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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:12:00 -0700
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+Project Gutenberg's La Vie en Famille, by Bernard-Marie-Henri Gausseron
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: La Vie en Famille
+ Comment Vivre à Deux?
+
+Author: Bernard-Marie-Henri Gausseron
+
+Release Date: March 15, 2012 [EBook #39156]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE EN FAMILLE ***
+
+
+
+
+Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
+et n'a pas été harmonisée.
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+
+ LA VIE EN FAMILLE
+
+
+ COMMENT
+
+ VIVRE A DEUX?
+
+ PAR
+
+ B.-H. GAUSSERON
+
+
+ DEUX MOITIES FONT UN ENTIER
+
+ A LA DÉCOUVERTE--LES ENNEMIS
+
+ MIEL ET FIEL
+
+ SABLES MOUVANTS--CRAQUEMENTS ET RUINE
+
+ CE QUI ME SOUTIENT--AIMER ET CROIRE
+
+ LE NERF DE LA GUERRE
+
+ LE MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
+
+ LA FÉE DU FOYER--LA GRANDE JOIE
+
+ HOME, SWEET HOME!
+
+
+ PARIS
+
+ A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE
+
+ 8, RUE SAINT-JOSEPH, 8
+
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+ COMMENT
+
+ VIVRE A DEUX?
+
+
+
+
+ DU MÊME AUTEUR
+
+
+ DOIT-ON SE MARIER?
+
+ Un beau volume in-18 jésus 3 fr. 50
+
+
+ COMMENT ÉLEVER NOS ENFANTS?
+
+ Un beau volume in-18 jésus 3 fr. 50
+
+
+ QUE FAIRE DE NOS FILLES?
+
+ Un beau volume in-18 jésus 3 fr. 50
+
+
+ QUE FERONT NOS GARÇONS?
+
+ Un beau volume in-18 jésus 3 fr. 50
+
+
+ OU EST LE BONHEUR?
+
+
+ Un beau volume in-18 jésus 3 fr. 50
+
+
+ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+
+ LA VIE EN FAMILLE
+
+ COMMENT
+
+ VIVRE A DEUX?
+
+ PAR
+
+ B.-H. GAUSSERON
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+
+ A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE
+
+ 8, RUE SAINT-JOSEPH, 8
+
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+COMMENT
+
+VIVRE A DEUX?
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+DEUX MOITIÉS FONT UN ENTIER
+
+
+Le lecteur qui nous a suivi bienveillamment dans le cours de ces
+études de morale pratique et familière, sait ce que nous pensons sur
+la question du mariage[1]. Nous n'y revenons ici que comme entrée en
+matière et pour mémoire. Il serait, en effet, assez oiseux de
+rechercher les conditions de la vie heureuse à deux, si l'on n'avait,
+au préalable, acquis la conviction que ni l'homme, d'un côté, ni la
+femme, de l'autre, ne sont faits pour vivre seuls. Or cette vie à
+deux--homme et femme--c'est justement, avec toutes les différences,
+profondes et troublantes parfois, qu'y apportent les climats, les
+races, les religions et les degrés de civilisation,--le mariage.
+
+ [1] Voir _Doit-on se marier?_ Paris, Librairie illustrée; 1 vol.
+ in-18.
+
+Il y a deux manières bien tranchées de le considérer, ou plutôt d'en
+parler. Les uns y cherchent matière à raillerie, et, rééditant avec
+constance des plaisanteries et des satires aussi vieilles que
+l'institution, font de l'esprit ou de l'_humour_ à bon marché. Les
+autres le prennent pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour l'élément
+primordial et constitutif de nos sociétés.
+
+Les premiers, d'ailleurs, ne s'en marient pas moins que les seconds.
+
+Sans nous attarder aux plaisanteries et gausseries dont le thème
+général et les données ordinaires sont connus de tous, nous citerons,
+comme spécimen plus rare, une boutade d'Anglais atrabilaire recueillie
+dans le _Spectator_:
+
+«Je ne trouve, dit l'écrivain, dans cette première partie du siècle
+dix-huitième, que deux couples qui aient réussi: le premier est un
+capitaine de navire et sa femme qui, depuis le soir de leur mariage,
+ne se sont plus vus du tout. Le second est un honnête couple du
+voisinage; le mari, homme d'un bon sens solide et un peu vulgaire,
+d'un tempérament paisible: la femme, muette.»
+
+Ceci n'est donné que comme un fait d'observation. Mais la conséquence
+en découle tout naturellement, et l'on a vite fait de la formuler en
+loi.
+
+«Est-ce qu'il y a du mal à aimer son mari?» demande, dans une comédie
+de la même époque, une jeune femme à l'indispensable marquis. Et le
+marquis de répondre: «Du moins, il y a du ridicule. A la cour, un
+homme se marie pour avoir des héritiers, une femme pour avoir un nom,
+et c'est tout ce qu'elle a de commun avec son mari[2].»
+
+ [2] D'Allainval: _L'Ecole des Maris_. 1728.
+
+Ces deux moitiés-là ont beau se rapprocher: elles ne sauraient
+évidemment constituer un tout. Une demi-poire et une demi-pêche ne
+feront jamais un fruit complet.
+
+Un autre critique à prétentions moralisantes ne va pas jusqu'à nier
+que, dans l'union conjugale, l'homme et la femme ne se doivent l'un à
+l'autre. Mais il fait une remarque qui mérite d'autant plus d'être
+signalée qu'elle a été refaite plus tard par un des plus fameux
+théoriciens de l'avenir.
+
+«Je n'ai point, dit-il, connu de mari qui ne fût plus ou moins
+touché de la mort de sa femme. Les plus impérieuses et les plus
+acariâtres sont presque toujours celles qu'on regrette le plus:
+on ne s'en console point. L'humeur et la patience des hommes ont
+vraisemblablement besoin d'être exercées. La perte d'une femme douce
+et compatissante ne laisse pas le même vuide[3].»
+
+ [3] _Doutes sur différentes opinions reçues dans la Société._
+ Nlle éd. Londres et Paris, 1783, 2 vol. in-16.
+
+De même Stendhal: «En France, les hommes qui ont perdu leur femme sont
+tristes; les veuves, au contraire, gaies et heureuses. Il y a un
+proverbe parmi les femmes sur les félicités de cet état.» Et il
+conclut: «Il n'y a donc pas d'égalité dans le contrat d'union.»
+
+On voit avec les yeux qu'on a, et ce qui paraît bleu au grand nombre
+semble rouge à quelques-uns. Pour mon compte, j'ai rencontré au moins
+autant de veuves désolées que de veufs accablés de regrets. Je crois
+même que, lorsque le veuvage survient après plusieurs années de
+ménage, si l'impression ressentie diffère selon les sexes, c'est chez
+la femme qu'elle est le plus durable. Je ne parle, est-il besoin de le
+dire, ni des écervelées, ni des névrosées, ni de celles qui se font
+appeler les _grandes mondaines_ par les journaux.
+
+Il est des esprits plus sérieux, qui ne discutent pas les mérites, la
+nécessité physique et sociale de la vie à deux, mais qui reculent
+devant le mariage à cause de son caractère perpétuel, de son
+indissolubilité.
+
+«Le mariage, dit Selden, est une affaire désespérée: les grenouilles,
+chez Esope, étaient extrêmement sages: elles avaient bien envie d'un
+peu d'eau, mais elles ne voulaient pas sauter dans le puits, parce
+qu'elles n'auraient plus été capables d'en sortir.»
+
+Il n'entre point dans notre plan d'examiner ici cette question.
+Mariage religieux, mariage civil, union libre même avec les garanties
+que les enfants et la société peuvent réclamer: séparation,
+annulation, divorce,--toutes ces formes diverses de consécration ou de
+dissolution de la vie à deux ne sont pas ce qui nous occupe. Nous
+n'avons qu'à répondre ce que répondait naguère M. Alexandre Dumas à un
+journal anglais: «Le mariage étant un acte qui dépend absolument de la
+volonté des individus, que ceux qui veulent se marier se marient; que
+ceux qui ne veulent pas se marier ne se marient pas. Quant à ceux qui
+ont été mal et malgré eux mariés, disent-ils, le divorce existant dans
+tous les pays régis par la loi civile et l'annulation du mariage dans
+tous les pays régis par la loi ecclésiastique, qu'ils fassent rompre
+leur mariage par la magistrature ou qu'ils le fassent annuler par
+l'Église. Comme c'est simple!»
+
+Ce n'est peut-être pas tout à fait aussi simple qu'il plaît au grand
+écrivain de le dire; mais, enfin, c'est la vérité.
+
+On raconte que Socrate ayant fait un discours sur le mariage, tous les
+célibataires dans l'auditoire prirent la résolution de se marier à la
+première occasion, et tous les hommes mariés montèrent immédiatement à
+cheval pour se rendre auprès de leurs femmes au galop.
+
+Et Socrate est un des plus fameux mal mariés dont l'histoire fasse
+mention.
+
+Ce doit être sous le coup de quelque discours ou objurgation semblable
+que le rédacteur du _Tattler_ écrivait: «Ce ne serait pas une mauvaise
+chose que le vieux célibataire, qui vit dans le mépris du mariage, fût
+obligé de donner sa dot à la vieille fille qui est disposée à y
+entrer.»
+
+C'est ce que chantait Thérésa:
+
+ Nous voulons un impôt
+ Sur les célibataires!
+
+Le caustique Chamfort ne voit point de moyen de guérir le mal du
+mariage; il est de l'avis d'Arlequin dans la farce italienne,
+lorsqu'il dit, «à propos des travers de chaque sexe, que nous serions
+tous parfaits si nous n'étions ni hommes ni femmes.»
+
+Il est piquant d'entendre _il signore Arlequino_ souhaiter à tous
+d'être changés en Auvergnats.
+
+Le même Chamfort rapporte ce mot, qui a dû être repris depuis, pour
+servir de légende à quelque caricature de journal pour rire:
+
+«Vous bâillez, disait une femme à son mari.--Ma chère amie, lui dit
+celui-ci, le mari et la femme ne sont qu'un, et quand je suis seul, je
+m'ennuie.»
+
+Cela ne prouve pas en faveur de l'esprit du personnage. On ne s'ennuie
+guère que dans la compagnie d'un sot. Mais nous touchons ici, à
+travers l'enveloppe d'une assez grossière ironie, la véritable formule
+de la vie à deux. Vivre à deux c'est se compléter, se fondre, s'unir,
+en un mot, c'est-à-dire n'être qu'un.
+
+Aussi n'est-il pas étonnant que le mariage, l'union légale et quasi
+indissoluble de l'homme et de la femme, ait été si souvent comparé à
+la fois au paradis et à l'enfer:
+
+«Nous voyons bon nombre de gens tant heureux à ceste rencontre, dit
+Rabelais, qu'en leur mariage semble reluire quelque idée et
+représentation des joyes du paradis. Autres y sont tant malheureux,
+que les diables qui tentent les hermites par les desers ne le sont
+davantage.»
+
+«Que pensez-vous du mariage?» dit la duchesse de Malfy dans une pièce
+de Webster; et Antonio répond:
+
+ «Je le considère comme ceux qui nient le purgatoire;
+ il contient, ou le ciel, ou l'enfer;
+ il n'y a point un troisième lieu en lui.»
+
+Le risque est gros à courir, à moins qu'il n'y ait là quelque
+exagération, comme il arrive fréquemment aux imaginations vives qui,
+d'un bond, vont de l'une à l'autre extrémité d'un sujet. Il me semble
+bien que l'atmosphère conjugale n'est pas toujours et exclusivement ou
+éblouissante de soleil, ou bouleversée par la tempête. Il y a des
+temps gris et doux, qui ne sont pas les moins agréables, au goût de
+bien des gens.
+
+«Je suis marié, j'ai près de cinquante ans, ma femme en a vingt-cinq,
+dit M. Guizot, dans l'ouvrage posthume intitulé: _Le Temps passé_;
+point de commentaire, je vous prie; nous sommes des gens raisonnables
+et heureux, cela n'est pas si rare qu'on le pense.»
+
+Il faut croire que le tableau de ce bonheur serait moins fidèlement
+peint en couleurs éclatantes qu'en grisaille.
+
+Quoi qu'il en soit, on ne peut que se ranger à l'avis du _vicaire_ de
+Goldsmith, lequel pensait «que l'honnête homme qui se marie et élève
+une nombreuse famille rend plus de services que celui qui reste
+célibataire et se contente de parler de la population.»
+
+Malthus ferait des objections et des calculs. Mais qui est-ce qui
+croit aujourd'hui aux objections et aux calculs de Malthus, hors ceux
+que leur intérêt de caste ou leur égoïsme personnel entraîne à y
+croire?
+
+Le vieux proverbe part d'un point de vue moins général, mais non moins
+pratique, lorsqu'il dit:
+
+ De bonnes armes est armé
+ Qui à bonne femme est marié.
+
+Et comme rien n'est malicieux comme la sagesse des nations, le vieux
+proverbe ajoute:
+
+ Tel homme, telle femme;
+
+montrant ainsi que c'est à l'être le plus fort de former le plus
+faible, et que, dans le ménage, le rôle d'éducateur appartient au
+mari. Il y a, d'ailleurs, réciprocité, et ce que la force--j'entends
+l'énergie de caractère--de l'homme doit faire sur la femme, la douceur
+de la femme le doit faire sur l'homme. «Quand la femme traite bien son
+mari, il en vaut mieux[4].»
+
+ [4] _Encyclopédie des Proverbes._
+
+
+Cette action mutuelle est trop évidente pour qu'il soit nécessaire d'y
+insister. Mais elle est trop intéressante aussi pour que les
+moralistes et les sociologues--excusez le mot--ne l'aient pas étudiée
+sous tous ses aspects et dans tous ses effets. L'évêque Landriot a dit
+avec un vrai bonheur d'expression:
+
+«Le frottement du caractère de la femme sur celui de l'homme imite
+l'action de la pierre ponce: il enlève les aspérités, il polit.»
+
+Ailleurs, en ces termes pompeux qu'affectionne l'éloquence de la
+chaire, mais avec beaucoup de justesse et de netteté, il fait le
+départ entre le rôle de l'homme et celui de la femme dans le mécanisme
+de la vie à deux. «A l'homme la force, dit-il, le courage et une
+certaine austérité dans l'intérieur de la famille. Cette austérité, je
+n'en veux pas dire de mal, car elle est nécessaire, et sans elle la
+famille se dissoudrait dans un excès de molle bonté; mais elle ne
+suffit pas, et son complément est dans le coeur et sur les lèvres de
+la femme. Quand le mari fait entendre cette voix pleine d'autorité
+qui met partout le mouvement et la vie, la femme arrive et, comme
+l'huile de suavité, elle se glisse à travers les rouages, elle adoucit
+les frottements, elle facilite l'exécution... A une parole énergique
+et paternelle, elle joint un conseil de mère, un mot de son coeur, un
+regard affectueux; et cette sage combinaison d'efforts continus fait
+que tout va bien dans la famille.»
+
+C'est ce que madame Necker avait essayé d'exprimer, sans pouvoir
+éviter une subtilité et une sécheresse aussi peu propres à convaincre
+qu'à persuader. Voici la phrase: «Pour ajouter aux synonymes _mener_
+et _conduire_, il me semble qu'on pourrait dire: dans un ménage bien
+assorti, la femme doit _mener_ et le mari doit _conduire_; l'un tient
+au sentiment et l'autre à la réflexion.»
+
+Quelle que soit la forme donnée à la pensée, le fond en est toujours
+le même: la femme et l'homme sont nécessaires l'un à l'autre. De même
+qu'il faut que deux nuages se rencontrent pour que se dégage de chacun
+d'eux l'électricité qu'ils renferment, de même les énergies, les
+puissances, les qualités de l'homme et de la femme ne se manifestent
+en leur plein que lorsqu'ils sont unis et qu'ils s'influencent
+mutuellement.
+
+«Une femme n'est jamais par elle-même tout ce qu'elle peut être, dit
+Ch. de Rémusat; il importe à sa perfection qu'elle soit aimée et
+qu'elle soit heureuse.»
+
+Heureuse dans son amour et par son amour,--cela ne va-t-il pas de soi?
+
+Ce n'est pas à dire, répétons-le, que le mariage ait en soi, et
+indépendamment de toute circonstance extérieure et de tout effort
+personnel, la vertu de donner à chacun des époux réunis ce qui lui
+manquait lorsqu'il était seul. C'est une condition--la meilleure, sans
+doute--pour l'acquérir; mais là encore nous sommes les artisans de
+notre propre bonheur. Aussi H. Raisson dit-il fort justement: «Le
+mariage donne de l'étendue ou à notre bonheur ou à nos misères.»
+Addison l'avait dit avant lui:
+
+«Le mariage agrandit le théâtre de notre bonheur et de nos misères. Un
+mariage d'amour est agréable; un mariage d'intérêt commode; et un
+mariage où les deux choses se rencontrent, heureux. Un heureux mariage
+a en soi tous les plaisirs de l'amitié, toutes les jouissances du bon
+sens et de la raison, et, de fait, toutes les douceurs de la vie.»
+
+Un des plus anciens et des plus nobles dépôts de la sagesse humaine
+chez les hommes de notre race, le livre des Védas, contient cette
+maxime: «L'homme n'est complet que par la femme, et tout homme qui ne
+se marie pas dès l'âge de la virilité doit être noté d'infamie.» Il
+dit encore: «La femme est l'âme de l'humanité.» Belle parole qui,
+comme le fait remarquer M. Armand Hayem dans son livre _Le Mariage_,
+remet en mémoire un mot de Prudhon frappé au même coin: «La femme est
+la conscience de l'homme personnifiée.»
+
+«Ainsi, ajoute M. Hayem, c'est une manière de l'homme de se compléter
+que de s'unir à la femme.»
+
+C'est même la seule, déclarons-le.
+
+Il y a, sur les vieilles filles et les vieux garçons, un double
+proverbe à rimes trop triviales pour que je le rapporte ici, mais qui
+dénote bien le sentiment populaire à cet égard. Ce sentiment
+n'éclate-t-il pas, d'ailleurs, avec une force irrésistible dans
+l'unanimité de toutes les langues à faire du mot _moitié_ le synonyme
+d'époux?
+
+Une anecdote, racontée par M. Lorédan Larchey dans son ouvrage
+intitulé: _Nos vieux Proverbes_, fait sentir d'une façon poignante que
+cette métaphore apparente est bien, après tout, l'expression d'une
+réalité. On nous saura gré de la transcrire:
+
+«Un jour, dans la Loire-Inférieure, nous vîmes une pauvre petite
+vieille filant solitaire à la porte d'une chaumière perdue sur les
+rives du lac de Grandlieu.
+
+»Au moment où nous passions, une pluie d'orage la contraignit de
+rentrer, en nous offrant l'abri de son toit. Tout, dans l'unique
+pièce, était d'une extrême propreté; et, comme on l'en complimentait,
+elle dit:
+
+»--Hé! mon Dieu! je n'y ai point de mérite, je suis toute seule.
+
+»--Et vous avez toujours été de même?
+
+»--Dame, non! j'avais un mari, mais, hélas! sa compagnie m'a quittée.
+
+»Elle se tut en essuyant une larme. Et je n'oublierai jamais comment
+elle avait su, en trois mots, faire mesurer le vide profond laissé par
+la mort de son homme.»
+
+Le couple humain, souche de la famille et embryon de la société, est
+donc un tout parfait, formé de deux moitiés distinctes. Mais pour que
+l'entier se constitue et se maintienne, il est indispensable que ces
+deux moitiés s'adaptent de telle sorte que ni tiraillements ni chocs
+ne parviennent à les séparer.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+A LA DÉCOUVERTE
+
+
+Ce que je sais le mieux c'est mon commencement, s'écriait l'Intimé. Il
+n'est guère de jeune marié qui puisse en dire autant. On se trouve, du
+jour au lendemain, lancé dans des eaux inconnues, où il faut naviguer
+à la découverte. La moindre imprudence peut être funeste. Toute fausse
+manoeuvre peut faire prendre une direction qui éloignera à jamais du
+port, si elle n'amène pas du premier coup le naufrage. On ne saurait
+donc trop consulter la boussole et se conformer aux règles de la
+navigation, au début de ce voyage au long cours dans des mers
+ignorées.
+
+Ce sont ces dangers qu'ont en vue les moralistes et les pères de
+famille lorsqu'ils mettent en garde contre les unions précipitées.
+
+«Dans la jeunesse, dit Ferrand dans ses conseils à son fils, on est
+exposé souvent à se laisser séduire par les apparences; on croit voir
+des avantages réels dans ce qui n'en a que les dehors. On contracte
+étourdiment un lien indissoluble; on reconnaît trop tard son erreur:
+l'union se perd, l'aigreur s'en mêle, de là les séparations, les
+scandales publics, et la mauvaise éducation que reçoivent presque
+toujours des enfants nés d'un mariage mal assorti.»
+
+Il dit encore: «Il est affreux d'être uni à un être dont la société
+est un tourment qui ne doit finir qu'avec la vie; surtout gardez-vous
+de vous laisser séduire par les charmes de sa figure, avant de savoir
+quel est son caractère... La figure passe, le caractère reste; et l'on
+se trouve condamné aux regrets d'avoir été trompé, et de l'être pour
+toujours.»
+
+«Beauté de femme n'enrichit homme», dit le proverbe.
+
+Pour éviter cet écueil, on a conseillé de n'arriver au mariage
+qu'après de longues fiançailles, permettant aux futurs époux de bien
+se connaître avant de s'engager. C'est ainsi que nous lisons dans un
+des _Essais_ du _Spectator_: «Généralement les mariages où il y a le
+plus d'amour et de constance sont ceux qu'une longue cour a précédés.
+Il faut que la passion jette des racines et acquière de la force,
+avant d'y greffer le mariage. Une longue suite d'espérance et
+d'attente fixe l'idée dans notre esprit, et nous habitue à la
+tendresse pour la personne aimée.»
+
+L'écrivain anglais ne s'arrête pas là. Il nous donne les indices
+d'après lesquels on pourra pronostiquer l'avenir du ménage:
+
+«Un bon naturel et une humeur égale vous donneront pour la vie une
+compagne--ou un compagnon--facile; la vertu et le bon sens, un ami
+agréable;--l'amour et la constance, une bonne femme--ou un bon mari.»
+
+
+Il est vrai qu'il ajoute cette remarque amère:
+
+«Pour une personne que l'on rencontre avec ces qualités à la fois, on
+en trouve cent qui n'en ont pas même une.»
+
+Espérons que la proportion n'est pas exacte, et ne soyons pas trop
+exigeants, chacun de notre côté. Si le jeune mari ne se sent pas
+toutes les qualités requises, de quel droit les réclamerait-il chez sa
+femme? Et réciproquement. Que celles qu'on a fassent oublier celles
+qu'on n'a pas, et que l'indulgence mutuelle supplée finalement à ce
+qui fait défaut. Et puis, s'il est bon d'avoir un idéal très élevé et
+d'en poursuivre la réalisation, c'est chez soi et en vue de sa propre
+amélioration, bien plus que chez autrui. Dans les rêves du jeune
+homme, la fiancée prend des allures d'ange; et quand la jeune fille
+évoque l'image de celui qui sera son mari, à peine les flamboyants
+chérubins ou les séraphins doux et charmants de Jéhovah paraissent-ils
+dignes de lui être comparés. Mais, comme le dit excellemment
+Fontenelle, «les choses ne passent point de l'imagination à la
+réalité, qu'il n'y ait de la perte,» et c'est ce qu'il est bien
+important de ne point oublier. C'est le meilleur moyen de ne pas
+donner raison au proverbe:
+
+ Aujourd'hui marié, demain marri.
+
+La grande part de responsabilité--je ne dis pas toute la
+responsabilité,--à cette époque des débuts, appartient à celui des
+deux époux qui a, d'ordinaire, le plus d'expérience, le plus de
+sang-froid, la volonté la plus nette et la plus ferme, c'est-à-dire à
+l'homme. «Le bonheur d'un ménage, fait dire fort justement à un de ses
+personnages un romancier contemporain, dépend plus souvent du mari que
+de la femme: à lui de bien diriger sa barque, de savoir où il veut
+aller. A moins de se heurter à une nature exceptionnelle, à un
+tempérament terrible, on doit pouvoir se créer l'existence que l'on
+cherche en se mariant[5].»
+
+ [5] G. Toudouze, _Le Train jaune_.
+
+Le spirituel auteur d'un petit livre publié chez J.-P. Roret, en
+1829, sous le titre de _Code Conjugal_, Horace Raisson, éclaire d'une
+comparaison saisissante ce que nous voulons faire comprendre ici.
+«S'il faut en tout temps, écrit-il, être attentif à écarter les sujets
+de désordre, on doit s'y appliquer davantage encore dans le
+commencement de son union. Rien n'est plus aisé que de séparer deux
+pièces de bois fraîchement unies ensemble: au bout de quelque temps,
+on a peine à les détacher par le fer et le feu.»
+
+Il insiste et ajoute avec un grand bon sens: «La lune de miel est le
+véritable moment critique du mariage. Tout en en savourant la douceur,
+il faut se tracer pour l'avenir une ligne de conduite fixe et
+immuable, et ne pas imiter ces maris, charmants durant le premier
+quartier, et détestables dès la pleine lune.
+
+»... En ménage (et la lune de miel est déjà du ménage), il faut,
+avant tout, du naturel. La seule manière de prolonger la lune de miel
+est donc de ne pas jouer le rôle d'amant-mari, et de se montrer dès le
+premier jour ce que l'on sera constamment.»
+
+C'est une pensée analogue qui fait dire à madame de Lambert dans son
+opuscule sur l'amitié: «Nous sommes d'ordinaire avec les autres comme
+nous sommes avec nous-mêmes. Les personnes sages savent établir la
+paix chez eux, et la communiquent aux autres. Sénèque dit: «J'ai assez
+profité pour apprendre à être mon ami.» Quiconque sait vivre avec
+soi-même, sait vivre avec les autres. Les caractères doux et paisibles
+répandent de l'onction sur tout ce qui les approche.»
+
+Montrons-nous donc tels que nous sommes, mais tâchons d'être bons et
+commodes à vivre. Ce serait pallier le mal pour un temps plus ou moins
+bref, mais nullement le guérir, que se revêtir d'un masque, changer
+artificiellement et artificieusement nos allures, exprimer des
+sentiments qui ne sont point nôtres, faire, en un mot, fût-ce pour le
+plus louable des motifs, le personnage de Faux-Semblant.
+
+Croyons-en l'observation de madame de Rémusat: «Dans un nouveau
+ménage, si un caractère se prononce avec rudesse, le plus doux plie
+et ruse; c'est assurément la femme qui se soumet ainsi le plus
+souvent; mais quelquefois aussi c'est l'homme. Au surplus, alors, quel
+que soit le trompeur ou le trompé, le but de l'association est manqué;
+je n'espère plus de tendresse, ni d'estime, là où je ne vois ni
+confiance ni sincérité.»
+
+Ce n'est pas qu'il soit interdit d'être adroit. C'est fourbe et vil
+qu'il ne faut pas être. La vie isolée est, dans toutes les conditions,
+un art complexe et difficile; combien plus la vie à deux! Nous
+n'hésiterons donc pas à transcrire les conseils, à la fois mondains,
+sages et pratiques, qu'Horace Raisson donne au nouvel époux qui
+rencontre inopinément chez sa jeune femme des habitudes et des goûts
+opposés aux siens ou en désaccord avec son état dans le monde.
+
+«Un mari, suppose-t-il, aime l'étude, la simplicité, la retraite; sa
+femme ne se plaît que dans le monde, le faste, la dissipation;
+sera-t-il nécessaire que l'un sacrifie son bonheur au caprice de
+l'autre? La philosophie conjugale n'est-elle pas alors un devoir,
+presque une vertu? Il y a toujours danger à contrarier un vif désir ou
+une habitude dès longtemps contractée; le plus sage est de laisser une
+jeune femme satisfaire ses goûts de danse, de parure, de spectacles,
+au lieu de s'opposer à sa volonté. On fait ainsi naître la satiété, où
+l'on aurait aiguillonné le caprice, et la soumission se montre
+bientôt, où se fût stimulée la résistance.»
+
+Je ne sais au juste ce que Raisson entendait par soumission et
+résistance, et je ne veux point revenir sur ce que j'ai eu l'occasion
+de déclarer à propos de l'obéissance, dont le code fait aux femmes une
+obligation au bénéfice des maris. Pour nous, l'arbitraire est toujours
+de la tyrannie, et le mari n'a de droit sur la conduite de sa femme
+que celui qu'il puise dans une raison plus mûre et une expérience plus
+étendue. C'est dans ces limites seulement et avec cette interprétation
+que je me range à la méthode préconisée par Horace Raisson dans le
+passage qui précède; et je conclus d'autant plus facilement avec lui
+que «l'art d'obtenir beaucoup consiste à ne rien exiger».
+
+De tout ce qui vient d'être dit,--insistons sur ce point,--la femme
+peut et doit faire son profit, aussi bien que l'homme. Les préjugés
+dûs à une éducation surannée, mais à laquelle bien peu de jeunes
+filles échappent encore, une timidité exagérée et hors de place, des
+scrupules d'autant plus tenaces qu'ils sont dictés par l'ignorance,
+des maladresses de parole ou d'action qui sont des naïvetés et que le
+mari ressent parfois comme des injures, des riens de mille sortes qui
+tirent une importance capitale du moment et du lieu, sont souvent des
+semences que la jeune femme jette étourdiment sur le terrain conjugal,
+encore inexploré, et qui, si le mari ne sarcle ces mauvaises herbes à
+mesure qu'elles germent, porteront une moisson de querelles, de
+désordre et de destruction.
+
+Si donc le jeune mari, en raison de son éducation physique,
+intellectuelle et morale, encore plus qu'en raison d'une supériorité
+quelconque de nature dont il serait vain d'arguer, est presque
+toujours le plus directement responsable, des deux côtés la tâche est
+égale; car les doigts délicats de la femme peuvent, aussi bien que la
+rude main de l'homme, briser, dès le départ, le vase trop fragile du
+bonheur commun.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES ENNEMIS
+
+
+Les parages où les jeunes mariés ont à diriger le navire conjugal leur
+sont inconnus; mais ils sont, en outre, sillonnés de courants perfides
+et semés d'écueils.
+
+Les personnes mêmes qui, jusqu'alors, avaient été pour le jeune homme
+et la jeune fille les guides et les appuis les plus sûrs, deviennent
+trop souvent, sinon des ennemis déclarés, du moins des amis égoïstes
+dont les conseils sont pernicieux et les prétentions destructrices de
+la paix entre les époux.
+
+Loin de nous la pensée de rompre les liens de famille pour mieux
+resserrer le noeud conjugal. Un mariage devrait être, à vrai dire, la
+greffe d'une famille sur une autre, et les parents des deux mariés
+devraient se sentir intimement unis les uns aux autres dans l'intime
+union de leurs enfants. Malheureusement il n'en va pas toujours ainsi.
+Il semble au père et à la mère, lorsque l'enfant--surtout la
+fille--forme un nouveau ménage, que c'est leur bien dont on les prive.
+Les plus raisonnables se font difficilement à l'idée de ne plus
+exercer de contrôle, de ne plus être les guides et les maîtres de leur
+enfant. Après avoir si longtemps remorqué--au prix souvent de combien
+de peines et de sacrifices!--la jeune barque, ils sont tout désolés et
+déconcertés de la voir voguer de ses propres voiles, de conserve avec
+un autre vaisseau qui leur est inconnu. De là des douleurs et des
+regrets infiniment respectables, mais qui se traduisent quelquefois
+dans la vie pratique par des efforts inconsidérés pour garder la haute
+influence, dont ils usent naturellement en sens inverse de celle qui
+devrait légitimement dominer la leur.
+
+La lutte qui s'ensuit nécessairement n'est pas de nature à établir
+l'harmonie dans le jeune ménage. On a vu des femmes, incapables de se
+soustraire à la domination--disons, si vous voulez, à la tendresse--de
+leur mère, se mettre, à ce propos, en révolte ouverte contre le mari
+et quitter la maison conjugale, pour reprendre, dans la maison
+paternelle, la posture d'enfant soumise dont l'éducation leur avait
+donné le pli. Parmi les garçons, de tels exemples sont infiniment plus
+rares, mais on en trouverait.
+
+Les parents sont bien coupables ou bien aveugles qui, ne sachant pas
+vaincre leurs sentiments d'affection égoïste, ne se résignent pas à
+abdiquer ce qu'ils appellent leurs droits, même au lendemain du
+mariage de leurs enfants.
+
+Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée! Personne plus que nous
+n'est touché du spectacle qu'offrent certaines familles, plus
+nombreuses qu'on ne le croit, où la plus douce entente règne entre
+tous, depuis les grands parents jusqu'aux petits-enfants. Le respect
+des uns, la condescendance des autres, l'affection de tous unissent
+admirablement les coeurs sans entraver les volontés. C'est à ce
+résultat qu'il faut tendre, et l'on peut toujours espérer d'y arriver.
+Il vaut bien, d'ailleurs, qu'on se gêne un peu dans les commencements,
+que l'on consente à des concessions, qu'on se soumette à des
+sacrifices. «Il faut se conformer aux habitudes, au ton, à la manière
+de la famille dans laquelle on entre, sous peine de voir la paix
+bannie de son ménage», dit fort sagement Horace Raisson.
+
+Je goûte moins cet autre conseil présenté sous forme de maxime: «Si
+les belles-mères savaient dissimuler, les brus se taire, et les maris
+prendre patience, toutes les familles seraient en paix.»
+
+Se taire, quand on n'a rien de bon ou d'agréable à dire, est, à coup
+sûr, fort sage; et, quoi qu'on ait raconté de la langue des femmes, la
+jeune épouse, en songeant que le bonheur de celui qu'elle aime et le
+sien propre sont en jeu, ne devra pas trouver l'effort au-dessus
+d'elle. Mais pourquoi la belle-mère dissimulerait-elle, et qu'a-t-elle
+à dissimuler? Le mot est vilain et la chose plus vilaine encore.
+Pourquoi lui supposer des sentiments inavouables, de la jalousie, du
+dépit, de la haine, contre celle que son fils a choisie pour compagne?
+Si son coeur est agité de telles passions, ce n'est pas à les
+dissimuler qu'elle doit travailler de toutes ses forces; c'est à les
+combattre, à les déraciner, à les détruire. Elle y parviendra
+assurément, si c'est son fils qu'elle aime, et non pas elle en son
+fils.
+
+Une Anglaise, Mrs. Chapone, donne d'excellents conseils à la jeune
+mariée à propos des relations qu'elle aura à entretenir avec la
+famille et les amis de son mari. Nous ne pouvons mieux faire que de
+les transcrire. «Votre conduite vis-à-vis de ses amis particuliers et
+de ses proches parents, dit-elle à la nouvelle épouse, auront le plus
+important effet sur votre bonheur mutuel. Si vous n'adoptez pas ses
+sentiments en ce qui les concerne, votre union restera très
+imparfaite, et mille incidents désagréables en surgiront
+constamment...
+
+«Il faut prendre grand soin de partager, extérieurement du moins,
+votre respect et votre affection d'une manière égale et honnête entre
+les parents de votre mari et les vôtres. Il serait heureux que vos
+sentiments pussent être les mêmes pour les uns comme pour les autres;
+mais, que cela soit ou non, le devoir et la sagesse vous obligent à
+cultiver autant que possible le bon vouloir et l'amitié de la famille
+qui vous a adoptée, sans préjudice de l'affection et de la gratitude
+dont vous ne pouvez manquer, j'en suis sûr, à l'égard de la vôtre.»
+
+Que la bru fasse preuve de ces sentiments, et, si la belle-mère lui
+refuse une part dans son affection,--que voulez-vous?--la belle-mère
+méritera tous les sarcasmes et toutes les malédictions que la satire
+populaire lui a toujours si libéralement octroyés.
+
+C'est bien à regret que nous avons dû commencer par les parents cette
+revue des ennemis que doit redouter le jeune ménage. Mais quand on a
+à dire une vérité désagréable, mieux vaut la dire du premier coup.
+C'est à eux, d'un côté, et aux nouveaux mariés de l'autre, de ne pas
+changer en un fléau, également funeste au bonheur de tous, l'affection
+profonde par laquelle le père, la mère et les enfants se sentent liés
+les uns aux autres. Il suffit de s'imposer, d'une part, des
+ménagements et des respects dont les fils et les filles ne se doivent
+départir jamais, et, de l'autre, un peu de désintéressement, disons
+même, si vous voulez, d'abnégation. Le problème n'est insoluble pour
+personne, et on le voit bien, après tout, au grand nombre de ceux qui
+le résolvent.
+
+Une autre catégorie d'ennemis, moins intéressants et plus perfides,
+est celle des amies d'enfance. Il faut lire, dans le _Code conjugal_
+d'Horace Raisson, les pages de fine physiologie qu'il leur consacre.
+«Dès qu'il est question dans le monde du mariage d'une jeune personne,
+les amies de pension accourent: à leurs questions volubiles, on juge
+que c'est la curiosité bien plus qu'un tendre intérêt qui les
+excite... «Tu te maries? ton prétendu est-il aimable, beau?...
+l'aimes-tu?... voyons la corbeille?» Puis viennent les commentaires,
+les projets. On se quitte: celles qui sont filles lèvent au ciel un
+regard d'envie; celles qui sont mariées poussent un soupir de regret
+ou de souvenance.
+
+«Après la noce, où les amies de pension se sont fait remarquer par
+leur petit air important, les visites deviennent plus fréquentes;
+chaque jour on propose, on engage quelque partie nouvelle. La
+promenade, les marchands, la campagne, le spectacle s'emparent si bien
+de tous les moments de la jeune femme, que son mari trouve à peine le
+temps de l'entrevoir dans le cours de la journée.
+
+«C'est là le moindre inconvénient de ce redoublement de tendresse
+renouvelée du pensionnat.
+
+«Mais le mari hasarde un léger reproche; sa femme reconnaît son tort
+involontaire, et promet sincèrement de ne plus se laisser ainsi ravir
+le temps qu'elle peut passer si heureuse près de l'époux qu'elle aime.
+Elle refuse donc les invitations que ses amies viennent lui faire.
+Celles-ci s'étonnent, se piquent, la pressent de questions; la jeune
+femme avoue enfin que son mari paraît désirer la voir plus souvent
+près de lui.--Ah! Monsieur est jaloux!--Non, il m'aime.--Le despote!
+laisse-le faire, ce sera bientôt une tyrannie; que tu seras heureuse,
+ainsi claquemurée! Mon mari a voulu me mener ainsi; j'ai bien souffert
+à le contrarier; maintenant il en passe par où je veux.--Mais, mes
+amies, vous vous méprenez; mon mari n'exige rien, ne se plaint de
+rien; je pense seulement que, sans fuir le plaisir, je puis lui
+consacrer plus d'instants.--Pauvre petite! si douce, si résignée...
+Puis arrive le chapitre des conseils. «Leur instance est d'abord bien
+faible; mais, à force de revenir à la charge, de répéter des plaintes,
+de faire des comparaisons, de saisir de fausses apparences, elles
+tournent bientôt la tête de la jeune épouse, qui troque enfin le
+bonheur contre la dissipation.»
+
+Le tableau qui précède, et qui n'est point chargé, explique et
+justifie cet autre passage qui pourrait sembler, au premier abord,
+dépasser la vérité.
+
+«Beaucoup de maris redoutent pour leurs femmes la société des jeunes
+gens, et préfèrent les voir entourées de femmes; ils ont tort. On
+pourrait dire avec justesse: «Les amies de pension ont plus désuni de
+ménages que les galants.»
+
+Il est clair que ces remarques sont applicables à tous les degrés de
+l'échelle sociale. Il n'est pas nécessaire d'avoir été «en pension»
+pour avoir des dangers analogues à redouter et à fuir. Les amies
+d'atelier, les voisines, les habituées de la loge de la concierge
+opèrent, dans un milieu différent, de la même manière pour amener les
+mêmes résultats.
+
+L'homme, de son côté, n'a pas à veiller avec moins de soin à ne pas se
+laisser circonvenir par ses amis de la veille qui, s'ils ne
+l'entraînent pas à conserver en dehors de chez lui les habitudes de la
+vie de garçon, ont vite fait de les apporter avec eux dans son
+intérieur, qu'ils envahissent et où ils s'installent avec le
+sans-façon et l'empressement de célibataires convaincus qu'on ne se
+marie qu'à leur bénéfice.
+
+«Les nouveaux mariés doivent apporter un soin sévère dans le choix des
+personnes qui, reçues habituellement chez eux, passeront dans le monde
+pour les amis de la maison. On juge de la portée, des opinions, du
+caractère des gens, par les liaisons qu'ils forment; et souvent les
+amitiés d'un mari compromettent la réputation et le bonheur de sa
+femme.»
+
+Sans prendre à la lettre l'exclamation d'un misanthrope: «O mes amis,
+n'ayez jamais d'amis!» on peut dire que les jeunes époux ne sauraient,
+chacun pour leur part, être trop réservés dans le choix des amis
+qu'ils admettent dans leur intimité, et qu'il doit suffire qu'une
+personne ne plaise pas à l'un d'eux pour que la maison lui soit
+irrévocablement fermée.
+
+Depuis qu'il y a des gens qui commandent et des gens qui
+obéissent--bien ou mal,--on répète sur tous les tons et avec toutes
+les variantes: _Notre ennemi, c'est notre maître_. Il serait tout
+aussi exact de renverser la proposition et de dire: _Notre ennemi,
+c'est qui nous sert_.
+
+«Il n'est point de métier plus mal fait, ni plus chèrement payé que
+celui de domestique», dit l'auteur des _Doutes sur différentes
+opinions reçues dans la Société_.
+
+Il en était ainsi bien avant lui, et je crois que, depuis la fin de
+l'époque patriarcale, le bon serviteur a toujours été une perle rare
+et de grand prix. On a pu dire avec raison qu'au dix-huitième siècle
+le métier de valet menait à tout, même aux plus grands honneurs et aux
+plus hautes charges de l'État. Aujourd'hui les avenues sont encombrées
+par d'autres professions, chacun le sait; mais les exigences des
+domestiques n'en vont pas moins croissant. Une chronique signée Alfred
+Baude, que je lisais naguère dans le journal _l'Estafette_, m'en
+fournit deux exemples amusants. Je ne saurais en garantir
+l'authenticité, mais ils n'ont, par le temps qui court, rien
+d'invraisemblable.
+
+«Le duc de B... avait besoin d'un valet de chambre. Un monsieur se
+présente avec la physionomie et la tenue d'un notaire.
+
+»--Monsieur le duc, je souffre d'une dyspepsie, je ne puis manger de
+boeuf et ne peux boire que du bordeaux.
+
+»--Soit!
+
+»--Monsieur le duc, mon médecin me défend de veiller le soir et exige
+que je sois toujours couché à dix heures.
+
+»--Soit!
+
+»--Monsieur le duc, j'ai quelques amis que je reçois une fois par
+semaine, et une fois par semaine aussi j'ai l'habitude d'aller au
+spectacle; j'espère que vous voudrez bien me donner ces deux soirées.
+
+»--Mon cher, reprit froidement le duc de B..., ma maison ne saurait
+vous convenir, cherchez-en une autre, et si par hasard vous trouviez
+une seconde place comme celle-là, dites-le-moi, j'y mettrai mon fils.»
+
+Lord Henry Seymour racontait qu'il avait trouvé une fois un valet de
+chambre qui lui plaisait beaucoup. Au moment de l'arrêter, le valet
+s'inclina et dit: «Je ne peux entrer au service de Votre Seigneurie.
+
+»--Pourquoi donc? fit lord Henry, fort intrigué.
+
+»Votre Seigneurie a le pied trop petit, je ne pourrais jamais entrer
+dans ses bottes».
+
+Leurs investigations vont au delà de la chaussure, au delà même de la
+garde-robe et de l'office. Le caractère, la nature morale de leurs
+maîtres et de leurs maîtresses est scrutée et analysée par eux, non
+sans perspicacité, en ce qui se rapporte à leurs intérêts immédiats.
+Voici un document précieux, trouvé providentiellement dans un livre de
+cuisine:
+
+«La femme de chambre du premier nous a dit hier: «Retenez bien ceci:
+Toute maîtresse grasse est pleurnicheuse et collante; toute maîtresse
+maigre est agacée et agaçante; toute maîtresse petite est volontaire
+et hautaine; toute maîtresse grande et mince est orgueilleuse et
+défiante.»
+
+Nous laissons la responsabilité de ce morceau de physio-psychologie à
+M. Alfred Baude, qui l'a mis au jour. Mais nous nous associons
+volontiers aux réflexions suivantes:
+
+«Nous nous plaignons de ce que nos domestiques nous détestent,
+et comment voulez-vous qu'ils nous aiment. Nous inquiétons-nous
+d'eux? Quand leur vient-il de notre part un mot affectueux, une
+parole qui prouve que nous nous intéressons à eux?--Jamais!
+Nourris--blanchis--logés--éclairés--c'est tout.--Et cependant, l'être
+humain a besoin d'autre chose.
+
+»Les domestiques ne trouvant plus dans leurs maîtres que des
+automates, absolument sans coeur, se groupent entre eux et forment une
+espèce de franc-maçonnerie dont l'unique but est de piller et de
+ridiculiser l'ennemi commun, le Maître. Que faire? Avant tout, traitez
+vos serviteurs comme on traite de grands enfants.
+
+»Ils le sont par leur éducation si rudimentaire et par leur position
+inférieure. De temps en temps une bonne parole, un bon sourire, un
+encouragement; vous ne soupçonnez pas combien vous vous en trouverez
+mieux. Puis, pour combattre cette déplorable habitude qu'ont les
+domestiques de changer à chaque instant de place, n'acceptez jamais un
+nouveau serviteur s'il ne vous apporte pas la preuve qu'il est resté
+au minimum deux ans dans la maison d'où il sort. Ah! si chacun de nous
+prenait cet engagement, quelle rapide amélioration dans notre mal! Et
+puis, songez quelquefois à l'axiome de Beaumarchais: «Aux qualités
+qu'on exige d'un domestique, connaissez-vous beaucoup de maîtres qui
+fussent dignes d'être valets?...»
+
+»En finissant, il est de toute justice de dire qu'il y a souvent de
+nobles coeurs dans la livrée. Que d'exemples ne pourrait-on citer: je
+n'en connais pas de plus touchant que celui-ci:
+
+«Un ancien négociant avait tout perdu: sa femme, ses enfants, sa
+fortune; il ne lui restait qu'une vieille domestique. Cette pauvre
+femme s'attacha à lui avec un admirable dévouement. Il était atteint
+d'une affreuse maladie de la peau; elle le soigna nuit et jour. Ce
+n'est pas tout; elle allait voir les vieux amis de son maître à son
+insu, et obtenait quelques secours. Un matin elle rentrait harassée;
+elle entend des éclats de voix et des rires, elle s'arrête et écoute:
+on se moquait d'elle, son vieux maître contrefaisait sa voix.
+
+»--Ah! dit-elle, mon premier mouvement fut de m'en aller en courant,
+puis je songeai qu'il était vieux, malade, qu'il avait besoin de moi;
+je retins mes larmes et remuai bruyamment la clef dans la serrure
+avant d'entrer.»
+
+«Un honneste serviteur, dit le vieux gentilhomme français de La
+Hoguette, dans son _Testament_, est le surveillant de son maître, et
+un bon maître l'exemplaire de son serviteur. C'est pourquoi il n'y a
+point de combinaison entre les hommes, après celle du mari et de la
+femme, qui ait plus besoin d'estre bien faite que celle-ci.»
+
+J'ai rarement vu la moralité du contrat entre maître et serviteur
+dégagée avec plus de netteté, d'élévation et d'éloquence que dans ces
+lignes, que je suis heureux d'exhumer:
+
+«Que penses-tu que fasse pour moi celui que tu crois un serviteur? Il
+me sert; tu te trompes, il se sert: le même travail qu'il feroit en sa
+maison pour vivre, il le fait en la mienne; s'il m'engage sa volonté
+pour me rendre quelque service, la mienne lui demeure en ôtage pour
+son salaire; si je trouve mon compte en ce qu'il fait pour moi, il y
+trouve le sien aussi; s'il se mêle de mes affaires, on s'aperçoit
+qu'il ne néglige pas les siennes; s'il fait valoir ma terre, il en
+partage les fruits à l'aise avec moi; s'il m'appreste à manger, il en
+taste le premier, il y contribuë de sa peine, et moi de toute la
+dépense. Notre communauté se découvre en tant de choses, que tout bien
+considéré, je trouve que l'assemblage du serviteur avec le maître
+n'est autre chose qu'une société qui se fait entre le pauvre et le
+riche pour leur utilité commune, en laquelle il n'y a aucune
+différence que le nom.»
+
+Un peu plus loin, de La Hoguette dit encore: «Tout service fait sans
+affection est sans goût; si on me le rend à regret, quoi qu'il me soit
+dû, je le reçois encore plus à regret; il n'y a que la chaleur du
+coeur toute seule qui le puisse bien assaisonner. Cela étant,
+faisons-nous aimer de nos serviteurs; pour en estre aimé il les faut
+aimer: l'amitié ne reçoit que ce seul change.»
+
+Charron avait exprimé plus didactiquement la même pensée:
+
+ «Traitter humainement ses serviteurs, et chercher plustost à se
+ faire aimer que craindre est tesmoignage de bonne nature: les
+ rudoyer par trop, monstre une ame cruelle, et que la volonté est
+ toute pareille envers les autres hommes, mais que le defaut de
+ puissance empesche l'execution. Aussi avoir soin de leur santé
+ et instruction de ce qui est requis pour leur bien et salut.»
+
+Fénelon y revient souvent. Nous avons eu l'occasion, dans les livres
+qui ont précédé celui-ci, de toucher plus d'une fois à la question
+des domestiques, et d'en parler dans le même sens[6].
+
+ [6] _Doit-on se marier?_ p. 169 et suiv.--_Comment élever nos
+ enfants?_ p. 213 et suiv.--_Que faire de nos filles?_ pp. 231 et
+ suiv., 297, 308.
+
+Il résume tout, pour ainsi dire, dans ce passage:
+
+«Tâchez de vous faire aimer de vos gens sans aucune basse familiarité:
+n'entrez pas en conversation avec eux; mais aussi ne craignez pas de
+leur parler assez souvent avec affection et sans hauteur sur leurs
+besoins. Qu'ils soient assurés de trouver du conseil et de la
+compassion: ne les reprenez point aigrement de leurs défauts; n'en
+paraissez ni surpris ni rebuté, tant que vous espérez qu'ils ne seront
+pas incorrigibles; faites-leur entendre doucement raison, et souffrez
+d'eux souvent pour le service, afin d'être en état de les convaincre
+de sang-froid que c'est sans chagrin et sans impatience que vous leur
+parlez, bien moins pour votre service que pour leur intérêt.»
+
+On comprend que la conduite des domestiques et notre conduite vis à
+vis d'eux soient une difficulté de chaque instant dans le ménage. Cela
+introduit une complication extrême et de très désagréable nature dans
+la vie à deux; et si nous ne tenions, pour de délicates raisons de
+discrétion que l'on appréciera sans doute, à rester dans les
+généralités, il nous serait facile de mettre le doigt sur bien des
+plaies, ouvertes et entretenues dans le coeur des époux par les
+domestiques ou à leur occasion. Nous nous contenterons de citer ce
+qu'Horace Raisson dit de la femme de chambre:
+
+«La femme de chambre a une grande influence sur la fidélité conjugale.
+Confidente née des secrets du ménage, adroite et fière, elle sera
+toujours disposée à en abuser; sotte, elle commettra à tous propos des
+inconséquences ou des balourdises. C'est un art difficile et rare, que
+celui de bien styler une femme de chambre.»
+
+Bien stylée ou non, la femme de chambre est souvent un instrument de
+désunion entre les époux. Son service, plus personnel, qui la met à
+chaque instant en contact avec les maîtres, la rend plus dangereuse en
+lui donnant plus de moyens pour faire du mal. Mais ses collègues des
+deux sexes, à la cuisine, à l'écurie, dans l'antichambre, à la loge,
+ne lui cèdent en rien lorsque l'occasion se présente ou qu'elle peut
+se faire naître. Le nombre de ménages ébranlés, chagrinés, disloqués,
+détruits par les jalousies que ces gens suscitent, par leurs faux
+rapports, leurs insinuations perfides, leurs lettres anonymes, leurs
+complaisances insinuantes, leurs manoeuvres de toutes sortes, à la
+fois basses et audacieuses, est littéralement inimaginable.
+
+Certes ce n'est pas nous qui trouverons mauvais que les maîtres
+rendent aux serviteurs la vie plus douce, en s'intéressant à eux et en
+leur accordant une affectueuse attention. Mais qu'ils prennent garde?
+La pente de la familiarité est facile, et s'ils s'y laissent une fois
+glisser, ils ne pourront plus retenir ni leurs domestiques ni eux:
+
+«Dès que vous oubliez votre place vis-à-vis d'un domestique, vous
+l'autorisez à oublier la sienne vis-à-vis de vous», dit Ferrand, et
+il dit vrai.
+
+C'est ainsi que le bonheur conjugal, comme toutes les choses
+précieuses et délicates, est entouré, assiégé par une foule d'ennemis
+avides. On croirait voir des guêpes attaquant un beau fruit, au moment
+où sa maturité parfaite le rend le plus délicieux.
+
+Mais que de fois, sans compter les guêpes et autres insectes de
+l'extérieur, le fruit ne porte-t-il pas en lui son ver rongeur! «Le
+plus dangereux ennemi du bonheur des jeunes femmes, et par contre-coup
+du repos des maris, dit le _Code conjugal_, c'est l'imagination. Le
+jour où elles se croient opprimées, il n'est rien qu'elles ne soient
+capables d'entreprendre pour s'affranchir, ou du moins se venger; leur
+refuser une chose juste, c'est allumer en elles la volonté de
+l'obtenir et le désir d'en abuser.»
+
+Rien n'est plus désolant que de voir des jeunes femmes, entourées de
+tout ce qui donne et assure le bonheur, devenir ainsi les victimes
+d'elles-mêmes, et empoisonner ceux qu'elles aiment le mieux du
+chagrin de leurs imaginaires griefs. Dans tous les cas, si la passion
+n'est pas portée au point que tout ce qui n'est pas elle soit
+indifférent, si l'on a encore quelque souci de l'opinion du monde,
+quelque respect de soi, quelque espoir ou quelque désir que les maux
+dont on souffre se guérissent un jour, ayons toujours présent à
+l'esprit ce conseil dont on sent de plus en plus la justesse à mesure
+que l'expérience nous instruit: «On agit sagement en cachant avec un
+soin égal les douceurs et les amertumes du mariage[7].»
+
+ [7] H. Raisson: _Code conjugal_.
+
+Pour clore ce chapitre, nous répéterons la prière facétieusement
+judicieuse que des préoccupations de même ordre inspiraient au vieux
+compilateur de proverbes G. Meurier:
+
+ De toute femme qui se farde,
+ De personne double et languarde,
+ De fille qui se recommande,
+ De vallet qui commande,
+ De chair sallé sans moutarde.
+ De petit disner qui trop tarde,--
+ De languards en nos maisons,
+ De fille oiseuse et menteuse,...
+ De serviteur remply de paresse,
+ De chambrière mal soigneuse,
+ De bourse vuide et creuse,--
+ De maison envinée,--
+ De chausse déchirée,
+ De fiebvre aigue enracinée,
+ D'ennemy familier et privé,
+ D'amy simulé et réconcilié,
+ Et de choir en deptes toute cette année,
+ _Libera nos, Domine!_
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+MIEL ET FIEL
+
+
+«Chez les anciens, les jeunes gens qui sacrifiaient à Junon nuptiale
+ôtaient le fiel de la victime immolée, et le jetaient au loin, pour
+témoigner leur résolution de bannir de leur union la colère et
+l'amertume[8].»
+
+ [8] Horace Raisson, _Code Conjugal_.
+
+L'auteur ne nous dit pas si le symbole était véridique ou menteur.
+Mais l'histoire des moeurs, qui domine l'histoire des gouvernements,
+le dit pour lui. Les plus anciens témoignages prouvent assez que les
+passions humaines ont, de tout temps et partout, fait à peu près la
+même somme de ravages, et que beaucoup de ceux qui avaient jeté au
+loin le fiel de la victime avaient conservé leur propre fiel en leurs
+flancs.
+
+C'est cela qu'il faut arracher, dès le seuil du mariage, et jeter au
+vent pour qu'il le dessèche et l'emporte. On l'a proclamé bien des
+fois: le temps des symboles et des mythes est accompli; nous sommes
+arrivés à l'époque du fait. C'est à nous de faire passer cette image
+des rites antiques dans la réalité, et c'est à ce prix seul que la vie
+à deux donnera sa pleine source de joies individuelles et de forces
+actives contribuant au bien social.
+
+Je trouve, dans les écrits d'une Anglaise, Mrs. Chapone, que j'ai déjà
+eu l'occasion de citer, une page qui développe avec une calme
+élévation et un rare bon sens la pensée que je viens d'indiquer. Se
+reportant aux conditions qui s'imposent aux mariés, vis-à-vis de leur
+famille respective, Mrs. Chapone demande à la jeune femme: «Si c'est
+un devoir important d'éviter toute discussion et tous désagréments
+avec ceux qui sont de la proche parenté de votre mari, de quelle
+conséquence n'est-il pas d'éviter toutes les occasions d'avoir du
+ressentiment l'un contre l'autre!»
+
+Elle poursuit: «Quoi qu'on puisse dire des _querelles d'amoureux_,
+croyez-moi, celles des gens mariés ont toujours d'épouvantables
+conséquences, pour peu qu'elles aient quelque durée ou quelque
+gravité. Si on les laisse amener des expressions d'amertume ou de
+mépris, ou trahir chez l'un des époux un sentiment habituel d'aversion
+ou de répugnance pour quelque particularité physique ou morale de
+l'autre, ce sont là des blessures qui ne se guérissent presque jamais
+complètement... Le souvenir douloureux de ce qui s'est passé
+surviendra souvent aux heures les plus tendres, et la moindre
+bagatelle le réveillera et le renouvellera. Il faut, dès le début,
+être particulièrement en garde contre cette source de malheur. De
+nouveaux mariés, dans l'excès même de leur amour, se laissent parfois
+aller à de petites scènes de jalousie et à des querelles puériles,
+qui, tout d'abord, aboutissent peut-être à un redoublement de
+tendresse, mais qui, souvent répétées, perdent leurs agréables effets,
+et ne tardent pas à en produire d'autres d'une nature tout opposée. La
+dispute devient chaque fois plus sérieuse; la jalousie et la défiance
+poussent des racines; le caractère se gâte des deux côtés; les
+habitudes d'aigreur, de contradiction, d'interprétation méchante
+prennent le dessus et finissent par dominer toute autre affection qui
+leur a donné naissance. Ne perdez jamais de vue que le bonheur du
+mariage repose tout entier sur une solide et permanente amitié,--à
+quoi rien n'est plus opposé que la jalousie et la défiance. Ces
+défauts ne sont pas moins contraires aux vrais intérêts de la passion.
+Vous ne gagnerez jamais rien à exiger de l'affection de votre mari
+plus qu'elle ne peut naturellement vous donner; la peur d'alarmer
+votre jalousie et d'amener une querelle pourra bien le forcer à
+feindre une tendresse plus vive que celle qu'il ressent; mais cet
+effort, cette contrainte même diminue et par degrés éteint réellement
+cette tendresse. Si donc il paraissait moins affectueux et moins
+attentif que vous ne le désirez, il faut ou réveiller sa passion en
+déployant quelque grâce nouvelle, quelque charme irrésistible de
+douceur et de sensibilité, ou bien vous conformer, du moins en
+apparence, au degré d'affection que son exemple prescrit; car c'est
+votre rôle de suivre modestement sa direction, plutôt que de lui faire
+sentir le désagrément de ne pas être capable de marcher du même pas
+que lui. La vérité est que c'est l'orgueil, plutôt que la tendresse,
+qui d'ordinaire dicte à une personne susceptible ses déraisonnables
+exigences; et cet orgueil est récompensé, comme il le mérite, par des
+mortifications et le froid éloignement de ceux qui en souffrent.»
+
+Ce qu'il y a de particulier dans cet état, et ce que Mrs. Chapone fait
+bien ressortir, c'est que l'amour travaille ici contre lui-même. Or
+l'amour étant aveugle, comme chacun sait, ni l'un ni l'autre des époux
+ne s'aperçoivent du dommage causé, de la sape de plus en plus
+profonde qui se creuse et fera crouler l'édifice. Au contraire, il
+arrive qu'ils prennent goût à ces reproches et à ces querelles,
+sachant quels rapprochements, quels élans de passion les suivent.
+Comme ces gourmands au palais blasé qui ont besoin de tous les feux du
+poivre, du piment et du _curry_ pour goûter la saveur d'un mets, les
+caresses de l'amour leur semblent fades s'ils ne les font précéder de
+l'orage des paroles injurieuses ou amères, et parfois--je le dis quoi
+qu'il m'en coûte--de la grêle des coups.
+
+Mais, de même que ces abus de condiments gâtent l'estomac, les scènes
+de ménage, quelque tendre qu'en soit le dénouement ordinaire, gâtent
+le coeur. Un jour vient où la récompense ne paraît pas valoir le prix
+dont on l'achète, et le moindre mal qui puisse résulter de telles
+coutumes matrimoniales, c'est que l'impression de lassitude et de
+dégoût se produise chez les deux époux à la fois. Ils sont, du moins,
+en condition de reconnaître en même temps leur tort et de s'en
+corriger, ou, s'ils s'en sentent incapables, de s'entendre pour se
+créer, soit dans le mariage, soit en dehors, un _modus vivendi_ où la
+part du scandale, toujours trop grande, sera réduite à son minimum.
+
+«Il n'y a guère de gens plus aigres que ceux qui sont doux par
+intérêt», dit Vauvenargues. Aussi ne faisons-nous pas appel au seul
+intérêt. C'est à l'intelligence et au coeur que nous nous adressons à
+la fois pour mettre en garde les nouveaux époux contre ces mouvements
+désordonnés de la passion qui s'use elle-même et, comme le fruit
+décevant des rivages de la Mer Morte, ne laisse qu'une cendre amère
+dans la bouche des étourdis qui pensaient y puiser des jouissances
+toujours renouvelées et sans cesse de plus haut goût.
+
+Il faut être doux parce qu'on a du plaisir à l'être: parce qu'il n'est
+rien de meilleur au monde que d'être agréable à qui l'on aime, et que,
+quand le mari trouve que sa femme est bonne et que la femme trouve que
+son mari est bon, ils ont à eux deux ramené sur terre, pour eux et
+ceux qui les entourent, le paradis.
+
+Le sujet est trop grave pour admettre la plaisanterie vulgaire qui n'a
+pour effet que le rire physique, lorsque son ineptie ou sa trivialité
+ne font pas hausser les épaules d'impatience et d'ennui. On ne
+s'attend donc pas à trouver ici la répétition des éternelles sottises
+sur la couleur du ménage et autres gaudrioles de la même farine. On ne
+m'en voudra pourtant pas, je l'espère, de rapporter, dans un intérêt
+de curiosité d'autant plus permise qu'elle se rattache étroitement à
+la question qui nous occupe, une explication assez ingénieuse et
+inattendue de la couleur jaune prise comme symbole conjugal.
+
+L'auteur des _Mémoires historiques et galans_ pense qu'Ovide, en
+représentant l'Hymen _croceo velatus amictu_, «a voulu sans doute nous
+faire une leçon de ce qui est si essentiel au mariage. Les soucis
+d'une famille dont vous vous chargez, le risque que vous courez de
+tant de coups de fortune, la jalousie inévitable que vous avez d'une
+femme, pour peu qu'elle vous agrée, ou que votre honneur vous touche,
+ne sont-ce pas autant de sujets de jaunisse! et n'est-ce pas une
+merveille, si le tempérament le plus vigoureux et le plus enjoué ne
+tombe pas dans un état ictérique?»
+
+La jalousie est, à coup sûr, la disposition morale la plus propre à
+faire naître cet état, et il n'est guère de description de jaloux ou
+de jalouse qui ne soit marquée de ce trait: _jaune comme un coing_.
+C'est en effet celle qui met le plus de bile dans le sang, la passion
+fielleuse par excellence.
+
+«Toute jalousie, dit un ancien poète anglais[9], doit toujours être
+étranglée à sa naissance; ou le temps conspirera bientôt à la rendre
+assez forte pour surmonter la vérité.»
+
+ [9] Sir William Davenant.
+
+Le propre de la jalousie, en effet, est de donner aux visions que le
+soupçon fait surgir dans l'esprit le relief et la certitude de la
+réalité. Le jaloux objective les images qui hantent son cerveau avec
+une intensité curieuse pour l'observateur et formidable pour les
+époux. Car, sans insister sur cette facilité qu'a le jaloux--ou la
+jalouse--à se croire certain de ce qu'il imagine, surtout si c'est
+incroyable et monstrueux,--la jalousie crée, dans la vie à deux, tous
+les maux, et ne saurait en guérir un seul. C'est ce que voyait Fuller
+lorsqu'il écrivait: «Là où la jalousie est le geôlier, beaucoup
+s'échappent de leur prison; elle ouvre plus de voies au vice qu'elle
+n'en ferme.» La comédie de tous les âges et de tous les peuples a
+trouvé dans cette idée une source inépuisable de situations plaisantes
+et douloureuses à la fois, qui, à défaut des exemples que fournit en
+abondance l'expérience journalière de la vie, peuvent servir de
+documents et d'enseignement.
+
+Le dicton populaire: «On n'est jaloux que de ce qu'on aime» n'est vrai
+que par rapport à un amour égoïste qui, tout en se portant sur autrui,
+n'est proprement que l'amour-propre ou l'amour de soi. Nous concevons
+la douleur immense, l'irrémédiable désespoir que peut jeter dans un
+coeur aimant la découverte de la trahison de l'être aimé. Nous
+concevons encore, tout en les blâmant et en les regrettant, les
+mouvements impétueux qui poussent en ces circonstances les personnes
+violentes et passionnées à des excès que les cours d'assises
+condamnent ou acquittent, au hasard de l'impression produite sur des
+jurés sensibles. Mais nous ne saurions considérer la jalousie _à
+priori_, si l'on peut dire, celle qui obsède l'esprit au fort même de
+l'amour partagé et qui, à défaut de motifs, se forge des catastrophes
+chimériques et se nourrit avidement du poison des soupçons, que comme
+une maladie morale dont il faut se guérir à tout prix, si l'on ne veut
+faire son propre malheur en même temps que le malheur de celui ou de
+celle qu'on aime plus que tout au monde, bien qu'en l'aimant fort mal.
+
+En de pareilles maladies, il n'y a guère qu'un médecin et qu'un
+remède, à savoir la volonté. Mais, hélas! on ne veut pas, ou l'on ne
+peut pas vouloir. Il y a des maux où l'on se complaît, des plaies
+qu'on prend un âcre plaisir à aviver, des douleurs dont il est
+voluptueux de souffrir. La jalousie est une de ces tortures qui font
+goûter à leurs victimes les délices de la damnation.
+
+On rapporte de Ninon de Lenclos cette parole: «Jamais une femme ne
+sait mauvais gré à son mari de plaire à plusieurs femmes, pourvu
+qu'elle soit toujours préférée.»
+
+Malheureusement, en fait de mariage, l'autorité de Ninon est médiocre.
+Et puis de son temps, le fatalisme de la passion et l'irresponsabilité
+de la névrose étaient choses peu connues, qui ne troublaient guère la
+raison des gens. En ce temps-là, et même plus tard, on pouvait espérer
+convaincre et persuader par un dilemme, et l'auteur des
+_Considérations sur le Génie et les Moeurs de ce siècle_ ne perdait
+pas sa peine en écrivant: «C'est faire une cruelle injure à une femme
+sage, que de lui témoigner de la jalousie; c'est faire trop d'honneur
+à une femme galante, et donner beau jeu à une coquette.»
+
+Il laissait au lecteur le soin facile de retourner la proposition à
+l'usage de la femme envers le mari.
+
+Aujourd'hui l'arsenal du raisonnement ne fournit point d'arme capable
+de porter un coup sûr, et, pour combattre les erreurs du sentiment,
+c'est au sentiment qu'il faut avoir recours. La seule considération
+qui puisse, croyons-nous, contrebalancer la jalousie dans une âme
+infestée de ce venin, c'est le désir de faire le bonheur de l'être
+aimé. Si la passion maudite laisse au jaloux une minute de
+clairvoyance et qu'il ait conscience des tourments qu'il inflige, il
+se guérira ou se dominera. S'il ne le faisait, son amour serait
+méprisable, car ce ne serait, répétons-le, qu'un égoïsme sans pitié.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+SABLES MOUVANTS
+
+
+Comment assurer la navigation de la barque conjugale sur les eaux mal
+sondées de la vie? On relève çà et là des écueils, des récifs, des
+promontoires où la mer se brise avec les épaves qu'elle entraîne, des
+points fixes où le péril est constant. On y établit des signaux; on y
+allume des phares; des pilotes indiquent les passes, les heures de
+marée, les courants, les tourbillons et les remous, et conduisent au
+port prochain. Mais ce que feux, balises, ancres, conseils de pilote
+sont impuissants à signaler, ce sont les hauts fonds changeants, les
+bancs de sable que le jusant déplace, qui, là où tout à l'heure les
+vaisseaux à grand tirant passaient voiles dehors et barre au vent,
+arrêtent les humbles barques sans leur laisser même l'espoir de se
+renflouer au flot prochain.
+
+Contre ce danger de tous les parages et de tous les instants, il n'y a
+qu'une défense: la prudence et l'adresse des navigateurs. Il faut
+avoir la sonde en main, l'oeil au guet, être prêt à la manoeuvre et ne
+pas s'y tromper d'un brin de fil.
+
+Notre tâche, à nous, est de déterminer, aussi exactement que possible,
+les circonstances dans lesquelles on est le plus exposé à donner dans
+ces sables mouvants.
+
+ Souvent la peur d'un mal fait tomber dans un pire,
+
+a versifié le sage Boileau.
+
+Gardons-nous donc également de la disposition habituelle à la
+pusillanimité, et des sursauts de frayeur qui ébranlent les nerfs et
+troublent le cerveau. Mais ne nous laissons pas aller à une sécurité
+qui est trompeuse dès qu'elle endort. Les conditions qui semblent le
+mieux faites pour éloigner toute alarme, sont quelquefois grosses
+d'accidents. «Il ne suffit pas, dit avec raison le _Spectator_, pour
+faire un mariage heureux, que l'humeur des deux époux soit semblable;
+je pourrais citer cent couples qui n'ont pas gardé le moindre
+sentiment d'amour l'un pour l'autre et qui sont pourtant tellement
+semblables d'humeur que, s'ils n'étaient pas déjà mariés, le monde
+entier les déclarerait faits pour être mari et femme.»
+
+Qui se ressemble s'assemble; les angles sortants s'adaptent aux angles
+rentrants; les électricités de nom contraire s'attirent et celles de
+même nom se repoussent; on se plaît par les contrastes, et on se
+complète par les différences; tout s'accepte plutôt que les
+incompatibilités d'humeur.--Voilà une liste de termes contradictoires
+qu'on pourrait indéfiniment allonger. Les maximes se démentent les
+unes les autres et elles n'en sont pas moins vraies chacune en son
+particulier. On voit dès lors sur quel terrain mouvant nous marchons,
+et de quelle absolue nécessité sont la netteté du coup d'oeil et la
+souplesse des allures dans ce domaine du relatif.
+
+Pour l'homme, le premier soin, c'est de jeter au rebut un stock
+d'opinions et d'idées courantes sur la femme, dont les jeunes gens et
+les vieux célibataires font leur évangile quotidien. On lit dans les
+Védas: «Celui qui méprise une femme méprise sa mère.» Beaucoup
+d'hommes ne croient pas manquer à leur mère en entretenant sur les
+femmes en général des théories plus que sceptiques. Qu'ils méditent le
+précepte des Védas. Le Français a trop vive dans l'esprit la vieille
+logique des races dont il est un rejeton, pour ne pas comprendre la
+rigoureuse vérité de cette parole de nos ancêtres aryens. Il y
+ajoutera finement ce corollaire: Qui méprise une femme méprise sa
+femme; et il concluera que le respect de la femme est une condition
+essentielle dans la constitution de la famille, car si le mari, ayant
+eu commerce avant le mariage avec tant de femmes qu'il se croyait le
+droit de mépriser, généralise les données plus ou moins exactes de
+son expérience de jeune homme, et n'accorde son estime à sa femme que
+sous bénéfice d'inventaire, comment l'élèvera-t-il ou la
+maintiendra-t-il à la hauteur de sa mission, et pourquoi ses enfants
+ne la mépriseraient-ils pas aussi?
+
+Ce respect se traduit de diverses façons, suivant les positions
+sociales et l'éducation reçue. Il suffit qu'il existe. Un critérium à
+peu près certain, c'est le ton de politesse qui règne entre les époux.
+«L'intimité, dit l'auteur des _Doutes sur différentes opinions reçues
+dans la société_, qui doit exclure le compliment et la cérémonie, se
+détruit infailliblement dès qu'on en bannit la politesse.»
+
+On entend bien--l'auteur prend soin de l'indiquer--qu'il ne s'agit pas
+ici de formules banales et de conventionnalités mondaines, mais bien
+de cette politesse de coeur qui inspire l'aménité des manières et
+répand autour d'elle comme une chaude atmosphère de bienveillance et
+d'affection.
+
+Cette politesse entre époux manque souvent. On en a fait mille fois la
+remarque. Si, dans une compagnie, un homme néglige avec affectation
+une femme et s'efforce d'être aimable avec les autres, il y a gros à
+parier qu'il est le mari de la première.
+
+«J'étais, raconte Chamfort, à table à côté d'un homme qui me demanda
+si la femme qu'il avait devant lui n'était pas la femme de celui qui
+était à côté d'elle. J'avais remarqué que celui-ci ne lui avait pas
+dit un mot; c'est ce qui me fit répondre à mon voisin: «Monsieur, ou
+il ne la connaît pas, ou c'est sa femme.»
+
+S'il ne l'avait pas connue, il n'aurait eu de cesse qu'il n'eût fait
+sa connaissance: c'était bien sa femme.
+
+Les résultats d'une telle conduite sont faciles à prévoir. La femme,
+justement froissée, se sent éloignée et s'éloigne; et les privautés,
+souvent grossières, du tête à tête, par lesquelles tant de malotrus
+pensent compenser les froideurs et les dédains marqués en public,
+sont, dans les circonstances, le contraire de ce qu'il faudrait pour
+la ramener.
+
+Les rudesses, les mots qui bafouent ou rabrouent dans l'intimité,
+doivent avoir, et ont, un effet analogue. «Si on savait, dit une
+romancière contemporaine qui se cache sous le pseudonyme d'Ary Ecilaw,
+combien, pour une femme à qui son mari n'en accorde jamais, la
+sympathie a une attirance! combien il est doux et dangereux de se voir
+comprise par un autre, ou bien de s'entendre répéter qu'on est une
+sotte!»
