se rendit
+en hâte dans le midi de la France pour regagner son
+minuscule royaume de l'île d'Elbe, dérisoire souveraineté
+que les alliés avaient consenti à lui laisser, d'après le
+choix auquel il s'était lui-même arrêté.</p>
+
+<p>C'était à la fois trop et pas assez.</p>
+
+<p>C'était trop, car l'activité qu'il mit aussitôt à organiser
+et à administrer un territoire insulaire qui équivalait à
+l'importance et à l'étendue d'une sous-préfecture, prouve
+que ses qualités d'initiative n'étaient pas atteintes.</p>
+
+<p>Ce n'était pas assez, car son imagination, toujours en
+travail, dépassa bien vite les limites étroites qu'on lui
+avait assignées, pour reprendre le rêve de sa domination
+universelle.</p>
+
+<p>Et puis, même réduit à ce fantôme de son ancienne
+puissance, le génie de l'Empereur inquiétait les ambassadeurs
+<span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> de la Sainte-Alliance en train de refaire la carte
+de l'Europe, au congrès réuni à Vienne.</p>
+
+<p>En réalité, il fut déjà le prisonnier de l'Angleterre
+dans ce nid à portée de vue de son berceau et où, pour
+l'Autriche, l'aigle se trouvait encore trop près de l'aiglon.</p>
+
+<p>La marine britannique surveillait, à une distance indiscrète,
+les allées et venues qui se produisaient à l'intérieur
+et autour de l'île. Les nouvelles n'y pouvaient parvenir
+que tronquées, falsifiées: on ne laissait passer que des
+informations strictement révisées par une censure méticuleuse.
+On sait comment ces mesures sévères furent habilement
+déjouées.</p>
+
+<p>Mais dès son arrivée, le nouveau roi de l'île d'Elbe,
+qu'on appelait toujours l'Empereur, eut besoin de se remettre
+des fortes émotions par lesquelles il avait passé
+durant son voyage de Fontainebleau à Fréjus. Sur cette
+route de l'exil, il avait été accompagné par des officiers
+autrichiens et anglais ayant pour mission&mdash;ô dérision!&mdash;de
+le protéger contre les manifestations hostiles des
+populations qui avaient déjà changé avec enthousiasme
+la cocarde tricolore contre la cocarde blanche. L'animosité
+à son adresse était surexcitée à un tel point, surtout en
+Provence, que pour éviter de tomber sous les coups d'un
+assassin vulgaire, Napoléon estima prudent de prendre
+la livrée et la place d'un de ses courriers à cheval qui
+précédaient ses équipages.</p>
+
+<p>Dans cet accoutrement, lamentablement déprimé et
+meurtri, il vint échouer à l'auberge de la Calade, près
+d'Aix. Il ordonna à la femme de l'aubergiste de préparer
+les relais de Sa Majesté. Cette femme qui était d'une
+exubérance toute méridionale, lui demanda si son maître
+allait bientôt arriver: «Ta mine me revient, mon garçon,
+ajouta-t-elle, et je te conseille de ne pas t'embarquer
+avec lui. Sûrement, on lui fera boire un coup dans la
+mer, à lui et à toute sa séquelle. Et on aura raison. Car,
+sans cela, il sera de retour avant trois mois.»</p>
+
+<p>«Comme elle finissait d'aiguiser sur la meule un de
+<span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> ses couteaux de cuisine, elle l'invita, en ricanant, à en
+toucher la pointe avec le doigt: «Il est bien affilé, regarde.
+Si quelqu'un veut, tout-à-l'heure, utiliser l'instrument,
+je le lui prêterai volontiers. Ce sera plutôt fait.»
+Le reste de la caravane l'avait rejoint sur ces entrefaites
+et put le voir, blême de colère, jeter à terre, comme du
+poison, le vin qui lui était servi<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a>».</p>
+
+<p>Dans ce trouble physique et moral, il s'embarqua. Mais
+sa force physique et morale avait assez de ressort pour
+qu'il reprît vite possession de lui-même. On peut dire que
+l'ambiance nouvelle dans laquelle il allait se trouver, agit
+sur lui comme une potion calmante sur un organisme
+surmené. Cet homme, qui ne s'était jamais reposé, trouva
+un dérivatif excellent dans des occupations, à première
+vue, puériles et indignes de son génie.</p>
+
+<p>On put croire, un instant, ce génie en pleine décadence.</p>
+
+<p>Quand on le vit, en effet, prendre au sérieux, les mesquines
+obligations de son nouvel état, accorder une importance
+exagérée aux couleurs et à la forme de son nouveau
+pavillon, discuter sur la dimension de la cocarde destinée
+à ses nouveaux sujets; quand on le vit faire son
+entrée dans le petit port de Porto-Ferrajo avec autant de
+solennité que s'il entrait à Vienne ou à Berlin, on put se
+demander s'il jouait une comédie où s'il continuait simplement,
+par la force acquise, le geste si glorieusement
+dessiné sur la scène du monde, en un geste piteusement
+terminé sur une scène aux proportions si étroites.</p>
+
+<p>Ce fut souvent une pitrerie lamentable.</p>
+
+<p>L'Empereur, le roi des rois, maintenant le petit roi de la
+petite île d'Elbe, eut des soldats, une cour, des courtisans,&mdash;autant
+de jouets laissés à une vanité désemparée et à
+un orgueil qui ne put plus se nourrir que d'apparences.</p>
+
+<p>Lui-même manifesta une activité brouillonne et inquiète.
+Intellectuellement, il se recueillit; physiquement,
+il ne put tenir en place.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> Après avoir présidé à l'installation de la maison qui
+devint son palais des <i>Mulini</i>, il parcourut l'île en quête
+d'un site favorable à des villégiatures. La nature partout
+était superbe; le confort laissait à désirer. Toute l'île est
+une oasis charmante jetée sur les flots bleus de la mer
+Thyrénienne, une station malheureusement ou heureusement
+trop dédaignée par la mode vagabonde des touristes,
+où les points de vue, sauvages et riants, alternent avec
+une pittoresque variété, sous un climat qui ressemble à
+celui de la Corse. Ce fut le seul instant où, dans sa carrière
+agitée, Napoléon put se laisser aller au côté rêveur
+de son caractère. Un instant, il devint poète et, dans le
+cadre magnifique qui l'entourait, il relut <i>Ossian</i>, le poète
+qu'il avait aimé dans sa jeunesse.</p>
+
+<p>Mais les tendances pratiques de son esprit positif reprirent
+vite le dessus.</p>
+
+<p>San-Martino offrait un emplacement propice à y établir
+une propriété de plaisance, où venir, l'été, fuir les
+chaleurs de la capitale. Il y avait une bicoque: on en fit
+une maison de campagne qui fût pour Porto-Ferrajo ce
+qu'avait été Saint-Cloud pour Paris. Napoléon voulut en
+faire un domaine de rapport où pousseraient des légumes
+de choix. Il s'occupa de tous les détails et quiconque aurait
+surpris cet homme courtaud et bedonnant, coiffé
+d'un large chapeau de paille, en train de vérifier le progrès
+des jeunes pousses, n'aurait certes pas reconnu le
+grand Empereur.</p>
+
+<p>Ceux qui l'observaient avec des yeux prévenus et hostiles,
+crurent que ses facultés exceptionnelles se rapetissaient
+au niveau des petits soucis d'une vie désormais
+vouée à des soins médiocres. Campbell surtout, le commissaire
+anglais qui cherchait à concilier les exigences
+d'une politesse toute britannique avec les nécessités d'un
+espionnage dont son gouvernement l'avait chargé, épiait,
+avec une satisfaction mal dissimulée, les étapes fatales
+d'une déchéance intellectuelle correspondant à la déchéance
+politique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> Tout indice était noté et exagéré. Le grand dés&oelig;uvré
+cherchait à tromper son ennui en donnant de l'importance
+à ce qui n'en avait pas. Ses manies,&mdash;petitesses
+inhérentes à tout homme si exceptionnel soit-il,&mdash;prenaient
+des proportions gigantesques dans ce milieu resserré
+où les affaires d'État se réduisaient à acheter des
+meubles, à habiller et équiper quelques soldats, à diriger
+des jardiniers et à se disputer avec des fonctionnaires
+improvisés.</p>
+
+<p>Certaines phobies, bizarres il est vrai, furent prises pour
+autant d'indications pouvant faire croire à un dérangement
+cérébral. Ainsi, Napoléon avait horreur du noir et
+il exprimait cette antipathie en critiquant vertement toute
+dame qui se permettait de se présenter devant lui en vêtement
+sombre. Le rose avait sa prédilection. Sa s&oelig;ur si
+dévouée, Pauline Borghèse, fut sévèrement réprimandée
+pour avoir arboré, dans une soirée officielle, une toilette
+de velours noir.</p>
+
+<p>Un homme qui perdait son temps à de pareilles vétilles
+n'était plus hanté par le mirage des vastes ambitions.</p>
+
+<p>Aussi Campbell, faisant taire ses craintes, rassura son
+gouvernement. Les diplomates du Congrès de Vienne, qui,
+Talleyrand en tête, trouvaient, qu'à l'île d'Elbe, Napoléon
+était trop près du théâtre de sa gloire, trop près de l'Italie
+où les mécontents commençaient à élever la voix, trop
+près de la France où les Bourbons se rendaient impopulaires,
+se tranquillisèrent au récit de certaines mises en
+scène qui frisaient la bouffonnerie et prenaient des allures
+carnavalesques. Le geôlier dissimulé sous la personnalité
+d'un officier anglais, qui devait surveiller le prisonnier
+commis à sa garde, crut, un beau jour, qu'il pouvait
+se relâcher de la sévérité de sa surveillance. Le 16 février
+1815, Campbell se rend à Florence. Sa conscience
+cependant n'était pas complètement endormie. Il rencontre,
+dans la capitale toscane, le sous-secrétaire d'État
+M. Cook, qui revenait précisément de Vienne et lui exprime
+<span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> ses craintes relatives à la situation et à la mentalité de
+Napoléon. Le sous-secrétaire d'État haussa dédaigneusement
+les épaules: «Napoléon! s'écria-t-il... qu'est-ce
+que c'est que ça? Retournez en paix à l'île d'Elbe, Colonel.
