diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:12:00 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:12:00 -0700 |
| commit | c9cdc33b7338b5e1a746b34da4de939537620c6e (patch) | |
| tree | 92398886f52b0de971daa1bb3684d4e249bb4b4b | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 39156-8.txt | 5509 | ||||
| -rw-r--r-- | 39156-8.zip | bin | 0 -> 113175 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 39156-h.zip | bin | 0 -> 157515 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 39156-h/39156-h.htm | 7955 | ||||
| -rw-r--r-- | 39156-h/images/005.jpg | bin | 0 -> 8250 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 39156-h/images/cover.jpg | bin | 0 -> 29784 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
9 files changed, 13480 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/39156-8.txt b/39156-8.txt new file mode 100644 index 0000000..68fddf8 --- /dev/null +++ b/39156-8.txt @@ -0,0 +1,5509 @@ +Project Gutenberg's La Vie en Famille, by Bernard-Marie-Henri Gausseron + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: La Vie en Famille + Comment Vivre à Deux? + +Author: Bernard-Marie-Henri Gausseron + +Release Date: March 15, 2012 [EBook #39156] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE EN FAMILLE *** + + + + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée +et n'a pas été harmonisée. + + + + + LA VIE EN FAMILLE + + + COMMENT + + VIVRE A DEUX? + + PAR + + B.-H. GAUSSERON + + + DEUX MOITIES FONT UN ENTIER + + A LA DÉCOUVERTE--LES ENNEMIS + + MIEL ET FIEL + + SABLES MOUVANTS--CRAQUEMENTS ET RUINE + + CE QUI ME SOUTIENT--AIMER ET CROIRE + + LE NERF DE LA GUERRE + + LE MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES + + LA FÉE DU FOYER--LA GRANDE JOIE + + HOME, SWEET HOME! + + + PARIS + + A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE + + 8, RUE SAINT-JOSEPH, 8 + + Tous droits réservés. + + + + + COMMENT + + VIVRE A DEUX? + + + + + DU MÊME AUTEUR + + + DOIT-ON SE MARIER? + + Un beau volume in-18 jésus 3 fr. 50 + + + COMMENT ÉLEVER NOS ENFANTS? + + Un beau volume in-18 jésus 3 fr. 50 + + + QUE FAIRE DE NOS FILLES? + + Un beau volume in-18 jésus 3 fr. 50 + + + QUE FERONT NOS GARÇONS? + + Un beau volume in-18 jésus 3 fr. 50 + + + OU EST LE BONHEUR? + + + Un beau volume in-18 jésus 3 fr. 50 + + +ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY + + + + + LA VIE EN FAMILLE + + COMMENT + + VIVRE A DEUX? + + PAR + + B.-H. GAUSSERON + + [Illustration] + + PARIS + + A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE + + 8, RUE SAINT-JOSEPH, 8 + + Tous droits réservés. + + + + +COMMENT + +VIVRE A DEUX? + + + + +CHAPITRE PREMIER + +DEUX MOITIÉS FONT UN ENTIER + + +Le lecteur qui nous a suivi bienveillamment dans le cours de ces +études de morale pratique et familière, sait ce que nous pensons sur +la question du mariage[1]. Nous n'y revenons ici que comme entrée en +matière et pour mémoire. Il serait, en effet, assez oiseux de +rechercher les conditions de la vie heureuse à deux, si l'on n'avait, +au préalable, acquis la conviction que ni l'homme, d'un côté, ni la +femme, de l'autre, ne sont faits pour vivre seuls. Or cette vie à +deux--homme et femme--c'est justement, avec toutes les différences, +profondes et troublantes parfois, qu'y apportent les climats, les +races, les religions et les degrés de civilisation,--le mariage. + + [1] Voir _Doit-on se marier?_ Paris, Librairie illustrée; 1 vol. + in-18. + +Il y a deux manières bien tranchées de le considérer, ou plutôt d'en +parler. Les uns y cherchent matière à raillerie, et, rééditant avec +constance des plaisanteries et des satires aussi vieilles que +l'institution, font de l'esprit ou de l'_humour_ à bon marché. Les +autres le prennent pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour l'élément +primordial et constitutif de nos sociétés. + +Les premiers, d'ailleurs, ne s'en marient pas moins que les seconds. + +Sans nous attarder aux plaisanteries et gausseries dont le thème +général et les données ordinaires sont connus de tous, nous citerons, +comme spécimen plus rare, une boutade d'Anglais atrabilaire recueillie +dans le _Spectator_: + +«Je ne trouve, dit l'écrivain, dans cette première partie du siècle +dix-huitième, que deux couples qui aient réussi: le premier est un +capitaine de navire et sa femme qui, depuis le soir de leur mariage, +ne se sont plus vus du tout. Le second est un honnête couple du +voisinage; le mari, homme d'un bon sens solide et un peu vulgaire, +d'un tempérament paisible: la femme, muette.» + +Ceci n'est donné que comme un fait d'observation. Mais la conséquence +en découle tout naturellement, et l'on a vite fait de la formuler en +loi. + +«Est-ce qu'il y a du mal à aimer son mari?» demande, dans une comédie +de la même époque, une jeune femme à l'indispensable marquis. Et le +marquis de répondre: «Du moins, il y a du ridicule. A la cour, un +homme se marie pour avoir des héritiers, une femme pour avoir un nom, +et c'est tout ce qu'elle a de commun avec son mari[2].» + + [2] D'Allainval: _L'Ecole des Maris_. 1728. + +Ces deux moitiés-là ont beau se rapprocher: elles ne sauraient +évidemment constituer un tout. Une demi-poire et une demi-pêche ne +feront jamais un fruit complet. + +Un autre critique à prétentions moralisantes ne va pas jusqu'à nier +que, dans l'union conjugale, l'homme et la femme ne se doivent l'un à +l'autre. Mais il fait une remarque qui mérite d'autant plus d'être +signalée qu'elle a été refaite plus tard par un des plus fameux +théoriciens de l'avenir. + +«Je n'ai point, dit-il, connu de mari qui ne fût plus ou moins +touché de la mort de sa femme. Les plus impérieuses et les plus +acariâtres sont presque toujours celles qu'on regrette le plus: +on ne s'en console point. L'humeur et la patience des hommes ont +vraisemblablement besoin d'être exercées. La perte d'une femme douce +et compatissante ne laisse pas le même vuide[3].» + + [3] _Doutes sur différentes opinions reçues dans la Société._ + Nlle éd. Londres et Paris, 1783, 2 vol. in-16. + +De même Stendhal: «En France, les hommes qui ont perdu leur femme sont +tristes; les veuves, au contraire, gaies et heureuses. Il y a un +proverbe parmi les femmes sur les félicités de cet état.» Et il +conclut: «Il n'y a donc pas d'égalité dans le contrat d'union.» + +On voit avec les yeux qu'on a, et ce qui paraît bleu au grand nombre +semble rouge à quelques-uns. Pour mon compte, j'ai rencontré au moins +autant de veuves désolées que de veufs accablés de regrets. Je crois +même que, lorsque le veuvage survient après plusieurs années de +ménage, si l'impression ressentie diffère selon les sexes, c'est chez +la femme qu'elle est le plus durable. Je ne parle, est-il besoin de le +dire, ni des écervelées, ni des névrosées, ni de celles qui se font +appeler les _grandes mondaines_ par les journaux. + +Il est des esprits plus sérieux, qui ne discutent pas les mérites, la +nécessité physique et sociale de la vie à deux, mais qui reculent +devant le mariage à cause de son caractère perpétuel, de son +indissolubilité. + +«Le mariage, dit Selden, est une affaire désespérée: les grenouilles, +chez Esope, étaient extrêmement sages: elles avaient bien envie d'un +peu d'eau, mais elles ne voulaient pas sauter dans le puits, parce +qu'elles n'auraient plus été capables d'en sortir.» + +Il n'entre point dans notre plan d'examiner ici cette question. +Mariage religieux, mariage civil, union libre même avec les garanties +que les enfants et la société peuvent réclamer: séparation, +annulation, divorce,--toutes ces formes diverses de consécration ou de +dissolution de la vie à deux ne sont pas ce qui nous occupe. Nous +n'avons qu'à répondre ce que répondait naguère M. Alexandre Dumas à un +journal anglais: «Le mariage étant un acte qui dépend absolument de la +volonté des individus, que ceux qui veulent se marier se marient; que +ceux qui ne veulent pas se marier ne se marient pas. Quant à ceux qui +ont été mal et malgré eux mariés, disent-ils, le divorce existant dans +tous les pays régis par la loi civile et l'annulation du mariage dans +tous les pays régis par la loi ecclésiastique, qu'ils fassent rompre +leur mariage par la magistrature ou qu'ils le fassent annuler par +l'Église. Comme c'est simple!» + +Ce n'est peut-être pas tout à fait aussi simple qu'il plaît au grand +écrivain de le dire; mais, enfin, c'est la vérité. + +On raconte que Socrate ayant fait un discours sur le mariage, tous les +célibataires dans l'auditoire prirent la résolution de se marier à la +première occasion, et tous les hommes mariés montèrent immédiatement à +cheval pour se rendre auprès de leurs femmes au galop. + +Et Socrate est un des plus fameux mal mariés dont l'histoire fasse +mention. + +Ce doit être sous le coup de quelque discours ou objurgation semblable +que le rédacteur du _Tattler_ écrivait: «Ce ne serait pas une mauvaise +chose que le vieux célibataire, qui vit dans le mépris du mariage, fût +obligé de donner sa dot à la vieille fille qui est disposée à y +entrer.» + +C'est ce que chantait Thérésa: + + Nous voulons un impôt + Sur les célibataires! + +Le caustique Chamfort ne voit point de moyen de guérir le mal du +mariage; il est de l'avis d'Arlequin dans la farce italienne, +lorsqu'il dit, «à propos des travers de chaque sexe, que nous serions +tous parfaits si nous n'étions ni hommes ni femmes.» + +Il est piquant d'entendre _il signore Arlequino_ souhaiter à tous +d'être changés en Auvergnats. + +Le même Chamfort rapporte ce mot, qui a dû être repris depuis, pour +servir de légende à quelque caricature de journal pour rire: + +«Vous bâillez, disait une femme à son mari.--Ma chère amie, lui dit +celui-ci, le mari et la femme ne sont qu'un, et quand je suis seul, je +m'ennuie.» + +Cela ne prouve pas en faveur de l'esprit du personnage. On ne s'ennuie +guère que dans la compagnie d'un sot. Mais nous touchons ici, à +travers l'enveloppe d'une assez grossière ironie, la véritable formule +de la vie à deux. Vivre à deux c'est se compléter, se fondre, s'unir, +en un mot, c'est-à-dire n'être qu'un. + +Aussi n'est-il pas étonnant que le mariage, l'union légale et quasi +indissoluble de l'homme et de la femme, ait été si souvent comparé à +la fois au paradis et à l'enfer: + +«Nous voyons bon nombre de gens tant heureux à ceste rencontre, dit +Rabelais, qu'en leur mariage semble reluire quelque idée et +représentation des joyes du paradis. Autres y sont tant malheureux, +que les diables qui tentent les hermites par les desers ne le sont +davantage.» + +«Que pensez-vous du mariage?» dit la duchesse de Malfy dans une pièce +de Webster; et Antonio répond: + + «Je le considère comme ceux qui nient le purgatoire; + il contient, ou le ciel, ou l'enfer; + il n'y a point un troisième lieu en lui.» + +Le risque est gros à courir, à moins qu'il n'y ait là quelque +exagération, comme il arrive fréquemment aux imaginations vives qui, +d'un bond, vont de l'une à l'autre extrémité d'un sujet. Il me semble +bien que l'atmosphère conjugale n'est pas toujours et exclusivement ou +éblouissante de soleil, ou bouleversée par la tempête. Il y a des +temps gris et doux, qui ne sont pas les moins agréables, au goût de +bien des gens. + +«Je suis marié, j'ai près de cinquante ans, ma femme en a vingt-cinq, +dit M. Guizot, dans l'ouvrage posthume intitulé: _Le Temps passé_; +point de commentaire, je vous prie; nous sommes des gens raisonnables +et heureux, cela n'est pas si rare qu'on le pense.» + +Il faut croire que le tableau de ce bonheur serait moins fidèlement +peint en couleurs éclatantes qu'en grisaille. + +Quoi qu'il en soit, on ne peut que se ranger à l'avis du _vicaire_ de +Goldsmith, lequel pensait «que l'honnête homme qui se marie et élève +une nombreuse famille rend plus de services que celui qui reste +célibataire et se contente de parler de la population.» + +Malthus ferait des objections et des calculs. Mais qui est-ce qui +croit aujourd'hui aux objections et aux calculs de Malthus, hors ceux +que leur intérêt de caste ou leur égoïsme personnel entraîne à y +croire? + +Le vieux proverbe part d'un point de vue moins général, mais non moins +pratique, lorsqu'il dit: + + De bonnes armes est armé + Qui à bonne femme est marié. + +Et comme rien n'est malicieux comme la sagesse des nations, le vieux +proverbe ajoute: + + Tel homme, telle femme; + +montrant ainsi que c'est à l'être le plus fort de former le plus +faible, et que, dans le ménage, le rôle d'éducateur appartient au +mari. Il y a, d'ailleurs, réciprocité, et ce que la force--j'entends +l'énergie de caractère--de l'homme doit faire sur la femme, la douceur +de la femme le doit faire sur l'homme. «Quand la femme traite bien son +mari, il en vaut mieux[4].» + + [4] _Encyclopédie des Proverbes._ + + +Cette action mutuelle est trop évidente pour qu'il soit nécessaire d'y +insister. Mais elle est trop intéressante aussi pour que les +moralistes et les sociologues--excusez le mot--ne l'aient pas étudiée +sous tous ses aspects et dans tous ses effets. L'évêque Landriot a dit +avec un vrai bonheur d'expression: + +«Le frottement du caractère de la femme sur celui de l'homme imite +l'action de la pierre ponce: il enlève les aspérités, il polit.» + +Ailleurs, en ces termes pompeux qu'affectionne l'éloquence de la +chaire, mais avec beaucoup de justesse et de netteté, il fait le +départ entre le rôle de l'homme et celui de la femme dans le mécanisme +de la vie à deux. «A l'homme la force, dit-il, le courage et une +certaine austérité dans l'intérieur de la famille. Cette austérité, je +n'en veux pas dire de mal, car elle est nécessaire, et sans elle la +famille se dissoudrait dans un excès de molle bonté; mais elle ne +suffit pas, et son complément est dans le coeur et sur les lèvres de +la femme. Quand le mari fait entendre cette voix pleine d'autorité +qui met partout le mouvement et la vie, la femme arrive et, comme +l'huile de suavité, elle se glisse à travers les rouages, elle adoucit +les frottements, elle facilite l'exécution... A une parole énergique +et paternelle, elle joint un conseil de mère, un mot de son coeur, un +regard affectueux; et cette sage combinaison d'efforts continus fait +que tout va bien dans la famille.» + +C'est ce que madame Necker avait essayé d'exprimer, sans pouvoir +éviter une subtilité et une sécheresse aussi peu propres à convaincre +qu'à persuader. Voici la phrase: «Pour ajouter aux synonymes _mener_ +et _conduire_, il me semble qu'on pourrait dire: dans un ménage bien +assorti, la femme doit _mener_ et le mari doit _conduire_; l'un tient +au sentiment et l'autre à la réflexion.» + +Quelle que soit la forme donnée à la pensée, le fond en est toujours +le même: la femme et l'homme sont nécessaires l'un à l'autre. De même +qu'il faut que deux nuages se rencontrent pour que se dégage de chacun +d'eux l'électricité qu'ils renferment, de même les énergies, les +puissances, les qualités de l'homme et de la femme ne se manifestent +en leur plein que lorsqu'ils sont unis et qu'ils s'influencent +mutuellement. + +«Une femme n'est jamais par elle-même tout ce qu'elle peut être, dit +Ch. de Rémusat; il importe à sa perfection qu'elle soit aimée et +qu'elle soit heureuse.» + +Heureuse dans son amour et par son amour,--cela ne va-t-il pas de soi? + +Ce n'est pas à dire, répétons-le, que le mariage ait en soi, et +indépendamment de toute circonstance extérieure et de tout effort +personnel, la vertu de donner à chacun des époux réunis ce qui lui +manquait lorsqu'il était seul. C'est une condition--la meilleure, sans +doute--pour l'acquérir; mais là encore nous sommes les artisans de +notre propre bonheur. Aussi H. Raisson dit-il fort justement: «Le +mariage donne de l'étendue ou à notre bonheur ou à nos misères.» +Addison l'avait dit avant lui: + +«Le mariage agrandit le théâtre de notre bonheur et de nos misères. Un +mariage d'amour est agréable; un mariage d'intérêt commode; et un +mariage où les deux choses se rencontrent, heureux. Un heureux mariage +a en soi tous les plaisirs de l'amitié, toutes les jouissances du bon +sens et de la raison, et, de fait, toutes les douceurs de la vie.» + +Un des plus anciens et des plus nobles dépôts de la sagesse humaine +chez les hommes de notre race, le livre des Védas, contient cette +maxime: «L'homme n'est complet que par la femme, et tout homme qui ne +se marie pas dès l'âge de la virilité doit être noté d'infamie.» Il +dit encore: «La femme est l'âme de l'humanité.» Belle parole qui, +comme le fait remarquer M. Armand Hayem dans son livre _Le Mariage_, +remet en mémoire un mot de Prudhon frappé au même coin: «La femme est +la conscience de l'homme personnifiée.» + +«Ainsi, ajoute M. Hayem, c'est une manière de l'homme de se compléter +que de s'unir à la femme.» + +C'est même la seule, déclarons-le. + +Il y a, sur les vieilles filles et les vieux garçons, un double +proverbe à rimes trop triviales pour que je le rapporte ici, mais qui +dénote bien le sentiment populaire à cet égard. Ce sentiment +n'éclate-t-il pas, d'ailleurs, avec une force irrésistible dans +l'unanimité de toutes les langues à faire du mot _moitié_ le synonyme +d'époux? + +Une anecdote, racontée par M. Lorédan Larchey dans son ouvrage +intitulé: _Nos vieux Proverbes_, fait sentir d'une façon poignante que +cette métaphore apparente est bien, après tout, l'expression d'une +réalité. On nous saura gré de la transcrire: + +«Un jour, dans la Loire-Inférieure, nous vîmes une pauvre petite +vieille filant solitaire à la porte d'une chaumière perdue sur les +rives du lac de Grandlieu. + +»Au moment où nous passions, une pluie d'orage la contraignit de +rentrer, en nous offrant l'abri de son toit. Tout, dans l'unique +pièce, était d'une extrême propreté; et, comme on l'en complimentait, +elle dit: + +»--Hé! mon Dieu! je n'y ai point de mérite, je suis toute seule. + +»--Et vous avez toujours été de même? + +»--Dame, non! j'avais un mari, mais, hélas! sa compagnie m'a quittée. + +»Elle se tut en essuyant une larme. Et je n'oublierai jamais comment +elle avait su, en trois mots, faire mesurer le vide profond laissé par +la mort de son homme.» + +Le couple humain, souche de la famille et embryon de la société, est +donc un tout parfait, formé de deux moitiés distinctes. Mais pour que +l'entier se constitue et se maintienne, il est indispensable que ces +deux moitiés s'adaptent de telle sorte que ni tiraillements ni chocs +ne parviennent à les séparer. + + + + +CHAPITRE II + +A LA DÉCOUVERTE + + +Ce que je sais le mieux c'est mon commencement, s'écriait l'Intimé. Il +n'est guère de jeune marié qui puisse en dire autant. On se trouve, du +jour au lendemain, lancé dans des eaux inconnues, où il faut naviguer +à la découverte. La moindre imprudence peut être funeste. Toute fausse +manoeuvre peut faire prendre une direction qui éloignera à jamais du +port, si elle n'amène pas du premier coup le naufrage. On ne saurait +donc trop consulter la boussole et se conformer aux règles de la +navigation, au début de ce voyage au long cours dans des mers +ignorées. + +Ce sont ces dangers qu'ont en vue les moralistes et les pères de +famille lorsqu'ils mettent en garde contre les unions précipitées. + +«Dans la jeunesse, dit Ferrand dans ses conseils à son fils, on est +exposé souvent à se laisser séduire par les apparences; on croit voir +des avantages réels dans ce qui n'en a que les dehors. On contracte +étourdiment un lien indissoluble; on reconnaît trop tard son erreur: +l'union se perd, l'aigreur s'en mêle, de là les séparations, les +scandales publics, et la mauvaise éducation que reçoivent presque +toujours des enfants nés d'un mariage mal assorti.» + +Il dit encore: «Il est affreux d'être uni à un être dont la société +est un tourment qui ne doit finir qu'avec la vie; surtout gardez-vous +de vous laisser séduire par les charmes de sa figure, avant de savoir +quel est son caractère... La figure passe, le caractère reste; et l'on +se trouve condamné aux regrets d'avoir été trompé, et de l'être pour +toujours.» + +«Beauté de femme n'enrichit homme», dit le proverbe. + +Pour éviter cet écueil, on a conseillé de n'arriver au mariage +qu'après de longues fiançailles, permettant aux futurs époux de bien +se connaître avant de s'engager. C'est ainsi que nous lisons dans un +des _Essais_ du _Spectator_: «Généralement les mariages où il y a le +plus d'amour et de constance sont ceux qu'une longue cour a précédés. +Il faut que la passion jette des racines et acquière de la force, +avant d'y greffer le mariage. Une longue suite d'espérance et +d'attente fixe l'idée dans notre esprit, et nous habitue à la +tendresse pour la personne aimée.» + +L'écrivain anglais ne s'arrête pas là. Il nous donne les indices +d'après lesquels on pourra pronostiquer l'avenir du ménage: + +«Un bon naturel et une humeur égale vous donneront pour la vie une +compagne--ou un compagnon--facile; la vertu et le bon sens, un ami +agréable;--l'amour et la constance, une bonne femme--ou un bon mari.» + + +Il est vrai qu'il ajoute cette remarque amère: + +«Pour une personne que l'on rencontre avec ces qualités à la fois, on +en trouve cent qui n'en ont pas même une.» + +Espérons que la proportion n'est pas exacte, et ne soyons pas trop +exigeants, chacun de notre côté. Si le jeune mari ne se sent pas +toutes les qualités requises, de quel droit les réclamerait-il chez sa +femme? Et réciproquement. Que celles qu'on a fassent oublier celles +qu'on n'a pas, et que l'indulgence mutuelle supplée finalement à ce +qui fait défaut. Et puis, s'il est bon d'avoir un idéal très élevé et +d'en poursuivre la réalisation, c'est chez soi et en vue de sa propre +amélioration, bien plus que chez autrui. Dans les rêves du jeune +homme, la fiancée prend des allures d'ange; et quand la jeune fille +évoque l'image de celui qui sera son mari, à peine les flamboyants +chérubins ou les séraphins doux et charmants de Jéhovah paraissent-ils +dignes de lui être comparés. Mais, comme le dit excellemment +Fontenelle, «les choses ne passent point de l'imagination à la +réalité, qu'il n'y ait de la perte,» et c'est ce qu'il est bien +important de ne point oublier. C'est le meilleur moyen de ne pas +donner raison au proverbe: + + Aujourd'hui marié, demain marri. + +La grande part de responsabilité--je ne dis pas toute la +responsabilité,--à cette époque des débuts, appartient à celui des +deux époux qui a, d'ordinaire, le plus d'expérience, le plus de +sang-froid, la volonté la plus nette et la plus ferme, c'est-à-dire à +l'homme. «Le bonheur d'un ménage, fait dire fort justement à un de ses +personnages un romancier contemporain, dépend plus souvent du mari que +de la femme: à lui de bien diriger sa barque, de savoir où il veut +aller. A moins de se heurter à une nature exceptionnelle, à un +tempérament terrible, on doit pouvoir se créer l'existence que l'on +cherche en se mariant[5].» + + [5] G. Toudouze, _Le Train jaune_. + +Le spirituel auteur d'un petit livre publié chez J.-P. Roret, en +1829, sous le titre de _Code Conjugal_, Horace Raisson, éclaire d'une +comparaison saisissante ce que nous voulons faire comprendre ici. +«S'il faut en tout temps, écrit-il, être attentif à écarter les sujets +de désordre, on doit s'y appliquer davantage encore dans le +commencement de son union. Rien n'est plus aisé que de séparer deux +pièces de bois fraîchement unies ensemble: au bout de quelque temps, +on a peine à les détacher par le fer et le feu.» + +Il insiste et ajoute avec un grand bon sens: «La lune de miel est le +véritable moment critique du mariage. Tout en en savourant la douceur, +il faut se tracer pour l'avenir une ligne de conduite fixe et +immuable, et ne pas imiter ces maris, charmants durant le premier +quartier, et détestables dès la pleine lune. + +»... En ménage (et la lune de miel est déjà du ménage), il faut, +avant tout, du naturel. La seule manière de prolonger la lune de miel +est donc de ne pas jouer le rôle d'amant-mari, et de se montrer dès le +premier jour ce que l'on sera constamment.» + +C'est une pensée analogue qui fait dire à madame de Lambert dans son +opuscule sur l'amitié: «Nous sommes d'ordinaire avec les autres comme +nous sommes avec nous-mêmes. Les personnes sages savent établir la +paix chez eux, et la communiquent aux autres. Sénèque dit: «J'ai assez +profité pour apprendre à être mon ami.» Quiconque sait vivre avec +soi-même, sait vivre avec les autres. Les caractères doux et paisibles +répandent de l'onction sur tout ce qui les approche.» + +Montrons-nous donc tels que nous sommes, mais tâchons d'être bons et +commodes à vivre. Ce serait pallier le mal pour un temps plus ou moins +bref, mais nullement le guérir, que se revêtir d'un masque, changer +artificiellement et artificieusement nos allures, exprimer des +sentiments qui ne sont point nôtres, faire, en un mot, fût-ce pour le +plus louable des motifs, le personnage de Faux-Semblant. + +Croyons-en l'observation de madame de Rémusat: «Dans un nouveau +ménage, si un caractère se prononce avec rudesse, le plus doux plie +et ruse; c'est assurément la femme qui se soumet ainsi le plus +souvent; mais quelquefois aussi c'est l'homme. Au surplus, alors, quel +que soit le trompeur ou le trompé, le but de l'association est manqué; +je n'espère plus de tendresse, ni d'estime, là où je ne vois ni +confiance ni sincérité.» + +Ce n'est pas qu'il soit interdit d'être adroit. C'est fourbe et vil +qu'il ne faut pas être. La vie isolée est, dans toutes les conditions, +un art complexe et difficile; combien plus la vie à deux! Nous +n'hésiterons donc pas à transcrire les conseils, à la fois mondains, +sages et pratiques, qu'Horace Raisson donne au nouvel époux qui +rencontre inopinément chez sa jeune femme des habitudes et des goûts +opposés aux siens ou en désaccord avec son état dans le monde. + +«Un mari, suppose-t-il, aime l'étude, la simplicité, la retraite; sa +femme ne se plaît que dans le monde, le faste, la dissipation; +sera-t-il nécessaire que l'un sacrifie son bonheur au caprice de +l'autre? La philosophie conjugale n'est-elle pas alors un devoir, +presque une vertu? Il y a toujours danger à contrarier un vif désir ou +une habitude dès longtemps contractée; le plus sage est de laisser une +jeune femme satisfaire ses goûts de danse, de parure, de spectacles, +au lieu de s'opposer à sa volonté. On fait ainsi naître la satiété, où +l'on aurait aiguillonné le caprice, et la soumission se montre +bientôt, où se fût stimulée la résistance.» + +Je ne sais au juste ce que Raisson entendait par soumission et +résistance, et je ne veux point revenir sur ce que j'ai eu l'occasion +de déclarer à propos de l'obéissance, dont le code fait aux femmes une +obligation au bénéfice des maris. Pour nous, l'arbitraire est toujours +de la tyrannie, et le mari n'a de droit sur la conduite de sa femme +que celui qu'il puise dans une raison plus mûre et une expérience plus +étendue. C'est dans ces limites seulement et avec cette interprétation +que je me range à la méthode préconisée par Horace Raisson dans le +passage qui précède; et je conclus d'autant plus facilement avec lui +que «l'art d'obtenir beaucoup consiste à ne rien exiger». + +De tout ce qui vient d'être dit,--insistons sur ce point,--la femme +peut et doit faire son profit, aussi bien que l'homme. Les préjugés +dûs à une éducation surannée, mais à laquelle bien peu de jeunes +filles échappent encore, une timidité exagérée et hors de place, des +scrupules d'autant plus tenaces qu'ils sont dictés par l'ignorance, +des maladresses de parole ou d'action qui sont des naïvetés et que le +mari ressent parfois comme des injures, des riens de mille sortes qui +tirent une importance capitale du moment et du lieu, sont souvent des +semences que la jeune femme jette étourdiment sur le terrain conjugal, +encore inexploré, et qui, si le mari ne sarcle ces mauvaises herbes à +mesure qu'elles germent, porteront une moisson de querelles, de +désordre et de destruction. + +Si donc le jeune mari, en raison de son éducation physique, +intellectuelle et morale, encore plus qu'en raison d'une supériorité +quelconque de nature dont il serait vain d'arguer, est presque +toujours le plus directement responsable, des deux côtés la tâche est +égale; car les doigts délicats de la femme peuvent, aussi bien que la +rude main de l'homme, briser, dès le départ, le vase trop fragile du +bonheur commun. + + + + +CHAPITRE III + +LES ENNEMIS + + +Les parages où les jeunes mariés ont à diriger le navire conjugal leur +sont inconnus; mais ils sont, en outre, sillonnés de courants perfides +et semés d'écueils. + +Les personnes mêmes qui, jusqu'alors, avaient été pour le jeune homme +et la jeune fille les guides et les appuis les plus sûrs, deviennent +trop souvent, sinon des ennemis déclarés, du moins des amis égoïstes +dont les conseils sont pernicieux et les prétentions destructrices de +la paix entre les époux. + +Loin de nous la pensée de rompre les liens de famille pour mieux +resserrer le noeud conjugal. Un mariage devrait être, à vrai dire, la +greffe d'une famille sur une autre, et les parents des deux mariés +devraient se sentir intimement unis les uns aux autres dans l'intime +union de leurs enfants. Malheureusement il n'en va pas toujours ainsi. +Il semble au père et à la mère, lorsque l'enfant--surtout la +fille--forme un nouveau ménage, que c'est leur bien dont on les prive. +Les plus raisonnables se font difficilement à l'idée de ne plus +exercer de contrôle, de ne plus être les guides et les maîtres de leur +enfant. Après avoir si longtemps remorqué--au prix souvent de combien +de peines et de sacrifices!--la jeune barque, ils sont tout désolés et +déconcertés de la voir voguer de ses propres voiles, de conserve avec +un autre vaisseau qui leur est inconnu. De là des douleurs et des +regrets infiniment respectables, mais qui se traduisent quelquefois +dans la vie pratique par des efforts inconsidérés pour garder la haute +influence, dont ils usent naturellement en sens inverse de celle qui +devrait légitimement dominer la leur. + +La lutte qui s'ensuit nécessairement n'est pas de nature à établir +l'harmonie dans le jeune ménage. On a vu des femmes, incapables de se +soustraire à la domination--disons, si vous voulez, à la tendresse--de +leur mère, se mettre, à ce propos, en révolte ouverte contre le mari +et quitter la maison conjugale, pour reprendre, dans la maison +paternelle, la posture d'enfant soumise dont l'éducation leur avait +donné le pli. Parmi les garçons, de tels exemples sont infiniment plus +rares, mais on en trouverait. + +Les parents sont bien coupables ou bien aveugles qui, ne sachant pas +vaincre leurs sentiments d'affection égoïste, ne se résignent pas à +abdiquer ce qu'ils appellent leurs droits, même au lendemain du +mariage de leurs enfants. + +Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée! Personne plus que nous +n'est touché du spectacle qu'offrent certaines familles, plus +nombreuses qu'on ne le croit, où la plus douce entente règne entre +tous, depuis les grands parents jusqu'aux petits-enfants. Le respect +des uns, la condescendance des autres, l'affection de tous unissent +admirablement les coeurs sans entraver les volontés. C'est à ce +résultat qu'il faut tendre, et l'on peut toujours espérer d'y arriver. +Il vaut bien, d'ailleurs, qu'on se gêne un peu dans les commencements, +que l'on consente à des concessions, qu'on se soumette à des +sacrifices. «Il faut se conformer aux habitudes, au ton, à la manière +de la famille dans laquelle on entre, sous peine de voir la paix +bannie de son ménage», dit fort sagement Horace Raisson. + +Je goûte moins cet autre conseil présenté sous forme de maxime: «Si +les belles-mères savaient dissimuler, les brus se taire, et les maris +prendre patience, toutes les familles seraient en paix.» + +Se taire, quand on n'a rien de bon ou d'agréable à dire, est, à coup +sûr, fort sage; et, quoi qu'on ait raconté de la langue des femmes, la +jeune épouse, en songeant que le bonheur de celui qu'elle aime et le +sien propre sont en jeu, ne devra pas trouver l'effort au-dessus +d'elle. Mais pourquoi la belle-mère dissimulerait-elle, et qu'a-t-elle +à dissimuler? Le mot est vilain et la chose plus vilaine encore. +Pourquoi lui supposer des sentiments inavouables, de la jalousie, du +dépit, de la haine, contre celle que son fils a choisie pour compagne? +Si son coeur est agité de telles passions, ce n'est pas à les +dissimuler qu'elle doit travailler de toutes ses forces; c'est à les +combattre, à les déraciner, à les détruire. Elle y parviendra +assurément, si c'est son fils qu'elle aime, et non pas elle en son +fils. + +Une Anglaise, Mrs. Chapone, donne d'excellents conseils à la jeune +mariée à propos des relations qu'elle aura à entretenir avec la +famille et les amis de son mari. Nous ne pouvons mieux faire que de +les transcrire. «Votre conduite vis-à-vis de ses amis particuliers et +de ses proches parents, dit-elle à la nouvelle épouse, auront le plus +important effet sur votre bonheur mutuel. Si vous n'adoptez pas ses +sentiments en ce qui les concerne, votre union restera très +imparfaite, et mille incidents désagréables en surgiront +constamment... + +«Il faut prendre grand soin de partager, extérieurement du moins, +votre respect et votre affection d'une manière égale et honnête entre +les parents de votre mari et les vôtres. Il serait heureux que vos +sentiments pussent être les mêmes pour les uns comme pour les autres; +mais, que cela soit ou non, le devoir et la sagesse vous obligent à +cultiver autant que possible le bon vouloir et l'amitié de la famille +qui vous a adoptée, sans préjudice de l'affection et de la gratitude +dont vous ne pouvez manquer, j'en suis sûr, à l'égard de la vôtre.» + +Que la bru fasse preuve de ces sentiments, et, si la belle-mère lui +refuse une part dans son affection,--que voulez-vous?--la belle-mère +méritera tous les sarcasmes et toutes les malédictions que la satire +populaire lui a toujours si libéralement octroyés. + +C'est bien à regret que nous avons dû commencer par les parents cette +revue des ennemis que doit redouter le jeune ménage. Mais quand on a +à dire une vérité désagréable, mieux vaut la dire du premier coup. +C'est à eux, d'un côté, et aux nouveaux mariés de l'autre, de ne pas +changer en un fléau, également funeste au bonheur de tous, l'affection +profonde par laquelle le père, la mère et les enfants se sentent liés +les uns aux autres. Il suffit de s'imposer, d'une part, des +ménagements et des respects dont les fils et les filles ne se doivent +départir jamais, et, de l'autre, un peu de désintéressement, disons +même, si vous voulez, d'abnégation. Le problème n'est insoluble pour +personne, et on le voit bien, après tout, au grand nombre de ceux qui +le résolvent. + +Une autre catégorie d'ennemis, moins intéressants et plus perfides, +est celle des amies d'enfance. Il faut lire, dans le _Code conjugal_ +d'Horace Raisson, les pages de fine physiologie qu'il leur consacre. +«Dès qu'il est question dans le monde du mariage d'une jeune personne, +les amies de pension accourent: à leurs questions volubiles, on juge +que c'est la curiosité bien plus qu'un tendre intérêt qui les +excite... «Tu te maries? ton prétendu est-il aimable, beau?... +l'aimes-tu?... voyons la corbeille?» Puis viennent les commentaires, +les projets. On se quitte: celles qui sont filles lèvent au ciel un +regard d'envie; celles qui sont mariées poussent un soupir de regret +ou de souvenance. + +«Après la noce, où les amies de pension se sont fait remarquer par +leur petit air important, les visites deviennent plus fréquentes; +chaque jour on propose, on engage quelque partie nouvelle. La +promenade, les marchands, la campagne, le spectacle s'emparent si bien +de tous les moments de la jeune femme, que son mari trouve à peine le +temps de l'entrevoir dans le cours de la journée. + +«C'est là le moindre inconvénient de ce redoublement de tendresse +renouvelée du pensionnat. + +«Mais le mari hasarde un léger reproche; sa femme reconnaît son tort +involontaire, et promet sincèrement de ne plus se laisser ainsi ravir +le temps qu'elle peut passer si heureuse près de l'époux qu'elle aime. +Elle refuse donc les invitations que ses amies viennent lui faire. +Celles-ci s'étonnent, se piquent, la pressent de questions; la jeune +femme avoue enfin que son mari paraît désirer la voir plus souvent +près de lui.--Ah! Monsieur est jaloux!--Non, il m'aime.--Le despote! +laisse-le faire, ce sera bientôt une tyrannie; que tu seras heureuse, +ainsi claquemurée! Mon mari a voulu me mener ainsi; j'ai bien souffert +à le contrarier; maintenant il en passe par où je veux.--Mais, mes +amies, vous vous méprenez; mon mari n'exige rien, ne se plaint de +rien; je pense seulement que, sans fuir le plaisir, je puis lui +consacrer plus d'instants.--Pauvre petite! si douce, si résignée... +Puis arrive le chapitre des conseils. «Leur instance est d'abord bien +faible; mais, à force de revenir à la charge, de répéter des plaintes, +de faire des comparaisons, de saisir de fausses apparences, elles +tournent bientôt la tête de la jeune épouse, qui troque enfin le +bonheur contre la dissipation.» + +Le tableau qui précède, et qui n'est point chargé, explique et +justifie cet autre passage qui pourrait sembler, au premier abord, +dépasser la vérité. + +«Beaucoup de maris redoutent pour leurs femmes la société des jeunes +gens, et préfèrent les voir entourées de femmes; ils ont tort. On +pourrait dire avec justesse: «Les amies de pension ont plus désuni de +ménages que les galants.» + +Il est clair que ces remarques sont applicables à tous les degrés de +l'échelle sociale. Il n'est pas nécessaire d'avoir été «en pension» +pour avoir des dangers analogues à redouter et à fuir. Les amies +d'atelier, les voisines, les habituées de la loge de la concierge +opèrent, dans un milieu différent, de la même manière pour amener les +mêmes résultats. + +L'homme, de son côté, n'a pas à veiller avec moins de soin à ne pas se +laisser circonvenir par ses amis de la veille qui, s'ils ne +l'entraînent pas à conserver en dehors de chez lui les habitudes de la +vie de garçon, ont vite fait de les apporter avec eux dans son +intérieur, qu'ils envahissent et où ils s'installent avec le +sans-façon et l'empressement de célibataires convaincus qu'on ne se +marie qu'à leur bénéfice. + +«Les nouveaux mariés doivent apporter un soin sévère dans le choix des +personnes qui, reçues habituellement chez eux, passeront dans le monde +pour les amis de la maison. On juge de la portée, des opinions, du +caractère des gens, par les liaisons qu'ils forment; et souvent les +amitiés d'un mari compromettent la réputation et le bonheur de sa +femme.» + +Sans prendre à la lettre l'exclamation d'un misanthrope: «O mes amis, +n'ayez jamais d'amis!» on peut dire que les jeunes époux ne sauraient, +chacun pour leur part, être trop réservés dans le choix des amis +qu'ils admettent dans leur intimité, et qu'il doit suffire qu'une +personne ne plaise pas à l'un d'eux pour que la maison lui soit +irrévocablement fermée. + +Depuis qu'il y a des gens qui commandent et des gens qui +obéissent--bien ou mal,--on répète sur tous les tons et avec toutes +les variantes: _Notre ennemi, c'est notre maître_. Il serait tout +aussi exact de renverser la proposition et de dire: _Notre ennemi, +c'est qui nous sert_. + +«Il n'est point de métier plus mal fait, ni plus chèrement payé que +celui de domestique», dit l'auteur des _Doutes sur différentes +opinions reçues dans la Société_. + +Il en était ainsi bien avant lui, et je crois que, depuis la fin de +l'époque patriarcale, le bon serviteur a toujours été une perle rare +et de grand prix. On a pu dire avec raison qu'au dix-huitième siècle +le métier de valet menait à tout, même aux plus grands honneurs et aux +plus hautes charges de l'État. Aujourd'hui les avenues sont encombrées +par d'autres professions, chacun le sait; mais les exigences des +domestiques n'en vont pas moins croissant. Une chronique signée Alfred +Baude, que je lisais naguère dans le journal _l'Estafette_, m'en +fournit deux exemples amusants. Je ne saurais en garantir +l'authenticité, mais ils n'ont, par le temps qui court, rien +d'invraisemblable. + +«Le duc de B... avait besoin d'un valet de chambre. Un monsieur se +présente avec la physionomie et la tenue d'un notaire. + +»--Monsieur le duc, je souffre d'une dyspepsie, je ne puis manger de +boeuf et ne peux boire que du bordeaux. + +»--Soit! + +»--Monsieur le duc, mon médecin me défend de veiller le soir et exige +que je sois toujours couché à dix heures. + +»--Soit! + +»--Monsieur le duc, j'ai quelques amis que je reçois une fois par +semaine, et une fois par semaine aussi j'ai l'habitude d'aller au +spectacle; j'espère que vous voudrez bien me donner ces deux soirées. + +»--Mon cher, reprit froidement le duc de B..., ma maison ne saurait +vous convenir, cherchez-en une autre, et si par hasard vous trouviez +une seconde place comme celle-là, dites-le-moi, j'y mettrai mon fils.» + +Lord Henry Seymour racontait qu'il avait trouvé une fois un valet de +chambre qui lui plaisait beaucoup. Au moment de l'arrêter, le valet +s'inclina et dit: «Je ne peux entrer au service de Votre Seigneurie. + +»--Pourquoi donc? fit lord Henry, fort intrigué. + +»Votre Seigneurie a le pied trop petit, je ne pourrais jamais entrer +dans ses bottes». + +Leurs investigations vont au delà de la chaussure, au delà même de la +garde-robe et de l'office. Le caractère, la nature morale de leurs +maîtres et de leurs maîtresses est scrutée et analysée par eux, non +sans perspicacité, en ce qui se rapporte à leurs intérêts immédiats. +Voici un document précieux, trouvé providentiellement dans un livre de +cuisine: + +«La femme de chambre du premier nous a dit hier: «Retenez bien ceci: +Toute maîtresse grasse est pleurnicheuse et collante; toute maîtresse +maigre est agacée et agaçante; toute maîtresse petite est volontaire +et hautaine; toute maîtresse grande et mince est orgueilleuse et +défiante.» + +Nous laissons la responsabilité de ce morceau de physio-psychologie à +M. Alfred Baude, qui l'a mis au jour. Mais nous nous associons +volontiers aux réflexions suivantes: + +«Nous nous plaignons de ce que nos domestiques nous détestent, +et comment voulez-vous qu'ils nous aiment. Nous inquiétons-nous +d'eux? Quand leur vient-il de notre part un mot affectueux, une +parole qui prouve que nous nous intéressons à eux?--Jamais! +Nourris--blanchis--logés--éclairés--c'est tout.--Et cependant, l'être +humain a besoin d'autre chose. + +»Les domestiques ne trouvant plus dans leurs maîtres que des +automates, absolument sans coeur, se groupent entre eux et forment une +espèce de franc-maçonnerie dont l'unique but est de piller et de +ridiculiser l'ennemi commun, le Maître. Que faire? Avant tout, traitez +vos serviteurs comme on traite de grands enfants. + +»Ils le sont par leur éducation si rudimentaire et par leur position +inférieure. De temps en temps une bonne parole, un bon sourire, un +encouragement; vous ne soupçonnez pas combien vous vous en trouverez +mieux. Puis, pour combattre cette déplorable habitude qu'ont les +domestiques de changer à chaque instant de place, n'acceptez jamais un +nouveau serviteur s'il ne vous apporte pas la preuve qu'il est resté +au minimum deux ans dans la maison d'où il sort. Ah! si chacun de nous +prenait cet engagement, quelle rapide amélioration dans notre mal! Et +puis, songez quelquefois à l'axiome de Beaumarchais: «Aux qualités +qu'on exige d'un domestique, connaissez-vous beaucoup de maîtres qui +fussent dignes d'être valets?...» + +»En finissant, il est de toute justice de dire qu'il y a souvent de +nobles coeurs dans la livrée. Que d'exemples ne pourrait-on citer: je +n'en connais pas de plus touchant que celui-ci: + +«Un ancien négociant avait tout perdu: sa femme, ses enfants, sa +fortune; il ne lui restait qu'une vieille domestique. Cette pauvre +femme s'attacha à lui avec un admirable dévouement. Il était atteint +d'une affreuse maladie de la peau; elle le soigna nuit et jour. Ce +n'est pas tout; elle allait voir les vieux amis de son maître à son +insu, et obtenait quelques secours. Un matin elle rentrait harassée; +elle entend des éclats de voix et des rires, elle s'arrête et écoute: +on se moquait d'elle, son vieux maître contrefaisait sa voix. + +»--Ah! dit-elle, mon premier mouvement fut de m'en aller en courant, +puis je songeai qu'il était vieux, malade, qu'il avait besoin de moi; +je retins mes larmes et remuai bruyamment la clef dans la serrure +avant d'entrer.» + +«Un honneste serviteur, dit le vieux gentilhomme français de La +Hoguette, dans son _Testament_, est le surveillant de son maître, et +un bon maître l'exemplaire de son serviteur. C'est pourquoi il n'y a +point de combinaison entre les hommes, après celle du mari et de la +femme, qui ait plus besoin d'estre bien faite que celle-ci.» + +J'ai rarement vu la moralité du contrat entre maître et serviteur +dégagée avec plus de netteté, d'élévation et d'éloquence que dans ces +lignes, que je suis heureux d'exhumer: + +«Que penses-tu que fasse pour moi celui que tu crois un serviteur? Il +me sert; tu te trompes, il se sert: le même travail qu'il feroit en sa +maison pour vivre, il le fait en la mienne; s'il m'engage sa volonté +pour me rendre quelque service, la mienne lui demeure en ôtage pour +son salaire; si je trouve mon compte en ce qu'il fait pour moi, il y +trouve le sien aussi; s'il se mêle de mes affaires, on s'aperçoit +qu'il ne néglige pas les siennes; s'il fait valoir ma terre, il en +partage les fruits à l'aise avec moi; s'il m'appreste à manger, il en +taste le premier, il y contribuë de sa peine, et moi de toute la +dépense. Notre communauté se découvre en tant de choses, que tout bien +considéré, je trouve que l'assemblage du serviteur avec le maître +n'est autre chose qu'une société qui se fait entre le pauvre et le +riche pour leur utilité commune, en laquelle il n'y a aucune +différence que le nom.» + +Un peu plus loin, de La Hoguette dit encore: «Tout service fait sans +affection est sans goût; si on me le rend à regret, quoi qu'il me soit +dû, je le reçois encore plus à regret; il n'y a que la chaleur du +coeur toute seule qui le puisse bien assaisonner. Cela étant, +faisons-nous aimer de nos serviteurs; pour en estre aimé il les faut +aimer: l'amitié ne reçoit que ce seul change.» + +Charron avait exprimé plus didactiquement la même pensée: + + «Traitter humainement ses serviteurs, et chercher plustost à se + faire aimer que craindre est tesmoignage de bonne nature: les + rudoyer par trop, monstre une ame cruelle, et que la volonté est + toute pareille envers les autres hommes, mais que le defaut de + puissance empesche l'execution. Aussi avoir soin de leur santé + et instruction de ce qui est requis pour leur bien et salut.» + +Fénelon y revient souvent. Nous avons eu l'occasion, dans les livres +qui ont précédé celui-ci, de toucher plus d'une fois à la question +des domestiques, et d'en parler dans le même sens[6]. + + [6] _Doit-on se marier?_ p. 169 et suiv.--_Comment élever nos + enfants?_ p. 213 et suiv.--_Que faire de nos filles?_ pp. 231 et + suiv., 297, 308. + +Il résume tout, pour ainsi dire, dans ce passage: + +«Tâchez de vous faire aimer de vos gens sans aucune basse familiarité: +n'entrez pas en conversation avec eux; mais aussi ne craignez pas de +leur parler assez souvent avec affection et sans hauteur sur leurs +besoins. Qu'ils soient assurés de trouver du conseil et de la +compassion: ne les reprenez point aigrement de leurs défauts; n'en +paraissez ni surpris ni rebuté, tant que vous espérez qu'ils ne seront +pas incorrigibles; faites-leur entendre doucement raison, et souffrez +d'eux souvent pour le service, afin d'être en état de les convaincre +de sang-froid que c'est sans chagrin et sans impatience que vous leur +parlez, bien moins pour votre service que pour leur intérêt.» + +On comprend que la conduite des domestiques et notre conduite vis à +vis d'eux soient une difficulté de chaque instant dans le ménage. Cela +introduit une complication extrême et de très désagréable nature dans +la vie à deux; et si nous ne tenions, pour de délicates raisons de +discrétion que l'on appréciera sans doute, à rester dans les +généralités, il nous serait facile de mettre le doigt sur bien des +plaies, ouvertes et entretenues dans le coeur des époux par les +domestiques ou à leur occasion. Nous nous contenterons de citer ce +qu'Horace Raisson dit de la femme de chambre: + +«La femme de chambre a une grande influence sur la fidélité conjugale. +Confidente née des secrets du ménage, adroite et fière, elle sera +toujours disposée à en abuser; sotte, elle commettra à tous propos des +inconséquences ou des balourdises. C'est un art difficile et rare, que +celui de bien styler une femme de chambre.» + +Bien stylée ou non, la femme de chambre est souvent un instrument de +désunion entre les époux. Son service, plus personnel, qui la met à +chaque instant en contact avec les maîtres, la rend plus dangereuse en +lui donnant plus de moyens pour faire du mal. Mais ses collègues des +deux sexes, à la cuisine, à l'écurie, dans l'antichambre, à la loge, +ne lui cèdent en rien lorsque l'occasion se présente ou qu'elle peut +se faire naître. Le nombre de ménages ébranlés, chagrinés, disloqués, +détruits par les jalousies que ces gens suscitent, par leurs faux +rapports, leurs insinuations perfides, leurs lettres anonymes, leurs +complaisances insinuantes, leurs manoeuvres de toutes sortes, à la +fois basses et audacieuses, est littéralement inimaginable. + +Certes ce n'est pas nous qui trouverons mauvais que les maîtres +rendent aux serviteurs la vie plus douce, en s'intéressant à eux et en +leur accordant une affectueuse attention. Mais qu'ils prennent garde? +La pente de la familiarité est facile, et s'ils s'y laissent une fois +glisser, ils ne pourront plus retenir ni leurs domestiques ni eux: + +«Dès que vous oubliez votre place vis-à-vis d'un domestique, vous +l'autorisez à oublier la sienne vis-à-vis de vous», dit Ferrand, et +il dit vrai. + +C'est ainsi que le bonheur conjugal, comme toutes les choses +précieuses et délicates, est entouré, assiégé par une foule d'ennemis +avides. On croirait voir des guêpes attaquant un beau fruit, au moment +où sa maturité parfaite le rend le plus délicieux. + +Mais que de fois, sans compter les guêpes et autres insectes de +l'extérieur, le fruit ne porte-t-il pas en lui son ver rongeur! «Le +plus dangereux ennemi du bonheur des jeunes femmes, et par contre-coup +du repos des maris, dit le _Code conjugal_, c'est l'imagination. Le +jour où elles se croient opprimées, il n'est rien qu'elles ne soient +capables d'entreprendre pour s'affranchir, ou du moins se venger; leur +refuser une chose juste, c'est allumer en elles la volonté de +l'obtenir et le désir d'en abuser.» + +Rien n'est plus désolant que de voir des jeunes femmes, entourées de +tout ce qui donne et assure le bonheur, devenir ainsi les victimes +d'elles-mêmes, et empoisonner ceux qu'elles aiment le mieux du +chagrin de leurs imaginaires griefs. Dans tous les cas, si la passion +n'est pas portée au point que tout ce qui n'est pas elle soit +indifférent, si l'on a encore quelque souci de l'opinion du monde, +quelque respect de soi, quelque espoir ou quelque désir que les maux +dont on souffre se guérissent un jour, ayons toujours présent à +l'esprit ce conseil dont on sent de plus en plus la justesse à mesure +que l'expérience nous instruit: «On agit sagement en cachant avec un +soin égal les douceurs et les amertumes du mariage[7].» + + [7] H. Raisson: _Code conjugal_. + +Pour clore ce chapitre, nous répéterons la prière facétieusement +judicieuse que des préoccupations de même ordre inspiraient au vieux +compilateur de proverbes G. Meurier: + + De toute femme qui se farde, + De personne double et languarde, + De fille qui se recommande, + De vallet qui commande, + De chair sallé sans moutarde. + De petit disner qui trop tarde,-- + De languards en nos maisons, + De fille oiseuse et menteuse,... + De serviteur remply de paresse, + De chambrière mal soigneuse, + De bourse vuide et creuse,-- + De maison envinée,-- + De chausse déchirée, + De fiebvre aigue enracinée, + D'ennemy familier et privé, + D'amy simulé et réconcilié, + Et de choir en deptes toute cette année, + _Libera nos, Domine!_ + + + + +CHAPITRE IV + +MIEL ET FIEL + + +«Chez les anciens, les jeunes gens qui sacrifiaient à Junon nuptiale +ôtaient le fiel de la victime immolée, et le jetaient au loin, pour +témoigner leur résolution de bannir de leur union la colère et +l'amertume[8].» + + [8] Horace Raisson, _Code Conjugal_. + +L'auteur ne nous dit pas si le symbole était véridique ou menteur. +Mais l'histoire des moeurs, qui domine l'histoire des gouvernements, +le dit pour lui. Les plus anciens témoignages prouvent assez que les +passions humaines ont, de tout temps et partout, fait à peu près la +même somme de ravages, et que beaucoup de ceux qui avaient jeté au +loin le fiel de la victime avaient conservé leur propre fiel en leurs +flancs. + +C'est cela qu'il faut arracher, dès le seuil du mariage, et jeter au +vent pour qu'il le dessèche et l'emporte. On l'a proclamé bien des +fois: le temps des symboles et des mythes est accompli; nous sommes +arrivés à l'époque du fait. C'est à nous de faire passer cette image +des rites antiques dans la réalité, et c'est à ce prix seul que la vie +à deux donnera sa pleine source de joies individuelles et de forces +actives contribuant au bien social. + +Je trouve, dans les écrits d'une Anglaise, Mrs. Chapone, que j'ai déjà +eu l'occasion de citer, une page qui développe avec une calme +élévation et un rare bon sens la pensée que je viens d'indiquer. Se +reportant aux conditions qui s'imposent aux mariés, vis-à-vis de leur +famille respective, Mrs. Chapone demande à la jeune femme: «Si c'est +un devoir important d'éviter toute discussion et tous désagréments +avec ceux qui sont de la proche parenté de votre mari, de quelle +conséquence n'est-il pas d'éviter toutes les occasions d'avoir du +ressentiment l'un contre l'autre!» + +Elle poursuit: «Quoi qu'on puisse dire des _querelles d'amoureux_, +croyez-moi, celles des gens mariés ont toujours d'épouvantables +conséquences, pour peu qu'elles aient quelque durée ou quelque +gravité. Si on les laisse amener des expressions d'amertume ou de +mépris, ou trahir chez l'un des époux un sentiment habituel d'aversion +ou de répugnance pour quelque particularité physique ou morale de +l'autre, ce sont là des blessures qui ne se guérissent presque jamais +complètement... Le souvenir douloureux de ce qui s'est passé +surviendra souvent aux heures les plus tendres, et la moindre +bagatelle le réveillera et le renouvellera. Il faut, dès le début, +être particulièrement en garde contre cette source de malheur. De +nouveaux mariés, dans l'excès même de leur amour, se laissent parfois +aller à de petites scènes de jalousie et à des querelles puériles, +qui, tout d'abord, aboutissent peut-être à un redoublement de +tendresse, mais qui, souvent répétées, perdent leurs agréables effets, +et ne tardent pas à en produire d'autres d'une nature tout opposée. La +dispute devient chaque fois plus sérieuse; la jalousie et la défiance +poussent des racines; le caractère se gâte des deux côtés; les +habitudes d'aigreur, de contradiction, d'interprétation méchante +prennent le dessus et finissent par dominer toute autre affection qui +leur a donné naissance. Ne perdez jamais de vue que le bonheur du +mariage repose tout entier sur une solide et permanente amitié,--à +quoi rien n'est plus opposé que la jalousie et la défiance. Ces +défauts ne sont pas moins contraires aux vrais intérêts de la passion. +Vous ne gagnerez jamais rien à exiger de l'affection de votre mari +plus qu'elle ne peut naturellement vous donner; la peur d'alarmer +votre jalousie et d'amener une querelle pourra bien le forcer à +feindre une tendresse plus vive que celle qu'il ressent; mais cet +effort, cette contrainte même diminue et par degrés éteint réellement +cette tendresse. Si donc il paraissait moins affectueux et moins +attentif que vous ne le désirez, il faut ou réveiller sa passion en +déployant quelque grâce nouvelle, quelque charme irrésistible de +douceur et de sensibilité, ou bien vous conformer, du moins en +apparence, au degré d'affection que son exemple prescrit; car c'est +votre rôle de suivre modestement sa direction, plutôt que de lui faire +sentir le désagrément de ne pas être capable de marcher du même pas +que lui. La vérité est que c'est l'orgueil, plutôt que la tendresse, +qui d'ordinaire dicte à une personne susceptible ses déraisonnables +exigences; et cet orgueil est récompensé, comme il le mérite, par des +mortifications et le froid éloignement de ceux qui en souffrent.» + +Ce qu'il y a de particulier dans cet état, et ce que Mrs. Chapone fait +bien ressortir, c'est que l'amour travaille ici contre lui-même. Or +l'amour étant aveugle, comme chacun sait, ni l'un ni l'autre des époux +ne s'aperçoivent du dommage causé, de la sape de plus en plus +profonde qui se creuse et fera crouler l'édifice. Au contraire, il +arrive qu'ils prennent goût à ces reproches et à ces querelles, +sachant quels rapprochements, quels élans de passion les suivent. +Comme ces gourmands au palais blasé qui ont besoin de tous les feux du +poivre, du piment et du _curry_ pour goûter la saveur d'un mets, les +caresses de l'amour leur semblent fades s'ils ne les font précéder de +l'orage des paroles injurieuses ou amères, et parfois--je le dis quoi +qu'il m'en coûte--de la grêle des coups. + +Mais, de même que ces abus de condiments gâtent l'estomac, les scènes +de ménage, quelque tendre qu'en soit le dénouement ordinaire, gâtent +le coeur. Un jour vient où la récompense ne paraît pas valoir le prix +dont on l'achète, et le moindre mal qui puisse résulter de telles +coutumes matrimoniales, c'est que l'impression de lassitude et de +dégoût se produise chez les deux époux à la fois. Ils sont, du moins, +en condition de reconnaître en même temps leur tort et de s'en +corriger, ou, s'ils s'en sentent incapables, de s'entendre pour se +créer, soit dans le mariage, soit en dehors, un _modus vivendi_ où la +part du scandale, toujours trop grande, sera réduite à son minimum. + +«Il n'y a guère de gens plus aigres que ceux qui sont doux par +intérêt», dit Vauvenargues. Aussi ne faisons-nous pas appel au seul +intérêt. C'est à l'intelligence et au coeur que nous nous adressons à +la fois pour mettre en garde les nouveaux époux contre ces mouvements +désordonnés de la passion qui s'use elle-même et, comme le fruit +décevant des rivages de la Mer Morte, ne laisse qu'une cendre amère +dans la bouche des étourdis qui pensaient y puiser des jouissances +toujours renouvelées et sans cesse de plus haut goût. + +Il faut être doux parce qu'on a du plaisir à l'être: parce qu'il n'est +rien de meilleur au monde que d'être agréable à qui l'on aime, et que, +quand le mari trouve que sa femme est bonne et que la femme trouve que +son mari est bon, ils ont à eux deux ramené sur terre, pour eux et +ceux qui les entourent, le paradis. + +Le sujet est trop grave pour admettre la plaisanterie vulgaire qui n'a +pour effet que le rire physique, lorsque son ineptie ou sa trivialité +ne font pas hausser les épaules d'impatience et d'ennui. On ne +s'attend donc pas à trouver ici la répétition des éternelles sottises +sur la couleur du ménage et autres gaudrioles de la même farine. On ne +m'en voudra pourtant pas, je l'espère, de rapporter, dans un intérêt +de curiosité d'autant plus permise qu'elle se rattache étroitement à +la question qui nous occupe, une explication assez ingénieuse et +inattendue de la couleur jaune prise comme symbole conjugal. + +L'auteur des _Mémoires historiques et galans_ pense qu'Ovide, en +représentant l'Hymen _croceo velatus amictu_, «a voulu sans doute nous +faire une leçon de ce qui est si essentiel au mariage. Les soucis +d'une famille dont vous vous chargez, le risque que vous courez de +tant de coups de fortune, la jalousie inévitable que vous avez d'une +femme, pour peu qu'elle vous agrée, ou que votre honneur vous touche, +ne sont-ce pas autant de sujets de jaunisse! et n'est-ce pas une +merveille, si le tempérament le plus vigoureux et le plus enjoué ne +tombe pas dans un état ictérique?» + +La jalousie est, à coup sûr, la disposition morale la plus propre à +faire naître cet état, et il n'est guère de description de jaloux ou +de jalouse qui ne soit marquée de ce trait: _jaune comme un coing_. +C'est en effet celle qui met le plus de bile dans le sang, la passion +fielleuse par excellence. + +«Toute jalousie, dit un ancien poète anglais[9], doit toujours être +étranglée à sa naissance; ou le temps conspirera bientôt à la rendre +assez forte pour surmonter la vérité.» + + [9] Sir William Davenant. + +Le propre de la jalousie, en effet, est de donner aux visions que le +soupçon fait surgir dans l'esprit le relief et la certitude de la +réalité. Le jaloux objective les images qui hantent son cerveau avec +une intensité curieuse pour l'observateur et formidable pour les +époux. Car, sans insister sur cette facilité qu'a le jaloux--ou la +jalouse--à se croire certain de ce qu'il imagine, surtout si c'est +incroyable et monstrueux,--la jalousie crée, dans la vie à deux, tous +les maux, et ne saurait en guérir un seul. C'est ce que voyait Fuller +lorsqu'il écrivait: «Là où la jalousie est le geôlier, beaucoup +s'échappent de leur prison; elle ouvre plus de voies au vice qu'elle +n'en ferme.» La comédie de tous les âges et de tous les peuples a +trouvé dans cette idée une source inépuisable de situations plaisantes +et douloureuses à la fois, qui, à défaut des exemples que fournit en +abondance l'expérience journalière de la vie, peuvent servir de +documents et d'enseignement. + +Le dicton populaire: «On n'est jaloux que de ce qu'on aime» n'est vrai +que par rapport à un amour égoïste qui, tout en se portant sur autrui, +n'est proprement que l'amour-propre ou l'amour de soi. Nous concevons +la douleur immense, l'irrémédiable désespoir que peut jeter dans un +coeur aimant la découverte de la trahison de l'être aimé. Nous +concevons encore, tout en les blâmant et en les regrettant, les +mouvements impétueux qui poussent en ces circonstances les personnes +violentes et passionnées à des excès que les cours d'assises +condamnent ou acquittent, au hasard de l'impression produite sur des +jurés sensibles. Mais nous ne saurions considérer la jalousie _à +priori_, si l'on peut dire, celle qui obsède l'esprit au fort même de +l'amour partagé et qui, à défaut de motifs, se forge des catastrophes +chimériques et se nourrit avidement du poison des soupçons, que comme +une maladie morale dont il faut se guérir à tout prix, si l'on ne veut +faire son propre malheur en même temps que le malheur de celui ou de +celle qu'on aime plus que tout au monde, bien qu'en l'aimant fort mal. + +En de pareilles maladies, il n'y a guère qu'un médecin et qu'un +remède, à savoir la volonté. Mais, hélas! on ne veut pas, ou l'on ne +peut pas vouloir. Il y a des maux où l'on se complaît, des plaies +qu'on prend un âcre plaisir à aviver, des douleurs dont il est +voluptueux de souffrir. La jalousie est une de ces tortures qui font +goûter à leurs victimes les délices de la damnation. + +On rapporte de Ninon de Lenclos cette parole: «Jamais une femme ne +sait mauvais gré à son mari de plaire à plusieurs femmes, pourvu +qu'elle soit toujours préférée.» + +Malheureusement, en fait de mariage, l'autorité de Ninon est médiocre. +Et puis de son temps, le fatalisme de la passion et l'irresponsabilité +de la névrose étaient choses peu connues, qui ne troublaient guère la +raison des gens. En ce temps-là, et même plus tard, on pouvait espérer +convaincre et persuader par un dilemme, et l'auteur des +_Considérations sur le Génie et les Moeurs de ce siècle_ ne perdait +pas sa peine en écrivant: «C'est faire une cruelle injure à une femme +sage, que de lui témoigner de la jalousie; c'est faire trop d'honneur +à une femme galante, et donner beau jeu à une coquette.» + +Il laissait au lecteur le soin facile de retourner la proposition à +l'usage de la femme envers le mari. + +Aujourd'hui l'arsenal du raisonnement ne fournit point d'arme capable +de porter un coup sûr, et, pour combattre les erreurs du sentiment, +c'est au sentiment qu'il faut avoir recours. La seule considération +qui puisse, croyons-nous, contrebalancer la jalousie dans une âme +infestée de ce venin, c'est le désir de faire le bonheur de l'être +aimé. Si la passion maudite laisse au jaloux une minute de +clairvoyance et qu'il ait conscience des tourments qu'il inflige, il +se guérira ou se dominera. S'il ne le faisait, son amour serait +méprisable, car ce ne serait, répétons-le, qu'un égoïsme sans pitié. + + + + +CHAPITRE V + +SABLES MOUVANTS + + +Comment assurer la navigation de la barque conjugale sur les eaux mal +sondées de la vie? On relève çà et là des écueils, des récifs, des +promontoires où la mer se brise avec les épaves qu'elle entraîne, des +points fixes où le péril est constant. On y établit des signaux; on y +allume des phares; des pilotes indiquent les passes, les heures de +marée, les courants, les tourbillons et les remous, et conduisent au +port prochain. Mais ce que feux, balises, ancres, conseils de pilote +sont impuissants à signaler, ce sont les hauts fonds changeants, les +bancs de sable que le jusant déplace, qui, là où tout à l'heure les +vaisseaux à grand tirant passaient voiles dehors et barre au vent, +arrêtent les humbles barques sans leur laisser même l'espoir de se +renflouer au flot prochain. + +Contre ce danger de tous les parages et de tous les instants, il n'y a +qu'une défense: la prudence et l'adresse des navigateurs. Il faut +avoir la sonde en main, l'oeil au guet, être prêt à la manoeuvre et ne +pas s'y tromper d'un brin de fil. + +Notre tâche, à nous, est de déterminer, aussi exactement que possible, +les circonstances dans lesquelles on est le plus exposé à donner dans +ces sables mouvants. + + Souvent la peur d'un mal fait tomber dans un pire, + +a versifié le sage Boileau. + +Gardons-nous donc également de la disposition habituelle à la +pusillanimité, et des sursauts de frayeur qui ébranlent les nerfs et +troublent le cerveau. Mais ne nous laissons pas aller à une sécurité +qui est trompeuse dès qu'elle endort. Les conditions qui semblent le +mieux faites pour éloigner toute alarme, sont quelquefois grosses +d'accidents. «Il ne suffit pas, dit avec raison le _Spectator_, pour +faire un mariage heureux, que l'humeur des deux époux soit semblable; +je pourrais citer cent couples qui n'ont pas gardé le moindre +sentiment d'amour l'un pour l'autre et qui sont pourtant tellement +semblables d'humeur que, s'ils n'étaient pas déjà mariés, le monde +entier les déclarerait faits pour être mari et femme.» + +Qui se ressemble s'assemble; les angles sortants s'adaptent aux angles +rentrants; les électricités de nom contraire s'attirent et celles de +même nom se repoussent; on se plaît par les contrastes, et on se +complète par les différences; tout s'accepte plutôt que les +incompatibilités d'humeur.--Voilà une liste de termes contradictoires +qu'on pourrait indéfiniment allonger. Les maximes se démentent les +unes les autres et elles n'en sont pas moins vraies chacune en son +particulier. On voit dès lors sur quel terrain mouvant nous marchons, +et de quelle absolue nécessité sont la netteté du coup d'oeil et la +souplesse des allures dans ce domaine du relatif. + +Pour l'homme, le premier soin, c'est de jeter au rebut un stock +d'opinions et d'idées courantes sur la femme, dont les jeunes gens et +les vieux célibataires font leur évangile quotidien. On lit dans les +Védas: «Celui qui méprise une femme méprise sa mère.» Beaucoup +d'hommes ne croient pas manquer à leur mère en entretenant sur les +femmes en général des théories plus que sceptiques. Qu'ils méditent le +précepte des Védas. Le Français a trop vive dans l'esprit la vieille +logique des races dont il est un rejeton, pour ne pas comprendre la +rigoureuse vérité de cette parole de nos ancêtres aryens. Il y +ajoutera finement ce corollaire: Qui méprise une femme méprise sa +femme; et il concluera que le respect de la femme est une condition +essentielle dans la constitution de la famille, car si le mari, ayant +eu commerce avant le mariage avec tant de femmes qu'il se croyait le +droit de mépriser, généralise les données plus ou moins exactes de +son expérience de jeune homme, et n'accorde son estime à sa femme que +sous bénéfice d'inventaire, comment l'élèvera-t-il ou la +maintiendra-t-il à la hauteur de sa mission, et pourquoi ses enfants +ne la mépriseraient-ils pas aussi? + +Ce respect se traduit de diverses façons, suivant les positions +sociales et l'éducation reçue. Il suffit qu'il existe. Un critérium à +peu près certain, c'est le ton de politesse qui règne entre les époux. +«L'intimité, dit l'auteur des _Doutes sur différentes opinions reçues +dans la société_, qui doit exclure le compliment et la cérémonie, se +détruit infailliblement dès qu'on en bannit la politesse.» + +On entend bien--l'auteur prend soin de l'indiquer--qu'il ne s'agit pas +ici de formules banales et de conventionnalités mondaines, mais bien +de cette politesse de coeur qui inspire l'aménité des manières et +répand autour d'elle comme une chaude atmosphère de bienveillance et +d'affection. + +Cette politesse entre époux manque souvent. On en a fait mille fois la +remarque. Si, dans une compagnie, un homme néglige avec affectation +une femme et s'efforce d'être aimable avec les autres, il y a gros à +parier qu'il est le mari de la première. + +«J'étais, raconte Chamfort, à table à côté d'un homme qui me demanda +si la femme qu'il avait devant lui n'était pas la femme de celui qui +était à côté d'elle. J'avais remarqué que celui-ci ne lui avait pas +dit un mot; c'est ce qui me fit répondre à mon voisin: «Monsieur, ou +il ne la connaît pas, ou c'est sa femme.» + +S'il ne l'avait pas connue, il n'aurait eu de cesse qu'il n'eût fait +sa connaissance: c'était bien sa femme. + +Les résultats d'une telle conduite sont faciles à prévoir. La femme, +justement froissée, se sent éloignée et s'éloigne; et les privautés, +souvent grossières, du tête à tête, par lesquelles tant de malotrus +pensent compenser les froideurs et les dédains marqués en public, +sont, dans les circonstances, le contraire de ce qu'il faudrait pour +la ramener. + +Les rudesses, les mots qui bafouent ou rabrouent dans l'intimité, +doivent avoir, et ont, un effet analogue. «Si on savait, dit une +romancière contemporaine qui se cache sous le pseudonyme d'Ary Ecilaw, +combien, pour une femme à qui son mari n'en accorde jamais, la +sympathie a une attirance! combien il est doux et dangereux de se voir +comprise par un autre, ou bien de s'entendre répéter qu'on est une +sotte!» + +On voit où cela mène, et ce qui se trouve fatalement au bout. + +Vous creusez un fossé, vous y poussez votre compagne, et vous vous +indignez de la culbute!... Vous êtes de plaisants compagnons! + +Ce que nous venons de dire ne s'applique pas moins aux dames qu'aux +messieurs. Les femmes, même les mieux élevées et les plus entichées de +belles manières, ont une remarquable propension à lâcher la bride aux +gros mots dans l'intimité du foyer, en s'adressant à leurs maris. +L'être idéal, immatériel, qui, dirait-on, ne touche pas terre, se +nourrit d'ambroisie, et apparaît avec de vagues ailes d'ange dans le +dos, sait, à l'occasion, se servir d'un vocabulaire dont rougirait le +plumage du Vert-Vert des nonnes de Gresset. Les mots sont comme de +fines flèches empennées et barbelées. Ils pénètrent profondément et +restent dans la blessure qu'ils enveniment. On a de l'indulgence, de +l'indifférence; on secoue les épaules; on rit ou l'on a pitié. Mais, +si fort qu'on soit, on est atteint, et, si l'amour y résiste, ce n'est +pas sans s'affaiblir ou sans y prendre de l'aigreur. + +Cette grossièreté provocante et acerbe n'est, d'ailleurs, pas plus à +redouter que je ne sais quelle vulgarité de propos, assez commune chez +les femmes, et dont l'effet le plus certain chez le mari est +l'impatience ou l'écoeurement. L'auteur de _A Woman's Thoughts upon +Women (Pensées d'une femme sur les femmes)_ a représenté en traits +assez vifs ce côté du caractère féminin. + +«Celle qui, à l'instant où l'infortuné mari rentre à la maison, +s'attache à lui avec un long récit de griefs domestiques, réels ou +imaginaires,--lui disant que le boucher n'apporte jamais sa viande à +l'heure, que le boulanger marque des pains en trop, qu'elle est sûre +que la cuisinière boit, que le cousin de Mary a prélevé son dîner hier +sur le gigot de mouton,--eh bien, une telle femme mérite ce qu'elle +reçoit: froideur, paroles aigres, empressement à se plonger dans +quelque journal; quelquefois un cigare allumé de colère, une promenade +dehors, sans invitation de l'accompagner, ou le cercle. Pauvre petite +femme! Elle reste à pleurer sur son foyer solitaire, ne s'avouant pas +qu'elle a tort, mais seulement qu'elle est très malheureuse et très +mal traitée. Pourrait-on se permettre de recommander à son attention +une maxime qui vaut de l'or?