+
+On voit où cela mène, et ce qui se trouve fatalement au bout.
+
+Vous creusez un fossé, vous y poussez votre compagne, et vous vous
+indignez de la culbute!... Vous êtes de plaisants compagnons!
+
+Ce que nous venons de dire ne s'applique pas moins aux dames qu'aux
+messieurs. Les femmes, même les mieux élevées et les plus entichées de
+belles manières, ont une remarquable propension à lâcher la bride aux
+gros mots dans l'intimité du foyer, en s'adressant à leurs maris.
+L'être idéal, immatériel, qui, dirait-on, ne touche pas terre, se
+nourrit d'ambroisie, et apparaît avec de vagues ailes d'ange dans le
+dos, sait, à l'occasion, se servir d'un vocabulaire dont rougirait le
+plumage du Vert-Vert des nonnes de Gresset. Les mots sont comme de
+fines flèches empennées et barbelées. Ils pénètrent profondément et
+restent dans la blessure qu'ils enveniment. On a de l'indulgence, de
+l'indifférence; on secoue les épaules; on rit ou l'on a pitié. Mais,
+si fort qu'on soit, on est atteint, et, si l'amour y résiste, ce n'est
+pas sans s'affaiblir ou sans y prendre de l'aigreur.
+
+Cette grossièreté provocante et acerbe n'est, d'ailleurs, pas plus à
+redouter que je ne sais quelle vulgarité de propos, assez commune chez
+les femmes, et dont l'effet le plus certain chez le mari est
+l'impatience ou l'écoeurement. L'auteur de _A Woman's Thoughts upon
+Women (Pensées d'une femme sur les femmes)_ a représenté en traits
+assez vifs ce côté du caractère féminin.
+
+«Celle qui, à l'instant où l'infortuné mari rentre à la maison,
+s'attache à lui avec un long récit de griefs domestiques, réels ou
+imaginaires,--lui disant que le boucher n'apporte jamais sa viande à
+l'heure, que le boulanger marque des pains en trop, qu'elle est sûre
+que la cuisinière boit, que le cousin de Mary a prélevé son dîner hier
+sur le gigot de mouton,--eh bien, une telle femme mérite ce qu'elle
+reçoit: froideur, paroles aigres, empressement à se plonger dans
+quelque journal; quelquefois un cigare allumé de colère, une promenade
+dehors, sans invitation de l'accompagner, ou le cercle. Pauvre petite
+femme! Elle reste à pleurer sur son foyer solitaire, ne s'avouant pas
+qu'elle a tort, mais seulement qu'elle est très malheureuse et très
+mal traitée. Pourrait-on se permettre de recommander à son attention
+une maxime qui vaut de l'or?--«N'importunez jamais un homme de choses
+auxquelles il ne peut remédier ou qu'il ne comprend pas....»--Et quand
+il revient, l'honnête homme! peut-être un peu repentant de son côté,
+il n'y a qu'une conduite que je conseille à toutes les femmes
+sensées: l'entourer de ses bras et retenir sa langue.»
+
+«Le bonheur conjugal, dit Carmen Sylva (on sait que tel est le nom
+dont il plaît à la reine de Roumanie de signer ses écrits), est
+souvent compromis par une simple différence de vocabulaire.»
+
+Efforcez-vous donc, jeunes époux, de parler la même langue, et, s'il
+est nécessaire, que celui des deux qui sait le moins prenne des leçons
+de l'autre, simplement, naturellement, avec la naïveté du coeur et la
+docilité de l'amour.
+
+On trouve, dans Henri Heine, cette très juste remarque, suivie d'une
+comparaison que chacun peut varier suivant ses sensations et son goût:
+
+«Rien de triste, pour un homme instruit, comme de vivre avec une femme
+qui ne sait rien.
+
+»Il éprouve l'ennui vague et très réel que donne dans une chambre la
+vue d'une pendule qui ne va pas.»
+
+Ou qui va trop et bat la berloque. Telles ces «bonnes bourgeoises»,
+que montre Mercier dans son _Tableau de Paris_, «qui dissertent à
+perte de vue sur des riens, érigent en événements les moindres
+incidents domestiques, parlent des méfaits de leurs servantes comme de
+crimes publics et ne trouvent d'autre diversion à une conversation
+oiseuse qu'un jeu non moins oiseux.»
+
+Plus d'un homme intelligent, cultivé, voué, par goût ou par nécessité
+de position, à la science, ou aux lettres, ou aux arts, s'est trouvé,
+avant de s'en être rendu compte, attelé à une «bourgeoise» de cette
+sorte. Quelquefois le courage manque, on jette le manche après la
+cognée, et, le mariage étant un piège, on s'en dépêtre comme on peut.
+Le plus souvent on fait la part du feu, on s'arrange pour dédoubler
+son existence, et, content de trouver à l'intérieur certaines
+satisfactions matérielles au-delà desquelles il serait vain de rien
+prétendre, on cherche au dehors l'accomplissement des promesses que le
+mariage n'a pas tenues.
+
+La chose ne se fait ni sans tiraillements, ni sans douleurs. Car si
+rien n'est «plus embarrassant que d'avoir pour femme ou pour mari une
+personne ridicule, lorsqu'on ne l'est pas soi-même», et si «c'est un
+sujet habituel d'humiliation, ou tout au moins d'inquiétude[10]», il
+est difficile d'en prendre son parti, et encore plus difficile de
+faire entendre raison à celui des deux qui prête à rire, la nature
+humaine étant ainsi faite que les prétentions sont d'autant plus
+étendues et exigeantes que le mérite est mince et de mauvais aloi.
+
+ [10] _Doutes sur différentes opinions reçues dans la Société._
+
+C'est bien là «ce tourment de toutes les minutes dont parle Philarète
+Chasles, qui s'empare de nous quand nulle sympathie d'intelligence ne
+nous attache à ce que notre coeur aime.» Jean-Paul Richter a tracé le
+tableau poignant de ce supplice en des pages que je demande la
+permission de reproduire dans la traduction que le grand critique que
+je viens de citer en donnait il y a près de cinquante ans[11].
+
+ [11] Ph. Chasles, _Caractères et Paysages_; p. 67. Paris, 1883,
+ in-8o.
+
+«Une mort intellectuelle saisit le jeune homme; il s'assit dans le
+vieux fauteuil et couvrit ses yeux de ses mains. Il vit se soulever
+cette brume qui nous cache l'avenir; à ses regards se révéla sa vie
+future, vaste espace aride, couvert de cendres et des débris de feux
+éteints; perspective désolée, jonchée de feuillages jaunis, de rameaux
+desséchés et d'ossements qui blanchissent sur le sable. Il reconnut
+que l'abîme entre son coeur et celui de Lenette irait toujours se
+creusant, il le reconnut avec un désespoir profond, avec une netteté
+désolante. Jamais tu ne peux revenir, ancien amour, amour si pur et si
+beau. Lenette ne quittera jamais son obstination, sa froide réserve,
+ses habitudes étroites. Son coeur est à jamais frappé de mort, sa tête
+est fermée à jamais à toute pensée; elle est destinée à ne le
+comprendre jamais, à ne jamais l'aimer...
+
+«Lenette était assise et continuait de travailler sans rien dire. Son
+coeur blessé reculait devant les regards et les paroles, comme on se
+garantirait de l'atteinte des vents glacés. La nuit tombait; elle
+n'alla pas chercher de lumière, elle aimait mieux l'obscurité.
+
+«Alors on entendit tout à coup un musicien errant s'accompagner avec
+la harpe, pendant que son enfant jouait de la flûte...
+
+»Leurs coeurs étaient pleins et serrés. L'harmonie vint les frapper
+comme de mille piqûres. Jamais notre âme ne parle plus haut que
+lorsque la musique l'éveille; rossignol, qui ne chante jamais mieux
+qu'après un écho sonore. Ah! que d'anciennes espérances surgissent
+tout à coup! Combien de souvenirs il retrouva quand les arpèges de la
+harpe rappelèrent les temps passés à sa mémoire! Il se revoyait jeune,
+plein de désirs, confiant en l'avenir, cherchant un coeur fait pour
+l'aimer, un esprit fait pour le comprendre... Joies perdues! promesses
+menteuses! que de désappointements! Où est celle qui devait lui payer
+son amour par du bonheur?
+
+«_Je ne l'ai point trouvée!_ Ces mots retentissaient comme une
+dissonance au milieu de la mélodie. Ses parents bien-aimés, les
+bocages de la maison maternelle reparaissaient à ses yeux; la musique
+les évoquait, ainsi que les amis et les affections de son premier
+âge... Et maintenant pas une âme pour l'entendre, pas un être qui
+l'aime!...
+
+»Les musiciens se turent. Cette pause solennelle augmenta son émotion;
+il s'approcha de Lenette, et d'une voix tremblante il lui dit: _Allez
+donner cela aux musiciens_. A peine les derniers mots furent
+intelligibles. La clarté des bougies de la maison située en face
+frappait le visage de Lenette; elle avait, à son approche, affecté
+d'essuyer la vitre que son haleine avait ternie. Il s'aperçut que des
+torrents de larmes muettes s'échappaient de ses yeux.
+
+»_Lenette_, dit-il plus doucement, _je vous en prie, portez-leur cela,
+ils vont s'en aller_.
+
+»Elle prit la pièce de monnaie; leurs regards se rencontrèrent, mais
+ceux de la femme étaient déjà secs, tant leurs âmes étaient devenues
+étrangères l'une à l'autre! Ils étaient parvenus à cet état
+déplorable, où une émotion commune n'échauffe et ne réconcilie pas. Le
+besoin d'affections partagées inondait son être, mais le coeur de
+Lenette n'était plus à lui. Il aurait voulu l'aimer, il en sentait
+l'impossibilité déchirante; il connaissait cette nature aride et
+vulgaire. Il s'assit dans l'embrasure de la fenêtre, sur laquelle il
+appuya son front brûlant. Lenette y avait par hasard placé son
+mouchoir trempé de ses larmes; car la malheureuse créature, après une
+journée de contrainte, avait beaucoup pleuré.
+
+»Ce mouchoir humide frappa le jeune homme comme un remords. Les
+musiciens recommencèrent; la voix et la flûte seules chantaient:
+
+ Les morts sont morts, c'en est fait pour toujours!
+
+»Une angoisse nouvelle le saisit comme un linceul de glace. Il pressa
+le mouchoir sur ses yeux humides, et répéta en sanglotant:
+
+»--Oui, oui, c'en est fait pour toujours!
+
+»La pensée du trépas se présenta à lui; ce fut une espérance; il lui
+sembla que les musiciens, en marquant la mesure, sonnaient les
+dernières heures de sa vie; il se vit descendre dans le tombeau et
+respira.
+
+»Bientôt il entendit Lenette entrer et allumer une chandelle. Il alla
+vers elle et lui donna le mouchoir. Si désolé, si navré, si abattu, il
+avait besoin de se rattacher à un être humain quel qu'il fût. Lenette
+n'était plus la femme de son choix; mais elle souffrait, mais elle
+avait pleuré. Lentement, sans se baisser, sans prononcer un mot, il
+l'enlaça de ses bras et l'attira; mais elle détourna la tête
+froidement, avec dégoût, se dérobant à son baiser. Il en ressentit une
+peine aiguë.
+
+»_Suis-je donc plus heureux que toi?_ dit-il.
+
+»Puis, laissant tomber sa tête sur celle de Lenette, il la pressa sur
+son sein. Vains embrassements! Alors des profondeurs de son âme, mille
+voix jaillirent et répétèrent: C'en est fait pour toujours?»
+
+Le besoin de distractions extérieures, de divertissements, de fêtes,
+de plaisirs mondains est un écueil trop connu et contre lequel on est,
+de toute part, trop mis en garde pour que nous y insistions. Pour être
+intéressant et vraiment pratique, il faudrait entrer dans le détail.
+Mais la revue, même rapide, des occasions et des formes de dissipation
+que la vie du monde offre chaque jour, remplirait tout un volume
+aisément. Force nous est donc de nous en tenir à l'expression
+généralisée de notre pensée.
+
+Eh quoi! dira-t-on. Vous ne permettez même pas qu'on danse?...--Si
+vraiment, faites de la musique, chantez, dansez, amusez-vous de mille
+manières, mais faites-le franchement, sans apprêt ni arrière-pensée,
+et surtout dans des conditions telles que vos devoirs ne restent pas
+en souffrance à la maison.
+
+Ce n'est pas ce qu'il y a de plus facile, s'il faut en croire le _Code
+conjugal_ d'Horace Raisson: «Le bal, tel que nos usages l'ont fait, a
+cessé d'être une distraction agréable; les apprêts en sont un travail,
+le plaisir en est une fatigue, et le résultat un danger.»
+
+Je retrouve, dans de vieux papiers, des vers juvéniles qu'en raison du
+sujet traité je me hasarde à transcrire. A défaut d'autre mérite, ils
+ont celui d'être inédits:
+
+
+I
+
+ Un bal est, à vrai dire, une superbe chose.
+ Tournoyer en ayant sur la tête une rose,
+ Un bleuet, des épis, des fruits ou du foin vert
+ Artistement montés avec du fil de fer,
+ C'est un bonheur auquel s'abandonnent les femmes
+ Sans pouvoir résister. L'horizon que les flammes
+ Du soleil d'Orient empourprent au matin,
+ Ne brille guère auprès des habits de satin
+ Irisés de reflets par la lueur des lustres,
+ Les larges escaliers, les piliers, les balustres,
+ Les salles où l'on se presse, et les parquets cirés
+ Où le novice tombe, et les vieux murs dorés,
+ Et l'orchestre entassé dans une loge étroite,
+ Les hommes saluant du geste, à gauche, à droite,
+ Les femmes portant rouge et dents et cheveux faux,
+ Se cherchant l'une à l'autre, en riant, des défauts,--
+ Oh! c'est un beau coup d'oeil! plus beau que, dans les plaines,
+ Les sapins se courbant aux nocturnes haleines;
+ Que les buissons d'avril pleins de fleurs et d'oiseaux,
+ Et la chanson du vent à travers les roseaux.
+ Le poète est un fou que l'on comprend à peine;
+ Il croit donc à la femme une âme plus qu'humaine,
+ Puisqu'il l'adore ainsi qu'on adorerait Dieu,
+ Et qu'il souffre de voir tant d'hommes au milieu
+ De ces femmes faisant, pour cela seul venues,
+ Des exhibitions de leurs épaules nues!
+ Ces regards, ces souris que l'on jette en passant;
+ Ces valses où le sein palpite, frémissant
+ Sous la main d'un butor qui raille ou qui s'enivre;
+ Cette école où la nuit, pour apprendre à bien vivre,
+ Va la fille au front pur que sa mère conduit,--
+ Il croit que tout cela ne vaut pas un réduit
+ Obscur, sous le feuillage, alors que le ciel sombre
+ S'illumine des feux lointains d'astres sans nombre,
+ Et que l'air, se chargeant de la rosée en pleurs,
+ Fait monter au cerveau le doux parfum des fleurs.
+
+
+II
+
+ En bas: des murs, des fleurs, du sable, des feuillages;
+ Un filet d'eau tombant d'un roc en coquillages;
+ Une glace au milieu d'arbrisseaux enlacés
+ (Meuble tout pastoral!); des lampions bercés
+ Au vent qui souffle frais sous l'étroit péristyle.
+ En haut, de grands salons empire, d'un beau style,
+ Où l'or des murs fait mal aux yeux enthousiasmés
+ De voir des fleurs parmi des flambeaux allumés;
+ Les hautbois de l'orchestre envoient des notes aigres.
+ Des vieux, en cheveux teints, verts-galants, très allègres,
+ Choisissent pour danser les filles de quinze ans,
+ Et leur tiennent, tout bas, de ces discours plaisants
+ Qui font rougir toujours, et quelquefois sourire;
+ --Le grand âge, en effet, autorise à tout dire.--
+ Les jeunes vont traînant parmi le tourbillon
+ Des mamans de grand poids, au teint de vermillon,
+ Ou portent en leurs bras de laides filles maigres,
+ Exhalant les parfums, les sels et les vinaigres
+ Du lointain Orient, fabriqués à Paris;
+ Et l'amour, le chagrin, les haines, les mépris
+ S'enchaînent par les mains en dansant, face à face,
+ L'orage dans le fond, le calme à la surface;
+ Calme plus effrayant que, dans les hautes mers,
+ L'âpre lutte des vents contre les flots amers.
+
+
+III
+
+ Oh! ce qui vaut bien mieux que ces bals où l'on sue,
+ Où l'air vous pèse au front ainsi qu'une massue;
+ Où pour mieux respirer, on brise d'un bâton
+ Les fenêtres[12]; où fleurs, tulle, fil de laiton,
+ Satin, franges, rubans, paillettes et dentelles
+ Dont s'enorgueillissaient follement les plus belles,
+ Sur le parquet fumant sont couchés au matin,
+ Comme de vains flacons après un grand festin;
+ Où d'appétit la femme à l'homme le dispute,
+ Engloutissant gâteaux et sorbets dans la lutte;--
+ Oh! ce qui vaut bien mieux, c'est un profond amour
+ Où l'étoile la nuit, et le soleil le jour,
+ Comme en un lac d'azur calme, se réfléchissent.
+ Lorsque les rameaux verts en cadence fléchissent,
+ Que le ramier gémit auprès du nid natal,--
+ Loin des vaines rumeurs qui bourdonnent au bal,
+ Il est bon, il est doux, au fond des solitudes,
+ A l'abri du mensonge et de ses turpitudes,
+ De voir s'épanouir, comme une douce fleur,
+ Une femme ingénue, à l'âme grande, au coeur
+ Pur, et croyant encore au bien dans ce vieux monde;
+ De sentir, en ce siècle où l'égoïsme abonde,
+ Que l'on vit pour une autre, et qu'on ne va pas seul,
+ Mais que, si le trépas vous jetait son linceul,
+ Un doux être mourrait de votre mort peut-être.
+ L'amour--oui, je le sais--est le sublime maître
+ Qui répand l'harmonie à flots sur l'univers,
+ Et met une auréole aux fronts d'ombre couverts...
+
+ [12] Historique: l'auteur a été témoin du fait dans un grand bal
+ officiel de province.
+
+
+De la dissipation à la paresse, il n'y a qu'un pas. La femme dissipée,
+lorsqu'elle ne trouve pas au dehors l'aliment propre à la frivolité de
+son esprit, lorsqu'elle est obligée, pour une raison ou pour une
+autre, de rester chez elle au lieu de se répandre dans le monde, se
+réfugie dans les rêves de la nonchalance et devient invariablement
+paresseuse. De même dans toute femme d'intérieur paresseuse il y a
+l'étoffe d'une dissipée.
+
+«O femme, s'écrie poétiquement l'Américain Washington Irving, tu sais
+l'heure où revient le brave chef de la maison, lorsque la chaleur et
+le fardeau du jour sont passés. Ne le laisse pas alors, harassé de
+fatigue et accablé de découragement, trouver, en arrivant à sa
+demeure, que les pieds qui doivent accourir à sa rencontre errent au
+loin, que la douce main qui doit essuyer la sueur de son front frappe
+à la porte de maisons étrangères.»
+
+Ceci pour les _mesdames Benoîton_. Ecoutons Michelet nous parler des
+casanières oisives, dont le cercle d'opérations s'étend du cabinet de
+toilette à la salle à manger, de la salle à manger à la chaise longue
+du boudoir, et de la chaise longue au lit. Les personnes malades, par
+suite souvent d'une activité trop grande, à qui ce programme est un
+supplice imposé, sont naturellement en dehors de nos appréciations.
+
+«La femme qui laisse tout le soin du ménage à ses domestiques, et
+reste dans sa propre maison comme un hors-d'oeuvre, perd bientôt
+l'équilibre, disait dès sa jeunesse l'illustre historien. Elle est
+prise d'ennui, elle bâille ou se fâche injustement à tort et à
+travers, comme il arrive chez ce pauvre T... qui n'a pas même son
+cabinet à lui pour s'y réfugier et s'y faire un peu de silence. Rien
+de plus triste. Une femme désoeuvrée ou mal occupée, ce qui revient à
+peu près au même, est un véritable fléau pour le travailleur. Je ne
+saurais seul ordonner ma maison, la parer, mais je sens très bien que
+l'ordre, l'harmonie dans l'ameublement est, comme dans la toilette,
+une des puissances de la femme pour enserrer l'homme, assurer sa
+fidélité.
+
+»Combien on doit se déraciner plus aisément d'un amour qui n'a pas ses
+harmonies![13]»
+
+ [13] J. Michelet: _Mon Journal_.
+
+Stendhal pousse le procès plus loin, et découvre une des causes pour
+lesquelles les ménages des riches sont si étrangement sujets à la
+désunion, à la désaffection, à l'indifférence et au dégoût. Il pose
+d'abord en principe que «sans travail il n'y a pas de bonheur».
+Passant à l'application, il ajoute:
+
+«Une femme qui a quatre enfants et dix mille livres de rente
+_travaille_ en faisant des bas ou une robe pour ses filles. Mais il
+est impossible d'accorder qu'une femme qui a carrosse à elle travaille
+en faisant une broderie ou un meuble de tapisserie. A part quelques
+petites lueurs de vanité, il est impossible qu'elle y mette aucun
+intérêt; elle ne travaille pas.
+
+»Donc, son bonheur est gravement compromis.»
+
+Quant à celui du mari, mieux vaut ne pas en parler.
+
+Je trouve, dans un livre anglais d'observation fine et juste, dû à une
+femme, une série de portraits pris dans le vif du ménage et
+présentant, non sans une pointe de satire, les principales variétés de
+la maîtresse de maison. Nos lecteurs y prendront plaisir et nos
+lectrices en feront leur profit.
+
+«Voici Mrs. Smith. Vous n'entrerez jamais chez cette dame sans
+entendre parler de changements dans son organisation domestique; vous
+ne frapperez guère quatre fois à sa porte sans qu'une fille inconnue
+vienne vous ouvrir. Compter le nombre de servantes que Mrs. Smith a
+eues depuis son mariage embarrasserait son fils aîné lui-même, bien
+qu'il commence à apprendre la table de Pythagore. Sur plusieurs
+vingtaines il est absolument impossible que toutes aient été si
+absolument mauvaises; pourtant, à l'entendre, des suppôts de Satan
+sous forme femelle n'auraient pas été pires que celles par qui sa
+maison a toujours été hantée;--cuisinières qui vendent les fritures et
+donnent au policeman les restes du rôti; femmes de chambre qui ne
+savent que frotter et récurer, servir à table, laver la vaisselle, et
+se tenir propres pour répondre à la porte, mais qui--le
+croiriez-vous?--n'ont jamais pu apprendre à bien coudre et à repasser
+le linge fin! Bonnes d'enfant vicieusement jolies, ou se croyant
+telles, qui ont l'impudence de s'acheter des chapeaux «exactement
+comme mon dernier», avec des fleurs à l'intérieur! Pauvre Mrs. Smith!
+La question des servantes absorbe son âme entière. Toute sa vie est un
+combat domestique, combat de petitesses, à coups d'épingles, à coups
+de dents et de griffes. Elle a une bonne maison; elle--je veux dire le
+mari, qui est généreux--donne de bons gages; mais pas une servante ne
+veut rester à son service.
+
+»Et pourquoi? Parce qu'elle n'a pas ce qu'il faut pour être maîtresse.
+Elle ne sait pas gouverner; elle ne sait que donner des ordres au
+hasard; elle ne sait pas blâmer,--elle ne sait que gronder. Sans
+dignité réelle, elle essaie constamment d'en assumer l'apparence. Elle
+n'a que peu ou point d'éducation, mais personne ne porte sur
+l'ignorance des jugements aussi durs qu'elle... Une servante un peu
+intelligente a vite fait de découvrir qu'elle n'est pas «une dame»;
+que, de fait, si on la dépouillait de ses robes de satin, qu'on vendît
+sa voiture et qu'on lui fît habiter le sous-sol au lieu du salon,
+Mrs. Smith ne serait pas d'un brin supérieure à sa cuisinière...
+
+»La maison de Miss Brown est établie sur un plan tout différent. On
+n'y entendra jamais les petites querelles domestiques, les mesquines
+discussions entre la maîtresse et la bonne, injustice d'un côté et
+impertinence de l'autre. Miss Brown n'aurait jamais l'idée de chercher
+querelle à une servante, pas plus qu'à son chien ou à son chat, ou à
+toute autre créature inférieure. Elle remplit strictement son devoir
+de maîtresse; elle paie régulièrement les gages,--gages très modérés,
+certainement,--car ses revenus sont fort au-dessous de sa naissance et
+de son éducation; elle n'exige aucun service extra; elle est d'une
+stricte exactitude à accorder à ses servantes les congés qu'elle
+doit,--à savoir le temps de l'office, de deux dimanches l'un, et une
+journée par mois. Son administration est économe sans être ladre. Il
+faut que tout aille avec la régularité d'une horloge; sinon, un renvoi
+immédiat s'ensuit, car Miss Brown n'aime pas à avoir des reproches à
+adresser, même à la distance hautaine où elle se tient. C'est une
+personne consciencieuse et honorable, qui ne demande pas plus qu'elle
+ne donne elle-même; et ses servantes la respectent. Mais elles
+ressentent de l'effroi devant elle; elles ne l'aiment pas. Il y a
+comme un large gouffre entre leur humanité et la sienne. On ne
+croirait jamais que ses servantes et elle sont des femmes de même
+chair et de même sang, et qu'elles finiront de même en poussière et en
+cendres. Elle est bien servie, bien obéie, et c'est justice; mais--et
+c'est justice encore--elle n'obtient ni sympathie ni confiance...
+
+»Dans la famille très considérée de Jones, il y a les servantes les
+plus considérées du monde, adroites, vives, attentives, très
+convaincues de leur valeur et de leurs capacités. Elles s'habillent
+avec tout autant d'élégance que «la famille»; elles sortent avec des
+ombrelles le dimanche et sur l'adresse de leurs lettres elles font
+mettre «Mademoiselle». Elles conservent jalousement leurs privilèges
+et titres acquis, depuis les cadeaux des fournisseurs et la
+conversation, devant la porte entr'ouverte, avec un nombre illimité de
+soupirants, jusqu'au droit chèrement apprécié de répondre vertement à
+madame quand celle-ci risque une plainte. Et madame--bonne et facile
+créature--n'ose pas trop en risquer; elle souffre maint désagrément,
+sans compter quelques dommages réels, plutôt que de donner un
+équitable coup de balai dans sa maison et d'anéantir en leur germe des
+fléaux qui bientôt envahiront tout comme des traînées d'herbes
+parasites...
+
+»Voici maintenant le gouvernement de Mrs. Robinson. Depuis longtemps
+elle laisse aller les rênes, se renverse en arrière et sommeille. Où
+son ménage ira, Dieu seul le sait! La maison est absolument livrée à
+elle-même. La maîtresse est trop bonne pour blâmer personne à propos
+de n'importe quoi,--elle est aussi trop inactive pour faire quoi que
+ce soit par elle-même ou pour montrer à le faire. Je suppose qu'elle a
+des yeux, et cependant on pourrait écrire son nom dans la poussière
+sur tous les meubles de la maison. Sans doute elle aime à avoir le
+visage propre et à porter une robe décente, car elle n'est pas sans
+avoir des goûts délicats; cependant, pour Betty, sa bonne à tout
+faire, ces deux avantages paraissent être un luxe impossible à
+atteindre. Mrs. Robinson ne peut pas, ou se figure qu'elle ne peut
+pas, se procurer une «bonne» servante,--c'est-à-dire une femme
+capable, responsable, qui demande des gages en rapport avec ses
+services;--en conséquence, elle se contente de la pauvre Betty, fille
+pleine de bonnes intentions, mais incapable de remplir les fonctions
+dont elle s'est chargée, et qui ne semble pas susceptible d'apprendre
+jamais à le devenir... Mais, quelle que soit l'insuffisance des
+servantes, toute maîtresse n'a-t-elle pas toujours, pour y suppléer en
+une certaine mesure, l'intelligence de son cerveau, et, au pis aller,
+l'activité de ses deux mains? Avez-vous jamais considéré cette
+dernière éventualité, ma bonne Mrs. Robinson? Betty aurait-elle moins
+de respect pour vous si elle vous voyait, tous les matins, épousseter
+une ou deux chaises ou abattre quelques araignées tapies dans leurs
+toiles,--faisant entrer en elle, en même temps que la honte de sa
+négligence, la conviction que ce qu'elle ne fait pas, sa maîtresse le
+fera! Seriez-vous moins aimable aux yeux de votre mari, s'il
+découvrait que c'est vous qui avez fait d'abord, et qui avez ensuite
+enseigné à Betty à faire, le dîner qui lui agrée? Aurait-il moins de
+plaisir à caresser vos doigts délicats, s'il y apercevait quelques
+piqûres d'aiguille gagnées à orner ou à raccommoder les choses du
+ménage?...
+
+»Voyez plutôt Mrs. Johnson. Je doute qu'elle soit plus riche que Mrs.
+Robinson. Elle s'est mariée à dix-neuf ans, ignorante comme une
+pensionnaire. Elle et sa cuisinière se sont instruites ensemble.
+Aujourd'hui encore, j'imagine que si l'on complimentait celle-ci sur
+quelque dîner de cérémonie, elle recevrait modestement les éloges en
+disant: C'est nous deux qui l'avons fait, madame et moi. Et cependant
+tout est si bien ordonné et va si régulièrement que l'arrivée inopinée
+d'un hôte ne nécessiterait qu'un couvert de plus sur la table et une
+paire de draps blancs dans le lit de la chambre de réserve. Quant aux
+bonnes d'enfant, Mrs. Johnson les a supprimées dès que ses fils ont pu
+marcher seuls. Si elle n'a pas d'autres enfants, ces deux garçons
+goûteront le bonheur infini de n'avoir jamais eu pour les soigner et
+les conduire d'autre femme que leur mère. Sans doute, c'est pour elle
+une vie très laborieuse, souvent pénible, et ses servantes le savent.
+Elles la voient occupée du matin au soir, toujours heureuse et gaie,
+mais toujours occupée. Elles auraient honte de rester oisives et
+feraient tout au monde pour rendre les choses moins pénibles à
+madame[14].»
+
+ [14] _A Woman's Thoughts upon Women._
+
+La galerie n'est peut-être pas complète, mais elle se termine bien par
+une figure à qui toute femme doit vouloir ressembler. Que si
+quelqu'une n'y parvient pas, ou si même elle est trop dévoyée ou trop
+indifférente pour y tâcher, elle n'aura qu'elle à blâmer de la perte
+du bonheur qu'on a le droit d'attendre de la vie à deux. Le pire,
+c'est que le blâme lui viendra d'autre part. Je laisse de côté
+l'opinion du monde, d'autant plus sévère qu'on lui sacrifie davantage;
+mais le mari n'est pas aveugle, et il sait d'où proviennent les
+ennuis, les mécomptes, les désagréments et les désillusions de toute
+espèce qu'il rencontre chaque jour et à tout propos dans son ménage,
+et qui finissent par lui en rendre le séjour insupportable, sinon
+odieux. Comment en saurait-il gré à celle qui devait faire de sa
+maison un lieu de repos et de délices, et qui en fait l'habitacle du
+gaspillage, du désordre et de la confusion? L'amour le plus robuste
+n'y résiste qu'un temps. Que faire? Se plaindre, s'emporter, parler en
+maître irrité, mais impuissant? A quoi bon?
+
+ Quereller en mariage
+ N'accroist grain, bien n'héritage,
+
+non plus qu'il ne donne les qualités dont manquent les époux.
+
+Le plus sage prend patience, supporte tout ce qu'il peut le plus
+longtemps qu'il le peut, et, lorsqu'il est à bout, prend son chapeau
+et s'en va.
+
+Où va-t-il? On peut le supposer, et la femme en a l'instinct, lorsque,
+seule et dépitée, elle se dit: S'il ne se plaît plus chez lui, c'est
+qu'il ne m'aime plus, car s'il m'aimait, comment se trouverait-il
+mieux ailleurs?
+
+Le raisonnement peut être bon, mais il y manque l'aveu qu'elle ne se
+rend pas aimable, et que le résultat dont elle souffre tant, elle a
+tout fait pour l'obtenir.
+
+C'est ce que dit, en termes peu différents, le _Code Conjugal_:
+
+«Il est un point dans le mariage sur lequel on n'insiste pas assez;
+c'est que l'infidélité des maris, cette source permanente de trouble,
+de querelles et de réciprocités, est la plupart du temps le résultat
+du peu de peine que les femmes prennent pour leur plaire. Combien de
+jeunes personnes, charmantes avant le mariage, se croient, une fois
+unies à celui qu'elles enviaient pour époux, dispensées d'amabilité,
+de prévenances, de douceur même. Un jeune homme, avant de songer à se
+marier, a nécessairement connu le monde, étudié les femmes; il sait
+que l'on tenterait en vain, par des plaintes, de réformer leurs
+travers; il se tait donc, et se console de son mieux en s'éloignant
+d'un intérieur qui lui offre trop peu d'attraits. Mais la femme, dont
+toute l'expérience se borne à des souvenirs de pension, s'étonne
+d'abord, cherche à s'expliquer cette injurieuse froideur, et bientôt,
+de la bouderie passe aux reproches et à l'exagération.
+
+»Une telle union sera pour les deux époux une source de peines et de
+maux.»
+
+La conduite de l'homme, son scepticisme, son ironie, son dédain pour
+les faiblesses ou les ignorances féminines, sa vanité souvent cruelle
+pour l'amour-propre et les susceptibilités de sa compagne, peuvent
+amener inversement le même effet. En ce cas il est encore plus
+coupable, puisque, étant le plus fort et le plus éclairé, il doit être
+le plus raisonnable et le plus maître de lui.
+
+Sans doute, comme le dit Horace Raisson, «si trouver toujours sa femme
+aimable n'est guère possible, l'être toujours soi-même n'est guère
+plus aisé.» Les caractères les plus unis ont leurs inégalités, et
+personne n'est à l'abri des influences fâcheuses qu'exerce sur la
+disposition de l'esprit une contrariété, un accident, une inquiétude,
+un malaise physique, parfois même une simple variation dans
+l'atmosphère. Mais les époux dignes de ce nom ne songeront jamais à en
+faire vis-à-vis l'un de l'autre un sujet de rancune ou de reproches;
+au contraire, devant le chagrin de l'un, l'autre redoublera de
+prévenances, de tendresse et d'entrain, pour l'en guérir. Et il l'en
+guérira sûrement, car, comme l'a si bien remarqué sir John Lubbock,
+«un ami gai est comme un jour ensoleillé qui jette son éclat sur tout
+autour de lui.»
+
+Ce qu'il faut éviter avec le plus grand soin, c'est que le ton morose
+et revêche ne devienne habituel. On s'accoutume à gronder, à
+déprécier, à se plaindre, à trouver tout de travers et à se mettre en
+travers de tout. Rien de plus pernicieux pour la paix commune.
+
+«La mauvaise humeur est l'hiver des ménages», a-t-on dit[15]. L'image
+est d'une vérité saisissante, et fait passer comme un frisson.
+
+ [15] Horace Raisson: _Code Conjugal_.
+
+Un moraliste du siècle dernier[16] remarque que «l'humeur est
+ordinairement le défaut des âmes sensibles». Cette sensibilité même,
+qui fait qu'on est vivement ébranlé par les moindres choses, donne de
+l'importance aux plus petites contrariétés, lesquelles, se répétant de
+toute nécessité à chaque instant dans la vie, finissent par altérer le
+caractère, l'assombrir ou l'aigrir. Les femmes, qui sont naturellement
+plus sensibles que les hommes, doivent donc être particulièrement en
+garde contre ces exagérations de la sensibilité qui font les
+personnes acerbes, revêches et acariâtres.
+
+ [16] _Doutes sur différentes opinions reçues dans la Société._
+
+Le même écrivain ajoute, toujours parlant de l'humeur: «Elle rend le
+commerce difficile et fâcheux. Lorsque le caprice s'y joint, il n'y a
+plus moyen d'y tenir. Autant vaudroit-il vivre avec la folie.»
+
+Un des hommes les plus distingués de l'Angleterre contemporaine, sir
+John Lubbock, exprime une pensée analogue mais plus réconfortante,
+dans son livre _The Pleasures of Life (Les Plaisirs de la Vie)_.
+
+«Comme on pourrait le plus souvent, s'écrie-t-il, rendre heureux le
+foyer domestique, n'étaient les sottes querelles ou les malentendus,
+comme on les nomme si justement! C'est notre faute si nous sommes
+grognons et de mauvaise humeur; et même, bien que ceci soit moins
+facile, nous ne sommes pas forcés de nous laisser rendre malheureux
+par l'humeur chagrine ou le mauvais caractère des autres.»
+
+Nous n'avons, en effet, qu'à dominer tout du haut de la sérénité de
+notre propre esprit. Mais si la recette est simple, tout le monde
+n'est pas en état de l'exécuter. Mieux vaut peut-être souffrir de
+l'humeur chagrine de son compagnon ou de sa compagne, et travailler,
+avec toute l'ardeur et la force communicative de la sympathie, à lui
+rendre le calme et la joie.
+
+Mais, quoi qu'il en soit des relations des époux entre eux, il
+«importe surtout de se garder d'un travers trop commun: celui de se
+plaindre à autrui des torts réels ou apparents de sa femme... Les
+fautes d'une femme retombent toujours sur son mari; le moins qui
+puisse lui arriver, c'est le blâme d'avoir fait un mauvais choix[17].»
+
+ [17] Horace Raisson: _Code Conjugal_.
+
+Si c'est le mari qui se plaint, il se rend odieux ou ridicule, et,
+parvînt-il à exciter la pitié, il n'en serait que plus pitoyable.
+
+Fuller donne à ce propos un conseil que les jeunes maris oublient
+souvent par trop d'ardeur, et que les vieux négligent parce que,
+d'ordinaire, plus on est vieux et plus on aime à geindre.
+
+«Défauts cachés sont à moitié pardonnés, dit-il. Tout le monde sait
+que c'est double travail de raccommoder les choses à la maison et de
+faire la langue des gens au dehors. Aussi un bon mari ne blâme-t-il
+jamais publiquement sa femme. Un reproche public est comme une
+pénitence infligée devant tous ceux qui sont présents; après quoi,
+beaucoup cherchent moins à se réformer qu'à se venger.»
+
+Cela n'empêche pas le tableau que trace M. Gustave Toudouze, dans un
+de ses romans[18], d'être lamentablement exact.
+
+ [18] _Le Train jaune._
+
+«Oh! s'écrie-t-il, cette paix menteuse de certains ménages, qui
+semblent les plus unis, les meilleurs des ménages, et qui, souvent, ne
+sont que de petits enfers!
+
+»Dehors, sous les yeux du monde, tout paraît calme, enviable; au
+dedans, tout est remué, turbulent, tiraillé par les mille secrètes
+misères des êtres incompatibles liés au même anneau. La surface est
+unie, miroitante, reflétant la paix, la joie; le fond est boueux,
+agité, traversé de monstres invisibles; fond et surface d'étang, d'eau
+dormante.
+
+»Qui devinera derrière ce masque les bouderies, les disputes, les
+froids de glace succédant aux colères rouges, les allusions mesquines
+et cruelles se renouvelant sans cesse, les froissements
+d'amour-propre, les souffrances morales ou physiques, les puérilités
+méchantes, toute la guerre misérable et renaissante que se font deux
+natures qui ne se comprennent pas et que chaque jour sépare
+davantage?»
+
+Et que servirait-il qu'on les devinât? Ayons la pudeur de nos plaies
+et ne faisons pas concurrence aux misérables qui étalent le long des
+chemins leurs moignons rouges et leurs ulcères purulents.
+
+Même pour les cas désespérés dont le romancier parle, s'il y a encore
+une chance de cure, c'est dans la discrétion qu'elle gît. «Toute
+maison divisée contre elle-même périra», dit l'Écriture. Combien plus
+est-ce vrai pour les maisons dont les divisions sont proclamées à la
+face du monde!
+
+Quand un mari et une femme sont avertis que leur mésintelligence est
+connue de ceux qu'ils fréquentent, il semble que le monde entier se
+mette entre eux pour empêcher tout accommodement. Aucune faute n'est
+plus irrémissible, aucune catastrophe plus irréparable que celle où
+l'on est poussé par l'amour-propre ou le respect humain.
+
+Le grand point, ici comme ailleurs, est d'aller droit devant soi,
+faisant son devoir suivant les dictées de sa conscience, sans
+s'inquiéter des applaudissements ou des clabauderies des spectateurs.
+La vie à deux demande, sans doute, plus de complaisance, d'indulgence,
+de compromis et de sacrifices qu'aucune autre; mais n'exagérons rien
+et, tout en étant attentifs et dévoués, ne soyons ni timorés, ni
+tatillons. «Le bonheur dans l'habitude doit être ménagé avec sagesse
+si l'on veut assurer à l'amour sa durée», dit Michelet. Il dit aussi:
+«Servons ceux que nous aimons dans les choses importantes, mais ne
+nous dépensons pas en _pièces de quatre sous_.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+CRAQUEMENTS ET RUINE
+
+
+Engagé dans ces sables mouvants, dont nous venons d'exposer
+succinctement la nature et la changeante topographie, le navire
+conjugal ne tarde pas à craquer de toutes parts, jusqu'à ce qu'un coup
+de vent ou la poussée des vagues en détermine la dislocation finale.
+
+«C'est en ménage surtout que l'on doit méditer ce proverbe: _La
+discorde des matelots submerge le vaisseau_[19].»
+
+ [19] Horace Raisson, _Code conjugal_.
+
+Ici, les matelots ne sont que deux; s'ils ne manoeuvrent pas
+ensemble, le navire nécessairement périt.
+
+Quand on en a pris son parti avant le mariage, qu'on n'a vu, dans
+l'union contractée, qu'une association de convenances ou d'intérêts,
+les conséquences, quelles qu'elles soient, sont acceptables
+puisqu'elles sont prévues; mais, si rien ne tourne au tragique, tout
+est lamentablement nauséabond et plat. C'est une situation plus à la
+mode de son temps que de nos jours, que Chamfort dépeint en ces
+quelques lignes: «Un homme de qualité se marie sans aimer sa femme,
+prend une fille d'opéra qu'il quitte en disant: «C'est comme ma
+femme»; prend une femme honnête pour varier, et quitte celle-ci en
+disant: «C'est comme une telle»; ainsi de suite.»
+
+On dirait que ce gentilhomme ne s'est marié que pour être plus libre.
+Sinon, pourquoi se mariait-il?
+
+La liberté, d'ailleurs, en de semblables occurrences, est réciproque.
+Sous leur commune raison sociale, le mari et la femme vivent chacun
+de son côté, et le mariage ainsi compris n'a rien à faire avec le
+problème de la vie à deux.
+
+Mais cette philosophie parfaite, dont le bonhomme La Fontaine a donné
+l'exemple et la formule, n'est ni à la portée ni au goût de tout le
+monde. Horace Raisson parle de «ces esprits chatouilleux, de ces
+caractères intraitables, qu'un rien effraie ou rebute», et il déclare
+fort sensément que «c'est à eux de savoir rester dans le célibat, ou
+de se résigner à faire ici-bas l'apprentissage du purgatoire.»
+
+Sans parler de ceux-là, qui ne sont pas plus propres à se marier qu'un
+paralytique à faire un soldat, que de maris et de femmes empoisonnent
+leur vie conjugale et la rendent impossible, faute de comprendre qu'on
+ne reçoit qu'autant qu'on donne, et que tout autre marché est pure et
+simple duperie.
+
+«Je ne comprends pas, dit La Bruyère, comment un mari qui s'abandonne
+à son humeur et à sa complexion, qui ne cache aucun de ses défauts, et
+se montre au contraire par ses mauvais endroits, qui est avare, qui
+est trop négligé dans son ajustement, brusque dans ses réponses,
+incivil, froid et taciturne, peut espérer de défendre le coeur d'une
+jeune femme contre les entreprises de son galant qui emploie la parure
+et la magnificence, la complaisance, les soins, l'empressement, les
+dons, la flatterie.»
+
+Et, de fait, pourquoi la femme ne rendrait-elle pas à son époux
+
+ Fèves pour pois, et pain blanc pour fouace?
+
+D'un autre côté, si la femme fait au mari la vie dure, quand même elle
+resterait physiquement vertueuse et plus inapprochable qu'un dragon,
+le mari sera comparable aux ascètes qui se plaisent au cilice et se
+délectent à la fustigation, s'il ne quête pas sur terrain prohibé les
+douceurs et la tendresse qu'on lui refuse en ses légitimes domaines.
+
+Lorsque les choses en sont arrivées à ce point, il se produit
+d'ordinaire une réédition du fameux débat du chasseur et du lapin. Le
+chasseur tue le lapin, mais c'est le lapin qui avait commencé. De
+même, c'est la première victime qui presque toujours reçoit les
+reproches et porte la responsabilité de fautes qu'elle n'a partagées
+qu'après en avoir souffert. Dans cette lutte devant l'opinion, la
+femme ne le cède en rien à l'homme en ardeur, en ruse, en astucieuse
+audace, et si elle est le plus souvent accablée, c'est que l'homme a
+plus de moyens qu'elle d'agir sur le mécanisme social, aussi bien
+vis-à-vis de la justice mondaine que vis-à-vis de la justice des
+tribunaux.
+
+Il serait pourtant du devoir de l'homme, précisément parce qu'il est
+le plus fort, de laisser à la femme l'avantage dans un combat dont
+l'issue doit, après tout, les délivrer l'un et l'autre. D'ailleurs,
+s'il n'a pas toujours les premiers torts, il est bien rare qu'il n'en
+ait pas d'équivalents à ceux de la femme, au moins, sans compter
+celui--le plus grave--de n'avoir pas su--lui, le guide et le
+soutien--user de son expérience et de son autorité pour, dès le début,
+empêcher les faux pas.
+
+En somme, la question est de détail et presque oiseuse. Avant d'en
+venir là, la courtoisie a dû être si souvent et si outrageusement
+violée de part et d'autre, qu'on ne peut guère s'attendre, au moment
+décisif, à ce qu'elle reprenne ses droits.
+
+Nous n'insisterons pas et nous nous contenterons d'indiquer les trois
+solutions entre lesquelles les époux, irréparablement désunis de fait,
+ont le choix: conserver les apparences de la vie commune, par respect
+pour soi-même, par intérêt pour les enfants, afin de ne pas donner son
+nom et sa personne en pâture au scandale, et de maintenir du moins le
+cadre de la famille pour les êtres chers qui y ont reçu le jour et les
+premiers soins;
+
+La séparation de corps, qui éloigne les époux l'un de l'autre sans
+dissoudre l'union, et laisse une porte ouverte au retour;
+
+Le divorce, qui, tout en sauvegardant autant que faire se peut les
+droits (je ne parle pas des sentiments, car lorsque la loi touche aux
+sentiments, elle fait songer aux doigts d'un jardinier sur les ailes
+d'un papillon) des enfants, rend a chacun des époux sa liberté
+première, et leur permet ou de vivre désormais seuls ou de recommencer
+avec un autre, dans des conditions présumées meilleures, leur
+expérience de la vie à deux.
+
+Nous ne discuterons pas la valeur respective de ces trois solutions.
+Nous recherchons comment on peut le mieux et le plus heureusement
+vivre à deux, et non le mode préférable de mettre fin à cette vie et
+de trancher l'unité sociale par moitiés. Cependant, dans tous les cas
+où ce serait possible, et il en est bien peu où ce ne le soit pas,
+nous inclinerions décidément vers la première. «Mieux vault deslier
+que couper», lit-on dans les proverbes de G. Meurier. C'est le seul
+moyen de maintenir aux yeux du monde la dignité de son existence, tout
+en dénouant des liens trop durs à porter; c'est aussi le seul moyen,
+nous le répétons, de conserver aux enfants un milieu familial que rien
+ne peut remplacer, quelque restreint et refroidi qu'il soit; car de ce
+que l'amour a cessé, ou même a fait place à l'aversion entre le mari
+et la femme, il ne saurait s'ensuivre que, dans le désastre, l'amour
+du père et de la mère pour les enfants ait également péri. Enfin, là
+où les apparences sont maintenues, la réalité peut toujours reprendre
+corps et, de quelques ruines qu'ait été fait le bûcher, on ne nous
+persuadera pas que, semblable au phénix, l'amour ne puisse parfois
+renaître de ses cendres.
+
+C'est une chance qui vaut bien la peine qu'on la coure.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+CE QUI LIE SOUTIENT
+
+
+C'est avec une sensation de soulagement réel que nous nous trouvons au
+bout de ce long et attristant chemin de croix, dont la première
+station est à la mairie, le jour du mariage, et la dernière au
+tribunal, le jour du divorce. Ce chemin de croix, il nous fallait le
+faire, à la suite des couples malheureux qui expient si chèrement
+tantôt l'erreur initiale, tantôt les imprudences ou les fautes
+commises pendant le cours de la vie à deux. Le meilleur moyen de bien
+faire voir la route, en un terrain non frayé, c'est de marquer les
+obstacles qui la coupent, les fondrières et précipices qui la
+bordent. La besogne est faite, nous n'y reviendrons plus.
+
+Quiconque a lu des vers de mirliton connaît cet élégant distique:
+
+ Les liens du mariage,
+ Sont un doux esclavage.
+
+Des liens, un esclavage,--fût-il doux,--cela n'a rien de bien tentant.
+C'est pourtant en ces termes qu'on parle communément du mariage, soit
+en vers, soit en prose. Noeuds, chaînes, fardeau, boulet, domination,
+tyrannie, servitude, varient l'expression, mais ne touchent pas au
+fond de la métaphore. Sans doute elle n'a pas surgi sans raison dans
+la langue des peuples, et les mauvais plaisants seuls n'auraient pas
+suffi à la répandre si universellement. Assurément elle a répondu à un
+fait réel. Elle y répond encore, puisque le fait reste écrit dans la
+loi: la femme doit obéissance au mari. Mais les moeurs sont plus
+fortes que les lois, et, de jour en jour, les moeurs bannissent du
+mariage la notion de domination d'un côté et de soumission de
+l'autre, pour y substituer l'accord raisonné et affectueux de deux
+volontés libres, dont les effets tendent à s'aider et à se compléter
+mutuellement.
+
+Au seizième siècle, Shakespeare pouvait écrire:
+
+ Ton mari est ton seigneur; ta vie, ton gardien,
+ ton chef, ton souverain; celui qui s'inquiète de toi
+ et de ton entretien; qui livre son corps
+ au travail pénible, et sur mer et sur terre;
+ veillant la nuit dans les orages, le jour au froid,
+ pendant que tu es chaudement couchée à la maison bien en sûreté;
+ et il ne demande de toi d'autre tribut
+ que de l'amour, un air aimable, et une véritable obéissance,--
+ paiement trop modique pour une dette si grande.
+ Le même devoir que le sujet doit au prince,
+ la femme le doit à son mari;
+ et, lorsqu'elle est volontaire, acariâtre, maussade, aigre,
+ et insoumise à son honnête volonté,
+ qu'est-elle autre chose qu'une impure et déclarée rebelle,
+ qu'une perverse traîtresse, vis-à-vis de son seigneur aimant?
+ J'ai honte que les femmes soient si simples
+ que d'offrir la guerre là où elles devraient demander à genoux la
+ paix,
+ ou que de rechercher la règle, la suprématie et la domination,
+ là où elles sont tenues de servir, d'aimer et d'obéir.
+
+Tirade qui fait songer, comme le remarquait naguère M. Auguste Vitu,
+dans une de ses chroniques théâtrales, à la célèbre boutade que
+Molière mettait, au siècle suivant, dans la bouche d'un de ses bons
+bourgeois:
+
+ Du côté de la barbe est la toute-puissance.
+ Bien qu'on soit deux moitiés de la société,
+ Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité...
+ Et ce que le soldat, dans son devoir instruit,
+ Montre d'obéissance au chef qui le conduit,
+ Le valet à son maître, un enfant à son père,
+ A son supérieur le moindre petit frère,
+ N'approche point encor de la docilité,
+ Et de l'obéissance et de l'humilité,
+ Et du profond respect où la femme doit être
+ Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître!
+
+Le poète lauréat d'Angleterre, lord Tennyson, parlant, il y a quarante
+ans, de la vie à deux, disait que la femme devait être à l'homme
+«comme une musique parfaite adaptée à de nobles paroles», et ajoutait
+que c'est le rôle de l'homme de commander, et celui de la femme
+d'obéir. Sur quoi Miss Wedgwood, dans un des journaux de la maison
+Cassell et Cie, _Le Monde de la Femme_ (_The Woman's World_, juin
+1888), fait cette remarque: «Ce passage assigne sa date au poème.
+Aujourd'hui, il y a encore des hommes qui commandent et des femmes qui
+obéissent; mais l'obéissance a cessé d'être l'idéal du mariage.»
+
+Il n'y a qu'à s'en féliciter. Toute sujétion implique contrainte, et
+toute contrainte d'un être libre implique bassesse, plus encore pour
+la personne qui l'impose que pour celle qui doit la supporter.
+
+Il n'en est pas moins vrai que la vie à deux crée des devoirs
+réciproques, diversifiés par la différence des aptitudes et des
+fonctions dans les deux moitiés de l'unité conjugale, et que
+l'application à ces devoirs est la condition essentielle du bonheur et
+de la durée de l'union.
+
+On a dit: «L'homme fait son état, la femme le reçoit.» C'est en effet
+sur la conduite, les manières, le ton de son mari, qu'une jeune épouse
+se règle[20].»
+
+ [20] H. Raisson.
+
+Ce sont donc les devoirs du mari qu'il importe de déterminer d'abord.
+Ces devoirs, selon la juste observation de l'auteur du _Code
+conjugal_, «se trouvent écrits en quelque sorte dans la comparaison de
+sa constitution et de celle de sa femme. La force, la fermeté, le
+courage, la gravité en sont les principaux caractères. C'est donc à
+lui à défendre, délibérer, prévoir. Il lui est toujours facile de
+communiquer de la résolution, de la fermeté à sa compagne, d'étendre
+ses vues, d'élever ses sentiments, et de la délivrer de ces
+hésitations, de ces craintes, auxquelles sa constitution plus faible
+l'assujétit.»
+
+C'est ce que dit, en termes plus généraux et plus poétiques, W.
+Secker:
+
+«La femme est le trésor du mari, et le mari doit être l'armure de la
+femme. Dans les ténèbres, il doit être le soleil qui la dirige; dans
+le danger, le bouclier qui la protège.»
+
+A peu près sur le même ton, l'Anglais Dodsley nous dit: «Elle est la
+maîtresse de la maison; traite-la donc avec égards, pour que tes
+serviteurs puissent lui obéir.
+
+»Ne te montre pas, sans motif, contraire à ses goûts; puisqu'elle
+partage tes peines, fais-la participer à tes plaisirs.
+
+»Reprends ses fautes avec ménagement; n'exige pas avec rigueur qu'elle
+te soit soumise.
+
+»Dépose tes secrets dans son sein; ses avis partent du coeur, elle ne
+te trompera pas; sois-lui fidèlement attaché, car elle est la mère de
+tes enfants.
+
+»Si les maladies et les souffrances viennent l'assaillir, que ta
+tendresse soulage son affliction; un regard de sensibilité ou d'amour
+adoucira sa douleur, ou modérera sa peine, et lui sera d'un plus grand
+secours que tous les médecins.
+
+»Considère la faiblesse de son être; la délicatesse de ses formes;
+n'use pas de sévérité avec elle, souviens-toi de tes imperfections.»
+
+Hippothadie dit à Panurge, dans le grand livre de François Rabelais:
+«Vous, de vostre costé, l'entretiendrez en amitié conjugale,
+continuerez en preud'hommie, luy monstrerez bon exemple, vivrez
+pudiquement, chastement, vertueusement en vostre mariage, comme voulez
+qu'elle de son costé vive.»
+
+Tous ceux qui ont envisagé la question au point de vue pratique,
+sérieusement et sincèrement, parlent de même. «Vivez avec votre femme
+dans la plus grande union, dit un magistrat à son fils, au lendemain
+de la Révolution; ayez pour elle tous les égards, tous les soins qui
+établissent la confiance et font naître l'intimité. Ne la gênez en
+rien dans ses goûts; n'usez de l'autorité de mari pour la refuser que
+dans les cas où elle aurait des volontés dont les conséquences
+seraient dangereuses; et même alors, n'employez jamais que l'empire de
+la raison, auquel elle finira nécessairement par céder.»
+
+Un peu auparavant, l'auteur du livre _Les_ _Moeurs_ s'exprimait
+ainsi: «Qu'un mari qui veut être aimé travaille à s'en rendre digne;
+qu'après vingt ans il se montre aussi attentif à ne point offenser,
+qu'au temps où il rechercha sa compagne. On gagne plus à conserver un
+coeur qu'à le conquérir. L'amour, l'honneur, les soins complaisants
+perpétuent les douceurs de l'hymen. Qu'il se souvienne donc que si,
+dans l'accord des deux sons, c'est toujours la basse qui domine, de
+même, dans un ménage réglé et uni, l'ordre et l'harmonie sont surtout
+l'effet des mesures sages du mari.»
+
+Et tout cela se résume en cette grave et véridique parole de William
+Cobbett: «Jamais un mauvais mari n'a été un homme heureux.»
+
+Est-ce à dire que tous les bons maris sont heureux? Hélas! les défauts
+se rencontrent des deux parts, et rien ne vient d'un des époux qui
+n'ait son action, agréable ou douloureuse, sur l'autre.
+
+Dans les citations qui précèdent, il a été, et à juste titre, souvent
+question des égards, des attentions, de la politesse, que le mari
+doit à sa compagne, et sans lesquels la vie commune s'enlise peu à peu
+dans les vases sans fond de l'indifférence et de la grossièreté. Le
+_Code Conjugal_ fait une distinction ingénieuse et nécessaire entre
+les égards dont nul galant homme ne se départ vis-à-vis de toute
+personne du sexe, et cette politesse du coeur que seule la tendresse
+peut dicter. «Il faut se garder, dit-il, de confondre les égards et
+les politesses; ce sont choses fort dissemblables, et plus d'un mari,
+pour n'avoir pas su établir cette subtile distinction, a vu la paix
+déserter son ménage.
+
+»Un mari confie à sa femme ses peines, ses inquiétudes; il la consulte
+sur ses intérêts, et ne s'embarque pas dans une opération difficile
+avant d'avoir pris son avis: voilà des égards!
+
+»Attentif, prévenant, un autre est constamment aux ordres de sa femme;
+il l'accompagne au bal, au spectacle, ne va pas dans le monde sans
+elle, rentre toujours avec un visage aimable, risque même parfois un
+galant compliment: voilà de la politesse!
+
+»M. de Labouisse, le plus ferme champion du conjugalisme, a dû dire
+quelque part, en parodiant un mot célèbre: «On doit des égards à
+toutes les femmes, on ne doit des politesses qu'à la sienne.»
+
+»Il y a toutefois une exception à cette règle générale.
+
+»Dans les mariages d'argent, qu'on appelle plus décemment mariages de
+convenance, les égards sont seuls rigoureusement dûs.»
+
+Ceci, c'est la part du mari. Mais tout reste incomplet, dans le
+ménage, s'il n'y a qu'un seul des époux en jeu. C'est ce que rappelle,
+avec une remarquable netteté, cette page du journal d'Addison, _The
+Spectator_:
+
+«Un homme a assez à faire de vaincre ses voeux et désirs
+déraisonnables; mais c'est en vain qu'il y arrive, s'il a ceux d'une
+autre à satisfaire. Qu'il mette son orgueil dans sa femme et sa
+famille: qu'il leur donne toutes les commodités de la vie, comme s'il
+en tirait vanité; mais que ce soit cet orgueil innocent, et non leurs
+extravagants désirs, qu'il consulte en cela... Nous rions, et nous ne
+pesons pas cette soumission à la femme avec la gravité qu'une chose de
+cette importance mérite... Une fois que vous lui avez cédé, vous
+n'êtes plus son gardien et son protecteur, comme la nature vous y
+destinait; mais en vous faisant le complaisant de ses faiblesses, vous
+vous êtes rendu incapable d'éviter les malheurs où elles vous
+conduiront l'un et l'autre, et vous verrez l'heure où elle vous
+reprochera elle-même votre complaisance à son égard. C'est, il est
+vrai, la plus difficile conquête que nous puissions arriver à faire
+sur nous-mêmes, que de résister au chagrin de ce qui nous charme. Mais
+que le coeur souffre, que l'angoisse soit aussi poignante et
+douloureuse que possible, c'est chose qu'il vous faut endurer et
+traverser, si vous voulez vivre en _gentleman_, ou vous rendre
+témoignage à vous-même que vous êtes un homme de probité. Le vieux
+raisonnement: «Vous ne m'aimez pas, si vous me refusez ceci», dont on
+s'est d'abord servi pour obtenir une bagatelle, amènera, par son
+succès coutumier, le malheureux homme qui y cède à abandonner jusqu'à
+la cause de la patrie et de l'honneur.»
+
+Un écrivain, qui donne à un journal du matin des chroniques mondaines
+justement remarquées pour la connaissance des personnes et
+l'expérience des choses dont il y fait preuve, consacrait un article,
+à propos des noces d'argent du prince et de la princesse de Galles, à
+rechercher la part qui revient à la femme dans le bonheur du
+ménage[21]. On ne trouvera pas mauvais que je rappelle ces pages, où
+le ton alerte ne nuit pas aux vues justes.
+
+ [21] Santillane, dans le _Gil Blas_ du 10 mars 1888.
+
+«L'art d'être heureux en ménage est beaucoup plus simple qu'un vain
+peuple ne pense et que la majorité des moralistes ne le prétend. Il
+consiste dans une indulgence perpétuelle de la femme envers l'homme et
+dans la courtoisie invincible de celui-ci envers celle-là. Pour que le
+foyer conjugal soit aimé, il faut que la fille d'Ève qui le préside
+le fasse aimable, et c'est seulement au prix de concessions
+incessantes qu'elle atteindra ce but. Le mari est un grand enfant, un
+grand enfant terrible, si vous voulez, avec les caprices duquel
+l'épouse doit compter, de manière à bénéficier du total de l'addition.
+Vouloir heurter de front ses caprices, s'élever de haut contre ses
+fantaisies, s'ériger en censeur implacable, se dresser en justicier
+infaillible, est une folie, et j'ajouterai, une mystification, de la
+part de l'épouse, et qui peut lui coûter le bonheur de sa vie. La
+femme, au foyer conjugal, doit être un camarade facile, agréable et de
+bonne composition, et non point un pion en jupon, pionnant de
+pionnerie.
+
+»L'homme n'est pas parfait, chacun sait ça, et c'est à composer avec
+ses imperfections que doit s'appliquer la femme. Ce n'est point la
+faute du mari, comme le prétend la comédie, qui rend la plupart du
+temps les ménages malheureux, c'est la faute de l'épouse, c'est sa
+fausse interprétation des situations, son inintelligence de l'art des
+nuances, sa maladresse dans la conduite de ses propres intérêts.
+Ainsi, neuf fois sur dix, les dissensions intestines dans les ménages
+parisiens, ayant d'autre part toutes les conditions de fortune, d'âge,
+d'éducation pour être heureux, viennent du goût trop vif montré par le
+mari pour la vie au dehors, la libre allure de l'existence, le grand
+air à respirer à pleins poumons sans contrôle. La femme s'effraie de
+cette école buissonnière qu'elle s'imagine entachée de tous les
+attentats contre le respect conjugal; elle jette feu et flamme, crie à
+la trahison, agite les foudres vengeresses, multiplie les scènes sur
+les scènes, et finalement fait de son foyer un enfer,--ce qui est une
+étrange façon d'y ramener l'époux émancipé. Ah! l'inhabile et la
+malavisée!... Comme elle ferait oeuvre plus féconde pour son bonheur
+en n'ayant point l'air de s'apercevoir des envolées de son époux, en
+ne leur faisant point l'honneur de leur attacher plus d'importance
+qu'elles ne comportent, en ne leur prêtant point à son égard une
+signification offensante qu'elles ne sauraient avoir! Il plaît à
+monsieur de s'égarer sur les plates-bandes, c'est affaire à ses pas;
+il lui convient de temps à autre de secouer la bride conjugale et de
+jouer à la vie de garçon, qu'il satisfasse son humeur; ayant bon
+souper, bon gîte et le reste à domicile, il veut manger à la table
+d'hôte, courir les champs et coucher à la belle étoile, qu'il s'en
+passe la fantaisie! C'est l'histoire du pigeon de la fable. Vous
+verrez, si vous lui laissez la route ouverte, comme il se lassera vite
+de sa liberté; comme, maudissant sa curiosité, tirant l'aile et
+traînant le pied, il saura reprendre de lui-même le chemin du foyer et
+de combien de plaisirs il paiera votre peine!...
+
+»La femme ne se doute pas assez de la somme de bonheur qu'elle se met
+sur la planche en ne faisant pas de son intérieur une prison sévère,
+en n'invoquant pas à tout propos les règlements du mariage. Moins elle
+élevera de barrières devant sa porte, moins son mari cherchera à
+s'échapper. C'est par l'atmosphère qu'ils respirent dans leur
+intérieur que les hommes y sont retenus, ce n'est point par les
+articles du Code ou les revendications de la morale proclamées à hauts
+cris. Plus une femme est irréprochable, plus elle est respectueuse de
+toutes les charges du foyer, plus elle peut se montrer facile,
+conciliante, indulgente; car, sûre de la considération invincible de
+son mari, elle sait bien qu'une heure sonnera où il lui reviendra, à
+tout jamais, cette fois, comme à la seule et véritable amie, à la
+compagne au coeur éprouvé, au dévouement infaillible. L'indulgence de
+la femme dans la première période du mariage, c'est sa félicité
+assurée pour la dernière, l'affection de son mari se grandissant alors
+du repentir de ses torts à son égard et de toute la reconnaissance
+qu'il lui doit. En faisant acte de conciliation et d'abnégation, elle
+a joué à qui perd gagne et sauve sa mise de bonheur.
+
+»Et ce rôle lui est facile, car les enfants sont là pour l'accaparer
+tout entière, la distraire, lui rendre les heures rapides. Le mari
+s'échappe du foyer un peu plus qu'il ne faudrait, qu'importe! Les
+enfants y restent, eux, pour le remplacer, pour l'y rappeler, pour y
+plaider sa cause, pour lui garder intact le coeur même qu'il éprouve.
+Ah! les enfants dans le ménage, quelle aide et quelle force, et comme
+le devoir lui devient facile, la résignation aimable, dès qu'on les
+regarde!...
+
+»Dans la première phase du mariage, la mère absorbe l'épouse et il
+n'est point de femme, si dévouée qu'elle soit à son mari, qui ne soit
+prête à le sacrifier à ses enfants. C'est même ce souci si intense, si
+exclusif de l'enfant, au détriment du mari, qui amène le
+refroidissement des rapports dans tant de ménages et pousse au dehors
+du logis le chef de la communauté. Il voudrait associer sa compagne à
+ses distractions, jouir de sa compagnie, triompher de sa beauté dans
+les endroits publics, dans les salons, à toutes les manifestations de
+la vie parisienne. Rêve impossible! Madame a ses enfants qui la
+retiennent au gîte, qui l'intéressent avant tout, qui lui prennent
+tous ses instants comme toutes ses préoccupations. Il faut qu'elle
+aille aux cours, au collège, au catéchisme, que sais-je? Elle n'a pas
+le loisir de s'amuser, elle! Que Monsieur ne se prive pas pour cela,
+d'ailleurs, des plaisirs auxquels il aspire; elle en serait désolée; à
+chacun son rôle! Elle s'en tient au sien et le sien, à ses yeux, est
+celui de la mère.
+
+»Monsieur profite de la permission, prend la clef des champs et se
+fait une douce habitude de vivre autant qu'il peut en dehors de la
+maison. Doit-on lui en faire un crime? Il se sacrifie, lui aussi, à sa
+façon, aux enfants.
+
+»Il faut bien le reconnaître, dans la classe des honnêtes femmes, des
+épouses impeccables, on ne s'efforce guère, la plupart du temps, de
+retenir le mari dans les liens conjugaux en les rendant aimables et
+attrayants. Je viens de vous signaler la place absorbante tenue par
+l'enfant dans l'existence des femmes, mais, en dehors de l'enfant,
+combien peu se donnent la peine de payer de leur personne en faveur
+du mari. Voyez l'indifférence montrée par la majorité des femmes sur
+leur propre compte, dès qu'elles n'ont que leur ménage pour théâtre de
+leurs exploits. Dès qu'elles ont mis le pied sur le seuil de leur
+porte, il semble qu'elles oublient les premiers éléments de cet art de
+plaire qu'elles pratiquaient si joliment dans le salon voisin,
+quelques minutes auparavant. Au lieu de cet air enjoué qui faisait
+tourner toutes les têtes, de ces répliques vives et fines qui
+faisaient ouvrir toutes les oreilles, un visage terne, une attitude
+morne, une conversation paresseuse.
+
+»Du côté de la toilette, même jeu: à la robe chatoyante et charmeuse
+qui traînait tous les désirs dans ses sillons soyeux, succède le
+négligé, et quel négligé souvent! Les bandeaux sont défaits, les
+pantoufles banales remplacent les souliers provocants, le molleton du
+_Bonheur des dames_ couvre les épaules qui s'accommodaient si bien de
+la robe de la bonne faiseuse; c'est un enterrement complet de grâce et
+de séduction.
+
+«Tout cela est bien assez bon pour la maison!» pense notre fille
+d'Ève. La fausse idée! et la preuve, c'est la promptitude avec
+laquelle le fils d'Adam, son mari, lui annonce «qu'il a affaire» à la
+Bourse, au cercle, ou ailleurs. Les femmes doivent à leurs maris, a
+dit je ne sais plus qui, leurs qualités, leurs travers et surtout leur
+coquetterie! Cela est bien vrai. Il faut de l'attrayant dans le
+ménage, ou gare!...»
+
+L'homme n'a pas plus le droit que sa compagne de se négliger,
+moralement ou physiquement dans son intérieur. Autrement, il créerait
+les mêmes inconvénients et s'exposerait aux mêmes dangers.
+
+Ce sujet, que je ne veux qu'effleurer, me remet en mémoire une
+amusante épigramme empruntée à la correspondance inédite de madame
+Roland.
+
+ En grasseyant, la divine Chloé
+ Disait un jour: «Qu'importe un oeil, un nez!
+ Est-ce le corps? C'est l'âme que l'on aime.
+ L'étui n'est rien.» Voici dans l'instant même
+ Que de l'armée arrive son amant;
+ Taffetas noir, étendu sur la face,
+ Y couvre un nez qui fut jadis charmant,
+ Ou bien plutôt n'en couvre que la place.
+ Il voit Chloé, veut voler dans ses bras.
+ Chloé recule et sent mourir sa flamme.
+ «Mon Dieu! dit-elle, est-il possible, hélas!
+ Qu'un nez de moins change si fort une âme?»
+
+C'est là de la morale facile, dira-t-on. Et qu'importe, si c'est de la
+morale pratique! La vie est assez hérissée de difficultés naturelles
+sans qu'on la traverse encore, pour le plaisir, de banquettes
+irlandaises et de serpentines artificielles. Je ne vois guère qu'une
+chose sur laquelle le journaliste passe trop légèrement: c'est
+lorsqu'il parle des relations du mari et de ses enfants. Il semble que
+les enfants n'appartiennent qu'à la mère, que le père n'ait à leur
+donner ni sympathies ni soins. Cela arrive souvent, le plus souvent
+même, malgré bien des exemples du contraire, dans le monde pour lequel
+le chroniqueur écrit. Mais comme c'est tant pis pour les pères, dans
+ce monde-là! Ailleurs, partout où le mari relaie, en ce qu'il peut, sa
+compagne dans les soins à donner aux petits, partout où il prend, si
+je puis dire, une part de la maternité,--et rien ne touche plus
+délicieusement la mère,--l'enfant, bien loin d'être une cause
+d'éloignement ou de refroidissement entre les époux, est entre eux la
+plus douce et la plus irrésistible des attractions.
+
+Ce n'est pas à des ménages semblables que s'appliquent les remarques,
+les objurgations d'une femme chez laquelle les entraînements
+politiques n'ont pu ni alourdir l'esprit, ni refroidir le coeur. La
+femme est mère, elle est nourrice; le mari se plaint d'être réveillé,
+dit madame Sévérine; on fait chambre à part. Adieu l'amour! Monsieur
+ira à ses affaires, bientôt à ses plaisirs; Madame ne démarre plus du
+logis; l'un court et l'autre couve!
+
+»Eh bien! non! ce n'est pas le rôle de la femme, cela, et je ne
+saurais trop le répéter. Certes, il faut aimer ses enfants, et les
+protéger et les défendre, ces chères petites créatures qui sont la
+chair de notre chair et le fruit de notre amour.
+
+»Mais il faut aimer par-dessus tout--écoutez bien ceci, mes jeunes
+contemporaines,--il faut aimer par dessus-tout «son homme», comme
+disent les femmes du peuple qui ont le sens juste en ces sortes de
+choses, car la vie leur est bien plus dure et bien plus enseignante
+qu'à nous.
+
+»Et, par aimer, je n'entends pas seulement la fièvre des amoureuses,
+mais la bonne tendresse qui réconforte, remet le coeur en place et le
+cerveau à point. La maman! je ne m'en dédis pas...
+
+»Jeunes ou vieilles, allez, soyons des mamans dans la vie,--la maman
+des enfants, la maman de notre mari, la maman de nos amis, la maman
+des pauvres, de tout ce qui souffre et de tout ce qui se plaint. Nous
+trouverons des railleurs, soit; mais la petite bête que nous avons là,
+dans notre corset, à gauche, aura bon chaud et sera contente.»
+
+Oh! l'indulgence, la patience, le pardon de la femme, jamais on n'en
+vantera assez la précieuse et réconfortante vertu. «En soignant
+tendrement mes faiblesses, déclare, au grand honneur de sa femme, un
+auteur écossais[22], elle m'a guéri des plus nuisibles. Elle est
+devenue prudente par affection; et bien qu'elle soit d'une nature très
+généreuse, elle a appris l'économie dans son amour pour moi. Elle m'a
+doucement arraché à mes dissipations; elle a donné des tuteurs à un
+caractère faible et irrésolu; elle a poussé mon indolence à tous les
+efforts qui m'ont été utiles ou honorables; et elle s'est toujours
+trouvée là pour gourmander mon insouciance ou mon imprévoyance. C'est
+à elle que je dois ce que je suis, à elle que je dois ce que je
+serai.»
+
+ [22] Macintosh.
+
+Un prélat catholique[23], tout en se plaçant à un point de vue plus
+général et plus élevé, tenait dans la chaire un langage identique. «Un
+homme, s'écriait-il, peut avoir de grands défauts, de grands vices; il
+peut avoir ses heures d'irritation, où il traitera sa compagne avec
+des termes aussi durs qu'injustes: n'importe, si la femme est ce
+qu'elle doit être, il la respectera malgré lui, il aura en elle toute
+sa confiance; et malgré les paroles violentes auxquelles souvent la
+passion fait semblant de croire quand elle les profère, le coeur
+restera fidèle, le coeur s'inclinera devant la vertu, le coeur aura
+confiance; car c'est un autre privilège de la vérité, qu'il n'est pas
+permis à l'homme de mépriser longtemps et sérieusement une vertu que
+rien n'ébranle et qui persiste au milieu des plus dures épreuves.»