+Il ne peut rien faire. Et s'il vous demande ce qu'on pense
+à son sujet, répondez-lui que personne ne songe plus à
+lui en Europe. Il est complètement oublié, c'est comme
+s'il n'avait jamais existé!»</p>
+
+<p>Si cette opinion était partagée par les hauts dignitaires
+qui se rencontraient autour du tapis vert du Congrès de
+Vienne, si elle était accréditée auprès des cours de la Sainte-Alliance,
+il faut avouer que les rapports de police qui ont
+contribué à la répandre manquaient un peu d'exactitude
+et beaucoup de psychologie.</p>
+
+<p>Lorsque, le 28 février 1815, après une absence de huit
+jours, Campbell revint à l'île d'Elbe, Napoléon était parti
+pour la France.</p>
+
+<p>Ce retour avait, sans doute, été décidé dès Fontainebleau.
+On peut le croire quand on se rappelle qu'il avait
+d'abord été question de désigner la Corse comme pouvant
+constituer une royauté convenable pour le grand vaincu.
+Il eût été bien, pour lui, d'aller chercher son tombeau là
+où avait été son berceau. Au grand étonnement de tous,
+Napoléon refusa. Ce refus était apparemment inspiré par
+une arrière-pensée bien arrêtée. La Corse aurait trop
+donné l'impression d'un établissement définitif: l'île
+d'Elbe n'était qu'une halte passagère, une station reposante
+entre deux courses vertigineuses.</p>
+
+<p>On peut donc se demander si, pour déjouer la vigilance
+de ses geôliers et dérouter l'opinion de l'Europe, Napoléon,
+après sa tragédie, ne joua pas une comédie, en faisant
+croire qu'il s'inclinait devant la sévérité de son destin
+et qu'il acceptait définitivement la compensation que le
+sort lui avait réservée.</p>
+
+<p>Au début de son séjour à l'île l'Elbe, la lassitude générale
+avait, sans doute, agi sur ses nerfs, lui imposant
+un repos nécessaire. Il affecta de se croire heureux, il le
+<span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> fut peut-être pendant un certain temps, et il en consigna
+l'assurance un peu présomptueuse, sur une des grosses
+colonnes peintes de San-Martino où on peut lire cette
+inscription: <i>Ubicumque felix Napoleon</i> (Napoléon est
+partout heureux). En réalité, il trompait les autres en
+cherchant à se tromper lui-même.</p>
+
+<p>Plusieurs causes troublèrent bien vite cette quiétude
+apparente.</p>
+
+<p>Ce furent, d'abord, des bruits alarmants répandus
+jusque dans l'île. On parlait, à mots couverts, d'un assassinat
+possible, d'un enlèvement certain. L'Europe
+n'était décidément pas rassurée de voir Napoléon si près
+et il fut question de le transporter plus loin, à l'île Sainte-Marguerite,
+aux Açores ou à Sainte-Hélène, et c'est à
+M. de Talleyrand que revient le regrettable honneur
+d'avoir, le premier, désigné cette possession anglaise à
+l'attention des diplomates. Napoléon se mit sur ses gardes
+et décida de se défendre, en cas d'alerte.</p>
+
+<p>Puis, vint la question d'argent. Le gouvernement des
+Bourbons semblait oublier l'engagement pris de servir à
+Napoléon une rente de deux millions. Les épaves de sa
+fortune personnelle, qu'il avait pu sauver, ne suffisaient
+plus au budget d'une royauté, si modeste fut-elle. Les
+économies s'imposèrent et, avec elles, s'imposa la nécessité
+de sortir, par un coup d'audace, d'une situation inextricable.</p>
+
+<p>Malgré la surveillance exercée, Napoléon était tenu
+au courant de ce qui se passait en France. Il sut que sa
+gloire y était toujours vivante et qu'on ne pouvait s'empêcher
+de comparer la maëstria de ses procédés à la
+veulerie incohérente et insolente des Bourbons, inféodés
+à la politique de l'Angleterre. Il attachait une grande
+importance à connaître ce qui se passait en Amérique.
+Il aurait voulu apprendre en détail les péripéties de la
+guerre qui s'y poursuivait. La distance ne permettait pas
+que les nouvelles fussent répandues avec exactitude et
+célérité. Pourtant, quand il apprit qu'une partie des régiments
+<span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> de Wellington avait été expédiée en Amérique pour
+y contribuer à donner aux opérations une tournure décisive,
+il se persuada certainement que l'heure était venue
+pour lui de s'évader de sa prison et de reprendre la lutte
+si malencontreusement interrompue.</p>
+
+<p>Ce n'est pas la place ici de suivre, pas à pas, les étapes
+de sa marche triomphale qui, du midi, à travers Lyon,
+le mena à Paris, en une ovation indescriptible. Ce fut sa
+revanche des souffrances supportées, alors qu'il s'enfuyait
+de Fontainebleau. Maintenant, par un revirement compréhensible
+mais d'une soudaineté qui étonne un peu,
+les populations saluent son retour avec enthousiasme,
+les soldats, de nouveau entraînés par le prestige du grand
+capitaine, accourent se ranger sous ses aigles et arborent
+la cocarde tricolore. Il y a bien quelques hésitations,
+quelques défections, mais Ney ne peut résister à l'élan
+de son grand c&oelig;ur et, au lieu d'obéir aux ordres de Louis
+XVIII, il se jette dans les bras de son Empereur.</p>
+
+<p>Puis, les Cent-Jours... puis, Waterloo!</p>
+
+<p>Et puis, Sainte-Hélène!...</p>
+
+<p>Si la bataille de Waterloo mit fin au napoléonisme
+dans ce qu'il avait d'excessif, si les Anglais réussirent,
+avec l'appui de la coalition européenne secondée par la
+réaction française, à vaincre le colosse qui les avait si
+longtemps tenus en échec, les conséquences mêmes de
+cette bataille se firent sentir jusqu'aux États-Unis, parce
+qu'elles donnèrent une plus grande signification aux conclusions
+du traité de Gand et parce qu'elles soulignèrent,
+d'un trait ineffaçable, la fin de la rivalité franco-anglaise
+en Amérique.</p>
+
+<p>Cette rivalité qui avait toujours été habilement exploitée
+par les hommes d'État américains et par les différents
+partis en présence, fut aussi un instrument entre les
+mains de Napoléon.</p>
+
+<p>Aussi longtemps qu'il conserva l'espoir de continuer
+en Amérique la politique coloniale de l'ancien régime, si
+mal représentée sous Louis XV, il s'agissait, pour lui,
+<span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> d'évincer l'Angleterre au profit de la France; dès qu'il
+comprit qu'un rôle prédominant était désormais interdit
+à la France en Amérique, il s'agissait d'évincer l'Angleterre
+au profit des États-Unis eux-mêmes.</p>
+
+<p>La cession de la Louisiane fut la conséquence de cette
+conception. Entraîné dans les complications continentales
+non pas, comme Louis XIV, de son plein gré, mais par
+la force des choses, Napoléon renonça aux grandes expéditions
+coloniales tout en mettant obstacle à l'expansion
+de l'Angleterre dans la vallée du Mississipi.</p>
+
+<p>Il chercha à entraîner l'Amérique à prendre parti dans
+la lutte; nous avons essayé de dire les fluctuations auxquelles
+elle fut exposée, placée qu'elle était entre les
+nécessités contradictoires des décrets de Berlin et de Milan
+et des Ordres en Conseil.</p>
+
+<p>L'Amérique oscilla longtemps, de la sorte, entre l'influence
+française et l'influence anglaise, jusqu'au jour
+où solidarisant ses intérêts commerciaux avec ceux de la
+Russie, elle facilita à cette dernière la possibilité de secouer
+le joug du blocus et parvint, par cette simple man&oelig;uvre,
+à détacher Alexandre de l'Empereur des Français.