--«N'importunez jamais un homme de choses +auxquelles il ne peut remédier ou qu'il ne comprend pas....»--Et quand +il revient, l'honnête homme! peut-être un peu repentant de son côté, +il n'y a qu'une conduite que je conseille à toutes les femmes +sensées: l'entourer de ses bras et retenir sa langue.» + +«Le bonheur conjugal, dit Carmen Sylva (on sait que tel est le nom +dont il plaît à la reine de Roumanie de signer ses écrits), est +souvent compromis par une simple différence de vocabulaire.» + +Efforcez-vous donc, jeunes époux, de parler la même langue, et, s'il +est nécessaire, que celui des deux qui sait le moins prenne des leçons +de l'autre, simplement, naturellement, avec la naïveté du coeur et la +docilité de l'amour. + +On trouve, dans Henri Heine, cette très juste remarque, suivie d'une +comparaison que chacun peut varier suivant ses sensations et son goût: + +«Rien de triste, pour un homme instruit, comme de vivre avec une femme +qui ne sait rien. + +»Il éprouve l'ennui vague et très réel que donne dans une chambre la +vue d'une pendule qui ne va pas.» + +Ou qui va trop et bat la berloque. Telles ces «bonnes bourgeoises», +que montre Mercier dans son _Tableau de Paris_, «qui dissertent à +perte de vue sur des riens, érigent en événements les moindres +incidents domestiques, parlent des méfaits de leurs servantes comme de +crimes publics et ne trouvent d'autre diversion à une conversation +oiseuse qu'un jeu non moins oiseux.» + +Plus d'un homme intelligent, cultivé, voué, par goût ou par nécessité +de position, à la science, ou aux lettres, ou aux arts, s'est trouvé, +avant de s'en être rendu compte, attelé à une «bourgeoise» de cette +sorte. Quelquefois le courage manque, on jette le manche après la +cognée, et, le mariage étant un piège, on s'en dépêtre comme on peut. +Le plus souvent on fait la part du feu, on s'arrange pour dédoubler +son existence, et, content de trouver à l'intérieur certaines +satisfactions matérielles au-delà desquelles il serait vain de rien +prétendre, on cherche au dehors l'accomplissement des promesses que le +mariage n'a pas tenues. + +La chose ne se fait ni sans tiraillements, ni sans douleurs. Car si +rien n'est «plus embarrassant que d'avoir pour femme ou pour mari une +personne ridicule, lorsqu'on ne l'est pas soi-même», et si «c'est un +sujet habituel d'humiliation, ou tout au moins d'inquiétude[10]», il +est difficile d'en prendre son parti, et encore plus difficile de +faire entendre raison à celui des deux qui prête à rire, la nature +humaine étant ainsi faite que les prétentions sont d'autant plus +étendues et exigeantes que le mérite est mince et de mauvais aloi. + + [10] _Doutes sur différentes opinions reçues dans la Société._ + +C'est bien là «ce tourment de toutes les minutes dont parle Philarète +Chasles, qui s'empare de nous quand nulle sympathie d'intelligence ne +nous attache à ce que notre coeur aime.» Jean-Paul Richter a tracé le +tableau poignant de ce supplice en des pages que je demande la +permission de reproduire dans la traduction que le grand critique que +je viens de citer en donnait il y a près de cinquante ans[11]. + + [11] Ph. Chasles, _Caractères et Paysages_; p. 67. Paris, 1883, + in-8o. + +«Une mort intellectuelle saisit le jeune homme; il s'assit dans le +vieux fauteuil et couvrit ses yeux de ses mains. Il vit se soulever +cette brume qui nous cache l'avenir; à ses regards se révéla sa vie +future, vaste espace aride, couvert de cendres et des débris de feux +éteints; perspective désolée, jonchée de feuillages jaunis, de rameaux +desséchés et d'ossements qui blanchissent sur le sable. Il reconnut +que l'abîme entre son coeur et celui de Lenette irait toujours se +creusant, il le reconnut avec un désespoir profond, avec une netteté +désolante. Jamais tu ne peux revenir, ancien amour, amour si pur et si +beau. Lenette ne quittera jamais son obstination, sa froide réserve, +ses habitudes étroites. Son coeur est à jamais frappé de mort, sa tête +est fermée à jamais à toute pensée; elle est destinée à ne le +comprendre jamais, à ne jamais l'aimer... + +«Lenette était assise et continuait de travailler sans rien dire. Son +coeur blessé reculait devant les regards et les paroles, comme on se +garantirait de l'atteinte des vents glacés. La nuit tombait; elle +n'alla pas chercher de lumière, elle aimait mieux l'obscurité. + +«Alors on entendit tout à coup un musicien errant s'accompagner avec +la harpe, pendant que son enfant jouait de la flûte... + +»Leurs coeurs étaient pleins et serrés. L'harmonie vint les frapper +comme de mille piqûres. Jamais notre âme ne parle plus haut que +lorsque la musique l'éveille; rossignol, qui ne chante jamais mieux +qu'après un écho sonore. Ah! que d'anciennes espérances surgissent +tout à coup! Combien de souvenirs il retrouva quand les arpèges de la +harpe rappelèrent les temps passés à sa mémoire! Il se revoyait jeune, +plein de désirs, confiant en l'avenir, cherchant un coeur fait pour +l'aimer, un esprit fait pour le comprendre... Joies perdues! promesses +menteuses! que de désappointements! Où est celle qui devait lui payer +son amour par du bonheur? + +«_Je ne l'ai point trouvée!_ Ces mots retentissaient comme une +dissonance au milieu de la mélodie. Ses parents bien-aimés, les +bocages de la maison maternelle reparaissaient à ses yeux; la musique +les évoquait, ainsi que les amis et les affections de son premier +âge... Et maintenant pas une âme pour l'entendre, pas un être qui +l'aime!... + +»Les musiciens se turent. Cette pause solennelle augmenta son émotion; +il s'approcha de Lenette, et d'une voix tremblante il lui dit: _Allez +donner cela aux musiciens_. A peine les derniers mots furent +intelligibles. La clarté des bougies de la maison située en face +frappait le visage de Lenette; elle avait, à son approche, affecté +d'essuyer la vitre que son haleine avait ternie. Il s'aperçut que des +torrents de larmes muettes s'échappaient de ses yeux. + +»_Lenette_, dit-il plus doucement, _je vous en prie, portez-leur cela, +ils vont s'en aller_. + +»Elle prit la pièce de monnaie; leurs regards se rencontrèrent, mais +ceux de la femme étaient déjà secs, tant leurs âmes étaient devenues +étrangères l'une à l'autre! Ils étaient parvenus à cet état +déplorable, où une émotion commune n'échauffe et ne réconcilie pas. Le +besoin d'affections partagées inondait son être, mais le coeur de +Lenette n'était plus à lui. Il aurait voulu l'aimer, il en sentait +l'impossibilité déchirante; il connaissait cette nature aride et +vulgaire. Il s'assit dans l'embrasure de la fenêtre, sur laquelle il +appuya son front brûlant. Lenette y avait par hasard placé son +mouchoir trempé de ses larmes; car la malheureuse créature, après une +journée de contrainte, avait beaucoup pleuré. + +»Ce mouchoir humide frappa le jeune homme comme un remords. Les +musiciens recommencèrent; la voix et la flûte seules chantaient: + + Les morts sont morts, c'en est fait pour toujours! + +»Une angoisse nouvelle le saisit comme un linceul de glace. Il pressa +le mouchoir sur ses yeux humides, et répéta en sanglotant: + +»--Oui, oui, c'en est fait pour toujours! + +»La pensée du trépas se présenta à lui; ce fut une espérance; il lui +sembla que les musiciens, en marquant la mesure, sonnaient les +dernières heures de sa vie; il se vit descendre dans le tombeau et +respira. + +»Bientôt il entendit Lenette entrer et allumer une chandelle. Il alla +vers elle et lui donna le mouchoir. Si désolé, si navré, si abattu, il +avait besoin de se rattacher à un être humain quel qu'il fût. Lenette +n'était plus la femme de son choix; mais elle souffrait, mais elle +avait pleuré. Lentement, sans se baisser, sans prononcer un mot, il +l'enlaça de ses bras et l'attira; mais elle détourna la tête +froidement, avec dégoût, se dérobant à son baiser. Il en ressentit une +peine aiguë. + +»_Suis-je donc plus heureux que toi?_ dit-il. + +»Puis, laissant tomber sa tête sur celle de Lenette, il la pressa sur +son sein. Vains embrassements! Alors des profondeurs de son âme, mille +voix jaillirent et répétèrent: C'en est fait pour toujours?» + +Le besoin de distractions extérieures, de divertissements, de fêtes, +de plaisirs mondains est un écueil trop connu et contre lequel on est, +de toute part, trop mis en garde pour que nous y insistions. Pour être +intéressant et vraiment pratique, il faudrait entrer dans le détail. +Mais la revue, même rapide, des occasions et des formes de dissipation +que la vie du monde offre chaque jour, remplirait tout un volume +aisément. Force nous est donc de nous en tenir à l'expression +généralisée de notre pensée. + +Eh quoi! dira-t-on. Vous ne permettez même pas qu'on danse?...--Si +vraiment, faites de la musique, chantez, dansez, amusez-vous de mille +manières, mais faites-le franchement, sans apprêt ni arrière-pensée, +et surtout dans des conditions telles que vos devoirs ne restent pas +en souffrance à la maison. + +Ce n'est pas ce qu'il y a de plus facile, s'il faut en croire le _Code +conjugal_ d'Horace Raisson: «Le bal, tel que nos usages l'ont fait, a +cessé d'être une distraction agréable; les apprêts en sont un travail, +le plaisir en est une fatigue, et le résultat un danger.» + +Je retrouve, dans de vieux papiers, des vers juvéniles qu'en raison du +sujet traité je me hasarde à transcrire. A défaut d'autre mérite, ils +ont celui d'être inédits: + + +I + + Un bal est, à vrai dire, une superbe chose. + Tournoyer en ayant sur la tête une rose, + Un bleuet, des épis, des fruits ou du foin vert + Artistement montés avec du fil de fer, + C'est un bonheur auquel s'abandonnent les femmes + Sans pouvoir résister. L'horizon que les flammes + Du soleil d'Orient empourprent au matin, + Ne brille guère auprès des habits de satin + Irisés de reflets par la lueur des lustres, + Les larges escaliers, les piliers, les balustres, + Les salles où l'on se presse, et les parquets cirés + Où le novice tombe, et les vieux murs dorés, + Et l'orchestre entassé dans une loge étroite, + Les hommes saluant du geste, à gauche, à droite, + Les femmes portant rouge et dents et cheveux faux, + Se cherchant l'une à l'autre, en riant, des défauts,-- + Oh! c'est un beau coup d'oeil! plus beau que, dans les plaines, + Les sapins se courbant aux nocturnes haleines; + Que les buissons d'avril pleins de fleurs et d'oiseaux, + Et la chanson du vent à travers les roseaux. + Le poète est un fou que l'on comprend à peine; + Il croit donc à la femme une âme plus qu'humaine, + Puisqu'il l'adore ainsi qu'on adorerait Dieu, + Et qu'il souffre de voir tant d'hommes au milieu + De ces femmes faisant, pour cela seul venues, + Des exhibitions de leurs épaules nues! + Ces regards, ces souris que l'on jette en passant; + Ces valses où le sein palpite, frémissant + Sous la main d'un butor qui raille ou qui s'enivre; + Cette école où la nuit, pour apprendre à bien vivre, + Va la fille au front pur que sa mère conduit,-- + Il croit que tout cela ne vaut pas un réduit + Obscur, sous le feuillage, alors que le ciel sombre + S'illumine des feux lointains d'astres sans nombre, + Et que l'air, se chargeant de la rosée en pleurs, + Fait monter au cerveau le doux parfum des fleurs. + + +II + + En bas: des murs, des fleurs, du sable, des feuillages; + Un filet d'eau tombant d'un roc en coquillages; + Une glace au milieu d'arbrisseaux enlacés + (Meuble tout pastoral!); des lampions bercés + Au vent qui souffle frais sous l'étroit péristyle. + En haut, de grands salons empire, d'un beau style, + Où l'or des murs fait mal aux yeux enthousiasmés + De voir des fleurs parmi des flambeaux allumés; + Les hautbois de l'orchestre envoient des notes aigres. + Des vieux, en cheveux teints, verts-galants, très allègres, + Choisissent pour danser les filles de quinze ans, + Et leur tiennent, tout bas, de ces discours plaisants + Qui font rougir toujours, et quelquefois sourire; + --Le grand âge, en effet, autorise à tout dire.-- + Les jeunes vont traînant parmi le tourbillon + Des mamans de grand poids, au teint de vermillon, + Ou portent en leurs bras de laides filles maigres, + Exhalant les parfums, les sels et les vinaigres + Du lointain Orient, fabriqués à Paris; + Et l'amour, le chagrin, les haines, les mépris + S'enchaînent par les mains en dansant, face à face, + L'orage dans le fond, le calme à la surface; + Calme plus effrayant que, dans les hautes mers, + L'âpre lutte des vents contre les flots amers. + + +III + + Oh! ce qui vaut bien mieux que ces bals où l'on sue, + Où l'air vous pèse au front ainsi qu'une massue; + Où pour mieux respirer, on brise d'un bâton + Les fenêtres[12]; où fleurs, tulle, fil de laiton, + Satin, franges, rubans, paillettes et dentelles + Dont s'enorgueillissaient follement les plus belles, + Sur le parquet fumant sont couchés au matin, + Comme de vains flacons après un grand festin; + Où d'appétit la femme à l'homme le dispute, + Engloutissant gâteaux et sorbets dans la lutte;-- + Oh! ce qui vaut bien mieux, c'est un profond amour + Où l'étoile la nuit, et le soleil le jour, + Comme en un lac d'azur calme, se réfléchissent. + Lorsque les rameaux verts en cadence fléchissent, + Que le ramier gémit auprès du nid natal,-- + Loin des vaines rumeurs qui bourdonnent au bal, + Il est bon, il est doux, au fond des solitudes, + A l'abri du mensonge et de ses turpitudes, + De voir s'épanouir, comme une douce fleur, + Une femme ingénue, à l'âme grande, au coeur + Pur, et croyant encore au bien dans ce vieux monde; + De sentir, en ce siècle où l'égoïsme abonde, + Que l'on vit pour une autre, et qu'on ne va pas seul, + Mais que, si le trépas vous jetait son linceul, + Un doux être mourrait de votre mort peut-être. + L'amour--oui, je le sais--est le sublime maître + Qui répand l'harmonie à flots sur l'univers, + Et met une auréole aux fronts d'ombre couverts... + + [12] Historique: l'auteur a été témoin du fait dans un grand bal + officiel de province. + + +De la dissipation à la paresse, il n'y a qu'un pas. La femme dissipée, +lorsqu'elle ne trouve pas au dehors l'aliment propre à la frivolité de +son esprit, lorsqu'elle est obligée, pour une raison ou pour une +autre, de rester chez elle au lieu de se répandre dans le monde, se +réfugie dans les rêves de la nonchalance et devient invariablement +paresseuse. De même dans toute femme d'intérieur paresseuse il y a +l'étoffe d'une dissipée. + +«O femme, s'écrie poétiquement l'Américain Washington Irving, tu sais +l'heure où revient le brave chef de la maison, lorsque la chaleur et +le fardeau du jour sont passés. Ne le laisse pas alors, harassé de +fatigue et accablé de découragement, trouver, en arrivant à sa +demeure, que les pieds qui doivent accourir à sa rencontre errent au +loin, que la douce main qui doit essuyer la sueur de son front frappe +à la porte de maisons étrangères.» + +Ceci pour les _mesdames Benoîton_. Ecoutons Michelet nous parler des +casanières oisives, dont le cercle d'opérations s'étend du cabinet de +toilette à la salle à manger, de la salle à manger à la chaise longue +du boudoir, et de la chaise longue au lit. Les personnes malades, par +suite souvent d'une activité trop grande, à qui ce programme est un +supplice imposé, sont naturellement en dehors de nos appréciations. + +«La femme qui laisse tout le soin du ménage à ses domestiques, et +reste dans sa propre maison comme un hors-d'oeuvre, perd bientôt +l'équilibre, disait dès sa jeunesse l'illustre historien. Elle est +prise d'ennui, elle bâille ou se fâche injustement à tort et à +travers, comme il arrive chez ce pauvre T... qui n'a pas même son +cabinet à lui pour s'y réfugier et s'y faire un peu de silence. Rien +de plus triste. Une femme désoeuvrée ou mal occupée, ce qui revient à +peu près au même, est un véritable fléau pour le travailleur. Je ne +saurais seul ordonner ma maison, la parer, mais je sens très bien que +l'ordre, l'harmonie dans l'ameublement est, comme dans la toilette, +une des puissances de la femme pour enserrer l'homme, assurer sa +fidélité. + +»Combien on doit se déraciner plus aisément d'un amour qui n'a pas ses +harmonies![13]» + + [13] J. Michelet: _Mon Journal_. + +Stendhal pousse le procès plus loin, et découvre une des causes pour +lesquelles les ménages des riches sont si étrangement sujets à la +désunion, à la désaffection, à l'indifférence et au dégoût. Il pose +d'abord en principe que «sans travail il n'y a pas de bonheur». +Passant à l'application, il ajoute: + +«Une femme qui a quatre enfants et dix mille livres de rente +_travaille_ en faisant des bas ou une robe pour ses filles. Mais il +est impossible d'accorder qu'une femme qui a carrosse à elle travaille +en faisant une broderie ou un meuble de tapisserie. A part quelques +petites lueurs de vanité, il est impossible qu'elle y mette aucun +intérêt; elle ne travaille pas. + +»Donc, son bonheur est gravement compromis.» + +Quant à celui du mari, mieux vaut ne pas en parler. + +Je trouve, dans un livre anglais d'observation fine et juste, dû à une +femme, une série de portraits pris dans le vif du ménage et +présentant, non sans une pointe de satire, les principales variétés de +la maîtresse de maison. Nos lecteurs y prendront plaisir et nos +lectrices en feront leur profit. + +«Voici Mrs. Smith. Vous n'entrerez jamais chez cette dame sans +entendre parler de changements dans son organisation domestique; vous +ne frapperez guère quatre fois à sa porte sans qu'une fille inconnue +vienne vous ouvrir. Compter le nombre de servantes que Mrs. Smith a +eues depuis son mariage embarrasserait son fils aîné lui-même, bien +qu'il commence à apprendre la table de Pythagore. Sur plusieurs +vingtaines il est absolument impossible que toutes aient été si +absolument mauvaises; pourtant, à l'entendre, des suppôts de Satan +sous forme femelle n'auraient pas été pires que celles par qui sa +maison a toujours été hantée;--cuisinières qui vendent les fritures et +donnent au policeman les restes du rôti; femmes de chambre qui ne +savent que frotter et récurer, servir à table, laver la vaisselle, et +se tenir propres pour répondre à la porte, mais qui--le +croiriez-vous?--n'ont jamais pu apprendre à bien coudre et à repasser +le linge fin! Bonnes d'enfant vicieusement jolies, ou se croyant +telles, qui ont l'impudence de s'acheter des chapeaux «exactement +comme mon dernier», avec des fleurs à l'intérieur! Pauvre Mrs. Smith! +La question des servantes absorbe son âme entière. Toute sa vie est un +combat domestique, combat de petitesses, à coups d'épingles, à coups +de dents et de griffes. Elle a une bonne maison; elle--je veux dire le +mari, qui est généreux--donne de bons gages; mais pas une servante ne +veut rester à son service. + +»Et pourquoi? Parce qu'elle n'a pas ce qu'il faut pour être maîtresse. +Elle ne sait pas gouverner; elle ne sait que donner des ordres au +hasard; elle ne sait pas blâmer,--elle ne sait que gronder. Sans +dignité réelle, elle essaie constamment d'en assumer l'apparence. Elle +n'a que peu ou point d'éducation, mais personne ne porte sur +l'ignorance des jugements aussi durs qu'elle... Une servante un peu +intelligente a vite fait de découvrir qu'elle n'est pas «une dame»; +que, de fait, si on la dépouillait de ses robes de satin, qu'on vendît +sa voiture et qu'on lui fît habiter le sous-sol au lieu du salon, +Mrs. Smith ne serait pas d'un brin supérieure à sa cuisinière... + +»La maison de Miss Brown est établie sur un plan tout différent. On +n'y entendra jamais les petites querelles domestiques, les mesquines +discussions entre la maîtresse et la bonne, injustice d'un côté et +impertinence de l'autre. Miss Brown n'aurait jamais l'idée de chercher +querelle à une servante, pas plus qu'à son chien ou à son chat, ou à +toute autre créature inférieure. Elle remplit strictement son devoir +de maîtresse; elle paie régulièrement les gages,--gages très modérés, +certainement,--car ses revenus sont fort au-dessous de sa naissance et +de son éducation; elle n'exige aucun service extra; elle est d'une +stricte exactitude à accorder à ses servantes les congés qu'elle +doit,--à savoir le temps de l'office, de deux dimanches l'un, et une +journée par mois. Son administration est économe sans être ladre. Il +faut que tout aille avec la régularité d'une horloge; sinon, un renvoi +immédiat s'ensuit, car Miss Brown n'aime pas à avoir des reproches à +adresser, même à la distance hautaine où elle se tient. C'est une +personne consciencieuse et honorable, qui ne demande pas plus qu'elle +ne donne elle-même; et ses servantes la respectent. Mais elles +ressentent de l'effroi devant elle; elles ne l'aiment pas. Il y a +comme un large gouffre entre leur humanité et la sienne. On ne +croirait jamais que ses servantes et elle sont des femmes de même +chair et de même sang, et qu'elles finiront de même en poussière et en +cendres. Elle est bien servie, bien obéie, et c'est justice; mais--et +c'est justice encore--elle n'obtient ni sympathie ni confiance... + +»Dans la famille très considérée de Jones, il y a les servantes les +plus considérées du monde, adroites, vives, attentives, très +convaincues de leur valeur et de leurs capacités. Elles s'habillent +avec tout autant d'élégance que «la famille»; elles sortent avec des +ombrelles le dimanche et sur l'adresse de leurs lettres elles font +mettre «Mademoiselle». Elles conservent jalousement leurs privilèges +et titres acquis, depuis les cadeaux des fournisseurs et la +conversation, devant la porte entr'ouverte, avec un nombre illimité de +soupirants, jusqu'au droit chèrement apprécié de répondre vertement à +madame quand celle-ci risque une plainte. Et madame--bonne et facile +créature--n'ose pas trop en risquer; elle souffre maint désagrément, +sans compter quelques dommages réels, plutôt que de donner un +équitable coup de balai dans sa maison et d'anéantir en leur germe des +fléaux qui bientôt envahiront tout comme des traînées d'herbes +parasites... + +»Voici maintenant le gouvernement de Mrs. Robinson. Depuis longtemps +elle laisse aller les rênes, se renverse en arrière et sommeille. Où +son ménage ira, Dieu seul le sait! La maison est absolument livrée à +elle-même. La maîtresse est trop bonne pour blâmer personne à propos +de n'importe quoi,--elle est aussi trop inactive pour faire quoi que +ce soit par elle-même ou pour montrer à le faire. Je suppose qu'elle a +des yeux, et cependant on pourrait écrire son nom dans la poussière +sur tous les meubles de la maison. Sans doute elle aime à avoir le +visage propre et à porter une robe décente, car elle n'est pas sans +avoir des goûts délicats; cependant, pour Betty, sa bonne à tout +faire, ces deux avantages paraissent être un luxe impossible à +atteindre. Mrs. Robinson ne peut pas, ou se figure qu'elle ne peut +pas, se procurer une «bonne» servante,--c'est-à-dire une femme +capable, responsable, qui demande des gages en rapport avec ses +services;--en conséquence, elle se contente de la pauvre Betty, fille +pleine de bonnes intentions, mais incapable de remplir les fonctions +dont elle s'est chargée, et qui ne semble pas susceptible d'apprendre +jamais à le devenir... Mais, quelle que soit l'insuffisance des +servantes, toute maîtresse n'a-t-elle pas toujours, pour y suppléer en +une certaine mesure, l'intelligence de son cerveau, et, au pis aller, +l'activité de ses deux mains? Avez-vous jamais considéré cette +dernière éventualité, ma bonne Mrs. Robinson? Betty aurait-elle moins +de respect pour vous si elle vous voyait, tous les matins, épousseter +une ou deux chaises ou abattre quelques araignées tapies dans leurs +toiles,--faisant entrer en elle, en même temps que la honte de sa +négligence, la conviction que ce qu'elle ne fait pas, sa maîtresse le +fera! Seriez-vous moins aimable aux yeux de votre mari, s'il +découvrait que c'est vous qui avez fait d'abord, et qui avez ensuite +enseigné à Betty à faire, le dîner qui lui agrée? Aurait-il moins de +plaisir à caresser vos doigts délicats, s'il y apercevait quelques +piqûres d'aiguille gagnées à orner ou à raccommoder les choses du +ménage?... + +»Voyez plutôt Mrs. Johnson. Je doute qu'elle soit plus riche que Mrs. +Robinson. Elle s'est mariée à dix-neuf ans, ignorante comme une +pensionnaire. Elle et sa cuisinière se sont instruites ensemble. +Aujourd'hui encore, j'imagine que si l'on complimentait celle-ci sur +quelque dîner de cérémonie, elle recevrait modestement les éloges en +disant: C'est nous deux qui l'avons fait, madame et moi. Et cependant +tout est si bien ordonné et va si régulièrement que l'arrivée inopinée +d'un hôte ne nécessiterait qu'un couvert de plus sur la table et une +paire de draps blancs dans le lit de la chambre de réserve. Quant aux +bonnes d'enfant, Mrs. Johnson les a supprimées dès que ses fils ont pu +marcher seuls. Si elle n'a pas d'autres enfants, ces deux garçons +goûteront le bonheur infini de n'avoir jamais eu pour les soigner et +les conduire d'autre femme que leur mère. Sans doute, c'est pour elle +une vie très laborieuse, souvent pénible, et ses servantes le savent. +Elles la voient occupée du matin au soir, toujours heureuse et gaie, +mais toujours occupée. Elles auraient honte de rester oisives et +feraient tout au monde pour rendre les choses moins pénibles à +madame[14].» + + [14] _A Woman's Thoughts upon Women._ + +La galerie n'est peut-être pas complète, mais elle se termine bien par +une figure à qui toute femme doit vouloir ressembler. Que si +quelqu'une n'y parvient pas, ou si même elle est trop dévoyée ou trop +indifférente pour y tâcher, elle n'aura qu'elle à blâmer de la perte +du bonheur qu'on a le droit d'attendre de la vie à deux. Le pire, +c'est que le blâme lui viendra d'autre part. Je laisse de côté +l'opinion du monde, d'autant plus sévère qu'on lui sacrifie davantage; +mais le mari n'est pas aveugle, et il sait d'où proviennent les +ennuis, les mécomptes, les désagréments et les désillusions de toute +espèce qu'il rencontre chaque jour et à tout propos dans son ménage, +et qui finissent par lui en rendre le séjour insupportable, sinon +odieux. Comment en saurait-il gré à celle qui devait faire de sa +maison un lieu de repos et de délices, et qui en fait l'habitacle du +gaspillage, du désordre et de la confusion? L'amour le plus robuste +n'y résiste qu'un temps. Que faire? Se plaindre, s'emporter, parler en +maître irrité, mais impuissant? A quoi bon? + + Quereller en mariage + N'accroist grain, bien n'héritage, + +non plus qu'il ne donne les qualités dont manquent les époux. + +Le plus sage prend patience, supporte tout ce qu'il peut le plus +longtemps qu'il le peut, et, lorsqu'il est à bout, prend son chapeau +et s'en va. + +Où va-t-il? On peut le supposer, et la femme en a l'instinct, lorsque, +seule et dépitée, elle se dit: S'il ne se plaît plus chez lui, c'est +qu'il ne m'aime plus, car s'il m'aimait, comment se trouverait-il +mieux ailleurs? + +Le raisonnement peut être bon, mais il y manque l'aveu qu'elle ne se +rend pas aimable, et que le résultat dont elle souffre tant, elle a +tout fait pour l'obtenir. + +C'est ce que dit, en termes peu différents, le _Code Conjugal_: + +«Il est un point dans le mariage sur lequel on n'insiste pas assez; +c'est que l'infidélité des maris, cette source permanente de trouble, +de querelles et de réciprocités, est la plupart du temps le résultat +du peu de peine que les femmes prennent pour leur plaire. Combien de +jeunes personnes, charmantes avant le mariage, se croient, une fois +unies à celui qu'elles enviaient pour époux, dispensées d'amabilité, +de prévenances, de douceur même. Un jeune homme, avant de songer à se +marier, a nécessairement connu le monde, étudié les femmes; il sait +que l'on tenterait en vain, par des plaintes, de réformer leurs +travers; il se tait donc, et se console de son mieux en s'éloignant +d'un intérieur qui lui offre trop peu d'attraits. Mais la femme, dont +toute l'expérience se borne à des souvenirs de pension, s'étonne +d'abord, cherche à s'expliquer cette injurieuse froideur, et bientôt, +de la bouderie passe aux reproches et à l'exagération. + +»Une telle union sera pour les deux époux une source de peines et de +maux.» + +La conduite de l'homme, son scepticisme, son ironie, son dédain pour +les faiblesses ou les ignorances féminines, sa vanité souvent cruelle +pour l'amour-propre et les susceptibilités de sa compagne, peuvent +amener inversement le même effet. En ce cas il est encore plus +coupable, puisque, étant le plus fort et le plus éclairé, il doit être +le plus raisonnable et le plus maître de lui. + +Sans doute, comme le dit Horace Raisson, «si trouver toujours sa femme +aimable n'est guère possible, l'être toujours soi-même n'est guère +plus aisé.» Les caractères les plus unis ont leurs inégalités, et +personne n'est à l'abri des influences fâcheuses qu'exerce sur la +disposition de l'esprit une contrariété, un accident, une inquiétude, +un malaise physique, parfois même une simple variation dans +l'atmosphère. Mais les époux dignes de ce nom ne songeront jamais à en +faire vis-à-vis l'un de l'autre un sujet de rancune ou de reproches; +au contraire, devant le chagrin de l'un, l'autre redoublera de +prévenances, de tendresse et d'entrain, pour l'en guérir. Et il l'en +guérira sûrement, car, comme l'a si bien remarqué sir John Lubbock, +«un ami gai est comme un jour ensoleillé qui jette son éclat sur tout +autour de lui.» + +Ce qu'il faut éviter avec le plus grand soin, c'est que le ton morose +et revêche ne devienne habituel. On s'accoutume à gronder, à +déprécier, à se plaindre, à trouver tout de travers et à se mettre en +travers de tout. Rien de plus pernicieux pour la paix commune. + +«La mauvaise humeur est l'hiver des ménages», a-t-on dit[15]. L'image +est d'une vérité saisissante, et fait passer comme un frisson. + + [15] Horace Raisson: _Code Conjugal_. + +Un moraliste du siècle dernier[16] remarque que «l'humeur est +ordinairement le défaut des âmes sensibles». Cette sensibilité même, +qui fait qu'on est vivement ébranlé par les moindres choses, donne de +l'importance aux plus petites contrariétés, lesquelles, se répétant de +toute nécessité à chaque instant dans la vie, finissent par altérer le +caractère, l'assombrir ou l'aigrir. Les femmes, qui sont naturellement +plus sensibles que les hommes, doivent donc être particulièrement en +garde contre ces exagérations de la sensibilité qui font les +personnes acerbes, revêches et acariâtres. + + [16] _Doutes sur différentes opinions reçues dans la Société._ + +Le même écrivain ajoute, toujours parlant de l'humeur: «Elle rend le +commerce difficile et fâcheux. Lorsque le caprice s'y joint, il n'y a +plus moyen d'y tenir. Autant vaudroit-il vivre avec la folie.» + +Un des hommes les plus distingués de l'Angleterre contemporaine, sir +John Lubbock, exprime une pensée analogue mais plus réconfortante, +dans son livre _The Pleasures of Life (Les Plaisirs de la Vie)_. + +«Comme on pourrait le plus souvent, s'écrie-t-il, rendre heureux le +foyer domestique, n'étaient les sottes querelles ou les malentendus, +comme on les nomme si justement! C'est notre faute si nous sommes +grognons et de mauvaise humeur; et même, bien que ceci soit moins +facile, nous ne sommes pas forcés de nous laisser rendre malheureux +par l'humeur chagrine ou le mauvais caractère des autres.» + +Nous n'avons, en effet, qu'à dominer tout du haut de la sérénité de +notre propre esprit. Mais si la recette est simple, tout le monde +n'est pas en état de l'exécuter. Mieux vaut peut-être souffrir de +l'humeur chagrine de son compagnon ou de sa compagne, et travailler, +avec toute l'ardeur et la force communicative de la sympathie, à lui +rendre le calme et la joie. + +Mais, quoi qu'il en soit des relations des époux entre eux, il +«importe surtout de se garder d'un travers trop commun: celui de se +plaindre à autrui des torts réels ou apparents de sa femme... Les +fautes d'une femme retombent toujours sur son mari; le moins qui +puisse lui arriver, c'est le blâme d'avoir fait un mauvais choix[17].» + + [17] Horace Raisson: _Code Conjugal_. + +Si c'est le mari qui se plaint, il se rend odieux ou ridicule, et, +parvînt-il à exciter la pitié, il n'en serait que plus pitoyable. + +Fuller donne à ce propos un conseil que les jeunes maris oublient +souvent par trop d'ardeur, et que les vieux négligent parce que, +d'ordinaire, plus on est vieux et plus on aime à geindre. + +«Défauts cachés sont à moitié pardonnés, dit-il. Tout le monde sait +que c'est double travail de raccommoder les choses à la maison et de +faire la langue des gens au dehors. Aussi un bon mari ne blâme-t-il +jamais publiquement sa femme. Un reproche public est comme une +pénitence infligée devant tous ceux qui sont présents; après quoi, +beaucoup cherchent moins à se réformer qu'à se venger.» + +Cela n'empêche pas le tableau que trace M. Gustave Toudouze, dans un +de ses romans[18], d'être lamentablement exact. + + [18] _Le Train jaune._ + +«Oh! s'écrie-t-il, cette paix menteuse de certains ménages, qui +semblent les plus unis, les meilleurs des ménages, et qui, souvent, ne +sont que de petits enfers! + +»Dehors, sous les yeux du monde, tout paraît calme, enviable; au +dedans, tout est remué, turbulent, tiraillé par les mille secrètes +misères des êtres incompatibles liés au même anneau. La surface est +unie, miroitante, reflétant la paix, la joie; le fond est boueux, +agité, traversé de monstres invisibles; fond et surface d'étang, d'eau +dormante. + +»Qui devinera derrière ce masque les bouderies, les disputes, les +froids de glace succédant aux colères rouges, les allusions mesquines +et cruelles se renouvelant sans cesse, les froissements +d'amour-propre, les souffrances morales ou physiques, les puérilités +méchantes, toute la guerre misérable et renaissante que se font deux +natures qui ne se comprennent pas et que chaque jour sépare +davantage?» + +Et que servirait-il qu'on les devinât? Ayons la pudeur de nos plaies +et ne faisons pas concurrence aux misérables qui étalent le long des +chemins leurs moignons rouges et leurs ulcères purulents. + +Même pour les cas désespérés dont le romancier parle, s'il y a encore +une chance de cure, c'est dans la discrétion qu'elle gît. «Toute +maison divisée contre elle-même périra», dit l'Écriture. Combien plus +est-ce vrai pour les maisons dont les divisions sont proclamées à la +face du monde! + +Quand un mari et une femme sont avertis que leur mésintelligence est +connue de ceux qu'ils fréquentent, il semble que le monde entier se +mette entre eux pour empêcher tout accommodement. Aucune faute n'est +plus irrémissible, aucune catastrophe plus irréparable que celle où +l'on est poussé par l'amour-propre ou le respect humain. + +Le grand point, ici comme ailleurs, est d'aller droit devant soi, +faisant son devoir suivant les dictées de sa conscience, sans +s'inquiéter des applaudissements ou des clabauderies des spectateurs. +La vie à deux demande, sans doute, plus de complaisance, d'indulgence, +de compromis et de sacrifices qu'aucune autre; mais n'exagérons rien +et, tout en étant attentifs et dévoués, ne soyons ni timorés, ni +tatillons. «Le bonheur dans l'habitude doit être ménagé avec sagesse +si l'on veut assurer à l'amour sa durée», dit Michelet. Il dit aussi: +«Servons ceux que nous aimons dans les choses importantes, mais ne +nous dépensons pas en _pièces de quatre sous_.» + + + + +CHAPITRE VI + +CRAQUEMENTS ET RUINE + + +Engagé dans ces sables mouvants, dont nous venons d'exposer +succinctement la nature et la changeante topographie, le navire +conjugal ne tarde pas à craquer de toutes parts, jusqu'à ce qu'un coup +de vent ou la poussée des vagues en détermine la dislocation finale. + +«C'est en ménage surtout que l'on doit méditer ce proverbe: _La +discorde des matelots submerge le vaisseau_[19].» + + [19] Horace Raisson, _Code conjugal_. + +Ici, les matelots ne sont que deux; s'ils ne manoeuvrent pas +ensemble, le navire nécessairement périt. + +Quand on en a pris son parti avant le mariage, qu'on n'a vu, dans +l'union contractée, qu'une association de convenances ou d'intérêts, +les conséquences, quelles qu'elles soient, sont acceptables +puisqu'elles sont prévues; mais, si rien ne tourne au tragique, tout +est lamentablement nauséabond et plat. C'est une situation plus à la +mode de son temps que de nos jours, que Chamfort dépeint en ces +quelques lignes: «Un homme de qualité se marie sans aimer sa femme, +prend une fille d'opéra qu'il quitte en disant: «C'est comme ma +femme»; prend une femme honnête pour varier, et quitte celle-ci en +disant: «C'est comme une telle»; ainsi de suite.» + +On dirait que ce gentilhomme ne s'est marié que pour être plus libre. +Sinon, pourquoi se mariait-il? + +La liberté, d'ailleurs, en de semblables occurrences, est réciproque. +Sous leur commune raison sociale, le mari et la femme vivent chacun +de son côté, et le mariage ainsi compris n'a rien à faire avec le +problème de la vie à deux. + +Mais cette philosophie parfaite, dont le bonhomme La Fontaine a donné +l'exemple et la formule, n'est ni à la portée ni au goût de tout le +monde. Horace Raisson parle de «ces esprits chatouilleux, de ces +caractères intraitables, qu'un rien effraie ou rebute», et il déclare +fort sensément que «c'est à eux de savoir rester dans le célibat, ou +de se résigner à faire ici-bas l'apprentissage du purgatoire.» + +Sans parler de ceux-là, qui ne sont pas plus propres à se marier qu'un +paralytique à faire un soldat, que de maris et de femmes empoisonnent +leur vie conjugale et la rendent impossible, faute de comprendre qu'on +ne reçoit qu'autant qu'on donne, et que tout autre marché est pure et +simple duperie. + +«Je ne comprends pas, dit La Bruyère, comment un mari qui s'abandonne +à son humeur et à sa complexion, qui ne cache aucun de ses défauts, et +se montre au contraire par ses mauvais endroits, qui est avare, qui +est trop négligé dans son ajustement, brusque dans ses réponses, +incivil, froid et taciturne, peut espérer de défendre le coeur d'une +jeune femme contre les entreprises de son galant qui emploie la parure +et la magnificence, la complaisance, les soins, l'empressement, les +dons, la flatterie.» + +Et, de fait, pourquoi la femme ne rendrait-elle pas à son époux + + Fèves pour pois, et pain blanc pour fouace? + +D'un autre côté, si la femme fait au mari la vie dure, quand même elle +resterait physiquement vertueuse et plus inapprochable qu'un dragon, +le mari sera comparable aux ascètes qui se plaisent au cilice et se +délectent à la fustigation, s'il ne quête pas sur terrain prohibé les +douceurs et la tendresse qu'on lui refuse en ses légitimes domaines. + +Lorsque les choses en sont arrivées à ce point, il se produit +d'ordinaire une réédition du fameux débat du chasseur et du lapin. Le +chasseur tue le lapin, mais c'est le lapin qui avait commencé. De +même, c'est la première victime qui presque toujours reçoit les +reproches et porte la responsabilité de fautes qu'elle n'a partagées +qu'après en avoir souffert. Dans cette lutte devant l'opinion, la +femme ne le cède en rien à l'homme en ardeur, en ruse, en astucieuse +audace, et si elle est le plus souvent accablée, c'est que l'homme a +plus de moyens qu'elle d'agir sur le mécanisme social, aussi bien +vis-à-vis de la justice mondaine que vis-à-vis de la justice des +tribunaux. + +Il serait pourtant du devoir de l'homme, précisément parce qu'il est +le plus fort, de laisser à la femme l'avantage dans un combat dont +l'issue doit, après tout, les délivrer l'un et l'autre. D'ailleurs, +s'il n'a pas toujours les premiers torts, il est bien rare qu'il n'en +ait pas d'équivalents à ceux de la femme, au moins, sans compter +celui--le plus grave--de n'avoir pas su--lui, le guide et le +soutien--user de son expérience et de son autorité pour, dès le début, +empêcher les faux pas. + +En somme, la question est de détail et presque oiseuse. Avant d'en +venir là, la courtoisie a dû être si souvent et si outrageusement +violée de part et d'autre, qu'on ne peut guère s'attendre, au moment +décisif, à ce qu'elle reprenne ses droits. + +Nous n'insisterons pas et nous nous contenterons d'indiquer les trois +solutions entre lesquelles les époux, irréparablement désunis de fait, +ont le choix: conserver les apparences de la vie commune, par respect +pour soi-même, par intérêt pour les enfants, afin de ne pas donner son +nom et sa personne en pâture au scandale, et de maintenir du moins le +cadre de la famille pour les êtres chers qui y ont reçu le jour et les +premiers soins; + +La séparation de corps, qui éloigne les époux l'un de l'autre sans +dissoudre l'union, et laisse une porte ouverte au retour; + +Le divorce, qui, tout en sauvegardant autant que faire se peut les +droits (je ne parle pas des sentiments, car lorsque la loi touche aux +sentiments, elle fait songer aux doigts d'un jardinier sur les ailes +d'un papillon) des enfants, rend a chacun des époux sa liberté +première, et leur permet ou de vivre désormais seuls ou de recommencer +avec un autre, dans des conditions présumées meilleures, leur +expérience de la vie à deux. + +Nous ne discuterons pas la valeur respective de ces trois solutions. +Nous recherchons comment on peut le mieux et le plus heureusement +vivre à deux, et non le mode préférable de mettre fin à cette vie et +de trancher l'unité sociale par moitiés. Cependant, dans tous les cas +où ce serait possible, et il en est bien peu où ce ne le soit pas, +nous inclinerions décidément vers la première. «Mieux vault deslier +que couper», lit-on dans les proverbes de G. Meurier. C'est le seul +moyen de maintenir aux yeux du monde la dignité de son existence, tout +en dénouant des liens trop durs à porter; c'est aussi le seul moyen, +nous le répétons, de conserver aux enfants un milieu familial que rien +ne peut remplacer, quelque restreint et refroidi qu'il soit; car de ce +que l'amour a cessé, ou même a fait place à l'aversion entre le mari +et la femme, il ne saurait s'ensuivre que, dans le désastre, l'amour +du père et de la mère pour les enfants ait également péri. Enfin, là +où les apparences sont maintenues, la réalité peut toujours reprendre +corps et, de quelques ruines qu'ait été fait le bûcher, on ne nous +persuadera pas que, semblable au phénix, l'amour ne puisse parfois +renaître de ses cendres. + +C'est une chance qui vaut bien la peine qu'on la coure. + + + + +CHAPITRE VII + +CE QUI LIE SOUTIENT + + +C'est avec une sensation de soulagement réel que nous nous trouvons au +bout de ce long et attristant chemin de croix, dont la première +station est à la mairie, le jour du mariage, et la dernière au +tribunal, le jour du divorce. Ce chemin de croix, il nous fallait le +faire, à la suite des couples malheureux qui expient si chèrement +tantôt l'erreur initiale, tantôt les imprudences ou les fautes +commises pendant le cours de la vie à deux. Le meilleur moyen de bien +faire voir la route, en un terrain non frayé, c'est de marquer les +obstacles qui la coupent, les fondrières et précipices qui la +bordent. La besogne est faite, nous n'y reviendrons plus. + +Quiconque a lu des vers de mirliton connaît cet élégant distique: + + Les liens du mariage, + Sont un doux esclavage. + +Des liens, un esclavage,--fût-il doux,--cela n'a rien de bien tentant. +C'est pourtant en ces termes qu'on parle communément du mariage, soit +en vers, soit en prose. Noeuds, chaînes, fardeau, boulet, domination, +tyrannie, servitude, varient l'expression, mais ne touchent pas au +fond de la métaphore. Sans doute elle n'a pas surgi sans raison dans +la langue des peuples, et les mauvais plaisants seuls n'auraient pas +suffi à la répandre si universellement. Assurément elle a répondu à un +fait réel. Elle y répond encore, puisque le fait reste écrit dans la +loi: la femme doit obéissance au mari. Mais les moeurs sont plus +fortes que les lois, et, de jour en jour, les moeurs bannissent du +mariage la notion de domination d'un côté et de soumission de +l'autre, pour y substituer l'accord raisonné et affectueux de deux +volontés libres, dont les effets tendent à s'aider et à se compléter +mutuellement. + +Au seizième siècle, Shakespeare pouvait écrire: + + Ton mari est ton seigneur; ta vie, ton gardien, + ton chef, ton souverain; celui qui s'inquiète de toi + et de ton entretien; qui livre son corps + au travail pénible, et sur mer et sur terre; + veillant la nuit dans les orages, le jour au froid, + pendant que tu es chaudement couchée à la maison bien en sûreté; + et il ne demande de toi d'autre tribut + que de l'amour, un air aimable, et une véritable obéissance,-- + paiement trop modique pour une dette si grande. + Le même devoir que le sujet doit au prince, + la femme le doit à son mari; + et, lorsqu'elle est volontaire, acariâtre, maussade, aigre, + et insoumise à son honnête volonté, + qu'est-elle autre chose qu'une impure et déclarée rebelle, + qu'une perverse traîtresse, vis-à-vis de son seigneur aimant? + J'ai honte que les femmes soient si simples + que d'offrir la guerre là où elles devraient demander à genoux la + paix, + ou que de rechercher la règle, la suprématie et la domination, + là où elles sont tenues de servir, d'aimer et d'obéir. + +Tirade qui fait songer, comme le remarquait naguère M. Auguste Vitu, +dans une de ses chroniques théâtrales, à la célèbre boutade que +Molière mettait, au siècle suivant, dans la bouche d'un de ses bons +bourgeois: + + Du côté de la barbe est la toute-puissance. + Bien qu'on soit deux moitiés de la société, + Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité... + Et ce que le soldat, dans son devoir instruit, + Montre d'obéissance au chef qui le conduit, + Le valet à son maître, un enfant à son père, + A son supérieur le moindre petit frère, + N'approche point encor de la docilité, + Et de l'obéissance et de l'humilité, + Et du profond respect où la femme doit être + Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître! + +Le poète lauréat d'Angleterre, lord Tennyson, parlant, il y a quarante +ans, de la vie à deux, disait que la femme devait être à l'homme +«comme une musique parfaite adaptée à de nobles paroles», et ajoutait +que c'est le rôle de l'homme de commander, et celui de la femme +d'obéir. Sur quoi Miss Wedgwood, dans un des journaux de la maison +Cassell et Cie, _Le Monde de la Femme_ (_The Woman's World_, juin +1888), fait cette remarque: «Ce passage assigne sa date au poème. +Aujourd'hui, il y a encore des hommes qui commandent et des femmes qui +obéissent; mais l'obéissance a cessé d'être l'idéal du mariage.» + +Il n'y a qu'à s'en féliciter. Toute sujétion implique contrainte, et +toute contrainte d'un être libre implique bassesse, plus encore pour +la personne qui l'impose que pour celle qui doit la supporter. + +Il n'en est pas moins vrai que la vie à deux crée des devoirs +réciproques, diversifiés par la différence des aptitudes et des +fonctions dans les deux moitiés de l'unité conjugale, et que +l'application à ces devoirs est la condition essentielle du bonheur et +de la durée de l'union. + +On a dit: «L'homme fait son état, la femme le reçoit.» C'est en effet +sur la conduite, les manières, le ton de son mari, qu'une jeune épouse +se règle[20].» + + [20] H. Raisson. + +Ce sont donc les devoirs du mari qu'il importe de déterminer d'abord. +Ces devoirs, selon la juste observation de l'auteur du _Code +conjugal_, «se trouvent écrits en quelque sorte dans la comparaison de +sa constitution et de celle de sa femme. La force, la fermeté, le +courage, la gravité en sont les principaux caractères. C'est donc à +lui à défendre, délibérer, prévoir. Il lui est toujours facile de +communiquer de la résolution, de la fermeté à sa compagne, d'étendre +ses vues, d'élever ses sentiments, et de la délivrer de ces +hésitations, de ces craintes, auxquelles sa constitution plus faible +l'assujétit.» + +C'est ce que dit, en termes plus généraux et plus poétiques, W. +Secker: + +«La femme est le trésor du mari, et le mari doit être l'armure de la +femme. Dans les ténèbres, il doit être le soleil qui la dirige; dans +le danger, le bouclier qui la protège.» + +A peu près sur le même ton, l'Anglais Dodsley nous dit: «Elle est la +maîtresse de la maison; traite-la donc avec égards, pour que tes +serviteurs puissent lui obéir. + +»Ne te montre pas, sans motif, contraire à ses goûts; puisqu'elle +partage tes peines, fais-la participer à tes plaisirs. + +»Reprends ses fautes avec ménagement; n'exige pas avec rigueur qu'elle +te soit soumise. + +»Dépose tes secrets dans son sein; ses avis partent du coeur, elle ne +te trompera pas; sois-lui fidèlement attaché, car elle est la mère de +tes enfants. + +»Si les maladies et les souffrances viennent l'assaillir, que ta +tendresse soulage son affliction; un regard de sensibilité ou d'amour +adoucira sa douleur, ou modérera sa peine, et lui sera d'un plus grand +secours que tous les médecins. + +»Considère la faiblesse de son être; la délicatesse de ses formes; +n'use pas de sévérité avec elle, souviens-toi de tes imperfections.» + +Hippothadie dit à Panurge, dans le grand livre de François Rabelais: +«Vous, de vostre costé, l'entretiendrez en amitié conjugale, +continuerez en preud'hommie, luy monstrerez bon exemple, vivrez +pudiquement, chastement, vertueusement en vostre mariage, comme voulez +qu'elle de son costé vive.» + +Tous ceux qui ont envisagé la question au point de vue pratique, +sérieusement et sincèrement, parlent de même. «Vivez avec votre femme +dans la plus grande union, dit un magistrat à son fils, au lendemain +de la Révolution; ayez pour elle tous les égards, tous les soins qui +établissent la confiance et font naître l'intimité. Ne la gênez en +rien dans ses goûts; n'usez de l'autorité de mari pour la refuser que +dans les cas où elle aurait des volontés dont les conséquences +seraient dangereuses; et même alors, n'employez jamais que l'empire de +la raison, auquel elle finira nécessairement par céder.» + +Un peu auparavant, l'auteur du livre _Les_ _Moeurs_ s'exprimait +ainsi: «Qu'un mari qui veut être aimé travaille à s'en rendre digne; +qu'après vingt ans il se montre aussi attentif à ne point offenser, +qu'au temps où il rechercha sa compagne. On gagne plus à conserver un +coeur qu'à le conquérir. L'amour, l'honneur, les soins complaisants +perpétuent les douceurs de l'hymen. Qu'il se souvienne donc que si, +dans l'accord des deux sons, c'est toujours la basse qui domine, de +même, dans un ménage réglé et uni, l'ordre et l'harmonie sont surtout +l'effet des mesures sages du mari.» + +Et tout cela se résume en cette grave et véridique parole de William +Cobbett: «Jamais un mauvais mari n'a été un homme heureux.» + +Est-ce à dire que tous les bons maris sont heureux? Hélas! les défauts +se rencontrent des deux parts, et rien ne vient d'un des époux qui +n'ait son action, agréable ou douloureuse, sur l'autre. + +Dans les citations qui précèdent, il a été, et à juste titre, souvent +question des égards, des attentions, de la politesse, que le mari +doit à sa compagne, et sans lesquels la vie commune s'enlise peu à peu +dans les vases sans fond de l'indifférence et de la grossièreté. Le +_Code Conjugal_ fait une distinction ingénieuse et nécessaire entre +les égards dont nul galant homme ne se départ vis-à-vis de toute +personne du sexe, et cette politesse du coeur que seule la tendresse +peut dicter. «Il faut se garder, dit-il, de confondre les égards et +les politesses; ce sont choses fort dissemblables, et plus d'un mari, +pour n'avoir pas su établir cette subtile distinction, a vu la paix +déserter son ménage. + +»Un mari confie à sa femme ses peines, ses inquiétudes; il la consulte +sur ses intérêts, et ne s'embarque pas dans une opération difficile +avant d'avoir pris son avis: voilà des égards! + +»Attentif, prévenant, un autre est constamment aux ordres de sa femme; +il l'accompagne au bal, au spectacle, ne va pas dans le monde sans +elle, rentre toujours avec un visage aimable, risque même parfois un +galant compliment: voilà de la politesse! + +»M. de Labouisse, le plus ferme champion du conjugalisme, a dû dire +quelque part, en parodiant un mot célèbre: «On doit des égards à +toutes les femmes, on ne doit des politesses qu'à la sienne.» + +»Il y a toutefois une exception à cette règle générale. + +»Dans les mariages d'argent, qu'on appelle plus décemment mariages de +convenance, les égards sont seuls rigoureusement dûs.» + +Ceci, c'est la part du mari. Mais tout reste incomplet, dans le +ménage, s'il n'y a qu'un seul des époux en jeu. C'est ce que rappelle, +avec une remarquable netteté, cette page du journal d'Addison, _The +Spectator_: + +«Un homme a assez à faire de vaincre ses voeux et désirs +déraisonnables; mais c'est en vain qu'il y arrive, s'il a ceux d'une +autre à satisfaire. Qu'il mette son orgueil dans sa femme et sa +famille: qu'il leur donne toutes les commodités de la vie, comme s'il +en tirait vanité; mais que ce soit cet orgueil innocent, et non leurs +extravagants désirs, qu'il consulte en cela... Nous rions, et nous ne +pesons pas cette soumission à la femme avec la gravité qu'une chose de +cette importance mérite... Une fois que vous lui avez cédé, vous +n'êtes plus son gardien et son protecteur, comme la nature vous y +destinait; mais en vous faisant le complaisant de ses faiblesses, vous +vous êtes rendu incapable d'éviter les malheurs où elles vous +conduiront l'un et l'autre, et vous verrez l'heure où elle vous +reprochera elle-même votre complaisance à son égard. C'est, il est +vrai, la plus difficile conquête que nous puissions arriver à faire +sur nous-mêmes, que de résister au chagrin de ce qui nous charme. Mais +que le coeur souffre, que l'angoisse soit aussi poignante et +douloureuse que possible, c'est chose qu'il vous faut endurer et +traverser, si vous voulez vivre en _gentleman_, ou vous rendre +témoignage à vous-même que vous êtes un homme de probité. Le vieux +raisonnement: «Vous ne m'aimez pas, si vous me refusez ceci», dont on +s'est d'abord servi pour obtenir une bagatelle, amènera, par son +succès coutumier, le malheureux homme qui y cède à abandonner jusqu'à +la cause de la patrie et de l'honneur.» + +Un écrivain, qui donne à un journal du matin des chroniques mondaines +justement remarquées pour la connaissance des personnes et +l'expérience des choses dont il y fait preuve, consacrait un article, +à propos des noces d'argent du prince et de la princesse de Galles, à +rechercher la part qui revient à la femme dans le bonheur du +ménage[21]. On ne trouvera pas mauvais que je rappelle ces pages, où +le ton alerte ne nuit pas aux vues justes. + + [21] Santillane, dans le _Gil Blas_ du 10 mars 1888. + +«L'art d'être heureux en ménage est beaucoup plus simple qu'un vain +peuple ne pense et que la majorité des moralistes ne le prétend. Il +consiste dans une indulgence perpétuelle de la femme envers l'homme et +dans la courtoisie invincible de celui-ci envers celle-là. Pour que le +foyer conjugal soit aimé, il faut que la fille d'Ève qui le préside +le fasse aimable, et c'est seulement au prix de concessions +incessantes qu'elle atteindra ce but. Le mari est un grand enfant, un +grand enfant terrible, si vous voulez, avec les caprices duquel +l'épouse doit compter, de manière à bénéficier du total de l'addition. +Vouloir heurter de front ses caprices, s'élever de haut contre ses +fantaisies, s'ériger en censeur implacable, se dresser en justicier +infaillible, est une folie, et j'ajouterai, une mystification, de la +part de l'épouse, et qui peut lui coûter le bonheur de sa vie. La +femme, au foyer conjugal, doit être un camarade facile, agréable et de +bonne composition, et non point un pion en jupon, pionnant de +pionnerie. + +»L'homme n'est pas parfait, chacun sait ça, et c'est à composer avec +ses imperfections que doit s'appliquer la femme. Ce n'est point la +faute du mari, comme le prétend la comédie, qui rend la plupart du +temps les ménages malheureux, c'est la faute de l'épouse, c'est sa +fausse interprétation des situations, son inintelligence de l'art des +nuances, sa maladresse dans la conduite de ses propres intérêts. +Ainsi, neuf fois sur dix, les dissensions intestines dans les ménages +parisiens, ayant d'autre part toutes les conditions de fortune, d'âge, +d'éducation pour être heureux, viennent du goût trop vif montré par le +mari pour la vie au dehors, la libre allure de l'existence, le grand +air à respirer à pleins poumons sans contrôle. La femme s'effraie de +cette école buissonnière qu'elle s'imagine entachée de tous les +attentats contre le respect conjugal; elle jette feu et flamme, crie à +la trahison, agite les foudres vengeresses, multiplie les scènes sur +les scènes, et finalement fait de son foyer un enfer,--ce qui est une +étrange façon d'y ramener l'époux émancipé. Ah! l'inhabile et la +malavisée!... Comme elle ferait oeuvre plus féconde pour son bonheur +en n'ayant point l'air de s'apercevoir des envolées de son époux, en +ne leur faisant point l'honneur de leur attacher plus d'importance +qu'elles ne comportent, en ne leur prêtant point à son égard une +signification offensante qu'elles ne sauraient avoir! Il plaît à +monsieur de s'égarer sur les plates-bandes, c'est affaire à ses pas; +il lui convient de temps à autre de secouer la bride conjugale et de +jouer à la vie de garçon, qu'il satisfasse son humeur; ayant bon +souper, bon gîte et le reste à domicile, il veut manger à la table +d'hôte, courir les champs et coucher à la belle étoile, qu'il s'en +passe la fantaisie! C'est l'histoire du pigeon de la fable. Vous +verrez, si vous lui laissez la route ouverte, comme il se lassera vite +de sa liberté; comme, maudissant sa curiosité, tirant l'aile et +traînant le pied, il saura reprendre de lui-même le chemin du foyer et +de combien de plaisirs il paiera votre peine!... + +»La femme ne se doute pas assez de la somme de bonheur qu'elle se met +sur la planche en ne faisant pas de son intérieur une prison sévère, +en n'invoquant pas à tout propos les règlements du mariage. Moins elle +élevera de barrières devant sa porte, moins son mari cherchera à +s'échapper. C'est par l'atmosphère qu'ils respirent dans leur +intérieur que les hommes y sont retenus, ce n'est point par les +articles du Code ou les revendications de la morale proclamées à hauts +cris. Plus une femme est irréprochable, plus elle est respectueuse de +toutes les charges du foyer, plus elle peut se montrer facile, +conciliante, indulgente; car, sûre de la considération invincible de +son mari, elle sait bien qu'une heure sonnera où il lui reviendra, à +tout jamais, cette fois, comme à la seule et véritable amie, à la +compagne au coeur éprouvé, au dévouement infaillible. L'indulgence de +la femme dans la première période du mariage, c'est sa félicité +assurée pour la dernière, l'affection de son mari se grandissant alors +du repentir de ses torts à son égard et de toute la reconnaissance +qu'il lui doit. En faisant acte de conciliation et d'abnégation, elle +a joué à qui perd gagne et sauve sa mise de bonheur. + +»Et ce rôle lui est facile, car les enfants sont là pour l'accaparer +tout entière, la distraire, lui rendre les heures rapides. Le mari +s'échappe du foyer un peu plus qu'il ne faudrait, qu'importe! Les +enfants y restent, eux, pour le remplacer, pour l'y rappeler, pour y +plaider sa cause, pour lui garder intact le coeur même qu'il éprouve. +Ah! les enfants dans le ménage, quelle aide et quelle force, et comme +le devoir lui devient facile, la résignation aimable, dès qu'on les +regarde!... + +»Dans la première phase du mariage, la mère absorbe l'épouse et il +n'est point de femme, si dévouée qu'elle soit à son mari, qui ne soit +prête à le sacrifier à ses enfants. C'est même ce souci si intense, si +exclusif de l'enfant, au détriment du mari, qui amène le +refroidissement des rapports dans tant de ménages et pousse au dehors +du logis le chef de la communauté. Il voudrait associer sa compagne à +ses distractions, jouir de sa compagnie, triompher de sa beauté dans +les endroits publics, dans les salons, à toutes les manifestations de +la vie parisienne. Rêve impossible! Madame a ses enfants qui la +retiennent au gîte, qui l'intéressent avant tout, qui lui prennent +tous ses instants comme toutes ses préoccupations. Il faut qu'elle +aille aux cours, au collège, au catéchisme, que sais-je? Elle n'a pas +le loisir de s'amuser, elle! Que Monsieur ne se prive pas pour cela, +d'ailleurs, des plaisirs auxquels il aspire; elle en serait désolée; à +chacun son rôle! Elle s'en tient au sien et le sien, à ses yeux, est +celui de la mère. + +»Monsieur profite de la permission, prend la clef des champs et se +fait une douce habitude de vivre autant qu'il peut en dehors de la +maison. Doit-on lui en faire un crime? Il se sacrifie, lui aussi, à sa +façon, aux enfants. + +»Il faut bien le reconnaître, dans la classe des honnêtes femmes, des +épouses impeccables, on ne s'efforce guère, la plupart du temps, de +retenir le mari dans les liens conjugaux en les rendant aimables et +attrayants. Je viens de vous signaler la place absorbante tenue par +l'enfant dans l'existence des femmes, mais, en dehors de l'enfant, +combien peu se donnent la peine de payer de leur personne en faveur +du mari. Voyez l'indifférence montrée par la majorité des femmes sur +leur propre compte, dès qu'elles n'ont que leur ménage pour théâtre de +leurs exploits. Dès qu'elles ont mis le pied sur le seuil de leur +porte, il semble qu'elles oublient les premiers éléments de cet art de +plaire qu'elles pratiquaient si joliment dans le salon voisin, +quelques minutes auparavant. Au lieu de cet air enjoué qui faisait +tourner toutes les têtes, de ces répliques vives et fines qui +faisaient ouvrir toutes les oreilles, un visage terne, une attitude +morne, une conversation paresseuse. + +»Du côté de la toilette, même jeu: à la robe chatoyante et charmeuse +qui traînait tous les désirs dans ses sillons soyeux, succède le +négligé, et quel négligé souvent! Les bandeaux sont défaits, les +pantoufles banales remplacent les souliers provocants, le molleton du +_Bonheur des dames_ couvre les épaules qui s'accommodaient si bien de +la robe de la bonne faiseuse; c'est un enterrement complet de grâce et +de séduction. + +«Tout cela est bien assez bon pour la maison!» pense notre fille +d'Ève. La fausse idée! et la preuve, c'est la promptitude avec +laquelle le fils d'Adam, son mari, lui annonce «qu'il a affaire» à la +Bourse, au cercle, ou ailleurs. Les femmes doivent à leurs maris, a +dit je ne sais plus qui, leurs qualités, leurs travers et surtout leur +coquetterie! Cela est bien vrai. Il faut de l'attrayant dans le +ménage, ou gare!...» + +L'homme n'a pas plus le droit que sa compagne de se négliger, +moralement ou physiquement dans son intérieur. Autrement, il créerait +les mêmes inconvénients et s'exposerait aux mêmes dangers. + +Ce sujet, que je ne veux qu'effleurer, me remet en mémoire une +amusante épigramme empruntée à la correspondance inédite de madame +Roland. + + En grasseyant, la divine Chloé + Disait un jour: «Qu'importe un oeil, un nez! + Est-ce le corps? C'est l'âme que l'on aime. + L'étui n'est rien.» Voici dans l'instant même + Que de l'armée arrive son amant; + Taffetas noir, étendu sur la face, + Y couvre un nez qui fut jadis charmant, + Ou bien plutôt n'en couvre que la place. + Il voit Chloé, veut voler dans ses bras. + Chloé recule et sent mourir sa flamme. + «Mon Dieu! dit-elle, est-il possible, hélas! + Qu'un nez de moins change si fort une âme?» + +C'est là de la morale facile, dira-t-on. Et qu'importe, si c'est de la +morale pratique! La vie est assez hérissée de difficultés naturelles +sans qu'on la traverse encore, pour le plaisir, de banquettes +irlandaises et de serpentines artificielles. Je ne vois guère qu'une +chose sur laquelle le journaliste passe trop légèrement: c'est +lorsqu'il parle des relations du mari et de ses enfants. Il semble que +les enfants n'appartiennent qu'à la mère, que le père n'ait à leur +donner ni sympathies ni soins. Cela arrive souvent, le plus souvent +même, malgré bien des exemples du contraire, dans le monde pour lequel +le chroniqueur écrit. Mais comme c'est tant pis pour les pères, dans +ce monde-là! Ailleurs, partout où le mari relaie, en ce qu'il peut, sa +compagne dans les soins à donner aux petits, partout où il prend, si +je puis dire, une part de la maternité,--et rien ne touche plus +délicieusement la mère,--l'enfant, bien loin d'être une cause +d'éloignement ou de refroidissement entre les époux, est entre eux la +plus douce et la plus irrésistible des attractions. + +Ce n'est pas à des ménages semblables que s'appliquent les remarques, +les objurgations d'une femme chez laquelle les entraînements +politiques n'ont pu ni alourdir l'esprit, ni refroidir le coeur. La +femme est mère, elle est nourrice; le mari se plaint d'être réveillé, +dit madame Sévérine; on fait chambre à part. Adieu l'amour! Monsieur +ira à ses affaires, bientôt à ses plaisirs; Madame ne démarre plus du +logis; l'un court et l'autre couve! + +»Eh bien! non! ce n'est pas le rôle de la femme, cela, et je ne +saurais trop le répéter. Certes, il faut aimer ses enfants, et les +protéger et les défendre, ces chères petites créatures qui sont la +chair de notre chair et le fruit de notre amour. + +»Mais il faut aimer par-dessus tout--écoutez bien ceci, mes jeunes +contemporaines,--il faut aimer par dessus-tout «son homme», comme +disent les femmes du peuple qui ont le sens juste en ces sortes de +choses, car la vie leur est bien plus dure et bien plus enseignante +qu'à nous. + +»Et, par aimer, je n'entends pas seulement la fièvre des amoureuses, +mais la bonne tendresse qui réconforte, remet le coeur en place et le +cerveau à point. La maman! je ne m'en dédis pas... + +»Jeunes ou vieilles, allez, soyons des mamans dans la vie,--la maman +des enfants, la maman de notre mari, la maman de nos amis, la maman +des pauvres, de tout ce qui souffre et de tout ce qui se plaint. Nous +trouverons des railleurs, soit; mais la petite bête que nous avons là, +dans notre corset, à gauche, aura bon chaud et sera contente.» + +Oh! l'indulgence, la patience, le pardon de la femme, jamais on n'en +vantera assez la précieuse et réconfortante vertu. «En soignant +tendrement mes faiblesses, déclare, au grand honneur de sa femme, un +auteur écossais[22], elle m'a guéri des plus nuisibles. Elle est +devenue prudente par affection; et bien qu'elle soit d'une nature très +généreuse, elle a appris l'économie dans son amour pour moi. Elle m'a +doucement arraché à mes dissipations; elle a donné des tuteurs à un +caractère faible et irrésolu; elle a poussé mon indolence à tous les +efforts qui m'ont été utiles ou honorables; et elle s'est toujours +trouvée là pour gourmander mon insouciance ou mon imprévoyance. C'est +à elle que je dois ce que je suis, à elle que je dois ce que je +serai.» + + [22] Macintosh. + +Un prélat catholique[23], tout en se plaçant à un point de vue plus +général et plus élevé, tenait dans la chaire un langage identique. «Un +homme, s'écriait-il, peut avoir de grands défauts, de grands vices; il +peut avoir ses heures d'irritation, où il traitera sa compagne avec +des termes aussi durs qu'injustes: n'importe, si la femme est ce +qu'elle doit être, il la respectera malgré lui, il aura en elle toute +sa confiance; et malgré les paroles violentes auxquelles souvent la +passion fait semblant de croire quand elle les profère, le coeur +restera fidèle, le coeur s'inclinera devant la vertu, le coeur aura +confiance; car c'est un autre privilège de la vérité, qu'il n'est pas +permis à l'homme de mépriser longtemps et sérieusement une vertu que +rien n'ébranle et qui persiste au milieu des plus dures épreuves.» + + [23] Landriot. + +Tel est le mariage: «L'école la plus sûre de l'ordre, de la bonté, de +l'humanité, qui sont des qualités bien autrement nécessaires que +l'instruction et le talent.» + +C'est Mirabeau qui l'a dit, et il serait difficile de le récuser comme +partial. + +L'auteur de _La Sagesse_, le vieux Charron, a écrit à ce sujet +quelques lignes où se sent une émotion contenue, assez rare dans son +oeuvre. «Mariage, dit-il, est un sage marché, un lien et une cousture +sainte et inviolable, une convention honorable; s'il est bien façonné +et bien pris, il n'y a rien de plus beau au monde, c'est une douce +société de vie: pleine de constance, de fiance, et d'un nombre infini +d'utiles et solides offices, et obligations mutuelles.» + +J'emprunte encore cette page au _Spectator_ d'Addison: + +«Le mariage est une institution faite pour être la scène incessante +d'autant de bonheur que notre être en est capable. Deux personnes qui +se sont choisies entre toutes, dans le dessein d'être l'une à l'autre +un encouragement et une joie, se sont, par cet acte même, engagées à +être de bonne humeur, affables, discrètes, indulgentes, patientes, +gaies, en face des fragilités et imperfections de l'une ou de l'autre +d'entre elles, et cela jusqu'à la fin de leur vie... Lorsque cette +union est ainsi gardée, les circonstances les plus indifférentes font +éprouver du plaisir. Leur condition est une source incessante de +joies. L'homme marié peut dire: Si le monde entier me rejette, il y a +un être que j'aime absolument, qui me recevra avec joie et transport, +et qui se croira obligée de redoubler de tendresse et de caresses pour +moi, à cause de la tristesse dans laquelle elle me voit plongé. Je +n'ai pas besoin de dissimuler les chagrins de mon coeur pour lui être +agréable; ces chagrins mêmes ravivent son affection. + +»Cette passion qu'on a l'un pour l'autre, lorsqu'elle est une fois +bien fixée, entre dans la constitution même de l'être, et y coule +aussi aisément et silencieusement que le sang dans les veines...» + +Douce manière de traverser la vie, appuyés l'un sur l'autre, bravant +les mêmes dangers, savourant les mêmes joies, se relevant aux faux pas +et se retenant aux heurts sans jamais tomber tout à fait, car le +devoir, l'estime et l'affection les entourent d'indissolubles +attaches, et ce qui lie soutient! + + + + +CHAPITRE VIII + +AIMER ET CROIRE + + +Il n'est pas difficile, après ce qui a été dit déjà, de dégager, comme +conclusion, cette véritable formule de la vie à deux: Aimer et croire. +Ne craignons pas, cependant, d'y insister: c'est le point essentiel +entre tous. + +Le roi Alphonse de Portugal prétendait que, pour vivre en paix dans le +mariage, il faut que l'homme soit sourd, et la femme aveugle.