+
+ [23] Landriot.
+
+Tel est le mariage: «L'école la plus sûre de l'ordre, de la bonté, de
+l'humanité, qui sont des qualités bien autrement nécessaires que
+l'instruction et le talent.»
+
+C'est Mirabeau qui l'a dit, et il serait difficile de le récuser comme
+partial.
+
+L'auteur de _La Sagesse_, le vieux Charron, a écrit à ce sujet
+quelques lignes où se sent une émotion contenue, assez rare dans son
+oeuvre. «Mariage, dit-il, est un sage marché, un lien et une cousture
+sainte et inviolable, une convention honorable; s'il est bien façonné
+et bien pris, il n'y a rien de plus beau au monde, c'est une douce
+société de vie: pleine de constance, de fiance, et d'un nombre infini
+d'utiles et solides offices, et obligations mutuelles.»
+
+J'emprunte encore cette page au _Spectator_ d'Addison:
+
+«Le mariage est une institution faite pour être la scène incessante
+d'autant de bonheur que notre être en est capable. Deux personnes qui
+se sont choisies entre toutes, dans le dessein d'être l'une à l'autre
+un encouragement et une joie, se sont, par cet acte même, engagées à
+être de bonne humeur, affables, discrètes, indulgentes, patientes,
+gaies, en face des fragilités et imperfections de l'une ou de l'autre
+d'entre elles, et cela jusqu'à la fin de leur vie... Lorsque cette
+union est ainsi gardée, les circonstances les plus indifférentes font
+éprouver du plaisir. Leur condition est une source incessante de
+joies. L'homme marié peut dire: Si le monde entier me rejette, il y a
+un être que j'aime absolument, qui me recevra avec joie et transport,
+et qui se croira obligée de redoubler de tendresse et de caresses pour
+moi, à cause de la tristesse dans laquelle elle me voit plongé. Je
+n'ai pas besoin de dissimuler les chagrins de mon coeur pour lui être
+agréable; ces chagrins mêmes ravivent son affection.
+
+»Cette passion qu'on a l'un pour l'autre, lorsqu'elle est une fois
+bien fixée, entre dans la constitution même de l'être, et y coule
+aussi aisément et silencieusement que le sang dans les veines...»
+
+Douce manière de traverser la vie, appuyés l'un sur l'autre, bravant
+les mêmes dangers, savourant les mêmes joies, se relevant aux faux pas
+et se retenant aux heurts sans jamais tomber tout à fait, car le
+devoir, l'estime et l'affection les entourent d'indissolubles
+attaches, et ce qui lie soutient!
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+AIMER ET CROIRE
+
+
+Il n'est pas difficile, après ce qui a été dit déjà, de dégager, comme
+conclusion, cette véritable formule de la vie à deux: Aimer et croire.
+Ne craignons pas, cependant, d'y insister: c'est le point essentiel
+entre tous.
+
+Le roi Alphonse de Portugal prétendait que, pour vivre en paix dans le
+mariage, il faut que l'homme soit sourd, et la femme aveugle.--Le roi
+Alphonse de Portugal parlait en cynique qui plaisante. Certes l'homme
+doit être sourd aux calomnies, aux médisances, aux insinuations
+perfides auxquelles la meilleure des femmes peut être en butte et, de
+même, la femme doit être aveugle, en ce sens qu'elle ne doit pas
+épier les pas et démarches du mari, l'espionnage étant chose vile, et
+qu'elle doit s'en remettre aveuglément à lui du soin des intérêts
+communs au dehors. Ce n'était point ce qu'entendait le roi Alphonse de
+Portugal, ou je me trompe fort; et c'est en quoi lui-même se trompait.
+L'homme, au contraire, n'ouvrira jamais assez l'oreille pour écouter
+les paroles de tendresse et d'abandon de la femme qui l'aime; et
+jamais la femme n'aura assez d'yeux pour regarder les attentions, les
+efforts et les travaux d'un mari qui la veut heureuse.
+
+Croit-on qu'il était aveugle ou sourd le couple qu'Addison nous peint
+dans ce tableau d'une si délicieuse pureté de touche et d'une si
+parfaite exactitude de trait:
+
+«Lætitia est jolie, modeste, tendre, et a assez de jugement; elle a
+épousé Eraste, qui est doué d'un goût général pour la plupart des
+choses de l'intelligence et de l'art. Partout où Lætitia va en visite,
+elle a le plaisir d'entendre répéter qu'Eraste a bien dit ou bien
+fait telle ou telle chose. Depuis son mariage, Eraste est plus élégant
+dans son costume que jamais, et, dans le monde, il est aussi
+complaisant pour Lætitia que pour toute autre dame. Je l'ai vu lui
+donner son éventail, qui était tombé, avec toute la galanterie d'un
+amoureux. Lorsqu'ils prennent l'air ensemble, Eraste cultive toujours
+son esprit, et, avec un tour d'imagination qui lui est particulier,
+lui donne des aperçus de choses dont elle n'avait aucune notion
+auparavant. Lætitia est ravie de voir un monde nouveau ouvert ainsi
+devant elle, et s'attache d'autant plus à l'homme qui lui donne un
+enseignement si agréable. Eraste a encore poussé plus loin; non
+seulement il la fait chaque jour plus aimante pour lui, mais il la
+fait infiniment plus satisfaite d'elle-même. Eraste trouve, dans tout
+ce qu'elle dit ou observe, une justesse ou une beauté dont Lætitia
+elle-même ne se doutait pas, et, avec son aide, elle a découvert chez
+elle cent bonnes qualités et perfections auxquelles elle n'avait
+jamais auparavant songé. Eraste, avec la complaisance la plus fertile
+du monde, à l'aide d'insinuations lointaines, trouve le moyen de lui
+faire dire ou proposer presque tout ce qu'il désire, et il accueille
+la chose comme une découverte venant d'elle, et il lui en donne tout
+le crédit.
+
+»Eraste a beaucoup de goût pour la peinture. L'autre jour il emmena
+Lætitia voir une collection de tableaux.--Je vais quelquefois faire
+visite à cet heureux couple. Comme nous nous promenions, la semaine
+dernière, dans la longue galerie, avant le dîner: «J'ai mis de
+l'argent dans des peintures dernièrement, dit Eraste. J'ai acheté
+cette Vénus et cet Adonis purement sur l'avis de Lætitia. Cela me
+coûte soixante guinées, et ce matin on m'en a offert cent.» Je me
+tournai vers Lætitia, et vis ses joues briller de plaisir, pendant
+qu'elle lançait à Eraste un regard, le plus tendre et le plus aimant
+que j'aie jamais surpris.»
+
+Le contraste ne se fait pas attendre; en voici qui auraient besoin
+d'être aveugles et sourds:
+
+«Flavilla a épousé Tom Tawdry. Elle a été séduite par son habit
+galonné et la riche dragonne de son épée. Mais elle a la mortification
+de voir Tom méprisé par toutes les personnes honorables de son sexe.
+Tom n'a rien à faire après dîner, qu'à décider s'il se taillera les
+ongles dehors ou chez lui. Depuis qu'il est marié, il n'a rien dit à
+Flavilla que celle-ci n'ait pu entendre dire aussi bien par sa femme
+de chambre. Néanmoins il prend grand soin de maintenir l'autorité
+arrogante et maussade d'un mari. Si Flavilla se permet d'affirmer quoi
+que ce soit, Tom immédiatement la contredit, avec un juron en guise de
+préface, et un: «Ma chère, je dois vous dire que vous débitez
+d'abominables sottises.» Flavilla avait le coeur aussi bien disposé
+pour toutes les tendresses de l'amour que Lætitia; mais comme l'amour
+ne survit pas longtemps à l'estime, il est difficile de décider
+actuellement si c'est la haine ou le mépris qui l'emporte dans
+l'esprit de la malheureuse Flavilla pour celui avec lequel elle est
+obligée de mener jusqu'au bout la vie.»
+
+C'est toujours là qu'il en faut revenir, à l'amour, à l'estime, à la
+confiance réciproque. Quand on fait tout pour mériter ces sentiments
+de son compagnon, ce n'est pas encore assez: il faut tout faire pour
+les lui accorder. Et il est, très malheureusement, des natures pour
+qui le second effort est incomparablement plus difficile que le
+premier.
+
+«Vous, femmes et mères, s'écrie Léon Tolstoï, vous savez le bonheur de
+l'amour pour l'époux, ce bonheur qui n'a point de fin, qui ne se brise
+point comme tous les autres, mais qui est l'aurore d'un bonheur
+nouveau, l'amour pour l'enfant.»
+
+Et, comme c'est une dualité qui est l'unité dans la famille, ce
+bonheur, que l'époux donne, n'est pas moins vivement goûté par lui. Se
+sentir aimé de celle qu'on aime, il n'est point de félicité comparable
+dans la vie, point de joie aussi pleine et délicieuse dont soit
+capable notre coeur.
+
+Une précieuse prédisposition à cet amour qui parfume et dore tout,
+c'est la bonté. «L'homme bon, écrivait M. Guizot, trouve presque
+toujours que sa femme a raison; il n'est pas enchanté quand il peut
+lui prouver qu'elle a tort; il ne craint pas qu'on ait plus d'esprit
+que lui, il a dans son coeur un trésor dont il fait jouir tous ceux
+qui l'entourent, sans que le fond s'épuise jamais.»
+
+De même la douceur qui, quand elle est sincère, n'est que la plus
+aimable forme de la bonté, «est l'arme la plus puissante des femmes,
+et celles que le bonheur n'a pas favorisées en peuvent surtout, dans
+une union mal assortie, faire chaque jour l'expérience. Quoi qu'il en
+coûte, il faut supporter avec bonté, avec patience du moins, les
+défauts ou les torts d'un mari, lui céder sans répugnance, déférer à
+ses volontés. Jamais de tels sacrifices ne sont entièrement perdus par
+celle qui les fait. Si un mari est raisonnable et bon, il aime à l'en
+dédommager; s'il ne l'est pas, la douceur est encore le moyen le plus
+efficace pour le ramener à son devoir; elle triomphe tôt ou tard[24].»
+
+ [24] Horace Raisson: _Code conjugal_.
+
+Sir John Lubbock n'a pas d'autres conseils à donner à l'un comme à
+l'autre des époux. «Combien cette charité, qui supporte tout, croit
+tout, espère tout, endure tout, serait efficace, dit-il, pour adoucir
+et dissiper les chagrins de la vie et ajouter au bonheur du foyer
+domestique! Le foyer domestique assurément peut être un hâvre de repos
+contre les orages et les périls du monde. Mais pour le rendre tel, il
+ne faut pas se contenter de le parer de bonnes intentions, il faut le
+faire brillant et joyeux.
+
+»Si notre vie est une vie de peine et de souffrance, si le monde
+extérieur est froid et lugubre, quel plaisir de revenir à
+l'ensoleillement d'heureux visages et à la chaleur de coeurs que nous
+aimons!»
+
+La puissance de l'amour,--je dis de l'amour familial, calme, reposé,
+constant et quotidien, non point de ces grands coups de passion qui
+emportent comme un vent de tempête et laissent retomber à plat,--n'est
+ici nullement exagérée. Elle va bien plus loin et n'a d'autre terme
+que l'héroïsme. C'est cet héroïsme que M. Georges Duruy a voulu
+caractériser, lorsqu'il dit dans l'avant-propos d'une de ses récentes
+nouvelles, _Victoire d'âme_: «L'amour chez une femme plus âgée que son
+mari ou que son amant, chez une femme qui aime avec ses sens, tout
+autant qu'avec son coeur, peut arriver à se spiritualiser, à se
+_sublimer_, à prendre quelque chose de si _maternel_, qu'il n'y a plus
+place en lui pour rien de ce qui est seulement suggestion de la chair.
+C'est le dernier terme de l'amour, le plus haut.»
+
+Et en effet, si les termes de désintéressement et d'abnégation
+laissent encore, quand on les creuse jusqu'au fond, toucher le tuf de
+l'amour de soi, on peut dire qu'une personne, homme ou femme, n'en
+aime entièrement une autre que lorsqu'elle rapporte à soi toutes les
+joies et tout le bonheur de celle qu'elle aime, et qu'elle n'y
+rapporte que cela. Ne compter pour rien ses propres peines et ses
+propres douleurs, ne sentir qu'à travers un autre, mettre toute sa vie
+dans la vie de l'être aimé, voilà l'amour dans sa plénitude et sa
+perfection. Bien peu, il est vrai, en sont possédés à ce point; mais
+tout le monde peut le concevoir et y aspirer.
+
+ Le seul bien qui nous intéresse,
+ Crois-m'en, car je l'ai médité,
+ C'est le trésor de la tendresse
+ Plus humain que la vérité,
+
+a dit un poète philosophe[25].
+
+ [25] Sully-Prudhomme, _Le Bonheur_.
+
+Ce trésor de la tendresse, nous le portons tous en nous. Mais, hélas!
+comme un vin généreux s'aigrit dans un vaisseau impur, ce trésor se
+tourne trop souvent en fléau et en malédiction.
+
+«Qui sait aimer n'a jamais fait souffrir», déclare un proverbe,
+rigoureusement vrai. Mais que de gens aiment sans savoir aimer, et
+font de leur amour un instrument à deux tranchants avec lequel ils se
+déchirent eux-mêmes en torturant ceux qu'ils aiment! Nous ne
+reviendrons pas sur ce triste sujet; il suffit de s'y être arrêté
+pendant un chapitre[26]. Mais il était indispensable de le rappeler
+ici: «la jalousie, le soupçon, le reproche sont les sources les plus
+fécondes de désunion; l'indulgence aimable, la confiance sans bornes,
+rendent seuls durables les vrais attachements: l'on n'est pas tenté de
+courir après le bonheur, lorsque, sans efforts, on est assuré de le
+trouver chez soi[27].»
+
+ [26] Chap. IV, _Miel et Fiel_.
+
+ [27] Horace Raisson.
+
+Les médecins ne sont pas moins explicites et affirmatifs sur ce point
+que les moralistes.
+
+«La confiance, écrit le Dr Debray, est la pierre fondamentale sur
+laquelle repose l'édifice du mariage. Si cette pierre manque,
+l'édifice s'écroule et, avec lui, la tranquillité, le bonheur.»
+
+Un poète a dit:
+
+ Aimer, c'est la moitié de vivre.
+
+Il le prenait, si je ne me trompe, au sens mystique et religieux. Pour
+nous, aimer et croire, c'est tout un. La jalousie, qui vit de
+soupçons et prend ses imaginations détestables pour la réalité, est
+une déformation de l'amour, et le pire ennemi du bonheur dans la vie à
+deux. Les retours, les élans, les repentirs, les larmes de regret, les
+embrassements passionnés, qui coupent d'ordinaire les accès de cette
+maladie noire, procurent peut-être de fortes et inattendues
+jouissances, mais ces emportements de l'esprit ou des sens ne sont pas
+plus l'amour que l'intoxication de l'alcool n'est une alimentation.
+D'ailleurs, les plaies se cicatrisent mal sous ces caresses, car, à la
+première fantaisie, les mains qui les ont faites et qui cherchaient à
+les fermer, s'acharneront, avec je ne sais quelle âcre et douloureuse
+volupté, à les rouvrir et à les multiplier.
+
+«Combien plus heureux ce ménage où le coeur des époux est attiré par
+une confiance réciproque, où la fusion des âmes existe, où elles se
+penchent naturellement l'une vers l'autre, comme deux vases dont le
+premier renferme une liqueur qui est nécessaire au second. Le mari,
+dans cette vie de confiance mutuelle, verse dans l'âme de la femme
+l'intelligence, la lumière, la vigueur et le conseil; la femme, de son
+côté, ombrage la tête de son époux avec une couronne de fleurs
+gracieuses; elle lui donne, comme un arbre fécond, la fraîcheur et les
+fruits de l'âme aimante; elle le dédommage des peines de la vie, elle
+essuie ses larmes, elle glisse dans ses veines une huile de joie et de
+bonheur[28].»
+
+ [28] Landriot: _La Femme forte_.
+
+Et que l'on ne croie pas que cette source bénie se tarit avec l'âge.
+Ecoutez plutôt encore le même auteur, s'adressant à la femme mariée
+depuis longtemps:
+
+«On dit que le vin est le lait des vieillards: cette parole est encore
+plus vraie du vin de l'affection. Vous devez avoir dans votre coeur
+quelques gouttes de ce vieux vin; vous devez en avoir en abondance
+pour peu que vous ayez conservé celui de la jeunesse et de l'âge mûr.
+Donnez-en tous les jours une coupe remplie jusqu'au bord à votre
+mari, qui déjà succombe et dont le front porte les traces de la fin de
+son automne et du commencement de l'hiver.»
+
+«Aimer et croire», il n'est pas d'autre recette, répétons-le, pour
+extraire de la vie à deux tout le bonheur humain.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LE NERF DE LA GUERRE
+
+
+Le nerf de la guerre est aussi le grand ressort du ménage. Après nous
+être occupé des conditions morales de la vie à deux, il est temps
+d'aborder l'étude des conditions matérielles dans lesquelles cette vie
+peut le plus aisément se maintenir et se développer. Nous n'écrivons
+pas pour une classe de la société plutôt que pour une autre. Afin
+d'éviter les redites, les doubles emplois et les divisions qui
+grossiraient ce livre outre toute mesure, c'est à la moyenne que nous
+nous adressons d'ordinaire; mais les plus riches comme les plus
+pauvres peuvent faire leur profit de nos calculs et de nos conseils.
+C'est à eux de les adapter à leur position sociale: il n'y a là qu'une
+affaire de proportion.
+
+Il faut de l'argent pour vivre, peu ou prou. Strictement, il en faut
+plus pour vivre à deux que seul, bien que, dans la pratique, l'homme
+célibataire dépense presque toujours autant, si ce n'est plus, que
+l'homme en ménage.
+
+Cet argent provient du patrimoine ou du travail. Tantôt c'est le mari
+qui le possède ou le gagne; tantôt la femme l'apporte en dot; tantôt,
+et c'est le cas le plus fréquent, la dot de la femme vient s'ajouter
+au capital ou au revenu du mari. Il est donc naturel, prudent,
+nécessaire même de supputer, avant le mariage, les ressources qu'on
+peut arriver à mettre en commun et de s'assurer si ces revenus sont
+suffisants pour faire face aux nécessités de la vie à deux. Nous
+renvoyons, pour le fond de cette question, à ce que nous en avons dit
+dans _Doit-on se marier?_ Constatons seulement que si l'or est une
+chimere dont il faut savoir se servir, comme le chantait si bien
+Scribe, l'art de s'en servir sans danger n'est pas commun, et qu'en
+tout cas cette chimère, en dépit des facilités qu'elle apporte à
+l'existence, ne fait pourtant point le bonheur.
+
+Dans l'épopée finnoise, _le Kalevala_, Ilmarinnen, le forgeron divin,
+forge une fiancée d'or et d'argent pour Weinamoinen. Celui-ci, content
+d'abord d'avoir une femme si riche, la trouve bientôt intolérablement
+froide, car, malgré feux et fourrures, chaque fois qu'il la touche,
+elle le glace.
+
+Pour être vieille, l'allégorie ne manque pas encore d'actualité.
+
+«Sous Louis XIV, une bourgeoise de Paris, ayant de vingt à trente
+mille livres de dot, épousait un avocat. Avec trente-cinq à quarante
+mille livres, elle devenait la femme d'un trésorier de France. Si sa
+dot s'élevait de quarante-cinq à soixante-quinze mille livres, on la
+mariait à un conseiller au Parlement. Apportait-elle de deux cent à
+six cent mille livres, elle pouvait prétendre à un gentilhomme
+titré[29].»
+
+ [29] Vicomte de Broc, _La France pendant l'ancien régime_.
+
+Les chiffres ne sont plus les mêmes, non plus que les désignations des
+positions sociales; mais, en fait de prétentions dans les alliances,
+les choses n'ont guère changé, que je sache. Du reste, il ne m'est pas
+prouvé,--au contraire--que ces trocs d'une dot contre une position ou
+un titre aient jamais assuré des unions heureuses, pas plus sous
+l'ancien régime que sous le nouveau.
+
+C'est pourquoi je partage l'avis de l'Anglais Henry Taylor, qui
+écrivait dans un petit livre fort sensé, intitulé: _Notes from Life_:
+«Eu égard à la quantité de choses dont le concours est requis pour
+faire un bon mari et un heureux ménage, le père risque d'imposer de
+cruelles limites au choix de sa fille, lorsqu'il ajoute la richesse
+aux qualités nécessaires au prétendant. Même les mariages pauvres
+faits par l'imprévoyance ont moins de chances de finir mal que les
+mariages riches faits par la contrainte.»
+
+Seulement cette exigence vient aussi souvent, sinon plus, du côté du
+garçon que du côté de la fille, et elle est alors encore plus à
+blâmer. Tout homme qui, par son travail ou sa fortune propre, est à
+même de vivre convenablement dans le milieu social où il évolue, et
+qui recule devant le mariage parce qu'il a peur d'imposer des
+privations à sa femme et à ses enfants, est un égoïste qui ne craint,
+à vrai dire, que pour la satisfaction de ses goûts[30].
+
+ [30] Voy. _Doit-on se marier?_ ch. IV, V et XI.
+
+L'union contractée, que les ressources soient petites ou
+grandes,--«c'est un point délicat et sur lequel les avis seront
+longtemps partagés, que celui de savoir si, dans un ménage bien réglé,
+la bourse doit être commune et la clef du secrétaire en double
+partie.»
+
+Le _Code conjugal_, qui pose la question, la résout ainsi: «Certes, il
+n'appartient pas à la femme de s'ingérer dans la question des revenus
+communs, et il y aurait folie à elle d'avoir une telle prétention;
+mais il est naturel qu'elle participe à tous les avantages que procure
+la fortune. Dans la plupart des ménages parisiens, le mari alloue à sa
+femme une somme fixe pour sa toilette et sa dépense particulière. Rien
+ne nous semble moins convenable. Une femme, obligée d'attendre la fin
+du mois pour toucher ses appointements, ses gages, ne se trouve pas
+obligée à plus d'économie, et se voit parfois contrainte d'ajourner le
+mémoire d'une couturière, d'une modiste, d'un bijoutier. C'est en
+confiant sans réserve à sa femme la garde entière de la fortune
+commune, qu'on l'intéresse à n'en user qu'avec sagesse et économie.
+
+»Quant à ces maris, comme on en voit trop, refusant à leurs femmes les
+moyens de paraître ainsi qu'il convient à leur état dans le monde;
+grondant, criant misère à tout propos, nous n'en parlerons pas. C'est
+une mauvaise économie que celle qui met une femme aux prises entre la
+coquetterie et la sagesse. Le bonhomme Platon écrivait, il y a quelque
+mille ans: «Il semble que l'or et la vertu soient placés des deux
+côtés d'une balance, et qu'on ne puisse ajouter au poids du premier
+sans que l'autre devienne au même instant plus léger.»
+
+Voilà qui est bien, et nous n'allons pas contre la justesse de ces
+observations. Nous ne saurions cependant admettre comme absolu le
+verdict qu'Horace Raisson porte contre le système qui consiste à
+ouvrir à la femme, sur le budget commun, un crédit mensuel
+proportionné au revenu des époux et aux besoins de la maison. Elle
+sait au juste sur quoi elle peut compter, et c'est à elle à ne pas se
+mettre dans le cas que redoute l'auteur du _Code conjugal_, cas
+fâcheux assurément, mais qui l'est moins encore que la tentation de
+puiser les yeux fermés dans la bourse commune, et peut-être finalement
+de l'épuiser.
+
+Cela n'implique, d'ailleurs, ni défiance, ni mauvaise volonté, ni
+gestion arbitraire de la part du mari. C'est une simple règle posée
+d'un mutuel accord, et qui n'empêche en aucune façon les deux époux
+d'avoir la plus parfaite unité de vues, de bourse et d'intérêts. On
+s'engage, après mûre considération, à ne dépenser, pour l'entretien
+courant de la maison et les articles de toilette, qu'une somme
+déterminée. C'est prudence et raison que d'agir ainsi.
+
+ Femme mariée doit être simple,
+ Et porter la guimpe,
+
+dit un proverbe du quinzième siècle. La guimpe change de forme et de
+nom avec les temps et les modes. Mais ce qui ne change pas, c'est le
+précepte de simplicité donné dans ces vers naïfs. Nous ne voulons pas
+dire que la femme mariée ne doive pas se mettre suivant sa fortune,
+son rang, les convenances et les habitudes du monde dans lequel elle
+vit; mais elle doit toujours conserver cette simplicité relative qui
+distingue la femme d'intérieur, la mère de famille de celles pour qui
+la vie n'a d'autres obligations que leurs caprices et leurs plaisirs.
+
+«L'économie domestique n'est pas une vertu brillante, disait Mercier,
+mais elle compose une vertu solide, et une des plus belles que je
+connaisse. Elle est le fondement des maisons, ainsi que des grands
+établissements: ce sont les racines obscures qui nourrissent les
+pompeux feuillages de ces arbres qui portent leur front dans la nue.
+La misère est une source continuelle de soucis rongeurs,
+d'inquiétudes, de peines d'esprit, d'insomnies cruelles: elle est
+conseillère de plusieurs actions basses et iniques. L'économie, qui
+chasse tous ces tourments, qui nous met à couvert de ces épines, est
+tout à la fois et le soutien consolant de notre vie, et la sauvegarde
+de notre vertu; c'est un doux oreiller où nous sommeillons sans
+crainte de l'avenir, toujours obscur. L'économie enfin est la vertu la
+plus utile à la génération qui doit succéder: elle embrasse donc deux
+âges à la fois: privilège qui n'appartient guère qu'à elle.»
+
+Sans s'élever à des considérations si élevées, ni surtout à une langue
+si fleurie, un autre moraliste de la même époque[31] s'exprime ainsi:
+
+ [31] Ferrand.
+
+«L'avarice et la prodigalité sont deux extrêmes, entre lesquels se
+trouve une sage économie. Vous sentez que cette économie est toujours
+relative au rang que l'on occupe. Il faut toujours tenir un état
+conforme à son rang; mais quand vous outrez ce qu'il demande, vous
+vous ruinez, sans que personne vous en sache gré. Il en est de même de
+celui qui ne met aucun ordre dans sa maison; il peut être
+perpétuellement trompé par ses domestiques; et ce qu'on lui vole est
+perdu pour lui, sans qu'il s'en fasse honneur. Ainsi, plus la place
+que l'on occupe exige que l'on ait de domestiques, plus il faut les
+assujettir à une règle exacte, et les maintenir avec fermeté.»
+
+Tous ces conseils s'adressent autant à l'homme qu'à la femme. Il en
+est de même de ce passage, que nous empruntons à Henry Taylor:
+
+«L'art de vivre à l'aise consiste à régler son genre de vie d'un cran
+au dessous de ses moyens. Le confort et la jouissance dépendent plus
+de la facilité dans les détails de la dépense que d'un degré de plus
+ou de moins dans le genre de vie que l'on mène; et, chose qui a encore
+une bien autre importance, l'esprit est moins obsédé de questions
+d'argent.
+
+«Gardez-vous d'associer faussement dans votre esprit le plaisir avec
+la dépense,--de vous dire que, puisque le plaisir peut s'acheter avec
+de l'argent, l'argent ne saurait se dépenser sans procurer de
+plaisir.»
+
+Le proverbe qu'on répète encore dans certaines de nos provinces:
+
+ Assez n'y a si trop n'y a,
+
+ne signifie pas qu'il faut en avoir trop pour en avoir assez, mais
+bien qu'on n'en aura assez qu'autant qu'on mettra, quelle que soit
+d'ailleurs la chose à consommer, un surplus en réserve, ne serait-ce
+que pour se convaincre soi-même que, si l'on peut encore désirer au
+delà, ce qu'on a suffit réellement. En un mot, il faut se contenter
+non pas de ce qu'on a, mais d'un peu moins qu'on a.
+
+Notre proverbe est donc d'un degré plus sage que celui de G. Meurier:
+
+ Il faut prendre le pot au feu
+ Selon son estat et revenu,
+ Et qui guères n'a despendre peu.
+
+Charron a traité le sujet dans une page remarquable, que je demande la
+permission de rapporter.
+
+«Les préceptes et advis de mesnagerie principaux sont ceux-cy: 1.
+Acheter et despendre toutes choses en temps et saison, elles sont
+meilleures et à meilleur prix. 2. Garder que les choses qui sont en la
+maison ne se gastent et perissent, ou se perdent et s'emportent, cecy
+est principalement à la femme: à laquelle Aristote donne par preciput
+ceste authorité et ce soin. 3. Pourvoir premierement et
+principalement à ces trois, Necessité, Netteté, Ordre: et puis s'il y
+a moyen, l'on advisera à ces trois autres (mais les Sages ne s'en
+donneront pas grand peine: _non ampliter sed munditer convivium: plus
+salis quam sumptus_) Abondance, pompe et parade, exquise et riche
+façon. Le contraire se pratique souvent aux bonnes maisons, où il y
+aura licts garnis de soye, pourfilez d'or, et n'y aura qu'une
+couverture simple en hyver, sans aucune commodité de ce qui est le
+plus necessaire. Ainsi de tout le reste.
+
+»Regler sa despense: ce qui se fait en ostant la superfluë, sans
+faillir à la necessite, devoir et bienseance: un ducat en la bourse
+fait plus d'honneur que dix mal despendus, disait quelqu'un. Puis,
+mais c'est l'industrie et la suflisanse, faire mesme despense à
+moindre frais, et sur tout ne despendre jamais sur le gain advenir et
+esperé.
+
+»Avoir le soin et l'oeil sur tout: la vigilance et présence du
+maistre, dit le proverbe, engraisse le cheval et la terre. Mais pour
+le moins le maistre et la maistresse doivent celer leur ignorance et
+insuffisance aux affaires de la maison, et encores plus leur
+nonchalance, faisant mine de s'y entendre et d'y penser: car si les
+officiers et valets voyent que l'on ne s'en soucie, ils en feront de
+belles.»
+
+On le voit, la sagesse ne vieillit point. Elle était la même au temps
+des _OEconomiques_ qu'au seizième siècle; elle est la même encore
+aujourd'hui.
+
+L'administration générale de la fortune, le placement des fonds, les
+dépenses extérieures que l'homme est amené à faire par ses affaires ou
+ses distractions, ne nous occuperont pas ici. Ce que nous avons à en
+dire, et nous ne voulons en dire que peu, trouvera place au chapitre
+suivant. Mais, dans l'organisation intime de la vie à deux, dans le
+fonctionnement de cet organisme délicat dont le coeur est au foyer, la
+femme joue un si grand rôle, la façon dont elle emploie l'argent
+qu'elle a entre les mains a des conséquences telles, non seulement sur
+le bien-être, mais aussi sur le bonheur des deux époux, qu'il nous
+faut forcément entrer dans quelques détails. Nous les emprunterons à
+un livre oublié, oeuvre de deux dames qui y ont enseigné en bons
+termes et avec toute la lucidité du bon sens, le résultat de leur
+expérience. En voici le titre tout au long: _Manuel complet de la
+Maîtresse de maison et de la parfaite Ménagère, ou Guide pratique pour
+la gestion d'une maison à la ville et à la campagne, contenant les
+moyens d'y maintenir le bon ordre et d'y établir l'abondance_. Par
+madame Gacon-Dufour. Seconde édition, mise dans un nouvel ordre et
+très augmentée par madame Celnart. Paris, Roret, 1828; 1 vol. in-16.
+
+Tout, à peu près, est prévu dans les réflexions générales dont ces
+dames font précéder les instructions qu'elles donnent pour les divers
+soins du ménage, et nous croyons ne pouvoir mieux faire, malgré la
+longueur de la citation, que de les offrir à méditer.
+
+«_Ce n'est pas assez de faire le bien_, dit un livre de piété fort
+connu, _il faut le bien_ _faire_. Cette maxime toujours utile est
+indispensable en ménage, où tout doit être exécuté avec une méthode,
+un ordre constant. La première chose à faire est donc un sage calcul
+de ses moyens pécuniaires, une sage distribution de leurs produits, un
+invariable emploi de ses instans; la seconde est l'observation des
+règles que l'on s'est prescrites.
+
+»De concert avec son époux, la maîtresse de maison commencera par
+calculer ses revenus et ses dépenses: elle verra ce qu'il faut pour le
+loyer, le mobilier et son entretien, le chauffage, l'éclairage, les
+domestiques; elle allouera les frais des vêtemens, de la nourriture
+ordinaire, et les dépenses extraordinaires qu'elle pourra avoir à
+faire dans ce genre: ceux du blanchissage l'occuperont ensuite. Il est
+bon de subdiviser pour éviter l'erreur, et de dire, tant pour le mari,
+tant pour la femme, pour chaque enfant, etc. Elle songera ensuite aux
+menues dépenses qui s'attacheront spécialement à son état dans le
+monde et à celui de son époux, comme voyages, ports de lettres,
+réceptions, cadeaux, abonnements aux journaux, achats de livres,
+frais d'éducation, etc.; il faut toujours prévoir et même laisser un
+léger compte ouvert pour les dépenses imprévues, comme le remplacement
+d'objets perdus, cassés, la réparation de divers accidens, les soins
+qu'exigent de légères indispositions et autres choses semblables. Par
+là, on s'épargne à la fois et ces lamentations, ces regrets prolongés
+lorsqu'arrivent quelques-unes de ces contrariétés, et cette économie
+mal entendue qui, pour épargner le remplacement d'une vitre brisée,
+laisse pénétrer dans les appartemens une humidité nuisible, malsaine,
+qui gâte les meubles, occasionne des rhumes fatigans, dangereux
+peut-être... M. Say, dans ses _Principes d'Économie politique_, cite
+une famille de villageois ruinée pour avoir omis de mettre un loquet à
+une porte, qu'on se contentait de fermer au moyen d'une cheville de
+bois. Un porc, sur lequel ils comptaient pour payer leur terme,
+s'échappa par la porte mal fermée; en courant inutilement après, le
+fermier gagna une fluxion de poitrine; cette maladie acheva de le
+mettre à la misère, et ses meubles furent saisis par les huissiers. On
+sent comment, dans chaque ménage, des causes semblables peuvent
+produire de semblables effets.
+
+»Ce n'est pas assez d'avoir assigné pour chaque dépense, d'avoir songé
+même aux frais imprévus; il faut encore, il faut indispensablement
+s'arranger de manière à mettre de côté une partie de son revenu de
+chaque année. Si l'on n'avait point d'enfans, il serait bon de prendre
+cette précaution pour se prémunir contre les pertes, les maladies:
+jugez si l'on peut s'en dispenser lorsqu'on a une nombreuse famille,
+qu'il faut élever, pourvoir selon son état?... L'obligation
+d'économiser devient encore plus urgente, si la grande partie, si la
+totalité de vos revenus dépend d'une place que mille circonstances
+peuvent subitement vous ôter...
+
+»Il est encore une résolution que doit prendre une maîtresse de
+maison, sans se permettre une seule fois de l'oublier, c'est de payer
+comptant tout ce qu'elle achète, pour sa toilette surtout: les
+besoins du luxe sont, dans l'état actuel de nos moeurs, si bien mêlés
+aux besoins de la nécessité, ils sont si décevans, si variés, il est
+si facile de se laisser entraîner, qu'il faut se prémunir contre
+l'occasion, contre soi-même. Remet-on à payer plus tard, on achète
+avec facilité à mesure que les circonstances, l'attrait, la fantaisie
+excitent; on ne songe plus au paiement; les emplettes s'accumulent,
+les mémoires s'enflent, et l'instant de les acquitter est l'instant
+des troubles, des querelles, de la gêne. S'acquitte-t-on, au
+contraire, à mesure qu'on achète, on sent la valeur de l'argent, on
+retranche sur ce que sollicite l'occasion, on refuse à la fantaisie.
+Fait-on une dépense déraisonnable, l'aisance de son intérieur, les
+besoins de son mari, de ses enfans, qui souffrent de cette capricieuse
+emplette, donnent une forte leçon dont on se souvient à l'avenir. Du
+reste, quelque frivole que l'on soit, on voit avec regret cet échange
+d'une forte somme contre les brillantes bagatelles de la mode; et je
+suis persuadée que nos plus prodigues élégantes dissiperaient une
+fois moins d'argent si l'habitude de payer tout de suite leur
+permettait de réfléchir.
+
+«Ces points convenus, la maîtresse de maison aura un livre ouvert qui
+portera les sommes allouées pour chacune des dépenses mentionnées plus
+haut: elle écrira régulièrement les détails journaliers de chacune de
+ces dépenses; l'addition en sera faite chaque mois, et la
+récapitulation générale à la fin de l'année, afin de juger si l'ordre
+adopté dans la maison excède l'allocation des fonds; si, au contraire,
+l'allocation excède, ou si l'un et l'autre marchent également. On sent
+que, dans le premier cas, une réforme est urgente; que, dans le
+second, il faut attendre, avant d'augmenter sa dépense, que
+l'expérience de l'année suivante, de plusieurs années même, ait
+renouvelé cet excédent, car on ne saurait trop se précautionner contre
+les chances fâcheuses du sort et l'entraînement de la vanité...
+L'habitude d'un surcroît de dépense se prend bien vite, se quitte
+difficilement, et de courts succès engendrent de longs revers.»
+
+Un des chapitres les plus importants dans les fonctions de la
+maîtresse de maison est celui de la table ou de la nourriture.
+
+ Viande et boisson perdition de maison,
+
+déclare, non sans quelque vérité, un dicton populaire. Il faut
+pourtant boire et manger. La manière dont on le fait a même une grande
+influence sur l'agrément des rapports entre les deux époux, outre
+qu'elle intéresse au plus haut degré les finances du ménage. Voyons
+donc ce que disent mesdames Gacon-Dufour et Celnart sur un sujet où la
+femme est maîtresse absolue, agissant sans autre contrôle que la
+satisfaction ou le mécontentement gastronomique de son mari.
+
+«La maîtresse de maison doit considérer la nourriture sous le triple
+rapport de la santé, du plaisir et de l'économie...
+
+»Son premier soin sera de fixer des heures invariables pour les repas,
+d'après l'état de son mari et les habitudes reçues... Les heures une
+fois adoptées d'après les convenances de votre intérieur, que rien ne
+puisse les déranger, car si la domestique pense qu'on attendra, elle
+retardera ensuite; ou si elle est exacte et que vous ne le soyez pas,
+les ragoûts seront brûlés, les sauces tournées; on emploiera beaucoup
+plus de combustible, et il coûtera davantage pour manger un mauvais
+dîner. Que la règle de vos repas ait donc, en quelque sorte, force de
+loi; n'attendez jamais ni personne de la maison, ni convives invités;
+qu'on en soit bien persuadé, et que si l'on a besoin de faire avancer
+ou retarder l'heure des repas, on vous en prévienne à l'avance, afin
+que les préparatifs soient faits en conséquence et que les mets n'en
+souffrent pas. Outre l'ordre du temps du repas, la bonne ménagère
+veillera à l'ordre de leur composition...» Elle profitera «de la
+saison pour que sa table soit variée d'une manière agréable. Ce soin
+la dispensera de la recherche dans les assaisonnemens, témoignera de
+son attention pour le bien-être de son époux, et lui deviendra en très
+peu de temps chose si facile, qu'elle ne s'en apercevra même pas.
+
+»Les détails de la nourriture sont extrêmement multipliés, et
+cependant il faut tous les connaître... Pour y parvenir, il faut payer
+chaque mois le boulanger, le boucher, l'épicier, le charcutier, s'il y
+a lieu; porter leurs comptes sur le grand livre de dépenses, et avoir
+un autre petit livre sur lequel on inscrira chaque jour tout ce qui
+s'achètera pour la table; on en fera le relevé chaque semaine, et au
+bout du mois, additionnant les calculs des quatre semaines, on portera
+le total sur le grand livre...» On verra de cette façon «si la dépense
+est égale d'un mois à l'autre: on se rendra compte des motifs, des
+circonstances qui ont pu la diminuer ou l'accroître, et on ne dira
+jamais, comme trop de femmes: _Je ne sais pas comment cela se fait_.
+
+»Quelque fortune qu'ait la maîtresse de maison, quelque confiance
+qu'elle ait en ses domestiques, elle ne se contentera pas de commander
+les repas d'après ce qui a été dit précédemment; elle veillera à ce
+que les provisions journalières soient faites de bonne heure, afin de
+mieux choisir et de payer moins cher; elle examinera si le poids est
+juste, si les objets sont de bonne qualité; elle les fera disposer de
+la manière la plus avantageuse pour la garde, dans l'office de cuisine
+ou dans le garde-manger...» Elle prendra soin qu'aucun gaspillage ne
+se produise, que rien ne se perde et qu'on tire parti de tout. Légères
+économies, dira-t-on. «J'en conviens; mais nulle économie répétée
+n'est à dédaigner. _Les grandes économies du ménage_, dit M. Ch.
+Dupin, _portent toujours sur les objets à bon marché_...»
+
+L'art de conserver les substances alimentaires procurera à la bonne
+ménagère d'agréables et profitables économies. «Par là, elle se
+dispensera des frais de détail, toujours coûteux; elle épargnera la
+peine et le temps de ses domestiques, et, tout en exigeant moins, elle
+en retirera plus; car une domestique que l'on ne charge pas d'une
+multitude de commissions, de courses, de petits achats mal entendus,
+ayant beaucoup de temps de reste, peut en donner une partie au
+raccommodage du linge de cuisine, à la filature, etc... Survient-il à
+dîner quelques personnes que l'on n'attendait pas? on n'est point
+forcé de courir chez le traiteur; les provisions sont sous la main:
+que de fatigue, d'impatience, de frais et d'ennuis sont épargnés!...»
+
+L'impartialité nous force à dire ici que nous avons entendu des
+personnes fort compétentes vanter le système contraire, et assurer
+que, malgré la surveillance la plus active, les approvisionnements
+amènent forcément le gaspillage. _Provisions_, _profusion_, voilà leur
+mot d'ordre. Nous ne nous sentons point en état de prendre parti, mais
+nous croyons, sans malice, que, l'un et l'autre système, suivant les
+circonstances et celles qui les appliquent, sont fort bons. C'est le
+cas de répéter une fois de plus le proverbe anglais: Rien ne réussit
+comme le succès.
+
+«De toutes les économies mal entendues dont la maîtresse de maison
+doit se défendre, une des plus pernicieuses est celle qui aboutit au
+manque d'éclairage. Faute d'y voir on perd du temps, on casse les
+objets, on se heurte souvent d'une manière dangereuse. Si dans la
+nuit on se trouve subitement réveillé par quelque accident, les
+secours sont lens, et souvent même inefficaces, par cette raison. La
+ménagère doit donc établir un éclairage constant, suffisant, approprié
+aux divers endroits de la maison, aux différentes heures et
+occupations. Elle doit en ce genre avoir des provisions, les
+distribuer avec ordre, et surtout veiller à ce que tous les ustensiles
+soient tenus dans la plus grande propreté.»
+
+Le chauffage, les approvisionnements et l'aménagement des
+combustibles, donnent lieu à des observations analogues.
+
+Pour ce qui est du linge, il faut que la maîtresse de maison n'en ait
+ni trop, ni trop peu. «Trop, il jaunit sans servir, encombre les
+armoires, et c'est de l'argent inerte qui pourrait avoir un produit
+avantageux. Pas assez est peut-être pis encore: on n'a pas le temps de
+l'arranger, de le raccommoder convenablement; la nécessité des autres
+dépenses fait ajourner celle-ci; le linge s'altère de plus en plus,
+s'use bientôt tout à fait: il faut des frais extraordinaires pour le
+renouveler. Si on ne le peut, l'esprit de désordre s'introduit dans la
+maison...
+
+«Une chose indispensable, c'est de placer le linge à votre usage,
+ainsi que vos vêtemens, le linge et les habits de votre mari, de vos
+enfans, à portée de la chambre de chacun. Cette seule précaution
+épargne beaucoup de perte de temps, de confusion et d'ennui...
+
+»Tout le linge en général, et principalement les serviettes, doit être
+longtemps reprisé avec soin; mais il arrive un certain point où il
+n'est plus susceptible d'être raccommodé; alors le temps énorme qu'on
+emploie à sa réparation est un temps perdu. Quand le linge est ce que
+l'on appelle _élimé_, choisissez ce qu'il peut y avoir de bon dans les
+coins pour l'usage de vos enfants, ou pour mettre des pièces à celui
+qu'on peut raccommoder encore, et que le reste soit en réserve pour
+les cas de maladie... Chacun voit combien il est ennuyeusement onéreux
+d'employer beaucoup de temps, de payer de nombreuses journées
+d'ouvrières pour raccommoder du linge qui revient du blanchissage tout
+aussi mauvais qu'avant d'y aller. Voilà, s'il en fut jamais, une
+économie mal entendue...
+
+»Un état détaillé du linge, qui en marque le nombre, les diverses
+qualités, la date, le degré de bonté et d'usage, doit se trouver dans
+chaque armoire, et se vérifier tous les trois mois. Grâce à cette
+habitude, vous saurez à point nommé la quantité de linge qui
+s'approche plus ou moins de la réforme...
+
+»Il en est des habits comme de tout le reste; dit madame Pariset dans
+ses _Lettres sur l'Economie domestique_, «c'est l'arrangement et la
+propreté qui conservent tout, l'on a remarqué que les femmes les moins
+riches et qui dépensent le moins pour leur toilette sont souvent les
+mieux mises.» La nécessité de conserver ce qu'elles ne peuvent
+renouveler que rarement, l'habitude de l'ordre qu'inspire et facilite
+en général une fortune médiocre, voilà les raisons de cet avantage,
+qui surprend au premier abord.» Ajoutons-y le bon goût, que les
+richesses ne donnent pas.
+
+«Attendez pour adopter quelque mode, qu'elle se soit établie, et
+lorsqu'elle est d'une nature ridicule, attendez que l'usage général en
+ait presque fait une loi, car il arrive que ces modes grotesques ne
+durent qu'un mois, et qu'ensuite il est impossible de se servir de
+choses qui ont coûté fort cher. Au reste, gardez-vous de la manie de
+faire et de refaire sans cesse vos bonnets, vos fichus: comme la mode
+et la fantaisie varient continuellement, le temps s'use, l'étoffe
+disparaît dans ces mutations puériles, qui entraînent beaucoup de
+peines, de dépenses, font négliger le soin du ménage, et, en
+déplaisant avec raison au mari, amènent souvent l'humeur et la
+discorde. De plus, les petites filles prennent ce goût et, femmes,
+restent toujours de grandes enfants jouant à la poupée...
+
+»Quant aux emplettes des vêtemens, le temps en est à peu près fixé à
+chaque saison, afin d'avoir des choses plus nouvelles. Il importe de
+se garder des bons marchés, des choses passées de mode, puisque la
+mise d'une femme ne vaut que par la grâce et la fraîcheur. Mais il
+faut avant tout consulter les circonstances qui peuvent se rencontrer,
+comme les frais d'une maladie, un retard de paiement, une perte
+quelconque. C'est alors sur l'habillement, et surtout sur sa toilette
+personnelle que la maîtresse de maison doit faire porter la réduction
+nécessaire; son premier devoir comme son premier plaisir étant le
+bien-être continuel de son intérieur. Alors son mari ne s'apercevra
+point du sacrifice, ou s'il s'en aperçoit, ce sera pour chérir encore
+plus sa compagne...»
+
+Tout le chapitre XIX serait à citer. «Je n'ai, dit l'auteur, cessé
+jusqu'ici de prêcher l'ordre, et la régularité en est l'âme. Fixez le
+temps du sommeil pour chaque personne de votre maison; les femmes
+doivent dormir un peu plus que les hommes, et les enfants plus que les
+femmes. Que chez vous, en été, on se couche à dix heures et qu'on se
+lève à six, et pendant l'hiver à onze heures et à sept. Les
+domestiques doivent se coucher un peu après et se lever avant. Pour
+éviter toute discussion et tout prétexte à cet égard, mettez un
+réveille-matin dans leurs chambres...
+
+«Dès que vous serez levée, vous ferez préparer le cabinet, l'atelier,
+le laboratoire de votre mari, en un mot la pièce où il doit s'occuper;
+si un emploi quelconque l'appelle à bonne heure dehors, vous veillerez
+à ce qu'il prenne quelque chose de chaud. Donnez ensuite un coup
+d'oeil à toute la maison; voyez si la cuisine est propre; examinez les
+restes et le parti qu'on en peut tirer, ordonnez les repas du jour:
+veillez à faire nettoyer et préparer les chambres; tandis qu'on fera
+la vôtre, occupez-vous à mettre en ordre les comptes de la veille...
+Si vous avez de jeunes enfans, à l'heure déterminée pour leur lever,
+passez avec la bonne dans leur chambre, veillez à ce qu'on les
+habille, qu'on les peigne proprement, ou bien occupez-vous de ces
+soins, si doux pour une mère... Sachez toujours ce qu'ils font, même
+lorsqu'ils s'amusent.
+
+«... Ne laissez jamais la moindre dépense arriérée, même celle des
+ports de lettres chez le portier; fixez le temps que vous emploierez à
+l'éducation de vos enfans, et cela d'après leur âge, leur sexe, votre
+état. Si vous êtes seule, tout en vous occupant d'ouvrages à
+l'aiguille, nécessaires au bien-être de la maison, cultivez votre
+mémoire, exercez votre imagination sur quelque sujet littéraire, votre
+jugement sur quelque trait d'histoire; tâchez de pouvoir vous dire
+chaque jour: «Je n'ai pas perdu un moment pour les autres et pour
+moi-même.»
+
+«... Passez à vous distraire le temps qui suit immédiatement le repas,
+et fixez l'emploi habituel de vos soirées selon qu'il conviendra à
+votre mari. Tâchez d'y mettre un peu de variété; qu'il y ait chaque
+semaine une soirée pour aller au dehors, une pour se réunir entre
+amis, ou recevoir, si c'est votre usage; une autre pour la lecture,
+une autre pour les correspondances de politesse et d'amitié, etc.;
+toutes choses que vos goûts et votre position doivent nécessairement
+varier.
+
+»Fixez également les époques où vous paierez vos domestiques, soit
+chaque année, soit tous les six ou trois mois (ou tous les mois),
+comme il leur conviendra... Ne manquez jamais à leur donner leur
+argent au jour convenu, car, faute de cela, ils seront négligens et
+d'une arrogance outrageante... Parlez-leur avec bonté, mais ne les
+entretenez point pour vous-même; gardez-vous de ces moments
+d'épanchemens, où, malgré soi, on parle de ce qui intéresse: c'est le
+commencement de l'empire d'un domestique, ou tout au moins d'une
+familiarité qui finira par devenir insupportable, et à laquelle plus
+tard vous ne pourrez plus vous opposer... Fixez le temps qu'ils
+peuvent donner au maintien de leurs propres affaires; qu'ils aient le
+dimanche quelques heures de promenade ou de récréation. A l'occasion
+du premier de l'an et de votre fête, ainsi que de celle de votre mari,
+qu'ils aient une gratification, donnez-leur aussi quelques-uns des
+restes de vos vêtemens, mais qu'ils ne s'en fassent jamais un droit.
+Faire fréquemment et sans motif des cadeaux à ses domestiques, est
+leur inspirer cent fois plus d'exigence que de gratitude. Ne souffrez
+point qu'ils s'arrogent le droit de punir vos enfans; qu'ils soient
+pleinement convaincus qu'ils seront congédiés dès qu'ils les
+frapperont.
+
+«Quelque habileté qu'ait une domestique, si vous suspectez sa
+fidélité, il faut la congédier sans balancer, parce que c'est un vrai
+supplice de vivre avec quelqu'un dont on se défie. Vainement vous
+ôteriez vos clefs, vous prendriez toutes les précautions imaginables,
+elle trouverait à chaque instant le moyen de mettre votre vigilance en
+défaut; et, du reste, ces soins continuels sont bien la chose la plus
+ennuyeuse et la plus pénible. Le manque de moeurs ne doit trouver non
+plus aucune indulgence auprès de vous. Pour la malpropreté, l'humeur,
+la négligence, vous pourrez faire plusieurs représentations et fixer
+le temps que vous accordez pour que l'on se corrige de ces défauts;
+mais au bout du temps prescrit, s'il n'y a point d'amendement,
+avertissez que vous ne pouvez plus les souffrir. Quant à
+l'impertinence, quelle que soit la douceur que l'on trouve à
+pardonner, vous êtes forcée de ne la point tolérer, car on vous ferait
+ensuite la loi. Les domestiques sont comme les enfans, ce n'est qu'en
+montrant de la fermeté que l'on acquiert le droit d'avoir de la
+douceur. Pour tous les autres travers, l'oubli, l'étourderie,
+montrez-vous patiente, indulgente; au surplus, qu'en toute occasion on
+voie qu'il vous en coûte de gronder; acquittez-vous-en le plus
+brièvement possible. Si vous avez de l'humeur, gardez-vous de la
+passer sur vos domestiques, vous paieriez cet instant de pitoyable
+satisfaction par leur manque d'égards, d'attachement, d'obéissance
+même, car il est avéré que plus on crie, plus on exige, et moins on
+est obéi...
+
+»Ne souffrez pas que vos domestiques demeurent dans une inaction
+absolue, même en dehors de leur service; engagez-les à lire de bons
+livres, à raccommoder leurs effets, à soigner leurs affaires;
+opposez-vous aussi aux commérages et surtout gardez-vous d'imiter la
+plupart des maîtres qui, pour se débarrasser du bruit des enfans, les
+envoient le soir à la cuisine, c'est-à-dire à l'école des caquets, de
+la sottise, et c'est encore le moindre mal.
+
+»... Si vous connaissez le prix du temps, que vous chérissiez la
+propreté; que, juste et bonne, vous ne vous emportiez jamais sans
+cause et ne le fassiez en quelque sorte que malgré vous; si vous
+prenez garde à tout, et tirez parti de toutes choses, que vous
+gouverniez sagement votre maison, soyez sûre que vos domestiques
+seront laborieux, propres, dociles, économes, reconnaissans; ils
+vieilliront chez vous, feront partie de la famille et contribueront
+plus qu'on ne pense au bien-être de votre intérieur.
+
+»Il n'est pas besoin que j'appuie sur le désagrément de changer
+souvent de domestiques, car il faut ajourner forcément l'ordre,
+l'aisance du service, qui tiennent à l'habitude, ainsi que la
+confiance et l'affection. Que vos domestiques n'ignorent pas votre
+répugnance sur ce point: ils estimeront votre caractère; mais qu'ils
+sachent aussi que cette répugnance ne vous fera jamais tolérer un
+vice: ils redouteront votre fermeté.»
+
+Arrivée au bout de sa tâche,--nous n'avons, bien entendu, rapporté ici
+que les préceptes les plus généraux, à l'usage de tout le monde et
+praticables dans tous les cas,--l'auteur dit, sans fausse modestie, et
+avec l'honnête et simple accent de la vérité: «Je crois avoir donné
+tous les conseils véritablement utiles pour la conduite d'une maison:
+ce sera aux ménagères à suppléer à ce que je n'ai pu dire... mais je
+suis persuadée qu'une femme qui suivrait ces avis, qui se répéterait
+comme des maximes constantes: _ordre et propreté, ne rien laisser
+perdre, rendre tout utile ou agréable_, qui se regarderait comme
+l'artisan obligé du _bien-être_ de tous les siens, ferait la fortune,
+et, ce qui est mieux encore, le bonheur de sa maison.»
+
+On ne saurait trop y insister: la femme «doit faire régner l'ordre,
+l'économie et la plus exquise propreté dans l'intérieur de sa maison;
+il existe une foule de petits détails domestiques qui ne sont pas
+faits pour un mari; et c'est pourtant la négligence de ces riens
+importans qui ruine une fortune, parce que les dépenses, sans
+importance au premier coup d'oeil, sont journalières et reviennent à
+chaque instant[32].»
+
+ [32] Horace Raisson.
+
+Que le mari mette donc entre les mains d'une telle femme l'argent
+qu'il gagne ou qu'il reçoit, le nerf de la guerre, et elle saura,
+qu'il y en ait peu ou beaucoup, le manier avec assez d'intelligence et
+d'énergie pour sortir victorieuse de toutes les difficultés
+matérielles qui peuvent s'opposer à la félicité conjugale, au radieux
+et complet épanouissement de la vie à deux.
+
+Pour terminer par une note plus gaie ce chapitre un peu bourré de
+détails techniques et spéciaux, rappelons les dix commandements de la
+ménagère. Comme les dix commandements de l'Église, ils en supposent au
+moins douze autres dont le texte, pour n'être pas formulé, n'en a pas
+moins, dans tout ce que nous disons ici, son commentaire perpétuel.
+
+ 1. Dans la maison n'enfermeras
+ Tes enfants seuls aucunement.
+
+ 2. Allumettes ne laisseras
+ Traîner partout imprudemment.
+
+ 3. D'un bon grillage entoureras
+ Foyer qu'approche ton enfant.
+
+ 4. Eau bouillante ne laisseras
+ Dans son chemin un seul instant.
+
+ 5. Lampe à pétrole n'empliras
+ Sans bien l'éteindre auparavant.
+
+ 6. Jamais ton feu n'aviveras
+ Par ce pétrole follement.
+
+ 7. Ta citerne ne quitteras
+ Sans la fermer soigneusement.
+
+ 8. Dans le cuivre ne laisseras
+ Refroidir aucun aliment.
+
+ 9. Dans le zinc ne placeras
+ Fruits au vinaigre inconsciemment.
+
+ 10. Poisons toujours enfermeras
+ Pour éviter triste accident.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LE MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
+
+
+La sphère d'activité de la femme, c'est le ménage. Elle rayonne au
+dehors, mais tout doit s'y rapporter. L'homme, au contraire, a pour
+département les affaires extérieures, le maniement des fonds, les
+fonctions civiles et militaires, les intérêts politiques et
+industriels, les poursuites de littérature et d'art, les questions de
+compétition, d'avancement, de succès, de gain, tout ce qui constitue
+la lutte pour la vie; et la maison est pour lui le lieu du calme et du
+repos. C'est une grande faute d'intervertir les rôles ou d'empiéter de
+l'un sur l'autre: les résultats en sont souvent funestes, et rien ne
+prête à rire davantage.
+
+Le _Jean-Jean_ ne vaut pas mieux que la _virago_; seulement il est
+plus ridicule. A une époque où la rudesse des moeurs faisait qu'on
+n'en venait guère aux gros mots sans en venir aux coups, la _Coutume
+de Senlis_ (1375), entre autres, édictait contre de tels maris cette
+punition joyeuse:
+
+ «_Les maris qui se laissent battre par leurs femmes seront
+ contrains et condemnés à chevaucher sur un âne, le visaige par
+ devers la queue du dit âne._»
+
+«Il y a, dit La Bruyère, telle femme qui anéantit ou qui enterre son
+mari, au point qu'il n'en est fait dans le monde aucune mention:
+vit-il encore, ne vit-il plus? On en doute. Il ne sert dans sa famille
+qu'à montrer l'exemple d'un silence timide et d'une parfaite
+soumission. Il ne lui est dû ni douaire, ni conventions; mais à cela
+près, et qu'il n'accouche pas, il est la femme, et elle le mari...
+Monsieur paie le rôtisseur et le cuisinier, et c'est toujours chez
+madame qu'on a soupé.»
+
+Tout le monde peut mettre, sous ce portrait, le nom de quelque
+personne de connaissance, car, pour n'être pas très communs, les
+ménages institués sur ce modèle se rencontrent un peu partout. On lit
+dans l'ouvrage anglais _Pensées d'une femme sur les femmes_:
+«J'entendais un jour une femme mariée dire avec beaucoup de
+complaisance et de satisfaction: «Oh! monsieur m'épargne toute la
+peine dans l'intérieur du ménage; il fait le menu du dîner, va chez le
+boucher choisir la viande, paie toutes les notes, tient les comptes de
+la semaine, et ne me demande jamais de faire quoi que ce soit.» A part
+moi, je pensais: «Ma chère, si j'étais vous, j'aurais grand'honte et
+de moi-même et de M. X***.»
+
+Le fait est qu'il n'y a pas à tirer vanité d'un tel renversement de
+devoirs, qui n'est évidemment qu'un pur désordre.
+
+D'autres s'y prennent plus habilement, parce qu'au lieu d'être
+simplement des paresseuses ou des frivoles, elles sont ambitieuses et
+prétendent exercer leur gouvernement sur ce qui les regarde le moins.
+Madame de Rémusat nous donne le signalement de cette espèce.
+
+«Combien de femmes, dit-elle, toujours prêtes, aux yeux du public, à
+satisfaire les fantaisies frivoles, à exécuter les ordres de détail,
+usent l'autorité d'un mari sur une foule de minuties, pour ressaisir
+la liberté dans les occasions qui les intéressent, et acquièrent, par
+ce mélange habile de la complaisance et de la ruse, une indépendance
+très effective», et très dangereuse, ajoutons-le.
+
+Le mari qui s'ingère dans les choses du ménage par esprit tatillon, ou
+par un sentiment jaloux et déplacé de son autorité, ne fait pas de
+meilleure besogne. «Il y a beaucoup d'hommes qui exercent ou
+prétendent exercer une surveillance minutieuse sur les dépenses du
+ménage: très certainement il vaudrait toujours mieux qu'une femme eût
+toute l'autorité domestique. Nous sommes faites pour les détails,
+nous avons le goût et l'intelligence des petites choses, et nous
+savons mieux que les hommes nous faire obéir des subalternes, tout en
+commandant avec plus de douceur[33].»
+
+ [33] Madame de Rémusat.
+
+Ce sont là des raisons; mais il y en a une autre, celle qu'exprime
+trivialement, mais énergiquement, le proverbe: «Chacun son métier,
+etc.» Que fera la femme, si vous lui prenez ses fonctions? Ne
+craignez-vous pas qu'elle n'occupe à des pensées ou à des oeuvres qui
+ne sont point faites pour vous plaire, les loisirs que vous lui créez?
+Et vous-même, ou vous êtes un membre inutile de la société, n'ayant
+rien à faire parmi vos semblables, ou vous négligez, pour usurper des
+soins qui ne sont pas les vôtres, les travaux qui vous incombent, les
+intérêts que vous avez à sauvegarder.
+
+De son côté, suivant la judicieuse remarque d'Horace Raisson, «la
+femme tire sa considération de celle dont elle sait entourer son
+époux; elle doit donc toujours paraître s'en rapporter à ses
+lumières, surtout en présence de témoins.»
+
+J'ai eu souvent l'occasion d'observer, dans des familles étrangères,
+la réserve extrême dans laquelle la femme se tient en public vis-à-vis
+du mari. Jamais un mot de contradiction, d'objection, de doute. Elle
+n'a pas d'autre avis que le chef de famille; elle ne parle pas avant
+lui, et quand il a parlé, tout est dit. Nous sommes loin des
+discussions, du ton tranchant ou agressif, des interventions
+personnelles aigre-douces, volontaires ou mutines, de l'étalage
+bruyant d'importance et d'autorité dont tant de femmes, dans nos
+ménages français, se font comme un point d'honneur. Eh bien, je ne
+veux pas contester l'influence de la Française sur les décisions et
+particulièrement sur l'humeur de son mari; mais la vérité me force à
+dire que jamais un homme ne fera rien sans avoir sérieusement consulté
+dans l'intimité cette femme qui s'efface tellement en public. Elles
+ont l'une et l'autre la satisfaction qu'elles recherchent: la
+première a l'influence effective et profonde, le respect et l'estime
+de son mari; la seconde, dont on dit: «elle n'a pas froid aux yeux,
+cette petite femme-là», ou «elle n'a pas sa langue dans sa poche», ou
+«c'est elle qui le fait filer doux!» et autres phrases ironiquement
+admiratives, voit ce même mari, dont elle ferme si lestement la bouche
+devant la galerie, la dédaigner, parfois la malmener, dans le tête à
+tête, et ne faire, en somme, que ce qu'il veut.
+
+Un journal littéraire anglais du siècle dernier, le _Tattler_, dit
+quelque part: «Le bon mari garde sa femme dans une saine ignorance de
+ce qu'elle n'a pas besoin de savoir.» Et plus loin: «Il ne sait pas
+grand'chose celui qui dit à sa femme tout ce qu'il sait.»
+
+On aurait grand tort d'en conclure que l'homme doit avoir, en tant que
+mari et chef du ménage, des secrets pour sa femme. Mais, de même qu'il
+lui messiérait de demander à celle-ci les comptes minutieux de son
+administration intérieure et la chronique détaillée de ses rapports
+quotidiens avec les fournisseurs et la cuisinière, de même--et à bien
+plus forte raison, car les intérêts d'autrui y sont presque toujours
+engagés,--ne la tiendra-t-il pas au courant, par le menu, de ses
+conversations d'affaires, des travaux de son emploi, des faits et
+gestes de ses commis, des confidences des gens qui le consultent, des
+intrigues et des _potins_ de ses collègues ou compétiteurs. Il
+risquerait fort, s'il le faisait, de troubler la paix d'esprit de sa
+femme en même temps que son propre jugement. Sans compter qu'en des
+cas nombreux il y a de l'indélicatesse, de la déshonnêteté et
+quelquefois du crime à révéler, même à la moitié de soi-même, ce qu'on
+a appris dans son bureau administratif ou dans son cabinet de
+consultation. Dans des cas semblables l'oreille gauche ne doit pas
+même entendre ce qui est dit à la droite, et le devoir strict est de
+se taire. Il n'est qu'un seul moyen de tenir ignoré ce qu'on ne veut
+pas qui soit su: c'est de ne le dire à personne, non pas même à soi,
+tout bas! Faut-il rappeler l'apologue de Midas?
+
+Bien entendu, il y a, suivant les circonstances, la nature des
+affaires, le caractère et la portée d'esprit de la femme, des degrés,
+des tempéraments, des nuances, dont le mari est juge. Autant il est
+nécessaire de se taire sur ce qui regarde autrui, autant il est
+toujours doux et souvent utile de parler avec confiance et sincérité
+de ce qui ne regarde que soi. «Une épouse, dit avec un grand bon sens
+Madame de Rémusat, doit se complaire dans la conversation d'un mari
+occupé des affaires publiques. Elle peut avoir d'elle à lui un avis
+sur son opinion s'il est membre d'une assemblée, sur son livre s'il
+est écrivain, sur son vote s'il n'est que citoyen; elle doit entrer
+dans ses projets relativement aux progrès de la science, de l'art ou
+du métier qu'il exerce. Eclairée et sensible, dévouée et prudente à la
+fois, presque toujours la raison s'applaudira de l'avoir consultée, et
+l'amour lui rapportera une part du succès.»
+
+A un autre point de vue, l'homme a, pour certaines choses laides de la
+vie, une science et une expérience forcément acquises au contact des
+autres hommes et dans l'entraînement de plaisirs et de liaisons
+irrégulières qui, dans notre étrange ordre social, sont pour les
+jeunes gens comme la préparation nécessaire, l'initiation obligatoire
+aux vertus de l'homme marié et à la pureté de la vie de famille. Il
+fera sagement de garder pour lui ses notions spéciales, et de
+conserver de son mieux à sa femme cette naïveté délicieuse, qui est
+l'ignorance du mal.
+
+Elle en sera mieux gardée dans son intérieur, pendant que lui
+travaillera au dehors. La fermentation des idées fausses ou malsaines
+dans une tête de femme est plus redoutable pour sa vertu que les
+douces et sollicitantes paroles des séducteurs. Si son imagination est
+pure, si nulle curiosité maladive ne la met en éveil, le mari, présent
+ou absent, suffira, avec les devoirs et les soins de son ménage,
+féconds en saines joies, à occuper son esprit. Si les affaires
+l'appellent au loin, il pourra, comme le dit Horace Raisson, voyager
+sans crainte, car il saura que chez lui, là-bas, la femme qu'il a
+laissée au foyer, la mère de ses enfants, _dimidium animæ suæ_,
+attend chaque jour avec anxiété l'heure où passe le facteur.
+
+ «Qu'il est à plaindre, s'écrie William Cobbett, l'homme qui ne
+ peut pas abandonner tout chez lui, et qui n'est pas bien sûr,
+ bien certain que tout est aussi en sûreté que s'il le tenait
+ dans sa main! Heureux le mari qui s'éloigne de sa maison et de
+ sa famille avec aussi peu d'inquiétude que l'on quitte une
+ auberge, et qui, à son retour, serait plus surpris d'avoir
+ quelque reproche à faire, qu'il ne le serait si le soleil
+ s'arrêtait tout à coup!...» Puis, parlant pour son compte, il
+ ajoute: «J'ai goûté les plaisirs inexprimables du chez-soi et de
+ la famille, et j'ai joui, en même temps, de la parfaite
+ indépendance du célibataire; sans cette indépendance, je
+ n'aurais jamais pu accomplir tant de travaux, car le plus petit
+ souci domestique m'eût enlevé toute mon énergie.»
+
+Telle est la force de la femme dans le monde. Non seulement elle crée
+et élève les hommes de l'avenir, mais elle complète et arme pour la
+lutte, en lui assurant la paix du foyer, son mari, l'homme du présent.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LA FÉE DU FOYER
+
+
+«Milton, disait quelqu'un au grand poète anglais après son troisième
+mariage, votre femme a la fraîcheur d'une rose.»--«Il se peut,
+répondit le pauvre poète, mais je suis aveugle et je n'en sens que les
+épines.»
+
+Ne recherchons pas si l'odorat manquait comme la vue à l'Homère des
+puritains. Il suffit de constater que sa femme n'était pas tout à fait
+une Xantippe et qu'en tant que mari, lui n'était rien moins qu'un
+Socrate.
+
+L'auteur des _Doutes sur différentes opinions reçues dans la société_
+pose ces deux axiomes à double tranchant:
+
+«Quelques femmes ne peuvent réussir à gouverner leurs maris; mais il
+n'y a pas un mari peut-être qui parvienne à gouverner sa femme...
+
+»On voit un petit nombre de maris faire la félicité de leurs femmes;
+c'est un phénomène que de rencontrer une femme qui fasse le bonheur de
+son mari.»
+
+Un moraliste d'une autre envergure, La Bruyère, avait dit déjà plus
+finement: «Il y a peu de femmes si parfaites qu'elles empêchent leurs
+maris de se repentir, au moins une fois le jour, d'avoir une femme, ou
+de trouver heureux celui qui n'en a point.»
+
+Voilà le ton sur lequel bon nombre d'hommes modérés, sensés,
+quelques-uns doués d'une grande acuité d'observation et d'une
+remarquable sagacité de jugement, parlent souvent des femmes. D'autres
+y ajoutent des plaisanteries au gros sel ou des ironies de
+pince-sans-rire, comme dans ces vers de Pope:
+
+ «Grande est la bénédiction d'avoir une femme prudente,
+ qui met un point d'arrêt aux luttes domestiques.
+ L'un de nous deux doit gouverner, et l'un obéir,
+ et puisque, chez l'homme, la raison a tout pouvoir,
+ laissons cet être frêle, la faible femme, faire ses volontés.
+ Les épouses, dans toute ma famille, ont gouverné
+ Leurs tendres maris et calmé leurs emportements.»
+
+L'homme qui ne voit dans la femme que la rivale de son autorité et qui
+fait du foyer le théâtre d'une lutte mesquine et sotte, répétera ces
+railleries et y ajoutera, de toute la bonne foi de son coeur égoïste
+et de son esprit borné. D'autres les répéteront et y ajouteront aussi,
+tantôt par fanfaronnade, tantôt par un niais respect humain et parce
+qu'avec les loups il faut hurler, tantôt enfin pour le seul plaisir de
+railler, par amour du paradoxe ou de la satire, sans se croire
+eux-mêmes et sans se soucier qu'on les croie.
+
+Nous qui nous tenons en dehors de ces catégories, qui n'avons d'autre
+préoccupation que la vérité et ne poursuivons d'autre but que le
+bonheur du couple humain, nous ne pouvons, tout en constatant des
+exceptions douloureuses, que sourire à tous ces discours amers ou
+comiques, et dire ce que nous savons et ce que nous voyons. Tâche
+aisée, lorsque tant d'autres, illustres par la pureté de leur vie et
+l'éclat de leur talent, l'ont vu et su avant nous, et que, pour le
+bien dire, nous n'avons qu'à reproduire leurs paroles.
+
+Voici, par exemple, le portrait de la jeune femme telle que la
+concevait Fénelon. C'est M. Octave Gréard qui en a recueilli et
+rassemblé les traits[34] «fermes et précis, dans le cadre de
+gentilhommière provinciale où Fénelon la place.» Voyez-la «levée de
+bonne heure pour ne pas se laisser gagner par le goût de l'oisiveté et
+l'habitude de la mollesse; arrêtant l'emploi de sa journée et
+répartissant le travail entre ses domestiques sans familiarité ni
+hauteur; consacrant à ses enfants tout le temps nécessaire pour les
+bien connaître et leur persuader les bonnes maximes; ayant toujours un
+ouvrage en train, non de ceux qui servent simplement de contenance,
+mais de ceux qui occupent de façon à ne point se laisser saisir par
+le plaisir de jouer, de discourir sur les modes, de s'exercer à de
+petites gentillesses de conversation; s'intéressant à la culture de
+ses terres; ne dédaignant aucune compagnie, car les gens les moins
+éclairés peuvent fournir, pour peu qu'on sache les faire parler de ce
+qu'ils savent, un enseignement profitable; attentive à tout ce qui
+touche au bonheur du «nombreux peuple qui l'entoure»; fondant de
+petites écoles pour l'instruction des pauvres et présidant des
+assemblées de charité pour le soulagement des malades; menant au
+milieu de ces occupations solides et utiles une existence régulière et
+pleine, plus concentrée qu'étendue, mais non sans élévation morale et
+animant tout autour d'elle du même sentiment de vie.»
+
+ [34] Oct. Gréard: _L'Education des Femmes par les femmes;
+ Fénelon_.
+
+Dans une donnée plus moderne et moins sévère, madame de Girardin nous
+offre cette charmante esquisse[35]: «Tout est gracieux dans un jeune
+établissement, tout parle d'amour, chaque objet du ménage est un gage
+d'union. Cette joie du luxe n'est pas de l'orgueil, c'est le premier
+plaisir de la propriété, c'est la vie intime, c'est la famille, c'est
+quelquefois même l'amour; comme on l'aime, cette argenterie et ce beau
+linge damassé qui vous appartiennent en commun avec le jeune homme que
+vous appeliez hier monsieur, et qui vous nommait avec respect
+mademoiselle! Comme tous ces objets grossiers du ménage deviennent
+poétiques quand ils vous installent dans votre bonheur, quand ils
+viennent à chaque instant du jour vous prouver que vous êtes unis pour
+la vie, et que vous avez le droit de vous aimer!»