+Cette attitude fut une des causes indirectes qui contribuèrent
+à déclencher la néfaste campagne de Russie: au
+moment même où les États-Unis faisaient face aux attaques
+anglaises sur leur propre territoire, ils portaient
+un coup mortel au système continental de Napoléon dans
+les régions septentrionales de l'Europe.</p>
+
+<p>Ils s'affranchissaient, les armes à la main, de la tutelle
+anglaise et bravaient en même temps la volonté bien arrêtée
+de l'Empereur, en un mot, ils se dressaient, pour la
+première fois, contre les deux puissances, la France et
+l'Angleterre, qui les avaient à la fois créés et exploités.</p>
+
+<p>On comprend donc avec quelle curiosité Napoléon suivit
+les phases de ce que l'on peut appeler la seconde guerre
+d'indépendance de l'Amérique du Nord. Pendant qu'il
+avait été pour ainsi dire retranché de la vie, dans sa chimérique
+royauté de l'île d'Elbe, les événements avaient
+<span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> marché et il ne put connaître qu'à son retour en France
+la victoire remportée par les Américains à la Nouvelle-Orléans
+et la signature du traité de Gand qui sanctionnait
+cette victoire.</p>
+
+<p>S'il fut heureux de cette victoire, à laquelle il avait
+indirectement contribué, il ne put que regretter qu'elle
+se produisît trop tôt ou que lui-même eût quitté l'île
+d'Elbe trop tard.</p>
+
+<p>Les contingents de Wellington envoyés en Amérique,
+maintenant disponibles, avaient, en effet, été reportés sur
+la Belgique où ils contribuèrent, avec les armées coalisées,
+à assurer la défaite finale.</p>
+
+<p>Qui sait? Sans eux, peut-être, le sort du monde eût été
+changé. Mais, tel qu'il va être orienté pendant un siècle,
+il est le résultat, pour l'Amérique, pour l'Europe, de la bataille
+de la Nouvelle-Orléans et de la bataille de Waterloo.</p>
+
+<p>Durant toute l'année 1814, les négociations furent difficultueuses
+entre les États-Unis et l'Angleterre. Elles
+traînèrent en longueur et lord Castlereagh eut à partager
+son attention entre les graves questions à discuter au milieu
+de tout l'appareil des fêtes et des plaisirs du Congrès
+de Vienne et les questions dont l'importance était plutôt
+indifférente au grand public et devaient être discutées à
+l'Hôtel plus modeste des Pays-Bas, à Gand.</p>
+
+<p>Mais là aussi les diplomates réunis sentaient le contre-coup
+de ce qui se passait à Vienne et à Paris. L'opinion
+publique en Angleterre en fut, à son tour, influencée. La
+guerre devenait impopulaire et on demandait la paix. Seulement
+au mois de février 1815, la <i>Favorite</i>, portant les propositions
+préliminaires, fut en vue des côtes américaines.</p>
+
+<p>À ce moment, on craignait toujours, dans le cabinet de
+Washington, la perte de la Nouvelle-Orléans, quand on
+apprit, le 4 février, que l'invasion anglaise était repoussée
+et que la Nouvelle-Orléans était sauvée, ce fut une joie
+d'autant plus grande, dans le parti républicain, qu'on ne
+s'attendait pas à cette victoire et que les Fédéralistes
+comptaient exploiter une situation indécise.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> On se rappelle que, dès le début de la guerre, l'Angleterre
+avait décliné les offres d'intermédiaires de l'Empereur
+Alexandre auprès du gouvernement américain. En
+novembre 1814, Castlereagh avait proposé d'ouvrir des
+négociations directes et Madison ayant accepté, adjoignit
+Henri Clay et Jonathan Russell à Bayard et Gallatin.
+L'abdication de Napoléon avait plutôt compliqué la situation
+de la Délégation américaine. Ce fut à ce moment
+qu'on convint de se réunir à Gand.</p>
+
+<p>Les commissaires anglais furent le vice-amiral Gambier,
+Henry Goulburn, du Ministère des Colonies et William
+Adams, un avocat de l'amirauté, tous agents d'une
+habileté médiocre, de manières hautaines, auxquels leur
+gouvernement avait laissé si peu d'initiative qu'ils étaient
+obligés d'y avoir recours pour décider la moindre contestation.
+Les Américains leur étaient supérieurs en talents
+et en moyens d'action. Ils exposèrent et défendirent
+les justes revendications de leur patrie avec une patience
+à laquelle il faut rendre hommage. La seule critique à
+adresser, par exemple, à Adams et à Clay, pourrait se rapporter
+à leur caractère passionné et impulsif qui, par des
+écarts de langage et d'attitude, compromit parfois le succès
+des débats que le sang-froid de Gallatin parvint heureusement
+à diriger dans le sens voulu.</p>
+
+<p>Les commissaires anglais avaient à traiter: 1<sup>o</sup> la question
+de la presse des matelots,&mdash;2<sup>o</sup> la pacification des
+Indiens et la nécessité de leur assigner un territoire déterminé,&mdash;3<sup>o</sup>
+la révision de la ligne frontière entre les
+États-Unis et les Colonies Anglaises,&mdash;4<sup>o</sup> la question des
+pêcheries.</p>
+
+<p>Les Américains firent savoir qu'ils étaient autorisés à
+discuter la première et la troisième de ces questions, mais
+qu'ils ne l'étaient nullement en ce qui concernait la pacification
+des Indiens et les pêcheries.</p>
+
+<p>Assigner un territoire déterminé aux Indiens aboutissait
+à des conséquences graves pour les Américains: c'était
+retirer toutes leurs forces navales des Lacs, supprimer
+<span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> toutes les fortifications qui s'y trouvaient et céder
+les étendues du Maine entre le nouveau Brunswick et
+Québec pour être incorporées au Canada. Ils se refusèrent
+à discuter sur de telles bases dont l'admission équivalait
+à renoncer à toute indépendance nationale.</p>
+
+<p>Castlereagh, passant par Gand pour se rendre à Vienne,
+comprit que les exigences de son gouvernement étaient
+trop élevées et il y mit une sourdine, sous peine de voir
+rompre les pourparlers.</p>
+
+<p>Pendant qu'on se rendait compte en Angleterre de la
+difficulté de la situation et de la nécessité de terminer la
+guerre, les commissaires ne pouvaient s'entendre sur la
+possibilité de reconnaître le droit des Américains sur les
+pêcheries ni le droit des Anglais à la navigation du Mississipi.
+On finit cependant par s'arrêter à l'idée de ne faire
+aucune allusion dans le traité à ces deux questions délicates.
+On se promit, de part et d'autre, de tenter tous les
+efforts pour arriver à supprimer la traite des esclaves. Les
+hostilités devaient cesser dès que le traité serait ratifié.</p>
+
+<p>À y regarder de près, ce traité ne répondait pas aux
+exigences des deux partis en présence; il en sacrifiait les
+plus ardemment exprimées au début des négociations.