--Le roi +Alphonse de Portugal parlait en cynique qui plaisante. Certes l'homme +doit être sourd aux calomnies, aux médisances, aux insinuations +perfides auxquelles la meilleure des femmes peut être en butte et, de +même, la femme doit être aveugle, en ce sens qu'elle ne doit pas +épier les pas et démarches du mari, l'espionnage étant chose vile, et +qu'elle doit s'en remettre aveuglément à lui du soin des intérêts +communs au dehors. Ce n'était point ce qu'entendait le roi Alphonse de +Portugal, ou je me trompe fort; et c'est en quoi lui-même se trompait. +L'homme, au contraire, n'ouvrira jamais assez l'oreille pour écouter +les paroles de tendresse et d'abandon de la femme qui l'aime; et +jamais la femme n'aura assez d'yeux pour regarder les attentions, les +efforts et les travaux d'un mari qui la veut heureuse. + +Croit-on qu'il était aveugle ou sourd le couple qu'Addison nous peint +dans ce tableau d'une si délicieuse pureté de touche et d'une si +parfaite exactitude de trait: + +«Lætitia est jolie, modeste, tendre, et a assez de jugement; elle a +épousé Eraste, qui est doué d'un goût général pour la plupart des +choses de l'intelligence et de l'art. Partout où Lætitia va en visite, +elle a le plaisir d'entendre répéter qu'Eraste a bien dit ou bien +fait telle ou telle chose. Depuis son mariage, Eraste est plus élégant +dans son costume que jamais, et, dans le monde, il est aussi +complaisant pour Lætitia que pour toute autre dame. Je l'ai vu lui +donner son éventail, qui était tombé, avec toute la galanterie d'un +amoureux. Lorsqu'ils prennent l'air ensemble, Eraste cultive toujours +son esprit, et, avec un tour d'imagination qui lui est particulier, +lui donne des aperçus de choses dont elle n'avait aucune notion +auparavant. Lætitia est ravie de voir un monde nouveau ouvert ainsi +devant elle, et s'attache d'autant plus à l'homme qui lui donne un +enseignement si agréable. Eraste a encore poussé plus loin; non +seulement il la fait chaque jour plus aimante pour lui, mais il la +fait infiniment plus satisfaite d'elle-même. Eraste trouve, dans tout +ce qu'elle dit ou observe, une justesse ou une beauté dont Lætitia +elle-même ne se doutait pas, et, avec son aide, elle a découvert chez +elle cent bonnes qualités et perfections auxquelles elle n'avait +jamais auparavant songé. Eraste, avec la complaisance la plus fertile +du monde, à l'aide d'insinuations lointaines, trouve le moyen de lui +faire dire ou proposer presque tout ce qu'il désire, et il accueille +la chose comme une découverte venant d'elle, et il lui en donne tout +le crédit. + +»Eraste a beaucoup de goût pour la peinture. L'autre jour il emmena +Lætitia voir une collection de tableaux.--Je vais quelquefois faire +visite à cet heureux couple. Comme nous nous promenions, la semaine +dernière, dans la longue galerie, avant le dîner: «J'ai mis de +l'argent dans des peintures dernièrement, dit Eraste. J'ai acheté +cette Vénus et cet Adonis purement sur l'avis de Lætitia. Cela me +coûte soixante guinées, et ce matin on m'en a offert cent.» Je me +tournai vers Lætitia, et vis ses joues briller de plaisir, pendant +qu'elle lançait à Eraste un regard, le plus tendre et le plus aimant +que j'aie jamais surpris.» + +Le contraste ne se fait pas attendre; en voici qui auraient besoin +d'être aveugles et sourds: + +«Flavilla a épousé Tom Tawdry. Elle a été séduite par son habit +galonné et la riche dragonne de son épée. Mais elle a la mortification +de voir Tom méprisé par toutes les personnes honorables de son sexe. +Tom n'a rien à faire après dîner, qu'à décider s'il se taillera les +ongles dehors ou chez lui. Depuis qu'il est marié, il n'a rien dit à +Flavilla que celle-ci n'ait pu entendre dire aussi bien par sa femme +de chambre. Néanmoins il prend grand soin de maintenir l'autorité +arrogante et maussade d'un mari. Si Flavilla se permet d'affirmer quoi +que ce soit, Tom immédiatement la contredit, avec un juron en guise de +préface, et un: «Ma chère, je dois vous dire que vous débitez +d'abominables sottises.» Flavilla avait le coeur aussi bien disposé +pour toutes les tendresses de l'amour que Lætitia; mais comme l'amour +ne survit pas longtemps à l'estime, il est difficile de décider +actuellement si c'est la haine ou le mépris qui l'emporte dans +l'esprit de la malheureuse Flavilla pour celui avec lequel elle est +obligée de mener jusqu'au bout la vie.» + +C'est toujours là qu'il en faut revenir, à l'amour, à l'estime, à la +confiance réciproque. Quand on fait tout pour mériter ces sentiments +de son compagnon, ce n'est pas encore assez: il faut tout faire pour +les lui accorder. Et il est, très malheureusement, des natures pour +qui le second effort est incomparablement plus difficile que le +premier. + +«Vous, femmes et mères, s'écrie Léon Tolstoï, vous savez le bonheur de +l'amour pour l'époux, ce bonheur qui n'a point de fin, qui ne se brise +point comme tous les autres, mais qui est l'aurore d'un bonheur +nouveau, l'amour pour l'enfant.» + +Et, comme c'est une dualité qui est l'unité dans la famille, ce +bonheur, que l'époux donne, n'est pas moins vivement goûté par lui. Se +sentir aimé de celle qu'on aime, il n'est point de félicité comparable +dans la vie, point de joie aussi pleine et délicieuse dont soit +capable notre coeur. + +Une précieuse prédisposition à cet amour qui parfume et dore tout, +c'est la bonté. «L'homme bon, écrivait M. Guizot, trouve presque +toujours que sa femme a raison; il n'est pas enchanté quand il peut +lui prouver qu'elle a tort; il ne craint pas qu'on ait plus d'esprit +que lui, il a dans son coeur un trésor dont il fait jouir tous ceux +qui l'entourent, sans que le fond s'épuise jamais.» + +De même la douceur qui, quand elle est sincère, n'est que la plus +aimable forme de la bonté, «est l'arme la plus puissante des femmes, +et celles que le bonheur n'a pas favorisées en peuvent surtout, dans +une union mal assortie, faire chaque jour l'expérience. Quoi qu'il en +coûte, il faut supporter avec bonté, avec patience du moins, les +défauts ou les torts d'un mari, lui céder sans répugnance, déférer à +ses volontés. Jamais de tels sacrifices ne sont entièrement perdus par +celle qui les fait. Si un mari est raisonnable et bon, il aime à l'en +dédommager; s'il ne l'est pas, la douceur est encore le moyen le plus +efficace pour le ramener à son devoir; elle triomphe tôt ou tard[24].» + + [24] Horace Raisson: _Code conjugal_. + +Sir John Lubbock n'a pas d'autres conseils à donner à l'un comme à +l'autre des époux. «Combien cette charité, qui supporte tout, croit +tout, espère tout, endure tout, serait efficace, dit-il, pour adoucir +et dissiper les chagrins de la vie et ajouter au bonheur du foyer +domestique! Le foyer domestique assurément peut être un hâvre de repos +contre les orages et les périls du monde. Mais pour le rendre tel, il +ne faut pas se contenter de le parer de bonnes intentions, il faut le +faire brillant et joyeux. + +»Si notre vie est une vie de peine et de souffrance, si le monde +extérieur est froid et lugubre, quel plaisir de revenir à +l'ensoleillement d'heureux visages et à la chaleur de coeurs que nous +aimons!» + +La puissance de l'amour,--je dis de l'amour familial, calme, reposé, +constant et quotidien, non point de ces grands coups de passion qui +emportent comme un vent de tempête et laissent retomber à plat,--n'est +ici nullement exagérée. Elle va bien plus loin et n'a d'autre terme +que l'héroïsme. C'est cet héroïsme que M. Georges Duruy a voulu +caractériser, lorsqu'il dit dans l'avant-propos d'une de ses récentes +nouvelles, _Victoire d'âme_: «L'amour chez une femme plus âgée que son +mari ou que son amant, chez une femme qui aime avec ses sens, tout +autant qu'avec son coeur, peut arriver à se spiritualiser, à se +_sublimer_, à prendre quelque chose de si _maternel_, qu'il n'y a plus +place en lui pour rien de ce qui est seulement suggestion de la chair. +C'est le dernier terme de l'amour, le plus haut.» + +Et en effet, si les termes de désintéressement et d'abnégation +laissent encore, quand on les creuse jusqu'au fond, toucher le tuf de +l'amour de soi, on peut dire qu'une personne, homme ou femme, n'en +aime entièrement une autre que lorsqu'elle rapporte à soi toutes les +joies et tout le bonheur de celle qu'elle aime, et qu'elle n'y +rapporte que cela. Ne compter pour rien ses propres peines et ses +propres douleurs, ne sentir qu'à travers un autre, mettre toute sa vie +dans la vie de l'être aimé, voilà l'amour dans sa plénitude et sa +perfection. Bien peu, il est vrai, en sont possédés à ce point; mais +tout le monde peut le concevoir et y aspirer. + + Le seul bien qui nous intéresse, + Crois-m'en, car je l'ai médité, + C'est le trésor de la tendresse + Plus humain que la vérité, + +a dit un poète philosophe[25]. + + [25] Sully-Prudhomme, _Le Bonheur_. + +Ce trésor de la tendresse, nous le portons tous en nous. Mais, hélas! +comme un vin généreux s'aigrit dans un vaisseau impur, ce trésor se +tourne trop souvent en fléau et en malédiction. + +«Qui sait aimer n'a jamais fait souffrir», déclare un proverbe, +rigoureusement vrai. Mais que de gens aiment sans savoir aimer, et +font de leur amour un instrument à deux tranchants avec lequel ils se +déchirent eux-mêmes en torturant ceux qu'ils aiment! Nous ne +reviendrons pas sur ce triste sujet; il suffit de s'y être arrêté +pendant un chapitre[26]. Mais il était indispensable de le rappeler +ici: «la jalousie, le soupçon, le reproche sont les sources les plus +fécondes de désunion; l'indulgence aimable, la confiance sans bornes, +rendent seuls durables les vrais attachements: l'on n'est pas tenté de +courir après le bonheur, lorsque, sans efforts, on est assuré de le +trouver chez soi[27].» + + [26] Chap. IV, _Miel et Fiel_. + + [27] Horace Raisson. + +Les médecins ne sont pas moins explicites et affirmatifs sur ce point +que les moralistes. + +«La confiance, écrit le Dr Debray, est la pierre fondamentale sur +laquelle repose l'édifice du mariage. Si cette pierre manque, +l'édifice s'écroule et, avec lui, la tranquillité, le bonheur.» + +Un poète a dit: + + Aimer, c'est la moitié de vivre. + +Il le prenait, si je ne me trompe, au sens mystique et religieux. Pour +nous, aimer et croire, c'est tout un. La jalousie, qui vit de +soupçons et prend ses imaginations détestables pour la réalité, est +une déformation de l'amour, et le pire ennemi du bonheur dans la vie à +deux. Les retours, les élans, les repentirs, les larmes de regret, les +embrassements passionnés, qui coupent d'ordinaire les accès de cette +maladie noire, procurent peut-être de fortes et inattendues +jouissances, mais ces emportements de l'esprit ou des sens ne sont pas +plus l'amour que l'intoxication de l'alcool n'est une alimentation. +D'ailleurs, les plaies se cicatrisent mal sous ces caresses, car, à la +première fantaisie, les mains qui les ont faites et qui cherchaient à +les fermer, s'acharneront, avec je ne sais quelle âcre et douloureuse +volupté, à les rouvrir et à les multiplier. + +«Combien plus heureux ce ménage où le coeur des époux est attiré par +une confiance réciproque, où la fusion des âmes existe, où elles se +penchent naturellement l'une vers l'autre, comme deux vases dont le +premier renferme une liqueur qui est nécessaire au second. Le mari, +dans cette vie de confiance mutuelle, verse dans l'âme de la femme +l'intelligence, la lumière, la vigueur et le conseil; la femme, de son +côté, ombrage la tête de son époux avec une couronne de fleurs +gracieuses; elle lui donne, comme un arbre fécond, la fraîcheur et les +fruits de l'âme aimante; elle le dédommage des peines de la vie, elle +essuie ses larmes, elle glisse dans ses veines une huile de joie et de +bonheur[28].» + + [28] Landriot: _La Femme forte_. + +Et que l'on ne croie pas que cette source bénie se tarit avec l'âge. +Ecoutez plutôt encore le même auteur, s'adressant à la femme mariée +depuis longtemps: + +«On dit que le vin est le lait des vieillards: cette parole est encore +plus vraie du vin de l'affection. Vous devez avoir dans votre coeur +quelques gouttes de ce vieux vin; vous devez en avoir en abondance +pour peu que vous ayez conservé celui de la jeunesse et de l'âge mûr. +Donnez-en tous les jours une coupe remplie jusqu'au bord à votre +mari, qui déjà succombe et dont le front porte les traces de la fin de +son automne et du commencement de l'hiver.» + +«Aimer et croire», il n'est pas d'autre recette, répétons-le, pour +extraire de la vie à deux tout le bonheur humain. + + + + +CHAPITRE IX + +LE NERF DE LA GUERRE + + +Le nerf de la guerre est aussi le grand ressort du ménage. Après nous +être occupé des conditions morales de la vie à deux, il est temps +d'aborder l'étude des conditions matérielles dans lesquelles cette vie +peut le plus aisément se maintenir et se développer. Nous n'écrivons +pas pour une classe de la société plutôt que pour une autre. Afin +d'éviter les redites, les doubles emplois et les divisions qui +grossiraient ce livre outre toute mesure, c'est à la moyenne que nous +nous adressons d'ordinaire; mais les plus riches comme les plus +pauvres peuvent faire leur profit de nos calculs et de nos conseils. +C'est à eux de les adapter à leur position sociale: il n'y a là qu'une +affaire de proportion. + +Il faut de l'argent pour vivre, peu ou prou. Strictement, il en faut +plus pour vivre à deux que seul, bien que, dans la pratique, l'homme +célibataire dépense presque toujours autant, si ce n'est plus, que +l'homme en ménage. + +Cet argent provient du patrimoine ou du travail. Tantôt c'est le mari +qui le possède ou le gagne; tantôt la femme l'apporte en dot; tantôt, +et c'est le cas le plus fréquent, la dot de la femme vient s'ajouter +au capital ou au revenu du mari. Il est donc naturel, prudent, +nécessaire même de supputer, avant le mariage, les ressources qu'on +peut arriver à mettre en commun et de s'assurer si ces revenus sont +suffisants pour faire face aux nécessités de la vie à deux. Nous +renvoyons, pour le fond de cette question, à ce que nous en avons dit +dans _Doit-on se marier?_ Constatons seulement que si l'or est une +chimere dont il faut savoir se servir, comme le chantait si bien +Scribe, l'art de s'en servir sans danger n'est pas commun, et qu'en +tout cas cette chimère, en dépit des facilités qu'elle apporte à +l'existence, ne fait pourtant point le bonheur. + +Dans l'épopée finnoise, _le Kalevala_, Ilmarinnen, le forgeron divin, +forge une fiancée d'or et d'argent pour Weinamoinen. Celui-ci, content +d'abord d'avoir une femme si riche, la trouve bientôt intolérablement +froide, car, malgré feux et fourrures, chaque fois qu'il la touche, +elle le glace. + +Pour être vieille, l'allégorie ne manque pas encore d'actualité. + +«Sous Louis XIV, une bourgeoise de Paris, ayant de vingt à trente +mille livres de dot, épousait un avocat. Avec trente-cinq à quarante +mille livres, elle devenait la femme d'un trésorier de France. Si sa +dot s'élevait de quarante-cinq à soixante-quinze mille livres, on la +mariait à un conseiller au Parlement. Apportait-elle de deux cent à +six cent mille livres, elle pouvait prétendre à un gentilhomme +titré[29].» + + [29] Vicomte de Broc, _La France pendant l'ancien régime_. + +Les chiffres ne sont plus les mêmes, non plus que les désignations des +positions sociales; mais, en fait de prétentions dans les alliances, +les choses n'ont guère changé, que je sache. Du reste, il ne m'est pas +prouvé,--au contraire--que ces trocs d'une dot contre une position ou +un titre aient jamais assuré des unions heureuses, pas plus sous +l'ancien régime que sous le nouveau. + +C'est pourquoi je partage l'avis de l'Anglais Henry Taylor, qui +écrivait dans un petit livre fort sensé, intitulé: _Notes from Life_: +«Eu égard à la quantité de choses dont le concours est requis pour +faire un bon mari et un heureux ménage, le père risque d'imposer de +cruelles limites au choix de sa fille, lorsqu'il ajoute la richesse +aux qualités nécessaires au prétendant. Même les mariages pauvres +faits par l'imprévoyance ont moins de chances de finir mal que les +mariages riches faits par la contrainte.» + +Seulement cette exigence vient aussi souvent, sinon plus, du côté du +garçon que du côté de la fille, et elle est alors encore plus à +blâmer. Tout homme qui, par son travail ou sa fortune propre, est à +même de vivre convenablement dans le milieu social où il évolue, et +qui recule devant le mariage parce qu'il a peur d'imposer des +privations à sa femme et à ses enfants, est un égoïste qui ne craint, +à vrai dire, que pour la satisfaction de ses goûts[30]. + + [30] Voy. _Doit-on se marier?_ ch. IV, V et XI. + +L'union contractée, que les ressources soient petites ou +grandes,--«c'est un point délicat et sur lequel les avis seront +longtemps partagés, que celui de savoir si, dans un ménage bien réglé, +la bourse doit être commune et la clef du secrétaire en double +partie.» + +Le _Code conjugal_, qui pose la question, la résout ainsi: «Certes, il +n'appartient pas à la femme de s'ingérer dans la question des revenus +communs, et il y aurait folie à elle d'avoir une telle prétention; +mais il est naturel qu'elle participe à tous les avantages que procure +la fortune. Dans la plupart des ménages parisiens, le mari alloue à sa +femme une somme fixe pour sa toilette et sa dépense particulière. Rien +ne nous semble moins convenable. Une femme, obligée d'attendre la fin +du mois pour toucher ses appointements, ses gages, ne se trouve pas +obligée à plus d'économie, et se voit parfois contrainte d'ajourner le +mémoire d'une couturière, d'une modiste, d'un bijoutier. C'est en +confiant sans réserve à sa femme la garde entière de la fortune +commune, qu'on l'intéresse à n'en user qu'avec sagesse et économie. + +»Quant à ces maris, comme on en voit trop, refusant à leurs femmes les +moyens de paraître ainsi qu'il convient à leur état dans le monde; +grondant, criant misère à tout propos, nous n'en parlerons pas. C'est +une mauvaise économie que celle qui met une femme aux prises entre la +coquetterie et la sagesse. Le bonhomme Platon écrivait, il y a quelque +mille ans: «Il semble que l'or et la vertu soient placés des deux +côtés d'une balance, et qu'on ne puisse ajouter au poids du premier +sans que l'autre devienne au même instant plus léger.» + +Voilà qui est bien, et nous n'allons pas contre la justesse de ces +observations. Nous ne saurions cependant admettre comme absolu le +verdict qu'Horace Raisson porte contre le système qui consiste à +ouvrir à la femme, sur le budget commun, un crédit mensuel +proportionné au revenu des époux et aux besoins de la maison. Elle +sait au juste sur quoi elle peut compter, et c'est à elle à ne pas se +mettre dans le cas que redoute l'auteur du _Code conjugal_, cas +fâcheux assurément, mais qui l'est moins encore que la tentation de +puiser les yeux fermés dans la bourse commune, et peut-être finalement +de l'épuiser. + +Cela n'implique, d'ailleurs, ni défiance, ni mauvaise volonté, ni +gestion arbitraire de la part du mari. C'est une simple règle posée +d'un mutuel accord, et qui n'empêche en aucune façon les deux époux +d'avoir la plus parfaite unité de vues, de bourse et d'intérêts. On +s'engage, après mûre considération, à ne dépenser, pour l'entretien +courant de la maison et les articles de toilette, qu'une somme +déterminée. C'est prudence et raison que d'agir ainsi. + + Femme mariée doit être simple, + Et porter la guimpe, + +dit un proverbe du quinzième siècle. La guimpe change de forme et de +nom avec les temps et les modes. Mais ce qui ne change pas, c'est le +précepte de simplicité donné dans ces vers naïfs. Nous ne voulons pas +dire que la femme mariée ne doive pas se mettre suivant sa fortune, +son rang, les convenances et les habitudes du monde dans lequel elle +vit; mais elle doit toujours conserver cette simplicité relative qui +distingue la femme d'intérieur, la mère de famille de celles pour qui +la vie n'a d'autres obligations que leurs caprices et leurs plaisirs. + +«L'économie domestique n'est pas une vertu brillante, disait Mercier, +mais elle compose une vertu solide, et une des plus belles que je +connaisse. Elle est le fondement des maisons, ainsi que des grands +établissements: ce sont les racines obscures qui nourrissent les +pompeux feuillages de ces arbres qui portent leur front dans la nue. +La misère est une source continuelle de soucis rongeurs, +d'inquiétudes, de peines d'esprit, d'insomnies cruelles: elle est +conseillère de plusieurs actions basses et iniques. L'économie, qui +chasse tous ces tourments, qui nous met à couvert de ces épines, est +tout à la fois et le soutien consolant de notre vie, et la sauvegarde +de notre vertu; c'est un doux oreiller où nous sommeillons sans +crainte de l'avenir, toujours obscur. L'économie enfin est la vertu la +plus utile à la génération qui doit succéder: elle embrasse donc deux +âges à la fois: privilège qui n'appartient guère qu'à elle.» + +Sans s'élever à des considérations si élevées, ni surtout à une langue +si fleurie, un autre moraliste de la même époque[31] s'exprime ainsi: + + [31] Ferrand. + +«L'avarice et la prodigalité sont deux extrêmes, entre lesquels se +trouve une sage économie. Vous sentez que cette économie est toujours +relative au rang que l'on occupe. Il faut toujours tenir un état +conforme à son rang; mais quand vous outrez ce qu'il demande, vous +vous ruinez, sans que personne vous en sache gré. Il en est de même de +celui qui ne met aucun ordre dans sa maison; il peut être +perpétuellement trompé par ses domestiques; et ce qu'on lui vole est +perdu pour lui, sans qu'il s'en fasse honneur. Ainsi, plus la place +que l'on occupe exige que l'on ait de domestiques, plus il faut les +assujettir à une règle exacte, et les maintenir avec fermeté.» + +Tous ces conseils s'adressent autant à l'homme qu'à la femme. Il en +est de même de ce passage, que nous empruntons à Henry Taylor: + +«L'art de vivre à l'aise consiste à régler son genre de vie d'un cran +au dessous de ses moyens. Le confort et la jouissance dépendent plus +de la facilité dans les détails de la dépense que d'un degré de plus +ou de moins dans le genre de vie que l'on mène; et, chose qui a encore +une bien autre importance, l'esprit est moins obsédé de questions +d'argent. + +«Gardez-vous d'associer faussement dans votre esprit le plaisir avec +la dépense,--de vous dire que, puisque le plaisir peut s'acheter avec +de l'argent, l'argent ne saurait se dépenser sans procurer de +plaisir.» + +Le proverbe qu'on répète encore dans certaines de nos provinces: + + Assez n'y a si trop n'y a, + +ne signifie pas qu'il faut en avoir trop pour en avoir assez, mais +bien qu'on n'en aura assez qu'autant qu'on mettra, quelle que soit +d'ailleurs la chose à consommer, un surplus en réserve, ne serait-ce +que pour se convaincre soi-même que, si l'on peut encore désirer au +delà, ce qu'on a suffit réellement. En un mot, il faut se contenter +non pas de ce qu'on a, mais d'un peu moins qu'on a. + +Notre proverbe est donc d'un degré plus sage que celui de G. Meurier: + + Il faut prendre le pot au feu + Selon son estat et revenu, + Et qui guères n'a despendre peu. + +Charron a traité le sujet dans une page remarquable, que je demande la +permission de rapporter. + +«Les préceptes et advis de mesnagerie principaux sont ceux-cy: 1. +Acheter et despendre toutes choses en temps et saison, elles sont +meilleures et à meilleur prix. 2. Garder que les choses qui sont en la +maison ne se gastent et perissent, ou se perdent et s'emportent, cecy +est principalement à la femme: à laquelle Aristote donne par preciput +ceste authorité et ce soin. 3. Pourvoir premierement et +principalement à ces trois, Necessité, Netteté, Ordre: et puis s'il y +a moyen, l'on advisera à ces trois autres (mais les Sages ne s'en +donneront pas grand peine: _non ampliter sed munditer convivium: plus +salis quam sumptus_) Abondance, pompe et parade, exquise et riche +façon. Le contraire se pratique souvent aux bonnes maisons, où il y +aura licts garnis de soye, pourfilez d'or, et n'y aura qu'une +couverture simple en hyver, sans aucune commodité de ce qui est le +plus necessaire. Ainsi de tout le reste. + +»Regler sa despense: ce qui se fait en ostant la superfluë, sans +faillir à la necessite, devoir et bienseance: un ducat en la bourse +fait plus d'honneur que dix mal despendus, disait quelqu'un. Puis, +mais c'est l'industrie et la suflisanse, faire mesme despense à +moindre frais, et sur tout ne despendre jamais sur le gain advenir et +esperé. + +»Avoir le soin et l'oeil sur tout: la vigilance et présence du +maistre, dit le proverbe, engraisse le cheval et la terre. Mais pour +le moins le maistre et la maistresse doivent celer leur ignorance et +insuffisance aux affaires de la maison, et encores plus leur +nonchalance, faisant mine de s'y entendre et d'y penser: car si les +officiers et valets voyent que l'on ne s'en soucie, ils en feront de +belles.» + +On le voit, la sagesse ne vieillit point. Elle était la même au temps +des _OEconomiques_ qu'au seizième siècle; elle est la même encore +aujourd'hui. + +L'administration générale de la fortune, le placement des fonds, les +dépenses extérieures que l'homme est amené à faire par ses affaires ou +ses distractions, ne nous occuperont pas ici. Ce que nous avons à en +dire, et nous ne voulons en dire que peu, trouvera place au chapitre +suivant. Mais, dans l'organisation intime de la vie à deux, dans le +fonctionnement de cet organisme délicat dont le coeur est au foyer, la +femme joue un si grand rôle, la façon dont elle emploie l'argent +qu'elle a entre les mains a des conséquences telles, non seulement sur +le bien-être, mais aussi sur le bonheur des deux époux, qu'il nous +faut forcément entrer dans quelques détails. Nous les emprunterons à +un livre oublié, oeuvre de deux dames qui y ont enseigné en bons +termes et avec toute la lucidité du bon sens, le résultat de leur +expérience. En voici le titre tout au long: _Manuel complet de la +Maîtresse de maison et de la parfaite Ménagère, ou Guide pratique pour +la gestion d'une maison à la ville et à la campagne, contenant les +moyens d'y maintenir le bon ordre et d'y établir l'abondance_. Par +madame Gacon-Dufour. Seconde édition, mise dans un nouvel ordre et +très augmentée par madame Celnart. Paris, Roret, 1828; 1 vol. in-16. + +Tout, à peu près, est prévu dans les réflexions générales dont ces +dames font précéder les instructions qu'elles donnent pour les divers +soins du ménage, et nous croyons ne pouvoir mieux faire, malgré la +longueur de la citation, que de les offrir à méditer. + +«_Ce n'est pas assez de faire le bien_, dit un livre de piété fort +connu, _il faut le bien_ _faire_. Cette maxime toujours utile est +indispensable en ménage, où tout doit être exécuté avec une méthode, +un ordre constant. La première chose à faire est donc un sage calcul +de ses moyens pécuniaires, une sage distribution de leurs produits, un +invariable emploi de ses instans; la seconde est l'observation des +règles que l'on s'est prescrites. + +»De concert avec son époux, la maîtresse de maison commencera par +calculer ses revenus et ses dépenses: elle verra ce qu'il faut pour le +loyer, le mobilier et son entretien, le chauffage, l'éclairage, les +domestiques; elle allouera les frais des vêtemens, de la nourriture +ordinaire, et les dépenses extraordinaires qu'elle pourra avoir à +faire dans ce genre: ceux du blanchissage l'occuperont ensuite. Il est +bon de subdiviser pour éviter l'erreur, et de dire, tant pour le mari, +tant pour la femme, pour chaque enfant, etc. Elle songera ensuite aux +menues dépenses qui s'attacheront spécialement à son état dans le +monde et à celui de son époux, comme voyages, ports de lettres, +réceptions, cadeaux, abonnements aux journaux, achats de livres, +frais d'éducation, etc.; il faut toujours prévoir et même laisser un +léger compte ouvert pour les dépenses imprévues, comme le remplacement +d'objets perdus, cassés, la réparation de divers accidens, les soins +qu'exigent de légères indispositions et autres choses semblables. Par +là, on s'épargne à la fois et ces lamentations, ces regrets prolongés +lorsqu'arrivent quelques-unes de ces contrariétés, et cette économie +mal entendue qui, pour épargner le remplacement d'une vitre brisée, +laisse pénétrer dans les appartemens une humidité nuisible, malsaine, +qui gâte les meubles, occasionne des rhumes fatigans, dangereux +peut-être... M. Say, dans ses _Principes d'Économie politique_, cite +une famille de villageois ruinée pour avoir omis de mettre un loquet à +une porte, qu'on se contentait de fermer au moyen d'une cheville de +bois. Un porc, sur lequel ils comptaient pour payer leur terme, +s'échappa par la porte mal fermée; en courant inutilement après, le +fermier gagna une fluxion de poitrine; cette maladie acheva de le +mettre à la misère, et ses meubles furent saisis par les huissiers. On +sent comment, dans chaque ménage, des causes semblables peuvent +produire de semblables effets. + +»Ce n'est pas assez d'avoir assigné pour chaque dépense, d'avoir songé +même aux frais imprévus; il faut encore, il faut indispensablement +s'arranger de manière à mettre de côté une partie de son revenu de +chaque année. Si l'on n'avait point d'enfans, il serait bon de prendre +cette précaution pour se prémunir contre les pertes, les maladies: +jugez si l'on peut s'en dispenser lorsqu'on a une nombreuse famille, +qu'il faut élever, pourvoir selon son état?... L'obligation +d'économiser devient encore plus urgente, si la grande partie, si la +totalité de vos revenus dépend d'une place que mille circonstances +peuvent subitement vous ôter... + +»Il est encore une résolution que doit prendre une maîtresse de +maison, sans se permettre une seule fois de l'oublier, c'est de payer +comptant tout ce qu'elle achète, pour sa toilette surtout: les +besoins du luxe sont, dans l'état actuel de nos moeurs, si bien mêlés +aux besoins de la nécessité, ils sont si décevans, si variés, il est +si facile de se laisser entraîner, qu'il faut se prémunir contre +l'occasion, contre soi-même. Remet-on à payer plus tard, on achète +avec facilité à mesure que les circonstances, l'attrait, la fantaisie +excitent; on ne songe plus au paiement; les emplettes s'accumulent, +les mémoires s'enflent, et l'instant de les acquitter est l'instant +des troubles, des querelles, de la gêne. S'acquitte-t-on, au +contraire, à mesure qu'on achète, on sent la valeur de l'argent, on +retranche sur ce que sollicite l'occasion, on refuse à la fantaisie. +Fait-on une dépense déraisonnable, l'aisance de son intérieur, les +besoins de son mari, de ses enfans, qui souffrent de cette capricieuse +emplette, donnent une forte leçon dont on se souvient à l'avenir. Du +reste, quelque frivole que l'on soit, on voit avec regret cet échange +d'une forte somme contre les brillantes bagatelles de la mode; et je +suis persuadée que nos plus prodigues élégantes dissiperaient une +fois moins d'argent si l'habitude de payer tout de suite leur +permettait de réfléchir. + +«Ces points convenus, la maîtresse de maison aura un livre ouvert qui +portera les sommes allouées pour chacune des dépenses mentionnées plus +haut: elle écrira régulièrement les détails journaliers de chacune de +ces dépenses; l'addition en sera faite chaque mois, et la +récapitulation générale à la fin de l'année, afin de juger si l'ordre +adopté dans la maison excède l'allocation des fonds; si, au contraire, +l'allocation excède, ou si l'un et l'autre marchent également. On sent +que, dans le premier cas, une réforme est urgente; que, dans le +second, il faut attendre, avant d'augmenter sa dépense, que +l'expérience de l'année suivante, de plusieurs années même, ait +renouvelé cet excédent, car on ne saurait trop se précautionner contre +les chances fâcheuses du sort et l'entraînement de la vanité... +L'habitude d'un surcroît de dépense se prend bien vite, se quitte +difficilement, et de courts succès engendrent de longs revers.» + +Un des chapitres les plus importants dans les fonctions de la +maîtresse de maison est celui de la table ou de la nourriture. + + Viande et boisson perdition de maison, + +déclare, non sans quelque vérité, un dicton populaire. Il faut +pourtant boire et manger. La manière dont on le fait a même une grande +influence sur l'agrément des rapports entre les deux époux, outre +qu'elle intéresse au plus haut degré les finances du ménage. Voyons +donc ce que disent mesdames Gacon-Dufour et Celnart sur un sujet où la +femme est maîtresse absolue, agissant sans autre contrôle que la +satisfaction ou le mécontentement gastronomique de son mari. + +«La maîtresse de maison doit considérer la nourriture sous le triple +rapport de la santé, du plaisir et de l'économie... + +»Son premier soin sera de fixer des heures invariables pour les repas, +d'après l'état de son mari et les habitudes reçues... Les heures une +fois adoptées d'après les convenances de votre intérieur, que rien ne +puisse les déranger, car si la domestique pense qu'on attendra, elle +retardera ensuite; ou si elle est exacte et que vous ne le soyez pas, +les ragoûts seront brûlés, les sauces tournées; on emploiera beaucoup +plus de combustible, et il coûtera davantage pour manger un mauvais +dîner. Que la règle de vos repas ait donc, en quelque sorte, force de +loi; n'attendez jamais ni personne de la maison, ni convives invités; +qu'on en soit bien persuadé, et que si l'on a besoin de faire avancer +ou retarder l'heure des repas, on vous en prévienne à l'avance, afin +que les préparatifs soient faits en conséquence et que les mets n'en +souffrent pas. Outre l'ordre du temps du repas, la bonne ménagère +veillera à l'ordre de leur composition...» Elle profitera «de la +saison pour que sa table soit variée d'une manière agréable. Ce soin +la dispensera de la recherche dans les assaisonnemens, témoignera de +son attention pour le bien-être de son époux, et lui deviendra en très +peu de temps chose si facile, qu'elle ne s'en apercevra même pas. + +»Les détails de la nourriture sont extrêmement multipliés, et +cependant il faut tous les connaître... Pour y parvenir, il faut payer +chaque mois le boulanger, le boucher, l'épicier, le charcutier, s'il y +a lieu; porter leurs comptes sur le grand livre de dépenses, et avoir +un autre petit livre sur lequel on inscrira chaque jour tout ce qui +s'achètera pour la table; on en fera le relevé chaque semaine, et au +bout du mois, additionnant les calculs des quatre semaines, on portera +le total sur le grand livre...» On verra de cette façon «si la dépense +est égale d'un mois à l'autre: on se rendra compte des motifs, des +circonstances qui ont pu la diminuer ou l'accroître, et on ne dira +jamais, comme trop de femmes: _Je ne sais pas comment cela se fait_. + +»Quelque fortune qu'ait la maîtresse de maison, quelque confiance +qu'elle ait en ses domestiques, elle ne se contentera pas de commander +les repas d'après ce qui a été dit précédemment; elle veillera à ce +que les provisions journalières soient faites de bonne heure, afin de +mieux choisir et de payer moins cher; elle examinera si le poids est +juste, si les objets sont de bonne qualité; elle les fera disposer de +la manière la plus avantageuse pour la garde, dans l'office de cuisine +ou dans le garde-manger...» Elle prendra soin qu'aucun gaspillage ne +se produise, que rien ne se perde et qu'on tire parti de tout. Légères +économies, dira-t-on. «J'en conviens; mais nulle économie répétée +n'est à dédaigner. _Les grandes économies du ménage_, dit M. Ch. +Dupin, _portent toujours sur les objets à bon marché_...» + +L'art de conserver les substances alimentaires procurera à la bonne +ménagère d'agréables et profitables économies. «Par là, elle se +dispensera des frais de détail, toujours coûteux; elle épargnera la +peine et le temps de ses domestiques, et, tout en exigeant moins, elle +en retirera plus; car une domestique que l'on ne charge pas d'une +multitude de commissions, de courses, de petits achats mal entendus, +ayant beaucoup de temps de reste, peut en donner une partie au +raccommodage du linge de cuisine, à la filature, etc... Survient-il à +dîner quelques personnes que l'on n'attendait pas? on n'est point +forcé de courir chez le traiteur; les provisions sont sous la main: +que de fatigue, d'impatience, de frais et d'ennuis sont épargnés!...» + +L'impartialité nous force à dire ici que nous avons entendu des +personnes fort compétentes vanter le système contraire, et assurer +que, malgré la surveillance la plus active, les approvisionnements +amènent forcément le gaspillage. _Provisions_, _profusion_, voilà leur +mot d'ordre. Nous ne nous sentons point en état de prendre parti, mais +nous croyons, sans malice, que, l'un et l'autre système, suivant les +circonstances et celles qui les appliquent, sont fort bons. C'est le +cas de répéter une fois de plus le proverbe anglais: Rien ne réussit +comme le succès. + +«De toutes les économies mal entendues dont la maîtresse de maison +doit se défendre, une des plus pernicieuses est celle qui aboutit au +manque d'éclairage. Faute d'y voir on perd du temps, on casse les +objets, on se heurte souvent d'une manière dangereuse. Si dans la +nuit on se trouve subitement réveillé par quelque accident, les +secours sont lens, et souvent même inefficaces, par cette raison. La +ménagère doit donc établir un éclairage constant, suffisant, approprié +aux divers endroits de la maison, aux différentes heures et +occupations. Elle doit en ce genre avoir des provisions, les +distribuer avec ordre, et surtout veiller à ce que tous les ustensiles +soient tenus dans la plus grande propreté.» + +Le chauffage, les approvisionnements et l'aménagement des +combustibles, donnent lieu à des observations analogues. + +Pour ce qui est du linge, il faut que la maîtresse de maison n'en ait +ni trop, ni trop peu. «Trop, il jaunit sans servir, encombre les +armoires, et c'est de l'argent inerte qui pourrait avoir un produit +avantageux. Pas assez est peut-être pis encore: on n'a pas le temps de +l'arranger, de le raccommoder convenablement; la nécessité des autres +dépenses fait ajourner celle-ci; le linge s'altère de plus en plus, +s'use bientôt tout à fait: il faut des frais extraordinaires pour le +renouveler. Si on ne le peut, l'esprit de désordre s'introduit dans la +maison... + +«Une chose indispensable, c'est de placer le linge à votre usage, +ainsi que vos vêtemens, le linge et les habits de votre mari, de vos +enfans, à portée de la chambre de chacun. Cette seule précaution +épargne beaucoup de perte de temps, de confusion et d'ennui... + +»Tout le linge en général, et principalement les serviettes, doit être +longtemps reprisé avec soin; mais il arrive un certain point où il +n'est plus susceptible d'être raccommodé; alors le temps énorme qu'on +emploie à sa réparation est un temps perdu. Quand le linge est ce que +l'on appelle _élimé_, choisissez ce qu'il peut y avoir de bon dans les +coins pour l'usage de vos enfants, ou pour mettre des pièces à celui +qu'on peut raccommoder encore, et que le reste soit en réserve pour +les cas de maladie... Chacun voit combien il est ennuyeusement onéreux +d'employer beaucoup de temps, de payer de nombreuses journées +d'ouvrières pour raccommoder du linge qui revient du blanchissage tout +aussi mauvais qu'avant d'y aller. Voilà, s'il en fut jamais, une +économie mal entendue... + +»Un état détaillé du linge, qui en marque le nombre, les diverses +qualités, la date, le degré de bonté et d'usage, doit se trouver dans +chaque armoire, et se vérifier tous les trois mois. Grâce à cette +habitude, vous saurez à point nommé la quantité de linge qui +s'approche plus ou moins de la réforme... + +»Il en est des habits comme de tout le reste; dit madame Pariset dans +ses _Lettres sur l'Economie domestique_, «c'est l'arrangement et la +propreté qui conservent tout, l'on a remarqué que les femmes les moins +riches et qui dépensent le moins pour leur toilette sont souvent les +mieux mises.» La nécessité de conserver ce qu'elles ne peuvent +renouveler que rarement, l'habitude de l'ordre qu'inspire et facilite +en général une fortune médiocre, voilà les raisons de cet avantage, +qui surprend au premier abord.» Ajoutons-y le bon goût, que les +richesses ne donnent pas. + +«Attendez pour adopter quelque mode, qu'elle se soit établie, et +lorsqu'elle est d'une nature ridicule, attendez que l'usage général en +ait presque fait une loi, car il arrive que ces modes grotesques ne +durent qu'un mois, et qu'ensuite il est impossible de se servir de +choses qui ont coûté fort cher. Au reste, gardez-vous de la manie de +faire et de refaire sans cesse vos bonnets, vos fichus: comme la mode +et la fantaisie varient continuellement, le temps s'use, l'étoffe +disparaît dans ces mutations puériles, qui entraînent beaucoup de +peines, de dépenses, font négliger le soin du ménage, et, en +déplaisant avec raison au mari, amènent souvent l'humeur et la +discorde. De plus, les petites filles prennent ce goût et, femmes, +restent toujours de grandes enfants jouant à la poupée... + +»Quant aux emplettes des vêtemens, le temps en est à peu près fixé à +chaque saison, afin d'avoir des choses plus nouvelles. Il importe de +se garder des bons marchés, des choses passées de mode, puisque la +mise d'une femme ne vaut que par la grâce et la fraîcheur. Mais il +faut avant tout consulter les circonstances qui peuvent se rencontrer, +comme les frais d'une maladie, un retard de paiement, une perte +quelconque. C'est alors sur l'habillement, et surtout sur sa toilette +personnelle que la maîtresse de maison doit faire porter la réduction +nécessaire; son premier devoir comme son premier plaisir étant le +bien-être continuel de son intérieur. Alors son mari ne s'apercevra +point du sacrifice, ou s'il s'en aperçoit, ce sera pour chérir encore +plus sa compagne...» + +Tout le chapitre XIX serait à citer. «Je n'ai, dit l'auteur, cessé +jusqu'ici de prêcher l'ordre, et la régularité en est l'âme. Fixez le +temps du sommeil pour chaque personne de votre maison; les femmes +doivent dormir un peu plus que les hommes, et les enfants plus que les +femmes. Que chez vous, en été, on se couche à dix heures et qu'on se +lève à six, et pendant l'hiver à onze heures et à sept. Les +domestiques doivent se coucher un peu après et se lever avant. Pour +éviter toute discussion et tout prétexte à cet égard, mettez un +réveille-matin dans leurs chambres... + +«Dès que vous serez levée, vous ferez préparer le cabinet, l'atelier, +le laboratoire de votre mari, en un mot la pièce où il doit s'occuper; +si un emploi quelconque l'appelle à bonne heure dehors, vous veillerez +à ce qu'il prenne quelque chose de chaud. Donnez ensuite un coup +d'oeil à toute la maison; voyez si la cuisine est propre; examinez les +restes et le parti qu'on en peut tirer, ordonnez les repas du jour: +veillez à faire nettoyer et préparer les chambres; tandis qu'on fera +la vôtre, occupez-vous à mettre en ordre les comptes de la veille... +Si vous avez de jeunes enfans, à l'heure déterminée pour leur lever, +passez avec la bonne dans leur chambre, veillez à ce qu'on les +habille, qu'on les peigne proprement, ou bien occupez-vous de ces +soins, si doux pour une mère... Sachez toujours ce qu'ils font, même +lorsqu'ils s'amusent. + +«... Ne laissez jamais la moindre dépense arriérée, même celle des +ports de lettres chez le portier; fixez le temps que vous emploierez à +l'éducation de vos enfans, et cela d'après leur âge, leur sexe, votre +état. Si vous êtes seule, tout en vous occupant d'ouvrages à +l'aiguille, nécessaires au bien-être de la maison, cultivez votre +mémoire, exercez votre imagination sur quelque sujet littéraire, votre +jugement sur quelque trait d'histoire; tâchez de pouvoir vous dire +chaque jour: «Je n'ai pas perdu un moment pour les autres et pour +moi-même.» + +«... Passez à vous distraire le temps qui suit immédiatement le repas, +et fixez l'emploi habituel de vos soirées selon qu'il conviendra à +votre mari. Tâchez d'y mettre un peu de variété; qu'il y ait chaque +semaine une soirée pour aller au dehors, une pour se réunir entre +amis, ou recevoir, si c'est votre usage; une autre pour la lecture, +une autre pour les correspondances de politesse et d'amitié, etc.; +toutes choses que vos goûts et votre position doivent nécessairement +varier. + +»Fixez également les époques où vous paierez vos domestiques, soit +chaque année, soit tous les six ou trois mois (ou tous les mois), +comme il leur conviendra... Ne manquez jamais à leur donner leur +argent au jour convenu, car, faute de cela, ils seront négligens et +d'une arrogance outrageante... Parlez-leur avec bonté, mais ne les +entretenez point pour vous-même; gardez-vous de ces moments +d'épanchemens, où, malgré soi, on parle de ce qui intéresse: c'est le +commencement de l'empire d'un domestique, ou tout au moins d'une +familiarité qui finira par devenir insupportable, et à laquelle plus +tard vous ne pourrez plus vous opposer... Fixez le temps qu'ils +peuvent donner au maintien de leurs propres affaires; qu'ils aient le +dimanche quelques heures de promenade ou de récréation. A l'occasion +du premier de l'an et de votre fête, ainsi que de celle de votre mari, +qu'ils aient une gratification, donnez-leur aussi quelques-uns des +restes de vos vêtemens, mais qu'ils ne s'en fassent jamais un droit. +Faire fréquemment et sans motif des cadeaux à ses domestiques, est +leur inspirer cent fois plus d'exigence que de gratitude. Ne souffrez +point qu'ils s'arrogent le droit de punir vos enfans; qu'ils soient +pleinement convaincus qu'ils seront congédiés dès qu'ils les +frapperont. + +«Quelque habileté qu'ait une domestique, si vous suspectez sa +fidélité, il faut la congédier sans balancer, parce que c'est un vrai +supplice de vivre avec quelqu'un dont on se défie. Vainement vous +ôteriez vos clefs, vous prendriez toutes les précautions imaginables, +elle trouverait à chaque instant le moyen de mettre votre vigilance en +défaut; et, du reste, ces soins continuels sont bien la chose la plus +ennuyeuse et la plus pénible. Le manque de moeurs ne doit trouver non +plus aucune indulgence auprès de vous. Pour la malpropreté, l'humeur, +la négligence, vous pourrez faire plusieurs représentations et fixer +le temps que vous accordez pour que l'on se corrige de ces défauts; +mais au bout du temps prescrit, s'il n'y a point d'amendement, +avertissez que vous ne pouvez plus les souffrir. Quant à +l'impertinence, quelle que soit la douceur que l'on trouve à +pardonner, vous êtes forcée de ne la point tolérer, car on vous ferait +ensuite la loi. Les domestiques sont comme les enfans, ce n'est qu'en +montrant de la fermeté que l'on acquiert le droit d'avoir de la +douceur. Pour tous les autres travers, l'oubli, l'étourderie, +montrez-vous patiente, indulgente; au surplus, qu'en toute occasion on +voie qu'il vous en coûte de gronder; acquittez-vous-en le plus +brièvement possible. Si vous avez de l'humeur, gardez-vous de la +passer sur vos domestiques, vous paieriez cet instant de pitoyable +satisfaction par leur manque d'égards, d'attachement, d'obéissance +même, car il est avéré que plus on crie, plus on exige, et moins on +est obéi... + +»Ne souffrez pas que vos domestiques demeurent dans une inaction +absolue, même en dehors de leur service; engagez-les à lire de bons +livres, à raccommoder leurs effets, à soigner leurs affaires; +opposez-vous aussi aux commérages et surtout gardez-vous d'imiter la +plupart des maîtres qui, pour se débarrasser du bruit des enfans, les +envoient le soir à la cuisine, c'est-à-dire à l'école des caquets, de +la sottise, et c'est encore le moindre mal. + +»... Si vous connaissez le prix du temps, que vous chérissiez la +propreté; que, juste et bonne, vous ne vous emportiez jamais sans +cause et ne le fassiez en quelque sorte que malgré vous; si vous +prenez garde à tout, et tirez parti de toutes choses, que vous +gouverniez sagement votre maison, soyez sûre que vos domestiques +seront laborieux, propres, dociles, économes, reconnaissans; ils +vieilliront chez vous, feront partie de la famille et contribueront +plus qu'on ne pense au bien-être de votre intérieur. + +»Il n'est pas besoin que j'appuie sur le désagrément de changer +souvent de domestiques, car il faut ajourner forcément l'ordre, +l'aisance du service, qui tiennent à l'habitude, ainsi que la +confiance et l'affection. Que vos domestiques n'ignorent pas votre +répugnance sur ce point: ils estimeront votre caractère; mais qu'ils +sachent aussi que cette répugnance ne vous fera jamais tolérer un +vice: ils redouteront votre fermeté.» + +Arrivée au bout de sa tâche,--nous n'avons, bien entendu, rapporté ici +que les préceptes les plus généraux, à l'usage de tout le monde et +praticables dans tous les cas,--l'auteur dit, sans fausse modestie, et +avec l'honnête et simple accent de la vérité: «Je crois avoir donné +tous les conseils véritablement utiles pour la conduite d'une maison: +ce sera aux ménagères à suppléer à ce que je n'ai pu dire... mais je +suis persuadée qu'une femme qui suivrait ces avis, qui se répéterait +comme des maximes constantes: _ordre et propreté, ne rien laisser +perdre, rendre tout utile ou agréable_, qui se regarderait comme +l'artisan obligé du _bien-être_ de tous les siens, ferait la fortune, +et, ce qui est mieux encore, le bonheur de sa maison.» + +On ne saurait trop y insister: la femme «doit faire régner l'ordre, +l'économie et la plus exquise propreté dans l'intérieur de sa maison; +il existe une foule de petits détails domestiques qui ne sont pas +faits pour un mari; et c'est pourtant la négligence de ces riens +importans qui ruine une fortune, parce que les dépenses, sans +importance au premier coup d'oeil, sont journalières et reviennent à +chaque instant[32].» + + [32] Horace Raisson. + +Que le mari mette donc entre les mains d'une telle femme l'argent +qu'il gagne ou qu'il reçoit, le nerf de la guerre, et elle saura, +qu'il y en ait peu ou beaucoup, le manier avec assez d'intelligence et +d'énergie pour sortir victorieuse de toutes les difficultés +matérielles qui peuvent s'opposer à la félicité conjugale, au radieux +et complet épanouissement de la vie à deux. + +Pour terminer par une note plus gaie ce chapitre un peu bourré de +détails techniques et spéciaux, rappelons les dix commandements de la +ménagère. Comme les dix commandements de l'Église, ils en supposent au +moins douze autres dont le texte, pour n'être pas formulé, n'en a pas +moins, dans tout ce que nous disons ici, son commentaire perpétuel. + + 1. Dans la maison n'enfermeras + Tes enfants seuls aucunement. + + 2. Allumettes ne laisseras + Traîner partout imprudemment. + + 3. D'un bon grillage entoureras + Foyer qu'approche ton enfant. + + 4. Eau bouillante ne laisseras + Dans son chemin un seul instant. + + 5. Lampe à pétrole n'empliras + Sans bien l'éteindre auparavant. + + 6. Jamais ton feu n'aviveras + Par ce pétrole follement. + + 7. Ta citerne ne quitteras + Sans la fermer soigneusement. + + 8. Dans le cuivre ne laisseras + Refroidir aucun aliment. + + 9. Dans le zinc ne placeras + Fruits au vinaigre inconsciemment. + + 10. Poisons toujours enfermeras + Pour éviter triste accident. + + + + +CHAPITRE X + +LE MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES + + +La sphère d'activité de la femme, c'est le ménage. Elle rayonne au +dehors, mais tout doit s'y rapporter. L'homme, au contraire, a pour +département les affaires extérieures, le maniement des fonds, les +fonctions civiles et militaires, les intérêts politiques et +industriels, les poursuites de littérature et d'art, les questions de +compétition, d'avancement, de succès, de gain, tout ce qui constitue +la lutte pour la vie; et la maison est pour lui le lieu du calme et du +repos. C'est une grande faute d'intervertir les rôles ou d'empiéter de +l'un sur l'autre: les résultats en sont souvent funestes, et rien ne +prête à rire davantage. + +Le _Jean-Jean_ ne vaut pas mieux que la _virago_; seulement il est +plus ridicule. A une époque où la rudesse des moeurs faisait qu'on +n'en venait guère aux gros mots sans en venir aux coups, la _Coutume +de Senlis_ (1375), entre autres, édictait contre de tels maris cette +punition joyeuse: + + «_Les maris qui se laissent battre par leurs femmes seront + contrains et condemnés à chevaucher sur un âne, le visaige par + devers la queue du dit âne._» + +«Il y a, dit La Bruyère, telle femme qui anéantit ou qui enterre son +mari, au point qu'il n'en est fait dans le monde aucune mention: +vit-il encore, ne vit-il plus? On en doute. Il ne sert dans sa famille +qu'à montrer l'exemple d'un silence timide et d'une parfaite +soumission. Il ne lui est dû ni douaire, ni conventions; mais à cela +près, et qu'il n'accouche pas, il est la femme, et elle le mari... +Monsieur paie le rôtisseur et le cuisinier, et c'est toujours chez +madame qu'on a soupé.» + +Tout le monde peut mettre, sous ce portrait, le nom de quelque +personne de connaissance, car, pour n'être pas très communs, les +ménages institués sur ce modèle se rencontrent un peu partout. On lit +dans l'ouvrage anglais _Pensées d'une femme sur les femmes_: +«J'entendais un jour une femme mariée dire avec beaucoup de +complaisance et de satisfaction: «Oh! monsieur m'épargne toute la +peine dans l'intérieur du ménage; il fait le menu du dîner, va chez le +boucher choisir la viande, paie toutes les notes, tient les comptes de +la semaine, et ne me demande jamais de faire quoi que ce soit.» A part +moi, je pensais: «Ma chère, si j'étais vous, j'aurais grand'honte et +de moi-même et de M. X***.» + +Le fait est qu'il n'y a pas à tirer vanité d'un tel renversement de +devoirs, qui n'est évidemment qu'un pur désordre. + +D'autres s'y prennent plus habilement, parce qu'au lieu d'être +simplement des paresseuses ou des frivoles, elles sont ambitieuses et +prétendent exercer leur gouvernement sur ce qui les regarde le moins. +Madame de Rémusat nous donne le signalement de cette espèce. + +«Combien de femmes, dit-elle, toujours prêtes, aux yeux du public, à +satisfaire les fantaisies frivoles, à exécuter les ordres de détail, +usent l'autorité d'un mari sur une foule de minuties, pour ressaisir +la liberté dans les occasions qui les intéressent, et acquièrent, par +ce mélange habile de la complaisance et de la ruse, une indépendance +très effective», et très dangereuse, ajoutons-le. + +Le mari qui s'ingère dans les choses du ménage par esprit tatillon, ou +par un sentiment jaloux et déplacé de son autorité, ne fait pas de +meilleure besogne. «Il y a beaucoup d'hommes qui exercent ou +prétendent exercer une surveillance minutieuse sur les dépenses du +ménage: très certainement il vaudrait toujours mieux qu'une femme eût +toute l'autorité domestique. Nous sommes faites pour les détails, +nous avons le goût et l'intelligence des petites choses, et nous +savons mieux que les hommes nous faire obéir des subalternes, tout en +commandant avec plus de douceur[33].» + + [33] Madame de Rémusat. + +Ce sont là des raisons; mais il y en a une autre, celle qu'exprime +trivialement, mais énergiquement, le proverbe: «Chacun son métier, +etc.» Que fera la femme, si vous lui prenez ses fonctions? Ne +craignez-vous pas qu'elle n'occupe à des pensées ou à des oeuvres qui +ne sont point faites pour vous plaire, les loisirs que vous lui créez? +Et vous-même, ou vous êtes un membre inutile de la société, n'ayant +rien à faire parmi vos semblables, ou vous négligez, pour usurper des +soins qui ne sont pas les vôtres, les travaux qui vous incombent, les +intérêts que vous avez à sauvegarder. + +De son côté, suivant la judicieuse remarque d'Horace Raisson, «la +femme tire sa considération de celle dont elle sait entourer son +époux; elle doit donc toujours paraître s'en rapporter à ses +lumières, surtout en présence de témoins.» + +J'ai eu souvent l'occasion d'observer, dans des familles étrangères, +la réserve extrême dans laquelle la femme se tient en public vis-à-vis +du mari. Jamais un mot de contradiction, d'objection, de doute. Elle +n'a pas d'autre avis que le chef de famille; elle ne parle pas avant +lui, et quand il a parlé, tout est dit. Nous sommes loin des +discussions, du ton tranchant ou agressif, des interventions +personnelles aigre-douces, volontaires ou mutines, de l'étalage +bruyant d'importance et d'autorité dont tant de femmes, dans nos +ménages français, se font comme un point d'honneur. Eh bien, je ne +veux pas contester l'influence de la Française sur les décisions et +particulièrement sur l'humeur de son mari; mais la vérité me force à +dire que jamais un homme ne fera rien sans avoir sérieusement consulté +dans l'intimité cette femme qui s'efface tellement en public. Elles +ont l'une et l'autre la satisfaction qu'elles recherchent: la +première a l'influence effective et profonde, le respect et l'estime +de son mari; la seconde, dont on dit: «elle n'a pas froid aux yeux, +cette petite femme-là», ou «elle n'a pas sa langue dans sa poche», ou +«c'est elle qui le fait filer doux!» et autres phrases ironiquement +admiratives, voit ce même mari, dont elle ferme si lestement la bouche +devant la galerie, la dédaigner, parfois la malmener, dans le tête à +tête, et ne faire, en somme, que ce qu'il veut. + +Un journal littéraire anglais du siècle dernier, le _Tattler_, dit +quelque part: «Le bon mari garde sa femme dans une saine ignorance de +ce qu'elle n'a pas besoin de savoir.» Et plus loin: «Il ne sait pas +grand'chose celui qui dit à sa femme tout ce qu'il sait.» + +On aurait grand tort d'en conclure que l'homme doit avoir, en tant que +mari et chef du ménage, des secrets pour sa femme. Mais, de même qu'il +lui messiérait de demander à celle-ci les comptes minutieux de son +administration intérieure et la chronique détaillée de ses rapports +quotidiens avec les fournisseurs et la cuisinière, de même--et à bien +plus forte raison, car les intérêts d'autrui y sont presque toujours +engagés,--ne la tiendra-t-il pas au courant, par le menu, de ses +conversations d'affaires, des travaux de son emploi, des faits et +gestes de ses commis, des confidences des gens qui le consultent, des +intrigues et des _potins_ de ses collègues ou compétiteurs. Il +risquerait fort, s'il le faisait, de troubler la paix d'esprit de sa +femme en même temps que son propre jugement. Sans compter qu'en des +cas nombreux il y a de l'indélicatesse, de la déshonnêteté et +quelquefois du crime à révéler, même à la moitié de soi-même, ce qu'on +a appris dans son bureau administratif ou dans son cabinet de +consultation. Dans des cas semblables l'oreille gauche ne doit pas +même entendre ce qui est dit à la droite, et le devoir strict est de +se taire. Il n'est qu'un seul moyen de tenir ignoré ce qu'on ne veut +pas qui soit su: c'est de ne le dire à personne, non pas même à soi, +tout bas! Faut-il rappeler l'apologue de Midas? + +Bien entendu, il y a, suivant les circonstances, la nature des +affaires, le caractère et la portée d'esprit de la femme, des degrés, +des tempéraments, des nuances, dont le mari est juge. Autant il est +nécessaire de se taire sur ce qui regarde autrui, autant il est +toujours doux et souvent utile de parler avec confiance et sincérité +de ce qui ne regarde que soi. «Une épouse, dit avec un grand bon sens +Madame de Rémusat, doit se complaire dans la conversation d'un mari +occupé des affaires publiques. Elle peut avoir d'elle à lui un avis +sur son opinion s'il est membre d'une assemblée, sur son livre s'il +est écrivain, sur son vote s'il n'est que citoyen; elle doit entrer +dans ses projets relativement aux progrès de la science, de l'art ou +du métier qu'il exerce. Eclairée et sensible, dévouée et prudente à la +fois, presque toujours la raison s'applaudira de l'avoir consultée, et +l'amour lui rapportera une part du succès.» + +A un autre point de vue, l'homme a, pour certaines choses laides de la +vie, une science et une expérience forcément acquises au contact des +autres hommes et dans l'entraînement de plaisirs et de liaisons +irrégulières qui, dans notre étrange ordre social, sont pour les +jeunes gens comme la préparation nécessaire, l'initiation obligatoire +aux vertus de l'homme marié et à la pureté de la vie de famille. Il +fera sagement de garder pour lui ses notions spéciales, et de +conserver de son mieux à sa femme cette naïveté délicieuse, qui est +l'ignorance du mal. + +Elle en sera mieux gardée dans son intérieur, pendant que lui +travaillera au dehors. La fermentation des idées fausses ou malsaines +dans une tête de femme est plus redoutable pour sa vertu que les +douces et sollicitantes paroles des séducteurs. Si son imagination est +pure, si nulle curiosité maladive ne la met en éveil, le mari, présent +ou absent, suffira, avec les devoirs et les soins de son ménage, +féconds en saines joies, à occuper son esprit. Si les affaires +l'appellent au loin, il pourra, comme le dit Horace Raisson, voyager +sans crainte, car il saura que chez lui, là-bas, la femme qu'il a +laissée au foyer, la mère de ses enfants, _dimidium animæ suæ_, +attend chaque jour avec anxiété l'heure où passe le facteur. + + «Qu'il est à plaindre, s'écrie William Cobbett, l'homme qui ne + peut pas abandonner tout chez lui, et qui n'est pas bien sûr, + bien certain que tout est aussi en sûreté que s'il le tenait + dans sa main! Heureux le mari qui s'éloigne de sa maison et de + sa famille avec aussi peu d'inquiétude que l'on quitte une + auberge, et qui, à son retour, serait plus surpris d'avoir + quelque reproche à faire, qu'il ne le serait si le soleil + s'arrêtait tout à coup!...» Puis, parlant pour son compte, il + ajoute: «J'ai goûté les plaisirs inexprimables du chez-soi et de + la famille, et j'ai joui, en même temps, de la parfaite + indépendance du célibataire; sans cette indépendance, je + n'aurais jamais pu accomplir tant de travaux, car le plus petit + souci domestique m'eût enlevé toute mon énergie.» + +Telle est la force de la femme dans le monde. Non seulement elle crée +et élève les hommes de l'avenir, mais elle complète et arme pour la +lutte, en lui assurant la paix du foyer, son mari, l'homme du présent. + + + + +CHAPITRE XI + +LA FÉE DU FOYER + + +«Milton, disait quelqu'un au grand poète anglais après son troisième +mariage, votre femme a la fraîcheur d'une rose.»