+
+ [35] _Lettres du vicomte de Launay._
+
+Nous n'attendrons pas qu'on nous dise que toutes les jeunes femmes ne
+sont pas châtelaines dans des gentilhommières et qu'il en est qui se
+marient sans argenterie ni linge damassé. Si le milieu est plus
+humble, les objets seront différents, mais les rapports entre ces
+objets, aussi bien que les idées qu'ils réveillent, resteront les
+mêmes. Le ménage de l'ouvrier est aussi riche en joies du coeur que
+le ménage de l'homme de finances, s'il ne l'est pas davantage. Et même
+lorsque la misère noire s'abat sur les déshérités et les parias, le
+dernier morceau de pain dur est moins amer à la bouche de l'homme qui
+le partage avec celle qu'il aime.
+
+Mais laissons ces situations extrêmes. Si dignes d'intérêt qu'elles
+soient--et rien ne l'est davantage,--nous ne nous les sommes point
+proposées pour étude en ces pages qui s'adressent à la moyenne des
+conditions dans notre état social. Il nous suffit de noter en passant
+la puissance de la femme pour adoucir la vie de l'homme, même
+lorsqu'elle est le plus rude, pour l'attirer et le retenir au foyer,
+même lorsqu'il est éteint et froid.
+
+Analysons, s'il se peut, ce charme souverain. D'où vient-il, et quels
+en sont les éléments!
+
+«On dit d'ordinaire que la beauté, quelque enchanteresse qu'elle soit
+avant le mariage, devient une chose indifférente après. Pourtant si la
+beauté est de telle nature que, non seulement elle attire
+l'admiration, mais qu'elle contribue à donner à cette admiration la
+profondeur de l'amour, je ne suis pas de ceux qui pensent que ce qui
+charmait l'amant doit être, du jour au lendemain, perdu pour le mari.»
+
+Ces paroles de Henry Taylor nous semblent fort sensées. Pour bien les
+comprendre, toutefois, il ne faut pas oublier que la beauté est chose
+essentiellement relative. Le sens esthétique peut être satisfait dans
+les conditions les plus diverses, quel que soit l'âge, quelle que soit
+même l'imperfection des traits ou des formes. Mais nier qu'il existe
+ou qu'il ait une influence considérable sur les sentiments, serait
+nier gratuitement l'évidence.
+
+Il est permis de dire avec le prélat catholique[36]: «La beauté ne
+peut qu'être nuisible, à moins qu'elle ne serve à faire marier
+avantageusement une fille. Mais comment y servira-t-elle, si elle
+n'est soutenue par le mérite et par la vertu? Elle ne peut espérer
+d'épouser qu'un jeune fou, avec qui elle sera malheureuse, à moins que
+sa sagesse et sa modestie ne la fassent rechercher par des hommes d'un
+esprit réglé et sensibles aux qualités solides. Les personnes qui
+tirent toute leur gloire de leur beauté deviennent bientôt ridicules:
+elles arrivent, sans s'en apercevoir, à un certain âge où leur beauté
+se flétrit, et elles sont encore charmées d'elles-mêmes, quoique le
+monde, bien loin de l'être, en soit dégoûté. Enfin il est aussi
+déraisonnable de s'attacher uniquement à la beauté, que de vouloir
+mettre tout le mérite dans la force du corps, comme font les peuples
+barbares et sauvages.»
+
+ [36] Fénelon, _De l'Education des Filles_.
+
+Sans doute; mais ni la force du corps, ni la beauté ne sont quantités
+négligeables. Et, à moins que l'on n'ait affaire aux coquettes, la
+beauté ne se flétrit point si vite et ne devient pas si dégoûtante que
+Fénelon semble le croire. En tout cas, et quoi qu'en puisse penser le
+monde, le mari et la femme vieillissent ensemble, mais leurs souvenirs
+restent jeunes, et, aussi longtemps qu'ils s'aiment, ils se voient
+avec leurs yeux de fiancés. Elle est, à notre sens, encore plus
+touchante qu'ironique, l'aimable création du chansonnier qui a pour
+refrain:
+
+ C'était en dix-huit cent,
+ Souvenez-vous-en...
+
+Nombreux sont les couples qui, jusqu'au bout, se souviennent et vivent
+dans l'enchantement des premières heures, comme Monsieur et Madame
+Denis.
+
+Le _Code conjugal_ a donc raison lorsqu'il dit:
+
+«Une femme a besoin des grâces pour conserver l'affection de son mari;
+elle doit, même chez elle, être toujours mise avec une certaine
+recherche. Le soin, l'élégance, ont un charme innocent et secret, dont
+un mari, autant, plus qu'un autre peut-être, ne peut méconnaître
+l'attrait et la puissance.»
+
+Dans une conférence sur la vie de ménage dans l'antiquité,
+l'helléniste Egger disait, d'après Xénophon: «Le plus grand charme
+d'une femme sera toujours la fraîcheur même de la jeunesse et de la
+bonne santé; il s'entretiendra d'une manière simple et à peu de frais:
+que la maîtresse du logis se lève de bonne heure, qu'elle se mêle au
+travail de ses servantes, qu'elle mette la main à l'oeuvre, elle se
+portera d'autant mieux et vieillira moins vite.»
+
+Grâce, bonne santé, bonne humeur, sympathie, intelligence et amour du
+travail qui lui est propre, ne sont-ce pas là les éléments essentiels
+qui font de la femme la joie de l'homme, la protectrice et la
+directrice bienfaisante du foyer?
+
+A ce sujet, une Anglaise, d'un grand bon sens qui n'exclut pas la
+finesse, fait quelques remarques qui méritent d'être rapportées.
+
+«Une maîtresse de maison ne peut pas toujours avoir la parure des
+sourires, dit-elle fort justement. Il lui incombe parfois de trouver à
+reprendre, et il arrive à la faiblesse de la nature de ne pas s'en
+acquitter toujours avec toute la modération et toute la dignité
+convenables. Ne le faites donc jamais en présence de votre mari. Ne
+l'ennuyez pas du détail de vos griefs contre les domestiques et les
+fournisseurs, ni de vos méthodes d'administration intérieure. Mais
+surtout que rien de ce genre n'aigrisse ses repas, lorsqu'il vous
+arrive d'être en tête à tête à table. Dans son commerce avec le monde
+et dans ses affaires, il rencontrera souvent des choses qui ne peuvent
+manquer de blesser un esprit comme le sien, et qui peuvent quelquefois
+affecter son caractère. Mais lorsqu'il revient à la maison, qu'il y
+trouve tout serein et paisible, et que votre gaieté complaisante lui
+rende la bonne humeur et apaise toute inquiétude et tout ennui.
+
+»Efforcez-vous d'entrer dans ses occupations, de prendre ses goûts, de
+profiter de ses connaissances; que rien de ce qui l'intéresse ne
+paraisse vous être indifférent. C'est ainsi que vous vous rendrez pour
+lui une compagne et une amie délicieuse, en qui il sera toujours sûr
+de trouver cette sympathie qui est le ciment principal de l'amitié.
+Mais si vous affectez de parler de ses occupations comme au-dessus de
+vos capacités ou étrangères à vos goûts, vous ne sauriez lui être
+agréable de ce côté, et vous n'aurez plus à compter que sur vos
+charmes personnels, dont, hélas! le temps et l'habitude diminuent
+chaque jour la valeur... Craignez, entre toutes choses, qu'il ne
+s'ennuie ou se fatigue en votre compagnie. Si vous pouvez l'amener à
+lire avec vous, à faire de la musique avec vous, à vous enseigner une
+langue ou une science, alors vous aurez de l'amusement pour chaque
+heure de loisir, et rien ne nous rend plus chers l'un à l'autre qu'une
+semblable communauté d'études. Les connaissances, les perfections que
+vous recevrez de lui seront doublement précieuses à ses yeux, et
+certainement vous ne les acquerrez jamais avec tant d'agrément que de
+ses lèvres... Avec un tel maître, vous sentirez votre intelligence
+s'élargir et votre goût se raffiner bien au delà de votre attente; et
+la douce récompense de ses louanges vous inspirera assez d'ardeur et
+d'application pour surmonter facilement tout défaut de dispositions
+naturelles que vous pourriez avoir.»
+
+Conseils judicieux qui, s'ils étaient suivis, épargneraient, de part
+et d'autre, bien des déboires, et, disons le mot, bien des chutes! Ils
+ne s'adressent point à toutes, dira-t-on, non sans quelque vérité.
+Mais, encore une fois, les circonstances changent, et les applications
+d'un principe juste changent avec elles. C'est aux intéressés d'être
+assez de bonne volonté et de bonne foi pour en faire une raisonnable
+adaptation. D'ailleurs, à un point de vue général et, on peut le dire,
+qui ne souffre point d'exception, nous répéterons avec William
+Cobbett: «Je défie tout homme actif de pouvoir aimer une paresseuse
+plus d'un mois.» Un mois, deux mois, un an, plus ou moins, le temps,
+ici encore, ne fait rien à l'affaire, car il ne sera jamais bien long,
+et le résultat est toujours certain.
+
+En effet, les femmes «n'ont-elles pas des devoirs à remplir, mais des
+devoirs qui sont les fondements de toute la vie humaine? Ne sont-ce
+pas les femmes qui ruinent ou qui soutiennent les maisons, qui règlent
+tout le détail des choses domestiques, et qui, par conséquent,
+décident de ce qui touche le plus près à tout le genre humain[37].»
+
+ [37] Fénelon.
+
+Ainsi parlait la vieille sagesse française: «La femme fait un mesnage
+ou deffait[38].»
+
+ [38] E. Meunier, _Trésor des Sentences_.
+
+Ainsi disait Charron: «Vaquer et estudier à la mesnagerie, c'est la
+plus utile et honorable science et occupation de la femme, c'est sa
+maistresse qualité, et qu'on doit en mariage chercher principalement
+en moyenne fortune: c'est le seul doüaire, qui sert à ruyner, ou à
+sauver les maisons, mais elle est rare.»
+
+Et il ajoutait,--ce qui est mélancolique: «Il y en a d'avaricieuses,
+mais de mesnagères peu.»
+
+Nous croyons qu'il y en a plus que n'en voyait l'élève de Montaigne;
+que beaucoup même savent d'instinct toutes les règles que nous
+exposons et s'y conforment. Car enfin les bons ménages, les maisons
+prospères ne sont pas tellement rares; et puisque c'est la femme qui
+en est la clef de voûte et la cheville ouvrière, il faut bien que, le
+plus souvent, elle connaisse et remplisse son devoir.
+
+Oui, on ne saurait trop le répéter, «dans toutes les positions de la
+vie, le bonheur et la prospérité du ménage reposent sur l'activité de
+la ménagère. Est-elle paresseuse, les domestiques sont paresseux, et
+ce qui est encore plus funeste, les enfants le seront aussi: on
+remettra au lendemain à exécuter les choses les plus pressantes, elles
+seront mal faites, et le plus souvent elles ne le seront pas du tout.
+Le dîner ne sera jamais prêt. Les courses, les visites ne seront pas
+faites à temps; et il en résultera des inconvénients de toute espèce.
+Il y aura toujours un arriéré effrayant de choses à moitié commencées,
+ce qui est, même chez les riches, un véritable fléau[39].»
+
+ [39] William Cobbett.
+
+Le _Code conjugal_ donne à ce propos un conseil précieux: Une épouse
+sage évite de se répandre trop dans le monde, et, par la trop
+fréquente exigence des petits devoirs de société, de contracter
+l'habitude du désoeuvrement. C'est dans l'intérieur de sa maison que
+l'on trouve surtout un bonheur solide et réel. «En restant d'ailleurs
+plus constamment dans son intérieur, une femme habitue son mari à y
+rester près d'elle.»
+
+Rien n'est à dédaigner dans les soins du ménage. La femme qui fait fi
+de certains détails comme trop grossiers et au-dessous d'elle, a
+l'esprit déplorablement faussé. Combien il avait un plus vif sentiment
+du beau et des réalités de la vie, l'ancien qui s'écriait:
+
+ «La belle chose à voir que des chaussures bien rangées de suite
+ et selon leur espèce; la belle chose que des vêtements séparés
+ selon leur usage; la belle chose que des vases de cuivre et des
+ ustensiles de table; la belle chose enfin (dût en rire quelque
+ écervelé, car un homme grave n'en rira pas) que de voir des
+ marmites rangées avec intelligence et symétrie[40].»
+
+ [40] Xénophon, cité par Egger.
+
+C'est ce qu'avait admirablement compris la femme supérieure par la
+beauté et par le talent, la grande artiste que fut Fanny Mendelssohn.
+Rien, fût-ce la musique, dit un de ses biographes, ne rompait le
+parfait équilibre de sa nature. Toutes les jouissances du coeur et de
+l'esprit se partageaient ses facultés, aucune ne les absorbait. «Fanny
+comprenait tout; elle s'enthousiasmait pour les grandes choses et
+s'intéressait aux petites; rien ne lui était étranger ou indifférent.
+Autant que les beautés de la nature et de l'art, elle sentait les
+charmes du foyer et la poésie de la vie domestique. L'artiste
+s'effaçait avec simplicité devant la mère de famille ou la ménagère.
+Elle ne manquait à aucun de ses devoirs, même les plus humbles. Dans
+une même journée elle dirigeait un orchestre chez elle et faisait des
+confitures. Elle quittait son piano pour revoir un mémoire de
+menuisier, et donnait dans une lettre à sa soeur des détails de
+musique et des recettes de cuisine; tout cela sans fausse simplicité,
+car rien n'était plus étranger à cette nature essentiellement vraie
+que l'affectation et ce qu'on appelle la pose.»
+
+Ne rions pas de ces recettes de cuisine. Rappelons-nous plutôt le
+plaisir que nous éprouvons tous devant une table élégante et bien
+servie, et la maussaderie que nous inspire un dîner tardif ou manqué.
+Quoi de plus naturel, d'ailleurs, que nous sachions gré à celle qui
+prend soin de nous assurer une jouissance, et que nous nous sentions
+mal disposés envers celle qui, s'étant chargée de ce soin, s'en
+acquitte mal ou ne s'en préoccupe pas?
+
+«La bonne humeur, chez beaucoup de personnes, dépend de la bonne
+santé; la bonne santé de la bonne digestion; et la bonne digestion
+d'une nourriture saine, bien préparée, mangée en paix et avec plaisir.
+Les repas mal cuisinés, malpropres, sont une cause aussi forte de
+mauvaise humeur que maint ennui moral[41].»
+
+ [41] _A Woman's Thoughts upon Women._
+
+ * * * * *
+
+Michelet, disait avec plus de charme et de sympathie:
+
+ «Les femmes, quand elles veulent s'en donner la peine,
+ s'entendent à merveille à administrer le régime, à le varier
+ pour le meilleur entretien de la santé du corps et de l'âme.
+ Elles seules savent encore donner à la table un air de fête.
+ Avec quoi? Oh! bien peu de chose. Ce n'est souvent qu'un mets
+ mieux présenté, une fleur sur la salade, un fruit richement
+ coloré. Il n'en faut pas davantage pour réjouir les yeux et vous
+ mettre en appétit.»
+
+C'est pourtant de ces petites choses, de ces niaiseries, de ces riens,
+que le gros du bonheur est fait, et bon nombre d'hommes trouvent là
+leur idéal de félicité domestique. Aussi, sans retirer ce que nous
+avons dit ou rapporté à propos de la sympathie intellectuelle si
+désirable entre la femme et le mari, ne pouvons-nous pas ne pas
+souscrire à ce conseil d'Horace Raisson: «Une jeune femme fait
+sagement de ne se mêler que des affaires du ménage, et d'attendre que
+son mari lui confie les autres.»
+
+Mais encore une fois, lorsque le mari cherchera dans sa femme, comme
+il le fera toujours pour peu qu'il espère l'y trouver, la confidente
+et le soutien de ses espérances et de ses efforts, que cet appel à ce
+qu'il y a d'élevé dans les facultés de son esprit et de son coeur ne
+lui fasse ni dédaigner ni négliger les fonctions de ménagère et de
+mère de famille qui, pour humbles qu'elles paraissent, sont en réalité
+au-dessus de tout. «Une des lettres si reposées que madame Roland
+écrivait du Clos (23 mars 1785), la montre dans toute l'activité de la
+vie de famille, s'occupant, au sortir du lit, de son enfant et de son
+mari, faisant lever l'un, préparant à déjeuner à tous deux, puis les
+laissant ensemble au cabinet, tandis qu'elle va elle-même donner son
+coup d'oeil dans toute la maison, de la cave au grenier[42].»
+
+ [42] Oct. Gréard. _L'Éducation des Femmes par les Femmes; Madame
+ Roland._
+
+Et l'on sait si son mari avait des secrets pour celle-là.
+
+Une autre, qui savait à quoi s'en tenir, a appelé la gloire le tombeau
+du bonheur, plus sincère peut-être en ce cri que ne l'était Lamartine
+lorsqu'il écrivait, toujours en parlant de la gloire, ces vers fameux:
+
+ Plus j'ai sondé ce mot plus je l'ai trouvé vide,
+ Et je l'ai rejeté comme une écorce aride
+ Que les lèvres pressent en vain.
+
+Leur véritable gloire, aux femmes, un écrivain inconnu la déterminait
+au siècle dernier dans un opuscule que n'ouvrent plus que de rares
+curieux: «Par une prudence soumise, une habileté modeste, douce,
+adroite et sans art, elles excitent à la vertu, raniment les
+sentiments du bonheur et adoucissent tous les travaux de la vie
+humaine[43].»
+
+ [43] Bénoit Touzelli. _Apologie des Femmes._ Turin, 1798, in-8o.
+
+Naguère encore le grand poète du siècle, en peignant d'un trait
+héroïque les matrones de la cité romaine, traçait aux femmes modernes,
+surtout aux femmes de France, le programme de la gloire où elles
+doivent tendre:
+
+ Ce qui fit la beauté des Romaines antiques,
+ C'étaient leurs humbles toits, leurs vertus domestiques,
+ Leurs doigts que l'âpre laine avait faits noirs et durs,
+ Leurs courts sommeils, leur calme, Annibal près des murs
+ Et leurs maris debout sur la porte Colline.
+
+Toujours et partout, suivant le mot de Bacon, les femmes, nos épouses,
+«sont nos maîtresses, durant la jeunesse, nos compagnes quand vient
+l'âge mûr, et nos nourrices dans la vieillesse.»
+
+Il y a longtemps que l'Ecriture traçait en paroles éloquentes, en
+métaphores enflammées, le portrait de cette femme idéale, de cette fée
+du foyer, que sont à des degrés divers toutes les mères de famille
+dignes de ce nom. Le morceau se trouve partout et nous ne le
+transcrirons pas une fois de plus. Mais on prendrait peut-être plaisir
+à en lire la paraphrase faite en vers naïfs par une Poitevine du
+seizième siècle, Catherine Neveu, demoiselle des Roches. A tout
+hasard, en voici quelques fragments:
+
+ Fuyant le doux languïr du paresseux sommeil
+ Ell' se lève au matin, premier que le soleil
+ Monstre ses beaux rayons, et puis faict un ouvrage
+ Ou de laine ou de lin, pour servir son mesnage,
+ Tirant de son labeur un utile plaisir...
+ Ainsi la dame sage ordonne sa famille,
+ Afin que son mary et ses fils et sa fille,
+ Ses servants, ses sujects, puissent avoir tousjours
+ Le pain, le drap, l'argent, pour leur donner secours
+ Contre la faim, le froid et maintes autres peines
+ Qui tourmentent souvent les pensées humaines...
+ Chacun la recoignoist pour ses perfections,
+ Son mary est prisé en tous lieux de la ville
+ Pour estre possesseur de femme si gentille:
+ Elle a dessus sa langue un coulant fleuve d'or,
+ Et tient en son esprit un précieux trésor
+ De grâce et de vertus...[44].»
+
+ [44] _La Femme forte._ Imitation de la même de Salomon, dédiée à
+ la Royne mère du Roy (_Les OEuvres de mesdames des Roches, de
+ Poictiers, mére et fille._) Paris, Langelier, 1579.
+
+«Qui trouvera la femme forte? demande l'évêque Landriot. La femme
+forte qui résiste aux chocs si nombreux de la vie, aux tristesses de
+familles, aux froissements d'intérieur, et à toutes ces peines intimes
+qui, semblables aux légions d'insectes en automne, assiègent
+continuellement le coeur de la femme; la femme forte qui préside avec
+une sagesse imperturbable aux travaux de sa maison, aux détails du
+ménage, aux soins des enfants, à la surveillance des domestiques et à
+l'ordonnance de cette multitude de petites affaires qui se succèdent
+dans la famille aussi rapidement que les nuages dans le ciel? Qui
+trouvera la femme forte, plus forte que le malheur, que les coups de
+la fortune, que les calomnies, que la malignité humaine; et qui, après
+le passage de toutes les vagues, demeure comme la colonne en mer pour
+éclairer et fortifier les pauvres naufragés!»
+
+Heureux, inexpressiblement heureux celui qui n'a qu'à regarder à son
+côté pour répondre: La voilà!
+
+C'est autant à l'un qu'à l'autre des deux époux qu'il appartient de
+faire qu'un tel bonheur ne soit pas rare.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LA GRANDE JOIE
+
+
+Le mythe biblique de la formation de la femme tirée de l'homme, chair
+de sa chair, os de ses os et sang de son sang, a une profonde
+signification. L'homme sans la femme n'est pas complet, il lui manque
+quelque chose de lui-même, et ce n'est que par son union avec la femme
+que se constitue vraiment l'unité de l'être humain. C'est aussi par là
+que s'assure physiologiquement la perpétuité de la race; et, comme il
+arrive chaque fois que les conventions sociales sont d'accord avec la
+nature, le but social du mariage aussi bien que la suprême joie des
+époux, c'est l'enfant.
+
+L'enfant, nous lui avons consacré, dans le cours de ces essais, bien
+des chapitres et même un volume tout entier[45]. Nous nous garderons
+de notre mieux de tomber dans des redites, n'ayant à le considérer ici
+que comme un facteur nouveau dans les éléments ordinaires et prévus de
+la vie à deux.
+
+ [45] _Comment élever nos enfants?_ Librairie illustrée, 1 vol.
+ in-18.
+
+Un adage français du seizième siècle, souvent repris et commenté sous
+différentes formes, disait: «Enfans sont richesses de pauvres gens.»
+Et les commentateurs d'ajouter, pour ceux dont l'esprit est lent,
+qu'en effet les enfants des gens pauvres, et plus particulièrement des
+paysans, coûtent peu à nourrir, aident les parents dès leur bas âge,
+remplacent les valets de ferme, augmentent par leur travail les
+produits de l'exploitation, et sont ainsi source de richesses pour les
+pauvres.
+
+Ce sont là raisonnements d'économistes. Nous en apprécions la valeur,
+mais nos préoccupations, pour le moment du moins, ne se portent pas de
+ce côté. A notre point de vue,--celui des mères,--les enfants sont
+richesses pour tous. Richesses de coeur, trésors d'affections, vivants
+réservoirs de tendresse, sanction définitive de l'union des époux, qui
+renouvelle et perpétue leurs premiers sentiments d'amour.
+
+«Le mariage sans enfants, c'est le monde sans soleil», a dit Luther.
+
+Un romancier contemporain, qui, sans doute, ne songeait guère au mot
+du fameux réformateur, fait dire à un de ses personnages:
+
+«Le ménage sans enfants, quelle hérésie! C'est plus tard, devant le
+foyer vide, devant la glace des cendres froides, le tête à tête d'une
+vieille fille et d'un vieux garçon, deux vieux égoïstes, tout à leurs
+manies, à leurs rhumatismes, à leurs grincheries longuement aiguisées
+l'une contre l'autre comme deux lames de couteaux, tout au sentiment
+de leur inutilité dans la société, sans la douceur d'êtres à aimer,
+d'enfants, de petits-enfants, de toute cette vie neuve et fraîche,
+sortie de vous, coulée de votre sang, et vous rappelant votre enfance,
+votre jeunesse, adoucissant votre vieillesse de la caresse de
+ressouvenirs?... Ah! allez! Qu'est-ce qui peut rattacher à la vie,
+sans cela?...[46].»
+
+ [46] Gustave Toudouze.
+
+Il semble que les choses mêmes s'animent, s'illuminent à la présence
+de l'enfant. Lamartine a rendu cette impression subtile et vraie, ce
+_sunt gaudia rerum_, avec une émotion singulièrement communicative,
+quand il parle du temps
+
+ Où la maison vibrait comme un grand coeur de pierre
+ De tous ces coeurs joyeux qui battaient sous ses toits,
+
+et où
+
+ La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre,
+ Dans les beaux traits d'enfants nichés dans la maison.
+
+Un moraliste, qui s'est sérieusement occupé des questions qui touchent
+à la famille et que nous avons déjà cité, M. Armand Hayem, met sous
+nos yeux le contraste que présente la maison sans enfants à côté de
+la famille féconde[47].
+
+ [47] Arm. Hayem, _Le mariage_.
+
+«La stérilité, de quelque cause et de quelque part qu'elle vienne, en
+laissant une place vide dans le ménage, dénature le mariage et fait
+perdre souvent tout sens moral à la femme. La maternité est si bien
+faite pour elle, qu'avec la maternité, tout l'être féminin est emporté
+et anéanti. Il n'est point de mari, si aimé qu'il soit, qui puisse
+faire jaillir ce flot de tendresse inépuisable, de dévouement
+constant, d'amour qui tient aux entrailles; et il n'est point de femme
+qui puisse contenir longtemps ce flot dans son coeur sans le briser.
+Comprend-on tout ce qu'est l'enfant et tout ce qu'il peut sur la
+femme? Qu'est-ce que le lit nuptial sans le berceau? Une couchette
+d'amour! Mais le berceau? C'est la mère, c'est la famille!--On le
+croit vide et la femme y a déposé, dès le premier jour, son amour, son
+espérance: l'avenir!--Et si l'enfant ne vient pas, c'est tout cela
+qui meurt pour la femme et qu'elle ensevelit dans son âme.--Le pouvoir
+de l'enfant est immense.--Qui est-ce qui retient la femme au foyer?
+Qui est-ce qui y ramène le mari? Qui est-ce qui apaise toute querelle,
+fait taire toute colère, provoque tout pardon; rapproche, unit,
+enlace, entraîne?--Qui est-ce qui absorbe tout le coeur et tout le
+cerveau de la mère? Qui est-ce qui retient la femme près de céder au
+séducteur?--L'enfant!--il est l'âme du ménage, la vie de l'intérieur,
+l'attrait de l'homme, l'ange de la paix domestique, l'idole de la
+femme, la lumière de sa conscience, le plus sûr gardien de l'honneur
+conjugal.»
+
+Dans les _Instructions de M. Ferrand à son fils_, le père, pour mettre
+le jeune homme en garde contre la passion du jeu et lui montrer comme
+elle dépouille sa victime de tout sentiment humain, rapporte une
+lugubre anecdote: «Un très gros joueur de Paris, dit-il, laissait en
+province, dans une petite terre, sa femme et trois enfans, pendant que
+tous les jours il diminuait ou risquait leur fortune. Sa femme,
+instruite des pertes énormes qu'il faisait, et n'espérant plus le
+ramener par ses exhortations, lui envoya une très belle tabatière, sur
+laquelle elle avait fait peindre ses trois enfans avec cette devise:
+_Souvenez-vous d'eux_. C'était lui rappeler une idée qui devait
+l'arrêter à tout moment. Mais la passion du jeu fut plus forte que
+l'amour paternel; et après avoir perdu tout son bien, la tabatière fut
+la dernière chose qu'il joua et perdit.»
+
+Encore l'avait-il gardée pour suprême enjeu.
+
+Hélas! de tout temps et en tout pays on a pu faire la remarque
+exprimée par le grand poète dramatique anglais en des termes dont
+Philarète Chasles a su rendre la poignante énergie:
+
+«Le tissu des vices humains est mêlé de vertus, le tissu des vertus
+humaines est mêlé de crimes!»
+
+Mais laissons de côté les éternelles victimes des passions, ceux qui,
+trop dénués de résistance, trop mous de volonté, tournoient sous leur
+souffle comme le sabot sous le fouet. Qu'on les plaigne ou qu'on en
+ait horreur, laissons flotter à la dérive ces épaves d'humanité. Il
+n'en est pas moins vrai que l'enfant est le couronnement de la
+famille, le lien le plus fort entre les époux et leur meilleure joie,
+à tous les degrés de l'échelle sociale. «Les devoirs de la maternité,
+écrit fort justement un journaliste[48], sont les meilleurs agents de
+la moralisation populaire. Les mioches font revenir le père au foyer.
+C'est à eux que pensent les parents, quand ils portent leurs économies
+à la caisse d'épargne.
+
+ [48] Edmond Deschaumes, _Estafette_, 14 juin 1888.
+
+»Par les beaux dimanches d'été, les ménages d'ouvriers reviennent de
+la banlieue. C'est à peu près leur seul plaisir. La femme tient dans
+ses bras un bébé endormi. L'homme porte, sur sa robuste épaule, un
+gros garçon aux joues roses, tout fier d'être si commodément perché.
+Il n'y a place, sur ces figures satisfaites, ni pour la haine, ni pour
+l'envie. «J'en marie le plus que je peux!» me disait l'un des maires
+les plus intelligents de Paris. Développez donc chez l'homme et chez
+la femme le sentiment de la famille. Celui qui aime ses enfants, qui
+gagne à peu près sa vie en mettant quelques sous de côté, est bien
+près du bonheur. Je sais des bébés qui ont mieux fait comprendre à
+leur père la véritable question sociale que tous nos beaux parleurs
+réunis.»
+
+Eh! oui, comme le disait Horace Raisson, «qui aime tendrement ses
+enfants aime nécessairement sa femme», et il n'y a rien encore qui
+ressemble au bonheur comme l'amour.
+
+C'est dans de telles conditions que l'on peut en toute sécurité
+conclure avec le même auteur: «Si le mariage a ses chagrins, ses
+inquiétudes, il est le seul état aussi où l'on puisse espérer de
+réunir les douceurs de l'amitié, les plaisirs des sens et ceux de la
+raison; où l'on jouisse enfin de toute la somme de bonheur que la
+nature humaine puisse thésauriser.».
+
+«O Hymen! s'écriait le poète Southey, guérison de tous les maux,
+source de toutes les joies!
+
+ _Of every woe the cure,
+ Of every joy the source!_
+
+Mais, pour lui comme pour nous, derrière le Dieu Hymen, venait
+toujours la déesse Lucine.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+LES HÉMISPHÈRES DE MAGDEBOURG
+
+
+Rapprochées par l'amour, liées par la communauté des intérêts, les
+habitudes de la vie quotidienne, les douleurs et les joies éprouvées
+ensemble, encore plus que par les conventions et les lois, cimentées
+par la venue d'enfants qui sont comme la prolongation de leur être au
+delà de lui-même dans l'espace et dans le temps, les deux moitiés du
+groupe conjugal, mari et femme, sont désormais indissolublement unies.
+On peut les comparer à ces hémisphères de métal que la machine
+pneumatique soude tellement l'un à l'autre que toute force est
+impuissante à les séparer. S'il y pénètre un peu d'air, il est vrai,
+tout est détruit: la sphère, parfaite tout à l'heure, se fend et
+retombe en deux fragments qui gisent inertes sur le sol, lorsqu'ils ne
+s'y brisent pas. Mais pourquoi l'air, c'est-à-dire les dissentiments,
+les querelles, les outrages, la haine ou l'indifférence, pire que la
+haine, y pénétrerait-il, si ni l'un ni l'autre des époux ne donne la
+secousse qui ouvrira le robinet? Et pourquoi le feraient-ils
+lorsqu'ils ont une fois goûté l'ineffable joie de vivre deux en un, et
+de revivre en ses enfants?
+
+Madame Necker qui, suivant le dire de M. O. Gréard, était, «aux yeux
+de tous les contemporains, l'expression de ce qu'à la fin du
+dix-huitième siècle l'esprit français offrait de plus honnête et de
+plus sain», a écrit des _Réflexions sur le Divorce_ où elle expose les
+caractères qui doivent, à son sens, offrir les meilleurs ménages, les
+véritables _hémisphères de Magdebourg_ conjugaux. Nous empruntons à
+l'auteur si fin et si autorisé de _l'Éducation des Femmes par les
+Femmes_[49], l'analyse qu'il donne de ce morceau. Elle pose en
+principe tout d'abord que les meilleurs ménages sont ceux qui «à
+l'origine sont formés par la conformité des goûts et par l'opposition
+des caractères»; mais elle n'admet pas que les caractères ne puissent
+arriver à se fondre. «Les Zurichois, raconte-t-elle agréablement,
+enferment dans une tour, sur leur lac, pendant quinze jours,
+absolument tête à tête, le mari et la femme qui demandent le divorce
+pour incompatibilité d'humeur. Ils n'ont qu'une seule chambre, qu'un
+seul lit de repos, qu'une seule chaise, qu'un seul couteau, etc., en
+sorte que, pour s'asseoir, pour se reposer, pour se coucher, pour
+manger, ils dépendent absolument de leur complaisance réciproque; il
+est rare qu'ils ne soient pas réconciliés avant les quinze jours.» Ce
+qu'elle préconise sous le couvert de cette espèce de légende, c'est le
+mutuel sacrifice qui forme, par l'habitude, le plus solide des
+attachements et engendre la réciprocité d'une affection inséparable;
+elle compare le premier attrait de la jeunesse au lien qui soutient
+deux plantes nouvellement rapprochées; bientôt, ayant pris racine
+l'une à côté de l'autre, les deux plantes ne vivent plus que de la
+même substance, et c'est de cette communauté de vie qu'elles tirent
+leur force et leur éclat.
+
+ [49] M. Octave Gréard.
+
+»Dans les _Avis d'un père à sa fille_, le marquis de Halifax, inquiet
+de voir se multiplier les exemples de séparation conjugale, proposait
+d'instituer une cour de justice composée de femmes et chargée de
+prononcer souverainement entre elles sur les cas de désunion.
+Rousseau, par sa doctrine du libre choix en dehors du ménage, laissait
+l'épouse arbitre suprême de ses propres sentiments et l'autorisait à
+se faire honneur de ses écarts comme d'une vertu, sauf à lui inspirer
+ensuite un remords inutile. Madame Necker soumet simplement le mariage
+à la loi du devoir, en attachant à l'observation de cette loi les
+joies intimes qui sont, pour l'un et l'autre sexe, le prix du devoir
+fidèlement accompli.»
+
+Comme madame Necker a raison! J'en appelle à tous ceux qui en ont fait
+l'expérience, quelque chemin qu'ils aient pris.
+
+«Il est tres certain, dit le loyal gentilhomme de La Hoguette, qu'il
+est assez difficile d'avoir un même toit, un même foyer, une même
+table, un même lit, mêmes intérêts, mêmes enfans, et de vivre heureux
+sans avoir une même volonté. Toutes ces circonstances fournissent de
+moment en moment une nouvelle matière d'amour ou de haine, selon que
+les mariages sont bons ou mauvais. C'est pourquoi nous ne voyons point
+d'affection dont l'estrainte soit plus ferme que celle d'une bonne
+femme et d'un bon mari; parce qu'étant toujours ensemble ils se
+rendent à toute heure mille petits offices l'un à l'autre, qui sont
+autant de liens communs qui font de nouveaux noeuds en l'ame, dont
+l'un ne se relâche jamais que l'autre ne se resserre.»
+
+Et de fait, «il arrive souvent que le meilleur ami d'un homme est sa
+femme.» Horace Raisson n'est pas le seul à l'avoir remarqué. C'est
+même ce qui devrait arriver toujours.
+
+Madame de Rémusat l'indique avec non moins de noble fermeté que
+d'ingénieuse précision, lorsqu'elle écrit: «Une femme qui a su
+découvrir le secret des qualités ou des faiblesses de son mari,
+parviendra sans le blesser à l'avertir pour le bien de tous deux. Dans
+l'occasion, elle calmera son impétuosité ou pressera son indolence;
+s'il le faut, elle lui indiquera les vertus mêmes qui ne lui manquent
+qu'à cause d'elle; elle saura, par exemple, le préserver du repentir
+en consacrant d'avance, par un généreux consentement, le sacrifice
+d'une situation brillante dont la perte n'afflige souvent un mari que
+pour sa femme ou ses enfans. Un père, placé entre son devoir et le
+bien-être de sa famille, pourrait être tenté de transiger; sa
+conscience et sa tendresse doivent être en repos, si l'amour maternel
+a accepté son sacrifice.
+
+»... Je ne sais pas de spectacle plus touchant, qui découvre mieux ce
+qu'il y a de beau dans le coeur humain, que celui d'un citoyen placé
+entre un sentiment patriotique et les intérêts d'une famille digne
+d'être chérie: prêt à braver le malheur ou le danger, il hésite
+toutefois, mais non à cause de lui... C'est alors que les paroles
+courageuses de sa compagne viendront terminer ses incertitudes. Ou le
+pouvoir de la vertu n'est qu'un rêve, ou dans un pareil moment elle
+donnera à deux êtres qui s'entendent des émotions si supérieures, si
+pénétrantes, qu'elle les placera dans une région où le malheur ne
+porte pas.»
+
+Ces sentiments élevés, ces fiers mouvements de l'âme qui font, de la
+famille, la première assise des remparts de la patrie, et des deux
+époux, des héros, ne sauraient trop s'exalter à l'heure douteuse où
+nous sommes. L'égoïsme domestique ou familial--qu'importe le nom--plus
+pernicieux aux nations que l'égoïsme individuel, les avait naguère
+relégués trop loin au second plan. Si, comme nous le croyons, ce fut
+une cause de nos désastres, le châtiment a été sévère et suffira. Les
+hommes savent aujourd'hui partout en France, qu'on protège mieux sa
+femme et ses enfants en mourant pour eux qu'en tendant le front au
+joug de l'ennemi pour l'attendrir. Partout les femmes françaises
+sentent dans leurs entrailles de mère qu'il n'est pas de sacrifice, si
+douloureux soit-il, qui les trouve faibles lorsque le salut de la race
+est à ce prix.
+
+Écoutez cette courte histoire, si simplement racontée par Stendhal.
+
+«La plus jolie femme de Narbonne est une jeune Espagnole, à peine âgée
+de vingt ans, qui vit là fort retirée avec son mari, Espagnol aussi et
+officier en demi-solde. Cet officier fut obligé, il y a quelque temps,
+de donner un soufflet à un fat; le lendemain, sur le champ de
+bataille, le fat voit arriver la jeune Espagnole; nouveau déluge de
+propos affectés: «Mais, en vérité, c'est une horreur! Comment
+avez-vous pu dire cela à votre femme? Madame vient pour empêcher notre
+combat!--_Je viens vous enterrer!_» répond la jeune Espagnole.
+
+»Heureux le mari qui peut tout dire à sa femme!»
+
+Heureuse et grande la femme qui peut tout entendre de son mari!
+
+ * * * * *
+
+Un Allemand[50] a dit, avec un luxe de comparaisons un peu outré, j'en
+conviens, mais de nature à faire quelque impression, me semble-t-il,
+sur l'imagination vive et tendre des femmes: «Le mari et la femme
+doivent être comme deux flambeaux brûlant ensemble, qui jettent dans
+la maison une plus vive lumière, ou comme deux fleurs odorantes
+attachées dans le même bouquet, pour en augmenter le doux parfum, ou
+comme deux instruments bien accordés qui, en jouant ensemble, font une
+musique d'autant plus mélodieuse. Le mari et la femme, qu'est-ce,
+sinon deux sources qui se rencontrent et se mêlent, de façon à ne
+former qu'un même courant?»
+
+ [50] W. Secker.
+
+Qu'on ne redoute pas, d'ailleurs, la monotonie que produit la
+répétition ou la persistance des sentiments, l'ennui, le dégoût
+qu'amène le cours du temps à travers une existence où les affections
+ne changent ni de nature ni d'objets. «Il y a des redites pour
+l'oreille et pour l'esprit; il n'y en a point pour le coeur.» Si
+l'ironique, le désabusé, le pessimiste Chamfort a dit cela, lui qui se
+plaisait surtout à sonder le coeur humain dans ses mauvais replis,
+c'est que la vérité l'y contraignait.
+
+ Vieilles amours et vieux tisons
+ Se rallument en toutes saisons.
+
+déclare un dicton plein du bon sens de nos aïeux.
+
+«Quand on répète, écrivait Jules Simon dans le _Devoir_, que l'amour
+est remplacé, à la fin, entre les époux, par une solide amitié, on
+veut dire seulement que les sens s'apaisent ou s'épuisent: car l'amour
+conjugal conserve tous les autres caractères de l'amour.»
+
+Et il ajoutait ce que tout ce livre est destiné à affirmer et à
+prouver: «N'en médisons pas, ne le dédaignons pas. Il n'y a sans lui
+ni dignité ni bonheur au foyer domestique.»
+
+Le poète[51] le sait bien lorsqu'il esquisse ce riant et touchant
+tableau:
+
+ Vois ces deux époux dont la tête tremble
+ Marcher côte à côte, heureux, sans parler,
+ A force de vivre à toute heure ensemble,
+ Vois, ils ont fini par se ressembler.
+
+ Descendons comme eux la pente insensible,
+ Laissons naître et fuir les brèves saisons.
+ En ne nous quittant que le moins possible,
+ Nous ne verrons pas que nous vieillissons.
+
+ C'est la récompense; on peut la prédire.
+ Les amants constants gardent, et très tard,
+ Sur leur lèvre pâle un jeune sourire,
+ Dans leurs yeux fanés un jeune regard.
+
+ Au fond du foyer, braise encor vivante,
+ Toujours la tendresse en eux brûle un peu.
+ L'habitude, honnête et bonne servante,
+ Ne laisse jamais s'éteindre le feu.
+
+ Leurs derniers printemps ont pour hirondelles
+ Les souvenirs chers de l'ancien bonheur.
+ Pour ne pas vieillir, soyons-nous fidèles,
+ Tendre et simple amie, ô coeur de mon coeur!
+
+ [51] François Coppée.
+
+Nous ne troublerons pas, par des développements désormais inutiles, la
+délicieuse impression que laissent ces vers. Mais peut-être nous
+sera-t-il permis de répéter un mot charmant sorti du coeur même de
+notre douce France:
+
+ Vieil en amours, hyver en fleurs[52].
+
+ [52] G. Meurier.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+HOME! SWEET HOME!
+
+
+«Pour mon compte, dit J. Michelet dans son Journal, je ne comprends
+que deux femmes: celle qu'on peut associer à ses pensées, peut-être
+même à ses travaux; ou bien, la modeste ménagère qui, le jour,
+gouverne son petit royaume. Le soir, je la vois assise près de la
+table de travail. Elle file. A deux pas, le berceau, qu'elle endort au
+doux ronflement de son rouet.»
+
+On a vu que ces deux femmes peuvent n'en faire qu'une, et c'est alors
+surtout que la joie et le calme de l'intérieur sont assurés.
+
+Dans les classes où le travail de l'homme est insuffisant et doit être
+augmenté, pour entretenir la famille, des fruits du travail de la
+femme, on a remarqué que rien ne vaut le labeur fait à la maison,
+auprès des enfants, et, s'il se peut, de concert avec le mari.
+Malheureusement, les nécessités de notre état économique sont telles
+que femme et homme doivent souvent se quitter dès le matin, aller à
+des ateliers différents et ne se retrouver que le soir, harassés et
+moroses, devant un ménage en désordre et un âtre éteint. Les enfants
+se sont, pendant ce temps, gardés comme ils ont pu: tantôt la soeur
+aînée, fillette de sept à huit ans, veille sur ses petits frères;
+tantôt c'est une vieille du voisinage qui aurait grand'besoin d'une
+garde-malade pour elle-même: ou bien la mère, en courant au travail,
+s'arrête devant la crèche ou l'asile du quartier et y met les plus
+petits, et les plus grands vont à l'école lorsqu'ils ne s'arrêtent pas
+en chemin à recevoir l'éducation du ruisseau. La maison n'est plus
+qu'une tanière où l'on se réfugie le soir, et le lit conjugal qu'un
+grabat où s'étendent, dans la torpeur, les membres fatigués. L'homme
+prend son repas à la gargote, se chauffe et se surchauffe chez le
+distillateur, ne rentre plus qu'ivre et sans le sou, bat sa femme,
+bouscule ses enfants et cuve son eau-de-vie jusqu'au lendemain. Dix
+fois sur vingt la femme finit par en faire autant.
+
+Ce lugubre tableau a été tracé bien des fois par des pinceaux plus
+vigoureux que le nôtre. Mais il était utile de le remettre sous les
+yeux de nos lecteurs, pour leur faire mieux comprendre le bienfait
+inappréciable qu'est pour le pauvre et le travailleur un intérieur
+propre et bien tenu.
+
+«Je ne crois pas qu'on triomphe de l'alcoolisme par l'augmentation des
+droits sur l'alcool, dit Jules Simon. Ceux qui ont l'habitude de boire
+auront recours à des poisons plus grossiers et on n'aura fait
+qu'aggraver leur maladie. Ils s'adonnent presque tous à l'ivrognerie,
+parce que leurs maisons sont des taudis abominables auprès desquels
+les cellules des prisonniers sont des paradis. On ne videra les
+cabarets qu'en rendant la maison du pauvre habitable. Le vrai remède à
+la plupart des maux dont nous souffrons est la reconstitution de la
+vie de famille.»
+
+Tout le monde y trouverait son compte, d'ailleurs, et la richesse
+publique en augmenterait. M. Armand Hayem met en pleine lumière cette
+vérité: «Comme la famille offre la première image du groupe social,
+dit-il, elle offre aussi celle du groupe industriel. La maison devient
+l'atelier le plus productif, celui où règne le plus grand ordre, où le
+travail se divise le plus naturellement, où tout est épargné, ménagé,
+recueilli: le temps, la force, la matière, l'excédent; où se réfugie
+et s'observe la morale simple et attrayante. Tous les économistes
+conviennent que la famille est la meilleure combinaison de travail et
+l'atelier qui fournit la plus grande somme de produits avec le moins
+de frais.»
+
+Rabelais, le grand railleur qui, par une ironie plus amère que tout le
+reste, n'a pas voulu, dans son livre qui comprend tout, faire entrer
+l'amour, dit pourtant quelque part avec une sorte de gravité émue
+venant peut-être d'un retour sur lui-même: «Là où n'est femme,
+j'entends mère de famille et en mariage légitime, le malade est en
+grand estrif.» Hélas! le malade c'est l'homme, même quand il se porte
+bien. L'_estrif_, l'embarras, le danger, l'amertume de la vie ne
+saurait s'amoindrir ou s'adoucir pour lui tant qu'il est seul.
+
+Au contraire, il y a une telle félicité dans la vie commune de l'homme
+et de la femme s'aimant, se soutenant et s'aidant à travers les plus
+rudes épreuves, que William Cobbett a pu écrire sans être taxé de
+paradoxe:
+
+«Quand on a vu, comme moi, le pauvre laboureur rentrer à la nuit
+tombante par la petite porte de son jardin, les épaules chargées d'une
+provision de bois pour un ou deux jours, au moment où plusieurs jolies
+créatures, qui étaient depuis longtemps à guetter l'approche de leur
+père, se précipitent dans la chaumière pour annoncer la joyeuse
+nouvelle, et reviennent encore plus vite pour voler à sa rencontre,
+grimper sur ses genoux, ou se suspendre à ses vêtements; quand on a vu
+des scènes comme celle-ci, des scènes que j'ai souvent contemplées
+avec un sentiment de bonheur toujours nouveau, on se demande si une
+vie de privations n'est pas préférable à une vie d'aisance, et si des
+rapports constants et directs avec ses enfants, rapports que rien ne
+vient troubler, ne sont pas préférables à ceux en travers desquels
+viennent se placer précepteurs et domestiques, ce qui ne peut que
+produire une diminution d'affection.»
+
+Les Anglais passent pour avoir réalisé l'idéal de la vie de famille,
+de la vie du _home_, comme ils disent. Le _home_ n'aurait, à ce qu'on
+prétend, aucun équivalent dans les autres langues, particulièrement
+dans la nôtre. On oublie que ce terme est un mot allemand (_heim_);
+et, quand les Romains combattaient _pro aris et focis_, quand nous,
+Français, nous mettons au-dessus de tout l'honneur et la paix du
+_foyer_, il paraît qu'il reste encore dans le _home_ de nos voisins
+britanniques quelque chose que ni les Romains, ni nous, n'avons
+jamais connu. J'ai beau chercher, je ne trouve pas ce que peut
+être ce quelque chose, si ce n'est la banalité. Le _home_ anglais
+est, en effet, la plupart du temps, grand ouvert--non pas
+gratis--à l'étranger. Pour quelques shillings ou quelques livres
+sterling--suivant le genre de vie--par semaine, le premier venu y
+trouve le vivre et le couvert, _board and lodging_; de sorte qu'on a
+pu dire que, dans le Royaume-Uni, toute bonne ménagère se double d'une
+maîtresse d'hôtel.
+
+Quoi qu'il en soit, la vie du foyer, l'existence à deux, reflétée et
+répercutée dans les enfants, a été de tout temps chantée avec
+enthousiasme par les poètes anglais. Écoutons-en quelques-uns, parmi
+les moins connus.
+
+ Doux est le sourire du foyer, dit Kable; le regard qu'on se renvoie,
+ quand les coeurs l'un de l'autre sont sûrs;
+ douces toutes les joies qui se pressent dans le nid du ménage,
+ séjour de toutes les pures affections.
+
+Moins lyrique, Cotton écrit une strophe qui sent le polémiste:
+
+ Bien que les sots méprisent le doux pouvoir de l'Hymen
+ nous, qui rendons encore meilleures ses heures dorées,
+ nous savons, par une aimable expérience,
+ que le mariage, justement entendu,
+ donne à ceux qui sont tendres et bons
+ le paradis ici-bas.
+
+Ford reprend:
+
+ les joies du mariage sont le ciel sur la terre,
+ le paradis de la vie,... le repos de l'âme,
+ le nerf de la concorde,...
+ l'éternité des plaisirs.
+
+Voici une rafraîchissante scène d'intérieur tracée en cinq vers par J.
+S. Knowles:
+
+ ... Oui, un monde de bien-être
+ gît dans ce seul mot--la femme! Après une journée de luttes,
+ revenir l'esprit excédé, à la maison, le soir,
+ et trouver le feu joyeux, le doux repas,
+ où, orné de joues et d'yeux brillants de bonheur,
+ l'amour s'assied et, de son sourire, éclaire toute la table!
+
+Quoi de plus doux, et que rêver au-delà? Certes, on peut le répéter
+avec Moore:
+
+ C'est une félicité au-delà de tout ce qu'a raconté le poète,
+ lorsque deux êtres, enchaînés dans ce céleste lien,
+ le coeur jamais changeant, et le regard jamais refroidi,
+ s'aiment à travers toutes les épreuves, et s'aiment toujours
+ jusqu'à la mort!
+ Une heure d'une passion si sainte vaut
+ des siècles entiers de joie vagabonde, où le coeur n'est pour
+ rien;
+ et, oh! s'il est un état Elyséen sur terre,
+ c'est celui-là, c'est celui-là!
+
+Rien d'étonnant à ce que les élus qui goûtent ce plein bonheur
+terrestre soient portés à s'y absorber, à s'y confiner, oubliant le
+monde qui les entoure. Sans doute, on n'a pas le droit de s'enfermer
+en égoïstes dans sa double félicité, et la vie à deux n'a de vertu que
+parce qu'elle constitue, nous l'avons déjà dit plus d'une fois, la
+véritable unité sociale. D'ailleurs, ce danger d'isolement est petit,
+car bien rares sont ceux qui peuvent se passer de leurs semblables, et
+qui sont en mesure de profiter des services sociaux sans être
+obligés, à leur tour, de rendre personnellement et directement, par un
+travail quelconque, au moins une partie de ce qu'ils en retirent.
+Ceux-là mêmes ne sont pas inutiles, et il ne faudrait pas trop
+rigoureusement condamner l'égoïsme de leur félicité. On l'a fait
+remarquer, non sans raison, «un homme vertueux, une femme estimable,
+plus unis encore par le bonheur dont ils jouissent que par leurs
+serments, se séparent volontiers de la société pour être entièrement
+l'un à l'autre, mais ils ne sont pas perdus pour elle: ils peuvent y
+servir d'exemple[53].»
+
+[53] L. C. d'Arc, _Mes Loisirs_.
+
+Il n'en est pas moins vrai que les devoirs multiples de la vie sociale
+s'accordent parfaitement avec les obligations et les joies de la vie à
+deux. Nous n'en voulons pour témoignage que ce que le comte Beugnot,
+dans ses _Mémoires_, raconte de madame Roland, une des femmes qui,
+comme on sait, jouèrent le plus grand rôle dans les affaires publiques
+de notre pays. «Personne ne définissait mieux qu'elle les devoirs
+d'épouse et de mère, et ne prouvait plus éloquemment qu'une femme
+rencontre le bonheur dans l'accomplissement de ces devoirs sacrés. Le
+tableau des jouissances domestiques prenait dans sa bouche une teinte
+ravissante et douce; les larmes s'échappaient de ses yeux lorsqu'elle
+parlait de sa fille et de son mari.»
+
+Nous trouvons dans le _Journal_ de J. Michelet une scène plus humble,
+mais non moins touchante, et dont la place est naturellement marquée
+ici. Il s'agit des concierges de la maison qu'il habitait alors, et il
+rapporte avec émotion ce dont il fut, un soir, le témoin invisible et
+discret.
+
+«Le mari travaille tout le jour au dehors. Elle, garde la loge,
+surveille le va-et-vient des locataires, répond aux questions des
+survenants, soigne le ménage et l'enfant encore trop jeune pour aller
+à l'école. Ce soir-là donc, le mari me précédait de quelques pas. La
+nuit tombait. Il entre dans la loge éclairée par un beau feu de
+cheminée, et jette, avec sa casquette, ce mot bref: «Me voilà!» C'est
+tout son salut: ni mollesse, ni sensiblerie, et pourtant, que de
+choses tendres pour les siens, dans ces deux mots: «Me voilà!» Cela
+voulait dire: «Enfin, je vous retrouve, vous, et ma maison!» Cet
+homme, évidemment, a connu la tristesse des repas solitaires, ces
+repas,--j'en sais quelque chose,--où le miel même garderait une saveur
+amère. On sentait sa joie que ce temps fût passé pour ne plus revenir.
+L'enfant s'était emparé de ses genoux, et, de ses petites mains,
+caressait sa rude barbe. Elle, bien plus affinée que lui visiblement,
+était sa fête. Elle allait et venait de la cheminée à la table. Il y
+avait de la grâce dans ses moindres mouvements. Cette jolie scène
+d'intérieur m'a rappelé le vers d'Horace: _Mulier pudica exstrua
+lignis vetustis focum sacrum sub adventum viri lassi_.»
+
+Ainsi rien n'égale le contentement de la vie à deux, lorsque les
+époux, par une étude qui leur doit être chère, par des sacrifices
+mutuels que l'amour rend faciles et doux, sont arrivés à élaguer les
+causes d'aigreur et de dissentiment, et se sont fondus l'un dans
+l'autre jusqu'à réaliser ce qu'il y a de profond dans ce mot, si
+souvent dit à la légère, _être unis_.
+
+Un poète délicat a donné avec une grâce pénétrante l'impression de ce
+sentiment exquis dans un sonnet qui mérite de rester à côté de celui
+qui a seul fait jusqu'ici surnager le nom de Félix Arvers.
+
+ J'avais toujours rêvé le bonheur en ménage,
+ Comme un port où le coeur, trop longtemps agité,
+ Vient trouver, à la fin d'un long pèlerinage,
+ Un dernier jour de calme et de sérénité.
+
+ Une femme modeste, à peu près de mon âge,
+ Et deux petits enfants jouant à son côté;
+ Un cercle peu nombreux d'amis du voisinage,
+ Et de joyeux propos dans les beaux soirs d'été.
+
+ J'abandonnais l'amour à la jeunesse ardente;
+ Je voulais une amie, une âme confidente,
+ Où cacher mes chagrins, qu'elle seule aurait lus;
+
+ Le ciel m'a donné plus que je n'osais prétendre;
+ L'amitié, par le temps, a pris un nom plus tendre,
+ Et l'amour arriva qu'on ne l'attendait plus.
+
+Le paradis terrestre, dit un proverbe arabe qui nous servira de
+conclusion, se trouve pour l'homme dans les livres de la sagesse, dans
+les oeuvres de l'art, et dans le coeur de la femme.
+
+La femme le trouvera, sans qu'aucune autre source de joies honnêtes
+lui soit fermée d'ailleurs, dans les oeuvres de son ménage, dans
+l'amour de ses enfants et dans le coeur de son mari.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ I.--Deux moitiés font un entier 1
+
+ II.--A la découverte 19
+
+ III.--Les ennemis 31
+
+ IV.--Miel et fiel 57
+
+ V.--Sables mouvants 71
+
+ VI.--Craquements et ruine 115
+
+ VII.--Ce qui lie soutient 123
+
+ VIII.--Aimer et croire 151
+
+ IX.--Le nerf de la guerre 165
+
+ X.--Le ministère des affaires étrangères 205
+
+ XI.--La fée du foyer 217
+
+ XII.--La grande joie 243
+
+ XIII.--Les hémisphères de Magdebourg 253
+
+ XIV.--Home! Sweet home! 265
+
+
+ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La Vie en Famille, by Bernard-Marie-Henri Gausseron
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE EN FAMILLE ***
+
+***** This file should be named 39156-8.txt or 39156-8.zip *****
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+ http://www.gutenberg.org/3/9/1/5/39156/
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+Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
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+
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+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Title: La Vie en Famille
+ Comment Vivre à Deux?
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+Author: Bernard-Marie-Henri Gausseron
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+Release Date: March 15, 2012 [EBook #39156]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE EN FAMILLE ***
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+Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
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+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+</pre>
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+<div class="p2 box">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
+
+<p><a id="Page_I"></a></p>
+<h1 class="p2"><span class="medium">LA VIE EN FAMILLE</span><br />
+<span class="xlarge">COMMENT</span><br />
+VIVRE A DEUX?</h1>
+
+<p class="p2 center xs">PAR</p>
+
+<p class="center large"><b>B.-H. GAUSSERON</b></p>
+
+<div class="div-box p2">
+<p>DEUX MOITIES FONT UN ENTIER</p>
+<p>A LA DÉCOUVERTE&mdash;LES ENNEMIS</p>
+<p>MIEL ET FIEL</p>
+<p>SABLES MOUVANTS&mdash;CRAQUEMENTS ET RUINE</p>
+<p>CE QUI ME SOUTIENT&mdash;AIMER ET CROIRE</p>
+<p>LE NERF DE LA GUERRE</p>
+<p>LE MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES</p>
+<p>LA FÉE DU FOYER&mdash;LA GRANDE JOIE</p>
+<p>HOME, SWEET HOME!</p>
+</div>
+
+<p class="p4 center"><b>PARIS</b><br />
+<b>A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE</b><br />
+<span class="small">8, RUE SAINT-JOSEPH, 8</span></p>
+
+<hr class="c5" />
+<p class="p2 center xs">Tous droits réservés.</p>
+
+<p><a id="Page_II"></a>
+<a id="Page_III"></a></p>
+
+<h2 class="p4"><span class="large">COMMENT</span><br />
+VIVRE A DEUX?</h2>
+
+<p><a id="Page_IV"></a></p>
+<p class="center small">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="ads">
+<tr>
+ <td colspan="3" class="tdc">DOIT-ON SE MARIER?</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="small">Un beau volume in-18 jésus</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td class="tdr small">3 fr. 50</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="3" class="tdc">COMMENT ÉLEVER NOS ENFANTS?</td>
+ </tr>
+<tr>
+ <td class="small">Un beau volume in-18 jésus</td>
+ <td> &nbsp;</td>
+ <td class="tdr small">3 fr. 50</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="3" class="tdc">QUE FAIRE DE NOS FILLES?</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="small">Un beau volume in-18 jésus</td>
+ <td> &nbsp;</td>
+ <td class="tdr small">3 fr. 50</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="3" class="tdc">QUE FERONT NOS GARÇONS?</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="small">Un beau volume in-18 jésus</td>
+ <td> &nbsp;</td>
+ <td class="tdr small">3 fr. 50</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="3" class="tdc">OU EST LE BONHEUR?</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="small">Un beau volume in-18 jésus</td>
+ <td> &nbsp;</td>
+ <td class="tdr small">3 fr. 50</td>
+</tr>
+</table>
+
+<hr class="p2 c5" />
+<p class="center small">ÉMILE COLIN.&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
+
+<p><a id="Page_V"></a></p>
+
+<p class="p4 center"><b>LA VIE EN FAMILLE</b></p>
+
+<p class="center"><span class="large"><b>COMMENT</b></span><br />
+<span class="xlarge"><b>VIVRE A DEUX?</b></span></p>
+
+<p class="p2 center small">PAR</p>
+
+<p class="p2 center"><b>B.-H. GAUSSERON</b></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/005.jpg" width="200" height="180" alt="logo" title="" />
+</div>
+
+<p class="p4 center"><span class="large">PARIS</span><br />
+A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE<br />
+<span class="small">8, RUE SAINT-JOSEPH, 8</span></p>
+
+<p class="center xs">Tous droits réservés.</p>
+
+<p><a id="Page_VI"></a>
+<a id="Page_1"></a></p>
+<h2 class="p4"><span class="medium">COMMENT</span><br />
+<span class="xlarge">VIVRE A DEUX?</span></h2>
+
+<h2 class="p4">CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<h3>DEUX MOITIÉS FONT UN ENTIER</h3>
+
+<p class="p2">Le lecteur qui nous a suivi bienveillamment
+dans le cours de ces études de morale pratique
+et familière, sait ce que nous pensons
+sur la question du mariage<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Nous n'y
+revenons ici que comme entrée en matière et
+pour mémoire. Il serait, en effet, assez oiseux
+<span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span>
+de rechercher les conditions de la vie
+heureuse à deux, si l'on n'avait, au préalable,
+acquis la conviction que ni l'homme, d'un
+côté, ni la femme, de l'autre, ne sont faits
+pour vivre seuls. Or cette vie à deux&mdash;homme
+et femme&mdash;c'est justement, avec
+toutes les différences, profondes et troublantes
+parfois, qu'y apportent les climats,
+les races, les religions et les degrés de civilisation,&mdash;le
+mariage.</p>
+
+<p>Il y a deux manières bien tranchées de le
+considérer, ou plutôt d'en parler. Les uns y
+cherchent matière à raillerie, et, rééditant
+avec constance des plaisanteries et des satires
+aussi vieilles que l'institution, font de
+l'esprit ou de l'<em>humour</em> à bon marché. Les
+autres le prennent pour ce qu'il est, c'est-à-dire
+pour l'élément primordial et constitutif
+de nos sociétés.</p>
+
+<p>Les premiers, d'ailleurs, ne s'en marient
+pas moins que les seconds.</p>
+
+<p>Sans nous attarder aux plaisanteries et
+gausseries dont le thème général et les données
+ordinaires sont connus de tous, nous
+<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span>
+citerons, comme spécimen plus rare, une
+boutade d'Anglais atrabilaire recueillie dans
+le <em>Spectator</em>:</p>
+
+<p>«Je ne trouve, dit l'écrivain, dans cette
+première partie du siècle dix-huitième, que
+deux couples qui aient réussi: le premier
+est un capitaine de navire et sa femme qui,
+depuis le soir de leur mariage, ne se sont
+plus vus du tout. Le second est un honnête
+couple du voisinage; le mari, homme
+d'un bon sens solide et un peu vulgaire,
+d'un tempérament paisible: la femme,
+muette.»</p>
+
+<p>Ceci n'est donné que comme un fait d'observation.
+Mais la conséquence en découle
+tout naturellement, et l'on a vite fait de la
+formuler en loi.</p>
+
+<p>«Est-ce qu'il y a du mal à aimer son
+mari?» demande, dans une comédie de la
+même époque, une jeune femme à l'indispensable
+marquis. Et le marquis de répondre:
+«Du moins, il y a du ridicule. A la cour, un
+homme se marie pour avoir des héritiers, une
+femme pour avoir un nom, et c'est tout ce
+<span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span>
+qu'elle a de commun avec son mari<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.»</p>
+
+<p>Ces deux moitiés-là ont beau se rapprocher:
+elles ne sauraient évidemment constituer un
+tout. Une demi-poire et une demi-pêche ne
+feront jamais un fruit complet.</p>
+
+<p>Un autre critique à prétentions moralisantes
+ne va pas jusqu'à nier que, dans
+l'union conjugale, l'homme et la femme ne
+se doivent l'un à l'autre. Mais il fait une
+remarque qui mérite d'autant plus d'être
+signalée qu'elle a été refaite plus tard par un
+des plus fameux théoriciens de l'avenir.</p>
+
+<p>«Je n'ai point, dit-il, connu de mari qui
+ne fût plus ou moins touché de la mort de sa
+femme. Les plus impérieuses et les plus acariâtres
+sont presque toujours celles qu'on
+regrette le plus: on ne s'en console point.
+L'humeur et la patience des hommes ont
+vraisemblablement besoin d'être exercées.
+La perte d'une femme douce et compatissante
+ne laisse pas le même vuide<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span>
+De même Stendhal: «En France, les
+hommes qui ont perdu leur femme sont
+tristes; les veuves, au contraire, gaies et
+heureuses. Il y a un proverbe parmi les
+femmes sur les félicités de cet état.» Et il
+conclut: «Il n'y a donc pas d'égalité dans le
+contrat d'union.»</p>
+
+<p>On voit avec les yeux qu'on a, et ce qui
+paraît bleu au grand nombre semble rouge à
+quelques-uns. Pour mon compte, j'ai rencontré
+au moins autant de veuves désolées que
+de veufs accablés de regrets. Je crois même
+que, lorsque le veuvage survient après plusieurs
+années de ménage, si l'impression
+ressentie diffère selon les sexes, c'est chez
+la femme qu'elle est le plus durable. Je ne
+parle, est-il besoin de le dire, ni des écervelées,
+ni des névrosées, ni de celles qui se
+font appeler les <em>grandes mondaines</em> par les
+journaux.</p>
+
+<p>Il est des esprits plus sérieux, qui ne discutent
+pas les mérites, la nécessité physique
+et sociale de la vie à deux, mais
+qui reculent devant le mariage à cause de
+<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span>
+son caractère perpétuel, de son indissolubilité.</p>
+
+<p>«Le mariage, dit Selden, est une affaire
+désespérée: les grenouilles, chez Esope,
+étaient extrêmement sages: elles avaient bien
+envie d'un peu d'eau, mais elles ne voulaient
+pas sauter dans le puits, parce qu'elles n'auraient
+plus été capables d'en sortir.»</p>
+
+<p>Il n'entre point dans notre plan d'examiner
+ici cette question. Mariage religieux, mariage
+civil, union libre même avec les garanties
+que les enfants et la société peuvent réclamer:
+séparation, annulation, divorce,&mdash;toutes
+ces formes diverses de consécration ou de
+dissolution de la vie à deux ne sont pas ce
+qui nous occupe. Nous n'avons qu'à répondre
+ce que répondait naguère M. Alexandre Dumas
+à un journal anglais: «Le mariage étant
+un acte qui dépend absolument de la volonté
+des individus, que ceux qui veulent se marier
+se marient; que ceux qui ne veulent pas
+se marier ne se marient pas. Quant à ceux
+qui ont été mal et malgré eux mariés, disent-ils,
+le divorce existant dans tous les pays régis
+<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span>
+par la loi civile et l'annulation du mariage
+dans tous les pays régis par la loi ecclésiastique,
+qu'ils fassent rompre leur mariage par
+la magistrature ou qu'ils le fassent annuler
+par l'Église. Comme c'est simple!»</p>
+
+<p>Ce n'est peut-être pas tout à fait aussi
+simple qu'il plaît au grand écrivain de le
+dire; mais, enfin, c'est la vérité.</p>
+
+<p>On raconte que Socrate ayant fait un discours
+sur le mariage, tous les célibataires
+dans l'auditoire prirent la résolution de se
+marier à la première occasion, et tous les
+hommes mariés montèrent immédiatement
+à cheval pour se rendre auprès de leurs
+femmes au galop.</p>
+
+<p>Et Socrate est un des plus fameux mal mariés
+dont l'histoire fasse mention.</p>
+
+<p>Ce doit être sous le coup de quelque discours
+ou objurgation semblable que le rédacteur
+du <em>Tattler</em> écrivait: «Ce ne serait pas
+une mauvaise chose que le vieux célibataire,
+qui vit dans le mépris du mariage, fût obligé
+de donner sa dot à la vieille fille qui est disposée
+à y entrer.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span>
+C'est ce que chantait Thérésa:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">Nous voulons un impôt<br /></div>
+<div class="line">Sur les célibataires!<br /></div>
+</div></div>
+
+<p>Le caustique Chamfort ne voit point de
+moyen de guérir le mal du mariage; il est de
+l'avis d'Arlequin dans la farce italienne,
+lorsqu'il dit, «à propos des travers de chaque
+sexe, que nous serions tous parfaits si nous
+n'étions ni hommes ni femmes.»</p>
+
+<p>Il est piquant d'entendre <em>il signore Arlequino</em>
+souhaiter à tous d'être changés en
+Auvergnats.</p>
+
+<p>Le même Chamfort rapporte ce mot, qui a
+dû être repris depuis, pour servir de légende
+à quelque caricature de journal pour rire:</p>
+
+<p>«Vous bâillez, disait une femme à son
+mari.&mdash;Ma chère amie, lui dit celui-ci, le
+mari et la femme ne sont qu'un, et quand je
+suis seul, je m'ennuie.»</p>
+
+<p>Cela ne prouve pas en faveur de l'esprit
+du personnage. On ne s'ennuie guère que
+dans la compagnie d'un sot. Mais nous touchons
+ici, à travers l'enveloppe d'une assez
+grossière ironie, la véritable formule de la
+<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span>
+vie à deux. Vivre à deux c'est se compléter,
+se fondre, s'unir, en un mot, c'est-à-dire
+n'être qu'un.</p>
+
+<p>Aussi n'est-il pas étonnant que le mariage,
+l'union légale et quasi indissoluble de
+l'homme et de la femme, ait été si souvent
+comparé à la fois au paradis et à l'enfer:</p>
+
+<p>«Nous voyons bon nombre de gens tant
+heureux à ceste rencontre, dit Rabelais, qu'en
+leur mariage semble reluire quelque idée et
+représentation des joyes du paradis. Autres
+y sont tant malheureux, que les diables qui
+tentent les hermites par les desers ne le sont
+davantage.»</p>
+
+<p>«Que pensez-vous du mariage?» dit la
+duchesse de Malfy dans une pièce de Webster;
+et Antonio répond:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">«Je le considère comme ceux qui nient le purgatoire;<br /></div>
+<div class="line">il contient, ou le ciel, ou l'enfer;<br /></div>
+<div class="line">il n'y a point un troisième lieu en lui.»<br /></div>
+</div></div>
+
+<p>Le risque est gros à courir, à moins qu'il
+n'y ait là quelque exagération, comme il
+arrive fréquemment aux imaginations vives
+<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span>
+qui, d'un bond, vont de l'une à l'autre extrémité
+d'un sujet. Il me semble bien que
+l'atmosphère conjugale n'est pas toujours et
+exclusivement ou éblouissante de soleil, ou
+bouleversée par la tempête. Il y a des temps
+gris et doux, qui ne sont pas les moins
+agréables, au goût de bien des gens.</p>
+
+<p>«Je suis marié, j'ai près de cinquante ans,
+ma femme en a vingt-cinq, dit M. Guizot,
+dans l'ouvrage posthume intitulé: <em>Le Temps
+passé</em>; point de commentaire, je vous prie;
+nous sommes des gens raisonnables et heureux,
+cela n'est pas si rare qu'on le pense.»</p>
+
+<p>Il faut croire que le tableau de ce bonheur
+serait moins fidèlement peint en couleurs
+éclatantes qu'en grisaille.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, on ne peut que se ranger
+à l'avis du <em>vicaire</em> de Goldsmith, lequel pensait
+«que l'honnête homme qui se marie et
+élève une nombreuse famille rend plus de
+services que celui qui reste célibataire et se
+contente de parler de la population.»</p>
+
+<p>Malthus ferait des objections et des calculs.
+Mais qui est-ce qui croit aujourd'hui aux
+<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span>
+objections et aux calculs de Malthus, hors
+ceux que leur intérêt de caste ou leur égoïsme
+personnel entraîne à y croire?</p>
+
+<p>Le vieux proverbe part d'un point de vue
+moins général, mais non moins pratique,
+lorsqu'il dit:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">De bonnes armes est armé<br /></div>
+<div class="line">Qui à bonne femme est marié.<br /></div>
+</div></div>
+
+<p>Et comme rien n'est malicieux comme la
+sagesse des nations, le vieux proverbe ajoute:</p>
+
+<p class="left5 font95">Tel homme, telle femme;</p>
+
+<p>montrant ainsi que c'est à l'être le plus fort
+de former le plus faible, et que, dans le
+ménage, le rôle d'éducateur appartient au
+mari. Il y a, d'ailleurs, réciprocité, et ce que
+la force&mdash;j'entends l'énergie de caractère&mdash;de
+l'homme doit faire sur la femme, la
+douceur de la femme le doit faire sur l'homme.
+«Quand la femme traite bien son mari, il en
+vaut mieux<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span>
+Cette action mutuelle est trop évidente pour
+qu'il soit nécessaire d'y insister. Mais elle est
+trop intéressante aussi pour que les moralistes
+et les sociologues&mdash;excusez le mot&mdash;ne
+l'aient pas étudiée sous tous ses aspects et
+dans tous ses effets. L'évêque Landriot a dit
+avec un vrai bonheur d'expression:</p>
+
+<p>«Le frottement du caractère de la femme
+sur celui de l'homme imite l'action de la
+pierre ponce: il enlève les aspérités, il
+polit.»</p>
+
+<p>Ailleurs, en ces termes pompeux qu'affectionne
+l'éloquence de la chaire, mais avec
+beaucoup de justesse et de netteté, il fait le
+départ entre le rôle de l'homme et celui de la
+femme dans le mécanisme de la vie à deux.