+Les Américains durent renoncer aux compensations pour
+les spoliations britanniques; ils furent obligés de mettre
+en question leurs droits sur Eastport et leurs droits de
+pêcheries dans les eaux anglaises. Les Anglais, de leur
+côté, ne purent faire accepter leurs principes relatifs à la
+presse des matelots et au blocus; ils se virent contester
+leur droit de naviguer sur le Mississipi et de faire le
+commerce avec les Indiens.</p>
+
+<p>Tout compte fait, les Américains purent passer, en
+apparence du moins, pour avoir fait un mauvais marché.
+Cela était peut-être vrai, si l'on s'arrête à l'acquit des
+avantages palpables obtenus. Cela ne l'était pas quand on
+songe que leur triomphe fut plutôt moral que matériel.
+Ils avaient gagné leur émancipation définitive,&mdash;point
+essentiel et d'une portée immense. Le reste viendrait plus
+<span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> tard. Et, pour ce reste, ils avaient le temps qui travaillait
+pour eux, le temps, facteur puissant, négociateur irrésistible
+qui devait leur être finalement favorable et
+parfaire l'&oelig;uvre à laquelle, au XVIII<sup>e</sup> siècle, Louis XVI,
+et, au commencement du XIX<sup>e</sup> siècle, Napoléon, avaient
+directement ou indirectement collaboré.</p>
+
+<p>Pendant que les États-Unis républicains voient s'ouvrir,
+devant eux, la perspective d'une carrière brillante
+et sans bornes, la réaction va triompher en Europe. Les
+théories sociales, les idées d'émancipation issues de la
+Révolution, l'individualisme vainqueur, chez nous, de
+l'esprit d'autorité, tous principes qui avaient suivi, au
+pas de charge, les bataillons de Bonaparte, rebroussèrent
+chemin et furent mis en déroute avec nos soldats. Dans
+une certaine mesure du moins.</p>
+
+<p>Les graines de liberté, semées au hasard, germeront
+plus tard. Pour le moment, la promesse de cette liberté
+qui avait été faite au peuple par la Prusse, au nom du
+patriotisme, fut honteusement oubliée. La Prusse va préparer
+son rôle de domination en Allemagne, avant de
+prétendre à dominer l'Europe entière. Sept ans après Iéna,
+elle entrevit sans doute le but assigné à son ambition par
+la force brutale du militarisme. L'Europe ne le devina
+pas. Le fait saillant et qui primait toutes les autres considérations
+émanait du triomphe de l'Angleterre: la lutte
+séculaire entre elle et la France était terminée.</p>
+
+<p>Au congrès de Vienne, Talleyrand, qui représentait et
+défendait le principe de la «légitimité», formule dont il
+réclamait avec orgueil la paternité, sut redonner à la
+France une attitude de grande puissance. Il y fallait une
+habilité subtile, à la fois cynique et profonde. Les qualités
+et les défauts de l'ambassadeur de Louis XVIII répondaient
+précisément aux nécessités du moment. On a
+pu lui reprocher d'avoir sacrifié une alliance prusso-russe
+à une alliance anglo-autrichienne, d'avoir, pour sauver
+l'intégrité du royaume de Saxe, contribué à l'établissement
+de la Prusse sur les bords du Rhin, ce qui mettait
+<span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> cette puissance en contact direct avec la frontière française
+et lui permettait de prendre le rôle de sentinelle
+avancée, montant la garde à cette frontière, au nom de
+la future unité allemande, réalisée sous son égide.</p>
+
+<p>En apparence, ces critiques peuvent être fondées. En
+réalité, la menace eut été aussi grande, si la Prusse s'était
+annexée la Saxe, annexion qui l'aurait agrandie singulièrement
+au c&oelig;ur même de l'Allemagne où elle aurait
+constitué un bloc homogène et redoutable qu'un rapprochement
+temporaire avec la France n'aurait pas arrêté
+dans ses visées agressives contre la voisine de l'Ouest.</p>
+
+<p>Certes, l'Angleterre, aux yeux de tous, était encore l'ennemie
+héréditaire: elle l'était dans les ressentiments que
+nos c&oelig;urs patriotes lui vouaient au lendemain de la lutte
+implacable dont l'Amérique avait été un des enjeux les
+plus importants. Mais, si elle avait pu s'emparer de beaucoup
+de nos colonies, l'Amérique lui échappait. Et, pour
+des yeux clairvoyants, pour une intuition quasi prophétique
+qui fut peut-être celle de Talleyrand, à partir de ce
+moment, l'Angleterre avait cessé d'être notre adversaire
+et devait bientôt se prêter à un nouveau groupement d'alliances.
+Le danger anglais avait disparu pour la France:
+le danger allemand se dessinait à l'horizon.</p>
+
+<p>Dans les négociations du traité de Gand, on ne s'occupa
+pas de Napoléon&mdash;dans les discussions du Congrès de
+Vienne où l'on détruisit son &oelig;uvre, il ne fut pas question
+de l'Amérique. Pourtant, comme une action subsidiaire
+mais de grande portée, se fait sentir à côté des protocoles
+officiels, poussée de l'impondérable, l'influence que Napoléon
+avait exercée sur les événements que nous venons
+de résumer.</p>
+
+<p>Napoléon était vaincu à Waterloo. L'Angleterre était
+vaincue à la Nouvelle-Orléans: l'Amérique, désormais
+hors des atteintes de la France et de l'Angleterre, peut
+marcher sans entraves vers la constitution de sa nationalité
+et le développement de sa grandeur.</p>
+
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+la démocratie américaine. <i>Paris, 1861.</i></p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Talleyrand.</span>&mdash;Rapport à S. M. l'Empereur relativement au
+Blocus des Îles Britanniques.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Bertin (F.).</span>&mdash;Le Blocus continental. Ses origines. Ses effets.
+Étude de droit international. Thèse pour le Doctorat. <i>Paris,
+1901.</i></p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Baring (A.).</span>&mdash;Causes of orders in Council.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Clercq (M. de).</span>&mdash;Recueil des Traités de la France, tome <span class="smcap">II</span>,
+(1803-1815) (p. 59-63).</p>
+
+<p class="p2 book"><span class="smcap">Brackenridge.</span>&mdash;Histoire de la guerre entre les États-Unis
+d'Amérique et l'Angleterre (Traduction par A. de Dalmas).</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Ingersoll (Ch. S.).</span>&mdash;Historical sketch of the second War between
+the United States of America and Great-Britain.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Roosevelt (Th.).</span>&mdash;The naval war of 1812, or History of the
+United States navy during the last war with great Britain.
+<i>New-York 1822.</i></p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Pons de l'Hérault.</span>&mdash;Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe.</p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Gruyer (Paul).</span>&mdash;Napoléon, roi de l'île d'Elbe. <i>Paris, 1906.</i></p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Vaulabelle (A. de).</span>&mdash;Histoire des deux Restaurations. <i>Paris,
+1847.</i></p>
+
+<p class="book"><span class="smcap">Pingaud (Albert).</span>&mdash;Le Congrès de Vienne et la Politique de
+Talleyrand. <i>Paris, 1899</i> (Extrait de la <i>Revue Historique</i>).
+(<i>Tome <span class="smcap">LXX</span>, année 1899</i>).</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<div class="toc">
+<p><span class="smcap">Introduction</span>
+<span class="ralign10"><a href="#page7">7</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE PREMIER<br>
+<span class="smcap">La France et l'Angleterre<br>
+dans l'Amérique septentrionale.</span></p>
+
+<p>Importance de la découverte de l'Amérique.&mdash;Le rôle de
+la Méditerranée passe à l'Océan Atlantique.&mdash;Déclin de
+l'Allemagne et de l'Italie.&mdash;Développement des nations côtières
+occidentales.&mdash;Rivalité franco-anglaise en Amérique.&mdash;La
+colonisation française.&mdash;Les Normands au X<sup>e</sup> siècle.&mdash;Verazzano.&mdash;Cartier
+à Stadaconé et à Mont-Royal.&mdash;Samuel
+de Champlain.&mdash;Cavelier de la Salle sur le Mississipi.&mdash;Colonisation
+anglaise.&mdash;L'&oelig;uvre des Puritains.&mdash;La
+Louisiane.&mdash;Politique coloniale de la France et de l'Angleterre.