--«Il se peut, +répondit le pauvre poète, mais je suis aveugle et je n'en sens que les +épines.» + +Ne recherchons pas si l'odorat manquait comme la vue à l'Homère des +puritains. Il suffit de constater que sa femme n'était pas tout à fait +une Xantippe et qu'en tant que mari, lui n'était rien moins qu'un +Socrate. + +L'auteur des _Doutes sur différentes opinions reçues dans la société_ +pose ces deux axiomes à double tranchant: + +«Quelques femmes ne peuvent réussir à gouverner leurs maris; mais il +n'y a pas un mari peut-être qui parvienne à gouverner sa femme... + +»On voit un petit nombre de maris faire la félicité de leurs femmes; +c'est un phénomène que de rencontrer une femme qui fasse le bonheur de +son mari.» + +Un moraliste d'une autre envergure, La Bruyère, avait dit déjà plus +finement: «Il y a peu de femmes si parfaites qu'elles empêchent leurs +maris de se repentir, au moins une fois le jour, d'avoir une femme, ou +de trouver heureux celui qui n'en a point.» + +Voilà le ton sur lequel bon nombre d'hommes modérés, sensés, +quelques-uns doués d'une grande acuité d'observation et d'une +remarquable sagacité de jugement, parlent souvent des femmes. D'autres +y ajoutent des plaisanteries au gros sel ou des ironies de +pince-sans-rire, comme dans ces vers de Pope: + + «Grande est la bénédiction d'avoir une femme prudente, + qui met un point d'arrêt aux luttes domestiques. + L'un de nous deux doit gouverner, et l'un obéir, + et puisque, chez l'homme, la raison a tout pouvoir, + laissons cet être frêle, la faible femme, faire ses volontés. + Les épouses, dans toute ma famille, ont gouverné + Leurs tendres maris et calmé leurs emportements.» + +L'homme qui ne voit dans la femme que la rivale de son autorité et qui +fait du foyer le théâtre d'une lutte mesquine et sotte, répétera ces +railleries et y ajoutera, de toute la bonne foi de son coeur égoïste +et de son esprit borné. D'autres les répéteront et y ajouteront aussi, +tantôt par fanfaronnade, tantôt par un niais respect humain et parce +qu'avec les loups il faut hurler, tantôt enfin pour le seul plaisir de +railler, par amour du paradoxe ou de la satire, sans se croire +eux-mêmes et sans se soucier qu'on les croie. + +Nous qui nous tenons en dehors de ces catégories, qui n'avons d'autre +préoccupation que la vérité et ne poursuivons d'autre but que le +bonheur du couple humain, nous ne pouvons, tout en constatant des +exceptions douloureuses, que sourire à tous ces discours amers ou +comiques, et dire ce que nous savons et ce que nous voyons. Tâche +aisée, lorsque tant d'autres, illustres par la pureté de leur vie et +l'éclat de leur talent, l'ont vu et su avant nous, et que, pour le +bien dire, nous n'avons qu'à reproduire leurs paroles. + +Voici, par exemple, le portrait de la jeune femme telle que la +concevait Fénelon. C'est M. Octave Gréard qui en a recueilli et +rassemblé les traits[34] «fermes et précis, dans le cadre de +gentilhommière provinciale où Fénelon la place.» Voyez-la «levée de +bonne heure pour ne pas se laisser gagner par le goût de l'oisiveté et +l'habitude de la mollesse; arrêtant l'emploi de sa journée et +répartissant le travail entre ses domestiques sans familiarité ni +hauteur; consacrant à ses enfants tout le temps nécessaire pour les +bien connaître et leur persuader les bonnes maximes; ayant toujours un +ouvrage en train, non de ceux qui servent simplement de contenance, +mais de ceux qui occupent de façon à ne point se laisser saisir par +le plaisir de jouer, de discourir sur les modes, de s'exercer à de +petites gentillesses de conversation; s'intéressant à la culture de +ses terres; ne dédaignant aucune compagnie, car les gens les moins +éclairés peuvent fournir, pour peu qu'on sache les faire parler de ce +qu'ils savent, un enseignement profitable; attentive à tout ce qui +touche au bonheur du «nombreux peuple qui l'entoure»; fondant de +petites écoles pour l'instruction des pauvres et présidant des +assemblées de charité pour le soulagement des malades; menant au +milieu de ces occupations solides et utiles une existence régulière et +pleine, plus concentrée qu'étendue, mais non sans élévation morale et +animant tout autour d'elle du même sentiment de vie.» + + [34] Oct. Gréard: _L'Education des Femmes par les femmes; + Fénelon_. + +Dans une donnée plus moderne et moins sévère, madame de Girardin nous +offre cette charmante esquisse[35]: «Tout est gracieux dans un jeune +établissement, tout parle d'amour, chaque objet du ménage est un gage +d'union. Cette joie du luxe n'est pas de l'orgueil, c'est le premier +plaisir de la propriété, c'est la vie intime, c'est la famille, c'est +quelquefois même l'amour; comme on l'aime, cette argenterie et ce beau +linge damassé qui vous appartiennent en commun avec le jeune homme que +vous appeliez hier monsieur, et qui vous nommait avec respect +mademoiselle! Comme tous ces objets grossiers du ménage deviennent +poétiques quand ils vous installent dans votre bonheur, quand ils +viennent à chaque instant du jour vous prouver que vous êtes unis pour +la vie, et que vous avez le droit de vous aimer!» + + [35] _Lettres du vicomte de Launay._ + +Nous n'attendrons pas qu'on nous dise que toutes les jeunes femmes ne +sont pas châtelaines dans des gentilhommières et qu'il en est qui se +marient sans argenterie ni linge damassé. Si le milieu est plus +humble, les objets seront différents, mais les rapports entre ces +objets, aussi bien que les idées qu'ils réveillent, resteront les +mêmes. Le ménage de l'ouvrier est aussi riche en joies du coeur que +le ménage de l'homme de finances, s'il ne l'est pas davantage. Et même +lorsque la misère noire s'abat sur les déshérités et les parias, le +dernier morceau de pain dur est moins amer à la bouche de l'homme qui +le partage avec celle qu'il aime. + +Mais laissons ces situations extrêmes. Si dignes d'intérêt qu'elles +soient--et rien ne l'est davantage,--nous ne nous les sommes point +proposées pour étude en ces pages qui s'adressent à la moyenne des +conditions dans notre état social. Il nous suffit de noter en passant +la puissance de la femme pour adoucir la vie de l'homme, même +lorsqu'elle est le plus rude, pour l'attirer et le retenir au foyer, +même lorsqu'il est éteint et froid. + +Analysons, s'il se peut, ce charme souverain. D'où vient-il, et quels +en sont les éléments! + +«On dit d'ordinaire que la beauté, quelque enchanteresse qu'elle soit +avant le mariage, devient une chose indifférente après. Pourtant si la +beauté est de telle nature que, non seulement elle attire +l'admiration, mais qu'elle contribue à donner à cette admiration la +profondeur de l'amour, je ne suis pas de ceux qui pensent que ce qui +charmait l'amant doit être, du jour au lendemain, perdu pour le mari.» + +Ces paroles de Henry Taylor nous semblent fort sensées. Pour bien les +comprendre, toutefois, il ne faut pas oublier que la beauté est chose +essentiellement relative. Le sens esthétique peut être satisfait dans +les conditions les plus diverses, quel que soit l'âge, quelle que soit +même l'imperfection des traits ou des formes. Mais nier qu'il existe +ou qu'il ait une influence considérable sur les sentiments, serait +nier gratuitement l'évidence. + +Il est permis de dire avec le prélat catholique[36]: «La beauté ne +peut qu'être nuisible, à moins qu'elle ne serve à faire marier +avantageusement une fille. Mais comment y servira-t-elle, si elle +n'est soutenue par le mérite et par la vertu? Elle ne peut espérer +d'épouser qu'un jeune fou, avec qui elle sera malheureuse, à moins que +sa sagesse et sa modestie ne la fassent rechercher par des hommes d'un +esprit réglé et sensibles aux qualités solides. Les personnes qui +tirent toute leur gloire de leur beauté deviennent bientôt ridicules: +elles arrivent, sans s'en apercevoir, à un certain âge où leur beauté +se flétrit, et elles sont encore charmées d'elles-mêmes, quoique le +monde, bien loin de l'être, en soit dégoûté. Enfin il est aussi +déraisonnable de s'attacher uniquement à la beauté, que de vouloir +mettre tout le mérite dans la force du corps, comme font les peuples +barbares et sauvages.» + + [36] Fénelon, _De l'Education des Filles_. + +Sans doute; mais ni la force du corps, ni la beauté ne sont quantités +négligeables. Et, à moins que l'on n'ait affaire aux coquettes, la +beauté ne se flétrit point si vite et ne devient pas si dégoûtante que +Fénelon semble le croire. En tout cas, et quoi qu'en puisse penser le +monde, le mari et la femme vieillissent ensemble, mais leurs souvenirs +restent jeunes, et, aussi longtemps qu'ils s'aiment, ils se voient +avec leurs yeux de fiancés. Elle est, à notre sens, encore plus +touchante qu'ironique, l'aimable création du chansonnier qui a pour +refrain: + + C'était en dix-huit cent, + Souvenez-vous-en... + +Nombreux sont les couples qui, jusqu'au bout, se souviennent et vivent +dans l'enchantement des premières heures, comme Monsieur et Madame +Denis. + +Le _Code conjugal_ a donc raison lorsqu'il dit: + +«Une femme a besoin des grâces pour conserver l'affection de son mari; +elle doit, même chez elle, être toujours mise avec une certaine +recherche. Le soin, l'élégance, ont un charme innocent et secret, dont +un mari, autant, plus qu'un autre peut-être, ne peut méconnaître +l'attrait et la puissance.» + +Dans une conférence sur la vie de ménage dans l'antiquité, +l'helléniste Egger disait, d'après Xénophon: «Le plus grand charme +d'une femme sera toujours la fraîcheur même de la jeunesse et de la +bonne santé; il s'entretiendra d'une manière simple et à peu de frais: +que la maîtresse du logis se lève de bonne heure, qu'elle se mêle au +travail de ses servantes, qu'elle mette la main à l'oeuvre, elle se +portera d'autant mieux et vieillira moins vite.» + +Grâce, bonne santé, bonne humeur, sympathie, intelligence et amour du +travail qui lui est propre, ne sont-ce pas là les éléments essentiels +qui font de la femme la joie de l'homme, la protectrice et la +directrice bienfaisante du foyer? + +A ce sujet, une Anglaise, d'un grand bon sens qui n'exclut pas la +finesse, fait quelques remarques qui méritent d'être rapportées. + +«Une maîtresse de maison ne peut pas toujours avoir la parure des +sourires, dit-elle fort justement. Il lui incombe parfois de trouver à +reprendre, et il arrive à la faiblesse de la nature de ne pas s'en +acquitter toujours avec toute la modération et toute la dignité +convenables. Ne le faites donc jamais en présence de votre mari. Ne +l'ennuyez pas du détail de vos griefs contre les domestiques et les +fournisseurs, ni de vos méthodes d'administration intérieure. Mais +surtout que rien de ce genre n'aigrisse ses repas, lorsqu'il vous +arrive d'être en tête à tête à table. Dans son commerce avec le monde +et dans ses affaires, il rencontrera souvent des choses qui ne peuvent +manquer de blesser un esprit comme le sien, et qui peuvent quelquefois +affecter son caractère. Mais lorsqu'il revient à la maison, qu'il y +trouve tout serein et paisible, et que votre gaieté complaisante lui +rende la bonne humeur et apaise toute inquiétude et tout ennui. + +»Efforcez-vous d'entrer dans ses occupations, de prendre ses goûts, de +profiter de ses connaissances; que rien de ce qui l'intéresse ne +paraisse vous être indifférent. C'est ainsi que vous vous rendrez pour +lui une compagne et une amie délicieuse, en qui il sera toujours sûr +de trouver cette sympathie qui est le ciment principal de l'amitié. +Mais si vous affectez de parler de ses occupations comme au-dessus de +vos capacités ou étrangères à vos goûts, vous ne sauriez lui être +agréable de ce côté, et vous n'aurez plus à compter que sur vos +charmes personnels, dont, hélas! le temps et l'habitude diminuent +chaque jour la valeur... Craignez, entre toutes choses, qu'il ne +s'ennuie ou se fatigue en votre compagnie. Si vous pouvez l'amener à +lire avec vous, à faire de la musique avec vous, à vous enseigner une +langue ou une science, alors vous aurez de l'amusement pour chaque +heure de loisir, et rien ne nous rend plus chers l'un à l'autre qu'une +semblable communauté d'études. Les connaissances, les perfections que +vous recevrez de lui seront doublement précieuses à ses yeux, et +certainement vous ne les acquerrez jamais avec tant d'agrément que de +ses lèvres... Avec un tel maître, vous sentirez votre intelligence +s'élargir et votre goût se raffiner bien au delà de votre attente; et +la douce récompense de ses louanges vous inspirera assez d'ardeur et +d'application pour surmonter facilement tout défaut de dispositions +naturelles que vous pourriez avoir.» + +Conseils judicieux qui, s'ils étaient suivis, épargneraient, de part +et d'autre, bien des déboires, et, disons le mot, bien des chutes! Ils +ne s'adressent point à toutes, dira-t-on, non sans quelque vérité. +Mais, encore une fois, les circonstances changent, et les applications +d'un principe juste changent avec elles. C'est aux intéressés d'être +assez de bonne volonté et de bonne foi pour en faire une raisonnable +adaptation. D'ailleurs, à un point de vue général et, on peut le dire, +qui ne souffre point d'exception, nous répéterons avec William +Cobbett: «Je défie tout homme actif de pouvoir aimer une paresseuse +plus d'un mois.» Un mois, deux mois, un an, plus ou moins, le temps, +ici encore, ne fait rien à l'affaire, car il ne sera jamais bien long, +et le résultat est toujours certain. + +En effet, les femmes «n'ont-elles pas des devoirs à remplir, mais des +devoirs qui sont les fondements de toute la vie humaine? Ne sont-ce +pas les femmes qui ruinent ou qui soutiennent les maisons, qui règlent +tout le détail des choses domestiques, et qui, par conséquent, +décident de ce qui touche le plus près à tout le genre humain[37].» + + [37] Fénelon. + +Ainsi parlait la vieille sagesse française: «La femme fait un mesnage +ou deffait[38].» + + [38] E. Meunier, _Trésor des Sentences_. + +Ainsi disait Charron: «Vaquer et estudier à la mesnagerie, c'est la +plus utile et honorable science et occupation de la femme, c'est sa +maistresse qualité, et qu'on doit en mariage chercher principalement +en moyenne fortune: c'est le seul doüaire, qui sert à ruyner, ou à +sauver les maisons, mais elle est rare.» + +Et il ajoutait,--ce qui est mélancolique: «Il y en a d'avaricieuses, +mais de mesnagères peu.» + +Nous croyons qu'il y en a plus que n'en voyait l'élève de Montaigne; +que beaucoup même savent d'instinct toutes les règles que nous +exposons et s'y conforment. Car enfin les bons ménages, les maisons +prospères ne sont pas tellement rares; et puisque c'est la femme qui +en est la clef de voûte et la cheville ouvrière, il faut bien que, le +plus souvent, elle connaisse et remplisse son devoir. + +Oui, on ne saurait trop le répéter, «dans toutes les positions de la +vie, le bonheur et la prospérité du ménage reposent sur l'activité de +la ménagère. Est-elle paresseuse, les domestiques sont paresseux, et +ce qui est encore plus funeste, les enfants le seront aussi: on +remettra au lendemain à exécuter les choses les plus pressantes, elles +seront mal faites, et le plus souvent elles ne le seront pas du tout. +Le dîner ne sera jamais prêt. Les courses, les visites ne seront pas +faites à temps; et il en résultera des inconvénients de toute espèce. +Il y aura toujours un arriéré effrayant de choses à moitié commencées, +ce qui est, même chez les riches, un véritable fléau[39].» + + [39] William Cobbett. + +Le _Code conjugal_ donne à ce propos un conseil précieux: Une épouse +sage évite de se répandre trop dans le monde, et, par la trop +fréquente exigence des petits devoirs de société, de contracter +l'habitude du désoeuvrement. C'est dans l'intérieur de sa maison que +l'on trouve surtout un bonheur solide et réel. «En restant d'ailleurs +plus constamment dans son intérieur, une femme habitue son mari à y +rester près d'elle.» + +Rien n'est à dédaigner dans les soins du ménage. La femme qui fait fi +de certains détails comme trop grossiers et au-dessous d'elle, a +l'esprit déplorablement faussé. Combien il avait un plus vif sentiment +du beau et des réalités de la vie, l'ancien qui s'écriait: + + «La belle chose à voir que des chaussures bien rangées de suite + et selon leur espèce; la belle chose que des vêtements séparés + selon leur usage; la belle chose que des vases de cuivre et des + ustensiles de table; la belle chose enfin (dût en rire quelque + écervelé, car un homme grave n'en rira pas) que de voir des + marmites rangées avec intelligence et symétrie[40].» + + [40] Xénophon, cité par Egger. + +C'est ce qu'avait admirablement compris la femme supérieure par la +beauté et par le talent, la grande artiste que fut Fanny Mendelssohn. +Rien, fût-ce la musique, dit un de ses biographes, ne rompait le +parfait équilibre de sa nature. Toutes les jouissances du coeur et de +l'esprit se partageaient ses facultés, aucune ne les absorbait. «Fanny +comprenait tout; elle s'enthousiasmait pour les grandes choses et +s'intéressait aux petites; rien ne lui était étranger ou indifférent. +Autant que les beautés de la nature et de l'art, elle sentait les +charmes du foyer et la poésie de la vie domestique. L'artiste +s'effaçait avec simplicité devant la mère de famille ou la ménagère. +Elle ne manquait à aucun de ses devoirs, même les plus humbles. Dans +une même journée elle dirigeait un orchestre chez elle et faisait des +confitures. Elle quittait son piano pour revoir un mémoire de +menuisier, et donnait dans une lettre à sa soeur des détails de +musique et des recettes de cuisine; tout cela sans fausse simplicité, +car rien n'était plus étranger à cette nature essentiellement vraie +que l'affectation et ce qu'on appelle la pose.» + +Ne rions pas de ces recettes de cuisine. Rappelons-nous plutôt le +plaisir que nous éprouvons tous devant une table élégante et bien +servie, et la maussaderie que nous inspire un dîner tardif ou manqué. +Quoi de plus naturel, d'ailleurs, que nous sachions gré à celle qui +prend soin de nous assurer une jouissance, et que nous nous sentions +mal disposés envers celle qui, s'étant chargée de ce soin, s'en +acquitte mal ou ne s'en préoccupe pas? + +«La bonne humeur, chez beaucoup de personnes, dépend de la bonne +santé; la bonne santé de la bonne digestion; et la bonne digestion +d'une nourriture saine, bien préparée, mangée en paix et avec plaisir. +Les repas mal cuisinés, malpropres, sont une cause aussi forte de +mauvaise humeur que maint ennui moral[41].» + + [41] _A Woman's Thoughts upon Women._ + + * * * * * + +Michelet, disait avec plus de charme et de sympathie: + + «Les femmes, quand elles veulent s'en donner la peine, + s'entendent à merveille à administrer le régime, à le varier + pour le meilleur entretien de la santé du corps et de l'âme. + Elles seules savent encore donner à la table un air de fête. + Avec quoi? Oh! bien peu de chose. Ce n'est souvent qu'un mets + mieux présenté, une fleur sur la salade, un fruit richement + coloré. Il n'en faut pas davantage pour réjouir les yeux et vous + mettre en appétit.» + +C'est pourtant de ces petites choses, de ces niaiseries, de ces riens, +que le gros du bonheur est fait, et bon nombre d'hommes trouvent là +leur idéal de félicité domestique. Aussi, sans retirer ce que nous +avons dit ou rapporté à propos de la sympathie intellectuelle si +désirable entre la femme et le mari, ne pouvons-nous pas ne pas +souscrire à ce conseil d'Horace Raisson: «Une jeune femme fait +sagement de ne se mêler que des affaires du ménage, et d'attendre que +son mari lui confie les autres.» + +Mais encore une fois, lorsque le mari cherchera dans sa femme, comme +il le fera toujours pour peu qu'il espère l'y trouver, la confidente +et le soutien de ses espérances et de ses efforts, que cet appel à ce +qu'il y a d'élevé dans les facultés de son esprit et de son coeur ne +lui fasse ni dédaigner ni négliger les fonctions de ménagère et de +mère de famille qui, pour humbles qu'elles paraissent, sont en réalité +au-dessus de tout. «Une des lettres si reposées que madame Roland +écrivait du Clos (23 mars 1785), la montre dans toute l'activité de la +vie de famille, s'occupant, au sortir du lit, de son enfant et de son +mari, faisant lever l'un, préparant à déjeuner à tous deux, puis les +laissant ensemble au cabinet, tandis qu'elle va elle-même donner son +coup d'oeil dans toute la maison, de la cave au grenier[42].» + + [42] Oct. Gréard. _L'Éducation des Femmes par les Femmes; Madame + Roland._ + +Et l'on sait si son mari avait des secrets pour celle-là. + +Une autre, qui savait à quoi s'en tenir, a appelé la gloire le tombeau +du bonheur, plus sincère peut-être en ce cri que ne l'était Lamartine +lorsqu'il écrivait, toujours en parlant de la gloire, ces vers fameux: + + Plus j'ai sondé ce mot plus je l'ai trouvé vide, + Et je l'ai rejeté comme une écorce aride + Que les lèvres pressent en vain. + +Leur véritable gloire, aux femmes, un écrivain inconnu la déterminait +au siècle dernier dans un opuscule que n'ouvrent plus que de rares +curieux: «Par une prudence soumise, une habileté modeste, douce, +adroite et sans art, elles excitent à la vertu, raniment les +sentiments du bonheur et adoucissent tous les travaux de la vie +humaine[43].» + + [43] Bénoit Touzelli. _Apologie des Femmes._ Turin, 1798, in-8o. + +Naguère encore le grand poète du siècle, en peignant d'un trait +héroïque les matrones de la cité romaine, traçait aux femmes modernes, +surtout aux femmes de France, le programme de la gloire où elles +doivent tendre: + + Ce qui fit la beauté des Romaines antiques, + C'étaient leurs humbles toits, leurs vertus domestiques, + Leurs doigts que l'âpre laine avait faits noirs et durs, + Leurs courts sommeils, leur calme, Annibal près des murs + Et leurs maris debout sur la porte Colline. + +Toujours et partout, suivant le mot de Bacon, les femmes, nos épouses, +«sont nos maîtresses, durant la jeunesse, nos compagnes quand vient +l'âge mûr, et nos nourrices dans la vieillesse.» + +Il y a longtemps que l'Ecriture traçait en paroles éloquentes, en +métaphores enflammées, le portrait de cette femme idéale, de cette fée +du foyer, que sont à des degrés divers toutes les mères de famille +dignes de ce nom. Le morceau se trouve partout et nous ne le +transcrirons pas une fois de plus. Mais on prendrait peut-être plaisir +à en lire la paraphrase faite en vers naïfs par une Poitevine du +seizième siècle, Catherine Neveu, demoiselle des Roches. A tout +hasard, en voici quelques fragments: + + Fuyant le doux languïr du paresseux sommeil + Ell' se lève au matin, premier que le soleil + Monstre ses beaux rayons, et puis faict un ouvrage + Ou de laine ou de lin, pour servir son mesnage, + Tirant de son labeur un utile plaisir... + Ainsi la dame sage ordonne sa famille, + Afin que son mary et ses fils et sa fille, + Ses servants, ses sujects, puissent avoir tousjours + Le pain, le drap, l'argent, pour leur donner secours + Contre la faim, le froid et maintes autres peines + Qui tourmentent souvent les pensées humaines... + Chacun la recoignoist pour ses perfections, + Son mary est prisé en tous lieux de la ville + Pour estre possesseur de femme si gentille: + Elle a dessus sa langue un coulant fleuve d'or, + Et tient en son esprit un précieux trésor + De grâce et de vertus...[44].» + + [44] _La Femme forte._ Imitation de la même de Salomon, dédiée à + la Royne mère du Roy (_Les OEuvres de mesdames des Roches, de + Poictiers, mére et fille._) Paris, Langelier, 1579. + +«Qui trouvera la femme forte? demande l'évêque Landriot. La femme +forte qui résiste aux chocs si nombreux de la vie, aux tristesses de +familles, aux froissements d'intérieur, et à toutes ces peines intimes +qui, semblables aux légions d'insectes en automne, assiègent +continuellement le coeur de la femme; la femme forte qui préside avec +une sagesse imperturbable aux travaux de sa maison, aux détails du +ménage, aux soins des enfants, à la surveillance des domestiques et à +l'ordonnance de cette multitude de petites affaires qui se succèdent +dans la famille aussi rapidement que les nuages dans le ciel? Qui +trouvera la femme forte, plus forte que le malheur, que les coups de +la fortune, que les calomnies, que la malignité humaine; et qui, après +le passage de toutes les vagues, demeure comme la colonne en mer pour +éclairer et fortifier les pauvres naufragés!» + +Heureux, inexpressiblement heureux celui qui n'a qu'à regarder à son +côté pour répondre: La voilà! + +C'est autant à l'un qu'à l'autre des deux époux qu'il appartient de +faire qu'un tel bonheur ne soit pas rare. + + + + +CHAPITRE XII + +LA GRANDE JOIE + + +Le mythe biblique de la formation de la femme tirée de l'homme, chair +de sa chair, os de ses os et sang de son sang, a une profonde +signification. L'homme sans la femme n'est pas complet, il lui manque +quelque chose de lui-même, et ce n'est que par son union avec la femme +que se constitue vraiment l'unité de l'être humain. C'est aussi par là +que s'assure physiologiquement la perpétuité de la race; et, comme il +arrive chaque fois que les conventions sociales sont d'accord avec la +nature, le but social du mariage aussi bien que la suprême joie des +époux, c'est l'enfant. + +L'enfant, nous lui avons consacré, dans le cours de ces essais, bien +des chapitres et même un volume tout entier[45]. Nous nous garderons +de notre mieux de tomber dans des redites, n'ayant à le considérer ici +que comme un facteur nouveau dans les éléments ordinaires et prévus de +la vie à deux. + + [45] _Comment élever nos enfants?_ Librairie illustrée, 1 vol. + in-18. + +Un adage français du seizième siècle, souvent repris et commenté sous +différentes formes, disait: «Enfans sont richesses de pauvres gens.» +Et les commentateurs d'ajouter, pour ceux dont l'esprit est lent, +qu'en effet les enfants des gens pauvres, et plus particulièrement des +paysans, coûtent peu à nourrir, aident les parents dès leur bas âge, +remplacent les valets de ferme, augmentent par leur travail les +produits de l'exploitation, et sont ainsi source de richesses pour les +pauvres. + +Ce sont là raisonnements d'économistes. Nous en apprécions la valeur, +mais nos préoccupations, pour le moment du moins, ne se portent pas de +ce côté. A notre point de vue,--celui des mères,--les enfants sont +richesses pour tous. Richesses de coeur, trésors d'affections, vivants +réservoirs de tendresse, sanction définitive de l'union des époux, qui +renouvelle et perpétue leurs premiers sentiments d'amour. + +«Le mariage sans enfants, c'est le monde sans soleil», a dit Luther. + +Un romancier contemporain, qui, sans doute, ne songeait guère au mot +du fameux réformateur, fait dire à un de ses personnages: + +«Le ménage sans enfants, quelle hérésie! C'est plus tard, devant le +foyer vide, devant la glace des cendres froides, le tête à tête d'une +vieille fille et d'un vieux garçon, deux vieux égoïstes, tout à leurs +manies, à leurs rhumatismes, à leurs grincheries longuement aiguisées +l'une contre l'autre comme deux lames de couteaux, tout au sentiment +de leur inutilité dans la société, sans la douceur d'êtres à aimer, +d'enfants, de petits-enfants, de toute cette vie neuve et fraîche, +sortie de vous, coulée de votre sang, et vous rappelant votre enfance, +votre jeunesse, adoucissant votre vieillesse de la caresse de +ressouvenirs?... Ah! allez! Qu'est-ce qui peut rattacher à la vie, +sans cela?...[46].» + + [46] Gustave Toudouze. + +Il semble que les choses mêmes s'animent, s'illuminent à la présence +de l'enfant. Lamartine a rendu cette impression subtile et vraie, ce +_sunt gaudia rerum_, avec une émotion singulièrement communicative, +quand il parle du temps + + Où la maison vibrait comme un grand coeur de pierre + De tous ces coeurs joyeux qui battaient sous ses toits, + +et où + + La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre, + Dans les beaux traits d'enfants nichés dans la maison. + +Un moraliste, qui s'est sérieusement occupé des questions qui touchent +à la famille et que nous avons déjà cité, M. Armand Hayem, met sous +nos yeux le contraste que présente la maison sans enfants à côté de +la famille féconde[47]. + + [47] Arm. Hayem, _Le mariage_. + +«La stérilité, de quelque cause et de quelque part qu'elle vienne, en +laissant une place vide dans le ménage, dénature le mariage et fait +perdre souvent tout sens moral à la femme. La maternité est si bien +faite pour elle, qu'avec la maternité, tout l'être féminin est emporté +et anéanti. Il n'est point de mari, si aimé qu'il soit, qui puisse +faire jaillir ce flot de tendresse inépuisable, de dévouement +constant, d'amour qui tient aux entrailles; et il n'est point de femme +qui puisse contenir longtemps ce flot dans son coeur sans le briser. +Comprend-on tout ce qu'est l'enfant et tout ce qu'il peut sur la +femme? Qu'est-ce que le lit nuptial sans le berceau? Une couchette +d'amour! Mais le berceau? C'est la mère, c'est la famille!--On le +croit vide et la femme y a déposé, dès le premier jour, son amour, son +espérance: l'avenir!--Et si l'enfant ne vient pas, c'est tout cela +qui meurt pour la femme et qu'elle ensevelit dans son âme.--Le pouvoir +de l'enfant est immense.--Qui est-ce qui retient la femme au foyer? +Qui est-ce qui y ramène le mari? Qui est-ce qui apaise toute querelle, +fait taire toute colère, provoque tout pardon; rapproche, unit, +enlace, entraîne?--Qui est-ce qui absorbe tout le coeur et tout le +cerveau de la mère? Qui est-ce qui retient la femme près de céder au +séducteur?--L'enfant!--il est l'âme du ménage, la vie de l'intérieur, +l'attrait de l'homme, l'ange de la paix domestique, l'idole de la +femme, la lumière de sa conscience, le plus sûr gardien de l'honneur +conjugal.» + +Dans les _Instructions de M. Ferrand à son fils_, le père, pour mettre +le jeune homme en garde contre la passion du jeu et lui montrer comme +elle dépouille sa victime de tout sentiment humain, rapporte une +lugubre anecdote: «Un très gros joueur de Paris, dit-il, laissait en +province, dans une petite terre, sa femme et trois enfans, pendant que +tous les jours il diminuait ou risquait leur fortune. Sa femme, +instruite des pertes énormes qu'il faisait, et n'espérant plus le +ramener par ses exhortations, lui envoya une très belle tabatière, sur +laquelle elle avait fait peindre ses trois enfans avec cette devise: +_Souvenez-vous d'eux_. C'était lui rappeler une idée qui devait +l'arrêter à tout moment. Mais la passion du jeu fut plus forte que +l'amour paternel; et après avoir perdu tout son bien, la tabatière fut +la dernière chose qu'il joua et perdit.» + +Encore l'avait-il gardée pour suprême enjeu. + +Hélas! de tout temps et en tout pays on a pu faire la remarque +exprimée par le grand poète dramatique anglais en des termes dont +Philarète Chasles a su rendre la poignante énergie: + +«Le tissu des vices humains est mêlé de vertus, le tissu des vertus +humaines est mêlé de crimes!» + +Mais laissons de côté les éternelles victimes des passions, ceux qui, +trop dénués de résistance, trop mous de volonté, tournoient sous leur +souffle comme le sabot sous le fouet. Qu'on les plaigne ou qu'on en +ait horreur, laissons flotter à la dérive ces épaves d'humanité. Il +n'en est pas moins vrai que l'enfant est le couronnement de la +famille, le lien le plus fort entre les époux et leur meilleure joie, +à tous les degrés de l'échelle sociale. «Les devoirs de la maternité, +écrit fort justement un journaliste[48], sont les meilleurs agents de +la moralisation populaire. Les mioches font revenir le père au foyer. +C'est à eux que pensent les parents, quand ils portent leurs économies +à la caisse d'épargne. + + [48] Edmond Deschaumes, _Estafette_, 14 juin 1888. + +»Par les beaux dimanches d'été, les ménages d'ouvriers reviennent de +la banlieue. C'est à peu près leur seul plaisir. La femme tient dans +ses bras un bébé endormi. L'homme porte, sur sa robuste épaule, un +gros garçon aux joues roses, tout fier d'être si commodément perché. +Il n'y a place, sur ces figures satisfaites, ni pour la haine, ni pour +l'envie. «J'en marie le plus que je peux!» me disait l'un des maires +les plus intelligents de Paris. Développez donc chez l'homme et chez +la femme le sentiment de la famille. Celui qui aime ses enfants, qui +gagne à peu près sa vie en mettant quelques sous de côté, est bien +près du bonheur. Je sais des bébés qui ont mieux fait comprendre à +leur père la véritable question sociale que tous nos beaux parleurs +réunis.» + +Eh! oui, comme le disait Horace Raisson, «qui aime tendrement ses +enfants aime nécessairement sa femme», et il n'y a rien encore qui +ressemble au bonheur comme l'amour. + +C'est dans de telles conditions que l'on peut en toute sécurité +conclure avec le même auteur: «Si le mariage a ses chagrins, ses +inquiétudes, il est le seul état aussi où l'on puisse espérer de +réunir les douceurs de l'amitié, les plaisirs des sens et ceux de la +raison; où l'on jouisse enfin de toute la somme de bonheur que la +nature humaine puisse thésauriser.». + +«O Hymen! s'écriait le poète Southey, guérison de tous les maux, +source de toutes les joies! + + _Of every woe the cure, + Of every joy the source!_ + +Mais, pour lui comme pour nous, derrière le Dieu Hymen, venait +toujours la déesse Lucine. + + + + +CHAPITRE XIII + +LES HÉMISPHÈRES DE MAGDEBOURG + + +Rapprochées par l'amour, liées par la communauté des intérêts, les +habitudes de la vie quotidienne, les douleurs et les joies éprouvées +ensemble, encore plus que par les conventions et les lois, cimentées +par la venue d'enfants qui sont comme la prolongation de leur être au +delà de lui-même dans l'espace et dans le temps, les deux moitiés du +groupe conjugal, mari et femme, sont désormais indissolublement unies. +On peut les comparer à ces hémisphères de métal que la machine +pneumatique soude tellement l'un à l'autre que toute force est +impuissante à les séparer. S'il y pénètre un peu d'air, il est vrai, +tout est détruit: la sphère, parfaite tout à l'heure, se fend et +retombe en deux fragments qui gisent inertes sur le sol, lorsqu'ils ne +s'y brisent pas. Mais pourquoi l'air, c'est-à-dire les dissentiments, +les querelles, les outrages, la haine ou l'indifférence, pire que la +haine, y pénétrerait-il, si ni l'un ni l'autre des époux ne donne la +secousse qui ouvrira le robinet? Et pourquoi le feraient-ils +lorsqu'ils ont une fois goûté l'ineffable joie de vivre deux en un, et +de revivre en ses enfants? + +Madame Necker qui, suivant le dire de M. O. Gréard, était, «aux yeux +de tous les contemporains, l'expression de ce qu'à la fin du +dix-huitième siècle l'esprit français offrait de plus honnête et de +plus sain», a écrit des _Réflexions sur le Divorce_ où elle expose les +caractères qui doivent, à son sens, offrir les meilleurs ménages, les +véritables _hémisphères de Magdebourg_ conjugaux. Nous empruntons à +l'auteur si fin et si autorisé de _l'Éducation des Femmes par les +Femmes_[49], l'analyse qu'il donne de ce morceau. Elle pose en +principe tout d'abord que les meilleurs ménages sont ceux qui «à +l'origine sont formés par la conformité des goûts et par l'opposition +des caractères»; mais elle n'admet pas que les caractères ne puissent +arriver à se fondre. «Les Zurichois, raconte-t-elle agréablement, +enferment dans une tour, sur leur lac, pendant quinze jours, +absolument tête à tête, le mari et la femme qui demandent le divorce +pour incompatibilité d'humeur. Ils n'ont qu'une seule chambre, qu'un +seul lit de repos, qu'une seule chaise, qu'un seul couteau, etc., en +sorte que, pour s'asseoir, pour se reposer, pour se coucher, pour +manger, ils dépendent absolument de leur complaisance réciproque; il +est rare qu'ils ne soient pas réconciliés avant les quinze jours.» Ce +qu'elle préconise sous le couvert de cette espèce de légende, c'est le +mutuel sacrifice qui forme, par l'habitude, le plus solide des +attachements et engendre la réciprocité d'une affection inséparable; +elle compare le premier attrait de la jeunesse au lien qui soutient +deux plantes nouvellement rapprochées; bientôt, ayant pris racine +l'une à côté de l'autre, les deux plantes ne vivent plus que de la +même substance, et c'est de cette communauté de vie qu'elles tirent +leur force et leur éclat. + + [49] M. Octave Gréard. + +»Dans les _Avis d'un père à sa fille_, le marquis de Halifax, inquiet +de voir se multiplier les exemples de séparation conjugale, proposait +d'instituer une cour de justice composée de femmes et chargée de +prononcer souverainement entre elles sur les cas de désunion. +Rousseau, par sa doctrine du libre choix en dehors du ménage, laissait +l'épouse arbitre suprême de ses propres sentiments et l'autorisait à +se faire honneur de ses écarts comme d'une vertu, sauf à lui inspirer +ensuite un remords inutile. Madame Necker soumet simplement le mariage +à la loi du devoir, en attachant à l'observation de cette loi les +joies intimes qui sont, pour l'un et l'autre sexe, le prix du devoir +fidèlement accompli.» + +Comme madame Necker a raison! J'en appelle à tous ceux qui en ont fait +l'expérience, quelque chemin qu'ils aient pris. + +«Il est tres certain, dit le loyal gentilhomme de La Hoguette, qu'il +est assez difficile d'avoir un même toit, un même foyer, une même +table, un même lit, mêmes intérêts, mêmes enfans, et de vivre heureux +sans avoir une même volonté. Toutes ces circonstances fournissent de +moment en moment une nouvelle matière d'amour ou de haine, selon que +les mariages sont bons ou mauvais. C'est pourquoi nous ne voyons point +d'affection dont l'estrainte soit plus ferme que celle d'une bonne +femme et d'un bon mari; parce qu'étant toujours ensemble ils se +rendent à toute heure mille petits offices l'un à l'autre, qui sont +autant de liens communs qui font de nouveaux noeuds en l'ame, dont +l'un ne se relâche jamais que l'autre ne se resserre.» + +Et de fait, «il arrive souvent que le meilleur ami d'un homme est sa +femme.» Horace Raisson n'est pas le seul à l'avoir remarqué. C'est +même ce qui devrait arriver toujours. + +Madame de Rémusat l'indique avec non moins de noble fermeté que +d'ingénieuse précision, lorsqu'elle écrit: «Une femme qui a su +découvrir le secret des qualités ou des faiblesses de son mari, +parviendra sans le blesser à l'avertir pour le bien de tous deux. Dans +l'occasion, elle calmera son impétuosité ou pressera son indolence; +s'il le faut, elle lui indiquera les vertus mêmes qui ne lui manquent +qu'à cause d'elle; elle saura, par exemple, le préserver du repentir +en consacrant d'avance, par un généreux consentement, le sacrifice +d'une situation brillante dont la perte n'afflige souvent un mari que +pour sa femme ou ses enfans. Un père, placé entre son devoir et le +bien-être de sa famille, pourrait être tenté de transiger; sa +conscience et sa tendresse doivent être en repos, si l'amour maternel +a accepté son sacrifice. + +»... Je ne sais pas de spectacle plus touchant, qui découvre mieux ce +qu'il y a de beau dans le coeur humain, que celui d'un citoyen placé +entre un sentiment patriotique et les intérêts d'une famille digne +d'être chérie: prêt à braver le malheur ou le danger, il hésite +toutefois, mais non à cause de lui... C'est alors que les paroles +courageuses de sa compagne viendront terminer ses incertitudes. Ou le +pouvoir de la vertu n'est qu'un rêve, ou dans un pareil moment elle +donnera à deux êtres qui s'entendent des émotions si supérieures, si +pénétrantes, qu'elle les placera dans une région où le malheur ne +porte pas.» + +Ces sentiments élevés, ces fiers mouvements de l'âme qui font, de la +famille, la première assise des remparts de la patrie, et des deux +époux, des héros, ne sauraient trop s'exalter à l'heure douteuse où +nous sommes. L'égoïsme domestique ou familial--qu'importe le nom--plus +pernicieux aux nations que l'égoïsme individuel, les avait naguère +relégués trop loin au second plan. Si, comme nous le croyons, ce fut +une cause de nos désastres, le châtiment a été sévère et suffira. Les +hommes savent aujourd'hui partout en France, qu'on protège mieux sa +femme et ses enfants en mourant pour eux qu'en tendant le front au +joug de l'ennemi pour l'attendrir. Partout les femmes françaises +sentent dans leurs entrailles de mère qu'il n'est pas de sacrifice, si +douloureux soit-il, qui les trouve faibles lorsque le salut de la race +est à ce prix. + +Écoutez cette courte histoire, si simplement racontée par Stendhal. + +«La plus jolie femme de Narbonne est une jeune Espagnole, à peine âgée +de vingt ans, qui vit là fort retirée avec son mari, Espagnol aussi et +officier en demi-solde. Cet officier fut obligé, il y a quelque temps, +de donner un soufflet à un fat; le lendemain, sur le champ de +bataille, le fat voit arriver la jeune Espagnole; nouveau déluge de +propos affectés: «Mais, en vérité, c'est une horreur! Comment +avez-vous pu dire cela à votre femme? Madame vient pour empêcher notre +combat!--_Je viens vous enterrer!_» répond la jeune Espagnole. + +»Heureux le mari qui peut tout dire à sa femme!» + +Heureuse et grande la femme qui peut tout entendre de son mari! + + * * * * * + +Un Allemand[50] a dit, avec un luxe de comparaisons un peu outré, j'en +conviens, mais de nature à faire quelque impression, me semble-t-il, +sur l'imagination vive et tendre des femmes: «Le mari et la femme +doivent être comme deux flambeaux brûlant ensemble, qui jettent dans +la maison une plus vive lumière, ou comme deux fleurs odorantes +attachées dans le même bouquet, pour en augmenter le doux parfum, ou +comme deux instruments bien accordés qui, en jouant ensemble, font une +musique d'autant plus mélodieuse. Le mari et la femme, qu'est-ce, +sinon deux sources qui se rencontrent et se mêlent, de façon à ne +former qu'un même courant?» + + [50] W. Secker. + +Qu'on ne redoute pas, d'ailleurs, la monotonie que produit la +répétition ou la persistance des sentiments, l'ennui, le dégoût +qu'amène le cours du temps à travers une existence où les affections +ne changent ni de nature ni d'objets. «Il y a des redites pour +l'oreille et pour l'esprit; il n'y en a point pour le coeur.» Si +l'ironique, le désabusé, le pessimiste Chamfort a dit cela, lui qui se +plaisait surtout à sonder le coeur humain dans ses mauvais replis, +c'est que la vérité l'y contraignait. + + Vieilles amours et vieux tisons + Se rallument en toutes saisons. + +déclare un dicton plein du bon sens de nos aïeux. + +«Quand on répète, écrivait Jules Simon dans le _Devoir_, que l'amour +est remplacé, à la fin, entre les époux, par une solide amitié, on +veut dire seulement que les sens s'apaisent ou s'épuisent: car l'amour +conjugal conserve tous les autres caractères de l'amour.» + +Et il ajoutait ce que tout ce livre est destiné à affirmer et à +prouver: «N'en médisons pas, ne le dédaignons pas. Il n'y a sans lui +ni dignité ni bonheur au foyer domestique.» + +Le poète[51] le sait bien lorsqu'il esquisse ce riant et touchant +tableau: + + Vois ces deux époux dont la tête tremble + Marcher côte à côte, heureux, sans parler, + A force de vivre à toute heure ensemble, + Vois, ils ont fini par se ressembler. + + Descendons comme eux la pente insensible, + Laissons naître et fuir les brèves saisons. + En ne nous quittant que le moins possible, + Nous ne verrons pas que nous vieillissons. + + C'est la récompense; on peut la prédire. + Les amants constants gardent, et très tard, + Sur leur lèvre pâle un jeune sourire, + Dans leurs yeux fanés un jeune regard. + + Au fond du foyer, braise encor vivante, + Toujours la tendresse en eux brûle un peu. + L'habitude, honnête et bonne servante, + Ne laisse jamais s'éteindre le feu. + + Leurs derniers printemps ont pour hirondelles + Les souvenirs chers de l'ancien bonheur. + Pour ne pas vieillir, soyons-nous fidèles, + Tendre et simple amie, ô coeur de mon coeur! + + [51] François Coppée. + +Nous ne troublerons pas, par des développements désormais inutiles, la +délicieuse impression que laissent ces vers. Mais peut-être nous +sera-t-il permis de répéter un mot charmant sorti du coeur même de +notre douce France: + + Vieil en amours, hyver en fleurs[52]. + + [52] G. Meurier. + + + + +CHAPITRE XIV + +HOME! SWEET HOME! + + +«Pour mon compte, dit J. Michelet dans son Journal, je ne comprends +que deux femmes: celle qu'on peut associer à ses pensées, peut-être +même à ses travaux; ou bien, la modeste ménagère qui, le jour, +gouverne son petit royaume. Le soir, je la vois assise près de la +table de travail. Elle file. A deux pas, le berceau, qu'elle endort au +doux ronflement de son rouet.» + +On a vu que ces deux femmes peuvent n'en faire qu'une, et c'est alors +surtout que la joie et le calme de l'intérieur sont assurés. + +Dans les classes où le travail de l'homme est insuffisant et doit être +augmenté, pour entretenir la famille, des fruits du travail de la +femme, on a remarqué que rien ne vaut le labeur fait à la maison, +auprès des enfants, et, s'il se peut, de concert avec le mari. +Malheureusement, les nécessités de notre état économique sont telles +que femme et homme doivent souvent se quitter dès le matin, aller à +des ateliers différents et ne se retrouver que le soir, harassés et +moroses, devant un ménage en désordre et un âtre éteint. Les enfants +se sont, pendant ce temps, gardés comme ils ont pu: tantôt la soeur +aînée, fillette de sept à huit ans, veille sur ses petits frères; +tantôt c'est une vieille du voisinage qui aurait grand'besoin d'une +garde-malade pour elle-même: ou bien la mère, en courant au travail, +s'arrête devant la crèche ou l'asile du quartier et y met les plus +petits, et les plus grands vont à l'école lorsqu'ils ne s'arrêtent pas +en chemin à recevoir l'éducation du ruisseau. La maison n'est plus +qu'une tanière où l'on se réfugie le soir, et le lit conjugal qu'un +grabat où s'étendent, dans la torpeur, les membres fatigués. L'homme +prend son repas à la gargote, se chauffe et se surchauffe chez le +distillateur, ne rentre plus qu'ivre et sans le sou, bat sa femme, +bouscule ses enfants et cuve son eau-de-vie jusqu'au lendemain. Dix +fois sur vingt la femme finit par en faire autant. + +Ce lugubre tableau a été tracé bien des fois par des pinceaux plus +vigoureux que le nôtre. Mais il était utile de le remettre sous les +yeux de nos lecteurs, pour leur faire mieux comprendre le bienfait +inappréciable qu'est pour le pauvre et le travailleur un intérieur +propre et bien tenu. + +«Je ne crois pas qu'on triomphe de l'alcoolisme par l'augmentation des +droits sur l'alcool, dit Jules Simon. Ceux qui ont l'habitude de boire +auront recours à des poisons plus grossiers et on n'aura fait +qu'aggraver leur maladie. Ils s'adonnent presque tous à l'ivrognerie, +parce que leurs maisons sont des taudis abominables auprès desquels +les cellules des prisonniers sont des paradis. On ne videra les +cabarets qu'en rendant la maison du pauvre habitable. Le vrai remède à +la plupart des maux dont nous souffrons est la reconstitution de la +vie de famille.» + +Tout le monde y trouverait son compte, d'ailleurs, et la richesse +publique en augmenterait. M. Armand Hayem met en pleine lumière cette +vérité: «Comme la famille offre la première image du groupe social, +dit-il, elle offre aussi celle du groupe industriel. La maison devient +l'atelier le plus productif, celui où règne le plus grand ordre, où le +travail se divise le plus naturellement, où tout est épargné, ménagé, +recueilli: le temps, la force, la matière, l'excédent; où se réfugie +et s'observe la morale simple et attrayante. Tous les économistes +conviennent que la famille est la meilleure combinaison de travail et +l'atelier qui fournit la plus grande somme de produits avec le moins +de frais.» + +Rabelais, le grand railleur qui, par une ironie plus amère que tout le +reste, n'a pas voulu, dans son livre qui comprend tout, faire entrer +l'amour, dit pourtant quelque part avec une sorte de gravité émue +venant peut-être d'un retour sur lui-même: «Là où n'est femme, +j'entends mère de famille et en mariage légitime, le malade est en +grand estrif.» Hélas! le malade c'est l'homme, même quand il se porte +bien. L'_estrif_, l'embarras, le danger, l'amertume de la vie ne +saurait s'amoindrir ou s'adoucir pour lui tant qu'il est seul. + +Au contraire, il y a une telle félicité dans la vie commune de l'homme +et de la femme s'aimant, se soutenant et s'aidant à travers les plus +rudes épreuves, que William Cobbett a pu écrire sans être taxé de +paradoxe: + +«Quand on a vu, comme moi, le pauvre laboureur rentrer à la nuit +tombante par la petite porte de son jardin, les épaules chargées d'une +provision de bois pour un ou deux jours, au moment où plusieurs jolies +créatures, qui étaient depuis longtemps à guetter l'approche de leur +père, se précipitent dans la chaumière pour annoncer la joyeuse +nouvelle, et reviennent encore plus vite pour voler à sa rencontre, +grimper sur ses genoux, ou se suspendre à ses vêtements; quand on a vu +des scènes comme celle-ci, des scènes que j'ai souvent contemplées +avec un sentiment de bonheur toujours nouveau, on se demande si une +vie de privations n'est pas préférable à une vie d'aisance, et si des +rapports constants et directs avec ses enfants, rapports que rien ne +vient troubler, ne sont pas préférables à ceux en travers desquels +viennent se placer précepteurs et domestiques, ce qui ne peut que +produire une diminution d'affection.» + +Les Anglais passent pour avoir réalisé l'idéal de la vie de famille, +de la vie du _home_, comme ils disent. Le _home_ n'aurait, à ce qu'on +prétend, aucun équivalent dans les autres langues, particulièrement +dans la nôtre. On oublie que ce terme est un mot allemand (_heim_); +et, quand les Romains combattaient _pro aris et focis_, quand nous, +Français, nous mettons au-dessus de tout l'honneur et la paix du +_foyer_, il paraît qu'il reste encore dans le _home_ de nos voisins +britanniques quelque chose que ni les Romains, ni nous, n'avons +jamais connu. J'ai beau chercher, je ne trouve pas ce que peut +être ce quelque chose, si ce n'est la banalité. Le _home_ anglais +est, en effet, la plupart du temps, grand ouvert--non pas +gratis--à l'étranger. Pour quelques shillings ou quelques livres +sterling--suivant le genre de vie--par semaine, le premier venu y +trouve le vivre et le couvert, _board and lodging_; de sorte qu'on a +pu dire que, dans le Royaume-Uni, toute bonne ménagère se double d'une +maîtresse d'hôtel. + +Quoi qu'il en soit, la vie du foyer, l'existence à deux, reflétée et +répercutée dans les enfants, a été de tout temps chantée avec +enthousiasme par les poètes anglais. Écoutons-en quelques-uns, parmi +les moins connus. + + Doux est le sourire du foyer, dit Kable; le regard qu'on se renvoie, + quand les coeurs l'un de l'autre sont sûrs; + douces toutes les joies qui se pressent dans le nid du ménage, + séjour de toutes les pures affections. + +Moins lyrique, Cotton écrit une strophe qui sent le polémiste: + + Bien que les sots méprisent le doux pouvoir de l'Hymen + nous, qui rendons encore meilleures ses heures dorées, + nous savons, par une aimable expérience, + que le mariage, justement entendu, + donne à ceux qui sont tendres et bons + le paradis ici-bas. + +Ford reprend: + + les joies du mariage sont le ciel sur la terre, + le paradis de la vie,... le repos de l'âme, + le nerf de la concorde,... + l'éternité des plaisirs. + +Voici une rafraîchissante scène d'intérieur tracée en cinq vers par J. +S. Knowles: + + ... Oui, un monde de bien-être + gît dans ce seul mot--la femme! Après une journée de luttes, + revenir l'esprit excédé, à la maison, le soir, + et trouver le feu joyeux, le doux repas, + où, orné de joues et d'yeux brillants de bonheur, + l'amour s'assied et, de son sourire, éclaire toute la table! + +Quoi de plus doux, et que rêver au-delà? Certes, on peut le répéter +avec Moore: + + C'est une félicité au-delà de tout ce qu'a raconté le poète, + lorsque deux êtres, enchaînés dans ce céleste lien, + le coeur jamais changeant, et le regard jamais refroidi, + s'aiment à travers toutes les épreuves, et s'aiment toujours + jusqu'à la mort! + Une heure d'une passion si sainte vaut + des siècles entiers de joie vagabonde, où le coeur n'est pour + rien; + et, oh! s'il est un état Elyséen sur terre, + c'est celui-là, c'est celui-là! + +Rien d'étonnant à ce que les élus qui goûtent ce plein bonheur +terrestre soient portés à s'y absorber, à s'y confiner, oubliant le +monde qui les entoure. Sans doute, on n'a pas le droit de s'enfermer +en égoïstes dans sa double félicité, et la vie à deux n'a de vertu que +parce qu'elle constitue, nous l'avons déjà dit plus d'une fois, la +véritable unité sociale. D'ailleurs, ce danger d'isolement est petit, +car bien rares sont ceux qui peuvent se passer de leurs semblables, et +qui sont en mesure de profiter des services sociaux sans être +obligés, à leur tour, de rendre personnellement et directement, par un +travail quelconque, au moins une partie de ce qu'ils en retirent. +Ceux-là mêmes ne sont pas inutiles, et il ne faudrait pas trop +rigoureusement condamner l'égoïsme de leur félicité. On l'a fait +remarquer, non sans raison, «un homme vertueux, une femme estimable, +plus unis encore par le bonheur dont ils jouissent que par leurs +serments, se séparent volontiers de la société pour être entièrement +l'un à l'autre, mais ils ne sont pas perdus pour elle: ils peuvent y +servir d'exemple[53].» + +[53] L. C. d'Arc, _Mes Loisirs_. + +Il n'en est pas moins vrai que les devoirs multiples de la vie sociale +s'accordent parfaitement avec les obligations et les joies de la vie à +deux. Nous n'en voulons pour témoignage que ce que le comte Beugnot, +dans ses _Mémoires_, raconte de madame Roland, une des femmes qui, +comme on sait, jouèrent le plus grand rôle dans les affaires publiques +de notre pays. «Personne ne définissait mieux qu'elle les devoirs +d'épouse et de mère, et ne prouvait plus éloquemment qu'une femme +rencontre le bonheur dans l'accomplissement de ces devoirs sacrés. Le +tableau des jouissances domestiques prenait dans sa bouche une teinte +ravissante et douce; les larmes s'échappaient de ses yeux lorsqu'elle +parlait de sa fille et de son mari.» + +Nous trouvons dans le _Journal_ de J. Michelet une scène plus humble, +mais non moins touchante, et dont la place est naturellement marquée +ici. Il s'agit des concierges de la maison qu'il habitait alors, et il +rapporte avec émotion ce dont il fut, un soir, le témoin invisible et +discret. + +«Le mari travaille tout le jour au dehors. Elle, garde la loge, +surveille le va-et-vient des locataires, répond aux questions des +survenants, soigne le ménage et l'enfant encore trop jeune pour aller +à l'école. Ce soir-là donc, le mari me précédait de quelques pas. La +nuit tombait. Il entre dans la loge éclairée par un beau feu de +cheminée, et jette, avec sa casquette, ce mot bref: «Me voilà!» C'est +tout son salut: ni mollesse, ni sensiblerie, et pourtant, que de +choses tendres pour les siens, dans ces deux mots: «Me voilà!» Cela +voulait dire: «Enfin, je vous retrouve, vous, et ma maison!» Cet +homme, évidemment, a connu la tristesse des repas solitaires, ces +repas,--j'en sais quelque chose,--où le miel même garderait une saveur +amère. On sentait sa joie que ce temps fût passé pour ne plus revenir. +L'enfant s'était emparé de ses genoux, et, de ses petites mains, +caressait sa rude barbe. Elle, bien plus affinée que lui visiblement, +était sa fête. Elle allait et venait de la cheminée à la table. Il y +avait de la grâce dans ses moindres mouvements. Cette jolie scène +d'intérieur m'a rappelé le vers d'Horace: _Mulier pudica exstrua +lignis vetustis focum sacrum sub adventum viri lassi_.» + +Ainsi rien n'égale le contentement de la vie à deux, lorsque les +époux, par une étude qui leur doit être chère, par des sacrifices +mutuels que l'amour rend faciles et doux, sont arrivés à élaguer les +causes d'aigreur et de dissentiment, et se sont fondus l'un dans +l'autre jusqu'à réaliser ce qu'il y a de profond dans ce mot, si +souvent dit à la légère, _être unis_. + +Un poète délicat a donné avec une grâce pénétrante l'impression de ce +sentiment exquis dans un sonnet qui mérite de rester à côté de celui +qui a seul fait jusqu'ici surnager le nom de Félix Arvers. + + J'avais toujours rêvé le bonheur en ménage, + Comme un port où le coeur, trop longtemps agité, + Vient trouver, à la fin d'un long pèlerinage, + Un dernier jour de calme et de sérénité. + + Une femme modeste, à peu près de mon âge, + Et deux petits enfants jouant à son côté; + Un cercle peu nombreux d'amis du voisinage, + Et de joyeux propos dans les beaux soirs d'été. + + J'abandonnais l'amour à la jeunesse ardente; + Je voulais une amie, une âme confidente, + Où cacher mes chagrins, qu'elle seule aurait lus; + + Le ciel m'a donné plus que je n'osais prétendre; + L'amitié, par le temps, a pris un nom plus tendre, + Et l'amour arriva qu'on ne l'attendait plus. + +Le paradis terrestre, dit un proverbe arabe qui nous servira de +conclusion, se trouve pour l'homme dans les livres de la sagesse, dans +les oeuvres de l'art, et dans le coeur de la femme. + +La femme le trouvera, sans qu'aucune autre source de joies honnêtes +lui soit fermée d'ailleurs, dans les oeuvres de son ménage, dans +l'amour de ses enfants et dans le coeur de son mari. + + +FIN + + + + +TABLE + + + I.--Deux moitiés font un entier 1 + + II.--A la découverte 19 + + III.--Les ennemis 31 + + IV.--Miel et fiel 57 + + V.--Sables mouvants 71 + + VI.--Craquements et ruine 115 + + VII.--Ce qui lie soutient 123 + + VIII.--Aimer et croire 151 + + IX.--Le nerf de la guerre 165 + + X.--Le ministère des affaires étrangères 205 + + XI.--La fée du foyer 217 + + XII.--La grande joie 243 + + XIII.--Les hémisphères de Magdebourg 253 + + XIV.--Home! Sweet home! 265 + + +ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY. + + + + + +End of Project Gutenberg's La Vie en Famille, by Bernard-Marie-Henri Gausseron + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE EN FAMILLE *** + +***** This file should be named 39156-8.txt or 39156-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/1/5/39156/ + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/39156-8.zip b/39156-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a20c7f5 --- /dev/null +++ b/39156-8.zip diff --git a/39156-h.zip b/39156-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0fa0182 --- /dev/null +++ b/39156-h.zip diff --git a/39156-h/39156-h.htm b/39156-h/39156-h.htm new file mode 100644 index 0000000..0319736 --- /dev/null +++ b/39156-h/39156-h.htm @@ -0,0 +1,7955 @@ + <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + <html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" + content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg's eBook of La Vie en Famille, Comment vivre à Deux, by B.-H. Gausseron</title> + <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> + <style type="text/css"> + + h1,h2,h3 {text-align: center; + clear: both;} + + hr.c5 {width: 5%; margin-left: 47.5%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + hr.c25 {width: 25%; margin-left: 37.5%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + + .poem {font-size: 95%; margin-left: 5%; + margin-bottom: 1em; text-align: left; } + .poem .stanza { margin: 1em 0em 1em 0em; } + .poem .line { margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em; } + .poem .i1 {margin-left: 1em; } + .poem .i2 { margin-left: 2em; } + .poem .i3 { margin-left: 3em; } + .poem .i4 { margin-left: 4em; } + + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + .tdr {text-align: right; vertical-align: bottom;} + .tdc {text-align: center;} + + .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + right: 5%; + font-size: 0.6em; + font-size: 10px; + font-variant: normal; + font-style: normal; + text-align: right; + background-color: #FFFACD; + border: 1px solid; + padding: 0.3em; + } /* page numbers */ + + .footnotes {border: dashed 1px; background-color: #F0FFFF} + .footnote {margin-left: 15%; margin-right: 15%; font-size: 0.9em;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .6em; text-decoration: none; + font-style: normal;} + + .blockquote {font-size: 95%; margin-left: 5%; margin-right: 10%;} + + .box {margin: auto; + text-align: center; + border: 1px solid; + padding: 1em; + background-color: #F0FFFF; + width: 25em;} + + .div-box { padding: 1em; + width: 20em; + margin: auto; + border: 1px solid;} + .div-box p { text-align: center; + font-size: small; + margin: 0.2em 0;} + + sup {font-size: 0.7em; font-variant: normal;} + + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} + + .figcenter {margin: auto; text-align: center;} + + .p2 {margin-top: 2em;} + .p4 {margin-top: 4em;} + + .i9 {margin-left: 9em;} + + .ni1 {text-indent: -1em;} + + .xs {font-size: x-small;} + .small {font-size: small;} + .medium {font-size: medium;} + .large {font-size: large;} + .xlarge {font-size: x-large;} + + .font95 {font-size: 95%;} + .left5 {margin-left: 5%;} + .left35 {margin-left: 35%;} + +@media screen +{ + body + { + width: 80%; + max-width: 40em; + margin: auto; + } + + p + { + margin-top: .75em; + margin: 0.75em auto; + text-align: justify; + } +} + +@media print, handheld +{ + p + { + margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + + .poem + { + margin: 0.5em; + display: block; + } + + .smcap + { + text-transform: uppercase; + font-size: 80%; + } +} +@media handheld +{ + body + { + margin: 0; + padding: 0; + width: 95%; + } +} + + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's La Vie en Famille, by Bernard-Marie-Henri Gausseron + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: La Vie en Famille + Comment Vivre à Deux? + +Author: Bernard-Marie-Henri Gausseron + +Release Date: March 15, 2012 [EBook #39156] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE EN FAMILLE *** + + + + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<div class="p2 box"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. +Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div> + +<p><a id="Page_I"></a></p> +<h1 class="p2"><span class="medium">LA VIE EN FAMILLE</span><br /> +<span class="xlarge">COMMENT</span><br /> +VIVRE A DEUX?</h1> + +<p class="p2 center xs">PAR</p> + +<p class="center large"><b>B.-H. GAUSSERON</b></p> + +<div class="div-box p2"> +<p>DEUX MOITIES FONT UN ENTIER</p> +<p>A LA DÉCOUVERTE—LES ENNEMIS</p> +<p>MIEL ET FIEL</p> +<p>SABLES MOUVANTS—CRAQUEMENTS ET RUINE</p> +<p>CE QUI ME SOUTIENT—AIMER ET CROIRE</p> +<p>LE NERF DE LA GUERRE</p> +<p>LE MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES</p> +<p>LA FÉE DU FOYER—LA GRANDE JOIE</p> +<p>HOME, SWEET HOME!</p> +</div> + +<p class="p4 center"><b>PARIS</b><br /> +<b>A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE</b><br /> +<span class="small">8, RUE SAINT-JOSEPH, 8</span></p> + +<hr class="c5" /> +<p class="p2 center xs">Tous droits réservés.</p> + +<p><a id="Page_II"></a> +<a id="Page_III"></a></p> + +<h2 class="p4"><span class="large">COMMENT</span><br /> +VIVRE A DEUX?</h2> + +<p><a id="Page_IV"></a></p> +<p class="center small">DU MÊME AUTEUR</p> + +<hr class="c5" /> + +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="ads"> +<tr> + <td colspan="3" class="tdc">DOIT-ON SE MARIER?</td> +</tr> +<tr> + <td class="small">Un beau volume in-18 jésus</td> + <td> </td> + <td class="tdr small">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> + <td colspan="3" class="tdc">COMMENT ÉLEVER NOS ENFANTS?</td> + </tr> +<tr> + <td class="small">Un beau volume in-18 jésus</td> + <td> </td> + <td class="tdr small">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> + <td colspan="3" class="tdc">QUE FAIRE DE NOS FILLES?</td> +</tr> +<tr> + <td class="small">Un beau volume in-18 jésus</td> + <td> </td> + <td class="tdr small">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> + <td colspan="3" class="tdc">QUE FERONT NOS GARÇONS?</td> +</tr> +<tr> + <td class="small">Un beau volume in-18 jésus</td> + <td> </td> + <td class="tdr small">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> + <td colspan="3" class="tdc">OU EST LE BONHEUR?</td> +</tr> +<tr> + <td class="small">Un beau volume in-18 jésus</td> + <td> </td> + <td class="tdr small">3 fr. 50</td> +</tr> +</table> + +<hr class="p2 c5" /> +<p class="center small">ÉMILE COLIN.—IMPRIMERIE DE LAGNY</p> + +<p><a id="Page_V"></a></p> + +<p class="p4 center"><b>LA VIE EN FAMILLE</b></p> + +<p class="center"><span class="large"><b>COMMENT</b></span><br /> +<span class="xlarge"><b>VIVRE A DEUX?</b></span></p> + +<p class="p2 center small">PAR</p> + +<p class="p2 center"><b>B.-H. GAUSSERON</b></p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/005.jpg" width="200" height="180" alt="logo" title="" /> +</div> + +<p class="p4 center"><span class="large">PARIS</span><br /> +A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE<br /> +<span class="small">8, RUE SAINT-JOSEPH, 8</span></p> + +<p class="center xs">Tous droits réservés.</p> + +<p><a id="Page_VI"></a> +<a id="Page_1"></a></p> +<h2 class="p4"><span class="medium">COMMENT</span><br /> +<span class="xlarge">VIVRE A DEUX?</span></h2> + +<h2 class="p4">CHAPITRE PREMIER</h2> + +<h3>DEUX MOITIÉS FONT UN ENTIER</h3> + +<p class="p2">Le lecteur qui nous a suivi bienveillamment +dans le cours de ces études de morale pratique +et familière, sait ce que nous pensons +sur la question du mariage<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Nous n'y +revenons ici que comme entrée en matière et +pour mémoire. Il serait, en effet, assez oiseux +<span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span> +de rechercher les conditions de la vie +heureuse à deux, si l'on n'avait, au préalable, +acquis la conviction que ni l'homme, d'un +côté, ni la femme, de l'autre, ne sont faits +pour vivre seuls. Or cette vie à deux—homme +et femme—c'est justement, avec +toutes les différences, profondes et troublantes +parfois, qu'y apportent les climats, +les races, les religions et les degrés de civilisation,—le +mariage.</p> + +<p>Il y a deux manières bien tranchées de le +considérer, ou plutôt d'en parler. Les uns y +cherchent matière à raillerie, et, rééditant +avec constance des plaisanteries et des satires +aussi vieilles que l'institution, font de +l'esprit ou de l'<em>humour</em> à bon marché. Les +autres le prennent pour ce qu'il est, c'est-à-dire +pour l'élément primordial et constitutif +de nos sociétés.</p> + +<p>Les premiers, d'ailleurs, ne s'en marient +pas moins que les seconds.</p> + +<p>Sans nous attarder aux plaisanteries et +gausseries dont le thème général et les données +ordinaires sont connus de tous, nous +<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span> +citerons, comme spécimen plus rare, une +boutade d'Anglais atrabilaire recueillie dans +le <em>Spectator</em>:</p> + +<p>«Je ne trouve, dit l'écrivain, dans cette +première partie du siècle dix-huitième, que +deux couples qui aient réussi: le premier +est un capitaine de navire et sa femme qui, +depuis le soir de leur mariage, ne se sont +plus vus du tout. Le second est un honnête +couple du voisinage; le mari, homme +d'un bon sens solide et un peu vulgaire, +d'un tempérament paisible: la femme, +muette.»</p> + +<p>Ceci n'est donné que comme un fait d'observation. +Mais la conséquence en découle +tout naturellement, et l'on a vite fait de la +formuler en loi.</p> + +<p>«Est-ce qu'il y a du mal à aimer son +mari?» demande, dans une comédie de la +même époque, une jeune femme à l'indispensable +marquis. Et le marquis de répondre: +«Du moins, il y a du ridicule. A la cour, un +homme se marie pour avoir des héritiers, une +femme pour avoir un nom, et c'est tout ce +<span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span> +qu'elle a de commun avec son mari<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.»</p> + +<p>Ces deux moitiés-là ont beau se rapprocher: +elles ne sauraient évidemment constituer un +tout. Une demi-poire et une demi-pêche ne +feront jamais un fruit complet.</p> + +<p>Un autre critique à prétentions moralisantes +ne va pas jusqu'à nier que, dans +l'union conjugale, l'homme et la femme ne +se doivent l'un à l'autre. Mais il fait une +remarque qui mérite d'autant plus d'être +signalée qu'elle a été refaite plus tard par un +des plus fameux théoriciens de l'avenir.</p> + +<p>«Je n'ai point, dit-il, connu de mari qui +ne fût plus ou moins touché de la mort de sa +femme. Les plus impérieuses et les plus acariâtres +sont presque toujours celles qu'on +regrette le plus: on ne s'en console point. +L'humeur et la patience des hommes ont +vraisemblablement besoin d'être exercées. +La perte d'une femme douce et compatissante +ne laisse pas le même vuide<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span> +De même Stendhal: «En France, les +hommes qui ont perdu leur femme sont +tristes; les veuves, au contraire, gaies et +heureuses. Il y a un proverbe parmi les +femmes sur les félicités de cet état.» Et il +conclut: «Il n'y a donc pas d'égalité dans le +contrat d'union.»</p> + +<p>On voit avec les yeux qu'on a, et ce qui +paraît bleu au grand nombre semble rouge à +quelques-uns. Pour mon compte, j'ai rencontré +au moins autant de veuves désolées que +de veufs accablés de regrets. Je crois même +que, lorsque le veuvage survient après plusieurs +années de ménage, si l'impression +ressentie diffère selon les sexes, c'est chez +la femme qu'elle est le plus durable. Je ne +parle, est-il besoin de le dire, ni des écervelées, +ni des névrosées, ni de celles qui se +font appeler les <em>grandes mondaines</em> par les +journaux.</p> + +<p>Il est des esprits plus sérieux, qui ne discutent +pas les mérites, la nécessité physique +et sociale de la vie à deux, mais +qui reculent devant le mariage à cause de +<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span> +son caractère perpétuel, de son indissolubilité.</p> + +<p>«Le mariage, dit Selden, est une affaire +désespérée: les grenouilles, chez Esope, +étaient extrêmement sages: elles avaient bien +envie d'un peu d'eau, mais elles ne voulaient +pas sauter dans le puits, parce qu'elles n'auraient +plus été capables d'en sortir.»</p> + +<p>Il n'entre point dans notre plan d'examiner +ici cette question. Mariage religieux, mariage +civil, union libre même avec les garanties +que les enfants et la société peuvent réclamer: +séparation, annulation, divorce,—toutes +ces formes diverses de consécration ou de +dissolution de la vie à deux ne sont pas ce +qui nous occupe. Nous n'avons qu'à répondre +ce que répondait naguère M. Alexandre Dumas +à un journal anglais: «Le mariage étant +un acte qui dépend absolument de la volonté +des individus, que ceux qui veulent se marier +se marient; que ceux qui ne veulent pas +se marier ne se marient pas. Quant à ceux +qui ont été mal et malgré eux mariés, disent-ils, +le divorce existant dans tous les pays régis +<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span> +par la loi civile et l'annulation du mariage +dans tous les pays régis par la loi ecclésiastique, +qu'ils fassent rompre leur mariage par +la magistrature ou qu'ils le fassent annuler +par l'Église. Comme c'est simple!»</p> + +<p>Ce n'est peut-être pas tout à fait aussi +simple qu'il plaît au grand écrivain de le +dire; mais, enfin, c'est la vérité.</p> + +<p>On raconte que Socrate ayant fait un discours +sur le mariage, tous les célibataires +dans l'auditoire prirent la résolution de se +marier à la première occasion, et tous les +hommes mariés montèrent immédiatement +à cheval pour se rendre auprès de leurs +femmes au galop.</p> + +<p>Et Socrate est un des plus fameux mal mariés +dont l'histoire fasse mention.</p> + +<p>Ce doit être sous le coup de quelque discours +ou objurgation semblable que le rédacteur +du <em>Tattler</em> écrivait: «Ce ne serait pas +une mauvaise chose que le vieux célibataire, +qui vit dans le mépris du mariage, fût obligé +de donner sa dot à la vieille fille qui est disposée +à y entrer.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span> +C'est ce que chantait Thérésa:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">Nous voulons un impôt<br /></div> +<div class="line">Sur les célibataires!<br /></div> +</div></div> + +<p>Le caustique Chamfort ne voit point de +moyen de guérir le mal du mariage; il est de +l'avis d'Arlequin dans la farce italienne, +lorsqu'il dit, «à propos des travers de chaque +sexe, que nous serions tous parfaits si nous +n'étions ni hommes ni femmes.»</p> + +<p>Il est piquant d'entendre <em>il signore Arlequino</em> +souhaiter à tous d'être changés en +Auvergnats.</p> + +<p>Le même Chamfort rapporte ce mot, qui a +dû être repris depuis, pour servir de légende +à quelque caricature de journal pour rire:</p> + +<p>«Vous bâillez, disait une femme à son +mari.—Ma chère amie, lui dit celui-ci, le +mari et la femme ne sont qu'un, et quand je +suis seul, je m'ennuie.»</p> + +<p>Cela ne prouve pas en faveur de l'esprit +du personnage. On ne s'ennuie guère que +dans la compagnie d'un sot. Mais nous touchons +ici, à travers l'enveloppe d'une assez +grossière ironie, la véritable formule de la +<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span> +vie à deux. Vivre à deux c'est se compléter, +se fondre, s'unir, en un mot, c'est-à-dire +n'être qu'un.</p> + +<p>Aussi n'est-il pas étonnant que le mariage, +l'union légale et quasi indissoluble de +l'homme et de la femme, ait été si souvent +comparé à la fois au paradis et à l'enfer:</p> + +<p>«Nous voyons bon nombre de gens tant +heureux à ceste rencontre, dit Rabelais, qu'en +leur mariage semble reluire quelque idée et +représentation des joyes du paradis. Autres +y sont tant malheureux, que les diables qui +tentent les hermites par les desers ne le sont +davantage.»</p> + +<p>«Que pensez-vous du mariage?» dit la +duchesse de Malfy dans une pièce de Webster; +et Antonio répond:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">«Je le considère comme ceux qui nient le purgatoire;<br /></div> +<div class="line">il contient, ou le ciel, ou l'enfer;<br /></div> +<div class="line">il n'y a point un troisième lieu en lui.»<br /></div> +</div></div> + +<p>Le risque est gros à courir, à moins qu'il +n'y ait là quelque exagération, comme il +arrive fréquemment aux imaginations vives +<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span> +qui, d'un bond, vont de l'une à l'autre extrémité +d'un sujet. Il me semble bien que +l'atmosphère conjugale n'est pas toujours et +exclusivement ou éblouissante de soleil, ou +bouleversée par la tempête. Il y a des temps +gris et doux, qui ne sont pas les moins +agréables, au goût de bien des gens.</p> + +<p>«Je suis marié, j'ai près de cinquante ans, +ma femme en a vingt-cinq, dit M. Guizot, +dans l'ouvrage posthume intitulé: <em>Le Temps +passé</em>; point de commentaire, je vous prie; +nous sommes des gens raisonnables et heureux, +cela n'est pas si rare qu'on le pense.»</p> + +<p>Il faut croire que le tableau de ce bonheur +serait moins fidèlement peint en couleurs +éclatantes qu'en grisaille.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, on ne peut que se ranger +à l'avis du <em>vicaire</em> de Goldsmith, lequel pensait +«que l'honnête homme qui se marie et +élève une nombreuse famille rend plus de +services que celui qui reste célibataire et se +contente de parler de la population.»</p> + +<p>Malthus ferait des objections et des calculs. +Mais qui est-ce qui croit aujourd'hui aux +<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span> +objections et aux calculs de Malthus, hors +ceux que leur intérêt de caste ou leur égoïsme +personnel entraîne à y croire?</p> + +<p>Le vieux proverbe part d'un point de vue +moins général, mais non moins pratique, +lorsqu'il dit:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">De bonnes armes est armé<br /></div> +<div class="line">Qui à bonne femme est marié.<br /></div> +</div></div> + +<p>Et comme rien n'est malicieux comme la +sagesse des nations, le vieux proverbe ajoute:</p> + +<p class="left5 font95">Tel homme, telle femme;</p> + +<p>montrant ainsi que c'est à l'être le plus fort +de former le plus faible, et que, dans le +ménage, le rôle d'éducateur appartient au +mari. Il y a, d'ailleurs, réciprocité, et ce que +la force—j'entends l'énergie de caractère—de +l'homme doit faire sur la femme, la +douceur de la femme le doit faire sur l'homme. +«Quand la femme traite bien son mari, il en +vaut mieux<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span> +Cette action mutuelle est trop évidente pour +qu'il soit nécessaire d'y insister. Mais elle est +trop intéressante aussi pour que les moralistes +et les sociologues—excusez le mot—ne +l'aient pas étudiée sous tous ses aspects et +dans tous ses effets. L'évêque Landriot a dit +avec un vrai bonheur d'expression:</p> + +<p>«Le frottement du caractère de la femme +sur celui de l'homme imite l'action de la +pierre ponce: il enlève les aspérités, il +polit.»</p> + +<p>Ailleurs, en ces termes pompeux qu'affectionne +l'éloquence de la chaire, mais avec +beaucoup de justesse et de netteté, il fait le +départ entre le rôle de l'homme et celui de la +femme dans le mécanisme de la vie à deux. +«A l'homme la force, dit-il, le courage et une +certaine austérité dans l'intérieur de la +famille. Cette austérité, je n'en veux pas dire +de mal, car elle est nécessaire, et sans elle la +famille se dissoudrait dans un excès de molle +bonté; mais elle ne suffit pas, et son complément +est dans le cœur et sur les lèvres de la +femme. Quand le mari fait entendre cette +<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span> +voix pleine d'autorité qui met partout le mouvement +et la vie, la femme arrive et, comme +l'huile de suavité, elle se glisse à travers les +rouages, elle adoucit les frottements, elle facilite +l'exécution... A une parole énergique et +paternelle, elle joint un conseil de mère, un +mot de son cœur, un regard affectueux; et +cette sage combinaison d'efforts continus fait +que tout va bien dans la famille.»</p> + +<p>C'est ce que madame Necker avait essayé +d'exprimer, sans pouvoir éviter une subtilité +et une sécheresse aussi peu propres à convaincre +qu'à persuader. Voici la phrase: +«Pour ajouter aux synonymes <em>mener</em> et <em>conduire</em>, +il me semble qu'on pourrait dire: dans +un ménage bien assorti, la femme doit <em>mener</em> +et le mari doit <em>conduire</em>; l'un tient au sentiment +et l'autre à la réflexion.»</p> + +<p>Quelle que soit la forme donnée à la pensée, +le fond en est toujours le même: la femme +et l'homme sont nécessaires l'un à l'autre. De +même qu'il faut que deux nuages se rencontrent +pour que se dégage de chacun d'eux +l'électricité qu'ils renferment, de même les +<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span> +énergies, les puissances, les qualités de +l'homme et de la femme ne se manifestent +en leur plein que lorsqu'ils sont unis et qu'ils +s'influencent mutuellement.</p> + +<p>«Une femme n'est jamais par elle-même +tout ce qu'elle peut être, dit Ch. de Rémusat; +il importe à sa perfection qu'elle soit aimée +et qu'elle soit heureuse.»</p> + +<p>Heureuse dans son amour et par son amour,—cela +ne va-t-il pas de soi?</p> + +<p>Ce n'est pas à dire, répétons-le, que le +mariage ait en soi, et indépendamment de +toute circonstance extérieure et de tout effort +personnel, la vertu de donner à chacun des +époux réunis ce qui lui manquait lorsqu'il +était seul. C'est une condition—la meilleure, +sans doute—pour l'acquérir; mais +là encore nous sommes les artisans de notre +propre bonheur. Aussi H. Raisson dit-il fort +justement: «Le mariage donne de l'étendue +ou à notre bonheur ou à nos misères.» +Addison l'avait dit avant lui:</p> + +<p>«Le mariage agrandit le théâtre de notre +bonheur et de nos misères. Un mariage +<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span> +d'amour est agréable; un mariage d'intérêt +commode; et un mariage où les deux choses +se rencontrent, heureux. Un heureux mariage +a en soi tous les plaisirs de l'amitié, toutes +les jouissances du bon sens et de la raison, +et, de fait, toutes les douceurs de la vie.»</p> + +<p>Un des plus anciens et des plus nobles dépôts +de la sagesse humaine chez les hommes +de notre race, le livre des Védas, contient +cette maxime: «L'homme n'est complet que +par la femme, et tout homme qui ne se marie +pas dès l'âge de la virilité doit être noté d'infamie.» +Il dit encore: «La femme est l'âme +de l'humanité.» Belle parole qui, comme le +fait remarquer M. Armand Hayem dans son +livre <em>Le Mariage</em>, remet en mémoire un mot +de Prudhon frappé au même coin: «La +femme est la conscience de l'homme personnifiée.»</p> + +<p>«Ainsi, ajoute M. Hayem, c'est une manière +de l'homme de se compléter que de +s'unir à la femme.»</p> + +<p>C'est même la seule, déclarons-le.