+«A l'homme la force, dit-il, le courage et une
+certaine austérité dans l'intérieur de la
+famille. Cette austérité, je n'en veux pas dire
+de mal, car elle est nécessaire, et sans elle la
+famille se dissoudrait dans un excès de molle
+bonté; mais elle ne suffit pas, et son complément
+est dans le c&oelig;ur et sur les lèvres de la
+femme. Quand le mari fait entendre cette
+<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span>
+voix pleine d'autorité qui met partout le mouvement
+et la vie, la femme arrive et, comme
+l'huile de suavité, elle se glisse à travers les
+rouages, elle adoucit les frottements, elle facilite
+l'exécution... A une parole énergique et
+paternelle, elle joint un conseil de mère, un
+mot de son c&oelig;ur, un regard affectueux; et
+cette sage combinaison d'efforts continus fait
+que tout va bien dans la famille.»</p>
+
+<p>C'est ce que madame Necker avait essayé
+d'exprimer, sans pouvoir éviter une subtilité
+et une sécheresse aussi peu propres à convaincre
+qu'à persuader. Voici la phrase:
+«Pour ajouter aux synonymes <em>mener</em> et <em>conduire</em>,
+il me semble qu'on pourrait dire: dans
+un ménage bien assorti, la femme doit <em>mener</em>
+et le mari doit <em>conduire</em>; l'un tient au sentiment
+et l'autre à la réflexion.»</p>
+
+<p>Quelle que soit la forme donnée à la pensée,
+le fond en est toujours le même: la femme
+et l'homme sont nécessaires l'un à l'autre. De
+même qu'il faut que deux nuages se rencontrent
+pour que se dégage de chacun d'eux
+l'électricité qu'ils renferment, de même les
+<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span>
+énergies, les puissances, les qualités de
+l'homme et de la femme ne se manifestent
+en leur plein que lorsqu'ils sont unis et qu'ils
+s'influencent mutuellement.</p>
+
+<p>«Une femme n'est jamais par elle-même
+tout ce qu'elle peut être, dit Ch. de Rémusat;
+il importe à sa perfection qu'elle soit aimée
+et qu'elle soit heureuse.»</p>
+
+<p>Heureuse dans son amour et par son amour,&mdash;cela
+ne va-t-il pas de soi?</p>
+
+<p>Ce n'est pas à dire, répétons-le, que le
+mariage ait en soi, et indépendamment de
+toute circonstance extérieure et de tout effort
+personnel, la vertu de donner à chacun des
+époux réunis ce qui lui manquait lorsqu'il
+était seul. C'est une condition&mdash;la meilleure,
+sans doute&mdash;pour l'acquérir; mais
+là encore nous sommes les artisans de notre
+propre bonheur. Aussi H. Raisson dit-il fort
+justement: «Le mariage donne de l'étendue
+ou à notre bonheur ou à nos misères.»
+Addison l'avait dit avant lui:</p>
+
+<p>«Le mariage agrandit le théâtre de notre
+bonheur et de nos misères. Un mariage
+<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span>
+d'amour est agréable; un mariage d'intérêt
+commode; et un mariage où les deux choses
+se rencontrent, heureux. Un heureux mariage
+a en soi tous les plaisirs de l'amitié, toutes
+les jouissances du bon sens et de la raison,
+et, de fait, toutes les douceurs de la vie.»</p>
+
+<p>Un des plus anciens et des plus nobles dépôts
+de la sagesse humaine chez les hommes
+de notre race, le livre des Védas, contient
+cette maxime: «L'homme n'est complet que
+par la femme, et tout homme qui ne se marie
+pas dès l'âge de la virilité doit être noté d'infamie.»
+Il dit encore: «La femme est l'âme
+de l'humanité.» Belle parole qui, comme le
+fait remarquer M. Armand Hayem dans son
+livre <em>Le Mariage</em>, remet en mémoire un mot
+de Prudhon frappé au même coin: «La
+femme est la conscience de l'homme personnifiée.»</p>
+
+<p>«Ainsi, ajoute M. Hayem, c'est une manière
+de l'homme de se compléter que de
+s'unir à la femme.»</p>
+
+<p>C'est même la seule, déclarons-le.</p>
+
+<p>Il y a, sur les vieilles filles et les vieux
+<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span>
+garçons, un double proverbe à rimes trop triviales
+pour que je le rapporte ici, mais qui
+dénote bien le sentiment populaire à cet
+égard. Ce sentiment n'éclate-t-il pas, d'ailleurs,
+avec une force irrésistible dans l'unanimité
+de toutes les langues à faire du mot
+<em>moitié</em> le synonyme d'époux?</p>
+
+<p>Une anecdote, racontée par M. Lorédan
+Larchey dans son ouvrage intitulé: <em>Nos
+vieux Proverbes</em>, fait sentir d'une façon poignante
+que cette métaphore apparente est
+bien, après tout, l'expression d'une réalité.
+On nous saura gré de la transcrire:</p>
+
+<p>«Un jour, dans la Loire-Inférieure, nous
+vîmes une pauvre petite vieille filant solitaire
+à la porte d'une chaumière perdue sur les
+rives du lac de Grandlieu.</p>
+
+<p>»Au moment où nous passions, une pluie
+d'orage la contraignit de rentrer, en nous offrant
+l'abri de son toit. Tout, dans l'unique
+pièce, était d'une extrême propreté; et,
+comme on l'en complimentait, elle dit:</p>
+
+<p>»&mdash;Hé! mon Dieu! je n'y ai point de mérite,
+je suis toute seule.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span>
+»&mdash;Et vous avez toujours été de même?</p>
+
+<p>»&mdash;Dame, non! j'avais un mari, mais,
+hélas! sa compagnie m'a quittée.</p>
+
+<p>»Elle se tut en essuyant une larme. Et je
+n'oublierai jamais comment elle avait su, en
+trois mots, faire mesurer le vide profond
+laissé par la mort de son homme.»</p>
+
+<p>Le couple humain, souche de la famille et
+embryon de la société, est donc un tout parfait,
+formé de deux moitiés distinctes. Mais
+pour que l'entier se constitue et se maintienne,
+il est indispensable que ces deux moitiés
+s'adaptent de telle sorte que ni tiraillements
+ni chocs ne parviennent à les séparer.</p>
+
+<h2 class="p4">CHAPITRE II</h2>
+<p><a id="Page_18"></a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span></p>
+
+<h3>A LA DÉCOUVERTE</h3>
+
+<p class="p2">Ce que je sais le mieux c'est mon commencement,
+s'écriait l'Intimé. Il n'est guère de
+jeune marié qui puisse en dire autant. On
+se trouve, du jour au lendemain, lancé dans
+des eaux inconnues, où il faut naviguer à la
+découverte. La moindre imprudence peut
+être funeste. Toute fausse man&oelig;uvre peut
+faire prendre une direction qui éloignera à
+jamais du port, si elle n'amène pas du
+premier coup le naufrage. On ne saurait donc
+trop consulter la boussole et se conformer
+aux règles de la navigation, au début de ce
+<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span>
+voyage au long cours dans des mers ignorées.</p>
+
+<p>Ce sont ces dangers qu'ont en vue les moralistes
+et les pères de famille lorsqu'ils mettent
+en garde contre les unions précipitées.</p>
+
+<p>«Dans la jeunesse, dit Ferrand dans ses
+conseils à son fils, on est exposé souvent à se
+laisser séduire par les apparences; on croit
+voir des avantages réels dans ce qui n'en a
+que les dehors. On contracte étourdiment un
+lien indissoluble; on reconnaît trop tard son
+erreur: l'union se perd, l'aigreur s'en mêle,
+de là les séparations, les scandales publics,
+et la mauvaise éducation que reçoivent presque
+toujours des enfants nés d'un mariage
+mal assorti.»</p>
+
+<p>Il dit encore: «Il est affreux d'être uni à
+un être dont la société est un tourment qui
+ne doit finir qu'avec la vie; surtout gardez-vous
+de vous laisser séduire par les charmes
+de sa figure, avant de savoir quel est son
+caractère... La figure passe, le caractère
+reste; et l'on se trouve condamné aux regrets
+d'avoir été trompé, et de l'être pour
+toujours.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span>
+«Beauté de femme n'enrichit homme»,
+dit le proverbe.</p>
+
+<p>Pour éviter cet écueil, on a conseillé de
+n'arriver au mariage qu'après de longues
+fiançailles, permettant aux futurs époux de
+bien se connaître avant de s'engager. C'est
+ainsi que nous lisons dans un des <em>Essais</em> du
+<em>Spectator</em>: «Généralement les mariages où
+il y a le plus d'amour et de constance sont
+ceux qu'une longue cour a précédés. Il faut
+que la passion jette des racines et acquière
+de la force, avant d'y greffer le mariage. Une
+longue suite d'espérance et d'attente fixe
+l'idée dans notre esprit, et nous habitue à la
+tendresse pour la personne aimée.»</p>
+
+<p>L'écrivain anglais ne s'arrête pas là. Il
+nous donne les indices d'après lesquels
+on pourra pronostiquer l'avenir du ménage:</p>
+
+<p>«Un bon naturel et une humeur égale
+vous donneront pour la vie une compagne&mdash;ou
+un compagnon&mdash;facile; la vertu et le bon
+sens, un ami agréable;&mdash;l'amour et la constance,
+une bonne femme&mdash;ou un bon
+mari.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span>
+Il est vrai qu'il ajoute cette remarque
+amère:</p>
+
+<p>«Pour une personne que l'on rencontre
+avec ces qualités à la fois, on en trouve cent
+qui n'en ont pas même une.»</p>
+
+<p>Espérons que la proportion n'est pas exacte,
+et ne soyons pas trop exigeants, chacun de
+notre côté. Si le jeune mari ne se sent pas
+toutes les qualités requises, de quel droit les
+réclamerait-il chez sa femme? Et réciproquement.
+Que celles qu'on a fassent oublier
+celles qu'on n'a pas, et que l'indulgence mutuelle
+supplée finalement à ce qui fait défaut.
+Et puis, s'il est bon d'avoir un idéal très élevé
+et d'en poursuivre la réalisation, c'est chez
+soi et en vue de sa propre amélioration, bien
+plus que chez autrui. Dans les rêves du jeune
+homme, la fiancée prend des allures d'ange;
+et quand la jeune fille évoque l'image de celui
+qui sera son mari, à peine les flamboyants
+chérubins ou les séraphins doux et charmants
+de Jéhovah paraissent-ils dignes de lui être
+comparés. Mais, comme le dit excellemment
+Fontenelle, «les choses ne passent point de
+<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
+l'imagination à la réalité, qu'il n'y ait de la
+perte,» et c'est ce qu'il est bien important de
+ne point oublier. C'est le meilleur moyen de
+ne pas donner raison au proverbe:</p>
+
+<p class="left5 font95">Aujourd'hui marié, demain marri.</p>
+
+<p>La grande part de responsabilité&mdash;je ne
+dis pas toute la responsabilité,&mdash;à cette
+époque des débuts, appartient à celui des
+deux époux qui a, d'ordinaire, le plus d'expérience,
+le plus de sang-froid, la volonté la
+plus nette et la plus ferme, c'est-à-dire à
+l'homme. «Le bonheur d'un ménage, fait
+dire fort justement à un de ses personnages
+un romancier contemporain, dépend plus
+souvent du mari que de la femme: à lui de
+bien diriger sa barque, de savoir où il veut
+aller. A moins de se heurter à une nature
+exceptionnelle, à un tempérament terrible,
+on doit pouvoir se créer l'existence que l'on
+cherche en se mariant<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.»</p>
+
+<p>Le spirituel auteur d'un petit livre publié
+<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span>
+chez J.-P. Roret, en 1829, sous le titre de
+<em>Code Conjugal</em>, Horace Raisson, éclaire
+d'une comparaison saisissante ce que nous
+voulons faire comprendre ici. «S'il faut en
+tout temps, écrit-il, être attentif à écarter les
+sujets de désordre, on doit s'y appliquer davantage
+encore dans le commencement de
+son union. Rien n'est plus aisé que de séparer
+deux pièces de bois fraîchement unies
+ensemble: au bout de quelque temps, on a
+peine à les détacher par le fer et le feu.»</p>
+
+<p>Il insiste et ajoute avec un grand bon sens:
+«La lune de miel est le véritable moment
+critique du mariage. Tout en en savourant la
+douceur, il faut se tracer pour l'avenir une
+ligne de conduite fixe et immuable, et ne pas
+imiter ces maris, charmants durant le premier
+quartier, et détestables dès la pleine lune.</p>
+
+<p>»... En ménage (et la lune de miel est déjà
+du ménage), il faut, avant tout, du naturel.
+La seule manière de prolonger la lune de
+miel est donc de ne pas jouer le rôle
+d'amant-mari, et de se montrer dès le premier
+jour ce que l'on sera constamment.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span>
+C'est une pensée analogue qui fait dire à
+madame de Lambert dans son opuscule sur
+l'amitié: «Nous sommes d'ordinaire avec
+les autres comme nous sommes avec nous-mêmes.
+Les personnes sages savent établir
+la paix chez eux, et la communiquent aux
+autres. Sénèque dit: «J'ai assez profité pour
+apprendre à être mon ami.» Quiconque sait
+vivre avec soi-même, sait vivre avec les autres.
+Les caractères doux et paisibles répandent
+de l'onction sur tout ce qui les
+approche.»</p>
+
+<p>Montrons-nous donc tels que nous sommes,
+mais tâchons d'être bons et commodes à
+vivre. Ce serait pallier le mal pour un temps
+plus ou moins bref, mais nullement le guérir,
+que se revêtir d'un masque, changer artificiellement
+et artificieusement nos allures,
+exprimer des sentiments qui ne sont point
+nôtres, faire, en un mot, fût-ce pour le plus
+louable des motifs, le personnage de Faux-Semblant.</p>
+
+<p>Croyons-en l'observation de madame de
+Rémusat: «Dans un nouveau ménage, si un
+<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span>
+caractère se prononce avec rudesse, le plus
+doux plie et ruse; c'est assurément la femme
+qui se soumet ainsi le plus souvent; mais
+quelquefois aussi c'est l'homme. Au surplus,
+alors, quel que soit le trompeur ou le trompé,
+le but de l'association est manqué; je n'espère
+plus de tendresse, ni d'estime, là où je
+ne vois ni confiance ni sincérité.»</p>
+
+<p>Ce n'est pas qu'il soit interdit d'être adroit.
+C'est fourbe et vil qu'il ne faut pas être. La
+vie isolée est, dans toutes les conditions,
+un art complexe et difficile; combien plus la
+vie à deux! Nous n'hésiterons donc pas à
+transcrire les conseils, à la fois mondains,
+sages et pratiques, qu'Horace Raisson donne
+au nouvel époux qui rencontre inopinément
+chez sa jeune femme des habitudes et des
+goûts opposés aux siens ou en désaccord avec
+son état dans le monde.</p>
+
+<p>«Un mari, suppose-t-il, aime l'étude, la
+simplicité, la retraite; sa femme ne se plaît
+que dans le monde, le faste, la dissipation;
+sera-t-il nécessaire que l'un sacrifie son bonheur
+au caprice de l'autre? La philosophie
+<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span>
+conjugale n'est-elle pas alors un devoir,
+presque une vertu? Il y a toujours danger à
+contrarier un vif désir ou une habitude dès
+longtemps contractée; le plus sage est de
+laisser une jeune femme satisfaire ses goûts
+de danse, de parure, de spectacles, au lieu
+de s'opposer à sa volonté. On fait ainsi naître
+la satiété, où l'on aurait aiguillonné le caprice,
+et la soumission se montre bientôt, où
+se fût stimulée la résistance.»</p>
+
+<p>Je ne sais au juste ce que Raisson entendait
+par soumission et résistance, et je ne
+veux point revenir sur ce que j'ai eu l'occasion
+de déclarer à propos de l'obéissance,
+dont le code fait aux femmes une obligation
+au bénéfice des maris. Pour nous, l'arbitraire
+est toujours de la tyrannie, et le mari n'a de
+droit sur la conduite de sa femme que celui
+qu'il puise dans une raison plus mûre et une
+expérience plus étendue. C'est dans ces
+limites seulement et avec cette interprétation
+que je me range à la méthode préconisée par
+Horace Raisson dans le passage qui précède;
+et je conclus d'autant plus facilement avec
+<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span>
+lui que «l'art d'obtenir beaucoup consiste à
+ne rien exiger».</p>
+
+<p>De tout ce qui vient d'être dit,&mdash;insistons
+sur ce point,&mdash;la femme peut et doit faire
+son profit, aussi bien que l'homme. Les préjugés
+dûs à une éducation surannée, mais à
+laquelle bien peu de jeunes filles échappent
+encore, une timidité exagérée et hors de
+place, des scrupules d'autant plus tenaces
+qu'ils sont dictés par l'ignorance, des maladresses
+de parole ou d'action qui sont des
+naïvetés et que le mari ressent parfois comme
+des injures, des riens de mille sortes qui tirent
+une importance capitale du moment et
+du lieu, sont souvent des semences que la
+jeune femme jette étourdiment sur le terrain
+conjugal, encore inexploré, et qui, si le
+mari ne sarcle ces mauvaises herbes à mesure
+qu'elles germent, porteront une moisson
+de querelles, de désordre et de destruction.</p>
+
+<p>Si donc le jeune mari, en raison de son
+éducation physique, intellectuelle et morale,
+encore plus qu'en raison d'une supériorité
+quelconque de nature dont il serait vain
+<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span>
+d'arguer, est presque toujours le plus directement
+responsable, des deux côtés la tâche
+est égale; car les doigts délicats de la femme
+peuvent, aussi bien que la rude main de
+l'homme, briser, dès le départ, le vase trop
+fragile du bonheur commun.</p>
+
+<h2 class="p4">CHAPITRE III</h2>
+<p><a id="Page_30"></a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span></p>
+
+<h3>LES ENNEMIS</h3>
+
+<p class="p2">Les parages où les jeunes mariés ont à
+diriger le navire conjugal leur sont inconnus;
+mais ils sont, en outre, sillonnés de
+courants perfides et semés d'écueils.</p>
+
+<p>Les personnes mêmes qui, jusqu'alors,
+avaient été pour le jeune homme et la jeune
+fille les guides et les appuis les plus sûrs,
+deviennent trop souvent, sinon des ennemis
+déclarés, du moins des amis égoïstes dont
+les conseils sont pernicieux et les prétentions
+destructrices de la paix entre les époux.</p>
+
+<p>Loin de nous la pensée de rompre les liens
+de famille pour mieux resserrer le n&oelig;ud conjugal.
+<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span>
+Un mariage devrait être, à vrai dire,
+la greffe d'une famille sur une autre, et les
+parents des deux mariés devraient se sentir
+intimement unis les uns aux autres dans l'intime
+union de leurs enfants. Malheureusement
+il n'en va pas toujours ainsi. Il semble
+au père et à la mère, lorsque l'enfant&mdash;surtout
+la fille&mdash;forme un nouveau ménage,
+que c'est leur bien dont on les prive. Les
+plus raisonnables se font difficilement à
+l'idée de ne plus exercer de contrôle, de ne
+plus être les guides et les maîtres de leur enfant.
+Après avoir si longtemps remorqué&mdash;au
+prix souvent de combien de peines et de
+sacrifices!&mdash;la jeune barque, ils sont tout
+désolés et déconcertés de la voir voguer de
+ses propres voiles, de conserve avec un autre
+vaisseau qui leur est inconnu. De là des douleurs
+et des regrets infiniment respectables,
+mais qui se traduisent quelquefois dans la
+vie pratique par des efforts inconsidérés pour
+garder la haute influence, dont ils usent naturellement
+en sens inverse de celle qui devrait
+légitimement dominer la leur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span>
+La lutte qui s'ensuit nécessairement n'est
+pas de nature à établir l'harmonie dans le
+jeune ménage. On a vu des femmes, incapables
+de se soustraire à la domination&mdash;disons,
+si vous voulez, à la tendresse&mdash;de
+leur mère, se mettre, à ce propos, en révolte
+ouverte contre le mari et quitter la maison
+conjugale, pour reprendre, dans la maison
+paternelle, la posture d'enfant soumise dont
+l'éducation leur avait donné le pli. Parmi les
+garçons, de tels exemples sont infiniment
+plus rares, mais on en trouverait.</p>
+
+<p>Les parents sont bien coupables ou bien
+aveugles qui, ne sachant pas vaincre leurs
+sentiments d'affection égoïste, ne se résignent
+pas à abdiquer ce qu'ils appellent leurs
+droits, même au lendemain du mariage de
+leurs enfants.</p>
+
+<p>Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée!
+Personne plus que nous n'est touché du
+spectacle qu'offrent certaines familles, plus
+nombreuses qu'on ne le croit, où la plus
+douce entente règne entre tous, depuis les
+grands parents jusqu'aux petits-enfants. Le
+<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span>
+respect des uns, la condescendance des
+autres, l'affection de tous unissent admirablement
+les c&oelig;urs sans entraver les volontés.
+C'est à ce résultat qu'il faut tendre, et
+l'on peut toujours espérer d'y arriver. Il
+vaut bien, d'ailleurs, qu'on se gêne un peu
+dans les commencements, que l'on consente
+à des concessions, qu'on se soumette
+à des sacrifices. «Il faut se conformer aux
+habitudes, au ton, à la manière de la famille
+dans laquelle on entre, sous peine de voir
+la paix bannie de son ménage», dit fort
+sagement Horace Raisson.</p>
+
+<p>Je goûte moins cet autre conseil présenté
+sous forme de maxime: «Si les belles-mères
+savaient dissimuler, les brus se taire, et les
+maris prendre patience, toutes les familles
+seraient en paix.»</p>
+
+<p>Se taire, quand on n'a rien de bon ou
+d'agréable à dire, est, à coup sûr, fort sage;
+et, quoi qu'on ait raconté de la langue des
+femmes, la jeune épouse, en songeant que
+le bonheur de celui qu'elle aime et le sien
+propre sont en jeu, ne devra pas trouver l'effort
+<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span>
+au-dessus d'elle. Mais pourquoi la belle-mère
+dissimulerait-elle, et qu'a-t-elle à dissimuler?
+Le mot est vilain et la chose plus
+vilaine encore. Pourquoi lui supposer des
+sentiments inavouables, de la jalousie, du
+dépit, de la haine, contre celle que son fils a
+choisie pour compagne? Si son c&oelig;ur est
+agité de telles passions, ce n'est pas à les
+dissimuler qu'elle doit travailler de toutes
+ses forces; c'est à les combattre, à les déraciner,
+à les détruire. Elle y parviendra assurément,
+si c'est son fils qu'elle aime, et non
+pas elle en son fils.</p>
+
+<p>Une Anglaise, Mrs. Chapone, donne d'excellents
+conseils à la jeune mariée à propos des
+relations qu'elle aura à entretenir avec la
+famille et les amis de son mari. Nous ne
+pouvons mieux faire que de les transcrire.
+«Votre conduite vis-à-vis de ses amis particuliers
+et de ses proches parents, dit-elle à
+la nouvelle épouse, auront le plus important
+effet sur votre bonheur mutuel. Si vous
+n'adoptez pas ses sentiments en ce qui les
+concerne, votre union restera très imparfaite,
+<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span>
+et mille incidents désagréables en surgiront
+constamment...</p>
+
+<p>«Il faut prendre grand soin de partager,
+extérieurement du moins, votre respect et
+votre affection d'une manière égale et honnête
+entre les parents de votre mari et les
+vôtres. Il serait heureux que vos sentiments
+pussent être les mêmes pour les uns comme
+pour les autres; mais, que cela soit ou non,
+le devoir et la sagesse vous obligent à cultiver
+autant que possible le bon vouloir et
+l'amitié de la famille qui vous a adoptée,
+sans préjudice de l'affection et de la gratitude
+dont vous ne pouvez manquer, j'en suis
+sûr, à l'égard de la vôtre.»</p>
+
+<p>Que la bru fasse preuve de ces sentiments,
+et, si la belle-mère lui refuse une part dans
+son affection,&mdash;que voulez-vous?&mdash;la belle-mère
+méritera tous les sarcasmes et toutes
+les malédictions que la satire populaire lui
+a toujours si libéralement octroyés.</p>
+
+<p>C'est bien à regret que nous avons dû
+commencer par les parents cette revue des
+ennemis que doit redouter le jeune ménage.
+<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span>
+Mais quand on a à dire une vérité désagréable,
+mieux vaut la dire du premier
+coup. C'est à eux, d'un côté, et aux nouveaux
+mariés de l'autre, de ne pas changer
+en un fléau, également funeste au bonheur
+de tous, l'affection profonde par laquelle le
+père, la mère et les enfants se sentent liés
+les uns aux autres. Il suffit de s'imposer,
+d'une part, des ménagements et des respects
+dont les fils et les filles ne se doivent départir
+jamais, et, de l'autre, un peu de désintéressement,
+disons même, si vous voulez,
+d'abnégation. Le problème n'est insoluble
+pour personne, et on le voit bien, après tout,
+au grand nombre de ceux qui le résolvent.</p>
+
+<p>Une autre catégorie d'ennemis, moins intéressants
+et plus perfides, est celle des
+amies d'enfance. Il faut lire, dans le <em>Code
+conjugal</em> d'Horace Raisson, les pages de fine
+physiologie qu'il leur consacre. «Dès qu'il
+est question dans le monde du mariage d'une
+jeune personne, les amies de pension accourent:
+à leurs questions volubiles, on juge
+que c'est la curiosité bien plus qu'un tendre
+<span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span>
+intérêt qui les excite... «Tu te maries? ton
+prétendu est-il aimable, beau?... l'aimes-tu?...
+voyons la corbeille?» Puis viennent
+les commentaires, les projets. On se quitte:
+celles qui sont filles lèvent au ciel un regard
+d'envie; celles qui sont mariées poussent un
+soupir de regret ou de souvenance.</p>
+
+<p>«Après la noce, où les amies de pension
+se sont fait remarquer par leur petit air important,
+les visites deviennent plus fréquentes;
+chaque jour on propose, on engage quelque
+partie nouvelle. La promenade, les marchands,
+la campagne, le spectacle s'emparent
+si bien de tous les moments de la jeune
+femme, que son mari trouve à peine le temps
+de l'entrevoir dans le cours de la journée.</p>
+
+<p>«C'est là le moindre inconvénient de ce
+redoublement de tendresse renouvelée du
+pensionnat.</p>
+
+<p>«Mais le mari hasarde un léger reproche;
+sa femme reconnaît son tort involontaire, et
+promet sincèrement de ne plus se laisser
+ainsi ravir le temps qu'elle peut passer si
+heureuse près de l'époux qu'elle aime. Elle
+<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span>
+refuse donc les invitations que ses amies
+viennent lui faire. Celles-ci s'étonnent, se
+piquent, la pressent de questions; la jeune
+femme avoue enfin que son mari paraît
+désirer la voir plus souvent près de lui.&mdash;Ah!
+Monsieur est jaloux!&mdash;Non, il m'aime.&mdash;Le
+despote! laisse-le faire, ce sera bientôt
+une tyrannie; que tu seras heureuse, ainsi
+claquemurée! Mon mari a voulu me mener
+ainsi; j'ai bien souffert à le contrarier;
+maintenant il en passe par où je veux.&mdash;Mais,
+mes amies, vous vous méprenez; mon
+mari n'exige rien, ne se plaint de rien; je
+pense seulement que, sans fuir le plaisir, je
+puis lui consacrer plus d'instants.&mdash;Pauvre
+petite! si douce, si résignée... Puis arrive le
+chapitre des conseils. «Leur instance est
+d'abord bien faible; mais, à force de revenir
+à la charge, de répéter des plaintes, de faire
+des comparaisons, de saisir de fausses apparences,
+elles tournent bientôt la tête de la
+jeune épouse, qui troque enfin le bonheur
+contre la dissipation.»</p>
+
+<p>Le tableau qui précède, et qui n'est point
+<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span>
+chargé, explique et justifie cet autre passage
+qui pourrait sembler, au premier abord, dépasser
+la vérité.</p>
+
+<p>«Beaucoup de maris redoutent pour leurs
+femmes la société des jeunes gens, et préfèrent
+les voir entourées de femmes; ils ont
+tort. On pourrait dire avec justesse: «Les
+amies de pension ont plus désuni de ménages
+que les galants.»</p>
+
+<p>Il est clair que ces remarques sont applicables
+à tous les degrés de l'échelle sociale.
+Il n'est pas nécessaire d'avoir été «en pension»
+pour avoir des dangers analogues à
+redouter et à fuir. Les amies d'atelier, les
+voisines, les habituées de la loge de la concierge
+opèrent, dans un milieu différent, de
+la même manière pour amener les mêmes
+résultats.</p>
+
+<p>L'homme, de son côté, n'a pas à veiller
+avec moins de soin à ne pas se laisser circonvenir
+par ses amis de la veille qui, s'ils ne
+l'entraînent pas à conserver en dehors de
+chez lui les habitudes de la vie de garçon,
+ont vite fait de les apporter avec eux dans
+<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
+son intérieur, qu'ils envahissent et où ils
+s'installent avec le sans-façon et l'empressement
+de célibataires convaincus qu'on ne se
+marie qu'à leur bénéfice.</p>
+
+<p>«Les nouveaux mariés doivent apporter
+un soin sévère dans le choix des personnes
+qui, reçues habituellement chez eux, passeront
+dans le monde pour les amis de la
+maison. On juge de la portée, des opinions,
+du caractère des gens, par les liaisons qu'ils
+forment; et souvent les amitiés d'un mari
+compromettent la réputation et le bonheur
+de sa femme.»</p>
+
+<p>Sans prendre à la lettre l'exclamation d'un
+misanthrope: «O mes amis, n'ayez jamais
+d'amis!» on peut dire que les jeunes époux
+ne sauraient, chacun pour leur part, être trop
+réservés dans le choix des amis qu'ils admettent
+dans leur intimité, et qu'il doit suffire
+qu'une personne ne plaise pas à l'un d'eux
+pour que la maison lui soit irrévocablement
+fermée.</p>
+
+<p>Depuis qu'il y a des gens qui commandent
+et des gens qui obéissent&mdash;bien ou mal,&mdash;on
+<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span>
+répète sur tous les tons et avec toutes les
+variantes: <em>Notre ennemi, c'est notre maître</em>.
+Il serait tout aussi exact de renverser la proposition
+et de dire: <em>Notre ennemi, c'est qui
+nous sert</em>.</p>
+
+<p>«Il n'est point de métier plus mal fait,
+ni plus chèrement payé que celui de domestique»,
+dit l'auteur des <em>Doutes sur
+différentes opinions reçues dans la Société</em>.</p>
+
+<p>Il en était ainsi bien avant lui, et je crois
+que, depuis la fin de l'époque patriarcale, le
+bon serviteur a toujours été une perle rare et
+de grand prix. On a pu dire avec raison qu'au
+dix-huitième siècle le métier de valet menait
+à tout, même aux plus grands honneurs et
+aux plus hautes charges de l'État. Aujourd'hui
+les avenues sont encombrées par d'autres
+professions, chacun le sait; mais les
+exigences des domestiques n'en vont pas
+moins croissant. Une chronique signée
+Alfred Baude, que je lisais naguère dans le
+journal <em>l'Estafette</em>, m'en fournit deux exemples
+amusants. Je ne saurais en garantir l'authenticité,
+<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span>
+mais ils n'ont, par le temps qui
+court, rien d'invraisemblable.</p>
+
+<p>«Le duc de B... avait besoin d'un valet de
+chambre. Un monsieur se présente avec la
+physionomie et la tenue d'un notaire.</p>
+
+<p>»&mdash;Monsieur le duc, je souffre d'une dyspepsie,
+je ne puis manger de b&oelig;uf et ne peux
+boire que du bordeaux.</p>
+
+<p>»&mdash;Soit!</p>
+
+<p>»&mdash;Monsieur le duc, mon médecin me
+défend de veiller le soir et exige que je sois
+toujours couché à dix heures.</p>
+
+<p>»&mdash;Soit!</p>
+
+<p>»&mdash;Monsieur le duc, j'ai quelques amis
+que je reçois une fois par semaine, et une
+fois par semaine aussi j'ai l'habitude d'aller
+au spectacle; j'espère que vous voudrez
+bien me donner ces deux soirées.</p>
+
+<p>»&mdash;Mon cher, reprit froidement le duc de
+B..., ma maison ne saurait vous convenir,
+cherchez-en une autre, et si par hasard vous
+trouviez une seconde place comme celle-là,
+dites-le-moi, j'y mettrai mon fils.»</p>
+
+<p>Lord Henry Seymour racontait qu'il avait
+<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span>
+trouvé une fois un valet de chambre qui lui
+plaisait beaucoup. Au moment de l'arrêter,
+le valet s'inclina et dit: «Je ne peux entrer
+au service de Votre Seigneurie.</p>
+
+<p>»&mdash;Pourquoi donc? fit lord Henry, fort
+intrigué.</p>
+
+<p>»Votre Seigneurie a le pied trop petit, je
+ne pourrais jamais entrer dans ses bottes».</p>
+
+<p>Leurs investigations vont au delà de la
+chaussure, au delà même de la garde-robe
+et de l'office. Le caractère, la nature morale
+de leurs maîtres et de leurs maîtresses est
+scrutée et analysée par eux, non sans perspicacité,
+en ce qui se rapporte à leurs intérêts
+immédiats. Voici un document précieux,
+trouvé providentiellement dans un livre de
+cuisine:</p>
+
+<p>«La femme de chambre du premier nous
+a dit hier: «Retenez bien ceci: Toute maîtresse
+grasse est pleurnicheuse et collante;
+toute maîtresse maigre est agacée et agaçante;
+toute maîtresse petite est volontaire
+et hautaine; toute maîtresse grande et mince
+est orgueilleuse et défiante.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span>
+Nous laissons la responsabilité de ce morceau
+de physio-psychologie à M. Alfred
+Baude, qui l'a mis au jour. Mais nous nous
+associons volontiers aux réflexions suivantes:</p>
+
+<p>«Nous nous plaignons de ce que nos domestiques
+nous détestent, et comment voulez-vous
+qu'ils nous aiment. Nous inquiétons-nous
+d'eux? Quand leur vient-il de notre
+part un mot affectueux, une parole qui prouve
+que nous nous intéressons à eux?&mdash;Jamais!
+Nourris&mdash;blanchis&mdash;logés&mdash;éclairés&mdash;c'est
+tout.&mdash;Et cependant, l'être humain a
+besoin d'autre chose.</p>
+
+<p>»Les domestiques ne trouvant plus dans
+leurs maîtres que des automates, absolument
+sans c&oelig;ur, se groupent entre eux et forment
+une espèce de franc-maçonnerie dont l'unique
+but est de piller et de ridiculiser l'ennemi
+commun, le Maître. Que faire? Avant tout,
+traitez vos serviteurs comme on traite de
+grands enfants.</p>
+
+<p>»Ils le sont par leur éducation si rudimentaire
+et par leur position inférieure. De
+<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span>
+temps en temps une bonne parole, un bon
+sourire, un encouragement; vous ne soupçonnez
+pas combien vous vous en trouverez
+mieux. Puis, pour combattre cette déplorable
+habitude qu'ont les domestiques de changer
+à chaque instant de place, n'acceptez jamais
+un nouveau serviteur s'il ne vous apporte
+pas la preuve qu'il est resté au minimum
+deux ans dans la maison d'où il sort. Ah! si
+chacun de nous prenait cet engagement,
+quelle rapide amélioration dans notre mal!
+Et puis, songez quelquefois à l'axiome de
+Beaumarchais: «Aux qualités qu'on exige
+d'un domestique, connaissez-vous beaucoup
+de maîtres qui fussent dignes d'être
+valets?...»</p>
+
+<p>»En finissant, il est de toute justice de
+dire qu'il y a souvent de nobles c&oelig;urs dans
+la livrée. Que d'exemples ne pourrait-on
+citer: je n'en connais pas de plus touchant
+que celui-ci:</p>
+
+<p>«Un ancien négociant avait tout perdu: sa
+femme, ses enfants, sa fortune; il ne lui restait
+qu'une vieille domestique. Cette pauvre
+<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span>
+femme s'attacha à lui avec un admirable dévouement.
+Il était atteint d'une affreuse maladie
+de la peau; elle le soigna nuit et jour.
+Ce n'est pas tout; elle allait voir les vieux
+amis de son maître à son insu, et obtenait
+quelques secours. Un matin elle rentrait harassée;
+elle entend des éclats de voix et des
+rires, elle s'arrête et écoute: on se moquait
+d'elle, son vieux maître contrefaisait sa voix.</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! dit-elle, mon premier mouvement
+fut de m'en aller en courant, puis je songeai
+qu'il était vieux, malade, qu'il avait besoin
+de moi; je retins mes larmes et remuai
+bruyamment la clef dans la serrure avant
+d'entrer.»</p>
+
+<p>«Un honneste serviteur, dit le vieux gentilhomme
+français de La Hoguette, dans son
+<em>Testament</em>, est le surveillant de son maître,
+et un bon maître l'exemplaire de son serviteur.
+C'est pourquoi il n'y a point de combinaison
+entre les hommes, après celle du
+mari et de la femme, qui ait plus besoin
+d'estre bien faite que celle-ci.»</p>
+
+<p>J'ai rarement vu la moralité du contrat
+<span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span>
+entre maître et serviteur dégagée avec plus
+de netteté, d'élévation et d'éloquence que dans
+ces lignes, que je suis heureux d'exhumer:</p>
+
+<p>«Que penses-tu que fasse pour moi celui
+que tu crois un serviteur? Il me sert; tu te
+trompes, il se sert: le même travail qu'il feroit
+en sa maison pour vivre, il le fait en la
+mienne; s'il m'engage sa volonté pour me
+rendre quelque service, la mienne lui demeure
+en ôtage pour son salaire; si je trouve
+mon compte en ce qu'il fait pour moi, il y
+trouve le sien aussi; s'il se mêle de mes
+affaires, on s'aperçoit qu'il ne néglige pas
+les siennes; s'il fait valoir ma terre, il en partage
+les fruits à l'aise avec moi; s'il m'appreste
+à manger, il en taste le premier, il y
+contribuë de sa peine, et moi de toute la dépense.
+Notre communauté se découvre en
+tant de choses, que tout bien considéré, je
+trouve que l'assemblage du serviteur avec le
+maître n'est autre chose qu'une société qui
+se fait entre le pauvre et le riche pour leur
+utilité commune, en laquelle il n'y a aucune
+différence que le nom.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
+Un peu plus loin, de La Hoguette dit
+encore: «Tout service fait sans affection est
+sans goût; si on me le rend à regret, quoi
+qu'il me soit dû, je le reçois encore plus à
+regret; il n'y a que la chaleur du c&oelig;ur toute
+seule qui le puisse bien assaisonner. Cela
+étant, faisons-nous aimer de nos serviteurs;
+pour en estre aimé il les faut aimer: l'amitié
+ne reçoit que ce seul change.»</p>
+
+<p>Charron avait exprimé plus didactiquement
+la même pensée:</p>
+
+<p class="blockquote">
+«Traitter humainement ses serviteurs, et
+chercher plustost à se faire aimer que craindre
+est tesmoignage de bonne nature: les rudoyer
+par trop, monstre une ame cruelle, et que la
+volonté est toute pareille envers les autres
+hommes, mais que le defaut de puissance
+empesche l'execution. Aussi avoir soin de
+leur santé et instruction de ce qui est requis
+pour leur bien et salut.»</p>
+
+<p>Fénelon y revient souvent. Nous avons eu
+l'occasion, dans les livres qui ont précédé
+celui-ci, de toucher plus d'une fois à la question
+<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span>
+des domestiques, et d'en parler dans le
+même sens<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
+
+<p>Il résume tout, pour ainsi dire, dans ce
+passage:</p>
+
+<p>«Tâchez de vous faire aimer de vos gens
+sans aucune basse familiarité: n'entrez pas
+en conversation avec eux; mais aussi ne
+craignez pas de leur parler assez souvent
+avec affection et sans hauteur sur leurs
+besoins. Qu'ils soient assurés de trouver du
+conseil et de la compassion: ne les reprenez
+point aigrement de leurs défauts; n'en paraissez
+ni surpris ni rebuté, tant que vous
+espérez qu'ils ne seront pas incorrigibles;
+faites-leur entendre doucement raison, et
+souffrez d'eux souvent pour le service, afin
+d'être en état de les convaincre de sang-froid
+que c'est sans chagrin et sans impatience
+que vous leur parlez, bien moins pour votre
+service que pour leur intérêt.»</p>
+
+<p>On comprend que la conduite des domestiques
+<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span>
+et notre conduite vis à vis d'eux soient
+une difficulté de chaque instant dans le
+ménage. Cela introduit une complication
+extrême et de très désagréable nature dans la
+vie à deux; et si nous ne tenions, pour de
+délicates raisons de discrétion que l'on appréciera
+sans doute, à rester dans les généralités,
+il nous serait facile de mettre le doigt sur
+bien des plaies, ouvertes et entretenues dans
+le c&oelig;ur des époux par les domestiques ou à
+leur occasion. Nous nous contenterons de
+citer ce qu'Horace Raisson dit de la femme
+de chambre:</p>
+
+<p>«La femme de chambre a une grande
+influence sur la fidélité conjugale. Confidente
+née des secrets du ménage, adroite et fière,
+elle sera toujours disposée à en abuser; sotte,
+elle commettra à tous propos des inconséquences
+ou des balourdises. C'est un art difficile
+et rare, que celui de bien styler une
+femme de chambre.»</p>
+
+<p>Bien stylée ou non, la femme de chambre
+est souvent un instrument de désunion entre
+les époux. Son service, plus personnel, qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span>
+la met à chaque instant en contact avec les
+maîtres, la rend plus dangereuse en lui donnant
+plus de moyens pour faire du mal. Mais
+ses collègues des deux sexes, à la cuisine, à
+l'écurie, dans l'antichambre, à la loge, ne
+lui cèdent en rien lorsque l'occasion se présente
+ou qu'elle peut se faire naître. Le
+nombre de ménages ébranlés, chagrinés, disloqués,
+détruits par les jalousies que ces
+gens suscitent, par leurs faux rapports, leurs
+insinuations perfides, leurs lettres anonymes,
+leurs complaisances insinuantes, leurs man&oelig;uvres
+de toutes sortes, à la fois basses et
+audacieuses, est littéralement inimaginable.</p>
+
+<p>Certes ce n'est pas nous qui trouverons
+mauvais que les maîtres rendent aux serviteurs
+la vie plus douce, en s'intéressant à
+eux et en leur accordant une affectueuse
+attention. Mais qu'ils prennent garde? La
+pente de la familiarité est facile, et s'ils s'y
+laissent une fois glisser, ils ne pourront plus
+retenir ni leurs domestiques ni eux:</p>
+
+<p>«Dès que vous oubliez votre place vis-à-vis
+d'un domestique, vous l'autorisez à oublier
+<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span>
+la sienne vis-à-vis de vous», dit Ferrand, et
+il dit vrai.</p>
+
+<p>C'est ainsi que le bonheur conjugal, comme
+toutes les choses précieuses et délicates, est
+entouré, assiégé par une foule d'ennemis
+avides. On croirait voir des guêpes attaquant
+un beau fruit, au moment où sa maturité parfaite
+le rend le plus délicieux.</p>
+
+<p>Mais que de fois, sans compter les guêpes
+et autres insectes de l'extérieur, le fruit ne
+porte-t-il pas en lui son ver rongeur! «Le
+plus dangereux ennemi du bonheur des jeunes
+femmes, et par contre-coup du repos des
+maris, dit le <em>Code conjugal</em>, c'est l'imagination.
+Le jour où elles se croient opprimées,
+il n'est rien qu'elles ne soient capables d'entreprendre
+pour s'affranchir, ou du moins se
+venger; leur refuser une chose juste, c'est
+allumer en elles la volonté de l'obtenir et le
+désir d'en abuser.»</p>
+
+<p>Rien n'est plus désolant que de voir des
+jeunes femmes, entourées de tout ce qui
+donne et assure le bonheur, devenir ainsi les
+victimes d'elles-mêmes, et empoisonner ceux
+<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
+qu'elles aiment le mieux du chagrin de leurs
+imaginaires griefs. Dans tous les cas, si la
+passion n'est pas portée au point que tout ce
+qui n'est pas elle soit indifférent, si l'on a
+encore quelque souci de l'opinion du monde,
+quelque respect de soi, quelque espoir ou
+quelque désir que les maux dont on souffre
+se guérissent un jour, ayons toujours présent
+à l'esprit ce conseil dont on sent de plus en
+plus la justesse à mesure que l'expérience
+nous instruit: «On agit sagement en cachant
+avec un soin égal les douceurs et les amertumes
+du mariage<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.»</p>
+
+<p>Pour clore ce chapitre, nous répéterons la
+prière facétieusement judicieuse que des préoccupations
+de même ordre inspiraient au
+vieux compilateur de proverbes G. Meurier:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">De toute femme qui se farde,<br /></div>
+<div class="line">De personne double et languarde,<br /></div>
+<div class="line">De fille qui se recommande,<br /></div>
+<div class="line">De vallet qui commande,<br /></div>
+<div class="line">De chair sallé sans moutarde.<br /></div>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span></div>
+<div class="line">De petit disner qui trop tarde,&mdash;<br /></div>
+<div class="line">De languards en nos maisons,<br /></div>
+<div class="line">De fille oiseuse et menteuse,...<br /></div>
+<div class="line">De serviteur remply de paresse,<br /></div>
+<div class="line">De chambrière mal soigneuse,<br /></div>
+<div class="line">De bourse vuide et creuse,&mdash;<br /></div>
+<div class="line">De maison envinée,&mdash;<br /></div>
+<div class="line">De chausse déchirée,<br /></div>
+<div class="line">De fiebvre aigue enracinée,<br /></div>
+<div class="line">D'ennemy familier et privé,<br /></div>
+<div class="line">D'amy simulé et réconcilié,<br /></div>
+<div class="line">Et de choir en deptes toute cette année,<br /></div>
+<div class="line"><em>Libera nos, Domine!</em><br /></div>
+</div></div>
+
+<h2 class="p4">CHAPITRE IV</h2>
+<p><a id="Page_56"></a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span></p>
+<h3>MIEL ET FIEL</h3>
+
+<p class="p2">«Chez les anciens, les jeunes gens qui
+sacrifiaient à Junon nuptiale ôtaient le fiel
+de la victime immolée, et le jetaient au loin,
+pour témoigner leur résolution de bannir de
+leur union la colère et l'amertume<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.»</p>
+
+<p>L'auteur ne nous dit pas si le symbole
+était véridique ou menteur. Mais l'histoire
+des m&oelig;urs, qui domine l'histoire des gouvernements,
+le dit pour lui. Les plus anciens
+témoignages prouvent assez que les passions
+humaines ont, de tout temps et partout, fait
+<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span>
+à peu près la même somme de ravages, et
+que beaucoup de ceux qui avaient jeté au
+loin le fiel de la victime avaient conservé
+leur propre fiel en leurs flancs.</p>
+
+<p>C'est cela qu'il faut arracher, dès le seuil
+du mariage, et jeter au vent pour qu'il le
+dessèche et l'emporte. On l'a proclamé bien
+des fois: le temps des symboles et des mythes
+est accompli; nous sommes arrivés à
+l'époque du fait. C'est à nous de faire
+passer cette image des rites antiques dans
+la réalité, et c'est à ce prix seul que la vie à
+deux donnera sa pleine source de joies individuelles
+et de forces actives contribuant au
+bien social.</p>
+
+<p>Je trouve, dans les écrits d'une Anglaise,
+Mrs. Chapone, que j'ai déjà eu l'occasion de
+citer, une page qui développe avec une calme
+élévation et un rare bon sens la pensée que
+je viens d'indiquer. Se reportant aux conditions
+qui s'imposent aux mariés, vis-à-vis de
+leur famille respective, Mrs. Chapone demande
+à la jeune femme: «Si c'est un devoir
+important d'éviter toute discussion et tous
+<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span>
+désagréments avec ceux qui sont de la proche
+parenté de votre mari, de quelle conséquence
+n'est-il pas d'éviter toutes les occasions
+d'avoir du ressentiment l'un contre l'autre!»</p>
+
+<p>Elle poursuit: «Quoi qu'on puisse dire des
+<em>querelles d'amoureux</em>, croyez-moi, celles
+des gens mariés ont toujours d'épouvantables
+conséquences, pour peu qu'elles aient quelque
+durée ou quelque gravité. Si on les laisse
+amener des expressions d'amertume ou de
+mépris, ou trahir chez l'un des époux un sentiment
+habituel d'aversion ou de répugnance
+pour quelque particularité physique ou morale
+de l'autre, ce sont là des blessures qui
+ne se guérissent presque jamais complètement...
+Le souvenir douloureux de ce qui
+s'est passé surviendra souvent aux heures les
+plus tendres, et la moindre bagatelle le réveillera
+et le renouvellera. Il faut, dès le
+début, être particulièrement en garde contre
+cette source de malheur. De nouveaux mariés,
+dans l'excès même de leur amour, se
+laissent parfois aller à de petites scènes de
+jalousie et à des querelles puériles, qui, tout
+<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span>
+d'abord, aboutissent peut-être à un redoublement
+de tendresse, mais qui, souvent répétées,
+perdent leurs agréables effets, et ne
+tardent pas à en produire d'autres d'une nature
+tout opposée. La dispute devient chaque
+fois plus sérieuse; la jalousie et la défiance
+poussent des racines; le caractère se
+gâte des deux côtés; les habitudes d'aigreur,
+de contradiction, d'interprétation méchante
+prennent le dessus et finissent par dominer
+toute autre affection qui leur a donné naissance.
+Ne perdez jamais de vue que le
+bonheur du mariage repose tout entier sur
+une solide et permanente amitié,&mdash;à quoi
+rien n'est plus opposé que la jalousie et la
+défiance. Ces défauts ne sont pas moins contraires
+aux vrais intérêts de la passion. Vous
+ne gagnerez jamais rien à exiger de l'affection
+de votre mari plus qu'elle ne peut naturellement
+vous donner; la peur d'alarmer votre
+jalousie et d'amener une querelle pourra bien
+le forcer à feindre une tendresse plus vive
+que celle qu'il ressent; mais cet effort, cette
+contrainte même diminue et par degrés éteint
+<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span>
+réellement cette tendresse. Si donc il paraissait
+moins affectueux et moins attentif que
+vous ne le désirez, il faut ou réveiller sa
+passion en déployant quelque grâce nouvelle,
+quelque charme irrésistible de douceur
+et de sensibilité, ou bien vous conformer,
+du moins en apparence, au degré
+d'affection que son exemple prescrit; car
+c'est votre rôle de suivre modestement sa
+direction, plutôt que de lui faire sentir le désagrément
+de ne pas être capable de marcher
+du même pas que lui. La vérité est que c'est
+l'orgueil, plutôt que la tendresse, qui d'ordinaire
+dicte à une personne susceptible ses
+déraisonnables exigences; et cet orgueil est
+récompensé, comme il le mérite, par des
+mortifications et le froid éloignement de ceux
+qui en souffrent.»</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de particulier dans cet état, et
+ce que Mrs. Chapone fait bien ressortir, c'est
+que l'amour travaille ici contre lui-même. Or
+l'amour étant aveugle, comme chacun sait,
+ni l'un ni l'autre des époux ne s'aperçoivent
+du dommage causé, de la sape de plus en
+<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span>
+plus profonde qui se creuse et fera crouler
+l'édifice. Au contraire, il arrive qu'ils prennent
+goût à ces reproches et à ces querelles,
+sachant quels rapprochements, quels élans
+de passion les suivent. Comme ces gourmands
+au palais blasé qui ont besoin de tous
+les feux du poivre, du piment et du <em>curry</em>
+pour goûter la saveur d'un mets, les caresses
+de l'amour leur semblent fades s'ils ne les
+font précéder de l'orage des paroles injurieuses
+ou amères, et parfois&mdash;je le dis quoi
+qu'il m'en coûte&mdash;de la grêle des coups.</p>
+
+<p>Mais, de même que ces abus de condiments
+gâtent l'estomac, les scènes de ménage,
+quelque tendre qu'en soit le dénouement ordinaire,
+gâtent le c&oelig;ur. Un jour vient où la
+récompense ne paraît pas valoir le prix dont
+on l'achète, et le moindre mal qui puisse résulter
+de telles coutumes matrimoniales, c'est
+que l'impression de lassitude et de dégoût
+se produise chez les deux époux à la fois. Ils
+sont, du moins, en condition de reconnaître
+en même temps leur tort et de s'en corriger,
+ou, s'ils s'en sentent incapables, de s'entendre
+<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span>
+pour se créer, soit dans le mariage,
+soit en dehors, un <em>modus vivendi</em> où la part
+du scandale, toujours trop grande, sera réduite
+à son minimum.</p>
+
+<p>«Il n'y a guère de gens plus aigres que
+ceux qui sont doux par intérêt», dit Vauvenargues.
+Aussi ne faisons-nous pas appel au
+seul intérêt. C'est à l'intelligence et au c&oelig;ur
+que nous nous adressons à la fois pour mettre
+en garde les nouveaux époux contre ces mouvements
+désordonnés de la passion qui s'use
+elle-même et, comme le fruit décevant des
+rivages de la Mer Morte, ne laisse qu'une
+cendre amère dans la bouche des étourdis qui
+pensaient y puiser des jouissances toujours
+renouvelées et sans cesse de plus haut goût.</p>
+
+<p>Il faut être doux parce qu'on a du plaisir à
+l'être: parce qu'il n'est rien de meilleur au
+monde que d'être agréable à qui l'on aime,
+et que, quand le mari trouve que sa femme
+est bonne et que la femme trouve que son
+mari est bon, ils ont à eux deux ramené sur
+terre, pour eux et ceux qui les entourent, le
+paradis.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span>
+Le sujet est trop grave pour admettre la
+plaisanterie vulgaire qui n'a pour effet que
+le rire physique, lorsque son ineptie ou sa
+trivialité ne font pas hausser les épaules d'impatience
+et d'ennui. On ne s'attend donc pas
+à trouver ici la répétition des éternelles sottises
+sur la couleur du ménage et autres gaudrioles
+de la même farine. On ne m'en voudra
+pourtant pas, je l'espère, de rapporter,
+dans un intérêt de curiosité d'autant plus
+permise qu'elle se rattache étroitement à la
+question qui nous occupe, une explication
+assez ingénieuse et inattendue de la couleur
+jaune prise comme symbole conjugal.</p>
+
+<p>L'auteur des <em>Mémoires historiques et
+galans</em> pense qu'Ovide, en représentant
+l'Hymen <em>croceo velatus amictu</em>, «a voulu
+sans doute nous faire une leçon de ce qui est
+si essentiel au mariage. Les soucis d'une famille
+dont vous vous chargez, le risque que
+vous courez de tant de coups de fortune,
+la jalousie inévitable que vous avez d'une
+femme, pour peu qu'elle vous agrée, ou que
+votre honneur vous touche, ne sont-ce pas
+<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span>
+autant de sujets de jaunisse! et n'est-ce pas
+une merveille, si le tempérament le plus vigoureux
+et le plus enjoué ne tombe pas dans
+un état ictérique?»</p>
+
+<p>La jalousie est, à coup sûr, la disposition
+morale la plus propre à faire naître cet état, et
+il n'est guère de description de jaloux ou de
+jalouse qui ne soit marquée de ce trait: <em>jaune
+comme un coing</em>. C'est en effet celle qui met
+le plus de bile dans le sang, la passion fielleuse
+par excellence.</p>
+
+<p>«Toute jalousie, dit un ancien poète anglais<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>,
+doit toujours être étranglée à sa
+naissance; ou le temps conspirera bientôt à
+la rendre assez forte pour surmonter la vérité.»</p>
+
+<p>Le propre de la jalousie, en effet, est de
+donner aux visions que le soupçon fait surgir
+dans l'esprit le relief et la certitude de la réalité.
+Le jaloux objective les images qui hantent
+son cerveau avec une intensité curieuse
+pour l'observateur et formidable pour les
+<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span>
+époux. Car, sans insister sur cette facilité
+qu'a le jaloux&mdash;ou la jalouse&mdash;à se croire
+certain de ce qu'il imagine, surtout si c'est
+incroyable et monstrueux,&mdash;la jalousie crée,
+dans la vie à deux, tous les maux, et ne saurait
+en guérir un seul. C'est ce que voyait
+Fuller lorsqu'il écrivait: «Là où la jalousie
+est le geôlier, beaucoup s'échappent de leur
+prison; elle ouvre plus de voies au vice
+qu'elle n'en ferme.» La comédie de tous les
+âges et de tous les peuples a trouvé dans
+cette idée une source inépuisable de situations
+plaisantes et douloureuses à la fois,
+qui, à défaut des exemples que fournit en
+abondance l'expérience journalière de la vie,
+peuvent servir de documents et d'enseignement.</p>
+
+<p>Le dicton populaire: «On n'est jaloux que
+de ce qu'on aime» n'est vrai que par rapport
+à un amour égoïste qui, tout en se portant
+sur autrui, n'est proprement que l'amour-propre
+ou l'amour de soi. Nous concevons la
+douleur immense, l'irrémédiable désespoir
+que peut jeter dans un c&oelig;ur aimant la découverte
+<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
+de la trahison de l'être aimé. Nous
+concevons encore, tout en les blâmant et en
+les regrettant, les mouvements impétueux
+qui poussent en ces circonstances les personnes
+violentes et passionnées à des excès
+que les cours d'assises condamnent ou acquittent,
+au hasard de l'impression produite sur
+des jurés sensibles. Mais nous ne saurions
+considérer la jalousie <em>à priori</em>, si l'on peut
+dire, celle qui obsède l'esprit au fort même
+de l'amour partagé et qui, à défaut de motifs,
+se forge des catastrophes chimériques et se
+nourrit avidement du poison des soupçons,
+que comme une maladie morale dont il faut
+se guérir à tout prix, si l'on ne veut faire
+son propre malheur en même temps que le
+malheur de celui ou de celle qu'on aime plus
+que tout au monde, bien qu'en l'aimant fort
+mal.</p>
+
+<p>En de pareilles maladies, il n'y a guère
+qu'un médecin et qu'un remède, à savoir la
+volonté. Mais, hélas! on ne veut pas, ou l'on
+ne peut pas vouloir. Il y a des maux où l'on
+se complaît, des plaies qu'on prend un âcre
+<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span>
+plaisir à aviver, des douleurs dont il est voluptueux
+de souffrir. La jalousie est une de
+ces tortures qui font goûter à leurs victimes
+les délices de la damnation.</p>
+
+<p>On rapporte de Ninon de Lenclos cette
+parole: «Jamais une femme ne sait mauvais
+gré à son mari de plaire à plusieurs
+femmes, pourvu qu'elle soit toujours préférée.»</p>
+
+<p>Malheureusement, en fait de mariage, l'autorité
+de Ninon est médiocre. Et puis de son
+temps, le fatalisme de la passion et l'irresponsabilité
+de la névrose étaient choses peu
+connues, qui ne troublaient guère la raison
+des gens. En ce temps-là, et même plus tard,
+on pouvait espérer convaincre et persuader
+par un dilemme, et l'auteur des <em>Considérations
+sur le Génie et les M&oelig;urs de ce siècle</em>
+ne perdait pas sa peine en écrivant: «C'est
+faire une cruelle injure à une femme sage,
+que de lui témoigner de la jalousie; c'est
+faire trop d'honneur à une femme galante,
+et donner beau jeu à une coquette.»</p>
+
+<p>Il laissait au lecteur le soin facile de retourner
+<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
+la proposition à l'usage de la femme
+envers le mari.</p>
+
+<p>Aujourd'hui l'arsenal du raisonnement ne
+fournit point d'arme capable de porter un
+coup sûr, et, pour combattre les erreurs du
+sentiment, c'est au sentiment qu'il faut avoir
+recours. La seule considération qui puisse,
+croyons-nous, contrebalancer la jalousie dans
+une âme infestée de ce venin, c'est le désir
+de faire le bonheur de l'être aimé. Si la passion
+maudite laisse au jaloux une minute de
+clairvoyance et qu'il ait conscience des tourments
+qu'il inflige, il se guérira ou se dominera.
+S'il ne le faisait, son amour serait méprisable,
+car ce ne serait, répétons-le, qu'un
+égoïsme sans pitié.</p>
+
+<h2 class="p4">CHAPITRE V</h2>
+
+<p><a id="Page_70"></a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span></p>
+
+<h3>SABLES MOUVANTS</h3>
+
+<p class="p2">Comment assurer la navigation de la barque
+conjugale sur les eaux mal sondées de la vie?
+On relève çà et là des écueils, des récifs, des
+promontoires où la mer se brise avec les
+épaves qu'elle entraîne, des points fixes où le
+péril est constant. On y établit des signaux;
+on y allume des phares; des pilotes indiquent
+les passes, les heures de marée, les courants,
+les tourbillons et les remous, et conduisent
+au port prochain. Mais ce que feux, balises,
+ancres, conseils de pilote sont impuissants à
+signaler, ce sont les hauts fonds changeants,
+les bancs de sable que le jusant déplace, qui,
+<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span>
+là où tout à l'heure les vaisseaux à grand tirant
+passaient voiles dehors et barre au vent,
+arrêtent les humbles barques sans leur laisser
+même l'espoir de se renflouer au flot prochain.</p>
+
+<p>Contre ce danger de tous les parages et de
+tous les instants, il n'y a qu'une défense: la
+prudence et l'adresse des navigateurs. Il faut
+avoir la sonde en main, l'&oelig;il au guet, être
+prêt à la man&oelig;uvre et ne pas s'y tromper
+d'un brin de fil.</p>
+
+<p>Notre tâche, à nous, est de déterminer,
+aussi exactement que possible, les circonstances
+dans lesquelles on est le plus exposé
+à donner dans ces sables mouvants.</p>
+
+<p class="left5 font95">Souvent la peur d'un mal fait tomber dans un pire,</p>
+
+<p>a versifié le sage Boileau.</p>
+
+<p>Gardons-nous donc également de la disposition
+habituelle à la pusillanimité, et des
+sursauts de frayeur qui ébranlent les nerfs et
+troublent le cerveau. Mais ne nous laissons
+pas aller à une sécurité qui est trompeuse
+dès qu'elle endort. Les conditions qui semblent
+<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span>
+le mieux faites pour éloigner toute
+alarme, sont quelquefois grosses d'accidents.
+«Il ne suffit pas, dit avec raison le <em>Spectator</em>,
+pour faire un mariage heureux, que
+l'humeur des deux époux soit semblable; je
+pourrais citer cent couples qui n'ont pas
+gardé le moindre sentiment d'amour l'un
+pour l'autre et qui sont pourtant tellement
+semblables d'humeur que, s'ils n'étaient pas
+déjà mariés, le monde entier les déclarerait
+faits pour être mari et femme.»</p>
+
+<p>Qui se ressemble s'assemble; les angles
+sortants s'adaptent aux angles rentrants; les
+électricités de nom contraire s'attirent et
+celles de même nom se repoussent; on se
+plaît par les contrastes, et on se complète
+par les différences; tout s'accepte plutôt que
+les incompatibilités d'humeur.&mdash;Voilà une
+liste de termes contradictoires qu'on pourrait
+indéfiniment allonger. Les maximes se démentent
+les unes les autres et elles n'en
+sont pas moins vraies chacune en son particulier.
+On voit dès lors sur quel terrain
+mouvant nous marchons, et de quelle absolue
+<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span>
+nécessité sont la netteté du coup d'&oelig;il et
+la souplesse des allures dans ce domaine du
+relatif.</p>
+
+<p>Pour l'homme, le premier soin, c'est de
+jeter au rebut un stock d'opinions et d'idées
+courantes sur la femme, dont les jeunes gens
+et les vieux célibataires font leur évangile
+quotidien. On lit dans les Védas: «Celui
+qui méprise une femme méprise sa mère.»
+Beaucoup d'hommes ne croient pas manquer
+à leur mère en entretenant sur les femmes
+en général des théories plus que sceptiques.
+Qu'ils méditent le précepte des Védas. Le
+Français a trop vive dans l'esprit la vieille
+logique des races dont il est un rejeton,
+pour ne pas comprendre la rigoureuse vérité
+de cette parole de nos ancêtres aryens. Il y
+ajoutera finement ce corollaire: Qui méprise
+une femme méprise sa femme; et il
+concluera que le respect de la femme est une
+condition essentielle dans la constitution de
+la famille, car si le mari, ayant eu commerce
+avant le mariage avec tant de femmes qu'il
+se croyait le droit de mépriser, généralise
+<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span>
+les données plus ou moins exactes de son
+expérience de jeune homme, et n'accorde
+son estime à sa femme que sous bénéfice
+d'inventaire, comment l'élèvera-t-il ou la
+maintiendra-t-il à la hauteur de sa mission,
+et pourquoi ses enfants ne la mépriseraient-ils
+pas aussi?</p>
+
+<p>Ce respect se traduit de diverses façons,
+suivant les positions sociales et l'éducation
+reçue. Il suffit qu'il existe. Un critérium à
+peu près certain, c'est le ton de politesse qui
+règne entre les époux. «L'intimité, dit
+l'auteur des <em>Doutes sur différentes opinions
+reçues dans la société</em>, qui doit
+exclure le compliment et la cérémonie, se détruit
+infailliblement dès qu'on en bannit la
+politesse.»</p>
+
+<p>On entend bien&mdash;l'auteur prend soin de
+l'indiquer&mdash;qu'il ne s'agit pas ici de formules
+banales et de conventionnalités mondaines,
+mais bien de cette politesse de c&oelig;ur
+qui inspire l'aménité des manières et répand
+autour d'elle comme une chaude atmosphère
+de bienveillance et d'affection.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span>
+Cette politesse entre époux manque souvent.
+On en a fait mille fois la remarque. Si,
+dans une compagnie, un homme néglige
+avec affectation une femme et s'efforce d'être
+aimable avec les autres, il y a gros à parier
+qu'il est le mari de la première.</p>
+
+<p>«J'étais, raconte Chamfort, à table à côté
+d'un homme qui me demanda si la femme
+qu'il avait devant lui n'était pas la femme de
+celui qui était à côté d'elle. J'avais remarqué
+que celui-ci ne lui avait pas dit un mot; c'est
+ce qui me fit répondre à mon voisin: «Monsieur,
+ou il ne la connaît pas, ou c'est sa
+femme.»</p>
+
+<p>S'il ne l'avait pas connue, il n'aurait eu de
+cesse qu'il n'eût fait sa connaissance: c'était
+bien sa femme.</p>
+
+<p>Les résultats d'une telle conduite sont faciles
+à prévoir. La femme, justement froissée,
+se sent éloignée et s'éloigne; et les privautés,
+souvent grossières, du tête à tête, par lesquelles
+tant de malotrus pensent compenser
+les froideurs et les dédains marqués en public,
+sont, dans les circonstances, le contraire
+<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span>
+de ce qu'il faudrait pour la ramener.</p>
+
+<p>Les rudesses, les mots qui bafouent ou
+rabrouent dans l'intimité, doivent avoir, et
+ont, un effet analogue. «Si on savait, dit
+une romancière contemporaine qui se cache
+sous le pseudonyme d'Ary Ecilaw, combien,
+pour une femme à qui son mari n'en accorde
+jamais, la sympathie a une attirance! combien
+il est doux et dangereux de se voir comprise
+par un autre, ou bien de s'entendre répéter
+qu'on est une sotte!»</p>
+
+<p>On voit où cela mène, et ce qui se trouve
+fatalement au bout.</p>
+
+<p>Vous creusez un fossé, vous y poussez
+votre compagne, et vous vous indignez de la
+culbute!... Vous êtes de plaisants compagnons!</p>
+
+<p>Ce que nous venons de dire ne s'applique
+pas moins aux dames qu'aux messieurs. Les
+femmes, même les mieux élevées et les plus
+entichées de belles manières, ont une remarquable
+propension à lâcher la bride aux gros
+mots dans l'intimité du foyer, en s'adressant
+à leurs maris. L'être idéal, immatériel, qui,
+<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span>
+dirait-on, ne touche pas terre, se nourrit
+d'ambroisie, et apparaît avec de vagues ailes
+d'ange dans le dos, sait, à l'occasion, se
+servir d'un vocabulaire dont rougirait le plumage
+du Vert-Vert des nonnes de Gresset.
+Les mots sont comme de fines flèches empennées
+et barbelées. Ils pénètrent profondément
+et restent dans la blessure qu'ils
+enveniment. On a de l'indulgence, de l'indifférence;
+on secoue les épaules; on rit ou
+l'on a pitié. Mais, si fort qu'on soit, on est
+atteint, et, si l'amour y résiste, ce n'est pas
+sans s'affaiblir ou sans y prendre de l'aigreur.</p>
+
+<p>Cette grossièreté provocante et acerbe
+n'est, d'ailleurs, pas plus à redouter que je
+ne sais quelle vulgarité de propos, assez
+commune chez les femmes, et dont l'effet le
+plus certain chez le mari est l'impatience ou
+l'éc&oelig;urement. L'auteur de <em>A Woman's
+Thoughts upon Women (Pensées d'une
+femme sur les femmes)</em> a représenté en
+traits assez vifs ce côté du caractère féminin.</p>
+
+<p>«Celle qui, à l'instant où l'infortuné mari
+<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span>
+rentre à la maison, s'attache à lui avec un
+long récit de griefs domestiques, réels ou
+imaginaires,&mdash;lui disant que le boucher
+n'apporte jamais sa viande à l'heure, que le
+boulanger marque des pains en trop, qu'elle
+est sûre que la cuisinière boit, que le cousin
+de Mary a prélevé son dîner hier sur le gigot
+de mouton,&mdash;eh bien, une telle femme mérite
+ce qu'elle reçoit: froideur, paroles aigres,
+empressement à se plonger dans quelque
+journal; quelquefois un cigare allumé de
+colère, une promenade dehors, sans invitation
+de l'accompagner, ou le cercle. Pauvre petite
+femme! Elle reste à pleurer sur son foyer
+solitaire, ne s'avouant pas qu'elle a tort, mais
+seulement qu'elle est très malheureuse et
+très mal traitée. Pourrait-on se permettre de
+recommander à son attention une maxime
+qui vaut de l'or?&mdash;«N'importunez jamais
+un homme de choses auxquelles il ne peut
+remédier ou qu'il ne comprend pas....»&mdash;Et
+quand il revient, l'honnête homme! peut-être
+un peu repentant de son côté, il n'y a
+qu'une conduite que je conseille à toutes les
+<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span>
+femmes sensées: l'entourer de ses bras et
+retenir sa langue.»</p>
+
+<p>«Le bonheur conjugal, dit Carmen Sylva
+(on sait que tel est le nom dont il plaît à la
+reine de Roumanie de signer ses écrits), est
+souvent compromis par une simple différence
+de vocabulaire.»</p>
+
+<p>Efforcez-vous donc, jeunes époux, de parler
+la même langue, et, s'il est nécessaire,
+que celui des deux qui sait le moins prenne
+des leçons de l'autre, simplement, naturellement,
+avec la naïveté du c&oelig;ur et la docilité
+de l'amour.</p>
+
+<p>On trouve, dans Henri Heine, cette très
+juste remarque, suivie d'une comparaison
+que chacun peut varier suivant ses sensations
+et son goût:</p>
+
+<p>«Rien de triste, pour un homme instruit,
+comme de vivre avec une femme qui ne sait
+rien.</p>
+
+<p>»Il éprouve l'ennui vague et très réel que
+donne dans une chambre la vue d'une pendule
+qui ne va pas.»</p>
+
+<p>Ou qui va trop et bat la berloque. Telles
+<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span>
+ces «bonnes bourgeoises», que montre Mercier
+dans son <em>Tableau de Paris</em>, «qui dissertent
+à perte de vue sur des riens, érigent
+en événements les moindres incidents
+domestiques, parlent des méfaits de leurs
+servantes comme de crimes publics et ne
+trouvent d'autre diversion à une conversation
+oiseuse qu'un jeu non moins
+oiseux.»</p>
+
+<p>Plus d'un homme intelligent, cultivé,
+voué, par goût ou par nécessité de position,
+à la science, ou aux lettres, ou aux arts, s'est
+trouvé, avant de s'en être rendu compte, attelé
+à une «bourgeoise» de cette sorte.
+Quelquefois le courage manque, on jette le
+manche après la cognée, et, le mariage étant
+un piège, on s'en dépêtre comme on peut.
+Le plus souvent on fait la part du feu, on
+s'arrange pour dédoubler son existence, et,
+content de trouver à l'intérieur certaines satisfactions
+matérielles au-delà desquelles il
+serait vain de rien prétendre, on cherche au
+dehors l'accomplissement des promesses que
+le mariage n'a pas tenues.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span>
+La chose ne se fait ni sans tiraillements,
+ni sans douleurs. Car si rien n'est «plus
+embarrassant que d'avoir pour femme ou
+pour mari une personne ridicule, lorsqu'on
+ne l'est pas soi-même», et si «c'est un sujet
+habituel d'humiliation, ou tout au moins
+d'inquiétude<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>», il est difficile d'en prendre
+son parti, et encore plus difficile de faire entendre
+raison à celui des deux qui prête à
+rire, la nature humaine étant ainsi faite que
+les prétentions sont d'autant plus étendues
+et exigeantes que le mérite est mince et de
+mauvais aloi.</p>
+
+<p>C'est bien là «ce tourment de toutes les minutes
+dont parle Philarète Chasles, qui s'empare
+de nous quand nulle sympathie d'intelligence
+ne nous attache à ce que notre c&oelig;ur
+aime.» Jean-Paul Richter a tracé le tableau
+poignant de ce supplice en des pages que
+je demande la permission de reproduire dans
+la traduction que le grand critique que je
+<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span>
+viens de citer en donnait il y a près de cinquante
+ans<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p>
+
+<p>«Une mort intellectuelle saisit le jeune
+homme; il s'assit dans le vieux fauteuil et
+couvrit ses yeux de ses mains. Il vit se soulever
+cette brume qui nous cache l'avenir; à
+ses regards se révéla sa vie future, vaste
+espace aride, couvert de cendres et des débris
+de feux éteints; perspective désolée,
+jonchée de feuillages jaunis, de rameaux
+desséchés et d'ossements qui blanchissent
+sur le sable. Il reconnut que l'abîme entre
+son c&oelig;ur et celui de Lenette irait toujours
+se creusant, il le reconnut avec un désespoir
+profond, avec une netteté désolante. Jamais
+tu ne peux revenir, ancien amour, amour si
+pur et si beau. Lenette ne quittera jamais son
+obstination, sa froide réserve, ses habitudes
+étroites. Son c&oelig;ur est à jamais frappé de
+mort, sa tête est fermée à jamais à toute pensée;
+elle est destinée à ne le comprendre jamais,
+à ne jamais l'aimer...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span>
+«Lenette était assise et continuait de travailler
+sans rien dire. Son c&oelig;ur blessé reculait
+devant les regards et les paroles, comme on
+se garantirait de l'atteinte des vents glacés.
+La nuit tombait; elle n'alla pas chercher de
+lumière, elle aimait mieux l'obscurité.</p>
+
+<p>«Alors on entendit tout à coup un musicien
+errant s'accompagner avec la harpe, pendant
+que son enfant jouait de la flûte...</p>
+
+<p>»Leurs c&oelig;urs étaient pleins et serrés.
+L'harmonie vint les frapper comme de mille
+piqûres. Jamais notre âme ne parle plus haut
+que lorsque la musique l'éveille; rossignol,
+qui ne chante jamais mieux qu'après un écho
+sonore. Ah! que d'anciennes espérances surgissent
+tout à coup! Combien de souvenirs
+il retrouva quand les arpèges de la harpe
+rappelèrent les temps passés à sa mémoire!
+Il se revoyait jeune, plein de désirs, confiant
+en l'avenir, cherchant un c&oelig;ur fait pour l'aimer,
+un esprit fait pour le comprendre...