+<span class="ralign10"><a href="#page20">20</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE II<br>
+<span class="smcap">L'Indépendance américaine et l'Intervention française.</span></p>
+
+<p>Perte du Canada.&mdash;Traité de 1763.&mdash;Les Colonies anglaises
+se détachent de la Métropole.&mdash;Les Anglais d'Amérique
+ne ressemblent plus aux Anglais d'Angleterre.&mdash;Jonathan
+en face de John Bull.&mdash;Les «Insurgents» représentent
+les principes libéraux du Parlement anglais.&mdash;L'Europe
+s'intéresse au mouvement.&mdash;L'Angleterre résiste, la France
+intervient, l'Allemagne vend ses soldats.&mdash;Georges III tend
+vers l'absolutisme.&mdash;Luttes oratoires entre Fox et Burke.&mdash;L'opinion
+en France.&mdash;Le comte de Vergennes entraîne
+Louis XVI.&mdash;Le rôle de La Fayette.&mdash;Contradictions entre
+les privilèges de l'aristocratie française et son intervention
+en faveur des idées républicaines.&mdash;Rapports de Vergennes
+et de Turgot.&mdash;Beaumarchais, Arthur Lee et Franklin.&mdash;La
+France fidèle à sa mission civilisatrice.
+<span class="ralign10"><a href="#page40">40</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE III<br>
+<span class="smcap">La Révolution américaine et la Révolution française.</span></p>
+
+<p>Les Anglais ignorent la situation des Colonies.&mdash;Les grands
+caractères civiques sont en Amérique.&mdash;Les citoyens, fils
+de leurs &oelig;uvres.&mdash;Les militaires.&mdash;Conditions favorables
+à la fondation d'une démocratie.&mdash;Influence exercée
+par l'évolution américaine sur la révolution française.&mdash;En
+Amérique, la liberté existant déjà, il s'agissait de la
+faire respecter.&mdash;En France, il s'agissait de la créer.&mdash;Grande
+différence dans les moyens d'action.&mdash;Jugements
+des Américains sur la Révolution française.&mdash;Jefferson,
+témoin des premiers troubles, les juge en républicain.&mdash;Il
+accuse Marie-Antoinette et accorde toute sa sympathie au
+Tiers-État.&mdash;Gouverneur Morris, républicain aristocrate,
+penche pour l'Ancien régime.
+<span class="ralign10"><a href="#page63">63</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE IV<br>
+<span class="smcap">Groupements des partis et difficultés diplomatiques.</span></p>
+
+<p>Napoléon émerge et Washington hésite.&mdash;Deux partis se
+constituent aux États-Unis: Les Républicains et les Fédéralistes.&mdash;Convention
+de Philadelphie du 14 mai 1787.&mdash;Jefferson
+devient le représentant du républicanisme
+avancé.&mdash;On critique la mise en scène luxueuse des réceptions
+du Président et de M<sup>me</sup> Washington.&mdash;Les relations
+entre la France et les États-Unis se troublent.&mdash;La mission
+du citoyen Genet en 1793.&mdash;Son attitude incorrecte.&mdash;L'influence
+anglaise prédomine.&mdash;Le traité de Jay, à
+Londres.&mdash;Fauchet précise la nature de nos rapports avec
+l'Amérique du Nord, en l'an V de la République.&mdash;Jugement
+équitable de Pastoret.&mdash;Pinkney, Marshall et Gerry
+envoyés à Paris.&mdash;Rôle de Talleyrand.&mdash;Ses vues sur les
+Colonies.&mdash;Bonaparte semble les partager en ce qui concerne
+l'Amérique.
+<span class="ralign10"><a href="#page87">87</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE V<br>
+<span class="smcap">Napoléon et la Louisiane.</span></p>
+
+<p>Jefferson est nommé Président des États-Unis en 1801.&mdash;Sa
+sympathie pour la France.&mdash;Il veut la paix à l'intérieur et à
+l'extérieur.&mdash;La Louisiane convoitée par Bonaparte.&mdash;Monroe
+est envoyé à Paris.&mdash;L'Angleterre prépare les hostilités.&mdash;Bonaparte
+renonce à la Louisiane.&mdash;Les préparatifs
+qui lui étaient destinés sont tournés contre la Grande-Bretagne.&mdash;Monroe,
+d'abord éconduit, reçoit un accueil
+plus favorable.&mdash;Scène entre Bonaparte et ses frères Lucien
+et Joseph.&mdash;Barbé de Marbois discute avec Livingston
+et Monroe les conditions de cession de la Louisiane aux
+États-Unis.
+<span class="ralign10"><a href="#page112">112</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE VI<br>
+<span class="smcap">La Louisiane et les États-Unis.</span></p>
+
+<p>Situation des États-Unis au moment de l'achat de la Louisiane.&mdash;D'ataviques
+influences rattachent l'Amérique du Nord à
+son pays d'origine.&mdash;Impossibilité de s'abstraire de la politique
+européenne.&mdash;Action réciproque.&mdash;La cession de
+la Louisiane inaugure l'ère des relations internationales et
+des prétentions à devenir une puissance mondiale.&mdash;L'incorporation
+d'un territoire nouveau soulève des difficultés
+constitutionnelles.
+<span class="ralign10"><a href="#page138">138</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE VII<br>
+<span class="smcap">Napoléon et la Floride.</span></p>
+
+<p>Napoléon ayant renoncé à l'Amérique concentre ses forces
+en Europe pour mieux atteindre l'Angleterre.&mdash;La cession
+de la Louisiane a une répercussion sur la question de la
+Floride.&mdash;Après la rupture de la paix d'Amiens l'ambition
+de Bonaparte se donne libre carrière.&mdash;Le Général Turreau
+représente la France à Washington.&mdash;Son rôle.&mdash;Difficultés
+avec l'Espagne.&mdash;Politique de Talleyrand.&mdash;Frontières
+de la Louisiane et de la Floride.&mdash;Activité de Monroe entre
+Paris, Londres et Madrid.&mdash;Ses efforts échouent.&mdash;Jefferson
+reste fidèle au principe de la paix.&mdash;Attitude hostile
+de l'Espagne, de la France et de l'Angleterre.&mdash;La Floride
+devient l'appât dont joue l'Empereur suivant les besoins de
+sa cause.
+<span class="ralign10"><a href="#page153">153</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE VIII<br>
+<span class="smcap">Les États-Unis et le Blocus continental.</span></p>
+
+<p>Napoléon est décidé à sacrifier l'Espagne.&mdash;La faiblesse de
+Charles IV.&mdash;Monroe et Fox.&mdash;L'Angleterre ne peut admettre
+les prétentions américaines.&mdash;Le Décret de Berlin.&mdash;Tous
+les neutres sont atteints.&mdash;Monroe accepte les conditions
+anglaises.&mdash;Jefferson refuse de soumettre le traité
+au Sénat.&mdash;Les ordres en Conseil de janvier et de novembre
+1807.&mdash;Guerre en perspective entre les États-Unis
+et la Grande-Bretagne.&mdash;Situation difficile à l'égard de la
+France.&mdash;Pour se rendre maître de l'Espagne Junot s'empare
+du Portugal.&mdash;La famille royale s'enfuit au Brésil.&mdash;Entrevue,
+à Mantoue, de Napoléon avec son frère Lucien.&mdash;Il
+lui offre la couronne d'Espagne s'il consent à divorcer.&mdash;Aux
+ordres en Conseil émis par Spencer Perceval, Napoléon
+répond par le Décret de Milan.
+<span class="ralign10"><a href="#page178">178</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE IX<br>
+<span class="smcap">L'Embargo et les conséquences de la Guerre d'Espagne.</span></p>
+
+<p>Jefferson taxé de Bonapartiste.&mdash;Situation de Turreau à Washington.&mdash;Lettre
+de Champagny à Armstrong.&mdash;Elle provoque
+de l'agitation aux États-Unis.&mdash;Pickering crée un
+mouvement en faveur de l'Angleterre.&mdash;Critique de l'Embargo.&mdash;Intrigue
+de John Henry.&mdash;Conséquences économiques
+de l'Embargo.&mdash;Murat à Madrid.&mdash;L'entrevue de
+Bayonne.&mdash;Napoléon offre le trône d'Espagne à son frère
+Joseph.&mdash;Répercussion sur les colonies espagnoles.&mdash;Ambition
+démesurée.&mdash;La Floride de nouveau mise en jeu.&mdash;Capitulation
+de Dupont à Baylen.