</p> + +<p>Il y a, sur les vieilles filles et les vieux +<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span> +garçons, un double proverbe à rimes trop triviales +pour que je le rapporte ici, mais qui +dénote bien le sentiment populaire à cet +égard. Ce sentiment n'éclate-t-il pas, d'ailleurs, +avec une force irrésistible dans l'unanimité +de toutes les langues à faire du mot +<em>moitié</em> le synonyme d'époux?</p> + +<p>Une anecdote, racontée par M. Lorédan +Larchey dans son ouvrage intitulé: <em>Nos +vieux Proverbes</em>, fait sentir d'une façon poignante +que cette métaphore apparente est +bien, après tout, l'expression d'une réalité. +On nous saura gré de la transcrire:</p> + +<p>«Un jour, dans la Loire-Inférieure, nous +vîmes une pauvre petite vieille filant solitaire +à la porte d'une chaumière perdue sur les +rives du lac de Grandlieu.</p> + +<p>»Au moment où nous passions, une pluie +d'orage la contraignit de rentrer, en nous offrant +l'abri de son toit. Tout, dans l'unique +pièce, était d'une extrême propreté; et, +comme on l'en complimentait, elle dit:</p> + +<p>»—Hé! mon Dieu! je n'y ai point de mérite, +je suis toute seule.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span> +»—Et vous avez toujours été de même?</p> + +<p>»—Dame, non! j'avais un mari, mais, +hélas! sa compagnie m'a quittée.</p> + +<p>»Elle se tut en essuyant une larme. Et je +n'oublierai jamais comment elle avait su, en +trois mots, faire mesurer le vide profond +laissé par la mort de son homme.»</p> + +<p>Le couple humain, souche de la famille et +embryon de la société, est donc un tout parfait, +formé de deux moitiés distinctes. Mais +pour que l'entier se constitue et se maintienne, +il est indispensable que ces deux moitiés +s'adaptent de telle sorte que ni tiraillements +ni chocs ne parviennent à les séparer.</p> + +<h2 class="p4">CHAPITRE II</h2> +<p><a id="Page_18"></a> +<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span></p> + +<h3>A LA DÉCOUVERTE</h3> + +<p class="p2">Ce que je sais le mieux c'est mon commencement, +s'écriait l'Intimé. Il n'est guère de +jeune marié qui puisse en dire autant. On +se trouve, du jour au lendemain, lancé dans +des eaux inconnues, où il faut naviguer à la +découverte. La moindre imprudence peut +être funeste. Toute fausse manœuvre peut +faire prendre une direction qui éloignera à +jamais du port, si elle n'amène pas du +premier coup le naufrage. On ne saurait donc +trop consulter la boussole et se conformer +aux règles de la navigation, au début de ce +<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span> +voyage au long cours dans des mers ignorées.</p> + +<p>Ce sont ces dangers qu'ont en vue les moralistes +et les pères de famille lorsqu'ils mettent +en garde contre les unions précipitées.</p> + +<p>«Dans la jeunesse, dit Ferrand dans ses +conseils à son fils, on est exposé souvent à se +laisser séduire par les apparences; on croit +voir des avantages réels dans ce qui n'en a +que les dehors. On contracte étourdiment un +lien indissoluble; on reconnaît trop tard son +erreur: l'union se perd, l'aigreur s'en mêle, +de là les séparations, les scandales publics, +et la mauvaise éducation que reçoivent presque +toujours des enfants nés d'un mariage +mal assorti.»</p> + +<p>Il dit encore: «Il est affreux d'être uni à +un être dont la société est un tourment qui +ne doit finir qu'avec la vie; surtout gardez-vous +de vous laisser séduire par les charmes +de sa figure, avant de savoir quel est son +caractère... La figure passe, le caractère +reste; et l'on se trouve condamné aux regrets +d'avoir été trompé, et de l'être pour +toujours.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span> +«Beauté de femme n'enrichit homme», +dit le proverbe.</p> + +<p>Pour éviter cet écueil, on a conseillé de +n'arriver au mariage qu'après de longues +fiançailles, permettant aux futurs époux de +bien se connaître avant de s'engager. C'est +ainsi que nous lisons dans un des <em>Essais</em> du +<em>Spectator</em>: «Généralement les mariages où +il y a le plus d'amour et de constance sont +ceux qu'une longue cour a précédés. Il faut +que la passion jette des racines et acquière +de la force, avant d'y greffer le mariage. Une +longue suite d'espérance et d'attente fixe +l'idée dans notre esprit, et nous habitue à la +tendresse pour la personne aimée.»</p> + +<p>L'écrivain anglais ne s'arrête pas là. Il +nous donne les indices d'après lesquels +on pourra pronostiquer l'avenir du ménage:</p> + +<p>«Un bon naturel et une humeur égale +vous donneront pour la vie une compagne—ou +un compagnon—facile; la vertu et le bon +sens, un ami agréable;—l'amour et la constance, +une bonne femme—ou un bon +mari.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span> +Il est vrai qu'il ajoute cette remarque +amère:</p> + +<p>«Pour une personne que l'on rencontre +avec ces qualités à la fois, on en trouve cent +qui n'en ont pas même une.»</p> + +<p>Espérons que la proportion n'est pas exacte, +et ne soyons pas trop exigeants, chacun de +notre côté. Si le jeune mari ne se sent pas +toutes les qualités requises, de quel droit les +réclamerait-il chez sa femme? Et réciproquement. +Que celles qu'on a fassent oublier +celles qu'on n'a pas, et que l'indulgence mutuelle +supplée finalement à ce qui fait défaut. +Et puis, s'il est bon d'avoir un idéal très élevé +et d'en poursuivre la réalisation, c'est chez +soi et en vue de sa propre amélioration, bien +plus que chez autrui. Dans les rêves du jeune +homme, la fiancée prend des allures d'ange; +et quand la jeune fille évoque l'image de celui +qui sera son mari, à peine les flamboyants +chérubins ou les séraphins doux et charmants +de Jéhovah paraissent-ils dignes de lui être +comparés. Mais, comme le dit excellemment +Fontenelle, «les choses ne passent point de +<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span> +l'imagination à la réalité, qu'il n'y ait de la +perte,» et c'est ce qu'il est bien important de +ne point oublier. C'est le meilleur moyen de +ne pas donner raison au proverbe:</p> + +<p class="left5 font95">Aujourd'hui marié, demain marri.</p> + +<p>La grande part de responsabilité—je ne +dis pas toute la responsabilité,—à cette +époque des débuts, appartient à celui des +deux époux qui a, d'ordinaire, le plus d'expérience, +le plus de sang-froid, la volonté la +plus nette et la plus ferme, c'est-à-dire à +l'homme. «Le bonheur d'un ménage, fait +dire fort justement à un de ses personnages +un romancier contemporain, dépend plus +souvent du mari que de la femme: à lui de +bien diriger sa barque, de savoir où il veut +aller. A moins de se heurter à une nature +exceptionnelle, à un tempérament terrible, +on doit pouvoir se créer l'existence que l'on +cherche en se mariant<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.»</p> + +<p>Le spirituel auteur d'un petit livre publié +<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span> +chez J.-P. Roret, en 1829, sous le titre de +<em>Code Conjugal</em>, Horace Raisson, éclaire +d'une comparaison saisissante ce que nous +voulons faire comprendre ici. «S'il faut en +tout temps, écrit-il, être attentif à écarter les +sujets de désordre, on doit s'y appliquer davantage +encore dans le commencement de +son union. Rien n'est plus aisé que de séparer +deux pièces de bois fraîchement unies +ensemble: au bout de quelque temps, on a +peine à les détacher par le fer et le feu.»</p> + +<p>Il insiste et ajoute avec un grand bon sens: +«La lune de miel est le véritable moment +critique du mariage. Tout en en savourant la +douceur, il faut se tracer pour l'avenir une +ligne de conduite fixe et immuable, et ne pas +imiter ces maris, charmants durant le premier +quartier, et détestables dès la pleine lune.</p> + +<p>»... En ménage (et la lune de miel est déjà +du ménage), il faut, avant tout, du naturel. +La seule manière de prolonger la lune de +miel est donc de ne pas jouer le rôle +d'amant-mari, et de se montrer dès le premier +jour ce que l'on sera constamment.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span> +C'est une pensée analogue qui fait dire à +madame de Lambert dans son opuscule sur +l'amitié: «Nous sommes d'ordinaire avec +les autres comme nous sommes avec nous-mêmes. +Les personnes sages savent établir +la paix chez eux, et la communiquent aux +autres. Sénèque dit: «J'ai assez profité pour +apprendre à être mon ami.» Quiconque sait +vivre avec soi-même, sait vivre avec les autres. +Les caractères doux et paisibles répandent +de l'onction sur tout ce qui les +approche.»</p> + +<p>Montrons-nous donc tels que nous sommes, +mais tâchons d'être bons et commodes à +vivre. Ce serait pallier le mal pour un temps +plus ou moins bref, mais nullement le guérir, +que se revêtir d'un masque, changer artificiellement +et artificieusement nos allures, +exprimer des sentiments qui ne sont point +nôtres, faire, en un mot, fût-ce pour le plus +louable des motifs, le personnage de Faux-Semblant.</p> + +<p>Croyons-en l'observation de madame de +Rémusat: «Dans un nouveau ménage, si un +<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span> +caractère se prononce avec rudesse, le plus +doux plie et ruse; c'est assurément la femme +qui se soumet ainsi le plus souvent; mais +quelquefois aussi c'est l'homme. Au surplus, +alors, quel que soit le trompeur ou le trompé, +le but de l'association est manqué; je n'espère +plus de tendresse, ni d'estime, là où je +ne vois ni confiance ni sincérité.»</p> + +<p>Ce n'est pas qu'il soit interdit d'être adroit. +C'est fourbe et vil qu'il ne faut pas être. La +vie isolée est, dans toutes les conditions, +un art complexe et difficile; combien plus la +vie à deux! Nous n'hésiterons donc pas à +transcrire les conseils, à la fois mondains, +sages et pratiques, qu'Horace Raisson donne +au nouvel époux qui rencontre inopinément +chez sa jeune femme des habitudes et des +goûts opposés aux siens ou en désaccord avec +son état dans le monde.</p> + +<p>«Un mari, suppose-t-il, aime l'étude, la +simplicité, la retraite; sa femme ne se plaît +que dans le monde, le faste, la dissipation; +sera-t-il nécessaire que l'un sacrifie son bonheur +au caprice de l'autre? La philosophie +<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span> +conjugale n'est-elle pas alors un devoir, +presque une vertu? Il y a toujours danger à +contrarier un vif désir ou une habitude dès +longtemps contractée; le plus sage est de +laisser une jeune femme satisfaire ses goûts +de danse, de parure, de spectacles, au lieu +de s'opposer à sa volonté. On fait ainsi naître +la satiété, où l'on aurait aiguillonné le caprice, +et la soumission se montre bientôt, où +se fût stimulée la résistance.»</p> + +<p>Je ne sais au juste ce que Raisson entendait +par soumission et résistance, et je ne +veux point revenir sur ce que j'ai eu l'occasion +de déclarer à propos de l'obéissance, +dont le code fait aux femmes une obligation +au bénéfice des maris. Pour nous, l'arbitraire +est toujours de la tyrannie, et le mari n'a de +droit sur la conduite de sa femme que celui +qu'il puise dans une raison plus mûre et une +expérience plus étendue. C'est dans ces +limites seulement et avec cette interprétation +que je me range à la méthode préconisée par +Horace Raisson dans le passage qui précède; +et je conclus d'autant plus facilement avec +<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span> +lui que «l'art d'obtenir beaucoup consiste à +ne rien exiger».</p> + +<p>De tout ce qui vient d'être dit,—insistons +sur ce point,—la femme peut et doit faire +son profit, aussi bien que l'homme. Les préjugés +dûs à une éducation surannée, mais à +laquelle bien peu de jeunes filles échappent +encore, une timidité exagérée et hors de +place, des scrupules d'autant plus tenaces +qu'ils sont dictés par l'ignorance, des maladresses +de parole ou d'action qui sont des +naïvetés et que le mari ressent parfois comme +des injures, des riens de mille sortes qui tirent +une importance capitale du moment et +du lieu, sont souvent des semences que la +jeune femme jette étourdiment sur le terrain +conjugal, encore inexploré, et qui, si le +mari ne sarcle ces mauvaises herbes à mesure +qu'elles germent, porteront une moisson +de querelles, de désordre et de destruction.</p> + +<p>Si donc le jeune mari, en raison de son +éducation physique, intellectuelle et morale, +encore plus qu'en raison d'une supériorité +quelconque de nature dont il serait vain +<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span> +d'arguer, est presque toujours le plus directement +responsable, des deux côtés la tâche +est égale; car les doigts délicats de la femme +peuvent, aussi bien que la rude main de +l'homme, briser, dès le départ, le vase trop +fragile du bonheur commun.</p> + +<h2 class="p4">CHAPITRE III</h2> +<p><a id="Page_30"></a> +<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span></p> + +<h3>LES ENNEMIS</h3> + +<p class="p2">Les parages où les jeunes mariés ont à +diriger le navire conjugal leur sont inconnus; +mais ils sont, en outre, sillonnés de +courants perfides et semés d'écueils.</p> + +<p>Les personnes mêmes qui, jusqu'alors, +avaient été pour le jeune homme et la jeune +fille les guides et les appuis les plus sûrs, +deviennent trop souvent, sinon des ennemis +déclarés, du moins des amis égoïstes dont +les conseils sont pernicieux et les prétentions +destructrices de la paix entre les époux.</p> + +<p>Loin de nous la pensée de rompre les liens +de famille pour mieux resserrer le nœud conjugal. +<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span> +Un mariage devrait être, à vrai dire, +la greffe d'une famille sur une autre, et les +parents des deux mariés devraient se sentir +intimement unis les uns aux autres dans l'intime +union de leurs enfants. Malheureusement +il n'en va pas toujours ainsi. Il semble +au père et à la mère, lorsque l'enfant—surtout +la fille—forme un nouveau ménage, +que c'est leur bien dont on les prive. Les +plus raisonnables se font difficilement à +l'idée de ne plus exercer de contrôle, de ne +plus être les guides et les maîtres de leur enfant. +Après avoir si longtemps remorqué—au +prix souvent de combien de peines et de +sacrifices!—la jeune barque, ils sont tout +désolés et déconcertés de la voir voguer de +ses propres voiles, de conserve avec un autre +vaisseau qui leur est inconnu. De là des douleurs +et des regrets infiniment respectables, +mais qui se traduisent quelquefois dans la +vie pratique par des efforts inconsidérés pour +garder la haute influence, dont ils usent naturellement +en sens inverse de celle qui devrait +légitimement dominer la leur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span> +La lutte qui s'ensuit nécessairement n'est +pas de nature à établir l'harmonie dans le +jeune ménage. On a vu des femmes, incapables +de se soustraire à la domination—disons, +si vous voulez, à la tendresse—de +leur mère, se mettre, à ce propos, en révolte +ouverte contre le mari et quitter la maison +conjugale, pour reprendre, dans la maison +paternelle, la posture d'enfant soumise dont +l'éducation leur avait donné le pli. Parmi les +garçons, de tels exemples sont infiniment +plus rares, mais on en trouverait.</p> + +<p>Les parents sont bien coupables ou bien +aveugles qui, ne sachant pas vaincre leurs +sentiments d'affection égoïste, ne se résignent +pas à abdiquer ce qu'ils appellent leurs +droits, même au lendemain du mariage de +leurs enfants.</p> + +<p>Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée! +Personne plus que nous n'est touché du +spectacle qu'offrent certaines familles, plus +nombreuses qu'on ne le croit, où la plus +douce entente règne entre tous, depuis les +grands parents jusqu'aux petits-enfants. Le +<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span> +respect des uns, la condescendance des +autres, l'affection de tous unissent admirablement +les cœurs sans entraver les volontés. +C'est à ce résultat qu'il faut tendre, et +l'on peut toujours espérer d'y arriver. Il +vaut bien, d'ailleurs, qu'on se gêne un peu +dans les commencements, que l'on consente +à des concessions, qu'on se soumette +à des sacrifices. «Il faut se conformer aux +habitudes, au ton, à la manière de la famille +dans laquelle on entre, sous peine de voir +la paix bannie de son ménage», dit fort +sagement Horace Raisson.</p> + +<p>Je goûte moins cet autre conseil présenté +sous forme de maxime: «Si les belles-mères +savaient dissimuler, les brus se taire, et les +maris prendre patience, toutes les familles +seraient en paix.»</p> + +<p>Se taire, quand on n'a rien de bon ou +d'agréable à dire, est, à coup sûr, fort sage; +et, quoi qu'on ait raconté de la langue des +femmes, la jeune épouse, en songeant que +le bonheur de celui qu'elle aime et le sien +propre sont en jeu, ne devra pas trouver l'effort +<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span> +au-dessus d'elle. Mais pourquoi la belle-mère +dissimulerait-elle, et qu'a-t-elle à dissimuler? +Le mot est vilain et la chose plus +vilaine encore. Pourquoi lui supposer des +sentiments inavouables, de la jalousie, du +dépit, de la haine, contre celle que son fils a +choisie pour compagne? Si son cœur est +agité de telles passions, ce n'est pas à les +dissimuler qu'elle doit travailler de toutes +ses forces; c'est à les combattre, à les déraciner, +à les détruire. Elle y parviendra assurément, +si c'est son fils qu'elle aime, et non +pas elle en son fils.</p> + +<p>Une Anglaise, Mrs. Chapone, donne d'excellents +conseils à la jeune mariée à propos des +relations qu'elle aura à entretenir avec la +famille et les amis de son mari. Nous ne +pouvons mieux faire que de les transcrire. +«Votre conduite vis-à-vis de ses amis particuliers +et de ses proches parents, dit-elle à +la nouvelle épouse, auront le plus important +effet sur votre bonheur mutuel. Si vous +n'adoptez pas ses sentiments en ce qui les +concerne, votre union restera très imparfaite, +<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span> +et mille incidents désagréables en surgiront +constamment...</p> + +<p>«Il faut prendre grand soin de partager, +extérieurement du moins, votre respect et +votre affection d'une manière égale et honnête +entre les parents de votre mari et les +vôtres. Il serait heureux que vos sentiments +pussent être les mêmes pour les uns comme +pour les autres; mais, que cela soit ou non, +le devoir et la sagesse vous obligent à cultiver +autant que possible le bon vouloir et +l'amitié de la famille qui vous a adoptée, +sans préjudice de l'affection et de la gratitude +dont vous ne pouvez manquer, j'en suis +sûr, à l'égard de la vôtre.»</p> + +<p>Que la bru fasse preuve de ces sentiments, +et, si la belle-mère lui refuse une part dans +son affection,—que voulez-vous?—la belle-mère +méritera tous les sarcasmes et toutes +les malédictions que la satire populaire lui +a toujours si libéralement octroyés.</p> + +<p>C'est bien à regret que nous avons dû +commencer par les parents cette revue des +ennemis que doit redouter le jeune ménage. +<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span> +Mais quand on a à dire une vérité désagréable, +mieux vaut la dire du premier +coup. C'est à eux, d'un côté, et aux nouveaux +mariés de l'autre, de ne pas changer +en un fléau, également funeste au bonheur +de tous, l'affection profonde par laquelle le +père, la mère et les enfants se sentent liés +les uns aux autres. Il suffit de s'imposer, +d'une part, des ménagements et des respects +dont les fils et les filles ne se doivent départir +jamais, et, de l'autre, un peu de désintéressement, +disons même, si vous voulez, +d'abnégation. Le problème n'est insoluble +pour personne, et on le voit bien, après tout, +au grand nombre de ceux qui le résolvent.</p> + +<p>Une autre catégorie d'ennemis, moins intéressants +et plus perfides, est celle des +amies d'enfance. Il faut lire, dans le <em>Code +conjugal</em> d'Horace Raisson, les pages de fine +physiologie qu'il leur consacre. «Dès qu'il +est question dans le monde du mariage d'une +jeune personne, les amies de pension accourent: +à leurs questions volubiles, on juge +que c'est la curiosité bien plus qu'un tendre +<span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span> +intérêt qui les excite... «Tu te maries? ton +prétendu est-il aimable, beau?... l'aimes-tu?... +voyons la corbeille?» Puis viennent +les commentaires, les projets. On se quitte: +celles qui sont filles lèvent au ciel un regard +d'envie; celles qui sont mariées poussent un +soupir de regret ou de souvenance.</p> + +<p>«Après la noce, où les amies de pension +se sont fait remarquer par leur petit air important, +les visites deviennent plus fréquentes; +chaque jour on propose, on engage quelque +partie nouvelle. La promenade, les marchands, +la campagne, le spectacle s'emparent +si bien de tous les moments de la jeune +femme, que son mari trouve à peine le temps +de l'entrevoir dans le cours de la journée.</p> + +<p>«C'est là le moindre inconvénient de ce +redoublement de tendresse renouvelée du +pensionnat.</p> + +<p>«Mais le mari hasarde un léger reproche; +sa femme reconnaît son tort involontaire, et +promet sincèrement de ne plus se laisser +ainsi ravir le temps qu'elle peut passer si +heureuse près de l'époux qu'elle aime. Elle +<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span> +refuse donc les invitations que ses amies +viennent lui faire. Celles-ci s'étonnent, se +piquent, la pressent de questions; la jeune +femme avoue enfin que son mari paraît +désirer la voir plus souvent près de lui.—Ah! +Monsieur est jaloux!—Non, il m'aime.—Le +despote! laisse-le faire, ce sera bientôt +une tyrannie; que tu seras heureuse, ainsi +claquemurée! Mon mari a voulu me mener +ainsi; j'ai bien souffert à le contrarier; +maintenant il en passe par où je veux.—Mais, +mes amies, vous vous méprenez; mon +mari n'exige rien, ne se plaint de rien; je +pense seulement que, sans fuir le plaisir, je +puis lui consacrer plus d'instants.—Pauvre +petite! si douce, si résignée... Puis arrive le +chapitre des conseils. «Leur instance est +d'abord bien faible; mais, à force de revenir +à la charge, de répéter des plaintes, de faire +des comparaisons, de saisir de fausses apparences, +elles tournent bientôt la tête de la +jeune épouse, qui troque enfin le bonheur +contre la dissipation.»</p> + +<p>Le tableau qui précède, et qui n'est point +<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span> +chargé, explique et justifie cet autre passage +qui pourrait sembler, au premier abord, dépasser +la vérité.</p> + +<p>«Beaucoup de maris redoutent pour leurs +femmes la société des jeunes gens, et préfèrent +les voir entourées de femmes; ils ont +tort. On pourrait dire avec justesse: «Les +amies de pension ont plus désuni de ménages +que les galants.»</p> + +<p>Il est clair que ces remarques sont applicables +à tous les degrés de l'échelle sociale. +Il n'est pas nécessaire d'avoir été «en pension» +pour avoir des dangers analogues à +redouter et à fuir. Les amies d'atelier, les +voisines, les habituées de la loge de la concierge +opèrent, dans un milieu différent, de +la même manière pour amener les mêmes +résultats.</p> + +<p>L'homme, de son côté, n'a pas à veiller +avec moins de soin à ne pas se laisser circonvenir +par ses amis de la veille qui, s'ils ne +l'entraînent pas à conserver en dehors de +chez lui les habitudes de la vie de garçon, +ont vite fait de les apporter avec eux dans +<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span> +son intérieur, qu'ils envahissent et où ils +s'installent avec le sans-façon et l'empressement +de célibataires convaincus qu'on ne se +marie qu'à leur bénéfice.</p> + +<p>«Les nouveaux mariés doivent apporter +un soin sévère dans le choix des personnes +qui, reçues habituellement chez eux, passeront +dans le monde pour les amis de la +maison. On juge de la portée, des opinions, +du caractère des gens, par les liaisons qu'ils +forment; et souvent les amitiés d'un mari +compromettent la réputation et le bonheur +de sa femme.»</p> + +<p>Sans prendre à la lettre l'exclamation d'un +misanthrope: «O mes amis, n'ayez jamais +d'amis!» on peut dire que les jeunes époux +ne sauraient, chacun pour leur part, être trop +réservés dans le choix des amis qu'ils admettent +dans leur intimité, et qu'il doit suffire +qu'une personne ne plaise pas à l'un d'eux +pour que la maison lui soit irrévocablement +fermée.</p> + +<p>Depuis qu'il y a des gens qui commandent +et des gens qui obéissent—bien ou mal,—on +<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span> +répète sur tous les tons et avec toutes les +variantes: <em>Notre ennemi, c'est notre maître</em>. +Il serait tout aussi exact de renverser la proposition +et de dire: <em>Notre ennemi, c'est qui +nous sert</em>.</p> + +<p>«Il n'est point de métier plus mal fait, +ni plus chèrement payé que celui de domestique», +dit l'auteur des <em>Doutes sur +différentes opinions reçues dans la Société</em>.</p> + +<p>Il en était ainsi bien avant lui, et je crois +que, depuis la fin de l'époque patriarcale, le +bon serviteur a toujours été une perle rare et +de grand prix. On a pu dire avec raison qu'au +dix-huitième siècle le métier de valet menait +à tout, même aux plus grands honneurs et +aux plus hautes charges de l'État. Aujourd'hui +les avenues sont encombrées par d'autres +professions, chacun le sait; mais les +exigences des domestiques n'en vont pas +moins croissant. Une chronique signée +Alfred Baude, que je lisais naguère dans le +journal <em>l'Estafette</em>, m'en fournit deux exemples +amusants. Je ne saurais en garantir l'authenticité, +<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span> +mais ils n'ont, par le temps qui +court, rien d'invraisemblable.</p> + +<p>«Le duc de B... avait besoin d'un valet de +chambre. Un monsieur se présente avec la +physionomie et la tenue d'un notaire.</p> + +<p>»—Monsieur le duc, je souffre d'une dyspepsie, +je ne puis manger de bœuf et ne peux +boire que du bordeaux.</p> + +<p>»—Soit!</p> + +<p>»—Monsieur le duc, mon médecin me +défend de veiller le soir et exige que je sois +toujours couché à dix heures.</p> + +<p>»—Soit!</p> + +<p>»—Monsieur le duc, j'ai quelques amis +que je reçois une fois par semaine, et une +fois par semaine aussi j'ai l'habitude d'aller +au spectacle; j'espère que vous voudrez +bien me donner ces deux soirées.</p> + +<p>»—Mon cher, reprit froidement le duc de +B..., ma maison ne saurait vous convenir, +cherchez-en une autre, et si par hasard vous +trouviez une seconde place comme celle-là, +dites-le-moi, j'y mettrai mon fils.»</p> + +<p>Lord Henry Seymour racontait qu'il avait +<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span> +trouvé une fois un valet de chambre qui lui +plaisait beaucoup. Au moment de l'arrêter, +le valet s'inclina et dit: «Je ne peux entrer +au service de Votre Seigneurie.</p> + +<p>»—Pourquoi donc? fit lord Henry, fort +intrigué.</p> + +<p>»Votre Seigneurie a le pied trop petit, je +ne pourrais jamais entrer dans ses bottes».</p> + +<p>Leurs investigations vont au delà de la +chaussure, au delà même de la garde-robe +et de l'office. Le caractère, la nature morale +de leurs maîtres et de leurs maîtresses est +scrutée et analysée par eux, non sans perspicacité, +en ce qui se rapporte à leurs intérêts +immédiats. Voici un document précieux, +trouvé providentiellement dans un livre de +cuisine:</p> + +<p>«La femme de chambre du premier nous +a dit hier: «Retenez bien ceci: Toute maîtresse +grasse est pleurnicheuse et collante; +toute maîtresse maigre est agacée et agaçante; +toute maîtresse petite est volontaire +et hautaine; toute maîtresse grande et mince +est orgueilleuse et défiante.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span> +Nous laissons la responsabilité de ce morceau +de physio-psychologie à M. Alfred +Baude, qui l'a mis au jour. Mais nous nous +associons volontiers aux réflexions suivantes:</p> + +<p>«Nous nous plaignons de ce que nos domestiques +nous détestent, et comment voulez-vous +qu'ils nous aiment. Nous inquiétons-nous +d'eux? Quand leur vient-il de notre +part un mot affectueux, une parole qui prouve +que nous nous intéressons à eux?—Jamais! +Nourris—blanchis—logés—éclairés—c'est +tout.—Et cependant, l'être humain a +besoin d'autre chose.</p> + +<p>»Les domestiques ne trouvant plus dans +leurs maîtres que des automates, absolument +sans cœur, se groupent entre eux et forment +une espèce de franc-maçonnerie dont l'unique +but est de piller et de ridiculiser l'ennemi +commun, le Maître. Que faire? Avant tout, +traitez vos serviteurs comme on traite de +grands enfants.</p> + +<p>»Ils le sont par leur éducation si rudimentaire +et par leur position inférieure. De +<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span> +temps en temps une bonne parole, un bon +sourire, un encouragement; vous ne soupçonnez +pas combien vous vous en trouverez +mieux. Puis, pour combattre cette déplorable +habitude qu'ont les domestiques de changer +à chaque instant de place, n'acceptez jamais +un nouveau serviteur s'il ne vous apporte +pas la preuve qu'il est resté au minimum +deux ans dans la maison d'où il sort. Ah! si +chacun de nous prenait cet engagement, +quelle rapide amélioration dans notre mal! +Et puis, songez quelquefois à l'axiome de +Beaumarchais: «Aux qualités qu'on exige +d'un domestique, connaissez-vous beaucoup +de maîtres qui fussent dignes d'être +valets?...»</p> + +<p>»En finissant, il est de toute justice de +dire qu'il y a souvent de nobles cœurs dans +la livrée. Que d'exemples ne pourrait-on +citer: je n'en connais pas de plus touchant +que celui-ci:</p> + +<p>«Un ancien négociant avait tout perdu: sa +femme, ses enfants, sa fortune; il ne lui restait +qu'une vieille domestique. Cette pauvre +<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span> +femme s'attacha à lui avec un admirable dévouement. +Il était atteint d'une affreuse maladie +de la peau; elle le soigna nuit et jour. +Ce n'est pas tout; elle allait voir les vieux +amis de son maître à son insu, et obtenait +quelques secours. Un matin elle rentrait harassée; +elle entend des éclats de voix et des +rires, elle s'arrête et écoute: on se moquait +d'elle, son vieux maître contrefaisait sa voix.</p> + +<p>»—Ah! dit-elle, mon premier mouvement +fut de m'en aller en courant, puis je songeai +qu'il était vieux, malade, qu'il avait besoin +de moi; je retins mes larmes et remuai +bruyamment la clef dans la serrure avant +d'entrer.»</p> + +<p>«Un honneste serviteur, dit le vieux gentilhomme +français de La Hoguette, dans son +<em>Testament</em>, est le surveillant de son maître, +et un bon maître l'exemplaire de son serviteur. +C'est pourquoi il n'y a point de combinaison +entre les hommes, après celle du +mari et de la femme, qui ait plus besoin +d'estre bien faite que celle-ci.»</p> + +<p>J'ai rarement vu la moralité du contrat +<span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span> +entre maître et serviteur dégagée avec plus +de netteté, d'élévation et d'éloquence que dans +ces lignes, que je suis heureux d'exhumer:</p> + +<p>«Que penses-tu que fasse pour moi celui +que tu crois un serviteur? Il me sert; tu te +trompes, il se sert: le même travail qu'il feroit +en sa maison pour vivre, il le fait en la +mienne; s'il m'engage sa volonté pour me +rendre quelque service, la mienne lui demeure +en ôtage pour son salaire; si je trouve +mon compte en ce qu'il fait pour moi, il y +trouve le sien aussi; s'il se mêle de mes +affaires, on s'aperçoit qu'il ne néglige pas +les siennes; s'il fait valoir ma terre, il en partage +les fruits à l'aise avec moi; s'il m'appreste +à manger, il en taste le premier, il y +contribuë de sa peine, et moi de toute la dépense. +Notre communauté se découvre en +tant de choses, que tout bien considéré, je +trouve que l'assemblage du serviteur avec le +maître n'est autre chose qu'une société qui +se fait entre le pauvre et le riche pour leur +utilité commune, en laquelle il n'y a aucune +différence que le nom.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span> +Un peu plus loin, de La Hoguette dit +encore: «Tout service fait sans affection est +sans goût; si on me le rend à regret, quoi +qu'il me soit dû, je le reçois encore plus à +regret; il n'y a que la chaleur du cœur toute +seule qui le puisse bien assaisonner. Cela +étant, faisons-nous aimer de nos serviteurs; +pour en estre aimé il les faut aimer: l'amitié +ne reçoit que ce seul change.»</p> + +<p>Charron avait exprimé plus didactiquement +la même pensée:</p> + +<p class="blockquote"> +«Traitter humainement ses serviteurs, et +chercher plustost à se faire aimer que craindre +est tesmoignage de bonne nature: les rudoyer +par trop, monstre une ame cruelle, et que la +volonté est toute pareille envers les autres +hommes, mais que le defaut de puissance +empesche l'execution. Aussi avoir soin de +leur santé et instruction de ce qui est requis +pour leur bien et salut.»</p> + +<p>Fénelon y revient souvent. Nous avons eu +l'occasion, dans les livres qui ont précédé +celui-ci, de toucher plus d'une fois à la question +<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span> +des domestiques, et d'en parler dans le +même sens<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p> + +<p>Il résume tout, pour ainsi dire, dans ce +passage:</p> + +<p>«Tâchez de vous faire aimer de vos gens +sans aucune basse familiarité: n'entrez pas +en conversation avec eux; mais aussi ne +craignez pas de leur parler assez souvent +avec affection et sans hauteur sur leurs +besoins. Qu'ils soient assurés de trouver du +conseil et de la compassion: ne les reprenez +point aigrement de leurs défauts; n'en paraissez +ni surpris ni rebuté, tant que vous +espérez qu'ils ne seront pas incorrigibles; +faites-leur entendre doucement raison, et +souffrez d'eux souvent pour le service, afin +d'être en état de les convaincre de sang-froid +que c'est sans chagrin et sans impatience +que vous leur parlez, bien moins pour votre +service que pour leur intérêt.»</p> + +<p>On comprend que la conduite des domestiques +<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span> +et notre conduite vis à vis d'eux soient +une difficulté de chaque instant dans le +ménage. Cela introduit une complication +extrême et de très désagréable nature dans la +vie à deux; et si nous ne tenions, pour de +délicates raisons de discrétion que l'on appréciera +sans doute, à rester dans les généralités, +il nous serait facile de mettre le doigt sur +bien des plaies, ouvertes et entretenues dans +le cœur des époux par les domestiques ou à +leur occasion. Nous nous contenterons de +citer ce qu'Horace Raisson dit de la femme +de chambre:</p> + +<p>«La femme de chambre a une grande +influence sur la fidélité conjugale. Confidente +née des secrets du ménage, adroite et fière, +elle sera toujours disposée à en abuser; sotte, +elle commettra à tous propos des inconséquences +ou des balourdises. C'est un art difficile +et rare, que celui de bien styler une +femme de chambre.»</p> + +<p>Bien stylée ou non, la femme de chambre +est souvent un instrument de désunion entre +les époux. Son service, plus personnel, qui +<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span> +la met à chaque instant en contact avec les +maîtres, la rend plus dangereuse en lui donnant +plus de moyens pour faire du mal. Mais +ses collègues des deux sexes, à la cuisine, à +l'écurie, dans l'antichambre, à la loge, ne +lui cèdent en rien lorsque l'occasion se présente +ou qu'elle peut se faire naître. Le +nombre de ménages ébranlés, chagrinés, disloqués, +détruits par les jalousies que ces +gens suscitent, par leurs faux rapports, leurs +insinuations perfides, leurs lettres anonymes, +leurs complaisances insinuantes, leurs manœuvres +de toutes sortes, à la fois basses et +audacieuses, est littéralement inimaginable.</p> + +<p>Certes ce n'est pas nous qui trouverons +mauvais que les maîtres rendent aux serviteurs +la vie plus douce, en s'intéressant à +eux et en leur accordant une affectueuse +attention. Mais qu'ils prennent garde? La +pente de la familiarité est facile, et s'ils s'y +laissent une fois glisser, ils ne pourront plus +retenir ni leurs domestiques ni eux:</p> + +<p>«Dès que vous oubliez votre place vis-à-vis +d'un domestique, vous l'autorisez à oublier +<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span> +la sienne vis-à-vis de vous», dit Ferrand, et +il dit vrai.</p> + +<p>C'est ainsi que le bonheur conjugal, comme +toutes les choses précieuses et délicates, est +entouré, assiégé par une foule d'ennemis +avides. On croirait voir des guêpes attaquant +un beau fruit, au moment où sa maturité parfaite +le rend le plus délicieux.</p> + +<p>Mais que de fois, sans compter les guêpes +et autres insectes de l'extérieur, le fruit ne +porte-t-il pas en lui son ver rongeur! «Le +plus dangereux ennemi du bonheur des jeunes +femmes, et par contre-coup du repos des +maris, dit le <em>Code conjugal</em>, c'est l'imagination. +Le jour où elles se croient opprimées, +il n'est rien qu'elles ne soient capables d'entreprendre +pour s'affranchir, ou du moins se +venger; leur refuser une chose juste, c'est +allumer en elles la volonté de l'obtenir et le +désir d'en abuser.»</p> + +<p>Rien n'est plus désolant que de voir des +jeunes femmes, entourées de tout ce qui +donne et assure le bonheur, devenir ainsi les +victimes d'elles-mêmes, et empoisonner ceux +<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span> +qu'elles aiment le mieux du chagrin de leurs +imaginaires griefs. Dans tous les cas, si la +passion n'est pas portée au point que tout ce +qui n'est pas elle soit indifférent, si l'on a +encore quelque souci de l'opinion du monde, +quelque respect de soi, quelque espoir ou +quelque désir que les maux dont on souffre +se guérissent un jour, ayons toujours présent +à l'esprit ce conseil dont on sent de plus en +plus la justesse à mesure que l'expérience +nous instruit: «On agit sagement en cachant +avec un soin égal les douceurs et les amertumes +du mariage<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.»</p> + +<p>Pour clore ce chapitre, nous répéterons la +prière facétieusement judicieuse que des préoccupations +de même ordre inspiraient au +vieux compilateur de proverbes G. Meurier:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">De toute femme qui se farde,<br /></div> +<div class="line">De personne double et languarde,<br /></div> +<div class="line">De fille qui se recommande,<br /></div> +<div class="line">De vallet qui commande,<br /></div> +<div class="line">De chair sallé sans moutarde.<br /></div> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span></div> +<div class="line">De petit disner qui trop tarde,—<br /></div> +<div class="line">De languards en nos maisons,<br /></div> +<div class="line">De fille oiseuse et menteuse,...<br /></div> +<div class="line">De serviteur remply de paresse,<br /></div> +<div class="line">De chambrière mal soigneuse,<br /></div> +<div class="line">De bourse vuide et creuse,—<br /></div> +<div class="line">De maison envinée,—<br /></div> +<div class="line">De chausse déchirée,<br /></div> +<div class="line">De fiebvre aigue enracinée,<br /></div> +<div class="line">D'ennemy familier et privé,<br /></div> +<div class="line">D'amy simulé et réconcilié,<br /></div> +<div class="line">Et de choir en deptes toute cette année,<br /></div> +<div class="line"><em>Libera nos, Domine!</em><br /></div> +</div></div> + +<h2 class="p4">CHAPITRE IV</h2> +<p><a id="Page_56"></a> +<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span></p> +<h3>MIEL ET FIEL</h3> + +<p class="p2">«Chez les anciens, les jeunes gens qui +sacrifiaient à Junon nuptiale ôtaient le fiel +de la victime immolée, et le jetaient au loin, +pour témoigner leur résolution de bannir de +leur union la colère et l'amertume<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.»</p> + +<p>L'auteur ne nous dit pas si le symbole +était véridique ou menteur. Mais l'histoire +des mœurs, qui domine l'histoire des gouvernements, +le dit pour lui. Les plus anciens +témoignages prouvent assez que les passions +humaines ont, de tout temps et partout, fait +<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span> +à peu près la même somme de ravages, et +que beaucoup de ceux qui avaient jeté au +loin le fiel de la victime avaient conservé +leur propre fiel en leurs flancs.</p> + +<p>C'est cela qu'il faut arracher, dès le seuil +du mariage, et jeter au vent pour qu'il le +dessèche et l'emporte. On l'a proclamé bien +des fois: le temps des symboles et des mythes +est accompli; nous sommes arrivés à +l'époque du fait. C'est à nous de faire +passer cette image des rites antiques dans +la réalité, et c'est à ce prix seul que la vie à +deux donnera sa pleine source de joies individuelles +et de forces actives contribuant au +bien social.</p> + +<p>Je trouve, dans les écrits d'une Anglaise, +Mrs. Chapone, que j'ai déjà eu l'occasion de +citer, une page qui développe avec une calme +élévation et un rare bon sens la pensée que +je viens d'indiquer. Se reportant aux conditions +qui s'imposent aux mariés, vis-à-vis de +leur famille respective, Mrs. Chapone demande +à la jeune femme: «Si c'est un devoir +important d'éviter toute discussion et tous +<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span> +désagréments avec ceux qui sont de la proche +parenté de votre mari, de quelle conséquence +n'est-il pas d'éviter toutes les occasions +d'avoir du ressentiment l'un contre l'autre!»</p> + +<p>Elle poursuit: «Quoi qu'on puisse dire des +<em>querelles d'amoureux</em>, croyez-moi, celles +des gens mariés ont toujours d'épouvantables +conséquences, pour peu qu'elles aient quelque +durée ou quelque gravité. Si on les laisse +amener des expressions d'amertume ou de +mépris, ou trahir chez l'un des époux un sentiment +habituel d'aversion ou de répugnance +pour quelque particularité physique ou morale +de l'autre, ce sont là des blessures qui +ne se guérissent presque jamais complètement... +Le souvenir douloureux de ce qui +s'est passé surviendra souvent aux heures les +plus tendres, et la moindre bagatelle le réveillera +et le renouvellera. Il faut, dès le +début, être particulièrement en garde contre +cette source de malheur. De nouveaux mariés, +dans l'excès même de leur amour, se +laissent parfois aller à de petites scènes de +jalousie et à des querelles puériles, qui, tout +<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span> +d'abord, aboutissent peut-être à un redoublement +de tendresse, mais qui, souvent répétées, +perdent leurs agréables effets, et ne +tardent pas à en produire d'autres d'une nature +tout opposée. La dispute devient chaque +fois plus sérieuse; la jalousie et la défiance +poussent des racines; le caractère se +gâte des deux côtés; les habitudes d'aigreur, +de contradiction, d'interprétation méchante +prennent le dessus et finissent par dominer +toute autre affection qui leur a donné naissance. +Ne perdez jamais de vue que le +bonheur du mariage repose tout entier sur +une solide et permanente amitié,—à quoi +rien n'est plus opposé que la jalousie et la +défiance. Ces défauts ne sont pas moins contraires +aux vrais intérêts de la passion. Vous +ne gagnerez jamais rien à exiger de l'affection +de votre mari plus qu'elle ne peut naturellement +vous donner; la peur d'alarmer votre +jalousie et d'amener une querelle pourra bien +le forcer à feindre une tendresse plus vive +que celle qu'il ressent; mais cet effort, cette +contrainte même diminue et par degrés éteint +<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span> +réellement cette tendresse. Si donc il paraissait +moins affectueux et moins attentif que +vous ne le désirez, il faut ou réveiller sa +passion en déployant quelque grâce nouvelle, +quelque charme irrésistible de douceur +et de sensibilité, ou bien vous conformer, +du moins en apparence, au degré +d'affection que son exemple prescrit; car +c'est votre rôle de suivre modestement sa +direction, plutôt que de lui faire sentir le désagrément +de ne pas être capable de marcher +du même pas que lui. La vérité est que c'est +l'orgueil, plutôt que la tendresse, qui d'ordinaire +dicte à une personne susceptible ses +déraisonnables exigences; et cet orgueil est +récompensé, comme il le mérite, par des +mortifications et le froid éloignement de ceux +qui en souffrent.»</p> + +<p>Ce qu'il y a de particulier dans cet état, et +ce que Mrs. Chapone fait bien ressortir, c'est +que l'amour travaille ici contre lui-même. Or +l'amour étant aveugle, comme chacun sait, +ni l'un ni l'autre des époux ne s'aperçoivent +du dommage causé, de la sape de plus en +<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span> +plus profonde qui se creuse et fera crouler +l'édifice. Au contraire, il arrive qu'ils prennent +goût à ces reproches et à ces querelles, +sachant quels rapprochements, quels élans +de passion les suivent. Comme ces gourmands +au palais blasé qui ont besoin de tous +les feux du poivre, du piment et du <em>curry</em> +pour goûter la saveur d'un mets, les caresses +de l'amour leur semblent fades s'ils ne les +font précéder de l'orage des paroles injurieuses +ou amères, et parfois—je le dis quoi +qu'il m'en coûte—de la grêle des coups.</p> + +<p>Mais, de même que ces abus de condiments +gâtent l'estomac, les scènes de ménage, +quelque tendre qu'en soit le dénouement ordinaire, +gâtent le cœur. Un jour vient où la +récompense ne paraît pas valoir le prix dont +on l'achète, et le moindre mal qui puisse résulter +de telles coutumes matrimoniales, c'est +que l'impression de lassitude et de dégoût +se produise chez les deux époux à la fois. Ils +sont, du moins, en condition de reconnaître +en même temps leur tort et de s'en corriger, +ou, s'ils s'en sentent incapables, de s'entendre +<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span> +pour se créer, soit dans le mariage, +soit en dehors, un <em>modus vivendi</em> où la part +du scandale, toujours trop grande, sera réduite +à son minimum.</p> + +<p>«Il n'y a guère de gens plus aigres que +ceux qui sont doux par intérêt», dit Vauvenargues. +Aussi ne faisons-nous pas appel au +seul intérêt. C'est à l'intelligence et au cœur +que nous nous adressons à la fois pour mettre +en garde les nouveaux époux contre ces mouvements +désordonnés de la passion qui s'use +elle-même et, comme le fruit décevant des +rivages de la Mer Morte, ne laisse qu'une +cendre amère dans la bouche des étourdis qui +pensaient y puiser des jouissances toujours +renouvelées et sans cesse de plus haut goût.</p> + +<p>Il faut être doux parce qu'on a du plaisir à +l'être: parce qu'il n'est rien de meilleur au +monde que d'être agréable à qui l'on aime, +et que, quand le mari trouve que sa femme +est bonne et que la femme trouve que son +mari est bon, ils ont à eux deux ramené sur +terre, pour eux et ceux qui les entourent, le +paradis.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span> +Le sujet est trop grave pour admettre la +plaisanterie vulgaire qui n'a pour effet que +le rire physique, lorsque son ineptie ou sa +trivialité ne font pas hausser les épaules d'impatience +et d'ennui. On ne s'attend donc pas +à trouver ici la répétition des éternelles sottises +sur la couleur du ménage et autres gaudrioles +de la même farine. On ne m'en voudra +pourtant pas, je l'espère, de rapporter, +dans un intérêt de curiosité d'autant plus +permise qu'elle se rattache étroitement à la +question qui nous occupe, une explication +assez ingénieuse et inattendue de la couleur +jaune prise comme symbole conjugal.</p> + +<p>L'auteur des <em>Mémoires historiques et +galans</em> pense qu'Ovide, en représentant +l'Hymen <em>croceo velatus amictu</em>, «a voulu +sans doute nous faire une leçon de ce qui est +si essentiel au mariage. Les soucis d'une famille +dont vous vous chargez, le risque que +vous courez de tant de coups de fortune, +la jalousie inévitable que vous avez d'une +femme, pour peu qu'elle vous agrée, ou que +votre honneur vous touche, ne sont-ce pas +<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span> +autant de sujets de jaunisse! et n'est-ce pas +une merveille, si le tempérament le plus vigoureux +et le plus enjoué ne tombe pas dans +un état ictérique?»</p> + +<p>La jalousie est, à coup sûr, la disposition +morale la plus propre à faire naître cet état, et +il n'est guère de description de jaloux ou de +jalouse qui ne soit marquée de ce trait: <em>jaune +comme un coing</em>. C'est en effet celle qui met +le plus de bile dans le sang, la passion fielleuse +par excellence.</p> + +<p>«Toute jalousie, dit un ancien poète anglais<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, +doit toujours être étranglée à sa +naissance; ou le temps conspirera bientôt à +la rendre assez forte pour surmonter la vérité.»</p> + +<p>Le propre de la jalousie, en effet, est de +donner aux visions que le soupçon fait surgir +dans l'esprit le relief et la certitude de la réalité. +Le jaloux objective les images qui hantent +son cerveau avec une intensité curieuse +pour l'observateur et formidable pour les +<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span> +époux. Car, sans insister sur cette facilité +qu'a le jaloux—ou la jalouse—à se croire +certain de ce qu'il imagine, surtout si c'est +incroyable et monstrueux,—la jalousie crée, +dans la vie à deux, tous les maux, et ne saurait +en guérir un seul. C'est ce que voyait +Fuller lorsqu'il écrivait: «Là où la jalousie +est le geôlier, beaucoup s'échappent de leur +prison; elle ouvre plus de voies au vice +qu'elle n'en ferme.» La comédie de tous les +âges et de tous les peuples a trouvé dans +cette idée une source inépuisable de situations +plaisantes et douloureuses à la fois, +qui, à défaut des exemples que fournit en +abondance l'expérience journalière de la vie, +peuvent servir de documents et d'enseignement.</p> + +<p>Le dicton populaire: «On n'est jaloux que +de ce qu'on aime» n'est vrai que par rapport +à un amour égoïste qui, tout en se portant +sur autrui, n'est proprement que l'amour-propre +ou l'amour de soi. Nous concevons la +douleur immense, l'irrémédiable désespoir +que peut jeter dans un cœur aimant la découverte +<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span> +de la trahison de l'être aimé. Nous +concevons encore, tout en les blâmant et en +les regrettant, les mouvements impétueux +qui poussent en ces circonstances les personnes +violentes et passionnées à des excès +que les cours d'assises condamnent ou acquittent, +au hasard de l'impression produite sur +des jurés sensibles. Mais nous ne saurions +considérer la jalousie <em>à priori</em>, si l'on peut +dire, celle qui obsède l'esprit au fort même +de l'amour partagé et qui, à défaut de motifs, +se forge des catastrophes chimériques et se +nourrit avidement du poison des soupçons, +que comme une maladie morale dont il faut +se guérir à tout prix, si l'on ne veut faire +son propre malheur en même temps que le +malheur de celui ou de celle qu'on aime plus +que tout au monde, bien qu'en l'aimant fort +mal.</p> + +<p>En de pareilles maladies, il n'y a guère +qu'un médecin et qu'un remède, à savoir la +volonté. Mais, hélas! on ne veut pas, ou l'on +ne peut pas vouloir. Il y a des maux où l'on +se complaît, des plaies qu'on prend un âcre +<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span> +plaisir à aviver, des douleurs dont il est voluptueux +de souffrir. La jalousie est une de +ces tortures qui font goûter à leurs victimes +les délices de la damnation.</p> + +<p>On rapporte de Ninon de Lenclos cette +parole: «Jamais une femme ne sait mauvais +gré à son mari de plaire à plusieurs +femmes, pourvu qu'elle soit toujours préférée.»</p> + +<p>Malheureusement, en fait de mariage, l'autorité +de Ninon est médiocre. Et puis de son +temps, le fatalisme de la passion et l'irresponsabilité +de la névrose étaient choses peu +connues, qui ne troublaient guère la raison +des gens. En ce temps-là, et même plus tard, +on pouvait espérer convaincre et persuader +par un dilemme, et l'auteur des <em>Considérations +sur le Génie et les Mœurs de ce siècle</em> +ne perdait pas sa peine en écrivant: «C'est +faire une cruelle injure à une femme sage, +que de lui témoigner de la jalousie; c'est +faire trop d'honneur à une femme galante, +et donner beau jeu à une coquette.»</p> + +<p>Il laissait au lecteur le soin facile de retourner +<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span> +la proposition à l'usage de la femme +envers le mari.</p> + +<p>Aujourd'hui l'arsenal du raisonnement ne +fournit point d'arme capable de porter un +coup sûr, et, pour combattre les erreurs du +sentiment, c'est au sentiment qu'il faut avoir +recours. La seule considération qui puisse, +croyons-nous, contrebalancer la jalousie dans +une âme infestée de ce venin, c'est le désir +de faire le bonheur de l'être aimé. Si la passion +maudite laisse au jaloux une minute de +clairvoyance et qu'il ait conscience des tourments +qu'il inflige, il se guérira ou se dominera. +S'il ne le faisait, son amour serait méprisable, +car ce ne serait, répétons-le, qu'un +égoïsme sans pitié.</p> + +<h2 class="p4">CHAPITRE V</h2> + +<p><a id="Page_70"></a> +<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span></p> + +<h3>SABLES MOUVANTS</h3> + +<p class="p2">Comment assurer la navigation de la barque +conjugale sur les eaux mal sondées de la vie? +On relève çà et là des écueils, des récifs, des +promontoires où la mer se brise avec les +épaves qu'elle entraîne, des points fixes où le +péril est constant. On y établit des signaux; +on y allume des phares; des pilotes indiquent +les passes, les heures de marée, les courants, +les tourbillons et les remous, et conduisent +au port prochain. Mais ce que feux, balises, +ancres, conseils de pilote sont impuissants à +signaler, ce sont les hauts fonds changeants, +les bancs de sable que le jusant déplace, qui, +<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span> +là où tout à l'heure les vaisseaux à grand tirant +passaient voiles dehors et barre au vent, +arrêtent les humbles barques sans leur laisser +même l'espoir de se renflouer au flot prochain.</p> + +<p>Contre ce danger de tous les parages et de +tous les instants, il n'y a qu'une défense: la +prudence et l'adresse des navigateurs. Il faut +avoir la sonde en main, l'œil au guet, être +prêt à la manœuvre et ne pas s'y tromper +d'un brin de fil.</p> + +<p>Notre tâche, à nous, est de déterminer, +aussi exactement que possible, les circonstances +dans lesquelles on est le plus exposé +à donner dans ces sables mouvants.</p> + +<p class="left5 font95">Souvent la peur d'un mal fait tomber dans un pire,</p> + +<p>a versifié le sage Boileau.</p> + +<p>Gardons-nous donc également de la disposition +habituelle à la pusillanimité, et des +sursauts de frayeur qui ébranlent les nerfs et +troublent le cerveau. Mais ne nous laissons +pas aller à une sécurité qui est trompeuse +dès qu'elle endort. Les conditions qui semblent +<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span> +le mieux faites pour éloigner toute +alarme, sont quelquefois grosses d'accidents. +«Il ne suffit pas, dit avec raison le <em>Spectator</em>, +pour faire un mariage heureux, que +l'humeur des deux époux soit semblable; je +pourrais citer cent couples qui n'ont pas +gardé le moindre sentiment d'amour l'un +pour l'autre et qui sont pourtant tellement +semblables d'humeur que, s'ils n'étaient pas +déjà mariés, le monde entier les déclarerait +faits pour être mari et femme.»</p> + +<p>Qui se ressemble s'assemble; les angles +sortants s'adaptent aux angles rentrants; les +électricités de nom contraire s'attirent et +celles de même nom se repoussent; on se +plaît par les contrastes, et on se complète +par les différences; tout s'accepte plutôt que +les incompatibilités d'humeur.—Voilà une +liste de termes contradictoires qu'on pourrait +indéfiniment allonger. Les maximes se démentent +les unes les autres et elles n'en +sont pas moins vraies chacune en son particulier. +On voit dès lors sur quel terrain +mouvant nous marchons, et de quelle absolue +<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span> +nécessité sont la netteté du coup d'œil et +la souplesse des allures dans ce domaine du +relatif.</p> + +<p>Pour l'homme, le premier soin, c'est de +jeter au rebut un stock d'opinions et d'idées +courantes sur la femme, dont les jeunes gens +et les vieux célibataires font leur évangile +quotidien. On lit dans les Védas: «Celui +qui méprise une femme méprise sa mère.» +Beaucoup d'hommes ne croient pas manquer +à leur mère en entretenant sur les femmes +en général des théories plus que sceptiques. +Qu'ils méditent le précepte des Védas. Le +Français a trop vive dans l'esprit la vieille +logique des races dont il est un rejeton, +pour ne pas comprendre la rigoureuse vérité +de cette parole de nos ancêtres aryens. Il y +ajoutera finement ce corollaire: Qui méprise +une femme méprise sa femme; et il +concluera que le respect de la femme est une +condition essentielle dans la constitution de +la famille, car si le mari, ayant eu commerce +avant le mariage avec tant de femmes qu'il +se croyait le droit de mépriser, généralise +<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span> +les données plus ou moins exactes de son +expérience de jeune homme, et n'accorde +son estime à sa femme que sous bénéfice +d'inventaire, comment l'élèvera-t-il ou la +maintiendra-t-il à la hauteur de sa mission, +et pourquoi ses enfants ne la mépriseraient-ils +pas aussi?</p> + +<p>Ce respect se traduit de diverses façons, +suivant les positions sociales et l'éducation +reçue. Il suffit qu'il existe. Un critérium à +peu près certain, c'est le ton de politesse qui +règne entre les époux. «L'intimité, dit +l'auteur des <em>Doutes sur différentes opinions +reçues dans la société</em>, qui doit +exclure le compliment et la cérémonie, se détruit +infailliblement dès qu'on en bannit la +politesse.»</p> + +<p>On entend bien—l'auteur prend soin de +l'indiquer—qu'il ne s'agit pas ici de formules +banales et de conventionnalités mondaines, +mais bien de cette politesse de cœur +qui inspire l'aménité des manières et répand +autour d'elle comme une chaude atmosphère +de bienveillance et d'affection.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span> +Cette politesse entre époux manque souvent. +On en a fait mille fois la remarque. Si, +dans une compagnie, un homme néglige +avec affectation une femme et s'efforce d'être +aimable avec les autres, il y a gros à parier +qu'il est le mari de la première.</p> + +<p>«J'étais, raconte Chamfort, à table à côté +d'un homme qui me demanda si la femme +qu'il avait devant lui n'était pas la femme de +celui qui était à côté d'elle. J'avais remarqué +que celui-ci ne lui avait pas dit un mot; c'est +ce qui me fit répondre à mon voisin: «Monsieur, +ou il ne la connaît pas, ou c'est sa +femme.»</p> + +<p>S'il ne l'avait pas connue, il n'aurait eu de +cesse qu'il n'eût fait sa connaissance: c'était +bien sa femme.</p> + +<p>Les résultats d'une telle conduite sont faciles +à prévoir. La femme, justement froissée, +se sent éloignée et s'éloigne; et les privautés, +souvent grossières, du tête à tête, par lesquelles +tant de malotrus pensent compenser +les froideurs et les dédains marqués en public, +sont, dans les circonstances, le contraire +<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span> +de ce qu'il faudrait pour la ramener.</p> + +<p>Les rudesses, les mots qui bafouent ou +rabrouent dans l'intimité, doivent avoir, et +ont, un effet analogue. «Si on savait, dit +une romancière contemporaine qui se cache +sous le pseudonyme d'Ary Ecilaw, combien, +pour une femme à qui son mari n'en accorde +jamais, la sympathie a une attirance! combien +il est doux et dangereux de se voir comprise +par un autre, ou bien de s'entendre répéter +qu'on est une sotte!»</p> + +<p>On voit où cela mène, et ce qui se trouve +fatalement au bout.</p> + +<p>Vous creusez un fossé, vous y poussez +votre compagne, et vous vous indignez de la +culbute!... Vous êtes de plaisants compagnons!</p> + +<p>Ce que nous venons de dire ne s'applique +pas moins aux dames qu'aux messieurs. Les +femmes, même les mieux élevées et les plus +entichées de belles manières, ont une remarquable +propension à lâcher la bride aux gros +mots dans l'intimité du foyer, en s'adressant +à leurs maris. L'être idéal, immatériel, qui, +<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span> +dirait-on, ne touche pas terre, se nourrit +d'ambroisie, et apparaît avec de vagues ailes +d'ange dans le dos, sait, à l'occasion, se +servir d'un vocabulaire dont rougirait le plumage +du Vert-Vert des nonnes de Gresset. +Les mots sont comme de fines flèches empennées +et barbelées. Ils pénètrent profondément +et restent dans la blessure qu'ils +enveniment. On a de l'indulgence, de l'indifférence; +on secoue les épaules; on rit ou +l'on a pitié. Mais, si fort qu'on soit, on est +atteint, et, si l'amour y résiste, ce n'est pas +sans s'affaiblir ou sans y prendre de l'aigreur.</p> + +<p>Cette grossièreté provocante et acerbe +n'est, d'ailleurs, pas plus à redouter que je +ne sais quelle vulgarité de propos, assez +commune chez les femmes, et dont l'effet le +plus certain chez le mari est l'impatience ou +l'écœurement. L'auteur de <em>A Woman's +Thoughts upon Women (Pensées d'une +femme sur les femmes)</em> a représenté en +traits assez vifs ce côté du caractère féminin.</p> + +<p>«Celle qui, à l'instant où l'infortuné mari +<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span> +rentre à la maison, s'attache à lui avec un +long récit de griefs domestiques, réels ou +imaginaires,—lui disant que le boucher +n'apporte jamais sa viande à l'heure, que le +boulanger marque des pains en trop, qu'elle +est sûre que la cuisinière boit, que le cousin +de Mary a prélevé son dîner hier sur le gigot +de mouton,—eh bien, une telle femme mérite +ce qu'elle reçoit: froideur, paroles aigres, +empressement à se plonger dans quelque +journal; quelquefois un cigare allumé de +colère, une promenade dehors, sans invitation +de l'accompagner, ou le cercle. Pauvre petite +femme! Elle reste à pleurer sur son foyer +solitaire, ne s'avouant pas qu'elle a tort, mais +seulement qu'elle est très malheureuse et +très mal traitée. Pourrait-on se permettre de +recommander à son attention une maxime +qui vaut de l'or?—«N'importunez jamais +un homme de choses auxquelles il ne peut +remédier ou qu'il ne comprend pas....»—Et +quand il revient, l'honnête homme! peut-être +un peu repentant de son côté, il n'y a +qu'une conduite que je conseille à toutes les +<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span> +femmes sensées: l'entourer de ses bras et +retenir sa langue.»</p> + +<p>«Le bonheur conjugal, dit Carmen Sylva +(on sait que tel est le nom dont il plaît à la +reine de Roumanie de signer ses écrits), est +souvent compromis par une simple différence +de vocabulaire.»</p> + +<p>Efforcez-vous donc, jeunes époux, de parler +la même langue, et, s'il est nécessaire, +que celui des deux qui sait le moins prenne +des leçons de l'autre, simplement, naturellement, +avec la naïveté du cœur et la docilité +de l'amour.</p> + +<p>On trouve, dans Henri Heine, cette très +juste remarque, suivie d'une comparaison +que chacun peut varier suivant ses sensations +et son goût:</p> + +<p>«Rien de triste, pour un homme instruit, +comme de vivre avec une femme qui ne sait +rien.</p> + +<p>»Il éprouve l'ennui vague et très réel que +donne dans une chambre la vue d'une pendule +qui ne va pas.»</p> + +<p>Ou qui va trop et bat la berloque. Telles +<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span> +ces «bonnes bourgeoises», que montre Mercier +dans son <em>Tableau de Paris</em>, «qui dissertent +à perte de vue sur des riens, érigent +en événements les moindres incidents +domestiques, parlent des méfaits de leurs +servantes comme de crimes publics et ne +trouvent d'autre diversion à une conversation +oiseuse qu'un jeu non moins +oiseux.»</p> + +<p>Plus d'un homme intelligent, cultivé, +voué, par goût ou par nécessité de position, +à la science, ou aux lettres, ou aux arts, s'est +trouvé, avant de s'en être rendu compte, attelé +à une «bourgeoise» de cette sorte. +Quelquefois le courage manque, on jette le +manche après la cognée, et, le mariage étant +un piège, on s'en dépêtre comme on peut. +Le plus souvent on fait la part du feu, on +s'arrange pour dédoubler son existence, et, +content de trouver à l'intérieur certaines satisfactions +matérielles au-delà desquelles il +serait vain de rien prétendre, on cherche au +dehors l'accomplissement des promesses que +le mariage n'a pas tenues.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span> +La chose ne se fait ni sans tiraillements, +ni sans douleurs. Car si rien n'est «plus +embarrassant que d'avoir pour femme ou +pour mari une personne ridicule, lorsqu'on +ne l'est pas soi-même», et si «c'est un sujet +habituel d'humiliation, ou tout au moins +d'inquiétude<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>», il est difficile d'en prendre +son parti, et encore plus difficile de faire entendre +raison à celui des deux qui prête à +rire, la nature humaine étant ainsi faite que +les prétentions sont d'autant plus étendues +et exigeantes que le mérite est mince et de +mauvais aloi.</p> + +<p>C'est bien là «ce tourment de toutes les minutes +dont parle Philarète Chasles, qui s'empare +de nous quand nulle sympathie d'intelligence +ne nous attache à ce que notre cœur +aime.» Jean-Paul Richter a tracé le tableau +poignant de ce supplice en des pages que +je demande la permission de reproduire dans +la traduction que le grand critique que je +<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span> +viens de citer en donnait il y a près de cinquante +ans<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p> + +<p>«Une mort intellectuelle saisit le jeune +homme; il s'assit dans le vieux fauteuil et +couvrit ses yeux de ses mains. Il vit se soulever +cette brume qui nous cache l'avenir; à +ses regards se révéla sa vie future, vaste +espace aride, couvert de cendres et des débris +de feux éteints; perspective désolée, +jonchée de feuillages jaunis, de rameaux +desséchés et d'ossements qui blanchissent +sur le sable. Il reconnut que l'abîme entre +son cœur et celui de Lenette irait toujours +se creusant, il le reconnut avec un désespoir +profond, avec une netteté désolante. Jamais +tu ne peux revenir, ancien amour, amour si +pur et si beau. Lenette ne quittera jamais son +obstination, sa froide réserve, ses habitudes +étroites. Son cœur est à jamais frappé de +mort, sa tête est fermée à jamais à toute pensée; +elle est destinée à ne le comprendre jamais, +à ne jamais l'aimer...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span> +«Lenette était assise et continuait de travailler +sans rien dire. Son cœur blessé reculait +devant les regards et les paroles, comme on +se garantirait de l'atteinte des vents glacés. +La nuit tombait; elle n'alla pas chercher de +lumière, elle aimait mieux l'obscurité.</p> + +<p>«Alors on entendit tout à coup un musicien +errant s'accompagner avec la harpe, pendant +que son enfant jouait de la flûte...</p> + +<p>»Leurs cœurs étaient pleins et serrés. +L'harmonie vint les frapper comme de mille +piqûres. Jamais notre âme ne parle plus haut +que lorsque la musique l'éveille; rossignol, +qui ne chante jamais mieux qu'après un écho +sonore. Ah! que d'anciennes espérances surgissent +tout à coup! Combien de souvenirs +il retrouva quand les arpèges de la harpe +rappelèrent les temps passés à sa mémoire! +Il se revoyait jeune, plein de désirs, confiant +en l'avenir, cherchant un cœur fait pour l'aimer, +un esprit fait pour le comprendre... +Joies perdues! promesses menteuses! que +de désappointements! Où est celle qui devait +lui payer son amour par du bonheur?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span> +«<em>Je ne l'ai point trouvée!</em> Ces mots retentissaient +comme une dissonance au milieu de +la mélodie. Ses parents bien-aimés, les bocages +de la maison maternelle reparaissaient +à ses yeux; la musique les évoquait, ainsi que +les amis et les affections de son premier âge... +Et maintenant pas une âme pour l'entendre, +pas un être qui l'aime!...</p> + +<p>»Les musiciens se turent. Cette pause +solennelle augmenta son émotion; il s'approcha +de Lenette, et d'une voix tremblante +il lui dit: <em>Allez donner cela aux musiciens</em>. +A peine les derniers mots furent intelligibles. +La clarté des bougies de la maison située en +face frappait le visage de Lenette; elle avait, +à son approche, affecté d'essuyer la vitre que +son haleine avait ternie. Il s'aperçut que des +torrents de larmes muettes s'échappaient de +ses yeux.</p> + +<p>»<em>Lenette</em>, dit-il plus doucement, <em>je vous +en prie, portez-leur cela, ils vont s'en aller</em>.</p> + +<p>»Elle prit la pièce de monnaie; leurs +regards se rencontrèrent, mais ceux de la +femme étaient déjà secs, tant leurs âmes +<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span> +étaient devenues étrangères l'une à l'autre! +Ils étaient parvenus à cet état déplorable, où +une émotion commune n'échauffe et ne réconcilie +pas. Le besoin d'affections partagées +inondait son être, mais le cœur de Lenette +n'était plus à lui. Il aurait voulu l'aimer, il +en sentait l'impossibilité déchirante; il connaissait +cette nature aride et vulgaire. Il +s'assit dans l'embrasure de la fenêtre, sur +laquelle il appuya son front brûlant. Lenette +y avait par hasard placé son mouchoir trempé +de ses larmes; car la malheureuse créature, +après une journée de contrainte, avait beaucoup +pleuré.</p> + +<p>»Ce mouchoir humide frappa le jeune +homme comme un remords. Les musiciens +recommencèrent; la voix et la flûte seules +chantaient:</p> + +<p class="left5 font95">Les morts sont morts, c'en est fait pour toujours!</p> + +<p>»Une angoisse nouvelle le saisit comme +un linceul de glace. Il pressa le mouchoir sur +ses yeux humides, et répéta en sanglotant:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span> +»—Oui, oui, c'en est fait pour toujours!</p> + +<p>»La pensée du trépas se présenta à lui; ce +fut une espérance; il lui sembla que les musiciens, +en marquant la mesure, sonnaient +les dernières heures de sa vie; il se vit descendre +dans le tombeau et respira.</p> + +<p>»Bientôt il entendit Lenette entrer et +allumer une chandelle. Il alla vers elle et lui +donna le mouchoir. Si désolé, si navré, si +abattu, il avait besoin de se rattacher à un +être humain quel qu'il fût. Lenette n'était +plus la femme de son choix; mais elle souffrait, +mais elle avait pleuré. Lentement, sans +se baisser, sans prononcer un mot, il l'enlaça +de ses bras et l'attira; mais elle détourna la +tête froidement, avec dégoût, se dérobant à +son baiser. Il en ressentit une peine aiguë.</p> + +<p>»<em>Suis-je donc plus heureux que toi?</em> +dit-il.</p> + +<p>»Puis, laissant tomber sa tête sur celle +de Lenette, il la pressa sur son sein. Vains +embrassements! Alors des profondeurs de son +âme, mille voix jaillirent et répétèrent: C'en +est fait pour toujours?»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span> +Le besoin de distractions extérieures, de +divertissements, de fêtes, de plaisirs mondains +est un écueil trop connu et contre lequel on +est, de toute part, trop mis en garde pour que +nous y insistions. Pour être intéressant et +vraiment pratique, il faudrait entrer dans le +détail. Mais la revue, même rapide, des occasions +et des formes de dissipation que la vie +du monde offre chaque jour, remplirait tout +un volume aisément. Force nous est donc de +nous en tenir à l'expression généralisée de +notre pensée.</p> + +<p>Eh quoi! dira-t-on. Vous ne permettez même +pas qu'on danse?...