+Joies perdues! promesses menteuses! que
+de désappointements! Où est celle qui devait
+lui payer son amour par du bonheur?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span>
+«<em>Je ne l'ai point trouvée!</em> Ces mots retentissaient
+comme une dissonance au milieu de
+la mélodie. Ses parents bien-aimés, les bocages
+de la maison maternelle reparaissaient
+à ses yeux; la musique les évoquait, ainsi que
+les amis et les affections de son premier âge...
+Et maintenant pas une âme pour l'entendre,
+pas un être qui l'aime!...</p>
+
+<p>»Les musiciens se turent. Cette pause
+solennelle augmenta son émotion; il s'approcha
+de Lenette, et d'une voix tremblante
+il lui dit: <em>Allez donner cela aux musiciens</em>.
+A peine les derniers mots furent intelligibles.
+La clarté des bougies de la maison située en
+face frappait le visage de Lenette; elle avait,
+à son approche, affecté d'essuyer la vitre que
+son haleine avait ternie. Il s'aperçut que des
+torrents de larmes muettes s'échappaient de
+ses yeux.</p>
+
+<p>»<em>Lenette</em>, dit-il plus doucement, <em>je vous
+en prie, portez-leur cela, ils vont s'en aller</em>.</p>
+
+<p>»Elle prit la pièce de monnaie; leurs
+regards se rencontrèrent, mais ceux de la
+femme étaient déjà secs, tant leurs âmes
+<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span>
+étaient devenues étrangères l'une à l'autre!
+Ils étaient parvenus à cet état déplorable, où
+une émotion commune n'échauffe et ne réconcilie
+pas. Le besoin d'affections partagées
+inondait son être, mais le c&oelig;ur de Lenette
+n'était plus à lui. Il aurait voulu l'aimer, il
+en sentait l'impossibilité déchirante; il connaissait
+cette nature aride et vulgaire. Il
+s'assit dans l'embrasure de la fenêtre, sur
+laquelle il appuya son front brûlant. Lenette
+y avait par hasard placé son mouchoir trempé
+de ses larmes; car la malheureuse créature,
+après une journée de contrainte, avait beaucoup
+pleuré.</p>
+
+<p>»Ce mouchoir humide frappa le jeune
+homme comme un remords. Les musiciens
+recommencèrent; la voix et la flûte seules
+chantaient:</p>
+
+<p class="left5 font95">Les morts sont morts, c'en est fait pour toujours!</p>
+
+<p>»Une angoisse nouvelle le saisit comme
+un linceul de glace. Il pressa le mouchoir sur
+ses yeux humides, et répéta en sanglotant:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span>
+»&mdash;Oui, oui, c'en est fait pour toujours!</p>
+
+<p>»La pensée du trépas se présenta à lui; ce
+fut une espérance; il lui sembla que les musiciens,
+en marquant la mesure, sonnaient
+les dernières heures de sa vie; il se vit descendre
+dans le tombeau et respira.</p>
+
+<p>»Bientôt il entendit Lenette entrer et
+allumer une chandelle. Il alla vers elle et lui
+donna le mouchoir. Si désolé, si navré, si
+abattu, il avait besoin de se rattacher à un
+être humain quel qu'il fût. Lenette n'était
+plus la femme de son choix; mais elle souffrait,
+mais elle avait pleuré. Lentement, sans
+se baisser, sans prononcer un mot, il l'enlaça
+de ses bras et l'attira; mais elle détourna la
+tête froidement, avec dégoût, se dérobant à
+son baiser. Il en ressentit une peine aiguë.</p>
+
+<p>»<em>Suis-je donc plus heureux que toi?</em>
+dit-il.</p>
+
+<p>»Puis, laissant tomber sa tête sur celle
+de Lenette, il la pressa sur son sein. Vains
+embrassements! Alors des profondeurs de son
+âme, mille voix jaillirent et répétèrent: C'en
+est fait pour toujours?»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span>
+Le besoin de distractions extérieures, de
+divertissements, de fêtes, de plaisirs mondains
+est un écueil trop connu et contre lequel on
+est, de toute part, trop mis en garde pour que
+nous y insistions. Pour être intéressant et
+vraiment pratique, il faudrait entrer dans le
+détail. Mais la revue, même rapide, des occasions
+et des formes de dissipation que la vie
+du monde offre chaque jour, remplirait tout
+un volume aisément. Force nous est donc de
+nous en tenir à l'expression généralisée de
+notre pensée.</p>
+
+<p>Eh quoi! dira-t-on. Vous ne permettez même
+pas qu'on danse?...&mdash;Si vraiment, faites de
+la musique, chantez, dansez, amusez-vous de
+mille manières, mais faites-le franchement,
+sans apprêt ni arrière-pensée, et surtout dans
+des conditions telles que vos devoirs ne restent
+pas en souffrance à la maison.</p>
+
+<p>Ce n'est pas ce qu'il y a de plus facile,
+s'il faut en croire le <em>Code conjugal</em> d'Horace
+Raisson: «Le bal, tel que nos usages
+l'ont fait, a cessé d'être une distraction
+agréable; les apprêts en sont un travail, le
+<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span>
+plaisir en est une fatigue, et le résultat un
+danger.»</p>
+
+<p>Je retrouve, dans de vieux papiers, des
+vers juvéniles qu'en raison du sujet traité
+je me hasarde à transcrire. A défaut d'autre
+mérite, ils ont celui d'être inédits:</p>
+
+<p class="p2 i9"><b>I</b></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">Un bal est, à vrai dire, une superbe chose.<br /></div>
+<div class="line">Tournoyer en ayant sur la tête une rose,<br /></div>
+<div class="line">Un bleuet, des épis, des fruits ou du foin vert<br /></div>
+<div class="line">Artistement montés avec du fil de fer,<br /></div>
+<div class="line">C'est un bonheur auquel s'abandonnent les femmes<br /></div>
+<div class="line">Sans pouvoir résister. L'horizon que les flammes<br /></div>
+<div class="line">Du soleil d'Orient empourprent au matin,<br /></div>
+<div class="line">Ne brille guère auprès des habits de satin<br /></div>
+<div class="line">Irisés de reflets par la lueur des lustres,<br /></div>
+<div class="line">Les larges escaliers, les piliers, les balustres,<br /></div>
+<div class="line">Les salles où l'on se presse, et les parquets cirés<br /></div>
+<div class="line">Où le novice tombe, et les vieux murs dorés,<br /></div>
+<div class="line">Et l'orchestre entassé dans une loge étroite,<br /></div>
+<div class="line">Les hommes saluant du geste, à gauche, à droite,<br /></div>
+<div class="line">Les femmes portant rouge et dents et cheveux faux,<br /></div>
+<div class="line">Se cherchant l'une à l'autre, en riant, des défauts,&mdash;<br /></div>
+<div class="line">Oh! c'est un beau coup d'&oelig;il! plus beau que, dans les plaines,<br /></div>
+<div class="line">Les sapins se courbant aux nocturnes haleines;<br /></div>
+<div class="line">Que les buissons d'avril pleins de fleurs et d'oiseaux,<br /></div>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span></div>
+<div class="line">Et la chanson du vent à travers les roseaux.<br /></div>
+<div class="line">Le poète est un fou que l'on comprend à peine;<br /></div>
+<div class="line">Il croit donc à la femme une âme plus qu'humaine,<br /></div>
+<div class="line">Puisqu'il l'adore ainsi qu'on adorerait Dieu,<br /></div>
+<div class="line">Et qu'il souffre de voir tant d'hommes au milieu<br /></div>
+<div class="line">De ces femmes faisant, pour cela seul venues,<br /></div>
+<div class="line">Des exhibitions de leurs épaules nues!<br /></div>
+<div class="line">Ces regards, ces souris que l'on jette en passant;<br /></div>
+<div class="line">Ces valses où le sein palpite, frémissant<br /></div>
+<div class="line">Sous la main d'un butor qui raille ou qui s'enivre;<br /></div>
+<div class="line">Cette école où la nuit, pour apprendre à bien vivre,<br /></div>
+<div class="line">Va la fille au front pur que sa mère conduit,&mdash;<br /></div>
+<div class="line">Il croit que tout cela ne vaut pas un réduit<br /></div>
+<div class="line">Obscur, sous le feuillage, alors que le ciel sombre<br /></div>
+<div class="line">S'illumine des feux lointains d'astres sans nombre,<br /></div>
+<div class="line">Et que l'air, se chargeant de la rosée en pleurs,<br /></div>
+<div class="line">Fait monter au cerveau le doux parfum des fleurs.<br /></div>
+</div></div>
+
+<p class="p2 i9"><b>II</b></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">En bas: des murs, des fleurs, du sable, des feuillages;<br /></div>
+<div class="line">Un filet d'eau tombant d'un roc en coquillages;<br /></div>
+<div class="line">Une glace au milieu d'arbrisseaux enlacés<br /></div>
+<div class="line">(Meuble tout pastoral!); des lampions bercés<br /></div>
+<div class="line">Au vent qui souffle frais sous l'étroit péristyle.<br /></div>
+<div class="line">En haut, de grands salons empire, d'un beau style,<br /></div>
+<div class="line">Où l'or des murs fait mal aux yeux enthousiasmés<br /></div>
+<div class="line">De voir des fleurs parmi des flambeaux allumés;<br /></div>
+<div class="line">Les hautbois de l'orchestre envoient des notes aigres.<br /></div>
+<div class="line">Des vieux, en cheveux teints, verts-galants, très allègres,<br /></div>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span></div>
+<div class="line">Choisissent pour danser les filles de quinze ans,<br /></div>
+<div class="line">Et leur tiennent, tout bas, de ces discours plaisants<br /></div>
+<div class="line">Qui font rougir toujours, et quelquefois sourire;<br /></div>
+<div class="line">&mdash;Le grand âge, en effet, autorise à tout dire.&mdash;<br /></div>
+<div class="line">Les jeunes vont traînant parmi le tourbillon<br /></div>
+<div class="line">Des mamans de grand poids, au teint de vermillon,<br /></div>
+<div class="line">Ou portent en leurs bras de laides filles maigres,<br /></div>
+<div class="line">Exhalant les parfums, les sels et les vinaigres<br /></div>
+<div class="line">Du lointain Orient, fabriqués à Paris;<br /></div>
+<div class="line">Et l'amour, le chagrin, les haines, les mépris<br /></div>
+<div class="line">S'enchaînent par les mains en dansant, face à face,<br /></div>
+<div class="line">L'orage dans le fond, le calme à la surface;<br /></div>
+<div class="line">Calme plus effrayant que, dans les hautes mers,<br /></div>
+<div class="line">L'âpre lutte des vents contre les flots amers.<br /></div>
+</div></div>
+
+<p class="p2 i9"><b>III</b></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">Oh! ce qui vaut bien mieux que ces bals où l'on sue,<br /></div>
+<div class="line">Où l'air vous pèse au front ainsi qu'une massue;<br /></div>
+<div class="line">Où pour mieux respirer, on brise d'un bâton<br /></div>
+<div class="line">Les fenêtres<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>; où fleurs, tulle, fil de laiton,<br /></div>
+<div class="line">Satin, franges, rubans, paillettes et dentelles<br /></div>
+<div class="line">Dont s'enorgueillissaient follement les plus belles,<br /></div>
+<div class="line">Sur le parquet fumant sont couchés au matin,<br /></div>
+<div class="line">Comme de vains flacons après un grand festin;<br /></div>
+<div class="line">Où d'appétit la femme à l'homme le dispute,<br /></div>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span></div>
+<div class="line">Engloutissant gâteaux et sorbets dans la lutte;&mdash;<br /></div>
+<div class="line">Oh! ce qui vaut bien mieux, c'est un profond amour<br /></div>
+<div class="line">Où l'étoile la nuit, et le soleil le jour,<br /></div>
+<div class="line">Comme en un lac d'azur calme, se réfléchissent.<br /></div>
+<div class="line">Lorsque les rameaux verts en cadence fléchissent,<br /></div>
+<div class="line">Que le ramier gémit auprès du nid natal,&mdash;<br /></div>
+<div class="line">Loin des vaines rumeurs qui bourdonnent au bal,<br /></div>
+<div class="line">Il est bon, il est doux, au fond des solitudes,<br /></div>
+<div class="line">A l'abri du mensonge et de ses turpitudes,<br /></div>
+<div class="line">De voir s'épanouir, comme une douce fleur,<br /></div>
+<div class="line">Une femme ingénue, à l'âme grande, au c&oelig;ur<br /></div>
+<div class="line">Pur, et croyant encore au bien dans ce vieux monde;<br /></div>
+<div class="line">De sentir, en ce siècle où l'égoïsme abonde,<br /></div>
+<div class="line">Que l'on vit pour une autre, et qu'on ne va pas seul,<br /></div>
+<div class="line">Mais que, si le trépas vous jetait son linceul,<br /></div>
+<div class="line">Un doux être mourrait de votre mort peut-être.<br /></div>
+<div class="line">L'amour&mdash;oui, je le sais&mdash;est le sublime maître<br /></div>
+<div class="line">Qui répand l'harmonie à flots sur l'univers,<br /></div>
+<div class="line">Et met une auréole aux fronts d'ombre couverts...<br /></div>
+</div></div>
+
+<p class="p2">De la dissipation à la paresse, il n'y a
+qu'un pas. La femme dissipée, lorsqu'elle ne
+trouve pas au dehors l'aliment propre à la
+frivolité de son esprit, lorsqu'elle est obligée,
+pour une raison ou pour une autre, de rester
+chez elle au lieu de se répandre dans le
+monde, se réfugie dans les rêves de la nonchalance
+et devient invariablement paresseuse.
+<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span>
+De même dans toute femme d'intérieur
+paresseuse il y a l'étoffe d'une dissipée.</p>
+
+<p>«O femme, s'écrie poétiquement l'Américain
+Washington Irving, tu sais l'heure où
+revient le brave chef de la maison, lorsque
+la chaleur et le fardeau du jour sont passés.
+Ne le laisse pas alors, harassé de fatigue et
+accablé de découragement, trouver, en arrivant
+à sa demeure, que les pieds qui doivent
+accourir à sa rencontre errent au loin,
+que la douce main qui doit essuyer la sueur
+de son front frappe à la porte de maisons
+étrangères.»</p>
+
+<p>Ceci pour les <em>mesdames Benoîton</em>. Ecoutons
+Michelet nous parler des casanières oisives,
+dont le cercle d'opérations s'étend du
+cabinet de toilette à la salle à manger, de la
+salle à manger à la chaise longue du boudoir,
+et de la chaise longue au lit. Les personnes
+malades, par suite souvent d'une activité
+trop grande, à qui ce programme est
+un supplice imposé, sont naturellement en
+dehors de nos appréciations.</p>
+
+<p>«La femme qui laisse tout le soin du ménage
+<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span>
+à ses domestiques, et reste dans sa
+propre maison comme un hors-d'&oelig;uvre,
+perd bientôt l'équilibre, disait dès sa jeunesse
+l'illustre historien. Elle est prise d'ennui,
+elle bâille ou se fâche injustement à tort et à
+travers, comme il arrive chez ce pauvre T...
+qui n'a pas même son cabinet à lui pour s'y
+réfugier et s'y faire un peu de silence. Rien
+de plus triste. Une femme dés&oelig;uvrée ou mal
+occupée, ce qui revient à peu près au même,
+est un véritable fléau pour le travailleur. Je
+ne saurais seul ordonner ma maison, la parer,
+mais je sens très bien que l'ordre, l'harmonie
+dans l'ameublement est, comme dans
+la toilette, une des puissances de la femme
+pour enserrer l'homme, assurer sa fidélité.</p>
+
+<p>»Combien on doit se déraciner plus aisément
+d'un amour qui n'a pas ses harmonies!<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>»</p>
+
+<p>Stendhal pousse le procès plus loin, et découvre
+une des causes pour lesquelles les
+ménages des riches sont si étrangement sujets
+<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span>
+à la désunion, à la désaffection, à l'indifférence
+et au dégoût. Il pose d'abord en principe
+que «sans travail il n'y a pas de bonheur».
+Passant à l'application, il ajoute:</p>
+
+<p>«Une femme qui a quatre enfants et dix
+mille livres de rente <em>travaille</em> en faisant des
+bas ou une robe pour ses filles. Mais il est
+impossible d'accorder qu'une femme qui a
+carrosse à elle travaille en faisant une broderie
+ou un meuble de tapisserie. A part quelques
+petites lueurs de vanité, il est impossible
+qu'elle y mette aucun intérêt; elle ne
+travaille pas.</p>
+
+<p>»Donc, son bonheur est gravement compromis.»</p>
+
+<p>Quant à celui du mari, mieux vaut ne pas
+en parler.</p>
+
+<p>Je trouve, dans un livre anglais d'observation
+fine et juste, dû à une femme, une série
+de portraits pris dans le vif du ménage et
+présentant, non sans une pointe de satire,
+les principales variétés de la maîtresse de
+maison. Nos lecteurs y prendront plaisir et
+nos lectrices en feront leur profit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span>
+«Voici Mrs. Smith. Vous n'entrerez jamais
+chez cette dame sans entendre parler
+de changements dans son organisation domestique;
+vous ne frapperez guère quatre fois
+à sa porte sans qu'une fille inconnue vienne
+vous ouvrir. Compter le nombre de servantes
+que Mrs. Smith a eues depuis son mariage
+embarrasserait son fils aîné lui-même, bien
+qu'il commence à apprendre la table de
+Pythagore. Sur plusieurs vingtaines il est
+absolument impossible que toutes aient été
+si absolument mauvaises; pourtant, à l'entendre,
+des suppôts de Satan sous forme
+femelle n'auraient pas été pires que celles
+par qui sa maison a toujours été hantée;&mdash;cuisinières
+qui vendent les fritures et
+donnent au policeman les restes du rôti;
+femmes de chambre qui ne savent que
+frotter et récurer, servir à table, laver la vaisselle,
+et se tenir propres pour répondre à la
+porte, mais qui&mdash;le croiriez-vous?&mdash;n'ont
+jamais pu apprendre à bien coudre et à repasser
+le linge fin! Bonnes d'enfant vicieusement
+jolies, ou se croyant telles, qui ont
+<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span>
+l'impudence de s'acheter des chapeaux
+«exactement comme mon dernier», avec
+des fleurs à l'intérieur! Pauvre Mrs. Smith!
+La question des servantes absorbe son âme
+entière. Toute sa vie est un combat domestique,
+combat de petitesses, à coups d'épingles,
+à coups de dents et de griffes. Elle a
+une bonne maison; elle&mdash;je veux dire le
+mari, qui est généreux&mdash;donne de bons
+gages; mais pas une servante ne veut
+rester à son service.</p>
+
+<p>»Et pourquoi? Parce qu'elle n'a pas ce
+qu'il faut pour être maîtresse. Elle ne sait
+pas gouverner; elle ne sait que donner des
+ordres au hasard; elle ne sait pas blâmer,&mdash;elle
+ne sait que gronder. Sans dignité
+réelle, elle essaie constamment d'en assumer
+l'apparence. Elle n'a que peu ou point d'éducation,
+mais personne ne porte sur l'ignorance
+des jugements aussi durs qu'elle... Une
+servante un peu intelligente a vite fait de découvrir
+qu'elle n'est pas «une dame»; que,
+de fait, si on la dépouillait de ses robes de
+satin, qu'on vendît sa voiture et qu'on lui fît
+<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span>
+habiter le sous-sol au lieu du salon, Mrs.
+Smith ne serait pas d'un brin supérieure à
+sa cuisinière...</p>
+
+<p>»La maison de Miss Brown est établie sur
+un plan tout différent. On n'y entendra jamais
+les petites querelles domestiques, les
+mesquines discussions entre la maîtresse et
+la bonne, injustice d'un côté et impertinence
+de l'autre. Miss Brown n'aurait jamais l'idée
+de chercher querelle à une servante, pas
+plus qu'à son chien ou à son chat, ou à
+toute autre créature inférieure. Elle remplit
+strictement son devoir de maîtresse; elle
+paie régulièrement les gages,&mdash;gages très
+modérés, certainement,&mdash;car ses revenus
+sont fort au-dessous de sa naissance et de
+son éducation; elle n'exige aucun service
+extra; elle est d'une stricte exactitude à
+accorder à ses servantes les congés qu'elle
+doit,&mdash;à savoir le temps de l'office, de deux
+dimanches l'un, et une journée par mois. Son
+administration est économe sans être ladre.
+Il faut que tout aille avec la régularité d'une
+horloge; sinon, un renvoi immédiat s'ensuit,
+<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span>
+car Miss Brown n'aime pas à avoir des
+reproches à adresser, même à la distance
+hautaine où elle se tient. C'est une personne
+consciencieuse et honorable, qui ne demande
+pas plus qu'elle ne donne elle-même; et ses
+servantes la respectent. Mais elles ressentent
+de l'effroi devant elle; elles ne l'aiment
+pas. Il y a comme un large gouffre entre
+leur humanité et la sienne. On ne croirait
+jamais que ses servantes et elle sont des
+femmes de même chair et de même sang, et
+qu'elles finiront de même en poussière et en
+cendres. Elle est bien servie, bien obéie,
+et c'est justice; mais&mdash;et c'est justice encore&mdash;elle
+n'obtient ni sympathie ni confiance...</p>
+
+<p>»Dans la famille très considérée de Jones,
+il y a les servantes les plus considérées du
+monde, adroites, vives, attentives, très convaincues
+de leur valeur et de leurs capacités.
+Elles s'habillent avec tout autant d'élégance
+que «la famille»; elles sortent avec des ombrelles
+le dimanche et sur l'adresse de leurs
+lettres elles font mettre «Mademoiselle».
+<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span>
+Elles conservent jalousement leurs privilèges
+et titres acquis, depuis les cadeaux des fournisseurs
+et la conversation, devant la porte
+entr'ouverte, avec un nombre illimité de soupirants,
+jusqu'au droit chèrement apprécié
+de répondre vertement à madame quand
+celle-ci risque une plainte. Et madame&mdash;bonne
+et facile créature&mdash;n'ose pas trop en
+risquer; elle souffre maint désagrément,
+sans compter quelques dommages réels, plutôt
+que de donner un équitable coup de balai
+dans sa maison et d'anéantir en leur germe
+des fléaux qui bientôt envahiront tout comme
+des traînées d'herbes parasites...</p>
+
+<p>»Voici maintenant le gouvernement de
+Mrs. Robinson. Depuis longtemps elle laisse
+aller les rênes, se renverse en arrière et sommeille.
+Où son ménage ira, Dieu seul le
+sait! La maison est absolument livrée à elle-même.
+La maîtresse est trop bonne pour
+blâmer personne à propos de n'importe
+quoi,&mdash;elle est aussi trop inactive pour
+faire quoi que ce soit par elle-même ou pour
+montrer à le faire. Je suppose qu'elle a des
+<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span>
+yeux, et cependant on pourrait écrire son
+nom dans la poussière sur tous les meubles
+de la maison. Sans doute elle aime à avoir
+le visage propre et à porter une robe décente,
+car elle n'est pas sans avoir des goûts délicats;
+cependant, pour Betty, sa bonne à tout
+faire, ces deux avantages paraissent être un
+luxe impossible à atteindre. Mrs. Robinson
+ne peut pas, ou se figure qu'elle ne peut pas,
+se procurer une «bonne» servante,&mdash;c'est-à-dire
+une femme capable, responsable, qui
+demande des gages en rapport avec ses services;&mdash;en
+conséquence, elle se contente
+de la pauvre Betty, fille pleine de bonnes
+intentions, mais incapable de remplir les
+fonctions dont elle s'est chargée, et qui ne
+semble pas susceptible d'apprendre jamais à
+le devenir... Mais, quelle que soit l'insuffisance
+des servantes, toute maîtresse n'a-t-elle
+pas toujours, pour y suppléer en une
+certaine mesure, l'intelligence de son cerveau,
+et, au pis aller, l'activité de ses deux
+mains? Avez-vous jamais considéré cette
+dernière éventualité, ma bonne Mrs. Robinson?
+<span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span>
+Betty aurait-elle moins de respect pour
+vous si elle vous voyait, tous les matins,
+épousseter une ou deux chaises ou abattre
+quelques araignées tapies dans leurs toiles,&mdash;faisant
+entrer en elle, en même temps que
+la honte de sa négligence, la conviction que
+ce qu'elle ne fait pas, sa maîtresse le fera!
+Seriez-vous moins aimable aux yeux de votre
+mari, s'il découvrait que c'est vous qui avez
+fait d'abord, et qui avez ensuite enseigné à
+Betty à faire, le dîner qui lui agrée? Aurait-il
+moins de plaisir à caresser vos doigts délicats,
+s'il y apercevait quelques piqûres d'aiguille
+gagnées à orner ou à raccommoder
+les choses du ménage?...</p>
+
+<p>»Voyez plutôt Mrs. Johnson. Je doute
+qu'elle soit plus riche que Mrs. Robinson.
+Elle s'est mariée à dix-neuf ans, ignorante
+comme une pensionnaire. Elle et sa cuisinière
+se sont instruites ensemble. Aujourd'hui
+encore, j'imagine que si l'on complimentait
+celle-ci sur quelque dîner de cérémonie,
+elle recevrait modestement les éloges
+en disant: C'est nous deux qui l'avons fait,
+<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span>
+madame et moi. Et cependant tout est si
+bien ordonné et va si régulièrement que l'arrivée
+inopinée d'un hôte ne nécessiterait
+qu'un couvert de plus sur la table et une
+paire de draps blancs dans le lit de la chambre
+de réserve. Quant aux bonnes d'enfant,
+Mrs. Johnson les a supprimées dès que ses
+fils ont pu marcher seuls. Si elle n'a pas
+d'autres enfants, ces deux garçons goûteront
+le bonheur infini de n'avoir jamais eu pour
+les soigner et les conduire d'autre femme que
+leur mère. Sans doute, c'est pour elle une vie
+très laborieuse, souvent pénible, et ses servantes
+le savent. Elles la voient occupée du
+matin au soir, toujours heureuse et gaie,
+mais toujours occupée. Elles auraient
+honte de rester oisives et feraient tout au
+monde pour rendre les choses moins pénibles
+à madame<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.»</p>
+
+<p>La galerie n'est peut-être pas complète,
+mais elle se termine bien par une figure à qui
+toute femme doit vouloir ressembler. Que si
+<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span>
+quelqu'une n'y parvient pas, ou si même elle
+est trop dévoyée ou trop indifférente pour y
+tâcher, elle n'aura qu'elle à blâmer de la
+perte du bonheur qu'on a le droit d'attendre
+de la vie à deux. Le pire, c'est que le blâme lui
+viendra d'autre part. Je laisse de côté l'opinion
+du monde, d'autant plus sévère qu'on
+lui sacrifie davantage; mais le mari n'est
+pas aveugle, et il sait d'où proviennent les ennuis,
+les mécomptes, les désagréments et les
+désillusions de toute espèce qu'il rencontre
+chaque jour et à tout propos dans son ménage,
+et qui finissent par lui en rendre le séjour
+insupportable, sinon odieux. Comment
+en saurait-il gré à celle qui devait faire de sa
+maison un lieu de repos et de délices, et qui
+en fait l'habitacle du gaspillage, du désordre
+et de la confusion? L'amour le plus robuste
+n'y résiste qu'un temps. Que faire? Se
+plaindre, s'emporter, parler en maître irrité,
+mais impuissant? A quoi bon?</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">Quereller en mariage<br /></div>
+<div class="line">N'accroist grain, bien n'héritage,<br /></div>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span>
+non plus qu'il ne donne les qualités dont
+manquent les époux.</p>
+
+<p>Le plus sage prend patience, supporte tout
+ce qu'il peut le plus longtemps qu'il le peut,
+et, lorsqu'il est à bout, prend son chapeau et
+s'en va.</p>
+
+<p>Où va-t-il? On peut le supposer, et la
+femme en a l'instinct, lorsque, seule et dépitée,
+elle se dit: S'il ne se plaît plus chez
+lui, c'est qu'il ne m'aime plus, car s'il m'aimait,
+comment se trouverait-il mieux ailleurs?</p>
+
+<p>Le raisonnement peut être bon, mais il y
+manque l'aveu qu'elle ne se rend pas aimable,
+et que le résultat dont elle souffre tant, elle
+a tout fait pour l'obtenir.</p>
+
+<p>C'est ce que dit, en termes peu différents,
+le <em>Code Conjugal</em>:</p>
+
+<p>«Il est un point dans le mariage sur lequel
+on n'insiste pas assez; c'est que l'infidélité
+des maris, cette source permanente de
+trouble, de querelles et de réciprocités, est
+la plupart du temps le résultat du peu de
+peine que les femmes prennent pour leur
+<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span>
+plaire. Combien de jeunes personnes, charmantes
+avant le mariage, se croient, une fois
+unies à celui qu'elles enviaient pour époux,
+dispensées d'amabilité, de prévenances, de
+douceur même. Un jeune homme, avant de
+songer à se marier, a nécessairement connu
+le monde, étudié les femmes; il sait que
+l'on tenterait en vain, par des plaintes, de
+réformer leurs travers; il se tait donc, et se
+console de son mieux en s'éloignant d'un
+intérieur qui lui offre trop peu d'attraits.
+Mais la femme, dont toute l'expérience se
+borne à des souvenirs de pension, s'étonne
+d'abord, cherche à s'expliquer cette injurieuse
+froideur, et bientôt, de la bouderie passe aux
+reproches et à l'exagération.</p>
+
+<p>»Une telle union sera pour les deux époux
+une source de peines et de maux.»</p>
+
+<p>La conduite de l'homme, son scepticisme,
+son ironie, son dédain pour les faiblesses ou
+les ignorances féminines, sa vanité souvent
+cruelle pour l'amour-propre et les susceptibilités
+de sa compagne, peuvent amener inversement
+le même effet. En ce cas il est
+<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span>
+encore plus coupable, puisque, étant le plus
+fort et le plus éclairé, il doit être le plus raisonnable
+et le plus maître de lui.</p>
+
+<p>Sans doute, comme le dit Horace Raisson,
+«si trouver toujours sa femme aimable n'est
+guère possible, l'être toujours soi-même n'est
+guère plus aisé.» Les caractères les plus
+unis ont leurs inégalités, et personne n'est à
+l'abri des influences fâcheuses qu'exerce sur
+la disposition de l'esprit une contrariété, un
+accident, une inquiétude, un malaise physique,
+parfois même une simple variation dans
+l'atmosphère. Mais les époux dignes de ce
+nom ne songeront jamais à en faire vis-à-vis
+l'un de l'autre un sujet de rancune ou de
+reproches; au contraire, devant le chagrin
+de l'un, l'autre redoublera de prévenances,
+de tendresse et d'entrain, pour l'en guérir.
+Et il l'en guérira sûrement, car, comme l'a
+si bien remarqué sir John Lubbock, «un
+ami gai est comme un jour ensoleillé qui
+jette son éclat sur tout autour de lui.»</p>
+
+<p>Ce qu'il faut éviter avec le plus grand soin,
+c'est que le ton morose et revêche ne devienne
+<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span>
+habituel. On s'accoutume à gronder,
+à déprécier, à se plaindre, à trouver tout
+de travers et à se mettre en travers de tout.
+Rien de plus pernicieux pour la paix commune.</p>
+
+<p>«La mauvaise humeur est l'hiver des ménages»,
+a-t-on dit<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. L'image est d'une vérité
+saisissante, et fait passer comme un
+frisson.</p>
+
+<p>Un moraliste du siècle dernier<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> remarque
+que «l'humeur est ordinairement le défaut
+des âmes sensibles». Cette sensibilité même,
+qui fait qu'on est vivement ébranlé par les
+moindres choses, donne de l'importance aux
+plus petites contrariétés, lesquelles, se répétant
+de toute nécessité à chaque instant dans
+la vie, finissent par altérer le caractère, l'assombrir
+ou l'aigrir. Les femmes, qui sont naturellement
+plus sensibles que les hommes,
+doivent donc être particulièrement en garde
+contre ces exagérations de la sensibilité qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span>
+font les personnes acerbes, revêches et acariâtres.</p>
+
+<p>Le même écrivain ajoute, toujours parlant
+de l'humeur: «Elle rend le commerce
+difficile et fâcheux. Lorsque le caprice s'y
+joint, il n'y a plus moyen d'y tenir. Autant
+vaudroit-il vivre avec la folie.»</p>
+
+<p>Un des hommes les plus distingués de
+l'Angleterre contemporaine, sir John Lubbock,
+exprime une pensée analogue mais
+plus réconfortante, dans son livre <em>The Pleasures
+of Life (Les Plaisirs de la Vie)</em>.</p>
+
+<p>«Comme on pourrait le plus souvent,
+s'écrie-t-il, rendre heureux le foyer domestique,
+n'étaient les sottes querelles ou les
+malentendus, comme on les nomme si justement!
+C'est notre faute si nous sommes grognons
+et de mauvaise humeur; et même,
+bien que ceci soit moins facile, nous ne
+sommes pas forcés de nous laisser rendre
+malheureux par l'humeur chagrine ou le
+mauvais caractère des autres.»</p>
+
+<p>Nous n'avons, en effet, qu'à dominer tout
+du haut de la sérénité de notre propre esprit.
+<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span>
+Mais si la recette est simple, tout le monde
+n'est pas en état de l'exécuter. Mieux vaut
+peut-être souffrir de l'humeur chagrine de
+son compagnon ou de sa compagne, et travailler,
+avec toute l'ardeur et la force communicative
+de la sympathie, à lui rendre le
+calme et la joie.</p>
+
+<p>Mais, quoi qu'il en soit des relations des
+époux entre eux, il «importe surtout de se
+garder d'un travers trop commun: celui
+de se plaindre à autrui des torts réels ou
+apparents de sa femme... Les fautes d'une
+femme retombent toujours sur son mari; le
+moins qui puisse lui arriver, c'est le blâme
+d'avoir fait un mauvais choix<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.»</p>
+
+<p>Si c'est le mari qui se plaint, il se rend
+odieux ou ridicule, et, parvînt-il à exciter la
+pitié, il n'en serait que plus pitoyable.</p>
+
+<p>Fuller donne à ce propos un conseil que
+les jeunes maris oublient souvent par trop
+d'ardeur, et que les vieux négligent parce que,
+d'ordinaire, plus on est vieux et plus on aime
+à geindre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span>
+«Défauts cachés sont à moitié pardonnés,
+dit-il. Tout le monde sait que c'est double
+travail de raccommoder les choses à la maison
+et de faire la langue des gens au dehors.
+Aussi un bon mari ne blâme-t-il jamais publiquement
+sa femme. Un reproche public
+est comme une pénitence infligée devant
+tous ceux qui sont présents; après quoi,
+beaucoup cherchent moins à se réformer
+qu'à se venger.»</p>
+
+<p>Cela n'empêche pas le tableau que trace
+M. Gustave Toudouze, dans un de ses romans<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>,
+d'être lamentablement exact.</p>
+
+<p>«Oh! s'écrie-t-il, cette paix menteuse de
+certains ménages, qui semblent les plus unis,
+les meilleurs des ménages, et qui, souvent,
+ne sont que de petits enfers!</p>
+
+<p>»Dehors, sous les yeux du monde, tout
+paraît calme, enviable; au dedans, tout est
+remué, turbulent, tiraillé par les mille secrètes
+misères des êtres incompatibles liés
+au même anneau. La surface est unie, miroitante,
+reflétant la paix, la joie; le fond est
+<span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span>
+boueux, agité, traversé de monstres invisibles;
+fond et surface d'étang, d'eau dormante.</p>
+
+<p>»Qui devinera derrière ce masque les bouderies,
+les disputes, les froids de glace succédant
+aux colères rouges, les allusions mesquines
+et cruelles se renouvelant sans cesse,
+les froissements d'amour-propre, les souffrances
+morales ou physiques, les puérilités
+méchantes, toute la guerre misérable et renaissante
+que se font deux natures qui ne se
+comprennent pas et que chaque jour sépare
+davantage?»</p>
+
+<p>Et que servirait-il qu'on les devinât? Ayons
+la pudeur de nos plaies et ne faisons pas concurrence
+aux misérables qui étalent le long
+des chemins leurs moignons rouges et leurs
+ulcères purulents.</p>
+
+<p>Même pour les cas désespérés dont le romancier
+parle, s'il y a encore une chance
+de cure, c'est dans la discrétion qu'elle
+gît. «Toute maison divisée contre elle-même
+périra», dit l'Écriture. Combien plus est-ce
+vrai pour les maisons dont les divisions sont
+proclamées à la face du monde!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span>
+Quand un mari et une femme sont avertis
+que leur mésintelligence est connue de ceux
+qu'ils fréquentent, il semble que le monde
+entier se mette entre eux pour empêcher tout
+accommodement. Aucune faute n'est plus
+irrémissible, aucune catastrophe plus irréparable
+que celle où l'on est poussé par l'amour-propre
+ou le respect humain.</p>
+
+<p>Le grand point, ici comme ailleurs, est
+d'aller droit devant soi, faisant son devoir
+suivant les dictées de sa conscience, sans
+s'inquiéter des applaudissements ou des clabauderies
+des spectateurs. La vie à deux demande,
+sans doute, plus de complaisance,
+d'indulgence, de compromis et de sacrifices
+qu'aucune autre; mais n'exagérons rien et,
+tout en étant attentifs et dévoués, ne soyons
+ni timorés, ni tatillons. «Le bonheur dans
+l'habitude doit être ménagé avec sagesse si
+l'on veut assurer à l'amour sa durée», dit
+Michelet. Il dit aussi: «Servons ceux que
+nous aimons dans les choses importantes,
+mais ne nous dépensons pas en <em>pièces de
+quatre sous</em>.»</p>
+
+<h2 class="p4">CHAPITRE VI</h2>
+
+<p><a id="Page_114"></a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span></p>
+
+<h3>CRAQUEMENTS ET RUINE</h3>
+
+<p class="p2">Engagé dans ces sables mouvants, dont
+nous venons d'exposer succinctement la nature
+et la changeante topographie, le navire
+conjugal ne tarde pas à craquer de toutes
+parts, jusqu'à ce qu'un coup de vent ou la
+poussée des vagues en détermine la dislocation
+finale.</p>
+
+<p>«C'est en ménage surtout que l'on doit
+méditer ce proverbe: <em>La discorde des matelots
+submerge le vaisseau</em><a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.»</p>
+
+<p>Ici, les matelots ne sont que deux; s'ils ne
+<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span>
+man&oelig;uvrent pas ensemble, le navire nécessairement
+périt.</p>
+
+<p>Quand on en a pris son parti avant le mariage,
+qu'on n'a vu, dans l'union contractée,
+qu'une association de convenances ou d'intérêts,
+les conséquences, quelles qu'elles
+soient, sont acceptables puisqu'elles sont
+prévues; mais, si rien ne tourne au tragique,
+tout est lamentablement nauséabond et plat.
+C'est une situation plus à la mode de son
+temps que de nos jours, que Chamfort dépeint
+en ces quelques lignes: «Un homme de
+qualité se marie sans aimer sa femme, prend
+une fille d'opéra qu'il quitte en disant: «C'est
+comme ma femme»; prend une femme
+honnête pour varier, et quitte celle-ci en disant:
+«C'est comme une telle»; ainsi de
+suite.»</p>
+
+<p>On dirait que ce gentilhomme ne s'est
+marié que pour être plus libre. Sinon, pourquoi
+se mariait-il?</p>
+
+<p>La liberté, d'ailleurs, en de semblables
+occurrences, est réciproque. Sous leur commune
+raison sociale, le mari et la femme
+<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span>
+vivent chacun de son côté, et le mariage ainsi
+compris n'a rien à faire avec le problème de
+la vie à deux.</p>
+
+<p>Mais cette philosophie parfaite, dont le
+bonhomme La Fontaine a donné l'exemple
+et la formule, n'est ni à la portée ni au goût
+de tout le monde. Horace Raisson parle de
+«ces esprits chatouilleux, de ces caractères
+intraitables, qu'un rien effraie ou rebute», et
+il déclare fort sensément que «c'est à eux de
+savoir rester dans le célibat, ou de se résigner
+à faire ici-bas l'apprentissage du purgatoire.»</p>
+
+<p>Sans parler de ceux-là, qui ne sont pas
+plus propres à se marier qu'un paralytique à
+faire un soldat, que de maris et de femmes
+empoisonnent leur vie conjugale et la rendent
+impossible, faute de comprendre qu'on
+ne reçoit qu'autant qu'on donne, et que tout
+autre marché est pure et simple duperie.</p>
+
+<p>«Je ne comprends pas, dit La Bruyère,
+comment un mari qui s'abandonne à son
+humeur et à sa complexion, qui ne cache
+aucun de ses défauts, et se montre au contraire
+<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span>
+par ses mauvais endroits, qui est avare,
+qui est trop négligé dans son ajustement,
+brusque dans ses réponses, incivil, froid et
+taciturne, peut espérer de défendre le c&oelig;ur
+d'une jeune femme contre les entreprises de
+son galant qui emploie la parure et la magnificence,
+la complaisance, les soins, l'empressement,
+les dons, la flatterie.»</p>
+
+<p>Et, de fait, pourquoi la femme ne rendrait-elle
+pas à son époux</p>
+
+<p class="left5 font95">Fèves pour pois, et pain blanc pour fouace?</p>
+
+<p>D'un autre côté, si la femme fait au mari
+la vie dure, quand même elle resterait physiquement
+vertueuse et plus inapprochable
+qu'un dragon, le mari sera comparable aux
+ascètes qui se plaisent au cilice et se délectent
+à la fustigation, s'il ne quête pas sur terrain
+prohibé les douceurs et la tendresse
+qu'on lui refuse en ses légitimes domaines.</p>
+
+<p>Lorsque les choses en sont arrivées à ce
+point, il se produit d'ordinaire une réédition
+du fameux débat du chasseur et du lapin. Le
+<span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span>
+chasseur tue le lapin, mais c'est le lapin qui
+avait commencé. De même, c'est la première
+victime qui presque toujours reçoit les reproches
+et porte la responsabilité de fautes
+qu'elle n'a partagées qu'après en avoir souffert.
+Dans cette lutte devant l'opinion, la
+femme ne le cède en rien à l'homme en ardeur,
+en ruse, en astucieuse audace, et si
+elle est le plus souvent accablée, c'est que
+l'homme a plus de moyens qu'elle d'agir sur
+le mécanisme social, aussi bien vis-à-vis de
+la justice mondaine que vis-à-vis de la justice
+des tribunaux.</p>
+
+<p>Il serait pourtant du devoir de l'homme,
+précisément parce qu'il est le plus fort, de
+laisser à la femme l'avantage dans un combat
+dont l'issue doit, après tout, les délivrer
+l'un et l'autre. D'ailleurs, s'il n'a pas toujours
+les premiers torts, il est bien rare qu'il n'en
+ait pas d'équivalents à ceux de la femme, au
+moins, sans compter celui&mdash;le plus grave&mdash;de
+n'avoir pas su&mdash;lui, le guide et le soutien&mdash;user
+de son expérience et de son autorité
+pour, dès le début, empêcher les faux pas.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span>
+En somme, la question est de détail et
+presque oiseuse. Avant d'en venir là, la courtoisie
+a dû être si souvent et si outrageusement
+violée de part et d'autre, qu'on ne peut
+guère s'attendre, au moment décisif, à ce
+qu'elle reprenne ses droits.</p>
+
+<p>Nous n'insisterons pas et nous nous contenterons
+d'indiquer les trois solutions entre
+lesquelles les époux, irréparablement désunis
+de fait, ont le choix: conserver les apparences
+de la vie commune, par respect pour
+soi-même, par intérêt pour les enfants, afin
+de ne pas donner son nom et sa personne en
+pâture au scandale, et de maintenir du moins
+le cadre de la famille pour les êtres chers qui
+y ont reçu le jour et les premiers soins;</p>
+
+<p>La séparation de corps, qui éloigne les
+époux l'un de l'autre sans dissoudre l'union,
+et laisse une porte ouverte au retour;</p>
+
+<p>Le divorce, qui, tout en sauvegardant autant
+que faire se peut les droits (je ne parle
+pas des sentiments, car lorsque la loi touche
+aux sentiments, elle fait songer aux doigts
+d'un jardinier sur les ailes d'un papillon) des
+<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span>
+enfants, rend a chacun des époux sa liberté
+première, et leur permet ou de vivre désormais
+seuls ou de recommencer avec un autre,
+dans des conditions présumées meilleures,
+leur expérience de la vie à deux.</p>
+
+<p>Nous ne discuterons pas la valeur respective
+de ces trois solutions. Nous recherchons
+comment on peut le mieux et le plus
+heureusement vivre à deux, et non le mode
+préférable de mettre fin à cette vie et de trancher
+l'unité sociale par moitiés. Cependant,
+dans tous les cas où ce serait possible, et il
+en est bien peu où ce ne le soit pas, nous
+inclinerions décidément vers la première.
+«Mieux vault deslier que couper», lit-on
+dans les proverbes de G. Meurier. C'est le
+seul moyen de maintenir aux yeux du monde
+la dignité de son existence, tout en dénouant
+des liens trop durs à porter; c'est aussi le
+seul moyen, nous le répétons, de conserver
+aux enfants un milieu familial que rien ne
+peut remplacer, quelque restreint et refroidi
+qu'il soit; car de ce que l'amour a cessé, ou
+même a fait place à l'aversion entre le mari
+<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span>
+et la femme, il ne saurait s'ensuivre que,
+dans le désastre, l'amour du père et de la
+mère pour les enfants ait également péri.
+Enfin, là où les apparences sont maintenues,
+la réalité peut toujours reprendre corps et, de
+quelques ruines qu'ait été fait le bûcher, on
+ne nous persuadera pas que, semblable au
+phénix, l'amour ne puisse parfois renaître de
+ses cendres.</p>
+
+<p>C'est une chance qui vaut bien la peine
+qu'on la coure.</p>
+
+<h2 class="p4">CHAPITRE VII</h2>
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span></p>
+
+<h3>CE QUI LIE SOUTIENT</h3>
+
+<p class="p2">C'est avec une sensation de soulagement
+réel que nous nous trouvons au bout de ce
+long et attristant chemin de croix, dont la
+première station est à la mairie, le jour du
+mariage, et la dernière au tribunal, le jour
+du divorce. Ce chemin de croix, il nous fallait
+le faire, à la suite des couples malheureux
+qui expient si chèrement tantôt l'erreur
+initiale, tantôt les imprudences ou les fautes
+commises pendant le cours de la vie à deux.
+Le meilleur moyen de bien faire voir la route,
+en un terrain non frayé, c'est de marquer les
+obstacles qui la coupent, les fondrières et
+<span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span>
+précipices qui la bordent. La besogne est
+faite, nous n'y reviendrons plus.</p>
+
+<p>Quiconque a lu des vers de mirliton connaît
+cet élégant distique:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">Les liens du mariage,<br /></div>
+<div class="line">Sont un doux esclavage.<br /></div>
+</div></div>
+
+<p>Des liens, un esclavage,&mdash;fût-il doux,&mdash;cela
+n'a rien de bien tentant. C'est pourtant
+en ces termes qu'on parle communément du
+mariage, soit en vers, soit en prose. N&oelig;uds,
+chaînes, fardeau, boulet, domination, tyrannie,
+servitude, varient l'expression, mais ne
+touchent pas au fond de la métaphore. Sans
+doute elle n'a pas surgi sans raison dans la
+langue des peuples, et les mauvais plaisants
+seuls n'auraient pas suffi à la répandre si universellement.
+Assurément elle a répondu à
+un fait réel. Elle y répond encore, puisque le
+fait reste écrit dans la loi: la femme doit
+obéissance au mari. Mais les m&oelig;urs sont
+plus fortes que les lois, et, de jour en jour,
+les m&oelig;urs bannissent du mariage la notion
+de domination d'un côté et de soumission de
+<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span>
+l'autre, pour y substituer l'accord raisonné et
+affectueux de deux volontés libres, dont les
+effets tendent à s'aider et à se compléter mutuellement.</p>
+
+<p>Au seizième siècle, Shakespeare pouvait
+écrire:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">Ton mari est ton seigneur; ta vie, ton gardien,<br /></div>
+<div class="line">ton chef, ton souverain; celui qui s'inquiète de toi<br /></div>
+<div class="line">et de ton entretien; qui livre son corps<br /></div>
+<div class="line">au travail pénible, et sur mer et sur terre;<br /></div>
+<div class="line">veillant la nuit dans les orages, le jour au froid,<br /></div>
+<div class="line">pendant que tu es chaudement couchée à la maison bien en sûreté;<br /></div>
+<div class="line">et il ne demande de toi d'autre tribut<br /></div>
+<div class="line">que de l'amour, un air aimable, et une véritable obéissance,&mdash;<br /></div>
+<div class="line">paiement trop modique pour une dette si grande.<br /></div>
+<div class="line">Le même devoir que le sujet doit au prince,<br /></div>
+<div class="line">la femme le doit à son mari;<br /></div>
+<div class="line">et, lorsqu'elle est volontaire, acariâtre, maussade, aigre,<br /></div>
+<div class="line">et insoumise à son honnête volonté,<br /></div>
+<div class="line">qu'est-elle autre chose qu'une impure et déclarée rebelle,<br /></div>
+<div class="line">qu'une perverse traîtresse, vis-à-vis de son seigneur aimant?<br /></div>
+<div class="line">J'ai honte que les femmes soient si simples<br /></div>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span></div>
+<div class="line">que d'offrir la guerre là où elles devraient demander à genoux la paix,<br /></div>
+<div class="line">ou que de rechercher la règle, la suprématie et la domination,<br /></div>
+<div class="line">là où elles sont tenues de servir, d'aimer et d'obéir.<br /></div>
+</div></div>
+
+<p>Tirade qui fait songer, comme le remarquait
+naguère M. Auguste Vitu, dans une de
+ses chroniques théâtrales, à la célèbre boutade
+que Molière mettait, au siècle suivant,
+dans la bouche d'un de ses bons bourgeois:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">Du côté de la barbe est la toute-puissance.<br /></div>
+<div class="line">Bien qu'on soit deux moitiés de la société,<br /></div>
+<div class="line">Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité...<br /></div>
+<div class="line">Et ce que le soldat, dans son devoir instruit,<br /></div>
+<div class="line">Montre d'obéissance au chef qui le conduit,<br /></div>
+<div class="line">Le valet à son maître, un enfant à son père,<br /></div>
+<div class="line">A son supérieur le moindre petit frère,<br /></div>
+<div class="line">N'approche point encor de la docilité,<br /></div>
+<div class="line">Et de l'obéissance et de l'humilité,<br /></div>
+<div class="line">Et du profond respect où la femme doit être<br /></div>
+<div class="line">Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître!<br /></div>
+</div></div>
+
+<p>Le poète lauréat d'Angleterre, lord Tennyson,
+parlant, il y a quarante ans, de la vie à
+deux, disait que la femme devait être à
+l'homme «comme une musique parfaite
+<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span>
+adaptée à de nobles paroles», et ajoutait que
+c'est le rôle de l'homme de commander, et
+celui de la femme d'obéir. Sur quoi Miss
+Wedgwood, dans un des journaux de la maison
+Cassell et C<sup>ie</sup>, <em>Le Monde de la Femme</em>
+(<em>The Woman's World</em>, juin 1888), fait cette
+remarque: «Ce passage assigne sa date au
+poème. Aujourd'hui, il y a encore des hommes
+qui commandent et des femmes qui obéissent;
+mais l'obéissance a cessé d'être l'idéal
+du mariage.»</p>
+
+<p>Il n'y a qu'à s'en féliciter. Toute sujétion
+implique contrainte, et toute contrainte d'un
+être libre implique bassesse, plus encore pour
+la personne qui l'impose que pour celle qui
+doit la supporter.</p>
+
+<p>Il n'en est pas moins vrai que la vie à deux
+crée des devoirs réciproques, diversifiés par
+la différence des aptitudes et des fonctions
+dans les deux moitiés de l'unité conjugale,
+et que l'application à ces devoirs est la condition
+essentielle du bonheur et de la durée
+de l'union.</p>
+
+<p>On a dit: «L'homme fait son état, la
+<span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span>
+femme le reçoit.» C'est en effet sur la conduite,
+les manières, le ton de son mari,
+qu'une jeune épouse se règle<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.»</p>
+
+<p>Ce sont donc les devoirs du mari qu'il importe
+de déterminer d'abord. Ces devoirs,
+selon la juste observation de l'auteur du <em>Code
+conjugal</em>, «se trouvent écrits en quelque sorte
+dans la comparaison de sa constitution et de
+celle de sa femme. La force, la fermeté, le
+courage, la gravité en sont les principaux
+caractères. C'est donc à lui à défendre, délibérer,
+prévoir. Il lui est toujours facile de
+communiquer de la résolution, de la fermeté
+à sa compagne, d'étendre ses vues, d'élever
+ses sentiments, et de la délivrer de ces hésitations,
+de ces craintes, auxquelles sa constitution
+plus faible l'assujétit.»</p>
+
+<p>C'est ce que dit, en termes plus généraux
+et plus poétiques, W. Secker:</p>
+
+<p>«La femme est le trésor du mari, et le
+mari doit être l'armure de la femme. Dans
+les ténèbres, il doit être le soleil qui la dirige;
+<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span>
+dans le danger, le bouclier qui la protège.»</p>
+
+<p>A peu près sur le même ton, l'Anglais
+Dodsley nous dit: «Elle est la maîtresse de
+la maison; traite-la donc avec égards, pour
+que tes serviteurs puissent lui obéir.</p>
+
+<p>»Ne te montre pas, sans motif, contraire
+à ses goûts; puisqu'elle partage tes peines,
+fais-la participer à tes plaisirs.</p>
+
+<p>»Reprends ses fautes avec ménagement;
+n'exige pas avec rigueur qu'elle te soit soumise.</p>
+
+<p>»Dépose tes secrets dans son sein; ses
+avis partent du c&oelig;ur, elle ne te trompera pas;
+sois-lui fidèlement attaché, car elle est la
+mère de tes enfants.</p>
+
+<p>»Si les maladies et les souffrances viennent
+l'assaillir, que ta tendresse soulage son
+affliction; un regard de sensibilité ou d'amour
+adoucira sa douleur, ou modérera sa peine,
+et lui sera d'un plus grand secours que tous
+les médecins.</p>
+
+<p>»Considère la faiblesse de son être; la
+délicatesse de ses formes; n'use pas de sévérité
+<span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span>
+avec elle, souviens-toi de tes imperfections.»</p>
+
+<p>Hippothadie dit à Panurge, dans le grand
+livre de François Rabelais: «Vous, de vostre
+costé, l'entretiendrez en amitié conjugale,
+continuerez en preud'hommie, luy monstrerez
+bon exemple, vivrez pudiquement, chastement,
+vertueusement en vostre mariage,
+comme voulez qu'elle de son costé vive.»</p>
+
+<p>Tous ceux qui ont envisagé la question au
+point de vue pratique, sérieusement et sincèrement,
+parlent de même. «Vivez avec votre
+femme dans la plus grande union, dit un magistrat
+à son fils, au lendemain de la Révolution;
+ayez pour elle tous les égards, tous les
+soins qui établissent la confiance et font
+naître l'intimité. Ne la gênez en rien dans ses
+goûts; n'usez de l'autorité de mari pour la
+refuser que dans les cas où elle aurait des
+volontés dont les conséquences seraient dangereuses;
+et même alors, n'employez jamais
+que l'empire de la raison, auquel elle finira
+nécessairement par céder.»</p>
+
+<p>Un peu auparavant, l'auteur du livre <em>Les</em>
+<span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span>
+<em>M&oelig;urs</em> s'exprimait ainsi: «Qu'un mari qui
+veut être aimé travaille à s'en rendre digne;
+qu'après vingt ans il se montre aussi attentif
+à ne point offenser, qu'au temps où il rechercha
+sa compagne. On gagne plus à conserver
+un c&oelig;ur qu'à le conquérir. L'amour,
+l'honneur, les soins complaisants perpétuent
+les douceurs de l'hymen. Qu'il se souvienne
+donc que si, dans l'accord des deux sons,
+c'est toujours la basse qui domine, de même,
+dans un ménage réglé et uni, l'ordre et l'harmonie
+sont surtout l'effet des mesures sages
+du mari.»</p>
+
+<p>Et tout cela se résume en cette grave et
+véridique parole de William Cobbett: «Jamais
+un mauvais mari n'a été un homme
+heureux.»</p>
+
+<p>Est-ce à dire que tous les bons maris sont
+heureux? Hélas! les défauts se rencontrent
+des deux parts, et rien ne vient d'un des
+époux qui n'ait son action, agréable ou douloureuse,
+sur l'autre.</p>
+
+<p>Dans les citations qui précèdent, il a été,
+et à juste titre, souvent question des égards,
+<span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span>
+des attentions, de la politesse, que le mari
+doit à sa compagne, et sans lesquels la vie
+commune s'enlise peu à peu dans les vases
+sans fond de l'indifférence et de la grossièreté.
+Le <em>Code Conjugal</em> fait une distinction
+ingénieuse et nécessaire entre les égards
+dont nul galant homme ne se départ vis-à-vis
+de toute personne du sexe, et cette politesse
+du c&oelig;ur que seule la tendresse peut
+dicter. «Il faut se garder, dit-il, de confondre
+les égards et les politesses; ce sont
+choses fort dissemblables, et plus d'un mari,
+pour n'avoir pas su établir cette subtile distinction,
+a vu la paix déserter son ménage.</p>
+
+<p>»Un mari confie à sa femme ses peines,
+ses inquiétudes; il la consulte sur ses intérêts,
+et ne s'embarque pas dans une opération
+difficile avant d'avoir pris son avis:
+voilà des égards!</p>
+
+<p>»Attentif, prévenant, un autre est constamment
+aux ordres de sa femme; il l'accompagne
+au bal, au spectacle, ne va pas
+dans le monde sans elle, rentre toujours
+avec un visage aimable, risque même parfois
+<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span>
+un galant compliment: voilà de la politesse!</p>
+
+<p>»M. de Labouisse, le plus ferme champion
+du conjugalisme, a dû dire quelque part, en
+parodiant un mot célèbre: «On doit des
+égards à toutes les femmes, on ne doit des
+politesses qu'à la sienne.»</p>
+
+<p>»Il y a toutefois une exception à cette
+règle générale.</p>
+
+<p>»Dans les mariages d'argent, qu'on appelle
+plus décemment mariages de convenance,
+les égards sont seuls rigoureusement dûs.»</p>
+
+<p>Ceci, c'est la part du mari. Mais tout
+reste incomplet, dans le ménage, s'il n'y a
+qu'un seul des époux en jeu. C'est ce que
+rappelle, avec une remarquable netteté, cette
+page du journal d'Addison, <em>The Spectator</em>:</p>
+
+<p>«Un homme a assez à faire de vaincre ses
+v&oelig;ux et désirs déraisonnables; mais c'est
+en vain qu'il y arrive, s'il a ceux d'une autre
+à satisfaire. Qu'il mette son orgueil dans sa
+femme et sa famille: qu'il leur donne toutes
+les commodités de la vie, comme s'il en tirait
+vanité; mais que ce soit cet orgueil innocent,
+et non leurs extravagants désirs, qu'il consulte
+<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span>
+en cela... Nous rions, et nous ne pesons
+pas cette soumission à la femme avec la gravité
+qu'une chose de cette importance mérite...
+Une fois que vous lui avez cédé, vous
+n'êtes plus son gardien et son protecteur,
+comme la nature vous y destinait; mais en
+vous faisant le complaisant de ses faiblesses,
+vous vous êtes rendu incapable d'éviter les
+malheurs où elles vous conduiront l'un
+et l'autre, et vous verrez l'heure où elle
+vous reprochera elle-même votre complaisance
+à son égard. C'est, il est vrai, la plus
+difficile conquête que nous puissions arriver
+à faire sur nous-mêmes, que de résister au
+chagrin de ce qui nous charme. Mais que le
+c&oelig;ur souffre, que l'angoisse soit aussi poignante
+et douloureuse que possible, c'est
+chose qu'il vous faut endurer et traverser, si
+vous voulez vivre en <em>gentleman</em>, ou vous
+rendre témoignage à vous-même que vous
+êtes un homme de probité. Le vieux raisonnement:
+«Vous ne m'aimez pas, si vous me
+refusez ceci», dont on s'est d'abord servi
+pour obtenir une bagatelle, amènera, par
+<span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span>
+son succès coutumier, le malheureux homme
+qui y cède à abandonner jusqu'à la cause de
+la patrie et de l'honneur.»</p>
+
+<p>Un écrivain, qui donne à un journal du
+matin des chroniques mondaines justement
+remarquées pour la connaissance des personnes
+et l'expérience des choses dont il y
+fait preuve, consacrait un article, à propos
+des noces d'argent du prince et de la princesse
+de Galles, à rechercher la part qui
+revient à la femme dans le bonheur du ménage<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.
+On ne trouvera pas mauvais que je
+rappelle ces pages, où le ton alerte ne nuit
+pas aux vues justes.</p>
+
+<p>«L'art d'être heureux en ménage est beaucoup
+plus simple qu'un vain peuple ne pense
+et que la majorité des moralistes ne le prétend.
+Il consiste dans une indulgence perpétuelle
+de la femme envers l'homme et dans
+la courtoisie invincible de celui-ci envers
+celle-là. Pour que le foyer conjugal soit
+aimé, il faut que la fille d'Ève qui le préside
+<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span>
+le fasse aimable, et c'est seulement au prix
+de concessions incessantes qu'elle atteindra
+ce but. Le mari est un grand enfant, un
+grand enfant terrible, si vous voulez, avec
+les caprices duquel l'épouse doit compter, de
+manière à bénéficier du total de l'addition.
+Vouloir heurter de front ses caprices, s'élever
+de haut contre ses fantaisies, s'ériger
+en censeur implacable, se dresser en justicier
+infaillible, est une folie, et j'ajouterai,
+une mystification, de la part de l'épouse,
+et qui peut lui coûter le bonheur de sa vie.
+La femme, au foyer conjugal, doit être un
+camarade facile, agréable et de bonne composition,
+et non point un pion en jupon,
+pionnant de pionnerie.</p>
+
+<p>»L'homme n'est pas parfait, chacun sait
+ça, et c'est à composer avec ses imperfections
+que doit s'appliquer la femme. Ce
+n'est point la faute du mari, comme le prétend
+la comédie, qui rend la plupart du
+temps les ménages malheureux, c'est la faute
+de l'épouse, c'est sa fausse interprétation des
+situations, son inintelligence de l'art des
+<span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span>
+nuances, sa maladresse dans la conduite
+de ses propres intérêts. Ainsi, neuf fois sur
+dix, les dissensions intestines dans les ménages
+parisiens, ayant d'autre part toutes
+les conditions de fortune, d'âge, d'éducation
+pour être heureux, viennent du goût
+trop vif montré par le mari pour la vie au
+dehors, la libre allure de l'existence, le grand
+air à respirer à pleins poumons sans contrôle.
+La femme s'effraie de cette école buissonnière
+qu'elle s'imagine entachée de tous
+les attentats contre le respect conjugal; elle
+jette feu et flamme, crie à la trahison, agite
+les foudres vengeresses, multiplie les scènes
+sur les scènes, et finalement fait de son
+foyer un enfer,&mdash;ce qui est une étrange
+façon d'y ramener l'époux émancipé. Ah!
+l'inhabile et la malavisée!... Comme elle
+ferait &oelig;uvre plus féconde pour son bonheur
+en n'ayant point l'air de s'apercevoir des
+envolées de son époux, en ne leur faisant
+point l'honneur de leur attacher plus d'importance
+qu'elles ne comportent, en ne leur
+prêtant point à son égard une signification
+<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span>
+offensante qu'elles ne sauraient avoir! Il
+plaît à monsieur de s'égarer sur les plates-bandes,
+c'est affaire à ses pas; il lui convient
+de temps à autre de secouer la bride
+conjugale et de jouer à la vie de garçon,
+qu'il satisfasse son humeur; ayant bon
+souper, bon gîte et le reste à domicile, il
+veut manger à la table d'hôte, courir les
+champs et coucher à la belle étoile, qu'il
+s'en passe la fantaisie! C'est l'histoire du
+pigeon de la fable. Vous verrez, si vous lui
+laissez la route ouverte, comme il se lassera
+vite de sa liberté; comme, maudissant
+sa curiosité, tirant l'aile et traînant le pied, il
+saura reprendre de lui-même le chemin du
+foyer et de combien de plaisirs il paiera
+votre peine!...</p>
+
+<p>»La femme ne se doute pas assez de la
+somme de bonheur qu'elle se met sur la
+planche en ne faisant pas de son intérieur
+une prison sévère, en n'invoquant pas à tout
+propos les règlements du mariage. Moins
+elle élevera de barrières devant sa porte,
+moins son mari cherchera à s'échapper. C'est
+<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span>
+par l'atmosphère qu'ils respirent dans leur
+intérieur que les hommes y sont retenus, ce
+n'est point par les articles du Code ou les
+revendications de la morale proclamées à
+hauts cris. Plus une femme est irréprochable,
+plus elle est respectueuse de toutes les
+charges du foyer, plus elle peut se montrer
+facile, conciliante, indulgente; car, sûre de
+la considération invincible de son mari, elle
+sait bien qu'une heure sonnera où il lui reviendra,
+à tout jamais, cette fois, comme à
+la seule et véritable amie, à la compagne au
+c&oelig;ur éprouvé, au dévouement infaillible.
+L'indulgence de la femme dans la première
+période du mariage, c'est sa félicité assurée
+pour la dernière, l'affection de son mari se
+grandissant alors du repentir de ses torts à
+son égard et de toute la reconnaissance qu'il
+lui doit. En faisant acte de conciliation et
+d'abnégation, elle a joué à qui perd gagne et
+sauve sa mise de bonheur.</p>
+
+<p>»Et ce rôle lui est facile, car les enfants
+sont là pour l'accaparer tout entière, la distraire,
+lui rendre les heures rapides. Le mari
+<span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span>
+s'échappe du foyer un peu plus qu'il ne faudrait,
+qu'importe! Les enfants y restent,
+eux, pour le remplacer, pour l'y rappeler,
+pour y plaider sa cause, pour lui garder intact
+le c&oelig;ur même qu'il éprouve. Ah! les enfants
+dans le ménage, quelle aide et quelle
+force, et comme le devoir lui devient facile,
+la résignation aimable, dès qu'on les regarde!...</p>
+
+<p>»Dans la première phase du mariage, la
+mère absorbe l'épouse et il n'est point de
+femme, si dévouée qu'elle soit à son mari,
+qui ne soit prête à le sacrifier à ses enfants.
+C'est même ce souci si intense, si exclusif
+de l'enfant, au détriment du mari, qui amène
+le refroidissement des rapports dans tant de
+ménages et pousse au dehors du logis le
+chef de la communauté. Il voudrait associer
+sa compagne à ses distractions, jouir de sa
+compagnie, triompher de sa beauté dans les
+endroits publics, dans les salons, à toutes
+les manifestations de la vie parisienne. Rêve
+impossible! Madame a ses enfants qui la retiennent
+au gîte, qui l'intéressent avant
+<span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span>
+tout, qui lui prennent tous ses instants
+comme toutes ses préoccupations. Il faut
+qu'elle aille aux cours, au collège, au catéchisme,
+que sais-je? Elle n'a pas le loisir de
+s'amuser, elle! Que Monsieur ne se prive
+pas pour cela, d'ailleurs, des plaisirs auxquels
+il aspire; elle en serait désolée; à
+chacun son rôle! Elle s'en tient au sien et
+le sien, à ses yeux, est celui de la mère.</p>
+
+<p>»Monsieur profite de la permission, prend
+la clef des champs et se fait une douce habitude
+de vivre autant qu'il peut en dehors
+de la maison. Doit-on lui en faire un crime?
+Il se sacrifie, lui aussi, à sa façon, aux enfants.</p>
+
+<p>»Il faut bien le reconnaître, dans la classe
+des honnêtes femmes, des épouses impeccables,
+on ne s'efforce guère, la plupart du
+temps, de retenir le mari dans les liens conjugaux
+en les rendant aimables et attrayants.
+Je viens de vous signaler la place absorbante
+tenue par l'enfant dans l'existence des
+femmes, mais, en dehors de l'enfant, combien
+peu se donnent la peine de payer de
+<span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span>
+leur personne en faveur du mari. Voyez l'indifférence
+montrée par la majorité des
+femmes sur leur propre compte, dès qu'elles
+n'ont que leur ménage pour théâtre de leurs
+exploits. Dès qu'elles ont mis le pied sur le
+seuil de leur porte, il semble qu'elles oublient
+les premiers éléments de cet art de plaire
+qu'elles pratiquaient si joliment dans le salon
+voisin, quelques minutes auparavant.
+Au lieu de cet air enjoué qui faisait tourner
+toutes les têtes, de ces répliques vives et
+fines qui faisaient ouvrir toutes les oreilles,
+un visage terne, une attitude morne, une
+conversation paresseuse.</p>
+
+<p>»Du côté de la toilette, même jeu: à la
+robe chatoyante et charmeuse qui traînait
+tous les désirs dans ses sillons soyeux, succède
+le négligé, et quel négligé souvent!
+Les bandeaux sont défaits, les pantoufles banales
+remplacent les souliers provocants, le
+molleton du <em>Bonheur des dames</em> couvre les
+épaules qui s'accommodaient si bien de la
+robe de la bonne faiseuse; c'est un enterrement
+complet de grâce et de séduction.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span>
+«Tout cela est bien assez bon pour la maison!»
+pense notre fille d'Ève. La fausse
+idée! et la preuve, c'est la promptitude avec
+laquelle le fils d'Adam, son mari, lui annonce
+«qu'il a affaire» à la Bourse, au cercle, ou
+ailleurs. Les femmes doivent à leurs maris,
+a dit je ne sais plus qui, leurs qualités, leurs
+travers et surtout leur coquetterie! Cela est
+bien vrai. Il faut de l'attrayant dans le ménage,
+ou gare!...»</p>
+
+<p>L'homme n'a pas plus le droit que sa compagne
+de se négliger, moralement ou physiquement
+dans son intérieur. Autrement, il
+créerait les mêmes inconvénients et s'exposerait
+aux mêmes dangers.</p>
+
+<p>Ce sujet, que je ne veux qu'effleurer, me
+remet en mémoire une amusante épigramme
+empruntée à la correspondance inédite de
+madame Roland.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">En grasseyant, la divine Chloé<br /></div>
+<div class="line">Disait un jour: «Qu'importe un &oelig;il, un nez!<br /></div>
+<div class="line">Est-ce le corps? C'est l'âme que l'on aime.<br /></div>
+<div class="line">L'étui n'est rien.» Voici dans l'instant même<br /></div>
+<div class="line">Que de l'armée arrive son amant;<br /></div>
+<div class="line">Taffetas noir, étendu sur la face,<br /></div>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span></div>
+<div class="line">Y couvre un nez qui fut jadis charmant,<br /></div>
+<div class="line">Ou bien plutôt n'en couvre que la place.<br /></div>
+<div class="line">Il voit Chloé, veut voler dans ses bras.<br /></div>
+<div class="line">Chloé recule et sent mourir sa flamme.<br /></div>
+<div class="line">«Mon Dieu! dit-elle, est-il possible, hélas!<br /></div>
+<div class="line">Qu'un nez de moins change si fort une âme?»<br /></div>
+</div></div>
+
+<p>C'est là de la morale facile, dira-t-on. Et
+qu'importe, si c'est de la morale pratique!
+La vie est assez hérissée de difficultés naturelles
+sans qu'on la traverse encore, pour le
+plaisir, de banquettes irlandaises et de serpentines
+artificielles. Je ne vois guère qu'une
+chose sur laquelle le journaliste passe trop
+légèrement: c'est lorsqu'il parle des relations
+du mari et de ses enfants. Il semble
+que les enfants n'appartiennent qu'à la mère,
+que le père n'ait à leur donner ni sympathies
+ni soins. Cela arrive souvent, le plus souvent
+même, malgré bien des exemples du contraire,
+dans le monde pour lequel le chroniqueur
+écrit. Mais comme c'est tant pis pour
+les pères, dans ce monde-là! Ailleurs, partout
+où le mari relaie, en ce qu'il peut, sa
+compagne dans les soins à donner aux petits,
+partout où il prend, si je puis dire, une
+<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span>
+part de la maternité,&mdash;et rien ne touche plus
+délicieusement la mère,&mdash;l'enfant, bien
+loin d'être une cause d'éloignement ou de refroidissement
+entre les époux, est entre eux
+la plus douce et la plus irrésistible des
+attractions.</p>
+
+<p>Ce n'est pas à des ménages semblables que
+s'appliquent les remarques, les objurgations
+d'une femme chez laquelle les entraînements
+politiques n'ont pu ni alourdir l'esprit, ni refroidir
+le c&oelig;ur. La femme est mère, elle est
+nourrice; le mari se plaint d'être réveillé,
+dit madame Sévérine; on fait chambre à part.
+Adieu l'amour! Monsieur ira à ses affaires,
+bientôt à ses plaisirs; Madame ne démarre
+plus du logis; l'un court et l'autre couve!</p>
+
+<p>»Eh bien! non! ce n'est pas le rôle de la
+femme, cela, et je ne saurais trop le répéter.
+Certes, il faut aimer ses enfants, et les protéger
+et les défendre, ces chères petites créatures
+qui sont la chair de notre chair et le
+fruit de notre amour.</p>
+
+<p>»Mais il faut aimer par-dessus tout&mdash;écoutez
+bien ceci, mes jeunes contemporaines,&mdash;il
+<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span>
+faut aimer par dessus-tout «son
+homme», comme disent les femmes du peuple
+qui ont le sens juste en ces sortes de
+choses, car la vie leur est bien plus dure et
+bien plus enseignante qu'à nous.</p>
+
+<p>»Et, par aimer, je n'entends pas seulement
+la fièvre des amoureuses, mais la
+bonne tendresse qui réconforte, remet le
+c&oelig;ur en place et le cerveau à point. La maman!
+je ne m'en dédis pas...</p>
+
+<p>»Jeunes ou vieilles, allez, soyons des
+mamans dans la vie,&mdash;la maman des enfants,
+la maman de notre mari, la maman de
+nos amis, la maman des pauvres, de tout ce
+qui souffre et de tout ce qui se plaint. Nous
+trouverons des railleurs, soit; mais la petite
+bête que nous avons là, dans notre corset,
+à gauche, aura bon chaud et sera contente.»</p>
+
+<p>Oh! l'indulgence, la patience, le pardon
+de la femme, jamais on n'en vantera assez
+la précieuse et réconfortante vertu. «En soignant
+tendrement mes faiblesses, déclare,
+au grand honneur de sa femme, un auteur
+<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span>
+écossais<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>, elle m'a guéri des plus nuisibles.