+<span class="ralign10"><a href="#page196">196</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE X<br>
+<span class="smcap">Les États-Unis et la Russie.</span></p>
+
+<p>Madison Président des États-Unis.&mdash;Il demande des dommages-intérêts
+au gouvernement français.&mdash;Apparence
+conciliante de l'Angleterre.&mdash;Ses intrigues continuent à
+Washington.&mdash;Quatrième coalition.&mdash;Le retrait de l'Embargo
+demande la suppression des décrets de 1806 et de 1807.&mdash;Napoléon
+n'est pas de cet avis.&mdash;Lettre de Cadore au
+général Armstrong.&mdash;Intérêts commerciaux des États-Unis
+dans la mer Baltique.&mdash;Relations avec la Russie.&mdash;Mission
+de J. Q. Adams.&mdash;Bienveillance de l'Empereur Alexandre.&mdash;Ukase
+protégeant les produits américains.&mdash;Rappel de
+Caulaincourt.&mdash;L'Empereur Napoléon rompt avec l'Empereur
+Alexandre.
+<span class="ralign10"><a href="#page212">212</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE XI<br>
+<span class="smcap">Les Préliminaires de la Guerre<br>
+entre les États-unis et l'Angleterre.</span></p>
+
+<p>Sérurier remplace Turreau à Washington.&mdash;Le départ de Joel
+Barlow pour Paris est remis.&mdash;La politique de Madison basée
+sur la suppression des Décrets.&mdash;L'incident de Henry
+et du Comte de Crillon.&mdash;Révélations qui doivent perdre
+les Fédéralistes.&mdash;L'Angleterre intransigeante.&mdash;Menace
+d'un nouvel Embargo.&mdash;Menace de guerre.&mdash;Parti de la
+paix, parti de la guerre.&mdash;Retour de Joel Barlow à Paris.&mdash;Napoléon
+lui accorde audience mais répond vaguement
+à ses demandes.&mdash;Rapport de Bassano du 16 mars 1812.&mdash;Départ
+de Napoléon pour la Grande-Armée.&mdash;Le 15 septembre
+il entre à Moscou.&mdash;Joel Barlow part pour Wilna.&mdash;Il
+ne peut joindre Napoléon qui le dépasse dans sa course
+vertigineuse pour regagner la France.&mdash;Joel Barlow meurt
+aux environs de Cracovie.&mdash;Les ordres en Conseil sont
+révoqués à Londres le 17 juin 1812.&mdash;La guerre est déclarée
+à Washington le 18 juin.
+<span class="ralign10"><a href="#page234">234</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE XII<br>
+<span class="smcap">Les principales phases de la seconde guerre
+de l'Indépendance américaine.</span></p>
+
+<p>Les États-Unis ont contribué à déclencher la guerre entre la
+France et la Russie.&mdash;Ils s'apprêtent à régler leur dernier
+compte avec l'Angleterre.&mdash;État précaire de l'armée de l'Union.&mdash;La
+campagne commence sur la frontière du Canada.&mdash;Opérations
+navales.&mdash;La politique anglaise influencée
+par les désastres de Russie.&mdash;La mission de Gallatin
+et de Bayard.&mdash;Embargo voté et révoqué.&mdash;Opinion
+de Calhoum et de Daniel Webster.&mdash;Le rôle de Sérurier.&mdash;Répercussion
+des batailles de Bautzen, Lutzen et Leipzig.&mdash;Contre-coup
+de la défaite de Napoléon aux États-Unis.&mdash;Continuation
+des hostilités.&mdash;Ross entre à Washington.&mdash;Sérurier
+décrit à Talleyrand le sac de la Ville.&mdash;Le général
+Jackson bat les Anglais à la Nouvelle-Orléans.
+<span class="ralign10"><a href="#page255">255</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE XIII<br>
+<span class="smcap">La chute de Napoléon et la fin de la rivalité
+Franco-Anglaise en Amérique.</span></p>
+
+<p>Napoléon, roi de l'Île d'Elbe.&mdash;Son voyage de Fontainebleau
+à Fréjus.&mdash;Il semble prendre au sérieux sa petite royauté.&mdash;La
+comédie après la tragédie.&mdash;Son retour en France.&mdash;Les
+événements d'Amérique y ont contribué.&mdash;Les contingents
+de Wellington qui opéraient aux États-Unis, reviennent
+en Europe pour prendre part à la bataille de Waterloo.&mdash;L'influence
+que l'Amérique avait toujours exercée
+sur la carrière de Napoléon se fait de nouveau sentir à son
+déclin.&mdash;Le Congrès de Vienne refait une Europe nouvelle.&mdash;Le
+traité de Gand tend à libérer les États-Unis de
+toute ingérence européenne.
+<span class="ralign10"><a href="#page287">287</a></span></p>
+
+<p>Bibliographie.
+<span class="ralign10"><a href="#page301">301</a></span></p>
+</div>
+
+<p class="p2 center">Vannes.&mdash;Imprimerie LAFOLYE frères.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> <i>OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</i></h2>
+
+<h3>LITTÉRATURE</h3>
+
+<ul class="none">
+<li><b>Incompatibles</b> (1 vol.).</li>
+<li><b>Sauvée!</b> (1 vol.).</li>
+<li><b>Âmes troublées</b> (1 vol.).</li>
+<li><b>Victor Massé</b> (1 vol.).</li>
+<li><b>Pages italiennes</b> (1 vol.).</li>
+<li><b>Stances à Domfront</b> (1 vol.).</li>
+</ul>
+
+<h3>SCIENCE</h3>
+
+<p class="book"><b>L'Univers et l'Humanité.</b>&mdash;Histoire des différents systèmes
+appliqués à l'étude de la nature; d'après l'ouvrage de <span class="smcap">H. Kr&oelig;mer</span>,
+avec la collaboration d'un grand nombre de savants. Préface
+de <span class="smcap">M. Ed. Perrier</span>, <i>membre de l'Institut, Directeur du
+Muséum d'Histoire naturelle</i> (5 vol.).</p>
+
+<h3>HISTOIRE</h3>
+
+<p class="book"><b>La Femme dans la Légende, dans la Réalité et dans l'Art</b>
+(1 vol.).</p>
+
+<p class="book"><b>Les Animaux dans le Culte et dans la Légende</b> (1 vol.).</p>
+
+<h3>ÉTUDES NORMANDES</h3>
+
+<p class="book"><b>Le Livre du Millénaire de la Normandie</b> (911-1911).&mdash;Direction
+avec Arnould Galopin. Collaboration de personnalités
+normandes (1 vol.).</p>
+
+<p class="book"><b>Les Normands et la Découverte de l'Amérique au X<sup>e</sup> siècle.</b>
+(1 vol.).</p>
+
+<p class="book"><b>Le Château féodal de Domfront.</b> (1 vol.).</p>
+
+<p class="book"><b>La Normandie et les Normands à l'Exposition de Géographie
+de la Bibliothèque Nationale.</b> (1 vol.).</p>
+
+<h3>ÉTUDES AMÉRICAINES</h3>
+
+<p class="book"><b>Les Premiers interprètes de la Pensée américaine.</b>&mdash;Essai
+d'Histoire et de Littérature sur l'évolution du Puritanisme
+aux États-Unis (1 vol.).</p>
+
+<p class="book"><b>La première carte contenant le nom d'Amérique</b> (1 vol.).</p>
+
+<p class="book"><b>Les Allemands en Amérique.</b>&mdash;<span class="smcap">Hier et aujourd'hui.</span> (1 vol.).</p>
+
+<h2>Notes</h2>
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: <span class="smcap">Everett Hale</span>: <i>Memoirs of a hundred years.</i></p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Mémoires.</p>
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: <span class="smcap">Emerson</span>: <i>Napoleon, or the man of the World.</i></p>
+
+<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: <span class="smcap">A. Schalck de la Faverie</span>: <i>Les Normands et la découverte de
+l'Amérique au X<sup>e</sup> siècle.</i></p>
+
+<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
+<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: <i>Le Grand insulaire et Pilotage d'André Thevet, cosmographe du
+Roy (1586).</i></p>
+
+<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
+<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: <span class="smcap">Cartier</span>: <i>Voyage de découverte au Canada... entre les années
+1514 et 1542.</i></p>
+
+<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
+<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: <i>Bref discours des Choses plus Remarquables que Samuel Champlain,
+de Brouage, a recognues aux Indes occidentales.</i></p>
+
+<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
+<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: <span class="smcap">Washington Irving</span>: <i>Knickerbocker's History of New-York.</i></p>
+
+<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
+<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: <span class="smcap">Roosevelt</span>: <i>The Winning of the West.</i></p>
+
+<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
+<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: <span class="smcap">Seeley</span>: <i>The Expansion of England.</i></p>
+
+<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
+<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Lettres, instructions et mémoires de Colbert, publié... par
+Pierre Clément, III, 2<sup>e</sup> part. Instructions du marquis de Seignelay,
+Colonies.</p>
+
+<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a>
+<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: <span class="smcap">A. Schalck de la Faverie</span>: <i>Les Premiers Interprètes de la Pensée
+américaine. Essai d'histoire et de littérature sur l'évolution du puritanisme
+aux États-Unis.</i></p>
+
+<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a>
+<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: <span class="smcap">André Chevillard</span>: <i>Les Desseins de son Éminence de Richelieu