—Si vraiment, faites de +la musique, chantez, dansez, amusez-vous de +mille manières, mais faites-le franchement, +sans apprêt ni arrière-pensée, et surtout dans +des conditions telles que vos devoirs ne restent +pas en souffrance à la maison.</p> + +<p>Ce n'est pas ce qu'il y a de plus facile, +s'il faut en croire le <em>Code conjugal</em> d'Horace +Raisson: «Le bal, tel que nos usages +l'ont fait, a cessé d'être une distraction +agréable; les apprêts en sont un travail, le +<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span> +plaisir en est une fatigue, et le résultat un +danger.»</p> + +<p>Je retrouve, dans de vieux papiers, des +vers juvéniles qu'en raison du sujet traité +je me hasarde à transcrire. A défaut d'autre +mérite, ils ont celui d'être inédits:</p> + +<p class="p2 i9"><b>I</b></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">Un bal est, à vrai dire, une superbe chose.<br /></div> +<div class="line">Tournoyer en ayant sur la tête une rose,<br /></div> +<div class="line">Un bleuet, des épis, des fruits ou du foin vert<br /></div> +<div class="line">Artistement montés avec du fil de fer,<br /></div> +<div class="line">C'est un bonheur auquel s'abandonnent les femmes<br /></div> +<div class="line">Sans pouvoir résister. L'horizon que les flammes<br /></div> +<div class="line">Du soleil d'Orient empourprent au matin,<br /></div> +<div class="line">Ne brille guère auprès des habits de satin<br /></div> +<div class="line">Irisés de reflets par la lueur des lustres,<br /></div> +<div class="line">Les larges escaliers, les piliers, les balustres,<br /></div> +<div class="line">Les salles où l'on se presse, et les parquets cirés<br /></div> +<div class="line">Où le novice tombe, et les vieux murs dorés,<br /></div> +<div class="line">Et l'orchestre entassé dans une loge étroite,<br /></div> +<div class="line">Les hommes saluant du geste, à gauche, à droite,<br /></div> +<div class="line">Les femmes portant rouge et dents et cheveux faux,<br /></div> +<div class="line">Se cherchant l'une à l'autre, en riant, des défauts,—<br /></div> +<div class="line">Oh! c'est un beau coup d'œil! plus beau que, dans les plaines,<br /></div> +<div class="line">Les sapins se courbant aux nocturnes haleines;<br /></div> +<div class="line">Que les buissons d'avril pleins de fleurs et d'oiseaux,<br /></div> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span></div> +<div class="line">Et la chanson du vent à travers les roseaux.<br /></div> +<div class="line">Le poète est un fou que l'on comprend à peine;<br /></div> +<div class="line">Il croit donc à la femme une âme plus qu'humaine,<br /></div> +<div class="line">Puisqu'il l'adore ainsi qu'on adorerait Dieu,<br /></div> +<div class="line">Et qu'il souffre de voir tant d'hommes au milieu<br /></div> +<div class="line">De ces femmes faisant, pour cela seul venues,<br /></div> +<div class="line">Des exhibitions de leurs épaules nues!<br /></div> +<div class="line">Ces regards, ces souris que l'on jette en passant;<br /></div> +<div class="line">Ces valses où le sein palpite, frémissant<br /></div> +<div class="line">Sous la main d'un butor qui raille ou qui s'enivre;<br /></div> +<div class="line">Cette école où la nuit, pour apprendre à bien vivre,<br /></div> +<div class="line">Va la fille au front pur que sa mère conduit,—<br /></div> +<div class="line">Il croit que tout cela ne vaut pas un réduit<br /></div> +<div class="line">Obscur, sous le feuillage, alors que le ciel sombre<br /></div> +<div class="line">S'illumine des feux lointains d'astres sans nombre,<br /></div> +<div class="line">Et que l'air, se chargeant de la rosée en pleurs,<br /></div> +<div class="line">Fait monter au cerveau le doux parfum des fleurs.<br /></div> +</div></div> + +<p class="p2 i9"><b>II</b></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">En bas: des murs, des fleurs, du sable, des feuillages;<br /></div> +<div class="line">Un filet d'eau tombant d'un roc en coquillages;<br /></div> +<div class="line">Une glace au milieu d'arbrisseaux enlacés<br /></div> +<div class="line">(Meuble tout pastoral!); des lampions bercés<br /></div> +<div class="line">Au vent qui souffle frais sous l'étroit péristyle.<br /></div> +<div class="line">En haut, de grands salons empire, d'un beau style,<br /></div> +<div class="line">Où l'or des murs fait mal aux yeux enthousiasmés<br /></div> +<div class="line">De voir des fleurs parmi des flambeaux allumés;<br /></div> +<div class="line">Les hautbois de l'orchestre envoient des notes aigres.<br /></div> +<div class="line">Des vieux, en cheveux teints, verts-galants, très allègres,<br /></div> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span></div> +<div class="line">Choisissent pour danser les filles de quinze ans,<br /></div> +<div class="line">Et leur tiennent, tout bas, de ces discours plaisants<br /></div> +<div class="line">Qui font rougir toujours, et quelquefois sourire;<br /></div> +<div class="line">—Le grand âge, en effet, autorise à tout dire.—<br /></div> +<div class="line">Les jeunes vont traînant parmi le tourbillon<br /></div> +<div class="line">Des mamans de grand poids, au teint de vermillon,<br /></div> +<div class="line">Ou portent en leurs bras de laides filles maigres,<br /></div> +<div class="line">Exhalant les parfums, les sels et les vinaigres<br /></div> +<div class="line">Du lointain Orient, fabriqués à Paris;<br /></div> +<div class="line">Et l'amour, le chagrin, les haines, les mépris<br /></div> +<div class="line">S'enchaînent par les mains en dansant, face à face,<br /></div> +<div class="line">L'orage dans le fond, le calme à la surface;<br /></div> +<div class="line">Calme plus effrayant que, dans les hautes mers,<br /></div> +<div class="line">L'âpre lutte des vents contre les flots amers.<br /></div> +</div></div> + +<p class="p2 i9"><b>III</b></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">Oh! ce qui vaut bien mieux que ces bals où l'on sue,<br /></div> +<div class="line">Où l'air vous pèse au front ainsi qu'une massue;<br /></div> +<div class="line">Où pour mieux respirer, on brise d'un bâton<br /></div> +<div class="line">Les fenêtres<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>; où fleurs, tulle, fil de laiton,<br /></div> +<div class="line">Satin, franges, rubans, paillettes et dentelles<br /></div> +<div class="line">Dont s'enorgueillissaient follement les plus belles,<br /></div> +<div class="line">Sur le parquet fumant sont couchés au matin,<br /></div> +<div class="line">Comme de vains flacons après un grand festin;<br /></div> +<div class="line">Où d'appétit la femme à l'homme le dispute,<br /></div> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span></div> +<div class="line">Engloutissant gâteaux et sorbets dans la lutte;—<br /></div> +<div class="line">Oh! ce qui vaut bien mieux, c'est un profond amour<br /></div> +<div class="line">Où l'étoile la nuit, et le soleil le jour,<br /></div> +<div class="line">Comme en un lac d'azur calme, se réfléchissent.<br /></div> +<div class="line">Lorsque les rameaux verts en cadence fléchissent,<br /></div> +<div class="line">Que le ramier gémit auprès du nid natal,—<br /></div> +<div class="line">Loin des vaines rumeurs qui bourdonnent au bal,<br /></div> +<div class="line">Il est bon, il est doux, au fond des solitudes,<br /></div> +<div class="line">A l'abri du mensonge et de ses turpitudes,<br /></div> +<div class="line">De voir s'épanouir, comme une douce fleur,<br /></div> +<div class="line">Une femme ingénue, à l'âme grande, au cœur<br /></div> +<div class="line">Pur, et croyant encore au bien dans ce vieux monde;<br /></div> +<div class="line">De sentir, en ce siècle où l'égoïsme abonde,<br /></div> +<div class="line">Que l'on vit pour une autre, et qu'on ne va pas seul,<br /></div> +<div class="line">Mais que, si le trépas vous jetait son linceul,<br /></div> +<div class="line">Un doux être mourrait de votre mort peut-être.<br /></div> +<div class="line">L'amour—oui, je le sais—est le sublime maître<br /></div> +<div class="line">Qui répand l'harmonie à flots sur l'univers,<br /></div> +<div class="line">Et met une auréole aux fronts d'ombre couverts...<br /></div> +</div></div> + +<p class="p2">De la dissipation à la paresse, il n'y a +qu'un pas. La femme dissipée, lorsqu'elle ne +trouve pas au dehors l'aliment propre à la +frivolité de son esprit, lorsqu'elle est obligée, +pour une raison ou pour une autre, de rester +chez elle au lieu de se répandre dans le +monde, se réfugie dans les rêves de la nonchalance +et devient invariablement paresseuse. +<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span> +De même dans toute femme d'intérieur +paresseuse il y a l'étoffe d'une dissipée.</p> + +<p>«O femme, s'écrie poétiquement l'Américain +Washington Irving, tu sais l'heure où +revient le brave chef de la maison, lorsque +la chaleur et le fardeau du jour sont passés. +Ne le laisse pas alors, harassé de fatigue et +accablé de découragement, trouver, en arrivant +à sa demeure, que les pieds qui doivent +accourir à sa rencontre errent au loin, +que la douce main qui doit essuyer la sueur +de son front frappe à la porte de maisons +étrangères.»</p> + +<p>Ceci pour les <em>mesdames Benoîton</em>. Ecoutons +Michelet nous parler des casanières oisives, +dont le cercle d'opérations s'étend du +cabinet de toilette à la salle à manger, de la +salle à manger à la chaise longue du boudoir, +et de la chaise longue au lit. Les personnes +malades, par suite souvent d'une activité +trop grande, à qui ce programme est +un supplice imposé, sont naturellement en +dehors de nos appréciations.</p> + +<p>«La femme qui laisse tout le soin du ménage +<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span> +à ses domestiques, et reste dans sa +propre maison comme un hors-d'œuvre, +perd bientôt l'équilibre, disait dès sa jeunesse +l'illustre historien. Elle est prise d'ennui, +elle bâille ou se fâche injustement à tort et à +travers, comme il arrive chez ce pauvre T... +qui n'a pas même son cabinet à lui pour s'y +réfugier et s'y faire un peu de silence. Rien +de plus triste. Une femme désœuvrée ou mal +occupée, ce qui revient à peu près au même, +est un véritable fléau pour le travailleur. Je +ne saurais seul ordonner ma maison, la parer, +mais je sens très bien que l'ordre, l'harmonie +dans l'ameublement est, comme dans +la toilette, une des puissances de la femme +pour enserrer l'homme, assurer sa fidélité.</p> + +<p>»Combien on doit se déraciner plus aisément +d'un amour qui n'a pas ses harmonies!<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>»</p> + +<p>Stendhal pousse le procès plus loin, et découvre +une des causes pour lesquelles les +ménages des riches sont si étrangement sujets +<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span> +à la désunion, à la désaffection, à l'indifférence +et au dégoût. Il pose d'abord en principe +que «sans travail il n'y a pas de bonheur». +Passant à l'application, il ajoute:</p> + +<p>«Une femme qui a quatre enfants et dix +mille livres de rente <em>travaille</em> en faisant des +bas ou une robe pour ses filles. Mais il est +impossible d'accorder qu'une femme qui a +carrosse à elle travaille en faisant une broderie +ou un meuble de tapisserie. A part quelques +petites lueurs de vanité, il est impossible +qu'elle y mette aucun intérêt; elle ne +travaille pas.</p> + +<p>»Donc, son bonheur est gravement compromis.»</p> + +<p>Quant à celui du mari, mieux vaut ne pas +en parler.</p> + +<p>Je trouve, dans un livre anglais d'observation +fine et juste, dû à une femme, une série +de portraits pris dans le vif du ménage et +présentant, non sans une pointe de satire, +les principales variétés de la maîtresse de +maison. Nos lecteurs y prendront plaisir et +nos lectrices en feront leur profit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span> +«Voici Mrs. Smith. Vous n'entrerez jamais +chez cette dame sans entendre parler +de changements dans son organisation domestique; +vous ne frapperez guère quatre fois +à sa porte sans qu'une fille inconnue vienne +vous ouvrir. Compter le nombre de servantes +que Mrs. Smith a eues depuis son mariage +embarrasserait son fils aîné lui-même, bien +qu'il commence à apprendre la table de +Pythagore. Sur plusieurs vingtaines il est +absolument impossible que toutes aient été +si absolument mauvaises; pourtant, à l'entendre, +des suppôts de Satan sous forme +femelle n'auraient pas été pires que celles +par qui sa maison a toujours été hantée;—cuisinières +qui vendent les fritures et +donnent au policeman les restes du rôti; +femmes de chambre qui ne savent que +frotter et récurer, servir à table, laver la vaisselle, +et se tenir propres pour répondre à la +porte, mais qui—le croiriez-vous?—n'ont +jamais pu apprendre à bien coudre et à repasser +le linge fin! Bonnes d'enfant vicieusement +jolies, ou se croyant telles, qui ont +<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span> +l'impudence de s'acheter des chapeaux +«exactement comme mon dernier», avec +des fleurs à l'intérieur! Pauvre Mrs. Smith! +La question des servantes absorbe son âme +entière. Toute sa vie est un combat domestique, +combat de petitesses, à coups d'épingles, +à coups de dents et de griffes. Elle a +une bonne maison; elle—je veux dire le +mari, qui est généreux—donne de bons +gages; mais pas une servante ne veut +rester à son service.</p> + +<p>»Et pourquoi? Parce qu'elle n'a pas ce +qu'il faut pour être maîtresse. Elle ne sait +pas gouverner; elle ne sait que donner des +ordres au hasard; elle ne sait pas blâmer,—elle +ne sait que gronder. Sans dignité +réelle, elle essaie constamment d'en assumer +l'apparence. Elle n'a que peu ou point d'éducation, +mais personne ne porte sur l'ignorance +des jugements aussi durs qu'elle... Une +servante un peu intelligente a vite fait de découvrir +qu'elle n'est pas «une dame»; que, +de fait, si on la dépouillait de ses robes de +satin, qu'on vendît sa voiture et qu'on lui fît +<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span> +habiter le sous-sol au lieu du salon, Mrs. +Smith ne serait pas d'un brin supérieure à +sa cuisinière...</p> + +<p>»La maison de Miss Brown est établie sur +un plan tout différent. On n'y entendra jamais +les petites querelles domestiques, les +mesquines discussions entre la maîtresse et +la bonne, injustice d'un côté et impertinence +de l'autre. Miss Brown n'aurait jamais l'idée +de chercher querelle à une servante, pas +plus qu'à son chien ou à son chat, ou à +toute autre créature inférieure. Elle remplit +strictement son devoir de maîtresse; elle +paie régulièrement les gages,—gages très +modérés, certainement,—car ses revenus +sont fort au-dessous de sa naissance et de +son éducation; elle n'exige aucun service +extra; elle est d'une stricte exactitude à +accorder à ses servantes les congés qu'elle +doit,—à savoir le temps de l'office, de deux +dimanches l'un, et une journée par mois. Son +administration est économe sans être ladre. +Il faut que tout aille avec la régularité d'une +horloge; sinon, un renvoi immédiat s'ensuit, +<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span> +car Miss Brown n'aime pas à avoir des +reproches à adresser, même à la distance +hautaine où elle se tient. C'est une personne +consciencieuse et honorable, qui ne demande +pas plus qu'elle ne donne elle-même; et ses +servantes la respectent. Mais elles ressentent +de l'effroi devant elle; elles ne l'aiment +pas. Il y a comme un large gouffre entre +leur humanité et la sienne. On ne croirait +jamais que ses servantes et elle sont des +femmes de même chair et de même sang, et +qu'elles finiront de même en poussière et en +cendres. Elle est bien servie, bien obéie, +et c'est justice; mais—et c'est justice encore—elle +n'obtient ni sympathie ni confiance...</p> + +<p>»Dans la famille très considérée de Jones, +il y a les servantes les plus considérées du +monde, adroites, vives, attentives, très convaincues +de leur valeur et de leurs capacités. +Elles s'habillent avec tout autant d'élégance +que «la famille»; elles sortent avec des ombrelles +le dimanche et sur l'adresse de leurs +lettres elles font mettre «Mademoiselle». +<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span> +Elles conservent jalousement leurs privilèges +et titres acquis, depuis les cadeaux des fournisseurs +et la conversation, devant la porte +entr'ouverte, avec un nombre illimité de soupirants, +jusqu'au droit chèrement apprécié +de répondre vertement à madame quand +celle-ci risque une plainte. Et madame—bonne +et facile créature—n'ose pas trop en +risquer; elle souffre maint désagrément, +sans compter quelques dommages réels, plutôt +que de donner un équitable coup de balai +dans sa maison et d'anéantir en leur germe +des fléaux qui bientôt envahiront tout comme +des traînées d'herbes parasites...</p> + +<p>»Voici maintenant le gouvernement de +Mrs. Robinson. Depuis longtemps elle laisse +aller les rênes, se renverse en arrière et sommeille. +Où son ménage ira, Dieu seul le +sait! La maison est absolument livrée à elle-même. +La maîtresse est trop bonne pour +blâmer personne à propos de n'importe +quoi,—elle est aussi trop inactive pour +faire quoi que ce soit par elle-même ou pour +montrer à le faire. Je suppose qu'elle a des +<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span> +yeux, et cependant on pourrait écrire son +nom dans la poussière sur tous les meubles +de la maison. Sans doute elle aime à avoir +le visage propre et à porter une robe décente, +car elle n'est pas sans avoir des goûts délicats; +cependant, pour Betty, sa bonne à tout +faire, ces deux avantages paraissent être un +luxe impossible à atteindre. Mrs. Robinson +ne peut pas, ou se figure qu'elle ne peut pas, +se procurer une «bonne» servante,—c'est-à-dire +une femme capable, responsable, qui +demande des gages en rapport avec ses services;—en +conséquence, elle se contente +de la pauvre Betty, fille pleine de bonnes +intentions, mais incapable de remplir les +fonctions dont elle s'est chargée, et qui ne +semble pas susceptible d'apprendre jamais à +le devenir... Mais, quelle que soit l'insuffisance +des servantes, toute maîtresse n'a-t-elle +pas toujours, pour y suppléer en une +certaine mesure, l'intelligence de son cerveau, +et, au pis aller, l'activité de ses deux +mains? Avez-vous jamais considéré cette +dernière éventualité, ma bonne Mrs. Robinson? +<span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span> +Betty aurait-elle moins de respect pour +vous si elle vous voyait, tous les matins, +épousseter une ou deux chaises ou abattre +quelques araignées tapies dans leurs toiles,—faisant +entrer en elle, en même temps que +la honte de sa négligence, la conviction que +ce qu'elle ne fait pas, sa maîtresse le fera! +Seriez-vous moins aimable aux yeux de votre +mari, s'il découvrait que c'est vous qui avez +fait d'abord, et qui avez ensuite enseigné à +Betty à faire, le dîner qui lui agrée? Aurait-il +moins de plaisir à caresser vos doigts délicats, +s'il y apercevait quelques piqûres d'aiguille +gagnées à orner ou à raccommoder +les choses du ménage?...</p> + +<p>»Voyez plutôt Mrs. Johnson. Je doute +qu'elle soit plus riche que Mrs. Robinson. +Elle s'est mariée à dix-neuf ans, ignorante +comme une pensionnaire. Elle et sa cuisinière +se sont instruites ensemble. Aujourd'hui +encore, j'imagine que si l'on complimentait +celle-ci sur quelque dîner de cérémonie, +elle recevrait modestement les éloges +en disant: C'est nous deux qui l'avons fait, +<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span> +madame et moi. Et cependant tout est si +bien ordonné et va si régulièrement que l'arrivée +inopinée d'un hôte ne nécessiterait +qu'un couvert de plus sur la table et une +paire de draps blancs dans le lit de la chambre +de réserve. Quant aux bonnes d'enfant, +Mrs. Johnson les a supprimées dès que ses +fils ont pu marcher seuls. Si elle n'a pas +d'autres enfants, ces deux garçons goûteront +le bonheur infini de n'avoir jamais eu pour +les soigner et les conduire d'autre femme que +leur mère. Sans doute, c'est pour elle une vie +très laborieuse, souvent pénible, et ses servantes +le savent. Elles la voient occupée du +matin au soir, toujours heureuse et gaie, +mais toujours occupée. Elles auraient +honte de rester oisives et feraient tout au +monde pour rendre les choses moins pénibles +à madame<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.»</p> + +<p>La galerie n'est peut-être pas complète, +mais elle se termine bien par une figure à qui +toute femme doit vouloir ressembler. Que si +<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span> +quelqu'une n'y parvient pas, ou si même elle +est trop dévoyée ou trop indifférente pour y +tâcher, elle n'aura qu'elle à blâmer de la +perte du bonheur qu'on a le droit d'attendre +de la vie à deux. Le pire, c'est que le blâme lui +viendra d'autre part. Je laisse de côté l'opinion +du monde, d'autant plus sévère qu'on +lui sacrifie davantage; mais le mari n'est +pas aveugle, et il sait d'où proviennent les ennuis, +les mécomptes, les désagréments et les +désillusions de toute espèce qu'il rencontre +chaque jour et à tout propos dans son ménage, +et qui finissent par lui en rendre le séjour +insupportable, sinon odieux. Comment +en saurait-il gré à celle qui devait faire de sa +maison un lieu de repos et de délices, et qui +en fait l'habitacle du gaspillage, du désordre +et de la confusion? L'amour le plus robuste +n'y résiste qu'un temps. Que faire? Se +plaindre, s'emporter, parler en maître irrité, +mais impuissant? A quoi bon?</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">Quereller en mariage<br /></div> +<div class="line">N'accroist grain, bien n'héritage,<br /></div> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span> +non plus qu'il ne donne les qualités dont +manquent les époux.</p> + +<p>Le plus sage prend patience, supporte tout +ce qu'il peut le plus longtemps qu'il le peut, +et, lorsqu'il est à bout, prend son chapeau et +s'en va.</p> + +<p>Où va-t-il? On peut le supposer, et la +femme en a l'instinct, lorsque, seule et dépitée, +elle se dit: S'il ne se plaît plus chez +lui, c'est qu'il ne m'aime plus, car s'il m'aimait, +comment se trouverait-il mieux ailleurs?</p> + +<p>Le raisonnement peut être bon, mais il y +manque l'aveu qu'elle ne se rend pas aimable, +et que le résultat dont elle souffre tant, elle +a tout fait pour l'obtenir.</p> + +<p>C'est ce que dit, en termes peu différents, +le <em>Code Conjugal</em>:</p> + +<p>«Il est un point dans le mariage sur lequel +on n'insiste pas assez; c'est que l'infidélité +des maris, cette source permanente de +trouble, de querelles et de réciprocités, est +la plupart du temps le résultat du peu de +peine que les femmes prennent pour leur +<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span> +plaire. Combien de jeunes personnes, charmantes +avant le mariage, se croient, une fois +unies à celui qu'elles enviaient pour époux, +dispensées d'amabilité, de prévenances, de +douceur même. Un jeune homme, avant de +songer à se marier, a nécessairement connu +le monde, étudié les femmes; il sait que +l'on tenterait en vain, par des plaintes, de +réformer leurs travers; il se tait donc, et se +console de son mieux en s'éloignant d'un +intérieur qui lui offre trop peu d'attraits. +Mais la femme, dont toute l'expérience se +borne à des souvenirs de pension, s'étonne +d'abord, cherche à s'expliquer cette injurieuse +froideur, et bientôt, de la bouderie passe aux +reproches et à l'exagération.</p> + +<p>»Une telle union sera pour les deux époux +une source de peines et de maux.»</p> + +<p>La conduite de l'homme, son scepticisme, +son ironie, son dédain pour les faiblesses ou +les ignorances féminines, sa vanité souvent +cruelle pour l'amour-propre et les susceptibilités +de sa compagne, peuvent amener inversement +le même effet. En ce cas il est +<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span> +encore plus coupable, puisque, étant le plus +fort et le plus éclairé, il doit être le plus raisonnable +et le plus maître de lui.</p> + +<p>Sans doute, comme le dit Horace Raisson, +«si trouver toujours sa femme aimable n'est +guère possible, l'être toujours soi-même n'est +guère plus aisé.» Les caractères les plus +unis ont leurs inégalités, et personne n'est à +l'abri des influences fâcheuses qu'exerce sur +la disposition de l'esprit une contrariété, un +accident, une inquiétude, un malaise physique, +parfois même une simple variation dans +l'atmosphère. Mais les époux dignes de ce +nom ne songeront jamais à en faire vis-à-vis +l'un de l'autre un sujet de rancune ou de +reproches; au contraire, devant le chagrin +de l'un, l'autre redoublera de prévenances, +de tendresse et d'entrain, pour l'en guérir. +Et il l'en guérira sûrement, car, comme l'a +si bien remarqué sir John Lubbock, «un +ami gai est comme un jour ensoleillé qui +jette son éclat sur tout autour de lui.»</p> + +<p>Ce qu'il faut éviter avec le plus grand soin, +c'est que le ton morose et revêche ne devienne +<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span> +habituel. On s'accoutume à gronder, +à déprécier, à se plaindre, à trouver tout +de travers et à se mettre en travers de tout. +Rien de plus pernicieux pour la paix commune.</p> + +<p>«La mauvaise humeur est l'hiver des ménages», +a-t-on dit<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. L'image est d'une vérité +saisissante, et fait passer comme un +frisson.</p> + +<p>Un moraliste du siècle dernier<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> remarque +que «l'humeur est ordinairement le défaut +des âmes sensibles». Cette sensibilité même, +qui fait qu'on est vivement ébranlé par les +moindres choses, donne de l'importance aux +plus petites contrariétés, lesquelles, se répétant +de toute nécessité à chaque instant dans +la vie, finissent par altérer le caractère, l'assombrir +ou l'aigrir. Les femmes, qui sont naturellement +plus sensibles que les hommes, +doivent donc être particulièrement en garde +contre ces exagérations de la sensibilité qui +<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span> +font les personnes acerbes, revêches et acariâtres.</p> + +<p>Le même écrivain ajoute, toujours parlant +de l'humeur: «Elle rend le commerce +difficile et fâcheux. Lorsque le caprice s'y +joint, il n'y a plus moyen d'y tenir. Autant +vaudroit-il vivre avec la folie.»</p> + +<p>Un des hommes les plus distingués de +l'Angleterre contemporaine, sir John Lubbock, +exprime une pensée analogue mais +plus réconfortante, dans son livre <em>The Pleasures +of Life (Les Plaisirs de la Vie)</em>.</p> + +<p>«Comme on pourrait le plus souvent, +s'écrie-t-il, rendre heureux le foyer domestique, +n'étaient les sottes querelles ou les +malentendus, comme on les nomme si justement! +C'est notre faute si nous sommes grognons +et de mauvaise humeur; et même, +bien que ceci soit moins facile, nous ne +sommes pas forcés de nous laisser rendre +malheureux par l'humeur chagrine ou le +mauvais caractère des autres.»</p> + +<p>Nous n'avons, en effet, qu'à dominer tout +du haut de la sérénité de notre propre esprit. +<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span> +Mais si la recette est simple, tout le monde +n'est pas en état de l'exécuter. Mieux vaut +peut-être souffrir de l'humeur chagrine de +son compagnon ou de sa compagne, et travailler, +avec toute l'ardeur et la force communicative +de la sympathie, à lui rendre le +calme et la joie.</p> + +<p>Mais, quoi qu'il en soit des relations des +époux entre eux, il «importe surtout de se +garder d'un travers trop commun: celui +de se plaindre à autrui des torts réels ou +apparents de sa femme... Les fautes d'une +femme retombent toujours sur son mari; le +moins qui puisse lui arriver, c'est le blâme +d'avoir fait un mauvais choix<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.»</p> + +<p>Si c'est le mari qui se plaint, il se rend +odieux ou ridicule, et, parvînt-il à exciter la +pitié, il n'en serait que plus pitoyable.</p> + +<p>Fuller donne à ce propos un conseil que +les jeunes maris oublient souvent par trop +d'ardeur, et que les vieux négligent parce que, +d'ordinaire, plus on est vieux et plus on aime +à geindre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span> +«Défauts cachés sont à moitié pardonnés, +dit-il. Tout le monde sait que c'est double +travail de raccommoder les choses à la maison +et de faire la langue des gens au dehors. +Aussi un bon mari ne blâme-t-il jamais publiquement +sa femme. Un reproche public +est comme une pénitence infligée devant +tous ceux qui sont présents; après quoi, +beaucoup cherchent moins à se réformer +qu'à se venger.»</p> + +<p>Cela n'empêche pas le tableau que trace +M. Gustave Toudouze, dans un de ses romans<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, +d'être lamentablement exact.</p> + +<p>«Oh! s'écrie-t-il, cette paix menteuse de +certains ménages, qui semblent les plus unis, +les meilleurs des ménages, et qui, souvent, +ne sont que de petits enfers!</p> + +<p>»Dehors, sous les yeux du monde, tout +paraît calme, enviable; au dedans, tout est +remué, turbulent, tiraillé par les mille secrètes +misères des êtres incompatibles liés +au même anneau. La surface est unie, miroitante, +reflétant la paix, la joie; le fond est +<span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span> +boueux, agité, traversé de monstres invisibles; +fond et surface d'étang, d'eau dormante.</p> + +<p>»Qui devinera derrière ce masque les bouderies, +les disputes, les froids de glace succédant +aux colères rouges, les allusions mesquines +et cruelles se renouvelant sans cesse, +les froissements d'amour-propre, les souffrances +morales ou physiques, les puérilités +méchantes, toute la guerre misérable et renaissante +que se font deux natures qui ne se +comprennent pas et que chaque jour sépare +davantage?»</p> + +<p>Et que servirait-il qu'on les devinât? Ayons +la pudeur de nos plaies et ne faisons pas concurrence +aux misérables qui étalent le long +des chemins leurs moignons rouges et leurs +ulcères purulents.</p> + +<p>Même pour les cas désespérés dont le romancier +parle, s'il y a encore une chance +de cure, c'est dans la discrétion qu'elle +gît. «Toute maison divisée contre elle-même +périra», dit l'Écriture. Combien plus est-ce +vrai pour les maisons dont les divisions sont +proclamées à la face du monde!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span> +Quand un mari et une femme sont avertis +que leur mésintelligence est connue de ceux +qu'ils fréquentent, il semble que le monde +entier se mette entre eux pour empêcher tout +accommodement. Aucune faute n'est plus +irrémissible, aucune catastrophe plus irréparable +que celle où l'on est poussé par l'amour-propre +ou le respect humain.</p> + +<p>Le grand point, ici comme ailleurs, est +d'aller droit devant soi, faisant son devoir +suivant les dictées de sa conscience, sans +s'inquiéter des applaudissements ou des clabauderies +des spectateurs. La vie à deux demande, +sans doute, plus de complaisance, +d'indulgence, de compromis et de sacrifices +qu'aucune autre; mais n'exagérons rien et, +tout en étant attentifs et dévoués, ne soyons +ni timorés, ni tatillons. «Le bonheur dans +l'habitude doit être ménagé avec sagesse si +l'on veut assurer à l'amour sa durée», dit +Michelet. Il dit aussi: «Servons ceux que +nous aimons dans les choses importantes, +mais ne nous dépensons pas en <em>pièces de +quatre sous</em>.»</p> + +<h2 class="p4">CHAPITRE VI</h2> + +<p><a id="Page_114"></a> +<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span></p> + +<h3>CRAQUEMENTS ET RUINE</h3> + +<p class="p2">Engagé dans ces sables mouvants, dont +nous venons d'exposer succinctement la nature +et la changeante topographie, le navire +conjugal ne tarde pas à craquer de toutes +parts, jusqu'à ce qu'un coup de vent ou la +poussée des vagues en détermine la dislocation +finale.</p> + +<p>«C'est en ménage surtout que l'on doit +méditer ce proverbe: <em>La discorde des matelots +submerge le vaisseau</em><a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.»</p> + +<p>Ici, les matelots ne sont que deux; s'ils ne +<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span> +manœuvrent pas ensemble, le navire nécessairement +périt.</p> + +<p>Quand on en a pris son parti avant le mariage, +qu'on n'a vu, dans l'union contractée, +qu'une association de convenances ou d'intérêts, +les conséquences, quelles qu'elles +soient, sont acceptables puisqu'elles sont +prévues; mais, si rien ne tourne au tragique, +tout est lamentablement nauséabond et plat. +C'est une situation plus à la mode de son +temps que de nos jours, que Chamfort dépeint +en ces quelques lignes: «Un homme de +qualité se marie sans aimer sa femme, prend +une fille d'opéra qu'il quitte en disant: «C'est +comme ma femme»; prend une femme +honnête pour varier, et quitte celle-ci en disant: +«C'est comme une telle»; ainsi de +suite.»</p> + +<p>On dirait que ce gentilhomme ne s'est +marié que pour être plus libre. Sinon, pourquoi +se mariait-il?</p> + +<p>La liberté, d'ailleurs, en de semblables +occurrences, est réciproque. Sous leur commune +raison sociale, le mari et la femme +<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span> +vivent chacun de son côté, et le mariage ainsi +compris n'a rien à faire avec le problème de +la vie à deux.</p> + +<p>Mais cette philosophie parfaite, dont le +bonhomme La Fontaine a donné l'exemple +et la formule, n'est ni à la portée ni au goût +de tout le monde. Horace Raisson parle de +«ces esprits chatouilleux, de ces caractères +intraitables, qu'un rien effraie ou rebute», et +il déclare fort sensément que «c'est à eux de +savoir rester dans le célibat, ou de se résigner +à faire ici-bas l'apprentissage du purgatoire.»</p> + +<p>Sans parler de ceux-là, qui ne sont pas +plus propres à se marier qu'un paralytique à +faire un soldat, que de maris et de femmes +empoisonnent leur vie conjugale et la rendent +impossible, faute de comprendre qu'on +ne reçoit qu'autant qu'on donne, et que tout +autre marché est pure et simple duperie.</p> + +<p>«Je ne comprends pas, dit La Bruyère, +comment un mari qui s'abandonne à son +humeur et à sa complexion, qui ne cache +aucun de ses défauts, et se montre au contraire +<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span> +par ses mauvais endroits, qui est avare, +qui est trop négligé dans son ajustement, +brusque dans ses réponses, incivil, froid et +taciturne, peut espérer de défendre le cœur +d'une jeune femme contre les entreprises de +son galant qui emploie la parure et la magnificence, +la complaisance, les soins, l'empressement, +les dons, la flatterie.»</p> + +<p>Et, de fait, pourquoi la femme ne rendrait-elle +pas à son époux</p> + +<p class="left5 font95">Fèves pour pois, et pain blanc pour fouace?</p> + +<p>D'un autre côté, si la femme fait au mari +la vie dure, quand même elle resterait physiquement +vertueuse et plus inapprochable +qu'un dragon, le mari sera comparable aux +ascètes qui se plaisent au cilice et se délectent +à la fustigation, s'il ne quête pas sur terrain +prohibé les douceurs et la tendresse +qu'on lui refuse en ses légitimes domaines.</p> + +<p>Lorsque les choses en sont arrivées à ce +point, il se produit d'ordinaire une réédition +du fameux débat du chasseur et du lapin. Le +<span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span> +chasseur tue le lapin, mais c'est le lapin qui +avait commencé. De même, c'est la première +victime qui presque toujours reçoit les reproches +et porte la responsabilité de fautes +qu'elle n'a partagées qu'après en avoir souffert. +Dans cette lutte devant l'opinion, la +femme ne le cède en rien à l'homme en ardeur, +en ruse, en astucieuse audace, et si +elle est le plus souvent accablée, c'est que +l'homme a plus de moyens qu'elle d'agir sur +le mécanisme social, aussi bien vis-à-vis de +la justice mondaine que vis-à-vis de la justice +des tribunaux.</p> + +<p>Il serait pourtant du devoir de l'homme, +précisément parce qu'il est le plus fort, de +laisser à la femme l'avantage dans un combat +dont l'issue doit, après tout, les délivrer +l'un et l'autre. D'ailleurs, s'il n'a pas toujours +les premiers torts, il est bien rare qu'il n'en +ait pas d'équivalents à ceux de la femme, au +moins, sans compter celui—le plus grave—de +n'avoir pas su—lui, le guide et le soutien—user +de son expérience et de son autorité +pour, dès le début, empêcher les faux pas.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span> +En somme, la question est de détail et +presque oiseuse. Avant d'en venir là, la courtoisie +a dû être si souvent et si outrageusement +violée de part et d'autre, qu'on ne peut +guère s'attendre, au moment décisif, à ce +qu'elle reprenne ses droits.</p> + +<p>Nous n'insisterons pas et nous nous contenterons +d'indiquer les trois solutions entre +lesquelles les époux, irréparablement désunis +de fait, ont le choix: conserver les apparences +de la vie commune, par respect pour +soi-même, par intérêt pour les enfants, afin +de ne pas donner son nom et sa personne en +pâture au scandale, et de maintenir du moins +le cadre de la famille pour les êtres chers qui +y ont reçu le jour et les premiers soins;</p> + +<p>La séparation de corps, qui éloigne les +époux l'un de l'autre sans dissoudre l'union, +et laisse une porte ouverte au retour;</p> + +<p>Le divorce, qui, tout en sauvegardant autant +que faire se peut les droits (je ne parle +pas des sentiments, car lorsque la loi touche +aux sentiments, elle fait songer aux doigts +d'un jardinier sur les ailes d'un papillon) des +<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span> +enfants, rend a chacun des époux sa liberté +première, et leur permet ou de vivre désormais +seuls ou de recommencer avec un autre, +dans des conditions présumées meilleures, +leur expérience de la vie à deux.</p> + +<p>Nous ne discuterons pas la valeur respective +de ces trois solutions. Nous recherchons +comment on peut le mieux et le plus +heureusement vivre à deux, et non le mode +préférable de mettre fin à cette vie et de trancher +l'unité sociale par moitiés. Cependant, +dans tous les cas où ce serait possible, et il +en est bien peu où ce ne le soit pas, nous +inclinerions décidément vers la première. +«Mieux vault deslier que couper», lit-on +dans les proverbes de G. Meurier. C'est le +seul moyen de maintenir aux yeux du monde +la dignité de son existence, tout en dénouant +des liens trop durs à porter; c'est aussi le +seul moyen, nous le répétons, de conserver +aux enfants un milieu familial que rien ne +peut remplacer, quelque restreint et refroidi +qu'il soit; car de ce que l'amour a cessé, ou +même a fait place à l'aversion entre le mari +<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span> +et la femme, il ne saurait s'ensuivre que, +dans le désastre, l'amour du père et de la +mère pour les enfants ait également péri. +Enfin, là où les apparences sont maintenues, +la réalité peut toujours reprendre corps et, de +quelques ruines qu'ait été fait le bûcher, on +ne nous persuadera pas que, semblable au +phénix, l'amour ne puisse parfois renaître de +ses cendres.</p> + +<p>C'est une chance qui vaut bien la peine +qu'on la coure.</p> + +<h2 class="p4">CHAPITRE VII</h2> +<p><span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span></p> + +<h3>CE QUI LIE SOUTIENT</h3> + +<p class="p2">C'est avec une sensation de soulagement +réel que nous nous trouvons au bout de ce +long et attristant chemin de croix, dont la +première station est à la mairie, le jour du +mariage, et la dernière au tribunal, le jour +du divorce. Ce chemin de croix, il nous fallait +le faire, à la suite des couples malheureux +qui expient si chèrement tantôt l'erreur +initiale, tantôt les imprudences ou les fautes +commises pendant le cours de la vie à deux. +Le meilleur moyen de bien faire voir la route, +en un terrain non frayé, c'est de marquer les +obstacles qui la coupent, les fondrières et +<span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span> +précipices qui la bordent. La besogne est +faite, nous n'y reviendrons plus.</p> + +<p>Quiconque a lu des vers de mirliton connaît +cet élégant distique:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">Les liens du mariage,<br /></div> +<div class="line">Sont un doux esclavage.<br /></div> +</div></div> + +<p>Des liens, un esclavage,—fût-il doux,—cela +n'a rien de bien tentant. C'est pourtant +en ces termes qu'on parle communément du +mariage, soit en vers, soit en prose. Nœuds, +chaînes, fardeau, boulet, domination, tyrannie, +servitude, varient l'expression, mais ne +touchent pas au fond de la métaphore. Sans +doute elle n'a pas surgi sans raison dans la +langue des peuples, et les mauvais plaisants +seuls n'auraient pas suffi à la répandre si universellement. +Assurément elle a répondu à +un fait réel. Elle y répond encore, puisque le +fait reste écrit dans la loi: la femme doit +obéissance au mari. Mais les mœurs sont +plus fortes que les lois, et, de jour en jour, +les mœurs bannissent du mariage la notion +de domination d'un côté et de soumission de +<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span> +l'autre, pour y substituer l'accord raisonné et +affectueux de deux volontés libres, dont les +effets tendent à s'aider et à se compléter mutuellement.</p> + +<p>Au seizième siècle, Shakespeare pouvait +écrire:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">Ton mari est ton seigneur; ta vie, ton gardien,<br /></div> +<div class="line">ton chef, ton souverain; celui qui s'inquiète de toi<br /></div> +<div class="line">et de ton entretien; qui livre son corps<br /></div> +<div class="line">au travail pénible, et sur mer et sur terre;<br /></div> +<div class="line">veillant la nuit dans les orages, le jour au froid,<br /></div> +<div class="line">pendant que tu es chaudement couchée à la maison bien en sûreté;<br /></div> +<div class="line">et il ne demande de toi d'autre tribut<br /></div> +<div class="line">que de l'amour, un air aimable, et une véritable obéissance,—<br /></div> +<div class="line">paiement trop modique pour une dette si grande.<br /></div> +<div class="line">Le même devoir que le sujet doit au prince,<br /></div> +<div class="line">la femme le doit à son mari;<br /></div> +<div class="line">et, lorsqu'elle est volontaire, acariâtre, maussade, aigre,<br /></div> +<div class="line">et insoumise à son honnête volonté,<br /></div> +<div class="line">qu'est-elle autre chose qu'une impure et déclarée rebelle,<br /></div> +<div class="line">qu'une perverse traîtresse, vis-à-vis de son seigneur aimant?<br /></div> +<div class="line">J'ai honte que les femmes soient si simples<br /></div> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span></div> +<div class="line">que d'offrir la guerre là où elles devraient demander à genoux la paix,<br /></div> +<div class="line">ou que de rechercher la règle, la suprématie et la domination,<br /></div> +<div class="line">là où elles sont tenues de servir, d'aimer et d'obéir.<br /></div> +</div></div> + +<p>Tirade qui fait songer, comme le remarquait +naguère M. Auguste Vitu, dans une de +ses chroniques théâtrales, à la célèbre boutade +que Molière mettait, au siècle suivant, +dans la bouche d'un de ses bons bourgeois:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">Du côté de la barbe est la toute-puissance.<br /></div> +<div class="line">Bien qu'on soit deux moitiés de la société,<br /></div> +<div class="line">Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité...<br /></div> +<div class="line">Et ce que le soldat, dans son devoir instruit,<br /></div> +<div class="line">Montre d'obéissance au chef qui le conduit,<br /></div> +<div class="line">Le valet à son maître, un enfant à son père,<br /></div> +<div class="line">A son supérieur le moindre petit frère,<br /></div> +<div class="line">N'approche point encor de la docilité,<br /></div> +<div class="line">Et de l'obéissance et de l'humilité,<br /></div> +<div class="line">Et du profond respect où la femme doit être<br /></div> +<div class="line">Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître!<br /></div> +</div></div> + +<p>Le poète lauréat d'Angleterre, lord Tennyson, +parlant, il y a quarante ans, de la vie à +deux, disait que la femme devait être à +l'homme «comme une musique parfaite +<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span> +adaptée à de nobles paroles», et ajoutait que +c'est le rôle de l'homme de commander, et +celui de la femme d'obéir. Sur quoi Miss +Wedgwood, dans un des journaux de la maison +Cassell et C<sup>ie</sup>, <em>Le Monde de la Femme</em> +(<em>The Woman's World</em>, juin 1888), fait cette +remarque: «Ce passage assigne sa date au +poème. Aujourd'hui, il y a encore des hommes +qui commandent et des femmes qui obéissent; +mais l'obéissance a cessé d'être l'idéal +du mariage.»</p> + +<p>Il n'y a qu'à s'en féliciter. Toute sujétion +implique contrainte, et toute contrainte d'un +être libre implique bassesse, plus encore pour +la personne qui l'impose que pour celle qui +doit la supporter.</p> + +<p>Il n'en est pas moins vrai que la vie à deux +crée des devoirs réciproques, diversifiés par +la différence des aptitudes et des fonctions +dans les deux moitiés de l'unité conjugale, +et que l'application à ces devoirs est la condition +essentielle du bonheur et de la durée +de l'union.</p> + +<p>On a dit: «L'homme fait son état, la +<span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span> +femme le reçoit.» C'est en effet sur la conduite, +les manières, le ton de son mari, +qu'une jeune épouse se règle<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.»</p> + +<p>Ce sont donc les devoirs du mari qu'il importe +de déterminer d'abord. Ces devoirs, +selon la juste observation de l'auteur du <em>Code +conjugal</em>, «se trouvent écrits en quelque sorte +dans la comparaison de sa constitution et de +celle de sa femme. La force, la fermeté, le +courage, la gravité en sont les principaux +caractères. C'est donc à lui à défendre, délibérer, +prévoir. Il lui est toujours facile de +communiquer de la résolution, de la fermeté +à sa compagne, d'étendre ses vues, d'élever +ses sentiments, et de la délivrer de ces hésitations, +de ces craintes, auxquelles sa constitution +plus faible l'assujétit.»</p> + +<p>C'est ce que dit, en termes plus généraux +et plus poétiques, W. Secker:</p> + +<p>«La femme est le trésor du mari, et le +mari doit être l'armure de la femme. Dans +les ténèbres, il doit être le soleil qui la dirige; +<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span> +dans le danger, le bouclier qui la protège.»</p> + +<p>A peu près sur le même ton, l'Anglais +Dodsley nous dit: «Elle est la maîtresse de +la maison; traite-la donc avec égards, pour +que tes serviteurs puissent lui obéir.</p> + +<p>»Ne te montre pas, sans motif, contraire +à ses goûts; puisqu'elle partage tes peines, +fais-la participer à tes plaisirs.</p> + +<p>»Reprends ses fautes avec ménagement; +n'exige pas avec rigueur qu'elle te soit soumise.</p> + +<p>»Dépose tes secrets dans son sein; ses +avis partent du cœur, elle ne te trompera pas; +sois-lui fidèlement attaché, car elle est la +mère de tes enfants.</p> + +<p>»Si les maladies et les souffrances viennent +l'assaillir, que ta tendresse soulage son +affliction; un regard de sensibilité ou d'amour +adoucira sa douleur, ou modérera sa peine, +et lui sera d'un plus grand secours que tous +les médecins.</p> + +<p>»Considère la faiblesse de son être; la +délicatesse de ses formes; n'use pas de sévérité +<span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span> +avec elle, souviens-toi de tes imperfections.»</p> + +<p>Hippothadie dit à Panurge, dans le grand +livre de François Rabelais: «Vous, de vostre +costé, l'entretiendrez en amitié conjugale, +continuerez en preud'hommie, luy monstrerez +bon exemple, vivrez pudiquement, chastement, +vertueusement en vostre mariage, +comme voulez qu'elle de son costé vive.»</p> + +<p>Tous ceux qui ont envisagé la question au +point de vue pratique, sérieusement et sincèrement, +parlent de même. «Vivez avec votre +femme dans la plus grande union, dit un magistrat +à son fils, au lendemain de la Révolution; +ayez pour elle tous les égards, tous les +soins qui établissent la confiance et font +naître l'intimité. Ne la gênez en rien dans ses +goûts; n'usez de l'autorité de mari pour la +refuser que dans les cas où elle aurait des +volontés dont les conséquences seraient dangereuses; +et même alors, n'employez jamais +que l'empire de la raison, auquel elle finira +nécessairement par céder.»</p> + +<p>Un peu auparavant, l'auteur du livre <em>Les</em> +<span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span> +<em>Mœurs</em> s'exprimait ainsi: «Qu'un mari qui +veut être aimé travaille à s'en rendre digne; +qu'après vingt ans il se montre aussi attentif +à ne point offenser, qu'au temps où il rechercha +sa compagne. On gagne plus à conserver +un cœur qu'à le conquérir. L'amour, +l'honneur, les soins complaisants perpétuent +les douceurs de l'hymen. Qu'il se souvienne +donc que si, dans l'accord des deux sons, +c'est toujours la basse qui domine, de même, +dans un ménage réglé et uni, l'ordre et l'harmonie +sont surtout l'effet des mesures sages +du mari.»</p> + +<p>Et tout cela se résume en cette grave et +véridique parole de William Cobbett: «Jamais +un mauvais mari n'a été un homme +heureux.»</p> + +<p>Est-ce à dire que tous les bons maris sont +heureux? Hélas! les défauts se rencontrent +des deux parts, et rien ne vient d'un des +époux qui n'ait son action, agréable ou douloureuse, +sur l'autre.</p> + +<p>Dans les citations qui précèdent, il a été, +et à juste titre, souvent question des égards, +<span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span> +des attentions, de la politesse, que le mari +doit à sa compagne, et sans lesquels la vie +commune s'enlise peu à peu dans les vases +sans fond de l'indifférence et de la grossièreté. +Le <em>Code Conjugal</em> fait une distinction +ingénieuse et nécessaire entre les égards +dont nul galant homme ne se départ vis-à-vis +de toute personne du sexe, et cette politesse +du cœur que seule la tendresse peut +dicter. «Il faut se garder, dit-il, de confondre +les égards et les politesses; ce sont +choses fort dissemblables, et plus d'un mari, +pour n'avoir pas su établir cette subtile distinction, +a vu la paix déserter son ménage.</p> + +<p>»Un mari confie à sa femme ses peines, +ses inquiétudes; il la consulte sur ses intérêts, +et ne s'embarque pas dans une opération +difficile avant d'avoir pris son avis: +voilà des égards!</p> + +<p>»Attentif, prévenant, un autre est constamment +aux ordres de sa femme; il l'accompagne +au bal, au spectacle, ne va pas +dans le monde sans elle, rentre toujours +avec un visage aimable, risque même parfois +<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span> +un galant compliment: voilà de la politesse!</p> + +<p>»M. de Labouisse, le plus ferme champion +du conjugalisme, a dû dire quelque part, en +parodiant un mot célèbre: «On doit des +égards à toutes les femmes, on ne doit des +politesses qu'à la sienne.»</p> + +<p>»Il y a toutefois une exception à cette +règle générale.</p> + +<p>»Dans les mariages d'argent, qu'on appelle +plus décemment mariages de convenance, +les égards sont seuls rigoureusement dûs.»</p> + +<p>Ceci, c'est la part du mari. Mais tout +reste incomplet, dans le ménage, s'il n'y a +qu'un seul des époux en jeu. C'est ce que +rappelle, avec une remarquable netteté, cette +page du journal d'Addison, <em>The Spectator</em>:</p> + +<p>«Un homme a assez à faire de vaincre ses +vœux et désirs déraisonnables; mais c'est +en vain qu'il y arrive, s'il a ceux d'une autre +à satisfaire. Qu'il mette son orgueil dans sa +femme et sa famille: qu'il leur donne toutes +les commodités de la vie, comme s'il en tirait +vanité; mais que ce soit cet orgueil innocent, +et non leurs extravagants désirs, qu'il consulte +<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span> +en cela... Nous rions, et nous ne pesons +pas cette soumission à la femme avec la gravité +qu'une chose de cette importance mérite... +Une fois que vous lui avez cédé, vous +n'êtes plus son gardien et son protecteur, +comme la nature vous y destinait; mais en +vous faisant le complaisant de ses faiblesses, +vous vous êtes rendu incapable d'éviter les +malheurs où elles vous conduiront l'un +et l'autre, et vous verrez l'heure où elle +vous reprochera elle-même votre complaisance +à son égard. C'est, il est vrai, la plus +difficile conquête que nous puissions arriver +à faire sur nous-mêmes, que de résister au +chagrin de ce qui nous charme. Mais que le +cœur souffre, que l'angoisse soit aussi poignante +et douloureuse que possible, c'est +chose qu'il vous faut endurer et traverser, si +vous voulez vivre en <em>gentleman</em>, ou vous +rendre témoignage à vous-même que vous +êtes un homme de probité. Le vieux raisonnement: +«Vous ne m'aimez pas, si vous me +refusez ceci», dont on s'est d'abord servi +pour obtenir une bagatelle, amènera, par +<span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span> +son succès coutumier, le malheureux homme +qui y cède à abandonner jusqu'à la cause de +la patrie et de l'honneur.»</p> + +<p>Un écrivain, qui donne à un journal du +matin des chroniques mondaines justement +remarquées pour la connaissance des personnes +et l'expérience des choses dont il y +fait preuve, consacrait un article, à propos +des noces d'argent du prince et de la princesse +de Galles, à rechercher la part qui +revient à la femme dans le bonheur du ménage<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>. +On ne trouvera pas mauvais que je +rappelle ces pages, où le ton alerte ne nuit +pas aux vues justes.</p> + +<p>«L'art d'être heureux en ménage est beaucoup +plus simple qu'un vain peuple ne pense +et que la majorité des moralistes ne le prétend. +Il consiste dans une indulgence perpétuelle +de la femme envers l'homme et dans +la courtoisie invincible de celui-ci envers +celle-là. Pour que le foyer conjugal soit +aimé, il faut que la fille d'Ève qui le préside +<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span> +le fasse aimable, et c'est seulement au prix +de concessions incessantes qu'elle atteindra +ce but. Le mari est un grand enfant, un +grand enfant terrible, si vous voulez, avec +les caprices duquel l'épouse doit compter, de +manière à bénéficier du total de l'addition. +Vouloir heurter de front ses caprices, s'élever +de haut contre ses fantaisies, s'ériger +en censeur implacable, se dresser en justicier +infaillible, est une folie, et j'ajouterai, +une mystification, de la part de l'épouse, +et qui peut lui coûter le bonheur de sa vie. +La femme, au foyer conjugal, doit être un +camarade facile, agréable et de bonne composition, +et non point un pion en jupon, +pionnant de pionnerie.</p> + +<p>»L'homme n'est pas parfait, chacun sait +ça, et c'est à composer avec ses imperfections +que doit s'appliquer la femme. Ce +n'est point la faute du mari, comme le prétend +la comédie, qui rend la plupart du +temps les ménages malheureux, c'est la faute +de l'épouse, c'est sa fausse interprétation des +situations, son inintelligence de l'art des +<span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span> +nuances, sa maladresse dans la conduite +de ses propres intérêts. Ainsi, neuf fois sur +dix, les dissensions intestines dans les ménages +parisiens, ayant d'autre part toutes +les conditions de fortune, d'âge, d'éducation +pour être heureux, viennent du goût +trop vif montré par le mari pour la vie au +dehors, la libre allure de l'existence, le grand +air à respirer à pleins poumons sans contrôle. +La femme s'effraie de cette école buissonnière +qu'elle s'imagine entachée de tous +les attentats contre le respect conjugal; elle +jette feu et flamme, crie à la trahison, agite +les foudres vengeresses, multiplie les scènes +sur les scènes, et finalement fait de son +foyer un enfer,—ce qui est une étrange +façon d'y ramener l'époux émancipé. Ah! +l'inhabile et la malavisée!... Comme elle +ferait œuvre plus féconde pour son bonheur +en n'ayant point l'air de s'apercevoir des +envolées de son époux, en ne leur faisant +point l'honneur de leur attacher plus d'importance +qu'elles ne comportent, en ne leur +prêtant point à son égard une signification +<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span> +offensante qu'elles ne sauraient avoir! Il +plaît à monsieur de s'égarer sur les plates-bandes, +c'est affaire à ses pas; il lui convient +de temps à autre de secouer la bride +conjugale et de jouer à la vie de garçon, +qu'il satisfasse son humeur; ayant bon +souper, bon gîte et le reste à domicile, il +veut manger à la table d'hôte, courir les +champs et coucher à la belle étoile, qu'il +s'en passe la fantaisie! C'est l'histoire du +pigeon de la fable. Vous verrez, si vous lui +laissez la route ouverte, comme il se lassera +vite de sa liberté; comme, maudissant +sa curiosité, tirant l'aile et traînant le pied, il +saura reprendre de lui-même le chemin du +foyer et de combien de plaisirs il paiera +votre peine!...</p> + +<p>»La femme ne se doute pas assez de la +somme de bonheur qu'elle se met sur la +planche en ne faisant pas de son intérieur +une prison sévère, en n'invoquant pas à tout +propos les règlements du mariage. Moins +elle élevera de barrières devant sa porte, +moins son mari cherchera à s'échapper. C'est +<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span> +par l'atmosphère qu'ils respirent dans leur +intérieur que les hommes y sont retenus, ce +n'est point par les articles du Code ou les +revendications de la morale proclamées à +hauts cris. Plus une femme est irréprochable, +plus elle est respectueuse de toutes les +charges du foyer, plus elle peut se montrer +facile, conciliante, indulgente; car, sûre de +la considération invincible de son mari, elle +sait bien qu'une heure sonnera où il lui reviendra, +à tout jamais, cette fois, comme à +la seule et véritable amie, à la compagne au +cœur éprouvé, au dévouement infaillible. +L'indulgence de la femme dans la première +période du mariage, c'est sa félicité assurée +pour la dernière, l'affection de son mari se +grandissant alors du repentir de ses torts à +son égard et de toute la reconnaissance qu'il +lui doit. En faisant acte de conciliation et +d'abnégation, elle a joué à qui perd gagne et +sauve sa mise de bonheur.</p> + +<p>»Et ce rôle lui est facile, car les enfants +sont là pour l'accaparer tout entière, la distraire, +lui rendre les heures rapides. Le mari +<span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span> +s'échappe du foyer un peu plus qu'il ne faudrait, +qu'importe! Les enfants y restent, +eux, pour le remplacer, pour l'y rappeler, +pour y plaider sa cause, pour lui garder intact +le cœur même qu'il éprouve. Ah! les enfants +dans le ménage, quelle aide et quelle +force, et comme le devoir lui devient facile, +la résignation aimable, dès qu'on les regarde!...</p> + +<p>»Dans la première phase du mariage, la +mère absorbe l'épouse et il n'est point de +femme, si dévouée qu'elle soit à son mari, +qui ne soit prête à le sacrifier à ses enfants. +C'est même ce souci si intense, si exclusif +de l'enfant, au détriment du mari, qui amène +le refroidissement des rapports dans tant de +ménages et pousse au dehors du logis le +chef de la communauté. Il voudrait associer +sa compagne à ses distractions, jouir de sa +compagnie, triompher de sa beauté dans les +endroits publics, dans les salons, à toutes +les manifestations de la vie parisienne. Rêve +impossible! Madame a ses enfants qui la retiennent +au gîte, qui l'intéressent avant +<span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span> +tout, qui lui prennent tous ses instants +comme toutes ses préoccupations. Il faut +qu'elle aille aux cours, au collège, au catéchisme, +que sais-je? Elle n'a pas le loisir de +s'amuser, elle! Que Monsieur ne se prive +pas pour cela, d'ailleurs, des plaisirs auxquels +il aspire; elle en serait désolée; à +chacun son rôle! Elle s'en tient au sien et +le sien, à ses yeux, est celui de la mère.</p> + +<p>»Monsieur profite de la permission, prend +la clef des champs et se fait une douce habitude +de vivre autant qu'il peut en dehors +de la maison. Doit-on lui en faire un crime? +Il se sacrifie, lui aussi, à sa façon, aux enfants.</p> + +<p>»Il faut bien le reconnaître, dans la classe +des honnêtes femmes, des épouses impeccables, +on ne s'efforce guère, la plupart du +temps, de retenir le mari dans les liens conjugaux +en les rendant aimables et attrayants. +Je viens de vous signaler la place absorbante +tenue par l'enfant dans l'existence des +femmes, mais, en dehors de l'enfant, combien +peu se donnent la peine de payer de +<span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span> +leur personne en faveur du mari. Voyez l'indifférence +montrée par la majorité des +femmes sur leur propre compte, dès qu'elles +n'ont que leur ménage pour théâtre de leurs +exploits. Dès qu'elles ont mis le pied sur le +seuil de leur porte, il semble qu'elles oublient +les premiers éléments de cet art de plaire +qu'elles pratiquaient si joliment dans le salon +voisin, quelques minutes auparavant. +Au lieu de cet air enjoué qui faisait tourner +toutes les têtes, de ces répliques vives et +fines qui faisaient ouvrir toutes les oreilles, +un visage terne, une attitude morne, une +conversation paresseuse.</p> + +<p>»Du côté de la toilette, même jeu: à la +robe chatoyante et charmeuse qui traînait +tous les désirs dans ses sillons soyeux, succède +le négligé, et quel négligé souvent! +Les bandeaux sont défaits, les pantoufles banales +remplacent les souliers provocants, le +molleton du <em>Bonheur des dames</em> couvre les +épaules qui s'accommodaient si bien de la +robe de la bonne faiseuse; c'est un enterrement +complet de grâce et de séduction.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span> +«Tout cela est bien assez bon pour la maison!» +pense notre fille d'Ève. La fausse +idée! et la preuve, c'est la promptitude avec +laquelle le fils d'Adam, son mari, lui annonce +«qu'il a affaire» à la Bourse, au cercle, ou +ailleurs. Les femmes doivent à leurs maris, +a dit je ne sais plus qui, leurs qualités, leurs +travers et surtout leur coquetterie! Cela est +bien vrai. Il faut de l'attrayant dans le ménage, +ou gare!...»</p> + +<p>L'homme n'a pas plus le droit que sa compagne +de se négliger, moralement ou physiquement +dans son intérieur. Autrement, il +créerait les mêmes inconvénients et s'exposerait +aux mêmes dangers.</p> + +<p>Ce sujet, que je ne veux qu'effleurer, me +remet en mémoire une amusante épigramme +empruntée à la correspondance inédite de +madame Roland.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">En grasseyant, la divine Chloé<br /></div> +<div class="line">Disait un jour: «Qu'importe un œil, un nez!<br /></div> +<div class="line">Est-ce le corps? C'est l'âme que l'on aime.<br /></div> +<div class="line">L'étui n'est rien.» Voici dans l'instant même<br /></div> +<div class="line">Que de l'armée arrive son amant;<br /></div> +<div class="line">Taffetas noir, étendu sur la face,<br /></div> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span></div> +<div class="line">Y couvre un nez qui fut jadis charmant,<br /></div> +<div class="line">Ou bien plutôt n'en couvre que la place.<br /></div> +<div class="line">Il voit Chloé, veut voler dans ses bras.<br /></div> +<div class="line">Chloé recule et sent mourir sa flamme.<br /></div> +<div class="line">«Mon Dieu! dit-elle, est-il possible, hélas!<br /></div> +<div class="line">Qu'un nez de moins change si fort une âme?»<br /></div> +</div></div> + +<p>C'est là de la morale facile, dira-t-on. Et +qu'importe, si c'est de la morale pratique! +La vie est assez hérissée de difficultés naturelles +sans qu'on la traverse encore, pour le +plaisir, de banquettes irlandaises et de serpentines +artificielles. Je ne vois guère qu'une +chose sur laquelle le journaliste passe trop +légèrement: c'est lorsqu'il parle des relations +du mari et de ses enfants. Il semble +que les enfants n'appartiennent qu'à la mère, +que le père n'ait à leur donner ni sympathies +ni soins. Cela arrive souvent, le plus souvent +même, malgré bien des exemples du contraire, +dans le monde pour lequel le chroniqueur +écrit. Mais comme c'est tant pis pour +les pères, dans ce monde-là! Ailleurs, partout +où le mari relaie, en ce qu'il peut, sa +compagne dans les soins à donner aux petits, +partout où il prend, si je puis dire, une +<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span> +part de la maternité,—et rien ne touche plus +délicieusement la mère,—l'enfant, bien +loin d'être une cause d'éloignement ou de refroidissement +entre les époux, est entre eux +la plus douce et la plus irrésistible des +attractions.</p> + +<p>Ce n'est pas à des ménages semblables que +s'appliquent les remarques, les objurgations +d'une femme chez laquelle les entraînements +politiques n'ont pu ni alourdir l'esprit, ni refroidir +le cœur. La femme est mère, elle est +nourrice; le mari se plaint d'être réveillé, +dit madame Sévérine; on fait chambre à part. +Adieu l'amour! Monsieur ira à ses affaires, +bientôt à ses plaisirs; Madame ne démarre +plus du logis; l'un court et l'autre couve!</p> + +<p>»Eh bien! non! ce n'est pas le rôle de la +femme, cela, et je ne saurais trop le répéter. +Certes, il faut aimer ses enfants, et les protéger +et les défendre, ces chères petites créatures +qui sont la chair de notre chair et le +fruit de notre amour.</p> + +<p>»Mais il faut aimer par-dessus tout—écoutez +bien ceci, mes jeunes contemporaines,—il +<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span> +faut aimer par dessus-tout «son +homme», comme disent les femmes du peuple +qui ont le sens juste en ces sortes de +choses, car la vie leur est bien plus dure et +bien plus enseignante qu'à nous.</p> + +<p>»Et, par aimer, je n'entends pas seulement +la fièvre des amoureuses, mais la +bonne tendresse qui réconforte, remet le +cœur en place et le cerveau à point. La maman! +je ne m'en dédis pas...</p> + +<p>»Jeunes ou vieilles, allez, soyons des +mamans dans la vie,—la maman des enfants, +la maman de notre mari, la maman de +nos amis, la maman des pauvres, de tout ce +qui souffre et de tout ce qui se plaint. Nous +trouverons des railleurs, soit; mais la petite +bête que nous avons là, dans notre corset, +à gauche, aura bon chaud et sera contente.»</p> + +<p>Oh! l'indulgence, la patience, le pardon +de la femme, jamais on n'en vantera assez +la précieuse et réconfortante vertu. «En soignant +tendrement mes faiblesses, déclare, +au grand honneur de sa femme, un auteur +<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span> +écossais<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>, elle m'a guéri des plus nuisibles. +Elle est devenue prudente par affection; et +bien qu'elle soit d'une nature très généreuse, +elle a appris l'économie dans son amour pour +moi. Elle m'a doucement arraché à mes dissipations; +elle a donné des tuteurs à un +caractère faible et irrésolu; elle a poussé +mon indolence à tous les efforts qui m'ont +été utiles ou honorables; et elle s'est toujours +trouvée là pour gourmander mon insouciance +ou mon imprévoyance. C'est à elle que je +dois ce que je suis, à elle que je dois ce que +je serai.»</p> + +<p>Un prélat catholique<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>, tout en se plaçant à +un point de vue plus général et plus élevé, tenait +dans la chaire un langage identique. «Un +homme, s'écriait-il, peut avoir de grands défauts, +de grands vices; il peut avoir ses heures +d'irritation, où il traitera sa compagne avec des +termes aussi durs qu'injustes: n'importe, si +la femme est ce qu'elle doit être, il la respectera +malgré lui, il aura en elle toute sa confiance; +<span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span> +et malgré les paroles violentes auxquelles +souvent la passion fait semblant de +croire quand elle les profère, le cœur restera +fidèle, le cœur s'inclinera devant la vertu, le +cœur aura confiance; car c'est un autre privilège +de la vérité, qu'il n'est pas permis à +l'homme de mépriser longtemps et sérieusement +une vertu que rien n'ébranle et qui +persiste au milieu des plus dures épreuves.»</p> + +<p>Tel est le mariage: «L'école la plus sûre +de l'ordre, de la bonté, de l'humanité, qui +sont des qualités bien autrement nécessaires +que l'instruction et le talent.»</p> + +<p>C'est Mirabeau qui l'a dit, et il serait difficile +de le récuser comme partial.</p> + +<p>L'auteur de <em>La Sagesse</em>, le vieux Charron, a +écrit à ce sujet quelques lignes où se sent une +émotion contenue, assez rare dans son œuvre. +«Mariage, dit-il, est un sage marché, un lien +et une cousture sainte et inviolable, une convention +honorable; s'il est bien façonné et +bien pris, il n'y a rien de plus beau au monde, +c'est une douce société de vie: pleine de +constance, de fiance, et d'un nombre infini +<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span> +d'utiles et solides offices, et obligations mutuelles.»</p> + +<p>J'emprunte encore cette page au <em>Spectator</em> +d'Addison:</p> + +<p>«Le mariage est une institution faite pour +être la scène incessante d'autant de bonheur +que notre être en est capable. Deux personnes +qui se sont choisies entre toutes, dans le +dessein d'être l'une à l'autre un encouragement +et une joie, se sont, par cet acte même, +engagées à être de bonne humeur, affables, +discrètes, indulgentes, patientes, gaies, en +face des fragilités et imperfections de l'une +ou de l'autre d'entre elles, et cela jusqu'à la +fin de leur vie... Lorsque cette union est ainsi +gardée, les circonstances les plus indifférentes +font éprouver du plaisir. Leur condition +est une source incessante de joies. L'homme +marié peut dire: Si le monde entier me +rejette, il y a un être que j'aime absolument, +qui me recevra avec joie et transport, et qui +se croira obligée de redoubler de tendresse +et de caresses pour moi, à cause de la tristesse +dans laquelle elle me voit plongé. Je n'ai pas +<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span> +besoin de dissimuler les chagrins de mon +cœur pour lui être agréable; ces chagrins +mêmes ravivent son affection.</p> + +<p>»Cette passion qu'on a l'un pour l'autre, +lorsqu'elle est une fois bien fixée, entre dans +la constitution même de l'être, et y coule +aussi aisément et silencieusement que le +sang dans les veines...»</p> + +<p>Douce manière de traverser la vie, appuyés +l'un sur l'autre, bravant les mêmes dangers, +savourant les mêmes joies, se relevant aux +faux pas et se retenant aux heurts sans jamais +tomber tout à fait, car le devoir, l'estime et +l'affection les entourent d'indissolubles attaches, +et ce qui lie soutient!</p> + +<h2 class="p4">CHAPITRE VIII</h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span></p> + +<h3>AIMER ET CROIRE</h3> + +<p class="p2">Il n'est pas difficile, après ce qui a été dit +déjà, de dégager, comme conclusion, cette +véritable formule de la vie à deux: Aimer +et croire. Ne craignons pas, cependant, d'y +insister: c'est le point essentiel entre tous.</p> + +<p>Le roi Alphonse de Portugal prétendait que, +pour vivre en paix dans le mariage, il faut que +l'homme soit sourd, et la femme aveugle.