+Elle est devenue prudente par affection; et
+bien qu'elle soit d'une nature très généreuse,
+elle a appris l'économie dans son amour pour
+moi. Elle m'a doucement arraché à mes dissipations;
+elle a donné des tuteurs à un
+caractère faible et irrésolu; elle a poussé
+mon indolence à tous les efforts qui m'ont
+été utiles ou honorables; et elle s'est toujours
+trouvée là pour gourmander mon insouciance
+ou mon imprévoyance. C'est à elle que je
+dois ce que je suis, à elle que je dois ce que
+je serai.»</p>
+
+<p>Un prélat catholique<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>, tout en se plaçant à
+un point de vue plus général et plus élevé, tenait
+dans la chaire un langage identique. «Un
+homme, s'écriait-il, peut avoir de grands défauts,
+de grands vices; il peut avoir ses heures
+d'irritation, où il traitera sa compagne avec des
+termes aussi durs qu'injustes: n'importe, si
+la femme est ce qu'elle doit être, il la respectera
+malgré lui, il aura en elle toute sa confiance;
+<span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span>
+et malgré les paroles violentes auxquelles
+souvent la passion fait semblant de
+croire quand elle les profère, le c&oelig;ur restera
+fidèle, le c&oelig;ur s'inclinera devant la vertu, le
+c&oelig;ur aura confiance; car c'est un autre privilège
+de la vérité, qu'il n'est pas permis à
+l'homme de mépriser longtemps et sérieusement
+une vertu que rien n'ébranle et qui
+persiste au milieu des plus dures épreuves.»</p>
+
+<p>Tel est le mariage: «L'école la plus sûre
+de l'ordre, de la bonté, de l'humanité, qui
+sont des qualités bien autrement nécessaires
+que l'instruction et le talent.»</p>
+
+<p>C'est Mirabeau qui l'a dit, et il serait difficile
+de le récuser comme partial.</p>
+
+<p>L'auteur de <em>La Sagesse</em>, le vieux Charron, a
+écrit à ce sujet quelques lignes où se sent une
+émotion contenue, assez rare dans son &oelig;uvre.
+«Mariage, dit-il, est un sage marché, un lien
+et une cousture sainte et inviolable, une convention
+honorable; s'il est bien façonné et
+bien pris, il n'y a rien de plus beau au monde,
+c'est une douce société de vie: pleine de
+constance, de fiance, et d'un nombre infini
+<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span>
+d'utiles et solides offices, et obligations mutuelles.»</p>
+
+<p>J'emprunte encore cette page au <em>Spectator</em>
+d'Addison:</p>
+
+<p>«Le mariage est une institution faite pour
+être la scène incessante d'autant de bonheur
+que notre être en est capable. Deux personnes
+qui se sont choisies entre toutes, dans le
+dessein d'être l'une à l'autre un encouragement
+et une joie, se sont, par cet acte même,
+engagées à être de bonne humeur, affables,
+discrètes, indulgentes, patientes, gaies, en
+face des fragilités et imperfections de l'une
+ou de l'autre d'entre elles, et cela jusqu'à la
+fin de leur vie... Lorsque cette union est ainsi
+gardée, les circonstances les plus indifférentes
+font éprouver du plaisir. Leur condition
+est une source incessante de joies. L'homme
+marié peut dire: Si le monde entier me
+rejette, il y a un être que j'aime absolument,
+qui me recevra avec joie et transport, et qui
+se croira obligée de redoubler de tendresse
+et de caresses pour moi, à cause de la tristesse
+dans laquelle elle me voit plongé. Je n'ai pas
+<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span>
+besoin de dissimuler les chagrins de mon
+c&oelig;ur pour lui être agréable; ces chagrins
+mêmes ravivent son affection.</p>
+
+<p>»Cette passion qu'on a l'un pour l'autre,
+lorsqu'elle est une fois bien fixée, entre dans
+la constitution même de l'être, et y coule
+aussi aisément et silencieusement que le
+sang dans les veines...»</p>
+
+<p>Douce manière de traverser la vie, appuyés
+l'un sur l'autre, bravant les mêmes dangers,
+savourant les mêmes joies, se relevant aux
+faux pas et se retenant aux heurts sans jamais
+tomber tout à fait, car le devoir, l'estime et
+l'affection les entourent d'indissolubles attaches,
+et ce qui lie soutient!</p>
+
+<h2 class="p4">CHAPITRE VIII</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span></p>
+
+<h3>AIMER ET CROIRE</h3>
+
+<p class="p2">Il n'est pas difficile, après ce qui a été dit
+déjà, de dégager, comme conclusion, cette
+véritable formule de la vie à deux: Aimer
+et croire. Ne craignons pas, cependant, d'y
+insister: c'est le point essentiel entre tous.</p>
+
+<p>Le roi Alphonse de Portugal prétendait que,
+pour vivre en paix dans le mariage, il faut que
+l'homme soit sourd, et la femme aveugle.&mdash;Le
+roi Alphonse de Portugal parlait en
+cynique qui plaisante. Certes l'homme doit
+être sourd aux calomnies, aux médisances,
+aux insinuations perfides auxquelles la meilleure
+des femmes peut être en butte et, de
+<span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span>
+même, la femme doit être aveugle, en ce sens
+qu'elle ne doit pas épier les pas et démarches
+du mari, l'espionnage étant chose vile, et
+qu'elle doit s'en remettre aveuglément à lui
+du soin des intérêts communs au dehors. Ce
+n'était point ce qu'entendait le roi Alphonse
+de Portugal, ou je me trompe fort; et c'est en
+quoi lui-même se trompait. L'homme, au
+contraire, n'ouvrira jamais assez l'oreille pour
+écouter les paroles de tendresse et d'abandon
+de la femme qui l'aime; et jamais la femme
+n'aura assez d'yeux pour regarder les attentions,
+les efforts et les travaux d'un mari qui
+la veut heureuse.</p>
+
+<p>Croit-on qu'il était aveugle ou sourd le
+couple qu'Addison nous peint dans ce tableau
+d'une si délicieuse pureté de touche et d'une
+si parfaite exactitude de trait:</p>
+
+<p>«Lætitia est jolie, modeste, tendre, et a
+assez de jugement; elle a épousé Eraste, qui
+est doué d'un goût général pour la plupart
+des choses de l'intelligence et de l'art. Partout
+où Lætitia va en visite, elle a le plaisir
+d'entendre répéter qu'Eraste a bien dit ou
+<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span>
+bien fait telle ou telle chose. Depuis son
+mariage, Eraste est plus élégant dans son
+costume que jamais, et, dans le monde, il est
+aussi complaisant pour Lætitia que pour toute
+autre dame. Je l'ai vu lui donner son éventail,
+qui était tombé, avec toute la galanterie
+d'un amoureux. Lorsqu'ils prennent l'air
+ensemble, Eraste cultive toujours son esprit,
+et, avec un tour d'imagination qui lui est particulier,
+lui donne des aperçus de choses dont
+elle n'avait aucune notion auparavant. Lætitia
+est ravie de voir un monde nouveau ouvert
+ainsi devant elle, et s'attache d'autant plus à
+l'homme qui lui donne un enseignement si
+agréable. Eraste a encore poussé plus loin;
+non seulement il la fait chaque jour plus aimante
+pour lui, mais il la fait infiniment plus
+satisfaite d'elle-même. Eraste trouve, dans
+tout ce qu'elle dit ou observe, une justesse
+ou une beauté dont Lætitia elle-même ne se
+doutait pas, et, avec son aide, elle a découvert
+chez elle cent bonnes qualités et perfections
+auxquelles elle n'avait jamais auparavant
+songé. Eraste, avec la complaisance la plus
+<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span>
+fertile du monde, à l'aide d'insinuations lointaines,
+trouve le moyen de lui faire dire ou
+proposer presque tout ce qu'il désire, et il
+accueille la chose comme une découverte
+venant d'elle, et il lui en donne tout le
+crédit.</p>
+
+<p>»Eraste a beaucoup de goût pour la peinture.
+L'autre jour il emmena Lætitia voir
+une collection de tableaux.&mdash;Je vais quelquefois
+faire visite à cet heureux couple.
+Comme nous nous promenions, la semaine
+dernière, dans la longue galerie, avant le
+dîner: «J'ai mis de l'argent dans des peintures
+dernièrement, dit Eraste. J'ai acheté
+cette Vénus et cet Adonis purement sur
+l'avis de Lætitia. Cela me coûte soixante
+guinées, et ce matin on m'en a offert cent.»
+Je me tournai vers Lætitia, et vis ses joues
+briller de plaisir, pendant qu'elle lançait à
+Eraste un regard, le plus tendre et le plus
+aimant que j'aie jamais surpris.»</p>
+
+<p>Le contraste ne se fait pas attendre; en
+voici qui auraient besoin d'être aveugles et
+sourds:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span>
+«Flavilla a épousé Tom Tawdry. Elle a
+été séduite par son habit galonné et la riche
+dragonne de son épée. Mais elle a la mortification
+de voir Tom méprisé par toutes les
+personnes honorables de son sexe. Tom n'a
+rien à faire après dîner, qu'à décider s'il se
+taillera les ongles dehors ou chez lui. Depuis
+qu'il est marié, il n'a rien dit à Flavilla que
+celle-ci n'ait pu entendre dire aussi bien par
+sa femme de chambre. Néanmoins il prend
+grand soin de maintenir l'autorité arrogante
+et maussade d'un mari. Si Flavilla se permet
+d'affirmer quoi que ce soit, Tom immédiatement
+la contredit, avec un juron en guise
+de préface, et un: «Ma chère, je dois vous
+dire que vous débitez d'abominables sottises.»
+Flavilla avait le c&oelig;ur aussi bien
+disposé pour toutes les tendresses de l'amour
+que Lætitia; mais comme l'amour ne survit
+pas longtemps à l'estime, il est difficile de
+décider actuellement si c'est la haine ou le
+mépris qui l'emporte dans l'esprit de la malheureuse
+Flavilla pour celui avec lequel elle
+est obligée de mener jusqu'au bout la vie.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span>
+C'est toujours là qu'il en faut revenir, à
+l'amour, à l'estime, à la confiance réciproque.
+Quand on fait tout pour mériter ces sentiments
+de son compagnon, ce n'est pas encore
+assez: il faut tout faire pour les lui accorder.
+Et il est, très malheureusement, des
+natures pour qui le second effort est incomparablement
+plus difficile que le premier.</p>
+
+<p>«Vous, femmes et mères, s'écrie Léon
+Tolstoï, vous savez le bonheur de l'amour
+pour l'époux, ce bonheur qui n'a point de fin,
+qui ne se brise point comme tous les autres,
+mais qui est l'aurore d'un bonheur nouveau,
+l'amour pour l'enfant.»</p>
+
+<p>Et, comme c'est une dualité qui est l'unité
+dans la famille, ce bonheur, que l'époux
+donne, n'est pas moins vivement goûté par
+lui. Se sentir aimé de celle qu'on aime, il
+n'est point de félicité comparable dans la vie,
+point de joie aussi pleine et délicieuse dont
+soit capable notre c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Une précieuse prédisposition à cet amour
+qui parfume et dore tout, c'est la bonté.
+«L'homme bon, écrivait M. Guizot, trouve
+<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span>
+presque toujours que sa femme a raison; il
+n'est pas enchanté quand il peut lui prouver
+qu'elle a tort; il ne craint pas qu'on ait plus
+d'esprit que lui, il a dans son c&oelig;ur un trésor
+dont il fait jouir tous ceux qui l'entourent,
+sans que le fond s'épuise jamais.»</p>
+
+<p>De même la douceur qui, quand elle est
+sincère, n'est que la plus aimable forme de
+la bonté, «est l'arme la plus puissante des
+femmes, et celles que le bonheur n'a pas favorisées
+en peuvent surtout, dans une union
+mal assortie, faire chaque jour l'expérience.
+Quoi qu'il en coûte, il faut supporter avec
+bonté, avec patience du moins, les défauts
+ou les torts d'un mari, lui céder sans répugnance,
+déférer à ses volontés. Jamais de
+tels sacrifices ne sont entièrement perdus par
+celle qui les fait. Si un mari est raisonnable
+et bon, il aime à l'en dédommager; s'il ne
+l'est pas, la douceur est encore le moyen le
+plus efficace pour le ramener à son devoir;
+elle triomphe tôt ou tard<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span>
+Sir John Lubbock n'a pas d'autres conseils
+à donner à l'un comme à l'autre des époux.
+«Combien cette charité, qui supporte tout,
+croit tout, espère tout, endure tout, serait
+efficace, dit-il, pour adoucir et dissiper les
+chagrins de la vie et ajouter au bonheur du
+foyer domestique! Le foyer domestique assurément
+peut être un hâvre de repos contre
+les orages et les périls du monde. Mais pour
+le rendre tel, il ne faut pas se contenter de
+le parer de bonnes intentions, il faut le faire
+brillant et joyeux.</p>
+
+<p>»Si notre vie est une vie de peine et de
+souffrance, si le monde extérieur est froid et
+lugubre, quel plaisir de revenir à l'ensoleillement
+d'heureux visages et à la chaleur de
+c&oelig;urs que nous aimons!»</p>
+
+<p>La puissance de l'amour,&mdash;je dis de
+l'amour familial, calme, reposé, constant et
+quotidien, non point de ces grands coups de
+passion qui emportent comme un vent de
+tempête et laissent retomber à plat,&mdash;n'est
+ici nullement exagérée. Elle va bien plus
+loin et n'a d'autre terme que l'héroïsme.
+<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span>
+C'est cet héroïsme que M. Georges Duruy a
+voulu caractériser, lorsqu'il dit dans l'avant-propos
+d'une de ses récentes nouvelles, <em>Victoire
+d'âme</em>: «L'amour chez une femme
+plus âgée que son mari ou que son amant,
+chez une femme qui aime avec ses sens, tout
+autant qu'avec son c&oelig;ur, peut arriver à se
+spiritualiser, à se <em>sublimer</em>, à prendre quelque
+chose de si <em>maternel</em>, qu'il n'y a plus
+place en lui pour rien de ce qui est seulement
+suggestion de la chair. C'est le dernier terme
+de l'amour, le plus haut.»</p>
+
+<p>Et en effet, si les termes de désintéressement
+et d'abnégation laissent encore, quand
+on les creuse jusqu'au fond, toucher le tuf de
+l'amour de soi, on peut dire qu'une personne,
+homme ou femme, n'en aime entièrement
+une autre que lorsqu'elle rapporte à soi toutes
+les joies et tout le bonheur de celle qu'elle
+aime, et qu'elle n'y rapporte que cela. Ne
+compter pour rien ses propres peines et ses
+propres douleurs, ne sentir qu'à travers un
+autre, mettre toute sa vie dans la vie de l'être
+aimé, voilà l'amour dans sa plénitude et sa
+<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span>
+perfection. Bien peu, il est vrai, en sont possédés
+à ce point; mais tout le monde peut le
+concevoir et y aspirer.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">Le seul bien qui nous intéresse,<br /></div>
+<div class="line">Crois-m'en, car je l'ai médité,<br /></div>
+<div class="line">C'est le trésor de la tendresse<br /></div>
+<div class="line">Plus humain que la vérité,<br /></div>
+</div></div>
+
+<p>a dit un poète philosophe<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p>
+
+<p>Ce trésor de la tendresse, nous le portons
+tous en nous. Mais, hélas! comme un vin généreux
+s'aigrit dans un vaisseau impur, ce
+trésor se tourne trop souvent en fléau et en
+malédiction.</p>
+
+<p>«Qui sait aimer n'a jamais fait souffrir»,
+déclare un proverbe, rigoureusement vrai.
+Mais que de gens aiment sans savoir aimer,
+et font de leur amour un instrument à deux
+tranchants avec lequel ils se déchirent eux-mêmes
+en torturant ceux qu'ils aiment! Nous
+ne reviendrons pas sur ce triste sujet; il suffit
+de s'y être arrêté pendant un chapitre<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.
+<span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span>
+Mais il était indispensable de le rappeler ici:
+«la jalousie, le soupçon, le reproche sont les
+sources les plus fécondes de désunion; l'indulgence
+aimable, la confiance sans bornes,
+rendent seuls durables les vrais attachements:
+l'on n'est pas tenté de courir après le
+bonheur, lorsque, sans efforts, on est assuré
+de le trouver chez soi<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.»</p>
+
+<p>Les médecins ne sont pas moins explicites
+et affirmatifs sur ce point que les moralistes.</p>
+
+<p>«La confiance, écrit le D<sup>r</sup> Debray, est la
+pierre fondamentale sur laquelle repose l'édifice
+du mariage. Si cette pierre manque,
+l'édifice s'écroule et, avec lui, la tranquillité,
+le bonheur.»</p>
+
+<p>Un poète a dit:</p>
+
+<p class="left5 font95">Aimer, c'est la moitié de vivre.</p>
+
+<p>Il le prenait, si je ne me trompe, au sens
+mystique et religieux. Pour nous, aimer et
+croire, c'est tout un. La jalousie, qui vit de
+<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span>
+soupçons et prend ses imaginations détestables
+pour la réalité, est une déformation de
+l'amour, et le pire ennemi du bonheur dans
+la vie à deux. Les retours, les élans, les repentirs,
+les larmes de regret, les embrassements
+passionnés, qui coupent d'ordinaire
+les accès de cette maladie noire, procurent
+peut-être de fortes et inattendues jouissances,
+mais ces emportements de l'esprit ou des
+sens ne sont pas plus l'amour que l'intoxication
+de l'alcool n'est une alimentation. D'ailleurs,
+les plaies se cicatrisent mal sous ces
+caresses, car, à la première fantaisie, les
+mains qui les ont faites et qui cherchaient
+à les fermer, s'acharneront, avec je ne sais
+quelle âcre et douloureuse volupté, à les
+rouvrir et à les multiplier.</p>
+
+<p>«Combien plus heureux ce ménage où le
+c&oelig;ur des époux est attiré par une confiance
+réciproque, où la fusion des âmes existe, où
+elles se penchent naturellement l'une vers
+l'autre, comme deux vases dont le premier
+renferme une liqueur qui est nécessaire au
+second. Le mari, dans cette vie de confiance
+<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span>
+mutuelle, verse dans l'âme de la femme l'intelligence,
+la lumière, la vigueur et le conseil;
+la femme, de son côté, ombrage la tête
+de son époux avec une couronne de fleurs
+gracieuses; elle lui donne, comme un arbre
+fécond, la fraîcheur et les fruits de l'âme aimante;
+elle le dédommage des peines de la
+vie, elle essuie ses larmes, elle glisse dans
+ses veines une huile de joie et de bonheur<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>.»</p>
+
+<p>Et que l'on ne croie pas que cette source
+bénie se tarit avec l'âge. Ecoutez plutôt encore
+le même auteur, s'adressant à la femme
+mariée depuis longtemps:</p>
+
+<p>«On dit que le vin est le lait des vieillards:
+cette parole est encore plus vraie du
+vin de l'affection. Vous devez avoir dans
+votre c&oelig;ur quelques gouttes de ce vieux
+vin; vous devez en avoir en abondance pour
+peu que vous ayez conservé celui de la jeunesse
+et de l'âge mûr. Donnez-en tous les
+jours une coupe remplie jusqu'au bord à
+<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span>
+votre mari, qui déjà succombe et dont le
+front porte les traces de la fin de son automne
+et du commencement de l'hiver.»</p>
+
+<p>«Aimer et croire», il n'est pas d'autre recette,
+répétons-le, pour extraire de la vie à
+deux tout le bonheur humain.</p>
+
+<h2 class="p4">CHAPITRE IX</h2>
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span></p>
+
+<h3>LE NERF DE LA GUERRE</h3>
+
+<p class="p2">Le nerf de la guerre est aussi le grand
+ressort du ménage. Après nous être occupé
+des conditions morales de la vie à deux, il
+est temps d'aborder l'étude des conditions
+matérielles dans lesquelles cette vie peut le
+plus aisément se maintenir et se développer.
+Nous n'écrivons pas pour une classe de la
+société plutôt que pour une autre. Afin d'éviter
+les redites, les doubles emplois et les divisions
+qui grossiraient ce livre outre toute
+mesure, c'est à la moyenne que nous nous
+<span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span>
+adressons d'ordinaire; mais les plus riches
+comme les plus pauvres peuvent faire leur
+profit de nos calculs et de nos conseils. C'est
+à eux de les adapter à leur position sociale:
+il n'y a là qu'une affaire de proportion.</p>
+
+<p>Il faut de l'argent pour vivre, peu ou prou.
+Strictement, il en faut plus pour vivre à deux
+que seul, bien que, dans la pratique,
+l'homme célibataire dépense presque toujours
+autant, si ce n'est plus, que l'homme
+en ménage.</p>
+
+<p>Cet argent provient du patrimoine ou du
+travail. Tantôt c'est le mari qui le possède
+ou le gagne; tantôt la femme l'apporte en
+dot; tantôt, et c'est le cas le plus fréquent,
+la dot de la femme vient s'ajouter au capital ou
+au revenu du mari. Il est donc naturel, prudent,
+nécessaire même de supputer, avant le
+mariage, les ressources qu'on peut arriver à
+mettre en commun et de s'assurer si ces revenus
+sont suffisants pour faire face aux nécessités
+de la vie à deux. Nous renvoyons,
+pour le fond de cette question, à ce que
+nous en avons dit dans <em>Doit-on se marier?</em>
+<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span>
+Constatons seulement que si l'or est une chimere
+dont il faut savoir se servir, comme le
+chantait si bien Scribe, l'art de s'en servir
+sans danger n'est pas commun, et qu'en
+tout cas cette chimère, en dépit des facilités
+qu'elle apporte à l'existence, ne fait pourtant
+point le bonheur.</p>
+
+<p>Dans l'épopée finnoise, <em>le Kalevala</em>, Ilmarinnen,
+le forgeron divin, forge une fiancée
+d'or et d'argent pour Weinamoinen. Celui-ci,
+content d'abord d'avoir une femme si
+riche, la trouve bientôt intolérablement
+froide, car, malgré feux et fourrures, chaque
+fois qu'il la touche, elle le glace.</p>
+
+<p>Pour être vieille, l'allégorie ne manque
+pas encore d'actualité.</p>
+
+<p>«Sous Louis XIV, une bourgeoise de Paris,
+ayant de vingt à trente mille livres de
+dot, épousait un avocat. Avec trente-cinq à
+quarante mille livres, elle devenait la femme
+d'un trésorier de France. Si sa dot s'élevait
+de quarante-cinq à soixante-quinze mille
+livres, on la mariait à un conseiller au Parlement.
+Apportait-elle de deux cent à six
+<span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span>
+cent mille livres, elle pouvait prétendre à un
+gentilhomme titré<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.»</p>
+
+<p>Les chiffres ne sont plus les mêmes, non
+plus que les désignations des positions sociales;
+mais, en fait de prétentions dans les
+alliances, les choses n'ont guère changé, que
+je sache. Du reste, il ne m'est pas prouvé,&mdash;au
+contraire&mdash;que ces trocs d'une dot contre
+une position ou un titre aient jamais assuré
+des unions heureuses, pas plus sous l'ancien
+régime que sous le nouveau.</p>
+
+<p>C'est pourquoi je partage l'avis de l'Anglais
+Henry Taylor, qui écrivait dans un petit
+livre fort sensé, intitulé: <em>Notes from Life</em>:
+«Eu égard à la quantité de choses dont le
+concours est requis pour faire un bon mari
+et un heureux ménage, le père risque d'imposer
+de cruelles limites au choix de sa fille,
+lorsqu'il ajoute la richesse aux qualités nécessaires
+au prétendant. Même les mariages
+pauvres faits par l'imprévoyance ont moins
+<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span>
+de chances de finir mal que les mariages
+riches faits par la contrainte.»</p>
+
+<p>Seulement cette exigence vient aussi souvent,
+sinon plus, du côté du garçon que du
+côté de la fille, et elle est alors encore plus à
+blâmer. Tout homme qui, par son travail ou
+sa fortune propre, est à même de vivre convenablement
+dans le milieu social où il évolue,
+et qui recule devant le mariage parce qu'il a
+peur d'imposer des privations à sa femme et
+à ses enfants, est un égoïste qui ne craint, à
+vrai dire, que pour la satisfaction de ses
+goûts<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p>
+
+<p>L'union contractée, que les ressources
+soient petites ou grandes,&mdash;«c'est un point
+délicat et sur lequel les avis seront longtemps
+partagés, que celui de savoir si, dans
+un ménage bien réglé, la bourse doit être
+commune et la clef du secrétaire en double
+partie.»</p>
+
+<p>Le <em>Code conjugal</em>, qui pose la question, la
+résout ainsi: «Certes, il n'appartient pas à
+<span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span>
+la femme de s'ingérer dans la question des
+revenus communs, et il y aurait folie à elle
+d'avoir une telle prétention; mais il est naturel
+qu'elle participe à tous les avantages que
+procure la fortune. Dans la plupart des ménages
+parisiens, le mari alloue à sa femme
+une somme fixe pour sa toilette et sa dépense
+particulière. Rien ne nous semble moins
+convenable. Une femme, obligée d'attendre
+la fin du mois pour toucher ses appointements,
+ses gages, ne se trouve pas obligée à
+plus d'économie, et se voit parfois contrainte
+d'ajourner le mémoire d'une couturière,
+d'une modiste, d'un bijoutier. C'est en confiant
+sans réserve à sa femme la garde entière
+de la fortune commune, qu'on l'intéresse
+à n'en user qu'avec sagesse et économie.</p>
+
+<p>»Quant à ces maris, comme on en voit
+trop, refusant à leurs femmes les moyens de
+paraître ainsi qu'il convient à leur état dans
+le monde; grondant, criant misère à tout
+propos, nous n'en parlerons pas. C'est une
+mauvaise économie que celle qui met une
+<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span>
+femme aux prises entre la coquetterie et la
+sagesse. Le bonhomme Platon écrivait, il y
+a quelque mille ans: «Il semble que l'or et
+la vertu soient placés des deux côtés d'une
+balance, et qu'on ne puisse ajouter au poids
+du premier sans que l'autre devienne au
+même instant plus léger.»</p>
+
+<p>Voilà qui est bien, et nous n'allons pas
+contre la justesse de ces observations. Nous
+ne saurions cependant admettre comme absolu
+le verdict qu'Horace Raisson porte contre
+le système qui consiste à ouvrir à la femme,
+sur le budget commun, un crédit mensuel
+proportionné au revenu des époux et aux besoins
+de la maison. Elle sait au juste sur
+quoi elle peut compter, et c'est à elle à ne
+pas se mettre dans le cas que redoute l'auteur
+du <em>Code conjugal</em>, cas fâcheux assurément,
+mais qui l'est moins encore que la tentation
+de puiser les yeux fermés dans la
+bourse commune, et peut-être finalement de
+l'épuiser.</p>
+
+<p>Cela n'implique, d'ailleurs, ni défiance, ni
+mauvaise volonté, ni gestion arbitraire de la
+<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span>
+part du mari. C'est une simple règle posée
+d'un mutuel accord, et qui n'empêche en aucune
+façon les deux époux d'avoir la plus
+parfaite unité de vues, de bourse et d'intérêts.
+On s'engage, après mûre considération,
+à ne dépenser, pour l'entretien courant de la
+maison et les articles de toilette, qu'une
+somme déterminée. C'est prudence et raison
+que d'agir ainsi.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">Femme mariée doit être simple,<br /></div>
+<div class="line">Et porter la guimpe,<br /></div>
+</div></div>
+
+<p>dit un proverbe du quinzième siècle. La
+guimpe change de forme et de nom avec les
+temps et les modes. Mais ce qui ne change
+pas, c'est le précepte de simplicité donné
+dans ces vers naïfs. Nous ne voulons pas dire
+que la femme mariée ne doive pas se mettre
+suivant sa fortune, son rang, les convenances
+et les habitudes du monde dans lequel elle
+vit; mais elle doit toujours conserver cette
+simplicité relative qui distingue la femme
+d'intérieur, la mère de famille de celles pour
+<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span>
+qui la vie n'a d'autres obligations que leurs
+caprices et leurs plaisirs.</p>
+
+<p>«L'économie domestique n'est pas une
+vertu brillante, disait Mercier, mais elle compose
+une vertu solide, et une des plus belles
+que je connaisse. Elle est le fondement des
+maisons, ainsi que des grands établissements:
+ce sont les racines obscures qui nourrissent
+les pompeux feuillages de ces arbres qui portent
+leur front dans la nue. La misère est une
+source continuelle de soucis rongeurs, d'inquiétudes,
+de peines d'esprit, d'insomnies
+cruelles: elle est conseillère de plusieurs
+actions basses et iniques. L'économie, qui
+chasse tous ces tourments, qui nous met à
+couvert de ces épines, est tout à la fois et le
+soutien consolant de notre vie, et la sauvegarde
+de notre vertu; c'est un doux oreiller
+où nous sommeillons sans crainte de l'avenir,
+toujours obscur. L'économie enfin est la
+vertu la plus utile à la génération qui doit
+succéder: elle embrasse donc deux âges à la
+fois: privilège qui n'appartient guère qu'à
+elle.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span>
+Sans s'élever à des considérations si élevées,
+ni surtout à une langue si fleurie,
+un autre moraliste de la même époque<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>
+s'exprime ainsi:</p>
+
+<p>«L'avarice et la prodigalité sont deux
+extrêmes, entre lesquels se trouve une sage
+économie. Vous sentez que cette économie
+est toujours relative au rang que l'on occupe.
+Il faut toujours tenir un état conforme
+à son rang; mais quand vous outrez ce qu'il
+demande, vous vous ruinez, sans que personne
+vous en sache gré. Il en est de même
+de celui qui ne met aucun ordre dans sa maison;
+il peut être perpétuellement trompé par
+ses domestiques; et ce qu'on lui vole est
+perdu pour lui, sans qu'il s'en fasse honneur.
+Ainsi, plus la place que l'on occupe
+exige que l'on ait de domestiques, plus il
+faut les assujettir à une règle exacte, et les
+maintenir avec fermeté.»</p>
+
+<p>Tous ces conseils s'adressent autant à
+l'homme qu'à la femme. Il en est de même
+<span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span>
+de ce passage, que nous empruntons à Henry
+Taylor:</p>
+
+<p>«L'art de vivre à l'aise consiste à régler
+son genre de vie d'un cran au dessous de
+ses moyens. Le confort et la jouissance dépendent
+plus de la facilité dans les détails de
+la dépense que d'un degré de plus ou de
+moins dans le genre de vie que l'on mène;
+et, chose qui a encore une bien autre importance,
+l'esprit est moins obsédé de questions
+d'argent.</p>
+
+<p>«Gardez-vous d'associer faussement dans
+votre esprit le plaisir avec la dépense,&mdash;de
+vous dire que, puisque le plaisir peut s'acheter
+avec de l'argent, l'argent ne saurait se
+dépenser sans procurer de plaisir.»</p>
+
+<p>Le proverbe qu'on répète encore dans certaines
+de nos provinces:</p>
+
+<p class="left5 font95">Assez n'y a si trop n'y a,</p>
+
+<p>ne signifie pas qu'il faut en avoir trop pour
+en avoir assez, mais bien qu'on n'en aura
+assez qu'autant qu'on mettra, quelle que soit
+<span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span>
+d'ailleurs la chose à consommer, un surplus
+en réserve, ne serait-ce que pour se convaincre
+soi-même que, si l'on peut encore désirer
+au delà, ce qu'on a suffit réellement. En un
+mot, il faut se contenter non pas de ce qu'on
+a, mais d'un peu moins qu'on a.</p>
+
+<p>Notre proverbe est donc d'un degré plus
+sage que celui de G. Meurier:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">Il faut prendre le pot au feu<br /></div>
+<div class="line">Selon son estat et revenu,<br /></div>
+<div class="line">Et qui guères n'a despendre peu.<br /></div>
+</div></div>
+
+<p>Charron a traité le sujet dans une page remarquable,
+que je demande la permission de
+rapporter.</p>
+
+<p>«Les préceptes et advis de mesnagerie
+principaux sont ceux-cy: 1. Acheter et despendre
+toutes choses en temps et saison,
+elles sont meilleures et à meilleur prix.
+2. Garder que les choses qui sont en la
+maison ne se gastent et perissent, ou se perdent
+et s'emportent, cecy est principalement
+à la femme: à laquelle Aristote donne par
+preciput ceste authorité et ce soin. 3. Pourvoir
+<span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span>
+premierement et principalement à ces
+trois, Necessité, Netteté, Ordre: et puis s'il
+y a moyen, l'on advisera à ces trois autres
+(mais les Sages ne s'en donneront pas grand
+peine: <em>non ampliter sed munditer convivium:
+plus salis quam sumptus</em>) Abondance,
+pompe et parade, exquise et riche façon. Le
+contraire se pratique souvent aux bonnes
+maisons, où il y aura licts garnis de soye,
+pourfilez d'or, et n'y aura qu'une couverture
+simple en hyver, sans aucune commodité de
+ce qui est le plus necessaire. Ainsi de tout le
+reste.</p>
+
+<p>»Regler sa despense: ce qui se fait en
+ostant la superfluë, sans faillir à la necessite,
+devoir et bienseance: un ducat en la
+bourse fait plus d'honneur que dix mal despendus,
+disait quelqu'un. Puis, mais c'est
+l'industrie et la suflisanse, faire mesme despense
+à moindre frais, et sur tout ne despendre
+jamais sur le gain advenir et esperé.</p>
+
+<p>»Avoir le soin et l'&oelig;il sur tout: la vigilance
+et présence du maistre, dit le proverbe,
+engraisse le cheval et la terre. Mais pour le
+<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span>
+moins le maistre et la maistresse doivent
+celer leur ignorance et insuffisance aux
+affaires de la maison, et encores plus leur
+nonchalance, faisant mine de s'y entendre
+et d'y penser: car si les officiers et valets
+voyent que l'on ne s'en soucie, ils en feront
+de belles.»</p>
+
+<p>On le voit, la sagesse ne vieillit point. Elle
+était la même au temps des <em>&OElig;conomiques</em>
+qu'au seizième siècle; elle est la même encore
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>L'administration générale de la fortune, le
+placement des fonds, les dépenses extérieures
+que l'homme est amené à faire par
+ses affaires ou ses distractions, ne nous occuperont
+pas ici. Ce que nous avons à en dire,
+et nous ne voulons en dire que peu, trouvera
+place au chapitre suivant. Mais, dans l'organisation
+intime de la vie à deux, dans le
+fonctionnement de cet organisme délicat
+dont le c&oelig;ur est au foyer, la femme joue un
+si grand rôle, la façon dont elle emploie l'argent
+qu'elle a entre les mains a des conséquences
+telles, non seulement sur le bien-être,
+<span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span>
+mais aussi sur le bonheur des deux
+époux, qu'il nous faut forcément entrer dans
+quelques détails. Nous les emprunterons à
+un livre oublié, &oelig;uvre de deux dames qui y
+ont enseigné en bons termes et avec toute la
+lucidité du bon sens, le résultat de leur expérience.
+En voici le titre tout au long: <em>Manuel
+complet de la Maîtresse de maison et de la
+parfaite Ménagère, ou Guide pratique pour
+la gestion d'une maison à la ville et à la
+campagne, contenant les moyens d'y maintenir
+le bon ordre et d'y établir l'abondance</em>.
+Par madame Gacon-Dufour. Seconde
+édition, mise dans un nouvel ordre et très
+augmentée par madame Celnart. Paris,
+Roret, 1828; 1 vol. in-16.</p>
+
+<p>Tout, à peu près, est prévu dans les réflexions
+générales dont ces dames font précéder
+les instructions qu'elles donnent pour
+les divers soins du ménage, et nous croyons
+ne pouvoir mieux faire, malgré la longueur
+de la citation, que de les offrir à méditer.</p>
+
+<p>«<em>Ce n'est pas assez de faire le bien</em>, dit
+un livre de piété fort connu, <em>il faut le bien</em>
+<span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span>
+<em>faire</em>. Cette maxime toujours utile est indispensable
+en ménage, où tout doit être exécuté
+avec une méthode, un ordre constant.
+La première chose à faire est donc un sage
+calcul de ses moyens pécuniaires, une sage
+distribution de leurs produits, un invariable
+emploi de ses instans; la seconde est l'observation
+des règles que l'on s'est prescrites.</p>
+
+<p>»De concert avec son époux, la maîtresse
+de maison commencera par calculer ses revenus
+et ses dépenses: elle verra ce qu'il
+faut pour le loyer, le mobilier et son entretien,
+le chauffage, l'éclairage, les domestiques;
+elle allouera les frais des vêtemens, de
+la nourriture ordinaire, et les dépenses extraordinaires
+qu'elle pourra avoir à faire dans
+ce genre: ceux du blanchissage l'occuperont
+ensuite. Il est bon de subdiviser pour éviter
+l'erreur, et de dire, tant pour le mari, tant
+pour la femme, pour chaque enfant, etc. Elle
+songera ensuite aux menues dépenses qui
+s'attacheront spécialement à son état dans le
+monde et à celui de son époux, comme
+voyages, ports de lettres, réceptions, cadeaux,
+<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span>
+abonnements aux journaux, achats de livres,
+frais d'éducation, etc.; il faut toujours prévoir
+et même laisser un léger compte ouvert
+pour les dépenses imprévues, comme le remplacement
+d'objets perdus, cassés, la réparation
+de divers accidens, les soins qu'exigent
+de légères indispositions et autres choses
+semblables. Par là, on s'épargne à la fois et
+ces lamentations, ces regrets prolongés lorsqu'arrivent
+quelques-unes de ces contrariétés,
+et cette économie mal entendue qui,
+pour épargner le remplacement d'une vitre
+brisée, laisse pénétrer dans les appartemens
+une humidité nuisible, malsaine, qui gâte
+les meubles, occasionne des rhumes fatigans,
+dangereux peut-être... M. Say, dans
+ses <em>Principes d'Économie politique</em>, cite
+une famille de villageois ruinée pour avoir
+omis de mettre un loquet à une porte, qu'on
+se contentait de fermer au moyen d'une cheville
+de bois. Un porc, sur lequel ils comptaient
+pour payer leur terme, s'échappa par
+la porte mal fermée; en courant inutilement
+après, le fermier gagna une fluxion de poitrine;
+<span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span>
+cette maladie acheva de le mettre à la
+misère, et ses meubles furent saisis par les
+huissiers. On sent comment, dans chaque
+ménage, des causes semblables peuvent produire
+de semblables effets.</p>
+
+<p>»Ce n'est pas assez d'avoir assigné pour
+chaque dépense, d'avoir songé même aux
+frais imprévus; il faut encore, il faut indispensablement
+s'arranger de manière à mettre
+de côté une partie de son revenu de chaque
+année. Si l'on n'avait point d'enfans, il serait
+bon de prendre cette précaution pour se
+prémunir contre les pertes, les maladies:
+jugez si l'on peut s'en dispenser lorsqu'on a
+une nombreuse famille, qu'il faut élever,
+pourvoir selon son état?... L'obligation
+d'économiser devient encore plus urgente,
+si la grande partie, si la totalité de vos revenus
+dépend d'une place que mille circonstances
+peuvent subitement vous ôter...</p>
+
+<p>»Il est encore une résolution que doit
+prendre une maîtresse de maison, sans se
+permettre une seule fois de l'oublier, c'est
+de payer comptant tout ce qu'elle achète,
+<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span>
+pour sa toilette surtout: les besoins du luxe
+sont, dans l'état actuel de nos m&oelig;urs, si bien
+mêlés aux besoins de la nécessité, ils sont si
+décevans, si variés, il est si facile de se
+laisser entraîner, qu'il faut se prémunir
+contre l'occasion, contre soi-même. Remet-on
+à payer plus tard, on achète avec facilité
+à mesure que les circonstances, l'attrait, la
+fantaisie excitent; on ne songe plus au paiement;
+les emplettes s'accumulent, les mémoires
+s'enflent, et l'instant de les acquitter
+est l'instant des troubles, des querelles, de la
+gêne. S'acquitte-t-on, au contraire, à mesure
+qu'on achète, on sent la valeur de l'argent,
+on retranche sur ce que sollicite l'occasion,
+on refuse à la fantaisie. Fait-on une dépense
+déraisonnable, l'aisance de son intérieur, les
+besoins de son mari, de ses enfans, qui
+souffrent de cette capricieuse emplette, donnent
+une forte leçon dont on se souvient à
+l'avenir. Du reste, quelque frivole que l'on
+soit, on voit avec regret cet échange d'une
+forte somme contre les brillantes bagatelles
+de la mode; et je suis persuadée que nos
+<span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span>
+plus prodigues élégantes dissiperaient une
+fois moins d'argent si l'habitude de payer
+tout de suite leur permettait de réfléchir.</p>
+
+<p>«Ces points convenus, la maîtresse de
+maison aura un livre ouvert qui portera les
+sommes allouées pour chacune des dépenses
+mentionnées plus haut: elle écrira régulièrement
+les détails journaliers de chacune de
+ces dépenses; l'addition en sera faite chaque
+mois, et la récapitulation générale à la fin de
+l'année, afin de juger si l'ordre adopté dans
+la maison excède l'allocation des fonds; si, au
+contraire, l'allocation excède, ou si l'un et
+l'autre marchent également. On sent que,
+dans le premier cas, une réforme est urgente;
+que, dans le second, il faut attendre, avant
+d'augmenter sa dépense, que l'expérience de
+l'année suivante, de plusieurs années même,
+ait renouvelé cet excédent, car on ne saurait
+trop se précautionner contre les chances
+fâcheuses du sort et l'entraînement de la
+vanité... L'habitude d'un surcroît de dépense
+se prend bien vite, se quitte difficilement, et
+de courts succès engendrent de longs revers.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span>
+Un des chapitres les plus importants dans
+les fonctions de la maîtresse de maison est
+celui de la table ou de la nourriture.</p>
+
+<p class="left5 font95">Viande et boisson perdition de maison,</p>
+
+<p>déclare, non sans quelque vérité, un dicton
+populaire. Il faut pourtant boire et manger.
+La manière dont on le fait a même une grande
+influence sur l'agrément des rapports entre
+les deux époux, outre qu'elle intéresse au plus
+haut degré les finances du ménage. Voyons
+donc ce que disent mesdames Gacon-Dufour
+et Celnart sur un sujet où la femme est maîtresse
+absolue, agissant sans autre contrôle
+que la satisfaction ou le mécontentement
+gastronomique de son mari.</p>
+
+<p>«La maîtresse de maison doit considérer
+la nourriture sous le triple rapport de la santé,
+du plaisir et de l'économie...</p>
+
+<p>»Son premier soin sera de fixer des heures
+invariables pour les repas, d'après l'état de
+son mari et les habitudes reçues... Les heures
+une fois adoptées d'après les convenances
+<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span>
+de votre intérieur, que rien ne puisse les
+déranger, car si la domestique pense qu'on
+attendra, elle retardera ensuite; ou si elle est
+exacte et que vous ne le soyez pas, les ragoûts
+seront brûlés, les sauces tournées; on emploiera
+beaucoup plus de combustible, et il
+coûtera davantage pour manger un mauvais
+dîner. Que la règle de vos repas ait donc, en
+quelque sorte, force de loi; n'attendez jamais
+ni personne de la maison, ni convives invités;
+qu'on en soit bien persuadé, et que si l'on a
+besoin de faire avancer ou retarder l'heure
+des repas, on vous en prévienne à l'avance,
+afin que les préparatifs soient faits en conséquence
+et que les mets n'en souffrent pas.
+Outre l'ordre du temps du repas, la bonne
+ménagère veillera à l'ordre de leur composition...»
+Elle profitera «de la saison pour
+que sa table soit variée d'une manière agréable.
+Ce soin la dispensera de la recherche dans
+les assaisonnemens, témoignera de son attention
+pour le bien-être de son époux, et lui
+deviendra en très peu de temps chose si
+facile, qu'elle ne s'en apercevra même pas.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span>
+»Les détails de la nourriture sont extrêmement
+multipliés, et cependant il faut tous
+les connaître... Pour y parvenir, il faut payer
+chaque mois le boulanger, le boucher, l'épicier,
+le charcutier, s'il y a lieu; porter leurs
+comptes sur le grand livre de dépenses, et
+avoir un autre petit livre sur lequel on inscrira
+chaque jour tout ce qui s'achètera pour
+la table; on en fera le relevé chaque semaine,
+et au bout du mois, additionnant les calculs
+des quatre semaines, on portera le total sur
+le grand livre...» On verra de cette façon «si
+la dépense est égale d'un mois à l'autre: on
+se rendra compte des motifs, des circonstances
+qui ont pu la diminuer ou l'accroître,
+et on ne dira jamais, comme trop de femmes:
+<em>Je ne sais pas comment cela se fait</em>.</p>
+
+<p>»Quelque fortune qu'ait la maîtresse de
+maison, quelque confiance qu'elle ait en ses
+domestiques, elle ne se contentera pas de
+commander les repas d'après ce qui a été dit
+précédemment; elle veillera à ce que les
+provisions journalières soient faites de bonne
+heure, afin de mieux choisir et de payer
+<span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span>
+moins cher; elle examinera si le poids est
+juste, si les objets sont de bonne qualité; elle
+les fera disposer de la manière la plus avantageuse
+pour la garde, dans l'office de cuisine
+ou dans le garde-manger...» Elle prendra
+soin qu'aucun gaspillage ne se produise, que
+rien ne se perde et qu'on tire parti de tout.
+Légères économies, dira-t-on. «J'en conviens;
+mais nulle économie répétée n'est à dédaigner.
+<em>Les grandes économies du ménage</em>,
+dit M. Ch. Dupin, <em>portent toujours sur les
+objets à bon marché</em>...»</p>
+
+<p>L'art de conserver les substances alimentaires
+procurera à la bonne ménagère
+d'agréables et profitables économies. «Par là,
+elle se dispensera des frais de détail, toujours
+coûteux; elle épargnera la peine et le temps
+de ses domestiques, et, tout en exigeant
+moins, elle en retirera plus; car une domestique
+que l'on ne charge pas d'une multitude
+de commissions, de courses, de petits achats
+mal entendus, ayant beaucoup de temps de
+reste, peut en donner une partie au raccommodage
+du linge de cuisine, à la filature, etc...
+<span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span>
+Survient-il à dîner quelques personnes que
+l'on n'attendait pas? on n'est point forcé de
+courir chez le traiteur; les provisions sont
+sous la main: que de fatigue, d'impatience,
+de frais et d'ennuis sont épargnés!...»</p>
+
+<p>L'impartialité nous force à dire ici que
+nous avons entendu des personnes fort compétentes
+vanter le système contraire, et
+assurer que, malgré la surveillance la plus
+active, les approvisionnements amènent forcément
+le gaspillage. <em>Provisions</em>, <em>profusion</em>,
+voilà leur mot d'ordre. Nous ne nous sentons
+point en état de prendre parti, mais nous
+croyons, sans malice, que, l'un et l'autre
+système, suivant les circonstances et celles
+qui les appliquent, sont fort bons. C'est le cas
+de répéter une fois de plus le proverbe
+anglais: Rien ne réussit comme le succès.</p>
+
+<p>«De toutes les économies mal entendues
+dont la maîtresse de maison doit se défendre,
+une des plus pernicieuses est celle qui aboutit
+au manque d'éclairage. Faute d'y voir on
+perd du temps, on casse les objets, on se
+heurte souvent d'une manière dangereuse.
+<span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span>
+Si dans la nuit on se trouve subitement
+réveillé par quelque accident, les secours
+sont lens, et souvent même inefficaces, par
+cette raison. La ménagère doit donc établir
+un éclairage constant, suffisant, approprié aux
+divers endroits de la maison, aux différentes
+heures et occupations. Elle doit en ce genre
+avoir des provisions, les distribuer avec
+ordre, et surtout veiller à ce que tous les
+ustensiles soient tenus dans la plus grande
+propreté.»</p>
+
+<p>Le chauffage, les approvisionnements et
+l'aménagement des combustibles, donnent
+lieu à des observations analogues.</p>
+
+<p>Pour ce qui est du linge, il faut que la
+maîtresse de maison n'en ait ni trop, ni trop
+peu. «Trop, il jaunit sans servir, encombre
+les armoires, et c'est de l'argent inerte qui
+pourrait avoir un produit avantageux. Pas
+assez est peut-être pis encore: on n'a pas le
+temps de l'arranger, de le raccommoder convenablement;
+la nécessité des autres dépenses
+fait ajourner celle-ci; le linge s'altère de
+plus en plus, s'use bientôt tout à fait: il
+<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span>
+faut des frais extraordinaires pour le renouveler.
+Si on ne le peut, l'esprit de désordre
+s'introduit dans la maison...</p>
+
+<p>«Une chose indispensable, c'est de placer
+le linge à votre usage, ainsi que vos vêtemens,
+le linge et les habits de votre mari,
+de vos enfans, à portée de la chambre de
+chacun. Cette seule précaution épargne beaucoup
+de perte de temps, de confusion et
+d'ennui...</p>
+
+<p>»Tout le linge en général, et principalement
+les serviettes, doit être longtemps
+reprisé avec soin; mais il arrive un certain
+point où il n'est plus susceptible d'être raccommodé;
+alors le temps énorme qu'on
+emploie à sa réparation est un temps perdu.
+Quand le linge est ce que l'on appelle <em>élimé</em>,
+choisissez ce qu'il peut y avoir de bon dans
+les coins pour l'usage de vos enfants, ou pour
+mettre des pièces à celui qu'on peut raccommoder
+encore, et que le reste soit en réserve
+pour les cas de maladie... Chacun voit combien
+il est ennuyeusement onéreux d'employer
+beaucoup de temps, de payer de nombreuses
+<span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span>
+journées d'ouvrières pour raccommoder
+du linge qui revient du blanchissage
+tout aussi mauvais qu'avant d'y aller. Voilà,
+s'il en fut jamais, une économie mal entendue...</p>
+
+<p>»Un état détaillé du linge, qui en marque
+le nombre, les diverses qualités, la date, le
+degré de bonté et d'usage, doit se trouver
+dans chaque armoire, et se vérifier tous les
+trois mois. Grâce à cette habitude, vous
+saurez à point nommé la quantité de linge
+qui s'approche plus ou moins de la réforme...</p>
+
+<p>»Il en est des habits comme de tout le
+reste; dit madame Pariset dans ses <em>Lettres
+sur l'Economie domestique</em>, «c'est l'arrangement
+et la propreté qui conservent tout,
+l'on a remarqué que les femmes les moins
+riches et qui dépensent le moins pour leur
+toilette sont souvent les mieux mises.» La
+nécessité de conserver ce qu'elles ne peuvent
+renouveler que rarement, l'habitude de
+l'ordre qu'inspire et facilite en général une
+fortune médiocre, voilà les raisons de cet
+avantage, qui surprend au premier abord.»
+<span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span>
+Ajoutons-y le bon goût, que les richesses ne
+donnent pas.</p>
+
+<p>«Attendez pour adopter quelque mode,
+qu'elle se soit établie, et lorsqu'elle est
+d'une nature ridicule, attendez que l'usage
+général en ait presque fait une loi, car il
+arrive que ces modes grotesques ne durent
+qu'un mois, et qu'ensuite il est impossible de
+se servir de choses qui ont coûté fort cher.
+Au reste, gardez-vous de la manie de faire et
+de refaire sans cesse vos bonnets, vos fichus:
+comme la mode et la fantaisie varient continuellement,
+le temps s'use, l'étoffe disparaît
+dans ces mutations puériles, qui entraînent
+beaucoup de peines, de dépenses, font négliger
+le soin du ménage, et, en déplaisant avec
+raison au mari, amènent souvent l'humeur
+et la discorde. De plus, les petites filles prennent
+ce goût et, femmes, restent toujours de
+grandes enfants jouant à la poupée...</p>
+
+<p>»Quant aux emplettes des vêtemens, le
+temps en est à peu près fixé à chaque saison,
+afin d'avoir des choses plus nouvelles. Il
+importe de se garder des bons marchés, des
+<span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span>
+choses passées de mode, puisque la mise
+d'une femme ne vaut que par la grâce et la
+fraîcheur. Mais il faut avant tout consulter
+les circonstances qui peuvent se rencontrer,
+comme les frais d'une maladie, un retard de
+paiement, une perte quelconque. C'est alors
+sur l'habillement, et surtout sur sa toilette
+personnelle que la maîtresse de maison doit
+faire porter la réduction nécessaire; son premier
+devoir comme son premier plaisir étant
+le bien-être continuel de son intérieur.
+Alors son mari ne s'apercevra point du sacrifice,
+ou s'il s'en aperçoit, ce sera pour chérir
+encore plus sa compagne...»</p>
+
+<p>Tout le chapitre <span class="smcap">XIX</span> serait à citer. «Je
+n'ai, dit l'auteur, cessé jusqu'ici de prêcher
+l'ordre, et la régularité en est l'âme. Fixez
+le temps du sommeil pour chaque personne
+de votre maison; les femmes doivent dormir
+un peu plus que les hommes, et les
+enfants plus que les femmes. Que chez
+vous, en été, on se couche à dix heures et
+qu'on se lève à six, et pendant l'hiver à onze
+heures et à sept. Les domestiques doivent se
+<span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span>
+coucher un peu après et se lever avant.
+Pour éviter toute discussion et tout prétexte
+à cet égard, mettez un réveille-matin dans
+leurs chambres...</p>
+
+<p>«Dès que vous serez levée, vous ferez
+préparer le cabinet, l'atelier, le laboratoire
+de votre mari, en un mot la pièce où il doit
+s'occuper; si un emploi quelconque l'appelle
+à bonne heure dehors, vous veillerez à ce
+qu'il prenne quelque chose de chaud. Donnez
+ensuite un coup d'&oelig;il à toute la maison;
+voyez si la cuisine est propre; examinez les
+restes et le parti qu'on en peut tirer, ordonnez
+les repas du jour: veillez à faire nettoyer
+et préparer les chambres; tandis qu'on fera
+la vôtre, occupez-vous à mettre en ordre les
+comptes de la veille... Si vous avez de jeunes
+enfans, à l'heure déterminée pour leur lever,
+passez avec la bonne dans leur chambre,
+veillez à ce qu'on les habille, qu'on les
+peigne proprement, ou bien occupez-vous de
+ces soins, si doux pour une mère... Sachez
+toujours ce qu'ils font, même lorsqu'ils
+s'amusent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span>
+«... Ne laissez jamais la moindre dépense
+arriérée, même celle des ports de lettres chez
+le portier; fixez le temps que vous emploierez
+à l'éducation de vos enfans, et cela
+d'après leur âge, leur sexe, votre état. Si
+vous êtes seule, tout en vous occupant d'ouvrages
+à l'aiguille, nécessaires au bien-être
+de la maison, cultivez votre mémoire, exercez
+votre imagination sur quelque sujet littéraire,
+votre jugement sur quelque trait
+d'histoire; tâchez de pouvoir vous dire chaque
+jour: «Je n'ai pas perdu un moment
+pour les autres et pour moi-même.»</p>
+
+<p>«... Passez à vous distraire le temps qui
+suit immédiatement le repas, et fixez l'emploi
+habituel de vos soirées selon qu'il conviendra
+à votre mari. Tâchez d'y mettre un
+peu de variété; qu'il y ait chaque semaine
+une soirée pour aller au dehors, une pour se
+réunir entre amis, ou recevoir, si c'est votre
+usage; une autre pour la lecture, une autre
+pour les correspondances de politesse et
+d'amitié, etc.; toutes choses que vos goûts et
+votre position doivent nécessairement varier.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span>
+»Fixez également les époques où vous
+paierez vos domestiques, soit chaque année,
+soit tous les six ou trois mois (ou tous les
+mois), comme il leur conviendra... Ne manquez
+jamais à leur donner leur argent au
+jour convenu, car, faute de cela, ils seront
+négligens et d'une arrogance outrageante...
+Parlez-leur avec bonté, mais ne les entretenez
+point pour vous-même; gardez-vous de
+ces moments d'épanchemens, où, malgré
+soi, on parle de ce qui intéresse: c'est le commencement
+de l'empire d'un domestique, ou
+tout au moins d'une familiarité qui finira par
+devenir insupportable, et à laquelle plus tard
+vous ne pourrez plus vous opposer... Fixez
+le temps qu'ils peuvent donner au maintien
+de leurs propres affaires; qu'ils aient le dimanche
+quelques heures de promenade ou
+de récréation. A l'occasion du premier de
+l'an et de votre fête, ainsi que de celle de
+votre mari, qu'ils aient une gratification,
+donnez-leur aussi quelques-uns des restes de
+vos vêtemens, mais qu'ils ne s'en fassent
+jamais un droit. Faire fréquemment et sans
+<span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span>
+motif des cadeaux à ses domestiques, est
+leur inspirer cent fois plus d'exigence que
+de gratitude. Ne souffrez point qu'ils s'arrogent
+le droit de punir vos enfans; qu'ils
+soient pleinement convaincus qu'ils seront
+congédiés dès qu'ils les frapperont.</p>
+
+<p>«Quelque habileté qu'ait une domestique,
+si vous suspectez sa fidélité, il faut la congédier
+sans balancer, parce que c'est un vrai
+supplice de vivre avec quelqu'un dont on se
+défie. Vainement vous ôteriez vos clefs,
+vous prendriez toutes les précautions imaginables,
+elle trouverait à chaque instant le
+moyen de mettre votre vigilance en défaut;
+et, du reste, ces soins continuels sont bien
+la chose la plus ennuyeuse et la plus pénible.
+Le manque de m&oelig;urs ne doit trouver non
+plus aucune indulgence auprès de vous.
+Pour la malpropreté, l'humeur, la négligence,
+vous pourrez faire plusieurs représentations
+et fixer le temps que vous accordez
+pour que l'on se corrige de ces défauts;
+mais au bout du temps prescrit, s'il n'y a
+point d'amendement, avertissez que vous ne
+<span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span>
+pouvez plus les souffrir. Quant à l'impertinence,
+quelle que soit la douceur que l'on
+trouve à pardonner, vous êtes forcée de ne la
+point tolérer, car on vous ferait ensuite la
+loi. Les domestiques sont comme les enfans,
+ce n'est qu'en montrant de la fermeté que
+l'on acquiert le droit d'avoir de la douceur.
+Pour tous les autres travers, l'oubli, l'étourderie,
+montrez-vous patiente, indulgente;
+au surplus, qu'en toute occasion on voie
+qu'il vous en coûte de gronder; acquittez-vous-en
+le plus brièvement possible. Si vous
+avez de l'humeur, gardez-vous de la passer
+sur vos domestiques, vous paieriez cet instant
+de pitoyable satisfaction par leur manque
+d'égards, d'attachement, d'obéissance même,
+car il est avéré que plus on crie, plus on
+exige, et moins on est obéi...</p>
+
+<p>»Ne souffrez pas que vos domestiques demeurent
+dans une inaction absolue, même
+en dehors de leur service; engagez-les à lire
+de bons livres, à raccommoder leurs effets, à
+soigner leurs affaires; opposez-vous aussi aux
+commérages et surtout gardez-vous d'imiter
+<span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span>
+la plupart des maîtres qui, pour se débarrasser
+du bruit des enfans, les envoient le soir
+à la cuisine, c'est-à-dire à l'école des caquets,
+de la sottise, et c'est encore le moindre
+mal.</p>
+
+<p>»... Si vous connaissez le prix du temps,
+que vous chérissiez la propreté; que, juste
+et bonne, vous ne vous emportiez jamais sans
+cause et ne le fassiez en quelque sorte que
+malgré vous; si vous prenez garde à tout, et
+tirez parti de toutes choses, que vous gouverniez
+sagement votre maison, soyez sûre que
+vos domestiques seront laborieux, propres,
+dociles, économes, reconnaissans; ils vieilliront
+chez vous, feront partie de la famille
+et contribueront plus qu'on ne pense au bien-être
+de votre intérieur.</p>
+
+<p>»Il n'est pas besoin que j'appuie sur le
+désagrément de changer souvent de domestiques,
+car il faut ajourner forcément l'ordre,
+l'aisance du service, qui tiennent à l'habitude,
+ainsi que la confiance et l'affection.
+Que vos domestiques n'ignorent pas votre
+répugnance sur ce point: ils estimeront
+<span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span>
+votre caractère; mais qu'ils sachent aussi
+que cette répugnance ne vous fera jamais
+tolérer un vice: ils redouteront votre fermeté.»</p>
+
+<p>Arrivée au bout de sa tâche,&mdash;nous n'avons,
+bien entendu, rapporté ici que les préceptes
+les plus généraux, à l'usage de tout le
+monde et praticables dans tous les cas,&mdash;l'auteur
+dit, sans fausse modestie, et avec l'honnête
+et simple accent de la vérité: «Je crois
+avoir donné tous les conseils véritablement
+utiles pour la conduite d'une maison: ce sera
+aux ménagères à suppléer à ce que je n'ai pu
+dire... mais je suis persuadée qu'une femme
+qui suivrait ces avis, qui se répéterait comme
+des maximes constantes: <em>ordre et propreté,
+ne rien laisser perdre, rendre tout utile ou
+agréable</em>, qui se regarderait comme l'artisan
+obligé du <em>bien-être</em> de tous les siens, ferait
+la fortune, et, ce qui est mieux encore, le
+bonheur de sa maison.»</p>
+
+<p>On ne saurait trop y insister: la femme
+«doit faire régner l'ordre, l'économie et la
+plus exquise propreté dans l'intérieur de sa
+<span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span>
+maison; il existe une foule de petits détails
+domestiques qui ne sont pas faits pour un
+mari; et c'est pourtant la négligence de ces
+riens importans qui ruine une fortune, parce
+que les dépenses, sans importance au premier
+coup d'&oelig;il, sont journalières et reviennent
+à chaque instant<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>.»</p>
+
+<p>Que le mari mette donc entre les mains
+d'une telle femme l'argent qu'il gagne ou
+qu'il reçoit, le nerf de la guerre, et elle saura,
+qu'il y en ait peu ou beaucoup, le manier
+avec assez d'intelligence et d'énergie pour
+sortir victorieuse de toutes les difficultés matérielles
+qui peuvent s'opposer à la félicité
+conjugale, au radieux et complet épanouissement
+de la vie à deux.</p>
+
+<p>Pour terminer par une note plus gaie ce
+chapitre un peu bourré de détails techniques
+et spéciaux, rappelons les dix commandements
+de la ménagère. Comme les dix commandements
+de l'Église, ils en supposent au
+moins douze autres dont le texte, pour n'être
+<span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span>
+pas formulé, n'en a pas moins, dans tout ce
+que nous disons ici, son commentaire perpétuel.</p>
+
+<div class="left5 font95">
+<p class="ni1"> &nbsp;1. Dans la maison n'enfermeras<br />
+&nbsp;Tes enfants seuls aucunement.</p>
+
+<p class="ni1"> &nbsp;2. Allumettes ne laisseras<br />
+&nbsp;Traîner partout imprudemment.</p>
+
+<p class="ni1"> &nbsp;3. D'un bon grillage entoureras<br />
+&nbsp;Foyer qu'approche ton enfant.</p>
+
+<p class="ni1"> &nbsp;4. Eau bouillante ne laisseras<br />
+&nbsp;Dans son chemin un seul instant.</p>
+
+<p class="ni1"> &nbsp;5. Lampe à pétrole n'empliras<br />
+&nbsp;Sans bien l'éteindre auparavant.</p>
+
+<p class="ni1"> &nbsp;6. Jamais ton feu n'aviveras<br />
+&nbsp;Par ce pétrole follement.</p>
+
+<p class="ni1"> &nbsp;7. Ta citerne ne quitteras<br />
+&nbsp;Sans la fermer soigneusement.</p>
+
+<p class="ni1"> &nbsp;8. Dans le cuivre ne laisseras<br />
+&nbsp;Refroidir aucun aliment.</p>
+
+<p class="ni1"> &nbsp;9. Dans le zinc ne placeras<br />
+&nbsp;Fruits au vinaigre inconsciemment.</p>
+
+<p class="ni1">10. Poisons toujours enfermeras<br />
+&nbsp; Pour éviter triste accident.</p>
+</div>
+
+<h2 class="p4">CHAPITRE X</h2>
+<p><a id="Page_204"></a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span></p>
+
+<h3>LE MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES</h3>
+
+<p class="p2">La sphère d'activité de la femme, c'est le
+ménage. Elle rayonne au dehors, mais tout
+doit s'y rapporter. L'homme, au contraire,
+a pour département les affaires extérieures,
+le maniement des fonds, les fonctions civiles
+et militaires, les intérêts politiques et industriels,
+les poursuites de littérature et d'art,
+les questions de compétition, d'avancement,
+de succès, de gain, tout ce qui constitue la
+lutte pour la vie; et la maison est pour lui le
+lieu du calme et du repos. C'est une grande
+faute d'intervertir les rôles ou d'empiéter de
+l'un sur l'autre: les résultats en sont souvent
+<span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span>
+funestes, et rien ne prête à rire davantage.</p>
+
+<p>Le <em>Jean-Jean</em> ne vaut pas mieux que la
+<em>virago</em>; seulement il est plus ridicule. A une
+époque où la rudesse des m&oelig;urs faisait qu'on
+n'en venait guère aux gros mots sans en venir
+aux coups, la <em>Coutume de Senlis</em> (1375),
+entre autres, édictait contre de tels maris
+cette punition joyeuse:</p>
+
+<p class="blockquote">
+«<em>Les maris qui se laissent battre par leurs
+femmes seront contrains et condemnés à
+chevaucher sur un âne, le visaige par devers
+la queue du dit âne.</em>»</p>
+
+<p>«Il y a, dit La Bruyère, telle femme qui
+anéantit ou qui enterre son mari, au point
+qu'il n'en est fait dans le monde aucune mention:
+vit-il encore, ne vit-il plus? On en
+doute. Il ne sert dans sa famille qu'à montrer
+l'exemple d'un silence timide et d'une parfaite
+soumission. Il ne lui est dû ni douaire,
+ni conventions; mais à cela près, et qu'il
+n'accouche pas, il est la femme, et elle le
+mari... Monsieur paie le rôtisseur et le cuisinier,
+<span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span>
+et c'est toujours chez madame qu'on
+a soupé.»</p>
+
+<p>Tout le monde peut mettre, sous ce portrait,
+le nom de quelque personne de connaissance,
+car, pour n'être pas très communs,
+les ménages institués sur ce modèle se rencontrent
+un peu partout. On lit dans l'ouvrage
+anglais <em>Pensées d'une femme sur les
+femmes</em>: «J'entendais un jour une femme
+mariée dire avec beaucoup de complaisance
+et de satisfaction: «Oh! monsieur m'épargne
+toute la peine dans l'intérieur du ménage;
+il fait le menu du dîner, va chez le
+boucher choisir la viande, paie toutes les
+notes, tient les comptes de la semaine, et ne
+me demande jamais de faire quoi que ce
+soit.» A part moi, je pensais: «Ma chère,
+si j'étais vous, j'aurais grand'honte et de
+moi-même et de M. X***.»</p>
+
+<p>Le fait est qu'il n'y a pas à tirer vanité d'un
+tel renversement de devoirs, qui n'est évidemment
+qu'un pur désordre.</p>
+
+<p>D'autres s'y prennent plus habilement,
+parce qu'au lieu d'être simplement des paresseuses
+<span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span>
+ou des frivoles, elles sont ambitieuses
+et prétendent exercer leur gouvernement
+sur ce qui les regarde le moins. Madame
+de Rémusat nous donne le signalement
+de cette espèce.</p>
+
+<p>«Combien de femmes, dit-elle, toujours
+prêtes, aux yeux du public, à satisfaire les
+fantaisies frivoles, à exécuter les ordres de
+détail, usent l'autorité d'un mari sur une
+foule de minuties, pour ressaisir la liberté
+dans les occasions qui les intéressent, et acquièrent,
+par ce mélange habile de la complaisance
+et de la ruse, une indépendance
+très effective», et très dangereuse, ajoutons-le.</p>
+
+<p>Le mari qui s'ingère dans les choses du
+ménage par esprit tatillon, ou par un sentiment
+jaloux et déplacé de son autorité, ne
+fait pas de meilleure besogne. «Il y a beaucoup
+d'hommes qui exercent ou prétendent
+exercer une surveillance minutieuse sur les
+dépenses du ménage: très certainement il
+vaudrait toujours mieux qu'une femme eût
+toute l'autorité domestique. Nous sommes
+<span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span>
+faites pour les détails, nous avons le goût et
+l'intelligence des petites choses, et nous savons
+mieux que les hommes nous faire obéir
+des subalternes, tout en commandant avec
+plus de douceur<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>.»</p>
+
+<p>Ce sont là des raisons; mais il y en a une
+autre, celle qu'exprime trivialement, mais
+énergiquement, le proverbe: «Chacun son
+métier, etc.» Que fera la femme, si vous lui
+prenez ses fonctions? Ne craignez-vous pas
+qu'elle n'occupe à des pensées ou à des
+&oelig;uvres qui ne sont point faites pour vous
+plaire, les loisirs que vous lui créez? Et vous-même,
+ou vous êtes un membre inutile de
+la société, n'ayant rien à faire parmi vos semblables,
+ou vous négligez, pour usurper des
+soins qui ne sont pas les vôtres, les travaux
+qui vous incombent, les intérêts que vous
+avez à sauvegarder.</p>
+
+<p>De son côté, suivant la judicieuse remarque
+d'Horace Raisson, «la femme tire sa considération
+de celle dont elle sait entourer son
+<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span>
+époux; elle doit donc toujours paraître s'en
+rapporter à ses lumières, surtout en présence
+de témoins.»</p>
+
+<p>J'ai eu souvent l'occasion d'observer, dans
+des familles étrangères, la réserve extrême
+dans laquelle la femme se tient en public vis-à-vis
+du mari. Jamais un mot de contradiction,
+d'objection, de doute. Elle n'a pas
+d'autre avis que le chef de famille; elle ne
+parle pas avant lui, et quand il a parlé, tout
+est dit. Nous sommes loin des discussions, du
+ton tranchant ou agressif, des interventions
+personnelles aigre-douces, volontaires ou
+mutines, de l'étalage bruyant d'importance
+et d'autorité dont tant de femmes, dans nos
+ménages français, se font comme un point
+d'honneur. Eh bien, je ne veux pas contester
+l'influence de la Française sur les décisions
+et particulièrement sur l'humeur de
+son mari; mais la vérité me force à dire que
+jamais un homme ne fera rien sans avoir
+sérieusement consulté dans l'intimité cette
+femme qui s'efface tellement en public. Elles
+ont l'une et l'autre la satisfaction qu'elles
+<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span>
+recherchent: la première a l'influence effective
+et profonde, le respect et l'estime de
+son mari; la seconde, dont on dit: «elle n'a
+pas froid aux yeux, cette petite femme-là»,
+ou «elle n'a pas sa langue dans sa poche»,
+ou «c'est elle qui le fait filer doux!» et autres
+phrases ironiquement admiratives, voit
+ce même mari, dont elle ferme si lestement
+la bouche devant la galerie, la dédaigner,
+parfois la malmener, dans le tête à tête, et
+ne faire, en somme, que ce qu'il veut.</p>
+
+<p>Un journal littéraire anglais du siècle dernier,
+le <em>Tattler</em>, dit quelque part: «Le bon
+mari garde sa femme dans une saine ignorance
+de ce qu'elle n'a pas besoin de savoir.»
+Et plus loin: «Il ne sait pas grand'chose
+celui qui dit à sa femme tout ce qu'il sait.»</p>
+
+<p>On aurait grand tort d'en conclure que
+l'homme doit avoir, en tant que mari
+et chef du ménage, des secrets pour sa
+femme. Mais, de même qu'il lui messiérait de
+demander à celle-ci les comptes minutieux
+de son administration intérieure et la chronique
+détaillée de ses rapports quotidiens
+<span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span>
+avec les fournisseurs et la cuisinière, de
+même&mdash;et à bien plus forte raison, car les
+intérêts d'autrui y sont presque toujours engagés,&mdash;ne
+la tiendra-t-il pas au courant,
+par le menu, de ses conversations d'affaires,
+des travaux de son emploi, des faits et gestes
+de ses commis, des confidences des gens qui
+le consultent, des intrigues et des <em>potins</em> de
+ses collègues ou compétiteurs. Il risquerait
+fort, s'il le faisait, de troubler la paix d'esprit
+de sa femme en même temps que son
+propre jugement. Sans compter qu'en des
+cas nombreux il y a de l'indélicatesse, de la
+déshonnêteté et quelquefois du crime à révéler,
+même à la moitié de soi-même, ce
+qu'on a appris dans son bureau administratif
+ou dans son cabinet de consultation.
+Dans des cas semblables l'oreille gauche ne
+doit pas même entendre ce qui est dit à la
+droite, et le devoir strict est de se taire. Il
+n'est qu'un seul moyen de tenir ignoré ce
+qu'on ne veut pas qui soit su: c'est de ne le
+dire à personne, non pas même à soi, tout
+bas! Faut-il rappeler l'apologue de Midas?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span>
+Bien entendu, il y a, suivant les circonstances,
+la nature des affaires, le caractère et
+la portée d'esprit de la femme, des degrés, des
+tempéraments, des nuances, dont le mari est
+juge. Autant il est nécessaire de se taire sur
+ce qui regarde autrui, autant il est toujours
+doux et souvent utile de parler avec confiance
+et sincérité de ce qui ne regarde que soi.
+«Une épouse, dit avec un grand bon sens
+Madame de Rémusat, doit se complaire dans
+la conversation d'un mari occupé des affaires
+publiques. Elle peut avoir d'elle à lui un
+avis sur son opinion s'il est membre d'une
+assemblée, sur son livre s'il est écrivain, sur
+son vote s'il n'est que citoyen; elle doit entrer
+dans ses projets relativement aux progrès
+de la science, de l'art ou du métier qu'il
+exerce. Eclairée et sensible, dévouée et prudente
+à la fois, presque toujours la raison
+s'applaudira de l'avoir consultée, et l'amour
+lui rapportera une part du succès.»</p>
+
+<p>A un autre point de vue, l'homme a, pour
+certaines choses laides de la vie, une science
+et une expérience forcément acquises au
+<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span>
+contact des autres hommes et dans l'entraînement
+de plaisirs et de liaisons irrégulières
+qui, dans notre étrange ordre social, sont
+pour les jeunes gens comme la préparation
+nécessaire, l'initiation obligatoire aux vertus
+de l'homme marié et à la pureté de la vie de
+famille. Il fera sagement de garder pour lui
+ses notions spéciales, et de conserver de son
+mieux à sa femme cette naïveté délicieuse,
+qui est l'ignorance du mal.</p>
+
+<p>Elle en sera mieux gardée dans son intérieur,
+pendant que lui travaillera au dehors.