+pour l'Amérique...</i> Rennes, in-4<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a>
+<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: <span class="smcap">Ed. J. Lowell</span>: <i>Relations with Europe during the Revolution</i>
+(V. <i>Narrative and critical History of America</i>, edited by Justin Winsor).</p>
+
+<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a>
+<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: Le duc de Choiseul à M. Durand, Compiègne, le 24 août 1767,
+<i>Documents historiques</i>, n<sup>o</sup> 71.</p>
+
+<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a>
+<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Le lieutenant-colonel de Kalb au duc de Choiseul, le 15 janvier
+1768, <i>Documents historiques</i>, n<sup>o</sup> III.</p>
+
+<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a>
+<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: <span class="smcap">Comte de Ségur</span>, <i>Mémoires</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a>
+<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Diary and Letters of Gouverneur Morris.</p>
+
+<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a>
+<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: Washington à J. Jay, 1<sup>er</sup> août 1786.</p>
+
+<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a>
+<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: Jefferson à Lee, <i>Works of Jefferson</i>, t. <span class="smcap">VII</span>, p. 376.</p>
+
+<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a>
+<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: Voir le <i>Mémoire</i> pour servir d'instruction au citoyen Genet.</p>
+
+<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a>
+<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: <span class="smcap">J. Fauchet</span>: <i>Coup d'&oelig;il sur l'état actuel de nos rapports politiques
+avec les États-Unis de l'Amérique septentrionale.</i> Paris, an V. 1797.</p>
+
+<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a>
+<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: <i>Essai sur les avantages à tirer de colonies nouvelles dans les circonstances
+présentes</i>, par le citoyen Talleyrand. Lu à la séance publique
+de l'Institut national, le 15 messidor, an V.</p>
+
+<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a>
+<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: <span class="smcap">Talleyrand</span>: <i>Loc. cit.</i></p>
+
+<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a>
+<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: <i>Mémoires du Prince de la Paix</i>, III, 23.</p>
+
+<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a>
+<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: <span class="smcap">Talleyrand</span>: <i>Loc. cit.</i></p>
+
+<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a>
+<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Instructions au général Berthier, 8 fructidor, an VIII (26 août
+1800); Projet de Traité préliminaire et secret, 10 fructidor, an VIII
+(28 août 1800) (<i>Archives des Affaires Étrangères</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a>
+<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: Beurnonville à Talleyrand, 27 nivôse, an XI (17 janvier 1803)
+(<i>Archives des Affaires Étrangères</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a>
+<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: <i>Works of Jefferson</i>, t. <span class="smcap">IV</span>, p. 431 (18 avril 1802).</p>
+
+<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a>
+<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: Livingston au Secrétaire d'État, le 1<sup>er</sup> septembre 1802, <i>American
+State Papers</i>, t. <span class="smcap">II</span>, p. 525.</p>
+
+<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a>
+<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: <span class="smcap">Baron Marc de Villiers du Terrage</span>: <i>Les dernières années de la
+Louisiane.</i></p>
+
+<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a>
+<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: <i>Archives du Ministère des Colonies.</i></p>
+
+<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a>
+<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: Baron <span class="smcap">Marc de Villiers du Terrage</span>: <i>Op. cit.</i></p>
+
+<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a>
+<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Cette pièce commandée au graveur Adrien est devenue très
+rare; elle se trouve au Musée de la Monnaie, de Paris.</p>
+
+<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a>
+<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: «En 1819 ou 1820, notre belle-s&oelig;ur, la reine Hortense, nous
+raconta à Rome que l'Impératrice Joséphine avait été fort alarmée
+par la catastrophe de son portrait.»</p>
+
+<p>«Joséphine, comme la plupart des Créoles, était très superstitieuse.
+En ce temps-là, elle vivait dans la crainte presque continuelle
+que le Premier Consul, désirant avoir des enfants qu'elle
+n'était plus en état de lui donner, n'en vint à un divorce. Il en avait
+été question en rentrant d'Égypte, sous prétexte, non de stérilité,
+mais de légèreté de conduite...»</p>
+
+<p>«Au temps de la tabatière brisée, Joséphine, pleine de confiance
+en M<sup>lle</sup> Lenormand déjà fameuse tireuse de cartes, mais qu'elle
+contribua beaucoup à mettre à la mode, l'alla consulter.»</p>
+
+<p>«Elle proposa de couvrir le portrait qui avait couru le risque
+d'être brisé, d'un autre absolument pareil et peint également par
+Isabey.»</p>
+
+<p>«On nous dit que la boîte à double portrait est aujourd'hui entre
+les mains de la duchesse de Bragance, petite-fille de l'Impératrice
+par son père Eugène Beauharnais.»</p>
+
+<p class="right10">(<i>Note de la princesse de Canino</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a>
+<b><a href="#footnotetag36">36</a></b>: <i>Correspondance</i>, VIII, 289.</p>
+
+<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a>
+<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: <i>Livingston to Madison</i>, 3 mai 1804; <i>View of the Claims</i>, etc... <i>by
+a citizen of Baltimore</i>, p. 75.</p>
+
+<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a>
+<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: Mémoires du duc de Liancourt.</p>
+
+<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a>
+<b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: Talleyrand à Turreau, 20 thermidor, an XII (<i>Archives des
+Aff. Étr.</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a>
+<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: Talleyrand à Turreau, 27 thermidor, an XII, 15 août 1804
+(<i>Archives des Aff. Étr.</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a>
+<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: Instructions secrètes pour le Capitaine Général de la Louisiane,
+approuvées par le Premier Consul, le 5 frimaire, an XI, 26 nov. 1803
+(<i>Archives de la Marine</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote42" name="footnote42"></a>
+<b><a href="#footnotetag42">42</a></b>: Talleyrand à Gravina, 12 fructidor, an XII, 30 août 1804 (<i>Archives
+des Aff. Étr.</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote43" name="footnote43"></a>
+<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: Monroe à Talleyrand, 8 novembre 1804 (<i>State Papers</i>, II, 634).</p>
+
+<p><a id="footnote44" name="footnote44"></a>
+<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: <i>Correspondance de Napoléon</i>, XXXII, 321.</p>
+
+<p><a id="footnote45" name="footnote45"></a>
+<b><a href="#footnotetag45">45</a></b>: <i>Rule of the war of 1756.</i></p>
+
+<p><a id="footnote46" name="footnote46"></a>
+<b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: <span class="smcap">Reeve</span>: <i>Law of shipping and Navigation.</i> Part. II, chap. III.</p>
+
+<p><a id="footnote47" name="footnote47"></a>
+<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: Monroe to Madison, 18 octobre, 1805; <i>State Papers</i>, III, 106.
+Monroe to colonel Taylor, 10 septembre 1810; Monroe mss.; <i>State
+Department</i>, <i>Archives</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote48" name="footnote48"></a>
+<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: <span class="smcap">Jefferson</span>: <i>Works</i>, IV, 584.</p>
+
+<p><a id="footnote49" name="footnote49"></a>
+<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Napoléon à Talleyrand, 22 thermidor, an XIII (10 août 1805).