—Le +roi Alphonse de Portugal parlait en +cynique qui plaisante. Certes l'homme doit +être sourd aux calomnies, aux médisances, +aux insinuations perfides auxquelles la meilleure +des femmes peut être en butte et, de +<span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span> +même, la femme doit être aveugle, en ce sens +qu'elle ne doit pas épier les pas et démarches +du mari, l'espionnage étant chose vile, et +qu'elle doit s'en remettre aveuglément à lui +du soin des intérêts communs au dehors. Ce +n'était point ce qu'entendait le roi Alphonse +de Portugal, ou je me trompe fort; et c'est en +quoi lui-même se trompait. L'homme, au +contraire, n'ouvrira jamais assez l'oreille pour +écouter les paroles de tendresse et d'abandon +de la femme qui l'aime; et jamais la femme +n'aura assez d'yeux pour regarder les attentions, +les efforts et les travaux d'un mari qui +la veut heureuse.</p> + +<p>Croit-on qu'il était aveugle ou sourd le +couple qu'Addison nous peint dans ce tableau +d'une si délicieuse pureté de touche et d'une +si parfaite exactitude de trait:</p> + +<p>«Lætitia est jolie, modeste, tendre, et a +assez de jugement; elle a épousé Eraste, qui +est doué d'un goût général pour la plupart +des choses de l'intelligence et de l'art. Partout +où Lætitia va en visite, elle a le plaisir +d'entendre répéter qu'Eraste a bien dit ou +<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span> +bien fait telle ou telle chose. Depuis son +mariage, Eraste est plus élégant dans son +costume que jamais, et, dans le monde, il est +aussi complaisant pour Lætitia que pour toute +autre dame. Je l'ai vu lui donner son éventail, +qui était tombé, avec toute la galanterie +d'un amoureux. Lorsqu'ils prennent l'air +ensemble, Eraste cultive toujours son esprit, +et, avec un tour d'imagination qui lui est particulier, +lui donne des aperçus de choses dont +elle n'avait aucune notion auparavant. Lætitia +est ravie de voir un monde nouveau ouvert +ainsi devant elle, et s'attache d'autant plus à +l'homme qui lui donne un enseignement si +agréable. Eraste a encore poussé plus loin; +non seulement il la fait chaque jour plus aimante +pour lui, mais il la fait infiniment plus +satisfaite d'elle-même. Eraste trouve, dans +tout ce qu'elle dit ou observe, une justesse +ou une beauté dont Lætitia elle-même ne se +doutait pas, et, avec son aide, elle a découvert +chez elle cent bonnes qualités et perfections +auxquelles elle n'avait jamais auparavant +songé. Eraste, avec la complaisance la plus +<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span> +fertile du monde, à l'aide d'insinuations lointaines, +trouve le moyen de lui faire dire ou +proposer presque tout ce qu'il désire, et il +accueille la chose comme une découverte +venant d'elle, et il lui en donne tout le +crédit.</p> + +<p>»Eraste a beaucoup de goût pour la peinture. +L'autre jour il emmena Lætitia voir +une collection de tableaux.—Je vais quelquefois +faire visite à cet heureux couple. +Comme nous nous promenions, la semaine +dernière, dans la longue galerie, avant le +dîner: «J'ai mis de l'argent dans des peintures +dernièrement, dit Eraste. J'ai acheté +cette Vénus et cet Adonis purement sur +l'avis de Lætitia. Cela me coûte soixante +guinées, et ce matin on m'en a offert cent.» +Je me tournai vers Lætitia, et vis ses joues +briller de plaisir, pendant qu'elle lançait à +Eraste un regard, le plus tendre et le plus +aimant que j'aie jamais surpris.»</p> + +<p>Le contraste ne se fait pas attendre; en +voici qui auraient besoin d'être aveugles et +sourds:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span> +«Flavilla a épousé Tom Tawdry. Elle a +été séduite par son habit galonné et la riche +dragonne de son épée. Mais elle a la mortification +de voir Tom méprisé par toutes les +personnes honorables de son sexe. Tom n'a +rien à faire après dîner, qu'à décider s'il se +taillera les ongles dehors ou chez lui. Depuis +qu'il est marié, il n'a rien dit à Flavilla que +celle-ci n'ait pu entendre dire aussi bien par +sa femme de chambre. Néanmoins il prend +grand soin de maintenir l'autorité arrogante +et maussade d'un mari. Si Flavilla se permet +d'affirmer quoi que ce soit, Tom immédiatement +la contredit, avec un juron en guise +de préface, et un: «Ma chère, je dois vous +dire que vous débitez d'abominables sottises.» +Flavilla avait le cœur aussi bien +disposé pour toutes les tendresses de l'amour +que Lætitia; mais comme l'amour ne survit +pas longtemps à l'estime, il est difficile de +décider actuellement si c'est la haine ou le +mépris qui l'emporte dans l'esprit de la malheureuse +Flavilla pour celui avec lequel elle +est obligée de mener jusqu'au bout la vie.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span> +C'est toujours là qu'il en faut revenir, à +l'amour, à l'estime, à la confiance réciproque. +Quand on fait tout pour mériter ces sentiments +de son compagnon, ce n'est pas encore +assez: il faut tout faire pour les lui accorder. +Et il est, très malheureusement, des +natures pour qui le second effort est incomparablement +plus difficile que le premier.</p> + +<p>«Vous, femmes et mères, s'écrie Léon +Tolstoï, vous savez le bonheur de l'amour +pour l'époux, ce bonheur qui n'a point de fin, +qui ne se brise point comme tous les autres, +mais qui est l'aurore d'un bonheur nouveau, +l'amour pour l'enfant.»</p> + +<p>Et, comme c'est une dualité qui est l'unité +dans la famille, ce bonheur, que l'époux +donne, n'est pas moins vivement goûté par +lui. Se sentir aimé de celle qu'on aime, il +n'est point de félicité comparable dans la vie, +point de joie aussi pleine et délicieuse dont +soit capable notre cœur.</p> + +<p>Une précieuse prédisposition à cet amour +qui parfume et dore tout, c'est la bonté. +«L'homme bon, écrivait M. Guizot, trouve +<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span> +presque toujours que sa femme a raison; il +n'est pas enchanté quand il peut lui prouver +qu'elle a tort; il ne craint pas qu'on ait plus +d'esprit que lui, il a dans son cœur un trésor +dont il fait jouir tous ceux qui l'entourent, +sans que le fond s'épuise jamais.»</p> + +<p>De même la douceur qui, quand elle est +sincère, n'est que la plus aimable forme de +la bonté, «est l'arme la plus puissante des +femmes, et celles que le bonheur n'a pas favorisées +en peuvent surtout, dans une union +mal assortie, faire chaque jour l'expérience. +Quoi qu'il en coûte, il faut supporter avec +bonté, avec patience du moins, les défauts +ou les torts d'un mari, lui céder sans répugnance, +déférer à ses volontés. Jamais de +tels sacrifices ne sont entièrement perdus par +celle qui les fait. Si un mari est raisonnable +et bon, il aime à l'en dédommager; s'il ne +l'est pas, la douceur est encore le moyen le +plus efficace pour le ramener à son devoir; +elle triomphe tôt ou tard<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span> +Sir John Lubbock n'a pas d'autres conseils +à donner à l'un comme à l'autre des époux. +«Combien cette charité, qui supporte tout, +croit tout, espère tout, endure tout, serait +efficace, dit-il, pour adoucir et dissiper les +chagrins de la vie et ajouter au bonheur du +foyer domestique! Le foyer domestique assurément +peut être un hâvre de repos contre +les orages et les périls du monde. Mais pour +le rendre tel, il ne faut pas se contenter de +le parer de bonnes intentions, il faut le faire +brillant et joyeux.</p> + +<p>»Si notre vie est une vie de peine et de +souffrance, si le monde extérieur est froid et +lugubre, quel plaisir de revenir à l'ensoleillement +d'heureux visages et à la chaleur de +cœurs que nous aimons!»</p> + +<p>La puissance de l'amour,—je dis de +l'amour familial, calme, reposé, constant et +quotidien, non point de ces grands coups de +passion qui emportent comme un vent de +tempête et laissent retomber à plat,—n'est +ici nullement exagérée. Elle va bien plus +loin et n'a d'autre terme que l'héroïsme. +<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span> +C'est cet héroïsme que M. Georges Duruy a +voulu caractériser, lorsqu'il dit dans l'avant-propos +d'une de ses récentes nouvelles, <em>Victoire +d'âme</em>: «L'amour chez une femme +plus âgée que son mari ou que son amant, +chez une femme qui aime avec ses sens, tout +autant qu'avec son cœur, peut arriver à se +spiritualiser, à se <em>sublimer</em>, à prendre quelque +chose de si <em>maternel</em>, qu'il n'y a plus +place en lui pour rien de ce qui est seulement +suggestion de la chair. C'est le dernier terme +de l'amour, le plus haut.»</p> + +<p>Et en effet, si les termes de désintéressement +et d'abnégation laissent encore, quand +on les creuse jusqu'au fond, toucher le tuf de +l'amour de soi, on peut dire qu'une personne, +homme ou femme, n'en aime entièrement +une autre que lorsqu'elle rapporte à soi toutes +les joies et tout le bonheur de celle qu'elle +aime, et qu'elle n'y rapporte que cela. Ne +compter pour rien ses propres peines et ses +propres douleurs, ne sentir qu'à travers un +autre, mettre toute sa vie dans la vie de l'être +aimé, voilà l'amour dans sa plénitude et sa +<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span> +perfection. Bien peu, il est vrai, en sont possédés +à ce point; mais tout le monde peut le +concevoir et y aspirer.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">Le seul bien qui nous intéresse,<br /></div> +<div class="line">Crois-m'en, car je l'ai médité,<br /></div> +<div class="line">C'est le trésor de la tendresse<br /></div> +<div class="line">Plus humain que la vérité,<br /></div> +</div></div> + +<p>a dit un poète philosophe<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p> + +<p>Ce trésor de la tendresse, nous le portons +tous en nous. Mais, hélas! comme un vin généreux +s'aigrit dans un vaisseau impur, ce +trésor se tourne trop souvent en fléau et en +malédiction.</p> + +<p>«Qui sait aimer n'a jamais fait souffrir», +déclare un proverbe, rigoureusement vrai. +Mais que de gens aiment sans savoir aimer, +et font de leur amour un instrument à deux +tranchants avec lequel ils se déchirent eux-mêmes +en torturant ceux qu'ils aiment! Nous +ne reviendrons pas sur ce triste sujet; il suffit +de s'y être arrêté pendant un chapitre<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>. +<span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span> +Mais il était indispensable de le rappeler ici: +«la jalousie, le soupçon, le reproche sont les +sources les plus fécondes de désunion; l'indulgence +aimable, la confiance sans bornes, +rendent seuls durables les vrais attachements: +l'on n'est pas tenté de courir après le +bonheur, lorsque, sans efforts, on est assuré +de le trouver chez soi<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.»</p> + +<p>Les médecins ne sont pas moins explicites +et affirmatifs sur ce point que les moralistes.</p> + +<p>«La confiance, écrit le D<sup>r</sup> Debray, est la +pierre fondamentale sur laquelle repose l'édifice +du mariage. Si cette pierre manque, +l'édifice s'écroule et, avec lui, la tranquillité, +le bonheur.»</p> + +<p>Un poète a dit:</p> + +<p class="left5 font95">Aimer, c'est la moitié de vivre.</p> + +<p>Il le prenait, si je ne me trompe, au sens +mystique et religieux. Pour nous, aimer et +croire, c'est tout un. La jalousie, qui vit de +<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span> +soupçons et prend ses imaginations détestables +pour la réalité, est une déformation de +l'amour, et le pire ennemi du bonheur dans +la vie à deux. Les retours, les élans, les repentirs, +les larmes de regret, les embrassements +passionnés, qui coupent d'ordinaire +les accès de cette maladie noire, procurent +peut-être de fortes et inattendues jouissances, +mais ces emportements de l'esprit ou des +sens ne sont pas plus l'amour que l'intoxication +de l'alcool n'est une alimentation. D'ailleurs, +les plaies se cicatrisent mal sous ces +caresses, car, à la première fantaisie, les +mains qui les ont faites et qui cherchaient +à les fermer, s'acharneront, avec je ne sais +quelle âcre et douloureuse volupté, à les +rouvrir et à les multiplier.</p> + +<p>«Combien plus heureux ce ménage où le +cœur des époux est attiré par une confiance +réciproque, où la fusion des âmes existe, où +elles se penchent naturellement l'une vers +l'autre, comme deux vases dont le premier +renferme une liqueur qui est nécessaire au +second. Le mari, dans cette vie de confiance +<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span> +mutuelle, verse dans l'âme de la femme l'intelligence, +la lumière, la vigueur et le conseil; +la femme, de son côté, ombrage la tête +de son époux avec une couronne de fleurs +gracieuses; elle lui donne, comme un arbre +fécond, la fraîcheur et les fruits de l'âme aimante; +elle le dédommage des peines de la +vie, elle essuie ses larmes, elle glisse dans +ses veines une huile de joie et de bonheur<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>.»</p> + +<p>Et que l'on ne croie pas que cette source +bénie se tarit avec l'âge. Ecoutez plutôt encore +le même auteur, s'adressant à la femme +mariée depuis longtemps:</p> + +<p>«On dit que le vin est le lait des vieillards: +cette parole est encore plus vraie du +vin de l'affection. Vous devez avoir dans +votre cœur quelques gouttes de ce vieux +vin; vous devez en avoir en abondance pour +peu que vous ayez conservé celui de la jeunesse +et de l'âge mûr. Donnez-en tous les +jours une coupe remplie jusqu'au bord à +<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span> +votre mari, qui déjà succombe et dont le +front porte les traces de la fin de son automne +et du commencement de l'hiver.»</p> + +<p>«Aimer et croire», il n'est pas d'autre recette, +répétons-le, pour extraire de la vie à +deux tout le bonheur humain.</p> + +<h2 class="p4">CHAPITRE IX</h2> +<p><span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span></p> + +<h3>LE NERF DE LA GUERRE</h3> + +<p class="p2">Le nerf de la guerre est aussi le grand +ressort du ménage. Après nous être occupé +des conditions morales de la vie à deux, il +est temps d'aborder l'étude des conditions +matérielles dans lesquelles cette vie peut le +plus aisément se maintenir et se développer. +Nous n'écrivons pas pour une classe de la +société plutôt que pour une autre. Afin d'éviter +les redites, les doubles emplois et les divisions +qui grossiraient ce livre outre toute +mesure, c'est à la moyenne que nous nous +<span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span> +adressons d'ordinaire; mais les plus riches +comme les plus pauvres peuvent faire leur +profit de nos calculs et de nos conseils. C'est +à eux de les adapter à leur position sociale: +il n'y a là qu'une affaire de proportion.</p> + +<p>Il faut de l'argent pour vivre, peu ou prou. +Strictement, il en faut plus pour vivre à deux +que seul, bien que, dans la pratique, +l'homme célibataire dépense presque toujours +autant, si ce n'est plus, que l'homme +en ménage.</p> + +<p>Cet argent provient du patrimoine ou du +travail. Tantôt c'est le mari qui le possède +ou le gagne; tantôt la femme l'apporte en +dot; tantôt, et c'est le cas le plus fréquent, +la dot de la femme vient s'ajouter au capital ou +au revenu du mari. Il est donc naturel, prudent, +nécessaire même de supputer, avant le +mariage, les ressources qu'on peut arriver à +mettre en commun et de s'assurer si ces revenus +sont suffisants pour faire face aux nécessités +de la vie à deux. Nous renvoyons, +pour le fond de cette question, à ce que +nous en avons dit dans <em>Doit-on se marier?</em> +<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span> +Constatons seulement que si l'or est une chimere +dont il faut savoir se servir, comme le +chantait si bien Scribe, l'art de s'en servir +sans danger n'est pas commun, et qu'en +tout cas cette chimère, en dépit des facilités +qu'elle apporte à l'existence, ne fait pourtant +point le bonheur.</p> + +<p>Dans l'épopée finnoise, <em>le Kalevala</em>, Ilmarinnen, +le forgeron divin, forge une fiancée +d'or et d'argent pour Weinamoinen. Celui-ci, +content d'abord d'avoir une femme si +riche, la trouve bientôt intolérablement +froide, car, malgré feux et fourrures, chaque +fois qu'il la touche, elle le glace.</p> + +<p>Pour être vieille, l'allégorie ne manque +pas encore d'actualité.</p> + +<p>«Sous Louis XIV, une bourgeoise de Paris, +ayant de vingt à trente mille livres de +dot, épousait un avocat. Avec trente-cinq à +quarante mille livres, elle devenait la femme +d'un trésorier de France. Si sa dot s'élevait +de quarante-cinq à soixante-quinze mille +livres, on la mariait à un conseiller au Parlement. +Apportait-elle de deux cent à six +<span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span> +cent mille livres, elle pouvait prétendre à un +gentilhomme titré<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.»</p> + +<p>Les chiffres ne sont plus les mêmes, non +plus que les désignations des positions sociales; +mais, en fait de prétentions dans les +alliances, les choses n'ont guère changé, que +je sache. Du reste, il ne m'est pas prouvé,—au +contraire—que ces trocs d'une dot contre +une position ou un titre aient jamais assuré +des unions heureuses, pas plus sous l'ancien +régime que sous le nouveau.</p> + +<p>C'est pourquoi je partage l'avis de l'Anglais +Henry Taylor, qui écrivait dans un petit +livre fort sensé, intitulé: <em>Notes from Life</em>: +«Eu égard à la quantité de choses dont le +concours est requis pour faire un bon mari +et un heureux ménage, le père risque d'imposer +de cruelles limites au choix de sa fille, +lorsqu'il ajoute la richesse aux qualités nécessaires +au prétendant. Même les mariages +pauvres faits par l'imprévoyance ont moins +<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span> +de chances de finir mal que les mariages +riches faits par la contrainte.»</p> + +<p>Seulement cette exigence vient aussi souvent, +sinon plus, du côté du garçon que du +côté de la fille, et elle est alors encore plus à +blâmer. Tout homme qui, par son travail ou +sa fortune propre, est à même de vivre convenablement +dans le milieu social où il évolue, +et qui recule devant le mariage parce qu'il a +peur d'imposer des privations à sa femme et +à ses enfants, est un égoïste qui ne craint, à +vrai dire, que pour la satisfaction de ses +goûts<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p> + +<p>L'union contractée, que les ressources +soient petites ou grandes,—«c'est un point +délicat et sur lequel les avis seront longtemps +partagés, que celui de savoir si, dans +un ménage bien réglé, la bourse doit être +commune et la clef du secrétaire en double +partie.»</p> + +<p>Le <em>Code conjugal</em>, qui pose la question, la +résout ainsi: «Certes, il n'appartient pas à +<span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span> +la femme de s'ingérer dans la question des +revenus communs, et il y aurait folie à elle +d'avoir une telle prétention; mais il est naturel +qu'elle participe à tous les avantages que +procure la fortune. Dans la plupart des ménages +parisiens, le mari alloue à sa femme +une somme fixe pour sa toilette et sa dépense +particulière. Rien ne nous semble moins +convenable. Une femme, obligée d'attendre +la fin du mois pour toucher ses appointements, +ses gages, ne se trouve pas obligée à +plus d'économie, et se voit parfois contrainte +d'ajourner le mémoire d'une couturière, +d'une modiste, d'un bijoutier. C'est en confiant +sans réserve à sa femme la garde entière +de la fortune commune, qu'on l'intéresse +à n'en user qu'avec sagesse et économie.</p> + +<p>»Quant à ces maris, comme on en voit +trop, refusant à leurs femmes les moyens de +paraître ainsi qu'il convient à leur état dans +le monde; grondant, criant misère à tout +propos, nous n'en parlerons pas. C'est une +mauvaise économie que celle qui met une +<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span> +femme aux prises entre la coquetterie et la +sagesse. Le bonhomme Platon écrivait, il y +a quelque mille ans: «Il semble que l'or et +la vertu soient placés des deux côtés d'une +balance, et qu'on ne puisse ajouter au poids +du premier sans que l'autre devienne au +même instant plus léger.»</p> + +<p>Voilà qui est bien, et nous n'allons pas +contre la justesse de ces observations. Nous +ne saurions cependant admettre comme absolu +le verdict qu'Horace Raisson porte contre +le système qui consiste à ouvrir à la femme, +sur le budget commun, un crédit mensuel +proportionné au revenu des époux et aux besoins +de la maison. Elle sait au juste sur +quoi elle peut compter, et c'est à elle à ne +pas se mettre dans le cas que redoute l'auteur +du <em>Code conjugal</em>, cas fâcheux assurément, +mais qui l'est moins encore que la tentation +de puiser les yeux fermés dans la +bourse commune, et peut-être finalement de +l'épuiser.</p> + +<p>Cela n'implique, d'ailleurs, ni défiance, ni +mauvaise volonté, ni gestion arbitraire de la +<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span> +part du mari. C'est une simple règle posée +d'un mutuel accord, et qui n'empêche en aucune +façon les deux époux d'avoir la plus +parfaite unité de vues, de bourse et d'intérêts. +On s'engage, après mûre considération, +à ne dépenser, pour l'entretien courant de la +maison et les articles de toilette, qu'une +somme déterminée. C'est prudence et raison +que d'agir ainsi.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">Femme mariée doit être simple,<br /></div> +<div class="line">Et porter la guimpe,<br /></div> +</div></div> + +<p>dit un proverbe du quinzième siècle. La +guimpe change de forme et de nom avec les +temps et les modes. Mais ce qui ne change +pas, c'est le précepte de simplicité donné +dans ces vers naïfs. Nous ne voulons pas dire +que la femme mariée ne doive pas se mettre +suivant sa fortune, son rang, les convenances +et les habitudes du monde dans lequel elle +vit; mais elle doit toujours conserver cette +simplicité relative qui distingue la femme +d'intérieur, la mère de famille de celles pour +<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span> +qui la vie n'a d'autres obligations que leurs +caprices et leurs plaisirs.</p> + +<p>«L'économie domestique n'est pas une +vertu brillante, disait Mercier, mais elle compose +une vertu solide, et une des plus belles +que je connaisse. Elle est le fondement des +maisons, ainsi que des grands établissements: +ce sont les racines obscures qui nourrissent +les pompeux feuillages de ces arbres qui portent +leur front dans la nue. La misère est une +source continuelle de soucis rongeurs, d'inquiétudes, +de peines d'esprit, d'insomnies +cruelles: elle est conseillère de plusieurs +actions basses et iniques. L'économie, qui +chasse tous ces tourments, qui nous met à +couvert de ces épines, est tout à la fois et le +soutien consolant de notre vie, et la sauvegarde +de notre vertu; c'est un doux oreiller +où nous sommeillons sans crainte de l'avenir, +toujours obscur. L'économie enfin est la +vertu la plus utile à la génération qui doit +succéder: elle embrasse donc deux âges à la +fois: privilège qui n'appartient guère qu'à +elle.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span> +Sans s'élever à des considérations si élevées, +ni surtout à une langue si fleurie, +un autre moraliste de la même époque<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a> +s'exprime ainsi:</p> + +<p>«L'avarice et la prodigalité sont deux +extrêmes, entre lesquels se trouve une sage +économie. Vous sentez que cette économie +est toujours relative au rang que l'on occupe. +Il faut toujours tenir un état conforme +à son rang; mais quand vous outrez ce qu'il +demande, vous vous ruinez, sans que personne +vous en sache gré. Il en est de même +de celui qui ne met aucun ordre dans sa maison; +il peut être perpétuellement trompé par +ses domestiques; et ce qu'on lui vole est +perdu pour lui, sans qu'il s'en fasse honneur. +Ainsi, plus la place que l'on occupe +exige que l'on ait de domestiques, plus il +faut les assujettir à une règle exacte, et les +maintenir avec fermeté.»</p> + +<p>Tous ces conseils s'adressent autant à +l'homme qu'à la femme. Il en est de même +<span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span> +de ce passage, que nous empruntons à Henry +Taylor:</p> + +<p>«L'art de vivre à l'aise consiste à régler +son genre de vie d'un cran au dessous de +ses moyens. Le confort et la jouissance dépendent +plus de la facilité dans les détails de +la dépense que d'un degré de plus ou de +moins dans le genre de vie que l'on mène; +et, chose qui a encore une bien autre importance, +l'esprit est moins obsédé de questions +d'argent.</p> + +<p>«Gardez-vous d'associer faussement dans +votre esprit le plaisir avec la dépense,—de +vous dire que, puisque le plaisir peut s'acheter +avec de l'argent, l'argent ne saurait se +dépenser sans procurer de plaisir.»</p> + +<p>Le proverbe qu'on répète encore dans certaines +de nos provinces:</p> + +<p class="left5 font95">Assez n'y a si trop n'y a,</p> + +<p>ne signifie pas qu'il faut en avoir trop pour +en avoir assez, mais bien qu'on n'en aura +assez qu'autant qu'on mettra, quelle que soit +<span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span> +d'ailleurs la chose à consommer, un surplus +en réserve, ne serait-ce que pour se convaincre +soi-même que, si l'on peut encore désirer +au delà, ce qu'on a suffit réellement. En un +mot, il faut se contenter non pas de ce qu'on +a, mais d'un peu moins qu'on a.</p> + +<p>Notre proverbe est donc d'un degré plus +sage que celui de G. Meurier:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">Il faut prendre le pot au feu<br /></div> +<div class="line">Selon son estat et revenu,<br /></div> +<div class="line">Et qui guères n'a despendre peu.<br /></div> +</div></div> + +<p>Charron a traité le sujet dans une page remarquable, +que je demande la permission de +rapporter.</p> + +<p>«Les préceptes et advis de mesnagerie +principaux sont ceux-cy: 1. Acheter et despendre +toutes choses en temps et saison, +elles sont meilleures et à meilleur prix. +2. Garder que les choses qui sont en la +maison ne se gastent et perissent, ou se perdent +et s'emportent, cecy est principalement +à la femme: à laquelle Aristote donne par +preciput ceste authorité et ce soin. 3. Pourvoir +<span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span> +premierement et principalement à ces +trois, Necessité, Netteté, Ordre: et puis s'il +y a moyen, l'on advisera à ces trois autres +(mais les Sages ne s'en donneront pas grand +peine: <em>non ampliter sed munditer convivium: +plus salis quam sumptus</em>) Abondance, +pompe et parade, exquise et riche façon. Le +contraire se pratique souvent aux bonnes +maisons, où il y aura licts garnis de soye, +pourfilez d'or, et n'y aura qu'une couverture +simple en hyver, sans aucune commodité de +ce qui est le plus necessaire. Ainsi de tout le +reste.</p> + +<p>»Regler sa despense: ce qui se fait en +ostant la superfluë, sans faillir à la necessite, +devoir et bienseance: un ducat en la +bourse fait plus d'honneur que dix mal despendus, +disait quelqu'un. Puis, mais c'est +l'industrie et la suflisanse, faire mesme despense +à moindre frais, et sur tout ne despendre +jamais sur le gain advenir et esperé.</p> + +<p>»Avoir le soin et l'œil sur tout: la vigilance +et présence du maistre, dit le proverbe, +engraisse le cheval et la terre. Mais pour le +<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span> +moins le maistre et la maistresse doivent +celer leur ignorance et insuffisance aux +affaires de la maison, et encores plus leur +nonchalance, faisant mine de s'y entendre +et d'y penser: car si les officiers et valets +voyent que l'on ne s'en soucie, ils en feront +de belles.»</p> + +<p>On le voit, la sagesse ne vieillit point. Elle +était la même au temps des <em>Œconomiques</em> +qu'au seizième siècle; elle est la même encore +aujourd'hui.</p> + +<p>L'administration générale de la fortune, le +placement des fonds, les dépenses extérieures +que l'homme est amené à faire par +ses affaires ou ses distractions, ne nous occuperont +pas ici. Ce que nous avons à en dire, +et nous ne voulons en dire que peu, trouvera +place au chapitre suivant. Mais, dans l'organisation +intime de la vie à deux, dans le +fonctionnement de cet organisme délicat +dont le cœur est au foyer, la femme joue un +si grand rôle, la façon dont elle emploie l'argent +qu'elle a entre les mains a des conséquences +telles, non seulement sur le bien-être, +<span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span> +mais aussi sur le bonheur des deux +époux, qu'il nous faut forcément entrer dans +quelques détails. Nous les emprunterons à +un livre oublié, œuvre de deux dames qui y +ont enseigné en bons termes et avec toute la +lucidité du bon sens, le résultat de leur expérience. +En voici le titre tout au long: <em>Manuel +complet de la Maîtresse de maison et de la +parfaite Ménagère, ou Guide pratique pour +la gestion d'une maison à la ville et à la +campagne, contenant les moyens d'y maintenir +le bon ordre et d'y établir l'abondance</em>. +Par madame Gacon-Dufour. Seconde +édition, mise dans un nouvel ordre et très +augmentée par madame Celnart. Paris, +Roret, 1828; 1 vol. in-16.</p> + +<p>Tout, à peu près, est prévu dans les réflexions +générales dont ces dames font précéder +les instructions qu'elles donnent pour +les divers soins du ménage, et nous croyons +ne pouvoir mieux faire, malgré la longueur +de la citation, que de les offrir à méditer.</p> + +<p>«<em>Ce n'est pas assez de faire le bien</em>, dit +un livre de piété fort connu, <em>il faut le bien</em> +<span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span> +<em>faire</em>. Cette maxime toujours utile est indispensable +en ménage, où tout doit être exécuté +avec une méthode, un ordre constant. +La première chose à faire est donc un sage +calcul de ses moyens pécuniaires, une sage +distribution de leurs produits, un invariable +emploi de ses instans; la seconde est l'observation +des règles que l'on s'est prescrites.</p> + +<p>»De concert avec son époux, la maîtresse +de maison commencera par calculer ses revenus +et ses dépenses: elle verra ce qu'il +faut pour le loyer, le mobilier et son entretien, +le chauffage, l'éclairage, les domestiques; +elle allouera les frais des vêtemens, de +la nourriture ordinaire, et les dépenses extraordinaires +qu'elle pourra avoir à faire dans +ce genre: ceux du blanchissage l'occuperont +ensuite. Il est bon de subdiviser pour éviter +l'erreur, et de dire, tant pour le mari, tant +pour la femme, pour chaque enfant, etc. Elle +songera ensuite aux menues dépenses qui +s'attacheront spécialement à son état dans le +monde et à celui de son époux, comme +voyages, ports de lettres, réceptions, cadeaux, +<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span> +abonnements aux journaux, achats de livres, +frais d'éducation, etc.; il faut toujours prévoir +et même laisser un léger compte ouvert +pour les dépenses imprévues, comme le remplacement +d'objets perdus, cassés, la réparation +de divers accidens, les soins qu'exigent +de légères indispositions et autres choses +semblables. Par là, on s'épargne à la fois et +ces lamentations, ces regrets prolongés lorsqu'arrivent +quelques-unes de ces contrariétés, +et cette économie mal entendue qui, +pour épargner le remplacement d'une vitre +brisée, laisse pénétrer dans les appartemens +une humidité nuisible, malsaine, qui gâte +les meubles, occasionne des rhumes fatigans, +dangereux peut-être... M. Say, dans +ses <em>Principes d'Économie politique</em>, cite +une famille de villageois ruinée pour avoir +omis de mettre un loquet à une porte, qu'on +se contentait de fermer au moyen d'une cheville +de bois. Un porc, sur lequel ils comptaient +pour payer leur terme, s'échappa par +la porte mal fermée; en courant inutilement +après, le fermier gagna une fluxion de poitrine; +<span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span> +cette maladie acheva de le mettre à la +misère, et ses meubles furent saisis par les +huissiers. On sent comment, dans chaque +ménage, des causes semblables peuvent produire +de semblables effets.</p> + +<p>»Ce n'est pas assez d'avoir assigné pour +chaque dépense, d'avoir songé même aux +frais imprévus; il faut encore, il faut indispensablement +s'arranger de manière à mettre +de côté une partie de son revenu de chaque +année. Si l'on n'avait point d'enfans, il serait +bon de prendre cette précaution pour se +prémunir contre les pertes, les maladies: +jugez si l'on peut s'en dispenser lorsqu'on a +une nombreuse famille, qu'il faut élever, +pourvoir selon son état?... L'obligation +d'économiser devient encore plus urgente, +si la grande partie, si la totalité de vos revenus +dépend d'une place que mille circonstances +peuvent subitement vous ôter...</p> + +<p>»Il est encore une résolution que doit +prendre une maîtresse de maison, sans se +permettre une seule fois de l'oublier, c'est +de payer comptant tout ce qu'elle achète, +<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span> +pour sa toilette surtout: les besoins du luxe +sont, dans l'état actuel de nos mœurs, si bien +mêlés aux besoins de la nécessité, ils sont si +décevans, si variés, il est si facile de se +laisser entraîner, qu'il faut se prémunir +contre l'occasion, contre soi-même. Remet-on +à payer plus tard, on achète avec facilité +à mesure que les circonstances, l'attrait, la +fantaisie excitent; on ne songe plus au paiement; +les emplettes s'accumulent, les mémoires +s'enflent, et l'instant de les acquitter +est l'instant des troubles, des querelles, de la +gêne. S'acquitte-t-on, au contraire, à mesure +qu'on achète, on sent la valeur de l'argent, +on retranche sur ce que sollicite l'occasion, +on refuse à la fantaisie. Fait-on une dépense +déraisonnable, l'aisance de son intérieur, les +besoins de son mari, de ses enfans, qui +souffrent de cette capricieuse emplette, donnent +une forte leçon dont on se souvient à +l'avenir. Du reste, quelque frivole que l'on +soit, on voit avec regret cet échange d'une +forte somme contre les brillantes bagatelles +de la mode; et je suis persuadée que nos +<span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span> +plus prodigues élégantes dissiperaient une +fois moins d'argent si l'habitude de payer +tout de suite leur permettait de réfléchir.</p> + +<p>«Ces points convenus, la maîtresse de +maison aura un livre ouvert qui portera les +sommes allouées pour chacune des dépenses +mentionnées plus haut: elle écrira régulièrement +les détails journaliers de chacune de +ces dépenses; l'addition en sera faite chaque +mois, et la récapitulation générale à la fin de +l'année, afin de juger si l'ordre adopté dans +la maison excède l'allocation des fonds; si, au +contraire, l'allocation excède, ou si l'un et +l'autre marchent également. On sent que, +dans le premier cas, une réforme est urgente; +que, dans le second, il faut attendre, avant +d'augmenter sa dépense, que l'expérience de +l'année suivante, de plusieurs années même, +ait renouvelé cet excédent, car on ne saurait +trop se précautionner contre les chances +fâcheuses du sort et l'entraînement de la +vanité... L'habitude d'un surcroît de dépense +se prend bien vite, se quitte difficilement, et +de courts succès engendrent de longs revers.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span> +Un des chapitres les plus importants dans +les fonctions de la maîtresse de maison est +celui de la table ou de la nourriture.</p> + +<p class="left5 font95">Viande et boisson perdition de maison,</p> + +<p>déclare, non sans quelque vérité, un dicton +populaire. Il faut pourtant boire et manger. +La manière dont on le fait a même une grande +influence sur l'agrément des rapports entre +les deux époux, outre qu'elle intéresse au plus +haut degré les finances du ménage. Voyons +donc ce que disent mesdames Gacon-Dufour +et Celnart sur un sujet où la femme est maîtresse +absolue, agissant sans autre contrôle +que la satisfaction ou le mécontentement +gastronomique de son mari.</p> + +<p>«La maîtresse de maison doit considérer +la nourriture sous le triple rapport de la santé, +du plaisir et de l'économie...</p> + +<p>»Son premier soin sera de fixer des heures +invariables pour les repas, d'après l'état de +son mari et les habitudes reçues... Les heures +une fois adoptées d'après les convenances +<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span> +de votre intérieur, que rien ne puisse les +déranger, car si la domestique pense qu'on +attendra, elle retardera ensuite; ou si elle est +exacte et que vous ne le soyez pas, les ragoûts +seront brûlés, les sauces tournées; on emploiera +beaucoup plus de combustible, et il +coûtera davantage pour manger un mauvais +dîner. Que la règle de vos repas ait donc, en +quelque sorte, force de loi; n'attendez jamais +ni personne de la maison, ni convives invités; +qu'on en soit bien persuadé, et que si l'on a +besoin de faire avancer ou retarder l'heure +des repas, on vous en prévienne à l'avance, +afin que les préparatifs soient faits en conséquence +et que les mets n'en souffrent pas. +Outre l'ordre du temps du repas, la bonne +ménagère veillera à l'ordre de leur composition...» +Elle profitera «de la saison pour +que sa table soit variée d'une manière agréable. +Ce soin la dispensera de la recherche dans +les assaisonnemens, témoignera de son attention +pour le bien-être de son époux, et lui +deviendra en très peu de temps chose si +facile, qu'elle ne s'en apercevra même pas.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span> +»Les détails de la nourriture sont extrêmement +multipliés, et cependant il faut tous +les connaître... Pour y parvenir, il faut payer +chaque mois le boulanger, le boucher, l'épicier, +le charcutier, s'il y a lieu; porter leurs +comptes sur le grand livre de dépenses, et +avoir un autre petit livre sur lequel on inscrira +chaque jour tout ce qui s'achètera pour +la table; on en fera le relevé chaque semaine, +et au bout du mois, additionnant les calculs +des quatre semaines, on portera le total sur +le grand livre...» On verra de cette façon «si +la dépense est égale d'un mois à l'autre: on +se rendra compte des motifs, des circonstances +qui ont pu la diminuer ou l'accroître, +et on ne dira jamais, comme trop de femmes: +<em>Je ne sais pas comment cela se fait</em>.</p> + +<p>»Quelque fortune qu'ait la maîtresse de +maison, quelque confiance qu'elle ait en ses +domestiques, elle ne se contentera pas de +commander les repas d'après ce qui a été dit +précédemment; elle veillera à ce que les +provisions journalières soient faites de bonne +heure, afin de mieux choisir et de payer +<span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span> +moins cher; elle examinera si le poids est +juste, si les objets sont de bonne qualité; elle +les fera disposer de la manière la plus avantageuse +pour la garde, dans l'office de cuisine +ou dans le garde-manger...» Elle prendra +soin qu'aucun gaspillage ne se produise, que +rien ne se perde et qu'on tire parti de tout. +Légères économies, dira-t-on. «J'en conviens; +mais nulle économie répétée n'est à dédaigner. +<em>Les grandes économies du ménage</em>, +dit M. Ch. Dupin, <em>portent toujours sur les +objets à bon marché</em>...»</p> + +<p>L'art de conserver les substances alimentaires +procurera à la bonne ménagère +d'agréables et profitables économies. «Par là, +elle se dispensera des frais de détail, toujours +coûteux; elle épargnera la peine et le temps +de ses domestiques, et, tout en exigeant +moins, elle en retirera plus; car une domestique +que l'on ne charge pas d'une multitude +de commissions, de courses, de petits achats +mal entendus, ayant beaucoup de temps de +reste, peut en donner une partie au raccommodage +du linge de cuisine, à la filature, etc... +<span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span> +Survient-il à dîner quelques personnes que +l'on n'attendait pas? on n'est point forcé de +courir chez le traiteur; les provisions sont +sous la main: que de fatigue, d'impatience, +de frais et d'ennuis sont épargnés!...»</p> + +<p>L'impartialité nous force à dire ici que +nous avons entendu des personnes fort compétentes +vanter le système contraire, et +assurer que, malgré la surveillance la plus +active, les approvisionnements amènent forcément +le gaspillage. <em>Provisions</em>, <em>profusion</em>, +voilà leur mot d'ordre. Nous ne nous sentons +point en état de prendre parti, mais nous +croyons, sans malice, que, l'un et l'autre +système, suivant les circonstances et celles +qui les appliquent, sont fort bons. C'est le cas +de répéter une fois de plus le proverbe +anglais: Rien ne réussit comme le succès.</p> + +<p>«De toutes les économies mal entendues +dont la maîtresse de maison doit se défendre, +une des plus pernicieuses est celle qui aboutit +au manque d'éclairage. Faute d'y voir on +perd du temps, on casse les objets, on se +heurte souvent d'une manière dangereuse. +<span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span> +Si dans la nuit on se trouve subitement +réveillé par quelque accident, les secours +sont lens, et souvent même inefficaces, par +cette raison. La ménagère doit donc établir +un éclairage constant, suffisant, approprié aux +divers endroits de la maison, aux différentes +heures et occupations. Elle doit en ce genre +avoir des provisions, les distribuer avec +ordre, et surtout veiller à ce que tous les +ustensiles soient tenus dans la plus grande +propreté.»</p> + +<p>Le chauffage, les approvisionnements et +l'aménagement des combustibles, donnent +lieu à des observations analogues.</p> + +<p>Pour ce qui est du linge, il faut que la +maîtresse de maison n'en ait ni trop, ni trop +peu. «Trop, il jaunit sans servir, encombre +les armoires, et c'est de l'argent inerte qui +pourrait avoir un produit avantageux. Pas +assez est peut-être pis encore: on n'a pas le +temps de l'arranger, de le raccommoder convenablement; +la nécessité des autres dépenses +fait ajourner celle-ci; le linge s'altère de +plus en plus, s'use bientôt tout à fait: il +<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span> +faut des frais extraordinaires pour le renouveler. +Si on ne le peut, l'esprit de désordre +s'introduit dans la maison...</p> + +<p>«Une chose indispensable, c'est de placer +le linge à votre usage, ainsi que vos vêtemens, +le linge et les habits de votre mari, +de vos enfans, à portée de la chambre de +chacun. Cette seule précaution épargne beaucoup +de perte de temps, de confusion et +d'ennui...</p> + +<p>»Tout le linge en général, et principalement +les serviettes, doit être longtemps +reprisé avec soin; mais il arrive un certain +point où il n'est plus susceptible d'être raccommodé; +alors le temps énorme qu'on +emploie à sa réparation est un temps perdu. +Quand le linge est ce que l'on appelle <em>élimé</em>, +choisissez ce qu'il peut y avoir de bon dans +les coins pour l'usage de vos enfants, ou pour +mettre des pièces à celui qu'on peut raccommoder +encore, et que le reste soit en réserve +pour les cas de maladie... Chacun voit combien +il est ennuyeusement onéreux d'employer +beaucoup de temps, de payer de nombreuses +<span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span> +journées d'ouvrières pour raccommoder +du linge qui revient du blanchissage +tout aussi mauvais qu'avant d'y aller. Voilà, +s'il en fut jamais, une économie mal entendue...</p> + +<p>»Un état détaillé du linge, qui en marque +le nombre, les diverses qualités, la date, le +degré de bonté et d'usage, doit se trouver +dans chaque armoire, et se vérifier tous les +trois mois. Grâce à cette habitude, vous +saurez à point nommé la quantité de linge +qui s'approche plus ou moins de la réforme...</p> + +<p>»Il en est des habits comme de tout le +reste; dit madame Pariset dans ses <em>Lettres +sur l'Economie domestique</em>, «c'est l'arrangement +et la propreté qui conservent tout, +l'on a remarqué que les femmes les moins +riches et qui dépensent le moins pour leur +toilette sont souvent les mieux mises.» La +nécessité de conserver ce qu'elles ne peuvent +renouveler que rarement, l'habitude de +l'ordre qu'inspire et facilite en général une +fortune médiocre, voilà les raisons de cet +avantage, qui surprend au premier abord.» +<span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span> +Ajoutons-y le bon goût, que les richesses ne +donnent pas.</p> + +<p>«Attendez pour adopter quelque mode, +qu'elle se soit établie, et lorsqu'elle est +d'une nature ridicule, attendez que l'usage +général en ait presque fait une loi, car il +arrive que ces modes grotesques ne durent +qu'un mois, et qu'ensuite il est impossible de +se servir de choses qui ont coûté fort cher. +Au reste, gardez-vous de la manie de faire et +de refaire sans cesse vos bonnets, vos fichus: +comme la mode et la fantaisie varient continuellement, +le temps s'use, l'étoffe disparaît +dans ces mutations puériles, qui entraînent +beaucoup de peines, de dépenses, font négliger +le soin du ménage, et, en déplaisant avec +raison au mari, amènent souvent l'humeur +et la discorde. De plus, les petites filles prennent +ce goût et, femmes, restent toujours de +grandes enfants jouant à la poupée...</p> + +<p>»Quant aux emplettes des vêtemens, le +temps en est à peu près fixé à chaque saison, +afin d'avoir des choses plus nouvelles. Il +importe de se garder des bons marchés, des +<span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span> +choses passées de mode, puisque la mise +d'une femme ne vaut que par la grâce et la +fraîcheur. Mais il faut avant tout consulter +les circonstances qui peuvent se rencontrer, +comme les frais d'une maladie, un retard de +paiement, une perte quelconque. C'est alors +sur l'habillement, et surtout sur sa toilette +personnelle que la maîtresse de maison doit +faire porter la réduction nécessaire; son premier +devoir comme son premier plaisir étant +le bien-être continuel de son intérieur. +Alors son mari ne s'apercevra point du sacrifice, +ou s'il s'en aperçoit, ce sera pour chérir +encore plus sa compagne...»</p> + +<p>Tout le chapitre <span class="smcap">XIX</span> serait à citer. «Je +n'ai, dit l'auteur, cessé jusqu'ici de prêcher +l'ordre, et la régularité en est l'âme. Fixez +le temps du sommeil pour chaque personne +de votre maison; les femmes doivent dormir +un peu plus que les hommes, et les +enfants plus que les femmes. Que chez +vous, en été, on se couche à dix heures et +qu'on se lève à six, et pendant l'hiver à onze +heures et à sept. Les domestiques doivent se +<span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span> +coucher un peu après et se lever avant. +Pour éviter toute discussion et tout prétexte +à cet égard, mettez un réveille-matin dans +leurs chambres...</p> + +<p>«Dès que vous serez levée, vous ferez +préparer le cabinet, l'atelier, le laboratoire +de votre mari, en un mot la pièce où il doit +s'occuper; si un emploi quelconque l'appelle +à bonne heure dehors, vous veillerez à ce +qu'il prenne quelque chose de chaud. Donnez +ensuite un coup d'œil à toute la maison; +voyez si la cuisine est propre; examinez les +restes et le parti qu'on en peut tirer, ordonnez +les repas du jour: veillez à faire nettoyer +et préparer les chambres; tandis qu'on fera +la vôtre, occupez-vous à mettre en ordre les +comptes de la veille... Si vous avez de jeunes +enfans, à l'heure déterminée pour leur lever, +passez avec la bonne dans leur chambre, +veillez à ce qu'on les habille, qu'on les +peigne proprement, ou bien occupez-vous de +ces soins, si doux pour une mère... Sachez +toujours ce qu'ils font, même lorsqu'ils +s'amusent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span> +«... Ne laissez jamais la moindre dépense +arriérée, même celle des ports de lettres chez +le portier; fixez le temps que vous emploierez +à l'éducation de vos enfans, et cela +d'après leur âge, leur sexe, votre état. Si +vous êtes seule, tout en vous occupant d'ouvrages +à l'aiguille, nécessaires au bien-être +de la maison, cultivez votre mémoire, exercez +votre imagination sur quelque sujet littéraire, +votre jugement sur quelque trait +d'histoire; tâchez de pouvoir vous dire chaque +jour: «Je n'ai pas perdu un moment +pour les autres et pour moi-même.»</p> + +<p>«... Passez à vous distraire le temps qui +suit immédiatement le repas, et fixez l'emploi +habituel de vos soirées selon qu'il conviendra +à votre mari. Tâchez d'y mettre un +peu de variété; qu'il y ait chaque semaine +une soirée pour aller au dehors, une pour se +réunir entre amis, ou recevoir, si c'est votre +usage; une autre pour la lecture, une autre +pour les correspondances de politesse et +d'amitié, etc.; toutes choses que vos goûts et +votre position doivent nécessairement varier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span> +»Fixez également les époques où vous +paierez vos domestiques, soit chaque année, +soit tous les six ou trois mois (ou tous les +mois), comme il leur conviendra... Ne manquez +jamais à leur donner leur argent au +jour convenu, car, faute de cela, ils seront +négligens et d'une arrogance outrageante... +Parlez-leur avec bonté, mais ne les entretenez +point pour vous-même; gardez-vous de +ces moments d'épanchemens, où, malgré +soi, on parle de ce qui intéresse: c'est le commencement +de l'empire d'un domestique, ou +tout au moins d'une familiarité qui finira par +devenir insupportable, et à laquelle plus tard +vous ne pourrez plus vous opposer... Fixez +le temps qu'ils peuvent donner au maintien +de leurs propres affaires; qu'ils aient le dimanche +quelques heures de promenade ou +de récréation. A l'occasion du premier de +l'an et de votre fête, ainsi que de celle de +votre mari, qu'ils aient une gratification, +donnez-leur aussi quelques-uns des restes de +vos vêtemens, mais qu'ils ne s'en fassent +jamais un droit. Faire fréquemment et sans +<span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span> +motif des cadeaux à ses domestiques, est +leur inspirer cent fois plus d'exigence que +de gratitude. Ne souffrez point qu'ils s'arrogent +le droit de punir vos enfans; qu'ils +soient pleinement convaincus qu'ils seront +congédiés dès qu'ils les frapperont.</p> + +<p>«Quelque habileté qu'ait une domestique, +si vous suspectez sa fidélité, il faut la congédier +sans balancer, parce que c'est un vrai +supplice de vivre avec quelqu'un dont on se +défie. Vainement vous ôteriez vos clefs, +vous prendriez toutes les précautions imaginables, +elle trouverait à chaque instant le +moyen de mettre votre vigilance en défaut; +et, du reste, ces soins continuels sont bien +la chose la plus ennuyeuse et la plus pénible. +Le manque de mœurs ne doit trouver non +plus aucune indulgence auprès de vous. +Pour la malpropreté, l'humeur, la négligence, +vous pourrez faire plusieurs représentations +et fixer le temps que vous accordez +pour que l'on se corrige de ces défauts; +mais au bout du temps prescrit, s'il n'y a +point d'amendement, avertissez que vous ne +<span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span> +pouvez plus les souffrir. Quant à l'impertinence, +quelle que soit la douceur que l'on +trouve à pardonner, vous êtes forcée de ne la +point tolérer, car on vous ferait ensuite la +loi. Les domestiques sont comme les enfans, +ce n'est qu'en montrant de la fermeté que +l'on acquiert le droit d'avoir de la douceur. +Pour tous les autres travers, l'oubli, l'étourderie, +montrez-vous patiente, indulgente; +au surplus, qu'en toute occasion on voie +qu'il vous en coûte de gronder; acquittez-vous-en +le plus brièvement possible. Si vous +avez de l'humeur, gardez-vous de la passer +sur vos domestiques, vous paieriez cet instant +de pitoyable satisfaction par leur manque +d'égards, d'attachement, d'obéissance même, +car il est avéré que plus on crie, plus on +exige, et moins on est obéi...</p> + +<p>»Ne souffrez pas que vos domestiques demeurent +dans une inaction absolue, même +en dehors de leur service; engagez-les à lire +de bons livres, à raccommoder leurs effets, à +soigner leurs affaires; opposez-vous aussi aux +commérages et surtout gardez-vous d'imiter +<span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span> +la plupart des maîtres qui, pour se débarrasser +du bruit des enfans, les envoient le soir +à la cuisine, c'est-à-dire à l'école des caquets, +de la sottise, et c'est encore le moindre +mal.</p> + +<p>»... Si vous connaissez le prix du temps, +que vous chérissiez la propreté; que, juste +et bonne, vous ne vous emportiez jamais sans +cause et ne le fassiez en quelque sorte que +malgré vous; si vous prenez garde à tout, et +tirez parti de toutes choses, que vous gouverniez +sagement votre maison, soyez sûre que +vos domestiques seront laborieux, propres, +dociles, économes, reconnaissans; ils vieilliront +chez vous, feront partie de la famille +et contribueront plus qu'on ne pense au bien-être +de votre intérieur.</p> + +<p>»Il n'est pas besoin que j'appuie sur le +désagrément de changer souvent de domestiques, +car il faut ajourner forcément l'ordre, +l'aisance du service, qui tiennent à l'habitude, +ainsi que la confiance et l'affection. +Que vos domestiques n'ignorent pas votre +répugnance sur ce point: ils estimeront +<span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span> +votre caractère; mais qu'ils sachent aussi +que cette répugnance ne vous fera jamais +tolérer un vice: ils redouteront votre fermeté.»</p> + +<p>Arrivée au bout de sa tâche,—nous n'avons, +bien entendu, rapporté ici que les préceptes +les plus généraux, à l'usage de tout le +monde et praticables dans tous les cas,—l'auteur +dit, sans fausse modestie, et avec l'honnête +et simple accent de la vérité: «Je crois +avoir donné tous les conseils véritablement +utiles pour la conduite d'une maison: ce sera +aux ménagères à suppléer à ce que je n'ai pu +dire... mais je suis persuadée qu'une femme +qui suivrait ces avis, qui se répéterait comme +des maximes constantes: <em>ordre et propreté, +ne rien laisser perdre, rendre tout utile ou +agréable</em>, qui se regarderait comme l'artisan +obligé du <em>bien-être</em> de tous les siens, ferait +la fortune, et, ce qui est mieux encore, le +bonheur de sa maison.»</p> + +<p>On ne saurait trop y insister: la femme +«doit faire régner l'ordre, l'économie et la +plus exquise propreté dans l'intérieur de sa +<span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span> +maison; il existe une foule de petits détails +domestiques qui ne sont pas faits pour un +mari; et c'est pourtant la négligence de ces +riens importans qui ruine une fortune, parce +que les dépenses, sans importance au premier +coup d'œil, sont journalières et reviennent +à chaque instant<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>.»</p> + +<p>Que le mari mette donc entre les mains +d'une telle femme l'argent qu'il gagne ou +qu'il reçoit, le nerf de la guerre, et elle saura, +qu'il y en ait peu ou beaucoup, le manier +avec assez d'intelligence et d'énergie pour +sortir victorieuse de toutes les difficultés matérielles +qui peuvent s'opposer à la félicité +conjugale, au radieux et complet épanouissement +de la vie à deux.</p> + +<p>Pour terminer par une note plus gaie ce +chapitre un peu bourré de détails techniques +et spéciaux, rappelons les dix commandements +de la ménagère. Comme les dix commandements +de l'Église, ils en supposent au +moins douze autres dont le texte, pour n'être +<span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span> +pas formulé, n'en a pas moins, dans tout ce +que nous disons ici, son commentaire perpétuel.</p> + +<div class="left5 font95"> +<p class="ni1"> 1. Dans la maison n'enfermeras<br /> + Tes enfants seuls aucunement.</p> + +<p class="ni1"> 2. Allumettes ne laisseras<br /> + Traîner partout imprudemment.</p> + +<p class="ni1"> 3. D'un bon grillage entoureras<br /> + Foyer qu'approche ton enfant.</p> + +<p class="ni1"> 4. Eau bouillante ne laisseras<br /> + Dans son chemin un seul instant.</p> + +<p class="ni1"> 5. Lampe à pétrole n'empliras<br /> + Sans bien l'éteindre auparavant.</p> + +<p class="ni1"> 6. Jamais ton feu n'aviveras<br /> + Par ce pétrole follement.</p> + +<p class="ni1"> 7. Ta citerne ne quitteras<br /> + Sans la fermer soigneusement.</p> + +<p class="ni1"> 8. Dans le cuivre ne laisseras<br /> + Refroidir aucun aliment.</p> + +<p class="ni1"> 9. Dans le zinc ne placeras<br /> + Fruits au vinaigre inconsciemment.</p> + +<p class="ni1">10. Poisons toujours enfermeras<br /> + Pour éviter triste accident.</p> +</div> + +<h2 class="p4">CHAPITRE X</h2> +<p><a id="Page_204"></a> +<span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span></p> + +<h3>LE MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES</h3> + +<p class="p2">La sphère d'activité de la femme, c'est le +ménage. Elle rayonne au dehors, mais tout +doit s'y rapporter. L'homme, au contraire, +a pour département les affaires extérieures, +le maniement des fonds, les fonctions civiles +et militaires, les intérêts politiques et industriels, +les poursuites de littérature et d'art, +les questions de compétition, d'avancement, +de succès, de gain, tout ce qui constitue la +lutte pour la vie; et la maison est pour lui le +lieu du calme et du repos. C'est une grande +faute d'intervertir les rôles ou d'empiéter de +l'un sur l'autre: les résultats en sont souvent +<span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span> +funestes, et rien ne prête à rire davantage.</p> + +<p>Le <em>Jean-Jean</em> ne vaut pas mieux que la +<em>virago</em>; seulement il est plus ridicule. A une +époque où la rudesse des mœurs faisait qu'on +n'en venait guère aux gros mots sans en venir +aux coups, la <em>Coutume de Senlis</em> (1375), +entre autres, édictait contre de tels maris +cette punition joyeuse:</p> + +<p class="blockquote"> +«<em>Les maris qui se laissent battre par leurs +femmes seront contrains et condemnés à +chevaucher sur un âne, le visaige par devers +la queue du dit âne.</em>»</p> + +<p>«Il y a, dit La Bruyère, telle femme qui +anéantit ou qui enterre son mari, au point +qu'il n'en est fait dans le monde aucune mention: +vit-il encore, ne vit-il plus? On en +doute. Il ne sert dans sa famille qu'à montrer +l'exemple d'un silence timide et d'une parfaite +soumission. Il ne lui est dû ni douaire, +ni conventions; mais à cela près, et qu'il +n'accouche pas, il est la femme, et elle le +mari... Monsieur paie le rôtisseur et le cuisinier, +<span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span> +et c'est toujours chez madame qu'on +a soupé.»</p> + +<p>Tout le monde peut mettre, sous ce portrait, +le nom de quelque personne de connaissance, +car, pour n'être pas très communs, +les ménages institués sur ce modèle se rencontrent +un peu partout. On lit dans l'ouvrage +anglais <em>Pensées d'une femme sur les +femmes</em>: «J'entendais un jour une femme +mariée dire avec beaucoup de complaisance +et de satisfaction: «Oh! monsieur m'épargne +toute la peine dans l'intérieur du ménage; +il fait le menu du dîner, va chez le +boucher choisir la viande, paie toutes les +notes, tient les comptes de la semaine, et ne +me demande jamais de faire quoi que ce +soit.» A part moi, je pensais: «Ma chère, +si j'étais vous, j'aurais grand'honte et de +moi-même et de M. X***.»</p> + +<p>Le fait est qu'il n'y a pas à tirer vanité d'un +tel renversement de devoirs, qui n'est évidemment +qu'un pur désordre.</p> + +<p>D'autres s'y prennent plus habilement, +parce qu'au lieu d'être simplement des paresseuses +<span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span> +ou des frivoles, elles sont ambitieuses +et prétendent exercer leur gouvernement +sur ce qui les regarde le moins. Madame +de Rémusat nous donne le signalement +de cette espèce.</p> + +<p>«Combien de femmes, dit-elle, toujours +prêtes, aux yeux du public, à satisfaire les +fantaisies frivoles, à exécuter les ordres de +détail, usent l'autorité d'un mari sur une +foule de minuties, pour ressaisir la liberté +dans les occasions qui les intéressent, et acquièrent, +par ce mélange habile de la complaisance +et de la ruse, une indépendance +très effective», et très dangereuse, ajoutons-le.</p> + +<p>Le mari qui s'ingère dans les choses du +ménage par esprit tatillon, ou par un sentiment +jaloux et déplacé de son autorité, ne +fait pas de meilleure besogne. «Il y a beaucoup +d'hommes qui exercent ou prétendent +exercer une surveillance minutieuse sur les +dépenses du ménage: très certainement il +vaudrait toujours mieux qu'une femme eût +toute l'autorité domestique. Nous sommes +<span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span> +faites pour les détails, nous avons le goût et +l'intelligence des petites choses, et nous savons +mieux que les hommes nous faire obéir +des subalternes, tout en commandant avec +plus de douceur<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>.»</p> + +<p>Ce sont là des raisons; mais il y en a une +autre, celle qu'exprime trivialement, mais +énergiquement, le proverbe: «Chacun son +métier, etc.» Que fera la femme, si vous lui +prenez ses fonctions? Ne craignez-vous pas +qu'elle n'occupe à des pensées ou à des +œuvres qui ne sont point faites pour vous +plaire, les loisirs que vous lui créez? Et vous-même, +ou vous êtes un membre inutile de +la société, n'ayant rien à faire parmi vos semblables, +ou vous négligez, pour usurper des +soins qui ne sont pas les vôtres, les travaux +qui vous incombent, les intérêts que vous +avez à sauvegarder.</p> + +<p>De son côté, suivant la judicieuse remarque +d'Horace Raisson, «la femme tire sa considération +de celle dont elle sait entourer son +<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span> +époux; elle doit donc toujours paraître s'en +rapporter à ses lumières, surtout en présence +de témoins.»</p> + +<p>J'ai eu souvent l'occasion d'observer, dans +des familles étrangères, la réserve extrême +dans laquelle la femme se tient en public vis-à-vis +du mari. Jamais un mot de contradiction, +d'objection, de doute. Elle n'a pas +d'autre avis que le chef de famille; elle ne +parle pas avant lui, et quand il a parlé, tout +est dit. Nous sommes loin des discussions, du +ton tranchant ou agressif, des interventions +personnelles aigre-douces, volontaires ou +mutines, de l'étalage bruyant d'importance +et d'autorité dont tant de femmes, dans nos +ménages français, se font comme un point +d'honneur. Eh bien, je ne veux pas contester +l'influence de la Française sur les décisions +et particulièrement sur l'humeur de +son mari; mais la vérité me force à dire que +jamais un homme ne fera rien sans avoir +sérieusement consulté dans l'intimité cette +femme qui s'efface tellement en public. Elles +ont l'une et l'autre la satisfaction qu'elles +<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span> +recherchent: la première a l'influence effective +et profonde, le respect et l'estime de +son mari; la seconde, dont on dit: «elle n'a +pas froid aux yeux, cette petite femme-là», +ou «elle n'a pas sa langue dans sa poche», +ou «c'est elle qui le fait filer doux!» et autres +phrases ironiquement admiratives, voit +ce même mari, dont elle ferme si lestement +la bouche devant la galerie, la dédaigner, +parfois la malmener, dans le tête à tête, et +ne faire, en somme, que ce qu'il veut.</p> + +<p>Un journal littéraire anglais du siècle dernier, +le <em>Tattler</em>, dit quelque part: «Le bon +mari garde sa femme dans une saine ignorance +de ce qu'elle n'a pas besoin de savoir.» +Et plus loin: «Il ne sait pas grand'chose +celui qui dit à sa femme tout ce qu'il sait.»</p> + +<p>On aurait grand tort d'en conclure que +l'homme doit avoir, en tant que mari +et chef du ménage, des secrets pour sa +femme. Mais, de même qu'il lui messiérait de +demander à celle-ci les comptes minutieux +de son administration intérieure et la chronique +détaillée de ses rapports quotidiens +<span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span> +avec les fournisseurs et la cuisinière, de +même—et à bien plus forte raison, car les +intérêts d'autrui y sont presque toujours engagés,—ne +la tiendra-t-il pas au courant, +par le menu, de ses conversations d'affaires, +des travaux de son emploi, des faits et gestes +de ses commis, des confidences des gens qui +le consultent, des intrigues et des <em>potins</em> de +ses collègues ou compétiteurs. Il risquerait +fort, s'il le faisait, de troubler la paix d'esprit +de sa femme en même temps que son +propre jugement. Sans compter qu'en des +cas nombreux il y a de l'indélicatesse, de la +déshonnêteté et quelquefois du crime à révéler, +même à la moitié de soi-même, ce +qu'on a appris dans son bureau administratif +ou dans son cabinet de consultation. +Dans des cas semblables l'oreille gauche ne +doit pas même entendre ce qui est dit à la +droite, et le devoir strict est de se taire. Il +n'est qu'un seul moyen de tenir ignoré ce +qu'on ne veut pas qui soit su: c'est de ne le +dire à personne, non pas même à soi, tout +bas! Faut-il rappeler l'apologue de Midas?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span> +Bien entendu, il y a, suivant les circonstances, +la nature des affaires, le caractère et +la portée d'esprit de la femme, des degrés, des +tempéraments, des nuances, dont le mari est +juge. Autant il est nécessaire de se taire sur +ce qui regarde autrui, autant il est toujours +doux et souvent utile de parler avec confiance +et sincérité de ce qui ne regarde que soi. +«Une épouse, dit avec un grand bon sens +Madame de Rémusat, doit se complaire dans +la conversation d'un mari occupé des affaires +publiques. Elle peut avoir d'elle à lui un +avis sur son opinion s'il est membre d'une +assemblée, sur son livre s'il est écrivain, sur +son vote s'il n'est que citoyen; elle doit entrer +dans ses projets relativement aux progrès +de la science, de l'art ou du métier qu'il +exerce. Eclairée et sensible, dévouée et prudente +à la fois, presque toujours la raison +s'applaudira de l'avoir consultée, et l'amour +lui rapportera une part du succès.»</p> + +<p>A un autre point de vue, l'homme a, pour +certaines choses laides de la vie, une science +et une expérience forcément acquises au +<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span> +contact des autres hommes et dans l'entraînement +de plaisirs et de liaisons irrégulières +qui, dans notre étrange ordre social, sont +pour les jeunes gens comme la préparation +nécessaire, l'initiation obligatoire aux vertus +de l'homme marié et à la pureté de la vie de +famille. Il fera sagement de garder pour lui +ses notions spéciales, et de conserver de son +mieux à sa femme cette naïveté délicieuse, +qui est l'ignorance du mal.</p> + +<p>Elle en sera mieux gardée dans son intérieur, +pendant que lui travaillera au dehors. +La fermentation des idées fausses ou malsaines +dans une tête de femme est plus +redoutable pour sa vertu que les douces et +sollicitantes paroles des séducteurs. Si son +imagination est pure, si nulle curiosité maladive +ne la met en éveil, le mari, présent ou +absent, suffira, avec les devoirs et les soins +de son ménage, féconds en saines joies, à occuper +son esprit. Si les affaires l'appellent au +loin, il pourra, comme le dit Horace Raisson, +voyager sans crainte, car il saura que chez +lui, là-bas, la femme qu'il a laissée au foyer, +<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span> +la mère de ses enfants, <em>dimidium animæ +suæ</em>, attend chaque jour avec anxiété l'heure +où passe le facteur.</p> + +<p class="blockquote"> +«Qu'il est à plaindre, s'écrie William Cobbett, +l'homme qui ne peut pas abandonner +tout chez lui, et qui n'est pas bien sûr, bien +certain que tout est aussi en sûreté que s'il le +tenait dans sa main! Heureux le mari qui +s'éloigne de sa maison et de sa famille avec +aussi peu d'inquiétude que l'on quitte une +auberge, et qui, à son retour, serait plus +surpris d'avoir quelque reproche à faire, qu'il +ne le serait si le soleil s'arrêtait tout à +coup!...» Puis, parlant pour son compte, il +ajoute: «J'ai goûté les plaisirs inexprimables +du chez-soi et de la famille, et j'ai joui, en +même temps, de la parfaite indépendance du +célibataire; sans cette indépendance, je n'aurais +jamais pu accomplir tant de travaux, car +le plus petit souci domestique m'eût enlevé +toute mon énergie.»</p> + +<p>Telle est la force de la femme dans le +<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span> +monde. Non seulement elle crée et élève les +hommes de l'avenir, mais elle complète et +arme pour la lutte, en lui assurant la paix du +foyer, son mari, l'homme du présent.</p> + +<h2 class="p4">CHAPITRE XI</h2> +<p><span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span></p> + +<h3>LA FÉE DU FOYER</h3> + +<p class="p2">«Milton, disait quelqu'un au grand poète +anglais après son troisième mariage, votre +femme a la fraîcheur d'une rose.»—«Il se +peut, répondit le pauvre poète, mais je suis +aveugle et je n'en sens que les épines.»</p> + +<p>Ne recherchons pas si l'odorat manquait +comme la vue à l'Homère des puritains. Il +suffit de constater que sa femme n'était pas +tout à fait une Xantippe et qu'en tant que +mari, lui n'était rien moins qu'un Socrate.</p> + +<p>L'auteur des <em>Doutes sur différentes opinions +reçues dans la société</em> pose ces deux +axiomes à double tranchant:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span> +«Quelques femmes ne peuvent réussir à +gouverner leurs maris; mais il n'y a pas un +mari peut-être qui parvienne à gouverner sa +femme...</p> + +<p>»On voit un petit nombre de maris faire +la félicité de leurs femmes; c'est un phénomène +que de rencontrer une femme qui fasse +le bonheur de son mari.»</p> + +<p>Un moraliste d'une autre envergure, La +Bruyère, avait dit déjà plus finement: «Il y +a peu de femmes si parfaites qu'elles empêchent +leurs maris de se repentir, au moins +une fois le jour, d'avoir une femme, ou de +trouver heureux celui qui n'en a point.»</p> + +<p>Voilà le ton sur lequel bon nombre +d'hommes modérés, sensés, quelques-uns +doués d'une grande acuité d'observation et +d'une remarquable sagacité de jugement, +parlent souvent des femmes. D'autres y ajoutent +des plaisanteries au gros sel ou des ironies +de pince-sans-rire, comme dans ces vers +de Pope:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">«Grande est la bénédiction d'avoir une femme prudente,<br /></div> +<div class="line">qui met un point d'arrêt aux luttes domestiques.<br /></div> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span></div> +<div class="line">L'un de nous deux doit gouverner, et l'un obéir,<br /></div> +<div class="line">et puisque, chez l'homme, la raison a tout pouvoir,<br /></div> +<div class="line">laissons cet être frêle, la faible femme, faire ses volontés.<br /></div> +<div class="line">Les épouses, dans toute ma famille, ont gouverné<br /></div> +<div class="line">Leurs tendres maris et calmé leurs emportements.»<br /></div> +</div></div> + +<p class="p2">L'homme qui ne voit dans la femme que +la rivale de son autorité et qui fait du foyer +le théâtre d'une lutte mesquine et sotte, répétera +ces railleries et y ajoutera, de toute la +bonne foi de son cœur égoïste et de son esprit +borné. D'autres les répéteront et y ajouteront +aussi, tantôt par fanfaronnade, tantôt +par un niais respect humain et parce qu'avec +les loups il faut hurler, tantôt enfin pour le +seul plaisir de railler, par amour du paradoxe +ou de la satire, sans se croire eux-mêmes +et sans se soucier qu'on les croie.</p> + +<p>Nous qui nous tenons en dehors de ces +catégories, qui n'avons d'autre préoccupation +que la vérité et ne poursuivons d'autre +but que le bonheur du couple humain, nous +ne pouvons, tout en constatant des exceptions +douloureuses, que sourire à tous ces +discours amers ou comiques, et dire ce que +<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span> +nous savons et ce que nous voyons. Tâche +aisée, lorsque tant d'autres, illustres par la +pureté de leur vie et l'éclat de leur talent, +l'ont vu et su avant nous, et que, pour le bien +dire, nous n'avons qu'à reproduire leurs paroles.