+La fermentation des idées fausses ou malsaines
+dans une tête de femme est plus
+redoutable pour sa vertu que les douces et
+sollicitantes paroles des séducteurs. Si son
+imagination est pure, si nulle curiosité maladive
+ne la met en éveil, le mari, présent ou
+absent, suffira, avec les devoirs et les soins
+de son ménage, féconds en saines joies, à occuper
+son esprit. Si les affaires l'appellent au
+loin, il pourra, comme le dit Horace Raisson,
+voyager sans crainte, car il saura que chez
+lui, là-bas, la femme qu'il a laissée au foyer,
+<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span>
+la mère de ses enfants, <em>dimidium animæ
+suæ</em>, attend chaque jour avec anxiété l'heure
+où passe le facteur.</p>
+
+<p class="blockquote">
+«Qu'il est à plaindre, s'écrie William Cobbett,
+l'homme qui ne peut pas abandonner
+tout chez lui, et qui n'est pas bien sûr, bien
+certain que tout est aussi en sûreté que s'il le
+tenait dans sa main! Heureux le mari qui
+s'éloigne de sa maison et de sa famille avec
+aussi peu d'inquiétude que l'on quitte une
+auberge, et qui, à son retour, serait plus
+surpris d'avoir quelque reproche à faire, qu'il
+ne le serait si le soleil s'arrêtait tout à
+coup!...» Puis, parlant pour son compte, il
+ajoute: «J'ai goûté les plaisirs inexprimables
+du chez-soi et de la famille, et j'ai joui, en
+même temps, de la parfaite indépendance du
+célibataire; sans cette indépendance, je n'aurais
+jamais pu accomplir tant de travaux, car
+le plus petit souci domestique m'eût enlevé
+toute mon énergie.»</p>
+
+<p>Telle est la force de la femme dans le
+<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span>
+monde. Non seulement elle crée et élève les
+hommes de l'avenir, mais elle complète et
+arme pour la lutte, en lui assurant la paix du
+foyer, son mari, l'homme du présent.</p>
+
+<h2 class="p4">CHAPITRE XI</h2>
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span></p>
+
+<h3>LA FÉE DU FOYER</h3>
+
+<p class="p2">«Milton, disait quelqu'un au grand poète
+anglais après son troisième mariage, votre
+femme a la fraîcheur d'une rose.»&mdash;«Il se
+peut, répondit le pauvre poète, mais je suis
+aveugle et je n'en sens que les épines.»</p>
+
+<p>Ne recherchons pas si l'odorat manquait
+comme la vue à l'Homère des puritains. Il
+suffit de constater que sa femme n'était pas
+tout à fait une Xantippe et qu'en tant que
+mari, lui n'était rien moins qu'un Socrate.</p>
+
+<p>L'auteur des <em>Doutes sur différentes opinions
+reçues dans la société</em> pose ces deux
+axiomes à double tranchant:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span>
+«Quelques femmes ne peuvent réussir à
+gouverner leurs maris; mais il n'y a pas un
+mari peut-être qui parvienne à gouverner sa
+femme...</p>
+
+<p>»On voit un petit nombre de maris faire
+la félicité de leurs femmes; c'est un phénomène
+que de rencontrer une femme qui fasse
+le bonheur de son mari.»</p>
+
+<p>Un moraliste d'une autre envergure, La
+Bruyère, avait dit déjà plus finement: «Il y
+a peu de femmes si parfaites qu'elles empêchent
+leurs maris de se repentir, au moins
+une fois le jour, d'avoir une femme, ou de
+trouver heureux celui qui n'en a point.»</p>
+
+<p>Voilà le ton sur lequel bon nombre
+d'hommes modérés, sensés, quelques-uns
+doués d'une grande acuité d'observation et
+d'une remarquable sagacité de jugement,
+parlent souvent des femmes. D'autres y ajoutent
+des plaisanteries au gros sel ou des ironies
+de pince-sans-rire, comme dans ces vers
+de Pope:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">«Grande est la bénédiction d'avoir une femme prudente,<br /></div>
+<div class="line">qui met un point d'arrêt aux luttes domestiques.<br /></div>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span></div>
+<div class="line">L'un de nous deux doit gouverner, et l'un obéir,<br /></div>
+<div class="line">et puisque, chez l'homme, la raison a tout pouvoir,<br /></div>
+<div class="line">laissons cet être frêle, la faible femme, faire ses volontés.<br /></div>
+<div class="line">Les épouses, dans toute ma famille, ont gouverné<br /></div>
+<div class="line">Leurs tendres maris et calmé leurs emportements.»<br /></div>
+</div></div>
+
+<p class="p2">L'homme qui ne voit dans la femme que
+la rivale de son autorité et qui fait du foyer
+le théâtre d'une lutte mesquine et sotte, répétera
+ces railleries et y ajoutera, de toute la
+bonne foi de son c&oelig;ur égoïste et de son esprit
+borné. D'autres les répéteront et y ajouteront
+aussi, tantôt par fanfaronnade, tantôt
+par un niais respect humain et parce qu'avec
+les loups il faut hurler, tantôt enfin pour le
+seul plaisir de railler, par amour du paradoxe
+ou de la satire, sans se croire eux-mêmes
+et sans se soucier qu'on les croie.</p>
+
+<p>Nous qui nous tenons en dehors de ces
+catégories, qui n'avons d'autre préoccupation
+que la vérité et ne poursuivons d'autre
+but que le bonheur du couple humain, nous
+ne pouvons, tout en constatant des exceptions
+douloureuses, que sourire à tous ces
+discours amers ou comiques, et dire ce que
+<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span>
+nous savons et ce que nous voyons. Tâche
+aisée, lorsque tant d'autres, illustres par la
+pureté de leur vie et l'éclat de leur talent,
+l'ont vu et su avant nous, et que, pour le bien
+dire, nous n'avons qu'à reproduire leurs paroles.</p>
+
+<p>Voici, par exemple, le portrait de la jeune
+femme telle que la concevait Fénelon. C'est
+M. Octave Gréard qui en a recueilli et rassemblé
+les traits<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> «fermes et précis, dans
+le cadre de gentilhommière provinciale où
+Fénelon la place.» Voyez-la «levée de
+bonne heure pour ne pas se laisser gagner
+par le goût de l'oisiveté et l'habitude de la
+mollesse; arrêtant l'emploi de sa journée et
+répartissant le travail entre ses domestiques
+sans familiarité ni hauteur; consacrant à ses
+enfants tout le temps nécessaire pour les
+bien connaître et leur persuader les bonnes
+maximes; ayant toujours un ouvrage en
+train, non de ceux qui servent simplement
+de contenance, mais de ceux qui occupent de
+<span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span>
+façon à ne point se laisser saisir par le plaisir
+de jouer, de discourir sur les modes, de
+s'exercer à de petites gentillesses de conversation;
+s'intéressant à la culture de ses
+terres; ne dédaignant aucune compagnie,
+car les gens les moins éclairés peuvent fournir,
+pour peu qu'on sache les faire parler de
+ce qu'ils savent, un enseignement profitable;
+attentive à tout ce qui touche au bonheur du
+«nombreux peuple qui l'entoure»; fondant
+de petites écoles pour l'instruction des pauvres
+et présidant des assemblées de charité
+pour le soulagement des malades; menant
+au milieu de ces occupations solides et utiles
+une existence régulière et pleine, plus concentrée
+qu'étendue, mais non sans élévation
+morale et animant tout autour d'elle du
+même sentiment de vie.»</p>
+
+<p>Dans une donnée plus moderne et moins
+sévère, madame de Girardin nous offre cette
+charmante esquisse<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>: «Tout est gracieux
+dans un jeune établissement, tout parle
+<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span>
+d'amour, chaque objet du ménage est un
+gage d'union. Cette joie du luxe n'est pas de
+l'orgueil, c'est le premier plaisir de la propriété,
+c'est la vie intime, c'est la famille,
+c'est quelquefois même l'amour; comme on
+l'aime, cette argenterie et ce beau linge damassé
+qui vous appartiennent en commun
+avec le jeune homme que vous appeliez hier
+monsieur, et qui vous nommait avec respect
+mademoiselle! Comme tous ces objets grossiers
+du ménage deviennent poétiques quand
+ils vous installent dans votre bonheur, quand
+ils viennent à chaque instant du jour vous
+prouver que vous êtes unis pour la vie, et
+que vous avez le droit de vous aimer!»</p>
+
+<p>Nous n'attendrons pas qu'on nous dise que
+toutes les jeunes femmes ne sont pas châtelaines
+dans des gentilhommières et qu'il en
+est qui se marient sans argenterie ni linge
+damassé. Si le milieu est plus humble, les
+objets seront différents, mais les rapports
+entre ces objets, aussi bien que les idées
+qu'ils réveillent, resteront les mêmes. Le
+ménage de l'ouvrier est aussi riche en joies
+<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span>
+du c&oelig;ur que le ménage de l'homme de
+finances, s'il ne l'est pas davantage. Et même
+lorsque la misère noire s'abat sur les déshérités
+et les parias, le dernier morceau de
+pain dur est moins amer à la bouche de
+l'homme qui le partage avec celle qu'il
+aime.</p>
+
+<p>Mais laissons ces situations extrêmes. Si
+dignes d'intérêt qu'elles soient&mdash;et rien ne
+l'est davantage,&mdash;nous ne nous les sommes
+point proposées pour étude en ces pages qui
+s'adressent à la moyenne des conditions dans
+notre état social. Il nous suffit de noter en
+passant la puissance de la femme pour adoucir
+la vie de l'homme, même lorsqu'elle est
+le plus rude, pour l'attirer et le retenir au
+foyer, même lorsqu'il est éteint et froid.</p>
+
+<p>Analysons, s'il se peut, ce charme souverain.
+D'où vient-il, et quels en sont les éléments!</p>
+
+<p>«On dit d'ordinaire que la beauté, quelque
+enchanteresse qu'elle soit avant le mariage,
+devient une chose indifférente après. Pourtant
+si la beauté est de telle nature que, non
+<span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span>
+seulement elle attire l'admiration, mais
+qu'elle contribue à donner à cette admiration
+la profondeur de l'amour, je ne suis pas
+de ceux qui pensent que ce qui charmait
+l'amant doit être, du jour au lendemain,
+perdu pour le mari.»</p>
+
+<p>Ces paroles de Henry Taylor nous semblent
+fort sensées. Pour bien les comprendre,
+toutefois, il ne faut pas oublier que la beauté
+est chose essentiellement relative. Le sens
+esthétique peut être satisfait dans les conditions
+les plus diverses, quel que soit l'âge,
+quelle que soit même l'imperfection des
+traits ou des formes. Mais nier qu'il existe
+ou qu'il ait une influence considérable sur
+les sentiments, serait nier gratuitement l'évidence.</p>
+
+<p>Il est permis de dire avec le prélat catholique<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>:
+«La beauté ne peut qu'être nuisible,
+à moins qu'elle ne serve à faire marier
+avantageusement une fille. Mais comment
+y servira-t-elle, si elle n'est soutenue
+<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span>
+par le mérite et par la vertu? Elle ne peut espérer
+d'épouser qu'un jeune fou, avec qui elle
+sera malheureuse, à moins que sa sagesse et
+sa modestie ne la fassent rechercher par des
+hommes d'un esprit réglé et sensibles aux
+qualités solides. Les personnes qui tirent
+toute leur gloire de leur beauté deviennent
+bientôt ridicules: elles arrivent, sans s'en
+apercevoir, à un certain âge où leur beauté
+se flétrit, et elles sont encore charmées
+d'elles-mêmes, quoique le monde, bien loin
+de l'être, en soit dégoûté. Enfin il est aussi
+déraisonnable de s'attacher uniquement à la
+beauté, que de vouloir mettre tout le mérite
+dans la force du corps, comme font les peuples
+barbares et sauvages.»</p>
+
+<p>Sans doute; mais ni la force du corps, ni
+la beauté ne sont quantités négligeables. Et,
+à moins que l'on n'ait affaire aux coquettes, la
+beauté ne se flétrit point si vite et ne devient
+pas si dégoûtante que Fénelon semble le
+croire. En tout cas, et quoi qu'en puisse
+penser le monde, le mari et la femme vieillissent
+ensemble, mais leurs souvenirs restent
+<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span>
+jeunes, et, aussi longtemps qu'ils s'aiment,
+ils se voient avec leurs yeux de fiancés. Elle
+est, à notre sens, encore plus touchante qu'ironique,
+l'aimable création du chansonnier
+qui a pour refrain:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">C'était en dix-huit cent,<br /></div>
+<div class="line">Souvenez-vous-en...<br /></div>
+</div></div>
+
+<p>Nombreux sont les couples qui, jusqu'au
+bout, se souviennent et vivent dans l'enchantement
+des premières heures, comme
+Monsieur et Madame Denis.</p>
+
+<p>Le <em>Code conjugal</em> a donc raison lorsqu'il
+dit:</p>
+
+<p>«Une femme a besoin des grâces pour
+conserver l'affection de son mari; elle doit,
+même chez elle, être toujours mise avec une
+certaine recherche. Le soin, l'élégance, ont
+un charme innocent et secret, dont un mari,
+autant, plus qu'un autre peut-être, ne peut
+méconnaître l'attrait et la puissance.»</p>
+
+<p>Dans une conférence sur la vie de ménage
+dans l'antiquité, l'helléniste Egger disait,
+<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span>
+d'après Xénophon: «Le plus grand charme
+d'une femme sera toujours la fraîcheur même
+de la jeunesse et de la bonne santé; il s'entretiendra
+d'une manière simple et à peu de
+frais: que la maîtresse du logis se lève de
+bonne heure, qu'elle se mêle au travail de
+ses servantes, qu'elle mette la main à l'&oelig;uvre,
+elle se portera d'autant mieux et vieillira
+moins vite.»</p>
+
+<p>Grâce, bonne santé, bonne humeur, sympathie,
+intelligence et amour du travail qui
+lui est propre, ne sont-ce pas là les éléments
+essentiels qui font de la femme la joie de
+l'homme, la protectrice et la directrice bienfaisante
+du foyer?</p>
+
+<p>A ce sujet, une Anglaise, d'un grand bon
+sens qui n'exclut pas la finesse, fait quelques
+remarques qui méritent d'être rapportées.</p>
+
+<p>«Une maîtresse de maison ne peut pas
+toujours avoir la parure des sourires, dit-elle
+fort justement. Il lui incombe parfois de
+trouver à reprendre, et il arrive à la faiblesse
+de la nature de ne pas s'en acquitter
+toujours avec toute la modération et toute la
+<span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span>
+dignité convenables. Ne le faites donc jamais
+en présence de votre mari. Ne l'ennuyez
+pas du détail de vos griefs contre les
+domestiques et les fournisseurs, ni de vos
+méthodes d'administration intérieure. Mais
+surtout que rien de ce genre n'aigrisse ses
+repas, lorsqu'il vous arrive d'être en tête à
+tête à table. Dans son commerce avec le
+monde et dans ses affaires, il rencontrera
+souvent des choses qui ne peuvent manquer
+de blesser un esprit comme le sien, et qui
+peuvent quelquefois affecter son caractère.
+Mais lorsqu'il revient à la maison, qu'il y
+trouve tout serein et paisible, et que votre
+gaieté complaisante lui rende la bonne humeur
+et apaise toute inquiétude et tout
+ennui.</p>
+
+<p>»Efforcez-vous d'entrer dans ses occupations,
+de prendre ses goûts, de profiter de
+ses connaissances; que rien de ce qui l'intéresse
+ne paraisse vous être indifférent.
+C'est ainsi que vous vous rendrez pour lui
+une compagne et une amie délicieuse, en
+qui il sera toujours sûr de trouver cette sympathie
+<span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span>
+qui est le ciment principal de l'amitié.
+Mais si vous affectez de parler de ses occupations
+comme au-dessus de vos capacités
+ou étrangères à vos goûts, vous ne sauriez
+lui être agréable de ce côté, et vous n'aurez
+plus à compter que sur vos charmes personnels,
+dont, hélas! le temps et l'habitude diminuent
+chaque jour la valeur... Craignez,
+entre toutes choses, qu'il ne s'ennuie ou se
+fatigue en votre compagnie. Si vous pouvez
+l'amener à lire avec vous, à faire de la musique
+avec vous, à vous enseigner une langue ou
+une science, alors vous aurez de l'amusement
+pour chaque heure de loisir, et rien ne
+nous rend plus chers l'un à l'autre qu'une
+semblable communauté d'études. Les connaissances,
+les perfections que vous recevrez
+de lui seront doublement précieuses à
+ses yeux, et certainement vous ne les acquerrez
+jamais avec tant d'agrément que de
+ses lèvres... Avec un tel maître, vous sentirez
+votre intelligence s'élargir et votre
+goût se raffiner bien au delà de votre attente;
+et la douce récompense de ses
+<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span>
+louanges vous inspirera assez d'ardeur et
+d'application pour surmonter facilement tout
+défaut de dispositions naturelles que vous
+pourriez avoir.»</p>
+
+<p>Conseils judicieux qui, s'ils étaient suivis,
+épargneraient, de part et d'autre, bien des
+déboires, et, disons le mot, bien des chutes!
+Ils ne s'adressent point à toutes, dira-t-on,
+non sans quelque vérité. Mais, encore une
+fois, les circonstances changent, et les applications
+d'un principe juste changent avec
+elles. C'est aux intéressés d'être assez de
+bonne volonté et de bonne foi pour en faire
+une raisonnable adaptation. D'ailleurs, à un
+point de vue général et, on peut le dire, qui
+ne souffre point d'exception, nous répéterons
+avec William Cobbett: «Je défie tout
+homme actif de pouvoir aimer une paresseuse
+plus d'un mois.» Un mois, deux mois,
+un an, plus ou moins, le temps, ici encore,
+ne fait rien à l'affaire, car il ne sera jamais
+bien long, et le résultat est toujours certain.</p>
+
+<p>En effet, les femmes «n'ont-elles pas des
+devoirs à remplir, mais des devoirs qui sont
+<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span>
+les fondements de toute la vie humaine? Ne
+sont-ce pas les femmes qui ruinent ou qui
+soutiennent les maisons, qui règlent tout le
+détail des choses domestiques, et qui, par
+conséquent, décident de ce qui touche le
+plus près à tout le genre humain<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>.»</p>
+
+<p>Ainsi parlait la vieille sagesse française:
+«La femme fait un mesnage ou deffait<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.»</p>
+
+<p>Ainsi disait Charron: «Vaquer et estudier
+à la mesnagerie, c'est la plus utile et
+honorable science et occupation de la femme,
+c'est sa maistresse qualité, et qu'on doit
+en mariage chercher principalement en
+moyenne fortune: c'est le seul doüaire, qui
+sert à ruyner, ou à sauver les maisons, mais
+elle est rare.»</p>
+
+<p>Et il ajoutait,&mdash;ce qui est mélancolique:
+«Il y en a d'avaricieuses, mais de mesnagères
+peu.»</p>
+
+<p>Nous croyons qu'il y en a plus que n'en
+voyait l'élève de Montaigne; que beaucoup
+même savent d'instinct toutes les règles que
+<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span>
+nous exposons et s'y conforment. Car enfin
+les bons ménages, les maisons prospères ne
+sont pas tellement rares; et puisque c'est la
+femme qui en est la clef de voûte et la cheville
+ouvrière, il faut bien que, le plus souvent,
+elle connaisse et remplisse son devoir.</p>
+
+<p>Oui, on ne saurait trop le répéter, «dans
+toutes les positions de la vie, le bonheur et
+la prospérité du ménage reposent sur l'activité
+de la ménagère. Est-elle paresseuse, les
+domestiques sont paresseux, et ce qui est
+encore plus funeste, les enfants le seront
+aussi: on remettra au lendemain à exécuter
+les choses les plus pressantes, elles seront
+mal faites, et le plus souvent elles ne le seront
+pas du tout. Le dîner ne sera jamais prêt.
+Les courses, les visites ne seront pas faites
+à temps; et il en résultera des inconvénients
+de toute espèce. Il y aura toujours un arriéré
+effrayant de choses à moitié commencées, ce
+qui est, même chez les riches, un véritable
+fléau<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span>
+Le <em>Code conjugal</em> donne à ce propos un
+conseil précieux: Une épouse sage évite de
+se répandre trop dans le monde, et, par la
+trop fréquente exigence des petits devoirs de
+société, de contracter l'habitude du dés&oelig;uvrement.
+C'est dans l'intérieur de sa maison
+que l'on trouve surtout un bonheur solide et
+réel. «En restant d'ailleurs plus constamment
+dans son intérieur, une femme habitue son
+mari à y rester près d'elle.»</p>
+
+<p>Rien n'est à dédaigner dans les soins
+du ménage. La femme qui fait fi de certains
+détails comme trop grossiers et au-dessous
+d'elle, a l'esprit déplorablement faussé.
+Combien il avait un plus vif sentiment du
+beau et des réalités de la vie, l'ancien qui
+s'écriait:</p>
+
+<p class="blockquote">
+«La belle chose à voir que des chaussures
+bien rangées de suite et selon leur espèce;
+la belle chose que des vêtements séparés
+selon leur usage; la belle chose que des vases
+de cuivre et des ustensiles de table; la belle
+chose enfin (dût en rire quelque écervelé, car
+<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span>
+un homme grave n'en rira pas) que de voir
+des marmites rangées avec intelligence et
+symétrie<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>.»</p>
+
+<p>C'est ce qu'avait admirablement compris la
+femme supérieure par la beauté et par le
+talent, la grande artiste que fut Fanny Mendelssohn.
+Rien, fût-ce la musique, dit un de
+ses biographes, ne rompait le parfait équilibre
+de sa nature. Toutes les jouissances du c&oelig;ur
+et de l'esprit se partageaient ses facultés,
+aucune ne les absorbait. «Fanny comprenait
+tout; elle s'enthousiasmait pour les grandes
+choses et s'intéressait aux petites; rien ne lui
+était étranger ou indifférent. Autant que les
+beautés de la nature et de l'art, elle sentait
+les charmes du foyer et la poésie de la vie
+domestique. L'artiste s'effaçait avec simplicité
+devant la mère de famille ou la ménagère.
+Elle ne manquait à aucun de ses devoirs,
+même les plus humbles. Dans une même
+journée elle dirigeait un orchestre chez elle</p>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span>
+et faisait des confitures. Elle quittait son
+piano pour revoir un mémoire de menuisier,
+et donnait dans une lettre à sa s&oelig;ur des
+détails de musique et des recettes de cuisine;
+tout cela sans fausse simplicité, car rien
+n'était plus étranger à cette nature essentiellement
+vraie que l'affectation et ce qu'on
+appelle la pose.»</p>
+
+<p>Ne rions pas de ces recettes de cuisine.
+Rappelons-nous plutôt le plaisir que nous
+éprouvons tous devant une table élégante et
+bien servie, et la maussaderie que nous inspire
+un dîner tardif ou manqué. Quoi de plus
+naturel, d'ailleurs, que nous sachions gré à
+celle qui prend soin de nous assurer une
+jouissance, et que nous nous sentions mal
+disposés envers celle qui, s'étant chargée de
+ce soin, s'en acquitte mal ou ne s'en préoccupe
+pas?</p>
+
+<p>«La bonne humeur, chez beaucoup de
+personnes, dépend de la bonne santé; la
+bonne santé de la bonne digestion; et la
+bonne digestion d'une nourriture saine, bien
+préparée, mangée en paix et avec plaisir. Les
+<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span>
+repas mal cuisinés, malpropres, sont une
+cause aussi forte de mauvaise humeur que
+maint ennui moral<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>.»</p>
+
+<hr class="c25" />
+
+<p>Michelet, disait avec plus de charme et de
+sympathie:</p>
+
+<p class="blockquote">
+«Les femmes, quand elles veulent s'en
+donner la peine, s'entendent à merveille
+à administrer le régime, à le varier pour
+le meilleur entretien de la santé du corps
+et de l'âme. Elles seules savent encore
+donner à la table un air de fête. Avec quoi?
+Oh! bien peu de chose. Ce n'est souvent
+qu'un mets mieux présenté, une fleur sur la
+salade, un fruit richement coloré. Il n'en
+faut pas davantage pour réjouir les yeux
+et vous mettre en appétit.»</p>
+
+<p>C'est pourtant de ces petites choses, de
+ces niaiseries, de ces riens, que le gros du
+bonheur est fait, et bon nombre d'hommes
+trouvent là leur idéal de félicité domestique.
+<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span>
+Aussi, sans retirer ce que nous avons dit ou
+rapporté à propos de la sympathie intellectuelle
+si désirable entre la femme et le mari,
+ne pouvons-nous pas ne pas souscrire à ce
+conseil d'Horace Raisson: «Une jeune femme
+fait sagement de ne se mêler que des affaires
+du ménage, et d'attendre que son mari lui
+confie les autres.»</p>
+
+<p>Mais encore une fois, lorsque le mari cherchera
+dans sa femme, comme il le fera toujours
+pour peu qu'il espère l'y trouver, la
+confidente et le soutien de ses espérances et
+de ses efforts, que cet appel à ce qu'il y a
+d'élevé dans les facultés de son esprit et de
+son c&oelig;ur ne lui fasse ni dédaigner ni négliger
+les fonctions de ménagère et de mère de
+famille qui, pour humbles qu'elles paraissent,
+sont en réalité au-dessus de tout. «Une des
+lettres si reposées que madame Roland écrivait
+du Clos (23 mars 1785), la montre dans
+toute l'activité de la vie de famille, s'occupant,
+au sortir du lit, de son enfant et de son
+mari, faisant lever l'un, préparant à déjeuner
+à tous deux, puis les laissant ensemble au
+<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span>
+cabinet, tandis qu'elle va elle-même donner
+son coup d'&oelig;il dans toute la maison, de la
+cave au grenier<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>.»</p>
+
+<p>Et l'on sait si son mari avait des secrets
+pour celle-là.</p>
+
+<p>Une autre, qui savait à quoi s'en tenir, a
+appelé la gloire le tombeau du bonheur, plus
+sincère peut-être en ce cri que ne l'était
+Lamartine lorsqu'il écrivait, toujours en
+parlant de la gloire, ces vers fameux:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">Plus j'ai sondé ce mot plus je l'ai trouvé vide,<br /></div>
+<div class="line">Et je l'ai rejeté comme une écorce aride<br /></div>
+<div class="line i3">Que les lèvres pressent en vain.<br /></div>
+</div></div>
+
+<p>Leur véritable gloire, aux femmes, un écrivain
+inconnu la déterminait au siècle dernier
+dans un opuscule que n'ouvrent plus que de
+rares curieux: «Par une prudence soumise,
+une habileté modeste, douce, adroite et sans
+art, elles excitent à la vertu, raniment les
+<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span>
+sentiments du bonheur et adoucissent tous
+les travaux de la vie humaine<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>.»</p>
+
+<p>Naguère encore le grand poète du siècle,
+en peignant d'un trait héroïque les matrones
+de la cité romaine, traçait aux femmes
+modernes, surtout aux femmes de France,
+le programme de la gloire où elles doivent
+tendre:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">Ce qui fit la beauté des Romaines antiques,<br /></div>
+<div class="line">C'étaient leurs humbles toits, leurs vertus domestiques,<br /></div>
+<div class="line">Leurs doigts que l'âpre laine avait faits noirs et durs,<br /></div>
+<div class="line">Leurs courts sommeils, leur calme, Annibal près des murs<br /></div>
+<div class="line">Et leurs maris debout sur la porte Colline.<br /></div>
+</div></div>
+
+<p>Toujours et partout, suivant le mot de
+Bacon, les femmes, nos épouses, «sont nos
+maîtresses, durant la jeunesse, nos compagnes
+quand vient l'âge mûr, et nos nourrices
+dans la vieillesse.»</p>
+
+<p>Il y a longtemps que l'Ecriture traçait en
+paroles éloquentes, en métaphores enflammées,
+le portrait de cette femme idéale, de
+cette fée du foyer, que sont à des degrés divers
+<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span>
+toutes les mères de famille dignes de ce
+nom. Le morceau se trouve partout et nous
+ne le transcrirons pas une fois de plus. Mais
+on prendrait peut-être plaisir à en lire la paraphrase
+faite en vers naïfs par une Poitevine
+du seizième siècle, Catherine Neveu,
+demoiselle des Roches. A tout hasard, en
+voici quelques fragments:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">Fuyant le doux languïr du paresseux sommeil<br /></div>
+<div class="line">Ell' se lève au matin, premier que le soleil<br /></div>
+<div class="line">Monstre ses beaux rayons, et puis faict un ouvrage<br /></div>
+<div class="line">Ou de laine ou de lin, pour servir son mesnage,<br /></div>
+<div class="line">Tirant de son labeur un utile plaisir...<br /></div>
+<div class="line">Ainsi la dame sage ordonne sa famille,<br /></div>
+<div class="line">Afin que son mary et ses fils et sa fille,<br /></div>
+<div class="line">Ses servants, ses sujects, puissent avoir tousjours<br /></div>
+<div class="line">Le pain, le drap, l'argent, pour leur donner secours<br /></div>
+<div class="line">Contre la faim, le froid et maintes autres peines<br /></div>
+<div class="line">Qui tourmentent souvent les pensées humaines...<br /></div>
+<div class="line">Chacun la recoignoist pour ses perfections,<br /></div>
+<div class="line">Son mary est prisé en tous lieux de la ville<br /></div>
+<div class="line">Pour estre possesseur de femme si gentille:<br /></div>
+<div class="line">Elle a dessus sa langue un coulant fleuve d'or,<br /></div>
+<div class="line">Et tient en son esprit un précieux trésor<br /></div>
+<div class="line">De grâce et de vertus...<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>.»<br /></div>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span>
+«Qui trouvera la femme forte? demande
+l'évêque Landriot. La femme forte qui résiste
+aux chocs si nombreux de la vie, aux tristesses
+de familles, aux froissements d'intérieur,
+et à toutes ces peines intimes qui, semblables
+aux légions d'insectes en automne,
+assiègent continuellement le c&oelig;ur de la
+femme; la femme forte qui préside avec une
+sagesse imperturbable aux travaux de sa
+maison, aux détails du ménage, aux soins
+des enfants, à la surveillance des domestiques
+et à l'ordonnance de cette multitude de
+petites affaires qui se succèdent dans la famille
+aussi rapidement que les nuages dans
+le ciel? Qui trouvera la femme forte, plus
+forte que le malheur, que les coups de la
+fortune, que les calomnies, que la malignité
+humaine; et qui, après le passage de toutes
+les vagues, demeure comme la colonne en
+mer pour éclairer et fortifier les pauvres naufragés!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span>
+Heureux, inexpressiblement heureux celui
+qui n'a qu'à regarder à son côté pour répondre:
+La voilà!</p>
+
+<p>C'est autant à l'un qu'à l'autre des deux
+époux qu'il appartient de faire qu'un tel
+bonheur ne soit pas rare.</p>
+
+<h2 class="p4">CHAPITRE XII</h2>
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span></p>
+
+<h3>LA GRANDE JOIE</h3>
+
+<p class="p2">Le mythe biblique de la formation de la
+femme tirée de l'homme, chair de sa chair,
+os de ses os et sang de son sang, a une profonde
+signification. L'homme sans la femme
+n'est pas complet, il lui manque quelque
+chose de lui-même, et ce n'est que par son
+union avec la femme que se constitue vraiment
+l'unité de l'être humain. C'est aussi
+par là que s'assure physiologiquement la
+perpétuité de la race; et, comme il arrive
+chaque fois que les conventions sociales sont
+d'accord avec la nature, le but social du mariage
+<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span>
+aussi bien que la suprême joie des
+époux, c'est l'enfant.</p>
+
+<p>L'enfant, nous lui avons consacré, dans le
+cours de ces essais, bien des chapitres et
+même un volume tout entier<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>. Nous nous
+garderons de notre mieux de tomber dans
+des redites, n'ayant à le considérer ici que
+comme un facteur nouveau dans les éléments
+ordinaires et prévus de la vie à deux.</p>
+
+<p>Un adage français du seizième siècle, souvent
+repris et commenté sous différentes
+formes, disait: «Enfans sont richesses
+de pauvres gens.» Et les commentateurs
+d'ajouter, pour ceux dont l'esprit est lent,
+qu'en effet les enfants des gens pauvres, et
+plus particulièrement des paysans, coûtent
+peu à nourrir, aident les parents dès leur bas
+âge, remplacent les valets de ferme, augmentent
+par leur travail les produits de l'exploitation,
+et sont ainsi source de richesses pour
+les pauvres.</p>
+
+<p>Ce sont là raisonnements d'économistes.
+<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span>
+Nous en apprécions la valeur, mais nos
+préoccupations, pour le moment du moins,
+ne se portent pas de ce côté. A notre point
+de vue,&mdash;celui des mères,&mdash;les enfants
+sont richesses pour tous. Richesses de c&oelig;ur,
+trésors d'affections, vivants réservoirs de
+tendresse, sanction définitive de l'union des
+époux, qui renouvelle et perpétue leurs premiers
+sentiments d'amour.</p>
+
+<p>«Le mariage sans enfants, c'est le monde
+sans soleil», a dit Luther.</p>
+
+<p>Un romancier contemporain, qui, sans
+doute, ne songeait guère au mot du fameux
+réformateur, fait dire à un de ses personnages:</p>
+
+<p>«Le ménage sans enfants, quelle hérésie!
+C'est plus tard, devant le foyer vide, devant
+la glace des cendres froides, le tête à tête
+d'une vieille fille et d'un vieux garçon, deux
+vieux égoïstes, tout à leurs manies, à leurs
+rhumatismes, à leurs grincheries longuement
+aiguisées l'une contre l'autre comme deux
+lames de couteaux, tout au sentiment de leur
+inutilité dans la société, sans la douceur
+<span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span>
+d'êtres à aimer, d'enfants, de petits-enfants,
+de toute cette vie neuve et fraîche, sortie de
+vous, coulée de votre sang, et vous rappelant
+votre enfance, votre jeunesse, adoucissant
+votre vieillesse de la caresse de ressouvenirs?...
+Ah! allez! Qu'est-ce qui peut rattacher
+à la vie, sans cela?...<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.»</p>
+
+<p>Il semble que les choses mêmes s'animent,
+s'illuminent à la présence de l'enfant. Lamartine
+a rendu cette impression subtile et
+vraie, ce <em>sunt gaudia rerum</em>, avec une émotion
+singulièrement communicative, quand
+il parle du temps</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">Où la maison vibrait comme un grand c&oelig;ur de pierre<br /></div>
+<div class="line">De tous ces c&oelig;urs joyeux qui battaient sous ses toits,<br /></div>
+</div></div>
+
+<p>et où</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre,<br /></div>
+<div class="line">Dans les beaux traits d'enfants nichés dans la maison.<br /></div>
+</div></div>
+
+<p>Un moraliste, qui s'est sérieusement occupé
+des questions qui touchent à la famille
+et que nous avons déjà cité, M. Armand
+Hayem, met sous nos yeux le contraste que
+<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span>
+présente la maison sans enfants à côté de la
+famille féconde<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>.</p>
+
+<p>«La stérilité, de quelque cause et de quelque
+part qu'elle vienne, en laissant une place
+vide dans le ménage, dénature le mariage et
+fait perdre souvent tout sens moral à la
+femme. La maternité est si bien faite pour
+elle, qu'avec la maternité, tout l'être féminin
+est emporté et anéanti. Il n'est point de
+mari, si aimé qu'il soit, qui puisse faire jaillir
+ce flot de tendresse inépuisable, de dévouement
+constant, d'amour qui tient aux
+entrailles; et il n'est point de femme qui
+puisse contenir longtemps ce flot dans son
+c&oelig;ur sans le briser. Comprend-on tout ce
+qu'est l'enfant et tout ce qu'il peut sur la
+femme? Qu'est-ce que le lit nuptial sans le
+berceau? Une couchette d'amour! Mais le
+berceau? C'est la mère, c'est la famille!&mdash;On
+le croit vide et la femme y a déposé, dès
+le premier jour, son amour, son espérance:
+l'avenir!&mdash;Et si l'enfant ne vient pas, c'est
+<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span>
+tout cela qui meurt pour la femme et qu'elle
+ensevelit dans son âme.&mdash;Le pouvoir de
+l'enfant est immense.&mdash;Qui est-ce qui retient
+la femme au foyer? Qui est-ce qui y ramène
+le mari? Qui est-ce qui apaise toute
+querelle, fait taire toute colère, provoque
+tout pardon; rapproche, unit, enlace, entraîne?&mdash;Qui
+est-ce qui absorbe tout le c&oelig;ur
+et tout le cerveau de la mère? Qui est-ce qui
+retient la femme près de céder au séducteur?&mdash;L'enfant!&mdash;il
+est l'âme du ménage, la
+vie de l'intérieur, l'attrait de l'homme,
+l'ange de la paix domestique, l'idole de la
+femme, la lumière de sa conscience, le plus
+sûr gardien de l'honneur conjugal.»</p>
+
+<p>Dans les <em>Instructions de M. Ferrand à son
+fils</em>, le père, pour mettre le jeune homme en
+garde contre la passion du jeu et lui montrer
+comme elle dépouille sa victime de tout sentiment
+humain, rapporte une lugubre anecdote:
+«Un très gros joueur de Paris, dit-il,
+laissait en province, dans une petite terre, sa
+femme et trois enfans, pendant que tous les
+jours il diminuait ou risquait leur fortune.
+<span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span>
+Sa femme, instruite des pertes énormes qu'il
+faisait, et n'espérant plus le ramener par ses
+exhortations, lui envoya une très belle tabatière,
+sur laquelle elle avait fait peindre ses
+trois enfans avec cette devise: <em>Souvenez-vous
+d'eux</em>. C'était lui rappeler une idée qui
+devait l'arrêter à tout moment. Mais la passion
+du jeu fut plus forte que l'amour paternel;
+et après avoir perdu tout son bien, la tabatière
+fut la dernière chose qu'il joua et
+perdit.»</p>
+
+<p>Encore l'avait-il gardée pour suprême
+enjeu.</p>
+
+<p>Hélas! de tout temps et en tout pays on a
+pu faire la remarque exprimée par le grand
+poète dramatique anglais en des termes dont
+Philarète Chasles a su rendre la poignante
+énergie:</p>
+
+<p>«Le tissu des vices humains est mêlé de
+vertus, le tissu des vertus humaines est
+mêlé de crimes!»</p>
+
+<p>Mais laissons de côté les éternelles victimes
+des passions, ceux qui, trop dénués de résistance,
+trop mous de volonté, tournoient sous
+<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span>
+leur souffle comme le sabot sous le fouet.
+Qu'on les plaigne ou qu'on en ait horreur,
+laissons flotter à la dérive ces épaves d'humanité.
+Il n'en est pas moins vrai que l'enfant
+est le couronnement de la famille, le
+lien le plus fort entre les époux et leur meilleure
+joie, à tous les degrés de l'échelle sociale.
+«Les devoirs de la maternité, écrit fort
+justement un journaliste<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>, sont les meilleurs
+agents de la moralisation populaire. Les
+mioches font revenir le père au foyer. C'est
+à eux que pensent les parents, quand ils
+portent leurs économies à la caisse d'épargne.</p>
+
+<p>»Par les beaux dimanches d'été, les ménages
+d'ouvriers reviennent de la banlieue.
+C'est à peu près leur seul plaisir. La femme
+tient dans ses bras un bébé endormi.
+L'homme porte, sur sa robuste épaule, un
+gros garçon aux joues roses, tout fier d'être
+si commodément perché. Il n'y a place, sur
+ces figures satisfaites, ni pour la haine, ni
+pour l'envie. «J'en marie le plus que je
+<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span>
+peux!» me disait l'un des maires les plus
+intelligents de Paris. Développez donc chez
+l'homme et chez la femme le sentiment de la
+famille. Celui qui aime ses enfants, qui
+gagne à peu près sa vie en mettant quelques
+sous de côté, est bien près du bonheur. Je
+sais des bébés qui ont mieux fait comprendre
+à leur père la véritable question sociale que
+tous nos beaux parleurs réunis.»</p>
+
+<p>Eh! oui, comme le disait Horace Raisson,
+«qui aime tendrement ses enfants aime nécessairement
+sa femme», et il n'y a rien
+encore qui ressemble au bonheur comme
+l'amour.</p>
+
+<p>C'est dans de telles conditions que l'on
+peut en toute sécurité conclure avec le même
+auteur: «Si le mariage a ses chagrins, ses
+inquiétudes, il est le seul état aussi où l'on
+puisse espérer de réunir les douceurs de
+l'amitié, les plaisirs des sens et ceux de la
+raison; où l'on jouisse enfin de toute la
+somme de bonheur que la nature humaine
+puisse thésauriser.».</p>
+
+<p>«O Hymen! s'écriait le poète Southey,
+<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span>
+guérison de tous les maux, source de toutes
+les joies!</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line"><em>Of every woe the cure,</em><br /></div>
+<div class="line"><em>Of every joy the source!</em><br /></div>
+</div></div>
+
+<p>Mais, pour lui comme pour nous, derrière
+le Dieu Hymen, venait toujours la déesse
+Lucine.</p>
+
+<h2 class="p4">CHAPITRE XIII</h2>
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span></p>
+
+<h3>LES HÉMISPHÈRES DE MAGDEBOURG</h3>
+
+<p class="p2">Rapprochées par l'amour, liées par la communauté
+des intérêts, les habitudes de la vie
+quotidienne, les douleurs et les joies éprouvées
+ensemble, encore plus que par les conventions
+et les lois, cimentées par la venue
+d'enfants qui sont comme la prolongation de
+leur être au delà de lui-même dans l'espace
+et dans le temps, les deux moitiés du groupe
+conjugal, mari et femme, sont désormais indissolublement
+unies. On peut les comparer
+à ces hémisphères de métal que la machine
+pneumatique soude tellement l'un à l'autre
+<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span>
+que toute force est impuissante à les séparer.
+S'il y pénètre un peu d'air, il est
+vrai, tout est détruit: la sphère, parfaite
+tout à l'heure, se fend et retombe en deux
+fragments qui gisent inertes sur le sol,
+lorsqu'ils ne s'y brisent pas. Mais pourquoi
+l'air, c'est-à-dire les dissentiments, les
+querelles, les outrages, la haine ou l'indifférence,
+pire que la haine, y pénétrerait-il,
+si ni l'un ni l'autre des époux ne donne la
+secousse qui ouvrira le robinet? Et pourquoi
+le feraient-ils lorsqu'ils ont une fois goûté
+l'ineffable joie de vivre deux en un, et de
+revivre en ses enfants?</p>
+
+<p>Madame Necker qui, suivant le dire de
+M. O. Gréard, était, «aux yeux de tous les
+contemporains, l'expression de ce qu'à la fin
+du dix-huitième siècle l'esprit français offrait
+de plus honnête et de plus sain», a écrit des
+<em>Réflexions sur le Divorce</em> où elle expose les
+caractères qui doivent, à son sens, offrir les
+meilleurs ménages, les véritables <em>hémisphères
+de Magdebourg</em> conjugaux. Nous
+empruntons à l'auteur si fin et si autorisé de
+<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span>
+<em>l'Éducation des Femmes par les Femmes</em><a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>,
+l'analyse qu'il donne de ce morceau. Elle
+pose en principe tout d'abord que les meilleurs
+ménages sont ceux qui «à l'origine sont formés
+par la conformité des goûts et par l'opposition
+des caractères»; mais elle n'admet pas
+que les caractères ne puissent arriver à se
+fondre. «Les Zurichois, raconte-t-elle agréablement,
+enferment dans une tour, sur leur
+lac, pendant quinze jours, absolument tête à
+tête, le mari et la femme qui demandent le
+divorce pour incompatibilité d'humeur. Ils
+n'ont qu'une seule chambre, qu'un seul lit
+de repos, qu'une seule chaise, qu'un seul couteau,
+etc., en sorte que, pour s'asseoir, pour
+se reposer, pour se coucher, pour manger,
+ils dépendent absolument de leur complaisance
+réciproque; il est rare qu'ils ne soient
+pas réconciliés avant les quinze jours.» Ce
+qu'elle préconise sous le couvert de cette
+espèce de légende, c'est le mutuel sacrifice
+qui forme, par l'habitude, le plus solide des
+<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span>
+attachements et engendre la réciprocité d'une
+affection inséparable; elle compare le premier
+attrait de la jeunesse au lien qui soutient
+deux plantes nouvellement rapprochées;
+bientôt, ayant pris racine l'une à côté de
+l'autre, les deux plantes ne vivent plus que
+de la même substance, et c'est de cette communauté
+de vie qu'elles tirent leur force et
+leur éclat.</p>
+
+<p>»Dans les <em>Avis d'un père à sa fille</em>, le
+marquis de Halifax, inquiet de voir se multiplier
+les exemples de séparation conjugale,
+proposait d'instituer une cour de justice composée
+de femmes et chargée de prononcer
+souverainement entre elles sur les cas de
+désunion. Rousseau, par sa doctrine du libre
+choix en dehors du ménage, laissait l'épouse
+arbitre suprême de ses propres sentiments et
+l'autorisait à se faire honneur de ses écarts
+comme d'une vertu, sauf à lui inspirer ensuite
+un remords inutile. Madame Necker
+soumet simplement le mariage à la loi du
+devoir, en attachant à l'observation de cette
+loi les joies intimes qui sont, pour l'un et
+<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span>
+l'autre sexe, le prix du devoir fidèlement
+accompli.»</p>
+
+<p>Comme madame Necker a raison! J'en
+appelle à tous ceux qui en ont fait l'expérience,
+quelque chemin qu'ils aient pris.</p>
+
+<p>«Il est tres certain, dit le loyal gentilhomme
+de La Hoguette, qu'il est assez difficile
+d'avoir un même toit, un même foyer,
+une même table, un même lit, mêmes intérêts,
+mêmes enfans, et de vivre heureux sans
+avoir une même volonté. Toutes ces circonstances
+fournissent de moment en moment
+une nouvelle matière d'amour ou de haine,
+selon que les mariages sont bons ou mauvais.
+C'est pourquoi nous ne voyons point d'affection
+dont l'estrainte soit plus ferme que celle
+d'une bonne femme et d'un bon mari; parce
+qu'étant toujours ensemble ils se rendent à
+toute heure mille petits offices l'un à l'autre,
+qui sont autant de liens communs qui font
+de nouveaux n&oelig;uds en l'ame, dont l'un ne
+se relâche jamais que l'autre ne se resserre.»</p>
+
+<p>Et de fait, «il arrive souvent que le meilleur
+ami d'un homme est sa femme.» Horace
+<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span>
+Raisson n'est pas le seul à l'avoir remarqué.
+C'est même ce qui devrait arriver toujours.</p>
+
+<p>Madame de Rémusat l'indique avec non
+moins de noble fermeté que d'ingénieuse précision,
+lorsqu'elle écrit: «Une femme qui a
+su découvrir le secret des qualités ou des faiblesses
+de son mari, parviendra sans le blesser
+à l'avertir pour le bien de tous deux. Dans
+l'occasion, elle calmera son impétuosité ou
+pressera son indolence; s'il le faut, elle lui
+indiquera les vertus mêmes qui ne lui manquent
+qu'à cause d'elle; elle saura, par
+exemple, le préserver du repentir en consacrant
+d'avance, par un généreux consentement,
+le sacrifice d'une situation brillante
+dont la perte n'afflige souvent un mari que
+pour sa femme ou ses enfans. Un père, placé
+entre son devoir et le bien-être de sa famille,
+pourrait être tenté de transiger; sa conscience
+et sa tendresse doivent être en
+repos, si l'amour maternel a accepté son
+sacrifice.</p>
+
+<p>»... Je ne sais pas de spectacle plus touchant,
+qui découvre mieux ce qu'il y a de
+<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span>
+beau dans le c&oelig;ur humain, que celui d'un
+citoyen placé entre un sentiment patriotique
+et les intérêts d'une famille digne d'être chérie:
+prêt à braver le malheur ou le danger, il
+hésite toutefois, mais non à cause de lui...
+C'est alors que les paroles courageuses de sa
+compagne viendront terminer ses incertitudes.
+Ou le pouvoir de la vertu n'est qu'un
+rêve, ou dans un pareil moment elle donnera
+à deux êtres qui s'entendent des émotions si
+supérieures, si pénétrantes, qu'elle les placera
+dans une région où le malheur ne porte
+pas.»</p>
+
+<p>Ces sentiments élevés, ces fiers mouvements
+de l'âme qui font, de la famille, la première
+assise des remparts de la patrie, et des
+deux époux, des héros, ne sauraient trop
+s'exalter à l'heure douteuse où nous sommes.
+L'égoïsme domestique ou familial&mdash;qu'importe
+le nom&mdash;plus pernicieux aux nations
+que l'égoïsme individuel, les avait naguère
+relégués trop loin au second plan. Si, comme
+nous le croyons, ce fut une cause de nos
+désastres, le châtiment a été sévère et suffira.
+<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span>
+Les hommes savent aujourd'hui partout en
+France, qu'on protège mieux sa femme et ses
+enfants en mourant pour eux qu'en tendant
+le front au joug de l'ennemi pour l'attendrir.
+Partout les femmes françaises sentent
+dans leurs entrailles de mère qu'il n'est
+pas de sacrifice, si douloureux soit-il, qui les
+trouve faibles lorsque le salut de la race est à
+ce prix.</p>
+
+<p>Écoutez cette courte histoire, si simplement
+racontée par Stendhal.</p>
+
+<p>«La plus jolie femme de Narbonne est une
+jeune Espagnole, à peine âgée de vingt ans,
+qui vit là fort retirée avec son mari, Espagnol
+aussi et officier en demi-solde. Cet officier fut
+obligé, il y a quelque temps, de donner un
+soufflet à un fat; le lendemain, sur le champ
+de bataille, le fat voit arriver la jeune Espagnole;
+nouveau déluge de propos affectés:
+«Mais, en vérité, c'est une horreur! Comment
+avez-vous pu dire cela à votre femme?
+Madame vient pour empêcher notre combat!&mdash;<em>Je
+viens vous enterrer!</em>» répond
+la jeune Espagnole.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span>
+»Heureux le mari qui peut tout dire à sa
+femme!»</p>
+
+<p>Heureuse et grande la femme qui peut tout
+entendre de son mari!</p>
+
+<hr class="c25" />
+
+<p>Un Allemand<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a> a dit, avec un luxe de
+comparaisons un peu outré, j'en conviens,
+mais de nature à faire quelque impression,
+me semble-t-il, sur l'imagination vive et
+tendre des femmes: «Le mari et la femme
+doivent être comme deux flambeaux brûlant
+ensemble, qui jettent dans la maison une
+plus vive lumière, ou comme deux fleurs
+odorantes attachées dans le même bouquet,
+pour en augmenter le doux parfum, ou
+comme deux instruments bien accordés qui,
+en jouant ensemble, font une musique d'autant
+plus mélodieuse. Le mari et la femme,
+qu'est-ce, sinon deux sources qui se rencontrent
+et se mêlent, de façon à ne former qu'un
+même courant?»</p>
+
+<p>Qu'on ne redoute pas, d'ailleurs, la monotonie
+<span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span>
+que produit la répétition ou la persistance
+des sentiments, l'ennui, le dégoût
+qu'amène le cours du temps à travers une
+existence où les affections ne changent ni
+de nature ni d'objets. «Il y a des redites
+pour l'oreille et pour l'esprit; il n'y en a point
+pour le c&oelig;ur.» Si l'ironique, le désabusé, le
+pessimiste Chamfort a dit cela, lui qui se
+plaisait surtout à sonder le c&oelig;ur humain
+dans ses mauvais replis, c'est que la vérité
+l'y contraignait.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">Vieilles amours et vieux tisons<br /></div>
+<div class="line">Se rallument en toutes saisons.<br /></div>
+</div></div>
+
+<p>déclare un dicton plein du bon sens de nos
+aïeux.</p>
+
+<p>«Quand on répète, écrivait Jules Simon
+dans le <em>Devoir</em>, que l'amour est remplacé, à
+la fin, entre les époux, par une solide amitié,
+on veut dire seulement que les sens
+s'apaisent ou s'épuisent: car l'amour conjugal
+conserve tous les autres caractères de
+l'amour.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span>
+Et il ajoutait ce que tout ce livre est destiné
+à affirmer et à prouver: «N'en médisons
+pas, ne le dédaignons pas. Il n'y a sans lui
+ni dignité ni bonheur au foyer domestique.»</p>
+
+<p>Le poète<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a> le sait bien lorsqu'il esquisse
+ce riant et touchant tableau:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">Vois ces deux époux dont la tête tremble<br /></div>
+<div class="line">Marcher côte à côte, heureux, sans parler,<br /></div>
+<div class="line">A force de vivre à toute heure ensemble,<br /></div>
+<div class="line">Vois, ils ont fini par se ressembler.<br /></div>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div class="line">Descendons comme eux la pente insensible,<br /></div>
+<div class="line">Laissons naître et fuir les brèves saisons.<br /></div>
+<div class="line">En ne nous quittant que le moins possible,<br /></div>
+<div class="line">Nous ne verrons pas que nous vieillissons.<br /></div>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div class="line">C'est la récompense; on peut la prédire.<br /></div>
+<div class="line">Les amants constants gardent, et très tard,<br /></div>
+<div class="line">Sur leur lèvre pâle un jeune sourire,<br /></div>
+<div class="line">Dans leurs yeux fanés un jeune regard.<br /></div>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div class="line">Au fond du foyer, braise encor vivante,<br /></div>
+<div class="line">Toujours la tendresse en eux brûle un peu.<br /></div>
+<div class="line">L'habitude, honnête et bonne servante,<br /></div>
+<div class="line">Ne laisse jamais s'éteindre le feu.<br /></div>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span></div>
+<div class="line">Leurs derniers printemps ont pour hirondelles<br /></div>
+<div class="line">Les souvenirs chers de l'ancien bonheur.<br /></div>
+<div class="line">Pour ne pas vieillir, soyons-nous fidèles,<br /></div>
+<div class="line">Tendre et simple amie, ô c&oelig;ur de mon c&oelig;ur!<br /></div>
+</div></div>
+
+<p>Nous ne troublerons pas, par des développements
+désormais inutiles, la délicieuse impression
+que laissent ces vers. Mais peut-être
+nous sera-t-il permis de répéter un mot charmant
+sorti du c&oelig;ur même de notre douce
+France:</p>
+
+<p class="left5 font95">Vieil en amours, hyver en fleurs<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>.</p>
+
+<h2 class="p4">CHAPITRE XIV</h2>
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span></p>
+
+<h3>HOME! SWEET HOME!</h3>
+
+<p class="p2">«Pour mon compte, dit J. Michelet dans
+son Journal, je ne comprends que deux
+femmes: celle qu'on peut associer à ses pensées,
+peut-être même à ses travaux; ou bien,
+la modeste ménagère qui, le jour, gouverne
+son petit royaume. Le soir, je la vois assise
+près de la table de travail. Elle file. A deux
+pas, le berceau, qu'elle endort au doux ronflement
+de son rouet.»</p>
+
+<p>On a vu que ces deux femmes peuvent
+n'en faire qu'une, et c'est alors surtout que
+la joie et le calme de l'intérieur sont assurés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span>
+Dans les classes où le travail de l'homme
+est insuffisant et doit être augmenté, pour
+entretenir la famille, des fruits du travail de
+la femme, on a remarqué que rien ne vaut le
+labeur fait à la maison, auprès des enfants,
+et, s'il se peut, de concert avec le mari.
+Malheureusement, les nécessités de notre état
+économique sont telles que femme et homme
+doivent souvent se quitter dès le matin,
+aller à des ateliers différents et ne se retrouver
+que le soir, harassés et moroses, devant
+un ménage en désordre et un âtre éteint. Les
+enfants se sont, pendant ce temps, gardés
+comme ils ont pu: tantôt la s&oelig;ur aînée, fillette
+de sept à huit ans, veille sur ses petits
+frères; tantôt c'est une vieille du voisinage
+qui aurait grand'besoin d'une garde-malade
+pour elle-même: ou bien la mère, en courant
+au travail, s'arrête devant la crèche ou
+l'asile du quartier et y met les plus petits, et
+les plus grands vont à l'école lorsqu'ils ne
+s'arrêtent pas en chemin à recevoir l'éducation
+du ruisseau. La maison n'est plus
+qu'une tanière où l'on se réfugie le soir, et
+<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span>
+le lit conjugal qu'un grabat où s'étendent,
+dans la torpeur, les membres fatigués.
+L'homme prend son repas à la gargote, se
+chauffe et se surchauffe chez le distillateur,
+ne rentre plus qu'ivre et sans le sou,
+bat sa femme, bouscule ses enfants et cuve
+son eau-de-vie jusqu'au lendemain. Dix fois
+sur vingt la femme finit par en faire autant.</p>
+
+<p>Ce lugubre tableau a été tracé bien des
+fois par des pinceaux plus vigoureux que le
+nôtre. Mais il était utile de le remettre sous
+les yeux de nos lecteurs, pour leur faire
+mieux comprendre le bienfait inappréciable
+qu'est pour le pauvre et le travailleur un intérieur
+propre et bien tenu.</p>
+
+<p>«Je ne crois pas qu'on triomphe de l'alcoolisme
+par l'augmentation des droits sur
+l'alcool, dit Jules Simon. Ceux qui ont l'habitude
+de boire auront recours à des poisons
+plus grossiers et on n'aura fait qu'aggraver
+leur maladie. Ils s'adonnent presque tous à
+l'ivrognerie, parce que leurs maisons sont
+des taudis abominables auprès desquels les
+cellules des prisonniers sont des paradis. On
+<span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span>
+ne videra les cabarets qu'en rendant la maison
+du pauvre habitable. Le vrai remède à la
+plupart des maux dont nous souffrons est la
+reconstitution de la vie de famille.»</p>
+
+<p>Tout le monde y trouverait son compte,
+d'ailleurs, et la richesse publique en augmenterait.
+M. Armand Hayem met en pleine
+lumière cette vérité: «Comme la famille
+offre la première image du groupe social,
+dit-il, elle offre aussi celle du groupe industriel.
+La maison devient l'atelier le plus productif,
+celui où règne le plus grand ordre,
+où le travail se divise le plus naturellement,
+où tout est épargné, ménagé, recueilli: le
+temps, la force, la matière, l'excédent; où se
+réfugie et s'observe la morale simple et attrayante.
+Tous les économistes conviennent
+que la famille est la meilleure combinaison
+de travail et l'atelier qui fournit la plus
+grande somme de produits avec le moins de
+frais.»</p>
+
+<p>Rabelais, le grand railleur qui, par une
+ironie plus amère que tout le reste, n'a pas
+voulu, dans son livre qui comprend tout,
+<span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span>
+faire entrer l'amour, dit pourtant quelque
+part avec une sorte de gravité émue venant
+peut-être d'un retour sur lui-même: «Là où
+n'est femme, j'entends mère de famille et en
+mariage légitime, le malade est en grand
+estrif.» Hélas! le malade c'est l'homme,
+même quand il se porte bien. L'<em>estrif</em>, l'embarras,
+le danger, l'amertume de la vie ne
+saurait s'amoindrir ou s'adoucir pour lui tant
+qu'il est seul.</p>
+
+<p>Au contraire, il y a une telle félicité dans
+la vie commune de l'homme et de la femme
+s'aimant, se soutenant et s'aidant à travers
+les plus rudes épreuves, que William Cobbett
+a pu écrire sans être taxé de paradoxe:</p>
+
+<p>«Quand on a vu, comme moi, le pauvre
+laboureur rentrer à la nuit tombante par la
+petite porte de son jardin, les épaules chargées
+d'une provision de bois pour un ou deux
+jours, au moment où plusieurs jolies créatures,
+qui étaient depuis longtemps à guetter
+l'approche de leur père, se précipitent dans
+la chaumière pour annoncer la joyeuse nouvelle,
+et reviennent encore plus vite pour
+<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span>
+voler à sa rencontre, grimper sur ses genoux,
+ou se suspendre à ses vêtements;
+quand on a vu des scènes comme celle-ci,
+des scènes que j'ai souvent contemplées
+avec un sentiment de bonheur toujours nouveau,
+on se demande si une vie de privations
+n'est pas préférable à une vie d'aisance, et si
+des rapports constants et directs avec ses
+enfants, rapports que rien ne vient troubler,
+ne sont pas préférables à ceux en travers
+desquels viennent se placer précepteurs et
+domestiques, ce qui ne peut que produire
+une diminution d'affection.»</p>
+
+<p>Les Anglais passent pour avoir réalisé
+l'idéal de la vie de famille, de la vie du
+<em>home</em>, comme ils disent. Le <em>home</em> n'aurait,
+à ce qu'on prétend, aucun équivalent dans
+les autres langues, particulièrement dans la
+nôtre. On oublie que ce terme est un mot allemand
+(<em>heim</em>); et, quand les Romains combattaient
+<em>pro aris et focis</em>, quand nous, Français,
+nous mettons au-dessus de tout l'honneur
+et la paix du <em>foyer</em>, il paraît qu'il reste
+encore dans le <em>home</em> de nos voisins britanniques
+<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span>
+quelque chose que ni les Romains, ni
+nous, n'avons jamais connu. J'ai beau chercher,
+je ne trouve pas ce que peut être ce quelque
+chose, si ce n'est la banalité. Le <em>home</em> anglais
+est, en effet, la plupart du temps, grand
+ouvert&mdash;non pas gratis&mdash;à l'étranger. Pour
+quelques shillings ou quelques livres sterling&mdash;suivant
+le genre de vie&mdash;par semaine,
+le premier venu y trouve le vivre et
+le couvert, <em>board and lodging</em>; de sorte
+qu'on a pu dire que, dans le Royaume-Uni,
+toute bonne ménagère se double d'une maîtresse
+d'hôtel.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, la vie du foyer, l'existence
+à deux, reflétée et répercutée dans les
+enfants, a été de tout temps chantée avec enthousiasme
+par les poètes anglais. Écoutons-en
+quelques-uns, parmi les moins connus.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">Doux est le sourire du foyer, dit Kable; le regard qu'on se renvoie,<br /></div>
+<div class="line">quand les c&oelig;urs l'un de l'autre sont sûrs;<br /></div>
+<div class="line">douces toutes les joies qui se pressent dans le nid du ménage,<br /></div>
+<div class="line">séjour de toutes les pures affections.<br /></div>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span>
+Moins lyrique, Cotton écrit une strophe
+qui sent le polémiste:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">Bien que les sots méprisent le doux pouvoir de l'Hymen<br /></div>
+<div class="line">nous, qui rendons encore meilleures ses heures dorées,<br /></div>
+<div class="line i2">nous savons, par une aimable expérience,<br /></div>
+<div class="line">que le mariage, justement entendu,<br /></div>
+<div class="line">donne à ceux qui sont tendres et bons<br /></div>
+<div class="line i4">le paradis ici-bas.<br /></div>
+</div></div>
+
+<p>Ford reprend:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">les joies du mariage sont le ciel sur la terre,<br /></div>
+<div class="line">le paradis de la vie,... le repos de l'âme,<br /></div>
+<div class="line">le nerf de la concorde,...<br /></div>
+<div class="line">l'éternité des plaisirs.<br /></div>
+</div></div>
+
+<p>Voici une rafraîchissante scène d'intérieur
+tracée en cinq vers par J. S. Knowles:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">... Oui, un monde de bien-être<br /></div>
+<div class="line">gît dans ce seul mot&mdash;la femme! Après une journée de luttes,<br /></div>
+<div class="line">revenir l'esprit excédé, à la maison, le soir,<br /></div>
+<div class="line">et trouver le feu joyeux, le doux repas,<br /></div>
+<div class="line">où, orné de joues et d'yeux brillants de bonheur,<br /></div>
+<div class="line">l'amour s'assied et, de son sourire, éclaire toute la table!<br /></div>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span>
+Quoi de plus doux, et que rêver au-delà?
+Certes, on peut le répéter avec Moore:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">C'est une félicité au-delà de tout ce qu'a raconté le poète,<br /></div>
+<div class="line">lorsque deux êtres, enchaînés dans ce céleste lien,<br /></div>
+<div class="line">le c&oelig;ur jamais changeant, et le regard jamais refroidi,<br /></div>
+<div class="line">s'aiment à travers toutes les épreuves, et s'aiment toujours jusqu'à la mort!<br /></div>
+<div class="line">Une heure d'une passion si sainte vaut<br /></div>
+<div class="line">des siècles entiers de joie vagabonde, où le c&oelig;ur n'est pour rien;<br /></div>
+<div class="line">et, oh! s'il est un état Elyséen sur terre,<br /></div>
+<div class="line i1">c'est celui-là, c'est celui-là!<br /></div>
+</div></div>
+
+<p>Rien d'étonnant à ce que les élus qui
+goûtent ce plein bonheur terrestre soient
+portés à s'y absorber, à s'y confiner, oubliant
+le monde qui les entoure. Sans doute, on n'a
+pas le droit de s'enfermer en égoïstes dans sa
+double félicité, et la vie à deux n'a de vertu
+que parce qu'elle constitue, nous l'avons
+déjà dit plus d'une fois, la véritable unité
+sociale. D'ailleurs, ce danger d'isolement est
+petit, car bien rares sont ceux qui peuvent
+se passer de leurs semblables, et qui sont en
+mesure de profiter des services sociaux sans
+<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span>
+être obligés, à leur tour, de rendre personnellement
+et directement, par un travail
+quelconque, au moins une partie de ce
+qu'ils en retirent. Ceux-là mêmes ne sont
+pas inutiles, et il ne faudrait pas trop rigoureusement
+condamner l'égoïsme de leur
+félicité. On l'a fait remarquer, non sans
+raison, «un homme vertueux, une femme
+estimable, plus unis encore par le bonheur
+dont ils jouissent que par leurs serments,
+se séparent volontiers de la société pour
+être entièrement l'un à l'autre, mais ils ne
+sont pas perdus pour elle: ils peuvent y
+servir d'exemple<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>.»</p>
+
+<p>Il n'en est pas moins vrai que les devoirs
+multiples de la vie sociale s'accordent parfaitement
+avec les obligations et les joies de
+la vie à deux. Nous n'en voulons pour témoignage
+que ce que le comte Beugnot, dans
+ses <em>Mémoires</em>, raconte de madame Roland,
+une des femmes qui, comme on sait, jouèrent
+le plus grand rôle dans les affaires publiques
+<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span>
+de notre pays. «Personne ne définissait
+mieux qu'elle les devoirs d'épouse et de
+mère, et ne prouvait plus éloquemment
+qu'une femme rencontre le bonheur dans
+l'accomplissement de ces devoirs sacrés. Le
+tableau des jouissances domestiques prenait
+dans sa bouche une teinte ravissante et
+douce; les larmes s'échappaient de ses yeux
+lorsqu'elle parlait de sa fille et de son mari.»</p>
+
+<p>Nous trouvons dans le <em>Journal</em> de J. Michelet
+une scène plus humble, mais non
+moins touchante, et dont la place est naturellement
+marquée ici. Il s'agit des concierges
+de la maison qu'il habitait alors, et
+il rapporte avec émotion ce dont il fut, un
+soir, le témoin invisible et discret.</p>
+
+<p>«Le mari travaille tout le jour au dehors.
+Elle, garde la loge, surveille le va-et-vient
+des locataires, répond aux questions des survenants,
+soigne le ménage et l'enfant encore
+trop jeune pour aller à l'école. Ce soir-là
+donc, le mari me précédait de quelques pas.
+La nuit tombait. Il entre dans la loge éclairée
+par un beau feu de cheminée, et jette, avec
+<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span>
+sa casquette, ce mot bref: «Me voilà!» C'est
+tout son salut: ni mollesse, ni sensiblerie, et
+pourtant, que de choses tendres pour les
+siens, dans ces deux mots: «Me voilà!»
+Cela voulait dire: «Enfin, je vous retrouve,
+vous, et ma maison!» Cet homme, évidemment,
+a connu la tristesse des repas solitaires,
+ces repas,&mdash;j'en sais quelque chose,&mdash;où
+le miel même garderait une saveur
+amère. On sentait sa joie que ce temps fût
+passé pour ne plus revenir. L'enfant s'était
+emparé de ses genoux, et, de ses petites
+mains, caressait sa rude barbe. Elle, bien
+plus affinée que lui visiblement, était sa fête.
+Elle allait et venait de la cheminée à la table.
+Il y avait de la grâce dans ses moindres mouvements.
+Cette jolie scène d'intérieur m'a
+rappelé le vers d'Horace: <em>Mulier pudica
+exstrua lignis vetustis focum sacrum sub
+adventum viri lassi</em>.»</p>
+
+<p>Ainsi rien n'égale le contentement de la
+vie à deux, lorsque les époux, par une étude
+qui leur doit être chère, par des sacrifices
+mutuels que l'amour rend faciles et doux,
+<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span>
+sont arrivés à élaguer les causes d'aigreur et
+de dissentiment, et se sont fondus l'un dans
+l'autre jusqu'à réaliser ce qu'il y a de profond
+dans ce mot, si souvent dit à la légère,
+<em>être unis</em>.</p>
+
+<p>Un poète délicat a donné avec une grâce
+pénétrante l'impression de ce sentiment
+exquis dans un sonnet qui mérite de rester
+à côté de celui qui a seul fait jusqu'ici
+surnager le nom de Félix Arvers.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">J'avais toujours rêvé le bonheur en ménage,<br /></div>
+<div class="line">Comme un port où le c&oelig;ur, trop longtemps agité,<br /></div>
+<div class="line">Vient trouver, à la fin d'un long pèlerinage,<br /></div>
+<div class="line">Un dernier jour de calme et de sérénité.<br /></div>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div class="line">Une femme modeste, à peu près de mon âge,<br /></div>
+<div class="line">Et deux petits enfants jouant à son côté;<br /></div>
+<div class="line">Un cercle peu nombreux d'amis du voisinage,<br /></div>
+<div class="line">Et de joyeux propos dans les beaux soirs d'été.<br /></div>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div class="line">J'abandonnais l'amour à la jeunesse ardente;<br /></div>
+<div class="line">Je voulais une amie, une âme confidente,<br /></div>
+<div class="line">Où cacher mes chagrins, qu'elle seule aurait lus;<br /></div>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div class="line">Le ciel m'a donné plus que je n'osais prétendre;<br /></div>
+<div class="line">L'amitié, par le temps, a pris un nom plus tendre,<br /></div>
+<div class="line">Et l'amour arriva qu'on ne l'attendait plus.<br /></div>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span>
+Le paradis terrestre, dit un proverbe arabe
+qui nous servira de conclusion, se trouve
+pour l'homme dans les livres de la sagesse,
+dans les &oelig;uvres de l'art, et dans le c&oelig;ur de
+la femme.</p>
+
+<p>La femme le trouvera, sans qu'aucune
+autre source de joies honnêtes lui soit fermée
+d'ailleurs, dans les &oelig;uvres de son ménage,
+dans l'amour de ses enfants et dans le c&oelig;ur
+de son mari.</p>
+
+<p class="p2 center small">FIN</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span></p>
+
+<hr class="c25 p4" />
+<div class="footnotes"><h2>NOTES:</h2>
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir <em>Doit-on se marier?</em> Paris, Librairie illustrée;
+1 vol. in-18.</p>
+
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> D'Allainval: <em>L'Ecole des Maris</em>. 1728.</p>
+
+<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <em>Doutes sur différentes opinions reçues dans la
+Société.</em> N<sup>lle</sup> éd. Londres et Paris, 1783, 2 vol. in-16.</p>
+
+<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <em>Encyclopédie des Proverbes.</em></p>
+
+<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> G. Toudouze, <em>Le Train jaune</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> <em>Doit-on se marier?</em> p. 169 et suiv.&mdash;<em>Comment
+élever nos enfants?</em> p. 213 et suiv.&mdash;<em>Que faire de nos
+filles?</em> pp. 231 et suiv., 297, 308.</p>
+
+<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> H. Raisson: <em>Code conjugal</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Horace Raisson, <em>Code Conjugal</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Sir William Davenant.</p>
+
+<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> <em>Doutes sur différentes opinions reçues dans la
+Société.</em></p>
+
+<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Ph. Chasles, <em>Caractères et Paysages</em>; p. 67. Paris,
+1883, in-8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Historique: l'auteur a été témoin du fait dans un
+grand bal officiel de province.</p>
+
+<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> J. Michelet: <em>Mon Journal</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> <em>A Woman's Thoughts upon Women.</em></p>
+
+<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Horace Raisson: <em>Code Conjugal</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> <em>Doutes sur différentes opinions reçues dans la Société.</em></p>
+
+<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Horace Raisson: <em>Code Conjugal</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> <em>Le Train jaune.</em></p>
+
+<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Horace Raisson, <em>Code conjugal</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> H. Raisson.</p>
+
+<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Santillane, dans le <em>Gil Blas</em> du 10 mars 1888.</p>
+
+<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Macintosh.</p>
+
+<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Landriot.</p>
+
+<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Horace Raisson: <em>Code conjugal</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Sully-Prudhomme, <em>Le Bonheur</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Chap. <span class="smcap">IV</span>, <em>Miel et Fiel</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Horace Raisson.</p>
+
+<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Landriot: <em>La Femme forte</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Vicomte de Broc, <em>La France pendant l'ancien régime</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Voy. <em>Doit-on se marier?</em> ch. <span class="smcap">IV, V</span> et <span class="smcap">XI</span>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Ferrand.</p>
+
+<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Horace Raisson.</p>
+
+<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Madame de Rémusat.</p>
+
+<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Oct. Gréard: <em>L'Education des Femmes par les
+femmes; Fénelon</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> <em>Lettres du vicomte de Launay.</em></p>
+
+<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Fénelon, <em>De l'Education des Filles</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Fénelon.</p>
+
+<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> E. Meunier, <em>Trésor des Sentences</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> William Cobbett.</p>
+
+<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Xénophon, cité par Egger.</p>
+
+<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> <em>A Woman's Thoughts upon Women.</em></p>
+
+<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Oct. Gréard. <em>L'Éducation des Femmes par les
+Femmes; Madame Roland.</em></p>
+
+<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Bénoit Touzelli. <em>Apologie des Femmes.</em> Turin, 1798,
+in-8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> <em>La Femme forte.</em> Imitation de la même de Salomon,
+dédiée à la Royne mère du Roy (<em>Les &OElig;uvres de
+mesdames des Roches, de Poictiers, mére et fille.</em>) Paris,
+Langelier, 1579.</p>
+
+<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> <em>Comment élever nos enfants?</em> Librairie illustrée,
+1 vol. in-18.</p>
+
+<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Gustave Toudouze.</p>
+
+<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Arm. Hayem, <em>Le mariage</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Edmond Deschaumes, <em>Estafette</em>, 14 juin 1888.</p>
+
+<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> M. Octave Gréard.</p>
+
+<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> W. Secker.</p>
+
+<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> François Coppée.</p>
+
+<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> G. Meurier.</p>
+
+<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> L. C. d'Arc, <em>Mes Loisirs</em>.</p>
+
+<hr class="c5" />
+ </div>
+</div>
+
+
+<h2 class="p4">TABLE</h2>
+
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="toc">
+<tr>
+ <td class="tdr">I.</td>
+ <td>Deux moitiés font un entier</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdr">II.</td>
+ <td>A la découverte</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_19">19</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdr">III.</td>
+ <td>Les ennemis</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_31">31</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdr">IV.</td>
+ <td>Miel et fiel</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_57">57</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdr">V.</td>
+ <td>Sables mouvants</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_71">71</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdr">VI.</td>
+ <td>Craquements et ruin</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_115">115</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdr">VII.</td>
+ <td>Ce qui lie soutient</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_123">123</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdr">VIII.</td>
+ <td>Aimer et croire</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_151">151</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdr">IX.</td>
+ <td>Le nerf de la guerre</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_165">165</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdr">X.</td>
+ <td>Le ministère des affaires étrangères</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_205">205</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdr">XI.</td>
+ <td>La fée du foyer</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_217">217</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdr">XII.</td>
+ <td>La grande joie</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_243">243</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdr">XIII.</td>
+ <td>Les hémisphères de Magdebourg</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_253">253</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdr">XIV.</td>
+ <td>Home! Sweet home!</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_265">265</a></td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="p2 center small">ÉMILE COLIN.&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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