+<i>Correspondance</i>, XI, 73.</p>
+
+<p><a id="footnote50" name="footnote50"></a>
+<b><a href="#footnotetag50">50</a></b>: Talleyrand à Turreau, 31 juillet 1806 (<i>Arch. des Aff. Étrangères</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote51" name="footnote51"></a>
+<b><a href="#footnotetag51">51</a></b>: Jefferson au général J. Mason, <i>&OElig;uvres</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote52" name="footnote52"></a>
+<b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: Napoléon à Champagny, 15 novembre 1807. <i>Correspondance</i>,
+XVI, 165.</p>
+
+<p><a id="footnote53" name="footnote53"></a>
+<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: <span class="smcap">Th. Jung</span>: <i>Lucien Bonaparte</i>, III, 83-113.</p>
+
+<p><a id="footnote54" name="footnote54"></a>
+<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: Nouveau Dictionnaire d'Économie politique (<span class="smcap">Léon Say</span>), article:
+<i>Blocus continental.</i></p>
+
+<p><a id="footnote55" name="footnote55"></a>
+<b><a href="#footnotetag55">55</a></b>: Turreau à Champagny, 20 mai 1808 (<i>Archives des Aff. Étr.</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote56" name="footnote56"></a>
+<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: Champagny to Armstrong, 15 janvier 1808. <i>State Papers</i>, III, 248.</p>
+
+<p><a id="footnote57" name="footnote57"></a>
+<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: John Quincey Adams à Harrisson Gray Otis, <i>Boston, 1807</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote58" name="footnote58"></a>
+<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: <span class="smcap">A. Schalck de la Faverie</span>: <i>Les Premiers Interprètes de la Pensée
+américaine.</i></p>
+
+<p><a id="footnote59" name="footnote59"></a>
+<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: Lambert's Travels, II, 64, 65.</p>
+
+<p><a id="footnote60" name="footnote60"></a>
+<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: <span class="smcap">William Cullen Bryant</span>: <i>The Embargo, or sketches of the Times.</i>
+A Satire.</p>
+
+<p><a id="footnote61" name="footnote61"></a>
+<b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: Napoléon à Talleyrand. <i>Correspondance</i>, XVII, 39, 49, 65.</p>
+
+<p><a id="footnote62" name="footnote62"></a>
+<b><a href="#footnotetag62">62</a></b>: Napoléon à Decrès, 13 mai 1808. <i>Correspondance</i>, XVII-112.</p>
+
+<p><a id="footnote63" name="footnote63"></a>
+<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: Madison à Armstrong, 2 mai 1808; <i>State Papers</i>, III, 252.</p>
+
+<p><a id="footnote64" name="footnote64"></a>
+<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: Napoléon à Champagny, 21 juin 1808. <i>Correspondance</i>, XVII, 326.</p>
+
+<p><a id="footnote65" name="footnote65"></a>
+<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: Turreau à Champagny, 20 avril 1809 (<i>Archives des Aff. Étrang.</i>
+mss.).</p>
+
+<p><a id="footnote66" name="footnote66"></a>
+<b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: Armstrong à Champagny, 29 avril 1809 (<i>Archives des Aff. Étr.</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote67" name="footnote67"></a>
+<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: <i>Correspondance</i>, XIX, 21.</p>
+
+<p><a id="footnote68" name="footnote68"></a>
+<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: Gallatin to J. Q. Adams, 15 septembre 1821.</p>
+
+<p><a id="footnote69" name="footnote69"></a>
+<b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: Napoléon à Champagny, 13 décembre 1810, <i>Correspondance</i>,
+XXI, 316.</p>
+
+<p><a id="footnote70" name="footnote70"></a>
+<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: Duc de Bassano à M. Russell, 4 mai 1811. <i>State Papers</i>, III, 505.</p>
+
+<p><a id="footnote71" name="footnote71"></a>
+<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: Russell à Monroe, 13 juillet 1811. <i>State Department archives.</i></p>
+
+<p><a id="footnote72" name="footnote72"></a>
+<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: Diary of J. Q. Adams, 2 décembre 1809, II, 83, 87.</p>
+
+<p><a id="footnote73" name="footnote73"></a>
+<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: <span class="smcap">Thiers</span>, <i>Histoire du Consulat et de l'Empire</i>, XIII, 56.</p>
+
+<p><a id="footnote74" name="footnote74"></a>
+<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: <i>Correspondance</i>, XXI, 233-234.</p>
+
+<p><a id="footnote75" name="footnote75"></a>
+<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: Duc de Cadore au comte Kourakin, 2 décembre 1810.</p>
+
+<p><a id="footnote76" name="footnote76"></a>
+<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: Napoléon à Alexandre, 28 février 1811. <i>Correspondance</i>, XXI, 424.</p>
+
+<p><a id="footnote77" name="footnote77"></a>
+<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: Sérurier à Maret, 20 juillet 1811 (<i>Archives Aff. Étrangères</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote78" name="footnote78"></a>
+<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: Macon à Nicholson, 24 mars 1812.</p>
+
+<p><a id="footnote79" name="footnote79"></a>
+<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: Sérurier à Maret, 27 mai 1812 (<i>Archives des Affaires Étrangères</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote80" name="footnote80"></a>
+<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: Sérurier à Maret, 2 mars 1811 (<i>Archives des Affaires Étrangères</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote81" name="footnote81"></a>
+<b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: Sérurier à Maret, 22 mars 1812 (<i>Archives des Affaires Étrangères</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote82" name="footnote82"></a>
+<b><a href="#footnotetag82">82</a></b>: De Caraman. <i>Les États-Unis il y a quarante ans</i> (<i>Revue Contemporaine</i>,
+31 août 1852, p. 26).</p>
+
+<p><a id="footnote83" name="footnote83"></a>
+<b><a href="#footnotetag83">83</a></b>: Barlow à Monroe, 17 novembre 1812.</p>
+
+<p><a id="footnote84" name="footnote84"></a>
+<b><a href="#footnotetag84">84</a></b>: Dalberg à Bassano, 11 août 1812 (<i>Archives des Affaires Étrangères</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote85" name="footnote85"></a>
+<b><a href="#footnotetag85">85</a></b>: <span class="smcap">Scott</span>: <i>Autobiographies</i>, p. 31.</p>
+
+<p><a id="footnote86" name="footnote86"></a>
+<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>: Sérurier à Bassano, 13 janvier 1813 (<i>Archives des Aff. Étrangères</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote87" name="footnote87"></a>
+<b><a href="#footnotetag87">87</a></b>: <i>The Courrier</i>, 27 juillet 1813.</p>
+
+<p><a id="footnote88" name="footnote88"></a>
+<b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: Sérurier à Bassano, 21 juillet 1813 (<i>Archives des Aff. Étrang.</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote89" name="footnote89"></a>
+<b><a href="#footnotetag89">89</a></b>: Sérurier à Bassano, 15 avril 1814 (<i>Archives des Aff. Étrangères</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote90" name="footnote90"></a>
+<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: Harrison au Ministre de la Guerre, 8 janvier 1813.</p>
+
+<p><a id="footnote91" name="footnote91"></a>
+<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>: <span class="smcap">Richardson</span>: <i>War</i> of 1812, p. 79.</p>
+
+<p><a id="footnote92" name="footnote92"></a>
+<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: Orders of Vice-Admiral Cochrane, 18 juillet 1814; mss. <i>Canadian
+Archives</i>. C. 614, p. 204.</p>
+
+<p><a id="footnote93" name="footnote93"></a>
+<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: Sérurier à Talleyrand, 22 et 27 août 1814 (<i>Archives des Affaires
+Étrangères</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote94" name="footnote94"></a>
+<b><a href="#footnotetag94">94</a></b>: Cochrane à Crooker, 20 juin 1814.</p>
+
+<p><a id="footnote95" name="footnote95"></a>
+<b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: Histoire de la guerre entre les États-Unis d'Amérique et l'Angleterre
+depuis 1812 jusqu'en 1815, par H. M. Brackenridge. <i>Traduite
+par A. de Dalmas.</i> Paris, 1822.</p>
+
+<p><a id="footnote96" name="footnote96"></a>
+<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: <span class="smcap">Paul Gruyer</span>: <i>Napoléon Roi de l'île d'Elbe.</i> Paris, 1906.</p>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Napoléon et l'Amérique, by
+Alfred Schalck de la Faverie
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NAPOLÉON ET L'AMÉRIQUE ***
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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