</p> + +<p>Voici, par exemple, le portrait de la jeune +femme telle que la concevait Fénelon. C'est +M. Octave Gréard qui en a recueilli et rassemblé +les traits<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> «fermes et précis, dans +le cadre de gentilhommière provinciale où +Fénelon la place.» Voyez-la «levée de +bonne heure pour ne pas se laisser gagner +par le goût de l'oisiveté et l'habitude de la +mollesse; arrêtant l'emploi de sa journée et +répartissant le travail entre ses domestiques +sans familiarité ni hauteur; consacrant à ses +enfants tout le temps nécessaire pour les +bien connaître et leur persuader les bonnes +maximes; ayant toujours un ouvrage en +train, non de ceux qui servent simplement +de contenance, mais de ceux qui occupent de +<span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span> +façon à ne point se laisser saisir par le plaisir +de jouer, de discourir sur les modes, de +s'exercer à de petites gentillesses de conversation; +s'intéressant à la culture de ses +terres; ne dédaignant aucune compagnie, +car les gens les moins éclairés peuvent fournir, +pour peu qu'on sache les faire parler de +ce qu'ils savent, un enseignement profitable; +attentive à tout ce qui touche au bonheur du +«nombreux peuple qui l'entoure»; fondant +de petites écoles pour l'instruction des pauvres +et présidant des assemblées de charité +pour le soulagement des malades; menant +au milieu de ces occupations solides et utiles +une existence régulière et pleine, plus concentrée +qu'étendue, mais non sans élévation +morale et animant tout autour d'elle du +même sentiment de vie.»</p> + +<p>Dans une donnée plus moderne et moins +sévère, madame de Girardin nous offre cette +charmante esquisse<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>: «Tout est gracieux +dans un jeune établissement, tout parle +<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span> +d'amour, chaque objet du ménage est un +gage d'union. Cette joie du luxe n'est pas de +l'orgueil, c'est le premier plaisir de la propriété, +c'est la vie intime, c'est la famille, +c'est quelquefois même l'amour; comme on +l'aime, cette argenterie et ce beau linge damassé +qui vous appartiennent en commun +avec le jeune homme que vous appeliez hier +monsieur, et qui vous nommait avec respect +mademoiselle! Comme tous ces objets grossiers +du ménage deviennent poétiques quand +ils vous installent dans votre bonheur, quand +ils viennent à chaque instant du jour vous +prouver que vous êtes unis pour la vie, et +que vous avez le droit de vous aimer!»</p> + +<p>Nous n'attendrons pas qu'on nous dise que +toutes les jeunes femmes ne sont pas châtelaines +dans des gentilhommières et qu'il en +est qui se marient sans argenterie ni linge +damassé. Si le milieu est plus humble, les +objets seront différents, mais les rapports +entre ces objets, aussi bien que les idées +qu'ils réveillent, resteront les mêmes. Le +ménage de l'ouvrier est aussi riche en joies +<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span> +du cœur que le ménage de l'homme de +finances, s'il ne l'est pas davantage. Et même +lorsque la misère noire s'abat sur les déshérités +et les parias, le dernier morceau de +pain dur est moins amer à la bouche de +l'homme qui le partage avec celle qu'il +aime.</p> + +<p>Mais laissons ces situations extrêmes. Si +dignes d'intérêt qu'elles soient—et rien ne +l'est davantage,—nous ne nous les sommes +point proposées pour étude en ces pages qui +s'adressent à la moyenne des conditions dans +notre état social. Il nous suffit de noter en +passant la puissance de la femme pour adoucir +la vie de l'homme, même lorsqu'elle est +le plus rude, pour l'attirer et le retenir au +foyer, même lorsqu'il est éteint et froid.</p> + +<p>Analysons, s'il se peut, ce charme souverain. +D'où vient-il, et quels en sont les éléments!</p> + +<p>«On dit d'ordinaire que la beauté, quelque +enchanteresse qu'elle soit avant le mariage, +devient une chose indifférente après. Pourtant +si la beauté est de telle nature que, non +<span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span> +seulement elle attire l'admiration, mais +qu'elle contribue à donner à cette admiration +la profondeur de l'amour, je ne suis pas +de ceux qui pensent que ce qui charmait +l'amant doit être, du jour au lendemain, +perdu pour le mari.»</p> + +<p>Ces paroles de Henry Taylor nous semblent +fort sensées. Pour bien les comprendre, +toutefois, il ne faut pas oublier que la beauté +est chose essentiellement relative. Le sens +esthétique peut être satisfait dans les conditions +les plus diverses, quel que soit l'âge, +quelle que soit même l'imperfection des +traits ou des formes. Mais nier qu'il existe +ou qu'il ait une influence considérable sur +les sentiments, serait nier gratuitement l'évidence.</p> + +<p>Il est permis de dire avec le prélat catholique<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>: +«La beauté ne peut qu'être nuisible, +à moins qu'elle ne serve à faire marier +avantageusement une fille. Mais comment +y servira-t-elle, si elle n'est soutenue +<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span> +par le mérite et par la vertu? Elle ne peut espérer +d'épouser qu'un jeune fou, avec qui elle +sera malheureuse, à moins que sa sagesse et +sa modestie ne la fassent rechercher par des +hommes d'un esprit réglé et sensibles aux +qualités solides. Les personnes qui tirent +toute leur gloire de leur beauté deviennent +bientôt ridicules: elles arrivent, sans s'en +apercevoir, à un certain âge où leur beauté +se flétrit, et elles sont encore charmées +d'elles-mêmes, quoique le monde, bien loin +de l'être, en soit dégoûté. Enfin il est aussi +déraisonnable de s'attacher uniquement à la +beauté, que de vouloir mettre tout le mérite +dans la force du corps, comme font les peuples +barbares et sauvages.»</p> + +<p>Sans doute; mais ni la force du corps, ni +la beauté ne sont quantités négligeables. Et, +à moins que l'on n'ait affaire aux coquettes, la +beauté ne se flétrit point si vite et ne devient +pas si dégoûtante que Fénelon semble le +croire. En tout cas, et quoi qu'en puisse +penser le monde, le mari et la femme vieillissent +ensemble, mais leurs souvenirs restent +<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span> +jeunes, et, aussi longtemps qu'ils s'aiment, +ils se voient avec leurs yeux de fiancés. Elle +est, à notre sens, encore plus touchante qu'ironique, +l'aimable création du chansonnier +qui a pour refrain:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">C'était en dix-huit cent,<br /></div> +<div class="line">Souvenez-vous-en...<br /></div> +</div></div> + +<p>Nombreux sont les couples qui, jusqu'au +bout, se souviennent et vivent dans l'enchantement +des premières heures, comme +Monsieur et Madame Denis.</p> + +<p>Le <em>Code conjugal</em> a donc raison lorsqu'il +dit:</p> + +<p>«Une femme a besoin des grâces pour +conserver l'affection de son mari; elle doit, +même chez elle, être toujours mise avec une +certaine recherche. Le soin, l'élégance, ont +un charme innocent et secret, dont un mari, +autant, plus qu'un autre peut-être, ne peut +méconnaître l'attrait et la puissance.»</p> + +<p>Dans une conférence sur la vie de ménage +dans l'antiquité, l'helléniste Egger disait, +<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span> +d'après Xénophon: «Le plus grand charme +d'une femme sera toujours la fraîcheur même +de la jeunesse et de la bonne santé; il s'entretiendra +d'une manière simple et à peu de +frais: que la maîtresse du logis se lève de +bonne heure, qu'elle se mêle au travail de +ses servantes, qu'elle mette la main à l'œuvre, +elle se portera d'autant mieux et vieillira +moins vite.»</p> + +<p>Grâce, bonne santé, bonne humeur, sympathie, +intelligence et amour du travail qui +lui est propre, ne sont-ce pas là les éléments +essentiels qui font de la femme la joie de +l'homme, la protectrice et la directrice bienfaisante +du foyer?</p> + +<p>A ce sujet, une Anglaise, d'un grand bon +sens qui n'exclut pas la finesse, fait quelques +remarques qui méritent d'être rapportées.</p> + +<p>«Une maîtresse de maison ne peut pas +toujours avoir la parure des sourires, dit-elle +fort justement. Il lui incombe parfois de +trouver à reprendre, et il arrive à la faiblesse +de la nature de ne pas s'en acquitter +toujours avec toute la modération et toute la +<span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span> +dignité convenables. Ne le faites donc jamais +en présence de votre mari. Ne l'ennuyez +pas du détail de vos griefs contre les +domestiques et les fournisseurs, ni de vos +méthodes d'administration intérieure. Mais +surtout que rien de ce genre n'aigrisse ses +repas, lorsqu'il vous arrive d'être en tête à +tête à table. Dans son commerce avec le +monde et dans ses affaires, il rencontrera +souvent des choses qui ne peuvent manquer +de blesser un esprit comme le sien, et qui +peuvent quelquefois affecter son caractère. +Mais lorsqu'il revient à la maison, qu'il y +trouve tout serein et paisible, et que votre +gaieté complaisante lui rende la bonne humeur +et apaise toute inquiétude et tout +ennui.</p> + +<p>»Efforcez-vous d'entrer dans ses occupations, +de prendre ses goûts, de profiter de +ses connaissances; que rien de ce qui l'intéresse +ne paraisse vous être indifférent. +C'est ainsi que vous vous rendrez pour lui +une compagne et une amie délicieuse, en +qui il sera toujours sûr de trouver cette sympathie +<span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span> +qui est le ciment principal de l'amitié. +Mais si vous affectez de parler de ses occupations +comme au-dessus de vos capacités +ou étrangères à vos goûts, vous ne sauriez +lui être agréable de ce côté, et vous n'aurez +plus à compter que sur vos charmes personnels, +dont, hélas! le temps et l'habitude diminuent +chaque jour la valeur... Craignez, +entre toutes choses, qu'il ne s'ennuie ou se +fatigue en votre compagnie. Si vous pouvez +l'amener à lire avec vous, à faire de la musique +avec vous, à vous enseigner une langue ou +une science, alors vous aurez de l'amusement +pour chaque heure de loisir, et rien ne +nous rend plus chers l'un à l'autre qu'une +semblable communauté d'études. Les connaissances, +les perfections que vous recevrez +de lui seront doublement précieuses à +ses yeux, et certainement vous ne les acquerrez +jamais avec tant d'agrément que de +ses lèvres... Avec un tel maître, vous sentirez +votre intelligence s'élargir et votre +goût se raffiner bien au delà de votre attente; +et la douce récompense de ses +<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span> +louanges vous inspirera assez d'ardeur et +d'application pour surmonter facilement tout +défaut de dispositions naturelles que vous +pourriez avoir.»</p> + +<p>Conseils judicieux qui, s'ils étaient suivis, +épargneraient, de part et d'autre, bien des +déboires, et, disons le mot, bien des chutes! +Ils ne s'adressent point à toutes, dira-t-on, +non sans quelque vérité. Mais, encore une +fois, les circonstances changent, et les applications +d'un principe juste changent avec +elles. C'est aux intéressés d'être assez de +bonne volonté et de bonne foi pour en faire +une raisonnable adaptation. D'ailleurs, à un +point de vue général et, on peut le dire, qui +ne souffre point d'exception, nous répéterons +avec William Cobbett: «Je défie tout +homme actif de pouvoir aimer une paresseuse +plus d'un mois.» Un mois, deux mois, +un an, plus ou moins, le temps, ici encore, +ne fait rien à l'affaire, car il ne sera jamais +bien long, et le résultat est toujours certain.</p> + +<p>En effet, les femmes «n'ont-elles pas des +devoirs à remplir, mais des devoirs qui sont +<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span> +les fondements de toute la vie humaine? Ne +sont-ce pas les femmes qui ruinent ou qui +soutiennent les maisons, qui règlent tout le +détail des choses domestiques, et qui, par +conséquent, décident de ce qui touche le +plus près à tout le genre humain<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>.»</p> + +<p>Ainsi parlait la vieille sagesse française: +«La femme fait un mesnage ou deffait<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.»</p> + +<p>Ainsi disait Charron: «Vaquer et estudier +à la mesnagerie, c'est la plus utile et +honorable science et occupation de la femme, +c'est sa maistresse qualité, et qu'on doit +en mariage chercher principalement en +moyenne fortune: c'est le seul doüaire, qui +sert à ruyner, ou à sauver les maisons, mais +elle est rare.»</p> + +<p>Et il ajoutait,—ce qui est mélancolique: +«Il y en a d'avaricieuses, mais de mesnagères +peu.»</p> + +<p>Nous croyons qu'il y en a plus que n'en +voyait l'élève de Montaigne; que beaucoup +même savent d'instinct toutes les règles que +<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span> +nous exposons et s'y conforment. Car enfin +les bons ménages, les maisons prospères ne +sont pas tellement rares; et puisque c'est la +femme qui en est la clef de voûte et la cheville +ouvrière, il faut bien que, le plus souvent, +elle connaisse et remplisse son devoir.</p> + +<p>Oui, on ne saurait trop le répéter, «dans +toutes les positions de la vie, le bonheur et +la prospérité du ménage reposent sur l'activité +de la ménagère. Est-elle paresseuse, les +domestiques sont paresseux, et ce qui est +encore plus funeste, les enfants le seront +aussi: on remettra au lendemain à exécuter +les choses les plus pressantes, elles seront +mal faites, et le plus souvent elles ne le seront +pas du tout. Le dîner ne sera jamais prêt. +Les courses, les visites ne seront pas faites +à temps; et il en résultera des inconvénients +de toute espèce. Il y aura toujours un arriéré +effrayant de choses à moitié commencées, ce +qui est, même chez les riches, un véritable +fléau<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span> +Le <em>Code conjugal</em> donne à ce propos un +conseil précieux: Une épouse sage évite de +se répandre trop dans le monde, et, par la +trop fréquente exigence des petits devoirs de +société, de contracter l'habitude du désœuvrement. +C'est dans l'intérieur de sa maison +que l'on trouve surtout un bonheur solide et +réel. «En restant d'ailleurs plus constamment +dans son intérieur, une femme habitue son +mari à y rester près d'elle.»</p> + +<p>Rien n'est à dédaigner dans les soins +du ménage. La femme qui fait fi de certains +détails comme trop grossiers et au-dessous +d'elle, a l'esprit déplorablement faussé. +Combien il avait un plus vif sentiment du +beau et des réalités de la vie, l'ancien qui +s'écriait:</p> + +<p class="blockquote"> +«La belle chose à voir que des chaussures +bien rangées de suite et selon leur espèce; +la belle chose que des vêtements séparés +selon leur usage; la belle chose que des vases +de cuivre et des ustensiles de table; la belle +chose enfin (dût en rire quelque écervelé, car +<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span> +un homme grave n'en rira pas) que de voir +des marmites rangées avec intelligence et +symétrie<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>.»</p> + +<p>C'est ce qu'avait admirablement compris la +femme supérieure par la beauté et par le +talent, la grande artiste que fut Fanny Mendelssohn. +Rien, fût-ce la musique, dit un de +ses biographes, ne rompait le parfait équilibre +de sa nature. Toutes les jouissances du cœur +et de l'esprit se partageaient ses facultés, +aucune ne les absorbait. «Fanny comprenait +tout; elle s'enthousiasmait pour les grandes +choses et s'intéressait aux petites; rien ne lui +était étranger ou indifférent. Autant que les +beautés de la nature et de l'art, elle sentait +les charmes du foyer et la poésie de la vie +domestique. L'artiste s'effaçait avec simplicité +devant la mère de famille ou la ménagère. +Elle ne manquait à aucun de ses devoirs, +même les plus humbles. Dans une même +journée elle dirigeait un orchestre chez elle</p> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span> +et faisait des confitures. Elle quittait son +piano pour revoir un mémoire de menuisier, +et donnait dans une lettre à sa sœur des +détails de musique et des recettes de cuisine; +tout cela sans fausse simplicité, car rien +n'était plus étranger à cette nature essentiellement +vraie que l'affectation et ce qu'on +appelle la pose.»</p> + +<p>Ne rions pas de ces recettes de cuisine. +Rappelons-nous plutôt le plaisir que nous +éprouvons tous devant une table élégante et +bien servie, et la maussaderie que nous inspire +un dîner tardif ou manqué. Quoi de plus +naturel, d'ailleurs, que nous sachions gré à +celle qui prend soin de nous assurer une +jouissance, et que nous nous sentions mal +disposés envers celle qui, s'étant chargée de +ce soin, s'en acquitte mal ou ne s'en préoccupe +pas?</p> + +<p>«La bonne humeur, chez beaucoup de +personnes, dépend de la bonne santé; la +bonne santé de la bonne digestion; et la +bonne digestion d'une nourriture saine, bien +préparée, mangée en paix et avec plaisir. Les +<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span> +repas mal cuisinés, malpropres, sont une +cause aussi forte de mauvaise humeur que +maint ennui moral<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>.»</p> + +<hr class="c25" /> + +<p>Michelet, disait avec plus de charme et de +sympathie:</p> + +<p class="blockquote"> +«Les femmes, quand elles veulent s'en +donner la peine, s'entendent à merveille +à administrer le régime, à le varier pour +le meilleur entretien de la santé du corps +et de l'âme. Elles seules savent encore +donner à la table un air de fête. Avec quoi? +Oh! bien peu de chose. Ce n'est souvent +qu'un mets mieux présenté, une fleur sur la +salade, un fruit richement coloré. Il n'en +faut pas davantage pour réjouir les yeux +et vous mettre en appétit.»</p> + +<p>C'est pourtant de ces petites choses, de +ces niaiseries, de ces riens, que le gros du +bonheur est fait, et bon nombre d'hommes +trouvent là leur idéal de félicité domestique. +<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span> +Aussi, sans retirer ce que nous avons dit ou +rapporté à propos de la sympathie intellectuelle +si désirable entre la femme et le mari, +ne pouvons-nous pas ne pas souscrire à ce +conseil d'Horace Raisson: «Une jeune femme +fait sagement de ne se mêler que des affaires +du ménage, et d'attendre que son mari lui +confie les autres.»</p> + +<p>Mais encore une fois, lorsque le mari cherchera +dans sa femme, comme il le fera toujours +pour peu qu'il espère l'y trouver, la +confidente et le soutien de ses espérances et +de ses efforts, que cet appel à ce qu'il y a +d'élevé dans les facultés de son esprit et de +son cœur ne lui fasse ni dédaigner ni négliger +les fonctions de ménagère et de mère de +famille qui, pour humbles qu'elles paraissent, +sont en réalité au-dessus de tout. «Une des +lettres si reposées que madame Roland écrivait +du Clos (23 mars 1785), la montre dans +toute l'activité de la vie de famille, s'occupant, +au sortir du lit, de son enfant et de son +mari, faisant lever l'un, préparant à déjeuner +à tous deux, puis les laissant ensemble au +<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span> +cabinet, tandis qu'elle va elle-même donner +son coup d'œil dans toute la maison, de la +cave au grenier<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>.»</p> + +<p>Et l'on sait si son mari avait des secrets +pour celle-là.</p> + +<p>Une autre, qui savait à quoi s'en tenir, a +appelé la gloire le tombeau du bonheur, plus +sincère peut-être en ce cri que ne l'était +Lamartine lorsqu'il écrivait, toujours en +parlant de la gloire, ces vers fameux:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">Plus j'ai sondé ce mot plus je l'ai trouvé vide,<br /></div> +<div class="line">Et je l'ai rejeté comme une écorce aride<br /></div> +<div class="line i3">Que les lèvres pressent en vain.<br /></div> +</div></div> + +<p>Leur véritable gloire, aux femmes, un écrivain +inconnu la déterminait au siècle dernier +dans un opuscule que n'ouvrent plus que de +rares curieux: «Par une prudence soumise, +une habileté modeste, douce, adroite et sans +art, elles excitent à la vertu, raniment les +<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span> +sentiments du bonheur et adoucissent tous +les travaux de la vie humaine<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>.»</p> + +<p>Naguère encore le grand poète du siècle, +en peignant d'un trait héroïque les matrones +de la cité romaine, traçait aux femmes +modernes, surtout aux femmes de France, +le programme de la gloire où elles doivent +tendre:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">Ce qui fit la beauté des Romaines antiques,<br /></div> +<div class="line">C'étaient leurs humbles toits, leurs vertus domestiques,<br /></div> +<div class="line">Leurs doigts que l'âpre laine avait faits noirs et durs,<br /></div> +<div class="line">Leurs courts sommeils, leur calme, Annibal près des murs<br /></div> +<div class="line">Et leurs maris debout sur la porte Colline.<br /></div> +</div></div> + +<p>Toujours et partout, suivant le mot de +Bacon, les femmes, nos épouses, «sont nos +maîtresses, durant la jeunesse, nos compagnes +quand vient l'âge mûr, et nos nourrices +dans la vieillesse.»</p> + +<p>Il y a longtemps que l'Ecriture traçait en +paroles éloquentes, en métaphores enflammées, +le portrait de cette femme idéale, de +cette fée du foyer, que sont à des degrés divers +<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span> +toutes les mères de famille dignes de ce +nom. Le morceau se trouve partout et nous +ne le transcrirons pas une fois de plus. Mais +on prendrait peut-être plaisir à en lire la paraphrase +faite en vers naïfs par une Poitevine +du seizième siècle, Catherine Neveu, +demoiselle des Roches. A tout hasard, en +voici quelques fragments:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">Fuyant le doux languïr du paresseux sommeil<br /></div> +<div class="line">Ell' se lève au matin, premier que le soleil<br /></div> +<div class="line">Monstre ses beaux rayons, et puis faict un ouvrage<br /></div> +<div class="line">Ou de laine ou de lin, pour servir son mesnage,<br /></div> +<div class="line">Tirant de son labeur un utile plaisir...<br /></div> +<div class="line">Ainsi la dame sage ordonne sa famille,<br /></div> +<div class="line">Afin que son mary et ses fils et sa fille,<br /></div> +<div class="line">Ses servants, ses sujects, puissent avoir tousjours<br /></div> +<div class="line">Le pain, le drap, l'argent, pour leur donner secours<br /></div> +<div class="line">Contre la faim, le froid et maintes autres peines<br /></div> +<div class="line">Qui tourmentent souvent les pensées humaines...<br /></div> +<div class="line">Chacun la recoignoist pour ses perfections,<br /></div> +<div class="line">Son mary est prisé en tous lieux de la ville<br /></div> +<div class="line">Pour estre possesseur de femme si gentille:<br /></div> +<div class="line">Elle a dessus sa langue un coulant fleuve d'or,<br /></div> +<div class="line">Et tient en son esprit un précieux trésor<br /></div> +<div class="line">De grâce et de vertus...<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>.»<br /></div> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span> +«Qui trouvera la femme forte? demande +l'évêque Landriot. La femme forte qui résiste +aux chocs si nombreux de la vie, aux tristesses +de familles, aux froissements d'intérieur, +et à toutes ces peines intimes qui, semblables +aux légions d'insectes en automne, +assiègent continuellement le cœur de la +femme; la femme forte qui préside avec une +sagesse imperturbable aux travaux de sa +maison, aux détails du ménage, aux soins +des enfants, à la surveillance des domestiques +et à l'ordonnance de cette multitude de +petites affaires qui se succèdent dans la famille +aussi rapidement que les nuages dans +le ciel? Qui trouvera la femme forte, plus +forte que le malheur, que les coups de la +fortune, que les calomnies, que la malignité +humaine; et qui, après le passage de toutes +les vagues, demeure comme la colonne en +mer pour éclairer et fortifier les pauvres naufragés!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span> +Heureux, inexpressiblement heureux celui +qui n'a qu'à regarder à son côté pour répondre: +La voilà!</p> + +<p>C'est autant à l'un qu'à l'autre des deux +époux qu'il appartient de faire qu'un tel +bonheur ne soit pas rare.</p> + +<h2 class="p4">CHAPITRE XII</h2> +<p><span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span></p> + +<h3>LA GRANDE JOIE</h3> + +<p class="p2">Le mythe biblique de la formation de la +femme tirée de l'homme, chair de sa chair, +os de ses os et sang de son sang, a une profonde +signification. L'homme sans la femme +n'est pas complet, il lui manque quelque +chose de lui-même, et ce n'est que par son +union avec la femme que se constitue vraiment +l'unité de l'être humain. C'est aussi +par là que s'assure physiologiquement la +perpétuité de la race; et, comme il arrive +chaque fois que les conventions sociales sont +d'accord avec la nature, le but social du mariage +<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span> +aussi bien que la suprême joie des +époux, c'est l'enfant.</p> + +<p>L'enfant, nous lui avons consacré, dans le +cours de ces essais, bien des chapitres et +même un volume tout entier<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>. Nous nous +garderons de notre mieux de tomber dans +des redites, n'ayant à le considérer ici que +comme un facteur nouveau dans les éléments +ordinaires et prévus de la vie à deux.</p> + +<p>Un adage français du seizième siècle, souvent +repris et commenté sous différentes +formes, disait: «Enfans sont richesses +de pauvres gens.» Et les commentateurs +d'ajouter, pour ceux dont l'esprit est lent, +qu'en effet les enfants des gens pauvres, et +plus particulièrement des paysans, coûtent +peu à nourrir, aident les parents dès leur bas +âge, remplacent les valets de ferme, augmentent +par leur travail les produits de l'exploitation, +et sont ainsi source de richesses pour +les pauvres.</p> + +<p>Ce sont là raisonnements d'économistes. +<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span> +Nous en apprécions la valeur, mais nos +préoccupations, pour le moment du moins, +ne se portent pas de ce côté. A notre point +de vue,—celui des mères,—les enfants +sont richesses pour tous. Richesses de cœur, +trésors d'affections, vivants réservoirs de +tendresse, sanction définitive de l'union des +époux, qui renouvelle et perpétue leurs premiers +sentiments d'amour.</p> + +<p>«Le mariage sans enfants, c'est le monde +sans soleil», a dit Luther.</p> + +<p>Un romancier contemporain, qui, sans +doute, ne songeait guère au mot du fameux +réformateur, fait dire à un de ses personnages:</p> + +<p>«Le ménage sans enfants, quelle hérésie! +C'est plus tard, devant le foyer vide, devant +la glace des cendres froides, le tête à tête +d'une vieille fille et d'un vieux garçon, deux +vieux égoïstes, tout à leurs manies, à leurs +rhumatismes, à leurs grincheries longuement +aiguisées l'une contre l'autre comme deux +lames de couteaux, tout au sentiment de leur +inutilité dans la société, sans la douceur +<span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span> +d'êtres à aimer, d'enfants, de petits-enfants, +de toute cette vie neuve et fraîche, sortie de +vous, coulée de votre sang, et vous rappelant +votre enfance, votre jeunesse, adoucissant +votre vieillesse de la caresse de ressouvenirs?... +Ah! allez! Qu'est-ce qui peut rattacher +à la vie, sans cela?...<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.»</p> + +<p>Il semble que les choses mêmes s'animent, +s'illuminent à la présence de l'enfant. Lamartine +a rendu cette impression subtile et +vraie, ce <em>sunt gaudia rerum</em>, avec une émotion +singulièrement communicative, quand +il parle du temps</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">Où la maison vibrait comme un grand cœur de pierre<br /></div> +<div class="line">De tous ces cœurs joyeux qui battaient sous ses toits,<br /></div> +</div></div> + +<p>et où</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre,<br /></div> +<div class="line">Dans les beaux traits d'enfants nichés dans la maison.<br /></div> +</div></div> + +<p>Un moraliste, qui s'est sérieusement occupé +des questions qui touchent à la famille +et que nous avons déjà cité, M. Armand +Hayem, met sous nos yeux le contraste que +<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span> +présente la maison sans enfants à côté de la +famille féconde<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>.</p> + +<p>«La stérilité, de quelque cause et de quelque +part qu'elle vienne, en laissant une place +vide dans le ménage, dénature le mariage et +fait perdre souvent tout sens moral à la +femme. La maternité est si bien faite pour +elle, qu'avec la maternité, tout l'être féminin +est emporté et anéanti. Il n'est point de +mari, si aimé qu'il soit, qui puisse faire jaillir +ce flot de tendresse inépuisable, de dévouement +constant, d'amour qui tient aux +entrailles; et il n'est point de femme qui +puisse contenir longtemps ce flot dans son +cœur sans le briser. Comprend-on tout ce +qu'est l'enfant et tout ce qu'il peut sur la +femme? Qu'est-ce que le lit nuptial sans le +berceau? Une couchette d'amour! Mais le +berceau? C'est la mère, c'est la famille!—On +le croit vide et la femme y a déposé, dès +le premier jour, son amour, son espérance: +l'avenir!—Et si l'enfant ne vient pas, c'est +<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span> +tout cela qui meurt pour la femme et qu'elle +ensevelit dans son âme.—Le pouvoir de +l'enfant est immense.—Qui est-ce qui retient +la femme au foyer? Qui est-ce qui y ramène +le mari? Qui est-ce qui apaise toute +querelle, fait taire toute colère, provoque +tout pardon; rapproche, unit, enlace, entraîne?—Qui +est-ce qui absorbe tout le cœur +et tout le cerveau de la mère? Qui est-ce qui +retient la femme près de céder au séducteur?—L'enfant!—il +est l'âme du ménage, la +vie de l'intérieur, l'attrait de l'homme, +l'ange de la paix domestique, l'idole de la +femme, la lumière de sa conscience, le plus +sûr gardien de l'honneur conjugal.»</p> + +<p>Dans les <em>Instructions de M. Ferrand à son +fils</em>, le père, pour mettre le jeune homme en +garde contre la passion du jeu et lui montrer +comme elle dépouille sa victime de tout sentiment +humain, rapporte une lugubre anecdote: +«Un très gros joueur de Paris, dit-il, +laissait en province, dans une petite terre, sa +femme et trois enfans, pendant que tous les +jours il diminuait ou risquait leur fortune. +<span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span> +Sa femme, instruite des pertes énormes qu'il +faisait, et n'espérant plus le ramener par ses +exhortations, lui envoya une très belle tabatière, +sur laquelle elle avait fait peindre ses +trois enfans avec cette devise: <em>Souvenez-vous +d'eux</em>. C'était lui rappeler une idée qui +devait l'arrêter à tout moment. Mais la passion +du jeu fut plus forte que l'amour paternel; +et après avoir perdu tout son bien, la tabatière +fut la dernière chose qu'il joua et +perdit.»</p> + +<p>Encore l'avait-il gardée pour suprême +enjeu.</p> + +<p>Hélas! de tout temps et en tout pays on a +pu faire la remarque exprimée par le grand +poète dramatique anglais en des termes dont +Philarète Chasles a su rendre la poignante +énergie:</p> + +<p>«Le tissu des vices humains est mêlé de +vertus, le tissu des vertus humaines est +mêlé de crimes!»</p> + +<p>Mais laissons de côté les éternelles victimes +des passions, ceux qui, trop dénués de résistance, +trop mous de volonté, tournoient sous +<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span> +leur souffle comme le sabot sous le fouet. +Qu'on les plaigne ou qu'on en ait horreur, +laissons flotter à la dérive ces épaves d'humanité. +Il n'en est pas moins vrai que l'enfant +est le couronnement de la famille, le +lien le plus fort entre les époux et leur meilleure +joie, à tous les degrés de l'échelle sociale. +«Les devoirs de la maternité, écrit fort +justement un journaliste<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>, sont les meilleurs +agents de la moralisation populaire. Les +mioches font revenir le père au foyer. C'est +à eux que pensent les parents, quand ils +portent leurs économies à la caisse d'épargne.</p> + +<p>»Par les beaux dimanches d'été, les ménages +d'ouvriers reviennent de la banlieue. +C'est à peu près leur seul plaisir. La femme +tient dans ses bras un bébé endormi. +L'homme porte, sur sa robuste épaule, un +gros garçon aux joues roses, tout fier d'être +si commodément perché. Il n'y a place, sur +ces figures satisfaites, ni pour la haine, ni +pour l'envie. «J'en marie le plus que je +<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span> +peux!» me disait l'un des maires les plus +intelligents de Paris. Développez donc chez +l'homme et chez la femme le sentiment de la +famille. Celui qui aime ses enfants, qui +gagne à peu près sa vie en mettant quelques +sous de côté, est bien près du bonheur. Je +sais des bébés qui ont mieux fait comprendre +à leur père la véritable question sociale que +tous nos beaux parleurs réunis.»</p> + +<p>Eh! oui, comme le disait Horace Raisson, +«qui aime tendrement ses enfants aime nécessairement +sa femme», et il n'y a rien +encore qui ressemble au bonheur comme +l'amour.</p> + +<p>C'est dans de telles conditions que l'on +peut en toute sécurité conclure avec le même +auteur: «Si le mariage a ses chagrins, ses +inquiétudes, il est le seul état aussi où l'on +puisse espérer de réunir les douceurs de +l'amitié, les plaisirs des sens et ceux de la +raison; où l'on jouisse enfin de toute la +somme de bonheur que la nature humaine +puisse thésauriser.».</p> + +<p>«O Hymen! s'écriait le poète Southey, +<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span> +guérison de tous les maux, source de toutes +les joies!</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line"><em>Of every woe the cure,</em><br /></div> +<div class="line"><em>Of every joy the source!</em><br /></div> +</div></div> + +<p>Mais, pour lui comme pour nous, derrière +le Dieu Hymen, venait toujours la déesse +Lucine.</p> + +<h2 class="p4">CHAPITRE XIII</h2> +<p><span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span></p> + +<h3>LES HÉMISPHÈRES DE MAGDEBOURG</h3> + +<p class="p2">Rapprochées par l'amour, liées par la communauté +des intérêts, les habitudes de la vie +quotidienne, les douleurs et les joies éprouvées +ensemble, encore plus que par les conventions +et les lois, cimentées par la venue +d'enfants qui sont comme la prolongation de +leur être au delà de lui-même dans l'espace +et dans le temps, les deux moitiés du groupe +conjugal, mari et femme, sont désormais indissolublement +unies. On peut les comparer +à ces hémisphères de métal que la machine +pneumatique soude tellement l'un à l'autre +<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span> +que toute force est impuissante à les séparer. +S'il y pénètre un peu d'air, il est +vrai, tout est détruit: la sphère, parfaite +tout à l'heure, se fend et retombe en deux +fragments qui gisent inertes sur le sol, +lorsqu'ils ne s'y brisent pas. Mais pourquoi +l'air, c'est-à-dire les dissentiments, les +querelles, les outrages, la haine ou l'indifférence, +pire que la haine, y pénétrerait-il, +si ni l'un ni l'autre des époux ne donne la +secousse qui ouvrira le robinet? Et pourquoi +le feraient-ils lorsqu'ils ont une fois goûté +l'ineffable joie de vivre deux en un, et de +revivre en ses enfants?</p> + +<p>Madame Necker qui, suivant le dire de +M. O. Gréard, était, «aux yeux de tous les +contemporains, l'expression de ce qu'à la fin +du dix-huitième siècle l'esprit français offrait +de plus honnête et de plus sain», a écrit des +<em>Réflexions sur le Divorce</em> où elle expose les +caractères qui doivent, à son sens, offrir les +meilleurs ménages, les véritables <em>hémisphères +de Magdebourg</em> conjugaux. Nous +empruntons à l'auteur si fin et si autorisé de +<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span> +<em>l'Éducation des Femmes par les Femmes</em><a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>, +l'analyse qu'il donne de ce morceau. Elle +pose en principe tout d'abord que les meilleurs +ménages sont ceux qui «à l'origine sont formés +par la conformité des goûts et par l'opposition +des caractères»; mais elle n'admet pas +que les caractères ne puissent arriver à se +fondre. «Les Zurichois, raconte-t-elle agréablement, +enferment dans une tour, sur leur +lac, pendant quinze jours, absolument tête à +tête, le mari et la femme qui demandent le +divorce pour incompatibilité d'humeur. Ils +n'ont qu'une seule chambre, qu'un seul lit +de repos, qu'une seule chaise, qu'un seul couteau, +etc., en sorte que, pour s'asseoir, pour +se reposer, pour se coucher, pour manger, +ils dépendent absolument de leur complaisance +réciproque; il est rare qu'ils ne soient +pas réconciliés avant les quinze jours.» Ce +qu'elle préconise sous le couvert de cette +espèce de légende, c'est le mutuel sacrifice +qui forme, par l'habitude, le plus solide des +<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span> +attachements et engendre la réciprocité d'une +affection inséparable; elle compare le premier +attrait de la jeunesse au lien qui soutient +deux plantes nouvellement rapprochées; +bientôt, ayant pris racine l'une à côté de +l'autre, les deux plantes ne vivent plus que +de la même substance, et c'est de cette communauté +de vie qu'elles tirent leur force et +leur éclat.</p> + +<p>»Dans les <em>Avis d'un père à sa fille</em>, le +marquis de Halifax, inquiet de voir se multiplier +les exemples de séparation conjugale, +proposait d'instituer une cour de justice composée +de femmes et chargée de prononcer +souverainement entre elles sur les cas de +désunion. Rousseau, par sa doctrine du libre +choix en dehors du ménage, laissait l'épouse +arbitre suprême de ses propres sentiments et +l'autorisait à se faire honneur de ses écarts +comme d'une vertu, sauf à lui inspirer ensuite +un remords inutile. Madame Necker +soumet simplement le mariage à la loi du +devoir, en attachant à l'observation de cette +loi les joies intimes qui sont, pour l'un et +<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span> +l'autre sexe, le prix du devoir fidèlement +accompli.»</p> + +<p>Comme madame Necker a raison! J'en +appelle à tous ceux qui en ont fait l'expérience, +quelque chemin qu'ils aient pris.</p> + +<p>«Il est tres certain, dit le loyal gentilhomme +de La Hoguette, qu'il est assez difficile +d'avoir un même toit, un même foyer, +une même table, un même lit, mêmes intérêts, +mêmes enfans, et de vivre heureux sans +avoir une même volonté. Toutes ces circonstances +fournissent de moment en moment +une nouvelle matière d'amour ou de haine, +selon que les mariages sont bons ou mauvais. +C'est pourquoi nous ne voyons point d'affection +dont l'estrainte soit plus ferme que celle +d'une bonne femme et d'un bon mari; parce +qu'étant toujours ensemble ils se rendent à +toute heure mille petits offices l'un à l'autre, +qui sont autant de liens communs qui font +de nouveaux nœuds en l'ame, dont l'un ne +se relâche jamais que l'autre ne se resserre.»</p> + +<p>Et de fait, «il arrive souvent que le meilleur +ami d'un homme est sa femme.» Horace +<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span> +Raisson n'est pas le seul à l'avoir remarqué. +C'est même ce qui devrait arriver toujours.</p> + +<p>Madame de Rémusat l'indique avec non +moins de noble fermeté que d'ingénieuse précision, +lorsqu'elle écrit: «Une femme qui a +su découvrir le secret des qualités ou des faiblesses +de son mari, parviendra sans le blesser +à l'avertir pour le bien de tous deux. Dans +l'occasion, elle calmera son impétuosité ou +pressera son indolence; s'il le faut, elle lui +indiquera les vertus mêmes qui ne lui manquent +qu'à cause d'elle; elle saura, par +exemple, le préserver du repentir en consacrant +d'avance, par un généreux consentement, +le sacrifice d'une situation brillante +dont la perte n'afflige souvent un mari que +pour sa femme ou ses enfans. Un père, placé +entre son devoir et le bien-être de sa famille, +pourrait être tenté de transiger; sa conscience +et sa tendresse doivent être en +repos, si l'amour maternel a accepté son +sacrifice.</p> + +<p>»... Je ne sais pas de spectacle plus touchant, +qui découvre mieux ce qu'il y a de +<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span> +beau dans le cœur humain, que celui d'un +citoyen placé entre un sentiment patriotique +et les intérêts d'une famille digne d'être chérie: +prêt à braver le malheur ou le danger, il +hésite toutefois, mais non à cause de lui... +C'est alors que les paroles courageuses de sa +compagne viendront terminer ses incertitudes. +Ou le pouvoir de la vertu n'est qu'un +rêve, ou dans un pareil moment elle donnera +à deux êtres qui s'entendent des émotions si +supérieures, si pénétrantes, qu'elle les placera +dans une région où le malheur ne porte +pas.»</p> + +<p>Ces sentiments élevés, ces fiers mouvements +de l'âme qui font, de la famille, la première +assise des remparts de la patrie, et des +deux époux, des héros, ne sauraient trop +s'exalter à l'heure douteuse où nous sommes. +L'égoïsme domestique ou familial—qu'importe +le nom—plus pernicieux aux nations +que l'égoïsme individuel, les avait naguère +relégués trop loin au second plan. Si, comme +nous le croyons, ce fut une cause de nos +désastres, le châtiment a été sévère et suffira. +<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span> +Les hommes savent aujourd'hui partout en +France, qu'on protège mieux sa femme et ses +enfants en mourant pour eux qu'en tendant +le front au joug de l'ennemi pour l'attendrir. +Partout les femmes françaises sentent +dans leurs entrailles de mère qu'il n'est +pas de sacrifice, si douloureux soit-il, qui les +trouve faibles lorsque le salut de la race est à +ce prix.</p> + +<p>Écoutez cette courte histoire, si simplement +racontée par Stendhal.</p> + +<p>«La plus jolie femme de Narbonne est une +jeune Espagnole, à peine âgée de vingt ans, +qui vit là fort retirée avec son mari, Espagnol +aussi et officier en demi-solde. Cet officier fut +obligé, il y a quelque temps, de donner un +soufflet à un fat; le lendemain, sur le champ +de bataille, le fat voit arriver la jeune Espagnole; +nouveau déluge de propos affectés: +«Mais, en vérité, c'est une horreur! Comment +avez-vous pu dire cela à votre femme? +Madame vient pour empêcher notre combat!—<em>Je +viens vous enterrer!</em>» répond +la jeune Espagnole.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span> +»Heureux le mari qui peut tout dire à sa +femme!»</p> + +<p>Heureuse et grande la femme qui peut tout +entendre de son mari!</p> + +<hr class="c25" /> + +<p>Un Allemand<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a> a dit, avec un luxe de +comparaisons un peu outré, j'en conviens, +mais de nature à faire quelque impression, +me semble-t-il, sur l'imagination vive et +tendre des femmes: «Le mari et la femme +doivent être comme deux flambeaux brûlant +ensemble, qui jettent dans la maison une +plus vive lumière, ou comme deux fleurs +odorantes attachées dans le même bouquet, +pour en augmenter le doux parfum, ou +comme deux instruments bien accordés qui, +en jouant ensemble, font une musique d'autant +plus mélodieuse. Le mari et la femme, +qu'est-ce, sinon deux sources qui se rencontrent +et se mêlent, de façon à ne former qu'un +même courant?»</p> + +<p>Qu'on ne redoute pas, d'ailleurs, la monotonie +<span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span> +que produit la répétition ou la persistance +des sentiments, l'ennui, le dégoût +qu'amène le cours du temps à travers une +existence où les affections ne changent ni +de nature ni d'objets. «Il y a des redites +pour l'oreille et pour l'esprit; il n'y en a point +pour le cœur.» Si l'ironique, le désabusé, le +pessimiste Chamfort a dit cela, lui qui se +plaisait surtout à sonder le cœur humain +dans ses mauvais replis, c'est que la vérité +l'y contraignait.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">Vieilles amours et vieux tisons<br /></div> +<div class="line">Se rallument en toutes saisons.<br /></div> +</div></div> + +<p>déclare un dicton plein du bon sens de nos +aïeux.</p> + +<p>«Quand on répète, écrivait Jules Simon +dans le <em>Devoir</em>, que l'amour est remplacé, à +la fin, entre les époux, par une solide amitié, +on veut dire seulement que les sens +s'apaisent ou s'épuisent: car l'amour conjugal +conserve tous les autres caractères de +l'amour.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span> +Et il ajoutait ce que tout ce livre est destiné +à affirmer et à prouver: «N'en médisons +pas, ne le dédaignons pas. Il n'y a sans lui +ni dignité ni bonheur au foyer domestique.»</p> + +<p>Le poète<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a> le sait bien lorsqu'il esquisse +ce riant et touchant tableau:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">Vois ces deux époux dont la tête tremble<br /></div> +<div class="line">Marcher côte à côte, heureux, sans parler,<br /></div> +<div class="line">A force de vivre à toute heure ensemble,<br /></div> +<div class="line">Vois, ils ont fini par se ressembler.<br /></div> +</div> +<div class="stanza"> +<div class="line">Descendons comme eux la pente insensible,<br /></div> +<div class="line">Laissons naître et fuir les brèves saisons.<br /></div> +<div class="line">En ne nous quittant que le moins possible,<br /></div> +<div class="line">Nous ne verrons pas que nous vieillissons.<br /></div> +</div> +<div class="stanza"> +<div class="line">C'est la récompense; on peut la prédire.<br /></div> +<div class="line">Les amants constants gardent, et très tard,<br /></div> +<div class="line">Sur leur lèvre pâle un jeune sourire,<br /></div> +<div class="line">Dans leurs yeux fanés un jeune regard.<br /></div> +</div> +<div class="stanza"> +<div class="line">Au fond du foyer, braise encor vivante,<br /></div> +<div class="line">Toujours la tendresse en eux brûle un peu.<br /></div> +<div class="line">L'habitude, honnête et bonne servante,<br /></div> +<div class="line">Ne laisse jamais s'éteindre le feu.<br /></div> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span></div> +<div class="line">Leurs derniers printemps ont pour hirondelles<br /></div> +<div class="line">Les souvenirs chers de l'ancien bonheur.<br /></div> +<div class="line">Pour ne pas vieillir, soyons-nous fidèles,<br /></div> +<div class="line">Tendre et simple amie, ô cœur de mon cœur!<br /></div> +</div></div> + +<p>Nous ne troublerons pas, par des développements +désormais inutiles, la délicieuse impression +que laissent ces vers. Mais peut-être +nous sera-t-il permis de répéter un mot charmant +sorti du cœur même de notre douce +France:</p> + +<p class="left5 font95">Vieil en amours, hyver en fleurs<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>.</p> + +<h2 class="p4">CHAPITRE XIV</h2> +<p><span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span></p> + +<h3>HOME! SWEET HOME!</h3> + +<p class="p2">«Pour mon compte, dit J. Michelet dans +son Journal, je ne comprends que deux +femmes: celle qu'on peut associer à ses pensées, +peut-être même à ses travaux; ou bien, +la modeste ménagère qui, le jour, gouverne +son petit royaume. Le soir, je la vois assise +près de la table de travail. Elle file. A deux +pas, le berceau, qu'elle endort au doux ronflement +de son rouet.»</p> + +<p>On a vu que ces deux femmes peuvent +n'en faire qu'une, et c'est alors surtout que +la joie et le calme de l'intérieur sont assurés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span> +Dans les classes où le travail de l'homme +est insuffisant et doit être augmenté, pour +entretenir la famille, des fruits du travail de +la femme, on a remarqué que rien ne vaut le +labeur fait à la maison, auprès des enfants, +et, s'il se peut, de concert avec le mari. +Malheureusement, les nécessités de notre état +économique sont telles que femme et homme +doivent souvent se quitter dès le matin, +aller à des ateliers différents et ne se retrouver +que le soir, harassés et moroses, devant +un ménage en désordre et un âtre éteint. Les +enfants se sont, pendant ce temps, gardés +comme ils ont pu: tantôt la sœur aînée, fillette +de sept à huit ans, veille sur ses petits +frères; tantôt c'est une vieille du voisinage +qui aurait grand'besoin d'une garde-malade +pour elle-même: ou bien la mère, en courant +au travail, s'arrête devant la crèche ou +l'asile du quartier et y met les plus petits, et +les plus grands vont à l'école lorsqu'ils ne +s'arrêtent pas en chemin à recevoir l'éducation +du ruisseau. La maison n'est plus +qu'une tanière où l'on se réfugie le soir, et +<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span> +le lit conjugal qu'un grabat où s'étendent, +dans la torpeur, les membres fatigués. +L'homme prend son repas à la gargote, se +chauffe et se surchauffe chez le distillateur, +ne rentre plus qu'ivre et sans le sou, +bat sa femme, bouscule ses enfants et cuve +son eau-de-vie jusqu'au lendemain. Dix fois +sur vingt la femme finit par en faire autant.</p> + +<p>Ce lugubre tableau a été tracé bien des +fois par des pinceaux plus vigoureux que le +nôtre. Mais il était utile de le remettre sous +les yeux de nos lecteurs, pour leur faire +mieux comprendre le bienfait inappréciable +qu'est pour le pauvre et le travailleur un intérieur +propre et bien tenu.</p> + +<p>«Je ne crois pas qu'on triomphe de l'alcoolisme +par l'augmentation des droits sur +l'alcool, dit Jules Simon. Ceux qui ont l'habitude +de boire auront recours à des poisons +plus grossiers et on n'aura fait qu'aggraver +leur maladie. Ils s'adonnent presque tous à +l'ivrognerie, parce que leurs maisons sont +des taudis abominables auprès desquels les +cellules des prisonniers sont des paradis. On +<span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span> +ne videra les cabarets qu'en rendant la maison +du pauvre habitable. Le vrai remède à la +plupart des maux dont nous souffrons est la +reconstitution de la vie de famille.»</p> + +<p>Tout le monde y trouverait son compte, +d'ailleurs, et la richesse publique en augmenterait. +M. Armand Hayem met en pleine +lumière cette vérité: «Comme la famille +offre la première image du groupe social, +dit-il, elle offre aussi celle du groupe industriel. +La maison devient l'atelier le plus productif, +celui où règne le plus grand ordre, +où le travail se divise le plus naturellement, +où tout est épargné, ménagé, recueilli: le +temps, la force, la matière, l'excédent; où se +réfugie et s'observe la morale simple et attrayante. +Tous les économistes conviennent +que la famille est la meilleure combinaison +de travail et l'atelier qui fournit la plus +grande somme de produits avec le moins de +frais.»</p> + +<p>Rabelais, le grand railleur qui, par une +ironie plus amère que tout le reste, n'a pas +voulu, dans son livre qui comprend tout, +<span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span> +faire entrer l'amour, dit pourtant quelque +part avec une sorte de gravité émue venant +peut-être d'un retour sur lui-même: «Là où +n'est femme, j'entends mère de famille et en +mariage légitime, le malade est en grand +estrif.» Hélas! le malade c'est l'homme, +même quand il se porte bien. L'<em>estrif</em>, l'embarras, +le danger, l'amertume de la vie ne +saurait s'amoindrir ou s'adoucir pour lui tant +qu'il est seul.</p> + +<p>Au contraire, il y a une telle félicité dans +la vie commune de l'homme et de la femme +s'aimant, se soutenant et s'aidant à travers +les plus rudes épreuves, que William Cobbett +a pu écrire sans être taxé de paradoxe:</p> + +<p>«Quand on a vu, comme moi, le pauvre +laboureur rentrer à la nuit tombante par la +petite porte de son jardin, les épaules chargées +d'une provision de bois pour un ou deux +jours, au moment où plusieurs jolies créatures, +qui étaient depuis longtemps à guetter +l'approche de leur père, se précipitent dans +la chaumière pour annoncer la joyeuse nouvelle, +et reviennent encore plus vite pour +<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span> +voler à sa rencontre, grimper sur ses genoux, +ou se suspendre à ses vêtements; +quand on a vu des scènes comme celle-ci, +des scènes que j'ai souvent contemplées +avec un sentiment de bonheur toujours nouveau, +on se demande si une vie de privations +n'est pas préférable à une vie d'aisance, et si +des rapports constants et directs avec ses +enfants, rapports que rien ne vient troubler, +ne sont pas préférables à ceux en travers +desquels viennent se placer précepteurs et +domestiques, ce qui ne peut que produire +une diminution d'affection.»</p> + +<p>Les Anglais passent pour avoir réalisé +l'idéal de la vie de famille, de la vie du +<em>home</em>, comme ils disent. Le <em>home</em> n'aurait, +à ce qu'on prétend, aucun équivalent dans +les autres langues, particulièrement dans la +nôtre. On oublie que ce terme est un mot allemand +(<em>heim</em>); et, quand les Romains combattaient +<em>pro aris et focis</em>, quand nous, Français, +nous mettons au-dessus de tout l'honneur +et la paix du <em>foyer</em>, il paraît qu'il reste +encore dans le <em>home</em> de nos voisins britanniques +<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span> +quelque chose que ni les Romains, ni +nous, n'avons jamais connu. J'ai beau chercher, +je ne trouve pas ce que peut être ce quelque +chose, si ce n'est la banalité. Le <em>home</em> anglais +est, en effet, la plupart du temps, grand +ouvert—non pas gratis—à l'étranger. Pour +quelques shillings ou quelques livres sterling—suivant +le genre de vie—par semaine, +le premier venu y trouve le vivre et +le couvert, <em>board and lodging</em>; de sorte +qu'on a pu dire que, dans le Royaume-Uni, +toute bonne ménagère se double d'une maîtresse +d'hôtel.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, la vie du foyer, l'existence +à deux, reflétée et répercutée dans les +enfants, a été de tout temps chantée avec enthousiasme +par les poètes anglais. Écoutons-en +quelques-uns, parmi les moins connus.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">Doux est le sourire du foyer, dit Kable; le regard qu'on se renvoie,<br /></div> +<div class="line">quand les cœurs l'un de l'autre sont sûrs;<br /></div> +<div class="line">douces toutes les joies qui se pressent dans le nid du ménage,<br /></div> +<div class="line">séjour de toutes les pures affections.<br /></div> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span> +Moins lyrique, Cotton écrit une strophe +qui sent le polémiste:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">Bien que les sots méprisent le doux pouvoir de l'Hymen<br /></div> +<div class="line">nous, qui rendons encore meilleures ses heures dorées,<br /></div> +<div class="line i2">nous savons, par une aimable expérience,<br /></div> +<div class="line">que le mariage, justement entendu,<br /></div> +<div class="line">donne à ceux qui sont tendres et bons<br /></div> +<div class="line i4">le paradis ici-bas.<br /></div> +</div></div> + +<p>Ford reprend:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">les joies du mariage sont le ciel sur la terre,<br /></div> +<div class="line">le paradis de la vie,... le repos de l'âme,<br /></div> +<div class="line">le nerf de la concorde,...<br /></div> +<div class="line">l'éternité des plaisirs.<br /></div> +</div></div> + +<p>Voici une rafraîchissante scène d'intérieur +tracée en cinq vers par J. S. Knowles:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">... Oui, un monde de bien-être<br /></div> +<div class="line">gît dans ce seul mot—la femme! Après une journée de luttes,<br /></div> +<div class="line">revenir l'esprit excédé, à la maison, le soir,<br /></div> +<div class="line">et trouver le feu joyeux, le doux repas,<br /></div> +<div class="line">où, orné de joues et d'yeux brillants de bonheur,<br /></div> +<div class="line">l'amour s'assied et, de son sourire, éclaire toute la table!<br /></div> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span> +Quoi de plus doux, et que rêver au-delà? +Certes, on peut le répéter avec Moore:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">C'est une félicité au-delà de tout ce qu'a raconté le poète,<br /></div> +<div class="line">lorsque deux êtres, enchaînés dans ce céleste lien,<br /></div> +<div class="line">le cœur jamais changeant, et le regard jamais refroidi,<br /></div> +<div class="line">s'aiment à travers toutes les épreuves, et s'aiment toujours jusqu'à la mort!<br /></div> +<div class="line">Une heure d'une passion si sainte vaut<br /></div> +<div class="line">des siècles entiers de joie vagabonde, où le cœur n'est pour rien;<br /></div> +<div class="line">et, oh! s'il est un état Elyséen sur terre,<br /></div> +<div class="line i1">c'est celui-là, c'est celui-là!<br /></div> +</div></div> + +<p>Rien d'étonnant à ce que les élus qui +goûtent ce plein bonheur terrestre soient +portés à s'y absorber, à s'y confiner, oubliant +le monde qui les entoure. Sans doute, on n'a +pas le droit de s'enfermer en égoïstes dans sa +double félicité, et la vie à deux n'a de vertu +que parce qu'elle constitue, nous l'avons +déjà dit plus d'une fois, la véritable unité +sociale. D'ailleurs, ce danger d'isolement est +petit, car bien rares sont ceux qui peuvent +se passer de leurs semblables, et qui sont en +mesure de profiter des services sociaux sans +<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span> +être obligés, à leur tour, de rendre personnellement +et directement, par un travail +quelconque, au moins une partie de ce +qu'ils en retirent. Ceux-là mêmes ne sont +pas inutiles, et il ne faudrait pas trop rigoureusement +condamner l'égoïsme de leur +félicité. On l'a fait remarquer, non sans +raison, «un homme vertueux, une femme +estimable, plus unis encore par le bonheur +dont ils jouissent que par leurs serments, +se séparent volontiers de la société pour +être entièrement l'un à l'autre, mais ils ne +sont pas perdus pour elle: ils peuvent y +servir d'exemple<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>.»</p> + +<p>Il n'en est pas moins vrai que les devoirs +multiples de la vie sociale s'accordent parfaitement +avec les obligations et les joies de +la vie à deux. Nous n'en voulons pour témoignage +que ce que le comte Beugnot, dans +ses <em>Mémoires</em>, raconte de madame Roland, +une des femmes qui, comme on sait, jouèrent +le plus grand rôle dans les affaires publiques +<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span> +de notre pays. «Personne ne définissait +mieux qu'elle les devoirs d'épouse et de +mère, et ne prouvait plus éloquemment +qu'une femme rencontre le bonheur dans +l'accomplissement de ces devoirs sacrés. Le +tableau des jouissances domestiques prenait +dans sa bouche une teinte ravissante et +douce; les larmes s'échappaient de ses yeux +lorsqu'elle parlait de sa fille et de son mari.»</p> + +<p>Nous trouvons dans le <em>Journal</em> de J. Michelet +une scène plus humble, mais non +moins touchante, et dont la place est naturellement +marquée ici. Il s'agit des concierges +de la maison qu'il habitait alors, et +il rapporte avec émotion ce dont il fut, un +soir, le témoin invisible et discret.</p> + +<p>«Le mari travaille tout le jour au dehors. +Elle, garde la loge, surveille le va-et-vient +des locataires, répond aux questions des survenants, +soigne le ménage et l'enfant encore +trop jeune pour aller à l'école. Ce soir-là +donc, le mari me précédait de quelques pas. +La nuit tombait. Il entre dans la loge éclairée +par un beau feu de cheminée, et jette, avec +<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span> +sa casquette, ce mot bref: «Me voilà!» C'est +tout son salut: ni mollesse, ni sensiblerie, et +pourtant, que de choses tendres pour les +siens, dans ces deux mots: «Me voilà!» +Cela voulait dire: «Enfin, je vous retrouve, +vous, et ma maison!» Cet homme, évidemment, +a connu la tristesse des repas solitaires, +ces repas,—j'en sais quelque chose,—où +le miel même garderait une saveur +amère. On sentait sa joie que ce temps fût +passé pour ne plus revenir. L'enfant s'était +emparé de ses genoux, et, de ses petites +mains, caressait sa rude barbe. Elle, bien +plus affinée que lui visiblement, était sa fête. +Elle allait et venait de la cheminée à la table. +Il y avait de la grâce dans ses moindres mouvements. +Cette jolie scène d'intérieur m'a +rappelé le vers d'Horace: <em>Mulier pudica +exstrua lignis vetustis focum sacrum sub +adventum viri lassi</em>.»</p> + +<p>Ainsi rien n'égale le contentement de la +vie à deux, lorsque les époux, par une étude +qui leur doit être chère, par des sacrifices +mutuels que l'amour rend faciles et doux, +<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span> +sont arrivés à élaguer les causes d'aigreur et +de dissentiment, et se sont fondus l'un dans +l'autre jusqu'à réaliser ce qu'il y a de profond +dans ce mot, si souvent dit à la légère, +<em>être unis</em>.</p> + +<p>Un poète délicat a donné avec une grâce +pénétrante l'impression de ce sentiment +exquis dans un sonnet qui mérite de rester +à côté de celui qui a seul fait jusqu'ici +surnager le nom de Félix Arvers.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">J'avais toujours rêvé le bonheur en ménage,<br /></div> +<div class="line">Comme un port où le cœur, trop longtemps agité,<br /></div> +<div class="line">Vient trouver, à la fin d'un long pèlerinage,<br /></div> +<div class="line">Un dernier jour de calme et de sérénité.<br /></div> +</div> +<div class="stanza"> +<div class="line">Une femme modeste, à peu près de mon âge,<br /></div> +<div class="line">Et deux petits enfants jouant à son côté;<br /></div> +<div class="line">Un cercle peu nombreux d'amis du voisinage,<br /></div> +<div class="line">Et de joyeux propos dans les beaux soirs d'été.<br /></div> +</div> +<div class="stanza"> +<div class="line">J'abandonnais l'amour à la jeunesse ardente;<br /></div> +<div class="line">Je voulais une amie, une âme confidente,<br /></div> +<div class="line">Où cacher mes chagrins, qu'elle seule aurait lus;<br /></div> +</div> +<div class="stanza"> +<div class="line">Le ciel m'a donné plus que je n'osais prétendre;<br /></div> +<div class="line">L'amitié, par le temps, a pris un nom plus tendre,<br /></div> +<div class="line">Et l'amour arriva qu'on ne l'attendait plus.<br /></div> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span> +Le paradis terrestre, dit un proverbe arabe +qui nous servira de conclusion, se trouve +pour l'homme dans les livres de la sagesse, +dans les œuvres de l'art, et dans le cœur de +la femme.</p> + +<p>La femme le trouvera, sans qu'aucune +autre source de joies honnêtes lui soit fermée +d'ailleurs, dans les œuvres de son ménage, +dans l'amour de ses enfants et dans le cœur +de son mari.</p> + +<p class="p2 center small">FIN</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span></p> + +<hr class="c25 p4" /> +<div class="footnotes"><h2>NOTES:</h2> +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir <em>Doit-on se marier?</em> Paris, Librairie illustrée; +1 vol. in-18.</p> + +<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> D'Allainval: <em>L'Ecole des Maris</em>. 1728.</p> + +<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <em>Doutes sur différentes opinions reçues dans la +Société.</em> N<sup>lle</sup> éd. Londres et Paris, 1783, 2 vol. in-16.</p> + +<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <em>Encyclopédie des Proverbes.</em></p> + +<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> G. Toudouze, <em>Le Train jaune</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> <em>Doit-on se marier?</em> p. 169 et suiv.—<em>Comment +élever nos enfants?</em> p. 213 et suiv.—<em>Que faire de nos +filles?</em> pp. 231 et suiv., 297, 308.</p> + +<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> H. Raisson: <em>Code conjugal</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Horace Raisson, <em>Code Conjugal</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Sir William Davenant.</p> + +<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> <em>Doutes sur différentes opinions reçues dans la +Société.</em></p> + +<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Ph. Chasles, <em>Caractères et Paysages</em>; p. 67. Paris, +1883, in-8<sup>o</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Historique: l'auteur a été témoin du fait dans un +grand bal officiel de province.</p> + +<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> J. Michelet: <em>Mon Journal</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> <em>A Woman's Thoughts upon Women.</em></p> + +<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Horace Raisson: <em>Code Conjugal</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> <em>Doutes sur différentes opinions reçues dans la Société.</em></p> + +<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Horace Raisson: <em>Code Conjugal</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> <em>Le Train jaune.</em></p> + +<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Horace Raisson, <em>Code conjugal</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> H. Raisson.</p> + +<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Santillane, dans le <em>Gil Blas</em> du 10 mars 1888.</p> + +<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Macintosh.</p> + +<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Landriot.</p> + +<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Horace Raisson: <em>Code conjugal</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Sully-Prudhomme, <em>Le Bonheur</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Chap. <span class="smcap">IV</span>, <em>Miel et Fiel</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Horace Raisson.</p> + +<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Landriot: <em>La Femme forte</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Vicomte de Broc, <em>La France pendant l'ancien régime</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Voy. <em>Doit-on se marier?</em> ch. <span class="smcap">IV, V</span> et <span class="smcap">XI</span>.</p> + +<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Ferrand.</p> + +<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Horace Raisson.</p> + +<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Madame de Rémusat.</p> + +<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Oct. Gréard: <em>L'Education des Femmes par les +femmes; Fénelon</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> <em>Lettres du vicomte de Launay.</em></p> + +<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Fénelon, <em>De l'Education des Filles</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Fénelon.</p> + +<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> E. Meunier, <em>Trésor des Sentences</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> William Cobbett.</p> + +<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Xénophon, cité par Egger.</p> + +<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> <em>A Woman's Thoughts upon Women.</em></p> + +<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Oct. Gréard. <em>L'Éducation des Femmes par les +Femmes; Madame Roland.</em></p> + +<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Bénoit Touzelli. <em>Apologie des Femmes.</em> Turin, 1798, +in-8<sup>o</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> <em>La Femme forte.</em> Imitation de la même de Salomon, +dédiée à la Royne mère du Roy (<em>Les Œuvres de +mesdames des Roches, de Poictiers, mére et fille.</em>) Paris, +Langelier, 1579.</p> + +<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> <em>Comment élever nos enfants?</em> Librairie illustrée, +1 vol. in-18.</p> + +<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Gustave Toudouze.</p> + +<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Arm. Hayem, <em>Le mariage</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Edmond Deschaumes, <em>Estafette</em>, 14 juin 1888.</p> + +<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> M. Octave Gréard.</p> + +<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> W. Secker.</p> + +<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> François Coppée.</p> + +<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> G. Meurier.</p> + +<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> L. C. d'Arc, <em>Mes Loisirs</em>.</p> + +<hr class="c5" /> + </div> +</div> + + +<h2 class="p4">TABLE</h2> + +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="toc"> +<tr> + <td class="tdr">I.</td> + <td>Deux moitiés font un entier</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdr">II.</td> + <td>A la découverte</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_19">19</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdr">III.</td> + <td>Les ennemis</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_31">31</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdr">IV.</td> + <td>Miel et fiel</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_57">57</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdr">V.</td> + <td>Sables mouvants</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_71">71</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdr">VI.</td> + <td>Craquements et ruin</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_115">115</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdr">VII.</td> + <td>Ce qui lie soutient</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_123">123</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdr">VIII.</td> + <td>Aimer et croire</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_151">151</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdr">IX.</td> + <td>Le nerf de la guerre</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_165">165</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdr">X.</td> + <td>Le ministère des affaires étrangères</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_205">205</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdr">XI.</td> + <td>La fée du foyer</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_217">217</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdr">XII.</td> + <td>La grande joie</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_243">243</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdr">XIII.</td> + <td>Les hémisphères de Magdebourg</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_253">253</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdr">XIV.</td> + <td>Home! Sweet home!</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_265">265</a></td> +</tr> +</table> + +<p class="p2 center small">ÉMILE COLIN.—IMPRIMERIE DE LAGNY.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La Vie en Famille, by Bernard-Marie-Henri Gausseron + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE EN FAMILLE *** + +***** This file should be named 39156-h.htm or 39156-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/1/5/39156/ + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/39156-h/images/005.jpg b/39156-h/images/005.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ce3a2b1 --- /dev/null +++ b/39156-h/images/005.jpg diff --git a/39156-h/images/cover.jpg b/39156-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3990f6b --- /dev/null +++ b/39156-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..92318de --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #39156 (https://www.gutenberg.org/ebooks/39156) |
